PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 31/102019

Perpignan-Rungis : le gouvernement préfère des milliers de camions supplémentaires plutôt que le fret ferroviaire

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

La ligne de train Perpignan-Rungis, qui permet d’approvisionner l’Île-de-France en fruits et légumes, doit rouvrir ce 1er novembre, a promis la ministre Elisabeth Borne. Sa réouverture permettra d’éviter la pollution de milliers de camions. Mais cette promesse écologique risque bien, une fois encore, de rester lettre morte.

Le seul train de fret français acheminant au cœur de l’agglomération parisienne des fruits et légumes – entre 1200 et 1400 tonnes par jour convoyé de Perpignan jusqu’à Rungis – est suspendu depuis juillet. L’état des wagons frigorifiques vieux de 40 ans ne garantirait plus les conditions de sécurité et de maintien du froid [1]. Ensuite, aucun accord n’aurait été trouvé entre la SNCF et les deux sociétés qui chargent le train sur les conditions de renouvellement du contrat. En lieu et place, ce sont des dizaines de poids lourds qui empruntent chaque jour l’autoroute. Les wagons réfrigérés du train restent, eux, vides et stationnés à la gare de triage de Nîmes dans le Gard. Une gare « cimetière » selon les cheminots.

« La SNCF et le gouvernement se renvoient la balle. Ils n’ont rien fait depuis des années pour rénover et personne ne veut payer aujourd’hui. Politiquement, ils ne peuvent assumer de supprimer un train et de le remplacer par des milliers de camions », analyse Thomas Portes, cheminot et animateur du collectif "Sauvons le Perpignan-Rungis" et responsable national du PCF. « C’est 44 tonnes de CO2 supplémentaires dans l’air à chaque convoi de camions qui remplacent le train. Si on veut lutter contre le réchauffement climatique il faut refaire circuler ce train le plus rapidement possible ! » Sur le plan social, la fin de cette ligne entrainerait la disparition de plus d’une centaine d’emplois, estime le collectif.

« Le désastre de la mise en concurrence du fret ferroviaire »

Comment en est-on arrivés là ? « Il y a dix ans, pas moins de quatre trains des primeurs circulaient chaque jour vers Rungis », se remémore Thomas Portes. Puis ce fut trois, deux, et enfin un seul... jusqu’en juillet dernier. La SNCF avait pourtant été pionnière dans les trains spécialisés de marchandise. Au milieu des années 1970, une très large part des fruits et légumes du sud de la France et d’Espagne remontaient à Rungis en train. Aujourd’hui, 138 000 tonnes annuelles sont expédiées par rail sur un total de 1,76 million de tonnes, soit à peine 8 % [2].

L’ouverture à la concurrence des lignes nationales de fret ferroviaire, décidée par l’Union européenne, porte sa part de responsabilité dans ce fiasco. Pour prévenir l’arrivée de concurrents, la SNCF a créé une myriade de filiales dont Geodis, première entreprise de transport de marchandises par la route en France. C’est donc une filiale de la SNCF qui fait directement concurrence aux offres de fret de... la SNCF.

Or, les politiques de défiscalisation de certains carburants menées en France contribuent à rendre le transport par camion – déjà plus fluide qu’un convoi ferroviaire – moins cher que par le train. Le transport routier bénéficie ainsi d’une exonération partielle de la taxe intérieure sur les produits pétroliers et ne paie pas les infrastructures – autoroutes mises à part – quand un opérateur de train doit, lui, louer la voie ferrée sur laquelle il fait circuler son train. « Le train des primeurs est le symbole du désastre de la mise en concurrence du fret ferroviaire, estime Jean-Luc Gibelin, vice-président du conseil régional d’Occitanie (PCF) en charge des transports. Sans intervention de l’État et de son opérateur ferroviaire, la SNCF, le secteur privé choisira le camion, la pollution et la rentabilité. »

Double discours

« La SNCF nous présentait cette ouverture à la concurrence comme le remède miracle pour relancer le transport de marchandises. On était à 20 % de part modale en 2006, c’est moins de 10 % aujourd’hui, renchérit Thomas Portes.
La SNCF n’hésite pourtant pas à mener une campagne publique pour le fret mettant en avant un mode de transport « neuf fois moins [émetteur] de CO2 que la route ». L’entreprise a envoyé cet été aux députés et sénateurs un
Livre blanc dont l’ambition est, d’ici à 2030, de doubler la part des marchandises transportées par le train. « C’est du cynisme », s’insurge Thomas Portes. Début octobre, Fret SNCF a encore annoncé la suppression de 200 postes [3]. « Il ferment les gares de triages. Depuis 2006 on est passé de 12 000 cheminots fret à 4000 ! » Pour lui c’est clair : la SNCF ne veut plus du fret.

Pour justifier ces suppressions d’emplois, l’entreprise fait valoir la dette de sa branche fret, de 5,2 milliards. Or, comme le montre notre précédente enquête, cette dette résulte des choix politiques et organisationnels de la Sncf qui a notamment misé sur le « tout TGV ». « Quand on fait la grève en 2018, ils nous ont dit que la réforme ferroviaire visait à supprimer la dette », souligne Thomas Portes. « Un an et demi après, on n’a toujours pas résolu le problème de la dette. Au contraire : la réforme va acter la privatisation du fret en 2020. » Concrètement, à l’heure de l’urgence climatique, il n’y aura plus d’entreprise publique capable d’investir dans le transport de marchandises sur rail.

« La crise climatique nous ordonne de faire un choix cohérent et de sauver cette ligne »

« Oui, le transport de marchandises coûte de l’argent public. Mais les avantages environnementaux sont indéniables. Quel sera le coût environnemental à payer si demain on fait rouler des milliers de camions supplémentaires ? », interroge le cheminot. Investir pour le remplacement du matériel usé « est un investissement pour l’avenir qui doit être la priorité de l’État et de la SNCF, appuie l’élue écologiste Agnès Langevine, vice-présidente de la région Occitanie. La crise climatique nous ordonne de faire un choix cohérent et de sauver cette ligne. »

La CGT estime que l’État pourrait aider l’entreprise dont il est propriétaire. Elle propose de flécher 6 milliards d’euros des recettes de la taxe intérieure sur la consommation des produits énergétiques (TICPE) pour financer la rénovation du réseau ferré. Le collectif "Sauvons le Perpignan-Rungis" demande aussi à ce que la ligne soit décrétée d’intérêt national, et gérée par la branche fret de la SNCF. Un monopole de la gestion permettrait d’investir de l’argent public sans que cela soit considéré comme une distorsion de concurrence.

« Sans révision, le Perpignan-Rungis ne repartira pas en novembre. C’est honteux »

Depuis l’arrêt de la ligne, des réunions tripartites se sont tenues entre la SNCF, le gouvernement et les sociétés de chargement. Les discussions semblent assez mal engagées. « Le 11 septembre dernier, malgré les engagements de l’État, la SNCF officialisait son retrait de sa fonction d’opérateur du train, fonction que l’entreprise publique assurait jusqu’en juillet 2019 » dénonce Jean-Luc Gibelin, qui participe aux réunions. Le groupe SNCF assure pour sa part qu’il ne se désengage pas et qu’il est, « avec d’autres parties prenantes », à la « recherche d’une solution ». Aucune réunion tripartite ne s’est pourtant tenue depuis fin septembre.

Élisabeth Borne, la ministre de la Transition écologique et solidaire a communiqué sur un redémarrage de la ligne de fret Perpignan-Rungis dès le 1er novembre, date considérée comme la « reprise de la saison haute » [4]. « Le gouvernement s’était engagé à réaliser un audit mais il ne l’a même pas fait », déplore Thomas Portes. « La rénovation est estimée à 25 000 euros par wagon. Sans révision, le Perpignan-Rungis ne repartira pas en novembre. C’est honteux. »

« Tout, mis bout à bout, conduit à supprimer cette ligne »

Outre la vétusté du matériel se pose aussi la question du trajet retour. Comment éviter que le train ne circule à vide ? Pendant longtemps, le train transportait des journaux vers Montauban. Un service d’« auto-train » permettait aussi d’acheminer des voitures vers le sud de la France ou l’Espagne. « Des solutions existent mais la direction de la SNCF crée les conditions pour que l’équilibre financier ne tienne pas. Tout conduit à supprimer cette ligne. »

Comment remplir un train quand les deux entreprises qui en avaient la charge ont vidé les lieux depuis fin août, interroge également la CGT locale. Les deux sociétés se sont en effet reportées sur le transport routier. Sans opérateur, sans chargeur, sans audit et sans wagons fonctionnels, un redémarrage au 1er novembre semble impossible.

La CGT cheminots prévoit une initiative le 31 octobre sur la plateforme du marché de Rungis. « On ne lâchera pas. Il faut maintenant que les gens s’emparent de cette question. La SNCF et le gouvernement nous regarderont différemment s’il y a une mobilisation citoyenne d’ampleur. » Rappelons que l’ouverture à la concurrence s’étendra de manière obligatoire aux lignes grande vitesse en 2020 puis en 2023 au transport régional.

 

Sophie Chapelle

 

Photo de une : Le train des primeurs stationné à la gare de triage de Nimes - © Secteur CGT des cheminots de Montpellier

Notes

[1] Concernant la ligne Perpignan-Rungis, « la question de sa pérennité est posée en raison de la vétusté des wagons utilisés, dont le renouvellement supposerait un investissement de plus de 20 millions d’euros et de disposer d’une visibilité de long terme sur l’activité de la ligne », précise le ministère de la Transition écologique et solidaire dans un communiqué du 17 mai 2019.

[2] Lire cet article des Echos.

[3] Voir L’Usine nouvelle.

[4] Lire cet article de 20 Minutes

Publié le 30/10/2019

Finance. Dans les banques, ça sent le roussi et les créances pourries

Pierric Marissal (site humanité.fr)

Onze ans après le krach de 2008, les banques restent bien fragiles : les créances toxiques persistent et les actionnaires réclament toujours plus de dividendes, siphonnent les marges et les milliards d’euros d’argent public que touche le secteur.

Des difficultés des banques, on ne voit bien souvent que les plans de licenciement, qui suivent et se ressemblent. Plusieurs études parues ces dernières semaines montrent que la crise est très profonde.

1 Des dettes pourries bien présentes

Il reste encore un stock conséquent de créances « douteuses » ou « non performantes » dans les banques européennes. Par cet euphémisme, il faut comprendre des prêts qui ne seront pas remboursés. Et en volume, la France est deuxième, avec 124 milliards d’euros de créances pourries dans les banques, derrière l’Italie mais loin devant la Grèce et le Royaume-Uni, sur le stock de 636 milliards d’euros que compte le continent.

C’est une étude publiée en début de semaine dernière par le cabinet d’audit Deloitte, et qui s’appuie notamment sur des données de l’Autorité bancaire européenne, qui l’a mesuré. La BNP est la banque la plus touchée, puisqu’elle va devoir tirer un trait sur 4,3 % du volume des prêts qu’elle a consentis, soit 34 milliards d’euros. C’est plus de la moitié de ce qu’il y avait au pire moment de la crise de 2008.

La politique des taux d’intérêt très bas, négatifs même, décidée par la Banque centrale européenne (BCE), devait leur permettre d’écouler à peu de frais ces créances douteuses. Mais les banques ont préféré « titriser » ces dettes, les découper et les proposer dans de nouveaux produits financiers. Une place de marché financier secondaire européen a été récemment créée dans ce but. La logique même qui avait mené à la crise de 2008…

2 Un tiers des banques en danger

354 banques – situées principalement en Europe de l’Ouest et en Asie – présenteraient une rentabilité anormalement faible, assurait la semaine dernière le cabinet McKinsey. Au point qu’elles ne résisteraient pas à un retournement de conjoncture. Or, les perspectives sont en berne, l’OCDE s’attend pour 2019 à « la croissance mondiale la plus faible depuis la crise de 2008 ». Les banques accusent en premier lieu la politique de la BCE : les taux d’intérêt bas font que les emprunts privés, comme les dettes souveraines, ne rapportent plus guère. Ce qui peut inciter les établissements à prendre plus de risques, donc à contracter de nouvelles créances dangereuses.

« La politique durable des taux bas pose question, reconnaît Valérie Lefebvre-Haussmann, secrétaire générale de la CGT banques et assurances. Mais le problème est que la rentabilité n’est plus assez forte pour les actionnaires, même si leurs dividendes ne cessent d’augmenter. » La Banque de France pointe aussi les banques en ligne, dont « les pratiques particulièrement attractives – et bien qu’elles soient déficitaires pour une majorité d’entre elles – exercent une pression à la baisse sur les prix ».

Les banques traditionnelles se consolent avec les augmentations de frais bancaires. À ce propos, le magazine 60 Millions de consommateurs a accusé, jeudi dernier, les établissements français de ne pas tenir leurs engagements : ils avaient promis, en décembre 2018, sur demande du président de la République et à la suite du mouvement des gilets jaunes, de plafonner les frais d’incidents bancaires à 25 euros mensuels pour l’ensemble des clients surendettés ou à bas revenus. Or le « plafonnement n’est pas mis en place pour l’immense majorité des clients noyés sous les frais pour incidents », écrit le magazine après avoir procédé à des tests, jugeant ce bilan « accablant ».

3 Des aides publiques au profit des actionnaires

Pourtant, les banques ont, depuis 2014, touché une manne d’argent public. Le pacte de responsabilité – des allègements de cotisations familles, salariales et diverses baisses de l’impôt sur les sociétés – a rapporté 14 milliards d’euros au secteur financier. « Soit près de 10 milliards d’euros pour les banques et 4 milliards pour les assurances. Et cet argent, plutôt que de servir l’emploi, a servi les actionnaires », explique Luc Mathieu, secrétaire général de la CFDT banques. Son syndicat a commandé une étude à trois cabinets d’expertise pour établir un bilan du pacte de responsabilité dans le secteur. « Si on prend les principaux groupes bancaires (BNP, Société générale, Crédit agricole et Natixis), entre 2013 et 2018, les dividendes ont plus que doublé, passant de 3,6 milliards à 8,9 milliards d’euros », détaille le syndicaliste. Ces montants sont conséquents puisqu’ils représentent, juste avec le Cice, une baisse de 10,6 % du « coût » de la masse salariale pour les banques.

Le travail prospectif réalisé par les cabinets d’experts montre que, de 2019 à 2022, le maintien de ces mesures devrait représenter un cadeau de 9,6 milliards d’euros pour le secteur bancaire. « Si encore, au minimum, ils avaient respecté leurs engagements… » soupire Luc Mathieu. En contrepartie de ces milliards, les banques avaient en effet formulé seize promesses portant sur l’emploi, la formation et l’égalité professionnelle, seules trois ont été respectées.

4 Une hécatombe salariale

Alors que les banques s’étaient engagées au moment du pacte de responsabilité à procéder à 40 000 embauches, le solde net des emplois dans le secteur bancaire français a chuté de 11 000 postes en cinq ans. Et ces dernières semaines encore, les plans sociaux s’enchaînent. « Les banques se servent clairement du prétexte des taux bas et de la baisse des marges pour justifier des plans de restructuration », déplore Luc Mathieu. En octobre, la BNP Paribas Asset Management a lancé la suppression de 100 postes à Paris. Peu avant, BP2S, une autre filiale de la BNP, annonçait 500 emplois en moins d’ici à 2021.

Même scénario à la Société générale qui, après avoir dévoilé en avril dernier un plan de suppression de 1 600 postes dans sa banque de détail, a prévenu, fin septembre, les représentants du personnel qu’elle prévoyait d’en supprimer 530 de plus d’ici à 2023. « Selon les banques, les méthodes varient : rupture conventionnelle collective ou PSE, explique Valérie Lefebvre-Haussmann. D’autres tablent sur les “départs naturels”, et j’insiste sur les guillemets. On recense de plus en plus de licenciements pour inaptitude et pour faute. Et de plus en plus de demandes de recours, car les employeurs ne respectent pas toujours l’échelle des sanctions et licencient à la première faute trouvée. »

5 La régulation empêchée

Ces dernières années, près de 4,5 milliards d’euros ont été dépensés par le secteur financier auprès des institutions publiques pour empêcher la régulation, a révélé début octobre le FMI. Ce qui en fait le secteur aux plus lourdes dépenses de lobbying au monde. Tandis que la majorité des projets peu contraignants deviennent des lois, aucun projet de régulation ambitieux ne réussit, remarque le FMI, qui montre également que les banques les plus agressives en matière de lobbying sont celles qui prennent le plus de risques, qui souffrent le plus des crises, mais qui arrivent ensuite à obtenir le plus d’aides publiques. 

L’institution internationale pointe également le principe des « portes tournantes », à l’image de François Villeroy de Galhau, haut fonctionnaire qui passe à la BNP avant de devenir gouverneur de la Banque de France. « La Fédération bancaire française a un bureau à Bruxelles, alors que nous, non, ironise la secrétaire générale de la CGT banques. Par exemple, sur les frais bancaires des personnes fragiles, nous avons été reçus à Bercy, auditionnés à l’Assemblée, au Sénat… Et deux mois plus tard, Bruno Le Maire se contente de dire : “On va faire confiance aux bonnes pratiques des banques.” Avec le résultat que nous voyons aujourd’hui. »

 

Pierric Marissal

Publié le 29/10/2019

Syrie. Derrière la mort du Calife, la vraie stratégie américaine

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

Le chef de Daech, Al Baghdadi, a été tué par un commando états-unien. Il était près d’une base militaire turque en Syrie. Le président Trump veut redorer son blason après avoir lâché les Kurdes et prendre la main sur l’or noir du Nord-Est.

Le chef de l’organisation dite de l’« État islamique » (EI ou Daech selon son acronyme arabe) Abou Bakr Al Baghdadi a été tué dans la nuit du 26 au 27 octobre, lors d’une opération militaire américaine dans le nord-ouest de la Syrie. La nouvelle, qui avait d’abord été révélée par certains médias américains, a été officialisée, dimanche, par Donald Trump. « Il n’est pas mort comme un héros, il est mort comme un lâche », a-t-il martelé, précisant qu’il s’était fait exploser avec sa « veste » chargée d’explosifs, alors qu’il s’était réfugié dans un tunnel creusé pour sa protection. Trois de ses enfants sont morts avec lui. « C’était comme regarder un film », a-t-il raconté, relatant comment il avait visionné en temps réel le raid américain grâce à des caméras embarquées par les forces spéciales. « Capturer ou tuer Baghdadi était la priorité absolue de mon administration », a-t-il ajouté.

« Les cellules dormantes vont vouloir le venger»

Si cette mission a été accomplie uniquement par des militaires américains, elle a bénéficié, selon l’aveu même du locataire de la Maison-Blanche, de l’aide d’un certain nombre de pays. « Merci à la Russie, à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et aux Kurdes syriens », a-t-il précisé. Les uns, les Kurdes et les Irakiens dans le domaine du renseignement, les autres pour avoir laissé les huit hélicoptères emmenant les commandos survoler les zones qu’ils contrôlent. Et puis, au détour d’une phrase, cette information très révélatrice : « La Turquie savait où on allait. » Le village où se trouvait Al Baghdadi depuis moins de 48 heures, Baricha, ne se trouve pas dans la zone frontalière irako-syrienne, à l’est, mais au contraire à 5 kilomètres à peine de la frontière turque, à quelques encablures de la ville d’Idleb toujours sous domination islamiste et djihadiste. Un village chrétien dont la signification est « saint Jésus ». Et puis, étrangement, près de Baricha, a été établie une base militaire turque…

Ce qui est sans doute plus important est de constater d’abord qu’Al Baghdadi a été purement et simplement livré. Il n’était plus d’aucune utilité, notamment pour la Turquie. Il devenait même gênant, y compris pour d’autres groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham dirigé par Abou Mohammed Al Joulani, qui, auparavant avait fondé le Front al-Nosra (al-Qaida en Syrie). Un groupe qui n’a rien à envier à Daech quant aux exactions et à la violence à l’encontre de tous ceux et tout ce qui n’est pas eux. On peut penser qu’un deal a été passé entre la ­Turquie et les États-Unis. Notamment lors du déplacement du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Ankara, alors que se déroulait l’offensive Source de paix, déclenchée par le président Recep Tayyip Erdogan avec le feu vert implicite de Washington, qui venait d’annoncer le retrait de ses troupes. Cet été, déjà, des pourparlers américano-turcs avaient abouti à des accords secrets.

Sans aucun doute, l’annonce de la disparition d’Abou Bakr Al Baghdadi permet au président américain de redorer son blason, bien écorné avec notamment ce lâchage en rase campagne des Forces démocratiques syriennes (FDS), obligées de se désengager des principales positions qu’elles tenaient depuis 2012. Des FDS qui ne sont pas au bout de leurs peines et s’attendent à des représailles de la part de Daech. « Les cellules dormantes vont venger Baghdadi. Donc, on s’attend à tout, y compris à des attaques contre les prisons » gérées par les forces kurdes où sont détenus des milliers de djihadistes, a indiqué à l’AFP Mazloum Abdi, commandant des FDS. Dans un communiqué, ces dernières alertent d’ailleurs sur le fait que des combattants de Daech et certains hauts dignitaires de cette organisation ont déjà trouvé refuge dans ces zones occidentales de la Syrie contrôlées par l’armée turque.

Maintien des soldats américains sur le sol syrien

Évidemment, la concomitance de cette opération contre Al Baghdadi avec l’annonce du maintien – contrairement à ce qui a été dit – de soldats américains sur le sol syrien ne peut que susciter de nombreuses questions. Vendredi, le chef du Pentagone, Mark Esper, déclarait : « Nous prenons maintenant des mesures pour renforcer notre position à Deir ez-Zor, et cela inclura des forces mécanisées pour nous assurer que le groupe “État islamique” n’aura pas accès à une source de revenus qui lui permettrait de frapper dans la région, en Europe, aux États-Unis. » Les champs pétroliers de la province de Deir ez-Zor (est de la Syrie), non loin de la frontière irakienne, sont les plus grands du pays. Quelque 200 soldats américains y sont stationnés. « Nous examinons ­comment nous pourrions repositionner nos forces dans la région afin d’assurer la sécurité des champs pétroliers », a ajouté Esper, tout en réaffirmant que « la mission en Syrie reste ce qu’elle était au départ : vaincre ­l’“État islamique” » De son côté, le ministère russe de la Défense a dénoncé « ce que Washington fait actuellement – saisir et placer sous contrôle armé les champs de pétrole de l’est de la Syrie – (qui) relève tout simplement du banditisme international ».

En réalité, Donald Trump, probablement emporté par son élan lors de la conférence de presse donnée hier matin, a vendu la mèche. « Le pétrole, ça vaut beaucoup pour de nombreuses raisons », a-t-il dit. ­Notamment : « Ça peut nous aider parce qu’on devrait pouvoir (en) récupérer une partie. J’ai l’intention peut-être de faire appel à Aramco (la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures – NDLR) ou à une autre de ces sociétés pour qu’elles investissent là-bas. Il y a beaucoup de réserves, mais ce n’est pas suffisamment exploité. »

Quelques minutes auparavant, il avait déjà affirmé, à propos de cet or noir situé dans les sous-sols du territoire syrien, que « peut-être il faudra se battre pour sécuriser le pétrole. Peut-être que quelqu’un d’autre voudra le pétrole, il faudra qu’il se batte avec nous (…) Nous sommes prêts à négocier de manière équitable ou bien on l’arrêtera avec nos soldats ». Et de relever que « les Turcs se sont bien battus » et qu’ensuite « cela a été plus facile de discuter avec les Kurdes, de leur dire de se pousser de quelques kilomètres (…) Les Turcs voulaient une zone de sécurité, on est contents de les avoir aidés ».

L’élimination d’Al Baghdadi, pour importante qu’elle soit, ne règle pas grand-chose. D’autant que le jeu trouble de la Turquie, comme relevé plus haut, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour les populations du Nord-Est syrien. Avec l’armée turque, y sont entrés des supplétifs, dont beaucoup d’anciens membres d’al-Qaida et de Daech. Depuis la suspension de l’offensive, le 17 octobre –, dans le cadre d’un accord entre Moscou et Ankara –, émaillée de bombardements et de combats sporadiques, 46 civils ont été tués et 40 membres des FDS ont péri, contre 26 combattants pro-Turcs. Loin de respecter le cessez-le-feu, les supplétifs de l’armée turque tentent de conquérir de nouveaux villages à l’est de Ras al-Aïn et aux alentours de la ville de Manbij.

Al Baghdadi est mort, mais depuis de longs mois maintenant, son poids dans l’Organisation n’était plus le même. Et, comme l’Hydre de Lerne, pour vaincre Daech il ne suffit pas de couper les têtes qui repoussent, mais en finir avec la bête en arrêtant de la nourrir.

 

Pierre Barbancey

Publié le 28/10/2019

Edgard Morin : « Le rôle d’un intellectuel est de poser les problèmes de fond de notre société »

 

Jean-Paul Pierrot (site humanité.fr)

 

Penseur de la complexité, le philosophe et sociologue engagé publie Les souvenirs viennent à ma rencontre, des Mémoires tournés vers l’avenir. Il y fait le choix de l’éclatement, de la sincérité et de la confession où se croisent la grande et la petite histoire.

Les souvenirs viennent à ma rencontre, ce livre de 760 pages que vous venez de publier, est une traversée du siècle, au fil de récits, de rencontres, de portraits. De la Résistance à la métamorphose de la société que vous appelez de vos vœux, vous bâtissez un récit plein d’humanité, des Mémoires où les sentiments priment sur la chronologie. Pourquoi ce choix ?

Edgar Morin Le choix s’est imposé à moi-même. Ma première idée était d’écrire un livre où je ferais revivre ceux que j’appelais « mes amis, mes héros ». Certains sont inconnus, d’autres plus célèbres. Mais, en les évoquant, inévitablement, je mentionnais les conditions dans lesquelles nous nous rencontrions, nous nous fréquentions. Cela faisait surgir de nombreux souvenirs. J’ai décidé de laisser parler les souvenirs. Dans la vie, les questions les plus graves coexistent avec des petites choses. J’ai voulu restituer la vie. Le choix des portraits découle des souvenirs. Un exemple : Henri Alleg, je l’évoque comme copain de lycée, sans oublier, bien des années plus tard, le choc de la publication de La question. Certaines de ces rencontres m’ont marqué pour la vie.

« Vivre n’est pas survivre, il faut savoir risquer sa vie », dites-vous. C’est au nom de ce principe que vous avez rejoint « l’armée des ombres ».

Edgar Morin Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. À partir de décembre 1941, Moscou a résisté, les États-Unis sont entrés dans la guerre. La jeunesse soviétique et l’américaine risquaient leur vie et moi, je serais resté planqué comme un pleutre. Ce n’était pas possible. Voilà ce que je pensais et qui m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste en 1942. J’ai été emporté dans cet élan. Entrer dans la Résistance, c’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu.

J’étais physiquement craintif, j’avais peur de risquer ma peau. Sous le régime de Vichy, en zone dite libre, on pouvait être arrêté et faire trois ans de prison, mais quand les Allemands sont arrivés on risquait la torture, la mort ou la déportation. « Une fois que le choix est fait, disait André Malraux, le courage est une affaire d’organisation. »

Comment avez-vous vu monter l’antisémitisme ?

Edgar Morin Dès que j’ai été adolescent, j’ai vu l’antisémitisme se déchaîner dans une partie de la presse, Gringoire, Candide, etc. Personnellement je n’en ai pas souffert. Dans mon lycée, il y avait des fils de bourgeois du quartier et des élèves de milieux plus populaires, venus de banlieue. Sur une classe d’environ 35 élèves, il y avait quatre ou cinq juifs. Je n’ai pas particulièrement subi d’offenses. Même après le lycée, étudiant à Toulouse, je ne me sentais pas discriminé. Les lois de Vichy établissaient un numerus clausus pour les juifs, mais, dans les deux facultés où je me suis inscrit, aucune ne le pratiquait, elles opposaient une sorte de résistance passive à Vichy.

Mes parents, originaires de Salonique, s’étaient installés en France pendant la Première Guerre mondiale. C’était une famille très laïque, qui n’assistait à des cérémonies religieuses qu’à l’occasion des enterrements. Mon éveil à la politique date du Front populaire. J’étais enthousiasmé par l’ambiance fervente et pleine d’espoir qui régnait dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936. Je me suis mobilisé en faveur de la République espagnole au sein de la Solidarité internationale antifasciste. 

L’engagement antifasciste vous conduit en pleine clandestinité à adhérer au Parti communiste en 1942. Vous y resterez une dizaine d’années avant de le quitter sur fond de procès staliniens en Europe de l’Est. Relativement courte, cette période a néanmoins beaucoup compté dans votre vie.

Edgar Morin Avant d’adhérer au Parti communiste, j’ai mené une réflexion profonde. J’avais une culture très antistalinienne mais j’analysais tous les vices du système soviétique comme relevant de l’encerclement capitaliste et de l’arriéation tsariste. Cela amenait le système à se durcir. Mais, après la victoire sur le nazisme, j’espérais qu’il y aurait un épanouissement de la culture socialiste. Cet espoir a commencé à diminuer, au début de la guerre froide, avec la reprise des procès staliniens en Hongrie et en Tchécoslovaquie.

J’ai vécu intensément cette période où j’étais au PCF. Il y régnait une grande fraternité mais au sein de l’organisation d’alors pesait une atmosphère quasi religieuse, un ton d’excommunication qui a brisé des militants. Ce fut une expérience polyvalente qui a compté beaucoup. Après mon divorce d’avec le PCF, je n‘ai appartenu à aucune autre formation politique.

Cet esprit de résistance, croyez-vous qu’il soit encore nécessaire aujourd’hui ?

Edgar Morin Les conditions ne sont pas aussi dangereuses, mais, plus encore qu’à l’époque où je croyais m’engager pour le salut de l’humanité, le destin de notre monde est entré dans une crise profonde, subit des menaces extraordinaires, une certaine promesse aussi, qui risque de ne jamais voir le jour si les menaces se concrétisent.

Je me souviens d’avoir écrit dans les Lettres françaises un article intitulé « Il n’y a plus d’Europe », à l’époque où la communauté européenne commençait à se construire. Ce qui était important à mes yeux, c’était le sort de toute la planète, les pays colonisés (à l’époque, les pays européens, dont la France, avaient concervé leurs colonies). Je suis devenu européen en 1972 ou 1973, au moment de la crise du pétrole. Ce dont nous souffrons aujourd’hui, ce n’est pas seulement du problème écologique planétaire, c’est aussi du problème de la multiplication des armes nucléaires. Tout est désormais interdépendant sur la planète, les fanatismes se rallument, l’espoir est perdu si ce n’est l’espoir céleste, avec le retour en force des religions. Une série de conquêtes scientifiques et techniques sont prodigieuses mais aussi dans une certaine part menaçantes. Il faut savoir réagir. Par exemple, quand la mondialisation désertifie des territoires, alors il faut démondialiser pour les sauver.

En 1936, les luttes sociales et politiques du monde du travail étaient nourries par l’espoir de construire un monde meilleur. Aujourd’hui, le contexte mondial et les menaces que fait planer le réchauffement climatique sur la survie de l’humanité ne donne-t-il à l’action un caractère avant tout défensif ?

Edgar Morin Vous avez raison, nous sommes dans une période de régression généralisée avec une crise épouvantable et mondiale de la démocratie (des gouvernements autoritaires, des présidents incultes et dangereux – je pense particulièrement aux États-Unis et au Brésil –, une époque où, au lieu de prendre conscience de notre destin humain commun, on se replie sur les identités particulières, on cherche le bouc émissaire. Avant, c’était le juif, aujourd’hui, c’est l’arabe, le musulman. C’est une obsession, une folie, un délire. Il nous faut résister contre la vieille barbarie de l’histoire humaine et aussi contre la barbarie de la civilisation occidentale : le calcul glacé de la recherche du profit. Actuellement, le profit privé a colonisé presque tout. Avant guerre, on dénonçait « les deux cents familles ». Cela n’était rien par rapport à maintenant.

L’une des meilleures façons de résister, c’est d’être dans un oasis de solidarité et de fraternité. Des associations se créent un peu partout dans le monde. Ce bouillonnement est très fécond mais ce mouvement ne parvient pas encore à se cristalliser en pensée politique.

Que pensez-vous du rôle des intellectuels dans ce débat ?

Edgar Morin Les intellectuels devraient et pourraient participer à cette résistance d’idées. Mais ils restent trop souvent sur des questions particulières. Or le rôle d’un intellectuel est de poser les problèmes de fond de notre société. J’ai avancé des idées de politique de civilisation dans mon ouvrage la Voie. J’ai un peu le sentiment d’être un dinosaure mais je continue.

Edgar morin

 

Entretien réalisé par Jean-Paul Piérot

Publié le 27/10/2019

Catalogne : « Une situation de répression et de violence policière alarmante pour les droits humains »

 

par Collectif (site bastamag.net)

 

Depuis la condamnation de neuf dirigeants séparatistes catalans le 14 octobre, les mobilisations n’ont pas faibli à Barcelone. Nous publions ici une tribune de l’Observatoire de la dette dans la globalisation (ODG), basée à Barcelone.

Le 14 octobre, neuf dirigeants séparatistes catalans ont été condamnés à des peines de neuf à treize ans d’emprisonnement pour sédition. Depuis, les mobilisations pacifiques n’ont pas faibli à Barcelone. Mais vendredi, la journée s’est terminée par des affrontements avec la police. 579 personnes ont déjà été blessées à la suite des violences policières. Quatre personnes ont perdu un œil à cause de l’utilisation de balles en caoutchouc par la police espagnole. Près de 200 personnes ont aussi été arrêtées. En début de semaine, 28 d’entre elles se trouvaient en détention préventive.

Pour l’organisation basée à Barcelone Observatorio del Deute en la Globalització (Observatoire de la dette dans la globalisation, ODG), les peines prononcées le 14 octobre confirment « la dérive antidémocratique de l’État espagnol qui loin de résoudre le conflit l’aggrave ». Voici leur tribune.

« Le référendum d’autodétermination de la Catalogne du 1er octobre 2017 était un exercice démocratique massif et exemplaire pour le droit de s’exprimer par les urnes comme cela fut le cas en Écosse ou au Québec, et ce indépendamment du résultat du scrutin. Face au refus de l’État espagnol de faciliter cette expression démocratique, le référendum a été rendu possible grâce à la participation de différentes couches de la société catalane, notamment de nombreuses organisations de la société civile, des mouvements sociaux, des syndicats, des partis politiques et bien d’autres. Depuis ce jour nous vivons en Catalogne une situation alarmante d’escalade de la violation des droits humains, de la répression des manifestations, de la violence policière et institutionnelle et de la judiciarisation d’un conflit politique et social. En particulier, la suspension du gouvernement autonome catalan démocratiquement élu par l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole en 2017 a suspendu de facto l’autonomie de la Catalogne.

Lundi 14 octobre 2019, la Cour suprême espagnole a condamné neuf dirigeants politiques élus démocratiquement et deux personnalités de la société civile à des peines de neuf à treize ans d’emprisonnement pour sédition. Cela confirme la dérive antidémocratique de l’État espagnol qui loin de résoudre le conflit, l’aggrave. Les fortes mobilisations et manifestations qui se déroulent sur le territoire catalan, à la fois spontanément et organisées, en sont un symptôme sans équivoque. Les gens sont déterminés à défendre leurs droits par le biais de la désobéissance civile légitime de manière pacifique et non violente.

« Cette sentence ouvre la voie à une persécution généralisée des mouvements sociaux »

Nous trouvons particulièrement important de souligner en quoi cette sentence ouvre la voie à une persécution généralisée et à la criminalisation des mouvements sociaux ou politiques. En particulier le délit de sédition pourra également être caractérisé :

« […] lorsque des agents (de police) doivent renoncer et s’abstenir de se conformer à l’ordre judiciaire dont ils sont dépositaires face à une attitude établie de rébellion et d’opposition à son exécution par un groupe de personnes en nette supériorité numérique. […] Même à travers des formes de résistance non-violente. […] »

Comme de nombreuses organisations de défense des droits humains l’ont déjà souligné, enraciner le délit de sédition dans ce type d’événements et de comportements signifie ouvrir la voie à la persécution d’une multitude de groupes et de mouvements sociaux qui les utilisent pour la défense de droits fondamentaux tels que le logement, la santé, éducation, services de base, etc. En particulier, toute personne qui pratique la désobéissance civile non violente sur le territoire espagnol, comme le font le mouvement des jeunes pour le climat, le mouvement féministe ou les mouvements populaires pour le logement et le logement, contre les expulsions pourrait se voir condamner.

« Il est inacceptable qu’au XXIe siècle, un État membre de l’UE emprisonne des opposants démocratiquement élus »

L’ODG fait partie de différents réseaux et mouvements sociaux où nous pratiquons la désobéissance civile légitime face aux injustices en tant qu’outil de transformation sociale. Compte tenu de cette situation, nous voulons exprimer notre profond rejet de ce qu’implique cette sentence pour la société catalane et espagnole. En outre, nous demandons la libération de toutes les personnes détenues et emprisonnées, à la fois après le 1er octobre et après les manifestations qui ont suivi.

Nous souhaitons également saisir l’occasion pour souligner l’importance de prendre soin de nous-mêmes face à la situation actuelle et dans l’ensemble de nos luttes quotidiennes pour la transformation sociale. La répression et les mobilisations intenses attendues au cours des prochains jours peuvent entraîner un important stress physique et psychologique. Face à cette situation, nous encourageons les citoyen-ne-s à se mobiliser, dans la mesure de leurs possibilités, pour dénoncer les injustices et défendre nos droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression, le droit de réunion et de manifestation et la participation politique.

Nous appelons la communauté internationale et les États membres de l’Union européenne à défendre les droits humains et la démocratie en Europe. Nous appelons la société civile à faire pression sur vos gouvernements pour qu’ils agissent en faveur d’une médiation du conflit. Il est inacceptable qu’au XXIe siècle un État membre de l’UE emprisonne des opposants démocratiquement élus et des militants pacifiques de la société civile, et mettre en danger les droits fondamentaux dans l’ensemble du pays. »

L’équipe de l’Observatori del Deute en la Globalització (Observatoire de la dette dans la globalisation, ODG).

ODG, basée à Barcelone, est né en 2000 avec le porjet de réseau citoyen pour l’abolition de la dette externe. L’organisation est partenaire de l’Observatoire des multinationales et de Basta ! dans le cadre du réseau européen d’observatoires des multinationales (European Network of corporate observatories, Enco).

Publié le 26/10/2019

 

Lesbos, la plus grande prison du monde

 

Fabien Perrier (site regards.fr)

 

Plus de 13.000 migrants attendent sur l’île de Lesbos, à quelques kilomètres de la Turquie, mais en territoire européen. Ils sont les victimes de la politique migratoire européenne les rejetant et des tensions entre les deux rives de la Méditerranée orientale.

 « Ici, c’est la jungle ! Les réfugiés n’en peuvent plus. Parfois, ils se battent même entre eux au couteau », témoigne Saïd, un Aghan de 18 ans. « Pourtant, je resterai ici aussi longtemps qu’il le faut pour obtenir des papiers. Après, je suis prêt à aller dans n’importe quel pays européen... pourvu que je vive en paix ! », poursuit le jeune homme. Il accepte de parler librement « mais sans photo », assis sous une tente arborant le sigle du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) de l’ONU. Autour de lui, une dizaine de migrants, tous Afghans, l’écoutent attentivement, allongés sur des couvertures grises en guise de matelas. Tous approuvent. Ils ont vécu des histoires similaires : la guerre, la persécution par les talibans, des bombes qui explosent et déciment les familles... Ils ont la même ambition : vivre en paix.

Mais quand ils sont arrivés sur l’île de Lesbos, tous ont été confrontés à la même réalité : celle d’une île débordée, comme la plupart des îles grecques à quelques encablures de la Turquie. Sur ce caillou planté en mer Egée, le petit village de Moria est aujourd’hui essentiellement connu pour son « hot spot », selon dénomination officielle donnée par l’Union européenne (UE) à ce camp. C’est là qu’à leur arrivée sur l’île, les migrants sont enregistrés et triés entre réfugiés et migrants considérés comme économiques. Les premiers peuvent prétendre à une admission sur le sol européen quand les seconds sont renvoyés dans leur pays. Quant à la gestion des frontières, elle est confiée au voisin turc.

Entre avril 2015 et mi-mars 2016, environ 1,2 million de migrants sont passés par la Grèce, majoritairement sur les îles synonymes de portes d’entrée dans l’UE. Après la signature, en mars 2016, d’un accord entre Bruxelles et Ankara, le nombre de migrants qui tentaient de rejoindre les îles grecques avait diminué. Contre six milliards d’euros, l’UE déléguait à la Turquie le contrôle des migrations et des frontières, ainsi que la rétention, sur son sol, de ceux qui fuient la guerre ou la misère. Les « hot spot » font partie de cette politique.

Prévu, lors de sa création fin 2015, pour accueillir 3000 migrants, le centre de Moria en accueille aujourd’hui plus de 13.000. Le « hot spot », entouré de ses barbelés, a fini par s’agrandir sur une oliveraie avoisinante dans laquelle sont alignées les tentes du HCR. Mais l’île, que les migrants ne peuvent pas quitter tant qu’ils n’ont pas obtenu leurs papiers de la part des services de l’asile grec et européen, s’est transformée en prison à ciel ouvert.

Un WC pour 90 migrants, une douche pour 200

« Dans mon pays, moi et ma famille sommes pourchassés par les talibans. En arrivant en Europe, je pensais avoir gagné une terre humaniste. Or, ici, nous n’avons aucun droit... Nous ne pouvons même pas aller aux toilettes quand nous voulons : il faut toujours faire la queue », se désole Saïd. Selon les ONG, il n’y a qu’un WC pour 90 migrants, une douche pour 200 migrants sur le camp. Autour du seul point d’eau potable s’amoncellent des poubelles depuis plusieurs jours. L’odeur est si pestilentielle qu’elle force certains à éviter l’endroit. Mais autour, quelques enfants cherchent à tuer l’ennui en s’amusant avec l’eau qui déborde de la vasque. D’après le HCR, de janvier à fin septembre, 8300 enfants dont 1600 non accompagnés, ont été accueillis dans les camps surpeuplés des îles de la mer Égée – le plus grand nombre depuis début 2016. En visite à Lesbos, au début du mois d’octobre, Cécile Duflot, la présidente d’Oxfam France, a dénoncé une « situation dramatique, inhumaine ». Avant d’expliquer : « Elle est le résultat d’une politique de l’Union Européenne consistant à sous-traiter de fait aux cinq îles grecques la contention des réfugiés qui arrivent par la mer. Il est inacceptable de laisser des personnes, 13.000, dont presque la moitié d’enfants, vivre dans ces conditions sur le territoire européen. Cela montre l’impasse de choix des politiques migratoires européennes. » Cette politique délègue de fait aux pays « de première entrée », comme la Grèce ou l’Italie, la gestion des flux migratoires.

Mais en Méditerranée orientale, les migrants sont aussi au cœur des enjeux géopolitiques. « J’ai vécu 25 jours en Turquie, après avoir franchi la frontière depuis l’Iran... » La voix de Saïd s’étouffe. Puis il reprend : « Pendant 25 jours, j’ai été battu par un passeur. Je ne savais pas quand j’allais sortir de cet enfer... » La délivrance aura lieu un soir, où il est emmené dans un pick-up avec d’autres migrants sur la côte. Là, ils embarquent sur un rafiot et au bout de deux heures, parviennent à gagner les côtes grecques, celles de Lesbos, sans être interceptés par les garde-côtes. « C’était un soulagement, reconnaît-il. Puis la déception. »

Car depuis le mois de juin, le nombre de migrants que les passeurs envoient de la Turquie vers la Grèce ne cesse d’augmenter. De quelques dizaines en mai 2019, le nombre de migrants débarquant sur les îles grecques est passé à 3122 en juin, à 7122 en août et même à 10.258 en septembre. Chaque jour, des canots de fortune continuent d’arriver sur les îles. Actuellement, la Grèce abrite 70.000 migrants essentiellement originaires d’Afghanistan (40%), de Syrie (20%) et du Congo (10%). 31.700 d’entre-eux vivent sur les cinq îles de Lesbos, Samos, Kos, Chios et Leros, débordées face au manque de personnel et de moyens financiers, transformées de fait en prison à ciel ouvert. Arrivé au pouvoir en juillet, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis (Nouvelle Démocratie, droite) a annoncé son attention de renvoyer 10.000 migrants vers la Turquie d’ici fin 2020 – pays « non sûr », pour les ONG – et espère ainsi faire pression sur son voisin.

Le chantage turc

Cette stratégie de la pression est aussi celle utilisée par le Président turc Recep Tayep Erdogan. Dans son viseur : la Grèce et l’UE. En septembre, Erdogan a même déclaré dans un entretien télévisé qu’il était prêt à « ouvrir les portes » aux migrants. Sous couvert d’anonymat, un officiel turc explicite :

« 3,5 millions de migrants dont l’UE ne veut pas vivent en Turquie. Nous les laisserons passer si Bruxelles ne nous aide pas sur un certain nombre de dossiers. »

Le premier d’entre-eux concerne une promesse faite par l’UE en mars 2016... mais toujours pas appliquée : la mise en place d’exemption de visas pour les citoyens turcs. Mais plus profondément, la question migratoire est devenue hautement politique sur le plan interne en Turquie, comme sur le plan géopolitique dans la région.

Ainsi, en Turquie, l’opposition à Erdogan a remporté la mairie d’Istanbul ainsi que six grandes villes. En instrumentalisant la question migratoire, Erdogan tente de redorer son blason. Comme le souligne le Professeur Filis, depuis que la Turquie est confrontée à une crise économique et sociale, « les Syriens n’y sont plus les bienvenus ». Ainsi, le président turc revendique-t-il depuis longtemps la création d’un « zone de sécurité en Syrie », sorte de tampon de 30km de profondeur, s’étirant de l’Euphrate à la frontière irakienne, afin d’accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie. C’est ce qu’il veut obtenir en déclenchant l’opération militaire à la frontière syrienne.

Professeur à l’Inalco, à Paris, Alican Tayla estime que l’afflux de migrants est ainsi « l’illustration des messages de menace qu’Erdogan lance à l’égard de l’UE. Il leur montre qu’il est prêt à jouer cette carte si elle met des bâtons dans les rues des autorités turques sur sa politique syrienne et sur la démocratie interne. » Directeur de l’Institut des Relations internationales d’Athènes, le Professeur Konstantinos Filis ajoute : « Erdogan a instrumentalisé la question migratoire pour faire pression sur les Syriens et l’Union européenne ».

Car il existe d’autres points de tension entre Ankara et Athènes, entre la Turquie et l’UE. Ils ont trait à l’extradition de huit officiers turcs réfugiés en Grèce après le coup d’Etat de juillet 2016, aux forages gaziers turcs dans les eaux territoriales chypriotes. Pour Konstantinos Filis, « plus Erdogan peut mettre de sujets sur la table des négociation, mieux c’est pour lui. Il veut ainsi montrer qu’il est un acteur incontournable, voire hégémonique, dans la région. » Incontournable, et prêt à tout pour le rester dans une région qui ressemble de plus en plus à une poudrière.

 

Fabien Perrier

Publié le 25/10/2019

Industrie. « Ces patrons voyous qui touchent le Cice et délocalisent »

 

Sébastien Crépelb (site humanite.fr)

Des centaines de salariés de Michelin ont convergé, ce jeudi, à La Roche-sur-Yon, à l’appel de la CGT, en solidarité avec leurs collègues vendéens en butte à la décision de la multinationale de fermer leur usine.

La Roche-sur-Yon (Vendée), envoyé spécial.

C’est un cauchemar qui n’en finit pas. Six ans après la restructuration dans la douleur de l’usine de Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire), les salariés de Michelin ont le sentiment de revivre le même scénario. S’ils ont convergé par centaines à la Roche-sur-Yon en provenance de très nombreux sites de France (Clermont-Ferrand, Roanne, Le Puy-en-Velay, Cholet, Montceau-les-Mines, Vannes, Bourges…), ce jeudi 24 octobre, jour de grève nationale chez le géant du pneu à l’appel de la CGT, ce n’est pas seulement par solidarité avec leurs collègues vendéens. Ceux-ci sont frappés à leur tour par une décision de fermeture qui laisse sur le carreau 620 emplois – un nombre qui grimpe à 2 400 avec les emplois induits, estime le syndicat. Sous la pluie fine qui mouille les chasubles rouges, au milieu de la fumée noire des pneus qui brûlent, chacun sait que la condamnation du site des Pays de la Loire obéit à une procédure bien rodée.

Se battre pour sauver l’usine

« J’étais secrétaire de la CGT Michelin de Joué-lès-Tours quand Jean-Dominique ­Senard (le PDG de Michelin – NDLR) a promis un investissement massif à La Roche-sur-Yon » en échange de l’arrêt de la fabrication de pneus en Touraine, se rappelle Claude Guillon. « On va créer à La Roche-sur-Yon une usine de pneumatiques poids lourds de classe mondiale », avait alors annoncé à la radio le patron de la multinationale. C’était en juin 2013. « On voit le résultat aujourd’hui », commente le syndicaliste sur le parcours de la manifestation qui a bloqué, jeudi midi, l’un des grands axes d’accès de la préfecture de la Vendée.

Dans la cour de l’usine, les visages sont tendus. Tandis que la CGT investissait les lieux, les autres syndicats (SUD, CFE-CGC, CFDT, FO) ne se sont pas montrés, engagés dans la négociation du plan de fermeture avec la direction. « Les négociations ont commencé hier, mais la direction a déjà annoncé qu’elle voulait que tout soit bouclé pour le 11 décembre, dénonce Anthony Guilloteau, délégué syndical de l’usine de La Roche-sur-Yon. Elle ne veut pas de vagues, ni de publicité. Les dirigeants ont tellement peur de se faire casser la gueule par des salariés en colère qu’ils ­proposent de faire les négociations à Angers », à 130 kilomètres de là. « Il n’y a pas de négociation sans mobilisation », tempête Serge ­Allègre, du haut de ses 32 ans d’ancienneté chez Michelin. Et le délégué syndical à Blavozy, à côté du Puy-en-Velay (Haute-Loire), d’exhorter ses camarades à « empêcher le matériel de sortir de l’usine tant qu’on n’a pas obtenu ce qu’on veut ».

« On veut des CDI, pas de petits contrats. Aujourd’hui, la direction nous propose de prendre la porte avec 30 000 euros par salarié » à l’ancienneté moyenne de 14 ans, explique Anthony Guilloteau. Mais avant cela, la CGT entend se battre pour sauver l’usine. « Tous les sites sont rentables, insiste Michel Chevalier, le délégué syndical central. Mais Michelin organise la concurrence entre ses usines dans le monde pour faire 15 % de rentabilité et satisfaire ses actionnaires. Cette logique n’a pas de fin : demain, ce sera 17 %, puis 18 %… » Au conseil social et économique central (CSEC), mercredi, les élus CGT ont d’ailleurs souligné que l’expert nommé auprès des représentants du personnel « a démontré, chiffres à l’appui, que Michelin a volontairement surchargé les autres sites de pneus poids lourd au détriment de La Roche-sur-Yon, dans le but de faire capoter le plan de compétitivité », baptisé « Skipper », et qui devait transformer l’usine en championne du marché.

Pour Évelyne Becker, ancienne salariée de chez Goodyear Amiens qui s’est battue sept ans durant, avec ses camarades de la CGT, contre la multinationale américaine, les Michelin sont victimes d’une « restructuration interne » au groupe. Déjà, des pneus Michelin fabriqués en Chine sont ensuite réimportés. Et la décision de fermer La Roche-sur-Yon s’accompagne de restructurations d’autres sites : 74 emplois supprimés à Cholet (Maine-et-Loire), 13 postes de moins à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), égrène Michel Chevalier. Quant à Roanne, « on en est à 200 emplois de moins depuis trois ans ». Mais, pour le délégué syndical central, « Michelin ne dit pas tout. Quand on ferme une usine, cela a des conséquences sur les autres car elles se fournissent entre elles ». À Vannes (Morbihan), par exemple, « on n’est pas à l’abri qu’il nous arrive la même chose qu’à La Roche-sur-Yon », témoigne Éric Boisgard, délégué du site breton. Lui aussi pointe la gestion interne au groupe : « La direction a fait le choix du premium (haut de gamme – NDLR) pour maintenir ses marges, et aujourd’hui, on nous dit que ça ne marche pas… » Quant aux promesses de reclassement, personne n’y croit réellement. « C’est faux, s’exclame Hervé Bancel, délégué CGT à Blavozy, que la direction a décidé de fermer pour cinq semaines. En 2020, on sera à moins de la moitié de nos capacités de production, il n’y aura donc pas de travail pour tout le monde. »

La décision de se débarrasser du site vendéen provoque d’autant plus d’écœurement que l’entreprise a perçu énormément de fonds publics. 330 millions d’euros ces cinq dernières années en aides diverses et Cice, selon la CGT, quand, dans le même temps, elle a versé plus de 2,7 milliards de dividendes à ses actionnaires, et 1 milliard en rachat d’actions pour faire monter le cours en Bourse. « Michelin fait partie des patrons voyous qui financent leurs machines par le Cice et délocalisent leurs emplois », dénonce José Arriéta, élu au CSE de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).

Les aides doivent être remboursées

Aux côtés des salariés, l’opposition de gauche et écologiste de la ville, auteure d’une déclaration commune contre la fermeture de l’usine, est venue revendiquer « le remboursement des fonds publics », à l’instar de la conseillère municipale divers gauche (ex-PS) Martine Chantecaille. « L’argent a été donné sans contrôle, il faut un suivi des aides publiques », renchérit Thierry Delacroix, élu du Parti de gauche. Les représentants d’EELV, du PCF et de la FI étaient aussi de la partie. Même le maire divers droite de La Roche-sur-Yon, Luc Bouard, à défaut de contester la décision de Michelin – « je n’ai pas la légitimité à commenter la fermeture du site », répond-il à l’Humanité –, en vient à estimer que les aides doivent être remboursées. On parle de 4 millions que le groupe pourrait reverser aux pouvoirs publics… « Depuis son installation en 1971, l’histoire de Michelin à La Roche-sur-Yon est une histoire de domination, souligne l’ancien élu communiste de Vendée Bernard Violain, présent aux côtés de la secrétaire départementale du PCF Marie-Françoise Michenaud. Michelin a toujours tout obtenu. Les terrains lui ont été cédés pour rien, on lui a même construit un barrage sur l’Yon ! Quand le plan “Skipper” a été annoncé, tout le monde a applaudi, sauf nous : ça sonnait faux. On était les seuls à se battre pour l’interdiction des financements publics des grands groupes jusqu’à il y a trois semaines… Maintenant, la présidente de région, le sénateur Retailleau et le maire de la ville (tous de droite – NDLR) réclament le remboursement ! Il faut créer une vraie filière automobile du pneu ».

Le gouvernement, lui, se fait beaucoup plus discret. Trop au goût de la CGT, qui compte l’interpeller. « Je demande à Muriel Pénicaud de venir nous expliquer pourquoi elle laisse plus de 600 salariés pointer à Pôle emploi », lance le délégué de La Roche-sur-Yon Anthony Guilloteau. La balle est désormais dans le camp de la ministre du Travail.

 

Sébastien Crépel

Publié le 24/10/2019

Notes depuis la Catalogne

« Aucun État ne nous rendra libres »

 

 lundimatin#213, (site lundi.am)

 

Des camarades latino-américains, présents ces jours-ci à Barcelone, ont produit ce récit des événements qui secouent la Catalogne, et plus largement le Royaume d’Espagne (des manifestations ont eu lieu aussi à Madrid, au Pays basque, à Valence, à Palma de Mallorca, avec son lot d’affrontements avec la police, de blessés et de détentions).

Ce récit assez factuel devrait être préludé par une généalogie, une cartographie des forces en jeu et des hypothèses politiques qui s’ouvrent dans la situation actuelle. Situation qui a pris, là-bas comme ailleurs, des allures insurrectionnelles. Lundimatin devrait publier dans les jours qui viennent une analyse plus approfondie de ce qui se joue en Catalogne dans ce moment de crise qui déborde largement le territoire catalan.

Disons seulement qu’à la suite du référendum d’octobre 2017, inscrit dans la lignée d’un long mouvement indépendantiste encadré jusqu’ici par des partis politiques dominant la scène parlementaire régionale, elle-même enserrée par l’étau du régime des autonomies hérité de la Constitution de 78 héritée du franquisme, s’est installé, simultanément, durablement, la possibilité d’une dislocation du Royaume. La condamnation à des peines de prison de neuf anciens membres du gouvernement régional et de la présidente du Parlament catalan (allant de 13 à 9 ans) en aura été le déclencheur apparent. Sans oublier la récente et féroce vague de répression des franges plus radicales du mouvement indépendantiste (dont les CDR, ou Comités de défense de la République, et les jeunesses indépendantistes d’ARRAN).

Mais la véritable nouveauté qui apparait avec force aujourd’hui est celle d’un processus de destitution de l’ordonnancement institutionnel des grands partis politiques catalans : ERC (Esquerra republicana de Catalunya), Junts pel si, respectivement la forme social-démocrate et libérale de l’indépendantisme, mais encore la version catalane de Podemos (En Comú Podem), dont l’égérie n’est autre que la mairesse de Barcelone, Ada Colau, dans le rôle peu ragoutant d’une posture munichoise dans le conflit entre les indépendantistes et les institutions fascistoïdes du pouvoir espagnol. Il faudrait encore mentionner l’ANC (Assemblea nacional de Catalunya) et Omnium, deux organisations de masse de la société civile, non-violentes, régies par des principes d’action de désobéissance civile (jusqu’ici) intransigeants.

Le tragédie de l’histoire se résume peut-être bien dans le fait que c’est la police catalane (les Mossos d’esquadra), en principe sous les ordres du Conseiller de l’intérieur catalan d’obédience independentiste, qui reprime avec la plus grande brutalité (main dans la main avec la policia nacional et la guardia civil espagnoles de sinistre mémoire)... les indépendentistes, radicaux comme modérés.

Reste une puissante constellation de réseaux politiques, composée par les municipalistes de la CUP (Candidatures d’unitat popular), dont il faudrait considérer les ambiguités entre leur participation aux espaces de la représentation politique et les formes d’autonomie déployées dans leurs pratiques communalistes, ainsi que le dense tissu de centres sociaux et autres Ateneus, les syndicats de quartier hérités de la tradition anarchiste, les expériences coopératives, les mouvements féministes, les mouvemesnts écologistes, les réseaux de solidarité avec les migrants... Et, avec tout cela, de plus en plus, une hybridation deroutante entre toutes ces formes d’interventions politiques et de creation de formes de vie communalistes situées.

Il nous semble que l’enjeu actuel que pose l’indépendance, inéluctable à long terme, de la Catalogne pourrait se résumer ainsi : soit il y aura un retour à la normale étatique dans l’attente d’une réintégration d’ici quelques années à l’espace ultra-libéral de la communauté européénne (si celui-ci ne s’est pas effondré d’ici-là), soit nous allons voir naître l’expérimentation d’une République des communes dont les agencements sont déjà présents.

Texte traduit par Josep Rafanell i Orra.

Notes depuis la Catalogne

Ce qui s’est passé au cours des cinq derniers jours à Barcelone, Gérone, Lleida et Tarragone (ainsi que dans des nombreuses villes et villages de toute la Catalogne) montre quelque chose de similaire à ce qu’a eu lieu à Hong Kong : des manifestations qui commencent avec des objectifs nationalistes et démocratiques et qui finissent par reconduire une révolte contre la répression, l’injustice et plus largement contre les formes de représentation politique.

Ce qui se passe ici n’a pas de sens depuis le prisme d’une lutte des classe, telle que nous avons pu l’observer au travers du caractère prolétarien des luttes au Chili ou en Équateur. Cependant tout n’est pas canalisé par le réformisme. Cette irruption quasi insurrectionnelle, commence à dépasser largement une quête qui s’épuiserait dans l’obtention d’un nouveau gouvernement et des institutions catalanes indépendantes de l’Etat espagnol.

L’irruption d’une très jeune génération, pleine d’amour et de rage, a transformé le mouvement d’indépendance citoyen en un gigantesque décor de flammes contre le pouvoir. Si l’on s’approche de ces nuits de feu, on constate immédiatement qu’il y a des milliers et des milliers de personnes derrière chaque barricade, qu’il y a de très jeunes gens (15, 17, 19, 21 ans) et que, dans de nombreux cas, ils sont trop téméraires, debout les uns à côté des autres, pour être gérés par l’indépendantisme officiel et par les matraques et les tirs de flash-ball . Et aussi, qu’ils parlent espagnol ou catalan, de manière interchangeable, et que la fraternité de la rue leur donne une attitude ouverte à toutes sortes de slogans et de chansons. Les proclamations d’indépendance se mélangent aux condamnations de l’attaque de la Turquie contre le Rojava, ou encore aux ces cris de rage de plus en plus partagés : « qu’importe qui gouverne, nous sommes ingouvernables » ou « qui sème la misère, suscite la colère ».
Même si, à vrai dire, une fois la nuit tombée, il n’y a que peu de chansons, mais la sensation intense de faire l’histoire. Et que l’on s’installe dans le temps d’une longue durée.

Ceux qui tiennent le premier rôle dans les émeutes sont une minorité, mais ils sont des milliers, parmi d’autres milliers qui se tiennent derrière, ou à côté, mais qui les soutiennent, qui se fondent dans la masse les visages couverts, occupant l’espace, parfois assis sur les trottoirs, jamais loin des affrontements.

Ces événements il faudrait les situer dans la ligne de ce qui eut lieu il y a deux ans (ndt : la tenue du référendum pour l’indépendance, le 1 octobre, refusé par le gouvernement central de Madrid, qui fit l’objet déjà de brutalités policières de masse [1]). Ici, nous nous contenterons de quelques notes urgentes sur ce qui s’est passé entre le 14 et le 19 octobre, surtout dans la ville de Barcelone.

Invasion de l’aéroport

La première réponse à la condamnation des neuf leaders indépendantistes (à plus de 100 ans de prison, toutes peines confondues, par les tribunaux espagnols) a été, ai sein du front l’indépendantiste républicain comprenant à divers degrés toutes les organisations, des plus citoyennes aux plus « radicales », d’essayer de bloquer l’aéroport. Cette action a été coordonnée par une nouvelle plateforme quasi-clandestine appelée Tsunami Democràtic et s’est caractérisée par son innovation technologique. Grâce à une application accessible depuis le mobile (mot de passe fourni par une personne de confiance), vous pouvez devenir un « activiste ». Elle vous permet d’être informé en temps réel des besoins du mouvement, et de pouvoir ainsi rejoindre ceux qui se trouvent à un kilomètre autour de vous : ’il manque des gens dans tel endroit », « la police charge dans tel autre’. Ce système de coordination décentralisé permet alors que des centaines de personnes dans un même endroit puissent improviser une action près de chez eux, n’importe où, et de surprendre les forces répressives.

Ce jour-là, des routes, des avenues, des rues ont pu être ainsi bloquées sur le chemin de l’aéroport, ce qui a entraîné l’annulation de plus de 120 vols. Les milliers de personnes qui ont participé à cette action avaient un sentiment « catalan » ou simplement antiespagnol. Il faut savoir que beaucoup affirment être devenus indépendantistes suite à l’expérience des coups de matraques et les tabassages dont ils avaient déjà fait l’objet le 1 er octobre 2017 lors du référendum pour l’indépendance.

Lorsque le Tsunami Democratic a mené son action et parvenu à désorganiser l’aéroport, il a appelé (via l’application) à quitter celui-ci. Cependant, de nombreuses personnes qui venaient d’arriver (nombre d’entre elles marchant à pied sur plus de 10 kilomètres ou plus) ont décidé de rester. Soulignons que si de milliers d’indépendantistes radicaux étaient présents, si on veut les nommes ainsi, c’est qu’ils étaient convaincus que les seules méthodes pacifiques et de désobéissance civile étaient devenues impuissantes. Et que l’attente de la réprobation ou des sanctions contre le gouvernement espagnol de la part de la « communauté internationale », et plus particulièrement des institutions européennes, n’arriverait jamais. ’Vous l’avez fait jusqu’ici à votre façon et cela n’a pas fonctionné, maintenant laissez-nous le faire.’ Ils ont résisté contre la police à l’intérieur et à l’extérieur de l’aéroport au prix des premières blessés graves .

Ce sont les mêmes indépendantistes qui auraient souhaité qu’après le référendum du 1er octobre, le gouvernement proclame effectivement l’indépendance, qu’il se retranche au Parlement catalan qui aurait pu été défendu par les gens dans une sorte de nouveau Maïdan.

Les nuits de feu

Après l’aéroport, la rage contre la brutalité déchainée cette nuit-là par la police catalan et espagnole (jeunes tabassés, gazés, éborgnés, mutilés...) s’est généralisée. Sans compter qu’elle avait déjà été nourrie par la colère provoquée par les récentes arrestations de militants des comités de défense de la République (CDR), accusés de terrorisme [2].

Lors des manifestations organisées (notamment par le même CDR) les après-midi des 15, 16 et 17 octobre, des membres du mouvement indépendantiste (à la fois pacifistes et radicaux) et de nombreuses personnes simplement indignés étaient présentes. Tard dans la nuit, ceux qui impulsaient les émeutes sont des indépendantistes mais aussi de nombreux jeunes anticapitalistes. Il y a aussi ceux qui, depuis des années, font face à Barcelone à une gestion qui fait la part belle à la spéculation immobilière, à la constitution d’un pôle métropolitain d’attractivité économique et au tourisme de masse rendant les loyers inabordables. Les « les antisystème habituels », pour reprendre les termes du Conseller Busch (ministre de l’Intérieur de Catalogne). Ceux qui, malgré leur longue expérience de la résistance aux expulsions des logements et des attaques contre les commissariats de police et les banques, sont surpris par la détermination de ces nouveaux partenaires de barricade. Et qui s’étonnent en même temps devant le constat que le premier objectif de leurs voisins cagoulés est la police et la mise à feu de conteneurs pour bloquer les rues. Ils regardent incrédules les vitrines intactes de grands magasins de luxe qui s’enfilent dans les rues de ces quartiers riches (ndt : les deux dernières journées émeutières verront pourtant voler en éclats des vitrines de banques et de certaines boutiques de luxe).
Le police catalane et espagnole elle-même est également surprise par les nouvelles façons d’agir : ’C’est comme s’ils n’avaient pas peur de nous, ils attaquaient nos fourgonnettes, ils essayent de les retourner. Ils y sont même parvenus deux fois...’.

Marches pour la dignité, la grève et la nuit de la rage

Le 18 octobre, lors d’une autre des actions convoquées par le tsunami démocràtic, les CDR et les organisations de la société civile ANC et Omnium, des centaines de milliers de personnes constituées en colonnes rassemblant des immenses foules, arrivent le soir à Barcelone en provenance des quatre coins du pays. En parallèle, une grève générale et des manifestations avaient été organisées dans l’après-midi. Dans la capitale, plus d’un demi-million de personnes se retrouvent dans la rue. Après les appels par l’ANC et Omnium de dissoudre les manifestations , les CDR ont convoqué un campement destiné à rester dans une des plus grandes avenues de la ville, la Gran Vía. Ce campement a été ensuite annulée après avoir constaté que plus de dix mille personnes restaient derrière des barricades en flammes, affrontant les cordons de la police. Cet appel de dernière minute non respecté par des milliers de manifestants, indique le degré d’autonomie d’une grande fraction du mouvement. La police et les politiciens se rendent à l’évidence que rien de tel n’était arrivé depuis la fin du régime franquiste. Lors de la grève générale de mars 2012, l’incendie et la destruction de magasins ont été déclarés le jour le plus violent depuis la guerre civile. Mais le lendemain, presque tout le monde souligne que la nuit du 18 octobre a été encore plus explosive.

Au cours des quatre dernières nuits, dans les quatre principales villes catalanes (Barcelone, Tarragone, Girona et Lleida), il y a eu plus de cent policiers blessés, plus de mille conteneurs de déchets brûlés, deux cents véhicules de police gravement endommagés. Il était particulièrement surprenant de voir l’utilisation des conteneurs de chantier pour couper les rues et l’usage de pioches pour casser les trottoirs pour obtenir des projectiles. Également l’utilisation de fusées pyrotechniques, de clous croisés pour crever les roues des fourgons de la police, de billes d’acier lancées avec des frondes et les universels cocktails Molotov, inhabituels dans ces contrées.

La répression a de nouveau été brutale : d’innombrables blessés et gazés par les lacrymogènes ou le poivre, perte d’ouïe, perte de testicules, au moins cinq éborgnés suite aux impacts de balles en caoutchouc, tabassages... ; ceci parfois avec la complicité de groupuscules néo-nazis tolérés aussi bien par les polices catalane qu’espagnole. Des centaines des détenus, au moins une cinquantaine de personnes incarcérés, des dizaines de personnes hospitalisés.

Quelques heures avant le début d’une nouvelle manifestation, appelée par la frange indépendantiste radicale, différentes points de la frontière avec la France ont été bloquée par les manifestants. Mentionnons la loufoque suspension du match de football Barcelone-Madrid. Les mesures gouvernementales se suivent pour faire régner la paix des cimetières.

« Aucun Etat ne nous rendra libres »

Bien que cette phrase fût présente dans des banderoles lors des manifestations d’hier, il y en avait beaucoup d’autres qui célébraient un futur État catalan, ceux qui, au lieu d’initier un processus révolutionnaire, voudraient s’enrôler dans une guerre inter-bourgeoise. Cependant, de plus en plus de manifestants se souviennent que lorsque la plupart des prisonniers politiques ou des exilés actuels siégeaient au gouvernement catalan, au cours du mouvement 15 M de 2011, lorsque des manifestants avaient tenté de bloquer le Parlament afin d’empêcher le vote du budget dans la ligné des plans d’austérité, ce furent ceux-là mêmes qui leur envoyèrent la police. Au cri : ’personne ne nous représente ! ’ et ’que se vayant todos », la réponse fut la violence policière qui laissa derrière elle déjà une femme éborgnée. Il y eut des détentions, des incarcérations mais ces mêmes politiciens dirent que tout le poids de la loi (espagnole, mais peu importe) devait tomber sur les violents qui s’étaient frayés un chemin jusqu’au Parlament. Il est certain que si ces mêmes prisonniers politiques assument un jour à nouveau le gouvernement d’un État catalan indépendant, ils veilleront à opposer des lois répressives et leur police à toute tentative de révolte.

De Hong Kong à Barcelone, de Paris à Santiago et à Quito, il semble que la bourgeoisie mondiale passera encore beaucoup de nuits blanches face à ce réchauffement de plus en plus mondial.

Nous remercions Nestor Augusto Lopez de nous avoir autorisé la publication de cette contribution (www.comunizar.com.ar)

[1] Pour une chronique des événements ayant suivi le referendum du 1 octobre 2017 :

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/191017/la-catalogne-sous-lombre-danubis

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/231017/podemos-nen-peut-plus

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/131117/une-republique-catalane-sans-etat-ou-la-republique-des-communes

[2] Ndt : neuf indépendantistes catalans, soupçonnés de préparer des sabotages, ont été arrêtés le 23 septembre dans différentes villes en Catalogne lors d’une série de violentes perquisitions. En attente de jugement, ils sont depuis inculpés pour terrorisme et la plupart incarcérés dans un régime de strict isolement.

Publié le 23/10/2019

Chili. À Santiago, les militaires dans les rues pour mater la révolte sociale

Cathy Dos Santos (site humanite.fr)

Face au soulèvement contre la hausse du prix des transports, le président, Sebastian Pinera, impose un couvre-feu et décrète l’état d’urgence. Ces mesures rappellent les heures noires de la dictature, alors que le modèle néolibéral hérité de Pinochet est contesté.

Les images et la sémantique sont bouleversantes de sens. La scène se passe au Chili, en 2019, mais renvoie aux heures sombres de la dictature du général Augusto Pinochet qui, après le coup d’État de 1973, a plongé la nation australe dans les ténèbres d’un modèle néolibéral imposé dans le sang. Ce 20 octobre, c’est depuis la garnison militaire de Santiago du Chili, la capitale, que le président Sebastian Pinera s’est adressé à ses concitoyens, quatre jours après le début d’une explosion sociale contre la hausse des tarifs des transports, la seconde en moins d’un an. Contraint de revenir sur sa décision, le chef de l’État et multimillionnaire n’a pourtant rien cédé sur la forme et sur le fond. La veille, il avait décrété l’état d’urgence et imposé un couvre-feu. Du jamais-vu depuis le retour de la démocratie. Des vidéos amateurs – dont la fiabilité reste à confirmer – montrent des arrestations de citoyens en pleine nuit, ravivant le douloureux souvenir des agissements des sbires de Dina, la police politique du dictateur défunt.

Pour mater la révolte sociale qui a gagné d’autres villes chiliennes, Sebastian Pinera a demandé à l’armée de prêter main-forte à la police, avec la mobilisation de 10 500 agents tous corps confondus. Là encore, la réponse militaire au soulèvement populaire a choqué la société civile, qui n’avait plus vu les treillis quadriller les rues depuis le pinochétisme. « Nous, les plus jeunes, nous ne connaissions cette époque qu’en images. Les gens sont choqués, peinés. On assiste à une spectacularisation des événements, avec des scènes de pillages qui passent en boucle à la télé, mais on montre avec beaucoup moins de force et d’intensité les mouvements de protestation spontanés et massifs qui ont lieu tous les jours », soutient Javiera Olivares, ancienne présidente du Collège des journalistes du Chili.

Pinera use de la rhétorique de « l’ennemi de l’intérieur »

Le locataire du palais de la Moneda s’est livré à un réquisitoire contre les manifestants, dans leur majorité des jeunes, en les assimilant à des délinquants, responsables de vandalisme et de pillages. Depuis jeudi, onze victimes mortelles ont été recensées, la majorité d’entre elles étant décédées dans des incendies de supermarchés et d’une fabrique de textile. Selon des sources croisées de la presse et du Collège des médecins, on compte douze blessés graves, dont huit par balles. Le ministère de l’Intérieur fait, quant à lui, état de 1 906 arrestations parmi les acteurs de ces mobilisations, dont nombre d’entre elles ont consisté en une « fraude tarifaire » depuis deux semaines, à savoir sauter par-dessus les tourniquets du métro sans oblitérer son titre de transport.

Qu’importe. Pour dénigrer le mouvement, le président Pinera use désormais de la rhétorique surannée de « l’ennemi de l’intérieur », cher au satrape Pinochet. « Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant, qui est disposé à recourir à la violence, qui est disposé à brûler nos hôpitaux, le métro, les supermarchés, avec pour seul but d’engendrer le plus de dommages possible », a-t-il osé déclarer. Flanqué de militaires et de hauts gradés, le chef de file de la droite conservatrice a exhorté ses compatriotes – « ceux qui ont le droit de protester », a-t-il distingué on ne sait trop comment – de « s’unir dans cette bataille. (…) Nous ne permettrons pas que les délinquants se sentent maîtres de ce pays ». Ces propos ont soulevé un tollé à gauche et jusque dans les rangs de la démocratie chrétienne, pourtant responsable du maintien en l’état du système politico-économique hérité de Pinochet.

Aux premières heures de la matinée d’hier, Santiago affichait un calme relatif, contrastant avec les déclarations belliqueuses du chef de l’État. Certains tentaient de rejoindre leur lieu de travail. D’autres encore suivaient le mot d’ordre de grève lancé par la Table d’unité sociale, composée de plusieurs syndicats et associations, qui appelle à une nouvelle journée d’action ce 23 octobre. « La première des responsabilités des manifestations survenues à Santiago incombe au gouvernement », rappelait, le 19 octobre, la présidente de la Centrale unitaire des travailleurs, Barbara Figueroa. « Le débat de fond – à savoir les abus, la peur des citoyens de perdre leur emploi et l’incapacité des politiques publiques à répondre aux besoins – ne se résoudra pas avec des états d’exception », a-t-elle tancé au micro de Radio Universidad de Chile.

Le réveil d’une société tétanisée par les années de plomb

Depuis une décennie, le Chili est ébranlé par de puissantes mobilisations qui dénoncent la marchandisation des droits basiques tels que la santé, l’éducation publique, et le système de retraites. La révolution des pingouins en 2006, la révolte des étudiants en 2011, ou encore les marches contre les fonds de pension privés ont bousculé une société tétanisée par les années de plomb. Elles ont mis en accusation un modèle économique aux fractures sociales, qui se mesurent en taux de surendettement des foyers. La Constitution de Pinochet, qui a sanctifié le néolibéralisme et qui est toujours en vigueur, est elle aussi un catalyseur d’indignation.

« Ce mouvement n’est pas près de s’achever, estime Javiera Olivares. Il n’y aura pas d’issue à cette situation tant qu’il n’y aura pas de changements structurels dans beaucoup de domaines, et à juste titre, car la démocratie souffre de légitimité. » Pour les manifestants, la démission de Pinera est désormais l’une des premières étapes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 22/10/2019

Service public ferroviaire. L’État et la SNCF font le choix de la ligne dure

 

Sébastien Crépel  (site humanite.fr)

 

En menaçant de sanctions les cheminots exerçant leur droit de retrait, accusés de mener une grève illégale, Édouard Philippe et Guillaume Pepy portent une lourde responsabilité dans la paralysie du trafic ce week-end.

Pas question de porter le chapeau. Ce dimanche, au bout du fil, le secrétaire général de la CGT cheminots, premier syndicat de la SNCF, se fait accusateur : « Un droit de retrait, ça se règle en quelques heures, normalement. Sauf qu’il y a eu intervention politique, et elle a verrouillé complètement les discussions. » Même si le trafic ferroviaire devrait revenir à peu près à la normale à compter de ce lundi, la page ouverte par le bras de fer qui a opposé, durant trois jours, les cheminots et leurs syndicats, d’un côté, et la direction de la SNCF et le gouvernement, de l’autre, n’est pas près de se tourner. Pour Laurent Brun, la responsabilité du premier ministre est clairement engagée dans la paralysie du trafic ferroviaire qui a gagné la plupart du pays, au cours de ce week-end de départ en congés de la Toussaint, à la suite de l’accident qui s’est produit mercredi 16 octobre, entre un train express régional (TER) et un convoi routier sur un passage à niveau de Saint-Pierre-sur-Vence (Ardennes).

En cause, dans le durcissement très rapide du conflit, le choix d’Édouard Philippe, samedi, soutenu et même devancé sur ce point par le PDG de la SNCF, Guillaume Pepy, de menacer de sanctions, y compris judiciaires, les cheminots accusés de détourner le « droit de retrait » pour mener une « grève » injustifiée et illégale. Une façon, pour le chef du gouvernement, de prendre la tête de la gigantesque campagne de dénigrement et d’intimidation des cheminots par médias et réseaux sociaux interposés qui a démarré, vendredi, dès que les perturbations ont franchi le périmètre de la région Champagne-Ardenne, et que le dirigeant de la CGT relie au blocage de toute avancée dans les réunions de concertation.

Car, si le caractère massif du « droit de retrait » des cheminots a surpris, entraînant de très importantes annulations de trains (la totalité des TGV Ouigo, la moitié des TER et de très nombreux Intercités et trains franciliens étaient immobilisés, samedi), c’est bien une problématique de sécurité qui en est la cause : celle de l’« équipement agent seul » (EAS). En clair : la présence du conducteur seul à bord, incompatible, estiment les organisations syndicales de cheminots, unanimes sur ce point (CGT, Unsa, Solidaires, CFDT, ou même encore FO, non représentative), avec les impératifs de sûreté élémentaires, surtout quand les équipements de sécurité tels les transmetteurs radio dysfonctionnent, comme on l’a observé sur certains TER. Imposée depuis une vingtaine d’années sur les lignes RER, cette politique de l’EAS, qui conduit à supprimer la présence de contrôleurs dans les rames, a été étendue aux lignes TER, en dépit des alertes syndicales et des accidents qui ont montré sa dangerosité. La collision qui s’est produite dans les Ardennes est un cas d’école, le conducteur, lui-même blessé, ayant été contraint de descendre de son train après une probable panne radio pour sécuriser les voies afin d’éviter un choc avec les trains suivants, au détriment de l’assistance à la dizaine de blessés dénombrés parmi les passagers.

Pour Laurent Brun, il y a d’abord eu « du retard à l’allumage du côté de la direction de la SNCF », qui n’a pris la mesure du problème qu’à partir de jeudi soir. Un message de la direction de la communication de l’entreprise, qui a fuité dans la presse, révèle même qu’elle a tenté de minimiser voire d’étouffer l’accident de Saint-Pierre-sur-Vence, en donnant la consigne suivante aux cadres de la SNCF : « Pas de prise de parole ni ce soir ni demain, sauf polémique le sujet va s’éteindre. »

La CGT ne veut pas tomber dans la provocation gouvernementale

La situation aurait cependant pu rentrer dans l’ordre dès vendredi, lors de la réunion avec les organisations syndicales, estime le responsable cégétiste. Mais l’intervention gouvernementale a rebattu les cartes. « Vendredi soir, quand on est entré en négociation, la solution était proche. Une annonce d’emplois et de mesures précises était presque sur la table. Mais, en cours de soirée, il y a eu intervention politique et à partir de là, c’était : ‘‘On ne lâche rien, on ne discute plus, nous voulons des sanctions’’, rapporte le dirigeant syndical. Et là, on en prend pour trois jours, au lieu d’une journée. C’est le gouvernement qui a pris la responsabilité de prolonger la situation. » À cette attitude, une explication : pour Laurent Brun, la stratégie du pouvoir est « que ça dure et que ça pourrisse, car il a en tête d’autres échéances, comme les sujets qui touchent à la réforme ferroviaire en fin d’année, ou celui de la réforme des retraites ». Bref, aux commentateurs qui ont accusé dans la presse la CGT d’instrumentaliser le problème de sécurité pour faire passer un « message » au gouvernement sur les réformes à venir, le syndicat renvoie le compliment sur le gouvernement.

Dans ces conditions, pour la CGT, prolonger davantage le droit de retrait ferait courir le risque de tomber dans la provocation du gouvernement. « Ils (la direction de la SNCF et le gouvernement – NDLR) font le choix de verrouiller toute discussion. La seule façon de débloquer la situation serait de poursuivre les droits de retrait plus longuement. Mais cela empêcherait d’autres sujets revendicatifs que ceux liés aux dangers graves et imminents », explique la fédération CGT dans une lettre d’information rédigée samedi soir.

Pour autant, le syndicat ne veut pas « en rester là ». Et d’appeler, dans une autre déclaration, à un « conflit généralisé ». « Ce gouvernement craint les cheminots. Il cherche à les épuiser à chaque conflit plutôt que d’en sortir rapidement par la négociation. Les cheminots et leur fédération CGT ne tomberont pas dans le piège tendu », affirme le communiqué, qui appelle les agents à faire grève « massivement » le 5 décembre – jour de mobilisation interprofessionnelle contre la réforme des retraites – « sur les sujets d’entreprise, notamment la sécurité, ainsi que (les) conditions sociales ».

L’inspection du travail valide le droit de retrait

De son côté, l’Unsa ferroviaire, deuxième syndicat de la SNCF, estimait dimanche que certaines « avancées » ont été consignées par écrit par la direction à la suite de la réunion de vendredi : « Nous notons que la direction a pris en compte le fait que les engins en circulation sont vulnérables, mais nous maintenons le principe de précaution », a déclaré Didier Mathis, l’un des responsables du syndicat. L’Unsa tiendra des réunions à partir de lundi « pour décider de la stratégie à adopter ». « La direction reconnaît qu’il y a un souci, mais il n’y a pas de mesures concrètes. Ce n’est pas fini, on va continuer », a réagi pour sa part Julien Troccaz, de SUD rail, troisième syndicat chez les cheminots.

Reste l’épineuse question des sanctions qui pourraient s’abattre sur les cheminots. La CGT promet d’être vigilante afin de n’en laisser passer aucune. Pour elle, le droit de retrait s’est justifié « par de multiples situations de danger identifiées dans chaque région » et est bordé juridiquement. L’inspection du travail du Grand Est (la région où a eu lieu l’accident des Ardennes) a en effet estimé que le danger grave et imminent était bien « caractérisé », et le droit de retrait des agents « justifié ». Elle a même, selon une source syndicale, accepté d’accompagner aux prud’hommes les cheminots qui contesteraient une sanction. Laurent Brun se veut confiant : « Dès lundi, on va monter les dossiers juridiques pour montrer que nous sommes dans notre bon droit. On a déjà affronté ce genre de situation sur les retenues de salaire opérées lors de la grève de 2018, et on a eu gain de cause. Le premier combat se mène régionalement et localement pour obtenir qu’il n’y ait pas de sanction. »

 

Sébastien Crépel

Publié le 21/10/2019

« Avec la réforme, les retraites de demain ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie »

par Rachel Knaebel (site bastamag.net=

La réforme des retraites voulu par Emmanuel Macron fait basculer le système par répartition vers un système individualisé, à points. Chacun vivra dans l’illusion qu’il reste maître du niveau de sa future pension, mais exercer un métier pénible ou précaire, connaître des périodes de chômage, se retrouver en invalidité sont autant de facteur qui feront baisser les points accumulés. Entretien avec l’économiste Michaël Zemmour.

Basta !  : Cette réforme, et le passage à un système à points, sera-t-elle plus égalitaire que le système actuel, comme l’assure le gouvernement ?

Michaël Zemmour [1] : Cette réforme veut limiter les dépenses de retraite, c’est-à-dire concrètement faire baisser les pensions des retraités par rapport au niveau de vie des actifs. C’est une trajectoire qui est déjà en partie programmée par les réformes précédentes. La nouveauté de la réforme, avec l’introduction d’un système à points, c’est de rendre cette trajectoire automatique, et moins facilement réversible. Son principe est de définir un taux de cotisation fixe, qui ne bougera pas. C’est donc le niveau des pensions qui s’ajustera, de manière à ce que ce taux de cotisations permette de les payer.

Le rapport de Jean-Paul Delevoye, haut-commissaire aux retraites [2] propose un taux de cotisation limité à 28% du salaire brut. C’est à peu près le taux actuel, mais comme on sait que la durée de vie va s’allonger, bloquer ce taux va avoir pour conséquence de faire baisser les pensions. L’idée principale du système à points, c’est qu’on gèle le niveau des ressources, et comme les retraites vont durer plus longtemps, puisque la durée de vie s’allonge, les pensions vont baisser. On pousse ainsi les gens à partir plus tard, et avec une pension plus faible.

En passant au système à points, il ne sera plus du tout possible d’augmenter le taux de cotisation ?

Ce sera difficile. Le système sera en quelque sorte en pilotage automatique. Depuis plusieurs réformes, les gouvernements veulent bloquer les taux de cotisation, mais très régulièrement on finit par les augmenter quand même un peu. Par exemple, cette année, même si c’est très marginal, les partenaires sociaux ont augmenté les taux de cotisation pour les retraites complémentaires, qu’ils gèrent, pour éviter justement que les pensions baissent. Sur les quinze-vingt dernières années, il y a eu des réformes qui ont eu pour but de faire baisser les pensions, mais il y a quand même eu des relèvement de taux de cotisation.

La grande question qui est devant nous est celle du niveau de pension, ainsi que celle de l’âge de départ en retraite. Là où le débat est biaisé aujourd’hui, c’est que le gouvernement dit : « Nous sommes prêts à discuter de tout, mais avec les mêmes moyens. » Autrement dit l’alternative ne se joue qu’entre perdre plus de pension, ou partir plus tard. L’option qu’une partie de l’effort puisse passer par des cotisations supplémentaires est complètement évacuée. C’est cela la principale rupture de cette réforme.

Ce que cela dessine, d’ici une vingtaine ou une trentaine d’années, ce sont des retraites qui n’auront plus le même rôle qu’aujourd’hui. Les pensions retraites existeront toujours – il est inexact de dire qu’on n’aura plus de retraites. Mais ces retraites qui ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie. Elles ne constitueront qu’un premier étage. Celles et ceux qui n’auront que cela seront vraiment appauvris. D’autres, qui seront plus aisés, iront compléter par de la capitalisation.

Le système de décote/surcote est aussi profondément inégalitaire, car le fait de pourvoir travailler plus longtemps dépend du métier exercé...

Aujourd’hui, on discute beaucoup de savoir s’il faut calculer la retraite en fonction de l’âge ou en fonction des durées de travail. Le cœur de cette discussion, c’est que les systèmes de retraites, tels qu’ils sont présentés par le gouvernement, font que si vous n’atteignez pas l’objectif qu’on vous fixe, on vous pénalise lourdement. Le système voulu par Delevoye prévoit que vous accumuliez des points, mais si vous n’atteignez pas soit l’âge pivot, soit la durée de référence, la valeur de vos points est diminuée. C’est une sorte de double peine. D’abord vous avez travaillé moins longtemps donc vous avez moins de points, par exemple si vous avez une carrière à trous. En plus, si vous partez à 62 ans, vos points valent moins cher.

Au cœur de ce principe, il y a une philosophie basée sur l’incitation : les dispositifs sont là pour inciter les gens à avoir des comportements considérés comme vertueux. Ce principe ignore la plupart des gens ne sont pas maîtres de leurs décisions de travailler ou pas. Ces décisions ne sont pas prises dans un contexte de pure liberté ! Ce n’est pas un menu au restaurant. Il y a des difficultés professionnelles, il y a un contexte de santé, il y a du chômage. Donc, si on vous pénalise pour une décision que vous n’avez pas prise, ou si vous êtes déjà en mauvaise santé et que vous ne pouvez pas continuer à travailler, c’est un faux choix, et une vraie pénalisation.

Vous pointez le fait qu’il est faux que les gens travaillent dans l’ensemble plus longtemps. Les gens prennent leur retraite plus tard, mais selon vous c’est plutôt le temps entre la fin du travail et le début de la retraite qui augmenterait.

Il y a des personnes qui travaillent plus longtemps, à peu près deux ans de plus par rapport à il y a dix ans. C’est le fait des réformes précédentes, et aussi de la chasse aux pré-retraites. Dans le même temps, plus de la moitié des salariés français ne travaillent pas jusqu’à la retraite. Lorsqu’ils liquident leur retraite, aux alentours de 63 ans, ils ne sont déjà plus en emploi depuis un, deux ou trois ans. Ils peuvent être au chômage – le chômage de longue durée des seniors est important. C’est le chômage qui a tendance à remplacer les pré-retraites, mais de manière moins favorable. Ils peuvent être aussi en invalidité, en arrêt longue maladie, ou aux minimas sociaux. Une période sans emploi ni retraite est en train de se créer, et a tendance à s’allonger avec les réformes.

C’est une illusion de poser les débats comme si, en décidant d’un âge de départ à la retraite, on résolvait le problème de l’emploi des seniors. Ce problème est toujours là, à la fois parce que les entreprises ne sont pas très demandeuses de garder les seniors très longtemps, que les conditions de santé dans un grand nombre d’emplois ne permettent pas de travailler plus longtemps, et aussi parce que les personnes ne souhaitent pas travailler plus longtemps. C’est en lien avec les conditions de travail. Il y a un fossé qui se creuse entre le moment où l’on s’arrête – la moitié des gens s’arrêtent aujourd’hui avant 60 ans –, l’âge légal (62 ans actuellement), et l’âge moyen auquel on touche enfin sa retraite, qui est plutôt de 63 ans pour l’instant.

Est-il possible de dessiner une réforme, ou des changements dans le système des retraites qui prendraient mieux en compte les carrières heurtées, les périodes de chômage, les congés maternités, les congés parentaux ?

Il y a la question du système de retraites, et la question du niveau des pensions. Ce que propose Delevoye, avec le système à points, est de considérer la retraite quasiment comme une épargne. Si vous avez épargné beaucoup, vous avez beaucoup. Si vous avez épargné moins parce que vous avez eu des trous dans votre carrière, cela se ressent sur votre retraite. Il existe une autre façon de voir la retraite traditionnellement en France : la retraite n’est pas une épargne, c’est le maintien des meilleurs salaires. Avec cette réforme, nous assistons ainsi à un réel basculement. Veut-on penser la retraite comme le maintien du salaire, auquel cas le système proposé par Jean-Paul Delevoye n’est pas le plus adapté ? Ou alors la conçoit-on comme une quasi-épargne publique, et dans ce cas c’est le système à points qu’il faut adopter.

La deuxième question concerne le « bon » niveau d’une retraite : quelle part des derniers salaires, vers quel âge peut-on envisager de la prendre, et du coup, quels sont les besoins en termes de financement puisqu’on va vivre plus vieux ? Le problème du débat, tel qu’il est mené aujourd’hui, est que le gouvernement évacue complètement ces aspects, en focalisant l’attention sur la tuyauterie, sur les points. Le gouvernement a en fait déjà décidé qu’on ne mettrait pas un centime de plus pour les retraites et que, donc, leur niveau va baisser. Ce sera à nous de décider de prendre notre retraite plus tard, parce que nous toucherons beaucoup moins.

D’un côté, le gouvernement communique sur des détails très techniques, de l’autre, les économistes, les partenaires sociaux, les citoyens, n’ont pas accès aux données sur lesquelles se base le gouvernement pour calculer les effets de la réforme. Qu’en pensez-vous ?

Nous n’avons pas accès aux données ni au résultats des études. C’est particulièrement archaïque, d’autant plus que le gouvernement communique sur des détails très techniques et qu’il veut absolument parler de cela. Il ne communique pas les simulations sur lesquelles il s’appuie. Le gouvernement assure que notre système sera meilleur que l’ancien, mais nous n’avons pas accès aux données pour le savoir ! Ce qui est clair, c’est qu’on va donner aux cadres supérieurs, aux salariés les plus riches, un bon de sortie du système. Ils pourront sortir du système de base pour la partie de leur salaire qui dépasse 10 000 euros par mois.

Les petites retraites, nous dit-on, seraient de l’autre côté un peu revalorisées. L’éventail des retraites distribuées, sans les plus riches, paraîtra donc plus égalitaire. Mais c’est une loupe déformante. Car les personnes qui en ont les moyens et qui vont voir les retraites de base baisser vont les compléter par la capitalisation. Et la capitalisation accroît nettement les inégalités. Les comparaisons internationales le montrent. Notre système actuel est loin d’être parfait, il contient des formes d’inégalités importantes. Mais en préparant un système où la retraite publique ne sera qu’un premier étage, peut-être que les inégalités seront encore plus fortes entre les retraités.

L’unification des différents régimes aura-t-elle aussi pour effet un nivellement pas le bas ?

Pour y voir plus clair, il faudrait avoir des chiffres. Pour le régime de la fonction publique, il est reconnu publiquement que son intégration au régime général va coûter très cher en droits à la retraite, au moins pour la partie des fonctionnaires qui sont peu payés en prime. On ne connaît pas l’effet de la réforme, mais au moins leurs primes seront prises en compte dans le calcul de la retraite. Pour bien d’autres agents publics, dont les enseignants et certains personnels hospitaliers, qui sont faiblement payés en prime, on sait que la réforme implique une baisse très importante du niveau des pensions. Pour que cela ne soit pas le cas, il faudrait des revalorisations des traitements, qui soient très conséquents, puisque cela fait dix ans que leurs salaires sont gelés.

Le système actuel de retraites est-il encore viable ?

Le système actuel a un petit déficit, de l’ordre de 10 milliards d’euros, sur 300 milliards. Il est donc somme toute équilibré. Il n’est pas du tout question d’un système qui serait à découvert et dont il faudrait éponger les dettes. Le problème, c’est que depuis des années, pour l’équilibrer, on fait baisser les pensions. C’est un choix implicite qui a été fait. La logique de cette nouvelle réforme qui vient, c’est de dire « Dorénavant, on va toujours faire comme ça ». Si on remet en cause la baisse des pensions, alors il faut discuter de sources de financement supplémentaires.

Élargir l’assiette des cotisations serait une alternative ?

On peut tout imaginer. Cela dépend d’abord des contextes politiques. Plusieurs possibilités paraissent assez évidentes. Exemple chez les salariés du privés : presque 10% des rémunérations sont retirées de l’assiette des cotisations, comme l’épargne salariale. Réintégrer ces éléments donnerait un peu d’air. C’est quelque chose qui a été fait par le passé. Il existe d’autres pistes, comme taxer les profits. L’avantage de l’augmentation des cotisations, est que c’est cohérent avec le système par répartition. Nous savons le faire et les montants sont tout à fait raisonnables : toutes choses égales par ailleurs, il suffirait d’augmenter les cotisations de seulement 0,2 point par an pour maintenir les taux de remplacement, le montant de la retraite par rapport au dernier salaire, à leur niveau actuel. En moyenne cela ne se traduirait pas par des baisses de salaires pour les actifs, mais des augmentations légèrement moins rapides.

Une autre question dont on parle peu dans cette réforme, est celle de la prise en compte de la pénibilité…

Plusieurs dispositifs de prise en compte de la pénibilité ont été mis en place dans les années 2000 puis ont été dégradés. Aujourd’hui, ce n’est pas mis en avant. Et comme on présente chacun comme le gestionnaire de son compte de points, on ne rend pas compte du fait qu’il y a des métiers qui ont des effets tels sur la santé qu’on ne peut pas les exercer indéfiniment. C’est quelque chose qui doit se penser pour la retraite, mais aussi se penser au travail, il faut mener de front les deux. Une partie des éléments des régimes spéciaux de retraites reposent sur cette idée de prendre en compte les risques spécifiques. S’il y avait quelque chose à faire pour s’inspirer des régimes spéciaux, ce serait effectivement de reconnaître qu’il y a des professions qui, en tant que telles, méritent un traitement spécifique.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

 Photo : CC Domaine public.

Notes

[1] Michaël Zemmour est maître de conférences en économie à l’Université Lille 1. Ses recherches portent sur l’économie politique du financement de l’État social.

[2] Le rapport qui dessine la réforme des retraites à venir et qui a été publié en juillet.

Publié le 20/10/2019

Peuple kurde, la tragédie sans fin

Après l’abandon des Américains, les Kurdes sont en guerre contre la Turquie. Et c’est tout l’échiquier international qui est impacté : l’UE, la Russie, Bachar el-Assad... Explications.

Par Alexandre Luca | (site regards.fr)

Mercredi 9 octobre, le Nord-Est syrien s’est rappelé à son triste sort. Celui des bombes tombant du ciel et des morts qui se comptent par centaine dans un pays en guerre depuis huit ans. L’opération « source de paix » lancée par le président turc Recep Tayyip Erdogan ne fait que commencer. Et elle vise les Kurdes, principaux alliés des puissances occidentales dans la lutte contre l’Etat islamique. En décidant quelques jours plus tôt de retirer ses troupes de la région – par un simple tweet de Donald Trump – malgré les pressions de la communauté internationale, le président américain a fait le choix d’abandonner son allié, ouvrant ainsi la porte à une intervention turque.

Erdogan n’en demandait pas tant. Le président turc a désormais le champ libre pour réaliser la zone de sécurité qu’il prône depuis des mois et ainsi repousser les Kurdes et sa faction armée, les Unités de protection du peuple qualifiées par Ankara de « terroristes », loin de sa frontière. La perspective pour le président turc d’y installer les millions de réfugiés syriens présents sur son sol est également un argument non négligeable.

Les appels de l’Union européenne et les menaces de Trump n’y feront rien. « Erdogan est un élément incontournable de la région que personne ne peut sous-estimer. Trump peut évidemment faire des menaces, mais en réalité, il ne peut se passer de la Turquie comme acteur important de l’Otan, abonde Dominique Vidal, historien spécialiste du Moyen-Orient. La Turquie a également un "gentleman’s agreement" avec la Russie, et elle est l’un des rares pays qui ne participent pas aux sanctions de l’Iran. Quoique fasse Erdogan, il bénéficie d’alliances qui vont au-delà des réactions épidermiques liées à l’intervention militaire actuelle. » Sûr de sa force, le président turc a promis qu’il irait jusqu’au bout lors d’un discours à Istanbul vendredi 11 octobre. « Nous continuerons notre combat », a-t-il martelé, n’en déplaise à la communauté internationale. Sur le plan intérieur, Erdogan est également plus fragile qu’il n’y paraît. Cette intervention militaire, il en a aussi besoin pour redorer son blason après ses défaites aux élections municipales à Istanbul et Ankara de juin dernier.

Poutine, le grand gagnant ?

Abandonnés sur le terrain et en grandes difficultés face à l’armada turque et ses alliés de l’armée nationale syrienne issue de la rébellion et de factions islamistes, les Kurdes, eux, ont décidé de se tourner vers Bachar el-Assad. « Nous savons que nous devrons faire des compromis douloureux », mais « entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie », s’est justifié Mazloum Abdi, haut commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement composées de Kurde, auprès de Foreign Policy.

De quoi remettre le régime, et son allié russe, au centre du jeu. « L’objectif pour Bachar el-Assad est de regagner le maximum de territoire, même s’il ne fait pas le poids contre l’armée turque », résume Dominique Vidal. Pour Adel Bakawan, chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales, le grand gagnant n’est autre que Vladimir Poutine : « Au moment où les Etats-Unis se retirent et perdent toute crédibilité, le président russe apparaît comme celui qui tient sa parole. Nous sommes là, à vos côtés et nous ne vous lâcherons pas ». Et l’Etat islamique dans tout ça, alors que de nombreux djihadistes ont profité de l’intervention turque pour s’évader des geôles tenues par les Kurdes ? « Une chance inespérée pour les dirigeants de l’organisation, selon Adel Bakawan, alors que les Forces démocratiques syriennes ont abandonné Raqqa », ancienne capitale du califat autoproclamé. Un constat que nuance pourtant Dominique Vidal : « Je pense que l’Etat islamique est avant tout un problème irakien, né de l’invasion américaine et de la chute de Saddam Hussein. Le terreau se situe en Irak, et tant que les Sunnites resteront marginalisés, que la corruption demeurera au sein du pouvoir, l’Etat islamique représentera toujours une menace ».

« Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous »

La trahison diplomatique des Etats-Unis envers les Kurdes, l’histoire en a été maintes fois témoin. Et les Kurdes en ont toujours fait les frais. « Les Kurdes ont toujours été seuls contre tous. Ça n’a rien de nouveau. Cela fait un siècle que ça dure, souligne Dominique Vidal. Après la Première guerre mondiale, un état kurde était même prévu, avant d’être finalement oublié dans les négociations. Les Kurdes sont en quelque sorte les cocus de l’Histoire. »

Pour autant, sont-ils exempts de tout reproche, notamment dans le conflit qui gangrène la Syrie depuis huit ans ? « Il y a un élément très important, c’est qu’ils ont toujours fricoté avec le régime de Bachar el-Assad depuis le début du conflit, ce qui a passablement fâché beaucoup de gens et notamment les tribus arabes qui peuplent la région, confirme Dominique Vidal. Quand Alep a été assiégée, on ne les a pas vus, ce qui est une erreur majeure à mon sens. »

Alliés précieux des pays occidentaux sur le terrain, les Kurdes n’ont jamais vu leurs aspirations étatiques se réaliser. L’imaginaire collectif d’un Rojava souverain et indépendant est encore loin selon Dominique Vidal : « Quel que soit leur rôle d’allié, les revendications des Kurdes vont à l’encontre de leurs voisins, qu’il s’agisse de la Turquie, du gouvernement syrien, des intérêts irakiens et même iraniens ». Leur alliance récente avec Bachar el-Assad et les Russes pourrait-elle changer la donne ? « J’ai pu consulter un document rédigé entre les Russes, Damas et les Kurdes, révèle Adel Bakawan. Il y a une mention qui précise que la Russie donne la garantie d’une autonomie des Kurdes à l’avenir. » Pour Dominique Vidal, « il n’y a jamais d’expérience démocratique qui soit perdue. Les Kurdes de Syrie ont une base de reconstruction pour le futur ». L’Histoire en est témoin.

 

Alexandre Luca

Publiié le 19/10/2019

L'Espagne, un Etat-nation en crise

Par Stéphane Pelletier, professeur agrégé d’espagnol et de civilisation hispanique contemporaine, université Paris-Est-Créteil. — (siteliberation.fr)

La condamnation de neuf leaders catalans le 14 octobre a provoqué des manifestations continues ainsi qu'un appel à la grève générale ce vendredi. Le futur gouvernement central qui sortira des élections générales du 10 novembre serait inspiré de repenser la politique de construction nationale.

  • L'Espagne, un Etat-nation en crise

Tribune. La Cour suprême a rendu son verdict lundi, très attendu outre-Pyrénées, dans le procès qui aura duré quatre mois contre neuf leaders indépendantistes catalans, accusés de sédition et de malversation de fonds publics pour des faits qui remontent à octobre 2017. Les peines prononcées sont lourdes (entre 9 et 13 ans de prison) mais se situent en deçà de ce que le parquet avait requis. Le message du pouvoir judiciaire se veut néanmoins implacable : tolérance zéro envers ceux qui ont enfreint la loi qui interdisait expressément l’organisation d’un référendum d’autodétermination en Catalogne. Les neuf personnes condamnées étaient passées outre malgré les mises en garde réitérées du gouvernement central en arguant du droit des Catalans à décider de leur destin et en choisissant les urnes pour exprimer pacifiquement leur dessein.

Mais cette réponse ferme de la justice espagnole ne résout en rien le conflit catalan. Elle risque même de provoquer une suite de réactions courroucées de la part des quelque 2,5 millions de Catalans partisans de l’indépendance de leur nation, toujours privée d’un Etat propre. A leurs yeux, l’Etat central n’est plus à même de représenter cette communauté d’adhésion que devrait être la nation espagnole. S’agissant de plusieurs millions de citoyens, c’est un problème majeur pour la démocratie espagnole.

Ce qui se joue véritablement en Espagne n’est pas un problème d’organisation de l’Etat mais bien un problème qui renvoie au concept même de nation. En effet, nous assistons à l’échec cuisant de l’Etat-nation espagnol qui ne tient pas tant à son mode d’organisation, fût-il centralisé, fédéral ou confédéral, qu’à son incapacité à faire en sorte que tous ses citoyens se sentent membres à part entière d’une communauté d’appartenance.

Si le problème n’est pas nouveau dans l’histoire espagnole contemporaine et ne se limite pas au cas espagnol, la crise catalane actuelle ne fait que mettre en relief cet échec. Quelles en sont les causes ?

Les presque quarante ans de régime franquiste avaient eu un effet désastreux sur le processus de construction nationale en réprimant systématiquement les identités qui s’exprimaient à la périphérie. Pour des millions d’Espagnols, surtout à gauche et a fortiori au Pays basque et en Catalogne, la nation espagnole avait des relents dictatoriaux et était vécue comme un gros mot. L’Espagne démocratique, née de la Constitution de 1978, qui avait progressivement mis en place un système fortement décentralisé au début des années 80 avec la création de 17 autonomies, n’est pas parvenue à rendre cohérent un récit de nation inclusive. Les élites de la période de la transition démocratique (1976-1982) ayant échoué dans leurs politiques de construction d’une identité espagnole partagée, l’on a assisté à la multiplication des récits de nations alternatives (basque et catalane mais pas uniquement). Les politiques visant à raffermir les liens communautaires n’ont pas suffisamment été mises en œuvre, les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir préférant regarder du côté de la construction européenne. Enfin, la droite espagnole, incarnée par le Parti populaire, a jeté de l’huile sur le feu nationaliste en refusant catégoriquement de négocier en 2006 avec les élites politiques catalanes des statuts d’autonomie élargie. Cela aurait évité la radicalisation des nationalistes catalans et le passage de centaines de milliers de Catalans dans le camp indépendantiste, tout comme la désintégration à marche forcée de l’Etat-nation à laquelle nous assistons aujourd’hui. Les socialistes espagnols n’ont guère été plus inspirés à cet égard, il est vrai.

De la répression (dont on a mesuré en octobre 2017 à quel point elle pouvait être brutale) et du refus de dialoguer autour d’une table ne naîtra rien de bon. Le futur gouvernement central issu des élections générales du 10 novembre prochain, si l’Espagne parvient enfin à dégager une majorité claire aux Cortes, serait bien inspiré de repenser entièrement sa politique de construction nationale au risque de voir la maison Espagne perdre bientôt une partie de sa charpente ! Les réactions qui se produisent en Catalogne nous disent peut-être qu’il est déjà trop tard.

Auteur de Une histoire de la transition démocratique en Espagne, EME éditions, juillet 2019.

 

Stéphane Pelletier professeur agrégé d’espagnol et de civilisation hispanique contemporaine, université Paris-Est-Créteil.

Publié le 18/10/2019

Algérie. « Mettez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! »

Vendredi, 18 Octobre, 2019

Le régime accentue la répression et multiplie les arrestations ciblées de militants, de responsables politiques et de figures du hirak. Sans parvenir à faire refluer le mouvement populaire, à quelques semaines d’un scrutin présidentiel rejeté par la rue.

« Surveillez le pétrole, pas les étudiants ! » Sur la place des Martyrs envahie, mardi, à Alger, par une foule joyeuse et déterminée, l’atmosphère tranchait avec celle de la semaine précédente. Pas de pluie de coups de matraque, cette fois-ci, pas de rafles parmi les manifestants et un dispositif policier moins oppressant. La violence déployée contre les étudiants, le 8 octobre, avec des dizaines d’arrestations, n’a pas eu l’effet d’intimidation escompté : au contraire, elle a suscité la colère et l’indignation jusque dans les rangs des indifférents et des indécis, provoquant un net regain de mobilisation. Rejoint par des milliers de citoyens révoltés par la pression répressive qui va crescendo depuis la fin du mois de juin, ce défilé estudiantin avait des allures de vendredi. « Emmenez-nous tous en prison, le peuple ne s’arrêtera pas ! » chantaient les jeunes protestataires, exigeant la libération des leurs arrêtés au fil des marches et celle de tous les prisonniers politiques. Parmi les portraits brandis par la foule, un visage se détachait : celui de Yasmine Dahmani, 22 ans, étudiante en droit, incarcérée depuis un mois à la prison d’El-Harrach. Arrêtée le 17 septembre, toujours en attente de son procès, elle est devenue une icône de la révolte. Comme Jawad Belkacem, un jeune activiste d’Oran interpellé dans la marche de vendredi dernier, jugé en comparution immédiate et condamné à une année de prison ferme, assortie d’une amende de 220 000 dinars (1 650 euros). Dans sa ville, les étudiants ont choisi le ton de l’humour pour défendre leur camarade : « Talgou Jawad, ma baach el cocaïne ! » (« Relâchez Jawad, il n’a pas vendu de cocaïne ! ») Référence sarcastique au scandale consécutif à la saisie l’an dernier, en rade d’Oran, de 700 kg de cocaïne, avec la mise en cause d’innombrables officiels, jusqu’au sommet de l’appareil sécuritaire.

De marches hebdomadaires en mobilisations motivées par la contestation de projets de loi, comme celui qui prévoit de livrer le secteur des hydrocarbures aux multinationales étrangères (voir ci-contre), le mouvement populaire, loin de refluer sous l’effet de la répression, prend désormais un rythme quasi quotidien et une empreinte sociale plus affirmée. Avec, toujours, une claire détermination à libérer le peuple algérien des lois et choix liberticides du pouvoir. Hier encore, les familles des détenus politiques et d’opinion manifestaient devant le tribunal de Sidi M’Hamed, au centre d’Alger, aux cris de « Libérez les otages ! »

Chaque jour apporte son lot de procès et de condamnations

Depuis sa cellule, cette semaine, le vieux Lakhdar Bouregaâ, héros de la guerre d’indépendance et fondateur du Front des forces socialistes (FFS), faisait savoir à ses avocats qu’il refuserait toute démarche en faveur de sa libération tant que de jeunes protestataires resteraient derrière les barreaux. Arrêté le 29 juin dernier devant son domicile, cet ancien officier de l’Armée de libération nationale est poursuivi pour « participation, en temps de paix, à une entreprise de démoralisation de l’armée »… Même chef d’inculpation pour Karim Tabbou, porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS) et figure du hirak, placé une première fois en détention le 12 septembre, relâché la semaine suivante avant d’être aussitôt réexpédié en prison. Mais, quand elle est aux ordres, la justice sait varier les motifs pour couvrir l’arbitraire. Hakim Addad, Djalal Mokrani, Ahmed Bouider, Kamel Ouldouali et Massinissa Aissous, des militants du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ) arrêtés le 4 octobre, sont ainsi poursuivis pour « incitation à attroupement et atteinte à la sécurité de l’État ». Leurs camarades Karim Boutata et Ahcene Kadi, interpellés quelques jours plus tôt, sont accusés d’« incitation à l’atteinte à l’intégrité territoriale par diffusion des vidéos sur Facebook » et de « port de pancartes et slogans attentatoires à l’unité nationale ».

Combien d’opposants, de révoltés dans les geôles du régime ? La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) a recensé 111 incarcérations de militants et marcheurs depuis le 21 juin, date à laquelle le pouvoir s’est engagé dans une stratégie d’arrestations ciblées visant d’abord les porteurs de drapeaux amazighs (berbères), puis les responsables politiques et finalement tous les visages connus du hirak. « C’est un décompte approximatif : chaque jour apporte son lot d’arrestations, de procès, de condamnations. La capitale est la plus touchée, mais aucune région n’est épargnée et, dans les zones les plus reculées, des arrestations passent inaperçues, avec, parfois, des motifs d’inculpation maquillés », résume Saïd Salhi, président de la LADDH. Pour ce militant, cette stratégie est vouée à l’échec : « Un travail de profilage et de fichage est engagé depuis huit mois. En ciblant les têtes qui émergent, le pouvoir espère semer la peur et décapiter le hirak. Mais les Algériens se sont définitivement libérés de la peur le 22 février et il est impossible de décapiter un mouvement horizontal et pacifique, sans chefs, sans représentants, sans appels ni mots d’ordre centralisés. »

Aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu

En dépit de ce rapport de forces conforté chaque semaine depuis huit mois par la rue, les hommes du pouvoir s’accrochent, signent des contrats de gré à gré, tentent de passer en contrebande des lois stratégiques. Ils s’obstinent, invectivent les protestataires et menacent encore. À commencer par le chef d’état-major des armées, Ahmed Gaïd Salah, qui enchaîne, au fil de sa tournée des casernes, des discours de politique générale dignes d’un chef d’État ou de gouvernement. Le vieux général affecte des postures toujours plus martiales, à mesure qu’approche le 12 décembre, date supposée d’un scrutin présidentiel contesté. En visite, mardi, au siège du commandement des forces navales, à Alger, il s’en est pris sur un ton furieux à ceux qui tentent « d’entraver ce processus électoral décisif ou d’influencer la conscience du peuple algérien ». Fidèle à sa rhétorique de la main étrangère, il a fustigé une « minorité dépourvue de patriotisme » faisant « usage de mensonges ». Sur le ton de la paranoïa, il a mis en garde ceux « qui font des marches pacifiques (contre) la présence de certaines parties insidieuses qui s’efforcent de surfer sur la vague de ces manifestations ». Des « entités inconnues » aux « objectifs malveillants » mobilisent « de l’argent sale afin d’amplifier le nombre de ces manifestations », a-t-il encore assuré.

Les inflexions belliqueuses de ce discours trahissent pourtant une certaine fébrilité, alors que la feuille de route établie par le pouvoir semble chaque jour plus compromise. À une semaine du dépôt des candidatures à l’élection présidentielle, aucun opposant de poids ne semble prêt à jouer le jeu. D’abord pressé de concourir, Ali Benflis s’est fait discret, ces dernières semaines. Quant à Abdelmadjid Tebboune, l’autre « candidat à la candidature », il tente de convaincre, en vain, qu’il n’est pas le « candidat du pouvoir ». « Il n’y a que des anciens premiers ministres de Bouteflika comme candidats », ironisent les Algériens, à propos de ces deux aspirants. Dans le camp islamiste, les chefs du MSP, Abderrazak Makri, et du FJD, Abdallah Djaballah, après avoir laissé entrevoir la possibilité d’une alliance avec les nationalistes, ont finalement entériné leur retrait de la course.

Quant à l’opposition rassemblée autour du pacte de l’alternative démocratique, elle plaide pour une transition ouvrant sur un processus constituant et rejette sans appel la perspective d’un scrutin propre à recycler le système. Même ceux qui voyaient dans ce scrutin verrouillé l’opportunité d’une « sortie de crise » commencent à faire défection. Cette semaine, une vingtaine de personnalités, dont Ahmed Taleb Ibrahimi, Ahmed Benbitour, Ali Yahia Abdennour et Abdelaziz Rahabi, ont lancé un appel à un « dialogue sérieux », jugeant « inconcevable d’envisager la tenue de la présidentielle du 12 décembre dans de pareilles circonstances ». La rue, elle, reste catégorique : « Makanch intikhabat maâ l’îssabat », scandent les protestataires. « Pas d’élections avec les bandits ».

Rosa Moussaoui

Publié le 17/10/2019

Hôpital public. Les élus PCF présentent 43 mesures pour sortir de la crise

Lola Ruscio (site humanite.fr)

Devant le ministère de la Santé, les députés et sénateurs communistes ont dévoilé hier leurs propositions « d’urgences ». Ce texte de loi ambitionne de redonner un nouveau souffle à un système de santé abîmé par des politiques d’austérité.

En plein mouvement social des paramédicaux, les parlementaires communistes ont présenté, hier, leur proposition de loi pour sortir de la crise des urgences et de l’hôpital. Depuis dix-huit mois, des élus PCF ont sillonné de nombreux territoires à la rencontre des soignants, des syndicats et des usagers. « Le constat est accablant : les hôpitaux et les Ehpad sont à genoux ! a lancé la sénatrice PCF Laurence Cohen devant le ministère de la Santé. Cela a des conséquences sur la qualité des soins, mais le gouvernement Macron continue les restrictions budgétaires. » « Cette crise majeure de l’hôpital est présente sur l’ensemble du territoire, c’est une grande question nationale », a abondé son homologue à l’Assemblée ­nationale, le député Pierre Dharréville.

La mise en place d’un moratoire sur les fermetures d’établissements

Face à ce climat social explosif, les communistes défendent 43 mesures « d’urgence pour la santé et les hôpitaux ». L’un des volets du projet de loi porte sur le maintien du service public hospitalier. Cette exigence passe par la mise en place d’un « moratoire » sur les fermetures d’établissements, de services et de lits hospitaliers. Comme le rappelle Laurence Cohen, « le gouvernement dit ne pas “fermer les hôpitaux”, mais partout, des services, des lits ferment à cause des restrictions budgétaires ». La tendance est lourde : 39 % des maternités ont disparu depuis 1995, et les soignants se battent ici et là pour sauver des services hospitaliers, comme les urgences ou la chirurgie. Jugés peu rentables, les hôpitaux de proximité voient leurs services fermer les uns après les autres. « Ils sont aujourd’hui des coquilles vides », dénonce l’élue communiste. Pour garantir l’égalité d’accès aux soins, les parlementaires PCF défendent une refonte des petites structures basée sur « des activités obligatoires de médecine d’urgence, de chirurgie et d’obstétrique ».

L’autre gros morceau concerne le financement de l’assurance-maladie. Pour ­investir dans la santé, les parlementaires communistes proposent de fixer la hausse de l’objectif national de dépenses d’assurance-maladie (Ondam) à 4,5 % en 2020. Son relèvement permettrait de dégager des recettes supplémentaires à hauteur de 5 milliards d’euros, notamment pour « embaucher 100 000 agents hospitaliers et titulariser les contractuels ». Les communistes le savent bien : la crise de l’hôpital et des urgences est le résultat des Ondam passés, qui ne correspondent pas à l’évolution des besoins croissants de l’hôpital public et de la santé. Et le gouvernement récidive : en l’état, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2020 ne prévoit pas de hausse globale des dépenses de santé. La cure d’austérité sera toujours aussi sévère pour les hôpitaux. « Le gouvernement ne répond pas du tout à l’urgence, a estimé le député PCF Alain Bruneel. Et le déficit de la Sécurité sociale s’élève maintenant à 5 milliards d’euros. Avec les ­allègements de cotisations, le gouvernement tue la ­S­écurité sociale ! »

À rebours de cette logique, les communistes font des propositions pour renforcer le financement de la Sécu. Ils préconisent, par exemple, la fin « progressive » sur deux ans de l’allègement de cotisation patronale Cice qui représente un « coût annuel de 22,1 milliards d’euros pour l’assurance-maladie », la disparition du « dispositif Fillon », qui représente un manque à gagner de « 23 milliards d’euros pour la Sécurité sociale en 2018 ». Ils ­défendent également la suppression de la taxe sur les salaires, prélevée sur les établissements publics de santé, pour dégager « 4 milliards d’euros ». Cette somme permettrait de financer des réouvertures, des créations de postes et des hausses de salaires dans l’ensemble des services. Une ambition aux antipodes des mesures dévoilées par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, depuis les mobilisations aux urgences et à l’hôpital. « Nous sommes aux côtés des personnels hospitaliers et des pompiers en lutte », a souligné le député Alain Bruneel.

 

Lola Ruscio

Publié le 16/10/2019

Catalogne : l'Union européenne regarde ailleurs

 

Par Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles (site kiberation.fr)

 

Fidèle à sa ligne non interventionniste sur le dossier sensible de la Catalogne, l'UE n'a pas réagi aux très lourdes condamnations, lundi, des responsables indépendantistes.

C’est par un silence assourdissant que l’Union européenne a accueilli l’arrêt de la Cour suprême espagnole qui a condamné, lundi, neuf dirigeants indépendantistes à des peines de prison ferme allant de neuf à treize ans pour «sédition» ou «détournement de fonds publics», le chef de «rébellion» n’ayant pas été retenu. Leur crime ? Avoir déclaré unilatéralement, mais pacifiquement, l’indépendance de la Catalogne le 10 octobre 2017 à la suite du référendum d’autodétermination du 1er octobre.

Ce refus d’intervention est constant depuis le début de la crise catalane : pour l’Union, il s’agit d’une affaire strictement intérieure. Emmanuel Macron a parfaitement résumé la doctrine européenne dès octobre 2017 par quelques formules lapidaires : «J’ai un interlocuteur en Espagne, c’est le Premier ministre […] Il y a un Etat de droit en Espagne, avec des règles constitutionnelles. Il veut les faire respecter et il a mon plein soutien.» Pour le chef de l’Etat, l’UE n’a strictement aucune compétence dans ce domaine et ne doit surtout pas en avoir : «Moi demain, je peux avoir une région en France qui se lève et qui dit : "S’il en est ainsi, j’en appelle aux institutions européennes." Et on a des institutions [européennes] qui deviennent les arbitres des élégances de tous les sujets intérieurs ? Non.» 

Union sacrée au Parlement européen

Le seul pays à avoir montré des sympathies pour la cause catalane est la Belgique, où s’est d’ailleurs réfugié Carles Puigdemont, l’ancien président de la Généralité – l’exécutif de la communauté autonome catalane. Ce qui n’a rien de surprenant, la Flandre (6,6 millions d’habitants sur les 11 que compte le royaume) étant dominée par des partis indépendantistes (N-VA et Vlaams Belang) qui veulent en finir avec la Belgique.

Au sein du Parlement européen, c’est la même union sacrée. Les groupes PPE et socialiste sont totalement hostiles à la cause des indépendantistes catalans. Tout comme Renew Europe (RE) qui estime «que la question catalane est la définition même de ce qu’est un problème intérieur», comme l’explique Bernard Guetta (Renaissance, qui fait partie de RE). Une position qui n’est pas près d’évoluer, huit députés de Ciudadanos, un parti farouchement hostile aux indépendantistes, siégeant dans ses rangs. Cela étant, la sévérité de la justice espagnole met mal à l’aise l’ancien journaliste français : «Ce jugement va renforcer les rancœurs tant en Catalogne qu’entre la Catalogne et le reste de l’Espagne. On ne retisse pas le tissu national, on ne construit pas l’avenir sur l’injustice et le ressentiment. Ce jugement ne tient absolument pas compte de la nécessité de la réconciliation.» Une opinion partagée par la GUE (gauche radicale) et les Verts : «Ce jugement est disproportionné et va accroître la crise politique en Catalogne. La situation appelle une solution politique et ne peut être réglée par la justice», estime ainsi l’Allemande Ska Keller, la coprésidente du groupe Vert.

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L’attitude prudente de l’Union s’explique par le fait qu’elle n’est pas une fédération, mais une confédération d’Etats souverains. Jean-Louis Bourlanges, ancien eurodéputé et actuel député français du Modem, le rappelle : «L’Europe est faite par les Etats et ils ne peuvent donc se permettre d’intervenir dans les situations internes. Sauf, comme le prévoient les traités, si l’Etat de droit est mis en cause comme en Hongrie ou en Pologne.»  En clair, l’Union, ce sont les Etats et il n’est pas question qu’ils interviennent dans une crise mettant en cause l’intégrité territoriale de l’un d’entre eux, y compris en proposant une médiation qui donnerait une légitimité internationale aux sécessionnistes.

Les Espagnols, omniprésents à tous les niveaux de pouvoir à Bruxelles, veillent à ce que cette doctrine soit respectée à la lettre. Ainsi, le patron du service juridique de la Commission est l’Espagnol Luis Romero Requena et la cheffe de cabinet du président de l’exécutif européen, Jean-Claude Juncker, est l’Espagnole Clara Martinez Alberola, membre du Parti populaire. L’ancien porte-parole de la Commission, le conservateur grec Margarítis Schinás, est l’époux de Mercedes Alvargonzález qui a été jusqu’à ces jours-ci la cheffe de cabinet de Manfred Weber, elle aussi membre du Parti populaire. Le groupe socialiste quant à lui est présidé par l’Espagnole Iratxe García.

Une justice espagnole politisée

Reste que, sur le fond, le distingo entre la Hongrie ou la Pologne, d’une part, l’Espagne, d’autre part, ne tient guère la route. En effet, la justice espagnole n’est pas un parangon de vertu contrairement à ce que voudrait faire croire le gouvernement madrilène. Ainsi, le Conseil de l’Europe sis à Strasbourg critique régulièrement l’absence d’indépendance des magistrats espagnols. De fait, c’est le gouvernement qui choisit le procureur général, et les membres du Conseil général du pouvoir judiciaire, chargé de nommer les juges et de gérer leur carrière, sont nommés par le Parlement sur la base de quotas attribués à chaque parti. En un mot, cette politisation de la justice est tout simplement contraire au principe de la séparation des pouvoirs. C’est sans doute ce qui explique que ce soit la justice qui se montre particulièrement répressive à l’égard des Catalans et qui a entravé les efforts des gouvernements socialistes Zapatero et Sánchez pour trouver une solution politique.

De même, le Code pénal espagnol contient des dispositions particulièrement dures sur la «rébellion» et la «sédition», lesquelles ont été surtout pensées pour lutter contre le retour des tentations autoritaires après la chute du franquisme. A tel point que les justices belge et allemande ont refusé d’exécuter les mandats d’arrêt européens lancés contre les dirigeants indépendantistes réfugiés à l’étranger, ce qui montre que certaines normes espagnoles contreviennent aux valeurs européennes. Si l’on considère que l’organisation de la justice ibérique est une affaire intérieure, il devrait donc en aller de même pour les démocratures des pays d’Europe de l’Est.

Jean Quatremer correspondant à Bruxelles

Publié le 15/10/2019

Gilets jaunes. La coordination autonome se structure

(Site lamarseillaise-encommun.org)

La coordination autonome est une proposition de structuration qui émane de plusieurs groupes de Gilets Jaunes.

Ces derniers mois ont été historiques et ont démontré que malgré les manifestations, les blocages, les actions pacifiques ou non, les pétitions, les tractages ou encore les listes de revendications, le pouvoir en place a l’intention de rester sourd et aveugle face au mécontentement justifié d’un peuple qui refuse sa précarisation permanente.

L’objectif de la coordination autonome est la mise en relation des groupes et des personnes qui désirent faire appliquer concrètement les revendications des Gilets Jaunes dans la société : justice fiscale, démocratique, écologique et sociale.

Cette coordination ne reconnaît aucun chef et les groupes qui la composent restent strictement autonomes. Elle n’est liée à aucun parti ou mouvement politique ni à aucun syndicat. Toute personne qui se reconnaît dans les valeurs présentées dans sa charte y est la bienvenue.

Un autre monde est possible, et nous vous proposons de prendre part dès maintenant à sa création.

Avant-propos : pourquoi une charte et un règlement ?

La Coordination Autonome a pour vocation d’être un outil ouvert au plus grand nombre, et de proposer un cadre de travail collectif agréable et fondé sur des valeurs communes.

Ces valeurs sont retranscrites dans la charte ci-dessous, qui a été rédigée et affinée pendant plusieurs mois par des Gilets Jaunes. Elle retranscrit avec des mots simples l’essentiel de ce qui anime aujourd’hui des centaines de milliers de personnes. Elle rappelle également l’esprit d’ouverture et l’acceptation des différences qui font la force de ce mouvement, et la nécessité d’adopter des processus démocratiques dans les prises de décision.

Il n’est pas obligatoire d’avoir porté un Gilet Jaune pour valider cette charte car les problèmes actuels qui y sont décrits concernent tout le monde, et nous espérons qu’une grande partie de la population s’y reconnaîtra et nous rejoindra.

Le règlement est là pour assurer le bon fonctionnement et maintenir notre neutralité vis à vis des partis ou structures politiques, syndicales ou religieuses. Pour la plupart d’entre vous cela va de soi, mais nous devons le rappeler ici car nous avons pu constater l’éclatement de groupes sur ces questions. Nous demandons dans le règlement que chacun reste discret sur ses pratiques et ses idéologies, respecte celles des autres, et qu’aucune promotion directe ou indirecte pour un parti, un mouvement ou une doctrine politique ne soit faite.

La charte et le règlement sont la porte d’entrée dans la Coordination Autonome, si vous y adhérez et vous engagez à les respecter alors vous êtes les bienvenus parmi nous.

RÈGLEMENT

  • Tous les membres de la Coordination Autonome s’engagent à être les dignes représentants de l’esprit des Gilets Jaunes : bienveillance, fraternité et partage, détermination et honneur, sincérité et justice, écoute et respect des différences sont nos valeurs.
  • Les membres s’engagent à ne faire la promotion d’aucun parti ou mouvement politique et à n’avoir aucun rapport avec eux dans le cadre des activités des gilets jaunes et de la coordination.
  • Les individus et les groupes souhaitant œuvrer avec des syndicats sont libres de le faire à condition de n’engager ni les autres groupes et individus, ni la coordination.
  • Les adhérents s’engagent à agir concrètement afin que les objectifs de justice sociale, fiscale et démocratique portés par les gilets jaunes soient appliqués dans notre société.
  • Toute action d’un groupe qui s’opérera en dehors du cadre de la coordination n’engagera pas la coordination ni ses adhérents.
  • Les adhérents s’engagent à ne pas se prononcer au nom de la coordination ou d’un groupe s’ils n’ont pas été missionnés pour le faire.
  • La coordination autonome étant une structure déclarée, les membres s’engagent à ne pas diffuser des appels à rassemblement ou des actions de désobéissance civile (blocages etc) sur ce réseau.
  • Si des membres posent ouvertement problème par leur comportement (violence, ébriété, attaques physiques ou verbales, malveillance…) Ils pourront être exclus de la coordination et les groupes alentour en seront informés.
  • Les propos et actions contraires à ce règlement et aux valeurs de la charte entraîneront l’exclusion des adhérents ainsi que de leurs groupes si ces derniers adoptent majoritairement les mêmes positions.

CHARTE

Les Gilets Jaunes sont l’expression massive, bienveillante et déterminée des peuples face aux injustices des systèmes qui les dominent par l’argent, la répression et la corruption.

Les Gilets Jaunes sont présents dans de nombreux pays et ils sont fiers et forts de leur diversité. Leur seul objectif est celui d’un monde plus juste avec tous les êtres humains, quelles que soient leurs histoires personnelles, leurs origines, leurs croyances et leurs différences. Toute forme de discrimination est contraire à l’essence même du mouvement des Gilets Jaunes

Les Gilets Jaunes n’appartiennent à aucun chef, aucun élu, aucun parti politique, aucun syndicat, aucune  idéologie et aucune religion.

Les Gilets Jaunes se sont réunis spontanément et par eux-mêmes pour faire face à l’urgence de la situation. En sortant de leur isolement, ils ont retrouvé leur dignité par le dialogue et la solidarité.

Les Gilets Jaunes se reconnaissent dans les processus de décision démocratiques ouverts et transparents. Ils dénoncent la corruption des systèmes politiques et l’influence des lobbys, des industries et des intérêts privés qui imposent leurs lois en dépit de la volonté du peuple.

Les Gilets Jaunes proposent d’inventer ensemble un nouveau modèle de société fondé sur le bien-être humain et le respect des êtres vivants. Une minorité ne doit plus s’enrichir sur le dos d’une majorité en créant de la pauvreté et en détruisant notre santé et notre planète.

Les Gilets Jaunes exigent que quels que soient nos revenus et notre situation nous puissions tous accéder à une alimentation saine, à une eau non polluée, à un logement décent, aux soins, aux transports, à l’électricité, au chauffage, à la sécurité et à l’éducation.

Les Gilets Jaunes souhaitent que les citoyens s’approprient leurs institutions. Les représentants doivent être le reflet de la société et être sanctionnés en cas de non-respect de l’intérêt général.

Les Gilets Jaunes sont un signal d’alerte et un outil pour se rassembler et agir pour le bien commun. L’humanité partage un monde unique aux ressources limitées et à l’équilibre fragile. Les crises présentes et futures ne peuvent plus être ignorées.

Les Gilets Jaunes seront là tant que les urgences sociales, démocratiques et écologiques ne seront pas concrètement et correctement traitées.

Méthode

Nous encourageons celles et ceux qui se reconnaissent dans cette charte à agir de façon autonome pour le bien commun, avec ou sans gilet, ou à rejoindre des gilets jaunes existants.

Chaque personne est la bienvenue et doit être traitée avec respect, quelles que soient ses convictions politiques, ses croyances, ses origines, son orientation sexuelle et son histoire personnelle. L’ouverture et la bienveillance sont nos valeurs fondamentales.

Les prises de décision qui engagent un groupe doivent se faire collectivement, de manière transparente et en privilégiant le dialogue.

La parole doit être équitablement répartie en encourageant l’expression des personnes les plus réservées ou les moins à l’aise verbalement.

Pour faciliter les échanges entre les personnes d’opinions différentes nous recommandons à chacun de rester à l’écoute, de bonne volonté et de dépasser ses idées préconçues.

Chaque individu ou groupe ayant souscrit à cette charte reste autonome et indépendant. Si des groupes de travail sont créés ils doivent rester ouverts, transparents, démocratiques et respecter les missions ou mandats qui leur ont été confiés.

Nous appliquons à nous-mêmes les règles que nous souhaitons voir appliquées à notre société : les porte-paroles, les missionnés et les mandatés ont la confiance de leur groupe mais sont révocables s’ils ne respectent pas leurs engagements ou si leur comportement n’est pas en accord avec cette charte.

Nous affirmons notre refus catégorique de toute récupération politique et de tout appel au vote pour ou contre un parti, un mouvement, un syndicat ou toute autre structure étrangère à cette charte. Chaque personne est libre et responsable de son vote ou de son abstention et doit être respectée.

Nous nous engageons à faire de notre mieux pour élargir le mouvement des Gilets Jaunes, le rendre accessible à l’ensemble de la population et faire appliquer ses revendications.

Toute personne respectant les valeurs énoncées ci-dessus et se reconnaissant dans cette charte a pleinement sa place parmi les Gilets Jaunes et la Coordination Autonome.

Publié le 14/10/2019

Syrie. Les rêves démoniaques du sultan d’Ankara

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

Le président turc poursuit sa stratégie qui s’apparente à une volonté de renaissance d’un Empire ottoman du XXIe siècle. Son but : faire de la Turquie la grande puissance régionale, incontournable pour toute solution.

Lorsque, le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son offensive sur la ville d’Afrin, il était évident qu’elle n’en resterait pas là. D’ailleurs, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais caché ses véritables intentions : éradiquer totalement la résistance dirigée par les Kurdes, d’abord regroupés au sein des Forces de protection (YPG), puis dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans lesquelles on trouve également des milices arabes. Déjà, à cette époque, Ankara n’avait pas eu à s’inquiéter. Membre de l’Otan où elle est une des forces militaires dominantes, elle n’a subi aucune rétorsion de la part des pays occidentaux. Plus paradoxalement, cette offensive de janvier 2018 a également été permise par l’attitude de la Russie qui, bien que contrôlant l’espace aérien de cette zone, n’a pas empêché l’aviation turque de bombarder la ville d’Afrin et les villages environnants. La stratégie d’Erdogan se dessinait ainsi petit à petit. Elle éclate au grand jour avec l’attaque massive lancée depuis lundi.

La masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée

L’un des buts majeurs officiellement annoncés est d’éviter que le Nord-Est syrien, le Rojava pour les Kurdes, ne devienne une base arrière permanente du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre lequel la Turquie mène une guerre sans merci. Ce qui cache en réalité un refus de toute solution à la question kurde. Le PKK est accusé de terrorisme, mais les dirigeants kurdes élus sont pour la plupart en prison. Selahattin Demirtas, du Parti démocratique des peuples (HDP), est passible de plusieurs dizaines d’années de prison. Sans parler de la répression féroce qui s’est abattue sur les populations du Kurdistan turc soumises à des blocus inhumains.

La rhétorique d’Erdogan est simple : les Kurdes qui défendent leurs droits et portent des revendications culturelles et progressistes, notamment celle d’une autonomie démocratique où toutes les populations – turque, kurde, arménienne – vivraient ensemble et codirigeraient l’administration, sont des bandits. Cerise sur le gâteau, cette égalité concernerait également les femmes. Un projet que combat le mal nommé Parti de la justice et du développement (AKP), qui dirige le pays mais a perdu les villes d’Ankara et d’Istanbul à l’issue des récentes élections municipales en Turquie. Quoi de mieux qu’un nationalisme mâtiné de religion pour tenter de regagner du terrain ?

Installées à Afrin et poussant vers l’est, les troupes turques ont ainsi obéré l’unification des trois cantons kurdes du Nord syrien – Afrin, Kobané et Qamichli – sous l’égide du Parti de l’union démocratique (PYD). C’était une première étape. La ville de Manbij posait un autre problème puisque, outre les combattants des FDS, se trouvaient également des militaires états-uniens, français et britanniques qu’il fallait préserver sous peine de faire capoter toute l’opération. De discussions en tractations, un compromis bancal était trouvé avec la mise sur pied de patrouilles mixtes incluant FDS et soldats étrangers. Les dirigeants kurdes, soucieux de ne donner aucun prétexte aux Turcs, acceptaient bon gré mal gré cet « accord ». Mais, comme le renard qui s’immobilise soudainement dans le poulailler, Erdogan attendait son heure, évoquant la création d’une zone tampon – idée acceptée et défendue par les États-Unis – le long de la frontière mais… côté syrien. Profitant de l’avantage que lui procure sa place au sein de l’Otan, le président turc poussait alors ses pions. Et pour bien montrer sa détermination, il annonçait l’achat prochain des redoutables missiles antiaériens russes, les S-400. Ce qui, depuis, a été fait, sans représailles aucune de la part de ses alliés !

Au milieu de la querelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la Turquie d’Erdogan ambitionne d’être la puissance régionale sans laquelle rien ne peut se faire ou se défaire. D’où cette volonté de sortir du rang et d’agir de telle manière qu’elle se trouve incontournable, particulièrement dans le marécage syrien où les affrontements ne concernent plus, et depuis bien longtemps maintenant, les Syriens eux-mêmes, sauf pour mourir. Ankara l’avait bien compris, qui avait facilité le passage des djihadistes de tout poil sur son sol pour aller combattre et le pouvoir de Damas et les Kurdes. La victoire de ces derniers à Kobané au début de l’année 2015 n’était pas qu’héroïque. Elle avait montré que l’organisation dite de l’« État islamique » (EI) pouvait être vaincue. À bien des égards la victoire de Kobané a été non seulement le début de la fin pour Daech (acronyme arabe de l’EI), mais a forcé Erdogan à abandonner une tactique qui ne lui rapportait plus de gain géopolitique.

En revanche, la masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée pour obtenir toutes les concessions possibles de l’Union européenne, empêtrée dans une stratégie perdante en Syrie. Aujourd’hui encore, l’opération déclenchée mercredi viserait à réinstaller les 3,6 millions de réfugiés syriens actuellement sur le sol turc. Donald Trump vient ainsi, en pleine offensive, de louer l’attitude de la Turquie, sans laquelle, selon lui, des millions de personnes seraient éparpillées dans le monde. « Il veut les rapatrier », a affirmé le président américain, le 9 octobre. C’est faire d’une pierre deux coups puisque la Turquie entend ainsi rendre minoritaires les Kurdes au Rojava.

Des zones de désescalade ont été mises en place

Parallèlement, fort de son soutien aux groupes armés islamistes et djihadistes, Ankara est devenu l’interlocuteur privilégié des deux puissances soutenant Damas : la Russie et l’Iran. Le processus d’Astana, qui regroupe les trois pays, a été lancé sans l’aval des États-Unis, des Européens et des pays du Golfe. Des zones de désescalade ont été mises en place. Et on remarquera que le canton d’Afrin jouxte la région d’Idleb, dernière place forte des djihadistes en Syrie qui permet aux Turcs de jouer les juges de paix à égalité avec la Russie.

Pour que sa stratégie réussisse, Recep Tayyip Erdogan sait qu’il doit maintenir un savant équilibre dans ses relations tant avec Moscou qu’avec Washington, s’appuyant sur leurs antagonismes et leurs contradictions, aboutissant au final à ce que, au-delà des paroles, aucun pays ne mette un holà aux opérations militaires turques. Au contraire, tous tentent de saisir l’occasion pour avancer sur leur propre chemin. « Nous allons désormais défendre la nécessité d’établir un dialogue entre la Turquie et la Syrie », a ainsi précisé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, depuis le Turkménistan.

Enfin, l’offensive turque a et aura des conséquences certaines sur le sort des prisonniers ex-combattants de Daech qu’aucun pays ou presque ne veut récupérer. Les FDS, pris sur le front, ne pourront plus les surveiller. Deux prisonniers de nationalité britannique ont été placés sous contrôle de l’armée américaine. Mais les autres ? Les rumeurs commencent déjà à circuler sur des évasions, les femmes de Daech se révoltent et on parle de bombardements des prisons (accréditant l’idée qu’Ankara règle le problème à sa manière au grand soulagement de certains États). La Turquie pourrait utiliser ce levier dans le cadre de négociations qui s’instaureront inévitablement, mais après de terribles destructions et des massacres de civils : l’aviation turque se déchaîne et, au sol, les supplétifs islamistes, anciens de l’Armée syrienne libre pour beaucoup, ne sont pas en reste.

Dans ce Moyen-Orient plus que jamais déchiré, Erdogan, celui qu’on surnomme le nouveau sultan, veut revenir à son vieux rêve d’un Empire ottoman du XXIe siècle où les minorités ne sont que des dhimmi, des populations tolérées mais sans droits, soumises aux lois du pouvoir central. Il y a un siècle, les Arméniens gênant ce projet avaient été éliminés. Sera-ce le tour des Kurdes ?

Pierre Barbancey

Publié le 13/10/2019

Le Big Bang passe la seconde

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Trois mois après leur premier grand rendez-vous, les initiatrices du Big Bang, Clémentine Autain et Elsa Faucillon, entament leur Acte II : rassembler plus large encore la gauche et les écologistes.

Ils affichent leur union et leurs ambitions. Ce mercredi 9 octobre, sous le ciel d’automne de Paris, dans un café proche de la place de la République, Clémentine Autain (LFI), Elsa Faucillon (PCF), Guillaume Balas (Génération.s) et Alain Colombel (EELV) ont convié la presse pour annoncer les suites du Big Bang, initié le 30 juin dernier.

 « Un parfum de Big Bang s’est développé » depuis cet été, avance la députée insoumise. Elle constate un « changement de ton », le fait que « des mots réapparaissent » dans la bouche des représentants politiques, notamment à l’université d’été de LFI à Toulouse ou encore lors de la Fête de l’Huma, ou encore dans plusieurs villes en vue des municipales. Mais si la gauche se parle, on reste très loin du compte.

Et pour cause : aux élections européennes, « personne n’a écrasé personne ». Ces élections ont dessinées une gauche divisée et faible : avec pas moins de six listes, pour un score cumulé de 32,52%. Sauf que la division conduit à l’échec. Et, pendant ce temps-là, l’extrême droite et l’extrême centre se partage le haut de l’affiche, seuls. Les 13% d’EELV n’auront fait que donner des ailes aux autruches. Clémentine Autain regrette les « tentations du repli partidaire et de l’hégémonie ». Long est le chemin.

Se rassembler pour contre le « duopole RN/LREM »

En trois mois seulement, Clémentine Autain déplore le renforcement de la « menace du duopole RN/LREM », l’extrême droite étant bien aidée par la « courte-échelle faite par Macron avec le débat sur l’immigration ». Un constat déjà opéré au sortir des européennes, un constat qui s’aggrave et qui pousse la gauche au rassemblement.

Le Big Bang présente alors deux scénarios : rassembler la gauche et les écolos ou bien laisser le champ libre au « fascisme à la française », pour reprendre l’expression de Guillaume Balas. « Il est urgent d’élargir », lance le représentant de Génération.s. Pour se faire, ils proposent de se faire « facilitateurs de la mise en mouvement d’une gauche éparpillée ».

Un « archipel ». Voilà la métaphore choisie pour illustrer l’état d’esprit. Un « espace commun et des îlots ». Et Alain Colombel d’ajouter qu’il ne faut « pas nier ou renier l’histoire de la gauche ni l’imaginaire écologiste, mais les fondre ».

Le projet sera sans nul doute décrié, moqué même, comme il l’a été à ses débuts. L’union de la gauche a mauvaise réputation. Mais les acteurs du Big Bang le martèle : il n’y a « pas d’autre issue que le rassemblement ». Depuis quelques temps, les tentations hégémoniques prennent le pas. Par facilité, par égo. Avec quels résultats ? Celui des européennes ? Pour contrecarrer celles et ceux qui seraient plus enclins à d’autres chemins, Guillaume Balas ne se fait pas d’illusion : il faudra leur « montrer que cette envie d’union existe », leur « démontrer qu’on ne peut pas gagner tout seul ». Reste à la gauche à « dépasser ses contradictions ».

Ne pas manquer (à) la société

La députée communiste Elsa Faucillon insiste sur un point précis : pendant que les partis de gauche s’écharpent sur des points programmatiques ou stratégiques, la société, elle, se mobilise. « Il y a des aspirations à des bouleversements. » Les gens n’attendent pas – plus – que les partis soient moteur. La défiance est bien installée et l’écart entre ce que les citoyens réclament à chacune de leur manifestation/occupation et ce que raconte le politique depuis des années ne cesse de se faire large.

Quand la jeunesse marche pour le climat, quand Extinction Rebellion agit de façon spectaculaire, où sont les politiques ? « Ils sont le symptôme de l’incapacité des forces politiques à être à l’écoute de la société, résume Alain Colombel. On veut effacer ce creuset et bousculer nos appareils. » Guillaume Balas insiste lui sur un point : « Syndicalistes et citoyens me disent très souvent qu’ils attendent de nous qu’on se rassemble, qu’on fasse notre boulot, pour pouvoir avoir des perspectives ». Et l’ancien député européen prévient : « À l’issue des municipales, il ne faut pas qu’on ait l’air de ne pas avoir été à la hauteur », sinon, la pente sera très raide en vue de 2022.

La présidentielle, au Big Bang, on n’élude pas le sujet. À l’instar de Clémentine Autain : « Ce qui est bien en politique, c’est d’avoir une stratégie au long court, pas une tactique en vue de la prochaine élection ». Et Guillaume Balas de préciser : « On ne peut pas se permettre d’arriver éclatés en 2022 et ainsi prendre le risque de voir le fascisme l’emporter ». Le ton est alarmiste. Il faut dire que la situation est grave. Urgemment. Pour toutes ces raisons, les membres du Big Bang espèrent voir fleurir des répliques de juin 2019, partout en France.

 

Loïc Le Clerc

Les prochains rendez-vous

Le dernier film de Ken Loach, « Sorry we missed you », sera projeté en avant-première, en présence du réalisateur, à l’Assemblée nationale, puis mardi 15 octobre à 19h30 à l’UGC Normandie, suivi d’un débat animé par Clémentine Autain et Olivier Besancenot. L’idée est de partir d’un objet culturel et d’en faire le point d’appui de débats et de propositions politiques.

Les 19 et 30 novembre, respectivement à Limoges et Nantes, se tiendront des événements similaires à celui organisé au cirque Romanès en juin dernier. La même chose devrait advenir à Tours et Montpellier.

Le 7 décembre, le Big Bang entend organiser un « grand moment de discussion » autour de cinq thèmes : le travail, l’écologie, l’égalité, le racisme et la démocratie. Un moment qui permettra aussi de décider des suites à donner au mouvement.

Le Big Bang a également annoncé ce matin un meeting parisien sur ADP, meeting qui sera exclusivement féminin, car cette bataille est trop représentée par des hommes. Autre actu à venir : la prochaine création de la « André Gorz académie », du nom du père de l’écologie politique. Là encore, l’idée est de créer des passerelles, des débats entre les gauches, les écologistes.

Publié le 12/10/2019

Sur les Gilets Jaunes, l’État et le fascisme – lettre d’Antonin Bernanos

 (site paris-luttes.info)

 

Incarcéré depuis près de 6 mois, Antonin Bernanos nous fait parvenir une lettre depuis la prison de la Santé.

Je vous écris depuis la maison d’arrêt de la Santé, où je suis incarcéré dans le cadre d’une procédure judiciaire ouverte le 18 avril dernier à l’encontre de plusieurs personnes et militants antifascistes, suite à une confrontation ayant opposé des antifascistes à des militants d’extrême droite. Cela fait près de six mois que je suis enfermé, six mois au cours desquels j’ai subi différents types de pressions de la part de l’institution judiciaire et de l’administration pénitentiaire. J’ai dans un premier temps été écroué à la maison d’arrêt de Fresnes, où la direction m’a placé sous le régime de l’isolement médiatique en raison de mon appartenance à des « mouvances radicales et violentes d’extrême gauche ». J’ai été ensuite transféré du jour au lendemain à la Santé, en transit pour un transfert dans un établissement sécurisé en dehors de l’Île-de-France — puisque je bénéficierais, selon la direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris, de « soutiens extérieurs pouvant nuire à la sécurité des établissements franciliens ». Par ailleurs, il y a deux mois, la juge des libertés et de la détention en charge de mon dossier a ordonné la fin de ma détention provisoire et ma remise en liberté, décision aussitôt annulée par une cour d’appel aux ordres du parquet de Paris, qui a mobilisé son attirail judiciaire pour empêcher ma libération. Cet acharnement, assez typique de la justice et de l’administration pénitentiaire, est exercé à mon encontre alors que toutes les autres personnes incriminées ont été libérées et placées sous contrôle judiciaire, et qu’il n’existe aucun élément dans le dossier permettant de m’associer d’une quelconque façon à l’affrontement. Aucun élément, sauf la déclaration d’un militant identitaire, Antoine Oziol de Pignol, hooligan du Kop of Boulogne, au sein du groupe de la Milice Paris, militant actif de Génération identitaire, et proche du groupuscule nationaliste des Zouaves Paris, avec qui il était au moment de l’affrontement. Ce dernier a donc porté plainte et s’est constitué partie civile, affirmant reconnaître des militants antifascistes parmi les auteurs des violences dont il aurait été victime, et déclarant que je faisais partie du groupe qui a mis en déroute ses camarades et lui-même le soir des faits.

Au premier abord, le fait que des militants d’extrême droite appartenant à des groupes violents, et auteurs de nombreuses exactions au cours des derniers mois (agressions contre des femmes voilées ou des migrants pour Génération identitaire, attaquent des jeunes du Lycée autogéré de Paris ou, dernièrement, du cortège du Nouveau Parti anticapitaliste lors de l’Acte 11 du mouvement des Gilets jaunes pour les Zouaves Paris) puissent collaborer de manière aussi décomplexée avec la police et les instances répressives est de nature à surprendre. Mais il convient de replacer ce phénomène dans un cadre plus large, dans le contexte de révolte sociale et de répression généralisée que l’on observe depuis le début du mouvement social contre la loi Travail en 2016 jusqu’au mouvement des Gilets jaunes.

En effet, si les liens entre la police et l’extrême droite ne sont plus à démontrer [1] [2], il est nécessaire de se pencher plus précisément sur la coagulation spécifique qui existe entre la police et les groupes d’extrême droite impliqués dans cette affaire. Ainsi le groupe Génération identitaire s’est toujours positionné en tant que supplétif de l’État et de sa police : occupation de mosquées dans un contexte d’explosion des politiques islamophobes [3], campagne « DEFEND EUROPE » pour bloquer les migrants en Méditerranée ou dans les Alpes au moment où les politiques migratoires européennes se radicalisent et où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants perdent la vie au cours de leur voyage, ou plus récemment, occupation de la CAF de Bobigny dans un contexte de répression inédite à l’encontre du plus grand mouvement de lutte contre la précarité en France depuis des décennies. En ce qui concerne les Zouaves Paris, on peut rappeler, entre autres, leurs multiples agressions à l’encontre d’étudiants et de militants lors des blocages et des occupations d’université au cours du mouvement de 2018 contre la loi ORE. C’est également eux qui, lors du 1er mai 2018, tentaient de ratonner des manifestants en périphérie de la place de la Contrescarpe, au moment où Alexandre Benalla et sa milice de barbouzes tabassaient ceux qui n’arrivaient pas à quitter la place, après une journée caractérisée par un déchaînement de violences policières contre la manifestation internationale des travailleurs. Si cet événement était assez emblématique de la convergence et de l’articulation entre violence policière, violence de groupes armés travaillant au service de l’État en parallèle de l’institution policière, et violence des groupes d’extrême droite, c’est au cours du mouvement des Gilets jaunes que l’on a vu cette stratégie commune se déployer et se consolider à l’encontre du mouvement social.

Si les groupes et militants d’extrême droite ont finalement été chassés du mouvement et des manifestations à l’échelle nationale, il faut rappeler qu’au cours des premières semaines, leur présence était bien réelle au sein des mobilisations. On se souvient notamment du discours rabâché par les médias de masse selon lequel les violences à l’encontre des forces de l’ordre étaient commises par des groupes nationalistes « infiltrés » dans le mouvement. S’il est vrai que certains groupes d’extrême droite, dont les Zouaves et leur chapelle du Bastion social, ont participé au début aux affrontements avec les forces de l’ordre, il faut lire ces faits, et leur médiatisation, dans le cadre d’une stratégie plus large au bénéfice de l’État. Il s’agissait d’élaborer une répression morale (qui procédait en rendant possible la répression policière féroce que l’on a connue par la suite) stigmatisant le mouvement des Gilets jaunes comme un mouvement d’extrême droite violent. La présence des groupes d’extrême droite était donc entretenue, mise en scène et instrumentalisée afin de légitimer aux yeux de l’opinion publique les arrestations massives, les condamnations à l’encontre des Gilets jaunes au cours de comparutions immédiates expéditives, la prison, la violence, les mutilations…

Entretenir la présence de l’extrême droite et sa publicité était le moyen pour l’État de rendre illégitime un mouvement soutenu par une large majorité de la population. Une énième tentative de manipulation de l’opinion publique, qui s’est déployée à son paroxysme au moment de la polémique autour de « l’agression » de Finkielkraut et de « l’antisémitisme des gilets jaunes ». Soyons clairs : il ne s’agit pas de nier que des formes d’antisémitisme et de complotisme ont pu s’exprimer et se diffuser au sein du mouvement. Il s’agit d’exhiber les outils de répression morale de l’État, et de comprendre que le fascisme et ses idées en sont l’un des plus importants. Ledit antisémitisme, dont l’État se targuait d’être le plus vif opposant, doit également se comprendre comme un outil, une réalité entretenue sciemment au sein du mouvement. Si les thèses antisémites notoires, comme celles d’Alain Soral, ont pu se diffuser au sein du mouvement, par l’intermédiaire d’auxiliaires ou de militant fascistes, c’est parce que celles-ci ont été largement exacerbées et relayées par les médias de masse et le gouvernement. Et si tel a été le cas, c’est parce que ces thèses prétendument « antisystème » sont en réalité au service de celui-ci, et sont mobilisées en son sens. De l’extérieur, l’État s’en sert pour délégitimer le mouvement aux yeux de l’opinion publique. De l’intérieur, les thèses sur la « finance juive », articulées notamment autour de la banque Rotschild, permettent aux vrais ennemis, tels que la finance au sens large et le capitalisme en tant que système de domination et d’exploitation, d’être écartés, segmentés, pour cibler une soi-disant partie du problème plutôt que le problème en lui-même. Une fois de plus, stratégie répressive et stratégie fasciste font corps à l’encontre du mouvement social.

Reprenons le fil de notre propos. La présence des groupes d’extrême droite (comme les Zouaves Paris) au sein des Gilets jaunes, ne s’est pas limité à un rôle d’épouvantail du pouvoir. Ces derniers étaient avant tout présents pour tenter de chasser les militants antifascistes, autonomes et révolutionnaires. Il s’agissait de s’en prendre à ceux qui étaient également la cible des forces de police, en raison de leur soutien logistique et stratégique dans le mouvement, au cours de blocages économiques, ou dans les manifestations, en tant que force active dans l’autodéfense des cortèges face aux attaques de la police, auprès des Gilets jaunes.

À cette stratégie militaire s’ajoute la tentative d’infiltration des services d’ordre, mise en lumière par la présence d’un militant identitaire notoire, Victor Lenta [4] devenu membre autoproclamé d’un service d’ordre au sein duquel on a pu retrouver nos fameux zouaves de service [5]. Une fois de plus la stratégie fasciste faisait pleinement écho à la stratégie de maintien de l’ordre. Il s’agissait pour l’extrême droite d’intégrer des instances du mouvement pour mieux pouvoir s’en prendre aux groupes antifascistes, mais surtout, pour tenter d’imposer un cadre autoritaire aux manifestations, afin d’empêcher toute forme de débordement, et museler ainsi les nouvelles formes de luttes offensives, propres au surgissement des Gilets jaunes au sein du champ politique traditionnel. Ce fut la dernière tentative d’organisation réelle des forces fascistes. En effet, c’est en assumant un antifascisme de terrain que les antifas et les Gilets jaunes antiracistes ont chassé les militants d’extrême droite à Paris, à Lyon et ailleurs, faisant des manifestations des espaces où leur présence n’était pas admise et non négociable. C’est en devenant acteur du mouvement, et en ignorant les injonctions à boycotter celui-ci (provenant souvent de « militants » de notre propre camp, qui s’étaient laissés berner par l’association d’État « Gilets jaunes – extrême droite ») que nos combats quotidiens ont finalement payé. Ce travail de lutte, qui s’est mis en place chaque samedi pendant plusieurs semaines, n’a pu se faire qu’en étroite collaboration avec les groupes de Gilets jaunes à l’échelle locale et nationale et ne s’est pas réduit aux affrontements de rue avec les militants fascistes. Autonomes et antifascistes se sont placés au service du mouvement, tant sur le plan logistique que stratégique, acceptant de faire avec les nombreuses contradictions qui le traversaient, transformant celui-ci tout en acceptant d’être transformé à son tour, en se détachant des schémas sclérosés de la politique contestataire. Il a fallu pour cela mobiliser et mettre en place des stratégies et des formes de luttes nouvelles, affronter physiquement les groupes d’extrême droite, organiser la protection de leurs cibles, mettre en place des cortèges festifs et antiracistes, participer aux assemblées générales locales, s’investir sur les ronds-points, dans les blocages, mobiliser nos pratiques et notre savoir des luttes pour organiser des groupes de désarrestations face aux interpellations policières, ou encore protéger les cortèges contre la violence des forces de l’ordre. Tout cela n’a été rendu possible que grâce à la collaboration entre camarades d’horizon parfois très différents, mais avant tout grâce à la solidarité issue de nos alliances avec des Gilets jaunes à l’échelle locale, en particulier les Gilets jaunes de Rungis, sans qui la réussite du mouvement dans la métropole parisienne n’aurait pas été possible. Et c’est précisément ces alliances, ces rencontres, ce travail politique qui sont ciblés dans le cadre de l’affaire qui m’a conduit aujourd’hui à être de nouveau incarcéré et qui place une fois de plus l’antifascisme autonome sur le banc des accusés. Car il s’agit bien ici d’une stratégie commune de l’extrême droite et des institutions répressives qui tentent par la voie légale, pénale et carcérale de s’en prendre au mouvement et à ses différents protagonistes.

Ce que j’ai décrit précédemment n’est pas quelque chose de nouveau. Depuis des décennies, l’État français et l’extrême droite sont intimement liés dans la défense d’un capitalisme néocolonial — depuis la guerre d’Algérie et l’instauration du premier état d’urgence qui sera à nouveau mobilisé pour tenter de mater les révoltes des quartiers populaires en 2005, puis à l’encontre des musulmans au prétexte de la lutte antiterroriste, avant de s’abattre contre le mouvement social traditionnel et de s’étendre à la société dans son ensemble par la constitutionnalisation de ses prérogatives. Si la rencontre entre Gilets jaunes et quartiers populaires n’est restée pour l’instant qu’à l’état embryonnaire, il est nécessaire de rappeler que la violence d’État quant à elle fait depuis longtemps le lien entre les habitants des banlieues et les franges des classes populaires qui se sont organisées au sein des dernières mobilisations, en faisant des cibles privilégiées. La violence qui s’est abattue sur le mouvement des Gilets jaunes vient de loin. Cette nouvelle doctrine du maintien de l’ordre s’élabore depuis la répression des peuples en lutte pour leur liberté dans les anciennes colonies françaises. Les DAR et les BRAV ne sont que l’évolution des BAC, elles-mêmes créées pour réprimer les colonisés de l’intérieur après la guerre d’Algérie. Le flash-ball et les grenades qui ont mutilé tant de gilets jaunes sont des instruments perfectionnés depuis des années dans les banlieues des grandes métropoles. Et derrière toute cette violence, le fascisme veille au grain, toujours prêt à être mobilisé comme instrument de cette même violence. Depuis l’OAS, organisation d’extrême droite recrutant policiers et militaires pour commettre des attentats contre les Algériens. Depuis les années 1980, où les groupes fascistes ratonnaient les étrangers, avant de passer le relais aux forces de l’ordre, qui ont depuis retrouvé le monopole de la violence raciste, à travers son vecteur principal : les violences policières quotidiennes qui continuent à humilier, mutiler et tuer les habitants des quartiers populaires, parce qu’ils sont pauvres, Noirs, Arabes ou musulmans. Depuis longtemps, la police d’État et les groupes fascistes se partagent la violence raciste. Et c’est aujourd’hui cette même violence, construite dans la collaboration entre l’extrême droite et les forces de l’ordre, qui a été mobilisée contre le mouvement des Gilets jaunes et ses différents acteurs. La police et l’extrême droite collaborent à une cause commune : mater les révoltes populaires et défendre le système capitaliste.

Les dernières semaines ont offert un concentré spectaculaire de ce processus qui ne cesse de s’approfondir. La police, prise dans une radicalisation ininterrompue, se comporte toujours plus comme une force autonome : que l’on songe au meurtre de Steve à Nantes lors de la fête de la musique, que l’on songe à la manifestation illégale devant le siège de la France insoumise appelée par le syndicat d’extrême droite Alliance, ou tout récemment à la plainte déposée contre Assa Traoré (ultime étape d’un acharnement sans limites). À chaque pas en avant, les policiers reçoivent le soutien indéfectible du gouvernement, à chaque nouveau crime, ils savent pouvoir compter sur sa couverture systématique. Pendant ce temps-là, Marion Maréchal-Le Pen [6] et Éric Zemmour rivalisent de rhétorique haineuse et appellent sans complexe à des pogroms contre les musulmans en direct sur la chaîne de télévision d’un milliardaire français. Quant à Macron, qui a beau jeu de se poser en rempart face à l’extrême droite, il ne se contente pas d’appuyer aveuglément sa police déchaînée, mais décide de lancer une campagne sur l’immigration en reprenant littéralement les mots de l’extrême droite. La question n’est pas, comme le pense une social-démocratie aussi passive qu’apeurée, d’y voir les symptômes d’un sombre futur, les prémices du fascisme qui vient - possibilité dont on ne saurait se prémunir qu’en faisant confiance aux « progressistes » autoproclamés et autres défenseurs du « front républicain ». C’est tout le contraire que nous montre la situation actuelle : le fascisme n’est pas un horizon, c’est une tendance matérielle qui se développe au présent, au sein même des institutions - et que le macronisme, loin de constituer un rempart, accélère. C’est à cette mutation autoritaire de l’État que les mouvements sociaux naissants, dans leurs tentatives d’alliances et de renforcement réciproque, auront à se confronter.

Il ne s’agit donc pas seulement ici de réclamer ma libération et l’abandon des charges à l’encontre des antifascistes inculpés.

Même si c’est là l’un des enjeux de la lutte qui s’ouvre à nous, il serait stérile et sectaire de rester centrés sur nous-mêmes, assurant la défense de nos forces à un moment où la répression s’abat sur des franges de plus en plus larges des classes populaires. Si l’une des grandes forces de l’État est bien l’art du mensonge, de la déconstruction de la vérité, de la manipulation des faits et de leur réécriture médiatique, notre rôle à nous, en tant qu’antifascistes, est de réaffirmer le lien réel et fondamental qui unit les luttes actuelles, de l’antiracisme aux luttes contre la précarité. Nous ne devons pas oublier que des milliers d’êtres humains périssent aux portes de l’Europe. Nous ne devons pas oublier les jeunes de Mantes-La-Jolie, et les victimes des crimes policiers, depuis Malik Oussekine jusqu’à Adama Traoré et Zineb Redouane. Nous ne devons pas oublier les victimes des crimes fascistes, depuis Brahim Bouharam jusqu’à Clément Méric, mort sous les coups de nervis d’extrême droite il y a quelques années. Il est ma force au quotidien et mon phare dans la pénombre du monde carcéral. Nous ne devons pas oublier tous les Gilets jaunes blessés ou enfermés dans les geôles de l’État français. J’ai croisé la route de beaucoup d’entre eux derrière les barreaux, souvent isolés, oubliés et démunis de tout soutien politique extérieur. Plus largement, nous ne devons pas oublier toutes celles et tous ceux qui peuplent les prisons françaises, enfermé·e·s avant tout pour ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent. Toute lutte révolutionnaire ne peut être qu’anticarcérale.

Nous ne devons pas oublier que toutes ces choses sont liées au sein d’un projet que nous devons combattre, mais aussi, et surtout, n’oublions pas que tous les mots, tous les textes, toutes les postures de principe ne valent rien si elles ne se concluent pas par des actes. La séquence de luttes qui s’ouvre doit être celle des alliances qui se tissent depuis des années et des fronts communs, celle de l’autodéfense populaire et de toutes les révoltes.

Antonin Bernanos
Prison de la Santé,
Le 3 octobre 2019.

Notes

[1https://www.streetpress.com/sujet/1536574128-serge-ayoub-parrain-meurtriers-meric

[2https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/claude-hermant-condamne-a-sept-ans-de-prison-pour-trafic-d-armes_1950776.html

[3https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/10/21/generation-identitaire-poursuivie-pour-l-occupation-de-la-mosquee-de-poitiers_5204150_1653578.html

[4http://www.francesoir.fr/politique-france/victor-lenta-le-paramilitaire-extreme-droite-qui-tente-de-manipuler-les-gilets-jaunes

[5https://www.facebook.com/watch/?v=147590606137794

[6] Marion-Maréchal Le Pen est de notoriété publique proche de Génération identitaire : https://www.bfmtv.com/politique/la-discrete-visite-de-marion-marechal-le-pen-a-des-identitaires-parisiens-1083663.html / https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/04/06/marion-marechal-generation-identitaire-et-les-anciens-du-grece-reunis-dans-un-colloque-d-extreme-droite_5446771_823448.html

Publié le 11/10/2019

Ankara veut anéantir la révolution au Rojava

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Syrie. Les bombes turques s’abattaient hier sur le nord-est de la Syrie. Erdogan entend annexer la région et détruire l’administration autonome qu’y font vivre Kurdes et Arabes.

Fort de l’appui de la Maison-Blanche, il n’a pas tardé à mettre ses menaces à exécution. Hier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début d’une opération militaire planifiée de longue date dans le nord-est de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) fédérant les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés arabes. À l’esprit de revanche, le président turc ajoute le cynisme : cette offensive, la troisième depuis 2016, est baptisée « Sources de la paix ». Objectif affiché par Ankara : débarrasser la région des YPG, désignées comme des « terroristes » ; annexer, à l’est de l’Euphrate, une bande de territoire longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, entre les villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn, cibles, dès hier, des bombardements aériens et des tirs de l’artillerie turque.

Un vivier de mercenaires islamistes

Dans ces zones, des milliers d’habitants fuyaient comme ils le pouvaient, en voiture, à moto et même à pied, les villages pilonnés. « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles, il y a une forte panique parmi les gens », alertait dans l’après-midi Mustafa Bali, un porte-parole des FDS.

Cette agression est la conséquence directe du feu vert donné lundi par le président Donald Trump à son homologue turc, qui le pressait d’ouvrir la voie à l’annexion d’une partie du territoire syrien, au prétexte de créer une « zone de sécurité » frontalière. La Maison-Blanche ne s’est pas contentée d’annoncer le retrait des troupes américaines déployées dans le cadre de la Coalition internationale anti-Daech en appui aux FDS, qui ont joué un rôle décisif dans le démantèlement du « califat » territorial de l’« État islamique » (EI). Elle confiait à Ankara, dans le même mouvement, la responsabilité des 12 000 terroristes (dont 2 000 étrangers) capturés par les FDS dans les combats contre l’EI et détenus sous leur garde dans les prisons du nord-est de la Syrie. Un dangereux vivier de mercenaires pour Erdogan, prêt à mettre ces djihadistes, qui ont longtemps bénéficié de ses complicités, dans la balance de sa politique de chantage vis-à-vis de l’Occident, de l’Europe en particulier (voir ci-contre). « Un jour, lorsque la Turquie utilisera ces combattants de l’EI comme une menace pour l’Europe et le monde (…), nous rappellerons à ceux qui ont fait confiance à la Turquie pour gérer leur détention que leur silence en était la principale raison », a prévenu Mustafa Bali.

Erdogan assume l’usage de supplétifs islamistes, chargés des basses besognes dans les zones que l’armée turque occupe déjà à l’ouest de l’Euphrate. Il se flatte de bénéficier, pour cette incursion, d’une « Armée nationale syrienne » recyclant en fait des milliers de « rebelles » islamistes. Le Front al Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida, se félicitait d’ailleurs hier, par la voix de l’un de ses chefs, Abu Mohammad Al Jolani, de cette invasion turque.

Les brusques annonces de Trump, lundi, ont suscité la stupéfaction. Elles ont pris de court le département d’État comme le Pentagone, où l’on redoute les conséquences potentiellement incendiaires, pour toute la région, du retrait américain et de l’incursion turque. « Nous ne soutiendrons pas d’opération turque dans le nord de la Syrie », a prévenu le porte-parole du département de la Défense, Jonathan Hoffman, en mettant en garde contre les « risques » induits par une « action unilatérale ». Empêtré dans la procédure de destitution qui le vise, Donald Trump affectait entre-temps de manœuvrer en recul, en se disant prêt à « détruire complètement l’économie turque » si Ankara devait « dépasser les limites ». De quoi semer la consternation parmi les alliés des forces kurdes qu’Erdogan promet de détruire…

Ambiguïtés russes

Hier soir, alors que s’égrenait déjà le macabre décompte des victimes civiles, Paris condamnait « très fermement » l’offensive turque, tout en annonçant son intention de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies avec l’appui de « la plus grande coalition » possible. Même ton à Bruxelles : « La Turquie doit cesser l’opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d’une zone de sécurité, n’attendez pas de financement de l’Union européenne », a prévenu le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Plus ambiguë, la Russie dénonçait par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, les « contradictions » et le « jeu dangereux » de Washington. Lors d’un entretien téléphonique, Vladimir Poutine invitait son homologue turc, avant les premiers raids aériens, à « bien réfléchir » aux conséquences de ses menées en Syrie. Le rapprochement mis en scène par les deux hommes explique cette prudence : Ankara et Moscou cultivent depuis deux ans des relations politiques, commerciales et militaires de plus en plus étroites, avec des répercussions équivoques sur le complexe échiquier syrien. Chacun joue sa partie. Erdogan, lui, table sur une occupation durable, voire définitive du nord-est syrien, qui lui offrirait le contrôle de l’ensemble des régions kurdes (turque, syrienne, irakienne), tout en gardant l’œil sur le Kurdistan iranien. Il est décidé à anéantir, au passage, une expérience politique révolutionnaire et les espoirs de paix qu’elle porte : celle de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. Au Rojava, Kurdes et Arabes, tournant le dos aux divisions confessionnelles et communautaires, tentent de donner corps à un projet de société laïque, démocratique, égalitaire. Aux antipodes de la dictature islamo-conservatrice qui sème la terreur en Turquie.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 10/08/2019

En janvier dernier, près de 200 organisations issues de 16 pays européens, lançaient une pétition pour demander aux dirigeants de l’UE, de mettre fin au système de « justice d’exception » bénéficiant aux entreprises multinationales, et d’introduire des régulations contraignantes pour qu’elles respectent les droits humains et l’environnement.

(site lamarseillaise-encommun.org)

À la veille de deux réunions déterminantes, prévues mi-octobre entre députés européens – l’une à Genève, l’autre à Vienne – une délégation représentative de ces organisations citoyennes sera présente pour tenter de défendre les droits humains face aux diktats des multinationales. Elle exige un traité dans ce sens, pétition de plus de 600 000 signatures, à l’appui.

Il y a 10 ans, le 18 septembre 2009, un tribunal d’arbitrage contraignait le Mexique à verser 77,3 millions de dollars à Cargill, géant améri­cain de l’agroalimentaire. Le gouvernement mexicain qui avait mis en place une taxe sur le sirop de maïs riche en fructose afin de lutter contre l’obésité dans son pays, devenait pourtant « coupable » de protéger ses citoyens, selon Cargill!

Idem, le 24 avril 2013, le Rana Plaza à Savar au Bangladesh, immeuble qui abritait des ateliers de confections textiles pour la haute couture, s’effondrait subitement entraînant un véritable cimetière humain à ciel ouvert. Six ans après cette tragédie qui a causé la mort de 1 138 ouvrières, aucune des multinationales impliquées dans cette catastrophe n’a pourtant été inquiétée par la justice.

C’est en relatant ces drames parmi tant d’autres, que Swann Bommier, chargé de plaidoyer la régulation des entreprises multinationales pour le compte du CCFD-Terres solidaires (Comité Catholique contre la faim et pour le développement, anciennement CCFD), évoque le sujet durant notre interview qui précède une de ses conférences publique qui a lieu jeudi 3 octobre 2019 à Aix-en-Provence (20h30, salle Voltaire).

Histoire de l’ISDS depuis 1965

Remontant à 1965, Swann Bommier rappelle le contexte de décolonisation dans lequel ce “système” est né, avant tout dans un but de protéger les intérêts d’entreprises qui investissent. Un système pensé d’abord dans une même logique “Nord-Sud” comme un sournois enracinement  d’occupation purement financière : “ L’arbitrage investisseur-Etat (ou ISDS en anglais pour Investor-State Dispute Settlement) mis en place en 1965 à l’initiative de la Banque mondiale, est aujourd’hui présent dans plus de 3400 accords internationaux, dont plus de 1400 conclus par des États membres de l’Union européenne, y compris parfois entre eux (196). Ce système qui permet aux investisseurs d’attaquer en justice des Etats par l’intermédiaire d’une justice parallèle, ne cesse de croître et a déjà généré plus de 900 plaintes “.

Peu connu au départ, ce “crédit” servi aux multinationales s’est propagé à très grande échelle par la suite, entraînant des recours insensés et des sommes faramineuses qui ont atteint durant ces 25 dernières années, le versement de plus de 88 milliards de dollars aux grandes enseignes, comme le cas du Mexique notamment, l’illustre. Le tout, en toute impunité et au détriment même de la démocratie et des peuples.

 

Swann Bommier précise :

Aucun domaine n’est épargné par les entreprises et les investisseurs qui l’utilisent notamment pour remettre en cause des politiques publiques d’intérêt général relatives à la santé, la fiscalité, l’environnement ou au salaire minimum “.

 

Le recours au tribunal d’arbitrage, une artillerie lourde

Parmi tant d’autres exemples, Philipp Morris a attaqué l’Uruguay et l’Australie sur la base de lois portant sur l’introduction du paquet neutre de cigarettes dans ces deux Etats. Même si l’entreprise n’a finalement pas obtenu gain de cause, ces plaintes ont eu pour effet de dissuader ou de retarder des législations similaires dans d’autres pays.

Alors que les pays du sud sont les principaux impactés par ces juridictions dangereuses, voire meurtrières, les Etats “ ont été condamnés ou ont consenti “ à payer 51,2 milliards de dollars d’amendes au profit des investisseurs sur la base d’un seul traité d’investissement : le traité sur la Charte de l’énergie. Et l’Europe dont la France, ne sont pas épargnés.

Pour Swann Bommier : “ Les plaintes ou parfois les seules menaces de plainte minent les efforts des transition écologique de pays comme l’Espagne ou la France. En 2017, l’entreprise Vermilion a ainsi menacé la France de poursuites au moment de l’examen de la loi Hulot sur les hydrocarbures, et obtenu gain de cause puisque le gouvernement a retiré la mesure incriminée “. Idem en Allemagne où l’état est attaqué par la société Vattenfall suite aux nouvelles règles environnementales imposées par la ville de Hambourg sur sa centrale à charbon. Le plaidoyer explique : “ Au terme de tractations secrètes, la ville a accepté de revoir ses exigences à la baisse. Dans une autre affaire, Vattenfall réclame désormais 4,7 milliards d’euros à l’Allemagne suite à son choix de sortir du nucléaire après la catastrophe de Fukushima “.

Une longue liste dans laquelle on trouve l’entreprise Texaco. “ De 1964 à 1992, Texaco, acquise par Chevron en 2001, a extrait du pétrole en Amazonie équatorienne et a provoqué l’une des plus grandes catastrophes environnementales au monde. Après 25 ans de procès devant plusieurs tribunaux nationaux et internationaux, les communautés autochtones et paysannes n’ont toujours pas obtenu justice, et ce en dépit du fait que les tribunaux équatoriens ont condamné Chevron à payer 9,5 milliards de dollars de réparations en 2011. Ce jugement a été reconnu et confirmé par la Cour suprême de l’Equateur en 2013, puis par la Cour constitutionnelle équatorienne en 2018. Cependant, Chevron a entamé plusieurs procédures d’arbitrage contre le gouvernement équatorien dans les années 2000. En août 2016, la compagnie a reçu une première compensation de 96 millions de dollars. Et en août 2018, des arbitres ont ordonné au gouvernement équatorien de verser de nouvelles compensations à Chevron, dont le montant reste à fixer, et surtout d’empêcher l’exécution du jugement de 2011 en faveur des communautés locales toujours lourdement affectées par la pollution “.

En Roumanie également où “ depuis plus de 16 ans, les habitant.e.s de la ville de Roşia Montană se sont opposés à un projet d’implantation d’une mine d’or qui aurait détruit les habitations et l’environnement alentour. La mobilisation citoyenne “Save Roşia Montană!” est parvenue à stopper le projet. Pourtant, l’entreprise canadienne Gabriel Resources a eu recours à un tribunal d’arbitrage et demande à la Roumanie de payer 4,7 milliards de dollars en dommages, soit l’équivalent de la moitié du budget annuel du ministère de la santé du pays “.

Ou encore en Inde où “ en 2007, Vodafone achète une entreprise de téléphonie mobile sans payer aucune taxe sur cette transaction de 11 milliards de dollars, grâce à ses filiales situées dans les paradis fiscaux. Lorsque le fisc indien a demandé à Vodafone de s’acquitter des taxes dues, l’entreprise a déposé un recours en arbitrage “.

Sans parler du cas bien plus médiatisé de Monsanto, qui continue de sévir sous l’enseigne Bayer, malgré ses scandales sanitaires ou encore de Shell dont les fuites de pipeline ont provoqué une pollution sans précédent au Niger où 40 000 plaintes de victimes ont été déboutées.

Le devoir de vigilance en France, unique au monde

De nombreux pays comme l’Afrique du sud, les Etats-Unis et même le Canada ont supprimé les fameuses clauses de tribunal d’arbitrage.

L’Union Européenne, elle, est demeurée frileuse jusqu’au 27 mars 2017, date à laquelle la France a promulgué une “ loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre “, dite “ loi sur le devoir de vigilance “. Cette loi marque une étape historique dans la protection des droits humains et de l’environnement en imposant aux entreprises françaises, une obligation de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement pouvant résulter de leurs activités, celles de leurs filiales, fournisseurs et des  sous-traitants de par le monde.

Mais, malgré cette loi importante et unique au monde, force est de constater que le Conseil Constitutionnel vidait de sa substance la loi Hulot, pour mieux répondre aux diktats des industriels.

Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales

C’est donc sur l’application stricto-sensu du devoir de vigilance, qui influence cependant d’autres pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore la Finlande, que les 200 organisations dont le CCFD et Attac, entendent mobiliser le plus largement.

Il faut maintenant veiller à ce que cette loi soit appliquée comme il se doit “, poursuit Swann Bommier “ 2019 est pour cela une année cruciale, puisque les premières actions devant les tribunaux français au nom de cette loi sont désormais possibles “.

Avec le lancement de la campagne “ Stop Impunité ! Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales “ les organisations de défense des droits humains appellent les citoyens à “ reprendre le pouvoir “.  Et Swann Bommier d’ajouter : ” Cette campagne de mobilisation demande une refonte de l’ordre juridique interna­tional relatif au commerce, à l’investissement et au respect des droits humains et de l’environnement par les multi­nationales. En France, 46 associations, syndicats et mouvements sociaux ont rejoint le mouvement (ATTAC, Amis de la Terre, CGT, Emmaüs International, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, Institut Veblen, Max Havelaar, Notre affaire à tous, Secours catholique, Sherpa, etc.) “.

Parallèlement, de nombreuses institutions européennes dont le Parlement européen, plaident également pour l’adoption d’une directive européenne relative au devoir de vigilance qui s’inspirerait de la loi française. Le vice-président à la Commission européenne Frans Timmermans s’est d’ailleurs exprimé dans ce sens, lors d’une conférence publique le 30 octobre 2018, affirmant : ” Nous avons besoin de réglementations applicables. Si nous ne les obtenons pas au niveau global, l’Europe doit être leader “.

Ceta-Tafta, une réforme « cosmétique » de l’ISDS qui menace lourdement

Mais, si la France a impulsé l’exemple avec le devoir de vigilance, elle a paradoxalement participé activement à la re-légitimation de l’arbitrage d’investissement via le CETA que l’assemblée nationale a ratifié et elle continue de promouvoir activement la politique de l’Union européenne dans ce domaine.

Pour Swann Bommier : ” Malgré cette vague sans précédent de mobilisation, l’Union européenne promeut l’insertion d’un tel mécanisme dans un grand nombre d’accords en préparation (Canada, Japon, Singapour, Vietnam, etc.). Elle oeuvre également en faveur d’un projet de Cour multilatérale d’investissement (MIC, pour Multilateral Investment Court, en anglais) pour re-légitimer l’arbitrage et étendre encore davantage les droits exorbitants accordés aux investisseurs “.

Des propositions plus humaines

Révoquer les clauses d’arbitrage entre investisseurs et Etats dans les traités existants ou en cours de négociation, appuyer les négociations et la ratification d’un traité onusien, adopter une directive européenne du devoir de vigilance, sont autant de points cruciaux que souhaitent voir à l’ordre du jour de la prochaine rencontre à Genève, les organisations de défense des peuples.

En effet, alors qu’aux Nations Unies, des négociations intergouvernementales pour l’élaboration d’un traité international contrai­gnant, relatif aux multinationales et aux droits humains, ont lieu chaque année depuis 2015, une étape décisive a été franchie en juillet 2018, avec la publication par la présidence équatorienne du groupe de travail d’une première ver­sion de ce traité.

Le groupe de travail intergouvernemental se réunira à nouveau à Genève du 14 au 18 octobre 2019 pour la cinquième session de négociation, à laquelle seront présents les représentants des organisations de défense des droits humains, qui avaient également été présents à la quatrième cession il y a un an.

Swann Bommier soumet : ” Si l’Union européenne et divers États membres de l’OCDE multiplient les stratégies de diversion et ne comptent pas participer à cette nouvelle session de négociation, 245 parlementaires français ont demandé dans une lettre ouverte adressée au président de la République, Emmanuel Macron, de ” s’engager en faveur d’une proposition de traité et de prendre le leadership de ce combat au sein de la communauté européenne “.

Cette première demande a été vraisemblablement entendue par le Gouver­nement qui a, par la voix du ministre des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Yves Le Drian, assuré la représen­tation nationale du soutien de la France à ce processus.

Mais, comme une promesse n’est jamais qu’une promesse, Swann Bommier souligne encore : ” Ces engagements en faveur du traité ONU et les évolutions constatées en Europe pour des législations nationales et une directive européenne sur le devoir de vigilance sont les bienvenus et doivent être appuyés. Ils ne doivent cepen­dant pas occulter les incohérences de la politique française et européenne en matière d’arbitrage ISDS “.

Et Swann Bommier de conclure avec la même énergie d’un combat vital, en invitant le plus grand nombre de citoyens à participer à la conférence publique jeudi 3 octobre à Aix. Une possibilité pour tou.te.s de comprendre les enjeux et conséquences désastreuses qui menacent chaque état et chaque citoyen, notamment si le devoir de vigilance et sa mise en oeuvre dans les commissions et processus parlementaires pertinents, n’étaient mis en œuvre pour protéger avant tout les droits humains face aux pleins pouvoirs accordés aux multinationales.

H.B


  • Présentation de la campagne de mobilisation sur la régulation des multinationales “Stop-Impunité”,  jeudi 3 octobre à 20h30, salle Voltaire (bas de la place des Cardeurs) par Swann Bommier (CCFD-Terres solidaires) et Raphaël Pradeau (Attac). Entrée libre. 
  • Pétition : www.stop-impunite.fr

Publié le 09/10/2019

L’Europe nous supprime la faucille ! Et le marteau ! Nous reste plus que le maquis.

Jacques-Marie BOURGET (site legrandsoir.info)

Le Parlement de Bruxelles à mis en marche l' Europe Nouvelle et "anti totalitaire" On va décoller L'Affiche Rouge, détruire, au cimetière d'Ivry, le monument consacré à Manoukian et ses amis de la MOI, pilonner Aragon et Ferré. Après seulement nous vivrons en liberté.

Tout bientôt, en tout cas le plus vite possible, le Palais du Luxembourg va changer de nom pour s’appeler « Espace Gérard Larcher ». Ça fait flèche. On ne m’a pas demandé mon opinion, mais j’approuve. La République Française ne peut continuer d’avoir une haute assemblée qui regroupe sa sagesse, certes sous les ors, mais dans un lieu qui évoque Rosa Luxembourg. Si la nouvelle vous étonne, pis encore que la feue place du Vieux Marché à Rouen, c’est que vous avez loupé une marche importante dans l’escalier de l’information, casse-gueule puisque sans rampe. Vous ignorez donc que le 19 septembre dernier l’élégiaque Parlement Européen, qui nous guide si justement, a voté un texte afin d’établir dès maintenant, que le communisme et le nazisme c’est pareil [Voir plus bas le texte intégral. LGS ]. Puisque je sens un moment de flottement dans les serrements de mâchoires, et que la police est occupée à tirer des LBD sur des innocents, je me glisse dans un ultime espace de liberté pour lever le doigt et dire : « Etrange que le peuple qui a empilé vingt-cinq millions de cadavres pour défaire les nazis, et nous libérer par là-même, soit mis dans le même mausolée que le monstrueux caporal et ses amis exterminateurs »... Les temps sont étranges, surprenants et l’air sent le vert de gris. Donc, Stalingrad c’était pour rire. Juste un règlement de comptes entre fachos, comme à la fac d’Assas dans le temps. Et Yalta passe à la gomme à effacer l’histoire. Mais on va aisément reconstruire. Cette fois dans le bon ordre, et Eric Zemmour et ses amis ont un plan.

Avant d’avancer un peu plus, je m’absente le temps de vomir en vous livrant, comme un Deliveroo, les noms des glorieux députés européens qui ont voté ce texte indigne. Une offense à la vérité, une insulte au sang versé par les martyrs « Morts pour la France ». Le corps crevé afin que 75 ans plus tard, ces chouchous de Bruxelles, aient le droit, leurs petites fesses au chaud, de voter pour leurs fantasmes.

Groupe des Verts/Alliance libre européenne :
Gwendoline DELBOS-CORFIELD
Benoît BITEAU
François ALFONSI

Groupe de l’alliance progressiste des socialistes et démocrates (PS et Place publique) :
Pierre LARROUTUROU
Aurore LALUCQ
Sylvie GUILLAUME
Raphaël GLUCKSMANN

Groupe Renouveler l’Europe (LREM et alliés) :
Stéphanie YON-COURTIN
Chrysoula ZACHAROPOULOU
Professor Véronique TRILLET-LENOIR
Stéphane SÉJOURNÉ
Dominique RIQUET
Fabienne KELLER
Valerie HAYER
Bernard GUETTA
Pascal DURAND
Jérémy DECERLE
Pascal CANFIN
Sylvie BRUNET
Stéphane BIJOUX
Marie-Pierre VEDRENNE
Irène TOLLERET
Nathalie LOISEAU
Pierre KARLESKIND
Christophe GRUDLER
Laurence FARRENG
Gilles BOYER

Groupe du Parti populaire européen (LR) :
Nadine MORANO
Brice HORTEFEUX
Agnès EVREN
Geoffroy DIDIER
Arnaud DANJEAN
François-Xavier BELLAMY
Anne SANDER
Nathalie COLIN-OESTERLÉ

Groupe Identité et démocratie (RN et alliés) :
André ROUGÉ
Maxette PIRBAKAS
Philippe OLIVIER
Thierry MARIANI
Julie LECHANTEUX
Gilles LEBRETON
Jean-François JALKH
France JAMET
Catherine GRISET
Gilbert COLLARD
Dominique BILDE
Aurelia BEIGNEUX
Nicolas BAY
Jordan BARDELLA
Mathilde ANDROUËT
Jérôme RIVIÈRE
Hélène LAPORTE
Virginie JORON
Annika BRUNA

Et la poignée de salopards anti démocratie et Droits de l’Hommes qui a voté contre est.....

Groupe de la GUE-NGL (France Insoumise) :
Manon AUBRY
Emmanuel MAUREL
Younous OMARJEE
Anne-Sophie PELLETIER

Dans ce car de police de l’histoire, notons en particulier les menottés à tête de gondole les plus médiatiques : Guetta, de LREM et Glucksmann, de P... Publique. Avec l’airain de leur conviction on doit pouvoir fabriquer la fusée qui va lancer le « Nouveau monde » et nous permettre de crier, enfin libres : « good bye Lénine ». Je ne vais pas vous ouvrir la porte de ma sacristie mais un peu quand même. Il se trouve que, quatre fois par an, mon père et ma mère très gaullistes, façon « résistance » me trainaient le dimanche dans un lieu auquel je ne comprenais rien. L’avantage étant d’échapper aux vêpres. C’était un large trou dans le sable et la terre, mon père parlait d’une « carrière », pourtant un gazon poussait au fond. Au milieu il y avait un monument étrange, des hommes tout nus collés dans le même bloc de pierre, et la tête dressée au ciel. C’était à Châteaubriant, à une heure en « Simca 5 » de la maison. Dès la première fois, j’ai compris qu’il s’agissait d’une affaire triste. Et héroïque. D’hommes qui avaient « donné leur vie », expliquait ma mère. Quelquefois nous allions sur une rive de l’étang de la Blisière, où des troncs d’arbre portaient encore les traces laissées par les balles après qu’elles eussent percé la poitrine d’autres héros que je ne connaissais pas. J’étais attaché à ce culte. Et j’y suis toujours.

Ce n’est que près de vingt ans plus tard que j’ai découvert que mes parents, des cathos +, et conservateurs, me proposaient depuis l’enfance de pleurer sur des communistes fusillés. Mon père disait « Dans le lot il y avait un enfant, juste un peu plus vieux que toi ». Ce qui ne me touchait guère puisque la mort fait partie de la jeunesse. C’est tous ces fusillés, ensemble, que j’aimais bien. En bloc, comme la statue. J’ai demandé à mon père qui abhorrait les rouges, la raison de ce pèlerinage à la carrière ? « Il faut prier pour eux, les tenir en exemples, puisque ce sont des frères ».

Voilà des réalités. Trop vastes pour franchir le paillasson du cerveau d’un Glucksmann ou d’un Guetta. Pour lesquels il n’y a de bon rouge que mort. Dans la putritude du texte voté à Bruxelles, signalons les plus jolies perles du collier.

Il y va de "l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe" , et que pour cette dernière vive, le Parlement rappelle "que les régimes communiste et nazi sont responsables de massacres, de génocide, de déportations, de pertes en vies humaines et de privations de liberté d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui auront à jamais marqué le XXe siècle". Les parlementaires condamnent "sans réserve les actes d’agression, les crimes contre l’humanité et les atteintes aux droits de l’homme à grande échelle perpétrés par les régimes totalitaires nazis, communistes et autres." Avec ce petit mot lâché dans la hâte de l’écrivain à sec, « autres », le Parlement aurait dû être plus prudent. Imaginez que les Palestiniens, les Yéménites (et « autres »), s’en viennent demander à l’Europe d’appliquer ses principes. Pauvre Guetta, pauvre Glucksmann, pauvre misère.

En bonne forme, en attendant pour bientôt les premières vacances de ski, le Parlement s’est lancé sur une autre piste, et "condamne toute démonstration et toute propagation d’idéologies totalitaires, telles que le nazisme et le stalinisme, dans l’Union européenne" et se dit “préoccupé par le fait que des symboles de régimes totalitaires continuent à être utilisés dans les espaces publics et à des fins commerciales, tout en rappelant qu’un certain nombre de pays européens ont interdit l’utilisation de symboles nazis et communistes."

La seconde cartouche de ce fusil à deux coups sera donc de nous interdire de revêtir un maillot orné du « Che », ou d’une faucille et d’un marteau. Là on peut éventuellement approuver, le marteau étant un outil de raisonnement très prisé au

Parlement européen, faut pas partager. Le flou de ce texte, qui va certainement prendre du poids et de jolies cotes, est aujourd’hui gênant. Marx était-il coco ? Et Engels ? Nos amis du Parlement vont-ils embarquer Lénine au poste ? Et Louise Michel ? On en fait quoi ? Ça va être beaucoup de travail à faire, bien capable de provoquer des ampoules au cerveau. Surtout en cette période où les Urgences ne le sont plus. Et les peines encourues ? La prison ou, pire, réciter un vieil article de Guetta ? Faut travailler les gars. Bientôt je dois retourner à la carrière, puisque mes aînés n’y seront plus... Je veux savoir ce que je risque ? Faut-il prendre le maquis ? Face au poids de ce dossier nul ne peut affirmer que nos députés ne font rien : ils pompent.
Préparons-nous aussi au nouveau plan du Métro parisien. Qui va nous désorienter. Bien sûr la station Stalingrad disparait. Mais il y a plein d’autres stops où des salopards cocos (si vous me permettez le pléonasme), ont laissé leurs noms. Bon, ils ont été fusillés par les Allemands. Oui, certes, mais si l’on replace l’évènement dans le cadre de temps, celui du grand match nazis contre communistes, on ne va pas en faire une histoire. Torturés, souvent ! Et alors je te torture, tu me tortures, on se torture. C’est ça le totalitarisme comme on l’aime.

Un petit pense-bête que vous lirez dans le panier à salade en allant vers la Santé. Le CNR, fini, les FTP, finis, l’Affiche Rouge, décollée et Aragon et Ferré à Guantanamo. Les Vaillant Couturier, Rol Tanguy, le colonel Fabien, Raymond Losserand, Léon Frot, Gaston Carré, Ambroise Croizat, Corentin Celton, Charles Michels, Corentin Cariou, Gabriel Péri, Frédéric Joliot Curie, Pablo Picasso. Cette liste rouge annonce une embellie pour les marchands de pancartes et le commerce des plans de Métro. Et j’allais oublier cette ordure d’Eluard, une vipère lubrique qui a tenté de nous enseigner : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde ». Quel salaud !

Jacques-Marie BOURGET

PS. Pardon si, trainant dans un coin de cercueil, j’ai oublié un vieux coco fusillé, le futur « Commissariat Européen aux Affaires Communistes » va s’en occuper.
[Le texte voté-

http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2019-0021_FR.html] :

Publié le 08/10/2019

Au Portugal, le socialiste Antonio Costa s’impose mais sans majorité absolue

 

Cathy Do Santos (site humanite.fr)

 

Le premier ministre a remporté les élections législatives du 6 octobre. Pour gouverner, il devra nouer des alliances parlementaires, comme il l’a fait ces quatre dernières années avec les autres formations de gauche.

Il souhaitait une majorité absolue, il devra se contenter d’une majorité simple. Le socialiste Antonio Costa a remporté les élections législatives qui se déroulaient ce 6 octobre au Portugal. La formation du premier ministre sortant totalise 36,65% et envoie ainsi 106 députés à l’Assemblée de la République, contre 86 parlementaires en 2015, lorsqu’elle n’était pas parvenue à défaire dans les urnes le Parti social-démocrate (PSD-droite), pourtant responsable de terribles politiques d’austérité. Ce coup-ci, la victoire est nette. Le PSD emmené par Riu Rio, qui n’a pas renouvelé sa coalition avec les conservateurs du Centre démocratique social-Parti populaire (CDS-PP), résiste avec difficulté à la vague rose. Il obtient 27,9% des suffrages, et enregistre un recul de près de 10% par rapport à il y a quatre ans. Faute de majorité absolue fixée à 116 députés (sur les 230 sièges que compte l’Assemblée), le Parti socialiste sera contraint de nouer des alliances politiques pour pouvoir gouverner, comme ce fut le cas durant cette dernière mandature. Fait inédit dans l’histoire de la démocratie portugaise, les socialistes avaient alors scellé des accords parlementaires avec les autres formations de gauche afin « de tourner la page à l’austérité », mais tout en respectant l’orthodoxie budgétaire imposée par Bruxelles. Le Bloc de gauche (BE), qui avait totalisé 10,19 % en 2015 et obtenu 19 parlementaires, maintient son nombre de députés avec 9,67% des voix. Sa coordinatrice, la députée Catarina Martins, s’est dite disponible pour renouveler l’expérience de ces quatre dernières années. Quatrième force politique : le Parti communiste portugais (PCP) et le Parti des écologistes- Verts (Pev) réunis au sein de la Coalition démocratique et unitaire (CDU). Elle décroche 6,46% des votes, contre 8,25% en 2015, et 12 élus, contre 17 en 2015. Le secrétaire général du PCP, Jeronimo de Sousa, qui a été réélu dimanche, a reconnu que les résultats n’étaient pas à la hauteur espérée et qu’ils « constituaient un facteur négatif pour le futur proche de la vie portugaise ». Le CDS-PP, quant à lui, ne parvient pas à franchir la barre symbolique des 5% (4,25%, soit 5 élus). Sa cheffe de file, la conservatrice Assunção Cristas a annoncé qu’elle jetait l’éponge lors de la tenue d’un congrès extraordinaire à venir. Le Parti Personne animaux nature (PAN), qui avait fait une étonnante percée aux élections européennes, confirme son assise avec 3,28%, et fait élire 4 parlementaires, contre un il y a quatre ans. Enfin, et ce n’est pas là le meilleur des signaux, le Portugal, comme le reste de ses voisins européens, assiste à l’émergence du parti d’extrême droite Chega qui entre au parlement avec un député. Antonio Costa s’est dit disposé à rééditer, sous d’autres formes, la coalition parlementaire qualifiée péjorativement en son temps par un cadre du PSD de « geringonça », c’est-à-dire « de bric et de broc ». Les accords entre le PS, le BE, et le PCP, tant décriés par la droite, ont néanmoins permis d’enregistrer de notables avancées sociales avec l’augmentation du smic à 600 euros, la restitution des 35 heures…. En revanche, les réformes structurelles, qui ont profondément dérèglementé le marché du travail n’ont, elles, pas été touchées. C’est vrai également des rattrapages des salaires dans la fonction publique. L’insatisfaction a d’ailleurs conduit à de nombreux appels à la grève en 2018 – plus de 700-, un record depuis plusieurs années. On notera à ce stade, une hausse de l’abstention qui s’est hissée à 45,50%, contre 44,1% en 2015. Le PS a déclaré qu’il allait s’entretenir dans les prochains jours avec ses alliés d’hier, ainsi que le PAN et la petite formation écologiste Livre qui a fait élire un député. Antonio Costa a reconnu que la « geringonça » avait plu aux Portugais, mais que le renforcement du PS rebattait les cartes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 07/10/2019

Un groupe qui génère des milliards…

PSA Mulhouse licencie 1200 intérimaires : un massacre des emplois intolérable

C’est un plan de longue date à l’usine PSA Mulhouse : supprimer des emplois sous couvert de l’arrêt de la production de la Peugeot 2008, augmenter la charge de travail des ouvriers qui restent, avec l’objectif à terme de lancer la production d’un autre modèle de grande diffusion à moindres frais.

 

Vincent Duse, militant CGT PSA Mulhouse (site revolutionpermanente.fr)

 

D’ici la fin octobre, avec le passage en demi-cadence et la suppression de l’équipe de nuit, la production va baisser avec l’arrêt de la production de la Peugeot 2008 planifiée de longue date. Mais les ouvriers sur les chaînes de montage vont devoir tenir deux poste, au lieu d’un aujourd’hui, avec le plan à moyen terme (sur 3 ans) qui a organisé la baisse de production et le licenciement des intérimaires dans le but de lancer à Mulhouse la production d’un nouveau véhicule en 2021. Tout cela n’est pas le fruit du hasard mais mûrement réfléchi : baisser la production, passer en demi-cadence et ainsi faire travailler moins de monde de façons plus intensive tout en jetant comme des kleenex 1200 salariés pour préserver les gains de productivité, être rentable et dégager des profits .

Une partie des salariés crèvent de ne pas avoir de travail et ceux qui ont un emploi crèvent sous les charges de travail

Le système est bien huilé pour augmenter la rentabilité de PSA, puisque comme le disait Yann Vincent, directeur industriel du groupe, « l’objectif du groupe PSA n’est plus de faire du volume mais de dégager des marges substantielles avec des véhicules haut gamme ».

La transition opérée à l’usine de Mulhouse correspond totalement à cette logique de production puisque à partir du 31 octobre, seules les DS7 et la 508 – des véhicules haut de gamme, très chère a l’achat mais qui dégagent plus d’argent – seront produites. Pour produire ces voitures, le travail est plus important que sur les gammes inférieures, et c’est une aubaine pour les dirigeants de PSA : moins de production, moins de salariés et plus de profits. Les victimes sont à la fois les travailleurs précaires, qui devront pointer à Pôle Emploi après avoir trimé des mois à la chaîne, et ceux en CDI, qui crèveront de trop de boulot. Un système crapuleux pour exploiter et jeter ensuite. Alors que les profits explosent avec près de 3 milliards au dernier semestre, il y aurait pourtant largement de quoi maintenir tous les emplois et embaucher en CDI.

Au-delà des 1000 postes en moins chez PSA, les sous-traitants vont également supprimer des emplois

La plupart des médias ne parlent que des intérimaires, mais l’entreprise sous-traitante GIS (Gefco Industrial Services), qui s’est implantée il y a de cela 2 ans, va également supprimer 200 emplois et bien d’autres encore dans la région Mulhousienne. En effet, comme l’ensemble des usines vont baisser en production, cela va entraîner une vague de suppressions de postes. Un chiffre qui peut largement avoisiner les 5000 emplois en moins dans la région, puisque le donneur d’ordre est PSA et que si sa production baisse, tous vont y perdre et en premier lieu les plus précaires.

Il y a d’un côté un grand groupe, qui dégage des milliards de profits pour ses actionnaires, et de l’autre des familles entières jetées des usines, sans perspectives de retrouver un emploi. Mais cela ne semble pas beaucoup inquiéter les pouvoirs publics qui continuent à verser des sommes importantes pour soutenir l’activité automobile, sans aucune perspective concernant le maintien des emplois.

Si nous n’avions déjà aucune illusion sur le gouvernement et son soutien sans faille au patronat, l’absence de réaction concernant la suppression 1200 emplois dans l’une des plus gosse usines de la région laisse perplexe : c’est l’équivalent une PME qui fermerait ses portes !

Le maintien des emplois ne pourra être imposé que par une lutte d’ensemble, en s’organisant – précaires et embauchés – face à ceux qui nous exploitent.

Publié le 06/10/2019

Christine Renon : marée humaine quand l’Éducation Nationale ne veut pas de vague

 

Guillaume Bernard  (site regards.fr)

 

La grève lancée par une intersyndicale de Seine-Saint-Denis jeudi 3 octobre a largement dépassé les frontières du 93. Partout en France, la lettre de Christine Renon, directrice d’école à Pantin qui s’est suicidée dans son établissement, émeut et révolte. Elle y met directement en cause l’administration de l’Éducation Nationale et dénonce ses conditions de travail. Or, la manière même dont a été géré l’événement témoigne de la culture du silence qui règne au sein de cette institution.

 

Ils étaient près d’un millier devant le rectorat de Toulouse, 300 à Montpellier, plus de 3000 personnes devant la DSDEN de Bobigny. Dans 55 départements des rassemblements ont eu lieu, faisant du suicide de Christine Renon un événement national.

Le drame place les enseignants face à leur mal-être, à la surdité d’un gouvernement bulldozer qui passe réforme sur réforme. Il incarne la difficulté d’enseigner en Seine-Saint-Denis, le département métropolitain le plus pauvre, celui qui accueille le plus de REP et REP+ et l’impossibilité d’être directrice dans ce contexte. Quoi de plus normal dès lors, que des milliers d’enseignants réunis qui demandent « justice pour Christine » ? Qu’une grève départementale suivie à plus de 60% dans le 93, obligeant 200 écoles à fermer pour la journée ? Qu’une pétition rassemble plus de 100 000 signataires ?

Les suicides sont loin d’être des événements inédits dans l’Éducation Nationale. D’ailleurs, le samedi 21 septembre, alors que Christine Renon sautait d’un atrium de l’école Méhul, un autre enseignant, Frédéric Boulé, professeur de SVT au Centre International de Valbonne, mettait lui aussi fin à ses jours « cinq jours après avoir rencontré le médecin de prévention du Rectorat », commente le Snes-Fsu de Nîmes.

On se souvient également de Jean Willot, 57 ans, enseignant accusé de violence sur enfant mineur qui a mis fin à ses jours en mars 2019. « Il n’était pas soutenu par sa hiérarchie, déclare Francette Popineau, secrétaire nationale du Snuipp-FSU, alors que l’on sait aujourd’hui que ces accusations étaient fausses. » Ou encore cette enseignante qui, mi-septembre à Fos-sur-Mer, a elle aussi tenté d’en finir. Le sujet est pourtant très mal géré par l’Éducation Nationale : « il n’y a pas de numéro vert, pas de gestion de crise, on demande de ne pas faire de vague, de se taire », ponctue Francette Popineau. Les études portant sur les conditions de travail sont d’ailleurs rares, on en trouve une de la MGEN datant de 2013, une autre de la Depp (Éducation Nationale) en 2017 et un sondage du Se-Unsa en 2018. Leurs résultats soulignent que les enseignants sont plus exposés aux risques psycho-sociaux que les autres professions mais l’administration préfère cacher la poussière sous le tapis. La manière dont a été géré, à Pantin, le suicide de Christine Renon témoigne d’ailleurs de cette stratégie du silence.

Pas de vague à Pantin

Mardi 24 septembre, le lendemain de la découverte du corps de Christine Renon, le directeur académique des services de l’Éducation Nationale (DASEN) Antoine Chaleix, nommé en Seine-Saint-Denis à la rentrée 2019, organise une réunion avec les directeurs des écoles de Pantin. « Une réponse rapide que l’on a appréciée », commente une directrice présente à la réunion qui souhaite rester anonyme. Dans la salle, devant l’inspecteur de circonscription et les directeurs des écoles de Pantin, « il a rapidement évoqué la lettre de Christine Renon, dont nous étions les destinataires, en nous signifiant qu’il fallait la remettre à la police parce qu’elle constituait une pièce à conviction. Quand nous lui avons demandé si cela nous empêchait de la diffuser il n’a pas répondu, nous a simplement fait savoir qu’il ne souhaitait pas connaître le contenu de la lettre, alors qu’il le connaissait sans doute déjà…Il était prêt à faire venir l’officier tout de suite, il a tenté de nous mettre la pression », commente la même directrice. Contacté, Antoine Chaleix n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pour Camille Saugon membre de Sud Éducation 93 et du CHSCT, son action reste une « tentative délibérée » de cacher la lettre.

Le même jour, la réouverture de l’école Méhul se fait de manière précipitée. Le mardi 24 septembre, 3 enseignants de l’école sont absents, l’Éducation Nationale fait appel à cinq enseignants contractuels « dont certains ont signé leur contrat seulement lundi, n’ont jamais été face à une classe et se retrouvent avec des élèves qui viennent d’être confrontés à un suicide », déplore Camille Saugon. « Le DASEN a dit qu’il appartenait aux enseignants de reprendre ou non le travail le lendemain…mais que c’était quand même mieux de reprendre vite. J’appelle ça une pression hiérarchique », explique l’enseignante. Selon les enseignantes interrogées, la volonté de faire passer le suicide sous les radars est également manifeste, dans la communication du ministre Jean-Michel Blanquer : « On n’a rien reçu du ministre, jusqu’à jeudi ! Il lui a fallu quatre jours pour trouver la route jusqu’à Pantin, s’indigne Marie-Hélène Plard, co-secrétaire départementale du Snuipp-93, il n’a pas dit un mot sur la lettre et a juste parlé de la mort de Christine Renon, pas de son suicide. J’ai dû faire une minute de silence pour Chirac alors que je n’avais rien fait pour ma collègue ».

“Faire reconnaître sa mort comme un accident du travail”

Jeudi 3 octobre, alors que sept délégués syndicaux se rendaient au CHSCT Départemental extraordinaire, l’objectif était donc clair : faire reconnaitre la mort de Christine Renon comme un accident du travail. « Elle voulait faire de son geste un acte politique, rappelle Marie-Hélène Plard, c’est évident que ses conditions de travail avaient quelque chose à voir avec son suicide ». Pour s’en donner les moyens, les membres du CHSCTD, trois délégués syndicaux FSU, deux de FO, un de Sud et un de la CGT, ont exigé que la commission d’enquête reste au niveau départemental et ne soit pas gérée à l’échelle de l’académie.  « En attendant, il n’y a aucune reconnaissance de la responsabilité administrative de la part du DASEN », déplore Camille Saugon, et « il faudra attendre des mois avant que le rapport ne soit rendu. » Le CHSCTD a également voté la révision des rythmes scolaires pour passer à l’école de quatre jours dans la ville de Pantin, selon les vœux de Christine Renon, bien que la décision revienne au maire de la commune. Samedi, une marche blanche aura lieu en la mémoire de Christine Renon à Pantin.

Publié le 05/10/2019

Omerta sur une catastrophe industrielle majeure aux portes de Paris

En plein été, une installation stratégique de la plus grande station d’épuration des eaux usées d’Europe est totalement détruite par le feu à trente kilomètres de la capitale. Il faudra entre trois et cinq ans pour la reconstruire, au prix, dans l’intervalle, d’une pollution gravissime de la Seine. Ce site n’a cessé d’enregistrer des sinistres de plus en plus graves depuis plusieurs années. Sa gestion est entachée par des dévoiements sans précédent en matière de marchés publics. Un désastre absolu, qui ne suscite qu’une inquiétante indifférence.

 

par Marc Laimé, (site blog.mondediplo.net)

 

Le 3 juillet dernier, un incendie spectaculaire se déclenche sur le site classé « Seveso seuil haut », c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de la toxicité des produits qu’il abrite, au sein de l’usine « Seine Aval » (SAV) du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) implantée dans la plaine d’Achères, dans les Yvelines (1).

S’étendant sur 600 hectares, la gigantesque station d’épuration, à l’intérieur de laquelle on ne se déplace qu’en voiture ou en camion, est lovée dans une boucle de la Seine, à cheval sur les villes de Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte et Achères. Elle traite 60 % des eaux usées de 9 millions de Franciliens, ce qui fait d’elle la plus grande station d’épuration d’Europe.

C’est un bâtiment de 6 000 m2 servant à la « clarifloculation » des eaux usées (procédé d’élimination des particules en suspension, notamment des phosphates (2)), abritant plusieurs cuves de chlorure ferrique, substance toxique et hautement corrosive, qui a pris feu. L’unité se situe au début de la filière de traitement des eaux usées, et abrite une myriade de colonnes en plastique, dans lesquelles circule le chlorure ferrique. Un énorme panache de fumée noire se dégage aussitôt, visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

En l’espace de quelques mois, c’est le quatrième incident grave, incendie ou explosion, sur ce même site.

À 19 heures le sinistre n’était toujours pas maîtrisé par les sapeurs-pompiers du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) 78, qui avaient dépêché sur place plusieurs dizaines de véhicules et au moins 70 soldats du feu. À 18 heures 45, d’autres camions et d’autres sapeurs-pompiers continuaient d’arriver sur le site. « Nous avons dû procéder à une alimentation en Seine avec un bateau pompe. Nous avons également utilisé des motos pompes remorquables dans les rétentions des eaux usées », expliquait le lieutenant-colonel Christophe Betinelli, commandant des opérations de secours.

Ce que l’honorable lieutenant-colonel ne pouvait évidemment pas déplorer publiquement, c’est que les conduites alimentant les poteaux d’incendie — sur lesquels les pompiers branchent leurs lances — passaient… sous le bâtiment qui a brûlé. Les poteaux étaient donc inutilisables. « Inconcevable », confiera un pompier présent sur place. Il faudra attendre quatre jours pour que le sinistre soit totalement maîtrisé, après la venue de la gigantesque échelle déjà utilisée pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Dès le lendemain matin, le syndicat FO du SIAAP dénonçait une situation « catastrophique » :

« La situation à SAV s’est fortement dégradée depuis plus de deux ans. Vendredi dernier, nous avons adressé à l’inspection du travail sept alertes de dangers graves et imminents (dont le SIAAP n’a toujours pas tenu compte malgré ses obligations en la matière), pour des fuites de gaz ou des départs d’incendie.

Hier avec l’incendie de la clarifloculation, les herbes hautes et sèches ont pris feu, lequel a failli atteindre la zone Biogaz. »

Premier bilan

Deux jours après l’accident, lors d’une réunion d’information organisée à Saint-Germain-en Laye, le SIAAP confirmait aux élus présents l’existence d’une pollution liée au déversement dans la Seine d’eaux usées qui n’étaient plus que « partiellement » traitées. Au lendemain de l’incendie, d’impressionnantes photos et vidéos d’amoncellement de poissons morts avaient été diffusées par les médias, ou mises en lignes par des associations locales et de nombreux particuliers, notamment des pêcheurs et des bateliers stationnés à Conflans-Sainte-Honorine.

Le samedi 6 juillet en fin d’après-midi, un bateau affrété par le SIAAP était arrimé au quai de l’île Peygrand, face au barrage d’Andrésy (Yvelines). À son bord, deux bennes contenant trois tonnes de poissons morts, mélangés à des algues et détritus divers. Une mortalité due au manque d’oxygénation de l’eau, conséquence de la présence anormale de matières organiques, et donc de carbone. Le syndicat affirmait compter sur la mise en service d’unités de biofiltration pour faire remonter le taux d’oxygénation du fleuve.

Parallèlement, le volume d’eaux traitées sur le site était réduit, passant de 15 m3 par seconde à 8 m3, la compensation étant assurée par deux des cinq autres usines du SIAAP, celles de Colombes (Hauts-de-Seine) et de Triel-sur-Seine. S’engageant sur un horizon de quelques semaines pour obtenir un traitement des phosphates quasi équivalent la situation d’avant l’incendie, le syndicat reconnaissait dans la foulée qu’il faudrait plusieurs années pour reconstruire l’unité de clarifloculation !

Ce même soir à 18 heures, Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à l’écologie, annonçait la convocation des responsables du SIAAP. Quelques heures avant cette audition, un communiqué diffusé par l’association Robin des Bois suscitait de nouvelles inquiétudes : alors que la Seine était en période d’étiage, les égouts de l’Ouest parisien venaient de recevoir de lourdes charges de poussières de plomb consécutives à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

L’association révélait surtout que l’incendie du 3 juillet était le onzième accident sur le site de SAV depuis le 10 avril 2017… Et que l’usine avait fait l’objet de quatre mises en demeure du préfet des Yvelines en 2018 pour non conformité à la réglementation, notamment pour le manque de contrôle des tuyauteries et soudures du site.

Le Siaap n’en ayant tenu aucun compte, une astreinte pécuniaire — une amende pour chaque jour de retard dans l’exécution des travaux — avait été prononcée par le préfet des Yvelines fin janvier.

Nouvelle hécatombe de poissons

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juillet, de violents orages provoquaient une nouvelle pollution de la Seine du côté de Sartrouville, Conflans-Sainte-Honorine et Andrésy.

« Nous avons géré au mieux l’assainissement, mais nos capacités actuelles de traitement ne permettent pas d’excéder un débit de 17 m3 par seconde. Or, on a atteint 38 m3 par seconde », expliquait le directeur de SAV. En dépit du stockage dans son réseau et du soutien d’autres usines de traitement en aval, l’usine s’était contentée d’une simple « décantation ».

Dans toute la région parisienne, les gigantesques émissaires du SIAAP reçoivent en effet par temps de pluie, outre des eaux usées, des quantités énormes d’eaux « pluviales », fortement polluées après avoir ruisselé sur les chaussées. Comme Achères traite en temps normal jusqu’à 60 % des flux de l’agglomération, le scénario catastrophe se reproduira mécaniquement aussi longtemps que l’unité de « clarifloculation » n’aura pas été reconstruite, ce qui demandera trois à cinq ans et devrait coûter une centaine de millions d’euros. Avec pour conséquence de graves pollutions de la Seine, qui placeront la France en position délicate vis-à-vis de l’Union européenne, puisque plusieurs directives nous contraignent depuis le début des années 1990 à reconquérir une bonne qualité des eaux, sanctions financières à l’appui si l’objectif n’est pas atteint.

Fin juillet on recensait déjà un minimum de 10 tonnes de poissons morts.

Un mystère persistant

La préfecture des Yvelines organisait une nouvelle réunion le 5 septembre. On y apprendra que c’est seulement ce même jour, soit deux mois après l’incendie, qu’une mission d’experts avait pu accéder au site pour tenter de comprendre l’origine du sinistre !

Explication : « Le point de départ du feu était inaccessible pour des raisons de sécurité. (…) Les experts avaient besoin de rentrer dans la clarifloculation (…). La difficulté était double. D’abord parce qu’on avait des eaux d’extinction qui avaient servi à arrêter le feu qui se trouvaient au fond du bâtiment mélangées à du chlorure ferrique, et il était nécessaire de prendre un certain nombre de précautions, pour vider ces eaux, sans avoir un impact fort sur le milieu et la Seine. »

Avant juillet, le site traitait chaque jour 2,3 millions de m3 d’eaux usées. Une capacité tombée à 1,45 million de m3 après l’incendie. « Nous allons atteindre 1,7 millions de m3 à la fin de l’année, avant de parvenir à 2 millions au printemps 2020 », assurait le directeur de SAV. Côté calendrier, 2019 allait être consacré au nettoyage et au diagnostic complet des travaux à mener ; 2020 aux passations de marché, avant que le chantier ne démarre en 2021 pour s’achever à la fin 2022. À l’avenir, le chlorure ferrique sera stocké à l’extérieur de l’unité et non plus au centre comme c’était le cas, tandis que « la charpente et la toiture seront repensées », précisait le syndicat.

Arnaud Péricard, maire de Saint-Germain-en-Laye, indiquait qu’il tenait à la disposition des élus « tous les courriers qu’il a écrit depuis deux ans. Je ne veux pas être alarmiste inutilement, mais je ne suis pas optimiste sur la situation. Je me suis d’ailleurs permis d’appeler Mme le maire de Paris pour le lui dire. Elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Je rappelle que la ville de Paris a une part prépondérante dans ce conseil d’administration. »

Comme lors des deux précédente réunions tenues en juillet, seuls des représentants de l’État, des élus et quelques rares représentants associatifs triés sur le volet avaient été conviés à y assister. De public, de riverains, point ! Du coup, alors que le site est classé « Seveso seuil haut » depuis 2009, l’annonce, seulement relayée par l’édition locale du Parisien et la Gazette des Yvelines — seuls médias à avoir suivi l’affaire —, de la mise en œuvre bien tardive d’un Plan particulier d’intervention (PPI), ou la refonte d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’avait aucune chance de rassurer des riverains excédés.

Rencontrés le 23 septembre, des résidents de Conflans-Sainte-Honorine qui préparent une liste citoyenne pour les prochaines élections municipales ne décoléraient pas : « On se moque de nous, depuis le début, nous n’avons aucune information sérieuse. Y a-t-il des risques sanitaires si l’on remet en service les anciens bassins de décantation qui vont nous empuantir des kilomètres à la ronde ? Qu’est-ce qui nous garantit que de nouveaux accidents ne vont pas survenir ? » Difficile de leur donner tort. Le SIAAP, qui verrouille sa communication d’une main de fer, à fait imprimer à des milliers d’exemplaires des tracts distribués dans les mairies qui répètent en des termes lénifiants que tout est déjà rentré dans l’ordre, ce que bien évidemment personne ne croit.

On notera par ailleurs que pas un(e) seul(e) des élu(e)s PS, PCF et EELV, qui représentent la Ville de Paris, la Seine Saint Denis, le Val de Marne et les Hauts de Seine au Conseil d’administration du SIAAP ne s’est exprimé sur ce désastre depuis le 3 juillet dernier...

Une nouvelle alerte syndicale

M. Stevan Kanban, responsable FO du SIAAP, avait exposé la veille, lors d’un CHSCT exceptionnel tenu à Seine Aval, l’exaspération de son syndicat :

«  (…) Le 26 août, alors que la détection incendie était en panne dans toutes les installations critiques du service 2, le SIAAP maintient la production sans aucun agent sur place, se contentant d’organiser des rondes toutes les heures pendant la nuit.

Le 31 août un départ d’incendie au service 2 de l’Unité de production des eaux (UPEI), sur des compresseurs de l’unité de nitrification n’a pas été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée par le SIAAP.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, un autre départ de feu au service 2 de l’UPEI n’a pas non plus été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée. »

Pour le responsable syndical, « depuis la nouvelle mandature, le SIAAP a accentué la censure contre les représentants du personnel aux CHSCT. Aussi bien au CHSCT central qu’à celui de SAV, les déclarations liminaires sont purement et simplement évacuées des procès-verbaux de séance et les prises de position lors des points à l’ordre du jour sont le plus souvent déformées ou non retranscrites. De l’habillage en somme. La politique de l’administration est limpide, c’est la préparation de l’outil de travail et de l’organisation à une gestion privée de nos installations : le refus systématique d’intégrer les éléments de sécurité définis par la réglementation relative aux administrations est un aveu s’il en faut. L’abandon par le directeur général lui-même de la présidence du CHSCT abonde dans ce sens. »

Le 16 septembre Mme Emmanuelle Wargon recevait à nouveau les représentants du SIAAP afin, notamment, d’évoquer l’audit de sécurité que l’entreprise doit réaliser. « Le marché sera lancé en octobre et le rapport devrait être remis à la fin du premier trimestre 2020 », précisait M. Yann Bourbon, le directeur du site de Saint-Germain-en-Laye. Une échéance jugée lointaine par plusieurs élus et associations du secteur.

Or l’omerta continue, plus que jamais. Alors que les conclusions des différentes enquêtes en cours ne sont pas connues, M. Jacques Olivier, directeur général du SIAAP, déclare le 25 septembre aux Echos : « La cause exacte de l’incendie n’est pas encore identifiée, mais trois pistes se dégagent : un problème au niveau des moteurs électriques des systèmes de ventilation, d’un éclairage halogène provisoire, ou d’un chemin de câble à proximité des cuves », avant de préciser : « Cette unité a été construite dans les années 1990 avec des standards de sécurité qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. »

Encore un peu ça va être la faute à pas de chance, ou à un travailleur détaché polonais...

La Seine polluée pour des années

Dans l’immédiat, pour pallier les problèmes de pollutions récurrentes, le syndicat prévoit d’augmenter à nouveau progressivement la capacité de traitement de la station. Notamment en remettant en service au printemps 2020 de gigantesques bassins de décantation à l’air libre, l’unité « Achères 4 », fermée lors de la mise en service de l’unité de clarifloculation. Or ces bassins à l’air libre dégageaient quand ils étaient en service des odeurs pestilentielles des kilomètres à la ronde…

« À partir d’un moment les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des solutions moins bonnes ou pires. Si on n’installe pas cette décantation primaire, on est sûrs de ne pas passer l’été prochain », justifiait le préfet des Yvelines M. Jean-Jacques Brot, pointant la nécessité d’informer « loyalement » les populations riveraines de la station d’épuration.

Comment en est-on arrivé là ?

Dès le XIXème siècle, Achères accueillait les eaux usées non traitées de Paris, qui seront épandues dans sa plaine pour le maraîchage. Construite en 1940, la station d’épuration, longtemps réputée être la plus grande du monde avec celle de Chicago, connaîtra des agrandissements incessants à partir des années 1970, qui s’accéléreront à l’orée des années 2000 avec l’entrée en vigueur de directives européennes de plus en plus contraignantes.

Compte tenu de l’ampleur des investissements à mobiliser, avec le couperet de la transcription en droit français de la directive « Eaux résiduaires urbaines » (DERU), qui date de 1991, et a imposé à la France comme à tous les États membres de nouvelles obligations de résultat en terme de qualité de traitement des eaux usées, des bonnes fées vont se pencher sur le berceau du syndicat.

M. Michel Rocard, maire de Conflans-Sainte-Honorine de 1977 à 1994, et son directeur de cabinet M. Jean-Paul Huchon, qui lui succédera à la mairie de 1994 à 2001, avant d’occuper de 1998 à 2015 la présidence de la région Île-de-France, se démènent avec succès pour porter sur les fonts baptismaux une convention cadre entre le SIAAP, l’agence de l’eau Seine-Normandie et la région Ile-de-France, qui va permettre au syndicat de bénéficier de financements supplémentaires, ce qui va contribuer à lui conférer un statut d’exception. Avec ses 1 700 agents et son budget annuel d’1,2 milliard d’euros, c’est le premier donneur d’ordre européen dans le domaine de l’environnement.

De gigantesques marché publics se profilent. Près d’un milliard d’euros en différentes tranches pour la seule station d’Achères, ce qui a déjà suscité nombre d’interrogations….

L’unité de clarifloculation qui a entièrement été détruite le 3 juillet dernier est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), dont le fonctionnement doit être étroitement contrôlé par les services de l’État, notamment la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE). Les graves incidents enregistrés depuis des années, comme les différentes enquêtes en cours depuis le 3 juillet — un audit technique interne, une procédure judiciaire ouverte dès le lendemain, ainsi qu’une enquête de la DRIEE, et une expertise confiée au Centre national de protection et de prévention (CNPP) —, ne suffiront pas à faire oublier un contrôle jusqu’alors des plus laxistes.

Pour sa défense, le SIAAP, dont les dirigeants étaient à nouveau convoqués par Mme Emmanuelle Wargon le 16 septembre, invoque les difficultés provoquées par la coexistence sur un même site d’installations datant des années 1970 avec des équipements ultra-modernes… Dont acte.

Liaisons dangereuses

Dans deux vidéos promotionnelles de la société Schneider Electric, le directeur général du SIAAP, le directeur adjoint à la direction technique et le chef de service équipement/ingénierie n’hésitent pas à vanter les mérites du matériel de télégestion installé par l’entreprise, notamment à l’usine de Seine Aval.

On peut s’interroger sur le respect du devoir de réserve des fonctionnaires territoriaux concernés, puisque ce sont ces mêmes responsables qui ont imposé au fil du temps l’adoption puis le renouvellement de ces matériels, au risque de flirter allègrement avec l’encadrement réglementaire des marchés publics.

Car il y a un problème. Le système de contrôle-commande (SCC) de l’usine Seine-Aval est exclusivement du matériel Schneider-FOXBORO. Ce système a été vendu avec l’assurance que chaque nouvelle version serait interopérable avec la précédente. C’est-à-dire que lors du lancement d’une nouvelle version logicielle, les anciennes versions présentes sur l’usine doivent pouvoir dialoguer avec la nouvelle, et que les éléments des anciens ateliers de l’usine doivent pouvoir apparaître sur les écrans du nouveau système.

Ce n’est pas le cas !

Les versions proposées par Schneider au cours du temps ne sont que très imparfaitement compatibles entre elles. Un peu comme avec Windows : il n’est pas possible de faire tourner un jeu développé sous Windows XP avec un PC Windows 7, et encore moins avec Windows 10 ! On se retrouve donc à Achères avec un système de gestion automatisé spécifique pour le prétraitement, un autre pour la clarifloculation (l’unité qui a brûlé), et la nitrification-dénitrification, et un troisième système pour la dernière nouvelle tranche, la file biologique.

Ce qui oblige les opérateurs à jongler avec plusieurs PC et une multitude d’écrans dans la salle de commande du poste de commandement central. Chaque système ayant ses caractéristiques particulières, il n’est pas toujours facile de se rappeler qu’une action sur une pompe dans un système peut ne pas donner les mêmes résultats sur le même type de pompe via un autre système. En termes de gestion industrielle du process et de la sécurité, et pour un site classé « Seveso 2 seuil haut », on peut faire mieux…

Ajoutez à cela une réorganisation des équipes de personnel de l’usine qui passe très mal, et a déjà été à l’origine de plusieurs grèves, un management de plus en plus coercitif aux pratiques féodales, voire népotiques, que ne cessent de dénoncer les syndicats, et l’occurrence d’accidents industriels à répétition s’éclaire d’un tout autre jour. Car ces dysfonctionnements innombrables s’inscrivent dans un contexte délétère.

République bananière

Un mois avant l’explosion, en juin 2019, la chambre régionale des comptes d’Île-de-France (CRC) dressait un tableau accablant de la « gouvernance » du SIAAP, qui s’est affranchi de toute contrainte depuis des lustres (3) :

« Les statuts actuels ont été adoptés en mars 2000 et ne correspondent pas à la base légale de la compétence, installée par la Loi sur l’eau de 2006 (…) ; le règlement intérieur du Conseil d’administration ne comprend pas de dispositions relatives au fonctionnement du bureau, hormis sa convocation (…) ; le Président (du CA) était un élu de Paris (RPR), de 1984 à 2001, puis un vice-président du Conseil général du Val-de-Marne (PCF) de 2001 à 2015, et depuis lors un élu (PCF) du Conseil départemental de la Seine Saint Denis (…) ; 5 commissions thématiques ont été créées par le CA. Les documents transmis n’ont pas permis de constater si elles s’étaient réunies, ni d’évaluer leurs travaux (…) ; la commission de la Coopération décentralisée (dotée d’un budget annuel de 2 millions d’euros), a compté jusqu’à 18 administrateurs entre 2011 et 2014. Aucune procédure ni règle écrite ne régit son fonctionnement (…) ; l’absence de règle précise de désignation des administrateurs a conduit en 2015 à une crise institutionnelle de longue durée (…) ; un quart des usagers du SIAAP, soit 2,3 millions d’usagers, sont situés hors de sa zone statutaire (et) ne bénéficient d’aucune représentation au sein des organes de décision du syndicat (…) ; des indemnités ont été versées aux élus sans base légale (…). Leur coût total s’élève à 928 826 euros pour l’ensemble de la période de 2010 à 2015. »

Alors que la CRC et le préfet de région préconisent, dans la perspective de la réforme du Grand Paris, de transformer le SIAAP en syndicat mixte et de revoir profondément sa gouvernance, la ville de Paris, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis répondent à la CRC et au préfet qu’ils n’en voient pas la nécessité.

Soupçons de corruption à grande échelle

L’attribution par le SIAAP de gigantesques marchés publics aux multinationales françaises de l’eau, à leurs filiales d’ingénierie, à des bureaux d’étude spécialisés et à des géants du BTP défraie la chronique judiciaire depuis le début des années 2000.

«  (…) Trois entreprises engrangent régulièrement des marchés : OTV, une filiale du groupe Veolia, Degrémont (une filiale de Suez), et Stereau, du groupe Saur (le numéro 3 du secteur de l’eau). En 2009, Degrémont a décroché un premier marché sur l’usine d’Achères (Yvelines) ; OTV, associée à Degrémont, en a obtenu un deuxième dans la même usine en 2010 ; OTV et Stereau l’ont emporté dans un troisième en 2016, ils avaient déjà décroché celui de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) en 2015, et la modernisation de l’usine de Valenton (Val-de-Marne) qui a été attribuée à Veolia en 2017… Des marchés colossaux, entre 300 et 700 millions d’euros chacun  (4).  »

Alors que ces dossiers sont toujours en cours d’instruction au parquet national financier (PNF), plusieurs décisions de justice récentes viennent de confirmer l’existence d’irrégularités qui ont déjà entraîné l’annulation du marché de rénovation de l’usine de Clichy-la-Garenne (5).

 

Marc Laimé

Publié le 04/10/2019

Droits de l’homme. Grève au grand jour pour les travailleurs de l’ombre

Cécile Rousseau et Kareen Janselme (site humanite.fr)

 

Douze mouvements de sans-papiers ont éclaté hier en Île-de-France pour exiger leur régularisation et dénoncer l’impunité patronale dans un contexte de débat nauséabond sur la politique migratoire. Certains ont déjà obtenu gain de cause.

Coup de chaud pour les employeurs de sans-papiers franciliens. Hier, à l’initiative de la CGT, douze piquets de grève ont pris forme simultanément à Paris, en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine pour régulariser ces travailleurs exploités. Salariés de grandes enseignes comme KFC ou de simples restaurants, femmes et hommes de ménage de l’UGC Ciné Cité Bercy, du Campanile mais aussi forçats de l’intérim, tous ont cessé leur activité afin d’exiger un emploi légal. Un mouvement d’une ampleur inédite depuis les grandes luttes de régularisation entre 2008 et 2009 qui avaient abouti à des milliers d’obtentions de Cerfa. Dans ce contexte de repli identitaire, avec le débat sur l’immigration lancé par Emmanuel Macron, la contre-offensive monte donc d’un cran. Marilyne Poulain, responsable confédérale du collectif migrants de la CGT, rappelle que « le patronat a tous pouvoirs d’accompagner une régularisation, ou pas. Souvent, il n’a pas d’intérêt à le faire. C’est aussi le bon moment pour redire que les travailleurs migrants contribuent au système de solidarité nationale ».

« Il faut qu’on montre qu’on n’est pas des esclaves ! »

Si 160 personnes ont entamé cette action, d’autres rejoignent le mouvement en route. L’agence d’intérim Proman, dans le 10e arrondissement de Paris, voit ainsi affluer des dizaines de travailleurs en quête d’une régularisation. « On était 36 ce matin, on est une bonne cinquantaine et les gens ne cessent d’arriver, note Philippe Tixier, secrétaire général de la CGT intérim. La direction a dit qu’elle ne reconnaissait pas certains grévistes, c’est le baratin habituel. » Mahamadou, manœuvre sur les chantiers d’origine malienne, prépare cette mobilisation depuis des mois. « On nous donne parfois le travail de deux personnes parce qu’ils savent qu’on ne peut pas refuser. Nous avons aussi des polycontrats, on peut nous dire d’aller n’importe où dans la même journée. Il faut qu’on montre qu’on n’est pas des esclaves ! » Les conditions de régularisation doivent être aussi revues, comme le souligne Elie Joussellin, secrétaire de la section du PCF, venu en soutien : « La circulaire Valls, qui demande cinq ans de présence sur le territoire et 36 fiches de paie, a vécu ! Le secteur du travail temporaire demeure le grand pourvoyeur de sans-papiers, les recrutant souvent en fermant les yeux sur les alias (identités d’emprunt). »

De fait, à quelques encablures, dans la cour de l’entreprise Haudecœur à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le ballet des camions venus d’Allemagne ou d’Espagne n’a pas cessé de la journée. Mais les habituels ouvriers amenés à les décharger se sont regroupés sous l’auvent. Dix travailleurs sans papiers ont rallié la CGT, arborant fièrement leurs couleurs pour obtenir leur régularisation. « Cela fait deux ans que je travaille ici, raconte Mohamed, 35 ans, pour Proman d’abord, puis Carelec. On transporte des sacs de 50 kg de semoule sur les épaules. Avec 2 ou 3 personnes, on décharge 13 camions de 26 tonnes chaque jour. Parfois, je n’ai plus de bras, plus de dos. Mais on doit quand même travailler, sinon on ne nous rappelle pas. » À ses côtés, Abdoulaye espère beaucoup de cette action. « Avec des papiers, c’est plus facile de travailler, de garder un logement. » Quand il ne trouve rien en travail temporaire, il doit dormir dehors faute de revenu et a ainsi failli perdre l’usage de ses pieds. Les semelles orthopédiques qu’il a achetées lui ont coûté 130 euros. Mais n’ont pas été remboursées par la Sécurité sociale, faute de papiers. Le Malien n’a pas non plus droit à l’aide médicale d’État, puisqu’il travaille. Mais même s’il cotise via son salaire, il ne peut bénéficier de la Sécurité sociale, du chômage, de la retraite… Alors, Abdoulaye accepte tous les boulots pour nourrir sa femme et ses trois enfants restés au Mali. « Sur cette photo, tu vois mes doigts brûlés : j’ai déchargé sans gants des produits sortis d’un camion frigorifique dans une autre entreprise où je travaillais au noir. » Comme le résume Jean-Albert Guidou, du collectif migrants de la CGT, « ici, il y a un abus d’intérim sur une activité pérenne du site et non un surcroît de travail. L’entreprise doit remplir un Cerfa de promesse d’embauche pour ces travailleurs. » Si la DRH de l’entreprise a reçu sans agressivité militants et grévistes sur le site, elle a assuré que « la politique de cette entreprise familiale datant de 1932 est de fidéliser ses salariés ». Précisant même avoir une pile de propositions de CDI non acceptées par les intérimaires. Les dix grévistes n’en avaient jamais vu la couleur. Si Élisabeth Zelaci renvoie la responsabilité de la régularisation aux sociétés d’intérim, ces dernières ont très vite diligenté leurs représentants pour négocier avec les grévistes. Dès le milieu d’après-midi, Carelec assurait aux migrants et au syndicat vouloir délivrer sept Cerfa, faisant office de contrats de travail. Proman s’engageait à suivre pour les trois travailleurs restants.

« La direction cherche juste des employés dociles »

Rapidement, la plupart des employeurs concernés sont entrés en négociation, contraints de se mettre autour de la table à cause de la lumière crue jetée sur leurs pratiques. Au Flandrin, brasserie chic du 16e arrondissement, l’arrivée de quatre travailleurs sans papiers a engendré un mini-séisme dans l’ambiance feutrée. Dans cette alcôve Art déco, ces salariés triment à la plonge ou au nettoyage. Assis sur un canapé en velours dans l’entrée, Souleymane, qui estime avoir été licencié sans raison, ne décampera avant d’être réintégré. « Il me reproche d’avoir mal rangé des choses, mais il ment », explique-t-il. Mine déconfite, le directeur Jacques Malafosse assure qu’il ignorait la situation réelle d’une partie de son personnel : « Il y a un an, nous avons eu un contrôle de police, tout était en ordre. Je suis d’accord pour régulariser, mais pas pour la réembauche. » Ambiance. Pour Souleymane Sow, de l’union locale CGT, c’est tout vu : « On ne part pas tant que toutes les garanties n’ont pas été obtenues. Il dit que Souleymane ne respecte pas les conditions d’hygiène alors qu’il travaille à la plonge. La direction cherche juste des employés dociles. » Les salariés avaient déjà repéré dans quels coins ils pourraient s’enrouler dans leurs sacs de couchage pour la nuit. Finalement, après d’intenses tractations, les quatre salariés ont obtenu gain de cause. Souleymane sera embauché dans un autre restaurant pour un mois au minimum jusqu’à sa régularisation. Un sentiment nouveau de justice partagé hier par les employés de Polipro (société de nettoyage travaillant pour les foyers Adoma), qui ont levé le piquet avec l’assurance de papiers. Ailleurs, le bras de fer se poursuit.

Si la CGT et les salariés du restaurant KFC de la place d’Italie ont fini par discuter avec la DRH France du groupe, celle-ci tenait à obtenir une liste précise des salariés demandant des promesses d’embauche. Mais les syndicats sont prudents. Après avoir travaillé deux ans en CDI, Boubou Traoré a « avoué travailler sous un faux nom et demandé à être régularisé, mais le patron (l)’a forcé à démissionner. » « Nous voulons d’abord signer un protocole de fin de conflit qui inclut tous les salariés ayant travaillé dans cette entreprise », explique Boubacar Doucouré, membre du CSE central de KFC. Lui-même était en grève dix ans plus tôt, lors de la première grande vague de mobilisation des travailleurs sans papiers. « J’ai été régularisé à la suite de cette grève », raconte le responsable syndical. Au restaurant japonais Sukiyaki, à deux pas de la place de la Bastille, la devanture restait également redécorée en fin de journée par une banderole CGT. Prenant une pause à l’extérieur pour respirer un peu, Guiro espère un dénouement heureux : « Je bosse dix heures par jour avec un seul jour de congé par semaine. Mes 1 500 euros de salaire sont à moitié payés au noir. Je n’ai pas le choix, je continue à me battre. »

 

Kareen Janselme et Cécile Rousseau

Publié le 03/10/2019

Comment l’exécutif a plombé les comptes de la Sécu et s’apprête à nous faire payer la facture

 

(site rapportsdeforce.fr)

 

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale présenté lundi 30 septembre prévoit un déficit de 5,4 milliards d’euros en lieu et place de l’équilibre pronostiqué l’an dernier par le gouvernement. Les exonérations de cotisations sociales pèsent lourd dans les comptes de la Sécu. Pour combler le trou, l’exécutif annonce des mesures qui vont affecter les retraités et les dépenses de santé.

Quand tu gagnes, tu perds ! C’est ce que révèle le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) à propos des mesures en faveur du pouvoir d’achat, prises en décembre dernier par Emmanuel Macron, pour répondre à la colère sociale s’exprimant au travers du mouvement des gilets jaunes. Les quelques gains immédiats sur les fiches de paye ont été, pour grande partie, pris sur la part moins visible de la rémunération des salariés : le salaire socialisé et différé correspondant à la protection sociale. Un jeu à sommes nulles en quelque sorte.

Le déficit de 5,4 milliards pour 2019 a plusieurs causes, mais les exonérations de cotisations sociales multiples incluses dans les mesures de l’hiver dernier y ont largement contribué. Les 100 euros d’augmentation sur le SMIC, formule-choc du président de la République, ont été en réalité une hausse de +1,8 %. Le SMIC est ainsi passé de 9,88 à 10,03 euros de l’heure, soit environ 20 € de plus par mois. Les 80 € restants proviennent d’une augmentation de prime d’activité. Un coup de pouce pris en charge par la collectivité, à travers l’État, sur lequel aucune cotisation n’est prélevée puisqu’il ne s’agit pas de salaires.

Pas de cotisations, pas de Sécurité sociale

Une augmentation réelle du SMIC aurait généré, en plus du salaire net perçu immédiatement, un salaire différé pour la santé, les retraites ou le chômage. Autre choix éminemment politique qui déshabille la protection sociale : l’avancement de l’exonération des cotisations sur les heures supplémentaires. Prévue initialement en septembre 2019, l’ancienne mesure à la formule trompeuse de Nicolas Sarkozy du « travailler plus pour gagner plus » est entrée en vigueur au 1er janvier 2019.

En réalité, les salariés n’y gagnent que l’illusion d’une meilleure rétribution. Certes, leurs payes augmentent à la fin du mois, mais aux dépens du reste de leurs rémunérations. Le salaire brut n’est plus versé aux organismes sociaux et la participation des employeurs à ces derniers disparaît. Ce n’est pas parce que cette part est invisible sur les comptes en banque à la fin du mois, qu’une telle mesure ne vous a pas fait les poches. L’air de rien ! Résultat : avec l’avancement au 1er janvier de l’exonération sur les heures supplémentaires, moins 1,3 milliard selon le rapport du mois de septembre des comptes de la Sécurité sociale. Un trou que l’État est sensé compenser, en conformité avec la loi Veil de 1994, mais qui pèse en réalité sur la Sécu.

Autre mesure asséchant encore le budget de la Sécurité sociale sans en avoir l’air : l’incitation faite aux entreprises d’instaurer une prime exceptionnelle en fin d’année dernière. L’incitation étant sous forme d’exonération de cotisations sociales pour les employeurs. À l’objection selon laquelle ces primes n’auraient pas existé sans la décision d’Emmanuel Macron et qu’elle ne représente donc pas un manque à gagner pour la protection sociale, le rapport des comptes de la Sécurité sociale est moins catégorique. Il constate que dans nombre d’entreprises, ces primes ont remplacé des primes de fin d’année préexistantes qui elles étaient chargées en cotisations sociales.

La facture arrive

L’objectif d’un équilibre du budget de la Sécurité sociale est reporté par le gouvernement à 2023. L’annulation de l’augmentation d’1,7 point de CSG pour les retraités pour 1,5 milliard d’euros l’an dernier n’est pas remis en cause cette année. Pour autant, l’exécutif compte mettre les retraités à contribution. Il prévoit de sous-indexer les pensions par rapport à l’inflation. Ainsi en 2020, les pensions n’augmenteront que de 0,3 % pour une inflation estimée à 1 %. Une mesure similaire annoncée à la fin de l’été 2018 avait largement contribué à la dégradation de la situation sociale en fin d’année dernière. Probablement la raison pour laquelle le gouvernement a décidé que la mesure ne s’appliquerait pas aux retraites inférieures à 2000€. Prudence oblige. Pour autant, une telle décision à la veille de la réforme des retraites présage du sort qui pourrait être fait à l’évolution de la valeur du point fixé par le gouvernement pour calculer le montant des pensions au-delà de 2025.

Pour compenser le déficit de 5,4 milliards, les dépenses vont être mises à contribution. Dans la catégorie des petites économies, le gouvernement souhaite raboter 145 millions d’euros sur les indemnités journalières en cas d’arrêt-maladie. Mais le gros de l’austérité touchera l’hôpital. L’objectif national de dépenses d’assurance-maladie (Ondam), dont l’augmentation naturelle se situe légèrement au dessus de 4 % pour couvrir la hausse des besoins, n’était déjà que de 2,5 % l’an dernier. Pour l’année à venir, il sera abaissé à 2,3 % et le secteur de la santé devra se passer de 4 milliards d’euros. L’hôpital devra encore se serrer la ceinture en 2020.

Ce, malgré la grève des services d’urgences et un mal-être généralisé dans tous les services. Pour le secteur hospitalier, l’augmentation ne sera que de 2,1 %. Pour assurer ces économies, le gouvernement mise sur le développement de la chirurgie ambulatoire. Mais à force de tirer sur l’ambulance, c’est lui, à la place des malades, que les soignants pourraient renvoyer chez

Publié le 02/10/2019

 

C'est çà la bourgeoisie !

 

Discrétion absolue sur la catastrophe de Lubrizol et flots de discours sur l’enterrement de Chirac

Tandis que l’industrie capitaliste répand son poison sur les travailleurs de Lubrizol, les habitants de Rouen, les agriculteurs et leurs troupeaux, les tenants de l’union nationale chantent des cantiques et encensent le défunt président mangeur de tête de veau.

 

Claude Manor (site revolutionpermanente.fr)

 

Seveso – AZT- Lubrizol ….et les autres

Les effets immédiats de l’incendie de Lubrizol, sont indéniables, perceptibles, inquiétants. D’autant plus inquiétants que la partie cachée de la catastrophe est sans doute encore plus grande et à plus longue échéance que la partie visible. Lubrizol est une entreprise classée « Seveso », du nom de cette commune du nord de l’Italie devenue célèbre à l’occasion d’un grave accident industriel survenu en juillet 1976. Après l’explosion d’une usine chimique, des centaines d’hectares avaient été contaminés. Il avait fallu abattre 3 000 animaux domestiques et 77 000 têtes de bétail.

Depuis, conformément à une directive européenne, les entreprises classées « Seveso » qui ont une activité entraînant la fabrication, l’emploi ou le stockage de substances dangereuses doivent être identifiées, et surveillées comme telles. Pourtant, la démonstration a été faite que la réglementation et les contrôles n’étaient pas suffisants pour empêcher les manquements, voire les fraudes, et que les risques majeurs n’étaient pas évités.

On se souvient de l’explosion de l’usine AZF en 2001, à Toulouse qui a fait 31 morts et 2 500 blessés et dont les enseignements n’ont pas empêché la catastrophe qui vient de se produire à Rouen. Pire encore, l’usine Lubrizol elle-même avait déjà connu un premier incident grave en janvier 2013. La fuite d’un gaz malodorant, le mercaptan avait été sentie jusqu’à Paris et en Grande- Bretagne. Le Ministère de l’Ecologie avait conclu à des erreurs techniques et humaines….et l’entreprise s’en était sortie avec 4 000 € d’amende !

En France, ce n’est pas moins de 1 300 sites qui sont classés « Seveso » ; l’accident de Lubrizol, c’est une catastrophe majeure, c’est un scandale industriel qui saute aux yeux de tous, mais c’est surtout la démonstration plus générale d’un ordre capitaliste qui, poussé par la loi du profit maximum, fait courir des risques sanitaires majeurs aux travailleurs et à tout l’environnement plutôt que d’engager des dépenses que les propriétaires des usines ont largement les moyens de financer.

Comment expliquer que dans une entreprise, a fortiori classée « Seveso », les ouvriers aient encore aujourd’hui un toit d’amiante sur la tête ? Comment comprendre qu’une partie des activités auxquelles sont associés des dangers majeurs soient confiées à des sous-traitants peu ou pas formés… Comment expliquer de telles « fautes » si ce n’est par le mépris souverain de la classe dominante pour ceux qu’elle exploite et pour tout ce qui n’est pas elle.

Le gouvernement entre soutien des patrons et crainte de la population

Warren Buffet, dirigeant du groupe auquel appartient Lubrizol, avait claironné, en 2005, qu’il y avait bien « une lutte des classes » et que c’était la sienne, celle des riches, qui était en train de gagner la guerre. Aujourd’hui, il estime probablement que Lubrizol se tirera à bon compte de cet « ennuyeux » accident. En tout cas, le patron de Lubrizol, Frédéric Henry, ne semble pas prêt à examiner le moins du monde ses propres responsabilités, préférant s’étonner de « voir un incendie en pleine nuit à un endroit où il n’y a personne. » et porter plainte contre X ; la meilleure défense étant, on le sait, l’attaque.

Pourtant, c’est une tactique un peu différente que le gouvernement a adoptée. Après quasiment une année de mouvement des gilets jaunes, après des mobilisations montantes à la rentrée de septembre dans des secteurs clés comme les transports ou l’éducation, avec les remous que suscite la réforme des retraites dont l’accueil demeure problématique, avec la jonction qui est en train de s’opérer entre la question sociale et la question climatique et environnementale, la lutte des classes redevient de plus en plus présente et le spectre de la révolte n’a pas été définitivement renvoyé au cimetière.

Macron et son gouvernement en sont parfaitement conscients et ne souhaitent absolument pas voir se cristalliser une opposition frontale entre la direction de Lubrizol et le camp de la population et des travailleurs légitimement inquiets et légitimement demandeurs de vérité.Le chef de l’exécutif a d’ailleurs soigneusement évité de se rendre sur les lieux de l’accident pour éviter de se trouver en porte-à-faux. Après avoir missionné le préfet de Normandie pour clamer que « l’état de l’air » était « habituel » alors que de la suie était tombée en masse sur la région, c’est désormais par Elisabeth Borne et compléments d’enquête interposés qu’il compte réguler l’inquiétude et la colère montantes.

Et Chirac-le-« populaire » que vient-il faire là-dedans ?

Coup de chance, Chirac a la bonne idée de mourir fort à propos. De quoi, bien sûr, donner libre cours à l’abrutissement médiatique h 24 et renvoyer au second plan l’embarrassant accident de Rouen, mais pas seulement. Le projet est infiniment plus subtile politiquement.

Il s’agit de s’emparer du personnage de Chirac pour en faire une figure « populaire », sinon « populiste ». Et d’abord les traits de l’ « homme » qui sont mis en avant, un homme vrai, au langage peu châtié, qui tâte le cul des vaches et mange de la tête de veau, arpenteur de la terre corrézienne. Quelqu’un, en gros, que les gilets jaunes pourraient plébisciter … et que les agriculteurs, pourtant en colère à l’idée des menaces qui pèsent sur leurs fourrages et leur bétail, pourraient considérer comme un proche.

Puis une célébration qui se veut « populaire », à la Johny Hallyday, fréquentée par une foule humble et émue, plutôt que des funérailles nationales à la Clémenceau.
Et surtout, un homme politique « ni de droite, ni de gauche » comme l’énonçait un certain Macron, un homme qui « aimait la France », capable de recréer autour de son cercueil ce fameux sentiment d’union nationale si précieux tandis que la gauche s’effondre, que la droite n’en finit pas de se recomposer et que les Zemmour et les Marion Maréchal en profitent pour bouffer du migrant.

Mais « l’effet Chirac » sera de courte durée, il en a même déjà saoulé beaucoup. Ce n’est en tout cas pas ça qui empêchera les travailleurs de Lubrizol, la population de Rouen, toutes les victimes d’une catastrophe industrielle à court et moyen terme de réclamer vérité et justice.

Plusieurs organisations appellent d’ores et déjà la population à manifester devant le palais de justice de Rouen ce mardi 1er octobre à 18 heures. Elles exigent la transparence totale sur l’incendie de Lubrizol. Elles réclament l’indépendance des institutions de contrôle et le renforcement du contrôle de l’inspection du travail sur les installations classées. Elles réclament la dépollution et le nettoyage du site. Elles s’opposent à toute fin de contrat ou licenciement pour les salariés du site, les sous-traitants ou les entreprises voisines.

Ce combat peut unir dans une même mobilisation, les travailleurs, la population, les gilets jaunes, les jeunes qui se battent pour la protection de l’environnement et la préservation de leur avenir. Les industries à risque ne doivent désormais exister qu’en fonction de besoins collectivement jugés comme indispensables. Elles ne peuvent être laissées entre les mains de capitalistes qui n’évaluent les risques qu’à l’aune de leurs finances et doivent être placées sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes.

Publié le 01/10/2019

Immigration. Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen

Grégory Marin et Lionel Venturini (site humanite.fr)

 

Devant les parlementaires de sa majorité, le chef de l’État a estimé qu’il fallait s’atteler au « détournement » du droit d’asile. Dans la droite ligne du Rassemblement national, qu’il désigne par commodité seul « opposant sur le terrain ».

Les prestidigitateurs vous le diront, détourner l’attention est tout un art. Une fois de plus, invité lundi à la réunion de rentrée des parlementaires de sa majorité dans les jardins du ministère des Relations avec le Parlement, le président de la République disruptive s’y est plié. Bien qu’ayant décliné quatre priorités, il est vaguement passé sur les trois premières pour s’intéresser à la dernière seulement. Il faut dire qu’en matière d’écologie, de retraites, de travail, le gouvernement accumule échecs et déconvenues. Ne lui restait plus que le « régalien », dernier terme abordé, selon les participants de cette réunion à huis clos. Par régalien, il faut comprendre sécurité et immigration, selon une distribution qui rappelle plus les années Sarkozy que le « nouveau monde ».

Raccoler dans l’électorat RN

« Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face », a-t-il martelé. C’est en réalité ce seul sujet, l’immigration, qui scandera la prochaine séquence politique macronienne. Le chef de l’État a ainsi appelé sa majorité et son gouvernement à la fermeté sur le « détournement » du droit d’asile pour éviter d’être « un parti bourgeois » qui ignore l’opinion de classes populaires séduites par l’extrême droite. Double détournement : il faut d’abord se rappeler les conditions de naissance de la République en marche, ses accointances avec les milieux d’affaires et la figure de son chef, symbole de la réussite bourgeoise ; ensuite, il faut considérer que les couches populaires ne sont pas vouées à être les captives électorales d’une extrême droite profitant d’un discours « tous contre tous ». C’est pourtant cet épouvantail que le président de la République agite, pour mieux remettre en selle son duel avec Marine Le Pen. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national, a-t-il ainsi expliqué. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie. »

À quinze jours d’un débat parlementaire sans vote sur l’immigration, prévu les 30 septembre et 2 octobre, la sortie présidentielle ne doit rien au hasard. « Les flux d’entrée n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile jamais aussi hautes en France », a-t-il surligné… ce qui est un mensonge. À l’échelle européenne, Eurostat confirme que, après les pics de 2015 et 2016, les 638 000 demandes d’asile reçues dans l’Union européenne en 2018 représentent une baisse de 10 % par rapport à 2017 (712 000). Qu’importe : en parlant du droit d’asile, Emmanuel Macron laisse s’opérer, à dessein, la confusion qu’effectue le Rassemblement national entre réfugiés pour cause de guerre ou pour cause économique (et au-delà, immigration illégale, légale, étudiante, rapprochement familial…). Or, « les demandeurs d’asile et les réfugiés ne sont ni des sans-papiers ni des migrants économiques », s’échine régulièrement à rappeler France Terre d’asile.

Ce n’est pas la première fois que le président de la République fait de l’immigration un thème politique. En juin 2018, il déclarait lors d’un discours à Quimper : « Je le dis à tous les donneurs de leçons, allez m’expliquer qu’il faudrait accueillir tout le monde ! » C’est à peu près ce qu’il a répété lundi : « Je crois en notre droit d’asile mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. Si nous ne le regardons pas en face, nous le subirons. Cela donne quoi ? Des quartiers où le nombre de mineurs non accompagnés explose. » Mais, à lire la suite de l’intervention du chef de l’État, ce que cache cette sortie est moins guidé par une recherche de fermeté envers ces « gens qui manipulent » ou de bienveillance pour les habitants des « quartiers » qui « subissent », que par un pur calcul électoraliste et comptable : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas. Les bourgeois n’ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas (l’immigration – NDLR). Les classes populaires vivent avec. » Celles-ci sont un marché électoral qu’Emmanuel Macron aimerait bien récupérer.

Faire dévier le débat

Alors que la rentrée sociale s’annonce difficile pour lui, le chef du couple exécutif a donc tout intérêt à faire dévier le débat social qui s’annonce avec la réforme des retraites. Il l’avait déjà fait lors du grand débat national, pour lequel l’immigration n’avait pas été un des thèmes retenus, mais que le président de la République avait tenu à intégrer. La teneur de la discussion qui s’est ensuivie lundi avec les parlementaires de la majorité montre en creux cette volonté, mue par la peur d’affronter un climat social dégradé. Pendant plus d’une heure, le président leur a rappelé que le mouvement des gilets jaunes, « une crise politique sociale profonde », est encore devant eux. « Plusieurs catégories de la population restent nerveuses », prévient-il. Sans pour autant donner permission aux parlementaires de la majorité d’appuyer sur d’autres leviers que la mise en concurrence des malheurs, comme l’a démontré la sortie de la députée marcheuse des Yvelines Aurore Bergé, évoquant les « failles sur le détournement du droit d’asile ». Ou pire encore celle du député LaREM de l’Hérault Patrick Vignal : « Je ne veux pas laisser ce sujet au Front national, ce n’est pas un problème de ligne ferme, les gens qui sont là sont très bien traités » mais « ceux qui arrivent là, Albanais et Géorgiens, n’ont rien à faire là parce que leurs pays ne sont pas en guerre ». C’est oublier que, selon les chiffres de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides compilés par la Cimade, le taux d’accord du droit d’asile, sur 120 000 demandes annuelles, est non seulement en léger fléchissement, mais que l’Afghanistan est de loin la première nationalité, devant le Soudan et la Syrie. Trois pays en guerre.

Drôle de rempart à l’extrême droite

L’opération n’est pas restée sans réaction – c’est le but de propos tenus lors d’une réunion censée être à huis clos mais qui ont largement fuité dans la presse. Passons sur la réaction d’un Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs LR, qui pointe une absence d’« actes » malgré les « clins d’œil à la droite ou à la droite de la droite ». La gauche, à l’instar de la députée insoumise de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, souligne le paradoxe à « se prétendre rempart à l’extrême droite (pour) reprendre ses thèses sur l’immigration ». Le « rempart » est « devenu passerelle », ironise sur Twitter le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. La présidente du groupe d’élus communiste, républicain, citoyen et écologiste du Sénat, Éliane Assassi, a également jugé « regrettable », sur Public Sénat, que le chef de l’État et sa majorité utilisent « l’immigration comme drapeau pour faire peur à la population. In fine, les gens préfèrent l’original à la copie », a-t-elle mis en garde. « On l’a déjà vu lors des élections européennes », où, malgré une campagne qui a parfois flirté avec ses thèmes de prédilection, la République en marche a laissé la première place au Rassemblement national.

Marine Le Pen n’a eu qu’à relever les filets de cette pêche miraculeuse, dès mardi sur BFMTV. La députée du parti d’extrême droite rappelle qu’il y avait eu un précédent débat sur l’immigration, « (lui) semble-t-il », au moment du grand débat national à l’Assemblée nationale et que « toutes les propositions que nous avons mises sur la table pour empêcher ce détournement » du droit d’asile avaient été « blackboulées par les députés En marche ». Elle anticipe sur les conclusions d’un futur débat : « Est-ce que ce n’est pas plus clair de demander aux Français, s’interroge-t-elle, oui ou non le droit du sol, oui ou non le regroupement familial, oui ou non la maîtrise à nouveau de nos frontières ? »

 

Grégory Marin et Lionel Venturini

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