PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 31/08/2019

Retraites : Macron et Berger main dans la main, la division des dates à l’horizon

Repoussé de plusieurs mois début 2018 dans un contexte de mobilisation des Gilets jaunes, le lancement du projet de loi qui vise à augmenter la durée de travail sous couvert d’unifier le système de retraites inquiète l’exécutif qui, conscient de son caractère explosif, multiplie les annonces pour faire passer la pilule.

Damien Bernard Pablo Morao (site revolutionpermanente.fr)

Opération déminage de la réforme des retraites

Si Emmanuel Macron tient à cette mesure, qui s’inscrit dans son projet de réforme néo-libérale du système français et doit marquer son quinquennat, il a bien conscience des risques qui l’attendent. Aussi, après qu’Agnès Buzyn ait annoncé la mise en place d’une concertation citoyenne sur la réforme, Macron a expliqué lundi soir qu’il entendait renoncer à la mise en œuvre d’un âge-pivot au profit de l’allongement de la durée de cotisations.

Par-delà les différences de modalités d’une telle option, qui favorise sur le papier ceux qui ont commencé à travailler plus tôt et sans interruption, ce choix se situe sur un terrain inchangé : celui de la remise en cause profonde du système de retraite par répartition, ainsi que la baisse du niveau des pensions. Et c’est au moyen de la contrainte budgétaire que le niveau des pensions s’alignera sur la « conjoncture économique », l’espérance de vie et d’autres facteurs... Faire travailler plus longtemps mais surtout baisser en définitive les pensions de retraites : voilà l’objectif central du gouvernement Macron d’un plan à long terme pour privatiser une partie toujours plus importante des retraites au travers de la généralisation des retraites complémentaires privées.

Ce coup de comm’, changement de position par rapport aux conclusions du rapport Delevoye, vise donc en premier lieu à éliminer du débat un enjeu récurrent de tensions, l’âge de départ, et constitue une ouverture claire en direction de la CFDT pour qui l’âge-pivot constituait une ligne rouge. Une démarche parallèle à la réception à Matignon mardi matin des organisations à l’origine du « Pacte du pouvoir de vivre » initié par Laurent Berger. Pour le gouvernement et pour Macron, l’heure est à la concertation et à l’ouverture vers la société civile et les « corps intermédiaires ». « Cela s’appelle « l’acte 2 » du quinquennat, et le gouvernement devient un club de ministres démineurs. » résume ainsi Cécile Cornudet. Le problème, cependant, c’est que le changement de pied opéré par le gouvernement n’est pas non plus sans contradiction comme l’illustre la sortie du grand patronat sur la nécessité d’un recul de l’âge de la retraite, menaçant même de ne pas soutenir la réforme.

Les limites de l’Acte 2 : une situation qui reste tendue pour Macron

Pourtant, si Macron a réussi à obtenir l’appui de la CFDT, après avoir régulièrement repoussé ses mains tendues au long de la crise des Gilets jaunes, ce soutien semble relativement insuffisant pour prémunir le gouvernement des tensions sociales encore vives.

Macron en est bien conscient, lui qui expliquait lundi « il y a certaines professions qui – si on fait les choses mécaniquement – seraient lésées : infirmières, aides-soignants, enseignants ». (…) Il n’y aura pas de réforme des retraites tant qu’on n’aura pas bâti une vraie transformation de ces professions. » Une préoccupation logique à quelques mois de la grève du bac et alors que la lutte des services d’urgences se poursuit et s’étend. Du côté des enseignants, Jean-Michel Blanquer a ainsi annoncé l’ouverture d’« un vrai chantier de rénovation de la rémunération dans la fonction publique. » afin de temporiser et d’éviter la mise en mouvement de ce secteur.

Pourtant, en dépit du potentiel de contestation fort, alors que la colère qui a généré le mouvement des Gilets jaunes est à même de resurgir à la moindre étincelle, le « plan de bataille » proposée par les directions syndicales, de la CGT à FO, est une caricature de la stratégie des journées d’action saute-mouton sans lendemain qui a démontré toute son inefficience lors des précédents combats. Et le comble, c’est que face à l’une des contre-réformes les plus importantes du quinquennat, la CGT comme FO n’a pas réussi à déterminer, ne serait-ce qu’une journée de grève nationale commune.

Au menu donc, la participation très probable aux négociations bilatérales les 5 et 6 septembre, aucune revendication d’un retrait pur et simple du projet de réforme, journées éclatées par secteurs (santé le 11, retraités le 13, professions libérales le 16) et par syndicats (FO le 21, CGT et SUD-Rail le 24), c’est à une nouvelle rentrée avec un nouveau record battu dans la division des dates que veulent nous préparer les directions des syndicats dits « contestataires ».

Si le gouvernement met autant de pincettes pour tenter de faire passer la pilule, c’est qu’il a pris conscience que la moindre étincelle peut remettre en scène les irruptions de colères des Gilets jaunes qui durant 6 mois ont fait trembler le pouvoir, notamment en novembre et décembre. Une colère qui pourrait irriguer le monde du travail, et les secteurs qui aujourd’hui se mobilisent avec une radicalité nouvelle comme le secteur hospitalier et la santé, ou encore à un moindre niveau les enseignants.

Si le spectre des Gilets jaunes hante les classes dominantes, les directions syndicales de leur côté œuvrent à la division syndicale mais aussi à nourrir le corporatisme, divisant les différents secteurs et jouant de fait le jeu de Macron qui tentent de « satisfaire » ou en tout cas de ménager certains secteurs avec notamment son changement de pied sur l’âge de départ à la retraite, lui préférant l’augmentation de la durée de cotisation.

Contre les stratégies de la défaite que nous proposent les directions syndicales, y compris la CGT, nous devons nous battre partout pour un plan de bataille partant de l’exigence du retrait pur et simple de la réforme, du refus de négocier la régression et donc de faire le jeu de l’Acte 2 de Macron, et revendiquant le retour de la retraite à 60 ans pour tous et toutes->https://www.revolutionpermanente.fr/Tribune-La-retraite-a-60-ans-c-est-possible], sans notion d’annuités à valider. Les précaires, les femmes, et tous ceux qui ont eu des carrières courtes ne sont-ils pas déjà suffisamment pénalisés ?

Ce mouvement peut permettre de commencer à poser le problème du partage du temps de travail, alors que certains se tuent au travail de plus en plus tard pendant que d’autres meurent à force d’en chercher ! Une telle lutte, « tous ensemble », pourrait en s’inscrivant dans la colère et en jonction avec les Gilets jaunes et avec l’ensemble du monde du travail et la jeunesse remettre de la vapeur pour obtenir une première victoire contre la réforme des retraites, comme un premier pas d’un grand mouvement d’ensemble remettant en cause Macron et son monde.

Publié le 30/08/2019

Urgences, femmes de chambre, travailleurs sans-papiers : trois grèves qui n’ont pas pris de vacances

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce..fr)

Déjà six mois de grève dans les services d’urgence, plus de quatre pour les femmes de chambre de NH Collection à Marseille, et deux et demi pour les travailleurs sans-papiers de Chronopost à Alfortville. En cette fin d’été, aucun de ces trois conflits n’a pour l’heure obtenu de solution. Leurs luttes se poursuivent et débordent sur la rentrée.

 

L’été est souvent meurtrier pour les conflits sociaux. Pourtant, septembre approche et ces trois grèves ont passé le cap et feront partie de la rentrée sociale. Dans les services d’urgence, les mesures prises par Agnès Buzyn le 14 juin pour éteindre l’incendie ont échoué. Les 70 millions mis sur la table, dont 55 millions pour l’octroi d’une prime de 100 € et 15 millions pour des embauches pendant l’été, ont fait flop face aux attentes des soignants. Ces derniers réclamant 10 000 postes pérennes supplémentaires et une augmentation de 300 € de leur rémunération.

Ainsi, le mouvement aux urgences a pris de l’ampleur passant de 119 services mi-juin à plus de 217 en cette fin du mois d’août, selon le collectif Inter-Urgences. D’autant que les postes supplémentaires promis pour la période estivale ont souvent tardé à arriver dans les services. À tel point que, malgré cette période d’affluence touristique, les urgences de l’hôpital de Sisteron ont été fermées pour la nuit, obligeant les patients à se rendre à Gap, 50 kilomètres plus loin. Depuis le 8 juillet, quelque 200 habitants et agents hospitaliers se sont rassemblés à huit reprises pour réclamer la réouverture du service. En vain jusque-là.

Un ministère en besoin de sonotone

Une non-écoute qui provoque la colère un peu partout à l’hôpital public. L’annonce ce  sur le plateau de RMC par la ministre de la Santé qu’elle recevrait de nouveau les représentants du collectif Inter-Urgences début septembre a d’ailleurs essuyé de leur part une réponse cinglante : « nous n’avons jamais été reçus dans le cadre de négociations ou de discussions constructives ». Le collectif notant également qu’aucune mesure concrète n’a été avancée par Agnès Buzyn. Pourtant, les risques d’extension du mouvement sont bien là, et ce malgré la signature de protocoles de sortie de grève dans 28 établissements, notamment à l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris (APHP), où la grève avait débuté en mars.

« Ce qui est donné aux urgences est pris ailleurs », précise Christophe Prudhomme. Le porte-parole de l’Association des médecins-urgentistes de France (Amuf) indiquant qu’à l’APHP, parallèlement à la création de 230 postes dans les services d’urgence, 800 à 1000 suppressions d’emplois par an sont prévues jusqu’en 2022 dans le cadre d’un plan de retour à l’équilibre. Le 9 août, l’Amuf a fait état de ses revendications et écrit à la ministre en se réservant « d’utiliser tous les moyens d’action, y compris la grève dans les plus brefs délais » en l’absence de réponse. Déjà, un préavis spécifique pour les médecins a été déposé à l’hôpital de la Timone à Marseille, dont le service d’urgence a rejoint le mouvement mi-août.

La ministre de la Santé et le gouvernement n’en ont pas fini avec cette mobilisation qui pourrait encore déborder sur l’ensemble de l’hôpital public à l’approche des discussions automnales sur la loi de finances à l’Assemblée nationale. En attendant, une journée d’action est déjà programmée par la CGT le 11 septembre et le collectif Inter-Urgences évoque lui une nouvelle date nationale le 26 septembre.

Pleine lumière pour les invisibles du nettoyage

Dans le secteur de la propreté, la CGT des Hôtels de prestige et économiques (CGT-HPE) et la CNT Solidarité ouvrière (CNT-SO) organisent régulièrement des grèves avec les salariés travaillant pour des sous-traitants de grands groupes hôteliers. Deux conflits ont marqué les esprits au cours de l’année passée : celui de Park Hyatt dans Paris intra-muros qui a duré 87 jours et celui de l’Holiday Inn de Clichy pendant 111 jours. Depuis, une autre grève longue soutenue par la CNT-SO a débuté au mois d’avril, au NH Collection du boulevard des Dames à Marseille. Comme souvent le conflit a trouvé sa source dans le non-paiement d’heures ou de primes. Les femmes de chambre réclament également une majoration salariale pour le travail dominical et un treizième mois.

Un mois plus tard, une autre grève conduite par la CGT-HPE touche cette fois les hôtels Campanile et Première classe à Suresnes. Peut-être une des raisons de la sortie de Marlène Schiappa qui affirmait le 22 juin dans Le Parisien vouloir s’engager pour améliorer les conditions de travail des femmes de chambre, et organisait une première rencontre, le 3 juillet, devant déboucher sur le lancement d’une mission sur les conditions de travail des femmes de chambre au mois de septembre. Pourtant, malgré cette bienveillance ministérielle assurée, le conflit bute sur le refus du sous-traitant Elior d’accéder aux revendications des grévistes. Et ce, malgré une médiation tardive lancée le 11 juillet par le préfet des Bouches-du-Rhône, jusque-là plus enclin à faire embarquer les syndicalistes marseillais de la CNT-SO.

Depuis l’échec de la médiation – Elior ne proposant qu’une prime de 500 € après trois mois de conflit – les femmes de chambre poursuivent leur mouvement. Durant l’été, les grévistes ont déplacé leur pression sur le groupe hôtelier NH Collection. Elles ont maintenu une action par semaine, parfois associées avec la CGT-HPE qui mène une nouvelle grève à l’Ibis des Batignolles depuis le 17 juillet. Ce jeudi 22 août à 18 h, elles seront encore devant un hôtel NH Collection, celui de la corniche Kennedy. En tout cas, après un affaiblissement du soutien au mois d’août, elles espèrent remobiliser lors d’actions de soutien programmées à la rentrée et attendent le retour de vacances des deux directeurs de NH Collection en vue de possibles discussions.

Ces employeurs qui ne connaissent pas les travailleurs sans-papiers qu’ils emploient

Inconnus, selon leurs dires, par Chronopost pour qui ils travaillent, par Derichebourg Propreté, le sous-traitant qui les emploie, et par Mission intérim qui les recrute, la trentaine de travailleurs sans-papiers du Chronopost d’Alfortville sont les invisibles parmi les invisibles. Mais depuis le 11 juin, ils occupent de jour comme de nuit les extérieurs de cette agence du Val-de-Marne afin d’obtenir les documents de leurs employeurs permettant leur régularisation, et pour que Chronopost les emploie sans intermédiaire. Jusque-là, ni Chronopost ni Derichebourg ni Mission intérim n’ont satisfait à leurs demandes, prétextant ne pas les connaître.

Depuis plus de deux mois, une centaine de personnes, principalement des sans-papiers solidaires du collectif des travailleurs sans-papiers de Vitry-sur-Seine, se relayent sur le piquet de grève. Tout au long de l’été, ils ont multiplié les actions pour se faire entendre. Devant le siège de Chronopost avec 300 soutiens, dont des élus, le 9 juillet, puis devant les locaux de la Direction régionale des entreprises de la concurrence du travail et de l’emploi (Dirrecte) à Créteil, ou encore en envahissant durant deux heures l’agence intérim de Corbeil-Essonnes le 29 juillet.

Ce jeudi à 15 h, c’est au tour du siège du sous-traitant de recevoir leur visite. Parallèlement, une demande de rencontre avec le nouveau préfet du Val-de-Marne a été faite. Sans réponse pour le moment. Leur lutte continue. Samedi, ils seront présents lors de l’anniversaire de l’expulsion de Saint-Bernard, et devraient dans les semaines qui viennent participer activement à la campagne « égaux, égales, personne n’est illégal », dont l’objectif est la régularisation de tous les sans-papiers. La rentrée s’annonce chargée, à moins que l’enquête de l’inspection du travail, qui s’est déplacée sur le site d’Alfortville, n’accélère la résolution du conflit. En attendant, un appel aux dons est lancé pour, entre autres, nourrir deux fois par jour les sans-papiers présents sur le piquet de grève.

Publié le 29/08/2019

G7 : « L’inégalité est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens »

Le G7 s’achève ce lundi 26 août à Biarritz. Que faut-il en retenir ? Est-ce que ça a servi à quelque chose ? Et Macron dans tout ça ? On en parle avec Bertrand Badie.

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Bertrand Badie est professeur émérite à Sciences Po et spécialiste des relations internationales.

Regards. Que retenez-vous de ce G7 ?

Bertrand Badie. On a du mal à retenir quelque chose d’un G7, dans la mesure où on est la plupart du temps dans l’informel, dans l’écume des choses. Ces réunions n’aboutissement pas traditionnellement à des décisions majeures et spectaculaires, elles laissent des traces par des contacts discrets voire secrets entre chefs d’Etat. Cette année, on a été servis en matière d’images fortes. Le problème quand on est face à un spectacle, c’est qu’on se demande ce qu’il va en rester dans les mois et les années à venir. Tout cela conduit à la prudence dans l’évaluation de ce qu’il s’est produit.

« Le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde. »

À quoi ça sert un G7 ?

Au départ, on le savait de manière assez précise. Quand Valéry Giscard d’Estaing l’a créé en 1975, c’était pour réguler les économies occidentales qui étaient en crise du fait du choc pétrolier et de la crise du dollar. Aujourd’hui, le contexte est complètement changé. Avant, le G7 faisait sens comme instance de l’hémisphère occidental et expression d’une hégémonie économique, aujourd’hui il disparaît dans la mondialisation. Non seulement le G7 n’a plus d’efficacité dans la régulation de l’économie mondiale, mais il peut être contre-productif dans la mesure où l’exclusion des émergents et des économies du Sud viennent déséquilibrer l’édifice. En réalité, le G7, c’est la nostalgie de l’époque où les vieilles puissances s’accordaient pour régir le monde au-delà de leur rivalité.

Quel impact peut avoir la démarche d’Emmanuel Macron sur ses homologues du G7 ?

Sur la critique du G7, qu’il a lui-même amorcé à travers sa représentativité, je ne crois pas que le périmètre de cette institution puisse être modifié à terme. Je crois qu’il ne s’agit que d’un constat lucide et formel mais qui ne peut déboucher sur rien. Sur l’Iran, qui a été la partie émergée de l’iceberg, il faut être prudent parce que l’Iran est paru être l’invité de la France et non celui du G7, parce que l’Iran n’est pas entré dans la concertation du G7, ses représentantes ont simplement rencontré des membres de délégations allemandes et britanniques. C’est un peu léger pour parler d’un effet d’entraînement global sur le G7. Mais il faut quand même être lucide, ce qu’il s’est passé avec l’Iran a d’ores et déjà un double effet : premièrement, il donne une nouvelle dimension au contentieux américano-iranien dans la mesure où pour la première fois clairement d’autres acteurs internationaux s’en sont emparés, alors qu’on était dans une situation de léthargie depuis un an. Deuxièmement, c’est un échec pour l’hégémonie américaine. Démonstration a été faite à monsieur Trump que l’hégémonie ne s’accomplissait pas de la manière aussi automatique et consensuelle qu’il avait crue au départ.

Pourquoi les grandes puissances nucléaires refusent que l’Iran possède aussi la bombe ?

J’ai un collègue allemand qui disait du TNT que c’était un club d’ivrognes qui voulaient interdire à tous les autres de boire de l’alcool. On en est là. En terme de légitimité et d’éthique, cette interdiction n’est fondée sur rien. Il n’y a aucune raison de penser que l’Iran serait moins habilité que les Etats-Unis ou la Chine à détenir l’arme nucléaire. N’oublions jamais que dans l’histoire, le seul état qui ait fait usage de l’arme nucléaire, ce sont les Etats-Unis. Considérer que le fait que des régimes non-démocratiques disposent de l’arme nucléaire soit une menace, c’est revenir à lire l’histoire de manière quelque peu simplifiée. En réalité, le club des Etats dotés de l’arme nucléaire est un club ultra-protectionniste qui, certes, peut toujours avancer l’argument logique du danger de la prolifération, mais qui ne pourra jamais expliquer pourquoi certains ont le droit d’entrer dans cette prolifération – je pense en particulier à Israël, à l’Inde ou au Pakistan – et pourquoi d’autres ne l’auraient pas. Il ne faut pas se demander pourquoi l’Iran ne devrait pas avoir l’arme nucléaire, mais quelles sont les raisons stratégiques et politiques qui font craindre cette détention de l’arme nucléaire par l’Iran ? La réponse est assez claire : le grand Moyen-Orient se caractérise par le monopole de l’arme nucléaire par Israël. Si d’autres venaient à l’obtenir, et notamment l’Iran, ce serait une recomposition totale de la donne moyen-orientale. La puissance israélienne serait équilibrée par la puissance iranienne et Israël devrait partager la tutelle politico-militaire sur la région. Ce qui est considéré par les Etats-Unis comme quelque chose de totalement inadmissible.

Inégalités sociales et économiques, égalité entre les femmes et les hommes, écologie, etc. Le G7 est-il le bon endroit pour évoquer ces sujets ?

Il n’y a pas de mauvais endroit pour poser la clé des relations internationales de demain. Je me félicite que ce thème – les grandes inégalités mondiales – ait été mis à l’ordre du jour du G7, parce que c’est le problème de demain, beaucoup plus que les missiles iraniens ou coréens. La mondialisation a engendré le système social le plus inégalitaire de l’histoire. Dans un temps d’extrême visibilité, ces inégalités risquent de généraliser la violence. Je ne me fais aucune illusion, rien ne sera décider dans ce domaine au G7, mais le fait qu’on alerte certains gouvernements qui ne veulent pas en entendre parler, c’est un point positif.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 28/08/2019

Le gouvernement impérial étasunien de Donald Trump : Une menace pour la démocratie américaine et un facteur de chaos pour le monde?

Par Prof Rodrigue Tremblay

(site mondialisation.ca)

 « Pour conquérir et conserver le pouvoir, un homme doit d’abord l’aimer. Ainsi, l’effort pour l’obtenir n’est pas susceptible d’être associé à la bonté, mais avec les qualités opposées de l’orgueil, de la ruse et de la cruauté. Sans l’auto exaltation et l’abaissement des autres, sans hypocrisie, mensonge, prisons, forteresses, punitions, meurtres, —aucun pouvoir ne peut s’imposer ou perdurer. » Léon Tolstoï  (1828-1910), (dans Le Royaume de Dieu est en vous, mai 1893)

« Le mégalomane diffère du narcissiste par le fait qu’il souhaite être puissant, plutôt qu’être charmant et il veut se faire craindre plutôt que d’être aimé. De nombreux lunatiques font parties de ce genre, y compris la plupart des grands hommes de l’histoire. » Bertrand Russell (1872-1970), (dans La conquête du bonheur, ch. 1, 1930)

« Presque tous les hommes peuvent résister à l’adversité, mais si vous voulez tester le caractère d’un homme, donnez-lui le pouvoir. » Abraham Lincoln (1809-1865), (citation attribuée à Lincoln dans une biographie intitulée “Abraham Lincoln, the Backwoods Boy” by Horatio Alger Jr., pub. en 1883)

« Peut-être est-ce une vérité universelle que la perte de la liberté dans un pays doit se faire en prétextant un danger réel ou prétendu venant de l’étranger. » James Madison (1751-1836), 4ème président américain, (dans une lettre adressée à Thomas Jefferson, le 13 mai, 1798)

« Quand le fascisme viendra aux États-Unis, il s’enveloppera dans le drapeau et portera la croix. » Sinclair Lewis (1885-1951), (dans Cela ne peut arriver ici, 1935, un roman au sujet de l’élection d’un candidat fasciste à la présidence américaine)

 

Le 8 novembre 2016, 46,1% des électeurs Américains votèrent en faveur d’un magnat de l’immobilier, Donald Trump (1946- ), pour devenir président des États-Unis. Ce faisant, ils ne savaient pas exactement ce à quoi ils s’engageaient, car, comme la citation ci-dessus le dit bien, on ne sait vraiment pas à quoi s’entendre d’un politicien avant que ce dernier ne prenne le pouvoir. Les Américains ne s’attendaient certainement pas à ce que le « changement » promis par le candidat républicain à la présidence soit si chaotique.

C’est que Donald Trump s’est entouré de trois conseillers inexpérimentés, sorte de Rasputine. Le premier est son jeune gendre Jared Kushner (1981- ), un homme d’affaires sans expérience gouvernementale et un judaïste orthodoxe fervent qui, en plus, écrit des discours pour le président. Son deuxième proche conseiller et son principal stratège politique est Stephen Bannon (1953- ), un partisan du mouvement américain d’extrême droite Tea Party, qu’on accuse d’avoir une vision apocalyptique du monde. Fait rare, Bannon a aussi été nommé membre permanent du Conseil de la sécurité nationale (NSC). Le troisième membre de l’entourage rapproché de Donald Trump est Stephen Miller  (1985-), âgé de seulement 31 ans, lequel occupe le poste de conseiller principal de la Maison-Blanche, en collaboration avec Jared Kushner pour les affaires intérieures. Il agit aussi comme rédacteur de discours de Donald Trump.

 Tout compte fait, le nouveau président américain Donald Trump (1946- ) s’est avéré, jusqu’ici, être un politicien beaucoup plus erratique que ce à quoi on aurait pu s’attendre, malgré toutes les inepties qu’il a proférées au cours de la campagne présidentielle américaine. Pour ma part, je croyais qu’une fois élu et installé à la Maison-Blanche, Donald Trump abandonnerait ses excentricités, notamment ses messages nocturnes sur Tweeter. —J’ai eu tort.

En réalité, au cours des quelques semaines qui ont suivi la cérémonie d’investiture, le 20 janvier 2017, et avant que les ministres nommés aux différents ministères ne soient confirmés dans leurs fonctions, et soucieux de « prendre le contrôle des évènements », le personnel de la Maison-Blanche du Président Donald Trump s’est comporté comme une sorte de junte impériale, en émettant des dizaines de décrets en rafale. L’objectif était de forcer la main aux ministères responsables et aux élus du Congrès, et de faire en sorte de soumettre l’ensemble de la bureaucratie à l’ordre du jour plus ou moins extrémiste de la nouvelle administration.

Cependant, lorsque les ministres de la Défense (James Mattis) ou du Département d’État (Rex Tillerson) sont entrés en fonction après leur confirmation par le Sénat américain, le Président Trump a du changer d’avis sur de nombreuses questions concernant, en autres, Israël, la Chine, l’accord nucléaire iranien, …etc.

Les tribunaux étasuniens ont également jeté du sable dans l’engrenage, notamment en ce qui concerne l’ordonnance générale fermant la frontière américaine aux ressortissants de sept pays musulmans (Iraq, Syrie, Iran, Soudan, Libye, Somalie et Yémen).

Revoyons comment la Maison-Blanche de Donald Trump  s’est montrée chaotique pendant les premières semaines suivant le jour d’inauguration du nouveau président.

• Le président Donald Trump a montré jusqu’ici une dangereuse tendance à gouverner par décret, avec des contributions minimales du Congrès élu

Il est toujours dangereux, et potentiellement désastreux dans une démocratie, quand un chef d’État décide de s’approprier les pleins pouvoirs et de gouverner par décret ou par ordonnance, sans passer par le traditionnel processus parlementaire, outrepassant souvent ainsi les ministères responsables et les représentants élus du parlement. Un tel procédé autocratique ressemble davantage à une gouvernance impériale qu’à celle d’un gouvernement démocratique responsable.

Le premier à faire une telle référence a été l’historien américain Arthur Schlesinger Jr., dans son livre publié en langue anglaise en 1973, La présidence impériale. Le livre se voulait une réponse aux tentatives du président Richard Nixon (1913-1994) d’étendre les pouvoirs du président américain, quand ce dernier déclara : « quand c’est le président qui le fait, cela n’est pas illégal. » Dans mon propre ouvrage de 2003, Le nouvel empire américain, j’ai abordé la question de la tendance chez les présidents américains de lancer à leur guise des interventions militaires à travers la Planète, avec un minimum de consultations auprès des membres élus du Congrès.

Sur ce point, le président Trump semble vouloir surpasser le président Nixon en considérant la Maison-Blanche comme le principal centre du pouvoir politique aux États-Unis, contrairement à ce que dit la Constitution américaine sur la séparation des pouvoirs.

Il est vrai que d’autres présidents américains ont émis des décrets exécutoires et des memoranda présidentiels au début de leur administration, mais il s’agissait la plupart du temps de rétablir des procédures qu’une administration précédente avait abandonnées. Ces mesures d’exception traitaient rarement de politiques fondamentales et complexes, même si certaines d’entre elles portaient sur des questions fort importantes, notamment en temps de guerre.

Dans le cas du président Trump, ses ordonnances exécutoires et ses memoranda présidentiels ont non seulement été multiples, mais ils ont aussi porté sur des politiques fondamentales, et cela, sans consultation préalable et sans l’apport technique des ministères concernés, qu’il s’agisse de questions traitant des soins de santé, du droit à l’avortement ou du commerce extérieur, de l’immigration, de l’exploration pétrolière, de questions judiciaires, etc. De plus, aucun document explicatif des fondements et des objectifs de telles ordonnances n’a été produit à l’appui de ces mesures d’urgence.

Quand une telle dérive de gouvernance s’est produite dans d’autres pays, la démocratie fut perdante, et les conséquences pour le leader et son pays furent désastreuses.

• Le président Donald Trump cherche des prétextes de provoquer d’autres pays : son slogan « l’Amérique d’abord » semble signifier les « États-Unis contre le monde entier »

Dans un entretien sur la chaîne CNN, en mars 2007, le futur aspirant à la Maison-Blanche, Donald Trump, a déclaré que le président George W. Bush avait été un désastre dans ses relations extérieures et qu’il avait été « le pire président américain de toute l’histoire américaine », et, il avait ajouté que ce dernier « aurait dû être destitué » parce qu’il avait lancé son pays dans une guerre d’agression contre l’Irak et qu’il avait causé la mort de milliers de personnes. C’est une accusation qu’il a répétée, par la suite, à de nombreuses occasions.

Néanmoins, il est quand même ironique que le président Donald Trump veuille emprunter la même voie que George W. Bush en ce qui concerne l’Iran, recourant à des mensonges et à de fausses allégations pour provoquer ce dernier pays.

Il s’est aussi permis d’insulter les chefs d’État d’une demi-douzaine de pays, allant même jusqu’à menacer le Président mexicain d’envahir son pays. Quant à sa critique du président George W. Bush, il semble que dans son cas, c’est une preuve « qu’on donne aux autres ce que l’on a de trop »!

Il serait bon de rappeler au Président Trump les propos qu’il a tenus, le 27 avril 2016, lors d’un important discours de politique étrangère :

« Contrairement aux autres candidats [à la présidence américaine], je ne considère pas que la guerre et l’agression sont des moyens de première ligne. On ne peut pas avoir une politique étrangère sans diplomatie. Pour une superpuissance, la prudence et la retenue sont vraiment des signes de force. Même si je ne faisais pas partie du gouvernement, j’étais totalement contre la guerre en Irak, et j’ai dit sans hésitation, à de multiples occasions, qu’elle aller déstabiliser tout le Moyen-Orient. »

• Il est permis de douter de la sincérité du Président Donald Trump quant à sa volonté de mettre fin à l’influence des milieux financiers américains sur les politiciens étasuniens

Au cours de la campagne présidentielle de 2016, le candidat Donald Trump a sévèrement accusé ses rivaux d’être des porteurs de valises pour les financiers de Wall Street. Il a souvent répété que les milieux de Wall Street étaient le symbole d’une élite corrompue, laquelle a spolié l’Amérique et volé la classe ouvrière pour s’enrichir. Il s’est servi des médias sociaux pour lancer les pires accusations contre la candidate démocrate Hillary Clinton, allant jusqu’à dire, le 28 juillet 2016, que cette dernière n’était rien de moins qu’une « marionnette de Wall Street », et, le 19 octobre 2016, que les méga-banques avaient la haute main et un « contrôle absolu » sur ses rivaux Hillary Clinton et Ted Cruz, insinuant par le fait même que ces derniers étaient inaptes à occuper le fauteuil du Président américain, tandis que lui se voulait être le défenseur de la classe ouvrière.

Mais qu’à cela ne tienne ! Une des premières mesures du Président Trump a été d’annoncer le retrait de la réglementation bancaire connue sous le nom de loi Dodd-Frank, adoptée en 2010, dans la foulée de la crise financière des prêts subprime de 2008. Il est quand même surprenant que le président Trump réponde si rapidement aux souhaits de déréglementation des méga-banques américaines, alors même qu’il dénonçait avec force, il n’y a pas si longtemps, la corruption des milieux d’affaires de Wall Street.

Dans un deuxième temps, le Président Trump a recruté un ancien banquier de la grande banque Goldman Sachs, M. Steven Mnuchin, pour le poste de ministre des Finances.

En outre, M. Trump a fait appel à la méga-banque d’affaires Goldman Sachs pour le conseiller et l’appuyer dans l’élaboration de sa politique économique. En effet, il a nommé M. Gary Cohn (1960-), le président de Goldman Sachs, au poste de président du Conseil économique national du président. Ce faisant, il s’est assuré que les banquiers de Wall Street aient un important mot à dire dans les politiques économiques et financières de son administration.

On peut certes s’interroger si ses attaques contre les milieux bancaires de Wall Street, et sur la prétendue influence indue qu’ils exerçaient sur les politiciens américains, étaient sincères, ou si elles n’étaient que de simples boutades de politicien pour se faire élire.

• Les attaques répétées du président Donald Trump contre les milieux journalistiques et contre les juges qui se prononcent sur la constitutionalité de ses politiques relèvent d’un autoritarisme et sont en soi une violation de la séparation des pouvoirs

Le 6 février dernier, le président Donald Trump s’est lancé dans un barrage d’accusations contre la presse américaine, l’accusant « de passer sous silence de nombreuses attaques terroristes », sans apporter la moindre preuve d’appui à ses graves accusations. Il s’est aussi employé à intimider et à insulter les juges qui ont à se prononcer sur la constitutionnalité de certaines de ses ordonnances, ce qui de toute évidence est une attaque contre l’indépendance judiciaire.

Il s’agit là d’un mépris et d’une violation du principe de la séparation des pouvoirs contenu dans la constitution américaine, en plus d’être une attaque frontale contre la liberté de la presse.

On ne peut pas banaliser de telles attaques, venant d’une personne en autorité. En effet, quand un régime autoritaire veut s’établir et manquer à ses devoirs et à responsabilités, il s’attaque généralement aux systèmes législatif et judiciaire du pays, afin de les assujettir au pouvoir exécutif et, il s’efforce d’intimider les institutions qui sont en mesure de relever ses mensonges et ses fausses représentations.

• Le président Donald Trump a une vision mercantiliste du commerce international, laquelle est rejetée par presque tous les économistes

Le Président Donald Trump semble penser que son pays devrait enregistrer des excédents commerciaux sur le commerce des biens et des services avec les autres pays, ces derniers étant acculés à des déficits commerciaux, quelle que soit la balance des paiements globale des États-Unis, et quelle que soit la conjoncture économique nationale et étrangère. Une telle vision des choses ne tient pas la route. Ce n’est pas ainsi que la balance des paiements d’un pays s’ajuste aux relations économiques multilatérales.

Lorsque M. Trump met l’emphase sur une seule composante de la balance des paiements, la balance commerciale, il est dans l’erreur. Par exemple, si un pays vit au-dessus de ses moyens et emprunte de l’argent à l’étranger, cet emprunt étranger apparaît comme un afflux de capitaux étrangers dans le pays. Cet afflux de capitaux étrangers entraîne un excès de dépenses intérieures par rapport à sa production et contribue à financer un excédent des importations par rapport aux exportations de biens et de services avec le reste du monde. Le compte capital du pays affiche un excédent, alors que la balance commerciale (plus précisément la balance courante) indique un déficit, les deux s’équilibrant ainsi plus ou moins l’un l’autre.

La raison principale pour laquelle les États-Unis enregistrent des déficits commerciaux, année après année, c’est parce qu’ils empruntent trop à l’étranger.

Cela s’explique en partie par le fait que le gouvernement étasunien enregistre d’énormes déficits budgétaires, en dépensant davantage que ses rentrées fiscales et qu’il emprunte de l’argent tant au secteur privé intérieur qu’aux étrangers, ce qui accroit la dette publique. Ces déficits sont souvent causés par des baisses d’impôts et par des dépenses militaires en croissance. Le fait que l’économie mondiale utilise le dollar américain en tant que monnaie de réserve internationale représente un prêt sans intérêt que le reste du monde avance aux États-Unis, ce qui permet à ce dernier pays d’enregistrer un déficit commercial chronique. M. Trump et ses conseillers seraient bien avisés de comprendre ces vérités de la finance internationale.

Si son gouvernement veut réduire le déficit commercial des États-Unis avec le reste du monde, le gouvernement américain devrait équilibrer ses livres et réduire ses emprunts à l’étranger. Les guerres commerciales n’amélioreront pas la balance commerciale des États-Unis si le pays continue à dépenser au-delà de ses rentrées fiscales et s’il maintient ses emprunts à l’étranger. Elles ne feraient qu’empirer les choses.

Depuis plusieurs décennies, le gouvernement étasunien a accumulé dette sur dette, en enregistrant année après année des déficits budgétaires, causés principalement par les guerres ruineuses que le pays mène à l’étranger, et en finançant ces interventions par des emprunts à étranger. C’est un problème que les politiciens américains doivent comprendre s’ils ne veulent pas que leur pays en vienne un jour à faire faillite.

Cela est arrivé dans le passé avec la montée et la chute d’autres empires, et il n’y a aucune raison pour que cela ne puisse se reproduire de nos jours quand un pays impérial dépense continuellement plus qu’il ne produit. Et les guerres ne produisent rien; au contraire, elles sont un facteur de mort et de destruction.

• Les espoirs de mettre fin au chaos au Moyen-Orient sont en baisse

L’élection de Donald Trump aux États-Unis avait fait naître l’espoir de la possibilité de mettre fin au chaos meurtrier au Moyen-Orient. Cependant, une fois pendant la campagne présidentielle et une autre fois après son arrivée au pouvoir, M. Trump a jeté une douche froide sur de tels espoirs.

Dans un premier temps, lors d’un discours électoral, le 21 mars 2016, devant le lobby sioniste américain (l’AIPAC), il a courtisé de riches donateurs avec l’annonce de son intention de rompre avec la politique de la plupart des pays occidentaux du dernier demi-siècle de considérer la ville de Jérusalem en tant que zone protégée des Nations Unies, soit une ville internationale occupée par les Arabes, les chrétiens et les juifs. Plus précisément, il a déclaré : « Nous allons déplacer l’ambassade américaine [de Tel Aviv] vers la capitale éternelle du peuple juif, Jérusalem. »

En deuxième lieu, le jeudi 15 décembre 2016, afin de s’assurer que tous comprennent bien qu’il était du côté d’Israël dans le conflit israélo-palestinien, le président élu Donald Trump fit connaître son choix pour le poste d’ambassadeur américain en Israël. Il annonça la nomination d’un farouche partisan des colonies israéliennes en terres privées palestiniennes, David Friedman, son avocat personnel en matière de faillite. Le nouvel ambassadeur ne perdit guère de temps à déclarer qu’il brûlait du désir de « commencer son travail d’ambassadeur des États-Unis dans la capitale éternelle d’Israël, Jérusalem. »

Et, troisièmement, oubliant semble-t-il qu’il avait critiqué son adversaire Mme Hillary Clinton pour avoir proposé une politique dangereusement téméraire, le président Trump annonça, le 25 janvier dernier, qu’il envisageait de « créer des zones de sécurité en Syrie », apparemment sans considérer si c’était légal, et aussi sans s’assurer de l’accord du gouvernement syrien et sans consulter les trois principaux pays (Russie, Turquie et Iran) qui venaient tout juste de conclure un projet de paix pour la Syrie. Il préféra s’entretenir avec les dirigeants de l’Arabie saoudite et ceux des Émirats arabes unis, deux pays qui sont connus pour leur appui au terrorisme islamiste en Syrie.

• Le monde craint le président Donald Trump : les scientifiques responsables de l’Horloge de l’Apocalypse ont établi que l’humanité est à seulement deux minutes et demie de la fin du monde

En janvier dernier, les scientifiques chargés de l’Horloge de la fin du monde ont avancé l’horloge à seulement deux minutes et demie de l’apocalypse, en grande partie à cause de l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis. Ils ont affirmé que l’homme d’affaires devenu politicien, compte tenu de ses dangereuses déclarations et de ses politiques irréfléchies, pourrait conduire la Planète à sa perte. Cela signifie qu’ils considèrent que la Terre est maintenant plus proche de l’hécatombe qu’elle ne l’a jamais été depuis 1953, soit au plus fort de la confrontation nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique.

Les menaces existentielles qui menacent la Terre viennent aujourd’hui de fréquentes déclarations concernant l’utilisation des armes nucléaires et la prolifération de ces armes, ainsi que l’accélération des changements climatiques.

• Conclusion

Tout compte fait, la tournure des événements depuis l’élection de Donald Trump a soulevé un certain nombre de craintes que beaucoup de choses pourraient changer pour le pire dans les années à venir. Bon nombre des politiques mises de l’avant par l’administration Trump sont des remèdes inappropriés pour les problèmes auxquels font face les États-Unis et le monde. En fait, beaucoup de ces politiques peuvent aggraver les choses, plutôt que les améliorer.

Les choses semblent avoir commencé à changer pour le mieux avec l’arrivée de nouveaux ministres expérimentés et compétents dans le processus décisionnel américain, en dehors du petit cercle fermé de la Maison-Blanche. Il était temps.

Professeur Rodrigue Tremblay

 

 

Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal. Auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale ».

On peut le contacter à l’adresse suivante : rodrigue.tremblay1@gmail.com.

Prière de visiter son blogue en plusieurs langues à l’adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.htm.

Site Internet de l’auteur : http://www.thenewamericanempire.com/

 

Publié le 27/08/2019

Ces Espagnols qui ont libéré Paris

Le 25 août 1944, à 16 heures, le général Dietrich von Choltitz, gouverneur allemand de Paris, qui s’était rendu, deux heures auparavavant, au soldat espagnol Antonio González, signait la capitulation nazie devant le général Leclerc et le colonel Rol-Tanguy. Paris était libéré. Le rôle qu’y jouèrent les résistants étrangers, et en particulier les républicains espagnols, sera-t-il oublié au cours de la commémoration de cet événement ?

par Denis Fernandez Recatala  (site monde-diplomatique.fr)

 

 

Soldats espagnols de la division Leclerc dans les rues de Paris avec leurs half-tracks baptisés du nom de célèbres batailles de la guerre d’Espagne.

Les photographies de cet article proviennent de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC).

Il est de bon ton de « ranimer » les mémoires. C’est à doses homéopathiques pourtant que la France accorde sa reconnaissance aux étrangers qui participèrent à sa libération. Aucun monument d’envergure ne rend hommage, par exemple, aux milliers d’Espagnols qui combattirent l’occupant nazi. En ce soixantième anniversaire de la libération de Paris, pourquoi marchander la gratitude et oublier d’honorer les femmes et les hommes morts pour la liberté aux côtés des Français ?

Après la guerre civile de 1936-1939, de nombreux Espagnols rejoignirent les rangs de la Résistance ou les armées de la France libre, comme le rappelle un tableau de Picasso, accolé au fameux Guernica, au Musée Reina Sofia, à Madrid. Il s’intitule : Monument aux Espagnols morts pour la France. Les républicains d’outre-Pyrénées ont marqué de leur empreinte la Libération. Leur présence est reconnue dans le Sud, mais plus de 10 000 d’entre eux combattirent un peu partout, en Bretagne comme dans les Cévennes (1) ou à Poitiers, Bordeaux, Angoulême, Avignon, Montélimar, Valence, Annecy (2)… Foix a été libérée par les seuls Espagnols, auxquels on a envoyé au dernier moment un certain Marcel Bigeard (3) afin d’assurer une participation française aux combats.

A Bordeaux, Charles Tillon, fondateur des Francs-tireurs et partisans français (FTPF), avait contacté les organisations du Parti communiste d’Espagne (PCE) dès la fin de l’été 1940. A cette époque, les étrangers constituaient une sorte de vivier pour la résistance naissante. Ils n’avaient pas été mobilisés, et le pacte germano-soviétique les avait peu touchés (4). De surcroît, les communistes d’Espagne se souvenaient de l’apport français aux Brigades internationales. A Paris, à la même époque, la direction clandestine du PCE cherchait à rencontrer les dirigeants communistes français. Mme Lise London sera approchée à la mi-décembre. Si elle et son mari, Artur London, servirent d’intermédiaires, c’est que ce dernier avait combattu en Espagne au sein des Brigades internationales (5).

Dès lors, côté communiste et apparenté, les initiatives se précisent. La communauté espagnole a deux composantes : la vieille émigration économique d’après 1918 et les rescapés de l’armée républicaine, répartis dans toute la France. Créée par le PCF dès les années 1930, la Main-d’œuvre immigrée (MOI) va occuper une place majeure au sein de la Résistance. Elle accueillera la majorité des communistes espagnols. Les autres formeront des détachements armés (sous commandement du PCE) qui coordonneront leurs actions avec l’Organisation spéciale (OS), puis avec les FTPF, tout en préservant une relative autonomie.

A Paris et sa région, c’est à « Lucien » (Conrado Miret-Must) que l’on confie la charge, dès 1942, de diriger les combattants de la MOI. Nous sommes encore loin de la Libération, mais elle se prépare, malgré la grande rafle qui décimera les résistants espagnols cette même année. Leur procès, dit des « terroristes de l’Union nationale espagnole », préfigure celui des membres du groupe Manouchian (6). Au quartier de la « petite Espagne » à La Plaine-Saint-Denis (7), par exemple, les arrestations se multiplient. Elles sont également nombreuses en Bretagne, à Paris intra-muros et dans les autres banlieues : cent trente-cinq Espagnols, dont six femmes, sont traduits en justice. Ils portent à la boutonnière de minuscules espadrilles aux couleurs des républiques espagnole et française. A l’énoncé de la sentence, ils entonnent La Marseillaise et l’Himno de Riego (8). Les peines sont relativement légères mais, au bout du compte, il y aura des tortures, des déportations et des exécutions.

Le char « Guadalajara » entre le premier

Effet secondaire : après la dislocation de son unité et l’assassinat de ses camarades, Celestino Alfonso, ancien lieutenant de chars, intégrera le groupe Manouchian pour ne pas rester isolé. Il y connaîtra Michel Rajman. Son exécution avec ses camarades de « l’Affiche rouge », le 16 février 1944, précède de quelques mois la libération de Paris. Dans sa dernière lettre, Celestino écrira : « Je meurs pour la France. » Pour les Espagnols, la Résistance est le prolongement de leur guerre civile par d’autres moyens. Pour les communistes, c’est aussi une manière de répondre à la solidarité des Brigades internationales, dont la création résultait d’une décision du Komintern (9).

En attendant que la répression se détourne d’eux, les Espagnols gagnent les départements voisins. L’alerte passée, ils reviennent à Paris sous le commandement de Rogelio Puerto. Le 6 juin 1944, quand les Alliés débarquent sur les plages normandes, José Baron, dit « Robert », mobilise les réserves de combattants. Ils forment les bataillons qui participeront à l’insurrection parisienne d’août. Ils sont prêts, résolus et ne demandent qu’à en découdre : pour eux, la liberté de la France annonce celle de l’Espagne.

L’histoire, on le sait, a ses ironies. Elle a aussi des coïncidences heureuses. Le chef de l’insurrection parisienne, Henri Rol-Tanguy, était commissaire politique de la 14e Brigade internationale en Espagne… Les événements trouvent leur cohérence. Une passerelle est ainsi jetée entre les combattants antifascistes des deux pays. L’expérience militaire acquise en 1936-1939 se combine avec l’invention de la guerre des partisans, au maquis comme en ville.

Avec la libération de la capitale, les anarchistes espagnols font leur entrée en scène. Là encore, il faut remonter à 1939, aux camps du sud-est de la France on l’on parque l’armée républicaine défaite (10). Tous les matins, les gendarmes sillonnent les baraquements, incitant les Espagnols à rejoindre la Légion étrangère : plusieurs milliers d’entre eux céderont. Pour continuer la lutte contre le nazisme. Ils seront affectés tantôt en Afrique du Nord, tantôt en Afrique noire (Tchad, Cameroun). Les seconds rallieront les Forces françaises libres dès l’année 1940. Ils rejoindront les colonnes du général Leclerc (11). Les premiers patienteront jusqu’au débarquement allié en Algérie. Tous – du moins les survivants – seront les premiers à entrer dans la capitale le 24 août 1944.

Paris est en armes. Paris se bat. Paris a besoin de secours, car la trêve a été rompue pour que les Allemands n’en tirent pas un profit stratégique. Le colonel Rol-Tanguy envoie le commandant Gallois informer les troupes alliées de la situation et convainc le général Leclerc d’accélérer la progression de sa 2e division blindée – la célèbre « 2e DB » – vers Paris.

Leclerc confie cette mission à la 9e compagnie de blindés, commandée par le capitaine Raymond Dronne. Elle est entièrement composée d’anarchistes espagnols. On y parle le castillan. Dans ses Carnets de route (12), le capitaine Dronne évoque le courage de ses compagnons d’armes auxquels le général Leclerc vouera une admiration constante.

Les premiers détachements de la 9e compagnie entrent dans Paris par la porte d’Italie à 20 h 41, ce 24 août. C’est le char Guadalajara qui franchit le premier les boulevards extérieurs – Guadalajara, du nom d’une victoire républicaine sur les volontaires mussoliniens, alliés de Franco. « Guadalajara no es Abisinia (13 », disait une chanson de l’époque. A 21 h 22, chars et half-tracks se garent place de l’Hôtel-de-Ville. Cent vingt Espagnols et leurs vingt-deux véhicules blindés sont accueillis en libérateurs. Une foule en liesse les entoure. On leur demande s’ils sont américains. On se surprend de les entendre parler en espagnol. Leurs chars portent les noms de batailles de la guerre d’Espagne – Ebro, Teruel, Brunete, Madrid – mais également celui de Don Quijote ou de Durruti, le chef anarchiste.

Les défenseurs de l’Hôtel de Ville sont ainsi libérés. Depuis cinq jours, retranchés dans le bâtiment, ils résistaient aux assauts allemands. Les Espagnols installent un canon à l’intérieur de l’édifice : ils le baptisent Abuelo (grand-père). On se congratule en attendant les renforts. Amado Granell, lieutenant de la 9e compagnie, est reçu par des membres du Conseil national de la Résistance, présidé par Georges Bidault. Entre-temps, Leclerc avec le reste de sa 2e DB fonce sur Paris. Il n’y entrera que le matin du 25 août.

Les jours suivants, les combats s’accentuent. Charles Tillon affirmera que les Espagnols sont passés maîtres dans les combats de rue. Il songe aux partisans qui ont rejoint les Forces françaises de l’intérieur (FFI). Il surestime leur nombre à Paris. En 1946, préfaçant un livre sur le groupe Manouchian, Tillon évalue leurs effectifs à 4 000, chiffre qu’il reprendra dans Les FTP (14). Manuel Tuñon de Lara, historien espagnol, est plus prudent.

Les combats achevés à Paris, Rogelio Puerto, avec ses détachements espagnols des FTP, de l’Union nationale espagnole ou du PCE, rallie la caserne de Reuilly – où le responsable de la MOI, Boris Holban, fusionne les brigades d’étrangers au sein d’un bataillon dénommé « Liberté ». On y trouve des Italiens, des Polonais, des Arméniens et des évadés soviétiques. Les Espagnols constituent le plus fort contingent : on en dénombre 500 qui se sont battus dans les rues de Paris, à la Concorde et devant l’Assemblée nationale, place de l’Etoile, à l’hôtel Majestic, siège de la Gestapo, place Saint-Michel, rue des Archives, place de la République… Plusieurs dizaines d’entre eux mourront au cours des affrontements – José Baron, par exemple, organisateur des regroupements de guérilleros en 1944, tombe place de la Concorde.

Avec sa 9e compagnie, la 2e DB de Leclerc poursuivra son offensive vers l’Allemagne. Les Espagnols participeront à la libération de Strasbourg, où périt le lieutenant-colonel Putz, volontaire des Brigades internationales, « au milieu de ses républicains espagnols ». Ils pousseront jusqu’à Berchtesgaden, le quartier général de Hitler dans les Alpes de Bavière, où le Führer avait reçu Mussolini et Laval. Combien d’Espagnols reste-t-il pour arpenter le nid d’aigle du dictateur nazi ? Ils ne sont plus qu’une poignée.

Partis du Tchad trois ans auparavant, ils étaient des milliers de volontaires à vouloir combattre le Reich hitlérien, allié du fascisme espagnol. Ils avaient un rêve chevillé à l’esprit : revenir en vainqueurs en Espagne, avec l’appui des Alliés. Espoir trahi. Car Franco est demeuré au pouvoir jusqu’en 1975. Et la France, pour laquelle ils versèrent leur sang, les a oubliés.

Denis Fernandez Recatala

Journaliste et écrivain, auteur de Matière, Le Temps des cerises, Paris, 2002.

(1Cf. Hervé Mauran, Un maquis de républicains espagnols en Cévennes, Lacour, Nimes, 1995.

(2) Lire Eduardo Pons Prades, Los republicanos españoles en la segunda guerra mundial, La Esfera de los libros, Madrid, 2003, et Memoria del olvido. La contribucion de los republicanos españoles a la resistencia y a la liberacion de Francia, 1939-1945, (ouvrage collectif), Faceef, Paris, 1996.

(3) Le général Bigeard s’illustrera ensuite en Indochine comme en Algérie. Il fut accusé d’avoir fait torturer des militants du Front de libération nationale (FLN).

(4) Le pacte de non-agression conclu, le 23 août 1939, entre l’Union soviétique et l’Allemagne hitlérienne a divisé le mouvement communiste et les forces démocratiques.

(5) Ce qui en fera une cible toute désignée de la répression nazie (il sera déporté à Buchenwald), puis stalinienne (il échappera de peu à la peine de mort infligée à Rudolf Slansky et à la plupart des accusés, presque tous juifs, lors du procès de Prague, en 1952).

(6) Groupe de FTP-MOI dirigé par Missak Manouchian, fusillé le 16 février 1944 avec vingt et un de ses camarades. Louis Aragon leur dédia un poème intitulé L’Affiche rouge, celle que les autorités nazies avaient placardée sur les murs de la France occupée pour dénoncer « la libération par l’armée du crime ».

(7) Lire Natacha Lillo, La Petite Espagne de La Plaine-Saint-Denis, 1900-1980, Autrement, Paris, 2004.

(8) Hymne de la République espagnole, proclamée le 14 avril 1931.

(9) Appellation russe de l’Internationale communiste, fondée en 1919, dissoute en 1943.

(10) Lire « Des camps pour les républicains espagnols », Le Monde diplomatique, février 1999.

(11) Gouverneur du Cameroun, le général Leclerc (1902-1947) constitua une colonne des Forces françaises libres qui partit du Tchad rejoindre les forces britanniques du général Montgomery à Tripoli en janvier 1943. Elle participa au débarquement de Normandie avec la 2e DB qui entra dans Paris le 24 août 1944.

(12) Deux tomes, éditions France-Empire, Paris, 1984 et 1985.

(13) Allusion à la guerre coloniale menée par le régime fasciste italien en Ethiopie (1935-1936).

(14) Julliard, Paris, 1966.

Publié le 26/08/2019

 

Désastre écologique

L’Amazonie brûle : catastrophe naturelle ou catastrophe capitaliste ?

Depuis trois semaines, une vague d'incendies d'une ampleur inégalée ravage la forêt amazonienne au Brésil. Bolsonaro nie, Macron s'agite en paroles depuis le G7. Plus que jamais, la situation nous rappelle urgemment que l’accélération des catastrophes naturelles et des conséquences du réchauffement global, ne permet plus la demie-mesure : il faut combattre la crise écologique !

Joachim Valente Lucas Darin (site revolutionpermanente.fr)

Depuis trois semaines, une vague d’incendies d’une ampleur inégalée ravage la forêt amazonienne au Brésil. Ce sont plus de 17.000 départs de feu qui ont été relevés ce mois-ci, et il est aujourd’hui impossible de déterminer la superficie de forêt affectée par cette tragédie. Des brûlis sont souvent à l’origine de ces incendies gigantesques. Une technique agricole extensive qui consiste à brûler des pans de forêts pour libérer des terrains propices aux cultures et profiter de sols rendus fertiles notamment par les cendres (à court terme car cette pratique épuise très rapidement les sols, obligeant au bout de trois ou quatre ans à peine à la recommencer plus loin en mordant toujours plus sur les zones forestières et laissant des sols désertiques qui mettront des années à se recomposer).

C’est un drame pour toute la planète qui est en train de se produire, avec non seulement des milliers de kilomètres carrés de végétation qui partent en fumée, mais aussi des milliers d’animaux qui disparaissent et des populations indigènes en péril. D’autant plus que l’expression de « poumon » de la planète n’est pas anodine (bien que scientifiquement incorrect, ce qualificatif serait plus approprié pour les océans, qui ne sont pas en reste quant à la pollution). Dans le cycle du carbone, les forêts jouent un rôle primordial en stockant et captant d’énormes quantités de CO2... qui sont rejetées dans l’atmosphère en cas d’incendie.

Depuis deux jours, de nombreuses photos et vidéos terrifiantes circulent et choquent sur les réseaux sociaux.

Cette focalisation soudaine est due à un phénomène particulièrement inquiétant qui a eu lieu à Sao Paulo : lundi 19 août, dès 15h, un nuage de fumée en provenance de la forêt incendiée a plongé la ville de 12 millions d’habitants dans le noir.

Devant ces scènes dignes d’une dystopie, la planète entière s’émeut. Pourtant, tout le monde n’est pas touché de la même manière par cette catastrophe, et malgré la multitude de photographies et de vidéos de la ville obscurcie, Ricardo Salles, ministre de l’environnement du Brésil, a dénoncé le nuage de fumée comme une fake news et a fustigé le « sensationnalisme environnemental ».

Le profit à n’importe quel prix, voilà le mandat reçu par Bolsonaro

La position du ministre, aussi incroyable soit-elle, n’est pas la déclaration isolée d’un illuminé, mais bien le reflet parfait de la politique de Bolsonaro. Ricardo Salles assume une position climato-sceptique, comme d’autres membres du gouvernement avant lui et se moque de façon décomplexée de l’assassinat fin juillet d’un chef indigène par des orpailleurs.
Bolsonaro lui-même s’est fendu d’une sortie dont il a le secret,
en attribuant l’origine des incendies à des ONG de protection de l’environnement !
Le summum de l’hypocrisie et de la mauvaise foi de la part du chef d’Etat, qui a défini comme axe central de sa politique le développement des industries minières et agro-alimentaires, au détriment d’une forêt amazonienne qu’il ne perçoit que comme une gigantesque source de profit. En effet, depuis son investiture en janvier dernier, la déforestation bat tous les records. Les chiffres de ce mois de juillet sont sans appel : ce sont plus de 2250 km² de forêt qui sont partis en fumée, soit une hausse de 278% par rapport à juillet 2018. Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes qu’elles s’inscrivent dans une dynamique d’augmentation débridée : +34% de déboisement si on compare mai 2019 à mai 2018, + 88% en juin 2019 par rapport à juin 2018.

Loin de lutter contre cette catastrophe écologique, Bolsonaro encourage la déforestation par toutes les mesures possibles. Le New York Times rapporte que le nombre de sanctions concernant la déforestation illégale a baissé de 20% ces six derniers mois. Rien de surprenant si l’on considère que Bolsonaro avait annoncé la couleur dès ses débuts, en plaçant l’Agence de Protection de l’Environnement sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, dirigé par le leader du lobby agricole brésilien. Plus récemment, le président d’extrême-droite a licencié le directeur de l’Institut national brésilien de recherche spatiale qui exprimait publiquement son inquiétude quant à l’augmentation de la déforestation.
De même, il est tristement logique qu’aux yeux de Bolsonaro, qui considère la forêt comme un terrain commercial dédié à l’élevage et l’agriculture de masse et à l’industrie minière, les peuples indigènes apparaissent comme des obstacles au développement économique des secteurs qui l’ont porté au pouvoir. Ces populations sont persécutées par le régime, qui développe un discours très violent justifiant les attaques de villages, mais qui est aussi à l’origine d’un nombre effrayant d’assassinats politiques. On comprend mieux pourquoi un ministre de l’environnement se permet de rire du meurtre d’un chef indigène.

Jair Bolsonaro est le chef d’Etat qui incarne sans doute le mieux toute l’horreur du système capitaliste, en prônant un marché libre de tout acquis social, en ne tenant aucun compte de l’environnement et de l’urgence climatique, et enfin en revendiquant les positions les plus abjectes sur tous les sujets possibles, de la Shoah à l’homosexualité, en passant par le droit des femmes et des populations indigènes.
Toutefois, cet odieux personnage n’est pas un monstre sorti seul de sa boîte. Son accession au pouvoir et les conséquences qui en découlent s’inscrivent
dans une dynamique mondiale, dont les racines politiques, économiques et sociales plongent jusqu’à la crise des subprimes de 2008.

A qui profite le crime ?

Cette catastrophe est même une aubaine pour lui et ses amis patrons de l’industrie agro-alimentaire et de l’industrie minière. En effet, chaque hectare déboisé devient un espace exploitable pour augmenter la production agricole, d’un pays dont la rente provient essentiellement de l’exportation de productions primaires (soja, café, orange, bananes sucres mais également ressources souterraines), et ainsi les profits du secteur agro-exportateur et les spéculations des marchés financiers sur le cours de ces produits et matières premières.
C’est bien avec cette pensée ignoble que raisonnent les grands groupes industriels, qui affichent une écologie de façade dans les pays centraux mais exploitent au maximum les ressources naturelles des pays qui subissent la domination de l’impérialisme, sans aucun respect pour la vie ou l’environnement, dans le seul but d’accroître encore et toujours leur chiffre d’affaires. Trop régulièrement, des catastrophes environnementales viennent en témoigner, comme
la rupture du barrage de Vale S.A. ou encore la déforestation à Bornéo..

Ce n’est pas par hasard que les actionnaires de grands groupes français comme Carrefour ont financé la campagne de Bolsonaro, ou que Christine Lagarde, la directrice du FMI, s’est réjouit du programme ultralibéral du président d’extrême-droite. La bourgeoisie impérialiste est bien consciente que les hommes politiques comme Bolsonaro sont des alliés, qui s’appliqueront à détruire violemment les acquis sociaux et les lois encadrant le travail dans leur pays ce qui permettra aux investisseurs internationaux de réaliser des marges confortables sur le dos des travailleurs et des travailleuses.

Bolsonaro apparaît comme la pointe avancée de cette politique, mais cette surexploitation systématique de l’environnement n’est pas une spécificité du Brésil. En effet, la grande majorité des pays semi-coloniaux sont la proie des puissances impérialistes et de leurs multinationales, qui organisent le pillage des ressources naturelles et l’exploitation à bas coût des travailleurs locaux. L’impérialisme français y trouve son compte en se gavant sur le vol des richesses nationales brésiliennes, dans le secteur pétrolier par exemple où Petrobras, entreprise publique, première entreprise du pays, est disloquée pour offrir des parts de marchés à des multinationales de l’énergie comme Engie, dont l’Etat français est l’actionnaire majoritaire-.

Face à la perspective d’une main-d’oeuvre surexploitée dans des conditions inhumaines, de ressources extorquées à des pays dominés politiquement, économiquement et parfois militairement, à de nouveaux espaces pour augmenter la production, l’urgence écologique et la sauvegarde de l’environnement ne pèsent pas bien lourd pour les capitalistes.

Ce ne sont pas des prières qui sauveront l’Amazonie

Face aux vidéos absolument choquantes de pans entiers de la plus grande forêt du monde qui part en fumée, le hashtag PrayForAmazonia a conquis les réseaux sociaux. Mais face à l’ampleur de la catastrophe, il est évident que les prières ne suffiront pas.

Les libéraux et les réformistes des pays impérialistes auront tôt fait d’hurler à la folie de Bolsonaro. D’autant que leurs positions sur le terrain écologique ne sont que la face opposée d’une même pièce où figurent d’un côté les éco-négationnistes (dont les figures actuelles seraient Trump ou Bolsonaro) qui nient le bouleversement climatique mais se préparent (y compris militairement) à ses conséquences telles que les déplacements de population ; de l’autre les "réformateurs progressistes" de l’écologie qui promeuvent au travers des grands sommets internationaux des modifications marginales du capitalisme (Macron ou Merkel).
Pourtant, Bolsonaro a été amené au pouvoir
au terme du coup d’Etat institutionnel du pouvoir judiciaire brésilien, dans le but même de servir les intérêts des principales puissances (peu importe la couleur de leur drapeau sur la question climatique) et de restaurer l’influence de l’impérialisme, en premier lieu étasunien, sur le sous-continent américain, dont l’ingérence a été partiellement amoindrie dans les années 2000. Ce que ces mêmes « démocrates » et pseudo écolo-libéraux oublient malencontreusement de préciser, c’est qu’une puissance impérialiste comme la France tire de larges avantages de l’exploitation des sols, des richesses et des travailleurs des pays soumis à l’impérialisme, à commencer par ses anciennes colonies africaines (mais également dans ses colonies sud-américaines comme en Guyane avec le projet Montagne d’or). Devant un tel mépris pour la vie et la nature, il est évident que le système capitaliste n’est pas compatible avec l’écologie. De même qu’une perspective écologique qui se bornerait à envisager l’écologie à une échelle nationale, pour la France par exemple, sans remettre profondément en cause le pillage impérialiste (par des mécanismes financiers comme celui de la dette ou bien plus visibles comme les expéditions militaires) qu’elle exerce envers de nombreux pays ne serait qu’une parole creuse et sans conséquence. Les concessions que pourraient faire à la marge les gouvernements des pays centraux, si la pression augmentait encore sur les questions écologiques, se feraient au prix de l’accroissement de l’exploitation inhumaine et destructrice de l’environnement des pays soumis à l’impérialisme. En ce sens, les déclarations d’Emmanuel Macron qui interpelle le G7 (forum des principales puissances impérialistes) sont particulièrement hypocrites.

Plus que jamais, la situation nous rappelle urgemment que l’accélération des catastrophes naturelles (encore que pas si naturelles dans le cas dont nous parlons), des conséquences du réchauffement global, ne permet plus la demie-mesure : c’est un luxe que l’humanité ne peut plus se payer. La crise écologique exige aujourd’hui une lutte révolutionnaire pour renverser le système capitaliste qui, non content de condamner, à la fois dans les pays les plus pauvres de la planète et dans les pays qui les exploitent, une majorité de la population à la pauvreté et à la misère au bénéfice d’une infime minorité, menace désormais la vie telle que nous la connaissons. Les mobilisations dans de nombreuses villes du monde ont montré la colère d’une jeunesse dont le futur semble se situer quelque part entre le chômage de masse, la précarité et la crise écologique. Pour que ces forces qui se mettent en mouvement, à l’international mais principalement dans les pays centraux ou industriels, puissent se montrer à la hauteur des problèmes qu’elles entendent résoudre, elles doivent se saisir d’une stratégie révolutionnaire qui lie une perspective de classe à un projet fondamentalement anti-impérialiste, pour l’émancipation de l’humanité dans son ensemble et pas uniquement pour ses couches les plus privilégiées.

Publié le 25/08/2019

Le baillon sioniste transformera-t-il des rescapés du génocide juif en antisémites? #OpenGaza

anne marie OUDRER (pétition sur le site change.org)

Juvisy-sur-orge, France

Faut-il traiter d’antisémites et condamner ces huit rescapés des camps d’extermination pour leurs comparaisons entre les politiques sionistes et celles des Nazis ? Chris Knight, anthropologiste et militant britannique pose la question, en publiant les citation ci-dessous. 

Marika Sherwood, survivante du ghetto de Budapest.
« (...) Peu de temps après (en 1956), j’ai appris que les Israéliens rassemblaient les Palestiniens dans des camps de concentration. Je ne pouvais pas y croire. Les Israéliens n’étaient-ils pas des Juifs ? Ne venions-nous/ne venaient-ils pas de survivre au plus grand pogrom de notre histoire ? Les camps de concentration – souvent appelés par euphémisme, « colonies de peuplement » - n’étaient-ils pas la principale caractéristique de ce pogrom ? Comment ces Juifs israéliens pouvaient-ils opprimer d’autres gens ? Dans mon imagination de romantique, les Juifs d’Israël étaient des socialistes, des gens qui discernaient le bien du mal. C’était manifestement inacceptable. J’avais l’impression qu’on m’avait laissé tomber, comme si on m’avait volé une partie de ce que je pensais être mon héritage. …
Il me faut dire au gouvernement israélien qui prétend parler au nom de tous les Juifs, qu’il ne parle pas en mon nom. Je ne garderai pas le silence face à la tentative d’annihilation des Palestiniens, la vente d’armes aux régimes répressifs partout dans le monde et la tentative d’étouffer la critique d’Israël dans les médias au niveau mondial, quand on voit ce gouvernement remuer le couteau dans la plaie - traduisons ‘culpabilité’ - afin d’obtenir des concessions économiques de la part des pays occidentaux. Naturellement, la position géopolitique d’Israël a une incidence grandissante en ce moment. J’empêche Israël de confondre les termes « antisémite » et « antisioniste » : On ne peut pas laisser passer ça."
Dr. Marika Sherwood, ‘How I became an anti-Israel Jew’ (Voilà comment je suis devenue une Juive anti-Israël), Middle East Monitor, 7/3/18. 

Israël Shahak, survivant du ghetto de Varsovie et du camp de concentration de Bergen-Belsen.
« Pour survivre, Isra­­­ël doit renoncer au désir de domination. Il deviendra alors un bien meilleur pays pour les Juifs eux-mêmes. En Israël, beaucoup comparent aisément le pays avec l’Allemagne. Non seulement l’Allemagne d’Hitler et des Nazis, mais aussi l’ancien Empire germanique voulait dominer l’Europe. Ce qui s’est passé au Japon, après l’attaque contre la Chine, c’est qu’ils voulaient dominer une vaste zone de l’Asie. Lorsque l’Allemagne et le Japon renoncèrent à leur souhait de domination, ils devinrent des sociétés bien plus sympathiques pour les Japonais et les Allemands eux-mêmes. "
Dr. Israel Shahak, Middle East Policy Journal, été 1989, no.29.

Hajo Meyer, était un survivant d’Auschwitz.
« Ça me fait mal d’observer les parallèles entre mes expériences dans l’Allemagne d’avant 1939 et celles que souffrent les Palestiniens de nos jours. Je ne peux pas m’empêcher d’entendre les échos nazis de « sang et sol », dans la rhétorique des colons fondamentalistes, qui revendiquent le droit sacré à toutes les terres de la Judée-Samarie biblique.
Les divers aspects de punition collective infligée au peuple Palestinien – ghettoïsation forcée derrière un « mur de sécurité », destruction de maisons au bulldozer, déprédation de champs, bombardement d’écoles, de mosquées et d’édifices gouvernementaux, blocus économique qui prive les gens d’eau, de nourriture, de médicaments, d’éducation et de nécessités de base pour survivre dans la dignité – tout ceci me pousse à me rappeler les privations et les humiliations dont j’ai fait l’expérience dans ma jeunesse. Toutes ces oppressions qui durent depuis un siècle, signifient des souffrances inimaginables pour les Palestiniens. »
Dr. Hajo Meyer, ‘An Ethical Tradition Betrayed’, Huffington Post, 27/1/10. 

Gabor Mate, survivant du Ghetto de Budapest.
« Jeune homme élevé à Budapest, enfant qui avait survécu au génocide nazi, j’ai été hanté pendant des années par une question qui résonnait dans ma tête avec une telle force que, parfois, elle tournait : ‘Comment cela fut-il possible ? Comment le monde permit-il de telles horreurs ?’
Question naïve d’un enfant. Maintenant, j’en sais plus : La réalité est là. Que ce soit au Vietnam, au Rwanda ou en Syrie, l’humanité demeure les bras croisés, complice, inconsciente ou impuissante, comme toujours. À Gaza en ce moment, on trouve le moyen de justifier le bombardement des hôpitaux, l’extermination de familles en train de manger, le meurtre de jeunes qui jouent au foot sur une plage…
On ne peut pas comprendre Gaza hors contexte, c’est à dire le nettoyage ethnique continu, le plus long de tous, du siècle dernier et du présent, la tentative continue de détruire la nation palestinienne.
Les Palestiniens utilisent des tunnels ? Mes héros de même : les combattants mal équipés du Ghetto de Varsovie. Contrairement à Israël, les Palestiniens n’ont ni hélicoptères Apache, ni drones télécommandés, avions de combat chargés de bombes, artillerie laser : Avec leur défiance inefficace, ils lancent des roquettes primitives qui provoquent de la terreur pour des civils innocents israéliens, mais rarement des blessures. Vu l’énorme inégalité de forces, il n’existe aucun parallèle de culpabilité. …
Qu’allons-nous donc faire, nous, gens ordinaires ? Je prie qu’on écoute notre cœur. Le mien me dit que ‘plus jamais ça’ n’est pas une expression exclusive : Le meurtre de mes grands-parents à Auschwitz ne justifie pas la dépossession incessante des Palestiniens. La justice, la vérité, la paix, ce n’est pas l’apanage d’une seule tribu. Le ‘droit d’Israël à se défendre’ - indiscutable en principe – ne justifie pas l’extermination de masse. »
Dr. Gabor Mate, ‘Beautiful Dream of Israel has become a Nightmare’ (Le Beau Rêve d’Israël s’est transformé en Cauchemar), Toronto Star, 22/7/14. 

Marek Edelman, était un survivant du Ghetto de Varsovie et un des chefs du soulèvement du Ghetto.
« Pendant la guerre, nous, on n’aurait jamais pensé que les Sionistes restaient volontairement passifs quant à la destruction des Juifs, afin de mieux justifier la fondation de l’état d’Israël… Mais de nos jours, même les historiens reconnus s’expriment à haute voix sur la façon dont certains Sionistes installés en Palestine exploitaient politiquement l’Holocauste ! … Le premier chef du gouvernement israélien, Ben Gourion estimait que, plus ça irait mal pour les Juifs d’Europe, plus ça irait mieux pour Israël. Il a mis ce projet en œuvre… Ben Gourion s’est lavé les mains de la Diaspora… Dès la conférence du parti Mapai en décembre 1942, il a déclaré que la tragédie des Juifs d’Europe ne les concernait pas - lui et ses associés – directement. C’étaient les paroles d’un chef qui était d’accord pour sacrifier la vie de millions de Juifs pour élaborer un état juif. Je ne dis pas qu’il aurait pu sauver des milliers d’êtres humains, mais il aurait pu combattre pour ces milliers de gens. Il s’en est abstenu. J’ignore si c’était voulu. »
Dr Marek Edelman, 2016. Being On the Right Side : Everyone in the Ghetto Was a Hero (Du Bon Côté : Dans le Ghetto, Ils étaient tous des Héros), pages 223, 448. 

Zeev Sternell, survivant du ghetto de Przemysl, en Pologne.
« La gauche n’est plus capable de maîtriser l’ultra-nationalisme qui s’est développé ici, en Israël – le genre dont la branche européenne a contribué à éliminer presque tous les Juifs européens. Les entretiens que Ravit Hecht du Haaretz a effectués avec les politiques de la droite israélienne, Smotrich et Zohar, (les 3 décembre 2016 et 28 octobre 2017) devraient être distribués dans tous les médias, en Israël et partout dans le monde juif. On voit en eux non seulement un fascisme israélien grandissant, mais aussi un racisme qui ressemble au Nazisme dans son enfance.
Comme toute idéologie, la théorie raciale nazie s’est développée au cours des années. Au début, elle a uniquement privé les Juifs de leurs droits civils et humains. Il est possible que, sans la Seconde Guerre Mondiale, le ‘problème juif’ se fût terminé simplement avec l’expulsion ‘volontaire’ des Juifs des terres du Reich. Après tout, la plupart des Juifs d’Autriche et d’Allemagne ont pu partir à temps. Il est possible que ce soit un avenir à prévoir pour les Palestiniens. » :
Prof. Zeev Sternhell, ‘Opinion in Israel, Growing Fascism and a Racism Akin to Early Nazism’, Haaretz, 19/1/18. 

Primo Levi était un survivant d’Auschwitz.
« En ce qui concerne le Premier Ministre Menachem Begin, ‘Fasciste’ est une définition pour moi acceptable. À mon avis, même Begin serait d’accord. C’était l’élève de Jabotinsky, qui représentait l’aile droite du Sionisme et qui se disait fasciste. C’était l’un des interlocuteurs de Mussolini. Assurément, Begin était son élève. Voilà toute l’histoire de Begin…. L’Holocauste est la défense préférée de Begin : Je n’y attribue aucune validité. »
Primo Levi, The Voice of Memory : Primo Levi Interviews (La voix de la Mémoire : Entretiens avec Primo Levi), 1961-1987, pp. 285-286. La citation date de 1982. 

Rudolf Vrba, survivant de Majdanek et d’Auschwitz. Il s’est évadé d’Auschwitz en 1944, pour prévenir les Juifs hongrois au sujet du programme nazi d’extermination. Malheureusement, certains chefs sionistes pensaient différemment.
« Le mouvement sioniste européen a joué un rôle très important dans l’extermination de masse des Juifs. Je crois vraiment que, sans la coopération des Sionistes, ça aurait été une tâche bien plus difficile….
Les Sionistes disaient que nous ne sommes pas tchécoslovaques, ni allemands ni français : Nous sommes juifs et nous devons, en tant que juifs, retourner dans notre pays, en Israël ou Palestine, et fonder notre état. …
S’ensuivit la Loi de Nuremberg, loi divulguée par un État dit civilisé – l’Allemagne nazie – qui affirmait que les Juifs ne faisaient pas partie de l’Europe, mais de la Palestine. …
Donc, ensemble, le Nazisme et le Sionisme partageaient la même chose : Ils proclamaient tous les deux que les Juifs n’appartiennent pas à l’Europe, mais à la Palestine. …
Donc, naturellement, les Allemands ont dit au Sionistes : ‘Vous voyez, les Juifs ne nous font peut-être pas confiance, mais ils vous croiront’, car ils ont compris qu’on leur avait, en fait, dit la vérité : que vous faites partie de la Palestine, que vous êtes ici des étrangers’. …
C’est comme cela qu’une clique sioniste, a formé les conseils juifs (appelés ‘Judenräte’) pour "gérer les affaires juives", soutenue par l’argent d’hommes d’affaires juifs importants, prêts à tolérer la discrimination contre l’ensemble de la population juive qui n’était ni riche, ni sioniste – qui tout simplement, ne faisait pas partie de la clique. …
Par conséquent, je ne me fiais pas à eux, malgré le fait que les Nazis leur avaient donné des droits, suite aux lois de Nuremberg. Je les jugeais fascistes, tout simplement, dès le début, créatures méprisables qui s’associent aux fascistes et qui en bénéficient, ne subissant pas la discrimination infligée aux autres. …
Je n’avais pas plus confiance dans les Nazis que dans les conseils juifs sionistes. Assurément, je me suis rendu compte que les Sionistes et les Nazis sont mes ennemis à part égale : Tous les deux, ils veulent me faire partir avec 25 kilos de bagages, vers un endroit inconnu, et laisser ma mère chez elle, sans défense. …
Les jeunes, piliers de la résistance, ont toujours entre 16 et 30 ans. Chaque soldat sait qu’ils sont les meilleurs éléments pour le combat. … J’étais sidéré par le fait que les Sionistes qui se disaient protecteurs des Juifs, avaient décidé en premier lieu, de laisser partir un groupe de résistants potentiels qui, en dernier lieu, pourraient protéger les familles, en employant la force, si nécessaire. …
« Je suis juif. Toutefois – plutôt à cause de cela – j’accuse certains chefs juifs d’une des actions les plus horribles de la guerre.
Ce petit groupe de collaborateurs savait ce qui se passait dans les chambres à gaz d’Hitler et ont sauvé leur propre vie en achetant leur silence. Parmi eux, se trouvait le Docteur Rudolf Kastner, à la tête du conseil qui parlait au nom de tous les Juifs hongrois…
Prisonnier numéro 44070 à Auschwitz – numéro resté sur mon bras – j’ai calculé minutieusement les statistiques des exterminations … J’ai emporté ces affreuses statistiques lors de mon évasion en 1944, et j’ai pu prévenir les chefs sionistes hongrois trois semaines à l’avance qu’Eichmann avait l’intention d’envoyer un million de leurs Juifs dans ses chambres à gaz. … Kastner est allé dire à Eichmann : ‘Je connais vos projets. Sauvez des Juifs que je pourrais choisir, et je me tairai.’
Non seulement Eichmann a accepté, mais il a déguisé Kastner en S.S. et l’a emmené à Belsen pour chercher certains de ses amis. Et ce marchandage ne s’en est pas arrêté là.
Kastner a payé Eichmann plusieurs milliers de dollars. Avec cette petite fortune, Eichmann a pu acheter sa liberté lors de la défaite de l’Allemagne, et s’installer en Argentine… »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ?
Voici très précisément le discours de Chaim Weizmann :
"J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons."
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
« Pourquoi le Docteur Kastner a-t-il trahi les siens, alors qu’il aurait pu en sauver beaucoup en les prévenant, en leur donnant l’occasion de se battre, d’organiser un deuxième ‘Soulèvement de Varsovie’ – ce que craignait Eichmann ? …
Était-il donc possible que l’humeur défaitiste du Docteur Kastner ait été renforcée par le souvenir des paroles prononcées par le Docteur Chaim Weizmann, premier président d’Israël, lorsqu’il a parlé à un congrès sioniste à Londres en 1937 ? Voici :
‘J’ai dit à la Commission royale britannique que les espoirs des six millions de Juifs d’Europe visaient l’émigration. On m’a demandé : ‘Pouvez-vous emmener six millions de Juifs en Palestine ?’ J’ai répondu que non. Les vieux disparaitront. Les autres subiront ou non leur destin. Ils ne sont que poussière, économique et morale, dans un monde cruel … seule une partie survivra … Ils devaient l’accepter. … S’ils voient les choses et souffrent, ils trouveront leur voie - Beacharit Hayamim [‘Lorsque viendra le Messie, tous les morts ressusciteront’] – quand viendra le temps … Je souhaite que soit préservée notre unité nationale, car c’est tout ce que nous possédons.
‘Seule une branche survivra …’. Kastner, comme Hitler, croyait-il en une race supérieure, une nation juive formée d’élites, pour les élites, par les élites ? Était-ce sa façon d’interpréter le sombre discours du Docteur Chaim Weizmann ? Dans l’affirmative, qui allait choisir la branche ? Qui allait décider quels grains constitueraient le tas de poussière économique, dont le destin serait d’attendre la venue du Messie ? …
Ma famille, je suppose, était la poussière qui allait être balayée jusque dans les fours par les Nazis qui utilisaient les chefs juifs comme balais … »
Sources :
*"Oral history interview with Rudolf Vrba’ , World at War TV Series (Un Monde en Guerre, série télévisée), de 1972. Première partie. Passages de 32/45 minutes).
*Dr. Rudolf Vrba, Daily Herald, février 1961 (tiré du livre de Ben Hecht, Perfidy - publié en 1962 - p. 231).
*Dr. Rudolf Vrba, I Escaped from Auschwitz (Je me suis évadé d’Auschwitz) [2002], pp. 281-2.
[Les opinions de Rudolf Vrba étaient toujours sujets à controverse, mais même les journaux sionistes tels que le ‘Jewish News’, (15/12/16) et le ‘Jerusalem Post’, (16/2/17) ont, ces dernières années, publié de sérieuses critiques du rôle de Kastner dans l’Holocauste. Pour en savoir plus sur toute cette controverse, voir : Tony Greenstein, Weekly Worker, (1/6/17) et Ruth Linn, ‘Rudolf Vrba and the Auschwitz Reports : Conflicting Historical Interpretations’ (2011) .]
"L’un des aspects les plus inquiétants de la définition de l’Holocauste par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, c’est la suggestion que, si l’on compare la politique israélienne actuelle à celle des Nazis, c’est forcément de l’antisémitisme. Il est vrai que de telles comparaisons sont parfois grossières et sans fondement historique, mais dans la plupart des cas, il semble exagéré de l’attribuer à de l’antisémitisme, même si on n’est pas toujours d’accord avec la conclusion", conclut Chris Knight. (Dulwich et West Norwood CLP : circonscription électorale du Parti travailliste)
(Traduit par Chantal C. pour CAPJPO-EuroPalestine)

https://labourbriefing.org/blog/2019/7/30/six-holocaust-survivors-compare-zionist-policy-to-that-of-the-nazis
CAPJPO-EuroPalestin

Publié le 24/08/2019

Grèce. La chasse aux jeunes rebelles est ouverte.
de : Ne vivons plus comme des esclaves - Yannis Youlountas
 

https://lesakerfrancophone.fr/grece...

Par Yannis Youlountas – (site bellaciao.org)

Le nouveau gouvernement est en train de mettre en place une offensive sans précédent contre le mouvement libertaire et autogestionnaire, devenu gênant et réputé au fil des années.

Le premier ministre fraîchement élu et chef de la droite, Kyriakos Mitsotakis, a promis de « nettoyer Exarcheia » durant l’été et d’ « en finir avec Rouvikonas ». Au-delà du célèbre quartier libertaire et de l’insaisissable groupe anarchiste, c’est toute la nébuleuse révolutionnaire et le réseau squat qui sont visés, au moyen de divers outils et procédés répressifs.

Une fois de plus, ce qui se passe en Grèce donne à réfléchir sur ce qui se prépare également ailleurs en Europe, tant l’exemple grec a clairement montré la voie, par le passé, du nouveau durcissement du capitalisme sur le continent et d’une société toujours plus autoritaire.

Le gouvernement va commencer par réactiver des lois scélérates déjà mises en place durant les années 20, qui visaient alors tout autant le parti communiste grec que les anti-autoritaires.

Cette fois, le but est, tout d’abord, d’entraver la propagande anarchiste en considérant littéralement son projet politique révolutionnaire comme une menace immédiate, donc passible en ces termes de poursuites judiciaires. Bref, une censure, non pas de la propagande anarchiste en tant que telle, mais en tant que « parole menaçante » à chaque fois qu’elle représentera un « danger pour l’ordre social et la paix civile ».

Il s’agit également, notamment dans le cas précis de Rouvikonas, de classer ses actions directes pourtant sans effusion de sang dans la catégorie des « actions terroristes » (article 187A du code pénal en Grèce), avec de graves conséquences juridiques pour tous les membres du groupe.

Pire encore, l’État grec va systématiquement considérer tous les membres de Rouvikonas responsables de la moindre action effectuée ne serait-ce que par un seul des membres du groupe. Autrement dit, si demain matin, le bureau rassemblant les fichiers des personnes surendettées (Tirésias) était à nouveau détruit, par exemple, par cinq membres du groupe, la centaine d’autres membres seraient également poursuivie, remettant en question la subtile stratégie juridique du groupe qui, jusqu’ici, procédait habilement par rotation.

Non seulement le code pénal est en train de changer pour durcir cette offensive imminente, annoncée depuis un mois, mais les moyens de l’État sont également en train de se renforcer pour frapper Exarcheia puis tout le milieu squat et anti-autoritaire en Grèce.

2000 voltigeurs sont en train d’être recrutés (1500) ou réaffectés depuis une autre fonction dans la police (500) pour participer à des opérations de répression puis de surveillance des fameuses zones à reconquérir par l’État, à commencer par le célèbre quartier rebelle et solidaire d’Athènes.

Du matériel de renseignement made in France serait également en train d’être mis à disposition des services grecs (merci Macron), comme souvent ces dernières années dans tout le bassin méditerranéen. On se souvient, entre autres, du soutien des dirigeants politiques et économiques français au régime tunisien à la fin des années 2000, ce qui n’avait pas empêché la chute de Ben Ali début 2011, malgré l’arrivée d’un matériel important. Michèle Alliot-Marie avait même proposé par la suite, le 12 janvier 2011* d’envoyer les CRS et gardes-mobiles français aider la police tunisienne à mater les manifestants, alors même qu’elle commençait à tirer à balles réelles.

La zone de repli qu’est l’École Polytechnique, à l’ouest d’Exarcheia, connue pour son rôle historique dans l’insurrection contre la dictature des Colonels en 1973 et à plusieurs reprises depuis (notamment en 2008 et 2014) va passer sous contrôle policier avec la promulgation de la fin de l’asile universitaire et le début de travaux pharaoniques pour transformer les lieux en musée antique, en annexe du musée voisin.

Un signal fort vient également d’être envoyé par l’État en direction de sa police, un véritable encouragement à frapper violemment dans les jours qui viennent : Epaminondas Korkoneas, le policier qui avait assassiné froidement avec son arme de service Alexis Grigoropoulos, un jeune anarchiste âgé de 15 ans, le 6 décembre 2008 dans le quartier d’Exarcheia, vient d’être libéré hier soir (alors qu’il était condamné à la prison à perpétuité). Ce meurtre avait provoqué trois semaines d’émeutes retentissantes en décembre 2008, frôlant l’insurrection sociale, et des affrontements chaque année depuis, tous les 6 décembre. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de cautionner le système carcéral, mais en pleine promulgation de lois scélérates anti-anarchistes et de lourdes menaces contre Exarcheia et Rouvikonas, cette libération est perçue en Grèce comme une provocation et un message d’impunité diffusé à tous les policiers qui se préparent à frapper.

Ce soir, les libertaires encore présents à Athènes malgré la période (l’une des rares qui procure un peu de travail, notamment dans le tourisme et souvent dans les îles), et au-delà tout le mouvement social révolutionnaire, vont se rassembler à 20 heures à Exarcheia, à l’endroit précis où a été assassiné le jeune anarchiste le 6 décembre 2008.

Après le crépuscule, la nuit sera chaude au centre d’Athènes, de Charilaou Trikoupi à Stournari et tout autour d’Exarcheia, des affrontements auront certainement lieu. Et encore, Athènes est à trois-quart vide, comme chaque année en cette saison. Mais l’automne sera sans doute plus chaud encore que l’été, si les rebelles parviennent à tenir bon face à cette nouvelle attaque historique de l’État.

Alors que le monde entier devient fasciste, en Grèce comme en France, les pseudo démocraties surfent sur la vague mondiale d’extrême-droite en durcissant tout autant le capitalisme que son dispositif d’autoconservation.

Rien d’étonnant que les pires ennemis du monde autoritaire soient les premiers sur la liste. Face à cela, deux choix sont possibles : soit laisser faire et ne rien dire, en espérant ne pas faire partie des suivants, soit réagir et le faire savoir. Par exemple, Rouvikonas propose à celles et ceux qui souhaitent nous soutenir de faire diversement pression sur les ambassades, consulats et instituts officiels grecs dans le pays où vous vous trouvez, parmi les nombreuses formes d’actions possibles. D’autres informations ou suggestions suivront dans les prochains jours, notamment de la part des nombreux squats d’Exarcheia (en cours de discussion).

Merci de votre soutien, par delà les frontières et nos différences politiques.

Publié le 23/08/2019

 

Matteo Salvini avait déclaré le 8 août dernier caduc l’accord avec le Mouvement 5 étoiles (M5S), et réclamé des élections anticipées. « Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition “jaune-verte”, il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine », assurait en juin Matteo Pucciarelli.

L’annonce, lundi 20 août, de la démission du président du conseil Giuseppe Conte, proche du M5S, pourrait cependant contrarier ses plans. Charge désormais au président de la République Sergio Mattarella de consulter le Parlement pour trouver un nouveau chef de gouvernement et freiner l’ascension de M. Salvini. MM. Matteo Renzi et Romano Prodi, anciens titulaires du poste, sont à la manœuvre avec leurs alliés libéraux du Parlement européen. S’il n’y parvient pas, M. Mattarella devra dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections générales.

Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie

Les nationalistes européens ont trouvé leur héraut

Quand M. Matteo Salvini en a pris la direction, en 2013, la Ligue du Nord se trouvait dans une impasse, incapable de convaincre les électeurs du Sud, dont elle disait pis que pendre. L’actuel ministre de l’intérieur italien a donc changé de cible, préférant stigmatiser les technocrates bruxellois et les « immigrés profiteurs » plutôt que les « Calabrais fainéants ». Une stratégie gagnante, qui a transformé son parti en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

par Matteo Pucciarelli  (site monde-diplomatique.fr)

L’Italie a un nouvel homme fort, et même, selon beaucoup, un nouveau sauveur. À Rome, le vrai chef du gouvernement n’est pas le président du conseil, M. Giuseppe Conte, ni le vainqueur des dernières élections générales, le dirigeant du Mouvement 5 étoiles (M5S) Luigi Di Maio. C’est le ministre de l’intérieur, M. Matteo Salvini. Du jour au lendemain, un obscur conseiller municipal de Milan, militant de longue date de la Ligue du Nord, une formation séparatiste, est devenu la personnalité la plus puissante du pays. Entre ses mains, un parti qui apparaissait comme une relique s’est transformé en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

Cette mutation stupéfiante plonge ses racines très loin, non pas dans le temps, mais dans l’espace. Depuis 2014, les guerres et la pauvreté ont conduit des millions d’habitants de l’Afrique et du Proche-Orient à traverser la Méditerranée à la recherche d’un travail, de la liberté et de la paix dans une Europe âgée, riche, mais toujours plus inégalitaire. Le Vieux Continent a répondu en détournant le regard, ou en exploitant les fantasmes que charrie le désespoir d’autrui : non pas aider, mais identifier un ennemi et lancer un concours d’humiliation. Le dernier et l’avant-dernier des laissés-pour-compte de la planète sont dressés l’un contre l’autre tandis que les plus favorisés prospèrent en toute tranquillité. En Italie, M. Salvini a lancé la révolte des avant-derniers. Avec un certain talent, il a appris comment parler à leurs tripes.

La Ligue du Nord a été fondée en 1991, à la veille de l’implosion des trois partis de masse — démocrate-chrétien, communiste et socialiste — qui dominaient l’Italie depuis la seconde guerre mondiale. Se présentant comme « ni de gauche ni de droite », elle naît d’une union entre la Ligue lombarde de M. Umberto Bossi, apparue au milieu des années 1980, et quelques forces régionalistes implantées dans le nord du pays. Elle s’articule autour d’un objectif particulariste : l’indépendance de la Padanie, une nation imaginaire qui s’étendrait autour du Pô. Le Nord, prospère et laborieux, serait fatigué de payer pour le Sud, arriéré et dépendant. Chacun devrait donc voguer vers son propre destin.

À l’époque, les partis démocrate-chrétien et socialiste s’effondrent à la suite du scandale Tangentopoli (1). La Ligue du Nord fait sa première percée lors des élections générales de 1994, où elle obtient 8,7 % des votes au niveau national et plus de 17 % en Lombardie. Elle participe ensuite au gouvernement de centre-droite dirigé par M. Silvio Berlusconi. Mais, irrité par son rôle subalterne, M. Bossi, franc-tireur truculent, ne tarde pas à quitter l’alliance, renversant au passage M. Berlusconi. Faisant cavalier seul aux élections suivantes, la Ligue obtient 10 % des suffrages en 1996, avant de retomber à 4,5 % au scrutin européen de 1999.

Elle retourne donc dans l’alliance menée par M. Berlusconi, où, pendant la décennie qui suit, elle fait figure d’associé minoritaire, vociférant mais largement inopérant. Affaibli par un accident vasculaire cérébral et englué dans une affaire de corruption, M. Bossi est écarté par son numéro deux, M. Roberto Maroni, qui prend la tête du parti en 2012. Aux élections générales de 2013, la Ligue chute à 4,1 % et semble condamnée à l’insignifiance. Dans son fief lombard, M. Maroni parvient néanmoins à remporter la présidence de la région. Il choisit alors d’abandonner le poste de secrétaire général, estimant sans doute que son parti n’a pas d’avenir au niveau national et qu’il vaut mieux profiter des bénéfices que procure un mandat régional.

En décembre 2013, la Ligue du Nord organise une primaire interne pour désigner le successeur de M. Maroni, mais cette consultation s’apparente à une simple formalité. L’avenir du parti a été décidé lors d’un déjeuner entre M. Maroni et deux de ses fidèles, M. Salvini et M. Flavio Tosi, le populaire maire de Vérone : le poste ingrat de secrétaire général reviendra au premier, afin de réserver au second la possibilité de devenir le porte-drapeau du centre droit quand M. Berlusconi, de plus en plus discrédité, ne pourra plus jouer ce rôle. M. Salvini remporte la primaire avec plus de 82 % des voix. Il est alors quasi inconnu des électeurs italiens.

Mais pas des militants de Milan, où il est né en 1973, d’un père chef d’entreprise. Le jeune homme adhère à la Ligue lombarde en 1990, alors qu’il est encore lycéen, un an avant la fondation de la Ligue du Nord. Sept ans plus tard, il devient conseiller municipal. Pendant cette période, il fréquente le Leoncavallo, le plus important centre social de la ville, une enclave du militantisme alternatif et radical où l’on retrouve les diverses tendances de la gauche milanaise. Il y boit des bières, assiste à des spectacles et cultive sa passion pour le chanteur anarchiste Fabrizio De André. En tant que conseiller municipal, il défend ce centre contre M. Marco Formentini, le maire de l’époque, lui aussi membre de la Ligue du Nord, qui souhaite le démolir. Quand, en 1997, la Ligue organise des « élections padaniennes » pour désigner le parlement parallèle de sa prétendue nation, M. Salvini prend la tête des « communistes padaniens », une liste ornée de la faucille et du marteau.

Trois millions d’abonnés sur Facebook

Grâce à son siège au conseil municipal milanais, il peut donner un large écho à ses diatribes, notamment autour des « Roms-musulmans » et des problèmes sécuritaires. Il soutient ainsi un père de famille qui a tiré sur un cambrioleur, ou propose la mise en place d’une ligne téléphonique gratuite pour signaler les actes de délinquance commis par des immigrés. Ne manquant jamais une fête sur un marché, il devient vite un invité régulier des chaînes de télévision locales. Il se montre aussi très actif dans les médias chapeautés par la Ligue, écrivant notamment pour le journal La Padania avant de devenir le directeur de Radio Padania Libera. À l’image du Parti communiste italien (PCI) d’antan, la Ligue est une organisation qui enrôle ses militants dans une grande variété d’activités.

En 2004, le dynamisme de M. Salvini finit par le mener à Bruxelles, où il devient député européen sous l’étiquette de la Ligue, après avoir récolté l’essentiel de ses voix dans les banlieues déshéritées de Milan. Il démissionne en 2006 pour prendre la tête du groupe de la Ligue au conseil municipal de Milan, mais retrouve son mandat européen en 2009. Il devient secrétaire général de la Ligue lombarde en 2012. C’est alors qu’il s’impose comme le candidat logique à la succession de M. Maroni à la direction de la Ligue du Nord.

Le contexte historique favorise cette ascension. À l’évidence, les rêves d’Altiero Spinelli, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, farouche partisan d’un fédéralisme continental, ne se sont pas réalisés. Au contraire : les hautes sphères de l’Union sont de plus en plus peuplées de bureaucrates qui dictent leurs politiques à des gouvernements élus sans se préoccuper des mandats démocratiques et qui imposent l’austérité néolibérale en menaçant d’un cataclysme tout pays qui souhaiterait emprunter une autre voie.

En Italie, pays qui a souffert plus que d’autres des conséquences du traité de Maastricht, l’année 2014 voit l’avènement d’un des gouvernements les plus arrogants de l’après-guerre, déterminé non seulement à défaire le droit du travail par ordonnances, mais aussi à démanteler certaines dispositions-clés de la Constitution de 1947 afin de concentrer davantage de pouvoir entre ses mains. M. Matteo Renzi accède au poste de président du conseil en février 2014. Il y parvient sans même avoir été député auparavant : il prend le contrôle du Parti démocrate — enterrant au passage les prétentions traditionnelles de ce parti à incarner une force de gauche — et conclut un pacte avec M. Berlusconi. Bénéficiant de l’appui sans réserve du président de la République, du principal syndicat patronal, des banques et des multinationales, sans même parler des médias, M. Renzi se croit suffisamment populaire pour lancer un référendum sur ces modifications constitutionnelles. L’ensemble des forces politiques se dressent contre lui, et les électeurs lui infligent une sévère défaite (2). Parmi les jeunes votants, qu’il prétendait représenter, 80 % choisissent le « non ». Au nombre des vainqueurs de cette soirée électorale, M. Salvini, qui a vigoureusement fait campagne contre le projet de réforme, acquiert une stature nationale.

Pour y parvenir, le chef de la Ligue a dû opérer deux changements majeurs : une nouvelle stratégie électorale et un rapport novateur au numérique. La Ligue du Nord, mouvement séparatiste fondé par M. Bossi, avait désigné deux ennemis : Rome, cœur de la corruption bureaucratique, et le Sud, terre de fainéants et de parasites. L’impasse de cette stratégie apparaît clairement au début des années 2010. Aucune séparation n’a eu lieu ni ne semble plausible, et la question de la survie du parti — qui oscille entre 3 et 4 % des intentions de vote dans les sondages — se pose. Devenu secrétaire général, M. Salvini impose donc un nouveau cap : il attaquera Bruxelles plutôt que Rome, et les migrants plutôt que les habitants du Sud. Ce faisant, il parlera au nom de tous les Italiens, de la nation entière, contre les oppresseurs et les intrus. Abandonnant l’opposition entre deux Italie, la Ligue devient capable de rassembler des agriculteurs des Pouilles, des pêcheurs de Sicile, des patrons vénitiens et des cadres supérieurs lombards, tous présentés comme les victimes d’un pouvoir distant et sans âme, et confrontés à un raz-de-marée d’étrangers.

M. Salvini commence par exploiter la frustration à l’égard de l’Union européenne, dans un pays où chaque budget doit être approuvé par la Commission, laquelle exige sacrifice après sacrifice avec l’assentiment du centre droit comme du centre gauche. Son discours d’investiture donne le ton : « Nous devons reconquérir la souveraineté économique que nous avons perdue dans l’Union européenne. Ils nous ont cassé les couilles (…). Ce n’est pas l’Union européenne, c’est l’Union soviétique, un goulag que nous voulons quitter avec quiconque est prêt à le faire. » Les élections européennes de 2014 approchent, et il poursuit son offensive contre Bruxelles en appelant l’Italie à sortir de l’euro, une idée jusque-là reléguée aux marges du discours politique par la gauche et la droite. La revendication ne soulève pas les foules. Loin d’améliorer son score, la Ligue perd trois de ses neuf députés au Parlement européen.

C’est alors que M. Luca Morisi entre en scène. Cet expert en informatique de 45 ans dirige, avec un associé, l’entreprise Sistema Intranet, qui ne compte aucun employé, mais une foule de clients institutionnels. Il prend en main M. Salvini à une époque où ce dernier est déjà inséparable de sa tablette et largement familiarisé avec Twitter, mais où sa présence sur Facebook demeure négligeable. Son nouveau conseiller numérique lui enjoint de changer de stratégie. Twitter est un carcan, lui explique-t-il. Selon lui, la plate-forme est fondamentalement autoréférentielle et favorise les messages de confirmation. « Les gens sont sur Facebook et c’est là que nous devons être », soutient-il. Une équipe dévolue aux réseaux sociaux se constitue. Elle ne tarde pas à devenir l’un des plus importants services de la Ligue.

M. Morisi énonce dix commandements auxquels le chef du parti doit se soumettre. Les messages de sa page Facebook doivent être écrits par M. Salvini lui-même, ou en donner l’illusion. Il faut en publier tous les jours, tout au long de l’année, et commenter y compris les événements qui viennent juste de se produire. La ponctuation doit être régulière, les textes simples, les appels à l’action récurrents. M. Morisi suggère également d’utiliser autant que possible le pronom « nous », davantage susceptible de favoriser l’identification des lecteurs, mais aussi de bien lire les commentaires, en y répondant parfois, afin de sonder l’opinion publique.

Résultat : la page Facebook de M. Salvini fonctionne comme un quotidien, notamment grâce à un système de publication créé en interne et connu sous le nom de « la bête ». Le contenu est mis en ligne à heures fixes et repris par une multitude d’autres comptes ; les réactions font l’objet d’un suivi continu. M. Morisi et ses collègues rédigent quatre-vingts à quatre-vingt-dix publications par semaine, quand M. Renzi — alors président du conseil — et son équipe n’en produisent pas plus de dix. Pour fidéliser les abonnés, M. Morisi imagine une astuce : il conseille de s’en tenir aux mêmes mots, afin d’évoquer davantage un pilier de bar qu’un homme politique traditionnel.

Le ton des messages relève de l’irrévérence, de l’agressivité et de la séduction. Le chef de la Ligue dresse ses lecteurs contre l’ennemi du jour (les « clandestins », les magistrats véreux, le Parti démocrate, l’Union européenne…), puis il publie une photographie de la mer, de son repas ou encore de lui-même en train de donner l’accolade à un militant ou de pêcher. L’opinion publique se nourrit d’un flot incessant d’images de M. Salvini mangeant du Nutella, cuisinant des tortellinis, mordant dans une orange, écoutant de la musique ou regardant la télévision. Chaque jour, une tranche de sa vie est ainsi diffusée auprès de millions d’Italiens, selon une stratégie où le public et le privé s’entremêlent en permanence. Cet éclectisme vise à lui donner une image humaine et rassurante, tout en lui permettant de continuer ses provocations. Son message : « En dépit de la légende qui me présente comme un monstre rétrograde, un populiste peu sérieux, je suis une personne honnête, je parle ainsi parce que je suis comme vous, alors faites-moi confiance. »

La stratégie de M. Morisi repose également sur la « transmédialité » : apparaître à la télévision tout en publiant sur Facebook, passer au crible les commentaires en direct et les citer pendant l’émission ; une fois celle-ci terminée, monter des extraits et les mettre sur Facebook… Cette approche, dans laquelle M. Salvini est passé maître, n’a pas tardé à porter ses fruits : entre mi-janvier et mi-février 2015, il a obtenu pratiquement deux fois plus de temps d’antenne que M. Renzi. En 2013, il n’avait que dix-huit mille abonnés sur Facebook ; mi-2015, il en comptait un million et demi, et ils sont plus de trois millions aujourd’hui — un record parmi les dirigeants politiques européens.

Un rival réduit à l’impuissance

Ses adversaires ont longtemps considéré l’individu comme fantasque et indiscipliné, tout juste capable de gesticulations médiatiques. Mais, dans un monde politique italien marqué par une personnalisation extrême (3), le secrétaire général de la Ligue détient un atout majeur. Alors que M. Berlusconi s’adresse à la nation sur ses chaînes de télévision, dans le grand bureau de sa villa d’Arcore, M. Renzi organise des événements multimédias à Florence, où il s’affiche avec des écrivains et des vedettes de la musique. Quant à M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo, qui faisait preuve d’un esprit mordant du temps où il était comique et qui pouvait organiser d’immenses rassemblements populaires, après avoir fondé le M5S, il a préféré rester dans l’ombre et piloter son mouvement à distance. M. Salvini, lui, apparaît comme un homme du peuple, authentique, qui n’aime rien tant que se mêler aux masses. Il suffit de le voir en action dans une discothèque, un gobelet à la main, entouré de militants et d’admirateurs curieux qui attendent pour une photographie : aucun dirigeant italien ne pourrait produire de telles images avec autant de naturel.

Tandis que la gauche, ou ce qu’il en reste, se réfugie dans les symboles du passé, se divise et se perd en querelles internes, M. Salvini rencontre des travailleurs devant les usines, entraînant toujours les caméras de télévision dans son sillage. Il leur offre un moment d’attention médiatique après des décennies d’isolement. Tandis que la gauche gère son électorat miniature en multipliant les pactes et les alliances, ressassant ses vains appels à l’unité, lui tempête contre les délocalisations et réclame des mesures protectionnistes contre la concurrence déloyale des pays qui piétinent les droits des travailleurs. Les résultats ne se font pas attendre. En 2016, la Ligue devient le deuxième parti dans la « Toscane rouge », obtenant ses meilleurs scores dans les banlieues populaires. En Émilie-Romagne, en Ombrie ou dans les Marches — des régions autrefois acquises au PCI —, elle gagne du terrain.

Les élections générales du 4 mars 2018 marquent une étape décisive. Alliée à M. Berlusconi et aux Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), un résidu du néofascisme d’après-guerre, la Ligue — qui a abandonné au passage le complément « du Nord » — multiplie son score par quatre et atteint 17,3 % des suffrages. Si son socle reste septentrional, elle est désormais aussi implantée dans le Sud. Pour la première fois, elle dépasse Forza Italia, le parti de M. Berlusconi. La coalition de centre-droit remporte 37 % des voix et obtient le double des sièges du centre gauche, même si le véritable vainqueur demeure le M5S, mené par M. Di Maio, un Napolitain de 30 ans : il dépasse de loin tous les autres partis, avec 32 % des suffrages.

Aucun des trois blocs ne disposant d’une majorité parlementaire, il faut se résoudre à un mariage de raison. Après trois mois de bluffs et de tractations, le M5S et la Ligue s’accordent finalement sur un « contrat de gouvernement » qui décrit, en termes très généraux, les domaines d’attribution de chacun. Un gouvernement est formé en juin. MM. Salvini et Di Maio deviennent vice-présidents du conseil, tandis que le poste de chef du gouvernement revient à un membre du M5S, M. Conte, un professeur de droit inconnu du grand public. Cette coalition « jaune-verte » — les couleurs respectives du M5S et de la Ligue — est accueillie par une apoplexie générale dans les grands médias, qui exècrent le « populisme » sous toutes ses formes. Alors, quand deux de ses représentants s’allient…

En fait, les ressemblances entre les deux partis sont davantage d’ordre comportemental que politique : une véhémence inlassable, une rhétorique antisystème, des références constantes aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, l’invocation du « peuple », une organisation verticale, une présence en ligne agressive qui tend à transformer tout sujet en slogan ou en blague de mauvais goût. Leur principal point commun idéologique est l’hostilité à Bruxelles et le scepticisme quant à la monnaie unique, rendue responsable de l’austérité et de la stagnation économique en Italie. Mais les programmes que chacun entend mettre en œuvre tout en brisant ces chaînes témoignent d’une divergence politique majeure. La Ligue souhaite instaurer une flat tax (impôt proportionnel), la recette classique de la droite pour séduire les petits entrepreneurs qui forment sa base sociale dans le Nord. Quant au M5S, il veut créer un revenu minimum garanti pour aider les chômeurs, les précaires et les pauvres, avant tout dans le Sud. En matière de redistribution, les conséquences de ces deux mesures diamétralement opposées tracent une ligne de fracture entre les deux partis selon un clivage droite-gauche classique.

Au sein du gouvernement, le M5S s’empare des ministères dotés d’un fort poids socio-économique, tandis que la Ligue récupère ceux qui revêtent une dimension symbolique et identitaire. Parmi les nouveaux ministres, 90 % n’avaient aucune expérience du pouvoir exécutif avant leur nomination. M. Salvini devient ministre de l’intérieur, et M. Di Maio prend les rênes du développement économique, du travail et des affaires sociales. À première vue, le M5S, sorti vainqueur des élections, s’est octroyé les meilleurs postes — notamment les infrastructures, la santé et la culture —, ceux qui ont le plus grand impact potentiel sur l’électorat.

Mais la formation du gouvernement est, depuis le début, soumise à la surveillance de l’« État profond » italien : la présidence de la République (M. Sergio Mattarella), la Banque d’Italie, la Bourse et, surtout, la Banque centrale européenne. Celui-ci veille à ce que les ministères qui comptent vraiment en matière d’économie (les finances et les affaires européennes) échappent aux deux partis. Aussi, quand la coalition propose des candidats que M. Mattarella juge insuffisamment soumis à l’Union européenne, le président n’hésite pas à utiliser son droit de veto pour leur barrer la route. L’influence du M5S sur les politiques budgétaires a ainsi été largement neutralisée d’emblée. Sans surprise, sitôt qu’une des propositions du M5S ou de la Ligue a menacé de se transformer en loi (qu’il s’agisse du revenu minimum garanti ou de l’abaissement de l’âge de départ à la retraite), la Commission européenne et ses relais intérieurs se sont interposés. Des mois de bras de fer ont fini par édulcorer ces mesures et par les vider de leur sens. Si bien que M. Di Maio n’a, à ce jour, aucun succès à afficher à son tableau d’honneur gouvernemental.

« Liguisation » de la politique

De son côté, M. Salvini a maximisé sa présence. En tant que ministre de l’intérieur, il est désormais presque toujours vêtu d’une veste de policier ou de carabinier, comme un bon shérif. Il a confié à son bras droit le ministère de la famille, une autre excellente tribune pour des déclarations à fort impact médiatique. Mais il s’est réservé la plus importante responsabilité morale d’un gouvernement honnête : une croisade contre l’immigration clandestine, menée à travers le déni des droits portuaires aux organisations non gouvernementales (ONG) qui sauvent des vies en Méditerranée. Les années de propagande du M5S contre l’« invasion » ont laissé des traces, l’obligeant aujourd’hui à suivre la Ligue sur ce terrain miné, avec parfois quelques remontrances inefficaces pour des actes xénophobes particulièrement odieux.

Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition « jaune-verte », il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine (4). Alors qu’elle a récolté moitié moins de voix que son partenaire, la Ligue a imposé son hégémonie, comme si elle en avait obtenu deux fois plus. Les trois élections régionales qui se sont tenues entre janvier et avril 2019 ont transformé ce renversement en un fait politique froid. Toutes ont eu lieu dans le Sud, où s’était produit en 2018 un raz-de-marée en faveur du M5S. Dans les Abruzzes, celui-ci est passé de 39,8 à 19,7 %, quand la Ligue a bondi de 13,8 à 27,5 %. En Sardaigne, il s’est effondré (de 42,4 à 9,7 %), tandis que le parti de M. Salvini progressait légèrement (de 10,8 à 11,4 %). Enfin, en Basilicate, le mouvement de M. Di Maio a divisé son score par deux (de 44,3 à 20,3 %), quand la Ligue a triplé le sien (de 6,3 à 19,1 %). Alliée à Forza Italia, aux Fratelli d’Italia et à divers autres groupes, elle a pris le contrôle de ces trois régions. Ainsi, elle gagne sur tous les tableaux, rejoignant Forza Italia et l’extrême droite au niveau local tout en conservant son alliance avec le M5S à Rome.

La Ligue occupe désormais le centre de la vie politique italienne. M. Salvini distribue les cartes et définit les règles du jeu, forçant les médias à suivre servilement ce qu’il dit — ses promesses, ses provocations et son « bon sens », lequel, diffusé depuis des années à la télévision, dans les journaux et en ligne, semble en être réellement devenu un. La politique italienne a subi une « liguisation » (leghizzazione). Il est maintenant considéré comme normal — et cela vaut pour le centre gauche — d’accuser certaines ONG d’être des « taxis de mer » de mèche avec les passeurs ; d’affirmer que les citoyens ont avant tout besoin de sécurité ; ou de voir l’immigration exclusivement comme un problème. Des thèses qui étaient autrefois l’apanage de la Ligue et des cercles néonationalistes sont presque unanimement admises.

Parmi les dirigeants de la droite eurosceptique des grands pays de l’Union européenne, M. Salvini est le seul qui puisse caresser l’espoir de diriger un gouvernement. Il possède en effet un atout majeur. En Italie, le néofascisme a depuis longtemps été intégré au sein du système politique, ce qui permet à la Ligue de se présenter comme « différente ». Idéologiquement, bien qu’il appartienne à la droite radicale, son chef n’a jamais renié ses demi-origines de gauche. « Quand on me prend pour un fasciste, je ris, déclare-t-il aujourd’hui. Roberto Maroni me soupçonnait d’être un communiste au sein de la Ligue car j’étais celui qui était le plus proche d’eux par certains aspects, y compris dans ma manière de m’habiller. » Pas plus tard qu’en 2015, il était encore un admirateur de Syriza, le parti de gauche grec, et il continue d’émailler ses déclarations de revendications autrefois caractéristiques de la gauche, comme la nécessité d’une banque publique d’investissement ou l’abrogation des réformes néolibérales du système de retraite.

M. Salvini a l’avantage d’évoluer dans un contexte où la gauche, réformiste ou radicale, a presque disparu. En France, en Espagne, au Royaume-Uni et même en Allemagne, des forces populaires qui résistent à la doxa du pouvoir existent toujours à gauche sur l’échiquier politique. Rien de tel en Italie.

Les conditions socio-économiques et géographiques ont également joué. Aucun grand pays de l’Union européenne n’a davantage souffert du carcan de l’euro que l’Italie, dont le revenu par habitant a à peine augmenté depuis l’entrée en vigueur de la monnaie unique (5) et dont les taux de croissance ont été misérables. De surcroît, péninsule disposant de la plus longue côte continue de tous les pays de l’Union, l’Italie est devenue un carrefour migratoire. Une situation à laquelle ce traditionnel pays d’émigration, qui a tant alimenté les flux de population mondiaux, n’était pas habitué, et qui survient dans un contexte de repli économique, où la concurrence pour obtenir un emploi ou des aides sociales fait rage. Tandis que ces tensions deviennent de plus en plus électriques, M. Salvini se présente comme le paratonnerre idéal pour décharger un potentiel conflit de classe et pour le transformer en une lutte des pauvres contre les pauvres.

S’il parvenait à s’emparer du palais Chigi, deviendrait-il un nouveau Berlusconi, lequel, en dépit de toutes ses fanfaronnades, n’a pas changé grand-chose ? Son attitude à l’égard de l’Union européenne constitue un test décisif. Le « Cavaliere » s’est davantage distingué par ses gaffes que par sa mauvaise conduite au Conseil européen. M. Salvini est plus impitoyable que lui, et plus idéologique. Il a fait campagne aux élections européennes de 2019 en promettant l’émergence d’un bloc populiste de droite — l’« Internationale souverainiste » imaginée par M. Stephen Bannon, l’ancien conseiller du président américain Donald Trump. Il a longtemps été un admirateur de M. Vladimir Poutine. Mais les États-Unis comptent davantage que la Russie, et ses affinités — en matière de style et de personnalité — sont bien plus grandes avec l’occupant de la Maison Blanche qu’avec celui du Kremlin. Cela signifie notamment un alignement sur la tentative de M. Trump de soumettre la Chine. Par contraste, et au grand regret de M. Salvini, M. Di Maio a accueilli en Italie le président Xi Jinping, venu les bras chargés de cadeaux liés aux nouvelles routes de la soie.

Arrangements avec Bruxelles

La différence est tout aussi visible au sein de l’Union européenne, où le dirigeant du M5S a adopté une approche bien plus radicale, exprimant un soutien chaleureux aux « gilets jaunes » français, que M. Salvini considère comme des casseurs.

Au niveau de l’Union, le chef de la Ligue s’est contenté de tambouriner sur les barreaux de la cage bruxelloise, sans chercher à les briser. Il a approuvé l’actuel budget italien, finalement conforme aux « conseils » de la Commission. Un engagement assumé dans un conflit institutionnel, et plus seulement verbal, avec l’Europe paraît moins probable qu’une adaptation pragmatique au statu quo. La base sociale de la Ligue est peut-être hostile aux grandes banques, aux réglementations communautaires et aux multinationales, mais sa sensibilité demeure indubitablement capitaliste. En son temps, M. Bossi a lui aussi fulminé contre Bruxelles, sans que cela empêche la Ligue du Nord de voter en faveur des traités de Maastricht et de Lisbonne.

Pour M. Salvini, la monnaie unique a été un épouvantail utile à son ascension, mais qui, une fois le sommet atteint, peut être remisé. La dénonciation des « frontières-passoires » demeure son véritable passeport pour le pouvoir. Et, sur ce sujet, l’Union européenne ne lui pose aucune difficulté.

Matteo Pucciarelli

Journaliste, auteur de l’ouvrage Anatomia di un populista. La vera storia di Matteo Salvini, Feltrinelli, Milan, 2016. Une version plus longue de cet article est parue dans la New Left Review, n° 116-117, Londres, mars-juin 2019.

(1) L’affaire Tangentopoli, qui a éclaté en 1992, était un vaste système de pots-de-vin entre dirigeants politiques et industriels. Elle a donné lieu à l’opération judiciaire « Mani pulite » (« mains propres »).

(2) Lire Raffaele Laudani, « Matteo Renzi, un certain goût pour la casse » et « Matteo Renzi se rêve en Phénix », Le Monde diplomatique, respectivement juillet 2014 et janvier 2017.

(3Cf. Mauro Calise, La Democrazia del leader, Laterza, Rome-Bari, 2016.

(4) Lire Stefano Palombarini, « En Italie, une fronde antieuropéenne ? », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

(5) Le salaire moyen brut est passé, à prix constants, de 28 939 euros en 2001 à 29 214 euros en 2017.

 

Publié le 15/08/2019

Tunisie. Un candidat Ennahda à la présidentielle

(site lamarseillaise-encommun.org)

Le parti islamiste modéré Ennahda, principale force au Parlement tunisien, a présenté mercredi son premier candidat à une élection présidentielle. Abdelfattah Mourou, figure consensuelle et modérée, est en lice pour le scrutin du 15 septembre.

La course au palais de Carthage est lancée en Tunisie. Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 9 août pour déposer leur dossier, alors que le scrutin a été avancé au 15 septembre après la mort du président Béji Caïd Essebsi. Ce bouleversement du calendrier électoral a poussé le parti islamiste Ennahda, l’une des principales forces politiques du pays depuis la mise en place de la démocratie en 2011, à présenter un candidat. Il y était jusque-là réticent, préférant miser sur un succès aux législatives prévues initialement avant la présidentielle. Une figure consensuelle, Abdelfattah Mourou, vice-président du parti et président par intérim du Parlement, a été désigné à la majorité dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 août par le conseil consultatif d’Ennahda.

Longtemps réprimé par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, puis sous la dictature de Ben Ali avant d’être légalisé en mars 2011, Ennahda dispose aujourd’hui de 68 députés sur 217 à l’Assemblée des représentants du peuple. Soucieux de montrer une image moderne et réformiste, la formation s’évertue depuis la révolution à policer son image et à exclure toute activité de prédication religieuse.

Avocat de formation, Abdelfattah Mourou, 71 ans, fait partie des cofondateurs du mouvement en 1981 aux côtés de son actuel président, Rached Ghannouchi. Contrairement à ce dernier, Mourou fait figure de dirigeant modéré, capable selon un haut représentant d’Ennahda “d’unir les Tunisiens et de trouver un consensus entre les rivaux” au sein du parti. Le politologue tunisien Selim Kharrat, fondateur de l’observatoire politique Al-Bawsala, a répondu aux questions de France 24 sur les enjeux que soulève sa candidature.

France 24 : Pourquoi Ennahda, qui n’a pas présenté de candidat à l’élection de 2014, choisit-il cette année de se lancer dans la course au palais de Carthage ?

Selim Kharrat : La stratégie initiale d’Ennahdha était de ne pas présenter de candidat issu de ses rangs mais plutôt de soutenir, comme ils l’ont fait en 2014, un candidat de consensus, avec lequel ils avaient un vrai potentiel de gain. Mais beaucoup de choses ont changé entre-temps, notamment le décès de Béji Caïd Essebsi, qui a conduit l‘instance qui organise les élections à avancer le calendrier de la présidentielle.

La Tunisie est un régime semi-parlementaire où, en toute logique, les législatives sont beaucoup plus importantes aux yeux des partis que les présidentielles. D’autant que le président de la République rassemble des prérogatives limitées, liées essentiellement à la défense nationale et aux affaires étrangères. Dans la mesure où les législatives sont prévues selon le nouveau calendrier en plein milieu des deux tours de la présidentielle, les résultats du premier tour vont forcément avoir un impact sur l’opinion et par conséquent les résultats des élections législatives.

C’est pour cela qu’Ennahdha a jugé important d’être présent lors des débats pour l’élection, en tous cas pour le premier tour. Ça n’aurait pas de sens qu’ils ne soient pas impliqués avec ce nouveau calendrier.

 

Qu’est-ce qui a poussé le conseil consultatif du parti à choisir son vice-président, Abdelfattah Mourou ?

Le débat a été assez long au sein du conseil de la Choura d’Ennahda, car il y avait deux opinions qui divergeaient. D’abord, ceux qui préféraient présenter un candidat issu de leurs rangs, jugeant Ennahda suffisamment mature et fort de son expérience au pouvoir. Une autre partie des militants préférait ne pas trop s’exposer en choisissant un candidat consensuel. Le débat a finalement permis de nommer Abdelfattah Mourou.

Ce n’est pas n’importe quel dirigeant. Il est d’abord l’un des cofondateurs du parti, un grand militant et un responsable d’importance. C’est aussi le troisième personnage dans la pyramide du pouvoir en tant que vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple [il en est le président par intérim depuis que son prédécesseur Mohamed Ennaceur est devenu le chef de l’État par intérim, après le décès de Béji Caïd Essebsi].

Mais c’est surtout probablement l’un des dirigeants les plus “soft”, consensuels, qui a le plus de chance de rassembler au-delà de la base électorale d’Ennahdha. Né dans le grand Tunis, il a fait les mêmes écoles que l’élite dirigeante actuelle. C’est un avocat de profession qui a beaucoup défendu les défenseurs des droits de l’Homme sous la dictature de Ben Ali. Il jouit d’une certaine aura et de reconnaissance.

En présentant Mourou, Ennahda n’a probablement pas comme objectif premier le gain de l’élection présidentielle. Ce qui est important pour eux, c’est d’être présent au débat public et d’éviter la politique de la chaise vide, qui aurait eu des conséquences potentiellement graves pour les législatives. L’objectif premier d’Ennahda est plutôt de rassembler le maximum de sièges au Parlement.

Le scénario idéal serait d’avoir un président issu de ses rangs, qui pourrait travailler en bonne intelligence avec un chef de gouvernement lui aussi issu de ses rangs.

Quelles sont les chances pour Abdelfattah Mourou d’être élu ?

Il pourrait avoir des chances de passer le premier tour, mais personne ne peut prédire ses chances d’être élu président. En revanche, il ne faut pas oublier que parmi les électeurs, il y a toujours une frange éradicatrice par rapport aux islamistes. Beaucoup de Tunisiens n’acceptent toujours pas qu’Ennahda joue de manière libre sur la scène politique, et pire encore, que le parti soit au pouvoir depuis 2011. Psychologiquement, de nombreux Tunisiens, même s’ils n’ont rien contre la personne de Mourou, refusent d’accorder leur confiance et leur voix au parti car ils nourrissent cette pensée éradicatrice que le régime Ben Ali a installé dans les esprits au début des années 1990.

Malgré tous ses efforts pour se normaliser, lisser son image et convaincre les Tunisiens que c’est un parti politique parmi d’autres, Ennahda n’inspire visiblement pas suffisamment confiance à toute la population tunisienne.

Au-delà de l’élection présidentielle, Ennahda peut-il rester le parti disposant du plus grand nombre de députés au Parlement tunisien ?

Ils ont des chances d’être parmi les premiers blocs parlementaires du futur Parlement. Ennahda reste un parti populaire, qui jouit d’une base électorale assez confortable, même si sa taille et sa portée se réduit avec le temps et l’usure du pouvoir. Ils ont un matelas incompressible de militants qui sont très disciplinés. C’est toute une frange de la société tunisienne très conservatrice, attachée aux traditions et aux aspects cultuels, et qui ne se voit pas voter pour un autre parti, notamment aux législatives.

Rémi Carlier

Source France 24 

 

Publié le 14/08/2019

Comment refonder les clivages politiques ?

Par Gildas Le Dem (site regards.fr)

L’écrasante majorité législative du président Macron cautionne la thèse de l’effacement du clivage gauche/droite, alors qu’elle marque surtout de nouvelles alliances et occulte la recomposition « populiste de gauche » incarnée par La France insoumise.

On aura pu s’en apercevoir durant les législatives de 2017 : c’est le refus de la loi Travail qui a conduit Benoît Hamon (PS) à appeler à voter, à Évry, contre Manuel Valls et pour Farida Amrani (LFI). Inversement, et pour les mêmes raisons, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise ont appelé à voter pour les rares députés socialistes qui avaient déposé une motion de censure contre un gouvernement qui avait fait passer – par les voies du 49.3 – cette même loi Travail. Un renouveau de la vie politique passe par une refondation idéologique, mais il trouve son sens dernier dans la recomposition des groupes qui y concourent et l’animent.

Cliver, c’est regrouper

C’est encore plus vrai en temps de crise. On ne peut, pour comprendre les clivages qui organisent et structurent la vie politique, s’en tenir à leur seule signification idéologique. Il faut également prendre en compte leur fonction, leur sens pratique. Des philosophes, des théoriciens aussi peu opportunistes qu’un Louis Althusser, qu’une Chantal Mouffe, le disent : faire de la politique, c’est d’abord tracer « une ligne de démarcation », une « frontière ». Mais précisément, encore faut-il savoir entre quoi et quoi, ou mieux, entre qui et qui passe la ligne démarcation ou la frontière.

Un clivage politique, surtout s’il est nouveau et prétend imposer de nouvelles perceptions, tend en effet à rassembler ce qui apparaissait dispersé et à l’inverse, à différencier ou dissocier ce qui apparaissait semblable ou proche. Quels sont donc, aujourd’hui, ces nouveaux clivages ? Comment s’articulent-ils avec les clivages traditionnels, notamment le clivage « gauche/droite » ? Et surtout, comment fonctionnent-ils, quelle est leur fonction ?

Les clivages politiques tendent à opérer, en premier lieu, des regroupements d’acteurs plus ou moins inédits. Prenons, pour exemple, le clivage « ouvert/fermé », que La République en marche a mis en avant. Une note du CEVIPOF réalisée par Luc Rouban révèle que le profil sociologique des 529 candidats investis par LREM, loin d’incarner un renouvellement social, révèle plutôt une « fermeture sociale », caractérisée par une « appartenance majoritaire à une bourgeoisie moderniste, diplômée, libérale sur le plan culturel comme sur le plan économique ». En fait, les éditorialistes et les candidats, qui parlent sans cesse d’ouverture au monde (c’est-à-dire en fait à leurs semblables de par le monde), apparaissent fermés à toute ouverture à d’autres que leurs semblables, c’est-à-dire aux déclassés de la mondialisation, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs.

Ralliement de la classe moyenne au « bloc bourgeois »

De la même façon, une fois dit que le profil sociologique des candidats LREM relève de catégories socioprofessionnelles situées (des avocats, des médecins, etc.), on comprend mieux que le clivage « société civile/politiques partisans » relève bien plus, en vérité, d’une promotion de ce que Hegel appelait, avec plus de franchise, la « société civile bourgeoise ». C’est-à-dire aussi le retour au pouvoir de grandes corporations contre des organisations politiques, syndicales et en général militantes qui, si elles ont échoué dans leur fonction d’éducation et de recrutement de cadres issus des catégories populaires, étaient du moins portées par un souci sinon d’égalité, au moins de pluralisme social.

Ainsi peut-on parler, avec les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, de l’avènement d’un « bloc bourgeois » : au nom de l’Europe et de la « modernisation », celui-ci fonde sur le « dépassement » du « clivage gauche/droite » le rapprochement, et finalement l’alliance de la classe moyenne supérieure et de la haute bourgeoisie, « auparavant ralliées autant au bloc de gauche qu’au bloc de droite ».

Tout se passe donc comme si les clivages idéologiques fonctionnaient à la manière des classifications pratiques chères à Pierre Bourdieu expliquant les stratégies matrimoniales. Ils remplissent la même fonction : « Ils tendent à séparer ce qui était uni ou à unir ce qui était séparé, à manifester et tenir des distances contre les risques de mésalliance ou, au contraire, à rapprocher, à se rapprocher, à s’unir et à établir des alliances ». Faut-il en conclure que les groupes politiques sont homogènes, et ne rapprochent que ce qui était déjà semblable ou similaire ? Non, mais c’est aussi la promesse ou la menace que porte toute nouvelle alliance.

« Populisme de gauche » et émancipation partagée

Un monde où les algorithmes feraient disparaître le hasard, la spontanéité mais aussi le libre choix concernant notre vie sociale, notre santé, notre environnement est-il souhaitable ? Éric Sadin dénonce une « économie de l’accompagnement algorithmique de la vie » et une marchandisation intégrale de l’existence. Cette « organisation automatisée du monde » aurait pour conséquences « un dessaisissement de l’autonomie de notre jugement », « une dissolution des responsabilités » et, au fond, « une décomposition du monde commun ». Plus qu’un projet politique, c’est un projet de civilisation d’où le politique est évincé – Éric Sadin nomme cela le « technolibertarisme ». De fait, les empereurs du numérique rejettent l’intervention de l’État et toute limitation de la « liberté d’entreprendre ». Cela se traduit notamment par l’évasion fiscale systématique, le mépris de la propriété intellectuelle et du droit du travail.

L’organisation de la production repose sur des castes distinctes. En haut, les « rois du code » (king coders) qui conçoivent des algorithmes complexes, « élite mondiale que les entrepreneurs s’arrachent », puis les autres métiers (marketing, design, programmation, finance...). Dans la Silicon Valley, on bichonne ces salariés qui mangent bio dans des cantines gratuites, se détendent avec des séances de yoga ou de massage, envoient leur progéniture dans des écoles alternatives qui bannissent les écrans et développent des projets personnels sur leur temps de travail. La catégorie en-dessous est celle des « individus prestataires » des plateformes numériques (Uber, par exemple) dont l’activité est continuellement guidée par des algorithmes. Et tout en bas, les « invisibles » : les travailleurs de l’ombre qui fabriquent les composants du matériel informatique, dans des usines le plus souvent situées en Asie. Ils forment un lumpenprolétariat dont les droits et la santé sont sacrifiés.

Souveraineté populaire contre souveraineté nationale

Bien plus, c’est en ce sens que ce qu’on appelle le populisme de gauche pourrait constituer une chance de repenser la gauche, mais aussi la souveraineté. Comme le fait remarquer Paolo Gerbaudo, sociologue au King’s College, la différence passe moins aujourd’hui entre gauche et droite, internationalistes et souverainistes d’une part, qu’entre gauche et droite, souveraineté populaire et souveraineté nationale d’autre part. Les populistes de gauche réinvestiraient prioritairement la valeur de la première, là où les populistes de droite réinvestiraient d’abord la valeur de la seconde.

Pour le dire d’une autre manière : alors qu’à droite, la souveraineté nationale constituerait une valeur en soi, la souveraineté nationale ne vaudrait, à gauche, que ce que vaut un cadre d’expression et d’affirmation de la souveraineté populaire – que ce cadre soit du reste local, national ou même transnational. Si bien qu’on peut rejeter d’une même main un traité comme le CETA (qui contrevient aux normes de la souveraineté environnementale), comme souscrire, au contraire, aux accords de Paris consécutifs à la COP 21.

Bref, l’une des manières de rétablir le clivage gauche/droite pourrait bien être de jouer, demain, « la souveraineté populaire contre la souveraineté nationale ». Jean-Luc Mélenchon, le soir du 9 avril 2017 sur France 2, traçait une frontière nette, en refusant d’engager toute discussion que ce soit avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

Gildas Le Dem

 

Publié le 13/08/2019

Dans les couloirs du temps avec le chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes

Par Olivier LONG

paru dans lundimatin#203, (site lundi.am)

 

 

Suite à la mort de Steve Maia Caniço, les journaux s’émeuvent naïvement de la morgue et de l’indifférence du préfet de Loire-Atlantique : Claude d’Harcourt. « Une forme d’indifférence qui confine au mépris » lance Libération.. C’est ignorer qui est réellement le personnage.

Claude d’Harcourt est l’héritier d’une longue lignée des plus anciennes familles de la noblesse française. La maison d’Harcourt débarque aujourd’hui tout droit de l’Ancien Régime avec ses titres, charges, châteaux et baronnies pour occuper l’actualité estivale. Elle est depuis toujours composée de seigneurs, comtes, ducs, marquis, maréchaux, ambassadeurs, prêtres et prélats, généraux de corps d’armée-lieutenant-de-France-émérite-de-l’ordre-du-Saint-Sépulcre-de Jérusalem ; et voilà que tout ce folklore fait retour. La plus vieille dynastie de l’histoire de France vient naturellement réoccuper la place qui fut toujours la sienne au cœur du royaume de France, mais aujourd’hui c’est à l’occasion de la plus grande affaire d’État que le pays ait connu depuis l’assassinat de Malik Oussekine par les voltigeurs de Charles Pasqua. Ce qui nous permet de revivre ici un énième épisode de la saga des Visiteurs.

Suivons le fil de cette incroyable épopée chevaleresque, en marche et surtout à reculons dans Les couloirs du temps.

Bien avant la guerre de Cent ans, dans la maison d’Harcourt on se nomme Torf, Turquetil, Anquetil, Errand, Octavius, Odet, plutôt que « Jojo le Gilet Jaune ». Le nom d’Harcourt est à tel point synonyme de pouvoir que Michel Houellebecq fait d’un certain Aymeric d’Harcourt l’archétype d’une souveraineté multiséculaire et brutale dans son dernier roman : Sérotonine. Aymeric d’Harcourt est l’ami intime du personnage principal de ce livre, Houellebecq en brosse le portrait :

« [Aymeric d’Harcourt] avait sorti un portrait d’ancêtre, appuyé contre un fauteuil, c’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire. Robert d’Harcourt dit le Fort commenta-t-il. La sixième génération de Harcourt, bien après Guillaume le Conquérant, donc. Il a accompagné Richard Cœur de Lion à la troisième croisade. » Je me suis dit que c’était bien, quand même d’avoir des racines ».

C’est des racines de cette archaïque brutalité et du type de croisade qu’elle mène actuellement qu’il sera question dans les lignes qui suivent.

Le chevalier d’Harcourt, Cost Killer

Claude d’Harcourt est haut fonctionnaire de l’Etat français lorsqu’il est nommé le 7 novembre de l’an de grâce 2016 à la direction de l’Agence Régionale de Santé (A.R.S.) de la Région PACA. Par ironie du sort, il faut savoir qu’avant la mort de Steve Maia Caniço, l’actuel préfet de Nantes, directeur des forces de police de Loire-Atlantique, travaillait non pas à une répression de laquelle s’ensuivit la mort d’un jeune homme mais au service de la santé de ses contemporains.

Il faut savoir que bien avant d’être nommé préfet de région, Claude d’Harcourt était déjà bien connu pour être un killer, un vrai killer : ce qu’on nomme dans la novlangue managériale un Cost Killer. Arracheur de dents talentueux, il avait su prouver son obéissance en opérant à la hache dans le personnel de l’Agence Régionale de Santé de la région PACA. Bilan : 100 personnes brutalement déplacées en deux ans, et 70 départs (pour 35 arrivées !) en moins d’un an de règne.

Ce personnage efficace et de sinistre mémoire porte donc à son passif un lourd bilan dans ses fonctions de directeur de cette Agence Régionale de Santé. Les fonctionnaires de ces services s’en souviennent bien. Un article du site Mars actu documente le quotidien des sévices infligés par Claude d’Harcourt. Tous ses collaborateurs décrivent un management maltraitant, d’une « dureté » digne de France Télécom : indifférent aux autres, menaçant, insultant, brisant, humiliant. Au menu : burn out, pressions et dépressions, mises au placard, carrières brisées, dégradations, propos blessants, insultes voire délation.

Badauds, crieurs et tambours, sonnez trompettes et clochettes, Oyez braves gens, lisez ce texte instructif ; ces faits méritent large diffusion. Les informations du site de Mars actu ont été corroborées et vérifiées en interne par une source que avons personnellement suivi durant les quelques années qui furent pour son compte une longue suite de déboires et d’humiliations professionnelles.

Est-ce à la suite à ses aventures guerrières dans le secteur de la santé, que le chevalier d’Harcourt - viking du management- après avoir semé la terreur en région PACA, fut « promu » préfet de Loire-Atlantique ? Toujours est-il qu’on peut se demander si les propos déplacés proférés par Claude d’Harcourt -devenu préfet de Nantes- après la disparition inquiétante de Steve Maia Caniço (« des gens qui avaient beaucoup bu et qui avaient aussi sans doute pris de la drogue » jusqu’à devenir « immaîtrisables »), ne sont pas à mettre en rapport avec la brutalité des politiques managériales que le chevalier a cavalièrement mis en œuvre dans un tout autre domaine : celui de la santé.

La question est celle de savoir comment quelqu’un qui est censé veiller à la santé de ses concitoyens peut devenir sans transition préfet de la région Loire-Atlantique, c’est-à-dire assumer la répression sans précédent qui s’exerce à Notre-Dame des Landes ou être mêlé à des événements produisant la mort d’un jeune par noyade. Comment être à la fois patelin et brutal ? Comment comprendre qu’on puisse passer sans transition du soin à la répression ? Un peu comme si gérer la vie ou gérer la mort, c’était un même métier. Tel est le genre de paradoxe qu’il nous faut penser pour comprendre ce que la figure du chevalier d’Harcourt dit de l’époque.

Sans perdre de vue l’itinéraire picaresque du Chevalier mais d’un point de vue plus politique, cet étrange retournement concerne un problème de gestion biopolitique des populations.

Nécropolitique

Selon Michel Foucault, le terme « biopolitique » désigne le fait que le pouvoir sur la vie (droit de vie et de mort) tend à se transformer entre le XVIIe et le XIXe siècle en gestion des vies (bios). L’étatisation du biologique transforme les pratiques de gouvernement en médecine sociale. Pour mettre au travail les populations de l’époque moderne, les gouvernants envisagent dès lors le corps social comme un ensemble d’être vivants dont la vie peut être contrôlée ou exclue. S’instaurent à cet effet toutes sortes de procédures et d’institutions concernant la gestion de la santé, de l’alimentation, de la sexualité, de la natalité. La gestion des vies, le management du capital humain remplace la force brutale et la raison d’État. L’objectif de ce changement est de contrôler plus précisément les corps afin de canaliser leur force de travail, c’est la raison pour laquelle la gouvernementalité moderne s’occupe moins de « faire mourir ou laisser vivre » (le droit de glaive du souverain) que de « faire vivre et laisser mourir ».

Entendons par là que le rapport politique s’organise comme protection de la vie afin de mieux surveiller le corps social au travail. Gouverner c’est générer un certain nombre de soins qui permettent d’exclure du corps social les indésirables, c’est-à-dire les inutiles pour l’économie. On traite alors ceux-ci comme on circonscrit un foyer d’infection. Cette économie politique du vivant (bios, la vie) permet de contrôler de manière plus rigoureuse les populations en reléguant de manière insidieuse et toujours plus lointaine « ceux qui ne sont rien ». Ceux-ci se retrouvent automatiquement cantonnés dans des espaces d’exclusion où ils croupissent à perpétuité (chômage de longue durée, aides dérisoires, quartiers périphériques, prisons, centres de rétention, hôpitaux psychiatriques, etc.) sans qu’il soit nécessaire de se donner la peine d’une amputation ou d’une élimination physique. De ce point de vue, il est significatif que le candidat Nicolas Sarkozy ai pu remporter une élection présidentielle avec pour seul programme d’éliminer la « racaille »quand on sait qu’une des étymologies du mot désigne une malade de peau très contagieuse : la teigne.

Comment comprendre la mise à mort dans un tel système ? Deux modèles-limites permettent de comprendre la persistance de l’élimination physique dans ce système hygiéniste : le camp de concentration et l’esclavage de plantation.

A la suite de Michel Foucault et de Giorgio Agamben [3], Roberto Esposito [4], philosophe napolitain a montré que le camp de concentration incarne le paradigme le plus extrême de cette biopolitique des populations. Pour Adolf Hitler les opposants, les malades mentaux et les non aryens contaminaient la santé du peuple allemand, la régénérescence de la race aryenne passait donc par l’enfermement inévitable des juifs, des homosexuels, des tziganes, des malades mentaux et des opposants de toutes sortes afin qu’ils ne contaminent pas la race aryenne. Pour éliminer cette menace « biologique », virale, la rétention ou l’extermination ne sont pour le IIIe Reich que des mesures prophylactiques, c’est la raison pour laquelle on élimine des millions d’humain par le gaz comme on tue « des poux » (selon l’expression de Himmler).

On retrouve un autre visage de cette gestion biopolitique du vivant dans l’esclavage de plantation. Si l’on protège la valeur marchande de l’esclave, son corps puissant et en bonne santé, c’est pour mieux le tuer au travail (8 ans d’espérance de vie dans une plantation des Caraïbes au seul motif que des européens fortunés puissent sucrer leur café !)). « En tant qu’instrument de travail, l’esclave a un prix. En tant que propriété, il a une valeur. Son travail répond à un besoin et est utilisé. L’esclave est par conséquent gardé en vie mais dans un état mutilé, dans un monde fantomatique d’horreurs et de cruauté et de désacralisation intenses. » explique Achille Membe [5]

. La notion de mutilation est au cœur de l’organisation biopolitique comme nous allons le voir.

Quand le pouvoir de « soin » médical et le pouvoir de tuer renvoient l’un à l’autre, s’instaure une dialectique de la vie et de la mort dont les limites viennent à se confondre. Car au lieu de sauver la partie qu’on pense non contaminée, la gestion biopolitique des populations se retourne en infection généralisée des sociétés. C’est sous prétexte d’immuniser les populations contre une pseudo-infection, que le peuple allemand tout entier s’est retrouvé enfermé par le national-socialisme. Enfermé en dehors des camps, mais enfermé chez lui dans une frontière de barbelés et un système de surveillance mortifère. De même, l’Europe s’est retrouvée prisonnière de ses frontières pour se prémunir des migrations qui sont les conséquences inévitables de la colonisation. Il n’y a qu’à compter le nombre de morts en Méditerranée pour comprendre que la gestion « biopolitique » se retourne inévitablement en « thanatopolitique » comme le remarque Roberto Esposito [6]

, (Thanatos, désigne la mort en grec ancien). L’horizon du meurtre demeure la perspective inévitable de toute gestion biopolitique des populations.

Quoique ces digressions nous aient emmené un peu loin des tribulations du chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes, indifféremment médecin et policier, n’est-ce pas là une clef de lecture pour comprendre la mort de Steve Maia Caniço ?

Depuis les attentats de Paris et l’instauration de l’état d’urgence à perpétuité la place centrale donnée à la sécurité et au désir d’ordre fabrique une situation d’exception. L’adhésion massive ou passive des populations aux programmes du RN ou de LRM remet à l’ordre du jour ce point nodal où les systèmes d’immunisation se retournent contre eux-mêmes, c’est-à-dire contre les populations qu’elles disent vouloir protéger. Sous prétexte de protéger la vie de la communauté d’une agression par un ennemi extérieur, (menace terroriste, crise environnementale, économique, sanitaire, migratoire, fin du monde annoncée, etc…) on reconduit de manière inquiétante les apories de la biopolitique et son retournement en thanatopolitique.

Quand on tue un jeune afin de « laisser les honnêtes citoyens dormir tranquille », le souci de protection vire au meurtre. Quand la disparition d’un jeune n’est plus qu’un dégât collatéral d’une opération de maintien de l’ordre qui vise à éradiquer une gêne, personne n’est plus très pressé de retrouver le corps de Steve Maia Caniço. Du point de vue du soin apporté aux populations la police a fait son travail, le préfet-médecin a opéré pour amputer l’infection. C’est la raison pour laquelle cette disparition a été reléguée pendant quelques semaines dans l’espace incertain où disparaissent les affections indésirables.

C’est ce mélange de sollicitude et de répression mise au service du dressage des populations qui constitue la question biopolitique actuelle. Elle vise l’éradication d’un ennemi intérieur qui gangrènerai le corps social à la manière d’une infection : la jeunesse un peu trop bruyante, les citoyens issus des migrations, les musulmans forcément djihadistes, les travailleurs pauvres qui mettent à sac la vitrine parisienne, les retraités, les chômeurs qui touchent trop d’aides, les handicapés, les mères-célibataires qui font trop d’enfants, les exclus de tout poil, etc.

Le parcours du chevalier professionnel du chevalier d’Harcourt, préfet- médecin est symptomatique de ces retournements. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’avant de faire carrière au service de la santé des populations non seulement en région PACA mais aussi en Normandie, Champagne-Ardenne et Alsace et Lorraine, Claude d’Harcourt a également travaillé à la direction de l’administration pénitentiaire, mais aussi comme secrétaire général pour l’administration de la préfecture de police de Paris durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, tout cela avant d’être nommé préfet. Quelles sont les conditions qui font qu’on peut penser que la santé ou la police, les soins ou la répression sont un même métier ? Les apories de la nécropolitique donnent la clef de cette indifférenciation.

Si l’on accepte que surveiller c’est punir et que punir c’est guérir, qu’enfermer c’est en quelque sorte prendre soin de ceux qu’on enferme, il n’y a pas mélange des genres. C’est finalement le même métier du point de vue d’une biopolitique qui se retourne fatalement en nécropolitique.

Epidémie dansante

Dans cet embrouillamini savamment organisé, on peut finalement se demander si la mission curative du préfet-médecin n’était pas de faire cesser une épidémie bien connue dès la fin du moyen-âge : celle de la peste dansante, dite « danse de Saint Guy ».

Les épidémies de danses ou « manies dansantes » étaient les premières Rave party de la fin du Moyen Âge. Ces antiques Teufs étaient souvent attribuées à la « condition pitoyable » et au « délaissement spirituel des populations », c’est la raison pour laquelle elles étaient étroitement surveillées par les pouvoirs en place. Car ceux et celles qui dansaient, le faisaient souvent pour se libérer de leur oppression tout autant que de leurs oppresseurs.

Paracelse -médecin et chirurgien suisse de la fin du XVe siècle-, explique que « Rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment puis s’endormant : ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre, et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du Ciel. » [7]

[Tout ceci est écrit bien avant les hystériques de Charcot, et il faudrait se demander si du point de vue des dominés, les têtes de cortège (avec ou sans Gilets jaunes), ne sont pas une variété de ce genre de tarentulisme, comme les cortèges de bacchantes visaient dans l’antiquité une guérison et une transformation collective du corps social. Du point de vue des dominants, la réponse apportée à ces pratiques d’extase, de débordement n’ont guère varié depuis les temps médiévaux. C’est peut-être pour cela que le chevalier d’Harcourt était le personnage idoine se mêler à ces tribulations.

Le néolibéralisme actuel, sous prétexte d’entrer dans le Nouveau Monde ne recycle-t-il pas des pratiques d’un autre temps ? Du Moyen-âge au néolibéralisme globalisé s’exhibe la pérennité d’un ’théâtre de l’horreur et de la terreur’. C’est par ces mots qu’on a décrit les pratiques déroutantes de la justice médiévale. Avec son cortège de mise aux arrêts, d’amendes, de mutilations déshonorantes (amputations du pied, d’un pouce, de l’oreille, de la langue, œil crevé), de noyades forcées, de supplices raffinés, la justice médiévale consistait en une mise en scène quotidienne et impitoyable de la victoire du « Bien » sur la « Mal » au profit d’une minorité de la population bien évidemment.

Ce « théâtre de l’horreur », n’est-ce pas ce qu’on a vu avec le traitement policier de la révolte des Gilets Jaunes ? Quand on lit le témoignage des agissements du Cavalier d’Harcourt à l’Agence Régionale de Santé de la région Paca, dès lors que plus personne n’ose s’exprimer, que les syndicats sont atones, ne lit-on pas ici tous les signes d’une politique de la terreur ? Ce qui nous rappelle les termes dans lesquels Michel Houellebecq décrit Aymeric d’Harcourt : « C’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire »

De l’Agence de Santé de la région Paca à la préfecture de Nantes, des classes populaires de banlieue aux travailleurs pauvres, des Gilets Jaunes aux « teufeurs » de Nantes, au travers de l’instauration de situation d’exception (état d’urgence économique, menace terroriste, péril jeune), la volonté curative ne cache t-elle pas une simple extension du domaine de la brutalisation ? La « brutalisation » désigne chez les historiens de la première guerre mondiale, la contagion des sociétés des pays belligérants en temps de paix par des habitudes, des pratiques de violence contractées sur des lieux de guerre. De l’organisation de la terreur en entreprise (pour le bien des employés), à la terreur de rue (pour la sécurité des commerçants), de la terreur de rue à la mort des fêtards (péril jeune), l’exercice actuel du pouvoir ne dessine-t-il pas une simple consolidation du droit de tuer au service direct d’une assomption de la souveraineté pure ?

Quand on mutile des manifestants, on peut toujours dire que ceux-ci sont violents puisque cela vide la rue. Mais comment comprendre qu’on s’en prenne à un jeune innocent qui ne conteste rien ? N’est-ce pas là un signal envoyé à l’intégralité de la population ? Quand la terreur vise des innocents, n’est-ce pas cela le terrorisme ? Cela signifie-t-il que se retourne aujourd’hui en France la « protection » biopolitique en terreur d’État ?

Il semble que les récentes pratiques de maintien de l’ordre n’aient pour objectif que d’habituer petit à petit police et population, par gradations successives, à la brutalité du rêve américain. Ce mode de vie, bien qu’il proclame l’accès de tous aux premières marches du podium est pourtant le mode de vie d’un des empires les plus oppressifs, les plus belliqueux et les plus inégalitaires de la planète. Comment imposer ce cauchemar économique sinon par la peur ? L’obsession anti-terroriste n’aurait-elle que pour objectif que de valider l’instauration d’un régime de terreur économique ? Quand sous couvert de guerre, de résistance, ou de lutte contre la terreur, le biopouvoir fait du meurtre son objectif, le régime a change de nature. Un régime qui se définit par la terreur à tous les niveaux de l’existence, qui vise par sa terreur des innocents, un régime dans lequel l’humain devient superflu, c’est un système totalitaire. Il arrive que les couloirs du temps nous ramènent parfois bien en arrière. De manière irréversible ?

[1] Michel Houellebecq, Sérotonine, éditions Flammarion, Paris, 2019, p. 204.

[2] Michel Foucault, « Il faut défendre la Société », Cours au collège de France, 1976, éditions Gallimard/Seuil, Paris, 1997, p. 213 sq.

[3] Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Notes sur le politique, éditions Rivages, Paris, 2002, p. 47 sq.

[4] Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Repenser les termes du politique, éditions Les prairies ordinaires, Paris, 2010, p. 171sq.

[5] Achille Mbembe, « Nécropolitiques », Raisons politiques, 2006/1, numéro 21, p. 15.

[6] Roberto Esposito, Bìos. Biopolitica e filosofia, Turin, Einaudi, 2004, p. 39.

[7] Paracelse, cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou Saint Guy) Bulletin du centre d’Etude et d’Histoire et de la médecine de Toulouse, janvier 2002.

Publié le 12/08/2019

Fonction publique : avec le contrat de projet, objectif 15 000 suppressions de postes !

Validé par le conseil constitutionnel « sans réserve » en plein été, mis en pratique au 1er janvier prochain, le contrat de projet pour les fonctionnaires est une attaque frontale contre le service public. Avec, pour objectif affiché, la suppression de 15 000 postes d'ici à 3 ans.

Julian Vadis (site revolutionpermanente.fr)

Des agents municipaux aux enseignants en passant par les hospitaliers, tous les secteurs de la fonction publique sont concernés par la nouvelle trouvaille du gouvernement. Nouvelle méthode pour poursuivre la destruction du service public qui se poursuit quinquennat après quinquennat : le contrat de projet.

L’idée est simple, il s’agit de la possibilité de contracter des contrats à durée déterminés spécifiques à la fonction publique, d’une durée maximale de 6ans, correspondant aux besoins de projet public. A la sortie de ces contrats, bien entendu, pas de CDIsation au statut de fonctionnaire et, nouveauté, pas de prime de précarité. De la flexibilité à outrance donc, et la création d’une catégorie de « fonctionnaires kleenex » que l’ultra-libéral Macron rêve d’élargir à l’ensemble des travailleuses et travailleurs, dans le public comme dans le privé.

Olivier Dussopt, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, a beau vociférer que « c’est une hypocrisie de considérer que l’arrivée de nouveaux contractuels serait une remise en cause du statut. Nous n’avons fixé ni planche ni plafond », ce sont les objectifs mêmes affichés par le gouvernement qui contredisent Dussopt. En effet, Macron et ses ministres visent à la suppression de 15 000 postes de fonctionnaires d’ici à 3ans. Difficile, dans ce contexte, de dissimuler la remise en cause du statut voulue par le gouvernement. Une tâche rendue impossible lorsqu’on regarde une année seulement en arrière, et l’imposition de la réforme du rail visant à démanteler le service public ferroviaire.

Retraites, statut de fonctionnaire : cocktail explosif pour la rentrée 2019 ?

Alors que la période estivale est, traditionnellement, une période de « trêve », Emmanuel Macron vit un second été consécutif de turbulences. Il y a eu, l’an dernier, l’affaire Benalla. Il y a, cet été, une conjonction de phénomènes : la poursuite du mouvement des Gilets Jaunes, qui bien qu’en « effectif réduit » poursuive les manifestations tous les samedis, l’affaire De Rugy qui a forcé l’ex-ministre de l’écologie à démissionner et, bien sûr, le scandale d’État suite à la mort de Steve à Nantes lors de la fête de la musique. Autant dire que la trêve estivale n’est pas, dans la continuité d’une année où Macron a perdu son statut de « président jupétérien » et a du, face au mouvement des Gilets Jaunes, laisser échapper quelques concessions pour la première fois depuis le début de son quinquennat. Si la situation pré-révolutionnaire de décembre s’est aujourd’hui refermée, il est tout de même clair qu’on est encore loin d’une période de stabilité. Aux colères initiales qui ont conduit à l’émergence des Gilets Jaunes se sont ajoutées un ensemble d’éléments au contenu inflammable pour le gouvernement, sur le terrain démocratique et, surtout, sur la question des violences policières et d’État.

Au menu de la rentrée, la réforme annoncée du système des retraites était déjà, en soi, une véritable poudrière prête à raviver le brasier. La question d’une attaque aussi sournoise que puissante contre le statut des fonctionnaires ne fait, en somme, que rajouter une quantité non négligeable de poudre au cocktail.

En soi, Emmanuel Macron n’a pas le choix. Il est contraint de « relancer la machine » à réforme, tel un cycliste à l’arrêt, pour éviter la chute. Une nécessité accentuée par l’instabilité sur le terrain économique mondial d’une part, avec la guerre commerciale qui connaît actuellement un rebond entre la Chine et les Etats-Unis et qui donne une consistance corporelle au spectre d’une nouvelle crise d’une ampleur supérieure à 2008, et la colère qui s’exprime sur le terrain de la lutte des classes, en France bien sûr, mais aussi ailleurs dans le monde, et en premier lieu en Algérie, pays avec lequel la France entretien des rapports « privilégiés » au vu de son passé, et de son présent, colonial.

En dernière instance, l’espoir de Macron de ne pas voir une braise s’approcher de trop prêt des barils de poudres qui s’entassent dangereusement pour les classes dominantes, réside dans la force de contention des directions syndicales à canaliser le mouvement ouvrier traditionnel. Une stratégie risquée, lorsqu’on voit que le mouvement des Gilets Jaunes a émergé en dehors des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et que des secteurs de travailleuses et de travailleurs, en particuliers les personnels soignants et l’éducation nationale, ont exprimé et exprime encore aujourd’hui leur colère, débordant partiellement le cadre imposé. Aujourd’hui, impossible de savoir si la contagion gagnera d’autres secteurs de travailleurs, au point de renvoyer Macron et les classes dominantes dans les cordes. Il est pourtant clair que cette contagion est nécessaire, face aux attaques et à la répression policière, et qu’il est indispensable d’exiger un plan d’ensemble sur le terrain de la lutte des classes pour imposer un rapport de force à la hauteur contre Macron et son monde.

 

Publié le 11/08/2019

Les idées ont-elles encore leur place dans les médias ?

par Pierre Jacquemain | (site regards.fr)

Appauvrissement, polarisation ou droitisation des débats, manque de diversité des opinions, accaparement par les penseurs médiatiques et les leaders de think tanks, démission des politiques : l’espace des médias est de plus en plus hostile aux intellectuels et à la pensée complexe.

Thomas Legrand est éditorialiste de France Inter et réalisateur du documentaire « Instincts primaires : coulisses d’une élection » (2016). Laurent Jeanpierre est professeur de science politique et auteur de La Vie intellectuelle en France, Seuil 2016.

Regards. On reproche souvent aux médias d’inviter les mêmes intellectuels ou les mêmes experts. Partagez-vous cette analyse ?

Thomas Legrand. C’est assez juste, malheureusement. Et ça s’appelle le syndrome du bon client. On peut aussi parler de flemme journalistique… Untel est bien, on le prend. Prenez l’exemple de Gilles Kepel, qu’on a beaucoup entendu ces derniers temps. On sait à peu près ce qu’il va dire et on a envie de savoir quel va être son regard sur tel ou tel événement. Nos auditeurs ont sans doute lu ses livres ou ils en ont au moins entendu parler. On ne va pas perdre dix minutes à représenter sa pensée. Il y a donc un peu de flemme intellectuelle de la part des journalistes, mais aussi un confort pour les auditeurs. Il faut dire aussi que beaucoup d’intellectuels refusent de parler. Certains ne veulent pas débattre, d’autres souhaitent avoir les questions en amont, quelques-uns refusent d’être interrogés par les auditeurs. Ce n’est pas évident.

Laurent Jeanpierre. Je pense qu’on ne gagne rien, si l’enjeu est de favoriser une écologie favorisant la diversité des idées, de simplement confronter les mondes, de rester dans un jeu d’anathèmes croisés entre les professions. Trois mondes nous occupent dans cet échange : le monde journalistique, le monde de la production d’idées et le monde politique. Ils sont tous traversés par des tensions fortes et contiennent des gens plus ou moins proches des deux autres mondes. Par exemple, chez les producteurs d’idées professionnels, un certain nombre de personnes se sont spécialisées exclusivement dans la présence publique – au détriment de leurs recherches, de leurs travaux ou de leurs créations. Cela n’est pas nouveau : avec le poids de la télévision, on avait déjà vu émerger, il y a quarante ans, une catégorie d’intellectuels médiatiques. Chaque époque a eu les siens.

Finalement, peu importe le fond tant que le casting est susceptible de faire de l’audience ?

Thomas Legrand. Il y a des biais. En tant que programmateur, quand on organise une matinale grand public, on essaye de trouver des intellectuels reconnus dans leurs domaines, et qui sont vulgarisateurs. Pas simplificateurs, vulgarisateurs. Je distingue deux catégories : les chercheurs qui savent vulgariser, et ceux qui ne le savent pas. On se tourne évidemment plus facilement vers ceux qui savent vulgariser une pensée. Mais aux trois catégories que Laurent Jeanpierre a mentionnées, j’ajouterai une quatrième qui fait beaucoup de mal au débat public : les spécialistes de la prise de position. Je pense à Éric Zemmour, à Natacha Polony, etc. Ils ne sont ni tout à fait journalistes, ni tout à fait intellectuels. Et pourtant, ils sont présentés comme les « nouveaux penseurs ». Auparavant, on allait chercher des intellectuels et on essayait de vulgariser leur savoir pour l’amener au grand public. Aujourd’hui, on se tourne vers certains journalistes polémistes qui se piquent de philosophie, de sociologie et parfois d’anthropologie – comme on l’a vu avec Zemmour. Et l’on se rend compte de la caricature et de l’imposture de leur parole quand on la confronte à celle des intellectuels.

« On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. »

Thomas Legrand

Pourquoi, en ce cas, leur fait-on autant de place dans les médias ?

Thomas Legrand. On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. Elle devient une valeur incontournable : c’est un argument plus important pour être invité que le vrai savoir.

Laurent Jeanpierre. C’est contradictoire avec l’idée même de vulgarisation… Mais s’il est vrai que Polony, Zemmour et les autres sont surexposés, la figure qui s’impose aussi, de manière plus souterraine avec une visibilité moins spectaculaire, c’est le leader de think tank. Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. Ces think tankers, ces producteurs d’idées pour le monde politique, pour le monde médiatique, ont un poids beaucoup plus important sur les plateaux de télévision, et aussi dans les coulisses puisqu’ils nourrissent les politiciens qui n’ont plus le temps de travailler sur les idées. Ils sont un nouvel opérateur, un nouvel acteur dans la production d’idées, entre monde politique et monde médiatique.

C’est quoi, pour vous, une « bonne » programmation ?

Thomas Legrand. Il faut diversifier les points de vue. Quand un sujet politique émerge et qu’il nous semble occuper le débat, plutôt que d’inviter un pour et un contre, nous prenons de la hauteur et invitons un ou deux intellectuels qui ont travaillé une question. C’est le cas sur les questions d’autorité, de genre, d’islam, par exemple. Nous essayons de le faire une ou deux fois par semaine. Ce qui préside aux choix de nos invités résulte aussi de nos lectures : nous lisons les tribunes, les revues, la République des Idées, les sites identifiés. Nous faisons de la veille intellectuelle. Nous savons ce qu’il faudrait faire pour organiser un bon show – ce que font beaucoup – et ce que nous nous refusons à faire. Sur la laïcité, on peut prendre un intellectuel qui considère que le voile est une liberté totale et de l’autre côté un intervenant de Valeurs actuelles. Là, on organise un bon clash. Mais si l’on choisit plutôt quelqu’un de plus modéré dans les deux sens, il me semble que ce sera propice à un débat plus sain et plus intéressant. Ce que je vous décris là constitue à la fois un biais et une nécessité. Parce que cette démarche exclut quelque fois des pensées radicales. Mais quand nous voulons faire des débats apaisés et intéressants, on nous accuse souvent d’être dans l’eau tiède, et du coup dans la pensée unique.

Laurent Jeanpierre. Je ne connais pas de programmation sans biais. L’idée d’une programmation neutre ? Quel est le présupposé ? Cela n’existe pas. Le problème n’est pas là. La question pertinente pourrait être la suivante : est-ce que les médias produisent une concentration de la parole sur un petit nombre de personnes ? Des collègues ont mené des travaux sur les invités politiques. Et c’est très net : il y a des effets de concentration, des effets de seuil. Si l’on n’a pas atteint un seuil de visibilité nécessaire, on n’atteint pas la visibilité supérieure. Des députés qui font un travail politique estimable à l’Assemblée ne vont pas avoir accès aux grands entretiens des médias audiovisuels…

Thomas Legrand. Alors qu’on a la volonté, chez les intellectuels, de trouver le jeune, la pépite…

Laurent Jeanpierre. Oui, on peut parler d’une prime relative au jeunisme, dans un contexte où les grandes figures intellectuelles publiques sont les mêmes qu’il y a quarante ans…

Thomas Legrand. Si dans une réunion de programmation, vous dites : « J’ai lu un truc super d’un jeune type », ou d’un vieux que personne n’avait repéré qui est super, « il apporte ça au débat, c’est quelqu’un de très intéressant, etc. », là vous avez une prime dans cette réunion. Si vous arrivez en disant : « Ce député inconnu a fait un truc super dans sa ville ou à l’assemblée, il faut l’inviter », on vous dira : « On va d’abord envoyer un reporter, il fera un sujet là-dessus, ça passera dans le journal ». La raison en est simple : on arrive à mesurer l’importance d’un homme politique à son grade dans son parti, à la façon dont il a été élu. Et l’importance d’un intellectuel à ses ventes de livres.

Diriez-vous que l’on assiste à une droitisation du champ médiatique ?

Laurent Jeanpierre. À toute époque, il y a des pôles progressistes et des pôles conservateurs, dans le monde journalistique comme dans le monde intellectuel et politique. On peut alors s’interroger sur l’alignement plus ou moins grand entre la production d’idées et le journalisme. Or il y a aujourd’hui moins d’alignement entre les fractions les plus engagées à gauche des mondes intellectuels et les plus jeunes ou les plus en vue du monde journalistique. La situation était de ce point de vue très différente dans les années 1970, lorsque les pensées critiques rencontraient le nouveau journalisme et parfois y participaient. Mais je ne connais pas le décompte statistique qui montre que plus d’invités de droite apparaissent aujourd’hui dans les médias

Thomas Legrand. C’est peut-être que certains de nos invités de gauche peuvent paraître à certains comme tenant des propos de droite.

Laurent Jeanpierre. On peut s’interroger sur les questions qui sont traitées par les médias. Est-ce qu’ils participent de ce qu’on appelle la construction d’une forme de pensée unique ? C’est une réflexion que nous devons avoir.

Il s’agirait moins d’une affaire de droitisation que d’une uniformisation de la pensée et du discours ?

Laurent Jeanpierre. Il y a le problème de la sélection des personnes que les médias invitent, et le problème de la sélection des thèmes. La sélection des personnes, nous en avons parlé : on voit les contraintes des médias, on voit aussi les mécanismes d’auto-renforcement, les difficultés que cela pose pour la vie démocratique. Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. Ces sujets sont définis par l’idéologie dominante – véhiculée par des intellectuels, des politiques, des journalistes – comme étant les sujets pertinents. Prenez la question de l’islam : problème pertinent ou pas ? L’écologie : problème pertinent ou pas ? Et c’est indépendant du problème de la vérité et de la question des faits. Les faits viennent toujours avec des interprétations. L’enjeu, c’est plutôt d’assumer l’interprétation des faits que l’on interprète les faits. Dans les histoires de débats pertinents et de débats non pertinents, s’exprime un principe de sélection des thèmes, avec des thèmes qui n’apparaissent pas.

Thomas Legrand. La vraie question, beaucoup plus que la question des invités, c’est en effet cette question des thèmes. Sur le service public, on se bat en permanence et on prend des risques. Nous avons consacré une matinale à la question de l’autisme, par exemple. Nous n’en avons pas parlé de manière déconnectée : il y avait un lien avec l’actualité puisque le jour même, un texte était débattu à l’Assemblée nationale. On est dans l’actualité, mais en même temps, là où vous avez raison, c’est qu’il y a tout le temps des actualités sur tous les sujets. Qui fait l’actualité ? Concernant l’islam, le sujet le plus traité, ou la question identitaire, nous avons décidé de lever le pied. Nous avions fait beaucoup, et c’est un sujet sensible. Avec la montée du FN, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas laisser ce sujet traité de manière caricaturale. Il fallait donc en parler avec de la diversité de pensée et ramener la question à son juste niveau. En traitant le sujet, on peut apaiser et relativiser les choses. J’ai le sentiment que si l’on décide de traiter un sujet sur-traité, c’est parce que tout le monde le traite, et le traite mal. Alors il faut qu’on le traite. Mais ce faisant, on rajoute une couche. C’est très compliqué…

« Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. »

Laurent Jeanpierre

Quelle a été votre réaction lorsque la presse, unanime, a fait campagne contre le Brexit et Trump, ou lorsqu’elle n’a pas vu venir l’élection de François Fillon ?

Thomas Legrand. Nous nous remettons en question. Nous nous engueulons. Nos chroniques sont différentes. Nous sommes conscients de notre responsabilité. On ne peut pas à la fois nous accuser d’être responsables de tout et s’apercevoir qu’on est influents sur rien. Parce que Trump, c’est quand même la fin de l’influence journalistique sérieuse. C’est le triomphe des réseaux sociaux, des télés trash et des médias conspirationnistes. Parce qu’il y a une grande crise de la complexification. Il devient très compliqué de produire des messages simples. Et même pour nous journalistes, pour être écoutés, pour être entendus, nous devons tomber dans le simplisme.

Laurent Jeanpierre. Je ne comprends pas cette contrainte. C’est ce que je disais sur le public fantasmé des journalistes : si vous postulez un public bête, vous allez conforter ce type de lieux communs qui circulent dans votre monde professionnel. Pour moi, ça n’est pas audible. Le présupposé, c’est que le public n’est pas capable de comprendre des choses compliquées. Et plus on pense comme cela, plus on lui propose des contenus de plus en plus simplistes, pour ensuite en conclure que le public est bête ou qu’il est simpliste. C’est une prophétie autoréalisatrice contre laquelle il faut lutter.

Thomas Legrand. Les journalistes sont de plus en plus contraints de recourir à la simplification. Ils rentrent dans le cadre d’une économie particulière. Quand vous prenez Arte, ou France Inter, nous faisons l’inverse et ça marche. Dans une autre mesure, c’est ce que i-Télé essaie de faire et c’est ce que les grévistes de i-Télé ont essayé de faire. Il est vrai que maintenant, dans une profession remplie de CDD, de pigistes, de gens précarisés, cela devient très compliqué.

Vous avez dit, Laurent Jeanpierre, que nous avions la classe politique « la moins cultivée de l’histoire de France ». Dans votre ouvrage, vous dites aussi qu’aujourd’hui nous n’avons plus de Malraux, de Lamartine ou de Guizot…

Laurent Jeanpierre. Je n’ai pas une vision nostalgique. J’observe que le dernier mandat durant lequel des intellectuels ont exercé des fonctions soit diplomatiques, soit de haute fonction publique, soit éventuellement politiques, c’est certainement celui qui a débuté en 1981. Par la suite, nous avons assisté à une transformation du mode de formation de la haute administration, qui est l’élément le plus pérenne du pouvoir d’État en France. Si vous regardez l’évolution des contenus des cours de l’ENA depuis cinquante ans, les savoirs techniques y sont de plus en plus importants. Toute formation extra technique ou extra bureaucratique est reléguée. Deuxième élément : la formation des autres élites politiques a changé. Pour faire carrière dans un parti, il faut, si on ne fait pas l’ENA, commencer à quinze ans comme Manuel Valls, Benoît Hamon ou François Fillon – qui a été le plus jeune député de France. Nous parlons de personnes qui, dans l’élite des professionnels de la politique, ont soit été formées par l’ENA – qui reste la voie royale –, soit ont fait carrière politique à la force du poignet. Dans les deux cas, leur rapport au monde intellectuel est extrêmement faible. En voici d’ailleurs un symptôme : Piketty est peut-être l’un des chercheurs en sciences humaines les plus importants depuis quelques décennies en France ; il consacre de nombreuses pages, dans son ouvrage sur les inégalités, à des propositions pour tout le monde – le centre gauche comme l’extrême gauche. C’est une boîte à outils. Et le ministre de l’Économie et des Finances explique, non sans fierté, qu’il ne lira pas ce livre. De même, Valls dit que les sociologues excusent le terrorisme. On vit un moment d’anti-intellectualisme tout à fait singulier en politique.

Thomas Legrand. Je dirais qu’il y a un affaiblissement du niveau des références. Mais nos hommes politiques sont le produit de la société et de l’époque dans laquelle ils ont évolué. Quand il fallait choisir entre Mitterrand et De Gaulle en 65, c’était entre deux hommes qui avaient traversé des moments tellement épiques ! Le tragique de l’histoire était présent – jusqu’à Chirac, qui a fait la guerre d’Algérie. Maintenant, on a le choix entre des gens dont on ne sait même pas s’ils ont voté oui ou non à Maastricht – et c’est le seul choix un peu dramatique qu’ils aient eu à faire de leur vie. Nos vies ont moins d’aspérités dramatiques et cela se ressent sur le plan des idées, de la pensée. Comme les idéologies sont mortes, comme après la chute du mur de Berlin les grandes grilles de lecture sont tombées, on a des gestionnaires. Et quand vous devez choisir le meilleur des comptables, vous ne regardez pas sa note au Bac de français. On en est là. Et puisqu’on parle d’animer le débat intellectuel, malheureusement, j’ai l’impression que ce débat ne se retrouve plus dans les médias classiques, qu’il est plutôt sur la Toile. Et nous avons un gros problème avec le statut de la vérité, le statut des faits. Donner des faits, c’est devenu une opinion. Il devient alors très compliqué d’articuler les choses dans le débat politique-intellectuel-journalistique…

« Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. »

Laurent Jeanpierre

Pourquoi autrefois pouvait-on faire des émissions de trois heures avec Raymond Aron, Michel Foucault ou Jacques Derrida alors qu’aujourd’hui cela ne semble plus imaginable, malgré une offre pléthorique de médias ?

Thomas Legrand. Parce qu’avant, il n’y avait que trois chaînes, et l’on décidait que L’Homme du Picardie serait sur la première et Malraux sur la deuxième.

Laurent Jeanpierre. L’offre se diversifie quand même. On ne peut pas dire que les idées sont moins présentes dans le monde médiatique, si on l’envisage dans sa diversité. Elles sont même plus représentées aujourd’hui qu’hier. Mais j’ai un désaccord avec Thomas Legrand sur le sentiment que les médias seraient dans la surenchère pour être plus simplificateurs que les autres. Les médias qui résistent mieux à la crise de la presse misent sur les contenus : Télérama, Le Monde du jeudi soir. Même si cela semble réservé au papier, cela plaide contre l’idée de la simplification. Quand on donne du contenu, on se maintient comme média traditionnel contre les nouveaux médias ou contre les rumeurs, les théories du complot, les réseaux sociaux. Mais faire cela, ce n’est pas simplement établir ou rétablir des faits. C’est aussi et indissociablement les interpréter.

Thomas Legrand. Le contenu paye, je suis d’accord, et la complexification peut payer. Mais le bruit général du débat va à la simplification. Comment expliquer alors que le contenu paye mais que le conspirationnisme se répande ?

Laurent Jeanpierre. Ce ne sont pas des phénomènes contradictoires. Comment analyse-t-on ce qu’on appelle conspirationnisme, qui n’a d’ailleurs rien de nouveau non plus ? Pour moi, c’est une crise de l’explication. Pas une crise de la vérité. C’est une mauvaise explication. C’est lié aussi à l’humeur ambiante, très anti-intellectualiste en effet. Mais la vraie demande est une demande d’explication. Et force est de constater que l’explication n’a pas bonne presse.

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

 

Publié le 10/08/2019

Les "travailleurs du clic" et l’économie

Quentin (site legrandsoir.info)

L’exploitation capitaliste change au gré des révolutions techniques, c’est un fait, et sait prendre des formes différentes selon les périodes. Dernièrement, l’un des exemples bien connu de cette exploitation « modernisée », est celui du capitalisme de plateforme, dont les versants les plus célèbres sont Uber et Deliveroo. Cependant, moins documenté, il existe un autre phénomène qui prend de l’ampleur : celui des « travailleurs du clic ».

Nous définissons comme « travailleurs du clic » toutes ces personnes qui font un travail invisible et de prime abord sans valeur, comme trouver des objets sur une photo, répondre à un questionnaire ou encore noter des publicités. Il s’agit d’un micro-travail où les gens sont payés à la tâche ou à l’heure. Ils n’ont pas de statut de salarié, une simple confirmation de participation servant de contrat entre la plateforme internet et l’utilisateur.

Apparu en 2005 avec l’entreprise Amazon Mechanical Turk (d’où le surnom de « Turkers » pour ce type de travailleur), les pays où sont le plus présent cette « main d’œuvre » à bas prix : l’Inde, les Philippines, le Pakistan, le Bangladesh, les Etats-Unis, l’Europe de l’est, la Pologne et l’Ukraine. Une majorité donc de pays connaissant un taux de pauvreté assez fort (mais où l’utilisation d’internet est possible).

Selon le professeur Vili Lehdonvirta (Oxford Internet Institute), la force de travail européenne qui passe par ces plateformes représente 1% de la force de travail totale du continent. En France, ils sont 260000, dont 15000 très actifs, 50000 réguliers (une fois par mois), et le reste des "occasionnels".

Grâce à une étude réalisé il y a quelques mois, le profil en France de ces « travailleurs » est le suivant : majoritairement des femmes, vivant en zone urbaine, âgées d’entre 25 et 44 ans et plus diplômées que la moyenne. La plupart du temps avec un autre emploi à côté.

Au sujet de l’un des sites, Foule Factory, 56 % des utilisateurs sont des femmes qui cumulent temps partiel, travail domestique et micro-travail. Un quart des travailleurs de Foule Factory sont en-dessous du seuil de pauvreté.

Le salaire varie mais il est globalement très peu élevé. A titre exemple, une auto-entrepreneuse vivant à la campagne, dont la principale activité est ce micro-travail, gagne 15 euros de l’heure. Elle travaille 20 h par semaine, ce qui signifie qu’en un mois, elle gagne approximativement 1200 euros. Un étudiant faisait la même chose pour une application de Facebook, gagnant 420 euros par mois tout en travaillant 7 jours sur 7.

La première motivation des « travailleurs du clic » ? L’argent bien évidemment (mais pas dans le même sens qu’un Bernard Arnault). Rétribution dont l’usage est assez varié, pouvant servir aussi bien pour la vie courante (à titre de salaire), que pour payer un loisir, pour pouvoir épargner, payer une réparation ou rembourser un prêt étudiant, comme c’est déjà arrivé pour des étudiants étasuniens. Ce type d’utilisation de l’argent récolté paraît relativement normal à l’observateur car bien que beaucoup de ceux qui y ont recours cumulent avec un travail, les salaires et le pouvoir d’achat ont une relation antagonique, dans le sens où l’une à tendance à baisser tandis que l’autre augmente. Il faut donc bien trouver un moyen de s’acquitter des financements éventuels et imprévisibles de la vie. C’est ce que permet entre autres ce genre de micro-travail.

Finalement, à quoi servent ces actions ? Les entreprises ne payent pas pour rien ! En réalité, et sans qu’en bout de chaîne les « travailleurs » en soient informés, leur réponse permet souvent d’améliorer une intelligence artificielle, mais aussi sans doute de vendre les données récoltées (notamment le lieu d’habitation de l’utilisateur et ses goûts), à un prix naturellement bien supérieur à la rétribution du travailleur. Toutefois, nous ne pouvons dire que cette utilisation soit « claire » tandis que les retombées financières en termes de profit de ces plateformes ne sont pas connues.

Ce « travail » n’étant pas reconnu comme tel, il permet plus facilement d’expulser les gens de ces plateformes sans avoir à en expliquer les raisons, comme dans tout contrat de travail normal. Bien évidemment, les droits liés au Code du travail comme les congés payés, l’assurance chômage et autres ne sont pas dus, quand bien même cette personne se retrouverait sans sa principale source de revenu.

En conclusion, nous venons de décrire succinctement la façon dont s’exerce un « job à la con », qui l’exerce et pour quelle rémunération. Si cela marche relativement bien, le secteur étant en plein développement, c’est bien à cause à la fois de la précarisation de la société, mais aussi de sa flexibilité qui donne l’apparence pour certains travailleurs, à l’image de ce qui se passe avec Uber et Deliveroo, d’une certaine indépendance et d’un aménagement de son espace de travail. Par exemple, la travailleuse de la campagne citée précédemment appréciait la possibilité qui lui était offerte via la plateforme de s’occuper plus souvent des ses enfants.

Cependant, cela reste un travail précaire et sans véritable valeur de production. Sans nous attaquer aux personnes qui utilisent ce genre de plateforme, le changement de société que nous souhaitons ne pourra se satisfaire de ce genre de travail et du lot de précarité qu’elle entraîne.

QUENTIN

Sources :
https://www.facebook.com/numeraction/posts/2110587119063424

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2019/02/22/32001-20190222ARTFIG00176-en-france-plus-de-260000-travailleurs-du-clic-dans-le-numerique.php

https://www.la-croix.com/Economie/Social/sont-travailleurs-clic-France-2019-05-28-1201025132

 

Publié le 09/08/2019

Le père d’Assange: «La détermination de Julian est farouche»

Par Oscar Grenfell

(site mondialisation.ca)

John Shipton, le père de Julian Assange et l’un des principaux militants pour sa liberté, a parlé dimanche avec le World Socialist Web Site (WSWS) à Sydney des conditions de détention de son fils en Grande-Bretagne et de la lutte pour empêcher son extradition vers les États-Unis. Le fondateur de WikiLeaks risque 175 ans de prison aux États-Unis pour son rôle dans la dénonciation des crimes de guerre américains.

Shipton s’était adressé à une petite manifestation devant la New South Wales State Library, où le gouvernement australien accueillait le secrétaire d’État américain Mike Pompeo pour des consultations ministérielles annuelles entre l’Australie et les États-Unis. Pompeo cherche à obtenir un soutien pour les préparatifs américains de la guerre contre l’Iran et pour sa confrontation avec la Chine.

Pompéo a joué un rôle central dans la persécution d’Assange. En tant que directeur de la CIA, il a déclaré en 2017 que WikiLeaks était un «service de renseignement hostile non étatique» et qu’Assange était un «démon» qui ne méritait pas les protections du premier amendement de la Constitution américaine. En tant que secrétaire d’État, il a été intimement impliqué dans la campagne américaine visant à faire pression sur l’Équateur pour qu’il mette fin illégalement à l’asile politique d’Assange.

S’adressant aux protestataires, Shipton a déclaré que la visite de Pompeo était une autre «occasion pour l’Australie d’accueillir en son sein un belliciste ou un meurtrier de masse, de le serrer dans ses bras et de se faire mordre par la vipère».

S’adressant au WSWS, il a dit: «Nous sommes choqués que le gouvernement accueille Pompeo. Il y a tellement à critiquer des États-Unis. On pourrait remplir des bibliothèques sur les difficultés de traiter avec les États-Unis à n’importe quel niveau géopolitique.»

«Pompeo est ce qu’on appellerait en Australie une grande gueule, un vantard. Personne ne fait attention à ce qu’il dit. La déclaration qu’il a faite, selon laquelle WikiLeaks est un «service de renseignement hostile non étatique», ne se reflète pas dans les procès qui ont été intentés contre Julian, qui ont confirmé son statut de journaliste et d’éditeur.»

Shipton a condamné le refus du gouvernement australien de soulever la question d’Assange avec les États-Unis, ou de prendre des mesures pour sa défense. «Le silence est complicité», a-t-il déclaré.

Le WSWS a interrogé Shipton au sujet du rejet, la semaine dernière, d’une action civile intentée par le Comité national démocrate américain (CND) contre Assange.

L’action en justice avait prétendu que la publication par WikiLeaks en 2016 de courriels divulgués, exposant les tentatives du CND de truquer les primaires du Parti démocrate contre Bernie Sanders, socialiste démocrate autoproclamé, ainsi que les discours secrets tenus par Hillary Clinton aux banques de Wall Street, était illégale.

Shipton a commenté que le verdict était «extraordinaire». Le CND a intenté une action civile contre WikiLeaks, Julian Assange et quelques autres moins notables, comme Trump et la Russie. Le juge a statué, sur la base de la jurisprudence du Pentagon Papers, que ce que WikiLeaks avait publié était dans l’intérêt public, et a rejeté l’affaire civile que le CND avait introduite. Le CND semble être une organisation profondément corrompue, comme le prouvent les courriels que WikiLeaks a publiés.

«Il y a de l’action parmi les avocats qui disent que cela se répercute sur les accusations portées contre Julian pour espionnage. Pour le moment, cependant, les avocats de WikiLeaks doivent se pencher sur l’affaire d’extradition qui est en cours d’examen devant le tribunal en Angleterre. C’est la première chose. Ils doivent y gagner ou interjeter appel devant la Cour suprême d’Angleterre. Mais les fondements des accusations américaines, à mon avis, n’ont jamais été substantiels.»

M. Shipton a décrit les conditions draconiennes de la détention d’Assange à la prison de haute sécurité de Belmarsh, en Grande-Bretagne. «Pour l’instant, il n’y a pas d’accès à la bibliothèque, pas d’accès aux ordinateurs, 23 heures par jour dans une cellule et un accès limité aux avocats», dit-il. «J’imagine que c’est délibéré. Les gouverneurs de la prison veulent montrer leur autorité, alors ils rendent les choses aussi inconfortables que possible.»

La peine d’emprisonnement d’Assange pour de fausses accusations de non-respect de conditions expirera en septembre et il sera placé en détention provisoire. M. Shipton a expliqué que cela entraînerait un assouplissement de ses conditions, y compris le droit à «trois visites par semaine, plus l’accès aux ordinateurs, l’accès aux bibliothèques et le libre accès à ses avocats».

M. Shipton a souligné la détermination de WikiLeaks et de ses avocats à rejeter la demande d’extradition américaine. Il a raconté que «dans une interview avec le commissaire de la police métropolitaine du Royaume-Uni, Gareth Pierce, l’avocat de Julian, a déclaré: «Si vous arrêtez Julian Assange, nous combattrons cette extradition jusqu’à la fin des temps». Sa détermination est farouche, comme celle de Julian, la mienne et celle de tous ceux qui luttent pour sa liberté.»

Le père d’Assange a fait état d’une atteinte plus large aux droits fondamentaux. «Ce qui me préoccupe, c’est de défendre notre droit à la liberté d’expression ici en Australie, a-t-il dit. Il est clair que ce gouvernement a l’intention de restreindre notre accès à Internet et c’est ce qui me préoccupe. Je vois ça comme une attaque contre notre droit à l’information.»

Shipton a noté le rôle pernicieux joué par la presse officielle: «Le centre de gravité, pour utiliser un terme clausewitzien, du savoir, c’est les médias de masse. Ils contrôlent ce que nous pensons et la façon dont nous interprétons les événements, de sorte que notre première attaque vise les médias de masse, à travers les médias alternatifs, les blogues, les forums et un peu de Twitter mais pas Facebook.»

Il a commenté une récente émission du réseau ABC en deux parties, «Four Corners», sur Julian Assange. «Les deux épisodes ont passé un temps excessif à diffuser des attaques subjectives sur la personnalité d’Assange. Ils ont donné libre cours aux opposants d’Assange, y compris les partisans du gouvernement américain, pour le calomnier.»

M. Shipton a déclaré que les programmes étaient «épouvantables». Une honte stupéfiante en fait. Nous déposerons une plainte officielle auprès de l’ABC à ce sujet.

«Je vais l’illustrer par un point. Domscheit-Berg [un critique d’Assange qui a été présenté dans le programme] était impliqué dans WikiLeaks il y a neuf ans. Il a été congédié parce qu’il avait volé 3,5 gigaoctets de fuites et les serveurs sur lesquels elles étaient installées. Il n’a rien à voir avec la vidéo du meurtre collatéral. Il s’est enfui d’Islande parce qu’il avait peur. L’utiliser comme témoignage est tout simplement absurde.

«Alan Rusbridger [ancien rédacteur en chef du Guardian, qui a également fait l’objet d’un reportage dans l’émission] a participé avec Julian et WikiLeaks durant deux semaines, il y a neuf ans, à la publication des journaux de guerre en Irak et en Afghanistan et des câbles diplomatiques américains. Depuis, ils n’ont plus rien à voir avec WikiLeaks, ils ne sont donc plus en mesure de faire des commentaires.

«Le Guardian a depuis poursuivi Julian, au point de falsifier complètement les preuves contre lui.»

Shipton a noté que le Guardian a publié en novembre dernier un article affirmant que le lobbyiste politique américain Paul Manafort a rencontré Assange à l’ambassade équatorienne en 2013, 2015 et début 2016. L’affirmation visait à lier Assange à Manafort, qui a ensuite servi de conseiller de la campagne Trump et a été une cible centrale de l’enquête américaine sur la prétendue collusion entre Trump et la Russie.

«Julian était surveillé 24 heures sur 24 à l’ambassade, et il n’y avait aucune preuve d’une visite, donc c’était une fabrication complète,» a déclaré Shipton.

En conclusion, le père d’Assange a souligné l’importance pour les gens ordinaires de prendre position pour défendre le fondateur de WikiLeaks. «Faites pression sur vos membres du parlement, les députés fédéraux, les députés d’État, les députés locaux. Écrivez-leur et demandez-leur: «Qu’est-ce qui se passe ici? C’est un Australien qui veut rentrer chez lui, il est enfermé depuis neuf ans. Notre gouvernement peut y remédier, mais seulement avec vos encouragements.»

Oscar Grenfell

 

Article paru en anglais, WSWS, le 5 août 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Copyright © Oscar Grenfell, wsws.org, 2019


Publié le 08/08/2019

#SelonLIGPN

La violence et la dérision

paru dans lundimatin#203 (site lundi.am)

 

 

Lundi 29 juillet, le corps de Steve Maia Caniço est retrouvé dans la Loire. Dès le lendemain, Edouard Philippe et Christophe Castaner révèlent qu’ils disposent depuis plusieurs semaines d’un rapport de synthèse de l’IGPN quant aux conditions dans lesquelles le jeune homme est mort le soir de la fête de la musique. Selon le rapport et selon le premier ministre, « il ne peut être établi de lien entre l’intervention des forces de police et la disparition de M. Steve Maia Caniço ». Immédiatement, les réseaux sociaux s’embrasent et le hashtag #selonlIGPN devient le plus repris sur twitter, moquant l’aberration et la partialité de cette enquête de la police des polices. Une lectrice nous a transmis cette oeuvre littéraire directement inspirée de la sagesse et de l’humour populaire.

Le petit chaperon rouge s’est introduit dans l’estomac du loup par effraction. Ce stylo est rouge. La lune n’est pas un satellite de la terre. Le nuage de Tchernobyl a contourné la France. Le lien entre la bombe atomique et Hiroshima n’est pas établi. Donald Trump a pris conscience du réchauffement climatique. Il ne peut-être établi de lien entre les deux extrémités d’une corde. Il n’y a aucun lien entre l’assassinat de Jaurès et le fait qu’il soit mort. On n’y est jamais allés trop fort avec les lacrymos. On ne meurt pas au travail. Le périphérique est fluide.
Cet homme n’est pas Alexandre Benalla. Alexandre Benalla venait de garer son scooter pour aller chercher du pain et des cigarettes. L’arme que porte Alexandre Benalla est un pistolet à eau de 49,3 centilitres en polyester de propylène. Sur cette photographie Alexandre Benalla a une carotte dans la main. Alexandre Benalla n’existe pas.
Ce jour-là à Mantes-la-Jolie nos enfants participaient à la reconstitution d’une scène d’archives tirée de l’histoire coloniale de la France. Puis le groupe studieux a joué à « 1, 2, 3 soleil ». Le championnat du monde de « 1, 2, 3 soleil » s’est déroulé dans une ambiance conviviale et chaleureuse.
Geneviève faisait juste la sieste. Ce sont les mouettes qui ont apporté les grenades sur le balcon du 3e étage. Il n’y a d’ailleurs pas de lien entre la mort de Zineb Redouane et un quelconque tir de grenade lacrymogène.
Les CRS étaient venus clôturer la soirée de la fête de la musique par un joli feu d’artifice. La mort de Steve s’est bien passée. La Loire est coupable d’avoir été présente au mauvais endroit au mauvais moment. Wilson n’est pas un quai, mais un ballon. Or aucun match n’était programmé ce soir là. Rien ne permet d’affirmer que la Loire était au bord du quai le soir de la fête de la musique. La fête de la musique s’est arrêté à la frontière de Nantes. La profondeur de la Loire ne dépasse pas 60 cm. La Loire était complètement asséchée le 21 juin 2019. D’ailleurs il n’y a pas la Loire à Nantes. Et Nantes a été rayée de la carte trois semaines avant la disparition de Steve Caniço.
Cet homme fait une petite sieste après avoir marché toute la journée. Cet homme n’est pas un manifestant mais un ballon de foot déguisé en manifestant. Cet homme est un skate. Cet homme, cordonnier de métier, intervient sur les rangers du policier pour une réparation expresse. Cet homme est coincé dans son jean. Cet homme joue au jeu appelé « la balle au prisonnier ». Cet homme est juste éliminé du jeu appelé « la balle au prisonnier ». C’était lui le CHAT ! Didier Andrieux joue seulement au jeu appelé " je te tiens - tu me tiens par la barbichette ". Les gentils policiers jouent au loup avec ce gilet jaune. Ils ont organisé un grand cache-cache à Paris. Le méchant lycéen s’est montré menaçant et présentait un risque pour les gentils policiers. L’horrible mordeuse en série comptait faire une nouvelle victime mais est tombée sur un os. Cette ordure en jaune à tenté de faire tomber ce courageux policier avec lui. La béquille est une arme de guerre. Les courageux policiers ont dû pratiquer une coloscopie d’urgence pour diagnostiquer une maladie rare des intestins. Des grêlons gros comme des balles de LBD40 tombent souvent en ce moment. Les balles de fusil d’assaut étant plus petites que celles des LBD40, elles sont de facto moins dangereuses. Ce sont des balles tirées par les manifestants qui leur sont revenues dans la figure. C’est nécessaire pour la démocratie. Et on voit beaucoup mieux avec un seul œil.
Ceci n’est pas une charge. Ceci est un message d’amour. Ceci est un message de paix. Ceci est une simple petite partie de foot. Ceci est un battle de hip-hop. Ceci est une scène de ménage. Ceci est un atelier taï-chi organisé au Burger King. Ceci est un massage cardiaque. Ce n’est rien d’autre qu’un bal masqué. Il s’agit d’un goûter d’anniversaire un peu bruyant avec uniquement du cidre doux et du Champomy. Il s’agit des pleurs du préfet qui honore la disparition de Steve de façon démonstrative. Ceci est un brumisateur géant déployé pour lutter contre les fortes chaleurs. Les policiers mettent les gens à l’abri de la canicule, les brumisent d’Évian, pratiquent un massage relaxant à l’huile de jojoba, distribuent une lotion capillaire revigorante à ce chauve, offrent généreusement de la ventoline à un asthmatique en détresse, font un shampooing nourrissant pour cheveux longs. Ils ont dit "VIP" et non "vieille truie". Les mots "sales putes" doivent être replacés dans leur contexte. Ses vraies paroles sont " on va leur faire des bisous sur la bouche". Ces 46 policiers souffraient de "problèmes d’ordre privé et pas du tout d’ordre professionnel". Ils avaient aqua-poney ce jour-là. Et ils ne sont pas de la maison.
Ce policier a vu une grosse araignée sur la cuisse de ce jeune homme. A vu un moustique sur la main de cette jeune femme. Lui a porté secours en l’écrasant, avant de lui offrir un échantillon gratuit du nouveau parfum de chez Sephora. Celui-ci est en train de replacer la hanche démise de cette pauvre dame. D’ailleurs cet homme n’est pas un policier mais un ostéopathe.
Les CRS qui ont refusé de faire usage de la force sont des BlackBlocks déguisés. Les services d’urgence ne sont pas en grève, ce sont juste des feignants réfractaires. Cette photo est un hommage aux Justes. Il n’y a aucun lien entre la République et En Marche. Il n’existe aucun lien entre Christophe Castaner et le ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas de lien non plus entre le rapport de l’IGPN et l’enquête de l’IGPN. La police fait bien son travail. La police est indépendante. Aucun homme politique n’a jamais donné l’ordre à la police de tirer, qui, de toute façon, n’a jamais eu d’arme entre les mains. Il est impossible d’identifier le membre des forces de l’Ordre que l’on voit sur la vidéo. Ces images ont été tournées en Syrie. Les journalistes doivent transmettre les images officielles du ministère de la vérité. Afin de lever tout soupçon, le Kremlin a demandé une contre-expertise à l’IGPN qui n’a pas trouvé non plus de substance toxique dans l’organisme de Monsieur Navalny. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les gilets jaunes ont repeint en jaune la banque postale. Une marche blanche en mémoire des vitrines brisées et des murs taggués sera prochainement organisée sur les Champs Élysées. D’ailleurs ce ne sont pas des tags mais l’ouverture de la biennale d’art contemporain. Ce ne sont pas des tags mais une poule qui picote du pain dur.

Publié le 07/08/2019

La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en colère ?

Par Marion Rousset (site regards.fr)

Défaites idéologiques, marginalisation, sentiment d’impuissance… Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volonté de poursuivre ses combats, elle semble aujourd’hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses émotions pour retrouver de l’énergie dans son désespoir ?

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2017, le Président et son Premier ministre pratiquent la méthode Coué. Invité du Grand jury RTL/LCI/Le Figaro, Manuel Valls assène : « Ça suffit d’être déprimé, ça suffit d’être honteux », estimant que la gauche « peut gagner la présidentielle si elle défend son bilan ». Quant à François Hollande, il fustige dans L’Obs la « mélancolie de gauche », confondue au passage avec de la nostalgie : « C’était mieux quand le Front populaire instituait les congés payés, quand François Mitterrand abolissait la peine de mort, quand Lionel Jospin instituait les 35 heures. Et surtout quand la gauche était dans l’opposition ».

À l’évidence, les électeurs de gauche font grise mine. Mais c’est faire peu de cas des affects en politique que de croire pouvoir convertir la déprime en enthousiasme à coup d’incantations. Pour effacer la tristesse, il en faudrait davantage. Car ce n’est pas un vague à l’âme passager, mais une lame de fond qui s’est abattue sur toute une partie de la population abasourdie face à la fierté conquérante d’une droite traditionnaliste et ultralibérale. « Un sentiment très lourd pèse sur la gauche. Nous n’arrivons pas à sortir de l’héritage d’un siècle de révolutions qui ont toutes été suivies d’échecs. Du coup, nous portons un deuil que nous ne parvenons pas à élaborer », estime l’historien Enzo Traverso [1].

Reste l’impression d’assister à la marche du monde sur le bas-côté, avec un sentiment d’impuissance d’autant plus fort que chaque espoir est aussitôt douché : « Des mouvements trébuchent comme les révolutions arabes, d’autres capitulent à cause de la force de l’adversaire comme Syriza en Grèce, d’autres encore sont désorientés dès leur premier succès comme Podemos en Espagne », poursuit le chercheur. D’où cette mélancolie des vaincus qui rime moins aujourd’hui avec énergie qu’avec apathie.

Le spleen des révolutions manquées

Hier pourtant, les larmes avaient cette capacité de se transformer en colère. Quoiqu’occulté par l’imagerie révolutionnaire focalisée sur l’extase de la lutte et le plaisir d’agir ensemble, le chagrin pouvait réveiller des puissances enfouies susceptibles de soulever des montagnes. « Il y a, dans tout "pouvoir d’être affecté", la possibilité d’un renversement émancipateur », écrit Georges Didi-Huberman dans Peuples en larmes, peuples en armes [2]. À la fin des années 1980, confrontés aux ravages du sida, les activistes gays d’Act Up ont su réinventer le plaisir et le sexe alors qu’ils pleuraient leurs amis disparus et craignaient eux-mêmes d’être condamnés. Dans un contexte de forte homophobie, l’impression d’une catastrophe inéluctable a impulsé la conversion de la honte en fierté et ouvert la voie à de nouvelles pratiques. « C’est l’exemple même d’une mélancolie fructueuse : au lieu de se contenter de la passivité, elle fut une incitation inventer un militantisme qui tirait sa force du deuil et du chagrin », analyse Enzo Traverso.

Vingt ans auparavant, c’est un autre traumatisme que surmontaient les nombreux membres du bureau politique et militants d’origine juive que comptait la Ligue communiste révolutionnaire dans ses premières années d’existence : pour ceux-là, Mai-68 a peut-être été l’occasion de transmuer en action collective un désir de vengeance personnel – désir né d’une mémoire familiale du génocide qui avait transmis les discriminations et les humiliations, la déportation et les chambres à gaz. C’est ce que suggère la sociologue Florence Johsua qui interprète, sur la base des entretiens réalisés avec des militants « historiques » de la LCR, « la révolte de cette fraction particulière de la jeunesse (des rescapés de la deuxième génération, fils et filles de survivants de la Shoah) comme un éclat lointain des traumatismes de la seconde guerre mondiale » [3].

La tristesse à gauche n’est donc pas née des tribulations récentes du PS. Bien que refoulée derrière le bonheur de lutter ensemble, elle était déjà consubstantielle des révolutions socialistes passées. À la fin de L’Insurgé, son roman consacré à la Commune, Jules Vallès délivre un message d’espoir teinté de chagrin : le ciel que regarde le personnage de Vingtras est « d’un bleu cru, avec des nuées de rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang ». Pour Louise Michel, la Commune « n’avait que la mort à l’horizon », mais elle « avait ouvert la porte toute grande à l’avenir ». Et un peu plus tard, Rosa Luxemburg célébrera la défaite des ouvriers de Berlin à la fin de la révolte spartakiste, nom donné à la grève générale de 1919, en rappelant les échecs de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle… ce qui ne l’empêchera pas de promettre la renaissance du socialisme. « Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? », écrivait-elle.

La braise sans la flamme

Alors, que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui le sentiment de perte ne se mue plus en révolte ? « Le mouvement ouvrier est né dans une situation terrible, souvent en réaction à des accidents du travail, qui aurait eu de quoi nourrir la tristesse ! Pourtant, jusqu’aux années 1970, c’est la colère qui mobilise. Cette émotion n’est plus dominante aujourd’hui », assure la politologue Isabelle Sommier. Non pas qu’elle ait déserté l’arène politique : les mobilisations contre la loi El Khomri sur le travail ont ainsi été le lieu de violents corps-à-corps, de même qu’en 2005 la mort de Zyned Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois avaient suscité une rage explosive dans les banlieues.

Mais cette colère peine à se prolonger dans un engagement qui lui donne sens, telle une petite braise qui clignoterait sans réussir à s’embraser faute d’être portée par un souffle suffisamment puissant. Et tandis qu’elle s’allume par intermittence, d’autres affects qu’lsabelle Sommier juge moins mobilisateurs occupent le terrain : « C’est l’indignation qui est devenue l’émotion dominante à gauche. Or ce soulèvement moral n’implique pas forcément une action. Il peut même conduire à l’apathie et laisser les gens en monade », affirme-t-elle. Face au sort réservé aux migrants ou aux victimes des attentats, le cœur se soulève et les larmes montent. Et si rien n’interdit en principe que cette empathie devant les souffrances d’autrui devienne un moteur, elle n’est pas suffisante. « Cet univers émotionnel dans lequel nous évoluons reste émietté. Devant la guerre qui détruit Alep en Syrie et les tentes à Stalingrad, on peut ressentir de l’effroi ou de la culpabilité. Les réseaux sociaux s’en font l’écho. Mais force est de constater que ces émotions ne coagulent pas afin de se constituer en volonté de lutte et de solutions », pointe l’historienne Arlette Farge.

Sans doute l’accumulation des défaites à gauche explique-t-elle l’actuelle paralysie. En 1989, l’effondrement des régimes communistes est ainsi venu clore une longue séquence colorée par la croyance dans les potentialités émancipatrices du socialisme. Après la fin d’un espoir qui avait marqué une partie du XXe siècle, la chute du mur de Berlin a créé dans les esprits une puissante onde de choc, jetant le discrédit non seulement sur les expériences concrètes, mais sur le récit lui-même : « Toute l’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire et sous cette forme, elle est apparue comme une représentation partagée, la doxa du début du XXIe siècle », relève Enzo Traverso. C’est sur l’idée même de révolution qu’a rejailli alors le renversement de la promesse de libération en symbole d’aliénation. Si bien que la vision téléologique de l’histoire, qui permettait de métaboliser les échecs, est entrée en crise.

Panne de libido

En achevant de refermer la page des possibles, les événements de la fin des années 1980 ont donc produit un deuil pathologique. Car depuis, la gauche n’a jamais retrouvé sa libido. Aucun autre objet d’amour n’est venu combler la perte. Et le déni de tristesse participe de la paralysie : « La défaite devient plus lourde et durable quand elle est refoulée. Pour que la mélancolie puisse nous guider de façon efficace, consciente, responsable, elle doit être reconnue comme un sentiment légitime », prévient Enzo Traverso. Mais « il faut avoir fait beaucoup de chemin [...] pour s’avouer malheureux », précise le philosophe Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique [4]. Car selon lui, une fois l’idée de malheur installée, « celle-ci ne laisse plus que deux possibilités : la lutte ou l’effondrement ».

Devant ce chagrin en forme d’impasse, les organisations politiques de gauche ont aussi une responsabilité : autrefois capables de convertir les émotions populaires en mobilisations collectives, elles s’y évertuent aujourd’hui sans grand résultat. « Les organisations politiques jouent un rôle essentiel en proposant une boîte à conceptualiser le monde qui procure des mots, un langage et un cadre d’explication cohérent à des phénomènes et rapports sociaux vécus et observés, pour les rendre intelligibles et leur donner un sens excluant le fatalisme ou l’indignité personnelle », analyse Florence Johsua. Ainsi le service d’ordre de la LCR des débuts était-il, selon elle, « un rouage organisationnel capable de convertir la peur et la colère en puissance d’agir, dirigée contre un ennemi politique générique ».

Dans l’absolu, les organisations devraient donc pouvoir transformer des affects paralysants en émotions mobilisatrices. Mais coincées entre un passé au goût amer et un futur que personne n’arrive à dessiner, elles n’y parviennent plus. Voire, elles rechignent souvent à s’emparer de cette dimension émotionnelle, exception faite des mouvements féministes ou LGBT, lesquels ont fait de la fierté associée à la colère un moteur de mobilisation politique. En revanche, souligne Isabelle Sommier, « cette dimension est moins assumée par la tradition viriliste liée au mouvement ouvrier ». Un tel registre a aussi longtemps été éludé, voire disqualifié par la recherche scientifique. Ce qui n’a sans doute pas aidé. « Au début, l’histoire des émotions était marginalisée. C’était un sujet associé au féminin et à l’irrationalité », rappelle l’historienne Arlette Farge.

Pour certains, ce discrédit était lié aux modèles d’analyse marxistes et structuralistes qui ont dominé jusque dans les années 1980. « Le gros reproche que les sciences sociales adressent aux émotions, c’est de dépolitiser la réflexion, ajoute l’historien Guillaume Mazeau [5]. Pour certains chercheurs, étudier le rôle de celles-ci serait le signe du désarmement idéologique de la gauche. En gros, nous aurions renoncé aux grandes explications par les idées et le social. » Pour d’autres, il tient davantage à une philosophie rationaliste héritée du XVIIIe siècle. « Une partie de la gauche est restée très attachée à une vision de la politique issue des Lumières, elle défend l’idée d’un citoyen éclairé et raisonnant. Mais cette posture tient aussi aux transformations sociologiques des militants de gauche qui sont aujourd’hui extrêmement diplômés et plus enclins à mettre à distance l’expérience sensible », suggère le sociologue Joël Gombin, spécialiste du vote Front national.

Retrouver le sens de l’émotion

Quoi qu’il en soit, un tel refoulement a offert un boulevard à la droite et à l’extrême droite, désormais en mesure de configurer la palette des passions dominantes et potentiellement dangereuses. À commencer par la peur et ses corollaires : la haine de l’autre et le repli sur soi. Ainsi, au côté du registre compassionnel de « la France qui souffre » entonné par de nombreux candidats à la présidentielle, de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, le contexte des attentats est venu renforcer celui d’une France terrorisée. D’un côté, on assiste à la mise en scène d’une souffrance à l’état brut, dépolitisée, qui traverse le lexique des gouvernants depuis les années 1990 : « Les inégalités s’effacent au profit de l’exclusion, la domination se transforme en malheur, l’injustice se dit dans les mots de la souffrance, la violence s’exprime en termes de traumatisme », observait l’anthropologue Didier Fassin dans La Raison humanitaire. D’un autre côté, les politiques prétendent comprendre l’angoisse des Français : au premier plan chaque fois que surgit une crise profonde, celle-ci est aussi pour partie une fiction utile qu’on ne cesse de recycler depuis la légende de la « peur de l’An mille » décrétée par l’église chrétienne au XIe siècle.

Aidé par les événements récents, le Front national excelle à traduire la peur en haine contre les réfugiés et les musulmans. C’est également le ressort communicationnel de Robert Ménard, élu avec le soutien du FN à Béziers, qui a fait imprimer des affiches au message anxiogène : « Ça y est, ils arrivent… les migrants dans notre centre-ville ! » Mais toute la subtilité rhétorique de Marine Le Pen tient à la capacité qu’elle a de faire cohabiter un tel ressentiment avec des émotions positives liées au progrès, comme l’espoir et l’enthousiasme, captées à son profit. « L’idéologie politique ne relève pas d’un discours intrinsèquement rationnel. Dès lors, on est bien obligé de constater que la capacité à produire des récits du monde qui donnent sens à l’expérience quotidienne des individus, appuyée sur des émotions, est aujourd’hui du côté des droites extrêmes, et pas tellement des gauches alternatives », résume Joël Gombin. « La colère de l’extrême droite peut aujourd’hui être dite après avoir été longtemps refoulée, ce qui lui donne une grande puissance. À gauche, on est en manque de prise de responsabilité collective », complète Arlette Farge. Signe du succès de cette stratégie, la parole raciste, qui trouve des relais dans les figures d’Éric Zemmour ou d’Alain Soral, s’est banalisée…

Reste à savoir comment reprendre la main. L’exercice est difficile, mais il n’est pas sûr qu’abandonner le terrain des émotions à ses adversaires politiques soit la bonne solution. « Un des enjeux pour la gauche, c’est de savoir quoi faire de cette peur qui est instrumentalisée par la droite et l’extrême droite, et qui gouverne même une portion du Parti socialiste », rétorque Guillaume Mazeau. Pour lui, « la possibilité d’imposer ses idées dans le champ politique dépend d’une capacité à universaliser ses émotions, à les faire partager, à donner de la chair à des principes abstraits. Les affects permettent de créer du commun ». Le jeu en vaut la chandelle.

 

Marion Rousset

Notes

[1] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), éd. La Découverte

[2] Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire 6, éd. Les éditions de Minuit

[3] Florence Johsua, Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement, éd. La Découverte

[4] Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, éd. Seuil

[5] Guillaume Mazeau, dans Histoire des émotions, tome 1, éd. Seuil

Publié le 06/08/2019

Il y a 89 ans naissait Pierre Bourdieu.

(site monde-diplomatique.fr)

Selon le sociologue, militant pour un savoir engagé, le rôle des chercheurs est « de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action. ». Un mouvement social qui résisterait à la « colonisation mentale » de l’impérialisme symbolique porté par une nouvelle vulgate planétaire qui fait apparaitre la mondialisation comme une nécessité naturelle.

La nouvelle vulgate planétaire

par Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant 

 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes », « ethnicité », « minorité », « identité », « fragmentation », etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux — Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation »

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire », et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme », terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous », corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique », alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat.

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme », qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités », alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle », des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation », qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire « Irrésistibles « business schools » »). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

MARCHÉ

ÉTAT

liberté

contrainte

ouvert

fermé

flexible

rigide

dynamique, mouvant

immobile, figé

futur, nouveauté

passé, dépassé

croissance

immobilisme, archaïsme

individu, individualisme

groupe, collectivisme

diversité, authenticité

uniformité, artificialité

démocratique

autocratique (« totalitaire »)

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie », qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic)  », convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) ». Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à la New School for Social Research, New York.

Publié le 05/08/2019

Révolution algérienne : « l’auto-organisation constitue la clef de la suite du mouvement »

(site rapportsdeforce.fr)

Avant de prendre une pause estivale jusqu’à la mi-août, Rapports de force vous propose une longue interview de Nedjib Sidi Moussa, réalisée fin juin. L’auteur de « La Fabrique du Musulman » et de « Algérie, autre histoire de l’indépendance » nous livre une analyse mêlée de critiques et de bienveillance à l’égard du mouvement et des acteurs de la contestation qui secoue l’Algérie depuis cinq mois. Nous vous souhaitons bonne lecture et un bon été.

Tu es allé en Algérie en mars. D’ici, en lisant la presse internationale ou algérienne, on avait l’impression que toute la société était dans la rue. Est-ce ce que tu as pu observer ?

Effectivement, le vendredi, la majorité de la société algérienne est présente, toutes classes, sexes et générations confondues. C’est inédit dans l’histoire de l’Algérie. Avant les premières manifestations, qui n’ont pas commencé le 22 février, mais quelques jours avant à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, la démoralisation la plus complète régnait. Le fait qu’il n’y ait pas eu de répression a sans doute donné du courage et de l’enthousiasme aux autres pour sortir à leur tour dans la rue. Toute l’Algérie était dans la rue, mais pas forcément avec les mêmes aspirations, et avec des modalités et des perspectives confuses ou contradictoires. Des milliardaires et des dirigeants de partis politiques qui ont eu des attitudes ambiguës ont rejoint les cortèges, même si certains se sont fait chahuter. Des personnes sont venues avec des mots d’ordre radicaux du point de vue de la démocratie et des libertés individuelles. D’autres qui se sont faits de plus en plus entendre ont mis en avant des aspirations plus conservatrices au niveau de la culture, de la langue et du caractère unitaire de l’État.

Ce mouvement ne pouvait émerger qu’avec tous les paradoxes et les tensions de la société algérienne qui n’ont pas eu l’occasion de se cristalliser librement ces dernières années, voire même depuis l’indépendance en 1962. Sans idéaliser la démocratie formelle, les espaces de compétition et d’expressions publiques étaient très rares. Le moindre rassemblement dans la rue à Alger pouvait être réprimé et dispersé par la police. Les élections étaient systématiquement truquées. Aujourd’hui, il y a un apprentissage de la confrontation d’idée, de projet, de pratique. C’est un point positif du mouvement, même si l’aspiration très radicale de rupture avec le système, le régime ou le pouvoir, symbolisé par le mot d’ordre « qu’ils dégagent tous », ne semble pas encore portée par des pratiques à la hauteur de cette exigence-là. Contrairement à ce qui s’est passé pendant le mouvement d’octobre 1988 ou le « Printemps noir » de Kabylie en 2001, les permanences et les locaux du FLN n’ont pas été vandalisés, expropriés ou squattés par les manifestants, ce qui aurait été une façon de donner un contenu au slogan « FLN dégage ». Des familles nécessiteuses auraient pu y être logées. Quasiment rien n’a été fait sur le plan de l’action directe. Cela suscite des questions sur l’autolimitation du mouvement et la volonté de préserver son caractère pacifique ou d’éviter la confrontation physique. Même si cela peut se comprendre étant donné ce qu’a connu l’Algérie au cours des années 1990. Nous avons donc des aspirations très radicales, mais avec des modalités très modérées pour l’instant.

Il y a la volonté chez certains opposants de ne pas poser les questions qui fâchent, à savoir les questions sociales, sexuelles, culturelles, religieuses, etc. Même des démocrates assez radicaux ont dit : « faisons d’abord l’unité contre le cinquième mandat, ensuite nous aborderons toutes ces questions-là ». On sait ce que cela veut dire… La bourgeoisie libérale, qui veut peut-être s’émanciper de la tutelle de l’armée et de l’État, et a exercé une sorte de leadership non affirmé au début du mouvement, a intérêt à faire avancer des mots d’ordre exclusivement démocratiques, et surtout à ne pas aborder la question sociale. Ses porte-voix essaient même de faire accepter la nécessité d’adopter des mesures de rigueur tout en se réclamant de la volonté populaire.

En dehors des vendredis, la contestation a semblé se structurer autour de corps professionnels : les avocats, les journalistes, les étudiants. Est-ce de cela dont tu parles ?

Ce sont les mouvements mis en avant par les médias et la petite bourgeoisie. Ces corps sont de fait assimilés à l’élite. Il est vrai que les avocats et les magistrats étaient dans la rue au début de la dynamique, dans sa phase la plus euphorique, mais à côté de cela, entre chaque vendredi, il y a aussi eu des mouvements de grève chez les travailleurs. Ils sont restés localisés et n’ont pas été assez relayés par les médias ou les réseaux qui se réclament de la gauche et qui n’ont pas du tout joué leur rôle de relais des luttes sociales. En effet, ils sont obnubilés par des enjeux strictement politiciens.

Pour autant, nous n’avons pas encore assisté à des débordements massifs de la part des exploités et des chômeurs. Il y a toutefois eu des sit-in ici ou là, des manifestations, parfois de brèves occupations de la part de chômeurs qui exigeaient d’être employés. Cela a été le cas dans le sud de l’Algérie ou dans le complexe sidérurgique d’El Hadjar par exemple. Spontanément, en dehors de tout cadre organisé, ces chômeurs ont posé la revendication de l’emploi. Ceux qui disaient, depuis le début du mouvement, qu’il s’agissait simplement d’une protestation démocratique, politique et pacifique, sans aucune préoccupation sociale, ont été démentis par les faits.

Tu es très critique sur l’action politique de la gauche de la gauche algérienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un des aspects qui a empêché une juste articulation de la question démocratique et de la question sociale, dans une perspective révolutionnaire, c’est notamment le fait que trotskistes et anciens staliniens, qui conservent une certaine influence, ont concentré leurs forces sur un mouvement de réappropriation de l’UGTA, l’ancien syndicat unique intégré à l’État. Effectivement, son dirigeant, Abdelmadjid Sidi Saïd a fait partie de ceux qui ont appelé à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant de se mettre du côté du chef de l’état-major de l’armée. Mais ils sont restés dans un cadre strictement organisationnel et n’ont pas cherché à déborder l’appareil. Leur objectif était d’empêcher la tenue du congrès extraordinaire de l’UGTA annoncé en juin. Or, il s’est tenu et c’est une défaite pour eux.

D’ailleurs, le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, est un ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT). Le PT (parti trotskiste lambertiste) a longtemps eu une relation fusionnelle avec cet appareil hautement bureaucratique qu’est l’UGTA. Les syndicalistes qui sont un peu plus « lutte de classe » dans l’UGTA restent soumis au cadre organisationnel. De l’autre côté, des syndicalistes dits autonomes qui sont en dehors de l’UGTA, sans être forcément plus offensifs, ont décidé de ne pas mettre en avant la question sociale. Leur propos a été de dire : « nous sommes dans le mouvement populaire contre le 5e mandat et le régime, mais nous ne voulons pas apparaître comme étant un facteur de division ». Ainsi, les travailleurs et les exploités ne devraient donc pas agir en leur nom propre et la question de la grève devrait éventuellement être posée plus tard, selon les circonstances du moment.

Ce faisant, ils se sont totalement soumis à un agenda politicien. Eux aussi ont pesé dans un mauvais sens à mon avis. À côté de cela, les mouvements éclatés et localisés, appuyés parfois par des syndicalistes autonomes ou de l’UGTA, ne sont pas encore coordonnés à ce stade. Cela pourrait pourtant être une perspective de lutte intéressante : une coordination des boîtes, des ateliers, des administrations, des travailleurs en grève ou privés d’emploi. Cependant, une chose qui pèse chez les exploités et qui explique le très faible niveau d’auto-organisation, c’est qu’il y subsiste encore certaines illusions sur les organisations (syndicats, associations, partis, etc.), les personnalités nationales, mais aussi sur l’action du chef d’état-major. Ils ont pu s’interroger sur le rôle d’arbitre qu’essaye d’avoir Gaïd Salah qui prétend être avec le peuple tout en disant « n’allez pas trop loin, n’ayez pas d’exigences trop démesurées ». En effet, il met en prison des corrompus, des oligarques, des chefs de partis politiques comme Louisa Hanoune. De plus, il a fait mine d’aller dans le sens des revendications populaires tout en se montrant de plus en plus menaçant ou insultant à l’égard des contestataires les plus déterminés.

Pourtant le mouvement a déjà mis fin au 5e mandat, obtenu le départ de Bouteflika, puis l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet.

Effectivement, ce mouvement a connu des victoires puisque le 5e mandat n’a pas eu lieu et les élections prévues le 4 juillet non plus. Mais je suis du côté des partisans de la révolution sociale, même s’ils sont pour l’heure minoritaires en Algérie comme ailleurs. Face à l’aspiration massive et radicale de rejet du régime, ce mouvement peut, et aurait déjà pu, aller beaucoup plus loin. Il ne se s’agit pas de minorer les victoires, mais le régime et l’état ne se sont pas évaporés. D’ailleurs, beaucoup de manifestants, malgré le mot d’ordre de « système dégage » souhaitent que l’État, l’armée et la police se maintiennent. La question du rapport aux forces de répression n’a pas toujours été très claire étant donné leur poids dans la société. Mais une décantation est en train de se produire, en raison de l’intensification de la répression. La société algérienne a son histoire propre et tout est en train d’être remis sur la table, à son rythme. La plupart des questions ne vont pas être réglées en quelques semaines ou quelques mois. Mais on sait aussi que le temps peut jouer contre notre camp.

Au début du mouvement, on entendait des slogans comme : « le peuple, l’armée, la police, on est tous des frères ». Les jeunes des classes populaires qui voulaient aller tout de suite vers le palais présidentiel à Alger ont été diabolisés, accusés d’être des agents du régime et de vouloir salir ce si joli mouvement pacifique… Ils ont été tabassés, arrêtés, emprisonnés. La répression était là dès le début, mais on a commencé à en parler quand elle s’est déplacée en touchant d’autres segments de la population peu portés à la confrontation avec la police. Progressivement, il y a eu des slogans de plus en plus hostiles envers la police. Idem pour l’armée. Quand le chef d’état-major a commencé à intervenir avec un ton menaçant et paternaliste, de plus en plus de slogans contre l’armée ou pour qu’elle reste dans ses casernes se sont fait entendre. Avec parfois des demandes de démission de Gaïd Salah ou le souhait d’un Etat civil et non militaire. Cela participe de cet apprentissage qui commence à désigner ces institutions comme n’étant pas des alliées potentielles. J’espère qu’il en sera de même avec la bourgeoisie algérienne, en refusant plus clairement les initiatives interclassistes.

Aujourd’hui, où en est la révolution algérienne ?

Pendant le mois de ramadan, le mouvement ne s’est pas essoufflé contrairement à ce qu’escomptait le régime. Par contre, on m’a rapporté que les jeunes des classes populaires ont reflué. Ils seraient moins présents dans les manifestations parce qu’on leur a fait comprendre que ce mouvement n’est pas le leur. Soit parce qu’ils ont été stigmatisés, en raison du très grand mépris de classe qu’ils subissent de la part de la petite bourgeoisie, soit parce que leurs aspirations ne sont pas prises en considération par les figures les plus en vue du mouvement. Je ne sais pas si ce reflux est définitif ou s’ils vont revenir d’une autre manière, mais j’espère qu’ils s’exprimeront par leurs propres moyens. Ce reflux expliquerait peut-être pourquoi associations et partis politiques relèvent la tête désormais et essayent de se poser comme direction alternative au mouvement. De fait, ils sont déjà en train de négocier. L’armée et la bourgeoisie veulent aller le plus vite possible vers des élections présidentielles pour que l’économie redémarre, selon leur argumentaire et leur agenda, et que finalement tout redevienne comme avant, au bénéfice des possédants.

Des éléments se réclamant de la société civile algérienne, toutes classes et sensibilités confondues, ont lancé le 15 juin une plateforme extrêmement modérée, avec des démocrates, des courants religieux, certaines féministes, des syndicalistes droitiers, des néolibéraux. Ils ont adopté une feuille de route à minima, d’autant qu’il y avait un clivage entre les partisans de la constituante et ceux qui voulaient aller vers des élections présidentielles. Ils ont décidé ensemble d’appeler à un gouvernement d’union nationale et à la création d’une commission qui superviserait des élections transparentes. Cet appel n’aborde pas la question sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes – ce qui a fait claquer la porte à des féministes – ou la séparation du religieux et du politique. Et cela pour ne pas mécontenter les plus conservateurs. Quelques jours après, il y a eu une autre réunion qui a constitué un « pôle démocratique ». Elle a regroupé des trotskistes (PST et PT), d’anciens staliniens (MDS et PLD), des sociaux-démocrates (FFS) et des courants plus droitiers comme le RCD ou l’UCP. Ils ont produit une plateforme qui apparaît plus progressiste, parce qu’elle soulève le principe de l’égalité hommes-femmes et la question sociale, mais cela reste dans l’ensemble réformiste, étatiste, avec une empreinte nationaliste, ce qui est assez courant en Algérie.

Des choses vont bouger cet été et à la rentrée. Les partis politiques veulent montrer qu’ils peuvent constituer une alternative raisonnable et rassurante pour les possédants et les partenaires internationaux de l’Etat algérien alors que ce sont des coquilles vides. Ce qui ne doit pas nous faire oublier leur capacité de nuisance et de parasitage. Leur crainte, c’est la crise. Ils ne veulent pas approfondir les contradictions du processus actuel et les dépasser dans une perspective réellement émancipatrice. Les démocrates ou la gauche de la gauche sont déjà en train d’offrir une alternative aux tenants du pouvoir. Ils sont déjà dans la négociation en sachant où veulent les mener l’armée et la bourgeoisie. En cela, ils désarment politiquement les individus qui sont prêts à aller de l’avant mais qui subissent encore leur influence directe ou indirecte. C’est pourquoi il ne faut pas lâcher la critique sur des bases claires, pour l’auto-organisation à la base et en dehors des appareils bureaucratiques. Quand on œuvre pour la transformation de la société et la destruction de toutes les formes de pouvoir, on ne peut pas se contenter des vieilles recettes politiciennes ou des mots d’ordre dépassés par la situation, comme la constituante.

Mais si l’on passe d’une société aussi répressive que celle gouvernée par le FLN depuis 1962 à une société vaguement démocratique avec des droits arrachés par un mouvement populaire, n’est-ce pas malgré tout un progrès important pour la société algérienne, et les Algériens eux-mêmes ?

Chaque conquête, chaque acquis, chaque pas en avant est déjà une victoire. Le fait que Bouteflika ne se soit pas présenté, que les élections ne se soient pas tenues en juillet, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire. Le fait que des millions de personnes descendent dans la rue, occupent parfois des espaces, se regroupent sans être dispersées par la police est énorme, par rapport à la situation antérieure où régnait le désespoir. J’insiste là-dessus : les personnes qui aujourd’hui sont dans la rue, essayent d’intervenir, de s’exprimer, de se regrouper étaient parfois sur le départ, il y a encore quelques mois. Ils étaient prêts à quitter l’Algérie. Pour eux, c’était foutu, le peuple algérien ne valait pas la peine qu’on se batte pour lui s’il acceptait un cinquième mandat et l’humiliation permanente.

Mais avec ce mouvement, tout un pan de la société a manifesté pour la première fois. Et pas seulement des jeunes, également des pères et mères de famille. C’est en cela qu’il s’agit d’une phase d’apprentissage à l’échelle d’un pays. C’est aussi pourquoi nous sommes dans un processus révolutionnaire, ce qui signifie qu’on ne peut ignorer la contre-révolution. Depuis 1962, la société a changé, elle s’est largement urbanisée, il y a eu un développement du salariat féminin et de l’éducation des femmes. Aujourd’hui, la majorité des étudiants sont des étudiantes. Cela change énormément de choses même s’il y a toujours un rattrapage par les institutions autoritaires religieuses et patriarcales qui essayent de bloquer le mouvement réel de la société vers la liberté et l’émancipation. Les partis politiques, associations ou organisations de la gauche de la gauche reproduisent aussi les pratiques dénoncées chez le régime : autoritarisme, bureaucratie, censure, violence, machisme, sectarisme, etc. Si l’on ne fait pas de bilan de ce qu’a fait ou n’a pas fait la gauche algérienne, il n’y aura pas de progrès possible.

Alors, pour en revenir à la question, pourquoi se contenter de quelques acquis sachant qu’ils peuvent être très vite repris et détruits par le nouveau pouvoir, ou la nouvelle coalition, qui se mettront en place ? Ces forums de la société civile, en recherchant un consensus interclassiste où gauche et droite, laïques et religieux, féministes et machistes, se retrouvent tous ensemble, sont déjà en train de rogner sur le possible et le pensable, avec leurs plateformes insipides et minimales. Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête à se libérer des fardeaux dont les générations précédentes n’ont pas réussi à se délester. La nouvelle génération est prête à aller plus loin que les générations précédentes et à bousculer tabous et entraves. C’est sur ces dynamiques-là, même si elles peuvent apparaître minoritaires ou confuses, qu’il faut s’appuyer pour pousser le processus le plus loin possible. Je suis optimiste, mais il ne faut pas se tromper dans les alliances, sur les perspectives et sur ce que l’on essaye de construire.

Avec un mouvement aussi massif et long, a-t-on pu observer des formes d’organisations nouvelles dans la population pour s’approprier la contestation ? Est-ce que comme en France avec le mouvement des gilets jaunes cela est compliqué ?

Il y a des comparaisons à faire avec les gilets jaunes, sauf qu’évidemment nous ne sommes pas au même niveau d’intensité et de présence massive dans les rues. Chaque comparaison nécessite de montrer les différences entre les dynamiques. Cependant, ils ont comme points communs une propension au dégagisme et une très grande méfiance vis-à-vis des organisations, voire de l’organisation. C’est un trait de notre époque lié au reflux du mouvement ouvrier et au désenchantement par rapport aux partis politiques ou aux syndicats. C’est une dynamique internationale. L’autre aspect c’est la focalisation sur les manifestations hebdomadaires, avec peu de perturbation du quotidien entre les manifestations, même s’il y a eu des grèves, et qu’il y en a encore, en Algérie comme en France.

Deux autres aspects qui à mon avis sont communs. Le sujet politique mis en avant est le peuple, avec tout ce que cela implique comme ambivalences. De l’interclassisme et du nationalisme qui s’expriment avec toutes les mythologies et les ambiguïtés autour des réminiscences de la Révolution française de 1789 ou de la révolution anticoloniale en Algérie. Le dernier aspect commun, c’est le rapport aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux et à Facebook, comme lieu du débat et d’organisation du mouvement au détriment des assemblées ou comités ayant une existence physique, ce qui est évidemment problématique.

En France, il y a eu les assemblées des assemblées. Y a-t-il des Commercy en Algérie ?

Pas encore à ma connaissance. Je pense que cela a été en partie parasité par l’attentisme suscité par ces forums de la société civile, et aujourd’hui, par ces opérations politiciennes du type « pôle démocratique ». Des personnes ont appelé à l’auto-organisation, mais il ne s’agit pas d’être incantatoire : ce n’est pas parce qu’on appelle à quelque chose que cela se fait. Donc il n’y a pas l’équivalent d’un Commercy, pas plus qu’il n’existe de mouvement libertaire ou autonome en Algérie. Des individus essayent de faire des choses à leur échelle, d’impulser des dynamiques, de relayer des initiatives, le but étant maintenant de franchir un cap pour peser sur la situation et s’appuyer sur ce que le mouvement fait de meilleur.

L’isolement et de la répression qui ont été ceux des militants la gauche de la gauche en Algérie depuis des décennies pèsent énormément. La gauche algérienne a surtout une culture léniniste et nationaliste. Cela a des incidences sur la manière d’analyser la situation et d’intervenir concrètement. Un travail critique doit être fait sur le plan théorique et pratique. Mais pour la majorité de la population laborieuse, il n’y a aucune illusion à se faire sur cette classe politique, y compris de gauche. L’auto-organisation à la base, sur les lieux de travail, de formation et de vie, constitue la clef de la suite du mouvement.

Publié le 04/08/2019

Un cadre d’HSBC démissionne publiquement avec une lettre ouverte à l’humanité
de : nazairien


(site bellaciao.org)

 

« Je prends en ce jour la décision de démissionner publiquement à travers cette lettre ouverte ! » Jérémy Désir est un « quant », un mot utilisé dans le milieu de la finance pour désigner un analyste quantitatif. Toujours pas clair ? Les quants, ce sont des ingénieurs spécialisés dans l’application de méthodes mathématiques et statistiques de haut vol à des problèmes de gestion financière. Vulgairement : maîtriser les chiffres pour maximiser les profits. Hier encore, l’homme travaillait au siège de la banque HSBC au département des risques, une position prestigieuse dans le milieu de la finance.

Mais voilà, le décalage entre la réalité de la crise écologique et les objectifs de l’entreprise et du milieu financier en général était devenu trop lourd que pour être humainement supportable. Dans sa lettre, il dénonce la passivité grossièrement déguisée de son employeur, HSBC. Il accuse de l’intérieur les manœuvres des puissances financières pour « maintenir cet obscurantisme capitaliste meurtrier ».

Mais il ne s’arrête pas là. L’expert livre surtout un rapport de 50 pages décrivant l’inadéquation criante de la réponse des banques à la crise climatique et ce pourquoi on ne sauvera plus l’humanité en préservant le statut quo.

Un document important qu’il avait précédemment remis à sa hiérarchie, sans effet. L’employé a donc décidé de rendre ce rapport disponible en téléchargement libre. On y trouve « un condensé de faits et d’analyses indiscutables sur l’urgence de notre nécessité d’agir drastiquement avec courage » selon ses mots. Une véritable mine d’or d’informations et surtout une critique systémique des institutions invitant à un changement profond de civilisation et de ses structures économiques dévastatrices.

Ce lundi 29 Juillet 2019, le jour du dépassement mondial, Jérémy Désir prenait donc la décision de démissionner publiquement. Voici sa « Lettre ouverte à l’humanité » telle qu’il nous la livre.

https://mrmondialisation.org/un-cad...

Lettre ouverte à l’humanité

Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite rendrons-nous les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus densément la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer.La démonstration ? Bien entendu, l’essor du capitalisme est indissociable des premières formes d’échange mondialisé, dont la plus marquante fut l’esclavage professionnalisé du commerce triangulaire entre l’Europe, les côtes d’Afrique de l’Ouest et l’Amérique. Le capitalisme s’est ensuite imposé comme structure dominante de nos civilisations avec la Révolution Industrielle. Les conceptions économiques, ou courants idéologiques, qui l’ont théorisé se sont exprimés en 1776 avec la Richesse des Nations d’Adam Smith, acte intellectuel fondateur du libéralisme. La « main invisible » y est postulée comme « mécanisme d’autorégulation induit par la rencontre d’une offre et d’une demande sur des marchés décentralisés », et où le point aveugle de l’œuvre tient dans l’omission de l’esclavage, quand bien même ce soit la source principale d’enrichissement des marchands de Glasgow chez qui le professeur Smith vient apprendre l’essentiel de ce qu’il sait en économie. Ce qui fait écrire à Gaël Giraud qu’« autrement dit, la « main invisible » est une main de couleur noire, restée invisible aux yeux de l’analyste « éclairé » que fut Smith. »

Depuis lors, le capitalisme et ses différents courants de pensée libérale, s’est reposé sur trois piliers fortement inter-dépendants :

La propriété privée, notamment des moyens de production ; Le libre échange sur des marchés ; La concurrence libre et non faussée.

Des siècles durant, de Proudhon à Makhno, en passant par Pelloutier ou Ferrer, à la fois créateurs de concepts et de pratiques de solidarité, de réciprocité et de complémentarité, c’est depuis les rangs des libertaires, artisans de la désobéissance civile jusqu’aux luttes révolutionnaires, que se sont dessinés les premières critiques radicales du capitalisme, et arrachées avec violence les premières revendications sociales d’une société humaine plus juste. Ces artisans de la dénonciation et de la destruction méthodiques du capitalisme sont héroïques à plusieurs égards, mais se distinguent d’après moi pour l’avant-gardisme presqu’exclusivement intuitif de leur résistance contre ce système d’oppression totalitaire.

Aujourd’hui, les crises écologiques et climatiques sans précédent affrontées par le vivant, dont l’humanité, ont été modélisées, étudiées et confirmées depuis près de 50 ans. L’état le plus avancé de la recherche scientifique est capable de lire cette altération durable de notre planète dans l’atmosphère, dans les sédiments, dans les roches et dans les glaces. Pour la première fois dans son histoire, l’homme est en mesure de connaître avec une unanimité internationale les causes précises de sa proche extinction, mais aussi les trajectoires à suivre drastiquement s’il veut l’éviter. En Novembre 2018, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), a publié un rapport spécial sur les effets du réchauffement de la planète de 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels et les voies d’émission de gaz à effet de serre (GES) connexes, dans le contexte du renforcement de la réponse mondiale à la menace du changement climatique, du développement durable et des efforts visant à éliminer la pauvreté. Ce rapport répond à l’invitation des 195 pays membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), contenue dans la décision de la 21e Conférence des Parties (COP 21) pour adopter l’Accord de Paris signé en Décembre 2015.

Les recommandations de ce dernier rapport sont saisissantes, presque révolutionnaires, pour quiconque prenant la peine d’en comprendre les conséquences, malgré des tournures suffisamment policées pour être reprises par toutes les plus hautes instances du capitalisme, au premier rang desquelles se trouvent les banques. C’est à cet instant que s’est figée la contradiction dont elles ne pourront plus sortir, car enfermées dans un contexte de neutralité des émissions totales de CO2 d’ici 2050 auquel elles ont officiellement adhéré :

(La lettre de 57 pages, avec schéma à l’appui en pdf)

https://www.fichier-pdf.fr/2019/07/...

Publié le03/08/2019

La rue ou rien

« Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris »

paru dans lundimatin#202, (site lundi.am)

 

 

Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris : l’un d’entre eux a été fauché par un véhicule porte de la Chapelle, un autre s’est noyé dans le canal de l’Ourcq et un troisième s’est pendu du côté de la porte d’Aubervilliers, juste à coté d’un graffiti à la craie qui criait « Help us ».

[Photo : Nnoman - collectif OEIL]

Nous ne savons toujours pas comment ils s’appelaient, qui ils étaient, quel âge ils avaient, quels étaient leurs désirs, leurs idées, ni leurs rêves. Même de cela, d’une mémoire d’eux, la France les a destitués. Des bruits circulent que le jeune suicidé était mineur.

La semaine précédente, deux adolescents, étrangers eux aussi et supposément « pris en charge » par l’Aide Sociale à l’Enfance (donc reconnus comme mineurs, contrairement à l’écrasante majorité de jeunes arrivants rejetés au faciès ou après un bref entretien par la Croix Rouge), sont morts de désespoir.

Les journalistes s’en foutent et quand bien même les évoqueraient-ils, qu’ils les nommeraient « migrants ». Comme à chaque fois que le compteur des noyés de Frontex grossit. 323 migrants, 48 migrants, 39 migrants, 221 migrants, 121 migrants, 42 migrants. De personnes, de destins, de visons du monde, de causes des exodes, jamais il n’est question. Ni d’aucun élément qui tisserait l’interstice d’une possible identification donc d’un Nous.

Depuis un an et demi, avec les personnes mobilisées du Nord-Est parisien, nous avons côtoyé plus de 25 personnes qui se sont suicidées en région parisienne. Il y en a bien d’autres, c’est certain. Je me souviens que le frère de l’un d’eux est venu de Londres pour l’inhumer mais qu’il n’a pas pu le faire car ils étaient soudanais et que son frère s’était déclaré Érythréen pour avoir des papiers. Je me souviens aussi de Majdi, qui avait 17 ans, qui était « suivi » par le Samu Social et qui est mort d’anorexie : il pesait alors moins de 40 kilos. Mais personne n’a organisé d’écoute pour lui. L’État préfère engraisser des tenanciers d’hôtels sociaux à 70 balles la nuitée que de louer de vrais appartements avec des portes qui ferment où l’on peut se reposer, partager une conversation privée, lire, écrire, réfléchir, avoir une vie sexuelle ou inviter des amis. Et de Soraya, âgée de 17 ans elle aussi, qui s’est jetée sur les rails du RER. Et d’autres. Notamment d’un ami très cher, avocat d’activistes dans son pays d’origine, qui n’a pas supporté les conditions d’hébergement dans un centre qu’Emmaüs nous avait volé dans le XIXe arrondissement. Il s’est défenestré. Il a passé un an et demi à l’hôpital. Il n’est pas mort physiquement mais son esprit, si.

Puis je me suis rappelée de la première tentative de suicide d’une personne exilée de notre entourage. C’était le 10 juin 2015. Le soir où nous avons brièvement occupé la caserne Château-Landon et que le PCF, borné dans sa lamentable rivalité avec le NPA, a tout fait, avec des tas d’élus municipaux rouges et verts, pour dissuader les étrangers à la rue violentés à La Chapelle d’occuper ce vaste bâtiment qui est toujours vide. Il paraît qu’Hidalgo veut en faire une pépinière de mode.

Hidalgo, elle décore Pia Klemp et Carola Rockete, les valeureuses capitaines du Sea Watch qui, je l’espère, refuseront sa médaille salie par la maltraitance qui sévit à Paname, mais elle coupe les points d’eau en pleine canicule dans les quartiers où seules les fontaines publiques permettent de s’abreuver quand on n’a pas un sou en poche, qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne parle pas la langue française. Les douches aussi. Fermées. Paraît que ça contribue à la formation de ce que ses équipes appellent « des abcès de fixation ». C’est pour ça qu’elle fait installer des grillages partout entre Barbès et Jaurès, tels des cicatrices de nos échecs.

Hidalgo, elle dépense des fortunes pour qu’un street-artist carriériste fasse une déco géante au champ de Mars pour la journée internationale des migrants. Bref, c’est une socialiste, on s’en fout.

Mais reparlons de Khalil, le copain qui a failli se jeter du pont de la Chapelle le soir de l’occupation de la caserne. Aussitôt, plein d’habitant.e.s du quartier et d’autres personnes en situation d’exil se sont rapprochées de lui. Et on a campé ensemble. On a manifesté ensemble. On a écrit ensemble. On a dansé. On a occupé. On était là. Ça n’a pas empêché qu’il se fasse expulser l’année suivante suite à la délation d’un contrôleur RATP, le corps tout entier saucissonné avec du scotch de gros travaux et le crâne enserré dans un casque en mousse. Les flics de la PAF l’avaient piqué avant, à Roissy.

Après la menace de chute de Khalil, pendant une bonne année, on n’a plus entendu parler de tentatives de suicides ou de suicides. Je suis convaincue que c’est en grande partie parce que la rue était investie politiquement. Que de l’expérience de résistance commune et collective s’y partageait au quotidien.

Il y avait des AGs mixtes multilingues (demandeurs d’asile / sans paps - « soutiens ») et non-mixtes (entre exilés) et des triples listes dans ces AGs pour favoriser la parole des femmes exilées et l‘auto-organisation des habitant.e.s des campements. Y’avait pas trop de dames patronnesses mais plutôt des cuisines de rue, pour que les gens puissent se faire eux-mêmes à bouffer ce qu’ils voulaient. Et aussi des cours d’arabe et de français, de la transmission de techniques d’autodéfense en manifs, des tours de gardes de nuits avec la BAN et Regard Noir, des formations de délégations pour explorer des lieux à occuper ou rencontrer des agents de l’État, des discussions aussi, beaucoup.

Mais face à la répression, à la fatigue, à la dèche, à la gale, on s’est tous embrouillés, dispersés, fragmentés,, atomisés. Si au moins ça avait été pour des raisons politiques, sachant que les deux lignes de fracture principales sont 1°) avec ou sans l’État 2°) humanitaire ou politique, c’aurait été pas mal. Mais en fait, même s’il y a de ça, c’est surtout des conneries interpersonnelles liées à des enjeux de représentation. Et puis des rivalités de groupes. Et puis des gens qui se sont trouvés du taf en montant des assos.

Quand Hidalgo à ouvert sa bulle de tri Porte de la Chapelle, on a déserté la rue pour ne pas servir de vaseline ni d’huile de coude à son antichambre de la rétention. Mais en fait, on a perdu.

D’autres groupes d’entraide se sont constitués. Pas mal de maraudeurs. Des gens que je salue et que je respecte car faut vraiment être quelqu’un de bien pour tenir des mois durant là-bas, entre les CRS, les dealers, les toxs, la neige, les grosses assos immondes qui se gavent, la détresse, la détresse, la détresse.

Mais d’AGs de rues, il n’a plus été question. Et de plus en plus de gars se suicident.

Pourtant, la rue parisienne n’a jamais été aussi vivante que tous les samedis depuis novembre dernier. Mais il faut le reconnaître, malgré quelques ponts et passerelles, la synergie entre Gilets Jaunes et Lutte antiraciste a échoué.

Les Gilets Noirs, coordonnés avec 45 foyers de travailleurs, le Collectif La Chapelle Debout ! et Droits Devant ! mènent des actions très fortes qui relancent une dynamique importante : à Roissy, au siège d’Elior à la Défense et dernièrement, au Panthéon. Ils sont majoritairement – mais pas uniquement - composés de dits « sans papiers » francophones qui partagent du commun. Ils sont déterminés.

La présence et le déplacement des derniers arrivants posent une question à cette ville, à ce pays, à ce continent et à l’Occident tout entier. Sans opposition entre eux, la question migratoire est devenue le point de polarisation obessionnelle des libéraux comme des souverainistes, qui font de leur hostilité xénophobe un argument de responsabilité électorale.

Demeure un point aveugle : comment la sécurité des uns (des Nationaux en l’occurence) se fait sur le dos de la surexposition permanente des Autres à la violence d’État ? À chaque meeting sur les violences policières, impasse est faite sur celles et ceux qui la subissent le plus massivement. Sur les 3 000 personnes raflées entre août et octobre 2016 à Stalingrad, sur les retenu.e.s en CRA, sur les expulsé.e.s, sur les mineurs étrangers isolés des parcs et des ponts des XVIIIè, XIXe et XXe arrondissements, sur les suicidés des maréchaux. Cela pose une question à laquelle il importe de répondre.

Alors, avec les 3 000 personnes cachées sous des porches d’immeubles, sous des ponts, dans des campements éphémères démantelés les uns après les autres et repoussés de plus en plus loin des zones de pouvoir, on fait quoi ? On fait quoi avec ceux qui ont survécu à la répression féroce dans leurs pays d’origine, à la traversée du Ténéré et des Balkans, à la mer Méditerranée, aux flics qui les ont électrocutés pour relever leurs empreintes en Bulgarie, en Hongrie, en Grèce et en Italie ? On fait quoi ICI ?

Quelqu’un qui traîne à la Chapelle depuis 4 ans et qui a la privilège de naissance de détenir un passeport occidental.

Publié le 02/08/2019

L'intolérable est dans les rangs du pouvoir

Dégradations des locaux de LREM : Steve est mort, et ils pleurent leurs locaux

Depuis plus d’une semaine, et notamment après le vote sur le CETA, les locaux des députés LREM sont la cible de plusieurs dégradations, pendant des manifestations Gilets jaunes ou lors d’actions d’agriculteurs. Pendant que les députés de la majorité – et du PS – pleurent leurs vitrines, et crient à « l’intolérable », la ligne rouge de « l’intolérable » continue à être franchie, en tout impunité, par le gouvernement, son parlement, et sa police, comme on le voit encore avec la mort de Steve à la suite de la répression de la fête de la musique à Nantes.

Iris Serant (site revolution permanente.fr)

Une colère qui en annonce bien d’autres

Les articles fleurissent à ce sujet. Depuis un peu plus d’une semaine, c’est une dizaine de locaux des permanences des députés LREM qui ont été la cible de différentes dégradations – Haute-Saône, Jura, Creuse, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Orientales, Gironde… A Foix, le local a été recouvert de tags – ACAB, RIC, Fuck le système –. Quant à Perpignan, le député accuse des Gilets jaunes d’avoir tenté de mettre le feu à son local. D’autres députés déplorent le fait que des agriculteurs aient mis des déchets devant leur porte.

Un ensemble d’actions qui a suscité une tribune de députés LREM, rappelant leur « responsabilité politique : celle d’organiser démocratiquement le vivre-ensemble et rendre possible la diversité et les contradictions du réel au lieu de les amplifier. » Une responsabilité politique et un souci de la démocratie si présents chez eux, qu’ils ont ratifié, malgré le rejet massif de la population, l’accord de libre-échange avec le Canada, le CETA, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles aberrations écologiques, sanitaires et sociales. C’est notamment furieux contre la ratification de ce traité que plusieurs agriculteurs ont décidé de viser les permanences de LREM.

Mais le problème ne se limite évidemment pas au CETA, et la colère est loin d’être spécifique aux agriculteurs. Au moment où le gouvernement prépare la réforme des retraites et vient de porter un nouveau coup à l’assurance chômage – que les députés LREM se sont empressés d’approuver –, après des mois de manifestations massives contre ces politiques au service du grand patronat et contre les violences policières, ces actions de dégradation expriment bien plus que le seul rejet du CETA. En plein été, alors que le gouvernement pensait avoir refermé la crise des Gilets jaunes, on voit bien que toutes les manœuvres du gouvernement, qui profite en plus de la période estivale pour faire ses coups en douce, ne passent plus. La tension reste palpable.

L’intolérable n’est pas là où ils le dénoncent

Une vingtaine de députés bretons de la majorité LREM ont signé une tribune relayée par France Info où ils vantent leur capacité à ménager la chèvre et le chou – les travailleurs et le grand patronat – grâce à des politiques dont on n’a que trop subi les effets mais s’inquiètent cependant du devenir de leur système démocratique : « Cet ensauvagement des mots et du monde ne peut produire que le pire et pourtant certains soufflent sur ces braises. Car ils souhaitent le pire. Pas nous ! »

Ces derniers mois, bien que la colère se soit exprimée à des niveaux très élevés, nous avons vu que « le pire » était bien loin d’être atteint, malgré un gouvernement qui n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu et de renchérir pour faire taire les manifestants ; une escalade qui a été jusqu’à entraîner la mort de Zineb Redouane. Les députés peuvent s’agiter face à la violence contre leurs locaux, c’est aujourd’hui les responsables de la mort de Steve qu’il faut condamner. Après une enquête menée au ralenti, des fausses déclarations de la police, et un ministre de l’Intérieur qui nie le lien « entre l’intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço », c’est bien de ce « pire » là qu’il faut se soucier.

« Nous sommes en train de nous habituer à l’intolérable » ont eu le culot de déclarer les députés signataires, scandalisés de ce qui arrivait à leurs locaux. Pourtant, tandis qu’ils s’évertuent à nous faire pleurer sur leur sort, force est de constater que leurs lamentations ont de moins en moins d’écho. Et ce en dépit de la manœuvre qui consiste à attirer les projecteurs sur eux tandis que tous les regards devraient se porter sur les forces de répression et le gouvernement désormais mis en cause dans la mort de Steve.
Pour l’intolérable que les Gilets jaunes, les jeunes, les travailleurs subissent au quotidien, pour la violence à laquelle le gouvernement tente de nous habituer afin de mater la colère et de garder la main, pour toutes ces enquêtes sur des meurtres policiers qui sont étouffées, pour la mort de Steve, pour les centaines de blessés dont il est responsable et pour la mémoire des victimes des violences policières, les Adama, Les Zyneb et Bouna, c’est la démission de Castaner que nous exigeons aujourd’hui !

Publié le 01/08/2019

 

La lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Par Sandra Guimarães et Anne Paq

Mondialisation.ca, (site mondialistion.ca)

 [Cet article est accompagné d’une vidéo à visionner ici]

En Palestine, la souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la lutte pour l’autodétermination. La dépossession des terres palestiniennes a commencé en 1948, lorsque 78 % de la Palestine historique est devenue Israël. Les 22 % restants – aujourd’hui appelés les « Territoires palestiniens » – sont entièrement occupés, ou sous le contrôle, de l’armée israélienne depuis 1967. Dans ces Territoires, les « zones tampons », le mur de séparation, les colonies israéliennes illégales et les zones d’exclusion militaires dépossèdent petit à petit la population autochtone de terres agricoles et de ressources hydriques.

Ajoutez à cela les restrictions à la liberté de circulation et les attaques régulières des agriculteurs et de leurs cultures par les colons et vous comprendrez pourquoi les restrictions agricoles imposées par Israël font perdre 2,2 milliards de dollars par an à l’économie palestinienne et pourquoi 31,5 % de la population vit dans l’insécurité alimentaire, selon l’ONU.

L’agronome et fermier Saad Dagher est un pionnier de l’agroécologie en Palestine. Il explique que les habitants de sa région, au nord de Ramallah, étaient tous des fermiers, jusqu’à ce qu’un changement commence à se produire à partir des années 70. « Quand la première personne du village a quitté sa terre pour travailler dans une usine israélienne, en 1975, la communauté a vu cela comme une trahison à la cause palestinienne. Mais c’était une façon rapide de se faire de l’argent, ce qui a entrainé, petit à petit, l’abandon des terres. » En 2019, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail, le manque d’opportunités sur le marché du travail palestinien est tel, que près de 127.000 habitants de la Cisjordanie doivent se tourner vers les emplois en Israël et dans les colonies de peuplement israéliens.

Saad Dagher, considéré comme le pionnier de l’agroécologie en Palestine, plante dans sa ferme, qu’il a appelé « Ferme Humaniste », située dans la région de Salfit. (Anne Paq)

 « Dans le passé, les champs d’oliviers n’étaient pas occupés que par des oliviers ; il y avait des figuiers, des vignes, des céréales, comme du blé et de l’orge, et des légumineuses, comme les pois-chiches et les fèves. Mais ces cultures exigent plus de soins, alors petit à petit elles ont été abandonnées et seuls les oliviers sont restés. Aujourd’hui, l’agriculture palestinienne s’est complètement éloignée des méthodes traditionnelles ».

Alors que d’anciens fermiers palestiniens deviennent de la force de travail bon marché de l’autre côté de la Ligne verte, la Palestine se transforme aussi en marché de consommation captif pour Israël qui contrôle les frontières. « Nous sommes une nation sous occupation israélienne et nous avons besoin de produire des aliments qui nous rendront plus forts et indépendants. Nous ne produisions plus assez de nourriture, et nous sommes donc devenus dépendants des produits des colonies illégales israéliennes, bourrés de pesticides », déplore le fermier.

Collecter et semer

Conscients de ce phénomène, des Palestiniens multiplient les initiatives pour renverser la tendance et renforcer leur souveraineté alimentaire. Ainsi, dans la ville palestinienne de Beit Sahour, une bibliothèque de semences paysannes a vu le jour. C’est une collection de semences ancestrales qui peuvent être empruntées et partagées par les agriculteurs. Après des années passées à l’étranger, Vivien Sansour, la femme à l’initiative de ce projet, a découvert que de nombreux végétaux locaux étaient en train de disparaître, ou avaient complètement disparu.

Perdre des végétaux comme le concombre blanc ou la pastèque jadu’l, qui lui manquaient tant quand elle était loin de la Palestine, signifiait pour elle perdre une partie de son identité. Alors en 2014, elle commence à collecter les graines de légumes en voie de disparition auprès des fermiers. C’est ainsi que le projet de bibliothèque de semences est né. Cette « gardienne des graines » ne voit cependant pas l’occupation de la Palestine comme un fait isolé du contexte mondial.

« Vous n’êtes plus un producteur, vous êtes un consommateur, et quel meilleur moyen d’asservir quelqu’un que de le transformer en consommateur ? Cela se produit partout dans le monde, mais ici, c’est doublement accentué par le régime d’occupation », explique Vivien Sansour.

« Je ne pense pas qu’une occupation militaire aussi brutale existerait sans qu’elle soit liée à toutes les forces oppressives en vigueur dans le monde actuel. En plus de vivre sous occupation, nous devons faire face à un système politique et économique mondial qui nous rend esclaves des entreprises du secteur agroalimentaire et des multinationales », ajoute-t-elle. Répertorier et préserver les semences paysannes représente une forme de résistance que Vivien appelle « agro-résistance ».

Se réapproprier l’espace et son indépendance

Non loin de la bibliothèque de semences, dans la ville de Bethléem, se trouve le camp de réfugiés de Dheisheh. Plus de 700.000 Palestiniens ont dû quitter leurs maisons et leurs terres, après avoir été expulsés par les forces sionistes au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, et se sont installés dans ces camps qui, 70 ans plus tard, existent toujours. Mais la population n’a fait qu’y augmenter de génération en génération. Les Palestiniens attendent toujours une solution politique garantissant leur « droit au retour », un principe affirmé par une résolution de l’ONU datant de 1948.

Construit en 1949 pour 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Dheisheh, abrite aujourd’hui 15.000 personnes dans une superficie de moins de 1 km². C’est un des plus grands camps de réfugiés en Cisjordanie. La plupart des réfugiés palestiniens étaient des paysans d’origine, mais dans les camps surpeuplés, ils se trouvent désormais déconnectés de la terre, un élément pourtant essentiel de leur identité millénaire.

« Il est presque impossible d’acheter des terres maintenant », déclare Dragica Alafandi, qui vit avec sa famille dans le camp de Dheisheh.

Dragica est née en Bosnie et s’est installée en Palestine avec Mustafa, son mari réfugié palestinien, en 1994. Il y a quelques années, elle a commencé à planter des herbes et des légumes dans des pots sur son toit, pour augmenter l’autonomie alimentaire de la famille. En 2017, elle a reçu une serre de Karama, une organisation communautaire basée à Dheisheh. Depuis 2012, cette organisation promeut une initiative de micro-fermes sur les toits, aidant ainsi les femmes de Dheisheh à créer des jardins potagers.

L’eau dans les Territoires palestiniens est contrôlée par Israël en vertu des Accords d’Oslo II de 1995, et en avoir assez pour garder la micro-ferme en vie est le plus grand défi de Dragica. « Les coupures d’eau sont assez difficiles à gérer. L’eau arrive plus ou moins tous les dix jours, pendant 24 heures. Parfois moins. » Vient ensuite le fait que la Palestine est sous occupation militaire depuis des décennies, ce qui se traduit par des poussées de tensions régulières, surtout aux abords des camps. « Il y a des soldats israéliens qui tirent presque toutes les nuits ici. Les bombes de gaz lacrymogène volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. »

Préserver sa santé, de corps et d’esprit

Alors que les pays du Nord s’intéressent de plus en plus à la qualité de leur nourriture, les pays du Sud se retrouvent submergés de leur nourriture industrielle qu’ils produisent, mais ne veulent eux-mêmes plus consommer. Si vous allez dans un supermarché en Palestine, vous trouverez surtout des aliments transformés, chargés d’huile et de sucre bon marché, portant les logos des mêmes marques que partout ailleurs dans le monde occidental, et des étiquettes bien souvent en hébreu, venant directement de fournisseurs israéliens. Les alternatives qui s’offrent aux consommateurs palestiniens sont finalement très limitées.

Cela a un impact désastreux sur la santé des gens. « Lorsque vous détruisez la santé de quelqu’un, vous détruisez également son esprit », déclare Vivien. « Vous leur dites qu’ils ne valent rien. L’oppression gagne vraiment, quand nous commençons à croire que nous sommes des déchets et donc nous mangeons des déchets. Nous commençons à vivre comme si nos vies n’avaient pas de valeur. »

Depuis qu’elle a commencé à récolter sa propre nourriture, Dragica a vu la façon dont sa famille mange changer. « Maintenant nous mangeons beaucoup plus de salades, plus de soupes. Nous ne pouvons pas cultiver tout ce dont nous avons besoin, mais le peu de choses que nous pouvons faire pousser ici, quand nous le préparons, c’est toujours spécial. »

Pour Vivien, la meilleure forme de résistance est de « refuser le discours de votre oppresseur, de répondre « je ne suis pas une poubelle et je ne vais pas manger votre poubelle. » Je pense que nous pouvons tous choisir de rendre notre vie un peu plus tolérable en ce moment. Parce que nous serons libres. Pas maintenant, mais nous le serons. Je me sens libre quand j’ai ces graines dans les mains. »

Il ne s’agit pas uniquement de préserver des semences, ni de cultiver des légumes chez soi. Il s’agit de reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie, dans un lieu où toutes les vies sont contrôlées par l’occupation militaire israélienne. « Je ne cultive pas que des plantes pour manger », explique Dragica, « je cultive également des plantes pour leurs valeurs thérapeutiques. Et c’est aussi bon pour l’esprit. Mes enfants aiment venir ici, ils aiment juste s’asseoir et profiter du fait d’être entourés de plantes. Dheisheh est tout en béton et en fer, ce jardin est donc un petit trésor. Dans les camps, les toits sont utilisés comme un petit endroit où s’échapper, quand on a nulle part ailleurs où s’échapper. »

Sandra Guimarães et Anne Paq

Cet article est accompagné d’une vidéo. Cliquez ci-dessous pour la visionner

Cet article fait partie du projet Baladi – Rooted Resistance, un projet multimédia qui explore l’agro-résistance en Palestine.

Origine: https://www.equaltimes.org/planter-la-resistance-la-lutte

La source originale de cet article est Equal Times

Copyright © Sandra Guimarães et Anne Paq, Equal Times, 2019

 

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