PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 27/05/2019

Toujours plus de maternités fermées : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes »

par Morgane Thimel (site bastamag.net)

Si la maternité du Blanc, dans l’Indre, a fermé l’année dernière, c’est officiellement pour des raisons de sécurité. Mais dans un contexte où 40 % des maternités ont fermé en vingt ans, certains considèrent que cette petite unité a plutôt fait les frais des velléités d’économies budgétaires de l’administration. Résultat : l’insécurité est désormais celle des femmes qui doivent faire une heure de route pour accoucher. Alors ici, comme dans d’autres communes confrontées au même drame, on continue de dénoncer cette politique, et de se battre pour obtenir la réouverture d’un établissement.

Le Blanc se souviendra longtemps de la naissance d’Anatole, premier et seul bébé né dans la commune en 2019. Jusqu’à il y a encore un an, environ 300 petits Blancois naissaient chaque année dans cette sous-préfecture de l’Indre. Mais à la différence de ses aînés, celui-ci est arrivé, le 19 mars, dans le salon de ses parents. La fermeture de la maternité, à quelques kilomètres du pavillon familial, a été actée le 19 octobre 2018. Justine, sa maman, s’était donc rendue à Poitiers pour accoucher, à une heure de voiture, avec ses contractions et ses douleurs. Mais après une douzaine d’heures sur place, devant la faible avancée du travail, son compagnon et elle ont été renvoyés chez eux pour y être plus confortables.

Anatole est né cinq heures plus tard, sans complication et sans assistance médicale. Il n’a pas laissé le temps à ses parents de faire une troisième fois les 60 km jusqu’à la maternité, ni aux pompiers d’arriver. « La route a accéléré le travail, c’est sûr. » Aujourd’hui, Justine veut en garder le souvenir d’une histoire atypique au bon dénouement, mais la colère reste contre ceux qui l’ont obligée à prendre la route : « C’est assassin de balancer femmes et bébés sur les routes, de devoir faire une heure avec les contractions, l’état de la chaussée, les traversées d’animaux, les zones blanches et parfois la neige ou le gel… »

40% des maternités fermées en vingt ans

Jusque dans les années 1970, l’Indre comptait une dizaine de petites maternités, un réseau de cliniques privées, souvent tenues par des sages-femmes qui donnaient aux futures mères la possibilité d’accoucher à moins de 20 km de chez elles [1]. Comme partout en France, leur nombre s’est effondré. Dans l’Hexagone, en vingt ans, 338 maternités sur 835 ont été fermées. Et comme les habitantes de ce bassin de vie, elles sont désormais 716 000 femmes en âge de procréer installées à plus de quarante-cinq minutes d’une maternité [2]. Ici, le département en comptait encore deux il y a un an. Il n’y en a plus qu’une, celle de Châteauroux, la préfecture.

Après des années de lutte, la lente agonie de la maternité du Blanc s’est étalée sur des mois. Et ce malgré un contact rassurant le 21 mars 2018 au cours duquel Anne Bouygard, désormais ex-directrice de l’ARS (Agence régionale de santé) Centre – Val de Loire, avait précisé à une délégation d’élus, habitants et personnels de l’hôpital que « la fermeture de la maternité n’était pas à l’ordre du jour ». Les jours ont vite avancé et le 27 juin, praticiens et usagers ont pu constater la présence d’un cadenas condamnant l’accès à la salle d’accouchement. L’acte faisait suite à l’annonce de l’ARS deux semaines auparavant d’une fermeture temporaire en raison de « difficultés majeures à remplir les plannings pour les mois de juillet/août », signalé par la direction de l’hôpital du Blanc, « en aucun cas une fermeture définitive ». La maternité n’a jamais rouvert et sa fermeture définitive a été actée le 19 octobre, arguant d’une dangerosité pour les « parturientes » (femmes en train d’accoucher).

Le terme, utilisé ici de façon médicale, ne représente absolument pas le ressenti des familles, malgré un drame survenu en avril, le décès d’un nourrisson, le premier depuis longtemps. Ce dernier a sans doute été un facteur accélérateur pour conforter ce sentiment porté par la direction des deux sites et confirmé par l’ARS. Pourtant, certains futurs parents, plus proches des maternités de Poitiers ou de Châteauroux, choisissaient de faire la route pour venir donner naissance dans cette petite structure, à taille plus humaine, où le personnel médical avait la disponibilité pour être plus présent pour chaque accouchement.

« Elle a nous expliqué qu’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre »

Dès cette première annonce, les Blancois se sont regroupés en deux collectifs, le collectif de défense des usagers du centre hospitalier du Blanc et C pas demain la Veille. Ensemble, avec les élus et la population, une cinquantaine de membres alternent entre actions médiatiques (70 élus ont démissionné symboliquement, la maternité fermée a été occupée douze jours…), demandes de rendez-vous avec les décisionnaires, actions en justice… Ces mobilisations et leur symbole, les Servantes écarlates (un groupe de femmes habillées de capes rouges et bonnets, symbole de violence sur les femmes inspiré de la série éponyme), ont fait connaître leur combat partout en France.

Au fil des mois, des contacts avec d’autres collectifs de citoyens, comme eux, confrontés à des fermetures se sont établis. Saint-Claude (Jura), Die (Drôme), Creil (Oise), Thann (Haut-Rhin)… Depuis janvier, ils unissent leurs voix pour se faire entendre des décideurs. Les justifications des ARS et du ministère de la Santé sont généralement les mêmes : dénoncer un risque sécuritaire au sein de ces établissements, souvent en relation avec un manque de personnel. Un argument massue répété inlassablement par la ministre Agnès Buzyn, autant sur les plateaux de télévision, les radios qu’auprès des habitants qu’elle accepte, très ponctuellement, de rencontrer, comme à Bernay (Eure), le 18 février dernier.

« Elle a nous expliqué que l’on était d’un autre siècle, que l’avenir ce n’était pas les petits hôpitaux comme le nôtre parce qu’elle n’y ferait soigner ni ses parents, ni sa sœur, ni ses enfants. Ce sont ses dires, décrivent amères Pascale, Laurence, Édith et Philippe, des opposants à la fermeture de cette maternité. Il y a du mépris. » « Moi qui suis soignante, je me suis sentie humiliée par cette femme qui nous disait finalement, et bien… qu’on était nuls, des péquenauds, s’insurge Laurence. On est de seconde zone. »

Un audit expédié au pas de course

Au Blanc, tout s’est décidé autour d’un audit, commandé en urgence par l’ARS le 17 août 2018 pour « disposer d’un avis objectif sur les conditions à réunir pour une reprise des accouchements ». Quatre experts ont été nommés, tous issus de grands hôpitaux parisiens, loin du quotidien d’une petite structure. « Les experts ont été choisis en dehors de la région pour être impartiaux », explique un membre de l’ARS Centre–Val de Loire. Pour autant, le déroulé et le contenu du document laissent perplexes les Blancois, et interrogent sur son orientation, que certains considèrent « à charge » [3].

« Comment les experts ont-ils pu juger de la qualité de leur maternité alors qu’elle n’était déjà plus active ? », s’interrogent ceux et celles qui étaient opposés à sa fermeture. Mené en quatre jours non consécutifs, l’audit a été rendu public à peine deux semaines plus tard. Le pédiatre, seul personnel permanent du service à avoir été auditionné, a été interviewé par téléphone, les cinq sages-femmes n’ont pas été entendues (le rendez-vous a été annulé suite à une manifestation d’opposants, sans être reporté). La maire du Blanc, Annick Gombert, qui a pourtant été reçue pour un entretien, ainsi qu’un médecin cardiologue du site, opposé à la fermeture, ne font pas partie de la liste des personnes officiellement auditionnées.

Conclusion de ce document de quinze pages : l’absence de personnels titulaires, d’une équipe médicale stable, et le trop fort recours aux intérimaires en font une maternité non-sécurisée - et peu importe si leur certification, datée de 2016 et valable cinq ans, énonce le contraire. Le nombre de naissances, moins de 300, est considéré comme insuffisant pour garantir de bonnes pratiques. « L’addition de ces deux faits fait que, le jour où il se passe quelque chose d’un peu exceptionnel, comme une hémorragie de la délivrance, collectivement, les bons réflexes risquent de ne pas y être », soutenait Anne Bouygard, dans une interview auprès de la Nouvelle République.

Fermeture pour raison de « sécurité »

Un avis partagé par Evelyne Poupet, directrice du centre hospitalier de Châteauroux – Le Blanc, comme elle le rappelait en janvier lors de ses vœux au personnel : « Il ne s’agissait pas de remettre en question les compétences individuelles des professionnels, mais de constater l’absence d’une compétence collective, médicale et paramédicale, liée aux difficultés à recruter des professionnels de santé et à l’enchainement des médecins intérimaires dans les spécialités nécessaires à sécuriser l’activité, gynécologues, pédiatres ou anesthésistes. »

Pour le personnel hospitalier, ces remarques sur leur travail ont été très durement vécues, comme le déplore l’une d’entre eux. « On a eu la sensation que c’était une attaque assez directe, pas forcément légitime. On entend les problèmes de recrutement, certes… mais on a du mal à entendre le fait que la sécurité n’était pas complètement respectée et que la qualité des soins n’était pas satisfaisante. On s’est tous démenés pour pouvoir faire les choses au mieux. » L’audit dénonce aussi un manque de projet local, alors que le personnel travaillait sur une certification Hôpital Ami des Bébés.

De l’aveu même d’Anne Bouygard et de Gil Avérous, maire de Châteauroux et président du conseil de surveillance de l’hôpital Châteauroux – Le Blanc, une fois l’audit réalisé et ses conclusions en faveur du basculement à un centre périnatal de proximité énoncées, il devenait impossible de recommencer les accouchements au risque, en cas d’accident, d’en être tenu pour responsable. Mais cette fermeture était-elle réellement liée à la sécurité ou la question financière était-elle sous-jacente dans cette décision ? En janvier dernier, lors de cette même cérémonie de vœux, Gil Avérous rappelait que la situation financière de l’hôpital du Blanc était précaire et nécessitait une prise de décision rapide.

Le manque de personnel délibérément accentué ?

Les experts notaient dans l’audit même que « le maintien de l’activité d’obstétrique est très largement accompagné par l’autorité de tutelle qui octroie à l’établissement des aides financières exceptionnelles "pérennes" de l’ordre de deux millions d’euros ». Mais, précise Annick Gombert, « pour équilibrer le budget d’une maternité, 1500 accouchements par an sont nécessaires ». Difficile à atteindre dans ces petites structure. D’ailleurs, pour l’élue, pas de doute, c’est bien ce critère qui a mené à la fermeture de l’établissement. Elle estime que le manque de personnels aurait même été accentué par la gestion DRH.

La direction de l’hôpital Châteauroux – le Blanc maintient qu’elle a cherché à recruter sans y parvenir. Pourtant, à aucun moment elle n’a anticipé pour remplacer deux sages-femmes sur le point de partir à la retraite (en janvier et juillet). Et une jeune sage-femme, supposément recrutée pour la maternité du Blanc quelques mois avant la fermeture provisoire, a été maintenue à Châteauroux au prétexte de lui apporter plus d’expérience. Un pédiatre vacataire, dont le contrat se terminait en juillet, s’est vu proposé des conditions moins intéressantes et a donc refusé de poursuivre. Au mois de juin, la direction réclamait, pour rouvrir, huit postes à pourvoir avant le 15 septembre : trois sages-femmes, un gynécologue-obstétricien, un anesthésiste, deux infirmiers-anesthésistes et un pédiatre. Une mission difficilement réalisable en si peu de temps.

« L’objectif est de faire des économies »

Pour autant, les élus du Blanc ont rassemblé des candidatures, notamment une équipe de trois gynécologues retraités prêts à reprendre du service et assurer à tour de rôle les gardes. Des candidatures restées sans réponse d’après les intéressés. Dans la Nouvelle République, l’un d’entre eux, le docteur Bernard Segry prenait la parole face à cette situation. « On va se parler franchement, l’objectif est de faire des économies au Blanc. La direction sait bien que personne ne va postuler pour un CDI en gynécologie, payé à 500 euros par jour, alors qu’en intégrant le réseau des médecins remplaçants, ce qui ne nous dédouane pas de prendre des engagements, on est payés 750 euros ! On nous roule dans la farine à dire que personne ne postule ! »

Élus et collectifs dénoncent également un contexte de tension et d’incertitude dans lequel la maternité se trouvait en permanence, loin d’être attractif pour de jeunes praticiens. « En France, nous avons à peu près 5000 gynécologues-obstétriciens, dont seulement 1800 sont dans les hôpitaux. On compte 25 000 sages-femmes dont une partie est au chômage, de l’ordre de 600 personnes !, s’indigne Paul Cesbron, gynécologue-obstétricien et ancien chef de service de la maternité de Creil, également récemment fermée. Quand on nous dit qu’il n’y a pas le personnel, c’est faux ! » Le spécialiste rappelle également que la limite de 300 naissances a été définie arbitrairement par l’État. « Les études scientifiques montrent que le nombre d’accouchements n’a pas d’importance en terme de dangerosité, précise-t-il. En revanche, les risques de long transport pour la mère et l’enfant sont, eux, démontrés scientifiquement [4]. »

Inauguration d’un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés »

Mais pour la ministre de la santé, Agnès Buzyn, ces déplacements peuvent être « sécurisés ». Fin mars, elle annonçait toute une série de propositions : accompagnement par une sage-femme lors du trajet ou mise en place d’un système de chambre d’hôtel hospitalier près des maternités, en cas d’accouchement programmé. « Je prends l’engagement qu’elles seront sécurisées pour qu’il n’y ait plus cette angoisse d’accoucher loin d’une maternité », annonçait-elle. Mais à Châteauroux, il n’existe pas d’hôtel hospitalier et les sages-femmes employées par l’hôpital refusent d’accompagner les ambulances étant donnée la responsabilité que cela représente. L’hélicoptère, un temps évoqué, semble convenir pour un nombre limité de cas. En effet, selon plusieurs rapports, « les parturientes dont l’accouchement est imminent, dont le travail est actif (surtout si le col est dilaté et effacé ou en cas de prématurité) ne doivent pas se trouver à bord d’un hélicoptère, y compris médicalisé [5] ».

Alors les Blancois ont trouvé leur propre méthode. Toujours avec beaucoup d’humour, ils ont inauguré le 1er avril une aire d’accouchement sur le bord d’une route, en pleine Brenne. Une tente, une table d’auscultation et un kit d’urgence avec couverture de survie, pinces à clamper et ciseaux. Outre ce dispositif éphémère et fantaisiste, ils ont surtout installé à l’entrée de plusieurs communes des panneaux permettant de télécharger une application qui donne pas à pas les bons gestes à effectuer pour une naissance. Le programme a fait ses preuves en Éthiopie. « On va être de plus en plus confrontés à des parents qui devront aussi avoir une connaissance de base de l’accouchement. C’est un enjeu important pour limiter le stress, un vrai fléau pour la grossesse et l’accouchement » , déplore Aurélie Bourry, sage-femme libérale installée à Montmorillon dans la Vienne, à 30 kilomètres du Blanc, une commune tout aussi éloignée des maternités. Depuis la fermeture, elle rencontre de plus en plus de futures mamans qui viennent faire avec elle leur suivi, constamment inquiètes et dans l’appréhension de la route.

Aujourd’hui, élus et militants n’ont toujours pas baissé les bras, bien que la fermeture de leur maternité date de presque un an. Il y a quelques semaines, à l’occasion des seconds États généraux des maternités, au Blanc, ils ont inauguré un monument à la mémoire des établissements « sacrifiés ». Dix-neuf sites y sont inscrits, menacés ou déjà fermés. Localement, le Blanc prépare ses prochaines actions. Début mai, ils ont déposé une requête en annulation de l’arrêté de fusion entre les établissements de Châteauroux et du Blanc, prise par la direction générale de l’ARS en 2017. Un point technique et législatif pourrait constituer une brèche pour que leur établissement retrouve son autonomie et peut-être ainsi, mieux décider de son propre avenir.

Morgane Thimel

Notes

[1] Source : article La Bouinotte, le magazine du Berry n°146.

[2] Source : le Monde.

[3] Le comité de défense des usagers du site hospitalier du Blanc ont donc mené une contre-analyse médicale pour étayer leurs propos.

[4] Voir cette étude.

[5] Voir ici.

Publié le 26/05/2019

En Pologne, le gouvernement ultra-conservateur attaque sans relâche les droits des femmes

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Il ne fait pas bon être une femme polonaise. Le parti ultra-conservateur Droit et justice, au pouvoir depuis quatre ans, tente sans relâche, avec l’appui de l’Église, d’interdire totalement l’interruption volontaire de grossesse, et d’entraver la contraception. Des associations qui accompagnent des victimes de violences conjugales sont même la cible de raids et harcèlements policiers. En face, les impressionnantes mobilisations de femmes ont montré au pouvoir qu’elles ne se laisseraient pas faire, même dans une Europe où, de la Hongrie à l’Italie, en passant par le Parlement de Strasbourg, l’extrême droite cherche à prendre sa revanche contre l’émancipation.

Automne 2015, le parti polonais ultra-conservateur Droits et justice (PiS) remporte largement les élections législatives. Il obtient une majorité absolue au Parlement, qui ne compte plus aucun élu de gauche. Immédiatement, il s’attaque à la Cour constitutionnelle, pour l’empêcher de bloquer ses lois. Les droits des femmes sont aussi dans sa ligne de mire dès le début de la législature. « Très vite, le gouvernement a arrêté de soutenir les associations qui accompagnent les femmes victimes de violence conjugale, en disant que ces organisations étaient discriminatoires puisqu’elles n’aidaient que les femmes », rapporte Julia Kubisa, professeur de sociologie à l’université de Varsovie et activiste féministe. Au printemps 2016, le nouveau gouvernement apporte son soutien à un projet de loi prévoyant l’interdiction totale de l’avortement, la criminalisation des femmes qui le pratiqueraient, et des enquêtes sur les fausses couches.

La Pologne a déjà l’une des lois les plus restrictives d’Europe sur les interruptions volontaires de grossesse (IVG). Elles y étaient légales jusqu’en 1993, date à laquelle le pouvoir d’alors fait passer, sous pression de l’Église, une loi d’interdiction sauf dans trois cas précis : danger de mort de la femme enceinte, malformation grave du fœtus, et grossesse résultant de viol ou d’inceste. La loi ne prévoit cependant pas de poursuivre les femmes en justice. « Une pétition avait à l’époque été signée par plus d’un million de personnes contre cette loi, rappelle Julia Kubisa. Et c’était avant Internet, c’était sur papier, avec des comités locaux qui récoltaient les signatures. Mais toutes ces voix ont été ignorées. » [1]. En 2016, pour faire entendre leurs voix, les femmes polonaises descendent cette fois massivement dans la rue, pendant plusieurs mois. Le 3 octobre 2016, elles sont des dizaines de milliers, vêtues de noire, à Varsovie et dans plus de cent villes du pays. « Ça n’était comparable, en terme d’échelle, avec aucune autre manifestation féministe des vingt années précédentes. Et c’était un mouvement parti de la base, souligne la professeur de sociologie. Cela a été possible grâce au mouvement féministe déjà existant. Avant 2016, les féministes étaient les seules à parler encore d’avortement, à contester ce qui avait été présenté comme un “compromis” en 1993. »

Suite à cette mobilisation, le gouvernement polonais abandonne finalement son projet. Il revient à la charge en 2018, et veut cette fois interdire l’avortement en cas de malformation du fœtus. Ce qui représente la quasi-totalité des avortements aujourd’hui légaux dans le pays. « Le mouvement s’est remobilisé en quelques jours seulement, avec une immense manifestation. C’était une démonstration de force », se souvient Julia Kubisa. Encore une fois, le gouvernement renonce, mettant son projet de loi au placard.

Des pharmaciens veulent pouvoir refuser de vendre des contraceptifs

Ce n’est qu’une demi-victoire pour les femmes polonaises. D’abord parce que la loi actuelle, même inchangée, n’autorise qu’environ un millier d’avortement légaux dans le pays chaque année, et seulement au terme de longues et complexes procédures administratives. 150 000 Polonaises avorteraient chaque année clandestinement, 200 000 à l’étranger [2]. Ensuite, parce que même dans les cas légaux, des médecins font valoir une « clause de conscience » pour refuser de pratiquer une IVG. Une clause qui pourrait même s’élargir aux pharmaciens pour la vente de contraceptifs « Depuis les élections de 2015, la pression se fait de plus en plus sentir pour élargir la clause de conscience à d’autres professions », note un récent rapport de la Fédération internationale de droits humains (FIDH) [3]. « L’association des pharmaciens catholiques a récemment soumis une plainte dans ce sens, disant qu’ils étaient discriminés par rapport aux médecins ». Le rapport de la FIDH souligne que des pharmaciens font déjà illégalement usage de cette « clause de conscience » à travers le pays, surtout dans les petites villes.

En 2017, le gouvernement polonais a déjà rendu plus difficile l’accès à la pilule du lendemain. Elle était auparavant disponible, comme en France, directement en pharmacie. Il faut désormais une prescription médicale. Soit un obstacle de plus pour les femmes qui font face à une possible grossesse non voulue. Une initiative en ligne, « Women on web », propose depuis aux Polonaises de leur fournir une ordonnance de médecins européens pour pouvoir acheter cette pilule du lendemain en Pologne. Mais là encore, le pouvoir répond par la répression des femmes. « Le gouvernement a annoncé en septembre 2018 qu’il allait traquer sur les forums en ligne les femmes qui demandent une prescription de pilule du lendemain sur Women on Web et par le biais d’autres initiatives similaires », rapporte la FIDH.

Des descentes de police coordonnées dans plusieurs associations d’aide aux femmes

Les associations d’aide aux femmes font aussi l’objet d’une oppression accrue. « Le 3 octobre 2017, des activistes ont organisé des manifestations pour l’anniversaire de la grande protestation du “Lundi noir” contre la loi d’interdiction de l’avortement. Le lendemain, les bureaux de différentes associations de soutien aux femmes ont fait l’objet de descentes de police », écrit l’ONG Human Rights Watch dans un rapport publié en février [4]. Ces raids ont lieu simultanément dans trois antennes du Centre des droits des femmes à Varsovie, Lodz et Gdansk, et dans les bureaux d’une autre association, Baba, implantée dans une ville moyenne de l’ouest du pays, Zielona Góra. Les deux organisations accompagnent les femmes victimes de violences conjugales. Des documents, des ordinateurs, des disques durs sont saisis. « Les forces de l’ordre ont justifié l’opération par une enquête sur l’équipe précédente du ministère de la Justice et ses subventions », dit le rapport [5].

Le Centre pour les droits des femmes fait partie des organisations qui ont vu leurs subventions s’arrêter net avec l’arrivée au pouvoir du PiS, parce qu’accusées d’agir de manière discriminatoire puisque spécifiquement pour les femmes. Le rapport de Human Rights Watch fait aussi état de harcèlement contre des enseignantes d’écoles publiques, menacées par leur hiérarchie pour avoir participé aux manifestations de 2016.

« Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire »

« Il y a eu un important mouvement. Mais aujourd’hui, peu de femmes sont encore engagées. Nous sommes fatiguées. Nous avons beaucoup manifesté, et puis, finalement, le gouvernement fait ce qu’il veut », déplore Aleksandra Magryta. La jeune femme est coordinatrice de l’association Campagne contre l’homophobie de Varsovie. « Sur l’homophobie aussi, c’est de pire en pire, dit-elle. Des politiciens font régulièrement des déclarations publiques foncièrement homophobes. » Ce type de propos est même devenue un des moteurs principaux de la campagne du PiS pour les élections européennes de mai. En février, le maire de Varsovie, issu du parti de centre-droit de la Plateforme civique, a adopté une déclaration de soutien aux droits des personnes LGBT+. C’en est déjà trop pour le parti au pouvoir. Le leader du PiS Jaroslaw Kaczynski a dit voir dans cette charte de Varsovie un « grand danger » [6] « Mais les LGBT+ s’organisent, assure Aleksandra Magryta. Cette année, il va y avoir des marches de l’égalité dans 20 villes différents du pays, du printemps jusqu’à l’automne ». Là encore, il s’agira d’une mobilisation inédite en Pologne.

Rachel Knaebel

Publié le 25/05/2019

Pour profiter des privatisations brésiliennes, le Medef et Bercy accueillent le gouvernement de Bolsonaro

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

D’un côté, Emmanuel Macron reçoit le chef autochtone Raoni et l’assure du soutien de la France pour préserver l’Amazonie. De l’autre, le ministère de l’Économie et des Finances et le grand patronat français accueillent une délégation de ministre, gouverneurs et gros industriels brésiliens pour discuter des « opportunités » économiques offertes par les privatisations et les projets industriels au Brésil et… en Amazonie.

Le 16 mai, Emmanuel Macron accueillait à l’Élysée quatre représentants de populations autochtones vivant en Amazonie, dont le célèbre chef Raoni. Ceux-ci ont entamé une tournée européenne pour lancer un cri d’alarme : l’écosystème amazonien est gravement menacé par les appétits de l’agrobusiness et des entreprises minières (lire notre article). « Emmanuel Macron assure le chef amazonien Raoni du soutien de la France », titre alors Le Monde à l’issue de la rencontre.

Cette assurance élyséenne est-elle sincère ? Ce 5 juin, le ministère de l’Économie et des Finances et le Medef vont accueillir un « Forum économique France-Brésil ». Des grands patrons brésiliens, des gouverneurs locaux et un représentant du gouvernement d’extrême droite du président Jair Bolsonaro – les premiers à attaquer les droits et les terres des populations autochtones – viennent y promouvoir les « opportunités » brésiliennes en matière de privatisations, de concessions ou de grands projets d’infrastructures.

Le ministre-secrétaire d’État en charge des partenariats et de l’investissement, Carlos Alberto Dos Santos Cruz, y représentera le gouvernement d’extrême droite. Il est l’un des huit militaires qui composent le gouvernement (sur 22 ministres). Sont aussi annoncés plusieurs gouverneurs d’États – ceux du Minais Gerais, du Rio Grande do Sul, du Mato Grosso – issus de différents partis de droite, et des représentants de fédérations patronales de l’industrie. Ils seront accueillis par la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher.

L’Amazonie et ses populations attaquées de toute part

Ce forum économique existe depuis 2013. Mais le contexte a bien changé au Brésil. Le président brésilien d’extrême droite Jair Bolsonaro a été élu en octobre 2018 avec le soutien de l’agrobusiness, promettant à ses opposants « l’exil ou la prison ». Depuis son investiture, il a libéralisé par décret le port d’armes, appelé les forces armées à célébrer le coup d’État militaire de 1964, et s’en est directement pris aux populations autochtones. Le pouvoir de démarquer et sanctuariser des terres à protéger dépend désormais du ministère de l’Agriculture, qui défend les intérêts de l’agrobusiness. Le gouvernement promeut aussi l’usage massif des pesticides : la mise sur le marché de plus de 150 nouveaux produits toxiques a été autorisée. Les attaques contre les populations autochtones, dans le nord amazonien, et dans les régions agricoles du Mato Grosso, se multiplient.

Bolsonaro et son gouvernement ont également lancé une vaste attaque contre le monde universitaire et l’éducation, disant vouloir mettre fin aux financements fédéraux pour les sciences sociales – sociologie et la philosophie –, suspendant les bourses d’études fédérales, coupant dans les crédits de fonctionnement des universités, accusées d’être des lieux de « dépravation ». En réaction, des centaines de milliers de personnes on défilé dans les villes brésiliennes le 15 mai. Des informations indiquent par ailleurs que Bolsonaro et sa famille, un de ses fils en particulier, sont proches de milices paramilitaires de Rio, soupçonnées d’être impliquées dans l’assassinat de la conseillère municipale de gauche Marielle Franco, tuée en mars 2018 (lire notre article). Un député fédéral du même parti (le Psol), Jean Wyllys, s’est vu obligé de renoncer à son mandat et de d’exiler en Europe, sa vie étant menacée. « La liberté et la démocratie n’existent que si les forces armées le veulent », a d’ailleurs déclaré le nouveau président en mars.

Aéroports, concessions minières, compagnies énergétique…Bolsonaro veut tout céder au privé

Cette situation ne semble pas émouvoir le patronat français, qui lorgne plutôt sur les profitables « opportunités » de la politique ultra-libérale menée par l’extrême droite. « Le plan d’inspiration néolibérale du ministre de l’Économie, Paulo Guedes, a été accueilli favorablement par les milieux économiques, souligne le Medef dans son invitation au forum, qui se déroule dans les locaux du ministère des Finances. Paulo Guedes, fondateur d’une banque d’affaires, est en effet un fervent néolibéral, partisan de la privatisation à tout va. Une aubaine pour le Medef. Le groupement de patrons français prévoit d’échanger, avec les officiels brésiliens, « sur les évolutions économiques et sociales du Brésil ainsi que la stratégie du gouvernement brésilien concernant le nouvel agenda des privatisations/partenariats publics-privé/concessions ».

Un rassemblement des populations autochtones a réuni des milliers de personnes fin avril dans la capitale Brasília pour protester contre les attaques dont elles sont victimes depuis l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro. CC Apib Comunicação.

Un programme de privatisations avait déjà été initié par le président intérimaire Michel Temer (issu d’un parti de droite), après la destitution de la présidente – élue – Dilma Roussef, membre du Parti des travailleurs (gauche). Le gouvernement de Bolsonaro compte bien accélérer et étendre ces privatisations. Ainsi, une vingtaine d’aéroports, des autoroutes, l’entreprise de production électrique nationale, Eletrobras, et des entreprises de distribution d’énergies régionales sont en cours de privatisation ou ont déjà été privatisées [1].

Le gouvernement est aussi en train de distribuer des droits d’exploitations minières à des entreprises privées. Bolsonaro a également publiquement envisagé la privatisation de la puissante entreprise publique pétrolière Petrobras. L’avenir de l’Amazonie, de sa forêt, de ses fleuves et des populations qui y vivent ne risquent pas de peser bien lourds aux côtés de toutes ces « opportunités ».

Rachel Knaebel

Publié le 24/05/2019

((site monde-diplomatique.fr)

 

En France, le taux de chômage est en baisse de 0,1 point selon les chiffres du Bureau international du travail dévoilés par l’Insee jeudi. « Je m’en réjouis. C’est bon signe et ça veut dire qu’il faut continuer avec cohérence, avec constance, avec détermination », s’est réjoui Édouard Philippe sur France Info. Quelques minutes plus tard, Murielle Pénicaud s’est flattée sur Twitter de l’efficacité de ses réformes. Dans les rangs de la majorité, les autocongratulations se sont succédé toute la journée. Ces chiffres méritent-ils un tel enthousiasme ? Il suffit, par exemple, d’avoir travaillé une heure en quinze jours pour être sorti des statistiques.

De plus, en janvier, la journaliste Gwenaëlle Lenoir avait arpenté les faubourgs de Wigan, sur les pas de George Orwell, au nord de cette Angleterre qui se targue de connaître son plus bas taux de chômage, après quatre décennies de néolibéralisme : « Certes, la pauvreté extrême qui existait du temps d’Orwell a reculé ; les gens ne meurent plus de faim. Mais les pauvres sont de plus en plus nombreux » (lire aussi « Ken Loach contre Emmanuel Macron »).

À Wigan, dans l’Angleterre de l’austérité

Sur les pas de George Orwell

Présenté comme une simplification par la fusion d’allocations diverses, le « crédit universel » britannique plonge de nombreux foyers vulnérables dans le désarroi. Sur les quais de Wigan, dans le Lancashire, ce fiasco s’ajoute à la décomposition sociale due à quatre décennies de libéralisme. Comme au temps où George Orwell arpentait ces lieux, nombreux sont aujourd’hui les Anglais emmurés dans la pauvreté.

par Gwenaëlle Lenoir  (site monde-diplomatique.fr)

   

Il fallait bien commencer par le début : Darlington Street, Wigan, Lancashire. La description de la pension située au 22 de cette rue ouvre Le Quai de Wigan (1). Ce récit de George Orwell, encore méconnu aujourd’hui en France, fut un succès d’édition au Royaume-Uni dès sa publication, en mars 1937, par l’éditeur Victor Gollancz. Il reste de bon ton d’avoir dans sa bibliothèque, à défaut de l’avoir lu, ce tableau précis et cruel de la condition ouvrière durant la Grande Dépression en Angleterre — celle du Nord-Ouest, des terrils et des manufactures, des puits, des galeries et des crassiers.

En cet hiver 1936, Orwell réside quelques jours chez les Brooker, tenanciers d’une pension miteuse et d’une boutique de tripes également miteuse dans le quartier de Scholes. Il en est suffisamment marqué pour que le 22 Darlington Street occupe le premier chapitre de son livre. Saleté, promiscuité, petitesse des logeurs, misère des pensionnaires (exténués par les travaux harassants et mal payés, harcelés par les organes de contrôle administratif)… Voici pour Orwell un condensé de son périple dans cette région où à la dureté des conditions de travail s’ajoute celle du chômage. Il décrit les « dédales infinis de taudis », les « arrière-cuisines sombres où des êtres vieillissants et souffreteux tournent en rond comme des cafards ». Et assène : « On se doit de voir et de sentir — surtout de sentir — de temps à autre de tels endroits, pour ne pas oublier qu’ils existent. Encore qu’il vaille mieux ne pas y séjourner trop longtemps. »

La boutique de tripes a été rasée. Plus loin, sur un terre-plein au gazon joyeux, une plaque presque invisible rappelle le passage de l’écrivain. Sous la bruine d’une fin d’été 2018, Darlington Street n’est guère pimpante. Pas vraiment sinistre non plus. Et très longue. Les rangées impeccables de maisons en brique rouge à un étage semblent s’étirer jusqu’à l’horizon. Toutes identiques. Quoique, à y bien regarder, certaines peintures de porte soient plus écaillées que d’autres ; certaines fenêtres abritent des fleurs en plastique. Les rez-de-chaussée sont parfois occupés par des boutiques — pour la plupart définitivement fermées : rideau de fer baissé, plaques de bois occultant les vitrines. Parmi les rares survivantes, des échoppes proposent à la fois pizzas, hamburgers et kebabs. Les boiseries vert printemps d’une enseigne de bookmaker attirent l’œil. La misère ne saute pas aux yeux, et Orwell, aujourd’hui, ne verrait pas à l’arrière d’une maison cette femme qui « comprenait aussi bien que moi l’atrocité qu’il y avait à se trouver là, à genoux dans le froid mordant sur les pierres glissantes d’une arrière-cour de taudis, à fouiller avec un bâton un tuyau de vidange nauséabond ». Les maisons sont toujours là, collées dos à dos, et mitoyennes, sur des rangées de centaines de mètres. Leurs minuscules cours sont parfois ornées de rosiers et ouvrent sur des trottoirs larges, propres et arborés.

Le Scholes de 2018 demeure un quartier pauvre. Plus de 17 % de la population de Wigan bénéficiait d’une allocation de l’État en 2011  (2), contre 13,5 % au niveau national, et 16 % vivait dans un logement social, contre 9 % pour l’ensemble du pays. Et Scholes fait partie des quartiers les plus déshérités de cette ville déshéritée. Orwell dépeignait les « cités ouvrières dont la totalité des occupants subsistent uniquement grâce aux comités d’assistance publique, créés en 1930, et aux allocations de secours ». Aujourd’hui, Mme Barbara Nettleton, fondatrice de l’association communautaire Sunshine House (« maison du rayon de soleil »), estime indispensable d’apprendre aux habitants qu’« il n’y a pas de honte à être pauvre ».

Les mineurs, ces « splendides types d’humanité »

Les années ayant suivi la seconde guerre mondiale n’auront finalement été qu’une parenthèse. Les mines de charbon, les filatures de coton, les aciéries tournaient à plein régime, et Londres mettait en place l’État-providence. « Enfant, je n’avais pas besoin de réveil le matin, parce que j’entendais la sonnerie de l’usine textile d’à côté, se souvient Mme Nettleton. Vous pouviez quitter un boulot le matin et en trouver un nouveau l’après-midi. »

« Le premier bruit du matin, c’est le pas des ouvrières et le son de leurs galoches dans la rue pavée », écrit Orwell. « Nous étions un centre industriel très actif. Il y avait des scieries, du textile, de la mécanique, des mines. Matin et soir, on entendait le raclement des sabots des ouvriers qui allaient au travail ou qui en revenaient, raconte M. Les Bond, ouvrier à la retraite, en évoquant sa ville d’Accrington, à cinquante kilomètres de Wigan. Et puis, dans les années 1960, les ouvriers ont pu emprunter pour acheter des maisons. C’est fini, tout ça. Toutes les industries sont parties. » Désindustrialisation, mondialisation, néolibéralisme : cette région, de Liverpool à Sheffield en passant par Manchester, ne s’est pas relevée des années Thatcher (3).

« L’échec de la grève des mineurs de 1984-1985 a porté un coup sévère à la classe ouvrière », déplore M. Gareth Lane, de la Bakers, Food and Allied Workers’ Union (BFAWU, syndicat de l’industrie alimentaire), bien qu’il soit trop jeune pour l’avoir vécue. « Nous avons du mal à remonter la pente et à organiser les travailleurs. » Car, du bastion industriel, il ne reste rien. Même la mémoire semble en avoir été effacée, sauf chez les anciens et les militants. « Les mines, les mineurs ? Mais j’ai à peine 30 ans, moi ! Que voulez-vous que je vous en dise ? », s’exclame un jeune vendeur de voitures en sirotant une bière au club des mineurs d’Astley. Sans doute n’a-t-il même jamais remarqué, au-dessus du bar, les assiettes décorées à la gloire des mineurs. Sur l’une d’elles, cette phrase : « Despite pitfalls, some good, some bad, I’m proud to be a mining lad » — que l’on peut traduire ainsi : « Quand on va au charbon, c’est parfois pour le meilleur et parfois pour le pire ; malgré ça, je suis fier d’être un gars de la mine. » Elle entoure les trois attributs symboliques du métier : le casque, les galoches et la lampe. Orwell se faisait l’écho de cette fierté, lui qui professait son admiration, après y être lui-même descendu, pour ces « splendides types d’humanité » capables de travailler dans l’enfer du charbon.

Le George Orwell du Quai de Wigan n’a pas bonne presse par ici. Dès la sortie du livre, en 1937, certains lui ont reproché d’avoir noirci le tableau. Jerry Kennan, un mineur au chômage, militant politique et « guide » d’Orwell, avait affirmé à l’époque que l’écrivain avait délaissé ses premiers logeurs, pas assez misérables à son goût, pour les Brooker, plus conformes à l’image de crasse et de pauvreté qu’il recherchait. Cette accusation viendrait en fait d’une blessure d’amour-propre de Kennan, qui n’a pas reçu d’exemplaire dédicacé. Le Journal d’Orwell montre que c’est une maladie inopinée de sa première logeuse qui l’a conduit chez les vendeurs de tripes. Mais peu importe : la légende est tenace, et reprise avec délectation par nombre de commentateurs jusqu’à aujourd’hui. Il convient de faire oublier Orwell, et surtout de dire que tout cela est dépassé, bon pour les oubliettes de l’histoire.

« Il n’y a plus de travail, mais la pauvreté est restée »

Cette histoire-là, Brian, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de mineur, rencontré dans un pub d’Accrington, l’a étudiée. Il voulait même en faire son métier. Il est aujourd’hui ouvrier à plein temps dans une usine qui fabrique des vérandas, et en rigole : « Sept ans d’études d’histoire et voilà où ça mène : ici ! » Il s’estime tout de même chanceux. Ses copains d’enfance, trentenaires comme lui, sont soit partis, soit au chômage, soit précaires. « Les chargeurs qui travaillaient à moitié nus au fond de la mine décrite par Orwell sont aujourd’hui remplacés par les chômeurs des jobcentres [le service public de l’emploi] ou par les travailleurs à contrat “zéro heure” ! La différence avec l’époque d’Orwell, c’est qu’il n’y a plus de travail. La pauvreté, elle, est restée ! Elle est incrustée ici. »

Les deux ou trois rues piétonnes proprettes des centres-villes de Wigan, Sheffield ou Accrington n’y changent rien : la pauvreté suinte des anciennes villes industrielles. Les habitants vont faire leurs courses dans les supermarchés alimentaires spécialisés dans les rabais. On est ici au pays des magasins où tout coûte 1 livre sterling (pound, un peu plus de 1 euro) : Poundland, Poundstretcher, Poundworld… Pour les vêtements et les accessoires, les habitants s’adressent aux boutiques de charité comme celles de l’Armée du salut. Pour les ordinateurs, bijoux et téléphones d’occasion, les Cash Shops ou Cash Converters vendent des produits mis au clou par les désargentés. L’œil d’Orwell, aujourd’hui, serait attiré non par le noir de la poussière de charbon qui maculait tout, mais par les couleurs criardes de ces vitrines, d’autant plus vives que les produits sont de mauvaise qualité. L’écrivain décrirait probablement les BrightHouse, enseignes de location-vente de meubles et d’électroménager à la réputation sulfureuse installées en plein centre-ville, en face de la mairie d’Accrington, ou en face du grand centre commercial situé à deux pas des rues piétonnes de Wigan. Leur clientèle : les plus pauvres et les plus vulnérables, selon les autorités financières britanniques elles-mêmes (4).

Les BrightHouse ne cherchent pas à soigner les apparences. La peinture de la vitrine est écaillée, la moquette élimée. Aucune grande marque parmi les machines à laver, les écrans plats, les cuisinières ou les canapés mis en location-vente. Mais les taux d’intérêt sont exorbitants : pas moins de 69,9 % lorsqu’on les calcule sur une année. Prenez un lave-linge d’une capacité de six kilogrammes, d’une marque très modeste : l’étiquette indique 180,50 livres sterling (206 euros). Mais BrightHouse s’adresse en premier lieu aux personnes qui ne peuvent pas débourser cette somme en une fois, et qui doivent payer à tempérament. Le principe est simple : plus vous êtes pauvre, plus vous payez, et vous finissez par payer très cher. Le même lave-linge vous reviendra à 535 euros si vous optez pour des traites de 3,40 euros par semaine sur 156 semaines, soit trois ans. La télévision à 374 euros sera finalement payée 890 euros à raison de 5,70 euros par semaine sur trois ans. Sans compter l’assurance. La chaîne est prospère : 270 magasins dans tout le Royaume-Uni. Des milliers de familles y signent des contrats.

La généralisation des contrats « zéro heure »

Mme Lissa P. (5) s’en mord encore les doigts. Cette jeune femme de 25 ans, cheveux violets, piercing et pantalon de sport, n’a jamais travaillé. Atteinte de la maladie de Crohn, diagnostiquée alors qu’elle était enceinte de sa première fille, à 17 ans, elle touche une allocation d’invalidité de 342 euros toutes les deux semaines, à laquelle s’ajoutent 342 euros d’allocation maladie mensuelle. Son compagnon reçoit, lui, 250 euros par semaine d’allocation chômage. Ils habitent avec leurs quatre enfants un logement social à 91 euros par semaine, sans compter les factures, et il est bien difficile de boucler les fins de mois. « Résister aux demandes des enfants en permanence est épuisant, soupire-t-elle tandis que ses gamins turbulents jouent à la balle au milieu des bancs de l’église où nous la rencontrons. Alors, quand ma cuisinière m’a lâchée, je me suis laissée aller. J’ai eu envie d’une cuisinière neuve. Je suis allée à BrightHouse, et puis j’ai aussi craqué pour une télévision de quarante-deux pouces. C’était 34 euros par semaine pour le tout, sur deux ans ; je pensais que ça allait marcher. » Un imprévu, un accident de paiement, et elle n’est plus couverte par l’assurance. La télévision est tombée en panne. Elle doit continuer à la payer jusqu’au bout.

Des histoires comme celle-là, la révérende Denise Hayes (6) peut en raconter par douzaines. Divisée en deux par de hautes portes, son église de Saint Barnabas, à Wigan, sert à la fois de lieu de culte et de centre communautaire : café et thé gratuits, tables et chaises, coin salon avec canapés, billard, jeux pour les enfants, petite épicerie à très bas prix. Y passent chaque après-midi des mères et des pères de famille, des chômeurs, des travailleurs précaires, des alcooliques, des drogués, des désespérés — autant dire presque toute la population de la paroisse de Saint Barnabas, 3 600 âmes. « Quand je suis arrivée dans ce quartier, il y a quatre ans et demi, la situation était mauvaise. Elle est pire aujourd’hui, assène Mme Hayes. Avant, déjà, il était difficile de savoir quel était le problème principal : le manque de travail, les emplois précaires, les bas salaires, le manque de qualification et de formation… ? Maintenant, les autorités ont ajouté encore une épaisseur à la misère : la réforme des allocations. »

Une seule allocation versée chaque mois, le « crédit universel », doit en remplacer six, dont les allocations chômage, logement, invalidité et famille, versées pour certaines chaque semaine, pour d’autres chaque mois, deux fois par mois ou, pour le logement, directement au propriétaire (privé ou bailleur social). Adoptée par les conservateurs en 2013, mise en place progressivement, cette mesure est vilipendée de toute part. Inadaptée aux besoins des populations concernées, mal fagotée, avec des ratés incessants, elle terrorise littéralement Tony, qui élève seul ses quatre enfants : « Je dois passer au crédit universel et je ne sais pas du tout comment je vais gérer ça », raconte cet ouvrier agricole au chômage depuis huit ans, tandis que sa petite dernière gigote dans ses bras sur un des sièges de l’église de Saint Barnabas. « Déjà, j’ai du mal avec mes enfants qui réclament toujours quelque chose, ajoute-t-il. Ce sera encore plus difficile de leur résister, avec tout cet argent en début de mois. » Tony touche 250 euros chaque lundi, « dont 107 euros qui vont directement chez mon bailleur social ». Il achète la nourriture de la famille au moins cher, « surtout des burgers, des patates et des pâtes », et a déjà du mal en fin de semaine.

 

Les ouvriers du Quai de Wigan payaient leur gaz au meter (compteur), en glissant des pennies dans l’appareil. Rien n’a changé, ou presque. Tony utilise une carte prépayée : « Avant, je réglais à la facture, mais, une fois, je n’ai pas payé et j’ai failli me faire couper le gaz. Du coup, avec cette carte, je ne consomme que ce que je peux m’acheter comme gaz et comme électricité. » Un sourire grimaçant étire sa bouche presque totalement édentée : « Parfois, il fait froid dans la maison. » Mme Hayes assure que 90 % de ses paroissiens utilisent cette forme moderne de meter. Et elle comprend l’angoisse de Tony : « Le passage au crédit universel se fait n’importe comment. Ici, beaucoup de gens vivent des allocations depuis des années. Recevoir en une fois une somme importante est difficile à gérer. Mais le pire, c’est le délai du passage au versement unique : il y a une soudure de cinq, voire de dix ou onze semaines. Pendant ce laps de temps, les gens ne touchent rien. Du coup, ils empruntent. Aux amis quand ils ont de la chance, ou aux usuriers. Et c’est une spirale : ils ne réussiront jamais à combler ce trou. »

Certains accumulent les difficultés. Ceux, par exemple, qui doivent s’acquitter, en plus du reste, de la spare bedroom tax, rebaptisée dès son adoption en 2013 bedroom tax (taxe sur la chambre à coucher). Prenons une famille avec deux enfants habitant un logement social de trois chambres. L’aîné quitte le domicile. Sa chambre, désormais libre ou occupée de temps à autre, est considérée comme superflue par le bailleur social. La famille verra donc son allocation logement diminuer de 14 %. Avec deux pièces « en trop », la baisse est de 25 %. Même chose s’il y a dans la famille deux enfants de même sexe : ils peuvent partager la même chambre. « L’idée est de pousser les gens à abandonner leur logement pour un plus petit, analyse Mme Hayes. Mais il y a pénurie de logements sociaux, alors les gens ne partent pas. » Beaucoup de locataires se retrouvent avec des arriérés de loyer. Puis sont expulsés. « Ces personnes ont une vie chaotique ; l’administration la rend encore plus chaotique. On dirait que c’est fait exprès ! », fulmine la révérende.

Ici comme ailleurs, aujourd’hui comme dans les années 1930, toucher des allocations, aussi faibles soient-elles, fait de vous un profiteur, un assisté. « Dans les classes moyennes, on continuait à parler de “ces fainéants qui se tournaient les pouces aux frais du contribuable” et à dire qu’ils “trouveraient tout le travail qu’ils voudraient s’ils se donnaient la peine d’en chercher” », écrivait George Orwell. « Coupons les allocations à ceux qui refusent de travailler », lançait le dirigeant conservateur David Cameron lors de sa campagne victorieuse de 2010, qui lui permit de devenir premier ministre — jusqu’au vote sur le Brexit. Obtenir une allocation chômage et la garder relève de la course d’obstacles. David, la petite trentaine, comptable, fait encore des cauchemars des formulaires de cinquante à cent pages à remplir et de l’opacité d’un système intrusif : « Pour le montant de votre allocation, ils regardent où vous vivez, avec qui, si vous avez des enfants, et ils décident de ce dont vous avez besoin. Parfois, ce qu’ils vous donnent ne suffit même pas pour la nourriture, pour les tickets de bus, pour vous rendre à une de leurs convocations ou à un entretien d’embauche ! »

David travaille aujourd’hui seize heures par semaine pour Sunshine House, l’organisation de Mme Nettleton. Il doit prouver qu’il cherche activement un plein-temps pendant les dix-huit autres heures… « Je dois trente-quatre heures par semaine au jobcentre  », soupire le jeune homme. Orwell en 1936 évoque le means test, ou « test de ressources », outil de surveillance de l’ensemble des revenus du ménage d’un chômeur. Instauré en 1931, il fut « l’une des institutions les plus détestées du pays pendant l’entre-deux-guerres » (7). Aujourd’hui, le docteur Aneez Esmail, médecin généraliste depuis trente ans et chercheur à l’université de Manchester, s’étrangle : « J’ai beaucoup de patients qui souffrent de pathologies mentales, comme de graves dépressions. Certains touchent depuis dix ans l’allocation d’invalidité. Brutalement, l’administration leur dit qu’ils peuvent travailler et qu’ils doivent chercher un emploi ! Mais ces gens en sont incapables ! »

Ian, lui, a été cariste pendant trente-cinq ans. Il s’est réveillé un matin incapable de bouger. « Arthrite », ont diagnostiqué les médecins. Le voilà en invalidité, avec l’allocation afférente. « Au début, ils m’ont fichu la paix. Et maintenant, ils considèrent que je peux travailler puisque je ne suis pas paralysé des bras ! Ils m’ont fait suivre une formation d’employé de bureau. Même avec des béquilles, on peut utiliser un ordinateur », ironise-t-il derrière le comptoir de la réception de Sunshine House, où il travaille bénévolement dans le cadre de cette reconversion. Seulement, il a plus de 50 ans : « Les entreprises, quand elles voient mon CV, entre mon handicap et mon âge, elles passent directement au suivant ! »

Comme beaucoup de ses confrères originaires du sous-continent indien, le docteur Esmail a fait une grande partie de sa carrière de généraliste dans les quartiers les plus populaires, délaissés par les médecins britanniques. Dans son cabinet et lors de ses visites à domicile, il voit la misère s’approfondir depuis 2008 et l’introduction des politiques d’austérité, et peu lui chaut les 4 % de chômage en août 2018 dont se vante le gouvernement conservateur : « Je n’ai jamais vu autant d’inégalités, ni un si grand dénuement. Lorsque j’étais étudiant, à Sheffield, les mineurs avaient de la fierté, et de l’espoir pour leurs enfants. Aujourd’hui, certains de mes patients n’ont pas de quoi payer les funérailles d’un parent ! Le lot de la plupart d’entre eux, c’est le chômage ou des boulots dévalorisés et mal payés. » Envolées les mines, les filatures, les aciéries : les emplois d’aujourd’hui à Wigan, Sheffield, Accrington ou Manchester, ce sont les entrepôts des grosses sociétés de vente en ligne et les enseignes de restauration rapide. Des emplois non qualifiés, la plupart du temps payés au salaire minimum, soit 8,94 euros brut l’heure. Jill, 53 ans, s’est résolue à postuler chez Amazon. Elle trouve les conditions pénibles — salaire bas, temps de trajet très long : « Avec les coupes dans les budgets publics, il y a moins de bus. Je dois en changer deux fois. Le trajet me prend une heure et demie à l’aller et autant au retour. » Mais c’est un travail à temps plein. Toujours mieux que les contrats « zéro heure » auxquels elle était abonnée ces dernières années.

Introduits par l’entreprise McDonald’s dans les années 1980, les contrats « zéro heure » se sont généralisés après la crise de 2008. Sans définition légale, ils se sont étendus à tous les secteurs d’activité et sont de fait reconnus par l’État : depuis 2014, un chômeur ne peut en refuser un, sous peine de voir son allocation suspendue (8). « C’est un contrat sans garantie horaire, explique M. Lane, le syndicaliste de la BFAWU. L’employeur vous fait travailler à sa guise, autant d’heures qu’il juge nécessaire. Ça peut être cinquante heures cette semaine et zéro la suivante. Vous êtes prévenu au dernier moment et vous n’avez rien à dire. » Lui-même a quitté l’école à 16 ans, avant de passer par ce type de contrats « pour des dizaines d’employeurs ». En général, l’embauche se fait par l’intermédiaire d’une agence de placement, ce qui fragilise encore plus le salarié. « Pendant la Grande Dépression, les travailleurs allaient faire la queue sur les docks, et les employeurs venaient embaucher ceux dont ils avaient besoin. On est revenu à ça en pire. Les manageurs font la même chose, mais ça passe par le téléphone, alors les gens sont très isolés », enrage celui qui tente, depuis deux ans, d’organiser les travailleurs de chez McDonald’s avec le mouvement des grèves tournantes, surnommées « McStrike » (« McGrève »). Les contrats « zéro heure » rendent la vie incertaine : impossible de prévoir quoi que ce soit, y compris des loisirs avec les enfants ; impossible de planifier la moindre dépense. Orwell, à coup sûr, aurait inclus ceux qui y sont enchaînés dans le cercle de « tous ceux qui travaillent, mais qui, du point de vue pécuniaire, pourraient tout aussi bien être chômeurs, étant donné que le salaire perçu ne saurait en aucun cas être considéré comme un salaire permettant de vivre décemment ».

Un appartement d’une pièce coûte jusqu’à 850 euros

Quant à payer une caution et trouver un logement ailleurs que dans le parc social, autant ne pas y penser. Un appartement d’une pièce peut coûter jusqu’à 850 euros, charges non comprises, dans un quartier défavorisé de Manchester. Comment s’étonner, dès lors, que deux salariés à plein temps et avec un contrat normal doivent vivre dans le foyer pour sans-abri de Salford, dans la banlieue de la ville ? Caché derrière un centre médical, l’asile de nuit en brique noire jouxte une église pentecôtiste. Ce samedi-là, le couple est au travail et Justin, qui nous reçoit au foyer, taira tout de ces résidents, « par pudeur ». L’asile est le seul du sud de Manchester qui soit ouvert sept jours sur sept, douze mois sur douze, et mixte. Pour chaque personne hébergée, le foyer reçoit 114 euros par semaine de la caisse nationale d’allocations. Dans le réfectoire, une dizaine d’hommes de tous âges — le plus jeune au visage couvert d’acné, le plus vieux à l’allure de père Noël, longue barbe et queue-de- cheval blanches, rondeurs débonnaires — et deux femmes sont assis à des tables rondes. Une silhouette enveloppée dans une couverture est allongée sur le canapé du salon, entre la télévision allumée et le billard auquel personne ne joue. Dans la journée, le dortoir est fermé. Justin ne l’ouvrira pas avant 21 h 30, pour le sermon religieux. L’extinction des lumières et la fermeture des portes se font à 22 heures ; il faut quitter le dortoir à 6 heures. Trente hommes et femmes se partagent la vaste pièce, sans aucune intimité. Les lits sont alignés au cordeau, tous exactement semblables, à l’exception d’ours en peluche sur deux d’entre eux occupés par des femmes. Quand le foyer doit refuser du monde, et c’est le cas en permanence, Justin fournit un duvet et conseille d’aller s’installer au McDonald’s du coin, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Mais ils ne doivent surtout pas s’endormir, sinon ils sont virés. »

L’impact de l’austérité et des coupes budgétaires sur les personnes les plus fragiles est très grave, assure le docteur Esmail : « L’obésité est un des marqueurs de la pauvreté. De plus en plus de personnes développent des diabètes. Que nous combattons avec des médicaments hors de prix, alors que la maladie est due à l’obésité, elle-même due à la pauvreté ! C’est absurde ! » Certes, la pauvreté extrême qui existait du temps d’Orwell a reculé ; les gens ne meurent plus de faim. Mais les pauvres sont de plus en plus nombreux. « Et de plus en plus désespérés, ajoute-t-il. Nous avons fait du désespoir un mode de vie. »

Gwenaëlle Lenoir

Journaliste, auteure de Petites Morts à Gaza, Nuits blanches, coll. « Polar », Paris, 2011.

(1) George Orwell, Le Quai de Wigan, 10/18, Paris, 2000.

(2) Recensement de 2011 ; le prochain aura lieu en 2021.

(3) Margaret Thatcher, première ministre conservatrice, au pouvoir de 1979 à 1990.

(4) La société BrightHouse a fait l’objet d’une enquête de l’autorité de réglementation des sociétés financières, qui a jugé qu’elle n’était pas un « prêteur responsable ». Cf. Hilary Osborne, « Révélations sur les placements secrets de la reine d’Angleterre aux îles Caïmans », The Guardian (Londres) traduit par Le Monde, 5 novembre 2017.

(5) Le prénom a été changé à sa demande.

(6) Dans la religion anglicane, les femmes peuvent être ordonnées prêtres.

(7Cf. Stephanie Ward, Unemployment and the State in Britain : The Means Test and Protest in 1930s south Wales and north-east England, Manchester University Press, 2013.

(8Cf. Jacques Freyssinet, « Royaume-Uni. Les contrats “zéro heure” : un idéal de flexibilité ? », Chronique internationale de l’IRES, n° 155, Institut de recherches économiques et sociales, Paris, février 2017.

Publié le 23/05/2019

CGT : un congrès pour rien ?

(site rapportsdeforce.fr)

C’est ce que suggère un texte paru sur le blog Retour aux sources CGT qui dans un premier bilan avance que les sujets importants pour sortir de la crise que rencontre la CGT et l’ensemble du syndicalisme de lutte, sont passés au second plan. Nous avons décidé de publier ce texte qui nous semble apporter des éléments de réflexion, au-delà d’un strict compte rendu d’un congrès qui aura vu la réélection de Philippe Martinez et le renforcement des oppositions de gauche à la ligne de la direction confédérale.

Un premier bilan du 52e congrès de la CGT

Les congrès confédéraux sont les organes dirigeants de la confédération : ils sont l’instance historiquement prévue pour construire la coordination confédérale de l’action syndicale, définir des stratégies confédérales et les moyens de les mettre en œuvre. Le moins que l’ont puisse dire est que le bilan de ce 52e congrès sur ces plans est plus que maigre ! Les débats se sont focalisés principalement sur trois questions : le rapport aux gilets jaunes, la question de l’affiliation internationale et la question des comités régionaux et leur rôle statutaire et organisationnel.

Quel bilan de nos échecs ?

Le débat sur les gilets jaunes s’est substitué à un réel bilan approfondi des faiblesses du mouvement syndical de classe, et de la CGT en particulier. Ainsi, qu’il s’agisse de la lutte contre la loi macron, contre les ordonnances, la casse de la SNCF, la casse de l’assurance chômage, aucun des échecs de la période n’a été analysé en profondeur dans ce qu’il révélait des faiblesses organisationnelles actuelles de la CGT. Et faute d’analyse, aucune perspective réelle pour reconstruire notre force, en dehors de postures verbales, n’a pu être définie, que ce soit de la part de l’exécutif confédéral sortant ou de ce qui est présenté comme « l’opposition à Philippe Martinez ».

Le débat s’est focalisé autour de « fallait-il ou non appeler à rejoindre les gilets jaunes les samedis, plutôt que de poser les questions qui fâchent tout le monde : pourquoi la CGT a-t-elle été incapable depuis plusieurs années de générer un mouvement social d’ampleur mettant en échec le gouvernement et la bourgeoisie ? Pourquoi les appels à la grève n’ont ils pas été suivis ? Pourquoi aucune confédéralisation de l’action n’a été réellement possible dans la période pour faire face à la casse sociale ? Pourquoi les structures se définissant comme « oppositionnelles », à quelques rares exceptions près, n’ont pas plus été capables que les structures « majoritaires » à entraîner les travailleuses et travailleurs dans la grève.

Faute de discuter stratégie d’ensemble, le débat s’est donc focalisé sur le seul élément tactique des manifestations le samedi, comme si des manifestations communes sans construction d’un mouvement de grève interprofessionnel avaient la moindre chance de faire céder la bourgeoisie et le gouvernement. La question de l’ancrage de la lutte, et son développement au cœur de la production, a été relativement absente des débats : guère étonnant, puisqu’en parler revient à poser un certain nombre de questions qui fâchent sur nos pratiques. Le cœur de la force syndicale reste pourtant l’impact qu’elle a sur la production : c’est ce qui touche réellement au cœur les intérêts de la bourgeoisie.

Stratégie internationale plutôt que postures pour la lutte des places

Ce jeu de postures visant pour certains plus à défendre leurs positions menacées dans l’appareil qu’à contribuer à définir une stratégie qui ne se contentent pas d’effet de verbe et de manche, s’est ainsi poursuivi concernant la question internationale. Le débat s’est ainsi focalisé autour de la question de l’affiliation à la CES/CSI et la question de la FSM. Outre le fait que ces deux organisations internationales comportent chacune un certain nombre d’organisations dont le caractère « syndical » est une mascarade, puisqu’il s’agit d’organes d’états dictatoriaux qui n’ont aucun caractère d’organisations ouvrières, le débat une nouvelle fois élude en grande partie la principale question : quelle stratégie internationale pour la CGT ?

Comment lutter pour construire la solidarité internationale des travailleuses et travailleurs, face à toutes les bourgeoisies et tous les États. Les partisans de la FSM se réjouiront de l’adoption d’un amendement qui ne fait que formaliser la situation actuelle – la CGT travaille déjà avec certaines organisations de la FSM – en y voyant un « bond révolutionnaire », alors que cette question est surtout utilisée comme signe de ralliement pour des organisations opposées à la majorité du bureau confédéral sortant, pour des raisons fondamentalement différentes les unes des autres.

La question de la lutte contre l’impérialisme français, initialement elle aussi éludée, et c’est un comble, du document d’orientation, est finalement intégrée mais de manière édulcorée par rapport aux amendements initialement proposées (d’absente elle devient une lutte parmi d’autres contre l’impérialisme alors que certains amendements appelaient en bonne logique à en faire un axe principal de l’action internationale de la CGT). Tout à se réjouir de la « victoire révolutionnaire » que représenterait leur amendement, il semble que les partisans autoproclamés « antiimpérialistes » de la FSM se satisfassent pour beaucoup d’une critique bien timide de l’impérialisme de leur propre État.

La question de l’affiliation à la FSM a ainsi servi de « point de ralliement » à des structures se définissant en opposition à l’exécutif sortant pour des raisons très différentes les unes des autres : lutte des places et défense de positions menacées par ce même exécutif, divergences politiques de fond sur l’orientation. Il ne s’agit pas cependant à proprement parler d’un bloc oppositionnel puisque rien ne les unit réellement au-delà de l’opposition à l’exécutif et à la figure de Philippe Martinez.

Il est ainsi notable, par ailleurs, que la tentative de regrouper un bloc oppositionnel autour d’un  « document d’orientation alternatif » effectué par les réseaux front social/infocom qui ne partageaient pas cette obsession pour la FSM ai été un échec retentissant, cette « tendance » ayant été inaudible dans le congrès.

Le débat sur les comités régionaux, quant à lui, a tourné court devant les craintes exprimées sur l’annexe statutaire proposée,Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe avec notamment en mémoire les dérives bureaucratiques liées au renforcement de l’échelon régional à la CFDT. L’exécutif confédéral sortant a jugé bon de renvoyer cette question au 53e congrès.

Le débat qui n’a pas eu lieu : la nécessité d’une réorganisation syndicale pour reconstruire le rapport de force

Ce qui frappe cependant, c’est l’absence de toute réelle discussion sur les moyens matériels et organisationnels de reconstruire un rapport de force favorable aux travailleurs et travailleuses face à la bourgeoisie et au gouvernement. Les articles 327 et suivant du thème 4 du document d’orientation étaient ainsi un « chef d’œuvre » de libéralisme organisationnel : aucun bilan n’est fait de l’impasse du syndicat d’entreprise, et notamment son incapacité à faire face aux évolutions de l’organisation capitaliste du travail (sous-traitance, autoentrepreneuriat, précarisation et donc changement fréquent d’entreprises pour les travailleurs et travailleuses précaires…). Les syndicats multiprofessionnels sont présenté comme le moyen d’organiser les isolés, alors qu’ils maintiennent le statu quo de la prédominance des syndicats d’entreprise. Les syndicats nationaux et les questions de faiblesse de vie syndicales induites par l’éloignement géographique ne sont pas non plus interrogés. Les syndicats locaux d’industrie/professionnels, qui pourtant représentent une réelle alternative, sont vus comme une forme parmi d’autres et non un modèle à généraliser.

La majorité des « oppositionnels » autoproclamés partage avec l’exécutif sortant un attachement au modèle du syndicat d’entreprise, ou voit les questions de structures comme secondaires, cédant ainsi au travers idéaliste selon laquelle l’orientation de classe, révolutionnaire se suffit à elle même, sans construire les moyens matériels et organisationnels de la mettre en œuvre.

Sortir du corporatisme, du syndicalisme d’entreprise, unifier le syndicalisme de classe

Plusieurs syndicats locaux (du livre, de l’éducation, du commerce) avaient pourtant déposé des amendements dans ce sens : ceux-ci n’ont même pas franchi le stade de la commission des amendements. Le syndicat du livre est intervenu à plusieurs reprises pour défendre ce modèle, mais cette question qui aurait dû occuper le cœur des débats puisqu’elle conditionne, avec le renforcement des unions locales, la capacité de rayonner et d’organiser l’ensemble du salariat, a été balayée sans réel débat.

Or qu’est-ce qui crée la conscience de classe le plus solidement ? Des discours associés à une pratique éminemment corporatiste e repliée sur l’entreprise, ou la pratique vivante d’un réel échange, régulier et durable, avec des travailleurs et travailleuses d’une même branche, mais d’autres entreprises, et avec des travailleuses et travailleurs d’un même bassin, mais de différentes branches et statuts ?
Comment construire la grève générale si l’on n’est pas en mesure de développer de manière durable une solidarité et une sociabilité effective entre travailleuses et travailleurs d’une même branche, d’une part, et d’une même localité, d’autre part ? Comment construire un rapport de force sans stratégie durable, offensive, reposant sur la création d’une solidarité de classe durable, et sans rompre avec des pratiques qui ne font que renforcer l’isolement boite par boite ?

De même, le grand absent des débats de ce 52e congrès aura été la question de la réunification du syndicalisme de classe. Alors que la division ne profite qu’à la bourgeoisie, le débat s’est structuré autour d’une opposition entre un « syndicalisme rassemblé » qui revient à courir après l’unité avec la CFDT, et un repli sur le seul espace confédéral et la recherche d’actions unitaires sans remettre en cause la fragmentation syndicale. Or ce que l’histoire nous a montré, c’est que l’unification du syndicalisme de classe était un puissant moteur de lutte, lorsqu’elle s’accompagne d’un renouveau fédéraliste et démocratique autour des valeurs d’indépendance incarnées par la Charte d’Amiens.

Un certain nombre de déléguées et de délégués ont courageusement tenté de poser ces questions et de défendre ces perspectives, porter ces débats, mais leurs interventions ont été noyées par les discours de postures. L’enjeu, d’ici le 53e congrès, est certainement d’être de plus en plus nombreuses et nombreux à poser ces questions dans nos syndicats, nos UL, nos UD, nos fédérations.

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/cgt-un-congres-rien-05203728

Publié le 22/05/2019

Washington pousse à la guerre contre l’Iran

Par Bill Van Auken

(site mondialisation.ca)

Le voyage abrupt organisé par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Bruxelles pour pousser la ligne dure de Washington contre l’Iran, combiné au déploiement d’encore plus de moyens militaires américains dans le golfe Persique, indique l’escalade calculée par Washington d’une crise guerrière dans la région.

Lundi, le New York Times a publié un article sous le titre «La Maison-Blanche passe en revue les plans militaires contre l’Iran, dans des échos de la guerre en Irak». L’article cite comme sources«plus d’une demi-douzaine de responsables de la sécurité nationale» et rapporte qu’une réunion des hauts responsables de la sécurité nationale du président Trump la semaine dernière a discuté d’un plan visant à envoyer jusqu’à 120.000 soldats au Moyen-Orient.

L’étincelle qui déclencherait un conflit généralisé pourrait provenir d’un certain nombre de provocations mises en scène, y compris le sabotage présumé de deux pétroliers saoudiens et de deux autres navires au large des côtes des Émirats arabes unis (EAU), rapporté dimanche dernier.

Le ministre saoudien de l’énergie, Khalid al-Falih, a souligné que l’un des pétroliers saoudiens qui aurait été endommagé était en route pour aller chercher du pétrole saoudien destiné aux États-Unis, un détail apparemment mis en évidence pour démontrer que les «intérêts américains» étaient en jeu dans cet incident. 

Pompeo, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et d’autres responsables américains se sont engagés à plusieurs reprises à mener une action militaire «rapide et décisive» pour défendre les intérêts américains dans la région riche en pétrole. Ils ont menacé de déclencher une force «implacable» contre l’Iran en représailles à toute action prétendument menée par un large éventail de forces surnommées par Washington «intermédiaires» des iraniens, allant du Hezbollah au Liban au Hamas dans la bande de Gaza palestinienne, des rebelles Houthi au Yémen aux diverses milices chiites en Irak et en Syrie.

Le sabotage présumé des quatre navires a eu lieu dans le golfe d’Oman, à l’est de Fujairah, un important port pétrolier situé à environ 136 kilomètres au sud du détroit d’Ormuz stratégique, par lequel passe environ un tiers du pétrole mondial transporté par mer.

Les autorités saoudiennes et des Émirats arabes unis ont indiqué qu’il n’y a pas eu de victimes ni de déversements d’hydrocarbures à la suite du sabotage présumé. Une vidéo affichée en ligne montrait un trou déchiré dans la coque d’un navire appartenant à des Norvégiens à sa ligne de flottaison.

Le moment de l’incident coïncidait parfaitement avec l’escalade des tensions dans la région par les États-Unis. Il est survenu quelques jours à peine après l’avertissement lancé le 9 mai par l’Administration maritime américaine (MARAD) selon lequel les navires commerciaux, y compris les pétroliers, pourraient être pris pour cible dans la montée en puissance vers la guerre.

«L’Iran ou ses mandataires pourraient réagir en ciblant les navires commerciaux, y compris les pétroliers, ou les navires militaires américains en mer Rouge, dans le détroit de Bab-el-Mandeb ou dans le golfe Persique», a déclaré le communiqué du MARAD.

Les responsables iraniens se sont dits préoccupés par cet incident. Le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Abbas Moussavi, a qualifié l’incident de «lamentable» et «inquiétant» et a appelé à une enquête approfondie. Moussavi a également averti les pays du golfe Persique de rester vigilants face à l’«aventurisme d’acteurs étrangers» ou à toute «conspiration orchestrée par des malveillants» pour compromettre la sécurité maritime.

Les Émirats arabes unis et la monarchie saoudienne n’ont donné aucune explication claire de ce qui s’est passé exactement dans le golfe d’Oman. L’implication d’opérations secrètes visant à créer un prétexte de guerre, soit de la part de Washington, soit de la part de ses deux principaux alliés régionaux, Israël et l’Arabie saoudite elle-même, qui cherchent depuis longtemps à amener les États-Unis dans une guerre avec l’Iran, est une possibilité très réelle.

Une chose est certaine. Rien de ce qui provient du gouvernement américain ou de ses serviteurs de propagande dans les médias capitalistes concernant la crise dans le Golfe Persique n’est digne de foi. Les prétextes à la guerre cette fois-ci s’avéreront aussi fabriqués que les «armes de destruction massive» de l’Irak ou les mensonges sur un navire de guerre américain attaqué dans le Golfe du Tonkin qui ont servi à justifier la guerre du Vietnam.

Le gouvernement Trump a continué à intensifier son intervention militaire dans la région en envoyant une batterie de missiles Patriot dans le golfe Persique avec un navire d’assaut amphibie de la Marine. Cela fait suite à l’arrivée en mer Rouge, la semaine dernière, du porte-avions USS Abraham Lincoln, ainsi qu’à l’atterrissage d’une escadre de bombardiers composée de quatre B-52 à la base aérienne américaine Al Udeid au Qatar.

Le Pentagone a annoncé lundi que les B-52 avaient effectué leur «première mission… pour défendre les forces et les intérêts américains dans la région», à savoir des opérations près de l’espace aérien iranien.

La menace de guerre est telle que même un journaliste de la Maison-Blanche a interrogé Trump lors de son apparition lundi avec le Premier ministre d’extrême droite de Hongrie, Viktor Orbán: «Êtes-vous en guerre avec l’Iran? Vous cherchez un changement de régime?»

Trump n’a pas nié la menace de guerre imminente, déclarant: «S’ils font quoi que ce soit, ils souffriront beaucoup. On verra ce qui se passera avec l’Iran.»

Soulignant l’imprudence effrontée de l’effort de guerre américain, le secrétaire d’État Pompeo a brusquement modifié ses plans de voyage pour la deuxième fois en une semaine, annulant un voyage à Moscou pour se rendre à Bruxelles s’invitant effectivement à une réunion prévue des ministres européens des affaires étrangères pour discuter leur réponse à la crise du Golfe Persique.

La montée en puissance militaire américaine ainsi que le durcissement des sanctions américaines décrites par l’administration Trump comme une «pression maximale» contre l’Iran, visant à étouffer l’économie du pays et à ramener ses exportations de pétrole à zéro, ont exacerbé les tensions entre Washington et ses anciens alliés européens.

Depuis le début du mois, Washington a retiré les dérogations qui avaient permis à la Chine, à la Corée du Sud, au Japon, à l’Inde et à la Turquie de continuer à acheter du pétrole à l’Iran, et a imposé une nouvelle série de sanctions visant à mettre fin à toutes les exportations iraniennes de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre.

Les États-Unis et les grandes puissances européennes sont divisés depuis que Trump a unilatéralement abrogé L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien dit Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) conclu entre l’Iran et les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Washington a réimposé des sanctions qui équivalent à un état de guerre. Les gouvernements européens, ainsi que l’agence d’inspection nucléaire des Nations unies, l’Agence internationale de l’énergie atomique, ont insisté sur le fait que l’Iran est resté en conformité avec l’accord, qui était censé combiner des limites strictes sur le programme nucléaire iranien avec la levée des sanctions économiques.

L’enjeu pour l’administration Trump, cependant, n’a jamais été l’accord nucléaire, mais plutôt la volonté de changement de régime, c’est-à-dire la restauration d’une dictature fantoche soutenue par les États-Unis dans ce pays riche en pétrole comme celui du Shah.

Comme l’a dit Bolton, l’un des architectes du renforcement militaire actuel, un an avant de devenir conseiller en matière de sécurité nationale: «La politique déclarée des États-Unis devrait être le renversement du régime des mollahs à Téhéran… Le comportement et les objectifs du régime ne vont pas changer et, donc, la seule solution est de changer le régime lui-même.»

Les réunions de Pompeo à Bruxelles avec la responsable de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, et les ministres des affaires étrangères de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni n’ont fait que souligner les tensions transatlantiques sur l’Iran. Mogherini a déclaré que les représentants européens avaient souligné que la crise dans le Golfe Persique avait produit un «moment délicat crucial» dans lequel «le maximum de retenue et la prévention de toute escalade du côté militaire» étaient nécessaires.

Elle a déclaré que les ministres européens «continuent à soutenir pleinement l’accord nucléaire avec l’Iran», c’est-à-dire la normalisation du commerce et de l’investissement. Elle a ajouté que cela comprenait la «mise en œuvre» de l’Instrument d’appui aux échanges commerciaux (INSTEX), qui est censé créer un canal de paiement direct sans dollar avec l’Iran pour contourner les sanctions américaines. Les transactions par le biais de cet échange, a-t-elle affirmé, débuteraient dans les prochaines semaines.

La semaine dernière, Téhéran a informé les signataires européens de l’accord qu’il reprendrait l’enrichissement de l’uranium à une teneur plus élevée dans les 60 jours à moins qu’ils ne prennent des mesures pour permettre à l’Iran d’exporter son pétrole et d’accéder aux marchés financiers. Les entreprises et les banques européennes, qui avaient auparavant vu une opportunité d’exploiter les richesses pétrolières du pays, se sont retirées face aux menaces d’exclusion du marché américain.

L’opposition des puissances européennes à l’offensive américaine contre l’Iran ne se fonde pas sur le sort de 80 millions d’Iraniens, mais plutôt sur la poursuite de leurs propres intérêts impérialistes dans la région. Le conflit expose des lignes de faille qui indiquent le danger qu’un nouveau conflit militaire dans le golfe Persique devienne l’antichambre d’une troisième guerre mondiale, nucléaire.

Bill Van Auken

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 14 mai 2019

La source originale de cet article est wsws.org

Copyright © Bill Van Auken, wsws.org, 2019

 

Publié le 21/05/2019

Politique et pratique

par Lia Cigarini et Luisa Muraro de la Librairie des femmes de Milan (1992)

paru dans lundimatin#192, (site lundi.am)

 

À l’occasion de la réédition de Ne crois pas avoir de droits par les éditions La Tempête, nous publions ici un article traduit de l’italien (l’orginal est disponible ici) et écrit par Lia Cigarini et Luisa Muraro qui furent parmi les fondatrices de la Librairie des femmes de Milan en 1975. Cet article, écrit en 1992 et paru dans la revue « Critique Marxiste », fait un écho singulier au temps présent au travers d’une critique de la pratique politique de l’organisation, en particulier dans la tradition de la gauche, ou encore de la tentative de redéfinir la place de la politique dans la vie. Surtout, quelques années seulement après l’effondrement du Bloc de l’Est, ces femmes préfèrent le mot de « communisme » pour parler de leur pratique plutôt que celui de « féminisme » : par là, elles entendent entre autre le fait de « partir de soi » pour faire de la politique à partir d’une réalité vécue et de relations réelles.

La pratique de l’organisation

Nous sommes à chaque fois surprises de constater la difficulté que nous avons à nous faire comprendre au sujet de la pratique politique – pas seulement de son importance mais même de sa simple notion – y compris par des femmes et des hommes communistes. Cela nous surprend parce que la tradition marxiste a toujours mis l’accent sur la pratique. Il suffit de penser à Gramsci qui parlait de philosophie de la pratique pour indiquer la pensée propre aux communistes. Il est vrai qu’entre la culture de gauche et celle du mouvement des femmes la communication est entravée par une distance notoire de langages et de positions. Distance qui, à notre avis, est justement due à la différence des pratiques. Essayons donc de mesurer cette distance à la lumière des différentes pratiques politiques. Il nous semble que la pratique dominante dans la gauche soit encore l’organisation. En témoigne le fait que la gauche abonde d’organisations. Le parti est organisé, les mouvements sont organisés, la condition humaine elle-même (femmes, jeunes) est organisée, pour ne rien dire des ouvriers, des paysans, etc.

Aujourd’hui, on sait bien que cette pratique politique connaît une crise grave, qui fait corps, non sans raison, avec la crise de la gauche. Les organisations sont déconnectées de la réalité ; elles n’exercent aucune attraction sur les plus jeunes, sinon sur tous. En effet il semble bien qu’il y ait un refus généralisé de cette pratique sociale (bien qu’on ne puisse pas dire qu’il s’agisse d’un phénomène irréversible - mais ce n’est pas le sujet). Le mouvement des femmes, en ce qui le concerne, n’a pas d’organisation ni de coordination centralisée. Au contraire, il s’oppose positivement à toute forme d’organisation, y compris celle de la simple coordination. Et ceci depuis les origines. Il y a de temps en temps des tentatives d’innovation à ce sujet, mais elles ont toujours failli et n’ont même jamais pris sérieusement. Les pratiques des femmes : nous avons, au lieu de l’organisation, un certain nombre de pratiques dont beaucoup reconnaissent la validité, transmises d’une situation à l’autre et reprises également par des femmes plus jeunes ou par des femmes qui ne se considèrent pas féministes. C’est en ce sens seulement que l’on peut reconnaître un tissu unitaire.

La politique des femmes équivaut à un ensemble de pratiques, un ensemble dont la partie la plus stable et reconnaissable ne l’empêche pas de pouvoir varier et de varier souvent. Parmi les pratiques les plus importantes et les plus caractéristiques, la première consiste à partir de soi. Cela signifie qu’on emploie des mots, qu’on fait de la politique, non pour représenter ou changer les choses, mais pour établir, manifester, ou changer un rapport entre soi et l’autre-que-soi. Mais aussi entre soi et soi, dans la mesure où l’altérité traverse également l’être humain dans sa singularité. En d’autres termes, la pratique qui consiste à partir de soi conçoit toute parole et toute action comme une médiation, et exige de mettre bien au clair ce qui s’y joue de la part du sujet. Pour le démasquer ? Oui, éventuellement, mais aussi et surtout pour libérer ses énergies, souvent freinées par des représentations fallacieuses et des projets forcés. C’est de cette manière, à notre avis, qu’il est possible d’être disponible aux changements de la réalité.

Un large débat est né dans le mouvement à propos d’un projet de camp de la paix en Palestine à l’initiative d’un groupe de femmes. Cela a suscité discussions et critiques parce que dans cette initiative la manière dont elles sont parties de soi a manqué de clarté et n’a pas été mise au clair ; une femme formée à cette pratique, dans cette initiative-là – dont les bonnes intentions ne sont mises en question par personne – ne peut pas ne pas voir le risque d’un volontarisme et d’un activisme non étrangers à l’impérialisme occidental. Autre exemple, en positif. On nous a reproché de faire de la politique sans avoir déjà une analyse de la condition féminine. Un tel raisonnement présuppose (ou, peut-être, suit mécaniquement) un schéma qui n’est pas le nôtre.

En ce qui nous concerne, nous ne partons pas d’un cadre général, mais de contradictions vécues à la première personne (comme le blocage de la parole en lieux mixtes, l’attraction-répulsion pour le pouvoir, l’indifférence de la société face à des sentiments ressentis personnellement comme très importants etc.), que nous mettons au centre du travail politique. Aussi arrive-t-il que des éléments que la représentation dominante du monde reléguait aux marges, retrouvent un rôle central, qui correspond au fait qu’ils se trouvaient déjà au centre de la vie telle qu’elle est vécue. Beaucoup d’entre nous s’y sont reconnues, et cela a donné lieu à ce que l’on appelle le mouvement des femmes ; les idées et les textes issus de ce mouvement connaissent par ailleurs une circulation et une réception étendues . C’est à notre avis grâce à cette pratique qui consiste à partir de soi qu’aujourd’hui les femmes peuvent être vues et désignées comme « sujet fort » (Gaiotti de Biase, Unità du 10 juillet 1992), terme que, soit dit en passant, nous rejetons. Un tel résultat n’aurait jamais été atteint si dès le début nous n’avions pas mis au centre du discours politique – à la place de ce qui était, dans le discours de la gauche, la condition féminine – l’expérience vécue à la première personne. Nous observons en outre que ce procédé permettant de passer du cas concret à la théorie – procédé qui remplace celui plus ancien de l’abstraction - a été pratiqué par Freud avant nous : ses écrits en témoignent clairement.

Politique et non politique

Une autre pratique dans laquelle nous nous reconnaissons toutes concerne le passage du politique au non politique, qui n’est pas pour nous sans solution de continuité. C’est pourquoi, nous nous retrouvons aussi bien dans des lieux qui sont politiques que dans d’autres qui ne le sont pas, comme les librairies, les cercles d’amies, ou les maisons, et nous mêlons les occupations politiques à d’autres qui ne portent pas ce nom, comme les vacances, le temps libre, les amours, les amitiés. Nous ne disons pas que tout est politique, mais plutôt que tout est susceptible de le devenir. Ou, plus simplement, que nous n’avons pas les critères (ni intérêt à en trouver) pour séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique aussi séparée nous déplairait et nous ne saurions la mettre en place. À cette exigence de ne pas séparer la politique de la vie répond aussi l’usage de la parole, marqué également dans une certaine mesure par la pratique psychanalytique.

Dans nos discussions la prise de parole n’est pas codifiée ; nous supportons des temps morts, des silences, même prolongés, et des incidents en tout genre ; nous évitons autant que possible les discours déjà écrits, les interventions préparées. Les discussions sont par ailleurs traditionnellement autofinancées. Parmi d’autres initiatives elles donnent vie à un nomadisme politique, favorisé par la pratique de l’hospitalité, qui crée un réseau de rapports à travers lesquels circulent récits, cassettes, photographies, photocopies et textes imprimés. On dira que tout ceci est typique d’un mouvement relativement jeune et donc capable de vivre avec peu de moyens. Mais il y a là aussi un choix de pratique politique et un pari en faveur d’une politique dont les formes ne doivent pas supplanter les formes de la vie. Nous avons ainsi pour habitude de réfléchir sur les choses que nous faisons contextuellement, pendant que nous les faisons, ce qui offre, à celles qui agissent, la possibilité de corriger petit à petit leur manière de faire. D’autre part rien n’empêche (et les faits nous le confirment chaque jour davantage) que ces pratiques de notre invention se traduisent en pratiques communes à la vie sociale ou rejoignent des comportements féminins anciens, auxquels une signification de liberté féminine est alors restituée ou conférée : à ce point, on ne peut plus parler, au sens étroit, de mouvement.

La question du pouvoir

Dans son éditorial au second numéro de « Critica marxista », Aldo Tortorella reprend une phrase de l’archevêque de Milan, Martini, selon lequel « les dégâts sont à l’intérieur des hommes », et commente : oui, mais, de cette manière on s’apprête à conclure que la politique n’entre pas en compte. C’est pourquoi, ajoute-t-il, « nous avons tenté (et j’ai tenté moi aussi) de fournir une traduction institutionnelle et politique à la question morale ». On dirait presque, à ces mots, que la politique est essentiellement extériorité.

Nous admettons aussi que l’on refuse de conduire la politique dans le domaine de l’intériorité par une peur légitime de retomber ou de tomber dans une forme d’intégrisme. Mais il y a une question plus simple à soulever, à savoir d’où vient cette opposition entre intériorité et extériorité qui ne correspond pas à l’expérience effective. Certainement pas à l’expérience féminine si nous nous basons sur les pratiques qui caractérisent la politique des femmes. Avec l’opposition entre intériorité et extériorité, Tortorella et Martini se répartissent peut-être de manière équilibrée compétences et sphères de compétences. Mais cela semble correspondre à une nécessité de l’ordre de l’histoire (et de la société) plus qu’à l’expérience humaine commune et confirmée par l’expérience politique des femmes. Il est donc possible que la nécessité de maintenir cette opposition, et de conserver la politique dans l’extériorité, ne provienne pas tant de la peur de l’intégrisme que de la question du pouvoir ; un pouvoir partagé en deux est, indubitablement, un garde-fou contre l’intégrisme.

La question de la pratique politique rejoint ainsi la question du pouvoir, centrale pour la politique (comme pour la vie des êtres humains et pour la vie en général).

La pratique de la disparité

Aujourd’hui, dans le mouvement des femmes, beaucoup consacrent du temps à réfléchir sur ce thème, auquel nous sommes arrivées à travers la pratique de la disparité et le débat qu’elle a suscité. On a commencé à parler de pratique de la disparité dans les années quatre-vingt, pas avant. Nous y avons été amenées (et nous faisons ici référence à la Librairie des femmes de Milan en particulier) par le fait que nous n’avons pas d’organisation ni de rôles, ni de fonctions, ni d’autres dispositifs pour systématiser les disparités réelles. Ce qui nous exposait sans défense aux émotions fortes suscitées par la disparité. La pratique de la disparité est née comme réponse à ce problème. Sa formulation, d’une part, et son acceptation, de l’autre, sont entravées par l’égalitarisme qui caractérise la culture de gauche. Pour simplifier, nous disons qu’il s’agit de ne pas étouffer et de ne pas se défendre du sentiment d’une disparité par rapport à une semblable lorsque ce sentiment se fait sentir à l’intérieur de soi. Mais plutôt de le prendre comme signe du réveil d’un désir, en faisant du rapport de disparité le levier de la réalisation du désir lui-même. Comme on peut le voir, il ne s’agit pas, comme certains ont cru, de confirmer les disparités d’une société injuste.

Cependant, le sentiment de la disparité, que cette pratique invite à ne pas étouffer, peut aussi être suscité par ce type de disparité-là. Nous nous trouvons donc à nouveau face à une pratique qui dépasse la séparation entre réalité intérieure et réalité extérieure, puisqu’elle les rend traduisibles l’une dans l’autre. De la pratique de la disparité, que l’on appelle aussi « la porte étroite », celles qui l’acceptent disent qu’il s’agit d’un passage essentiel. Elle est en effet vitale pour une politique de la liberté féminine, dans la mesure où elle produit de l’autorité féminine au lieu de produire du pouvoir. Ce point est aujourd’hui au centre d’une réflexion dont nous ne pouvons anticiper l’issue. Nous sommes nombreuses à nous être orientées vers une politique centrée sur l’autorité et décentrée du pouvoir ; cette orientation nous semble par ailleurs donner l’interprétation la plus précise du mouvement des femmes : interprétation qui bien sûr n’est pas sociologique mais politique, et qui est un pari sur le sens de la réalité qui change.

L’intérêt que nous portons à cette approche se résume dans la considération suivante : le pouvoir est homologuant et détruit la différence féminine comme toute différence qualitative. Ce n’est pas une découverte originale que nous avons faite. Comme d’autres l’ont déjà observé à propos du mouvement ouvrier, la conquête du pouvoir ou l’objectif constant de cette conquête a conduit à perdre de vue la motivation originaire qui était de créer une société plus libre et plus juste.

Autorité et pouvoir

Nous apportons un élément en plus qui est la possibilité, expérimentée pratiquement, de créer dans les rapports sociaux une autorité sans pouvoir. En allant jusqu’à la destruction de toute forme de pouvoir ? Notre formule, aujourd’hui, est la suivante : « le maximum d’autorité avec le minimum de pouvoir ». Nous faisons une proposition volontariste : la plupart des femmes, en effet, sont opprimées intérieurement par le pouvoir, par sa logique et par ses symboles. En témoigne le fait, à notre avis trop peu pris en compte par la gauche, que les stratégies pour accéder aux postes de pouvoir, tentées sous des diverses formes (égalité des opportunités, actions positives, politiques des quotas, représentation féminine), fournissent des résultats qui étonnent par leur médiocrité. On le constate également dans des pays d’émancipation avancée, comme les États-Unis, où, par exemple, vingt ans d’ « actions positives » pour faire entrer plus de femmes au parlement ont abouti à l’augmentation d’un seul pourcent, de 16 à 17% (selon l’Herald Tribune du 15 juillet 1991).

La faiblesse de ces résultats contraste avec la visibilité et l’autorité que les femmes acquièrent peu à peu dans la vie sociale. Si cela vaut pour une grande partie des femmes, nous ne savons pas si c’est aussi le cas pour les hommes, en dehors d’une petite minorité chez laquelle il est facile de reconnaître notre propre dégoût pour une politique réduite à une lutte pour le pouvoir. Il manque, en effet, du côté masculin, un travail de prise de conscience. Nous ne pouvons donc pas savoir combien la possession du pouvoir compte pour un homme et pour la sexualité masculine. En conséquence, nous ne savons pas si la gauche, dans son ensemble, peut agir politiquement sans être marquée par le sceau du pouvoir, sceau qui équivaut, faut-il préciser, à un ordre symbolique. C’est-à-dire, à un langage.

Le refus de ce langage nous a fait nous sentir, par le passé, étrangères à la politique. Mais plus maintenant : aujourd’hui, si nous faisons de la politique, c’est en affrontant l’emprise du pouvoir sur l’existence humaine. Afin que nous pussions faire de la politique avec des hommes, il est indispensable qu’il y ait une prise de conscience masculine sur le pouvoir. La spontanéité masculine se laisse en effet infiltrer par le langage du pouvoir, ce qui interdit toute possibilité d’entente.

Contre le capitalisme

Nous ne manquons pas, par ailleurs, de désir d’échanger, et le cas échéant, d’arriver à une entente avec des hommes engagés dans la critique et la lutte contre le capitalisme. Il y a chez nous deux, comme chez les autres, une aversion pour le capitalisme qui nous pousse à rechercher des alliances avec des personnes ou des groupes qui le combattent, tout en étant bien conscientes que notre anticapitalisme a probablement des raisons qui ne coïncident pas avec celles de la gauche traditionnelle. Mais ce n’est pas en soi un obstacle si l’échange se produit.

Les raisons de notre opposition à la synthèse capitaliste sont de deux types. Il y a les raisons spontanées de la condition humaine féminine : celle-ci, comme ce fut souligné par Claudio Napoleoni dans Cercate Ancora [Cherchez encore], se soustrait sous certains aspects à la compréhension capitaliste. Il y a les raisons de notre pratique politique, qui fait de la relation d’échange à deux basée sur la confiance – relation marginale dans une société capitaliste – la médiatrice de la liberté féminine. Dans cette recherche d’un échange, qui est déjà une tentative d’échange, nous mettons au premier plan la question de la pratique parce qu’il nous semble qu’elle peut donner la juste mesure des difficultés comme des opportunités que nous avons devant nous.

Nous attribuons au manque d’une pratique politique adaptée, plus qu’à la confusion mentale, la divergence visible au sein de la gauche, entre ceux, nombreux, qui cherchent anxieusement à s’assimiler (pas toujours par simple conformisme) et d’autres qui sont enclins à des comportements apocalyptiques et se désintéressent presque de ce que la réalité présente d’irrésolu ou de suspendu. Ce problème n’est pas des moindres pour nous et il n’est pas négligeable : la partie n’est pas perdue, comme pensent les uns, ni déjà jouée, comme pensent les autres. Il est clair que les règles du jeu (autrement dit : du sens de la réalité qui change) ont énormément changé. Mais nous soutenons que si l’on a une pratique le désarroi n’est jamais total.

Lorsque l’on a une pratique, on est en mesure de faire face à la réalité présente selon les modalités imposée par cette réalité (et ce sont sans aucun doute aujourd’hui des modalités difficiles pour un anticapitaliste) sans devoir renoncer à soi-même, à son expérience particulière, à ses propres désirs. Il est vrai que cela vaut si le soi-même, l’expérience particulière et les désirs propres ne requièrent pas la possession du pouvoir ; la question précédente revient alors avec la nécessité d’une prise de conscience sur la question du pouvoir, y compris au niveau personnel.

Le mouvement communiste a été démenti dans sa politique prométhéenne. Mais la réalité qui l’a démenti a en même temps témoigné de son indépendance vis-à-vis de nos projets, et non de son hostilité. C’est une grande différence que seule la volonté de domination échoue à saisir.

Communisme

L’invention et l’attention portée à la pratique, dans le mouvement des femmes, ont une telle importance, et cette importance y est à ce point ancrée – au moins dans le cas italien que le mouvement international des femmes a fini par remarquer – qu’elle impose presque d’abandonner le terme de « féminisme » pour nommer plutôt la pratique, fondamentale, de la relation entre femmes (pratique où se retrouvent les différents points que nous venons d’exposer). Nous le disons en ayant en tête le terme de « communisme ». Beaucoup de femmes donnent volontiers ce nom à leur anticapitalisme tout en craignant sa charge idéologique dont le poids risque de faire le vide sous lui : un vide d’existence et d’effectivité authentiques. Lors de la réunion avec la rédaction de « Critique marxiste », le 3 juillet dernier à Rome, alors que nous partagions le sentiment de difficulté que beaucoup exprimaient à propos du temps présent, nous avons aussi perçu à plusieurs reprises une tendance au catastrophisme, symptôme d’une difficulté bien plus grave, celle de vivre le présent dans ce qu’il a de vivant. Difficulté due, nous semble-t-il, à l’envie de se maintenir dans un cadre désormais démenti et au poids excessif accordé à ces démentis.

La pratique qui consiste à partir de soi, dans un tel contexte, signifie qu’on peut parler de communisme s’il commence à exister au sein des relations qui se nouent là où on parle de communisme. Et il est possible qu’il y ait finalement plus d’exactitude et de signification à mettre en mots la pratique plutôt qu’à parler de communisme. Là où il y a pratique, les noms viennent d’eux-mêmes, changent et, parfois, se représentent sous un autre jour.

 

Lia Cigarini, Luisa Muraro

Publié le 20/05/2019

Afrique du Sud : l’ANC aurait perdu les élections sans Cyril Ramaphosa

par Sabine Cessou, (site mondediplo.net)

 

Le président Cyril Ramaphosa à Prétoria pour l’annonce des résultats des élections générales du 9 mai 2019.

cc Gouvernement d’Afrique du sud.

Chaque scrutin, depuis l’avènement de la démocratie en 1994, paraît plus « historique » que l’autre en Afrique du Sud, la plus jeune des démocraties d’Afrique, libérée des lois de l’apartheid en 1991. Toutes les élections générales (législatives et provinciales) qui se sont tenues depuis ont confirmé l’hégémonie du Congrès national africain (ANC). L’ancien mouvement de libération nationale a toujours été crédité de plus de 60 % des voix (62,15 % en 2014).

Toutes, sauf celles du 9 mai dernier, qui marquent un grand tournant, 25 ans après l’élection de Nelson Mandela à la présidence. L’ANC chute de cinq points de pourcentage, à 57,5 % des voix. Pour le politologue sud-africain William Gumede, auteur de nombreux livres, dont le best-seller Thabo Mbeki and the struggle for the soul of the ANC, cinq grandes leçons sont à retenir de ces élections.

Sans Ramaphosa, l’ANC aurait perdu sa majorité

Même Fikile Mbalula, ancien ministre de la police et directeur de campagne de l’ANC, l’a reconnu : sans la présence de Cyril Ramaphosa à la présidence du parti, l’ANC n’aurait fait qu’entre 40 % et 44 % des voix. Son score de 58 % est largement dû à son candidat, ancien leader syndical devenu capitaine d’industrie. Celui que Mandela aurait aimé voir lui succéder en 1999 — mais qui a été évincé par Thabo Mbeki — inspire confiance, après les scandales à répétition et la dégringolade du rand, la devise nationale, sous l’ère Jacob Zuma (2009-2018).

Selon les sondages commandés avant le scrutin par l’ANC, Cyril Ramaphosa a été crédité de 60 % d’opinions positives, contre 44 % seulement pour l’ANC, qui a perdu la confiance de sa base. Le parti au pouvoir ne fait que 50,19 % des voix dans la province stratégique de Gauteng (Johannesburg et Pretoria), et perd 10 % des voix partout, jusque dans les provinces rurales qui votaient à 70 % pour lui auparavant. Le Parlement reste dominé par l’ANC, qui passe de 249 à 230 sièges sur 400.

« Ce coup de semonce, explique William Gumede, met Cyril Ramaphosa sous pression. Les cinq ans dont il dispose sont en quelque sorte empruntés. C’est sa dernière chance de redresser la barre pour le pays, mais aussi pour le parti. L’ANC est plus divisé que jamais, entre l’aile modérée que Ramaphosa représente et les « populistes » du clan Zuma, encore bien présent et très dynamique (1). Les résultats auraient dû ramener les ténors de l’ANC à un peu d’humilité, or, il n’en est rien. Nous voyons encore des personnalités proches de Jacob Zuma se montrer très arrogantes ». Les tensions sont réelles : certains ténors du clan Zuma, durant la campagne, ont demandé aux électeurs de voter ANC au niveau provincial, mais pas national.

La « montée des populismes », noir comme blanc

Le parti fondé en 2013 par Julius Malema, dissident de l’ANC, dénommé Economic Freedom Fighters (Combattants de la liberté économique - EFF), est le premier parti créé après 1994 à améliorer son score dans la durée (10,77 % des voix contre 6,35 % en 2014, passant de 25 à 44 députés).

« La montée du populisme noir de gauche s’appuie sur le ressentiment à l’égard de l’ANC, mais aussi sur le travail de mobilisation abattu sur le terrain par l’EFF, qui s’est doté de branches locales », souligne William Gumede. Ses thèmes de prédilection porte sur la restitution des terres et la nationalisation des mines, entre autres. La réponse se traduit par une montée du populisme blanc de droite, avec le parti marginal ultra-conservateur Freedom Front Plus (FFP) qui a doublé son score (2,38 % des voix, passant de 4 à 10 députés) (2).

Une opposition plus fragmentée

Pour la première fois depuis 1994, le principal parti d’opposition, l’Alliance démocratique (DA), perd des voix et cinq sièges au Parlement (84 sur 400). Son score ne dépasse pas 20,77 % sous la direction de son nouveau leader noir Mmusi Maimane, contre 22,23 % en 2014. Ce déclin s’explique par deux facteurs, selon William Gumede : « Le DA, parti d’opposition blanc et métis, est devenu un parti noir avec succès. Il a désormais plus d’électeurs noirs que blancs. Cela implique un changement de culture dans le parti, dont l’aile blanche et conservatrice a reporté ses voix sur le FFP. Le DA a aussi perdu des électeurs noirs, parmi la classe moyenne qui s’est reportée sur Cyril Ramaphosa ».

Six millions de jeunes n’ont pas voté, soit la moitié de la classe d’âge des 18-30 ans, non inscrite sur les listes électorales. À ce phénomène s’ajoute celui de l’abstention, plus forte cette année (35,5 % des électeurs inscrits, contre 27 % en 2014). « La majorité a laissé tomber les partis classiques, en conclut William Gumede. Il y a plus de non votants que de votants pour la première fois dans notre histoire, un fait triste pour une démocratie si jeune. Si l’on tient compte de tous les citoyens en âge de voter, inscrits ou non, l’ANC n’a été élu qu’avec 25 % des voix. » Cette désaffection représente un lourd camouflet, mais la situation n’a rien de définitif. « C’est encore gérable pour Cyril Ramaphosa, car le pays dispose de bien plus de ressources matérielles et humaines que tout autre pays d’Afrique. Tout va dépendre de la façon dont il va s’y prendre pour apporter du sang neuf dans la gestion des affaires et du parti ».

Un besoin vital de sang neuf

Comme tous les anciens mouvements de libération nationale, l’ANC traverse une phase d’essoufflement. « Plus ces partis restent au pouvoir, comme en Algérie ou au Zimbabwe, plus les élites gouvernantes se restreignent autour d’un noyau dur. Plus le groupe dirigeant s’amenuise, plus les échecs s’accumulent. Au final, trop de gens se sentent exclus : les électeurs, confrontés à la pauvreté, mais aussi les élites, qu’elles soient politiques, économiques ou intellectuelles. D’où l’effondrement de la Zanu-PF de Robert Mugabe au Zimbabwe ».

Pour l’instant, Cyril Ramphosa envoie des signaux mitigés : s’il multiplie les appels du pied au monde des affaires blanc, il ne montre pas d’intention de construire une nouvelle classe de dirigeants au sein de l’ANC. Permettre à la vieille garde de l’ère Thabo Mbeki de reprendre du service ne suffit plus. « Voir encore Trevor Manuel et Tito Mboweni, anciens ministres des finances, ou Popo Molefe, président de la compagnie nationale de transports Transnet, irrite la nouvelle génération dans un pays qui a beaucoup changé », souligne William Gumede.

Pour conclure, les défis à venir pour Cyril Ramaphosa consistent à obtenir des résultats économiques et sociaux tout en se battant contre la « bande à Zuma » à l’intérieur du parti, en laissant la justice se charger des responsables les plus corrompus de l’ANC, en apportant du sang neuf dans l’équipe dirigeante, et en contrant les arguments des populistes noirs qui prennent de l’essor.

Sabine Cessou

https://blog.mondediplo.net/afrique-du-sud-l-anc-aurait-perdu-les-elections

Publié le 19/05/2019

Mobilisation contre les lois Blanquer : la grève reconductible, c’est pas automatique

La rédaction  (site rapportsdeforce.fr)

Dans huit départements, dont deux de la région Occitanie, des assemblées générales de personnels de l’Éducation nationale ont voté le 9 mai le démarrage d’une grève reconductible pour le mardi 14 mai. À Toulouse et Montpellier, sans attendre d’être majoritaires, les enseignants grévistes tentent de convaincre leurs collègues que « c’est le bon moment » pour durcir le mouvement et essayer de faire reculer le gouvernement.

Assis et réunis en assemblée générale devant le rectorat de Toulouse bloqué, les tours de parole s’enchaînent. Fred du Snes-FSU, le syndicat majoritaire dans l’enseignement secondaire pose son constat : « Il faut que l’on soit lucide, pour l’instant, la grève reconductible ne prend pas dans nos établissements. Pour autant, les collègues n’y sont pas fondamentalement hostiles. » Si l’intersyndicale départementale (Snuipp-FSU, Snes-FSU, CGT éduc’action, Sud-éducation, FO) a lancé ce mot d’ordre à l’unisson, les grévistes restent encore largement minoritaires dans les établissements, aussi bien dans le primaire que dans le secondaire : « Dans mon bahut, je suis la seule gréviste », témoigne une enseignante de Frouzins, un village du Sud-ouest toulousain. Mais tous s’accordent sur un point : la grève reconductible doit permettre de s’organiser, d’étendre le mouvement. « Il faut la rythmer avec des temps forts, des manifs par exemple », avance Fred.

Les 180 participants à ce blocage du rectorat font partie d’un noyau dur d’enseignants qui s’activent contre la réforme Blanquer depuis l’hiver. Se joignant par liste mail, ils et elles ont multiplié les actions depuis mars : blocages du rectorat, de lieux symboliques comme la Toulouse Business School ou manifestation en vélo avec déploiement de banderoles à travers la ville pour informer des raisons de leur grève. Un événement les a soudés. Le 19 mars alors qu’ils sont une petite centaine à bloquer les nombreuses entrées du rectorat, un ponte du lieu empêché de rentrer, les prévient : des sujets du concours d’agrégation doivent sortir du bâtiment ce matin sans quoi l’épreuve ne sera pas assurée. Après un vote, le refus de lever le blocage entraîne une intervention policière d’une grande violence. Les travailleurs et travailleuses de l’éducation qui s’accrochaient aux grilles sont délogés manu militari à grandes giclées de gaz lacrymogènes.

Ce mardi matin, parmi les bloqueurs levés tôt pour lancer des slogans devant le rectorat, on ne trouve pas que des grévistes. C’est le cas de cet enseignant du lycée des Arènes qui bloque le rectorat à 7 h du matin, mais donne un cours à 13 h à ses terminales. Le poids de la « conscience professionnelle est parfois lourd à porter », témoigne un professeur des écoles, qui, malgré sa motivation dit ne pas pouvoir faire grève, car il a « une classe avec beaucoup d’enfants en difficultés qu’il ne peut pas laisser tomber ». Il en va de même pour cette autre enseignante qui, malgré l’envie, ne se permet pas de cesser le travail quand elle a une sortie scolaire ou une réunion importante. De réels freins pour un mouvement reconductible effectif.

À 200 kilomètres de là, des professeurs des écoles et enseignants du secondaire arrivent par grappes à l’assemblée générale en plein air fixée à 9 h dans les jardins du Peyrou, dans le centre-ville de Montpellier. Eux aussi entament le 14 mai une grève reconductible. La date ne doit rien au hasard. C’est ce jour-là que le projet de loi « pour une école de la confiance » arrive au Sénat après un vote en première lecture à l’Assemblée nationale au mois de février. Le vote solennel est lui prévu une semaine plus tard, mais déjà, les sénateurs ont revisité le texte sur plusieurs points en commission. Parallèlement à la loi sur l’école de la confiance, les réformes du baccalauréat et de la voie professionnelle se mettent progressivement en place.

Le but de l’assemblée générale est fixé d’emblée au micro d’une sono portative par un syndicaliste de Sud-éducation qui se charge d’animer la réunion : construire la grève reconductible. L’idée est de saisir une fenêtre de tir avant que les examens de fin d’année ne commencent dans le secondaire et que la loi ne soit votée définitivement, ce qui leur rendrait la tâche plus difficile. Pour le moment, ils sont 40 à être réunis en assemblée générale. Soit le nombre de votes exprimés en faveur d’un mouvement continu lorsque les enseignants se sont réunis le 9 mai pendant la journée de grève de la fonction publique. Mais pas plus. Même si une partie des grévistes du jour ne se sont pas déplacés, l’appel à un mouvement reconductible n’a pas vraiment élargi sa base depuis la semaine dernière. En tout cas pas au-delà des plus déterminés.

Aller chercher les collègues !

« L’information n’est pas trop passée dans les écoles », intervient une institutrice. Tout du moins, pas dans toutes. Ainsi, s’affiche pendant l’assemblée générale une grande disparité de situation. Ici, des équipes éducatives mobilisées avec les parents d’élèves depuis plusieurs semaines qui organisent un planning de roulement des enseignants en grève. Là, une institutrice isolée sur son école, ailleurs une poignée de grévistes dans un des gros lycées de la ville, et enfin beaucoup d’écoles ou collèges où il ne se passe pas grand-chose en dehors des grosses journées de mobilisation.

« Les collègues sont peu au courant du contenu réel des réformes », assure Damien qui enseigne l’histoire en lycée professionnel. En fait, les enseignants semblent moins massivement mobilisés que ce que les bons taux de grévistes des 19 mars, 4 avril et 9 mai, pourraient laisser imaginer. Une impression que confirme Monique, une syndicaliste de Sud-éducation qui dit avoir pris « une claque » à l’occasion d’une tournée dans les écoles avant la grève du 9 mai, en constatant le nombre de ses collègues qui n’étaient pas au courant de la journée d’action. Pourtant trois jours plus tard, les cortèges enseignants ont fait leVaulx-en-Velin plein. Du coup, la quarantaine de personnes présentes en assemblée générale ce mardi ont décidé d’aller à la rencontre des non grévistes pour informer et tenter d’élargir la mobilisation.

Les enseignants toulousains font face aux mêmes préoccupations. « La question maintenant c’est de ramener d’autres tronches que les nôtres, d’autres tronches que celles que nos collègues esquivent dans les couloirs des bahuts, parce qu’ils en ont marre de nous entendre parler de grève », témoigne une gréviste, acclamée par l’assemblée. Cette minorité mobilisée est une locomotive qui doit encore trouver des wagons voulant bien s’accrocher à elle. Pour ce faire, certains comptent s’inspirer d’un autre mouvement, celui des gilets jaunes. « Eux aussi, même s’ils n’étaient qu’une minorité, ils ont bousculé le pouvoir », assène Naïma. Du coup, la décision est prise par l’assemblée de leur écrire pour leur signaler soutien et présence à venir dans les manifestations du samedi.

À Montpellier, le dernier contact avec les gilets jaunes n’a pas été un franc succès. Alors, en guise de locomotive ou de convergence, les yeux se tournent plutôt en direction de la grève pour le climat du 24 mai. Mais pour Christophe à Toulouse, la solution n’est pas nécessairement à chercher en dehors du mouvement. Enseignant au collège Raymond Badiou dans le quartier de la Reynerie, il rappelle qu’une consultation y a été menée par les enseignants : 27 collègues sur 33 seront potentiellement en grève le jour du brevet s’il y a un appel.

En attendant, pour étendre le mouvement, des équipes se constituent pour couvrir l’essentiel des écoles, collèges et lycées de Montpellier entre midi et deux. La tournée des établissements rencontre des fortunes diverses. Si l’accueil a été assez bon dans les écoles, dans le secondaire les grévistes ont eu plus de difficultés à échanger avec leurs collègues. Face à des salles des professeurs souvent vides, la communication s’est limitée à des tracts dans les casiers et une affiche accrochée sur les panneaux syndicaux. Mais même dans le primaire, la tournée des écoles n’a pas eu pour effet que des instituteurs rejoignent le mouvement de grève. « Les collègues étaient intéressés et contents de nous voir. Ils nous ont encouragés à continuer », rapporte une des grévistes. Par contre, aucun n’a signalé son intention de se mettre en grève dans les jours à venir.

Une détermination trop minoritaire

« Il y a un décalage entre les besoins de la mobilisation et une tendance pour de nombreux collègues à vouloir éviter la grève », analyse Monique du syndicat Sud-éducation de l’Hérault. Ainsi, d’autres types d’actions se font jour : occupation des directions d’école par les parents, écoles mortes ou encore actes de désobéissance. En réalité, les épines dans le pied du mouvement enseignant ne manquent pas. « Nos collègues ne veulent pas se mettre en grève parce qu’il n’y a pas d’appel national des syndicats. Qu’est-ce qu’on leur répond ? », interroge une gréviste toulousaine. Et, le sentiment de « n’avoir rien gagné depuis 1995 », fait des ravages. Un avis que partage une enseignante en lycée professionnel à Montpellier : « les collègues n’y croient plus, même si aucun ne défend la réforme. Ils ne croient plus à l’action collective ».

Des difficultés qui font douter Franck de la réussite de la tentative de grève reconductible. « À Paris ou Lyon, c’est fragile. Les collègues de Vaulx-en-Velin partis en reconductible n’ont pas vraiment réussi à élargir la grève. Dans d’autres villes comme Lille, Grenoble ou Rennes, c’est inexistant », confie ce militant de la CNT éducation. Pour ne rien arranger, la FSU appelant à une manifestation nationale à Paris le 18 mai, un samedi sans journée de grève afin d’associer les parents, le Snes-FSU de Montpellier ne s’est pas associé à la tentative de grève reconductible. Une position qui semble en phase avec une tendance au « tout sauf la grève », probablement majoritaire chez les enseignants.

Cela n’empêche pas les grévistes de poursuivre le mouvement. À Toulouse, la grève, déjà votée par l’assemblée générale pour mardi et mercredi, sera reconduite jeudi. À Montpellier elle est reconduite jusqu’à la grève pour le climat du 24 mai, même si elle risque d’être un peu à la carte : établissement par établissement, voire enseignant par enseignant. Cependant, elle libère du temps pour les enseignants les plus déterminés, en leur permettant de mener des actions pour maintenir la pression.

 

Guillaume Bernard et Stéphane Ortega

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/mobilisation-contre-les-lois-blanquer-la-greve-reconductible-cest-pas-automatique-05163712

Publié le 18/05/2019

« Les plantes sont extraordinaires : c’est un modèle décentralisé dont tous les membres participent à la décision »

par Olivier Favier (site bastamag.net)

Quand Stefano Mancuso fonde le laboratoire de neurobiologie végétale en 2005, parler d’« intelligence des plantes » scandalise encore une large part de la communauté scientifique. Pour ce botaniste, tout dépend de la définition du mot : les plantes n’ont pas de système nerveux central, mais ont une « capacité à résoudre des problèmes ». L’animal réagit aux difficultés en changeant d’environnement, la plante doit les surmonter. En étudiant ces stratégies, Stefano Mancuso veut non seulement changer notre regard sur les plantes, mais aussi utiliser ces connaissances pour stimuler l’innovation et résoudre des problèmes qui menacent désormais l’humanité entière.

Basta ! : Je voudrais revenir sur une première expérience que vous proposez durant vos conférences. Vous projetez la photographie d’une forêt et demandez au public ce qu’il voit. Il indique alors invariablement l’animal qu’on aperçoit dans l’image : un cheval, un lion, un singe. Si vous présentez en revanche une forêt sans animal, le public répond aussitôt qu’il n’y a rien à voir. Par cet exemple, vous montrez que nous ne sommes pas habitués à considérer les plantes. Elles représentent pourtant 85 % de la biomasse de la planète. Mais leur organisation est complètement différente de la nôtre, qui est pyramidale, avec un cerveau qui commande...

Stefano Mancuso : Tout ce que nous construisons au niveau de nos organisations sociales est bâti sur le modèle du corps animal. Or les animaux – humains compris – ne représentent que 0,3 % de la vie sur la terre, bien moins que les trois autres catégories que sont les végétaux, les champignons et les êtres monocellulaires. L’écrasante majorité des êtres vivants utilise des modèles différents du nôtre, qui est très fragile. Il suffit d’enlever la tête et toute l’organisation s’écroule. Il y a eu des empires, comme ceux des Aztèques et des Incas, des civilisations très avancées, dont l’organisation reposait exclusivement sur l’Empereur. Il a suffi aux Espagnols de s’attaquer à ce dernier pour que tout le système s’écroule instantanément.

Par son organisation horizontale, une plante survit même si, par exemple, un animal mange ou détruit une partie de son corps, quand un animal meurt dès qu’un de ses organes vitaux ou son cerveau sont ôtés ou détruits. Comment ce modèle peut nous inspirer dans l’organisation des sociétés humaines ?

Dans le modèle du corps animal, le lieu où le problème doit être résolu est très éloigné de celui où les décisions sont prises. Imaginons par exemple une organisation mondiale, il y en a beaucoup aujourd’hui. Disons qu’elle a son siège aux Nations-Unies. Elle doit prendre une décision sur un problème en Europe ou en Asie. Les informations qu’elle aura seront nécessairement partielles, et elles n’auront jamais ce degré de détail des informations obtenues sur place. Gardons toujours l’exemple de cette organisation mondiale, où toutes les décisions sont prises par un conseil d’administration d’une dizaine de personnes. Cela n’arrive jamais dans la nature. Si en revanche toutes les personnes qui travaillent dans cette organisation ont la possibilité de proposer des solutions, celles-ci seront nécessairement plus justes.

C’est ce que racontait déjà le « théorème du jury » de Condorcet, mathématicien et homme politique français, à la fin du 18ème siècle à propos de la décision à prendre pour un condamné. Selon Condorcet, plus grand est le nombre des personnes qui composent le jury, plus grande est la probabilité que la décision prise soit correcte. Nous ne parlons pas de politique ou d’éthique, mais de mathématiques. C’est pourquoi dans la nature toutes les organisations sont faites de manière à ce que tous ses membres participent à la décision.

Pourrions-nous penser à construire nos modèles ainsi ?

Bien sûr. C’est parfois le cas. La structure physique d’internet est conçue comme une plante. Prenons l’exemple de Wikipédia : dans les encyclopédies classiques, il y a la direction générale, puis celles des différents secteurs, puis des spécialistes pour chaque sous-secteur, bref une pyramide de personnes. Ces encyclopédies produisent en général un volume tous les deux ou trois ans. Wikipédia en anglais a produit en dix ans l’équivalent de 38 000 volumes de l’Encyclopædia britannica. On pourrait penser que la qualité des informations s’en ressent, mais c’est faux. Une étude comparative a montré que les informations sont plus détaillées, approfondies et mises à jour que dans l’encyclopédie papier.

C’est une organisation complètement décentralisée qui bénéficie d’un contrôle mutuel permanent. Je ne connais rien en physique, et je pourrais écrire que les ondes gravitationnelles sont les soupirs des fées. Personne ne m’empêche de le faire. Une minute plus tard cependant, mille physiciens effaceront mon apport et écriront ce qu’est vraiment une onde gravitationnelle. Un chef n’est pas nécessaire pour dire que ce qui est écrit est faux. C’est un jeu continuel de la démocratie.

On peut utiliser cela aussi dans le domaine économique. Prenons le cas de la Morning Star Company, qui transforme environ un quart des tomates produites en Californie et répond à 40 % de la demande étasunienne dans ce secteur. Elle n’a pas de manager. En moyenne, dans les entreprises, le management représente 30 % des dépenses ; et le reste des effectifs est appelé employés, ou même dipendenti en italien, ce qui veut dire qu’elles dépendent de ceux qui sont au-dessus d’eux. C’est une terminologie qui détermine le caractère subalterne du travailleur. Dans le cas de la Morning Star Company, le terme utilisé est celui de « collègue ». Cela ne veut pas dire que dans cette entreprise toute le monde a le même salaire. Il n’y a simplement pas d’échelle de rémunérations en fonction d’une hiérarchie des postes, mais selon une évaluation publique des capacités. En d’autres termes il y a des règles mais elles sont différentes.

Dans votre livre L’intelligence des plantes, publié en français en 2018, vous évoquez Darwin, que vous considérez comme l’un des plus grands savants de l’Histoire. Vous expliquez que son intérêt pour les plantes est aussi considérable que méconnu. De lui, à la fin du 19ème siècle, on se souvient d’une lecture partiale et controversée : le darwinisme social. À cette théorie, Pierre Kropotkine répond par le concept d’ « entraide », lui aussi facteur d’évolution. Comment s’opère l’évolution chez les plantes ? S’agit-il seulement de sélection, ou retrouvons-nous différents mécanismes, parmi lesquels une forme de solidarité ?

En général, nous croyons que l’évolution est une sorte de lutte pour la sélection du meilleur. C’est une lecture inventée par les darwinistes sociaux, qui va donner naissance à toute une série d’horreurs, comme l’eugénisme. Pour Darwin, le processus de l’évolution sélectionne non le meilleur mais le plus adapté, ce qui est complètement différent. Kropotkine, qui était un théoricien de l’anarchisme mais aussi un grand biologiste, écrit un livre pour réfuter les stupidités du darwinisme social. Ce qu’il appelle « l’entraide » est une des formes fondamentales de l’évolution. Il avait raison, même si nous lui donnons un autre nom, par exemple la « symbiose ».

On a découvert que la « symbiose », c’est-à-dire ce processus par lequel deux êtres vivants s’unissent pour tirer profit l’un de l’autre est l’un des grands moteurs de l’évolution : la cellule est née de la symbiose entre deux bactéries. L’union, la communauté, est une force beaucoup plus puissante que toute autre forme d’évolution.

De ce point de vue, les plantes sont extraordinaires. Elles ne peuvent pas se déplacer. Quand tu as des racines, tous ceux qui sont autour de toi sont fondamentaux. Une plante seule ne peut survivre, elle a besoin de communauté, mais aussi d’autres organismes. La plante entre en symbiose avec tous : bactéries, champignons, insectes, et même avec nous les hommes, par exemple quand nous mangeons du maïs et que nous emmenons cette plante partout dans le monde. La vie se fonde sur la création d’une communauté, non sur la sélection d’un meilleur hypothétique.

Parallèlement à votre laboratoire, vous avez créé une start-up, PNAT (acronyme pour Project nature), avec d’autres chercheurs. Ce think tank se définit comme « inspiré par les plantes ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Cette start-up produit des solutions technologiques qui sont en effet toutes inspirées par les plantes. Nous prenons des solutions végétales et nous les transposons. C’est le cas du plantoïde qui est un robot utilisé pour explorer le sous-sol. Au lieu de s’inspirer du modèle animal, il utilise des sortes de racines, car rien n’est aussi efficace pour la mission qu’il doit remplir. Celles-ci peuvent se déplacer en fonction des stimuli envoyés par les capteurs placés à leurs extrémités et contourner de la sorte une pierre ou une zone polluée. Les feuilles peuvent mesurer les différents paramètres de l’air ambiant. On imagine sans peine les applications qu’une telle machine peut avoir pour l’agriculture, la surveillance et la cartographie des terres.

Nous avons créé aussi la Jellyfish Barge, qui est une sorte de serre flottante, totalement autosuffisante, elle n’a pas besoin d’eau douce parce qu’elle dessale l’eau de mer, elle n’utilise pas le sol parce qu’elle flotte, et pour toute énergie elle n’a besoin que de l’énergie du soleil. Elle permet de produire suffisamment de fruits et de légumes pour huit personnes. La Jellyfish Barge a été primée à l’Expo de Milan en 2015, mais elle n’a pas encore inspiré d’applications concrètes hors de nos expériences.

Actuellement nous travaillons sur la purification de l’air à l’intérieur des espaces de vie. Nous passons 80% de notre temps dans des édifices dont la qualité de l’air est quatre ou cinq fois pire que celle du dehors. Pour purifier cet air, les plantes sont fondamentales.

En lisant La Révolution des plantes, votre second livre traduit en français, qui vient d’être publié chez Albin Michel, vous démontrez que les plantes sont non seulement intelligentes, mais aussi dotées de mémoire et d’une capacité d’apprentissage [1]. Ce sont toutes ces découvertes et redécouvertes qui vous ont inspiré le concept de « droits des plantes ». Mais dans une époque où les droits de tant de catégories de personnes sont niés ou remis en cause - je pense notamment à ceux des migrants - pourquoi jugez-vous important d’ouvrir ce nouveau front ?

Évidemment, parler du droit des plantes quand tant de personnes dans le monde n’ont pas de droits peut sembler une abomination. Pourtant, je crois que le processus des droits suit précisément celui de l’évolution. Au temps des Romains, le père de famille était le seul être vivant qui avait des droits. L’épouse et les enfants, pour ne rien dire des esclaves, étaient la propriété du père de famille. Puis certains pensèrent qu’on pouvait donner des droits au fils aîné et cela créa un scandale. Chaque fois qu’on parle d’élargir les droits à d’autres êtres vivants, la première réaction que nous avons est la stupeur. Mais comment ? Même les plantes ? N’exagérons pas.

Depuis lors, les droits se sont élargis aux femmes, pour les personnes d’origine différente, puis, en-dehors de la sphère humaine, pour les animaux. Je suis donc certain que nous donnerons aussi des droits aux plantes.

Pourquoi est-ce fondamental ? Parce que ce sont des êtres vivants et que tous les êtres vivants devraient avoir des droits. Par ailleurs, ce sont des plantes que dépend la vie des autres êtres vivants. Si de nombreuses espèces animales disparaissent, c’est infiniment regrettable, mais la survie de l’homme n’est pas compromise. Mais si les forêts disparaissent, nous risquons de disparaître nous aussi. Donner des droits aux plantes revient à donner des droits aux êtres humains.

Qu’est-ce que vous entendez par « droits des plantes » ?

Par exemple, les forêts devraient être déclarées intouchables. Elles devraient être considérées comme des lieux naturels de vie des plantes. Un autre droit que je considère fondamental est celui de ne pas les considérer comme des moyens de production. On dit que la façon dont nous élevons certains animaux est inhumaine, et que l’élevage industriel devrait être interdit. C’est juste. De la même manière, l’agriculture intensive et industrielle devrait être interdite. Si nous parvenions à cela, le bénéfice serait énorme. L’agriculture industrielle représente probablement 40% de l’impact humain sur l’environnement, plus que les transports par exemple, et nous n’en avons guère conscience. Quand on élargit les droits, tous les êtres vivants en profitent, sans exception.

Vous faites souvent référence au Club de Rome, qui, en 1972, décrivait avec précision le problème d’une société dont le modèle de croissance reposait sur une exploitation toujours plus importante de ressources limitées. En ce qui concerne la décroissance, la lenteur, le besoin de créer un autre rapport avec notre planète, il semble que l’Italie ait été capable de produire un discours radicalement nouveau, il y a cinquante ans, à travers certains intellectuels ou écrivains [2]. Pensez-vous que le discours que vous portez sur les plantes prolonge d’une part ces idées, et de l’autre fasse partie de ce grand laboratoire italien, dont on parle si souvent ?

Je pense que toute la partie qui concerne le fait de s’inspirer des plantes suit la même ligne de la grande discussion qui a commencé en Italie au début des années 1970 et qu’on nomme aujourd’hui le problème environnemental.

À l’époque, ce problème était d’ailleurs interprété de manière beaucoup plus correcte qu’aujourd’hui comme un véritable problème politique. Ce n’est pas une question qui regarde une frange de personnes qui aiment la nature. Non, l’environnement est l’unique question politique, une question très sérieuse dont dépendent toutes les autres. Il est clair qu’un modèle de croissance qui prévoit une consommation de ressources toujours plus importante n’est pas durable. C’est une idée d’une telle évidence et d’une telle banalité qu’elle fait douter de la capacité logique des hommes.

Je souhaite que le laboratoire italien qui a fonctionné comme avant-garde d’atrocités mais aussi de nouveautés intéressantes au cours du siècle dernier puisse cette fois encore avoir une prise réelle sur le reste du monde. Les chiffres sont très clairs : le protocole de Kyoto, les Cop 21 et 22 n’ont eu aucune influence sur la production croissante de dioxyde de carbone. Je pense que la seule possibilité sérieuse que nous ayons d’inverser cette courbe, c’est d’utiliser les plantes de manière correcte, par exemple en en recouvrant les villes. Le dioxyde de carbone est produit en ville, et c’est là que les plantes doivent l’absorber. Nos villes seraient aussi plus belles, plus saines, et cela aurait un impact positif sur la santé et la psyché des êtres humains. Il n’y a donc aucune raison de ne pas le faire.

Propos recueillis par Olivier Favier

Photo : Libertia, famille des iris, en Nouvelle-Zélande / CC James Gaither

Notes

[1] A ce sujet, Stefano Mancuso cite une expérience réalisée sur le mimosa pudique au 18e siècle par un élève du naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck. Cette plante, qui replie ses feuilles devant un danger, cesse de le faire si le stimulus est répété sans être accompagné d’une réelle agression. Si l’expérience est répétée après quelques mois, le mimosa conserve son comportement acquis et fait ainsi l’économie d’une réaction extrêmement coûteuse pour elle en énergie.

[2] Voir par exemple la lecture que fait Pier-Paolo Pasolini du nazisme comme totalitarisme consumériste dans son film Salò (1975) et sur sa banalisation dans notre société. Sur ce dernier point, il rejoint les lectures de Goffredo Parise et de Nicola Chiaromonte, toujours inaccessibles en français. On ne peut que mettre leurs lectures en parallèle avec celles produites ailleurs en Europe et aux États-Unis par l’école de Francfort, Herbert Marcuse, Jacques Ellul, Ivan Illich, Jean Baudrillard ou bien sûr Guy Debord, toutes visant à prolonger la critique classique du capitalisme par des concepts tels que « société de consommation », « société du spectacle », « productivisme ». Un mot enfin pour saluer le rôle fondamental joué dans le Club de Rome par son fondateur Aurelio Peccei. Le rapport de 1972 ne prônait pas la décroissance - concept créé la même année par André Gorz - mais « la croissance zéro » pour les pays riches.

https://www.bastamag.net/Les-plantes-sont-extraordinaires-c-est-un-modele-decentralise-dont-tous-les

Publié le 17/05/2019

Europe : pour une politique culturelle antilibérale et antinationaliste !

(site journalzibeline.fr)

Le Parlement européen va être renouvelé le 26 mai. Les partis de Gauche français y partent en ordre dispersé alors que les groupes progressistes européens tentent de se rassembler. Petit état des lieux !

Le désintérêt des Français pour les élections européennes est évident : depuis 2005, en particulier, ceux qui ont voté Non au traité et l’ont vu s’appliquer quand même s’offusquent de ce déni de démocratie, et pensent que l’Assemblée européenne, élue au suffrage direct à 1 tour, n’a aucun pouvoir face à la Commission européenne (composée d’1 commissaire nommé par chaque chef d’État) ou face au Conseil de l’UE (composé des ministres des États).

Dans la région, même si les intentions de vote sont un peu meilleures qu’ailleurs (63%, comme en Île de France, au lieu des 57% de la moyenne nationale, voire 52% en Bretagne), le désintérêt est patent. Au-delà de l’euroscepticisme, les Français semblent méconnaître le pouvoir de l’Assemblée européenne : les médias s’attachent pour la plupart aux enjeux français, considérant les élections européennes comme un test pour les municipales, voire les présidentielles, à venir. Or, non seulement le Parlement européen élabore et vote les lois, mais il a également, contrairement à la plupart des parlements nationaux, un pouvoir de surveillance de l’exécutif (la Commission) et une compétence budgétaire.

Exercice de démocratie

Étant donné qu’aucune majorité stable ne s’en dégage, il est le lieu des alliances : certains projets de lois rassemblent des groupes qui s’opposent sur d’autres points, et il faut sans cesse convaincre ses potentiels alliés. D’où les mots doux que certains s’attribuent en coulisse ou sur les ondes, qualifiant de « tambouilles » les alliances, ou d’« imbéciles utiles » les alliés d’un jour autour d’une loi précise. La France s’est débarrassée de ce type de démocratie malléable et protéiforme, fragile et ingouvernable diront certains, depuis la fin de la Quatrième République. Mais elle n’est pas pour déplaire aux parlementaires sortants. À Eva Joly qui déclarait en quittant l’Assemblée : « Ici c’est la culture du compromis qui règne, et j’ai adoré ça. » Ou à José Bové, plus clair encore « Les Français ne comprennent pas comment on travaille ici. On est un pays clivant. Si on construit une majorité sur un projet, on est considéré comme un traître. ». Quant à Bruno Gollnisch (Rassemblement National), sa déclaration est de bon augure (excepté le soviétisme…) : « Une nouvelle union soviétique mondialiste s’élabore ici », s’est-il effrayé… Et les députés communistes sortants ont l’impression d’avoir accompli « un travail considérable ». Et harassant !

Alliances européennes, divisions françaises

Aujourd’hui, pour former un groupe au Parlement européen, il faut réunir 25 députés issus de 7 pays membres au moins. Chaque groupe est donc composé de partis nationaux de sensibilité parfois différentes : ainsi les Communistes, la France Insoumise et Lutte Ouvrière, s’ils ont des députés, siégeront ensemble à la GUE (Gauche Unitaire européenne et parti écologiste nordique). Le PS fait partie du Groupe S&D (Social et Démocrates), EELV du groupe Verts, alors que Génération.s, s’il a des députés, veut défendre un projet fédérateur de gauche autour de la candidature de Yanis Varoufakis, ancien ministre des finances de Tsipras, transfuge de Syriza et de la GUE.

Une telle alliance, opportuniste, est possible au Parlement européen, pour peu que les électeurs de gauche se rendent aux urnes pour construire une autre Europe, contrer la montée des nationalismes la toute-puissance des lobbys libéraux, et mettre en place un Green new deal européen comme le souhaitent à la fois Benoît Hamon et les Verts.

Mais 5% des voix sont nécessaires pour que chacune des listes ait des députés : sans un sursaut des électeurs de gauche la division va fortement impacter sur le nombre de parlementaires français progressistes à l’Assemblée européenne. Que les listes FI, PS, Génération.s, EELV, PCF voire LO atteignent chacune 5% semble un objectif peu réaliste… et tout ce qui sera en dessous sera perdu pour la représentation.

Pourtant les programmes des candidats semblent aujourd’hui séparés par l’épaisseur d’un papier à cigarettes. Il n’est plus question de Plan B à FI, tous font de la lutte contre le libéralisme, voire le capitalisme, leur objectif principal, indissociable du combat écologique. Et chacun fustige les nationalismes et la politique anti-migratoire criminelle de l’Europe. Y compris l’actuel PS, qui un temps prônait la déchéance de nationalité.

Et la culture ?

Un autre point commun : penser une politique culturelle européenne est loin de leurs préoccupations premières. Pourtant les libéraux européens luttent pour « libérer » les industries culturelles de l’exception qui l’affranchit partiellement des lois du marché, et permet de l’abstraire de la concurrence. Et les droites nationalistes s’emparent de la question culturelle pour y développer leurs obsessions identitaires et l’exclusivité du patrimoine chrétien. Le fait que Tibor Navracsics, ministre de Viktor Orban, soit l’actuel Commissaire à la culture nommé par l’Assemblée, n’est pas seulement le signe d’un désintérêt de l’Europe pour ces questions : elle est la preuve que les nationalistes fascisants en font le cœur de leurs crédos rancis.

Ni les Libéraux ni les Nationalistes ne s’y trompent : c’est à l’Assemblée européenne que sont posés les fondements des droits culturels des citoyens, de la juste rémunération des auteurs et des interprètes, de la libre circulation des œuvres, de la liberté de création. Et de la possibilité de concevoir l’art non comme le luxe de l’élite mais comme le bien du peuple et un des piliers de l’intérêt général.

C’est ainsi qu’élire des parlementaires de Gauche susceptible de ne pas soumettre l’art et la culture à des intérêts économiques ou idéologiques devrait être, pour tous ceux que la culture et l’art préoccupent, une préoccupation première…

AGNÈS FRESCHEL
Retrouvez ici nos entretiens avec
Christian Benedetti, qui porte la question culturelle aux élections européennes pour la FI, et Denis Lanoy, candidat PCF.

La suite du dossier consacré à ces élections, avec d’autres entretiens (EELV, Génération.s et PS) est à paraître vendredi 17 mai dans le n°35-36 de Zibeline Hebdo.

https://www.journalzibeline.fr/europe-pour-une-politique-culturelle-antiliberale-et-antinatio

Publié le 16/05/2019

Brésil. La résistance exemplaire des facs à Jair Bolsonaro

Lina Sankari (site humanite.fr)

Face à la croisade idéologique du président brésilien contre l’éducation, étudiants et professeurs manifestent aujourd’hui au niveau national.

Jair Bolsonaro aurait aimé ne voir qu’une seule tête. Mais les étudiants sont décidément enclins à l’indiscipline. Lundi, alors qu’il se rendait au collège militaire Pedro-II de Rio de Janeiro, le président d’extrême droite a dû contourner les centaines d’étudiants manifestant contre les coupes budgétaires de 30 % annoncées pour tous les établissements dépendant directement du gouvernement fédéral. Devant les quelques dizaines de personnes venues l’écouter, l’ancien capitaine de l’armée a confirmé vouloir faire prospérer dans tout le pays les collèges militaires, « exemples d’excellence pour l’éducation brésilienne ». Ajoutant : « Respect, discipline et amour de la patrie sont des valeurs importantes inculquées dans ces collèges. » En creux, le chef de l’État met ce modèle ­disciplinaire en regard des dizaines d’universités à l’avant-garde de la contestation depuis le mandat de l’ancien président putschiste Michel Temer, et davantage encore depuis sa propre élection. Jair Bolsonaro « s’applique à étouffer l’un des noyaux de la résistance au fascisme en lançant une chasse aux étudiant.e.s et enseignant.e.s marxistes », a dénoncé l’Union des étudiants communistes français dans un message de solidarité.

La suppression d’une partie des bourses de doctorat et de maîtrise

Étudiants, chercheurs et professeurs devraient remettre le couvert aujourd’hui dans les rues du pays contre les coupes budgétaires et la volonté de supprimer une partie des bourses de doctorat et de maîtrise. Le 9 mai déjà, près de 10 000 personnes manifestaient à Niteroi, près de Rio de Janeiro, pour réclamer le maintien des subventions à l’université fédérale de Fluminense. Le lendemain, 5 000 personnes bloquaient l’immense avenue Paulista, à Sao Paulo, dans une « marche pour la science », afin de maintenir le niveau d’excellence de l’enseignement supérieur brésilien. Selon la publication britannique Times Higher Education, l’université fédérale de Bahia (nord-est) a en effet progressé dans le classement mondial des universités, en passant de la 71e place en 2017 à la 30e en 2018 ; l’université nationale de Brasilia (centre-ouest) se serait quant à elle hissée du 19e au 16e rang. Même scénario dans le nord du pays, où 6 000 étudiants des instituts de formation des enseignants et de l’université fédérale du Rio Grande do Norte sont parvenus à paralyser un tronçon de la route Translittorale, qui court du nord au sud.

La fin des financements pour la philosophie et la sociologie

Des assemblées générales conséquentes se sont enfin tenues dans le Minas Gerais, à Bahia, ou encore Curitiba, où est incarcéré l’ancien président de gauche Lula da Silva. L’actuel chef de l’État brésilien n’a jamais caché sa vision utilitariste de l’éducation. Selon lui, les connaissances n’auraient de valeur que si elles peuvent être « réinvesties » immédiatement sur le marché du travail. Jair Bolsonaro a ainsi annoncé il y a deux semaines la fin des financements pour la philosophie et la sociologie, au profit de filières jugées plus rentables (voir notre édition du 29 avril). Alors que les étudiants de ces spécialités représenteraient moins de 2 % des inscrits, le ministre de l’Éducation, Abraham Weintraub, les a accusés d’être des « aspirateurs d’impôts ». D’aucuns réaniment aujourd’hui la figure de l’anthropologue et romancier brésilien Darcy Ribeiro, décédé en 1997, qui expliquait, du temps où le président de droite Fernando Henrique Cardoso était au pouvoir, que « la crise de l’éducation au Brésil n’est pas une crise, c’est un projet ».

Lina Sankari

https://www.humanite.fr/bresil-la-resistance-exemplaire-des-facs-jair-bolsonaro-672

Publié le 15/05/2019

Soupçonné d’avoir incendié la Porsche de Christian Etchebest et un véhicule Vigipirate lors de l’Acte XIII

Un gilet jaune incarcéré raconte son parcours

paru dans lundimatin#190, (site lundimatin.am)

Le 9 février dernier alors que l’acte XIII des Gilets Jaunes à Paris se transforme en une immense manifestation sauvage, des policiers en civil dissimulés dans le cortège remarquent un individu qu’ils décrivent comme « particulièrement hostile à la présence de fonctionnaires de police ». 4 heures durant, ils vont suivre et filmer discrètement Thomas P., 25 ans, avant de procéder à son interpellation.

Dans leur rapport, les forces de l’ordre reconstruisent minute par minute le parcours présumé du jeune émeutier en gilet jaune : de nombreuses devantures de banques et de compagnies d’assurances vandalisées, jets de cailloux ou de trottinettes électriques sur la police, incendie de la Porsche du chef cuisinier Christian Etchebest, incendie sous la tour Eiffel d’un véhicule Vigipirate de l’armée, etc. Immédiatement, Christophe Castaner exprimait son « Indignation et [son] dégoût » faisant valoir que « les militaires de la mission Sentinelle protègent au quotidien nos compatriotes du risque terroriste ». La somme de faits reprochés à Thomas P. autant que les conditions atypiques de son interpellation ont suscité l’habituel déchaînement médiatique. Placé en garde à vue puis incarcéré et alors même qu’il ne s’était pas expliqué sur ses actes, il a tout de suite été présenté comme une sorte de « super casseur », ultra violent, ultra jaune ou ultra noir, les qualificatifs monstrueux ne manquaient pas. Depuis hier, une lettre écrite depuis sa cellule circule sur les groupes facebook dédiés au mouvement des Gilets Jaunes, ses avocats ont pu nous confirmer que leur client en était bien l’auteur. Quoi que l’on pense des faits reprochés à Thomas P., ce dernier s’explique avec une grande sincérité et lève le mystère qui pouvait planer sur ses actes autant que sur le parcours qui l’a amené à rejoindre les gilets jaunes. Les paroles de détenus sont rares, celle de Thomas P. apparaîtra dès lors précieuse en tant qu’elle explique simplement ces gestes que d’aucuns qualifient un peu rapidement de « casse ». Dans ce récit introspectif, le jeune homme ne semble exprimer aucun regret, si ce n’est pour l’état de nos vies et du monde.

Bonjour,

Je m’appelle Thomas. Je fais partie de ces nombreux Gilets Jaunes qui dorment en ce moment en prison. Cela fait près de 3 mois que je suis incarcéré à Fleury-Mérogis sous mandat de dépôt criminel.

Je suis accusé de pas mal de choses après ma participation à l’acte XIII à Paris :

— « dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui »

— « dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui par un moyen dangereux pour les personnes » (incendie d’une Porsche)

— « dégradation ou détérioration de bien par un moyen dangereux pour les personnes commise en raison de la qualité de la personne dépositaire de l’autorité publique de son propriétaire » (le ministère des armées)

— « dégradation ou détérioration d’un bien destiné à l’utilité ou la décoration publique » (attaque sur une voiture de police et une voiture de l’administration pénitentiaire)

— « violence aggravée par deux circonstances (avec arme et sur dépositaire de l’autorité publique) suivi d’incapacité n’excédant pas 8 jours » (l’arme serait une barrière de chantier, toujours sur la même voiture de police, 2 jours d’ITT pour le traumatisme)

— « violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité »

— « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction ou dégradation de biens ».

J’ai effectivement commis une partie des actes que recouvrent ces formulations un peu ronflantes... Et je les assume. J’ai bien conscience qu’écrire cela risque de me faire rester un peu plus de temps en prison et je comprends très bien tous ceux qui préfèrent ne pas revendiquer leurs actes devant la justice et parient sur une éventuelle clémence.

Quand on lit cette longue liste de délits et leurs intitulés, il y a de quoi me prendre pour un fou furieux, n’est-ce pas ? C’est d’ailleurs comme ça que l’on m’a décrit dans les media. Enfin, on m’a plutôt réduit à un mot bien pratique : « casseur ». Simplement. « Pourquoi ce type a cassé ? - Parce que c’est un casseur, c’est évident. » Tout est dit, circulez il n’y a rien à voir et surtout, rien à comprendre. À croire que certains naissent « casseur ». Cela évite d’avoir à se demander pourquoi tel commerce est ciblé plutôt que tel autre, et si par hasard ces actes n’auraient pas un sens, au moins pour ceux qui prennent le risque de les accomplir.

Il est d’ailleurs assez ironique, que je me retrouve affublé du stigmate de « casseur », notamment parce que la chose que j’apprécie le plus dans la vie, c’est la construction. Menuiserie, charpente, maçonnerie, plomberie, électricité, soudure... Bricoler, réparer tout ce qui traîne, construire une maison de la dalle aux finitions, c’est ça mon truc. Après, c’est vrai, rien de ce que j’ai construit ou réparé ne ressemble à une banque ou à une voiture de police.

Dans certains médias, on m’a aussi traité de « brute », pourtant je n’ai jamais été quelqu’un de violent. On pourrait même dire que je suis doux. À tel point que cela m’a rendu la vie compliquée pendant l’adolescence. Bien sûr, dans la vie, on passe tous par des situations difficiles et on s’endurcit. Après, je ne cherche pas à dire que je suis un agneau ni une victime.

On n’est plus innocent quand on a vu la violence « légitime », la violence légale : celle de la police. J’ai vu la haine ou le vide dans leurs yeux et j’ai entendu leurs sommations glaçantes : « dispersez-vous, rentrez chez vous ». J’ai vu les charges, les grenades et les tabassages en règle. J’ai vu les contrôles, les fouilles, les nasses, les arrestations et la prison. J’ai vu les gens tomber, en sang, j’ai vu les mutilés. Comme tous ceux qui manifestaient ce 9 février, j’ai appris qu’une nouvelle fois, un homme venait de se faire arracher la main par une grenade. Et puis je n’ai plus rien vu, à cause des gaz. Tous, nous suffoquions. C’est à ce moment-là que j’ai décidé ne plus être une victime et de me battre. J’en suis fier. Fier d’avoir relevé la tête, fier de ne pas avoir cédé à la peur.

Bien sûr, comme tous ceux qui sont visés par la répression du mouvement des Gilets Jaunes, j’ai d’abord manifesté pacifiquement et au quotidien, je règle toujours les problèmes par la parole plutôt que par les poings. Mais je suis convaincu que dans certaines situations, le conflit est nécessaire. Car le débat aussi ’grand’ soit il, peut parfois être truqué ou faussé. Il suffit pour cela que celui qui l’organise pose les questions dans les termes qui l’arrangent. On nous dit d’un côté que les caisses de l’État sont vides mais on renfloue les banques à coups de millions dès qu’elles sont en difficulté, on nous parle de « transition écologique » sans jamais remettre en question le système de production et de consommation à l’origine de tous les dérèglements climatiques [1] Nous sommes des millions à leur hurler que leur système est pourri et ils nous expliquent comment ils prétendent le sauver.

En fait, tout est question de justesse. Il y a un usage juste de la douceur, un usage juste de la parole et un usage juste de la violence.

Il nous faut prendre les choses en main et arrêter d’implorer des pouvoirs si déterminés à nous mener dans le mur. Il nous faut un peu de sérieux, un peu d’honneur et reconnaître qu’un certain nombre de systèmes, d’organisations et d’entreprises détruisent nos vies autant que notre environnement et qu’il faudra bien un jour les mettre hors d’état de nuire. Ça implique d’agir, ça implique des gestes, ça implique des choix : manif sauvage ou maintien de l’ordre ?

À ce propos, j’entends beaucoup de conneries à la télé, mais il y en a une qui me semble particulièrement grossière. Non, aucun manifestant ne cherche à « tuer des flics ». L’enjeu des affrontements de rue c’est de parvenir à faire reculer la police, à la tenir en respect : pour sortir d’une nasse, atteindre un lieu de pouvoir ou simplement reprendre la rue. Depuis le 17 novembre, ceux qui ont menacé de sortir leur armes, ceux qui brutalisent, mutilent et asphyxient des manifestants désarmés et sans défense, ce ne sont pas les soit-disant « casseurs », ce sont les forces de l’ordre. Si les médias en parlent peu, les centaines de milliers de personnes qui sont allées sur les ronds-points et dans les rues le savent. Derrière leur brutalité et leurs menaces, c’est la peur qui se cache. Et quand ce moment arrive, en général, c’est que la révolution n’est pas loin.

Si je n’ai jamais eu envie de voir mon nom étalé dans la presse, c’est désormais le cas, et comme je m’attends à ce que journalistes et magistrats épluchent et exposent ma vie personnelle, autant prendre moi-même la parole [2]. Voilà donc ma petite histoire. Après une enfance somme toute assez banale dans une petite ville du Poitou, je suis parti dans la « grande ville » d’à côté pour commencer des études, quitter le foyer familial (même si j’aime beaucoup mes parents), commencer la vie active. Pas dans le but de trouver du travail et de prendre des crédits, non, plutôt pour voyager, faire de nouvelles expériences, trouver l’amour, vivre des trucs dingues, l’aventure quoi. Ceux qui ne rêvent pas de cela à 17 ans doivent être sérieusement dérangés.

Cette possibilité-là, pour moi, c’était la fac mais j’ai vite déchanté face à l’ennui et l’apathie régnants. Puis coup de chance, je suis tombé sur une assemblée générale au début du mouvement des retraites. Il y avait des gens qui voulaient bloquer la fac et qui ont attiré mon attention. J’en ai rencontré quelques-uns qui voulaient occuper un bâtiment et rejoindre les dockers. Le lendemain, je les ai accompagné pour murer le local du Medef et taguer « pouvoir au peuple » sur les parpaings tout frais. Voilà le jour où l’homme que je suis aujourd’hui est né.

J’ai donc étudié l’Histoire parce qu’on parlait beaucoup de révolution et que je ne voulais pas parler depuis une position d’ignorant. Mais très vite, je décidais de quitter la fac. Le constat était simple, non seulement on en apprenait bien plus dans les bouquins qu’en cours mais en plus de cela je n’avais pas envie de m’élever socialement pour devenir un petit cadre aisé du système que je voulais combattre. Là c’était le vrai début de l’aventure.

Ensuite, j’ai vécu avec plein de potes en ville ou à la campagne, c’est là que j’ai appris à tout réparer, à tout construire. On essayait de tout faire nous-mêmes plutôt que de bosser pour l’acheter. Un peu une vie de hippie, quoi ! À la différence qu’on savait qu’on n’allait pas changer le monde en s’enterrant dans notre petit cocon auto-suffisant. Alors, j’ai toujours gardé le contact avec l’actualité politique, je suis allé à la rencontre de celles et ceux qui, comme moi dans le passé, vivaient leur premier mouvement.

Voilà comment j’ai rejoint les Gilets Jaunes depuis maintenant quatre mois. C’est le mouvement le plus beau et le plus fort que j’ai jamais vu. Je m’y suis jeté corps et âme, sans hésitation. L’après-midi de mon arrestation, plusieurs fois des gens sont venus vers moi pour me saluer, me remercier ou me dire de faire attention à moi. Les actes que l’on me reproche, ceux que j’ai commis et les autres, ils sont en réalité collectifs. Et c’est précisément de cela dont le pouvoir à peur et c’est pour cette raison qu’ils nous répriment et nous enferment individuellement en tentant de nous monter les uns contre les autres. Le gentil citoyen contre le méchant « casseur ». Mais de toute évidence, ni la matraque ni la prison ne semblent arrêter ce mouvement. Je suis de tout cœur avec celles et ceux qui continuent.

Le 29/04/2019, depuis les murs de Fleury-Merogis,

Thomas, gilet jaune.

[Des lecteurs nous signalent qu’il existe un blog pour se tenir informé de la situation de Thomas P. comitedesoutienathomasp.home.blog ainsi qu’une page facebook]

[1] Cela vaut d’ailleurs pour beaucoup d’écologistes officiels qui souhaitent que ce sale pollueur de pauvre ne puisse plus rouler avec sa camionnette des années 90 qu’il entretient, répare et bricole lui-même. Non, il va devoir s’acheter tous les quatre ans la dernière voiture high-tech basse conso.

[2] D’ailleurs, les journaux parlent de mes antécédents judiciaires pour « dégradation ». Il a fallu que je me creuse la tête pour me souvenir. Il s’agit plus précisément d’un « vol avec dégradation en bande organisée ». C’est-à-dire qu’à force d’enjamber le grillage pour faire de la récup’ de nourriture dans les poubelles d’un Carrefour Market de campagne, il s’était un peu affaissé. C’est pas une blague. C’est juste la magie des qualifications pénales.

https://lundi.am/Soupconne-d-avoir-incendie-la-Porsche-de-Christian-Etchebest-et-un-vehicul

Publié le 14/05/2019

Les occupations d’écoles se multiplient : « Il n’y a pas de raison que les enseignants soient seuls à monter au front »

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Les vacances scolaires n’ont pas eu raison de la mobilisation contre la loi Blanquer. La grève nationale de la fonction publique du 9 mai a été suivie par plus d’un enseignant sur cinq. De leur côté, les parents continuent la lutte, aux quatre coins du pays, pour dire leur attachement à une école publique, proche des élèves et des parents, favorisant l’égalité. Dans l’ouest de la France, plusieurs occupations d’écoles ont été organisées fin avril. Reportage à Saint-Joachim, petite commune de Loire-Atlantique.

L’occupation de l’école fut paisible mais déterminée, mardi 30 avril à Saint-Joachim, une petite commune de 4000 habitants à une vingtaine de kilomètres au nord de Saint-Nazaire. Après avoir déposé leurs enfants à l’école, des mères de familles se sont installées dans les bureaux de la direction pour signifier leur opposition au projet de loi « pour une école de la confiance » proposée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-michel Blanquer. « Nous sommes là pour soulager les enseignants, explique Anne. Il n’y a pas de raison qu’ils soient les seuls à monter au front, et à perdre du salaire en se mettant en grève. »

Ce jeudi 9 mai 17 % des enseignants du premier degré étaient en grève selon le ministère, 30% selon les syndicats. Tout en nouant une banderole aux grilles de l’école, Sonia ajoute : « Nous ne voulions pas bloquer l’école. C’est un lieu sécurisant pour les enfants, nous ne voulions pas les inquiéter. En plus, ici, beaucoup d’enfants viennent seuls, à pied. Nous n’allions pas les laisser dans la nature. Ça aurait été très compliqué de nous justifier auprès de leurs parents. »

« Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe ? »

Ici comme ailleurs en France, la mobilisation a commencé il y a deux mois, suite à une réunion d’information organisée par les enseignants, à laquelle se sont rendues plusieurs dizaines de parents. Risques de siphonnage des fonds destinés à l’école maternelle publique vers l’école privée via la scolarisation obligatoire dès trois ans, disparition programmée des petites écoles avec la création d’« établissements publics locaux d’enseignement des savoirs fondamentaux » (lire notre article), ou encore multiplication des contractuels : divers problèmes posés par la réforme ont été pointés. « On s’est dit : ce n’est pas possible », raconte Cindy. La possibilité offerte aux étudiants qui préparent les concours d’assurer des missions d’enseignement dès leur seconde année d’études les inquiète tout particulièrement (lire notre article à ce sujet). « Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe après quelques jours de formation ?, relève, effarée, Sabrina. Ils veulent vraiment faire de grosses économies sur nos écoles et sur le confort de nos enfants. »

Lors des débats à l’Assemblée nationale, le ministre a assuré que seuls les étudiants entamant leur quatrième année d’études seraient amenés à faire la classe. Avant, ils seraient affectés à l’aide aux devoirs, ou à l’accompagnement des enseignants en poste. Parmi les parents et les enseignants, peu de personnes croient à cette différentiation des missions, d’autant qu’il est parfois ardu de trouver des remplaçants et qu’il pourrait être tentant d’élargir les missions confiées aux étudiants-contractuels. « À Saint Joachim comme dans tout le bassin Nazairien, nous connaissons trop bien les effets de la sous-traitance et de l’intérim pour accepter la précarisation des enseignants de nos enfants ! », ont déclaré les parents d’élèves lors du « grand débat » qui s’est tenu dans la commune début mars.

« Le ministre nous parle de confiance mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

« Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer est très rassurant quand on l’entend parler dans les médias, dit Anne. Il s’excuse, dit qu’il s’est mal expliqué, et surtout, que nous avons mal compris. Mais si on sort la calculette, on se rend compte qu’il nous balade. Imaginons par exemple que l’on scolarise les 26 000 enfants de moins de six ans qui ne vont pas à l’école actuellement, et qui vivent dans les Dom-Tom pour la plupart d’entre eux. S’ils sont 30 par classe, cela fait quand même 866 nouvelles classes à ouvrir, voire à construire d’ici le mois de septembre ! Comment est-ce possible ? Sachant qu’il y a environ 1000 nouveaux postes qui doivent être créés à la rentrée prochaine, et que le dédoublement des CP et CE1 dans les zones prioritaire doit se poursuivre. Tout cela ne colle pas. Il nous parle de confiance, mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

L’autre point qui chagrine les parents d’élèves, c’est cette idée qu’une petite école ne serait pas une bonne structure pour faire des projets. La vie quotidienne d’une des maternelles de Saint-Joachim, à Aignac, raconte tout le contraire [1]. « Nous avons deux classes de 25 élèves, dans lesquelles tous les niveaux sont mélangés, décrit Caroline. Le directeur nous connaît tous, il connaît les fratries, c’est plus simple pour nous de lui parler de telle ou telle difficulté. » « Liliane, la directrice de l’école primaire, est tout le temps là, rapporte Sonia. On peut lui parler de tout facilement, sur le temps du midi ou du soir. »

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« Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts »

Organiser une sortie est plus aisé quand les effectifs sont moindres. « Tous les mercredis matin, le directeur emmène les enfants dans le marais de Brière [2]. Ils y apprennent beaucoup et connaissent leur milieu de vie. » Au-delà de la facilité à monter des projets, les parents constatent qu’une petite structure favorise la prise d’autonomie des enfants. « J’étais réticente au début, reconnaît Sabrina. J’avais peur que mon gamin coule en étant mélangé avec des plus grands et des plus petits. En fait, c’est le contraire qui s’est passé. Il a été tiré vers le haut. Il se crée un équilibre entre les enfants. Il y a de l’entraide. Les grands apprennent à être responsables. Ils sont plus matures, plus posés. Nous ne voulons pas perdre tout cela. »

« Il faut arrêter de détruire nos écoles publiques », tranche Stéphanie, gilet jaune envoyée par la maison du peuple de Saint-Nazaire pour soutenir l’occupation de l’école de Saint-Joachim. Faisant référence aux projets de gros établissements qui réuniraient certaines classes du primaire avec les collèges de secteurs, elle estime que « cette loi créera encore plus d’inégalités. Ceux qui auront les moyens de mettre leurs enfants dans le privé auront des écoles de proximité. Les autres n’auront qu’à prendre leur voiture pour déposer leurs enfants dans de gros établissements. Et on nous parle de limiter les déplacements, de consommer moins d’essence, de revivifier les zones rurales ! Quand on enlève une école, les gens s’en vont. Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts. » 

« La mobilisation bouillonne un peu partout »

Présents dès la fin janvier auprès des personnels hospitaliers mobilisés contre la détérioration de leurs conditions de travail, les gilets jaunes de Saint-Nazaire se sentent très solidaires de la mobilisation des enseignants et des parents d’élèves. Le sauvetage des services publics de proximité fait partie des points saillants des leurs revendications. Lors de l’assemblée des assemblées qui s’est tenue à Saint-Nazaire début avril, un groupe de travail s’est penché sur l’école. Ces convergences un rien inédites font dire aux personnes mobilisées que la lutte n’est pas prête de s’essouffler. « Cela bouillonne un peu partout », se réjouit Erick Lermusiaux, représentant du syndicat enseignant SNUIPP-FSU dans la région de Saint-Nazaire. Collation matinale devant les écoles, réunions du soir dans les salles municipales, apéros festifs, manifestations diverses, pétitions et courriers aux élus... les parents ne manquent pas d’imagination et assurent aux enseignants un solide soutien.

L’inspection a ordonné aux directions de mettre les parents dehors

Ceux-ci en auront bien besoin. « Car ce qui change avec ce mouvement, assure Erick Lermusiaux, c’est la réponse de l’administration. L’inspection est très véhémente. Ici, à Saint-Joachim mais aussi ailleurs dans le département, elle a ordonné aux directions de mettre les parents dehors, et parfois appelé les municipalités pour qu’elles viennent enlever les banderoles. Ils cherchent vraiment à interdire de contester cette loi. » Suite à l’occupation du 30 avril, les deux directeurs des écoles publiques, élémentaire et maternelle, ont été convoqués par l’inspection. Au Havre, une directrice d’école a reçu un blâme après avoir envoyé un mail contenant des propos contestataires sur le projet de loi Blanquer.

Ces intimidations n’entament pas la détermination des parents d’élèves mobilisés. Au contraire. A Aignac, ce jeudi 9 mai un « pique nique de la confiance » a été organisé. « Faisons entendre nos voix pour dire stop au projet de loi », peut-on lire sur le tract d’invitation. Les multiples modifications proposées en commission par les sénateurs, qui doivent examiner le projet de loi à partir de ce lundi 13 mai, leur donnent bon espoir. « Sur plus de 300 amendements déposés, 141 ont été adoptés. Continuons de montrer notre refus de cette loi jusqu’au bout ! » Ailleurs en France, de Montpellier à Paris, en passant par l’Auvergne, les parents d’élèves sont également décidés à poursuivre la lutte. À Fontenay-sous-bois, dans le Val-de-Marne, ils ont organisé plusieurs chaînes humaine dès 8 heures, ce vendredi 10 mai, entre les quinze établissements scolaires de la commune. A Montreuil (Seine-Saint-Denis), des groupes de parents stationnaient devant les portes des écoles pour informer sur la réforme. Les parlementaires tiendront-ils compte de cette mobilisation ?

Nolwenn Weiler

Notes

[1] La commune compte deux écoles maternelles publiques.

[2] Saint-Joachim est situé au cœur du parc naturel régional de Br

https://www.bastamag.net/greve-occupation-ecole-education-nationale-parents-d-eleve-reforme-blanquer

Publié le 13/05/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

| Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Pour commencer : quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la liberté de la presse ?

Samuel Jebb : « Une gazette est une sentinelle avancée qui veille sans cesse sur le peuple. »

« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. » Cette phrase aux allures des « you are fake news » d’un Donald Trump, c’est Emmanuel Macron qui la prononce, quelques jours après le début de l’affaire Benalla à l’été 2018. N’est-ce pas lui aussi qui qualifiait le service public audiovisuel de « honte de la République » – alors même que c’est sa camarade de promo de l’ENA Sybile Veil qui a pris la tête de Radio France et que Bertrand Delais, auteur de deux documentaires admiratifs sur Emmanuel Macron, est devenu président de LCP – ?

Il n’en a peut-être pas l’air, mais Emmanuel Macron déteste les médias. A l’instar des autres contre-pouvoirs, celui des journalistes l’ennuie au plus haut point. Lui se voit comme la pointe avancée de la communication, prise dans une espèce de bataille effrénée contre le journalisme. De là à se montrer pire que ses prédécesseurs ? Pour Vincent Lanier, premier secrétaire général du SNJ, Emmanuel Macron « est dans la continuité. Mais comme ça va toujours un peu plus loin, c’est forcément pire qu’avant. » Pis, le secrétaire général du SNJ-CGT, Emmanuel Vire, a le sentiment d’être revenu « à l’époque Sarko », précisant que « concernant la liberté de la presse, on a toujours été inquiets avec Macron. Il a toujours eu un rapport très compliqué aux journalistes. »

Ainsi, alors que chaque journal y va de sa révélation concernant Alexandre Benalla, un nouveau cap est atteint avec Mediapart : quelques jours après un de leurs articles sur le sujet, le 4 février 2019, une tentative de perquisition a lieu dans leurs locaux. Deux procureurs et trois policiers qui frappent à la porte d’un journal, c’est donc ça la France d’Emmanuel Macron ? Le motif est risible : « atteinte à l’intimité de la vie privée », sachant que tout ceci vient directement du parquet, sans qu’Alexandre Benalla n’ait même été consulté… La protection des sources, le cadre légal ? A priori, au moment de la demande de perquisition, on n’en a eu cure. D’ailleurs, quand ce même Mediapart révèle le passé d’extrême droite de Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes et ancienne ministre du gouvernement Philippe, celle-ci qualifie le travail de ce journal qu’elle « déteste » d’« inquisition ». On gage qu’elle pèse ses mots.

Mais revenons au commencement.

18 mai 2017, premier conseil des ministres du quinquennat. L’Elysée fait part aux rédactions de sa volonté de choisir les journalistes qui suivront les déplacements d’Emmanuel Macron. Le but affiché est clair : plutôt que de voyager avec un journaliste politique, le chef de l’Etat souhaite être accompagné du rubricard spécialiste du thème du déplacement (diplomatie, éducation, etc.). Le tollé est immédiat. Le Président ne saurait-il souffrir qu’on l’interroge que sur les sujets qu’il a lui-même choisis ?

Les accrochages s’enchaînent comme si de rien n’était. En juin 2017, le gouvernement porte plainte contre Libération après leurs révélations sur la future réforme du code du travail. Scène similaire en décembre 2017, quand la ministre de la Culture de l’époque, Françoise Nyssen, annonce sa volonté de porter plainte contre X après la publication du Monde de « pistes de travail » pour réformer l’audiovisuel public. Si ces deux plaintes ont été retirées, celle du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin contre Mediapart est belle et bien déposée en août 2017.

Autre ambiance, en février 2018, quand l’Elysée décide de déménager la salle de presse hors des murs du « Palais ». Donald Trump rêvait de le faire à la Maison Blanche, en vain. Comme le rappelle Paris Match : « En campagne, déjà, il avait présenté les journalistes à la lumière d’un procédé de déshumanisation, brocardant "le Moloch médiatique" (6 février 2017 à Bobino, à Paris) ou "la bête médiatique" qui "va toujours chercher les mêmes gens" (5 mai 2017, Mediapart). » « Emmanuel Macron, en arrivant, a voulu se montrer moderne, renverser la table, etc., mais il l’a fait de façon autoritaire, sous couvert de modernisme », commente Vincent Lanier. Déjà s’esquissait en fait le rapport que le Président allait entretenir avec les journalistes.

Mettre les médias au pas

Prenons la fameuse loi anti-fake news. Pour rappel, cette loi a pour ambition de lutter contre la diffusion de fausses informations en période électorale. Une bien belle idée sauf que la loi du 29 juillet 1881, loi fondatrice de la liberté de la presse, est tout autant belle et complète que l’est la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les fake news, la liberté et la protection des journalistes, tout y est ! Pas exactement, selon Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui ajoute :

« Il y a un changement de paradigme dans l’espace public. Même s’il y avait déjà des libelles à Versailles, aujourd’hui la capacité de manipulation est sans commune mesure. Or, la loi de 1881 permet de condamner a posteriori – le cas échéant deux ans plus tard – quelqu’un qui avait propagé une fausse information. Aujourd’hui, cette loi n’a pas la portée suffisante pour protéger une démocratie que l’on tente de déstabiliser. »

Plus récemment, début 2019, alors qu’Emmanuel Macron invite une poignée d’éditorialistes à l’Elysée, il leur annonce sa volonté de « financer des structures qui assurent la neutralité » des médias publics et privés et que pour « la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée ». En langage courant, cela donne : l’Etat doit contrôler ce qu’écrivent et disent les journalistes, en jouant avec le bâton et la carotte du financement public. S’agit-il du conseil de déontologie que le ministre de la Culture souhaite instaurer ? Nul ne sait. Ce qui est sûr, c’est que « sa vision de la liberté de la presse est vieille France, affirme Vincent Lanier. Il est dans le contrôle. »

Là encore, c’est toute une profession qui crie au scandale, à la censure, à la Pravda. Sur le site du Point, on pouvait notamment lire ceci : « Emmanuel Macron se dit "inquiet du statut de l’information et de la vérité" dans notre démocratie. […] Comment recrédibiliser les médias et faire la part du vrai et du faux ?, s’interroge-t-il. » Au mot « liberté », Emmanuel Macron préfère « vérité », au concept de « pluralisme » il oppose et choisit celui de « neutralité ». George Orwell en aurait fait un roman. L’erreur du Président, c’est qu’à vouloir provoquer un corps professionnel qu’il exècre, il finit par se mettre à dos légions de journalistes, dont ceux totalement en accord avec sa politique, ceux-là même qui ont contribué à sa surexposition médiatique lors de la campagne présidentielle de 2017. Emmanuel Vire constate amèrement qu’« il tape sur les journalistes alors que les médias mainstream ont fait Macron, et que les détenteurs de ces médias sont ses grands amis ».

Criminaliser les journalistes

Au printemps 2018, c’est une autre loi, relative au secret des affaires, qui est venue se planter dans le dos de la liberté de la presse. « Une loi bâillon qui donne des gages aux multinationales et aux lobbies pour permettre de contourner la protection des sources des journalistes », déplore Vincent Lanier. Se faisant, Emmanuel Macron plaçait les informations que les entreprises souhaitaient conserver secrètes en dehors du giron de l’intérêt général. L’inversion des normes, si cher à Emmanuel Macron, se produit : la transparence devient exception, l’opacité la règle. Et donc, enquêter sur les petites affaires d’une entreprise, que l’on soit journaliste ou lanceur d’alertes, devient encore plus compliqué que ça ne l’était déjà. Christophe Deloire nous explique que « dans la loi sur le secret des affaires, il y a une exception pour le journalisme. Mais on a vu que des documents ont été refusés au journal Le Monde au motif de cette loi… »

Emmanuel Macron a été coupé dans son élan liberticide par l’intrusion politique des gilets jaunes. Rassurez-vous (ou pas), si l’élan n’est plus là, le liberticide se porte bien. Dans la loi dite anti-casseurs, « il y a une ambiguïté sur la protection du visage, souligne Christophe Deloire. Il faudra absolument que les décrets d’application précisent que le journalisme est un motif légitime pour se couvrir le visage. » Au-delà de cette loi, les journalistes n’ont pas été en reste lors de ces semaines de manifestations. Le plus symbolique demeure l’arrestation de Gaspard Glanz, en avril 2019. Après 48h de garde à vue, il se voit convoqué au tribunal et interdit de séjour dans la capitale. Une atteinte majeure à la liberté de la presse ? Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, n’aura comme défense que la remise en question de son statut de journaliste.

Qu’a donc commis Gaspard Glanz pour mériter tout ça ? Avoir répondu à un tir de grenade par un doigt d’honneur… Comment ? On tire sur des journalistes ? Eh bien oui. En France, en 2018, en 2019, les forces de l’ordre tirent, frappent, blessent des journalistes lors des manifestations, sachant pertinemment qu’ils sont journalistes. Vincent Lanier se désole :

« Quand on est sur 90 cas de violences policières contre des journalistes, on se pose des questions sur les consignes qui sont données. Les reporters se sentent harcelés, visés, pris pour cible par les forces de l’ordre. On dit aux journalistes de bien s’identifier, de mettre "presse" sur un casque par exemple, mais malheureusement, ça ne les protège pas, au contraire, ça en fait des cibles. »

En décembre 2018, 24 photographes et journalistes avaient fait part de leur intention de porter plainte pour violences policières. Le SNJ décompte, mi-avril 2019, plus de 80 cas de violences commises à l’encontre de journalistes. C’est plus de 10% des victimes totales, précise David Dufresne auprès de nos confrères de L’Humanité. Des chiffres confirmés par Reporters sans frontières.

Dans une tribune publiée le 1er mai 2019, plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières, affirmant que « la liberté de la presse est une et indivisible ». Rappelant que la France est à la 32ème position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF, ils écrivent :

« La police et la justice ne nous laissent que deux options :
 venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;
 ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information. »

Partant du cas de Gaspard Glanz – « un cap répressif a été franchi » – ces 300 journalistes s’émeuvent aussi de « la récente convocation de trois journalistes de Disclose et Radio France par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen [qui] renforce [leurs] inquiétudes ».

Pour Christophe Deloire, il faut tout de même rendre à Emmanuel Macron son action à l’international au sujet de la liberté de la presse : « Sur un certain nombre de dossiers, Emmanuel Macron est intervenu auprès de chefs d’Etat étrangers, à notre demande. Il en fait plus que ses prédécesseurs, il faut le reconnaître. » Néanmoins, c’est au niveau national que les choses se compliquent : « Si on compare la France à la Chine ou à la Turquie, c’est un pays merveilleux pour la liberté de la presse. Pas nécessairement comparé à d’autres démocraties. La France est un pays où il y a plus de conflits d’intérêts qu’ailleurs, où la loi sur le secret des sources est insatisfaisante, où il y a une haine montante traduite en actes dans les manifestations et des violences policières. »

Vendredi 3 mai, Emmanuel Macron a promis à RSF d’agir sur les violences policières contre les journalistes. Mais « comme Emmanuel Macron est dans la négation des violences policières, comment pourrait-il reconnaître qu’il y a des consignes contre les journalistes ? », interroge Vincent Lanier. L’impossible « en même temps ».

Loïc Le Clerc

http://www.regards.fr/politique/article/emmanuel-macron-est-il-un-danger-pour-la-republique

Publié le 12/05/2019

 

La droite dure à la manœuvre au Venezuela

 

Où va l’opposition à Nicolás Maduro ?

 

Par Julia Buxton

 

Coup d’État, lock-out, boycott des élections... L’aile radicale de l’opposition vénézuélienne a tout tenté pour renverser le président Hugo Chávez, puis son successeur Nicolás Maduro. Alors que le chaos économique et social favorisait ses desseins, elle a saboté les tentatives de dialogue avec le pouvoir en 2018 et compte désormais sur une intervention américaine pour parvenir à ses fins.

 

L’inimaginable se serait-il produit au Venezuela ? Une opposition paralysée par les rancœurs et les divergences stratégiques semble être parvenue à s’unir. L’idée que la réélection du président Nicolás Maduro en mai 2018 manquait de légitimité a permis de jeter des ponts par-delà des antagonismes qui paraissaient jusque-là insurmontables. Majoritairement antimaduristes, les députés de l’Assemblée nationale se sont entendus pour estimer que le président avait « usurpé » son poste, ce qui justifiait d’invoquer la Constitution bolivarienne de 1999. Celle-ci prévoit en effet que le président du Parlement prenne alors les rênes du pays. Le 23 janvier, M. Juan Guaidó s’est donc autoproclamé « président par intérim » et s’est donné pour mission de mettre en place un gouvernement de transition chargé d’organiser une élection présidentielle avant un an. Au cours des jours suivants, il a été reconnu par une cinquantaine d’États, dont les États-Unis, le Brésil, l’Équateur et la plupart des pays d’Europe de l’Ouest.

De nombreuses voix, dont celle de l’intellectuel américain Noam Chomsky, ont dénoncé un coup d’État (1). L’ancien rapporteur indépendant auprès des Nations unies Alfred de Zayas estime que les sanctions américaines (qui n’ont cessé de se durcir depuis 2017) relèvent de « crimes contre l’humanité (2) », puisqu’elles aggravent la situation économique et sociale du pays, déjà très dure (3). Mais l’espoir que les pressions américaines précipitent un changement de régime a fait long feu. En dépit des appels à la rébellion, les forces armées demeurent fidèles à M. Maduro. La Russie et la Chine le soutiennent également, même si cette dernière a engagé des discussions avec l’opposition au sujet de la dette de 75 milliards de dollars que Caracas a contractée auprès d’elle (4). L’invitation à trouver une solution négociée, défendue par le Mexique et l’Uruguay, a coupé l’herbe sous le pied de M. Guaidó.

Aiguillonné par Washington, ce dernier a décliné les invitations au dialogue, préférant appeler à un alourdissement des sanctions, sans écarter l’idée d’une intervention militaire étrangère.

Au-delà de cette union de circonstance, une question demeure : quel pays l’opposition entend-elle construire ? Pour l’heure, elle n’apporte aucune réponse précise. Et pour cause : de violentes divisions continuent à déchirer les adversaires de M. Maduro. Leur cohésion, hâtivement cimentée au cours des derniers mois, menace de se lézarder dès qu’il s’agira d’organiser le pouvoir, de distribuer les postes et d’afficher des orientations.

On peut schématiquement identifier trois grandes tendances. La première gravite autour de Volonté populaire (VP), la formation de M. Guaidó, fondée par M. Leopoldo López — actuellement en résidence surveillée pour incitation à la violence et conspiration lors d’émeutes en 2014 (5) —, ainsi que de Mme María Corina Machado et M. Antonio Ledezma, opposants de toujours à feu Hugo Chávez. Les acteurs-clés de l’opération sont tous issus de cette nébuleuse, qui s’illustre par le flou qu’elle entretient autour de ses convictions idéologiques, ainsi que par son comportement clanique. Malgré sa faible représentation à l’Assemblée nationale (14 sièges sur un total de 167), VP semble seule à la manœuvre.

Au sein de l’opposition, ce parti incarne l’aile la plus radicale, la plus proche de Washington, la plus dépourvue de base sociale et la moins ouverte au compromis. S’il venait à M. Guaidó l’idée d’ouvrir la porte à une réconciliation avec les Vénézuéliens — encore nombreux — qui se réclament du chavisme, il risquerait de provoquer l’ire de ses militants, que sa formation s’emploie à chauffer à blanc depuis des années.

 

Revanche ou réconciliation

 

Cette frange radicale a toujours considéré que la participation aux scrutins tendait à légitimer un pouvoir autoritaire, contribuant à fragiliser la démocratie. En lien permanent avec la diaspora installée aux États-Unis, elle jouit d’un contact privilégié avec les secteurs les plus conservateurs de l’appareil politique américain, et en particulier avec le sénateur de Floride Marco Rubio. Grâce au soutien de think tanks bien établis (Council of the Americas, Fondation Carnegie), ainsi qu’à l’aide sonnante et trébuchante de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) et de la Fondation nationale pour la démocratie (NED), cet attelage inonde les médias de ses admonestations à l’égard des partisans du dialogue.

Profitant de l’antipathie généralisée des électeurs vénézuéliens pour les partis centralisés, les radicaux s’appuient sur des « réseaux populaires » aux contours flous, sur des médias en ligne et sur la mobilisation d’étudiants endurcis, quoique peu nombreux. Mais ils font les frais de leur élitisme. Issus de groupes sociaux privilégiés, passés par les États-Unis pour leurs études, le teint albâtre, leurs dirigeants se distinguent des Vénézuéliens qui ont adulé Chávez. Leurs manœuvres pour renverser le président — notamment un coup d’État avorté en 2002 — ont été perçues comme des tentatives désespérées d’une minorité de nantis désireux d’imposer leurs préférences. Alors que la révolution bolivarienne cumulait les succès en matière de redistribution des richesses et de réduction des inégalités entre races, classes et sexes, le rapprochement de cette petite équipe avec les néoconservateurs de Washington a contribué à lui donner l’image d’un groupuscule antinational et antipopulaire.

Les deux autres franges de l’antichavisme se sont montrées plus disposées à participer aux processus électoraux, à dialoguer et à miser sur la « réconciliation ». Leur influence au sein des diverses coalitions formées par l’opposition depuis l’élection de Chávez en 1998 a varié en fonction du poids relatif des radicaux. Lorsqu’elle a été couronnée de succès, comme lors des élections régionales de 2008 et des législatives de 2010, leur stratégie électorale a gonflé les voiles des « centristes ». Les défaites, comme celle de M. Henrique Capriles face à M. Maduro à la présidentielle de 2013, ont galvanisé les partisans du boycott des urnes, qui préfèrent les mobilisations de rue.

La position centriste est associée aux deux plus importants partis d’opposition : Justice d’abord (PJ, 27 des 109 sièges de l’opposition à l’Assemblée) et Action démocratique (AD, 25 sièges), même si certains dirigeants n’ont cessé de faire l’aller-retour entre les deux. PJ est né de diverses campagnes en faveur d’une réforme politique au cours des années 1990. Il a été inscrit au registre des partis politiques en 2000. AD, de son côté, demeure le plus grand parti historique du pays. Il a partagé le pouvoir avec la formation démocrate-chrétienne, le Comité d’organisation politique électorale indépendante (Copei), entre le retour à la démocratie, en 1958, et le début de la révolution bolivarienne, en 1999.

Au sein de ce groupe modéré, M. Capriles, dirigeant du PJ, est crédité d’avoir su rompre avec la stratégie initiale de boycott qui avait permis à Chávez de disposer du pouvoir aux niveaux national, régional et municipal entre 2000 et 2006. Pragmatique, il a aiguillonné la Table d’unité démocratique (MUD), coalition de l’opposition formée en janvier 2010, vers un positionnement moins droitier. Sous son impulsion, la MUD a continué à évoquer la « nécessaire réactivation » économique, l’« indispensable reconstruction » démocratique des institutions ou l’« urgence d’une recomposition » sociale du pays. Mais elle a également reconnu le soutien populaire dont bénéficiait Chávez et la nécessité de poursuivre certains de ses programmes sociaux (6).

Les élections législatives de 2010 ont conforté la position des centristes. L’épisode a cimenté l’unité de la MUD autour de la candidature de M. Capriles à la présidentielle de 2012. Le candidat avait alors adopté un programme de centre gauche : promotion de l’initiative privée et prise en compte des questions sociales. L’évolution n’avait rien d’anecdotique pour certains membres de l’opposition qui avaient auparavant plaidé pour une cure d’amaigrissement d’un État jugé obèse, pour le retour à une économie de marché et pour la privatisation de l’économie, secteur pétrolier compris. Alors que les radicaux ne parlaient que de poursuites judiciaires contre les membres du gouvernement, M. Capriles mettait l’accent sur la réconciliation et l’unité nationale.

 

« Chair à canon »

 

En 2012, Chávez l’emporta haut la main, avec une marge de 11 %, mais sa mort, en 2013, précipita un autre scrutin, que M. Capriles ne perdit que de 1,49 % face à M. Maduro. Cette succession d’échecs renforça toutefois la mainmise des radicaux. À nouveau, M. Capriles plongea dans l’ombre de M. López à la suite de disputes d’une telle violence que, selon le magazine Foreign Policy, elles ont suscité dans les médias « la même excitation que les séries télévisées nationales à l’eau de rose (7) ».

Décrit par un câble du département d’état américain en 2011 comme « une figure clivante au sein de l’opposition », « arrogant, vindicatif et assoiffé de pouvoir », mais doté « d’une popularité à toute épreuve, de charisme et de talent pour l’organisation » (8), M. López rejoint Un nouveau temps (UNT), une autre scission d’AD formée en 1999, qui s’emploie surtout à souffler sur les braises des mobilisations étudiantes de la fin des années 2000. Il fonde VP en 2009. Contraint de renoncer aux mandats qu’il exerçait à la suite d’accusations de corruption, il devient l’opposant le plus redouté du camp chaviste, élevé au rang de héros dans les franges les plus radicales de l’opposition. Ce statut lui vaut les vexations du pouvoir et une peine d’emprisonnement. Dans un tel contexte, M. Capriles ne représente aux yeux des plus exaltés qu’un merle un peu fade comparé à la grive López. Un nouveau terrain d’entente va toutefois bientôt permettre d’unir les deux positions adverses, sous la forme d’une fusion des stratégies : une insurrection adossée à la revendication d’un processus électoral.

Lors des législatives de 2015, la MUD l’emporte avec 65,27 % des voix, obtenant une majorité de sièges. Mais, si les membres de la coalition s’étaient mis d’accord sur la nécessité de parvenir au pouvoir, ils n’ont élaboré aucun projet à mettre en œuvre une fois qu’ils y seraient. En dehors de leur volonté affichée de renverser M. Maduro « dans les six mois », leurs revendications se résument à la libération de « prisonniers politiques » — en particulier M. López — et à la suspension de certains des programmes sociaux les plus populaires du pays. Dans un contexte de chaos économique, de pénuries et d’insécurité rampante, les priorités des députés échouent à nouveau à rencontrer celles de la population. Tout au long de cette période, les sondages d’opinion témoignent de la montée en puissance des « ni ni », c’est-à-dire de ceux qui rejettent tout autant le pouvoir maduriste que l’opposition. D’après les sondages, ce groupe représentait en 2017 près de la moitié de la population (9).

La même année, la MUD implose. M. Maduro vient de créer l’Assemblée nationale constituante (ANC) pour court-circuiter l’organe législatif traditionnel, aux mains de l’opposition, dont il conteste la légitimité au prétexte de soupçons d’achat de votes pesant sur trois députés de l’État d’Amazonas. L’ANC n’est reconnue ni par les États-Unis ni par l’Organisation des États américains (OEA). La situation semble favorable aux franges radicales, qui puisent une grande partie de leur soutien à l’étranger. Mais cinq gouverneurs élus sous la bannière de la MUD prêtent finalement serment devant la nouvelle assemblée. à nouveau, les fractures au sein de l’opposition apparaissent.

Les rangs des partisans de la voie électorale gonflent avec le renfort de chavistes — parfois d’anciens ministres du président disparu — et, plus généralement, de militants socialistes que la corruption, l’autoritarisme et le chaos économique ont conduits à la rupture. À la présidentielle de mai 2018, ils soutiennent la candidature de M. Henri Falcón. Ce dernier essuie les critiques les plus vives au sein même de l’opposition : Mme Machado qualifie sa démarche de conciliation de « répugnante et indigne (10) ». M. Maduro l’emporte avec près de 68 % des voix et une participation rachitique de 46 %. Le nouvel échec des modérés enivre les radicaux, au premier rang desquels un certain Juan Guaidó.

L’autorité de ce dernier sur la nébuleuse de l’opposition demeure néanmoins fragile. Quelques jours avant le discours où M. Guaidó s’autoproclamait président, M. Capriles dénonçait les tentatives de passage en force de « certains » membres de l’opposition, qui semblaient selon lui disposés à transformer la population vénézuélienne en « chair à canon » (11). Après une union de façade dans les jours qui ont suivi la démarche de M. Guaidó, les critiques se sont à nouveau durcies, puisque l’objectif initial, le renversement rapide de M. Maduro, n’a pas été atteint. Le 15 février, un article du Wall Street Journal constatait que, en dépit de la conviction de VP et de ses alliés américains que « le régime du président Nicolás Maduro s’effondrerait rapidement dès que Washington entreprendrait de le priver de ses soutiens militaires pour précipiter son départ, les choses ne se sont pas passées ainsi (12) ».

Une nouvelle fois, l’incapacité de l’opposition à se mettre d’accord sur une stratégie de prise du pouvoir aura fait passer au second plan sa faiblesse première : son échec à proposer un projet politique cohérent et susceptible de convaincre une majorité de citoyens. Alors que M. Maduro peut encore mobiliser une partie de la population, la persistance de logiques de clan au sein de l’opposition compromet la recherche d’une solution pacifique à la crise actuelle.

 

Julia Buxton

Professeure de politique comparée à l’Université d’Europe centrale de Budapest, Hongrie.

 

 

(1) « Open letter by over 70 scholars and experts condemns US-backed coup attempt in Venezuela », 24 janvier 2019.

(2) Michael Selby-Green, « Venezuela crisis : Former UN rapporteur says US sanctions are killing citizens », The Independent, Londres, 26 janvier 2019.

(3) Lire Renaud Lambert, « Venezuela, les raisons du chaos », Le Monde diplomatique, décembre 2016.

(4) Kejal Vyas, « China holds talks with Venezuelan opposition on debt, oil projects », The Wall Street Journal, New York, 12 février 2019.

(5) Lire Alexander Main, « Au Venezuela, la tentation du coup de force », Le Monde diplomatique, avril 2014.

(6) « Lineamientos para el programa de gobierno de unidad nacional (2013-2019) » (PDF), MUD, Caracas, 23 janvier 2012.

(7) Roberto Lovato, « The making of Leopoldo López », Foreign Policy, Washington, DC, 27 juillet 2015.

(8Ibid.

(9) Yesibeth Rincón, « Crecen los “ni ni” ante falta de soluciones a crisis », Panorama, Maracaibo, 2 janvier 2017.

(10) Orlando Avendaño, « Machado sobre candidatura de Henri Falcón en presidenciales de Maduro : “Es repulsiva e indignante” », PanAm Post, 5 mars 2018.

(11) « ¿Quién es el enemigo de la Asamblea Nacional ? », 13 janvier 2019.

(12) David Luhnow et Juan Forero, « Risk of stalemate mounts in Venezuela », The Wall Street Journal, New York, 13 février 2019.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/03/BUXTON/59646

Publié le 11/05/2019

Algérie post-Bouteflika : pour une transition démocratique

(site politis.fr)

Tribune. En Algérie, le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika ». Il s’agit de mettre en branle un processus de transition vers une IIe République.

En hommage à Ramzi Yettou : victime de la répression, il a succombé à l’âge de 23 ans, vendredi 19 avril, des suites d’une hémorragie interne et de blessures à la tête après avoir reçu des coups de la police lors de la grande marche du vendredi 12 avril. C’est le second martyr depuis le début du mouvement du 22 février après Hassan Benkhada, fils de Youcef Benkhedda, grande figure du nationalisme et de la révolution algérienne anticoloniale, décédé le 1 er mars lors d’une manifestation à Alger dans des circonstances encore non élucidées. Le média d’information en ligne TSA (Tout sur l’Algérie) nous rappelle qu’« Hassan Benkhada était aussi le neveu du martyr Mohamed Al Ghazali Al Hafaf, le premier à avoir brandi le drapeau algérien le 1er mai 1945, avant d’être sauvagement tué par l’armée française ».

En écho, les paroles du chanteur, musicien, auteur-compositeur- interprète et poète Kabyle Lounès Matoub [1], assassiné le 25 juin 1998, résonnent sous un autre jour depuis l’insurrection des consciences en Algérie :

Je n'attends rien d'un pouvoir corrompu. Et je n'attends rien de l'alternative intégriste. Je n'attends rien d'un pouvoir discrédité par l'ensemble de la population. La maturité populaire dépasse la maturité gouvernementale dans nôtre pays. Ces assassins doivent comparaître devant des tribunaux. Moi, je ne suis qu'un poète témoin de mon temps.

Les mandats de la honte

Dans de nombreux pays d’Afrique, les chefs d’État bénéficient d’un appui conséquent du système qu’ils ont mis en place pour se maintenir coûte que coûte au pouvoir, quitte à modifier la constitution pour briguer de nouvelles mandatures, un paravent démocratique qui craquelle au fil du temps.

En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, élu en 2014 lors d'un simulacre d'élection démocratique sous le régime des militaires qu'il avait réinstauré brutalement à l'été 2013, modifie la constitution afin de faire passer son deuxième mandat de quatre à six ans, portant son terme à 2024, ce qui lui laisserait la possibilité de briguer un troisième mandat... jusqu’en 2030.

En Ouganda, la Cour suprême valide, le 18 avril, une mesure supprimant la limite d'âge fixée à 75 ans pour être candidat à la présidentielle, une disposition contestée adoptée fin 2017 qui permettra au président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, de se représenter en 2021 pour un 6e mandat. La constitution avait déjà été modifiée en 2005, lui permettant de briguer ses 3e, 4e et 5e mandats à la tête du pays.

En Algérie, le peuple a soudainement dépassé des demandes sectorielles qui apparaissaient jusqu’ici pour contester, de manière coordonnée et massive dès le 22 février, le 5ème mandat que voulait briguer le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika. Le soulèvement le plus important depuis l’indépendance en 1962 a été d’une telle intensité, que Bouteflika a dû remettre sa démission le mardi 2 avril, sous la pression de la rue et de l’armée.

En effet, le vice-ministre de la Défense et général-major représentant le haut commandement militaire, Gaid Salah, partisan du cinquième mandat de Bouteflika avant de reculer sous la pression populaire, en a profité pour pousser ce dernier vers la sortie afin de préserver le régime en place.

Bouteflika vient ainsi s’ajouter à la liste des présidents-dictateurs éjectés du pouvoir par l’insurrection populaire, de Ben Ali, resté vingt-trois ans au pouvoir en Tunisie, et Moubarak, presque trente années à la tête de l’Égypte, tous les deux renversés en 2011, à Blaise Compaoré, vingt-sept ans président du Burkina Faso, qui a dû prendre la fuite avec l’aide de la France en 2014, ou tout récemment Omar el-Bechir, resté au pouvoir pendant 30 ans au Soudan... Ces personnalités ont eut tout le temps de façonner un système à leur mesure, difficile à déconstruire.

L’insurrection populaire a donc réussi a faire tomber Bouteflika. Une première victoire, certes, mais pas suffisante pour le « Hirak » [2] qui réclame le départ des « 3B » ou « 4B », en référence au président par intérim depuis le 9 avril, Abdelkader Bensalah ; au Premier ministre Noureddine Bedoui ; Tayeb Belaiz qui a finit par présenter sa démission de la présidence du Conseil constitutionnel le 16 avril sous la pression du mouvement populaire et au président de l’Assemblée populaire nationale (APN, la chambre basse du Parlement) Mouad Bouchareb.

Le slogan Yatnahaw ga’, « qu’ils dégagent tous », résume bien la volonté populaire largement partagée de mettre fin au « système Bouteflika » gangrené par la corruption et le clientélisme. On observe également, un refus catégorique de laisser les personnalités du régime organiser les élections présidentielles fixées au 4 juillet par le gouvernement d’Abdelkader Bensalah – un fidèle du clan Bouteflika, fervent partisan de sa candidature à un cinquième mandat –, représentant d'un système dans lequel, au cours des vingt dernières années, les élections « pluralistes » (réintroduites après des décennies marquées par le régime de parti unique à partir de 1965 et la guerre civile dans les années 1990) ont été marquées par des fraudes électorales massives.

Il s’agit de mettre en branle un processus de transition démocratique, hors des institutions héritées du système Bouteflika, afin d’avancer vers une IIe République. L’armée, ou plus exactement son haut commandement militaire, constitue clairement un obstacle majeur, d’autant que tout le monde a en tête l’échec de la révolution en Égypte à dépasser cette main-mise dans la transition post-Moubarak.

Répercussion auprès des diplomaties et rôle des médias

Alors que le 30e sommet de la Ligue des États arabes se clôturait le 31 mars à Tunis, les diplomaties arabes n’avaient encore émis aucune déclaration officielle depuis l’annonce de la démission de Bouteflika. En Égypte, le président Abdel Fattah al-Sissi, porté au pouvoir à l'issue d’un coup d’État militaire étouffant un mouvement populaire massif en 2013, a accusé les mouvements de contestation de plusieurs États de la région de mener « ces pays » à leur perte : « Actuellement, dans des États de notre région, les gens parlent de la situation économique et des conditions de vie difficiles. Ils ne font ainsi que gâcher leur pays et le conduisent à sa perte », a-t-il déclaré lors d’une allocution télévisée.

Dans la presse égyptienne, contrôlée ou muselée par le pouvoir, la démission de Bouteflika et les manifestations qui bouleversent l’Algérie restent ainsi relativement peu évoquées. De son côté, la presse française se cantonne à relater les événements les plus marquants sans revenir sur la connivence de l’État français – qui a colonisé l’Algérie pendant plus d'un siècle – avec le régime ou les revendication de « deuxième indépendance », la première restant inachevée...

En effet, ce n’est qu’à l’indépendance du 5 juillet 1962 que l’Algérie met un terme à 132 ans de colonialisme français. Mais cette indépendance bien trop « formelle » laisse un goût amer et beaucoup réclament une deuxième indépendance avec une réelle souveraineté qui mette un terme à toute ingérence étrangère, au pillage du pays et ses ressources par les élites, notamment dans le Sahara riche en gaz et en pétrole, où une forte résistance contre l’exploitation du gaz de schiste a émergé en 2015. Un discours que le régime n’aime pas entendre.

Cette main-mise étrangère opère bien plus dans les entrailles du sous-sol algérien pour en extirper les ressources que dans les tentatives de déstabilisation au sein du soulèvement en cours comme le prétend le régime algérien afin de discréditer ce dernier. Au contraire, afin de préserver sa main-mise économique, la France a tout intérêt à un rapide « retour au calme » et une situation politique stable ; mais ne pouvant aller ouvertement à l'encontre d'un mouvement populaire massif et pacifique, l'ancienne puissance coloniale reste prudente dans ses déclarations officielles.

Avant de devenir président de la République française, à l’occasion d’un déplacement en Algérie le 5 février 2017, Emmanuel Macron affirmait que la « colonisation est un crime contre l’humanité ». Interrogé par Mediapart, le 5 mai suivant, il répondait : « Je prendrai des actes forts. » En ce 8 mai 2019, triste anniversaire des répressions sanglantes des manifestations anti-colonialistes de Sétif, Guelma et Kherrata qui laisseront entre 15 et 45 000 morts chez les Algériens, il est indispensable de passer enfin des paroles aux actes, à commencer par mentionner correctement ces événements dans les manuels et programmes d’histoire.


[1] Lire l’autobiographie de Lounès Matoub, Rebelle, Stock, 1995.

[2] Le Hirak est un mot arabe signifiant « mouvement » utilisé également pour désigner le mouvement populaire de protestation ayant secoué la région du Rif au Maroc en 2016-2017 par exemple. Ce mouvement a été durement réprimé. Nasser Zefzafi, 39 ans, et trois autres militants formant le noyau dur de la protestation ont écopé de 20 ans de prison ferme.


par Jérôme Duval

https://www.politis.fr/articles/2019/05/algerie-post-bouteflika-pour-une-transition-democratique-40371/

Publié le 10/05/2019

Quand le management martyrise les salariés

(site monde-diplomatique.fr)

Étrange paradoxe que celui du salariat. Graal moderne, le contrat de travail constituerait un préalable à l’émancipation : n’est-il pas supposé garantir les moyens de subsister ? Pour beaucoup, vivre revient donc à pointer. Mais entrer dans le monde de l’entreprise représente souvent aussi un asservissement aux contraintes liées à l’obsession du rendement. En d’autres termes, une entrave à la vie.

par Alain Deneault 

   

Une lecture distraite des événements pourrait faire passer ce cas d’école pour une affaire isolée. En juin dernier, il a été statué que l’entité France Télécom et son ancien président-directeur général (PDG) Didier Lombard, de même que ses seconds, MM. Louis-Pierre Wenès et Olivier Barberot, comparaîtraient en 2019 pour harcèlement moral. Ils devront répondre des suicides de dizaines d’employés à la fin des années 2000.

À l’époque, France Télécom a changé de statut. Depuis 2004, plus de 50 % de son capital provient d’investissements privés, et tout le secteur des télécommunications est ouvert à la concurrence. L’entreprise entre alors dans une gestion de type « gouvernance », notamment en « responsabilisant » son personnel.

Moins employés que « partenaires » à même l’entreprise, les subalternes apprennent à se rendre pertinents auprès de leurs supérieurs immédiats, qui choisissent leurs équipes de travail. Ils doivent atteindre des objectifs irréalistes, développer des méthodes de vente dégradantes, se donner des formations d’appoint, rivaliser pour se caser dans de nouveaux organigrammes, acquérir de nouvelles compétences, sous peine d’être laissés sur le carreau. C’est d’ailleurs l’un des buts de la manœuvre : décourager plus de vingt mille d’entre eux, afin qu’ils quittent l’entreprise sans devoir être formellement licenciés. Un propos de M. Lombard devant les cadres de France Télécom, le 20 octobre 2006, résume son état d’esprit : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »

Et il y est parvenu. Dans La Société du mépris de soi, François Chevallier s’étonne de l’efficacité de cette absence d’encadrement du personnel. Les individus soumis à ce flou administratif se laissent convaincre que tout dépend d’eux, et qu’ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes en cas d’échec. « Des gens “maltraités”, ou se vivant comme tels, non seulement ne se rebellent plus contre ceux qui les amoindrissent au point de les détruire, mais semblent leur donner raison en faisant d’eux-mêmes, et rapidement, ce que leurs exécuteurs cherchaient à faire d’eux par des moyens détournés : des déchets (1). »

Les méthodes de France Télécom se distinguent peu de celles auxquelles recourent aujourd’hui encore les grandes entreprises. C’est pour mieux y accoutumer la France que, en août 2018, Air France-KLM a nommé PDG le Canadien Benjamin Smith, un administrateur féroce avec son personnel. L’État, qui détient 14,3 % des actions de la société, a d’autant plus volontiers souscrit à cette décision que le parti présidentiel, La République en marche, a adopté sans réserve le vocabulaire du management, allant jusqu’à se qualifier d’« entreprise politique ».

« Petit chef déviant et toxique »

Le « sniper des RH [ressources humaines] » rencontré par deux équipes de journalistes (2) décrit notamment la méthode du « ranking forcé ». Son métier consistait à pousser systématiquement vers la porte, sur une base permanente, un certain pourcentage de son personnel jugé moins efficace. « Vous les mettez dehors et vous engagez d’autres personnes à leur place. Forcément, si vous faites du bon boulot, vous allez recruter des gens meilleurs qu’eux » : ainsi peut se résumer le mot d’ordre patronal. Mais aussi : « Il faut régulièrement faire partir les gens », « ne pas [leur] donner de deuxième chance » ; « Quand quelqu’un n’est pas bon, il va rester mauvais toute sa vie »…

Les motifs d’exclusion se révèlent rudimentaires ou carrément fictifs : l’attribution ou non de bonus pendant l’année, une vieille bourde sortie de son contexte tirée des archives, ou un amalgame de faits indépendants les uns des autres. Quand cela ne suffit pas, les menaces fusent : « Ce n’est pas la peine de lutter, parce que la société sera plus forte que toi. » Se qualifiant lui-même de « petit chef déviant et toxique », un autre ancien cadre relate que le terme « revitaliser », appliqué aux entreprises, fonctionne tout simplement comme « un code, qui veut dire virer (3)  ». Toutes ces prothèses lexicales relèvent d’une novlangue qui terrifie sourdement le personnel et insensibilise les dirigeants.

Le management de pointe et son versant politique, la « gouvernance », vont au-delà des techniques de division du travail perfectionnées naguère par Frederick Winslow Taylor (4). Elles œuvrent à la division du sujet. Clivé, fragmenté et concassé dans une série de dispositions manuelles, cognitives, morales et psychologiques qui finissent par lui échapper, celui-ci doit se laisser traverser par des impulsions de travail sans nom orchestrées par une organisation. À l’ère des barbarismes managériaux, les « architectures de solutions en intégration fonctionnelle » ainsi que la « propriété de processus » renvoient moins à la gestion d’effectifs qu’à leur digestion (to process).

Concrètement, cela revient à pulvériser la conscience du salarié pour le réduire strictement à une série d’organes, d’aptitudes, de fonctions, de rendements. Que l’idéologie impose d’emblée aux « demandeurs d’emploi » la rédaction de « lettres de motivation » afin de leur donner la « chance » de « se vendre » sur le « marché du travail » entame déjà leur intégrité. Une fois engagés dans une procédure d’embauche, les voilà soumis à une série d’expériences dont le sens et la portée leur sont étrangers. En les regroupant dans des entrevues collectives, des spécialistes analysent leur langage corporel, identifient leur type psychologique ou relèvent les manifestations de leur inconscient.

Dans de telles situations, les postulants ne savent plus ce qu’on leur trouve, ni pourquoi. Ce n’est pas à leur conscience ni à leur raison qu’on s’adresse : on étudie des dispositions à leur insu. Ils sont plongés dans des simulations, sur des thèmes étrangers au travail qui leur sera demandé. Dans une scène du film de Jean-Robert Viallet La Mise à mort du travail (5), on demande aux candidats de simuler une discussion pour savoir dans quelle ville le groupe partira en vacances. On le comprend a posteriori en assistant à la réunion de délibération des petits chefs observant cette fausse querelle de basse-cour : la méthode vise à sélectionner les médiocres, les suiveurs qui se plieront aux directives sans rechigner et qui seront même prêts à dénoncer leurs collègues pour mieux gravir les échelons. Personne ne s’entendra expliquer formellement les raisons de son embauche — ni celles de son rejet.

Une fois les salariés recrutés, il n’est pas rare qu’on les précipite dans le feu roulant du travail en les ayant à peine formés. Ils doivent trouver eux-mêmes les méthodes leur permettant de se réaliser. Non pas faire preuve de créativité, d’initiative ou de responsabilité, contrairement à ce que claironne le discours officiel, mais deviner en leur for intérieur ce que le régime attend précisément d’eux. Celui-ci ne prend plus la responsabilité de ses propres directives. Aux plus zélés de comprendre, à coups d’humiliantes séances d’évaluation et d’autocritique.

Comme on a résolu d’en faire des « partenaires » et des « associés » plutôt que des employés dont on assume la charge, il leur reviendra parfois de payer leur tenue et certains de leurs outils de travail. Le libéralisme les présente comme des individus autonomes nouant un lien d’affaires avec l’entreprise, qui devient, dans cette organisation mentale des rapports, un simple contractant.

La situation produit des effets psychiques jamais vus auparavant. On n’attend plus seulement que le personnel réprime ses impulsions dans le cadre professionnel, obéissant à l’implicite — ou explicite — commandement : « Tais-toi, je te paie. » Ce travail consistant à garder pour soi ses récriminations, ressentiments, objections et frustrations ne suffit plus pour le management moderne. Les salariés doivent désormais s’investir positivement dans leur travail. L’autorité ne se satisfait plus qu’ils se laissent enfermer dans des paramètres coercitifs : ils doivent les épouser frénétiquement et en faire authentiquement un objet de désir. Pensons à cette formation exemplaire filmée chez Domino’s Pizza par les réalisateurs du film Attention danger travail, tout en néologismes et anglicismes managériaux, où le chantage affectif fonctionne à plein régime (6). Des employés sous-payés doivent désirer farouchement être « les numéros un de la pizza » parce que, en tant que numéro un, « on se sent bien ». Voilà le franchisé invitant ces prolétaires à « se défoncer comme des dingues » pour la cause, tout en insistant sur le fait que les représentants de la société doivent être résolument interchangeables dans leurs méthodes et leur apparence, qu’ils évoluent à Austin, Paris ou Bielefeld. Marie-Claude Élie-Morin a évoqué dans La Dictature du bonheur le meurtre d’une employée de l’entreprise d’habillement canadienne Lululemon par une de ses collègues, qui avait tellement dû se conformer aux formations et aux discours New Age de la société sur la formation personnelle et les techniques de bien-être qu’elle en est devenue folle (7).

On ne sait même plus ce que l’on fait ! Des pharmacologues se tuent à développer des médicaments destinés à des malades imaginaires au fort pouvoir d’achat. Des commerciaux vendent à crédit un mobilier dont n’a pas besoin une vieille dame qui n’a plus toute sa tête. Des pigistes isolés dans leur salon s’affairent à traduire les blocs d’un texte qu’ils ne pourront jamais lire en entier. Dans un magasin, des cadres doivent pratiquer le harcèlement moral pour dégoûter de leur travail des caissières jugées en surnombre par les dirigeants. Des ingénieurs cherchent à programmer la panne que subira un appareil pour motiver son remplacement. La surveillance de l’activité professionnelle par des moyens informatiques, qui gagne maintenant autant des établissements de santé que des petits cafés de quartier, atomise la moindre opération en une variable susceptible d’être étudiée. Les intéressés sont eux-mêmes pris de court ; en témoigne le récit poignant d’un cadre de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) que donne à entendre le documentaire de Jacques Cotta et Pascal Martin Dans le secret du burn-out (8). Cet homme avait été embauché comme cadre par la société d’État, c’est-à-dire jugé capable de mettre ses aptitudes au service du bien commun. En définitive, il a surtout été chargé de comprimer les ressources, de fusionner les services et de dégager du rendement, exactement comme dans le privé, devenant à sa grande consternation le mal-aimé de la société. La poésie managériale a même forgé une expression pour désigner la capacité des employés à composer avec l’absurdité des situations dans lesquelles ils sont plongés : « se montrer tolérant à l’ambiguïté ».

Des premiers travaux du sociologue Luc Boltanski sur les cadres dans les années 1970 aux documentaires cités ici, en passant par Bureaucratie, de David Graeber (9), on comprend que l’absence de directives claires, ou l’établissement de règles absurdes et contradictoires, permet aux patrons de ne pas assumer ce qu’ils exigent. Graeber cite le cas d’un grand restaurant. Quoique ignorant de ce qui s’est réellement produit un soir de ratage, le patron descend pour enguirlander le premier venu, le chef d’équipe ou la simple recrue, puis remonte dans ses bureaux. C’est entre subalternes qu’est ensuite élucidée la raison pour laquelle il y a eu faute, à la manière de joueurs d’échecs au terme d’une partie. Il ne reste plus aux dirigeants qu’à isoler le rendement des meilleurs et à les ériger au rang d’exemples pour tous les autres afin de contraindre chacun à « performer ».

Le milieu professionnel et le droit du travail constituent une gigantesque situation d’exception dans l’ordre de la souveraineté politique. La majorité des droits constitutionnels s’y estompent au profit d’un droit d’un nouvel ordre, celui du travail et du commerce. En vertu des notions de subordination et d’insubordination, la liberté d’expression se retrouve considérablement limitée, et celle d’association réduite aux lois sur la syndicalisation. L’initiative réelle est proscrite, et le pouvoir de chantage presque absolu (10). Dans ce huis clos, pouvoir politique et droit d’informer sont quasi absents.

Le cas de la vague de suicides chez France Télécom a eu pour particularité d’être plus spectaculaire et dramatique que d’autres. Cela a permis à l’institution judiciaire, dont les concepts sont grossiers en la matière, de qualifier (partiellement) les faits. Mais qu’en est-il des vies détruites à petit feu par nombre de pratiques identiques ?

Alain Deneault

Professeur au Collège international de philosophie, auteur de Gouvernance. Le management totalitaire, Lux, Montréal, 2013.

(1) François Chevallier, La Société du mépris de soi. De L’Urinoir de Duchamp aux suicidés de France Télécom, Gallimard, Paris, 2010.

(2) Leila Djitli et Clémence Gross, « Didier Bille, le sniper des RH », « Les pieds sur terre », France Culture, 11 avril 2018 ; Virginie Vilar et Laura Aguirre de Carcer, « “L’exécuteur”. Confessions d’un DRH », « Envoyé spécial », France 2, 8 mars 2018.

(3) Lucia Sanchez et Emmanuel Geoffroy, « Petits chefs : les repentis », « Les pieds sur terre », France Culture, 18 janvier 2018.

(4) Frederick Winslow Taylor, La Direction scientifique des entreprises, Dunod, Paris, 1957 (1re éd. : 1911).

(5) Jean-Robert Viallet, La Mise à mort du travail. 2. L’Aliénation, Yami 2 Productions, France, 2009.

(6) Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, Attention danger travail, CP Productions, France, 2003.

(7) Marie-Claude Élie-Morin, La Dictature du bonheur, VLB Éditeur, Montréal, 2015.

(8) Jacques Cotta et Pascal Martin, Dans le secret du burn-out, France 2, 2016, 52 min.

(9) Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », Paris, 1982 ; David Graeber, Bureaucratie. L’utopie des règles, Les Liens qui libèrent, Paris, 2015.

(10) Lire Danièle Linhart, « Imaginer un salariat sans subordination », Le Monde diplomatique, juillet 2017.

https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/DENEAULT/59210

Publié le 09/05/2019

Israël pilonne Gaza, attisant les craintes d’une invasion

Par Jean Shaoul

(site mondialisation.ca)

Quelques jours à peine après avoir prêté serment au nouveau parlement israélien après la victoire de son bloc d’extrême droite aux élections du mois dernier, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a autorisé une attaque aérienne massive contre la population sans défense de Gaza, visant au moins 150 sites ce week-end.

En outre, les Forces de défense israéliennes (FDI), la force militaire la plus puissante de la région, ont utilisé des tirs d’artillerie pour bombarder 200 sites dans la minuscule enclave palestinienne, y compris des bâtiments résidentiels, des mosquées, des magasins et des institutions médiatiques, dans une campagne qui va se poursuivre pendant des jours.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, parmi les 16 Palestiniens tués figuraient une mère enceinte et son bébé de 14 mois, ainsi qu’au moins huit militants. Soixante-dix autres Palestiniens ont été blessés lors de ces attaques.

Israël a avoué avoir commis un assassinat ciblé, affirmant que ses forces avaient tué le commandant du Hamas Hamed al-Khoudary avec une frappe aérienne sur sa voiture. Trois autres personnes ont été blessées dans l’attaque.

Le gouvernement israélien a prétendu que le dirigeant de 34 ans était responsable du transfert d’argent de l’Iran à des organisations terroristes à Gaza. Il s’agissait du premier aveu d’un meurtre ciblé depuis 2014. Il a eu lieu dans des conditions où le ministre de l’intérieur Gilad Erdan appelle à un retour à la politique des assassinats ciblés.

L’un des sites de la ville de Gaza pris pour cible par les forces israéliennes est un bâtiment abritant Anadolu, l’agence de presse publique turque. Bien que le bâtiment ait été gravement endommagé par au moins cinq roquettes israéliennes à la suite de tirs d’avertissement, aucun décès ou blessé n’a été signalé.

Le président turc Erdogan a dénoncé cette attaque, qui risque d’exacerber les relations déjà tendues entre Israël et la Turquie. Le mois dernier, Erdogan a traité Nétanyahou de «tyran» après que le Premier ministre israélien l’eut qualifié de «dictateur» et de «ridicule».

Erdogan a tweeté dimanche: «Nous condamnons fermement l’attaque israélienne contre le bureau de l’Agence Anadolu à Gaza. La Turquie et l’Agence Anadolu continueront à informer le monde du terrorisme et des atrocités israéliennes à Gaza et dans d’autres parties de la Palestine malgré de telles attaques.» L’aide présidentiel Ibrahim Kalin a accusé Israël d’avoir frappé Anadolu Agency pour «couvrir ses nouveaux crimes».

Le ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu a tweeté: «Le ciblage du bureau de Gaza de l’Agence Anadolu est un nouvel exemple de l’agression effrénée d’Israël. La violence israélienne contre des innocents sans distinction est un crime contre l’humanité. Ceux qui encouragent Israël sont également coupables. Nous continuerons à défendre la cause palestinienne, même si nous sommes seuls.»

M. Netanyahou, qui détient également le portefeuille de la défense, a déclaré que l’armée maintiendrait ses «frappes massives» contre des cibles dans la bande de Gaza en réponse aux centaines d’attaques à la roquette contre le sud d’Israël à partir du territoire palestinien. Il a déclaré: «J’ai chargé[l’armée] ce matin de poursuivre les frappes massives contre les éléments terroristes dans la bande de Gaza et je lui ai ordonné de renforcer les troupes autour de la bande de Gaza avec des chars, de l’artillerie et des forces d’infanterie. Le Hamas est responsable non seulement de ses attaques contre Israël, mais aussi des attaques du Djihad islamique, et il en paie un très lourd tribut.»

La déclaration de Netanyahou a alimenté les craintes d’une invasion terrestre. Selon les médias israéliens, des sources de haut niveau de la défense affirment s’attendre à ce que les combats durent un certain temps.

Comme à l’accoutumée, le patron d’Israël, les États-Unis, s’est tenu aux côtés d’Israël, condamnant les tirs de roquettes de Gaza contre Israël et déclarant son plein appui au «droit d’Israël à la légitime défense contre ces attaques odieuses.»

L’Union européenne, pour sa part, blâme les Palestiniens et appelle à une désescalade immédiate, soutenant les tentatives de l’Égypte et des Nations Unies pour mettre les Palestiniens au pas. La porte-parole de l’UE, Maja Kocijancic, a déclaré: «Les tirs de roquettes depuis Gaza vers Israël doivent cesser immédiatement. Il est urgent de désamorcer cette situation dangereuse pour protéger la vie des civils. Ajoutant avec cynisme, «Les Israéliens et les Palestiniens ont tous les deux le droit de vivre dans la paix, la sécurité et la dignité.»

Les régimes arabes ont depuis longtemps fait la paix, officiellement ou de facto, avec Israël, qu’ils considèrent comme un allié clé dans la lutte contre l’Iran.

Cette dernière escalade de la brutalité israélienne contre Gaza survient après que les forces israéliennes ont tué quatre Palestiniens lors de deux incidents distincts et blessé au moins 50 personnes lors des manifestations de vendredi dernier près de la frontière entre Gaza et Israël, qui durent depuis plus d’un an. Les protestations réclament le droit des réfugiés palestiniens de rentrer chez eux dans ce qui est aujourd’hui Israël et la levée du blocus criminel et inhumain d’Israël sur Gaza.

Les douze années de siège – une punition collective interdite par le droit international – ont transformé l’enclave en prison à ciel ouvert pour ses deux millions d’habitants et les ont privés des biens les plus essentiels de la vie quotidienne, dont l’eau potable, l’assainissement et l’électricité. Cette situation, ainsi que les trois guerres meurtrières d’Israël contre Gaza, qui ont détruit une grande partie de ses infrastructures, ont détruit l’économie du territoire et l’ont rendu presque inhabitable. Avec la fin de l’aide américaine aux Palestiniens par l’intermédiaire de l’Office de secours et de redressement des Nations Unies pour les réfugiés (UNRRA) dans le Proche-Orient, plus de 50 % de la population est au chômage et la pauvreté est endémique.

Le ministère de la Santé de Gaza a rapporté que les FDI ont abattu deux personnes et tué deux combattants du Hamas lors d’une frappe aérienne. L’armée israélienne a déclaré que c’était en réponse à un incident de tirs à la frontière qui a fait deux blessés parmi les soldats israéliens.

Les FDI ont tué au moins 267 Palestiniens dans la bande de Gaza depuis le 30 mars de l’année dernière et en ont blessé 29.000 autres, tandis qu’Israël a perdu seulement deux soldats. Beaucoup de Palestiniens sont handicapés à vie. La Commission d’enquête indépendante de l’ONU qui a enquêté sur les actions d’Israël à Gaza pendant les manifestations a déclaré qu’elles «peuvent constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité», les snipers ayant «intentionnellement» tiré sur des civils, notamment des enfants, des journalistes et des handicapés.

Les tensions ont également augmenté en raison du fait qu »Israël n’a pas honoré les termes d’un accord négocié par l’Égypte. Le Hamas, le groupe religieux bourgeois qui contrôle Gaza depuis qu’il a remporté les élections en 2006, espérait que ces accords permettraient d’atténuer le blocus d’Israël et de l’Égypte sur le territoire, imposé depuis 2007.

Selon le Hamas, les contrôles maritimes avaient été quelque peu assouplis, la limite de pêche passant de six à 15 milles marins, mais Israël l’a de nouveau réduite mardi dernier après qu’une roquette eut été tirée depuis Gaza, sans causer de dégâts. Le Hamas a également accusé Israël de retarder le transfert de l’argent qatari pour payer les salaires des institutions publiques à court d’argent de Gaza et de ne pas avoir réussi à atténuer la pénurie d’électricité paralysant l’enclave.

Jeudi, Israël a frappé un camp militaire du Hamas après avoir affirmé que des ballons transportant des bombes incendiaires et des explosifs avaient été lancés de l’autre côté de la frontière – encore une fois sans entraîner d’incident.

Les morts, la futilité évidente d’essayer de parvenir à un accord avec Israël et les provocations constantes d’Israël ont incité les militants palestiniens à tirer des roquettes sur Israël, rompant la trêve d’un mois qui a suivi le bombardement sauvage de Gaza par Israël en mars dernier. Alors que l’armée israélienne a déclaré que son système de défense Iron Dome avait intercepté des douzaines de roquettes, certaines d’entre elles ont réussi à passer, tuant trois civils israéliens – les premiers civils à mourir des tirs de roquettes à Gaza depuis la guerre de 2014 contre le Hamas – et blessant plusieurs autres.

Alors que les hostilités s’intensifiaient au cours du week-end, un autre Israélien a été tué par des tirs de roquettes. Alors que les médias israéliens ont fait état des 83 Israéliens nécessitant un traitement hospitalier, au moins 62 d’entre eux ont été traités pour des attaques de panique.

Avec cette dernière attaque brutale contre les Palestiniens, Netanyahou cherche à démontrer à ses alliés d’extrême droite qu’il est le défenseur le plus ardent de la sécurité d’Israël, y compris celle des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée, à Jérusalem-Est et dans le Golan syrien. Elle dément toute notion qu’Israël chercherait la «paix» ou même un modus vivendi avec les Palestiniens.

En même temps, Netanyahou cherche à détourner les tensions sociales en Israël vers l’extérieur.

Israël est l’une des économies avancées les plus inégales du monde sur le plan économique et a le taux de pauvreté le plus élevé de tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Elle a été le théâtre d’une vague croissante de grèves et de manifestations de la classe ouvrière contre la flambée du coût de la vie, ainsi que d’une manifestation de masse de milliers de personnes demandant une enquête sur l’assassinat par la police d’un Israélien éthiopien mentalement instable.

Jean Shaoul

 

 

Article paru en anglais, WSWS, le 6 mai 2019

Publié le 08/05/2019

L’hôpital et ses « attaques » par Pierre-André Juven

« La violence est des deux côtés de la rue. Violence policière dans le cortège, violence politique à l’hôpital public. Que les deux aient été réunies à l’occasion du 1er mai interpelle. »

lundimatin#190, (site lundi.am)

 

L’hôpital n’est pas un lieu coupé de la société. L’événement de la Pitié-Salpêtrière du 1er mai l’a montré et témoigne d’une double violence : dans la rue au point que des manifestants se réfugient dans un hôpital, et dans ce même hôpital où les soignant.e.s sont aujourd’hui en grève. Une analyse de Pierre-André Juven, sociologue et coauteur de La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public (Raisons d’agir, 2019).

Beaucoup a été dit de l’incident survenu à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 1er mai dernier : des stratégies du gouvernement pour inspirer la peur et le dégoût des mobilisations, aux réactions pavloviennes d’une grande partie de la presse s’empressant de relayer sans vérifier les propos du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner [1], en passant par la violence dont auraient été victimes les professionnel.le.s de santé.

Délégitimer toute revendication sociale

L’enjeu n’est pas ici de revenir sur le déroulé de cette journée mais d’analyser sur le vif ce que signifient les réactions à ces événements. Nombre d’entre elles se sont fait l’écho de la défense adoptée par les personnes en charge des politiques de santé aujourd’hui et ont adopté la stratégie suivante : concéder qu’il n’y a pas eu d’« attaque » mais s’indigner néanmoins d’une « intrusion » dans un hôpital public [2], lieu devant être sanctuarisé, et d’une tentative d’intrusion dans un service de réanimation, lieu de l’urgence médicale et vitale par excellence. En mobilisant cet argument, les ministres, les secrétaires d’État, les directeurs et directrices d’hôpital, certain.e.s médecins, jouent sur un registre ultime et abattent une dernière carte, celle de la sacralité absolue, non de l’hôpital public, mais de la vie. Si l’intrusion est inacceptable, pour toutes ces personnes, c’est en raison du danger qu’elle fait porter à des individus entre la vie et la mort, dans un service de réanimation. Ces personnes ayant dénoncé un peu trop vite l’attaque de la Pitié, nous les appellerons ici « les indigné.e.s du 1er mai ».

Entendons nous bien, il n’est pas ici question de dire qu’il n’est pas grave qu’un service de réanimation soit perturbé. Nous ne prenons pas à la légère l’exigence et l’urgence médicale de ces situations. Mais en rester là pour analyser ce qui s’est passé est, convenons en, un peu court. Dans le cas qui nous occupe, les réactions sont même bien commodes et traduisent les hiérarchies idéologiques qui animent celles et ceux qui les portent. Dans son dernier ouvrage, La vie : mode d’emploi critique, Didier Fassin note que « la citoyenneté biologique restreint l’espace des droits sociaux, la place croissante accordée à la vie physique s’accompagne fréquemment d’un déclin de l’importance de la vie politique » [3]. Si les terrains d’enquête de Didier Fassin ne concernent pas directement le cas qui nous occupe ici, l’analyse s’y applique cependant entièrement. À faire de la vie des personnes dans le service de réanimation le cœur du problème voire le point indépassable du débat, il devient possible de légitimer la totalité des violences présentes à l’extérieur d’une part et de relativiser la situation périlleuse de l’hôpital public d’autre part. La biolégitimité dont parle Fassin peut alors servir en ce mois de mai à invalider toute revendication sociale voire à rendre acceptables les violences policières.

En refusant de regarder tout ce qui se passe autour du service de réanimation et, plus largement, de l’hôpital public, les pourfendeurs et pourfendeuses de l’intrusion commettent une erreur d’analyse (volontaire ou non) : celle de penser que les deux espaces sont autonomes l’un de l’autre, que ce qui se passe dans la rue n’a rien à voir avec ce qui se passe à l’hôpital public. Cette illusion de deux mondes distincts a des vertus stratégiques pour l’ordre établi : elle permet de circonscrire les mouvements sociaux dans des espaces contrôlés et d’en limiter l’efficacité. Elle revient à dire qu’on peut perdre un œil ou se faire charger par des dizaines de policier.e.s (dont les violences sont désormais documentées par le travail de journalistes comme David Dufresne [4]) tant qu’on ne dérange pas le service de réanimation.

L’illusion de deux mondes autonomes

Cette illusion de deux mondes distincts et d’un mur séparant par magie l’espace de l’hôpital et l’espace de la rue n’est pas qu’une vue de l’esprit, elle est une vieille technologie de gouvernement. Depuis le XVIIe siècle, l’hôpital remplit une fonction sociale de contrôle de la déviance tout en étant ce que Michel Foucault a décrit comme « une machine à guérir » investie par les médecins et les corps médicaux [5]. Certain.e.s voudraient aujourd’hui que l’hôpital ne soit que cela : une machine à guérir où les désordres sociaux n’ont pas lieu d’être [6]. Une partie des indigné.e.s du 1er mai souhaitent que la pauvreté et la maladie entre « comme il se doit » à l’hôpital. Pour eux, la violence physique et sociale si elle conduit des personnes à l’hôpital ne saurait faire fi d’un minimum de discipline. Or, le 1er mai, cette violence a débordé le cadre, elle est passée de la rue à l’hôpital d’une façon nouvelle, non par la porte des urgences mais par une allée cadenassée. Cela en dit plus du degré de violence s’exerçant dans la rue de la part des forces de l’ordre que de l’esprit de manifestant.e.s « débiles » pour reprendre les mots d’un « journaliste » de BFM [7].

Cette illusion de deux mondes autonomes est donc des plus fragiles. D’autant moins aujourd’hui que des deux côtés se déroule une même bataille, celle de la défense des services publics. Les soignant.e.s actuellement en grève se trouvaient physiquement des deux côtés : dans le cortège des manifestant.e.s mais aussi à l’hôpital à assurer la permanence des soins. L’hôpital n’est pas une institution coupée de la société, y compris spatialement. Il n’est pas non plus un espace sacré et autonome. Il demeure une institution, un lieu dépendant de l’ordre et du désordre social, des modes de gouvernement (ici répressifs) et des politiques déployées en matière de service public. L’hôpital n’est pas hors de la cité, il en est au cœur, il est « un espace à la fois perméable et délimité, ordonné et ouvert, imprévisible et opaque » [8]. Un hôpital, comme la Pitié-Salpêtrière qui plus est, a une histoire. Il est l’incarnation de ce qui est appelé au XVIIe « Hôpital général » et qui a vocation a opérer cette césure entre les indigent.e.s et les bien portant.e.s [9]. Son instauration visait précisément à protéger la société des contagions et de la déviance. Las, cette frontière est bien plus labile et un cadenas ne peut y résister.

Certaines des réactions ont fait valoir qu’une intrusion, quelle qu’elle soit, ne pouvait se justifier (dénigrant encore une fois au passage le degré de violence qui se trouvait de l’autre côté de la grille). Cette violence serait d’autant plus difficile à encaisser que les professionnel.le.s de santé feraient de plus en plus l’objet d’« incivilités » au quotidien. Et pour cause, les agressions de soignant.e.s se multiplient, ce qu’a rappelé par exemple le directeur de l’APHP Martin Hirsch ou la ministre de la Santé. Pourquoi ces agressions ? Là encore, les causes de la violence sont ignorées ou, a minima, invisibilisées par les responsables politiques et institutionnels. Les travaux sociologiques ont montré que la « violence au guichet » s’explique essentiellement par des conditions de travail délétères et par une incapacité subie par les agent.e.s à prendre correctement en charge toutes les demandes. Qu’on regarde, encore et encore, Daniel Blake, la violence entre usager.e.s et agent.e.s du service public se retourne soit sur les un.e.s soit sur les autres. Mais elle n’est jamais sans rapport avec des politiques publiques rognant sans cesse et sans relâche sur les droits sociaux.

Des violences d’une autre nature : les réformes de l’hôpital

De même, ces réactions indignées font moins cas des violences autrement plus systématiques et tout aussi périlleuses pour l’hôpital public et les services de réanimation. Ces violences sont politiques et financières, elles ont des effets directs sur la santé des soignant.e.s. Les faibles moyens accordés à l’hôpital public rapportés à l’augmentation croissante de son activité [10] pousse les agent.e.s dans des états de fatigue et de tension extrêmes. Le risque majeur qui pèse aujourd’hui sur le service de réanimation de la Pitié-Salpêtrière n’est pas d’abord une intrusion de personnes en
panique, c’est la fatigue des soignant.e.s et la casse de l’hôpital public [
11]. Les indigné.e.s du 1er mai n’en ont pas parlé, de tou.te.s ces grévistes dans les services d’urgences, y compris au sein de la Pitié-Salpêtrière, qui dénoncent des conditions de travail toujours plus dégradées et les violences qui en résultent. Pire, d’après certaines organisations mobilisées [12], la venue du ministre de l’Intérieur au chevet d’agent.e.s traumatisé.e.s (en fait non) par une attaque (en fait non) a conduit la direction de la Pitié-Salpêtrière à faire arracher des banderoles de grèves de soignant.es épuisé.es (en fait oui) par des réformes fragilisant depuis des décennies l’hôpital public (en fait oui).

La violence est des deux côtés de la rue. Violence policière dans le cortège, violence politique à l’hôpital public. Que les deux aient été réunies à l’occasion du 1er mai interpelle. Cela montre que qu’il n’y a pas un dehors et un dedans mais un espace connecté où la fragilisation des solidarités s’étend du fait d’une mise à mal des services publics. Nul doute que les journalistes indigné.e.s n’hésiteront pas à l’avenir à interroger les responsables politiques sur les agressions dont est victime tous les jours l’hôpital public.

Pierre-André Juven

Nb. : Je m’exprime ici à titre personnel, non en tant que chargé de recherche au CNRS ou en tant que membre du CERMES3.

[1] Ce dernier a ainsi déclaré en direct à la télévision : « Des gens ont attaqué un hôpital ».

[2] La ministre de la Santé Agnès Buzyn a par exemple concédé qu’il ne s’agissait pas d’une « attaque » mais d’une intrusion « inqualifiable ».

[3] Didier Fassin, La vie. Mode d’emploi critique, Le Seuil, Paris, 2018, p. 104.

[4] On consultera notamment son site internet : https://www.davduf.net/

[5] Michel Foucault, Les machines à guérir, aux origines de l’hôpital moderne, Éditions Pierre Mardaga, Paris, 1979.

[6] . Cela d’autant plus que, comme l’a montré Michel Foucault l’hôpital médical est directement inspiré des hôpitaux maritimes et militaires. Autrement dit, ce qui doit définir l’hôpital moderne, ce n’est pas tant la technique médicale que la discipline (cf. : Michel Foucault, « L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne », dans Dits et Écrits Vol. II, Gallimard, Paris, 2001, pp. 508-52).

[7] Sur son compte twitter Thierry Arnaud a ainsi écrit « quelle niveau de débilité faut-il avoir atteint pour s’en prendre à un hôpital public et à son personnel soignant ? ». Le tweet a été supprimé quelques temps après.

[8] Janina Kher et Fanny Chabrol, « L’hôpital », Anthropologie et santé, vol. 16, 2018.

[9] Jean Imbert, Les hôpitaux en France, PUF, Paris, 1996.

[10] Un haut fonctionnaire spécialiste des questions de santé, Pierre-Louis Bras, a récemment publié un article où il montre que la productivité a augmenté de 14% alors que l’emploi lui n’a progressé que de 2% : Pierre-Louis Bras, « L’ONDAM et la situation des hôpitaux publics depuis 2009 », Les tribunes de la santé,

n°59, pp. 109-117.

[11] C’est un des points que nous abordons dans un ouvrage paru cette année et consacrée à la fragilisation de l’hôpital public en France : Pierre-André Juven, Frédéric Pierru, Fanny Vincent, La casse du siècle. À propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir, Paris, 2019.

[12] C’est ce qu’a affirmé le collectif Inter-Urgences via son compte Twitter : @Interurg

https://lundi.am/L-hopital-et-ses-attaques-par-Pierre-Andre-Juven

Publié le 07/05/2019

Courage et maturité du peuple. L’Algérie en apesanteur

Par Chems Eddine Chitour

(Site mondialisation.ca)

«Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit.»  Coluche

La situation est délicate et les Algériennes et les Algériens n’ont pas l’air de se rendre compte. Dans un partage des rôles invisibles, le peuple se donne rendez-vous les vendredis pour clamer encore une fois des slogans qui ont évolué avec le temps; Il reste cependant, un slogan qui a la vie dure: «Irouhou ga’e!» «Ils doivent tous dégager!» 

De qui parle-t-on? A dose homéopathique et de mon point de vue on donne en pâture au peuple des têtes et des charrettes sont annoncées pour l’arrestation de personnes qui auraient eu des comportements délictueux. Ces arrestations donnent l’impression qu’elles sont précipitées, faites sous le coup de l’émotion mobilisatrice du peuple qui, en «échange» donne un sursis au pouvoir. Quand des personnes au vu et au su de tout le monde se sont enrichies indument, on peut comprendre sans excuser cette précipitation, encore qu’il eut fallu prendre le temps de la réflexion tout en prenant des mesures conservatoires pour bloquer leur nuisance.

Ni propre ni honnête 

Le système actuel est en roue libre. Il ne tient que parce que l’armée le veut bien. Il pense gagner du temps, mais au final quand bien même nous arrivons au 4 juillet, le mandat provisoire de monsieur Bensalah étant terminé nous arriverons alors vraiment à une situation d’apesanteur, puisque le pouvoir aura épuisé tous les recours pour perdurer, mais l’Algérie n’aura toujours pas de président et encore moins de gouvernement! 

Il est avéré qu’il sera très difficile d’organiser une élection d’ici là avec un appareil politique et administratif dirigé par les reliquats du système de 50 ans de mépris de la parole du peuple. Cependant, on apprend que 61 candidats à la présidentielle ont retiré leurs candidatures. Est-ce à dire que le front du Hirak s’effiloche et qu’en définitive le peuple se verra proposer une élection présidentielle dont il ne veut pas? Cette élection débouchera sur l’élection d’un président qui comme tout les précédents depuis l’indépendance aura un déficit de légitimité- Les mêmes causes aboutissant aux mêmes effets; nous allons en prendre pour cinq ans avec une démobilisation du peuple et une frustration qui peut déboucher sur une démobilisation remettant aux calendes grecques toute remise en ordre de la maison Algérie.

Car, la situation actuelle, d’un farniente trompeur, cache la réalité des choses, à savoir que la situation économique est très fragile du point de vue des finances, du point de vue économique, mais aussi il faut le souligner, personne ne parle du blocage de l’université depuis près de deux mois, qu’il est difficile à rattraper d’autant que le spectre de l’année blanche se profile à l’horizon.

Les vents mauvais  des tentatives de division

On a beaucoup parlé de l’instrumentalisation externe de la Révolution du 22 février. Ce n’est pas à exclure qu’il y ait des tentatives de prendre en charge le mouvement au vue des nombreuses taupes et honorables correspondants que l’article magistral du  professeur Bensaada a mis en évidence en aggravant leur faute par un dernier article où il affirme que des personnes qui ne veulent pas du bien au pays sont toujours à la manœuvre ; Cependant je crois que la Révolution du 22 février 2019 a pris de cours les stratèges des officines qui leur a en quelques sorte échappé en jouant se propre partition . Celle d’une Révolution endogène qui arrive à séparer le bon grain de l’ivraie. 

Ces interférences existent cependant  et on sait que la puissance des réseaux sociaux a mis aux premières loges des personnalités à qui le peuple a donné un préjugé favorable. Sauf que les vieux démons refont surface. On apprend que des appels à l’allégeance se font jour pour ratisser large et envers l’armée et envers les islamistes, à telle enseigne que l’on doit montrer patte blanche: «Je fais ma prière, j’ai fait le pèlerinage!». Pauvre de nous quand des élites confondent -qui veulent avoir un destin national –  la citoyenneté et la religion qui devait être cantonnée dans la sphère privée ! Il y a du chemin à parcourir encore.  

Mieux encore, d’autres élites font des appels du pied à l’extérieur. Des comités représentent le Hirak en exil ou encore carrément appellent l’ancienne puissance coloniale à intervenir. C’est le cas de Ferhat Mhenni qui a déclenché une tempête dans une visioconférence avec des étudiants de l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou: «Il demande, écrit Nidal Aloui à la France, de «s’allier» avec la Kabylie si elle souhaite garder son «rayonnement» en Afrique du Nord. L’intitulé de la conférence n’a pas toutefois manqué de nourrir la controverse puisqu’il s’agissait de parler du «combat de la Kabylie face à l’Algérie». Dire «Kabylie face à l’Algérie», c’est instaurer un face-à-face et rompre l’unité entre les deux. Finalement, c’est un démenti que les étudiants ont apporté puisqu’ils ont en majorité défendu l’unité nationale face à un leader qui n’a pas cessé de se radicaliser. Alors que son intervention devant les étudiants continuait d’enflammer les réseaux sociaux, des internautes ont exhumé une vidéo où le président du MAK va encore plus loin». 

«Ferhat Mhenni ne promeut pas ses idées pour l’indépendance de la Kabylie. Il présente sa région natale comme une enclave qu’il souhaiterait sous l’influence culturelle de la France.» «Si la France perd la Kabylie, elle ne perdrait pas que l’Algérie, elle perdrait toute l’Afrique du Nord dont elle est le moteur essentiel concernant les idées modernes et démocratiques», plaide Ferhat Mhenni en soulignant bien que cette région est «la seule sphère francophone d’Afrique du Nord, voire de toute l’Afrique, hormis le Sénégal». À partir de ce constat, il lance un appel: «Si La France veut garder un semblant minimum de présence et de rayonnement culturel il faut absolument qu’elle s’allie avec la Kabylie» car «la Kabylie est son seul canot de sauvetage». Alors, «ou elle monte dedans ou elle va sombrer», recommande le politique qui se présente ainsi comme un défenseur des intérêts de la France qu’il ne veut pas voir sombrer.» (1)

Dans le même ordre j’avais déjà signalé que le président du MAK s’était illustré par une déclaration singulière faite à l’Assemblée nationale française à l’occasion de Yennayer, le 12 janvier 2012. Il résumait le combat des Algériens de Kabylie à un simple malentendu: Chers amis, déclarait-il, azul, Le moment est historique, le fait inédit: la Kabylie est admise dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française. La symbolique est si forte que l’Histoire s’en trouve forcément convoquée. De Sidi Ferruch en juillet 1830 à la bataille d’Icherridène le 24 juin 1857, de l’insurrection de 1871 à celle du 1er novembre 1954, de l’émigration kabyle en France tout le long du XXe siècle, dont notamment les douloureux événements à Paris du 17 octobre 1961, au flux massif des sans-papiers kabyles issus de la révolte populaire du Printemps noir en 2001, la France et la Kabylie ont été marquées par un malentendu qu’il est enfin temps de dépasser. (…) »

« Ce malentendu n’a jamais été traité pour des raisons géopolitiques. La Kabylie n’ayant pas récupéré sa souveraineté à l’indépendance de l’Algérie, en 1962, par formalismes bureaucratique et protocolaire, son dossier a été transféré à l’Etat algérien qui en use et abuse pour éviter de refermer les plaies du passé qui compromettent la construction d’un avenir de solidarité entre nos deux peuples. (…) La Kabylie n’accepte plus que sa mémoire soit instrumentalisée par des tiers contre elle-même et contre des pays et des peuples amis. (…) Pour cela, il serait bon que cette communauté internationale, à commencer par la France, reconnaisse à la Kabylie le droit à son autodétermination. (…) Vous voyez à travers cet exposé que ce qui oppose aujourd’hui le pouvoir algérien à la Kabylie est bien plus lourd que le malentendu qui a pu exister hier entre la Kabylie et la France jusqu’en 1962.» (2)

Exit le combat des révolutionnaires algériennes et algériens sans être exhaustif en commençant par le combat de l’Emir Abdelkader, de Mokrani, de Boubaghla. Exit Lalla Fatma N’soumer avec son cri de ralliement: «Ennif ayasthmathane.» « Pour l’honneur mes frères ». Exit le combat de Amirouche de Abane Ramdane, de Larbi Ben M’hidi et de tant d’autres pour qui le combat contre l’envahisseur ne fut pas un malentendu mais un combat pour l’honneur. Les étudiants à Tizi Ouzou ne sont pas tombés il est heureux dans le panneau.

Dans cet ordre justement des fils rouges dépassés, la lettre de l’universitaire Salah Guemriche à Ferhat Mehenni mérite d’être citée même en substance: «Cher Ferhat, la Kabylie, j’y possède un empan («chber»), même symbolique, comme tu en as un du côté de chez moi, dans l’Est algérien (…) Tu as donc franchi le pas, un pas d’«aventurier de l’arche perdue», en créant le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), (…) j’ai toujours fait mienne la cause berbère, non point comme militant, mais comme citoyen algérien non berbérophone, pour qui la reconnaissance de l’antériorité de l’entité berbère est une nécessité ontologique et l’officialisation de la langue amazighe un facteur d’épanouissement de l’être algérien et non pas un facteur de division (3).»

Le projet de société 

Qui sommes nous en définitive?  Souvenons-nous à l’indépendance le président Ben Bella était pris d’une véritable crise ne martelant d’une façon compulsive:

«Nous sommes arabes! Nous sommes arabes! Nous sommes arabes!!» «On peut se demander à juste titre écrit la sociologue Leila Benhadjoudja pourquoi ce problème linguistique n’a pas été abordé sereinement à l’indépendance, la sociologue Leila Benhadjoudja écrit à ce propos «(…) La volonté de l’État de construire une «algérianité» arabo-musulmane se justifiait en réaction à l’héritage colonial français. (…) Les contestations, qu’elles aient été politiques ou identitaires, comme le cas du mouvement berbère, étaient systématiquement marginalisées (…) Depuis l’indépendance, l’État algérien a fabriqué une identité officielle et a utilisé l’arabité et l’islam comme des instruments de contrôle.(…) En voulant se rapprocher des peuples du Machrek, l’État a nié l’existence des peuples de son territoire.» (4) 

On peut comprendre que certaines régions du pays à l’instar de la Kabylie, mais aussi des Aurès, du Hoggar, du Mzab, ne se sentent pas représentés dans cette identité uniquement arabe alors que l’Algérie est dépositaire d’un patrimoine plusieurs fois millénaire en le territoire de Tamazgha. Qu’il y ait des nostalgiques du bon temps des colonies c’est un fait! Mais sont-ils seulement à recenser chez les Algériens de Kabylie et pas aussi ailleurs? Il y a me semble-t-il des fils rouges à ne pas dépasser, ceux d’un vivre ensemble et d’une appartenance de chaque région du pays à tous les Algériens sans indifférenciation. 

Sommes-nous Algériens par la naissance, par la religion, par l’ethnie ou par la présence lointaine dans le pays? La grande erreur est d’avoir reproduit l’Etat à l’échelle de la wilaya. Un jeune naît, va à l’école, au lycée dans sa ville, dans son université, dans sa wilaya. Il ne connaît pratiquement rien du reste du pays. C’est sa tribu qui l’intéresse et au mieux sa wilaya. Nous sommes en 2019, il y a encore des Algériens qui s’identifient à leurs tribus, leurs régions, leurs quartiers, mais jamais en tant qu’Algériens. Toutes ces questions attendent d’être résolues. 

Comment conjurer les démons de la division et aller vers le vivre ensemble? Nous devons tout faire pour favoriser le vivre ensemble par le brassage qui permettra aux Algériennes et aux Algériens de se connaître et de s’estimer et de se sentir solidaires envers le pays et envers l’Histoire. Les opportunités suivantes peuvent être mises en oeuvre. Les vrais défis qui nous attendent se résument à tout ce qui favorise l’éducation. Pour moi, tout est une question d’éducation; le meilleur capital, la meilleure richesse de ce pays consiste en la mise en place graduelle d’un système éducatif performant. Nous devons de plus en plus récompenser l’effort et le mérite, faire émerger les légitimités du savoir, de la compétence, seuls critères pour avancer dans un monde de plus en plus compétitif qui ne fait pas de place aux faibles.

Tout doit être fait pour amener à ce brassage. Plus que jamais, nous devons nous unir pour conjurer les périls. Nous sommes convaincus que nous devons mobiliser les jeunes autour d’un défi, celui d’aller à la conquête du savoir. Nous devons faire émerger une conscience d’appartenir à un grand pays avec une histoire prestigieuse de plus de 3000 ans. Les défis exaltants auxquels est confronté le pays nous commandent d’être unis pour les grandes causes, il s’agit d’assurer à l’Algérie de garder sa place dans le concert des nations et de préparer l’avenir.

Le pouvoir s’honorerait en montrant sa disponibilité à mettre en oeuvre sans atermoiements ou manoeuvre, sans tarder l’alternance sereine car une nation apaisée qui s’accepte dans ses multiples dimensions pourra mettre ses citoyens en ordre de marche pour conjurer les périls à venir. L’Algérien du XXIe siècle, fier de son socle identitaire trois fois millénaire, aura sans nul doute à coeur de rattraper le temps perdu, il participera à la construction du pays en étant, acteur ce faisant de son destin ne laissant aucun interstice à l’aventure dans cette Algérie qui nous tient tant à coeur. Le peuple a montré sa maturité à ceux qui ont la décision d’écouter le peuple avant qu’il ne soit trop tard.

Professeur  Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

 

Notes

1.Nidal Aloui 29 Avril 2019 https://www.tsa-algerie.com/ferhat-mhenni-declenche-une-tempete-en-kabylie/

2.https://www.founoune.com/index.php/ferhat-mehenni-a-lassemblee-nationale-francaise-saison-3/

3.S.Guemriche http://www.lematindz.net /news/20931-lettre-ouverte-a-ferhat-mehenni.html

4.Leila Benhadjoudja https://s3-eu-west-1.amazonaws.com/dynamiquesinternationales/DI7/Benhadjoudja+-DI7.pdf

Article de référence http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/315165-l-algerie-en-apesanteur.html

Publié le 06/05/2019

Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes  !

Par Des personnalités du monde de la culture  (site liberation.fr)

Juliette Binoche, Emmanuelle Béart, Edouard Louis, Alain Damasio... Autant de personnalités qui apportent leur soutien à un mouvement «sans précédent dans l’histoire». Un mouvement qui représente tous les métiers de la culture. Un mouvement que le pouvoir cherche à discréditer et réprime sévèrement alors que la violence la plus menaçante est économique et sociale.

  • Gilets jaunes : nous ne sommes pas dupes  !

Tribune. Depuis plusieurs mois, le mouvement des gilets jaunes, sans précédent dans l’histoire de la Ve République, bat le pavé de nos rues.

Un mouvement de citoyen·ne·s, né spontanément, qui ne se rattache à aucun parti politique. Un mouvement qui mobilise des dizaines de milliers de Français·e·s chaque samedi, depuis plus de six mois, et qui est soutenu par des millions d’autres. Un mouvement qui réclame des choses essentielles : une démocratie plus directe, une plus grande justice sociale et fiscale, des mesures radicales face à l’état d’urgence écologique.

Ce qu’ils demandent, ils le demandent pour tou·te·s. Les gilets jaunes, c’est nous. Nous, artistes, technicien·ne·s, aut·eur·rice·s, de tous ces métiers de la ­culture, précaires ou non, sommes absolument concerné·e·s par cette mobilisation historique.

Et nous le proclamons ici : Nous ne sommes pas dupes ! Nous voyons bien les ficelles usées à outrance pour discréditer les ­gilets jaunes, décrits comme des anti-écologistes, extrémistes, racistes, casseurs… La manœuvre ne prend pas, ce récit ne colle pas à la réalité même si médias grand public et porte-parole du gouvernement voudraient bien nous y faire croire. Comme cette violence qu’ils mettent en exergue chaque samedi. Pourtant la violence la plus alarmante n’est pas là.

Le bilan de la répression s’aggrave chaque semaine. Au 19 avril, on recensait 1 décès, 248 blessé·e·s à la tête, 23 éborgné·e·s, 5 mains arrachées chez les manifestant·e·s. C’est indigne de notre République. Et nous ne sommes pas les premier·e·s à le dénoncer : Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, l’ONU, l’Union européenne, le Défenseur des droits, tou·te·s condamnent les violences poli­cières sur les gilets jaunes en France.

Le nombre de blessé·e·s, de vies brisées, d’arrestations et de condamnations ­dépasse l’entendement. Comment peut-on encore exercer notre droit de ­manifester face à une telle répression ? Rien ne justifie la mise en place d’un arsenal législatif dit «anticasseur» qui bafoue nos libertés fondamentales.

Nous ne sommes pas dupes ! La violence la plus menaçante est économique et sociale. C’est celle de ce gouvernement qui défend les intérêts de quelques-un·e·s aux détriments de tous et toutes. C’est la violence qui marque les corps et les esprits de celles et ceux qui s’abîment au travail pour survivre.

Puis nous devons –  c’est une urgence historique  – affronter collectivement la crise écologique et trouver des solutions justes et efficaces, afin de laisser un monde vivable à nos enfants. Nous ne sommes pas dupes  ! Ce gouvernement n’a cessé de reculer sur la question pour ne pas inquiéter les responsables du désastre annoncé. Les gilets jaunes le dénoncent comme les militants écologistes. Aujourd’hui, la convergence des luttes sociales et environnementales est en route.

Nous continuerons à nous indigner, plus fort, plus souvent, plus ensemble.

Et aujourd’hui, nous appelons à écrire une nouvelle histoire.

Nous, écrivain·e·s, musicien·ne·s, réalisa·teur·trice·s, édit·eur·rice·s, sculpt·eur·rice·s, photographes, technicien·ne·s du son et de l’image, scénaristes, chorégraphes, dessinat·eur·rice·s, peintres, circassien·ne·s, comédien·ne·s, product·eur·rice·s, danseu·r·se·s, créat·eur·rice·s en tous genres, sommes ­révolté·e·s par la répression, la manipulation et l’irresponsabilité de ce gouvernement à un moment si charnière de notre histoire.

Utilisons notre pouvoir, celui des mots, de la parole, de la musique, de l’image, de la pensée, de l’art, pour inventer un nouveau récit et soutenir celles et ceux qui luttent dans la rue et sur les ronds-points depuis des mois.

Rien n’est écrit. Dessinons un monde meilleur.

«A dream you dream alone is only a dream / A dream you dream together is reality.» John Lennon

Les premiers signataires : Juliette Binoche, comédienne ; Emmanuelle Béart, comédienne ; Jeanne Balibar, comédienne, réalisatrice ; Swann Arlaud, comédien ; Bruno Gaccio, auteur ; Anne-Laure Gruet, actrice, réalisatrice ; ­Gérard Mordillat, romancier, cinéaste ; ­Annie Ernaux, écrivaine ; Edouard Louis, écrivain ; Stanislas Nordey, metteur en scène comédien ; Denis Robert, écrivain; Yvan Le Bolloc’h, chanteur, comédien ; Elli Medeiros, artiste ; Marion Montaigne, autrice de BD ; Gilles Perret, réalisateur ; Alain Damasio, écrivain ; Liliane Rovère, comédienne ; Jean-Claude Petit, compositeur, chef d’orchestre ; Anouk Grinberg, actrice ; Frank Margerin, auteur de BD ; Simon Abkarian, comédien ; China Moses, musicienne ; Alexandre Gavras, producteur ; Fanny Cottençon, comédienne ; Guillaume Brac, cinéaste ; Julien Seri, réalisateur ; Mireille Perrier, comédienne ; Alain Guiraudie, cinéaste ; Emile Bravo, auteur de BD ; Luis Rego, comédien ; Olivier Rabourdin, comédien ; Christian Benedetti, metteur en scène directeur ; Christine Boisson, actrice ; Jean-Pierre Thorn, cinéaste ; Sam Karmann, acteur réalisateur ; Anne Alvaro, comédienne ; Bernard Blancan, comédien réalisateur ; Xavier Durringer, auteur réalisateur ; Pierre Schoeller, cinéaste ; Florent Massot, éditeur ; Martin Meissonnier, compositeur, réalisateur ; Aline Pailler, productrice radio ; Stéphane Brizé, réalisateur ; Dominique Cabrera, réalisateur ; Jacques Bonnaffé, comédien ; Mariana Otero, réalisatrice ; Laurent Bouhnik, réalisateur ; David Hermon aka Cosmic, musicien ; Jean-Pierre Duret, ingénieur du son, réalisateur documentaire ; Blandine Pélissier, metteuse en scène ; Ludovic Bource, compositeur ; Niko Kantes (Sporto Kantes), musicien ; Robert Guédiguian, réalisateur producteur ; Ariane Ascaride, actrice.

Les 1400 autres artistes et créateur.rice.s signataires sur: http://www.nousnesommespasdupes.fr/

 

https://www.liberation.fr/debats/2019/05/04/gilets-jaunes-nous-ne-sommes-pas-dupes_1724724

Publié le 05/05/2019

Rire jaune et colère noire : ne nous rejoignez pas !

Nikita et Camille (site legrandsoir.info)

Rire jaune, oui… L’expression est bien de circonstance quand les politiciens et les médias aux ordres, dans un concert de vierges effarouchées, s’indignent des « suicidez-vous » criés en manif à nos tortionnaires et pleurent des larmes de crocodiles pour des feux de poubelles. Des feux qui n’ont pas le pouvoir, eux, de débloquer un milliard en quelques heures pour une vie digne pour tous.

Rire jaune, encore, en lisant le tweet d’Alexis Kraland : « Sorti d’une garde-à-vue de 8h parce qu’à gare du nord j’ai refusé de lâcher ma caméra à un policier dont le collègue affirmait que c’est une "arme par destination". Ils ont donc matraqué ma main qui la tenait avant de m’interpeller pour "rébellion de palpation" ».

Rire jaune, toujours, quand nous vivons en direct l’arrestation de Gaspard Glanz, de Taranis News et que nous découvrons le verdict : interdiction d’exercer son métier, notamment le 1er Mai, mais également tous les samedis, jusqu’à son procès en octobre, le condamnant ainsi à la mort économique…

Rire jaune, enfin, pour cette enquête diligentée pour rechercher les prétendus coupables d’un slogan de manif repris par quelques-uns aux côtés de tant d’autres qui crient à leur bourreaux « rejoignez-nous ».

Il faudra bien finir par accepter de regarder le réel, aussi absurde qu’il soit. En France, aujourd’hui, on arrête et condamne des journalistes, on assassine une innocente qui ferme ses volets, on mutile des manifestants, on recherche les coupables d’un cri de rage, mais on laisse les véritables crimes impunis.

La mort, les mains arrachées, les personnes éborgnées, les blessés graves, les interpellations injustes qui se déroulent dans une violence inouïe, les insultes racistes et homophobes, l’humiliation… Impunité totale !

Le droit de manifester et la liberté de la presse abolis… Impunité totale !

Tout ça dans un assourdissant concert de silence par ceux-là même qui pleurnichent sur un slogan et nous demanderont, dans la foulée, de voter pour eux, de regarder leurs émissions débilitantes, de lire leurs journaux propagandistes, de consommer leur bouffe glyphosatée, d’acheter leurs produits en toc fabriqués par des enfants à l’autre bout du monde… Pour faire durer encore quelques années un système qui tue l’Humanité à petit feu.

Comment est-il possible de s’indigner sincèrement de la colère envers les flics ? Lequel d’entre-eux a pleuré Zineb, qui est allé voir la famille, qui a manifesté une once de compassion ? Qui a avoué sa culpabilité pour Geneviève ? Qui a provoqué les blessures à vie ? Qui, chaque samedi, commet des actes indignes, violents, barbares, contre des innocents ? Qui s’en repend ?

Personne, absolument personne. Personne n’a émis le moindre regret, c’est même tout le contraire.

Depuis 23 semaines, depuis 161 jours, mais en fait depuis bien plus longtemps encore, se succèdent, ininterrompus, des actes infâmes, des abus de pouvoir, la violence policière. Jusqu’à plus soif !

Sur un plateau télé, un responsable syndical lâche un « c’est bien fait pour sa gueule » à propos d’un Gilet Jaune amputé d’une main par un tir de flic, alors qu’à la radio, un ancien ministre demande qu’ils « se servent de leurs armes une bonne fois ».

Les menaces de mort défilent entre deux insultes « vieille truie, le premier qui avance il est mort, sale merde, pas de quartier, faut tirer, on va vous brûler la gueule, quand je te dis qu’il faut aligner deux trois bastos… ».

Brice Couturier recommande publiquement, sur Twitter, le suicide à un Gilet Jaune, mais on fait mine de s’indigner quand c’est crié par des manifestants nassés, gazés et frappés des heures durant sur une place transformée en souricière. Tout est filmé, documenté, diffusé, à n’en plus pouvoir.

Aucun coupable, aucune enquête n’a abouti ! Aucune n’aboutira jamais, soyez-en sûrs.

La REM lâche régulièrement son petit mot déplacé sous l’oeil goguenard des autres partis qui se gaussent, Castaner culpabilise les victimes et félicite chaque semaine les responsables de ces barbaries, Nunez court les plateaux pour assener qu’il n’y a pas de violence policière, Macron bidonne ses déplacements avec la complicité de CNews et tous se taisent et détournent les yeux. Ce sont des lâches !

Le point de non retour est franchi.

Le gouvernement donne des ordres iniques à des robots sans âme qui les exécutent avec jubilation, se transformant de fait en une milice barbare. Chacun peut le voir, tout le monde le sait, mais aucun plumitif à la petite semaine, aucun de ces « éditorialistes » de salon, aucun « artiste bankable », aucun politicien professionnel n’en souffle mot. Et pour cause. Sans cette milice aux ordres, le gouvernement tombe, le système s’écroule et ils sont tous balayés ! Tous, sans exception !

Ce jour viendra, qu’ils en soient assurés, nous y travaillons sans relâche et n’allons pas cesser. Leurs indignités renforcent chaque jour notre colère et notre détermination.

Mais d’ici là, qu’ils et elles le sachent bien, nous ne voulons pas des flics dans nos rangs !

Nous ne voulons pas qu’ils nous rejoignent, c’est trop tard, les limites ont été franchies il y a des années déjà. Les actes d’hier dans ce qu’ils nomment, en se pinçant le nez, « les banlieues » et ceux d’aujourd’hui confirment ce que nous savons déjà tous : les flics, dans leur immense majorité, ont choisi leur camp.

Celui du pouvoir, celui qui donne les ordres abjects sans se salir les mains, celui du racisme social, de la justice de classe, de la violence gratuite, celui des consignes obscènes et discriminatoires. Celui d’un état qui ne tue pas seulement physiquement mais qui tue en muselant, en interdisant de penser, en privant de liberté, en emprisonnant pour une opposition.

Celui d’un état policier en marche… ou crève !

Ne nous rejoignez pas ! Continuez de servir l’ordre établi, continuez la sale besogne que vous faites salement, tout ça ne durera pas. Mais surtout, surtout, ne nous rejoignez pas !

Nous n’avons pas les mêmes valeurs, pas les mêmes colères, pas les mêmes indignations, nous n’avons rien à donner à ceux qui mutilent, tuent, blessent, insultent, humilient, si ce n’est notre mépris, notre rage, et notre colère. Nous ne sommes pas semblables.

Quand le Landerneau de la bienpensance qui couvre vos agissements illégaux de ses indignations à géométrie variable s’offusque pour un suicidez-vous, nous sommes indignés pour des morts, des blessés, le droit de manifester dissous, la liberté de la presse abolie.

Nous nous révoltons pour tous ceux qui ne peuvent pas vivre dignement.

Nous pleurons cette femme somalienne condamnée à mourir dans la rue, comme nous pleurons toutes celles et ceux qui misèrent dehors.

Nous hurlons de douleur chaque fois qu’un être humain, l’un des nôtres, se noie en mer.

Nos coeurs révoltés volent vers tous ceux qui subissent la violence, la guerre, la peur, la discrimination, l’humiliation, la honte, le désespoir… ici, en Palestine, en Birmanie, au Soudan, en Somalie, au Yémen… Partout où ceux qui sont vos clones, sèment la désolation et la mort…

Alors non, surtout, ne nous rejoignez pas ! Nous n’avons pas besoin de vous, nous ne sommes pas comme vous.

Nous sommes peut-être des riens, et pourtant nous sommes tout à la fois le feu et la colère, la lave et la rage, la glace et la volonté, déterminés à ne plus céder une once de tout ce que vous entendez voler et détruire.

Demain, après demain, dans nos manifs, il y aura mille Gaspard, mille Alexis, mille Zineb et nous serons de plus en plus nombreux pour vous faire rire jaune, à votre tour.

Nikita et Camille

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https://www.legrandsoir.info/rire-jaune-et-colere-noire-ne-nous-rejoignez-pas.html

Publié le 04/05/2019

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Jean Ortiz  (site humanite.fr)

Toujours un poing levé et une main tendue, Jean Ortiz est un internationaliste assumé.

 

Nouvelle étape du processus de déstabilisation de la République bolivarienne du Venezuela.

Mardi 30 avril 2019. A Caracas, une nouvelle tentative de coup d’Etat « contre Maduro » échoue piteusement en fin de journée. Provisoirement ? Une tentative bien étrange... Les images télé sont des images de « violences de rue », aux mains de l’opposition, nous dit-on, des coups de feu, des « cagoulés », des rumeurs folles... alors que le reste du pays est pour l’heure on ne peut plus calme. Pour « les télés du monde entier », c’est enfin l’instant « I ». La télé « pro-chaviste » « Telesur », donc menteuse et manipulatrice, montre des images d’insurrection maigre en effectifs. Commencée vers trois heures du matin, « l’Opération Liberté » (mon Dieu que c’est original !!), menée par quelques dizaines de militaires factieux et le « président auto proclamé » Juan Guaido en personne, de surcroît « intérimaire »... Il prétend assurer « l’intérim » ! De quoi parle t-il ? Trump a dû péter un câble. Car c’est bien à la Maison Blanche que se trouve le marionnettiste. Et le scénariste.

On a l’impression d’un putsch bâclé, d’une caricature de « golpe » d’une opposition (majoritairement d’extrême-droite), battue (elle l’est pour l’heure à l’intérieur du pays) qui brûle ses dernières cartouches. Attention aux apparences !! Elles peuvent trumper énormément. Pour Guaido et son copain Leopoldo Lopez, qu’il est allé « libérer », et pour les faucons dingues de Washington, il ne s’agit que d’une nouvelle étape dans le processus de déstabilisation. Semer le désarroi, la confusion, la lassitude, la colère, mettre à genoux l’économie vénézuélienne, et retourner un maximum de personnes contre « le chavisme » et abattre « l’exécré dictateur Maduro »... Mais Maduro a été démocratiquement élu, donc légitime. Le processus de déstabilisation Trump-Guaido-droite-et-extrême-droite-vénézuélienne n’est pas terminé... et l’on peut s’attendre au pire à n’importe quel moment

Une nouvelle fois, le peuple a répondu à l’appel, il est descendu dans la rue et s’est rassemblé devant le Palais présidentiel de Miraflores... pacifique, mais déterminé contre cette extrême droite qui n’arrête pas de rompre le fil constitutionnel. Le président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, s’adresse à la foule, et l’appelle à faire face. Nicolas Maduro paraît en retrait. Malgré les manipulations, il n’y a pas photo sur le nombre. L’opposition rassemblée Plaza de Altamira, au coeur du quartier bourgeois, a fait un flop malgré les harangues de l’usurpateur Guaido. Les « golpistes » prétendent contrôler la base arienne militaire de la Carlota. Mensonge. Quelques manifestants ont réussi à y pénétrer faisant quelques petits dégâts et ont été repoussés par les militaires loyalistes à grands coups d’arguments. Manifestement les chavistes, civils et militaires, refusent la provocation : « Le sang ne doit pas couler ». Bilan : aucun mort. Une seule victime : la paix ; mais aussi le directeur des services de sécurité vénézuélien, qui a démissionné.

Le ministre de la défense et chef d’état major, entouré d’officiers réaffirme la loyauté, le soutien des forces armées bolivariennes au président élu, à la constitution, aux institutions, et à la souveraineté du pays tout comme au pacte civico-militaire ; il accuse l’opposition d’être manipulée par une puissance étrangère, et vouloir diviser une armée selon lui « homogène », de porter la responsabilité des violences en cours. En effet, l’appel insistant de Guaido aux militaires n’a pour l’instant que peu prospéré.

A Washington, Trump s’enfonce dans le mensonge. Le « Washington Post » a calculé que le président Trump depuis son élection a menti 10 000 fois. Le héros d’opérette Leopoldo Lopez aurait demandé l’asile politique du Chili, et se serait réfugié à l’ambassade avec son épouse Lilian Tintori, un temps « Pasionaria » frelatée de l’opposition. Ils ont finalement choisi l’Espagne, centre de l’anti-chavisme international. Même les militaires brésiliens sont réticents à s’engager totalement. Une vingtaine de militaires se seraient réfugiés dans des ambassades « amies ».

Washington, qui a du mal à avaler la couleuvre, répète que « toutes les options sont sur la table ». Le président Trump et ses proches, John Bolton, Marcos Rubio, sont bien décidés à aller jusqu’au bout. Aux propositions de paix et de dialogue des chavistes, Washington répond par le pire.

Manuel Cristopher Figueroa, directeur du SEBIN (Services secrets vénézuéliens) s'est adressé au peuple, en réaffirmant son attachement au régime et au président Maduro, mais en se désolidarisant des méthodes utilisées par le régime, en dénonçant la carence des politiques sociales, d'éducation et de santé, la corruption généralisée, les passe-droits... Il assume sa participation, et signe "soldat de la patrie".

Publié le 03/05/2019

TRIBUNE. "Nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler" : plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières

Selon l'association Reporters sans frontières, près de 90 journalistes ont été victimes de violences policières depuis le début du mouvement des "gilets jaunes". Les reporters et photographes indépendants figurent en première ligne dans les manifestations.

"Un cap répressif a été franchi." Après l'interpellation et la garde à vue du journaliste indépendant Gaspard Glanz, signataire de cette tribune, lors de la manifestation des "gilets jaunes" le 20 avril, plus de 350 médias, journalistes, photographes, indépendants ou appartenant à des rédactions dénoncent, dans une tribune publiée sur franceinfo.fr, les violences policières subies par leur profession depuis le début du mouvement. Ils alertent sur la précarisation de leurs conditions de travail et les agressions physiques et psychologiques vécues sur le terrain. Ils revendiquent leur droit à informer et la liberté de la presse. Ils s'expriment ici librement.


Nous, journalistes de terrain, journalistes indépendant·e·s, en poste en rédaction, avec ou sans carte de presse, décidons de prendre la parole collectivement pour dénoncer les multiples violences d’Etat que nous subissons.

Depuis plusieurs années maintenant et plus particulièrement depuis le mouvement des "gilets jaunes", chacune et chacun à notre manière, mais toujours dans une démarche d’information, nous sommes sur le terrain quotidiennement pour documenter l’actualité. De par notre métier de journalistes, nous sommes souvent en première ligne, au cœur de luttes sociales et parfois des confrontations entre les manifestant·e·s et les forces de l’ordre. Nous sommes exposé·e·s, nous le savons et nous l’acceptons.

Mais nous constatons qu’au fil de l’intensification du mouvement social et de ses violences, notre travail est devenu de plus en plus risqué, difficile, voire impossible. Nos conditions de travail se dégradent. Nous constatons que ce n'est pas majoritairement du fait des manifestant·e·s, mais bien largement du comportement des forces de l’ordre elles-mêmes.

Depuis trois ans maintenant, nous assistons à une volonté délibérée de nous empêcher de travailler, de documenter, de témoigner de ce qu’il se passe pendant les manifestations. Nous sommes de nombreux·ses journalistes à nous en plaindre. 

Il n’y a pas eu de manifestations ou de rassemblements ces derniers mois sans qu’un·e journaliste n’ait été violenté·e physiquement et ou verbalement par les forces de l'ordre.Les signataires de la tribune

Par violence, nous entendons : mépris, tutoiement quasi systématique, intimidations, menaces, insultes. Mais également : tentatives de destruction ou de saisie du matériel, effacement des cartes mémoires, coups de matraque, gazages volontaires et ciblés, tirs tendus de lacrymogènes, tirs de LBD, jets de grenades de désencerclement, etc. En amont des manifestations, il arrive même que l’on nous confisque notre matériel de protection (masque, casque, lunettes) en dépit du fait que nous déclinions notre identité professionnelle.

Toutes ces formes de violences ont des conséquences physiques (blessures), psychiques (psychotraumatismes) ou financières (matériel cassé ou confisqué). Nous sommes personnellement et professionnellement dénigré·e·s et criminalisé·e·s.Les signataires de la tribune

Plus récemment, un cap répressif a été franchi. Plusieurs confrères ont été interpellés et placés en garde à vue pour "participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations", alors même que nous nous déclarons comme journalistes. Par ces faits, la police et la justice ne nous laissent ainsi que deux options :
- venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;
- ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information.

Dans son rapport de mars 2019, Michelle Bachelet, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, rappelle la France à l’ordre. Elle dénonce l'usage excessif de la force, notamment des lanceurs LBD 40 lors des manifestations des "gilets jaunes". Amnesty International et Reporters sans frontières (RSF) dénoncent les violences policières contre la presse. David Dufresne décompte au moins 85 agressions visant spécifiquement les journalistes parmi les 698 signalements qu’il a recensés depuis le début du mouvement des "gilets jaunes".

Nous rappelons que le rôle de l’Etat dans une démocratie n’est pas de définir le cadre de la liberté de la presse. Ce n’est ni à l'exécutif ni au législatif de décider de notre façon de travailler. Comme le rappelle la Charte éthique des journalistes, nous n’acceptons que la juridiction de nos pairs. La liberté de la presse est une et indivisible.

La carte de presse : une exigence abusive

La grande majorité d’entre nous sont indépendant·e·s et précaires. Au regard des réalités économiques de notre métier, la carte de presse est devenue extrêmement compliquée à obtenir, bien que nous publions régulièrement dans les plus grands titres de la presse nationale et internationale. Notre quotidien, c’est la mise en concurrence, le dumping, les horaires non majorés, les journées fractionnées.

Or, les forces de l’ordre demandent systématiquement la détention d’une carte de presse pour nous permettre de travailler, quand bien même elles ignorent partiellement ou totalement la législation entourant notre profession. Pour rappel, le journalisme n’est pas une profession réglementée. Ce n’est pas la carte de presse qui justifie ou non de notre profession. La carte de presse n’est qu’un outil dont l’obtention est sous-tendue à une obligation fiscale. 

Tout comme nous affirmons que ce n’est pas la carte de presse qui fait le ou la journaliste, ce n’est pas aux forces de l’ordre de décider de notre droit de travailler et de témoigner.Les signataires de la tribune

C’est pourquoi nous exigeons du gouvernement qu’il prenne les mesures nécessaires pour que les forces de l’ordre cessent de nous harceler et nous laissent travailler librement. 

La liberté de la presse est une et indivisible.Les signataires de la tribune

La France, pays des droits de l’homme, est aujourd’hui classée en 32e position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF. La récente convocation de trois journalistes de Disclose et Radio France par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen renforce nos inquiétudes.

La liberté de la presse est un pilier fondamental à toute démocratie. Les journalistes ne peuvent être inquiété·e·s, harcelé·e·s, menacé·e·s, entravé·e·s, insulté·e·s, blessé·e·s dans une démocratie digne de ce nom.Les signataires de la tribune

En nous exprimant publiquement par cette tribune, nous revendiquons notre droit à informer et le respect de la liberté de la presse. C’est pourquoi, au-delà des violences que nous subissons dans l’exercice de notre métier, nous demandons à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels·les (CCIJP) de tenir compte de l’évolution de nos métiers. En nous attribuant une carte de presse, la CCIJP marquerait sa solidarité avec les plus précaires d’entre nous et ferait un geste politique fort en faveur de la lib

Publié le 01/05/2019

Geneviève Legay : « Nous sommes dans une dictature larvée »

Emilien Urbach et Olivier Chartrain (site humanité.fr)

Alors qu’elle tente de se remettre des multiples blessures subies à Nice le 23 mars, la militante d’Attac lance un appel aux nouvelles générations.

Peu avant la conférence de presse où elle est apparue lundi en fauteuil roulant dans la cour du CHU de Nice, Geneviève Legay a répondu aux questions de l’Humanité. Sans pouvoir s’exprimer sur le fond du dossier, auquel ses avocats n’ont pas encore pu avoir accès, cette militante d’Attac de 73 ans revient sur les circonstances de la charge policière qui lui a causé de multiples fractures au crâne et aux côtes, lors d’une manifestation des gilets jaunes, le 23 mars place Garibaldi à Nice.

Vous êtes aujourd’hui toujours en centre de convalescence, comment allez-vous ?

Geneviève Legay Je peux me tenir debout mais je ne peux pas marcher seule, parce que j’ai des vertiges. Je ne peux pas rester assise très longtemps, pour la même raison. Je n’ai pas retrouvé mes cinq sens. J’ai retrouvé un peu de vue mais je ne vois pas normalement et mes lunettes de vue ne me vont plus. J’étais complètement sourde de l’oreille droite parce que le rocher était fracturé, ça s’est amélioré au bout d’une dizaine de jours mais je n’entends pas vraiment. J’ai zéro odorat. Quant au goût, j’ai trois sur dix depuis le début et ça ne revient toujours pas.

Que disent les médecins ?

Geneviève Legay Ils sont contents, mais pas moi. Là, ça fait quinze jours que ça ne s’améliore plus du tout. J’ai aussi la mâchoire qui a bougé du côté droit et j’ai mal de ce côté-là, j’ai mal… je suis sous antidouleurs. Le plus gênant, ce sont les vertiges. Moi qui habituellement suis très active, là je ne rêve que de mon lit. Ce n’est pas moi ! Les médecins disent que mon cerveau doit se réadapter à la position verticale. On vient de me fixer un objectif de sortie pour le 15 mai : quand je suis arrivée ici le 2 avril, on m’avait dit quinze jours… J’arrive à me raisonner, mais j’ai des hauts et des bas quand même.

Vous n’êtes pas une militante de la dernière heure…

Geneviève Legay J’ai commencé à militer en 1975, j’ai adhéré au PCF en 1977, et depuis je n’ai plus arrêté. Ça fait vingt-cinq ans que je m’occupe de l’écologie. Aujourd’hui, je suis à Attac et au mouvement Ensemble !. Et je lis l’Huma tous les jours, depuis 1977 !

Au cours de toutes ces années de militantisme, avez-vous déjà rencontré des périodes où il y avait une telle violence de la part du pouvoir ?

Geneviève Legay Pas trop, non. Le plus gros, c’est en 1998, quand on réclamait les 35 heures pour nous, les hospitaliers. Là j’ai été gazée de chez gazée, des vrais fous ! Après il y a eu les manifestations pour le G8 à Gênes, en 2001… Moi je suis pacifique, je n’ai jamais jeté une pierre à personne. Le 23 mars je me croyais protégée, il y avait les gendarmes qui étaient derrière nous et avec qui on avait sympathisé… Et puis je me retourne, et d’un coup je vois de grands costauds. J’ai paniqué deux secondes. Et puis je suis allée rejoindre les gilets jaunes… et je me suis réveillée aux urgences, le soir. Que s’est-il passé ? Je ne sais pas. Autour de moi il y avait une cinquantaine de personnes, c’était très pacifique, très bon enfant… Pas un n’a vu ce qui s’est passé. Ils m’ont tous vue par terre, ils ont vu que j’ai été traînée sur le sol, mais personne ne m’a vue tomber.

Pour vous, qu’est-ce que cela dit de l’état de la démocratie, du droit de manifester ?

Geneviève Legay Je pense, depuis quelque temps, que nous sommes dans une dictature larvée. Les gens avec qui je parle ici me disent qu’ils sentent la dictature arriver. Elle est larvée, mais elle est là. La veille du 23 mars, j’avais lu un communiqué de la Ligue des droits de l’homme qui disait que la réalité était floue. Sur le terrain, ce jour-là, c’était flou aussi : les rues qui amenaient à la place Garibaldi étaient interdites, mais pas vraiment la place. Ce n’était pas clair. De toute façon, même si ça avait été clair, j’y serais allée. Je suis une désobéissante.

Pensez-vous retourner en manifestation ?

Geneviève Legay Bien sûr ! Dès que je serai bien je serai à nouveau dans la rue, je l’ai dit dès le troisième jour à l’hôpital. Jusqu’à ma mort je ne lâcherai pas le combat, ne serait-ce que parce que j’ai mis trois enfants au monde, et que j’ai cinq petits-enfants. Je ne veux pas leur laisser ce monde. Depuis que je suis à Attac, je dis qu’un autre monde est possible et qu’il faut le construire ensemble. Ce que je veux, c’est la convergence des luttes. C’est mon but. Je vais remercier les gens, parce que j’ai reçu plus de mille lettres – dont cinq sur le lot qui me disent que je dois rentrer chez moi pour tricoter… J’en ai reçu d’Allemagne, d’Angleterre, de Belgique, de Suisse, du Canada… Ça a pris des proportions qui me dépassent un peu. Je vais continuer à soutenir les gilets jaunes, continuer avec Attac, essayer de réaliser la convergence des luttes…

Que diriez-vous aux jeunes qui arrivent dans une société où il est de plus en plus difficile de s’exprimer, de militer, de manifester ?

Geneviève Legay Je leur dis qu’il faut lutter. Les acquis de nos parents, de nos grands-parents s’envolent. On a un pouvoir qui a un discours et qui fait tout autre chose – comme sur l’environnement, alors que le climat est le problème n° 1. Il ne prend aucune mesure véritablement écologique, comme de mettre tous les transports gratuits.

 

Entretien réalisé par Émilien Urbach et Olivier Chartrain

 

https://www.humanite.fr/genevieve-legay-nous-sommes-dans-une-dictature-larvee-671584

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