PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 30/04/2018

Mettre fin à l’escroquerie de la dette publique : une vraie réforme que ne fera pas Emmanuel Macron…
de : Albert
(site bellaciao.org)

Depuis la loi Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973, dite « loi Rothschild » du nom de la banque dont était issu l’ancien président de la République Georges Pompidou, l’État est obligé de se financer par des emprunts, contre intérêts, auprès de banques privées, au lieu de continuer à emprunter sans intérêt à la Banque de France.

Aujourd’hui, Emmanuel Macron, issu lui aussi de la banque Rothschild, n’évoque jamais le contenu de cette loi aberrante, préférant faire des coupes sombres dans les budgets sociaux, augmenter de 25% la CSG pour les retraités, baisser de 5 € le montant des APL, etc. pour réduire le déficit de l’Etat…

Après la fin des Trente Glorieuses (1946 à 1975), le monde a connu une extraordinaire mutation caractérisée par deux phénomènes majeurs : l’accélération de la globalisation, aussi bien au niveau de l’économie réelle (production et échanges) qu’au niveau financier et la tendance à la déréglementation généralisée. Les capacités de régulation économique, financière et sociale des gouvernements se sont considérablement amoindries et la France bien entendu n’a pas échappé à ce phénomène général.

Un peu d’histoire

En 1973, après de 30 années de création monétaire, l’économie française était remise à flot. Dans l’esprit du président de la République, Georges Pompidou, et des hauts fonctionnaires qui l’entouraient à l’époque, la France était désormais reconstruite après les destructions de la deuxième guerre mondiale.

Il semblait donc plus aussi nécessaire de laisser persister des mécanismes qui s’étaient avérés bénéfiques pour le financement des dépenses d’investissements structurels, d’autant plus que ces mécanismes de création monétaire « facile » avaient été souvent utilisés pour financer le fonctionnement courant de l’Etat.

Il s’agissait avant tout d’instituer un garde-fou pour préserver le pays de l’inflation et des dévaluations de la monnaie en s’imposant une discipline budgétaire. Il apparut souhaitable à la fois d’encadrer les dérives potentielles de l’Etat et de sortir d’une ère d’économie administrée en établissant un autre système de financement.

Mais le problème est que ces bonnes intentions finirent par faire le jeu du monde de la finance qui a vu rapidement l’intérêt qu’il pouvait retirer d’un système par lequel l’État devait obligatoirement passer pour emprunter. De ce point de vue, la loi de 1973 fut également le fruit d’un habile lobbying bancaire visant à neutraliser tous ceux qui étaient favorables au système en vigueur jusqu’ici.

Cette loi a bien été abrogée en 1994 mais après avoir été étendue et confortée au niveau de l’Union européenne par les traités de Maastricht (à compter du 1er novembre 1993, article 104) et de Lisbonne (à compter du 1er décembre 2009, article 123) que la France doit appliquer à la lettre.

Au final, cette disposition européenne n’a pas empêché l’État de s’endetter et contrairement à ce que ses initiateurs escomptaient, l’endettement public non seulement s’est poursuivi mais a augmenté considérablement, l’État étant progressivement devenu l’otage d’un système financier privé.

Une situation dramatique qui s’est encore aggravée depuis la crise de 2008 où, en volant au secours des institutions financières, l’État est également devenu le fournisseur en premier ressort de ces mêmes institutions qui lui reprochent aujourd’hui son endettement et lui appliquent en conséquence des taux usuraires.

Des chiffres qui donnent le tournis

Les taux d’intérêt

Si les taux d’intérêt ont fortement diminué, s’établissant à moins de 1 % en moyenne ou même négatifs à certaines périodes de l’année depuis 2012, ils ont été très élevés par le passé :

•Dans les années 80, le taux d’intérêt moyen à 10 ans était de 11,9%, dans les années 90 de 6,3% et dans les années 2000 de 3,9%.

•En 2011, les taux d’intérêt à dix ans notamment sur les emprunts d’Etat de la Grèce ont atteint des niveaux record, jusqu’à 17,68 % ! La tension sur la Grèce a poussé à la hausse les taux des autres pays fragiles de la zone euro : les rendements à dix ans par exemple de l’Irlande ont atteint jusqu’à 11,31 % et ceux du Portugal 10,46 %.

Les montants de la dette

•1978, la dette publique de la France s’élevait à 72 milliards €, soit 21,2% du PIB

•1988 : 302 milliards €, soit 33,3% du PIB

•1998 : 787 milliards €, soit 59,6% du PIB

•2005 : 1 147 milliards €, soit 66,8% du PIB. La charge de la dette (paiement des intérêts seuls) se montait à 47 milliards €, soit la presque totalité de l’impôt sur le revenu payé par les Français. Cette charge était le deuxième poste budgétaire de l’État français, après celui de l’Éducation nationale et avant celui de la Défense.

•2007 : 1 211 milliards €, soit 64,2 % du PIB. La charge des intérêts se montait à plus de 50 milliards d’euros, soit l’équivalent du déficit public

•2013 : 1 925 milliards €, soit 93,5 % du PIB

•2015 : 2 098 milliards €, soit 96,1%, Emmanuel Macron était ministre de l’Economie, de l’industrie et du Numérique !

•2016, 2 152 milliards €, soit 96,6% du PIB. La France s’endettait de 2 665 € de plus chaque seconde !

•2017, 2 218 milliards €, soit 97% du PIB

Un calcul précis révèle de plus que de 1980 à 2008, la dette a augmenté de 1 088 milliards €, les intérêts payés se montant à 1 306 milliards €. Sans les intérêts encaissés par les financiers privés, la dette publique française se serait élevée, fin 2008, à 21 milliards € au lieu de 1 327 milliards € !

Les critiques de la loi de 1973

Gabriel Galand et Alain Grandjean, membres de l’association « Chômage et Monnaie », créée en 1992, ont dénoncé cette loi dans un livre de 1996, " La monnaie dévoilée ", aux Editions L’Harmattan.

La critique de cette loi a été porté aussi par Étienne Chouard qui a préfacé le livre de l’essayiste altermondialiste André-Jacques Holbecq « La dette publique, une affaire rentable », publié en 2008.

Le webdocumentaire en 2008 « L’Argent Dette » sur la création monétaire de Paul Grignon, a fustigé le fait que les États empruntent de l’argent et payent des intérêts, alors qu’ils pourraient créer l’argent directement. Diffusé en streaming sur le web et en DVD, il nous montre à l’aide d’animations et d’explications claires la façon dont est créé l’argent. Et contrairement à ce que l’on peut croire, la monnaie créée par l’État ne représente que 5% de l’argent en circulation.

Dans son livre « L’Arnaque du siècle » de 2012, Nicolas Dupont-Aignan a écrit « Comment pouvons-nous accepter d’avoir transféré la création monétaire au secteur privé, c’est-à-dire aux banques privées ? […] Est-il normal, pour construire une autoroute, pour financer le haut débit, d’emprunter à 3 % à des banques ou par des obligations alors que la banque centrale publique prête à 1 % ? […] Alors même que l’on pourrait, comme la France l’a fait jusqu’en 73 […] financer à un taux abordable nos équipements publics ? ».

En février 2015, dans le documentaire franco-allemand d’Arte, « La dette, une spirale infernale ? », le pouvoir des banques de créer de l’argent à partir de rien, contre une promesse de remboursement y est critiqué par le regretté Bernard Maris qui expliquait notamment : « L’argent, qui était devenu un bien public - c’est-à-dire que l’État gérait la création monétaire - est redevenu un bien privé, créé par les banques, de grandes puissances autonomes, dans les années 1970, et après ça n’a fait que s’amplifier ».

D’autres critiques, comme celle d’Emmanuel Todd, vont jusqu’à considérer que la dette est illégitime et ne doit pas être remboursée.

Aujourd’hui, à l’heure où le gouvernement d’Emmanuel Macron serre tous les budgets, notamment sociaux, cette situation est tragique et devrait inciter à sortir de ce système pervers car ce ne sont plus les états qui gouvernent mais la « troïka » (Union européenne, Fond monétaire international et Banque centrale européenne) qui resserre toujours davantage son emprise financière sur les pays, notamment du Sud de l’Europe.

Mais le plus dramatique, c’est que l’on continue à pérorer sans fin sur les plateaux de télévision, à la radio et dans les colonnes de la presse sur « l’insupportable fardeau de la dette », « la France en faillite », « les nécessaires sacrifices à faire », « la nécessité de ne pas vivre au-dessus de nos moyens » etc. Les « éminents journalistes » que sont les Apathie, Barbier, Calvi, Demorand, Joffrin, Lechypre, Lenglet, Pernaut, Pujadas, etc. occultent systématiquement le problème du financement de la dette publique par des organismes bancaires privés.

Et malheureusement, cette escroquerie de la dette publique signe aussi quelque part la mort de la démocratie politique car à l’image d’Emmanuel Macron et de la LREM, Les Républicains, le Modem, l’UDI, le PS, les Radicaux, les Verts, ont renoncé depuis longtemps à remettre en cause le système des créanciers privés pour financer l’endettement des états…

 

Publié le 29/04/2018

Notre réponse au « manifeste » de Philippe Val dans « Le Parisien » du 22 avril (site la-bas.org)

« Manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » : délirant, provoquant, indigent

Le 24 avril 2018

Délirant ? Provoquant ? Indigent ? On hésite à la lecture du «  manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » signé Philippe Val dans Le Parisien du 22 avril [1].

En France, aujourd’hui, selon ce penseur, les Juifs subissent « une épuration ethnique à bas bruit ». Si nous le comprenons bien, la France sera bientôt « Judenfrei », c’est-a-dire « nettoyée de ses Juifs » ? Et qui sont les nazis d’aujourd’hui ? Oui, les musulmans et les gauchistes, vous le saviez déjà, c’est le même disque rayé depuis 20 ans. Ils sont quelques-uns à enfoncer le même clou avec le même marteau depuis des années, en se tapant sur les doigts entre eux de temps à autre. Ils n’ont pas pour but de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, les drames qui se succèdent sont pour eux autant de moyens de stigmatiser ceux qu’ils n’aiment pas, « les musulmans-pas-tous-bien-sûr » et « les gauchistes-presque-tous-hélas », ceux-là qui agissent « à bas bruit », c’est-à-dire dans la lâcheté et le silence de tous.

Bof, on se rassure, on retrouve cette vieille droite qui a simplement remplacé le « judéo-bolchévique » d’hier par « l’islamo-gauchiste » d’aujourd’hui. On se dit que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Sauf que cette fois, cette insignifiance est soutenue par 300 « personnalités » qui ont signé ce manifeste, et un livre sort sur ce sujet dans la semaine. Bien sûr, on se demande quelle valeur donner à ces signatures. Comment ont-elles été obtenues ? On vous appelle pour vous demander de signer un manifeste contre l’antisémitisme, comment dire non ? Combien auront lu le texte avant de signer ? Chacun pourra ensuite venir dire qu’il n’approuvait pas tout, bien sûr, mais c’est la loi du genre, que voulez-vous. Alors un coup de pub pour la sortie d’un livre ? Possible. Aujourd’hui, la com’ ne recule devant rien. La lutte contre le racisme et contre l’antisémitisme exige un autre combat, il est en cours depuis longtemps. Il faut en priorité déjouer et dénoncer ces démagogues qui instrumentalisent les peurs et les souffrances et qui exploitent les traumatismes profonds qui hantent toujours la mémoire des peuples. Il faut d’abord des informations claires, des études cohérentes, des analyses articulées mais surtout, avant tout, il faut des pédagogies fraternelles.

Daniel Mermet


Voici un texte de Dominique Vidal qui a réagi rapidement contre ce consternant « Manifeste » :

Contre l’antisémitisme, avec détermination et sang-froid

Je partage avec les signataires du Manifeste des 300 une seule conviction : la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur, dans une société encore rongée par toutes les formes de racisme. Il en va de l’avenir de la démocratie et donc de la République. Mais je ne suis d’accord, ni avec leur analyse du phénomène, ni avec leur démarche pour le combattre.

Et pour cause : ils ignorent complètement les indications que nous donne, depuis des années, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), avec laquelle, je le rappelle, les institutions et organismes communautaires juifs collaborent pourtant étroitement. Le « Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », que la Commission publie chaque année, met à la fois à notre disposition un état de l’opinion et une évaluation des violences perpétrées [2].

Quelles leçons se dégagent du travail des sondeurs, des sociologues et du ministère de l’Intérieur ?

 Que l’idéologie antisémite n’a cessé de reculer parmi nos concitoyens depuis la Seconde Guerre mondiale, au point d’y devenir marginale : 89 % d’entre eux considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », soit une proportion supérieure de 8 points à celle observée pour les musulmans et de 30 points comparée à celle des Roms ;

 Qu’en revanche, les préjugés antisémites, bien qu’en diminution, restent influents, si bien que 35 % des Français pensent encore que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent », 40 % que, « pour les Juifs français, Israël compte plus que la France » ou 22 % que «  les Juifs ont trop de pouvoir » ;

 Que les violences anti-juives, après un pic au début du siècle, ont connu depuis une décrue progressive, confirmée en 2017. Les violences antimusulmans, elles, ont culminé en 2015, alimentées par l’horreur des attentats terroristes, mais reflué elles aussi depuis. Rapportés au nombre de personnes concernées, les chiffres montrent que les Juifs constituent la principale cible des actes racistes, par ailleurs moins nombreux mais plus violents ;

 Que, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des Juifs ont été assassinés, en tant que tels – indépendamment des attentats terroristes comme ceux de la synagogue de la rue Copernic ou de la rue des Rosiers. Si, certains de ces meurtres sont indiscutablement antisémites, comme ceux de Mohammed Merah ou d’Amedy Coulibaly, d’autres imbriquent haine des Juifs, motivations crapuleuses, voire signes de maladie mentale ;

 Que cet antisémitisme – idéologie, préjugés, violences – est le fait de groupes divers. S’il reste caractéristique de l’extrême droite, y compris du Front national dont la « dédiabolisation » n’a pas éradiqué le vieux racisme anti-juif et le négationnisme, cet antisémitisme s’est aussi développé parmi les enfants de l’immigration. Mais une sociologue comme Nonna Mayer met en garde contre le concept de « nouvel antisémitisme », inspiré des thèses de Pierre-André Taguieff qui, écrit-elle, « voit un antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël et du sionisme, au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme, et porté tant par l’islamisme radical que par les idéologies tiers-mondistes d’extrême gauche » [3].

Ces analyses, on en conviendra, tranchent avec le simplisme et l’alarmisme du Manifeste de Philippe Val. Tout ce qui est excessif ne compte pas, disait Talleyrand : comment peut-on parler, à propos des Juifs français, de « terreur » ou d’« épuration ethnique »  ? Mais surtout les pistes que suggèrent les signataires sont de fausses pistes, le plus souvent dangereuses :

 Faire du seul islam radical la cause de la violence antijuive, c’est ignorer une partie importante du phénomène. D’abord parce que, je l’ai rappelé, l’antisémitisme de l’extrême droite reste vivace et souvent violent. Ensuite parce que, même parmi les jeunes de banlieue, la violence – comme d’ailleurs le djihadisme – n’a pas qu’une dimension idéologique ou religieuse : elle s’enracine aussi, n’en déplaise aux signataires, dans la désespérance sociale, elle-même produite par les discriminations économiques, sociales et ethniques qui les frappent dans notre société. Autrement dit, la vigilance et la répression nécessaires doivent aller de pair avec des efforts d’intégration considérables. Pour que la République se réconcilie avec sa jeunesse, y compris immigrée.

 Dénoncer « l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » (sic), c’est tout simplement infâme. Mais d’où sort ce fantasme d’une extrême gauche antisémite en France aujourd‘hui ? De qui parle-t-on ? Des communistes ? Des insoumis ? Des écologistes ? Des trotskistes ? Des chrétiens de gauche ? Aucun de ces partis, groupes ou mouvements n’a jamais flirté, de près ou de loin, avec la haine des Juifs ! Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Faut-il rappeler qu’en France, contrairement à la plupart des autres pays occupés, la solidarité populaire, des communistes aux gaullistes en passant par les chrétiens, a permis à près de quatre cinquièmes des Juifs d’échapper au génocide ?

 Infâme, cette affirmation relève aussi de l’analphabétisme historique. L’antisémitisme est un délit, poursuivi à juste titre, comme toutes les formes de racisme, par les lois, anciennes et récentes, de la République. L’antisionisme, lui, est une opinion, selon laquelle Theodor Herzl a eu tort de considérer les Juifs comme inassimilables et de prôner en conséquence leur rassemblement dans un État qui leur soit propre. L’immense majorité des Juifs, jusqu’en 1939, s’est opposée au projet sioniste : à cette date, la communauté juive de Palestine ne représente que 2,5 % de la population juive mondiale. Après le génocide nazi, des centaines de milliers de survivants, qui ne savaient pas où aller, faute de visas américains, ont choisi de rebâtir leur vie en Israël. Il en ira de même pour les Juifs des pays arabes, puis pour les Juifs soviétiques, venus par nécessité plus que par choix sioniste. Et, malgré ces vagues d’immigration, la majorité des Juifs vivent ailleurs qu’en Israël, et ils s’intègrent si bien en Amérique et en Europe que la majorité d’entre eux y concluent des mariages « mixtes ». En quoi ces rappels historiques relèveraient-ils de l’antisémitisme ?

 Avec la conclusion du Manifeste, on sombre dans l’absurdité pure et simple. Les signataires demandent que « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ». J’avoue avoir du mal à imaginer que tant de personnalités ignorent un fait simple : si l’Église catholique a pu renoncer dans son discours à la dénonciation des Juifs comme un « peuple déicide », responsable de siècles de massacres en Europe, c’est qu’elle s’organise autour d’une structure hiérarchique, avec un clergé, un pape et des conciles. Tel n’est pas le cas de l’Islam, qui ne dispose pas d’« autorités théologiques » à même de modifier des versets du Coran. Il en va d’ailleurs de même du judaïsme, où personne n’est en droit de censurer les commentaires du Talmud contre les goyim et encore moins les nombreux appels au génocide que contient l’Ancien Testament – et que pourtant des dirigeants, religieux et politiques, invoquent pour justifier le sort fait aux Palestiniens. Si les Livres saints étaient amendables, ça se saurait !

 Voilà, pour conclure, le grand absent du « Manifeste » : le conflit israélo-palestinien. Cette lâcheté, sans doute nécessaire pour bricoler un groupe aussi hétéroclite, est absurde. Qui osera le nier ? Les massacres de ces dernières semaines contre les manifestations de Gaza, justifiés par une partie des signataires, provoquent par exemple plus d’antisémitisme que tous les versets dénoncés du Coran. De quand date la dernière explosion de violences contre les Juifs dans notre pays, sinon de la Seconde Intifada et de sa répression brutale ? Et la droite et l’extrême droite israéliennes nous annoncent bien pire, avec l’annexion annoncée de la Cisjordanie, l’enterrement de la solution des deux États et la perspective d’un seul État où les Palestiniens annexés avec leur terre n’auraient pas le droit de vote… La paix au Proche-Orient ne fera pas disparaître miraculeusement l’antisémitisme, mais elle y contribuera décisivement : raison de plus pour s’engager sur ce chemin.

Un dernier mot : hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. Cette lutte indispensable, nous la remporterons ensemble ou jamais. Avec détermination et sang-froid.

Dominique Vidal


Une occasion pour (re)voir l’entretien de Daniel Mermet avec Dominique Vidal en février dernier, lors de la parution de son ouvrage Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, 2018, éditions Libertalia :

 

Publié le 28/04/2018

Marie-Pierre Vieu (regards.fr)

Macron à la conquête de l’Europe

Alors que le président français passait son grand oral la semaine dernière devant les parlementaires européens, Marie-Pierre Vieu, eurodéputée membre de la Gauche unie européenne, nous livre son analyse du phénomène Emmanuel Macron en marche à l’échelle continentale.

Sans surprise, Emmanuel Macron a été chaleureusement reçu, mardi 17 avril, au Parlement européen. L’objectif était clair : légitimer sa démarche politique auprès de ses pairs de l’Union européenne, et cela alors même qu’il se heurte, en France, aux premières grandes résistances sur le terrain social et qu’il est contesté quant à sa décision des frappes militaires en Syrie.

Après le 13 heures de Jean-Pierre Pernault et l’interview putching-ball de Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel où il jouait sa remise en scène au plan de la politique intérieure, Strasbourg lui a offert la possibilité de se positionner en leader de la classe Europe - pour user d’une expression consacrée. Dans sa déclinaison d’une relance néolibérale d’une Union européenne en crise, deux formules ont appuyé son allocution : "l’autorité de la démocratie" et "la nouvelle souveraineté européenne".

Sur la première, il veut en faire une marque de fabrique de l’Europe et le décliner, pour la zone euro par exemple, sous la forme de consultations qu’il pense comme le premier acte de la campagne des élections européennes de 2019. Dans les faits, depuis un an qu’il a été élu avec 18% des inscrits au premier tour, le même n’a de cesse d’annihiler toute marge de manoeuvre pour l’intervention citoyenne, de saper toute base démocratique, comme le décrit fort bien la philosophe Sandra Logier dan Antidémocratie.

"Autorité de la démocratie" et "nouvelle souveraineté européenne"

Ce 27 avril, face à la contradiction qui a été portée dans l’hémicycle par Patrick Le Hyaric de la GUE et par l’écologiste Philippe Lamberts, tant sur la question de la Syrie, des migrants ou de la verticalité de sa politique, la réponse est sans ambiguïté : l’homme concentre les pouvoirs, l’assume et le théorise même manageant la fonction présidentielle comme une entreprise du CAC 40. Il fait alors fi du dialogue parlementaire voire institutionnel, balaie d’un revers de manche toute négociation sociale, use de violence dans les universités et à Notre-Dame-des-Landes - car pour lui, toutes ces luttes se situent hors du cadre du pacte républicain.

Quant à la question de la souveraineté européenne, comment imaginer qu’elle puisse protéger les peuples si elle exclut une redistribution sociale et s’inscrit dans la poursuite des choix du libre-échange et du productivisme ? C’est pourtant, là encore, le créneau qu’a choisi Emmanuel Macron. Et il a ses arguments : pour lui, développer la richesse de l’Europe, c’est developper celle des Européen-nes, parvenir à cette richesse implique de vrais choix fiscaux (comprenez : unilatéralement bénéfiques aux plus puissants), d’accélérer les libéralisations à tout crin et de fouler au pied les propres engagements écologiques et climatiques de la France. Et cette dernière question n’est pas des moindres car la libéralisation des énergies renouvelables, le tout-camions, le parti pris de l’agro-industrie comme la poursuite des traités de libre-échange, vont à rebours de tous les engagements de la COP 21. Bien sûr, les néolibéraux vont proposer, en parallèle, la mise en place d’une taxe environnementale mais ce n’est que pour mieux faire passer le reste, une mesurette à la marge qui n’inverse pas les logiques d’ensemble...

La France selon Macron, prémisse d’une Europe selon Macron

La réalité française du mouvement social et le rejet grandissant de sa politique ne semblent pas non plus entamer la détermination du Président. Il en fait même de simples obstacles à surmonter, sans quoi l’Union européenne serait vouée aux surenchères extrémistes. Sur ce dernier point, on voit le coeur de sa rhétorique : sanctuariser le fait que l’alternative se résumerait à accepter sa vision de l’Europe ou se replier dans un ultra-nationalisme qui ouvre grand les portes à la barbarie.

Ce qu’il y a de neuf dans cette dialectique, c’est que Macron la met en place en France, un peu finalement comme si notre pays était le laboratoire de ce qu’il compte faire demain à l’échelle de l’Union européenne. Cela peut enflammer une Assemblée européenne largement acquise à la cause du libéralisme et qui ne voit plus en Merkel, la championne qu’elle a pu être. Mais cela n’est pas de nature à répondre aux colères sociales et aux exigences populaires, comme en ont encore témoigné les huées et les prises-à-partie lors de sa sortie quelques heures plus tard à Epinal.

Reste que si la solution à ce mal passe par la mise en mouvement des peuples, encore faut-il se mettre à leur service et en capacité de les fédérer autour d’un autre projet, radical et ambitieux, pour l’Union européenne. Pour une autre Europe. Dans les semaines qui viennent, nous aurons ici en France une série de rendez vous sociaux et citoyens qui sont d’une grande importance à court terme mais aussi afin de faire grandir la perspective d’une vraie alternative à Macron comme au diktat de la Banque centrale européenne. Sachons ne pas passer à côté de ces rendez-vous !

 

Publié le 27/04/2018

Les millions des banquiers français

Pierric Marisssal

Mercredi, 25 Avril, 2018

Humanite.fr

Les banques françaises ont distribué un nombre record de bonus en 2017. Plusieurs banquiers ont dépassé le million d’euros de revenus sur l’année.

En cette période de NAO (négociations annuelles obligatoires), tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand les salariés d’Air France se battent depuis 2 mois pour demander une augmentation de salaires qui rattraperait tout juste l’inflation, que la participation aux bénéfices chez Carrefour plafonne à 50 euros, les banquiers de Natixis eux se voient verser des bonus supérieurs à 300 000 euros chacun.

De manière générale, le banquier français est choyé.

Le nombre d’entre eux qui ont dépassé le million d’euros de revenu sur 2017 atteint déjà un record (100 tout rond selon les Echos) alors que le Crédit Agricole n’a même pas encore publié ses chiffres. 47 banquiers français ont dépassé le million pour la seule BNP, 215 à l’international. Le record reste à la Deutsche Bank qui, malgré de mauvais résultats revenus et la perte d’importants clients, a plus que doublé le nombre de ses banquiers millionnaires, le portant à 705. HSBC a elle donné plus d’un million d’euros de bonus à 375 de ses banquiers.

 

Les banques françaises se révèlent particulièrement généreuses. Elles ont distribué en moyenne deux fois plus de bonus que les banques de Wall Street. Il s’agirait de soigner leur « attractivité », surtout en cette  période de Brexit. Et les établissements bancaires se plaignent encore de la législation européenne, qui les empêche de distribuer des bonus dépassant le double du salaire fixe… 

Face à cette débauche de bonus, la BCE a annoncé le mois dernier vouloir « examiner de près les systèmes de rémunération pour voir s'ils sont propices à une gestion saine et prudente des banques ». Les sommes sont énormes. Les 1400 banquiers de la BNP se sont partagés ainsi une enveloppe de 444,6 millions d’euros. La somme allouée aux bonus atteint 2,2 milliards pour la Deutsche Bank, alors que le groupe a perdu 500 millions d’euros en 2017…

Pierric Marisssal

Publié le 26 avril 2018

Cinq questions/réponses sur les élections présidentielles à Cuba

Salim LAMRANI (site legrandsoir.info)

1. Qui est le nouveau Président cubain et comment a-t-il été élu ?

Il s’agit de Miguel Díaz-Canel, né le 20 avril 1960, soit un an après l’avènement de la Révolution cubaine, et il est âgé de 58 ans. Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur, il a enseigné à l’Université central de Las Villas à partir de 1985. En 1994, il est élu Premier secrétaire du Comité provincial du Parti communiste de la province de Villa Clara. Il y acquière rapidement une réputation de cadre modeste, travailleur et intègre. Dix années plus tard, en 2003, il occupe la même fonction dans la province d’Holguín. Son bilan positif et la reconnaissance des habitants de la région lui permettent d’intégrer également le Bureau politique du Parti communiste cubain en 2003. De 2009 à 2012, il occupe la fonction de Ministre de l’Enseignement supérieur. En 2012, il fait son entrée au Conseil des Ministres au poste de Vice-président en charge de l’éducation, la science, le sport et la culture. En 2013, il est élu par le Parlement cubain Premier Vice-président des Conseils d’Etat et des Ministres, qui est la plus haute fonction après la Présidence de la République.

Miguel Díaz-Canel est Président de la République de Cuba depuis le 19 avril 2018. Il a été élu, au suffrage indirect, par les 605 députés du Parlement cubain, Président du Conseil d’Etat et Président du Conseil des Ministres pour un mandat de 5 ans. Il cumule à la fois les fonctions de Président de la République et de Chef du gouvernement. Il succède ainsi à Raúl Castro, au pouvoir de 2006 à 2018, et devient le premier dirigeant né après le triomphe de la Révolution à occuper la plus haute fonction du pays.

2. Pourquoi les élections présidentielles sont-elles indirectes à Cuba ?

Pour arriver au pouvoir, Miguel Díaz Canel a d’abord dû être élu au suffrage direct, universel et secret comme député du Parlement cubain. Il a ensuite été élu par le Parlement à la tête du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, c’est-à-dire à la Présidence de la République.

Les Cubains sont convaincus que, pour ce qui est des élections présidentielles, le suffrage indirect est plus démocratique. En effet, il est matériellement impossible pour un Président de la République élu au suffrage direct de rendre des comptes aux électeurs, si ce n’est de façon symbolique. En revanche, si le Président est élu par le Parlement, comme c’est le cas dans de nombreux pays occidentaux comme l’Espagne ou le Royaume-Uni, celui-ci peut exercer un contrôle sur le chef du pouvoir exécutif. Il est ainsi beaucoup plus aisé d’exiger des comptes au Chef d’Etat, qui se présente devant le Parlement pour défendre son action et répondre aux questions de la représentation nationale. En outre, un Président élu au suffrage indirect sera moins sujet au sentiment d’omnipotence qui caractérise parfois ceux qui revendiquent une légitimité directe de tout le peuple. Un Président élu par un Parlement dispose de moins de pouvoir qu’un Président élu directement par le peuple.

3. Fidel Castro et Raúl Castro ont-ils dirigé le pays depuis 1959 ?

Contrairement à une idée reçue, la Cuba révolutionnaire, c’est-à-dire post-1959, a connu pas moins de cinq présidents de la République. Manuel Urrutia a été le premier à occuper cette fonction de janvier à juillet 1959. Osvaldo Dorticós a pris la relève de juillet 1959 à décembre 1976. Ensuite, après l’adoption de la nouvelle Constitution de 1976, Fidel Castro a occupé le poste de Président de la République de 1976 à 2006, se soumettant au suffrage tous les cinq ans. Suite à son retrait de la vie politique en 2006 pour des raisons de santé, soit deux ans avant la fin de son mandat, Raúl Castro, alors Vice-président du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, a pris la relève jusqu’en 2008, comme le prévoit la Constitution. De 2008 à 2018, Raúl Castro a été élu Président de la République et a effectué deux mandats successifs. Durant son second mandat, il avait fait part de sa volonté de ne pas se représenter, souhaitant limiter la durée des mandats exécutifs à dix ans maximum. Cette mesure devrait être intégréé dans la prochaine réforme constitutionnelle. Ainsi, Miguel Díaz-Canel est élu Président de la République jusqu’en 2023, avec la possibilité d’effectuer un nouveau mandat jusqu’en 2028.

Si l’importance de Fidel Castro dans l’Histoire de Cuba est indéniable, parler de la Cuba des frères Castro est inexact sur le plan politique. Fidel Castro a occupé la Présidence de la République pendant 30 ans, après avoir occupé la fonction de Premier Ministre pendant 17 ans. De son côté, Raúl Castro a été Président de la République pendant 12 ans. Aucun autre membre de la fratrie Castro n’a occupé de poste exécutif à Cuba. Fidel Castro a eu sept enfants et Raúl Castro, quatre. Aucun d’entre eux n’a jamais occupé une quelconque fonction au sein du gouvernement.

Pour ce qui est de la longévité au pouvoir, à titre de comparaison, François Mitterrand a été Président de la République française pendant 14 ans. Felipe González a été chef du gouvernement espagnol pendant 14 ans. Angela Merkel, la Chancelière allemande, une fois son quatrième mandat achevé en 2021, aura passé 17 ans à la tête de l’Allemagne.

4. Peut-on parler d’élections démocratiques alors qu’il y a un parti unique ?

A Cuba, contrairement à d’autres pays du monde, le Parti communiste n’est pas un parti électoral. Il ne propose pas de candidats aux élections. La législation cubaine est formelle à cet égard. Seuls les électeurs peuvent proposer les candidats aux élections municipales, provinciales et législatives. Il est donc formellement interdit au PCC de présenter un quelconque postulant à une élection. Le procédé est le suivant : avant les élections, les citoyens se retrouvent lors d’assemblées publiques au sein des circonscriptions pour proposer les candidats. Pour chaque élection, il faut au moins deux candidats et au maximum huit. Une fois choisis par la base, les candidats voient leur CV affichés au sein des circonscriptions. Les campagnes électorales sont strictement interdites. Pour les élections municipales, provinciales et législatives, le suffrage est universel et secret.

Les Cubains sont convaincus que leur système est plus démocratique que ceux de nombreux pays occidentaux. Leur point de vue est le suivant : en France, par exemple, où existe un système multipartite, dans l’immense majorité des cas, quelle que soit les élections, ce sont les partis politiques qui désignent les candidats. Ainsi, les citoyens français ont le choix entre les différents postulants désignés par les divers courants politiques. Or, en France, moins de 5% des citoyens sont membres d’un parti politique et ont donc la possibilité de désigner leur candidat. Ainsi, 95% des électeurs n’ont aucune possibilité de participer à la désignation des candidats pour les différentes élections, leur choix se limitant à opter pour telle ou telle figure désignée par les partis politiques.

5. Quelle est la composition du nouveau Parlement cubain ?

La composition du nouveau Parlement cubain est globalement représentative de la société cubaine et de sa diversité ethnique et sociale. Tout d’abord, la participation électorale a été de 85%. Ainsi, près de 50% des députés (293) ne sont ni membres du Parti communiste ni de l’Union des jeunesses communistes. Contrairement à une idée reçue, n’est pas membre du PCC qui en émet le simple souhait, bien au contraire. Pour intégrer le PCC, il faut être proposé par un membre et passer par un long processus de sélection. L’idée selon laquelle tous les Cubains auraient l’obligation d’être membres du PCC relève du fantasme. Sur les plus de 8 millions d’électeurs à Cuba (sur une population totale de 11,2 millions d’habitants), seuls 800 000 sont membres du PCC, soit à peine 10% des électeurs. Si l’on ajoute les 400 000 membres de l’Union des jeunesses communistes, cela fait un total de 1,2 millions de personnes, soit 15% des électeurs. Ainsi, 85% des électeurs ne sont pas membres du PCC ou de l’UJC.

Plus de 53% (322) des députés sont des femmes. Plus de 56% (338) des députés intègrent le Parlement pour la première fois. L’âge moyen du Parlement est de 49 ans et 13% des élus (80 députés) ont entre 18 et 35 ans. Près de 90% des députés sont nés après 1959. Plus de 40% sont noirs ou métis. Le Président du Parlement cubain, Esteban Lazo, est noir. Ana Maria Mari Machado, une femme, occupe la Vice-présidence. Le secrétariat du Parlement est également dirigé par une femme, Miriam Brito.

Salim LAMRANI

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

 

Publié le 26/04/2018

Pour les jeunes, Macron propose de vieux schémas de pensée

 Par Ellen Salvi (site médiapart.fr)

Alors que la mobilisation étudiante se poursuit, l’exécutif continue de défendre ses politiques teintées de pragmatisme et d’éthique libérale. Sous couvert de modernisation, son approche de « la jeunesse » révèle en filigrane une vision classique de la société, où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir.

Il a d’abord été question d’« agitateurs professionnels », qui n’avaient pas grand-chose à voir avec des étudiants. Dès les premiers blocages d’université, le premier ministre, suivi par l’ensemble de son gouvernement, est monté au créneau pour dénoncer la « très forte mainmise de l’extrême gauche sur ces mouvements ». Les relais parlementaires, en tête desquels le député La République en marche (LREM) Gabriel Attal, rapporteur de la réforme d’accès à l’enseignement supérieur, ont rapidement emboîté le pas et fait évoluer le discours, renvoyant dos à dos les grévistes « animés d’un esprit bobo et égoïste » et les étudiants opposés aux blocages.

Sur les réseaux sociaux, les blagues sont allées bon train, tournant en ridicule les mobilisations, à commencer par celle des jeunes de Sciences-Po Paris qui n’auraient, à entendre leurs détracteurs, aucune légitimité à s’opposer à la forme de sélection qu’introduit la loi orientation et réussite des étudiants (ORE), alors qu’ils ont eux-mêmes passé un concours pour entrer rue Saint-Guillaume. « Par leur attitude, leurs propos d’estrade, leurs caricatures, ils font honte à l’école qu’ils ont réussi à intégrer... par concours... #SciencesPo », tweetait le 19 avril la députée Aurore Bergé, l’une des porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale.

Emmanuel Macron ne cesse de le répéter : « Nous sommes dans un État d’ordre. » Pour le faire respecter, les CRS pénètrent dans les universités. Les responsables politiques rappellent les règles. Et les étudiants mobilisés en AG continuent d’être considérés comme part minime et non représentative. « Cette minorité-là, ce n’est pas les jeunes de France », assure un ministre à Mediapart. Convaincu de son fait, le chef de l’État reste sourd aux colères qu’il estime injustifiées, allant jusqu’à parler, comme il l’a fait le 15 avril au sujet de la contestation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), de la « tyrannie de certaines minorités », expression chérie en son temps par Nicolas Sarkozy.

La Macronie, qui regrette souvent que l’on puisse « caricaturer » ses réformes, n’hésite pas à sombrer elle-même dans la caricature. Sous couvert de « respecter tout le monde » et de prôner l’« émancipation » de chacun, elle laisse diffuser une petite musique qui tendrait à suggérer que les jeunes qui se mobilisent contre la loi Vidal n’ont d’autre ambition que d’obtenir des « diplômes en chocolat ». Ce même genre de ritournelle a été fredonnée pour les cheminots ou pour les zadistes. Eux aussi sont renvoyés à des clichés destinés à délégitimer leur mobilisation et à reprendre la main sur la fameuse « opinion publique », cette inconnue que tout le monde se dispute et sur laquelle le président a jusqu’alors construit sa stratégie politique.

En adoptant cette position de surplomb, laquelle confine bien souvent à la condescendance, l’exécutif révèle en filigrane une vision de la société bien plus monochrome qu’elle ne l’est en réalité, un pays où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir – et qu’elles perdent, dès lors, leur qualité même d’alternative. « Un dernier conseil : ne respectez jamais les règles », lançait le chef de l’État à la jeunesse indienne, le 10 mars. Celle de France, en revanche, est priée de s’y plier.

Sur le papier, tout était pourtant fait pour coller. En mai 2017 entrait pour la première fois à l’Élysée un président de moins de 40 ans. Un mois plus tard, l’Assemblée nationale s’offrait une cure de jouvence en abaissant l’âge moyen (48,7 ans) de ses élus au-dessous des 50 ans – 146 d’entre eux ayant moins de 40 ans (contre 55 sous la précédente mandature). Tout en intégrant dans des proportions inédites des novices en politique, le Palais-Bourbon restait cependant le lieu d’une forte reproduction sociale, 54 % des élus étant des cadres du privé, des dirigeants d’entreprise ou des professions libérales, à l’image du groupe majoritaire de LREM.

Le renouvellement générationnel n’est évidemment pas un gage de renouvellement de pensée politique. Le startupper, élevé au rang de modèle par la Macronie, n’est qu’une partie de ce que l’on appelle communément « la jeunesse », terme générique qui ne reflète pas en lui-même la variété des situations, des profils et des engagements. La promesse macronienne d’horizontalité aurait pu parler à une génération avide de prendre part aux décisions publiques, mais elle se heurte aujourd’hui à la réalité des politiques mises en place par le gouvernement et à la façon dont il multiplie les « réformes techniques avec la fausse évidence qui les accompagne », explique le sociologue Vincent Tiberj.

Pour ce professeur des universités associé à Sciences-Po Bordeaux, « il y a une forme de péché originel du macronisme ». Conscient de la remise en cause des partis politiques traditionnels, le candidat devenu président a « mis en place un système qui donne l’illusion de l’horizontalité », alors que « toutes les décisions continuent d’être prises par en haut ». Or « ce n’est pas en instituant par en haut un grand débat [comme celui promis par la grande marche sur l’Europe – ndlr] que l’on attire des personnes différentes et que l’on trouve de véritables alternatives ».

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Cette conception du pouvoir « terriblement technocratique », et finalement assez conservatrice, en dit long sur les politiques proposées, et notamment celles qui concernent la jeune génération. « C’est le propre de l’éthique libérale, poursuit le chercheur. On est dans une logique d’individus, qui reconnaît éventuellement les carcans sociaux, mais ne remettra pas en question les mécanismes de la domination collective. » Et d’ajouter : « Tout le problème du pouvoir macronien, c’est le manque de discours global. Le gouvernement empile des mesures qui ne font pas système. » 

Pour éviter ce « fonctionnement en silo », Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et coauteur du rapport « Arrêtons de les mettre dans des cases ! Pour un choc de simplification en faveur de la jeunesse », remis en mars 2017 à Matignon, plaide en faveur d’un travail interministériel. « Il y a des choses qui se disent et qui se passent, mais c’est encore compliqué de voir la cohérence, affirme-t-il. Il manque un récit qui permette d’appréhender cet âge de la vie comme une globalité, qui donne du souffle à cette volonté d’émancipation, que je préfère qualifier d’autonomisation, dont parle Emmanuel Macron. » Les propositions de son rapport figurent dans la lettre de mission confiée au ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, mais très peu ont été lancées.

« C’est une vision raccourcie de la société »

  • Sur la jeunesse, comme sur tous les autres sujets, la Macronie prône le pragmatisme. Pour Vincent Tiberj, le problème réside dans la vision que se fait l’exécutif de l’éducation et du savoir, lesquels sont envisagés sous le prisme de l’« employabilité ». « Leur conception de l’éducation s’apparente davantage à du dressage qu’à du développement personnel, regrette-t-il. Même la recherche est vue comme quelque chose qui doit être utile à l’économie. » Or « le risque d’une politique pragmatique, c’est de mettre des gens de côté », reconnaît Antoine Dulin.
  • Cette philosophie générale de la rentabilité est l’une des clefs de la loi ORE et des fameux « prérequis » à l’entrée à l’université qui l’accompagnent et risquent de renforcer les inégalités sociales qu’ils prétendaient réduire. « Les perdants vont évidemment être les publics les plus fragiles scolairement et socialement, qui ne sont pas ajustés au modèle universitaire », expliquait à Mediapart la sociologue Sophie Orange, spécialiste de l’orientation post-bac, dès le mois de décembre.
  • Ce dispositif, aujourd’hui au cœur de la contestation, figurait déjà dans une « lettre ouverte à la jeunesse » diffusée le 18 avril 2017 par le candidat d’En Marche!. En l’instaurant, et quoiqu’il s’en défende, Emmanuel Macron introduit une forme de sélection à l’université. L’exécutif a beau marteler qu’il souhaite ce faisant réduire les échecs, il balaye d’un revers de la main la possibilité pour les étudiants de repartir à zéro après le bac, de tâtonner, d’échouer s’il le faut – souvent une leçon pour réussir –, de se chercher et, pourquoi pas, de se révéler. En résumé : de prendre en compte les vocations tardives, en resserrant le champ des possibles qu’offre l’université.
  • « C’est une vision raccourcie de la société, une philosophie que l’on apprend dans les grandes écoles et qui se résume à la compétitivité, déplore le directeur de l’Observatoire des inégalités Louis Maurin. Aller plus haut, avoir toujours plus de pouvoir. Les fameux “premiers de cordée”… » Or si l’on en croit la sociologue Cécile Van de Velde, interrogée par Le Monde, l’une des difficultés de la jeune génération est précisément qu’elle « se retrouve en tension entre son besoin de sens et les pressions de la compétition ». En France, « les jeunes sont très angoissés et pessimistes », souligne-t-elle, indiquant qu’il en est de même au Japon et en Corée.
  • « Dans ces sociétés qui ont tout fait jouer sur le diplôme, qui envoient le message qu’un adulte c’est avant tout un diplômé – davantage qu’un sujet –, les jeunes vont être atteints dans leur confiance parce qu’il faut aller vite, choisir vite, explique-t-elle. Et ce encore plus en temps de crise, quand il faut gagner la compétition scolaire pour avoir des chances de se placer sur le marché du travail. Ces modèles forcent le choix précoce et créent un enjeu autour de l’“orientation”, comme on le voit en ce moment en France. »
  • Il y a aussi, derrière cette façon d’envisager les choses, une forme de « paternalisme » qui n’a pas échappé aux principales organisations du spectacle vivant. Dans une tribune publiée par Le Monde le 23 avril, elles dénoncent collectivement le programme « Culture près de chez vous » porté par Françoise Nyssen, lequel constitue à leurs yeux « un incroyable retour en arrière », « une vision paresseuse, vénale et embourgeoisée de la culture » qui ne favorisera en rien « l’émancipation » des jeunes, promesse phare de l’entreprise macroniste.
  • Là où ils espéraient « un acte II de la décentralisation culturelle », capable de libérer la création, de redonner élan à la vie des individus et des collectifs, et de rassurer la jeunesse, les signataires de ce texte n’ont trouvé qu’une politique digne de « la IVe République ». « Depuis un an, qu’avons-nous eu ? interrogent-ils. Des chorales dans les établissements scolaires, la Comédie-Française et le théâtre privé au secours des campagnes, l’obstination pour un “Pass culture” dont nous savons qu’il est démagogique et voué à être une dépense sans effet ou pire, aux effets pervers. » Et de conclure : « Sur le plan culturel, on nous promettait l’élan d’un John F. Kennedy, nous redoutons le retour d’un René Coty. »
  • Contrairement à François Hollande, qui avait promis d’en faire sa « priorité » – sans que cela soit vraiment suivi d’effets –, Emmanuel Macron ne s’est guère engagé, durant sa campagne, sur des promesses à destination des jeunes. Une fois élu, le mot « jeunesse » a d’ailleurs disparu des libellés ministériels, au grand dam des mouvements et associations de jeunes. Le président de la République s’en est très tôt expliqué : « C’est quand vous réformez le marché du travail et du logement que vous faites une vraie politique de la jeunesse, assurait-il au Point, fin août 2017. C’est en recréant des libertés et de la mobilité. C’est en donnant aux gens, selon leurs mérites, l’opportunité de gravir les échelons de la société : voilà l’esprit républicain ! »
  • Dans sa « lettre ouverte à la jeunesse », le candidat d’En Marche! dévoilait déjà ses pistes en la matière. Se présentant comme le « candidat du travail », il assurait alors que « la baisse des cotisations payées par les salariés » et « l’augmentation de la prime d’activité » permettraient à « 400 000 jeunes » de voir leurs revenus augmenter. « Concrètement, un jeune au Smic touchera chaque mois 100 euros net de plus », expliquait-il. Mais concrètement, les choses sont surtout un peu plus compliquées.
  • Les dispositifs étant mis en place de façon progressive, la promesse des 100 euros net ne sera effective qu’en fin de quinquennat (elle s’élèvera à 34 euros fin 2018 et 66 euros fin 2019) et ne concernera que les célibataires au Smic, qui payent une taxe d’habitation. En outre, si l’on estime effectivement à environ 390 000 le nombre de moins de 25 ans touchant le salaire minimum, une bonne part d’entre eux travaillent à temps partiel (environ 50 % sur l’ensemble de la population) et ne touchera donc pas les fameux 100 euros.
  • Autre grand axe du projet d’Emmanuel Macron : « La formation d’un million de jeunes sans emploi éloignés du marché du travail. » Une intention louable, quoique battue en brèche par de nombreux travaux dont celui élaboré en 2017 par France Stratégie, une institution rattachée au premier ministre. « Les plans massifs de formation et l’élévation du niveau de diplôme ont peu de prise sur le taux de chômage, pouvait-on lire dans son rapport. Certains travaux considèrent même que les effets de ces plans sont nuls, quand ils ne conduisent pas à dégrader relativement la situation des profils les moins diplômés. » Pas moins de 15 milliards d’euros doivent être consacrés à la formation sur la durée du quinquennat mais pour l’heure, nul ne sait exactement comment ils seront financés. Vendredi 27 avril, le gouvernement présentera son projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », qui inclut un important volet sur la réforme de l’apprentissage.

« Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse »

Emmanuel Macron l’avait assuré pendant sa campagne : « Mon ennemi, c’est l’assignation à résidence », avait-il lancé le 30 mars 2017 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en écho au désormais célèbre « Mon adversaire, c’est le monde de la finance » de son prédécesseur. Le président de la République, qui rêve de jeunes Français ayant envie de devenir milliardaires, a très tôt abordé les quartiers populaires par le versant des parcours individuels et de l’entrepreneuriat. « Il est dans un discours de self-made-man américain, qui pourrait parler aux jeunes, mais le souci c’est que dans le même temps, il les assigne à résidence dans sa politique en supprimant les emplois aidés par exemple », souligne Louis Maurin.

Convaincu de l’inefficacité de ce type de contrats, le gouvernement a décidé dès l’été 2017 de les « prioriser », plongeant nombre d’associations de quartier, notamment celles qui s’occupent des jeunes, dans de grandes difficultés. Mi-avril, trois ministres – Muriel Pénicaud, Jacques Mézard et Julien Denormandie – ont fait le déplacement à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour promouvoir la mise en place, dans sept territoires, des « emplois francs ». Ce dispositif, abandonné par François Hollande en 2014, a été remis au goût du jour par son successeur quatre ans plus tard, dans une version remaniée. Une façon de « compenser » la disparition des emplois aidés qui, pour certains, est loin d’être suffisante, comme l’a glissé le maire de Clichy-sous-Bois à la ministre du travail le jour de sa visite. Le gouvernement planche en outre sur une nouvelle mouture du contrat aidé, intitulée « Parcours Emploi Compétences ».

Sur la question du logement, deuxième pilier d’une « vraie politique de la jeunesse », le candidat Macron avait promis d’en faire construire 80 000 pour les jeunes (60 000 pour les étudiants et 20 000 pour les jeunes actifs) et de leur réserver une part de logement social. Le premier de ces deux objectifs – prévu sur le quinquennat – a été retranscrit dans le projet de loi pour l’évolution du logement (Elan), présenté début avril en conseil des ministres, sans autres détails que la création, en 2018, d’un observatoire national du logement étudiant. Quant au logement social, la part destinée aux jeunes reste encore inconnue et n’est stipulée ni dans le texte du ministère de la cohésion des territoires ni dans l’accord signé avec les bailleurs.

En outre, d’autres dispositifs figurant dans le projet de loi Elan ont d’ores et déjà été remis en question par les spécialistes du secteur. C’est notamment le cas du bail mobilité de un à dix mois sans dépôt de garantie pour les étudiants, les saisonniers, les jeunes en alternance, ceux en CDD à courte durée, etc., auquel le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre (FAP), Christophe Robert, se dit « vraiment opposé ». Et ce, d’autant plus qu’il existe déjà des locations meublées ou des formules de location saisonnière que les jeunes peuvent quitter assez rapidement. « On fait un bail précaire pour les précaires, résume le responsable associatif. Et on prend le risque de réduire les protections que confère le bail classique de trois ans, mis en place depuis 1989. »

Dans son dernier rapport sur l’état du mal-logement en France, la Fondation Abbé-Pierre critique vertement les orientations choisies par l’exécutif dans les premiers mois du quinquennat, à commencer par la baisse de 5 euros des aides personnalisées au logement (APL). « Sous couvert d’engager des économies sur les aides personnelles, le projet porté par le gouvernement aboutit finalement à une profonde remise en question du modèle du logement social. » Si le président de la République et le premier ministre avaient eux-mêmes reconnu que cette mesure n’était pas la bonne – sans pour autant revenir dessus –, d’autres, au sein de la majorité, avaient préféré s’en moquer. « Ça va, messieurs dames, si à 18, 19 ans, 20 ans, 24 ans, vous commencez à pleurer pour 5 euros, qu’est-ce que vous allez faire de votre vie ? », avait par exemple interrogé la députée LREM Claire O’Petit.

Christophe Robert compte désormais beaucoup sur les arbitrages du plan pauvreté, attendus dans les prochaines semaines. Devraient en toute logique y figurer des mesures à destination des jeunes de moins de 25 ans ne touchant pas le RSA. « Nous avons déjà remporté une première victoire en faisant en sorte que ce plan ne concerne pas seulement les enfants, mais aussi les 16-30 ans », se réjouit le vice-président du CESE Antoine Dulin, qui a participé aux travaux préparatoires. De façon générale, le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre reste très attentif au discours politique du gouvernement en matière d’exclusion : « Pour le moment, on est un peu dans le “si on se bouge, on peut y arriver”, mais c’est évidemment un peu plus compliqué que ça... », note-t-il.

Parce qu’il veut « une jeunesse engagée en France, en Europe et dans le monde » et qu’il ambitionne de « renforcer la cohésion républicaine », tout en développant « un esprit commun de défense et de secours », Emmanuel Macron a annoncé pendant sa campagne vouloir créer « un service national obligatoire », qui durerait « un mois » et s’adresserait « aux jeunes femmes et aux jeunes hommes aptes dans les trois ans suivant leur dix-huitième anniversaire ». En février, le chef de l’État s’était de nouveau prononcé sur le sujet, en évoquant cette fois-ci une durée de « trois à six mois ».

Jugée coûteuse et délicate à mettre en place en raison des capacités d’accueil des armées, réduites depuis la suppression du service militaire en 1997, cette promesse avait déjà suscité de nombreux doutes pendant la campagne. Selon L’Opinion, elle a toutes les chances d’être revue à la baisse. Le groupe de travail chargé de dessiner les contours de ce que l’on appelle désormais « service national universel » (SNU) privilégierait en effet l’option d’un « temps de vie partagé » dans un internat d’une durée d’« une semaine », lequel serait décliné en « activités militaires » (enseignement de défense, sport, comportement en situation de crise...), « activités civiques et citoyennes autour des valeurs républicaines » et « activités-médico-sociales ».

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Au-delà des seules contraintes techniques et budgétaires, ce dispositif pose aussi une question de fond, là encore liée à la perception qu’a le pouvoir des jeunes Français. La Fage, l’un des principaux organismes étudiants, qui défend par ailleurs la loi Vidal, dénonce une « proposition démagogique qui vise à “recadrer” une jeunesse qui serait la source de tous les maux ». « Loin de vouloir assurer à tous les jeunes une protection sociale adéquate et un accès de toutes et tous à l’éducation supérieure, cette vision négative de la jeunesse occulte intégralement l’engagement quotidien de milliers de jeunes, peut-on lire dans son communiqué. Loin d’être cette génération “désengagée” dépeinte dans les discours publics, les jeunes s’engagent plus que toutes les générations précédentes. »

Pour le sociologue Vincent Tiberj, cette proposition s’inscrit surtout dans la philosophie générale des politiques pensées pour les jeunes. « On retrouve ce même discours de l’encadrement, affirme-t-il. Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse. » D’autant que ce discours paraît aujourd’hui en décalage avec les nouvelles formes d’engagement que le chercheur développe dans son livre Les citoyens qui viennent – Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (Éd. Puf). Éloignées des schémas politiques classiques, les « cohortes » qu’il analyse se tournent désormais vers de nouvelles formes de politisation, des modes de consommation différents et des alternatives qui ne s’inscrivent pas forcément dans le moule de la « start-up nation ».

 

 

Publié le 25/04/2018

Réforme Belloubet. Des logiciels à la place des juges, mirage de la justice prédictive

Pierric Marissal

L'Humanité.fr

Le projet de loi de programmation pour la justice, présenté ce vendredi en Conseil des ministres, prévoit de nombreuses mesures comme la médiation informatique ou l’usage de la visioconférence, qui vont mettre à mal l’accès aux juges.

Votre service public est en sous-effectif chronique, ses agents débordés, les perspectives budgétaires peu rassurantes ? Emmanuel Macron a la solution : le numérique. Le projet de loi de programmation pour la justice 2018-2022, présenté ce vendredi en Conseil des ministres, s’inscrit dans cette logique. Il veut dématérialiser de nombreuses procédures, se passer des juges autant que possible, généraliser la visioconférence, et obliger les deux parties d’un conflit à chercher une solution à l’amiable, à l’aide d’algorithmes. Près de 2,7 millions de procédures par an seraient concernées puisque, sauf exception prévue par la loi, toutes les affaires relevant du droit civil devront passer par une médiation, sous peine de nullité. Visée, toute la justice du quotidien : troubles du voisinage, procédures de recouvrement de dettes, contentieux locatifs, affaires familiales…

Parmi les inspirations du projet de loi présenté par la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, il y a la justice prédictive, qui se pratique aux États-Unis. Une telle déjudiciarisation présente des avantages évidents pour le gouvernement : désengorgement des tribunaux, rapidité de la procédure, moindre coût. « Privilégier les résolutions à l’amiable, on ne peut qu’être pour, en théorie. Mais ce qui est prévu dans cette réforme constitue plutôt un obstacle dans l’accès aux juges », alerte Juliane Pinsard, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. Décryptage.

1 Une justice prévisible

Le projet de loi prévoit qu’une personne ou entreprise pourra proposer « un service en ligne fournissant des prestations d’aide à la résolution amiable des différends ». Il s’agira en clair d’un algorithme qui, pour proposer une médiation sur un contentieux, analysera tous les cas anciens comparables, afin d’estimer les probabilités de gagner ou d’être condamné, comme la fourchette des indemnités ou les peines potentielles. « L’algorithme va dire aux gens : dans 70 % des cas, la décision a été celle-là, on vous propose donc telle procédure de conciliation, basée sur ces données », explique Juliane Pinsard. « De nombreuses personnes renonceront à leur droit d’accéder à la justice, si elles ont l’impression que la procédure est courue d’avance », avance-t-elle. Un autre risque majeur est celui de l’effet moutonnier pour les magistrats. En consultant ces algorithmes, le juge pourra se sentir incité à prendre la même décision que la majorité de ses collègues, par pression ou pour se décharger d’une partie du travail. D’autant qu’on sait à quel point les magistrats sont surchargés. « Avec ce type de dispositif, la part de jugement du magistrat peut se trouver aussi bien confortée que biaisée par des effets de surdétermination ou d’ancrage », s’était inquiétée, fin 2016, la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej).

2 Une justice orientée

« Les algorithmes, comme ils ne se basent que sur des décisions judiciaires passées, vont figer la justice dans un état de fait, c’est la fin des jurisprudences progressistes », s’alarme également Juliane Pinsard. La magistrate cite en exemple ce juge de Lyon qui, il y a une vingtaine d’années, avait relevé les clauses abusives des crédits à la consommation lors d’un procès pour recouvrement de dettes. Le tribunal d’instance avait fait tomber l’intégralité des intérêts et des pénalités. Cette décision, validée par la Cour de cassation, fait désormais jurisprudence.

Autre préoccupation : comment seront constituées les bases de données ? « Aux États-Unis, les questions posées pour nourrir d’informations les algorithmes étaient biaisées, souvent racistes. Résultat : les condamnations conseillées par les logiciels étaient toujours plus lourdes pour la population noire », rapporte Maryse Artiguelong, représentante de la Ligue des droits de l’homme à l’Observatoire des libertés et du numérique. Ainsi, Eric Loomis, citoyen états-unien, a été condamné à six ans de prison par la justice du Wisconsin pour délit de fuite. Lorsqu’il a demandé au juge pourquoi cette peine si lourde, la réponse a fusé : selon l’algorithme utilisé (en l’occurrence, le logiciel Compas), son profil présentait une probabilité extrêmement élevée de récidive ; en conséquence, le magistrat avait choisi la peine maximale.

3 Une justice privatisée

« Il n’y a pas assez de données en open data sur Legifrance, seuls 900 000 jugements sont disponibles. Comme ce n’est pas suffisant, on a signé un partenariat avec l’éditeur Wolters Kluwer, qui nous fournit l’intégralité des décisions des cours d’appel pour compléter notre algorithme », explique Louis Larret-Chahine, fondateur de Predictice. Cette société fournit un outil capable de passer au crible 2 millions de décisions de justice par seconde pour en extraire des « tendances ». Les cours d’appel de Rennes et de Douai l’ont déjà expérimenté, tout comme le barreau de Lille. « On n’aime pas trop dire qu’on fait de la prédiction, plutôt de l’analyse statistique », se défend le créateur du programme, qui ne dit pas si son outil sera proposé comme algorithme de résolutions à l’amiable des différends. « Cette sous-traitance de contentieux entiers à des opérateurs privés » fait partie « des points inacceptables sur lesquels nous ne transigerons pas », assure l’intersyndicale des magistrats et avocats, dans un communiqué publié jeudi.

Le point est d’autant plus sensible que ces services de médiation en ligne pourront être proposés sans certification obligatoire. « Qui va financer ces programmes ? Comment vérifier si l’écriture de ces algorithmes ne sera pas orientée ? Biaisée ? » questionne Maryse Artiguelong, qui craint que le code de ces programmes ne soit « protégé, demain, par la nouvelle loi sur le secret des affaires ». Louis Larret-Chahine, lui, est serein. Pour l’entrepreneur, ces outils permettront de renforcer la confiance dans une justice « aujourd’hui imprévisible, rendue de manière aléatoire ou disparate sur le territoire », et permettront d’« aller vers quelque chose d’un peu plus scientifique ». Ces technologies ont d’ailleurs trouvé une ambassadrice de choix en la personne de Tiphaine Auzière, avocate et fille aînée de Brigitte Macron, qui se présente comme la « marraine des legaltechs (les start-up de la justice – NDLR) au sein des Juristes En marche ».

4 Une justice au rabais

« Aujourd’hui, la conciliation est gratuite et la médiation aussi, pour qui a droit à l’aide juridictionnelle. Mais l’accès à ces programmes pourra être payant. Alors, tant qu’on ne revoit pas profondément le système des aides, on va créer de nouvelles inégalités, des gens vont renoncer à réclamer justice », fustige Juliane Pinsard. Sans oublier que l’obligation de passer par des outils numériques est également facteur d’exclusion. Pour la secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, il s’agit là d’un choix politique. « Comme pour les autres services publics, on ferme les robinets, on empêche les gens d’accéder à la justice. Pour le gouvernement, c’est une façon de régler les problèmes d’effectifs et de moyens », se désole-t-elle.

L’extension de la visioconférence dans le seul but de faire des économies et de ne pas payer le déplacement des prévenus à l’audience en atteste. « Cela rend les procès ubuesques, on ne se comprend pas, la justice ne peut être rendue sereinement dans ces conditions. Ce qui passe dans un tribunal à travers le corps ne passe pas à l’écran », assure la magistrate. Une logique que l’on retrouve dans le projet de loi asile et immigration. « On met devant une caméra des migrants, des gens qui ne parlent même pas français, juste pour éviter de payer leur déplacement ! » s’insurge Maryse Artiguelong.

5 Une justice de la donnée

La chancellerie a déjà demandé aux magistrats de rendre leurs jugements selon un schéma commun. Objectif : permettre aux algorithmes de comprendre et de digérer ces masses de données, sans intervention humaine. « On va créer un monstre ! s’alarme Patrick Roulette, avocat au barreau de Saint-Denis. Imaginons un procès pour erreur médicale : l’algorithme va se nourrir de tout l’historique du patient et c’est un véritable casier judiciaire civil qui va se constituer ! » En plus des jugements, tous les accords à l’amiable qui ne seront pas passés par la case justice y figureront. Or, les sociétés privées qui seront mobilisées resteront propriétaires des données, pourront en disposer selon leur gré, les revendre à des assurances ou à des banques, par exemple… « On fait de la “pseudo-anonymisation”, explique Louis Larret-Chahine. Le nom des personnes physiques est protégé, pas celui des magistrats ou des avocats. » La loi stipule qu’il suffit ainsi, pour ces services en ligne, d’informer clairement les parties et de « respecter les obligations relatives à la protection des données à caractère personnel ».

« C’est une déshumanisation de la justice. Ces sociétés ne sont là que pour faire de l’argent, et le gouvernement, lui, veut dés-engorger les tribunaux. On avait une justice humaine, on veut nous imposer une justice sur barème », conclut Patrick Roulette.

Pierric Marissal

Journaliste, spécialiste des nouvelles technologies

 

Publié le 24/04/2018

Naomi Klein: «La ZAD est un modèle»

 Par Jade Lindgaard (médiapart.fr)

Alors qu’Édouard Philippe dit vouloir évacuer la ZAD avec « avec une immense détermination tranquille », la journaliste et activiste canadienne prend la défense de la zone et de « sa vision essentielle de la politique » : il ne suffit pas de dire non aux injustices, il faut aussi faire advenir le monde que l’on veut défendre.

 Les services de la Direction départementale des territoires et de la mer ont jusqu’au soir du 23 avril pour expertiser les 28 projets nominatifs agricoles déposés vendredi dernier par les habitant·e·s de la ZAD, ainsi que la dizaine d’autres projets liés à des activités artisanales et culturelles (voir ici à ce sujet). La préfète de Loire-Atlantique, Nicole Klein, considère que le dépôt de ces documents marque « une ouverture, une possibilité » et témoigne d’« avancées concrètes » et d’« une prise de conscience positive ». Pour autant, le devenir de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est toujours incertain. Jeudi, au Sénat, Édouard Philippe a déclaré vouloir mener jusqu’au bout l'évacuation de la zone « avec une immense détermination tranquille ».

C’est dans ce contexte que nous avons recueilli les propos de la journaliste et activiste canadienne Naomi Klein, auteure en 2017 de Dire non ne suffit plus, un essai réflexif sur le pouvoir de Donald Trump et la façon de s'y opposer.

Que pensez-vous de l’expulsion et de la démolition d’une partie de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

Naomi Klein : Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un « oui » : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque.

Dire non ne suffit plus, c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu.

Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent.

Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui. Au Canada, les luttes contre les grands projets d’aménagement sont très majoritairement menées par les peuples autochtones. Au cœur de leurs combats, il y a la volonté acharnée de protéger la gestion collective de leurs terres, qui est le fruit de leur histoire. Les structures communautaires des terres autochtones sont violemment attaquées par les intérêts des industriels qui veulent construire des oléoducs et des infrastructures liées aux énergies fossiles. Cette histoire est bien sûr bien plus ancienne que celle de la ZAD. Mais on voit bien que ces luttes pour les terres contre les projets et pour des vies alternatives sur des terres collectives existent dans le monde entier.

Vous avez récemment publié (dans The Intercept) une enquête sur une loi votée à la Barbade après le passage de l’ouragan Irma qui affaiblit la propriété communale des terres. Peut-on tracer un lien avec la bataille actuelle autour de la ZAD entre projets individuels et collectifs ?

En début d’année, un amendement a été voté à la Barbade. Il menace l’existence des terres communales, une tradition qui remonte à l’abolition de l’esclavage en 1834, et qui a permis qu’un développement durable de la Barbade existe, contrairement à ce qui s’est passé dans le reste des Caraïbes.

Jusqu’ici, les terres des Barbades étaient sous un régime de propriété collective : elles ne pouvaient pas être achetées ou vendues. Les promoteurs pouvaient les louer sur de très longues durées avec des baux de 50 ans, et ils avaient besoin de l’accord de la majorité des habitant·e·s pour développer leurs projets. C’est un exemple rare de planification économique participative et de redistribution heureuse des terres aux anciens esclaves et à leurs descendant·e·s. Mais cette loi était combattue par les investisseurs internationaux et les riches habitants. Leur dernière offensive contre cette loi a repris quelques jours après le ravage de l’île par l’ouragan Irma. 90 % des bâtiments ont été détruits et tous les résidents évacués vers Antigua. C’est un nouvel exemple de cette « shock doctrine », cette théorie du choc, que je documente depuis plusieurs années. Aujourd’hui, des habitant·e·s se mobilisent pour préserver ces terres communales.

A-t-on besoin de terres collectives en situation de dérèglements climatiques ?

C’est une question difficile parce que les liens entre ces sujets sont complexes. Je pense qu’on ne peut agir contre les changements du climat que par l’action collective qui seule peut contrer les comportements de multinationales comme ExxonMobil et Goldman Sachs. Agir pour le climat demande des investissements de la part de la sphère publique : dans de nouveaux réseaux énergétiques, les transports publics, l’efficacité énergétique, à un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, il faut plus d’impôts, donner la priorité aux industries vertes locales et aux activités relocalisées. Saper les bases du néolibéralisme et du conservatisme actuel.

Je ne crois pas que protéger les communs soit une garantie en soi que vous aurez une soutenabilité environnementale. Mais ne pas le faire garantit que vous n’en aurez pas. Ce qui est protégé, ce sont les outils, les mécanismes de la transformation. Plus les décisions se prennent de manière centralisée et privatisée, plus vous pouvez prendre des décisions qui déstabilisent le climat. Si l’on regarde l’ouverture de la possibilité des privatisations dans le rail en France, il y a un lien avec le climat. Bénéficier de transports en commun publics ne veut pas forcément dire que vos modes de transport seront soutenables. Mais si vous perdez le rapport de force que permettent les communs, il est certain que ce ne sera pas le cas.

Soutiens à la ZAD depuis Ithaca, dans l'État de New York (ZAD – nadir).

Les images de l’évacuation de la ZAD ont-elles été montrées au Canada ?

Le New York Times a étonnamment beaucoup couvert le sujet. C’est difficile de se battre pour obtenir de la visibilité. J’ai publié plusieurs tweets au sujet de l’expulsion de la ZAD. Ça se passait en même temps que Donald Trump bombardait la Syrie. Pourquoi tweeter sur ces paysan·ne·s en France qui ont fait le choix de vivre là alors qu’au même moment des missiles sont tirés contre des Syriens ? Parce que ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout.

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C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens.

Des gens m’ont remerciée de les avoir alertés sur ce qui se passait à la ZAD. D’autres étaient troublés, car ils sont séduits par le discours de Macron. Si Macron perd ses soutiens, c’est important de se demander à qui cela profitera. Du fait de l’histoire contestataire en France, c’est excitant si cela nourrit l’essor d’une nouvelle gauche en France, autour des étudiant·e·s, des syndicats, des zadistes.

Mais en l’absence d’une force politique organisée à gauche, les fascistes pourraient profiter des trahisons imprudentes de Macron. Cette histoire n’est pas encore écrite. Mais si cela se produit, il en sera le responsable. Pas les gens qui lui résistent, qui sont des héros. Mais Macron ouvre la voie aux fascistes par sa politique. Et faire ça, après les résultats incroyablement inquiétants de la dernière présidentielle française, c’est le comble de l’imprudence.

 

Publié le 23/04/2018

Gildas Le Dem (site regards.fr)

Loi Asile et Immigration : le FN et En Marche main dans la main à l’Assemblée nationale

Dans la nuit de jeudi à vendredi, le Front national et la République En Marche ont voté ensemble pour l’article 5 de la loi Asile et Immigration qui prévoit de réduire à 90 jours le délai dont dispose un étranger pour déposer une demande d’asile devant l’OFPRA - contre 120 jours auparavant. Analyse en profondeur d’une convergence loin d’être anodine.

Il y a maintenant un an, à l’issue du premier tour des élections présidentielles, les électeurs français étaient amenés à choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. On s’en souvient : au soir de ce premier tour, Jean-Luc Mélenchon appela à faire barrage à Marine Le Pen mais se refusa, pour autant, à donner une consigne de vote et par conséquent à se prononcer en faveur d’Emmanuel Macron.

Sans doute le discours de Jean-Luc Mélenchon et des représentants de la France Insoumise ne fut pas, ce soir là, toujours heureux. Précisément, il avait parfois le goût de l’amertume là où il aurait pu, et sans doute du, être l’occasion de célébrer un score historique ; de faire valoir une reconquête historique de l’électorat populaire et de la jeunesse, là où le FN pouvait croire s’être durablement enraciné ; enfin, d’en appeler à d’autres victoires.

Alexis Corbière l’a d’ailleurs reconnu depuis.

 Reste que le mot d’ordre de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise (« pas une voix pour le Front National ») allait, durant les quinze jours qui ont séparé le premier tour du second, focaliser et rallier toutes les attaques. Et notamment celles, répétées, d’Emmanuel Macron, au point que l’on était amené à se demander si ce dernier faisait, dans cet entre-deux tours, campagne contre Marine Le Pen ou contre Jean-Luc Mélenchon.

On s’interrogeait alors : savait-il, cet homme qui n’était encore que candidat, qu’il y avait encore un second tour ? Et qu’il devait, par conséquent, travailler à rassembler plutôt qu’à diviser — puisqu’enfin c’est, selon la logique de l’élection, la responsabilité politique qui incombe au candidat arrivé en tête au premier tour ? Emmanuel Macron n’offrit pourtant ni gages sur sa réforme du droit du travail ni — en dépit de l’hapax d’un soutien à la politique migratoire d’Angela Merkel — de véritables garanties sur la politique migratoire. 


Présidentielles 2017 : la farce d’un entre-deux-tours anti-raciste

Restaient deux choix possibles. S’abstenir pour ne pas ratifier une politique qui, depuis des décennies, avait, notamment au sein des classes populaires, favorisé sinon produit l’ascension du Front National. Ou, pour ceux qui hésitaient encore à voter Emmanuel Macron, constater, en raison des déclarations irresponsables de ce dernier, qu’il allait falloir être responsable et rassembleur pour deux — et donc voter Macron contre lui-même, et bien malgré soi.

On sait, depuis, que seule une infime fraction de l’électorat de la France Insoumise a fait un choix contraire : seuls 7 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont apportés leurs suffrages à la candidate du Front national et, tant sur les questions de l’immigration, de l’autorité, que sur celles du travail, ces électorats divergeaient spectaculairement. 

Pourtant, durant les quinze jours qui séparèrent le 23 avril du 7 mai 2017, on vit fleurir, sur les réseaux sociaux comme dans les grands médias, des déclarations anti-racistes péremptoires.

Des anti-racistes du dimanche soir, qu’on n’avait jamais vu, sous le mandat de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy, participer à une manifestation contre les violences ou les vexations policières dont est quotidiennement victime la jeunesse racisée de ce pays, se joindre à une action contre les expulsions des réfugiés, ou simplement protester contre la politique migratoire, injuriaient les électeurs de la France Insoumise et ses représentants, quand ils ne le soupçonnaient pas d’antisémitisme. France Insoumise/Front National, même combat !



Quelques semaines plus tard, toutefois, les incidents se multipliaient déjà, alors que Gérard Collomb était en poste au ministère de l’Intérieur, et que la gauche socialiste, ralliée à la République En Marche, retrouvait ses vieux démons. Dès le 15 juin, 300 organisations condamnaient le nouveau gouvernement, et appelaient à un changement radical de sa politique migratoire. Moins d’un mois après le deuxième tour de l’élection présidentielle qui demandait à tous de faire barrage aux fascistes de tous bords, le festival afroféministe européen Nyansapo Fest risquait d’être annulé par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Enfin, Emmanuel Macron plaisantait allègrement, à Mayotte, sur les « kwassas kwassas », et s’inquiétait, au mépris de la mort de migrants, de ce qu’on puisse y « amener du Comorien ».

En Marche et le Front National main dans la main à l’Assemblée nationale

Que n’aurait-ton dit, pourtant, si Nicolas Sarkozy s’était abandonné à ce genre de détestable petite blague, digne de Le Pen-père ? On eût dit, bien sûr, qu’il chassait sur les terres du Front National. Mais non, la gauche morale qui, quelques semaines plus tôt, faisait profession d’anti-racisme, faisait silence sur la politique et les discours d’un président qui ne devait néanmoins son élection, au second tour, qu’à toutes celles et ceux qui avaient décidé, en responsabilité politique, de ne pas voter, en dépit de leur dégoût pour tout ce qu’incarnait Emmanuel Macron, en faveur de Marine Le Pen.



La République En Marche vient pourtant, cette nuit, avec l’ensemble des députés du Front National, de voter, à l’Assemblée Nationale, le cinquième article du « projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif », proposé, au nom du gouvernement, par Gérard Collomb. Ce dernier « rassemble les dispositions relatives à la procédure d’examen des demandes d’asile », qui « participent de l’objectif de maîtrise des délais d’instruction et de dissuasion des demandes pouvant apparaître comme étrangères à un besoin de protection ». Il réduit notamment « de cent-vingt à quatre-vingt-dix jours le délai courant à compter de l’entrée sur le territoire » au-delà duquel le dépôt d’une demande d’asile peut entraîner, à la demande de l’autorité administrative, l’examen de celle-ci « selon une procédure accélérée ».

Autrement dit, il s’agit rien moins que de réduire, une fois de plus, les droits, pourtant sacrés depuis la Révolution Française, des réfugiés. Et de contourner le devoir d’hospitalité — quand celui-ci n’est pas tout simplement, si l’on ose dire, constitué en délit d’hospitalité et solidarité, comme Emmanuel Macron l’a « assumé », c’est son mot, dimanche soir devant les caméras de BFMTV et de Médiapart.



Le philosophe Jacques Derrida, en 1996, déclarait, alors que le vote de dispositions analogues venait d’avoir lieu sous une autre majorité : « en ce monument sacré de la représentation nationale que devrait être un Parlement, une majorité de représentants, des députés en l’occurrence, viennent de donner (hier, avant-hier) le spectacle à la fois consternant et inquiétant d’une démagogie xénophobe, répressive, électoraliste, s’inventant des boucs émissaires pour s’exonérer d’une politique catastrophique et d’une impuissance flagrante, pressée de voler des voix imaginaires à Le Pen ». Il parlait de « tournant », de retour, en vérité, à des dispositions qui préparaient, comme en 1938, « une aggravation du dispositif législatif dans une atmosphère de veille de guerre ».

Cacher une politique d’extrême droite derrière des déclarations humanistes



Si l’on doit, aujourd’hui, constater une aggravation, c’est que le gouvernement, sous la présidence d’Emmanuel Macron, ne multiplie pas seulement les exactions et les dispositions répressives à l’égard des réfugiés. Il ne cherche pas même à récupérer les voix du Front National. Celles-ci lui sont désormais acquises et volent au secours de sa politique. Et désormais, les députés d’extrême-droite votent de concert avec la majorité à l’Assemblée Nationale.

Dans ces conditions, comment croire encore aux déclarations d’humanisme, de bienveillance d’Emmanuel Macron et de ses soutiens ? Comment ne pas voir que cette posture, toute morale, est parfaitement homogène, dans les faits, à la politique du Front National ? On s’en doutait déjà. Mais désormais, nous n’avons donc que faire des intimidations et des leçons en anti-racisme moral qui, durant l’entre-deux-tours, ont déferlé sur les militants politiques de l’anti-racisme. On se demande, d’ailleurs, où sont passées toutes ces voix de "gauche", "progressistes", "humanistes", qui parlaient si haut et si fort.

 D’autant, on le sait depuis, que les politiques répressives favorisent, en France et en Europe, un business des expulsions. Comme elles tendent à encourager, de fait, la corruption des Etats européens par les pires des organisations mafieuses (en l’espèce la Ndrangheta, la mafia calabraise, qui, en Italie, organise avec la complicité des autorités le passage des migrants : contrairement à ce qu’affirmait Emmanuel Macron dans le discours de Ouagoudougou, des européens tirent donc bien profit de ce commerce sordide).

La politique migratoire d’Emmanuel Macron n’est donc pas seulement indigne ; elle n’attente pas seulement à la dignité politique d’hommes et de femmes ; elle est, du point de vue de l’état de droit, de son intégrité et de son indépendance vis-à-vis des forces de l’argent, que celles-ci soient licites ou illicites, irresponsable et inefficace. Et l’on est donc tenté de pasticher la lapidaire formule de Marx Horkheimer : au sujet de l’antiracisme, que ceux qui ne veulent pas parler de capitalisme se taisent.

 

Publié le 22/04/2018

Emmanuel Macron, le pouvoir et l'argent

(site politis.fr)

En cherchant à déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale, le chef de l'État a justifié sa politique par un discours libéral souvent repris du... vieux monde.

Les amoureux et spécialistes des interviews présidentielles se feront un plaisir de décortiquer cet exercice inédit, qui marque un tournant bienvenu en la matière. L’affiche en elle-même avait une certaine intensité, qui devait sans doute autant au moment social exceptionnel de l’ère Macron qu’au duo inédit d’intervieweurs (Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel). La Syrie a donné le ton (voir l'article de Denis Sieffert) : la parole présidentielle ne suffira pas et les intervieweurs ne sont pas là pour servir la soupe. Ils se posent avant tout comme journalistes « relais » des citoyens. Côté Macron, les réponses se font sans note, avec aisance. Les échanges sont directs, ce qui n’empêchera pas Emmanuel Macron d’emprunter parfois une langue bois digne de « l’ancien monde » : « Je veux qu’on réussisse » succède à « il faut chercher les causes et trouver les bonnes réponses » avant un « je veux relancer l’activité économique pour une plus grande cohésion sociale ».

Mais l’objectif du président de la République est clair : déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale qui s’est installée dans le pays. Certes, le fondateur d’En marche ! n’a pas manqué de rappeler qu’elles préexistaient à son élection, voire qu’elles en sont pour partie la raison… Une façon de répondre à Edwy Plenel qui lui rappelait son véritable péché originel de légitimité du fait des conditions de son élection.

« L’argent on le trouve… pour nos priorités »

Pas sûr qu’il soit parvenu à convaincre et à renouer le dialogue… notamment lorsqu’il livre son diagnostic. Ainsi par exemple quand il énonce que la crise dans les hôpitaux est d’abord la faute des citoyens « qui se rendent trop facilement aux urgences pour se faire soigner » (alors même qu’il reconnaît la grande difficulté à trouver des médecins dans certains territoires). Ou encore lorsqu’il refuse de concéder à Edwy Plenel la responsabilité des actuels dirigeants de la SNCF dans la situation des salariés. Sa persévérance à ne pas répondre à Jean-Jacques Bourdin qui a invoqué avec insistance le contraste saisissant entre ceux qui, depuis un an, s’enrichissent toujours plus et tous les autres ne l’aura pas aidé…

Emmanuel Macron a nettement justifié sa politique en faveur des plus riches, conçue comme le point de départ d’une relance du pays, qui, lui, devra attendre les effets bénéfiques de ces choix. En attendant, assume-t-il, « l’argent on le trouve… pour nos priorités ». Qui a dit qu’ « il n’y a pas d’argent magique » ? S’il affirme « ne pas croire à la théorie du ruissellement » (NDLR : quand les riches iront mieux, les autres suivront), les premiers de cordée restent la cible car il demeure persuadé, comme François Hollande avant lui, qu’alléger leurs impôts évite qu’ils « quittent le pays » et leur permet au contraire de « réinvestir ».

Une rhétorique libérale et autoritaire

La rhétorique libérale est bien en place et s’il fallait bien qu’il se dise « intraitable contre la fraude fiscale » (entre 60 à 80 milliards d’euros par an), le président de la République n’a pas bougé d’un iota sur son agenda économique et fiscal. La redistribution n’est pas à l’ordre du jour, même s’il affirme comme presque tous les pouvoirs ou presque depuis Raymond Barre qu’il entend « baisser les cotisations de tous les travailleurs de France pour que le travail paie mieux ». Là encore, le vieux monde…

Sur le terrain des libertés publiques, c’est du Collomb sur toute la ligne. Autrement dit, face à la « tyrannie de certaines minorités », Macron veut croire « en l’ordre républicain » : répression à Notre-Dame-des-Landes contre les « occupations illégales », renvoi de tous les migrants non régularisés, maintien de l’autorisation de rétention des enfants car « sinon cela favorisera les filières ». Celui qu’on avait connu plus ferme sur les grands principes s’est même laissé aller de façon inquiétante à justifier les propos de Gérard Collomb sur le risque de « submersion migratoire » que courrait, selon lui, la France.

Des pistes de réformes imprécises

Tout au plus a-t-il ouvert un long catalogue de pistes de réformes sans jamais préciser les choses : une refonte générale des régimes de retraite en un seul dans les dix ans, une nouvelle répartition de la taxe foncière entre communes, régions et départements ; une adaptation du délit de solidarité ; une garantie d’incessibilité des titres publics dans la future SNCF (pourtant refusée lors du débat parlementaire) ; une reprise de la dette de la SNCF (46,6 milliards) mais qui « débutera à partir du 1er janvier… 2020 » ; l’annonce de « la fin de la T2A » (tarification à l’activité dans les hôpitaux) et d’une « meilleure politique de prévention » dans un plan de réforme de l’hôpital qui ne sera présenté que fin mai, ou encore la création d’un cinquième risque « grand âge » (ou « dernier âge ») de la Sécurité sociale pour faire face aux défis de la prise en charge du vieillissement. Même là, le libéralisme n’est pas loin ; il en est même tout prêt lorsqu’il dit sa préférence pour instaurer une deuxième journée de solidarité, après celle de la Pentecôte qu’avait décidée le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2003 (c’est-à-dire une journée de travail non rémunérée…).

Enfin, dans un moment d’hésitations inhabituelles sur ce le thème de la laïcité, Emmanuel Macron a finalement osé répondre à un Bourdin soudainement crispé sur la question de l’Islam qu’il « respecte » les femmes voilées, rappelant sa doctrine d’apaisement : « L’État est laïque, pas la société. »

Des non-dits révélateurs

Pas une seule fois, il n’aura évoqué l’écologie ou le climat. Il n’aura rien dit sur l’Europe, sauf pour en décrire lui-même les mécanismes d’évasion fiscale organisée de l’Irlande à Malte en passant par les Pays-Bas et le Luxembourg, parfois au profit de grandes fortunes françaises. Mais pas question de « donner des instructions à Bercy » contre le groupe Pinault qui aurait selon Mediapart « évadé » 2,5 milliards d’euros. Macron préfère affirmer platement qu’il entend œuvrer pour la « convergence sociale et fiscale » entre les pays membres de l’Union. Velléitaire quand ça l’arrange, le président de la République, a affirmé « s ‘en remettre aux parlementaires », faisant ainsi mine de respecter un Parlement qu’il n’avait pourtant pas hésité à contourner lors des ordonnances sur la loi Travail notamment.

Après un an d’exercice, le téléspectateur aura aussi tenté de mieux connaître un homme qui était encore il y a deux ans un inconnu. Ils auront sans doute retenu quelques passages sur la vision d’Emmanuel Macron dans le rapport à l’argent et au pouvoir, deux questions auxquelles il n’a pas vraiment su répondre. Ni quand Edwy Plenel lui rappelait son propos sur « les riches (qui) n’ont pas besoin de Président, [car] ils se débrouillent bien tous seuls » comme si les riches étaient « en dehors de la République » pour reprendre la formule du journaliste… Ni à Jean-Jacques Bourdin qui demandait directement à un Président aux pouvoirs constitutionnels trop grands pour un seul homme : « N’êtes-vous pas dans une illusion puérile de toute puissance » ? Emmanuel Macron s’est toutefois livré un peu par cette stupéfiante assertion : « Les ministres que j’ai choisis ont parfois fait des sacrifices, ils ont perdu beaucoup d’argent. » Les pauvres.


 

par Pouria Amirshahi
publié le 16 avril 2018

 

Publié le 21/04/2018

Les usages douteux de la "crise migratoire"

Roger Martelli | (site regards.fr)

Avant de se prononcer sur le dossier des migrations, la gauche devrait regarder de façon plus attentive leurs réalités, hors des fantasmes et des idées reçues. Tour d’horizon sur une "crise" bruyamment proclamée… et difficile à trouver.

Les migrations ont bon dos

"Brexit", montée des extrêmes droites nationalistes, discrédit des institutions continentales… Constater que l’Union européenne ne va pas bien est désormais une banalité. On pourrait penser que les ressorts du malaise doivent se chercher au plus profond des mécanismes communautaires, dans son socle néolibéral ou dans les pratiques opaques de sa "gouvernance". À lire bien des écrits et à écouter bien des discours, la morosité viendrait d’ailleurs.

Dans un essai brillant paru en 2017, Le Destin de l’Europe, le politologue bulgare Ivan Krastev énonce ce qu’il estime être la clé du problème : « Plutôt que la crise économique ou l’aggravation des inégalités sociales, c’est l’échec du libéralisme à traiter le problème migratoire qui explique que l’opinion publique se soit retournée contre lui ». L’auteur est bien trop subtil pour se risquer à affirmer qu’une bonne politique migratoire rétablirait le cours vertueux de la construction européenne dont il rêvait. Mais si l’on suit sa pente d’analyse, les politiques migratoires publiques devraient à tout le moins atténuer les peurs et les colères de l’opinion. S’il y a "trop" d’immigrés perçus, le « moins » d’immigration constaté ne serait-il pas la condition d’un apaisement des esprits ?

C’est en grande partie la conclusion pratique qu’ont tirée les responsables de l’Union européenne, Commission, conseils et États. À l’Ouest comme à l’Est du continent, à droite comme à gauche, que l’on soit ouvertement xénophobe ou que l’on vitupère le "populisme", la propension quasi générale des gouvernants est à la limitation maximale des flux entrants. Au plus fort de l’afflux des réfugiés syriens et afghans, en 2015, tous les pays européens n’ont certes pas refusé le principe des quotas d’accueil, comme l’ont fait la République tchèque, le Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie. A fortiori, très peu ont repris les propos du Hongrois Viktor Orban récusant violemment l’immigration en général, qu’il considère comme une menace pour l’identité chrétienne de l’Europe. Mais bien peu ont mis sérieusement en pratique la solidarité de répartition qu’impliquait la règle des quotas, au demeurant de façon bien rabougrie.

Alors que le terme de "migrants" regroupe une variété extrême de statuts, volontaires ou forcés, migrants économiques, regroupements familiaux, migrants humanitaires, réfugiés ou demandeurs d’asile, c’est le réfugié, a priori suspect d’être un "faux réfugié", qui devient le prototype même du migrant international et la source de toutes les phobies. De ce fait, le renforcement des contrôles aux frontières et l’extension des procédures de limitation de l’accueil sont devenus des normes de fait avec le siècle en cours. Au fil des années, de nombreux pays européens ont ainsi durci les conditions d’octroi de la protection internationale pour les réfugiés et demandeurs d’asile. C’est le cas somme toute peu surprenant de l’Autriche, mais c’est aussi celui de la Suisse ou de pays scandinaves réputés plus accueillants, Suède, Danemark, Norvège et Finlande.

L’afflux massif de réfugiés venus de Syrie et d’Afghanistan n’a fait qu’élargir une logique de contrôle accru mise en place dès 2004, sous l’égide de l’agence européenne Frontex, qui joue à la fois le rôle de fournisseur – douteux – de statistiques, d’expert en politique migratoire et de gendarme omniprésent des frontières de l’espace Schengen. Que l’on s’en réclame ou non, le modèle de gestion des confins des États-Unis et du Mexique fonctionne désormais comme un paradigme universel. La gestion de l’immigration s’est transformée, sur toute la planète, en obsession de la lutte contre l’immigration clandestine.

Or il en est de la proscription du clandestin comme de toute prohibition : elle avive la propension à la transgression, davantage qu’elle ne la décourage. De ce fait, la transformation des frontières politiques en une barrière infranchissable s’avère un processus tout aussi aléatoire que coûteux. Sur les quinze premières années du siècle, des estimations placent les dépenses liées à la lutte contre l’immigration clandestine à un niveau proche des 13 milliards d’euros. Entre 2006 et 2017, le budget de Frontex a été à lui seul multiplié par 17 et le Royaume-Uni a dégagé plus de 50 millions d’euros pour "sécuriser" la frontière franco-britannique.

L’UE s’est donc attachée à compléter la surveillance de l’espace Schengen par des négociations visant à sous-traiter la gestion des flux à la Turquie, à l’Afrique du Nord et, plus généralement, au continent africain dans son ensemble. S’est ainsi mise en place, d’abord en Grèce et en Italie, une logique désignée aujourd’hui comme celle des "hotspots", qui n’est pas sans évoquer, dans un autre domaine, celle des maquiladoras, ces entreprises américaines installées de l’autre côté de la frontière avec le Mexique et destinées à fixer sur place une main-d’œuvre bon marché attirée par le grand rêve américain.

La solution très tôt adoptée est toute simple : le hotspot est un point de concentration de réfugiés, situé dans les zones de transit les plus recherchées et où va s’opérer préventivement le tri entre les cas acceptables et ceux que l’on refuse d’accueillir. Le but est de faciliter sur place l’identification des demandeurs d’asile, d’éviter les procédures de relocalisation entre les pays de l’Union et d’organiser au plus vite et à moindre coût le retour des indésirables. Pour soutenir la mise en place de ces véritables centres de triage, l’Europe propose une aide économique aux pays nord-africains et sahéliens qui s’engagent à endiguer le flux des migrants vers l’Europe.

En novembre 2015, a été créé un Fonds fiduciaire associant l’Union européenne et l’Afrique. Théoriquement, il s’agit d’une enveloppe financière destinée au développement, mais qui inclut dans ses attributions l’aide au retour volontaire de migrants bloqués en Afrique du Nord. Un lien direct est ainsi établi entre l’aide au développement et l’allègement des flux migratoires en direction de l’Europe. Des accords complémentaires signés avec le Niger, le Mali, le Sénégal et l’Éthiopie renforcent depuis l’intrication des "pactes migratoires", des relations commerciales et du soutien au développement. Autant dire franchement que l’on confie la gestion de flux migratoires à des régions du monde qui sont le moins à même de l’assumer, en tout cas dans des conditions tolérables pour des populations déjà plus que fragilisées.

À la fin de 2017, l’UE a cherché à compléter son dispositif en prévoyant le renvoi automatique, vers un « pays tiers sûr » [1], des demandeurs d’asile dont on peut prouver qu’ils ont transité dans un de ces pays avant d’accéder au territoire de l’Union. Au départ, il ne s’agit de rien d’autre que de codifier la méthode retenue en 2015 par la Grèce, qui a refoulé vers la Turquie les réfugiés syriens et afghans qui avaient franchi massivement la frontière gréco-turque. Or cette option d’un cynisme absolu – la Turquie fait ainsi partie des pays retenus pour leur respect des droits de l’homme… – rompt purement et simplement avec la Convention de Genève sur les réfugiés, en légitimant l’examen accéléré des demandes, les appels non suspensifs, les rejets probables et le renvoi massif des expatriés vers les pays de provenance [2].

Le continent des droits de l’Homme peut ainsi, sans autre forme de procès, revenir en deçà des avancées humanitaires formulées au lendemain de la victoire sur les fascismes. En son temps, François Hollande n’avait pas osé aller jusque-là. Gérard Collomb, lui, ne manifeste aucune hésitation à s’y engager, même s’il a dû, le 20 décembre dernier, retirer l’inscription de la notion de « pays sûr » dans son projet de loi sur l’immigration… en attendant l’adoption annoncée d’une directive européenne.

Disons-le autrement : au mépris de ses valeurs fondamentales, l’Europe accumule elle-même, à proximité de ses frontières, la poudre qui peut exploser d’un moment à l’autre et menacer son environnement le plus proche. « Nous ne pouvons accueillir tout le monde », a déclaré Emmanuel Macron dans ses vœux du 31 décembre 2017. La formule, déjà employée avant lui, a l’apparence de l’évidence. Mais si les pays les mieux nantis ne peuvent accueillir les populations chassées par la guerre, la famine ou les dérèglements climatiques, comment les plus fragiles peuvent-ils y parvenir, sans que se créent de nouveaux désordres, de nouveaux déséquilibres et de nouvelles situations d’urgence ? Jusqu’où ira-t-on dans la recherche d’illusoires solutions ?

Qu’importe que l’on recense 4.000 cas de malnutrition dans les camps de rétention libyens, que la maltraitance et le travail forcé y prospèrent impunément et qu’une partie de l’appareil d’État libyen traite discrètement avec des réseaux de passeurs : l’essentiel est que l’Europe se décharge de ses responsabilités, quitte à considérer sans doute que la Libye est un « pays sûr ». Contrôle accru des frontières externes de l’Europe, état d’urgence en Hongrie, détentions illégales en Italie, maltraitance en Grèce, déplacements autoritaires dans des centres de rétention en France : tristes vertus de la realpolitik…

La "crise migratoire" annoncée en 2015 a été effectivement contenue. Le nombre de migrants venus de Méditerranée est passé d’un million en 2015 à 360 000 en 2016 et 250 000 en 2017. Mais à quel prix réel ?

Les politiques de l’autruche

Les migrations sont le terrain par excellence de tous les fantasmes. Leur réalité se charge pourtant de les démentir régulièrement. Mais encore faut-il que l’on ne passe pas, en permanence, de l’aveuglement à l’affolement.

Les êtres humains se déplacent, depuis la nuit des temps, et leur mobilité a été dès le départ un facteur structurant de notre commune humanité. Avec le temps, il est vrai, le déplacement s’est fait plus marginal et ses rythmes plus aléatoires. Aujourd’hui, les migrants internationaux sont évalués par l’ONU à 258 millions, ce qui ne représente que 3,4% de la population mondiale. Ce chiffre est, il est vrai, en augmentation depuis une trentaine d’années : les migrations se situaient à 77 millions en 1975 et à 150 millions au début du XXIe siècle. Elles ont donc triplé en trois décennies et ont augmenté de 50% depuis l’an 2000.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’essentiel des migrations n’est pas l’effet de la misère extrême. C’est plutôt l’amorce du développement, l’ouverture des opportunités et le désir d’exploiter au mieux ses capacités qui poussent une part des moins démunis à chercher ailleurs une amélioration de leur destinée. Il fut un temps où l’Europe démographiquement expansive et de plus en plus industrielle "exportait" ainsi ceux qui pensaient trouver ailleurs une vie plus digne. Aujourd’hui, la planète entière est en mouvement.

La plupart des déplacements se font à l’intérieur des États ou à l’intérieur de zones géographiques voisines. On oublie trop qu’il y a autant de migrants chinois à l’intérieur de la Chine que de migrants internationaux à l’échelle de la planète. Quant à l’Union européenne, ses statistiques officielles relativisent sérieusement les images de l’invasion ou de la « ruée vers l’Europe » trop souvent évoquées par l’imagerie courante.

En 2015, année de la plus forte pression migratoire, on dénombre 4,8 millions d’immigrants dans l’Union et 2,8 millions en sont sortis. Sur ces immigrants, le partage se fait presque exactement entre ceux qui viennent d’un autre pays de l’Union et ceux qui arrivent d’un pays tiers. Faut-il alors parler de crise migratoire ? Sur les 2,4 millions venant de l’extérieur de l’UE, 40% se sont portés sur la seule Allemagne, le Royaume-Uni n’en ayant recueilli qu’un peu plus de 11% et la France moins de 8%. L’Allemagne y a-t-elle pour autant perdu la place centrale qui est la sienne en Europe et que son faible croît naturel et son vieillissement ne peuvent plus garantir ?

Incontestablement, les pays à haut revenus sont ceux qui attirent le plus grand nombre de migrants de toute origine (un peu moins de 60% du total des migrants internationaux). Mais si l’on raisonne en termes de flux, ceux qui vont vers le Sud (du Sud au Sud et du Nord au Sud) sont à peine inférieurs aux mouvements qui se dirigent vers le Nord (du Nord au Nord et du Sud au Nord).

Les plus pauvres vers les pays riches ? Les migrants qui se déplacent du Sud vers le Nord ne représentent qu’un peu plus d’un tiers des migrants internationaux, soit un total qui se situe autour de 85 millions de personnes. Les pays d’origine des migrants dans les pays les plus riches, ceux de l’OCDE, restent en gros les mêmes depuis le début du siècle : la Chine, la Roumanie, la Pologne, l’Inde, le Mexique et les Philippines. Seule l’année 2015 a conjoncturellement modifié le classement, en propulsant la Syrie à la deuxième place des pays de départ. Or tous ces foyers de migration sont loin d’être les pôles contemporains de la détresse humaine.

Quand ils le peuvent, les plus démunis ne vont pas vers les zones les plus riches de la planète. Pour le décider, il faut en effet pouvoir faire la balance des risques et des avantages du grand départ et il faut disposer des ressources nécessaires pour financer un transport souvent coûteux. Les plus pauvres vont donc prioritairement du Sud au Sud, et en général vers les zones les plus proches, souvent à peine mieux loties que les territoires de départ. Significativement, plus de 85% des réfugiés à l’échelle mondiale se dirigent vers un pays du Sud, tandis que les pays de l’OCDE accueillent, à parts égales, une population vouée à des tâches répétitives et une autre qui s’insère dans des circuits de qualification plus élevée. Quel que soit l’angle d’observation, nous voilà bien loin de l’accueil chez nous de « toute la misère du monde ».

Les pays les plus riches travaillent activement à maintenir cette situation avantageuse. La plupart ont adopté les vieilles habitudes du brain drain (le "drainage des cerveaux") qui consiste à attirer une migration hautement qualifiée, qui combine le quadruple avantage d’accepter des revenus moins élevés que les cadres locaux, de dépenser l’essentiel de leurs revenus sur place, de recourir moins que les plus pauvres aux aides publiques et de laisser au pays de départ… le coût de leur formation initiale.

Des dispositifs légaux encouragent donc directement l’installation des travailleurs les plus qualifiés, en les écartant des exigences de quotas. L’Union européenne a étudié la possibilité de directives en ce sens (comme la directive relative à la "Carte bleue européenne"). La France a lancé le « passeport talent » en 2016. Le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Canada et bien d’autres agissent dans la même direction.

Les riches tolèrent l’arrivée chez eux des moins pauvres, tandis que les moins riches sont voués à l’accueil des miséreux. Telle est la mise en application concrète de ce que l’on aime désigner, dans l’arène internationale, comme le principe "d’équité".

L’anticipation de la solidarité

L’année 2015 nous a valu l’irruption, dans le discours politique, du terme de "crise migratoire". Or, si crise il y eut, elle a été d’abord celle des politiques migratoires appliquées dans les territoires de l’Union. Car si le nombre total de déplacés en 2015 a été exceptionnel dans le monde (sans doute 53 millions de déplacements forcés de toute nature, à l’intérieur des pays ou à l’extérieur), il n’avait rien d’insupportable pour une Europe qui n’a accueilli que 15% environ des quelque 20 millions de déplacés internationaux (l’Afrique subsaharienne, bien plus pauvre, en a reçu 25% !). Et, surtout, il n’avait rien d’inattendu. Depuis le début du conflit syrien, les réfugiés se sont portés massivement vers la Turquie et vers le Liban (1 million de réfugiés pour 4 millions d’habitants). Comment pouvait-on penser que cette situation d’instabilité et de déséquilibre, tout comme celle de l’Afrique sahélienne, pouvait se maintenir indéfiniment ?

Les officiels européens furent ainsi victimes d’abord de leur courte vue. Les yeux rivés sur les courbes de la dette publique, ils en oublièrent que la vie des hommes ne se réduit pas à l’examen des ratios financiers. Ce court-termisme risque hélas de coûter plus cher encore dans les décennies à venir.

Il n’y a en effet aucune raison de penser que les migrations internationales vont cesser de croître. La faute à la mondialisation ? Elle a accru le désir de se déplacer et élargi les possibilités de le faire. Mais la dominante financière et marchande de ses procédures a reproduit, dans les mécanismes mêmes du déplacement, la polarité croissante que le capitalisme imprime de façon universelle au mouvement des sociétés. D’un côté, s’observe la possibilité de se déplacer librement pour les nantis et les moins démunis et, d’un autre côté, l’obligation de l’exil pour les plus fragiles.

On dit parfois que le développement généralisé devrait tarir peu à peu les engagements au départ. On explique encore que l’aide au développement est la meilleure façon de résoudre la question de l’afflux des clandestins, en limitant les situations qui contraignent des populations entières à quitter leur lieu de vie. En réalité, cela n’a rien d’évident. Sans doute le développement concerté finira-t-il par réduire la part des cas d’urgence et des migrations forcées. Il n’arrêtera pas de sitôt le mouvement de déplacement des zones les moins développées vers les zones les plus prospères.

Ainsi, on pouvait penser que l’essor des pays émergents attirerait vers eux une part croissante des migrations internationales et fixerait sur place les populations locales jusqu’alors vouées au départ. Pour une part, le constat s’est révélé juste et les pays émergents sont devenus des territoires d’accueil. Mais, outre le fait que la croissance accélérée de ces pays toussote et qu’elle s’accompagne terme le désir de trouver mieux encore, dans des pays qui, par comparaison, disposent de standards de vie toujours nettement supérieurs à ceux des "émergents". L’aide au développement est nécessaire, parce qu’elle est juste et parce qu’elle est la seule qui puisse aider à l’équilibre à long terme de la planète. Mais elle n’est pas l’opérateur principal d’une politique raisonnable de gestion des flux migratoires.

Le plus raisonnable est de partir de l’idée que la croissance démographique forte de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie méridionale et les effets du changement climatique vont maintenir à terme une pression migratoire importante, accompagnée de poussées plus ou moins fortes selon la conjoncture climatique ou sociale. Cette croissance prévisible conjuguera donc, plus que jamais, la migration volontaire et les départs forcés, le déplacement planifié et légal et le transfert illégal de populations en nombre variable. Et il est tout aussi raisonnable de penser que les pays les plus riches vont attirer vers eux davantage de migrants, même s’il est vraisemblable que, plus que jamais, il faudra cesser d’y voir la « ruée » vers l’Occident de « toute la misère du monde ».

Si la croissance des migrations va se poursuivre, indépendamment des volontés des États, mieux vaut se dire que leur maîtrise équilibrée et donc le sens du partage seront les seules manières d’éviter les rancœurs, les situations humaines insupportables et les violences de plus en plus incontrôlées, quel qu’en soit l’habillage, ethnique, religieux ou politique. Jusqu’à ce jour, qu’on le veuille ou non, a primé la logique de la distribution inégale des richesses et des rapports des forces. Alors que l’essor des échanges nécessitait une mise en commun étendue, les institutions de régulation internationale, et en premier lieu le système onusien, ont vu leur rôle décliner inexorablement.

Le poids du "chacun pour soi", fût-ce sous les auspices de la souveraineté, a globalement accru les difficultés des plus fragiles. Le 19 septembre 2016, les Nations unies ont pourtant adopté la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants qui décidait d’engager l’élaboration d’un Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. La méthode ouvrait ainsi la voie à une construction commune permettant de remettre le droit et les droits au premier plan, au lieu d’une extension des interdictions et des contraintes. Or, il y a quelques semaines, l’administration Trump a décidé de se retirer du processus, au risque d’en torpiller définitivement le déroulement.

C’est pourtant dans cette direction que réside la possibilité d’éviter la spirale de l’illégalité, de la dangerosité des parcours et de l’exacerbation des haines, de part et d’autre. Que la frontière, construction politique par excellence, garde cette vertu politique en circonscrivant le cadre territorial des souverainetés étatiques-nationales est une chose. Qu’elle devienne une barrière discriminante, le symbole du repli et de l’exclusion de ceux qui sont "out" est le contraire de la valorisation citoyenne. Aucune frontière ne peut empêcher le passage de ceux qui font de son franchissement le passage obligé du mieux-vivre. Quand la frontière se fait mur, matériel ou technologique, cela n’interrompt pas le passage mais accroît la violence et le désastre humain. Dans un monde interpénétré, le mur dit avant tout le refus du partage ; en cela, il est à la fois un désastre éthique et une protection illusoire et dangereuse, pour ceux-là mêmes qui se croient à l’abri.

Il est absurde de penser que peut perdurer une méthode globale qui, au lieu de faire des migrations un outil du développement durable et sobre, en fait le support d’une croissance des inégalités, aiguillant les migrations qualifiées vers les plus riches et les situations personnelles et familiales difficiles vers les plus pauvres.

Sans doute est-il difficile de plaider le bon sens du partage, quand les passions mauvaises confondent l’égoïsme et le réalisme. Mais à quoi sert la gauche si son combat de long souffle ne vise pas à démontrer, par le verbe et par l’action, que la solidarité et la mise en commun, à toutes les échelles, sont les seules manières d’éviter un monde invivable et sans protection véritable ? À quoi sert-elle, si elle ne montre pas, faits à l’appui, que le respect des droits et la protection sans réserve des plus fragiles sont d’un coût bien moindre que les dépenses somptuaires du contrôle et de la sécurité ? À quoi sert-elle, si elle ne s’attache pas, résolument, à montrer que la mondialité du développement partagé vaut mille fois mieux que la mondialisation de la marchandise et de la finance, ou que l’égoïsme à courte vue des protections de nantis ?

Notes

[1] Un « pays sûr » est théoriquement un pays présentant des garanties démocratiques de protection pour les réfugiés prévues dans la Convention de Genève sur les réfugiés (1951). L’UE a ainsi établi d’ores et déjà une liste de sept pays européens sûrs (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo, Monténégro, Serbie, Turquie).

[2] Le 19 décembre dernier, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a émis un avis défavorable sur l’introduction de la notion de « pays tiers sûr » dans le droit français.

 

Publié le 20/04/2018

Chroniques Latines

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Jean Ortiz

L’Humanité.fr

Les « grands » médias sont devenus des partis politiques

 

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

La République, la démocratie, ils s’en tapent le coquillard.

 

Certes le PCF n’est plus au-dessus de 20% mais, même affaibli, en déficit de lisibilité, de radicalité, il mérite écho au même titre que toutes les forces politiques démocratiques. Le PCF porte des valeurs ancrées dans l’histoire nationale... Le PCF, même si cela est débattu en interne, stimule le mouvement social, la lutte des idées, le débat sur « l’alternative », l’unité... Les militants communistes s’investissent, et cela se voit. L’ignorer relève de la censure, pas de la myopie.

 

Pour les grands groupes qui détiennent les médias, il faut décréter la mort du PCF, le rayer de la carte, faire comme s’il n’existait pas, pour « consensuer » en rond... Cela tient d’une attitude répressive, révisionniste, finalement totalitaire.

 

On sait depuis longtemps que la bataille idéologique constitue une composante essentielle de la lutte des classes. Les médias sont devenus une arme de destruction idéologique et sociale massive... alors qu’ils devraient entrer dans la catégorie « biens communs ». Plus que « chiens de garde », ils jouent le rôle d’un parti politique conservateur, néolibéral, intégré au système. A son service. Ils font partie des structures de contrôle et d’hégémonie du pouvoir des classes dominantes, la « cage invisible » que dénonçait Che Guevara, chargés d’assurer la pérennité des intérêts capitalistes. Leur « ligne éditoriale » adopte et propage la « pensée de marché », celle des maîtres de ces médias-mensonge. Ils peuvent dès lors jouer sur la peur, l’angoisse, le conditionnement, l’aliénation, la dépolitisation, le « mentir », le matraquage permanent. Et tant pis pour les « dégâts collatéraux » !!

 

L’« ordre » idéologique au service de l’ordre social. Toute velléité critique s’avère immédiatement étouffée ou criminalisée, afin d’assurer la reproduction capitaliste. Il faut donc s’attaquer plus concrètement à cette dictature qui ne dit pas son nom.

 

L’immense majorité des journalistes, des éditorialistes, sont désormais plus que de simples rouages de la « fabrique du consentement ». La plupart y consentent allègrement et même en rajoutent. Ils ont intégré les supposées « contraintes » et ils exécutent, comme de petits soldats de « l’empire »... Ils doivent certes donner des gages, (pour ne pas dégager ?), mais à ce point de servilité, on ne peut se taire !! La Palestine ? Israël « se défend », « riposte »... mais n’attaque jamais. Le Venezuela ? Une terrible dictature, alors que les prisonniers politiques sont en Catalogne , pas à Caracas. Les cheminots ? Des « privilégiés ». Les usagers : « pris en otage ». Et puis il y a les « bons » et les « mauvais » syndicats, les « raisonnables » et les « archaïques » , les « jusqu’auboutistes ».

 

Face à ce tsunami manipulateur, il faut interpeller, poliment, pacifiquement, les journalistes, mais fermement, les nommer, les mettre au pied de leurs responsabilités, de la déontologie du métier, avec une fermeté plus grande que celle dont nous faisons preuve aujourd’hui, pétitionner, écrire, prendre la plume et la parole dès qu’un espace s’ouvre, sans souci des réactions des donneurs d’ordre et de leurs exécutants dociles et zélés. Faire du concret... S’attaquer uniquement au système médiatique pour le démocratiser, exiger la pluralité, ne suffit plus. La vérité, l’objectivité, ne sauraient être des « variables d’ajustement ». La plupart de ceux qui « font l’opinion » nous attaquent, la haine à la bouche. Alors pourquoi ne pas les dénoncer plus fort ? Ils mènent un combat politique, qui ne dit pas son nom, qui ne s’assume pas, loin de leur métier. Si la critique des médias a grandi, elle demeure encore insuffisante.

 

Je ne connais qu’une seule ligne disait Albert Londres. Il faisait référence non à l’embrigadement mais à un droit fondamental : le droit à une information honnête, à partir de l’observation sur le terrain. Aujourd’hui, le rouleau compresseur du marché écrase tout. N’est-il pas temps d’envisager la proposition des trois tiers, un tiers de médias alternatifs, du mouvement social, des associations, un tiers de médias « publics » et un tiers de « privé » ?

 

Chiche !

 

Publié le 19/04/2018

Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

"La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité"

Toute cette semaine, le projet de loi Asile et immigration est débattu en séance publique à l’Assemblée nationale. Dimanche après-midi et lundi midi avaient lieu des rassemblements et des manifestations de résistances, d’autant plus suivis que l’époque est à la convergence des luttes...

 « La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité. » Claude, pas militante, pas syndiquée, pas même « politisée » nous dit-elle, « juste citoyenne » a décidé de descendre dans la rue ce dimanche 15 avril, pour aller manifester contre le projet de loi du gouvernement. Sur le parcours entre l’Assemblée nationale et le Sénat, ils sont plusieurs milliers à avoir fait comme elle, revendiquant « une France, terre d’asile » et s’opposant farouchement à la « criminalisation des migrants ».

A l’initiative du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM), beaucoup d’associations ont répondu présentes : d’Act-Up à l’Ardhis, en passant par L’auberge des migrants ou Fumigène, tous étaient présents dimanche. Les formations et mouvements politiques étaient aussi de la partie : parmi eux, la France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) ou Europe Ecologie Les Verts (EELV). Les syndicats, souvent concernés pour la défense des travailleurs sans papiers sont aussi présents : Solidaires ou la Confédération générale du travail (CGT). Enfin, chaudement applaudis, la Coordination des Sans-Papiers du 75 est venue renforcer les rangs de cette manifestation dominicale.

Le mot d’ordre était simple : le retrait pur et simple du projet de loi. C’est d’ailleurs ce qu’a défendu la députée LFI Danielle Obono, présente aux côtés du député du même groupe Eric Coquerel et de la sénatrice EELV Esther Benbassa : « la politique menée par le gouvernement est inique et indigne. » Avec la députée PCF Elsa Faucillon notamment, ils ont ainsi mené un intense travail d’opposition au Parlement et déposé une centaine d’amendements. Car, au-delà de la philosophie le loi Asile et immigration examinée en ce moment au Parlement et qu’ils qualifient presque unanimement de « délétère », c’est une véritable usine-à-gaz qui va créer une foultitude de problèmes et d’entraves pour les demandeurs d’asile. « Une remise en cause historique de l’histoire et de la tradition d’accueil » poursuit même Alexei…

Aujourd’hui, comme toute la semaine d’ailleurs, des résistances s’organisent dans Paris et un peu partout en France. Les débats risquent aussi d’être musclés à l’Assemblée où les frondeurs En Marche pourraient prendre leurs distances voire, pour certains d’entre eux, s’opposer au projet de loi Asile et immigration. La France est en (quasi) ébullition : les cheminot-es, Air France, La Poste, Carrefour, les étudiants… les motifs de colère sociale continue de s’accumuler et on peut penser que cette « simultanéité » finisse par payer. C’est d’ailleurs une militante LGBTIQ qui le dit le mieux – lors de cette manifestation de dimanche : « la convergence des luttes, c’est maintenant tout de suite. Cette loi est fasciste, elle ne doit pas passer. Et on doit tous s’y mettre. »

Lire aussi :
 Gérard Collomb ou la politique de l’autruche
 Les usages douteux de la "crise migratoire"

 

 

Publié le 18/04/2018

UN PRÉSIDENT QUI VEUT LA PEAU DES CHEMINOTS

Communiqué aux cheminots

16.04.2018 | Action à partir des 3 et 4 avril 2018 (site Fédération CGT Cheminots-es)

Invité d’Edwy Plennel et Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron s’est exprimé dimanche soir sur la réforme en cours à la SNCF. Dans un exercice qui n’honore pas la fonction présidentielle, il mêle contrevérités, approximations et caricatures sur les cheminots. Cela doit nous encourager à accroître la pression par la grève pour une autre réforme !

CONTREVÉRITÉS SUR L’EFFICACITÉ DE LA SNCF

« Nous sommes face à une SNCF qui est 30% moins performante que ses grands voisins »

FAUX – Les expertises annuelles du Boston Consulting Group sur l’efficacité des réseaux de chemins de fer européens donnent toujours la SNCF 7e sur 25 (voir rapport CGT « Ensemble pour le fer ») et on est très loin de 30 % de différentiel avec le 1er. D’autres études montrent que la France dispose d’un des systèmes ferroviaires les moins couteux pour l’usager, ce que confirme le rapport Duron.

« La SNCF perd 1,5 milliard d’euros par an parce qu’elle n’est pas suffisamment efficace et parce qu’il y a un Statut »

Il précise plus tard dans l’interview qu’il y a 700 millions à économiser sur le Statut. Donc il s’agit bien de diminuer drastiquement nos droits !

FAUX – L’expertise des comptes montre que le système est déséquilibré par un accroissement des investissements nécessaires à l’arrêt du vieillissement du réseau. Après avoir concentré les investissements sur les nouvelles infrastructures à la place de l’Etat (LGV), l’effort de rattrapage pèse aujourd’hui très lourdement sur les comptes. Ce n’est pas une question d’efficacité de l’entreprise, c’est le résultat des mauvais choix de l’Etat. Si on rajoute les PPP (le surcoût des péages sur la LGV Tours-Bordeaux est évalué à 200 millions par an), les frais de transactions liés au découpage en 3 EPIC et d’autres mauvaises mesures, on constate que les cheminots n’ont rien à se reprocher.

CONTREVÉRITÉS SUR LA SITUATION SOCIALE DES CHEMINOTS

« des règles d’organisation où il n’y a pas de polyvalence »

« des règles de temps de travail qui ne sont pas conformes au reste de la société, pour le personnel roulant en particulier »

« des règles d’avancement et de déroulement de carrière qui sont beaucoup plus avantageuses que partout ailleurs, y compris la fonction publique »

« des règles de maintien dans l’entreprise, y compris quand on a fait des fautes importantes »

FAUX – Rien de tout cela n’est conforme à la réalité. Les règles d’organisation qui ont sclérosé le fonctionnement de l’entreprise ne se trouvent pas dans le dictionnaire des filières ou le RH0077 mais plutôt dans la gestion par activité et produit.

Ces affirmations mensongères visent à salir les cheminots face à l’opinion publique

LA TRANSFORMATION DE L’EPIC EN SOCIÉTÉ PAR ACTIONS

« Avant 1982, c’était une société, on en a fait un Etablissement qui ne fonctionne pas bien car les gens qui gèrent les gares ne sont pas ceux qui gèrent les quais »

FAUX – Avant 1982, la SNCF était une société par actions car le capital était encore partagé entre l’Etat et les actionnaires des anciennes compagnies privées. Cette situation, issue de la convention de nationalisation de 1938, a pris fin à l’échéance de celle-ci lorsque le Gouvernement a décidé de transformer la SNCF en entreprise publique (EPIC) de plein exercice. Par ailleurs, l’organisation et la gestion des gares n’a strictement rien à voir avec le statut juridique de l’entreprise.

« Je ne veux pas privatiser la SNCF, ça n’a aucun sens, c’est une infrastructure essentielle de transport »

Alors pourquoi privatiser Aéroports De Paris (ADP) qui est aussi une infrastructure essentielle de transport ?

« incessibles dans la loi »

FAUX – L’incessibilité des titres n’est pas inscrite dans la loi, les amendements qui le demandaient ont été repoussés par le Gouvernement. Par ailleurs, dès lors que ce sont des liens capitalistiques qui lient les entreprises composant le GPF, rien n’empêche leur vente en totalité ou par morceau, c’est ce que l’on peut voir avec les filiales du groupe.

LE CHANTAGE SUR LA DETTE

« plus il y aura une transformation ambitieuse, plus l’Etat reprendra de dette »

INJUSTE - La dette est celle de l’Etat. Il a obligé l’entreprise à s’endetter pour assumer le financement d’infrastructures dont il a décidé de doter le pays. C’est donc l’Etat qui doit la reprendre en totalité.

Ce qu’annonce le Gouvernement, c’est uniquement la reprise au 1er janvier 2020 d’une partie de la dette pour ne pas amener la future société par actions au dépôt de bilan. Avec la perte de la garantie de l’Etat sur les emprunts, et donc la hausse des taux d’intérêts appliqués à la SNCF, il est probable que cela n’allège même pas le poids de la dette sur l’entreprise !

Par ailleurs, nous ne savons toujours pas ce qu’est une « transformation ambitieuse ».

LES LIGNES DE PROXIMITÉ

« L’Allemagne a réouvert des petites lignes ces dernières années »

FAUX – L’Allemagne a fermé des milliers de kilomètres de lignes depuis l’ouverture à la concurrence. Elle en a réouvert quelques-unes sous impulsion de l’Etat qui investit massivement dans le développement du mode ferroviaire.

Au final, la CGT considère que la prestation du Président de la République était très éloignée des attentes des usagers et des cheminots.

Nous attendons le démenti de la Direction SNCF sur les mensonges et autres approximations du Président de la République, qui s’est livré à une nouvelle opération de « SNCF bashing » et de « cheminots bashing ».

TOUS EN GRÊVE LES 18 ET 19 AVRIL 2018

Pour exiger l’arrêt du processus parlementaire sur une loi technocratique et de véritables négociations pour répondre aux revendications des cheminots !

 

 

Publié le 30/04/2018

Mettre fin à l’escroquerie de la dette publique : une vraie réforme que ne fera pas Emmanuel Macron…
de : Albert
(site bellaciao.org)

Depuis la loi Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973, dite « loi Rothschild » du nom de la banque dont était issu l’ancien président de la République Georges Pompidou, l’État est obligé de se financer par des emprunts, contre intérêts, auprès de banques privées, au lieu de continuer à emprunter sans intérêt à la Banque de France.

Aujourd’hui, Emmanuel Macron, issu lui aussi de la banque Rothschild, n’évoque jamais le contenu de cette loi aberrante, préférant faire des coupes sombres dans les budgets sociaux, augmenter de 25% la CSG pour les retraités, baisser de 5 € le montant des APL, etc. pour réduire le déficit de l’Etat…

Après la fin des Trente Glorieuses (1946 à 1975), le monde a connu une extraordinaire mutation caractérisée par deux phénomènes majeurs : l’accélération de la globalisation, aussi bien au niveau de l’économie réelle (production et échanges) qu’au niveau financier et la tendance à la déréglementation généralisée. Les capacités de régulation économique, financière et sociale des gouvernements se sont considérablement amoindries et la France bien entendu n’a pas échappé à ce phénomène général.

Un peu d’histoire

En 1973, après de 30 années de création monétaire, l’économie française était remise à flot. Dans l’esprit du président de la République, Georges Pompidou, et des hauts fonctionnaires qui l’entouraient à l’époque, la France était désormais reconstruite après les destructions de la deuxième guerre mondiale.

Il semblait donc plus aussi nécessaire de laisser persister des mécanismes qui s’étaient avérés bénéfiques pour le financement des dépenses d’investissements structurels, d’autant plus que ces mécanismes de création monétaire « facile » avaient été souvent utilisés pour financer le fonctionnement courant de l’Etat.

Il s’agissait avant tout d’instituer un garde-fou pour préserver le pays de l’inflation et des dévaluations de la monnaie en s’imposant une discipline budgétaire. Il apparut souhaitable à la fois d’encadrer les dérives potentielles de l’Etat et de sortir d’une ère d’économie administrée en établissant un autre système de financement.

Mais le problème est que ces bonnes intentions finirent par faire le jeu du monde de la finance qui a vu rapidement l’intérêt qu’il pouvait retirer d’un système par lequel l’État devait obligatoirement passer pour emprunter. De ce point de vue, la loi de 1973 fut également le fruit d’un habile lobbying bancaire visant à neutraliser tous ceux qui étaient favorables au système en vigueur jusqu’ici.

Cette loi a bien été abrogée en 1994 mais après avoir été étendue et confortée au niveau de l’Union européenne par les traités de Maastricht (à compter du 1er novembre 1993, article 104) et de Lisbonne (à compter du 1er décembre 2009, article 123) que la France doit appliquer à la lettre.

Au final, cette disposition européenne n’a pas empêché l’État de s’endetter et contrairement à ce que ses initiateurs escomptaient, l’endettement public non seulement s’est poursuivi mais a augmenté considérablement, l’État étant progressivement devenu l’otage d’un système financier privé.

Une situation dramatique qui s’est encore aggravée depuis la crise de 2008 où, en volant au secours des institutions financières, l’État est également devenu le fournisseur en premier ressort de ces mêmes institutions qui lui reprochent aujourd’hui son endettement et lui appliquent en conséquence des taux usuraires.

Des chiffres qui donnent le tournis

Les taux d’intérêt

Si les taux d’intérêt ont fortement diminué, s’établissant à moins de 1 % en moyenne ou même négatifs à certaines périodes de l’année depuis 2012, ils ont été très élevés par le passé :

•Dans les années 80, le taux d’intérêt moyen à 10 ans était de 11,9%, dans les années 90 de 6,3% et dans les années 2000 de 3,9%.

•En 2011, les taux d’intérêt à dix ans notamment sur les emprunts d’Etat de la Grèce ont atteint des niveaux record, jusqu’à 17,68 % ! La tension sur la Grèce a poussé à la hausse les taux des autres pays fragiles de la zone euro : les rendements à dix ans par exemple de l’Irlande ont atteint jusqu’à 11,31 % et ceux du Portugal 10,46 %.

Les montants de la dette

•1978, la dette publique de la France s’élevait à 72 milliards €, soit 21,2% du PIB

•1988 : 302 milliards €, soit 33,3% du PIB

•1998 : 787 milliards €, soit 59,6% du PIB

•2005 : 1 147 milliards €, soit 66,8% du PIB. La charge de la dette (paiement des intérêts seuls) se montait à 47 milliards €, soit la presque totalité de l’impôt sur le revenu payé par les Français. Cette charge était le deuxième poste budgétaire de l’État français, après celui de l’Éducation nationale et avant celui de la Défense.

•2007 : 1 211 milliards €, soit 64,2 % du PIB. La charge des intérêts se montait à plus de 50 milliards d’euros, soit l’équivalent du déficit public

•2013 : 1 925 milliards €, soit 93,5 % du PIB

•2015 : 2 098 milliards €, soit 96,1%, Emmanuel Macron était ministre de l’Economie, de l’industrie et du Numérique !

•2016, 2 152 milliards €, soit 96,6% du PIB. La France s’endettait de 2 665 € de plus chaque seconde !

•2017, 2 218 milliards €, soit 97% du PIB

Un calcul précis révèle de plus que de 1980 à 2008, la dette a augmenté de 1 088 milliards €, les intérêts payés se montant à 1 306 milliards €. Sans les intérêts encaissés par les financiers privés, la dette publique française se serait élevée, fin 2008, à 21 milliards € au lieu de 1 327 milliards € !

Les critiques de la loi de 1973

Gabriel Galand et Alain Grandjean, membres de l’association « Chômage et Monnaie », créée en 1992, ont dénoncé cette loi dans un livre de 1996, " La monnaie dévoilée ", aux Editions L’Harmattan.

La critique de cette loi a été porté aussi par Étienne Chouard qui a préfacé le livre de l’essayiste altermondialiste André-Jacques Holbecq « La dette publique, une affaire rentable », publié en 2008.

Le webdocumentaire en 2008 « L’Argent Dette » sur la création monétaire de Paul Grignon, a fustigé le fait que les États empruntent de l’argent et payent des intérêts, alors qu’ils pourraient créer l’argent directement. Diffusé en streaming sur le web et en DVD, il nous montre à l’aide d’animations et d’explications claires la façon dont est créé l’argent. Et contrairement à ce que l’on peut croire, la monnaie créée par l’État ne représente que 5% de l’argent en circulation.

Dans son livre « L’Arnaque du siècle » de 2012, Nicolas Dupont-Aignan a écrit « Comment pouvons-nous accepter d’avoir transféré la création monétaire au secteur privé, c’est-à-dire aux banques privées ? […] Est-il normal, pour construire une autoroute, pour financer le haut débit, d’emprunter à 3 % à des banques ou par des obligations alors que la banque centrale publique prête à 1 % ? […] Alors même que l’on pourrait, comme la France l’a fait jusqu’en 73 […] financer à un taux abordable nos équipements publics ? ».

En février 2015, dans le documentaire franco-allemand d’Arte, « La dette, une spirale infernale ? », le pouvoir des banques de créer de l’argent à partir de rien, contre une promesse de remboursement y est critiqué par le regretté Bernard Maris qui expliquait notamment : « L’argent, qui était devenu un bien public - c’est-à-dire que l’État gérait la création monétaire - est redevenu un bien privé, créé par les banques, de grandes puissances autonomes, dans les années 1970, et après ça n’a fait que s’amplifier ».

D’autres critiques, comme celle d’Emmanuel Todd, vont jusqu’à considérer que la dette est illégitime et ne doit pas être remboursée.

Aujourd’hui, à l’heure où le gouvernement d’Emmanuel Macron serre tous les budgets, notamment sociaux, cette situation est tragique et devrait inciter à sortir de ce système pervers car ce ne sont plus les états qui gouvernent mais la « troïka » (Union européenne, Fond monétaire international et Banque centrale européenne) qui resserre toujours davantage son emprise financière sur les pays, notamment du Sud de l’Europe.

Mais le plus dramatique, c’est que l’on continue à pérorer sans fin sur les plateaux de télévision, à la radio et dans les colonnes de la presse sur « l’insupportable fardeau de la dette », « la France en faillite », « les nécessaires sacrifices à faire », « la nécessité de ne pas vivre au-dessus de nos moyens » etc. Les « éminents journalistes » que sont les Apathie, Barbier, Calvi, Demorand, Joffrin, Lechypre, Lenglet, Pernaut, Pujadas, etc. occultent systématiquement le problème du financement de la dette publique par des organismes bancaires privés.

Et malheureusement, cette escroquerie de la dette publique signe aussi quelque part la mort de la démocratie politique car à l’image d’Emmanuel Macron et de la LREM, Les Républicains, le Modem, l’UDI, le PS, les Radicaux, les Verts, ont renoncé depuis longtemps à remettre en cause le système des créanciers privés pour financer l’endettement des états…

 

Publié le 29/04/2018

Notre réponse au « manifeste » de Philippe Val dans « Le Parisien » du 22 avril (site la-bas.org)

« Manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » : délirant, provoquant, indigent

Le 24 avril 2018

Délirant ? Provoquant ? Indigent ? On hésite à la lecture du «  manifeste "contre le nouvel antisémitisme" » signé Philippe Val dans Le Parisien du 22 avril [1].

En France, aujourd’hui, selon ce penseur, les Juifs subissent « une épuration ethnique à bas bruit ». Si nous le comprenons bien, la France sera bientôt « Judenfrei », c’est-a-dire « nettoyée de ses Juifs » ? Et qui sont les nazis d’aujourd’hui ? Oui, les musulmans et les gauchistes, vous le saviez déjà, c’est le même disque rayé depuis 20 ans. Ils sont quelques-uns à enfoncer le même clou avec le même marteau depuis des années, en se tapant sur les doigts entre eux de temps à autre. Ils n’ont pas pour but de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, les drames qui se succèdent sont pour eux autant de moyens de stigmatiser ceux qu’ils n’aiment pas, « les musulmans-pas-tous-bien-sûr » et « les gauchistes-presque-tous-hélas », ceux-là qui agissent « à bas bruit », c’est-à-dire dans la lâcheté et le silence de tous.

Bof, on se rassure, on retrouve cette vieille droite qui a simplement remplacé le « judéo-bolchévique » d’hier par « l’islamo-gauchiste » d’aujourd’hui. On se dit que « tout ce qui est excessif est insignifiant ». Sauf que cette fois, cette insignifiance est soutenue par 300 « personnalités » qui ont signé ce manifeste, et un livre sort sur ce sujet dans la semaine. Bien sûr, on se demande quelle valeur donner à ces signatures. Comment ont-elles été obtenues ? On vous appelle pour vous demander de signer un manifeste contre l’antisémitisme, comment dire non ? Combien auront lu le texte avant de signer ? Chacun pourra ensuite venir dire qu’il n’approuvait pas tout, bien sûr, mais c’est la loi du genre, que voulez-vous. Alors un coup de pub pour la sortie d’un livre ? Possible. Aujourd’hui, la com’ ne recule devant rien. La lutte contre le racisme et contre l’antisémitisme exige un autre combat, il est en cours depuis longtemps. Il faut en priorité déjouer et dénoncer ces démagogues qui instrumentalisent les peurs et les souffrances et qui exploitent les traumatismes profonds qui hantent toujours la mémoire des peuples. Il faut d’abord des informations claires, des études cohérentes, des analyses articulées mais surtout, avant tout, il faut des pédagogies fraternelles.

Daniel Mermet


Voici un texte de Dominique Vidal qui a réagi rapidement contre ce consternant « Manifeste » :

Contre l’antisémitisme, avec détermination et sang-froid

Je partage avec les signataires du Manifeste des 300 une seule conviction : la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur, dans une société encore rongée par toutes les formes de racisme. Il en va de l’avenir de la démocratie et donc de la République. Mais je ne suis d’accord, ni avec leur analyse du phénomène, ni avec leur démarche pour le combattre.

Et pour cause : ils ignorent complètement les indications que nous donne, depuis des années, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), avec laquelle, je le rappelle, les institutions et organismes communautaires juifs collaborent pourtant étroitement. Le « Rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », que la Commission publie chaque année, met à la fois à notre disposition un état de l’opinion et une évaluation des violences perpétrées [2].

Quelles leçons se dégagent du travail des sondeurs, des sociologues et du ministère de l’Intérieur ?

 Que l’idéologie antisémite n’a cessé de reculer parmi nos concitoyens depuis la Seconde Guerre mondiale, au point d’y devenir marginale : 89 % d’entre eux considèrent les Juifs comme « des Français comme les autres », soit une proportion supérieure de 8 points à celle observée pour les musulmans et de 30 points comparée à celle des Roms ;

 Qu’en revanche, les préjugés antisémites, bien qu’en diminution, restent influents, si bien que 35 % des Français pensent encore que « les Juifs ont un rapport particulier à l’argent », 40 % que, « pour les Juifs français, Israël compte plus que la France » ou 22 % que «  les Juifs ont trop de pouvoir » ;

 Que les violences anti-juives, après un pic au début du siècle, ont connu depuis une décrue progressive, confirmée en 2017. Les violences antimusulmans, elles, ont culminé en 2015, alimentées par l’horreur des attentats terroristes, mais reflué elles aussi depuis. Rapportés au nombre de personnes concernées, les chiffres montrent que les Juifs constituent la principale cible des actes racistes, par ailleurs moins nombreux mais plus violents ;

 Que, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des Juifs ont été assassinés, en tant que tels – indépendamment des attentats terroristes comme ceux de la synagogue de la rue Copernic ou de la rue des Rosiers. Si, certains de ces meurtres sont indiscutablement antisémites, comme ceux de Mohammed Merah ou d’Amedy Coulibaly, d’autres imbriquent haine des Juifs, motivations crapuleuses, voire signes de maladie mentale ;

 Que cet antisémitisme – idéologie, préjugés, violences – est le fait de groupes divers. S’il reste caractéristique de l’extrême droite, y compris du Front national dont la « dédiabolisation » n’a pas éradiqué le vieux racisme anti-juif et le négationnisme, cet antisémitisme s’est aussi développé parmi les enfants de l’immigration. Mais une sociologue comme Nonna Mayer met en garde contre le concept de « nouvel antisémitisme », inspiré des thèses de Pierre-André Taguieff qui, écrit-elle, « voit un antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël et du sionisme, au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme, et porté tant par l’islamisme radical que par les idéologies tiers-mondistes d’extrême gauche » [3].

Ces analyses, on en conviendra, tranchent avec le simplisme et l’alarmisme du Manifeste de Philippe Val. Tout ce qui est excessif ne compte pas, disait Talleyrand : comment peut-on parler, à propos des Juifs français, de « terreur » ou d’« épuration ethnique »  ? Mais surtout les pistes que suggèrent les signataires sont de fausses pistes, le plus souvent dangereuses :

 Faire du seul islam radical la cause de la violence antijuive, c’est ignorer une partie importante du phénomène. D’abord parce que, je l’ai rappelé, l’antisémitisme de l’extrême droite reste vivace et souvent violent. Ensuite parce que, même parmi les jeunes de banlieue, la violence – comme d’ailleurs le djihadisme – n’a pas qu’une dimension idéologique ou religieuse : elle s’enracine aussi, n’en déplaise aux signataires, dans la désespérance sociale, elle-même produite par les discriminations économiques, sociales et ethniques qui les frappent dans notre société. Autrement dit, la vigilance et la répression nécessaires doivent aller de pair avec des efforts d’intégration considérables. Pour que la République se réconcilie avec sa jeunesse, y compris immigrée.

 Dénoncer « l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » (sic), c’est tout simplement infâme. Mais d’où sort ce fantasme d’une extrême gauche antisémite en France aujourd‘hui ? De qui parle-t-on ? Des communistes ? Des insoumis ? Des écologistes ? Des trotskistes ? Des chrétiens de gauche ? Aucun de ces partis, groupes ou mouvements n’a jamais flirté, de près ou de loin, avec la haine des Juifs ! Au contraire, c’est de ce côté-là que les Juifs ont trouvé, à l’heure du plus grand péril, leurs défenseurs les plus héroïques. Faut-il rappeler qu’en France, contrairement à la plupart des autres pays occupés, la solidarité populaire, des communistes aux gaullistes en passant par les chrétiens, a permis à près de quatre cinquièmes des Juifs d’échapper au génocide ?

 Infâme, cette affirmation relève aussi de l’analphabétisme historique. L’antisémitisme est un délit, poursuivi à juste titre, comme toutes les formes de racisme, par les lois, anciennes et récentes, de la République. L’antisionisme, lui, est une opinion, selon laquelle Theodor Herzl a eu tort de considérer les Juifs comme inassimilables et de prôner en conséquence leur rassemblement dans un État qui leur soit propre. L’immense majorité des Juifs, jusqu’en 1939, s’est opposée au projet sioniste : à cette date, la communauté juive de Palestine ne représente que 2,5 % de la population juive mondiale. Après le génocide nazi, des centaines de milliers de survivants, qui ne savaient pas où aller, faute de visas américains, ont choisi de rebâtir leur vie en Israël. Il en ira de même pour les Juifs des pays arabes, puis pour les Juifs soviétiques, venus par nécessité plus que par choix sioniste. Et, malgré ces vagues d’immigration, la majorité des Juifs vivent ailleurs qu’en Israël, et ils s’intègrent si bien en Amérique et en Europe que la majorité d’entre eux y concluent des mariages « mixtes ». En quoi ces rappels historiques relèveraient-ils de l’antisémitisme ?

 Avec la conclusion du Manifeste, on sombre dans l’absurdité pure et simple. Les signataires demandent que « les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémitisme catholique aboli par Vatican II, afin qu’aucun croyant ne puisse s’appuyer sur un texte sacré pour commettre un crime ». J’avoue avoir du mal à imaginer que tant de personnalités ignorent un fait simple : si l’Église catholique a pu renoncer dans son discours à la dénonciation des Juifs comme un « peuple déicide », responsable de siècles de massacres en Europe, c’est qu’elle s’organise autour d’une structure hiérarchique, avec un clergé, un pape et des conciles. Tel n’est pas le cas de l’Islam, qui ne dispose pas d’« autorités théologiques » à même de modifier des versets du Coran. Il en va d’ailleurs de même du judaïsme, où personne n’est en droit de censurer les commentaires du Talmud contre les goyim et encore moins les nombreux appels au génocide que contient l’Ancien Testament – et que pourtant des dirigeants, religieux et politiques, invoquent pour justifier le sort fait aux Palestiniens. Si les Livres saints étaient amendables, ça se saurait !

 Voilà, pour conclure, le grand absent du « Manifeste » : le conflit israélo-palestinien. Cette lâcheté, sans doute nécessaire pour bricoler un groupe aussi hétéroclite, est absurde. Qui osera le nier ? Les massacres de ces dernières semaines contre les manifestations de Gaza, justifiés par une partie des signataires, provoquent par exemple plus d’antisémitisme que tous les versets dénoncés du Coran. De quand date la dernière explosion de violences contre les Juifs dans notre pays, sinon de la Seconde Intifada et de sa répression brutale ? Et la droite et l’extrême droite israéliennes nous annoncent bien pire, avec l’annexion annoncée de la Cisjordanie, l’enterrement de la solution des deux États et la perspective d’un seul État où les Palestiniens annexés avec leur terre n’auraient pas le droit de vote… La paix au Proche-Orient ne fera pas disparaître miraculeusement l’antisémitisme, mais elle y contribuera décisivement : raison de plus pour s’engager sur ce chemin.

Un dernier mot : hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. Cette lutte indispensable, nous la remporterons ensemble ou jamais. Avec détermination et sang-froid.

Dominique Vidal


Une occasion pour (re)voir l’entretien de Daniel Mermet avec Dominique Vidal en février dernier, lors de la parution de son ouvrage Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, 2018, éditions Libertalia :

 

Publié le 28/04/2018

Marie-Pierre Vieu (regards.fr)

Macron à la conquête de l’Europe

Alors que le président français passait son grand oral la semaine dernière devant les parlementaires européens, Marie-Pierre Vieu, eurodéputée membre de la Gauche unie européenne, nous livre son analyse du phénomène Emmanuel Macron en marche à l’échelle continentale.

Sans surprise, Emmanuel Macron a été chaleureusement reçu, mardi 17 avril, au Parlement européen. L’objectif était clair : légitimer sa démarche politique auprès de ses pairs de l’Union européenne, et cela alors même qu’il se heurte, en France, aux premières grandes résistances sur le terrain social et qu’il est contesté quant à sa décision des frappes militaires en Syrie.

Après le 13 heures de Jean-Pierre Pernault et l’interview putching-ball de Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel où il jouait sa remise en scène au plan de la politique intérieure, Strasbourg lui a offert la possibilité de se positionner en leader de la classe Europe - pour user d’une expression consacrée. Dans sa déclinaison d’une relance néolibérale d’une Union européenne en crise, deux formules ont appuyé son allocution : "l’autorité de la démocratie" et "la nouvelle souveraineté européenne".

Sur la première, il veut en faire une marque de fabrique de l’Europe et le décliner, pour la zone euro par exemple, sous la forme de consultations qu’il pense comme le premier acte de la campagne des élections européennes de 2019. Dans les faits, depuis un an qu’il a été élu avec 18% des inscrits au premier tour, le même n’a de cesse d’annihiler toute marge de manoeuvre pour l’intervention citoyenne, de saper toute base démocratique, comme le décrit fort bien la philosophe Sandra Logier dan Antidémocratie.

"Autorité de la démocratie" et "nouvelle souveraineté européenne"

Ce 27 avril, face à la contradiction qui a été portée dans l’hémicycle par Patrick Le Hyaric de la GUE et par l’écologiste Philippe Lamberts, tant sur la question de la Syrie, des migrants ou de la verticalité de sa politique, la réponse est sans ambiguïté : l’homme concentre les pouvoirs, l’assume et le théorise même manageant la fonction présidentielle comme une entreprise du CAC 40. Il fait alors fi du dialogue parlementaire voire institutionnel, balaie d’un revers de manche toute négociation sociale, use de violence dans les universités et à Notre-Dame-des-Landes - car pour lui, toutes ces luttes se situent hors du cadre du pacte républicain.

Quant à la question de la souveraineté européenne, comment imaginer qu’elle puisse protéger les peuples si elle exclut une redistribution sociale et s’inscrit dans la poursuite des choix du libre-échange et du productivisme ? C’est pourtant, là encore, le créneau qu’a choisi Emmanuel Macron. Et il a ses arguments : pour lui, développer la richesse de l’Europe, c’est developper celle des Européen-nes, parvenir à cette richesse implique de vrais choix fiscaux (comprenez : unilatéralement bénéfiques aux plus puissants), d’accélérer les libéralisations à tout crin et de fouler au pied les propres engagements écologiques et climatiques de la France. Et cette dernière question n’est pas des moindres car la libéralisation des énergies renouvelables, le tout-camions, le parti pris de l’agro-industrie comme la poursuite des traités de libre-échange, vont à rebours de tous les engagements de la COP 21. Bien sûr, les néolibéraux vont proposer, en parallèle, la mise en place d’une taxe environnementale mais ce n’est que pour mieux faire passer le reste, une mesurette à la marge qui n’inverse pas les logiques d’ensemble...

La France selon Macron, prémisse d’une Europe selon Macron

La réalité française du mouvement social et le rejet grandissant de sa politique ne semblent pas non plus entamer la détermination du Président. Il en fait même de simples obstacles à surmonter, sans quoi l’Union européenne serait vouée aux surenchères extrémistes. Sur ce dernier point, on voit le coeur de sa rhétorique : sanctuariser le fait que l’alternative se résumerait à accepter sa vision de l’Europe ou se replier dans un ultra-nationalisme qui ouvre grand les portes à la barbarie.

Ce qu’il y a de neuf dans cette dialectique, c’est que Macron la met en place en France, un peu finalement comme si notre pays était le laboratoire de ce qu’il compte faire demain à l’échelle de l’Union européenne. Cela peut enflammer une Assemblée européenne largement acquise à la cause du libéralisme et qui ne voit plus en Merkel, la championne qu’elle a pu être. Mais cela n’est pas de nature à répondre aux colères sociales et aux exigences populaires, comme en ont encore témoigné les huées et les prises-à-partie lors de sa sortie quelques heures plus tard à Epinal.

Reste que si la solution à ce mal passe par la mise en mouvement des peuples, encore faut-il se mettre à leur service et en capacité de les fédérer autour d’un autre projet, radical et ambitieux, pour l’Union européenne. Pour une autre Europe. Dans les semaines qui viennent, nous aurons ici en France une série de rendez vous sociaux et citoyens qui sont d’une grande importance à court terme mais aussi afin de faire grandir la perspective d’une vraie alternative à Macron comme au diktat de la Banque centrale européenne. Sachons ne pas passer à côté de ces rendez-vous !

 

Publié le 27/04/2018

Les millions des banquiers français

Pierric Marisssal

Mercredi, 25 Avril, 2018

Humanite.fr

Les banques françaises ont distribué un nombre record de bonus en 2017. Plusieurs banquiers ont dépassé le million d’euros de revenus sur l’année.

En cette période de NAO (négociations annuelles obligatoires), tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Quand les salariés d’Air France se battent depuis 2 mois pour demander une augmentation de salaires qui rattraperait tout juste l’inflation, que la participation aux bénéfices chez Carrefour plafonne à 50 euros, les banquiers de Natixis eux se voient verser des bonus supérieurs à 300 000 euros chacun.

De manière générale, le banquier français est choyé.

Le nombre d’entre eux qui ont dépassé le million d’euros de revenu sur 2017 atteint déjà un record (100 tout rond selon les Echos) alors que le Crédit Agricole n’a même pas encore publié ses chiffres. 47 banquiers français ont dépassé le million pour la seule BNP, 215 à l’international. Le record reste à la Deutsche Bank qui, malgré de mauvais résultats revenus et la perte d’importants clients, a plus que doublé le nombre de ses banquiers millionnaires, le portant à 705. HSBC a elle donné plus d’un million d’euros de bonus à 375 de ses banquiers.

 

Les banques françaises se révèlent particulièrement généreuses. Elles ont distribué en moyenne deux fois plus de bonus que les banques de Wall Street. Il s’agirait de soigner leur « attractivité », surtout en cette  période de Brexit. Et les établissements bancaires se plaignent encore de la législation européenne, qui les empêche de distribuer des bonus dépassant le double du salaire fixe… 

Face à cette débauche de bonus, la BCE a annoncé le mois dernier vouloir « examiner de près les systèmes de rémunération pour voir s'ils sont propices à une gestion saine et prudente des banques ». Les sommes sont énormes. Les 1400 banquiers de la BNP se sont partagés ainsi une enveloppe de 444,6 millions d’euros. La somme allouée aux bonus atteint 2,2 milliards pour la Deutsche Bank, alors que le groupe a perdu 500 millions d’euros en 2017…

Pierric Marisssal

 

Publié le 26 avril 2018

Cinq questions/réponses sur les élections présidentielles à Cuba

Salim LAMRANI (site legrandsoir.info)

1. Qui est le nouveau Président cubain et comment a-t-il été élu ?

Il s’agit de Miguel Díaz-Canel, né le 20 avril 1960, soit un an après l’avènement de la Révolution cubaine, et il est âgé de 58 ans. Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur, il a enseigné à l’Université central de Las Villas à partir de 1985. En 1994, il est élu Premier secrétaire du Comité provincial du Parti communiste de la province de Villa Clara. Il y acquière rapidement une réputation de cadre modeste, travailleur et intègre. Dix années plus tard, en 2003, il occupe la même fonction dans la province d’Holguín. Son bilan positif et la reconnaissance des habitants de la région lui permettent d’intégrer également le Bureau politique du Parti communiste cubain en 2003. De 2009 à 2012, il occupe la fonction de Ministre de l’Enseignement supérieur. En 2012, il fait son entrée au Conseil des Ministres au poste de Vice-président en charge de l’éducation, la science, le sport et la culture. En 2013, il est élu par le Parlement cubain Premier Vice-président des Conseils d’Etat et des Ministres, qui est la plus haute fonction après la Présidence de la République.

Miguel Díaz-Canel est Président de la République de Cuba depuis le 19 avril 2018. Il a été élu, au suffrage indirect, par les 605 députés du Parlement cubain, Président du Conseil d’Etat et Président du Conseil des Ministres pour un mandat de 5 ans. Il cumule à la fois les fonctions de Président de la République et de Chef du gouvernement. Il succède ainsi à Raúl Castro, au pouvoir de 2006 à 2018, et devient le premier dirigeant né après le triomphe de la Révolution à occuper la plus haute fonction du pays.

2. Pourquoi les élections présidentielles sont-elles indirectes à Cuba ?

Pour arriver au pouvoir, Miguel Díaz Canel a d’abord dû être élu au suffrage direct, universel et secret comme député du Parlement cubain. Il a ensuite été élu par le Parlement à la tête du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, c’est-à-dire à la Présidence de la République.

Les Cubains sont convaincus que, pour ce qui est des élections présidentielles, le suffrage indirect est plus démocratique. En effet, il est matériellement impossible pour un Président de la République élu au suffrage direct de rendre des comptes aux électeurs, si ce n’est de façon symbolique. En revanche, si le Président est élu par le Parlement, comme c’est le cas dans de nombreux pays occidentaux comme l’Espagne ou le Royaume-Uni, celui-ci peut exercer un contrôle sur le chef du pouvoir exécutif. Il est ainsi beaucoup plus aisé d’exiger des comptes au Chef d’Etat, qui se présente devant le Parlement pour défendre son action et répondre aux questions de la représentation nationale. En outre, un Président élu au suffrage indirect sera moins sujet au sentiment d’omnipotence qui caractérise parfois ceux qui revendiquent une légitimité directe de tout le peuple. Un Président élu par un Parlement dispose de moins de pouvoir qu’un Président élu directement par le peuple.

3. Fidel Castro et Raúl Castro ont-ils dirigé le pays depuis 1959 ?

Contrairement à une idée reçue, la Cuba révolutionnaire, c’est-à-dire post-1959, a connu pas moins de cinq présidents de la République. Manuel Urrutia a été le premier à occuper cette fonction de janvier à juillet 1959. Osvaldo Dorticós a pris la relève de juillet 1959 à décembre 1976. Ensuite, après l’adoption de la nouvelle Constitution de 1976, Fidel Castro a occupé le poste de Président de la République de 1976 à 2006, se soumettant au suffrage tous les cinq ans. Suite à son retrait de la vie politique en 2006 pour des raisons de santé, soit deux ans avant la fin de son mandat, Raúl Castro, alors Vice-président du Conseil d’Etat et du Conseil des Ministres, a pris la relève jusqu’en 2008, comme le prévoit la Constitution. De 2008 à 2018, Raúl Castro a été élu Président de la République et a effectué deux mandats successifs. Durant son second mandat, il avait fait part de sa volonté de ne pas se représenter, souhaitant limiter la durée des mandats exécutifs à dix ans maximum. Cette mesure devrait être intégréé dans la prochaine réforme constitutionnelle. Ainsi, Miguel Díaz-Canel est élu Président de la République jusqu’en 2023, avec la possibilité d’effectuer un nouveau mandat jusqu’en 2028.

Si l’importance de Fidel Castro dans l’Histoire de Cuba est indéniable, parler de la Cuba des frères Castro est inexact sur le plan politique. Fidel Castro a occupé la Présidence de la République pendant 30 ans, après avoir occupé la fonction de Premier Ministre pendant 17 ans. De son côté, Raúl Castro a été Président de la République pendant 12 ans. Aucun autre membre de la fratrie Castro n’a occupé de poste exécutif à Cuba. Fidel Castro a eu sept enfants et Raúl Castro, quatre. Aucun d’entre eux n’a jamais occupé une quelconque fonction au sein du gouvernement.

Pour ce qui est de la longévité au pouvoir, à titre de comparaison, François Mitterrand a été Président de la République française pendant 14 ans. Felipe González a été chef du gouvernement espagnol pendant 14 ans. Angela Merkel, la Chancelière allemande, une fois son quatrième mandat achevé en 2021, aura passé 17 ans à la tête de l’Allemagne.

4. Peut-on parler d’élections démocratiques alors qu’il y a un parti unique ?

A Cuba, contrairement à d’autres pays du monde, le Parti communiste n’est pas un parti électoral. Il ne propose pas de candidats aux élections. La législation cubaine est formelle à cet égard. Seuls les électeurs peuvent proposer les candidats aux élections municipales, provinciales et législatives. Il est donc formellement interdit au PCC de présenter un quelconque postulant à une élection. Le procédé est le suivant : avant les élections, les citoyens se retrouvent lors d’assemblées publiques au sein des circonscriptions pour proposer les candidats. Pour chaque élection, il faut au moins deux candidats et au maximum huit. Une fois choisis par la base, les candidats voient leur CV affichés au sein des circonscriptions. Les campagnes électorales sont strictement interdites. Pour les élections municipales, provinciales et législatives, le suffrage est universel et secret.

Les Cubains sont convaincus que leur système est plus démocratique que ceux de nombreux pays occidentaux. Leur point de vue est le suivant : en France, par exemple, où existe un système multipartite, dans l’immense majorité des cas, quelle que soit les élections, ce sont les partis politiques qui désignent les candidats. Ainsi, les citoyens français ont le choix entre les différents postulants désignés par les divers courants politiques. Or, en France, moins de 5% des citoyens sont membres d’un parti politique et ont donc la possibilité de désigner leur candidat. Ainsi, 95% des électeurs n’ont aucune possibilité de participer à la désignation des candidats pour les différentes élections, leur choix se limitant à opter pour telle ou telle figure désignée par les partis politiques.

5. Quelle est la composition du nouveau Parlement cubain ?

La composition du nouveau Parlement cubain est globalement représentative de la société cubaine et de sa diversité ethnique et sociale. Tout d’abord, la participation électorale a été de 85%. Ainsi, près de 50% des députés (293) ne sont ni membres du Parti communiste ni de l’Union des jeunesses communistes. Contrairement à une idée reçue, n’est pas membre du PCC qui en émet le simple souhait, bien au contraire. Pour intégrer le PCC, il faut être proposé par un membre et passer par un long processus de sélection. L’idée selon laquelle tous les Cubains auraient l’obligation d’être membres du PCC relève du fantasme. Sur les plus de 8 millions d’électeurs à Cuba (sur une population totale de 11,2 millions d’habitants), seuls 800 000 sont membres du PCC, soit à peine 10% des électeurs. Si l’on ajoute les 400 000 membres de l’Union des jeunesses communistes, cela fait un total de 1,2 millions de personnes, soit 15% des électeurs. Ainsi, 85% des électeurs ne sont pas membres du PCC ou de l’UJC.

Plus de 53% (322) des députés sont des femmes. Plus de 56% (338) des députés intègrent le Parlement pour la première fois. L’âge moyen du Parlement est de 49 ans et 13% des élus (80 députés) ont entre 18 et 35 ans. Près de 90% des députés sont nés après 1959. Plus de 40% sont noirs ou métis. Le Président du Parlement cubain, Esteban Lazo, est noir. Ana Maria Mari Machado, une femme, occupe la Vice-présidence. Le secrétariat du Parlement est également dirigé par une femme, Miriam Brito.

Salim LAMRANI

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Maître de conférences à l’Université de La Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

 

Publié le 26/04/2018

Pour les jeunes, Macron propose de vieux schémas de pensée

 Par Ellen Salvi (site médiapart.fr)

Alors que la mobilisation étudiante se poursuit, l’exécutif continue de défendre ses politiques teintées de pragmatisme et d’éthique libérale. Sous couvert de modernisation, son approche de « la jeunesse » révèle en filigrane une vision classique de la société, où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir.

Il a d’abord été question d’« agitateurs professionnels », qui n’avaient pas grand-chose à voir avec des étudiants. Dès les premiers blocages d’université, le premier ministre, suivi par l’ensemble de son gouvernement, est monté au créneau pour dénoncer la « très forte mainmise de l’extrême gauche sur ces mouvements ». Les relais parlementaires, en tête desquels le député La République en marche (LREM) Gabriel Attal, rapporteur de la réforme d’accès à l’enseignement supérieur, ont rapidement emboîté le pas et fait évoluer le discours, renvoyant dos à dos les grévistes « animés d’un esprit bobo et égoïste » et les étudiants opposés aux blocages.

Sur les réseaux sociaux, les blagues sont allées bon train, tournant en ridicule les mobilisations, à commencer par celle des jeunes de Sciences-Po Paris qui n’auraient, à entendre leurs détracteurs, aucune légitimité à s’opposer à la forme de sélection qu’introduit la loi orientation et réussite des étudiants (ORE), alors qu’ils ont eux-mêmes passé un concours pour entrer rue Saint-Guillaume. « Par leur attitude, leurs propos d’estrade, leurs caricatures, ils font honte à l’école qu’ils ont réussi à intégrer... par concours... #SciencesPo », tweetait le 19 avril la députée Aurore Bergé, l’une des porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale.

Emmanuel Macron ne cesse de le répéter : « Nous sommes dans un État d’ordre. » Pour le faire respecter, les CRS pénètrent dans les universités. Les responsables politiques rappellent les règles. Et les étudiants mobilisés en AG continuent d’être considérés comme part minime et non représentative. « Cette minorité-là, ce n’est pas les jeunes de France », assure un ministre à Mediapart. Convaincu de son fait, le chef de l’État reste sourd aux colères qu’il estime injustifiées, allant jusqu’à parler, comme il l’a fait le 15 avril au sujet de la contestation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), de la « tyrannie de certaines minorités », expression chérie en son temps par Nicolas Sarkozy.

La Macronie, qui regrette souvent que l’on puisse « caricaturer » ses réformes, n’hésite pas à sombrer elle-même dans la caricature. Sous couvert de « respecter tout le monde » et de prôner l’« émancipation » de chacun, elle laisse diffuser une petite musique qui tendrait à suggérer que les jeunes qui se mobilisent contre la loi Vidal n’ont d’autre ambition que d’obtenir des « diplômes en chocolat ». Ce même genre de ritournelle a été fredonnée pour les cheminots ou pour les zadistes. Eux aussi sont renvoyés à des clichés destinés à délégitimer leur mobilisation et à reprendre la main sur la fameuse « opinion publique », cette inconnue que tout le monde se dispute et sur laquelle le président a jusqu’alors construit sa stratégie politique.

En adoptant cette position de surplomb, laquelle confine bien souvent à la condescendance, l’exécutif révèle en filigrane une vision de la société bien plus monochrome qu’elle ne l’est en réalité, un pays où les alternatives sont encouragées à condition qu’elles respectent le cadre fixé par le pouvoir – et qu’elles perdent, dès lors, leur qualité même d’alternative. « Un dernier conseil : ne respectez jamais les règles », lançait le chef de l’État à la jeunesse indienne, le 10 mars. Celle de France, en revanche, est priée de s’y plier.

Sur le papier, tout était pourtant fait pour coller. En mai 2017 entrait pour la première fois à l’Élysée un président de moins de 40 ans. Un mois plus tard, l’Assemblée nationale s’offrait une cure de jouvence en abaissant l’âge moyen (48,7 ans) de ses élus au-dessous des 50 ans – 146 d’entre eux ayant moins de 40 ans (contre 55 sous la précédente mandature). Tout en intégrant dans des proportions inédites des novices en politique, le Palais-Bourbon restait cependant le lieu d’une forte reproduction sociale, 54 % des élus étant des cadres du privé, des dirigeants d’entreprise ou des professions libérales, à l’image du groupe majoritaire de LREM.

Le renouvellement générationnel n’est évidemment pas un gage de renouvellement de pensée politique. Le startupper, élevé au rang de modèle par la Macronie, n’est qu’une partie de ce que l’on appelle communément « la jeunesse », terme générique qui ne reflète pas en lui-même la variété des situations, des profils et des engagements. La promesse macronienne d’horizontalité aurait pu parler à une génération avide de prendre part aux décisions publiques, mais elle se heurte aujourd’hui à la réalité des politiques mises en place par le gouvernement et à la façon dont il multiplie les « réformes techniques avec la fausse évidence qui les accompagne », explique le sociologue Vincent Tiberj.

Pour ce professeur des universités associé à Sciences-Po Bordeaux, « il y a une forme de péché originel du macronisme ». Conscient de la remise en cause des partis politiques traditionnels, le candidat devenu président a « mis en place un système qui donne l’illusion de l’horizontalité », alors que « toutes les décisions continuent d’être prises par en haut ». Or « ce n’est pas en instituant par en haut un grand débat [comme celui promis par la grande marche sur l’Europe – ndlr] que l’on attire des personnes différentes et que l’on trouve de véritables alternatives ».

 

Cette conception du pouvoir « terriblement technocratique », et finalement assez conservatrice, en dit long sur les politiques proposées, et notamment celles qui concernent la jeune génération. « C’est le propre de l’éthique libérale, poursuit le chercheur. On est dans une logique d’individus, qui reconnaît éventuellement les carcans sociaux, mais ne remettra pas en question les mécanismes de la domination collective. » Et d’ajouter : « Tout le problème du pouvoir macronien, c’est le manque de discours global. Le gouvernement empile des mesures qui ne font pas système. » 

Pour éviter ce « fonctionnement en silo », Antoine Dulin, vice-président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et coauteur du rapport « Arrêtons de les mettre dans des cases ! Pour un choc de simplification en faveur de la jeunesse », remis en mars 2017 à Matignon, plaide en faveur d’un travail interministériel. « Il y a des choses qui se disent et qui se passent, mais c’est encore compliqué de voir la cohérence, affirme-t-il. Il manque un récit qui permette d’appréhender cet âge de la vie comme une globalité, qui donne du souffle à cette volonté d’émancipation, que je préfère qualifier d’autonomisation, dont parle Emmanuel Macron. » Les propositions de son rapport figurent dans la lettre de mission confiée au ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, mais très peu ont été lancées.

« C’est une vision raccourcie de la société »

  • Sur la jeunesse, comme sur tous les autres sujets, la Macronie prône le pragmatisme. Pour Vincent Tiberj, le problème réside dans la vision que se fait l’exécutif de l’éducation et du savoir, lesquels sont envisagés sous le prisme de l’« employabilité ». « Leur conception de l’éducation s’apparente davantage à du dressage qu’à du développement personnel, regrette-t-il. Même la recherche est vue comme quelque chose qui doit être utile à l’économie. » Or « le risque d’une politique pragmatique, c’est de mettre des gens de côté », reconnaît Antoine Dulin.
  • Cette philosophie générale de la rentabilité est l’une des clefs de la loi ORE et des fameux « prérequis » à l’entrée à l’université qui l’accompagnent et risquent de renforcer les inégalités sociales qu’ils prétendaient réduire. « Les perdants vont évidemment être les publics les plus fragiles scolairement et socialement, qui ne sont pas ajustés au modèle universitaire », expliquait à Mediapart la sociologue Sophie Orange, spécialiste de l’orientation post-bac, dès le mois de décembre.
  • Ce dispositif, aujourd’hui au cœur de la contestation, figurait déjà dans une « lettre ouverte à la jeunesse » diffusée le 18 avril 2017 par le candidat d’En Marche!. En l’instaurant, et quoiqu’il s’en défende, Emmanuel Macron introduit une forme de sélection à l’université. L’exécutif a beau marteler qu’il souhaite ce faisant réduire les échecs, il balaye d’un revers de la main la possibilité pour les étudiants de repartir à zéro après le bac, de tâtonner, d’échouer s’il le faut – souvent une leçon pour réussir –, de se chercher et, pourquoi pas, de se révéler. En résumé : de prendre en compte les vocations tardives, en resserrant le champ des possibles qu’offre l’université.
  • « C’est une vision raccourcie de la société, une philosophie que l’on apprend dans les grandes écoles et qui se résume à la compétitivité, déplore le directeur de l’Observatoire des inégalités Louis Maurin. Aller plus haut, avoir toujours plus de pouvoir. Les fameux “premiers de cordée”… » Or si l’on en croit la sociologue Cécile Van de Velde, interrogée par Le Monde, l’une des difficultés de la jeune génération est précisément qu’elle « se retrouve en tension entre son besoin de sens et les pressions de la compétition ». En France, « les jeunes sont très angoissés et pessimistes », souligne-t-elle, indiquant qu’il en est de même au Japon et en Corée.
  • « Dans ces sociétés qui ont tout fait jouer sur le diplôme, qui envoient le message qu’un adulte c’est avant tout un diplômé – davantage qu’un sujet –, les jeunes vont être atteints dans leur confiance parce qu’il faut aller vite, choisir vite, explique-t-elle. Et ce encore plus en temps de crise, quand il faut gagner la compétition scolaire pour avoir des chances de se placer sur le marché du travail. Ces modèles forcent le choix précoce et créent un enjeu autour de l’“orientation”, comme on le voit en ce moment en France. »
  • Il y a aussi, derrière cette façon d’envisager les choses, une forme de « paternalisme » qui n’a pas échappé aux principales organisations du spectacle vivant. Dans une tribune publiée par Le Monde le 23 avril, elles dénoncent collectivement le programme « Culture près de chez vous » porté par Françoise Nyssen, lequel constitue à leurs yeux « un incroyable retour en arrière », « une vision paresseuse, vénale et embourgeoisée de la culture » qui ne favorisera en rien « l’émancipation » des jeunes, promesse phare de l’entreprise macroniste.
  • Là où ils espéraient « un acte II de la décentralisation culturelle », capable de libérer la création, de redonner élan à la vie des individus et des collectifs, et de rassurer la jeunesse, les signataires de ce texte n’ont trouvé qu’une politique digne de « la IVe République ». « Depuis un an, qu’avons-nous eu ? interrogent-ils. Des chorales dans les établissements scolaires, la Comédie-Française et le théâtre privé au secours des campagnes, l’obstination pour un “Pass culture” dont nous savons qu’il est démagogique et voué à être une dépense sans effet ou pire, aux effets pervers. » Et de conclure : « Sur le plan culturel, on nous promettait l’élan d’un John F. Kennedy, nous redoutons le retour d’un René Coty. »
  • Contrairement à François Hollande, qui avait promis d’en faire sa « priorité » – sans que cela soit vraiment suivi d’effets –, Emmanuel Macron ne s’est guère engagé, durant sa campagne, sur des promesses à destination des jeunes. Une fois élu, le mot « jeunesse » a d’ailleurs disparu des libellés ministériels, au grand dam des mouvements et associations de jeunes. Le président de la République s’en est très tôt expliqué : « C’est quand vous réformez le marché du travail et du logement que vous faites une vraie politique de la jeunesse, assurait-il au Point, fin août 2017. C’est en recréant des libertés et de la mobilité. C’est en donnant aux gens, selon leurs mérites, l’opportunité de gravir les échelons de la société : voilà l’esprit républicain ! »
  • Dans sa « lettre ouverte à la jeunesse », le candidat d’En Marche! dévoilait déjà ses pistes en la matière. Se présentant comme le « candidat du travail », il assurait alors que « la baisse des cotisations payées par les salariés » et « l’augmentation de la prime d’activité » permettraient à « 400 000 jeunes » de voir leurs revenus augmenter. « Concrètement, un jeune au Smic touchera chaque mois 100 euros net de plus », expliquait-il. Mais concrètement, les choses sont surtout un peu plus compliquées.
  • Les dispositifs étant mis en place de façon progressive, la promesse des 100 euros net ne sera effective qu’en fin de quinquennat (elle s’élèvera à 34 euros fin 2018 et 66 euros fin 2019) et ne concernera que les célibataires au Smic, qui payent une taxe d’habitation. En outre, si l’on estime effectivement à environ 390 000 le nombre de moins de 25 ans touchant le salaire minimum, une bonne part d’entre eux travaillent à temps partiel (environ 50 % sur l’ensemble de la population) et ne touchera donc pas les fameux 100 euros.
  • Autre grand axe du projet d’Emmanuel Macron : « La formation d’un million de jeunes sans emploi éloignés du marché du travail. » Une intention louable, quoique battue en brèche par de nombreux travaux dont celui élaboré en 2017 par France Stratégie, une institution rattachée au premier ministre. « Les plans massifs de formation et l’élévation du niveau de diplôme ont peu de prise sur le taux de chômage, pouvait-on lire dans son rapport. Certains travaux considèrent même que les effets de ces plans sont nuls, quand ils ne conduisent pas à dégrader relativement la situation des profils les moins diplômés. » Pas moins de 15 milliards d’euros doivent être consacrés à la formation sur la durée du quinquennat mais pour l’heure, nul ne sait exactement comment ils seront financés. Vendredi 27 avril, le gouvernement présentera son projet de loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », qui inclut un important volet sur la réforme de l’apprentissage.

« Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse »

Emmanuel Macron l’avait assuré pendant sa campagne : « Mon ennemi, c’est l’assignation à résidence », avait-il lancé le 30 mars 2017 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en écho au désormais célèbre « Mon adversaire, c’est le monde de la finance » de son prédécesseur. Le président de la République, qui rêve de jeunes Français ayant envie de devenir milliardaires, a très tôt abordé les quartiers populaires par le versant des parcours individuels et de l’entrepreneuriat. « Il est dans un discours de self-made-man américain, qui pourrait parler aux jeunes, mais le souci c’est que dans le même temps, il les assigne à résidence dans sa politique en supprimant les emplois aidés par exemple », souligne Louis Maurin.

Convaincu de l’inefficacité de ce type de contrats, le gouvernement a décidé dès l’été 2017 de les « prioriser », plongeant nombre d’associations de quartier, notamment celles qui s’occupent des jeunes, dans de grandes difficultés. Mi-avril, trois ministres – Muriel Pénicaud, Jacques Mézard et Julien Denormandie – ont fait le déplacement à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) pour promouvoir la mise en place, dans sept territoires, des « emplois francs ». Ce dispositif, abandonné par François Hollande en 2014, a été remis au goût du jour par son successeur quatre ans plus tard, dans une version remaniée. Une façon de « compenser » la disparition des emplois aidés qui, pour certains, est loin d’être suffisante, comme l’a glissé le maire de Clichy-sous-Bois à la ministre du travail le jour de sa visite. Le gouvernement planche en outre sur une nouvelle mouture du contrat aidé, intitulée « Parcours Emploi Compétences ».

Sur la question du logement, deuxième pilier d’une « vraie politique de la jeunesse », le candidat Macron avait promis d’en faire construire 80 000 pour les jeunes (60 000 pour les étudiants et 20 000 pour les jeunes actifs) et de leur réserver une part de logement social. Le premier de ces deux objectifs – prévu sur le quinquennat – a été retranscrit dans le projet de loi pour l’évolution du logement (Elan), présenté début avril en conseil des ministres, sans autres détails que la création, en 2018, d’un observatoire national du logement étudiant. Quant au logement social, la part destinée aux jeunes reste encore inconnue et n’est stipulée ni dans le texte du ministère de la cohésion des territoires ni dans l’accord signé avec les bailleurs.

En outre, d’autres dispositifs figurant dans le projet de loi Elan ont d’ores et déjà été remis en question par les spécialistes du secteur. C’est notamment le cas du bail mobilité de un à dix mois sans dépôt de garantie pour les étudiants, les saisonniers, les jeunes en alternance, ceux en CDD à courte durée, etc., auquel le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre (FAP), Christophe Robert, se dit « vraiment opposé ». Et ce, d’autant plus qu’il existe déjà des locations meublées ou des formules de location saisonnière que les jeunes peuvent quitter assez rapidement. « On fait un bail précaire pour les précaires, résume le responsable associatif. Et on prend le risque de réduire les protections que confère le bail classique de trois ans, mis en place depuis 1989. »

Dans son dernier rapport sur l’état du mal-logement en France, la Fondation Abbé-Pierre critique vertement les orientations choisies par l’exécutif dans les premiers mois du quinquennat, à commencer par la baisse de 5 euros des aides personnalisées au logement (APL). « Sous couvert d’engager des économies sur les aides personnelles, le projet porté par le gouvernement aboutit finalement à une profonde remise en question du modèle du logement social. » Si le président de la République et le premier ministre avaient eux-mêmes reconnu que cette mesure n’était pas la bonne – sans pour autant revenir dessus –, d’autres, au sein de la majorité, avaient préféré s’en moquer. « Ça va, messieurs dames, si à 18, 19 ans, 20 ans, 24 ans, vous commencez à pleurer pour 5 euros, qu’est-ce que vous allez faire de votre vie ? », avait par exemple interrogé la députée LREM Claire O’Petit.

Christophe Robert compte désormais beaucoup sur les arbitrages du plan pauvreté, attendus dans les prochaines semaines. Devraient en toute logique y figurer des mesures à destination des jeunes de moins de 25 ans ne touchant pas le RSA. « Nous avons déjà remporté une première victoire en faisant en sorte que ce plan ne concerne pas seulement les enfants, mais aussi les 16-30 ans », se réjouit le vice-président du CESE Antoine Dulin, qui a participé aux travaux préparatoires. De façon générale, le délégué général adjoint de la Fondation Abbé-Pierre reste très attentif au discours politique du gouvernement en matière d’exclusion : « Pour le moment, on est un peu dans le “si on se bouge, on peut y arriver”, mais c’est évidemment un peu plus compliqué que ça... », note-t-il.

Parce qu’il veut « une jeunesse engagée en France, en Europe et dans le monde » et qu’il ambitionne de « renforcer la cohésion républicaine », tout en développant « un esprit commun de défense et de secours », Emmanuel Macron a annoncé pendant sa campagne vouloir créer « un service national obligatoire », qui durerait « un mois » et s’adresserait « aux jeunes femmes et aux jeunes hommes aptes dans les trois ans suivant leur dix-huitième anniversaire ». En février, le chef de l’État s’était de nouveau prononcé sur le sujet, en évoquant cette fois-ci une durée de « trois à six mois ».

Jugée coûteuse et délicate à mettre en place en raison des capacités d’accueil des armées, réduites depuis la suppression du service militaire en 1997, cette promesse avait déjà suscité de nombreux doutes pendant la campagne. Selon L’Opinion, elle a toutes les chances d’être revue à la baisse. Le groupe de travail chargé de dessiner les contours de ce que l’on appelle désormais « service national universel » (SNU) privilégierait en effet l’option d’un « temps de vie partagé » dans un internat d’une durée d’« une semaine », lequel serait décliné en « activités militaires » (enseignement de défense, sport, comportement en situation de crise...), « activités civiques et citoyennes autour des valeurs républicaines » et « activités-médico-sociales ».

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Au-delà des seules contraintes techniques et budgétaires, ce dispositif pose aussi une question de fond, là encore liée à la perception qu’a le pouvoir des jeunes Français. La Fage, l’un des principaux organismes étudiants, qui défend par ailleurs la loi Vidal, dénonce une « proposition démagogique qui vise à “recadrer” une jeunesse qui serait la source de tous les maux ». « Loin de vouloir assurer à tous les jeunes une protection sociale adéquate et un accès de toutes et tous à l’éducation supérieure, cette vision négative de la jeunesse occulte intégralement l’engagement quotidien de milliers de jeunes, peut-on lire dans son communiqué. Loin d’être cette génération “désengagée” dépeinte dans les discours publics, les jeunes s’engagent plus que toutes les générations précédentes. »

Pour le sociologue Vincent Tiberj, cette proposition s’inscrit surtout dans la philosophie générale des politiques pensées pour les jeunes. « On retrouve ce même discours de l’encadrement, affirme-t-il. Il n’y a pas de confiance vis-à-vis de la jeunesse. » D’autant que ce discours paraît aujourd’hui en décalage avec les nouvelles formes d’engagement que le chercheur développe dans son livre Les citoyens qui viennent – Comment le renouvellement générationnel transforme la politique en France (Éd. Puf). Éloignées des schémas politiques classiques, les « cohortes » qu’il analyse se tournent désormais vers de nouvelles formes de politisation, des modes de consommation différents et des alternatives qui ne s’inscrivent pas forcément dans le moule de la « start-up nation ».

 

 

Publié le 25/04/2018

Réforme Belloubet. Des logiciels à la place des juges, mirage de la justice prédictive

Pierric Marissal

L'Humanité.fr

Le projet de loi de programmation pour la justice, présenté ce vendredi en Conseil des ministres, prévoit de nombreuses mesures comme la médiation informatique ou l’usage de la visioconférence, qui vont mettre à mal l’accès aux juges.

Votre service public est en sous-effectif chronique, ses agents débordés, les perspectives budgétaires peu rassurantes ? Emmanuel Macron a la solution : le numérique. Le projet de loi de programmation pour la justice 2018-2022, présenté ce vendredi en Conseil des ministres, s’inscrit dans cette logique. Il veut dématérialiser de nombreuses procédures, se passer des juges autant que possible, généraliser la visioconférence, et obliger les deux parties d’un conflit à chercher une solution à l’amiable, à l’aide d’algorithmes. Près de 2,7 millions de procédures par an seraient concernées puisque, sauf exception prévue par la loi, toutes les affaires relevant du droit civil devront passer par une médiation, sous peine de nullité. Visée, toute la justice du quotidien : troubles du voisinage, procédures de recouvrement de dettes, contentieux locatifs, affaires familiales…

Parmi les inspirations du projet de loi présenté par la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, il y a la justice prédictive, qui se pratique aux États-Unis. Une telle déjudiciarisation présente des avantages évidents pour le gouvernement : désengorgement des tribunaux, rapidité de la procédure, moindre coût. « Privilégier les résolutions à l’amiable, on ne peut qu’être pour, en théorie. Mais ce qui est prévu dans cette réforme constitue plutôt un obstacle dans l’accès aux juges », alerte Juliane Pinsard, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. Décryptage.

1 Une justice prévisible

Le projet de loi prévoit qu’une personne ou entreprise pourra proposer « un service en ligne fournissant des prestations d’aide à la résolution amiable des différends ». Il s’agira en clair d’un algorithme qui, pour proposer une médiation sur un contentieux, analysera tous les cas anciens comparables, afin d’estimer les probabilités de gagner ou d’être condamné, comme la fourchette des indemnités ou les peines potentielles. « L’algorithme va dire aux gens : dans 70 % des cas, la décision a été celle-là, on vous propose donc telle procédure de conciliation, basée sur ces données », explique Juliane Pinsard. « De nombreuses personnes renonceront à leur droit d’accéder à la justice, si elles ont l’impression que la procédure est courue d’avance », avance-t-elle. Un autre risque majeur est celui de l’effet moutonnier pour les magistrats. En consultant ces algorithmes, le juge pourra se sentir incité à prendre la même décision que la majorité de ses collègues, par pression ou pour se décharger d’une partie du travail. D’autant qu’on sait à quel point les magistrats sont surchargés. « Avec ce type de dispositif, la part de jugement du magistrat peut se trouver aussi bien confortée que biaisée par des effets de surdétermination ou d’ancrage », s’était inquiétée, fin 2016, la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej).

2 Une justice orientée

« Les algorithmes, comme ils ne se basent que sur des décisions judiciaires passées, vont figer la justice dans un état de fait, c’est la fin des jurisprudences progressistes », s’alarme également Juliane Pinsard. La magistrate cite en exemple ce juge de Lyon qui, il y a une vingtaine d’années, avait relevé les clauses abusives des crédits à la consommation lors d’un procès pour recouvrement de dettes. Le tribunal d’instance avait fait tomber l’intégralité des intérêts et des pénalités. Cette décision, validée par la Cour de cassation, fait désormais jurisprudence.

Autre préoccupation : comment seront constituées les bases de données ? « Aux États-Unis, les questions posées pour nourrir d’informations les algorithmes étaient biaisées, souvent racistes. Résultat : les condamnations conseillées par les logiciels étaient toujours plus lourdes pour la population noire », rapporte Maryse Artiguelong, représentante de la Ligue des droits de l’homme à l’Observatoire des libertés et du numérique. Ainsi, Eric Loomis, citoyen états-unien, a été condamné à six ans de prison par la justice du Wisconsin pour délit de fuite. Lorsqu’il a demandé au juge pourquoi cette peine si lourde, la réponse a fusé : selon l’algorithme utilisé (en l’occurrence, le logiciel Compas), son profil présentait une probabilité extrêmement élevée de récidive ; en conséquence, le magistrat avait choisi la peine maximale.

3 Une justice privatisée

« Il n’y a pas assez de données en open data sur Legifrance, seuls 900 000 jugements sont disponibles. Comme ce n’est pas suffisant, on a signé un partenariat avec l’éditeur Wolters Kluwer, qui nous fournit l’intégralité des décisions des cours d’appel pour compléter notre algorithme », explique Louis Larret-Chahine, fondateur de Predictice. Cette société fournit un outil capable de passer au crible 2 millions de décisions de justice par seconde pour en extraire des « tendances ». Les cours d’appel de Rennes et de Douai l’ont déjà expérimenté, tout comme le barreau de Lille. « On n’aime pas trop dire qu’on fait de la prédiction, plutôt de l’analyse statistique », se défend le créateur du programme, qui ne dit pas si son outil sera proposé comme algorithme de résolutions à l’amiable des différends. « Cette sous-traitance de contentieux entiers à des opérateurs privés » fait partie « des points inacceptables sur lesquels nous ne transigerons pas », assure l’intersyndicale des magistrats et avocats, dans un communiqué publié jeudi.

Le point est d’autant plus sensible que ces services de médiation en ligne pourront être proposés sans certification obligatoire. « Qui va financer ces programmes ? Comment vérifier si l’écriture de ces algorithmes ne sera pas orientée ? Biaisée ? » questionne Maryse Artiguelong, qui craint que le code de ces programmes ne soit « protégé, demain, par la nouvelle loi sur le secret des affaires ». Louis Larret-Chahine, lui, est serein. Pour l’entrepreneur, ces outils permettront de renforcer la confiance dans une justice « aujourd’hui imprévisible, rendue de manière aléatoire ou disparate sur le territoire », et permettront d’« aller vers quelque chose d’un peu plus scientifique ». Ces technologies ont d’ailleurs trouvé une ambassadrice de choix en la personne de Tiphaine Auzière, avocate et fille aînée de Brigitte Macron, qui se présente comme la « marraine des legaltechs (les start-up de la justice – NDLR) au sein des Juristes En marche ».

4 Une justice au rabais

« Aujourd’hui, la conciliation est gratuite et la médiation aussi, pour qui a droit à l’aide juridictionnelle. Mais l’accès à ces programmes pourra être payant. Alors, tant qu’on ne revoit pas profondément le système des aides, on va créer de nouvelles inégalités, des gens vont renoncer à réclamer justice », fustige Juliane Pinsard. Sans oublier que l’obligation de passer par des outils numériques est également facteur d’exclusion. Pour la secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature, il s’agit là d’un choix politique. « Comme pour les autres services publics, on ferme les robinets, on empêche les gens d’accéder à la justice. Pour le gouvernement, c’est une façon de régler les problèmes d’effectifs et de moyens », se désole-t-elle.

L’extension de la visioconférence dans le seul but de faire des économies et de ne pas payer le déplacement des prévenus à l’audience en atteste. « Cela rend les procès ubuesques, on ne se comprend pas, la justice ne peut être rendue sereinement dans ces conditions. Ce qui passe dans un tribunal à travers le corps ne passe pas à l’écran », assure la magistrate. Une logique que l’on retrouve dans le projet de loi asile et immigration. « On met devant une caméra des migrants, des gens qui ne parlent même pas français, juste pour éviter de payer leur déplacement ! » s’insurge Maryse Artiguelong.

5 Une justice de la donnée

La chancellerie a déjà demandé aux magistrats de rendre leurs jugements selon un schéma commun. Objectif : permettre aux algorithmes de comprendre et de digérer ces masses de données, sans intervention humaine. « On va créer un monstre ! s’alarme Patrick Roulette, avocat au barreau de Saint-Denis. Imaginons un procès pour erreur médicale : l’algorithme va se nourrir de tout l’historique du patient et c’est un véritable casier judiciaire civil qui va se constituer ! » En plus des jugements, tous les accords à l’amiable qui ne seront pas passés par la case justice y figureront. Or, les sociétés privées qui seront mobilisées resteront propriétaires des données, pourront en disposer selon leur gré, les revendre à des assurances ou à des banques, par exemple… « On fait de la “pseudo-anonymisation”, explique Louis Larret-Chahine. Le nom des personnes physiques est protégé, pas celui des magistrats ou des avocats. » La loi stipule qu’il suffit ainsi, pour ces services en ligne, d’informer clairement les parties et de « respecter les obligations relatives à la protection des données à caractère personnel ».

« C’est une déshumanisation de la justice. Ces sociétés ne sont là que pour faire de l’argent, et le gouvernement, lui, veut dés-engorger les tribunaux. On avait une justice humaine, on veut nous imposer une justice sur barème », conclut Patrick Roulette.

Pierric Marissal

Journaliste, spécialiste des nouvelles technologies

 

ublié le 24/04/2018

Naomi Klein: «La ZAD est un modèle»

 Par Jade Lindgaard (médiapart.fr)

Alors qu’Édouard Philippe dit vouloir évacuer la ZAD avec « avec une immense détermination tranquille », la journaliste et activiste canadienne prend la défense de la zone et de « sa vision essentielle de la politique » : il ne suffit pas de dire non aux injustices, il faut aussi faire advenir le monde que l’on veut défendre.

 Les services de la Direction départementale des territoires et de la mer ont jusqu’au soir du 23 avril pour expertiser les 28 projets nominatifs agricoles déposés vendredi dernier par les habitant·e·s de la ZAD, ainsi que la dizaine d’autres projets liés à des activités artisanales et culturelles (voir ici à ce sujet). La préfète de Loire-Atlantique, Nicole Klein, considère que le dépôt de ces documents marque « une ouverture, une possibilité » et témoigne d’« avancées concrètes » et d’« une prise de conscience positive ». Pour autant, le devenir de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est toujours incertain. Jeudi, au Sénat, Édouard Philippe a déclaré vouloir mener jusqu’au bout l'évacuation de la zone « avec une immense détermination tranquille ».

C’est dans ce contexte que nous avons recueilli les propos de la journaliste et activiste canadienne Naomi Klein, auteure en 2017 de Dire non ne suffit plus, un essai réflexif sur le pouvoir de Donald Trump et la façon de s'y opposer.

Que pensez-vous de l’expulsion et de la démolition d’une partie de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

Naomi Klein : Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un « oui » : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque.

Dire non ne suffit plus, c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu.

Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent.

Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui. Au Canada, les luttes contre les grands projets d’aménagement sont très majoritairement menées par les peuples autochtones. Au cœur de leurs combats, il y a la volonté acharnée de protéger la gestion collective de leurs terres, qui est le fruit de leur histoire. Les structures communautaires des terres autochtones sont violemment attaquées par les intérêts des industriels qui veulent construire des oléoducs et des infrastructures liées aux énergies fossiles. Cette histoire est bien sûr bien plus ancienne que celle de la ZAD. Mais on voit bien que ces luttes pour les terres contre les projets et pour des vies alternatives sur des terres collectives existent dans le monde entier.

Vous avez récemment publié (dans The Intercept) une enquête sur une loi votée à la Barbade après le passage de l’ouragan Irma qui affaiblit la propriété communale des terres. Peut-on tracer un lien avec la bataille actuelle autour de la ZAD entre projets individuels et collectifs ?

En début d’année, un amendement a été voté à la Barbade. Il menace l’existence des terres communales, une tradition qui remonte à l’abolition de l’esclavage en 1834, et qui a permis qu’un développement durable de la Barbade existe, contrairement à ce qui s’est passé dans le reste des Caraïbes.

Jusqu’ici, les terres des Barbades étaient sous un régime de propriété collective : elles ne pouvaient pas être achetées ou vendues. Les promoteurs pouvaient les louer sur de très longues durées avec des baux de 50 ans, et ils avaient besoin de l’accord de la majorité des habitant·e·s pour développer leurs projets. C’est un exemple rare de planification économique participative et de redistribution heureuse des terres aux anciens esclaves et à leurs descendant·e·s. Mais cette loi était combattue par les investisseurs internationaux et les riches habitants. Leur dernière offensive contre cette loi a repris quelques jours après le ravage de l’île par l’ouragan Irma. 90 % des bâtiments ont été détruits et tous les résidents évacués vers Antigua. C’est un nouvel exemple de cette « shock doctrine », cette théorie du choc, que je documente depuis plusieurs années. Aujourd’hui, des habitant·e·s se mobilisent pour préserver ces terres communales.

A-t-on besoin de terres collectives en situation de dérèglements climatiques ?

C’est une question difficile parce que les liens entre ces sujets sont complexes. Je pense qu’on ne peut agir contre les changements du climat que par l’action collective qui seule peut contrer les comportements de multinationales comme ExxonMobil et Goldman Sachs. Agir pour le climat demande des investissements de la part de la sphère publique : dans de nouveaux réseaux énergétiques, les transports publics, l’efficacité énergétique, à un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, il faut plus d’impôts, donner la priorité aux industries vertes locales et aux activités relocalisées. Saper les bases du néolibéralisme et du conservatisme actuel.

Je ne crois pas que protéger les communs soit une garantie en soi que vous aurez une soutenabilité environnementale. Mais ne pas le faire garantit que vous n’en aurez pas. Ce qui est protégé, ce sont les outils, les mécanismes de la transformation. Plus les décisions se prennent de manière centralisée et privatisée, plus vous pouvez prendre des décisions qui déstabilisent le climat. Si l’on regarde l’ouverture de la possibilité des privatisations dans le rail en France, il y a un lien avec le climat. Bénéficier de transports en commun publics ne veut pas forcément dire que vos modes de transport seront soutenables. Mais si vous perdez le rapport de force que permettent les communs, il est certain que ce ne sera pas le cas.

Soutiens à la ZAD depuis Ithaca, dans l'État de New York (ZAD – nadir).

Les images de l’évacuation de la ZAD ont-elles été montrées au Canada ?

Le New York Times a étonnamment beaucoup couvert le sujet. C’est difficile de se battre pour obtenir de la visibilité. J’ai publié plusieurs tweets au sujet de l’expulsion de la ZAD. Ça se passait en même temps que Donald Trump bombardait la Syrie. Pourquoi tweeter sur ces paysan·ne·s en France qui ont fait le choix de vivre là alors qu’au même moment des missiles sont tirés contre des Syriens ? Parce que ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout.

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C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens.

Des gens m’ont remerciée de les avoir alertés sur ce qui se passait à la ZAD. D’autres étaient troublés, car ils sont séduits par le discours de Macron. Si Macron perd ses soutiens, c’est important de se demander à qui cela profitera. Du fait de l’histoire contestataire en France, c’est excitant si cela nourrit l’essor d’une nouvelle gauche en France, autour des étudiant·e·s, des syndicats, des zadistes.

Mais en l’absence d’une force politique organisée à gauche, les fascistes pourraient profiter des trahisons imprudentes de Macron. Cette histoire n’est pas encore écrite. Mais si cela se produit, il en sera le responsable. Pas les gens qui lui résistent, qui sont des héros. Mais Macron ouvre la voie aux fascistes par sa politique. Et faire ça, après les résultats incroyablement inquiétants de la dernière présidentielle française, c’est le comble de l’imprudence.

Publié le 23/04/2018

Gildas Le Dem (site regards.fr)

Loi Asile et Immigration : le FN et En Marche main dans la main à l’Assemblée nationale

Dans la nuit de jeudi à vendredi, le Front national et la République En Marche ont voté ensemble pour l’article 5 de la loi Asile et Immigration qui prévoit de réduire à 90 jours le délai dont dispose un étranger pour déposer une demande d’asile devant l’OFPRA - contre 120 jours auparavant. Analyse en profondeur d’une convergence loin d’être anodine.

Il y a maintenant un an, à l’issue du premier tour des élections présidentielles, les électeurs français étaient amenés à choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. On s’en souvient : au soir de ce premier tour, Jean-Luc Mélenchon appela à faire barrage à Marine Le Pen mais se refusa, pour autant, à donner une consigne de vote et par conséquent à se prononcer en faveur d’Emmanuel Macron.

Sans doute le discours de Jean-Luc Mélenchon et des représentants de la France Insoumise ne fut pas, ce soir là, toujours heureux. Précisément, il avait parfois le goût de l’amertume là où il aurait pu, et sans doute du, être l’occasion de célébrer un score historique ; de faire valoir une reconquête historique de l’électorat populaire et de la jeunesse, là où le FN pouvait croire s’être durablement enraciné ; enfin, d’en appeler à d’autres victoires.

Alexis Corbière l’a d’ailleurs reconnu depuis.

 Reste que le mot d’ordre de Jean-Luc Mélenchon et de la France Insoumise (« pas une voix pour le Front National ») allait, durant les quinze jours qui ont séparé le premier tour du second, focaliser et rallier toutes les attaques. Et notamment celles, répétées, d’Emmanuel Macron, au point que l’on était amené à se demander si ce dernier faisait, dans cet entre-deux tours, campagne contre Marine Le Pen ou contre Jean-Luc Mélenchon.

On s’interrogeait alors : savait-il, cet homme qui n’était encore que candidat, qu’il y avait encore un second tour ? Et qu’il devait, par conséquent, travailler à rassembler plutôt qu’à diviser — puisqu’enfin c’est, selon la logique de l’élection, la responsabilité politique qui incombe au candidat arrivé en tête au premier tour ? Emmanuel Macron n’offrit pourtant ni gages sur sa réforme du droit du travail ni — en dépit de l’hapax d’un soutien à la politique migratoire d’Angela Merkel — de véritables garanties sur la politique migratoire. 


Présidentielles 2017 : la farce d’un entre-deux-tours anti-raciste

Restaient deux choix possibles. S’abstenir pour ne pas ratifier une politique qui, depuis des décennies, avait, notamment au sein des classes populaires, favorisé sinon produit l’ascension du Front National. Ou, pour ceux qui hésitaient encore à voter Emmanuel Macron, constater, en raison des déclarations irresponsables de ce dernier, qu’il allait falloir être responsable et rassembleur pour deux — et donc voter Macron contre lui-même, et bien malgré soi.

On sait, depuis, que seule une infime fraction de l’électorat de la France Insoumise a fait un choix contraire : seuls 7 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon ont apportés leurs suffrages à la candidate du Front national et, tant sur les questions de l’immigration, de l’autorité, que sur celles du travail, ces électorats divergeaient spectaculairement. 

Pourtant, durant les quinze jours qui séparèrent le 23 avril du 7 mai 2017, on vit fleurir, sur les réseaux sociaux comme dans les grands médias, des déclarations anti-racistes péremptoires.

Des anti-racistes du dimanche soir, qu’on n’avait jamais vu, sous le mandat de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy, participer à une manifestation contre les violences ou les vexations policières dont est quotidiennement victime la jeunesse racisée de ce pays, se joindre à une action contre les expulsions des réfugiés, ou simplement protester contre la politique migratoire, injuriaient les électeurs de la France Insoumise et ses représentants, quand ils ne le soupçonnaient pas d’antisémitisme. France Insoumise/Front National, même combat !



Quelques semaines plus tard, toutefois, les incidents se multipliaient déjà, alors que Gérard Collomb était en poste au ministère de l’Intérieur, et que la gauche socialiste, ralliée à la République En Marche, retrouvait ses vieux démons. Dès le 15 juin, 300 organisations condamnaient le nouveau gouvernement, et appelaient à un changement radical de sa politique migratoire. Moins d’un mois après le deuxième tour de l’élection présidentielle qui demandait à tous de faire barrage aux fascistes de tous bords, le festival afroféministe européen Nyansapo Fest risquait d’être annulé par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Enfin, Emmanuel Macron plaisantait allègrement, à Mayotte, sur les « kwassas kwassas », et s’inquiétait, au mépris de la mort de migrants, de ce qu’on puisse y « amener du Comorien ».

En Marche et le Front National main dans la main à l’Assemblée nationale

Que n’aurait-ton dit, pourtant, si Nicolas Sarkozy s’était abandonné à ce genre de détestable petite blague, digne de Le Pen-père ? On eût dit, bien sûr, qu’il chassait sur les terres du Front National. Mais non, la gauche morale qui, quelques semaines plus tôt, faisait profession d’anti-racisme, faisait silence sur la politique et les discours d’un président qui ne devait néanmoins son élection, au second tour, qu’à toutes celles et ceux qui avaient décidé, en responsabilité politique, de ne pas voter, en dépit de leur dégoût pour tout ce qu’incarnait Emmanuel Macron, en faveur de Marine Le Pen.



La République En Marche vient pourtant, cette nuit, avec l’ensemble des députés du Front National, de voter, à l’Assemblée Nationale, le cinquième article du « projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif », proposé, au nom du gouvernement, par Gérard Collomb. Ce dernier « rassemble les dispositions relatives à la procédure d’examen des demandes d’asile », qui « participent de l’objectif de maîtrise des délais d’instruction et de dissuasion des demandes pouvant apparaître comme étrangères à un besoin de protection ». Il réduit notamment « de cent-vingt à quatre-vingt-dix jours le délai courant à compter de l’entrée sur le territoire » au-delà duquel le dépôt d’une demande d’asile peut entraîner, à la demande de l’autorité administrative, l’examen de celle-ci « selon une procédure accélérée ».

Autrement dit, il s’agit rien moins que de réduire, une fois de plus, les droits, pourtant sacrés depuis la Révolution Française, des réfugiés. Et de contourner le devoir d’hospitalité — quand celui-ci n’est pas tout simplement, si l’on ose dire, constitué en délit d’hospitalité et solidarité, comme Emmanuel Macron l’a « assumé », c’est son mot, dimanche soir devant les caméras de BFMTV et de Médiapart.



Le philosophe Jacques Derrida, en 1996, déclarait, alors que le vote de dispositions analogues venait d’avoir lieu sous une autre majorité : « en ce monument sacré de la représentation nationale que devrait être un Parlement, une majorité de représentants, des députés en l’occurrence, viennent de donner (hier, avant-hier) le spectacle à la fois consternant et inquiétant d’une démagogie xénophobe, répressive, électoraliste, s’inventant des boucs émissaires pour s’exonérer d’une politique catastrophique et d’une impuissance flagrante, pressée de voler des voix imaginaires à Le Pen ». Il parlait de « tournant », de retour, en vérité, à des dispositions qui préparaient, comme en 1938, « une aggravation du dispositif législatif dans une atmosphère de veille de guerre ».

Cacher une politique d’extrême droite derrière des déclarations humanistes



Si l’on doit, aujourd’hui, constater une aggravation, c’est que le gouvernement, sous la présidence d’Emmanuel Macron, ne multiplie pas seulement les exactions et les dispositions répressives à l’égard des réfugiés. Il ne cherche pas même à récupérer les voix du Front National. Celles-ci lui sont désormais acquises et volent au secours de sa politique. Et désormais, les députés d’extrême-droite votent de concert avec la majorité à l’Assemblée Nationale.

Dans ces conditions, comment croire encore aux déclarations d’humanisme, de bienveillance d’Emmanuel Macron et de ses soutiens ? Comment ne pas voir que cette posture, toute morale, est parfaitement homogène, dans les faits, à la politique du Front National ? On s’en doutait déjà. Mais désormais, nous n’avons donc que faire des intimidations et des leçons en anti-racisme moral qui, durant l’entre-deux-tours, ont déferlé sur les militants politiques de l’anti-racisme. On se demande, d’ailleurs, où sont passées toutes ces voix de "gauche", "progressistes", "humanistes", qui parlaient si haut et si fort.

 D’autant, on le sait depuis, que les politiques répressives favorisent, en France et en Europe, un business des expulsions. Comme elles tendent à encourager, de fait, la corruption des Etats européens par les pires des organisations mafieuses (en l’espèce la Ndrangheta, la mafia calabraise, qui, en Italie, organise avec la complicité des autorités le passage des migrants : contrairement à ce qu’affirmait Emmanuel Macron dans le discours de Ouagoudougou, des européens tirent donc bien profit de ce commerce sordide).

La politique migratoire d’Emmanuel Macron n’est donc pas seulement indigne ; elle n’attente pas seulement à la dignité politique d’hommes et de femmes ; elle est, du point de vue de l’état de droit, de son intégrité et de son indépendance vis-à-vis des forces de l’argent, que celles-ci soient licites ou illicites, irresponsable et inefficace. Et l’on est donc tenté de pasticher la lapidaire formule de Marx Horkheimer : au sujet de l’antiracisme, que ceux qui ne veulent pas parler de capitalisme se taisent.

 

Publié le 22/04/2018

Emmanuel Macron, le pouvoir et l'argent

(site politis.fr)

En cherchant à déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale, le chef de l'État a justifié sa politique par un discours libéral souvent repris du... vieux monde.

Les amoureux et spécialistes des interviews présidentielles se feront un plaisir de décortiquer cet exercice inédit, qui marque un tournant bienvenu en la matière. L’affiche en elle-même avait une certaine intensité, qui devait sans doute autant au moment social exceptionnel de l’ère Macron qu’au duo inédit d’intervieweurs (Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel). La Syrie a donné le ton (voir l'article de Denis Sieffert) : la parole présidentielle ne suffira pas et les intervieweurs ne sont pas là pour servir la soupe. Ils se posent avant tout comme journalistes « relais » des citoyens. Côté Macron, les réponses se font sans note, avec aisance. Les échanges sont directs, ce qui n’empêchera pas Emmanuel Macron d’emprunter parfois une langue bois digne de « l’ancien monde » : « Je veux qu’on réussisse » succède à « il faut chercher les causes et trouver les bonnes réponses » avant un « je veux relancer l’activité économique pour une plus grande cohésion sociale ».

Mais l’objectif du président de la République est clair : déminer les risques de convergence des « colères » qui colorent la tension sociale qui s’est installée dans le pays. Certes, le fondateur d’En marche ! n’a pas manqué de rappeler qu’elles préexistaient à son élection, voire qu’elles en sont pour partie la raison… Une façon de répondre à Edwy Plenel qui lui rappelait son véritable péché originel de légitimité du fait des conditions de son élection.

« L’argent on le trouve… pour nos priorités »

Pas sûr qu’il soit parvenu à convaincre et à renouer le dialogue… notamment lorsqu’il livre son diagnostic. Ainsi par exemple quand il énonce que la crise dans les hôpitaux est d’abord la faute des citoyens « qui se rendent trop facilement aux urgences pour se faire soigner » (alors même qu’il reconnaît la grande difficulté à trouver des médecins dans certains territoires). Ou encore lorsqu’il refuse de concéder à Edwy Plenel la responsabilité des actuels dirigeants de la SNCF dans la situation des salariés. Sa persévérance à ne pas répondre à Jean-Jacques Bourdin qui a invoqué avec insistance le contraste saisissant entre ceux qui, depuis un an, s’enrichissent toujours plus et tous les autres ne l’aura pas aidé…

Emmanuel Macron a nettement justifié sa politique en faveur des plus riches, conçue comme le point de départ d’une relance du pays, qui, lui, devra attendre les effets bénéfiques de ces choix. En attendant, assume-t-il, « l’argent on le trouve… pour nos priorités ». Qui a dit qu’ « il n’y a pas d’argent magique » ? S’il affirme « ne pas croire à la théorie du ruissellement » (NDLR : quand les riches iront mieux, les autres suivront), les premiers de cordée restent la cible car il demeure persuadé, comme François Hollande avant lui, qu’alléger leurs impôts évite qu’ils « quittent le pays » et leur permet au contraire de « réinvestir ».

Une rhétorique libérale et autoritaire

La rhétorique libérale est bien en place et s’il fallait bien qu’il se dise « intraitable contre la fraude fiscale » (entre 60 à 80 milliards d’euros par an), le président de la République n’a pas bougé d’un iota sur son agenda économique et fiscal. La redistribution n’est pas à l’ordre du jour, même s’il affirme comme presque tous les pouvoirs ou presque depuis Raymond Barre qu’il entend « baisser les cotisations de tous les travailleurs de France pour que le travail paie mieux ». Là encore, le vieux monde…

Sur le terrain des libertés publiques, c’est du Collomb sur toute la ligne. Autrement dit, face à la « tyrannie de certaines minorités », Macron veut croire « en l’ordre républicain » : répression à Notre-Dame-des-Landes contre les « occupations illégales », renvoi de tous les migrants non régularisés, maintien de l’autorisation de rétention des enfants car « sinon cela favorisera les filières ». Celui qu’on avait connu plus ferme sur les grands principes s’est même laissé aller de façon inquiétante à justifier les propos de Gérard Collomb sur le risque de « submersion migratoire » que courrait, selon lui, la France.

Des pistes de réformes imprécises

Tout au plus a-t-il ouvert un long catalogue de pistes de réformes sans jamais préciser les choses : une refonte générale des régimes de retraite en un seul dans les dix ans, une nouvelle répartition de la taxe foncière entre communes, régions et départements ; une adaptation du délit de solidarité ; une garantie d’incessibilité des titres publics dans la future SNCF (pourtant refusée lors du débat parlementaire) ; une reprise de la dette de la SNCF (46,6 milliards) mais qui « débutera à partir du 1er janvier… 2020 » ; l’annonce de « la fin de la T2A » (tarification à l’activité dans les hôpitaux) et d’une « meilleure politique de prévention » dans un plan de réforme de l’hôpital qui ne sera présenté que fin mai, ou encore la création d’un cinquième risque « grand âge » (ou « dernier âge ») de la Sécurité sociale pour faire face aux défis de la prise en charge du vieillissement. Même là, le libéralisme n’est pas loin ; il en est même tout prêt lorsqu’il dit sa préférence pour instaurer une deuxième journée de solidarité, après celle de la Pentecôte qu’avait décidée le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin en 2003 (c’est-à-dire une journée de travail non rémunérée…).

Enfin, dans un moment d’hésitations inhabituelles sur ce le thème de la laïcité, Emmanuel Macron a finalement osé répondre à un Bourdin soudainement crispé sur la question de l’Islam qu’il « respecte » les femmes voilées, rappelant sa doctrine d’apaisement : « L’État est laïque, pas la société. »

Des non-dits révélateurs

Pas une seule fois, il n’aura évoqué l’écologie ou le climat. Il n’aura rien dit sur l’Europe, sauf pour en décrire lui-même les mécanismes d’évasion fiscale organisée de l’Irlande à Malte en passant par les Pays-Bas et le Luxembourg, parfois au profit de grandes fortunes françaises. Mais pas question de « donner des instructions à Bercy » contre le groupe Pinault qui aurait selon Mediapart « évadé » 2,5 milliards d’euros. Macron préfère affirmer platement qu’il entend œuvrer pour la « convergence sociale et fiscale » entre les pays membres de l’Union. Velléitaire quand ça l’arrange, le président de la République, a affirmé « s ‘en remettre aux parlementaires », faisant ainsi mine de respecter un Parlement qu’il n’avait pourtant pas hésité à contourner lors des ordonnances sur la loi Travail notamment.

Après un an d’exercice, le téléspectateur aura aussi tenté de mieux connaître un homme qui était encore il y a deux ans un inconnu. Ils auront sans doute retenu quelques passages sur la vision d’Emmanuel Macron dans le rapport à l’argent et au pouvoir, deux questions auxquelles il n’a pas vraiment su répondre. Ni quand Edwy Plenel lui rappelait son propos sur « les riches (qui) n’ont pas besoin de Président, [car] ils se débrouillent bien tous seuls » comme si les riches étaient « en dehors de la République » pour reprendre la formule du journaliste… Ni à Jean-Jacques Bourdin qui demandait directement à un Président aux pouvoirs constitutionnels trop grands pour un seul homme : « N’êtes-vous pas dans une illusion puérile de toute puissance » ? Emmanuel Macron s’est toutefois livré un peu par cette stupéfiante assertion : « Les ministres que j’ai choisis ont parfois fait des sacrifices, ils ont perdu beaucoup d’argent. » Les pauvres.


 

par Pouria Amirshahi
publié le 16 avril 2018

 

Publié le 21/04/2018

Les usages douteux de la "crise migratoire"

Roger Martelli | (site regards.fr)

Avant de se prononcer sur le dossier des migrations, la gauche devrait regarder de façon plus attentive leurs réalités, hors des fantasmes et des idées reçues. Tour d’horizon sur une "crise" bruyamment proclamée… et difficile à trouver.

Les migrations ont bon dos

"Brexit", montée des extrêmes droites nationalistes, discrédit des institutions continentales… Constater que l’Union européenne ne va pas bien est désormais une banalité. On pourrait penser que les ressorts du malaise doivent se chercher au plus profond des mécanismes communautaires, dans son socle néolibéral ou dans les pratiques opaques de sa "gouvernance". À lire bien des écrits et à écouter bien des discours, la morosité viendrait d’ailleurs.

Dans un essai brillant paru en 2017, Le Destin de l’Europe, le politologue bulgare Ivan Krastev énonce ce qu’il estime être la clé du problème : « Plutôt que la crise économique ou l’aggravation des inégalités sociales, c’est l’échec du libéralisme à traiter le problème migratoire qui explique que l’opinion publique se soit retournée contre lui ». L’auteur est bien trop subtil pour se risquer à affirmer qu’une bonne politique migratoire rétablirait le cours vertueux de la construction européenne dont il rêvait. Mais si l’on suit sa pente d’analyse, les politiques migratoires publiques devraient à tout le moins atténuer les peurs et les colères de l’opinion. S’il y a "trop" d’immigrés perçus, le « moins » d’immigration constaté ne serait-il pas la condition d’un apaisement des esprits ?

C’est en grande partie la conclusion pratique qu’ont tirée les responsables de l’Union européenne, Commission, conseils et États. À l’Ouest comme à l’Est du continent, à droite comme à gauche, que l’on soit ouvertement xénophobe ou que l’on vitupère le "populisme", la propension quasi générale des gouvernants est à la limitation maximale des flux entrants. Au plus fort de l’afflux des réfugiés syriens et afghans, en 2015, tous les pays européens n’ont certes pas refusé le principe des quotas d’accueil, comme l’ont fait la République tchèque, le Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie. A fortiori, très peu ont repris les propos du Hongrois Viktor Orban récusant violemment l’immigration en général, qu’il considère comme une menace pour l’identité chrétienne de l’Europe. Mais bien peu ont mis sérieusement en pratique la solidarité de répartition qu’impliquait la règle des quotas, au demeurant de façon bien rabougrie.

Alors que le terme de "migrants" regroupe une variété extrême de statuts, volontaires ou forcés, migrants économiques, regroupements familiaux, migrants humanitaires, réfugiés ou demandeurs d’asile, c’est le réfugié, a priori suspect d’être un "faux réfugié", qui devient le prototype même du migrant international et la source de toutes les phobies. De ce fait, le renforcement des contrôles aux frontières et l’extension des procédures de limitation de l’accueil sont devenus des normes de fait avec le siècle en cours. Au fil des années, de nombreux pays européens ont ainsi durci les conditions d’octroi de la protection internationale pour les réfugiés et demandeurs d’asile. C’est le cas somme toute peu surprenant de l’Autriche, mais c’est aussi celui de la Suisse ou de pays scandinaves réputés plus accueillants, Suède, Danemark, Norvège et Finlande.

L’afflux massif de réfugiés venus de Syrie et d’Afghanistan n’a fait qu’élargir une logique de contrôle accru mise en place dès 2004, sous l’égide de l’agence européenne Frontex, qui joue à la fois le rôle de fournisseur – douteux – de statistiques, d’expert en politique migratoire et de gendarme omniprésent des frontières de l’espace Schengen. Que l’on s’en réclame ou non, le modèle de gestion des confins des États-Unis et du Mexique fonctionne désormais comme un paradigme universel. La gestion de l’immigration s’est transformée, sur toute la planète, en obsession de la lutte contre l’immigration clandestine.

Or il en est de la proscription du clandestin comme de toute prohibition : elle avive la propension à la transgression, davantage qu’elle ne la décourage. De ce fait, la transformation des frontières politiques en une barrière infranchissable s’avère un processus tout aussi aléatoire que coûteux. Sur les quinze premières années du siècle, des estimations placent les dépenses liées à la lutte contre l’immigration clandestine à un niveau proche des 13 milliards d’euros. Entre 2006 et 2017, le budget de Frontex a été à lui seul multiplié par 17 et le Royaume-Uni a dégagé plus de 50 millions d’euros pour "sécuriser" la frontière franco-britannique.

L’UE s’est donc attachée à compléter la surveillance de l’espace Schengen par des négociations visant à sous-traiter la gestion des flux à la Turquie, à l’Afrique du Nord et, plus généralement, au continent africain dans son ensemble. S’est ainsi mise en place, d’abord en Grèce et en Italie, une logique désignée aujourd’hui comme celle des "hotspots", qui n’est pas sans évoquer, dans un autre domaine, celle des maquiladoras, ces entreprises américaines installées de l’autre côté de la frontière avec le Mexique et destinées à fixer sur place une main-d’œuvre bon marché attirée par le grand rêve américain.

La solution très tôt adoptée est toute simple : le hotspot est un point de concentration de réfugiés, situé dans les zones de transit les plus recherchées et où va s’opérer préventivement le tri entre les cas acceptables et ceux que l’on refuse d’accueillir. Le but est de faciliter sur place l’identification des demandeurs d’asile, d’éviter les procédures de relocalisation entre les pays de l’Union et d’organiser au plus vite et à moindre coût le retour des indésirables. Pour soutenir la mise en place de ces véritables centres de triage, l’Europe propose une aide économique aux pays nord-africains et sahéliens qui s’engagent à endiguer le flux des migrants vers l’Europe.

En novembre 2015, a été créé un Fonds fiduciaire associant l’Union européenne et l’Afrique. Théoriquement, il s’agit d’une enveloppe financière destinée au développement, mais qui inclut dans ses attributions l’aide au retour volontaire de migrants bloqués en Afrique du Nord. Un lien direct est ainsi établi entre l’aide au développement et l’allègement des flux migratoires en direction de l’Europe. Des accords complémentaires signés avec le Niger, le Mali, le Sénégal et l’Éthiopie renforcent depuis l’intrication des "pactes migratoires", des relations commerciales et du soutien au développement. Autant dire franchement que l’on confie la gestion de flux migratoires à des régions du monde qui sont le moins à même de l’assumer, en tout cas dans des conditions tolérables pour des populations déjà plus que fragilisées.

À la fin de 2017, l’UE a cherché à compléter son dispositif en prévoyant le renvoi automatique, vers un « pays tiers sûr » [1], des demandeurs d’asile dont on peut prouver qu’ils ont transité dans un de ces pays avant d’accéder au territoire de l’Union. Au départ, il ne s’agit de rien d’autre que de codifier la méthode retenue en 2015 par la Grèce, qui a refoulé vers la Turquie les réfugiés syriens et afghans qui avaient franchi massivement la frontière gréco-turque. Or cette option d’un cynisme absolu – la Turquie fait ainsi partie des pays retenus pour leur respect des droits de l’homme… – rompt purement et simplement avec la Convention de Genève sur les réfugiés, en légitimant l’examen accéléré des demandes, les appels non suspensifs, les rejets probables et le renvoi massif des expatriés vers les pays de provenance [2].

Le continent des droits de l’Homme peut ainsi, sans autre forme de procès, revenir en deçà des avancées humanitaires formulées au lendemain de la victoire sur les fascismes. En son temps, François Hollande n’avait pas osé aller jusque-là. Gérard Collomb, lui, ne manifeste aucune hésitation à s’y engager, même s’il a dû, le 20 décembre dernier, retirer l’inscription de la notion de « pays sûr » dans son projet de loi sur l’immigration… en attendant l’adoption annoncée d’une directive européenne.

Disons-le autrement : au mépris de ses valeurs fondamentales, l’Europe accumule elle-même, à proximité de ses frontières, la poudre qui peut exploser d’un moment à l’autre et menacer son environnement le plus proche. « Nous ne pouvons accueillir tout le monde », a déclaré Emmanuel Macron dans ses vœux du 31 décembre 2017. La formule, déjà employée avant lui, a l’apparence de l’évidence. Mais si les pays les mieux nantis ne peuvent accueillir les populations chassées par la guerre, la famine ou les dérèglements climatiques, comment les plus fragiles peuvent-ils y parvenir, sans que se créent de nouveaux désordres, de nouveaux déséquilibres et de nouvelles situations d’urgence ? Jusqu’où ira-t-on dans la recherche d’illusoires solutions ?

Qu’importe que l’on recense 4.000 cas de malnutrition dans les camps de rétention libyens, que la maltraitance et le travail forcé y prospèrent impunément et qu’une partie de l’appareil d’État libyen traite discrètement avec des réseaux de passeurs : l’essentiel est que l’Europe se décharge de ses responsabilités, quitte à considérer sans doute que la Libye est un « pays sûr ». Contrôle accru des frontières externes de l’Europe, état d’urgence en Hongrie, détentions illégales en Italie, maltraitance en Grèce, déplacements autoritaires dans des centres de rétention en France : tristes vertus de la realpolitik…

La "crise migratoire" annoncée en 2015 a été effectivement contenue. Le nombre de migrants venus de Méditerranée est passé d’un million en 2015 à 360 000 en 2016 et 250 000 en 2017. Mais à quel prix réel ?

Les politiques de l’autruche

Les migrations sont le terrain par excellence de tous les fantasmes. Leur réalité se charge pourtant de les démentir régulièrement. Mais encore faut-il que l’on ne passe pas, en permanence, de l’aveuglement à l’affolement.

Les êtres humains se déplacent, depuis la nuit des temps, et leur mobilité a été dès le départ un facteur structurant de notre commune humanité. Avec le temps, il est vrai, le déplacement s’est fait plus marginal et ses rythmes plus aléatoires. Aujourd’hui, les migrants internationaux sont évalués par l’ONU à 258 millions, ce qui ne représente que 3,4% de la population mondiale. Ce chiffre est, il est vrai, en augmentation depuis une trentaine d’années : les migrations se situaient à 77 millions en 1975 et à 150 millions au début du XXIe siècle. Elles ont donc triplé en trois décennies et ont augmenté de 50% depuis l’an 2000.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’essentiel des migrations n’est pas l’effet de la misère extrême. C’est plutôt l’amorce du développement, l’ouverture des opportunités et le désir d’exploiter au mieux ses capacités qui poussent une part des moins démunis à chercher ailleurs une amélioration de leur destinée. Il fut un temps où l’Europe démographiquement expansive et de plus en plus industrielle "exportait" ainsi ceux qui pensaient trouver ailleurs une vie plus digne. Aujourd’hui, la planète entière est en mouvement.

La plupart des déplacements se font à l’intérieur des États ou à l’intérieur de zones géographiques voisines. On oublie trop qu’il y a autant de migrants chinois à l’intérieur de la Chine que de migrants internationaux à l’échelle de la planète. Quant à l’Union européenne, ses statistiques officielles relativisent sérieusement les images de l’invasion ou de la « ruée vers l’Europe » trop souvent évoquées par l’imagerie courante.

En 2015, année de la plus forte pression migratoire, on dénombre 4,8 millions d’immigrants dans l’Union et 2,8 millions en sont sortis. Sur ces immigrants, le partage se fait presque exactement entre ceux qui viennent d’un autre pays de l’Union et ceux qui arrivent d’un pays tiers. Faut-il alors parler de crise migratoire ? Sur les 2,4 millions venant de l’extérieur de l’UE, 40% se sont portés sur la seule Allemagne, le Royaume-Uni n’en ayant recueilli qu’un peu plus de 11% et la France moins de 8%. L’Allemagne y a-t-elle pour autant perdu la place centrale qui est la sienne en Europe et que son faible croît naturel et son vieillissement ne peuvent plus garantir ?

Incontestablement, les pays à haut revenus sont ceux qui attirent le plus grand nombre de migrants de toute origine (un peu moins de 60% du total des migrants internationaux). Mais si l’on raisonne en termes de flux, ceux qui vont vers le Sud (du Sud au Sud et du Nord au Sud) sont à peine inférieurs aux mouvements qui se dirigent vers le Nord (du Nord au Nord et du Sud au Nord).

Les plus pauvres vers les pays riches ? Les migrants qui se déplacent du Sud vers le Nord ne représentent qu’un peu plus d’un tiers des migrants internationaux, soit un total qui se situe autour de 85 millions de personnes. Les pays d’origine des migrants dans les pays les plus riches, ceux de l’OCDE, restent en gros les mêmes depuis le début du siècle : la Chine, la Roumanie, la Pologne, l’Inde, le Mexique et les Philippines. Seule l’année 2015 a conjoncturellement modifié le classement, en propulsant la Syrie à la deuxième place des pays de départ. Or tous ces foyers de migration sont loin d’être les pôles contemporains de la détresse humaine.

Quand ils le peuvent, les plus démunis ne vont pas vers les zones les plus riches de la planète. Pour le décider, il faut en effet pouvoir faire la balance des risques et des avantages du grand départ et il faut disposer des ressources nécessaires pour financer un transport souvent coûteux. Les plus pauvres vont donc prioritairement du Sud au Sud, et en général vers les zones les plus proches, souvent à peine mieux loties que les territoires de départ. Significativement, plus de 85% des réfugiés à l’échelle mondiale se dirigent vers un pays du Sud, tandis que les pays de l’OCDE accueillent, à parts égales, une population vouée à des tâches répétitives et une autre qui s’insère dans des circuits de qualification plus élevée. Quel que soit l’angle d’observation, nous voilà bien loin de l’accueil chez nous de « toute la misère du monde ».

Les pays les plus riches travaillent activement à maintenir cette situation avantageuse. La plupart ont adopté les vieilles habitudes du brain drain (le "drainage des cerveaux") qui consiste à attirer une migration hautement qualifiée, qui combine le quadruple avantage d’accepter des revenus moins élevés que les cadres locaux, de dépenser l’essentiel de leurs revenus sur place, de recourir moins que les plus pauvres aux aides publiques et de laisser au pays de départ… le coût de leur formation initiale.

Des dispositifs légaux encouragent donc directement l’installation des travailleurs les plus qualifiés, en les écartant des exigences de quotas. L’Union européenne a étudié la possibilité de directives en ce sens (comme la directive relative à la "Carte bleue européenne"). La France a lancé le « passeport talent » en 2016. Le Japon, la Nouvelle-Zélande, le Canada et bien d’autres agissent dans la même direction.

Les riches tolèrent l’arrivée chez eux des moins pauvres, tandis que les moins riches sont voués à l’accueil des miséreux. Telle est la mise en application concrète de ce que l’on aime désigner, dans l’arène internationale, comme le principe "d’équité".

L’anticipation de la solidarité

L’année 2015 nous a valu l’irruption, dans le discours politique, du terme de "crise migratoire". Or, si crise il y eut, elle a été d’abord celle des politiques migratoires appliquées dans les territoires de l’Union. Car si le nombre total de déplacés en 2015 a été exceptionnel dans le monde (sans doute 53 millions de déplacements forcés de toute nature, à l’intérieur des pays ou à l’extérieur), il n’avait rien d’insupportable pour une Europe qui n’a accueilli que 15% environ des quelque 20 millions de déplacés internationaux (l’Afrique subsaharienne, bien plus pauvre, en a reçu 25% !). Et, surtout, il n’avait rien d’inattendu. Depuis le début du conflit syrien, les réfugiés se sont portés massivement vers la Turquie et vers le Liban (1 million de réfugiés pour 4 millions d’habitants). Comment pouvait-on penser que cette situation d’instabilité et de déséquilibre, tout comme celle de l’Afrique sahélienne, pouvait se maintenir indéfiniment ?

Les officiels européens furent ainsi victimes d’abord de leur courte vue. Les yeux rivés sur les courbes de la dette publique, ils en oublièrent que la vie des hommes ne se réduit pas à l’examen des ratios financiers. Ce court-termisme risque hélas de coûter plus cher encore dans les décennies à venir.

Il n’y a en effet aucune raison de penser que les migrations internationales vont cesser de croître. La faute à la mondialisation ? Elle a accru le désir de se déplacer et élargi les possibilités de le faire. Mais la dominante financière et marchande de ses procédures a reproduit, dans les mécanismes mêmes du déplacement, la polarité croissante que le capitalisme imprime de façon universelle au mouvement des sociétés. D’un côté, s’observe la possibilité de se déplacer librement pour les nantis et les moins démunis et, d’un autre côté, l’obligation de l’exil pour les plus fragiles.

On dit parfois que le développement généralisé devrait tarir peu à peu les engagements au départ. On explique encore que l’aide au développement est la meilleure façon de résoudre la question de l’afflux des clandestins, en limitant les situations qui contraignent des populations entières à quitter leur lieu de vie. En réalité, cela n’a rien d’évident. Sans doute le développement concerté finira-t-il par réduire la part des cas d’urgence et des migrations forcées. Il n’arrêtera pas de sitôt le mouvement de déplacement des zones les moins développées vers les zones les plus prospères.

Ainsi, on pouvait penser que l’essor des pays émergents attirerait vers eux une part croissante des migrations internationales et fixerait sur place les populations locales jusqu’alors vouées au départ. Pour une part, le constat s’est révélé juste et les pays émergents sont devenus des territoires d’accueil. Mais, outre le fait que la croissance accélérée de ces pays toussote et qu’elle s’accompagne terme le désir de trouver mieux encore, dans des pays qui, par comparaison, disposent de standards de vie toujours nettement supérieurs à ceux des "émergents". L’aide au développement est nécessaire, parce qu’elle est juste et parce qu’elle est la seule qui puisse aider à l’équilibre à long terme de la planète. Mais elle n’est pas l’opérateur principal d’une politique raisonnable de gestion des flux migratoires.

Le plus raisonnable est de partir de l’idée que la croissance démographique forte de l’Afrique subsaharienne et de l’Asie méridionale et les effets du changement climatique vont maintenir à terme une pression migratoire importante, accompagnée de poussées plus ou moins fortes selon la conjoncture climatique ou sociale. Cette croissance prévisible conjuguera donc, plus que jamais, la migration volontaire et les départs forcés, le déplacement planifié et légal et le transfert illégal de populations en nombre variable. Et il est tout aussi raisonnable de penser que les pays les plus riches vont attirer vers eux davantage de migrants, même s’il est vraisemblable que, plus que jamais, il faudra cesser d’y voir la « ruée » vers l’Occident de « toute la misère du monde ».

Si la croissance des migrations va se poursuivre, indépendamment des volontés des États, mieux vaut se dire que leur maîtrise équilibrée et donc le sens du partage seront les seules manières d’éviter les rancœurs, les situations humaines insupportables et les violences de plus en plus incontrôlées, quel qu’en soit l’habillage, ethnique, religieux ou politique. Jusqu’à ce jour, qu’on le veuille ou non, a primé la logique de la distribution inégale des richesses et des rapports des forces. Alors que l’essor des échanges nécessitait une mise en commun étendue, les institutions de régulation internationale, et en premier lieu le système onusien, ont vu leur rôle décliner inexorablement.

Le poids du "chacun pour soi", fût-ce sous les auspices de la souveraineté, a globalement accru les difficultés des plus fragiles. Le 19 septembre 2016, les Nations unies ont pourtant adopté la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants qui décidait d’engager l’élaboration d’un Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. La méthode ouvrait ainsi la voie à une construction commune permettant de remettre le droit et les droits au premier plan, au lieu d’une extension des interdictions et des contraintes. Or, il y a quelques semaines, l’administration Trump a décidé de se retirer du processus, au risque d’en torpiller définitivement le déroulement.

C’est pourtant dans cette direction que réside la possibilité d’éviter la spirale de l’illégalité, de la dangerosité des parcours et de l’exacerbation des haines, de part et d’autre. Que la frontière, construction politique par excellence, garde cette vertu politique en circonscrivant le cadre territorial des souverainetés étatiques-nationales est une chose. Qu’elle devienne une barrière discriminante, le symbole du repli et de l’exclusion de ceux qui sont "out" est le contraire de la valorisation citoyenne. Aucune frontière ne peut empêcher le passage de ceux qui font de son franchissement le passage obligé du mieux-vivre. Quand la frontière se fait mur, matériel ou technologique, cela n’interrompt pas le passage mais accroît la violence et le désastre humain. Dans un monde interpénétré, le mur dit avant tout le refus du partage ; en cela, il est à la fois un désastre éthique et une protection illusoire et dangereuse, pour ceux-là mêmes qui se croient à l’abri.

Il est absurde de penser que peut perdurer une méthode globale qui, au lieu de faire des migrations un outil du développement durable et sobre, en fait le support d’une croissance des inégalités, aiguillant les migrations qualifiées vers les plus riches et les situations personnelles et familiales difficiles vers les plus pauvres.

Sans doute est-il difficile de plaider le bon sens du partage, quand les passions mauvaises confondent l’égoïsme et le réalisme. Mais à quoi sert la gauche si son combat de long souffle ne vise pas à démontrer, par le verbe et par l’action, que la solidarité et la mise en commun, à toutes les échelles, sont les seules manières d’éviter un monde invivable et sans protection véritable ? À quoi sert-elle, si elle ne montre pas, faits à l’appui, que le respect des droits et la protection sans réserve des plus fragiles sont d’un coût bien moindre que les dépenses somptuaires du contrôle et de la sécurité ? À quoi sert-elle, si elle ne s’attache pas, résolument, à montrer que la mondialité du développement partagé vaut mille fois mieux que la mondialisation de la marchandise et de la finance, ou que l’égoïsme à courte vue des protections de nantis ?

Notes

[1] Un « pays sûr » est théoriquement un pays présentant des garanties démocratiques de protection pour les réfugiés prévues dans la Convention de Genève sur les réfugiés (1951). L’UE a ainsi établi d’ores et déjà une liste de sept pays européens sûrs (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Kosovo, Monténégro, Serbie, Turquie).

[2] Le 19 décembre dernier, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a émis un avis défavorable sur l’introduction de la notion de « pays tiers sûr » dans le droit français.

 

Publié le 20/04/2018

Chroniques Latines

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Jean Ortiz

L’Humanité.fr

Les « grands » médias sont devenus des partis politiques

 

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

REGARDER les télés lorsque l’on se réclame de la pensée critique, de l’engagement communiste, revient de plus en plus à être nié, exclu, méprisé, agressé. Le petit écran te crache en permanence au visage ; il te « ningunea » ; tu deviens « un rien ». Le trop-plein, les limites du supportable, sont très largement dépassés. Mensonge, caricature, omission, distorsion, falsification, manip... Toute la panoplie de « guerre idéologique ».

La République, la démocratie, ils s’en tapent le coquillard.

 

Certes le PCF n’est plus au-dessus de 20% mais, même affaibli, en déficit de lisibilité, de radicalité, il mérite écho au même titre que toutes les forces politiques démocratiques. Le PCF porte des valeurs ancrées dans l’histoire nationale... Le PCF, même si cela est débattu en interne, stimule le mouvement social, la lutte des idées, le débat sur « l’alternative », l’unité... Les militants communistes s’investissent, et cela se voit. L’ignorer relève de la censure, pas de la myopie.

 

Pour les grands groupes qui détiennent les médias, il faut décréter la mort du PCF, le rayer de la carte, faire comme s’il n’existait pas, pour « consensuer » en rond... Cela tient d’une attitude répressive, révisionniste, finalement totalitaire.

 

On sait depuis longtemps que la bataille idéologique constitue une composante essentielle de la lutte des classes. Les médias sont devenus une arme de destruction idéologique et sociale massive... alors qu’ils devraient entrer dans la catégorie « biens communs ». Plus que « chiens de garde », ils jouent le rôle d’un parti politique conservateur, néolibéral, intégré au système. A son service. Ils font partie des structures de contrôle et d’hégémonie du pouvoir des classes dominantes, la « cage invisible » que dénonçait Che Guevara, chargés d’assurer la pérennité des intérêts capitalistes. Leur « ligne éditoriale » adopte et propage la « pensée de marché », celle des maîtres de ces médias-mensonge. Ils peuvent dès lors jouer sur la peur, l’angoisse, le conditionnement, l’aliénation, la dépolitisation, le « mentir », le matraquage permanent. Et tant pis pour les « dégâts collatéraux » !!

 

L’« ordre » idéologique au service de l’ordre social. Toute velléité critique s’avère immédiatement étouffée ou criminalisée, afin d’assurer la reproduction capitaliste. Il faut donc s’attaquer plus concrètement à cette dictature qui ne dit pas son nom.

 

L’immense majorité des journalistes, des éditorialistes, sont désormais plus que de simples rouages de la « fabrique du consentement ». La plupart y consentent allègrement et même en rajoutent. Ils ont intégré les supposées « contraintes » et ils exécutent, comme de petits soldats de « l’empire »... Ils doivent certes donner des gages, (pour ne pas dégager ?), mais à ce point de servilité, on ne peut se taire !! La Palestine ? Israël « se défend », « riposte »... mais n’attaque jamais. Le Venezuela ? Une terrible dictature, alors que les prisonniers politiques sont en Catalogne , pas à Caracas. Les cheminots ? Des « privilégiés ». Les usagers : « pris en otage ». Et puis il y a les « bons » et les « mauvais » syndicats, les « raisonnables » et les « archaïques » , les « jusqu’auboutistes ».

 

Face à ce tsunami manipulateur, il faut interpeller, poliment, pacifiquement, les journalistes, mais fermement, les nommer, les mettre au pied de leurs responsabilités, de la déontologie du métier, avec une fermeté plus grande que celle dont nous faisons preuve aujourd’hui, pétitionner, écrire, prendre la plume et la parole dès qu’un espace s’ouvre, sans souci des réactions des donneurs d’ordre et de leurs exécutants dociles et zélés. Faire du concret... S’attaquer uniquement au système médiatique pour le démocratiser, exiger la pluralité, ne suffit plus. La vérité, l’objectivité, ne sauraient être des « variables d’ajustement ». La plupart de ceux qui « font l’opinion » nous attaquent, la haine à la bouche. Alors pourquoi ne pas les dénoncer plus fort ? Ils mènent un combat politique, qui ne dit pas son nom, qui ne s’assume pas, loin de leur métier. Si la critique des médias a grandi, elle demeure encore insuffisante.

 

Je ne connais qu’une seule ligne disait Albert Londres. Il faisait référence non à l’embrigadement mais à un droit fondamental : le droit à une information honnête, à partir de l’observation sur le terrain. Aujourd’hui, le rouleau compresseur du marché écrase tout. N’est-il pas temps d’envisager la proposition des trois tiers, un tiers de médias alternatifs, du mouvement social, des associations, un tiers de médias « publics » et un tiers de « privé » ?

 

Chiche !

Publié le 19/04/2018

Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

"La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité"

Toute cette semaine, le projet de loi Asile et immigration est débattu en séance publique à l’Assemblée nationale. Dimanche après-midi et lundi midi avaient lieu des rassemblements et des manifestations de résistances, d’autant plus suivis que l’époque est à la convergence des luttes...

 « La loi Asile et Immigration est une insulte à notre impératif de solidarité. » Claude, pas militante, pas syndiquée, pas même « politisée » nous dit-elle, « juste citoyenne » a décidé de descendre dans la rue ce dimanche 15 avril, pour aller manifester contre le projet de loi du gouvernement. Sur le parcours entre l’Assemblée nationale et le Sénat, ils sont plusieurs milliers à avoir fait comme elle, revendiquant « une France, terre d’asile » et s’opposant farouchement à la « criminalisation des migrants ».

A l’initiative du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM), beaucoup d’associations ont répondu présentes : d’Act-Up à l’Ardhis, en passant par L’auberge des migrants ou Fumigène, tous étaient présents dimanche. Les formations et mouvements politiques étaient aussi de la partie : parmi eux, la France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) ou Europe Ecologie Les Verts (EELV). Les syndicats, souvent concernés pour la défense des travailleurs sans papiers sont aussi présents : Solidaires ou la Confédération générale du travail (CGT). Enfin, chaudement applaudis, la Coordination des Sans-Papiers du 75 est venue renforcer les rangs de cette manifestation dominicale.

Le mot d’ordre était simple : le retrait pur et simple du projet de loi. C’est d’ailleurs ce qu’a défendu la députée LFI Danielle Obono, présente aux côtés du député du même groupe Eric Coquerel et de la sénatrice EELV Esther Benbassa : « la politique menée par le gouvernement est inique et indigne. » Avec la députée PCF Elsa Faucillon notamment, ils ont ainsi mené un intense travail d’opposition au Parlement et déposé une centaine d’amendements. Car, au-delà de la philosophie le loi Asile et immigration examinée en ce moment au Parlement et qu’ils qualifient presque unanimement de « délétère », c’est une véritable usine-à-gaz qui va créer une foultitude de problèmes et d’entraves pour les demandeurs d’asile. « Une remise en cause historique de l’histoire et de la tradition d’accueil » poursuit même Alexei…

Aujourd’hui, comme toute la semaine d’ailleurs, des résistances s’organisent dans Paris et un peu partout en France. Les débats risquent aussi d’être musclés à l’Assemblée où les frondeurs En Marche pourraient prendre leurs distances voire, pour certains d’entre eux, s’opposer au projet de loi Asile et immigration. La France est en (quasi) ébullition : les cheminot-es, Air France, La Poste, Carrefour, les étudiants… les motifs de colère sociale continue de s’accumuler et on peut penser que cette « simultanéité » finisse par payer. C’est d’ailleurs une militante LGBTIQ qui le dit le mieux – lors de cette manifestation de dimanche : « la convergence des luttes, c’est maintenant tout de suite. Cette loi est fasciste, elle ne doit pas passer. Et on doit tous s’y mettre. »

Lire aussi :
 Gérard Collomb ou la politique de l’autruche
 Les usages douteux de la "crise migratoire"

 

Publié le 18/04/2018

UN PRÉSIDENT QUI VEUT LA PEAU DES CHEMINOTS

Communiqué aux cheminots

16.04.2018 | Action à partir des 3 et 4 avril 2018 (site Fédération CGT Cheminots-es)

Invité d’Edwy Plennel et Jean-Jacques Bourdin, Emmanuel Macron s’est exprimé dimanche soir sur la réforme en cours à la SNCF. Dans un exercice qui n’honore pas la fonction présidentielle, il mêle contrevérités, approximations et caricatures sur les cheminots. Cela doit nous encourager à accroître la pression par la grève pour une autre réforme !

CONTREVÉRITÉS SUR L’EFFICACITÉ DE LA SNCF

« Nous sommes face à une SNCF qui est 30% moins performante que ses grands voisins »

FAUX – Les expertises annuelles du Boston Consulting Group sur l’efficacité des réseaux de chemins de fer européens donnent toujours la SNCF 7e sur 25 (voir rapport CGT « Ensemble pour le fer ») et on est très loin de 30 % de différentiel avec le 1er. D’autres études montrent que la France dispose d’un des systèmes ferroviaires les moins couteux pour l’usager, ce que confirme le rapport Duron.

« La SNCF perd 1,5 milliard d’euros par an parce qu’elle n’est pas suffisamment efficace et parce qu’il y a un Statut »

Il précise plus tard dans l’interview qu’il y a 700 millions à économiser sur le Statut. Donc il s’agit bien de diminuer drastiquement nos droits !

FAUX – L’expertise des comptes montre que le système est déséquilibré par un accroissement des investissements nécessaires à l’arrêt du vieillissement du réseau. Après avoir concentré les investissements sur les nouvelles infrastructures à la place de l’Etat (LGV), l’effort de rattrapage pèse aujourd’hui très lourdement sur les comptes. Ce n’est pas une question d’efficacité de l’entreprise, c’est le résultat des mauvais choix de l’Etat. Si on rajoute les PPP (le surcoût des péages sur la LGV Tours-Bordeaux est évalué à 200 millions par an), les frais de transactions liés au découpage en 3 EPIC et d’autres mauvaises mesures, on constate que les cheminots n’ont rien à se reprocher.

CONTREVÉRITÉS SUR LA SITUATION SOCIALE DES CHEMINOTS

« des règles d’organisation où il n’y a pas de polyvalence »

« des règles de temps de travail qui ne sont pas conformes au reste de la société, pour le personnel roulant en particulier »

« des règles d’avancement et de déroulement de carrière qui sont beaucoup plus avantageuses que partout ailleurs, y compris la fonction publique »

« des règles de maintien dans l’entreprise, y compris quand on a fait des fautes importantes »

FAUX – Rien de tout cela n’est conforme à la réalité. Les règles d’organisation qui ont sclérosé le fonctionnement de l’entreprise ne se trouvent pas dans le dictionnaire des filières ou le RH0077 mais plutôt dans la gestion par activité et produit.

Ces affirmations mensongères visent à salir les cheminots face à l’opinion publique

LA TRANSFORMATION DE L’EPIC EN SOCIÉTÉ PAR ACTIONS

« Avant 1982, c’était une société, on en a fait un Etablissement qui ne fonctionne pas bien car les gens qui gèrent les gares ne sont pas ceux qui gèrent les quais »

FAUX – Avant 1982, la SNCF était une société par actions car le capital était encore partagé entre l’Etat et les actionnaires des anciennes compagnies privées. Cette situation, issue de la convention de nationalisation de 1938, a pris fin à l’échéance de celle-ci lorsque le Gouvernement a décidé de transformer la SNCF en entreprise publique (EPIC) de plein exercice. Par ailleurs, l’organisation et la gestion des gares n’a strictement rien à voir avec le statut juridique de l’entreprise.

« Je ne veux pas privatiser la SNCF, ça n’a aucun sens, c’est une infrastructure essentielle de transport »

Alors pourquoi privatiser Aéroports De Paris (ADP) qui est aussi une infrastructure essentielle de transport ?

« incessibles dans la loi »

FAUX – L’incessibilité des titres n’est pas inscrite dans la loi, les amendements qui le demandaient ont été repoussés par le Gouvernement. Par ailleurs, dès lors que ce sont des liens capitalistiques qui lient les entreprises composant le GPF, rien n’empêche leur vente en totalité ou par morceau, c’est ce que l’on peut voir avec les filiales du groupe.

LE CHANTAGE SUR LA DETTE

« plus il y aura une transformation ambitieuse, plus l’Etat reprendra de dette »

INJUSTE - La dette est celle de l’Etat. Il a obligé l’entreprise à s’endetter pour assumer le financement d’infrastructures dont il a décidé de doter le pays. C’est donc l’Etat qui doit la reprendre en totalité.

Ce qu’annonce le Gouvernement, c’est uniquement la reprise au 1er janvier 2020 d’une partie de la dette pour ne pas amener la future société par actions au dépôt de bilan. Avec la perte de la garantie de l’Etat sur les emprunts, et donc la hausse des taux d’intérêts appliqués à la SNCF, il est probable que cela n’allège même pas le poids de la dette sur l’entreprise !

Par ailleurs, nous ne savons toujours pas ce qu’est une « transformation ambitieuse ».

LES LIGNES DE PROXIMITÉ

« L’Allemagne a réouvert des petites lignes ces dernières années »

FAUX – L’Allemagne a fermé des milliers de kilomètres de lignes depuis l’ouverture à la concurrence. Elle en a réouvert quelques-unes sous impulsion de l’Etat qui investit massivement dans le développement du mode ferroviaire.

Au final, la CGT considère que la prestation du Président de la République était très éloignée des attentes des usagers et des cheminots.

Nous attendons le démenti de la Direction SNCF sur les mensonges et autres approximations du Président de la République, qui s’est livré à une nouvelle opération de « SNCF bashing » et de « cheminots bashing ».

TOUS EN GRÊVE LES 18 ET 19 AVRIL 2018

Pour exiger l’arrêt du processus parlementaire sur une loi technocratique et de véritables négociations pour répondre aux revendications des cheminots !

 

Publié le 17/04/2018

La peur hante l'Europe et les mouvements sociaux défendent ce qu'il nous reste de liberté. (Blog de Roland GORI)

Tout ce que nous vivons aujourd'hui, jour après jour, est politique et, en même temps, toute solution politique s'est pour l'heure révélée, à terme, impraticable. 

 Des spectres hantent l'Europe

Aujourd'hui, le retour des extrémismes xénophobes au coeur de l'Europe Centrale, la victoire des populistes aux élections italiennes, le vote en faveur du Brexit, l'élection de Trump aux Etats-Unis, et bien d'autres symptômes montrent que les pays occidentaux ont peur. Ils n'ont pas seulement peur du terrorisme islamiste, ils ont peur de l'intérieur même de leur culture, de leur pays, de leur démocratie. Nos peurs proviennent d'un mal profond. Tout ce que nous vivons aujourd'hui, jour après jour, est politique et, en même temps, toute solution politique s'est pour l'heure révélée, à terme, impraticable. Les mouvements sociaux émergent de cette contradiction.

Les peuples européens rejettent aujourd'hui la technocratie néolibérale qui est le bras armé de la mondialisation, quitte à faire du politique un champ de ruines. Le succès d'un slogan des plus douteux [1], "ni gauche, ni droite", en porte témoignage. L'élection d'Emmanuel Macron appartient à cette crise. Le paradoxe veut que ce soit un "pur produit" du système qui soit parvenu à se faire élire président de la République française grâce à ce rejet... du système.

Le risque "populiste" anti-européen était inévitable. Emmanuel Macron a raison de dire qu'il est le dernier recours face aux risques populistes de Droite comme de Gauche. Non sans oublier qu'il est à lui tout seul, sans parti et sans ancrage local, un "populiste" de l'extrême centre [2]. Premier Consul du néolibéralisme à la française Emmanuel Macron aligne la France sur les standards mis en œuvre depuis une trentaine d'années dans d'autres pays occidentaux, comme le Royaume Uni (avec Thatcher "brisant" la grève des mineurs) ou les Etats-Unis (avec Ronald Reagan et sa lutte contre les syndicats).

Le risque d'ubérisation des métiers ne date pas de son élection. Depuis une vingtaine d'années les gouvernements successifs se sont essayés à une mise au pas des services publics en "singeant" le modèle des entreprises privées. Tous les professionnels, même au plus haut degré de qualification, pâtissent d'une prolétarisation des métiers qui passent par la taylorisation des tâches. Dans les hôpitaux, les universités, les tribunaux, les écoles, le secteur social, la culture, c'est la même colère, le même chagrin, parfois la même honte. Ce système technicien d'organisation tayloriste s'est généralisé à l'ensemble des métiers. Il a impulsé l'Appel des appels [3] . Cette conversion forcée des professionnels - conversion comme on le dit d'une religion - est l'accomplissement d'un projet politique naïvement avoué dans la traduction française de l'ouvrage de Taylor [4]: la "science économique" établit des "lois inéluctables" que les Républiques (celle de 1789, comme celle de 1848) auraient voulu "transgresser"!

L'hybridation de la culture du secteur privé avec les institutions du secteur public est un nouvel acte de cette tragédie qui dénie un désir confus, mais profond, de démocratie. J'insiste, il ne s'agit pas d'une simple hybridation des moyens matériels de financement, mais bien plus profondément d'une hybridation culturelle, je dirais à la manière de Walter Benjamin, d'une théologie. Théologie dont Emmanuel Macron est le grand prêtre aujourd'hui.

Les mouvements sociaux du printemps défendent notre liberté

Cette nouvelle théologie du macronisme propose d'allier compassion et efficacité. Elle oublie bien souvent cette phrase de Jaurès: "les hommes n'ont pas besoin de charité, mais de justice." Les humains ont besoin de retrouver leur dignité, leur fierté, leur liberté d'êtres humains, à commencer par celles que procurent le travail et l'œuvre. Jaurès disait aussi que la Démocratie ne devait pas s'arrêter aux "portes des usines". C'est parce que la Gauche européenne n'est pas parvenue à déconstruire cette réification de l'homme au travail qu'elle a, jusqu'à maintenant, perdu les batailles contre le nouveau capitalisme globalisé, et qu'elle a fini par se discréditer auprès des peuples. La perte de liberté dans les métiers favorise un déclin et un discrédit de nos démocraties.

Les pays européens qui ont cédé au chantage de la technocratie libérale mondialisée l'ont payé cher, politiquement et socialement. Cette défaite de la démocratie a constitué le fonds de commerce des extrêmes droites nationalistes et populistes. Dans ces pays de timides mesures tentent aujourd'hui de reprendre la voie des "nationalisations" pour pallier aux dysfonctionnements de la privatisation des missions d'intérêt général. Il conviendrait de tirer les leçons de ces expériences, et exiger la prise en compte de l'humain dans l'économie des services rendus. Le renouveau d'une politique démocratique passera par là ou ne sera pas. Il n'y aura pas de liberté politique nouvelle sans liberté dans le travail. Et, il n'y aura pas de liberté dans le travail sans une profonde transformation des dispositifs d'évaluation. Pour parvenir à une évaluation démocratique des services, il faut dépasser le seuil de l'utilité immédiate des économies budgétaires pour savoir ce qu'elles peuvent coûter à long terme en prix d'humanité.

Face à cette insurrection sociale des consciences le gouvernement s'efforce de fabriquer un "parti" ou un "syndicat" de l'opinion publique contre les grévistes. Il nous faut solidairement montrer que les grévistes protègent, au-delà de la défense de leurs statuts, nos biens communs et nos libertés. Face au modèle consulaire de l'exécutif, qui réduit les corps intermédiaires, et s'appuie sur des députés sans ancrage régional ou de parti politique historique, les citoyens convoqués par les mouvements sociaux du printemps doivent défendre des droits qui sont consubstantiels à une certaine vision de la politique et du "vivre-ensemble". Avec une rare habileté et un grand talent le nouveau président a su exploiter l'effondrement et le discrédit des partis de gouvernement, ou qui prétendaient l'être. Il installe dans ce champ de ruines une autre forme d'administration qui lui ressemble, alliant commerce, technocratie et numérique.

Le déclin, et peut être l'agonie, des contre-pouvoirs politiques, parlementaires, régionaux, locaux, syndicaux, menacent sérieusement le concept de liberté. Non que le Président Macron ait un goût prononcé pour la dictature mais parce qu'il incarne une volonté politique qui, paradoxalement, œuvre à la disparition du politique, du moins du politique au sens d'Hannah Arendt [5]. Au mieux, ce type de régime politique qui combine l'autorité d'un seul et la servitude en réseau de tous, conduira à une démocratie numérique, "sépulcre blanchi" du débat démocratique. L'économie et la propagande, par le truchement des règles numériques et formelles de la nouvelle technocratie, pourraient suffire à suppléer à un appareil d'Etat affaibli. Nous aurions ainsi atteint l'ère des "post-démocraties". A moins qu'avec les mouvements sociaux du printemps nous ne parvenions à restituer au monde globalisé le charme de la pluralité des humains, cette pluralité des hommes qui fait le domaine du politique et que le néolibéralisme a détruit. Ce qui suppose de redonner au politique une dimension spirituelle compromise par le désenchantement du monde. Cette spiritualité ,que savait si bien évoquer Malraux, se révèle comme la dimension spécifique de l'humain: "le drame de la civilisation du siècle des machines n'est pas d'avoir perdu les dieux, car elle les a moins perdus qu'on ne dit: c'est d'avoir perdu toute notion profonde de l'homme."[6]

Publié le 16/04/2018

Accueil > Actualités et humeurs > Montpellier encore accablée - récit de la manifestation étudiante du 14 (...) (page Facebook : paulva lève toi)

Montpellier encore accablée - récit de la manifestation étudiante du 14 avril, par un enseignant de Montpellier 3.

lundi 16 avril 2018, par Laurence

La manifestation du samedi 14 avril à Montpellier à l’appel des étudiants mobilisés, pour la « convergence des luttes » et contre la « casse sociale », a réuni autour de 2000 personnes (étudiants, enseignants, syndicats, partis politiques, associations, familles, retraités) mais a très vite dégénéré : les CRS ont bloqué le départ du défilé sur le haut des boulevards (arguant du fait que le parcours n’avait pas été déposé en préfecture, sans que la manifestation soit pour autant interdite). Aux premiers jets de peaux de bananes et de pochons de peinture par le premier rang encapuchonné du cortège, les CRS ont répondu par des salves nourries de lacrymogènes sur l’ensemble des manifestants, entrainant le reflux puis l’affrontement. Malgré une médiation de la députée de l’Hérault Muriel Ressiguier, et contraints par le barrage policier, les manifestants ont dû défiler selon un autre parcours, dans le centre historique et ses rues piétonnes commerçantes, d’abord « paisiblement » selon le mot de France 3.

Étrangement, aucune force de police n’était présente le long de ce circuit (sauf pour interdire la préfecture et la fac de droit puis la place de la Comédie, lieux où d’importants effectifs de CRS étaient stationnés), pas plus que sur les boulevards commerçants où le cortège est revenu, avec les dégâts (vitrines de banques, assurances… taggées ou brisées) qu’on pouvait attendre vue la tension installée d’emblée par les forces de l’ordre face aux éléments autonomes. Pendant la dispersion de la manifestation par les CRS revenus en force, des policiers de la BAC cagoulés postés en embuscade ont ciblé aux bombes lacrymogènes et aux grenades assourdissantes les petits groupes d’étudiants qui remontaient dans les rues de la vieille ville.

En fin de journée, le reste du cortège étudiant qui revenait vers l’université Paul Valéry pour tenir une Coordination Nationale a été encerclé par un important dispositif policier. L’intervention des CRS et de la BAC a été particulièrement violente : tirs de flashball, nombreux blessés (groupe d’étudiants coincés et matraqués contre les grilles d’un supermarché, personnes inconscientes traînées au sol, au moins 9 blessés pris en charge par les secours, 2 ambulances sur place) et 51 arrestations, dénoncées par un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme : « ces interpellations ont eu lieu alors que les manifestants étaient calmes et sans dégradations visibles aux alentours ».Une vidéo de l’intervention policière.
La stratégie policière pose bien des questions.

C’est à se demander si les « professionnels du désordre » ne sont pas les forces aux ordres d’un gouvernement sourd aux revendications des étudiants et des organisations syndicales.

(Compte rendu d’un enseignant de l’Université Paul Valéry Montpellier 3).

Publié le 16/04/2018

Loi immigration et asile. Droits des étrangers, vers un recul historique ?

émilien Urbach

L'Humanité.fr

Les débats sur le projet de loi Collomb se dérouleront toute la semaine à l’Assemblée nationale. Le texte, critiqué par les associations et les députés de gauche, est ressorti quasi inchangé de la commission des Lois. Décryptage.

«AC.C.E.U.I.L.D.E. M.E.R.D.E. » Quatorze lettres inscrites, samedi matin, par autant de citoyens solidaires sur les murs de l’entrée monumentale du Palais Bourbon, pour dire leur indignation face au contenu du projet de loi « pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif ». Le texte arrive aujourd’hui dans l’Hémicycle, après l’étude, achevée vendredi, de 850 amendements par la commission des Lois. Une première manifestation s’est déroulée, hier, à proximité de l’Assemblée, à l’appel du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (Baam) pour contester la logique répressive qui prédomine dans cette nouvelle réforme du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda). Un deuxième rassemblement doit se tenir ce lundi à l’appel d’une dizaine d’organisations solidaires des étrangers.

« Toutes les associations sont contre ce texte, résume Éric Coquerel, député FI. Les magistrats sont contre. Il y a un véritable front commun de tous ceux qui travaillent, d’une manière ou d’une autre, sur la question de l’accueil des exilés. Mais le gouvernement campe sur une position extrémiste. » Décryptage d’un projet de loi chahuté de toutes parts, qui pourrait signer un recul historique pour les droits des étrangers.

1 De trop maigres Avancées en commission des lois

Entre mardi et vendredi dernier, il aura fallu 28 heures de débats au sein de la commission des Lois pour faire bouger le gouvernement sur quelques mesurettes, sans changer le fond de ce texte extrêmement hostile aux étrangers. Un des amendements retenus indique, par exemple, que les mineurs devront bénéficier d’une « attention particulière », en tant que « personnes vulnérables », mais rien n’est prévu dans le projet de Ceseda réformé. Rien, par exemple, pour que soit enfin respecté l’article 3-1 de la Convention internationale des droits de l’enfant, qui rappelle la prévalence de l’intérêt supérieur d’un mineur dans toutes les décisions le concernant. Les députés ont choisi de ne pas interdire la rétention administrative des familles et enfants, en rejetant les amendements allant dans ce sens, déposés par les groupes communistes et FI. Seule avancée dans la lutte contre les discriminations, les États dans lesquels les homosexuels sont persécutés ont été rayés de la liste des pays d’origine sûre.

En matière d’accès à la justice, les demandeurs déboutés convoqués par la Cour nationale du droit d’asile pourront finalement bénéficier d’un interprète si leur audience se déroule par visioconférence. Mais le choix de ce type de rencontre hors-sol avec la justice leur reste imposé, sans garantie, non plus, d’avoir accès à une permanence d’avocats gratuite dans le lieu où ils seront privés de liberté.

Les députés sont également revenus sur la loi, adoptée en mars, légalisant l’enfermement des « dublinés », ces demandeurs d’asile dont les empreintes digitales ont été, de gré ou de force, enregistrées dans un autre pays membre de l’Union européenne. Ils auront 15 jours, au lieu de 7, pour présenter un recours contre leur expulsion et leur placement en rétention ne pourra plus être la conséquence du refus de donner ses empreintes ou de la dissimulation d’informations personnelles.

La durée maximale de la rétention, une des pires régressions du texte gouvernemental, est finalement limitée à 90 jours au lieu des 135 voulus par Gérard Collomb pour pouvoir mieux expulser. L’efficacité de la mesure n’est pourtant aucunement garantie. Au contraire, en 2016, par exemple, l’Allemagne et le Royaume-Uni, où l’on peut enfermer les étrangers en situation irrégulière jusqu’à 18 mois, ont respectivement expulsé 26 654 et 10 971 personnes, contre 37 362 en France, où la durée actuelle de privation de liberté se limite à 45 jours. Son doublement s’avérerait donc parfaitement inutile, comme le soulignent les associations depuis plusieurs mois.

2 Le texte reste porteur de mesures honteuses

Les députés de gauche auront encore à mener bataille dans l’Hémicycle contre une série de mesures qui s’apparentent à une régression des droits des immigrés.

L’article 5 du texte gouvernemental prévoit, par exemple, de réduire de 120 à 90 jours la période durant laquelle un étranger peut déposer son dossier à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), après son entrée sur le territoire. Une disposition qui « affaiblit les droits fondamentaux des demandeurs d’asile », affirme le député communiste Stéphane Peu. Mais Gérard Collomb, qui a mobilisé une rhétorique propre à l’extrême droite en évoquant des régions « submergées par les flux de demandeurs d’asile », entend aller plus loin encore.

Une autre mesure phare de son projet, restée inchangée par son passage en commission, est de rendre « non suspensif » le recours devant la Cour nationale du droit d’asile, après un refus de l’Ofpra. Une personne menacée dans son pays pourrait y être renvoyée, alors même qu’elle sollicite la justice française pour lui venir en aide. Le texte gouvernemental prévoit, de plus, que le requérant ne dispose plus que de 15 jours, au lieu de 30 aujourd’hui, pour formuler ce recours. Un délai jugé « beaucoup trop court » au sein même de la majorité, par la députée LREM Martine Wonner, qui dit n’avoir « jamais été maltraitée comme ça », suite aux remontrances qu’elle a subi pour s’être exprimée de la sorte.

En revanche, un délai est jugé trop court par les défenseurs du projet gouvernemental : celui de la retenue administrative. Ils voudraient que cette période de privation de liberté destinée au contrôle du statut administratif d’un étranger s’aligne sur le régime de la garde à vue, en le faisant passer de 16 à 24 heures.

Enfin, il est une autre mesure inquiétante que combattront, cette semaine, les députés de gauche, dans l’Hémicycle, et les associations, dans la rue : la systématisation de l’interdiction de territoire, pour trois ans dès qu’on signifie à un étranger expulsable une « obligation de quitter le territoire ». « Cette interdiction sera automatiquement inscrite dans le fichier des visas Schengen, explique la Cimade. Cela équivaut pour ceux qui seront expulsés en dehors de l’UE à une interdiction de tout le territoire européen. »

3 Les mesures humanistes absentes du projet de loi

Une réforme du Ceseda humaniste aurait, par exemple, prévu d’abroger le fameux article L622-1 définissant le « délit de solidarité ». Mais Gérard Collomb a d’ores et déjà retoqué cette possibilité. « On a incité des migrants à franchir un certain nombre de cols pour venir en France : s’il n’y avait pas eu la gendarmerie de haute montagne, on aurait eu des morts », a-t-il répondu à ceux qui la défendaient en commission des Lois. Absente aussi, l’idée d’un accès plus rapide des demandeurs d’asile au travail. Une mesure pourtant préconisée par le député LREM Aurélien Taché dans le rapport commandé par Gérard Collomb pour la rédaction de son projet de loi.

Enfin, malgré l’appel lancé mercredi par plusieurs responsables d’importantes associations de solidarité, le texte ne prévoit pas que les déboutés du droit d’asile non expulsables puissent bénéficier d’un quelconque statut administratif. Le Défenseur des droits, Jacques Toubon, a été bien inspiré en répondant, mercredi dernier, aux députés désinvoltes face à ses critiques. Les droits fondamentaux des exilés resteront « sur les trottoirs du boulevard de la Villette », avait-il lancé.

Emilien Urbach

Journaliste

Publié le 15/04/2018

Entretien télévisé. Macron prend les acteurs du mouvement social pour des cancres

Lionel Venturini et Maud Vergnol

Humanite.fr

 

Le choix de Jean-Pierre Pernault, champion du populisme antisocial et des sujets anti-grévistes, ne laissait déjà que peu de doutes sur la tonalité de l’entretien et le traitement du mouvement social.

Aucune annonce concrète. Sourd au mouvement social, le président de la République, qui comptait reconquérir les classes populaires avec cette communication au ton condescendant, risque d’avoir creusé un peu plus le fossé.

L’exercice devait lui permettre de reprendre la main face à l’ébullition sociale et sa chute de popularité, vertigineuse chez les classes populaires. Emmanuel Macron pensait pouvoir régler la question avec de la «pédagogie», et quelques grosses ficelles de communication. Mais derrière l’étrangeté qu’il y eût à évoquer la guerre en Syrie, avec image d’enfants gazés dans une salle de classe d’école primaire.. l’interview du président de la République sur TF1 ce midi s’est soldé en exercice lisse, où l’hôte de l’Elysée a pu dérouler son message sans contradiction, avec un interlocuteur balayant vite « l’image injuste » de président des riches qui lui colle à la peau.

Une leçon professorale et beaucoup de d’intox

De petits arrangements en gros mensonges par omission, Emmanuel Macron s’est ainsi promené sans encombre sur TF1. « Les riches n’ont pas besoin d’un président, ils se débrouillent très bien tout seuls » affirme ainsi sans ciller celui qui a réduit l’impôt sur la fortune et introduit une taxe forfaitaire avantageuse sur les revenus du capital. Alors, oui, ils n’en ont plus besoin…. Surtout, le chef de l’Etat a justifié l’effort demandé aux petites retraites, et qu’il fallait au fond prendre aux retraités touchant 1200 euros, via la hausse de la CSG, pour donner à ceux qui touchent le minimum vieillesse (augmenté de trente euros).

Décidément fâché avec les chiffres, il annonce « mille ouvertures de classes en milieu rural en dépit d’une baisse du nombre d’élèves, quand son ministre de l’Education, pas plus tard que le 5 mars dernier, évoquait lui « environ 200 à 300 classes grand maximum » qui fermeront en milieu rural.

Pour Emmanuel Macron, il faut « produire avant de répartir », alors que l’économie française croît chaque année. Au cours de l’entretien, jamais ainsi ne fut rappelé la promesse du candidat d’une baisse d’impôts si la croissance atteignait 1,8% -elle s’établit à ce jour à 2%. Pas plus qu’il ne fut question de rétablir la demi-part fiscale pour les personnes veuves, supprimée en 2009 sous Nicolas Sarkozy. Si le chef de l’Etat entend effectuer des annonces à l’été, et « donner plus de moyens » aux hôpitaux, sa ministre de la Santé n’a rien dit de tel en février, en présentant l’esprit de sa réforme. Déjà, le budget 2018 continue de réclamer de gros efforts budgétaires aux établissements. Concrètement, les hôpitaux vont devoir réaliser à nouveau 1,6 milliard d’euros d’économies en 2018, après avoir déjà dû couper trois milliards de dépenses en trois ans. Si le président confirme sa volonté dans la loi Pacte, de défiscaliser totalement l’intéressement, cela ne concerne que 8 millions de salariés du privé sur un total de 12,5. Le président qui affirme n’avoir « jamais fait preuve de mépris » à l’égard des Français n’aurait enfin rien à voir avec l’homme évoquant des ouvrières « illettrées » ou demandant de travailler pour « se payer un costard ». «Dans les grandes villes les gens sont plus riches», croit le chef de l’Etat. Si les zones rurales concentrent bien de la pauvreté, elles sont moins peuplées que les grandes villes et leurs banlieues… Et c’est bien là que se concentrent en réalité les populations les plus démunies, rappelle l’observatoire des inégalités.

Un condensé de l’idéologie Macroniste

« Je veux remettre la France au travail » : la phrase est lâchée au milieu de l’entretien. Et dit beaucoup du projet macronien, ce néolibéralisme autoritaire que le chef de l’Etat voudrait faire passer pour du bon sens technocratique. Ernest-Antoine Seillière, Nicolas Sarkozy, ou un certain Edouard Daladier en 1938, avaient déjà relayé cette antienne du patronat et son goût de l’effort et du « mérite », autre terme repris hier Par Emmanuel Macron, qui a dévoilé en creux la cohérence de son projet politique, confirmant que la redistribution des richesses ne fait pas partie de son logiciel. Ainsi, à propos de la suppression de l’ISF, « ceux qui réussissent tirent la cordée» pour que les autres derrière «trouvent leur place». Soit une version romantique de la théorie économique du « ruissèlement » , qui veut que la richesse, et donc la consommation des nantis, assure par ricochet aux plus pauvres emplois et revenus. « Pour avoir le gout de la justice, pour distribuer de l’argent aux plus modeste, il faut produire ». Comme si les plus pauvres attendaient l’aumône et non de pouvoir vivre de leur travail. Son crédo: «libérer, protéger, unir»... Sur le rythme effréné de ses contre-réformes, «Le monde va à toute allure», a-t-il justifié, comme si grâce à l’homme providentiel, la France sortait d’un profond sommeil. Œuvrer au seul service de l’efficacité, sans parti pris « politique », voila le message que le président de la République a voulu passer : les français, eux ne s’y trompent pas, de plus en plus nombreux à penser que sa politique est bien de droite et vouée aux plus riches.

Un mépris total envers le mouvement social

Les cheminots et agriculteurs en colère avaient été maintenus à distance du village pour ne gâcher la mise en scène. Le choix de Jean-Pierre Pernault, champion du populisme antisocial et des sujets anti-grévistes, ne laissait déjà que peu de doutes sur la tonalité de l’entretien et le traitement du mouvement social. Emmanuel Macron a fait le reste, en se défendant pourtant de tout «mépris» à l’égard des cheminots. «Je ne partage pas ceux qui voudraient opposer les usagers et les cheminots, on ne fait pas avancer le pays en opposant les uns aux autres», a-t-il avancé, alors même que sa majorité a tout faire pour focaliser l’opinion sur le statut des cheminots, que Christophe Castaner avait qualifié de « privilégiés », plutôt que sur l’avenir du service public ferroviaire. Tout en affirmant « respecter les syndicalistes », Le président de la République les accuse de « mensonges ou de fausses peurs ». « J’appelle au calme, a-t-il lancé au sujet des grèves. La bonne réponse n’est pas d’arrêter la réforme mais de la faire ensemble», a-t-il conclu, en affirmant qu’il ne dérogerait pas de sa feuille de route. Sourd aux mouvements sociaux, là où ses prédécesseurs ont toujours craint l’ embrasement de la jeunesse, Emmanuel Macron s’ est montré inflexible et autoritaire sur les mobilisations dans les universités, évacuant les sujets de fond comme la sélection, qui motive pourtant les blocages des universités. «Les professionnels du désordre doivent comprendre qu’on est dans un état d’ordre», a-t-il lancé, dans une version « nouveau monde » de la chienlit.

 

Publié le 15/04/2018

Par Julien Salingue (site Regards.fr

Guerre en Syrie : « Macron fait endosser à la France un rôle de supplétif de Trump »

Des frappes américaines, françaises et britanniques ont eu lieu dans la nuit de vendredi à samedi pour détruire plusieurs sites stratégiques syriens dont un centre de recherche soupçonnés d’héberger le programme chimique du régime de Bachar al-Assad. Pour y voir plus clair, Julien Salingue, chercheur en science politique, a répondu aux questions de Regards.

Le président Macron a décidé seul d’intervenir en Syrie aux côtés des britanniques et des américains, sans débat au Parlement – prévu dans trois jours. Il fallait aller vite ?

La justification par l’urgence est évidemment un prétexte. Cela fait plus de 7 ans maintenant que les Syriens se sont soulevés contre le tyran Assad, et l’on ne compte plus, depuis lors, les attaques massives, qu’elles soient chimiques ou non, contre la population, qu’elles viennent du régime ou de ses soutiens iranien et russe. On peut même souligner ici l’effet pervers des fameuses « lignes rouges » au sujet des armes chimiques : cela signifie en effet que si les massacres ne sont pas commis avec des armes chimiques, ils sont tolérables et ne nécessitent pas de réaction. En réalité, Macron se situe dans la grande tradition de la Ve République, où la guerre est l’affaire du seul chef de l’État et de ses conseillers non élus, et où le Parlement ne joue, sauf rare exception, qu’un rôle de chambre d’enregistrement des décisions de l’Élysée. C’est bien évidemment un déni de démocratie, qui pose la question des institutions elles-mêmes : le fait qu’il n’y ait aucune forme de contrôle sur des décisions de cet ordre en dit long sur le caractère antidémocratique de ce régime.

La France n’avait pas le choix que de suivre les Etats-Unis ?

En se coalisant avec la Grande-Bretagne et les États-Unis, Macron fait endosser à la France un rôle de supplétif de Trump. Je ne suis pas de ceux qui se préoccupent de « l’image de la France », mais en faisant ce choix il est évident que Macron se lance dans une étrange aventure. Lorsque l’on a conscience des velléités guerrières de Trump et de sa capacité à agir sur des impulsions, indépendamment des conséquences que ses actions pourraient avoir, on se dit que Macron s’est embarqué dans un drôle de navire.

Le président Macron justifie son intervention après l’attaque chimique de civils. Les civils sont tués à Gaza, au Yémen, des Kurdes sont aussi victimes de la guerre, pourquoi la France n’intervient-elle pas dans ces territoires ?

Ce qui est en jeu n’est pas le sort de la population syrienne, dont le gouvernement français et ses complices Trump et May se soucient comme d’une guigne. Leur indifférence à l’égard du sort des Kurdes, des Palestiniens ou des Yéménites confirme que le critère n’est pas l’assistance à des peuples en danger. On parle ici de jeux d’alliances et d’influence : Israël et l’Arabie saoudite peuvent massacrer tranquillement, puisque ce sont « nos » alliés, avec lesquels on coopère dans le domaine militaire, quand on ne leur vend pas directement des armes ; en Syrie en revanche, ceux qui ont la main sont l’Iran et la Russie, et il fallait leur signifier, ainsi qu’à Bachar al-Assad, que les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne refusaient d’être considérées comme hors-jeu.

Quelles pourraient être les prochaines étapes ?

Il est difficile à ce stade d’échafauder des scénarios pour la suite. Trump, May et Macron prétendent qu’il s’agissait d’une opération ponctuelle, et leurs déclarations légitimant leurs bombardements sont plutôt mesurées : Le Drian évoque un nécessaire « plan de sortie de crise […] avec une solution politique », May affirme « [qu’]il ne s’agissait pas d’interférer dans une guerre civile, [ni] de changer de régime », etc. La Russie proteste, tout en précisant que ses positions et « zones de responsabilité » n’ont pas été visées. Cela confirme que nous n’en sommes pas au stade d’une escalade militaire de grande ampleur, même si des mesures de rétorsion, qu’elles soient diplomatiques ou économiques, sont à prévoir, qui viendraient s’ajouter à celles qui existent déjà : la crise couve en effet depuis un long moment entre, d’une part, la Russie et, d’autre part, les pays occidentaux. Une chose est toutefois certaine : les bombardements de la nuit dernière ajoutent de la guerre à la guerre, et il est plus qu’inquiétant de constater que certains prétendent encore, après les désastreuses expériences de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Libye, que l’on peut apporter la paix et la démocratie à coups de bombes.

Une sortie de crise est-elle possible et avec quels interlocuteurs ?

Ce qui est certain, c’est qu’il ne peut y avoir de sortie de crise en Syrie sans une désescalade militaire, qui implique en premier lieu la fin de l’ensemble des interventions militaires étrangères, y compris celles de la Russie et de l’Iran sans lesquelles Assad aurait depuis longtemps été renversé. Si le régime syrien est aujourd’hui en position de force, c’est grâce à ce soutien inconditionnel, et c’est précisément cela qui gêne Trump, May et Macron, qui se sentent hors-jeu quant à l’hypothétique « sortie de crise ». Pour revenir dans le jeu, ils ont même accepté la condition selon laquelle Assad serait un interlocuteur légitime pour la « sortie de crise ». Une condition inacceptable pour des centaines de milliers, voire des millions de Syriens ! Comment peut-on en effet imaginer une transition en Syrie en y associant le principal responsable de la boucherie ?

Les forces d’opposition démocratique syriennes doivent être davantage soutenues par la communauté internationale ?

Les forces d’opposition démocratique syriennes ont été laminées, mais cela ne signifie pas pour autant que les aspirations démocratiques ont disparu : durant les rares périodes de « calme » au cours des dernières années, on a ainsi vu de nouvelles manifestations s’organiser. L’urgence est aujourd’hui d’imposer un véritable cessez-le-feu, y compris au moyen de sanctions contre les principaux belligérants, et non de chercher des arrangements qui se feront toujours sur le dos des populations. C’est une condition nécessaire pour envisager un meilleur avenir pour la Syrie qui, comme l’ont prouvé les nombreuses expériences autogestionnaires qui se sont développées depuis 2011, et comme le montre, malgré ses limites, le processus au Rojava, n’est pas condamnée à la fausse alternative entre régime dictatorial et intégrisme isl

 

Publié le 14/04/2018

Tisser les luttes

par Frédéric Lordon, (mondediplo.net)

Donc le 5 mai. Mais quoi le 5 mai ? Et pourquoi si loin ?

La fragmentation des dates, des cortèges et des revendications sectorielles est un fléau. Si ces luttes n’aperçoivent pas qu’elles se fondent toutes dans une cause commune, et que leur réel objectif c’est cette cause commune, elles seront toutes défaites. Or c’est l’évidence : si la chose est plus abstraite qu’une grille ou un statut, c’est quand même bien d’une unique matrice que vient le poison qui dévaste tous les secteurs du travail. Appelons-la néolibéralisme pour faire simple. Nous savons en quoi il consiste : en la soumission de toute activité humaine à la rationalité managériale sous contrainte de concurrence généralisée. C’est-à-dire à la déshumanisation de tout. Le spectacle du forçage n’est jamais si frappant que lorsqu’il se donne dans le secteur public, converti au knout à des logiques qui lui étaient radicalement étrangères. Pierre Bourdieu n’exagérait rien quand il parlait d’enjeux civilisationnels en 1995 (1). Lorsque la manière, l’état d’esprit, la forme des relations, en quoi consiste le service du public est remplacé par la subordination aux seules logiques du nombre, c’est bien en effet d’une destruction civilisationnelle qu’il s’agit.

La matrice du désastre

On n’en trouve sans doute pas d’illustration plus grotesque ni plus misérable que la proposition par La Poste d’un service « Veiller sur ses parents », offre très finement segmentée et tarifée en fonction de prestations dûment calibrées, et dont on voit immédiatement à quoi elle conduit : ce que le postier faisait de lui-même, porteur conscient d’un rôle social, ne comptant pas son temps, devient un enfer de standardisation d’où toute présence humaine est vouée à s’absenter. Comme toujours, le déchirement passera au travers des individus, encore remplis de leur manière ancienne et qui ne renonceront pas comme ça aux exigences élémentaires du contact humain, mais désormais asservis à la grille des temps, l’objectif du nombre de vieux et du bénéfice par vieux à tenir.

Voir le dossier services publics « L’intérêt général à la casse » dans Le Monde diplomatique d’avril 2018, en kiosques. Voilà comment, en effet, on détruit un monde. Il n’est pas un hasard que l’homme qui préside à ce désastre soit Philippe Wahl, ex-membre du cabinet de Michel Rocard, le premier ministre chéri de la gauche de droite, célébré par toute la classe nuisible énamourée, médias de marché en tête, comme l’homme de la modernité, quand sa responsabilité historique réelle aura été d’ouvrir tout le secteur public à la destruction néo-managériale. Les infirmières et les médecins à bout, les soignants et soignantes des Ehpad au désespoir, l’université ravagée, les suicides à Orange, à La Poste, immanquablement à la SNCF, voilà l’héritage historique réel de Michel Rocard.

La dette aura été le levier de cette conversion forcée, elle-même précédée par une stratégie particulièrement vicieuse de paupérisation délibérée du service public (2). Starving the beast annonçaient déjà les néolibéraux américains dans les années 70. Et rien de plus simple ! Il suffit de baisser massivement les impôts pour, comptant avec l’inertie relative des dépenses, ouvrir immédiatement des déficits. Et dégager le terrain pour le tapis de bombes idéologique – l’impossibilité de vivre au-dessus de ses moyens, l’État en faillite, la dette à nos enfants. Alors commence l’ajustement du côté des dépenses. Et la paupérisation est en marche. La dégradation du service n’est plus qu’un appel clignotant à la privatisation. Quant à certaines entités para-publiques, elles n’ont plus le choix pour survivre que de s’endetter. Toute la logique du travail s’en trouve réorganisée autour de la seule contrainte financière. Comme l’a rappelé Bernard Friot à Tolbiac le 3 avril en évoquant l’hôpital, les soignants des années 1970 qui étaient au bonheur de soigner pour soigner, connaissent désormais le malheur d’avoir à soigner pour rembourser.

Voilà comment après avoir intensifié l’asservissement actionnarial dans le privé, on soumet le public lui aussi à l’empire du nombre. Voilà la matrice où les Carrefour, les Ehpad, les hospitaliers, les postiers, les cheminots bientôt, et tant d’autres, trouvent leurs malheurs. Bourdieu, parlant de la misère du monde, enregistrait les effets, ici se tient leur foyer.

Il arrive parfois qu’un ensemble impersonnel de structures se trouve son incarnation parfaite. Rarement l’histoire nous aura fait la faveur d’une personnification aussi criante de vérité : un banquier d’affaire, porté au pouvoir par toutes les forces de l’argent, presse de l’argent en tête. Il est la zombification managériale du monde en personne, incapable de comprendre une situation humaine hors des abstractions du nombre. Toute confrontation avec un individu réel, autre qu’un entrepreneur du numérique, est vouée au désastre communicationnel. Le « dialogue » entre Macron et une infirmière du CHU de Rouen, si l’on peut appeler « dialogue » le fracassement d’une parole vivante contre le mur de l’autisme comptable, pourrait rester comme le résumé parfait d’une époque, la terrible confirmation du propos de Friot : l’une dénonce le manque des moyens pour que puissent travailler convenablement « des gens qui ici se donnent un mal de chien », l’autre répond par le ratio du déficit public et de la dette par rapport au PIB – non sans invoquer, comme de juste, « nos enfants ». Une caméra saisit la mine de commisération qui se peint sur le visage de la ministre Buzyn découvrant que les infirmières n’entendent rien à la macroéconomie de la dette publique, et en trois secondes d’un plan volé tout est dit.

Un nombre contre un autre

Notre vie est livrée à ces gens-là. Les arrêter de mettre méthodiquement toute la société à sac : tel est le sens du combat d’aujourd’hui. C’est peu dire qu’il excède celui des cheminots, ou des agents de la fonction publique, ou de n’importe quelle autre catégorie, même s’il les comprend tous. C’est pourquoi les luttes fragmentées, fixées sur leurs revendications propres, occupées seulement à « se compter », défilant en itinéraires différents (comme le 22 mars à Paris), arcboutées sur la grève de semaine comme l’unique moyen (qu’elle soit l’un des moyens, qui le nierait ?), portent la certitude de l’erreur stratégique, par méconnaissance des enjeux réels, et celle de la défaite. Car, comme souvent dans l’histoire, la victoire passe par le nombre. Un nombre contre un autre en quelque sorte ! Le nombre politique contre le nombre managérial (lire « Ordonnances SNCF : l’occasion »).

Et voilà le sens du pari du 5 mai : réaliser le nombre politique. Le nombre frappe les esprits. Une manifestation nationale, de masse, n’est pas juste « une manif de plus ». C’est une démonstration de force. C’est pourquoi elle est un objectif en soi – même si elle n’est en fait qu’un objectif intermédiaire. Pour réaliser le nombre, dans la rue, il faut un week-end. Beaucoup, entendant l’initiative du 5 mai, se sont inquiétés qu’elle ne vienne que beaucoup trop loin. S’ils savaient comme nous le pensons aussi. Mais, posé l’objectif de la manifestation de masse, qui fait tout le sens de cette initiative, il suffit de prendre un agenda et de constater. 21 avril : trop tôt pour la logistique d’un tel événement. 28 avril : jour de grève des cheminots, pas de trains pour acheminer vers Paris. L’un et l’autre (21 et 28) au surplus en pleine vacances de printemps parisiennes. Première date réaliste : le 5 mai.

Mais alors pourquoi pas le 1er mai ? Parce que ce sont les confédérations qui organisent les 1er mai et qu’elles les organisent locaux. Le nombre, lui, appelle la concentration. De viser après le 1er mai expose alors à la critique d’être à la remorque du calendrier de la CGT. D’autres sont aussi catégoriques : c’est bien de remorque qu’il s’agit, mais celle de la FI. Pour désamorcer les traqueurs de récupération, le mieux sera peut-être de leur dire que l’idée même est conçue pour être récupérée. Mais récupérée par tous, ce qui signifie par personne. Toutes les organisations, politiques, syndicales, associatives, sont invitées à se l’approprier – pourvu qu’elles soient capables du discernement minimal et d’accepter de se fondre dans un ensemble plus vaste qu’elles.

En tout cas, pour la constitution du nombre, le 5 mai est la première date, et c’est vrai qu’elle est loin. Nous n’avons le choix que de faire avec cette tension. Mais nous avons aussi le devoir de ne pas simplement en prendre notre parti. Il ne se passera rien le 5 mai s’il ne se passe rien entre temps, et d’abord pour soutenir les cheminots qui sont le fer de lance particulier de cette lutte générale, et ont besoin de tout et de tous pour tenir. La proposition lancée à la bourse du travail insiste sur la date du 19 avril, dont il ne faut pas simplement faire un défilé mais, après avoir marché, une occasion de rassemblement dans ou près des gares, pour que s’y retrouvent, se parlent, s’organisent, des gens ordinairement séparés : cheminots « chez eux », étudiants, salariés de toutes sortes. Mais tous les événements intermédiaires, quelle que soit leur forme, seront bons à prendre. Tous construiront une dynamique dont le 5 mai pourrait être une culmination – et un élan pour le coup d’après.

Le nombre et le tissage

Dans les événements intermédiaires, il y a d’ailleurs des occasions à créer pour combler toutes les lacunes de la proposition telle qu’elle a été lancée le 4 avril. Beaucoup de personnes, en effet, ont fait remarquer de criantes absences : pas un mot de la ZAD, ni des chômeurs, ni des paysans, ni des quartiers, les éternels délaissés des mouvements sociaux. Elles ont raison (même si, à décharge, ce ne serait peut-être pas trop demander que de solliciter un peu d’indulgence, et plaider la précipitation). Mais le fait demeure – où l’on retrouve, entre parenthèses, la vertu des réseaux d’interaction, qui viennent palier les manques des groupes d’initiatives. Et pourraient d’ailleurs offrir une forme, susceptible de répondre aux insuffisances mêmes qu’ils ont soulevées. Car la convergence des luttes n’est pas le seul modèle offert à leur composition. Les luttes, ça se tisse également. Si la convergence, au sens étroit, fait à un moment dans la rue la masse, le nombre, dont nous avons impérativement besoin dans la confrontation globale, une foule d’autres rapports sont à envisager.

Et notamment ceux qui visent à connecter – connecter des luttes que leur distance dans l’espace physique comme dans l’espace social, rend mutuellement ignorantes les unes des autres. Une connexion, ça n’est parfois qu’un mot. Quand en 2016 les ouvriers des raffineries déclarent que « s’il y a encore des jeunes blessés dans les manifs à Paris, on bloque », c’est une connexion – bien plus en fait : une merveille politique et sociale. Qui ne voit la force symbolique que revêtiraient des cheminots décidant de faire rouler les trains sur Nantes pour acheminer tous ceux qui ne sont pas décidés à regarder l’évacuation de la ZAD sans rien faire ? Et comment ne pas penser qu’il y a cent connexions de cette sorte à établir ? – l’une d’entre elles, déjà trouvée, consistant, en ces caisses de grève, dont le succès, d’ailleurs, est un signe (3).

Mais dans son genre également, l’extension de la répression policière-judiciaire ne créé-t-elle pas un intérêt commun à se retrouver, et notamment de faire la connexion avec la jeunesse des banlieues qui l’aura expérimentée de plus longue date et à plus haute intensité que tout le monde ? De l’abattage ordinaire dans les quartiers jusqu’à Tarnac en passant par le quai de Valmy, les Goodyear et les PSA, le fil de principe est absolument continu. Il n’y a que dans les têtes qu’il n’existe pas encore assez. Tous ces gens ont des histoires de garde-à-vue, de détention, de tribunal à se raconter – comme a commencé à le montrer la journée « Farce doit rester à la justice », ils découvriront que ce sont les mêmes histoires, et qu’à force d’être à ce point les mêmes, ça créé des liens.

Y a-t-il secteur de la société française plus concerné que les banlieues par la démolition de l’État social, le retrait de tous les services publics ou leur état d’abandon ? Et cette déshérence générale n’a-t-elle pas également de quoi parler aux populations rurales laissées à leur extinction par désertification. Que faudrait-il organiser pour que s’opèrent ces rencontres improbables, que tout justifie pourtant en principe, entre des associations de quartier de La Courneuve et des maires de petites communes – mais quelle image choc ! Et combien d’autres images aussi frappantes ne sont-elles pas en attente d’être produites ? Dont la réunion produirait un fameux tableau d’ensemble. Et une singulière vision du pouvoir : un groupuscule de forcenés, retranchés derrière des ratios et des cars de CRS .

 Mais il n’y aura pas de tableau d’ensemble sans une lecture d’ensemble de la situation. On peut même dire sans le moindre paradoxe que toutes les causes particulières doivent rejoindre la cause générale, et peut-être s’y oublier en partie, pour trouver leur plus puissante expression. Que, pour le coup, si le travail des intellectuels a un sens, ce ne peut être que de contribuer (eux aussi), avec les moyens qui leur sont propres, à la dégager. Mais quels bénéfices ! Car la cause générale, pour peu qu’elle devienne bien visible, appelle d’elle-même et le tissage et le rassemblement général. Et les AG du 19 avril et la manifestation du 5 mai. Et la nappe des connexions et le nombre concentré. La première préparant le second, et annonçant tout ce qui pourra suivre de la cause commune et de sa force constituée.

Frédéric Lordon

 

Publié le 14/04/2018

Au quatrième jour de l’évacuation, la ZAD panse ses plaies, Macron suggère une trêve

12 avril 2018 Par christophe Gueugneau et Jade Lindgaard (Médiapart.fr)

Invité de TF1, le chef de l’État a indiqué que « l’opération est arrivée à un point où tout ce qui était évacuable a été évacué » sur la ZAD. Les habitants et leurs soutiens restent dubitatifs, même si la journée de jeudi a montré une accalmie sur le terrain – malgré quelques affrontements épisodiques. Les trois jours précédents, l’opération a fait plus de 130 blessés.

  C’est une annonce lâchée du bout des lèvres mais chargée de sens : Emmanuel Macron annonce une trêve dans l’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Jeudi en début d’après-midi, lors d’une interview sur TF1 avec Jean-Pierre Pernaut, le chef de l’État a dit que « l’opération est arrivée à un point où tout ce qui était évacuable a été évacué ». En clair, il n’y a pas de nouvelle évacuation de lieu de vie prévue dans les prochains jours sur la ZAD. Et la préfecture de Loire-Atlantique est chargée d’une feuille de route : « Permettre aux projets agricoles légaux organisés de se faire. » Emmanuel Macron a précisé qu’il « souhaite que les agriculteurs qui le souhaitent, qui sont sur place, qui ont un projet agricole, puissent le développer ».

Pour les habitants et habitantes de la ZAD, le soulagement le dispute à la circonspection. Depuis la nuit de dimanche à lundi, ils vivent au rythme des tirs de grenades lacrymogènes et assourdissantes et sous le bruit oppressant des hélicoptères. Plusieurs lieux de vie de la zone ont été expulsés et détruits par les gendarmes. La démolition de la ferme collective des Cent Noms a suscité l’indignation d’un grand nombre de paysan·ne·s et sympathisant·e·s du mouvement d’occupation. Mais ce n’est pas le seul site à avoir fait les frais de l’intervention des gendarmes : Lama fâché, la Chèvrerie, l’Isolette, le Gourbis – le lieu où se tient le « non-marché » à prix libre. L’exécutif ne semble cependant pas assumer politiquement cette pause dans l’expulsion des zadistes. La formulation du chef de l’État est alambiquée, et les précisions apportées après coup par le service de communication de l’Élysée peu éclairantes.

 Surtout, Emmanuel Macron enrobe l’annonce de la trêve d’un discours martial sur la continuation d’une opération de maintien de l’ordre : « Les gens qui aujourd’hui manifestent, sont présents, créent du trouble, ce sont des gens qui occupent illégalement des territoires publics ou privés. Ils n’ont plus aucune raison de le faire, il n’y aura pas d’aéroport. Depuis le début de la semaine, nous faisons ce que nos concitoyens attendent de l’État : on rétablit l’ordre républicain. » L’annonce de la trêve à Notre-Dame-des-Landes n’est pas du tout mise en avant par la communication élyséenne. Une manière de ne surtout pas donner le sentiment de perdre la face après le discours dur d’Édouard Philippe mercredi à l’Assemblée.

Au moment où Macron s'exprimait, plusieurs habitantes et habitants de la ZAD étaient devant un ordinateur. Ils attendaient que le président parle de leur situation, et ont dû patienter longtemps, la question de la ZAD n'étant abordée qu'en toute fin d'interview. Dehors, des explosions ont été entendues au même moment. Au carrefour de la Saulce, des gendarmes mobiles se sont brièvement approchés d’une barricade. 

L’heure correspond à un incident rapporté par le ministère de l’intérieur jeudi après-midi à plusieurs médias : des gendarmes auraient été pris en embuscade « hors opération » (Europe 1). Ils se déplaçaient sur la D81 quand ils seraient tombés sur une barricade. Des gendarmes, sortis pour la dégager, auraient alors subi des jets de bombes agricoles, voire une bouteille d’acide pour l’un d’eux. Bilan annoncé par le ministère de l’intérieur : 6 gendarmes blessés. Outre le gendarme touché par de l’acide, deux ont été touchés par des pavés ou des cocktails Molotov et trois souffrent de traumatismes sonores (selon LCI). 

Sans remettre en cause la réalité de ces blessures, il est tout de même douteux de faire accroire que les gendarmes soient tombés par hasard, « hors opération », sur cette barricade. L’hélicoptère de la gendarmerie qui survole la zone depuis ce matin n’a pas pu l’ignorer. Au vu de l’ampleur des barricades sur cette route, il apparaît également peu vraisemblable que des gendarmes soient descendus de leur véhicule pour tenter de la dégager. 

Selon le récit de plusieurs personnes sur place, le véhicule est arrivé et des gendarmes en sont bien descendus. Ils ont ensuite demandé aux personnes derrière la barricade de reculer avant que ne s’ensuive une courte échauffourée. Après cet accrochage, une barricade a été incendiée au carrefour, et quelque temps plus tard, des « tracteurs vigilants », ces paysans favorables aux zadistes, ont pris position tout autour des lieux.

Quoi qu’il en soit, les forces de l’ordre annoncent « des dizaines de blessés » depuis le début des opérations lundi. Un chiffre important mais loin du nombre de zadistes et soutiens de la ZAD touchés au cours de cette même période. Selon les bilans des « medics » diffusés ces trois derniers jours, entre 110 et 130 personnes ont été blessées, dont une poignée a dû être hospitalisée.

Selon un bilan réalisé mercredi soir, après la journée la plus dure, entre 80 et 100 personnes avaient été blessées lors des affrontements de l’après-midi au niveau du champ des Cheveux gris, où se tenait un pique-nique, puis sur des lieux proches : la Grée puis le carrefour de la Saulce. Les medics précisent que 15 personnes ont été blessées par des tirs de flash-ball, 16 par des tirs tendus de grenades lacrymogènes à la tête. 

« Il y a aussi eu 22 blessures liées à des explosions de grenades : une quinzaine liées à des éclats, y compris à la gorge, et avec des séquelles suspectées au niveau des tendons et des nerfs. Par ailleurs, des troubles auditifs liés aux explosions de grenades F4 tirées à l’aveugle sur les gent.te.s ont été constatés, ainsi que plus de 12 blessures diverses à la tête, certaines touchant l’œil », précisent les soignants.

Une barricade en feu jeudi en début d'après-midi. © CG

Jeudi matin, l’équipe de medics profitait de l’accalmie pour souffler un peu, dans l’un des deux points d’accueil de la ZAD. Les événements de la veille ont marqué les corps mais aussi les esprits. À cran, un membre des medics annonce à un autre qu’il prend une pause loin de la zone, « parce que là, avec hier, c’est un peu too much ». Une habitante passe faire changer ses pansements à la cuisse : elle a reçu mardi des éclats de grenade.

Marie, la cinquantaine, médecin généraliste à la ville, fait partie du collectif de soignants de la ZAD « depuis des années ». « Depuis lundi, ça n’a cessé de s’aggraver », dénonce-t-elle, les traits tirés. « Quand on voit le type d’armes utilisées, on dit halte-là », explique-t-elle, après avoir listé l’utilisation de flash-balls en progression, de grenades désencerclantes et de grenades GLI-F4 assourdissantes. 

Ces dernières grenades sont responsables de nombreuses blessures sur la zone. De petits éclats de métal se logent profondément sous la peau, et sont très difficiles à retirer. Marie met en garde : un jeune homme a reçu une grenade de ce type dans sa capuche, et n’a dû son salut qu’à ses réflexes. « On redoute le pire », dit-elle.

Mercredi, une personne a dû sauter dans un fossé pour échapper aux gendarmes, une grenade a explosé à un mètre d'elle. Des éclats se sont fichés dans sa jambe gauche, à l’épaule, au bras, dans le cou et sur le côté de la figure. Elle a dû être évacuée.

S’ensuit une longue négociation avec les gardes mobiles à un carrefour. Le blessé passe finalement mais le véhicule se trouve quelques kilomètres plus loin de nouveau bloqué par les gendarmes mobiles, dont deux blindés. Le véhicule s’est donc arrêté 300 mètres en amont et a pu pénétrer dans le jardin d’une maison. Les secours ont été appelés. Le temps qu’ils arrivent, les gendarmes se sont agglutinés devant l’entrée de la maison. Le blessé a pu être évacué au bout d’une heure et demie. Mais les medics, eux, sont restés bloqués toute la nuit.

Un trou dans le sol laissé par une grenade assourdissante. © CG

Les medics n’ont absolument plus confiance dans les gendarmes depuis que, mardi, un homme blessé lors de l’évacuation d’une cabane a en effet été grièvement blessé aux mains et embarqué par les forces de l’ordre. Il a été relâché dans Nantes, sans être emmené à l’hôpital. Il a finalement reçu 35 points de suture.

De même lundi, un zadiste blessé au pied a été évacué non pas à Nantes mais dans un autre hôpital. Les zadistes se souviennent en effet de l’opération César en 2012, où les forces de l’ordre procédaient à des arrestations à l’hôpital de Nantes.

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Lors d’une conférence de presse donnée à midi, certains des blessés ont montré leurs plaies. Une jeune Camille présente un gros bleu à la hanche, dû à un palet de lacrymogène. Une autre souffre d’éclats de grenade dans les cuisses et aux fesses. « Ces armes sont imprévisibles, les gendarmes eux-mêmes se blessent avec », souligne-t-elle.

Après cette journée relativement calme – des affrontements sporadiques ont eu lieu notamment en fin de journée –, la ZAD compte faire perdurer l’apaisement. Vendredi à 19 heures, une veillée de lectures est prévue à la bibliothèque du Taslu, et surtout, une grande manifestation sur la zone dimanche, à l’appel de quasiment toute la coordination des associations opposées à l’aéroport (une soixantaine d’organisations). Seulement si le calme précaire du jour s’inscrit dans la durée.

 

Publié le 13/04/2018

Forces de l’ordre liées à l’ultra-droite violente: la DGSI s’inquiète

9 avril 2018 Par Matthieu Suc et Marine Turchi (site Médiapart.fr)

Les services de renseignement s’inquiètent de la proportion grandissante de membres des forces de sécurité ayant rejoint des groupuscules d’autodéfense. Parmi les « objectifs de la DGSI » suivis pour leurs liens avec « l’extrême droite violente », on recense une cinquantaine de policiers, gendarmes et militaires. Les autorités de tutelle ont été alertées à l’automne dernier.

  Les services de renseignement ont alerté à l’automne leurs autorités de tutelle. Atone depuis le démantèlement du groupe skinhead « Troisième Voie », dont des sympathisants avaient tué en 2013 le militant d’extrême gauche Clément Méric, la mouvance dite de l’ultra-droite est de retour et, estiment les services, le risque de la voir passer à l’action violente est « évalué à la hausse pour la période à venir » selon les uns, « demeure élevé » selon les autres.

Ces derniers jours, des membres de cette mouvance se sont manifestés en commettant des exactions à l’intérieur des facultés, que ce soit à Montpellier (ici et ), à Lille, à Angers, à Strasbourg, ou encore au lycée autogéré de Paris. Mais ce n'est pas cette branche-là de l'ultra-droite qui inquiète le plus les services. D'après nos informations, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a récemment souligné la proportion grandissante de militaires ou de membres des forces de l’ordre ayant intégré des groupuscules d’autodéfense nés dans la foulée des attentats. Comme nous l'ont confirmé plusieurs sources, une cinquantaine d’objectifs de la DGSI sont… des fonctionnaires, membres des services de sécurité, en activité ou à la retraite.

À telle enseigne que les services de renseignement ont dû sensibiliser à ce sujet plusieurs administrations. Parmi lesquelles les différents corps d’armée, la police, la gendarmerie, les douanes ainsi que l’administration pénitentiaire. Cela afin d’améliorer l’échange d’informations sur les fonctionnaires suspects mais aussi afin de prévenir le recrutement de tout nouveau policier ou militaire déjà recensé comme figurant dans cette mouvance. L’« entrisme » de « l’extrême droite violente » au sein des forces de sécurité préoccupe la DGSI, les Renseignements territoriaux (RT) et la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) de Paris.

Depuis 2015 et le début de la vague d’attentats qui ensanglantent la France, plusieurs groupuscules affiliés à l’extrême droite radicale se sont constitués dans le but de lutter contre « le péril islamique » et de se substituer à un État défaillant, en se préparant à recourir à la violence dans la perspective d’une guerre civile. « Même s'ils restent embryonnaires, ils claironnent leur volonté de riposter et nous suivons cela de très près », concède un autre haut gradé des services de renseignement. 

Déjà en mai 2016, Patrick Calvar, le patron d’alors de la DGSI, avait tiré la sonnette d’alarme lors d’une audition devant la commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée nationale : « Les extrémismes montent partout et nous sommes, nous, services intérieurs, en train de déplacer des ressources pour nous intéresser à l’ultra-droite qui n’attend que la confrontation […]. Il nous appartient donc d’anticiper et de bloquer tous ces groupes qui voudraient, à un moment ou à un autre, déclencher des affrontements intercommunautaires. » Ce que n’avait alors pas encore perçu son service, c’est l’influence grandissante de certains de leurs propres collègues au sein des groupuscules.

Car, dans ce contexte de conflit larvé, ces milices qui ne disent pas leur nom draguent les membres de services de sécurité, construisent leurs discours à leur attention, veillent à valoriser chaque nouvelle recrue issue des rangs de la police, de la gendarmerie ou de l’armée. Des professionnels recherchés à la fois pour leur savoir-faire en matière de maintien de l’ordre et d’opérations coups-de-poing ainsi que pour leurs réseaux. Selon une source, certains membres des forces de l’ordre seraient même sollicités pour accéder aux informations confidentielles que recèlent les fichiers de police et de gendarmerie.

Au premier rang de ces groupuscules de défense civile, Les Volontaires pour la France (VPF), apparus au lendemain du 13-Novembre et ayant pour objectifs de « défendre l'identité française » et de « combattre l’islamisation du pays ». Sur les quelque 200 militants disséminés en France, les VPF comptent une cinquantaine de militaires et de membres des forces de l’ordre à la retraite. Contacté, le groupuscule revendique « près de 800 membres, parmi lesquels de nombreux militaires en retraite dont un certain nombre d'officiers supérieurs et de généraux ».

Antoine Martinez, l’un des co-présidents de ce groupe désormais constitué en association, est d’ailleurs un ancien général de l’armée de l’air, « spécialiste du renseignement » autoproclamé, et président du comité de soutien au général à la retraite Christian Piquemal qui avait, en février 2016, défrayé la chronique en s'impliquant dans une manifestation non autorisée contre la politique migratoire. L'ancien parachutiste et ex-commandant de la Légion étrangère avait été relaxé par la justice mais radié des cadres de l’armée.

Le second co-président des VPF, l’ancien député européen (FN) Yvan Blot, revendique, lui, dans sa biographie être un « ancien haut fonctionnaire au ministère de l'intérieur en charge des affaires de terrorisme ». Il serait désormais, selon la réponse des VPF adressée à Mediapart, « aujourd'hui conseiller du Club Valdaï, proche du Kremlin ». Sur le site des VPF, on peut lire que « les Volontaires peuvent se former, s'instruire, s'entraîner grâce à des journées, des week-ends ou des séminaires de formation organisés par les cadres de l’organisation et animés par des spécialistes dans tous les domaines ». Toujours dans le mail à Mediapart, les VPF assurent n'être « en aucun cas une milice », ni être « affiliés ou associés à aucun parti politique ». « Nous sommes des pères et des mères de famille lucides et précautionneux, conscients des dangers et de l'utopie du vivre ensemble avec un islam conquérant, pour les avoir déjà vécus sur des théâtres d'opérations extérieures (Liban, Kosovo...) », conclut l'association dans sa réponse.

À la tête des réseaux Rémora, on retrouve... un ancien inspecteur des renseignements généraux (RG). Âgé de 68 ans, passé par le Bloc identitaire puis le Front national, le militant Luc Sommeyre appelle, sur internet, « la société civile tout entière » à anticiper « la désespérance prévisible de nos Soldats, de nos Gendarmes et de nos Policiers », faute d’être en nombre suffisant pour répondre à des « attentats multiples et coordonnés par Daesh ». Pour ce faire, il invite les « patriotes » à constituer quinze cellules, composées « à l’idéal » de quatre à sept personnes, réparties sur l’ensemble du territoire afin d’« apporter leur connaissance parfaite du terrain et leur soutien aux unités de l’armée, de la gendarmerie et de la police qui pourraient être amenées à intervenir hors de leurs bases naturelles » en cas d’attaques des « islamo-terroristes ».

Il s’agit de collecter du renseignement opérationnel, comme identifier « l’emplacement des stocks de nourriture et d’eau potable, […] des transformateurs électriques et autres sources d’approvisionnement énergétique » mais aussi localiser « les centres de réunion des individus qui se déclarent ouvertement ennemis de notre Patrie, comme les mosquées salafistes », dénombrer et identifier « les personnes physiques qui manifestent une hostilité ouverte ou larvée à l’encontre de notre Pays et des nôtres ». En clair, procéder à un fichage d’individus et de lieux de culte, autant de procédés qui ne doivent pas tout à fait correspondre avec le « respect absolu de la loi républicaine » affiché en capitales sur le site qui héberge le manifeste fondateur des réseaux Rémora. Une douzaine de cellules seraient néanmoins constituées, remplissant leurs  missions « avec sérieux et discrétion ». Luc Sommeyre revendique « plusieurs centaines de femmes et d’hommes répartis sur l’ensemble du territoire national et en Europe ».

Apparus en Finlande en 2015, les Soldats d’Odin – du nom du roi des dieux dans la mythologie nordique – proposent, eux, des patrouilles de rue afin de lutter contre les migrants et la délinquance que ceux-ci sont supposés occasionner. Un an plus tard, ce mouvement scandinave a le droit à sa déclinaison française avec les « Soldats d’Odin Breizh », basés dans le Finistère. Ils auraient également essaimé à Bordeaux et dans le nord de la France.

Photo postée sur la page Facebook des Soldats d'Odin avec la légende suivante: « AG 2018 soldats d'Odin officiel France ».

« On ignore tout du facho des champs »

La réédition du livre de Piero San Giorgio.

À l'origine de cette régénérescence : Piero San Giorgio, un officier de réserve suisse dont le best-seller Survivre à l'effondrement économique, réédité en « édition de combat », se revendique « manuel de survie ». L'écrivain, qui a donné des conférences avec Alain Soral, prédit un état de guerre généralisé d’ici à 2025 et propose de développer des zones rurales autosuffisantes pour survivre. Certains militants veulent s'inspirer de son mode d'emploi pour créer des groupes de survie, sorte de « Tarnac de droite ». À Guerlesquin, dans le Finistère, les identitaires avaient déjà créé leur propre lieu, Ty Breizh, qui a depuis été mis en vente.

Rencontré, un ponte de la lutte antiterroriste confirme : « L’ultra-droite se structure de façon assez inquiétante. Et c’est vrai que l’on retrouve beaucoup de militaires ou d’anciens militaires. En revanche, au sein des forces de l’ordre, ce n’est pas flagrant », tempère ce haut gradé… des forces de l’ordre. « Les dangers sont en province et non à Paris. Ce sont souvent des militaires de retour de mission en Afghanistan ou en Irak, complète un ancien des services. Ils rentrent traumatisés, il faut les surveiller pour ne pas qu’ils continuent leur combat individuel. Certains créent des groupes sur les réseaux sociaux, ou se radicalisent à travers eux, d’autres peuvent passer à l’action. »

Lors des rassemblements contre le « mariage pour tous » en 2013, certains militaires radicalisés avaient déjà témoigné de leurs velléités. Le collectif Printemps français avait ainsi tenté d'occuper les Champs-Élysées – une idée impulsée par Philippe Darantière, un ancien officier parachutiste reconverti dans l’intelligence économique. Parallèlement, une publication d'extrême droite avait appelé des hauts gradés catholiques – tel Bruno Dary, ancien gouverneur militaire de Paris  – à provoquer un coup d’État.

Ce sont aussi des hauts gradés que l'on retrouve dans des clubs prônant un « réarmement moral », non violent, comme le cercle Renaissance, parfois comparé à une sorte de « maçonnerie blanche ». En février, le colonel Éric du Réau a ainsi remis leur prix 2018 à un ancien aumônier militaire, Jean-Paul Argouarc'h. Dans les années 2000, du Réau a milité sous les couleurs du Front national, où il a notamment fait du rabattage de parrainages pour Jean-Marie Le Pen auprès d'anciens militaires.

Les « patrouilles » des Soldats d'Odin. © Page Facebook "Soldats d'Odin Officiels France"

La multiplicité de ces structures complique la tâche des services. « Dans les grandes villes comme Lyon par exemple, c’est facile, nos clients sont sous nos yeux, considère un analyste. Mais on ignore tout du facho des champs… » Selon un vétéran des services, les groupes violents se montent « là où l'extrême droite est la moins suivie » ou bien où « le maillage gendarmesque est allégé ».

Dans le Grand Ouest, entre Nantes et Angers, les actions violentes de jeunes d’extrême droite liés aux identitaires ou au GUD ont connu une forte résurgence : « Nez de cochons » pour s’opposer à la construction de la mosquée ; descentes en ville ciblant les personnes noires et arabes aux cris d’« À mort les Arabes, à mort les Noirs », avec une matraque de 25 centimètres, propos suprémacistes et racistes, chasse aux antifascistes, tournée de salons du livre dans l'Ouest pour s’en prendre aux stands des « rouges ». Comme « un faux air d’Orange mécanique » dans le Maine-et-Loire, notaient Le Monde et Ouest-France. À Angers, un bar associatif d’extrême droite est depuis le début de l’année le lieu de réunions de militants et a déjà reçu la visite de la police.

En Loire-Atlantique, le département voisin, des actes de violence ciblant les migrants, non élucidés, inquiètent aussi : cocktails Molotov contre un squat occupé par des réfugiés ici, coups de feu sur un centre d’accueil là. « À Nantes, cette mouvance est plus visible qu’il y a quelques années », avait réagi le directeur départemental de la police, Jean-Christophe Bertrand.

Dans le nord de l'Hexagone, à Calais, toute l'ultra-droite semble s'être donné rendez-vous ces dernières années, développant des collectifs et milices en réaction aux camps de migrants. On y a vu, pêle-mêle, le général Piquemal, l'ex-policier Luc Sommeyre, ou encore le groupe « Sauvons Calais » de Kevin Reche, un militant issu du Parti de la France (créé par d’ex-FN) dont le tatouage d'une division SS a fait polémique. En 2016, un épisode avait été très médiatisé : un Calaisien lié à l’extrême droite radicale avait brandi un fusil contre des manifestants lors d'une marche en soutien aux réfugiés.

À Calais, en janvier 2016, un homme brandit un fusil contre des manifestants lors d'une marche en soutien aux réfugiés.

À Marseille, le retour des violences de l'ultra-droite est venue des rangs des royalistes de l'Action française (AF), avec des actions coups-de-poing et l’installation en 2014 d’un local dans le fief des antifascistes, suscitant des affrontements. Depuis, l'arrivée de Bastion social, d'inspiration néofasciste, est venue cristalliser les tensions (ce sera l'objet du second volet de notre enquête).

Ce foisonnement n’est pas sans générer quelques frustrations et tensions. Là où les dirigeants, de peur de poursuites pénales, insistent pour inscrire leur action dans un cadre plus ou moins légal, leurs militants ne l’entendent pas de cette oreille. Ainsi, certains groupes d’autodéfense connaîtraient déjà une hémorragie de leurs effectifs, des membres faisant sécession afin de créer des cellules destinées à mener de réelles opérations clandestines. 

Différentes sources au sein des services de renseignement et de la lutte anti-terroriste soulignent « la faiblesse » induite par les scissions successives de ces groupuscules et surtout leur « amateurisme ». « D’un point de vue opérationnel, ils sont mauvais. Mais mauvais… », s’amuse le responsable de la lutte antiterroriste précité. « D’ailleurs, lors de leurs manifestations, on ne dénombre pas de représentants de pays voisins. Il n’y a pas de coopération internationale, de convergence des luttes comme on le constate avec les mouvements de l’ultra-gauche. » Un haut gradé des services de renseignement insiste sur le fait que les groupes de l'ultra-droite, au fil de leurs dissensions successives, ont « perdu de leur superbe »

En revanche, ces mêmes sources constatent avec une certaine appréhension que différents groupuscules incitent leurs membres à s’armer, par un biais légal, en leur recommandant de pratiquer la chasse ou le tir sportif. En octobre 2017, la sous-direction antiterroriste (SDAT) et la DGSI démantelaient une cellule constituée autour d'un certain Logan Nisin. Selon nos informations, on recense parmi ses complices présumés un fils de gendarme, un fils de policier ainsi qu'un élève de l'école de formation des sous-officiers de l'armée de l'air.

Cette « organisation d'ultra-droite à visée terroriste, la première depuis plusieurs dizaines d'années en France », comme la qualifiera un rapport de la SDAT, projetait des actions violentes contre des migrants, des trafiquants de drogue puis des assassinats politiques – Jean-Luc Mélenchon, puis Christophe Castaner avaient été envisagés comme cibles – dans les Bouches-du-Rhône. Sur l’une de ses pages Facebook, dédiée au terroriste norvégien Anders Breivik, on pouvait lire : « Rebeus, blacks, dealers, migrants, racailles, jihadistes, si toi aussi tu rêves de tous les tuer, nous en avons fait le vœu, rejoins-nous ! » Comme l’avait révélé Le Monde (ici et ), plusieurs suspects avaient à leur domicile des armes « toujours détenues légalement », nombre d’entre eux étant des pratiquants de tir sportif ou des amateurs d’airsoft (un jeu d’équipes en plein air avec des répliques d’armes à feu). 

Cette volonté de s’armer fait craindre aux services « des passages à l’acte ». Avant Logan Nisin, il y a eu le précédent du sergent de l'armée de l'air Christophe Lavigne (deux missions en Afghanistan à son actif). En 2013, sa mère prévient la police : elle redoute la radicalisation de son fils de 23 ans. L’ancien militaire est neutralisé en 2013 par la DGSI, qui le suspecte de projeter d'attaquer une mosquée à côté de Lyon. Un an plus tôt, l’ancien militaire avait jeté un cocktail Molotov sur la mosquée de Libourne (Gironde), ce qui lui avait valu une condamnation pour « dégradation d'un lieu de culte en relation avec une entreprise terroriste ».

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En garde à vue, il avait notamment indiqué qu’il voulait créer des émeutes semblables à celles de 2005 en banlieue. Pour le procureur, l’ancien militaire s’était « testé » pour voir s’il était capable de mener « un projet de plus grande ampleur ». En février 2016, Christophe Lavigne est à nouveau condamné, pour  “détention d’armes” : des armes et 200 kilos de munitions ont été saisis chez lui et chez son père, lors d’une perquisition administrative dans le cadre de l'état d'urgence. D’après Le Monde, le jeune homme ne figurait sur aucun fichier de renseignement, n’était encarté dans aucune organisation, mais ne cachait pas, sur Facebook, sa sympathie pour la mouvance identitaire. 

Désormais, l’apport de vrais professionnels de la sécurité se fait sentir. La mouvance apprend à mieux cloisonner ses réseaux. Les membres des groupuscules sont invités à protéger leurs communications en ayant recours à des messageries cryptées. « Cette précaution élémentaire réduira à néant la nocivité des taupes qui ne manqueront pas de tenter de s’infiltrer », explique le site d’un de ces groupes. « Attention : on ne joue plus… »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

 

Publié le 12/04/2018

Notre-Dame-des-Landes. L’État sonne la charge contre le désir de collectif

Marie-Noëlle Bertrand

L'Humanité.fr

 

Les habitants de la zad et leurs soutiens, hier, face aux forces de gendarmerie. Stephane Mahe/Reuters

Les gendarmes ont lancé l’assaut, hier, contre des soutiens aux zadistes réunis en pique-nique au cœur de la zone à défendre. De nouvelles fermes installées ont été investies.

Ils étaient venus pique-niquer : les gardes mobiles ont chargé. Alors que les expulsions se poursuivent sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l’État raffermit la démonstration de force engagée lundi. Au troisième jour des opérations, les assauts des gendarmes se multiplient sans relâche. Pas tant, d’ailleurs, pour enfoncer les barricades dressées en travers des chemins, que pour pousser dehors ceux venus apporter leur soutien à la lutte. « Toute la matinée, il y a eu une sorte de flottement », raconte Nicolas. Joint par téléphone, le jeune homme avait passé la nuit sur place. « De minuit à 6 heures, il ne s’est rien produit de spécial », poursuit-il. Après quoi les hostilités policières ont repris. Sans trop de zèle toutefois. « Ça balançait des lacrymos ici et là, mais guère plus. »

Tout a basculé aux alentours de 15 heures, du côté du lieu-dit les Cheveux blancs, au cœur du périmètre en lutte. Près de 500 personnes, des vieux, des jeunes, habitants de la ZAD mais surtout soutiens extérieurs, se trouvaient là, rassemblées en pique-nique avec leurs gamelles, pour protester contre la décision du gouvernement, non seulement de ne laisser aucune chance à l’expérience collective en cours à Notre-Dame-des-Landes, mais de recourir à la force pour y mettre un terme. « D’un coup, il y a eu du gaz lacrymogène partout », reprend Nicolas. « Les gendarmes ont attaqué dans tous les sens, il a fallu fuir de tous les côtés à travers les prés. »

Plusieurs fermes « en dur » étaient encerclées par les gendarmes

Selon le comité presse de la ZAD, l’opération a fait de nombreux blessés – la gravité des chocs n’était pas précisée.

La charge ne s’est pas arrêtée là. Plusieurs fermes « en dur » – celles présentes depuis toujours dans le bocage, aujourd’hui occupées par des militants – étaient encerclées par les gendarmes en fin d’après-midi. « Je suis enfermé dans l’une d’elles, avec 50 gendarmes autour de moi », assurait, en fin de journée, Camille (prénom collectif qu’ont adopté plusieurs zadistes), lui aussi joint par téléphone. « Je ne sais pas ce qui va se passer. Je vis là depuis cinq ans, avec ma famille. Nous exploitons cette ferme, nous cultivons… et je me retrouve avec 50 flics à ma porte. C’est contraire à tout ce qu’ils avaient dit. »

Ils, c’est l’État et ses représentants. Le gouvernement, qui avait laissé jusqu’au 31 mars aux occupants de la ZAD pour quitter les lieux, s’était engagé, passée cette date, à procéder à des expulsions sélectives. En résumé, ceux ayant développé des projets agricoles resteraient, les autres devraient déguerpir. Les zadistes avaient deux mois pour déposer des demandes de convention individuelle et faire des demandes d’installation en bonne et due forme. Une démarche individuelle que les militants ont refusée, plaidant pour une solution collective. « Choisir la solution individuelle, c’est renoncer à notre expérience collective, c’est faire ce qui se fait partout ailleurs. Cela n’aurait plus aucun intérêt », nous expliquait, lundi, une jeune femme rencontrée sur place. Car la ZAD, c’est avant tout cela : du collectif. Ici, les semis sont mutualisés autant que les récoltes, les rotations de cultures s’organisent entre plusieurs producteurs et tout s’échange plutôt que de se vendre. Jeudi dernier, les militants de la ZAD avaient transmis à la préfecture de Loire-Atlantique une demande de convention… mais collective, justement, afin de pérenniser en bonne et due forme l’expérimentation. L’État leur a répondu le lendemain, en annonçant leur « expulsion imminente » du bocage.

Marie-Noëlle Bertrand

Chef de rubrique Planète

 

Publié le 11/04/2018

Loi de programmation militaire : pas d’austérité pour la guerre

par Anne-Sophie Simpere (site bastamag.net)

 « Le temps des sacrifices est révolu », annonçait ce mardi la ministre des Armées Florence Parly devant les députés qui entamaient l’examen de la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025. Avec 294,8 milliards d’euros, celle-ci promet une hausse inédite des crédits de la défense : « Le renouveau de nos armées commence ». La France était-elle à la traîne en terme de dépenses militaires ? L’armée le parent pauvre du budget de l’État ? Pas si sûr, si l’on s’en tient aux chiffres. Mais dans le pays européen qui consacre le plus d’argent au militaire, il semble déplacé de questionner les dépenses et les guerres dans le contexte d’instabilité géopolitique actuel et de menace terroriste.

La défense « sacrifiée » ?

Il l’avait promis : Emmanuel Macron allait consentir un effort budgétaire inédit pour mettre fin à « la lente érosion de nos capacités militaires ». Mais y a-t-il eu érosion budgétaire ? Selon les chiffres de l’économiste Claude Serfati, entre 2009 et 2016, le budget de la défense a augmenté de 11,6 %, soit davantage que le budget total de l’État (+10,4%). Dans la loi de finance 2018, la défense a obtenu 1,76 milliards d’euros supplémentaires, quand la mission « travail emploi » perdait 1,5 milliards.

Avec 34,2 milliards d’euros pour 2018, la défense reste le troisième budget de l’État après l’éducation et le service de la dette. A titre de comparaison, le ministère de la transition écologique ne dispose que de 10,4 milliards d’euros. La loi de programmation militaire prévoit d’aller encore plus loin, avec 1,7 milliards d’euros supplémentaires par an jusqu’en 2022 puis 3 milliards par an jusqu’en 2025. Jusqu’à atteindre 50 milliards d’euros… soit pratiquement autant que le ministère de l’Éducation.

2 % du PIB pour la défense : un objectif déjà atteint selon la Cour des Comptes

Un niveau de dépense militaire équivalent à 2 % du PIB, comme exigé par l’Otan, voilà l’objectif. Un objectif assez abstrait, voire dogmatique, puisqu’il est plus facilement atteint par des économies en crise : avec 4,1 milliards de budget militaire par an la Grèce y consacre ainsi 2,38% de son PIB. Pour les États à l’économie florissante, cette exigence est pharaonique. En Allemagne, cela reviendrait ainsi à passer d’un budget de 37 milliards à près de 70 milliards d’euros par an. « Une idée un peu folle », selon l’ancien ministre des Affaires étrangères social-démocrate Sigmar Gabriel, qui plaisante sur la quantité de porte-avions que Berlin devrait acheter pour atteindre ce montant.

S’agissant de la France, pendant que les députés débattent pour savoir si la loi de programmation militaire permettra d’arriver ou non à ces 2 %, la Cour des Comptes estime que, même si les crédits budgétaires votés n’atteignent pas ce seuil, celui-ci est déjà atteint quand on inclut la totalité des dépenses réalisées effectivement. Un dépassement notamment lié aux surcoûts des "opérations extérieures", les interventions de l’armée française à l’étranger, ou OPEX.

Opérations extérieures : quels bilans ?

Ces OPEX sont décidées par le gouvernement, le Parlement étant largement marginalisé [1]. Depuis 1995, les armées françaises ont pourtant été engagées dans 106 nouvelles opérations menées à l’étranger. Avant d’accorder de nouveaux crédits, il serait intéressant d’en connaître les bilans. Quel est le bilan, par exemple, de l’opération Barkhane, qui a pris la suite il y a bientôt quatre ans de l’opération Serval, lancée au Mali en janvier 2013 pour empêcher les groupes armés djihadistes de s’emparer du sud du pays et de la capitale, Bamako. Étendue au Niger, au Tchad et au Burkina Faso, avec un déploiement de 4000 militaires, l’opération Barkhane « vise à ce que
les Etats partenaires acquièrent la capacité d’assurer leur sécurité de façon autonome ». Où on est-on ? Tous les amendements demandant davantage d’informations sur ces « opérations » passées et à venir ont jusqu’ici été rejetés. Il faudrait une révision constitutionnelle pour que les députés en sachent plus sur ce que l’armée française fait à l’étranger.

De même, les députés ne pourront en savoir plus sur nos exportations d’armes, alors même que la France est pointée du doigt pour ses ventes de matériel militaire à des pays impliqués dans des violations du droit humanitaire international. Ils sont renvoyés à un rapport annuel, bien trop parcellaire pour permettre une vraie analyse des marchés et des activités des industriels français. On leur demande donc de voter les yeux fermés la création 400 postes pour le soutien aux exportations d’armes.

Absence de débats sur la dissuasion nucléaire

Quant à la dissuasion nucléaire - 37 milliards d’investissements prévus sur la période –, la décision de renouveler l’arsenal a été prise par Emmanuel Macron. Les parlementaires sont priés d’approuver les crédits nécessaires sans en discuter le principe, en dépit de toutes les questions que ce choix soulève, à commencer par sa conformité avec le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.

En Espagne, en Allemagne ou en Angleterre, l’annonce d’une hausse des budgets de la défense entraîne des controverses et de vives discussions : quelles coupes cela va-t-il entrainer pour d’autre services publics ? Quelle est la réalité des menaces mises en avant pour la justifier ? Est-ce vraiment nécessaire ? Est-ce que les investissements dans l’accueil des réfugiés des guerre ayant mal tourné ne contribuent pas tout autant à la stabilité que les dépenses militaires [2] ?

En France, malgré le manque d’information sur son utilisation et les besoins concrets des soldats, cette hausse a été validée par l’Assemblée nationale dans un consensus presque parfait. Le même gouvernement qui semble peiner à trouver des fonds pour les Ehpad ou le logement ne fera pas d’économies sur l’armée : une prodigalité d’exception, qui devrait permettre à la France de rester numéro un des dépenses militaires en Europe.

 

Publié le 10/04/2018

Le juteux business des expulsions (site regards.fr)

Alors que débute à l’Assemblée nationale, l’examen en commission du projet de loi Asile et immigration, retour sur le juteux business français des expulsions d’étrangers.

Véritable trame des politiques migratoires de droite comme de gauche depuis les années 70, les dispositifs d’expulsions et de renvois à la frontière ou vers les pays dits « sûrs » ou d’origine sont révélateurs de l’effritement des politiques de l’asile. Des charters Pasqua à l’affrètement de vols groupés par l’agence Frontex ou de jets privés à l’aéroport du Bourget, les compagnies aériennes n’ont quant à elle cessé d’agir main dans la main avec l’Etat depuis plus d’une trentaine d’années. Mais à quel prix ? Plus ou moins discrètes, ces coopérations sans cesse renouvelées dissimulent de nombreux enjeux économiques, légaux mais aussi médiatiques.

Dessine-moi un avion

Nous sommes le 20 octobre 1986. La mise-en-scène du ministère Pasqua est soignée. La récente loi du même nom relative à l’entrée et au séjour des étrangers rend aux préfets le droit de prononcer la reconduite à la frontière, un régime de l’expulsion qui existait déjà avant 1981. L’affrètement d’un avion charter où sont embarqués 101 maliens devant les caméras de télévision inaugure ce durcissement et le début des vols charters.

Une petite dizaine d’année plus tard, sous l’impulsion du ministre de l’intérieur, Jean-Louis Debré, les renvois via charters, délaissés au cours des dernières années, reprennent de plus belle. De nombreux vols parcourent ainsi l’espace Schengen avec à leur bord des centaines de migrants. Rejetée par le gouvernement Jospin, la pratique refera surface définitivement avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy en 2003. Le Conseil de l’Union Européenne accepte d’ailleurs cette même année de participer au financement de vols charters européens.

Autrefois acteurs dans la théâtralisation de la fermeté politique anti-immigration « irrégulière », les charters français n’ont désormais plus le beau rôle dans les opérations de communication du gouvernement. Pour Nicolas Pernet de la Cimade, association notamment présente dans les centres de rétention administrative (CRA) du Mesnil-Amelot, « les vols charters ont été beaucoup moins vus depuis ces trois ou quatre dernières années. Il s’agissait principalement de renvois communautaires comme des Roumains. Ou bien alors ils groupaient les personnes par nationalité. L’autre version, c’était les charters communautaires pour les personnes qui sont en procédure Dublin, qui étaient récupérés à Paris, Munich ou Vienne. On en voit moins aussi ».

L’expulsion se déroule aujourd’hui majoritairement par vols réguliers assurés le plus souvent par de grandes compagnies françaises ou étrangères dont le trajet au départ de grands aéroports comme Roissy – Charles de Gaulle permet discrétion et efficacité loin des caméras et des journalistes. « Au CRA du Mesnil-Amelot, on est dans une fourchette de deux à quatre renvois par jour » explique Nicolas Pernet. Mais il n’est pas rare que ces renvois échouent. Les refus des commandants de bords qui appliquent leur droit de refuser d’embarquer une personne contre son gré ou encore l’opposition des passagers constituent une forme de résistance qui confronte régulièrement la police aux frontières (PAF) à la nécessité d’organiser des renvois sur de nouveaux vols réguliers ou d’opter pour une option plus discrète sur des avions plus petits au départ d’aéroport privés comme celui du Bourget.

L’affaire des jets privés

Le mois dernier, un appel d’offre émanant du ministère de l’Intérieur apparaissait comme présenté ci-dessous sur le site du Journal Officiel de l’Union Européenne. Passé le 20 mars 2018 et renouvelable pour quatre ans, celui-ci concernait la mise à disposition d’un appareil Beechcraft 1900d pour les « besoin exclusifs des services opérationnels du ministère de l’intérieur » pour un montant de 6 millions d’euros pour l’année à venir.Révélé une première fois par Le Monde il y dix ans, ce type de contrat qui permet de transférer les migrants entre différents centres ou de les renvoyer vers différents pays d’origine est devenu au fur et à mesure des années, extrêmement pratique pour le ministère. La compagnie française prestataire ayant obtenu l’appel d’offre en début de mois, TwinJet, n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai.

Déjà épinglée pour ses pratiques par plusieurs journalistes de Buzzfeed dans une enquête l’été dernier, cette compagnie privée entretient avec l’Etat d’étroites relations puisqu’elle renouvelle avec lui régulièrement ses contrats, et ce, en dépit de sa récente comparution en justice. En novembre dernier en effet, un commandant de la PAF passait ainsi devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir fourni en 2014 des documents de nature à favoriser TwinJet dans l’obtention d’un appel d’offre (d’un montant de 1,5 millions d’euros par an) avec le ministère de l’Intérieur.

La compagnie concurrente Chalair, titulaire en 2011 d’un contrat similaire avec le ministère avait alors alerté l’inspection générale de la police nationale (IGPN) sur cette concurrence déloyale. Le PDG de la compagnie lésée entendu lors de l’audience révélait par ailleurs que ce genre de contrat leur permettait notamment de réaliser d’importantes marges commerciales.

Mais TwinJet n’en était pas à sa première affaire. En 2008, Le Point révélait ainsi que l’un des fameux Beechcrafts mis à disposition du ministère de l’intérieur et de la PAF appartenait en réalité à une société suisse, Fleet Management Airways, actionnaire majoritaire de la compagnie, ce qui permettait à cette dernière d’aller placer son argent en toute discrétion (http://www.lepoint.fr/societe/calais-nouvelles-revelations-sur-le-jet-des-migrants-26-10-2015-1976810_23.php). Il fallait pourtant plus qu’un évitement fiscal pour assombrir les relations entre ministère de l’Intérieur et Twinjet qui renouvelait sa coopération avec cette dernière il y a quelques jours.

Plus inédit est l’appel d’offre émanant du même service du ministère, visible sur le Journal Officiel et datant de fin janvier dernier témoignant d’un contrat d’un peu plus de 3,2 millions d’euros pour un an renouvelable remporté par le groupe aérien AVICO pour « l’affrètement d’aéronefs au profit du ministère de l’Intérieur pour le transport de personnes ».

Contacté par téléphone, le directeur de la compagnie qui expliquait qu’il s’agissait là d’une première coopération, n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ses passagers, nous renvoyant vers les services d’un ministère mutique lui-aussi. AVICO qui affrète de nombreux avions à Roissy – Charles de Gaulle propose, comme son site en témoigne, différents services dont des locations d’avion d’affaires mais également des « services d’affrètement urgent et hors-format » dont la teneur resterait à déterminer.

Air France, faire de vos ciels le plus beau silence du monde

Si ce genre de contrats avec l’Etat fait donc les beaux jours des compagnies de moyennes tailles, qu’en est-il cependant des compagnies mastodontes comme Air France-KLM, principale compagnie mobilisée pour des expulsions avec Turkish Airlines pour les renvois vers l’Afghanistan ou Qatar Airways pour le Bangladesh et le Pakistan ? Cette dernière est ainsi interpellée régulièrement par les associations comme l’ANAFE (association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers, dont la CFDT-Air France était l’une des cofondatrices) et des collectifs anti-déportation mobilisés contre les expulsions.

En 2007, une vague de protestation du personnel navigant et des pilotes avait pourtant provoqué quelques remous entre plusieurs syndicats et la direction d’Air France. « J’étais secrétaire général adjoint de la CFDT mais également chef de cabine sur l’Afrique après avoir voyagé assez longtemps sur le Maghreb. Des passagers expulsés, j’en voyais tout le temps », explique Philippe Decrulle, principal initiateur de cette réaction syndicale à l’époque.

« Sur le Maghreb, on nous racontait des conneries sur l’identité des personnes expulsées. Puis j’ai vu des familles entières se faire expulser et il y avait déjà beaucoup de violences de la part des escortes policières. Les gens étaient bâillonnés. On voyait des choses très dures. Quand vous alliez sur l’Afrique, pour certains, c’était des opposants politiques, des gens qui risquaient leur peau en retournant et de disparaitre des l’aéroport. Il y avait de la terreur dans leurs yeux qui vous appelaient au secours » confie-t-il aujourd’hui, la voix serrée.

Interpellé par certains élus syndicaux notamment de la CFDT et de la CGT, le PDG de la compagnie à l’époque, Jean-Cyril Spinetta avait alors affirmé publiquement lors d’une assemblée générale le 12 Juillet « qu’il se passerait bien » de ces expulsions. Et plusieurs des syndicats du personnels et de pilotes de l’époque s’étaient en effet fendus d’un appel aux actionnaires qui demandait « l’arrêt de l’utilisation des avions du groupe » pour l’expulsion des étrangers. La motion était néanmoins restée lettre morte face à une compagnie qui avait finalement décidé de ne pas remettre en cause le partenariat avec l’Etat.

Aujourd’hui, dans un contexte social particulièrement tendu entre syndicats et la présidence de la compagnie, de nombreux syndicats comme la CGT-Air France reconnaissent une difficulté à prendre la parole à ce sujet. Loquaces quant aux guerres impérialistes et l’esclavage moderne, les syndicats restent néanmoins relativement discrets à propos des expulsions.

Une discrétion qui dissimule un certain malaise pour beaucoup quant aux dispositifs de renvois que différents syndiqués décrivent comme imposés et de plus en plus dissimulés. « Quand on intervient, explique une des membres de la CGT Air France, la compagnie s’abrite derrière le fait que ce sont des choses rendues obligatoires. Ca fait 20 ans que je milite, je n’ai jamais vu la direction défendre ces personnes ».

« On aurait peut-être dû se saisir davantage de cet enjeu » ajoute quant à lui Francois Hamant du syndicat de pilotes ALTER. « Mais il est difficile de voir quel est notre marge de manœuvre et la pression sur les commandants, seuls maîtres à bord selon la Convention de Tokyo lorsque les portes de l’appareil se referment, est de plus en plus forte ».

Pour Joël Le Jeannic de SUD aérien, « le phénomène est de plus en plus caché. Air France travaille à limiter la visibilité des renvois et des violences et doit disposer d’une liste de pilotes qui acceptent de voler quoiqu’il en soit ». Il ajoute : « En tant que syndicat et qu’industrie, nous sommes contre et nous sommes solidaires des sans-papiers ».

Quant aux bénéfices économiques du contrat entre Air France et le ministère, son précédent PDG affirmait en 2007 qu’elles ne représentaient pas d’avantage financier. Ce à quoi Philippe Decrulle réplique : « Les billets sur l’Afrique étaient alors très chers à une époque où Air France avait un quasi-monopole. Avec des billets très chers pour plusieurs passagers expulsés et une escorte policière de deux ou trois personnes qui fait l’aller retour Bamako en 48 heures en tarif très haut, c’était intéressant. On a déjà dû débarquer des passagers réguliers pour les remplacer par des escortes policières. C’est pour ça qu’un certain nombre de directeurs commerciaux ne se posaient pas beaucoup de questions. » Pour Joël Le Jeannic, la question de la discrétion est donc essentielle : « les compagnies qui renvoient jouent gros dans cette affaire ».

La poigne étatique sur les transports

Au-delà des avantages financiers et des petites accointances entre Etat et compagnies, la question de la possibilité pour les entreprises de transport privées ou semi-publiques de refuser d’obéir aux demandes de renvois des ministères ou des préfectures est également à poser.

L’arsenal législatif qui encadre les transporteurs s’est considérablement accru au cours des dernières années. Outre les dispositifs légaux qui statuent une obligation de ré-acheminement pour les transporteurs lorsque l’étranger se voie refuser son entrée sur le territoire français, les frais de maintien en zone d’attente et de ré-acheminement incombent également à l’entreprise de transport qui l’a débarqué sur le territoire français, ce qui pousse évidemment ces dernières à renforcer leurs dispositifs de contrôle.

Pour Laure Palun, coordinatrice de l’ANAFE, la question est d’autant plus importante qu’une loi du 7 mars 2016 a prévu « le doublement des amendes pour défaut de contrôle documentaire dans le pays de départ. C’est passé de 5 à 10 000 pour les majeurs ». Elle introduit également deux nouvelles catégories d’amendes pouvant aller jusqu’à 30 000 euros relatives au non respect de la prise en charge des étrangers. Ce qui signifie, explique-t-elle, que « ces dispositions permettent de sanctionner les compagnies aériennes ou maritimes lorsque le pilote ou capitaine refuse l’embarquement de quelqu’un, par peur que cela trouble le voyage et surtout s’il s’oppose à l’embarquement d’un point de vue personnel ou politique ».

Comme l’explique certains syndiqués, pour certains vols sensibles, les pressions contre les pilotes de la part des compagnies, motivées en partie par le risque de sanctions, sont donc très fortes. En janvier dernier, la présence d’une brigade anti-émeute de la PAF munie de boucliers dans l’avion témoignait d’ailleurs d’une coopération poussée à son paroxysme entre la compagnie Air France et la police.

Elle manifestait également la volonté de mater toute résistance et d’éviter ces « débordements » : un changement d’équipage mais également l’intimidation des passagers opposés aux départ d’un homme congolais vivant en France depuis 2006 avaient notamment retardé le vol de plusieurs heures. « Ces sanctions de la part de l’Etat pourraient, comme en Angleterre, forcer les compagnies à se munir de compagnies privées avec un risque de violences accrues puisque ces compagnies de sécurité ne sont pas non plus formées en terme d’accompagnements des personnes » ajoute Laure Palun.

« Il ne faut pas oublier que les compagnies aériennes ne sont pas les gardiennes du territoire » ajoute Laure Palun. Le transfert des « compétences » répressives et de renvois de l’Etat vers des compagnies privés participe d’une volonté de dé-responsabilisation évidente du gouvernement puisque ce dernier confie la violence et les conséquences inhumaines de sa politique d’expulsion à une série d’acteurs externes. Manœuvre de l’Etat donc dans laquelle s’engouffrent en apparence sans broncher les compagnies quelles qu’elles soient. Aux employés et syndiqués de courber, pour le moment, l’échine. Et aux compagnies d’en récolter les fruits juteux et amers.

 

Publié le 10/04/2018

Pasolini, ce communiste poétique et solitaire

Posté par Kévin Boucaud-Victoire | (site lemédiapresse.fr)

Du mercredi 4 avril – jour où il a été diffusé à l’écran – au 11 avril, Pasolini d’Abel Ferrara est disponible sur le site d’Arte en streaming. Ce film qui retrace les dernières heures du célèbre cinéaste et écrivain communiste est une occasion parfaite pour nous pencher sur son œuvre iconoclaste.

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Le film commence avec ces mots de William Dafoe qui incarne Pier Paolo Pasolini. Trois phrases qui illustrent parfaitement sa carrière. Mis à la porte du Parti communiste italien (PCI) en 1949, ainsi que de l’éducation nationale, à cause d’une histoire de mœurs (il a eu des relations sexuelles avec un adolescent lors d’une fête de village), le Bolognais a collectionné les procès à cause de son œuvre. Le 1er novembre 1975, Pasolini est sur le point d’achever son film le plus scandaleux : Salò ou les 120 Journées de Sodome. Cette libre adaptation du marquis de Sade se veut une critique impitoyable du capitalisme et de la société de consommation, qui asservissent le sexe et le marchandisent. Le film de Ferrara nous montre des scènes de vie de Pasolini, sa relation avec sa mère ou sur un terrain de foot, sport qu’il affectionnait particulièrement. On y retrouve aussi des extraits de la dernière interview qu’il a accordée quelques heures avant sa mort au journaliste Furio Colombo, que la revue radicale Ballast a eu la bonne idée de remettre en ligne il y a quelques années. Puis, il y a cette tragédie sur la plage d’Ostie, près de Rome. Pasolini s’y rend avec un jeune prostitué. Dans le film de Ferrara, il est passé à tabac par une bande de jeunes, qui lui roulent dessus avec sa propre voiture, une Alfa Romeo Giulia GT. A la fin, on peut apercevoir sa mère pleurer la mort de son dernier fils. Pour rappel, l’aîné, Guido Pasolini, résistant et militant antifasciste, a été assassiné le 7 février 1945.

Un personnage subversif

Le film de Ferrara présente la mort de Pier Paolo Pasolini comme un simple crime crapuleux, limite homophobe. La nuit du meurtre, Giuseppe Pelosi, jeune prostitué de 17 ans avec qui le réalisateur aurait eu des relations sexuelles, est arrêté au volant de la fameuse Alfa Romeo. Il affirme avoir agit seul et pour une affaire sexuelle. Il est condamné pour homicide « avec le concours d’inconnus ». Certes, il n’existe aucune preuve, mais il semblerait pourtant que l’affaire soit plus complexe. Revenons à l’entretien qu’il accorde à Furio Colombo et dont il exige qu’elle soit titrée : « Nous sommes tous en danger. » Il sonne comme un testament. « En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », explique-t-il. Selon lui, alors que le moment est décisif, les intellectuels manquent à leur devoir en n’analysant pas comme il se doit le capitalisme. « Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, “absurde”, contraire au bon sens », affirme-t-il avec conviction pour justifier sa critique féroce de la société. Le ton de l’interview peut aussi laisser entendre que Pasolini craignait pour sa vie.

A ce moment, il travaillait alors depuis trois ans sur son dernier roman, Pétrole, demeuré inachevé et publié à titre posthume. Celui-ci contiendrait un chapitre volé, « Lumières sur l’ENI », où l’écrivain faisait des révélations chocs sur une affaire touchant le gouvernement italien, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière. Quoiqu’il en soit, Pasolini dérangeait. Le communiste n’avait jamais de mots assez durs contre le pouvoir démocrate-chrétien. Il vomissait plus que tout la droite cléricale-fasciste. Le réalisateur de L’Evangile selon saint Matthieu n’était pas tendre vis-à-vis de l’Eglise catholique, institution qu’il affectionnait mais dont il estimait qu’elle s’était écartée de son rôle d’avocat des plus pauvres, en s’arrangeant avec le capitalisme et la bourgeoisie. Il était également très critique à l’égard de ses camarades du PCI, coupables selon lui de manquer de radicalité. Enfin, il affirmait avec détermination : « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie. » Pour Pasolini, « le bourgeois […] est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui ». Un détour par sa vie et sa pensée semble alors indispensable.

Un communiste à part

Fasciné par les classes populaires, et politisé par son défunt grand frère, Pasolini adhère en 1947 au PCI. « Ce qui m’a poussé à devenir communiste, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite », confesse-t-il. Il décide alors de se former intellectuellement en lisant d’abord l’auteur du Capital, puis surtout l’Italien, co-fondateur du PCI, auquel il dédiera en 1957 un recueil de poèmes, Les cendres de Gramsci. Après sa mise à l’écart du Parti, il clame : « Je resterai toujours communiste. » Mais un marxiste un peu particulier, admettons-le, qui ne croit guère au progrès, fait l’éloge des traditions, détruites par la société industrielle. Enfin, bien qu’athée, le poète s’inspire de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Ainsi, si Pasolini prône la collectivisation des moyens de production, ce n’est pas pour socialiser les usines, mais pour les détruire. Contrairement à la vulgate marxiste qui voit d’un bon œil le développement de la société industrielle, l’écrivain veut lutter contre. Il reproche également à son ancien parti, pour lequel il votera toujours, de vouloir au fond intégrer le prolétariat au capitalisme. Tandis que le PCI revendique de meilleurs salaires pour les ouvriers, en attendant la révolution, Pasolini préfère « la pauvreté des Napolitains au bien-être de la République italienne ». Pour le réalisateur, le confort matériel est une dangereuse illusion, qui n’a fait que détruire les classes populaires.

Il en veut aussi aux intellectuels petit-bourgeois de son époque, proche de la gauche radicale, qui croient au « sens de l’Histoire », comme d’autres croient en Dieu.  « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement “dans” l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette “acceptation réaliste” découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. […] C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile », pouvons-nous lire dans Lettres luthériennes, un de ses grands essais pamphlétaires publié en 2000. « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés », raconte-t-il dans sa dernière interview, à rebours de l’intelligentsia de gauche de son temps. Pour Pasolini, la bourgeoisie est « une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les “solitaires” (comme moi) ». Cette maladie est inoculée par la société de consommation, qu’il perçoit comme le nouveau totalitarisme.

Contre le « fascisme de consommation »

Pour le communiste le premier élément qui permet au capitalisme de se propager est la culture de masse, la télévision en premier lieu. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante », écrit-il dans Contre la Télévision. « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir » ajoute-t-il en commentant une émission italienne populaire. Une arme qui est bien évidemment utilisée par le pouvoir politique pour abrutir et apaiser le peuple. La seconde arme du capitalisme est la mode, qui conforme les jeunes aux critères de la société de consommation. C’est ainsi que cette dernière a  « transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels » et ce, « grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision) ». « Le capitalisme contemporain fonctionne désormais beaucoup plus grâce à la séduction qu’à la répression », constate l’Italien dans ses Écrits corsaires, recueil pamphlétaire publié quelques temps après son décès (1976).

Cette analyse pousse Pasolini à voir dans ce qu’on commence à appeler la “société de consommation” le nouveau fascisme, bien plus efficace que le précédent. Alors que sous Mussolini, les différentes composantes de l’Italie populaire (prolétariat, sous-prolétariat, paysannerie) avaient réussi à conserver leurs particularismes culturels, le “fascisme de consommation” a homogénéisé les modes de vie comme jamais auparavant. Dans Écrits corsaires, Pasolini explique : « Le fascisme avait en réalité fait d’eux [les classes populaires] des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de leur âme, dans leur façon d’être. » Elle réussit cet exploit en promettant un confort illusoire. L’âme du peuple a ainsi non seulement été « égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais ». La société de consommation a alors réussi à créer un homme nouveau. Dans Lettres luthériennes, il souligne que « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes ». L’émergence de la figure du “rebelle”, qui se croit de gauche mais est surtout un petit-bourgeois parfaitement intégré au système, est pour lui le grand responsable de cette révolution anthropologique.

Pour l’écrivain, derrière la transgression et la « “tolérance” de l’idéologie hédoniste », se cache « la pire des répressions de toute l’histoire humaine ». Ce conformisme touche tous les domaines, et en premier lieu la sexualité. Or, « la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté […] le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale. » C’est cette réalité qu’il voulait dénoncer avec Salò ou les 120 Journées de Sodome. Si pour Pasolini ces transformations ont pour conséquence d’éradiquer l’humanité elle-même, il n’est pas défaitiste pour autant. Il continue par exemple de croire que « le communisme est en mesure de fournir une nouvelle vraie culture, une culture qui sera morale, l’interprétation de l’existence entière ». Mais pour cela, le communisme se devra de faire un détour vers le passé pour y retrouver certaines « valeurs anciennes » afin de refaire vivre la « fraternité perdue ». Une espérance qui l’éloignera toujours de la droite réactionnaire qui fait aujourd’hui tout pour le récupérer, au mépris de son antifascisme.

Crédits : Paola Severi Michelangeli/ Creatove commons

 

Publié le 09/04/2018

Gaza. Le monde laisse les mains libres à Netanyahou

Pierre Barbancey

L'Humanité.fr

 

Gaza, le 7 avril. Des collègues palestiniens, en signe de protestation, portent la photo de Yasser Murtaja, journaliste assassiné par l’armée israélienne lors de la manifestation pacifique. Mahmud Hams/AFP

Le nombre de morts ne cesse d’augmenter. Les snipers israéliens visent également les journalistes. Les États auraient les moyens d’imposer des sanctions économiques à Tel-Aviv.

Il s’appelait Yasser Mourtaja. Il avait tout juste 30 ans. Il était père d’un enfant d’un an. Il avait fondé une agence indépendante, Ain Media (Ain signifiant « œil » en arabe). Comme la plupart des journalistes palestiniens, il portait un gilet pare-balles bleu avec, écrit en gros caractères, le mot « Press ». Il était aisément identifiable. Il a été tué par un sniper de l’armée israélienne dans le sud de la bande de Gaza, près de la ville de Khan Younès. Présent à ses côtés lorsqu’il a été atteint, son frère, Motazem, a affirmé que « la cible était très clairement les journalistes ». Selon le syndicat des journalistes palestiniens, cinq reporters ont été blessés vendredi et ils étaient, a-t-il souligné, clairement identifiables à leurs vestes. L’un d’entre eux, Khalil Abu Adhra, caméraman pour la chaîne Al-Aqsa, est dans un état sérieux.

Le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), Anthony Bellanger, parle « d’assassinat » de Mourtaja et demande dans un tweet « une action urgente des Nations unies ». De son côté, Reporters sans frontières condamne « la réaction disproportionnée des forces israéliennes qui ont blessé et tué plusieurs civils, dont des journalistes » et souhaite « une enquête indépendante et la condamnation des auteurs de ce crime contre la liberté de la presse ». Les syndicats SNJ-CGT, SNJ et CFDT Journalistes dénoncent les tirs visant des journalistes et demandent une commission d’enquête. Il veulent également rencontrer l’ambassadrice d’Israël en France.

Pourquoi distinguer notre confrère plutôt qu’un des trente Palestiniens tués depuis le 30 mars, lors des grandes marches du retour ? Parce que le décès de Yasser Mourtaja montre la fausseté des arguments israéliens. Ceux d’un Benyamin Netanyahou qui continue à « saluer » l’armée, qui « protège Israël en permanence », parce que les manifestants « parlent des droits de l’Homme mais veulent écraser l’État juif. Nous ne les laisserons pas faire ». Ceux encore du ministre de la Défense, le sinistre Avigdor Lieberman, jamais en reste, qui vient encore de se signaler en expliquant tranquillement : « Il n’y a pas d’innocents dans la bande de Gaza. Tout le monde est connecté au Hamas. » Il a même osé dire, concernant la mort de Yasser Mourtaja, que « parfois, les terroristes se déguisent en journalistes » (sic).

La France criminalise la campagne BDS et encourage le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou

Trente et un morts en une semaine et près de 2 000 blessés. La répression israélienne de la marche pacifique des Palestiniens est inhumaine, mais elle ne la stoppera pas. Pourtant, on peut s’étonner de l’apathie de ladite « communauté internationale », à l’image de la déclaration du ministère français des Affaires étrangères : « La France réitère sa réprobation des tirs indiscriminés de l’armée israélienne. Toute la lumière doit être faite sur ces graves événements », peut-on lire dans le communiqué publié samedi. « La France demande aux autorités concernées de faire preuve de la plus grande retenue et souligne que l’usage de la force doit être proportionné, conformément au droit international humanitaire, afin d’éviter de nouvelles victimes. » Il y a dix jours, après la première vague de morts, Paris s’était déjà ému. Cela n’a évidemment rien changé. Le temps de mots et des condamnations est passé. L’impunité et la bienveillance dont font preuve les États du monde à l’égard d’Israël valent un blanc-seing pour les massacres. La France et l’Union européenne (UE) ont pourtant à leur disposition un arsenal de moyens pour forcer Tel-Aviv à cesser la répression, l’occupation et la colonisation, par notamment la suspension des accords économiques entre l’Union européenne et Israël. La question des sanctions devrait également être soulevée, de même que celle du désinvestissement des entreprises qui participent à la politique coloniale israélienne. Ou encore l’arrêt de toute livraison d’armes à ce pays. Enfin, les citoyens européens peuvent se mobiliser encore plus pour le boycott des produits des colonies, voire, maintenant, des produits israéliens. À cet égard, la criminalisation, en France, de la campagne BDS est une aide apportée au gouvernement d’extrême droite de Netanyahou et Lieberman. Les arrêts de la Cour de cassation d’octobre 2015 devraient être dénoncés par les autorités françaises et la circulaire Alliot-Marie, qui traîne des militants devant les tribunaux, retirée.

lire aussi : Gaza. Manifestation de protestation devant le Quai d’Orsay

« rêver à gaza », une expo

Malak Mattar et Laïla Kassab ont grandi dans la bande de Gaza. Une enfance et une jeunesse marquées par les guerres, le blocus, l’angoisse et la peur. Ces deux jeunes femmes, autodidactes, ont fait de la peinture l’expression du refus de cette situation et de leur désir de liberté. La médiathèque de Malakoff (Hauts-de-Seine) présente leurs travaux. L’exposition, « Rêver à Gaza », a été inaugurée par la maire, Jacqueline Belhomme, et l’ambassadeur de Palestine auprès de l’Unesco, Elias Sanbar. Elle a été élaborée en partenariat avec l’association Women in War. C’est au 24, rue Béranger, jusqu’au 15 avril.

 

Pierre Barbancey

Grand reporter

 

Publié le 09/04/2018

Ensemble ! 34

Asile et immigration, Une loi hors le droit…

Cela s'appelle projet de « loi asile-immigration », plus précisément « immigration maîtrisée et droit d'asile effectif ». On voit que chaque mot a été pesé au trébuchet.

Le souci du gouvernement est d'établir un équilibre entre « fermeté » et « humanité ». En d'autres termes : débusquer l'immigré derrière le demandeur d'asile,  dissocier du réfugié le migrant, ne pas confondre humanisme et hospitalité, ni humanité et laxisme…

La tâche est délicate. Gérard Collomb, maître d'oeuvre en tant que ministre de l'Intérieur, a quelque mal à se maintenir sur la ligne de crête. Il se dit prêt à des « amodiations » du projet à condition que l'essentiel n'en serait pas touché. Et lors de l'audition inaugurale à l'Assemblée nationale, il s'est abandonné à quelques débordements, déclarant que certaines régions françaises sont « en train de se déconstruire parce qu’elles sont submergées par des flux de demandeurs d'asile » (cité in Le Monde du 5 avril 2018) ! Propos qui le montre lui-même submersible dans les eaux troubles d'une rhétorique fort toxique…

Celle qui déferle dans plusieurs pays européens (d'où le pronostic de certains que la question des migrants va être au centre des prochaines élections européennes). Celle qui porte le Front national (dont le même Collomb annonce que, si n'est pas fait ce qu'il préconise, ce dernier « l'emportera la prochaine fois »). Celle qui conduit une partie de la droite française à préconiser de plus en plus fortement la remise en cause du droit du sol…

Le temps des appprentis sorciers

Les apprentis sorciers ne manquent pas qui attisent les paniques identitaires. Ils évoquent les conséquences des multiples événements dramatiques qui frappent le Moyen-Orient et une partie de l'Afrique. Et aussi les annonces de la Banque mondiale selon lesquelles d'ici 2050 la crise climatique dans la seule zone sub-saharienne provoquera le déplacement de 86 millions de personnes, et que l'Afrique comptera alors 2,5 milliards d'habitants (soit un doublement de sa population actuelle).

Bref, le gouvernement a eu raison d'expliquer que son projet de loi « n'épuisera pas la gestion des questions migratoires en France et en Europe ». Dont acte !

Le champ d'application de ladite loi concernera en effet de quelques centaines à quelques dizaines de milliers de personnes, auxquelles elle permettra d'appliquer des mesures bien comptées :

- La durée de rétention pour la vérification d'identité et du droit de séjour sera portée de 16 heures à 24 heures.

-  La retenue administrative pour les personnes susceptibles d'être expulsées sera portée de 45 jours à 90 jours (renouvelable 3 fois par périodes de 15 jours).

- La réduction des durées accordées pour les demandes d'asile, qui est actuellement de 120 jours en direction de l'OFPRA et d'un mois pour faire appel auprès de la Cour nationale du droit d'asile, seront ramenées à 90 jours pour la première et à 15 jours pour la seconde. A ceux qui arguent des difficultés des demandeurs d'asile face aux démarches administratives, on répond que celles-ci seront facilitées (par des fiches types à cocher) et que les notifications de décisions seront accélérées (par usage de SMS)…

Dans tout cela la droite dénonce un manque de fermeté manifeste. Et, côté « humanité », s'insurge contre la possibilité offerte aux mineurs isolés acceptés au droit d'asile (en moyenne 300 par an) d'élargir le regroupement familial, au-delà des parents, aux frères et sœurs (tant pis pour la défense de la famille!)… Il est vrai qu'à droite on est adepte du beaucoup de bruit pour rien.

Humanité, vous avez dit humanité ?

Le problème est ailleurs : dans le couple « fermeté et humanité », l'humanité c'est quoi ?
Les alignements de chiffres et les postures martiales concernent… des êtres humains ! Des femmes, des hommes, des enfants, parmi les plus persécutés, dont l'existence est la plus précaire. Ces soupçons, tracasseries, arguties qu'on aggrave, ce sont autant de persécutions.

Ce gouvernement qui systématiquement favorise les privilégiés, de quel droit se revendique-t-il ? Le harcèlement à l'égard des plus démunis, leur stigmatisation répétée, pour quels bénéfices de la société ?
Le problème est tellement énorme que ce même gouvernement, contre toute attente, se trouve en difficulté. Non pas sur sa gauche, qu'il méprise. Ni sur sa droite, dont il sait qu'elle partage sa logique et ne cède qu'à une médiocre surenchère. Non, en difficulté face à sa propre majorité !

300 amendements issus des rangs de La République en marche, des démarches collectives de députés de ce groupe pour dénoncer un texte « trop dur ». Des prises de position pour refuser la diminution du délai de recours, l’augmentation de la durée de rétention, pour interdire la mise en rétention des mineurs, et pour revoir le délit de solidarité…

Il faut se féliciter de cette fronde. Non pas d’abord pour les difficultés qu’elle crée au gouvernement (qui les mérite bien), mais parce qu'elle témoigne qu'au coeur même du dispositif parlementaire macroniste existent des résistances à l'intolérable.

C'est important à l'heure où, à l'inverse, s'amplifient les dérives inquiétantes sur ces questions dites de l'asile et de l'immigration.

Cela vaut invitation à préparer des ripostes d'une tout autre cohérence et portée que le seul débat dans l'enceinte de l'Assemblée.

Francis Sitel

 

Publié le 08/04/2018

Gaza : "Nous sommes face à des meurtres prémédités de la part d'Israël"

PALESTINE

nadjib touaibia

Samedi, 7 Avril, 2018

Humanité Dimanche

 

Lors de cette grande Marche annuelle qui démarre le 30 mars et doit durer 6 semaine, les Palestinien revendiques leur "droit au retour" sur les terres confisquées par Israël.

AFP

Le 30 mars, lors de la Grande Marche du Retour, des tireurs d'élite postés sur les collines qui entourent Gaza ont ciblé et tué 18 manifestants pacifiques aux mains nues et en ont blessé plus de 1500 autres. Le même scénario est en train de se reproduire ce samedi avec déjà 9 morts palestiniens. La réaction de la communauté internationale ? L'impuissance, voire la complicité

Mais qui va donc arrêter Israël, cet État qui transforme ses soldats en tueurs confortablement postés, barricadés au sommet des collines et qui tirent à volonté sur des civils palestiniens sans défense ? Faris Al Raqib, 29 ans, est le 17e Palestinien assassiné par les soldats israéliens alignés le long de la barrière qui isole la bande de Gaza. Il avait été blessé à l’estomac dans le sud de l’enclave, lors de la marche pacifique qui avait rassemblé, le vendredi 30 mars, des dizaines de milliers de personnes pour la Grande Marche du retour. Des centaines de milliers de Palestiniens ont été expulsés de leur terre ou ont été contraints de fuir lors de la création de l’État d’Israël en 1948. Ils continuent à revendiquer le « droit au retour ».

Dix-huit manifestants ont été froidement tués et 1 400 autres blessés – dont 757 par des tirs à balles réelles –, selon le ministère de la Santé à Gaza. C’est la journée la plus meurtrière depuis l’agression israélienne en 2014 – l’opération « Bordure protectrice », lancée contre le Hamas. La Grande Marche du retour devrait se poursuivre jusqu’à la mi-mai, date prévue pour l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Sans surprise, le Conseil de sécurité, réuni vendredi soir en urgence, n’a débouché sur rien. Ses membres permanents, dont la France, ont tout juste pris en compte « les inquiétudes d’une escalade de la violence… » La Ligue arabe s’est vaguement contentée de condamner ce que certains médias, dont le journal « le Monde », qualifient de « riposte israélienne ».

Avigdor Liberman, le ministre de la Défense israélien d'extrême droite menace de tuer d'autres manifestants palestinien.

Lourdement armés, les soldats israeliens sont postés sur les collines alentours

Les États-Unis ont carrément bloqué, samedi 31 mars au soir, un projet de déclaration appelant « toutes les parties à la retenue et à prévenir toute escalade supplémentaire ». Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, ainsi que la représentante de la diplomatie européenne Federica Mogherini ont réclamé, quant à eux, une « enquête indépendante » sur l’usage par Israël de balles réelles. Pas de quoi ébranler l’État hébreu, qui s’est montré complètement sourd à ces appels de la communauté internationale. « Les soldats de Tsahal ont agi en conformité avec les ordres. Leur tâche est de défendre les citoyens d’Israël et les frontières de l’État et ils l’ont remplie », a répliqué avec arrogance son ministre de la Défense, Avigdor Lieberman (extrême droite), menaçant même de tuer d’autres manifestants palestiniens. En effet, des centaines de tireurs d’élite positionnés à la frontière se tiennent prêts à poursuivre le carnage.

 

Un journaliste palestinien a été tué samedi 7 avril

« Nous sommes face à un meurtre prémédité. Les plus hauts dirigeants israéliens avaient annoncé avant la manifestation qu’ils se préparaient à la réprimer dans le sang », dénonce le représentant de la Palestine à l’ONU, Majed Bamya, interrogé par « l’Humanité Dimanche ». « Israël peut se permettre de déployer des snipers qui tirent sur des civils, elle sait qu’elle ne sera pas sanctionnée. Il faut mettre un terme à cela. Il faut qu’Israël sache que sa colonisation et sa répression affecteront ses relations avec le reste du monde. C’est le seul moyen pour avancer vers la paix », ajoute-t-il.

Le diplomate évoque les voix qui s’élèvent en Israël contre ces crimes. Notamment, ces organisations des droits de l’homme « qui font leur travail avec courage, honnêteté et vigueur ». Elles sont malheureusement « de plus en plus isolées, largement minoritaires et presque pas représentées dans la vie politique », constate-t-il.

Il pointe également l’effet sournois de la politique israélienne sur sa propre société. « L’occupation corrompt aussi la société occupante, elle la rend moins humaniste, plus prête à justifier la discrimination, la violation du droit, à fermer les yeux sur les crimes horribles qui se poursuivent, à nier la souffrance de l’autre. Il y a des personnes en Israël qui se lèvent aux côtés des Palestiniens, mais aussi pour leur société. »

Malgré les guerres successives et les souffrances, « les gens sortent encore par dizaines de milliers et manifestent pacifiquement. Le monde se rendrait plus digne en se mettant aux côtés de ces Palestiniens qui se soulèvent et en les défendant », estime Majed Bamya.

Nadjib Touaibia

Journaliste à l'Humanité Dimanche

 

Publié le 07/04/2018

Les travestissements du mai 68

Gilbert Rodriguez (site Le Grand Soir)

Beaucoup a été dit et se redit en ce moment sur le mai 68.

Un récit modelé par l’idéologie dominante qui a imposé un certain nombre de poncifs ... et de contre-vérités.

Par exemple, ce dimanche 25 mars était diffusé sur la 5 un documentaire intitulé : « Mai 1968, les coulisses de la révolte » dont plusieurs traits pour la plupart visent soit à minorer, soit à travestir le rôle des travailleurs et les positions d’alors du PCF et de la CGT.

Sans aucunement prétendre qualifier le sens de la période et de ses suites, tenons nous en à quelques points le plus souvent essentiels mais passés sous silence, édulcorés ou manipulés :

Le thème du caractère marginal du mouvement social

Commentaire accompagnant la présentation du documentaire sur le site de la 5

« Il y a cinquante ans, Mai-68 voyait les étudiants de France se révolter à la suite de leurs pairs parisiens.En marge des manifestations de la jeunesse, des grèves générales éclatent un peu partout »

Vous avez bien lu, en marge des manifestations de la jeunesse des grèves générales éclatent.

Alors que tout au cours de l’année 1967 de puissantes luttes ont eu lieu dans de grandes concentrations ouvrières comme Rhodiaceta à Besançon et que déjà en 1963 la marche des mineurs du Nord sur Paris, la puissante grève du 17 mai contre les ordonnances en matière économique et sociale et contre les pleins pouvoir s’affirment nationalement. Sans oublier un 1er mai 1968 syndical très combatif qui renoue avec une tradition interdite par le pouvoir depuis 14 ans !

L’année 1967 étant celle qui comptabilise le plus de journées de grève depuis l’instauration de la Ve République.

En 1968 donc pas de coup de tonnerre dans un ciel serein contrairement au fourvoiement du «  grand journal de référence » Le Monde qui proclame à la veille du mouvement que« La France s’ennuie ».

La bourgeoisie dort sur ses lauriers mais sans doute pas le prolétariat !

Et ce qui est occulté de manière récurrente dans le récit 68 c’est que si l’agitation démarre avec les actions étudiantes (pour plus de liberté, contre le puritanisme gaullien et bourgeois, contre la guerre du Vietnam ...), c’est la vigueur de la protestation contre la répression des étudiants notamment celle qui a lieu au quartier latin dans la nuit du 10 au 11 mai.

Car c’est cette protestation relayée immédiatement dès le samedi 11 mai par l’appel de la CGT et de la FEN à la grève nationale et à la manifestation pour le 13 mai qui a pour conséquence :

  • de considérables rassemblements ce jour anniversaire de l’accession de de Gaulle au pouvoir (1 million de manifestants à Paris et de très importants rassemblements en province)
  • la réouverture de la Sorbonne et la libération des manifestants étudiants par G. Pompidou retour d’Afghanistan précisément sous la pression de la protestation contre la répression !
  • L’enclenchement du plus puissant mouvement de grève des travailleurs que le pays ait connu.

Dès le 14 mai :
Grèves aux Etablissements Claas à Woppy (Moselle), aux papeteries La Chapelle à Saint-Etienne-du-Rouvray (76), dans deux filatures du Nord, une biscuiterie du Rhône, débrayage à Sud-Aviation à Cannes la Bocca et aux Etablissements Fog dans la Nièvre ...

15 mai :
Grève avec occupation et séquestration à l’usine Renault-Cléon ...

16 mai :
15 000 grévistes en Seine-Maritime. Rodhiacéta et Berliet dans le Rhône. Grève à Renault Billancourt et Sandouville, etc. Elle gagne la SNCF, les centres de Tri PTT et les services publics. Les ouvriers de Renault Flins occupent les usines. Grève illimitée avec occupation à Renault le Mans ...

Ce n’est donc pas à la marge que les grèves ouvrières éclatent !

Et cette irruption ouvrière inaugure un basculement dans une toute autre phase, une autre page de l’histoire avec l’entrée en lice d’autres acteurs et d’autres enjeux qui vont mettre directement en cause le pouvoir et l’ensemble de sa politique.

A partir de ce moment ce n’est donc plus la seule question universitaire qui s’impose (bien qu’incluse dans la plate-forme générale) mais la « question sociale » à laquelle le pouvoir gaulliste est à présent confronté exigeant :

  • la réforme démocratique de l’Université et de l’Enseignement.<
  • l’augmentation des salaires (aucun inférieurs à 600 francs).
  • l’abrogation des ordonnances amputant la Sécurité sociale.
  • Le plein emploi.
  • Le respect et l’extension des libertés syndicales

L’ampleur et la détermination du mouvement posant évidemment la question d’une autre politique que celle appliquée jusque là, les manifestants du 13 mai scandant « Dix ans ça suffit » !

Puis "Gouvernement populaire avec les communistes" réclamé par un mouvement confronté alors aux manœuvres comme d’habitude, d’une deuxième gauche à la recherche d’une alternance sans véritable changement.

Le thème de la collusion CGT/pouvoir

Dans le film de la 5 cela est seulement suggéré avançant l’idée que la CGT compose avec le pouvoir soucieuse de se débarrasser du mouvement étudiant.

Argumentaire adossé à la propagande des mouvements gauchistes selon laquelle l’obstacle au développement des luttes, à l’intervention des travailleurs ce sont précisément les organisations majoritaires dont ils se sont doté historiquement : le PCF au plan politique et la CGT au plan syndical.

Alors qu’on l’a vu, sans l’appel à la solidarité de ces organisations avec le mouvement étudiant, celui-ci aurait été isolé et écrasé.

Comme cela s’est passé dans d’autres pays.

Alors que la grève a largement reposé sur l’initiative de la base.

Alors qu’aucun mot d’ordre de grève générale n’a été donné, le mouvement étant sous le contrôle des Assemblées générales dans les entreprises, les administrations, les universités ...

En conséquence aucun mot d’ordre de reprise n’a été donné non plus.

La négociation de Grenelle entre syndicats, patronat et gouvernement des 25 et 26 mai ne donnant pas lieu contrairement à ce qui est répété mensongèrement à des accords dont les syndicats et la CGT seraient signataires MAIS à un constat ou projet de protocole prévoyant entre autre l’augmentation de 35 % du salaire minimum garanti (SMIG), la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, la réduction du temps de travail sans perte de salaire ... qui ne sera pas paraphé, ni signé par les organisations syndicales ET devra donc être soumis à l’appréciation des travailleurs.

Afin de donner de la chair à cette affirmation de collusion s’est construite l’affabulation d’un Georges SEGUY sifflé à Renault Billancourt lors de son compte-rendu aux salariés du contenu du constat de Grenelle.

C’est en effet le 27 mai que ce compte-rendu a lieu, les diffamateurs du mouvement ouvrier et de la CGT répétant depuis, et encore à présent, que lors de cette assemblée Georges SEGUY s’est fait huer par les travailleurs histoire de présenter une CGT « débordée par la base », obstacle à la poursuite du mouvement, briseuse de grève en quelque sorte.

SAUF que tout cela est pure manipulation !

C’est Aimé HALBEHER alors jeune secrétaire en 1968 de la CGT Boulogne-Billancourt qui témoigne en août 2016 :

"Le rassemblement a lieu à 9h du matin. J’apprends que G. SEGUY viendra rendre compte du constat de Grenelle avec Benoit Frachon aux 25000 salariés présents. Il n’était évidemment pas question pour eux d’appeler les salariés de Renault à cesser ou poursuivre leur grève.

En les attendant je suis chargé par la direction du syndicat CGT de l’usine, et en accord avec la CFDT et FO de présenter brièvement les principaux résultats de Grenelle que nous connaissions mais surtout de fustiger la direction de l’usine et le gouvernement qui refusent d’ouvrir les discussions. En conséquence, je propose au vote des travailleurs la poursuite de la grève reconductible avec occupation aussi longtemps que ces négociations ne se seront pas tenues.L’immense majorité des salariés présents acclame et vote la poursuite de la grève.

G. SEGUY apprend cette décision lors de son arrivée en voiture à Billancourt.

Par conséquent la poursuite de la grève s’est décidée avant l’arrivée de G. SEGUY.

Cette décision n’a pas concerné le résultat de Grenelle mais l’obstination de la direction et du gouvernement à refuser toute discussion. Les grandes entreprises, notamment dans l’automobile, Renault, Peugeot, Citroën ne négocieront que vers le 20 juin 1968.

G. SEGUY avec B. FRACHON présentent aux salariés de Renault les conditions dans lesquelles se sont déroulées les discussions et déplorent au passage, que contrairement à 1936, l’unité syndicale a cruellement fait défaut. G. SEGUY précise qu’aucun accord signé n’est intervenu. Il s’agit d’un constat de discussion qu’il faut améliorer dans chaque entreprise.

Il présente les acquis sociaux obtenus sous les applaudissements nourris et les revendications insuffisamment satisfaites ou totalement insatisfaites sous les huées adressées au patronat et au gouvernement."

La véracité de ce témoignage de première main est incontestable, ce qui n’empêche pas encore des historiens comme Pascal ORY dont la spécialité devrait les incliner à la rigueur, d’ânnoner encore ces jours derniers à l’université de Nanterre la même contre-vérité !

ARTICLE complet d’Aimé HALBEHER à consulter à l’adresse :http://http://www.frontsyndical-classe.org/2016/08/hommage-a-georges-seguy-aime-halbeher-secretaire-en-1968-de-la-cgt-boulogne-billancourt.html

Le thème de la vacance du pouvoir

C’est un autre aspect mystificateur de la narrative post 68 toujours également en vigueur :

Après l’échec de sa première tentative de sortie de crise du jeudi 24 mai annonçant un futur référendum sur la participation DE GAULLE serait pris de doute, songerait à démissionner et disparaissant sans laisser de nouvelles à ses plus proches, le 29 mai, une situation de vacance du pouvoir serait ainsi créée.

Cette rumeur distillée depuis quelques jours donnant des ailes au rassemblement de la gauche non-communiste le 27 mai avec MENDES FRANCE, ROCARD, la CFDT et compagnie ... à Charlety et MITTERRAND déclarant sa candidature à la présidence de la République le 28 mai au cours d’une conférence de presse mémorable !

Pourtant ultérieurement on peut avancer que tout cela ne constitue qu’une vaste mise en scène.

Car :

  • dès le 11 Mai Pierre MESSMER ministre des armées a décidé sur ordre du premier ministre de mettre en alerte des unités de l’armée
  • le 29 mai le général De GAULLE se rend secrètement à Baden-Baden en Allemagne où il rencontre le général MASSU, commandant du corps expéditionnaire français en zone allemande
  • tous les réseaux gaullistes (réseaux FOCCART, SAC, Comités de Défense de la République, réseaux PASQUA) sont activés pour préparer la contre-manifestation des Champs Elysées du 30 mai
  • le 30 mai à la radio De GAULLE annonçant qu’il ne se retirera pas, qu’il maintient G. POMPIDOU au poste de premier ministre et qu’il dissout l’Assemblée nationale.

La contre-offensive gaulliste n’est donc pas un simple sursaut succédant à l’abattement !

Elle résulte d’une tactique et d’une organisation qui ne délaisse aucun aspect de la situation :

La rencontre De GAULLE / MASSU dont le contenu n’a jamais été vraiment révélé sauf en sous-entendus malicieux vise principalement à s’assurer de la fidélité de l’armée.

Et à créer les conditions du rassemblement de toutes les composantes de la droite, y compris de celles qui durant la guerre d’Algérie s’étaient violemment opposées à De GAULLE. Le pacte scellé comportant l’amnistie des partisans de l’OAS encore incarcérés et qui effectivement seront amnistiés par un texte au journal Officiel seulement quelques semaines après et datant du 2 août 1968.

En 1968, des anciens de l’OAS rencontrent Jacques Foccart pour lui proposer leur ralliement au régime gaulliste contre la "chienlit" et demander l’amnistie des membres de l’organisation encore incarcérés, ce qu’ils obtiendront. Cette amnistie est promise par De Gaulle à Massu, lors de sa visite à Baden Baden

C’est à partir de ces faits et de ces réalités que la contre-offensive gaulliste débouchera sur un renversement d’une opinion publique travaillée au corps, effrayée par la description des violences, les voitures brûlées, les affrontements ...

La bourgeoisie française ayant une longue expertise de l’utilisation politique des violences urbaines en particulier comme on peut encore le constater avec l’instrumentalisation actuelle des casseurs.

Et le parti gaulliste et ses officines mèneront la campagne des législatives du 23 et 30 juin sur les seuls thèmes du chaos et du danger communiste avec succès puisque la plus grande grève et le plus grand mouvement de masse en France accoucheront d’une majorité écrasante de droite de 394 députés sur 485.

Résultat des manœuvres de la gauche non-communiste et de l’irresponsabilité gauchiste.

Que les chantres héritiers d’un 68 travesti, s’efforceront d’effacer !

En ce cinquantième anniversaire la tentative de récupération macronienne du mai 68 repose à la fois sur ces travestissements historiques et sur le fond idéologique commun aux libéraux-libertaires de 68 et au macronisme structuré sur le rejet des luttes de classe, la criminalisation du communisme assimilé au nazisme, le soutien aux agressions guerrières impérialistes, le sociétal substitué à la question sociale, les droits de l’homme comme instrument d’ingérence, la soumission aux intérêts de l’oligarchie financière.

En guise d’épitaphe, sur le flanc libéral-libertaire de mai 68, les sieurs COHN-BENDIT et Romain GOUPIL, figures emblématiques s’il en est de l’époque, ralliés au pouvoir sont en 2018 chargés officiellement par la direction de France 5 de réaliser un film-bilan de mai 68 ... avec l’approbation de Macron !

Gilbert Rodriguez
Front Syndical de Classe

28 mars 2018

Du reste on attend toujours que les pourfendeurs professionnels et médiatiques de "fake-news" s’attaquent aussi aux mensonges sur mai 68 !

 

Publié le 06/04/2018

La tension sur l'eau s'aggrave sur l'arc méditerranéen

 Selon le rapport annuel de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse, dévoilé mardi 50% des rivières de la région sont en bon ou très bon état. Le déficit hydrique devient de plus en plus marquant. 

 « La tension sur l’eau n’est pas un phénomène nouveau en région méditerranéenne, mais elle s’aggrave à la fois à cause du réchauffement climatique et de l’augmentation démographique, notamment l’été la pression touristique », pose, hier, Laurent Roy, directeur général de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse.

En 2017, le déficit en eau a atteint 81 millions de mètres cubes en Languedoc-Roussillon, dont 37 millions dans l’Aude ! « 46% des rivières sont perturbées par des prélèvements trop importants », étaye Dominique Colin, directeur de la délégation de Montpellier (Hérault, Gard, P-O, Aude, Lozère). Parmi les causes du déficit des ressources en eau dans ce département, il pointe « une pratique agricole assez intensive.

Le canal du Midi mobilise d’énormes volumes d’eau, mais il existe aussi un certain nombre de canaux qui fuient, notamment sur la moyenne et basse vallée de l’Aude. Ils représentent des gisements d’économie très importants. »

Par exemple, « la réduction des prélèvements agricoles via le canal de la Robine et le passage à l’irrigation sous pression à la place de l’irrigation par canaux, gourmande en eau, sur une partie du périmètre de l’association des irrigants du Raonel, en aval du fleuve Aude ; va permettre une économie d’eau de 3 millions de m3 par an, dont 1 million de m3 en été. »

Sur le Languedoc-Roussillon, « on a deux grandes chances, embraye Laurent Roy : on a des gisements d’économie considérables car on peut diviser par 5 les besoins en eau en agriculture; et on a aussi la possibilité du recours à l’eau du Rhône. » Dominique Colin précise : « En viticulture, le projet Aqua Domitia apporte l’eau du Rhône dans les territoires du sud de l’Hérault et un peu de l’Aude. Il a surtout vocation à soulager les prélèvements en place. »

Présence de pesticides

Si le déficit quantitatif des ressources en eau participe du mauvais état d’une rivière, les pollutions jouent bien évidemment un rôle. Grâce à l’installation de stations d’épuration performantes, la pollution domestique a fortement régressé dans la région depuis vingt-cinq ans. Par contre, dans un Languedoc-Roussillon viticole, « les pesticides restent les substances toxiques les plus présentes dans les eaux, le glyphosate en tête », souligne Laurent Roy. On les retrouve notamment sur les aquifères de la Vistrenque et de Mauguio-Lunel, zones de forte production maraîchère en périphérie de Nîmes et de Montpellier.

En 2017, l’Agence de l’eau a signé une convention sur 3 ans avec l’AOC Languedoc « qui couvre 41 000 hectares et 531 communes. Aujourd’hui, 37 projets sont accompagnés, ce qui représente 45 des 66 captages prioritaires concernés », indique Dominique Colin. Cet accompagnement se fait par la mise à disposition d’animateurs qui informent, évaluent, conseillent...

Pour restaurer la santé des cours d’eau, il faut également faire sauter les corsets construits des années 1960 à 1990. « Les trois quarts des rivières en France ont été canalisées, endiguées (...) dans ces années-là. Cela induit un défaut de résilience de ces milieux. La rivière devient un tuyau qui n’a pas de vie propre, et sa capacité à auto-épurer l’eau est largement diminuée. »

Des travaux, aujourd’hui achevés, ont par exemple été menés l’an dernier pour « renaturaliser » les affluents de l’Etang de l’Or, la Viredonne et le Dardaillon. Ils ont consisté, en plusieurs sites et sur 10 kilomètres, à leur donner une morphologie plus sinueuse, et à restaurer une ripisylve (NDLR végétation bordant les cours d’eau), barrière végétale efficace vis à vis des intrants.

C.V.

 

 

Publié le 05/04/2018

Comment la dette de la SNCF enrichit les marchés financiers, au détriment des cheminots et des usagers

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Sous prétexte de sauver la SNCF, endettée de près de 50 milliards d’euros, le gouvernement Philippe prépare une profonde réforme du secteur ferroviaire, ouvrant la porte à sa privatisation de fait. Présentée comme la conséquence de performances insuffisantes de l’entreprise, cette dette résulte pourtant très largement de choix politiques et organisationnels antérieurs. Loin des fantasmes sur le statut des cheminots, Basta ! retrace l’histoire de cet endettement, qui constitue aussi une rente annuelle de plus d’un milliard d’euros pour les marchés financiers. Pour en venir à bout, d’autres solutions sont possibles.

Lors de l’inauguration de la ligne grande vitesse Paris-Rennes, en juillet dernier, Emmanuel Macron a évoqué une offre : l’État pourrait prendre en charge la dette de la SNCF en échange d’un « nouveau pacte social » au sein de l’entreprise publique, qui verrait le statut des cheminots progressivement supprimé. Emmanuel Macron faisait ainsi implicitement le lien entre l’endettement colossal de la SNCF – 46,6 milliards d’euros – et le « coût du statut » des cheminots, qui leur donne notamment la possibilité de partir en retraite plus tôt. Le rapport Spinetta, remis le 15 février dernier au gouvernement en vue d’une loi réformant la SNCF, reprend cette thèse d’un coût du travail trop élevé qui viendrait gréver les finances du système ferroviaire français.

« C’est une escroquerie intellectuelle de laisser penser cela, s’insurge Jean-René Delépine, représentant du syndicat Sud-rail au conseil d’administration de SNCF réseau, la branche qui gère les voies ferrées. Cette dette, c’est d’abord la contre-valeur d’un bien commun : un réseau de chemin de fer. Elle est visible parce qu’elle se trouve au sein d’une seule société. Si une entreprise avait, à elle seule, la charge de maintenir et de développer le réseau routier, sa dette serait infiniment supérieure ! L’État, qui se présente comme la victime d’un endettement non maîtrisé de la SNCF, est en fait le premier responsable de l’explosion de la dette. »

Une dette « mise sous le tapis » il y a vingt ans

Dans les années 80, la politique du « tout TGV », vers lequel les investissements sont essentiellement dirigés, se traduit par une diminution continuelle des budgets de maintenance et de renouvellement du reste du réseau – dessertes des agglomérations, lignes rurales, lignes inter-cités – qui aboutit à un état de délabrement alarmant d’une partie des voies. « En 2005, un audit sur l’état du réseau français réalisé par l’école polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse) à la demande de Réseau ferré de France (RFF) et de la SNCF alertait sérieusement sur le vieillissement du réseau et pointait la responsabilité de l’État », souligne la CGT dans un récent rapport sur l’avenir du service public ferroviaire. Plus de 9000 kilomètres (sur un total de 30 000) sont considérés comme vétustes voire dangereux [1]. À certains endroits, les rails sont si dégradés que les trains doivent ralentir. Tout cela oblige l’État à engager un important et très coûteux programme de travaux au début des années 2000.

En 1997, pour répondre aux critères du traité de Maastricht qui conditionne le passage à l’euro à la maîtrise du déficit public, la France choisit de loger sa dette ferroviaire dans un nouvel établissement public, séparé de la SNCF : Réseau ferré de France (RFF, renommé SNCF réseau en 2014). « C’est une façon de masquer la dette publique, estime Jean-René Delépine. À la même époque, l’Allemagne a de son côté décidé de reprendre la dette du système ferroviaire, alors qu’elle était en pleine réunification ! »

La dette de 46,6 milliards d’euros qui plombe actuellement le système ferroviaire est celle de SNCF réseau, mise sous le tapis il y a vingt ans [2]. « RFF puis SNCF réseau se retrouvent à porter, seules, des investissements qui doivent normalement revenir à l’État, poursuit Jean-René Delépine. C’est pourtant lui qui prend les décisions d’aménagements ! »

Dix milliards ponctionnés par les marchés financiers

À la fin des années 2000, le gouvernement de Nicolas Sarkozy décide de lancer un vaste programme de travaux, mais sans y allouer les finances nécessaires. À la remise en état des voies vieillissantes, s’ajoute la construction de quatre nouvelles Lignes à grande vitesse (LGV) [3]. En 2010, SNCF réseau investit 3,2 milliards d’euros tout en percevant 2,2 milliards de subventions. Il faut donc emprunter sur les marchés pour trouver le milliard manquant. En 2012, les investissements s’élèvent à 4,3 milliards d’euros quand les subventions de l’État plafonnent à 1,2 milliard. Nouvel emprunt. En 2015, rebelote : alors que SNCF réseau doit débourser 5,3 milliards, il ne reçoit que 1,1 milliard de l’État. Cette année là, les subventions ne couvrent que 23 % des besoins d’investissement. Le recours à l’emprunt augmente encore. Depuis, les subventions consenties par l’État restent bien inférieures aux montants de travaux... pourtant engagés à sa demande ! « En 2017, 5,4 milliards d’euros ont été investis pour la régénération du réseau. 2,2 milliards ont été versés par des subventions. Le reste a été emprunté », illustre Jean-René Delépine.

À ce système structurellement déficitaire, s’ajoute le fait qu’« SNCF Réseau doit payer les intérêts de sa dette passée, comme l’explique Adrien Coldrey, économiste au sein du cabinet d’expertise Degest [4]. Or, il n’a plus aucune ressource pour payer ces intérêts puisque celles-ci ont été utilisées pour l’investissement : il doit donc s’endetter pour les payer. C’est un effet boule de neige, qui ressemble à une situation de surendettement pour un particulier. »

Ces dix dernières années, cette charge de la dette – 10,3 milliards d’euros seulement pour les intérêts – pèse plus lourd que l’entretien et le développement du réseau – 7,2 milliards d’euros ! « Quand la SNCF emprunte 100 euros pour le réseau, il ne peut en utiliser que 41. Les 59 restant sont ponctionnés par le système financier », détaille Arnaud Eymery, le directeur du cabinet Degest. Soit les banques, assurances et fonds d’investissement qui prêtent à la SNCF [5].

« On travaille pour financer les banques »

« Pour le dire autrement, afin d’investir 100 euros sur la modernisation des voies, la SNCF doit emprunter 243 euros ! Le surcoût est considérable. C’est une rente pour les marchés financiers, même si les taux sont actuellement très bas. » Si les taux devaient remonter, l’absurdité de ce choix économique serait encore plus flagrante. « La charge de la dette avale les trois quarts de la performance économique de l’outil industriel, assène Jean-René Delépine, de Sud-rail. On travaille pour financer les banques. C’est une honte. » Et plus le temps passe, plus la dette se creuse. « Si l’État l’avait reprise en 2010, seulement 7,2 milliards d’euros d’endettement auraient été générés, contre 17,5 milliards actuellement », calcule Arnaud Eymery du cabinet Degest.

Autre choix politique absurde : en 2006, le gouvernement de Dominique de Villepin privatise les autoroutes, ce qui provoque un gros manque à gagner pour le système ferroviaire. Une partie des subventions versées par l’État à la SNCF provient de l’agence de financement des investissements de transports de France, qui était alimentée par les redevances des concessions d’autoroutes...

Pour se faire une idée des sommes dont est aujourd’hui privé le système ferroviaire, il suffit de regarder le montant des dividendes que se sont partagés les actionnaires des sociétés concessionnaires d’autoroute (SCA) en 2016 : 4,7 milliards d’euros [6] ! « La suppression du projet d’écotaxe en octobre 2014 [par le gouvernement de Manuel Valls, ndlr], également prévue par le Grenelle de l’environnement pour financer la construction des LGV, vient à nouveau gréver les finances et donc le report des trafics de la route vers le train », ajoute Arnaud Eymery.

Pour les usagers, le prix des billets explose

Le report de la route vers le train constitue un défi crucial face au réchauffement climatique et à l’aggravation de la pollution atmosphérique. Mais pour les usagers, le coût du train s’envole. Car pour faire face à sa situation financière, le tarif facturé par RFF aux sociétés exploitants les trains – et donc principalement à la SNCF – a été considérablement augmenté (+26 % entre 2007 et 2013). « La hausse est aussitôt répercutée sur le prix des billets, qui augmente de 20% entre 2008 et 2013 », souligne Arnaud Eymery. Résultat : les Français délaissent le train jugé hors de prix.

Dès 2010, la fréquentation des TGV est en baisse. Un cercle infernal se met en place : les gens prennent moins le train, le nombre de trains diminue, les péages augmentent, de même que les billets, ainsi que les investissements nécessaires. Entre 2010 et 2016, le trafic ferroviaire enregistre une hausse de 1 % quand la voiture bondit de 7 % et le transport aérien de 17 %.

Plutôt que de taxer la route pour financer le transport ferroviaire, beaucoup moins polluant, l’État prétend que celui-ci peut s’autofinancer à condition que les cheminots travaillent plus et mieux. Pourtant, d’importants efforts ont déjà été consentis. « Chaque année, on demande à la SNCF d’économiser 1,5 milliard d’euros. Et la principale source d’économies, c’est l’emploi », poursuit Arnaud Eymery. Entre 2004 et 2014, les effectifs cheminots ont chuté. Ces derniers passent de 175 000 à 154 000 salariés, soit 2000 emplois supprimés chaque année.

Productivité élevée, espérance de vie réduite

Selon le cabinet Degest, une étude des gains de productivité laisse apparaître, entre 2004 et 2014, une progression plus forte pour les cheminots (+3,2% par an) que pour l’économie française dans sa globalité (+1,9%). Une tendance qui devrait se prolonger ces prochaines années du fait des contrats de performance signés entre l’État et la SNCF. Néanmoins, le coût de cette pression sur le travail est élevé. À la SNCF comme ailleurs, les salariés sont écartelés entre des objectifs sans cesse accrus et des moyens revus à la baisse. Au point que certains ne peuvent plus assurer correctement la sécurité sur les voies (lire notre enquête sur l’accident de Brétigny en 2013). Et que d’autres sont sommés de proposer aux voyageurs les billets les plus chers [7].

Pour que les trains puissent rouler en continu, la maintenance est davantage assurée de nuit, alors que le travail nocturne a des effets importants sur la santé. « Les indices de morbidité [le nombre de jours d’absence des salariés pour maladie ou accident du travail, ndlr] ont augmenté au fur et à mesure que des gains de productivité étaient enregistrés », remarque Arnaud Eymery.

L’espérance de vie des cheminots est inférieure à la moyenne nationale, notamment pour les personnels de l’exécution et de la traction. Ces derniers meurent quatre ans plus tôt que le reste de la population [8]. La fédération Sud-rail, à qui la direction refuse de fournir des chiffres, estime qu’une cinquantaine de cheminots se suicident chaque année.

1269 euros, le salaire de base d’un chef de bord

En parallèle, les réorganisations et le déploiement de nouvelles technologies entraînent une hausse de l’encadrement. « En créant trois entités en 2014, on a créé trois états-majors différents, illustre Jean-René Delépine. Cela augmente automatiquement la masse salariale puisque les cadres sont plus nombreux et mieux payés. » L’augmentation exponentielle de la sous-traitance a également entraîné une augmentation du taux d’encadrement. Pour réaliser des économies, il serait ainsi possible de regarder du côté de l’organisation du travail, ou encore... de la direction.

En 2017, les onze membres du comité exécutif de SNCF Réseau se sont ainsi partagés une rémunération nette imposable de 2,5 millions d’euros, assortis de 38 000 euros d’avantages en nature, soit une moyenne de 19 000 euros par mois et par personne. En 2017, Florence Parly, l’actuelle ministre des Armées, a été payée 52 000 euros par mois en tant que directrice générale chargée de SNCF voyageurs. Par comparaison, le traitement de base d’un chef de bord, qui assure les trajets à bord d’un train corail, est de 1269 euros nets, assortis de plusieurs primes.

D’autres solutions pour financer le réseau

Comment sortir le système ferroviaire de cette voie de garage ? L’État pourrait aider l’entreprise dont il est actionnaire à sortir du cycle infernal de l’endettement, et doter le train de financements pérennes. La CGT propose de flécher 6 milliards d’euros des recettes de la TICPE (taxe intérieure sur la consommation des produits énergétiques) pour le financement du réseau ferré national. En 2016, ces recettes se sont élevées à 28,5 milliards d’euros pour les produits pétroliers [9]. La CGT propose par ailleurs de mettre fin aux exonérations et au remboursement partiel de cette taxe dont bénéficient les transporteurs routiers ou le secteur aérien.

La confédération syndicale propose également de mettre en place un « versement transport additionnel régional » : calculé à partir de la masse salariale et redevable par les entreprises d’au moins onze salariés, cet impôt permettrait de doter les régions de 500 à 850 millions d’euros par an pour financer les lignes locales. « Sur le modèle du Livret A créé pour financer le logement social, nous proposons la création d’un nouveau livret d’épargne défiscalisé offrant un produit d’épargne sécurisé, dont les fonds seraient centralisés par la Caisse des dépôts et consignations », suggère encore la CGT.

Développer le train pour sauver le climat

De son côté, le syndicat Sud-rail propose de réunir les trois entités qui composent actuellement la SNCF en une seule et même entreprise, ce qui permettrait de mutualiser les capitaux propres : ceux de SNCF mobilités s’élèvent à 15 milliards d’euros, alors que ceux de SNCF réseau sont négatifs de 12 milliards. « Nous aurions une entité qui démarrerait avec un capital positif de 3 milliards de capitaux propres » , résume Jean-René Delépine. La fusion entraînerait une mutualisation des marges opérationnelles, diluant la charge liée au remboursement de la dette et améliorant la capacité d’autofinancement.

Cette réunification aurait, toujours selon Sud-rail, un autre avantage : économiser les coûts de fonctionnement liés à la multitude de contrats passés entre les deux entités. Par exemple, lorsque SNCF réseau ferme une ligne pour réaliser des travaux, elle dédommage SNCF mobilités qui ne peut plus y faire passer ses trains. « Ces transactions créent des litiges, et induisent des surcoûts organisationnels monstrueux. » Sans oublier le bon millier de filiales créées par la SNCF, véritable mille-feuille organisationnel dont les effet économiques et sociaux réels restent à déterminer.

Sur le plan climatique, le secteur des transport est l’un des plus émetteur en gaz à effet de serre. Privilégier les modes de transport les moins polluants est donc indispensable. Une étude réalisée en Europe par le cabinet néerlandais CE Delf met en évidence un coût social et environnemental neuf fois plus élevé pour la voiture que pour le train. « Je pense même qu’en France, où le parc diesel est très important, ces chiffres sont encore supérieurs », estime Arnaud Eymery. Face aux défis, immenses, que pose le changement climatique, le train pourrait être considéré comme un atout plutôt que comme un poids. Ce n’est malheureusement pas le sens des conclusions du rapport Spinetta, qui sert de base à la future réforme ferroviaire.

Nolwenn Weiler

Publié le 04/04/2018

Léonard Vincent | Eloge de la grève

Posté par Léonard Vincent | (site Le Médiapresse.fr)

Une fois de plus, une séquence de communication politique s’est ouverte ces derniers jours en France pour dénoncer par avance la prétendue « prise en otages des usagers du train ». Mais on peut aussi ne pas s’abandonner à ce refrain démagogique et se dire que la grève pourrait être un beau moment de respiration, individuelle et collective.

Ils ont de la chance, les managers de la République. Les gens ordinaires n’ont pas encore ressenti l’intérêt de faire la grève et d’en savourer les fruits. Pourtant, il y aurait de quoi s’offrir de belles journées. Il y aurait de quoi s’offrir à soi-même une belle émotion, libératrice, gentiment subversive, brève et forte. Faire la grève, ce serait, disons-le comme ça, une grande, une belle petite joie, j’en suis sûr. Ne serait-ce que d’un petit point de vue personnel, au ras du quotidien.

Pensons aux matins d’hiver, dans les grandes villes. Au métro bondé, aux odeurs de cheveux, de déodorant, à l’étouffoir des petites angoisses, de la lassitude résignée des salariés « qui ne sont rien », d’après ce qu’en dit le grand manager des Français. Coincé entre les épaules et les soupirs des inconnus, on se prend à rêver. Et si aujourd’hui, on ne se laissait pas faire ? Et si on n’avait pas à subir les mille servitudes du travail aujourd’hui ? Oui, on se prend à rêver. Et on repense, avec un peu d’anxiété peut-être, mais aussi une jubilation secrète, à nos journées d’école buissonnière.

Il y a des jours comme ça. Des jours où la farandole des imposteurs, à la télévision, à la radio, au bureau, sur le chantier, exaspère plus que de raison. Des jours où on nous en demande trop, en tout cas plus que ce qu’on est en mesure de donner. Et d’un seul coup, c’est étrange n’est-ce pas ?, le refus, la ruse, le demi-tour nous appellent. Et nous disent : là, vraiment, non. Hier d’accord, demain je ne dis pas. Mais aujourd’hui : non.

Parfois, ce n’est pas notre faute. Un enfant est malade, la salle de bain du voisin fuit à travers le plafond, la neige encombre les routes, la grippe nous saute à la gorge. Alors on reste à la maison, secrètement libéré, secrètement rebellé contre les agendas partagés, les réunions hebdomadaires, les problèmes en suspens, les directions des ressources humaines, les premiers de cordée.

La grève au fond, il faudrait l’essayer, pour voir.

La grève au fond, il faudrait l’essayer, pour voir. Allez savoir si perdre un jour de salaire, peut-être même plusieurs, n’en vaudrait pas la peine. Ne serait-ce que pour voir la tête de ceux qui trouvent ça fou, ou qui trouvent ça irresponsable. Payer pour voir, comme un coup de poker dérisoire et drôle.

Je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en une journée tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée. Et une réponse serait attendue.

Quelle belle fiction ce serait, quel beau roman d’un jour ! Le lendemain, j’en suis sûr, quelle que soit la réaction du patron, des collègues, des confrères, au moins, avouons-le, on sourirait. Notre journée, notre semaine peut-être, et pourquoi pas notre mois d’école buissonnière, aurait eu le mérite de tout chambouler en silence. De faire peur, sans un geste violent. Et imaginons alors que nous ne soyons pas seul à nous lever le matin, à nous rendre au travail et, plutôt que de mentir pour nous tirer d’affaire, à clamer haut et fort qu’aujourd’hui, on répondra « non » à tous les ordres. Et que la loi nous protège.

Oui, vraiment, ils ont de la chance, les managers de la République.

Publié le 03/04/2018

Fac de droit de Montpellier : réouverture sous tension après l’agression du 22 mars

1 avril 2018 Stéphane Ortega (site rapportdeforce.fr)

Un seul enseignant sur la dizaine d’hommes armés et cagoulés ayant participé à la violente agression contre des étudiants à la fac de droit de Montpellier a été identifié et mis en examen en même temps que le doyen Philippe Pétel. Les cours reprennent mardi 3 avril alors que les étudiants mobilisés contre la loi Vidal accusent d’autres membres du corps enseignant d’avoir participé aux violences. Ambiance 

Agresseurs et agressés reprennent le chemin de la fac. C’est dans un climat de tension lourde que l’université de droit de Montpellier rouvre ses portes mardi aux seuls étudiants inscrits dans les filières juridiques et politiques de la rue de l’École Mage. Elle avait été fermée par son président, Philippe Augé, au lendemain de l’agression violente du 22 mars ayant conduit trois étudiants à l’hôpital.

Les images tournent en boucle depuis dix jours. Une dizaine d’hommes armés de bâtons font irruption dans l’amphithéâtre de l’université de droit de Montpellier. Ils tabassent les étudiants présents, les délogent et les évacuent jusque dans la rue, puis ferment les grilles. Le doyen de l’université est présent derrière les grilles avec quelques enseignants, ainsi que des membres de la sécurité de la fac et des étudiants hostiles au blocage. Les hommes du commando sont cagoulés. En fait, pas tous.

La plupart des agresseurs ne sont toujours pas inquiétés

À visage découvert pendant l’attaque, Jean-Luc Coronel de Boissezon a été identifié. Convoqué au commissariat, interrogé, placé en garde à vue, il a été mis en examen, avant d’être relâché sous contrôle judiciaire. Il a admis avoir donné des coups à des étudiants, reconnaissant ainsi sa participation au commando. De son côté, le doyen Philippe Pétel a admis avoir laissé entrer le commando pensant qu’il s’agissait de policiers. Une défense étonnante pour un juriste. Il a été mis en examen également. Par contre, les autres membres du commando n’ont pas été inquiétés pour l’heure.

En dehors des deux personnes mises en examen, aucune autre garde à vue à l’horizon. Le parquet considère qu’aucun élément ne permet d’identifier d’autres personnes. L’affaire a été confiée directement à un juge d’instruction, sans investigations préalables supplémentaires. Un temps long commence : celui de l’instruction. Pourtant, Jean-Luc Coronel de Boissezon n’est pas le seul à pénétrer sans sa cagoule à l’intérieur de l’amphithéâtre, comme le montre une vidéo mise en ligne. De plus, une autre vidéo montre des membres du commando se réjouissant de leur opération une fois les étudiants contestataires expulsés et les grilles fermées. Une jubilation en communion avec des membres de l’université, eux à visage découvert et reconnaissable. Des noms circulent d’ailleurs sur les réseaux sociaux accusant des enseignants et des chargés de TD.

Mais aucune autre poursuite pour le moment malgré les neuf plaintes déposées au total. Les agents de l’entreprise de sécurité présents de bout en bout sans montrer, sur les images, un empressement à s’interposer, ont été interrogés. Sans suites. Enfin, pointée par une photo publiée sur la page Facebook de « Paul Va lève toi », la présence de militants d’extrême droite devant l’université pour un rassemblement en soutien au doyen le lendemain n’a pas non plus, semble-t-il, aiguillé les enquêteurs. Pourtant au moins un d’entre eux, Martial Roudier, fils du patron de la Ligue du Midi, a été condamné en 2013 à quatre ans de prison dont deux fermes pour avoir poignardé un jeune antifasciste de 16 ans à Nîmes.

Fac de non-droit ?

Violence et sentiment d’impunité laissent une impression étrange au sein d’une institution comme l’université, de plus en droit. Un climat malsain qui inquiète les étudiants en droit molestés le 22 mars avant la reprise des cours et des examens à compter du mardi 3 avril. Certains d’entre eux ont porté plainte, d’autres témoigné. Ils angoissent de se retrouver face à face avec des professeurs qu’ils soupçonnent de les avoir molestés dix jours plus tôt. La volonté d’un professeur de droit civil, Rémy Cabrillac, de prononcer un discours soutenant son ex-doyen mardi matin à 8 h n’étant pas de nature à les rassurer sur la bienveillance à leur égard. Autre motif d’inquiétude, les étudiants hostiles au blocage, notamment les plus virulents d’entre eux à l’extrême droite.

Outre la présence devant l’université, le lendemain de l’attaque, de membres de Génération identitaire et de la Ligue du Midi, un obscur Cercle Guilhem V semble agir à son aise au sein de l’université. Depuis plusieurs mois, il organise des conférences assez peu ambiguës. La dernière en date sur Carl Schmitt, théoricien du droit et président de l’Union des juristes nationaux-socialistes en 1933, laisse peu planer le doute. Pas plus que leur invitation de Steven Bissuel, ex-patron du GUD lyonnais et président du Bastion social. Dans le même goût, une conférence sur le 6 février 1934 puis l’invitation du général François Gaubert, élu du Front national.

Alors, les conditions d’une réouverture sereine de l’université de droit sont-elles réunies ? En tout cas, le comité d’hygiène et de sécurité a demandé à Philippe Augé, le président de l’université, d’avoir accès aux enregistrements des caméras de vidéosurveillance. Mais pour ce qui est de l’amphithéâtre A, il n’y en a pas selon la présidence. Les membres du CHSCT, où siègent les organisations syndicales, ont malgré tout réclamé de visiter cet amphi mardi matin pour vérifier par eux-mêmes. Il pourrait par ailleurs déclencher une procédure de droit d’alerte pour danger grave et imminent (GDI), permettant un droit de retrait. Pour les étudiants mobilisés contre la sélection, leur droit de retrait mardi 3 avril sera probablement la grève. Cette date-là étant une journée de mobilisation étudiante en convergence avec les cheminots. La mobilisation étudiante contre la sélection prend son envol avec la répression.

 

Publié le 02/04/2018

Le travail est-il toujours aliénation ?

Entretiens croisés réalisés par Pierre Chaillan

L'Humanité.fr

 

De 1985 à 2015, le chômage a crû de 40 %, mais la population active a crû de 21%, les retraités de 74%.

Table ronde avec Stéphane Haber, professeur de philosophie à l’université Paris Nanterre, directeur adjoint du laboratoire Sophiapol, Claude Didry, directeur de recherche au CNRS, Centre Maurice-Halbwachs, École normale supérieure  et Gaspard Koenig, philosophe et auteur, président du think tank libéral GénérationLibre

Rappel des faits. Dans notre société capitaliste, le travail s’exerce suivant différents rapports sociaux. À l’heure de l’économie globalisée et numérisée – et ses formes dites collaboratives –mais aussi de l’explosion de la précarité, qu’en est-il des rapports d’exploitation et d’aliénation mis en évidence par Marx ? Peut-il permettre a contrario un épanouissement ?

Pour décrire le travail aujourd’hui, on parle de « ressources humaines », de son « coût » ou même de sa « disparition ». Dans notre société capitaliste néolibérale, qu’est-ce qui caractérise, selon vous, les rapports sociaux ?

Stéphane Haber Face au travail humain, il existe une attitude que l’on peut qualifier d’instrumentale, et qui est parfaitement légitime à son niveau : c’est une denrée rare, il faut l’économiser, l’organiser de la façon la plus efficace possible, améliorer ses performances, etc. Ce qui ne va pas, c’est quand on considère le travail uniquement de cette manière-là. Car, en réalité, il est bien autre chose. Il est ou il pourrait être par exemple une façon de participer à la vie sociale, de rendre des services à la collectivité, il est ou il pourrait être une façon de s’engager dans une activité qui va permettre d’aiguiser nos compétences, de nous confronter à des difficultés et d’essayer de les résoudre habilement. Les premiers concernés, celles et ceux qui travaillent, le savent bien, d’ailleurs : malgré les routines pesantes, malgré les contraintes et les peines, ils accordent une grande importance au travail et y associent souvent un désir d’accomplissement de soi qui les motive, même quand le quotidien n’est pas à la hauteur. C’est le regard instrumental du chef d’entreprise regardant sur son profit qui s’est imposé sans limites, alors que, jusque dans les années 1980-1990, il existait, pour le contrebalancer, une culture ouvrière porteuse d’une conception positive du travail (la fierté de l’effort et du travail bien fait, l’importance des « services » rendus à la population) et des solidarités liées au monde du travail. Pour retrouver un équilibre, il faut entendre aujourd’hui des voix capables de nous faire entrevoir la richesse de l’expérience du travail, de nous rappeler l’importance des souffrances et des insatisfactions que l’on y trouve, de porter la parole de celles et de ceux qui cherchent à travailler mieux, différemment, à la fois pour eux et pour l’ensemble de la collectivité. C’est un enjeu de « visibilité » qui est crucial politiquement. Cela implique de parler statuts, protections, règles du jeu raisonnables, mais aussi de concevoir sur des bases démocratiques des fins communes : que voulons-nous produire, compte tenu, par exemple, des limites écologiques de nos actions ?

Claude Didry De 1985 à 2015, le chômage a crû de 40 %, mais la population active a crû de 21 %, les retraités de 74 %. Loin de disparaître, le travail n’a jamais concerné autant de personnes dans la population française, tout comme le travail salarié (+ 25 % entre 1985 et 2015), alors que le nombre d’indépendants a baissé de 17 %. Les jeunes sont les plus touchés par les contrats précaires et le chômage. Mais il ne faut pas oublier que 75 % des actifs entre 28 et 58 ans sont en CDI et que l’ancienneté moyenne dans l’entreprise croît avec l’âge. Loin de disparaître, le travail stable est un fait social. Dans cette situation, la précarité ne désigne pas uniquement les emplois hors CDI, elle doit intégrer la menace de perdre son emploi, véritable épée de Damoclès à partir de 40 ans.

Gaspard Koenig Cette question repose sur des prémisses que je ne partage pas. La société française est ossifiée en statuts et corporations : tout sauf du libéralisme. Quant aux grandes entreprises, elles se partagent une rente de situation souvent acquise avec la complicité des pouvoirs publics : tout sauf du capitalisme. De ce fait, les rapports sociaux sont marqués par la violence et l’aigreur : c’est privilège contre privilège, grade contre grade, titre contre titre. Pour prendre un exemple que je connais bien, celui des profs, comment justifier que les professeurs agrégés continuent ad vitam æternam à assurer moins d’heures de cours et à toucher un salaire plus élevé que les certifiés, sur la base d’un concours de jeunesse ? La France a le don de recréer des mini-aristocraties. Les identités personnelles se définissent trop souvent d’après une fonction professionnelle, et ce à tous les échelons de l’échelle sociale. L’angoisse face au manque de sens du travail, criante chez les nouvelles générations, est à mes yeux une excellente nouvelle. Je vois autour de moi de plus en plus de trentenaires qui abandonnent une position bien établie, une fonction bien rémunérée pour voler de leurs propres ailes. Et qui, chacun à leur manière, tâchent de devenir ce qu’ils sont.

Les rapports d’exploitation et d’aliénation décrits par Marx constituent-ils toujours une grille d’analyse pertinente ?

Claude Didry Marx est né il y a deux cents ans, il nous apporte en premier lieu de quoi relire son époque. Soit par exemple en 1867 dans le Capital : « Le salaire aux pièces permet au capitaliste de conclure avec l’ouvrier principal − dans la manufacture, avec le chef de groupe, dans les mines avec le haveur, dans la fabrique avec l’ouvrier mécanicien proprement dit − un contrat à tant la pièce, à un prix pour lequel l’ouvrier principal se charge lui-même de recruter et de payer ses auxiliaires. L’exploitation des travailleurs par le capital se réalise ici au moyen de l’exploitation du travailleur par le travailleur. » Au XIXe siècle, la distinction des classes est moins évidente que prévu et je crois que Marx a profondément raison sur ce point, notamment dans une société française durablement rurale après la Révolution, où la production demeure très dispersée (à domicile, à la campagne) et beaucoup moins mécanisée que ne le donne à penser la notion de « révolution industrielle ». Dans ce XIXe siècle troué de révolutions ouvrières (1830, 1848, 1870-71) qui accoucheront en France de la République, des ouvriers contribuent à exploiter d’autres ouvriers pour répondre aux commandes des « capitalistes ». L’aliénation est forte, parce que les gens découvrent une société nouvelle qu’ils contribuent à faire émerger tout en tentant de maintenir les cadres traditionnels de leur existence : la famille, la propriété (essentielle dans une société rurale). Le grand apport de Marx, c’est la découverte du travail, derrière la mystification du commerce et de la propriété. Il annonce la société du XXe siècle, où l’école arrache les enfants à l’obscurantisme familial, la régularité du travail salarié se substitue à l’attente de la commande pour des ouvriers assujettis à des négociants et à l’incertitude des récoltes pour les ruraux.

Gaspard Koenig Je suis un lecteur gourmand de Marx. Je trouve absolument pertinente son analyse du salariat dans les Manuscrits de 1844 : une perte de soi-même. Car, écrit le jeune Marx, « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s’affirme pas, mais se nie ». La tristesse des rapports de subordination est accablante. La négation de soi s’y double d’une chosification d’autrui. J’espère donc que le salariat ne sera qu’une parenthèse regrettable de l’histoire humaine, qui se refermera assez vite, la technologie aidant. En revanche, je mets en doute la thèse de Marx, reprise par Piketty, selon laquelle le capital tend naturellement à se concentrer. Ce phénomène est bien plutôt le résultat de structures oligopolistiques, pour ne pas dire féodales, étouffant toute concurrence, et dont les Gafa constituent la dernière résurgence. Il faudrait plutôt permettre à chacun de devenir à lui-même son propre capital, et de s’émanciper par une forme de capitalisme décentralisé. C’est par exemple toute la démarche de Hernando de Soto, qui œuvre à conférer des droits de propriété aux plus démunis dans le monde en développement. C’est aussi le sens de mon combat pour la patrimonialité des données personnelles – et, au-delà, pour la propriété de soi.

Stéphane Haber Dans la série de textes rédigés en 1844, le penseur allemand développe une réflexion audacieuse. Il commence par affirmer que le travail constitue la forme principale de l’activité humaine, celle par laquelle l’homme change le monde et développe en même temps ses talents et ses savoir-faire. Il élabore ensuite une critique du capitalisme sur cette base : avec cette organisation économique, qui est mue par la quête du profit, la majorité des êtres humains perd tout contrôle sur la réalité du travail (que produire ?, comment ?, avec quels moyens ?). Il en résulte une sorte d’abaissement général de l’humain, une sorte d’écrasement systématique de l’intelligence et de la puissance collectives. C’est cela que Marx appelle l’aliénation : je suis transformé, altéré, je perds une partie de moi, ma force et mon intelligence sont captées par des systèmes d’action parasitaires. Dans la suite de son œuvre, Marx mettra moins en avant le terme même d’aliénation, et le problème de l’exploitation (à la base : l’inégale répartition des fruits du travail) lui paraîtra plus central, plus précis, peut-être plus porteur politiquement. Mais les idées générales de 1844, qui mettent en avant la perte de contrôle sur les produits du travail et les conditions de travail, la dépendance face à un système aveugle, la déshumanisation, etc., subsisteront dans son œuvre, comme des motifs secondaires. Cela reste une référence essentielle pour les discussions actuelles.

Le travail est-il toujours aliénation ? Quelle est votre définition du travail et peut-on le libérer ?

Stéphane Haber Même si cela peut chagriner certains esprits, il faut rappeler que le dicton « il n’y a pas de sots métiers » n’est pas vrai. On ne peut pas tout mettre sur le même plan, une infirmière et un financier, un professeur des écoles et un publicitaire, une maraîchère bio et un pollueur. Il y a des professions utiles à la société, qui sont heureusement très nombreuses et variées, qui procurent des services à la collectivité sans salir ni abrutir. Il ne s’agit donc pas tant de libérer le travail que d’offrir à celles et ceux qui exercent ces métiers utiles et souhaitent le faire les moyens de le faire, en luttant contre l’exploitation et l’aliénation toujours renaissantes.

Gaspard Koenig Le travail ne sera plus une aliénation quand il deviendra un choix. C’est pourquoi je suis engagé en faveur du revenu universel, sur lequel mon think tank a publié des travaux détaillés. Foucault résume bien le sens de cette politique en analysant l’impôt négatif friedmanien dans ses leçons de biopolitique : « laisser le choix du travail ou du non-travail ». Donner le pouvoir de dire non (dans son entreprise, son foyer, sa communauté). Cela annonce une révolution sociale sans précédent, le travail cessant de constituer la clé de voûte de l’organisation sociale. Voilà comment je conçois la nouvelle tâche de la collectivité, éminemment dialectique : donner à l’individu les moyens de s’échapper du groupe. Ou, dit positivement : fonder matériellement le libre arbitre en société ouverte. Dans cette hypothèse, la distinction entre travail rémunéré, engagement bénévole et hobby improductif tendra à s’effacer. Notre identité se définira au carrefour de nos multiples activités. N’est-ce pas ce dont rêvait Marx, cette fois dans l’Idéologie allemande, lorsqu’il appelait de ses vœux « la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon son bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique » ?

Claude Didry Il faut arrêter de considérer le travail salarié comme la forme moderne de l’esclavage, à partir du critère de la subordination. Au début du XXe siècle, le travail à la chaîne réunit pour la première fois un ensemble de travailleurs dans un même lieu, selon une organisation pensée et des technologies élaborées par des ingénieurs, des techniciens et des ouvriers : tout cela se passe dans un monde de salariés, qui aboutit à une exploration scientifique pour produire des objets radicalement nouveaux (voiture, avion, panneaux solaires, etc.). Le travail, c’est une contribution individuelle à une entreprise collective, un engagement « corps et âme », comme le dit Foucault, pénible, ennuyeux, mais aussi réflexif et parfois innovant, voire exaltant. Dans les années 1970, le sociologue Philippe Bernoux a montré le rôle structurant du travail pour les OS avec qui il a travaillé. L’aliénation ne nous apparaît qu’après coup, une fois que nous avons franchi l’étape. Le droit du travail a révélé, au début du XXe siècle, le travail « dissimulé », par exemple l’activité familiale que requièrent l’artisanat, le marchandage. Notre aliénation nous apparaîtra véritablement demain, si nous réussissons à franchir une nouvelle étape. En attendant, on peut penser que ce qui pose problème aujourd’hui, c’est moins le travail salarié comme activité individuelle que l’entreprise comme finalité collective du travail. La multiplication des fonds d’investissement, des LBO, des gestionnaires d’actifs engendre une dissolution des entreprises en soumettant les organisations à des restructurations permanentes au rythme des ordres d’achat et de vente passés par des robots. Nous sommes passés de la « cage d’acier » des capitaines d’industrie au totalitarisme numérique des virtuoses de la finance.

Pierre Chaillan

Tribunes & idées

 

Publié le 01/04/2018

Cinq milliards de Terriens menacés par la pénurie d’eau

Dès 2050, une bonne partie de la planète risque d'être confrontée à la sécheresse.

Comme d’autres rapports sur les conséquences, déjà visibles et à venir, du dérèglement climatique, l’avertissement sur le risque d’une sécheresse mondiale lancé cette semaine depuis le Forum mondial de l'eau [1] de Brasilia sera probablement vite oublié : les pénuries d’eau pourraient toucher 5 milliards de Terriens dès 2050.

Il n’y aura évidemment ni moins ni plus d’eau sur la planète puisque le cycle mondial de l’évaporation et de la formation des nuages ne change guère. Mais l’eau produite par ce cycle sera de plus en plus mal répartie, les pluies changeront de rythme, elles déserteront les espaces très peuplés comme cela se produit au Cap en Afrique du Sud, elles alimenteront de moins de moins les nappes souterraines et les rivières ; et surtout cette eau sera partout de plus en plus polluée, donc impropre à la consommation.

Sur les 4 600 kilomètres cubes d’eau utilisés par les humains chaque année, 70 % sont utilisés pour les besoins agricoles, 20 % le sont par l’industrie et seulement 10 % pour les besoins domestiques. Il faut rappeler que les habitants des pays industrialisés en consomment jusqu'à quinze fois plus que ceux des pays du Sud : 25 litres par jour en Inde, 143 litres pour la France ou 295 litres pour les États-Unis. Cette consommtion a été multipliée par six depuis un siècle. Elle n’a pourtant guère changé pour de nombreux pays en voie de développement, mais elle continue à s’accroître dans les nations les plus riches.

Le manque d’eau va s’intensifier dans les pays industrialisés, où le gaspillage est énorme, tandis que la situation de pénurie risque d’empirer dans les autres. Et les besoins augmentent de 1 % chaque année. Les conditions de sa répartition entre les villes des pays les plus riches et les nations pauvres vont s’aggraver rapidement, faute de mesures d’économie pour les premiers et de systèmes de distribution dans les seconds. Dans les pays déjà en état de pénurie, comme les nations industrialisées, la croissance mal contrôlée des villes côtières accroîtra le déséquilibre entre les besoins en eau et sa disponibilité.

Les sécheresses et la dégradation des sols deviendront donc rapidement une menace pour la survie de centaines de millions de personnes. D’autant plus que l’eau disponible sera de plus en plus polluée, notamment par l’usage grandissant des pesticides et les barrages voués principalement à l’irrigation ; mais aussi par l’absence de sanitaires dont souffrent des millions de personnes dans le monde. Lors de la présentation de ce rapport à Brasilia, la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, a expliqué : « Nous savons tous que la rareté de l’eau peut mener à des désordres dans la population, à des migrations de masse et à des conflits armés entre pays. » Cette réalité a été soulignée par le dernier rapport de la Banque mondiale qui explique, dans ses prévisions les plus optimistes, que la planète comptera 143 millions nouveaux « réfugiés climatiques » d'ici une dizaine d'années, essentiellement à cause du manque d’eau dans leurs espaces de vie devenus impropres à l’agriculture…

[1] Un organisme des Nations unies qui se réunit tous les trois ans pour faire le point sur l’état et la situation de l’eau dans le monde.


 

par Claude-Marie Vadrot

 

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