PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 30/09/2019

Éducation. Le suicide de la directrice à Pantin accuse toute l’institution

Olivier Chartrain (site humanite.fr)

La tristesse et la colère sont grandes dans la communauté éducative après le geste désespéré de Christine Renon. La directrice d’école maternelle, ne supportant plus son épuisement professionnel, a mis fin à ses jours.

Une rentrée « apaisée », « une des meilleures » qu’il ait jamais vécue, lui qui a le souci permanent du « bien-être » des personnels et des élèves… Le week-end dernier, le gouffre qui sépare les discours de Jean-Michel Blanquer de la réalité sur le terrain s’est ouvert sous les pieds de Christine Renon, et l’a engloutie. À 58 ans, la directrice de l’école maternelle Méhul, à Pantin (Seine-Saint-Denis), a mis fin à ses jours. Son corps a été retrouvé lundi matin, avant l’arrivée des enfants, dans la grande nef de cette école à l’architecture remarquable. Avec un soin glaçant, elle a pris garde de préserver élèves et collègues du choc de la découverte. Toujours plus attentionnée aux autres qu’à elle-même, comme la décrivent nombre de ceux qui l’ont côtoyée au cours de ses quelque trente ans d’activité dans la ville.

Elle a aussi rédigé et envoyé des lettres – à ses proches, ses collègues enseignants et directeurs d’école, sa hiérarchie, les syndicats – où elle se décrit « épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée ». Sa mort a causé un choc dont l’onde se propage et s’élargit depuis lundi, tant dans la ville et aux alentours que dans le monde enseignant. Ses collègues directrices et directeurs d’école de Pantin appelaient d’ailleurs à un rassemblement-hommage devant l’école, hier à 18 heures. Un appel auquel se sont agrégées des organisations, dont les syndicats SNUipp-FSU et SUD éducation.

Dans la lettre qu’elle a envoyée à ses collègues, l’enseignante dresse un véritable inventaire de son activité depuis avant même la rentrée, entre professeurs non nommés, déplacés, risque de fermeture – finalement annulée – d’une classe entraînant la réorganisation de toute l’école, livraisons aléatoires de matériel, gestion complexe de plusieurs « agressions » entre élèves et des demandes des parents concernés, accumulation des tâches et des contraintes bureaucratiques, manque de matériel. « Le travail des directeurs est épuisant », écrit-elle, d’autant qu’ils sont « seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation (…). Ils sont particulièrement exposés et on leur demande de plus en plus sans jamais les protéger. »

Une de ses proches collègues, elle aussi directrice d’école à Pantin, confirme. Elle nous décrit par le menu l’empilement des tâches bureaucratiques, souvent aux limites de l’absurde : le document de suivi de l’obligation scolaire, 4 à 5 pages à rédiger chaque fois qu’un élève manque plus de 4,5 demi-journées d’école, et « qui ne sert à rien », dénonce-t-elle : « Une fois j’ai signalé un enfant qui avait manqué 98 demi-journées : rien ne s’est passé. » La plateforme Onde, autrefois appelée « base élève », est quant à elle tellement sécurisée que leur hiérarchie leur demande de recopier les données qu’elle contient (inscription des élèves, classes, enseignants, situations de handicap…) afin d’y accéder… Arrêtons là : c’est une impressionnante litanie, qui donne la mesure des tâches administratives croissantes, guère valorisantes et souvent dépourvues de sens, qui accablent les directeurs. Avec en point d’orgue, cette année, un exercice « d’alerte intrusion » particulièrement lourd à mettre en place, mais fixé… la semaine des élections des parents d’élèves, que le directeur doit aussi organiser !

Notre interlocutrice – qui a tenu à conserver l’anonymat, ce qui en dit long sur le climat « d’apaisement » souligné par le ministre de l’Éducation nationale – évoque encore l’isolement, mais aussi l’absence de formation des directeurs face à la complexité des situations rencontrées : accueil et formation des jeunes enseignants, qui constituent parfois la majorité dans l’école et sont, sinon livrés à eux-mêmes au quotidien, en butte au comportement parfois violent de quelques parents, menaces physiques… « Un directeur n’est pas outillé pour répondre à ça. On gère avec ce qu’on est, notre expérience… et le secours des collègues. » Des situations d’autant plus difficiles « quand on habite parfois à quelques rues de nos agresseurs. On a la trouille, on ne dort plus, on s’abrutit dans le travail. On a tous vécu ça – Christine aussi. On n’est pas protégés du tout. » Et, ajoute-t-elle, « on recueille la détresse de tout le monde ». Mais qui recueille la leur ?

À tout cela, qui est déjà beaucoup, il semble que s’ajoute à Pantin une situation assez conflictuelle avec la mairie. À l’issue d’une « consultation » ayant mobilisé seulement 17 % des familles, la ville est l’une des rares à avoir maintenu la semaine de quatre jours et demi… contre l’avis de la plupart des équipes enseignantes, et de nombreux vœux adoptés par les conseils d’école. Depuis cette mobilisation, le comportement des cadres et des élus de la ville est décrit comme « méprisant » par notre interlocutrice : « Le personnel municipal n’en peut plus, les chefs sont odieux avec tout le monde. »

Alixe Rivière, coprésidente de la FCPE 93 (parents d’élèves) et ancienne parent d’élève de l’école Méhul, rappelle l’exigence de l’association pour « des décharges de classe à 100 % pour les directeurs » et pointe également le problème du manque de stabilité des inspecteurs à Pantin : « Ils changent chaque année, on ne peut rien construire avec ça. » Lui-même autrefois en poste à Pantin, Paul Devin, secrétaire général du SNPI-FSU (syndicat des inspecteurs), décrypte le mécanisme à l’œuvre : « Le manque de moyens, le bricolage permanent, c’est le premier facteur qui place les directeurs dans l’impossibilité de faire bien leur métier. Le deuxième facteur, c’est l’asservissement de la politique éducative aux alternances politiques », avec des injonctions qui s’empilent ou, au contraire, se contredisent, parfois d’une année sur l’autre. « Tout cela fait que les gens n’arrivent plus à percevoir le sens de leur activité. Or ce sens, il leur est nécessaire pour trouver l’énergie de faire ce métier. »

« On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! »

Cosecrétaire générale du SNuipp en Seine-Saint-Denis, Marie-Hélène Plard témoigne du résultat de cette situation : « Toutes les semaines nous recevons des appels de collègues en grande difficulté. Parfois cela se résume à : « Je souhaite démissionner, quelle est la procédure ? »  Quand ses collègues du syndicat SUD éducation 93 dénoncent le fait que « le new management tue dans l’Éducation nationale, comme à France Télécom ou à la SNCF », elle appuie : « On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! » « New management » ? Un mélange de paternalisme et d’autoritarisme, dont on pourra trouver une triste illustration dans la gestion même du choc provoqué par le geste de Christine Renon. Une « cellule psychologique » pour les profs a été mise en place par le rectorat dans les deux écoles les plus proches. Mais qui doit en gérer l’accès ? Les directeurs… L’école Méhul, elle, a rouvert dès mardi matin : « Avec la moitié des collègues en arrêt et six remplaçants, raconte notre directrice, dont quatre contractuels qui n’avaient jamais mis les pieds dans une classe. » Et quand Alixe Rivière se demande quel dispositif a été mis en place pour les élèves, la réponse laisse pantois : « Pour eux, il y avait une simple feuille A4 dans la salle des profs, qui expliquait aux enseignants ce qu’ils devaient dire aux enfants… »

« Il faut entendre le cri d’alerte de Christine Renon, martèle Paul Devin. Ce n’est pas un geste isolé. L’ensemble des personnels crie qu’il n’en peut plus. L’institution doit prendre conscience que toute cette souffrance non traitée nuit à tout le monde et, au final, dessert l’ambition démocratique d’une école de qualité pour tous.​​​​​​​ » Une ambition que Christine incarnait au quotidien.

 

Olivier Chartrain

Publié le 29/09/2019

Au nom de l’équité, davantage d’inégalités

Prud’hommes, retraites… : offensive générale sur les droits sociaux

par Christiane Marty  (monde-diplomatique.fr)

 

Jusqu’ici, les réformes des retraites ont été menées au nom de l’équilibre financier. Maintenant que le déficit est en voie de résorption — au prix d’une baisse continue du niveau des pensions —, c’est l’« équité » qui est mise en avant par M. Emmanuel Macron. Piloté par un haut-commissariat dirigé par M. Jean-Paul Delevoye, le projet a pour objectif officiel de créer un système universel remplaçant les quarante-deux régimes actuels, et censé être plus juste, plus simple, plus lisible : « Un euro cotisé donnera les mêmes droits. (…) À carrière identique et revenu identique, la retraite doit être identique », annonce un communiqué du haut-commissariat (1). Ainsi, à carrière courte et faible salaire, faible retraite ! La même chose pour tout le monde…

Aujourd’hui, le système se compose de régimes de base en annuités et de régimes complémentaires à points — notamment l’Association pour le régime de retraite complémentaire (Arrco) pour tous les salariés et l’Association générale des institutions de retraite des cadres (Agirc) pour les seuls cadres. Ce sont des régimes par répartition : les cotisations des actifs servent directement à payer les pensions des retraités. Dans les régimes par capitalisation, elles alimentent des placements financiers dont le rendement futur (incertain) déterminera le montant de la pension. La capitalisation relève d’une logique d’assurance individuelle, aux antipodes de la solidarité qui est au fondement de la protection sociale française.

En effet, à l’âge de départ légal (62 ans actuellement), un régime en annuités garantit un taux de remplacement (rapport entre la pension et le salaire) pour une carrière complète définie par un nombre d’années cotisées (de quarante ans et quatre mois à quarante-trois ans selon la date de naissance) ; il donne donc une visibilité sur la future pension. Dans un régime à points — l’option choisie par le gouvernement, d’après les documents rendus publics —, les cotisations servent à acheter des points tout au long de la vie active. Au moment de la retraite, le montant de la pension est calculé en multipliant le nombre de points acquis par ce qu’on appelle la « valeur de service ». Cette dernière tout comme le prix d’achat sont ajustés chaque année par les gestionnaires des caisses de retraite de manière à équilibrer les finances. Il n’y a ni taux de remplacement garanti ni notion de carrière complète, donc pas de visibilité sur la pension. Laquelle reflète au plus près la somme des cotisations versées au cours de la carrière : elle renforce la « contributivité » du système. En revanche, la part de solidarité — attribuée sans contrepartie de cotisations — est fort réduite. La logique de contributivité s’oppose à la logique de solidarité et de justice sociale, qui implique une redistribution envers les personnes qui n’ont pu acquérir que peu de droits à une pension.

Une autre option — qui avait la préférence du président — avait été envisagée au départ : le régime en comptes notionnels, comme en Suède. Les cotisations sont versées sur un compte individuel. Au moment du départ, le montant accumulé est revalorisé (selon le taux de croissance du revenu d’activité moyen), puis il est divisé par l’espérance de vie restante en théorie, qui varie selon la classe d’âge. Concrètement, des personnes partant à 65 ans et appartenant à une classe d’âge dont l’espérance de vie estimée est de vingt ans verront le montant de leurs droits acquis — et donc le niveau de leur pension annuelle — divisé par vingt ; si elle est de vingt-cinq ans, il sera divisé par vingt-cinq, etc. Plus l’espérance de vie est élevée, plus la pension sera faible. La somme des pensions perçues pendant la retraite s’approche ainsi encore plus de la somme des cotisations versées, donc d’une pure contributivité.

Cette option semblait écartée. Toutefois, le document de travail de février du haut-commissariat sur les « règles de pilotage du système universel » indique que « la prise en compte de l’espérance de vie est nécessaire », tandis que M. Delevoye déclare que la valeur du point intégrera l’espérance de vie (2). Théoriquement, les femmes, qui vivent en moyenne plus longtemps, ne devraient pas être pénalisées : les directives européennes interdisent toute discrimination en fonction du sexe. Mais il se trouve que de nombreux individus ne respectent pas l’espérance de vie théorique de leur classe d’âge ! Ainsi, les ouvriers meurent en moyenne six ans plus tôt que les cadres. Le niveau de revenu joue également un rôle : les 5 % les plus aisés ont une espérance de vie supérieure de treize ans à celle des 5 % les plus pauvres chez les hommes, et de huit ans chez les femmes (3). Si le calcul du point intègre aussi l’espérance de vie, le système opérera une forte redistribution des ouvriers vers les cadres, et des bas revenus vers les hauts revenus. Contrairement à ce qui est promis, un euro cotisé ne donnera pas « les mêmes droits », puisque ceux-ci dépendront de l’année de naissance et de l’âge de départ.

De plus, avec ce système, le calcul de la pension prend en compte l’ensemble de la carrière, et non plus les vingt-cinq meilleures années de salaire comme c’est le cas aujourd’hui dans le régime général, ou les six derniers mois, comme dans la fonction publique. Toute période non travaillée entraîne donc une réduction de la future pension. Les personnes ayant eu des périodes de chômage non indemnisé ou de temps partiel, des carrières courtes, des bas salaires sont mécaniquement pénalisées. Lors de la réforme de 1993, le calcul avait déjà été modifié pour prendre comme référence la moyenne des vingt-cinq meilleures années, au lieu des dix meilleures auparavant — une première étape vers plus de contributivité. La réforme a abouti à une baisse importante du montant de la retraite, plus sévère encore pour les femmes, qui, du fait de carrières plus courtes, comptent davantage de mauvaises années. Pour les générations nées entre 1945 et 1954, la baisse de la pension de base a atteint 16 % pour les hommes et 20 % pour les femmes (4).

De même, pour les fonctionnaires, la prise en compte de toute la carrière, au lieu des six derniers mois, entraînera une baisse des retraites. Il est donc prévu que les primes soient intégrées dans le calcul (5), ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais rien ne garantit que leur intégration suffise : tout dépend de leur montant. Or les femmes fonctionnaires perçoivent des primes significativement moins élevées que les hommes (6). Et, dans de nombreux métiers, il n’y en a pas. M. Delevoye reconnaît qu’il y aura des fonctionnaires pénalisés, mais estime qu’il faudra « profiter de cette opportunité pour éventuellement mettre en place une politique de rémunération (7)  » !

D’une manière générale, les inégalités entre femmes et hommes s’aggraveront. Il suffit de comparer les pensions reçues dans les régimes en annuités et dans les régimes complémentaires à points. Les pensions des femmes représentent entre 41 % (Agirc) et 61 % (Arrco) de celles des hommes, contre un ratio compris entre 74 % et 90 % pour les régimes en annuités. Le rapport est systématiquement plus faible dans les régimes à points.

Le gouvernement a beau affirmer qu’il maintient le principe de la répartition, son plan intègre l’ouverture à la capitalisation. Sur la tranche de salaire mensuel supérieure à 10 000 euros brut (contre 27 016 euros actuellement), on ne cotisera plus dans le système commun ; ces hauts revenus devront souscrire une épargne retraite en placements financiers, qui donnera droit à des avantages fiscaux — payés donc par tous les contribuables, ainsi que le prévoit d’ores et déjà la loi Pacte adoptée le 11 avril dernier. Cette mesure est présentée comme un facteur de justice. Mais, la capitalisation ayant ainsi mis un pied dans la porte du système, son champ pourra facilement être élargi en abaissant le seuil de revenu non autorisé à cotiser au régime universel. D’autant que la baisse du niveau des pensions, au fil des réformes successives, a déjà poussé de nombreuses personnes — celles qui en ont les moyens — à se constituer une retraite complémentaire auprès d’assurances privées. C’est au fond l’objectif implicite de ces réformes.

De même, M. Delevoye aime à faire remarquer : « La retraite est le reflet de la carrière ; ça, c’est quelque chose qui est juste. Si vous avez une belle carrière, vous avez une belle retraite ; si vous avez une moins belle carrière, vous avez une moins belle retraite (8).  » Or cet objectif traduit non pas l’équité brandie par le gouvernement, mais un calcul mécanique aveugle. Car tout le monde n’a pas les mêmes chances d’effectuer une belle carrière, ne serait-ce que du fait de l’inégal accès aux diplômes selon les catégories sociales, des contraintes économiques (chômage, précarité…), des risques de maladie ou de normes sociales qui attribuent aux femmes l’éducation des enfants. L’équité consisterait précisément à assurer une pension convenable à ceux qui ont une moins belle carrière.

C’est pour prendre en compte ces facteurs que les dispositifs de solidarité (droits familiaux, minima de pension, réversion, etc.) ont été intégrés au fil du temps dans le système de retraite, par l’attribution de droits non contributifs (qui ne sont pas la contrepartie de cotisations). Certes, le projet n’envisage pas de supprimer la solidarité, en dépit des déclarations paradoxales sur le thème « la pension, reflet de la carrière ». Des points seraient accordés pour « prendre en compte les interruptions d’activité liées aux aléas de carrière ou de vie », « les carrières longues, les métiers pénibles, le handicap », et pour « compenser les impacts, sur la carrière des parents, de l’arrivée ou de l’éducation de l’enfant ». Lorsqu’on sait que les inégalités de pension entre les femmes et les hommes du fait de ces impacts sont aujourd’hui encore de 24 % en moyenne (9), ou que les négociations pour la prise en compte de la pénibilité, inscrites dans la loi d’août 2003, n’ont toujours pas abouti, on comprend qu’il faudrait un renforcement important de la solidarité…

Cependant, il a été décidé que la réforme se ferait à enveloppe constante et que la dépense actuelle, 13,8 % du produit intérieur brut (PIB), représenterait un plafond pour l’avenir. On peut dès lors craindre une nouvelle baisse des pensions. Car, selon les documents, la solidarité constituerait un bloc distinct du cœur du système lié aux droits contributifs, et son financement relèverait — plus qu’aujourd’hui — de la fiscalité, donc du budget de l’État. Dans le contexte actuel de recherche tous azimuts de baisse des dépenses publiques, il y a là un risque de régression. Le haut-commissaire en est d’ailleurs conscient, puisqu’il a déclaré : « Si je confiais à Bercy la gouvernance du système, je crois qu’il y aurait une lourde inquiétude (10).  » Bel euphémisme. En fait, la décision de plafonner le poids des retraites par rapport à la richesse produite, alors que la proportion de retraités dans la population va augmenter, revient à programmer l’appauvrissement de ceux-ci…

Quant à la prétendue liberté de choisir entre partir et continuer à travailler pour acquérir des points supplémentaires, elle se réduit à peu de choses lorsqu’on sait que la moitié seulement des personnes sont encore employées au moment de liquider leur retraite, et que l’usure professionnelle survient bien avant l’âge de départ dans de nombreux métiers. De plus, repousser le moment de s’arrêter pourrait s’avérer un mauvais calcul, car il n’y a pas de garantie que la valeur du point ne baisserait pas.

L’orientation vers un pilotage automatique pour équilibrer le système empêche tout débat sur les enjeux politiques de l’évolution des retraites. Fixer un plafond aux dépenses qui leur sont liées permet d’éviter la discussion pourtant essentielle sur le partage de la richesse produite entre revenus du travail (masse salariale incluant les cotisations) et revenus du capital (dont on sait qu’ils ne cessent d’augmenter). La seule solution mise aujourd’hui en avant consiste à arbitrer entre les intérêts de ceux qui travaillent et de ceux qui ont travaillé, entre population active et population retraitée…

Christiane Marty

Chercheuse, membre de la Fondation Copernic. A coordonné avec Jean-Marie Harribey l’ouvrage collectif Retraites : l’alternative cachée, Syllepse, Paris, 2013.

(1) Haut-commissariat à la réforme des retraites, dossier de presse, 10 octobre 2018.

(2) « Le grand entretien », France Inter, 21 mars 2019.

(3) Nathalie Blanpain, « L’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, treize ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes », Insee Première, no 1687, Paris, 6 février 2018.

(4) Carole Bonnet, Sophie Buffeteau et Pascal Godefroy, « Disparité de retraite entre hommes et femmes : quelles évolutions au fil des générations ? », Économie et statistiques, no 398-399, Paris, 2006.

(5) Haut-commissariat à la réforme des retraites, dossier de presse, 10 octobre 2018.

(6) Chloé Duvivier, Joseph Lanfranchi et Mathieu Narcy, « Les sources de l’écart de rémunération entre femmes et hommes dans la fonction publique », Économie et statistiques, no 488-489, 2016.

(7) « Le grand entretien », France Inter, 11 octobre 2018.

(8Ibid.

(9) « Tableau de l’économie française, Édition 2018 », Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Montrouge, 27 février 2018.

(10) « Le grand entretien », France Inter, 21 mars 2019.

Publié le 28/09/2019

Maroc. Hajar Raïssouni, plume libre et cœur brisé

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Journaliste au quotidien Akhbar Al Yaoum, la jeune femme est poursuivie pour « avortement illégal ». Le Palais lui fait payer ses sympathies pour les révoltés du Rif.

C’est l’un des procédés favoris du Palais, l’un des plus exécrables aussi : étaler sur la place publique et dans les prétoires l’intimité supposée des opposants pour les salir et les discréditer aux yeux d’une société réputée conservatrice. Entre manigances policières, instrumentalisation de la justice et répression politique, l’affaire Hajar Raïssouni en est encore une lamentable illustration. Cette journaliste de 28 ans comparaissait, lundi, devant le tribunal de première instance de Rabat : elle est poursuivie pour « relations sexuelles hors mariage » et « avortement illégal », des délits passibles de prison ferme dans le Maroc de Mohammed VI.

Un « traitement inhumain » relevant de la « torture » !

Sa vie a basculé le 31 août 2019, lorsque, sortant d’une consultation de gynécologie à Rabat, elle était brutalement interpellée par six policiers en civil, avec son compagnon, un Soudanais, militant de la défense des droits humains. Unis religieusement, tous deux devaient officialiser cette semaine leur mariage civil… Pris comme le couple dans l’engrenage de cette machination policière et judiciaire, le médecin qui a ausculté et soigné la jeune femme, ainsi que deux membres du personnel médical qui l’assistaient. Tous démentent avoir pratiqué une IVG et parlent d’une intervention chirurgicale urgente pour stopper une hémorragie. La jeune femme, elle, a été soumise contre son gré, sur ordre de la police, à un examen médical long et douloureux, sans anesthésie, au motif d’une expertise confiée à un hôpital, après son arrestation. Un « traitement inhumain » relevant de la « torture ! » s’insurgent ses avocats, qui n’excluent pas le dépôt d’une plainte.

Depuis, Hajar Raïssouni est incarcérée à la prison d’El Arjat, près de Salé, et son sort suscite un exceptionnel élan de solidarité au Maroc, où la question des libertés individuelles nourrit depuis 2011 de vifs débats. Le jour de sa comparution, paraissait même un manifeste par lequel 490 signataires, en référence à l’article 490 criminalisant les relations sexuelles hors mariage, affirmaient avoir enfreint la loi. « La culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle », affirme cette pétition ouverte aux hommes. Démarche inédite, à maints égards salutaire, mais ambiguë : signé par certaines personnalités proches du roi, ce texte tend à diluer la responsabilité du Palais dans le maintien d’une législation rétrograde. Mais surtout, il minore la dimension proprement politique de l’attaque orchestrée contre Hajar Raissouni, prise pour cible pour ses écrits et pour sa parenté avec des opposants déclarés à la monarchie.

« Elle travaille pour le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum, un des rares journaux indépendants au Maroc. C’est une journaliste politique qui couvre des sujets épineux, portant sur les violations des droits humains. Elle a suivi le mouvement du hirak dans le nord du Maroc, qui a fait l’objet d’une répression féroce. Elle était surveillée de très près. Ce n’est d’ailleurs pas la première journaliste à être jugée pour des faits sans rapport apparent avec son travail : Ali Anouzla pour “terrorisme”, Hicham Mansouri pour “adultère”, Taoufik Bouachrine pour “viol aggravé” », résume la journaliste Aida Alami.

C’est un fait : Hajar Raïssouni n’a jamais dissimulé ses sympathies pour le mouvement populaire qui a embrasé, il y a trois ans, le Rif, sa région d’origine. Elle a d’ailleurs récemment signé une série d’entretiens avec le père de Nasser Zefzafi, porte-voix du hirak injustement condamné à vingt ans de prison. Par-delà ses articles, elle n’hésitait pas à commenter librement, sur les réseaux sociaux, l’actualité politique.

Cible lui aussi de harcèlement judiciaire, poursuivi, avec six autres journalistes, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État », l’historien Maati Monjib, fondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation, insiste sur les usages politiques de ces affaires supposées de « mœurs » qui ont déjà brisé des vies et des carrières politiques. « Ces attaques atteignent plus durement les femmes dans une société patriarcale où elles sont tenues pour des gardiennes de la tradition, dépositaires de l’honneur familial », résume-t-il.

Régler son compte à toute cette famille d’opposants

En garde à vue, elle en témoigne dans un texte adressé à son journal, Hajar Raïssouni a été longuement interrogée sur ses oncles. Le premier, Ahmed Raïssouni, est un prédicateur islamiste hostile au pouvoir royal, qui a pris l’an dernier la tête de l’influente Union internationale des oulémas musulmans (UIOM). Le second, Souleymane Raïssouni, est un éditorialiste à la plume aiguisée, aux convictions ancrées à gauche, rédacteur en chef d’Akhbar Al Yaoum. Quant au cousin de la jeune journaliste, Youssef Raïssouni, il est secrétaire général de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH).

« Avec cette affaire montée de toutes pièces par son cabinet noir, le makhzen veut régler son compte à cette famille d’opposants, analyse Maati Monjib. La diffamation est devenue la première arme de ce régime, mais c’est une arme à double tranchant. En recourant à des procédés aussi immoraux, le régime prend le risque d’attiser contre lui une colère latente. » Hajar Raïssouni se savait menacée. Dans sa geôle, la jeune femme aux traits doux, aux airs encore adolescents, attend le verdict prévu lundi. À ses proches qui lui rendent visite, elle fait cette déchirante confidence : « Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute. »

 

Rosa Moussaoui

Publié le 27/09/2019

Révisionnisme historique. Le déshonneur du Parlement européen

Patrick Le Hyaric (site humanité.fr)

Par Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité.

Le Parlement européen a voté il y a quelques jours une résolution scélérate censée souligner l’« importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». En réalité, cette mémoire est bafouée ligne par ligne, laissant présager un « avenir » sombre pour l’Europe. Visant à mettre un trait d’égalité entre communisme et nazisme, ce texte mobilise des considérants qui sont chacun des modèles de propagande et de révisionnisme historique.

La signature du pacte germano-soviétique est ainsi obsessionnellement désignée comme cause principale du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce grossier raccourci historique permet d’absoudre cyniquement aussi bien le national-socialisme, son idéologie de mort et les régimes fascistes des années 1930 que l’atermoiement meurtrier et parfois connivent des chancelleries occidentales avec le nazisme, et la complicité active de puissances d’argent avec les régimes fascistes et nazi.

Silence est fait sur le traité de Versailles et ses conséquences. Aucun mot n’est consacré aux accords de Munich d’octobre 1938, ce « Sedan diplomatique » qui a livré les peuples européens au « couteau de l’égorgeur », ce « début d’un grand effondrement, la première étape du glissement vers la mise au pas », comme l’écrivait dans l’Humanité le journaliste et député communiste Gabriel Péri, fusillé par les nazis.

Tout le faisceau de causes mobilisées par des générations d’historiens pour tenter d’expliquer le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale est bazardé au profit d’une bouillie antirusse sans aucun égard pour le sacrifice immense des Soviétiques dans l’éradication du nazisme.

S’il ne fait aucun doute que le régime stalinien fut bel et bien un régime sanglant et criminel, il est moralement et historiquement inconcevable de faire de l’Union soviétique, de son armée et de tous ceux qui s’engagèrent avec elle, communistes de tous pays acteurs décisifs du combat libérateur, des équivalents des nazis et de leurs supplétifs collaborateurs, sauf à sombrer dans « l’obsession comparatiste », névrose idéologique dénoncée par l’historien Marc Ferro. Les communistes furent, dans de nombreux pays et avec l’appui de différentes forces, gaullistes et socialistes en France, les artisans du redressement national, créant un rapport de force qui permit l’édification d’institutions républicaines et sociales sur les cendres du nazisme et des collaborations. Est-ce un hasard si cet héritage fait parallèlement l’objet de violentes attaques dans tous les pays de l’Union européenne ?

Les pays d’Europe orientale furent, quant à eux, des points d’appui décisifs dans les combats anticoloniaux qui essaimèrent après guerre. Noyer dans le concept de totalitarisme des réalités historiques aussi dissemblables ne peut apparaître que comme une escroquerie intellectuelle. Une telle entreprise ne sert en aucun cas à poser un regard lucide et apaisé, pourtant indispensable, sur les contradictions, crimes et fautes des régimes influencés par le soviétisme et qui ont pris le nom de socialisme.

Cette résolution s’appuie sur un considérant aussi grotesque que l’interdiction formulée dans certains pays de l’Union de « l’idéologie communiste », semblant acter des dérives revanchardes des extrêmes droites du continent en incitant tous les États membres à s’y plier. Signe qui ne trompe pas, l’inféodation à l’Otan est ici désignée comme gage de liberté pour les peuples de l’Est européen.

Cette résolution fait la part belle au révisionnisme d’extrême droite quand les pays baltes sont désignés comme ayant été « neutres », alors que ces derniers ont mis en place bien avant le pacte germano-soviétique des régimes de type fasciste laissés aux mains de « ligues patriotiques » et autres « loups de fer », suscitant un antisémitisme viscéral qui connaîtra son apogée sanglant dans ces pays lors de la Seconde Guerre mondiale.

Incidemment, la Shoah, sa singularité intrinsèque, et les logiques d’extermination méticuleuses et industrielles du régime nazi sont fondues dans le magma des meurtres du XXe siècle et ainsi relativisées. L’odieuse équivalence entre nazisme et communisme permet d’exonérer les régimes nationalistes d’inspiration fasciste des années 1930 que des gouvernements et ministres actuels d’États membres de l’Union européenne célèbrent ardemment.

Viserait-on, par ce texte politicien, à réhabiliter ces régimes qui gouvernèrent de nombreux pays d’Europe orientale avant de sombrer dans la collaboration en nourrissant l’effort de guerre nazi et son projet d’extermination des juifs d’Europe ? Ce texte est une insulte faite aux 20 millions de Soviétiques morts pour libérer l’Europe du joug nazi, aux millions de communistes européens engagés dans la Résistance et les combats libérateurs, un affront fait aux démocrates alliés aux mouvements communistes contre nazis et fascistes, avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Au moment où Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, propose de nommer un commissaire à la « protection du mode de vie européen », célébrant un culte que l’on croyait révolu à la pureté continentale, les thèses historiques révisionnistes des droites extrêmes et réactionnaires, qui ont de toute évidence inspiré ce texte, font leur entrée fracassante au Parlement européen. Pendant ce temps, aucun commissaire n’est nommé sur les questions d’éducation ou de culture…

Thomas Mann, vigie morale d’une Europe décomposée, écrivait : « Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme. »

Si l’expérience qui a pris le nom de communiste au XXe siècle ne peut être, pour tout esprit honnête, résumée à la personne de Staline ou à une forme étatique, tel n’est pas le cas du nazisme, intrinsèquement lié à un homme, à un régime. Et si le communisme propose un horizon d’émancipation universelle, quoi qu’on pense des expériences qui s’en sont réclamées, tel n’est pas le cas de l’idéologie nazie, qui se revendique raciste, réactionnaire et exclusive, portant la mort en étendard. Ces simples arguments de bon sens disqualifient l’odieuse comparaison de cette résolution.

C’est bien la visée communiste, dont nous maintenons qu’elle ne fut jamais mise en pratique dans les pays du bloc soviétique, qui est la cible de ce texte indigne et inculte, et avec elle, la possibilité d’une autre société. Que des voix sociales-démocrates et écologistes aient pu soutenir pareille résolution, mêlant leurs voix au Rassemblement national (ex-FN) et aux extrêmes droites continentales, est le signe désolant de la lente dérive d’une frange trop importante de la gauche européenne qui largue les amarres d’une histoire et d’un courant, ceux du mouvement ouvrier, dans lesquels elle fut elle aussi forgée, qui prête également le flanc aux pires tendances qui s’expriment dans le continent.

Demain, un maire, un élu, un député pourra-t-il se dire communiste sans enfreindre la docte délibération du Parlement européen ? Et l’Humanité pourrait-elle un jour passer sous les fourches Caudines de la censure imposée des droites extrêmes coalisées ? Ne plane-t-il pas là comme un parfum munichois, justement, face à une offensive idéologique dont certains pensent pouvoir se satisfaire en rasant les murs ?

Tous les démocrates, toutes les personnes attachés à la libre expression des courants qui se réclament du communisme et d’une alternative au système capitaliste devraient au contraire se lever contre cette inquiétante dérive qui nous concerne tous. Au risque d’y laisser eux aussi un jour leur peau.

Publié le 24/09/2019

Algérie : les discours du général

par Akram Belkaïd, (site mondediplo.net)

Les Algériennes et les Algériens connaissent avec exactitude le nombre de fois où la population est sortie dans la rue en fin de semaine pour « vendredire » (1), c’est-à-dire participer à la grande manifestation hebdomadaire contre le régime. Depuis le 22 février, chaque vendredi — jour de week-end en Algérie —, ils sont ainsi des dizaines de milliers à défiler à travers le pays pour clamer, entre autres, « un État civil, pas un État militaire ! » et pour exiger un vrai changement de système politique. Le 13 septembre, le seuil symbolique des trente vendredis d’affilée était atteint. Trente fois aussi pour les étudiants qui, eux, « mardisent », autrement dit qui battent le goudron tous les mardis. Par contre, le décompte n’est guère aisé en ce qui concerne les innombrables discours officiels et autres « allocutions d’orientation » prononcés par M. Ahmed Gaïd Salah (AGS), général de corps d’armée, chef d’état-major, vice-ministre de la défense et, ceci expliquant cela, véritable homme fort du pays depuis la démission forcée (par l’armée) de M. Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.

L’officier supérieur ne cesse de prendre la parole, une à trois fois par semaine, et ses interventions sont toujours très médiatisées, notamment par les médias étatiques. Une logorrhée jamais entendue dans un pays où l’armée détient certes le pouvoir depuis l’indépendance, mais en préférant, d’ordinaire, le silence. Et quand le général parle, on l’écoute. Le 2 septembre, « en visite de travail et d’inspection dans la quatrième région militaire » (Ouargla, est du pays), il estimait « opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre afin que l’élection [présidentielle] se tiennent dans les délais fixés par la loi (2). » Une suggestion appliquée immédiatement par le président post-intérimaire Abdelkader Bensalah, dont le mandat a été prolongé de fait après l’annulation du scrutin du 4 juillet. Comme suggéré par le chef d’état-major, le corps électoral a été convoqué et la date de l’élection présidentielle fixée au jeudi 12 décembre 2019…

Ce scrutin, dont ne veulent pourtant pas une grande partie des Algériens, car pour eux cela signifierait une reconduction pure et simple « du système », est le cheval de bataille du général. Pour lui, « ces élections seront une véritable opportunité pour accomplir la volonté populaire et la traduire concrètement à travers l’élection d’un président de la République qui jouira de la légitimité requise et de la confiance du peuple » (26 août). Chaque discours est l’occasion de fustiger les demandes « irrationnelles et irréalisables » (20 mai) des réfractaires. Pour AGS, il n’est donc pas question de bouleverser le système puisque « le peuple a obtenu ce qu’il voulait lorsque le président de la République [Abdelaziz Bouteflika] a présenté sa démission » (10 avril). D’où le refus de toute autre proposition de sortie de crise car cela ne constituerait, selon lui, qu’une « propagande et des idées sournoises » (2 septembre) ainsi qu’une « alternative nihiliste, stérile et sans perspective, qui expose la sécurité et la stabilité de l’Algérie à d’innombrables périls » (11 septembre).

Le message est clair et celles et ceux qui revendiquent autre chose, notamment l’élection d’une Assemblée constituante ou la mise en place d’une période de transition destinée à réformer en profondeur les institutions, en prennent pour leur grade : « des voix fourbes dont les intentions malveillantes sont bien connues et qui n’ont d’autres objectifs que l’aboutissement de leurs intérêts étroits et ceux de leurs maîtres » ou bien « des conspirateurs aventuriers »,« des égoïstes (...) qui excellent dans la diffamation et la médisance et tentent vainement d’induire en erreur l’opinion publique » (3 septembre), ou encore des « promoteurs d’une période de transition (…) qui tentent d’imposer des conditions irréalisables en faisant la promotion de l’idée de la négociation au lieu du dialogue et de la désignation plutôt que l’élection » (26 août).

Le chef d’état-major en veut particulièrement à celles et ceux qui appellent à une négociation directe entre la société civile et l’armée, comme cela s’est passé au Soudan, engagé désormais dans une transition. Il rejette donc « l’appel lancé par certains partis politiques pour dialoguer voire négocier directement avec l’institution militaire en s’inspirant des expériences de certains pays de la région dans la gestion des crises » (2 septembre). L’Algérie imitant le Soudan ? Impossible pour le général. Son pays « avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables, est l’exemple à suivre et non pas le contraire » (idem). Les manifestants qui brandissent le drapeau amazigh (berbère) sont, eux aussi, pointés du bâton, l’Algérie n’ayant, selon le premier des officiers supérieurs, « qu’un seul drapeau pour lequel sont morts des millions de martyrs (…) et qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale et populaire » (19 juin).

Un mot revient sans cesse dans les diatribes de M. Gaïd Salah. Il s’agit de la « ‘içaba » (bande, clique ou coterie). Employé dès le mois de mars, il a d’abord désigné l’entourage de l’ex-président Bouteflika qui œuvrait en coulisses à empêcher sa démission réclamée par la population puis, après un retournement d’alliance spectaculaire, par le chef d’état-major lui-même. Cette bande continuerait de « conspirer secrètement et en public (…) en s’appuyant sur ses acolytes disséminés dans les structures des différentes institutions de l’État » (2 septembre). La ‘içaba, où figurent des officiers supérieurs, d’anciens ministres et hauts-responsables, désormais pour la plupart derrière les barreaux, est accusée de tous les maux du pays à commencer par la corruption. Mais, se félicite le général, la justice algérienne a « recouvert ses pleines prérogatives » et agit « en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuite judiciaires contre la bande impliquée dans les affaires de détournement de fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement » (10 avril). Quant aux mandats de dépôts et détentions préventives infligés aux prévenus soupçonnés de corruption, il s’agit d’une « sanction équitable qui leur a été infligée par la force de la loi, du droit et de l’équité » (4 juillet). À l’inverse, les discours du vice-ministre de la défense n’évoquent guère les manifestants et encore moins les militants et personnalités politiques arrêtés pour leurs opinions et dont certains sont accusées par la justice « d’atteinte au moral de l’armée ». Quant aux étudiants protestataires, le général leur a simplement souhaité une « rentrée universitaire réussie et prometteuse, leur permettant d’acquérir le savoir, d’élever leur niveau cognitif et scientifique et de mettre les jalons d’un avenir professionnel prometteur » (12 septembre).

Au fil des semaines, la bande est accusée de manipuler les manifestants, AGS appelant les Algériens à « se prémunir contre les mensonges répétés et continus qu’adopte, avec impertinence, cette horde égarée qui veut imposer sa vision altérée à la majorité du peuple algérien » (2 septembre). Le terme « chardhima » ou « chirdhima » qui signifie groupe, groupuscule ou section mais que la traduction officielle désigne par « horde », est devenu lui aussi incontournable. À Alger, de mauvais esprits relèvent d’ailleurs que, dans le Coran, ce mot est employé par Pharaon pour désigner les Juifs qu’il entend persécuter (3).

Bien entendu, et pour ne pas déroger au registre habituel du pouvoir algérien toujours prompt à dénoncer « la main de l’étranger », les manifestants opposés au scrutin présidentiel sont accusés d’être autant manipulés par la bande et la horde que par des intérêts extérieurs. Lesquels ? Le général ne les nomme jamais mais dénonce les tentatives d’ingérences « de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques » avec l’Algérie (10 avril). Une mise en cause à peine voilée de la France, ancienne puissance coloniale que M. Gaïd Salah, ancien maquisard de l’Armée de libération nationale (ALN) est d’autant moins enclin à porter dans son cœur qu’il suspecte ses dirigeants de sympathies pour l’ancienne équipe au pouvoir. Quoi qu’il en soit, les Algériens sont avertis que leur pays « a été et restera visé par ses ennemis qui ne veulent pas de sa prospérité économique, sociale, scientifique et technologique » (2 septembre).

Toutes ces mises en garde n’ayant eu guère d’effet sur le Hirak (mouvement populaire de contestation), le vice-ministre de la défense a finalement demandé à la gendarmerie d’empêcher les manifestants de converger vers la capitale pour vendredire. Verbatim : « Nous avons constaté sur le terrain que certaines parties, parmi les relais de la bande, aux intentions malveillantes, font de la liberté de déplacement un prétexte, pour justifier leur dangereux comportement, qui consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens, en drainant chaque semaine des citoyens issus de différentes wilayas [départements] du pays vers la capitale, afin d’amplifier les flux humains, dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n’ont rien d’innocent » (18 septembre).

Pour nombre d’Algériens, ces propos annoncent une répression accrue, notamment sur le plan judiciaire, contre la contestation populaire. Et d’aucuns de rappeler que le général n’a jamais fait corps avec l’exigence démocratique. En février, alors que débutaient les premières protestations, il avait menacé de représailles les manifestants qui s’opposaient à un cinquième mandat de M. Bouteflika en les qualifiant d’ « ingrats et d’ennemis de l’intérieur » (15 février). Il jugeait alors inacceptable « que des Algériens soient poussés vers l’inconnu à travers des appels douteux chantant en apparence la démocratie mais qui, en vérité, poussent des égarés vers des sentiers peu sûrs qui ne servent pas l’intérêt du pays ni son avenir prospère » (26 février). C’était l’époque où M. Gaïd Salah était encore loyal vis-à-vis de celui qui lui avait évité une mise à la retraite en 2002 pour en faire un obligé et un allié. Un temps révolu où le général expliquait qu’il n’y avait pas d’autre tuteur pour l’armée « que les orientations de son excellence le moudjahid, le président de la République » (27 juillet 2018). Depuis, la donne a changé et le chef d’état-major qui a poussé « fakhamatouhou » (son excellence) vers la sortie et qui assure n’avoir « aucune ambition politique mis à part servir [son] pays » (22 mai) est devenu, comme la première composante de son nom l’indique, le commandant (ou meneur) du pays.

 

Akram Belkaïd

Publié le 23/09/2019

Gaz à effet de serre : le bilan peu reluisant des sociétés du CAC 40 depuis l’Accord de Paris

 

par Olivier Petitjean (site bastamag.net

 

Qu’ont accompli les grandes entreprises françaises depuis la signature de l’Accord de Paris sur le climat ? Pas grand-chose. Rares sont les grands groupes, malgré leurs beaux discours, qui ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre. Pire, certains ont considérablement aggravé leur niveau de pollution. C’est ce que montre l’analyse effectuée par l’Observatoire des multinationales dans la deuxième édition du « Véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises », qui sera publié la semaine prochaine. Passage en revue.

Fin 2015, la communauté internationale réunie à Paris pour la COP 21 signait l’Accord de Paris pour le climat. Les grandes entreprises françaises se sont empressées de le saluer et de s’en revendiquer, dans un bel élan d’unanimité. Tout le CAC 40 le cite dans ses documents de communication, reprenant à son compte ses objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre et de maintien du réchauffement des températures globales en deçà de 2°C, et si possible de 1,5°C. Quelques jours avant la COP 21, 39 grandes entreprises françaises avaient rendu public un « Manifeste pour le climat ». Il y a quelques semaines à nouveau, 99 d’entre elles ont publiquement endossé l’« Engagement des entreprises françaises pour le climat » lors de l’université d’été du Medef, qui évoque le besoin d’une « baisse drastique » des émissions de gaz à effet de serre « de la planète »(sic).

Presque quatre ans plus tard, il est plus que temps de confronter les discours aux actes. Depuis l’Accord de Paris, le CAC40 a-t-il effectivement commencé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre ? C’est ce que nous avons tenté de savoir, dans le cadre de la préparation du « Véritable bilan des grandes entreprises françaises », dont nous publions la deuxième édition ce 26 septembre. Les chiffres ci-dessous en sont tirés, en avant-première.

Seulement un tiers du CAC40 a réduit ses émissions depuis la COP21

Si l’on considère les chiffres publiés par les entreprises elles-mêmes (souvent partiels, nous y reviendrons), la réponse à notre question est plus que mitigée. En réalité, selon leurs propres données, moins d’un tiers des entreprises de l’indice boursier parisien – treize exactement – ont effectivement réduit leurs émissions de gaz à effet de serre entre 2016 et 2018. 22 entreprises du CAC ont augmenté leurs émissions sur la période, et les cinq dernières ne publient toujours pas d’informations claires à ce sujet (comme Safran ou Michelin), ou ont modifié leur mode de calcul, rendant impossible toute comparaison dans le temps.

Parmi les firmes qui ont le plus augmenté leurs émissions de CO2 depuis l’Accord de Paris, on trouve PSA (+60 %), les géants du luxe Hermès (+32 %), Kering (+17 %) et LVMH (+26 %), ou encore le Crédit agricole et l’équipementier automobile Valeo (+ 27 % chacun) [1]. Une poignée de firmes ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre de plus de 10 % depuis la COP 21 : Atos (-12 %), Pernod Ricard (-16 %), Publicis (-25 %) et surtout Engie (-27 %) grâce à un programme volontariste de cession de ses actifs dans le charbon. Ce sont les seuls qui semblent avoir effectivement commencé à mettre œuvre cette « baisse drastique » dont parle le Medef. Visiblement, une majorité de grandes entreprises françaises sont prêtes à réduire les émissions de gaz à effet de serre « de la planète », mais pas les leurs.

Engie : des cessions controversées

Un point semble positif : les émissions cumulées de gaz à effet de serre déclarées par le CAC40 sont globalement orientées à la baisse, passant de 1,16 milliard de tonnes de carbone en 2016 à 1,07 milliard, soit une baisse de 7 %. Mais cette diminution globale est principalement le fait des deux groupes énergétiques Engie et Total, qui pèsent déjà très lourdement dans les émissions du CAC (plus des deux tiers) : -27 % pour Engie et -4 % pour Total. Si l’on enlève Engie, les émissions cumulées du CAC 40 baisse très modestement de -0,5 % depuis l’Accord de Paris. Si l’on enlève également Total, elles sont en hausse de 3,3 %. EDF, qui ne fait plus partie du CAC40, a également réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 1,3%.

Comment Engie a-t-elle réduit de plus d’un quart sa pollution au CO2 ? Avec plusieurs dizaines de centrales électriques dans le monde fonctionnant au charbon, Engie était en 2015 un champion toute catégorie de cette source d’énergie très polluante. Le charbon représentait alors 15 % de son mix énergétique. Aujourd’hui, cette part n’est plus que de 4 %. Engie s’est-elle enfin convertie à la transition énergétique ? Hélas, pas vraiment. Au grand dam des écologistes, Engie se contente généralement de revendre ses centrales à d’autres plutôt que de les fermer ou de les reconvertir.

Au final, ces cessions n’apportent donc absolument aucun bénéfice pour le climat puisque les firmes ou les fonds d’investissement qui rachètent les centrales risquent fort de les exploiter à outrance pour rentabiliser leur investissement. En janvier 2019 par exemple, Engie a revendu ses centrales au charbon situées en Allemagne et aux Pays-Bas au fonds américain Riverstone Holdings pour 200 millions d’euros. Engie, qui détient encore plusieurs centrales charbon un peu partout dans le monde, vient d’ailleurs d’en inaugurer une nouvelle en toute discrétion, dans le port de Safi au Maroc, construite en partenariat avec la holding de la famille royale marocaine.

Total : un cynisme de plus en plus difficile à cacher

Et Total ? La compagnie pétrolière s’est attachée à se construire une image d’entreprise engagée pour le climat. Le groupe français a fait plusieurs acquisitions dans des secteurs liés à la transition énergétique. Il a publié en 2016 une « stratégie climat » censée démontrer qu’il pouvait poursuivre ses activités dans les hydrocarbures tout en restant sur une trajectoire compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. Un tel tour de passe-passe ne pouvait faire illusion qu’au prix de quelques manipulations, comme la promotion du gaz (et notamment du gaz de schiste) comme énergie « bas carbone », ou encore l’hypothèse implicite d’un déploiement massif, dans l’avenir, de technologies de « capture et stockage du carbone » pour retirer le CO2 émis par Total de l’atmosphère. Or ces technologies n’existent pas aujourd’hui, et beaucoup pensent qu’elles ne seront jamais viables [2]. Dans le même temps, Total a continué à ouvrir de nouveaux gisements de pétrole et de gaz partout dans le monde, de l’Arctique au Brésil.

Un tel grand écart est évidemment de plus en plus difficile à cacher. Le premier « plan de vigilance » publié par le groupe en 2018, dans le cadre de l’application de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, ne mentionnait même pas le changement climatique parmi les risques liés à son activité. Dans les documents publiés à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de ses actionnaires en 2019, Total prétend inscrire sa stratégie de développement dans le cadre d’un scénario de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) limitant le réchauffement des températures à 2°C à l’horizon 2100. Mais à d’autres pages, le groupe pétrolier admet se baser sur un autre scénario menant vers un réchauffement compris entre 2,7 et 3,3°C...

En 2018, selon une analyse effectuée par l’association Notre affaire à tous (lire notre article), les investissements de Total dans le pétrole et le gaz se sont élevés à 9,2 milliards de dollars en 2018 – contre seulement 0,5 milliard dans le secteur décrit comme « bas carbone ». Pour ces raisons, 14 collectivités locales françaises soutenues par des ONG – suivant l’exemple de leurs homologues aux États-Unis et ailleurs – menacent de traîner Total devant les tribunaux pour manquement à son devoir de vigilance quant aux conséquences du changement climatique.

L’industrie automobile, nouveau mouton noir du climat

Si des firmes comme Total, Engie ou EDF ont fait l’effort, au moins en apparence, de réduire leurs émissions, ce n’est pas le cas d’autres secteurs, moins surveillés, comme l’industrie automobile. Au moment de la COP 21, les constructeurs étaient en train de miser à fond sur le développement des gros véhicules 4x4 ou « SUV ». Ils représentent aujourd’hui un tiers des ventes de voitures neuves. Problème : en plus d’être dangereux et sources de nuisances dans l’espace urbain, ces véhicules émettent d’énormes quantités de gaz à effet de serre. De sorte que les émissions du secteur sont parties à la hausse, à l’image de celles de PSA qui ont augmenté de 60% en deux ans. Selon un rapport récemment rendu public par Greenpeace, l’ensemble des véhicules vendus dans le monde en 2018 représente l’émission de 4,8 milliard de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. C’est presque l’équivalent des émissions annuelles des États-Unis. Les ventes 2018 du groupe Renault-Nissan représentent à elles seules 577 millions de tonnes de CO2 émises.

On comprend dès lors que le secteur automobile soit si réticent à l’introduction d’objectifs plus ambitieux de réduction des gaz à effet de serre, comme le souhaiterait l’Union européenne. Début 2019, le PDG de PSA, Carlos Tavares, s’est illustré par son plaidoyer contre des normes trop exigeantes en matière d’émissions de CO2 des véhicules, pour ne pas pénaliser l’industrie. Il vient tout juste de récidiver à l’occasion du Salon de l’automobile de Francfort, allant même jusqu’à dénoncer une « pensée unique » sur le CO2, et suggérant que les objectifs climatiques de l’Union européenne allaient porter atteinte à la « liberté de mouvement ».

Le reste de l’industrie présente un bilan plus contrasté. Le cimentier LafargeHolcim est sorti du CAC40 en 2018. Ses émissions de C02 n’y sont donc plus prises en compte. Le secteur du ciment est pourtant la plus importance source de gaz à effet de serre industrielle après celui du pétrole. Autre industrie particulièrement nocive pour le climat : la sidérurgie. ArcelorMittal présente des émissions stationnaires sur la période (-0,5%). Seule Saint-Gobain voit ses émissions se réduire depuis la COP 21 (-7%), celles des autres acteurs industriels comme Air Liquide ou STMicro étant orientées à la hausse.

Les autres secteurs problématiques : banques, transport aérien, agroalimentaire... et mode

Autre secteur de plus en plus montré du doigt : la finance. Selon Oxfam, en 2016 et 2017, les six plus grandes banques françaises ont orienté près des trois quarts de leurs financements destinés au secteur énergétique vers le charbon, le pétrole et le gaz. Soit 43 milliards d’euros, contre seulement 12 milliards pour les énergies renouvelables sur la même période. BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole sont les principaux pourvoyeurs de fonds aux énergies sales. Entre janvier 2016 et septembre 2018, selon les Amis de la Terre, les trois poids lourds bancaires français ont encore investi près de 10 milliards dans les entreprises actives dans le secteur du charbon, 50 % de plus qu’au cours de la période 2013-2015 (lire notre article). Et ce, alors même que ces mêmes grandes banques multipliaient les annonces en faveur de leur engagement « vert » ou lançaient un nouveau produit financier « décarboné ».

Le transport aérien est un autre secteur très polluant où la France compte plusieurs champions : le constructeur Airbus, la compagnie Air France, et les gestionnaires d’aéroports Aéroports de Paris (promis à la privatisation) et Vinci. Non inclus dans l’Accord de Paris sur le climat, le transport aérien est aussi l’un des plus résistants à l’adoption de mesures contraignantes de réduction de ses émissions, et continue à miser sur une forte croissance du trafic aérien pour les années à venir. Il préfère mettre en avant des mesures volontaires et des systèmes de « compensation carbone », autrement dit la plantation industrielle d’arbres dans les pays du Sud. La pression de l’opinion et la « honte de prendre l’avion » pourraient forcer l’industrie à revoir ses plans.

L’agriculture industrielle, en particulier l’élevage laitier et bovin, sont également source majeure de gaz à effet de serre au niveau mondial. La France compte ici aussi plusieurs leaders mondiaux, comme Danone ou Lactalis. Les dirigeants de Danone s’affichent volontiers en champions de l’environnement et de la responsabilité sociale, mais les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise ont augmenté de plus de 20% entre 2017 et 2018.

Enfin, on n’y penserait pas forcément, mais l’industrie de la mode est l’une des plus polluantes de la planète. Selon la Fondation Ellen McArthur, le secteur textile serait responsable de près de 1,2 milliard de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère par an, d’un tiers de la pollution aux micro-plastiques dans les océans et d’un cinquième de la pollution globale des eaux. Les données environnementales publiées par les trois groupes de luxe du CAC40 confirment la tendance. LVMH a vu ses émissions de gaz à effet de serre augmenter de 11% en deux ans, sa consommation d’eau de 13% d’une année sur l’autre, et la quantité de déchets produits de pas moins de 30% entre 2016 et 2018. Même constat chez Kering : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 17% depuis 2016, la consommation d’eau de 23%, et la production de déchets de 128% ! Quant aux émissions du groupe Hermès, elles ont augmenté de 24% en un an seulement (émissions directes uniquement).

Ces chiffres – issus des rapports annuels des entreprises - doivent être maniés avec précaution. Tous les groupes du CAC40 ne déclarent pas leurs émissions de manière complète. Beaucoup mettent en avant des indicateurs sophistiqués qui les mettent en valeur et renvoient les chiffres réels, en valeur absolue, dans des tableaux en petits caractères. Certaines omettent encore de rendre compte des émissions indirectes occasionnées par leurs activités (les émissions dites techniquement de « scope 3 »), alors qu’elles représentent une proportion significative de leur bilan carbone.

La baisse constatée des émissions directes d’entreprises comme Pernod-Ricard (qui ne déclare aucun chiffre pour son « scope 3 ») pourrait masquer une hausse de leurs émissions indirectes, liée à l’externalisation des activités les plus polluantes. Une analyse plus fine entreprise par entreprise serait nécessaire pour déterminer comment les réductions d’émissions ont été obtenues. Il semble que dans bien des cas le principal moteur de ces baisses ait été soit des cessions comme dans le cas d’Engie, soit le remplacement de sources polluantes (charbon et pétrole) par une source légèrement moins polluante (le gaz) – ce qui pose question quant à la durabilité de ces réductions.

Des firmes comme Carrefour ne déclarent pas toutes les émissions indirectes qu’elles occasionnent. Si Carrefour tenait compte de l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement, c’est-à-dire les émissions occasionnées par la production et le transport de toutes les marchandises vendues dans ses magasins, le bilan carbone qu’elle devrait publier dans son rapport annuel serait largement supérieur [3] Quoi qu’il en soit, la tendance générale est on ne peut plus claire. Depuis la COP 21, rien n’a changé ou presque pour les grandes entreprises françaises. La croissance de leur activité et de leurs profits passe toujours avant la préservation du climat.

Olivier Petitjean

 

Notes

[1] Le « Véritable bilan annuel des entreprises françaises », 2ème édition, porte sur le CAC40 dans sa composition à la fin de l’année 2018. Il inclut donc Valeo, qui a depuis été remplacée dans l’indice parisien par Thales.

[2] Sur tout ceci, lire l’analyse détaillée de la stratégie climat de Total effectuée par l’Observatoire des multinationales en partenariat avec l’ONG 350.

[3] Voir à ce sujet Au-delà des effets d’annonce de la COP21, que font réellement les entreprises françaises pour le climat ?.

Publié le 22/09/2019

Réfugiés, immigration… Faut-il capituler devant Marine Le Pen ?

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Emmanuel Macron a décidé d’infléchir le discours officiel sur l’immigration vers l’extrême droite. Le choix présidentiel témoigne d’un manque tragique d’humanité, de courage et de lucidité. Il n’est pas digne de la France.

Emmanuel Macron reprend ses mots (« l’angélisme »), attise comme elle la peur et, comble du cynisme, il se réclame des « plus pauvres » contre « les bourgeois des centres-villes » pour appeler à « armer » la France contre les risques d’invasion migratoire à venir. Il entend faire, avec le Rassemblement national, ce que le socialisme au pouvoir a fait naguère avec l’ultralibéralisme : composer avec lui pour limiter son expansion. À ce jeu, on sait qui a tiré les marrons du feu : ce ne furent en tout cas ni la gauche ni les peuples.

1. « Regarder en face » la réalité, nous dit aujourd’hui le chef de l’État. Encore faut-il les bonnes lunettes, la bonne échelle et les bonnes clefs pour le faire. Si l’on prend le cas des pays les plus riches, ceux de l’OCDE, les données disponibles évoquent certes une hausse des flux migratoires dans leur ensemble : la proportion d’immigrés dans la population (12%) a augmenté de 3% depuis 2000. Toutefois, les déplacements ne viennent pas avant tout des populations les plus démunies. Les principaux pays d’origine sont le Mexique, l’Inde, la Chine et les pays de l’Est européen : pas les plus favorisés, mais pas non plus les plus misérables… De ce fait, on compte dans les pays de l’OCDE plus d’immigrés diplômés du supérieur que d’immigrés ayant un faible niveau d’éducation et le taux d’emploi des immigrés est à peine inférieur à celui du reste de la population. Dans l’ensemble, la population immigrée, réfugiés compris, contribue comme les autres à la production de la richesse nationale. Comme l’a montré un étude savante parue en juin 2018, les demandeurs d’asile ne sont pas un « fardeau » pour les riches et, selon les auteurs, les « chocs migratoires » ont rapidement un effet positif en augmentant le PIB par habitant, en réduisant le chômage et en améliorant l’équilibre des dépenses publiques [1].

2. L’essentiel des migrations dans le monde se font à l’intérieur des États et pas entre les États. Dans leur grande majorité, il s’agit de migrations liées au travail. Les migrations dites « humanitaires » sont quant à elles plus limitées : en 2018, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU a dénombré 41 millions de déplacés internes (à la suite de conflits, de désastres climatiques ou d’épidémies) et un peu plus de 20 millions de réfugiés. Or l’écrasante majorité de ces réfugiés se trouve dans les pays du Sud. L’Europe et les Amériques n’en recueillent que 17%, alors que l’Afrique à elle seule en absorbe près d’un tiers. Si l’on s’en tient aux pays de l’OCDE, les statistiques les plus récentes indiquent que les migrations humanitaires reculent : la part des réfugiés a baissé de 28% par rapport à 2016 et celle des demandeurs d’asile de 35% (600.000 de moins qu’en 2016). La « réalité » des réfugiés est d’abord celle des millions concentrés dans les États les plus pauvres.

3. L’attention officielle est portée exclusivement sur les demandeurs d’asile. Le prétexte ? Alors que le nombre de demandeurs d’asile a baissé à l’échelle de l’OCDE, celle de la France a augmenté (+19.000, soit une hausse de 20%). Au total, la France enregistre 110.000 demandeurs d’asile sur les plus de 600.000 recensés dans l’Union européenne. Quant à l’Aide médicale d’État (AME), dont on suggère qu’elle est gangrenée par le « tourisme médical », elle concerne un peu plus de 300.000 personnes (soit à peine plus d’un dixième de la population qui y a théoriquement droit) et voit 70% de ses coûts résultant de frais hospitaliers, pour des traitements de maladies (tuberculose, VIH ou accouchement) qui relèvent de la santé publique et pas seulement de l’engagement humanitaire.

4. Ce sont donc une vingtaine de milliers de demandeurs d’asile et quelques poignées de milliers d’euros d’hypothétiques économies qui légitimeraient un tournant de la politique française d’asile et d’accueil. C’est à la fois dérisoire et inadmissible. Le flux des demandeurs d’asile a augmenté à l’échelle mondiale (+400.000) et a baissé dans les pays riches (-175.000). La baisse est due avant tout au durcissement des politiques migratoires aux États-Unis (-77.000), en Italie (-73.000) et dans une moindre mesure en Allemagne (-36.000). Emmanuel Macron propose donc d’aligner la France sur le modèle proposé par la droite américaine radicalisée et par l’extrême droite italienne.

La France sans grandeur

5. La France s’enfoncerait ainsi un peu plus dans cette politique de l’autruche qui caractérise le nouveau monde des puissances souveraines. Nous en avons souvent évoqué les contours à Regards (ici et , par exemple). Au nom de la présumée « crise migratoire », la propension des gouvernants, à droite comme à gauche, est de réduire au maximum le volume des flux entrants. Pour cela, tout est bon, la méthode brutale de la fermeture (Orban, Trump, Salvini) ou l’expédient plus feutré des « hotspots » qui consiste à déléguer à certains pays du Sud, comme la Turquie, le Niger, le Sénégal ou le Mali, le soin de réguler en limitant le volume des candidats à l’entrée dans l’Union européenne.

Ce faisant, les plus riches ne font qu’accentuer la logique en œuvre depuis des décennies : les migrants qui se déplacent du Sud vers le Nord ne représentent qu’un peu plus du tiers des migrants internationaux. La plupart des migrations se font en grande partie vers les pays les plus proches, donc du Sud vers le Sud. Les plus pauvres vont vers les pauvres ; les plus riches (et mieux formés) et les moins pauvres vont vers les riches. Nous n’accueillons qu’une part infime de la « misère du monde » : sa plus grosse part revient aux miséreux. À qui peut-on faire croire qu’ajouter de la misère à la pauvreté contribue à rendre moins explosif un monde que la spirale des inégalités déchire déjà si cruellement ?

La grandeur de la France, si toutefois elle voulait être fidèle au meilleur de son passé, serait de dire qu’il faut renoncer à cette conception égoïste. Elle a la voix nécessaire pour clamer haut et fort que les choix faits en Hongrie, aux États-Unis ou en Italie vont à rebours des exigences raisonnables du partage. Hélas, le Président, au contraire, nous explique qu’il convient de se mettre à leur remorque.

6. La décision d’Emmanuel Macron n’a rien d’un coup de tête conjoncturel. Pour une part, le nouveau discours ne fait que prolonger une évolution sensible depuis quelque temps. « Nous ne pouvons accueillir tout le monde », affirmait-il déjà dans ses vœux de décembre 2017. À plusieurs reprises, entre 2016 et 2018, il a repris à son compte la formule de « l’insécurité culturelle » de l’animateur du Printemps républicain, Laurent Bouvet, qui reliait directement l’immigration et le sentiment de dépossession des couches moyennes et des classes populaires.

En difficulté sur le plan social, Macron veut consolider son socle électoral autour des questions ainsi nommées « régaliennes » (l’ordre et l’immigration). Le candidat Macron flirtait avec le « libéralisme culturel » d’une partie de la gauche. Mais dès le soir du second tour, le Jupiter monarchien arpentait, ostensiblement seul, la grande cour du Louvre. Malmené dans la société, l’hôte de l’Élysée veut aujourd’hui profiter des carences de la gauche et des déboires de la droite. En affichant les habits de l’autoritarisme (la rigueur policière) et en assumant une rigueur accrue dans le contrôle des migrations, il veut attirer à lui une large part de la droite désorientée et geler ainsi les bases de renforcement du Rassemblement national.

Le jeu du RN

7. Cette stratégie est moralement douteuse et politiquement hasardeuse. Elle veut concurrencer l’extrême droite sur son terrain et ne fait que légitimer les valeurs qu’elle met à la base de son action. La critique de « l’angélisme » et des « bons sentiments », l’invocation de la realpolitik et la flatterie à l’égard du « peuple » contre les « bourgeois » cautionnent Marine Le Pen quand il faudrait la combattre. De plus, il est douteux d’expliquer que la question de l’immigration est en elle-même un moteur pour le vote en faveur de l’extrême droite.

Mettons par exemple en relation, à l’échelle de toutes les communes françaises, le vote en faveur de Marine Le Pen et toute une série d’indicateurs socio-démographiques. À l’arrivée, on constate que les corrélations statistiques se font sans surprise entre le vote Le Pen, le taux de pauvreté, la part des sans diplômes et dans une moindre mesure la part des ouvriers. En revanche, la corrélation avec le pourcentage d’immigrés est négative : le vote Le Pen est un peu plus dense dans des communes où le taux d’immigrés est relativement faible. À l’échelle départementale, il n’est pas anodin de noter que le Val-de-Marne (20% d’immigrés en 2016) et surtout la Seine-Saint-Denis (30%) font partie des neuf départements où Marine Le Pen ne dépasse pas les 15%.
L’attitude à l’égard de l’immigration est certes un élément qui fonctionne dans le choix des électeurs, mais elle ne le fait pas de façon isolée. Tout dépend de l’environnement social et mental : elle agit en faveur de l’extrême droite quand elle s’articule à un sentiment de dépossession et d’abandon ; elle le fait d’autant plus que les forces hostiles à l’extrême droite sont en situation de carence en matière d’idéologie et de projet.

8. Il faut donc renoncer à l’illusion que l’on peut battre l’extrême droite française en entérinant, comme relevant de la « réalité », la plupart de ses affirmations doctrinales. À la fin de 2018, Emmanuel Macron se désolait de ce que la laïcité était « bousculée » par « des modes de vie qui créent des barrières, de la distance ». Le 10 décembre, il allait plus loin encore en reliant l’immigration à la nécessité « que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde ». Quelques années avant lui un Président évoquait « les odeurs » et son successeur créait un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Sans doute l’institutionnalisation de « l’identité » est-elle dans l’air du temps européen. Il n’en reste pas moins que cette thématique de l’identité – au singulier – est depuis les années 1970 au cœur de l’offensive de l’extrême droite française et européenne contre l’égalité.

9. Il ne faut pas se tromper de réalité. Les chiffres nous disent certes depuis longtemps qu’il ne faut pas exagérer l’ampleur des migrations (3,4% de la population mondiale). Mais, même contenus, les déplacements de population – constitutifs de la formation historique de notre commune humanité – continueront, qu’ils soient souhaités ou contraints. Il convient dès lors d’agir pour que les seconds reculent peu à peu au bénéfice des premiers. Or ce recul ne pourra être que progressif et, pendant une période vraisemblablement longue, dans une humanité qui va vers les 11 milliards d’individus, dans un monde instable et un environnement dégradé, il faudra faire face à la réalité des déplacements contraints.

Plutôt que de s’enfermer dans la logique égoïste des fermetures qui favorisent les États les plus puissants et aggravent la situation des plus faibles, mieux vaut alors mettre sur la table les enjeux les plus déterminants. La France a des atouts pour se faire entendre dans le monde. Les utilisera-t-elle pour promouvoir enfin une mondialité assumée, contredisant sur le fond les caractères régressifs de l’actuelle mondialisation ? S’attachera-t-on à mettre en œuvre, à l’échelle continentale et planétaire, ce que réclament depuis des années des institutions internationales installées, des ONG et des mouvements, sociaux ou politiques ? Quand se décidera-t-on à contenir l’hégémonie des marchés financiers, la dérégulation, la compétition sauvage qui gaspillent les ressources et aliènent les êtres humains ? Quand commencerons-nous à universaliser l’extension des droits pour tous, la protection élargie, la reconnaissance de statuts salariaux stabilisés, la formation permanente, la démocratisation au travail comme dans la cité, la lutte contre les discriminations qui sont les clés des dynamiques vertueuses à construire ?

Sortir de « l’état de guerre »

10. Faire face au monde instable et dangereux qui est le nôtre n’implique pas « d’armer notre pays », comme l’a affirmé la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndikaye. Il y a assez de guerre dans notre monde et s’il est un réalisme bien compris, il consiste plutôt à se sortir de « l’état de guerre » à laquelle on a voulu nous habituer depuis 2001. Les pourfendeurs contemporains de « l’angélisme » sont les irréalistes d’aujourd’hui. Regarder la réalité en face ? Sans doute, mais cela implique d’écarter résolument le repli sur soi, la méfiance à l’égard du nouvel arrivant, la peur de ne plus être chez soi, l’enfermement communautaire et l’égoïsme ethnique et/ou national.

11. Emmanuel Macron joue un jeu dangereux, pour lui-même comme pour la France. L’apprenti sorcier pense récupérer la droite « classique » et enrayer la mécanique du Rassemblement national. Incontestablement, ses choix l’ancrent un peu plus du côté de la droite. Mais il légitime un peu plus la dynamique de Marine Le Pen et il rejette cette part de la gauche qui avait fait le pari d’assumer son « et de droite et de gauche » d’avant 2017. Il risque d’éloigner aussi une part de ce centrisme et de se social-libéralisme qui ont vu en lui un libéral « culturel ». Dès lors, le dispositif qui consiste à opposer « l’ouverture » et la « fermeture » ou le « progressisme » et « conservatisme » peut perdre de sa vigueur politique. Dans l’état actuel de crise politique, qui mieux que Marine Le Pen est à même d’en cueillir les fruits ?

On ne combattra pas l’extrême droite en capitulant devant ses mots et devant sa vision du monde. En poussant un peu plus loin sa propension « régalienne », Macron met en péril son propre récit qui a séduit une part des couches moyennes et de la jeunesse. Tant pis pour lui : nul ne regagnera pas les catégories populaires en jouant sur le ressentiment et le repli. Face à un projet dangereux, seul un autre projet, un autre récit, tous deux combatifs et projectifs, seront en état de réarticuler des attentes, des exigences, des espérances et des combats concrets. À gauche donc, mais dans une gauche d’aujourd’hui.

On pourrait rappeler à notre Jupiter, pour conclure, les mots cruels du très conservateur Winston Churchill, après la signature des désastreux accords de Munich : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ». Le déshonneur est déjà là.

 

Roger Martelli

Les statistiques sont extraites des publications de l’OCDE, du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et d’Eurostat.

Notes

[1] H. d’Albis, E. Boubtane et D. Coulibaly, Macroeconomic evidence suggests that asylum seekers are not a burden for Western European countries (Les données macroéconomiques suggèrent que les demandeurs d’asile ne sont pas un « fardeau » pour les pays d’Europe occidentale), Science Advances, 20 juin 2018

Publié le 21/09/2019

Trop d’humains ou trop peu d’humanité ?

par Philippe Descamps (site monde-diplomatique.fr)

 

La fin du monde n’est pas tout à fait certaine… du moins au XXIe siècle ! Annoncer le chaos permet de raffermir les dévotions et reste un bon moyen de capter les esprits, souvent au détriment de la réflexion. On passe de la prophétie à la démographie en entrant dans le champ de la statistique, avec tout ce qu’elle a de révélateur pour comprendre le passé, mais aussi parfois de trompeur pour prévoir l’avenir.

Certes, un animal hors du commun — un superprédateur — a imposé son règne à tous les êtres vivants de la planète. Mais cela fait quelque temps déjà… La première « bombe humaine » explosa au Proche-Orient il y a dix mille ans, parallèlement à l’invention de l’agriculture et de l’élevage. Entre l’apogée du paléolithique supérieur (XIe siècle av. J.-C.) et l’achèvement du néolithique (IIe siècle av. J.-C.), la population de l’Europe aurait été multipliée par cent ! Pression démographique et innovation culturelle semblent aller de pair. L’augmentation de la population fut simultanément la cause et l’effet de la mutation du système économique, à la sortie d’une période glaciaire.

Depuis le développement de l’industrie au XIXe siècle, une nouvelle « explosion » accompagne une autre révolution anthropologique marquée successivement par plusieurs transformations majeures : mécanisation de l’agriculture entraînant exode rural et fin du monde paysan ; chute de la mortalité infantile et des maladies infectieuses grâce aux vaccins et aux antibiotiques ; baisse de la mortalité des plus âgés par la lutte contre les maladies cardio-vasculaires ; révolution de la fécondité avec les moyens modernes de planification des naissances. Résultat : les Terriens sont passés de 1 milliard en 1800 à 7,7 milliards début 2019.

Ce type de progression géométrique réveille une angoisse ancestrale : comment nourrir tout ce monde ? Si la sous-alimentation prévaut encore pour une personne sur cinq en Afrique et une sur dix en Asie, les famines s’expliquent moins par le nombre de bouches que par l’incurie politique, le désordre de la production et, le plus souvent, de la distribution de nourriture. Mais n’a-t-on pas réduit le risque alimentaire au détriment de l’écosystème ? Croissance économique et démographique, émission de gaz à effet de serre et autres dégradations de l’environnement apparaissent intimement liées.

La question de la population s’impose dans le débat sur le climat avec la même nécessité d’agir vite, et à l’échelle du globe, en sachant que les résultats se mesurent dans un temps long. Et sans dévier l’attention : la contribution moyenne d’un habitant du Niger aux émissions de gaz carbonique est deux cents fois moindre que celle d’un habitant des États-Unis, ou dix mille fois moindre que celle d’un milliardaire chinois. Même si le Niger voyait sa population décupler, sa participation à l’effet de serre resterait négligeable. Le développement des pays pauvres — qui passe par une maîtrise de leur natalité — ne sera soutenable qu’en prenant d’autres chemins que l’explosion des émissions de carbone, mais c’est leur réduction dans les pays riches qui constitue l’urgence. Le principal défi de l’heure reste le découplage entre l’accession du plus grand nombre à une vie décente et la consommation d’énergie fossile. Un casse-tête, à moins de repenser en profondeur ce qui constitue une vie décente.

Le secret de la pyramide des âges chère aux démographes (voir le graphique ci-dessus) réside dans la dynamique des populations, dont les effets à long terme déjouent beaucoup d’interprétations. Depuis 1968, le taux de croissance annuel a été divisé par deux à l’échelle mondiale (voir les courbes ci-dessous). Le rythme actuel est encore trop soutenu, mais, si la décélération continue, la population se stabilisera. Progressivement, la pyramide devient une tour, voire se renverse dans certains pays, les classes d’âge mûr devenant les plus nombreuses.

La fécondité est déjà passée en dessous du niveau de remplacement des générations dans 93 pays. En dehors de quelques États au destin tourmenté (Pakistan, Égypte, Irak, Algérie, Yémen…), la maîtrise de la natalité ne pose plus problème qu’en Afrique subsaharienne. Même avec lenteur, la natalité finit par baisser et rejoindre le niveau de la mortalité. Cette transition démographique s’achève pratiquement partout. Que se passera-t-il ensuite ? Les démographes n’ont plus de modèle théorique pour l’ère qui s’ouvre. Les projections au-delà de 2050 sont des conjectures qui visent surtout à presser d’agir les décideurs des pays hors contrôle.

Les évolutions démographiques permettent d’ausculter les choix économiques et sociaux. Le hiatus entre idéaux de famille (en France, les parents désirent 2,3 enfants en moyenne) et comportements effectifs (1,83 en 2018 en France) n’est pas sans lien avec les formes nouvelles de l’économie de marché (1). La maximisation des rendements et du profit favorise le court terme et ne rémunère plus ceux qui font un « investissement » de long terme en ayant des enfants.

La débâcle démographique qui a touché l’Europe centrale et orientale après la chute du mur de Berlin donne un aperçu de ce que pourrait être un « hiver démographique » : appauvrissement, vieillissement, abandon des villages puis des bourgs, émigration faute de perspective. On observe aussi les conséquences de la liberté d’installation des travailleurs au sein de l’Union européenne : fuite des cerveaux de l’Est et du Sud, afflux de main-d’œuvre et concentration des richesses dans les pays de l’Ouest les plus riches, singulièrement en Allemagne, où le solde migratoire dépasse les dix millions de personnes depuis 1989.

Orientées par les grandes conférences internationales, les politiques de population produisent des effets considérables. Qu’elles visent à contrôler les naissances ou à les encourager, ce sont des millions de personnes en plus ou en moins. La « pression créatrice » qui oriente les choix politiques apparaît proportionnelle au nombre de Terriens. Ce qui conduit à rappeler que, en dépit de la multiplication par huit de la population en deux siècles, ils n’ont jamais été autant instruits, en sécurité et en aussi bonne santé. Depuis 1950, les humains ont gagné en moyenne vingt-cinq ans d’espérance de vie, et on enregistre les gains les plus importants où l’on ne s’y attendait pas forcément : Yémen, Tunisie, Corée du Sud ou Bhoutan.

 

Philippe Descamps

Publié le 20/09/2019

Réforme Blanquer : courte lettre aux collègues…

« La cohérence est devenue révolutionnaire »

paru dans lundimatin#208, (site lundi.am)

 

Un enseignant appelle ses collègues à ne pas se « dissoudre » dans les réformes Blanquer. Il revient notamment sur l’initiative « Pas prof principal, prof principalement » et invite à prolonger « jusqu’au bout » le geste de ne plus participer « à rien ».

Le proviseur du lycée où je travaille, dans son accueil des classes de premières, a parlé de « mesurer l’engagement des élèves » comme un des axes majeur de la politique éducative du lycée. Tout est dit.

Il nous faudrait toujours ré-interroger, formuler entre nous pourquoi nous sommes opposés à la réforme et ainsi déduire les meilleures modalités à mettre en œuvre pour la dénoncer.

Parmi tous les points qui pourraient être analysés, insistons sur l’un d’entre eux plus particulièrement.

Cette réforme est un des nombreux aboutissements actuels d’un acte idéologique, celui de la destruction des services publics au profit d’une gouvernance par des moyens privés généralisés. Pour le dire autrement, l’école était le dernier lieu où les statuts de service public n’était pas cassé. Désormais c’est fait. Finie la formation continue, finie la non résiliation des contrats, finis les médiations et le régime de concertation, bienvenu aux ruptures conventionnelles, à la fin des titularisations, à l’emploi systématique de contractuels sur des périodes courtes et renouvelables, aux directeurs d’établissements tout puissants, à l’obligation réglementaire d’obéir à des ordres.

Pour aller très vite bien-sûr, mais pour revenir aux bases, la période qui commence ouvre la voie à de grandes désespérances dans le corps professoral enseignant, puisque tous les aspects de l’ouverture à la connaissance comme vecteur d’émancipation issue des Lumières puis validée par la Révolution Française dans le cadre de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, enfin consolidée par la structuration rurale de l’école républicaine au tout début du XXe siècle et enfin par le Conseil National de la Résistance au sortir de la seconde guerre mondiale qui acte le principe d’une école riche ouverte au plus grand nombre, tous ces aspects sont balayés.

Et dans l’Education Nationale, plus précisément au lycée, c’est le triomphe en acte du régime de conformation (que les élèves se conforment à des normes, à des savoirs sans les interroger, …) au détriment du régime d’émancipation (que les élèves apprennent à apprendre, …).

Tous les aspects émancipateurs, comprendre ce qu’on fait, déconstruire les systèmes, s’informer, se documenter, documenter et analyser les situations, observer le contexte de travail, échanger avec des personnes diversifiées, augmenter sa curiosité et l’étendre à des domaines inconnus, exercer sa créativité par des moyens artistiques variés, tout cela a disparu.

C’est le triomphe d’une voie unique, de la pédagogie à sens unique avec un sachant qui distribue un savoir normé de façon magistrale. Et toutes les disciplines sont mangées à cette sauce, des « humanités » aux « sciences » molles et dures, aux langues, aux arts divers et variés, au technologique et même à l’apprentissage.

L’exercice de l’enseignement est désormais uniquement indexé, réduit à la question de l’employabilité et de débouchés sur d’éventuelles formations, poursuites d’études qui sont d’ailleurs triées socialement et/ou soumises à l’aléatoire, la loterie administrative organisée, le parcours dit Sup. 

C’est la constance de tous les pouvoirs — fragiles donc autoritaires — de dire le contraire, de promouvoir le contraire de ce qu’ils réalisent réellement. La question d’un bac simplifié est démentie dans les faits puisque ce bac multiplie les épreuves réparties tout au long de l’année et ce rythme imposé oblige à la fois les élèves et les enseignant·e·s à bachoter c’est-à-dire que les enseignant·e·s sont soumis à la pression des élèves eux-mêmes éventuellement de leurs parents. Les enseignant·e·s sont amenés à se conformer quasi restrictivement à cette situation et ne vont pas pouvoir mener à bien des pratiques pédagogiques plus ouvertes ni même des actions éducatives d’émancipation.

La conformation à l’employabilité est devenue le programme éducatif hégémonique. Et bientôt dans quelques mois, dans un an, dans deux ans, les élèves se moqueront des enseignant·e·s qui voudront exercer d’une autre manière que par des moyens magistraux leurs compétences pédagogiques. 

La réforme institue des modalités systémiques si rigides, fractionne tant l’année avec des « contrôles », partiels et autres évaluations, tout en répudiant toutes les structures et les espaces-temps intermédiaires de médiation (entre élèves et élèves, entre élèves et profs, entre profs et directions, entre la communauté éducative et le Rectorat, …) que l’ensemble de ces nouvelles modalités fait clairement sens : chacun·e d’entre nous, enseignant·e, est-il·elle engagé·e dans cette activité et ce métier pour travailler dans cette optique ?

Si la réponse est non, la question subsidiaire est celle de savoir comment faire face à cette injonction contradictoire, se déplacer au lycée avec l’énergie et l’enthousiasme de la relation intègre avec les élèves tout en étant confronté à des directives et un cadre professionnel mortifère pour la démocratie du travail et la démocratie tout court.

Une des voies de résistance — car il s’agit de cela, est celle qui consiste à ne pas participer à mettre en œuvre ce contre quoi on se bat. La première attitude consiste à ne pas se soumettre à la « servitude volontaire ». Et malheureusement, c’est ce qui semble manquer à la grande majorité des enseignant·e·s actuellement.

«  Il est certain qu’avec la liberté on perd aussitôt la vaillance. Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne sentent pas bouillir dans leur cœur l’ardeur de la liberté qui fait mépriser le péril et donne envie de gagner, par une belle mort auprès de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire. Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.  » [Discours sur la servitude volontaire [extrait] Etienne de la Boétie 1574]

Dans ce contexte « avachi », l’action «  Pas prof principal, prof principalement  » est pertinente, mais si on la tient jusqu’au bout, avec un ensemble de principes qui consiste à ne participer à RIEN qui soit du domaine de l’orientation (non seulement on ne sait pas faire, mais on ne veut pas faire dans un contexte de sélection et d’employabilité à outrance), RIEN qui soit du domaine de l’organisation administrative des épreuves du BAC (cette organisation sera imposée mais au moins nous n’aurons pas participé à la fabrication des liens qui nous ligotent), à RIEN qui relève d’explications officielles auprès des parents (des réunions parents profs ou des portes ouvertes, événements dans lesquels nous n’aurions rien à dire d’autre que nous sommes opposés à la réforme idéologique). Et la liste n’est pas exhaustive…

Mais beaucoup d’enseignant·e·s, par un effet de sidération sans doute, n’ont pas encore saisi que la réforme a fait basculer leur métier, leur rôle, leur implication — appelons ça comme on veut, de l’autonomie (une « liberté pédagogique » qui s’usait si on ne s’en servait pas) à l’obéissance (à des protocoles, à des procédures, à des ordres). Et ces mêmes enseignant·e·s croient encore, comme on croit en l’immaculée conception, qu’ils·elles ont encore une marge de manœuvre.

Et au nom de cette croyance, malgré la lutte engagée par d’autres — quasi désespérée dans ce contexte, ils se portent volontaires pour être profs principaux — comprendre « je vais aider ces élèves perdus à s’orienter dans ce méchant système ».

Toute résistance est accompagnée de ses « briseurs d’espérance ». En cette période de rentrée scolaire, les « bons samaritains » pullulent.

Et pourtant, nous sommes dans une de ces situations historiques où, ayant perdu sur le front des décisions politiques, nous pouvons conserver notre dignité en devenant « irréductibles », car nous ne pouvons, en conscience, nous dissoudre dans cette réforme. Pour reprendre une formule de Annie Lebrun : «  La cohérence est devenue révolutionnaire  ».

 

Marco Kraliévitch

Pubkié le 19/09/2019

Huma 2019 : remarques post-festives

Deux journées de Fête de l’Humanité ont inspiré quelques remarques à Roger Martelli. (site regards.fr)

Le cru 2019 a été à l’image des précédents, depuis plusieurs décennies. Sous les auspices d’un des plus vieux quotidiens français, le plus grand rassemblement populaire festif d’Île-de-France a été une fois encore l’œuvre des militants communistes, cité éphémère et égalitaire dont les services sont assurés par les membres du PCF, sans distinction de fonction, de statut ou de responsabilité.

Son public est à l’image exacte de la société française, métissant joyeusement les âges, les origines et les conditions. On trouve réalisé, dans cette fête politique, le brassage que nulle manifestation n’est aujourd’hui à même de réaliser dans la rue, quels qu’en soient le motif et la taille. Le nombre et la qualité des spectacles proposés est certes pour beaucoup dans cet amalgame heureux. Mais, pendant trois jours, la foule arpente des rues bordées de stands politiques et associatifs, baigne dans un univers communiste, s’installe dans des espaces balisés par les mots et les symboles multiples de l’engagement. Serait-elle là si, d’une manière ou d’une autre, bien au-delà des analyses politiques explicites, elle ne partageait pas quelque chose d’un état d’esprit, d’une culture historiquement travaillée par le désir d’égalité et l’esprit de révolution ? La Fête est un parfum qui rapproche, bien plus que l’expression d’un éthos partisan… Ce n’est pas pour autant que ce lien d’un week-end est capable de s’installer dans la durée.

La société française n’est pas seulement diverse : elle est éclatée par les inégalités, cloisonnée par les murs des ghettos matériels et mentaux, déchirée par les discriminations qui sont au cœur du désordre capitaliste dominant. Ainsi morcelé, le peuple est à la fois majoritaire et subordonné. Il peut certes se rebeller et se rassembler, mais tout rassemblement n’est pas affecté d’un signe positif. Tout dépend de ce qui est son moteur. On peut le chercher dans la haine et le ressentiment : ce sont les ressorts historiques des fascismes. Il peut au contraire s’adosser à l’espérance et à la solidarité : elles seules transcendent la colère en combativité ; elles seules ont été les moteurs de toute progression démocratique et sociale. Ce sont elles qui vibrent à la Fête de l’Humanité ; ce sont elles qui y relient ceux que la dynamique sociale tend à séparer.

Il reste alors à prendre la mesure d’un paradoxe, qui est à la fois celui de la Fête elle-même et celui de la politique dans son ensemble. La Fête dit la force qui émane d’un peuple rassemblé ; elle suggère que le communisme dans son acception la plus large – il ne se limite pas à un parti – n’est pas un astre mort. Mais si les militants communistes réalisent sur trois jours ce que nulle autre force n’est en état de faire, le PCF lui-même est un univers rétracté, électoralement réduit à la portion congrue. De même, dans la société française, les forces critiques ne manquent pas, s’expriment et agissent, dans des formes plus ou moins anciennes (les traces vivantes du mouvement ouvrier) ou plus originales (à l’exemple des gilets jaunes, des mobilisations écologistes ou des combats multiples contre les discriminations). Mais la vivacité de la critique sociale peine à s’imposer sur le terrain proprement politique et institutionnel.

Le piège du couple Macron/Le Pen

Le premier tour de la présidentielle de 2017 semblait dessiner les contours d’un espace politique quadripolaire plutôt bien équilibré. Deux forces (incarnées par Mélenchon et Fillon) s’inscrivaient dans le clivage multiséculaire de la droite et de la gauche ; deux autres (incarnées par Macron et Le Pen) disaient explicitement vouloir s’en abstraire. Deux ans plus tard, à l’issue des élections européennes, la crise politique reste bien ancrée, mais seuls deux pôles émergent dans le paysage politique. Droite et gauche sont mortes, nous dit-on ; resteraient le bloc d’en haut et celui d’en bas, autour de deux visions du monde, l’une réputée ouverte et l’autre fermée, l’une attirée par la fluidité de la concurrence et l’autre par la sûreté de la protection. La symbolique politique s’inscrirait désormais dans deux récits et deux seulement : celui des libéraux « macronistes » et celui des extrêmes droites.

Ce duopole, dans la continuité de la bipolarisation induite par les institutions de 1958-1962, est une impasse meurtrière pour la démocratie. En se centrant sur « l’ouverture » et la « fermeture », il laisse dans le vague les logiques économiques et sociales et les valeurs qui structurent le champ social dans son ensemble. On parle « d’élites » et de « peuple », selon les cas on vitupère la « caste » ou les « populistes », mais on ne dit rien du système qui sépare inexorablement le haut et le bas, les exploiteurs et les exploités, les dominants et les dominés. On regrette que le peuple soit mis à l’écart, mais on ne sait pas très bien ce qui a permis qu’il en soit ainsi. Dès lors, comment lutter contre l’attrait des utopies libérales de la richesse accumulée ou contre la tentation des boucs émissaires commodes ?

Si le peuple se rassemble, ce ne devrait se faire sur la base du ressentiment, mais sur celle de l’espérance. La dénonciation de l’élite ne devrait pas se substituer à la promotion d’un autre récit, d’une autre vision du monde que celle des libéraux et de l‘extrême droite. Toute conception de la société repose sur en effet des finalités, des valeurs, des méthodes permettant aux individus de vivre ensemble. Pour l’instant, à l’issue d’un XXe siècle déroutant, il semble que n’existent comme conceptions possibles que la fascination pour une accumulation illimitée et prédatrice ou le confort trompeur du chacun chez soi, la confiance dans le pouvoir des technostructures ou le maelstrom de l’autorité, quand ce n’est pas le culte du chef.

Plus qu’une fête

Il n’y a pas de fatalité perpétuant la prégnance de ces deux récits. Un autre est possible, autour d’autres finalités (le développement sobre des capacités humaines, individuelles et collectives), d’autres valeurs (la solidarité), d’autres critères (le bien commun, le respect des équilibres hommes-nature), d’autres méthodes (la démocratie active, le partage), d’autres normes démocratiques, écologiques et sociales. Mais pour que ce récit – ou ce projet, comme on voudra – émerge, s’étende et s’impose, des ruptures sont incontestablement nécessaires : avec l’esprit de chapelle, avec les propensions à l’hégémonie, avec la frontière indépassable qui sépare aujourd’hui les champs du politique, du social et du culturel.

La politique proprement dite n’y parviendra qu’au prix de sa subversion, s’identifiant avec d’autres façons de faire de la politique, d’agréger des individus pleinement autonomes, de marier l’égalité et la liberté. S’y engager n’est pas tourner le dos à la gauche historique : c’est au contraire, une fois de plus, travailler à lui redonner du sens, en élaborant d’autres manières de rassembler et de penser ce qui s’est exprimé jadis dans les aspirations à la « coalition des gauches » ou à « l’union de la gauche ».

Le PCF fut influent quand il parvint à « représenter » le peuple, à donner corps à l’espérance et à suggérer de vastes perspectives de rassemblement. À sa manière – aujourd’hui non reproductibles à l’identique –, il œuvra à l’articulation du social, du politique et du culturel. La Fête de l’Humanité dit la possibilité persistante d’une dynamique du même ordre. Elle ne relèvera plus toutefois de l’initiative d’un seul ; elle sera œuvre commune, dans les mots, les affects et les formes de notre temps. Une Humanité sauvegardée y contribuera ; une Fête de l’Humanité perpétuée en portera encore la flamme.

 

Roger Martelli

Publié le 18/09/2019

« Fatigués d’être méprisés » au détriment de la sécurité, les sous-traitants du nucléaire se mobilisent

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Ils sont décontamineurs ou « jumpers » : en un « saut » au cœur des installations nucléaires, ils peuvent absorber de fortes doses de radioactivité. Indispensables au bon fonctionnement des centrales, ces milliers de sous-traitants de l’atome se sentent méprisés et mis en danger. Ils se mobilisent ce 18 septembre pour revendiquer la reconnaissance et un statut. Témoignages.

Tony Doré, plombier de métier, a débarqué « par hasard » dans le secteur du nucléaire « pour un dépannage ». C’était au début des années 1990, dans la centrale de Cattenom en Lorraine. Depuis, il a roulé sa bosse dans de nombreux métiers, et dans une quinzaine d’entreprises différentes. Mécanicien, robinetier, outilleur, décontamineur... Tony Doré a aussi été un temps « jumper », chargé de se faufiler rapidement dans le générateur de vapeur des centrales au moment des arrêts de tranche pour en boucher les tuyaux, ce qui permet de faire des tests pour en éprouver la robustesse [1].

Le terme jumper, « sauteur », vient du fait que l’opération ne doit pas durer plus d’une minute et demie, tant la radioactivité est forte à cet endroit. En un « saut » au sein des générateurs de vapeur, les jumpers peuvent absorber un cinquième de la dose annuelle autorisée (soit 4 milisieverts, mSV, l’unité qui mesure l’impact des rayonnement sur l’être humain). Quand il nettoyait les piscines où est placé le combustible quand la centrale tourne, Tony Doré devait aussi limiter la durée de ses interventions.

« Sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner »

Après 30 ans à des postes très exposés, Tony Doré est payé 1750 euros par mois. Délégué syndical FO, membre du comité social et économique (CSE) de l’entreprise de maintenance Samsic, il fait partie de ceux qui ont répondu à l’appel du syndicat minoritaire Sud énergie, qui a invité les sous-traitants à une journée de mobilisation nationale ce mercredi 18 septembre [2]. « Nous sommes fatigués d’être méprisés, invisibles, alors que sans nous, les centrales ne pourraient pas fonctionner. Les prestataires font plus de boulot que les agents d’EDF, dont la plupart sont désormais chargé de la surveillance », décrit Tony Doré.

Ils sont plusieurs dizaines de milliers à intervenir au quotidien sur les sites nucléaires, réalisant 80 % des activités de maintenance. Chimie de l’uranium (qui permet d’extraire l’uranium 235), gestion des déchets, démantèlement : une partie d’entre-eux travaille pour Orano (ex-Areva), le Commissariat à l’énergie atomique et l’Andra, l’agence qui gère les déchets radioactifs. Ils sont 40 000 à intervenir sur les centrales nucléaires. Soit de manière permanente pour assurer le nettoyage, la radioprotection, le montage d’échafaudages, le magasinage, la blanchisserie... Soit de manière itinérante, voyageant de site en site au rythme des « arrêts de tranche », au cours desquels les barres de combustibles sont partiellement renouvelées.

Les sous-traitants sont aussi très mobilisés sur le programme de « grand carénage », un chantier titanesque lancé en 2014. Évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros, il prévoit de renouveler le matériel des centrales en vue d’allonger leur durée de vie.

Multiplication officieuse des niveaux de sous-traitance

« EDF ne peut plus se passer de nous, puisque les compétences de ses agents ne cessent de se dégrader, détaille Gilles Raynaud, président de l’association Ma zone contrôlée, qui réunit des sous-traitants du nucléaire. Sauf que sa situation économique est catastrophique, de même que celle des autres exploitants du secteur, Areva en tête. Ils font donc faire le boulot aux prestataires à des coûts toujours plus bas. Et c’est de pire en pire à mesure que l’on descend dans les niveaux de sous-traitance. L’entreprise qui emporte le marché sous-traite à d’autres entreprises, auxquelles elle demande à son tour de casser les prix pour réaliser sa marge. C’est une véritable politique du moins disant. »

Officiellement, seuls deux niveaux de sous-traitance sont autorisés dans le nucléaire. Mais si les directions d’EDF ou Orano répètent que la situation est, de ce point de vue, « bien maîtrisée », la réalité contredit leur optimisme [3]. Des astuces existent en effet pour tricher avec les non-dits de la loi de transition énergétique, censée encadrer les niveaux de sous-traitance.

EDF, par exemple, a pour habitude de mettre en place des « groupements momentanés d’entreprises solidaires » (GMES), qu’elle considère comme un niveau de sous-traitance unique. En réalité, il existe toujours une entreprise « pilote », qui dirige elle-même d’autres entreprises. On passe alors à trois niveaux de sous-traitance, au minimum...

Sur le chantier de Paluel, 70 sous-traitants et un accident grave

Exemple : l’opération de changement, en 2016, du générateur de vapeur usagé de la centrale de Paluel, en Normandie. Emmené par Areva Nuclear Power et trois autres entreprises, le groupement d’entreprises a employé environ 70 sous-traitants ! Comme nous le révélions sur Bastamag, ce recours massif à la sous-traitance a été identifié comme l’une des causes principales des dysfonctionnements qui ont abouti à la chute du générateur de vapeur, un accident inédit dans le parc nucléaire français, et extrêmement grave : la pièce est aussi longue que deux autobus, et pèse environ 450 tonnes.

Évoquant la profusion d’acteurs ayant gravité autour du chantier, un salarié de la centrale constatait une situation « tellement compliqué[e] que l’on ne savait plus qui faisait quoi ». Un tel désordre laisse songeur quand on parle de l’organisation du travail à l’intérieur d’un site industriel d’une telle dangerosité.

« On court, on court, on court. Tout cela n’est pas bon pour la sûreté nucléaire »

Mais les sous-traitants sont – hélas – habitués au désordre de leurs donneurs d’ordre comme de leurs employeurs. « La désorganisation est telle à EDF que cela retombe sur nous, décrit Yvon Laurent, délégué syndical CGT chez Endel (groupe Engie) à la centrale nucléaire de Civeaux, et également membre de l’association Ma zone contrôlée. Par exemple, on doit faire un chantier du lundi au jeudi. Mais quand on arrive, rien n’est prêt. Il manque de la documentation, du matériel, des gars... On commence donc le mercredi. Mais il faut quand même finir le travail jeudi soir ! On court, on court, on court. Ce qui entraîne des accident du travail. Et tout cela n’est pas bon pour la sûreté nucléaire. »

« Avant, on ne faisait pas n’importe quoi. Si on ne savait pas faire, on demandait. Aujourd’hui, on s’assure que personne ne regarde, et on se casse. »

En dénonçant leurs mauvaises conditions de travail, ces sous-traitants souhaitent alerter sur les dangers qu’une gestion « purement économique » fait courir aux installations nucléaires. « Avant, on ne faisait pas n’importe quoi, se remémore Gilles Raynaud. Si on ne savait pas faire, on demandait. Aujourd’hui, on s’assure que personne ne regarde, et on se casse. Le travail est individualisé, en cas de retard il y a des pénalités à la clé pour la boîte, et on nous en fera le reproche. C’est très malsain comme ambiance. »

« Il arrive très souvent qu’ils choisissent une entreprise qui n’a aucune compétence dans le nucléaire, alerte Yvon Laurent. Ma boîte, Endel, gérait la logistique depuis vingt ans à la centrale de Graveline, près de Dunkerque. Nous avons perdu le marché il y a un mois et demi, et l’entreprise qui l’a remporté n’a aucune expérience dans le nucléaire. »

« Leur projet, poursuit Yvon Laurent, c’est de sous-traiter les trois quarts des activités à une entreprise de nettoyage, qui reprendrait derrière les 170 salariés d’Endel. Sauf que ces derniers ne sont pas d’accord, parce qu’ils perdraient les avantages acquis au fil des luttes syndicales, et liés à la convention collective de la métallurgie, qui régissait jusqu’alors leur activité. » En attendant qu’un accord soit - peut-être - trouvé, l’entreprise n’a pas les ressources nécessaires pour assurer la logistique.

« On ne parle plus technique, ni industrie, encore moins santé des salariés »

« Normalement, dans le cadre de la reprise d’un marché par une entreprise, il ne peut y avoir de dégradation des conditions de travail pour les salariés », précise Gilles Reynaud. La consigne est précisée dans un « cahier des charges sociales » adopté peu après la catastrophe de Fukushima, et intégré aux appels d’offre des exploitants du nucléaire. Mais dans les faits, ce principe n’est pas respecté non plus. Les salariés qui assuraient la logistique à la centrale du Tricastin ont par exemple perdu entre 300 et 500 euros de revenus lorsque leur entreprise, affiliée à la convention collective de la métallurgie, a perdu son marché au profit d’une société travaillant sous la convention collective des bureaux d’études techniques et de l’ingénierie, beaucoup moins avantageuse – en particulier pour les heures travaillées le week-end.

Selon le « cahier des charges sociales », il est par ailleurs interdit de choisir une entreprise si elle maltraite, d’une quelconque manière, ses salariés, par exemple en sous-déclarant les accidents du travail. « Les politiques se lissent la conscience avec ce cahier des charges, lâche Gilles Raynaud. Dans la mesure où l’exploitant regarde le taux d’accidents du travail pour sélectionner une entreprise, il est évidemment tentant de ne pas les déclarer... Et c’est ce qui se produit. Les salariés sont donc sous pression. »

On leur conseille, par exemple, d’aller voir leur médecin de ville plutôt que les services de santé au travail, et de prendre quelques jours de congés au lieu de prendre un arrêt. « Nous dénonçons ces pratiques, mais les patrons nous répondent : "Si on vous écoute, nous allons perdre le business", raconte Gilles Raynaud. Nos rapports sont devenus purement économiques. On ne parle plus technique, ni industrie, encore moins santé des salariés. »

Un statut unique pour protéger les salariés et sécuriser les opérations

Au cours de l’été 2015, des salariés de la Comurhex (alors filiale d’Areva) ont travaillé par des températures de plus de 70°C. Ils se trouvaient à proximité de fours au sein desquels est extrait l’uranium 235 utilisé dans les centrales. « Il est interdit de travailler au-dessus de 50 degrés. Mais lorsque le responsable d’Areva est passé vérifier les conditions de travail, celui de la Comurhex a fait changer le capteur de température pour cacher la réalité », décrivent des salariés [4]. Vêtus de sur-tenues très encombrantes pour se protéger des rayonnements ionisants et des produits chimiques abondamment utilisés pour extraire l’uranium, les salariés sont mis à très rude épreuve. « Ils perdent trois litre d’eau en 15 minutes », résume un collègue.

« S’il y avait un véritable statut pour ces travailleurs, avec une convention collective commune, ils seraient mieux protégés », propose Tony Doré. Les députés qui ont mené une enquête en 2018 sur la sûreté et la sécurité dans les installations nucléaires se sont clairement prononcés en faveur de cette option : « Il semblerait pertinent de placer tous les salariés du nucléaire, et notamment les sous-traitants d’EDF, du CEA ou d’Orano à qui seront confiées les opérations du grand carénage puis de démantèlement, sous un statut unique. »

« Une personne qui vient au boulot en se sentant reconnue et compétente ne travaille pas de la même manière »

Pour les salariés qui appellent à la mobilisation ce 18 septembre, un tel statut « permettrait à l’exploitant de choisir l’entreprise sous-traitante qui apporterait la meilleure plus-value technique sur le conditionnement de déchets, sur une technique de décontamination, etc. » Entendus par les députés en 2018, les représentants des grandes centrales syndicales - CGT, CFE-CGC, FO, CFDT - se sont toutes prononcées en faveur du statut unique. Mais sur le terrain, leur mobilisation aux côtés des sous-traitants est inégale. « La journée de mercredi sera un bon test pour savoir qui nous soutient vraiment, glisse Gilles Raynaud. Beaucoup de salariés non syndiqués ont annoncé qu’ils se mobiliseraient. Pour certains, ce sera leur premier mouvement social. »

« Pour ceux qui bossent sur les centrales nucléaires toute l’année, on demande qu’ils bénéficient du statut réservé aux travailleurs des entreprises électriques et gazières, ajoute Gilles Raynaud. Pourquoi ne bénéficieraient-ils pas des mêmes conditions que leurs collègues EDF avec qui ils travaillent tous les jours et qui souvent connaissent moins bien le boulot qu’eux ? »

Parmi les avantages de ce statut : la possibilité de partir plus tôt à la retraite. « Avoir un statut, c’est être reconnu, estime Tony Doré. Et la reconnaissance, c’est important. Une personne qui vient au boulot en se sentant reconnue et compétente ne travaille pas de la même manière. Ses gestes sont plus professionnels. » « Si l’on s’obstine à vouloir retenir le moins-disant, la prochaine étape pourrait se traduire par le recours aux travailleurs détachés, alertent les salariés sous-traitants. À moins qu’on nous demande de travailler gratuitement. »

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Le générateur de vapeur est un équipement essentiel au fonctionnement d’une centrale. Il récupère la chaleur du « circuit d’eau primaire », l’eau qui est réchauffée par le combustible nucléaire, pour la transmettre au « circuit secondaire », où l’eau transformée en vapeur est destinée à faire tourner les turbines qui produisent l’électricité.

[2] Le groupe Samsic, société d’application et de maintenance des surfaces industrielles et commerciales, compte 90 000 salariés dans le monde. En France, le groupe est notamment implanté dans les gares et les aéroports, en plus des centrales nucléaire.

[3] Les exploitants ont assuré que la sous-traitance était bien maîtrisée lors de leurs auditions par la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires qui a eu lieu en 2018.

[4] Extrait d’une expertise CHSCT réalisée en 2015.

Publié le 17/09/2019

Salaires des profs : le grand n’importe quoi médiatique

 

par Frédéric Lemaire, (site acrimed.org)

 

Le 10 septembre 2019, l’OCDE publiait l’édition 2019 de son rapport « Regards sur l’éducation » qui se veut « la publication de référence sur l’état de l’éducation dans le monde ». Une publication qui n’est pas passée inaperçue. Certains commentateurs, Les Échos en tête, n’ont pas manqué de s’en emparer pour claironner que la moyenne des salaires des enseignants serait plus élevée en France qu’ailleurs. D’autres médias annonçaient pourtant, sur la base du même rapport, que les profs étaient sous-payés par rapport à la moyenne de l’OCDE. Qui croire ? Retour sur un cas exemplaire de bidonnage médiatique.

Le lendemain de la publication du rapport de l’OCDE, dans la matinale de LCI, « l’expert » François-Xavier Pietri jubile :

Aïe aïe aïe, je ne vais pas me faire des amis ce matin… Ca fait des années que les profs réclament des hausses de salaires, on les entend dans les manifs, on les voit un peu partout réclamer… L’argument, c’est qu’ils sont moins payés que leurs camarades de l’OCDE. Quand Jean-Michel Blanquer a annoncé une hausse de 300 euros par an, on a dit que c’était une aumône. Eh bien en fait ce n’est pas tout à fait vrai, et c’est justement l’OCDE qui le dit.

Une introduction qui annonce la couleur : les profs se plaignent de leur salaire trop faible et se moquent des annonces a minima de Jean-Michel Blanquer ? Ils ont tort, et c’est l’OCDE qui le dit ! Mais qui dit quoi exactement ? Le « spécialiste » de LCI développe :

On va prendre le salaire d’un prof des lycées : selon les calculs des experts de l’OCDE, le salaire mensuel est de 3850€ contre une moyenne de 3457€, en fait ils gagnent 393€, près de 400€ de plus par mois, c’est quand même énorme.

Le tout accompagné d’un bandeau sans détour :

Ces chiffres lunaires ont fait s’étrangler de nombreux spectateurs, à commencer par les enseignants concernés. En témoignent les réactions sous le tweet de LCI où certains commentaires, statistiques ou fiches de paie à l’appui, font état de salaires bien moindres :


Alors, d’où sort le chiffre de François-Xavier Pietri ? Une rapide recherche suffit pour comprendre la grossière bourde à l’origine de ces chiffres. La moyenne de salaire annoncée sur LCI constitue une simple division par 12 de la moyenne annuelle indiquée par ailleurs dans un article des Echos. Problème : ce chiffre est faux, et témoigne d’une méconnaissance des principes élémentaires des comparaisons internationales.

Le quotidien d’information économique s’est en effet contenté de prendre le montant annuel de salaire indiqué dans le rapport de l’OCDE en dollars et en parité de pouvoir d’achat (PPA), puis de le convertir en euros. Or ce calcul ne prend pas en compte le coefficient de parité de pouvoir d’achat (qui vise à établir une comparaison entre les pays malgré la différence du niveau des prix). Résultat : le montant de salaire annuel donné par les Echos est surestimé de 18%. Par ailleurs, à aucun moment il n’est mentionné qu’il s’agit du salaire brut, également supérieur de 26% environ au salaire net [1].

Ainsi à une erreur grossière s’ajoute une imprécision de taille. Paresse, incompétence ou mauvaise foi ? Quoi qu’il en soit, le chiffre annoncé par LCI est 48% supérieur au salaire net. En lieu et place du chiffre délirant de 3850€ mensuel, on trouve ainsi un salaire net mensuel moyen, primes comprises, de 2600€ environ pour les enseignants de lycée (selon les chiffres de l’OCDE [2]). Que le montant avancé n’ait pas fait réagir les journalistes de la rédaction de la matinale de LCI en dit long sur leur méconnaissance de la réalité économique et sociale des professeurs en France, dont ils prétendent pourtant rendre compte. A noter que la même erreur a aussi été reproduite par le JDD dans un article martelant que « non, les enseignants français ne sont pas bien moins bien payés que dans la moyenne des pays de l’OCDE ».

Si les moyennes évoquées en euros sont fausses, quid de la comparaison avec la moyenne de l’OCDE ? Pourquoi la dépêche AFP, largement reprise par exemple par Le Point ou L’Express, annonce-t-elle que les salaires des profs français sont « sous la moyenne des pays de l’OCDE » ? En réalité, comme l’indique le rapport de l’OCDE, deux comparaisons sont établies en parité de pouvoir d’achat : une première en termes de salaire statutaire, pour laquelle la France est en-dessous de la moyenne des pays comparés ; et une seconde en termes de « salaire effectif », comprenant différentes primes, pour laquelle la France figure cette fois au-dessus de la moyenne.

C’est cela qui permet à François-Xavier Pietri de conclure avec gourmandise que « contrairement aux idées reçues, les profs français sont mieux payés que leurs petits camarades des 36 pays les plus riches » (on compte actuellement en réalité 35 pays dans l’OCDE dont la France). Il suffit juste de bien choisir sa comparaison. Et à cet égard, qu’on prenne le salaire statutaire ou le salaire effectif, on peut s’interroger sur la pertinence d’une comparaison par rapport à une moyenne globale « OCDE » qui agglomère des situations nationales bien différentes en matière de système éducatif [3].

Pour s’en tenir à des comparaisons plus simples (et plus pertinentes), les commentateurs auraient ainsi été bien inspirés de constater que le salaire moyen effectif des enseignants calculé par l’OCDE pour la France (51007 dollars PPA) est certes supérieur à celui du Royaume-Uni, de l’Italie, du Portugal ou de la Suède, mais inférieur (parfois de loin) à celui d’autres pays voisins, notamment l’Allemagne (80483 dollars PPA), l’Autriche (74920 dollars PPA), les Pays-Bas (68771 dollars PPA), le Danemark (65272 dollars PPA), la Belgique, la Finlande (57779 dollars PPA), l’Islande (56234 dollars PPA) et la Norvège (53120 dollars PPA) ; les chiffres n’étant pas disponibles pour l’Espagne, la Suisse, le Luxembourg, et l’Irlande…

Les commentateurs auraient par ailleurs pu se saisir, dans la publication de l’OCDE, d’autres statistiques rendant compte de la faiblesse relative du salaire des enseignants, comme le rapport entre le salaire effectif moyen des enseignants et les revenus moyens d’autres salariés français présentant un niveau de formation similaire : il varie de 78% pour les enseignants du primaire à 85% pour les enseignants de collège et 95% pour ceux du lycée. Les enseignants sont donc, à formation comparable, moins bien payés en France selon l’OCDE. Autre aspect, souligné par la dépêche AFP : entre 2000 et 2018 le salaire des enseignants qualifiés a augmenté dans la moitié des pays de l’OCDE... mais pas en France où les salaires ont diminué de 6%.

Mais de ces données, bizarrement, ni François-Xavier Pietri, ni Dominique Seux ne font mention… Comme l’avait déjà montré l’épisode de la grève du bac (dont les copies et les notes auraient été « retenues en otage »), les enseignants et leurs mobilisations constituent, pour certains éditocrates, des cibles de premier choix.


Frédéric Lemaire

Publié le 16/09/2019

En Tunisie, une démocratisation bien réelle et si fragile

Dans un scrutin très incertain, sept millions de Tunisiens doivent choisir, dimanche 15 septembre, entre 26 candidats pour le premier tour de l’élection présidentielle.

  • Thierry Brésillon (à Tunis), (site la-croix.com)

 

Une atmosphère de liberté égaye la Tunisie à la veille du premier tour de l’élection présidentielle qui se tiendra dimanche 15 septembre. Depuis le début du mois, les 26 candidats prétendant à la succession du président Beji Caïd Essebsi, décédé le 25 juillet dernier, défendent leur choix et exposent leurs doutes sans crainte de représailles.

Cette atmosphère particulière demeure une conquête du printemps arabe de 2011, qui ne souffle plus désormais que sur la Tunisie. Le week-end dernier, près de trois millions de téléspectateurs – dans un pays qui compte sept millions d’électeurs – ont suivi les trois débats successifs réunissant les candidats.

Certains cafés avaient même sorti les grands écrans devant un public captivé comme pour un match de foot. « C’est une première en Tunisie, j’ai éprouvé la même émotion qu’au soir des premières élections démocratiques en octobre 2011, se réjouit Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et membre, en 2011, de l’instance chargée de la réforme des médias. Mis sur un pied d’égalité, les candidats ont dévoilé leurs limites, leur tendance à la langue de bois ou leur connaissance du sujet. »

Les candidats interdits d’affiche

Placé en détention provisoire, le candidat Nabil Karoui manquait toutefois à l’affiche (lire ci-contre). Depuis qu’un sondage, en juin 2019, l’a placé en tête des intentions de vote, le premier ministre sortant et candidat Youssef Chahed le considère comme le plus gros obstacle dressé sur sa route vers le Palais de Carthage. Le 18 juin, le gouvernement avait déjà fait voter des amendements à la loi électorale visant à l’exclure ; en vain, le président défunt ne les ayant pas promulgués.

Également absent des débats, Slim Riahi, autre homme d’affaires en politique, lui aussi en délicatesse avec la justice pour blanchiment d’argent. Candidat depuis la France, il a expliqué dans un entretien télévisé, la semaine dernière, comment le chef du gouvernement avait dicté des décisions de justice pour obtenir son soutien politique.

C’est que Youssef Chahed s’est fait beaucoup d’ennemis depuis qu’il s’est affranchi de la tutelle de Béji Caïd Essebsi, au printemps 2017. Y compris son propre ministre de la défense, Abdelkrim Zbidi. Lui-même candidat, intronisé par l’entourage du président comme son successeur, ce dernier accuse le chef du gouvernement non seulement d’utiliser les moyens de l’État pour faire campagne, mais aussi d’avoir tenté un coup d’État médical avec la complicité du Parlement, le 27 juin, alors que Béji Caïd Essebsi était hospitalisé suite à un grave malaise.

« J’aurais placé deux chars devant l’entrée du Parlement pour empêcher ce coup d’État institutionnel », s’est vanté Abdelkrim Zbidi. L’utilisation d’images des généraux lors de son meeting à Monastir, dimanche 8 septembre, et la présence à ses côtés de l’ancien chef d’état-major Rachid Ammar – qui a contribué à faire fuir le président Ben Ali en 2011 – ont renforcé l’impression qu’il était le candidat implicite de l’institution militaire. Une immixtion inédite dans la vie politique tunisienne.

Un climat de soupçons

L’enjeu de cette guerre au sommet ? Le contrôle de l’appareil d’État, avec à la clé la protection des clans d’affairistes concurrents et l’influence sur la justice. « Pour certains, l’élection est une lutte existentielle. Dans un tel climat de soupçons réciproques, ils pourraient ne pas reconnaître les résultats s’ils ne figurent pas au second tour et provoquer une crise politique », s’inquiète Michael Ayari, analyste pour International Crisis Group.

Le spectacle déroute les Tunisiens. « Personne ne nous explique dans quelle situation nous sommes », se désespère Souad Ayari, qui vit de petits métiers dans la banlieue de Tunis et s’apprête à voter Nabil Karoui considéré, avec ses largesses, comme un homme de bien. « Mais nous allons voter sans être convaincus », ajoute-t-elle.

« J’ai d’abord pensé boycotter, confie un militant écologiste à Gabès, déjà engagé à gauche avant la révolution, mais finalement je vais voter pour le candidat Kais Saied, le seul à proposer d’inverser la pyramide du pouvoir pour remonter la volonté populaire de la démocratie locale jusqu’au pouvoir central, alors que la démocratie représentative a éliminé le rôle du peuple. » Sans affiche ni coup d’éclat, ce professeur de droit constitutionnel à la fois conservateur et révolutionnaire séduit un public jeune, en quête de rupture politique. Il figure aussi parmi les favoris.

« J’ai peur d’un recul démocratique »

Héritière assumée de l’ancien régime de Ben Ali, farouchement anti-islamiste, Abir Moussi capitalise, elle, sur la dégradation du niveau de vie dont souffrent les plus modestes. « C’est vrai que le départ du RCD [parti dissout du président Ben Ali, NDLR] est la meilleure chose de cette révolution. Pourtant, si Abir Moussi le ramène mais que nous retrouvons la vie d’avant, je vote pour ! », clame Mohsen Ayari, gardien dans une carrière.

« J’ai peur d’un recul démocratique, confie enfin Selim Kharrat, président d’Al Bawsala, une association œuvrant pour la transparence de la vie politique. Beaucoup de candidats veulent réviser la Constitution pour renforcer le rôle du président, restreindre la liberté des associations, abandonner la décentralisation. La Tunisie est en convalescence, elle a besoin de renforcer son système immunitaire pour consolider sa démocratie. Malheureusement, les contre-pouvoirs ne sont pas encore assez forts… »

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Le calendrier électoral bousculé

La Tunisie compte 11,5 millions d’habitants et 7 millions d’électeurs.

La mort du président Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet 2019, a obligé à avancer le premier tour de l’élection présidentielle au 15 septembre au lieu du 17 novembre.

Les élections législatives du 6 octobre se trouvent prises en sandwich entre le 1er et le 2e tour de la présidentielle qui devra se tenir avant le 25 octobre.

L’inflation a été de 6,8 % au premier semestre 2019

Le dinar a perdu 45 % de sa valeur par rapport à l’euro en cinq ans.

Le PIB par habitant a chuté de 20 % entre 2014 et 2018.

Le taux de chômage est de 15,3 %. Pour les diplômés de l’enseignement supérieur, il est de 16,5 % pour les hommes et 38,3 % pour les femmes.

Publié le 15/09/2019

Une juste colère - Jérome Baschet

« On ne veut plus vivre comme avant » [Bonnes feuilles]

paru dans lundimatin#207, (site lundi.am)

Une juste colère - Interrompre la destruction du monde de l’historien et anthropologue Jérôme Baschet, paraîtra le 12 septembre aux Editions Divergences. Nous en publions les bonnes feuilles et donc ce bon chapitre, parmi d’autres.

« On ne veut plus vivre comme avant »

Lorsqu’un Gilet Jaune déclare qu’il n’est plus question de vivre comme avant, il manifeste à quel point la mobilisation collective constitue un moment de vérité. En provoquant un enrichissement soudain de l’expérience et en faisant éprouver d’autres manières de se lier à autrui, elle dévoile le mensonge d’une vie frelatée que la civilisation marchande réussit habituellement à nous vendre sous couvert de confort matériel et de liberté individuelle. Une fois la tromperie démasquée, il est difficile de revenir en arrière, car ce sont alors les fondements même du monde de l’Économie, logés au cœur des subjectivités et des routines quotidiennes, qui ont commencé à vaciller.

* * *

Ce dont on ne veut plus, c’est d’abord l’atomisation individualiste qui pousse chacun à se replier sur son chez-soi, refuge face à la misère du monde et compensation privée de tous les sacrifices consentis. C’est un mode de vie ainsi fait qu’on ne se parle pas entre voisins et qu’on se méfie de tous les autres, perçus comme de potentielles menaces ou de probables gêneurs. Dans le meilleur des cas, les vies individuelles restent encore épaulées et égayées par quelques solidarités familiales ou amicales. Mais on ne saurait trop dire de combien de solitudes dépressives, volontiers accentuées par la tendance à s’abîmer dans les profondeurs de la virtualité, cette forme d’existence se paye, ni de combien de failles psychiques, pour tant d’enfants et de jeunes des métropoles mondiales, livrés à la vacuité environnante et privés d’étayage par l’indisponibilité d’adultes suroccupés et stressés.

À l’âge néolibéral, l’atomisation individualiste s’exacerbe encore, sous l’effet d’une exigence de concurrence généralisée. Concurrence : voilà bien le maître-mot du monde de l’Économie, avec celui de performance qui l’accompagne comme son ombre. Aux entreprises qui affrontent la compétition d’un marché ouvert et mondialisée, s’ajoutent les administrations publiques de plus en plus soumises à des règles similaires. En outre, le règne de l’Économie implique aussi un mode de production des subjectivités, qui les porte à la compétition en toutes circonstances et les forment pour cela.

Dans un univers social où on apprend vite qu’il n’y a pas de place pour tout le monde, où domine la peur de ne pas avoir de travail et plus largement l’angoisse du déclassement et de l’exclusion, la compétition est la forme même de la lutte pour la survie. C’est le règne du chacun pour soi et du tous contre tous. Il faut donc se montrer plus efficace et plus adaptable que les autres. Il faut être animé par cette exigence de réussite que l’on apprend dès l’école et qui transpire par tous les pores de la civilisation marchande. Il faut se soucier d’être sans cesse plus performant et viser l’excellence. La vie de l’homo œconomicus, dans sa variante néolibérale, est prise entre deux pôles extrêmes : d’un côté, l’obligation concurrentielle et l’idéal d’excellence ; de l’autre, l’angoisse de sombrer dans le néant de la mort sociale. C’est cette vérité-là que le propos si choquant de Macron a fait l’erreur de dire sans ambages : dans le monde de l’Économie, il y a en effet ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien.

L’exigence de performance maximale qui résulte de la logique compétitive a d’importantes conséquences en matière de temporalité. Dans l’économie elle-même, l’exigence de productivité est une lutte contre le facteur temps : elle veut maximiser le temps disponible, produire toujours davantage et plus vite. Mais la même logique s’étend progressivement à tous les aspects de la vie. Le rapport entre quantité d’activités et unité de temps (que l’on peut appeler la norme Q/T) ne cesse d’augmenter, entraînant une densification quantitative du temps. Il y a sans cesse davantage de choses à faire, de messages à lire, d’informations à ingurgiter – ce dont découle une très forte pression temporelle pour des êtres toujours plus pressés, dont le manque de temps est la litanie. La tyrannie du temps mesuré s’exacerbe en dictature de l’urgence, favorisant zapping généralisé et déficit de concentration profonde. Dans le monde de l’Économie, les pathologies du temps sont l’autre face d’une contrainte constante de performance et de maximisation quantitative.

Enfin, les logiques du monde de l’Économie favorisent une évaluation quantitative et mercantile de soi. On est invité à faire fructifier son capital humain et, au final, chacun vaut ce que vaut son compte en banque. Les milliardaires mesurent leur puissance à leur place dans la liste Forbes, tandis qu’au plus bas de l’échelle sociale, on apprend dès le plus jeune âge qu’on n’est rien si on n’a pas la marque de chaussures qu’il faut. Par de multiples aspects qui vont de l’esprit conquérant d’une techno-science prométhéenne jusqu’aux ressorts de la propagande publicitaire, la civilisation marchande fait s’enfler un idéal narcissique de toute-puissance que sa démesure condamne à se confronter, un jour ou l’autre, à la vacuité de ses illusions déçues. Un monde fondé sur un pur jeu de quantités – la valeur et l’exigence de sa valorisation – ne peut que produire le vide dans l’être. C’est là la source lugubre d’un mal-être qui se traduit par tant de souffrances intimes et de pathologies diffuses, jusqu’à son expression la plus terrible dans les meurtres et les tueries que de jeunes adolescents commettent sans autre motif que de pouvoir éprouver enfin un sentiment d’existence qui se dérobe habituellement à eux.

* * *

Ce qu’on peut désirer substituer à cette folie qui ronge l’humain de l’intérieur est assez clair. A l’inverse de l’individualisme compétitif qui dresse d’invisibles parois entre les êtres, ce qui s’éprouve sur les ronds-points, dans les luttes comme dans les espaces libérés, est volontiers nommé solidarité ou fraternité. C’est le goût du partage, le sens de l’entraide, la joie de faire ensemble. En lieu et place des subjectivités compétitives, dressées à l’évaluation quantitative de soi et des autres, des subjectivités coopératives redécouvrent alors qu’il n’est pas besoin de l’emporter sur autrui pour éprouver sa propre existence et que c’est bien plutôt en contribuant à la puissance collective de faire qu’elle peut s’épanouir pleinement.

Ce que l’on retrouve ainsi, grâce aussi à une plus grande détente temporelle, c’est le sens de la communauté et c’est par là que peut fleurir un art de vivre post-capitaliste. Non pas une communauté fondée sur un critère d’appartenance essentialisé (ethnique ou religieux), et donc encline à se refermer sur elle-même et excluante. Mais une communauté ouverte et sans condition d’appartenance, qui n’est rien d’autre que l’espace dans lequel se déploie l’expérience d’une existence partagée, dans un rapport commun aux lieux que l’on habite. Cette communauté-là n’est pas une entité qui existerait par elle-même et à laquelle on appartiendrait par le fait de posséder telle ou telle qualité. Elle n’existe que parce qu’elle est faite et refaite en permanence par celles et ceux qui ont conscience qu’une vie bonne pour eux-mêmes en dépend. Le commun peut certes avoir une base matérielle – tout ce qui est réputé inappropriable –, mais il est surtout un faire-commun, un commun toujours à faire, en tant qu’espace de partage des modes de perception et des manières de faire.

Bien sûr, fortifier la dimension coopérative des subjectivités n’a rien d’aisé, tant cela se heurte à des habitudes individualistes profondément incorporées. Que faire lorsque tant d’egos hypertrophiés, sûrs d’avoir raison contre tous les autres, les écrasent sans même s’en rendre compte ? Et que faire lorsque tant de blessures sociales et de failles psychiques alimentent un besoin de reconnaissance impossible à combler et minant les efforts de construction collective ? Malgré tout, le faire-commun et la coopération se réapprennent et l’entraide panse les plaies. L’art de l’écoute est essentiel, car il permet de suspendre son propre point de vue et ouvre la possibilité de se laisser transformer par l’autre. Le sens de la proportionnalité, à l’opposé de l’illimitation marchande, n’est pas moins décisif : il invite à reconnaître nos propres limites, à savoir jusqu’où s’étend ce qui nous revient et où commence ce que revient à autrui. C’est, selon les zapatistes, la condition d’un commun qui se construit dans l’hétérogénéité. Car on ne vise ici nulle communauté homogène. Le nous dont il s’agit n’est pas unifié, mais multiple. Cela suppose d’apprendre à faire ensemble avec nos différences, ce qui rend plus nécessaire encore l’art de l’écoute et le sens de la proportionnalité.

* * *

Il faut aller un peu plus loin. Le monde de l’Économie n’a pu s’imposer que parce qu’il était aussi un mode de production des subjectivités et des manières d’être, impliquant une certaine conception de l’homme et de son rapport au monde. Sortir du monde de l’Économie suppose donc non seulement des transformations radicales concernant l’organisation matérielle et politique de la vie collective, mais implique aussi une véritable révolution anthropologique. Ce sont les fondements civilisationnels de la société de la marchandise – autrement dit, la modernité – qui doivent être radicalement remis en cause.

L’individualisme est l’une de ces bases essentielles. Dans les conceptions qui émergent en Europe à partir du 17e siècle, l’individu peut se penser seul et comme à partir de lui-même (les philosophies du sujet posent que la conscience est à elle-même son propre fondement et le mythe de l’état de nature postule que l’individu préexiste au lien social). Si l’on veut rompre avec l’individualisme, on peut chercher un utile point d’appui dans les nombreuses sociétés d’avant la modernité qui ont élaboré une conception relationnelle de la personne. La personne n’y est pas un moi défini en lui-même, mais un nœud de relations – avec d’autres personnes, comme aussi avec une langue, une histoire, une culture partagée ou encore avec des entités non humaines. C’est l’ensemble de ces relations qui constituent la personne et c’est par elles qu’elle accède à l’existence, à l’inverse d’une conception moderne fondée sur le déni de ces interdépendances.

Il s’agit donc de faire place, de manière inédite et créative, à de nouvelles conceptions relationnelles de la personne. On s’aperçoit alors qu’il n’y a plus à choisir entre l’individuel et le collectif, comme nous le font croire les conceptions propres à la modernité (l’individu ne pouvant être tel qu’en s’affranchissant de toute dépendance ; le collectif ne pouvant être envisagé que comme un renoncement à la liberté individuelle et à la singularité). Un tel choix est même tout à fait impossible, puisque l’étoffe même dont sont faites les individualités est collective. Le je n’est pas seulement je ; il est tissé de multiples fils qui courent au-delà de lui-même. Je est un nous. Dès lors, prendre soin de la dimension collective de l’existence et du milieu qui la rend possible, ce n’est pas faire le sacrifice de soi au nom d’un intérêt supérieur ; c’est intrinsèquement prendre soin de soi-même. On peut alors viser, d’un même mouvement, davantage d’individualité et davantage de collectif. Et on peut envisager une convergence nécessaire – même si elle n’est pas dénuée de frictions – entre la capacité coopérative, l’art de faire vivre le collectif et l’épanouissement des singularités individuelles.

Un autre fondement de la modernité est le grand partage qui, à partir du 17e siècle, sépare l’homme de la nature. Auparavant englobé dans un univers pensé comme création divine, l’homme apparaît désormais complètement extérieur à une nature que Descartes identifie purement et simplement à la matière. Soustrait à la nature par son exceptionnalité d’être pensant, l’homme lui est aussi supérieur, ce qui légitime à la fois sa capacité à connaître une nature ramenée au statut d’objet et son droit à en exploiter les ressources. Rompre avec les fondements de la société de la marchandise suppose de récuser cette extériorité entre l’humain et la nature. Les options pour avancer dans cette voie sont diverses. L’une d’elle consiste à réintégrer l’humain dans ce qu’il conviendrait alors de ne plus appeler « nature » (car on risquerait alors de maintenir l’extériorité qu’il s’agit de dépasser). Le basculement décisif s’opère lorsqu’on admet l’appartenance des êtres humains à une entité plus vaste qu’eux. Les peuples amérindiens la nomment Terre-mère mais ce qui importe, au-delà du nom, c’est de pouvoir affirmer : « la terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons ». Alors, l’homme cesse de se concevoir comme « maître et possesseur » du monde. Il n’occupe plus le centre de l’univers. L’« Homme » de la modernité occidentale a vécu. Sans pour autant nier la fraternité particulière qui peut les unir, les humains sont alors en mesure d’éprouver pleinement leur appartenance à la communauté de tous les habitants, humains et non humains, de la Terre. De tou.te.s les terrestres.

* * *

S’il s’agit de ruiner les bases mêmes de la civilisation capitaliste, il n’est pas question de remplacer celle-ci par une société planétaire fondée sur d’autres normes unifiées et homogènes. Il importe de se faire à l’idée que le monde post-capitaliste sera tout sauf UN et qu’il n’existe pas qu’un seul chemin menant à l’émancipation. Mettre fin au monde de l’abstraction marchande tendant vers l’Un est, précisément, ce qui peut permettre l’épanouissement d’une véritable multiplicité de mondes. Comme disent les zapatistes, il s’agit de faire advenir « un monde où il y ait place pour de nombreux mondes ». Une telle multiplicité s’ancre dans le principe même de l’autonomie, en tant que politique située qui se construit à partir des lieux singuliers et des manières spécifiques de les habiter. De fait, le bien vivre n’est en rien un principe uniformisateur. S’il affirme la prééminence du qualitatif de la vie pour toutes et tous, il ne dit rien de la façon dont chaque collectif définit ce qu’est pour lui une vie bonne et digne. Le bien vivre est un principe commun qui ouvre à la multiplicité de ses formes concrètes, en fonction de la diversité des lieux et des trajectoires des collectifs concernés.

Faire droit à cette multiplicité des mondes permet de rompre avec l’ethnocentrisme qui, sous la bannière d’un universalisme exclusivement européen, a accompagné l’expansion de la domination capitaliste, non sans imprégner aussi la plupart des projets émancipateurs du 20e siècle. Dès lors que ces mondes multiples n’entendent pas se refermer sur eux-mêmes, mais au contraire se coordonner et échanger, assumer leur responsabilité commune à l’égard de la biosphère et s’enrichir mutuellement de la diversité de leurs expériences, il s’avère hautement nécessaire de déployer une véritable capacité de reconnaissance, d’écoute et de traduction interculturelles. Loin de l’universalisme de l’Un, la communauté des humains, indissociable des autres habitants de la planète Terre, est alors invitée à se penser comme une communauté de différences, dont le commun s’élabore dans son hétérogénéité même. C’est dans le chatoiement de la multiplicité, la détente des rythmes quotidiens et l’expérience joyeuse d’un faire-commun que peut s’éprouver l’allègre et festive construction d’une vie bonne pour toutes et tous, dans la trame des interdépendances du vivant.

Publié le 14/09/2019

Comment polices française et allemande coopèrent pour emprisonner des activistes sur de simples soupçons

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Le ministère de l’Intérieur allemand a officiellement admis avoir fourni aux autorités françaises, en prévision du G7, une liste de personnes fichées pour leur proximité avec des mouvements contestataires. Peu avant le sommet, trois jeunes Allemands ont été arrêtés en France et condamnés pour « groupement en vue de commettre des violences ou dégradations ».

La police allemande a t-elle transmis aux autorités françaises, en amont du G7 de Biarritz, une liste de personnes fichées pour leur proximité avec des mouvements de gauche ? Tout à fait, ont répondu les autorités allemandes au député Andrej Hunko, élu du parti de gauche Die Linke au Bundestag. Le parlementaire s’était inquiété de cet échange de données après qu’un collaborateur freelance de la radio associative de Fribourg « Radio Dreyeckland » avait été expulsé de France, par deux fois, au mois d’août. Le journaliste devait se rendre au contre-sommet du G7 afin d’en rendre compte pour sa radio [1].

Le 21 août, le ministère de l’Intérieur allemand a répondu à Andrej Hunko qu’effectivement, en prévision du G7, l’Office fédéral de la police criminelle allemande avait mis à la disposition des autorités françaises une liste de noms de militants de gauche. Il s’agissait de personnes qui avaient eut affaire à la police « lors de grands événements politiques avec une participation internationale », et de personnes qui « entretiennent des contacts intensifs avec des militants et des groupes étrangers ». Les données peuvent être utilisées en France jusqu’au 15 septembre (voir le courrier du ministère de l’Intérieur allemand au député ici). Le député a réagi en s’indignant du fait que les autorités allemandes agissent, avec cette liste, comme une « police de la pensée ».

Des citoyens fichés en amont des contre-sommets, déjà depuis Gênes

Le 21 août justement, quelques jours avant le début du G7, trois autres jeunes Allemands âgés de 18 à 22 ans ont été interpellés par la police française à un péage autoroutier. Dans leur voiture, la police trouve des cagoules et une bombe lacrymogène, comme l’ont rapporté Reporterre et Libération. Pour les policiers français, c’est assez pour les arrêter. Deux jours plus tard, les trois Allemands originaires de Nuremberg sont jugés et condamnés à deux à trois mois de prison ferme pour « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations et des violences ». Ce délit créé en 2010 sous la présidence de Nicolas Sarkozy est largement utilisé pour condamner des gilets jaunes depuis le début du mouvement. Les trois jeunes se trouvent depuis derrière les barreaux [2].

Que la France puisse condamner des personnes à plusieurs mois de prison parce que la justice leur reproche d’avoir eu l’intention de commettre des violences, sur la base de la présence dans leur véhicule d’objets tels qu’une bombe lacrymogène et des cagoules, voilà qui interroge le député Andrej Hunko. « Dans les cas de ces trois personnes, il n’y avait aucun élément concret. C’est beaucoup trop faible. Je trouve cela scandaleux », dit-il à Basta !.

Mais l’élu n’est pas surpris de l’échange de données entre les polices des deux pays. « Dès le sommet de Gênes, en 2001, la police allemande avait commencé à établir des listes de "perturbateurs", des personnes qui n’avaient pas été condamnées à quoi que ce soit mais qui pouvaient être interdites de sortie du territoire en amont d’événements tels que les G7 et G20. Les autorités allemandes cherchent même à établir une telle liste au niveau européen. Mais elles n’y sont pas arrivées, car les gens sont fichés sur la base d’un concept très flou. Par ailleurs en Allemagne, on ne peut pas condamner quelqu’un sur le simple fait d’être soupçonné de pouvoir commettre des violences. » Alors que c’est possible en France.

La répression en France, un sujet pour le Conseil de l’Europe ?

Le député a demandé des comptes au ministère des Affaires étrangères allemand et à l’ambassadrice de France en Allemagne. Une semaine plus tard, celle-ci ne lui avait toujours pas répondu. Andrej Hunko veut aussi aborder le sujet de la répression des mouvements sociaux en France, dont celui des gilets jaunes, auprès du Conseil de l’Europe, l’institution européenne chargée de veiller au respect des droits fondamentaux et des libertés sur le continent. En février, le Conseil de l’Europe avait déjà demandé à la France de cesser d’utiliser des lanceurs de balles de défense (LBD) contre les manifestants.

Ce nouvel épisode confirme aussi la coopération policière entre la France et l’Allemagne concernant les protestataires altermondialistes. Les policiers allemands chargés de poursuivre les auteurs des dégradations commises en marge du G20 de Hambourg il y a deux ans ont déjà procédé à des perquisitions aux côtés de leurs collègues français chez des activistes anti-nucléaires de Bure, dans l’est de la France. Et, en août 2018, un jeune Français recherché par les autorités allemandes à la suite du G20 a été arrêté en France sur la base des dires de policiers français de Commercy, près de Bure, qui ont assuré avoir reconnu le Français sur des images du contre-sommet de 2017.

Le jeune homme est en prison depuis près d’un an à Hambourg, où son procès est en cours depuis décembre. Le parquet le désigne comme responsable, ainsi que ses trois co-prévenus, de l’ensemble des dégradations réalisée pendant l’une des manifestations du contre-sommet, quand bien même ils ne les auraient pas commises eux-mêmes. « Cela voudrait dire qu’on pourrait être condamné simplement pour avoir été présent dans une manifestation où il y a eu de la casse. C’est absurde », dénonçait en juillet l’avocat du jeune homme à Basta !. Presque aussi absurde que d’être condamné, en France, pour ses intentions présumées.

Rachel Knaebel

Notes

[1] Voir cet article de Libération.

[2] Le collectif anti-répression du G7 a comptabilisé 160 interpellations en marge du contre-sommet, une centaine de gardes à vues, une vingtaine de convocations pour des procès ultérieurs, et cinq personnes en prison, dont les trois jeunes Allemands.

Publié le 13/09/2019

Thomas Piketty : «Chaque société invente un récit idéologique pour justifier ses inégalités»

Par Sonya Faure, Photos Rémy Artiges pour Libération , Cécile Daumas et Vittorio De Filippis (site liberation.fr)

 

«Dans une société où 50 % de la population n’hérite de rien, ou presque», Piketty prône un «héritage pour tous». Photo Rémy Artiges pour Libération

Héritage pour tous, forte imposition des plus hauts revenus et du patrimoine, cogestion en entreprise : dans son nouvel opus, «Capital et idéologie», qui sort ce jeudi, l’économiste français le plus connu à l’international depuis son «Capital au XXIe siècle» s’attaque au dogme de la propriété pour inverser la courbe explosive des inégalités. Renversant.

Comment écrire la suite d’un best-seller sur l’explosion des inégalités sociales vendu à 2,5 millions d’exemplaires dans le monde entier ? Après le succès du Capital au XXIe siècle (Le Seuil) paru en 2013 et des conférences données à travers la planète, Thomas Piketty est retourné dans son étroit bureau de l’Ecole d’économie de Paris pour écrire de mai 2018 à mai 2019, 1 200 pages sur la façon dont les idéologies justifient au fil de l’histoire ces inégalités.

Thomas Piketty est un homme de chiffres qui croit puissammentà l’impact des idées. Un économiste qui travaille à partir de l’histoire. Avec Capital et idéologie (Le Seuil) qui sort ce jeudi en librairie, il veut montrer que les régimes inégalitaires, tel celui dans lequel nous vivons, ne sont pas irréversibles, et que les inégalités sociales, loin d’être naturelles, sont construites au XXIe siècle par un «récit propriétariste, entrepreneurial et méritocratique». Pourquoi ne alors changer de récit, renverser ces valeurs ? C’est ce que propose l’économiste dans la dernière partie très programmatique de son ouvrage. Ne pas s’arrêter à Trump ou aux brexiters, ne pas se contenter de dénoncer les dérives populistes qui menaceraient la social-démocratie, mais reprendre la construction d’une société plus juste en sortant de la «sacralisation quasi religieuse de la propriété» qui anime nos sociétés. Il invite tous ceux qui le lisent à croire à nouveau à l’utopie socialiste. Plausible ? Optimisme chevillé au corps, lui y croit en livrant à la sagacité des citoyens la somme d’un travail colossal sur le fondement idéologique des inégalités.

Vous publiez un livre-enquête de 1 200 pages sur les inégalités sociales que vous résumez en une phrase (!) dans votre introduction : l’inégalité n’est pas économique ou technologique, elle est idéologique et politique. Qu’entendez-vous par là ?

J’essaie de montrer dans le livre que l’inégalité est toujours une construction politique et idéologique, et que les constructions du présent sont aussi fragiles que celles du passé. Nous vivons aujourd’hui avec l’idée selon laquelle les inégalités d’autrefois étaient despotiques, arbitraires et que nous serions dans un monde beaucoup plus mobile et démocratique, où celles-ci sont devenues justes et justifiées. Mais cette vision ne tient pas la route, elle est le fait d’élites qui affirment que les inégalités sont naturelles et ne peuvent pas être changées, sinon au prix d’immenses catastrophes. En réalité, chaque société humaine doit inventer un récit idéologique pour justifier ses inégalités, qui ne sont jamais naturelles. Ce discours, aujourd’hui, est propriétariste, entrepreneurial et méritocratique. L’inégalité moderne serait juste car chacun aurait en théorie les mêmes chances d’accéder au marché et à la propriété. Problème, il apparaît de plus en plus fragile, avec la montée des inégalités socio-économiques dans presque toutes les régions du monde depuis les années 80-90.

Une des pierres angulaires de ce récit hyperinégalitaire est la sacralisation de la propriété, selon vous…

On observe des formes de sacralisation de la propriété, qui rappellent parfois les inégalités très choquantes des siècles passés. Au XIXe par exemple, quand on abolit l’esclavage, on est persuadé, tel Tocqueville, qu’il faut indemniser les propriétaires, mais pas les esclaves qui ont travaillé pendant des siècles sans être payés ! L’argument est imparable : s’il n’y a pas de compensation, comment expliquer à une personne qu’elle doit rendre le patrimoine qu’elle avait acquis de manière légale à l’époque ? Que fait-on d’une personne qui a vendu ses esclaves il y a quelques années et qui possède maintenant des actifs immobiliers ou financiers ? Cette sacralisation quasi religieuse de la propriété, cette peur du vide dès lors qu’on commence à remettre en cause les principes de la propriété faisait qu’on était prêt à justifier n’importe quel droit de propriété issu du passé comme fondamentalement juste et impossible à remettre en cause. On la retrouve actuellement avec la question des supermilliardaires, quel que soit le nombre de zéros. Les fortunes individuelles pouvaient atteindre 10 milliards d’euros il y a quinze ans, désormais, c’est 100 milliards…

Nous sommes donc dans la sacralisation de la propriété…

Cette peur peut nous empêcher de résoudre des problèmes extrêmement graves, comme le réchauffement climatique, et plus largement d’avoir un système économique qui soit acceptable pour le plus grand nombre. Cette espèce de fixation, de sacralisation de la propriété comme indépassable, est un danger pour les sociétés humaines. En France comme au Royaume-Uni, dans les années 80, on a basculé directement d’un système qui misait sur les nationalisations et la propriété étatique comme unique mode de dépassement du capitalisme, à… rien du tout ! Cette bascule soudaine dans la libéralisation totale des flux de capitaux, couplée à la chute du mur de Berlin et la fin du communisme a enterré les tentatives pour repenser la propriété.

L’histoire des inégalités que vous retracez dans votre livre montre pourtant qu’à certaines périodes, on n’a pas hésité à remettre en cause les principes de la propriété…

L’histoire montre que les idéologies en place finissent toujours par être questionnées, remplacées. Dans le passé, on a su dépasser cette sacralisation. Après la Seconde Guerre mondiale, on a eu besoin d’investir dans les infrastructures. Des pays comme l’Allemagne et le Japon ont mis en place des systèmes d’impôt progressifs sur la propriété, favorisant la réduction de façon très rapide de l’endettement public et la répartition économique. Ces expériences réussies, qui permettent la croissance d’après-guerre, prouvent que c’est plus par l’égalité et l’investissement éducatif qu’on obtient la prospérité collective que dans la sacralisation de la propriété et de l’inégalité. Malheureusement, ces expériences ont été oubliées. Il n’y a pas de fatalité dans les régimes inégalitaires. Je veux croire qu’un dépassement de la propriété et du capitalisme est en cours depuis la fin du XIXe siècle. Il a connu des périodes d’accélération, de pause, voire de régression depuis les années 80-90. Mais on peut reprendre le fil de cette histoire. Rien n’est déterminé, chacun, aujourd’hui, peut s’approprier ces enjeux. Le dépassement de la propriété privée n’a rien d’utopique et s’inscrit dans la suite logique de la construction d’une société plus juste.

Mais l’idéologie propriétariste est très forte ! Qui va lâcher ses biens ? Personne, même le plus modeste des propriétaires !

Je défends l’idée qu’on peut dépasser la propriété privée en instaurant une autre forme de propriété, sociale et temporaire. Tout bien, entreprise ou immeuble réunit de nombreuses parties prenantes. Les salariés ou les occupants doivent participer à sa gestion autant que ses propriétaires. C’est d’ailleurs ce qui est fait depuis longtemps en Allemagne, où la moitié des voix dans les conseils d’administration vont aux représentants de salariés. Mais il faut aller plus loin en imaginant des systèmes de plafonnement des droits de vote des actionnaires individuels dans les grandes entreprises. Autant il est normal que la personne qui a apporté le capital d’une société de 10 salariés ait plus de pouvoir que l’employé recruté la veille et qui partira peut-être monter son propre projet dans quelque temps, autant pour une entreprise de plus de 100 salariés, on pourrait imaginer de plafonner à 10 % les droits de vote de tout actionnaire individuel. Cela obligerait à une plus grande délibération, une plus grande circulation du pouvoir, des idées.

Et ça, ce n’est pas de l’expropriation ?

La propriété est toujours sociale dans ses origines. C’est le droit des propriétaires et parfois des Constitutions qui l’a souvent sacralisée. Mais il n’y a pas de fatalité à cela. L’Allemagne, que ce soit dans la Constitution de Weimar en 1919 ou dans celle de 1949, a pris soin de définir la propriété de façon sociale : elle y est formulée comme devant d’abord être au service de l’intérêt général. On se laisse donc la possibilité, si nécessaire, de partager le pouvoir dans les entreprises, de mener des réformes agraires, de répartir les logements en fonction des besoins…

Mais comment empêcher que le capital reste toujours dans les mêmes mains ?

Il faut rendre la propriété temporaire : les mêmes personnes ne doivent pas concentrer le capital éternellement. Je propose qu’au-delà d’un certain seuil, chacun redonne à la collectivité une partie de ce qu’il détient. J’imagine un impôt très progressif sur la propriété : il serait très faible (mettons 0,1 %) pour les personnes qui possèdent 100 000 ou 200 000 euros (trois fois moins que l’actuelle taxe foncière), mais pourrait monter jusqu’à 90 % pour ceux ayant au-delà de 10 000 fois le patrimoine moyen, c’est-à-dire plus de 2 milliards d’euros. Dans un tel système, les milliardaires disparaîtraient, de fait. Mais la petite propriété privée, elle, aurait toute sa place, tout comme l’entreprenariat. Car l’idée qu’il est tout à fait naturel que les entrepreneurs soient milliardaires est un mythe absurde, sur lequel repose en partie notre culte de la propriété privée : en réalité, les entrepreneurs qui ont des idées ne gagnent bien souvent pas des fortunes, et le dynamisme économique se nourrit justement de ces petits succès, de ces petites entreprises. L’hyperconcentration du capital entre les mains de quelques personnes n’est pas un modèle efficace ni indépassable.

Prendre beaucoup aux plus riches, l’idée n’est pas nouvelle…

Le tout est de la réaliser avec méthode ! Cet impôt progressif, qui drainerait une recette de l’ordre de 5 % du PIB, bien plus élevée que la taxe foncière (2 %), permettrait le versement d’une dotation universelle : en France par exemple, tous les jeunes de 25 ans recevraient 120 000 euros, ce qui représente tout de même 60 % du patrimoine moyen par adulte. On permettrait là une vraie circulation de capital.

On abandonne l’idée de revenu universel ?

Non, on va au-delà. Le revenu universel, ou de base, est très utile, j’y suis favorable. Mais si on veut dépasser la question de la propriété et du capitalisme, il faut aller au-delà de la question du revenu. La propriété, c’est le pouvoir économique. C’est le fait de pouvoir participer à la gouvernance des entreprises, d’investir dans les médias pour certains, c’est le fait de ne pas passer sa vie à payer des loyers à des enfants de propriétaires parce qu’on est né enfant de locataires… Le revenu est important bien sûr, mais en rester à ce dernier serait une vision au rabais de la justice sociale. L’idée d’une dotation de capital se situe d’ailleurs dans une très longue histoire. Je n’invente rien, j’essaie de remettre des mouvements d’idées dans une perspective plus longue. Lors de la Révolution française, Thomas Paine proposait de verser les recettes d’un nouvel impôt sur les successions sous forme de dotations agraires à chacun. L’économiste anglais Anthony B. Atkinson avançait lui aussi, il y a quelques années, une dotation universelle à l’âge de 25 ans. Je propose quelque chose de plus ambitieux, alimenté à la fois par l’impôt sur les successions, par un impôt annuel sur la propriété, ce qui permettrait d’atteindre des niveaux bien plus importants. Concrètement, là où Atkinson évoquait une dotation de 10 000 euros par jeunes adultes, on irait avec ce système jusqu’à 120 000 euros. En fait, ce que je propose, c’est une forme d’«héritage pour tous».

Un «héritage pour tous», un peu démagogique, non ?

L’égalité face à l’héritage n’a rien de démagogique, pas plus que l’égalité éducative. Nous vivons dans une société où 50 % de la population n’hérite de rien, ou presque : la moitié la plus pauvre reçoit 5 000 ou 10 000 euros, et souvent très tard dans sa vie. C’est la grande limite de toutes les social-démocraties jusqu’à aujourd’hui : dans notre système, les 50 % les plus pauvres ne possèdent rien, et ce dans toutes les tranches d’âges, et depuis toujours. Jamais dans l’histoire les 50 % les plus défavorisés n’ont détenu plus de 10 % du capital. Je propose de socialiser l’héritage pour que tout le monde en bénéficie à 25 ans plutôt qu’à 50. Ce qui permet au passage de rajeunir le patrimoine, et donc le pouvoir qui va avec. Aujourd’hui, le patrimoine est très vieux et quand un gouvernement réduit l’ISF, il fait un cadeau fiscal aux septuagénaires aisés… C’est tout de même un choix politique étonnant. L’instauration d’une propriété sociale et temporaire permettrait de dépasser le système hyperpropriétariste actuel : il ne s’agit pas de supprimer toute forme de propriété - on ne touche pas à la petite propriété privée, il y aura même toujours des fortunes de quelques millions d’euros - mais de rester dans des formes de propriétés raisonnables, dans le respect de l’intérêt général.

Mais faire accepter ces réformes supposerait un nouveau récit, une transformation politico-idéologique d’ampleur !

C’est ce qui s’est toujours passé dans l’histoire ! D’ailleurs, ce nouveau récit existe déjà en partie, il n’est pas entièrement à inventer, c’est ce que je tente de montrer en m’appuyant sur des expériences qui ont eu lieu dans le passé et en les portant plus loin. Si on arrivait à tous se mettre d’accord sur ce que j’appelle le «socialisme participatif», ce serait une réelle avancée. Je vois plusieurs éléments qui vont dans cette direction, y compris en France : après tout, on a introduit en 2013 un siège pour les salariés dans les conseils d’administration ! Cela reste certes dérisoire quand on sait que l’Allemagne leur a donné 50 % des sièges il y a cinquante ans…

Pourquoi cette longue réticence dans notre pays ?

En partie parce que l’on prête trop peu d’intérêt à ces sujets. Dans les années 70, on parlait d’autogestion mais sans l’incarner dans des mesures, des projets précis. Finalement, quand la gauche est revenue au pouvoir, elle a opté pour une vieille solution : les nationalisations. Il n’y a pas eu de remise en cause radicale de la notion «une action = une voix». La relation entre pouvoir et propriété n’a pas vraiment été creusée. Il va pourtant falloir qu’on en parle si on veut dépasser la propriété privée et le capitalisme. Et proposer un nouvel horizon égalitaire à visée universelle, une idéologie de la propriété sociale, de l’éducation, du partage des savoirs… Ces nouveaux récits devront être plus convaincants que les précédents, car mieux ancrés dans les leçons de l’histoire.

Mais ça ne s’est jamais vu de remettre en question la propriété comme vous le suggérez…

Je ne suis pas d’accord. Au XXe siècle, de nombreux pays ont adopté des impôts progressifs dépassant 70 % des revenus ou des successions. Aux Etats-Unis, par exemple, les taux d’imposition sur les revenus des plus riches ont pu atteindre les 80 %, et même 90 %, sans que cela n’ait empêché un développement économique et social du pays. Il faut reprendre ce chemin dont une partie du monde s’est détournée au début des années 80, notamment au moment de la chute du communisme. On n’a pas su passer à l’étape suivante, avec les nouveaux défis de la tertiarisation éducative, par exemple. Une autre nouveauté est que, pour la première fois et depuis peu, nous avons dans des communautés politiques des groupes humains issus de traditions religieuses différentes qui se retrouvent sur la base d’un principe d’égalité à vivre ensemble. Et cela ne s’était jamais vu jusqu’aux années 60-70. Avant cela, les seules relations qui se faisaient avec le reste du monde étaient basées sur des relations coloniales. En Algérie, jusqu’aux années 50, c’est 90 % du budget de l’éducation qui profite aux seuls colons qui ne représentent que 10 % de la population. Et l’Algérie est alors l’un des pays les plus inégalitaires au monde, avec l’Afrique du Sud.

 

Face à ce nouveau monde post-communiste et hypercapitaliste, vous voyez aussi l’échec de la social-démocratie qui n’a pas su proposer un nouveau récit égalitaire…

Entre 1950 et 1980, on a cru sauver le projet social-démocrate parce qu’on avait limité les flux de capitaux et qu’on avait pu bâtir l’Etat social dans le cadre strict de l’Etat-nation. Mais à partir du moment où on s’est de nouveau mis dans les années 90 à libéraliser les flux de capitaux sans contrôle, sans savoir qui possède quoi, on s’est retrouvé dans une situation un peu similaire à celles des sociaux-démocrates de l’entre-deux-guerres : on n’avait plus les moyens de réguler le capitalisme-monde parce qu’on ne se les était pas donnés. Dans les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt estime que la plus grande faiblesse des sociaux-démocrates allemands, français, britanniques de l’entre-deux-guerres, c’est d’avoir été des internationalistes de façade. Ils n’avaient pas compris que pour réguler l’économie de l’Etat-monde et le déchaînement du capitalisme mondial, les pays avaient besoin de formes politiques transnationales nouvelles. Ils n’avaient pas de vrai projet de dépassement de l’Etat-nation alors que face à eux, l’Union soviétique forgeait le projet d’un communisme mondial, ou du moins eurasiatique, l’idéologie nazie se proposait de dépasser les frontières de l’Allemagne, sans compter que les projets coloniaux ou néocoloniaux européens et états-uniens avaient eux aussi une dimension mondiale. Les sociaux-démocrates étaient les seuls à ne pas prendre au sérieux le fait qu’un capitalisme monde demande une politique monde. Ce reproche de Hannah Arendt aux sociaux-démocrates pourrait fonctionner en 2019. Défis posés par la remontée historique des inégalités, rejet de la mondialisation, repli identitaire… Le modèle social-démocrate actuel n’a pas su penser le dépassement de l’Etat-nation par des formes transnationales ; il n’a su concevoir le dépassement du régime de propriété, de la propriété privée et actionnariale - l’expérience communiste a gelé la réflexion sur ce point. Il s’est montré incapable de penser et organiser la redistribution et la progressivité fiscale à l’échelle transnationale.

Vous soutenez ainsi que nous sommes à nouveau dans un mythe égalitaire aujourd’hui, particulièrement en France…

C’est un discours convenu des élites. Au XIXe siècle, déjà, elles instrumentalisaient le mythe égalitaire de la Révolution. Or la France est le dernier pays en 1914 à adopter l’impôt progressif sur le revenu, déjà en place aux Etats-Unis, au Japon et dans de nombreux Etats européens. Contrairement aux promesses du discours méritocratique, notre système éducatif est profondément inégalitaire. On met trois fois plus de moyens sur les enfants qui font des grandes écoles ou des prépas que sur le reste des étudiants qui sont bien plus nombreux. A ce constat, on nous rétorque : mais ils ont été sélectionnés sur les règles de la méritocratie et non pas sur des privilèges de classes. C’est une réponse biaisée. Chaque pays s’invente des croyances dans sa propre exceptionnalité. La question de la méritocratie va prendre une dimension nouvelle avec la montée des effectifs dans l’enseignement supérieur car les gagnants du système éducatif ont développé une idéologie de leur propre mérite qui consiste à stigmatiser les perdants de ce système dans des proportions qu’on n’avait pas dans les régimes inégalitaires précédents. Finalement, on explique aux classes perdantes que ce sont elles qui sont responsables de leur situation.

Comme pendant les années 30, le capitalisme a bien failli s’effondrer en 2008. Or on ne peut pas dire qu’il ait été remis en question à la suite cette crise financière mondiale…

Sans doute parce qu’il n’y a pas eu le travail intellectuel permettant de se poser la question de la reconstruction du capitalisme. La crise a servi à parer au plus pressé. Peut-être étions-nous encore trop proches de la chute du communisme et de l’idée selon laquelle le capitalisme est un horizon indépassable. Je crois que la question d’un socialisme participatif et du social-fédéralisme se pose plus que jamais. D’autres trajectoires sont malheureusement possibles, à commencer par le repli identitaire, qui se nourrit du fatalisme face à toute perspective d’une économie juste. En être conscient, c’est justement une motivation de plus pour proposer de nouvelles formes d’organisations égalitaires et internationalistes. J’essaie d’y contribuer.

 

Thomas Piketty Capital et idéologie Seuil, 1 248 pp., 25 €.

Publié le 12/09/2019

Espagne : à quoi jouent Podemos et les socialistes ?

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Trois ans que les gouvernements espagnols tombent les uns après les autres. Quatre mois que la gauche cherche une solution à cette question : une coalition PSOE/Podemos ou pas ?

Regards. Depuis 2015, les Espagnols se sont rendus trois fois aux urnes pour des élections générales (l’équivalent des législatives), n’offrant jamais de majorité absolue à aucun parti. Et à chaque fois, les fragiles coalitions de droite ou de gauche ont fini par tomber. L’Espagne est-elle devenue ingouvernable ?

Héloïse Nez. Une des grandes différences du système politique espagnol par rapport au français, c’est qu’il n’y a pas de second tour. Depuis le retour de la démocratie, deux grands partis alternaient au pouvoir, le PP à droite et le PSOE à gauche, soit en ayant obtenu la majorité absolue soit en faisant alliance avec un petit parti nationaliste. Depuis 2014, de nouveaux partis ont émergé – Ciudadanos, Podemos, Vox – et plus aucun parti n’arrive à avoir de majorité absolue. Cela suppose de faire des alliances pour gouverner, et c’est là que le bât blesse, car ces alliances sont devenues plus difficiles, notamment parce que ces nouveaux partis ont émergé pour contester le bipartisme.

Les dernières élections générales ont eu lieu en avril dernier. Depuis, le socialiste Pedro Sanchez n’arrive pas à former un gouvernement. Il a jusqu’au 23 septembre pour être investi, faute de quoi de nouvelles élections seront organisées. Que se passe-t-il ?

Si on regarde le panorama politique qui est sorti des urnes en avril, les socialistes sont arrivés en tête, sans possibilité de gouverner seuls. Il leur faudrait donc le soutien de Podemos et l’abstention des nationalistes basques (PNV) et de la gauche indépendantiste catalane ERC (abstention que ces derniers sont prêts à lui accorder). De leur côté, les « trois droites » – le PP, Ciudadanos et Vox – n’ont pas les moyens de former une majorité. Pourquoi ça coince à gauche ? D’abord parce qu’en mai, il y avait des élections municipales, régionales et européennes, et que le chef de file des socialistes Pedro Sanchez ne voulait pas trop se mouiller avant. Ensuite, la difficulté est venue principalement des alliances possibles. Le PSOE aurait pu gouverner avec Ciudadanos, et c’était probablement la préférence des socialistes, mais Ciudadanos a grandement changé sa stratégie politique pour s’ancrer vraiment à droite. La deuxième option, c’était l’alliance avec Podemos, alliance qui ne se fait pas. La stratégie du PSOE, c’est d’avoir un gouvernement socialiste avec un appui extérieur de Podemos sur un accord programmatique (un peu comme au Portugal). Mais Podemos demande un gouvernement de coalition, en disant que la voix portugaise avait déjà été tentée avant les élections d’avril et que ça n’avait pas fonctionné. Podemos met en avant le fait que s’ils n’entrent pas au gouvernement, ils ne pourront pas avoir d’impact sur la politique. Il ne faut pas oublier que Podemos s’est créé pour gouverner, pas pour être une sorte de partenaire annexe du PSOE comme furent les communistes d’Izquierda Unida pendant longtemps. Il y a aussi une question de légitimité qui se joue-là. Sauf surprise, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Les deux partis négocient, mais on s’oriente plutôt vers de nouvelles élections.

« Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. »

Podemos n’aurait-il pas intérêt à ne pas entrer au gouvernement, tout en étant un partenaire des socialistes au niveau parlementaire, afin de ne pas finir comptable de l’échec de cette hypothétique coalition ?

Depuis avril, le gros enjeu, c’est la « batalla del relato », la bataille du récit, pour savoir qui sera responsable de l’échec des négociations. Les deux partis font beaucoup de communication pour essayer de gagner cette bataille. Ce qui est sûr, c’est que cette situation est très décevante pour tous les électeurs qui souhaitaient un gouvernement progressiste. Pedro Sanchez montre qu’il n’est pas capable de faire les alliances nécessaires à son investiture et Podemos montre qu’il n’est pas capable de négocier avec le PSOE, ni d’avoir une influence sur les socialistes. Si on regarde les sondages, Podemos perdrait plus de voix que le PSOE, mais les deux vont sortir affaiblis. Ce qui se dessine, c’est que beaucoup de gens s’abstiennent aux prochaines élections, et ce sera probablement leurs électeurs.

La crise de gouvernabilité de l’Espagne a surtout permis l’essor de l’extrême droite, après celui de Ciudadanos et de Podemos. La Constitution espagnole de 1978 est-elle dépassée en dehors du bipartisme ?

Si on regarde la situation italienne, on voit des partis très différents réussir à faire un gouvernement de coalition sur un accord programmatique, comme le M5S et le Parti démocrate. En Espagne, le PSOE et Podemos n’y arrivent pas. Certes, il y a des différences importantes entre les deux partis, mais si on regarde la proposition programmatique faite par les socialistes, il y a quand même des points sur lesquels ils sont d’accord. Aussi, le fait que les socialistes exigent un gouvernement en solitaire, alors même qu’ils n’ont pas la majorité absolue, c’est un peu en décalage par rapport au panorama politique actuel. Est-ce que c‘est la constitution qui n’est pas adaptée ou bien est-ce que ce sont les acteurs politiques qui ne se sont pas adaptés à la nouvelle configuration politique ? Les « indignés » avaient remis en cause cette scène politique, mais il n’y a pas eu de rupture totale avec le bipartisme : le PSOE et le PP restent les deux premiers partis. Du coup, on arrive dans un entre-deux avec des acteurs qui ne bougent pas.

L’échec de la gauche peut-elle amener la droite, voire l’extrême droite, à prendre le pouvoir ?

Les sondages indiquent à peu près les mêmes équilibres en cas de nouvelles élections, avec plus d’abstention. Mais oui, il y a une possibilité que la droite gouverne. Pour le coup, les trois partis de droite n’auront pas de problème à faire des coalitions ensemble. Dans presque tous les gouvernements régionaux et municipaux, ils en ont fait, avec Vox sans problème. Les sondages indiquent plutôt une perte de voix de l’extrême droite, donc il est sûr qu’ils n’arriveront pas au pouvoir comme force majoritaire. Mais ils ont déjà réussi à imprégner de leurs idées le reste de la droite, sur les violences machistes par exemple. Quoi qu’il en soit, une victoire de la droite (des droites) serait vraiment un échec de la gauche.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 11/09/2019

Urgences. Les annonces de Buzyn sont loin d’être à la hauteur de la crise !

Agnès Buzyn a dévoilé ce lundi un plan d'action visant à faire taire la contestation dans les urgences, mouvement qui s'étend depuis plusieurs mois. Aucune embauche, des financements insuffisants : les annonces sont loin d'être à la hauteur de l'urgence.

Tom Cannelle (site revolutionpermanente.fr)

Après plusieurs tentatives minimales pour enrayer le mouvement de grève qui dure depuis 6 mois dans près de 250 services d’urgences engorgés et en manque de moyens, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, a présenté son plan d’action ce mardi aux représentants du personnel, du collectif Inter-Urgences, syndicats et dirigeants hospitaliers. Voici les 12 mesures qui en sont ressorties :
Amont des urgences :

 Service universel pour répondre à toute heure : le S.A.S. ; service d’accès au soins, mis en place pour la rentrée 2020. Il s’agit d’un service téléphonique et en ligne avec un accès à toute heure pour un conseil ou une orientation vers une consultation.

 Renforcer l’offre de consultation des médecins libéraux. Avec la création de 50 nouvelles maisons médicales de garde, surtout dans les territoires où les urgences sont saturées
 Rendre plus accessibles des consultations sans rendez-vous avec des transports sanitaires urgent sans frais auprès de médecins équipés de matériel de biologie et pratiquant le tiers-payant.
 Faciliter la prise en charge de patients par du personnel médical non médecin comme des pharmaciens, des kiné… qui pourront faire des prescriptions ou examens simples 
 Circuit d’admission direct dédié aux personnes âgées en lien avec les EHPAD
Organisation des urgences
 Vidéo assistance pour tous les SAMU notamment pour réguler les arrivées de patients provenant des EHPAD
 Augmenter les compétences des paramédicaux
 Reconnaitre les compétences des infirmiers qui vont être étendue avec la création des I.P.A. : infirmier de pratique avancées
 Réduire les dérives de l’interim médical 
 Financement des urgences sur une base forfaitaire pour qu’elle couvre mieux les besoins du territoire alors qu’aujourd’hui c’est à l’activité
 Une sécurité renforcée pour les professionnels travaillant aux urgences
Aval des urgences
 Une coopération entre tous les services pour libérer les places dans les hôpitaux avec la mise en place d’un logiciel gestionnaire de lits.

Les causes de l’engorgement des services d’urgences seraient… les patients !

Les usagers sont depuis des mois la cible qu’Agnès Buzyn tente d’atteindre en supprimant des lits, des services et des hôpitaux, créant de véritables déserts médicaux et redirigeant les patients vers la médecine privée.

Dissuader les patients de venir être soignés semble être la solution de la ministre pour désengorger les urgences plutôt que de fournir les fonds nécessaires à une prise en charge de qualité, puisque la moitié des mesures mises en place et les plus coûteuses sont celles censées réguler l’arrivée des patients aux urgences.

Pas un mot en revanche sur une création quelconque de postes, très loin donc des 10000 postes réclamés par le collectif inter-urgences pourtant vitaux dans ces services. Selon 20 Minutes, pour beaucoup de soignants, l’embauche de personnel supplémentaire est le grand absent de ces mesures. « S’il n’y a pas de médecins, d’infirmières, d’aides-soignantes en plus dans les EHPAD, par exemple, les personnes âgées continueront d’aller aux urgences, prévient Patrick Bourdillon (CGT). Dans six mois, on aura à faire face aux mêmes problèmes, surtout avec la grippe… »

Un manque criant de moyens que l’on tente de combler par la flexibilité des postes dans les hôpitaux

Des postes plus flexibles, cela signifie qu’un seul soignant assure le travail de plusieurs postes, et c’est malheureusement déjà ce qui est en cours dans les hôpitaux aujourd’hui. Les infirmiers par exemple, dont la charge de travail déjà faramineuse va encore s’alourdir en « étendant leurs compétences », ou encore pour le personnel d’EHPAD, à qui l’on en demande toujours plus avec toujours moins de moyens...

La santé subit de plein fouet ces réformes néolibérales, qui font des hôpitaux de véritables entreprises. La souffrance au travail est omniprésente dans les hôpitaux pour les personnels soignants.

Des fonds débloqués ?

En outre, la promesse de la ministre de débloquer 750 millions d’euros sur trois ans, après six mois de combat, montre bien qu’il est possible d’allouer des fonds rapidement quand il s’agit d’essayer de faire taire la contestation. Mais cette somme reste dérisoire : une augmentation, étagée sur trois ans, de moins de 10% du budget de la santé au total pour créer des services supplémentaires et non pas régler les problèmes internes aux hôpitaux tel que réouvrir des lits, des postes ou des fonds pour les locaux vétustes, manques qui sont le résultat d’une coupe budgétaire d’un milliard d’euros, que l’on a imputée année après année à notre service de santé publique.

Toujours selon le journal 20 Minutes, les soignants mobilisés considèrent que les fonds débloqués sont très insuffisants. « La ministre n’est plus dans le déni, mais dans le mépris » selon Christophe Prudhomme, représentant de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) et de la CGT. Pour Patrick Bourdillon, secrétaire fédéral de la CGT Santé, « Cette somme, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Les urgences, c’est le haut de l’iceberg, mais tout l’hôpital est très malade… »

Et bien évidemment, le plan de Buzyn ne comporte rien non plus sur les salaires – c’est pourtant une des revendications centrales pour le collectif Inter-Urgences comme pour les syndicats.

Continuons le combat !

Au fil de ces six mois, le gouvernement a plusieurs fois reculé et de manière de plus en plus significative : des primes offertes à, aujourd’hui, l’obtention de 750 millions d’euros. Si ces avancées, obtenues grâce à la lutte des travailleuses et des travailleurs de l’hôpital, sont la preuve que le gouvernement sait trouver de l’argent pour les services publics lorsqu’il s’y sent forcé, elles restent largement insuffisantes pour pallier à la crise des urgences et de tous les services de santé.

Nous n’aurons de système de santé fonctionnel et pérenne que lorsque l’on cessera de considérer la santé comme un secteur qui doit générer du profit, et que le personnel médical travaillera avec des conditions et des salaires dignes.

Ainsi, il est nécessaire de poursuivre la lutte. Le collectif inter-urgence doit se réunir ce mardi 10 septembre afin de statuer sur la suite du mouvement. D’ores et déjà, une manifestation est appelée le 11 septembre à Paris.

Il est nécessaire de poursuivre cette lutte et de la faire converger avec d’autres secteurs tel que les pompiers, les profs, les Gilets jaunes, celles et ceux qui se battent contre la réforme des retraites, les jeunes qui se mobilisent pour le climat... Le mois de septembre est jalonné de dates de mobilisation séparées pour tous ces secteurs, fruit de la stratégie contre-productive des directions syndicales. C’est tous ensemble, et par la grève, que nous pourrons gagner contre ce gouvernement qui casse les services publics et fonctionne au service des profits privés !

Publié le 10/09/2019

« Pouloducs », élevages intensifs, aliments importés : les dérives de l’œuf bio industriel

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

Des élevages industriels de poules pondeuses bio apparaissent en France, encouragés par un règlement européen qui n’impose aucune limite de taille. Sur le terrain, les agriculteurs et organisations soucieux de préserver les petits élevages et les valeurs fondamentales de l’agriculture bio lancent l’alerte.

C’est un marché en pleine expansion. Un œuf sur cinq vendu aujourd’hui dans l’hexagone provient d’un élevage labellisé en agriculture biologique [1]. A la différence des poules élevées en cage ou « au sol », qui ne voient ni soleil ni herbe, celles élevées en plein air, en bio ou label rouge, ont accès à un parcours extérieur. Ces élevages peuvent cependant être assez imposants : la majorité des œufs bio vendus en grande surface proviennent d’exploitations comptant au minimum 3000 poules [2]. Et les fermes qui se spécialisent en œufs bio ont en général des élevages trois fois plus grands.

La tendance ces dernières années est même à l’agrandissement. « Des élevages de plus de 15 000 poules pondeuses biologiques sont apparus en France ces dernières années. Ils ne représentent encore que 2% des exploitations mais déjà 20% du cheptel », alertait la Fédération nationale de l’agriculture biologique (Fnab) début 2019. Jusqu’où ira cette course à l’agrandissement ?

Les exploitations géantes légalisées par un nouveau règlement

Un nouveau règlement européen de l’agriculture biologique a été voté en mai 2018 et entrera en vigueur en 2021. Il pourrait accélérer l’industrialisation des élevages. Le règlement précédent prévoyait 3000 poules pondeuses par bâtiment. « Cela a été interprété de manière large par des États membres qui l’ont traduit par "3000 poules pondeuses par salle d’élevage" », observe Fiona Marty, chargée des affaires européennes à la Fnab. Le terme « bâtiment » a ainsi été remplacé par « compartiment » dans le nouveau règlement.

Un éleveur peut ainsi concevoir un bâtiment avec quatre « compartiments », séparés par des cloisons, abritant chacun 3000 poules. Total : 12 000 gallinacées pondeuses, dont les œufs pourront être sans problème labellisés bio... Sachant que l’éleveur peut construire d’autres bâtiments, pour accueillir encore plus de poulaillers géants. « Ça légalise les dérives que l’on voit déjà sur le terrain, constate David Léger, secrétaire national de la Fnab en charge de la filière volailles. En Italie, il y a un élevage bio de 100 000 poules, vous imaginez ? Ne pas mettre de taille maximale sur les élevages de poules pondeuses bio n’a pas de sens ! On va vers des systèmes invraisemblables. »

« Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir du bio ? »

Des entreprises comme Sanders, leader français des aliments composés pour animaux et marque du groupe Avril, se sont déjà engouffrés dans la brèche, comme en témoigne Jean Marc Restif, administrateur du groupement des agriculteurs biologiques en Ille-et-Vilaine (AgroBio35). Engagé dans la bio depuis vingt ans, il siège dans une commission en charge de valider les projets d’installation et d’agrandissement dans son département [3]. « On a récemment vu passer un dossier avec un projet industriel de 24 000 poules pondeuses où le bâtiment faisait 4000 m2 », alerte-t-il.

Outre la taille gigantesque, assimilable à ses yeux à de la bio industrielle, Jean-Marc Restif déplore le modèle « clé en main » associé à ce projet. Dans le cadre d’un contrat dit de « prestation », le producteur s’engage à acheter le bâtiment, les poussins et l’aliment auprès d’une entreprise. Cette dernière, en contrepartie, lui achète toute sa production d’œufs à un prix « garanti » sur une durée déterminée. « Les producteurs ne discutent rien, ils sont juste libres de signer en bas du contrat. Ce modèle n’est pas durable et ne privilégie ni l’éleveur, ni le consommateur. Si c’est pour reproduire ce qu’il s’est passé en conventionnel, quel est l’avenir de la bio ? », alerte Jean-Marc Restif.

La cohérence globale de ces immenses élevages est également mise en cause. Selon la réglementation, pour être considérée comme élevée « en plein air », chaque poule nécessite 4 m2 de terrain. Un poulailler géant de 24 000 pondeuses doit donc disposer d’un terrain de 9,6 hectares pour que la volaille puisse s’y promener et picorer. Pour atteindre de telles surfaces, on voit désormais apparaître des « pouloducs » : des tunnels sous les routes sensés être empruntés par les poules, pour circuler d’un terrain à un autre ! « Une poule n’est pas un bovin, s’emporte David Léger, qui élève 1800 poules pondeuses bio. C’est un animal qui a besoin d’avoir des repères pour s’éloigner du bâtiment, de se sentir protégé par des haies ou des arbres. Un parcours à découvert, ça ne fonctionne pas. » Or, la réglementation actuelle ne prévoit pas d’obligation pour aménager le parcours, ce qui peut avoir d’autres conséquences. « Les poules restent autour du bâtiment. Cela implique une sur-concentration en azote, à cause de leurs déjections, illustre Jean-Marc Restif. De telles densités d’animaux impliquent des risques sanitaires. »

L’inquiétude de Jean-Marc Restif concerne aussi la perte du « lien au sol ». « La cohérence entre la plante, l’animal et le sol, c’est l’esprit dominant de la philosophie de la bio et c’est fondamental. » Ainsi, la réglementation invite à ce qu’au moins 20 % de l’alimentation soit issue de la ferme ou, à défaut, produit dans la même région administrative. Mais ce n’est pas une obligation...

« Certains s’engouffrent dans cette faille, note David Léger. Il y a beaucoup d’agriculteurs et d’opérateurs sur le marché bio qui viennent du conventionnel et qui n’ont pas compris ce qu’était le bio. » Résultat, alors que la production céréalière bio est insuffisante en France, la part d’aliments importés tend à augmenter. En 2017, une enquête réalisée par la Fnab montrait que plus de 60 % des élevages de poules pondeuses bio étaient dans l’incapacité de produire un minimum de 20 % des aliments destinés à nourrir leurs volailles. « On nourrit les poules avec des céréales qui viennent de l’inconnu. Ce n’est plus du local. Et ça échappe aux producteurs », déplore Jean-Marc Restif.

« Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules, plutôt que 24 000 poules et un seul producteur »

Résultat de ces dérives : le Label Rouge pour les œufs est plus exigeant que le label bio. Il limite les élevages à 6000 poules par bâtiment et à un maximum de deux bâtiments par ferme – soit 12 000 poules maximum par exploitation. « Il y a vraiment un risque que la bio soit décrédibilisée et qu’on perde la confiance des consommateurs ! », estime Jean-Marc Restif. Selon lui, avec un élevage entre 1000 et 3000 poules, avec vente directe et circuit court, un producteur peut espérer dégager entre 30 000 et 50 000 euros de revenu par an. Et si l’on vend exclusivement ses œufs en grande surface, un élevage de 6000 poules en bio suffit pour dégager 1,5 smic par mois. Nul besoin, donc, d’un élevage industriel pour s’en sortir économiquement. « Mieux vaut huit producteurs avec 3000 poules pondeuses, plutôt que 24 000 poules avec un seul producteur », défend t-il.

Pour l’heure, les négociations se poursuivent à Bruxelles sur les « actes secondaires » du règlement biologique européen. « Ils discutent des détails techniques pour compléter les principes », précise Fiona Marty de la Fnab, qui bataille avec son organisation pour réintroduire la limitation de la taille des bâtiments. C’est en octobre que les États membres prévoient de voter le texte final proposé par la commission européenne.

« Alors que le règlement européen nous échappe, nous prévoyons dans les semaines à venir des rencontres avec les grandes surfaces, souligne David Léger. Ce sont elles qui gèrent les contrats avec les centres de conditionnement. Elles peuvent imposer des limites sur la taille des élevages, le lien au sol, l’aménagement des parcours... On n’a pas le droit aux dérives, il faut imposer une bio cohérente ! »

Les œufs issus de cages « aménagées » restent les plus consommés par les ménages

Si de plus en plus d’enseignes s’engagent à bannir les œufs de poules élevées en cage [4], les ménages continuent encore de privilégier les œufs issus de cages dites « aménagées » (48% des achats des ménages en 2018). Celles-ci sont un peu moins minuscules que les cages conventionnels, et prévoient quelques aménagements supplémentaire [5]. Les œufs de plein air et Label Rouge arrivent en deuxième position à 32% des parts de marché, suivis des œufs bio (17 %) puis des œufs issus de poules élevées au sol (3%).

Pour s’y retrouver, il est inscrit sur chaque œuf un code qui correspond aux conditions de vie de la poule qui l’a pondu – le code « 3 » pour les poules en cage, « 2 » pour les poules « au sol », qui restent cependant confinées dans des bâtiments fermés, « 1 » pour celles élevées en plein air et « 0 » pour les œufs bio. Face aux dérives de la filière, un code qui distingue la bio-industrielle de la bio « fermière » [6] ou « paysanne » pourrait être utile. Privilégier l’achat en « Amap » (association entre consommateurs et producteurs), à la ferme ou sur les marchés est aussi une façon pour le consommateur de soutenir une agriculture biologique locale plus « cohérente ». Selon la Fnab, la moitié des producteurs en poules pondeuses bio en vente directe ont des élevages de moins de 500 poules.

Sophie Chapelle (texte et photo)

Notes

[1] Fnab, La filière œufs bio : chiffres-clés, dynamiques, typologie des élevages, 2017. Télécharger le document.

[2Oeufs bio, les défis du changement d’échelle. Actes du séminaire organisé par la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) et le Synalaf (syndicat national des labels avicoles de France) le 14 novembre 2017. Télécharger le document.

[3] La CDOA, commission départementale d’orientation agricole.

[4] Voir la liste des distributeurs s’étant engagés à bannir les œufs en batterie, mise à jour par L214 en cliquant ici.

[5] Depuis le 1er janvier 2012, la réglementation européenne interdit les cages conventionnelles mais autorise cependant encore les cages dites aménagées :
 légère augmentation de l’espace par poule (750 cm² contre 550 cm², soit la surface d’une carte postale en plus) ;

 addition d’aménagements de type perchoir, nid artificiel, bac à poussière et grattoir. Voir à ce sujet le communiqué de l’ONG Compassion in World Farming, CIWF.

[6] Lire à ce sujet le décret qui définit l’œuf fermier.

Publié le 09/09/2019

La «guerre hybride» des États-Unis contre la Chine est entrée dans une nouvelle phase

La Chine et les zombies du passé

Par Christopher Black (Site mondialisation.ca)

La guerre hybride menée contre la Chine par les États-Unis et leur troupeau d’États marionnettes, du Royaume-Uni au Canada en passant par l’Australie, est entrée dans une nouvelle phase.

La première étape impliquait le transfert massif de forces aériennes et navales américaines dans le Pacifique, ainsi que des provocations constantes contre la Chine dans la mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan.

La deuxième étape a été une campagne de désinformation sur le traitement de ses groupes minoritaires par la Chine, en particulier au Tibet et en Chine occidentale.

Le fait que cette campagne de propagande ait été menée par des pays comme les États-Unis, le Canada et l’Australie, qui ont les pires bilans au monde en matière de droits de l’homme à l’égard de leurs minorités autochtones –  soumises à des siècles de génocide culturel et physique par ces gouvernements -, et qui refusent de protéger leurs peuples minoritaires contre les attaques physiques et la discrimination dont ils sont l’objet, malgré leurs lois sur les droits de l’homme, a de quoi bouleverser tout observateur objectif.

Mais non contents de cela, la propagande a été étendue au développement économique de la Chine, à son commerce international, à l’Organisation de coopération de Shanghai, à son Initiative Belt and Road (nouvelle Route de la soie), à sa banque de développement et à d’autres installations et initiatives commerciales à travers lesquelles la Chine est accusée de vouloir contrôler le monde ; une accusation portée par la nation même qui menace de sanctions économiques ou pire, de destruction nucléaire quiconque, ami ou ennemi, s’oppose à ses tentatives de contrôler le monde.

La quatrième phase est la tentative américaine de dégrader l’économie chinoise via des « tarifs » douaniers punitifs, ce qui revient essentiellement à un embargo sur les produits chinois. La preuve que l’objectif de Washington n’est pas d’obtenir de nouveaux accords commerciaux plus profitables aux USA, mais de mettre la Chine à genoux est que l’effet négatif de ces taxes douanières sur les consommateurs, les agriculteurs et les fabricants américains soit considéré comme secondaire par rapport au principal objectif.

L’année dernière, la guerre larvée est passée à une cinquième phase, avec l’enlèvement et de la détention illégale de Meng Wanzhou, directrice financière de la société technologique chinoise Huawei, synchronisés avec une campagne massive menée par les États-Unis pour forcer leurs alliés-marionnettes à abandonner toute relation avec cette société. Meng Wanzhou est toujours détenue contre son gré au Canada sur ordre des États-Unis. Des Chinois ont été harcelés aux États-Unis, en Australie et au Canada.

La dernière phase en date de cette guerre hybride est l’insurrection provoquée par les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et autres à Hong Kong, en utilisant des tactiques visant à inciter la Chine à réprimer les émeutiers pour amplifier la propagande anti-chinoise, ou à pousser les « protestataires » à déclarer l’indépendance de Hong Kong envers la Chine et ensuite à la soutenir.

Mitch McConnell, un sénateur américain, a implicitement menacé d’un tel scénario dans une déclaration du 12 août, en déclarant que les États-Unis avertissaient la Chine de ne pas bloquer les manifestations et que si elles étaient réprimées, des troubles suivraient. En d’autres termes, les États-Unis affirment leur soutien envers les voyous en chemises noires, les chemises des fascistes. Cette nouvelle phase est très dangereuse, comme le gouvernement chinois l’a déclaré à maintes reprises, et doit être gérée avec toute l’intelligence et la détermination du peuple chinois.

De nombreux éléments démontrent aujourd’hui que le Royaume-Uni et les États-Unis sont à l’origine des événements de Hong Kong. Lorsque l’ordre des avocats de Hong Kong s’est joint aux protestations, l’Occident a prétendu que même les avocats soutenaient les protestations dans le but de rendre justice au peuple. Mais les dirigeants de cette association sont tous soit des avocats britanniques, soit des membres de cabinets d’avocats basés à Londres, comme Jimmy Chan, chef du Human Civil Rights Front créé en 2002 dans le but de séparer Honk Kong de la Chine, comme Kevin Lam, associé dans un autre cabinet basé à Londres, et Steve Kwok et Alvin Yeung, membres du parti anti-Chine Civic qui vont rencontrer la semaine prochaine des responsables américains.

Kwok a appelé à l’indépendance de Hong Kong lors d’autres visites, certaines parrainées par le Conseil national de sécurité des États-Unis, et a demandé aux États-Unis d’invoquer leur Hong Kong Policy Act, qui, entre autres choses, charge le président américain de prendre une ordonnance suspendant son traitement de Hong Kong comme un territoire distinct en matière commerciale. Cela aurait pour effet de nuire au commerce global de la Chine, car une grande partie de ses revenus provient de Hong Kong. Le président peut invoquer la loi s’il décide que Hong Kong « n’est pas suffisamment autonome pour justifier de la traiter séparément de la Chine ».

Parallèlement à l’appel de Kwok en faveur de l’application de cette loi, le sénateur américain Ted Cruz a déposé un projet de loi intitulé Loi de réévaluation de Hong Kong, et demandé au président de rapporter « la manière dont la Chine exploite Hong Kong pour contourner les lois des États-Unis ».

Mais il semble que la campagne de propagande anti-chinoise n’ait pas l’effet escompté. Le New York Times a publié un article le 13 août intitulé : « La Chine mène une guerre de désinformation contre les manifestants. » Embarrassés par le fait que des fonctionnaires consulaires américains aient été pris en flagrant délit de collusion avec des dirigeants protestataires dans un hôtel de Hong Kong, et par des déclarations ouvertes de soutien aux manifestants de la part des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni, ainsi que par des tentatives un peu trop visibles de traiter Hong Kong comme un État indépendant, les services secrets américains ont dû tenter de contrer les comptes rendus chinois des faits en déclarant que tout ce que dit la Chine est de la désinformation.

Les objectifs des États-Unis et du Royaume-Uni ont été révélés dans ce passage de l’article,

Hong Kong, que la Grande-Bretagne a rendue à la domination chinoise en 1997, reste en dehors du grand firewall de la Chine, et se trouve donc sur l’une des plus grandes lignes de faille de l’Internet mondial. Préserver sa liberté de vivre sans contrôle de la Chine continentale est devenu l’une des causes qui motivent maintenant les protestations. »

Cette déclaration va à l’encontre de l’accord entre le Royaume-Uni et la Chine passé lorsque le Royaume-Uni a finalement accepté de quitter Hong Kong. Nous devons être conscients de ce que dit l’Accord. Promulgué le 4 avril 1990 mais entré en vigueur le 1er juillet 1997, date de la rétrocession du territoire à la Chine, son préambule stipule : *

Hong Kong fait partie du territoire de la Chine depuis l’Antiquité ; elle a été occupée par la Grande-Bretagne au cours des Guerres de l’opium, en 1840. Le 19 décembre 1984, les Gouvernements chinois et britannique ont signé une Déclaration commune sur la question de Hong Kong, affirmant que le Gouvernement de la République populaire de Chine reprendra l’exercice de sa souveraineté sur Hong Kong avec effet au 1er juillet 1997, répondant ainsi à l’aspiration commune, chère au peuple chinois depuis longtemps, du retour de Hong Kong dans le giron de sa mère patrie.

Défendant l’unité nationale et l’intégrité territoriale, préservant la prospérité et la stabilité de Hong Kong et tenant compte de son histoire et de ses réalités, la République populaire de Chine a décidé qu’une Région administrative spéciale de Hong Kong serait établie conformément aux dispositions de l’article 31 de la Constitution de la République populaire de Chine et que, selon le principe « un pays, deux systèmes », le système et les politiques socialistes ne seraient pas appliqués à Hong Kong lorsque la Chine reprendra la souveraineté sur Hong Kong. Les politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong ont été développées par le gouvernement chinois dans la Déclaration conjointe sino-britannique.

Conformément à la Constitution de la République populaire de Chine, l’Assemblée nationale populaire adopte la Loi fondamentale de la Région administrative spéciale de Hong Kong de la République populaire de Chine, qui prescrit les systèmes à appliquer dans la Région administrative spéciale de Hong Kong, afin d’assurer la mise en œuvre des politiques fondamentales de la République populaire de Chine concernant Hong Kong. »

Hong Kong fait partie de la Chine. C’est le fait essentiel énoncé dans la Loi fondamentale approuvée par le Royaume-Uni et la Chine. C’est une région administrative de la Chine. Ce n’est pas un État indépendant et ne l’était pas lorsque la Grande-Bretagne l’a pris et  occupé par la force.

L’affirmation selon laquelle les manifestants tentent de préserver quelque chose qui n’a jamais existé – de se soustraire au contrôle de la Chine, puisque Hong Kong serait soumis au contrôle de la Chine – est donc nulle et non avenue. Le fait que la Chine ait permis à Hong Kong de conserver son système capitaliste le confirme. Le fait que la Chine puisse lui imposer le socialisme 50 ans après la signature du traité de rétrocession, ou plus tôt si certaines conditions sont remplies, le confirme également [La Chine a accepté de laisser le système capitaliste en place à Hong Kong pour une durée de 50 ans après la rétrocession, NdT].

Les prétextes aux émeutes, le premier étant un projet de loi sur l’extradition entre la Chine continentale et Hong Kong semblable à ceux qui existent entre certaines provinces du Canada et des États des États-Unis, le second étant l’affirmation selon laquelle l’insistance de la Chine sur sa souveraineté sur le territoire l’emporterait, en quelque sorte, sur l’autonomie limitée qui lui est accordée et menacerait cette autonomie, sont sans aucun fondement.

On pourrait facilement diviser le Canada en États séparés sur la base de ces arguments, ou encore diviser les États-Unis, ou même le Royaume-Uni, alors que Londres voit son pouvoir contesté en Irlande, dans le Pays de Galles et en l’Écosse par des groupes nationalistes. Et nous savons très bien que des manifestations violentes entraîneraient une rapide répression de ces séparatistes si les gouvernements centraux se sentaient menacés, en particulier si elles étaient aussi violentes que celles des chemises noires de Hong Kong. Nous avons vu ce qui s’est passé en Espagne, lorsque les Catalans ont tenté de se séparer de l’Espagne. Les dirigeants du mouvement sont maintenant en exil. Nous avons vu ce dont les États-Unis sont capables contre les manifestants lorsqu’ils ont ouvert le feu, à Kent State en 1970, sur des étudiants qui manifestaient pacifiquement. Ces choses ne sont pas oubliées. Nous savons comment les Britanniques réagiraient à de nouvelles tentatives en faveur d’une Irlande unie.

La Chine fait face à des attaques sur plusieurs fronts à la fois et il faudra de la sagesse, de l’endurance et la détermination du peuple chinois pour défendre sa révolution et se débarrasser une fois pour toutes de la domination coloniale et impérialiste. Ceux qui portent des drapeaux britanniques et américains lors des manifestations à Hong Kong, révèlent qui ils sont. Ils ne sont pas l’avenir de la Chine. Ils sont l’incarnation vivante d’une histoire morte et d’idées mortes, des zombies du passé.

Christopher Black

Publié  le 08/09/2019

Retraites : le gouvernement veut gagner du temps et opte pour la méthode de la concertation

Le ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, a précisé sur RTL que les concertations sur la réforme des retraites s’étaleront sur un an, après que Macron a annoncé que cette dernière serait l'occasion pour le gouvernement d'opérer "un changement de méthode". Une décision qui exprime l'hésitation du gouvernement à amorcer une des réformes les plus décriées de son quinquennat.

Irena Serge (site revolutionpermanente.fr)

Depuis quelques semaines, l’exécutif ne cesse de multiplier les annonces concernant la réforme des retraites. Concertation citoyenne, réunions publiques avec des membres du gouvernement, et désormais une année dédiée aux concertations avec la société civile. S’« il Il faut prendre le temps nécessaire pour expliquer aux Français ce que nous voulons » selon Bruno Le Maire, c’est essentiellement parce que le pouvoir est conscient que la séquence ouverte par le mouvement des Gilets jaunes n’est pas refermée, et la rentrée qui se profile lui fait craindre de nouveau la tempête. 

Prendre le temps de la concertation comme le souhaitait Edouard Philippe, cela équivaut à présenter le projet sur les retraites après les municipales de 2020, ce qui permet d’atténuer les risques d’une débâcle dans les urnes lorsque la réforme amorcée est l’une des plus contestées du quinquennat, et ce alors que les municipales vont être un véritable test pour LREM et sa capacité à s’intégrer durablement dans le paysage politique. Gagner du temps donc, voilà un autre objectif de la concertation avec la société civile. 

Si le gouvernement a d’ailleurs déjà commencé à avancer les preuves de son nouveau mot d’ordre "écoute, dialogue, proximité" en privilégiant la durée de cotisation plutôt que l’âge pivot, il précise rapidement que rien n’est définitif et que tout sera discuté avec les organisations syndicales et les électeurs. Une manière de satisfaire d’une part et pendant un temps la CFDT de Laurent Berger qui préférait la prise en compte de la durée de cotisation, tout en se réservant par ailleurs la possibilité pendant un an de revenir sur cette décision, sans que cela ne l’affecte davantage dans les urnes. 

L’objectif est ainsi de ne rien décider en amont de la concertation citoyenne et syndicale pour gagner en crédibilité tout en conservant au final la direction du projet. Et si l’exécutif a pour objectif de mener la réforme jusqu’au bout malgré la colère qui gronde en organisant une concertation de plusieurs mois pour éviter d’en pâtir dans les urnes, c’est au risque mettre en colère le patronat, irrité de l’abandon de l’âge pivot. Geoffroy Roux de Bézieux, patron du Medef, a ainsi prévenu le gouvernement qu’en l’état de la réforme, l’organisation patronale ne la soutiendrait pas, ce qui rajoute à l’instabilité de la situation dès lors que le patronat constitue une frange importante de sa base sociale. 

Macron marche donc sur des œufs, mais continue de marteler qu’il souhaite "construire cela tous ensemble". En particulier, il mise sur la capacité des directions syndicales et en premier lieu sur la CFDT à soutenir le projet pour éviter qu’elle n’organise son rejet dans la rue. "Traumatisé par la crise des gilets jaunes" pour reprendre les termes de Raphaëlle Nesse Desmoulières dans les colonnes du Monde, l’exécutif mise donc explicitement sur une concertation avec les organisations syndicales car il n’est plus en mesure d’engager le train des réformes sans elles à l’image d’un début de quinquennat qui privilégiait la métaphore du buldozer. Conscient du rôle de contention de la colère que jouent les bureaucraties syndicales après que le mouvement des gilets jaunes ait mis en lumière la radicalité des secteurs de la classe ouvrière précisément marginalisés des outils syndicaux, l’exécutif renoue donc avec la tradition de la concertation pour tenter de faire paraître la réforme des retraites comme un projet commun de l’ensemble des acteurs de la société civile. 

Mais si l’ensemble de la presse remarque le changement de méthode de la part du gouvernement concernant la concertation en tant que telle, le bouleversement tient surtout au fait que Philippe mise sur une négociation corporation par corporation, qui permet mieux de casser la protection auparavant universelle de la retraite. Le pari tient aussi au fait de monter les travailleurs les uns contre les autres, selon la bonne vieille méthode du privé contre le public et de dénoncer les « privilèges » des travailleurs du rail ou de la RATP, à l’image du « cheminot bashing » lors de la bataille du rail. Sous couvert d’être minutieux avec une réforme d’envergure, le premier ministre annonce que chaque corporation sera reçue individuellement pour négocier (tout en se démarquant des propos de Darmanin en annonçant de manière floue que la réforme sera « pour les prochains mois ») : quand « vous modifiez la logique qui a prévalu pendant soixante-dix ans, soixante-quinze ans parce qu’elle pose toute une série de questions, parce que le système n’est pas équilibré, parce qu’il est assez juste, vous n’agissez pas dans la précipitation et vous êtes obligés de prendre le temps de poser les sujets un par un ». De la retraite indexée à la durée de cotisation jusqu’à la négociation par corporation, l’exécutif veut diviser les travailleurs en leur proposant une réforme « sur mesure », c’est-à-dire qui ne leur permet pas une protection commune à tous, ni une riposte globale. Une manière de donner du grain à moudre aux directions syndicales en brandissant l’arme du corporatisme qui empêche au monde du travail de s’unir derrière la conscience d’avoir à faire au même ennemi. Derrière l’argument de ne pas masquer les revendications de chaque secteur, ces directions organisent les batailles en rangs éparses. Ces dernières années les exemples sont nombreux, division des parcours pour une même journée de manif entre cheminots et fonction publique en 2018, une le matin et une l’après-midi pour les retraités et les EHPAD et pour celles à venir en ce mois de septembre, une pour les hospitaliers (le 11), une pour les retraités (le 13), une pour les professions libérales (le 16) une pour FO (le 21) et pour la CGT et Sud Rail (le 24).. Bref, tout ce qu’il faut pour conclure que les travailleurs n’étaient pas assez nombreux, pas prêts à lutter alors que ce sont leurs directions qui élaborent des plans de bataille qui les mènent dans le mur.

Car quand bien même les forces syndicales FO et CGT prétendent s’opposer dans la rue à une réforme qui allonge le temps de travail et précarise les travailleurs, elles se rendront au rendez-vous d’Edouard Philippe des 5 et 6 septembre et le calendrier des manifestations est pensé, dans la logique des journées d’actions isolées de ces dernières décennies, comme un appui à... l’ouverture de négociations ! Une manière de gratter des miettes en légitimant l’action du gouvernement. Journées de mobilisation éclatées par secteurs, « c’est à une nouvelle rentrée avec un nouveau record battu dans la division des dates que veulent nous préparer les directions des syndicats dits "contestataires" »

Si la radicalité et la colère des gilets jaunes continuent de contaminer les différents secteurs du mouvement ouvrier comme les hospitaliers ou les enseignants, il ne suffira pas de descendre chacun son tour dans la rue au mois de septembre. L’hésitation du gouvernement et sa crainte de subir une nouvelle débâcle sont un indicateur de l’explosivité de la situation dont il faut se saisir dès maintenant pour construire une mobilisation massive sur les lieux de travail et dans la rue : contre toute solution boutiquière corporatiste, la riposte doit être générale derrière les mêmes mots d’ordre, retraite à 60 ans au maximum et sans conditions d’annuité !

Publié le 06/09/2019

« Notre métier, c’est de former une génération qui prendra en main la destinée du monde d’ici 25 ans »

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Comment enseigner sans se préoccuper des élèves qui dorment à la rue, ou des garçons habitués à frapper les filles ? Institutrice puis directrice d’école en Seine-Saint-Denis pendant plus de trente ans, confrontée à la paupérisation des habitants, Véronique Decker défend un enseignement à la fois ancré dans le réel et tourné vers l’émancipation. Entretien avec l’auteure du livre Pour une école publique émancipatrice.

Basta ! : L’école publique peut développer un projet émancipateur, dîtes-vous, à condition d’avoir des enseignants engagés, une envie de construire un monde nouveau et meilleur, plus solidaire et coopératif. Pourquoi l’engagement des enseignants est-il si important ?

Véronique Decker [1] : Notre métier, c’est de former une génération qui va prendre en main la destinée politique du monde d’ici 25 ans. On ne peut pas se contenter de viser des performances de lecture ou de calcul. Il faut impérativement avoir une vision politique du monde que l’on souhaite voir advenir.

Si on veut en finir avec les féminicides, il faut éduquer les petits garçons à respecter l’intégrité physique des filles. Pour les enjeux liés au réchauffement climatique, c’est la même chose. Dès la maternelle, on peut faire réfléchir les enfants à ce que c’est que le gâchis et le caprice. De proche en proche, et au fur et à mesure qu’ils grandissent, on peut réfléchir avec eux au sens que cela a de nourrir des animaux avec du soja qui a fait le tour du monde. Ou se demander pourquoi on devrait écrire sur du papier tiré d’arbres qui arrivent de l’autre bout de la planète. Cela peut très bien se faire dans le cadre de cours de géographie en cycle trois (CM1, CM2, 6ème, ndlr).

Je pense que l’on ne peut pas enseigner en ne faisant que raconter des choses. Comment apprendre l’égalité aux enfants, par exemple, si on reste totalement indifférent au sort d’un élève qui dort dans la rue ? Ce n’est pas possible. Pour emporter l’adhésion des enfants, il faut qu’il y ait un minimum de cohérence entre ce que l’on dit et ce que l’on fait. La moralité, c’est ce qu’ils voient de nos actes chaque jour.

Vous avez choisi de pratiquer la pédagogie de Célestin Freinet, du nom de l’instituteur qui développa des techniques d’enseignement coopératives au milieu du 20ème siècle. Le choix de cette pédagogie, c’est un engagement pour vous ?

Tout à fait. Cette pédagogie, qui s’est développée à l’intérieur de l’école publique, forme des gens capables d’organiser leur enseignement de manière collective, que ce soit avec leurs collègues ou avec les enfants. C’est une pédagogie coopérative, qui s’appuie sur le groupe, et qui essaye d’agir sur le réel. Quand les enfants écrivent, ils écrivent réellement à quelqu’un. Ils ont des correspondants. Quand ils inventent des histoires, ils les publient. Quand ils calculent, c’est pour de vrai. Par exemple, les CP ont 100 euros par an de la part de la coopérative scolaire. Comment vont-ils les dépenser ? S’ils décident d’acheter un poisson rouge, il faudra retirer 12 euros de la somme initiale. C’est ainsi qu’ils découvrent la soustraction. Freinet, en son temps, avait fait calculer le débit d’eau de la fontaine du village.

La pédagogie Freinet enseigne le sérieux et la responsabilité. C’est une pédagogie du travail. Quand on commence un dessin, il est fini quand il est colorié, contre-collé sur un carton, mis dans un cadre et affiché. On ne félicite pas les enfants pour un petit gribouillis fait à la va vite. Les enfants doivent être engagés dans ce qu’ils font. Avec les plans de travail individualisés (qui permettent aux enfants d’apprendre à leur rythme), et les fichiers auto-correctifs, les élèves apprennent à s’organiser, à poser des priorités. Ils apprennent à penser les choses, à les exprimer et à les défendre.

« Le niveau de santé et de suivi médical des enfants n’est plus suffisant pour nous permettre d’enseigner »

En terme de réussite scolaire, il n’y a aucun indicateur affirmant que nos élèves seraient meilleurs. Mais ce sont des enfants plus actifs, plus créatifs, avec de réelles capacités d’organisation. Et le plus satisfaisant, de mon point de vue, c’est d’avoir des enfants capables d’une pensée autonome, avec une capacité à contester la parole de l’adulte. Je me dis alors qu’ils sont bien partis pour leur scolarité, ils ne risquent pas d’être des moutons.

Dans les classes Freinet, on expérimente aussi la démocratie, au sein de conseils de classe qui se tiennent toutes les semaines. Les délégués élus par les élèves se retrouvent toutes les trois semaines, prennent des décisions. Pour vous, cette expérimentation de la démocratie est une des missions de l’école publique. Pourquoi ?

La démocratie consiste à réunir des gens pour qu’ils prennent des décisions ensemble. Ce n’est pas d’aller voter tous les cinq ans pour élire des personnes qui décideront à notre place. Mais la démocratie, ce n’est pas naturel, cela s’apprend. Et en se pratiquant plutôt qu’en recopiant des leçons ! Les enfants apprennent à faire des choix, en commençant par le plus important car la démocratie, ce n’est pas avoir tout, tout de suite. Quand l’ouragan Irma a ravagé Haïti en 2017, les élèves délégués de l’école ont décidé de faire des gâteaux, de les vendre et d’envoyer l’argent à une école là-bas qui avait tout perdu. Ils ont dû récolter 200 euros, avec lesquels on aurait pu faire des choses dans notre école, qui n’est pas (de loin) la plus riche de France… Le fait qu’ils décident spontanément de ne pas garder cet argent pour eux mais de l’envoyer à l’autre bout du monde, dans un endroit où ils ne connaissent personne, c’est de l’éducation civique réelle. C’est bien plus efficace que d’apprendre à chanter la marseillaise par cœur !

Vous insistez dans votre ouvrage sur le fait que les enfants ont besoin de découvrir le monde réel : les véritables vagues de la mer, les véritables sentiers des montagnes, les véritables humains... Avec le numérique, le virtuel aurait-il pris le pas ?

Tant que les limites du réel ne sont pas bien comprises, les limites du virtuel sont incertaines et dangereuses. De plus en plus d’enfants expérimentent le monde et les relations virtuelles avant d’expérimenter le monde et la relation humaine. Les enfants se retrouvent dans des situations où s’ils se fâchent avec quelqu’un, ils peuvent l’expulser. Les petits croient à cette magie là. A un monde où il n’y a pas de limites. Dans la vraie vie, cela ne se passe pas comme ça, évidemment… Le voisin avec lequel on ne s’entend pas, reste notre voisin. Il faut donc apprendre à composer avec le réel. Aujourd’hui, trop d’enfants sont gavés d’écran et arrivent à l’école sans avoir été suffisamment en interaction avec d’autres humains. On passe un temps infini à leur expliquer qu’entre le désir et le réel, il y parfois un très gros écart, qui n’existe pas dans le monde virtuel. De très nombreux parents sont totalement inconscients de ces effets dangereux des tablettes et smartphones. Beaucoup d’entre eux pensent que les enfants ont besoin d’avoir une tablette dès la maternelle. Ou un smartphone quand ils sont à l’école élémentaire.

Vous citez dans votre livre Célestin Freinet, qui parle de la « motivation au travail ». Une question que les enseignants se posent de moins en moins, regrettez-vous, car trop souvent, ils houspillent, grognent et menacent. Comment, dans votre quotidien, avez-vous pu aider les enfants à trouver cette motivation ?

Trop d’enseignants considèrent que leur fiche de préparation suffit pour qu’un gamin soit motivé pour apprendre l’imparfait, par exemple. Mais le gamin sera motivé s’il a besoin d’apprendre l’imparfait, pour écrire un conte, ou parler de mythologie. Il n’y a que les enfants de profs qui ont envie d’apprendre l’imparfait simplement pour l’apprendre. Les autres n’en ont que faire. Au sein d’une école Freinet, beaucoup de choses reposent sur le désir des enfants et des familles. Dans ce cadre, il faut être prêt à avoir de réelles surprises, bonnes ou mauvaises.

Prenons un enfant qui décide de faire un exposé sur les dinosaures. Il en connaît peut-être beaucoup, nous apprendra plein de choses comme la différence entre les carnivores et les herbivores, amènera des petites figurines qu’il collectionne, etc. Mais il peut aussi bien arriver en classe avec trois phrases piochées sur Wikipédia auxquelles il ne comprendra rien, et ses camarades non plus… Il faut donc être capable d’improviser. Dans la pédagogie classique, celle qui est pratiquée par la majorité des enseignants, tout est préparé à la minute prêt.

Même chose pour l’ouverture de l’école aux familles, qui doit se faire dans un cadre bien défini. Quand j’enseignais en maternelle, un petit garçon qui avait beaucoup de mal à parler avait réussi à me dire que son papa, routier, avait « un beau camion rouge et brillant ». Quand j’ai compris, je lui ai dit que c’était formidable, et que j’aimerais bien voir ce camion. Il s’est empressé de le dire à son papa qui est venu me demander si c’était vrai… Je lui ai répondu que oui et il est venu dans la cour avec cet énorme camion, pour le montrer aux enfants. Ils étaient émerveillés par le véhicule dont les roues étaient plus grandes qu’eux.

J’ai fait ce jour là la meilleure séance de langage de ma carrière. Parce que pour dire rétroviseur, hayon ou clignotant… les enfants ont dû faire de gros efforts d’articulation. Ils ont fait marcher les clignotants, à droite à gauche. J’étais ravie, car c’est aussi mon programme de leur apprendre à différencier la droite et la gauche. En plus, ce petit garçon qui était un peu effacé est devenu un héros pendant une journée. C’est important pour la construction de l’estime de soi. Et l’école doit aussi apprendre cela aux enfants, normalement.

Cette façon de faire suppose que l’on accepte l’imprévu, et une école avec les portes grandes ouvertes…

Évidemment. Et ce n’est pas du tout la tendance générale, malheureusement. Aujourd’hui, les directeurs d’écoles font des formations pour faire face aux risques d’intrusion ou d’enlèvement. Or, sur l’ensemble de ma carrière, il y a eu quoi ? Deux ou trois tentatives d’intrusion ? On tente aussi d’interdire aux enseignants d’accepter des gâteaux faits à la maison. Mais combien de parents ont eu l’idée d’empoisonner un gâteau qui sera mangé dans la classe où est leur enfant ? Ce sont des peurs irraisonnées. Il s’agit en réalité de sanctuariser l’école, d’en faire une institution dominatrice, qui oblige les parents à ceci ou à cela, mais pas du tout un lieu chaleureux, ouvert sur le quartier, qui permet aux enfants de s’y sentir bien. Or, il est important de ne pas être stressé pour pouvoir apprendre.

Pour apprendre, il faut aussi être nourri, logé, reposé, en bonne santé, en sécurité... Or, dans le département de Seine-Saint-Denis où vous avez fait toute votre carrière, ces besoins fondamentaux ne sont pas remplis pour tous les enfants, loin s’en faut…

Il y a véritablement un effondrement social du département : tous les services sociaux, tous les services publics sont dégraissés au point de ne plus pouvoir produire les services qu’ils sont censés fournir. Le niveau de santé et de suivi médical des enfants n’est plus suffisant pour nous permettre d’enseigner sans en être préoccupés. On sait bien que ce sont les enfants de la misère sociale qui sont en difficultés à l’école. Au cours du 20ème siècle, les progrès des élèves n’ont fait qu’accompagner les progrès sociaux. Les résultats scolaires des enfants des bidonvilles des années 1950 sont assez semblables à ceux des gamins qui vivent aujourd’hui dans des bidonvilles.

« Pour que l’école remplisse son rôle émancipateur, il faut que l’État vise le bonheur social des habitants et pas le maintien aux commandes d’une certaine classe sociale »

Comment la misère sociale empêche-t-elle les enfants d’apprendre ? Prenons cette enfant toujours excitée, énervée, insaisissable, que j’ai hébergée huit semaines avec son frère. Je découvre qu’elle est pleine d’eczéma, que ses dents sont toutes cariées, qu’elle ne dort pas assez – ils sont quatre dans une minuscule chambre d’hôtel qui sert aussi de pièce de vie –, que ses pieds sont déformés et qu’elle a besoin de semelles orthopédiques. Après quelques jours chez moi, grâce à tous les suivis adaptés, tout le monde à l’école constate de nets progrès : elle est plus disponible, plus reposée, commence à stabiliser des apprentissages, avance au niveau de la lecture. Si tous les enfants qui arrivent à l’école n’ont ni soif, ni faim, ni sommeil et sont en bonne santé, avec une bonne estime d’eux mêmes, l’école peut faire son travail. Mais si les gamins n’ont rien de tout cela, il est très difficile de travailler pour les enseignants.

Un autre « secret », pour tenir le coup dans les conditions de travail difficiles des zones prioritaires, serait d’y « rester » dîtes vous. Pourquoi ?

Dans les banlieues, nous avons souvent des enfants fatigués et excédés, avec des parents eux-mêmes fatigués et excédés. Il y a un fond de nervosité constante. Beaucoup d’élèves sont tentés de restaurer leur ego en débordant l’autorité. J’ai pu constater, au cours de mes années de travail, qu’une part de l’autorité est dans le « déjà là ». Je connais les enfants depuis qu’ils sont tout petits. Pour certains, je les ai vus naître. Eux me connaissent aussi. Ils savent des choses sur moi, ils n’ont pas besoin de me tester. La stabilité des enseignants est très importante. Il est aussi important d’être accueillant, empathique, capable d’ouvrir l’école et le bureau dès que des parents ou des élèves en ont besoin.

Pour défendre un service public de qualité, vous évoquez l’importance de la grève « active ». A quoi ressemble une grève active selon vous ?

Les enseignants ne peuvent pas faire grève comme des ouvriers, parce que nous ne produisons rien et le fait que nous ne travaillions pas n’a pas d’effet immédiat sur un chiffre d’affaire ou un carnet de commandes, par exemple. La grève n’a d’utilité que si on libère du temps pour mener des actions. Or, les jours de grève enseignante, il ne se passe généralement pas grand-chose. Pas même une assemblée générale. Juste une manif plan plan. Les enseignants restent chez eux, ils corrigent leurs cahiers, ils se reposent parce qu’ils sont crevés.

Tout cela ne construit pas un rapport de force suffisant. Ces grèves-là ne permettent pas de gagner. Elles ne ne servent à rien. Et les gens arrêtent de se mettre en grève, puisque cela ne sert à rien…. Il faut donc arrêter avec cette croyance magique dans la grève. Et travailler pour la grève. Comment ? Il faudrait y réfléchir collectivement. Mais on pourrait bloquer les outils de production, ou aller sur les quais des métros pour expliquer les raisons de notre grève… Expliquer, cela fait partie de nos compétences professionnelles en plus.

« Pour se battre ensemble, il faut rester », insistez-vous, estimant que la solution de l’école alternative est un mauvais chemin. Pourquoi ?

J’ai conscience que la plupart des gens cherchent à trouver des solutions individuelles. Chacun espère passer entre les gouttes, espérant que ses enfants ne soient pas touchés par la dégradation de l’enseignement, ou par les conséquences du réchauffement climatique. L’idée collective, d’une lutte collective, pour s’en sortir collectivement, semble abandonnée. Les écoles alternatives, qui cultivent un entre-soi social, s’assimilent pour moi à une situation d’apartheid. Je renonce à ce que nous vivons ensemble et je pars avec mes amis faire une école qui fonctionne mieux….

Je pense que seule l’école publique peut être émancipatrice. Comme c’est l’État qui paie les enseignants, ceux-ci ne sont pas soumis aux désirs des parents. Dans les écoles alternatives, il y a un rapport de subordination aux parents, puisque ce sont eux qui versent leur salaire aux enseignants. Évidemment pour que l’école remplisse son rôle émancipateur, il faut que l’État vise le bonheur social des habitants et pas le maintien aux commandes d’une certaine classe sociale. Ce qui est malheureusement le cas actuellement en France

Publié le 05/09/2019

Mediapart et le Rojava, la DGSI en embuscade ?

Corinne Morel Darleux

paru dans lundimatin#206,  (site lundi.am)

 

Dimanche 1er septembre, on découvrait une étonnante Une sur Mediapart. Sous l’onglet « terrorisme » on pouvait découvrir la nouvelle angoisse des services de renseignement français : Ces revenants du Rojava qui inquiètent les services de renseignement. L’article signé par les journalistes Matthieu Suc et Jacques Massey a immédiatement soulevé la polémique sur les réseaux sociaux tant les informations révélées et le vocabulaire choisi semblaient tout droit sortis d’un mauvais rapport de la DGSI. Nous publions ici une tribune de Corinne Morel Darleux, elle aussi « revenante » de deux missions au Rojava, et qui dit sa stupéfaction. Nous publierons demain un second article qui démontrera que certaines des informations révélées par le site d’investigation préféré des français s’avèrent inexactes et non vérifiées.

Elle fait froid dans le dos, cette Une sur les « revenants du Rojava », entre radicalisation et film de zombie. Et cette photo hérissée de kalachnikovs, ce chapo indiquant que "certains d’entre eux voudraient passer à l’acte en France" ! On se souvient du JDD et ses fameuses boules de pétanque hérissés de lames de rasoir sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont il sera d’ailleurs beaucoup question dans l’article. On frémit.

Soulagement, on apprend assez vite - pour ceux qui dépassent encore les titres - qu’il s’agit en réalité d’une "douzaine d’individus", dont "l’inexpérience militaire [a conduit] à les affecter en priorité à des travaux d’aménagement et de terrassement", et qui n’auraient pas pensé, une fois en Syrie, à communiquer sur des applis cryptées. Sérieux. On y apprend ensuite que le tir sur l’hélicoptère de gendarmerie lors de l’expulsion à Notre Dame des Landes, mentionné dans ce chapo saisissant, est en fait une fusée éclairante. Nul besoin au demeurant d’être un "vétéran du Rojava" pour manier une fusée éclairante, une rapide recherche indique qu’elles sont vendues sur Internet pour les "soirées illuminées, fêtes nationales, départ en retraite, événements, fiançailles, mariage, baptême". Mais surtout, on parle beaucoup dans cet article de "pré-terrorisme", ce concept étonnant popularisé par le film Minority Report, pour ensuite reconnaitre qu’en fait non, "on n’a pas l’impression que le tabou de la mort soit tombé". Nuance d’importance.

Et bien sûr pas un mot sur le contexte ni les motivations de ces personnes parties combattre Daech. Pas un mot sur les dizaines de milliers de Daechiens toujours prisonniers des forces arabo-kurdes dans le camp de al-Hol, autrement plus inquiétants et pour lesquels aucune aide internationale ne pointe le nez. Pas un mot sur les victimes de Daech et les camps de réfugiés. Ni sur la situation géopolitique avec la Turquie. Pis, l’article insinue que ces combattants français auraient même précipité la coopération de la France avec les services secrets turcs du MIT. Des propos infâmants et pour tout dire assez contradictoires. Comme si la DGSI avait besoin de ceux que l’article décrit comme une "poignée de jeunes révolutionnaires émus par les images de Kobane" pour se rapprocher de la Turquie, membre de l’Otan. Bref, pas un mot sur les tenants et aboutissants des combats que ces militants de l’"ultra-gauche" ont rejoint. Ni sur les dispositions prises récemment en Angleterre sous couvert d’état d’urgence pour emprisonner à leur retour les militants internationalistes qui se rendent en Syrie du Nord, quelles que soient leur activités, même civiles, là-bas. C’aurait été une information intéressante, parfaitement dans le sujet, dont peu de médias français ont parlé. Et en lien avec la répression policière et judiciaire des milieux militants dont Mediapart s’est pourtant beaucoup fait l’écho en France. Mais rien de tout ça. On nous livre un dossier à charge, clé en main.

Et pour mieux jouer l’effet de stupeur et faire masse ("tout en se gardant de dramatiser"), les auteurs n’hésitent pas à coller pêle-mêle dans le même article, sans en expliciter les liens, la ZAD, la lutte contre Vinci, le blackbloc et les réseaux libertaires, les gilets jaunes, Tarnac, et là-bas les combattants engagés dans la lutte contre Daech - comme l’armée française - et ceux de la Commune internationale, entièrement civile, dont le projet principal est de planter des arbres : https://makerojavagreenagain.org/ (voilà, ça fait des mois que je dis que c’est devenu une action subversive). A ce compte-là on se demande même pourquoi les auteurs n’ont pas poussé jusqu’à titrer sur les liens avec la Colombie, puisque deux militants d’ultra-gauche s’y seraient rendus. Le lien avec le Rojava ? L’article ne le dit pas. Pas plus qu’avec les locaux et véhicules incendiés en France, à part un laconique "croit savoir le haut gradé". Mais peu importe, on a là tout l’attirail de l’"ultra-gauche" fantasmée par la DGSI.

Il y aurait certes des articles d’investigation à faire sur le sujet, des témoignages à récolter, des analyses à pousser. Mais le ton lui-même discrédite tout le papier. Personne ne "joue" aux Brigades internationales. Je passe la mention de l’"improbable « brigade Henri-Krasucki »" : cet adjectif, sans doute destiné à faire ricaner le lecteur, traduit une méconnaissance inquiétante du rôle dudit Krasucki dans la Résistance et des actions de sabotage menées au sein des FTP-MOI (référence loin d’être anodine, et qui au demeurant aurait fait un article de fond particulièrement intéressant). Parler de femmes "affectées aux conseils populaires", dans un territoire où l’émancipation des femmes est l’objectif premier du projet politique, où les unités féminines de défense, les YPJ, ont fait la guerre "comme des hommes" (une des revendications de la Commune de Paris, là aussi ç’aurait produit un article intéressant)... Ecrire cela est inexact et insultant. Cet article n’est pas un article, mais une tribune. Elle aurait pu être publiée sur un blog de Mediapart, il s’y exprime de nombreuses opinions assez variées. Mais en Une du Journal, j’avoue mon incompréhension.

Tout ça n’est pas très sérieux. Mais qui le saura ? Ce qu’il en restera, en Une de Mediapart, c’est une espèce d’affaire Tarnac du pauvre, de JDD du Rojava. Il y a pourtant fort à dire sur la situation en Syrie du Nord et sur les questions de "sécurité intérieure", sur la résurgence de Daech, et même sur les milieux antifas, la dégradation des infrastructures matérielles ou la lutte armée. Mais jouer à se faire peur et exacerber la paranoia, comme si on n’avait pas assez de réels motifs d"inquiétude comme ça, donner du prêt-à-penser tout droit sorti des cartons de la DGSI, appauvrir la pensée... Le sujet mérite mieux que ça. La période mérite mieux que ça. Mais la complexité, visiblement, a fait long feu. Misère.

Nota Bene :
Je me suis rendue au Rojava deux fois en l’espace de quinze mois :
— 
Carnet du Rojava
— Dix jours en Syrie, entre guerre et révolution

 

Publié le 04/09/2019

Il n’y a aucune difficulté pour payer les retraites : les vrais chiffres !

Jean BAPTISTE (site legrandsoir.info)

C’est l’axe principal de la propagande déversée par la classe capitaliste pour s’attaquer au système de retraites : comme l’espérance de vie augmente, on vit plus vieux et il n’y aurait donc plus suffisamment d’argent pour payer les retraites. Le régime Macron ne fait d’ailleurs que reprendre quasi mot pour mot le slogan de Sarkozy déjà repris de Juppé, lui même repris… des ordres donnés par le MEDEF à travers l’Union Européenne du Capital au nom des critères de convergence de Maastricht. Ce raisonnement, qui apparait logique et simple est cependant totalement faux. Il n’y a aucune difficulté pour payer les retraites et nous allons vous le prouver.

La base du raisonnement, “on vit plus vieux maintenant qu’en 1950, donc on doit travailler plus longtemps qu’en 1950 avant d’accéder à la retraite” repose sur le principe suivant : du fait du vieillissement de la population, si on ne recule pas l’âge de départ à la retraite, les actifs deviendraient trop peu nombreux pour réussir à financer les retraites. Nous allons successivement examiner la réalité de l’évolution des chiffres du nombre d’actifs et ensuite monter pourquoi il n’y a pas de problème.

La réalité des chiffres de la population et du nombre d’actifs.

Là aussi il faut regarder les chiffres en face.

L’espérance de vie à la naissance, c’est-à-dire le nombre années qu’un enfant né l’année considérée peut espérer en moyenne vivre, a nettement progressé depuis l’après-guerre. Toutefois cette progression marque le pas depuis la fin des années 2000. Les progrès du début de la deuxième moitié du XXe siècle sont d’ailleurs dus à la baisse de la mortalité infantile.

Mais l’évolution de cette espérance de vie à la naissance ne doit pas faire oublier que l’espérance de vie en bonne santé, elle, stagne et demeure inférieure à 65 ans. Comment peut on souhaiter faire travailler des personnes au-delà de 65 ans alors qu’elles auront des problèmes de santé ?

De façon plus générale, il faut observer que si la classe d’âge des 20 – 59 ans est en diminution en proportion, cette baisse n’est que de 3 points par rapport à la situation de 1991, où l’on arrivait sans difficulté à payer la retraite à 60 ans à taux plein et à 37,5 annuités de cotisation pour tous.

En 1950, la pyramide des âges était la suivante

Moins de 14 ans : 22.8%
Moins de 19 ans : 30%
Plus de 60 ans : 16,2%
entre 14 ans et 60 ans : 60%
hommes : 29.9%
femmes : 31.1%
estimation de la part du nombre d’actifs (hommes et femmes) : 45%
En 2019, la situation a évolué, la pyramide des âges selon l’INSEE étant la suivante

Moins de 14 ans : 17.9%
Moins de 19 ans : 24,1%
Plus de 60 ans : 26,1%
entre 20 ans et 60 ans : 49.8%
estimation de la part du nombre d’actifs (hommes et femmes) : 44%.
De fait, si la proportion de personnes de plus de 60 ans a augmenté de 10 points, la part des moins de 19 ans a, elle, diminué de 6 points, et s’établit à un niveau proche des moins de 14 ans des années 1950. De fait la proportion de la population entre 20 ans et 60 ans en 2019 en France est de 49.8%, plus faibles que les 60% représentés par celle des 14 – 60 ans en 1950.
La propagande gouvernementale traduit cela par le fameux :
hier 10 actifs devaient financer par leur travail 2.7 retraités (personnes de plus de 60 ans) et 3.8 enfants et étudiants. Aujourd’hui 10 actifs doivent financer 5.2 retraités si l’âge de la retraite était à 60 ans (et 4.8 jeunes). Soit une augmentation de 132 % ! 10 actifs avaient hier la charge de 6.5 personnes, ils en auraient aujourd’hui 11,3. Ce n’est plus possible....

Propagande des régimes Chirac/Juppé, Sarkozy/FIllon, Hollande/Ayrault, Macron
Mais si l’on regarde les chiffres en les corrigeant avec l’évolution du taux d’activité, notamment celui des femmes qui est passé de 50% dans les années 50 à désormais plus de 83%, la réalité démographique est la suivante :

hier 10 actifs devaient financer par leur travail 3.6 retraités (personnes de plus de 60 ans) et 5 enfants de moins de 14 ans. Aujourd’hui 10 actifs doivent financer 5.9 retraités si l’âge de la retraite était à 60 ans et 5.4 jeunes de moins de 19 ans. Soit 10 actifs pour 11.3 non actifs en 2019 contre 10 actifs pour 8,6 actifs en 1950

Réalité démographique
Avec les vrais chiffres de la démographie, on le voit, l’augmentation de la part des inactifs est bien plus faible, 76% en 70 ans, que celle prétendue par la propagande des casseurs de retraites (132%).

Alors, bien sûr,vous pourriez vous dire, c’est bien beau, mais ça fait toujours +76%. On doit payer plus qu’en 1950. Donc il faut travailler plus. Sauf que c’est faux.

Comparaison n’est pas raison : la question des salaires et de la richesse produite

Comparaison n’est pas raison, car le problème du financement des retraites n’est pas un problème de proportion de la population ayant plus de 60 ans. La problématique est plutôt la suivante : produit-on suffisamment de richesses pour payer des salaires suffisants permettant à chaque travailleur de percevoir un salaire différé à partir de 60 ans et jusqu’à la fin de ses jours ?

Pour répondre à cette question, il faut tenir compte outre de l’évolution de la proportion d’actifs et de celle des plus de 60 ans dans la population, de l’évolution de la richesse produite. Et cette richesse, par exemple mesuré par le PIB* (produit interieur brut) n’est pas constante. Depuis les années 50 le PIB de la France n’a cessé d’augmenter, pour atteindre 2353 milliards d’euros en 2018. De 6715€ par habitant en 1950, la richesse produite est désormais de 31740€ par habitant en 2018 ! une augmentation de 373%.

Récapitulons les chiffres. Le nombre d’inactifs pour un actif a augmenté de 76% entre 1950 et 2019, mais la richesse produite par les actifs a elle augmenté de 373%.

C’est ce qui explique pourquoi depuis 1960, nous avons pu multiplier par 4,5 les dépenses de pensions de retraites. En effet, la richesse produite double environ tout les 40 ans.

L’économiste Bernard Friot résume la situation dans une image facile à comprendre que nous reprenons

Si aujourd’hui 10 actifs produisent un gâteau de 10 parts et qu’ils ont à charge 4 retraités. C’est 14 personnes qui se partagent un gâteau de 10 parts.
Ainsi chaque personne aura dans son assiette 0.714 parts (10 : 14=0.714).

Au bout de 40 ans, 10 actifs produisent un gâteau de 20 parts et, s’ils ont à charge 6 retraités, ce seront 16 personnes qui se partageront un gâteau de 20 parts.

Ainsi chaque personne aura dans son assiette 1,25 part (20 : 16=1,25).

Les travailleurs doivent donc cesser de se faire arnaquer. Les buts des réformes Balladur, Juppé, Fillon, Ayrault, Macron... c’est de faire les poches des travailleurs. Car il est possible de financer les retraites au même niveau qu’avant leurs contre réformes à faire remonter le temps aux travailleurs pour les renvoyer dans les périodes de misère de l’avant guerre ! Dans ces périodes d’avant, d’avant que le ministre communiste, l’ouvrier mettalo CGT Ambroise Croizat et ses camarades du PCF et de la CGT ne bâtissent à la libération la Sécurité Sociale et permettent à chaque personne âgée de disposer de ce qui n’est que son droit, une pension de retraite digne, fruit de la richesse produite par les travailleurs.

Les deux vrais problèmes pour les retraites

Mais alors vous vous demanderez pourquoi y a-t-il un déficit dans les caisses de retraites ?

Très bonne question qui permet d’identifier les deux vrais problèmes pour défendre nos retraites.

Le premier problème est celui du chômage. Car la différence d’avec “avant”, c’est bien le chômage qui atteint en 2019 toujours un niveau record de 6,5 millions de chômeurs. Or, par définition, les chômeurs non indemnisés n’entrent pas dans l’assiette de collecte des cotisations retraites. L’urgence pour assurer le bon équilibre du système de retraite par répartition c’est donc bien de faire baisser le chômage. Or, c’est exactement l’inverse que produit un recul de l’âge de départ à la retraite, que ce soit par introduction d’un age pivot, l’augmentation du nombre de trimestres travaillés ou du montant cumulé des cotisations. En effet, obliger les plus de 60 ans à se tuer au travail c’est fermer la porte aux jeunes de moins de 25 ans dont aujourd’hui plus d’un sur quatre est au chômage !

Le second problème c’est celui de la cotisation sociale. Il faut ici rappeler une évidence trop souvent oublié. La cotisation sociale n’est pas un impôt. C’est du salaire. Certes du salaire qui ne tombe directement dans le compte en banque du travailleur, mais un salaire mutualisé et différé touché par l’ensemble des travailleurs à travers les prestations sociales de la sécurité sociale : les allocations familiales, les remboursements sécu, la pension de retraites par exemple. Or, l’augmentation considérable de la richesse produite par les travailleurs, que traduit l’augmentation considérable du PIB, ne s’est pas traduite par une augmentation de la part patronale des cotisations sociales. Ce qui signifie que c’est le patron qui empoche la majeure partie de l’accroissement des richesses produites par chaque salariés. Il suffit d’observer la croissance continue des dividendes et la stagnation, voire la baisse de salaires pour s’en convaincre.

Sans compter que depuis des années les gouvernements successifs ne cessent de produire des “allègements” de cotisations sociales (patronales), créant directement un trou dans les caisses de la sécu, c’est-à-dire faisant les poches des travailleurs, pour remplir les coffres des patrons. Et ce sont ces mêmes patrons qui prennent ensuite prétexte du trou de la Sécu qu’ils creusent avec application. Cyniques, ils en prennent argument pour réduire les niveaux des pensions de retraites, en reculer l’âge, réduire les remboursements sécu etc...

La clé du financement des retraites c’est l’augmentation des salaires pour que la richesse produite par les travailleurs revienne aux travailleurs. Augmentation des salaires directs, par le relèvement du SMIC mais également par l’égalité salariale entre femme et homme, augmentation des salaires indirects par l’augmentation des cotisations sociales patronales.

Conclusion, de l’argent pour les retraites, il y en a, et c’est celui des travailleurs !

Face à la propagande, l’heure est à refuser de se faire tondre comme des moutons. Partagez largement ces explications autour de vous, et surtout rejoignez les mobilisations qui se construisent partout pour défendre avec les retraites par répartition, la sécurité sociale, c’est-à dire-les salaires des travailleurs contre l’exploitation capitaliste.

Jean BAPTISTE

(*) NB : le PIB est une mesure imparfaite, notamment car selon son mode de calcul les productions des services publics ne sont que très partiellement prises en compte.

 

Publié le 03/09/2019

 

Frustration de la jeunesse, montée de la religiosité

Mauritanie, une société obsédée par la couleur de peau

Pays pauvre, la Mauritanie se distingue de ses voisins du Sahel confrontés à la violence de groupes armés djihadistes, mais elle reste minée par les divisions ethniques et la hiérarchie selon la couleur de peau. Dans un contexte social tendu, la jeunesse trouve refuge dans la foi et dans la musique.

par Pierre Daum  (site monde-diplomatique.fr)

   

 «La Mauritanie, c’est du pur racisme ! Tout le monde le sait, mais personne n’en parle, c’est interdit ! » Ibrahim, Abdallah, Mohamed, Amadou et Ahmed, à peine 20 ans, sont assis en rond sur des chaises bancales installées dans la rue devant la maison de la tante d’Ibrahim, autour d’une petite bouteille de gaz posée sur la terre battue. Amis depuis l’enfance, ils ont donné un nom à leur joyeuse bande : Free like a bird (« libres comme un oiseau »). Ici, à Basra, quartier périphérique de Nouakchott, loin des avenues cossues du centre-ville de la capitale, aucune rue n’est goudronnée, et toutes les habitations semblent bâties sur du sable. L’électricité subit des coupures fréquentes, et l’eau s’achète à des gamins qui l’apportent sur des charrettes tirées par des ânes. C’est Ahmed qui fait le thé et Abdallah qui parle, alternant le français et le peul (appelé pulaar en Mauritanie). À quelques mètres, des enfants jouent au football, pieds nus dans la poussière. « En haut, il y a les Beïdhane, les Maures blancs. C’est eux qui ont tout. Ensuite, nous, les Négro-Africains [il montre avec son index la peau de son avant-bras]. Et, encore en dessous, il y a les Haratine. Ils sont maures eux aussi, ils parlent la même langue que les Beïdhane, mais ils sont noirs comme nous [il refait le geste de l’index]. En fait, ce sont les anciens esclaves des Beïdhane, et aujourd’hui ils sont encore plus méprisés que nous. »

Tandis qu’Ahmed s’applique à lever très haut la théière, afin d’oxygéner le liquide brûlant en le versant dans de minuscules verres, Amadou poursuit : « Les Maures, blancs ou noirs, parlent le hassanya [l’arabe de cette partie du Sahara]. Nous, on parle le wolof, le pulaar et le soninké. Et, en plus, le français. Tu as compris ? » Oui, nous avons compris, d’autant que, depuis trois jours, c’est au moins la dixième fois que nous avons droit à la même explication. Avec toujours ce même geste de l’index confirmant que la pigmentation de la peau et, au-delà, l’appartenance à l’un de ces trois groupes tournent ici à l’obsession.

Étrange pays que la Mauritanie ! Un territoire vaste — presque deux fois la France —, à cheval entre le Maghreb — le pays fait d’ailleurs partie de l’Union du Maghreb arabe (UMA) — et l’Afrique subsaharienne, désertique à 95 % — c’est surtout cette image de dunes à l’infini et de méharées qui circule en Occident —, avec à peine quatre millions d’habitants, dont les deux tiers ont moins de 26 ans. Une population très réduite, et pourtant tellement fractionnée ! Fractionnée par la langue et la couleur de peau, mais aussi, à l’intérieur du groupe dominant des Maures blancs, hiérarchisée entre descendants de grandes familles de guerriers ou de marabouts (saints et savants locaux) et de tribus moins prestigieuses, voire de castes « honteuses », comme celles des maallemine (forgerons) ou des griots. Le nombre de mariages mixtes est très faible, et certaines histoires d’amour pourraient servir de scénario aux films sentimentalo-larmoyants de Bollywood — un cinéma dont les Mauritaniens sont très friands.

Quelle est la proportion des uns et des autres ? Impossible de le savoir, aucune étude statistique n’ayant été effectuée depuis les années 1960. En 2011, à la faveur de la mise en place du passeport biométrique, tous les citoyens durent se présenter à l’administration afin de prouver leur « mauritanité ». Cela déclencha d’importantes protestations, les Négro-Africains accusant le pouvoir de chercher à leur dénier leur nationalité (1). Le sujet demeure extrêmement délicat dans ce pays où, depuis l’indépendance, en 1960, la quasi-totalité des pouvoirs politiques, militaires, économiques et même intellectuels sont détenus par les Maures blancs. Pour tenter de masquer cette iniquité, le pouvoir disqualifie comme « raciste » toute distinction entre Beïdhane et Haratine, faisant ainsi apparaître la proportion de Maures dans la population bien supérieure à celle des Négro-Africains — ce qui est assurément vrai, sauf que, parmi les Maures, les Haratine sont beaucoup plus nombreux.

Première tournée du thé à la menthe d’Ahmed, avalée en une gorgée comme un verre de vodka. « En fait, les Haratine et nous vivons la même discrimination, déclare Ibrahim. On peut avoir tous les diplômes qu’on veut, quand on passe les concours [ceux de la fonction publique, les plus prisés, car ils garantissent un emploi stable], ce n’est jamais nous qui avons le poste, c’est toujours un Beïdhani [singulier de Beïdhane]. » Silence. Nous n’insistons pas sur le fait que ces jeunes des quartiers pauvres de Nouakchott possèdent en réalité peu de diplômes. La plupart sont passés par l’école publique, dans des classes de soixante-dix à cent élèves, ce qui produit un pourcentage d’échecs scolaires faramineux. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), en 2012, le taux d’alphabétisation ne dépassait pas 60 %, et le nombre de bacheliers reste inférieur à 5 % chez les 20 ans et plus. Les familles beïdhane, elles, envoient leurs enfants dans l’enseignement privé, d’un coût élevé : entre 800 et 4 000 ouguiyas (entre 20 et 100 euros) par mois et par enfant, quand les masses mauritaniennes survivent tant bien que mal avec l’équivalent de 100 ou 200 euros mensuels.

« Nous vivons un nouvel esclavage »

Malgré cette réserve, et en dépit de l’interdiction faite aux chercheurs d’étudier ce sujet, une constatation visuelle s’impose : dans chaque administration, une fois dépassé le niveau des subalternes, seuls demeurent des Beïdhane. Quant aux nombreuses boutiques du centre-ville, elles appartiennent presque exclusivement à des Beïdhane, de même que toutes les banques et toutes les entreprises. « Et, dans l’armée, institution qui constitue l’ossature du régime, les postes de généraux sont détenus en quasi-totalité par des Maures blancs », complète la sociologue Amel Daddah.

Cette inégalité serait-elle particulièrement marquée à Nouakchott, qui rassemble un quart de la population et où se concentrent tous les maux du pays — analphabétisme, chômage des jeunes, inégalités, pauvreté ? Pas du tout. À Aleg, ville de dix mille habitants située à 250 kilomètres à l’est de la capitale, sur la « route de l’espoir », qui mène au Mali, le gérant d’une auberge nous confie, après nous avoir fait jurer de ne révéler ni son nom ni même son prénom, par « peur de représailles » : « Moi, je suis un Maure noir, un Hartani [singulier de Haratine]. Ici, l’esclavage à l’ancienne a peut-être à peu près disparu, mais nous vivons un nouvel esclavage ! Vous voyez les terres alentours ? Elles appartiennent toutes à des Beïdhane, mais ils ne les travaillent jamais. Ceux qui travaillent, ce sont les Noirs. Et le patron rémunère son employé quand ça lui plaît. » Criminalisé en 2007, l’esclavage est ici un phénomène très ancien. Il continue d’exister, principalement dans les campements de brousse. Selon le Global Slavery Index 2018 (2), il concerne 90 000 personnes, ce qui place la Mauritanie en sixième position des pays où le problème est le plus grave (3).

À Kaédi, petite ville encore plus à l’est, Hossein, Mokhtar et Salem font tourner un modeste atelier de réparation d’automobiles. Les deux premiers sont haalpulaaren (pulaarophones), le troisième hartani (arabophone). Ils tiennent le même discours : « Ici, la justice, c’est zéro virgule zéro ! Toute la justice, c’est pour les Maures blancs. Si tu rencontres le moindre problème avec un Maure blanc et que vous allez au commissariat, c’est toi qui as des problèmes. Le Maure blanc rentre tranquillement chez lui, et toi tu restes au poste. »

Retour chez les « oiseaux libres » de Nouakchott. Deuxième tournée de thé, encore plus sucrée. Mohamed, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, s’emporte brusquement. « La police, elle nous terrorise ! À partir de 22 heures, si tu traînes un peu dehors, tu as toutes les chances de te faire embarquer, juste parce que tu es noir. Ils disent que c’est pour lutter contre les étrangers sans papiers, mais, en fait, ils ne visent que nous ! Et si tu parles de tes droits de citoyen, ils te tabassent direct. » Amadou ajoute : « La seule façon de t’en sortir, c’est de leur filer de l’argent. Pour 4 000 ouguiyas (4) [10 euros], ils te relâchent. Mais où je les trouve, les 4 000 ? Alors je passe la nuit en cellule. » Ont-ils vraiment l’occasion de sortir, ces jeunes des quartiers périphériques, alors que la ville — comme le reste du pays — ne compte aucun bar, aucun cinéma, aucun théâtre, aucune salle de concert et aucune bibliothèque ? Quelque soixante ans après le départ du colonisateur français, le seul lieu en Mauritanie à proposer une offre culturelle régulière est l’Institut français, à Nouakchott. Quelques stades, parcs et anciens cinémas sont parfois mis à disposition pour des concerts de musique traditionnelle ou de hip-hop.

« De temps en temps, on loue un appartement à plusieurs pour la nuit, raconte Abdallah. On installe une sono, on fait un peu de pub sur Facebook, et là, c’est la grosse fête ! Tu peux être sûr que plein de Beïdhane rappliquent, et plein de filles aussi. À peine entrées, elles retirent leur voile, et tout le monde s’éclate. » Avec, comme boissons, seulement du thé et des sodas ?, demandons-nous naïvement. L’alcool est en effet rigoureusement interdit dans cette République islamique de Mauritanie (de son nom officiel) dont la Constitution proclame dans son préambule que l’islam est la seule source du droit. Abdallah éclate de rire. Mais, avant même qu’il nous révèle ce qu’il en est réellement, tout le monde s’est déjà levé. « Ne bouge pas, on revient ! » Il est 17 heures ; c’est l’heure du asr, la troisième prière de la journée, et tous se précipitent à la mosquée. Moins de dix minutes plus tard, les voilà de retour. « Bon, maintenant, je t’explique. Ici, tout est interdit, mais si tu as de l’argent, tout est possible : l’alcool, les prostituées, le hash, tout. Sans que ça empêche personne d’aller à la mosquée ! »

De tous les pays de l’UMA, la Mauritanie est celui où la pratique de l’islam est la plus poussée. « L’islam est présent dans notre vie comme l’eau que nous buvons ou l’air que nous respirons », affirme Mohamed Fall Ould Bah, directeur du Centre d’études et de recherches sur l’Ouest saharien (Ceros). Le rituel des cinq prières rythme la vie quotidienne des hommes, qui, dès l’appel du muezzin, descendent de leur véhicule et s’agenouillent sur les trottoirs ou se dirigent vers la mosquée la plus proche. Depuis une vingtaine d’années, le nombre de lieux de culte a augmenté de façon vertigineuse grâce aux pétrodollars des monarchies du Golfe. Selon le politiste Zekeria Ould Ahmed Salem, il y en avait 7 650 en 2010 dans tout le pays, dont 4 000 à Nouakchott (5). Ce chiffre doit être bien plus important aujourd’hui, même si aucune donnée n’est disponible non plus sur ce sujet.

« Il s’agit d’opérations commerciales, souligne Ould Bah. Des hommes d’affaires mauritaniens prennent contact avec des musulmans du Golfe qui ont de mauvaises actions sur la conscience. Pour se faire pardonner devant Dieu, ces milliardaires font l’aumône de quelques milliers de dollars destinés à la construction d’une mosquée pour les pauvres de Mauritanie. » Sur place, personne n’est dupe des arnaques auxquelles donnent lieu ces repentirs. « Vous voyez cette mosquée ?, lance Mamadou de la vitrine de sa boutique de couture, dans le quartier Arafat, l’un des plus importants de Nouakchott. Elle a coûté 5 millions d’ouguiyas [12 500 euros]. Mais l’homme qui l’a fait construire a récolté au moins 10 millions aux Émirats... »

La plupart des enfants mauritaniens, garçons et filles, commencent leur scolarité par l’apprentissage par cœur du Coran, dans une des très nombreuses mahadir (écoles religieuses traditionnelles) qui font la fierté du pays. Pour beaucoup, il s’agit d’un des rares livres qu’ils liront de leur vie. « Je peux vous assurer qu’aucun de mes élèves de licence n’a jamais lu un seul roman en entier ! », se lamente Idoumou Mohamed Lemine Abass, professeur de littérature à l’université de Nouakchott. Dans les discussions, deux expressions reviennent sans cesse : « Nous sommes tous des musulmans » et « Dans le Coran, il est dit que... ». Elles servent en général à donner une explication « rationnelle » à chacun de vos actes, ainsi qu’à tout ce qui vous arrive.

Remarquable absence du terrorisme

Ahmed, 25 ans, vit à Dar Naïm, un autre quartier misérable de Nouakchott. Malgré un « niveau bac + 3 », il désespère de trouver un emploi. En attendant, il survit en donnant des cours à domicile, payés 150 ouguiyas (3,75 euros) l’heure : « Comme je n’ai pas d’appui, je ne trouve aucun emploi. Mais j’ai la conviction que si Dieu le voulait, personne ne pourrait m’empêcher d’obtenir un poste. En Mauritanie, nous sommes musulmans, nous pensons que c’est Dieu qui décide de notre sort. Si on ne pensait pas cela, ce serait la guerre ! Dieu nous aide à nous calmer. » Son sentiment religieux — sa plainte — répond à celui de Mokhtar, mécanicien à Kaédi : « Ici, on voit tous les jours des fils de Beïdhane au volant d’une Toyota V8 à 18 millions [45 000 euros]. Alors que nous, on peut travailler trente ans, on n’arrivera même pas à se payer un pneu de cette voiture ! Mais je me dis : “C’est Dieu qui me donne ce que je mange, il m’aide à supporter ce que je vois, il m’aide à supporter ma condition misérable.” Pourquoi est-ce que je ne vais pas moi-même voler ? À cause de la religion. »

Arrosée par l’argent du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui, en plus de financer des mosquées, offrent des bourses aux jeunes imams pour qu’ils viennent se former chez eux, la Mauritanie est, aux yeux de certains, en train de s’enfoncer dans une inquiétante régression. « Dans les quartiers périphériques, les associations financées par les pays du Golfe viennent en aide aux pauvres et, en échange, elles demandent aux femmes de porter le niqab [voile intégral] ! », s’insurge l’éditorialiste Mariem Mint Derwich, l’une des rares personnalités, de même que sa cousine Mekfoula Mint Brahim, à oser contester publiquement cette « bigoterie ostentatoire » à l’œuvre dans leur pays. Très actives sur Facebook, toutes deux sont issues d’une grande famille de guerriers, ce qui les rend plus visibles et leur fournit en même temps une forme de protection. « L’Arabie saoudite est en train de s’ouvrir, pendant que nous devenons le musée du wahhabisme canal historique ! », ironise Mint Derwich. Le journaliste Moussa Ould Ahmed ajoute que, « dans le même temps, on assiste à une démission totale des intellectuels devant ce populisme religieux encouragé par les hommes au pouvoir, malgré leurs discours vantant un islam modéré ».

C’est dans ce contexte qu’un ingénieur de 31 ans, Mohamed Ould Mkhaïtir, a été condamné à mort en 2014 pour apostasie (article 306 du code pénal). Son crime ? Avoir proposé sur son mur Facebook une comparaison entre le racisme subi aujourd’hui en Mauritanie par la caste des maallemine — dont il est issu — et d’éventuelles positions discriminantes du prophète Muhammad, qui pardonnait à certains de ses ennemis et refusait le pardon à d’autres. Quelques semaines après la publication de ces réflexions, fin 2013, l’affaire s’emballe. Des dizaines de milliers de manifestants emplissent les rues de Nouakchott et de Nouadhibou aux cris de « À mort Mkhaïtir ! ». La peine est finalement commuée en deux années de prison, sans pour autant que l’ingénieur, qui en a déjà effectué trois, soit libéré. Il croupit toujours dans une geôle secrète de Nouadhibou, totalement coupé du monde.

Aujourd’hui, alors que la tension est retombée, nombreux sont ceux qui continuent de réclamer sa tête. « Il a insulté le prophète, il doit mourir ! », affirme ainsi d’un ton serein Mme Fatimatou Hamady, présidente d’une association nationale de parents d’élèves, qui admet, comme tous nos interlocuteurs, ne jamais avoir lu le texte incriminé. M. Salek Ba, vieil avocat au barreau de Nouakchott, s’enflamme : « Jamais je ne pourrais être l’avocat d’un type comme Mkhaïtir ! Avant d’être juriste, je suis musulman ! Je crois plus à l’islam qu’à la justice. » À l’époque, seuls deux avocats, Mme Fatimata MBaye et M. Mohamed Ould Moine, avaient osé prendre la défense de l’ingénieur, ce qui leur avait valu insultes et menaces de mort. Dans les quartiers pauvres, certains font remarquer : « C’est parce qu’il est un maallem [singulier de maallemine] qu’il a subi tout cela. Beaucoup de Beïdhane des grandes familles disent bien pire [sur la religion musulmane], et il ne leur arrive rien. » D’autres, et ils sont nombreux, s’indignent au contraire de la non-application de la loi : « Ici, on nous dit que la Constitution est basée sur la charia, mais on ne l’applique pas ! », déplore Salem, le mécanicien de Kaédi, en faisant référence au recours à l’amputation en guise de châtiment. « Parce que, si on l’appliquait, les Maures blancs perdraient tous leurs mains ! Les gens de l’État, c’est tous des voleurs qui volent le peuple. Moi, je suis pour couper la main des voleurs ! Comme ça, plus personne ne volera. » Reconnu en 2007, le Rassemblement national pour la réforme et le développement (RNRD-Tawassoul, mot qui désigne le fait de se rapprocher de Dieu par divers moyens), parti islamiste affilié aux Frères musulmans égyptiens et considéré comme modéré, peine cependant à mobiliser les masses dans ce pays où aucun parti, même ceux issus des mouvements marxistes des années 1970, ne se prononce pour l’abolition de la charia comme source du droit.

Obsession de la religion, wahhabisme rampant, revendication de la charia, inégalités sociales exacerbées... À première vue, tous les ingrédients semblent réunis pour faire de la Mauritanie un creuset du terrorisme islamiste. Or il n’en est rien, et ce cas force à réexaminer toute représentation schématique des pays musulmans. Depuis 2014, le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) lutte contre les groupes djihadistes de la région avec le soutien de l’armée française et l’aide financière de l’Union européenne, des États-Unis et de l’Arabie saoudite ; la Mauritanie y apparaît comme le pays le plus paisible. Entre 2007 et 2009, quelques attentats, revendiqués par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), y ont été perpétrés — notamment l’assassinat de quatre touristes français près d’Aleg, en décembre 2007, qui avait provoqué l’annulation du rallye Paris-Dakar. Mais ensuite, plus rien, ou presque.

Comment expliquer ce calme qui règne depuis dix ans, d’autant que la Mauritanie partage plus de deux mille kilomètres de frontière avec le dangereux Mali ? À cette question chacun apporte sa réponse, sans qu’il soit vraiment possible d’en juger la pertinence. Pour certains, l’armée aurait fourni d’énormes efforts de modernisation, aidée financièrement par l’Union européenne — certains suggèrent d’ailleurs que le gouvernement a exagéré la menace islamiste afin d’obtenir des fonds de Bruxelles, toujours prêt à de grosses dépenses dès qu’il s’agit de « lutte contre le terrorisme » ou de « programme de déradicalisation ». D’autres, plus nombreux, évoquent des accords secrets entre le gouvernement et les djihadistes installés au Mali, qui recevraient des valises de dollars en échange de leur non-ingérence. « J’ai du mal à croire à un tel accord financier, rétorque Ould Bah. Pour moi, il s’agit plutôt de moutaraka, sorte de pacte de non-agression qui existe dans l’islam : vous nous laissez tranquilles, on vous laisse tranquilles. »

La présence à Nouakchott de l’ancien mufti d’Oussama Ben Laden, M. Abou Hafs, confortablement installé dans une belle villa du centre-ville, pourrait aussi constituer un élément d’explication. Pour l’avocat Ould Moine, « la séquestration de Mkhaïtir fait peut-être partie du deal entre Al-Qaida et le gouvernement. En tous les cas, pour Al-Qaida, la Mauritanie est une terre amie ». D’autres, enfin, font remarquer que de nombreux responsables mauritaniens possèdent des liens de sang, par leur tribu, avec des combattants maliens, et même algériens. « Nous appartenons avant tout à une tribu, pas à un État, nous explique un notable maure. La frontière entre le Mali et la Mauritanie est une création coloniale, elle ne nous concerne pas. Les gens d’Al-Qaida, c’est ma tribu, ce sont mes cousins. » Parmi ces tribus, celle des Reguibat, d’origine berbère, mais aujourd’hui arabophones, illustre bien la complexité des rapports de solidarité entre les populations de l’ouest du Sahara et du Sahel.

Retour à Basra, avec les « oiseaux libres ». Troisième et dernière tournée de thé, la plus douce au palais, afin de « favoriser les échanges ». La pratique religieuse et cette tradition du thé à la menthe servi en trois fois constituent les deux plus importants éléments partagés par l’ensemble des Mauritaniens. Abdallah reprend : « En vérité, nous ne sommes pas libres du tout. Notre seule liberté, c’est le rap. » Depuis une bonne quinzaine d’années, le hip-hop a en effet pris une importance considérable au sein de la jeunesse. Aujourd’hui, chaque quartier de Nouakchott possède plusieurs studios d’enregistrement, certains constitués en labels avec des musiciens sous contrat. « Le rap permet de véhiculer un message, de parler de la misère de ta vie. C’est le seul moyen de te libérer du poids qui est en toi », explique M. El Hajj Adama Fall, directeur de Zik Melo, un studio réputé de Basra. « Pour 5 000 ouguiyas [12,50 euros], tu payes deux heures de studio, et tu ajoutes à nouveau 5 000 pour le beatmaker [concepteur rythmique], explique Lola Eva, une des rares rappeuses mauritaniennes. Pour 10 000 [25 euros], tu peux enregistrer un titre. »

Dans la vie de tous les jours, Lola Eva travaille sous son vrai nom, Hawa Malam Coma, à former des adultes à l’informatique pour le compte d’une société koweïtienne. Jeune mère de famille, elle gagne 5 000 ouguiyas (125 euros) par mois. « Avant, je travaillais comme secrétaire dans une petite entreprise tenue par un Maure blanc. Mais eux, quand ils te donnent un emploi, ils pensent que tu leur appartiens. Très vite, mon directeur m’a fait comprendre que, si je voulais garder ma place, il fallait que je couche avec lui. Alors j’ai démissionné. » Être femme et, en plus, rappeuse : un vrai combat pour cette artiste, qui ne s’en sort que parce que son mari la soutient « à 100 % ». « Ici, quand tu dis “rappeuse”, les gens pensent : fille ratée, qui se drogue, qui n’est pas présentable, qui couche avec n’importe qui. Les garçons, eux, c’est l’image du voyou... »

Ce que confirme Señor CHK, jeune Beïdhani issu d’une famille modeste ayant grandi à Dar Naïm : « Quand ma mère a appris que je faisais du rap, elle m’a fait jurer d’arrêter ! Alors, j’ai changé mon blase [nom d’artiste] et j’ai retiré ma photo de ma chaîne YouTube. Ici, y a grave d’injustice ! Tous les postes élevés sont réservés aux gens des grandes familles. Mes idoles, c’est le groupe Ewlad Leblad. Eux, ce sont des vrais ! Ils clashent le président. » Ewlad Leblad (« les enfants du pays », en arabe) a été le premier groupe rap à succès composé de Maures blancs. Peut-être justement parce que maures et chantant en hassanya, ils se sont vite attiré les foudres du régime, qui les a poussés à l’exil.

Pas le droit de prononcer le mot « racisme »

« Avec le rap, on peut à peu près tout dire, explique Monza (Limam Kane de son vrai nom), ancien rappeur aujourd’hui directeur de studio et organisateur depuis treize ans du festival Assalamalekoum. Mais il existe cependant quelques interdits. Par exemple, tu n’as pas le droit de prononcer le mot “racisme”, ni de parler de l’esclavage, puisque, officiellement, ça n’existe plus en Mauritanie [il rit]. Si tu veux dénoncer l’accaparement des richesses du pays par une poignée de corrompus, tu peux le faire, mais sans désigner précisément le président de la République. » Une limite, justement, qu’Ewlad Leblad a osé franchir. En mars 2019, deux blogueurs réputés ont été arrêtés pour avoir fait écho à une information circulant dans les médias émiratis selon laquelle la police avait saisi dans une banque de Dubaï 2 milliards de dollars appartenant au président mauritanien.

Les chanteurs maures, blancs ou noirs, sont relativement rares sur cette scène hip-hop largement dominée par les Négro-Africains. Car, là encore, la société est divisée, et chacun a sa musique. Pour les Maures blancs, celle des griots, une musique traditionnelle écoutée sous la tente par les grandes familles, dont chacune, il y a quelques années encore, « possédait » son propre griot ; pour les Haratine, le medh, chant religieux, ou le redh, plus dansant. Et pour les Négro-Africains, donc, le rap. Chez les griots comme chez les musiciens haratine, on reste très prudent dans les sujets abordés. « Dans mes chansons, explique en français Noura Mint Seymali, la chanteuse griotte la plus connue internationalement, je parle parfois de l’amour, ce qui peut être un peu choquant. J’ai même un texte sur le cancer du sein, qui est un sujet tabou ici, de sorte que beaucoup de femmes en meurent. Mais il y a d’autres sujets, par exemple le mariage entre une Mauresque [femme maure blanche] et un griot ou un Hartani. C’est un sujet qui me touche, mais, si je chante là-dessus, ça va provoquer un grand scandale, et je risque d’avoir des problèmes. Alors je préfère ne pas en parler. »

Chez les « oiseaux » de Basra, c’est Abdallah le vrai artiste, et lui n’a peur de rien. « Mon nom de scène est AB. J’ai déjà une dizaine de morceaux. Ils sont tous là [il montre son téléphone portable à l’écran fendillé]. Je dois monter les images, et après je mets tout sur YouTube ! » La nuit tombe. Avant que l’on se quitte, le jeune rappeur entonne devant ses amis un de ses textes, écrit en français : « Ils nous mentent / Ils nous tuent / Ils nous haïssent en faisant semblant qu’ils nous aiment / Ils disent être des musulmans / Mais ils continuent d’verser le sang / Ils coffrent des innocents / Ils nous interdisent de vivre notre vie / Mais qui sont-ils... ? / Mais qui sont ces Maures blancs... ? »

Pierre Daum

Journaliste.

(1Cf. Rémi Carayol, « Mauritanie : la colère noire », Jeune Afrique, Paris, 25 novembre 2011.

(2Index publié par la fondation Walk Free, en coopération avec l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Nedlands (Australie) - Genève - Le Grand-Saconnex (Suisse).

(3) Lire Amel Daddah, « Mauritanie, les héritiers de l’esclavage », Le Monde diplomatique, novembre 1998.

(4) Il parle en anciens ouguiyas, comme tout le monde dans les conversations. Les nouveaux ouguiyas ont été mis en circulation le 1er janvier 2018, au taux de un pour dix.

(5) Zekeria Ould Ahmed Salem, « Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études africaines, no 206-207, Paris, 2012.

Publié le 02/09/2019

Gilets Jaunes: Syndicalisme rassemblé ou syndicalisme de classe

Par Jean-Pierre Page

(site mondialisation.ca)

Le Mouvement des Gilets jaunes s’est développé massivement à côté d’un courant syndical en déclin, ce qui a provoqué le mécontentement de nombreux militants de la CGT et ce qui a permis de relancer des activités combatives et des convergences des luttes à partir de ses structures de base. Ce qui a permis aussid’empêcher la normalisation néolibérale du « syndicalisme rassemblé » prévue par sa direction lors durécent congrès de la CGT. Désormais, la défense de la structure confédérale et démocratique du syndicat, la multiplication des actions autonomes lancées par les fédérations syndicales les plus combatives, les activités de terrains de la part des Unions locales et départementales en coordination avec lesmouvementssociaux, les gilets jaunes, les quartiers populaires a connu un essor inédit. Sans plus avoir à tenir compte des injonctions provenant d’en haut. Le reconquête d’un syndicalisme de lutte et de classe s’opèresur le terrainen même temps que la relance d’initiatives régionales et localesde formationmilitante. L’ébullition sociale qui s’est répandue tout au long de l’année écoulée connaît des prolongements quiprovoque desréflexionsauxquellesparticipenotre collègue de rédaction, militant de longue date de la CGT et acteur connu du mouvement syndical internationaliste et anti-impérialiste.

1-Assumer ses responsabilités!

L’aiguisement de la crise qui s’annonce est marqué entre autres par l’effondrement possible de la Deutsche Bank avec ses 20 000 suppressions d’emplois1soutenues par la fédération Ver.di2affiliée au syndicat DGB3et à la Confédération européenne des Syndicats (CES), comme sur un autre plan, par la guerre commerciale, monétaire, politique et militaire qui se déroule entre la Chine, la Russie d’un côté et les USA de l’autre. Trump souffle en permanence le chaud et le froid. Les manifestations de Hong Kong et de Moscou sont là pour le rappeler !4

Après les élections européennes de juin 2019, les péripéties politiques et institutionnelles liées à l’élection des nouveaux dirigeants européens ont mis en évidence une nouvelle fois la contradiction existant entre les partisans d’une Europe prétendument « plus juste et plus unie »5et les peuples ! De manière plus ou moins conscients, ces derniers sentent que « l’aventure européenne » ne mène qu’à plus de casse sociale et à la confiscation de la démocratie. Une nouvelle fois, ils l’ont exprimé à travers une abstention record.

Ces exemples parmi d’autres sont les manifestations récentes et révélatrices qui précèdent un « tsunami » économique, financier, social, politique et démocratique. L’assujettissement des médias et le recul de l’esprit critique masquent de plus en plus mal cette réalité.

Enfin, le surendettement et le retournement des marchés financiers soulignent l’extrême précarité d’une économie mondiale soumise non pas aux règles, mais aux rapports des forces. Ainsi le contrôle de l’Eurasie6est devenu un des enjeux majeurs de la conflictualité mondiale.

La croissance française est révisée à la baisse7et sera en net recul par rapport à 2018. Les inégalités s’accroissent de manière sans précédent avec une richesse insolente à une extrémité et une pauvreté exponentielle à l’autre. À l’échelle mondiale, le montant des dividendes versés aux actionnaires atteint un nouveau record avec 513 milliards de dollars.

La France est de loin le plus grand payeur de dividendes en Europe, en hausse, à 51 milliards de dollars US8. Cette situation de forte instabilité est devenue insupportable. Elle se paie socialement et politiquement au prix fort. 65% des Français9avouent avoir déjà renoncé à partir en vacances faute d’argent et 4 d’entre eux sur 10 de manière répétée ! Les peuples font face à ce qu’il faut bien appeler une guerre de classes.

Cela n’est pas indifférent à l’opposition, au mécontentement, à la colère qu’expriment les travailleurs et la population, les jeunes en particulier, à travers leurs luttes et leurs sentiments à l’égard des institutions politiques et répressives. C’est ce que montre ces dernières semaines et dans une grande diversité, la permanence de l’action des Gilets jaunes, le succès de l’idée de référendum contre la privatisation d’Aéroports de Paris, l’affaire Steve10, le mouvement « Justice pour Adama Traoré »11ou encore les rassemblements contre le G7 de Biarritz, là où les confédérations syndicales brillent par leur absence, les nombreuses luttes paysannes contre la malfaisance du CETA,12et bien sûr de nombreuses grèves dans les entreprises.

Comme l’illustre un sondage inédit, huit mois après le début du mouvement, une majorité de Français continuent à apporter leur soutien aux Gilets jaunes, quand 40 % sont convaincus qu’une révolution est nécessaire13pour améliorer la situation du pays.

Or, plutôt que de prendre en charge cette radicalité, le mouvement syndical donne l’impression d’être plus préoccupé par son statut de régulateur social que par celui de donner du contenu et ouvrir une perspective à cette évolution significative de l’opinion. Ainsi, la décomposition/recomposition du syndicalisme se poursuit et va sans aucun doute s’accélérer. Cette conversion se concrétise par l’approbation et la complicité des dirigeants des confédérations syndicales européennes. Elle se fait également dans « une consanguinité » entre celles-ci, les institutions européennes, les gouvernements et le patronat.

A la veille du G7 de Biarritz, les entreprises conduites par le MEDEF et les organisations syndicales conduites par le Secrétaire général de la CFDT se sont concertées pour élaborer une déclaration commune « afin de favoriser une croissance mondiale et un libre-échange qui profitent à tous ». Ceci est présenté comme « un signal fort adressé aux gouvernements pour qu’ils prennent en compte les entreprises comme acteur du changement »14. En fait, il s’agit clairement de voler au secours du libéralisme, en d’autres termes du capitalisme pour, au nom de « l’union sacrée », faire le choix de la guerre économique sous leadership US dans une confrontation avec la Chine et la Russie. Comme en d’autres périodes de notre histoire, l’objectif des « partenaires dits sociaux » va être de mobiliser le monde du travail pour faire le choix de la collaboration de classes au nom de l’association capital/travail. Tel sera le rôle imparti aux organisations syndicales.

Voilà pourquoi on souhaite aller au plus vite vers une transformation de celles-ci en un syndicalisme de service et de représentation, déléguant ses pouvoirs à des structures bureaucratiques supranationales comme le sont celles entre autre de la CES. On veille à ce que cette évolution se fasse dans l’ignorance de la part des travailleurs que l’on cherche à priver des moyens dont ils disposent pour se défendre et ouvrir une alternative de rupture avec le système dominant.

Cet objectif implique en France en particulier pour la Confédération générale du Travail (CGT), une transformation mettant un terme à sa conception confédérale. Elle consiste à la faire renoncer aux principes, aux finalités comme aux conceptions qui sont les siennes. Le type d’organisation est toujours dépendant de l’orientation et de la stratégie dont on fait le choix. Celles-ci ont changé, il lui faudrait donc s’adapter en conséquence, renoncer au confédéralisme et à la liberté de décision de chaque syndicat affilié comme à la recherche du travail en commun pour de mêmes intérêts de classe.

Cela suppose de renoncer à la relation et à la fonction des principes fondateurs qui unissent les organisations et les adhérents de la CGT. Depuis plus d’un siècle, celle-ci s’est construite entre les syndicats d’entreprises qui permettent, depuis le lieu de travail, d’enraciner toute démarche syndicale, les fédérations professionnelles, les unions départementales et unions locales interprofessionnelles. Ce qui est visé dorénavant est un syndicalisme de type institutionnel, vertical, à plusieurs vitesses, qui devra se structurer à partir d’une action et d’une organisation de type corporatiste s’adossant à de grandes régions européennes.

Une confédération comme la CGT ne saurait pas vivre, fonctionner et se reproduire pour et par elle-même, en s’écartant de la vie réelle de ses organisations de base qui l’unissent aux travailleurs, en établissant des cloisons étanches entre ses différentes structures. Déjà en désavouant son histoire, en rompant ses amarres, « Tel un bateau ivre»15de ce pourquoi elle existe, on cherche à lui faire jouer un autre rôle en la déconnectant progressivement de ce qui a fondé historiquement sa conception et son rôle.

Ce qui est en cause et menacé n’est rien moins que son unité, sa cohésion, son utilité. La CGT est particulièrement visée de par l’influence et l’action qui est la sienne, par son identité et son histoire. De sa capacité à faire face à ce défi va dépendre son rôle futur. Le combat pour défendre et faire vivre la confédéralisation est déterminant et ne peut être éludé, il doit être mené dans la clarté.

Or, comme l’a montré son 52e Congrès16, il est clair qu’il existe au sein de la CGT au moins deux lignes fondées sur des orientations distinctes et radicalement opposées.

La question politique est donc de savoir s’il faut chercher une position moyenne entre les deux, une forme de compromis pour infléchir l’orientation, ou bien en tenant compte de tout ce que cela signifie, s’employer à construire autre chose à partir de l’acquis, en termes d’alternative syndicale, sociale et politique et, si oui, comment le faire sans tarder?

En effet, la situation et son évolution probable imposent d’anticiper et de ne rien exclure ! C’est une exigence pour les syndicalistes conséquents qui dans leurs analyses et leurs actions se revendiquent de la lutte des classes. Ceci est devenu un impératif car il s’agit de défendre et faire progresser l’outil indispensable aux luttes sociales et politiques des travailleurs, à leur émancipation. Le devenir de la CGT, sa raison d’être et son efficacité en dépendent. Or, celle-ci s’est affaiblie, non seulement en influence et force organisée, mais également à travers ses idées, son programme, son projet de société, sa vision, son indépendance, son fonctionnement. La mutation stratégique de la CGT déjà engagée à la fin des années 1970 et accélérée au début des années 2000, l’a profondément déstabilisée17. Ainsi par exemple et entre autres, elle s’est écartée de manière significative de toutes références aux principes de souveraineté nationale et populaire sur lesquels elle s’était pourtant construite. Son internationalisme s’est érodé !

La CGT est aujourd’hui divisée entre des options différentes et opposées, quand elle devrait contribuer à rassembler, bâtir un rapport des forces sur la durée contre la malfaisance du néolibéralisme. De la même manière, elle devrait encourager les convergences pour contribuer à un « Front populaire  »18 de toutes les forces sociales et politiques qui luttent pour une société en rupture avec l’exploitation capitaliste et les dominations impérialistes.

Sur tout ce qui touche à son orientation stratégique, à sa finalité comme à son identité, la lucidité impose de constater combien les fractures se sont multipliées. Celles-ci menacent non seulement la place de la CGT dans les lieux de travail, la perception que l’on a de son rôle, mais y compris à terme sa nature. Les désaccords sont nombreux, ils se sont radicalisés par le refus, les atermoiements et l’opposition de sa direction à en débattre. Trop longtemps des questionnements restés sans réponse ont contribué à la mutation délétère de ce qui était la première organisation syndicale française.

Comment ne pas constater le décalage saisissant entre l’état d’esprit, le fonctionnement de la direction confédérale et celui des organisations confédérées ?

Il faut en faire un bilan lucide, tout en veillant à l’unité, sans exclusion ni ostracisme vis-à-vis des idées qui dérangent, dans un esprit fraternel et militant. Dorénavant, il y a urgence à assumer cette responsabilité19!

2- Faire preuve de lucidité!

Certes, il y a toujours eu dans la CGT et sous la pression des idées dominantes, celles du patronat, de forces politiques, d’institutions internationales, des confrontations, certaines ont même conduit à des ruptures, à des scissions. Mais, aujourd’hui les différences d’approches et d’opinions sont d’une ampleur inédite.

La raison principale de cette situation n’est pas à chercher dans les faiblesses d’analyses de l’appareil, son absence d’esprit d’initiative ou dans son fonctionnement bureaucratique, ou encore dans la médiocrité qui caractérise sa direction. Même si ces réalités sont incontestables. La seule et véritable cause, n’est rien d’autre que le changement d’orientation stratégique qui s’est construit sur une longue période et plus particulièrement sur ces vingt dernières années. Cette dépolitisation à marche forcée, mais qui souvent n’est qu’apparente, a conduit la CGT dans une impasse et, avec elle, le syndicalisme français dont les résultats sont devenus un bilan accablant.

La CGT est dorénavant dans une démarche non plus de confrontation et de contestation radicale du système capitaliste comme l’avaient voulu ses fondateurs, mais dans un accompagnement qui vise à corriger les excès du système dominant par la magie de la proposition et de la négociation tout en se ralliant à une forme « d’union sacrée »

En fait, comme en d’autres temps et au prix d’un renoncement, une partie de la CGT a fait le choix sans bataille, de conceptions syndicales que celle-ci avait combattues pendant presqu’un siècle. Voir la réalité en face c’est reconnaître que le courant de classe dans la CGT a nettement reculé, concédé du terrain en recherchant les compromis, puis qu’il s’est affaissé.

Globalement, cette nouvelle orientation a été assimilée et soutenue par de nombreux dirigeants à tous les niveaux des structures de la CGT, volontairement ou simplement par ignorance ou bien par opportunisme. Elle s’est développée parallèlement et pendant tout un temps en phase avec les changements d’orientation successifs du Parti communiste français (PCF) et l’évolution des rapports de force politiques en France, en Europe et internationalement.

Cette adaptation qui a pris parfois la forme de reniements peut se vérifier à travers un alignement de la CGT sur les positions défendues par les autres syndicats français, qu’il s’agisse du partenariat et du dialogue social, de la mise en cause du mouvement des Gilets jaunes, de l’intégration européenne20ou encore de l’ostracisme et de la caricature à l’égard d’une partie du mouvement syndical international21, y compris jusqu’à admettre une certaine « fin de l’histoire » depuis 1989/91, qui serait un fait acquis une bonne fois pour toute.

Cette mutation aux conséquences multiples bute dorénavant contre une évidence de plus en plus partagée dans la CGT, celle de l’échec.Il est celui patent d’une orientation stratégique et non d’une mauvaise gestion. Refusant de mettre en cause ce fiasco, on cherche à l’ignorer avec une obstination frôlant l’aveuglement. Le cap devrait être maintenu selon la direction de la Confédération, quel qu’en soit le prix! Pourquoi?

Ainsi, des dirigeants de la CGT s’accrochent quasi religieusement à cette révision stratégique qui inclut la proposition et la négociation indépendamment du rapport des forces, le « syndicalisme rassemblé », les problèmes sociétaux que détermine l’air du temps, les affiliations à la CES et à la Confédération syndicale internationale (CSI)22qui sont devenues des préalables et les balises légitimant cette mutation23. Renoncer à ces concepts et engagements serait pour les partisans du recentrage de la CGT mettre en cause l’orientation passée, celle présente ou celle future. Pour Bernard Thibault, « C’est toute la conception de notre organisation et sa vision du syndicalisme qui est en question ».

Selon les tenants de cette évolution, cela serait également menacer l’action, le rôle qui est revendiqué pour militer en faveur de l’émergence d’un pôle syndical réformiste en France, aux côtés de la CFDT, arrimé au niveau européen à la CES, et internationalement à la Confédération syndicale internationale (CSI).

La tâche est donc pour les convertis à cette vision d’arriver à convaincre qu’il faut dorénavant unilatéralement et en urgence se conformer à une vision « européenne » qui n’est rien d’autre que l’abandon de toute souveraineté populaire, celle de la collaboration des classes et de l’association capital/travail, quitte à le faire en maintenant certaines apparences. Selon eux, il n’y a pas d’autres orientations possibles, l’avenir du syndicalisme et de la CGT en dépendrait. Pour cela, les militants devraient accepter de se remettre en cause, de le faire en faisant preuve de réalisme et de pragmatisme, battre leur coulpe, se transformer en « béni-oui-oui», pour mieux s’effacer, afin de permettre que se concrétise la forme achevée d’un syndicalisme rassemblé.

 3- Ce qu’a révélé le 52e Congrès de la CGT!

Toutefois, ces certitudes volontaristes masquent mal des inquiétudes. Elles seraient justifiées par le fait que l’orientation actuelle de la CGT serait menacée de l’intérieur. Sa mise en œuvre serait chaotique, sa gestion déplorable. Selon les partisans de cette évolution/mutation, à leur avis nécessaire et incontournable, le 52e congrès serait la preuve des insuffisances de la nouvelle direction. Tout particulièrement celles de son Secrétaire général, incapable de mettre en œuvre ce qu’on lui a demandé, mais aussi et surtout la conséquence des agissements d’une sorte de « 5e colonne», qui aurait fait le choix récent de « saboter» le congrès de l’intérieur.

Ainsi, l’introduction de la référence à la Fédération syndicale mondiale (FSM)24dans les nouveaux documents d’orientation de la CGT serait un recul inacceptable qui aurait du être évité. Cela va, dit-on, encourager et légitimer les opinions, les critiques des décisions passées et celles qui se manifestent contre l’immobilisme et les complicités d’une CES, rouage des institutions européennes comme à l’égard d’une CSI au service de l’oligarchie mondialiste et de ses préoccupations géopolitiques.

Mais, plus encore, l’abandon, et de surcroît piteusement, d’un projet de changement des structures de la CGT a provoqué un choc. Car comme ce fut le cas en son temps avec le recentrage de la CFDT25, il est intéressant de noter l’importance accordée à cette transformation par ceux-là mêmes qui entendent inspirer la transformation de la CGT et contribuer plus généralement à celle du syndicalisme. Aux yeux de certains groupes fonctionnant dorénavant en lobbies et groupes d’influence, celle-ci ne pourrait se conformer à son agenda sans la métamorphose de son organisation. Si cette ambition n’est pas nouvelle, les objectifs politiques recherchés à travers le changement de structures auraient pris un caractère impératif. Ce qui serait justifié par un rapport des forces défavorables au plan social et politique qui exigerait de s’adapter au plus vite, tout comme à la perspective d’une plus grande intégration européenne. Par ailleurs, la précarisation, la multiplication des statuts, l’éclatement du lieu de travail imposeraient de s’adapter sans attendre.

Face à cette évolution, le syndicalisme CGT d’entreprise avec ses caractéristiques historiques et combatives est perçu comme une anomalie, voire un frein au regard de ce qui devrait dominer au sein du syndicalisme européen. De par l’existence de la CGT et de ses principes de lutte, l’exception syndicale française serait une réalité et une rigidité bien dérangeante dont il faudrait achever le cycle26.

4- Vers un syndicalisme de services ?

De tout temps, la fonction répressive du Capital et de son Etat s’est exercée pour aboutir à la criminalisation de l’activité syndicale, à la mise en cause du droit de grève et de manifestation, et à l’usage aujourd’hui de moyens matériels et technologiques sans précédent pour faire taire critique et contestation. Si le Capital entend persévérer dans cette voie autoritaire et implicitement fascisante, cela ne lui suffit pas! Après s’être fixé des objectifs visant à intégrer à sa politique les syndicats et les travailleurs pour les désarmer durablement, il a choisi de sortir le syndicat du lieu de travail, de lui substituer un syndicalisme de représentation formelle à la fonction subalterne, un syndicalisme de service. Dans le meilleur des cas, le caractère revendicatif de la mission du syndicat serait dans les entreprises réduit « aux carreaux cassés » et à la gestion de certaines activités sociales.

Cette vision, nous dit-on, serait conçue pour enrayer une forme de déclin. Ce serait la réponse miraculeuse à la crise de la représentation sociale, à la désyndicalisation et à la marginalisation des organisations de travailleurs27.

On a commencé à théoriser ce besoin impérieux au nom du rôle et de la place nouvealle qu’il faudrait accorder aux structures intermédiaires, d’autant que la contestation des « élites »s’est accrue dangereusement ! Emmanuel Macron parle de «reconquête des corps intermédiaires dans une perspective d’un projet national et européen d’émancipation »28. Ainsi, le Centre d’analyse stratégique (l’ancien Commissariat au plan)29 propose, sur le modèle scandinave, de redéfinir la mission des syndicats jugés en France trop combatifs afin de leur permettre de fournir :

– Des offres plus concrètes sur le modèle des comités d’entreprise.

– Une mutualisation pour de meilleurs services, en partenariat avec d’autres secteurs comme des centrales d’achat, des banques, des assurances…

– Un meilleur accompagnement des parcours professionnels, sujet sur lequel la CGT a montré un grand intérêt.

Par ailleurs, des chercheurs nord- et latino-américains considèrent qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, le syndicat d’entreprise perdrait sa raison d’être puisque le salarié pourrait directement via son ordinateur, consulter son responsable aux relations humaines, son fameux « DRH », voire négocier directement et sans intermédiaire avec son employeur30. Ses techniques « managériales » ne sont pas sans influencer le fonctionnement même de la CGT.

Ainsi, la nouvelle étape de la mise en place de la loi sur la représentation syndicale doit contribuer à ces programmes ambitieux.

Déjà, celle-ci va conduire à la suppression de 200 000 postes de délégués syndicaux et à la disparition du fait syndical dans un grand nombre d’entreprises. Est-il utile de rappeler que c’est un ancien dirigeant national de la CGT qui a assisté la ministre du travail sur cette orientation réactionnaire du gouvernement Macron ? Celle-ci va compléter les lois antisyndicales des ministres socialistes de François Hollande, François Rebsamen amphitryon du récent congrès de la CGT et Myriam El Khomri31pour expulser les syndicats des bourses du travail, procédures qui, depuis, se multiplient partout, contre les Unions locales et les Unions départementales, sans que cela ne fasse l’objet d’une riposte nationale de la CGT, ni d’ailleurs des autres confédérations syndicales.

Mais on veut aller encore plus loin! Il s’agit maintenant d’obtenir la taxation des syndicats qui seraient appliquée au même titre que celle des entreprises, avec imposition de la TVA, taxation à 33% des excédents budgétaires, interdiction d’embauches de dirigeants syndicaux, soumission aux contrôles fiscaux et à l’URSSAF, etc. Ces objectifs du gouvernement connus depuis la fin 2018 par les confédérations, dont la direction de la CGT, seront applicables début 2020. Ils sont pour l’heure ignorés ou consentis, car ils ne font l’objet d’aucune contestation ni action, à l’exception de celle organisée par la Région CGT Centre-Val de Loire32.

En Europe, et au nom du réalisme, ces objectifs ne sont pas insensibles à la CES et aux organisations syndicales qui entendent participer à de telles évolutions en rompant avec des conceptions jugées traditionnelles, archaïques et passéistes. Car cette ambition devrait être complétée par une délégation des prérogatives nationales des syndicats comme le pouvoir de négociations à des systèmes syndicaux qui dorénavant parleraient et agiraient supranationalement. Cela entraînerait une forme de vassalisation des confédérations nationales à un « centre » parlant, agissant et négociant en leur nom. Au récent congrès de la CES33, la délégation de la CGT tout comme celles des autres confédérations syndicales ont approuvé unanimement des orientations qui s’inscrivent dans une telle approche34.

Cette démarche de rupture est encouragée en France notamment par la CFDT, dont le Secrétaire général assume la présidence de la CES, avec le soutien de la CGT35.

Par ailleurs, la direction de la CGT n’est pas indifférente à cette rénovation et les critiques avant congrès de Philippe Martinez sur le fonctionnement des syndicats, comme le soutien à de premières expériences comme celle du «syndicat inter-entreprises ouverts aux auto-entrepreneurs de Malakoff, le SIEMVVE»36. Cette démarche des partisans du recentrage de la CGT a pour objectif de participer à une vision qui se veut transformatrice mais qui en réalité met en cause le syndicat d’entreprise et le rôle de l’union locale. Les propositions de modifications des structures de la CGT qui devaient être soumises au 52e Congrès voulaient s’inspirer et prendre appui sur cette vision des choses.

Pratiquement, à quoi avons nous affaire avec cette mutation fondamentale du syndicalisme que l’on aimerait voir s’accorder avec la refonte des statuts de la CGT?

Comme on le voit, de tels changements doivent encourager le syndicalisme au nom de l’union sacrée à prendre sa place dans une Europe fédérale en abandonnant ses attributions nationales. Concrètement, il faut une mise en conformité de la CGT avec un type d’organisation syndicale fondé sur quelques branches professionnelles pour permettre l’intégration autour de grandes régions et de pôles de développement européens.

Soutenir cette manière de voir serait faire le choix de la verticalité dans le fonctionnement des syndicats, au détriment de principes d’organisation fondés sur le fédéralisme, la démocratie syndicale et ouvrière, ceux de la solidarité interprofessionnelle entre fédérations, unions départementales et unions locales, donc finalement affaiblir les droits et devoirs du syndiqué. Ainsi suivre cet objectif conduirait le Congrès confédéral de la CGT à devenir le congrès de structures, plus celui des syndicats d’entreprises. S’opposeraient alors structures professionnelles et interprofessionnelles, conduirait à la division de la CGT elle-même37.

Cette approche régressive aboutirait inévitablement à la poussée d’un corporatisme dont la CGT avait historiquement fait le choix de se défaire. Cela se ferait au détriment du rassemblement de la classe sociale des travailleurs, sans lequel aucune dynamique de luttes transformatrices n’est possible. Cette mise en conformité de la CGT avec les conceptions syndicales qui prévalent en Europe constitue un des objectifs recherchés. Autant dire que cette tendance lourde ne pourrait faire qu’encourager les comportements étriqués de certaines fédérations et l’étouffement de toute solidarité concrète de classes.

Cela contribuerait à opposer la revendication professionnelle et interprofessionnelle, cela serait reculer sur toute l’orientation des réponses aux besoins des salariés comme à tout projet de transformation de la société. Il ne s’agit pas de nier les différences, il faut les prendre en compte. Il existe des revendications d’entreprise et il existe aussi des revendications communes38. Mais la réponse aux exigences de l’un peut coïncider avec celles de tous et inversement, c’est là le rôle et la fonction de la confédéralisation d’y contribuer!

Que deviendrait également le fédéralisme, la mutualisation des moyens au service de la lutte des classes? Comme on le voit déjà, cela serait sans doute remplacé par la multiplication des directives et des notes de service au détriment du débat, du partage d’opinions, de prises de décisions collectives et de la solidarité de combat entre toutes les organisations de la CGT.

Enfin, faire de tels choix permet de mieux comprendre pourquoi il faudrait rompre avec certaines règles et organismes collectifs de la vie démocratique de la CGT.

De manière parfaitement cohérente, il en va ainsi par exemple de la mise en cause du rôle et de la place du Comité confédéral national de la CGT. Après avoir voulu le faire disparaître, on cherche à le dévaloriser en le transformant de plus en plus en un “forum” où tout peut se dire sans véritable conséquence et surtout sans que cela n’influe sur les décisions de la direction confédérale! D’ailleurs, le bilan affligeant de la Commission exécutive confédérale elle-même, à la participation formelle et fortement réduite, confirme l’appauvrissement d’une vie démocratique au bénéfice d’une armée de collaborateurs et d’un appareil professionnalisé à l’extrême, financé on ne sait trop comment. Rappelons que la part des cotisations ne représente aujourd’hui plus que 29 % du budget confédéral.

Il faudrait donc ranger au magasin des accessoires les vieilleries des principes de classe en matière d’organisation et se fondre dans la supposée modernité et innovation. Ni neutre, ni innocente, ces orientations ne sont en réalité que le retour à des formes de structures anciennes du mouvement syndical39.

S’engager dans cette voie serait pour la CGT faire un choix qui équivaudrait à une rupture définitive avec la nature et l’identité qui doivent demeurer la sienne. C’est le prix qu’il lui faudrait payer pour épouser définitivement la cause du réformisme syndical en France, en Europe et internationalement.

Il faut comme en d’autres époques combattre cette démarche qui marginaliserait la CGT car elle ne pourrait que contribuer à son affaiblissement, à celle des luttes, en les opposant entre elles, à diviser les travailleurs et donc à nourrir l’attentisme, à ruiner la crédibilité du syndicalisme.

5- Une CGT compatible avec le syndicalisme réformiste ?

Ce que l’on a changé sur le contenu de l’orientation devrait donc dorénavant coïncider avec ce que l’on veut réformer du point de vue de l’organisation. C’est dire l’ampleur de cette nouvelle étape, véritable conversion stratégique à laquelle on veut soumettre la CGT.

La CGT est elle prête à cela ? Rien n’est moins sûr !

C’est ce que les délégués du 52e Congrès ont voulu signifier en repoussant démocratiquement l’examen de ces propositions visant à modifier les structures à dans 3 ans, c’est à dire, au prochain Congrès confédéral. Il en a été ainsi de ce sujet comme d’autres soumis à la discussion et à de fortes contestations comme sur le bilan d’activité, le concept de syndicalisme rassemblé, le programme revendicatif, les affiliations internationales.

Ceci a contribué à créer une situation paradoxale. D’un côté, ce congrès fut celui de l’insatisfaction et n’aura apporté aucune réponse aux questions en suspens. Mais, de l’autre, une situation inattendue est apparue, à savoir l’émergence d’un état d’esprit nouveau parmi les délégués des différents syndicats.

À travers de multiples interventions critiques et aussi par leurs votes, de nombreux militants ont exprimé une volonté de réappropriation de la CGT par ses adhérents et ses militants eux-mêmes. Des intervenants ont même voulu signifier à la direction confédérale ce que l’on pourrait résumer de la manière suivante : « puisque depuis des années et malgré nos critiques et propositions vous n’écoutez pas, nous allons passer à la mise en œuvre de ce que nous décidons nous-mêmes, et nous le ferons avec ou sans vous ».

Face à ce qui est déjà plus qu’un défi, et de peur de le voir devenir contagieux, certains dirigeants anciens et nouveaux, mais aussi les «experts ès syndicalisme», sont conduits à penser qu’il faudrait anticiper et faire le choix d’un changement de direction, Secrétaire général inclus. Selon eux, ce qui s’apparenterait à une « révolution de palais », permettrait de sauver une mutation à laquelle ils se sont beaucoup consacrés et se consacrent toujours autant. Une telle orientation viserait surtout à évacuer le nécessaire débat de fond. Non seulement, elle ne réglerait rien mais, pire, elle enfoncerait la CGT dans la division, les batailles de clans et de courtisans, la paralysie. Comme on l’a vu avec l’affaire Lepaon, cette apparence de changement serait vaine, voire pire40.

Évidemment, l’illusion qu’avec le temps, les choses pourraient s’arranger d’elles-mêmes ne peut qu’aggraver cette situation tant la contradiction entre des orientations et des ambitions aussi radicalement opposées devront se résoudre d’une manière ou d’une autre. Compte-tenu de la faiblesse intrinsèque de la direction confédérale, de son style de travail, des ambitions diverses et variées qu’elle suscite, de la professionnalisation, d’une institutionnalisation qui s’aggrave, de la mise sous tutelle de certains secteurs de travail, les phénomènes négatifs constatés antérieurement ne pourront qu’empirer!

L’instabilité va donc se poursuivre! Pour y remédier, il faudrait la volonté de procéder à un bilan, une nouvelle orientation fondée sur l’action, un programme revendicatif intelligible, des alliances transparentes, des convictions, des engagements conscients, des positionnements européens et internationaux clairs. Nous n’en sommes pas là, on semble même s’en éloigner. Un mois après le 52e Congrès, le récent CCN de fin juin 2019 en a été l’illustration. Ainsi, le processus revendicatif est de nouveau paralysé. Une nouvelle date d’action « saute-mouton », le 24 septembre 2019, dans le genre « il faut bien faire quelque chose » devrait préparer une semaine d’action à la fin de l’année 2019. Faut-il suggérer aux organisations de la CGT de rester l’arme au pied face à un agenda social qui s’annonce d’une brutalité inouïe, ou faut-il assumer dès à présent les responsabilités qu’exige cette situation? Là est la question!

D’autant que la crise sociale, économique et politique qui découle de la mise en œuvre des choix du Capital va s’accélérer! D’importantes échéances comme le dossier des retraites, ceux de la santé, de la Sécurité sociale dans ses principes fondateurs, la réforme de l’assurance chômage, de nombreux conflits pour l’emploi comme ceux de General Electric/Alsthom, l’avenir de la Centrale de Gardanne, celui d’Aéroports de Paris face à la privatisation, l’enjeu du statut des fonctionnaires, la poursuite de la restructuration de la SNCF après la défaite du conflit 2018, d’EDF, la situation catastrophique de l’éducation nationale et de l’hôpital public illustrée respectivement par le rapport sur la correction du Bac et par le mouvement des urgentistes sont des échéances incontournables41.

Ce contexte et son évolution rapide peuvent provoquer des situations inattendues « une étincelle peut mettre le feu aux poudres »42, or il y a beaucoup de poudres accumulées. Il peut contribuer à l’expression du besoin de convergences qu’il faudra encourager, susciter et assumer. Il est significatif que Jacques Attali ai souligné récemment que “Si les classes dirigeantes ne faisaient pas attention, le mouvement des Gilets jaunes pourrait entrer dans l’histoire comme le début d’une nouvelle révolution française”.43

Bien évidemment il convient d’intégrer dans cette approche la dimension d’une Europe en crise sociale, économique, financière, politique, institutionnelle aggravée au plan environnemental et agricole avec l’approbation du traité de libre échange CETA entre l’Union européenne et le Canada ou celui avec le MERCOSUR en Amérique latine. A cela s’ajoute les nouvelles tensions internationales avec la multiplication des conflits asymétriques au Proche-Orient, en Asie comme en Amérique latine, les confrontations majeures déjà engagées entre les Etats-Unis, l’Iran, la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan44, l’émergence de l’Eurasie comme pivot du futur développement mondial.

Sans une prise de conscience salutaire et un renouveau véritable de ses orientations dans un sens de lutte de classes la CGT va continuer à apparaître de plus en plus hors-sol, coupée des réalités et des attentes des travailleurs, des militants comme des organisations, tout particulièrement celles et ceux qui organisent l’action au jour le jour et qui font vivre le syndicat.

Par ailleurs, les organisations de la CGT seront interpellées par la poursuite souhaitée et sans aucun doute le développement de l’action des Gilets jaunes dont l’objectif est de contribuer par de nouvelles initiatives à bloquer l’économie afin d’exercer le maximum de pression sur le pouvoir et le patronat. Ce mouvement va prendre une nouvelle ampleur qui mériterait sans tarder la mise au point d’une stratégie commune de recherche de convergences d’actions. À l’évidence la direction de la confédération n’en est pas là!45

 6- Savoir anticiper en tirant les leçons !

Par conséquent, on ne saurait s’accommoder de cette situation sans perspectives alors qu’il faudrait anticiper, tirer les conséquences et se donner les moyens de prendre sa place dans les résistances qui doivent s’organiser et s’organisent déjà.

Comment la CGT pourrait-elle faire le choix de l’attentisme, de l’hésitation, de débats aux préoccupations existentielles comme on le suggère quand l’urgence sociale commande de prendre des décisions ?

Ne faut-il pas tirer les leçons de la période récente ? Par exemple, comment s’étonner que des comportements condescendants vis-à-vis des Gilets jaunes aient provoqué de leur part une certaine suspicion à l’égard du syndicalisme, parfois la conviction de son inutilité. Ainsi, plutôt que d’encourager l’action commune, n’a-t-on pas, au nom du syndicalisme rassemblé, préféré faire le choix de se rallier à la ligne de la CFDT dont le « macronisme » est assumé. Ainsi le syndicalisme s’est enfermé dans des certitudes et des postures qui, au final, ont permis au pouvoir de rebondir et de manœuvrer.

Persévérer dans la voie qui a précédé le 52e Congrès serait donc faire le choix de nouvelles déconvenues. Sans sursaut nécessaire, la situation de la CGT en interne s’aggravera avec la perspective de nouvelles tensions, des conflits, de mises à l’écart. Persévérer dans cette voie, serait prendre le risque d’un nouveau préjudice pour celle-ci. Il faut s’y opposer !

Comment ? Il ne saurait y avoir d’autres solutions ni alternatives que d’assumer les responsabilités que la situation exige. D’autant plus que, si les risques existent, les possibilités le sont également, tant les attentes et les disponibilités sont fortes.

Adopter une attitude faite d’expectatives serait stérile et improductive. On ne saurait s’accommoder des déclarations d’intentions, de l’irrésolution, de la perplexité. Il faut au contraire, et sans tarder, proposer et mettre en débat dans les entreprises une orientation de combat, des objectifs et des mots d’ordre précis. C’est-à-dire avec un contenu clair et unitaire, une volonté, un programme intelligible qui contribue au développement d’actions coordonnées, professionnelles, interprofessionnelles et transversales afin d’exercer une pression maximum par le blocage de l’économie à travers des formes d’actions et des initiatives qui permettent la durée. Seule une mobilisation déterminée depuis les entreprises peut contribuer aux avancées, il n’en est pas d’autres. Cela doit être le postulat de départ à toute ambition de reconquête. Il en faut la volonté politique ! Il faut donc y contribuer, l’alimenter, y compris même à contre-courant !

Le contexte général et celui propre à la CGT placent le syndicalisme face à des responsabilités inédites. Celui-ci doit les assumer! Si le mouvement des Gilets jaunes a contribué à une prise de conscience, il a aussi donné du sens et du contenu à l’action collective, au besoin de faire preuve de ténacité, en favorisant les solidarités intergénérationnelles, d’encourager l’action des urbains et des ruraux, du privé comme du public, comme de rechercher des convergences en faveur de choix de société. C’est ce qu’a montré d’ailleurs la 3e Assemblée nationale des Assemblées des Gilets jaunes de Montceau-les-Mines46pour laquelle c’est bien le capitalisme et rien d’autre qui est la cause des problèmes que rencontrent les gens. Dans leur déclaration, la troisième Assemblée a ainsi appelé à « une convergence des luttes sociales, démocratiques et écologiques »47et au retrait pur et simple du projet de réforme des retraites.

Si nous partageons ce constat, ne faut-il pas en tirer les conséquences, partout, et d’abord à partir du lieu de travail, là où la contradiction capital/travail se noue? Au regard de la permanence, de la continuité du mouvement social, de sa durée, a-t-on pris toute la mesure du changement qualitatif des consciences, des disponibilités comme des nécessités qu’elles impliquent. Elles ouvrent des perspectives nouvelles !

Faut-il s’accommoder des sentiments d’impuissance et d’incompréhensions qui souvent font place au mécontentement et au désengagement. Faut-il se taire ou ignorer quand l’on entend: « Ca ne peut plus durer comme ça dans notre CGT !» ?

Ne faut-il pas plutôt s’impliquer autrement, voire si nécessaire, se remettre en cause, faire preuve de lucidité, anticiper, ne pas subir. Pourquoi le syndicalisme devrait-il déserter les responsabilités qui sont les siennes, suivre l’air du temps, se soumettre à l’idéologie dominante48 ?

 7- Passer des intentions aux actes!

Le clivage se banalise, il n’y a en effet aucune position commune ni recherche d’une position commune sur l’interprétation et la promotion des statuts fondateurs qui sont ceux de la CGT, aucune sur la nature de la crise, le sens donné à la mondialisation capitaliste et aux stratégies néolibérales, aucune sur le programme revendicatif, aucune sur la stratégie des luttes pour gagner, aucune sur la proposition d’actions et de grèves visant le blocage de l’économie et des profits, aucune sur le sens à donner à la grève générale49, aucune sur les rapports avec les autres organisations syndicales, et en particulier la CFDT, aucune sur le concept de ‘syndicalisme rassemblé’, aucune sur la relation au mouvement populaire comme c’est le cas avec les Gilets jaunes, aucune sur la dimension politique et idéologique de l’action de la CGT et donc aucune sur quel projet de société pour rompre avec le capitalisme, aucune sur l’Europe, aucune sur les affiliations internationales, aucune sur le rôle et la nature des structures dans la CGT, aucune sur la place et le rôle des régions, des fédérations, aucune sur la finalité des unions départementales et des unions locales et, par dessus tout, aucune sur le rôle déterminant du syndicat d’entreprise, aucune sur le fonctionnement de la confédération, aucune sur le contenu et la place de la propagande, aucune sur la teneur de la formation syndicale et donc aucune sur la politique et le rôle des cadres syndicaux, etc.

La situation exige de dépasser les défaillances, la paralysie, les manœuvres dilatoires, les manquements, les faux-fuyants qui veulent temporiser!

Car, faudrait-il prendre acte de ces nombreux désaccords et continuer comme si de rien n’était? Cela n’est pas concevable!

Il est donc indispensable d’encourager partout à ce que l’on s’assume, à ce que l’on prenne la parole, que l’on se réapproprie le débat, que l’on s’attache à donner du contenu aux analyses, à ce que l’on clarifie et que l’on détermine collectivement les objectifs des mobilisations et les moyens d’y parvenir.

La recherche de cette efficacité ne peut se faire sans “un cadre approprié” qui permette cette impulsion en faveur d’initiatives concrètes comme ce fut le cas pour l’action gilets jaunes/gilets rouges du 27 avril 201950. Celui-ci doit être animé à partir d’organisations représentatives, il exige moyens matériels et militants, expressions, publications, formation pour encourager partout à la prise d’initiatives collectives et en premier lieu dans les entreprises.

Ce sont les militants et les syndiqués, les syndicats qui sont et seront toujours déterminants car ils sont dépositaires de l’unité et de la cohésion de la CGT. C’est cette démarche qui doit guider chacun et chacune dans un esprit fraternel. La CGT a besoin de tous et de toutes, il faut la rassembler et non pas la diviser, il faut lui donner les moyens de prendre la parole et de passer à l’offensive !

Il faut entendre et tenir compte d’attentes qui sont fortes. On veut être entendu, pour décider et agir. Il ne saurait pas y avoir ceux qui décident et ceux qui appliquent. La CGT n’est pas la propriété de quelques-uns, elle appartient à tous et toutes. C’est le fait d’avoir pris une distance avec de telles exigences pourtant simples et évidentes qui a ouvert des brèches dans l’unité sans laquelle il est illusoire de vouloir construire un projet syndical de notre temps.

Le combat pour l’unité de la CGT est devenu un combat prioritaire. Mais celle-ci ne saurait pas être l’addition de positions et d’approches différentes. Ce combat exige la clarté des objectifs que l’on se fixe et, pour cela, il doit écarter les ambiguïtés tout comme les renoncements. Il doit valoriser par des actes et une volonté commune le sens donné à la confédéralisation.

Il ne s’agit pas plus de sauver les apparences ou devenir une forme de SAMU (service secours) syndical CGT. Il s’agit de construire une alternative, une issue permettant les convergences indispensables à un rapport de force pour gagner, ce qui suppose aussi de se donner la direction confédérale dont l’on a besoin pour ce faire.

La CGT doit réaffirmer clairement son anticapitalisme et son anti-impérialisme qui sont à la base de son identité de classe.Elle doit réaffirmer son choix en faveur de la socialisation des moyens de production et d’échange, sans lequel il est vain de mettre un terme à l’exploitation capitaliste51. Une vision de progrès social, passe par le changement des structures de propriété, nationalisations, planification, promotion sociale, valorisation de la science et de la culture, sécurité sociale. Comme ce fût le cas en France avec la mise en œuvre du programme duConseil national de la Résistance de mars 1944 (CNR)52.

Aujourd’hui, l’existence et l’activité mondialisée de grands groupes industriels et financiers imposent une véritable dictature aux entreprises sous-traitantes comme à une toute autre échelle aux États, aux peuples et aux travailleurs. Cela renvoie à la convergence d’actions et d’intérêts entre salariés et donc également au besoin de rompre avec un néolibéralisme prédateur qui sacrifie l’intérêt national à ses exigences de profit immédiat comme on peut le voir dans le conflit Alsthom/General Electric ou celui d’Aéroports de Paris.

On ne peut résoudre les problèmes par les compromis ou les clivages qui figent les positions. La CGT doit retrouver sa cohésion et son unité nonpas en soi, mais au service d’un programme et d’une action.

 Pour cela, cinq objectifs doivent être clarifiés de manière concrète, il faut en débattre ! :

I- Quelle stratégie pour des luttes gagnantes.

Comment contribuer à élargir l’opposition à la politique du Capital en multipliant et coordonnant les luttes à partir d’objectifs communs et offensifs pour permettre à nouveau des avancées réelles, et donner confiance. On ne saurait pas faire le choix de luttes sectorielles coupées les unes des autres, sans cohérence, des actions « saute mouton », des journées sans lendemain à la programmation incertaine.

Par conséquent, il n’y a pas d’autres choix que de construire par en bas, depuis les syndicats d’entreprises, un projet qui restitue la CGT à ses syndiqués et ses militants. Pas un projet en soi et pour soi mais un projet lisible et partagé, mêlant des temps d’actions professionnelles et des temps interprofessionnels de grèves et de manifestation. Il s’agit, par des explications, de permettre un combat de résistance de longue durée face au Capital. Cette démarche doit intégrer un projet politique de changement de société. Pas l’un sans l’autre, c’est là un problème de cohérence! Cela doit se faire par la discussion, l’étude, la lecture, la formation, la prise de responsabilités, la prise en charge et la mise en œuvre de valeurs et de principes. Ceux que toute une histoire prestigieuse a façonné et qui contribuent à la fierté d’être la CGT.

La meilleure solidarité est celle que l’on pratique en organisant la lutte là où l’on se trouve. L’objectif doit être d’unir par l’action et transversalement à travers des engagements communs concrets, intelligibles et solidaires pour tous, public et privé, dans une coordination étroite de l’interprofessionnelle et du professionnel. Les unions locales ont un rôle déterminant et stratégique pour y contribuer.

L’action doit se construire pour contraindre les entreprises, par le blocage de l’économie et de leurs profits, à travers les circuits de distributions stratégiques, celui des transports, des raffineries, des péages, des voies de circulation, les plates-formes logistiques, des centres d’approvisionnement comme les Marchés d’intérêt nationaux (MIN), les services publics. La lutte ne peut se construire que sur la durée et sur une base commune permettant d’engager de manière tournante toutes les professions, les secteurs d’activités, localement, départementalement, régionalement, nationalement. Pas les uns sans les autres. Cela doit se faire sans délégation de pouvoir. La solidarité internationale doit aussi en être une dimension, et singulièrement en Europe.

II- Un programme de lutte de classes doit prendre le contre-pied de la logique du Capital.

Il suppose des objectifs clairs et rassembleurs.

Le combat pour les retraites peut contribuer à mobiliser largement. Il faudra pour cela être précis, en particulier s’agissant des régimes spéciaux. Il faut avoir l’ambition d’un régime de retraite de haut niveau permettant de déboucher sur une conquête et non sur la position défensive et corporatiste qui consiste à maintenir “des avantages acquis” qui d’ailleurs ne le sont pratiquement plus du tout. On ne saurait sur un tel objectif additionner des luttes différentes revendiquées par tel ou tel secteur. Car cela ne serait plus une lutte interprofessionnelle, ni la recherche de convergences, mais une fois encore “la coïncidence des luttes”.

– Abrogation des lois Macron, Rebsamen, El Khomri qui remettent en cause les garanties collectives (socle des conventions collectives et statuts)

– Retrait des réformes et restructurations annoncées (SNCF, EDF, Fonction publique, éducation nationale, santé publique)

– Suppression des exonérations des cotisations sociales et mise à contribution des revenus du Capital au même taux que les revenus du travail. Retour de l’ISF. Mettre fin aux 4 000 dispositifs de détournement des richesses, notamment le nouveau CICE et le CIR.

– Financement de la Sécurité sociale par l’augmentation des cotisations patronales et non par l’impôt (CSG), retour aux élections des représentants des assurés sociaux.

– Rétablissement du caractère obligatoire et sans dérogations du code du travail et des conventions collectives

– Augmentation des salaires point d’indice et pensions sur la base d’un SMIC à 1 800 euros.

– Embauche immédiate avec 32 heures hebdomadaires.

– Égalité professionnelle hommes et femmes.

– Retraite solidaire à taux plein à 60 ans, prise en compte des années d’études, 55 ans pour les métiers pénibles.

– Maintien et développement d’une industrie nationale et de services publics répondant aux besoins de la population et non au dogme de la rentabilité.

– Réappropriation sociale et publique des entreprises ayant une importance stratégique pour garantir l’intérêt commun.

– Reconnaissance et élargissement du fait syndical et politique sans restrictions dans les entreprises privées comme publiques, les localités, les départements, les régions.

– Abandon des fermetures des bourses du travail comme des mesures sur la représentation syndicale et la taxation des syndicats. Rejet de toutes les poursuites judiciaires contre des syndicalistes, Gilets jaunes, militants antiracistes et internationalistes comme ceux du Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) Palestine.

III- Mener une intense bataille d’idées.

En premier lieu sur les causes du caractère systémique de la crise capitaliste et pas seulement sur ses conséquences. Ensuite, sur le contenu des solutions et des issues à partir des arguments réfutant les formules ambiguës, les contenus équivoques, celles dépendantes de l’idéologie dominante ou de l’air du temps. Par exemple, on sous-estime grandement cette colonisation du langage qui s’est imposée progressivement dans le vocabulaire syndical et dans celui de la CGT : – les terminologies, les anglicismes, « le globish »53, les concepts imposés par le marché et le néolibéralisme comme: travail décent, cahier des charges, chefs de projets (comme on peut le lire dans les avis de recrutement de la CGT), équité en lieu et place d’égalité, bonne gouvernance, global au détriment d’international, client et usager, progressisme, dérégulation, développement durable, etc.

Ne faut-il pas encourager les publications décentralisées d’ateliers et de bureaux, de syndicats d’entreprises comme d’établissements scolaires, d’unions locales en leur donnant prioritairement les moyens matériels, financiers et humains pour une prise en charge par les militants et militantes eux-mêmes de l’expression de leur orientation, de valorisation de leurs initiatives et actions ?

Les syndicalistes de la CGT ont besoin d’une revue d’action comme ce fut la préoccupation première des fondateurs de La Vie Ouvrière. C’est ce qu’exprima avec force leur déclaration-manifeste d’octobre 1909. Aujourd’hui, ce besoin est identique ! « Une revue qui rende service aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utilisables dans la bataille et la propagande et qu’ainsi l’action gagnât en efficacité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en secondant leurs efforts d’investigation. Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir »54. Pierre Monatte55 et ses camarades voulaient « une revue différente : une revue d’action, coopérative intellectuelle, transparence financière, en étaient les trois caractéristiques essentielles »56. Il faut créer, faire vivre et développer une démarche semblable à travers une publication, en lui donnant les moyens de répondre à ces besoins.

Le phénomène de désyndicalisation lié à la perte de repères, de moyens de réflexions de plus en plus souvent confiés à d’autres, d’abandon de l’étude personnelle et collective, de la lecture, de la transmission des connaissances. Il y a donc urgence à donner ou redonner des instruments d’analyse fondés sur les principes, les valeurs, qui sont ceux historiquement de la CGT, afin de continuer à forger son identité de classe et assurer la transition militante avec les nouvelles générations de cadres syndicaux. C’est là une responsabilité essentielle. Il faut pour cela engager une intense bataille de formation syndicale de masse en privilégiant une analyse de classe familiarisant les cadres syndicaux avec les principes d’économie politique, d’histoire, de philosophie, de connaissances des enjeux et rapports de forces internationaux, de culture. Il faut pour ce faire une révision, une mise à plat et l’élaboration de programmes de formation permettant, en fonction des besoins, la mise sur pied à tous les niveaux et depuis l’entreprise, d’un vaste projet d’éducation populaire assumé par des cadres dirigeants de la CGT formés à cet effet.

Contribuer au renforcement et au développement des unions locales, dont la représentation et la crédibilité sont si décisives. Les 800 unions locales de la CGT mériteraient d’être privilégiées, réunies, entendues, renforcées prioritairement en cadres syndicaux pour contribuer à la nécessaire impulsion du travail syndical vers les entreprises et au renforcement de la CGT, comme “les initiatives cartes CGT en mains”57de la fin des années 1970.Par leurs positions stratégiques, leurs moyens, les unions locales sont l’une des clefs des mobilisations nécessaires.

IV-  La stratégie de syndicalisme rassemblé

Dans les faits, cette formule relève de l’incantatoire, elle ne correspond à aucune sorte de réalité ou pratique sur les lieux de travail58et plus, après l’accord de principe donné par Laurent Berger au projet du gouvernement de casse des systèmes de retraite. Si ce dernier est cohérent avec la démarche et les objectifs défendus par la CFDT et la CES, comment la CGT pourrait elle justifier son soutien au « syndicalisme rassemblé » et son appui à la CES? Il ne s’agit plus de trahison en cours d’action de la part de la CFDT comme ce fut le cas par le passé, mais cette fois encore, l’abandon est proclamé en amont, elle apporte en l’occurrence un appui non dissimulé aux orientations de Macron et de l’Union européenne. Se taire à ce sujet serait la énième tentative pitoyable de justifier la faillite d’une démarche syndicale que pourtant certains persistent à défendre.

En fait, le « syndicalisme rassemblé » masque de plus en plus mal les abandons stratégiques soutenus par une partie de la CGT comme l’ont montré les déclarations communes sur le dialogue social, la critique du mouvement des Gilets jaunes, le ralliement à l’intégration européenne et aux côtés de la CFDT, la défense inconditionnelle des positions macronistes sur le «progressisme» au sens malhonnêtement détourné opposé au « nationalisme ».59Le soutien en forme d’allégeance apporté au Secrétaire général de la CFDT pour la présidence de la CES comme l’alignement sur les positions internationales du réformisme syndical en sont la preuve. Ce recul des positions indépendantes de la CGT n’est pas étranger à sa perte d’influence et donc de crédibilité. La CGT fait le choix systématique de s’effacer. Il faut donc impérativement mettre en lumière ce qui distingue une conception syndicale de classe d’une conception réformiste et de collaboration de classes, faire la clarté systématique sur ce point est un impératif.

Il faut clarifier les positions de chaque organisation afin que les travailleurs puissent se déterminer en toute clarté. Dans les faits, cela suppose de mettre un terme au concept de syndicalisme rassemblé. Ce qui doit être visé, c’est l’unité des travailleurs, pas l’addition des sigles syndicaux, de surcroît sur des positions contestables.

V- La CGT doit réaffirmer le contenu de son internationalisme!

Cela exige de donner un contenu clairement anticapitaliste et anti-impérialiste à son action.Sur de nombreux points, sinon pour l’essentiel, les organisations syndicales internationales défendent des positions opposées, qu’on ne saurait réduire à l’affiliation de tel ou tel membre. Une réalité distingue clairement la différence des positions de la CSI de celle de la FSM. Il n’y a pas une, mais deux organisations syndicales internationales. Il faut donc raisonner à partir des positions réelles et non supposées, des actes, des initiatives, de la représentativité.

Une affiliation internationale ne saurait pas être un choix formel indépendant des positions réelles. La question se pose donc de la compatibilité des principes et orientations de la CGT avec celles-ci. De qui internationalement ses syndicats se sentent-ils les plus proches? Il faut leur donner les moyens d’apprécier, de juger en toute clarté pour décider et prendre toutes initiatives en ce sens. Le fédéralisme garantit le libre choix de chaque organisation de la CGT, et ce depuis l’entreprise, comme il ne saurait s’opposer à la double affiliation, comme cela est admis dans le mouvement syndical international.

Personne ne saurait prétendre seul être en mesure de confronter les défis et enjeux internationaux. Il faut donc faire converger les actions, elles existent, mais sont trop souvent ignorées. Le débat dans la CGT existe également dans d’autres confédérations, en Europe et ailleurs. Il faut donc avoir l’ambition de rassembler les secteurs critiques et de luttes dans un esprit disponible, savoir se saisir des opportunités, occuper l’espace qui s’est ouvert. Le dialogue doit être engagé avec tous, indépendamment des affiliations internationales et sans ostracisme, mais toujours avec l’objectif de contribuer aux luttes de classes à l’échelle mondiale. On ne saurait se satisfaire d’engagements formels et superficiels, tout doit contribuer à faire grandir un rapport des forces au service des peuples et des travailleurs.

Ce nécessaire débat doit aussi se poursuivre dans la CGT après les décisions du congrès confédéral d’écarter toute forme d’exclusive dans ses relations internationales. La référence à la FSM dans les documents d’orientation n’a pas clos le débat, il convient d’en tirer les conséquences pratiques. Plusieurs organisations de la CGT, dont récemment l’Union départementale CGT des Bouches du Rhône, ont fait le choix de rejoindre la FSM60, et de développer des coopérations de lutte avec ses affiliés. D’autres organisations s’apprêtent à le faire. Il faut en débattre sans idées préconçues et avec l’objectif de partager les expériences et, chaque fois, pour agir ensemble.

Il faut donner au combat pour la paix et le désarmement le contenu qu’il mérite dans la clarification des responsabilités et des menaces qui pèsent sur le monde avec le risque d’un 3econflit mondial. C’est ce qu’illustre la décision unilatérale des Etats-Unis de quitter le « traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire » conclu en 1987 entre les USA et l’URSS.61. La Fédération des Industries chimiques CGT en assumant ses responsabilités a, en décembre 2018, été à l’initiative d’une importante conférence internationale qui a tracé des perspectives et donné une urgence à ce combat de toujours de la CGT.

Comme syndicat internationaliste, la CGT doit refuser les conditionnalités, le «double standard»62comme elle le pratique à l’égard de certains gouvernements et pays que l’impérialisme cherche à déstabiliser, les ingérences de toute nature, l’intégration supranationale et lutter pour un syndicalisme international réellement indépendant, sans exclusive, avec toutes les forces qui luttent pour la justice sociale, la paix, pour le respect de la souveraineté et pour peser en faveur d’un multilatéralisme de progrès. Cela exige de lutter prioritairement contre la politique impérialiste et prédatrice du gouvernement français, sa vassalisation à la stratégie de domination US, son soutien à Israël et aux pétromonarchies criminelles, les abandons de notre souveraineté nationale comme le préconise la CES. Le soutien de celle-ci à la politique réactionnaire de l’Union européenne doit être dénoncé car elle constitue un obstacle au développement des luttes sociales63.

10- Contribuer au renouveau syndical de classe de la CGT.

Le syndicalisme doit changer, c’est une évidence, mais il ne saurait le faire en soutenant les renoncements sur lesquels on veut entraîner la CGT en la contraignant à faire le choix d’un réformisme syndical en faillite! Les travailleurs doivent savoir où se situe la CGT et à quoi elle sert. Car on ne le sait plus vraiment! Il est donc impératif que ses syndiqués, ses militants, les travailleurs se réapproprient leur CGT, à tous les niveaux de son organisation, sans confondre les échéances, sans dogmatisme, sectarisme ou nostalgie.

La CGT leur appartient collectivement et ils doivent en décider. C’est sans doute pourquoi il faudra pour l’avenir plus construire que reconstruire. A ce prix seulement, la CGT retrouvera la voie qui doit être la sienne, celle des fondateurs du syndicalisme révolutionnaire, de cette CGT indépendante parce que de classe, démocratique et réellement internationaliste pour qu’enfin « l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »64.

Ce qui est à l’ordre du jour, c’est avec la force de nos convictions avec confiance, travailler collectivement à relever ce défi en faveur d’un renouveau syndical de classe. Il faut s’en donner les moyens en faisant preuve de volonté nécessaire, d’esprit d’initiatives pour que, quelle que soient les circonstances, être en mesure d’assumer toutes nos responsabilités.

Jean-Pierre Page

juillet 2019

jean.pierre.page@gmail.com

 

Notes :

1Karl Heychenne, « Deutsche Bank, effet papillon ou effet bretzel  », Defend Democracy press, 10 juillet 2019

2Ver.di est une fédération syndicale allemande (services publics, banques, assurances, transports, commerce, médias et poste). C’est la plus grande fédération syndicale au monde, elle compte 3 millions d’adhérents, elle est plus puissante que la fédération de la métallurgie IG.Metall. Elle est affiliée au DGB et à la CES.

3« La restructuration de la Deutsche Bank, une stratégie eyes wide shut  », La Tribune, 18 juillet 2019.

4L’implication des services d’intelligence US a été révélée tout comme celle du « National Endowment for Democracy  » mis en place par Ronald Reagan en 1983 pour compléter l’action de la CIA. Le NED est financé directement par l’administration US et de grandes sociétés comme Goldman & Sachs, Google, Boeing. La fondation « OPEN Society », aussi très active à Hong Kong ,est celle de l’escroc milliardaire Gorges Soros, financier des « révolutions de couleurs ». Voir Jean-Pierre Page, « Nouvelle attaque de la CGT contre la CGT », Le Grand Soir, 23 août 2019.

5Ruptures, 28 juin 2019.

6« Qui contrôle l’Eurasie, contrôle les destinées du monde  », Notes de la revue Analyse Géo politique, août 2014.

7« La croissance française devra ralentir plus que prévue en 2019», La Tribune, 11 juin 2019.

8« Le montant des dividendes versés aux actionnaires. », Le Figaro économie, 19 août 2019.

9« 65% des Français ont déjà renoncé à partir en vacances  », Le Point, juin 2019.

10« Justice pour Steve », RT France, 30 juillet 2019

11« Nous sommes Adama Traoré  », déclaration du « Mouvement 17 novembre », 27 juin 2019.

12CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement),accord de libre échange entre l’Union européenne et le Canada. « Opposition dans le groupe LREM  », Le Monde ,24 juillet 2019

13Sondage IFOP publié par Atlantico, mars 2019.

14Déclaration commune B7 (entreprises) et L7 (syndicats), Business Summit, Biarritz 2019.

15Jean-Pierre Page, CGT – Pour que les choses soient dites ! », Delga, Paris, juin 2018

1652eCongrès Confédéral de la CGT, du 13 au 17 mai 2019, Dijon.

1746eCongrès Confédéral de la CGT, Strasbourg, 31 janvier au 5 février 2000. Ce congrès fut marqué par l’élection de Bernard Thibault comme Secrétaire général de la CGT, en présence de Nicole Notat, Secrétaire générale de la CFDT et d’Ernesto Gabaglio, Secrétaire général de la CES et d’un secrétaire de la CISL/CSI (Confédération internationale des Syndicats libres).

18En référence à l’Appel à la manifestation nationale du 27 avril 2019, à l’appel de plusieurs fédérations et unions départementales de la CGT, des Gilets jaunes, de La France Insoumise, du PCF, du PRCF, de l’ANC…

19« Défendons la CGT », un appel de militants au moment de la crise de direction de la CGT et de « l’affaire Lepaon », 15 décembre 2014.

20« L’Europe que nous voulons  », déclaration commune CGT, CFDT, UNSA, CFTC, FO et DGB d’Allemagne, 9 novembre 2018, www.cfdt.fr

21« Pour un internationalisme en acte  », Contribution collective au 52econgrès de la CGT avec les signatures notamment d’ancien dirigeants de la CGT comme Alain Guinot, Jean-Louis Moynot, Gérard Billon, Syndicollectif, 6 mai 2019.

22CSI : En 2006 elle a succédé à la CISL (Confédération Internationale des Syndicats Libres) résultat de la scission de la Fédération syndicale mondiale (FSM) en 1949, sur injonction des Etats-Unis. Anticommuniste, elle admet que le capitalisme est une fin de l’histoire, elle soutient les objectifs géopolitiques du camp occidental. Dans les années 1960/70 elle a apporté son soutien actif aux dictatures militaires en Amérique Latine ou en Corée aux côtés de la CIA. Parmi ses affiliés, on trouve l’AFL-CIO des USA, la Histadrouth d’Israël, la GSEE de Grèce, le DGB d’Allemagne, la KFTU de Corée ou le Rengo Japonais. Son récent congrès de Copenhague en décembre 2018 a été marqué par d’importantes divisions. Son action demeure très institutionnalisée. Elle impose son contrôle contre tout respect du pluralisme syndical au sein de l’Organisation international du Travail (OIT), dont le directeur général est son ancien Secrétaire général. Elle revendique 207 millions d’affiliés. La CGT a rejoint ses rangs en 2006, sans véritable débat dans ses rangs.

23Bernard Thibault, « La CGT dans le syndicalisme européen », Le Monde, 19 avril 2019

24 NDLR. La FSM est l’Internationale syndicale qui regroupe les syndicats d’orientation anticapitaliste et anti-impérialiste. En 1949, elle se divisa sous la pression des partisans de la guerre froide et du plan Marshall qui étaient soutenus financièrement et politiquement par les Etats-Unis à travers l’action de la CIA, des syndicats AFL, CIO puis de l’AFL-CIO. Elle a été fondée en 1945 par les confédérations des pays victorieux du fascisme. Elle a connu un recul après la dislocation du camp socialiste. Aujourd’hui, elle a connu une remontée et compte près de 100 millions d’affiliés dans 130 pays sur les 5 continents, en particulier dans le Sud. Son retour au sein du syndicalisme international est indiscutable. Elle est structurée par bureaux régionaux et branches professionnelles (UIS). Elle compte dans ses rangs d’importantes confédérations comme le CITU de l’Inde, la CTB du Brésil, la PAME de Grèce, la COSATU d’Afrique du Sud, la CTC de Cuba, des Confédérations libanaise, syrienne, iranienne, palestinienne, chypriote, d’importantes fédérations de branches professionnelles comme celles fonctionnant au sein de la CGTP.In du Portugal, de la CGT de France, des cheminots britanniques ou de la très combative et influente Fédération de la construction, mines énergie d’Australie (CFMMEU). Elle s’est même implantée récemment aux USA. Elle maintient d’importantes relations avec la Fédération des syndicats de Chine, des organisations comme l’OUSA, la confédération unitaire des syndicats africains, ou la CISA des syndicats arabes. Elle siège dans les institutions internationales du système onusien.

25« La CFDT veut développer un syndicalisme de service », Le Figaro, 5 novembre 2015.

26« Le syndicalisme de services, un modèle peu compatible en France »,  Le Point, 10 août 2010.

27« Vers un syndicalisme de services », Institut Montaigne,  26 mai 2014,

28« Macron, par delà les corps intermédiaires », Le Figaro,  22 février 2019

29« Le syndicalisme de services, une piste pour le renouveau des relations sociales », Centre d’Analyses stratégique, 4 aout 2010.

30Fernando Schüller de MPS/Atlas Network, cité par Tamara Kunanayakam in « Sri Lankan sovereignty no negotiable  », The Island, 24 juin 2018 et Kathka, 19 juin 2018.

31Myriam el Khomri, ministre du travail de François Hollande, co-auteur avec Emmanuel Macron de la loi de destruction du code du travail.

32Taxation des syndicats, courrier de Philippe Cordat, Secrétaire général de l’Union régionale Centre-Val de Loire au Bureau Confédéral de la CGT, 9 juillet 2019.

3314eCongrès de la CES Vienne, 21 au 24 mai 2019.

34Interview commune Laurent Berger CFDT et Philippe Martinez CGT, Editions Législatives, 24 mai 2019.

35« Laurent Berger élu à la tête de la CES », Le Monde, 24 mai 2019.

36« A Malakoff, création d’un syndicat inter-entreprises », NVO, 26 février 2019.

37Voir le document de réflexion du 57eCongrès de l’Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, 11 au 13 juin 2019, Martigues.

38Idem.

39Voir les Statuts de la CGT, Principes, condition, buts.

40Christian Dellacherie, ancien secrétaire de Bernard Thibault, « Contribution sur l’état du mouvement syndical  », Syndicollectif, 12 juin 2019.

41« Ce que préparent les syndicats pour la rentrée sociale », BFM TV,31 août 2019

42« Une étincelle peut mettre le feu aux poudres » Jérôme Fourquet, le Parisien, 18 août 2019.

43Jacques Attali, « Les Gilets jaunes sont les prémices de ce qui pourrait être une révolution », Europe1, 19 avril 2019.

44S.M Hali, « PC Gwadar assault », Daily Times, 24 mai 2019 et Elias Groll, « Trump does an about-face on Pakistan-and blanders into the Kashmir dispute », Foreign Policy, 22 juillet 2019.

45« C’est promis, dès septembre la rentrée sera jaune », La Marseillaise, 24 juillet 2019.

46Gilets jaunes, Assemblée des assemblées, Montceau-les-Mines, 29 et 30 juin 2019.

47« Appel à la convergence, et au blocage du pays », Plus de 240 groupes locaux des Gilets jaunes ont participé à la 3eAssemblée, lire dans Rapports de force, 1erjuillet 2019.

48« Le congrès de la CGT, en route vers un basculement conforme à l’idéologie dominante ? » Jean-Pierre Page et Pierre Levy, Le Grand Soir, 16 avril 2019.

49« Le syndicalisme prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, la grève générale et le syndicat comme groupement de résistance et de réorganisation sociale », Charte d’Amiens, 1906.

50Déjà cité note 15.

51A la fin des années 90, la CGT a abandonné le concept de « socialisation des moyens de production et d’échange  » dans ses statuts.

52Le programme du CNR adopté par les mouvements de la résistance à l’occupant nazi prévoyait dès 1944 un ensemble de mesures sociales et économiques à appliquer immédiatement « à la libération du territoire ».

53« Nouvelle attaque de la CGT contre la Chine ». Voir à ce sujet le commentaire du Grand Soir (LGS), 21 août 2019.

54La Vie Ouvrière, déclaration de couverture du premier numéro le 5 octobre 1909, dans Colette Chambelland, « La Vie Ouvrière (1909-1914) »Cahiers Georges Sorel, 1987.

55Pierre Monatte (1881-1960), ouvrier correcteur d’imprimerie, Fondateur de La Vie Ouvrière, figure du syndicalisme révolutionnaire, dirigeant de la CGT.

56Colette Chambelland, « La Vie Ouvrière (1909-1914) », Cahiers Georges Sorel, 1987.

57La CGT avait impulsé alors une importante action nationale de recrutement et d’organisation, illustrée par un déploiement aux portes et dans les entreprises, les zones d’activités et industrielle, dirigeants syndicaux en tête pour encourager au renforcement de la CGT et à la création de base syndicales.

58« Philippe Cordat, « Pour vaincre la régression sociale », dans Camarades, je demande la parole, Investig’Action, 2016.

59Interview commune Laurent Berger et Philippe Martinez au Congrès de la CES, Editions Législatives, 24 mai 2019.

60La décision a été prise par 90% des 670 délégués du 57eCongrès de l’Union départementale à Martigues le 13 juin 2019 en présence de Georges Mavrikos, Secrétaire général de la FSM.

61Nicolas Gaoutte et Barbara Starr, « Pentagon to test new missile as pulls out of nuclear treaty », CNN, 1eraout 2019.

62« Il y en assez du double standard », Interview de Patricia Rojas ancienne Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Zelaya au Honduras cité par Maurice Lemoine, Mémoires de luttes, juillet 2019.

63« La CES félicite Jean-Claude Junker pour avoir sauvé l’Europe sociale », Agoravox, 4 juin 2019

64Karl Marx, Statuts de l’Association internationale des travailleurs (AIT), 1864.

La source originale de cet article est La pensée libre

Copyright © Jean-Pierre Page, La pensée libre, 2019


Publié le 01/09/2019

« Si les Italiens retournent aux urnes, Salvini va cartonner »

Entretien par Loïc Le Clerc  (site regards.fr)

En rompant avec le Mouvement 5 étoiles, Salvini espérait renvoyer les Italiens aux urnes. Raté, car le M5S et le Parti démocrate ont trouvé un accord in extremis. Un simple contretemps dans l’accession au pouvoir de l’extrême droite ?

Danilo Ceccarelli est journaliste freelance. Il collabore notamment avec l’agence de presse Nova et le Huff Post italien.

 

Regards. Que se passe-t-il politiquement en Italie ?

Danilo Ceccarelli. Il faut recontextualiser. Dans le précédent gouvernement formé en juin 2018 par la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S), Giuseppe Conte, plutôt proche du M5S mais indépendant de toute formation politique, était président du Conseil et il y avait deux vice-premiers ministres : Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Giuseppe Conte était critiqué car on considérait qu’il n’avait pas de poids politique. Il était plutôt une sorte de garant de la coalition gouvernementale et c’était Di Maio et Salvini qui géraient le pays. Puis, cet été, Salvini a provoqué une crise politique en espérant déclencher de nouvelles élections. Mais finalement, le M5S et le Parti démocrate (centre-gauche) ont réussi à trouver un accord, tout en gardant Giuseppe Conte comme président du Conseil. Il sera très intéressant de voir quel sera le rôle de Di Maio dans le prochain gouvernement.

N’est-il pas étrange de voir le Parti démocrate s’allier avec le M5S – deux partis que se détestent –, d’autant plus après que celui-ci ait gouverné avec l’extrême droite ?

Il faut se rappeler que le M5S s’est créé contre les partis historiques, opposé à toute alliance avec les autres partis, traditionnels ou d’extrême droite. Mais depuis, ils ont fait beaucoup de compromis sur ces positions initiales, ce qui n’a pas plu à la base. Vous imaginez les électeurs de gauche quand le M5S a formé un gouvernement avec l’extrême droite… Et ce nouveau gouvernement avec le Parti démocrate est un deuxième Frankenstein politique. Le Parti démocrate et le M5S se sont toujours fait la guerre. Une bonne partie de leurs électorats ne comprend pas ce choix et est très mécontente. Donc difficile de savoir si ça va durer. À mon avis, c’est dangereux pour eux, mais avaient-ils le choix ? Une nouvelle élection était trop risquée pour eux… Quoi qu’il en soit, pour l’opinion publique, qui n’a déjà pas une grande confiance en ses représentants politiques, voir des ennemis d’hier, qui passaient leur temps à s’engueuler, s’allier pour gouverner, c’est une image qui peut tourner à l’avantage de la droite. Alors oui, Salvini s’est trompé en rompant son alliance avec le M5S et va finir dans l’opposition. Mais sur le long terme, ça pourrait lui être bénéfique.

« La realpolitik est devenue un cauchemar pour le M5S. Chacune de leurs alliances les affaiblie un peu plus. »

Matteo Salvini a-t-il une chance de remporter l’élection ?

Si on retourne aux urnes, Salvini fera probablement alliance avec Berlusconi (crédité de 6-7% des suffrages) et avec l’autre parti d’extrême droite Fratelli d’Italia (6%). Et le score de la Ligue dépasse les 30% dans les sondages… Donc oui, Salvini va cartonner ! En un an, il a littéralement bouffé le M5S, prenant toute la lumière avec ses thèmes de prédilection (la sécurité et l’immigration), laissant le M5S gérer les sujets économiques les plus brûlants et compliqués. La realpolitik est devenue un cauchemar pour le M5S. Chacune de leurs alliances les affaiblie un peu plus, au profit de Salvini.

Et la gauche italienne dans tout ça, où est-elle ?

Actuellement, la gauche italienne n’est réellement incarnée que par le Parti démocrate, mais est-ce que c’est un parti de gauche ? Il y a bien Liberi e Uguali, mais ils n’ont aucun poids politique : ils ont fait 3,3% aux dernières élections ! Après, il y a d’autres partis de gauche radicale, mais le seul qui compte un peu c’est Potere al popolo, mais ils n’ont même pas eu 2% des voix en 2018 quand le Parti communiste en a récolté… 0,3.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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