PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 22/11/2019

 

Santé. Hôpitaux : une bouée de sauvetage qui fait pschitt 

 

Lola Ruscio et Clotilde Mathieu (site humanite.fr)

 

L’exécutif a présenté une série de mesures pour apaiser le climat social explosif dans les établissements publics. Insatisfaits, les syndicats et collectifs appellent toujours à la mobilisation le 30 novembre et le 17 décembre.

Après huit mois de grève aux urgences, une mobilisation massive jeudi dernier de toutes les catégories hospitalières, le gouvernement a fini par présenter, hier, un « plan d’urgence » pour l’hôpital. Rallonge budgétaire pour l’assurance-maladie de 1,5 milliard d’euros sur trois ans, reprise par l’État d’un tiers de la dette hospitalière, des nouvelles primes… Autant de mesures pour sortir de la crise de l’hôpital et des urgences que l’exécutif a concédées sous la pression de la rue. En marge de son déplacement à Épernay, jeudi dernier, le président de la République avait reconnu : « Nous devons assumer d’investir, car la situation est encore plus grave que celle que nous avions analysée. »

Le gouvernement a-t-il été à la hauteur de ses ambitions ? Non, répondent les syndicats et les collectifs. « Les annonces sont insuffisantes sans augmentation de salaire pour tous les professionnels de l’hôpital, avec un saupoudrage de mesures qui répondent à certains besoins mais sont loin de ce qui est nécessaire, dénonce Antoine Pelissolo, psychiatre, membre du collectif Inter-Hôpitaux. On nous avait annoncé un effort massif, c’est la déception qui est massive. » Tous maintiennent leur appel à manifester le 30 novembre, dix jours avant une grève illimitée des internes. Les revendications restent intactes : hausse des salaires, des effectifs et arrêt des fermetures de lits.

1 Des primes pour satisfaire les personnels

Pour « renforcer l’attractivité des métiers », Édouard Philippe a décidé de ne pas revaloriser les salaires de 300 euros net par mois, comme l’exigent les grévistes. Il a mis le paquet sur les primes. D’abord, son plan d’urgence prévoit le versement annuel d’une indemnité de 800 euros, soit 66 euros par mois. Cette mesure concerne seulement ceux qui touchent « environ 1 950 euros net par mois », travaillant à Paris, dans les Hauts-de-Seine, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis. « Le gouvernement ne prévoit rien pour les collègues qui vivent en province, a dénoncé, dépité, Hugo Huon, président du collectif Inter-Urgences, à l’origine de la grève dans les services d’urgences. Cette mesure va attiser leur colère. » En outre, une prime annuelle de 300 euros sera octroyée, service par service, au bon vouloir de la hiérarchie selon des critères tels que « l’investissement » du personnel. « Ça ressemble à une prime de servitude, a estimé cet infirmier. Les paramédicaux seront incités à remplacer les absents au pied levé, à faire des heures supplémentaires à tire-larigot, etc. » Quant aux aides-soignants spécialisés en gériatrie, qui exercent auprès de personnes âgées, cette catégorie pourra toucher dès 2020 une prime de 100 euros net mensuels. Surtout, ce « plan d’urgence » prévoit des miettes pour améliorer les conditions de travail. Pour limiter l’intérim médical, le gouvernement se contentera de lancer une « campagne de contrôle » sur « le niveau des rémunérations perçues », ou encore « le respect des repos de sécurité ». Pour Michel Tsimaratos, professeur à l’hôpital de la Timone, à Marseille, c’est clair : « Rien dans ces propositions ne permet d’imaginer qu’on va changer les conditions dans lesquelles on travaille pour pouvoir restaurer l’attractivité. »

2 Une faiblarde augmentation du financement de la Sécu

Sur le plan budgétaire, le gouvernement a annoncé une légère hausse de 2,45 % en 2021 et 2022 de l’objectif national de dépenses d’assurance-maladie, l’enveloppe fixant les dépenses de santé, jusque-là prévue à 2,1 % dans le secteur hospitalier. En 2020, 300 millions d’euros supplémentaires seront versés aux budgets des hôpitaux. « C’est une aumône, a estimé Christophe Prudhomme, de la CGT santé. Bercy ne souhaite pas desserrer la pression budgétaire. » Le gouvernement s’engage aussi à ce que les tarifs hospitaliers augmentent d’au moins 0,2 % chaque année d’ici à la fin du quinquennat, ce qui devrait représenter une bouffée d’air pour les hôpitaux. Ces derniers bénéficieront chaque année de 150 millions d’euros pour l’achat de matériels ou de travaux de rénovation.

3 Gouvernance, l’opération pour séduire les médecins

« Renforcer la place des médecins dans la prise de décision. » Tel est le deuxième objectif fixé par le premier ministre, lors de la présentation de son plan santé. Une opération séduction pour tenter d’apaiser la colère des médecins, des chefs de pôle, de service, qui ont multiplié les prises de parole et sont venus grossir les rangs de la manifestation nationale le 14 novembre dernier. La ministre de la Santé a annoncé un renforcement du rôle des chefs de pôle et de service, pour mieux les « intégrer (…) à la gouvernance ». Les décisions seront « conjointes sur le projet médical, les nominations de chefs de service et de pôle et l’investissement du quotidien ». Il est aussi question « d’ouvrir le vivier des chefs d’établissement aux médecins », mais aussi de « revaloriser » les fonctions de management, « d’alléger les charges administratives inutiles » et de « soumettre les modalités de recrutement à un choc de simplification ». Une cogestion loin de répondre aux attentes du collectif interhospitalier. « C’est toujours un pas en avant, même s’il est très éloigné du projet de gouvernance que nous proposions, regrette Christophe Trivalle, chef de service à l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif AP-HP, membre du collectif Inter-Hôpitaux. Pour nous, la cogestion, c’est faire participer l’ensemble des soignants qui sont sur le terrain, des médecins aux aides-soignantes en passant par les infirmières mais aussi en associant les patients pour mieux répondre aux besoins. » Et Sophie Crozier, neurologue à la Pitié-Salpêtrière (AP-HP), d’ajouter : « Ce n’est pas en donnant plus de pouvoir à ceux qui sont déjà en responsabilité que la situation va s’améliorer. Le pied à perfusion qui manque, le chef de service ne sera jamais au courant. C’est pour cela qu’il faut associer ceux qui sont sur le terrain au quotidien. »

4 la dette en moins, sans un choc d’investissements

Édouard Philippe a annoncé un « programme massif de reprise de dette de 10 milliards d’euros sur trois ans ». Soit 3,3 milliards par an, un tiers de la dette globale des centres hospitaliers, qui avoisine les 30 milliards d’euros, dont le remboursement grève le budget des hôpitaux de 850 millions d’euros. Un « geste fort » qui « permettra aux hôpitaux de réduire leur déficit et de retrouver rapidement les moyens d’investir » en dégageant à terme « 800 millions d’euros de marge de manœuvre », a précisé le premier ministre. Faux, rétorque Frédéric Bizard, économiste de la santé. Si, pour lui, la reprise de la dette est une bonne décision, celle-ci permettra au mieux de dégager 300 millions d’euros. « Une goutte d’eau alors que le budget des hôpitaux est de 84,2 milliards d’euros, explique-t-il. Cette reprise aurait dû être accompagnée d’un plan d’investissements massif, un plan systémique. D’autant que la santé est un secteur stratégique, à la confluence de toutes les ruptures technologiques, des innovations, l’impact sur l’économie et donc le retour sur investissements est immense. » L’État aurait pu également apporter sa garantie aux emprunts des établissements hospitaliers, ce qui permettrait de faire tomber les taux autour de 0,3 % à 0,5 %, contre 1,5 % à 2 % actuellement. Les modalités de cette reprise partielle seront connues au printemps 2020, au travers d’une loi .

 

Clotilde Mathieu et Lola Ruscio

Publié le 21/11/2019

« Le système ne peut s’autoriser qu’un lanceur d’alerte gagne » : l’affaire Rudolf Elmer, dissident de la finance

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Poursuivi pendant quatorze ans pour avoir révélé les pratiques d’évasion fiscale de sa banque, emprisonné, interdit d’exercer son métier, cible de la vengeance de son ex-employeur, le lanceur d’alerte suisse Rudolf Elmer poursuit son combat.

« Les lanceurs d’alerte ne sont pas protégés, alors qu’ils rendent un grand service à notre société », avertit Rudolf Elmer. Le sexagénaire suisse a osé s’attaquer à l’évasion fiscale, et en a payé le prix fort. Comme Stéphanie Gibault, qui a dénoncé les pratiques de la banque UBS, comme Hervé Falciani, à l’origine des révélations sur le système d’évasion fiscale de la filiale suisse de HSBC, ou Antoine Deltour, à l’origine des Luxleaks, sur les pratiques d’optimisation fiscale des multinationales au Luxembourg.

Rudolf Elmer est lui aussi un ancien travailleur de la finance qui, un jour, a décidé de révéler comment les banques aident massivement les plus riches et les multinationales à échapper aux impôts, souvent illégalement, souvent avec la complicité d’États qui sont des paradis fiscaux. Si l’homme est bien moins connu que les trois Français précédemment cités, c’est peut-être parce que la banque qui l’employait, Julius Bär, est plus discrète sur la scène financière internationale qu’HSBC et UBS. Mais l’édifice qu’il a tenté de renverser depuis 2004, celui du secret bancaire suisse, s’étend bien au-delà des frontières helvétiques. Le système a permis pendant des décennies aux riches du monde entier de dissimuler leurs patrimoines aux services fiscaux.

À l’image des autres lanceurs d’alerte du secteur, depuis ses premières révélations, le citoyen suisse a fait l’expérience d’un long chemin de croix : plusieurs procès, plus de six mois de prison, un placement en isolement, sans compter l’interdiction d’exercer son métier. Pourtant, le sexagénaire ne lâche rien. « La Suisse est un paradis fiscal et un paradis légal », nous dit-il quatorze ans après le début de son affaire. Le paradis pour les riches et les multinationales est un enfer pour d’autres.

Chef comptable basé aux Îles Caïmans

Le 26 août dernier, la Cour européenne des droits humains (CEDH) a rejeté, pour la quatrième fois, une plainte de Rudolf Elmer qui dénonçait le traitement que la justice suisse lui a réservé. Le 13 octobre, le lanceur d’alerte a donc décidé d’envoyer une lettre ouverte directement au président de la Cour européenne. « Je pense que la proportionnalité des poursuites du ministère public suisse à mon encontre, durant quatorze ans, au titre des lois suisses sur le secret bancaire, sans pouvoir me prévaloir d’aucune protection des lanceurs d’alerte telles que reconnues par la CEDH, le Conseil de l’Europe et maintenant par l’Union européenne dans une nouvelle directive (…) devrait être une question juridique importante pour la Cour européenne des droits humains », y écrit-il.

La France a adopté une loi de protection des lanceurs d’alerte en 2016 – la loi dite « Sapin 2 » –, mais il n’existe rien de tel en Suisse, ni quand Elmer a commencé à dénoncer les pratiques de sa banque, ni aujourd’hui.

 

Le « cas » Elmer commence au début des années 2000. L’homme travaille alors depuis la fin des années 1980 à la banque suisse Julius Bär. Depuis 1994, il est basé aux Îles Caïmans, un paradis fiscal notoire, comme chef comptable puis comme directeur des opérations, avant d’être licencié en 2002. En 2005, les autorités suisses lancent une première procédure contre Elmer pour avoir fourni un CD de données bancaires à l’administration fiscale de Zurich et à un magazine suisse.

En 2008, l’ex-banquier commence à échanger des informations avec Wikileaks, et le site de Julian Assange publie une première salve de données de la banque. Julius Bär se tourne alors vers la justice états-unienne pour faire fermer Wikileaks, sans y parvenir.

 

En janvier 2011, deux jours avant le début du premier procès de Rudolf Elmer pour violation du secret bancaire, l’homme se trouve à Londres aux côtés de Julian Assange. Il lui remet deux CD de nouvelles données confidentielles sur des clients de Julius Bär. La presse internationale en rend compte. Mais la médiatisation ne protège pas Elmer. La justice suisse le condamne une première fois pour violation du secret bancaire, puis à nouveau en 2014 et 2015.

Un an plus tard, cette fois, c’est sa banque, Julius Bär, qui se retrouve dans le viseur de la justice des États-Unis. Impossible de savoir quel rôle les données fuitées par Elmer ont joué, mais la banque est accusée d’avoir aidé des contribuables états-uniens à cacher des milliards de dollars au fisc grâce à des comptes offshore. La procédure se termine par un plaider-coupable de la banque – comme il est fréquent aux États-unis : Julius Bär paie plus de 500 millions de dollars et l’affaire est réglée [1]. Mais les ennuis continuent pour Rudolf Elmer.

« Nos banques sont des crapules »

Aujourd’hui, Julian Assange est en prison au Royaume-Uni, affaibli, menacé d’extradition vers les États-Unis où il risque une peine de plus de 100 ans de détention. Rudolf Elmer, lui, a été définitivement acquitté, en octobre 2018, des accusations de violation du secret bancaire. La justice a finalement considéré que le secret bancaire suisse ne s’appliquait pas à Elmer, puisqu’il était en fait employé d’une succursale basée aux îles Caïmans.

Voilà toute l’ironie du cas Elmer. Les banques suisses possèdent, à l’image de nombreuses autres banques, des filiales dans des paradis fiscaux notoires comme les Îles Caïmans justement pour échapper au droit. Elles ne peuvent donc pas faire condamner un lanceur d’alerte basé dans ces États pour avoir enfreint le droit national. Autre paradoxe de l’affaire : même après avoir définitivement acquitté Rudolf Elmer, la justice suisse lui réclame toujours près de 300 000 euros (320 000 francs suisses) de frais de procédures.

 « C’est la première fois qu’un lanceur d’alerte est acquitté en Suisse. Les faits sont tels qu’ils ont été obligés de m’acquitter, mais la justice veut me punir d’une autre manière », dénonce aujourd’hui l’ancien banquier à Basta !. Le jugement de 2018 ne lui donne par ailleurs droit à aucune compensation pour les six mois passés en prison à l’isolement, ni pour l’interdiction de travailler dans la finance pendant plus d’une décennie. « C’est un peu un acte de vengeance du système, car le système ne peut pas s’autoriser qu’un lanceur d’alerte gagne. »

C’est pour cela que l’ancien banquier a tenté de se tourner vers la Cour européenne des droits humains. Si les quatre plaintes qu’il y a déposées entre 2008 et 2019 ont toutes été déclarées irrecevables, c’est, selon Elmer, parce que c’est un juge suisse qui les a examinées à chaque fois. « Ce qui me tient à cœur, c’est de lancer la discussion sur les lanceurs d’alerte. Il ne s’agit pas de moi ou des 320 000 francs suisses que je ne pourrai de toutes manières jamais payer, mais que le débat ait lieu dans la société. Je pense que le moment est propice. Il est tout à fait clair aujourd’hui que ce que je disais en 2004 est vrai : nos banques sont des crapules. »

« Le secret bancaire suisse n’est pas terminé, il est au contraire florissant »

Selon l’ex-banquier, ce n’est pas l’annonce de la levée du secret bancaire suisse, l’an dernier, qui y change quoi que ce soit. Depuis l’automne 2018, les banques suisses doivent échanger automatiquement leurs données sur les comptes en Suisse avec les autorités fiscales des autres pays. C’en est donc officiellement fini du secret bancaire ancré dans la loi suisse depuis 1934. En octobre 2019, l’Union européenne a retiré la Suisse de sa « liste grise » des paradis fiscaux.

« Mais le secret bancaire existe encore, relativise Elmer. L’échange automatique d’information ne fonctionne que si vous avez un compte à votre nom en Suisse. Si vous l’avez au sein d’une structure de trust, là, on ne pourra pas avoir accès à ces données. Le secret bancaire n’est donc pas terminé, il est au contraire florissant, tout comme les constructions offshore, très lucratives. » Pour l’ONG Tax Justice Network aussi, la fin officielle du secret bancaire suisse ne change presque rien. Le pays est toujours en première place de leur index du « secret financier » sur la carte mondiale des paradis fiscaux.

 

Même après les scandales à répétition, les Panama Papers, les Luxleaks, les Swssleaks, les lanceurs d’alerte n’ont pas encore gagné face aux colosses de la finance. « J’ai mis longtemps à comprendre que je ne pourrai pas changer la Suisse de l’intérieur. » Alors, il vise au-delà. « Si je n’arrive pas à voir mon cas traité à la Cour européenne, j’irais à la Cour internationale de justice des Nations unies. »

Rachel Knaebel

 Le site de Rudolf Elmer, et sa campagne de crowdfunding pour sa procédure auprès de la Cour européenne des droits humains.

 

Publié le 20/11/2019

« L’Équateur, un pays détruit en deux ans »

Avant le Chili, l’Équateur a connu au mois d’octobre une explosion sociale déclenchée par l’augmentation subite du prix des carburants. Une partie de la population s’estime trahie par le virage néolibéral du président Lenín Moreno, qui avait promis de poursuivre la « révolution citoyenne » de son prédécesseur Rafael Correa. Ce dernier présente ici son analyse de la crise que traverse le pays.

par Rafael Correa (site lemonde-diplomatique.fr)

   

Au mois de mars dernier, le conseil exécutif du Fonds monétaire international (FMI) valide son quatorzième accord avec l’Équateur. Le document impose une série de conditions et de réformes en échange du versement à Quito de 4,2 milliards de dollars (3,8 milliards d’euros) au cours des prochaines années, ainsi que de 6 milliards (5,4 milliards d’euros) en provenance d’autres institutions.

Conformément à ses engagements avec le Fonds, le président équatorien Lenín Moreno adopte, le 2 octobre 2019, le décret 883, qui libéralise le prix des carburants. La mesure déclenche les plus importantes manifestations de l’histoire contemporaine du pays. Le jour suivant, le chef de l’État décrète l’état d’urgence, qui lève diverses garanties constitutionnelles et autorise les forces armées à réprimer les mobilisations. La mesure ne suffit pas : le 12 octobre, M. Moreno impose à la capitale un couvre-feu d’une ampleur jamais vue depuis la dictature militaire des années 1970.

Dans le cadre de l’état d’urgence, le président décide de déplacer le siège du gouvernement dans la ville de Guayaquil, sous le contrôle de ses alliés politiques. Dans une déclaration retransmise par l’ensemble des chaînes de télévision, il m’accuse d’avoir orchestré les manifestations afin de le renverser. M. Moreno apparaît à l’écran entouré des plus hautes autorités militaires. Il en appelle à l’ancienne Constitution (1), qui désigne les forces armées comme garantes de la démocratie. Sans doute ne mesure-t-il pas la fragilité politique que révèle une telle mise en scène.

Des mesures économiques absurdes

Moins d’un an avant de décréter l’augmentation du prix des carburants, M. Moreno avait promis qu’il s’y refuserait toujours, puisque la mesure toucherait les plus pauvres. En octobre, son discours a changé : il assure que les manifestations ne le feront pas revenir sur sa décision, qu’il décrit comme « courageuse », et confirme souhaiter en finir avec des subventions assimilées à une « incitation à la flemmardise ».

C’était avant que l’ampleur du soulèvement ne le contraigne à négocier avec la Confédération des nationalités indigènes d’Équateur (Conaie), le fer de lance des manifestations, et à annoncer l’abrogation du décret 883, le 13 octobre. Selon les chiffres officiels, l’épisode se solde par 8 morts, 1 340 blessés et près de 1 200 arrestations.

Pour justifier l’accord avec le FMI, le pouvoir avait suggéré que le pays était en crise, notamment à cause du surendettement dont il aurait hérité. Or les chiffres sont manipulés : on explique que la dette publique atteignait 60 milliards de dollars (2) (environ 54 milliards d’euros) lors de la passation des pouvoirs, alors que les documents officiels du ministère des finances donnent la dette publique agrégée à 43,54 milliards de dollars en juin 2017, soit 41,7 % du produit intérieur brut (PIB). En outre, la dette publique externe n’atteignait que 28,55 milliards de dollars — 21,4 % du PIB —, dans un contexte où l’investissement public pour la période de 2007 à mai 2017 atteignait le record historique de 100 milliards de dollars.

En 2016, l’économie avait reculé de 1,2 % du fait de la chute des prix du pétrole, de la forte appréciation du dollar, de verdicts internationaux contre l’État qui lui avaient imposé des sanctions d’un montant supérieur à 1 % du PIB (3) et d’un tremblement de terre dévastateur dont le coût économique avoisinait 3 milliards de dollars. En dépit de ces graves chocs externes, l’économie avait entamé sa reprise à partir du quatrième trimestre 2016 : en 2017, la croissance avait atteint 2,4 %, puis 1,4 % en 2018.

Le gouvernement Moreno fait également grand cas des déficits budgétaires dont il aurait hérité. Or, après s’être établi à 5,34 % du PIB, et 5,39 % en 2016 et 2017 (principalement du fait de la chute des revenus pétroliers), le déficit est revenu à 2,4 % en 2018, soit un niveau inférieur à celui exigé des pays de l’Union européenne par le traité de Maastricht.

Résumons : pas de surendettement, pas de creusement du déficit budgétaire… De quelle crise parlait alors le président Moreno ? La situation s’explique moins par un héritage empoisonné que par le pilotage économique actuel du pays. Dès son arrivée aux affaires, le président a réduit ou éliminé les tarifs douaniers appliqués à 372 types de produits. On estime que cette décision a amputé les recettes publiques d’environ 400 millions de dollars et gonflé le montant des importations non indispensables d’environ 800 millions de dollars. Parmi d’autres mesures absurdes, le gouvernement s’est privé de deux sources de financement internes : l’Institut équatorien de sécurité sociale (IESS) et la Banque centrale, des entités publiques qui envoient désormais leurs excédents et leurs réserves à l’étranger.

Depuis longtemps, l’Équateur se caractérise par son instabilité. Entre 1996 et 2006, aucun gouvernement n’est parvenu à terminer son mandat. Le plus souvent, les crises n’ont trouvé de solution qu’en dehors du cadre institutionnel. Afin de répondre aux tensions politiques permanentes de façon démocratique, les articles 130 et 148 de la Constitution de 2008 prévoient que, « en cas de grave crise politique et de tension sociale », l’Assemblée ou le président peuvent demander des élections générales anticipées.

Entre 2007 et 2017, l’instabilité chronique s’évanouit : l’auteur de ces lignes est élu trois fois, dont deux au premier tour, une situation inédite dans notre histoire. Et notre projet, connu sous le nom de « révolution citoyenne », nous permet de remporter toutes les élections, y compris lorsque M. Moreno se présente à la présidence avec la promesse d’en reprendre le flambeau.

Une fois parvenu au pouvoir, cependant, il opère une volte-face. Il s’aligne sur la doxa néolibérale et opte pour la défense des grands intérêts privés du pays (4). Débute alors une période de persécution de ses anciens camarades par tous les moyens possibles, y compris judiciaires, et de fragilisation des institutions. En moins de deux ans, M. Moreno a eu trois vice-présidents.

Néanmoins, le peuple équatorien patiente jusqu’à ce que le président tienne, enfin, sa promesse d’une meilleure gestion du pays. Mais les piètres résultats économiques et sociaux, l’absence de grands travaux publics et les nombreux scandales de corruption qui touchent jusqu’au président lui-même provoquent l’effondrement de la popularité du pouvoir. Le décret 883 est l’étincelle qui embrase une plaine asséchée depuis des mois. Les chauffeurs de bus privés se mettent en grève, avant que les bases indigènes ne se soulèvent, bientôt suivies par une grande partie de la population.

D’emblée, les élites tentent de délégitimer les manifestations. La maire de Guayaquil, Mme Cynthia Viteri, ferme le pont qui donne accès à la ville pour la protéger contre de supposés saccages liés à la marche des indigènes. Son prédécesseur, M. Jaime Nebot, trahit son racisme en invitant ceux-ci à « rester dans leurs montagnes ».

Le gouvernement et ses alliés des médias privés s’efforcent de travestir la signification des manifestations, notamment en les présentant comme une tentative de coup d’État. Le président vénézuélien Nicolás Maduro et moi-même aurions payé des agents pour qu’ils s’infiltrent dans les rassemblements et déclenchent des violences. Soucieuses d’étayer ces allégations, les forces de l’ordre appréhendent dix-sept Vénézuéliens présentés comme des agents étrangers ; il s’agissait en fait de chauffeurs Uber.

Le discours officiel ne s’en trouve pas modifié pour autant : le pays serait soumis à une opération pilotée par Rafael Correa et ses partisans », qui souhaitent entraver la tentative du pouvoir d’éradiquer la corruption. « Pas le moindre doute, explique ainsi le président Moreno, le fou [entendre : Rafael Correa] pilote tout ceci à partir du Venezuela car il sait bien qu’il est dans le viseur de la justice. »

En dépit d’un niveau de répression inédit dans l’histoire récente du pays, et du fait que le pouvoir ferme les rares médias qui informent sur la réalité du terrain (comme Pichincha Universal), la presse privée s’emploie à défendre le gouvernement. Indignés, les protestataires finissent par expulser des journalistes de leurs cortèges ; malheureusement, certains sont agressés physiquement.

Pendant toute la durée des manifestations, le président de l’Assemblée nationale César Litardo, un allié de M. Moreno, empêche l’institution de siéger. La gravité des événements justifiait pourtant qu’elle se déclare en session permanente, de façon à prendre des décisions qui auraient pu éviter un tel déploiement de violence, dont la destitution des ministres de l’intérieur et de la défense, responsables directs de la répression. On laisse au contraire le second, M. Oswaldo Jarrín, déclarer : « Les actes criminels ou terroristes seront réprimés par la force. (…) Que nul n’oublie que les forces armées peuvent se prévaloir d’une expérience concrète de la guerre. »

Tête de pont de Washington

Désespéré, le gouvernement accepte la médiation de la représentation des Nations unies à Quito et de la Conférence épiscopale équatorienne. Il ne tolère qu’un unique interlocuteur, la Conaie, dont la direction soutient le pouvoir depuis l’entrée en fonctions de M. Moreno. Ainsi, jusqu’au début des manifestations, l’ancien président de la confédération, M. Humberto Cholango, pilotait l’autorité responsable de la gestion de l’eau ; le parti indigène Pachakutik fait partie de la majorité gouvernementale à l’Assemblée ; et de nombreux dirigeants indigènes ont été placés à des postes importants par le président.

Mais la direction de la Conaie a été débordée par sa base. Le régime a donc organisé un dialogue (dont rien n’indique toutefois qu’il aboutira) avec ses alliés de façon à parvenir à démobiliser la rue. Son unique concession : l’abrogation du décret 883. Les manifestants exigeaient également le départ du FMI, sans parler de celui de M. Moreno.

La tentative de neutralisation du mouvement indigène s’est accompagnée d’une nouvelle phase de persécutions à l’encontre des tenants du « corréisme ». Le 14 octobre, les forces de l’ordre ont perquisitionné les domiciles de Mme Paola Pabón, la préfète de Pichincha, de M. Virgilio Hernández, le secrétaire exécutif du parti Révolution citoyenne (du nom du processus engagé à partir de 2007), et de cinq autres personnes, dont l’ancienne présidente de l’Assemblée nationale, Mme Gabriela Rivadeneira, qui, avec trois autres députés, a sollicité la protection de l’ambassade du Mexique. Mme Pabón se trouve aujourd’hui en prison, tout comme le député de Sucumbíos Yofre Poma, l’ancienne maire de Durán Alexandra Arce, etc.

Notre force politique est la seule à avoir demandé l’application des articles 130 et 148 de la Constitution pour répondre à la crise de manière pacifique, démocratique et constitutionnelle. Une telle démarche nous a valu d’être qualifiés de putschistes.

De façon inédite, le FMI a déclaré qu’il soutenait l’abrogation de la hausse du prix des carburants : une claire illustration du fait qu’il préfère défendre le gouvernement plutôt que l’accord qu’il a signé avec lui. Sa priorité : maintenir M. Moreno au pouvoir, coûte que coûte. Car, depuis mai 2017, l’Équateur s’est transformé en tête de pont des États-Unis dans la région, et Washington entend ne pas se priver de ce nouvel allié. Quito s’est en effet récemment aligné sur le groupe de Lima pour soutenir une tentative de renversement de M. Maduro au Venezuela. Le pouvoir a livré M. Julian Assange à la police britannique, quitté l’Union des nations sud-américaines (Unasur), autorisé l’ouverture d’une nouvelle base militaire américaine dans les Galápagos et trahi la « révolution citoyenne » avant de persécuter ses militants.

Pendant ce temps, l’Équateur part à la dérive. La situation économique, sociale et politique se détériore alors que, dans les faits, le pays n’a plus de gouvernement légitime.

Rafael Correa

Économiste, président de la République de l’Équateur de 2007 à 2017.

(1) En 2008, l’Équateur s’est doté d’une nouvelle Constitution, qui a remplacé celle de 1998.

(2) L’Équateur a abandonné sa monnaie nationale, le sucre, le 9 septembre 2000, pour adopter le dollar américain, une politique orthodoxe censée faciliter la lutte contre l’inflation.

(3) Lire Hernando Calvo Ospina, « Chevron, pollueur mais pas payeur en Équateur », Le Monde diplomatique, mars 2014.

(4) Lire Franklin Ramírez Gallegos, « En Équateur, le néolibéralisme par surprise », Le Monde diplomatique, décembre 2018.

Toutes les notes sont de la rédaction.

Publié le 19/11/2019

Mouvement des gilets jaunes: De la crise démocratique au régime policier

 

(site lamarseillaise-encommun.org)

 

Quelle que soit la légitimité de leur contestation, les gilets jaunes ont apparemment peu de rapport avec les principes démocratiques. Les médias télévisés notamment n’ont eu de cesse d’alarmer les téléspectateurs sur la violence extrême du mouvement. Le refus de ses membres d’être représentés, les prises à partie haineuses des adversaires, les entrées en force dans les ministères, dans les institutions publiques, ou les temples de la consommation, toutes ces images mises bout à bout alimentent l’idée d’un soulèvement barbare. À y regarder de plus près, on constate que les débordements et les détériorations ciblent des symboles du grand capitalisme, banques, assurances, plateformes et médias contrôlés…

Avant que la classe moyenne ait l’idée saugrenue d’enfiler un gilet de détresse, de tous les horizons venait déjà la critique du système. L’appel à une réforme de la constitution n’est pas nouveau. Il effleure le débat à chaque grande échéance électorale. Le Français moyen ne connaît sans doute pas la constitution sur le bout des doigts mais il a connaissance de l’article 49.3. Les débats à l’Assemblée et les votes en catimini le déçoivent, comme la faiblesse de l’exécutif et la puissance des lobbies. Si bien qu’aujourd’hui, pour la majorité des  Français le système représentatif est suspect. (1) 

F Force est de constater, par ailleurs, qu’une bonne part des membres de la sphère politique nationale s’est émancipée à sa façon, elle aussi, des principes démocratiques. Les nombreuses affaires frappent aujourd’hui aux portes du sommet de l’État, la corruption est une pratique courante dans le monde des grandes entreprises. En dépit du secret des affaires, la collusion entre l’État et la sphère des grands intérêts financiers se révèle chaque jour davantage. Et elle s’intensifie à la vitesse que lui permet l’intelligence artificielle.

L’histoire politique de la France est marquée par trois types de désaccords : la question du régime, la question religieuse et la question sociale. L’avènement d’un président sorti du chapeau de quelques milliardaires, son arrogance, sa conception verticale du pouvoir, sa volonté de marginaliser les corps intermédiaires et l’immense distance qui le sépare des réalités populaires ont certainement catalysé la colère de la majorité des Français. Emmanuel Macron ne s’entoure que de gens qui lui ressemblent. Sans expérience humaine, les macronistes au pouvoir depuis mai 2017 évoluent entre les décombres de partis politiques en ruines en exacerbant les clivages sociaux, religieux et identitaires pour imposer leur doctrine néolibérale. Malgré certaines dérives, les gilets jaunes français doivent être écoutés car le mal-être qu’ils expriment est réel et a des racines profondes.

Par une belle journée de novembre, le peuple français se retrouve presque par hasard sur un rond-point et se met à échanger, puis à y construire des cabanes. Oubliés des élites, en discutant entre eux, les gouvernés prennent conscience qu’ils disposent d’un pouvoir politique, celui du peuple souverain, et décide de s’en saisir. Ils contestent la démocratie représentative, le fait que lorsqu’on leur demande de voter, on ne leur demande pas ce qu’ils veulent, mais qui ils veulent. Les classes moyennes n’ont plus confiance.

Autrefois, le système représentatif ne pouvait prétendre à être démocratique que par l’existence du suffrage universel, aujourd’hui ce n’est plus le cas. L’argent, la financiarisation de l’économie et la prise de pouvoir technologique ont tout corrompu. Le dernier président qu’ils ont élu n’arrête pas de leur en faire la démonstration. Il est temps de réinventer la politique en remettant les pieds sur terre, à partir des réalités humaines et locales.

Résister aux gueux et noyer le poisson

Concentrés dans quelques mains amies, auprès desquelles le candidat Macron a trouvé un solide appui pour prendre le pouvoir, les groupes de presse entrent dans la bataille de l’opinion pour discréditer le mouvement et jouer sur sa division mais rien n’y a fait. Pire que tout, les Français soutiennent majoritairement les gilets jaunes même s’ils ne sont pas vraiment bien informés. Entre les feux de leur direction et celui du terrain peu habituel où les reporters sont souvent pris à partie, les journalistes peinent à trouver un équilibre. Leurs pratiques et le temps dont ils disposent les écartent pour l’essentiel de ce qui se passe.

Devant l’ampleur que prennent les choses, le président Macron se résout tardivement à envisager quelques concessions budgétaires. Mais il s’y prend mal. Malgré le calibrage aux petits oignons que lui concocte son staff hyper compétent, ses annonces ont le goût de la brioche de Marie Antoinette. Aussitôt annoncés, les quelques milliards débloqués paraissent insuffisants et la savante communication orchestrée par les services de l’Élysée autour d’un « beau cadeau » est tout de suite perçu comme un subterfuge.

La grande consultation souhaitée par Emmanuel Macron pour tenter d’éteindre la grogne du mouvement des gilets jaunes n’aura pas plus de succès auprès d’eux qui le boycottent majoritairement, mais elle s’avère tactiquement utile pour désamorcer le mécontentement de certains élus locaux. Elle débute par la démission de la présidente de la Commission Nationale du Débat Public, Chantal Jouano, chargée de la piloter, avant de se transformer en campagne de promotion présidentielle. Au final, le grand débat ne répond pas à une demande des gilets jaunes, c’est un abaissement du débat public et une vraie menace pour la démocratie mais la formule sera reconduite.

Poursuivre et mentir

Le phénomène est global, partout dans le monde les démocraties libérales adoptent le mensonge comme mode de gouvernance. Ce qui tient lieu d’originalité avec le gouvernement français c’est l’alternance entre mensonges subtils et grossiers. Mensonge subtil sur les visées réelles des réformes défendues. Lorsque le président s’emploie à convaincre patiemment l’opinion et les partenaires sociaux du bien fondé de la retraite par points à la faveur des fonds de pensions, sans se soucier le moindre instant des conséquences qu’elle générerait dans la vie d’une grande partie des Français. Mensonge grossier, quand le ministre de l’intérieur tweete le 1er mai : « Ici, à la Pitié-Salpêtrière, on a attaqué un hôpital. On a agressé son personnel soignant et on a blessé un policier mobilisé pour le protéger ».

L’ennui dans cette affaire c’est que le service de réanimation n’a pas fait l’objet d’une attaque par les manifestants qui sont restés à l’extérieur du bâtiment et que le personnel soignant n’a pas été blessé. Certes, après avoir relayé abondamment les déclarations du ministre de l’intérieur sur les chaînes d’information en continu, le débat s’est ouvert. Différentes versions ont surgi, de nombreux médias ont mis en évidence que les faits ne se s’étaient pas déroulés de la manière dont l’exposait Christophe Castaner. Mais cela est-il un signe suffisamment significatif pour attester que notre démocratie est en bonne santé ? Dans l’épilogue de cet épisode croquignolesque, Médiapart a livré le rendu du tribunal de grande instance de Paris qui a débouté les deux élus qui demandaient le retrait du tweet mensonger du ministre de l’intérieur au titre de la loi « fake news » (votée par la majorité gouvernementale), au motif que : « L’information n’étant pas dénuée de tout lien avec des faits réels, la condition selon laquelle l’allégation doit être manifestement inexacte ou trompeuse n’est pas remplie ».

Ce que révèle ce faux pas d’un ministre d’État – loin d’être le seul -, ce sont les pratiques d’une équipe gouvernementale qui confond politique et plan de communication sans parvenir à entrer en communication avec les citoyens. Après s’être coupé du centre de résonance de l’opinion publique que sont les corps intermédiaires, le gouvernement a dû faire face à un mouvement social d’un nouveau type. L’expression de la colère sourde du peuple français, plus particulièrement celle des classes moyennes aux revenus modestes qui épongent les errances de la sphère financière depuis la crise de 2007. Le mouvement des gilets jaunes s’est constitué en dehors des organisations syndicales et des partis et il est sorti massivement dans la rue sans respecter les passages cloutés. Dépassé par les événements qu’il a lui-même suscité, sans interlocuteur avec qui négocier, le gouvernement s’est jugé contraint de recourir à la force. En oubliant que le but d’une gouvernance démocratique n’est pas de trouver de bonnes réponses à des problèmes techniques mais de préserver une communauté politique acceptable fondée sur le consentement.

Droit de l’homme: une plaisanterie 

Depuis un an les rassemblements hebdomadaires des gilets jaunes sont marqués par des violences policières d’un niveau inégalé en France. Avec un lourd bilan : deux morts, des blessés par centaines, des estropiés à vie par dizaines.

80 000 policiers et gendarmes sont mobilisés chaque semaine, sans compter les blindés de la gendarmerie et la couverture aérienne par hélicoptère. Aux côtés des gendarmes mobiles et des CRS, le Français qui sort faire ses courses a toutes les chances de tomber sur un groupe de la BAC ou de personnels administratifs non identifiés en action. Le ministère de l’intérieur multiplie les coups de filets contre la société civile : 3 100 condamnations ont été prononcées par les tribunaux à l’encontre des manifestants, un record pour un mouvement social.

Ces violences répétées, les interdictions de manifester, et le phénomène de lassitude face à l’autisme du pouvoir explique aisément qu’il y ait moins de personnes dans les manifestations le samedi. Faut-il pour autant interpréter, comme le font les médias de masse, que le mouvement s’étiole ? Notre démocratie prend des allures de régime policier et dans tout le pays les citoyens se demandent quelle sera la prochaine étape. Vu de l’étranger, cette crise a plusieurs effets révélateurs. Elle met en lumière qu’en France, au pays des droits de l’homme, le cadre dans lequel s’exerce la liberté de la presse est en train de s’effriter et que la séparation des pouvoirs prête de plus en plus à confusion. Le président français n’est plus en mesure d’aborder la question des droits de l’homme avec le président américain, chinois ou russe sur un autre ton que celui de la plaisanterie.

L’acte 53 qui s’est tenu hier a de nouveau été marqué par des violences urbaines et des blessés. La situation n’avance pas. Incapable de répondre aux problèmes que lui pose la population, le pouvoir s’obstine dans son isolement paranoïaque à jouer sur le pourrissement.  En juin dernier, Christophe Castaner a convoqué place Beauvau une journée de réflexion sur le « schéma national de maintien de l’ordre », fermée à la presse. Aucune association, à l’instar de l’Acat qui a produit le rapport le plus précis sur les armes du maintien de l’ordre, de la Ligue des droits de l’homme, ni même une institution constitutionnelle comme le Défenseur des droits, n’a été sollicitée.

 La dramatisation, c’est un choix politique de communication, qui a été acquis dès la fin novembre et illustré par la cellule de crise convoquée à l’Élysée le 2 décembre. Aucun élément factuel n’étaye cette thèse d’une volonté de renverser la République, malgré des destructions réelles qu’on a vues à la préfecture au Puy-en-Velay, au péage d’autoroute près de Perpignan, ou dans les propriétés cossues des alentours de la place de l’Étoile à Paris. Mais Christophe Castaner a maintenu cette communication, relayée par une bonne partie des médias qui évoquaient « l’ultraviolence ». Et cela alors que personne n’a sorti une arme à feu

analyse le politologue Sébastien Roché dans les colonnes d’Alternatives Économiques (2)

Vers quel avenir ?

Tout se passe comme si, dans l’esprit des gouvernants, rien ne doit changer et tout finira par rentrer dans l’ordre. On est malgré tout en droit et en devoir de s’interroger sur la nature de cet ordre nouveau. Si elle ne tient pas sa réputation internationale, la France n’est par ailleurs pas un cas isolé. La principale menace pesant sur les démocraties provient aujourd’hui des dirigeants élus qui sapent le processus même qui les a portés au pouvoir. À la mi-mandat, la promesse de réconcilier les Français, au cœur de la campagne d’Emmanuel Macron, n’a pas été tenue. Le pays est encore plus divisé et les fractures se sont creusées.

Dans la crise durable avec les gilets jaunes, l’usage de la violence et de la manipulation sont apparus comme un aveu de faiblesse du chef de l’État plutôt que d’autorité. Un an après le début du mouvement, contrairement aux apparences, on est très loin du consentement ou de la résignation du côté des gilets jaunes. Mais il paraît difficile d’envisager l’avenir puisqu’ Emmanuel Macron n’a pas apporté l’ombre d’une solution. Notre démocratie pourrait ne pas se relever de ces mouvements hostiles à la classe politique, pensent certains qui agitent toujours le spectre du populisme. Mais n’est-ce pas justement un abandon des intérêts particuliers et un retour prépondérant à la politique et à la solidarité qui calmera la colère de la rue ?

 

Jean-Marie D

Publié le 18/11/2019

Gilets jaunes, An II. « Les gilets jaunes ont remis la justice sociale au cœur du débat public »

 

Diego Chauvet (site humanite.fr)

 

Le mouvement des gilets jaunes, inattendu, a pris des formes inédites. En marge des organisations traditionnelles, il a cependant permis l’expression d’une colère populaire qui couvait. Rémi Lefebvre, politologue, et Laurent Jean-Pierre, auteur d’un ouvrage sur le sujet (1), analysent un an d’une lutte qui infuse dans la société.

Comment le mouvement des gilets jaunes a-t-il été possible ?

Laurent Jeanpierre. En son départ, il est le fruit inattendu de la rencontre entre des mobilisations conjoncturelles via les médias sociaux autour de l’automobile, de la limitation de vitesse à 80 km/h puis des taxes sur le gazole, et le rejet profond de Macron et de ses politiques favorables aux classes dominantes, détruisant le tissu institutionnel de redistribution et de solidarité du pays. À ces facteurs se sont ajoutées des tendances plus anciennes d’endettement du « bas » des classes moyennes et des classes populaires consolidées, de retrait des services publics sur nombre de territoires suite aux politiques néolibérales, et de subordination des villes périurbaines et de leur population vis-à-vis des grandes métropoles régionales et de Paris à cause d’un aménagement du territoire irrationnel ou absent et de la désertification des emplois.

Rémi Lefebvre. C’est un mouvement improbable qui reste à bien des égards une énigme pour les chercheurs. Il est aussi la traduction de phénomènes structurels qui ont nourri l’action collective : les problèmes de mobilité, le déclassement de certains territoires, la crise des services publics, les fractures territoriales…

Internet a joué un rôle majeur dans la dynamique de désintermédiation et réintermédiation que le mouvement traduit. Il démontre une nouvelle fois le potentiel de mobilisation qu’offre Internet et sa capacité à élargir l’accès à la parole publique. Les réseaux sociaux tendent à fonctionner comme des vecteurs et ascenseurs contestataires puissants qui ont permis de relier des gens inconnus dans une forme d’immédiateté et d’agréger soutiens et mots d’ordre.

Les revendications sont allées très au-delà ensuite. Comment ont-elles pu évoluer ?

Laurent Jeanpierre. Au risque de simplifier, on peut les diviser en deux grandes catégories. Des demandes de maintien du pouvoir d’achat qui insistent, non pas sur les salaires, mais sur le poids croissant des dépenses contraintes et préengagées chaque mois. Et des revendications de démocratie directe, dont le référendum d’initiative citoyenne n’a été que l’une des traductions, car elles invitaient aussi, en creux ou parfois plus vigoureusement, les organisations politiques et leurs représentants à se remettre en question, à se rapprocher de leurs concitoyens, à entendre leurs expériences quotidiennes de souffrance, à ne pas vivre hors-sol.

Rémi Lefebvre. Les gilets jaunes ont permis un partage de souffrances sociales, rendues publiques, encouragé l’expression de récits individuels de misères, mais ce rôle purement expressif a été progressivement dépassé par la transmutation de misères individuelles en une cause collective qui s’est dégagée. Si les revendications ont été évolutives, souvent contradictoires et non priorisées, formant une liste à la Prévert, les gilets jaunes ont réussi à mettre la justice sociale au cœur du débat public.

Une nouveauté dans l’histoire des mouvements sociaux en France ?

Laurent Jeanpierre. Ses formes d’action, de structuration souple et fragile, sa décentralisation importante, son rejet viscéral des grandes villes, en font incontestablement une mobilisation d’un type nouveau. Mais on peut aussi l’inscrire dans un ensemble actuel de mobilisations moins spectaculaires sur les territoires – contre les fermetures d’école, d’hôpitaux, contre les grands équipements inutiles – et aussi dans une lignée plus ancienne de mobilisations en rupture avec les syndicats et les partis, comme les coordinations, les mouvements de « sans » des années 1990 et d’autres protestations.

Rémi Lefebvre. Les coordinations dans les années 1980 ont des similitudes mais étaient cependant strictement corrélées et confinées à un milieu professionnel salarié et ont été largement animées par des militants de la « gauche syndicale ». Elles avaient désigné des interlocuteurs pour négocier avec le gouvernement. Le mouvement des gilets jaunes est beaucoup plus large et rassemble une fraction importante de primo-engagés.

De manière relativement inédite, la dynamique a été globalement spontanée, décentralisée, au départ essentiellement locale. Le mode de mobilisation perturbe les grilles d’analyse classiques : il est moléculaire, sans centre ni leader, et n’est cadré ni par un parti ou par une organisation syndicale. Le pouvoir est dérouté face à un mouvement sur lequel il n’a pas prise et qui refuse de produire des interlocuteurs pour négocier.

Est-ce qu’il a apporté quelque chose aux revendications populaires ?

Laurent Jeanpierre. Il a obtenu des concessions de la part du gouvernement qui bénéficient aux classes moyennes mais aussi aux petites retraites. Il a permis surtout de faire largement valoir l’idée que le règlement de la question écologique ne pouvait s’affranchir des enjeux de justice sociale et aussi des demandes de démocratie. Et il a rappelé que les grandes villes n’étaient qu’une partie du territoire national où vivent souvent les plus privilégiés et donc que la justice territoriale est un enjeu majeur en France. Écologie, justice sociale et spatiale, démocratie approfondie : ce sont des enjeux centraux pour les gauches de gauche afin de se renouveler et de parler au-delà de leurs bases électorales devenues de plus en plus étroites.

Pourquoi ont-ils réussi à durer ?

Laurent Jeanpierre. Ce mouvement a duré parce que les premiers gilets jaunes ont été remplacés ou accompagnés par d’autres manifestants, souvent plus précaires ou plus politisés qu’eux, et parce que la mobilisation a aussi été un vaste mouvement d’éducation politique populaire et de rencontres dans des zones où les habitants se croisent peu. Ces deux derniers facteurs ont incité beaucoup de gens à rester proches de la dynamique jaune.

Rémi Lefebvre. Les gilets jaunes ne sont pas un mouvement social sauvage qui rejette toute forme d’intermédiation. Si le mouvement a fait l’économie d’une organisation, il a structuré son action, articulant habilement le territorial et le virtuel, les luttes de proximité des ronds-points et les réseaux sociaux, les actions en province et les manifestations parisiennes. Un travail de médiation politique et sociale a bien été produit sans organisation et sans représentation dans ses formes habituelles. Il s’est ainsi installé dans la durée, aussi parce que l’opinion publique lui était favorable. Il a aussi pris et duré parce qu’il a généré des formes de sociabilité.

Le mouvement a assumé une autre fonction que les partis et organisations politiques remplissent de moins en moins : celle de solidarité et de socialisation. Les gilets jaunes ont révélé la solitude et le désœuvrement, notamment des femmes seules très présentes dans le mouvement, mais aussi l’aspiration à l’échange, aux coups de main, à la réciprocité.

La défiance à l’égard des organisations politiques et syndicales est restée de mise. N’a-t-elle pas empêché le mouvement de trouver une traduction politique lors des élections européennes ?

Laurent Jeanpierre. Peut-être, même si notre idée des traductions politiques d’un mouvement social ne devrait pas être réduite aux débouchés électoraux. De toute manière, pour des manifestants majoritairement profanes en politique, le scrutin européen n’a rien de mobilisateur. Il présente des enjeux et des problèmes trop lointains, trop abstraits par rapport aux expériences vécues quotidiennement qui étaient partagées sur les ronds-points. Il pourrait en aller différemment des scrutins municipaux car c’est à l’échelle locale que les gilets jaunes se sont rassemblés. Mais, là non plus, rien n’est certain.

Rémi Lefebvre. Les forces du mouvement (sa souplesse, son informalité, son horizontalité…) sont aussi ses faiblesses (absence d’horizon stratégique clair, de lisibilité…). Dès lors que le mouvement se veut autre chose qu’une protestation ponctuelle (ce qui est induit par la montée en généralité de ses mots d’ordre), ses contradictions surgissent. À partir de février 2019, la fracture a été de plus en plus forte entre la stratégie de la rue et celle des urnes, la deuxième impliquant la formalisation d’une organisation dans la perspective des élections européennes de mai. Devenir ou ne pas devenir une organisation (pas forcément liée au jeu électoral) ? Telle a été une des questions centrales qui a agité le mouvement.

Cette défiance est-elle indépassable ? Comment pourrait-elle être dépassée ?

Laurent Jeanpierre. Il n’y a rien de fatal en politique. Pour que la défiance des gilets jaunes envers les partis, les syndicats et les organisations soit dépassée, il faudra plusieurs ingrédients. Du temps, parce que cette distance est profonde de la part de fractions de la population qui, dans la leur écrasante majorité, ont découvert les protestations et se sont formées à la politique l’année dernière. Mais il faudrait aussi que les organisations politiques, notamment leurs appareils, réfléchissent aux raisons de leurs propres distances vis-à-vis de la colère jaune et de leurs difficultés préalables à en saisir les ressorts.

Les organisations pourront-elles aussi se saisir de la demande démocratique radicale du mouvement et des autres demandes ? Dans un premier temps, les échelles politiques locales et territoriales, dans le périurbain mais aussi dans les quartiers et les zones rurales, me paraissent plus favorables que d’autres échelles pour cela.

Rémi Lefebvre. La question démocratique de la représentation du mouvement est au cœur de la première assemblée des assemblées, qui regroupe une centaine de délégations des gilets jaunes en janvier. Le rejet de la représentation politique est au fondement de cette démarche marquée par le refus de la hiérarchie et de la délégation. La légitimité des délégués de cette assemblée pour parler au nom de tous les gilets jaunes est sans cesse remise en cause. Il y a chez une partie des gilets jaunes un rejet radical de toute forme de représentation qui conduit à une impasse.

Les organisations restent, sans doute, en démocratie représentative, sous condition d’une rénovation radicale de leur modèle, des structures indispensables pour agréger durablement des intérêts collectifs, les défendre et les porter dans le système politique à travers des programmes et des propositions…

Peut-on dire que le mouvement continue malgré la baisse du nombre de manifestants ?

Laurent Jeanpierre. Les effectifs de la mobilisation sont beaucoup plus faibles qu’au départ L’une des originalités de ce mouvement aura été de ne pas peser par le nombre mais par des formes nouvelles de révolte. Même si un noyau dur irréductible peut continuer à manifester les samedis, l’avenir est plus diffus. Il passe déjà par des projets électoraux, individuels ou collectifs, des lobbies citoyens, des assemblées locales, des tentatives fragiles de fédérations entre elles, et il pourrait surtout se traduire à plus long terme par un engagement dans la société civile.

Rémi Lefebvre. Il s’est beaucoup affaibli mais, à mon avis, il existe encore à l’état dormant. Je pense qu’il peut repartir même si la répression féroce du mouvement a eu de puissants effets de dépolitisation.

Un an après, qu’a-t-il apporté à la société française, à la vie politique ?

Laurent Jeanpierre. L’onde de choc se ressent et se fera ressentir dans nombre d’institutions. Si l’on devait retenir seulement quelques éléments, je dirais que le mouvement participe d’une tendance plus longue et internationale de relocalisation de la politique protestataire, elle-même parallèle à un investissement politique plus grand des sociétés locales par les pouvoirs publics, à travers les dispositifs participatifs par exemple. Plus largement, le mouvement amplifie le doute de nos sociétés sur la qualité de nos démocraties et témoigne, avec d’autres mobilisations, de la nécessité de les rénover profondément, surtout s’il s’agit de traiter ensemble la question écologique et la question sociale.

Rémi Lefebvre. La question de la justice sociale et la question démocratique (après Nuit debout) ont été mises au cœur de l’agenda politique. Les gilets jaunes ont produit une politisation intense d’acteurs qui ont pour la première fois pris part à des actions collectives, discuter politique, échanger… Ce mouvement aura des effets politiques à long terme.

(1) « In Girum. Les leçons politiques des ronds-points », de Laurent Jeanpierre. Éditions la Découverte, 192 pages, 12 euros.

 

Entretien réalisé par Diego Chauvet dchauvet@humanite.fr

Publié le 17/11/2019

Chili. Le gouvernement annonce une nouvelle constitution, les Chiliens répondent par la grève générale

Les médias présentent ça comme une éclatante victoire des manifestants au Chili. La nouvelle constitution annoncé par le ministre de l'Intérieur chilien est un piège dans lequel ne doivent pas tomber et ne sont pas tombés les Chiliens.

 

Sadek Basnacki (site revolutionpermanente.fr)

 

Dimanche le gouvernement chilien a annoncé la rédaction d’une nouvelle constitution. Présentée comme une victoire pour les manifestants par les éditorialistes, cette annonce n’a rien à voir avec les aspirations des milliers de Chiliens qui bravent la répression féroce de Piñera.
Le ministre de l’intérieur chilien a déclaré dimanche dernier « que le débat autour d’une nouvelle Constitution est légitime ».

En effet, la constitution chilienne date de 1980, c’est à dire qu’elle a été écrite en pleine dictature de Pinochet par des idéologues putschistes comme Jaime Guzman, assassiné en 1991 par le Frente Patriótico Manuel Rodrígue. Ils ont blindé la Constitution afin d’empêcher sa réforme et ainsi protéger la mise en place de la politique néolibérale de la junte militaire. En effet, dans l’état actuelle des choses il faut qu’une réforme de la Constitution soit approuvée par les deux tiers du Congrès, chose quasiment impossible à avoir. De plus, la privatisation de nombreux services comme l’accès à l’eau, l’éducation, l’accès au soin ou encore les retraites sont inscrit dans la Constitution, autrement dit elle représente tout contre quoi se battent les chiliens.

Interrogé par Le Monde Claudio Fuentes, professeur de sciences politiques à l’université Diego Portales à Santiago du Chili, explique que « C’est la première fois depuis le retour à la démocratie que la droite s’ouvre à l’idée de changer de Constitution ».

Visiblement ça serait le Congrès qui mènerait le projet d’écriture avant d’être soumis à un référendum.

Une mesure qui n’a donc strictement rien à voir avec la revendication de la révolte populaire qui secoue le pays. Les manifestants réclament la formation d’une Assemblée constituante rassemblant des citoyens élues afin d’écrire une nouvelle constitution. Malheureusement pour Piñera, les Chiliens ne sont pas tombés dans le panneau. Ils ont rejeté catégoriquement cette annonce en se mobilisant de plus bel. Ils ne font pas confiance aux politiques pour en finir avec l’héritage de la dictature, comme le montre un récent sondage relayé par Le Figaro. « 3,4 % des Chiliens disent faire confiance aux deux Chambres pour écrire une nouvelle Constitution. À l’inverse, ils sont 75,7 % à soutenir la tenue d’une Assemblée constituante où des citoyens seraient élus pour mener à bien ce projet ».

Le piège était grossier est semble être l’une des dernières cartes possibles de Piñera. L’objectif de cette annonce est d’éviter la chute de Piñera et de détourner les manifestations dans les rues vers les anciennes institutions du régime héritier de la dictature, en particulier le Sénat. Les partis traditionnels qui ont permis de garder précieusement l’héritage de Pinochet commence à le lâcher. Certains vont jusqu’à souhaiter une forme hybride 50 % du parlement et 50 % de citoyens élus pour écrire la nouvelle constitution. Mais c’est également un piège puisque de toute façon elle devra passer devant le Sénat. Surtout, les Chiliens veulent écrire eux même leur Constitution, avec une constituante 100 % élus de citoyens.

L’opposition de gauche montre plus sont vrais visage, allant vers des négociations. Le Parti socialiste a participé à des discussions avec le parti Renovación Nacional qui soutien l’idée que le putsch de Pinochet était une bonne chose, surtout d’un point de vue économique et politique. Le but étant de dialoguer pour une sortie de crise institutionnelle alors même que l’armée et la police continue a tuer, blesser, mutiler, violer les manifestants.
Depuis 3 semaines de mobilisation, la police et l’armée ont tué plus d’une vingtaine de personnes. Le Chili détient le record mondial de manifestants ayant perdu l’usage d’un œil (plus de 200 personnes en 3 semaines). Selon l’Institut national des droits humains, ces blessures sont dues « surtout de tirs de plombs, mais aussi d’autres armes, comme les bombes lacrymogènes ». Plus de 10 000 personnes ont été arrêtées dont plus de 700 en détention provisoire. Des centaines de cas de torture ont été rapportés. On rapporte également la création de centres clandestins de rétention où des exactions ont lieu. Il y a un nombre impressionnant de plaintes pour agression sexuelle et viol, certaines femmes auraient disparu. Des exactions dignes du régime de Pinochet.

Le Frente Amplio et le Parti communiste veulent un plébiscite afin de déterminer le mode d’élaboration de la nouvelle constitution. Ce qui est très en deçà de la volonté populaire qui a déjà fait son choix ! Pour eux c’est la seule "manière institutionnelle" de valider une Assemblée constituante. Mais un plébiscite ne peut être contraignant que si une partie de la droite approuve cette idée au Sénat. La bourgeoisie et la droite ont déjà déclaré que l’Assemblée constituante était une "ligne rouge" qu’elles ne franchiraient pas.

Les Chiliens ont répondu par la rue, par la grève générale. Mardi, 95 % des ports étaient à l’arrêt, le secteurs miniers et la santé quasiment paralysé. De nombreux barrages ont été érigé bloquant les flux. Rien qu’à Santiago du Chili, ils étaient plus de 300 000 à défier les forces de répression.
Devant l’échec de sa fausse ouverture Piñera a annoncé le rappel de policiers retraités pour réprimer encore plus. Les oscillations du gouvernement, entre semblant d’ouverture et répression terrible montre l’isolement grandissant du pouvoir, qui ne sait plus quelle carte jouer.

Nous sommes à un moment crucial de la mobilisation. L’énorme manifestation de masses de la semaine dernière et la grève générale de mardi sont des défaites cuisantes pour le gouvernement.
La rue veut décider et tout changer. Une Assemblée constituante véritablement démocratique doit élire des représentants tous les 10 000 électeurs au moins, des élus qui gagnent le même salaire qu’un enseignant et qui sont révocables s’ils trahissent le mandat populaire. Une assemblée qui est libre de tout discuter et qui est vraiment souveraine, c’est-à-dire qu’aucune institution ne la domine. Il est clair que pour parvenir à une sortie vraiment démocratique comme celle-ci, ce ne sera pas dans le cadre de ce régime et encore moins avec Piñera et son gouvernement.

Pour reprendre les propos de nos camarades chiliens de L’Izquierda Diario Chile, « En tant que marxistes, nous sommes conscients que les constitutions et les lois ne sont qu’une expression de la corrélation des forces entre les classes. C’est pourquoi le discours de la bourgeoisie pour la défense de son régime et de ses institutions n’est rien d’autre que la manière voilée de défendre sa domination sur la classe, par l’exploitation et l’oppression. Et comme nous le voyons en Bolivie, lorsque la situation l’exige, ils n’ont aucun problème à passer-outre leurs propres institutions et à peser de leur pouvoir économique et militaire pour défendre leurs propre intérêts ».

C’est pourquoi une assemblée constituante véritablement démocratique, libre et souveraine ne peut être convoquée et organisée que par les instances de coordination et d’organisation qui naissent au cœur de la lutte. En aucun cas, cela peut et doit être décidé et organisé par la bourgeoisie via le parlement ou le Sénat.

Publiéle 16/11/2019

 

Victime d’un coup d’État, le président bolivien Evo Morales a accepté la proposition de protection du Mexique, qui vient de l’accueillir. Au pouvoir depuis 2006, cette figure de la gauche latino-américaine avait gagné l’élection présidentielle en octobre dernier. La marge avec laquelle il l’avait emporté — dix points d’avance, selon le décompte officiel, lui garantissant une réélection dès le premier tour — a fait l’objet de suspicions de fraude, déclenchant des manifestations de l’opposition, dont certaines franges avaient déjà cherché à le renverser sans succès en 2008. À l’époque, Morales avait pu compter sur une puissante mobilisation populaire (lire aussi « En Amérique latine, l’ère des coups d’Etat en douce »).

En 2019, lâché par la Centrale ouvrière bolivienne, il a finalement accepté l’idée d’un nouveau scrutin, avant que les forces de sécurité ne le renversent. En septembre dernier, notre envoyée spéciale Maëlle Mariette s’intéressait à l’effritement de la base sociale de Morales, sous l’effet de sa propre politique.

La politique d’Evo Morales a créé une classe moyenne florissante

La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ?

 

(site monde-diplomatique.fr)

 

Arrivé au pouvoir en 2006, le président bolivien Evo Morales briguera un quatrième mandat en octobre. Les politiques de redistribution qu’il a mises en œuvre ont permis l’émergence d’une classe moyenne diverse et parfois très prospère, à l’image des « cholos », les indigènes urbanisés. Moins militantes qu’autrefois, ces franges de la population ne partagent pas forcément les valeurs des dirigeants auxquels elles doivent leur ascension.

Un reportage de Maëlle Mariette 

 

Les photographies qui accompagnent ce reportage sont de Delphine Blast. Elles font partie de la série « Cholitas », 2017

© Delphine Blast / Hans Lucas

Derrière le comptoir de leur cuisine à l’américaine, MM. Juan Pablo Reyes Aguilar et Diego Lionel Rodas Zurita mettent au point le menu du jour de leur restaurant : lawa de chuño, une soupe de pommes de terre déshydratées, et charque frito, de la viande de lama séchée et salée. Deux plats inspirés de l’alimentation ordinaire des hauts plateaux andins, à base d’ingrédients que les Incas utilisaient déjà. À grand renfort de quinoa et de fines herbes, les deux chefs se proposent de « revisiter » ces saveurs ancestrales en faisant de chaque plat « une mise en scène ».

Situé dans la rue Murillo, une artère passante qui mène vers les marchés de La Paz, en Bolivie, le restaurant Popular (« Populaire ») occupe le premier étage d’une maison dotée d’une cour intérieure qui abritait auparavant des habitations modestes. On y trouve désormais un torréfacteur de cafés boliviens et une boutique d’artisanat textile. Depuis son ouverture, en 2018, le restaurant connaît un succès fulgurant avec sa cuisine fusion, proposée dans un unique menu du jour (incluant sa variante végétarienne) servi par un personnel en tee-shirt noir et foulard en aguayo, un tissu traditionnel andin. On se presse chaque jour devant les portes de l’établissement, où, à moins d’avoir réservé, seuls quelques chanceux pourront pénétrer. Avec un menu à 65 bolivianos (près de 10 euros, alors que le salaire mensuel moyen équivaut à 450 euros), la clientèle s’avère moins populaire que ne le suggère le nom de l’endroit : des cadres en costume-cravate, de jeunes avocats, des employés des administrations environnantes, ainsi que des touristes, que les recommandations lues sur Internet font converger ici.

Le Popular incarne le phénomène qu’on observe dans toute la région depuis une quinzaine d’années, y compris en Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud : l’émergence d’une nouvelle classe moyenne, qui bouleverse les perspectives électorales. Bien qu’engendrée par les politiques de redistribution sociale de dirigeants progressistes, celle-ci ravit les commentateurs conservateurs : « Après un temps, les classes moyennes émergentes tendent à préférer l’économie de marché aux politiques étatiques et protectionnistes », s’enthousiasmait en 2010 le responsable des pages « Amérique latine » de l’hebdomadaire The Economist (1).

L’accroissement du niveau de vie s’accompagne le plus souvent d’un désir de ne plus modifier l’ordre des choses, une « pulsion sociale de conservatisme », résume presque dix ans plus tard M. Raúl García Linera, conseiller de la vice-présidence occupée par son frère Álvaro. Lequel concède : « Si le processus révolutionnaire ne parvient pas à répondre à cela, il court à sa perte. » La gauche serait-elle condamnée à être chassée du pouvoir par les populations auxquelles ses politiques ont profité — en somme, à enfanter ses fossoyeurs ? La question s’avère d’autant plus brûlante en Bolivie que le président Evo Morales, en fonctions depuis 2006, briguera un quatrième mandat en octobre.

La redistribution « sert de carburant à la dynamique interne »

« Le plus important, c’est de produire, martèle le ministre de l’économie Luis Alberto Arce Catacora quand nous l’interrogeons sur les potentiels effets indésirables de ses politiques économiques. Le mot “productif” est si important que nous avons intégré dans la nouvelle loi éducative l’idée que l’éducation doit être productive ; nous voulons mettre cette idée dans la tête des enfants dès le plus jeune âge. » Selon MM. Arce Catacora et Álvaro García Linera, toute redistribution doit être précédée d’une phase de production, laquelle requiert, d’une part, un niveau minimum de paix sociale et, de l’autre, un marché intérieur dynamique.

Côté paix sociale, les choses n’étaient pas gagnées. Deux ans après son élection, M. Morales essuyait une tentative de coup d’État fomentée par l’oligarchie foncière de la région de Santa Cruz (2). Le pouvoir doit donc composer avec une opposition que les principes démocratiques ne préoccupent pas outre mesure, et trouver le moyen de parvenir à ses fins sans trop froisser. Un exemple. Plutôt que de s’opposer directement au secteur puissant de l’agro-industrie pour venir en aide aux petits producteurs, le pouvoir a créé en 2007 l’Entreprise d’aide à la production d’aliments (Emapa). L’institution rachète aux petits exploitants leur riz, leur blé, leur soja ou leur maïs à des prix supérieurs à ceux du marché quand ils sont trop bas. L’agro-industrie se trouve alors contrainte d’aligner ses prix sur ceux d’Emapa, voire de surenchérir. « Le marché n’est que pure spéculation, résume M. Jorge Guillén, qui dirige Emapa pour la région de Santa Cruz. La fonction d’Emapa consiste à le réguler, même en n’achetant que 15 % de la production totale. » « Le rôle d’Emapa, c’est de contribuer à empêcher l’agro-industrie de fixer seule les prix, complète le vice-président Álvaro García Linera. Bref, à renforcer la position des petits producteurs. L’intervention de l’État équilibre une lutte inégale entre deux secteurs très inégaux économiquement. »

Une logique gagnant-gagnant que l’on retrouve dans les mesures prises pour stimuler le marché intérieur. Dans les rues des centres-villes, les yeux du promeneur sont attirés par de petits panneaux indiquant « Esfuerzo por Bolivia » (Effort pour la Bolivie). Ils signalent les échoppes qui participent à un programme inauguré en 2018 (et reposant sur une loi de 2013) pour favoriser la production locale : lorsque la croissance du produit intérieur brut (PIB) dépasse 4,5 %, les employeurs de personnes dont le revenu est inférieur à un seuil fixé par la loi (15 000 bolivianos par mois en 2018, environ 2 000 euros, soit plus de sept fois le salaire minimum) doivent leur verser un doble aguinaldo, ou double treizième mois. Pour la première fois cette année, les fonctionnaires perçoivent 15 % de la somme à travers une application mobile qui en limite l’utilisation aux produits fabriqués en Bolivie et au règlement d’artisans locaux préalablement enregistrés.

Alors que la mesure avait initialement provoqué l’ire des petits commerçants, qui allaient devoir payer un mois de salaire supplémentaire à leurs employés, les voilà désormais convaincus : « Marchands de chaussures, de ponchos, de glaces… Tout le monde est allé s’enregistrer, nous explique une cliente d’un stand de la rue Max Paredes, l’une des principales artères commerçantes de La Paz. L’application est bien faite : tu peux entrer le nom du produit que tu cherches, et Google Maps t’indique les endroits où tu peux le trouver. Ensuite, tu donnes un code au vendeur pour payer avec son application. L’opération rencontre un tel succès que les petits entrepreneurs racontent n’avoir jamais gagné autant. »

« Redistribuer relève de la justice sociale, mais cela sert également de carburant à la dynamique interne », justifie le vice-président García Linera. Redistribution, consommation, production, croissance : sur le plan économique, le schéma bolivien ressemble à un cercle vertueux. Mais stimuler la consommation conduit parfois à encourager le consumérisme, aux conséquences politiques moins favorables.

Succès récent des « malls » à l’américaine

Depuis son ouverture, en 2010, le centre commercial Megacenter — situé dans le quartier résidentiel et aisé d’Irpavi — s’est rapidement élevé au rang de destination obligée des fins de journée et de semaine, avec ses dix-huit salles de cinéma (dont certaines en 3D, qui diffusent les dernières grosses productions hollywoodiennes), ses nombreuses franchises internationales, comme Burger King ou Hard Rock Café, son pub irlandais, ses boutiques, son bowling, sa salle de sport, ses salons VIP, son terrain de paintball, sa patinoire et… son parking sur trois niveaux. D’autres bourgeonnent dans les grandes villes du pays, suggérant que la culture des malls à l’américaine — à laquelle nul n’avait goûté ici il y a encore quelques années — s’est désormais installée en Bolivie.

Les choses ne se sont pas faites sans heurts. L’inauguration d’une ligne de téléphérique connectant la banlieue populaire d’El Alto à Irpavi, en 2014, a facilité l’arrivée de familles populaires, reconnaissables aux polleras, ces jupes traditionnellement portées par les femmes indigènes. Peu familières de l’étiquette propre à ce type d’environnement, elles s’asseyaient par terre pour partager une bouteille de soda ou des friandises, ou profitaient des jardins environnants en s’allongeant sur l’herbe. Puis leur présence a provoqué un afflux de marchands ambulants de nourriture bon marché... « Ces Indiens polluent le Megacenter, s’offusquèrent alors certains riverains et clients sur les réseaux sociaux. Il y a des déchets partout depuis qu’ils viennent. » D’autres tentèrent une défense maladroite : « C’est culturel. Ils s’asseyent par terre pour être en contact avec la Terre mère (3).  » L’installation de pancartes « Interdiction de pique-niquer » permit au temple de la consommation de redevenir un lieu « agréable », où chacun peut désormais visionner un film américain en mangeant du pop-corn, réaliser ses photographies de mariage ou profiter de « super démarques » et de « prix déments », comme lors du Black Friday, cet événement de novembre tout droit venu des États-Unis qui marque le coup d’envoi des achats de fin d’année.

« Les gens qui fréquentent ces lieux en ressortent rarement communistes », soupire M. Manuel Canelas, ministre de la communication, chargé de travailler à la reconquête des classes moyennes avant le scrutin d’octobre. À ses yeux, le discours du pouvoir a péché en élevant la consommation au rang de vertu en soi, au risque d’effacer la dimension politique de son projet. « Ces dernières années, on a observé une explosion des clubs de gym et de fitness en Bolivie, à La Paz en particulier. Cela en dit beaucoup sur la transformation de la société : avec de meilleures conditions de vie, on a plus de temps pour se soucier de son corps, de son apparence. »

Les « cholos » affichent leur réussite

M. Canelas imagine devant nous le parcours typique d’un « Bolivien de 25 ans ». N’ayant pas grandi dans le quartier périphérique populaire d’où sont issus ses parents, il s’est « socialisé dans d’autres espaces », se construisant une identité « dans des lieux où les codes sont un peu moins collectifs ». Pas plus égoïste que son père ou sa mère, ce jeune homme sera toutefois moins enclin « à militer toute sa vie dans un syndicat » : « Son rapport à l’intérêt général sera différent. » Tout comme ses préférences politiques. La solution ? « Il nous faut améliorer l’offre de services publics et leur qualité », nous dit M. Canelas, pour qu’on « n’associe plus le bien-être et la qualité de vie à l’individuel et au privé. C’est le seul moyen de développer une forme de conscience politique compatible avec les idées de notre révolution au sein de cette population ». Dans cette perspective, M. Canelas recommande de construire « des parcs, des espaces publics où l’on puisse faire du sport, où l’on puisse venir en famille, parler avec ses voisins, interagir et faire communauté. On acquiert une autre idée de la citoyenneté quand on peut accéder à ce genre d’endroits, au lieu de cultiver son apparence dans un club privé ».

Fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, Mme Raquel Lara identifie une autre difficulté : « Ma fille, qui a 24 ans, ne sait rien des conquêtes passées, de la “guerre du gaz”, par exemple (4). La jeunesse actuelle est dépolitisée ; elle n’a pas été informée, ni formée. Il n’y a plus de dictature contre laquelle lutter, le combat politique intéresse moins. » L’argument ne convainc pas Mme Jazmin Valdivieso, qui fait partie de cette jeunesse de moins de 30 ans : « Il faut vendre autre chose aux jeunes. Le discours selon lequel “les choses vont mieux qu’à l’époque de la dictature” ne leur suffit pas. » À ses yeux, ils ne sont pas désinvestis, mais engagés ailleurs. Les luttes actuelles sont « celles de la jeunesse urbaine, issue de la classe moyenne », ce qui s’explique d’après elle par des évolutions démographiques : « Il y a beaucoup moins de jeunes dans les campagnes. Ils y restent jusqu’à 14 ou 15 ans, puis ils déménagent pour aller étudier ou travailler, et alors ils deviennent citadins. » Les luttes qui les mobilisent ? « Celles pour les droits des animaux, des femmes, des personnes LGBT [lesbiennes, gays, bisexuelles et trans], etc. Elles sont menées hors des partis, par des jeunes qui ne sont pas des militants mais des activistes. Pour beaucoup d’entre eux, la politique est salie par la corruption ; un sentiment répandu au sein de la classe moyenne. »

Mais peut-on vraiment parler d’« une » classe moyenne, surtout en Bolivie ? Dans cette catégorie, on trouve les franges cultivées de beaux quartiers, comme ceux de San Miguel et Sopocachi à La Paz, les salariés d’un secteur public renforcé par les nouvelles entreprises d’État, des jeunes dont les ambitions ont bénéficié de la généralisation de l’accès à l’éducation sans que le marché du travail produise encore assez d’emplois qualifiés. On trouve également les commerçants, artisans et microentrepreneurs issus des classes populaires et à la peau souvent plus mate, dont les conditions d’existence et le niveau de vie se sont sensiblement améliorés : ceux qu’on appelle ici cholos, des populations indigènes urbanisées, moins attachées aux valeurs traditionnelles encore prépondérantes à la campagne qu’à des formes d’activité économique et commerciale souvent peu qualifiées (5). Or rien n’indique que la stratégie de M. Canelas (et de tous ceux qui entendent renforcer la conscience politique d’une classe dont le gouvernement aurait trop cajolé le penchant consumériste) porte les fruits attendus du côté des cholos.

Ces derniers ont initialement soutenu M. Morales. D’abord par identification ethnique : « Les choses ont changé ici, nous avons connu une révolution. Avec l’élection de notre président Evo Morales, notre culture est désormais sur le devant de la scène », déclarait en 2014 un résident d’El Alto à un journaliste du Financial Times (6). Leur enthousiasme a également été alimenté par le volontarisme de l’État. Celui-ci a largement profité à une population qui contrôle désormais l’essentiel du commerce de distribution à l’échelle nationale et qui est devenue un acteur économique central. La « révolution » qu’évoquait l’homme interrogé par le Financial Times comportait en effet un second volet : « Maintenant, je peux dire : “J’ai de l’argent, je fais ce que je veux.” » Comme se faire construire un cholet, terme fabriqué à partir des mots cholo et chalet, en référence aux maisons suisses, qui symboliserait la réussite. Dans les rues d’El Alto, impossible de manquer ces édifices étranges. Pour la frange la plus aisée des cholos, afficher sa réussite économique implique de se doter d’un cholet encore plus extravagant que celui du voisin : cinq, six, parfois sept étages ; des murs peints de couleurs vives ; une architecture où le kitsch le dispute à l’ostentatoire ; d’immenses baies vitrées ; une superficie dépassant parfois cinq cents mètres carrés…

Mais, entre les cholos et le gouvernement, la rupture est désormais consommée, nous explique Nico Tassi, anthropologue spécialiste de l’économie populaire : « Le premier conflit avec le gouvernement est survenu au moment où le pouvoir a engagé la lutte contre l’économie informelle » — qui représente 60 % du PIB et concerne 70 % de la population active (7) —, au tournant des années 2010. Lorsque l’État a renforcé les contrôles, les cholos ont interprété sa démarche « comme une forme de défiance à leur égard ». Outre la classique résistance à l’impôt apparaît alors un phénomène inattendu : l’amélioration des services publics ne fait pas figure de priorité pour une population qui, les ayant découverts avec l’arrivée au pouvoir de M. Morales, se satisfait de leur niveau de fonctionnement actuel.

Chez les cholos, la priorité demeure la communauté locale, qui devient d’autant plus importante qu’elle connaît une réussite collective associée à une identité culturelle forte. Pour Tassi, les populations cholas constituent à l’origine des secteurs populaires qui ne dépendent pas d’« entités civilisatrices externes, comme l’État, le capital, l’école, les ONG [organisations non gouvernementales]  ». Avec son discours sur le respect des différences identitaires, la révolution plurinationale de M. Morales les invite à « s’affirmer de façon autonome, à renforcer leurs institutions propres et leur culture, hier dénigrée ». Dans ce cas de figure, l’accession à la classe moyenne ne s’accompagne pas d’une rupture avec le mode de vie antérieur, mais de son renforcement. On affiche sa richesse non pas à travers les modes de consommation et de vie européens, mais à la mode chola.

Une population « plus consumériste et individualiste »

C’est ainsi, par exemple, que les prestes, ces fêtes particulièrement onéreuses qu’organise la nouvelle bourgeoisie chola d’origine aymara, jouent un rôle déterminant au sein de cette partie de la population. Les vêtements et bijoux dont on se pare alors (si coûteux qu’il arrive qu’on embauche un service de sécurité) manifestent une réussite économique et un statut social rarement mis en avant le reste du temps. Cette nouvelle fierté d’Indios con plata Indiens parvenus ») suscite d’ailleurs un regain de haine raciale de la part de l’ancienne élite et de la classe moyenne blanche bousculées dans leurs privilèges.

Enracinement et fonctionnement communautaires ne signifient pas ici fermeture au monde, bien au contraire. Agriculteur d’une soixantaine d’années, le visage buriné et le sourire édenté, Don Paulino Santos nous déclare fièrement qu’il gagne « beaucoup d’argent ». Outre le champ dont il s’occupe, il gère un atelier de confection avec sa fille et s’apprête à partir en Chine pour y trouver de nouveaux débouchés. Les liens des commerçants cholos avec la Chine ont atteint un tel niveau que, quand M. Morales a nommé son premier ambassadeur dans l’empire du Milieu, ce dernier s’est naturellement tourné vers la communauté chola pour s’informer. Lorsqu’il s’agit d’engager des pourparlers avec des multinationales, là encore, les commerçants de La Paz se passent de l’État. Ainsi de leurs négociations avec le géant Samsung, auquel ils sont parvenus à imposer de ne distribuer ses produits que dans des magasins indépendants. Si l’entreprise sud-coréenne possède bien une boutique officielle dans la rue Eloy Salmon, elle ne peut y vendre ses produits.

Lorsqu’il nous explique comment il voit l’avenir pour le processus politique auquel il œuvre depuis 2006, M. Álvaro Garcia Linera affirme que « la chance de la Bolivie est d’avoir cette classe moyenne indigène chola, avec son fonctionnement communautaire et associatif très spécifique ». Elle permet « de penser la perpétuation du processus de transformation sociale instauré avec l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, même si cette classe est plus consumériste et individualiste que ne l’était auparavant la population dont elle est issue ». Pour le vice-président, la classe moyenne émergente chola constituerait la colonne vertébrale de l’économie du pays, du fait de sa maîtrise du marché intérieur : mêlant efficacité et éthique communautaire, elle offrirait « des outils de réflexion nouveaux pour penser et prolonger le processus de changement ».

S’ils sont réélus, M. Morales et son équipe devront néanmoins faire preuve d’adresse tactique et de souplesse stratégique pour arrimer l’avenir de leur « révolution démocratique et culturelle » à un groupe social dont tout indique, pour l’heure, qu’il se construit en marge de ce processus.

Maëlle Mariette

Journaliste.

(1) « Democracy, Latino-style », The Economist, Londres, 11 septembre 2010.

(2) Lire Hernando Calvo Ospina, « Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010.

(3) Lire « À la recherche de la Pachamama », Le Monde diplomatique, mars 2018.

(4) Conflit social important ayant conduit en octobre 2003 au départ du président Gonzalo Sánchez de Lozada et contribué au renom de l’actuel président Evo Morales.

(5) La porosité des frontières entre économie rurale et économie urbaine a conduit à étendre le terme à l’ensemble des populations métisses qui, sans adopter le style de vie et les activités des bourgeoisies blanches issues de la colonisation, s’inscrivent dans le développement d’une économie locale marquée par l’informalité et les réseaux de proximité.

(6) Andres Schipani, « Bolivia’s indigenous people flaunt their new-found wealth », Financial Times, Londres, 4 décembre 2014.

(7) « Mujeres y hombres en la economía informal : un panorama estadístico », Organisation internationale du travail (OIT), Genève, 2018 ; Leandro Medina et Friedrich Schneider, « Shadow economies around the world : What did we learn over the last 20 years ? », Fonds monétaire international (FMI), Washington, DC, 2018.

Publié le 15/11/2019

 

Espagne: Un pacte de gauche pour surmonter le blocage politique

 

Madrid par Nicolás Pan-Montojo (site lamarseillaise-encommun.org)

 

Pedro Sánchez et Pablo Iglesias parviennent à un accord de coalition avec le président de Podemos en tant que vice-président du gouvernement

Les élections d’hier étaient censées déverrouiller la politique espagnole, et alors qu’hier tout le monde parlait de « blocage », il semblerait que la situation se soit déloquée. Ce qui n’avait pas été possible en cinq mois de négociations a été réalisé hier en seulement 24 heures. Pedro Sánchez et Pablo Iglesias ont signé aujourd’hui au Congrès un accord préalable pour un gouvernement de coalition. Le leader de Podemos sera vice-président du gouvernement et d’autres membres de son parti auront quelques ministères.

Ce nouveau scénario a été une surprise totale pour la plupart des médias et même pour les citoyens espagnols. Lors des résultats de ces quatrièmes élections en Espagne en quatre ans, tout semblait indiquer qu’elles avaient seulement servi à confirmer l’énorme division idéologique que connaît le pays et à compliquer davantage tout pacte de gouvernement pour élire un président. Le tableau était clair : les deux partis traditionnels (PSOE, à gauche, et PP, à droite) en tête, mais le naufrage de Ciudadanos (centre libéral) et la montée spectaculaire de Vox (extrême droite) rendaient un accord post-électoral presque impossible, vu l’incapacité du PSOE à trouver un accord avec Podemos.

Mais l’accord a été trouvé en un temps record, malgré que la gauche ait été un peu affaiblie après les élections. Le PSOE a perdu trois sièges et son principal allié jusqu’à présent, Unidas Podemos (gauche radicale), est passé de 42 sièges à 35 (une chute qui n’est pas compensée par les trois sièges fournis par Más País, scission de Podemos). Le naufrage de Ciudadanos, qui passe de 57 à 10 sièges, a été accompagné d’une montée en puissance du PP et de Vox qui consolide au Congrès les positions les plus extrémistes à droite, tandis que le centre perd de l’importance.

Cependant, le résultat n’offrait pas non plus une majorité alternative au bloc de droite (Ciudadanos, PP et Vox) comme c’est le cas en Andalousie ou à Madrid. Certes, les distances entre les deux blocs se sont réduites, les nouvelles élections ont fait perdre 7 sièges de plus à la gauche mais celle-ci a conservé la majorité. Pour la première fois depuis les années 30, un parti à gauche du PSOE va être présent au gouvernement.

Iglesias a assuré ce matin que le nouveau gouvernement de coalition progressiste allierait « l’expérience du PSOE au courage de Podemos » et œuvrerait en faveur d’un « dialogue pour faire face à la crise territoriale » en Catalogne et d’une « justice sociale qui servira comme un vaccin contre l’extrême droite ». « Ce qui en avril était une opportunité historique est devenu une nécessité historique », a-t-il déclaré.

Pendant des mois, les deux partis s’étaient très longuement confrontés. Sanchez avait même déclaré lors d’une interview qu’il ne pourrait pas dormir tranquille s’il y avait des ministres de Podemos dans le gouvernement. En outre, il a passé toute sa campagne à se féliciter de ne pas avoir convenu d’accord avec eux à cause de leurs divergences sur la crise catalane.

De l’autre côté, Iglesias a accusé Sánchez de « vouloir pactiser avec la droite plutôt qu’avec la gauche » et il a même dénoncé un plan secret « pour éviter que Podemos ne touche jamais à un poste de responsabilité ».

Toutes ces déclarations appartiennent désormais au passé et tout semble être pardonné. Iglesias a défendu aujourd’hui que le temps été venu de : « laisser derrière nous tout reproche et de travailler côte à côte dans la tâche historique et passionnante qui nous attend ». Et il a même ajouté : « Pour nous, c’est un véritable honneur ».

Pedro Sánchez a été moins effusif mais aussi cohérent que son nouveau vice-président. « Les Espagnols ont parlé et il nous appartient de surmonter le blocus. Nous ne pouvions pas parvenir à cet accord [en juillet], même si nous étions très proches. Nous sommes conscients de la déception que cela signifie parmi les progressistes », s’est justifié Sánchez, qui a ainsi rectifié toute sa position initiale, forcé par le résultat des élections.

Un gouvernement conditionné par la Catalogne ?

En tout cas, cette option, même si elle bénéficie davantage de soutien que la droite, nécessite nécessairement le recours à d’autres forces politiques. Et il ne peut s’agir que des nationalistes (Ciudadanos ne soutiendrait jamais un gouvernement dans lequel est présent Podemos). Le Parti Nationaliste Basque, Bildu (extrême gauche indépendantiste basque), la Coalition des Canaries, le Bloc Nationaliste Galicien … Jusqu’à 12 formations régionales sont maintenant représentées au Congrès, un véritable record qui témoigne de la fragmentation politique sans précédent que vit le pays : il y a au total 19 partis au Congrès.

Pedro Sánchez devra résoudre un casse-tête complexe pour obtenir le soutien nécessaire pour être investi. Le total du PSOE et de Unidos Podemos représente 155 députés. Ce chiffre pourrait atteindre 168 avec la collaboration très probable de plusieurs députés de petits partis. Mais, même dans ce cas, Sánchez devrait négocier l’abstention de certaines formations indépendantistes catalanes ou de Bildu pour être président.

Esquerra Republicana (ERC, gauche indépendantiste de Catalogne), en raison de son orientation idéologique de gauche et de son poids dans le Congrès (13 députés), semble le choix le plus logique sachant que Bildu n’a pas complètement coupé les liens avec le soutien au terrorisme d’ETA et reste un allié empoisonné pour le gouvernement. Mais l’abstention d’ERC ne se ferait pas gratuitement : en 2020 il y aura des élections autonomes en Catalogne, ce qui complique tout pacte. Il est probable que l’ERC exige un accord sur le référendum d’autodétermination pour la Catalogne qu’il appelle de ses voeux, un élément non négociable pour les socialistes.

De toute manière, il est prévisible que les sept députés du PNV (avec lesquels le PSOE gouverne déjà au Pays basque), les trois députés Más País-Compromís (son chef, Íñigo Errejón, s’est déjà montré favorable) s’ajoutent au pré-accord signé entre Sánchez et Iglesias. Aussi, on pourrait s’attendre à un vote en faveur du parti régionaliste de Cantabrie qui avait déjà rejoint Sánchez lors de la législature précédente, de ¡Teruel Existe! qui a déjà affirmé qu’il voulait un gouvernement le plus tôt possible et des nationalistes galiciens.

Le gouvernement n’est pas encore constitué, mais il est très proche de réussir, même si, comme toujours depuis la dernière décennie, le conflit de Catalogne aura le dernier mot sur la politique espagnole. Et une troisième élection en 2020 n’est pas impossible.

Publié le 14/11/2019

 

Bolivie. Putsch à La Paz, Washington à la barre

Marc de Miramon (site humanite.fr)

Soutien inconditionnel à l’opposition, financement de militants « pro-démocratie », validation d’un scénario de fraude électorale écrit à l’avance, service après-vente : les États-Unis ont accompagné toutes les étapes de la déstabilisation de la Bolivie afin d’obtenir un « changement de régime ».

«Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », estimait Evo Morales lors de l’annonce de son retrait. Avec l’administration américaine la plus viscéralement anticommuniste depuis la chute de la maison néoconservatrice en 2006, symbolisée par le départ du ministre de la Défense Donald Rumsfeld, Evo Morales constituait en effet une cible prioritaire pour les faucons de Washington. Et le communiqué de la Maison-Blanche, une fois la sale besogne accomplie, prenait des allures de célébration victorieuse, Donald Trump qualifiant la démission d’Evo Morales de « moment significatif pour la démocratie dans l’hémisphère Ouest (le continent américain – NDLR) » et applaudissant l’armée bolivienne, « qui s’est conformée à protéger non pas un seul homme mais la Constitution de la Bolivie ». Même enthousiasme chez le secrétaire d’État, Mike Pompeo, exprimant son « plein soutien aux conclusions de l’étude de l’Organisation des États américains (OEA) » publiée le 10 novembre, « recommandant de nouvelles élections en Bolivie pour assurer un processus véritablement démocratique représentatif de la volonté du peuple ».

Qualifiée par le Forum de Sao Paulo (1) de « ministère des colonies » du gouvernement des États-Unis, l’OEA a joué un rôle central dans le putsch fomenté contre le gouvernement progressiste d’Evo Morales. Fidèle à sa mission proclamée dès sa création en 1948 d’endiguer la pénétration communiste, l’organisation, qui se targue de défendre la « démocratie » et les « droits de l’homme », a bien réclamé l’annulation de la présidentielle – tout en confirmant qu’Evo Morales avait remporté le premier tour – sur des bases hautement contestables.

Une fraude imaginaire

Le 8 novembre, une équipe de chercheurs et d’analystes du Center for Economic and Policy Research, think tank basé à Washington, publiait une étude au vitriol sur le « travail » bâclé de l’OEA. « L’analyse statistique des résultats des élections et des feuilles de dépouillement des élections du 20 octobre en Bolivie ne montre pas que des irrégularités ou des fraudes ont affecté le résultat officiel procurant au président Evo Morales une victoire au premier tour », affirment-ils, avant de mettre publiquement en accusation les méthodes comme les objectifs de l’OEA : « Le communiqué de presse de l’OEA du 21 octobre et son rapport préliminaire sur les élections en Bolivie soulèvent des questions troublantes quant à l’engagement de l’organisation en faveur d’une observation électorale impartiale et professionnelle. L’OEA devrait enquêter pour savoir comment de telles déclarations, qui (peuvent) contribuer au conflit politique en Bolivie, ont été faites sans aucune preuve. »

C’est pourtant ce rapport frauduleux que les États-Unis de Trump, le Brésil de Bolsonaro ou l’Argentine de Macri ont brandi pour discréditer la victoire de Morales et fournir des munitions idéologiques à son opposition. Et c’est ce même rapport que des « militants des droits de l’homme » formés grâce aux subsides du département d’État (2), à l’image de l’activiste bolivienne Jhanisse Vaca-Daza, ont exhibé sur les chaînes d’information étrangères pour convaincre l’opinion publique d’une triche pourtant largement imaginaire.

Plutôt mort que rouge

Mais le « golpe », le coup d’État, vient de beaucoup plus loin, même si les avancées sociales comme la popularité d’Evo Morales ont considérablement ralenti son exécution. « L’opposition de droite n’a aucune chance pour l’élection présidentielle de décembre 2009 », notait un câble du département d’État (daté du 29 octobre 2008) révélé par WikiLeaks. Rendant compte de ses intenses contacts avec Carlos Mesa, principal opposant d’Evo Morales, l’administration Obama donne la mesure du futur « putschiste » : « Mesa pense que la dégradation de l’économie et l’incapacité d’Evo à améliorer la vie des Boliviens vont l’affaiblir. (…) Il nous dit que son parti ressemblerait idéologiquement à un parti social-démocrate et qu’il espérait renforcer ses liens avec le Parti démocrate. » Puis le « centriste » précise qu’il « n’a rien contre le Parti républicain ». Il joindra le geste à la parole en se rendant à Washington en 2017, déclarant vouloir rétablir les relations diplomatiques au plus haut niveau avec les États-Unis de Donald Trump, que la Bolivie avait rompues en 2009, déjà à la suite d’une tentative de coup d’État.

Le 25 janvier 2019, le secrétaire d’État, Mike Pompeo, annonçait la nomination d’Elliott Abrams au poste d’envoyé spécial au Venezuela, avec pour objectif clairement affiché d’obtenir le renversement de Nicolas Maduro. Le retour de ce « spécialiste » de l’Amérique du Sud symbolisait également celui du slogan « better dead than red » (plutôt mort que rouge), et de dirigeants nord-américains prêts à financer des escadrons de la mort au Salvador ou une junte militaire massacrant les populations indigènes au Guatemala. « Être indien et être de gauche anti-impérialiste est notre péché », dixit Evo Morales.

(1) Créé en 1990, le Forum de Sao Paulo rassemble les partis politiques et organisations de gauche en Amérique latine.(2) Des militants boliviens formés par l’ONG Canvas et le département d’État américain accusaient déjà cet été Evo Morales d’être responsable des incendies en Amazonie, en lieu et place du président brésilien, Jair Bolsonaro.

 

Marc de Miramon

Publié le 13/11/2019

La mort vue d’en bas dans le pays le plus bombardé du monde

 

Rosita BOLAND (site legrandsoir.info)

 

Les États-Unis ont largué 270 millions de bombes sur le Laos pendant la guerre du Vietnam. Plus de 40 ans plus tard, les appareils continuent de tuer des gens.

Je me trouve dans une rizière du nord du Laos, à quelques kilomètres de la grande ville la plus proche, Phonsavan. C’est tôt le matin mais il fait déjà chaud. À midi, il fera plus de 32 degrés et près de 40 degrés dans la capitale, Vientiane.

J’ai suivi un homme appelé Mark Whiteside dans ce champ. On m’a dit de ne pas m’éloigner, de rester près de lui en tout temps. Maintenant, nous nous tenons l’un à côté de l’autre, et Whiteside pointe du doigt quelque chose de très proche de nous qui fait battre mon cœur.

Il s’agit d’un objet partiellement révélé de la taille et de la forme d’une balle de tennis. C’est une bombe en grappes Blu-26. Que se passerait-il si elle explosait maintenant ?

Whiteside, qui a travaillé dans le déminage en Angola pendant une décennie avant de venir au Laos, il y a environ 18 mois, répond en toute franchise. « Il y aurait des morts, dit-il. Parce que nous sommes tout près« .

Ma collègue Brenda Fitzsimons, la photographe, est encore plus proche de l’objet que nous. Nous serions les victimes. La panique m’envahit soudainement. Je n’ai jamais été aussi près de la mort.

La Blu-26 que nous regardons est l’une des quelque 80 millions de munitions non explosées qui restent au Laos, larguées par les États-Unis entre 1964 et 1973. C’était l’une des 670 bombes similaires à l’intérieur de l’obus d’une bombe à sous-munitions, appelée CBU-24, qui s’ouvrait en plein vol pour laisser tomber son contenu. La plupart des bombes à sous-munitions explosait à l’impact. Celle que nous examinons à présent ne l’a pas fait.

Cette région, Xieng Khouang, est la zone la plus bombardée du Laos. La piste Ho Chi Minh y passait, cette zone a été bombardée pour empêcher les ravitaillements au Vietnam pendant la guerre entre le Nord communiste et le Sud soutenu par les États-Unis.

Whiteside est le directeur technique sur le terrain d’une organisation appelée MAG, ou Mines Advisory Group. C’est l’une des six organisations qui travaillent au Laos. Lentement et minutieusement, mètre carré par mètre carré, ces groupes éliminent des munitions non explosées, ou UXO, vieilles de plusieurs décennies. Un nombre stupéfiant de 270 millions de bombes ont été larguées sur le Laos, au cours de ce que l’on a appelé la guerre secrète, parce que les États-Unis ignoraient ce qu’il s’y passait. Les 80 millions de bombes qui n’ont jamais explosé restent actives, enterrées dans tout le pays.

Il y a eu plus de 580 000 missions de bombardement au Laos entre 1964 et 1973. Une toutes les huit minutes, tous les jours, pendant neuf ans.

Yeyang Yang, 31 ans, avec sa fille Syya (6 ans) chez eux dans le village de Banxang, Phonsavan, Laos. Il brûlait des ordures lorsque la chaleur de l’incendie a enflammé une UXO dans le sol et l’a faite exploser.

Quarante-quatre ans après la dernière mission, les bombes larguées par les États-Unis font encore des morts et des blessés. Parmi les survivants, un tiers a perdu un membre ou la vue, et parfois plusieurs membres et la vue. Chaque année, des centaines de personnes sont mutilées, ce qui change leur vie à jamais.

Dans ce pays en développement, où la plupart des gens vivent de la terre, la capacité de faire du travail manuel est essentielle.

Yeyang Yang vit dans une simple maison en bois dans le village de Ban Xang. Yang a 31 ans, mais vous ne pourrez jamais deviner son âge : il ne reste que très peu de son visage d’origine, qui, comme son torse, a été brûlé de façon grotesque en février 2008. C’était un fermier ; à l’époque, il faisait son deuxième travail qui consistait à brûler les ordures de la ville quand une bombe a explosé sous la pile.

Regarder Yang est bouleversant, non seulement parce qu’il est gravement défiguré, mais aussi parce qu’il est clair qu’il a terriblement souffert.

Il n’a plus d’oreille droite, juste un trou sur le côté de la tête. Sa main droite est un amas d’os et de muscles endommagés sans doigts. Son visage semble recouvert d’un masque de plastique fondu de couleur chair. Ses yeux rouges pleurent constamment et ne se ferment pas entièrement.

S’il m’est difficile de regarder Yang en face, je ne peux pas imaginer ce que c’est pour lui de vivre avec une telle défiguration. Il a passé huit mois à l’hôpital et a subi des greffes de peau si douloureuses qu’il a refusé d’en avoir d’autres. « J’avais vraiment peur » , dit-il doucement.

L’association caritative World Education a payé son transport, son séjour à l’hôpital et ses médicaments, ainsi que la présence d’un membre de sa famille à Vientiane. Sa femme et son frère sont restés tout le temps. Son cerveau a également été affecté par l’explosion et il a maintenant des difficultés à se concentrer.

« Je suis vraiment, vraiment désolé et triste de ce qui m’est arrivé, dit Yang. J’étais seulement au travail, en train de faire mon travail. Je ne peux plus travailler maintenant ».

Yang n’a pas quitté sa maison, et encore moins son village, pendant des années après l’explosion. Il était gêné, déprimé et isolé de sa famille et de sa communauté. Le système de santé laotien ne fournit pas systématiquement un soutien en matière de santé mentale.

Ce qui a fait la différence pour Yang, c’est le soutien entre pairs offert par World Education. L’organisation l’a mis en contact avec un homme qui avait également survécu à une horrible explosion. Il est venu chez Yang, et ils ont parlé ensemble de leurs expériences.

Maintenant, Yang se rend dans d’autres communautés pour partager son histoire et soutenir d’autres survivants. Il y a quelques années, il n’aurait jamais accepté de parler à un journaliste, encore moins d’être photographié. Son courage et sa capacité d’adaptation sont héroïques.

Pendant que nous parlons, sa fille de six ans, Syva, entre dans la hutte et se blottit entre ses genoux, en le serrant fort dans ses bras. Pour elle, il est simplement le père qu’elle aime, peu importe à quoi il ressemble.

« Ma vie est mieux maintenant », dit Yang quand je demande, par l’intermédiaire d’un traducteur, à la fin de l’entretien s’il y a autre chose qu’il aimerait dire. « J’ai l’impression d’avoir un rôle important à jouer dans la vie, en aidant les autres survivants à se sentir mieux. Je ne peux plus travailler à la ferme, mais je peux être utile ».

La raison principale du nombre stupéfiant de missions de bombardement était l’emplacement du pays : une partie de la piste Ho Chi Minh, une route qui fournissait les approvisionnements et la main-d’œuvre pour la guerre du Nord Vietnam avec les États-Unis, traversait le pays. La région la plus bombardée du Laos était la province de Xiang Khouang. Il ne pensait pas qu’elle était encore active.

Khammeung Phommalein, qui vit dans le village de Leng, a 25 ans et ne peut plus travailler. Le 5 octobre de l’année dernière, il a vu un petit morceau d’obus dans le champ où il travaillait. Il pensait pouvoir utiliser le métal pour faire un couteau, alors il l’a ramené à la maison. Alors qu’il essayait de l’ouvrir ce soir-là, elle a explosé, l’aveuglant. « Il ne pensait pas qu’elle était encore active », dit le traducteur.

Phommalein est assis en face de nous, devant la maison qu’il partage avec sa femme, sa fille et trois générations de beaux-parents.

Il y a des poulets qui picorent des feuilles de maïs et des marmites de maïs qui bouillent sur un feu. Des bulbes d’ail sèchent dans un panier, des piments dans un autre. Quatre générations de la famille sont réunies autour de lui, dont sa femme, Toui, enceinte de leur deuxième fille.

Jusqu’à son accident, Phommalein était le chef de famille et la principale source de ses revenus.

Khammeung Phommalein, 25 ans, à son domicile dans le quartier Kham de Phonsavan, au Laos. Khammeung a été aveuglé par une UXO quand il l’a ramenée à la maison et qu’elle a explosé.

World Education, qui éduque également les enfants et les sensibilise aux dangers des engins non explosés, aide Phommalein à explorer la possibilité de se former pour devenir masseur.

Ce que World Education ne peut pas faire, c’est changer les faits : Phommalein est maintenant aveugle et ne peut plus faire de travail physique. Il est devenu, de l’avis de ses beaux-parents, un fardeau. Un membre de la famille de Phommalein a demandé en privé à World Education si elle pouvait l’emmener et lui fournir des soins permanents.

« Il fait des cauchemars parce qu’on lui a dit qu’il n’est plus utile à la famille », me dit un membre du personnel.

Une dizaine de personnes écoutent la conversation que j’essaie d’avoir avec Phommalein, y compris celles qui, bien qu’elles ne lui aient pas dit, ne veulent plus qu’il vive sous leur toit. Phommalein indique cependant clairement qu’il est pleinement conscient de la façon dont ses beaux-parents voient le changement de circonstances économiques depuis qu’il a été aveuglé.

Il dit tristement : « Comment puis-je aider la famille quand je ne vois rien ? Je ne vois ni les poulets ni les cochons pour les nourrir. Je ne peux pas travailler dans les rizières. Ma femme doit travailler à la ferme maintenant. Nous ne devons plus avoir d’enfants, parce que je ne peux pas subvenir à leurs besoins ».

Je demande ce qui manque le plus à Phommalein, à part les visages de sa famille, dont sa fille d’un an. Le ciel, peut-être, ou le lever du soleil, ou même son propre visage ? « Cela me manque de ne pas pouvoir travailler dans les rizières », dit-il avec pragmatisme.

Le jour où nous sortons avec Mines Advisory Group (MAG) pour voir le travail qu’ils font, nous nous asseyons d’abord dans une classe pour un briefing d’une demi-heure. Whiteside nous montre une carte du Laos couverte de points rouges, qui montrent où les bombes ont été larguées. Une grande partie de la carte est composée uniquement de points rouges – les zones dites contaminées.

Après le briefing, nous sommes conduits dans une zone où l’une des 12 équipes de MAG travaille. L’organisation compte 16 équipes dans cette seule province, alors ce que nous voyons aujourd’hui se répète 15 fois dans d’autres rizières de la province, sous l’égide d’une seule compagnie d’UXO.

Au centre de contrôle temporaire situé à côté de la rizière, nous recevons un deuxième briefing sur la sécurité. L’équipe que nous observons est composée de femmes, tout comme de nombreuses équipes employées par les sociétés de déminage.

Chaque équipe a un médecin, et à chaque nouveau site, ils font un test dans les hôpitaux les plus proches. Aujourd’hui, si une blessure grave survient, il faudra plus de 45 minutes pour se rendre à l’hôpital le plus proche équipé pour faire face à la situation.

Avant ce voyage, il y avait un long processus administratif entre l’Irlande et le Laos, qui comprenait la demande surprenante de mon groupe sanguin. Ici, à l’arrivée dans une tente le long de la rizière, nous signons d’autres formulaires.

Un homme arrive au centre Cope à Vientiane, au Laos. Le Cope a été créé en 1997 pour répondre au besoin de fournir aux survivants des munitions non explosées (UXO) des soins et un soutien, ainsi que des orthèses et des prothèses qui sont fabriquées sur place au centre.

Les rizières sur lesquelles travaillent les sociétés de déminage des UXO sont toutes des propriétés privées. Les compagnies discutent à l’avance avec les agriculteurs du moment où ils viendront inspecter et déminer la terre. Ce n’était pas encore la saison du semis de riz, donc le travail de déminage n’interférait pas avec l’agriculture.

Les agriculteurs laotiens labourent les terres non déminées avec prudence : ils ne veulent pas aller trop loin. Frapper une bombe avec une pelle ou une charrue, tomber sur une bombe ou allumer involontairement un feu au-dessus d’une zone où une bombe est enterrée sont les principales causes d’explosion.

Le processus de déminage est laborieusement lent. Chaque mètre carré de terrain doit être méticuleusement parcouru.

La zone est d’abord sectionnée avec de la ficelle. Deux personnes sortent avec un détecteur de métaux qui ressemble un peu à un cadre de lit. S’il vibre – et il vibre toujours – un morceau de bois peint en rouge est placé à côté de l’endroit.

Plus tard, quelqu’un d’autre vient avec un détecteur plus petit, pour identifier plus précisément l’emplacement du métal. Lorsque la vibration s’intensifie, la personne creuse soigneusement le sol jusqu’à ce qu’elle trouve l’objet.

« Dans 95 % des cas, il s’agira d’un éclat d’obus », dit Whiteside. « Le reste du temps, c’est une UXO ».

Il nous montre un seau en métal tordu – des éclats d’obus provenant des dispositifs qui ont explosé lorsqu’ils ont été lâchés. Lorsqu’une UXO comme le Blu-26 qu’il nous montre est découverte, des piquets de bambou sont placés autour d’elle, avec du ruban avertisseur. À la fin de la journée, chaque UXO découverte explose d’elle-même dans une explosion contrôlée.

Chaque jour, l’équipe du MAG enregistre la zone qu’elle a arpentée et déminée, et compte le nombre et la nature de ce qu’elle a découvert. À la deuxième des deux rizières que nous visitons ce jour-là, le décompte, après avoir déminé 63 800 m2 en quatre semaines, est le suivant :

24 bombes en grappe Blu-63.
14 bombes en grappe Blu-26.
Huit grenades à fusil.
Quatre grenades à main.
Un projectile.
Une bombe de mortier.
L’un de ces engins est-il plus dangereux que les autres, je demande.

Whiteside rit. « Ils sont tous extrêmement dangereux », répond-il.

Aujourd’hui, deux bombes Blu-26, qui ont été trouvées l’une à côté de l’autre dans un banc de la rizière, vont exploser. L’équipe du MAG se déploie, chassant le bétail et les autres animaux hors du site.

L’un des membres de l’équipe, Kong Kham Khamphavong, sort avec un mégaphone pour avertir la population locale de l’explosion imminente. « S’il vous plaît, rentrez chez vous et restez à l’intérieur de vos maisons ! Nous sommes sur le point de détruire la contamination », crie-t-elle.

Les bombes sont entourées de bancs de sable et un câble attaché à des explosifs est déroulé jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons, à 300 mètres. Lorsqu’elles explosent, elles font une grosse et forte explosion. Je ne peux pas imaginer que 668 autres explosent en même temps.

Il est stupéfiant de constater que le travail du MAG se répète sur une si grande partie du Laos, jour après jour. Les entreprises de munitions non explosées comptent parmi les plus gros employeurs du Laos.

Il s’agit de terres civiles sur lesquelles nous nous trouvons, sur lesquelles le fermier a planté son riz pendant des décennies au dessus de ces engins mortels – des terres sur lesquelles ses enfants ont marché jusqu’à l’école, des terres près de sa maison.

Quand le MAG aura fini de déminer ses rizières, il labourera plus profondément, son rendement augmentera et lui et sa famille n’auront plus peur du sol sous leurs pieds.

Le Laos est avant tout un pays rural et agricole, de sorte que des centaines de milliers de personnes vivent dans la peur de ce qui est enfoui dans le sol sur lequel elles marchent tous les jours. Mais les Laotiens sont aussi tellement habitués à voir des UXO qu’ils appellent ces engins des « bombies ». C’est un mot qui sonne inconfortablement affectueux pour un morceau de munition non explosée.

Il existe d’autres exemples de domestication d’objets de guerre : des caisses vides ont été transformées en jardinières de fleurs, en bateaux de fortune ou en clôtures, ou utilisées dans la construction de maisons. La plupart des bars et restaurants de Phonsavan, notamment le restaurant dont le nom brutal est Craters (cratères), ont des étalages saisissants à l’extérieur d’obus, de missiles, de roquettes et de grenades.

« Tout ce que vous voyez sur les étalages n’a pas été désamorcé », dit Whiteside. Sa maison louée à l’extérieur de Phonsavan avait un jardin avec un obus non explosé, mis là pour la décoration, comme un nain de jardin surréaliste, qu’il devait avoir mis en sécurité. « Les gens sont habitués à voir des munitions partout, même quand ils ne sont pas en sécurité ».

Son propriétaire n’a accepté qu’à contrecœur que l’on lui enlève l’obus. « J’ai dû lui dire que je travaillais pour une compagnie d’enlèvement des UXO et qu’il ne pouvait pas louer une maison avec un obus non explosé dans le jardin » .

La statistique qui se démarque le plus durant la semaine est le chiffre de 14. Une semaine avant notre arrivée, une fillette de 10 ans du district de Paek, dans la province de Xieng Khouang, a ramassé une de ces bombes à sous-munitions de la taille d’une balle de tennis alors qu’elle rentrait de l’école.

Elle l’a mis dans sa poche pour jouer à la maison, pensant que c’était une boule de pétanque, un jeu populaire au Laos. Quand La Lee est arrivée dans son village, non loin de l’endroit où nous nous tenions ce matin-là dans la rizière, elle a sorti la bombe de sa poche pour la montrer à son cousin. Une réunion de famille avait été planifiée et une foule de personnes se tenait à proximité. La bombe a explosé et La Lee est morte sur le coup. Treize autres, dont beaucoup d’enfants, ont été grièvement blessés.

À Phonsavan, la veille de sortir avec le MAG, je suis allé au centre d’information Quality of Life, dans sa rue principale poussiéreuse. Le Quality of Life travaille avec les survivants de telles explosions. J’ai vu les noms des victimes les plus récentes inscrites au tableau noir, ainsi que la nature de leurs blessures. Un enfant de sept ans a été décrit comme « blessé à l’estomac, au foie, à l’intestin, au pied, à la main et au bras ».

Plus de trois décennies se sont écoulées entre le largage de la bombe qui a tué La Lee, en mars de cette année, et sa naissance, en 2007. Pourtant, elle est morte des suites directes de cette guerre secrète entre 1964 et 1973, une guerre qui n’avait rien à voir avec elle. Les 13 personnes qui ont été blessées avec elle ce jour-là ne sont pas mortes, mais leur vie a changé à jamais. Quatorze personnes d’un village ; un mort, 13 blessés.

Chaque année, des centaines d’autres Laotiens meurent, sont mutilés ou défigurés à cause des munitions non explosées qui se trouvent souvent juste sous la surface des rizières, des villages et même des cours d’école.

C’est l’ampleur de cet héritage de guerre qui est si difficile à traiter. A lui seul, le MAG a déminé 57,8 millions de mètres carrés de terrain depuis qu’il a commencé à travailler au Laos, en 1994. Chaque organisation de déminage travaille dans une région différente du pays. Chaque jour, 3 000 personnes procèdent à l’arpentage et au déminage de munitions non explosées.

Les responsables que nous rencontrons prennent soin de ne pas critiquer, ni même d’exprimer leurs opinions sur la manière dont le pays est gouverné et comment l’argent de l’aide qu’il reçoit est dépensé.

C’est en partie parce que nous sommes accompagnés partout par une attachée de presse du gouvernement, qui prend des notes et nous photographie en travaillant. (Il est étonnamment coûteux de faire un reportage au Laos. Nos frais de visa, d’accréditation et de presse journaliers s’élèvent à environ 410 €. Nous devons également payer une accompagnatrice 50 $ par jour et couvrir le coût de son vol et de son hébergement.) Elle ne nous accompagne pas aux repas, mais elle est une présence silencieuse pour chaque partie de notre reportage.

Pourquoi avons-nous besoin d’être accompagnées et pourquoi les gens sont-ils si réticents à parler publiquement de ce qui semble être une simple histoire humanitaire de l’héritage de la guerre ?

« L’argent », suggère une personne à qui nous parlons.

« La corruption », dit un autre.

Les gens à qui nous parlons en privé, quand notre accompagnatrice n’est pas là, ne peuvent pas offrir de preuves concrètes, mais ils sont sûrs qu’ils sont suivis de temps à autre et que leurs mouvements sont surveillés.

Quelqu’un dit avec regret que leur bureau possède le système de climatisation le mieux entretenu du Laos. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Nous pensons que le bureau est sur écoute. Le gouvernement n’arrête pas d’intervenir pour réparer la climatisation quand elle n’en a pas besoin ».

Lorsque Barack Obama s’est rendu au Laos, en tant que président des EU, en septembre 2016, il a promis 90 millions de dollars d’aide au Laos pour le déminage. Il semble que cette aide n’ait pas encore été payée, en raison d’un désaccord entre les États-Unis et le Laos sur la manière de la dépenser. De plus, 90 millions de dollars n’est pas si impressionnant quand on sait que les États-Unis payaient déjà 15 millions de dollars par an au Laos pour le déminage.

« Ce qu’Obama s’est engagé à faire, c’est de doubler ce montant pendant trois ans », nous a-t-on dit. « Mais, bien sûr, nous ne sommes pas sûrs d’obtenir ces paiements avant trois ans, étant donné que le président va changer ».

Les États-Unis veulent inspecter le pays afin de déterminer les terres qu’il reste à déminer des UXO, et ils veulent une aide supplémentaire pour financer ce projet. Le gouvernement laotien semble croire qu’une enquête prendra en fait de nombreuses années et que le déminage se poursuivra pendant plusieurs décénies.

Il est suggéré que le gouvernement laotien profite de la présence continue d’organisations d’UXO dans le pays. Ils reçoivent des fonds d’un certain nombre de pays, dont l’Irlande : Irish Aid est l’une des nombreuses organisations internationales qui font des dons à une société appelée UXO Lao. Il est également suggéré que la totalité de cette aide étrangère ne va pas directement aux organisations qu’elle est censée financer, qu’une partie de cette aide est détournée à des fins personnelles. Ce ne serait pas la première fois qu’un pays en développement détournerait de l’argent de l’aide étrangère pour d’autres usages.

Ensuite, il y a le coût des explosifs utilisés pour faire exploser des UXO chaque jour. Toutes les entreprises doivent acheter leurs explosifs au gouvernement laotien, qui facture un prix très élevé.

« Diriez-vous que c’est cynique ? ». Une personne demande : « Exploitation inappropriée ? ». « Le gouvernement d’un pays fait payer le prix fort aux organisations qui éliminent les UXO, un déminage qui est censé être pour le bien du pays tout entier ».

Si les gens qui travaillent au Laos hésitent à partager leurs points de vue sur le dossier, les touristes étrangers au centre Cope à Vientiane n’ont pas cette réticence. Le Cope, un centre de réadaptation qui fabrique des prothèses de membres, tente également d’expliquer aux touristes les UXO non déminés du pays.

Il y a des cartes, des courts métrages et des enregistrements audio avec des survivants. Une installation d’une bombe à sous-munitions est suspendue au plafond, des « bombies » en tombent. Il existe également de nombreux exemples désamorcés du type d’UXO larguées sur le pays.

Les personnes qui ont écrit dans le livre d’or cette année n’ont pas hésité.

« Rendre l’Amérique grande à nouveau ? Pourquoi ne pas rendre le Laos encore meilleur, et nettoyer le désordre que VOUS avez causé ! Dégoûtant, déchirant et frustrant » – Fiona, UK 11.02.17

« J’ai profondément honte du gouvernement des EU. Je suis désolé pour ce que les États-Unis ont fait à votre beau pays, et ce que les États-Unis ont fait à votre peuple » – Sheila, USA 02-02-17

« En tant qu’Étasunien, j’ai profondément honte de voir la violence que mon pays a infligée à d’innocents Laotiens. Ce sont des crimes contre l’humanité qui sont restés impunis » – Elias, Maryland, EU

« Venir au Laos m’a vraiment ouvert les yeux. Nous n’avions aucune idée des atrocités qui ont eu lieu dans ce beau pays » – Gillian et Simon, 10-02-17

Avant de quitter le centre d’accueil du Cope, j’ai une dernière promenade à faire. Je regarde les touristes qui regardent les expositions : la carte désormais familière du Laos avec les points rouges, l’installation de bombes à sous-munitions, les roquettes désamorcées et les mortiers et grenades. Peu importe où ils se trouvent dans la pièce, chacun d’entre eux a une expression identique : l’incrédulité totale.

source : Death from below in the world’s most bombed country

traduit par Réseau International

»» http://RéseauInternational

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https://www.legrandsoir.info/la-mort-vue-d-en-bas-dans-le-pays-le-plus-bombarde-du-monde.html

Publié le 12/11/2019

Cuba a été victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays

 

Bruno Rodriguez Parrilla (site legrandsoir.info)

 

Intervention du ministre des Relations extérieures de Cuba, Bruno Rodriguez Parrilla, lors de la présentation du projet de Résolution « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis d’Amérique à Cuba », à New York, le 7 novembre 2019, « Année 61 de la Révolution » (Traduction de la version sténographique de Présidence de la République)

MONSIEUR le Président,

Excellences, mesdames et messieurs les représentants permanents,

Mesdames et messieurs les délégués,

Ces derniers mois, le gouvernement du président Donald Trump s’est lancé dans une escalade de son agression contre Cuba, avec l’application de mesures non conventionnelles pour empêcher l’approvisionnement en carburant de notre pays à partir de divers marchés par le biais de sanctions et de menaces à l’encontre des navires, des compagnies maritimes et des compagnies d’assurance. Son objectif, en plus de porter préjudice à l’économie, est de nuire au niveau de vie des familles cubaines. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

En avril de cette année, l’introduction d’actions en justice devant les tribunaux étasuniens contre des entités cubaines, étasuniennes et de pays tiers a été autorisée en vertu du Titre III de la Loi Helms-Burton.

La traque de nos relations bancaires et financières avec le reste du monde a été renforcée.

Les envois de d’argent aux citoyens cubains ont été restreints ; l’octroi de visas a été réduit et les services consulaires limités ; un accord entre les Fédérations de baseball a été résilié ; les voyages individuels de citoyens étasuniens ont été annulés ; les voyages de croisières et les vols directs vers les aéroports cubains ont été interdits, sauf à La Havane ; la location d’avions ayant plus de 10% de composants étasuniens a été interdite, de même que l’acquisition de technologie et d’équipement dans des conditions similaires ; les activités commerciales et de promotion, et les échanges culturels et éducatifs ont été supprimés. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Il a renforcé agressivement l’application extraterritoriale de son blocus imposé à Cuba contre des États tiers, leurs entreprises et leurs citoyens.

Il ne cache pas son objectif d’asphyxier économiquement Cuba et d’accroître les dommages, les pénuries et les souffrances de notre peuple.

Le gouvernement des États-Unis a également entrepris de saboter la coopération internationale de Cuba dans le domaine de la santé. À travers une campagne de diffamation, les responsables politiques et les fonctionnaires étasuniens s’attaquent directement à un programme fondé sur d’authentiques conceptions de la coopération Sud-Sud qui, par ailleurs, bénéficie de la reconnaissance de la communauté internationale.

Monsieur le Président,

L’ambassadrice des États-Unis manipule grossièrement la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Article 3 : Droit à la vie.

Le blocus cause des dommages humanitaires incalculables, constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits humains et est considéré comme un acte de génocide au sens des alinéas b) et c) de l’Article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Il n’existe pas de famille cubaine qui n’en subisse pas les conséquences.

Un enfant cubain atteint d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du système le plus avancé d’assistance circulatoire à usage pédiatrique parce qu’il est d’origine étasunienne, et bien que nous ayons demandé de l’acheter à plusieurs reprises, les entreprises étasuniennes qui le commercialisent n’ont donné aucune réponse.

En raison des interdictions imposées à Cuba, une personne souffrant d’insuffisance cardiaque sévère ne peut pas disposer du dispositif d’assistance ventriculaire, qui permet de prolonger la vie du patient dans un état critique jusqu’à ce qu’il soit possible d’effectuer la greffe ou, dans d’autres cas, jusqu’à la récupération de la fonction cardiovasculaire.

À cause du blocus, Bryan Gomez Santiesteban, âgé de 16 ans, et Leydis Posada Cañizares, de 19 ans, qui sont en pleine croissance, n’ont pas accès à des prothèses internes extensibles, mais fixes, si bien qu’ils doivent subir de fréquentes opérations pour les remplacer. Les prothèses extensibles sont fabriquées par l’entreprise étasunienne Stryker. Oui, votre gouvernement est responsable.

Le blocus rend également impossible l’accès à de nouveaux médicaments pour le traitement du cancer, lesquels sont produits uniquement par les compagnies pharmaceutiques étasuniennes.

Mayra Lazus Roque, 57 ans, est une patiente atteinte d’un cancer du rein qui n’a pu être traitée avec le médicament de nouvelle génération, le Sunitinib, produit uniquement par l’entreprise étasunienne Pfizer. Grâce au traitement qu’elle a reçu avec des produits de l’industrie biotechnologique cubaine, elle se trouve en bonne santé générale.

Eduardo Hernandez Hernandez, âgé de 49 ans, souffre d’un mélanome métastatique. Le meilleur traitement pour ce type de cancer est le Nivolumab, un médicament uniquement produit par la société étasunienne Bristol Myers Squibb, auquel nous n’avons pas accès, si bien que le patient est traité avec d’autres alternatives. Oui, votre gouvernement est responsable.

Année après année, à ce siège de l’ONU, la délégation des États-Unis, comme vient de le faire son ambassadrice, a déclaré, avec le plus grand cynisme, que son gouvernement soutient le peuple cubain : peut-on croire une telle affirmation ?

Le gouvernement des États-Unis ment et falsifie les données sur les de prétendues licences de vente de médicaments et d’aliments à Cuba, lesquelles ne parviennent à se concrétiser qu’avec de grandes difficultés.

La délégation des États-Unis, présente à ce siège, devrait expliquer à cette Assemblée les conditions qu’elle impose aux achats cubains : nous n’avons pas accès à des crédits publics ou privés ; nous devons payer en espèces lorsque les marchandises arrivent au port ; les banques qui traitent nos transactions sont traquées ; il est interdit d’utiliser des navires cubains. Oui, il est responsable. Qui fait du commerce dans le monde dans de telles conditions ?

Le modèle cubain, efficace et réussi, a assuré et assure aux Cubains l’égalité des chances, l’équité et la justice sociale, en dépit de l’hostilité et de la coercition.

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis n’a aucune autorité morale pour critiquer Cuba ou quiconque en matière de droits de l’Homme humains. Nous rejetons la manipulation répétée de ces droits à des fins politiques et la double morale qui les caractérise.

L’ambassadrice a déclaré que son objectif est de révéler la vérité, mais la conscience coupable a trahi ses paroles et elle a dit qu’elle n’était pas venue pour l’avouer.

Article 3 : Droit à la vie, de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

La mort de civils infligée par leurs troupes sous diverses latitudes et le recours à la torture ; les meurtres d’Afro-Américains par la police et de migrants par des patrouilles frontalières ; la mort de mineurs non accompagnés en détention migratoire et le recours abusif et différencié sur le plan racial à la peine de mort, applicable à des mineurs et à des personnes handicapées mentales, méritent d’être condamnés.

Article 5 : Droit de ne pas être torturé.

L’impunité du lobby des armes est coupable de l’augmentation des homicides, y compris d’adolescents. Au cours des huit premiers mois de 2019, il y a eu environ 250 attaques multiples à l’arme à feu, faisant près d’un millier de victimes, dont près d’un quart ont été mortelles. En 2018, 100 Étasuniens sont morts chaque jour et 274 ont été blessés par arme à feu.

Aux États-Unis, il y a 2,3 millions de personnes en prison, soit le quart de la population carcérale mondiale, et 10,5 millions d’arrestations chaque année. Article 9 : Ne pas être détenu arbitrairement.

137 Étasuniens meurent chaque jour d’overdose d’opiacées, et par faute de traitement adéquat, 251 de maladies cardiaques et 231, prématurément, de cancer. 170 amputations évitables associées au diabète sont effectuées chaque jour. Article 25 : Droit à la santé.

La répression et la surveillance policière des immigrés, la séparation des familles, la séparation des parents et la détention indéfinie de plus de 2 500 enfants, l’expulsion de 21 000 d’entre eux et les mesures brutales qui menacent les enfants d’immigrés clandestins qui ont grandi et reçu une éducation aux États-Unis sont odieuses. Article 1 : Droit à la dignité et à la liberté.

Article 11 : Droit à un procès équitable

Ce gouvernement maintient indéfiniment des détenus dans un vide juridique, sans défense, sans tribunal ni procès équitable, à la prison de la base navale de Guantanamo qui usurpe notre territoire.

Article 25 : Droit au bien-être personnel.

Dans le pays le plus riche, 40 millions d’Étasuniens vivent dans des conditions de pauvreté, dont 18,5 millions dans l’extrême pauvreté. 25,7% des personnes handicapées vivaient dans la pauvreté à la fin de l’année dernière. Plus d’un demi-million de ses citoyens dorment dans la rue.

Article 23 : Droit au travail.

À la fin de 2018, on comptait 6,6 millions de chômeurs aux États-Unis.

Article 25 : Droit à la santé.

28,5 millions de citoyens n’ont pas d’assurance maladie et les mesures annoncées en priveront des millions de personnes à faible revenu.

Article 26 : Droit à l’éducation.

L’éducation de qualité n’est pas accessible à la majorité de la population. La moitié des adultes ne peut pas lire un livre écrit pour le niveau de 4e. L’égalité des chances aux États-Unis est une chimère. Les adolescents et les jeunes protestent à juste titre car leur gouvernement les prive de leurs droits environnementaux.

Article 2 : Non-discrimination.

Les femmes gagnent environ 85 % du revenu des hommes aux États-Unis et elles devraient travailler 39 jours de plus par an pour les égaler. Les accusations de harcèlement sexuel se multiplient.

La richesse moyenne des familles blanches est sept fois supérieure à celle des familles d’ascendance africaine. Le taux de mortalité des enfants de moins d’un an et des mères en couches est deux fois plus élevé que celui des Blancs.

Il existe une tendance raciale différenciée dans la population carcérale étasunienne et dans la durée des peines d’emprisonnement.

La corruption prévaut dans le système politique et dans le modèle électoral contre les postulats de l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, relatif au droit de participer à la conduite des affaires publiques. Il existe un écart croissant entre les décisions du gouvernement et la volonté du peuple. Des minorités puissantes et exclusives, en particulier les groupes d’entreprises, décident de la nature et de la composition du gouvernement, du Congrès et des institutions de l’administration de la justice et de l’application de la loi.

Les États-Unis sont un pays où les droits humains sont violés de façon systématique, et souvent massive et flagrante. Ils ne font partie que de 30 % des instruments internationaux relatifs aux droits humains et ne reconnaissent pas en tant que tel le droit à la vie, le droit à la paix, le droit au développement, à la sécurité, à l’alimentation, ni les droits des enfants.

Article 13 : Liberté de voyager.

Le blocus viole également les droits humains et les libertés civiles des citoyens étasuniens, à qui il limite injustement et arbitrairement la liberté de voyager à Cuba, la seule destination qui leur est interdite dans le monde. Oui, le gouvernement des États-Unis est responsable.

Monsieur le Président,

Au cours de cette dernière année, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers du Département du Trésor et d’autres organismes étasuniens ont imposé des amendes à des groupes financiers de pays tiers, tels que le groupe italien Unicredit et la Société Générale, une banque française, pour avoir violé le système de sanctions contre Cuba. Des dizaines de banques étrangères ont été intimidées et ont limité ou interrompu leurs liens financiers avec notre pays.

Des personnes physiques morales, c’est-à-dire des personnes tout simplement, sont également victimes du blocus. Une citoyenne allemande en poste à l’ambassade de Cuba à Berlin a été informée de la fermeture de son compte sur Amazone, alléguant l’existence des réglementations du blocus.

L’illégale Loi Helms-Burton guide le comportement agressif des États-Unis contre Cuba. Son essence est la prétention flagrante de violer le droit à l’autodétermination et à l’indépendance de la nation cubaine. Elle impose également l’autorité juridique des États-Unis sur les relations commerciales et financières de tout pays avec Cuba et établit la soi-disant primauté du droit et de la juridiction des États-Unis sur des pays tiers. Le blocus, dans son ensemble, constitue une violation grave du Droit international, de la Charte des Nations Unies et des postulats de la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Tout le monde ne se soumet pas l’application extraterritoriale illégale des restrictions imposées par la loi étasunienne. En juin 2019, un juge de première instance de la Cour de La Haye a rendu un jugement positif en faveur de PAM International, basée à Curaçao, dans son procès contre la société néerlandaise EXACT Software Delft, désormais filiale de la société étasunienne KKR, pour l’application de dispositions du blocus des États-Unis contre Cuba, un verdict qui l’oblige à continuer à offrir ses services à PAM International, pour la fourniture de logiciels aux entreprises et organisations cubaines.

Des exemples comme celui-ci montrent qu’il existe des lois antidote, des instances de l’Organisation mondiale du commerce et des moyens de faire face à l’application extraterritoriale du blocus exercé contre Cuba.

Monsieur le Président,

Les dommages accumulés par l’application du blocus pendant près 60 ans s’élèvent à 922 milliards de dollars, compte tenu de la dévaluation du dollar par rapport à la valeur de l’or. Aux prix actuels, il a causé des pertes quantifiables estimées à plus de 138 milliards de dollars.

Au fil des ans, le blocus a constitué un obstacle essentiel aux aspirations au bien-être et à la prospérité de plusieurs générations de Cubains et demeure l’obstacle fondamental au développement économique du pays. Il constitue un frein à la mise à jour du Modèle de développement économique et social et à la mise en œuvre du Plan national 2030, à l’application de l’Agenda 2030 et à la réalisation de ses Objectifs de développement durable.

Les effets du blocus, en particulier les mesures contre les voyages, touchent avec une force particulière le secteur non étatique de l’économie.

Sans la perte de revenus provenant des exportations de biens et de services et les coûts associés au repositionnement géographique du commerce, le Produit intérieur brut de Cuba aurait augmenté aux prix actuels au cours de la dernière décennie, à un taux annuel moyen d’environ 10 %.

Les dommages annuels infligés par le blocus dépassent de loin le niveau des investissements étrangers directs nécessaires au développement national.

Depuis près de six décennies, Cuba est victime du système de sanctions le plus injuste, le plus sévère et le plus long jamais appliqué contre un pays : oui, le gouvernement des États-Unis responsable.

Malgré toutes les restrictions et les difficultés rencontrées par notre peuple, Cuba a réussi à contrecarrer les intentions manifestes du blocus, son effet écrasant depuis six décennies et son impact incontestable sur les potentialités du pays.

C’est l’efficacité du système socialiste cubain, de l’État et le patriotisme, les convictions révolutionnaires, la solidarité, le consensus et l’unité de notre peuple qui, malgré leurs pénuries, ont permis à Cuba de surmonter les graves défis qui nous ont été imposés.

On pourrait même se demander si certains pays industrialisés et technologiquement avancés seraient capables de résister à un assaut aussi long et aussi écrasant, d’assurer une croissance discrète mais durable de leur économie, de préserver leurs programmes de développement, d’avancer vers une économie de services et de savoir et garantir l’exercice des droits humains, dans des conditions d’équité, à tous leurs citoyen comme c’est le cas à Cuba.

Monsieur le Président,

Cette Assemblée a confirmé à plusieurs reprises son rejet de l’application de mesures coercitives unilatérales par le fait qu’elles sont contraires au Droit international et à la Charte des Nations Unies.

Les États-Unis appliquent des systèmes de mesures coercitives à l’encontre de plus d’une vingtaine de pays et des mesures unilatérales spécifiques à l’encontre de dizaines de pays, une tendance qui s’accentue sous leur gouvernement actuel.

Comme l’a souligné le Commandant en chef de la Révolution cubaine, Fidel Castro Ruz, à l’occasion du 50e anniversaire des Nations Unies, à cette même tribune, nous devons aspirer à un monde « sans blocus cruels qui tuent hommes, femmes et enfants, jeunes et vieillards, telles des bombes atomiques silencieuses ».

Monsieur le Président,

Le gouvernement des États-Unis prétend exercer une domination impérialiste dans Notre Amérique, invoquant une fois de plus la vieille et agressive Doctrine Monroe et la « Diplomatie des canonnières ». Il redéploie sa 4e Flotte et accroît la présence et la puissance de ses bases militaires dans la région.

La définition de la politique de blocus s’exprime on ne peut mieux dans le tristement célèbre mémorandum rédigé par le Sous-secrétaire d’État Lester Mallory en avril 1960, que je cite : « (...) Il n’existe pas d’opposition politique réelle (…) Le seul moyen possible de faire perdre son appui interne au gouvernement, c’est de provoquer le désenchantement et le découragement par l’insatisfaction économique et les pénuries (…) Il faut mettre en œuvre au plus vite tous les moyens possibles pour miner la vie économique (…) en refusant à Cuba argent et fournitures afin de réduire les salaires nominaux et réels, dans le but de provoquer la faim, le désespoir et finalement le renversement du gouvernement. »

La représentante des États-Unis offense cette Assemblée par le langage inacceptable d’ingérence qu’elle utilise pour parler de l’héroïque peuple vénézuélien, de son union civique et militaire et du gouvernement bolivarien et chaviste, dirigé par le Président Nicolas Maduro Moros, à qui nous exprimons notre solidarité invariable.

Le gouvernement des États-Unis utilise des mensonges et des calomnies comme prétexte pour intensifier son agression contre Cuba. Je répète que ni les menaces ni le chantage ne nous arracheront la moindre concession politique. Nous ne renonçons pas non plus à la volonté d’établir, avec ce même gouvernement, une relation civilisée, fondée sur le respect mutuel et la reconnaissance de nos profondes divergences.

Comme l’a souligné le général d’armée Raul Castro le 10 avril dernier devant l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire : « Malgré son immense pouvoir, l’impérialisme n’a pas la capacité de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et de la liberté conquise au prix de tant de sacrifices. »

Cuba est consciente de l’abîme éthique et politique qui existe entre le peuple des États-Unis et son gouvernement, et fera tout son possible pour développer les liens profonds et larges qui les unissent à leurs citoyens.

Monsieur le Président,

Illustres représentants permanents ; Mesdames et Messieurs les délégué(e)s.

Nous sommes profondément reconnaissants à tous ceux qui ont exprimé leur rejet du blocus exercé contre notre pays et à ceux qui nous ont toujours accompagnés dans notre lutte sans relâche pour mettre fin à cette politique.

Comme l’a déclaré le président de la République de Cuba, Miguel Diaz-Canel, le 10 octobre dernier : « Des journées intenses et difficiles nous attendent, mais personne ne nous enlèvera la confiance en l’avenir que nous devons à nos enfants dans la Patrie que nos pères ont gagné pour nous debout. »

Au nom du peuple héroïque, dévoué et solidaire de Cuba, je vous demande une fois encore de voter en faveur le projet de résolution contenu dans le document A/74/L.6 « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba par les États-Unis d’Amérique ».

Je vous remercie (Applaudissements).

»» http://fr.granma.cu/mundo/2019-11-08/cuba-a-ete-victime-du-systeme-de-...

Publié le 11/11/2019

Frédéric Lordon interrogé par Joseph Andras

 

(site humanite.fr)

 

Evènement à découvrir dans l’Humanité du vendredi 8 novembre : l’entretien du sociologue, philosophe et économiste  Frédéric Lordon par l’écrivain Joseph Andras. Et en intégralité ici.

Vivre sans ? : tel est le titre du dernier ouvrage du philosophe et économiste Frédéric Lordon, paru aux éditions La Fabrique. Mais sans quoi ? Sans institutions, gouvernement, travail, argent, État ou police. C'est cette revendication générale, partagée par une part non négligeable de la gauche radicale, que l'auteur prend ici à bras le corps - et, en dépit d'évidentes sympathies, entend contrecarrer.

Vous vous dites « à contresens de [votre] époque ». Vous mobilisez en effet un quatuor qui n’a plus très bonne presse à gauche : Lénine, Trotsky, dictature du prolétariat et Grand soir. Quand l’idéal de « démocratie directe horizontale » s’impose avec force, pourquoi cette résurrection ?

Frédéric Lordon Par enchaînement logique. Si les données variées du désastre – désastre social, humain, existentiel, écologique – sont, comme je le crois, à rapporter au capitalisme, alors l’évitement du désastre ne passe que par la sortie du capitalisme. Or je pense que les manières locales de déserter le capitalisme ne sont que des manières partielles. Car, évidemment, ces manières locales ne peuvent internaliser toute la division du travail, et elles demeurent de fait dépendantes de l’extérieur capitaliste pour une part de leur reproduction matérielle. Ce que je dis là n’enlève rien à la valeur de ces expérimentations. Du reste, je ne pense pas qu’elles-mêmes se rêvent en triomphatrices du capitalisme ! Comme expérimentations, précisément, elles nourrissent le désir collectif d’en triompher, et c’est considérable. Mais pour en triompher vraiment, il y aura nécessairement une étape d’une tout autre nature. L’étape d’une confrontation globale et décisive. On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés, quand il est manifeste qu’il épuisera jusqu’au dernier gramme de minerai, fera décharge du dernier mètre carré disponible et salopera jusqu’au dernier cours d’eau pour faire le dernier euro de profit. Ces gens ont perdu toute raison et déjà ils n’entendent plus rien. L’alarme climatique, d’ailleurs loin d’épuiser la question écologique, aidera peut-être à en venir à l’idée qu’avec le capital, maintenant, c’est lui ou nous. Mais si le problème se pose en ces termes, il faut en tirer les conséquences. Le capital est une puissance macroscopique et on n’en viendra à bout qu’en lui opposant une force de même magnitude. De là, logiquement, je vais chercher dans l’histoire les catégories homogènes à un affrontement de cette échelle. Ces noms et ces mots que je cite, et que vous rappelez, on sait assez de quel terrible stigmate historique ils sont marqués – et qui explique la déshérence radicale où ils sont tombés. Je tâche d’y faire analytiquement un tri et d’en conserver l’équation stratégique qu’à mon sens ils ont adéquatement circonscrite, mais sans rien oublier des abominations qui sont venues avec la « solution ». C’est évidemment ce qui explique qu’ils aient à ce point disparu du paysage idéologique et qu’à la place y aient pris place l’horizontalité, la démocratie directe et les communes. Je pense cependant que tout le bien-fondé de ces idées n’ôte pas qu’elles relèvent de fait davantage du projet de se soustraire au capitalisme que de celui de le renverser. L’équation contemporaine c’est donc : comment les tenir, car il faut les tenir, mais dans un horizon de renversement ? Ce qui suppose de retrouver les « noms », ceux dont vous dites qu’ils « n’ont plus très bonne presse », mais de donner à ce qui y gît une forme nouvelle.

Un spectre hante votre livre : « combien ». Les masses. Mais vous reconnaissez que le néocapitalisme a « capturé » nos corps, qu’il soumet en séduisant. Le grand nombre a-t-il vraiment envie de s’extraire du cocon libéral et technologique ?

Frédéric Lordon C’est la question décisive. En réalité c’est toujours la même question pour tout : où en est le désir majoritaire ? On peut dire ce qu’on veut du freudo-marxisme, mais au moins Reich avait-il compris qu’il y avait eu en Allemagne, non pas juste une chape totalitaire tombée du haut, mais, « en bas », un désir de fascisme. On peut bien dire, identiquement, qu’il y a un désir de capitalisme et que c’est lui qu’il s’agit de vaincre. Dieu sait qu’il est puissant. En effet, ça n’est pas seulement par la bricole marchande qu’il nous tient, mais plus profondément encore par le corps : le corps dorloté, conforté, choyé par toutes les attentions matérielles dont le capitalisme est capable. Il ne faut pas s’y tromper : la puissance d’attraction du capitalisme « par les corps » est très grande. Nous sommes alors rendus aux tautologies du désir : pour sortir du capitalisme, il faut que se forme un désir de sortie du capitalisme plus grand que le désir de capitalisme. Tout dépendra des solutions qui seront proposées à cette équation. La solution « ZAD » est admirable en soi mais elle est d’une exigence qui la rend très difficilement généralisable. C’est une solution pour « virtuoses », pas pour le grand nombre. Qu’il nous faudra consentir à des réductions de nos conditions matérielles d’existence en sortant du capitalisme, la chose devra être claire et admise. Mais dans des proportions tout de même qui la rendent raisonnablement praticable. Une trajectoire post-capitaliste reposant sur une hypothèse de dé-division du travail massive ne me semble pas viable. Notre problème, c’est donc de conserver la division du travail disons dans ses « ordres de grandeur » actuels – je dis ça sans préjudice de toutes les réductions que nous pourrions et devrions lui infliger –, mais en la revêtant de rapports sociaux de production entièrement neufs. Par exemple en abolissant la propriété lucrative des moyens de production pour la remplacer par une propriété d’usage, comme dit Friot. Transformation dont on voit bien qu’elle suppose ni plus ni moins qu’une révolution juridique. C’est-à-dire, puisqu’il s’agit du point de droit névralgique qui soutient tout le capitalisme, une révolution tout court. Retour aux « noms » maudits…

Ce nombre serait, au lendemain de la révolution, « le seul antidote au déchaînement » capitaliste. Allende a gagné avec 36,6 % des voix et, fait rare, obtenu après deux ans de pouvoir un score de 44 % aux législatives. Cela n’a pas entravé le coup d’État…

Frédéric Lordon J’allais dire que c’est l’écart entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Mais en fait, ici vous me parlez d’un soutien manifesté sous une forme exclusivement électorale. Dont se trouve démontrée la terrible limite historique. Après tout, que des factieux s’asseyent sur le « verdict des urnes », comme on dit, ça n’est pas exactement une nouvelle. Ce dont pour ma part je parle c’est d’une mobilisation suffisamment puissante pour prendre physiquement l’espace public, et éventuellement les armes, pour défendre ce à quoi elle tient. Au Chili, ce sont les militaires qui sont descendus dans la rue. À la fin des fins, c’est toujours la même question : qui passe à l’action ? Et avec le plus d’intensité ?

Au titan (le capital), vous assurez qu’il faut opposer un géant (les masses). Gulliver, sur l’île de Lilliput, a été mis à terre puis enchaîné par des « insectes humains » : pourquoi une fédération de communes « swiftienne » n’y arriverait-elle pas ?

Frédéric Lordon Je n’exclus pas par principe qu’elle y parvienne, pourvu que l’accent soit mis là où il doit l’être : sur « fédération ». C’est-à-dire sur « coordination ». En réalité, c’est d’abord coordination le mot important : l’aimable fédération des communes, elle vient après ; elle est ce qui suit le renversement… ne serait-ce que parce que je vois mal les pouvoirs stato-capitalistes laisser prospérer avec largesse la formation d’une fédération de communes qui aurait pour objectif avoué de les renverser – ça, c’est un scénario à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. La « fédération des communes », ce sera donc pour après. Quant à ce qui opère le renversement, je pense que ce sera dans les faits d’une autre nature. Laquelle, je ne sais pas. Mais ou bien ce sera coordonné, et puissamment, d’une manière ou d’une autre, ou bien ce ne sera pas. On m’a récemment soumis l’exemple des Gilets Jaunes comme cas de spontanéité des masses. Ça n’est pas faux : avec toutes ses propriétés enthousiasmantes… et toutes ses limites stratégiques. Je ne crois aucunement que le mouvement des Gilets Jaunes appartienne au passé, tout au contraire !, mais sa première phase, précisément, aura montré les limites de ce que peut accomplir la « spontanéité ». Dans l’affrontement des blocs, « nous » sommes pourtant infiniment plus nombreux que le « eux » d’en-face. Mais « ils » sont infiniment mieux coordonnés que nous. L’oligarchie est une classe consciente et organisée. Et elle a pour elle un appareil de force qui fonctionne carrément à la coordination militaire. La dissymétrie dans la capacité de coordination lui fait surmonter à l’aise la dissymétrie numérique écrasante en sa défaveur. A un moment, il faudra bien réfléchir à ça. Nul n’en tirera la conséquence que nous n’avons qu’à répliquer « leur » forme de coordination, forme militaire comprise ! Mais il faut que nous en trouvions une – ou plusieurs d’ailleurs, mais articulées a minima. Sauf miracle, la spontanéité signifie la dispersion et n’arrive à rien. Pourtant, dira-t-on, le Chili, le Liban, l’Equateur… Oui, d’accord, attendons quand même un peu pour faire les bilans. Et craignons qu’ils ne soient pas fondamentalement différents de ceux qu’on a pu tirer après les printemps arabes. Ces demi-échecs sont le fait de coordinations d’action suffisantes – pour produire « quelque chose » – mais sans véritable coordination de visée : faire quoi quand on a « réussi », quoi mettre à la place de ce qu’on renverse ? Imaginons, pour le plaisir, un acte 2 ou 3 des Gilets Jaunes qui parvient à l’Elysée, et vire Macron manu militari. Quoi après ? C’est tellement incertain que c’en est difficilement figurable. Soit les institutions, intouchées, auraient accommodé le choc, quitte à se transformer à la marge ; soit, comme toujours, ce sont des groupes déjà organisés qui auraient raflé la mise. Le problème c’est que, dans la gauche radicale, intellectuelle notamment, tout un courant de pensée s’oppose à l’idée de visée, d’orientation stratégique, comprise, disons les choses, comme « capture bolchevique ». Alors on cultive l’idée du mouvement pour le mouvement, l’idée de l’intransitivité, on dit de bien belles choses, que le but est dans le chemin et que ce qui compte, ce sont les devenirs. Je ne méconnais nullement le risque inhérent à ceux qui se présentent pour, littéralement, prendre la direction des choses. Ce n’est pas un hasard qu’il s’agisse du même mot : toute proposition de direction enveloppe une candidature à diriger. Mais je crois que notre seul choix c’est d’assumer ce risque, de trouver à le contenir en l’ayant d’abord bien réfléchi, car si on ne sait pas où l’on va, il est certain qu’on n’arrive nulle part. En fait, voilà pourquoi il faut être organisé et savoir où l’on va : parce que d’autres sont organisés et savent où ils vont.

« Rupture globale ou […] rien », résumez-vous. Le Chiapas se situe dans cet entre-deux : ni un îlot zadiste (les zapatistes ont des dizaines de milliers de partisans, une armée et un gouvernement), ni le Palais national de Mexico. Et ça tient, non ?

Frédéric Lordon Je ne dirais pas ça – « entre-deux ». Dans leur périmètre, tant le Chiapas que le Rojava accomplissent une rupture globale, complète. Mais leur caractéristique commune est d’inscrire leur rupture dans une conjoncture particulière, et particulièrement « favorable », où cependant ni l’un ni l’autre ne maîtrise entièrement ses conditions externes de viabilité, lesquelles demeurent contingentes. C’est par le statu quo plus ou moins négocié avec le Mexique « environnant » que le Chiapas peut ne pas passer toute son énergie politique dans une guerre pour la survie pure et simple – comme le pouvoir bolchevique avait eu à en mener une à partir de 18. Le statut d’enclave est donc précaire et pour une très large part abandonné à une contingence externe. Que cette contingence vienne à mal tourner, et ça ne tiendra plus. Soit exactement ce qui menace de se passer au Rojava. Hors de ces circonstances miraculeusement favorables, où l’hostilité extérieure demeure modérée, une épreuve de mobilisation totale, militaire, marque la formation politique naissante d’un premier pli terrible. Et toute la question est de savoir si on en revient. Le Chiapas et le Rojava doivent plus aux circonstances extérieures qu’à leur propre principe d’avoir fait l’économie de cette épreuve.

Vous rappelez, à l’instar des anarchistes, que l’écrasement de Kronstadt par les bolcheviks a marqué « un coup d’arrêt » démocratique. Mais au regard de la conception autoritaire, verticale et militaire qu’avait Lénine de la révolution, ne peut-on pas dire que le vers était dans le fruit ?

Frédéric Lordon Oui, il y était. Et c’est bien ça le problème. Dans ce livre je ne fais que poser des problèmes. C’est-à-dire exposer des contradictions dont nous aurons à trouver une manière de tenir les deux pôles sans aucun espoir de résolution ou de dépassement – je ne suis pas hégélien. On ne renversera pas le capital sans en passer par un point de gigantomachie, mais dans le même moment où ce passage nous libère du capitalisme il nous laisse sur les bras un appareil formé au chaud de la convulsion révolutionnaire et sans doute de la guerre civile. Donc un appareil d’État originairement militarisé. Soit une verticalité policière, vouée au pire. Une fois encore, il faut bien voir la différence, abyssale, de configuration entre l’expérience russe et les expériences de type Chiapas-Rojava, et les contraintes que respectivement elles imposent, ou dont elles soulagent. Le Chiapas et le Rojava se constituent comme des enclaves homogènes : les individus y sont d’emblée accordés autour d’une manière commune de vivre. La révolution dans un pays capitaliste développé se pose dans de tout autres coordonnées : avec la perspective inévitable d’avoir à réduire une réaction intérieure ultra-déterminée, puissante, et puissamment soutenue par un extérieur capitaliste qui veut également à tout prix voir échouer une expérience communiste. Ce sont des conditions d’hostilité qui n’ont rien à voir, qui sont sans commune mesure. La situation de 17 a imposé ses réquisits et ils étaient terribles. C’est toujours très facile de passer 100 ans derrière et de dire « ah mais il aurait fallu, et il aurait fallu ne pas ». Les corps collectifs comme les corps individuels font ce qu’ils peuvent dans les situations de vie ou de mort. Comment on fait quand on se retrouve confronté à ce problème objectif, et comment on s’en tire après ? Voilà le problème que je pose – et dont je n’ai pas le commencement d’une solution. Mais je tiens au moins que si les problèmes ne sont pas convenablement posés, les « solutions » seront à coup sûr déconnantes. La genèse du Chiapas ou du Rojava est à l’opposé de ça : elle répond à un modèle de la fuite – on se tire, on vous laisse, nous on va faire notre affaire ailleurs. Du coup on se tire ensemble, entre individus qui ont le même désir, la même idée. Alors il n’y aura pas à lutter contre une réaction intérieure. C’est une donnée nouvelle, considérable ! C’est très beau ce modèle de la fuite collective. Mais à quel degré est-il généralisable ? Imaginez en France une masse assez importante qui investit une portion de territoire conséquente pour se faire un équivalent de Rojava. Et vous pensez que l’État français, centraliste, jacobin, laisserait faire une chose pareille ? Il n’a même pas toléré une ZAD qui devait être dix fois moins grande que le Larzac. Et ici nous parlerions de capter l’équivalent d’une région. Le temps a passé, le capital s’est déplacé, il est devenu (encore plus) méchant, l’État du capital avec lui, une possibilité comme le Larzac d’il y a 40 ans n’existe plus.

Il y a dans vos pages un souci de l’homme ordinaire – de « la gente común », diraient les zapatistes. Vous réhabilitez le quotidien quand d’autres misent tout sur l’Évènement : rompre avec l’ordre en place relèverait de la course de fond ?

Frédéric Lordon Je ne récuse nullement la catégorie d’événement, en tout cas en son sens ordinaire – l’événement aux sens de Badiou ou Deleuze, c’est autre chose. Écarter l’« événement », en quelque sens que ce soit, tout en réhabilitant le « Grand soir », il faut avouer que ce serait singulièrement incohérent. Non, pour emprunter son titre à Ludivine Bantigny, je dirais plutôt que, passé le Grand soir, il faut penser aux petits matins – moins enthousiasmants. L’effervescence du moment insurrectionnel est par définition transitoire. L’erreur serait de prendre ses intensités particulières pour une donnée permanente. Je me méfie des formules politiques qui tablent « en régime » sur une forte mobilisation au quotidien. C’est trop demander : le désir des gens c’est de vivre leur vie. Bien sûr cette antinomie de la « politique » et de la « vie » a sa limite, et l’on pourrait dire que la ZAD, le Chiapas, ou le Rojava, c’est vivre d’une manière qui est immédiatement politique, qu’y vivre c’est intrinsèquement faire de la politique. Alors la séparation de « la politique » et de « la vie » est résorbée. Mais il faut avoir atteint ce stade de résorption pour que l’idée même de « mobilisation au quotidien » s’en trouve dissoute et que, simplement vivre, ce soit de fait être mobilisé. Pour l’heure, nous qui contemplons la perspective d’un dépassement du capitalisme, nous n’y sommes pas, en tout cas pas majoritairement. Il faut donc trouver des voies politiques révolutionnaires qui fassent avec la « gente común » comme elle se présente actuellement, sans minimiser les déplacements considérables dont elle est capable, mais sans non plus présupposer des virtuoses de la politique, ayant déjà tout résorbé, tout dépassé, capables au surplus de performances « éthiques » bien au-delà du simple fait de « vivre politiquement » – donc sans présupposer que tout ce qu’il y a à faire est comme déjà fait. Finalement, l’une de mes préoccupations dans ce livre c’est ça : continuer de penser une politique qui ne soit réservée ni à des moments exceptionnels (« événements ») ni à des individus exceptionnels  (« virtuoses »).

Vous évoquiez, en commençant, le « désastre écologique ». L’essayiste marxiste Andreas Malm assure que l’écologie est « la question centrale qui englobe toutes les autres ». Signez-vous des deux mains ?

Frédéric Lordon Même pas d’une. Pour moi la question première, ça a toujours été « ce qu’on fait aux hommes ». « Ce qu’on fait à la Terre » est une question seconde, j’entends : qui ne fait sens que comme déclinaison de la question première – oui, à force de bousiller la Terre, ça va faire quelque chose aux hommes… Lesquels d’ailleurs ? Comme de juste, ça risque de leur faire des choses assez différenciées. Sauf à la toute fin bien sûr, quand tout aura brûlé, ou sera sous l’eau, je ne sais pas, mais ça n’est pas pour demain et entre temps les inégalités « environnementales » promettent d’être sauvages. J’avoue que le soudain éveil de conscience politique de certaines classes sociales urbaines éduquées au motif de « la planète » me fait des effets violemment contrastés. Pour « sauver la Terre » on veut bien désormais envisager de s’opposer au libre-échange international. Mais quand il s’agissait de sauver les classes ouvrières de la démolition économique, une position protectionniste était quasiment l’antichambre du fascisme. Que « la planète » puisse devenir ce puissant légitimateur là où « les classes ouvrières » ne suffisaient jamais à rien justifier, et finalement comptaient pour rien, c’est dégoûtant – et ça me semble un effet typique de la hiérarchisation des questions premières et secondes. Maintenant, on fait avec les formations passionnelles que nous offre l’histoire. Un affect « climatique » puissant est visiblement en train de se former. Toutes choses égales par ailleurs, c’est tant mieux, trouvons à en faire quelque chose. Et pour commencer, trouvons à y faire embrayer un certain travail de la conséquence. Car il y a encore loin de l’angoisse climatique à la nomination claire et distincte de sa cause : le capitalisme. Et à l’acceptation de la conséquence qui s’en suit logiquement : pour sauver la Terre afin de sauver les hommes, il faudra sortir du capitalisme. C’est peut-être une part déraisonnablement optimiste en moi, mais j’aime à croire, en tout cas sur ce sujet-là, que la logique trouvera, malgré tout, à faire son chemin.

Entretien réalisé par Joseph Andras

Joseph Andras

 

Publié le 10/11/2019

« Le “philanthrocapitalisme” de Bill Gates n’est que du colonialisme »

 

Pia de Quatrebarbes (site humanite.fr)

 

OGM, perte de la biodiversité, chaos climatique… La militante indienne Vandana Shiva revient dans son dernier ouvrage sur les maux causés par notre système économique et le pouvoir des super-riches. Elle esquisse des chemins pour mener la bataille qui vient. Entretien.

C’est l’une des figures de l’altermondialisme. Depuis 35 ans, l’indienne Vandana Shiva a mené bataille sur tous les fronts. Elle rejoint d’abord le mouvement Chipko contre la déforestation. Elle se rendra célèbre dans la lutte contre les OGM et leur principal promoteur dans le monde, Monsanto. Privilégiant toujours le collectif et l’action de terrain, elle a créé Navdanya, un réseau de gardiens de semences, et un centre de formation agricole où 10 000 fermiers se sont approprié les méthodes de l’agroécologie. Starifiée par certains, elle n’en a cure et veut surtout faire passer un message : l’avenir de l’humanité est menacé par les 1 %, qui détruisent la planète et nous divisent.

Votre dernier ouvrage décrypte le pouvoir des super-riches, ce 1 %, qui a pris en otage l’économie mondiale, qui sont-ils ? Et comment se sont-ils imposés ?

En 2010, 388 milliardaires contrôlaient autant de richesses que la moitié la moins riche de l’humanité. En 2017, ils n’étaient plus que… 8. Le pouvoir des 1 % a réellement commencé à la faveur des accords de libre-échange. Prenons le cas de Bill Gates et Microsoft. Lors de la première réunion ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (en 1996, à Singapour – NDLR), il a obtenu par son lobbying la suppression des taxes sur l’informatique. Et toute l’industrie de la technologie a été délocalisée en Inde… Depuis, tous les ans, ces firmes encaissent 40 milliards de dollars supplémentaires, en versant des salaires inférieurs aux travailleurs indiens pour réaliser exactement la même tâche. En même temps, ils ont imposé la propriété intellectuelle sur les logiciels. Et à chaque fois, ils touchent des royalties ! Ce système économique, c’est une nouvelle classe de prédateurs.

Ces prédateurs sont aussi en train de s’approprier le vivant, dites-vous…

Oui ! Ils veulent nous faire croire que nous serions des inadaptés. Si nous le sommes, ce n’est qu’aux règles de la mondialisation et des firmes. Désormais, nous aurions donc besoin de Facebook et Mark Zuckerberg pour communiquer. Les 1 % sont en train de créer un nouveau système de l’inadéquation… Et de nouveaux marchés ! Le travail du clic ne cesse de s’étendre dans tous les aspects de la vie pour collecter nos données, nos connaissances, et eux encaissent les rentes. Une convergence entre les différents secteurs de l’économie est en train de s’opérer. La frontière disparaît entre technologies numériques, finance et biotechnologies agricoles. Les technologies numériques sont utilisées pour « exploiter » les données génétiques des plantes. Ils exigent de breveter le vivant en tant qu’« inventeur » pour avoir isolé une partie d’une graine. Et à ce titre, ils voudraient interdire aux paysans d’utiliser ces graines. Les milliardaires sont déjà en train d’inventer une agriculture sans agriculteurs, c’est la prochaine étape. Ils ont déjà réussi à détourner nos gouvernements, qui ne deviennent qu’une extension, des représentants de commerce des 1 %.

Vous insistez sur leur idéologie, qui repose sur l’apartheid. De quel type d’apartheid s’agit-il ?

Le premier est une séparation des humains avec la nature. Sans cette division, impossible d’imposer l’extraction de toutes les richesses. Cette séparation fait qu’une poignée d’hommes s’imaginent qu’ils peuvent conquérir et manipuler la nature. Ça fait 20 ans que je me bats contre cela. D’abord contre Monsanto, qui a volé une de nos variétés de blé qui ne produit pas de gluten. L’agrochimiste W. R. Grace et d’autres entreprises privées ont déposé une soixantaine de brevets sur le neem, un magnifique arbre en Inde, qui a des propriétés fongicides. Ces entreprises n’ont rien créé mais elles ont des brevets ! C’est du vol de la nature et de pays, c’est tout simplement de la biopiraterie.

Ils nous séparent de la nature, et nous divisent aussi. Nous ne sommes qu’une seule humanité avec des droits égaux. Et pourtant les 1 % dépensent des millions de dollars pour garder les gens divisés par la haine. C’est ce que Facebook a fait avec Cambridge Analytica pendant l’élection américaine. Vous pouvez écrire un algorithme basé sur la haine, c’est une donnée extérieure. Ils ont donc instrumentalisé la haine des Noirs, des femmes, des migrants ou des musulmans. Ce n’est pas un accident si, soudainement, des régimes de droite, autoritaires, accèdent au pouvoir. L’humanité n’est pas devenue diabolique du jour au lendemain, elle a été piégée dans ces divisions.

Finalement, pour vous, Bill Gates et Christophe Collomb partagent le même esprit…

Oui, cet esprit de conquête est né il y a 500 ans avec Christophe Collomb qui, croyant faire route vers l’Inde, a en réalité atteint les Amériques. La création de la Compagnie des Indes orientales n’avait qu’un seul but : piller l’Inde. Elle a jeté les fondements de l’entreprise toute-puissante de la mondialisation. Comme pendant la colonisation, les barons financiers de la technologie créent un nouveau récit, une seule science, une seule vérité et de nouvelles missions civilisatrices. Bill Gates met des milliards de dollars en Afrique pour promouvoir une nouvelle révolution verte, des produits chimiques et une nouvelle génération d’OGM. Le « philanthrocapitalisme » de Jeff Bezos, d’Amazon, Bill Gates ou Mark Zuckerberg n’est en réalité que du colonialisme et de l’investissement. Ils chuchotent à l’oreille des gouvernements pour conquérir de nouveaux domaines, ceux qui seront le plus rentables dans le futur : l’éducation, la santé. L’enjeu, c’est encore et toujours le contrôle !

Comment la crise climatique est un nouveau terrain de jeu pour ces milliardaires ?

La vraie raison de la crise climatique est la pensée mécaniste à l’œuvre qui consiste à croire que la nature n’est pas vivante, que nous pouvons l’exploiter jusqu’au bout. C’est nier la capacité de la terre à s’auto-organiser. Bill Gates incarne cette pensée mécaniste lorsqu’il investit des milliards dans la géo-ingénierie comme solution à la crise climatique. Qu’est-ce que la géo-ingénierie ? Mettre plus de polluants dans l’atmosphère pour modifier le climat. L’autre voie promue est basée sur le génie génétique et la biopiraterie. Quand Bill Gates parle de « résilience climatique » et d’un riz résistant aux inondations, il fait référence à un riz volé à l’Inde. Nous avons en effet des graines qui peuvent résister et survivre après des inondations. Ce n’est pas une coïncidence s’il est le plus gros investisseur de la Réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège. Il s’assure ainsi un accès à toutes les semences du monde. Et des start-up sont déjà créées pour outiller cette connaissance avec les technologies numériques.

On entend dire que les consommateurs seraient responsables, qu’ils doivent se conscientiser. Est-ce une façon de détourner le regard ?

Les consommateurs ne sont pas responsables, ils n’ont pas créé ce système économique. Et surtout la majorité d’entre eux n’ont pas conscience des coûts de ce système. On leur a dénié le droit de savoir que la nourriture bon marché ne l’était pas parce qu’elle est subventionnée à hauteur de 400 milliards de dollars, soit 1 million de dollars à la minute. Les peuples sont surtout les premières victimes : les inégalités explosent, les salaires baissent, alors forcément les gens vont vers la nourriture la moins chère. Celle qui les rend malades d’obésité, de diabète, de cancers. Ce système industriel a causé 75 % de la destruction écologique de la planète, il est responsable à 50 % du changement climatique. Nous devons commencer à imaginer un système qui protège la terre et crée plus de travail. Ce n’est pas un rêve impossible. Il y a un contre-modèle : l’agroécologie. Depuis 35 ans, avec le mouvement Navdanya, nous sauvons les semences, nous produisons plus de nourriture : le niveau de l’eau a augmenté, nos fermiers gagnent 10 fois plus. Les preuves sont là. Mais, dans les mains de Bill Gates, ce ne sont pas des preuves.

Ces derniers mois en France et ailleurs, des mouvements sociaux, comme les gilets jaunes, ou environnementaux, comme la grève du vendredi, ont émergé. Comment les lier ?

Le problème est que les mouvements ouvriers et environnementaux sont divisés. Quant aux manifestations d’agriculteurs, elles sont bien vues par les firmes, sinon encouragées. Ils sont pourtant les premières victimes de ces poisons chimiques et des firmes par le nombre de cancers dont ils sont atteints. Mais aussi parce qu’ils sont piégés dans la spirale de l’endettement. Combien se suicident ou abandonnent leurs terres ? 1 000 fermes disparaissent par jour en Europe ! Les fermiers sont dépendants de ces firmes agrochimiques. Nous devons créer des ponts avec eux, car ils sont la base productive d’une production utile, et les « consommateurs ».

Le système jette de plus en plus de travailleurs hors de la production, il gaspille les hommes comme les ressources. Mark Zuckerberg a dit qu’avec l’intelligence artificielle et la robotique 99 % de l’humanité sera inutile. Cela veut dire la fin du travail. Un système de production sans travailleurs, c’est un système où le peuple est dépossédé. Et c’est pour cela que certains de ces 1 % prônent le revenu minimum. Celui-ci devra couvrir ce qu’il faut pour vivre et s’acheter un smartphone pour jouer et se distraire. Partout où il y a une production sans travailleurs, les résultats sont catastrophiques pour les consommateurs comme pour la planète. Nous devons ramener le peuple dans l’économie comme producteur. Pourquoi les gilets jaunes sont dans la rue ? Parce qu’ils ont compris qu’ils étaient interchangeables, qu’on pouvait les jeter et ils le refusent ! D’où les tentatives constantes de les criminaliser. Partout où les gens se battent pour leurs droits, ils sont criminalisés. Nous avons besoin d’un mouvement planétaire. S’il y a une chose que les 1 % veulent détruire, c’est notre humanité. Il faut reprendre possession de l’économie, une économie centrée sur la terre et les peuples.

 

Entretien réalisé par Pia de Quatrebarbes pdequatrebarbes@humadimanche.fr0

Publié le 09/11/2019

Quand Schiappa instrumentalise le féminisme à des fins racistes et xénophobes

 

(site revolutionpermanente.fr)

La dernière proposition de Marlène Schiappa ? Expulser les citoyens étrangers coupables de violences faites aux femmes. Derrière un agenda pseudo-féministe se cachent les motivations les plus réactionnaires.

Comment le gouvernement poursuit son offensive islamophobe

Le gouvernement occupe littéralement tout le terrain du régalien ces dernières semaines ; abordant la question sous tous les angles possibles pour avancer sa politique réactionnaire et islamophobe. Après les polémiques éculées sur le voile, la loi réactionnaire pour interdire le port de celui-ci dans les sorties scolaires, et le passage de quotas d’immigration, c’est au tour de Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’égalité homme-femmes, de participer elle aussi à l’offensive islamophobe sous couvert des droits des femmes. Sa dernière proposition ? Expulser les citoyens étrangers coupables de violences faites aux femmes : « J’insisterais plus particulièrement sur une mesure : nous allons désormais expulser les citoyens étrangers condamnés pour violences sexistes ou sexuelles. » Derrière un agenda pseudo-progressiste se cachent les motivations les plus réactionnaires.

Ces mesures s’inscrivent non seulement dans la continuité des politiques racistes menées par le gouvernement, son « tournant régalien », dont l’interview d’Emmanuel Macron dans le magazine d’extrême-droite Valeurs Actuelles est l’illustration, mais aussi dans la politique répressive et sécuritaire menée au nom du droit des femmes. Il y avait déjà eu la vidéo de Marlène Schiappa se baladant dans les rues de la Chapelle, sous-titrée des paroles d’une chanson des Destiny’s Child, « I am a survivor », et du commentaire « Les lois de la république protègent les femmes, elles s’appliquent à toute heure, en tout lieu », stigmatisant une population bien définie, ici les réfugiés, pour en faire des barbares qui seraient « naturellement » enclins à commettre des actes violents envers les femmes.

C’est ici exactement la même logique qui prévaut, en érigeant la figure de « l’étranger », dont le caractère même d’étranger en fait une menace latente pour les femmes, surtout les femmes « françaises ». Une façon de poursuivre sur un autre front le politique de « tri » entre les « bons » et les « mauvais » migrants instaurés par les quotas sur l’immigration, et qui ne vise en dernière instance qu’à avancer plus loin dans l’agenda réactionnaire du gouvernement qui cherche tant bien que mal à rassurer les électeurs de droite qui pourraient être tentés par le Rassemblement National.

Or, en ciblant certaines populations, ici les « hommes étrangers », pour en faire des sujets naturellement dangereux, dont la culture serait par essence arriérée et barbare, Schiappa réalise un fameux et fumeux tour de passe-passe : disparu l’impérialisme français qui oppresse ses ex-colonies (et au premier chef les femmes), et disparu aussi le patriarcat national !
 

Des néolibéraux aux réactionnaires : tous féministes ?

Non contente de masquer derrière ce discours réactionnaire le fait que l’oppression des femmes est structurelle et qu’elle n’est pas l’apanage de secteurs issus de l’immigration, Schiappa exonère l’impérialisme français de ses crimes contre les populations de pays ravagés par la guerre, le pillage et le massacre – dont des viols d’enfants en Centrafrique ayant mené à des non lieux. La secrétaire d’État a déclaré en effet : « Si on lutte contre les violences faites aux femmes en Afrique et si on favorise leur émancipation économique, on fait en sorte qu’elles puissent vivre dignement dans leurs pays d’origine, au lieu d’être obligées d’en partir. »

Une plaisanterie des plus sordides et des plus ignobles ! De quelle émancipation parle-t-on lorsqu’un pays comme la France, fondée sur l’histoire coloniale écrite en lettres de sang et de feu, continue, sous une forme différente, de mener ses politiques impérialistes en Afrique, base sa richesse sur l’exploitation de pays en Afrique ?

Lorsqu’on parle de violences de genre, dont les agressions sexuelles, les viols et les féminicides sont les exemples les plus extrêmes, ultimes maillons d’une longue chaîne de violences, le premier responsable se trouve bien être l’État capitaliste, ses institutions, son personnel politique ; et avec lui l’ensemble de ce système économique qui produit et reproduit sans cesse l’exploitation, la misère, la violence sous toutes ses formes. Et rappelons seulement à ce titre qu’au sein même du gouvernement, des Darmanin et Hulot ont été accusés de viols sans que cela ne les pousse à démissionner !

Ici, encore une fois, au nom du droit des femmes, c’est la confluence d’un agenda réactionnaire venant de la droite, des néolibéraux et de l’extrême-droite qui est mis en place. Car dans un pays où l’histoire coloniale est si présente comme la France, le féminisme est détourné pour servir des intérêts impérialistes réactionnaires, comme le note la chercheuse Sara Farris : « Le fémonationalisme renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam […] et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence. » Une alliance de circonstance qui s’était déjà retrouvée dans un front islamophobe défendant la « liberté française » du décolleté contre les « fondamentalistes » en burkini.
 

Pour un féminisme lutte des classes !

Non, l’émancipation des femmes ne pourra pas être garanti par un gouvernement réactionnaire qui mène ses guerres en Afrique, pille ses ex-colonies, et poursuit dans les quartiers populaires sa politique raciste ; pas plus ne pourra-t-elle venir de ce discours puant qui vise à mobiliser une rhétorique féministe pour mettre en avant son agenda nationaliste et néolibéral.

Marlène Schiappa est membre d’un gouvernement qui éborgne, qui mutile, qui réprime ; un gouvernement qui mène une guerre sociale acharnée contre la majorité de la population et surtout les classes populaires, et parmi elles, les femmes, qui sont en première ligne de réformes comme l’assurance-chômage ou les retraites.

Leur soi-disant féminisme ne vise qu’à détourner ce qu’est réellement la lutte pour l’émancipation de toutes et tous, une émancipation qui ne pourra jamais venir de la main de ceux-là même qui tiennent les chaînes qui nous oppriment, alors même qu’une immense majorité de femmes sont en première ligne de l’exploitation et l’oppression sous toutes ses formes, et dont la violence sexuelle n’est que l’un des aspects.

Notre émancipation devra en réalité se conquérir par la lutte de tous les opprimés contre les préjugés réactionnaires qui servent à la classe dominante d’instruments de division de notre classe, au nom desquels le pseudo-féminisme néolibéral qui sert de paravent à l’impérialisme pour camoufler ses crimes et exonérer le patriarcat bien de chez nous qui continue de s’exprimer – et alors même que le courage de certaines femmes, comme Adèle Haenel, expose à quel point les puissants, si tant est qu’il fallait encore le prouver après des affaires comme Weinstein ou Epstein, ont, eux, les mains libres (et tous les moyens) pour donner libre cours à la violence patriarcale. C’est tout leur système qu’il faut mettre à bas !

Comme l’écrit la militante féministe et marxiste révolutionnaire Andréa d’Atri dans son ouvrage Du Pain et des Roses : « Affirmer que nous ne voulons pas nous intégrer à l’État capitaliste et patriarcal n’est pas suffisant pour y mettre un terme. Pour ce faire, il est nécessaire de le combattre et de le détruire. Sur ce chemin, la recherche de meilleures formes d’existence, plus égalitaires, dans les limites restreintes de cette société d’exploitation, est importante pour des millions de femmes dans le monde. Mais cela n’est pas suffisant quand nos corps, nos désirs, nos vies, restent soumis à l’exploitation, à la discrimination et à la soumission qui naissent des relations de propriété défendues par l’État et auxquelles nous ne pouvons nous soustraire volontairement. »

Publié le 08/11/2019

Marseille : un an après l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne

Les habitants manifesteront samedi 9 novembre

paru dans lundimatin#215 (site lundi.am)

Nous avons reçu et diffusons bien volontiers ces deux appels depuis Marseille.

Noailles 1 ans après ; et quoi ?

Il y a un an, les immeubles de la rue d’Aubagne se sont effondrés ; un an que la plaine est aux griffes des aménageurs et vigiles, presque un an que Zineb Redouane est morte, assassinée par la police. Mais aussi un an d’une riche et forte agitation politique où la rue n’a pas cessé de faire entendre ses voix, un an de grande solidarité au pied des murs. Un an d’un increvable mouvement de gilets jaunes. Un an de forte répression, pendant lequel la légal-team travaille sans relâche alors que chaque semaine draine son lot de manifestants aux Baumettes.

La question se pose partout au coin des rues ; un an, et après quoi ? Le constat est amer. Depuis les 8 morts du 5 novembre, la peste dormante de l’insalubrité dans les quartier pauvres de notre ville s’est révélée au grand jour, la peur s’est répandue, chaque fissure fait l’objet d’angoisses bien justifiées et tout le monde ici sait qu’il n’en manque pas. Nombres des quartiers impactés sont dans le centre et sont des quartiers avec beaucoup de petits propriétaires et une population plutôt pauvre, que mairie et promoteurs veulent voir dégager plus loin en banlieue. Les institutions publiques tels des maîtres illusionnistes ont su se ressaisir de cette affaire qu’ils ont créée de toutes pièces.
Depuis déjà de nombreuses années, des structures indépendantes dénonçaient l’insalubrité d’une bonne partie du bâti de la ville, mais les élus et promoteurs semblaient contracter une défaillance chronique de l’ouïe. Aujourd’hui, on peut se permettre de douter de ce diagnostique trop médical et il paraît évident que la raison de cette surdité provenait plus d’une stratégie de gestion urbaine des populations. De plus, pour couronner le tout, on trouve des élus quand on fouille parmi les propriétaires de ces logement insalubres ; ils continuaient à louer ces taudis, sans scrupule, attendant patiemment le moment tant attendu de la grande colonisation par des populations « respectables ».
Depuis un an donc ce sont presque 4000 personnes qui se sont retrouvées obligées de quitter leurs domicile. Cette vidéo de BRUT explique bien la situation.

Chaque semaine, on découvre une nouvelle rue barrée pour chute d’immeubles imminente et cela paraît aujourd’hui d’une triste banalité.
Voraces, les sociétés immobilières démarchent les propriétaires d’immeubles mis en périls pour les racheter a prix imbattable. Par ailleurs les politique urbaines continuent de parier sur ces chantiers vitrines - on finance un coup de peinture sur les façades fissurées par là, ailleurs on s’affaire à la destruction totale d’un quartier ou d’une place pour favoriser les investisseurs et leur permettre d’y construire de grands complexes chers et ternes, comme aux Docks, à la Joliette ou même à la Plaine. Mais nul besoin ici de s’étaler plus sur les classiques de la gentrification qui opèrent partout avec une déroutante similitude et une violence qui n’a rien a envier aux mafias.

Si l’on peut sentir parfois un sentiment d’apathie face a cette situation qui n’a de cesse d’empirer, les réseaux de solidarité ne faiblissent pas, la colère grossit, les cœurs et les luttes quotidienne se poursuivent.Toute la semaine du 5 au 9 novembre c’est une suite d’évènements, entre banquets et témoignages, qui peupleront les rues de Noailles pour finir sur le Samedi 9 qui sera une grande manifestation de toutes les colères urbaines.

Depuis quelques temps, la lutte s’intensifie, les esprits s’échauffent, les rues se couvrent de phrases appelant à la commémoration et à la colère ; des bâtiments publics, locaux RN, associations de promoteurs ou sociétés de gestion immobilière se font passer à l’extincteur ; depuis chaque quartier, plein d’espoirs, on se donne RDV pour cette journée. Et la mairie, forte d’un fier cynisme, expulse méthodiquement avant la trêve hivernal. Ainsi ce jeudi nous avons perdu entre autre notre chère Maison du peuple qui constituait un point de jonction important entre les luttes, mais qui saura muer comme le serpent.

Pour les 8 morts de la rue d’Aubagne, pour Zineb Redouane, pour les 4000 expulsé(e)s, pour les sinistrés de maison blanche, pour la Plaine, pour tout ceux qui s’intoxiquent dans des logements insalubres à des prix exorbitants, pour crier notre rage et notre tristesse, pour se sentir forts ensemble, pour se donner de l’espoir, pour prolonger la lutte et construire des rapport de forces, Tout Marseille dans la rue le 9 novembre.
Et pour ceux qui lisent de plus loin, venez voir que parfois ici aussi il pleut, et venez chargés de vos histoires car la gentrification et son monde font système partout.
9 Novembre RDV 15h Notre-dame-du-mont.

Marche 1 an après les effondrements, commémorer ? Non, le 5 novembre 2018 n’est malheureusement pas fini...

Samedi 9 novembre, à 15h au Métro Notre Dame du Mont / Cours Julien aura lieu le départ de la grande marche “1 an après les effondrements”. Cela aurait pu être une marche blanche, comme exactement il y a un an déjà, mais ce sera une marche de la colère. De toutes les colères urbaines. Parce que la destruction du “Marseille populaire” n’a pas commencé le 5 novembre à Noailles. Depuis bien longtemps les autorités locales mènent une guerre sans relâche contre les populations précarisées du centre-ville et des quartiers : Euromed 1 (Rue de la république, la Joliette vidée et rasée), Euromed 2 (casse du marché aux puces, remplacement des populations et des activités aux Crottes ou à Bougainville), les plans de requalification de la SOLEAM (La Plaine notamment), les vagues de délogement couplées à une spéculation immobilière sans scrupule et sans borne, l’abandon des cités avec dernièrement le cas de la Maison Blanche incendiée, le circuit infernal pour les sans-papiers ou les plus pauvres entre campement-expulsion-squat-expulsion-marchand de sommeil...

Oui, nous honorerons les martyrs de la rue d’Aubagne. Tué.es à cause de la chute d’un immeuble MU-NI-CI-PAL (propriété de Marseille Habitat), signalé par des tas d’expert comme “en situation d’effondrement imminent” depuis plus de 5 ans. Tué.es parce que leurs proprios (des élus rappelons-le, dont Xavier Cachard, l’avocat de Renaud Muselier, des syndics foireux, certainement liés à des sociétés immobilières, que l’on retrouve dans de très nombreux cas d’expulsion-délogement comme Porte d’Aix) ont laissé pourrir les habitations, pour se goinfrer encore plus de pognon. Les 8 de la rue d’Aubagne ont été purement et simplement assassiné.es. La guerre aux pauvres dans la ville de Marseille est sanglante.

Et, comme à l’accoutumée dans ce genre de situation, pour maintenir leurs privilèges et se protéger, les responsables du massacre se planquent derrière des armées de flics. Qui n’ont eu de cesse de tabasser, ratonner. Et de tuer encore. Zineb Redouane, habitant.e de Noailles. La brutalité policière débridée a également contribué à exacerber les violences sexistes des milices privées qui défendent les chantiers et les lieux de pouvoir. Un an de répression tous azimut, banalisée et élargie à l’ensemble de la société révoltée, avec comme seule réponse des coups, des arrestations, des condamnations, des emprisonnements, chaque week-end de protestation. Quand certains collectifs militants et des délogé.es ont patiemment joué le jeu de la cogestion avec les autorités métropolitaines et étatiques (Fructus, Ruas, Préfet, ministre du logement...), ces derniers se sont bien marrés de tant de gentillesse... puis se sont littéralement torchés avec la prétendue “Charte du relogement” à la première occasion ! Pas un seul n’a démissionné !

Depuis le 5 novembre : 4000 délogé.es, 359 immeubles expulsés dans des tas de quartiers. Rien n’a changé, sauf le prix du mètre carré.

Avouez qu’il y a de quoi être en colère, non ? Le mot est faible...

Alors depuis un an, on s’est serrés les coudes : assemblées de quartier, collectifs d’habitant.es, squatteurs, gilets jaunes, syndicalistes, exilé.es en révolte ici pour leurs frères et soeurs qui se battent au pays. Toi et moi. On a tenté de sortir la tête du nuage de lacrymo. On a lancé l’occupation de dizaines de logements vides, des petits et des très grands comme St Just, on a réoccupé nos places publiques éventrées par les chantiers du nettoyage social, on s’est rencontré entre quartiers, on a ouvert une Maison du peuple et d’autres espaces occupés et autogérés, on a continué l’accueil des exilé.es tant bien que mal, on a manifesté, beaucoup, discuté beaucoup aussi. On a fait la fête aussi, dansé. On s’est donné la force.

ON SERA A NOUVEAU PRESENT.ES ENSEMBLE SAMEDI 9 NOVEMBRE DANS LA RUE.
CAR S’IL EST UN MOMENT HISTORIQUE QUI A ÉTÉ RATÉ C’EST BIEN CELUI DU RENVERSEMENT DES RESPONSABLES DU MASSACRE.
GAUDIN, VASSAL, FRUCTUS, RUAS, CHENOZ, NUNEZ, CASTANER... : DU SANG SUR VOS MAINS, DANS VOS BOUCHES DES CADAVRES.
VOUS VOULEZ NOUS CHASSER ? NOUS VOUS CHASSERONS.

Publié le 07/11/2019

2022, un mauvais remake de 2017 ?

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le pire n’est pas advenu, mais… Deux sondages récents (Elabe et Ifop) font le point sur l’état de l’opinion à mi-mandat du quinquennat Macron. Ils nous projettent déjà du côté de 2022, avec des hypothèses globalement concordantes. A priori, rien de bien réjouissant, pour l’instant…

La crise politique s’incruste. À peine un peu plus d’un tiers des interrogés (Elabe [1]) juge le bilan présidentiel positif pour la France. Il est rejeté massivement par la gauche (7 sur 10) et plus encore par l’extrême droite (9 sur 10). Il n’est soutenu que par les deux tiers du centre (LREM et Modem) et par 40% de la droite. À mi-mandat, moins de 60% des interrogés estiment que l’actuel Président pourra être réélu.

Emmanuel Macron avait bénéficié d’un relatif regain à la fin de l’été. Ses revirements sur l’immigration et sur la laïcité l’ont remis à la baisse. Il a voulu, au nom du « réalisme », faire un clin d’œil du côté d’une droite radicalisée. Il a déçu une part de ses soutiens et conforté ses adversaires, avant tout ceux situés le plus à sa droite. Pan sur le bec, comme dirait Le Canard enchaîné. Le problème est que ses malheurs ne font pas nécessairement le bonheur du côté gauche…

La fracture sociale s’approfondit en même temps que la crise politique. Aucune catégorie socio-démographique ne se reconnaît majoritairement dans le bilan de l’exécutif. Mais le rejet est plus massif dans les catégories les plus populaires, les revenus les plus modestes et les petites et moyennes communes. C’est dans ces catégories dites « subalternes » que le recul d’image du Président lui-même est le plus sensible, le mépris affiché et la violence exercée à l’encontre des demandes des gilets jaunes ayant largement contribué à cet affaissement. Alors qu’une majorité d’opinions affirme souvent dans les sondages l’exigence d’une plus grande autorité, « l’autoritarisme » accolé à l’image du Président le dessert au lieu de le conforter. Comme si, spontanément, « l’autorité » et « l’arrogance » ne faisaient pas bon ménage…

Une extrême droite à la fête

Les sondages incluent des intentions de vote présidentiel (déjà !). On rappellera qu’un sondage, surtout si loin de l’échéance, est d’autant moins une prédiction de vote qu’il ne maîtrise pas les dynamiques de l’abstention. Il n’est donc qu’une photographie, un peu floue, à un moment donné. Les deux récents confirment en les accentuant les indications fournies par les élections européennes [2].

1. Macron et Le Pen progresseraient tous deux sur 2017 et feraient jeu égal au premier tour (entre 27 et 29%). La ventilation des catégories d’électeurs accentue en apparence le clivage de la France « d’en haut » et de la France « d’en bas ». De fait, le bloc des ouvriers et des employés penche majoritairement en faveur de l’extrême droite, tandis que les couches supérieures et les professions intermédiaires se tournent aujourd’hui vers l’extrême centre macronien. Le « peuple » est très à droite et les couches moyennes très au centre : le clivage contemporain perturbe les dynamiques d’idées anciennes. Il éloigne le rapprochement nécessaire des catégories populaires et des couches moyennes ; il sert la droite et dessert la gauche.

2. La plus forte progression depuis la dernière élection présidentielle est celle de Marine Le Pen (elle passerait de 21,3% à 27-29%). Au-delà, on constate que l’extrême droite dans son ensemble aurait gagné dix points en deux ans et demi : elle bondit dans les deux sondages de 27 à 35-37%. Le glissement de la colère au ressentiment d’un côté, l’absence de projet émancipateur alternatif d’un autre côté laissent le champ libre à une droite radicalisée. Ni la nécessaire manifestation sociale (quand bien même elle est très populaire), ni la « convergence » ne suffisent pour contrecarrer politiquement un glissement qui va loin vers la droite. Pour l’instant, c’est l’extrême droite et elle seule qui bénéficie du discrédit de l’exécutif. La macronie prétend pouvoir éviter le pire ; elle ne fait que l’attiser.

3. Cela se voit dans façon spectaculaire dans l’hypothèse d’un second tour Macron-Le Pen. Selon l’Ifop, Macron ne l’emporterait qu’avec 55% des exprimés, alors qu’il en avait recueillis 66% en 2017. Voilà Marine Le Pen au niveau qui fut celui de François Mitterrand face au général De Gaulle en décembre 1965 ! Pour ceux qui considèrent que la France est par essence vaccinée contre une victoire électorale de l’extrême droite, ce sondage devrait être une incitation à la réflexion et au sursaut. La bonne conscience tranquille n’est plus de saison.

Il est à noter que ce sondage Ifop suggère que 63% des électeurs LFI de 2019 seraient prêts à voter Le Pen au second tour de 2022 et 47% des électeurs Mélenchon d’avril 2017. Ces chiffres contrastent avec les 35% d’électeurs Fillon et les 39% d’électeurs LR de juin 2019 qui se diraient prêts à en faire autant. Ils contredisent le constat classique d’un faible transfert des voix d’un camp vers l’autre. Il faudrait d’autres études pour confirmer ou infirmer l’image donnée par l’Ifop. Si elle était alors entérinée par d’autres [3], ce serait un incontestable sujet de préoccupation. Il ferait en tout cas la démonstration que, quelles que soient ses motivations de départ, seraient-elles « de gauche » comme le dit Chantal Mouffe, l’invocation « populiste » risquerait de conduire vers le mauvais côté.

4. La grande victime des deux années est la droite classique, laminée dans tous les cas de figure (au-dessous des 10% pour Elabe, au mieux à 10% pour l’Ifop). Macron et l’extrême droite se partagent ses dépouilles. La gauche, quant à elle, reste péniblement à son niveau de 2017 : elle se situait alors à 27,7% et elle oscille aujourd’hui entre 24 et 29%, un peu moins pour l’Ifop que pour Elabe. Rassemblée, elle peut certes mathématiquement contrecarrer le tête-à-tête Macron-Le Pen. Mais aucune des candidatures de gauche retenues n’est en état d’y parvenir à elle seule. Et chacun sait que politique ne rime pas toujours avec mathématique…

Plus d’hégémonie Mélenchon

Dans cette gauche dispersée, Jean-Luc Mélenchon est le seul qui dépasse le seuil des 10%. Avec ses 11 à 13%, il se trouve à peu près à son niveau de 2012. Il est nettement en tête de tous les autres candidats de gauche : il surclasse son ancien allié communiste (Fabien Roussel est mesuré à 1,5%, comme Philippe Poutou) et le concurrent socialiste (2,5 à 3% pour Olivier Faure ; entre 4,5 et 5,5% pour Bernard Cazeneuve). Il devance nettement Yannick Jadot, un peu moins dans le sondage Ifop (où Jadot est entre 7,5 et 9%) que du côté d’Elabe (Jadot à 6,5-7%).

Le niveau atteint par Mélenchon se retrouve dans à peu près toutes les catégories socio-démographiques. Les seuls écarts sensibles par rapport à la moyenne s’observent positivement chez les électeurs les plus jeunes (22 à 29%) et négativement chez les plus âgés (7 à 8%). Il se rapproche de sa moyenne de 2017 dans la catégorie des revenus les plus modestes (17 à 19%), chez les salariés du public (17-19% pour Elabe) et dans les professions intermédiaires (14-19%).

Toutefois, Mélenchon est aujourd’hui bien loin de son score d’avril 2017. Le marasme à gauche aurait dû conforter sa position. Mais il recueillerait en 2019 moins de la moitié du total des voix de gauche (entre 42 et 47%), alors qu’il en obtenait 70% en avril 2017. Cela s’explique par le fait qu’il est, dans le trio de tête, celui qui récupère le plus faible pourcentage de ses électeurs précédents. Macron conserve entre 75 et 80% de ses électeurs d’avril 2017 et Marine Le Pen en conserve plus de 85% ! Mélenchon, lui, doit se contenter de 52 à 60% de ses gains de 2017.

Au total, la candidature de Mélenchon est retenue par 32 à 35% de ceux qui se classent à gauche. C’est nettement plus que tous ses concurrents (le mieux placé après lui, Jadot, en obtient au mieux 24%), mais c’est nettement moins qu’en avril 2017 (44%). Il tient toujours la corde, mais n’est plus en position d’hégémonie à gauche.

Cela aurait pu n’avoir pas d’effet, si les pertes à gauche avaient été compensées par un gain du côté du « peuple » de droite ou des abstentionnistes. Or les nouveaux sondages ne font que confirmer les précédents, pour l’essentiel validées par le résultat des européennes. Mélenchon ne mord ni sur la droite ni sur l’extrême droite : dans tous les cas de figure, Le Pen récupère davantage d’électeurs Mélenchon 2017 que Mélenchon ne récupère d’électeurs Le Pen. Par ailleurs, à la différence de ses concurrents, Mélenchon ne « mord » que faiblement sur la réserve des abstentionnistes de 2017 et de ceux qui se déclarent « sans appartenance partisane ». Le Pen et Macron récupèrent entre un quart et un tiers de ces catégories ; Mélenchon doit se contenter d’un volant de 7 à 14%. Par rapport à 2019, le sondage suggère qu’il a donc perdu sur sa gauche, sans rien gagner de significatif par ailleurs.

Se sortir du piège

La gauche retient volontiers la formule célèbre attribuée à Romain Rolland par Antonio Gramsci : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». Elle peut être plus que jamais notre adage. On ne peut pas en effet sous-estimer le danger actuel : dans une société clivée par les inégalités, s’est installé le piège politique d’un face-à-face entre le « haut » et le « bas », les « ouverts » et les « fermés » ou les « gagnants » et les « perdants ». Dans la lignée de ses prédécesseurs, l’actuel Président a voulu nous enfermer dans ce choix binaire. Il n’a fait que démontrer un peu plus qu’un tel choix sert à terme les intérêts de l’extrême droite. C’est donc de ce piège qu’il faut se sortir. Il est en train de se refermer, comme il faillit se refermer dans les années 1930. Mais les mâchoires ne se touchent pas encore. Encore faut-il les desserrer.

En institutionnalisant le clivage, la dynamique actuelle produit en pratique le risque d’une division à l’intérieur même du « peuple » que l’on prétend rassembler. Il ne laisse la place qu’à trois hypothèses : le rassemblement du peuple national contre toutes les menaces venues de « l’étranger » ; le rassemblement du peuple « raisonnable » autour des « compétences » de la gouvernance ; l’enfermement d’une partie du peuple déshérité dans une radicalité du verbe qui exclut tout autant qu’elle rassemble. Le peuple des seuls nationaux, le peuple de l’effort et des nécessaires sacrifices, le peuple des damnés de la terre… À ce jour, le mouvement porte avant tout vers la première hypothèse. Il nous jette dans les bras de la droite extrême. Surtout si le « tous pareils » finit par conforter l’idée qu’il n’y a plus de différence majeure entre les protagonistes attendus du second tour. Si Macron est à ce point « haïssable », pourquoi ne pas tenter Le Pen ? Elle, au moins, n’est pas de la « caste »…

Dans les années trente, ce qui permit de conjurer la tentation fasciste ne fut pas l’exaltation du « classe contre classe », mais la conjonction de la lutte sociale, de l’espérance et du rassemblement politique. Ce ne furent ni les effets de muscles et les propos cavaliers, ni l’exaltation de la colère en elle-même et a fortiori de la haine, ni la simple convergence volontaire des combats existants, ni la simple incantation de l’union qui provoquèrent le sursaut, mais la désignation d’un avenir possible qui se condensa dans une formule simple, opposée aux simplismes du fascisme européen : « Le pain, la paix, la liberté ».

Macron et Le Pen, le « libéralisme autoritaire » et « l’illibéralisme » – comme on dit poliment aujourd’hui – ont pour eux d’être des récits cohérents de la manière dont on peut faire société. Ils ne sont pas nécessairement partagés par tous, mais ils nourrissent des dynamiques d’idées qui peuvent atteindre à la majorité, au moins partiellement. Il est alors inutile de se cacher que la gauche d’émancipation a sans nul doute des idées, voire des programmes, mais qu’elle n’est pas encore parvenue aux rivages de ce que l’on appellera, comme on veut, un projet, un récit, un imaginaire ou une utopie.

Ce qui divise la gauche, la rend inaudible et la voue aux minorités n’est pas d’abord la mauvaise volonté, les sous-entendus et les démesures d’egos, mais la carence qu’ont produite les tentatives ratées du XXe siècle. Les pousses ne manquent pas, qui nourrissent l’optimisme dans ce moment inquiétant ? Sans nul doute. Mais elles restent infirmes, si ne se trouvent pas le carburant qui fait des impulsions particulières une multitude en mouvement, ainsi que les formes politiques rassembleuses faisant de la multitude un peuple capable d’imposer sa souveraineté.

Plus que d’exclure, il faut vouloir rassembler, à la fois les catégories populaires et la gauche. Pour cela, il faut de l’ouverture et pas de la fermeture, de l’ambition émancipatrice et pas du recours au moindre mal, de la créativité et pas de la répétition. Dans tous les domaines.

 

Roger Martelli

Publié le 06/11/2019

Alexander Samuel : « Les gaz lacrymo empoisonnent »

 

Emilien Urbach (site humanite.fr)

 

Lanceur d’alerte. Le jeune biologiste niçois met en lumière des doses importantes de cyanure dans le sang des manifestants exposés à cette arme chimique.

«Du cyanure dans les gaz lacrymogènes utilisés pour le maintien de l’ordre ? Le gouvernement empoisonnerait la population ? Impensable ! » C’est la première réaction d’Alexander Samuel, enseignant en mathématiques et docteur en biologie, lorsque le gilet jaune Julien Chaize, en avril 2019, lui demande d’étudier cette hypothèse. Six mois plus tard, le jeune scientifique niçois en est persuadé, des doses non négligeables de poison circulent dans le sang des manifestants gazés.

Cette conviction dérange. Samedi 2 novembre, Alexander a été placé en garde à vue au motif qu’il serait impliqué dans une attaque symbolique, à la peinture bio, d’une banque. Il s’en défend mais reste enfermé quarante-huit heures. Son domicile est perquisitionné. Son matériel informatique et de nombreux documents sont minutieusement inspectés. Un manuel militaire de 1957, « sur la protection contre les gaz de combat », est saisi et détruit.

À l’écart, il observe les violences

Cet épisode n’est apparemment pas lié à ses recherches sur les gaz lacrymogènes. Quoi qu’il en soit, le biologiste a déjà compilé ses travaux dans un rapport. Il sera publié dans les prochains jours par l’Association Toxicologie Chimie, fondée par André Picot, directeur honoraire de l’unité de prévention du risque chimique au CNRS. Ce dernier sera cosignataire de la publication d’Alexander, aux côtés d’autres chercheurs et médecins.

Rien ne laissait présager un tel résultat quand, au début du printemps, Alexander se rend pour la première fois à une manifestation de gilets jaunes. « J’étais méfiant, avoue-t-il. Dans les Alpes-Maritimes, l’extrême droite était très présente au début du mouvement et mes convictions écologistes étaient en contradiction avec les revendications liées aux taxes sur le carburant. » Curieux, il se rend cependant au rassemblement organisé le 23 mars, à Nice.

À l’écart, il observe les violentes charges de police au cours desquelles la responsable d’Attac, Geneviève Legay, est gravement blessée. Alexander n’assiste pas directement à la scène mais il voit les street medics, ces secouristes militants qui interviennent lors des manifestations, empêchés d’intervenir et se faire interpeller. Alexander filme. Il est immédiatement placé en garde à vue. C’est sa première fois.

« J’ai été choqué, confie le scientifique. Les conditions de ma détention, les mensonges d’Emmanuel Macron et du procureur concernant Geneviève Legay ont fait que je me suis solidarisé avec le mouvement. » Il décide de rassembler tout ce qui pourrait permettre de rétablir la vérité et de le transmettre à des gilets jaunes qui entendent saisir l’ONU. Parmi eux, Julien Chaize veut le convaincre de se pencher sur le cas d’une manifestante qui, à la suite d’une exposition aux gaz lacrymogènes, affichait un taux anormalement élevé dans le sang de thiocyanate, molécule formée après l’assimilation du cyanure par le foie.

C’est un cas isolé. Impossible pour Alexander d’y voir la preuve d’un empoisonnement massif de la population. Incrédule, il participe cependant à d’autres manifestations et observe les réactions des personnes exposées aux gaz. Vomissements, irritations, désorientation, perte de connaissance… ces fumées ne font pas seulement pleurer.

Alexander consulte la littérature scientifique. Le composant lacrymogène utilisé en France est le 2-Chlorobenzylidène malonitrile. Comme il est considéré comme arme chimique, son emploi est interdit dans le cadre de conflits armés. Pas pour le maintien de l’ordre. Pour le biologiste, le verdict est clair, cette molécule, une fois présente dans le sang, libère du cyanure. Plusieurs études, depuis 1950, l’affirment. Aucune ne dit le contraire. Mais ce poison est également présent dans les cigarettes et dans une multitude d’aliments. Sa dangerosité est donc une question de dosage. Comment le mesurer ?

Alexander et trois médecins gilets jaunes proposent alors aux manifestants de faire analyser leur sang afin de déterminer un taux de thiocyanate. Mais ce marqueur n’est pas assez fiable. Il faut quantifier le cyanure. Or, le poison n’est détectable dans le sang que pendant quelques dizaines de minutes. Munis de kit d’analyses, d’ordonnances et de formulaires à faire signer par les candidats à un examen, ils décident de faire des prises de sang et d’urine directement pendant les manifestations du 20 avril et du 1er Mai.

Les résultats sont édifiants

Les résultats des premiers prélèvements confirment bien la présence importante de cyanure, mais n’en donnent pas le dosage précis. Le 8 juin, à Montpellier, l’équipe perfectionne son protocole. Alexander, les trois médecins et quelques complices se font eux-mêmes cobayes de leur expérience. Ils testent leur sang avant la manifestation puis après. Les résultats sont édifiants. La communauté scientifique considère l’empoisonnement au cyanure à partir de 0,5 mg par litre de sang et sa dose mortelle à 1 mg. Parmi les personnes testées, deux affichent des taux voisins de 0,7 mg par litre.

Leur démarche inquiète certains gilets jaunes et dérange les autorités. Alexander et les trois médecins font, depuis mai, l’objet d’une enquête préliminaire pour « violence aggravée et mise en danger de la vie d’autrui ». L’affaire suit son cours. Les chercheurs-suspects ont même été entendus, pendant l’été, par la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Alexander a subi une nouvelle garde à vue au mois de septembre. Ils ont reçu de nombreuses menaces. Mais rien ne les a empêchés de continuer. La population doit être informée. Les policiers, eux-mêmes exposés, doivent savoir. La vérité doit éclater.

 

Émilien Urbach

Publié le 05/11/2019

Liban. « C’est la première fois que je descends dans la rue »

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Grand dimanche de mobilisation au pays du Cèdre. Les manifestants veulent aller jusqu’au bout. Les revendications s’expriment malgré des tentatives de manipulation sectaire.

Beyrouth (Liban), envoyé spécial. La place des Martyrs, à Beyrouth, semblait hier une fête populaire avec ses allées serpentant autour des tentes dressées là pour l’occasion où, comme une lente coulée de lave, se répandaient des milliers (et des milliers) de personnes. En ce nouveau dimanche de protestation, doublement baptisé « de pression » et « d’unité » au gré des idées qui fusent sur les réseaux sociaux – le partage faisant fonction d’approbation –, drapeaux ­libanais brandis, des filles finement maquillées, jeans moulants et tee-shirt trop courts pour recouvrir le nombril flanqué d’un piercing, les cheveux au vent, ­côtoient des jeunes femmes du même âge, voilées avec charme et élégance, sans que cela ne gêne quiconque. « Je n’étais pas politisée et c’est la première fois que je descends dans la rue pour manifester, ­témoigne l’une d’entre elles. Mais c’est un véritable rêve que tous les Libanais soient unis autour des mêmes revendications. » Unies, elles le sont dans une même joie, celle de se retrouver pour exprimer cette volonté de vivre. Auparavant, d’ailleurs, un cortège s’était formé devant le musée national pour se rendre sur la place Riad el-Solh au cri de « la révolution est féministe », alors que des banderoles étaient déployées sur lesquelles on pouvait lire : « Le patriarcat est mortel ».

Colère face à la corruption

Les revendications proprement sociales, si elles ne sont pas directement visibles, s’expriment chez chacun. Comme un besoin. « Moi je n’ai pas les moyens d’avoir un générateur, alors je passe des longues heures sans électricité. Pour les enfants, c’est difficile », souligne Omar, un quadragénaire venu d’une banlieue de Beyrouth. Et de dénoncer immédiatement : « Non seulement c’est insupportable, mais tout le monde n’est pas dans ce cas. Il y en a qui ont des millions sur leur compte en banque. » Après lui, des dizaines de Libanais viennent dire à l’Humanité les privations quotidiennes, l’eau qu’il faut payer beaucoup plus cher, le coût de la vie qui n’en finit pas d’augmenter, les difficultés à trouver un travail…

On sent, ici et là, la gravité des manifestants, toutes générations confondues qui savent bien, pour autant, que tout n’est pas réglé, même si tous veulent y croire. Ce n’est pas pour rien que, sur l’un des ­carrefours de la capitale, des manifestants ont érigé une potence avec des « pendus » vêtus de tuniques blanches sur ­lesquelles avaient été inscrits : « Sectarisme » et « 1975 », soit l’année du déclenchement de la guerre civile libanaise, interconfessionnelle, qui a si durement marqué cette société et dont l’ombre plane toujours, y compris sur le mouvement de protestation.

Car, au-delà de la colère qui s’exprime face à la corruption, à la crise économique, la tentation est grande parmi les partis confessionnels de réactiver les vieux ­réflexes sectaires alors que le premier ­ministre, Saad Hariri (qui n’est même plus dominant parmi les sunnites), a démissionné, mardi, entraînant dans sa chute tout le gouvernement, mettant ainsi à mal l’équilibre du pouvoir.

Le mirage d’un gouvernement de « technocrates»

« C’est peut-être ce que cherchait Hariri, affirme Walid, enseignant en histoire. Il a profité des manifestations pour tenter de changer la donne dans un gouvernement et un Parlement dominés par le Courant ­patriotique libre (CPL) du président Aoun et ses alliés, dont le Hezbollah. » Comme en écho à cette réflexion, un groupe de jeunes gens se disant « apolitiques » et ayant créé une liste « Beyrouth c’est ma ville » lors des dernières élections municipales (réalisant un score non négligeable) organisait, samedi soir, sur la place des Martyrs, un débat. Maazen, l’un des animateurs, expliquait en substance qu’il fallait nommer rapidement un premier ministre et mettre en place un gouver­nement de transition composé de techno­crates avant l’organisation rapide d’élections. Outre la naïveté de penser que lesdits technocrates seraient sans lien avec toute représentation confessionnelle, il est hasardeux de vouloir écarter les responsables de ce système vérolé, sans garde-fous. Et puis, comme le rappelle Walid, « l’an dernier, ce sont ces mêmes Libanais qui ont élu ces gens qu’ils ­dénoncent maintenant ».

Les Libanais aspirent à un état civil

Dimanche matin, d’ailleurs, des dizaines de milliers de partisans du président Michel Aoun sont venus lui manifester leur soutien devant le palais de Baabda. L’occasion pour lui de déclarer : « Les Libanais ont perdu confiance en l’État. Nous devons restaurer cette confiance. (…) Certains essaient de pousser à un affrontement des rues. Ceci ne doit pas se produire. La lutte contre la corruption, l’amélioration de l’économie et la construction d’un État civil demandent l’effort de tous ceux qui ont des revendications légitimes. » Il a appelé « tout le monde à l’union ». Il devrait lancer aujourd’hui des consultations en vue de la nomination d’un premier ministre.

Le président, chiite, du Parlement, Nabih Berri, soutient déjà la candidature de Saad Hariri. De son côté, le Hezbollah, par la voix de Nabil Kaouk, membre du conseil central, a fait savoir qu’il ne permettrait pas « aux ordres américains d’infiltrer le nouveau gouvernement ».

Hier, en fin d’après-midi, les manifestants toujours massés sur la place des Martyrs s’apprêtaient à écouter le DJ Madi Karimeh, surnommé « Revolution DJ » depuis sa performance à Tripoli il y a quelques jours. Au pays du Cèdre, le feu ne semble pas près de s’éteindre.

 

Pierre Barbancey

Publié le 04/11/2019

Islam : « sondage-choc » à la Une

par Henri Maler, (site acrimed.org)

 

La « préoccupation prioritaire » du JDD et de quelques autres.

Islam et laïcité. Depuis plusieurs semaines, des centaines de sessions de papotage, de tribunes, d’entretiens, de chroniques et d’éditoriaux ont envahi l’espace médiatique et saturé les temps d’antenne, notamment sur les chaînes d’information en continu. Des torrents de débats prétendument démocratiques ont déferlé dans les grands médias, brassant et charriant comme autant d’embarcations naufragées, une flotte de mots souvent privés de sens précis : islam, laïcité, communautarisme, islamisme, terrorisme. Privés de sens précis, mais chargés de parler des musulmans, de la plupart ou de certains d’entre eux.

Le tout en prétendant répondre aux « préoccupations des Français », que magnifia le JDD du dimanche 27 octobre, en publiant un sondage.

 

On se privera – pour une fois – d’analyser en détail ce sondage : les conditions de sa diffusion, le sens des questions et l’interprétation des réponses. Un seul exemple suffira.

De l’aveu du sondage lui-même, les sondés accordent les significations les plus diverses voire les plus opposées à la notion de laïcité. Qu’importe : le sondage additionne des réponses disparates et conclut que 78% des sondés considèrent que la laïcité est en danger. La laïcité ? Oui, mais laquelle ? Rien de nouveau : les sondés comprennent différemment – et c’est inévitable - les mots qu’on leur propose et les questions qu’on leur pose. Mais qu’importe aux sondologues…

Et au JDD. Car la chefferie de cette Pravda dominicale a dépensé des flots de jus de cerveau pour ajuster le résultat de ce sondage à ses propres priorités qui sont aussi celles de nombreux médias qui se sont empressés de titrer « 8 Français sur 10 se disent inquiets pour la laïcité » (comme on peut le vérifier en « Annexe »).

Quand l’IFOP demande aux sondés quel est le « thème » qui est, à leurs yeux, « tout à faire prioritaire », leur réponse est éloquente : la « défense de la laïcité » est jugée « tout à fait prioritaire » par 39% des sondés seulement, deux fois moins que la santé (en tête de liste, avec 82%), mais aussi la lutte contre le chômage (67%), le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (66%), la lutte contre la délinquance (65%), la protection de l’environnement (62%) et la lutte contre l’islamisme (56%). On notera que le dérèglement climatique n’est pas clairement mentionné et la réforme des retraites pas du tout.

Quand on demande à la chefferie du JDD quel est le thème qui à ses yeux est prioritaire, elle répond par « Islam et laïcité » en prétendant lire dans les entrailles du sondage, non seulement ce que « pensent » les Français, mais ce qu’ils « veulent ».

L’agenda médiatique prescrit ainsi aux lecteurs du JDD (et plus généralement aux usagers de nombre de médias), moins ce qu’ils doivent penser, mais ce à quoi ils doivent prioritairement penser.

Henri Maler

Annexe : les titres des médias sur le sondage de l’IFOP
Ouest-France
Laïcité. 75 % des Français pour l’interdiction de signes religieux chez les usagers du service public

Présent
Les Français contre l’islamisation de la société

RTL
Laïcité : 8 Français sur 10 se disent inquiets, selon un sondage

Valeurs Actuelles
L’islam est incompatible avec les valeurs françaises pour 61% des Français

Centre Presse
Derrière la laïcité, l’épine de l’islam

La Voix du Nord
Sondage Ifop : 78% Français jugent que la laïcité est « menacée »

i24NEWS
« L’islam est incompatible avec les valeurs de la société française » selon 61% des Français (sondage Ifop)

Atlantico
Face à l’islam, les Français inquiets pour la laïcité

Yahoo Actualités
8 Français sur 10 se disent inquiets pour la laïcité d’après un sondage

Actu Orange
Huit Français sur dix jugent la laïcité « menacée »

BFM-TV
8 Français sur 10 se disent inquiets pour la laïcité d’après un sondage

LCI
Près de 8 Français sur 10 jugent que la laïcité est « en danger »

RT
61% des Français jugent l’islam « incompatible » avec les « valeurs » de la France, selon un sondage

Le Figaro
Huit Français sur dix se disent inquiets pour la laïcité

L’Express
Huit Français sur dix sont inquiets pour la laïcité, selon un sondage

CNews
Huit Français sur dix sont inquiets pour la laïcité

Yahoo Actualités
8 Français sur 10 sont inquiets pour la laïcité

Le Point
Huit Français sur dix sont inquiets pour la laïcité selon un sondage

Europe 1
61% des Français pensent que « l’islam est incompatible avec les valeurs de la société française »

Publié le 03/11/2019

Une Bible qui met le feu à un mythe : à la Libération, la France n’a pas été "épurée".

 

Jacques-Marie BOURGET (site legrandsoir.info)

 

Nos têtes sont parfois un bric-à-brac digne du vide grenier. Beaucoup d'idées fausses, ou tordues, ou vermoulues. Même pour un homme généreux ou "bien intentionné", la répétition des mensonges à la cadence du langage pic-vert, finissent par nous faire croire (un peu) à trop d'odieuses sottises sur la Résistance, la Libération, l'Epuration. A un moment où le communisme, le progressisme, sont en voie d'interdiction par décret européen, le bouquin d'Annie Lacroix-Riz est une tente à oxygène.

A l’approche de la Toussaint si le Parlement européen ne sait plus quoi faire, ne sachant auxquels de tous ces saints il doit se vouer... si Bruxelles se retrouve donc subitement en état de de crise en thèmes, je lui suggère une urgence. Et je m’étonne, dans la foulée de son vote sur l’interdiction du communisme en Europe, que les frères de Juncker n’y aient pas pensé : il faut interdire l’historienne Annie Lacroix-Riz. La brûler (si possible ailleurs que sur la place du Vieux Marché à Rouen, cité bien assez enfumée).

Lacroix-Riz étant récidiviste, le sursis tombe. Avec elle, inutile de prendre des gants ou des pincettes à foyer : au bûcher ! L’historienne qui fait des histoires. De l’Histoire. Naguère cette ennemie de l’intérieur a déjà révélé que, pendant la Seconde guerre la France a produit du Zyclon B. Le gaz qui a alimenté l’extermination dans les camps de la mort. Ecrire qu’en toute connaissance de cause, avec un génocide au bout de la chimie, que d’aucunes de nos élites industrielles tricolores aient pu prêter la main à Eichmann ne relève-t-il pas d’un délit majeur, celui de l’anti-France ? C’est vous dire si Annie Lacroix-Riz est adorée aux péages du capitalisme, sur les autoroutes du pouvoir. Universitaire mondialement reconnue – mais jamais conviée à s’exprimer – Lacroix-Riz tire son savoir, ses révélations fulgurantes, de sa puissance de travail, de son courage. Et du fait qu’elle dorme dans les cartons de salles d’archives, ce qui lui met les cotes en long, donc plus faciles à lire. Quand un imprudent lui oppose un argument boiteux, le malheureux, par exemple, prend sur la tête l’archive 77554 B, une sorte de kalachnikov du savoir, qui prouve tout le contraire de ce vient d’affirmer le hardi expert. La force de Lacroix-Riz c’est qu’elle n’écrit pas, elle tisse. Collés les uns aux autres les documents reprennent vie et font cracher la vérité à l’Histoire. Quand Annie Lacroix-Riz écrit quelque chose, il ne reste à ses contradicteurs qu’à fermer le cercueil à mensonges. C’est dire si cette statue de la Commandeuse est une emmerdeuse.

De son avant-dernier opus, Industriels et banquiers français sous l’occupation (éditions Armand Colin), je retiens une perle qui me plait beaucoup. Qui montre que les hommes nés dirigeants finissent toujours par diriger. Et survivent à tous les crimes afin de faire tourner le monde comme il leur convient. Le Xerox social, la « reproduction de classe » existe depuis l’invention de l’injustice. Et c’est cette loi fondamentale du capital qui a fait que, même criminel pendant l’occupation, le bien-né retrouvait vite sa splendeur après un petit moment d’ombre. L’anecdote que je retiens dans « Industriels et Banquiers » se rapporte à Pierre Taittinger, patriarche d’une dynastie qui, aujourd’hui garde toutes ses plumes. Taittinger, fondateur de la maison de champagne, président du Conseil de Paris nommé par Pétain, est un homme dont le butin n’est jamais assez lourd. Par la copie d’une lettre, Annie Lacroix- Riz nous montre ce Taittinger, le 3 février 1944, écrivant à son ami Lucien Boué, directeur général de « l’aryanisation des biens juifs ». De la lourdeur de sa plume, ce Taittinger s’en vient pousser les feux sous la fortune de son beau-frère Louis Burnouf. Il tance l’immonde Boué qui, dans l’administration des « biens juifs », n’a pas été assez généreux avec le beauf : « Ce qui lui a été réservé jusqu’ici constitue un ensemble de broutilles, plutôt qu’en occupation sérieuse ». Résumons en 1944, après de multiples demandes du même genre, ce Taittinger, lui-même ou par le biais d’amis, règne sur un vaste ensemble de biens volés aux juifs. Et que croyez-vous qu’il arriva, quand De Gaulle et la IIe DB parvinrent à Paris ? Pas grand-chose. Taittinger, l’admirateur de l’entreprise nazie va passer six mois au placard, être déchu de ses droits civiques et inéligible pendant 5 ans. Champagne !

Ici j’en arrive au nouveau bouquin de Lacroix-Riz : « La Non Epuration » toujours chez le courageux éditeur Armand Colin L’anecdote Taittinger est un bon miroir de l’ouvrage. La descendance Taittinger est toujours aux manettes du capitalisme, aux carrefours du pouvoir, à Sciences-Po par exemple. En 1978, dans un entretien donné à Philippe Ganier-Raymond, Darquier de Pellepoix, le Commissaire aux Affaire Juives, héros non épuré, a déclaré : « Á Auschwitz on n‘a gazé que des poux ». On pourrait paraphraser cette ordure d’hier, cette vieille ordure, et écrire avec les mots du Nouveau Monde : « Á la Libération on n’a épuré que des sans-nom, des gens-qui-n’existaient-pas » et pas grand monde au sein des deux cents familles. L’argument qui veut que le Général ait lui-même prêché pour une épuration épargnant les « d’élites » afin qu’elles structurent l’administration de la République, ne tient pas le coup. La prescription de De Gaulle est marginale. L’épuration n’a pas eu lieu parce que les hommes chargés de juger les collaborateurs étaient leurs cousins, leurs amis de lycée, leurs compagnons de conseils d’administration ou de Cour au tribunal. Des deux côtés de la barre, à quelques égarés près, se trouvaient les mêmes familles, en puzzle. Pas question de se bannir dans l’entre soi alors que les communistes, sortis des maquis avec leurs pistolets-mitrailleurs, étaient prêts, disait-on, à prendre le pouvoir. On retrouvait la consigne d’avant-guerre qui voulait qu’Hitler était préférable au Front Populaire, cette nous avions : « Mieux vaut les bulles de Taittinger que le rouge du PCF ».

Á la Libération si les hommes des maquis ont bien exercé cette forme de justice lapidaire, commencée durant la guérilla de la Résistance, elle fut faible. Le livre la décrit et la rétablit dans son rôle historique. Et opère une démystification salutaire puisque perdure l’idée fausse d’une épuration accomplie comme une « boucherie communiste ». Alors que les FTP, dans l’urgence du coup de commando, n’ont épuré que les traîtres les plus visibles, et accessibles. Vite désarmés en 1944, expédiés sur le champ de bataille en Allemagne, les héros des maquis ont été contraints de céder le nettoyage de la France vert de gris à des gens plus raisonnables qu’eux. L’épuration née dans le maquis a vite cédé la main à des magistrats professionnels, dont Annie Lacroix-Riz dresse un tableau qui donne la nausée. Rappelons-nous qu’en 1940 le juge Paul Didier fut le seul à refuser de prêter le « Serment de fidélité à Pétain ». C’est dire si les épurateurs relevaient, eux-mêmes, des sanctions qu’ils étaient en charge d’appliquer.

Au fil du temps cette épuration en caoutchouc mou a tourné à la mascarade. Pour Annie Lacroix-Riz, se plaindre de cette épuration fantôme n’est pas en appeler aux balles des pelotons, au fil de la guillotine. Une véritable épuration économique aurait été la mesure la plus juste et utile pour le pays. En commençant par la nationalisation de tous les biens, de toutes les fortunes des collaborateurs, parallèlement reclus pour une peine plus ou moins longue. Rien de tout ceci n’a eu lieu et la nationalisation de Renault est un petit arbre masquant l’Amazonie.

Très vite, les réseaux du pouvoir d’avant-guerre, non éradiqués, reprenant force et vigueur, se mettent en marche pour sauver la peau des amis collabos. L’urgence est de gagner du temps : chaque jour les tribunaux montrent une indulgence plus grande que la veille. Jusqu’en 1950, où ces crimes devenus lassants, rengaines, ont été étouffés sous les oreillers de l’histoire. En Corée les communistes montrent qu’ils veulent conquérir le monde. Le temps n’est plus à se chamailler pour des broutilles. Aujourd’hui d’ailleurs, l’Europe vient de nous dire que le communisme et le nazisme sont deux blancs bonnets. Et les épurés de 44-50 font, soixante-dix ans plus tard, figures de victimes ou de sacrés cons.

Le diabolique René Bousquet, l’ami de François Mitterrand, le responsable de la rafle du « Vel’ d’hiv », illustre aussi cette « Non Epuration ». En 1949 il est l’avant dernier français à être traduit en Haute Cour. Une juridiction devenue mondaine, où ne manquent que le porto et les petits fours. Bousquet est jugé pour avoir été présent à Marseille lors du dynamitage du Vieux Port par les nazis. Il est acquitté, juste convaincu « d’indignité nationale » et immédiatement relevé de sa sanction pour « avoir participé de façon active et soutenue à la résistance contre l’occupant ». Pas décoré, le Bousquet, mais le cœur y est. Bousquet va rejoindre la Banque de l’Indochine, financer les activités politiques de Mitterrand, parader à l’administration du journal de Toulouse La Dépêche du midi, et siéger au conseil d’UTA compagnie aérienne présidée par Antoine Veil, le mari de Simone.

Ce fiasco, celui de l’épuration, était programmé puisque le livre de l’historienne nous rapporte que dès l’établissement de son Etat-strapontin à Alger, la France Libre n’a jamais souhaité une purge massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre aussi que, si des « Commissions d’épuration » furent mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance. Le livre, bien sûr, n’oublie pas d’épingler ces collaborateurs devenus résistants par magie, juste à la vingt-cinquième heure. L’un avait « sauvé un juif », l’autre créé un réseau de résistance dont, hélas, personne n’avait entendu parler. Ainsi pour en revenir au destin exemplaire du sieur Taittinger, lors de l’instruction de son procès, il s’en sort en faisant croire que c’est lui qui a convaincu Otto Abetz de ne pas faire sauter tous les monuments de Paris... En la matière, le laborieux parcours de Mitterrand résistant donne un bel éclairage. La légende d’un Tonton résistant n’est entrée dans les esprits, de force, qu’après que le héros a été élu président. Avec le tapage des affidés, la caution de l’ambigu Frenay et le quitus de l’ami Pierre Péan. La journaliste Georgette Elgey, sur le passé de Mitterrand, veillant à la pureté des archives. Un statut de résistant, c’est aussi du marbre, et ça se sculpte aussi.

Le danger de l’épuration écarté, De Gaulle parti à Colombey, les puissants d’avant-guerre, les fans d’Hitler, se montrent plus à l’aise. Deviennent si puissants que le philosophe et résistant Vladimir Jankélévitch, prévoit qu’il est possible que « demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté ». Inquiétez-vous, nous avançons sur cette trace. Au risque de radoter le texte du Parlement européen qui renvoie dos à dos communisme et nazisme nous rapproche de la prédiction de Jankélévitch. Viendra le jour où les martyrs de Chateaubriant devront être extraits de leur mausolée. Dans un tir d’artillerie préparatoire, un révisionniste nommé Berlière et l’odieux Onfray ont déjà entamé une séance de crachats sur la mémoire de Guy Môquet.

La charge des mots est comme celle des canons des fusils, elle fait peur. Images de femmes tondues, de jeunes gens collés au poteau : pour un amateur d’histoire, même de bonne foi, l’épuration est donc décrite comme « sauvage ». Annie Lacroix-Riz démontre que tout cela est un mythe, et rapporte archives en main, que cela n’a jamais eu lieu, et que des femmes furent tondues pour des faits bien plus graves que celui d’avoir partagé le sommier des Allemands.

D’ailleurs, nous disent les historiens bénis au saint chrême du libéralisme, pourquoi « épurer » puisque la France ne fut pas vraiment collaborationniste. Un minimaliste affirmant sans crainte que seuls agirent en France de 1500 à 2000 « collaborateurs de sang ». Finalement c’est peu pour aider les Allemands à provoquer près de 150 000 morts. Puisqu’en mai 1947 « les pertes humaines » s’élevaient à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus », de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ». Cruelle mathématique qui nous démontre que l’historien qui minore nombre des criminels devrait réviser son Histoire.

Assigner le rôle de la Résistance à l’action d’une troupe de vengeurs, sortis de maquis qui n’existaient pas, ou peu, pour dresser des poteaux d’exécution le jour de la Libération, et manier la tondeuse, est une sale besogne. Pourtant entreprise par quelques historiens sponsorisés qui parlent à la télé. Ces « chercheurs » sont fidèles à leur obsession : l’effacement du CNR, des FTP, de la France-Libre. Pour réécrire l’Histoire et nous convaincre que si nous sommes aujourd’hui libres, nous ne le devons pas à Stalingrad mais exclusivement à l’ami Américain.

Ici relevons une contradiction sortie de boites d’archives qui sont bien entêtées. Si la Résistance n’était rien que du pipi de chat, pourquoi, pendant l’occupation, Londres et Washington se sont-ils ligués pour annihiler la France Libre et De Gaulle ? Pourquoi un complot contre Jean Moulin ? Pourquoi ? Si ses hommes et leurs troupes sont négligeables ? Soudain dans « La Non Epuration » apparaît, sans tapage et avec modestie, un chapitre pourtant considérable. Justement il traite de la trahison faite à Jean Moulin. Des pages passionnantes, haletantes, un peu sacrées. Le travail d’Annie Lacroix-Riz permet enfin de clouer la porte aux fantasmagories envahissantes : René Hardy, l’anticommuniste maladif, a bien vendu Moulin. Mais pourquoi, pour qui ? Pour le compte d’une phalange d’extrême-droite. Un groupe cagoulard, c’est-à-dire à ses industriels et ses banquiers, soucieux d’éviter à la France de demain les dangers d’un régime trop rouge. Celui que Moulin et les FTP auraient pu soutenir.

Vous l’avez compris, une historienne qui écrit la vérité sur tous nos Taittinger, nos Renault, nos Wendel et autre homo-copies doit être karcherisée. La voyez- vous parler de ses recherches dans des médias dont quelques-uns sont encore entre les mains de fils et de filles dont les parents ont eu de la chance entre 40 et 45 ?

Son travail me fait penser à celui de la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders. Qui a publié une étude inoxydable et jubilatoire sur le rôle de la CIA comme machine à soutenir, guider, aider, financer des milliers d’artistes et intellectuels européens et américains, avant et après la Seconde guerre. Investissement fou dont le but était de contrer les dangers « de la création soviétique ». Traduit en France et publié par Denoël en 2004, ce livre, Qui mène la danse, est aujourd’hui introuvable. Si rare qu’il coûte plus de 600 euros, d’occasion sur Internet. Pour une fois permettez moi de vous donner un conseil qui sort de mon champ, celui d’un boursier : achetez « La Non Epuration ». Si la politique totalitaire, maintenant en marche, progresse un peu, le bouquin d’Annie Lacroix-Riz se vendra sous le manteau. Et vous le revendrez alors très cher.

Jacques-Marie BOURGET

La « Non Epuration » éditions Armand Colin.

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Publié le 02/11/2019

Union Européenne : Israël empoche 1,6 milliard de dollars pour son industrie de mort

 

David CRONIN (site legrandsoir.info)

 

La participation d’Israël à un important programme de recherche mené par l’Union européenne a été évaluée à près de 1,6 milliard de dollars – ce qui plus que suffisant pour acheter le silence sur le sort des Palestiniens.

L’utilisation du terme « valeurs » à intervalles réguliers semble être obligatoire lorsque la bureaucratie bruxelloise communique avec le public. Généralement, le terme est utilisé pour camoufler les effets réels de ses politiques en usant d’un verbiage sur les droits de l’homme et la démocratie.

Un document interne indique que, derrière des portes closes, les représentants de l’UE sont en réalité motivés par des valeurs de nature financière et commerciale.

Ce même document a été préparé pour Carlos Moedas, commissaire européen responsable des sciences, avant une discussion qu’il a eue en décembre 2018 avec Aharon Leshno-Yaar, ambassadeur d’Israël à Bruxelles.

Les responsables qui ont rédigé ce document disaient à Moedas : « vous accordez une grande importance au rôle que jouent la recherche et l’innovation » dans la définition des relations entre Israël et l’UE.

Clairement impressionnés par la réputation d’Israël en tant que puissance high-tech, les responsables ajoutaient qu’il n’y avait « aucun doute sur notre volonté de poursuivre la coopération » dans les années à venir.

Israël participe aux activités de recherche de l’Union européenne depuis 1996 et son champ de participation s’est considérablement élargi au cours de cette période.

Les récents bénéficiaires de subventions de l’UE en recherche scientifique incluent les ministères de la Défense et de la « Sécurité publique » d’Israël. Ce sont les départements du gouvernement qui supervisent une armée qui occupe la Cisjordanie et Gaza, et tout un système carcéral dans lequel des Palestiniens sont fréquemment torturés.

L’ignorance n’est pas une excuse

En tant que responsable d’Horizon 2020 – le programme scientifique de l’UE – Moedas a la responsabilité d’autoriser les organismes qui oppriment les Palestiniens à en profiter.

Moedas est-il correctement informé de ces questions ? Probablement pas.

Le document d’information susmentionné ne dit pas ce qu’il y a d’éthique d’embrasser un aussi important violeur de droits humains comme Israël.

Mais l’ignorance n’est pas une excuse. Même si son entourage a décidé de le laisser dans l’ignorance, Moedas pourrait facilement connaître la vérité sur Israël à partir d’autres sources.

Une des conditions pour participer à Horizon 2020 est qu’Israël contribue au budget du programme.

Le document d’information fourni à Moedas – obtenu par le biais d’une demande d’information – souligne qu’Israël semble en passe de devenir un bénéficiaire net.

Selon les projections de responsables de l’UE, Israël aura mobilisé près de 1,6 milliard de dollars de subventions dans Horizon 2020 d’ici la fin de l’année prochaine (le programme a débuté en 2014). La somme globale serait supérieure d’environ 155 millions de dollars au montant de 1,4 milliard de dollars qu’Israël devrait verser au programme.

Chanter en cœur

Le document d’information suggère qu’Israël sera en mesure de rejoindre le prochain programme de recherche pluriannuel de l’Union européenne, intitulé Horizon Europe.

Israël est néanmoins préoccupé par le fait qu’Horizon Europe offrira à ses fabricants d’armes moins d’opportunités financières que le programme actuel.

Horizon Europe sera séparé du Fonds européen de défense, une nouvelle initiative conçue pour stimuler l’innovation dans l’industrie de guerre. Israël pourrait ne pas être en mesure de souscrire à ce fonds, indique le journal.

Les marchands israéliens de la mort ne devraient pas en être trop perturbés.

Elbit Systems et Israel Aerospace Industries – les principaux fournisseurs de drones utilisés lors d’attaques à Gaza – se sont révélés capables de bénéficier jusqu’à présent de subventions de l’UE. Avec un peu d’ingéniosité, ils devraient pouvoir continuer à le faire.

De plus, Israël a aidé à définir le programme dans lequel l’UE dépenserait plus d’argent des contribuables pour développer des robots tueurs et d’autres armes futuristes.

L’industrie de guerre israélienne a participé activement à certaines discussions d’experts qui ont ouvert la voie à la création du nouveau fonds.

Et comme Elbit a des filiales en Belgique et en Grande-Bretagne, il n’est pas exagéré d’imaginer que la firme israélienne pourrait trouver des moyens inavouables d’accéder au financement de l’UE.

Pour la première fois, l’UE aura bientôt un commissaire chargé de renforcer l’industrie de la guerre. Il est peu probable que cela ait échappé à l’attention d’Israël.

Les décideurs politiques de l’UE et les fabricants d’armes israéliens chantent en harmonie.

Elbit a récemment utilisé des foires de l’armement pour présenter sa « vision » de la manière dont les combats de demain seront conduits. Le travail d’Elbit sur la façon d’envisager l’avenir a été facilité par les essais antérieurs d’armes sur des civils palestiniens.

Israël et son industrie de guerre sont parfaitement capables de saisir les opportunités offertes par une militarisation accrue en Europe, aux États-Unis ou ailleurs.

Avec la publicité adéquate, ils seront même vantés pour leur protection des « valeurs » occidentales ».

 

David CRONIN

* David Cronin est le correspondant de l’agence de presse Inter Press Service. Né à Dublin en 1971, il a écrit pour diverses publications irlandaises avant de commencer à travailler à Bruxelles en 1995. Son dernier livre, Corporate Europe : How Big Business Sets Policies on Food, Climate and War est publié chez Pluto Press.

Publié le 01/11/2019

« Ici, vous construisez un futur désirable » : à la zad, le monde de demain nous appartient

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Où en est la zad de Notre-Dame-des-Landes, deux ans après l’abandon du projet d’aéroport ? Si les barricades ont été démontées et que le bocage s’est assagi, ses habitants continuent sans relâche d’y construire une utopie très concrète tout en irriguant les résistances locales comme internationales. Non sans débats.

À l’ouest de la zad, le hameau du Limimbout est éclairé ce matin d’automne par un soleil éclatant. Quelques personnes s’activent du côté de l’auberge des « Q de plomb » qui accueille chaque vendredi une joyeuse assemblée venue de toute la zad, des villages alentours et même de Nantes, pour partager un repas. À quelques pas de là, une maison abrite le collectif des « 100 noms », qui s’est réfugié au Limimbout après la destruction de leurs lieux de vie début 2018. « Il y aussi une bergerie ainsi qu’une infrastructure qui assure le ravitaillement des luttes sociales de la région », décrit Nicolas. Une remorque et une flopée de conserves attendent d’être acheminées lors d’une prochaine manifestation ou occupation.

« Sortir de la solitude paysanne »

À côté, se tient le « labo galettes », dont les produits sont écoulés dans divers lieux de la zad. Quand vient l’hiver, le hangar abrite les veaux des voisins paysans, résistants « historiques » au projet d’aéroport. « Ici, les lieux ne sont pas assignés à un seul usage, commente Nicolas. Ce que nous voulons, c’est rendre aux fermes leurs multiplicités. Sortir de la monoculture et de la solitude paysanne. » 

Le Limimbout sera peut-être l’un des premiers lieux à être racheté par le fonds de dotation « La terre en commun », qui a vu le jour après la victoire contre l’aéroport. « L’objectif, c’est d’acquérir progressivement des terres et bâtis de la zad, pour les mettre dans un pot commun inaliénable », explique Isabelle, qui fait partie du collectif qui gère le fonds. Introduit dans le droit français en 2015, le fonds de dotation permet l’acquisition collective de biens fonciers, sans système de parts ni d’actions [1].

Devenir propriétaire pour s’affranchir de la propriété... l’idée n’est pas facile à saisir pour tout le monde, concèdent certains occupants. Mais elle fait son chemin et suscite l’enthousiasme de nombreux soutiens. En un an, avec 2500 contributeurs, le fonds a collecté 600 000 euros. Leur objectif est de doubler cette somme d’ici début 2020 pour pouvoir acquérir de futures terres mises en vente.

Sauver les terres des pesticides après les avoir sauvées du béton

En attendant, la bataille foncière continue de faire rage dans le bocage. Si certains projets agricoles sortent peu à peu de l’incertitude du lendemain, d’autres continuent à naviguer à vue. Les paysans « historiques » ont récupéré 300 hectares, les nouveaux installés s’étendent sur plus de 300 autres hectares, la plupart ayant été gagnés suite au premier mouvement de réoccupation de 2012. Sur ces 300 hectares, 160 dépendent de baux de neuf ans signés avec le conseil général, qui en est propriétaire. Celles et ceux qui y sont installés peuvent donc se projeter pour plusieurs saisons. Pour les hectares restants, le doute persiste, ce qui soulève l’inquiétude des occupants [2]. « Comment semer le blé si la parcelle sur laquelle je travaille m’est arrachée avant la récolte ? », interroge un agriculteur.

La crainte principale est que ces terres aillent à l’agrandissement de fermes déjà immenses, et généreusement arrosées de pesticides. Les agriculteurs hostiles à la zad, dont certains souhaitent récupérer les terrains qu’ils avaient vendus au profit du projet d’aéroport, sont pointés du doigt. « La dimension de nos installations est sans commune mesure avec celle des exploitants cumulards qui aujourd’hui s’agrandissent sur les terres préservées du bétonnage par le mouvement », s’insurgent les zadistes. Là où les occupants comptent leurs hectares en dizaines, leurs voisins comptent en centaines. Le nombre de personnes qui travaillent ces terres et en vivent est cependant largement plus important côté zad.

« Tout le monde met en évidence que le système dominant est arrivé au bout, remarque Jean-François, membre de la Confédération paysanne. Mais les pouvoirs publics semblent avoir du mal à faire confiance à d’autres types d’agriculture. Pour nous, il faut continuer à soutenir la zad. » Régulièrement, Jean-François et d’autres soutiens se rassemblent devant la préfecture, à Nantes, pour s’assurer que la commission ad hoc accorde bien leur « autorisation d’exploiter » aux occupants qui l’ont demandée. Préserver la biodiversité, sauver le climat, décarboner la production agricole, offrir du travail à profusion : à Notre-Dame-des-Landes, d’immenses défis sont saisis à bras le corps.

Crispations dans le bocage

Cette installation dans la durée, et légalisée, ne fait pas l’unanimité dans les champs et chemins de la zad. Certains considèrent que le mouvement y a perdu son âme. « On a fait tout ça pour ça ? Pour négocier avec l’État, ou avec le département ? » , se désespère Marion [3]. Elle regrette la zad d’avant, celle des années 2010, qui s’était inventée pour occuper les terres promises au bétonnage. « C’était le plus grand squat d’Europe, dit-elle. Les lois de l’État ne s’imposaient pas. Les flics ne passaient jamais. Il y avait davantage de solidarité. Je ne vois pas ce qu’il y a de différent, ici, maintenant, avec ce qui se monte ailleurs en France : des projets agricoles bios, et collectifs, mais qui restent dans ce que l’État impose. »

« Beaucoup de personnes pensent que la zad, c’est terminé parce que quinze personnes se sont légalement installées, répond Gibier. Pour lui, la stratégie qui consiste à passer des compromis avec l’État pour régulariser des occupations n’est pas contradictoire avec l’organisation collective et les réseaux de solidarités qui continuent d’irriguer la zone, bien au-delà des personnes impliquées dans les projets réalisés pour l’administration. « Pour nous, cela a été une stratégie pour suspendre la violences des expulsions. Rien d’autre. Et la zad, ce ne sont pas que des projets agricoles. »

Une stratégie que refusent en bloc Marion et ses voisins. Pour eux, l’esprit de la zad est mort à partir du moment où le collectif a répondu aux demandes de l’État. Pour les autres, au contraire, cette stratégie a permis à la zad de poursuivre sa résistance créatrice malgré l’abandon de l’aéroport.

Des constructions diverses continuent à sortir de terre

À la Rolandière, située en plein milieu du périmètre qui devait accueillir l’aéroport, une nouvelle construction s’érige peu à peu. Éclairées par les dernières lueurs de l’après-midi, une petite dizaine de personnes s’activent. Le bruit des scies et des visseuses alterne avec celui des voix des bricoleurs et bricoleuses. Montée avec du bois local, juste à côté de la bibliothèque du Taslu, cette construction servira d’habitat collectif. Aux « Fosses noires », autour de la ferme qui abrite une brasserie et une boulangerie, plusieurs petits habitats ont également poussé.

À dix minutes de marche, s’élève, derrière une des haies majestueuses du bocage, un vaste bâtiment de près de 300 m², entièrement auto-construit, avec une charpente taillée dans le bois de la forêt qui lui fait face. « Bienvenue à l’Ambazada ! », sourit Murdoch, avant de se réchauffer un café dans le coin cuisine. « Ici, c’est une salle polyvalente à disposition des territoires en luttes partout dans le monde », décrit-il. Militants de Bure, de la lutte contre l’aéroport d’Atenco au Mexique, ou pour le logement digne en Espagne… divers mouvements passent ici pour se poser le temps d’un week-end, ou plus. Le lieu sert aussi à accueillir les gens du coin, comme le collectif abrakadabois qui réfléchit à une gestion commune de la forêt et des haies. Composé de personnes vivant sur la zad, et d’autres qui sont de passage, le collectif qui porte le projet de l’Ambazada est co-dirigé par des militants basques.

« Ici, vous construisez un futur désirable »

« Est-ce qu’il reste du café ? », demandent Jean et un ami, de passage dans la salle, et à la recherche d’outils pour bricoler. « Lui, décrit Murdoch, c’est un pilier des gilets jaunes de Saint-Nazaire. Il a débarqué ici après l’assemblée des assemblées, au printemps, où plusieurs personnes de la zad sont allées assurer une partie de l’intendance, notamment les repas. » Devenu « fan » des gilets jaunes, Murdoch raconte : « Quand on agit, on se sent vivre. J’ai vécu ça en me sédentarisant ici sur la zad. Revoir ça fleurir chez les gilets jaunes, cela m’a vraiment ému. En plus, ils ne sont pas contraints par le cadre militant, cela leur donne une grande liberté, et beaucoup d’imagination. »

Si les barricades ont été démontées et que le bocage s’est assagi, à Notre-Dame-des-Landes, on continue de discuter ferme dans les réunions, près des cabanes et dans les champs. Rien n’est simple, les conflits sont multiples, les rapports de domination - bien que questionnés - demeurent ; mais beaucoup de possibles continuent d’exister. « Ici, vous construisez un futur désirable. C’est un espoir pour après, nous disent les donateurs et donatrices de la terre en commun », relève Isabelle. Et la zad continue d’essaimer. Des fonds de dotation ont vu le jour ailleurs en France, pour racheter en commun des lieux où se mêlent activités agricoles et culturelles. Pour que vive partout une certaine façon d’habiter le monde, et de le construire.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Le conseil d’administration de « La terre en commun » compte six personnes issues des divers mouvements de lutte contre l’aéroport, Acipa, paysans résistants historiques, naturalistes en lutte, occupants. Elle sont chargées d’appliquer les décisions de l’assemblée des usages, qui se réunit une à deux fois par mois, et au sein de laquelle tout le monde peut venir.

[2] Signées à l’automne 2018, dans la foulée des projets déposés par les occupants après les violentes expulsions du printemps, les conventions d’occupation précaires (Cop) expirent fin octobre.

[3] Plusieurs prénoms ont été modifiés

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