PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 06/04/2019

Démocratie. Face à l’industrie militaire, notre République désarmée

 

Stéphane Aubouard (site humanite.fr)

Malgré des frappes tuant des civils, la France continue de vendre et de livrer des armes à la coalition arabe au Yémen. Le débat public sur la question est pour l’heure bâillonné.

« L’ordre d’arrêt, pour les exportations d’armes autorisées vers l’Arabie saoudite, est prolongé de six mois jusqu’au 30 septembre 2019. » Publié jeudi soir, ce communiqué du gouvernement allemand a eu l’effet d’une bombe du côté de Londres et de Paris. L’ambassadrice de France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, a aussitôt dégainé, ciblant le caractère « imprévisible de la politique allemande d’exportations d’armes ». Les représentants de grands groupes de l’armement hexagonaux n’auraient pas dit mieux.

Des composants cruciaux produits outre-Rhin participent en effet de la fabrication d’armes françaises et britanniques à destination de la coalition arabe au Yémen ; la non-production, ou livraison, des premiers empêche de facto la vente des secondes, synonyme d’un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros !

Certes, on ne sera pas assez naïf pour croire que Berlin (voir encadré) a renouvelé le gel de ses ventes d’armes en direction de Riyad pour le seul respect des droits humains afférents au traité sur le commerce des armes (TCA). Une bataille politique entre les sociaux-démocrates, d’un côté, et les chrétiens-démocrates d’Angela Merkel, de l’autre – favorables à la reprise de ces ventes malgré une opinion publique contraire –, reste la principale raison de cette prolongation. Pour rappel, Berlin avait décrété cet embargo une première fois il y a six mois, après l’assassinat de Jamal Khashoggi – journaliste saoudien tué et démembré dans le consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 2 octobre 2018.

Bien que critiquable, l’épisode berlinois montre en revanche que des mécanismes démocratiques perdurent encore en Allemagne concernant les ventes d’armes… et rappelle qu’en France, ce n’est pas tout à fait le cas. Depuis le début la guerre au Yémen, en mars 2015, qui a coûté la vie à plus de 10 000 personnes et affamé 20 millions d’autres, soit 80 % de la population, aucun débat parlementaire digne de ce nom sur le sujet ne s’est imposé dans l’espace public français. À plusieurs reprises, députés et sénateurs communistes ont tenté d’alerter sur le sujet. En juin 2018, le groupe France insoumise avait bien demandé la création d’une commission d’enquête sur les ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. En février 2019, le député non inscrit Sébastien Nadot, ancien LaREM, a déposé une plainte contre la France auprès de la Commission européenne « pour manquement au droit de l’Union européenne ». En vain.

Une forme de tabou semble s’être institué dans les plus hautes sphères de l’État dès lors que l’on veut aborder le sujet de la vente d’armes aux pays de la coalition arabe au Yémen. La présidence de la République comme le gouvernement se cachent derrière le voile opaque de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG). Une fois par an, ce comité commet un rapport donnant quelques éléments sur la situation. « Mais le fonctionnement de cette institution se heurte à des traditions liées à la nature même de la V e République », dénonçait en mai 2018 dans nos colonnes Benoît Muracciole, président de l’Association sécurité éthique républicaines (Aser), qui vient de déposer pour la première fois dans le pays un recours administratif contre l’État pour ventes d’armes illicites à la coalition arabe. En France, l’épineuse question des ventes d’armes est circonscrite aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères. « Une trentaine de membres des deux départements se réunissent tous les mois sur ces sujets, notamment concernant les pays destinataires qui posent problème. Ils discutent à partir des rapports des services de renseignements et accumulent de l’expertise. Mais, lorsqu’il y a opposition, le premier ministre doit trancher », rappelle le militant. Ce qui n’arrive jamais. La plupart du temps, alors qu’aucun texte ne le stipule, c’est le président de la République en personne qui, in fine, clôt le débat.

Au pays des droits de l’homme, c’est donc Emmanuel Macron, comme ce fut le cas avant lui de François Hollande – grand initiateur de la politique de rapprochement de la France avec l’Arabie saoudite via son super VRP de la Défense, Jean-Yves Le Drian –, d’user ou non de son veto pour telle ou telle transaction.

La France n’est cependant pas seule parmi les puissances occidentales à connaître des problèmes de démocratie dès lors qu’il s’agit de respecter le TCA. Parmi les 87 États qui ont ratifié le traité – dont le Royaume-Uni, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, le Japon, au contraire des États-Unis, de la Russie, de la Chine ou encore d’Israël –, bon nombre ne le respectent pas. En cause, le chantage à l’emploi brandi de manière systématique par les gouvernants avec parfois, comme ce fut le cas récemment en Espagne, un calendrier électoral caché.

En septembre 2018, la bonne volonté du jeune gouvernement socialiste espagnol s’est heurtée violemment au mur de la Realpolitik. Après avoir annoncé son refus de livrer 400 bombes à tête chercheuse à l’Arabie saoudite, Madrid recevait, dès le lendemain, une notice de la monarchie wahhabite menaçant d’annuler un autre contrat de 1,8 milliard d’euros pour la construction de cinq corvettes par Navantia en Andalousie. À quelques mois d’élections régionales sur cette terre historiquement socialiste, et avec 6 000 emplois en jeu dans ce contrat, Pedro Sanchez a préféré céder. Un calcul malheureux. Quelques mois plus tard, l’extrême droite entrait dans le gouvernement andalou… Un exemple que les dirigeants de France et d’ailleurs seraient bien inspirés de ne pas suivre à quelques mois d’élections européennes inquiétantes.

Stéphane Aubouard

Publié le 05/04/2019

Les Algériens veulent écrire la suite eux-mêmes

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Après la démission d’Abdelaziz Bouteflika, dont le Conseil constitutionnel a pris acte, hier, les Algériens refusent de laisser la transition entre les mains d’un système usé jusqu’à la corde.

Alger (Algérie), envoyée spéciale.

Alors que tout bascule, des visages nous reviennent en mémoire. Ceux, d’abord, de ces jeunes gens de Kherrata qui défiaient l’interdiction de manifester, le 16 février, en brandissant une banderole au mot d’ordre sans circonvolutions : « Non au 5 emandat de la honte ! » Celui de cette danseuse à la grâce fragile, dans la foule algéroise, juchée sur les pointes, les mains échappées vers le ciel. Celui de Na Ouardia, une montagnarde à la peau parcheminée, au dos voûté, sortie dans les rues d’Akbou pour fulminer, en kabyle : « Bouteflika, l’Algérie n’est pas ta propriété ! » Le regard décidé de ce manifestant, encore, hissant haut une pancarte en forme de réponse, en anglais, à un communiqué de Washington : « Restez à distance, les États-Unis. Ce n’est pas le Moyen Orient, ici. Mêlez-vous de vos affaires, criminels ! » Le sourire de cette étudiante, enfin, qui semblait répondre à celui de Larbi Ben M’hidi, héros de l’indépendance algérienne dont elle arborait le portrait comme la promesse d’une Algérie libre, égalitaire, démocratique dont il rêvait avant d’être assassiné par Aussaresses et ses parachutistes.

L’élan populaire a poussé dehors le vieux président

Tout bascule et tout est encore incertain, mais il y a quelque chose de léger, léger dans l’atmosphère et dans les cœurs. Mardi soir, on dansait, on chantait, on s’époumonait place Maurice-Audin, rue Didouche-Mourad, au pied des marches de la grande poste, dans le centre d’Alger, pour célébrer une première victoire, après l’annonce de la démission d’Abdelaziz Bouteflika, poussé vers la sortie par l’extraordinaire élan populaire qui dessine, déjà, une Algérie nouvelle. Le peuple a repris l’espace public, il sera difficile de l’en chasser à nouveau. Il y a cinq ans, ici même, à l’ombre des mêmes ficus, ceux qui s’opposaient au 4 e mandat étaient matraqués, nassés, isolés, humiliés. Comme une revanche, cette fois, montait de la foule, heureuse et grave, un verdict sans appel : « Ce pays est le nôtre, et nous imposerons nos choix ! » Au même moment, la télévision algérienne diffusait les images pathétiques d’un président souffreteux, vêtu d’une djellaba blanche, tassé sur sa chaise roulante, tendant maladroitement sa lettre de démission au président du Conseil constitutionnel. La scène, à visée sacrificielle, n’atténue en rien l’ardeur des Algériens, sûrs de vouloir les « dégager tous ».

« Ce pouvoir de corrompus ne s’attendait pas à un tel soulèvement populaire, d’est en ouest. Ils n’ont pas fini d’être surpris. C’est tout le système que nous avons l’intention de déraciner. Nous sommes tous unis par un même mot d’ordre : qu’ils partent tous, nous ne voulons plus d’eux », tempête un homme entre deux âges. Les généraux réunis en conclave, qui sommaient mardi soir Bouteflika de démissionner après l’avoir si longtemps appuyé, ne sont pas épargnés par ce profond désir de faire table rase d’un système qui organise, depuis l’indépendance, la mise à l’écart du peuple qui l’a conquise. Si les manifestants proclament la fraternité entre les Algériens et leur armée, ils n’en espèrent pas moins que le clan Bouteflika entraînera dans sa chute tous ses affidés, tous ceux qui arpentent depuis des lustres les méandres d’un pouvoir opaque, à commencer par le chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah. Pas question de laisser faire les tenants d’une reprise en main par les militaires.

Le scénario d’une transition conduite par les mêmes hommes, affalés dans les mêmes institutions organisant la confiscation des pouvoirs, ne les satisfait pas davantage. L’application, opportunément appuyée par le patron de l’armée, de l’article 102 de la constitution, qui confie l’intérim présidentiel au président du Conseil de la nation, Abdelkader Bensalah, placé là par Bouteflika ? Trop tard ! Le peuple algérien joue à chaque manche avec un coup d’avance sur les représentants d’un pouvoir usé jusqu’à la corde. L’idée d’une Constituante s’affirme, même si certains redoutent de voir une telle assemblée exclure les nouveaux visages de ce mouvement populaire encore trop peu organisé, et reproduire encore les rapports de forces d’ancien régime.

Tout bascule, et tout est balayé par l’extraordinaire élan politique qui refaçonne le pays. Les oppositions, querelleuses, prisonnières des vieilles équations, incapables de formuler un nouveau projet de société, ont perdu tout crédit. Même les islamistes sont à la peine, des barbus associés au pouvoir et aux affaires jusqu’aux vétérans du FIS dissous, dépassés par les mutations d’une société qui ne ressemble en rien à celle des années 1990.

« Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement »

Dans la paix, dans la fraternité, dans l’unité, le peuple algérien a su imposer, dans un délai incroyablement court, une situation de rupture, en même temps qu’une nouvelle figure de la révolution, en puisant dans son histoire, dans ses épreuves, dans son humour. Jamais on n’a autant ri, débattu, inventé. Sur les marches de la rue Hamadachi-Mohand-Idir (ex-Maurice-Ravel), qui remontent vers le quartier de Telemly, un bambin de 5 ans trempe sa main dans un pot de peinture bleue, laisse sur le mur l’impression de sa petite paume. Des hirondelles découpées dans de vieux disques vinyle s’envolent d’une cage tracée au pinceau noir. On y laisse des messages de joie, d’espoir et d’amour, qui disent les rêves d’une jeunesse impressionnante de générosité, d’intelligence, de maturité politique. Sur plusieurs centaines de mètres, la fresque esquisse une autre Algérie. L’idée de faire parler les murs revient à un groupe d’étudiants qui se sont liés au fil des manifestations. « Nous voulions graver la trace de ce mouvement de libération. Avant, on ne pouvait pas s’exprimer aussi librement. La voix de la jeunesse était bâillonnée », sourit Noussaïba Merah, une jeune femme de 24 ans, voile et visage joliment maculés de peinture.

À ses côtés, Hicham Bellili, 23 ans, étudiant en écologie, s’est tracé sur le visage un drapeau amazigh, jaune, vert et bleu, frappé de la croix berbère. L’étendard flotte sur les manifestations, au côté du drapeau national, comme le signe d’une diversité culturelle et linguistique par tous assumée, d’une unité nationale retrouvée, cinglante réponse à ce pouvoir qui n’a jamais hésité à souffler sur les braises de la division. « Une révolution se porte tous les jours, pas seulement le vendredi ! On est restés trop longtemps éloignés de la politique. Écrire et dessiner sur les murs, c’est notre manière d’ancrer nos messages, nos revendications. C’est une autre façon de s’exprimer pacifiquement », explique le jeune homme sur un ton posé. L’Algérie de demain, il se l’imagine « libre, juste, démocratique, débarrassée de la corruption et de la hogra (le mépris) ». Tout en haut de l’escalier, on fête un anniversaire dans une ambiance bruyante et bon enfant. Un adolescent, drapeau noué autour du cou, nous tend une brassée de friandises.

Sur le mur, une allégorie de l’Afrique prend forme ; plus loin, des jeunes femmes donnent les derniers coups de pinceau à un portrait de Frida Kahlo. Dans cette petite communauté, qui a déjà fédéré plusieurs centaines de personnes, les femmes sont les plus nombreuses. Elles aussi s’approprient l’espace public, après s’être imposées, ces vingt dernières années, à l’université, sur le marché du travail et dans tous les champs de la vie sociale. Leur présence nombreuse dans les manifestations est comme une révolution dans la révolution, le signe d’une profonde transformation au cœur même d’une société toujours travaillée par les valeurs conservatrices et patriarcales. L’Algérie est un laboratoire : on y réinvente tout, jusqu’à la langue, que l’on tord joyeusement pour lui faire dire l’époque. Pour la septième semaine consécutive, lancent les protestataires à l’adresse des gardiens de l’ordre établi qui manœuvrent dans l’ombre : « Nous vendredirons encore ! »

Publié le 04/04/2019

La première conclusion du «vrai débat» des Gilets-Jaunes

Par Jean-Yves Jézéquel

(site mondialisation.ca)

 

Le « Vrai débat », lancé par les Gilets-jaunes, s’est déroulé du 29 janvier 2019 au 3 mars 2019 sur une plate-forme qui a recueilli et traité toutes les contributions. Nous allons faire la synthèse du rapport scientifique préliminaire d’analyse du « Vrai débat », datant du 27 mars 2019, qui a été réalisé par LERASS, Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales de l’Université de Toulouse.

A la suite de la publication de ce rapport, il est donc devenu impossible de répéter bêtement, que les Gilets-jaunes sont devenus incompréhensibles et qu’ils n’ont plus de sens…! Pourtant, c’est ce que vient encore de faire, ce samedi 30 mars – XXème acte des Gilets-jaunes sur toute la France – le député de LREM, Rémy Rebeyrotte, désormais devenu « célèbre » par le discours pitoyable qu’il fait entendre et qui a la particularité de ridiculiser chaque fois un peu plus le clan de la secte LREM. 

Ce génie de la politique disait que « le mouvement des Gilets-jaunes était devenu confus », qu’il était « hétéroclite », qu’on « ne comprenait plus rien à ce qu’il revendiquait aujourd’hui contrairement à ses premiers jours » et qu’il « n’avait plus le soutien de la majorité des Français », sans dire évidemment où il avait trouvé les études sérieuses qui démontraient cette affirmation gratuite et décomplexée.  

Nous devons donc souligner ce que disent, au contraire, plusieurs enquêtes comme celle de  ViaVoice datant du 20 mars 2019: « La majorité absolue des Français ayant pris part à un sondage ViaVoice se sont prononcés pour l’inscription du referendum d’initiative citoyenne (RIC) dans la Constitution. De plus, 9 Français sur 10 souhaitent des changements dans la politique économique et sociale de la France suite au Grand débat. » Alors que le « Grand débat » lancé par Emmanuel Macron est terminé, un sondage ViaVoice publié mercredi 20 mars pour la Fondation Jean-Jaurès et La revue civique a interrogé des Français sur les mesures à adopter par les autorités. Ainsi, « 62% des personnes sondées se sont prononcées pour inscrire dans la Constitution le referendum d’initiative citoyenne en toutes matières (RIC) permettant de convoquer un referendum si une pétition recueille un nombre déterminé de signatures. Seuls 24% des personnes interrogées ne partagent pas cette initiative. 

Par ailleurs, 86% des Français interrogés estiment qu’il sera nécessaire de réorienter la politique économique et sociale actuelle, une fois le Grand débat terminé. » 

« Quant aux Gilets jaunes, 57% des personnes sondées se sentent toujours «Gilets jaunes»… »

La société Opinionway, retenue par le Gouvernement pour analyser les données recueillies par le grand débat national rappelait, le 15 février dans un document public, que «les questions [avaient] été rédigées par la mission interministérielle en charge du Grand Débat National, pilotée par les ministres Sébastien Lecornu et Emmanuelle Wargon et placée sous l’autorité du Premier ministre». En toute indépendance bien sûr!

Nous savons donc ce qu’il faut penser de cette équipe de charlatans politiques au pouvoir! 

L’ensemble des contributions a été une « négociation argumentée », écrivait Priscillia  LUDOSKY, à la suite de cette publication de LERASS. Ce qui a été dit se situait hors du registre émotionnel. Le débat a été sérieusement documenté et les citoyens ont fait preuve d’une volonté très claire de conscience politique et de responsabilité politique mature: tout le contraire de ce que la macronie n’arrête pas de répéter sur le dos des Gilets-jaunes.

Les critiques de la propagande gouvernementale contre les Gilets-jaunes, les accusant de « radicalisation », de « vouloir rétablir la peine de mort », de vouloir « reconsidérer le mariage pour tous », de vouloir « durcir la politique anti immigration », de vouloir pratiquer « une révision des acquis sociaux », ont été, à l’occasion, mises à plat.  Toutes ses accusations mensongères, faisant partie de la campagne de dénigrement du mouvement des Gilets-jaunes, orchestrée par la secte macroniste et son gourou (ou son prédicateur évangéliste habitué à donner des leçons de morale à des gens qui ont dix fois plus d’expérience de la vie que lui), dans l’objectif de le décrédibiliser et d’empêcher d’autres citoyens de sympathiser avec le mouvement de contestation, ces critiques ont été démontées les unes après les autres, à travers la qualité de ce « Vrai débat » citoyen des Gilets-jaunes. 

Ce « Vrai débat » a été plus qu’un débat d’idées ou l’expression primaire de doléances, ou une « consultation » sur des questions préétablies, comme dans « Le grand débat » qui a été organisé autoritairement par la macronie au pouvoir. Au contraire, le « Vrai débat » a directement visé la réforme en profondeur des Institutions de la République, la façon d’entreprendre la transition écologique, la place centrale du citoyen acteur, participant à la vie politique. Dans le « Vrai débat », il n’a pas été question des « représentants politiques », mais du citoyen qui est au cœur de l’administration et de la législation entourant le débat public.

La classe politique a été considérée comme incompétente et dépassée pour assurer la sécurité et les conditions acceptables de la vie des citoyens Français. La liberté, l’égalité et la solidarité ne peuvent pas être l’idéal de gens qui font carrière dans la politique: cet idéal républicain ne peut trouver un écho réel que à travers la participation citoyenne aux décisions politiques, à travers la responsabilité des citoyens eux-mêmes  qui veulent en priorité et avant tout autre chose, ces conditions primordiales de la vie en commun pour toute la Nation dont la souveraineté se voit ainsi reconnue.

Le contrat social comme celui qui avait été signé par le Conseil National de la Résistance à la fin de la seconde guerre mondiale, doit être revu et réactualisé.

Toute la « légitimité » des représentants élus de l’État et encore plus concernant les représentants non élus de l’État, est remise en cause et ne peut plus rester dans la forme que la représentation avait prise depuis 1958.

Le « Vrai débat » a clairement affirmé la volonté de contrôler le travail du politique, de se substituer même au politique, de redéfinir les règles du jeu, d’être décisionnaire. Il s’agit désormais d’éviter qu’un quelconque Gouvernement, tout comme les parlementaires, puissent prendre des décisions contraires aux promesses qui les avaient fait élire et, plus généralement, aux intérêts du peuple. 

Dans ce cadre, le RIC en toutes matières, introduit dans une nouvelle Constitution approuvée par le peuple, donnera la capacité légale à révoquer tout représentant politique qui ne respecterait pas l’engagement pris au nom des citoyens qui l’ont élu. Les Français veulent donner au peuple le droit de déclencher un referendum en vue de modifier la Constitution et d’interdire toute modification de la Constitution sans passer par le referendum;
 ils veulent donner au peuple le droit de rédiger ou d’abroger une loi sur le sujet qu’il choisit;
 il veut donner au peuple le droit de demander un referendum sur toutes les lois votées par le Parlement; il veut obliger le Président de la République à présenter tous les traités, accords et pactes internationaux au referendum avant ratification. Il veut permettre la destitution de n’importe quel élu et aussi d’un membre du Gouvernement qui ne respecterait pas la volonté commune de la majorité des citoyens du pays. 

La transparence, l’éthique de responsabilité et l’efficacité de l’action publique, sont remises en cause. La Constitution de la 5ème République doit être revue et corrigée de fond en combles. Et cela signifie, dans les faits, la création d’une 6ème République. 

Plus de méritocratie, plus de favoritisme, plus de privilèges, plus de pouvoir oligarchique, plus de chantage des lobbies, mais une régulation collective attentive et vigilante. 

La nécessité d’une réforme complète des Traités et du fonctionnement hermétique des Institutions Européennes apparaît de manière centrale: l’Union Européenne doit devenir démocratique et le fruit d’une volonté citoyenne exprimée. 

En matière d’environnement, la transition du modèle agricole et énergétique est l’axe des propositions documentées et argumentées à ce sujet. Pour le « Vrai débat », l’État a la responsabilité d’organiser et de gérer la transition environnementale: arbitrage des choix, programmes, financement des énergies renouvelables, renationalisation de l’industrie énergétique, évaluation, et non pas vente au secteur privé du patrimoine hydro-électrique de la France, comme il en est question actuellement… etc.

En matière agricole, il s’agit de favoriser la production et la consommation locales par des circuits courts, essentiellement bio. La production doit redevenir écologique et socialement responsable.

L’école publique doit garantir une éducation égalitaire et inclusive. 

Dans le domaine de la justice sociale qui est liée à l’éducation égalitaire, le « Vrai débat » a souligné ces aspects : 

Revalorisation des salaires et des pensions ainsi que des retraites. 

Harmonisation» et «simplification» plus que revalorisation des prestations sociales. 

Redistribution des richesses. 

Critique d’un système à bout de souffle, trop lourd administrativement et dont les défaillances pèseraient finalement sur toute la société et pas seulement sur certaines classes de population. 

L’analyse de la distribution sociale est conduite de manière diverse et symbolisée par des mesures telles que «le revenu universel» ou «le revenu d’existence» ou le «salaire minimum». 

C’est principalement une revalorisation du travail qui est aussi portée dans les propositions et les arguments. En revanche, les avantages accordés aux hauts salaires, face à des salaires minimums jugés trop faibles, ont été dénoncés. Le dysfonctionnement des retraites fait aussi partie des remarques importantes qui ont été prises en compte dans le « Vrai débat ». 

Le souhait d’une «vie décente», d’une «vie meilleure» pour toutes et pour tous apparaît de manière centrale, venant à nouveau renforcer le constat de la trop faible rétribution du travail. 

En matière de justice économique, on peut souligner les points suivants qui ont été dominants dans le « Vrai débat » :

Les inégalités sociales et l’absence d’intervention de l’État ne sont pas tolérables.
 Les banques privées pratiquant la spéculation financière et ne contribuant pas exclusivement à la vie économique locale apparaissent dans les contributions comme «responsables» de la dette publique. 

La question fiscale a été l’occasion de dénoncer des inégalités dans le rapport à l’impôt. L’ISF comme l’intensification de la lutte contre la fraude fiscale des grands groupes industriels et des plus fortunés, ont été jugés déterminants pour notre avenir en commun, car la justice fiscale est nécessaire à la justice sociale. 

Des propositions «d’optimisation fiscale» ont également été faites par les Gilets-jaunes, dans le « Vrai débat ».

La nécessité de rendre effective et efficace la lutte contre les évasions fiscales, puis la suppression des niches fiscales, ou encore la « taxe des transactions financières », ont été abondamment évoquées. 

Les propositions en faveur de la baisse de la TVA se réfèrent au pouvoir d’achat des ménages. 

Dans son analyse, le laboratoire du CNRS, ENS de Lyon, l’UMR 5206 Triangle, Action, discours, pensée politique et économique, a fait ressortir du « Vrai débat » des Gilets-jaunes, 4 grands thèmes :

1 – La transformation profonde du système politique actuel: le RIC en toutes matières; la reconnaissance du vote blanc et nul; la fin des privilèges des élus et des gouvernants dont la vie et les comportements doivent être irréprochables; casier judiciaire vierge pour tout élu.

2 – Le renforcement des services publics et non pas leur dégradation accélérée comme c’est le cas en ce moment: la proximité et l’égalité d’accès aux services de santé; la proximité et l’égalité d’accès aux moyens de transport; la renationalisation des aéroports, des barrages, des autoroutes…

3 – En matière de justice fiscale et sociale: l’équité; la lutte contre l’évasion fiscale des grands groupes du CAC40; revenus : indexation des salaires et des retraites sur l’inflation…

4 – Le secteur des questions écologiques et climatiques: Aspiration forte à la préservation de l’environnement, considéré comme bien commun de toute l’humanité et sanction pour les pollueurs. 

Le soutien à l’agriculture bio; l’interdiction d’utilisation des pesticides chimiques et l’utilisation des moyens et méthodes naturels de lutte contre les parasites; favoriser les circuits courts; interdiction de produire des matériaux non recyclables et non biodégradables…

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, est le préambule de la Constitution de 1958, il prévoit la participation des citoyens à la formation de la loi. Il déclare: « La loi est l’expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation ». Il est donc temps que ce préambule soit respecté concrètement. Certes, les élus élaborent et votent les lois, mais les électeurs restent exclus du processus et les rares fois où l’on daigne les consulter, leur avis ne compte que s’il est conforme à ce qu’on attend d’eux (Cf., Referendum de mai 2005). Les votes sont toujours manipulés avec le concours évident des plus grands médias qui veillent à leur domination et à leur business en favorisant leurs poulains. Il s’ensuit que la défiance des Français envers la classe politique bat son plein. Il est devenu urgent d’équilibrer le système en instituant dans notre pays le referendum d’initiative citoyenne, dans tous les domaines et à tous les niveaux territoriaux afin que les citoyens puissent avoir le dernier mot et imposer leurs décisions communes. 

Être seulement autorisé à glisser un bulletin dans l’urne pour élire un président, un député ou un maire, ce n’est pas la démocratie, ce n’est pas exercer sa souveraineté, mais au contraire, cela signifie s’en laisser déposséder et se faire réduire au silence pendant les 5 ou 6 ans qui séparent deux scrutins de même niveau. 

En démocratie, le peuple doit pouvoir être le législateur en dernier ressort. Seul le referendum d’initiative citoyenne nous permettra de reprendre la parole à tout moment pour décider de ce qui nous regarde, et ainsi de devenir pleinement citoyens. Les Français ne sont pas plus « idiots » que d’autres peuples qui pratiquent depuis longtemps cette forme de démocratie participative!

« La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du referendum d’initiative citoyenne, en toutes matières y compris constitutionnelle et de ratification des traités; cet article ne peut être modifié que voie référendaire. » 

Conclusion

Les Gilets-jaunes sont-ils des « complotistes », des « radicaux opposés à la démocratie», des « terroristes », des « homophobes », des «antisémites», des « xénophobes », des « anti-préservation de l’environnement », des « stupides » qui « dénoncent des dysfonctionnements ne concernant qu’eux-mêmes »? Sont-ils une « poignée d’agités », dixit Castaner, qui ne cherchent « qu’à semer le désordre et à détruire la République » (idem) ou sont-ils « une foule haineuse » de « gens qui ne sont rien », dixit Macron? Les Gilets-jaunes sont-ils un groupe « d’émeutiers qui n’ont plus le soutien d’une majorité de Français », dixit Rémy Rebeyrotte?

La réponse à toutes ces questions se trouve précisément dans l’affirmative lorsqu’on la retourne vers ceux qui ont porté cette accusation: la macronie est tout ce qu’elle dénonce chez les Gilets-jaunes. Généralement, celui qui juge, qui condamne, qui ne se remet jamais lui-même en cause, qui prétend être la seule alternative au « bien commun », se croit habilité à « regarder la paille qui est dans l’œil de son voisin ne voyant pas la poutre qui est dans le sien »!

L’heure du verdict de la vérité va sonner et nul ne peut échapper à son couperet infaillible: le mensonge n’a que peu de temps devant lui, alors que la vérité a l’éternité pour elle… Les comptes bancaires de la politique ultra libérale s’effondrent chaque jour un peu plus jusqu’au fracas final prochain, pendant que la restauration de l’humain et de ses valeurs, transcendant l’espace et le temps, poursuit indéfectiblement son chemin vers la renaissance…

Jean-Yves Jézéquel

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Publié le 03/04/2019

Au Mexique, les méthodes inédites du nouveau président

Par Marie Hibon (site mediapart.fr)

Cent jours après son arrivée au pouvoir, le nouveau président de gauche du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, porté par un soutien inédit de la population, a entamé une ambitieuse transformation du pays. Son objectif : frapper fort, quitte à privilégier le symbole aux résultats concrets.

 Mexico (Mexique), correspondance.-  Le nouveau président mexicain est un lève-tôt. Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2018, Andrés Manuel López Obrador a instauré un nouveau rituel : une conférence de presse à sept heures du matin, cinq jours par semaine. Chaque matin, dans un exercice qui tient autant du spectacle que de la tribune, il déroule, devant un parterre de journalistes dont le réveil sonnera à l’aube pour le restant du sexennat, des informations calibrées pour faire le tour des téléviseurs du pays.

Cette conférence matinale, exercice inédit pour un chef d’État, est à l’image du mandat dont rêve le nouveau président : à l’opposé de tout ce qui se faisait jusqu’alors.

Premier président de gauche de l’histoire récente du Mexique, élu en juillet dernier avec 53 % des voix – un record –, Andrés Manuel López Obrador a remporté l’élection en promettant la fin de la corruption et de la « mafia du pouvoir » après plus de 90 ans d’hégémonie du parti historique mexicain, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), et un passage éclair de la droite avec le Parti action nationale (PAN), qui ont laissé derrière eux un pays en proie à la corruption et à la violence.

La « quatrième transformation » de López Obrador, qu’il a l’ambition d’inscrire dans la lignée de trois tournants majeurs de l’histoire du Mexique, l’indépendance, la réforme et la révolution, doit remettre le pays d’équerre. En cent jours, celui qu’on surnomme par ses initiales, AMLO, a multiplié les déplacements dans le pays et les annonces de réforme, cochant selon son propre décompte « 62 des 100 engagements » pris à son entrée en fonctions.

Il s’est notamment attaqué à l’une des têtes de l’hydre de la corruption au Mexique : le vol de carburant, siphonné dans les canalisations par des groupes criminels avec l’aide de complices au sein du fleuron pétrolier national, Pemex. L’assèchement des oléoducs ordonné par le président a provoqué de sévères pénuries d’essence à travers le pays, sans que les Mexicains lui en tiennent apparemment rigueur. « Ils voient ces inconvénients comme un remède amer, qu’il faut avaler pour guérir », décrypte Juan Pablo Galicia, politologue à l’université Modelo de Mérida, dans le sud du pays. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits : selon les chiffres officiels, le siphonnage a chuté de 81 000 à 15 000 barils quotidiens.

Face à une violence toujours plus exacerbée – avec plus de 33 000 homicides volontaires recensés, 2018 bat tous les records depuis 20 ans et 2019 s’annonce pire encore –, López Obrador a orchestré au pas de charge la création d’un nouveau corps de forces armées, la garde nationale, destinée à prendre la relève de l’armée pour assurer la sécurité intérieure du pays. Malgré les avertissements des défenseurs des droits de l’homme qui objectent qu’un corps composé de militaires est voué à retomber dans les mêmes travers, la réforme constitutionnelle nécessaire à sa création a été rapidement approuvée par les deux chambres parlementaires, où le président dispose d’une large majorité.

À l’échelle internationale, le président a opéré un virage à 180 degrés de la politique extérieure du Mexique. Il a dépoussiéré la doctrine Estrada qui dicte la non-ingérence du pays dans les affaires de ses voisins. Il a refusé en début d’année de se prononcer sur la légitimité de Juan Guaidó, président de l’Assemblée vénézuélienne, alors que le Mexique était, sous la précédente présidence d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), un membre actif du Groupe de Lima qui veut jouer le rôle de médiateur dans la crise.

Malgré sa position de nouveau leader de gauche dans la région, López Obrador « ne cherche pas à jouer un rôle à l’extérieur du Mexique », rappelle l’historien et observateur politique Lorenzo Meyer, qui entretient une relation chaleureuse de longue date avec le président. « Pour lui, la meilleure des politiques extérieures est une bonne politique intérieure. » Andrés Manuel López Obrador a cependant réussi à nouer une relation cordiale avec son homologue américain Donald Trump, choisissant d’éviter le conflit malgré l’obsession du président américain pour la construction d’un mur à la frontière entre les deux pays.

S’il s’est attaqué sans tarder à la violence et à la corruption du pays – malgré un manque de visibilité sur sa stratégie à long terme, comme le regrettent certains –, ce président de gauche est attendu au tournant sur l’économie. « Le Mexique a été hypnotisé pendant des années par une politique néolibérale de privatisations qui n’a jamais attiré l’investissement promis, développe l’économiste mexicain Ricardo Becerra. AMLO hérite d’une économie dévastée, où la croissance baisse chaque année. » Pour 2019, les prédictions tournent autour de 2 %, quand López Obrador promet, « malgré le scepticisme », d’arriver à quatre points de croissance.

La semaine dernière, le président décrétait en toute simplicité « la fin officielle du cauchemar du néolibéralisme ». « Il n’en finira probablement pas avec le capitalisme, nuance l’historien Lorenzo Meyer. Mais il lui ôtera ses aspects les plus brutaux. López Obrador veut que l’État se remette au service des plus pauvres, les perdants de l’économie de marché. »

Sa recette : multiplier les subventions. Le président a doublé la pension de 2,5 millions de retraités et créé un programme de bourses destiné à financer l’insertion sur le marché du travail de 2,3 millions de jeunes, et qui croule sous les demandes. Il a également revu à la hausse le salaire minimum, passé de 88 à 102 pesos par jour (un peu moins de cinq euros), doublé en zone frontalière avec les États-Unis.

« La hausse du salaire minimum est la meilleure mesure qu’AMLO ait prise depuis son arrivée au pouvoir, souligne l’économiste Ricardo Becerra, spécialiste du sujet. Mais sans plan de hausse graduelle à long terme, cette hausse minuscule n’est qu’un effet d’annonce. À cause de l’inflation [+ 4,37 % en un an – ndlr], un mois après sa mise en place, ce salaire ne couvrait déjà plus le coût du panier de dépenses de base. »

« Réallouer des fonds, cela ne fait pas un programme économique », avertit l’économiste. Les experts s’accordent sur une chose : le vrai levier de la croissance est l’investissement public, alors que la création de biens publics « est au plus bas depuis 35 ans », note Becerra, pour qui les deux projets d’investissement phares d’AMLO, une raffinerie de pétrole et le « train Maya », dont la construction doit générer 300 000 emplois directs et qui reliera entre eux les États du sud-est du Mexique sur 1 500 km – mais provoquera aussi de lourds dégâts environnementaux –, sont loin d’être suffisants. « Le plus gros projet, c’était le nouvel aéroport de Mexico, et AMLO l’a stoppé net », rappelle l’économiste. La décision, prise selon le président pour cause de corruption généralisée et de défense de l’environnement, est tombée alors qu’un tiers de l’aéroport était déjà construit.

Tribun hors pair, le président mexicain est avant tout un as de la communication. Jamais avare de slogans simples et efficaces – « Des câlins, pas des balles », « Les pauvres d’abord », « La mafia du pouvoir » –, à son arrivée au pouvoir, il a lancé une série de mesures symboliques à effet immédiat, comme cette cure d’austérité gouvernementale qui tranche avec les largesses des précédents chefs d’État.

L’avion présidentiel vendu, le chef de l’État fait désormais la queue pour embarquer, comme tout le monde. La résidence présidentielle de Los Piños, nichée dans le parc de Chapultepec, poumon vert de Mexico, boudée par López Obrador, a été – coup de maître – « rendue au public », qui peut admirer à loisir l’escalier à double volée, les pampilles des chandeliers et la salle de cinéma privée du président précédent. Il a raboté de 60 % son salaire et plafonné ceux des fonctionnaires. « Il ne peut y avoir de gouvernement riche quand le peuple est pauvre », répète-t-il à l’envi.

Le message a trouvé son public : après 100 jours au pouvoir, le taux d’approbation du président est stratosphérique, jusqu’à 85 % selon certaines enquêtes d’opinion. Aussi fragiles soient-elles, cela laisse penser qu’AMLO a réussi à imposer son style bien au-delà de ses partisans.

Un combat contre la corruption difficile à quantifier

Misant sur sa proximité avec le peuple mexicain, AMLO a instauré des « consultations populaires », durant lesquelles il soumet une initiative au vote des citoyens, comme il l’a fait pour l’annulation de l’aéroport de Texcoco. Si elles renforcent son image de président aux ordres du peuple, « ces consultations sont loin des standards internationaux d’un référendum », avertit Sebastián Garrido, professeur au CIDE, un centre de recherches en sciences sociales de Mexico.

Organisées par le parti du président, Morena, les consultations ont cumulé les dysfonctionnements. Votes multiples, bureaux de vote mal répartis, faible participation… « Il y a la légitimité, et il y a la légalité », note Garrido. AMLO a choisi la première. « Symboliquement, cela confère une autorité morale à sa décision », résume le politologue Juan Pablo Galicia.

Affable avec les citoyens – il circule avec une sécurité minimale et ne refuse jamais une photo ou un bain de foule –, le président perd patience face à ceux qui parasitent sa ligne directe avec le peuple mexicain ou le mettent face à ses contradictions. Ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui, comme les médias, accusés à plusieurs reprises par le président d’être « bourgeois » et « corrompus ».

« Il existe [dans son discours et celui de ses partisans] une attitude de rejet persistante de la presse qui alimente l’idée que le président serait injustement attaqué », notait une étude de l’Institut technologique de Guadalajara parue en mars. Un discours dangereux dans un pays où 47 journalistes ont été tués durant le dernier sexennat, rappelle l’ONG mexicaine Articulo 19.

Bien qu’il dispose déjà d’une large majorité au Congrès et au Sénat, López Obrador semble déterminé à limiter l’influence des contre-pouvoirs susceptibles d’entraver son action. « Il dirigeait déjà son mouvement devenu parti politique, Morena, de manière personnifiée, souligne Juan Pablo Galicia. Rien n’a changé : AMLO gouverne désormais le pays sans partager le pouvoir avec d’autres instances. »

Sourd aux accusations de conflit d’intérêts, le président a placé deux de ses fidèles à des postes clés du système judiciaire : le procureur général de l’État (le plus haut fonctionnaire de la justice mexicaine, en poste pour neuf ans) en décembre, et une nouvelle juge de la Cour suprême, épouse d’un entrepreneur très proche du président, nommée pour quinze ans en mars.

« Au Mexique, la justice a toujours été discrétionnaire, politisée et intermittente, à cause de la subordination du ministère à la présidence. AMLO devrait proposer une candidature indépendante au lieu de pousser un proche », regrettait alors la politologue Denise Dresser, très critique envers le nouveau gouvernement.

Plusieurs instances de réglementation indépendantes comme l’Agence nationale pour la transparence ou l’Institut électoral ont dû subir les foudres du président, qui les a qualifiées de « bureaucratie bourgeoise qui […]coûte [aux Mexicains] de l’argent sans produire aucun résultat », assorties de sévères coupes dans les budgets.

« Pour AMLO, ces contrepoids étaient nécessaires face à un gouvernement corrompu. Mais comme il considère que le sien ne l’est pas, cette vigilance n’est plus nécessaire », analyse Juan Pablo Galicia, qui ajoute : « Il est probable qu’avec un autre président, on aurait crié au scandale antidémocratique. Mais la popularité d’AMLO le protège. »

Une volonté de régner seul qui se remarque « jusque dans son cercle proche », note le politologue. « Il n’a pas de bras droit ou de conseiller, que des subordonnés. Il est seul face au pouvoir. » AMLO n’hésite d’ailleurs pas à contredire ses ministres lors de ses conférences matinales, lesquels restent encore, pour beaucoup de Mexicains, de parfaits inconnus.

« On lui reproche de chercher à centraliser le pouvoir de l’État. Mais la politique, c’est comme la guerre : il faut rassembler ses forces pour le combat », plaide Lorenzo Meyer, qui ajoute : « La véritable concentration du pouvoir est dans l’autre camp, chez ces quelques familles qui accaparent, depuis des décennies, toute la richesse du Mexique. » Une étude d’Oxfam révélait en 2014 que les 1 % les plus riches du Mexique possèdent 43 % de la richesse du pays.

Face aux critiques grandissantes de son mode de gouvernance, López Obrador a solennellement signé mi-mars un document déclarant qu’il ne se représenterait pas en 2024, accusant au passage « ses adversaires les conservateurs » de diffuser « des rumeurs infondées » sur des velléités de réélection.

Continuant son grand ménage, le président a annoncé en février la fin pure et simple des subventions de l’État à toute organisation de la société civile pour les redistribuer directement à la population. « Cette structure intermédiaire qui s’est créée pour détourner l’argent perçu sous couvert de la nécessité des gens doit prendre fin immédiatement, c’est de la corruption », a-t-il justifié.

« Ce sont des victimes collatérales du combat de López Obrador contre la corruption, analyse Juan Pablo Galicia. Il ne fait pas dans la dentelle parce que cela sert son récit : “Rien de ce qui a été fait avant moi n’est bon, il faut tout revoir.” »

Dans les faits, il n’existe pas de chiffres pour quantifier l’importance de la corruption au sein de la société civile. « Mais dans l’imaginaire collectif, elle est partout, décrypte le politologue. Au Mexique, tout le monde y a été confronté un jour ou l’autre, alors il n’est pas difficile de croire le président quand il affirme qu’un secteur entier est concerné. »

Pour Galicia, en 100 jours, López Obrador a réussi à positionner la mesure de son succès « sur le plan symbolique ». « AMLO ne joue pas sur le terrain des résultats quantifiables. Il cherche à être jugé sur sa capacité d’impulser un changement de régime. »

L’organisation Mexicains contre la corruption, qui a vérifié plusieurs de ses affirmations à l’occasion des 100 jours de sa présidence, est parvenue à la même conclusion. « Quand bien même le combat contre la corruption pourrait permettre de réaliser d’importantes économies, aucune preuve ne permet d’étayer les déclarations du président quand il dit que l’État fait une économie de 700 millions de pesos [32 millions d’euros – ndlr] en mettant fin à la corruption au sein du gouvernement », relève par exemple l’ONG.

« Je ne suis pas sûr qu’AMLO lui-même sache comment résoudre concrètement tous les problèmes du Mexique, lâche Lorenzo Meyer, pensif. Ce que je crois, c’est ce qu’il m’a confié en 2005 : “Si je suis élu, je ne pourrai pas changer ce pays en profondeur, car les obstacles sont énormes. Mais je voudrais que, pour la première fois, les Mexicains ne considèrent pas leur gouvernement comme un ennemi, mais bien comme quelque chose qui leur appartient.” » Un objectif qui, à la lumière de ses 100 premiers jours au pouvoir, semble en bonne voie de réalisation.

Publié le 02/04/2019

Éducation : défiance et mobilisations grandissent avant la journée de grève du 4 avril

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Réforme de l’enseignement supérieur l’an dernier avec Parcoursup, réforme en cours du lycée, du baccalauréat et de la voie professionnelle, projet de loi « pour une école de la confiance » : la frénésie réformatrice du ministre de l’Éducation soude la communauté éducative contre Jean-Michel Blanquer. Depuis plusieurs semaines, la colère gonfle et les actions se multiplient.

 

« Il y a des endroits où cela bouillonne, d’autres où il y a un frémissement, mais aussi certains où c’est le calme plat », confie Gilles, instituteur dans une école primaire du sud de la France classée en REP+. Pour ce militant de Sud-éducation la journée de grève du 4 avril est un moyen d’amplifier les luttes déjà existantes en incitant toute la profession à se mettre en mouvement. Ce jour-là, avec ses collègues il participera à une nuit des écoles pour inviter les parents à s’informer et participer à la mobilisation. Une décision prise la semaine précédente lors d’une assemblée de secteur qui a réuni 35 professeurs des écoles d’un quartier sensible.

Depuis le début de l’année, des actions de désobéissance résonnent comme un murmure préparant un mouvement plus bruyant et visible. Dans le primaire, le refus des évaluations CP et CE1, ou de leur communication sur une plateforme liée à Amazon, a fait réagir le ministère. Dans une circulaire du 8 mars, celui-ci se fait menaçant et qualifie ces refus de faute professionnelle. Même attitude vis-à-vis des enseignants du secondaire qui ont entamé aux quatre coins du pays, une rétention des notes pour les uns, des 20/20 à tous les élèves ou des démissions collectives de professeurs principaux pour d’autres. Là aussi, le ministère a demandé aux recteurs et aux directeurs d’académie d’appliquer des sanctions.

La contestation monte en puissance dans l’Éducation nationale

Dans ce contexte, le vote en première lecture à l’Assemblée nationale le 19 février de la loi « pour l’école de la confiance » fait office d’électrochoc. L’introduction d’amendements aussi lourds dans la vie quotidienne des enseignants que celui sur les regroupements d’écoles sous la direction d’un proviseur de collège a mis le feu aux poudres. Pour la communauté éducative, cela équivaut à vider de sa substance et son pouvoir les conseils d’école et au passage de supprimer les directeurs. Ainsi, un mois plus tard, les enseignants forment le gros des cortèges lors des manifestations interprofessionnelles du 19 mars. Le primaire y est très représenté avec 40 % de grévistes dans les écoles selon la FSU et 24 % pour le ministère. Cela correspond au chiffre de grève le plus élevé depuis 2017.

Avant même cette journée, les enseignants du département de Loire-Atlantique se mobilisent contre la loi Blanquer en prenant quelques longueurs d’avance. Le 4 mars, un millier d’entre eux sont en grève à l’appel de la FSU, de la CGT et de Sud-éducation. Une cinquantaine d’écoles sont fermées et 350 personnes décident en assemblée générale de recommencer le 11 mars. Ce jour-là, la grève prend encore de l’ampleur et sa reconduction est votée par plus de 500 enseignants à Nantes. Rejoint par Force ouvrière, le mouvement n’a pas cessé, même si dans le second degré la mobilisation prend majoritairement la forme de blocage de notes ou d’actions symboliques.

Depuis le 19 mars, les mobilisations se multiplient un peu partout. Le jour de la grève, une assemblée générale de 350 agents à Angers vote sa reconduction pour le lundi 25 mars. Dans l’Allier, ce sont les dates du 28 et du 29 mars qui sont retenues. Celle du 26 mars dans les Bouches-du-Rhône et les Deux-Sèvres. À Paris, où une assemblée générale réunit 200 enseignants, un appel à la grève est lancé à partir du 27 mars. Dans de nombreuses localités de la région parisienne, des établissements sont déjà en lutte. Ici, des banderoles accrochées à l’entrée de l’école expliquent que pour un vêtement égaré il faut dorénavant s’adresser au collège, là des parents retirent leurs enfants en guise de protestation. Parfois, ce sont des blocages temporaires qui sont effectués par les parents. Le tout ponctue une montée en puissance de la défiance à l’égard de la réforme.

Une manifestation le 30 mars, une grève le 4 avril

Le 30 mars, les principaux syndicats enseignants (FSU, Unsa, CFDT, CGT et Snalc), rejoints dans la rue par FO et Sud-éducation, ont appelé à un samedi de manifestation. Alternative à la grève pour contenter les syndicats partisans de négociations et d’un aménagement de la loi, ou moyen d’associer les parents d’élèves ? Peut-être un peu des deux au regard de la participation notable de ces derniers, notamment à Paris et Nantes. En tout cas, l’appel à la grève pour le jeudi 4 avril n’est signé que par la FSU, la CGT, FO et Sud-éducation.

Samedi, le ministère de l’Intérieur a comptabilisé 36 000 manifestants dans toute la France, dont 6000 à Paris. Dans la capitale selon plusieurs sources syndicales, le défilé approchait les 10 000 participants. Les banderoles fabriquées pour la circonstance témoignent d’une vivacité de la mobilisation. Les manifestations ont réuni 2500 personnes à Nantes comme à Lyon, et 2000 à Rennes, où la FSU annonce que « 70 postes seront supprimés dans les établissements du second degré à la rentrée prochaine ». Une façon de rendre concrètes les 2600 suppressions de poste annoncées par Jean-Michel Blanquer en septembre dernier.

 

À Strasbourg, un millier d’enseignants ont défilé dans les rues de la ville, un peu moins à Limoges, Clermont-Ferrand ou Montpellier. Là, Céline, institutrice depuis quatorze ans se dit inquiète des conséquences de l’article un de loi Blanquer sur la liberté d’expression des enseignants. « Qu’en sera-t-il des réunions d’information que l’on fait avec les parents », s’interroge-t-elle en soulignant le flou laissé par le texte. N’auront-ils plus le droit d’y critiquer la politique de leur ministère, alors que les moyens manquent partout ?

C’est une crainte qui semble largement partagée chez les professeurs des écoles rencontrés dans les manifestations samedi. Ils ont de plus le spectacle du traitement du mouvement des gilets jaunes sous le nez pour ne pas les rassurer. Ainsi, de nombreuses conditions sont réunies pour faire de la prochaine journée du 4 avril un tremplin vers une poursuite du mouvement. « Cela fait plusieurs années que nous n’avons pas eu une implication aussi importante des collègues et des parents », constate une institutrice de la région parisienne, syndiquée à la CGT. Elle note que de nombreux parents découvrent en accéléré l’ensemble des réformes, ce qui « dans les quartiers, donne l’impression que c’est toute une jeunesse qui est sacrifiée ». De quoi nourrir la contestation.

Cependant, malgré une mobilisation qui enfle, plusieurs organisations syndicales n’appellent pas à la grève, et dans de nombreux départements l’information est arrivée un peu tardivement. Dernière difficulté pour que le mouvement s’ancre : les vacances de Pacques commencent le 6 avril dans la zone B. Elles s’étalent jusqu’au 6 mai pour la zone C.

Publié le 01/04/2019

Travail dissimulé, fraude sur les étiquettes : les multiples abus d’un groupe agro-industriel breton

par Inès Léraud (site bastamag.net)

Cheritel, un important grossiste de fruits et légumes, a été jugé et condamné fin 2018 pour avoir violé durant plusieurs années, via une société bulgare, les droits de salariés étrangers. En interne, d’anciens employés interrogés par Basta ! épinglent aussi les pratiques managériales du groupe. L’entreprise s’est encore illustrée dans un autre domaine : les services de l’État l’ont prise en flagrant délit de « francisation » de tomates, en réalité achetées à bas coût dans d’autres pays. Des affaires qui illustrent les pratiques parfois peu reluisantes de l’agro-industrie, au sein de laquelle les marges se gagnent autant sur le travail que sur l’environnement.

L’affaire se passe à Grâces, en périphérie de Guingamp, au cœur de l’agro-industrie bretonne. Ici, il n’est pas rare de croiser des habitants qui ont un temps travaillé pour le groupe Cheritel, un important grossiste local qui approvisionne les enseignes Leclerc, Intermarché, Auchan, Carrefour, Système U, Aldi, ou encore Quick et KFC. Via ses quatre sociétés, Cheritel distribue, mais aussi découpe, transforme, conditionne et expédie des fruits et légumes. L’entreprise, qui revendique 45 millions d’euros de chiffre d’affaires et 120 salariés, est dirigée depuis plus de 30 ans par Jean Cheritel, que certains de ses anciens collaborateurs aiment surnommer « le Bernard Tapie de Guingamp ».

C’est dans les années 1980, à une période où les intermédiaires agricoles prennent du poids, que ce fils de paysans bretons réalise une ascension rapide dans le commerce de gros. Aujourd’hui, Jean Cheritel est aussi actionnaire et ex-administrateur du club de football professionnel de l’En avant Guingamp, gérant d’une demi-douzaine de sociétés civiles immobilières, de deux holding, et d’une ferme intensive de 250 vaches laitières au Maroc.

47 000 heures de travail dissimulées entre 2012 et 2016

Depuis quelques années, son groupe se distingue aussi dans les chroniques judiciaires. En 2012, l’inspection du travail découvre que plusieurs industriels bretons, dont Cheritel Trégor légumes, l’une des sociétés du groupe, font travailler de la main d’œuvre étrangère sans la déclarer, via une société d’intérim bulgare, Vadi Job. Malgré les avertissements des services de l’État, Cheritel persiste. En 2017, l’entreprise et son gérant sont finalement cités à comparaître devant le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc.

Au sein du groupe Cheritel, « sur la période de mars 2012 à avril 2016, plus de 47 000 heures de travail ont été dissimulées par l’entreprise [Vadi Job], observe le vice-procureur lors du procès. Soit l’équivalent de 29 emplois à temps plein sur une année. Le préjudice pour la sécurité sociale est évalué à 261 610 euros. Ce sont des opérations frauduleuses particulièrement lucratives pour une entreprise. » D’après l’avocat du groupe, maître Guillotin, ce n’est pourtant pas dans un but lucratif que son client a recours à des intérimaires bulgares, mais « parce qu’il ne trouve personne pour venir travailler ».

Sous couvert d’anonymat, une dizaine d’ex-salariés nous ont confié leur expérience. Tous ont quitté l’entreprise il y a moins de deux ans. D’anciens commerciaux confirment les propos de l’avocat, mais en y apportant un éclairage quelque peu différent : « La ligne d’épluchage oignons-échalottes [le groupe Cheritel commercialise des légumes prêts à cuire] ne fonctionne qu’avec des Bulgares. Aucun français ne supporte ce poste. Ils restent une demi-heure. Ils vomissent. Parce que c’est de l’oignon et il n’y a que des masques en papier, pas de lunettes. Vous imaginez éplucher des oignons toute la journée ? Donc il a fait appel à des intérimaires bulgares, qui travaillent très bien et ne se plaignent pas. » La précarité absolue d’un travailleur étranger non déclaré n’aidant pas non plus à revendiquer de meilleures conditions de travail...

Des salariés mal-logés qui reversent leurs loyers à... Jean Cheritel

Selon l’enquête menée par l’inspection du travail, les personnes bulgares dédiées aux postes d’épluchage étaient pour la majorité des femmes. Celles-ci avaient été recrutées en Bulgarie directement pour la société Cheritel. Au mépris de la directive européenne sur le travail détaché, certaines avaient dû financer leur voyage en France. La plupart n’étaient pas retournées dans leur pays d’origine depuis leur embauche – parfois depuis plusieurs années. Deux élus de la CFDT (Fédération générale de l’agroalimentaire) ont tenté à plusieurs reprises de se rendre au domicile de ces employés. En vain. Selon eux, un homme leur aurait bloqué l’accès, placé par la société d’intérim Vadi Job afin de servir d’interprète aux travailleurs détachés, mais aussi visiblement de veiller à ce qu’ils n’entrent pas en contact avec la population locale. Toujours selon la CFDT, cet homme aurait aussi été en possession de leurs pièces d’identité.

Revenus plus tard avec l’inspection du travail, nos deux syndicalistes découvrent que les employés sont logés dans un pavillon de quatre chambres avec une seule salle de bains mixte. D’après leurs estimations, jusqu’à 17 personnes pourraient vivre sur place. Un loyer de 130 à 150 euros est prélevé directement par Vadi Job sur le salaire de chaque habitant et reversé au propriétaire de la maison : Jean Cheritel, lui-même ! « Le fait que M. Cheritel perçoive des loyers par l’intermédiaire d’une société civile immobilière accentue le caractère mercantile de l’opération », a déclaré le vice-procureur lors du procès concernant l’emploi des travailleurs bulgares. Par ailleurs, certains n’ont pas de contrat individuel, les heures supplémentaires ne sont ni déclarées, ni payées.

Une mission syndicale en Bulgarie

La FGA-CFDT s’est rendue quelques mois plus tard à Chumen, province la plus pauvre de Bulgarie, afin d’informer la population sur ses droits en France : « Dans tous les villages, les maires ont invité les habitants à venir aux réunions qu’on organisait. Ils étaient parfois une centaine. Tous avaient des proches qui étaient partis travailler en France. On leur expliquait qu’ils avaient droit aux 35 heures, aux congés payés, que leurs frais de transport et d’hébergement devaient être pris en charge... On a eu beaucoup de retours de la part de Bulgares se plaignant de Vadi Job », raconte l’un d’eux, qui ayant lui-même été travailleur détaché dans un abattoir allemand durant sa jeunesse, a planché jour et nuit, pendant plusieurs mois, sur le dossier des travailleurs bulgares.

Le 11 décembre 2018, le groupe Cheritel est finalement condamné par le tribunal de grande instance de Saint-Brieuc à 261 610 euros d’amende pour « délit de marchandage (...) commis à l’égard de plusieurs personnes : opération illégale à but lucratif de fourniture de main d’œuvre ». Son gérant, Jean Cheritel, écope de 10 000 euros d’amende, deux mois de prison avec sursis et deux ans d’interdiction d’exercer l’activité de sous-entrepreneur de main d’œuvre. L’entreprise et son dirigeant sont également condamnés à verser en tout 12 500 euros de dommages et intérêts aux parties civiles.

Dans son jugement le tribunal constate, « sans ambiguïté », la « fourniture massive et habituelle par la société bulgare de salariés étrangers à la société utilisatrice [Cheritel, ndlr], accomplissant les mêmes tâches que les salariés français, et non de l’application (...) du régime du détachement ». Autrement dit, Cheritel a employé des salariés illégalement détachés sur des postes de travail permanents. « L’intérêt des prévenus, ajoute le jugement, était bien évidemment financier, à savoir, en se soustrayant au régime français (...) bénéficier d’un allègement des charges sociales et fiscales, les travailleurs bulgares étant en parallèle privés d’avantages prévus par la législation nationale protectrice (pas de congés payés, pas de représentation du personnel, pas de protection sociale...). » Jean Cheritel et son groupe ont fait appel de cette décision.

 « Depuis que j’ai quitté l’entreprise, j’ai appris ce qu’étaient les RTT et je revis ! »

Au delà de cette affaire, notre enquête montre également que les pratiques du groupe vis-à-vis de ses propres salariés sont loin d’être irréprochables. Les commerciaux interrogés par Basta ! ont pour mission de négocier et d’assurer les ventes de fruits et légumes auprès de la grande distribution. Ils sont payés autour de 1800 euros nets par mois pour un forfait à 39 heures. Tous ceux que nous avons rencontrés témoignent effectuer « plus de 40 heures durant l’année, et 50 à 70 heures durant la saison d’été, sans heure sup’ payées ni récupération ». « Nous avons une feuille pour déclarer nos heures supplémentaires, mais nous sommes obligés de mettre zéro sinon la feuille nous revient. On cède pour ne pas perdre notre poste », détaille l’un d’eux. « Depuis que j’ai quitté l’entreprise, j’ai appris ce qu’étaient les RTT, et je revis ! » dit-il.

Cela ne vaut pas pour tous les employés : dans les ateliers de conditionnement, il y a une pointeuse. « Un été, j’ai bossé là-bas comme manutentionnaire. On travaillait jusqu’à 2 h du matin, en tout 55 heures par semaine. Toutes les heures étaient payées, et j’ai gagné 2500 euros en un mois », raconte un étudiant. En revanche, commerciaux, techniciens et manutentionnaires évoquent à l’unisson le comportement impulsif et autoritaire du dirigeant – « Il règne par la terreur » –, le sous-effectif chronique, les burn-out. « Il y a un turnover incroyable, je n’ai jamais vu ça dans une autre entreprise. Le bureau commercial comptait une vingtaine de personnes. J’en ai vu changer une douzaine parmi elles, dont certaines que je n’ai vues qu’une semaine ou deux », décrit un jeune homme resté quelques mois en alternance.

Aucun de ces anciens salariés n’a cependant envisagé de se lancer dans une procédure prud’homale. Faute d’argent, de temps, et par peur de « se mettre le patronat local à dos ». Un tribunal de police a certes condamné Jean Cheritel en 2015 pour « dépassements de la durée maximale du travail », « inexécution de remédier à une situation dangereuse » et « hébergement de travailleurs dans un local à usage industriel » [1]. Mais la consultation des archives des Prud’hommes de Guingamp révèle que, sur la décennie écoulée, seuls quatre salariés ont initié des démarches. Deux ont eu gain de cause et touché respectivement 26 000 et 34 000 euros d’indemnités, notamment pour des dépassements d’horaires.

« Je ne serre pas la main à des gars comme toi »

Il faut dire que chez Cheritel, l’absence de section syndicale ne favorise pas la protection des droits des salariés. Cela alors même que l’entreprise regroupe plus de 100 employés – travailleurs saisonniers compris. En principe, un syndicat peut créer une section à partir de deux adhérents au sein d’une entreprise. Comment expliquer une telle désaffection ? « Chez Cheritel, on n’a pas de syndicat car la direction fait pression sur le personnel syndiqué pour qu’il s’en aille », explique un ancien commercial resté près de quinze ans dans l’entreprise.

Nous avons trouvé et rencontré l’un de ces ex-employés syndiqués. La quarantaine, Pierre* hésite entre la peur de parler, parce qu’il n’a « pas envie d’avoir d’ennuis », et le désir de rendre public ce qu’il a vécu. Il est accompagné d’archives documentant son histoire : « Je suis entré au sein du groupe en 2007, comme technicien de maintenance. Je réparais les machines. Au bout de deux ans, ma femme en a eu ras-le-bol que je fasse des heures non payées. Et moi aussi. J’ai demandé à avoir un badge pour pointer, et à recevoir le relevé de mes heures avec mon bulletin de paie. Je les ai obtenus. Mais j’ai été identifié comme quelqu’un qui ne se laissait pas faire. Après ça, j’ai eu des ennuis. »

En octobre 2009, Pierre reçoit une lettre recommandée avec accusé de réception, un « avertissement pour insuffisance professionnelle » au sujet d’une machine à découper les poireaux mal réglée. La même année, il ne touche pas de prime de fin d’année, contrairement à la précédente. Il se renseigne alors auprès de la section agroalimentaire de la CGT pour savoir comment fonder une section syndicale à Cheritel Trégor légumes. « On m’a dit : "Ohlala, une personne a déjà essayé, elle s’est faite virer !". Début 2010, j’ai tout de même décidé de me présenter aux élections des délégués du personnel. J’ai prévenu l’entreprise. Juste après, un matin, j’ai voulu saluer Jean Cheritel. Il m’a répondu : "Je ne serre pas la main à des gars comme toi". J’étais stupéfait ! »

Changements d’emploi du temps, avertissements et accusations de vol

À partir de là, la vie de Pierre se complique : « Avant on s’arrangeait avec mon responsable de service : quand j’avais besoin, je pouvais arriver plus tard le matin et rester plus tard le soir. J’avais une heure de pause le midi. Du jour au lendemain, j’ai reçu des avertissements quand j’arrivais en retard, et on m’a collé deux heures de pause déjeuner, ce qui faisait des journées plus longues. » En mars 2010 il reçoit des courriers intitulés « avertissement pour faute » pour des retards au cours du mois, dont certains de quelques minutes. Un matin, le responsable de production lui aurait même subtilisé sa trousse à outils. « Je pense qu’ils espéraient que je fasse un abandon de poste, ce qui aurait constitué une faute grave. Je le savais et je suis resté toute la journée en salle de pause. C’était très difficile. Je n’avais qu’une envie, partir, mais j’ai tenu. »

Courant avril, des gendarmes viennent sur le site et lui demandent d’ouvrir sa voiture. Ils y découvrent deux cagettes en plastique estampillées Cheritel. Une perquisition est organisée chez lui, et en découvre 17 autres. Il est accusé de vol. « Chaque cagette vaut 3,50 euros, il y en avait pour 70 euros au total. En fait, explique-t-il, on avait le droit de se servir dans les fruits et légumes invendus et périmés. Moi je nourrissais mes poules comme ça. Il était toléré qu’on transporte ces légumes avec les cagettes de l’entreprise. » À condition de les ramener, ce que Pierre avait vraisemblablement tardé à faire. « Personne n’a voulu témoigner en ma faveur, poursuit-il, de peur d’avoir des soucis. » « Beaucoup de monde faisait ça », confirme aujourd’hui un ancien salarié interrogé par Basta !, qui est resté près de quinze ans dans l’entreprise.

« J’ai été élu. Mais une semaine après, j’étais licencié pour faute grave »

L’élection des délégués du personnel a finalement lieu pendant la mise à pied conservatoire du salarié. « J’aurais dû avoir le droit d’entrer dans l’usine pour préparer les élections, mais des membres du personnel de direction m’en ont empêché. J’ai quand même pu venir le jour de l’élection. J’étais le seul à me présenter. Sur 60 inscrits, huit personnes ont voté, et sept ont voté pour moi ! J’ai donc été élu. Mais bon, une semaine après j’étais licencié pour faute grave... ». Avec l’accord de l’inspection du travail.

D’autres salariés racontent qu’au moment des élections, « la pression a été mise sur les votants ». L’un d’eux explique : « Jean Cheritel faisait comprendre aux responsables d’équipe qu’il fallait faire passer le message, que cette personne-là, il ne fallait pas qu’elle soit élue. La direction a su qui avait voté, je ne sais pas comment. C’est dégueulasse, mais des personnes qui avaient voté pour le gars de la CGT ont été sanctionnées : elles n’ont pas eu de primes de fin d’année. » En juillet 2010, le groupe Cheritel obtient auprès du tribunal d’instance de Guingamp la nullité de l’élection syndicale au motif d’un vice de procédure. Il n’y a donc jamais eu de délégué syndical au sein de Cheritel Trégor légumes. Interrogé sur le sujet, Jean Cheritel n’a pas répondu à nos questions.

Des fraudes sur la provenance des tomates, « en quantité industrielle »

Ce n’est pas tout. En plus des procédures en cours au niveau de la législation du travail, et des témoignages recueillis sur les méthodes de management au sein du groupe, les pratiques litigieuses de l’entreprise touchent aussi aux produits qu’elle commercialise. Cette fois, ce sont les services de la répression des fraudes qui en font le constat. Courant 2017, les services de l’État prennent l’entreprise en flagrant délit de « francisation » de tomates : celles-ci, importées à bas prix d’Espagne, du Maroc ou de Belgique, ressortent des usines miraculeusement étiquetées « origine France ».

Une fraude mise en place depuis plusieurs années, à en croire les ex-salariés que nous avons interviewés. « Tout le monde savait, c’est étonnant que ça n’ait pas fuité avant », rapporte l’un d’entre eux. Un ancien directeur commercial du groupe nous précise : « Toutes les boîtes pratiquent ça en dépannage [pour ne pas perdre des marchés], mais là, c’était en quantité industrielle ! ». Jean Cheritel prétexte justement... un dépannage. Mais le service des fraudes revient une semaine plus tard, et constate une récidive.

« Que l’opérateur travaille avec la grande distribution décuple l’effet néfaste de la pratique »

De l’aveu du directeur adjoint de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP) des Côtes d’Armor, Virshna Heng, de gros tonnages de tomates francisées sont partis via la grande distribution sur l’ensemble du territoire français. Et d’ajouter que cette fraude lèse fortement les consommateurs : « On fait croire qu’un produit est français, alors qu’on se fournit à bas prix à l’étranger, sachant qu’il n’y a pas les mêmes garanties sur le produit. » Mais cette fraude lèse aussi les producteurs de tomate bretons [2] en générant « une tension à la baisse sur les prix, qui impacte tout le territoire et accentue les crises. Dans une affaire comme celle-là, que l’opérateur travaille avec la grande distribution décuple l’effet néfaste de la pratique ».

Sollicités par nos soins, les partenaires du groupe Cheritel comme la marque Prince de Bretagne – qui regroupe plus de 2200 producteurs de fruits et légumes bretons – ou le groupe Aldi, n’ont pas souhaité s’exprimer. La centrale d’achat du groupe Leclerc (Scarmor) a quant à elle déclaré ne pas être au courant du dossier.

Une pratique encore plus courante avec la viande de porc

« Dans les dossiers de ce type, poursuit Virshna Heng, il est très difficile de montrer la complicité de la grande distribution. Mais il serait étonnant qu’elle n’ait pas connaissance de ces faits. C’est quasiment impossible, tout simplement parce que lorsque l’on a des pratiques massives, de très gros tonnages réguliers, et un prix très bas, cela ne permet pas de supposer qu’il y a une origine France, c’est mathématique. Mais il est difficile de mettre en évidence cette complicité. Souvent la grande distribution fait comprendre aux grossistes qu’elle souhaiterait un quantitatif, une régularité de livraison... Mais ce n’est pas demandé frontalement, et ce ne sera jamais écrit noir sur blanc par exemple. »

Le directeur adjoint de la DDPP précise également que la francisation de fruits et légumes resterait « anecdotique » dans les Côtes d’Armor par rapport à celle de la viande de porc ! « Il est clair qu’il y en a qui importent des porcs à bas prix et les vendent comme porc français. Pour les plus gros industriels de plats préparés, il est fréquent de voir 30% de porc acheté à bas pris à l’étranger, notamment en Allemagne, avec un flou sur l’origine de la viande. C’est paradoxal, dans une région où on produit énormément de porc. » « Consommez nos marques, consommez français ! », clamaient les fameux bonnets rouges. Vraiment ? L’enquête de la DDPP a été transmise au parquet de Saint-Brieuc et, selon le procureur Bertrand Leclerc, Jean Cheritel et son entreprise pourraient bientôt, de nouveau, devoir faire face à la justice.

Inès Léraud

*Ce prénom a été modifié.

P.-S.

Contacté à plusieurs reprises, Jean Cheritel n’a pas souhaité répondre à notre liste de questions et à nos nombreuses sollicitations.

Notes

[1] Condamnations citées durant l’audience publique du tribunal correctionnel de Saint-Brieuc, le 05/07/2018.

[2] La Bretagne est la première région productrice de tomates avec 200 000 tonnes en 2012. Voir notre article sur Bastamag.

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