PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 03/01/2019

Institutions. « Il faut assainir le système de financement de la démocratie »

Olivier Morin (Site humanite.fr)

Dans son essai le Prix de la démocratie (1), l’économiste Julia Cagé dénonce le cercle vicieux entraîné par le financement de la vie politique. Lequel contribue à maintenir et à renforcer les intérêts de la bourgeoisie. Entretien.

La politique menée par Emmanuel Macron est étroitement liée à la façon dont sa campagne a été financée, expliquez-vous dans votre ouvrage…

JULIA CAGÉ La République en marche est un parti qui n’a pas pu bénéficier des financements publics directs et j’insiste bien sur ce point. Car, quand il se crée en 2016, il ne peut pas compter sur cette somme d’argent calculée selon les résultats des élections législatives, pour la simple raison qu’il n’y a pas encore participé. Il a donc réalisé une campagne massive de levée de dons. Et il n’a obtenu quasiment que des dons au plafond. C’est-à-dire à 7 500 euros. Il a donc été financé par les plus favorisés. J’ai regardé la structure des dons aux partis politiques en France. Et il s’avère que les dons de cette somme sont effectués par les 1 % et même les 0,1 % les plus riches. La politique économique que met en place Emmanuel Macron correspond aux préférences exprimées par ces riches et pas du tout aux intérêts de la majorité. Rien qu’à la City de Londres, il a récolté 800 000 euros (contre 30 000 euros levés dans la ville de Lille). Les conséquences ont été rapides : suppression de l’ISF, flat tax sur le capital et suppression de l’exit tax.

C’est donc un renvoi d’ascenseur…

JULIA CAGÉ Tout à fait, sauf que ce n’est pas de la corruption, puisqu’il n’y a rien d’illégal. C’est le système qui est vicié. D’autant que si Emmanuel Macron n’a pas bénéficié de financements directs, il a quand même bénéficié d’argent public. Ceux qui ont donné 7 500 euros n’ont dépensé en réalité que 2 500 euros. Les 5 000 euros restants sont remboursés sous forme de réduction d’impôt. Sur les 13 millions de dons qui ont financé la campagne de LaREM, 8 millions d’euros ont été payés par les Français. Cela fait partie des autres injustices du système, car seuls les plus aisés bénéficient de cette réduction d’impôt. Quand les plus modestes, non assujettis à l’impôt sur le revenu, veulent donner par exemple 300 euros, ils payent 300 euros.

Vous dites aussi que plus on dépense d’argent dans une campagne électorale, plus on a de chances de l’emporter…

JULIA CAGÉ Nous avons étudié toutes les campagnes législatives et municipales depuis 1993. Toutes choses égales par ailleurs (sexe du candidat, sortant ou non, caractéristiques de la circonscription, etc.), plus un candidat dépense, plus il a de chances de l’emporter. Cela encourage la chasse aux dons privés et donc de défendre, une fois élu, ceux qui ont le plus donné : les plus riches. Le recours aux sirènes des levées de fonds privés a conduit à ce que les classes populaires ne se sentent plus représentées par certains partis de gauche. L’exemple le plus frappant est celui du Parti démocrate aux États-Unis. Il n’y a quasiment aucune différence entre son programme économique et celui de Donald Trump. Seules persistaient des différences sociétales. Ce qui a abouti à ce paradoxe : les classes populaires ont voté pour le candidat républicain. Il faut donc assainir le système de financement de la démocratie.

Quelles solutions proposez-vous pour y parvenir ?

JULIA CAGÉ Des solutions simples existent. Je propose dans mon livre des « bons pour l’égalité démocratique ». Pour éviter les disparités entre les citoyens, on alloue la même somme d’argent public à chaque citoyen. Et chacun peut la donner au parti politique de son choix. Le système serait annualisé plutôt qu’il soit figé tous les cinq ans en le basant sur les résultats aux législatives. L’autre proposition est de réduire drastiquement la somme autorisée des dons privés. Je propose de la limiter à 200 euros. C’est essentiel.

En quoi l’actuelle mobilisation des gilets jaunes interpelle l’exercice de la démocratie ?

JULIA CAGÉ Il existe des revendications sur le pouvoir d’achat directement liées à la politique d’Emmanuel Macron. Mais les gilets jaunes disent aussi qu’ils ne sont pas entendus et qu’ils ne se sentent plus représentés. Ils ont raison. C’est ce que propose de résoudre ma troisième proposition. Il s’agit de la mise en place d’une Assemblée mixte. On garde le même nombre de sièges à l’Assemblée nationale, mais, pour un tiers d’entre eux, on élit à la proportionnelle des listes qui seront paritaires socialement. Avec des ouvriers, des employés et des travailleurs précaires. Pour avoir des députés davantage à l’image de l’ensemble de la société.

(1) Le Prix de la démocratie, de Julia Cagé. Éditions Fayard, 464 pages, 23 euros.

 

Entretien réalisé par Olivier Morin

Oublié le 02/01/2019

Ils ont perdu la tête... - Alain Brossat

A propos des poursuites engagées contre 3 gilets jaunes accusés d’avoir décapité le président de la République

paru dans lundimatin#172, (site lundi.am)

Trois gilets jaunes ont été placés en garde à vue à Angoulême, suite à l’ouverture d’une enquête à la demande du Parquet. Ils sont soupçonnés d’avoir participé à la mise en scène d’une décapitation de Macron à l’occasion d’une manifestation organisée le 21 décembre et dûment déclarée en préfecture. Ils sont accusés de « provocation publique à la commission d’un crime » et « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique ». La préfète du département des Charentes qui a été la première à sonner la charge a dénoncé des « faits portant gravement atteinte tant à la personne qu’à la fonction du Président de la République ». Edouard Philippe a ensuite pris le relais, en twittouillant.

Pour que la mesure soit tout à fait complète, des journalistes de la presse locale qui avaient rendu compte de ce mini-événement ont été convoqués chez les flics en qualité de « témoins mis en cause » – si l’on comprend bien, le simple fait d’avoir « couvert » l’action en question en fait des complices objectifs de ce supposé délit.
 
Tous ceux, fonctionnaires, magistrats, gouvernants, flics, échotiers (etc.) qui se sont attelés à la répression et à la stigmatisation de cette roborative mise en scène méritent à leur tour d’être convoqués en vue d’un sérieux rappel, non pas à la loi, mais à la connaissance historique élémentaire.

Première remarque générale : l’exécution en effigie des gouvernants, quels qu’ils soient, à l’occasion de manifestations publiques et de défilés de rue, est, sous la V° République, de tradition, une routine presque. Généralement, les responsables politiques honnis, pour des raisons variées mais généralement bien fondées, sont pendus en effigie et trimballés en cet appareil, du début à la fin de la manif, à bout de bras, par quelque robuste syndicaliste, pas plus cannibale et assoiffé de sang que ça pour autant. Il n’y a que les cons, ès qualités ou pas, qui ne savent pas faire la différence entre une potence, une guillotine en carton (une effigie) et une vraie. Et il serait bon que les mêmes nous expliquent en quoi un important pendu, c’est quand même plus tempéré qu’un homme d’Etat tranché.

Seconde remarque : dans le régime traditionnel des pénalités, en France, en Angleterre, notamment, la mort infligée par pendaison c’est la mort vile, celle que le pouvoir royal et ses exécuteurs de basses œuvres infligent au commun, au peuple, à la plèbe – ceci jusqu’en plein XIX° siècle, voir à ce propos le classique ouvrage d’E. P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, avec le cortège des pendaisons à la chaîne qui accompagne la lutte contre les illégalismes et les émeutes. La mort par décapitation, par contraste, c’est la mort noble – modalité réservée aux gentilshommes, aux gens de sang bleu qui ont offensé le souverain, ont comploté contre lui.

 La « scène primitive » à laquelle fait implicitement mais distinctement référence le simulacre d’Angoulême, c’est évidemment la mise à mort de Charles 1er, le 30 janvier 1649, qui marque symboliquement la fin de la monarchie absolue en Angleterre et l’avènement provisoire de la République, sous Olivier Cromwell. Comme nul ne l’ignore, cet événement est, dans l’histoire européenne, un moment inaugural dans l’histoire de la souveraineté populaire.

Son équivalent symbolique, dans l’histoire française, c’est évidemment la mise à mort de Louis XVI, par décapitation aussi, un événement dont des philosophes du politique aussi négligeables que Jacques Rancière ou Alain Badiou ont montré qu’il était résolument indissociable de l’avènement de ce nouveau régime de la politique connu sous le nom de démocratie. Pas d’avènement de l’ère du citoyen sans rupture violente avec le temps de l’Ancien Régime, une rupture qui ne sera jamais aussi fortement et solidement imagée que dans et par cette cérémonie où le corps du roi est coupé en deux.

On s’en voudrait presque d’avoir à rafraîchir la mémoire des ineptes qui nous gouvernent et de tous les appareils dont ils s’entourent avec ces banalités – mais il semblerait que nous vivions dans un temps où l’inanité des maîtres et des Grands Citoyens culmine à de telles hauteurs qu’aucun rappel du b-a ba de la culture républicaine ne soit de trop.

Ce que signale la mise en scène d’Angoulême est tout à fait distinct : le retour en force, dans l’imagination du peuple en colère, de la symbolique de l’Ancien Régime, la notion vague mais tenace d’une sorte de monarchie absolue subrepticement restaurée, sous les apparences trompeuses d’un régime républicain en bout de course. Ce n’est pas pour rien que la mobilisation des gilets jaunes est suscitée, en premier lieu, par le fardeau écrasant de l’impôt, quelle qu’en soit la forme – un bon vieux motif d’Ancien Régime, analysé en son temps par Boris Porchnev, puis repris par Foucault. La cérémonie, plus combative et joyeuse (une sorte de carnaval) que sanguinaire et cannibale, de la mise à mort du tyran de papier, du petit monarque poudré enfermé dans ses présomptions et son palais de l’Elysée vient ponctuer, du côté de l’initiative populaire, la dérive néo-monarchique du régime présidentiel. Ce n’est au fond qu’une autre façon de nous rappeler que le mouvement des gilets jaunes, c’est bien la fuite à Varennes de Macron 1er. Ce n’est là qu’une des manifestations de la vivacité de cet imaginaire populaire agencé autour du motif du retour de la forme monarchique et dont le génial « Eh bien, donnez-leur du bio-carburant – signé : Brigitte Macron » inscrit sur un mur parisien au fort des événements de décembre, est un autre signe tangible.

Se trouvera-t-il un ou des juges pour condamner les trois d’Angoulême à des peines de prison ferme, avec sursis, des amendes, des rappels à la loi, des mises à l’épreuve (etc.) ?

Oui, selon toute probabilité et conformément à l’esprit du temps. 

Le malheur c’est qu’il ne se trouvera personne, dans le même temps, pour aller condamner ces sourcilleux gardiens de l’indépendance de la Justice à une solide révision de leur catéchisme républicain. C’est bien dommage : ils y auraient appris qu’à défaut d’avoir coupé le roi en deux, nous serions encore et toujours des sujets et eux, réduits à acheter leurs charges.

Publié le 01/01/2019

Mouvement des gilets jaunes : enjeux d’une lutte entre classes sociales

Julien AUBERGER (site legrandsoir.info)

Depuis la mi-novembre a éclaté une remarquable mobilisation spontanée à l’appel d’un certains nombres d’individus sur les réseaux sociaux. Avant tout menée par la classe travailleuse de ce pays et les plus précaires, elle a aussi su rallier à elle les couches intermédiaires comme le petit patronat qui ont peur pour l’avenir de leur production et leur niveau de vie. Retour sur un mouvement qui a su conquérir le cœur des français : en quoi il est dans une entière opposition aux intérêts des plus riches et quelles sont les stratégies de sortie de crise pour la classe dominante.

Qui aurait cru un jour que le jaune allait donner des sueurs froides aux oligarques et leurs valets libéraux de toute espèce ? Depuis la dernière intervention publique du Président de la République, ils se relaient sur tous les supports médiatiques et claironnent en chœur :

« Macron a compris, il a entendu. Le geste social est significatif. Il est temps que les manifestations et les blocages qui heurtent notre économie cessent. Sitôt que la détresse des plus précaires est reconnu en mots, elle disparaît en fait avec leur colère. L’heure est au dialogue. Macron est légitime, il a été élu pour cinq ans : ceux qui veulent persévérer dans les désordres sont des irresponsables qui mettent en péril notre République, qui plus est en période d’attentat terroriste etc. » Bref, le discours traditionnel du parti de l’ordre inique qui aimeraient persuader qu’il peut y avoir une voie de consensus entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés dans ce pays.

Non, il ne peut y avoir en avoir. Le dissensus est total. Et nous allons le montrer en prenant les quatre niveaux principaux de revendications des gilets jaunes [1]. Quand bien même les partis en présence seraient animés des plus haut sentiments, de la plus grande volonté de concorde, que le dissensus perdurerait, car ce qu’exigent les gilets jaunes est radicalement incompatible avec les intérêts de la caste dirigeante. Voici ce qu’ils exigent :

1) L’abolition de la déchéance sociale. La suppression du phénomène des sans abris, la fin de la pauvreté, une augmentation réelle du salaire minimum. Nous sommes loin des sempiternels refrain autour de « la lutte contre la pauvreté » ou « l’égalité des chances » qui n’ont pour résultat que de maintenir indéfiniment l’existence des misères les plus indignes. Les gilets jaunes tonnent comme Hugo dans Quatre-Vingt-Treize : « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée ! ». Or, la détresse d’une partie de la population permet à la classe dominante de forcer le peuple à travailler dans de mauvaises conditions, avec des salaires médiocres, afin de ne pas sombrer dans ce que l’on appelle prudemment « l’extrême pauvreté ». Il n’est pas dans son intérêt d’éradiquer ce fléau. Au contraire, elle se plaît à disserter autour du ’problème de l’assistanat’.

2) Remise en cause des inégalités sociales. Des conditions de travail décentes, revalorisation de l’ensemble des salaires, mise à bas de l’inégalité fiscale avec une plus grande progressivité et la remise en place de l’ISF, et de l’inégalité sociale avec un maximum des salaires à hauteur de 15000€. Or, une augmentation des salaires à temps de travail égal et à intensité égale entraîne une baisse du taux de profitabilité des entreprises (ce qui n’est pas une mauvaise chose pour la population laborieuse, contrairement à ce qu’on aimerait nous faire croire !). La part du capital qui doit être reversé en salaire augmente, ce qui entraîne une diminution de la survaleur produite, qui n’est rien d’autre que du temps de travail extorqué aux salariés [2]. Du point de vue des possédants, le travail « coûte », tout salaire rogne la part dévolue à l’accumulation ; du point de vue du travail, le « capital coûte » car il monopolise une partie - toujours plus grande - de la valeur produite, sans pour autant qu’il y est un intérêt social quelconque à cette appropriation. Là aussi, le dissensus ne peut être que complet.

3) Le maintien et le développement de l’appareil productif national via l’investissement de la puissance publique : fin des délocalisations, plus jamais une trahison comme celle de la vente en pièces détachées d’Alsthom au Siemens allemand et General Electrics états-unien. C’est à partir d’un appareil productif fort que nous pourrons organiser, planifier, la transition écologique. Or, la grande bourgeoisie, encore une fois toute entière obsédée par son niveau de profitabilité, a depuis longtemps abandonné l’investissement dans l’économie réelle, lui préférant la finance, la spéculation, le boursicotage. La remise en cause des inégalités sociales (point 2) est le levier permettant de réinvestir dans l’économie productive et les services publics en prenant l’argent là où il est, c’est-à-dire chez les plus riches.

4) Enfin nous terminons sur l’axe le plus important et sans aucun doute le plus affolant pour la caste qui domine : le pouvoir au peuple. Référendum d’initiative populaire, 6ème République, contrôle des élus payés au salaire médian, déprofessionnalisation de la vie politique. Or la République, la démocratie, ne sont acceptés par ceux qui règnent sans partage sur l’économie que tant qu’elle est un garde-fou permettant de cacher et de protéger leur règne sans égal sur l’avoir. Ils n’ont jamais accepté la République qu’à demi-mot et hypocritement. Si les français ne votent pas comme il se doit, ainsi qu’il en a été lors du référendum sur la constitution européenne de 2005, on s’arrange pour contourner le vote, le détricoter, ou on les fait revoter. Et il en est ainsi plus généralement de toute l’histoire de France : la République a toujours été une concession (1792, 1848, 1871, 1946). La protection des intérêts des plus fortunés est normalement assuré par un puissant appareil de propagande médiatique qui permet de faire voter les gens « raisonnablement » et qui est directement entre les mains des oligarques : Xavier Niel, Serge Dassault, Martin Bouygues, Bernard Arnault, Vincent Bolloré, François Pinault, Patrick Drahi, Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Arnaud Lagardère, Marie-Odile Amaury, les Bettencourt.

Cependant sitôt que les masses se mobilisent, se rencontrent, discutent, débattent, sans médiation, l’influence des « médias » en prend un coup, l’endoctrinement devient bien plus ardu. Ce dernier point nous permet de faire directement le rapprochement entre la mobilisation des gilets jaunes qui portent les vélléités de souveraineté politique de l’écrasante majorité du peuple français avec ce que François Ruffin a désigné dernièrement comme « le resserrement autoritaire de la caste ». Le problème se pose ainsi à la bourgeoisie : comment maintenir notre domination politique et économique, quand 75 % de la population luttent ou soutiennent la lutte contre le néo-libéralisme [3] ? Quand les mensonges, les manipulations rhétoriques, n’entament pas la détermination du peuple, il ne reste à la classe dominante qu’à accélérer trois solutions stratégiques parallèles pour protéger ses intérêts :

1) La première est évidente, elle consiste en la dépossession de la souveraineté populaire. La souveraineté des masses populaires s’exprime dans le cadre national. A cette échelle, il s’agit en premier lieu de réduire à peau de chagrin l’expression politique du peuple en procédant à une centralisation inouïe des pouvoirs et, se faisant, en la cantonnant à des échéances électorales peu fréquentes : élection présidentielle et, dans la foulée, parlementaire afin d’assurer à tous les coups la majorité présidentielle au parlement. Jean-Jacques Rousseau, dont l’œuvre restera à bien des égards une bible pour les républicains, écrivait déjà dans Le Contrat Social en 1762 au sujet de la monarchie parlementaire anglaise : « Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort : il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien ». Bien entendu, vote blanc et abstention ne doivent pas être pris en compte. L’ensemble du système électoral doit être fait pour retenir l’émergence d’une alternative au consensus libéral. En ce sens, un individu comme Emmanuel Macron, qui n’a disposé que de 16 % des suffrages si on les rapporte à l’ensemble de la population en état de voter, peut prendre possession de presque tous les pouvoirs, ce qui permet de procéder aisément à une transformation autoritaire des institutions. Ensuite, il faut procéder à un « transfert de souveraineté » hors du cadre d’expression de la souveraineté du peuple vers le cadre des institutions européennes, comme l’a formulé « très clairement » le député LREM Aurélien Taché : « Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c’est très clair. » [4] Cette expression « transfert de souveraineté » est en réalité une invention de communicants qui n’a aucune signification concrète : la souveraineté existe ou n’existe pas, elle ne peut pas être transférée. Sitôt qu’elle échappe aux mains du peuple, le peuple n’est plus souverain. La combine est bien plutôt une dépossession de la souveraineté populaire, dépossession intrinsèquement anti-démocratique. Et elle est déjà bien avancée : l’objectif de LREM consiste à faire aboutir ce processus. Le transfert des compétences les plus essentielles d’une nation libre se marie avec une parodie de débat démocratique national, limitant le choix des citoyens à la couleur politique à laquelle ils seront mangés ; acceptant le cadre des traités, ils acceptent l’austérité contrainte. Ces pantins politiques maquillent l’absence de contrôle économique, monétaire, militaire, en choix politiques délibérés, mais ils ne pourront plus longtemps masqué l’état de servitude volontaire imposé aux pays : privatisation du rail, des barrages, euro fort profitant à l’économie allemande contre le reste de l’europe, augmentation du budget militaire en réalité commandé par l’OTAN etc.

2) Dans un deuxième temps, pour sanctifier cette distance infinie qui sépare le peuple de l’exercice réel de sa souveraineté, tout une stratégie de répression voire de terreur peut être mise en place. Et cela est amenée à prendre une nouvelle ampleur avec le mouvement des gilets jaunes perdurant. Cette fois, une large frange de la population qui méconnaissait la violence dont était capable le pouvoir face à des mobilisations sociales est en train d’en prendre conscience. A l’heure où l’on écrit, on décompte 8 morts, 865 blessés, 4 yeux perdus, 3 mains arrachées, sans compter les nombreuses insultes, les entorses à la loi quand aux conditions d’interrogatoires en garde à vue, et la violence morale ineffaçable, représentée au plus haut point par le scandale mondial du traitement des lycéens de Mante-La-Jolie à genoux, les mains sur la tête, pour certains face contre le mur. La criminalisation des classes populaires en lutte va de paire avec la criminalisation de tous ceux qui veulent se faire les représentants de cette colère dans les parlements comme dans les entreprises. Cela permet d’empêcher cette lutte concrète et dans le même temps effrayer, terroriser, tous ceux qui seraient tentés de la joindre. Les attaques judiciaires contre l’opposition populaire (FI, Mélenchon, Ruffin, Eric Drouet etc.) ainsi que les diverses apologies du caractère monarchiste des français, ou de Pétain, l’affaire de barbouzerie Benalla, ne sont pas des coïncidences mais participent de la voie autoritaire prise par la caste pour empêcher son renversement.

3) Enfin, à défaut de pouvoir anéantir la colère sociale, il est néanmoins possible de la détourner. Toute société de classes est une société dans laquelle un certain nombre d’individus vivent et s’enrichissent sur le dos de ceux qui travaillent. Il faut donc dévier cette légitime colère, qui part d’une véritable souffrance, sur un groupe d’individus qui n’est pas la cause réelle des problèmes sociaux. Recentrer le débat politique sur la question religieuse a toujours été redoutablement efficace pour se prémunir de toute remise en cause de l’ordre établi ; au fur et à mesure que les tensions s’aiguisent, la remise en cause de la laïcité est plus qu’une tentation. En ce sens, les « libéraux » anticipent toujours sur la prise de pouvoir de l’extrême-droite en cherchant à poser le débat en ces termes. La liste d’exemples serait infinie, nous nous bornerons à en donner deux : Mr Collomb et Mr Wauquiez. Le premier énonçait sans le moindre scrupule la théorie du Grand Remplacement chère aux fascistes français en pleine commission parlementaire, et se plait à faire bénir annuellement sa ville de Lyon par le cardinal de la cathédrale de Fourvière. Rappelons que Mr Collomb était tout d’abord membre du parti socialiste avant de rejoindre la majorité présidentielle de Macron. C’est dans la même perspective que Mr Wauquiez défend « les racines chrétiennes de la France », en montant de toutes pièces des polémiques autour d’une crèche de Noël qu’il a fait monter au Conseil Régional Auvergne Rhône-Alpes. Le retour sur le devant de la scène politique de la religion chrétienne autorise la stigmatisation d’une importante minorité musulmane qui serait incompatible avec les institutions républicaines, qui attaquerait la culture française, qui vivrait « assistée » sur le dos des travailleurs français. Toute chose qui par contre est vraie si nous visons les grandes fortunes de ce pays qui ont depuis longtemps atomisé la production culturelle populaire de ce pays, sous la mass culture anglaise ou un art formaliste ultra élitiste, qui n’aime la République que lorsqu’elle leur est privatisée, qui s’engraissent sur le travail d’autrui. En tout cas Macron suit avec force cette voie de dé-laïcisation des débats : pleurant la rupture entre l’Église et l’État tout en se faisant chanoine de Latran, posant encore dans son dernier discours le problème de la laïcité avec celui de l’immigration de manière absolument impromptue, dans une volonté d’enfermer l’espace du débat politique autour de la pseudo-contradiction entre LREM et le RN.

Mais le peuple travailleur a montré qu’il n’était plus dupe des manœuvres destinées à lui faire lâcher ses revendications. Et le mouvement s’enracine dans le temps, comme les gens s’enracinent sur les barrages de rond-point. Quand bien même les gilets jaunes devaient mettre en repos la mobilisation pendant un moment, que les puissants ne se fassent pas d’illusions : le peuple n’acceptera plus les reculs. L’on n’extirpe pas facilement les réflexes d’auto-organisation qu’il a précieusement acquis. Si les culs cousus d’or aimeraient faire croire que cela donne une image délétère de la France, le réveil du peuple français donne au contraire de l’espoir aux exploités sous toutes les latitudes pour secouer le joug qui pèse sur eux. La victoire de l’insurrection citoyenne ferait l’effet d’un tremblement de terre et précipiterait bien d’autres à suivre l’exemple. Elle rappellerait cette loi clamée par Saint-Just, le 8 ventôse An II, et que les financiers apeurés s’efforcent d’oublier :« Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. ».

Julien Auberger

[1] Revendications accessibles ici : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/zero-sdf-retraites-superieures-a-1-200-euros-salaire-maximum-a-15-000-euros-decouvrez-la-longue-liste-des-revendications-des-gilets-jaunes

[2] Voir chap 7 et chapitre 12 du Capital de Marx sur le phénomène de la survaleur.

[3https://www.20minutes.fr/societe/2394811-20181214-gilets-jaunes-rarement-mesure-tel-soutien-opinion-mouvement-social

[4] Émission Les Terriens du Dimanche, 2 décembre, C8

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