PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 11/03/2019

L’aube d’un «nouveau Mexique »

Par Claude Morin

(site mondialisation.ca)

J’ai appris à aimer le Mexique. Depuis 1969, j’y ai fait 18 séjours qui totalisent une trentaine de mois. Je lui ai consacré mon mémoire de maîtrise, ma thèse de doctorat et de nombreux écrits. Je l’ai parcouru à plusieurs reprises depuis la frontière nord jusqu’au Yucatán. Je reviens d’un séjour de trois semaines. Ce pays a occupé une grande place dans ma vie professionnelle. Mais depuis une trentaine d’années, j’accumulais déceptions et frustrations. Quatre problèmes accaparaient mon attention : 1- la pauvreté endémique et majoritaire; 2- la corruption verticale, du haut vers le bas de la pyramide sociale; 3- la violence systémique (domestique, patronale, policière, mafieuse); 4- l’impunité généralisée (une justice qui protégeait les puissants et une police incompétente et véreuse). La fraude électorale avait de plus entraîné un abstentionnisme croissant. L’horizon paraissait bouché.

Le 1er juillet 2018, 70 % des Mexicains sont allés voter, le meilleur taux de participation depuis des décennies. Ils ont élu Andrés Manuel López Obrador (AMLO), l’ancien maire de Mexico (2000-05), âgé de 65 ans, un politique aguerri issu du Tabasco, qui en était à sa troisième tentative d’arracher la présidence. Face à quatre autres candidats, il a obtenu une majorité absolue (53 %). Il a su gagner la confiance d’un peuple. Même les élites qui le redoutaient comme un dangereux « gauchiste » ou « populiste » n’ont pu lui opposer la fraude comme elles l’avaient fait en 2006. Sa popularité était trop grande, sa capacité de mobilisation trop évidente. Cette fois il a conquis la présidence à la tête d’un parti-mouvement qu’il a créé (Morena : Mouvement pour la Régénération Nationale) et d’une coalition (Ensemble nous ferons l’histoire) qui lui a assuré une majorité au Congrès. Morena doit son succès à la construction d’une base territoriale fondée sur des demandes locales, des mouvements revendicatifs et un tissu de loyautés traditionnelles ainsi qu’au grand capital de confiance dont AMLO disposait auprès de nombreux secteurs.

Homme réfléchi, d’une grande culture, auteur de six livres, modeste et pragmatique, AMLO a fait campagne au nom d’une « quatrième transformation » nécessaire. La première (1810-1821) avait abouti à l’indépendance. La seconde (1858-1861) avait réformé l’État désormais séparé de l’Église. La troisième (1910-1920) avait mis fin à la dictature et doté le pays d’une constitution avancée. La quatrième devrait mettre en place un véritable État de droit, une « vraie » démocratie et libérer le pouvoir politique de l’emprise du pouvoir économique. Et AMLO, en excellent connaisseur de l’histoire mexicaine, de citer ses modèles d’hommes publics : Juárez, Madero et Cárdenas. Le président a commandé l’élaboration d’une « Constitution morale » afin de  développer chez ses compatriotes une conscience éthique comme le proposait Alfonso Reyes dans sa Cartilla moral en 1944.

Il a proclamé l’« austérité républicaine » qu’il pratiquait déjà à l’époque où il était maire de Mexico, habitant un cottage de Tlalpan, un quartier de classe moyenne, avec sa conjointe Beatriz Gutiérrez Müller, historienne et spécialiste des communications, auteure de plusieurs ouvrages. AMLO a ainsi réduit de moitié son salaire mensuel, l’abaissant à 5 700 USD. Il a renoncé à la résidence présidentielle (Los Pinos) et en a fait un centre culturel au profit des citoyens, installant ses quartiers au Palais national sur le Zocalo. Tous les matins, à 7h, il y tient une conférence de presse afin d’informer les citoyens par l’entremise des journalistes. Il a mis en vente l’avion présidentiel et voyage sur des vols commerciaux, se soumettant aux mêmes contrôles que ses compatriotes. Désormais aucun fonctionnaire ne pourra gagner plus que lui. Dans les ministères l’écart entre le mieux payé et le moins payé ne devra pas dépasser un rapport de 12 pour 1, alors que présentement des cadres peuvent gagner 80 fois ce que gagnent les salariés les moins bien payés. Les juges ont accepté de s’imposer une baisse de traitement de 25 % ramenant leurs émoluments mensuels à 10 000 USD.

Il s’est engagé à réduire la pauvreté par la hausse du salaire et la création d’emplois. En vertu d’un pacte avec le patronat, il a décrété une hausse de 16 % du salaire minimum, la plus forte hausse en 23 ans. Le salaire minimum est ainsi passé de 88 à 102 pesos par jour (5,11 USD). Mais dans la zone frontalière nord, le salaire a été porté à 176 pesos (8,79 USD). Une étude du Coneval a établi que le pouvoir d’achat réel des ménages à faible revenu avait diminué de 20 % entre 1992 et 2016 et que 53,4 millions de Mexicains (43,6 % de la population totale) vivaient sous le seuil de pauvreté, dont 7,6 millions qui vivaient dans l’extrême pauvreté. La moitié des enfants mexicains – plus de 20 millions – vit dans la pauvreté. Le gouvernement veut développer l’économie sociale. Il prévoit doubler la valeur des prestations de retraite et accorder une pension universelle aux personnes souffrant d’un handicap. 

Il entend améliorer et étendre l’éducation en distribuant 10 millions de bourses (son slogan de campagne était : « Becarios sí, sicarios no »). Il parle de créer 100 universités publiques. Soucieux de valoriser le métier d’enseignant, il a mis fin aux évaluations arbitraires qu’avait instituées l’administration précédente. La création de deux millions de postes d’apprentis salariés en entreprise facilitera l’embauche des jeunes. Les entreprises ont déjà offert 300 000 postes. 

L’accès aux soins de santé sera amélioré pour tous. Actuellement bien des Mexicains, ceux qui travaillent dans le secteur informel, n’ont pas accès aux soins ni aux médicaments gratuits réservés aux salariés qui paient des cotisations rattachées à leur condition de syndiqués. 

Un combat sans merci sera mené contre la corruption et l’impunité. Une loi ferait de la corruption un délit grave, ce qui impliquerait que les membres du gouvernement, y compris le président, perdraient leur immunité et pourraient être jugés pour un tel délit au cours de leur mandat. Récemment AMLO s’est attaqué au vol de carburant qui afflige la rentabilité de Pemex. Ce vol a représenté des pertes de plus de 3,3 milliards USD en 2018, soit 60 % de ce que coûtera la hausse des pensions aux retraités! La « traite des oléoducs » s’est développée depuis 2000 sans que l’État ni Pemex n’interviennent. Des fortunes sont nées du détournement de carburant. En 2018, il y aurait eu 12 000 saignées. Les huachicoleros sont membres de cartels qui perforent les oléoducs, quitte à ce que de petites gens se servent ensuite, au risque de périr dans une explosion comme cela s’est produit dans l’État de Hidalgo. Les militaires ont été mobilisés pour la surveillance. Des oléoducs ont été fermés, obligeant Pemex à acheter des centaines de camions-citernes. Des pénuries de carburant en ont résulté, car le pays consomme 800 000 barils par jour.   

Le Mexique entend récupérer sa souveraineté. Il ne sera plus une «piñata » que les invités rompent pour s’approprier les friandises. Le Mexique s’est retiré du Groupe de Lima dont la seule fonction était était d’œuvrer à un changement de gouvernement au Venezuela pour le compte des États-Unis. AMLO a rappelé le principe de base de la diplomatie mexicaine : la non-ingérence dans les affaires des autres pays. Et de prôner la résolution pacifique des conflits par la médiation.  

Le commerce avec les États-Unis est un volet essentiel de l’économie mexicaine. Les échanges entre les deux pays totalisent annuellement 600 milliards USD et les investissements directs US dépassent les 100 milliards. Plus de 1,2 million d’emplois aux États-Unis reposent sur les exportations au Mexique. On doit comprendre que la construction d’un mur sur la frontière gênerait ces échanges. Il ne saurait être question que la facture soit refilée au Mexique d’aucune façon. Concernant l’émigration, le Mexique veut par la création d’emplois mieux rémunérés réduire à la source l’incitatif à l’émigration transfrontalière. Il a demandé au voisin du Nord de participer à un programme de développement pour les pays d’Amérique centrale d’où partent ces caravanes de migrants qui inquiètent tant Donald Trump et ses partisans.

AMLO devra s’attaquer à l’insécurité et à la violence, celles qui sont imputables aux cartels et celles qui proviennent des forces de sécurité, avec comme bilan plus de 100 000 morts et des dizaines de milliers de disparus depuis 2006. La disparition forcée a commencé en 1968 sous la présidence de Díaz Ordaz. D’abord occasionnelle elle est devenue une pratique courante vers 1974 et au-delà sous l’empire de la « guerre sale ». Elle a pris une grande ampleur sous Calderón à la faveur de la guerre contre les narcotrafiquants, puis a continué de plus belle sous Peña Nieto. Le nombre de disparus s’établissait en janvier 2019 à 40 180. Selon AMLO, les problèmes de sécurité publique sont liés à la décomposition des corps policiers et à la corruption qui les gangrène. Il vient d’obtenir du Congrès et des États l’aval pour la création d’une Garde nationale composée de soldats de la marine, de l’armée et de la police fédérale, sous le commandement du ministère de la Défense. La militarisation de la sécurité publique a néanmoins soulevé des objections et des inquiétudes tant il est vrai que les militaires en ont mené large sous les administrations antérieures. On peut déjà porter au crédit du gouvernement la libération de prisonniers politiques et l’annonce d’une révision d’autres détentions sans procès. Beaucoup des prisonniers libérés étaient des résistants à la réforme éducationnelle. La détermination à ne pas criminaliser la protestation sociale est aussi très encourageante. Le gouvernement a enfin créé une commission d’enquête sur la disparition (donc l’assassinat) en septembre 2014 des 43 étudiants d’Ayotzinapa et le rôle qu’a tenu le gouvernement Peña Nieto dans l’exécution et le camouflage.  

Si la « quatrième transformation » du Mexique peut soulever espoirs et enthousiasme, la tâche demeure titanesque. AMLO est pressé d’appliquer son programme, ce qui ouvre la porte à des improvisations et à des dérapages. Le président est élu pour un mandat de six ans non renouvelable. S’il n’est pas tout-puissant comme à l’époque de Porfirio Díaz, il dispose de beaucoup plus de pouvoir que le président des États-Unis, n’ayant pas à affronter une séparation des pouvoirs aussi rigide et un système de poids et de contrepoids. Il entend gouverner avec le peuple et le consulter au besoin quitte à bousculer les institutions et de gros intérêts. Déjà il a annulé le projet de construction d’un nouvel aéroport de Mexico après avoir consulté les citoyens affectés. Cette décision comme celle de relancer la production et la distribution d’électricité par l’entreprise d’État créent des remous et des résistances dans le secteur privé. Les uns en attendaient de juteux contrats de construction alors que les autres se sont enrichis de la vente de l’électricité à prix forts. La connivence entre les hautes sphères du pouvoir et les milieux d’affaires fut à l’origine d’enrichissements illicites. 

Il est évident qu’AMLO dérange : des médias puissants deviennent la voix de l’opposition à ses mesures, à ses projets. Le président se fait de nombreux ennemis, ce qui ne peut qu’inquiéter son entourage dans un pays où l’assassinat politique a pris une ampleur dramatique. La dernière campagne électorale fut la plus mortelle de l’histoire mexicaine. Nombre d’élus et de militants ont récemment payé de leur vie leur engagement pour le changement. 

Il n’empêche que la perception du public est toute autre. À près de 100 jours de son entrée en fonction, AMLO peut se targuer d’un taux d’approbation qui frise les 80 %, une situation totalement inédite dans le Mexique.  

Claude Morin

Claude Morin. Professeur (retraité) d’histoire de l’Amérique latine, Université de Montréal.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Claude Morin, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 10/03/2019

8 mars : la grève des femmes dans le monde

Stéphane Ortega  (site rapportsdeforce.fr)

 

Arrêter le travail tend à s’imposer comme mode d’action pour la journée internationale des droits des femmes. Lancé en 2017 en Argentine, le mot d’ordre de grève internationale a été repris dans une cinquantaine de pays, certains pour la première fois, comme en Belgique ou en Grèce. Petit tour du monde des mobilisations.

 

En France, environ 200 rassemblements ont été annoncés pour la journée du 8 mars, regroupant 15 000 manifestants selon les organisateurs. À Paris, 6000 personnes se sont rassemblées sur la Place de la République à partir de 15 h 40, heure symbolique à partir de laquelle les femmes travaillent gratuitement : l’écart de salaire avec les hommes est de 26 % inférieur en moyenne selon les associations. Si le rassemblement parisien est plus fournit cette année que le 8 mars 2018, il reste très en deçà de la mobilisation contre les violences faites aux femmes du mois de novembre, initiée par le mouvement Nous Toutes. À l’automne, 30 000 personnes à Paris, et 50 000 dans toute la France avaient défilé.

Pourtant, les femmes tuées sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon sont déjà au nombre de 30 depuis le début de l’année, selon le décompte de militantes féministes réalisé en épluchant la presse. Ainsi, le nombre de féminicides grimpe à un tous les deux jours en 2019, contre un tous les trois jours les années précédentes. Et ce, malgré qu’Emmanuel Macron ait promu l’égalité entre les hommes et les femmes au rang de grande cause nationale en novembre 2017. Le tout sans la moindre déclaration de Marlène Schiappa, pourtant secrétaire d’État chargée de l’égalité femmes-hommes.

En dehors de la capitale, 2500 manifestants, essentiellement des femmes, ont défilé dans les rues de Marseille. À Lille, elle étaient plusieurs centaines pour dénoncer les violences sexistes et réclamer comme dans toute la France l’égalité des salaires. À Toulouse comme à Grenoble : plus d’un millier. À Lyon, Montpellier et Strasbourg : quelques centaines. À Bordeaux, un cortège a fait le tour de lieux emblématiques de la violence faite aux femmes comme le palais de justice et le commissariat. À Paris, une manifestation de nuit suivant le rassemblement de l’après-midi a rassemblé environ 500 femmes.

Espagne

L’an dernier, cinq à six millions de femmes ont cessé le travail ou manifesté pour revendiquer une égalité effective entre les hommes et les femmes notamment sur la question des salaires. Cette année, pas moins d’un millier de rendez-vous ont été planifiés pour revendiquer la fin des violences sexistes et l’égalité salariale. Le travail domestique invisible a aussi été mis en avant, que ce soit pour les tâches ménagères ou les soins prodigués aux enfants et aux personnes à charge. Comme l’an dernier, le 8 mars a été une marée violette dans la péninsule.

S’il est difficile de comptabiliser pour l’heure le nombre effectif de grévistes sur l’appel à des débrayages de deux heures de l’UGT et des CCOO et à des appels de 24 h de la CGT et de la CNT, les rassemblements en journée ont regroupé des dizaines de milliers de femmes dans plusieurs villes. Les images publiées sur les réseaux sociaux de celui de Bilbao sont particulièrement impressionnantes. En soirée, les manifestations ont mobilisé plus encore que l’an passé. À Séville où Vox, un parti d’extrême droite très antiféministe, a fait son entrée au parlement régional en début d’année, 50 000 personnes ont manifesté au sein de trois cortèges convergeant vers le centre-ville.

À Madrid, les organisatrices du défilé annoncent un million de personnes, contre 350 000 selon la police, soit quand même le double de l’an passé. Toujours selon les chiffres des autorités, les cortèges barcelonais ont regroupé 200 000 manifestants. Les mêmes vagues féministes ont touché la plupart des villes espagnoles. Selon la presse espagnole, 4,91 % des agents de l’administration générale d’État ont cessé le travail toute la journée, et 5,99 % ont effectué un débrayage de deux heures. Cette journée de grève intervient un mois et demi avant les élections législatives anticipées du 28 avril où une percée du parti antiféministe Vox est pronostiquée.

Italie

L’association Non una di Meno appelait à une grève féministe le 8 mars pour lutter contre toutes les violences et discriminations dans la famille, au travail, dans la rue, les hôpitaux ou les écoles. Autres thèmes de la journée : les revenus et la liberté de choix des femmes dans un contexte d’attaques contre l’avortement et de retour aux valeurs de la famille. En effet, depuis l’arrivée au pouvoir de la Ligue, la pression contre les droits des femmes se fait plus pressante et les déclarations machistes se multiplient.

Pour le 8 mars, le parti de Matteo Salvini a édité un tract concluant que les femmes ont « une grande mission sociale pour assurer le futur et la survie de notre nation ». Les organisatrices de la journée du 8 mars en Italie avancent le chiffre de 50 000 manifestantes à Rome et plusieurs milliers à Milan, Naples, Gênes, Bologne ou Palerme. Plusieurs syndicats minoritaires se sont joints à la journée en déposant des préavis de grève.

Belgique

Pour la première fois, les Belges ont été appelées à la grève à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. Six mois plus tôt, le Collecti.e.f 8 maars se lançait dans son organisation recevant l’appui de deux des trois centrales syndicales du pays : la FGTB et la CSC. L’appel à la grève se veut total : grève du travail salarié, du soin, de la consommation et des études. Les organisatrices ignorent combien de femmes ont cessé leur activité dans tout le pays, mais le 8 mars au matin, une centaine de chercheuses et d’étudiantes de l’Université libre de Bruxelles ont arrêté le travail. Dans l’après-midi 15 000 personnes ont défilé à Bruxelles à l’appel de la Marche des femmes, des syndicats et du collecti.e.f 8 maars.

À Liège, la manifestation a rassemblé 1700 personnes, contre 200 l’an dernier. À Mons et Louvain, elles étaient environ 500. Un résultat au-delà des espérances des organisatrices de cette première grève. « Il n’y a pas eu de débrayages en entreprise », explique Selena Carbonero responsable régionale du syndicat FGTB. Pour elle, il s’agit d’une contamination bienvenue de la sphère privée en direction du monde du travail. Cependant, elle constate encore un décalage entre la culture de la grève des organisations syndicales faite de blocage d’usines, et celle des collectifs citoyens. « Nous espérons que l’année prochaine cela prenne plus d’ampleur avec une mobilisation plus importante des délégués et des représentants du personnel sur le terrain » avance Selena Carbonero, admettant que les organisations syndicales sont encore construites sur un modèle patriarcal.

Grèce

Pour la première fois, comme en Belgique, un arrêt de travail de trois heures a été observé vendredi dans de nombreuses administrations publiques de Grèce à l’appel des syndicats. « Les femmes gagnent 226 euros moins que les hommes dans le secteur privé, selon des chiffres de la sécurité sociale », a affirmé Argyri Erotokritou du Mouvement du 8 mars, lors du rassemblement athénien. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées dans la capitale pour dénoncer les inégalités de salaires et les violations des droits de l’homme dont sont victimes les femmes.

Turquie

Plusieurs dizaines de manifestations réunissant des milliers de femmes se sont déroulées dans le pays. Le nombre de femmes victimes de meurtres sexistes est passé de 210 en 2012 à 440 en 2018, selon l’association Nous ferons cesser le féminicide. À Istanbul, où le défilé était interdit, la police a utilisé des chiens, fait usage de gaz lacrymogène et de balles en plastique dans la soirée pour disperser une foule nombreuse. L’an dernier, la manifestation avait pu aller à son terme, malgré des slogans hostiles au gouvernement de l’AKP. Cette fois, comme au mois de novembre dernier, les féministes ont dû faire face à la répression. Dans trois semaines, les Turcs sont appelés à voter pour les élections municipales.

Algérie

Des appels de femmes à manifester pour leurs droits ont également eu lieu dans plusieurs villes d’Algérie, comme à Tizi Ouzou, Alger ou Oran, mais pas d’appel à la grève dans la mesure où le vendredi est une journée non travaillée. Cependant, cette journée a été dominée par les marches contre le 5e mandat du président Bouteflika qui ont vu descendre très massivement la population dans les rues de toutes les villes algériennes. À Alger, plusieurs centaines de milliers de personnes ont défilé l’après-midi. Même si les femmes ont été encore plus présentes dans les manifestations que les vendredis précédents, souvent spécifiquement en tant que femmes, la journée internationale des droits des femmes a été un peu noyée dans la masse.

Brésil

Fer de lance de l’opposition à l’élection de Jair Bolsonaro avec trois millions de femmes réunies sous le slogan unificateur « Ele Nao », « lui non », le mouvement féministe brésilien entend poursuivre son combat pour les droits des femmes et contre le fascisme. Pour le 8 mars, des milliers de femmes selon la presse brésilienne ont défilé dans les rues de São Paulo en mettant à l’honneur la figure de Marielle Franco, la militante féministe et élue noire des favelas assassinée par des paramilitaires à Rio de Janeiro le 14 mars 2018.

À Brasília, 3000 femmes auraient pris part à la mobilisation selon une information relayée par l’AFP. À Rio de Janeiro, plusieurs milliers d’entre-elles ont participé à la mobilisation du 8 mars. Des manifestations ont également eu lieu dans d’autres villes comme à Porto Alegre. Plus de 11 000 femmes brésiliennes ont déclaré avoir été victimes de violences entre janvier et février de cette année, soit une augmentation de 19,9 % par rapport à la même période en 2018, a annoncé vendredi le gouvernement.

 

Asie

Selon The Guardian, des centaines de femmes ont défilé à New Delhi, en Inde, pour demander la fin des violences domestiques, des agressions sexuelles et de la discrimination sur le lieu de travail. À Jakarta, en Indonésie, plusieurs centaines de femmes et d’hommes portaient des pancartes appelant à la fin des pratiques discriminatoires qui mettent fin aux emplois lorsque les femmes tombent enceintes. En Corée du Sud, des femmes portant des chapeaux pointus, ont défilé contre une « chasse aux sorcières » des féministes dans une société profondément conservatrice.

Argentine

Un nouveau slogan est apparu dans les manifestations féministes en Argentine : « Nous sommes des filles, pas des mères », en référence à la jeune Lucia, une fillette de 11 ans violée par le compagnon de sa grand-mère à qui l’avortement a été interdit. Les manifestantes réclament toujours le droit à l’avortement, rejeté par le Sénat en août 2018, en cette journée internationale des droits des femmes. La question des violences sexistes occupe aussi une place importante dans les défilés, alors que 54 femmes ont été tuées depuis le début de l’année selon une ONG qui recense les violences de genre.

À Buenos Aires, au moins 300 000 personnes se sont mobilisées, regroupant toutes les générations de femmes. D’autres manifestations massives se sont déroulées dans la plupart des villes comme à Cordoba, Mendoza ou Rosario. C’est d’Argentine qu’a été initié l’appel international à la grève des femmes en 2017.

Allemagne

À Berlin, pas de grève des femmes puisque la municipalité a fait du 8 mars un jour férié. Pour autant, 10 000 personnes se sont rassemblées dans la capitale allemande. Dans les autres villes, les femmes ont été appelées à cesser le travail entre 12 h et 14 h, au moment d’une pause repas rarement prise par les travailleuses allemandes. Des rassemblements se sont tenus dans plusieurs villes allemandes comme à Cologne.

Dans le reste du monde

De façon non exhaustive, des rassemblements parfois assortis d’arrêts de travail à 15 h 40 ont eu lieu en Irlande, en Suisse, au Royaume-Uni, au Bangladesh, en Chine, en Irak, au Cameroun, au Soudan, au Kenya, au Burkina Faso, en Serbie, en Pologne, en Ukraine, aux Philippines, au Honduras, au Salvador, au Chili, aux États-Unis et au Canada.

Publié le 09/03/2019

Protéger et détruire - Nucléaire et biodiversité

paru dans lundimatin#181 (site lundi.am)

Dans un article publié début janvier dans Var Matin [1]le directeur d’ITER France, la société en charge de la construction du réacteur expérimentale à fusion thermonucléaire ITER sur le site du CEA de Cadarache affirme que « la défense de l’environnement n’est pas un vain mot  » pour son entreprise et que cette dernière « prend les choses à cœur  ». Le sous-préfet de son côté renchéri en soulignant « l’attachement de l’entreprise [ITER France] à la cause environnementale  ». On savait que le nucléaire avait de nouveau le vent en poupe avec le réchauffement climatique, mais de là à dire qu’il protège la biodiversité... Évacuons la première hypothèse d’un canular pour nous consacrer à une autre plus plausible :Var Matin serait en réalité une officine du CEA chargé de la communication d’ITER.

La question inévitable que tout visiteur du « dehors » finit par formuler : « Ne craignez vous pas de sauter un jour ou l’autre, vous et vos laboratoires ? » attire aussi inévitablement cette réponse « Au début peut-être mais on oublie vite. Si le service du feu ne procédait pas à des exercices, personne ne songerait au danger. L’habitude... » souligne mon interlocuteur avec le sourire.

L’emprise sur l’atome, dans Le futur à déjà commencé, Robert Jungk, 1953

La fusion, ou le rêve du mouvement perpétuel

Comme nous l’explique l’historien Nicolas Chevassus-au-Louis dans La fusion nucléaire : toujours pour après-demain  [2], la fusion thermonucléaire fait partie de ces promesses scientifiques qui permettent de faire rêver les gouvernants et justifier les crédits de recherche des scientifiques puisque cela fait maintenant un demi-siècle que l’on annonce l’imminence de sa maîtrise. En 1948, Ronald Ritcher un physicien et Kurt Tank ingénieur aéronautique, tous deux allemands, s’étant retrouvés en Argentine après la guerre (sic), arrivent à convaincre le président Juan Perón de construire une centrale à nucléaire. L’argent coule à flots pour les deux compères et leur usine voit le jour sur l’île de Huemel au milieu d’un lac en Patagonie. En 1951, le président annonce qu’il a réussi la maîtrise de la fusion et dame le pion à toutes les puissances nucléaires du monde. Mais les observateurs internationaux commencent à douter quand celui-ci annonce que l’énergie pourra être conditionnée en bouteille d’un litre ou d’un demi-litre, comme le lait. En 1952, après enquête, des physiciens concluent à l’imposture et Ritcher quitte le pays. C’est la première annonce de maîtrise du phénomène de la fusion qui consiste à reproduire sur Terre le phénomène qui génère l’énergie du soleil.

Quand les premières bombes thermonucléaires explosent, la bombe américaine en 1952 puis l’année suivante la bombe soviétique, les scientifiques n’évoquent pas la possibilité de maîtriser cette énergie pour la production d’électricité tant elle leur paraît indomptable. Mais la mort de Staline en 1953 et la conférence de Genève de 1955 sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique (Atoms for Peace) rouvrent le débat sur la possibilité de maîtriser la fusion.

Alors que les soviétiques ont doublé les américains dans la course à l’espace grâce au lancement de Spoutnik en 1957, ces derniers les devancent dans leurs recherches sur la fusion. En 1958 on annonce un premier exploit scientifique, un communiqué commun à l’US Atomic Energy et Commission et la Britain’s Atomic Energy Authority fanfaronne de l’imminence de la maîtrise de la fusion. « Cela pourrait prendre à peine vingt ans » annonce un des scientifiques. Mais trois mois après, les scientifiques se rétractent : on était loin du compte.

La course avec les russes s’accélèrent. Mais les installations coûtent de plus en plus chers à mesure que croît le gigantisme des machines nécessaires, qui se révèlent en plus être un gouffre énergétique. Il est a noté par exemple qu’une expérience d’ITER, le réacteur expérimentale basé dans les Bouches du Rhône, de quelques secondes nécessite près de 1000 MWe. Une partie de la centrale du Tricastin dans la Drôme est dédiée à son alimentation. En clair, on construit des centrales nucléaires pour alimenter d’autres centrales nucléaires.

En 1959 l’Agence Internationale pour l’énergie atomique se charge donc de la mutualisation des informations entre les russes et le reste du monde. En 1973, avec la crise énergétique, l’argent coule de nouveau à flot et l’intérêt des puissances pour cette énergie aussi. En 1975, le département américain de recherche sur l’énergie atomique qui allonge chaque années 500 millions de dollars pour la recherche sur la fusion annonce que d’ici 1980 les machines pourront produire plus d’énergies qu’elles n’en consomment.

En 1986 le contre-choc pétrolier rend la fusion un peu moins attrayante, d’autant plus que l’URSS rencontre quelques difficultés financières. C’est le début du projet ITER, d’une coopération internationale, qui après quinze années péripéties diplomatiques choisira le site de Cadarache pour installer le réacteur expérimentale. La machine en construction sur le site du CEA n’est qu’ « expérimentale ». Elle ne produira pas d’énergie. Et les scientifiques annoncent l’exploitation industrielle de la fusion d’ici une cinquantaine d’années.

Depuis 2006 donc, le réacteur est en construction sur une des failles sismiques les plus actives de France à quelques kilomètres de Manosque. Le budget de 5 milliards d’euros pour la construction et 5 milliards d’euros pour la maintenance est depuis longtemps explosé. A mi-chemin des travaux, alors que pour l’heure seul du béton a été coulé, le coût a déjà quadruplé pour atteindre 20 milliards d’euros.

Les promesses de la fusion

Depuis le XIXe siècle et les principes de la thermodynamique, on sait que le mouvement perpétuel, c’est-à-dire l’idée d’une machine qui ne consommerait pas d’énergie, ne peut physiquement pas exister. C’est l’entropie : une partie de l’énergie produite se dégrade nécessairement. L’idée de la fusion thermonucléaire, qui n’est autre qu’un fantasme du mouvement perpétuel atomique, se résume à ceci : on pourrait avoir « tout pour rien  » [3]. On pourrait produire de l’énergie sans carburant et sans déchets. Le beurre et l’argent du beurre, l’omelette sans casser les œufs. Problème : si on connaît le fonctionnement théorique de la fusion depuis longtemps, aucune infrastructure ne permet de reproduire ce phénomène physique dans la pratique.

Le mouvement perpétuel est à la physique ce que la pierre philosophale est à la chimie. De la même façon qu’il est impossible de changer le plomb en or, il est impossible de créer un moteur perpétuel.

Pour mesurer l’efficacité énergétique et pour mesurer ce qui se rapprocherait le plus du mouvement perpétuel nous disposons d’un indicateur : le Taux de Retour Énergétique (TRE). Il s’agit d’un ratio exprimant l’énergie qu’il faut dépenser pour extraire de l’énergie, EROEI «  energy returned on energy invested  » en anglais. Au début du XXe siècle ce ratio était de 1 pour 100 pour le pétrole texan. Il fallait un baril de pétrole pour en extraire cent. Dès lors ce ratio n’a cessé de baisser pour la simple raison qu’il faut aller chercher le pétrole de plus en plus loin. Au début des années 1990 le TRE est passé à 1:35 et il désormais de 1:10. Il faut forer toujours plus profond et dans des endroits toujours plus risqués [4]. La logistique et les infrastructure sont telles que les rendements baissent. Un autre chiffre témoignant de ce phénomène est celui des investissements : depuis 2000 la demande en pétrole a augmenté de 14% mais les investissements ont crû de 180%. En clair il faut toujours plus de moyens pour produire la même chose. Selon l’Agence internationale pour l’énergie nous avons passé le Peak Oil mondial en 2006 et nous trouvons dès lors sur un « plateau ondulant ». Le seul moyen de maintenir l’offre étant de multiplier les investissements [5].

Cet indicateur du TRE est devenu une obsession pour les observateurs du marché pétrolier. Maintenant que les pétroles non-conventionnels (huiles et gaz de schistes, sable bitumineux, gisements ante-salifères, off-shore, conditions polaires) ont pris la relève des pétroles conventionnels et que le spectre de la pénurie s’éloigne, c’est celui d’une baisse de rendement qui obsède les experts. Et c’est précisément à cette obsession que la fusion et l’écologie industrielle répondent : l’obsession du gaspillage et de la rationnalité.

Écologie industrielle et rationalisation du monde

Dans un texte sur l’écologie industrielle publié sur Lundi Matin début janvier [6] les auteurs écrivent que l’économie industrielle (dans laquelle le nucléaire et plus encore la fusion a toute sa place) s’appuie sur l’économie dite « circulaire » qui vise à quantifier les flux de ressources dans le but d’optimiser leur utilisation. L’écologie industrielle ne fabrique donc pas une industrie écologique mais plutôt une écologie des industries. Un réseau d’industrie vertueuse entre elles. « Le but premier de l’écologie industrielle n’est paradoxalement pas l’écologie : ce qui est en jeu ici, c’est bien l’idée de perpétuer coûte que coûte un système économique non viable et une production toujours plus grande.  » On peut renvoyer à la conclusion de Pierre Musso dans son livre La religion industrielle, selon laquelle nous vivrions à une époque à la croisée des chemins, la rencontre entre deux idéologies : le management, ou rationalisation en français (l’administration des choses et des hommes) et la cybernétique (le pilotage centralisé du monde via le réseau). Notre époque est donc celle du cyber-management, et ce pilotage techno scientifique du monde répond précisément à la mode du moment : l’écologie. «  S’appuyant sur le principe de l’économie circulaire, l’écologie industrielle a pour objectif de quantifier les flux de ressources (d’eau, d’énergie, de matière) dans le but d’optimiser leur utilisation  » poursuit très justement le texte.

Pour comprendre le lien entre écologie et économie et cette obsession de la rationalité et de l’optimisation il faut remonter aux chocs pétroliers de 1973 et 1979 et là façon dont ils eurent un effet d’électrochoc sur les sociétés occidentales. En effet, plus qu’une question de pénurie (nous n’avons jamais manqué de pétrole lors des chocs pétroliers) ces événements mirent en lumière la dépendance de l’Occident à une ressource sur laquelle il n’avait que peu de prise. Quand en 1911 Churchill, alors Lord de l’Amirauté fait passer la Royal Navy du charbon (anglais) au pétrole (Perse), c’est-à-dire fait passer la puissance militaire navale de l’Angleterre sur une ressource parcourant des milliers de kilomètres, il le fait (entre autre) pour contourner le pouvoir des mineurs et des syndicats [7]. C’est donc une réflexion politique et non scientifique qui détermine un choix énergétique. Les chocs pétroliers vont consister en une logique semblable même si le mouvement est inverse : rapatrier les sources d’énergies sur le territoire national et ne plus les laisser dépendre de gouvernements étrangers. C’est en 1974, à la suite du premier choc pétrolier que la France met en place le plan Messmer prévoyant la construction de presque 200 réacteurs dans l’hexagone (qui n’en aura finalement que 58).
À mesure que le spectre de la pénurie et du gaspillage hante les gouvernements, que ces derniers mettent en place de nouvelles stratégies énergétiques, le mouvement anti-nucléaire s’effondre. Mais en vérité, une partie du mouvement, sa frange « technicienne » va dans la décennie suivante, sous Mitterand s’incorporer à l’appareil d’État [
8]. L’ADEME par exemple, le bras armée du ministère de l’environnement est symptomatique de cette trajectoire [9]. Elle née de la fusion de différentes instances (Agence française pour la maîtrise de l’énergie, Agence pour la récupération et l’élimination des déchets, Agence pour les économies d’énergies …) D’une critique du nucléaire dans les années 1970 on est passé à une meilleure utilisation de l’énergie dans les années 1980. la conséquence est la suivante : on redéfini les problèmes environnementaux à travers le spectre de l’économie. Et de fait on étend la sphère d’influence de l’économie au problèmes environnementaux. Le slogan d’EDF « l’énergie est notre avenir, économisons la  » est en réalité une mention obligatoire inventée par l’ADEME significatif de cette dérive. On ne critique plus le nucléaire, on vise à rationaliser l’utilisation de l’énergie.
L’hypothèse de la fusion nucléaire arrive dans ce contexte : celui de la rationalisation de la production et de la consommation énergétique. Et quelle meilleure promesse qu’une énergie, ne produisant pas de déchets et ne consommant rien ?

Des promesses encore et toujours

Dans une revue de propagande nucléocrate [10], Bernard Bigot, le directeur général d’ITER organization continu la messe : « le monde doit trouver une alternative à la consommation d’énergie fossiles et dont les effets sur le réchauffement climatique et notre société ne sont plus tenables dans les décennies à venir  ». Pour justifier le coût délirant de l’infrastructure celui-ci affirme au contraire que le coût est « modeste au regard de l’ambition du projet ».

Pire si nous ne faisons pas cet investissement dès maintenant, nous « condamnons nos générations futures à réduire leur choix en matière d’énergie  ». On retrouve là un argumentaire classique qui consiste à « réenchanter le risque  » comme l’affirme le sociologue de plateau télé Gérald Bronner, une réponse au « principe de précaution », le fait de s’abstenir de recourir à une technologie dont la mise en œuvre et les conséquences sont potentiellement dangereuses, de Hans Jonas. Précisons tout de même pour l’anecdote, que pour Bronner, édité par les très sérieuses Presses Universitaires de France, le principe de précaution, est cette « prudence qui confine au repliement » qui pourrait nous empêcher « de découvrir des formes d’organismes végétaux [des OGM]compatibles avec un voyage interstellaire » [11].

Plus loin le nucléocrate Bigot continu : « contrôler la fusion constituerait une rupture technologique ; la plus importante dans l’histoire de l’humanité ». « La fusion pourrait être la solution capable de fournir une énergie à l’infini » plus loin on parle même de « la première pierre d’un édifice qui mettra fin à la dépendance aux énergies fossiles ». Une entreprise américaine d’armement, Lockheed Martin, qui développe son ShunkWork un réacteur de fusion compact « n’hésite pas à se projeter dans le futur (…) : alimenter des bateaux et des avions sans limites de distance et d’alimentation de combustible ; accélerer les voyages spatiaux, avec la possibilité d’aller sur Mars en un mois plutôt que six, etc  ».

Au regard des milliards de dollars, de roubles, de francs, d’euros siphonnés sur le budget de la recherche énergétique, au regard du nombre de promesses non tenues et sans cesse repoussées, au regard de la mégalomanie de ces promesses, la question est : Pourquoi, après un demi-siècle de promesses, aujourd’hui encore, tant de promesses ?

Une explication pourrait nous être fournie par le philosophe Olivier Rey sur un tout autre domaine, le transhumanisme, lui aussi peu avare de promesses délirantes. Dans Leurre et malheur du transhumanisme (2018), Rey se demande ce que produisent ces promesses scientifiques (vivre 300, 1000 ans ou l’éternité, au choix, créer des machines intelligentes capables d’apprendre et de dépasser l’esprit humain, greffer des yeux de chat pour voir la nuit et économiser de l’électricité ...) promesses auxquelles en vérité personne ne croît véritablement.

Pour Rey, il faut prendre en compte la situation historique dans laquelle nous sommes : « l’Age d’or que les Anciens situaient dans le passé, les Modernes l’ont placé dans le futur. C’est au nom d’un futur toujours meilleur que le monde a été transformé. C’est au nom de ce meilleur que des êtres humains ont consenti et collaboré à la disparition de nombres de choses auxquelles pourtant ils tenaient : tel était le prix à payer pour le progrès  ». Problème la situation actuelle est des plus défavorable : réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, obésité, famine, multiplication des maladies civilisationnelles... Le progrès technologique s’accompagne d’un regrès social et la situation est loin d’être aussi paradisiaque qu’on nous l’avait promis.

C’est donc au moment où l’espérance de vie plafonne ou régresse que les transhumanistes nous promettent l’immortalité. Selon Olivier Rey, la stratégie des promoteurs du Progrès est donc la suivante, il faut « raviver une flamme vacillante ». « La perte de confiance dans le progrès doit être compensé par une inflation de ce qu’il est censé apporter : plus le monde va mal et menace de s’écrouler, plus il faut arracher l’adhésion à cette course à l’abîme par des promesses exorbitantes  ».

Les promesses du nucléocrate cité plus haut ont donc quelque chose de semblable à celles des transhumaniste et il y a fort à parier que lui-même n’est pas convaincu de ce qu’il dit. Alors que la catastrophe progresse et que la conscience de cette catastrophe contamine les esprits (il n’y a qu’a voir le succès récent de la collapsologie), la fusion nucléaire comme le transhumanisme souhaitent renouveler l’adhésion des populations au mythe du Progrès à travers les promesses de stabilité futur. Imaginez : plus de maladies, plus de mort, plus de guerre, plus de réchauffement climatique. Vivre immortel, sans se fatiguer à couper son bois où à aller chercher de l’uranium au Niger.

la compensation biodiversité ou le mouvement perpétuel de l’économie
La forêt sur laquelle est bâti ITER accueillait un certain nombre d’espèces protégées. Sous les milliers de tonnes de bétons, des insectes comme le scarabée pique-prune, des oiseaux comme l’aigle Bonnelli, des chauves souris comme le molosse de Cestoni. Au moment de sa construction un arrêté préfectorale a donc été signé pour que l’Agence ITER France compense ses destructions. Un des problèmes résidants dans le fait que personne ne sait véritablement ce que signifie « compenser » un bout de nature détruit. L’Agence s’est donc empressée de « compenser », tout simplement en achetant de la forêt [12], c’est-à-dire en changeant le titre de propriété d’une forêt à hauteur équivalente de ce qu’elle avait détruite. Un hectare détruit, un hectare à peu près équivalent acheté. Face à l’impossibilité d’acheter une forêt équivalente d’un seul tenant et à proximité du site détruit, ITER a dû acquérir ici et là des petits bouts de nature plus ou moins éloignés. 138 hectares à Ribiers (à 76 km d’ITER), 178 hectares à Saint-Vincent sur Jabron (à 60 km d’ITER) et 116 hectares à Mazaugues (à 50 km d’ITER). Pour répondre à l’arrêté préfectorales ITER France a donc acheté dans un rayon de 80 km autour du site 432 hectares de forêts qu’elle s’est engagée à préserver sur vingt ans.

Les mesures compensatoires sont tout bonnement ridicules, quand on pense au fait qu’il s’agit par là de contrebalancer les effets négatifs d’une centrale à fusion thermonucléaire. En effet l’arrêté préfectorale prévoyait donc en guise de « mesures compensatoires » de 1) mener des actions de préservation de la biodiversité 2) acquérir du foncier 3) financer une thèse 4) sensibiliser le public. Au regard des 20 milliards d’euros dépensés pour détruire la nature, les quelques millions engagés pour faire croire qu’on la protège paraissent risibles.

À la lecture de l’article de Var Martin, on comprend aussi que la compensation relève de l’opération de communication : « regardez ITER protège nos beaux paysages de Provence » nous dit en substance le journaliste. On comprend donc que pour ITER il n’y a pas simplement la volonté de répondre à une obligation mais « une réelle volonté de bien faire  » comme le souligne l’article de Var matin. Le directeur d’ITER France poursuit même sans rire « nous prenons la chose à cœur, et que la défense de l’environnement n’est pas un vain mot pour Iter  ». Le sous-Préfet de son côté se félicite de la signature du contrat en soulignant qu’Iter affirme par là son « attachement à la cause environnementale  » et à la « défense des beaux paysages de Provence  ». Mais surtout on apprend que ce programme de préservation n’est planifié que jusqu’en 2035. En clair on « compense » la construction d’ITER par la préservation de forêts durant une vingtaine d’années.

La question est donc : comment faire correspondre économiquement le bétonnage d’hectares de forêts, le siphonnages de milliards d’euros de recherche publique, la destruction durable de la forêt (qui dit nucléaire dit « destruction durable » pour ne pas dire « éternelle ») avec un engagement à « protéger »quelques hectares de forêts sur une vingtaine d’années ? Scientifiquement l’opération ne tient pas la route, il s’agit là d’une pure opération de communication. On savait que le nucléaire avait le vent en poupe avec le réchauffement climatique, et on voudrait nous faire croire là qu’il n’a aucune impact sur la biodiversité. Concernant la compensation de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, un opposant expliqué très justement qu’il ne s’agissait pas d’une expérimentation scientifique mais d’une expérimentation sociale [13]. C’est-à-dire qu’il s’agissait de faire croire, de faire adhérer les opposants à l’idée qu’il était possible de construire l’aéroport sans avoir d’impact négatif sur le bocage et les zones humides.

La compensation biodiversité est donc à l’économie ce que ITER est à la question énergétique : une promesse de mouvement perpétuel. Il s’agit de convertir la biodiversité en chiffre, de la transformer en marchandise et d’envisager son déplacement, sa convertibilité ou son échange comme une monnaie. À mesure que les infrastructures et le développement mettent en péril l’existence sur terre, la compensation vient nous dire ceci « tout ce qui sera détruit pourra être compensé ». Le saccage de la planète devient donc indissociable de sa protection. L’écologie n’est pas simplement une idéologie qui s’accommode très bien de l’économie, elle est la condition de survie de cette dernière. À l’avenir l’économie ne pourra plus être que verte.

Antoine Costa

[1Iter est l’heureux propriétaire forestier de 116 hectares sur la Ste-Baume, Var Matin, 10/01/19

[2] Chapitre XI du livre Un iceberg dans mon whisky, Seuil, 2009

[3] Bertrand Louart, ITER ou la fabrique de l’absolu, 2008

[4Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Seuil Anthropocène , 2015

[5Tout va bien, le Peak oil est atteint dit l’Agence internationale pour l’énergie, Oil Man blog Le Monde, 18/11/10

[6https://lundi.am/Pour-2019-Macron-souhaite-une-ecologie-industrielle-mais-pas-nous

[7] Timothy Mitchell, Carbon Democracy, le pouvoir politique à l’ère du pétrole [2011], La Découverte, 2013

[8] Voir l’article La Hague, grands soirs et petits matins du numéro 9 de la revue Z (disponible sur zite.fr). « Un certain nombre d’entre nous se sont alors mis dans les alternatives, l’efficacité énergétique, les renouvelables, avec la création en 1982 de l’AFME – l’Agence française de la maîtrise de l’énergie » explique le physicien et polytechnicien Bernard Laponche alors à la CFDT.

[9] Jean-Baptiste Comby, La question climatique, genèse et dépolitisation d’un problème public, Raisons d’Agir, 2015

[10] Toutes les citations proviennent de la Revue Générale Nucléaire, Fusion nucléaire : la recette de demain ? n° : novembre/décembre 2018

[11] Pierre Thiesset, Faut-il expédier Gérald Bronner dans l’espace , 2014

[12] Chiffres tirées de la revue de propagande InTERfaces, des nouvelles d’ITER, n° : octobre/novembre 2017

[13https://mauvaisetroupe.org/spip.php?article117

Publié le 08/03/2019

Souffrance au travail. La bombe du malaise social à l’Afpa

Cécile Rousseau (site humanite.fr)

Alors qu’un formateur s’est suicidé à Rillieux-la-Pape, les syndicats dénoncent les conséquences délétères du plan social balayant 1 541 emplois au sein d’un service public de la formation professionnelle déjà fragilisé.

«Afpa, mon bon plan pour l’emploi ! » Un slogan qui ne semble pas s’appliquer à ses salariés. Avec 1 541 suppressions d’emplois sur 6 483 et la disparition de 38 centres entre 2019 et 2020, le service public de la formation professionnelle s’apprête à subir un tsunami social. C’est dans ce contexte troublé que le 11 janvier dernier, Christophe, 50 ans, formateur en froid industriel au centre de Rillieux-la-Pape (Rhône), s’est suicidé à son domicile, laissant une femme et trois enfants. Décrit comme enthousiaste et très professionnel par ses collègues, cet ancien militaire avait mal vécu l’annonce de la fermeture de la structure en octobre 2018. Sur les 29 CDI, 17 postes seraient détruits. « Nous avons tous pris une enclume sur la tête », résume Mariette Martinez, déléguée du personnel CGT.

«Il dépérissait, lui qui était devenu formateur par vocation »

Une situation insupportable pour cet employé attaché à la transmission des savoirs et aux valeurs de l’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) depuis dix-huit ans. Si son activité devait être transférée sur le site voisin de Saint-Priest, il doutait de sa faisabilité. « Il pensait qu’on voulait l’achever alors que la filière froid industriel marchait du tonnerre de Dieu, précise Gilbert Voisin, élu CGT au CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), Christophe, c’était un fort qui se donnait à 200 %. Mais il disait “des plans sociaux, il y en aura d’autres”. Il n’y croyait plus. » À son ami de longue date, Jean-Paul, il parlait de ses conditions de travail « désastreuses ». « Christophe n’arrivait pas à dispenser ses formations comme il le souhaitait. Il manquait de matériel et de moyens depuis des années. Ses machines fuyaient, il savait que c’était dangereux. Le plan social a été la goutte d’eau. » Conscience professionnelle chevillée au corps, il se retrouve face à des missions ingérables. « On lui demandait d’organiser lui-même le déménagement de ses machines alors qu’il savait qu’il n’y avait pas de place suffisante pour les installer à Saint-Priest. On lui ordonnait aussi de constituer un nouveau matériel pour Rillieux-la-Pape. Il ne voyait pas comment réussir à tout faire. » Le quinquagénaire commence à sombrer. Le 10 décembre, reçu en entretien par son directeur, Christophe lui annonce qu’il a tout prévu pour se pendre dans l’atelier. Le responsable ne peut que constater « qu’il ne dort pas, broie des idées noires, a beaucoup maigri, se sent inutile, n’arrive pas à se projeter dans le plan de transformation, il a des pensées suicidaires ». Mariette Martinez se souvient l’avoir vu arriver « inquiet aux réunions organisées avec le personnel. Il a commencé à douter de ce qu’il valait, de ses capacités ». Le formateur est ensuite arrêté et convoqué par la médecine du travail. La direction lui conseille d’appeler le numéro vert Psya (service d’accompagnement psychologique). Mais Christophe ne remettra plus jamais les pieds au centre. Dans une lettre laissée à sa famille, il explique son geste par sa souffrance au travail. Son frère se dit « très en colère ». « C’est certain que son décès a un lien avec son milieu professionnel. Il dépérissait, lui qui était devenu formateur par vocation. »

« Depuis dix ans, on se sacrifie. On travaille en mode dégradé »

Depuis l’ouverture du marché de la formation à la concurrence en 2009 et l’obligation de répondre à des appels d’offres, le centre de Rillieux, comme d’autres en France, avait perdu de l’activité. Au fil des ans, les postes de formateur en CDI ont aussi été grignotés pas les CDD. « On nous retire de nos métiers pour nous mettre sur des dispositifs macronistes comme la prépa investissement compétence (PIC, à destination des demandeurs d’emploi peu qualifiés). Je me retrouve à faire du soutien en maths et en français alors que je suis formateur pour les aides à la personne », souligne Gilbert Voisin. À la longue, les corps et les esprits sont usés. Les derniers rapports du médecin du travail font état de risques psychosociaux (RPS) sur le site. Sans compter que le directeur du centre est en arrêt maladie et la manageuse de formation a été déclarée inapte. Mariette Martinez est éreintée : « Depuis dix ans, on se sacrifie pour éviter un plan social. On travaille en mode dégradé. Dans ces conditions, il faut être costaud pour faire face aux demandeurs d’emploi tous les jours. » Si la direction a diligenté une expertise suite au décès de Christophe, elle refuse le déclenchement d’une enquête dans le cadre d’une procédure de danger grave et imminent. Tout comme elle rejette le classement de ce suicide comme accident du travail. Les élus du comité central d’entreprise (CCE) n’ont pas manqué de pointer du doigt cette attitude : « Nous voulons rappeler que persister à ne pas appliquer la jurisprudence en exigeant l’exclusivité du lien avec le travail, contester le temps et le lieu du suicide, attribuer le suicide à des causes personnelles, tout cela relève d’une organisation voulue et assumée du déni des risques professionnels. » Selon la CGT, les mesures mises en place suite au décès brutal de leur collègue, à savoir un renforcement de la cellule d’écoute ou encore la remontée de fiches d’alerte de risques psychosociaux, demeurent « de la poudre aux yeux ». Avec la marchandisation de la formation professionnelle, le destin de l’organisme né du Conseil national de la Résistance et de ses salariés, accumulant 700 millions d’euros de perte depuis 2012, s’apparente à une lente descente aux enfers. Après avoir subi quatre réorganisations laissant des personnels essorés, ce plan social massif intervient sur un terreau explosif. Lors d’une réunion extraordinaire le 16 janvier dernier, les élus du CCE ont donc exigé des chiffres précis sur les suicides à l’Afpa. La direction a alors listé sept tentatives entre 2016 et 2018. Et sept suicides depuis 2012 et 2019 en incluant le drame de Rillieux-la-Pape. Les syndicats ont de leur côté recensé un nombre de cas supérieur.

Un flou mêlant licenciements et évolutions hasardeuses

Parmi eux, un cuisinier en CDD renouvelable depuis sept ans avait essayé de mettre fin à ses jours fin 2016. Selon les élus du personnel, l’homme s’était vu refuser un CDI et ne s’en était pas relevé. En 2017, c’est une responsable d’affaires de la filiale entreprise qui s’ôtait la vie. Son ballottage de poste en poste aurait aggravé son état de santé très fragile selon les élus. Ce malaise social viral est confirmé par l’expertise du cabinet Progexa, que s’est procurée l’Humanité. Réalisée dans le cadre de la procédure de PSE, elle enfonce le clou : « L’entreprise présente un niveau de risque et de gravité important avec l’expression de nombreux troubles dont les troubles psychosociaux aggravés (phase III) (…) apparus depuis plusieurs années. » Alors que ce plan social pourrait supprimer jusqu’à 2 000 postes dans le pays, en cas de non-reclassement interne et non-modification des postes, 52 % des salariés sont déjà en situation de « job strain » (stress au travail.) À titre de comparaison, le chiffre moyen est de 23,2 % selon l’étude de la population salariée menée par la Dares. Depuis l’annonce des coupes claires en octobre dernier, ce flou mêlant licenciements, évolutions hasardeuses des métiers ou possibles non-renouvellements des contrats à durée déterminée fait grimper la tension partout. Et semble n’épargner aucun échelon hiérarchique.

« En Lorraine, la filière soudure va disparaître, tout un savoir-faire »

À Angers, le site conservera seulement 6 postes sur les 50. « Le directeur était en arrêt maladie avant les vacances de Noël. J’ai rédigé une fiche d’alerte que j’ai transmise à la direction régionale, personne n’a rien fait », raconte Loïc Chotard, élu CFDT, qui voit son poste de formateur en informatique supprimé. L’attachement viscéral des salariés à cet établissement à caractère public industriel et commercial (Epic) qui promeut une formation qualifiante accessible à tous mais aussi une forme de compagnonnage des métiers rend la situation d’autant plus douloureuse. « En Lorraine, c’est toute la filière soudure qui va disparaître, tout un savoir-faire », déplore François Denet, élu CFDT à Metz (Moselle). Non loin de là, à Laxou (Meurthe-et-Moselle), 16 emplois sont sur la sellette. Une réorganisation du centre et une transformation des postes se profilent également. « Il y a eu une recrudescence des visites à la médecine du travail. Mais on entend de la part des directions que si les gens ne sont pas bien, c’est qu’ils ont des problèmes personnels », s’indigne Lydia Yung, élue CGT sur place. Malgré tous les indicateurs au rouge, fait incroyable, la direction de l’Afpa n’a pas évalué toutes les conséquences de ce plan massif. Selon les élus de l’instance de coordination (IC) des CHSCT, « seule une méthode de travail a été présentée, aucune analyse des risques prenant en compte la réalité du travail et les impacts de la charge de travail actuelle et future ne nous a été présentée ». Pour Dominique Bilcocq, secrétaire CGT de l’ICCSCHT, « ce qui s’est passé à Rillieux est symptomatique. Tous les salariés ont une haute idée du service public, mais la direction les considère comme des charges, ils sont déshumanisés. Sur les 500 postes de formateurs qui passeront à la trappe, nous n’avons aucune étude d’impact ! ».

Face à ce constat alarmant, l’ICCHSCT n’a pas rendu d’avis sur le plan social et a attaqué l’entreprise en référé au tribunal de grande instance de Bobigny pour non-respect de l’obligation de santé et de sécurité au travail.

La CGT Afpa en appelle à la responsabilité de l’État

Les conclusions de Progexa sont également sans appel : « Une situation de faillite opérationnelle n’est pas à exclure. Il convient de reprendre le projet (de restructuration), en plaçant la construction d’un rapport de confiance au centre comme fondement de la nouvelle organisation. » Quant à Yann Chérec, secrétaire général de la CGT Afpa, il en appelle à la responsabilité de l’État, commanditaire de cette classe sociale : « Que veut-il pour son établissement public ? On ne peut pas continuer à aller dans le mur. » Contactée par l’Humanité, la direction de l’Afpa n’a pas souhaité faire de commentaires, mais nous a adressé ce communiqué daté du 17 janvier (voir encadré ci-dessus). Après l’enterrement, la veuve de Christophe avait, elle, envoyé ce mot à ses collègues : « Dommage (qu’il) n’ait pas pu voir de lumière dans son avenir professionnel. »

Cécile Rousseau

Publié le 07/03/2019

Brésil : « Les miliciens ne supportent pas les femmes qui ne se soumettent pas, ils vont les éliminer »

par Mariana Simões (Agência Pública) (site bastamag.net)

Les vastes – et souvent meurtrières – opérations de police pour lutter contre le trafic de drogue dans les favelas de Rio sont régulièrement médiatisées. Les rackets, assassinats et activités illégales perpétrés par les « milices » dans la banlieue de Rio le sont beaucoup moins. Pourtant, ces milices, héritières des escadrons de la mort constitués pendant la dictature militaire, « sont plus puissantes que le trafic », estime le sociologue José Cláudio, et entretiennent des liens étroits avec le monde politique. L’une de ces milices, dénommée le « Bureau du crime », est accusée d’être impliquée dans l’assassinat de la conseillère municipale de gauche, Marielle Franco, il y a un an. Interview.

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

L’une des milices de Rio, dénommée le « Bureau du crime », a été la cible mi-janvier d’une opération policière baptisée « Les intouchables ». L’une des personnes visées par l’opération est un ancien capitaine de la police militaire, Adriano Magalhães da Nóbrega, accusé d’être l’un des dirigeants du « Bureau du crime », et soupçonné d’être impliqué dans la mort de Marielle Franco. La populaire conseillère municipale du parti de gauche PSOL a été assassinée en pleine rue en mars 2018. Autre élément troublant : la mère et la femme du milicien mis en cause ont travaillé au sein du bureau de Flávio Bolsonaro, l’un des fils du président Jair Bolsonaro, élu à l’assemblée législative de l’État de Rio avant de devenir sénateur au Parlement fédéral en octobre 2018.

D’où viennent ces milices ? Qui les composent ? Comment ont-elles pris le contrôle de plusieurs quartiers de la mégapole brésilienne ? Quelles sont leurs liens avec le monde politique ? Le sociologue José Cláudio (Université fédérale rurale de Rio de Janeiro, UFRRJ) étudie ces milices depuis 26 ans et a écrit le livre Des Barons à l’extermination : l’histoire de la violence à la Baixada Fluminense. Il répond à ces questions, interviewé par le site d’information indépendant brésilien Agência Pública, partenaire de Basta !. Il résume : « À Rio, la milice, c’est l’État. »

Agência Pública : Comment sont nées les milices de Rio de Janeiro ?

José Cláudio [1] : Elles sont apparues à l’époque de la dictature militaire [1964-1985]. Des escadrons de la mort se constituent en parallèle à la la mutation de la police militaire, en 1967, comme une force auxiliaire de l’armée. Ces milices se définissent alors comme des « groupes d’extermination » composés d’officiers de la police militaire et d’autres agents de sécurité agissant comme tueurs à gage. Ces escadrons de la mort fonctionneront à pleine puissance dans les années 1970. Ensuite, dans les années 1980, avec la démocratisation, les mêmes commencent à se présenter à des élections. Ils se font élire maires, conseillers municipaux ou députés.

À la fin des années 1990, on a déjà le prototype de ce que sont aujourd’hui les milices de Rio de Janeiro. Elles sont alors associées aux occupations et distribution de terrains dans les zones urbaines de la Baixada Fluminense [la grande périphérie de Rio où se créent des favelas avec l’afflux de nouveaux habitants]. Des leaders miliciens émergent. Ce sont des policiers, des pompiers, des agents de sécurité. Ils agissent contre le trafic de drogues tout en établissant une structure de pouvoir basée sur la collecte de taxes, sur la vente de services et de biens urbains tels que l’eau, les décharges, les terrains.

Quelle est l’histoire du quartier de Rio das Pedras, réputé comme étant le berceau des milices de Rio ?

Rio das Pedras [un des grands quartiers de favelas de Rio] est une communauté en expansion où vit une population très pauvre originaire du Nord-est du Brésil. De nombreux terrains n’y sont pas constructibles car très instables. Il n’y a qu’une étroite bande de terres sur laquelle on peut construire, qui appartenait à l’État ou à des particuliers qui n’avaient pas les moyens d’y rester. La milice en a pris le contrôle, les a occupés et légalisés - parfois via la mairie elle-même, en payant les retards d’impôt fonciers. Après avoir pris le contrôle des terrains disponibles, la milice a expérimenté dans ce quartier son premier système de collecte de taxes auprès des commerçants.

Aujourd’hui, combien existe-t-il de milices à Rio ?

Il y en a beaucoup. Dans presque toutes les municipalités de la région périphérique de la Baixada Fluminense, des milices sont présentes. La ville de Seropédica, par exemple est aujourd’hui dominée par des miliciens. Il facturent des « taxes de sécurité » aux commerçants. Les moto-taxis doivent, par exemple, payer aux milices 80 reais (20 euros) par semaine pour travailler. Les marchands ambulants de popcorn paient de leur côté 50 reais (environ 12 euros) par semaine. Il y a aussi des gravières clandestines contrôlées par les milices.

Dans quelles autres affaires illégales les miliciens agissent-ils ?

Dans le quartier de Duque de Caxias, ils volent du pétrole des oléoducs de Petrobras et fabriquent des mini-distilleries dans des maisons de particuliers. Ils vendent du carburant frelaté. Ils construisent des décharges clandestines et y enterrent les ordures de ceux qui paient. C’est 1000 reais (environ 250 euros) par camion. Il peut s’agir de déchets contaminants, de déchets industriels, de déchets hospitaliers. Ils contrôlent aussi la distribution d’eau, de gaz, de cigarettes et de boissons. Et ils traitent avec certaines factions de trafiquants de drogue.

Lors de l’opération de police dirigée contre une milice de Rio, les médias évoquent un groupe, engagé pour tuer, le « Bureau du crime ». Est-ce courant ?

Je n’ai jamais entendu parler d’une milice qui ne pratiquait pas d’exécutions sommaires. Normalement, la milice a une équipe ou un groupe responsable des exécutions. Le commerçant qui ne veut pas payer, l’habitant qui ne se soumet pas. Pour n’importe quel conflit avec les intérêts de la milice, ce bras armé est appelé. Et il tue.

La spécificité des milices, c’est en fait la gamme de services qu’elles offrent au-delà de l’exécution sommaire et de la sécurité : de l’eau, des bouteilles de gaz, la captation illégale des signaux des chaînes TV payantes, le transport clandestin de personnes, des terrains, des immeubles. Les milices diversifient leurs rentes. Elles sophistiquent également leur management.

Jair Bolsonaro, président du Brésil, et son fils Flávio Bolsonaro, sénateur, ancien député de l’assemblée législative de l’État de Rio. Reproduction Facebook

Les milices contrôlent également des biens publics...

La base d’une milice est le contrôle militarisé de zones géographiques. L’espace urbain lui-même devient alors une source de gain. Si on contrôle militairement, avec des armes, par la violence, cet espace urbain, on fait de l’argent avec. De quelle manière ? On vend des immeubles. Par exemple, il y a eu un programme du gouvernement fédéral appelé « Minha Casa, Minha Vida » (« Ma maison, Ma Vie »). C’était un programme de l’État fédéral pour aider les familles défavorisées à financer la construction d’un logement. Des maisons ont bien été construites. Mais ensuite, des milices ont pris militairement le contrôle de certaines zones et ont déterminé qui occuperait ces logements. Elles ont même fait payer des taxes aux résidents.

Dans la municipalité de Duque de Caxias, un nombre important d’écoles publiques n’est pas approvisionné en eau par l’Agence régionale de fourniture d’énergie et d’eau de l’État de Rio. Alors, elles achètent des camions-citerne. Qui est le vendeur ? Qui a remporté l’appel d’offres pour la distribution d’eau à un prix absurde par moyen de ces camions-citerne ? Des gens liées aux milices. Rio de Janeiro et sa périphérie sont de grands laboratoires d’illégalités, qui s’accumulent pour renforcer une structure de pouvoir politique, économique et culturel, géographiquement établie et basée sur la violence et le contrôle armé.

Les milices comblent-elles le vide laissé par l’État ?

Il y a une continuité entre l’État et les milices. Le milicien se fait élire. Il a des rapports directs avec l’État. Il est l’agent de l’État. Ce n’est pas que l’État est absent. C’est en fait l’État qui détermine qui assurera le contrôle militarisé et la sécurité de cette région. Des miliciens deviennent députés, conseillers municipaux, secrétaire de l’Environnement. Ce n’est pas un pouvoir parallèle, c’est le pouvoir de l’État lui-même. Un État qui s’impose par des opérations illégales et devient plus puissant que ce qu’il l’est dans la sphère légale. Parce qu’il va alors déterminer votre vie de manière totalitaire. Vous ne pouvez pas vous y opposer.

Mais c’est la population qui élit ces miliciens...

Ne me dites pas que les habitants de ces communautés des favelas agissent de connivence avec ce système. La population de la région a certes élu Flávio Bolsonaro, qu’on découvre aujourd’hui avoir des possibles liens avec ces miliciens. Mais quelles sont les conditions de vie de cette population ? Elle est soumise à des conditions de misère, de pauvreté et de violence imposées. Cinq décennies de présence de groupes d’extermination dans ces municipalités et ces quartiers de la périphérie de Rio ont abouti à 70 % de votes pour Jair Bolsonaro dans la zone de la Baixada aux dernières présidentielles. Trois mandats du Parti des travailleurs (PT) au gouvernement fédéral, soit 14 ans au pouvoir, n’ont pas réussi à changer ce système. Le PT a certes distribué le Bolsa Família [programme gouvernemental d’aide aux populations les plus pauvres, établi à l’arrivée de Lula à la présidence, en 2003, ndlr], mais cela n’a pas suffi.

Existe-t-il des liens économiques entre les miliciens et les hommes politiques ?

Oui. Des politiciens sont élus avec l’argent des milices. L’argent de la milice financera le pouvoir d’un homme politique comme Flávio Bolsonaro. En retour, son pouvoir politique favorisera les affaires des miliciens. Le système se perpétue ainsi.

Vous avez mentionné le cas de Flávio Bolsonaro : qu’est-ce qui lie le bureau d’un élu à un milicien ? Comment en est-il arrivé à employer la mère et l’épouse du milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, accusé d’avoir dirigé l’une des milices de Rio ?

Le lien, c’est d’abord le discours politique de la famille Bolsonaro, à commencer par son père, puis par ce que le père projette politiquement sur ses enfants. Ils sont tous les héritiers du discours d’élus comme le commissaire de police Sivuca [José Guilherme Godinho Sivuca Ferreira, élu député fédéral en 1990], qui a inventé l’expression « un bon bandit est un bandit mort ». Ce discours s’est perpétué. Bien sûr que les miliciens soutiendront ce discours et gagneront en force avec lui. C’était le programme défendu par Jair Bolsonaro dans sa campagne électorale. Il a dit : « Les policiers militaires sont les héros de la nation. » Nous avons ici des secteurs qui, depuis la dictature militaire, ont toujours fonctionné dans l’illégalité, avec des exécutions sommaires, et qui apprécient ce discours. C’est de la musique à leurs oreilles. Ce n’est pas pour rien que Flávio Bolsonaro a rendu hommage, à l’assemblée législative de Rio, à deux miliciens détenus.

Le milicien Adriano Magalhaes da Nobrega, par le moyen de son épouse et de sa mère employées au bureau de l’élu, crée un lien immédiat avec Flávio Bolsonaro, et lui donne du pouvoir en retour. Dans sa communauté, il sera connu comme celui qui peut résoudre les problèmes. De cette façon, on crée une structure de pouvoir familiale. C’est ce que les Bolsonaro défendent, la structure familiale. Si on enquête un peu plus, on voit que ce pouvoir est aussi religieux. Car des églises évangéliques sont aussi liés à ce système.

Adriano Magalhães da Nóbrega est accusé de diriger la milice de Rio das Pedras et d’appartenir au groupe d’extermination Bureau du crime.

La population soutient-elle les milices ?

Lorsqu’elles apparaissent dans un quartier, les milices se présentent comme une force qui s’oppose au trafic. Alors, la population les soutient. Mais avec le temps, la population constate que quiconque s’oppose aux milices est tué, que les milices contrôlent progressivement le commerce. La population commence alors à en avoir peur et ne les soutient plus autant. C’est toujours ce processus qui se répète.

Les miliciens ont-ils aussi le pouvoir de manipuler les votes en période électorale ?

Les milices contrôlent avec précision les votes, le titre de l’électeur, le lieu de vote de chaque électeur, le nombre de votes qu’il y aura à tel endroit. Ils sont en mesure d’identifier qui n’a pas voté pour leurs candidats.

N’y a-t-il pas d’autres actions judiciaires pour démanteler ces structures miliciciennes, à l’image de la récente opération dans le quartier de Rio das Pedras ?

L’opération « Intouchables » de Rio das Pedras est peut être historique. Mais je reste très critique sur ce type d’opération. Vu que les milices forment un très grand réseau, pour chaque personne arrêtée, 100 personnes peuvent prendre sa place. Si on maintient le fonctionnement de la structure économique et politique qui porte les milices, les milices se perpétueront. En général, les opérations de police ne font que toucher au trafic. Or, les milices sont plus puissantes que le trafic.

Des miliciens arrêtés dans le cadre de l’opération « Les Intouchables » faisaient partie du « Bureau du crime », présumé impliqué dans la mort de la conseillère municipale Marielle Franco, assassinée le 14 mars 2018. Fin 2018, Richard Nunes, secrétaire à la Sécurité publique de Rio, a déclaré que le meurtre était lié à l’accaparement de terrains. Pensez-vous que Marielle Franco a été tuée parce qu’elle perturbait les affaires des miliciens ?

Marielle Franco avait le pouvoir de perturber les affaires des miliciens, de demander une investigation, d’exiger une enquête pour contraindre l’État régional et les médias à regarder ce qui se passe. Marielle Franco était soutenue par une base politique, qui n’était ni compromise, ni vendue. Elle était donc une figure menaçante pour les milices. L’autre élément, c’est qu’elle était une femme, une femme qui ne s’est jamais soumise. Les miliciens ne supportent pas les femmes avec ce profil, c’est ça la vérité. Marielle Franco a été assassinée, la juge Patricia Acioli a également été assassinée [en 2011 dans la périphérie de Rio, ndlr], Tânia Maria Sales Moreira, qui était procureur à Duque de Caxias, a été menacée de mort avant de décéder d’un cancer. Ces trois femmes avaient beaucoup de courage, beaucoup de détermination, elles ne se soumettaient pas. Ce genre de femmes, les miliciens ne peuvent pas le supporter. Ils vont les éliminer. La misogynie est totale.

Propos recueillis par Mariana Simões
Traduction : Bárbara D’Osualdo

Photo : peinture en hommage à Marielle Franco, assassinée à Rio en mars 2018. L’enquête cible l’une des miliciens liés à l’un des fils du président Bolsonaro / CC Midia Ninja

Cet entretien a été initialement publié sur le site du média indépendant brésilien Agência Pública, le 28 janvier 2019.

Un événement en hommage à Marielle Franco et contre les violences d’État est organisé à Paris le 16 mars (au CICP, 21 ter rue Voltaire, dans le 11è), en présence de plusieurs collectifs brésiliens, organisations de défense des droits humains et du député démissionnaire, car menacé de mort, Jean Wyllys (du parti de gauche Psol). Voir le programme sur le site d’Autres Brésils.

Notes

[1] José Cláudio, sociologue à l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ), étudie les milices de Rio depuis 26 ans. Il est l’auteur du livre Dos Barões ao Extermínio : uma história da violência na Baixada Fluminense.

Publié le 06/03/2019

Référendum à Cuba : Cuba a en effet «changé», mais pas comme certains l’espéraient

Par Arnold August

(Site mondialisation.ca)

 

Les résultats ont été annoncés le lundi 25 février à 16 h, le lendemain du référendum, et ils sont excellents. Cependant, en me basant sur ma visite à Cuba en septembre-octobre dernier, au cours du débat où les gens ont eu l’occasion de réviser le projet (ce qu’ils ont FAIT en le déplaçant vers la « gauche »!), et sur une récente visite à La Havane de la fin janvier au début février, je ne suis pas du tout surpris des résultats très positifs.

La campagne et le vote se sont déroulés dans des conditions très difficiles. Une campagne concertée menée par les secteurs les plus divers des États-Unis et de Cuba contre un résultat positif constitue l’un des plus cruels exemples de l’histoire récente de la guerre idéologique, politique et culturelle menée contre l’option socialiste cubaine. 

Par exemple, un ex-diplomate et académique cubain résidant à La Havane a été cité dans les médias juste avant le vote :

Toute cette propagande [pour le oui] a créé l’effet d’une forte pression sur les gens pour qu’ils votent oui, et que s’ils votaient non, ils avaient un problème… De ce que je peux voir, si vous additionnez les « nons », les bulletins de vote laissés en blanc ou annulés et les abstentions, nous sommes entre 20 et 30 % du total des listes électorales… Cela signifierait qu’environ 60 % seulement auraient voté « oui ». Et le nombre de voix valides se situerait entre 70 et 80 %, et non à 97 % comme au référendum de 1976… Le pays a changé.

Premièrement, on ne peut pas comparer les résultats du référendum de 1976 (environ 97 % de participation avec environ 97 % en faveur de la Constitution) à ceux du référendum de 2019. Cela sert, sciemment ou non, à placer délibérément la barre trop haute pour discréditer le processus en cours. Les conditions historiques de 1976 par rapport à 2019 sont totalement différentes et dépassent la portée de ce court article. 

En fait, le taux de participation aux élections nationales organisées tous les cinq ans a régulièrement diminué depuis 1993, soit de 99,57 % à 98,35 % en 1998; à 97,64 % en 2003 et à 96,89 % en 2008, avec la baisse la plus importante à 90,88 % en 2013, et avec encore une nouvelle baisse à 82,9 % pour les dernières élections en 2018. 

Dans la même veine que la première source citée ci-dessus, un journaliste étranger accrédité à La Havane qui a activement fait campagne pour le « non », ou du moins pour l’abstention, pariait également sur l’idée préconçue que Cuba avait « changé » et s’éloignait du socialisme. (Au fait, personne n’a accusé ce journaliste d’intervenir dans le processus électoral à Cuba!) Il mettait comme titre : « Les Cubains devraient exprimer une opposition sans précédent lors d’un vote constitutionnel. » – et il poursuivait ainsi : « Selon un analyste cubain, l’opposition à la nouvelle Charte pourrait compter pour le quart des votes, une augmentation sensible par rapport au moins de 10 % des votes précédents. » 

Pour un troisième exemple, le correspondant anglais de CNN à La Havane a osé mettre en manchette : « Le socialisme a-t-il un avenir? Les Cubains se rendent aux urnes. » « Des millions de Cubains sont sur le point de dire “oui” au monde, ou c’est ce qu’espère La Havane. » La Havane espère? Comme si des millions de Cubains n’avaient pas déjà participé au débat constitutionnel quand, en fait, ils ont « changé » pour s’approcher davantage du socialisme et pour même inclure l’idéal du communisme, lequel avait été supprimé dans le projet de Constitution.

Ce courant médiatique axé sur l’opinion des États-Unis par rapport à la société cubaine, selon laquelle les Cubains ne peuvent pas vraiment désirer le socialisme, fait partie de la guerre idéologique et politique qui laisse l’impression que le vote du « oui » est imposé aux Cubains par le gouvernement. Pour rendre la chose encore plus préoccupante, le correspondant de CNN, après avoir cité les sources dissidentes habituelles, conclut sur une note très « inquiétante » : 

Dans une vidéo produite par le gouvernement sur les médias sociaux, Gerardo Hernández, ancien espion cubain et prisonnier américain, soulève les enjeux. « Je voterai “oui”, car il y a deux groupes, le “oui” et le “non”, dit-il. Ceux qui nous appellent à voter “non” sont les ennemis traîtres à Cuba. »

Oh, les Cubains ont tellement peur! Une surveillance omniprésente, Big Brother. 

Il y avait beaucoup d’autres exemples comme ceux-ci.

Quels ont été les résultats et pourquoi les devins se sont-ils trompés?

Voici les résultats d’après la compilation nationale du dépouillement officiel des votes dans les collèges électoraux locaux (dont j’ai personnellement été témoin pendant les élections de 1997-1998 et de nouveau en 2007-2008, où rien n’est plus transparent) :

Taux de participation : 84,4 % des électeurs admissibles

Oui : 86,85 % 

Non : 9 %

Blancs ou annulés : 4,5 % 

Le taux de participation électorale a été supérieur à celui des dernières élections générales de 2018 qui, comme mentionné plus haut, avaient enregistré un taux de participation de 82,9 %. Il ne faut pas oublier que la guerre des médias contre les élections avait été moins féroce en 2018, lors des plus récentes élections parlementaires nationales, que lors du référendum de février 2019. Cette guerre culturelle a commencé bien avant la période référendaire elle-même. Ainsi, malgré les conditions défavorables, la participation électorale de février 2019 représente, pour la première fois depuis 1993, un renversement de la tendance à la baisse. 

Un facteur très important, c’est que le référendum de 1976 n’avait pas eu à composer avec l’offensive médiatique menée par les États-Unis au moyen des médias sociaux, qui bien entendu n’existaient pas en 1976. 

Cependant, le résultat le plus important est le 86,85 % pour le « oui » et le 9 % pour le « non ». Ce qui représente une très forte majorité.

Ainsi, mon tout premier constat confirme que Cuba a effectivement « changé » et est en train de subir un processus de changement, même si ce n’est pas le genre de changement souhaité par certains. Si l’on considère les débats populaires de la mi-août à la mi-novembre et la campagne référendaire elle-même, on voit que Cuba a changé – et est en train de changer – vers un modèle encore plus socialiste et aussi renouvelé. 

S’agit-il d’une renaissance que certains pensaient être morte et enterrée, ce qu’ils appellent « la marée rose »? Le vote référendaire a eu lieu le même week-end que celui de l’incroyable victoire de la Révolution bolivarienne contre la tentative de coup d’État menée par les États-Unis (le 23 février) au moyen de « l’aide humanitaire ». S’agit-il, en Amérique latine et dans les Caraïbes, d’une sorte de nouveau réveil représenté par des changements qui effraient les ennemis des Révolutions cubaine et bolivarienne? Nous le verrons dans les semaines et les mois à venir, car les événements se précipitent. Je suis optimiste.

Arnold August 

 

Arnold August est un journaliste et un conférencier canadien, auteur de Democracy in Cuba and the 1997–1998 Elections (1999), Cuba and Its Neighbours: Democracy in Motion (2013) et, récemment, Cuba–U.S. Relations: Obama and Beyond (2017). En tant que journaliste, il collabore à de nombreux sites Web en Amérique latine, en Europe et en Amérique du Nord, y compris le site Mondialisation. Suivez-le sur Twitter et Facebook et sur son site Web : www.arnoldaugust.com

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Arnold August, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 05/03/2019

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#181 (site lundi.am)

Du point de vue qui nous intéresse, à savoir la critique anticapitaliste, le mouvement des gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles- une histoire de taxe sur les carburants, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique, enquêter et argumenter sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a un sens fort, donc, mais quel lequel ? Pour répondre, on s’efforcera d’abord de le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968. [1]

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps
Le macronisme est une tentative d’achèvement à marche forcée de la mise aux normes ultra-libérales de la société française, dont la thatchérisation a sans cesse été ralentie en France par le fantôme de Mai 68. Ce mouvement d’insubordination de la société a eu, quoi que racontent les pleureuses qui n’y voient qu’une ouverture de nouveaux marchés de la consommation, quelques effets bénéfiques avec les accords de Grenelle et le départ, un an plus tard de De Gaulle. Même si les bénéfices concrets des accords ont été perdus par la suite, et si le général a été remplacé par des politiciens aussi néfastes, on a conservé la conscience, aussi bien du côté du peuple, que du côté des gouvernants qu’en descendant dans la rue, on pouvait ébranler l’État et contrer ses desseins.

Contre la loi Devaquet en 86, contre le CIP en 1994, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite en 1995, contre l’accord CFDT-patronat sur la suppression des Assedic en 1997-98, contre le CPE en 2006 : de nombreux mouvements avaient entraîné une reculade des gouvernements successifs. Mais en 2008, le mouvement contre la réforme des retraites, en dépit de manifs massives et de blocages réunissant étudiants, précaires et ouvriers, s’est soldé par la défaite. Le « mai 68, c’est fini » de Sarkozy était censé acter l’évaporation du fantôme. Le renouveau de combativité manifesté dans la lutte contre la loi travail n’a pas empêché une défaite orchestrée avec les centrales syndicales. Seule la lutte de la Zad de Notre-Dame des Landes s’est soldée par une victoire (amère, certes, mais une victoire) : s’il n’y a pas d’aéroport aujourd’hui, il n’a échappé à personne que c’était grâce, d’une part à l’alliance d’opposants hétérogènes, et d’autre part à une confrontation directe et courageuse avec les forces de l’ordre. Si éloignés qu’ils soient des préoccupations immédiates des gilets jaunes, les différents épisodes de ce combat ont offert une leçon qui n’a pas été perdue.

Si, aujourd’hui, 40 ans après l’irruption du modèle reagano-thatchérien, la contre-révolution néo-libérale n’est pas tout à fait achevée, malgré l’adhésion fanatique de toute l’éditocratie et des médias dominants, on le doit à ce « retard français », à cette « gréviculture » qui fait que Macron intervient à un moment où la donne, mondialement, a changé : après la crise de 2008 et ses séquelles, et dans une époque de chaos géostratégique, il ne peut s’appuyer, à la différence de Thatcher ni, sur des promesses d’actionnariat populaire, ni espérer, autour de l’enlisement des opérations sub-sahariennes, un élan patriotique comme celui de la guerre des Malouines. Même la lutte antiterroriste ou contre l’antisémitisme ne fonctionnent comme vecteurs d’union sacrée que de manière éphémère et seulement pour un segment précis de population.

Saisir le sens de l’événement gilets jaunes implique de se dessaisir de grilles d’analyse qui s’avéraient déjà depuis quelques décennies bien incommodes pour saisir la réalité et qui sont ici tout à fait inopérantes.

Pour moi, qui suis issu de cette famille, aller voir ce que racontaient sur ce mouvement les groupes et individus de l’ultragauche issue de la critique marxienne du léninisme, fut une expérience à la fois intéressante et déprimante : à quelques exceptions près (Temps Critiques, notamment), l’impression d’être en visite dans un Ehpad de la pensée dérangé dans ses habitudes. Tel qui a passé sa vie à recenser jusqu’à la moindre grève patagone pour prouver que dans le monde il n’y a qu’une classe en lutte, ne trouve à dire, après trois mois d’un mouvement étendu à toute la France, qui a durablement marqué la vie économique et sociale et qui a pour la première fois depuis la Commune porté le feu dans les beaux quartiers du pouvoir, qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Tel autre a très tôt tranché : ça ce n’est pas le prolétariat, donc, il ne peut l’emporter contre le Capital – et de s’inventer une composition sociale du mouvement : ce serait « la classe de l’encadrement ». Tel autre groupe a décidé que ce mouvement ne pourrait être qu’une tentative de constituer un peuple en dialogue exclusif avec l’Etat, donc étranger à la seule voie pour l’émancipation universelle, l’autonomie ouvrière. Le fond de l’affaire étant la dérangeante composition sociale du mouvement, beaucoup trop composite.

Il faudra vous y faire, les copaines, nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements impurs. Au lieu de regretter que ne s’affirme pas « la classe en tant que classe », vous auriez peut-être beaucoup à gagner à vous demander comment il se fait qu’il y ait tant d’ouvriers, et de plus en plus, sur les ronds-points et dans les manifs, et pourquoi ils ont choisi de se battre là plutôt que sur leur lieu de travail. Et continuer en vous demandant ce qu’est devenue cette notion de « lieu du travail » - et si par hasard, le trajet pour se rendre à l’usine n’en faisait pas partie. Pourquoi les ouvriers qui voient les établissements fermer du jour au lendemain suivant les fluctuations d’un capital en circulation accélérée ont-ils tendance à délaisser ce que vous appelez encore les « lieux de production », pour aller se battre ailleurs ? Peut-être parce que la « production » s’étend désormais à toute la société et qu’il est bien hasardeux de lui attribuer un « lieu » exclusif ?

Comprendre toutes les potentialités de ce bouillonnement impur nécessite aussi de prendre la juste mesure de la présence d’éléments nationalistes, racistes, antisémites au sein du mouvement. Sans les ignorer, ni les surestimer, il faut être conscients du danger réel qu’ils représentent pour l’avenir, celui d’un repli d’une partie de ses troupes sur des formes régressives, populistes-électoralistes. Car si les phénomènes répugnants, xénophobes et antisémites, sont restés isolés, très largement marginalisés par d’innombrables déclarations collectives antiracistes, si les groupes fascistes organisés n’ont jamais, aux dires mêmes de la DGSI, pris une position dominante, il est vrai que l’âme du mouvement, cette volonté de constitution d’un peuple qui dresserait l’immense majorité contre les mauvais gouvernants, est ambigüe. Qu’on ait beaucoup chanté la Marseillaise au début et qu’on la chante encore, suivant les occasions et les lieux (mais le mouvement a su aussi créer ses propres chants), peut se comprendre aisément. Comme disait un gilet jaune : « Quand on est face au flic, notre seule force c’est d’être ensemble et pour se sentir ensemble, on a besoin de chanter, et le seul chant que tout le monde connaît, c’est celui-là ». La référence à la Révolution française est bien la référence universelle. Mais quelle république ? La Marseillaise peut être le chant de la République Universelle à la Anarchasis Cloots que Temps Critiques appelle de ses vœux dans une affiche : la république de tous ceux qui veulent en être membres, quelle que soit leur nationalité. Elle peut aussi être ce qu’elle a beaucoup été dans l’histoire : le chant des bourreaux versant un sang impur. Le piège du RIC peut se refermer sur la question : « qui est citoyen ? ». Comme dit TL : « il faut aussi rappeler qu’il paraît difficile d’être sur un barrage ou un rond-point avec un « étranger » qui se bat contre l’injustice fiscale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui ! »

Ce genre d’involution ne peut être combattu que par l’approfondissement et la radicalisation des tendances les plus positives. C’est ici que s’avère féconde la confrontation à la dernière séquence de luttes (luttes de territoires contre les Grands Projets, lutte contre la loi travail avec ses cortèges de tête). Les gilets jaunes se distinguent de ces luttes en ce que, contrairement à elles, ils ne mettent en cause ni les modes de production de la richesse, ni la nature même des richesses, mais se battent presque exclusivement sur le terrain de leur répartition. Gilets jaunes, zadistes et réfractaires à la loi « Travaille ! » ont cependant en commun un point essentiel : le refus de l’exploitation. Comme le montre la lutte contre les Grands Projets et ses échanges (de slogans, de participants, d’imaginaire) avec les cortèges de tête, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la femme par l’homme et l’exploitation de la nature procèdent de la même démarche. Elle consiste à dominer l’autre pour s’approprier ce qu’il-elle produit en ne lui laissant que de quoi survivre dans les normes fixées par le dominant. Ces normes ont été fabriquées par des siècles de batailles et d’arrachements : séparation nature-culture, sophistication de la domination masculine, imposition du temps de travail comme mesure de la valeur.

La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie et aux rôles sociaux (notamment genrés), est déjà en elle-même une piste pour combattre ces normes et elle favorise aussi les échanges d’expérience qui permettent de dépasser l’opposition entre la question de la fin du monde et celle des fins de mois. Pour que nous ayons le temps d’avancer sur ces pistes là, il faut tenir bon sur les points forts du mouvement : sa magnifique solidarité face à la répression, et le refus obstiné de la représentation (malgré les porte-paroles médiatiquement fabriqués). Plutôt que de céder à la tentation du Grand Blabla national, du dialogue obligatoire avec les autorités comme s’il allait de soi qu’on leur déléguait la tâche de décider de tout à la fin, c’est à nous de continuer à avancer à notre rythme. Continuer à prendre le temps. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensée que nos priorités d’action et, d’une façon très générale, au niveau des groupes comme de l’ensemble de la société, notre manière d’employer le tem

Publié le 04/03/2019

Gilets jaunes : Le RIC ou la «parabole des aveugles».

Par Jean-Claude Paye

 

(site mondialisation.ca)

La question de la représentation est devenue centrale dans le discours des gilets jaunes, alors qu’au départ, seules des revendications salariales, la défense du pouvoir d’achat, (« pouvoir remplir le frigo »)  étaient émises par les manifestants. Le Référendum d’Initiative Citoyenne s’est progressivement imposé à travers les médias. Ainsi, le pouvoir est parvenu à occulter les priorités des manifestants, en faisant de la représentation la condition pour pouvoir entendre leurs voix.

S’opère ainsi une opération de déplacement, de la lutte salariale à une demande de réforme de légitimation du pouvoir. Le déplacement, en ce qui concerne la nature des revendications, permet un renversement de celles-ci en leur contraire. Elle permute une lutte sur le salaire, une lutte politique qui s’attaque directement aux nouveaux mécanismes d’exploitation, en une revendication de réforme de l’État qui, en ouvrant la possibilité à un renforcement du pouvoir, vide le caractère de contestation  sociale du mouvement.

Résultat de cette double opération, de déplacement et de renversement, le RIC occupe la place du fétiche, d’un objet partiel se substituant au tout. C’est un vide que peut remplir le pouvoir, selon les nécessités du moment et l’évolution du rapport de forces. Le RIC devient une opération de fusion avec les institutions, qui empêche toute séparation d’avec celles-ci et s’oppose à tout procès de luttes de classes.

Le  rapport entre les gilets jaunes et le pouvoir est l’envers d’Oedipe et le Sphinx, relaté par la mythologie grecque. Ici, c’est le mouvement social qui se précipite dans le vide, car, en acceptant de se placer sur le terrain du pouvoir, il ne peut répondre à l’ injonction : qui es-tu ? qu’en se déniant lui-même, en affirmant « nous sommes le peuple », alors que leur unité était basée sur une lutte contre la sur-exploitation, sur la réponse à la seule question recevable par le mouvement : « que voulons-nous ? » : « des sous ! ».

Le RIC, une revendication « embarquée »

La revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire était restée marginale jusqu’à la mi-décembre 2018. Ensuite, elle a été présentée comme l’axe central de la lutte des gilets jaunes. Dans les faits, le RIC a été d’avantage mis en avant par les médias que par les manifestants eux-mêmes qui, le plus souvent, se limitent à revendiquer cette réforme, sans lui donner de contenu, comme si le mot lui-même était synonyme de démocratie. En conséquence, pour le patronat et le gouvernement, le RIC présente l’avantage de reléguer au second plan les revendications initiales, totalement inacceptables, portant sur la revalorisation des salaires minimaux et sur la baisse du prix des carburants, in fine sur la valeur de la force de travail.

Parallèlement, les médias ont fait connaître au grand public Etienne Chouard, porteur emblématique du « référendum d’initiative citoyenne ». Cette initiative a déjà été immédiatement reçue favorablement par le gouvernement. Le premier ministre, Edouard Philippe, a tout de suite exprimé le 17 décembre 2018, dans un entretien aux Echos, : « Je ne vois pas comment on peut être contre son principe ». Ensuite, fût installée une division des rôles entre le premier ministre et le président, l’un et l’autre alternant le rejet et l’ouverture.

Finalement, le président Macron, après avoir renouvelé sa défiance vis à vis du « RIC », un dispositif de démocratie directe qui « peut nourrir la démagogie » et risque de « tuer la démocratie représentative,[1] » a ensuite laissé entendre qu’il pourrait se convertir à l’idée d’un référendum, son premier ministre émettant alors d’avantage de réserves [2] .

L’adoption du référendum d’initiative citoyenne commence à faire son chemin dans les arcanes du pouvoir. Terra Nova, think tank de « centre-gauche », a rendu public une « étude » estimant que le référendum d’initiative citoyenne est une « procédure légitime ». Tout le problème serait de circonscrire les « risques » liés à cette réforme en ajoutant « un temps de réflexion collective.» Une assemblée citoyenne composée d’une centaine de personnes « tirées au sort » serait chargée d’évaluer l’impact du scrutin, entre la période de recueil des signatures et le vote.[3]

Une manœuvre de diversion.

Une discussion centrée sur la proposition du RIC a l’avantage de faire diversion. Elle est beaucoup moins onéreuse qu’une réponse positive aux exigences monétaires et salariales. La possibilité d’organiser des référendums citoyens existe déjà en Suisse et en Italie, sans que l’organisation du pouvoir en ait été bouleversée, sans que des classes populaires aient pu effectivement peser sur la politique gouvernementale.

En ce qui concerne la France, il faut aussi rappeler la saga du référendum sur le Traité de la Constitution européenne en 2005, qui malgré le rejet de plus de 54 % des votants s’est terminée plus tard par la signature du Traité de Lisbonne, texte qui intégrait l’essentiel du caractère supranational de l’acte précédemment rejeté par les Français.

Le dispositif des référendums populaires, qu’ils soient à « l’initiative » des pouvoirs constitués ou du « peuple », se sont, le plus souvent, avérés incapables de peser sur la politique gouvernementale. Cependant, dans le contexte politique actuel, de neutralisation du pouvoir législatif par l’exécutif, le RIC pourrait avoir une influence sur les institutions, mais dans le sens inverse de celui attendu par ses promoteurs, celui d’un renforcement du pouvoir présidentiel au dépend du Parlement.

Un renforcement de l’exécutif.

Le 5 février, lors du vote en première lecture de la loi à l’Assemblée nationale « sur la prévention des violences lors des manifestations et sanction de leur auteurs », 50 députés de la majorité se sont abstenus, afin de marquer leur désaccord avec la proposition de loi [4]. Pourtant, le parti gouvernemental a été entièrement construit par le président. Les candidats de la République en Marche à l’élection législative n’ont pas été élus par les bases locales du mouvement, mais désignés, d’en haut, par une commission dont les membres ont été choisis par Emmanuel Macron [5] .

Un Parlement, même avec une majorité caporalisée, peut toujours poser un problème au pouvoir exécutif. C’est pourquoi ce dernier a constamment introduit des réformes destinées à neutraliser le travail parlementaire. Ainsi, les procédures accélérées réduisent déjà considérablement toute capacité de contestation, en imposant qu’un projet de loi ne puisse faire l’objet que d’une seule lecture par chambre du Parlement.

Le référendum d’initiative citoyenne, une réforme qui pourrait établir une « relation » directe entre le Président et le « peuple », pourrait favoriser une présidentialisation accrue du régime politique, une concentration des pouvoirs encore plus radicale dans les mains de l’exécutif. Ce que deviendra concrètement le RIC, dépendra de ses modalités d’applications et surtout, à chaque fois, du rapport de forces entre ses promoteurs et le pouvoir constitué.

Il n’est pas possible de maintenir en permanence un haut niveau de mobilisation pour faire passer des réformes, même si le vote est d’abord un succès pour ses initiateurs. Comme le montre l’adoption du Traité de Lisbonne, la pression doit être constante, afin que la volonté populaire soit finalement respectée. Cela suppose un ensemble de conditions particulièrement favorables, liés à des conditions historiques limitées.

« L’État du peuple tout entier ».

Les gilets jaunes représentent une partie importante de la population, mais ils ont des intérêts propres qui ne sont pas ceux de l’ensemble de la société. Ainsi, l’évocation de la notion de peuple occulte la spécificité d’un mouvement social, portant des revendications particulières, opposées aux intérêts patronaux.

La manière dont le mouvement se définit pose problème. Si les exigences exprimées portent bien sur la question du salaire et du pouvoir d’achat, les actions sont nommées comme celles d’un mouvement citoyen. Alors que la question salariale est au centre des revendications, le patronat se met complètement hors jeu. L’État peut alors se poser comme le seul interlocuteur des manifestants.

La notion de peuple recouvrerait un agrégat qui comprend quasiment l’ensemble de population, un rassemblement dont l’unité est présupposée, du fait qu’il ne comprendrait pas les 1 %, ou les 0,1 % ou même les 0,01 % de « l’oligarchie » financière. Ainsi, ce n’est pas un concept reposant sur la différence, mais au contraire une catégorie englobante, dont on déduit l’identité par  une opposition pré-supposée aux ultra-riches.

Si les classes sociales n’existent que dans leur rapports de luttes, la notion de peuple, quant à elle, neutralise toute opposition de classe. C’est une notion psychotique, supprimant la différence et rejetant toute séparation d’avec les pouvoirs constitués. Ainsi, c’est une idée  qui a souvent servi de référence idéologique diversifiée, à une partie de la social-démocratie, à des régimes autoritaires ou à Joseph Staline qui a même parlé « d’État du peuple tout entier. »

En France, les promoteurs de la notion de peuple font référence à la révolution de 1789 où le prolétariat urbain a renversé l’aristocratie avec les armes distribuées par les bourgeois et à qui ils les ont remis, une fois le travail accompli [6]. Déjà, dans historiographie de la révolution française, la référence au peuple est un paravent dissimulant les acteurs réels, tels les prolétariats urbain et agraire. Elle a le même effet actuellement, au niveau du mouvement des gilets jaunes, de déni de la composition de classe des manifestants.

Ainsi, disparaît plus de deux siècles d’histoire sociale et politique, celle des luttes prolétaires, au nom d’une référence a-historique de peuple, véhiculée non pas par l’histoire réelle, mais officielle de la révolution française de 1789.

Le RIC, une réforme compatible avec « l’anti-système » macronien.

La mutation de l’organisation du pouvoir, basée sur le RIC, pourrait suivre les traces des réformes antérieures, celles de « l’anti-système » macronien, d’une restructuration par le haut du système de la représentation politique. Son adoption pourrait aboutir à un mode de gouvernance qui abandonne d’avantage le système des partis et qui, dans les faits, rejette le politique, c’est dire la reconnaissance des oppositions de points de vue et d’intérêts, au profit d’une relation fusionnelle du président et de son peuple.[7] Ainsi, le RIC peut conduire à un nouveau stade d’une mutation, déjà bien avancée, de l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation d’avec la société civile.

L’élection du président Macron est en elle-même exemplaire de ce processus. Emmanuel Macron fût élu par une petite minorité de Français, 16,5 % des électeurs inscrits, permettant à son parti d’obtenir 60 % des sièges à l’Assemblée nationale [8]. Non seulement l’élection, mais déjà sa candidature à la présidence, pose question. Elle fut déjà envisagée au niveau d’une réunion du groupe de Bilderberg un an avant son élection. Son premier ministre y fût aussi présenté quelques mois avant sa désignation. Cette influence internationale explique pourquoi le président Macron est largement indifférent aux revendications des français : il ne leur doit pas son élection.

Ce 5 février 2019, une proposition de loi « anticasseur, » «  visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs [9] », a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Grâce au soutien du Parti des Républicains, il s’agit d’une première contre-offensive du pouvoir, couplée à une tentative de déstabilisation développée sur le mode de la lutte contre l’antisémitisme.[10]

Pendant longtemps, les gilets jaunes se sont trouvés face à un vide de pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement d’une tactique destinée à pratiquer une politique de terre brûlée, face à un mouvement social difficilement contrôlable, mais aussi un élément caractéristique de la forme actuelle de l’exercice du pouvoir national. Celui-ci vient de réagir, dans le seul champ qui lui reste disponible, celui de la provocation idéologique et l’organisation de la répression.

Un État policier.

La répression, subie par les gilets jaunes, est d’un niveau inconnu en France depuis des dizaines d’années. On dénombre quelques 1 800 condamnations accompagnées de centaines de peines de prison ferme, ainsi que 1 400 personnes en attente de jugement. Il s’agit pourtant d’un mouvement social non violent qui n’a aucune capacité, ni volonté, de menacer l’exercice même du pouvoir. La violence policière est avant tout « proactive », elle a pour but de créer la peur et de dissoudre préventivement tout processus de recomposition sociale. Au 15 janvier, on comptait au moins 1700 blessés, 93 blessés graves dont 13 personnes éborgnées [11] parmi les manifestants.

Ainsi, tout au long de leurs manifestations, les gilets jaunes ont été confrontés à la seule structure effective de l’État national : la police. Les États membres de l’UE, même de grands pays comme la France, sont aujourd’hui des instances dépourvues de la plupart des prérogatives régaliennes, qu’elles soient politiques ou économiques. La plupart de celles-ci ont été transférés à des instances instances européennes et internationales. Les politiques économiques et sociales, telles la réforme du code du travail, sont de simples applications de directives de l’UE.
La police devient l’appareil central de l’État national [12] . La prérogative du maintien de l’ordre reste bien de son ressort, contrairement à la guerre, à la monnaie ou à la politique économique. Si à ce niveau, l’État national garde bien une autonomie, elle est relative car étroitement encadré par la structure impériale étasunienne. Depuis une trentaine d’années, les polices européennes ont été structurées directement par le FBI [13] . Non seulement, la police fédérale américaine a organisé les équipes mixtes d’intervention, mais grâce à ses initiatives, elle est parvenue aussi à influencer fortement les législations européennes, tant nationales que communautaires et cela dans les domaines de l’interception des communications, du contrôle du Net, de la création de nouvelles incriminations spécifiant le terrorisme, ainsi que sur les réformes des appareils policiers et judiciaires.

La centralité de l’appareil policier au niveau national a d’abord été explicite dans des pays ayant abandonné depuis longtemps toute souveraineté nationale, telle la Belgique. Elle est maintenant organique à des pays comme la France. Il s’agit là du résultat d’une politique d’abandon de toute indépendance nationale et d’une intégration accrue dans l’Empire étasunien.

« La parabole des aveugles ».

Si la police est devenue, en France, le corps central de l’État national, c’est d’abord comme appareil soumis aux structures impériales. Cette articulation explique les difficultés rencontrées par les luttes prolétaires. La gestion de force de travail est internationale et les luttes restent nationales. L’adversaire est globalement insaisissable. Face aux gilets jaunes, il n’y a que la police comme représentante d’un Etat qui a perdu ses prérogatives régaliennes. Les manifestants doivent faire face à un vide de pouvoir. Ils sont confrontés à un Etat qui règne, mais ne gouverne pas.

La violence de la police vis à vis des manifestants, ainsi que l’utilisation massive de la procédure de comparution immédiate, sont révélatrices de la forme actuelle de l’État, d’un Etat national qui n’a plus d’autres prérogatives que les fonctions de police et de justice, cette dernière étant réduite à un simple auxiliaire de l’appareil répressif. La procédure de « comparution immédiate » est explicite de cette mutation. C’est donc le droit pénal qui est maintenant au centre des relations entre le pouvoir et la population.

Actuellement, le droit pénal a acquis un caractère constituant. Abandonner, comme le demande Etienne Chouard, les revendications salariales et ne pas faire de la défense des libertés fondamentales un axe central de lutte , afin de concentrer tous ses efforts sur le RIC, conduit à l’anéantissement du mouvement. Cela amène à traiter comme objectif principal, sinon unique, la capacité de transformer un texte constitutionnel qui n’a plus qu’une place résiduelle dans l’ordre politique et juridique actuel.  Cette tactique se place hors de toute réalité effective. Elle conduit à un suicide politique, comme le suggère notre référence à la peinture de Jerôme Bosh, « La parabole des aveugles ».

Le RIC  comme substitut à la lutte sur le salaire.

La dissolution de ses revendications propres dans une demande abstraite de démocratisation de l’État ne peut qu’affaiblir le mouvement. Cette exigence peut facilement se transformer en son contraire, en un renforcement du pouvoir exécutif. Le déni de la composition de classe du mouvement, leur refus de se nommer comme prolétariat fait qu’ils sont désignés comme peuple, comme base imaginaire d’une organisation étatique qui les combat.

En effet, la manière dont certains manifestants se définissent pose problème. Si leurs revendications portent  bien sur la question du salaire, elle ne se nomment pas comme telles. Elles se présentent pas comme des actions prolétaires, destinées à défendre la valeur de la force de travail, mais comme un mouvement « citoyen », se réclamant d’un État qui est en première ligne dans la baisse du salaire direct et indirect.

En conclusion, il apparaît que la revendication du RIC repose sur un double déni de la réalité politique. Elle suppose que l’État national exerce encore un pouvoir conséquent et que la Constitution en est encore un vecteur essentiel.

Un déni du caractère politique de la lutte salariale.

C’est aussi un déni du caractère directement politique de la lutte salariale, qui dans le contexte actuel, affronte globalement une accumulation du capital basée, non plus principalement, comme dans « les trente glorieuses », sur l’augmentation de la production de plus-value relative, mais bien sur une nouvelle croissance de la plus-value absolue [14].

En occident, donc en France, dans une structure de très faible croissance, l’augmentation de la productivité du travail n’est plus le vecteur principal de l’augmentation de l’exploitation, de la hausse du taux de plus-value, mais bien la baisse des salaires directs et indirects, ainsi que l’augmentation de la durée et de la flexibilité du travail.

La lutte sur le salaire devient directement politique, car toute valorisation de la force de travail remet directement en cause un système d’exploitation basé essentiellement sur la baisse de la valeur absolue de la force de travail. La fonction de l’État comme capitaliste collectif, telles que nous le montre la loi El Khomri et les ordonnances Macron, est aujourd’hui centrale dans le démantèlement des garanties permettant aux travailleurs de défendre leurs salaires et leurs conditions de travail. Toute lutte pour le salaire devient une lutte directement politique.

Jean-Claude Paye

Notes

[1]Louis Nadau, « Face au RIC , Macron brandit le Brexit », Marianne.net, le 16/1/2019,https://www.marianne.net/politique/face-au-ric-macron-brandit-le-brexit

[2]« Comment Emmanuel Macron prépare un référendum en secret », Le Journal du Dimanche,  le 2 février 2019, https://www.lejdd.fr/Politique/exclusif-comment-emmanuel-macron-prepare-un-referendum-en-secret-3850556

[3]Carole Piquet, « Qu’est-ce que le «RIC délibératif» proposé par Terra Nova ? »,  Le Parisien.fr, le 19 février 2019, http://www.leparisien.fr/politique/qu-est-ce-que-le-ric-deliberatif-propose-par-terra-nova-19-02-2019-8015343.php

[4]« L’Assemblée vote la proposition de loi « anti-casseurs » par 387 voix contre 92 », Europe1.fr, le 5 février 2019, https://www.europe1.fr/politique/lassemblee-vote-la-proposition-de-loi-anticasseurs-par-387-voix-contre-92-3852311

[5]Lire : Jean-Claude Paye, « Que rien ne change pour que tout change », Alter Info, le 8 juin 2017, http://www.alterinfo.net/Que-rien-ne-change-pour-que-tout-change-_a131165.html

[6]Henri Guillemins, « La révolution française (1789-1794)», https://www.youtube.com/watch?v=mh7DWUr_nyA

[7]Jean-Claude Paye, « Macron. La fin du système des partis », Alter Info, le 20 avril 2017, http://www.alterinfo.net/Macron-La-fin-du-systeme-des-partis_a130104.html

[8]Résultats des élections législatives 2017, Ministère de l’Intérieur, https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Legislatives/elecresult__legislatives-2017/(path)/legislatives-2017/FE.html

[9]« Les députés ont voté pour limiter la liberté de manifester », Reporterre.net, le 5 février 2019, https://reporterre.net/Les-deputes-ont-vote-pour-limiter-la-liberte-de-manifester

[10]Bernard-Henri Lévy: « L’antisémitisme, c’est le coeur du mouvement des gilets jaunes », AFP, le 18 février 2019, https://www.lalibre.be/actu/international/bernard-henri-levy-l-antisemitisme-c-est-le-coeur-du-mouvement-des-gilets-jaunes-5c6a69ffd8ad5878f0c92226

[11]« Au moins 93 blessés graves depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, 13 personnes éborgnées », RT France, le 15 janvier 2019, https://francais.rt.com/france/57917-au-moins-93-blesses-graves-debut-mouvement-gilets-jaunes-13-personnes-eborgnees

[12] Jean-claude Paye, «  « L’État policier, forme moderne de l’Etat ? L’exemple de la Belgique », Les Temps modernes,, no 605, août-septembre-octobre 1999 et « Vers un Etat policier en Belgique ? », Le Monde diplomatique, novembre 1999, ainsi que Vers un Etat policier en Belgique, 159 p, EPO 1999.

[13]Jean-claude Paye, « Europe-Etats-Unis : un rapport impérial », Le Monde, le 23 février 2004, https://www.lemonde.fr/international/article/2004/02/23/europe-etats-unis-un-rapport-imperial-par-jean-claude-paye_354079_3210.html

[14]L’augmentation de la valeur du capital par la production de plus-value absolue est la forme dominante au 19ieme siècle, avant que les travailleurs aient pu s’organiser massivement. Elle s’effectue par la prolongation de la journée de travail et la réduction des salaires réels. L’augmentation de la plus-value relative s’effectue, quant à elle, par l’accroissement de l’intensité et de la productivité du travail, en s’assurant que l’augmentation des salaires soit inférieure à celle de la productivité.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Claude Paye, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 03/03/2019

Comment l’Europe transforme des réfugiés afghans en « fantômes », quand ils ne sont pas expulsés

par Nolwenn Weiler, Rachel Knaebel, Thomas Clerget (site bastamag.net)

La situation des exilés afghans illustre les incohérences européennes : l’Allemagne et la Suède les expulsent par dizaines quand la France, une fois n’est pas coutume, a tendance à davantage leur accorder protection et asile. Partout en Europe, les réfugiés afghans doivent parfois attendre de longs mois, vivre dans la rue et dans l’incertitude avant de voir leur situation régularisée. Quant au regroupement familial, il est quasiment impossible à obtenir.

Un peu avant Noël, un réfugié afghan est arrêté au nord de la Bretagne, d’où il cherchait à rallier l’Angleterre. Incarcéré au centre de rétention de Rennes, il fait une demande d’asile, rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Il dépose aussitôt un recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui lui accorde rapidement une « protection subsidiaire », ce qui lui donne droit à une carte de séjour temporaire d’une durée d’un an, renouvelable. Cette protection temporaire lui a peut-être sauvé la vie : le 24 décembre, une voiture piégée explose devant le ministère des Affaires sociales, à Kaboul, tuant 43 personnes. Mi-janvier, une autre attaque cause 4 morts et 90 blessés.

Si la Syrie reste le pays le plus meurtrier pour les civils, relève l’ONG Acled dans son rapport sur 2018, le conflit Afghan serait néanmoins, à travers le globe, celui ayant causé le plus de morts au cours de l’année écoulée, avec plus de 43 000 victimes. Devançant le Yémen, la Syrie, l’Irak et le Nigeria.

En France, plus de 80% des demandes de protection sont accordées

Heureusement, en France, les magistrats de la Cour nationale du droit d’asile sont plutôt sensibles au sort des Afghans, contrairement à d’autres pays d’Europe. Quand l’Ofpra rejette leur demande, « ils sont en général repêchés par la CNDA dont la jurisprudence est très favorable », remarque Gérard Sadik, de la Cimade, une association de solidarité. La CNDA considère que le passage obligé par Kaboul, où les violences sont intenses, rend l’octroi d’une protection nécessaire.

Selon la jurisprudence française, la région d’origine ne suffit pas pour estimer le risque encouru par une personne. En théorie tous les Afghans, même s’ils viennent d’une zone moins frappée par le terrorisme, sont en droit de bénéficier de la protection subsidiaire. En 2018, la CNDA a repêché 549 Afghans, auxquels une protection a été accordée après une première décision défavorable [1]. L’Ofpra, de son côté, a protégé 83% des 6596 demandeurs afghans en 2017, les chiffres n’étant pas encore connus pour l’année suivante [2].

Néanmoins, l’Ofpra ne semble pas toujours suivre la jurisprudence. « Normalement, une décision de justice s’impose à l’administration, commente Élodie Journeau, avocate en droit des étrangers et en droit d’asile. Mais l’Ofpra ne se sent pas liée par ces décisions du conseil d’État et de la CNDA ! Comme si les autorités françaises ne souhaitaient pas protéger "tous" les Afghans, peut-être en raison de leur nombre, ou pour des questions diplomatiques et politiques. » Le ministère de l’Intérieur essaie même de transférer des Afghans vers l’Allemagne ou la Bulgarie, où les procédures pour obtenir une protection sont plus difficiles, selon la Cimade.

Ailleurs en Europe, les Afghans peinent à obtenir l’asile

Car l’Union européenne a signé un accord avec l’Afghanistan en 2016 pour faciliter les expulsions [3]. C’était deux jours avant la Conférence des bailleurs pour la reconstruction de l’Afghanistan. Pour recevoir une aide financière, l’Afghanistan doit donc accepter de « reprendre » ses demandeurs d’asile déboutés, malgré les attentats réguliers et l’emprise toujours aussi forte des talibans dans le pays.

L’Allemagne commence alors à renvoyer des Afghans vers Kaboul : 121 personnes sont renvoyées en 2017, 284 en 2018 [4]. Début janvier 2019, les expulsions reprennent [5]. La Suède applique la même politique, expulsant jusqu’à 2155 ressortissants afghans en 2018 ! [6]

En France, les premières expulsions vers Kaboul débutent en juin 2017. « Les pratiques sont très irrégulières selon les préfets, remarque l’avocate Élodie Journeau. Il n’y a pas de concertation. Certains préfets expulsent très rapidement, même quand une procédure judiciaire est en cours, ou pire, avant même que la personne ait pu saisir le juge, comme on a pu l’observer dans le Pas-de-Calais. »

Ceux qui ne sont pas régularisés doivent se cacher

Depuis l’accord de 2016, les demandes d’asile rejetées sont de plus en plus nombreuses. En Allemagne, 16 400 Afghans ont déposé une demande d’asile en 2017 : moins de la moitié d’entre eux ont reçu une réponse positive, alors que la grande majorité des demandes étaient acceptées auparavant. Tous ceux qui voient leur demande rejetée ne sont pas automatiquement expulsés. Ils peuvent déposer un recours devant les tribunaux, qui, compte-tenue de la situation sur place, rendent souvent un jugement favorable à l’asile.

En Suède, le taux de réponses positives a aussi largement baissé : de 55 % en 2015 à seulement 33 % en 2018 [7]. « Le pourcentage de personnes qui ont vu leur demande refusée a augmenté, mais beaucoup d’entre elles sont toujours en Suède. Elles se cachent, ou sont allées vers d’autres pays européens, dont la France », dit à Basta ! un membre du réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés.

Point positif en Suède, la loi a introduit un nouveau type de permis de séjour pour les jeunes demandeurs d’asile déboutés du statut de réfugié : il donne la possibilité de terminer sa scolarité ou de réaliser une formation professionnelle. 150 jeunes Afghans ont ainsi pu obtenir ce permis en 2017, plus de 4500 en 2018 [8].

Le casse-tête des « dublinés »

En France, si les demandeurs d’asile afghans – plus de 10 000 en 2018 – obtiennent plus facilement une protection, reste la question des "dublinés", « dont on ignore le nombre exact, et qui sont très nombreux », selon Gérard Sadik. Le règlement de Dublin précise que la demande d’asile doit être faîte en premier lieu dans le pays d’Europe par lequel la personne exilée est entrée sur le continent. En attendant que la demande soit examinée, les personnes exilées attendent anxieusement d’être éventuellement renvoyées dans un pays où elles ne souhaitent pas demander l’asile. Si le premier pays refuse leur dossier, elles peuvent alors déposer une demande en France.

« Le règlement de Dublin entraîne des dysfonctionnements majeurs, remarque Gérard Sadik. Les demandeurs attendent jusqu’à 18 mois pour obtenir une régularisation, et beaucoup atterrissent dans des camps. Si vous êtes tenus de passer par la rue pour avoir accès à l’asile, c’est quand même problématique. »

« On créée aussi des fantômes : ni expulsables, ni protégés »

Parmi les personnes qui ne sont pas protégées, « on crée aussi des "fantômes", complète Élodie Journeau, en nombre impossible à déterminer. Des personnes qui ne sont pas protégées, mais qui ne sont pas non plus expulsables parce que la situation est trop dangereuse dans leur pays ou que l’on n’est pas certain de leur nationalité. Ces personnes demeurent ainsi, sans réel statut... Ce sont des "ni-ni" : ni protégés, ni expulsables. »

Autre problème : le blocage quasi-complet du regroupement familial. « Il est très compliqué, pour les hommes mariés qui arrivent en France, de faire venir leurs familles, explique Gérard Sadik. À Kaboul, l’ambassade de France n’ouvre pas ses portes. Les gens qui veulent déposer une demande doivent se rendre à Islamabad, au Pakistan, ce qui freine beaucoup de gens puisqu’il faut traverser les montagnes d’un pays en guerre. » Dernier obstacle, selon les associations de soutien aux exilés : les transferts vers l’Angleterre semblent désormais très compliqués pour les mineurs afghans non accompagnés qui veulent y rejoindre des membres de leur famille.

Rachel Knaebel, Thomas Clerget, Nolwenn Weiler

Kabullywood, l’histoire de jeunes Afghans avides de culture et de liberté

Basta ! est partenaire du film Kabullywood, sorti en salle le 6 février dernier et réalisé par Louis Meunier. Kabullywood, c’est l’histoire d’une bande d’amis, dans leur vingtaine, qui aiment le cinéma, veulent en voir et veulent en faire. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel. Mais ces jeunes vivent à Kaboul, en Afghanistan. Les lieux de loisirs, les cafés, sont la cibles d’attentats des talibans, même plus de 15 ans après la chute officielle de leur régime, et la pauvreté menace de toutes parts. Mais ils n’abandonnent pas. Le quatuor, trois garçons et une fille, trouvent un grand cinéma abandonné. Avec l’ancien projectionniste, qui y vit dans le dénuement, entouré d’orphelins, ils entreprennent de le rénover, d’y faire un lieu de projection, de concerts, de culture.
 

Notes

[1] Source : bilans de la CNDA, ici et ici.

[2] Sur le nombre de demandes déposées et acceptées, voir les rapports de l’Ofpra ici et ici.

[3] Le « Joint Way Forward on migration issues between Afghanistan and the EU » : voir le texte de l’accord ici.

[4] Chiffres : Pro Asyl.

[5] Voir cet article de Die Zeit.

[6] Source : Agence suédoise des migrations, division statistiques, compilés par FARR - réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés.

[7] Source des chiffres pour la Suède : Agence suédoise des migrations, division statistiques, compilés par FARR - réseau suédois des groupes de soutien aux réfugiés. Voir aussi les rapports en anglais année par année ici.

[8] Voir ce document à ce sujet.

Publié le 02/03/2019

Recul des Droits Humains en France : La République en Marche arrière

Rémy HERRERA (site legrandsoir.info)

Article (écrit par l’auteur en janvier 2019) ayant servi de base à un rapport sur les violations des droits humains en France déposé par le Centre Europe - Tiers Monde de Genève (CETIM, organisation non gouvernementale dotée du statut consultatif général) au Conseil des Droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies pour sa quarantième session des 25 février – 22 mars 2019, point 4 de l’ordre du jour « Situations relatives aux droits de l’homme qui requièrent l’attention du Conseil ». Distribution le 15 février 2019 par le Secrétariat général conformément à la résolution 1996/31 [rapport final disponible sur le site de l’ONU sous la cote : A/HRC/40/NGO/56

1. Depuis plusieurs mois maintenant, la France est entrée dans une zone de fortes turbulences. La virulence des conflits sociaux est, de longue date, une caractéristique majeure et marquante de la vie politique de ce pays, une donnée historique d’une nation qui s’est construite, aussi et surtout, après 1789, sur la base d’une révolution de portée universelle et dont les traces – avec celles des conquis sociaux de 1936, 1945 ou 1968 –, restent encore aujourd’hui prégnantes dans la mémoire collective et dans les institutions, quels qu’aient été les tentatives pour les effacer. Voilà pourtant bientôt 40 années que la France – et avec elle les autres économies capitalistes du Nord, sans exception – se trouve enserrée dans le carcan mortifère de politiques néolibérales déprédatrices. Ces dernières ne peuvent s’interpréter autrement que comme une extraordinaire violence sociale dirigée contre le monde du travail. Leurs effets de destruction – des individus, de la société, mais encore de l’environnement – sont propagés grâce à la servilité de l’État devant les puissances de l’argent. Ils sont de surcroît aggravés par l’aliénation de la souveraineté nationale et une sujétion à l’Union européenne dont les citoyens français ont pourtant dit en 2005, par référendum, qu’ils ne voulaient pas, et qui leur est imposée par un déni de démocratie. Voilà une violence supplémentaire, à l’encontre de tout un peuple. C’est dans cette perspective singulière, et dans le contexte général d’une crise systémique du capitalisme mondialisé, que s’expliquent les ondes de soulèvement populaire qui se sont amplifiées au cours des dernières années : grèves de 1995, émeutes de banlieues de 2005-2007, manifestations des décennies 2000 et 2010… À l’heure présente, le sentiment de mal-vivre et le mécontentement sont généralisés. Commencée dès la fin du mois octobre 2018, la mobilisation des « gilets jaunes » en représente l’une des expressions, mais se heurte à la pire recrudescence de violences policières depuis la guerre d’Algérie. Face aux diverses contestations qui réclament toutes davantage de justice sociale, les autorités en place ont fait le choix de répondre par plus de répression, au point de faire régresser de façon extrêmement préoccupante les droits humains.

L’état d’urgence, point de départ de l’escalade répressive

2. Le moment de basculement vers cette escalade répressive est très clairement indentifiable : c’est l’état d’urgence, décrété sur le territoire métropolitain le 14 novembre 2015 (à la suite des attentats terroristes ayant frappé le pays la veille), puis le 18 dans les départements d’outre-mer. Il ne s’agit certainement pas ici de minorer les menaces que font peser les activités terroristes de cette extrême-droite que constitue l’islam politique – d’Al-Qaida à Daesh. Mais il convient de souligner que la politique sécuritaire adoptée depuis 2015 a simultanément été l’occasion d’obliger le peuple français à accepter de dramatiques restrictions de ses droits, allant au-delà des exigences de réaction aux seuls risques terroristes. Après avoir été renouvelé cinq fois de suite, l’état d’urgence a certes été levé le 1er novembre 2017, mais l’essentiel des dispositions exceptionnelles qu’il prévoyait a désormais acquis force de loi : perquisitions et interpellations préventives, périmètres de protection et pratique de la « nasse », assignations individuelles à résidence, contrôles aux frontières, etc., sont dorénavant autorisés dans le cadre de la « loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme » du 30 octobre 2017. De là, en France, un détournement inquiétant de cet imposant arsenal juridique d’exception dans le but de faire reculer les libertés publiques, spécialement les droits d’exprimer ses opinions, de se réunir librement ou de manifester pacifiquement, mais également les droits syndicaux, et jusqu’au droit à l’intégrité physique, lesquels sont tous aujourd’hui sérieusement mis en danger.

3. Celles et ceux qui ont récemment participé à des manifestations en France ont sans doute été les témoins de ce que dénoncent depuis quelques mois des organisations de défense des droits humains françaises ou internationales : nombre d’interventions des forces de l’ordre s’avèrent disproportionnées, excessivement violentes – en recourant même parfois à des armes de guerre. Sont ainsi devenus systématiques l’usage de grenades lacrymogènes et de canons à eau à haute pression contre des protestataires pacifiques ; très fréquents, des tirs tendus à hauteur d’homme de lanceurs de balles de défense (LBD et autres armes dites « à la létalité limitée »), l’utilisation de grenades assourdissantes ou de désencerclement, la pratique « de la nasse » de confinement pour empêcher de rejoindre d’autres manifestants, des interpellations aléatoires et arbitraires, des intimidations verbales, des provocations gratuites, voire des agressions physiques. Dans les rues de la capitale ont été déployés des véhicules blindés, des policiers à cheval, des brigades cynophiles… À maintes reprises, des traitements dégradants ont été infligés à des contestataires, y compris à des mineurs. Il est fréquemment arrivé que des personnes soient matraquées ou maintenues enfermées sans que le moindre acte répréhensible n’ait été commis. Du matériel de soins a été confisqué à des « médecins de rue », bénévoles suivant les cortèges et portant secours aux blessés… Autant de faits qui ont choqué les Français. Et c’est ce qui est recherché, afin que cesse leur révolte. De telles violences policières sont absolument inacceptables.

Première étape : la répression des mouvements sociaux et des syndicats

4. Depuis l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron – ex-associé-gérant de la banque d’affaires Rothschild, puis ministre de l’Économie du président François Hollande et auteur de lois éponymes imposant la flexibilisation du marché du travail –, le monde syndical s’est remobilisé. Manifestations et grèves se sont multipliées, en particulier dans les secteurs des transports publics (SNCF, Air France…), de l’énergie (gaz et électricité), de l’automobile (Peugeot, Renault), des télécommunications (Orange), de la grande distribution (Carrefour), les services de la santé (hôpitaux publics, maisons de retraites, sécurité sociale), de l’éducation (lycées, universités), de la culture (musées), de la justice (avocats, magistrats), du ramassage des ordures, et même de l’audit financier et du commissariat aux comptes. Ces divers mouvements sociaux, très suivis, ont duré tout au long du printemps 2018. L’attitude du pouvoir fut d’intensifier la répression, laquelle affecta spectaculairement les étudiants (évacuations de campus), les militants écologistes occupants des Zones à défendre (ZAD) et, avant eux, les manifestants opposés aux lois de flexibilisation du marché du travail.

5. D’évidence, cette spirale répressive touchait déjà les syndicats depuis plusieurs années. Les obstacles entravant les activités syndicales s’étaient démultipliés : discriminations salariales opérant contre des syndicalistes, licenciements abusifs de grévistes, pressions exercées à travers des menaces ou sanctions disciplinaires, restrictions de droits syndicaux ou du droit de grève, voire criminalisation de l’action syndicale (comme chez Goodyear, Continental ou Air France). En outre, de récentes réformes gouvernementales du code du travail pénalisent encore plus les mouvements sociaux : raccourcissement du délai de saisine des prud’hommes et plafonnement des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, fusion des instances représentatives du personnel et réduction de leurs moyens, mécanisme de rupture conventionnelle collective contournant les plans de sauvegarde de l’emploi ou favorisant les départs de seniors, inversion de la hiérarchie des normes plaçant l’accord d’entreprise au-dessus des conventions de branches et de la loi, définition du périmètre national pour le licenciement économique facilitant le renvoi de salariés de filiales françaises (alors que la maison mère fait des bénéfices à l’échelle globale)…

Deuxième étape : la répression des « gilets jaunes »

6. Le président Macron a choisi de « ne pas changer de cap ». Au mépris des souffrances et des attentes des classes travailleuses, son gouvernement exacerbe les politiques néolibérales et, pour ce faire, s’enfonce toujours plus dans la voie de la violence sociale et de la répression policière. Le bilan est cauchemardesque, indigne d’un pays se prétendant démocratique et tolérant. Depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, on dénombre 11 morts accidentelles. Plus de 2 000 personnes ont été blessées. Au moins une centaine d’entre elles l’ont été très grièvement – des médecins faisant état de traumatismes qualifiés de « blessures de guerre » (arrachage de mains, éborgnement, défiguration, fractures multiples…), dues notamment à des tirs de LBD ou à des éclats de grenades. Plusieurs personnes se trouvent à ce jour dans le coma. Et que dire du choc psychologique subi par de jeunes adolescents traités comme des terroristes par la police, forcés de s’agenouiller tête baissée, mains derrière la nuque, entassés dans des fourgons, des cellules ?

7. Où va donc ce pouvoir qui marche sur son peuple et déchaîne contre lui une telle violence ? Le 1er décembre 2018, par exemple, ont été tirés 7 940 grenades lacrymogènes, 800 grenades de désencerclement et 339 grenades de type GLI-F4 (munitions explosives), 776 cartouches de LBD, mais aussi 140 000 litres d’engins lanceurs d’eau. Pour ne considérer que la période du 17 novembre 2018 au 7 janvier 2019, un décompte provisoire – et assurément non exhaustif – enregistre 6 475 interpellations et 5 339 mises en garde à vue. Sur tout le territoire national, plus d’un millier de condamnations ont été prononcées par les tribunaux. Bien que la plupart des sanctions fassent l’objet d’aménagements (tels que des travaux d’intérêt général), beaucoup sont des peines de prison. Aussi dénombre-t-on 153 mandats de dépôts (impliquant une incarcération), 519 convocations par des officiers de police judiciaire et 372 autres en audiences correctionnelles… À Paris, 249 personnes ont été jugées en comparution immédiate, 58 condamnées à des peines de prison ferme, 63 à des peines de prison avec sursis… À La Réunion, les peines de prison moyennes pour les gilets jaunes locaux sont de huit mois fermes. En date du 10 janvier 2019, quelque 200 personnes liées à ces événements restaient encore emprisonnées en France.

La légitimité des revendications populaires

8. Les revendications des gilets jaunes rejoignent, sous maints aspects, celles du monde du travail. Elles demandent l’amélioration immédiate et concrète des conditions de vie, la revalorisation du pouvoir d’achat des revenus (salaires, pensions, allocations sociales…), le renforcement des services publics, la participation directe du peuple aux décisions concernant son devenir collectif... En réclamant davantage de justice sociale et de démocratie économique et politique, ces revendications sont profondément légitimes et trouvent un large écho favorable dans la population.

9. La mère de toutes les violences, celle qui doit cesser en premier, d’urgence, et contre laquelle le peuple se trouve contraint de se défendre – comme le lui suggère la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen en préambule de la Constitution française –, c’est celle que génère l’imposition de mesures néolibérales iniques, impitoyables, antisociales et antidémocratiques ; celle qui, dans le silence des ajustements de prix des marchés capitalistes, fait mourir de froid des sans domicile fixe, pousse au suicide des agriculteurs endettés, détruit des individus et leurs familles en les privant d’emplois, en leur coupant l’électricité, en les expulsant de leur foyer ; celle qui oblige, faute de moyens, des retraités à ne plus chauffer leur habitation ou des enfants à sauter un repas ; celle qui casse toutes les solidarités, ferme les écoles, les maternités ou les hôpitaux psychiatriques, plonge dans le désespoir petits commerçants et artisans croulant sous les charges, éreinte des salariés au travail sans qu’ils parviennent à boucler leur fin de mois… La vraie violence se tient là, dans ce système extraordinairement injuste, et au fond intenable. Si tout être sensé et raisonnable s’y oppose, les violences ne se valent pas toutes pour autant : vandaliser une vitrine de banque ou de supermarché est grave, mais réparable, à peu de frais ; ne pas permettre à des honnêtes gens de vivre dignement brise des vies, par millions, et à jamais.

Rémy HERRERA
(chercheur au CNRS)

Publié le 01/03/2019

Les objectifs des contre-réformes libérales du gouvernement Macron-Philippe

Allain Graux (site bellaciao.org)

 

Augmenter les revenus ou augmenter les salaires

Le revenu et le salaire, ce n’est pas la même chose. Le salaire brut comprend les cotisations sociales, salariales et patronales qui permettent de financer la sécurité sociale, la retraite, le chômage, les allocations familiales qui assurent donc notre protection sociale contre les aléas de la vie et permet de vivre quand le temps de la retraite est venu.

 

La Sécurité sociale

 Elle a été créée en 1945, pour assurer aux salariés, une pension ou un revenu en cas de perte d’emploi, liée à la maladie, à la maternité, un accident de travail ou la retraite. Grâce à elle, les conditions de vie se sont améliorées. D’autres catégories sociales, professions libérales, artisans, commerçants, agriculteurs, ont rejoint aujourd’hui le régime général, auxquels ils n’avaient pas voulu adhérer pour s’assurer eux-mêmes, dans des régimes particuliers qui se sont révélés insuffisants. Ce sont les salariés du régime général qui ont absorbé leurs déficits. Ces catégories ne devraient pas l’oublier quand on entend parler de baisser des charges dites insupportables, mais que l’on apprécie quand il s’agit de se soigner pour une grave et coûteuse maladie. Ce système social est envié à la France par les peuples du monde entier.

Ce système était autogéré par et pour les salariés et leurs familles.

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Que reste-t-il de cette belle institution ?

On nous parle maintenant d’assurance maladie, on gère des clients, des risques et plus des assurés, comme pour une compagnie d’assurance privée. On ferme les accueils et pour contacter un service, il faut  faire les demandes via des lignes téléphoniques ou une machine vous répond ; taper le 1, puis le 3, le 5 ...et vous attendez plus ou moins longtemps que quelqu’un se manifeste ...ou pas !

En 1982, le Val-de-Marne comptait 49 centres d’accueil, il en reste 5. Les salariés sont de plus en plus en souffrance au travail. Les techniciens sont devenus des commerciaux qui doivent vendre des services. Résultat : des délais de paiement importants pour les indemnités journalières, des réponses inadaptées. Suite à un dysfonctionnement, 15 000 emails d’assurés ont été supprimés.

C’est-à-dire que notre bel instrument social, comme beaucoup d’autres, est déshumanisé.

 

Alors quand on veut baisser les taxes, les impôts, amalgamant les cotisations sociales baptisées charges, attention ! Quel type de société voulons-nous ? Une société déshumanisée, administrée par des robots ou une société ou prime le Bien vivre et l’Humain d’abord. Ce sont des choix qui devraient déterminée nos exigences revendicatives.

 

Les impôts

Il y a les impôts directs, ceux sur le revenu, que tous n’acquittent pas, quand le revenu est jugé insuffisant, et que d’autres paient relativement moins parce qu’ils bénéficient de niches fiscales, ou parce que pour les très riches, les revenus s’évadent à l’étranger dans des paradis fiscaux pour ne pas participer à la solidarité nationale. Chacun pour soi !

L’impôt sur le revenu est proportionnel ET PROGRESSIF, avec un prélèvement sur 5 tranches. C’est-à-dire que l’on paie progressivement plus par tranches de revenus au fur et à mesure de leur progression. C’est l’impôt le plus juste, mais qui l’est insuffisamment, car on a diminué le nombre de tranches au profit des plus riches. Il serait nécessaire de passer à 14 tranches pour une plus grande justice fiscale.

 

La CSG

La contribution sociale généralisée (CSG) est un prélèvement obligatoire — dit proportionnel — créé en 1991, par le premier ministre socialiste Michel Rocard pour financer le déficit de la sécurité sociale, et depuis 2018 de l’assurance chômage, à la place des cotisations prélevées sur les salaires. Sa nature ne fait pas consensus : selon les services du gouvernement et le Conseil constitutionnel, c'est un impôt. En revanche, la Cour de cassation depuis 2001 et le Conseil d'État depuis 2015, suivant les décisions de la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE), ont reconnu sa nature duale d'impôt et de cotisation sociale. Son taux et son assiette ont constamment augmenté depuis sa création, alors que diverses dispositions ont été prises pour réduire les remboursements : prestations de santé, reculs successifs de l’âge de départ à la retraite et baisse des pensions, modulation des allocations familiales. Ceci afin de les sortir du champ de la Sécu, pour s’en remettre aux complémentaires santés (mutuelles dont les tarifs augmentent de ce fait cette année de 0,6 à 20 % !), aux plans d’épargne retraite, et aux assurances privées.

Il s’agit de diminuer la part patronale des cotisations (baisse de leur montant, exonérations), pour « améliorer la sacro-sainte compétitivité, donc au détriment d’une protection sociale égale pour tous assurée par la Sécurité Sociale. La mutuelle, l’assurance privée, il faut avoir les moyens de se l’offrir.

Pour le MEDEF, c’est toujours insuffisant, il exige toujours plus, l’allégement des « charges » ne lui suffit plus. Désormais, il exige la suppression pure et simple des cotisations sociales chômage, retraites, maladie.

 

Le gouvernement a donc mis en œuvre un grand chamboulement de la protection sociale. Il veut non seulement détruire la base de l’édifice, son financement, mais aussi son organisation.

La cotisation sociale est un prélèvement sur la richesse créée dans l’entreprise par le travail, il ampute le profit. La CSG est prélevée sur les salaires et les revenus de remplacement, elle préserve le profit. Sa fonction est identique aux exonérations des cotisations sociales « patronales » (environ 30 milliards d’euro par an), compensées à 90 % par l’impôt.

L’enjeu du transfert du financement de la Sécu sur les seuls particuliers par l’impôt, en allégeant la contribution du patronat représente des centaines de milliards d’euros. En 2015, les cotisations affectées à la protection sociale s’élevaient à 488,9 milliards d’euros sur un total de 701,2 milliards de recettes (32 % du PIB). En 1983, 93 % des ressources de la Sécurité sociale provenaient des cotisations sociales. En 2015, cette part était réduite à 56,7 %. La fiscalité représente désormais plus du tiers des ressources du régime général (salariés du privé), contre 3 % avant la création de la CSG en 1991. La part des cotisations sociales affectées à la branche maladie est minoritaire (45,9 % des recettes).  

En 2016, 70 % de la CSG était prélevée sur les salaires, 20 % sur les revenus de remplacements (pension de retraites, indemnités maladies, allocations de chômage...) et 10 % seulement sur les revenus du capital des particuliers. Les revenus financiers des entreprises ne sont pas soumis au prélèvement. Les revenus du patrimoine et les placements des particuliers (dont les comptes et plans d’épargne logement) sont taxés à 10 %. La CSG rapporte plus d’argent que la cotisation sociale, essentiellement en faisant contribuer les retraités, les chômeurs, les malades...

Si 10 % des contribuables les plus riches paient 70 % de l’impôt sur le revenu, ils ne contribuent à la CSG qu’à hauteur de 34 %. Et Macron a augmenté la cotisation des retraités...

La CSG a augmenté par paliers successifs : 2,4 % en 1993, 3,4 % en 1997, 7,5 % en 1998. Une hausse de 1,7 point au 1er janvier 2018 pour les retraités (supprimée pour les retraites inférieures à 2000€, suite à l’action des Gilets Jaunes). Soit une augmentation de son montant de 22,67 % pour un salarié et de 25,76 % pour un retraité. En « compensation », le gouvernement prévoit de supprimer totalement la part salariale des cotisations chômage (2,40 %) et maladie (0,75 % du salaire). Il exonère une partie des contribuables de la taxe d’habitation, à partir de 2018 et... jusqu’en 2022. Après avoir asséché progressivement les cotisations « salariales ».

 

Le but est d’étendre cette mesure à la part « patronale » jusqu’à l’extinction des cotisations.

Avec la mise en œuvre du pacte de responsabilité en 2015, les entreprises sont aujourd’hui totalement exonérées des cotisations patronales de sécurité sociale pour les risques famille, maladie, vieillesse et accidents du travail (dans la limite d’un point), ainsi que de la contribution de solidarité pour l’autonomie et de la cotisation au fonds national d’aide au logement (Fnal) pour leurs salariés rémunérés au Smic.

 

Et puis, il  y a les impôts indirects, comme la TVA.

La taxe sur la valeur ajoutée (TVA) est un impôt indirect sur la consommation. On le paye sans s’en rendre compte, quand on passe à la caisse en faisant ses courses. Si on achète 1 kg de tomates ou  un ordinateur, un jeans ou une voiture on n’est pas taxé de la même façon.


Il existe quatre taux de TVA :
• le taux normal à 20 % qui s’applique à la majorité des produits et services pour lesquels aucun autre taux n’est prévu ;
• le taux intermédiaire à 10 % qui s’applique aux produits agricoles non transformés, au bois de chauffage, aux transports de voyageurs, etc.
• le taux réduit à 5,5 % qui concerne l’essentiel des produits alimentaires. Et aussi pour les abonnements de gaz et d’électricité, la fourniture de repas dans les cantines scolaires, les logements sociaux, etc.– on peut d’ailleurs s’étonner de payer une taxe sur ce genre de prestations.
• le taux particulier de 2,1 % réservé aux médicaments remboursables par la Sécurité sociale, la redevance télévision, etc.

Quel que soit le taux, la TVA est un impôt injuste car il n’est ni proportionnel ni progressif. Le même montant est prélevé à chacun, quels que soient ses revenus.

 

ET que nous propose Macron dans le cadre du fameux Grand débat ?

«  ...ou réduire le poids de la dépense publique »

Et puis on assimile aux dépenses publiques ce qui relève du salaire différé des travailleurs : les cotisations sociales.

Selon Le journal Les Échos, sur 1 000 euros de dépense publique, prétendent-ils, 268 sont consacrés à la retraite, 191 à la maladie, soit en y agrégeant les autres dépenses sociales (chômage, famille, APL, etc.) : 575 euros pour la protection sociale. À quoi s’ajoutent : 96 pour l’éducation. Les deux tiers de la dépense publique seraient donc gaspillés en dépenses dites improductives : les retraités, les malades, les assistés et les jeunes !

Gros mensonge : les retraites et l’assurance maladie ne sont pas de la dépense publique, c’est du salaire différé des salariés. Ce mensonge débouche sur une conclusion : c’est là que la dépense publique doit être réduite !

La situation des retraités en France constituerait un véritable scandale : un Français de plus de 65 ans gagne un tout petit peu plus que le revenu moyen du pays ! Alors que dans les autres pays de l’OCDE, il n’en gagne que 87 %.

Les retraités français se vautrent dans le luxe !

Autre scandale : les « pensions de réversion pèsent 1,5 point du PIB, (36 milliards d’euros) ».

Les Echos, en écho au pouvoir n’évoque pas cet autre scandale :

le seul CICE, cadeau fait aux patrons, qui coûte 40 milliards d’euros, donc plus que les pensions de réversion. Mais l’on comprend bien que 40 milliards pour les patrons, c’est une dépense nécessaire : Cà devrait ruisseler... C’est bien connu !  Tandis que 36 milliards pour les veuves, c’est inacceptable.

D’ailleurs, selon le rapport du gouvernement : « on peut s’interroger sur la durée de vie passée à la retraite ». Sympa comme réflexion !  Car dans les autres pays industriels, en moyenne, les femmes retraitées passent vingt-deux ans à bénéficier de la retraite et les hommes dix-huit ans. Mais, en France, « la durée de vie passée à la retraite dépasse vingt-sept ans pour les Françaises et vingt-deux ans pour les Français ». Une honte !

Et pourquoi croyez-vous que l’on vive plus longtemps et en meilleure santé ; ne serait-ce pas parce que la France dispose d’un système unique de protection sociale grâce à la Sécurité Sociale et son système de cotisation et de redistribution ?

 

Allain Graux

 

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