PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 10/08/2019

Les "travailleurs du clic" et l’économie

Quentin (site legrandsoir.info)

L’exploitation capitaliste change au gré des révolutions techniques, c’est un fait, et sait prendre des formes différentes selon les périodes. Dernièrement, l’un des exemples bien connu de cette exploitation « modernisée », est celui du capitalisme de plateforme, dont les versants les plus célèbres sont Uber et Deliveroo. Cependant, moins documenté, il existe un autre phénomène qui prend de l’ampleur : celui des « travailleurs du clic ».

Nous définissons comme « travailleurs du clic » toutes ces personnes qui font un travail invisible et de prime abord sans valeur, comme trouver des objets sur une photo, répondre à un questionnaire ou encore noter des publicités. Il s’agit d’un micro-travail où les gens sont payés à la tâche ou à l’heure. Ils n’ont pas de statut de salarié, une simple confirmation de participation servant de contrat entre la plateforme internet et l’utilisateur.

Apparu en 2005 avec l’entreprise Amazon Mechanical Turk (d’où le surnom de « Turkers » pour ce type de travailleur), les pays où sont le plus présent cette « main d’œuvre » à bas prix : l’Inde, les Philippines, le Pakistan, le Bangladesh, les Etats-Unis, l’Europe de l’est, la Pologne et l’Ukraine. Une majorité donc de pays connaissant un taux de pauvreté assez fort (mais où l’utilisation d’internet est possible).

Selon le professeur Vili Lehdonvirta (Oxford Internet Institute), la force de travail européenne qui passe par ces plateformes représente 1% de la force de travail totale du continent. En France, ils sont 260000, dont 15000 très actifs, 50000 réguliers (une fois par mois), et le reste des "occasionnels".

Grâce à une étude réalisé il y a quelques mois, le profil en France de ces « travailleurs » est le suivant : majoritairement des femmes, vivant en zone urbaine, âgées d’entre 25 et 44 ans et plus diplômées que la moyenne. La plupart du temps avec un autre emploi à côté.

Au sujet de l’un des sites, Foule Factory, 56 % des utilisateurs sont des femmes qui cumulent temps partiel, travail domestique et micro-travail. Un quart des travailleurs de Foule Factory sont en-dessous du seuil de pauvreté.

Le salaire varie mais il est globalement très peu élevé. A titre exemple, une auto-entrepreneuse vivant à la campagne, dont la principale activité est ce micro-travail, gagne 15 euros de l’heure. Elle travaille 20 h par semaine, ce qui signifie qu’en un mois, elle gagne approximativement 1200 euros. Un étudiant faisait la même chose pour une application de Facebook, gagnant 420 euros par mois tout en travaillant 7 jours sur 7.

La première motivation des « travailleurs du clic » ? L’argent bien évidemment (mais pas dans le même sens qu’un Bernard Arnault). Rétribution dont l’usage est assez varié, pouvant servir aussi bien pour la vie courante (à titre de salaire), que pour payer un loisir, pour pouvoir épargner, payer une réparation ou rembourser un prêt étudiant, comme c’est déjà arrivé pour des étudiants étasuniens. Ce type d’utilisation de l’argent récolté paraît relativement normal à l’observateur car bien que beaucoup de ceux qui y ont recours cumulent avec un travail, les salaires et le pouvoir d’achat ont une relation antagonique, dans le sens où l’une à tendance à baisser tandis que l’autre augmente. Il faut donc bien trouver un moyen de s’acquitter des financements éventuels et imprévisibles de la vie. C’est ce que permet entre autres ce genre de micro-travail.

Finalement, à quoi servent ces actions ? Les entreprises ne payent pas pour rien ! En réalité, et sans qu’en bout de chaîne les « travailleurs » en soient informés, leur réponse permet souvent d’améliorer une intelligence artificielle, mais aussi sans doute de vendre les données récoltées (notamment le lieu d’habitation de l’utilisateur et ses goûts), à un prix naturellement bien supérieur à la rétribution du travailleur. Toutefois, nous ne pouvons dire que cette utilisation soit « claire » tandis que les retombées financières en termes de profit de ces plateformes ne sont pas connues.

Ce « travail » n’étant pas reconnu comme tel, il permet plus facilement d’expulser les gens de ces plateformes sans avoir à en expliquer les raisons, comme dans tout contrat de travail normal. Bien évidemment, les droits liés au Code du travail comme les congés payés, l’assurance chômage et autres ne sont pas dus, quand bien même cette personne se retrouverait sans sa principale source de revenu.

En conclusion, nous venons de décrire succinctement la façon dont s’exerce un « job à la con », qui l’exerce et pour quelle rémunération. Si cela marche relativement bien, le secteur étant en plein développement, c’est bien à cause à la fois de la précarisation de la société, mais aussi de sa flexibilité qui donne l’apparence pour certains travailleurs, à l’image de ce qui se passe avec Uber et Deliveroo, d’une certaine indépendance et d’un aménagement de son espace de travail. Par exemple, la travailleuse de la campagne citée précédemment appréciait la possibilité qui lui était offerte via la plateforme de s’occuper plus souvent des ses enfants.

Cependant, cela reste un travail précaire et sans véritable valeur de production. Sans nous attaquer aux personnes qui utilisent ce genre de plateforme, le changement de société que nous souhaitons ne pourra se satisfaire de ce genre de travail et du lot de précarité qu’elle entraîne.

QUENTIN

Sources :
https://www.facebook.com/numeraction/posts/2110587119063424

http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2019/02/22/32001-20190222ARTFIG00176-en-france-plus-de-260000-travailleurs-du-clic-dans-le-numerique.php

https://www.la-croix.com/Economie/Social/sont-travailleurs-clic-France-2019-05-28-1201025132

 

Publié le 09/08/2019

Le père d’Assange: «La détermination de Julian est farouche»

Par Oscar Grenfell

(site mondialisation.ca)

John Shipton, le père de Julian Assange et l’un des principaux militants pour sa liberté, a parlé dimanche avec le World Socialist Web Site (WSWS) à Sydney des conditions de détention de son fils en Grande-Bretagne et de la lutte pour empêcher son extradition vers les États-Unis. Le fondateur de WikiLeaks risque 175 ans de prison aux États-Unis pour son rôle dans la dénonciation des crimes de guerre américains.

Shipton s’était adressé à une petite manifestation devant la New South Wales State Library, où le gouvernement australien accueillait le secrétaire d’État américain Mike Pompeo pour des consultations ministérielles annuelles entre l’Australie et les États-Unis. Pompeo cherche à obtenir un soutien pour les préparatifs américains de la guerre contre l’Iran et pour sa confrontation avec la Chine.

Pompéo a joué un rôle central dans la persécution d’Assange. En tant que directeur de la CIA, il a déclaré en 2017 que WikiLeaks était un «service de renseignement hostile non étatique» et qu’Assange était un «démon» qui ne méritait pas les protections du premier amendement de la Constitution américaine. En tant que secrétaire d’État, il a été intimement impliqué dans la campagne américaine visant à faire pression sur l’Équateur pour qu’il mette fin illégalement à l’asile politique d’Assange.

S’adressant aux protestataires, Shipton a déclaré que la visite de Pompeo était une autre «occasion pour l’Australie d’accueillir en son sein un belliciste ou un meurtrier de masse, de le serrer dans ses bras et de se faire mordre par la vipère».

S’adressant au WSWS, il a dit: «Nous sommes choqués que le gouvernement accueille Pompeo. Il y a tellement à critiquer des États-Unis. On pourrait remplir des bibliothèques sur les difficultés de traiter avec les États-Unis à n’importe quel niveau géopolitique.»

«Pompeo est ce qu’on appellerait en Australie une grande gueule, un vantard. Personne ne fait attention à ce qu’il dit. La déclaration qu’il a faite, selon laquelle WikiLeaks est un «service de renseignement hostile non étatique», ne se reflète pas dans les procès qui ont été intentés contre Julian, qui ont confirmé son statut de journaliste et d’éditeur.»

Shipton a condamné le refus du gouvernement australien de soulever la question d’Assange avec les États-Unis, ou de prendre des mesures pour sa défense. «Le silence est complicité», a-t-il déclaré.

Le WSWS a interrogé Shipton au sujet du rejet, la semaine dernière, d’une action civile intentée par le Comité national démocrate américain (CND) contre Assange.

L’action en justice avait prétendu que la publication par WikiLeaks en 2016 de courriels divulgués, exposant les tentatives du CND de truquer les primaires du Parti démocrate contre Bernie Sanders, socialiste démocrate autoproclamé, ainsi que les discours secrets tenus par Hillary Clinton aux banques de Wall Street, était illégale.

Shipton a commenté que le verdict était «extraordinaire». Le CND a intenté une action civile contre WikiLeaks, Julian Assange et quelques autres moins notables, comme Trump et la Russie. Le juge a statué, sur la base de la jurisprudence du Pentagon Papers, que ce que WikiLeaks avait publié était dans l’intérêt public, et a rejeté l’affaire civile que le CND avait introduite. Le CND semble être une organisation profondément corrompue, comme le prouvent les courriels que WikiLeaks a publiés.

«Il y a de l’action parmi les avocats qui disent que cela se répercute sur les accusations portées contre Julian pour espionnage. Pour le moment, cependant, les avocats de WikiLeaks doivent se pencher sur l’affaire d’extradition qui est en cours d’examen devant le tribunal en Angleterre. C’est la première chose. Ils doivent y gagner ou interjeter appel devant la Cour suprême d’Angleterre. Mais les fondements des accusations américaines, à mon avis, n’ont jamais été substantiels.»

M. Shipton a décrit les conditions draconiennes de la détention d’Assange à la prison de haute sécurité de Belmarsh, en Grande-Bretagne. «Pour l’instant, il n’y a pas d’accès à la bibliothèque, pas d’accès aux ordinateurs, 23 heures par jour dans une cellule et un accès limité aux avocats», dit-il. «J’imagine que c’est délibéré. Les gouverneurs de la prison veulent montrer leur autorité, alors ils rendent les choses aussi inconfortables que possible.»

La peine d’emprisonnement d’Assange pour de fausses accusations de non-respect de conditions expirera en septembre et il sera placé en détention provisoire. M. Shipton a expliqué que cela entraînerait un assouplissement de ses conditions, y compris le droit à «trois visites par semaine, plus l’accès aux ordinateurs, l’accès aux bibliothèques et le libre accès à ses avocats».

M. Shipton a souligné la détermination de WikiLeaks et de ses avocats à rejeter la demande d’extradition américaine. Il a raconté que «dans une interview avec le commissaire de la police métropolitaine du Royaume-Uni, Gareth Pierce, l’avocat de Julian, a déclaré: «Si vous arrêtez Julian Assange, nous combattrons cette extradition jusqu’à la fin des temps». Sa détermination est farouche, comme celle de Julian, la mienne et celle de tous ceux qui luttent pour sa liberté.»

Le père d’Assange a fait état d’une atteinte plus large aux droits fondamentaux. «Ce qui me préoccupe, c’est de défendre notre droit à la liberté d’expression ici en Australie, a-t-il dit. Il est clair que ce gouvernement a l’intention de restreindre notre accès à Internet et c’est ce qui me préoccupe. Je vois ça comme une attaque contre notre droit à l’information.»

Shipton a noté le rôle pernicieux joué par la presse officielle: «Le centre de gravité, pour utiliser un terme clausewitzien, du savoir, c’est les médias de masse. Ils contrôlent ce que nous pensons et la façon dont nous interprétons les événements, de sorte que notre première attaque vise les médias de masse, à travers les médias alternatifs, les blogues, les forums et un peu de Twitter mais pas Facebook.»

Il a commenté une récente émission du réseau ABC en deux parties, «Four Corners», sur Julian Assange. «Les deux épisodes ont passé un temps excessif à diffuser des attaques subjectives sur la personnalité d’Assange. Ils ont donné libre cours aux opposants d’Assange, y compris les partisans du gouvernement américain, pour le calomnier.»

M. Shipton a déclaré que les programmes étaient «épouvantables». Une honte stupéfiante en fait. Nous déposerons une plainte officielle auprès de l’ABC à ce sujet.

«Je vais l’illustrer par un point. Domscheit-Berg [un critique d’Assange qui a été présenté dans le programme] était impliqué dans WikiLeaks il y a neuf ans. Il a été congédié parce qu’il avait volé 3,5 gigaoctets de fuites et les serveurs sur lesquels elles étaient installées. Il n’a rien à voir avec la vidéo du meurtre collatéral. Il s’est enfui d’Islande parce qu’il avait peur. L’utiliser comme témoignage est tout simplement absurde.

«Alan Rusbridger [ancien rédacteur en chef du Guardian, qui a également fait l’objet d’un reportage dans l’émission] a participé avec Julian et WikiLeaks durant deux semaines, il y a neuf ans, à la publication des journaux de guerre en Irak et en Afghanistan et des câbles diplomatiques américains. Depuis, ils n’ont plus rien à voir avec WikiLeaks, ils ne sont donc plus en mesure de faire des commentaires.

«Le Guardian a depuis poursuivi Julian, au point de falsifier complètement les preuves contre lui.»

Shipton a noté que le Guardian a publié en novembre dernier un article affirmant que le lobbyiste politique américain Paul Manafort a rencontré Assange à l’ambassade équatorienne en 2013, 2015 et début 2016. L’affirmation visait à lier Assange à Manafort, qui a ensuite servi de conseiller de la campagne Trump et a été une cible centrale de l’enquête américaine sur la prétendue collusion entre Trump et la Russie.

«Julian était surveillé 24 heures sur 24 à l’ambassade, et il n’y avait aucune preuve d’une visite, donc c’était une fabrication complète,» a déclaré Shipton.

En conclusion, le père d’Assange a souligné l’importance pour les gens ordinaires de prendre position pour défendre le fondateur de WikiLeaks. «Faites pression sur vos membres du parlement, les députés fédéraux, les députés d’État, les députés locaux. Écrivez-leur et demandez-leur: «Qu’est-ce qui se passe ici? C’est un Australien qui veut rentrer chez lui, il est enfermé depuis neuf ans. Notre gouvernement peut y remédier, mais seulement avec vos encouragements.»

Oscar Grenfell

 

Article paru en anglais, WSWS, le 5 août 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Copyright © Oscar Grenfell, wsws.org, 2019


Publié le 08/08/2019

#SelonLIGPN

La violence et la dérision

paru dans lundimatin#203 (site lundi.am)

 

 

Lundi 29 juillet, le corps de Steve Maia Caniço est retrouvé dans la Loire. Dès le lendemain, Edouard Philippe et Christophe Castaner révèlent qu’ils disposent depuis plusieurs semaines d’un rapport de synthèse de l’IGPN quant aux conditions dans lesquelles le jeune homme est mort le soir de la fête de la musique. Selon le rapport et selon le premier ministre, « il ne peut être établi de lien entre l’intervention des forces de police et la disparition de M. Steve Maia Caniço ». Immédiatement, les réseaux sociaux s’embrasent et le hashtag #selonlIGPN devient le plus repris sur twitter, moquant l’aberration et la partialité de cette enquête de la police des polices. Une lectrice nous a transmis cette oeuvre littéraire directement inspirée de la sagesse et de l’humour populaire.

Le petit chaperon rouge s’est introduit dans l’estomac du loup par effraction. Ce stylo est rouge. La lune n’est pas un satellite de la terre. Le nuage de Tchernobyl a contourné la France. Le lien entre la bombe atomique et Hiroshima n’est pas établi. Donald Trump a pris conscience du réchauffement climatique. Il ne peut-être établi de lien entre les deux extrémités d’une corde. Il n’y a aucun lien entre l’assassinat de Jaurès et le fait qu’il soit mort. On n’y est jamais allés trop fort avec les lacrymos. On ne meurt pas au travail. Le périphérique est fluide.
Cet homme n’est pas Alexandre Benalla. Alexandre Benalla venait de garer son scooter pour aller chercher du pain et des cigarettes. L’arme que porte Alexandre Benalla est un pistolet à eau de 49,3 centilitres en polyester de propylène. Sur cette photographie Alexandre Benalla a une carotte dans la main. Alexandre Benalla n’existe pas.
Ce jour-là à Mantes-la-Jolie nos enfants participaient à la reconstitution d’une scène d’archives tirée de l’histoire coloniale de la France. Puis le groupe studieux a joué à « 1, 2, 3 soleil ». Le championnat du monde de « 1, 2, 3 soleil » s’est déroulé dans une ambiance conviviale et chaleureuse.
Geneviève faisait juste la sieste. Ce sont les mouettes qui ont apporté les grenades sur le balcon du 3e étage. Il n’y a d’ailleurs pas de lien entre la mort de Zineb Redouane et un quelconque tir de grenade lacrymogène.
Les CRS étaient venus clôturer la soirée de la fête de la musique par un joli feu d’artifice. La mort de Steve s’est bien passée. La Loire est coupable d’avoir été présente au mauvais endroit au mauvais moment. Wilson n’est pas un quai, mais un ballon. Or aucun match n’était programmé ce soir là. Rien ne permet d’affirmer que la Loire était au bord du quai le soir de la fête de la musique. La fête de la musique s’est arrêté à la frontière de Nantes. La profondeur de la Loire ne dépasse pas 60 cm. La Loire était complètement asséchée le 21 juin 2019. D’ailleurs il n’y a pas la Loire à Nantes. Et Nantes a été rayée de la carte trois semaines avant la disparition de Steve Caniço.
Cet homme fait une petite sieste après avoir marché toute la journée. Cet homme n’est pas un manifestant mais un ballon de foot déguisé en manifestant. Cet homme est un skate. Cet homme, cordonnier de métier, intervient sur les rangers du policier pour une réparation expresse. Cet homme est coincé dans son jean. Cet homme joue au jeu appelé « la balle au prisonnier ». Cet homme est juste éliminé du jeu appelé « la balle au prisonnier ». C’était lui le CHAT ! Didier Andrieux joue seulement au jeu appelé " je te tiens - tu me tiens par la barbichette ". Les gentils policiers jouent au loup avec ce gilet jaune. Ils ont organisé un grand cache-cache à Paris. Le méchant lycéen s’est montré menaçant et présentait un risque pour les gentils policiers. L’horrible mordeuse en série comptait faire une nouvelle victime mais est tombée sur un os. Cette ordure en jaune à tenté de faire tomber ce courageux policier avec lui. La béquille est une arme de guerre. Les courageux policiers ont dû pratiquer une coloscopie d’urgence pour diagnostiquer une maladie rare des intestins. Des grêlons gros comme des balles de LBD40 tombent souvent en ce moment. Les balles de fusil d’assaut étant plus petites que celles des LBD40, elles sont de facto moins dangereuses. Ce sont des balles tirées par les manifestants qui leur sont revenues dans la figure. C’est nécessaire pour la démocratie. Et on voit beaucoup mieux avec un seul œil.
Ceci n’est pas une charge. Ceci est un message d’amour. Ceci est un message de paix. Ceci est une simple petite partie de foot. Ceci est un battle de hip-hop. Ceci est une scène de ménage. Ceci est un atelier taï-chi organisé au Burger King. Ceci est un massage cardiaque. Ce n’est rien d’autre qu’un bal masqué. Il s’agit d’un goûter d’anniversaire un peu bruyant avec uniquement du cidre doux et du Champomy. Il s’agit des pleurs du préfet qui honore la disparition de Steve de façon démonstrative. Ceci est un brumisateur géant déployé pour lutter contre les fortes chaleurs. Les policiers mettent les gens à l’abri de la canicule, les brumisent d’Évian, pratiquent un massage relaxant à l’huile de jojoba, distribuent une lotion capillaire revigorante à ce chauve, offrent généreusement de la ventoline à un asthmatique en détresse, font un shampooing nourrissant pour cheveux longs. Ils ont dit "VIP" et non "vieille truie". Les mots "sales putes" doivent être replacés dans leur contexte. Ses vraies paroles sont " on va leur faire des bisous sur la bouche". Ces 46 policiers souffraient de "problèmes d’ordre privé et pas du tout d’ordre professionnel". Ils avaient aqua-poney ce jour-là. Et ils ne sont pas de la maison.
Ce policier a vu une grosse araignée sur la cuisse de ce jeune homme. A vu un moustique sur la main de cette jeune femme. Lui a porté secours en l’écrasant, avant de lui offrir un échantillon gratuit du nouveau parfum de chez Sephora. Celui-ci est en train de replacer la hanche démise de cette pauvre dame. D’ailleurs cet homme n’est pas un policier mais un ostéopathe.
Les CRS qui ont refusé de faire usage de la force sont des BlackBlocks déguisés. Les services d’urgence ne sont pas en grève, ce sont juste des feignants réfractaires. Cette photo est un hommage aux Justes. Il n’y a aucun lien entre la République et En Marche. Il n’existe aucun lien entre Christophe Castaner et le ministère de l’Intérieur. Il n’y a pas de lien non plus entre le rapport de l’IGPN et l’enquête de l’IGPN. La police fait bien son travail. La police est indépendante. Aucun homme politique n’a jamais donné l’ordre à la police de tirer, qui, de toute façon, n’a jamais eu d’arme entre les mains. Il est impossible d’identifier le membre des forces de l’Ordre que l’on voit sur la vidéo. Ces images ont été tournées en Syrie. Les journalistes doivent transmettre les images officielles du ministère de la vérité. Afin de lever tout soupçon, le Kremlin a demandé une contre-expertise à l’IGPN qui n’a pas trouvé non plus de substance toxique dans l’organisme de Monsieur Navalny. Dans la nuit de jeudi à vendredi, les gilets jaunes ont repeint en jaune la banque postale. Une marche blanche en mémoire des vitrines brisées et des murs taggués sera prochainement organisée sur les Champs Élysées. D’ailleurs ce ne sont pas des tags mais l’ouverture de la biennale d’art contemporain. Ce ne sont pas des tags mais une poule qui picote du pain dur.

Publié le 07/08/2019

La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en colère ?

Par Marion Rousset (site regards.fr)

Défaites idéologiques, marginalisation, sentiment d’impuissance… Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volonté de poursuivre ses combats, elle semble aujourd’hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses émotions pour retrouver de l’énergie dans son désespoir ?

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2017, le Président et son Premier ministre pratiquent la méthode Coué. Invité du Grand jury RTL/LCI/Le Figaro, Manuel Valls assène : « Ça suffit d’être déprimé, ça suffit d’être honteux », estimant que la gauche « peut gagner la présidentielle si elle défend son bilan ». Quant à François Hollande, il fustige dans L’Obs la « mélancolie de gauche », confondue au passage avec de la nostalgie : « C’était mieux quand le Front populaire instituait les congés payés, quand François Mitterrand abolissait la peine de mort, quand Lionel Jospin instituait les 35 heures. Et surtout quand la gauche était dans l’opposition ».

À l’évidence, les électeurs de gauche font grise mine. Mais c’est faire peu de cas des affects en politique que de croire pouvoir convertir la déprime en enthousiasme à coup d’incantations. Pour effacer la tristesse, il en faudrait davantage. Car ce n’est pas un vague à l’âme passager, mais une lame de fond qui s’est abattue sur toute une partie de la population abasourdie face à la fierté conquérante d’une droite traditionnaliste et ultralibérale. « Un sentiment très lourd pèse sur la gauche. Nous n’arrivons pas à sortir de l’héritage d’un siècle de révolutions qui ont toutes été suivies d’échecs. Du coup, nous portons un deuil que nous ne parvenons pas à élaborer », estime l’historien Enzo Traverso [1].

Reste l’impression d’assister à la marche du monde sur le bas-côté, avec un sentiment d’impuissance d’autant plus fort que chaque espoir est aussitôt douché : « Des mouvements trébuchent comme les révolutions arabes, d’autres capitulent à cause de la force de l’adversaire comme Syriza en Grèce, d’autres encore sont désorientés dès leur premier succès comme Podemos en Espagne », poursuit le chercheur. D’où cette mélancolie des vaincus qui rime moins aujourd’hui avec énergie qu’avec apathie.

Le spleen des révolutions manquées

Hier pourtant, les larmes avaient cette capacité de se transformer en colère. Quoiqu’occulté par l’imagerie révolutionnaire focalisée sur l’extase de la lutte et le plaisir d’agir ensemble, le chagrin pouvait réveiller des puissances enfouies susceptibles de soulever des montagnes. « Il y a, dans tout "pouvoir d’être affecté", la possibilité d’un renversement émancipateur », écrit Georges Didi-Huberman dans Peuples en larmes, peuples en armes [2]. À la fin des années 1980, confrontés aux ravages du sida, les activistes gays d’Act Up ont su réinventer le plaisir et le sexe alors qu’ils pleuraient leurs amis disparus et craignaient eux-mêmes d’être condamnés. Dans un contexte de forte homophobie, l’impression d’une catastrophe inéluctable a impulsé la conversion de la honte en fierté et ouvert la voie à de nouvelles pratiques. « C’est l’exemple même d’une mélancolie fructueuse : au lieu de se contenter de la passivité, elle fut une incitation inventer un militantisme qui tirait sa force du deuil et du chagrin », analyse Enzo Traverso.

Vingt ans auparavant, c’est un autre traumatisme que surmontaient les nombreux membres du bureau politique et militants d’origine juive que comptait la Ligue communiste révolutionnaire dans ses premières années d’existence : pour ceux-là, Mai-68 a peut-être été l’occasion de transmuer en action collective un désir de vengeance personnel – désir né d’une mémoire familiale du génocide qui avait transmis les discriminations et les humiliations, la déportation et les chambres à gaz. C’est ce que suggère la sociologue Florence Johsua qui interprète, sur la base des entretiens réalisés avec des militants « historiques » de la LCR, « la révolte de cette fraction particulière de la jeunesse (des rescapés de la deuxième génération, fils et filles de survivants de la Shoah) comme un éclat lointain des traumatismes de la seconde guerre mondiale » [3].

La tristesse à gauche n’est donc pas née des tribulations récentes du PS. Bien que refoulée derrière le bonheur de lutter ensemble, elle était déjà consubstantielle des révolutions socialistes passées. À la fin de L’Insurgé, son roman consacré à la Commune, Jules Vallès délivre un message d’espoir teinté de chagrin : le ciel que regarde le personnage de Vingtras est « d’un bleu cru, avec des nuées de rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang ». Pour Louise Michel, la Commune « n’avait que la mort à l’horizon », mais elle « avait ouvert la porte toute grande à l’avenir ». Et un peu plus tard, Rosa Luxemburg célébrera la défaite des ouvriers de Berlin à la fin de la révolte spartakiste, nom donné à la grève générale de 1919, en rappelant les échecs de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle… ce qui ne l’empêchera pas de promettre la renaissance du socialisme. « Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? », écrivait-elle.

La braise sans la flamme

Alors, que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui le sentiment de perte ne se mue plus en révolte ? « Le mouvement ouvrier est né dans une situation terrible, souvent en réaction à des accidents du travail, qui aurait eu de quoi nourrir la tristesse ! Pourtant, jusqu’aux années 1970, c’est la colère qui mobilise. Cette émotion n’est plus dominante aujourd’hui », assure la politologue Isabelle Sommier. Non pas qu’elle ait déserté l’arène politique : les mobilisations contre la loi El Khomri sur le travail ont ainsi été le lieu de violents corps-à-corps, de même qu’en 2005 la mort de Zyned Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois avaient suscité une rage explosive dans les banlieues.

Mais cette colère peine à se prolonger dans un engagement qui lui donne sens, telle une petite braise qui clignoterait sans réussir à s’embraser faute d’être portée par un souffle suffisamment puissant. Et tandis qu’elle s’allume par intermittence, d’autres affects qu’lsabelle Sommier juge moins mobilisateurs occupent le terrain : « C’est l’indignation qui est devenue l’émotion dominante à gauche. Or ce soulèvement moral n’implique pas forcément une action. Il peut même conduire à l’apathie et laisser les gens en monade », affirme-t-elle. Face au sort réservé aux migrants ou aux victimes des attentats, le cœur se soulève et les larmes montent. Et si rien n’interdit en principe que cette empathie devant les souffrances d’autrui devienne un moteur, elle n’est pas suffisante. « Cet univers émotionnel dans lequel nous évoluons reste émietté. Devant la guerre qui détruit Alep en Syrie et les tentes à Stalingrad, on peut ressentir de l’effroi ou de la culpabilité. Les réseaux sociaux s’en font l’écho. Mais force est de constater que ces émotions ne coagulent pas afin de se constituer en volonté de lutte et de solutions », pointe l’historienne Arlette Farge.

Sans doute l’accumulation des défaites à gauche explique-t-elle l’actuelle paralysie. En 1989, l’effondrement des régimes communistes est ainsi venu clore une longue séquence colorée par la croyance dans les potentialités émancipatrices du socialisme. Après la fin d’un espoir qui avait marqué une partie du XXe siècle, la chute du mur de Berlin a créé dans les esprits une puissante onde de choc, jetant le discrédit non seulement sur les expériences concrètes, mais sur le récit lui-même : « Toute l’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire et sous cette forme, elle est apparue comme une représentation partagée, la doxa du début du XXIe siècle », relève Enzo Traverso. C’est sur l’idée même de révolution qu’a rejailli alors le renversement de la promesse de libération en symbole d’aliénation. Si bien que la vision téléologique de l’histoire, qui permettait de métaboliser les échecs, est entrée en crise.

Panne de libido

En achevant de refermer la page des possibles, les événements de la fin des années 1980 ont donc produit un deuil pathologique. Car depuis, la gauche n’a jamais retrouvé sa libido. Aucun autre objet d’amour n’est venu combler la perte. Et le déni de tristesse participe de la paralysie : « La défaite devient plus lourde et durable quand elle est refoulée. Pour que la mélancolie puisse nous guider de façon efficace, consciente, responsable, elle doit être reconnue comme un sentiment légitime », prévient Enzo Traverso. Mais « il faut avoir fait beaucoup de chemin [...] pour s’avouer malheureux », précise le philosophe Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique [4]. Car selon lui, une fois l’idée de malheur installée, « celle-ci ne laisse plus que deux possibilités : la lutte ou l’effondrement ».

Devant ce chagrin en forme d’impasse, les organisations politiques de gauche ont aussi une responsabilité : autrefois capables de convertir les émotions populaires en mobilisations collectives, elles s’y évertuent aujourd’hui sans grand résultat. « Les organisations politiques jouent un rôle essentiel en proposant une boîte à conceptualiser le monde qui procure des mots, un langage et un cadre d’explication cohérent à des phénomènes et rapports sociaux vécus et observés, pour les rendre intelligibles et leur donner un sens excluant le fatalisme ou l’indignité personnelle », analyse Florence Johsua. Ainsi le service d’ordre de la LCR des débuts était-il, selon elle, « un rouage organisationnel capable de convertir la peur et la colère en puissance d’agir, dirigée contre un ennemi politique générique ».

Dans l’absolu, les organisations devraient donc pouvoir transformer des affects paralysants en émotions mobilisatrices. Mais coincées entre un passé au goût amer et un futur que personne n’arrive à dessiner, elles n’y parviennent plus. Voire, elles rechignent souvent à s’emparer de cette dimension émotionnelle, exception faite des mouvements féministes ou LGBT, lesquels ont fait de la fierté associée à la colère un moteur de mobilisation politique. En revanche, souligne Isabelle Sommier, « cette dimension est moins assumée par la tradition viriliste liée au mouvement ouvrier ». Un tel registre a aussi longtemps été éludé, voire disqualifié par la recherche scientifique. Ce qui n’a sans doute pas aidé. « Au début, l’histoire des émotions était marginalisée. C’était un sujet associé au féminin et à l’irrationalité », rappelle l’historienne Arlette Farge.

Pour certains, ce discrédit était lié aux modèles d’analyse marxistes et structuralistes qui ont dominé jusque dans les années 1980. « Le gros reproche que les sciences sociales adressent aux émotions, c’est de dépolitiser la réflexion, ajoute l’historien Guillaume Mazeau [5]. Pour certains chercheurs, étudier le rôle de celles-ci serait le signe du désarmement idéologique de la gauche. En gros, nous aurions renoncé aux grandes explications par les idées et le social. » Pour d’autres, il tient davantage à une philosophie rationaliste héritée du XVIIIe siècle. « Une partie de la gauche est restée très attachée à une vision de la politique issue des Lumières, elle défend l’idée d’un citoyen éclairé et raisonnant. Mais cette posture tient aussi aux transformations sociologiques des militants de gauche qui sont aujourd’hui extrêmement diplômés et plus enclins à mettre à distance l’expérience sensible », suggère le sociologue Joël Gombin, spécialiste du vote Front national.

Retrouver le sens de l’émotion

Quoi qu’il en soit, un tel refoulement a offert un boulevard à la droite et à l’extrême droite, désormais en mesure de configurer la palette des passions dominantes et potentiellement dangereuses. À commencer par la peur et ses corollaires : la haine de l’autre et le repli sur soi. Ainsi, au côté du registre compassionnel de « la France qui souffre » entonné par de nombreux candidats à la présidentielle, de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, le contexte des attentats est venu renforcer celui d’une France terrorisée. D’un côté, on assiste à la mise en scène d’une souffrance à l’état brut, dépolitisée, qui traverse le lexique des gouvernants depuis les années 1990 : « Les inégalités s’effacent au profit de l’exclusion, la domination se transforme en malheur, l’injustice se dit dans les mots de la souffrance, la violence s’exprime en termes de traumatisme », observait l’anthropologue Didier Fassin dans La Raison humanitaire. D’un autre côté, les politiques prétendent comprendre l’angoisse des Français : au premier plan chaque fois que surgit une crise profonde, celle-ci est aussi pour partie une fiction utile qu’on ne cesse de recycler depuis la légende de la « peur de l’An mille » décrétée par l’église chrétienne au XIe siècle.

Aidé par les événements récents, le Front national excelle à traduire la peur en haine contre les réfugiés et les musulmans. C’est également le ressort communicationnel de Robert Ménard, élu avec le soutien du FN à Béziers, qui a fait imprimer des affiches au message anxiogène : « Ça y est, ils arrivent… les migrants dans notre centre-ville ! » Mais toute la subtilité rhétorique de Marine Le Pen tient à la capacité qu’elle a de faire cohabiter un tel ressentiment avec des émotions positives liées au progrès, comme l’espoir et l’enthousiasme, captées à son profit. « L’idéologie politique ne relève pas d’un discours intrinsèquement rationnel. Dès lors, on est bien obligé de constater que la capacité à produire des récits du monde qui donnent sens à l’expérience quotidienne des individus, appuyée sur des émotions, est aujourd’hui du côté des droites extrêmes, et pas tellement des gauches alternatives », résume Joël Gombin. « La colère de l’extrême droite peut aujourd’hui être dite après avoir été longtemps refoulée, ce qui lui donne une grande puissance. À gauche, on est en manque de prise de responsabilité collective », complète Arlette Farge. Signe du succès de cette stratégie, la parole raciste, qui trouve des relais dans les figures d’Éric Zemmour ou d’Alain Soral, s’est banalisée…

Reste à savoir comment reprendre la main. L’exercice est difficile, mais il n’est pas sûr qu’abandonner le terrain des émotions à ses adversaires politiques soit la bonne solution. « Un des enjeux pour la gauche, c’est de savoir quoi faire de cette peur qui est instrumentalisée par la droite et l’extrême droite, et qui gouverne même une portion du Parti socialiste », rétorque Guillaume Mazeau. Pour lui, « la possibilité d’imposer ses idées dans le champ politique dépend d’une capacité à universaliser ses émotions, à les faire partager, à donner de la chair à des principes abstraits. Les affects permettent de créer du commun ». Le jeu en vaut la chandelle.

 

Marion Rousset

Notes

[1] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), éd. La Découverte

[2] Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire 6, éd. Les éditions de Minuit

[3] Florence Johsua, Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement, éd. La Découverte

[4] Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, éd. Seuil

[5] Guillaume Mazeau, dans Histoire des émotions, tome 1, éd. Seuil

Publié le 06/08/2019

Il y a 89 ans naissait Pierre Bourdieu.

(site monde-diplomatique.fr)

Selon le sociologue, militant pour un savoir engagé, le rôle des chercheurs est « de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action. ». Un mouvement social qui résisterait à la « colonisation mentale » de l’impérialisme symbolique porté par une nouvelle vulgate planétaire qui fait apparaitre la mondialisation comme une nécessité naturelle.

La nouvelle vulgate planétaire

par Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant 

 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes », « ethnicité », « minorité », « identité », « fragmentation », etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux — Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation »

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire », et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme », terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous », corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique », alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat.

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme », qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités », alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle », des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation », qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire « Irrésistibles « business schools » »). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

MARCHÉ

ÉTAT

liberté

contrainte

ouvert

fermé

flexible

rigide

dynamique, mouvant

immobile, figé

futur, nouveauté

passé, dépassé

croissance

immobilisme, archaïsme

individu, individualisme

groupe, collectivisme

diversité, authenticité

uniformité, artificialité

démocratique

autocratique (« totalitaire »)

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie », qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic)  », convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) ». Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à la New School for Social Research, New York.

Publié le 05/08/2019

Révolution algérienne : « l’auto-organisation constitue la clef de la suite du mouvement »

(site rapportsdeforce.fr)

Avant de prendre une pause estivale jusqu’à la mi-août, Rapports de force vous propose une longue interview de Nedjib Sidi Moussa, réalisée fin juin. L’auteur de « La Fabrique du Musulman » et de « Algérie, autre histoire de l’indépendance » nous livre une analyse mêlée de critiques et de bienveillance à l’égard du mouvement et des acteurs de la contestation qui secoue l’Algérie depuis cinq mois. Nous vous souhaitons bonne lecture et un bon été.

Tu es allé en Algérie en mars. D’ici, en lisant la presse internationale ou algérienne, on avait l’impression que toute la société était dans la rue. Est-ce ce que tu as pu observer ?

Effectivement, le vendredi, la majorité de la société algérienne est présente, toutes classes, sexes et générations confondues. C’est inédit dans l’histoire de l’Algérie. Avant les premières manifestations, qui n’ont pas commencé le 22 février, mais quelques jours avant à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, la démoralisation la plus complète régnait. Le fait qu’il n’y ait pas eu de répression a sans doute donné du courage et de l’enthousiasme aux autres pour sortir à leur tour dans la rue. Toute l’Algérie était dans la rue, mais pas forcément avec les mêmes aspirations, et avec des modalités et des perspectives confuses ou contradictoires. Des milliardaires et des dirigeants de partis politiques qui ont eu des attitudes ambiguës ont rejoint les cortèges, même si certains se sont fait chahuter. Des personnes sont venues avec des mots d’ordre radicaux du point de vue de la démocratie et des libertés individuelles. D’autres qui se sont faits de plus en plus entendre ont mis en avant des aspirations plus conservatrices au niveau de la culture, de la langue et du caractère unitaire de l’État.

Ce mouvement ne pouvait émerger qu’avec tous les paradoxes et les tensions de la société algérienne qui n’ont pas eu l’occasion de se cristalliser librement ces dernières années, voire même depuis l’indépendance en 1962. Sans idéaliser la démocratie formelle, les espaces de compétition et d’expressions publiques étaient très rares. Le moindre rassemblement dans la rue à Alger pouvait être réprimé et dispersé par la police. Les élections étaient systématiquement truquées. Aujourd’hui, il y a un apprentissage de la confrontation d’idée, de projet, de pratique. C’est un point positif du mouvement, même si l’aspiration très radicale de rupture avec le système, le régime ou le pouvoir, symbolisé par le mot d’ordre « qu’ils dégagent tous », ne semble pas encore portée par des pratiques à la hauteur de cette exigence-là. Contrairement à ce qui s’est passé pendant le mouvement d’octobre 1988 ou le « Printemps noir » de Kabylie en 2001, les permanences et les locaux du FLN n’ont pas été vandalisés, expropriés ou squattés par les manifestants, ce qui aurait été une façon de donner un contenu au slogan « FLN dégage ». Des familles nécessiteuses auraient pu y être logées. Quasiment rien n’a été fait sur le plan de l’action directe. Cela suscite des questions sur l’autolimitation du mouvement et la volonté de préserver son caractère pacifique ou d’éviter la confrontation physique. Même si cela peut se comprendre étant donné ce qu’a connu l’Algérie au cours des années 1990. Nous avons donc des aspirations très radicales, mais avec des modalités très modérées pour l’instant.

Il y a la volonté chez certains opposants de ne pas poser les questions qui fâchent, à savoir les questions sociales, sexuelles, culturelles, religieuses, etc. Même des démocrates assez radicaux ont dit : « faisons d’abord l’unité contre le cinquième mandat, ensuite nous aborderons toutes ces questions-là ». On sait ce que cela veut dire… La bourgeoisie libérale, qui veut peut-être s’émanciper de la tutelle de l’armée et de l’État, et a exercé une sorte de leadership non affirmé au début du mouvement, a intérêt à faire avancer des mots d’ordre exclusivement démocratiques, et surtout à ne pas aborder la question sociale. Ses porte-voix essaient même de faire accepter la nécessité d’adopter des mesures de rigueur tout en se réclamant de la volonté populaire.

En dehors des vendredis, la contestation a semblé se structurer autour de corps professionnels : les avocats, les journalistes, les étudiants. Est-ce de cela dont tu parles ?

Ce sont les mouvements mis en avant par les médias et la petite bourgeoisie. Ces corps sont de fait assimilés à l’élite. Il est vrai que les avocats et les magistrats étaient dans la rue au début de la dynamique, dans sa phase la plus euphorique, mais à côté de cela, entre chaque vendredi, il y a aussi eu des mouvements de grève chez les travailleurs. Ils sont restés localisés et n’ont pas été assez relayés par les médias ou les réseaux qui se réclament de la gauche et qui n’ont pas du tout joué leur rôle de relais des luttes sociales. En effet, ils sont obnubilés par des enjeux strictement politiciens.

Pour autant, nous n’avons pas encore assisté à des débordements massifs de la part des exploités et des chômeurs. Il y a toutefois eu des sit-in ici ou là, des manifestations, parfois de brèves occupations de la part de chômeurs qui exigeaient d’être employés. Cela a été le cas dans le sud de l’Algérie ou dans le complexe sidérurgique d’El Hadjar par exemple. Spontanément, en dehors de tout cadre organisé, ces chômeurs ont posé la revendication de l’emploi. Ceux qui disaient, depuis le début du mouvement, qu’il s’agissait simplement d’une protestation démocratique, politique et pacifique, sans aucune préoccupation sociale, ont été démentis par les faits.

Tu es très critique sur l’action politique de la gauche de la gauche algérienne. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Un des aspects qui a empêché une juste articulation de la question démocratique et de la question sociale, dans une perspective révolutionnaire, c’est notamment le fait que trotskistes et anciens staliniens, qui conservent une certaine influence, ont concentré leurs forces sur un mouvement de réappropriation de l’UGTA, l’ancien syndicat unique intégré à l’État. Effectivement, son dirigeant, Abdelmadjid Sidi Saïd a fait partie de ceux qui ont appelé à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, avant de se mettre du côté du chef de l’état-major de l’armée. Mais ils sont restés dans un cadre strictement organisationnel et n’ont pas cherché à déborder l’appareil. Leur objectif était d’empêcher la tenue du congrès extraordinaire de l’UGTA annoncé en juin. Or, il s’est tenu et c’est une défaite pour eux.

D’ailleurs, le nouveau secrétaire général de l’UGTA, Salim Labatcha, est un ancien dirigeant du Parti des travailleurs (PT). Le PT (parti trotskiste lambertiste) a longtemps eu une relation fusionnelle avec cet appareil hautement bureaucratique qu’est l’UGTA. Les syndicalistes qui sont un peu plus « lutte de classe » dans l’UGTA restent soumis au cadre organisationnel. De l’autre côté, des syndicalistes dits autonomes qui sont en dehors de l’UGTA, sans être forcément plus offensifs, ont décidé de ne pas mettre en avant la question sociale. Leur propos a été de dire : « nous sommes dans le mouvement populaire contre le 5e mandat et le régime, mais nous ne voulons pas apparaître comme étant un facteur de division ». Ainsi, les travailleurs et les exploités ne devraient donc pas agir en leur nom propre et la question de la grève devrait éventuellement être posée plus tard, selon les circonstances du moment.

Ce faisant, ils se sont totalement soumis à un agenda politicien. Eux aussi ont pesé dans un mauvais sens à mon avis. À côté de cela, les mouvements éclatés et localisés, appuyés parfois par des syndicalistes autonomes ou de l’UGTA, ne sont pas encore coordonnés à ce stade. Cela pourrait pourtant être une perspective de lutte intéressante : une coordination des boîtes, des ateliers, des administrations, des travailleurs en grève ou privés d’emploi. Cependant, une chose qui pèse chez les exploités et qui explique le très faible niveau d’auto-organisation, c’est qu’il y subsiste encore certaines illusions sur les organisations (syndicats, associations, partis, etc.), les personnalités nationales, mais aussi sur l’action du chef d’état-major. Ils ont pu s’interroger sur le rôle d’arbitre qu’essaye d’avoir Gaïd Salah qui prétend être avec le peuple tout en disant « n’allez pas trop loin, n’ayez pas d’exigences trop démesurées ». En effet, il met en prison des corrompus, des oligarques, des chefs de partis politiques comme Louisa Hanoune. De plus, il a fait mine d’aller dans le sens des revendications populaires tout en se montrant de plus en plus menaçant ou insultant à l’égard des contestataires les plus déterminés.

Pourtant le mouvement a déjà mis fin au 5e mandat, obtenu le départ de Bouteflika, puis l’annulation du scrutin présidentiel du 4 juillet.

Effectivement, ce mouvement a connu des victoires puisque le 5e mandat n’a pas eu lieu et les élections prévues le 4 juillet non plus. Mais je suis du côté des partisans de la révolution sociale, même s’ils sont pour l’heure minoritaires en Algérie comme ailleurs. Face à l’aspiration massive et radicale de rejet du régime, ce mouvement peut, et aurait déjà pu, aller beaucoup plus loin. Il ne se s’agit pas de minorer les victoires, mais le régime et l’état ne se sont pas évaporés. D’ailleurs, beaucoup de manifestants, malgré le mot d’ordre de « système dégage » souhaitent que l’État, l’armée et la police se maintiennent. La question du rapport aux forces de répression n’a pas toujours été très claire étant donné leur poids dans la société. Mais une décantation est en train de se produire, en raison de l’intensification de la répression. La société algérienne a son histoire propre et tout est en train d’être remis sur la table, à son rythme. La plupart des questions ne vont pas être réglées en quelques semaines ou quelques mois. Mais on sait aussi que le temps peut jouer contre notre camp.

Au début du mouvement, on entendait des slogans comme : « le peuple, l’armée, la police, on est tous des frères ». Les jeunes des classes populaires qui voulaient aller tout de suite vers le palais présidentiel à Alger ont été diabolisés, accusés d’être des agents du régime et de vouloir salir ce si joli mouvement pacifique… Ils ont été tabassés, arrêtés, emprisonnés. La répression était là dès le début, mais on a commencé à en parler quand elle s’est déplacée en touchant d’autres segments de la population peu portés à la confrontation avec la police. Progressivement, il y a eu des slogans de plus en plus hostiles envers la police. Idem pour l’armée. Quand le chef d’état-major a commencé à intervenir avec un ton menaçant et paternaliste, de plus en plus de slogans contre l’armée ou pour qu’elle reste dans ses casernes se sont fait entendre. Avec parfois des demandes de démission de Gaïd Salah ou le souhait d’un Etat civil et non militaire. Cela participe de cet apprentissage qui commence à désigner ces institutions comme n’étant pas des alliées potentielles. J’espère qu’il en sera de même avec la bourgeoisie algérienne, en refusant plus clairement les initiatives interclassistes.

Aujourd’hui, où en est la révolution algérienne ?

Pendant le mois de ramadan, le mouvement ne s’est pas essoufflé contrairement à ce qu’escomptait le régime. Par contre, on m’a rapporté que les jeunes des classes populaires ont reflué. Ils seraient moins présents dans les manifestations parce qu’on leur a fait comprendre que ce mouvement n’est pas le leur. Soit parce qu’ils ont été stigmatisés, en raison du très grand mépris de classe qu’ils subissent de la part de la petite bourgeoisie, soit parce que leurs aspirations ne sont pas prises en considération par les figures les plus en vue du mouvement. Je ne sais pas si ce reflux est définitif ou s’ils vont revenir d’une autre manière, mais j’espère qu’ils s’exprimeront par leurs propres moyens. Ce reflux expliquerait peut-être pourquoi associations et partis politiques relèvent la tête désormais et essayent de se poser comme direction alternative au mouvement. De fait, ils sont déjà en train de négocier. L’armée et la bourgeoisie veulent aller le plus vite possible vers des élections présidentielles pour que l’économie redémarre, selon leur argumentaire et leur agenda, et que finalement tout redevienne comme avant, au bénéfice des possédants.

Des éléments se réclamant de la société civile algérienne, toutes classes et sensibilités confondues, ont lancé le 15 juin une plateforme extrêmement modérée, avec des démocrates, des courants religieux, certaines féministes, des syndicalistes droitiers, des néolibéraux. Ils ont adopté une feuille de route à minima, d’autant qu’il y avait un clivage entre les partisans de la constituante et ceux qui voulaient aller vers des élections présidentielles. Ils ont décidé ensemble d’appeler à un gouvernement d’union nationale et à la création d’une commission qui superviserait des élections transparentes. Cet appel n’aborde pas la question sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes – ce qui a fait claquer la porte à des féministes – ou la séparation du religieux et du politique. Et cela pour ne pas mécontenter les plus conservateurs. Quelques jours après, il y a eu une autre réunion qui a constitué un « pôle démocratique ». Elle a regroupé des trotskistes (PST et PT), d’anciens staliniens (MDS et PLD), des sociaux-démocrates (FFS) et des courants plus droitiers comme le RCD ou l’UCP. Ils ont produit une plateforme qui apparaît plus progressiste, parce qu’elle soulève le principe de l’égalité hommes-femmes et la question sociale, mais cela reste dans l’ensemble réformiste, étatiste, avec une empreinte nationaliste, ce qui est assez courant en Algérie.

Des choses vont bouger cet été et à la rentrée. Les partis politiques veulent montrer qu’ils peuvent constituer une alternative raisonnable et rassurante pour les possédants et les partenaires internationaux de l’Etat algérien alors que ce sont des coquilles vides. Ce qui ne doit pas nous faire oublier leur capacité de nuisance et de parasitage. Leur crainte, c’est la crise. Ils ne veulent pas approfondir les contradictions du processus actuel et les dépasser dans une perspective réellement émancipatrice. Les démocrates ou la gauche de la gauche sont déjà en train d’offrir une alternative aux tenants du pouvoir. Ils sont déjà dans la négociation en sachant où veulent les mener l’armée et la bourgeoisie. En cela, ils désarment politiquement les individus qui sont prêts à aller de l’avant mais qui subissent encore leur influence directe ou indirecte. C’est pourquoi il ne faut pas lâcher la critique sur des bases claires, pour l’auto-organisation à la base et en dehors des appareils bureaucratiques. Quand on œuvre pour la transformation de la société et la destruction de toutes les formes de pouvoir, on ne peut pas se contenter des vieilles recettes politiciennes ou des mots d’ordre dépassés par la situation, comme la constituante.

Mais si l’on passe d’une société aussi répressive que celle gouvernée par le FLN depuis 1962 à une société vaguement démocratique avec des droits arrachés par un mouvement populaire, n’est-ce pas malgré tout un progrès important pour la société algérienne, et les Algériens eux-mêmes ?

Chaque conquête, chaque acquis, chaque pas en avant est déjà une victoire. Le fait que Bouteflika ne se soit pas présenté, que les élections ne se soient pas tenues en juillet, c’est déjà quelque chose d’extraordinaire. Le fait que des millions de personnes descendent dans la rue, occupent parfois des espaces, se regroupent sans être dispersées par la police est énorme, par rapport à la situation antérieure où régnait le désespoir. J’insiste là-dessus : les personnes qui aujourd’hui sont dans la rue, essayent d’intervenir, de s’exprimer, de se regrouper étaient parfois sur le départ, il y a encore quelques mois. Ils étaient prêts à quitter l’Algérie. Pour eux, c’était foutu, le peuple algérien ne valait pas la peine qu’on se batte pour lui s’il acceptait un cinquième mandat et l’humiliation permanente.

Mais avec ce mouvement, tout un pan de la société a manifesté pour la première fois. Et pas seulement des jeunes, également des pères et mères de famille. C’est en cela qu’il s’agit d’une phase d’apprentissage à l’échelle d’un pays. C’est aussi pourquoi nous sommes dans un processus révolutionnaire, ce qui signifie qu’on ne peut ignorer la contre-révolution. Depuis 1962, la société a changé, elle s’est largement urbanisée, il y a eu un développement du salariat féminin et de l’éducation des femmes. Aujourd’hui, la majorité des étudiants sont des étudiantes. Cela change énormément de choses même s’il y a toujours un rattrapage par les institutions autoritaires religieuses et patriarcales qui essayent de bloquer le mouvement réel de la société vers la liberté et l’émancipation. Les partis politiques, associations ou organisations de la gauche de la gauche reproduisent aussi les pratiques dénoncées chez le régime : autoritarisme, bureaucratie, censure, violence, machisme, sectarisme, etc. Si l’on ne fait pas de bilan de ce qu’a fait ou n’a pas fait la gauche algérienne, il n’y aura pas de progrès possible.

Alors, pour en revenir à la question, pourquoi se contenter de quelques acquis sachant qu’ils peuvent être très vite repris et détruits par le nouveau pouvoir, ou la nouvelle coalition, qui se mettront en place ? Ces forums de la société civile, en recherchant un consensus interclassiste où gauche et droite, laïques et religieux, féministes et machistes, se retrouvent tous ensemble, sont déjà en train de rogner sur le possible et le pensable, avec leurs plateformes insipides et minimales. Aujourd’hui, une nouvelle génération est prête à se libérer des fardeaux dont les générations précédentes n’ont pas réussi à se délester. La nouvelle génération est prête à aller plus loin que les générations précédentes et à bousculer tabous et entraves. C’est sur ces dynamiques-là, même si elles peuvent apparaître minoritaires ou confuses, qu’il faut s’appuyer pour pousser le processus le plus loin possible. Je suis optimiste, mais il ne faut pas se tromper dans les alliances, sur les perspectives et sur ce que l’on essaye de construire.

Avec un mouvement aussi massif et long, a-t-on pu observer des formes d’organisations nouvelles dans la population pour s’approprier la contestation ? Est-ce que comme en France avec le mouvement des gilets jaunes cela est compliqué ?

Il y a des comparaisons à faire avec les gilets jaunes, sauf qu’évidemment nous ne sommes pas au même niveau d’intensité et de présence massive dans les rues. Chaque comparaison nécessite de montrer les différences entre les dynamiques. Cependant, ils ont comme points communs une propension au dégagisme et une très grande méfiance vis-à-vis des organisations, voire de l’organisation. C’est un trait de notre époque lié au reflux du mouvement ouvrier et au désenchantement par rapport aux partis politiques ou aux syndicats. C’est une dynamique internationale. L’autre aspect c’est la focalisation sur les manifestations hebdomadaires, avec peu de perturbation du quotidien entre les manifestations, même s’il y a eu des grèves, et qu’il y en a encore, en Algérie comme en France.

Deux autres aspects qui à mon avis sont communs. Le sujet politique mis en avant est le peuple, avec tout ce que cela implique comme ambivalences. De l’interclassisme et du nationalisme qui s’expriment avec toutes les mythologies et les ambiguïtés autour des réminiscences de la Révolution française de 1789 ou de la révolution anticoloniale en Algérie. Le dernier aspect commun, c’est le rapport aux nouvelles technologies, aux réseaux sociaux et à Facebook, comme lieu du débat et d’organisation du mouvement au détriment des assemblées ou comités ayant une existence physique, ce qui est évidemment problématique.

En France, il y a eu les assemblées des assemblées. Y a-t-il des Commercy en Algérie ?

Pas encore à ma connaissance. Je pense que cela a été en partie parasité par l’attentisme suscité par ces forums de la société civile, et aujourd’hui, par ces opérations politiciennes du type « pôle démocratique ». Des personnes ont appelé à l’auto-organisation, mais il ne s’agit pas d’être incantatoire : ce n’est pas parce qu’on appelle à quelque chose que cela se fait. Donc il n’y a pas l’équivalent d’un Commercy, pas plus qu’il n’existe de mouvement libertaire ou autonome en Algérie. Des individus essayent de faire des choses à leur échelle, d’impulser des dynamiques, de relayer des initiatives, le but étant maintenant de franchir un cap pour peser sur la situation et s’appuyer sur ce que le mouvement fait de meilleur.

L’isolement et de la répression qui ont été ceux des militants la gauche de la gauche en Algérie depuis des décennies pèsent énormément. La gauche algérienne a surtout une culture léniniste et nationaliste. Cela a des incidences sur la manière d’analyser la situation et d’intervenir concrètement. Un travail critique doit être fait sur le plan théorique et pratique. Mais pour la majorité de la population laborieuse, il n’y a aucune illusion à se faire sur cette classe politique, y compris de gauche. L’auto-organisation à la base, sur les lieux de travail, de formation et de vie, constitue la clef de la suite du mouvement.

Publié le 04/08/2019

Un cadre d’HSBC démissionne publiquement avec une lettre ouverte à l’humanité
de : nazairien


(site bellaciao.org)

 

« Je prends en ce jour la décision de démissionner publiquement à travers cette lettre ouverte ! » Jérémy Désir est un « quant », un mot utilisé dans le milieu de la finance pour désigner un analyste quantitatif. Toujours pas clair ? Les quants, ce sont des ingénieurs spécialisés dans l’application de méthodes mathématiques et statistiques de haut vol à des problèmes de gestion financière. Vulgairement : maîtriser les chiffres pour maximiser les profits. Hier encore, l’homme travaillait au siège de la banque HSBC au département des risques, une position prestigieuse dans le milieu de la finance.

Mais voilà, le décalage entre la réalité de la crise écologique et les objectifs de l’entreprise et du milieu financier en général était devenu trop lourd que pour être humainement supportable. Dans sa lettre, il dénonce la passivité grossièrement déguisée de son employeur, HSBC. Il accuse de l’intérieur les manœuvres des puissances financières pour « maintenir cet obscurantisme capitaliste meurtrier ».

Mais il ne s’arrête pas là. L’expert livre surtout un rapport de 50 pages décrivant l’inadéquation criante de la réponse des banques à la crise climatique et ce pourquoi on ne sauvera plus l’humanité en préservant le statut quo.

Un document important qu’il avait précédemment remis à sa hiérarchie, sans effet. L’employé a donc décidé de rendre ce rapport disponible en téléchargement libre. On y trouve « un condensé de faits et d’analyses indiscutables sur l’urgence de notre nécessité d’agir drastiquement avec courage » selon ses mots. Une véritable mine d’or d’informations et surtout une critique systémique des institutions invitant à un changement profond de civilisation et de ses structures économiques dévastatrices.

Ce lundi 29 Juillet 2019, le jour du dépassement mondial, Jérémy Désir prenait donc la décision de démissionner publiquement. Voici sa « Lettre ouverte à l’humanité » telle qu’il nous la livre.

https://mrmondialisation.org/un-cad...

Lettre ouverte à l’humanité

Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite rendrons-nous les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus densément la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer.La démonstration ? Bien entendu, l’essor du capitalisme est indissociable des premières formes d’échange mondialisé, dont la plus marquante fut l’esclavage professionnalisé du commerce triangulaire entre l’Europe, les côtes d’Afrique de l’Ouest et l’Amérique. Le capitalisme s’est ensuite imposé comme structure dominante de nos civilisations avec la Révolution Industrielle. Les conceptions économiques, ou courants idéologiques, qui l’ont théorisé se sont exprimés en 1776 avec la Richesse des Nations d’Adam Smith, acte intellectuel fondateur du libéralisme. La « main invisible » y est postulée comme « mécanisme d’autorégulation induit par la rencontre d’une offre et d’une demande sur des marchés décentralisés », et où le point aveugle de l’œuvre tient dans l’omission de l’esclavage, quand bien même ce soit la source principale d’enrichissement des marchands de Glasgow chez qui le professeur Smith vient apprendre l’essentiel de ce qu’il sait en économie. Ce qui fait écrire à Gaël Giraud qu’« autrement dit, la « main invisible » est une main de couleur noire, restée invisible aux yeux de l’analyste « éclairé » que fut Smith. »

Depuis lors, le capitalisme et ses différents courants de pensée libérale, s’est reposé sur trois piliers fortement inter-dépendants :

La propriété privée, notamment des moyens de production ; Le libre échange sur des marchés ; La concurrence libre et non faussée.

Des siècles durant, de Proudhon à Makhno, en passant par Pelloutier ou Ferrer, à la fois créateurs de concepts et de pratiques de solidarité, de réciprocité et de complémentarité, c’est depuis les rangs des libertaires, artisans de la désobéissance civile jusqu’aux luttes révolutionnaires, que se sont dessinés les premières critiques radicales du capitalisme, et arrachées avec violence les premières revendications sociales d’une société humaine plus juste. Ces artisans de la dénonciation et de la destruction méthodiques du capitalisme sont héroïques à plusieurs égards, mais se distinguent d’après moi pour l’avant-gardisme presqu’exclusivement intuitif de leur résistance contre ce système d’oppression totalitaire.

Aujourd’hui, les crises écologiques et climatiques sans précédent affrontées par le vivant, dont l’humanité, ont été modélisées, étudiées et confirmées depuis près de 50 ans. L’état le plus avancé de la recherche scientifique est capable de lire cette altération durable de notre planète dans l’atmosphère, dans les sédiments, dans les roches et dans les glaces. Pour la première fois dans son histoire, l’homme est en mesure de connaître avec une unanimité internationale les causes précises de sa proche extinction, mais aussi les trajectoires à suivre drastiquement s’il veut l’éviter. En Novembre 2018, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), a publié un rapport spécial sur les effets du réchauffement de la planète de 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels et les voies d’émission de gaz à effet de serre (GES) connexes, dans le contexte du renforcement de la réponse mondiale à la menace du changement climatique, du développement durable et des efforts visant à éliminer la pauvreté. Ce rapport répond à l’invitation des 195 pays membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), contenue dans la décision de la 21e Conférence des Parties (COP 21) pour adopter l’Accord de Paris signé en Décembre 2015.

Les recommandations de ce dernier rapport sont saisissantes, presque révolutionnaires, pour quiconque prenant la peine d’en comprendre les conséquences, malgré des tournures suffisamment policées pour être reprises par toutes les plus hautes instances du capitalisme, au premier rang desquelles se trouvent les banques. C’est à cet instant que s’est figée la contradiction dont elles ne pourront plus sortir, car enfermées dans un contexte de neutralité des émissions totales de CO2 d’ici 2050 auquel elles ont officiellement adhéré :

(La lettre de 57 pages, avec schéma à l’appui en pdf)

https://www.fichier-pdf.fr/2019/07/...

Publié le03/08/2019

La rue ou rien

« Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris »

paru dans lundimatin#202, (site lundi.am)

 

 

Il y a dix jours, trois jeunes hommes étrangers à la rue sont morts à Paris : l’un d’entre eux a été fauché par un véhicule porte de la Chapelle, un autre s’est noyé dans le canal de l’Ourcq et un troisième s’est pendu du côté de la porte d’Aubervilliers, juste à coté d’un graffiti à la craie qui criait « Help us ».

[Photo : Nnoman - collectif OEIL]

Nous ne savons toujours pas comment ils s’appelaient, qui ils étaient, quel âge ils avaient, quels étaient leurs désirs, leurs idées, ni leurs rêves. Même de cela, d’une mémoire d’eux, la France les a destitués. Des bruits circulent que le jeune suicidé était mineur.

La semaine précédente, deux adolescents, étrangers eux aussi et supposément « pris en charge » par l’Aide Sociale à l’Enfance (donc reconnus comme mineurs, contrairement à l’écrasante majorité de jeunes arrivants rejetés au faciès ou après un bref entretien par la Croix Rouge), sont morts de désespoir.

Les journalistes s’en foutent et quand bien même les évoqueraient-ils, qu’ils les nommeraient « migrants ». Comme à chaque fois que le compteur des noyés de Frontex grossit. 323 migrants, 48 migrants, 39 migrants, 221 migrants, 121 migrants, 42 migrants. De personnes, de destins, de visons du monde, de causes des exodes, jamais il n’est question. Ni d’aucun élément qui tisserait l’interstice d’une possible identification donc d’un Nous.

Depuis un an et demi, avec les personnes mobilisées du Nord-Est parisien, nous avons côtoyé plus de 25 personnes qui se sont suicidées en région parisienne. Il y en a bien d’autres, c’est certain. Je me souviens que le frère de l’un d’eux est venu de Londres pour l’inhumer mais qu’il n’a pas pu le faire car ils étaient soudanais et que son frère s’était déclaré Érythréen pour avoir des papiers. Je me souviens aussi de Majdi, qui avait 17 ans, qui était « suivi » par le Samu Social et qui est mort d’anorexie : il pesait alors moins de 40 kilos. Mais personne n’a organisé d’écoute pour lui. L’État préfère engraisser des tenanciers d’hôtels sociaux à 70 balles la nuitée que de louer de vrais appartements avec des portes qui ferment où l’on peut se reposer, partager une conversation privée, lire, écrire, réfléchir, avoir une vie sexuelle ou inviter des amis. Et de Soraya, âgée de 17 ans elle aussi, qui s’est jetée sur les rails du RER. Et d’autres. Notamment d’un ami très cher, avocat d’activistes dans son pays d’origine, qui n’a pas supporté les conditions d’hébergement dans un centre qu’Emmaüs nous avait volé dans le XIXe arrondissement. Il s’est défenestré. Il a passé un an et demi à l’hôpital. Il n’est pas mort physiquement mais son esprit, si.

Puis je me suis rappelée de la première tentative de suicide d’une personne exilée de notre entourage. C’était le 10 juin 2015. Le soir où nous avons brièvement occupé la caserne Château-Landon et que le PCF, borné dans sa lamentable rivalité avec le NPA, a tout fait, avec des tas d’élus municipaux rouges et verts, pour dissuader les étrangers à la rue violentés à La Chapelle d’occuper ce vaste bâtiment qui est toujours vide. Il paraît qu’Hidalgo veut en faire une pépinière de mode.

Hidalgo, elle décore Pia Klemp et Carola Rockete, les valeureuses capitaines du Sea Watch qui, je l’espère, refuseront sa médaille salie par la maltraitance qui sévit à Paname, mais elle coupe les points d’eau en pleine canicule dans les quartiers où seules les fontaines publiques permettent de s’abreuver quand on n’a pas un sou en poche, qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne parle pas la langue française. Les douches aussi. Fermées. Paraît que ça contribue à la formation de ce que ses équipes appellent « des abcès de fixation ». C’est pour ça qu’elle fait installer des grillages partout entre Barbès et Jaurès, tels des cicatrices de nos échecs.

Hidalgo, elle dépense des fortunes pour qu’un street-artist carriériste fasse une déco géante au champ de Mars pour la journée internationale des migrants. Bref, c’est une socialiste, on s’en fout.

Mais reparlons de Khalil, le copain qui a failli se jeter du pont de la Chapelle le soir de l’occupation de la caserne. Aussitôt, plein d’habitant.e.s du quartier et d’autres personnes en situation d’exil se sont rapprochées de lui. Et on a campé ensemble. On a manifesté ensemble. On a écrit ensemble. On a dansé. On a occupé. On était là. Ça n’a pas empêché qu’il se fasse expulser l’année suivante suite à la délation d’un contrôleur RATP, le corps tout entier saucissonné avec du scotch de gros travaux et le crâne enserré dans un casque en mousse. Les flics de la PAF l’avaient piqué avant, à Roissy.

Après la menace de chute de Khalil, pendant une bonne année, on n’a plus entendu parler de tentatives de suicides ou de suicides. Je suis convaincue que c’est en grande partie parce que la rue était investie politiquement. Que de l’expérience de résistance commune et collective s’y partageait au quotidien.

Il y avait des AGs mixtes multilingues (demandeurs d’asile / sans paps - « soutiens ») et non-mixtes (entre exilés) et des triples listes dans ces AGs pour favoriser la parole des femmes exilées et l‘auto-organisation des habitant.e.s des campements. Y’avait pas trop de dames patronnesses mais plutôt des cuisines de rue, pour que les gens puissent se faire eux-mêmes à bouffer ce qu’ils voulaient. Et aussi des cours d’arabe et de français, de la transmission de techniques d’autodéfense en manifs, des tours de gardes de nuits avec la BAN et Regard Noir, des formations de délégations pour explorer des lieux à occuper ou rencontrer des agents de l’État, des discussions aussi, beaucoup.

Mais face à la répression, à la fatigue, à la dèche, à la gale, on s’est tous embrouillés, dispersés, fragmentés,, atomisés. Si au moins ça avait été pour des raisons politiques, sachant que les deux lignes de fracture principales sont 1°) avec ou sans l’État 2°) humanitaire ou politique, c’aurait été pas mal. Mais en fait, même s’il y a de ça, c’est surtout des conneries interpersonnelles liées à des enjeux de représentation. Et puis des rivalités de groupes. Et puis des gens qui se sont trouvés du taf en montant des assos.

Quand Hidalgo à ouvert sa bulle de tri Porte de la Chapelle, on a déserté la rue pour ne pas servir de vaseline ni d’huile de coude à son antichambre de la rétention. Mais en fait, on a perdu.

D’autres groupes d’entraide se sont constitués. Pas mal de maraudeurs. Des gens que je salue et que je respecte car faut vraiment être quelqu’un de bien pour tenir des mois durant là-bas, entre les CRS, les dealers, les toxs, la neige, les grosses assos immondes qui se gavent, la détresse, la détresse, la détresse.

Mais d’AGs de rues, il n’a plus été question. Et de plus en plus de gars se suicident.

Pourtant, la rue parisienne n’a jamais été aussi vivante que tous les samedis depuis novembre dernier. Mais il faut le reconnaître, malgré quelques ponts et passerelles, la synergie entre Gilets Jaunes et Lutte antiraciste a échoué.

Les Gilets Noirs, coordonnés avec 45 foyers de travailleurs, le Collectif La Chapelle Debout ! et Droits Devant ! mènent des actions très fortes qui relancent une dynamique importante : à Roissy, au siège d’Elior à la Défense et dernièrement, au Panthéon. Ils sont majoritairement – mais pas uniquement - composés de dits « sans papiers » francophones qui partagent du commun. Ils sont déterminés.

La présence et le déplacement des derniers arrivants posent une question à cette ville, à ce pays, à ce continent et à l’Occident tout entier. Sans opposition entre eux, la question migratoire est devenue le point de polarisation obessionnelle des libéraux comme des souverainistes, qui font de leur hostilité xénophobe un argument de responsabilité électorale.

Demeure un point aveugle : comment la sécurité des uns (des Nationaux en l’occurence) se fait sur le dos de la surexposition permanente des Autres à la violence d’État ? À chaque meeting sur les violences policières, impasse est faite sur celles et ceux qui la subissent le plus massivement. Sur les 3 000 personnes raflées entre août et octobre 2016 à Stalingrad, sur les retenu.e.s en CRA, sur les expulsé.e.s, sur les mineurs étrangers isolés des parcs et des ponts des XVIIIè, XIXe et XXe arrondissements, sur les suicidés des maréchaux. Cela pose une question à laquelle il importe de répondre.

Alors, avec les 3 000 personnes cachées sous des porches d’immeubles, sous des ponts, dans des campements éphémères démantelés les uns après les autres et repoussés de plus en plus loin des zones de pouvoir, on fait quoi ? On fait quoi avec ceux qui ont survécu à la répression féroce dans leurs pays d’origine, à la traversée du Ténéré et des Balkans, à la mer Méditerranée, aux flics qui les ont électrocutés pour relever leurs empreintes en Bulgarie, en Hongrie, en Grèce et en Italie ? On fait quoi ICI ?

Quelqu’un qui traîne à la Chapelle depuis 4 ans et qui a la privilège de naissance de détenir un passeport occidental.

Publié le 02/08/2019

L'intolérable est dans les rangs du pouvoir

Dégradations des locaux de LREM : Steve est mort, et ils pleurent leurs locaux

Depuis plus d’une semaine, et notamment après le vote sur le CETA, les locaux des députés LREM sont la cible de plusieurs dégradations, pendant des manifestations Gilets jaunes ou lors d’actions d’agriculteurs. Pendant que les députés de la majorité – et du PS – pleurent leurs vitrines, et crient à « l’intolérable », la ligne rouge de « l’intolérable » continue à être franchie, en tout impunité, par le gouvernement, son parlement, et sa police, comme on le voit encore avec la mort de Steve à la suite de la répression de la fête de la musique à Nantes.

Iris Serant (site revolution permanente.fr)

Une colère qui en annonce bien d’autres

Les articles fleurissent à ce sujet. Depuis un peu plus d’une semaine, c’est une dizaine de locaux des permanences des députés LREM qui ont été la cible de différentes dégradations – Haute-Saône, Jura, Creuse, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Orientales, Gironde… A Foix, le local a été recouvert de tags – ACAB, RIC, Fuck le système –. Quant à Perpignan, le député accuse des Gilets jaunes d’avoir tenté de mettre le feu à son local. D’autres députés déplorent le fait que des agriculteurs aient mis des déchets devant leur porte.

Un ensemble d’actions qui a suscité une tribune de députés LREM, rappelant leur « responsabilité politique : celle d’organiser démocratiquement le vivre-ensemble et rendre possible la diversité et les contradictions du réel au lieu de les amplifier. » Une responsabilité politique et un souci de la démocratie si présents chez eux, qu’ils ont ratifié, malgré le rejet massif de la population, l’accord de libre-échange avec le Canada, le CETA, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles aberrations écologiques, sanitaires et sociales. C’est notamment furieux contre la ratification de ce traité que plusieurs agriculteurs ont décidé de viser les permanences de LREM.

Mais le problème ne se limite évidemment pas au CETA, et la colère est loin d’être spécifique aux agriculteurs. Au moment où le gouvernement prépare la réforme des retraites et vient de porter un nouveau coup à l’assurance chômage – que les députés LREM se sont empressés d’approuver –, après des mois de manifestations massives contre ces politiques au service du grand patronat et contre les violences policières, ces actions de dégradation expriment bien plus que le seul rejet du CETA. En plein été, alors que le gouvernement pensait avoir refermé la crise des Gilets jaunes, on voit bien que toutes les manœuvres du gouvernement, qui profite en plus de la période estivale pour faire ses coups en douce, ne passent plus. La tension reste palpable.

L’intolérable n’est pas là où ils le dénoncent

Une vingtaine de députés bretons de la majorité LREM ont signé une tribune relayée par France Info où ils vantent leur capacité à ménager la chèvre et le chou – les travailleurs et le grand patronat – grâce à des politiques dont on n’a que trop subi les effets mais s’inquiètent cependant du devenir de leur système démocratique : « Cet ensauvagement des mots et du monde ne peut produire que le pire et pourtant certains soufflent sur ces braises. Car ils souhaitent le pire. Pas nous ! »

Ces derniers mois, bien que la colère se soit exprimée à des niveaux très élevés, nous avons vu que « le pire » était bien loin d’être atteint, malgré un gouvernement qui n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu et de renchérir pour faire taire les manifestants ; une escalade qui a été jusqu’à entraîner la mort de Zineb Redouane. Les députés peuvent s’agiter face à la violence contre leurs locaux, c’est aujourd’hui les responsables de la mort de Steve qu’il faut condamner. Après une enquête menée au ralenti, des fausses déclarations de la police, et un ministre de l’Intérieur qui nie le lien « entre l’intervention des forces de police et la disparition de Steve Maia Caniço », c’est bien de ce « pire » là qu’il faut se soucier.

« Nous sommes en train de nous habituer à l’intolérable » ont eu le culot de déclarer les députés signataires, scandalisés de ce qui arrivait à leurs locaux. Pourtant, tandis qu’ils s’évertuent à nous faire pleurer sur leur sort, force est de constater que leurs lamentations ont de moins en moins d’écho. Et ce en dépit de la manœuvre qui consiste à attirer les projecteurs sur eux tandis que tous les regards devraient se porter sur les forces de répression et le gouvernement désormais mis en cause dans la mort de Steve.
Pour l’intolérable que les Gilets jaunes, les jeunes, les travailleurs subissent au quotidien, pour la violence à laquelle le gouvernement tente de nous habituer afin de mater la colère et de garder la main, pour toutes ces enquêtes sur des meurtres policiers qui sont étouffées, pour la mort de Steve, pour les centaines de blessés dont il est responsable et pour la mémoire des victimes des violences policières, les Adama, Les Zyneb et Bouna, c’est la démission de Castaner que nous exigeons aujourd’hui !

Publié le 01/08/2019

 

La lutte pour la souveraineté alimentaire en Palestine

Par Sandra Guimarães et Anne Paq

Mondialisation.ca, (site mondialistion.ca)

 [Cet article est accompagné d’une vidéo à visionner ici]

En Palestine, la souveraineté alimentaire est intrinsèquement liée à la lutte pour l’autodétermination. La dépossession des terres palestiniennes a commencé en 1948, lorsque 78 % de la Palestine historique est devenue Israël. Les 22 % restants – aujourd’hui appelés les « Territoires palestiniens » – sont entièrement occupés, ou sous le contrôle, de l’armée israélienne depuis 1967. Dans ces Territoires, les « zones tampons », le mur de séparation, les colonies israéliennes illégales et les zones d’exclusion militaires dépossèdent petit à petit la population autochtone de terres agricoles et de ressources hydriques.

Ajoutez à cela les restrictions à la liberté de circulation et les attaques régulières des agriculteurs et de leurs cultures par les colons et vous comprendrez pourquoi les restrictions agricoles imposées par Israël font perdre 2,2 milliards de dollars par an à l’économie palestinienne et pourquoi 31,5 % de la population vit dans l’insécurité alimentaire, selon l’ONU.

L’agronome et fermier Saad Dagher est un pionnier de l’agroécologie en Palestine. Il explique que les habitants de sa région, au nord de Ramallah, étaient tous des fermiers, jusqu’à ce qu’un changement commence à se produire à partir des années 70. « Quand la première personne du village a quitté sa terre pour travailler dans une usine israélienne, en 1975, la communauté a vu cela comme une trahison à la cause palestinienne. Mais c’était une façon rapide de se faire de l’argent, ce qui a entrainé, petit à petit, l’abandon des terres. » En 2019, d’après un rapport de l’Organisation internationale du travail, le manque d’opportunités sur le marché du travail palestinien est tel, que près de 127.000 habitants de la Cisjordanie doivent se tourner vers les emplois en Israël et dans les colonies de peuplement israéliens.

Saad Dagher, considéré comme le pionnier de l’agroécologie en Palestine, plante dans sa ferme, qu’il a appelé « Ferme Humaniste », située dans la région de Salfit. (Anne Paq)

 « Dans le passé, les champs d’oliviers n’étaient pas occupés que par des oliviers ; il y avait des figuiers, des vignes, des céréales, comme du blé et de l’orge, et des légumineuses, comme les pois-chiches et les fèves. Mais ces cultures exigent plus de soins, alors petit à petit elles ont été abandonnées et seuls les oliviers sont restés. Aujourd’hui, l’agriculture palestinienne s’est complètement éloignée des méthodes traditionnelles ».

Alors que d’anciens fermiers palestiniens deviennent de la force de travail bon marché de l’autre côté de la Ligne verte, la Palestine se transforme aussi en marché de consommation captif pour Israël qui contrôle les frontières. « Nous sommes une nation sous occupation israélienne et nous avons besoin de produire des aliments qui nous rendront plus forts et indépendants. Nous ne produisions plus assez de nourriture, et nous sommes donc devenus dépendants des produits des colonies illégales israéliennes, bourrés de pesticides », déplore le fermier.

Collecter et semer

Conscients de ce phénomène, des Palestiniens multiplient les initiatives pour renverser la tendance et renforcer leur souveraineté alimentaire. Ainsi, dans la ville palestinienne de Beit Sahour, une bibliothèque de semences paysannes a vu le jour. C’est une collection de semences ancestrales qui peuvent être empruntées et partagées par les agriculteurs. Après des années passées à l’étranger, Vivien Sansour, la femme à l’initiative de ce projet, a découvert que de nombreux végétaux locaux étaient en train de disparaître, ou avaient complètement disparu.

Perdre des végétaux comme le concombre blanc ou la pastèque jadu’l, qui lui manquaient tant quand elle était loin de la Palestine, signifiait pour elle perdre une partie de son identité. Alors en 2014, elle commence à collecter les graines de légumes en voie de disparition auprès des fermiers. C’est ainsi que le projet de bibliothèque de semences est né. Cette « gardienne des graines » ne voit cependant pas l’occupation de la Palestine comme un fait isolé du contexte mondial.

« Vous n’êtes plus un producteur, vous êtes un consommateur, et quel meilleur moyen d’asservir quelqu’un que de le transformer en consommateur ? Cela se produit partout dans le monde, mais ici, c’est doublement accentué par le régime d’occupation », explique Vivien Sansour.

« Je ne pense pas qu’une occupation militaire aussi brutale existerait sans qu’elle soit liée à toutes les forces oppressives en vigueur dans le monde actuel. En plus de vivre sous occupation, nous devons faire face à un système politique et économique mondial qui nous rend esclaves des entreprises du secteur agroalimentaire et des multinationales », ajoute-t-elle. Répertorier et préserver les semences paysannes représente une forme de résistance que Vivien appelle « agro-résistance ».

Se réapproprier l’espace et son indépendance

Non loin de la bibliothèque de semences, dans la ville de Bethléem, se trouve le camp de réfugiés de Dheisheh. Plus de 700.000 Palestiniens ont dû quitter leurs maisons et leurs terres, après avoir été expulsés par les forces sionistes au moment de la création de l’État d’Israël en 1948, et se sont installés dans ces camps qui, 70 ans plus tard, existent toujours. Mais la population n’a fait qu’y augmenter de génération en génération. Les Palestiniens attendent toujours une solution politique garantissant leur « droit au retour », un principe affirmé par une résolution de l’ONU datant de 1948.

Construit en 1949 pour 3.000 réfugiés en provenance de 45 villages, le camp de Dheisheh, abrite aujourd’hui 15.000 personnes dans une superficie de moins de 1 km². C’est un des plus grands camps de réfugiés en Cisjordanie. La plupart des réfugiés palestiniens étaient des paysans d’origine, mais dans les camps surpeuplés, ils se trouvent désormais déconnectés de la terre, un élément pourtant essentiel de leur identité millénaire.

« Il est presque impossible d’acheter des terres maintenant », déclare Dragica Alafandi, qui vit avec sa famille dans le camp de Dheisheh.

Dragica est née en Bosnie et s’est installée en Palestine avec Mustafa, son mari réfugié palestinien, en 1994. Il y a quelques années, elle a commencé à planter des herbes et des légumes dans des pots sur son toit, pour augmenter l’autonomie alimentaire de la famille. En 2017, elle a reçu une serre de Karama, une organisation communautaire basée à Dheisheh. Depuis 2012, cette organisation promeut une initiative de micro-fermes sur les toits, aidant ainsi les femmes de Dheisheh à créer des jardins potagers.

L’eau dans les Territoires palestiniens est contrôlée par Israël en vertu des Accords d’Oslo II de 1995, et en avoir assez pour garder la micro-ferme en vie est le plus grand défi de Dragica. « Les coupures d’eau sont assez difficiles à gérer. L’eau arrive plus ou moins tous les dix jours, pendant 24 heures. Parfois moins. » Vient ensuite le fait que la Palestine est sous occupation militaire depuis des décennies, ce qui se traduit par des poussées de tensions régulières, surtout aux abords des camps. « Il y a des soldats israéliens qui tirent presque toutes les nuits ici. Les bombes de gaz lacrymogène volent partout. Notre toit est assez haut, mais j’ai toujours peur qu’ils détruisent la serre. »

Préserver sa santé, de corps et d’esprit

Alors que les pays du Nord s’intéressent de plus en plus à la qualité de leur nourriture, les pays du Sud se retrouvent submergés de leur nourriture industrielle qu’ils produisent, mais ne veulent eux-mêmes plus consommer. Si vous allez dans un supermarché en Palestine, vous trouverez surtout des aliments transformés, chargés d’huile et de sucre bon marché, portant les logos des mêmes marques que partout ailleurs dans le monde occidental, et des étiquettes bien souvent en hébreu, venant directement de fournisseurs israéliens. Les alternatives qui s’offrent aux consommateurs palestiniens sont finalement très limitées.

Cela a un impact désastreux sur la santé des gens. « Lorsque vous détruisez la santé de quelqu’un, vous détruisez également son esprit », déclare Vivien. « Vous leur dites qu’ils ne valent rien. L’oppression gagne vraiment, quand nous commençons à croire que nous sommes des déchets et donc nous mangeons des déchets. Nous commençons à vivre comme si nos vies n’avaient pas de valeur. »

Depuis qu’elle a commencé à récolter sa propre nourriture, Dragica a vu la façon dont sa famille mange changer. « Maintenant nous mangeons beaucoup plus de salades, plus de soupes. Nous ne pouvons pas cultiver tout ce dont nous avons besoin, mais le peu de choses que nous pouvons faire pousser ici, quand nous le préparons, c’est toujours spécial. »

Pour Vivien, la meilleure forme de résistance est de « refuser le discours de votre oppresseur, de répondre « je ne suis pas une poubelle et je ne vais pas manger votre poubelle. » Je pense que nous pouvons tous choisir de rendre notre vie un peu plus tolérable en ce moment. Parce que nous serons libres. Pas maintenant, mais nous le serons. Je me sens libre quand j’ai ces graines dans les mains. »

Il ne s’agit pas uniquement de préserver des semences, ni de cultiver des légumes chez soi. Il s’agit de reprendre le contrôle de certains aspects de sa vie, dans un lieu où toutes les vies sont contrôlées par l’occupation militaire israélienne. « Je ne cultive pas que des plantes pour manger », explique Dragica, « je cultive également des plantes pour leurs valeurs thérapeutiques. Et c’est aussi bon pour l’esprit. Mes enfants aiment venir ici, ils aiment juste s’asseoir et profiter du fait d’être entourés de plantes. Dheisheh est tout en béton et en fer, ce jardin est donc un petit trésor. Dans les camps, les toits sont utilisés comme un petit endroit où s’échapper, quand on a nulle part ailleurs où s’échapper. »

Sandra Guimarães et Anne Paq

Cet article est accompagné d’une vidéo. Cliquez ci-dessous pour la visionner

Cet article fait partie du projet Baladi – Rooted Resistance, un projet multimédia qui explore l’agro-résistance en Palestine.

Origine: https://www.equaltimes.org/planter-la-resistance-la-lutte

La source originale de cet article est Equal Times

Copyright © Sandra Guimarães et Anne Paq, Equal Times, 2019

 

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