PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

debat à gauche  depuis oct 2021

publié le 21 juin 2022

On ne lâche rien !

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Le résultat des élections n’est pas à la hauteur de nos espérances. Alors que les mesures phares de notre programme recueillent une large majorité d’opinions positives, cela n’a pas suffi pour contrecarrer l’abstention, qui reste majoritaire. Dans notre système politique sclérosé, les petits jeux politiciens ont provoqué un rejet de cette démocratie parlementaire dévoyée notamment par une Constitution qui ne correspond plus aux aspirations de la majorité de la population. Alors que les services publics, en particulier l’hôpital, sont en train de s’effondrer, nous nous retrouvons avec une majorité de députés de droite qui vont vouloir poursuivre la politique de soutien aux cliniques et aux Ehpad privés qui sont dans les mains de leurs amis, dont beaucoup sont actionnaires et qui se gavent avec l’argent de la Sécurité sociale.

Avec une extrême droite renforcée – merci, monsieur Macron, dont les amis ont refusé d’appeler à voter contre le RN –, nous allons assister à un déferlement désinhibé et violent contre les boucs émissaires que sont les étrangers qui viendraient profiter des largesses de notre système social. Malheureusement, beaucoup de nos collègues ont déjà commencé à baisser les bras et nous assistons à des démissions massives et une désertion de l’hôpital. Individuellement, je peux les comprendre, mais seront-ils vraiment plus heureux, ailleurs, en renonçant au métier dans lequel ils s’étaient engagés et qu’ils abandonnent, tristes et désabusés ? Cependant, il est utile dans cette situation de prendre une analogie médicale.

Face à la maladie, il ne faut jamais désespérer et toujours savoir rechercher la petite parcelle d’espoir qui permet de continuer à se battre. Le rassemblement de la gauche autour d’un programme de rupture a redonné de l’espoir, notamment aux plus jeunes. Un groupe renforcé sera présent à l’Assemblée nationale alors qu’en face, aucune majorité stable n’existe. Alors, il va falloir continuer à se mobiliser en répétant que les applaudissements ne suffisent pas pour les soignants, que si les élections ne mobilisent plus, il va falloir peut-être agir différemment sur le terrain. Le mouvement social, s’appuyant sur un très grand nombre de nouveaux députés qui ne sont pas des professionnels de la politique et qui pourront relayer les revendications, est un atout majeur. C’est effectivement une fierté que d’avoir des élus qui savent ce que sont ces fameux métiers de première ligne qui ont permis d’assurer la continuité des services pendant les confinements. Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que de réellement continuer à mettre en œuvre notre slogan « On ne lâche rien », sans oublier que celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.

publié le 28 mai 2022

Alain Supiot : « Une société qui donne pour idéal
à sa jeunesse
de devenir millionnaire
se condamne à la répétition des crises »

Anna Musso sur www.humanite.fr

Le juriste, professeur émérite au Collège de France, publie la Justice au travail, ouvrage dans lequel il met en perspective historique cette grande question et analyse les évolutions en cours. Il présente, d’autre part, une nouvelle édition des Lettres persanes. Dans nos colonnes, il appelle à dépasser l’opposition entre justice distributive et justice recognitive, c’est-à-dire entre ce qu’on nomme aujourd’hui le « social » et le « sociétal ». Entretien.

Alain Supiot a occupé la chaire « État social et mondialisation : analyse juridique des solidarités » au Collège de France. Le professeur émérite a été membre, de 2016 à 2018, de la Commission mondiale sur l’avenir du travail. Ses travaux de juriste se sont principalement déployés sur deux terrains complémentaires : le droit social et la théorie du droit. Ses recherches en cours portent sur les mutations de l’État social dans le contexte de la globalisation.

Le titre de votre ouvrage, la Justice au travail (1), a, selon vous, une double signification : la « juste répartition du travail et de ses fruits » et « l’exigence de justice comme force historique ». Comment articulez-vous ces deux dimensions ?

Alain Supiot : La justice a souvent été conçue comme un ordre idéal et immuable auquel il conviendrait de se conformer. Mais c’est bien plutôt l’expérience historiquement changeante de l’injustice qui est première. C’est la misère ouvrière engendrée par l’essor du capitalisme industriel qui a suscité, au XIXe siècle, la volonté d’en comprendre les causes et d’en combattre l’extension. Cette expérience diffère de celle que peuvent avoir aujourd’hui les travailleurs sous plateforme ou les personnels de santé soumis au pilotage par indicateurs chiffrés.

Autrement dit, la justice n’est pas le résultat d’un « ordre spontané », d’un mécanisme autorégulateur de type biologique ou économique ; elle est l’horizon d’efforts toujours recommencés qui visent à réduire les facteurs d’injustice propres à une époque et dans des circonstances données.

L’histoire nous enseigne que plus l’injustice s’aggrave dans les sociétés, plus la violence se développe. La paix est donc fondée sur la justice sociale, comme l’a proclamé l’Organisation internationale du travail (OIT). Comment se fait-il que ce principe ne soit toujours pas entendu ?

Alain Supiot : Les révoltes contre les injustices peuvent être réprimées ou captées par des démagogues qui dirigent la colère sociale contre des boucs émissaires. C’est seulement lorsqu’elles sont animées par un projet politique cohérent qu’elles peuvent accoucher d’une société plus juste. Ce fut le cas au XXe siècle de l’invention de l’État social, qui a permis aux démocraties de triompher des régimes totalitaires.

Son projet a été celui d’une citoyenneté sociale, qui garantisse à chacun une sécurité économique sans laquelle il n’est pas de véritable citoyenneté politique. Mais, comme l’indique le préambule de la constitution de l’OIT, « la non-adoption par une nation quelconque d’un régime de travail réellement humain fait obstacle aux efforts des autres nations désireuses d’améliorer le sort des travailleurs dans leur propre pays ». Autrement dit, la justice sociale doit être un objectif partagé par des nations qui coopèrent à cette fin.

Ériger en norme fondamentale la poursuite par chacun de ses seuls intérêts particuliers disqualifie l’intérêt public.

Or, depuis bientôt un demi-siècle, la foi en un « ordre spontané du marché » a conduit au contraire à attiser la compétition de tous contre tous, aussi bien au plan international qu’européen ou national. Ériger ainsi en norme fondamentale la poursuite par chacun de ses seuls intérêts particuliers disqualifie l’intérêt public et la frugalité, et engendre inévitablement la violence. Une société qui donne pour idéal à sa jeunesse de devenir millionnaire n’est soutenable ni socialement ni écologiquement et se condamne à la répétition des crises.

En France, « la justice sociale a été édifiée sur trois piliers : les services publics, la Sécurité sociale et le droit du travail ». Étant donné leur déconstruction actuelle, que deviennent la justice sociale et la solidarité dans notre pays ?

Alain Supiot : Contrairement à ce que pensent ses promoteurs, cette déconstruction ne conduit pas à l’avènement d’un ordre spontané du marché, fondé sur l’ajustement des calculs d’utilité entre individus animés par la seule poursuite de leurs intérêts privés. Le besoin de solidarité ne disparaît pas mais il se transporte sur d’autres bases – non démocratiques – telles que l’appartenance ethnique ou religieuse, la couleur de la peau ou l’orientation sexuelle. La « justice sociale » est alors invoquée au soutien de revendications identitaires, dont l’inflation est proportionnelle au déclin de la citoyenneté économique et sociale.

Vous écrivez que « la justice sociale ne doit pas être enfermée dans la binarité de l’avoir et de l’être, mais s’ouvrir à l’agir ». Qu’est-ce à dire ?

Alain Supiot : Il s’agit précisément de dépasser l’opposition entre justice distributive et justice recognitive, c’est-à-dire entre ce qu’on nomme aujourd’hui le « social » et le « sociétal ». La première réduit les humains à ce qu’ils ont – à leur patrimoine et leur pouvoir d’achat ; et la seconde à ce qu’ils sont – à leur identité religieuse, chromatique ou sexuelle. Or il convient de tenir compte d’abord de ce qu’ils font, c’est-à-dire de la contribution qu’ils apportent par leur travail au bien-être commun.

On ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font.

C’est l’une des leçons à tirer de la pandémie de Covid. Elle a mis en lumière le sort des « travailleurs essentiels », notamment de ceux qui soignent les malades dans les hôpitaux publics : les médecins, infirmiers, aides-soignants, sans oublier les agents d’entretien ou de restauration, aujourd’hui sous-traités dans tous les sens du terme. Il a bien fallu reconnaître que – peu importe leurs origines, la couleur de leur peau ou leur orientation sexuelle – ils n’étaient pas payés à la mesure du caractère essentiel de leurs tâches (que l’on songe aux écarts vertigineux entre la rémunération d’une infirmière et d’un banquier d’affaires…).

La pandémie a aussi montré que l’hôpital fonctionnerait beaucoup mieux s’il était organisé sur la base de leur expérience de ces tâches, plutôt que par des technocrates ou des cabinets de conseil. D’une manière plus générale, on ne répondra pas aux défis sociaux et écologiques qui sont les nôtres sans permettre aux travailleurs de peser sur ce qu’ils font et la façon dont ils le font.

Vous dites que « la gouvernance par les nombres » produit une nouvelle forme de déshumanisation. En quoi consiste-t-elle ?

Alain Supiot : La gouvernance par les nombres traite tous les travailleurs – dirigeants comme dirigés – comme des ordinateurs bipèdes. Ils doivent rétroagir en temps réel aux signaux qui leur parviennent pour réaliser les objectifs chiffrés fixés par des programmes. Ils sont ainsi enfermés dans les boucles spéculatives d’une représentation chiffrée du monde, déconnectée de leur expérience concrète des tâches à accomplir. Bien avant la pandémie, les personnels hospitaliers se plaignaient ainsi de devoir « soigner les indicateurs plutôt que les malades ».

Cet enfoncement dans la déshumanisation se traduit par une augmentation considérable des affections psychiques au travail. Ces risques d’altération de la santé mentale n’épargnent pas les classes dirigeantes. Ne percevant plus le monde qu’à travers sa représentation chiffrée, elles perdent pied avec le réel et apparaissent de plus en plus « déconnectées » ou « hors sol ».

Le travail sous plateforme, ce qu’on appelle l’« ubérisation », entraîne une résurgence des liens d’allégeance. Est-ce une sorte de reféodalisation des rapports humains ?

Alain Supiot : La résurgence des liens d’allégeance est un phénomène général, également manifeste entre les entreprises d’une même chaîne de production, entre l’Union européenne et États membres ou entre États hégémoniques et leurs vassaux. Mais il est vrai que l’ubérisation en offre une manifestation « chimiquement pure ».

Derrière la propagande vantant la liberté supposée d’« autoentrepreneurs », c’est en effet la structure juridique du servage qui ressurgit avec le travail sous plateforme. En droit féodal, le serf n’était pas un salarié, mais le tenancier de la « tenure servile » que lui concédait son seigneur, moyennant redevance. C’est exactement la formule que cherchent à imposer les plateformes. Elles veulent bénéficier de l’activité de travailleurs qu’elles pilotent, contrôlent et le cas échéant « déconnectent », sans devoir assumer de responsabilité patronale, notamment contribuer au financement de la Sécurité sociale.

Une caractéristique importante de ces nouveaux liens d’allégeance est en effet de permettre à ceux qui contrôlent les réseaux d’informations et détiennent la réalité du pouvoir de s’exonérer de leurs responsabilités sociales et écologiques.

Comment libérer le travail qui repose sur des liens de subordination dans le salariat et sur des liens d’allégeance pour les travailleurs « ubérisés » ?

Alain Supiot : Concernant ces derniers, il y a des raisons de penser que le gouvernement français, comme l’ont déjà fait la plupart des pays européens et comme le propose la Commission de Bruxelles, devra se ranger derrière la jurisprudence, qui y reconnaît le plus souvent des salariés.

C’est la négociation de branche et elle seule qui permet de tirer vers le haut à la fois cette qualité et le pouvoir d’achat.

Quant au « pacte fordiste », qui avait consisté à échanger la soumission des salariés contre un minimum de sécurité économique, il a été depuis trente ans la cible des politiques néolibérales illustrées en France par les réformes dites El Khomri et Macron. Elles ont notamment cherché à émanciper les entreprises des conventions de branche en matière de salaires et à les engager ainsi dans une course à la baisse des rémunérations, au lieu de se concurrencer seulement sur la qualité de leurs produits. Car c’est la négociation de branche et elle seule qui permet de tirer ainsi vers le haut à la fois cette qualité et le pouvoir d’achat.

L’absurdité de ces réformes apparaît à l’heure où la nécessité d’une telle hausse fait consensus, de même que la suppression des comités d’hygiène et de sécurité s’est révélée une sottise à l’heure du Covid. Plutôt que de courir derrière le moins-disant social, il serait plus à propos, ainsi que le suggère votre question, de concevoir des réformes qui assurent aux travailleurs « la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun ».

Cet objectif était peut-être irréaliste lorsqu’il a été proclamé en 1944 dans la déclaration de Philadelphie, mais il est aujourd’hui à notre portée, à condition de mettre nos nouvelles machines intelligentes au service du bien-être et de la créativité des humains et de leurs milieux vitaux, au lieu de s’acharner à faire le contraire. Je mentionne dans ce petit livre quelques signes avant-coureurs de ce très vaste chantier de la liberté dans le travail et de la démocratie économique.

Vous appelez de vos vœux une « véritable mondialisation » pour contrer la globalisation, que vous qualifiez d’« anarcho-capitalisme » menaçant la paix. Comment définir et enclencher une vertueuse « mondialisation » ?

Alain Supiot : Animé par la foi religieuse en un processus historique de globalisation, l’anarcho-capitalisme tend à liquider la diversité des lois et des territoires pour les soumettre uniformément à l’« ordre spontané » d’un marché devenu total, censé abolir les solidarités et les frontières nationales et régir uniformément la planète. Pour répondre aux révoltes suscitées par ce processus, un ethno-capitalisme est aujourd’hui en plein essor, qui dirige la colère sociale vers des boucs émissaires, désignés par leur religion, leur nationalité ou leurs origines, et offre ainsi un mixte de néolibéralisme et d’identitarisme.

Pour s’extirper de cette double impasse, il faudrait distinguer globalisation et mondialisation. Le monde, au sens étymologique du terme, est le contraire de l’immonde ; c’est un milieu rendu habitable par le travail des hommes et le respect de leur écoumène (la relation des humains à leur milieu – NDLR). Une véritable politique de mondialisation consisterait à inventer des solidarités nouvelles entre des nations que la révolution numérique et la montée des périls écologiques rendent plus interdépendantes que jamais. Évitant les écueils de la globalisation et ceux des repliements identitaires, une telle politique ferait de la diversité des langues et des cultures une force, et non une entrave sur la voie d’une conception nouvelle de la justice au travail, qui associe l’égale dignité des êtres humains et la préservation et l’embellissement de la diversité de leurs milieux vitaux.

Par ailleurs, vous avez publié et préfacé une nouvelle édition des Lettres persanes de Montesquieu (2). Quelle est l’actualité de ce texte classique ?

Alain Supiot : Si j’ai noué une correspondance posthume avec Montesquieu à l’occasion du tricentenaire des Lettres persanes, c’est précisément parce qu’il est le seul philosophe des Lumières à avoir compris que la compréhension et le respect de la diversité des civilisations n’étaient pas un obstacle, mais bien au contraire une condition de l’émancipation des hommes par la raison. C’est aussi parce qu’il écrit dans une langue admirable, qui nous repose du globish en vigueur chez ceux qui aujourd’hui nous gouvernent.

(1) La Justice au travail, Seuil/Libelle, 68 pages, 4,50 euros.

(2) Les Lettres persanes, de Montesquieu, présenté par Alain Supiot, Seuil/Points classiques, 400 pages, 8,10 euros.

 

 

 

 

 

La nécessaire dignité
dans le travail

Cynthia Fleury sur ww.humanite.fr

On ne sortira pas de ces pièges identitaires sans se tenir fermement au principe d’égale dignité des êtres humains. Cette égale dignité impose de ne les réduire ni à ce qu’ils ont, ni à ce qu’ils sont, mais de prendre d’abord en considération ce qu’ils font. 

Un nouveau quinquennat s’inaugure, et sans doute avec lui une relance de l’autre nom « gouvernemental » du travail, à savoir la réforme des retraites. Et derrière celle-ci, il s’agit ni plus ni moins que de refonder notre modèle social.

Alain Supiot, dans une conférence donnée aux Rendez-vous de l’histoire de Blois, revient sur la Justice au travail (Seuil/Libelle, 2022) pour nous rappeler, en amont de l’agenda de l’exécutif, d’indispensables leçons. C’est avec Solon (VII-VIe avant J.-C.) que l’esclavage pour dettes est aboli et que les plus pauvres accèdent à la citoyenneté grâce à leur travail. De tout temps, la justice sociale est au fondement de la cité, en lui assurant de façon pragmatique stabilité et recours contre la violence. Elle n’est pas un supplément d’âme mais une fiction régulatrice, mécanisme de conversion des rapports de forces en rapports de droits. Le XXe siècle, avec la Déclaration de Philadelphie (1944), a ouvert une nouvelle ère dans laquelle la justice au travail est une force historique et progressive majeure, mais les « tenures serviles » prospèrent encore et toujours, sous de nouvelles formes.

Le cas actuel des plateformes est éloquent. Celles-ci, écrit Supiot, « entendent bénéficier de l’activité de travailleurs qu’elles pilotent, contrôlent et le cas échéant déconnectent, sans assumer de responsabilité patronale, et, notamment, sans contribuer au financement de la Sécurité sociale. Une telle dissociation entre les lieux d’exercice du pouvoir et les lieux d’imputation de la responsabilité est un trait caractéristique de l’économie néolibérale ». L’avènement d’un servage moderne n’est pas la seule conséquence de ces modes d’organisation et de production du travail. L’accroissement des revendications identitaires est connexe. « On ne sortira pas de ces pièges identitaires sans se tenir fermement au principe d’égale dignité des êtres humains. (…) Cette égale dignité impose de ne les réduire ni à ce qu’ils ont, ni à ce qu’ils sont, mais de prendre d’abord en considération ce qu’ils font. » Avec la pandémie, quantité de métiers dévalorisés sont apparus comme « essentiels », « premiers de cordée », irréductibles contributeurs au bien-être commun des sociétés.

Pour autant, avec le retour « à la normale », le télétravail a bien plus passionné les experts que la protection desdits travailleurs essentiels. Contre cette indifférence, Supiot s’insurge et défend une mondialisation, à bien différencier de la globalisation qui n’est qu’un hors-sol, soit ce « mundus » qui s’oppose à l’immundus, « c’est-à-dire à l’immonde, et aux immondices et plus généralement à tout ce qui n’a pas été orné par le travail des hommes ».

publié le 26 mai 2022

Quel projet européen
pour la nouvelle union de gauche ?

Pierre Chaillan sur www.humanite.fr

Entre la démarche de « désobéissance » et celle de « fédéralisme », les débats sont vifs au sein des partis politiques de la Nupes. Un accord a pourtant bel et bien été trouvé pour faire valoir au sein de l’Union européenne les droits sociaux et humains et les défis écologiques.

Lors des négociations pour présenter la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) au suffrage des électeurs lors des législatives, l’enjeu européen a fait l’objet de nombreuses discussions. Si les clivages sur cette question sont anciens depuis le traité de Maastricht, puis ensuite avec le référendum à propos du traité constitutionnel européen (TCE), les partis politiques de gauche ont su, sur cette question également, définir un périmètre qui permettait à chacun de se trouver dans un « programme partagé ».

Sur quoi les négociations entre les différentes formations politiques FI, EELV, PCF et PS ont-elles porté pour aboutir à cet accord de la Nupes ?

Francis Wurtz Pour comprendre la nature de ces discussions, il faut garder à l’esprit une double réalité. D’abord, le rapport de forces est très inégal entre les formations en présence au lendemain des présidentielles. Ensuite, le fait que « l’Europe » n’est pas le sujet le plus consensuel à gauche ! Nul besoin d’avoir participé aux négociations pour savoir que les divergences portent parfois sur telle ou telle mesure concrète, parfois sur la vision même de la construction européenne. Donc, l’accord final est, de fait, un compromis sur des objectifs essentiels sur lesquels toutes les parties pouvaient honnêtement se retrouver. Il n’est plus question de « sortir de l’Europe » ou de l’euro, ni de « plan B ». Notre démarche commune est constructive. Elle vise, à mes yeux, à agir avec détermination pour avancer vers une Europe compatible avec des objectifs sociaux et écologiques tels que ceux que nous préconisons. Et, de fait, le résultat n’est pas négligeable. Citons, notamment, l’alignement des droits sociaux vers le haut, la clause de « l’Européenne la plus favorisée » (conçue par Gisèle Halimi) qui consiste à harmoniser par le haut les droits des femmes dans l’UE, la lutte contre l’évasion fiscale, l’augmentation de la réduction des émissions de gaz à effet de serre à 65 % d’ici à 2030, une réorientation de la politique agricole commune (un revenu plus juste pour les agriculteurs, une alimentation saine accessible à toutes et à tous), le recours aux capacités de création monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) pour financer des investissements sociaux et écologiques, la remise en cause de la règle de l’unanimité en matière d’impôt sur les sociétés et la renégociation des traités européens. Tout cela en attendant de prendre, au niveau d’une minorité de pays, des initiatives politiques spécifiques (clause des « coopérations renforcées »). Dans cet esprit, il s’agit d’engager des batailles pour changer concrètement l’Europe chaque fois que des règles de l’UE font obstacle à des avancées sociales ou écologiques.

David Cormand La question européenne constitue une divergence politique historique entre les écologistes et la gauche traditionnelle. Contrairement aux sociaux-démocrates européens, nous ne nous satisfaisons pas d’un statu quo politique qui repose à la fois sur une cogestion de fait avec la droite au niveau du Parlement et de la Commission et sur l’acceptation du poids du Conseil européen (c’est-à-dire les États) dans les décisions européennes. Et, contrairement à la FI, nous pensons que l’échelon européen est nécessaire et structurant pour imposer un mieux-disant social, écologique ou fiscal. En un mot, nous sommes fédéralistes. Ces divergences sont apparues lors du référendum de 2005 sur le projet de traité constitutionnel. Ce débat a vu la gauche française se fracasser et abandonner la volonté de transformation de l’Union européenne, avec, d’un côté, des eurobéats qui renonçaient à la changer, de l’autre, des europhobes qui la rejetaient en l’état. Celles et ceux qui étaient favorables à l’Union européenne mais critiques sur ce qu’elle était se sont divisés entre le oui et le non. Pour moi, cet accord ferme le cycle d’impuissance européenne de la gauche française initié il y a dix-sept ans. C’est la ligne d’Europe Écologie qui, depuis 2009, a réuni les fédéralistes européens déterminés à faire bouger l’Europe – qu’ils aient alors voté oui ou non –, qui, d’une certaine manière, l’emporte.

Manon Aubry La question européenne est une question délicate à traiter car elle se trouve bien souvent réduite à une opposition entre les prétendus pro- et anti-Européens. Cette situation rend la critique de l’Union européenne difficile, presque taboue, tant elle est caricaturée en volonté de frexit, en nationalisme, en tentation de repli sur soi. Dans les négociations, pour dépasser les postures, nous sommes partis du concret. On a regardé point par point dans le programme quels étaient les blocages posés par le cadre européen actuel. Nous sommes tous d’accord pour des cantines locales, la relance du fret public ou un grand plan d’investissement écologique, des propositions qui sont en contradiction avec certaines règles européennes, qu’elles soient budgétaires ou sur le droit de la concurrence. Dès lors, la désobéissance apparaît comme une évidence : si on veut appliquer le programme, il faut être prêts à ne pas respecter certaines règles. Nous avons aussi dû convaincre nos partenaires de l’importance de s’accorder sur des leviers de rapport de forces ambitieux, car la désobéissance est un outil parmi d’autres. Il faut être prêts à utiliser tous les outils à notre disposition pour ne pas renoncer à l’application de notre programme : par exemple, utiliser notre droit de veto contre les accords de libre-échange ou encore avoir des stratégies d’alliance pour faire des minorités de blocage ou avancer à quelques-uns. Toute l’histoire de l’Europe est faite de ces stratégies.

La question de la « désobéissance » aux règles européennes suscite des attaques du camp macroniste. Pourtant, les États et les gouvernements de l’Union européenne ne dérogent-ils pas assez fréquemment à ces règles communes ?

David Cormand Fréquemment, non, mais cela arrive. Par exemple, la France d’Emmanuel Macron ne respecte pas la Directive oiseaux, les objectifs d’énergie renouvelable ou les normes sur la qualité de l’air… Ce concept de « désobéissance », dont nous revendiquons la parentalité en tant qu’écologistes, ne mérite en vérité, ni excès d’honneur, ni indignité. La FI souhaitait en faire un totem, mais il ne faut pas non plus en faire un tabou. En l’espèce, il est explicitement circonscrit au respect de l’État de droit, et donc à la hiérarchie des normes et de fait à la reconnaissance des décisions de la Cour de justice européenne. La condamnation d’Orban et des positions de la Hongrie est par ailleurs clairement explicitée. Comme cela est rappelé dans le texte de l’accord, « déroger temporairement aux règles » n’est pas un objectif politique en soi, mais un outil pour imposer un rapport de forces aux conservateurs et défenseurs du statu quo qui, aujourd’hui, empêchent tant d’avancées. Mais ce concept n’est pas une baguette magique. Notre ambition européenne ne saurait se réduire à cet outil… Notre priorité doit être de convaincre.

Manon Aubry Le simple mot de désobéissance fait s’évanouir d’horreur les macronistes et tous les autres autodéclarés Européens de l’année. Pourtant, il est évident que la désobéissance est monnaie courante en Europe. Le cas du semestre européen et des règles budgétaires est emblématique. Depuis leur création, il n’y a pas eu une seule année où tous les États étaient dans les clous, et même la Commission a dû le reconnaître, en lançant une révision du mécanisme. Macron, champion de l’Europe autoproclamé, est d’ailleurs le premier à désobéir ! Il désobéit aux règles européennes sur la qualité de l’air. Il désobéit sur les objectifs européens en matière d’énergie renouvelable, la France est même le seul État qui n’atteint pas ses objectifs. Il désobéit sur la protection de l’eau. Et ce serait nous le problème, quand on parle de désobéir justement pour protéger les droits sociaux et l’environnement ? Ce n’est pas sérieux. Où sont les indignés de service quand Macron désobéit ? Quand il parle de révision des traités ? D’Europe à la carte ? De « différenciation » pour contourner les États membres bloquants sur un dossier ? Bien plus que l’idée de désobéissance, ce que ne supportent pas les macronistes, c’est la nature de notre projet politique : la rupture avec le libéralisme qui leur est cher, au service d’un progrès humain et écologique dont ils n’ont que faire.

Francis Wurtz Le défaut de cette formule est son ambiguïté. Nos adversaires en jouent. Il faut donc clarifier nos intentions. Il y a, je dirais, trois manières de ne pas appliquer le « droit commun » européen, qui peuvent nous intéresser. Toutes passent par la construction de rapports de forces, mais à des degrés très différents. La première consiste à se servir de façon offensive de la clause des « coopérations renforcées » que je viens d’évoquer. Par exemple, en 2012, sous la pression de leur opinion publique, 11 pays avaient décidé d’introduire entre eux une taxe sur les transactions financières, puis, la pression populaire se relâchant, l’initiative s’est enlisée, pas du fait de l’Europe, mais par la faute des gouvernements concernés. Un deuxième type fréquent de dérogation est celui qui s’obtient ponctuellement, toujours sur la base de rapports de forces, par voie de négociation avec la Commission européenne. Cela vient d’être le cas de l’Espagne et du Portugal. Après un mois de discussions, ils ont obtenu de pouvoir plafonner temporairement le prix de l’énergie et ainsi d’alléger la facture des ménages de 25 % ! Le troisième type de distanciation des règles européennes est celui qui s’attaque au « noyau dur » des traités : leur logique néolibérale. C’est naturellement le plus exigeant. Pour réussir cette démarche de rupture, indispensable pour engager un processus de transformation de l’UE, le « y a qu’à » ne suffit pas. Il faut construire un rapport de forces de haut niveau, qui passe par des mobilisations d’envergure, de la part de la société comme de l’État et, dans toute la mesure du possible, par des solidarités internationales. Elles avaient dramatiquement manqué à la Grèce en 2015. Il faudra beaucoup miser sur ce type d’action : imaginons une mobilisation comme celle de 2005 contre le TCE avec, cette fois, le soutien du gouvernement !

Quelle est alors la cohérence du projet européen de la Nupes ?

Francis Wurtz La cohérence est résumée dans son titre même : Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Nos deux priorités sont de faire faire à notre pays un bond en avant dans la justice sociale et les urgences écologiques, en particulier climatiques. Et ce, dans un esprit de coopération et de solidarité avec les autres peuples européens.

Manon Aubry Peu importe le mot choisi, désobéir, déroger, contourner, la stratégie est la même : dépasser les blocages européens. Car la Nupes a une seule boussole : appliquer le programme. Cette boussole à la fois guide et borne notre stratégie. Ce que cela veut dire, c’est que nous ne désobéirons qu’aux règles qui s’opposent à la mise en œuvre de notre programme. Rien de plus, rien de moins. Désobéir n’est pas un objectif, mais bien un des moyens que nous sommes prêts à mobiliser chaque fois que nécessaire. C’est en montrant l’exemple et en agissant en éclaireur qu’on entraînera avec nous d’autres États. L’autre principe qui nous guide, c’est celui de non-régression sociale et environnementale. À l’inverse de Macron qui désobéit pour détruire l’environnement, à l’opposé des gouvernements polonais et hongrois qui désobéissent pour s’attaquer aux droits fondamentaux, notre but est au contraire d’étendre au maximum la protection des droits sociaux et de l’environnement. En pratique, cela veut dire que c’est le droit le plus protecteur qui primera. Que si le droit européen est moins ambitieux que l’accord de Paris ou que le droit social français, alors il ne s’appliquera pas.

David Cormand La cohérence réside dans le choix des objectifs, dans le niveau d’ambition et dans le fait d’admettre que nous avons besoin de l’UE pour atteindre tout cela. La boussole de notre position commune est simple : nous voulons faire bifurquer les politiques européennes vers la justice sociale, l’écologie, le progrès humain et le développement des services publics. Cela est et a toujours été l’objectif des écologistes : transformer les orientations des institutions européennes pour protéger le vivant. Renforcer la lutte pour le climat en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, transformer la politique agricole commune, harmoniser par le haut les droits sociaux et les salaires minimums européens, garantir un accès universel aux services de santé, éradiquer l’évasion fiscale, accueillir dignement les personnes exilées… Pour tout cela, nous avons besoin d’une France qui pèse au niveau européen et d’une gauche française qui joue un rôle d’impulsion qu’elle avait déserté. Avec cet accord, les écologistes ont voulu faire en sorte que les partis de gauche français infléchissent leurs positions vers davantage d’ambition sociale et écologique, d’une part, vers davantage de fédéralisme, d’autre part.


 


 

 

La gauche propose un
« choc de démocratie »
pour réécrire les traités

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Dans son programme, la Nupes entend clairement installer un rapport de forces au sein de l’UE afin d’en changer les règles en profondeur, en matière économique, sociale et environnementale.

« Il faudra réformer nos textes, c’est évident. L’une des voix de cette réforme est la convocation d’une convention de révision des traités. C’est une proposition du Parlement européen et je l’approuve. » Le 9 mai, devant le Parlement européen, Emmanuel Macron semblait déterminé à changer les traités européens. Mais dans quel but ? Avant tout, celui de changer les règles de prise de décision au sein de l’Union européenne, soit notamment de mettre fin à la règle de l’unanimité qui impose l’approbation de tous les États membres. En termes de contenu politique, cette détermination s’arrête là : il prévoit, a-t-il annoncé lors de la campagne présidentielle, un retour en 2027 dans les clous des 3 % de déficit imposés par les traités, obligation suspendue depuis la crise du Covid. En 2017, le président de la République avait déjà fait une déclaration d’intention similaire à la Sorbonne, restée lettre morte.

Ses adversaires de la Nupes, eux, ne comptent pas en rester là. La coalition veut changer le contenu des politiques européennes en réécrivant les traités. Son programme assure ainsi vouloir modifier les règles « incompatibles avec (son) ambition sociale et écologique ». Elle compte ainsi elle aussi négocier mais pour obtenir de nouvelles règles harmonisant « par le haut les droits sociaux et les salaires minimums européens afin de lutter contre le dumping social ». Mais aussi « mettre fin au pacte de stabilité et de croissance, et abroger les règles budgétaires des 3 % de déficit et des 60 % de dette ». Exit également « l’unanimité en matière fiscale pour supprimer le droit de veto des paradis fiscaux ». En matière environnementale, les objectifs de cette UE réorientée seraient « de réduire de 65 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 ». Le rôle de la Banque centrale européenne est également dans le viseur de la gauche française. Le programme de la Nupes prévoit de « modifier les missions et les statuts de la BCE pour lui permettre de prêter directement aux États et la placer sous contrôle démocratique ». Le but ? « En faire un outil politique au service de l’intérêt général avec des objectifs écologiques et sociaux et non plus uniquement sur l’inflation ». La BCE pourrait ainsi être en mesure de racheter une partie de la dette publique, au-delà du programme d’urgence lié au Covid.

Pour y parvenir, la gauche française aspire à créer « un espace de négociation, d’équilibre des pouvoirs, de coopérations à géométrie variable » en convoquant une convention pour la réécriture des traités qu’elle qualifie de « choc de démocratie ». Y seraient associés les « forces vives et les mouvements populaires du continent », en même temps que les parlements nationaux et européen. Les partis ayant signé l’accord de coalition souhaitent en effet construire « des alliances et des convergences avec les forces politiques qui partagent ces objectifs et la société civile en Europe ». Au sein de l’UE, le rapport de forces passerait également par les « coopérations renforcées » à plusieurs, mais aussi avec des États tiers qui le souhaitent, notamment en matière fiscale et environnementale.


 


 

Désobéir, une clé pour déverrouiller l’Europe

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Législatives Si elle obtient une majorité parlementaire, la Nupes entend bien déroger à certains carcans européens. Une stratégie qui vise à transformer de fond en comble l’UE pour sortir du dogme de la concurrence et de l’austérité budgétaire.

Dans le flot d’attaques qui déferlent sur la gauche depuis son union pour les législatives de juin, l’Europe est au sommet de la vague. Un sujet de prédilection des détracteurs de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Une « victime collatérale », selon Daniel Cohn-Bendit et José Bové. Une « fuite en avant », selon l’ancien ministre socialiste Jean-Marc Ayrault. Et même, selon le ministre macroniste Clément Beaune, ce serait le « signe qu’on ne veut pas gouverner » que de « parler de désobéissance européenne ».

Au-delà des fantasmes de ses adversaires, si la gauche l’emporte le 19 juin au soir, à quoi ressembleront les relations entre l’Union européenne (UE) et la France ? Au pot de fer contre le pot de terre ou à un bras de fer ? À la Nupes, on penche pour le bras de fer. Car certaines de ses propositions s’intègrent fort mal dans le cadre européen, établi par le traité sur l’Union européenne et par celui sur le fonctionnement de l’Union européenne. Or les lois et décisions nationales sont censées respecter le droit de l’UE. Quand ce n’est pas le cas, un État peut s’exposer à des sanctions. En décembre 2021, la Commission européenne a adressé aux États pas moins de 101 lettres de mise en demeure, avis motivés ou autres saisines de la Cour de justice de l’UE, dans le cadre de procédures d’infraction.

Si la gauche arrive au pouvoir, elle sera confrontée à ce dilemme. Plier ou désobéir ? « Notre boussole est la mise en œuvre de notre programme », prévient Manon Aubry, coprésidente du groupe la Gauche (ex-GUE) au Parlement européen. « Nous avons passé l’ensemble de nos propositions au prisme des règles européennes, pour identifier les blocages et avoir une stratégie afin de les lever. Cela veut dire être prêts à ne pas appliquer certaines règles européennes », explicite la députée la France insoumise, jointe par  l’Humanité. Une telle démarche ne faisait pas, pendant la campagne présidentielle et au tout début des négociations pour les élections législatives, l’unanimité avec les autres forces de gauche, qui, tels le Parti socialiste (PS) ou Europe Écologie-les Verts (EELV), sont moins en phase avec une telle politique de rupture.

« Mettre fin au cours libéral et productiviste de l’UE »

La droite en profite pour pousser des cris d’orfraie face à ce qui serait une « trahison » des idéaux européens. Ainsi, François Bayrou, président du Modem, a-t-il lâché début mai au micro de France Inter : « Derrière tout cela se dissimule  l’idée que la France pourrait sortir de l’UE. C’était d’ailleurs leur projet, il y a cinq ans. » En réalité, lors de la dernière présidentielle, la France insoumise (FI) proposait une sortie de l’UE en cas de refus des autres pays européens de renégocier les traités. Pour le haut-commissaire au plan, rien n’aurait changé : « Si vous décidez qu’en Europe un pays aussi important que la France ne respectera pas les règles, alors c’est la sortie de la France, la fin de l’Europe. Parce que les autres pays, comment voulez-vous qu’ils acceptent que l’un des membres de notre entente, de notre organisation européenne (…) puisse s’abstraire, s’éloigner, refuser les décisions qu’on a prises ensemble ? » Voici la gauche désormais dépeinte en partisane d’un Frexit. Or, rappelle Manon Aubry, « l’approche nouvelle » de la France insoumise « a été en capacité de mettre tout le monde d’accord ».

Socialistes et Verts ont balisé le terrain. Il n’y aura pas de sortie de l’UE. L’accord avec EELV, signé le 3 mai, stipule que « la France ne peut avoir pour politique ni la sortie de l’Union, ni sa désagrégation, ni la fin de la monnaie unique ». De plus, la désobéissance aux règles de l’UE « ne peut se faire que dans le respect de l’État de droit », une assertion qui évite de donner des arguments aux dérives réactionnaires en cours en Hongrie et en Pologne. Les mêmes précautions sont prises le 4 mai entre la France insoumise, « héritière du non de gauche au traité constitutionnel européen en 2005 », et le Parti socialiste, « attaché à la construction européenne ». L’objectif commun est de « mettre fin au cours libéral et productiviste de l’Union européenne ». Dans le projet final figure « ce qui fait notre socle commun : la volonté de rester dans l’Union européenne et celle aussi de faire évoluer ses règles », note le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Pour cela, le compromis a été trouvé : « Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres » pour « respecter (…) le mandat que nous auront donné les Français ». L’accord insiste sur la nécessité de déroger à certaines règles « en travaillant à les transformer ». « Nous sommes interdépendants ; l’idée centrale est qu’il faut une Europe différente. Et le fait que la gauche soit au gouvernement en France est déjà un élément du rapport de forces », résume l’ancien député européen communiste Francis Wurtz.

« Reconstruire une Europe plus citoyenne, plus solidaire »

Du côté d’Europe Écologie-les Verts (EELV), on encaisse les attaques d’une conversion à l’antieuropéisme de la part de la droite et on les récuse. La formulation du programme « est explicite. Elle indique très bien qu’il n’est pas question d’avoir une Europe à la carte ou de la désagréger », souligne Michèle Rivasi, coprésidente de la délégation EELV au Parlement européen. « Ce que nous voulons, c’est reconstruire une Europe qui soit plus crédible, on attend une Europe plus citoyenne, plus solidaire. Il faut pouvoir critiquer l’Europe actuelle pour mieux la construire », énonce-t-elle, refusant la vision binaire selon laquelle « la critique développe l’euroscepticisme ». À EELV, « on voit bien que c’est à la dimension européenne que l’on peut changer les choses. Mais il ne faut pas s’imaginer que nous sommes contents de ­l’Europe telle qu’elle est avec les accords de libre-échange qui promeuvent la déforestation, les émissions de gaz à effet de serre et la perte de la biodiversité ». Pour l’eurodéputée EELV, « pour modifier les règles, il faudra être plusieurs pays ». Elle relève d’ailleurs que certains d’entre eux comme l’Autriche et le Luxembourg vont attaquer devant la justice européenne la taxonomie européenne – qui classe le gaz et l’énergie nucléaire parmi les énergies de transition – et qu’ils sont suivis désormais par l’Allemagne. « Il y a une désobéissance au sein de l’UE » sur ce sujet, prend-elle en exemple.

Quelles sont ces règles européennes litigieuses ? « Le droit à la concurrence est l’un des fondements de l’UE. Cela pose problème pour la passation des marchés publics, par exemple si vous souhaitez privilégier une production locale dans l’approvisionnement des cantines », avance Manon Aubry. Ce bloc de mesures de l’UE rend plus difficiles « les aides d’État » et les nationalisations, alors que le retour dans le giron public du secteur de l’énergie figure dans le programme de la Nupes. Sortir d’une agriculture productiviste nécessitera de s’opposer à la politique agricole commune actuelle, font valoir les élus de gauche. En effet, 75 % des aides correspondent à une aide à l’hectare. Conditionner ce soutien pourrait signifier aller à la « confrontation avec les gros syndicats, qui pourraient attaquer devant la Cour de justice européenne », croit Michèle Rivasi. Autre dossier sur lequel la désobéissance pourrait être de mise selon Manon Aubry : « Le volet commerce et libre-échange des politiques européennes, qui empêche de faire du protectionnisme solidaire. » Toutefois, note la députée, ces accords internationaux sont adoptés « à l’unanimité », ce qui permet d’entamer un combat. Plusieurs solutions sont sur la table : clauses de sauvegarde prévues par le droit européen, négociation avec la commission de dérogation aux textes existants ou une désobéissance unilatérale. La France pourra aussi croiser le fer avec Bruxelles quand certaines lois européennes ne respectent pas les engagements internationaux de la France et des Européens en matière de travail et de climat pour faire primer la norme la plus exigeante.

La France ne respecte pas les normes en matière de pollution de l’air

En réalité, contrairement aux inquiétudes de la droite, la « désobéissance », les coups de force pour obtenir une négociation sont monnaie courante en Europe. À 171 reprises entre 1999 et 2018, les règles budgétaires (3 % du PIB de déficit public, 60 % du PIB de dette publique) ont été bafouées, sans sanction aucune. D’ailleurs, pendant la crise due au Covid, ce sont les chefs d’État et de gouvernement eux-mêmes qui ont choisi de ne plus respecter les critères de Maastricht. Pas plus tard que lundi, la Commission européenne a annoncé que cette décision de suspension de ces règles, jusque-là présentées comme immuables, restera en vigueur jusqu’en 2023, en raison des conséquences économiques de la guerre en Ukraine. Pendant des années, l’Allemagne et les Pays-Bas ont eu des excédents commerciaux supérieurs à 6 % du PIB. C’est pourtant prohibé. L’Espagne et le Portugal ont dit vouloir bloquer les prix du gaz ; la Commission vient d’accepter qu’ils contreviennent à la règle commune. L’Allemagne a par le passé obtenu que l’eau publique ne soit pas soumise aux règles du marché. Quant à la France, elle ne respecte pas les normes en matière de pollution de l’air.

La menace d’une désobéissance permet de faire bouger les lignes, car tout est question de rapport de forces. Et c’est lui qui est déterminant, d’autant plus qu’il n’est plus question de quitter l’UE. En 1983, François Mitterrand a fait le choix politique de l’austérité, car refusant de sortir du Serpent monétaire européen ou de mener la bataille pour en changer les règles. « Chaque fois qu’il y a un obstacle à la réalisation d’un progrès social ou écologique, il faut mener bataille, chercher des alliés », affirme Francis Wurtz, l’ancien président du groupe de la Gauche unie européenne (GUE) au Parlement européen. Le programme de la Nupes, présenté le 19 mai, annonce d’ailleurs la couleur, avec la volonté de « mener des batailles au sein du Conseil de l’UE » pour l’adoption de textes en faveur du progrès social, avec le recours à des coopérations renforcées pour avancer dans le bon sens à plusieurs quand ce n’est pas possible à 27. Par ailleurs, afin de sortir des verrous budgétaires et libre-échangistes, la gauche française prônera une « convention européenne pour la révision et la réécriture des traités européens ». Pour remporter les bras de fer, l’intervention citoyenne sera déterminante, partout en Europe.


 


 

Détermination

Sébastien Crépel sur www.humanite.fr

C’était le 29 avril 1997, juste avant les législatives qui allaient voir la victoire surprise de la gauche. Qui se souvient des termes de la déclaration commune signée ce jour-là entre le PS et le PCF ? « Nous disons non à l’Europe libérale  », disait le texte qui ne proposait rien de moins que de « dépass(er) le traité de Maastricht (…). C’est à partir de l’affirmation en France d’une politique économique et sociale de gauche (…) que nous pouvons nous engager sur une autre voie ».

Même si l’on ne parlait pas alors de « désobéissance » aux traités, Lionel Jospin avait pris l’engagement public de renoncer au critère des 3 % de déficit public imposé par Maastricht, si le prix en était une cure d’austérité. On sait depuis que les « conditions » posées par le PS au passage à l’euro n’ont guère été respectées. Mais ce n’est pas la politique proposée alors qui a échoué, c’est celle qui lui a tourné le dos par la suite.

Cela n’a donc aucun sens de prétendre aujourd’hui que la Nupes romprait avec toute ambition gouvernementale parce qu’elle aurait l’intention de désobéir aux règles de l’Europe libérale qui entraveraient sa politique. Comme s’ « il ne (pouvait) y avoir de choix démocratique contre les traités européens », ainsi que l’avait affirmé un jour le président de la Commission de Bruxelles, Jean-Claude Juncker . C’était en 2015, à propos du vote de la Grèce en faveur de la coalition de gauche Syriza. Les Cassandre ne manquent pas pour promettre dès à présent à la Nupes le destin du premier ministre grec Alexis Tsipras, c’est-à-dire la capitulation. On peut leur répondre que la France n’est pas le Petit Poucet grec et que la Commission elle-même admet désormais que les règles du pacte de stabilité ne sont pas intangibles. Mais ces deux épisodes – France, 1997, et Grèce, 2015 – nous enseignent qu’il faudra une détermination autrement plus ferme que celle de Lionel Jospin pour engager le bras de fer européen. La Nupes n’y arrivera pas seule. La solution n’est pas dans le renoncement à cette ambition, comme on voudrait nous le faire croire. Elle est dans la confiance que la gauche accordera aux luttes populaires pour l’aiguillonner et l’encourager dans le respect de la parole donnée.


 


 

La Nupes suscite
l’espoir en Europe

Jean-Jacques Régibier sur www.humanite.fr

Parlement européen Les eurodéputés de gauche considèrent que le programme de rupture de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale est utile à toutes les forces progressistes de l’UE.

Strasboug (Bas-Rhin), correspondance.

« Un gouvernement de gauche en France, cela servira tout le monde, y compris la Grèce », estime l’eurodéputé grec Stélios Kouloglou (la Gauche), qui ne désespère pas que se reproduise le scénario de 1981, quand la victoire de la gauche aux législatives du mois d’octobre en Grèce avait succédé à son arrivée au pouvoir en France en mai. L’élu fait partie des nombreux députés européens qui se sont passionnés pour les négociations entre partis de gauche de l’Hexagone ayant abouti la semaine dernière à la création de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) pour les législatives. « Ce qui est surprenant, c’est que cet intérêt va bien au-delà du seul groupe de la Gauche. Cela va des socialistes espagnols aux Verts néerlandais, qui tous attendent beaucoup et qui sont assez impressionnés », témoigne l’eurodéputée française Leïla Chaibi (la Gauche), reprenant les mots d’une députée socialiste néerlandaise pour qui ce qui se passe « va avoir des répercussions sur toute l’Europe ».

Pour la vice-présidente du groupe de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique, Malin Björk, l’exemple français « montre que la gauche peut s’engager dans une démarche politique concrète ».

Si la France suscite autant de curiosité, c’est que la configuration à gauche y est plutôt originale par rapport à ce qui se passe ailleurs sur le continent. « Le Parti socialiste y a été tellement affaibli qu’il est un peu obligé de s’ouvrir à cette unité, mais ce n’est pas le cas en Europe, où la situation est différente», rappelle la députée européenne suédoise Malin Björk (la Gauche), pensant notamment à son propre pays, dirigé par les sociaux-démocrates, ou à des pays aussi importants que l’Espagne, l’Allemagne ou le Portugal. « Nous sommes dans un contexte où il est très important d’avoir en France un mouvement de gauche fort face à la destruction des alternatives démocratiques. Ce n’est pas seulement l’alliance pour les législatives qui est intéressante, c’est aussi le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle », explique la députée européenne Marisa Matias (la Gauche), arrivée elle-même troisième à la présidentielle de 2016 au Portugal sous les couleurs du Bloc de gauche. Et c’est bien cette politique de rupture qu’incarne le programme de la Nupes, qui tranche, en effet, dans le paysage politique européen, caractérisé par ailleurs par une remontée des droites extrêmes.

« L’exemple de l’Espagne nous montre l’importance du centre de gravité » de l’alliance, estime Leïla Chaibi, qui constate que dans ce pays, « il était social-démocrate, ce qui fait que Pedro Sanchez penche plus vers le centre que vers la gauche ». L’eurodéputée fait allusion au gouvernement de coalition entre le PSOE et Podemos en 2019 qui, en raison de l’abandon de certaines mesures sociales ou des critiques contre l’Union européenne, a finalement valu à Podemos ses revers électoraux de 2020. Leïla Chaibi note qu’au contraire, ce qui a prévalu au cours des négociations en France a été d’aboutir à une coalition qui se fasse sur une « ligne de rupture » qui soit en mesure de proposer une alternative, et « non pas sur le plus petit dénominateur commun » que serait « une ligne sociale-démocrate pas très radicale ». « Pour convaincre les socialistes de se tourner vers la gauche, c’est la gauche qui doit être renforcée », estime également Stélios Kouloglou, qui constate que c’est rarement le cas au sein du Parlement européen, où « les socialistes regardent plutôt à droite qu’à gauche ». En Grèce, la victoire de Syriza aux législatives de janvier 2015 avait aussi levé l’espoir, mais s’était heurtée au mur de la pression européenne. L’eurodéputé grec pense cependant que la situation politique en Europe est moins défavorable à un gouvernement de gauche aujourd’hui en France qu’elle ne l’était pour son pays au moment de l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras. « Je ne voudrais pas donner de leçons, mais notre expérience nous dit qu’il faut d’abord un programme précis et se préparer à l’appliquer, tout en sachant qu’il faut s’attendre à des réactions très fortes de la part de l’oligarchie et des médias », détaille le député grec.

l’UE elle-même déroge à ses propres règles

C’est également ce que pense Malin Björk et c’est ce qui, selon elle, rend l’accord passé entre les partis de gauche en France intéressant pour toute l’Europe. « Cela montre concrètement que la gauche au sens large peut se réunir non pas seulement autour d’une table pour discuter, mais pour s’engager dans une démarche politique concrète avec l’objectif de prendre le pouvoir. À un moment donné, les partis voient que les enjeux sont très grands et que si l’on ne s’unit pas maintenant, on n’est pas à la hauteur des attentes des électeurs », estime l’euro­députée suédoise. Cette opinion est partagée par les députés de gauche au Parlement européen. Marisa Matias juge même qu’ « avec l’accord sur un programme commun, le plus important est déjà fait » pour la gauche française.

Qu’en est-il dans ces conditions de la possibilité de « désobéir » aux règles de l’UE si elles allaient à l’encontre de ce que la Nupes considère comme les intérêts du peuple français ? En premier lieu, répondent les députés, l’UE elle-même déroge à ses propres règles quand elle l’estime nécessaire. C’est ce qui vient de se passer avec l’abandon pour répondre à la crise du Covid de la règle selon laquelle le déficit public d’un État ne doit pas excéder 3 % du PIB. En second lieu, cette possibilité de désobéissance n’a rien à voir avec un éventuel retrait de la France de l’UE, contrairement à ce qu’essaient de faire croire la droite, les macronistes ou l’extrême droite. Il s’agit bien au contraire de montrer que les règles actuelles doivent être changées. « Puisque même les institutions européennes ont été obligées de suspendre le pacte de stabilité, ça veut dire que les règles ne fonctionnent pas, ni dans les moments de crise ni dans les moments normaux. C’est une raison très valable pour dire qu’il faut en changer », analyse la députée portugaise Marisa Matias. « Ce n’est pas un étendard, c’est un outil pour un programme qui change la vie des gens, qui redonne de la dignité, du pouvoir d’achat et un emploi pour tous et qui fait la transition écologique, et pour tout ça, à un certain moment, il y aura à désobéir aux traités européens », complète Leïla Chaib

publié le 18 mai 2022

Racisme, discriminations : faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité !

Collectif sur www.huma.fr

Nous publions ci-après une « adresse aux candidates aux candidats de la Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale aux élections législatives du 12 et 19 juin 2022 ».

Les signataires se félicitent de cette nouvelle donne politique ! Nous vous demandons de porter le combat contre le racisme et les discriminations sous toutes leurs formes.

Dans le précédent quinquennat des lois comme celle contre le séparatisme, sous couvert de lutter contre l’islamisme radical, ont contribué à stigmatiser les citoyen-ne-s musulmans ou présumés tels, celles et ceux issu-e-s de l’immigration post coloniale. Une vision dévoyée de la laïcité n’a fait que renforcer ce stigmate.

Le racisme dont la forme haineuse peut se traduire par les pires actes de violence est aussi une atteinte permanente à la dignité qui se traduit, au quotidien, par une rupture d’égalité à l’embauche, au logement, dans l’accès, aux stages, les rapports avec la police….

Ces discriminations « systémiques » résultent de logiques institutionnelles ou sociétales comme les discriminations sexistes qui exigent des mesures fortes à partir d’une grande consultation des premier-e-s concerné-e-s, des organisations antiracistes, du Défenseur des Droits, de la CNCDH, des syndicats….

Reprenez le mot d’ordre « toute la loi de 1905, rien que la loi de 1905 », la laïcité doit rester un principe politique ! Abolissez la « loi Séparatisme ».

Désormais comme pour les femmes victimes de violence, il faut favoriser les signalements, encourager un #Metoo antiraciste, soutenir les luttes comme celle des femmes de l’IBIS Batignolles (noires, femmes, surexploitées, étrangères).

Lutter contre ces dominations et oppressions nécessite de les articuler entre elles (classe, genre, « race »). L’émancipation est un tout.

Le racisme a partie liée avec la disqualification des quartiers populaires, le résultat d’une absence d’accueil décent des immigrés sur notre territoire et l’histoire de l’exploitation coloniale et l’esclavagisme.

Les droits humains et citoyens ne doivent pas dépendre de la nationalité juridique des intéressés. Ces droits, comme l’accès aux soins, doivent être effectifs, préservés et même accrus comme le droit de vote des étrangers non européens. L’inéligibilité doit être prononcée pour les personnes condamnées pour incitation à la haine raciale. Le récépissé de contrôle d’identité doit permettre de lutter contre les contrôles au faciès

Vous allez voir déferler contre vous les pires insultes, sans fondement : islamogauchiste, communautariste, indigéniste. Vous ne pourrez pas répondre seulement par l’amélioration des salaires, le retour à l’emploi, même si ces mesures nous concernent toutes et tous.

Ces attaques réactionnaires d’extrême-droite visent à vous disqualifier, à transformer les victimes du racisme en coupables. Il faudra contre-attaquer car l’enjeu est de faire de l’égalité en droits et en dignité une réalité pour toutes et tous

A l’initiative de :

TRIPIER Maryse, sociologue

BORTOT Hadrien, Adjoint au maire du 19ème arrondissement Paris

CLUZEL Agnès, militante antiraciste, Collectif Réfugiés 89

HALOUI Fabienne, conseil national PCF 84

KISSOUS Robert, économiste, militant associatif

POUILLOT Henri, militant antiraciste et anticolonialiste

 publié le 10 mai 2022

L’union de la gauche est-elle une bonne chose pour les classes laborieuses ?

Guillaume Etiévant et la rédaction sur https://www.frustrationmagazine.fr/

Comme vous le savez tous, la « gauche » va partir rassemblée lors des prochaines élections législatives derrière l’Union populaire, mouvement fondé par la France Insoumise. Ce rassemblement est très inattendu, car :

  • les différences programmatiques entre LFI/PCF d’un côté, et PS/EELV de l’autre, sont considérables. D’un côté des opposants farouches à la politique néolibérale à l’œuvre en France pendant ces dernières décennies, de l’autre ceux qui en partagent pleinement la responsabilité, ayant gouverné le pays à partir de 2012. Rappelons qu’Olivier Faure, numéro 1 du PS, est un ancien dirigeant d’entreprise qui ne faisait même pas partie des frondeurs du PS sous Hollande, avait soutenu par exemple la Loi Travail et avait failli soutenir Macron en 2017.

  • EELV, le PS et le PCF ont passé la campagne à dénigrer Jean-Luc Mélenchon, en prenant n’importe quel prétexte pour tenter vainement de lui prendre des voix.

Le score très important de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles a poussé les vieux appareils politiques à se mettre derrière lui pour tenter de gagner un maximum de circonscriptions. Face à cette situation, on observe deux types de réactions chez les militants qui souhaitent sortir du capitalisme :

  • Nombre d’entre eux considèrent que ce rassemblement constitue un immense espoir, car il est en capacité de prendre le pouvoir et de hisser Mélenchon au poste de Premier ministre.

  • D’autres considèrent que l’alliance avec les sociaux-libéraux est un désastre, qu’à peine élus ils trahiront l’accord programmatique qu’ils ont signé avec les insoumis, et que l’absence du NPA montre bien la tendance très modérée de ce regroupement par rapport au programme initial de la FI.

En réalité, ces deux visions ne sont pas si contradictoires qu’elles en ont l’air. Tout dépendra du résultat des élections :

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale n’arrive pas à être majoritaire, il y a fort à penser que chaque groupe la composant (car chaque force politique aura son propre groupe si elle a suffisamment de députés) reviendra à ses positions initiales et qu’il y aura peu d’unité à l’Assemblée : EELV et le PS cautionneront une partie des réformes de Macron, tandis que la FI s’y opposera à juste titre systématiquement. On peut imaginer que dans ce scénario, l’unité de la gauche aura simplement permis à la FI d’avoir bien davantage de députés, ce qui n’est pas à négliger, mais en ayant pour cela aidé fortement par cet accord les vieux partis dégénérés de la social-démocratie à survivre. Dans ce cas de figure, étant donné que les institutions de la Vème République ne changeront pas, les députés LFI auront toujours autant de mal à tenter de s’opposer aux réformes de Macron qui vont continuer à détruire le quotidien des salariés de ce pays.

  • Si la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale arrive à être majoritaire devant la droite (LR et LREM étant tout à fait capables de s’allier après les élections si nécessaire pour gouverner le pays), un gouvernement d’union de la gauche pourrait être désigné avec Jean-Luc Mélenchon à sa tête. En effet, le président de la République et la majorité des députés représenteraient des tendances politiques opposées, ce qu’on appelle la “cohabitation”, comme cela fut le cas précédemment en 1986, 1993 et 1997. Le gouvernement étant responsable devant l’Assemblée nationale, le président de la République devrait donc nommer à la tête du nouveau gouvernement une personnalité qui puisse avoir l’appui de la majorité à l’Assemblée nationale, en l’occurrence Jean-Luc Mélenchon. Le rassemblement de la gauche prendrait alors tout son sens :

Les accords avec les autres forces de gauche se sont faits sur la base du programme de la FI, mais avec des formulations qui le vident partiellement de son contenu. Par exemple, l’accord avec EELV accepte la désobéissance européenne, mais « dans le respect de l’Etat de droit ». Celui avec le PS fait mille circonvolutions sur le sujet pour qu’on puisse en conclure tout et son contraire. Dans l’accord avec le PS, aucune nationalisation n’est prévue, ni aucune augmentation des impôts des riches (mais uniquement l’abrogation des réformes de Macron sur l’ISF et la flat tax), ni aucun nouveau droit pour les salariés, à part la représentation dans les conseils d’administration qui ne sert à rien, puisque les actionnaires y seraient toujours majoritaires. Il reste tout de même jubilatoire de voir les socialistes accepter dans l’accord l’abrogation de la loi El Khomri qu’ils ont eux-mêmes mise en œuvre quand ils étaient au pouvoir en 2016.

Toutefois, rien n’empêchera réellement un gouvernement dirigé par la FI d’aller beaucoup plus loin que ce qui est contenu dans ces accords, qui diffèrent d’ailleurs beaucoup les uns des autres. LFI pourra avoir les ministères-clefs et potentiellement impulser un véritablement bouleversement économique.

Mais cela ne se fera qu’avec une forte mobilisation populaire pour pousser le gouvernement à agir fortement, car :

  • L’histoire nous montre que face à la réalité du pouvoir, il est difficile de garder le cap. L’ensemble des trahisons de la gauche, que ce soient les socialistes en 1982 ou plus récemment Aléxis Tsipras en Grèce mettent en évidence que quel que soit le programme, depuis des années ce sont des politiques d’austérité qui sont menées. L’arrivée de Mélenchon au pouvoir serait, cela dit, davantage comparable à celle de Jospin en 1997 en cohabitation avec le président Chirac. Son bilan comporte de bonnes choses, mais il comporte également la vente de 30 milliards d’euros de parts dans des entreprises publiques (France Télécom, Air France, etc.) et la flexibilisation du temps de travail avec les lois Aubry par exemple. Et rien contre les licenciements, rien contre la financiarisation de l’économie, bien au contraire.

  • Sans mobilisation massive, on risque de se retrouver au mieux avec une politique proche de la gauche plurielle de Jospin, car le patronat et les institutions européennes seront très difficiles à faire plier. La référence au Front Populaire est beaucoup mise en avant en ce moment, mais c’est oublier qu’une grande partie des avancées obtenues durant les deux années qu’a duré ce gouvernement l’ont été sous pression du mouvement social : le patronat a été contraint à négocier parce qu’un mouvement massif de grève et d’occupation d’usines a eu lieu, et ce, avant même l’entrée en fonction du gouvernement. Et toute une partie des droits acquis lors du Front populaire l’ont été grâce aux négociations – avec rapport de force issue des grèves – dans les branches, qui ont donné lieu à l’établissement des conventions collectives, entre autres. Les grandes avancées sociales, comme les congés payés, n’étaient même pas dans le programme du Front populaire.

  • Cette référence historique est donc risquée pour parler du succès d’une union de gauche. Cette période est aussi sombre pour la cause antifasciste puisque le gouvernement de Léon Blum n’a pas soutenu la République Espagnole, qu’il n’a duré que deux ans et que le gouvernement Daladier qui lui a succédé a remis en cause aussitôt une grande partie des droits conquis. Ce qui est sûr, c’est que ce que l’on entend par Front populaire n’est en tout cas pas le simple résultat d’un accord entre plusieurs formations politiques de gauche : les progrès sociaux qu’il a apportés ont été rendus possibles par une mobilisation ouvrière massive. Cela ne veut pas dire qu’il faut s’attendre au même type de mobilisation pour que des réformes de progrès social soient possibles : mais l’exemple du Front populaire nous montre que l’action seule d’un gouvernement – aussi uni soit-il – ne suffit pas pour conquérir du progrès social.

Globalement, dans la période de régression sociale que nous traversons depuis des années, cette unité derrière la France Insoumise ouvre de réelles perspectives de transformation :

  • Malgré les limites de ces accords, leur boussole reste une politique qui abrogerait les dispositifs mis en place par Macron et une partie de ceux mis en place par Hollande, ce qui est indispensable.

  • Ce sont véritablement des programmes de gauche, ce qui clarifie les choses par rapport à l’orientation libérale que portait Hollande tout en se prétendant de gauche. De plus, l’union populaire au pouvoir mettrait fin à l’islamophobie d’Etat qui s’est généralisée ces dernières années et qui divise les classes laborieuses. 

  • On peut espérer que l’alliance d’un gouvernement piloté par la FI et de la capacité de mobilisation des Français, démontrée par le mouvement des Gilets jaunes et l’opposition à la réforme des retraites de 2019, peut faire plier le patronat et aboutir à un véritable basculement en faveur des classes laborieuses.

publié le 10 mai 2022

L’union inattendue

par Roger Martelli sur www.regards.fr

Front populaire, Union de la gauche, Gauche plurielle et... NUPES, pour Nouvelle union populaire écologiste et sociale. 2022 se place dans l’histoire longue de la convergence des gauches, mais comporte aussi des différences. L’historien Roger Martelli en donne ici sa lecture.

La réunion des gauches est depuis longtemps un rêve populaire, soutenu par un imaginaire mémoriel riche d’espérances… et de déceptions. Celle qui advient aujourd’hui – la quatrième tentative – semblait impossible il y a quelques semaines à peine. Et pourtant, elle est là. C’est la quatrième fois en moins d’un siècle que la plus grande partie de la gauche décide de se rassembler. Elle le fit à partir de 1934, dans ce qui va devenir le Front populaire, autour de l’alliance des communistes, des socialistes et des radicaux. Elle se retrouva à nouveau en 1972, autour d’un copieux programme de gouvernement, proposé par le PCF à partir de 1962. Elle se constitua en « gauche plurielle » entre 1997 et 2002, pour structurer le gouvernement présidé par Lionel Jospin.

Dans les deux premiers cas – Front populaire et Union de la gauche - la gauche rassemblée a été un mythe agissant : non pas une « illusion », comme on le dit trop souvent, mais un vecteur puissant de mobilisation et de politisation populaires. Le troisième cas – la « gauche plurielle » – est plus complexe. Il est le résultat imprévu d’une victoire électorale elle-même inattendue (les législatives anticipées de 1997) et de la constitution, sous la houlette de Lionel Jospin, d’un gouvernement rassemblant les différents partis de gauche. La base de l’accord n’est pas en 1997 un programme commun ni même un contrat de gouvernement, mais l’énoncé de quelques thèmes généraux : réduction du temps de travail, arrêt des privatisations, parité, etc. Par ailleurs, si les souvenirs amers du « tournant de la rigueur » (1982-1983) n’avaient pas étouffé cruellement l’espoir, ils avaient pour le moins tempéré l’enthousiasme, vingt ans après la déception provoquée par la rupture de l’Union de la gauche. Au total, malgré leur échec final, le Front populaire et la période du programme commun ont profondément marqué les mémoires de la gauche ; le bilan est plus mitigé pour la gauche plurielle.

S’il est bon de resituer le moment actuel dans l’histoire longue de la convergence des gauches, on insistera ici plutôt sur les différences qui le distinguent de ses prédécesseurs. Dans les deux premières expériences, l’union se réalise largement en amont d’une échéance électorale importante : l’acte inaugural du Front populaire se fait au printemps 1934, deux ans avant les législatives de 1936 ; le programme commun de la gauche est signé en juin 1972, neuf mois avant les législatives de 1973. La gauche plurielle, elle, naît après l’élection de mai-juin 1997, sans négociation préalable. Quant au rassemblement de 2022, il se fait entre deux élections très proches l’une de l’autre, présidentielle et législatives ; il se conclut après un vigoureux bras de fer entre ses protagonistes à la présidentielle.

En 1972 comme en 1935-1936, l’accord ne comporte pas de volet électoral, sinon la règle classique du désistement de second tour en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Chacun décide donc de ses candidatures ; il y a en revanche un accord programmatique longuement débattu en amont, très général (janvier 1936) ou très détaillé (juin 1972). En 1997, on ne trouve pas d’accord électoral (la gauche plurielle se met en place après l’élection) et pas de programme bien précis. En 2022, en revanche, la convergence électorale va jusqu’à une répartition des circonscriptions, notamment de celles qui sont tenues pour le plus gagnables. Quant à la base programmatique, elle se définit, de façon accélérée, à partir du programme présidentiel de Mélenchon L’Avenir en commun.

Les différences les plus importantes sont toutefois ailleurs. En 1934, 1972 et 1997, les alliances se nouent entre des courants politiques installés depuis longtemps, dont chacun s’appuie sur une implantation électorale conséquente, nationalement et/ou territorialement. En 1932, au sein d’une gauche qui a regroupé 53% des suffrages exprimés, aucune formation n’obtient à elle seule la moitié du total des gauches. Le Parti socialiste – à l’époque, la SFIO – et le Parti radical sont autour de 20% et si le PCF doit se contenter d’un modeste 8,3% – conséquence de son repliement sectaire au temps de la stratégie « classe contre classe » – il avait montré sa capacité d’insertion municipale et avait dépassé les 11% aux législatives de 1928. Lors des législatives de 1968 (les dernières avant la signature du programme commun), le PCF et la FGDS (le regroupement des socialistes et des radicaux) se partagent l’essentiel des 41% de la gauche (le PCF a près de 20%, la FGDS a 16,5%). Enfin, à la présidentielle de 1995, deux ans avant la « gauche plurielle », le PS est toujours le parti dominant à gauche (il l’est depuis 1981), mais avec ses 23,3% il n’atteint pas la moitié du total des gauches (50,6%).

En 2022, on sait que le résultat de la présidentielle est sans appel : pour la seconde fois, Mélenchon arrive largement en tête de la gauche et obtient à lui seul près des deux tiers du total des 32% engrangés à gauche. Plus de 17 points séparent le premier (21,9%) du second (Jadot, 4,6%). En outre, les deux premiers du classement incarnent des forces nouvelles : les écologistes se sont installés dans l’espace électoral dans les années 1990, les insoumis se structurent dans la campagne présidentielle de 2017. Les « historiques » de la gauche d’hier, PC et PS, sont relégués dans le bas du table au (3,7% au total pour Roussel et Hidalgo). La gauche que redessine le scrutin présidentiel offre un visage nouveau : elle est relancée, mais plus déséquilibrée que jamais. La FI négocie, dans une position de force que n’avait connu aucun parti politique avant elle.

Se remémorer les unions du passé et réfléchir sur leur trajectoire est un exercice salutaire. Simplement, il ne faut jamais oublier que nous sommes à une autre époque… dans un bien curieux pays.

La France est un drôle de pays !

En 1981, alors que l’Europe et le monde basculaient dans l’ultralibéralisme, la France a eu l’impertinence d’élire un président alors très à gauche. En 1997, alors qu’elle était présumée subclaquante depuis quelques années, la gauche l’a emporté aux élections législatives anticipées et a imposé une troisième cohabitation.

Il y a quelques semaines encore, l’affaire semblait pliée : le Président sortant devait triompher sans coup férir, l’extrême droite était divisée et la gauche éparpillée restait bloquée irrémédiablement sur son résultat médiocre de 2017 (autour de 27%). À l’arrivée, le sortant est réélu, mais avec 38,5% des inscrits ; au second tour, il ne dépasse donc que d’un peu moins de quatre points le total des abstentions et des votes blancs ou nuls (34,2% des inscrits).

Après avoir achevé la gauche socialiste en 2017, Emmanuel Macron a progressé au premier tour, en « phagocytant » la droite classique : du coup, il a globalement affaibli l’ensemble de la droite. Son noyau partisan est relativement majoritaire (35,8% des exprimés), mais il est fortement concurrencé par une extrême droite en progrès (32,3%), mais toujours divisée, et par une gauche requinquée (31,9%) et rassemblée autour de Mélenchon et de la FI.

Ce rapport des forces impromptu modifie sensiblement le jeu des majorités législatives. Jusqu’à ce jour, les élections suivant immédiatement le scrutin présidentiel (1981, 1988, 2002, 2007, 2012, 2017) ont chaque fois confirmé, plus ou moins nettement, le rapport des forces enregistré au tour décisif de la présidentielle. Il peut en être autrement dans quelques semaines. Dans ce contexte, une victoire législative de la gauche reste certes encore improbable aux yeux de beaucoup. Mais jusqu’au bout il était très improbable que Mélenchon, que les sondages ont longtemps englué dans une fourchette de de 8 à 12%, pût raisonnablement envisager de franchir la barre du premier tour.

Or il a failli y parvenir et, aujourd’hui, une majorité des personnes interrogées (67% selon l’Ifop) affirment leur préférence pour une majorité parlementaire opposée à l’hôte de l’Élysée et plus d’un tiers d’entre elles souhaitent voir en tête « la gauche unie ». La gauche, dès l’instant où elle conjugue ses forces, a plus d’atouts que l’extrême droite pour être l’axe parlementaire d’une majorité empêchant Macron de mettre en œuvre les plus négatifs de ses projets.

Un sondage, dit-on, ne fait pas l’élection. Mais ceux qui existent suggèrent que le vent est décidément ailleurs que là où on l’attendait. Macron et Le Pen ont sans doute progressé davantage que le leader de la FI, mais la surprise véritable est bien venue de Mélenchon. Tant mieux pour la gauche !

Si la gauche gagne...

Si cette gauche était ainsi majoritaire en juin et si, derechef, Jean-Luc Mélenchon parvenait à Matignon, chacun sait que les difficultés ne feraient que commencer. Il ne suffirait pas en effet de tourner le dos aux seules années désastreuses de « hollandisme », mais à la totalité du processus qui, à partir de 1982-1983, a éloigné peu à peu la gauche de ses valeurs et a attisé la désespérance populaire. Le « devoir d’inventaire », évoqué au PS en 1995 et jamais accompli depuis lors, est toujours devant nous.

Les expériences à gauche du passé ont montré en effet qu’il ne suffisait ni de promesses fermes ni même d’un bon programme pour réussir durablement. Au sein d’une société éclatée et d’un monde incertain, le changement réussi suppose de construire patiemment, dans un temps long, les expérimentations qui permettraient de passer de la colère à la confiance et à l’espoir. Dans cet esprit, l’horizon va bien au-delà de la nécessaire redistribution massive des richesses disponibles et d’une réorientation des activités de l’État.

Les manières de produire, d’affecter les ressources, de consommer, de délibérer, de décider et d’évaluer devront être changées et, à cet effet, chaque fois, devront se trouver dans le pays les majorités pour le faire. Ce sera un bouleversement des rapports entre le « haut » et le « bas », la société et l’État, les individus-citoyens et le pouvoir. Il n’adviendra que si l’ensemble de la gauche trouve les solutions, partageables par le plus grand nombre, pour remédier à ce qui la paralyse : la défiance populaire, le recul en politique (je dis bien « en politique », pas « dans la société ») des valeurs d’égalité, l’accoutumance aux discriminations, le sentiment de l’impuissance du politique.

Le Big Bang qu’il faudra bien provoquer ne sera le fait ni d’un individu seul, ni d’une avant-garde éclairée. La radicalité légitimée par la crise de civilisation que nous vivons ne s’épanouira pas dans le volontarisme, pas plus que dans la précipitation.

Même requinquée, la gauche présidentielle reste loin des niveaux de premier tour qu’elle avait atteint depuis le milieu des années 1970 (de 36,4% en 2007 à 46,8% en 1981). Si elle veut pousser son avantage, retrouver les niveaux qui furent les siens autrefois, regagner les couches populaires qui persistent à la bouder, la gauche sera confrontée à un problème de reconstruction, de reconfiguration et, plus encore, elle sera placée devant un devoir de refondation intellectuelle, morale et organisationnelle.

Mais, sans attendre, il serait fou de ne pas saisir les occasions d’avancer, le plus loin qu’il sera possible. Face à une droite affaiblie, alors que l’extrême droite reste divisée et mal assurée sur ses bases territoriales, la condition préalable du succès était plus que jamais le rassemblement de la gauche telle qu’elle est, dans le respect de chaque sensibilité.

Pour la première fois depuis bien longtemps, ce rassemblement se réalise. L’opiniâtreté de Jean-Luc Mélenchon a payé. La gauche connaît enfin un nouveau moment historique. Il ne reste plus qu’à transformer l’essai car, cette fois, l’échec pourrait bien être lourd de gravissimes récessions démocratiques. Plus que jamais, l’heure est ainsi à la formule de Romain Rolland, heureusement reprise par Gramsci : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ».

publié le 8 mai 2022

Rénover la réduction du temps de travail

par Thomas Coutrot sur wwwpolitis.fr

On pourrait ouvrir dans le temps de travail rémunéré des espaces de délibération.

La réduction du temps de travail (RTT) est l’un des outils majeurs de tout projet politique émancipateur. C’était vrai avant que l’urgence écologique ne devienne criante, ça l’est encore plus aujourd’hui : la RTT fait passer la qualité de la vie avant la quantité de biens consommés (1). Ce thème a pourtant été absent de la campagne présidentielle. Présent à la marge dans les programmes de gauche, il n’a pas été mis en avant par les candidat·es. Le principal d’entre eux à gauche, Jean-Luc Mélenchon, proposait d’appliquer réellement les 35 heures (et 32 heures pour les métiers pénibles), mais éludait la nécessité d’une nouvelle loi de réduction générale du temps de travail. Il y a là une lacune très dommageable.

D’autant que le mouvement syndical a émis des propositions audacieuses qui renouvellent profondément l’ambition de la RTT. La CGT en particulier, avec sa campagne sur les 32 heures (2), met en avant une démarche où santé et démocratie au travail deviennent centrales. Face à des réorganisations permanentes et imposées, qui instillent un sentiment d’insécurité chronique et fragilisent la santé psychique des salarié·es, la CGT affirme que « libérer du temps pour réfléchir et s’organiser est aussi un moyen de permettre davantage d’interventions collectives sur les lieux de travail ». La RTT sera aussi l’occasion d’affirmer que « celles et ceux qui produisent les richesses sont légitimes à remettre en cause les actuelles finalités et modalités de l’organisation du travail, faute de quoi nous ne pourrons pas éviter des catastrophes sociales et écologiques qui pourraient bien devenir irréversibles ».

La RTT, bannière historique de la gauche, demeure au cœur des stratégies d’émancipation du travail, il faut la ressaisir et la rénover. Il ne s’agit plus seulement de réduire la durée du travail, mais de le transformer lui-même. À cet effet, on pourrait promouvoir un volet de réduction du temps de travail subordonné (RTTS) qui ouvrirait, dans le temps du travail rémunéré, des espaces de délibération autonome des salarié·es sur l’organisation et les finalités de leur travail, domaines jusqu’ici réservés à l’employeur. Il s’agirait en fait d’étendre à l’ensemble des salarié·es le droit à du temps (par exemple une journée par mois) de travail rémunéré mais hors subordination, dont disposent déjà les représentants du personnel, élu·es ou délégué·es syndicaux. La RTTS reconnaîtrait et rémunérerait ainsi le travail de délibération des salarié·es, les meilleur·es expert·es de leur travail. La loi obligerait les employeurs à répondre par écrit aux demandes portées par les élu·es du personnel à l’issue de ces réunions. Les élu·es auraient un droit de veto suspensif en cas de refus de l’employeur de modifier une organisation du travail susceptible de porter atteinte à la santé des salarié·es, des usager·es ou de l’environnement.

Il y a là un levier pour introduire la logique écoféministe du care dans le travail, en liant la lutte pour la santé au travail et le combat pour la préservation du vivant. Et reprendre l’offensive face au rouleau compresseur néolibéral.

(1) L’ONG britannique Autonomy a développé un argumentaire convaincant : « The shorter working week : a radical and pragmatic proposal », janvier 2019, https://autonomy.work

(2) « Les 32 heures : c’est possible et c’est urgent ! », septembre 2021, www.cgt.fr

Par Thomas Coutrot Économiste, membre des Ateliers travail et démocratie.

publié le 7 mai 2022

Ces gouvernements sociaux-démocrates européens qui désobéissent aux traités

Par Clément Gros sur www.regards.fr

Désobéir aux traités ? C’est tellement impossible que les sociaux-démocrates européens le font déjà. À commencer par les socialistes français…


 

Alors que les partis de gauche s’apprêtent à sceller définitivement leur union – après les validations attendues par les instances du PS, ceux du PCF et d’EELV l’ayant déjà acté –, la question de la désobéissance aux traités européens continue de faire débat. C’est brandi comme un épouvantail chez de nombreux socialistes qui ne veulent pas d’un accord avec la France insoumise mais aussi chez les députés écologistes allemands qui voient dans cette nouvelle union à gauche une menace contre l’Europe. Pourtant, les États membres de l’Union européenne désobéissent déjà. Trois exemples récents.

L’exemple espagnol

Le 27 janvier 2022, la Cour de Justice de l’Union européenne a épinglé l’Espagne pour l’obligation faite aux résidents fiscaux de déclarer les biens possédés en dehors du territoire espagnol. Cela contreviendrait aux principes de « libre circulation des capitaux ». À ce jour, le gouvernement espagnol n’est pas revenu sur cette loi.

L’exemple portugais

Depuis 2015, les gouvernements successifs du Parti socialiste portugais ont mené une politique anti-austéritaire de relance par la demande, en opposition avec les demandes de la Commission européenne. En juillet 2016, la Commission européenne entame une procédure pour déficit excessif, sans y donner finalement de suite. En désobéissant, le Portugal est parvenu à se redresser avec un déficit porté à 1,5% en 2017, alors que l’Union européenne en demandait 2,5%.

L’exemple français

Épinglé par l’Union européenne en 2013, le gouvernement socialiste de l’époque a refusé de récupérer les 220 millions d’euros d’aides d’État auprès de la Société nationale Corse-Méditerranée. Ces aides étaient jugées incompatibles avec le droit européen.


 

En réalité, ces exemple illustrent la coutume des pays membres d’entrer régulièrement en conflit avec les instances européennes. Le fait est que conduire des politiques publiques, à l’échelle nationale et/ou européenne, relève à la fois de convictions fortes mais aussi de rapports de forces. Entre luttes sociales, institutions, médias, lobbys et syndicats, la gauche doit nécessairement se confronter à l’Union européenne si elle veut mettre en œuvre son programme. La question n’est donc pas tant celle de la désobéissance que de la capacité pour la France – deuxième pays en poids économique dans l’UE – de négocier avec ses partenaires européens. Après tout, les plus libéraux des libéraux européens ont bien réussi à abandonner la sacro-sainte règle d’or des 3% dans le cadre de la crise sanitaire. Et les sociaux-démocrates ne sont pas les seuls à désobéir. En mai 2020, la Cour constitutionnelle allemande a remis en cause la primauté du droit européen en accusant la BCE d’avoir outrepassé ses pouvoirs dans le rachat d’actifs. Et l’on peut difficilement en conclure que Merkel restera dans l’histoire contemporaine comme une dangereuse eurosceptique.

Mais le problème à gauche remonte aux crispations qu’a fait naître la campagne du référendum de 2005, relatif à l’établissement d’une constitution européenne. Ce fut un moment de rupture au Parti socialiste. Déjà à l’époque, Jean-Luc Mélenchon était des dissidents qui n’hésitaient pas à faire campagne pour le « Non » en compagnie de Marie-George Buffet, José Bové ou encore Olivier Besancenot. Un alter-européisme se construit alors, s’arguant de refuser systématiquement les traités libéraux de l’Union européenne. Et, par la suite, la gauche se retrouve polarisé dans le débat médiatique entre pro et anti-européens. La difficulté étant que les pactes budgétaires européens ne permettent pas de mener une politique de gauche. À tel point que même le programme d’Anne Hidalgo contenait des mesures qui aurait nécessité de désobéir à l’UE, comme l’a remarqué sur Twitter Quentin Parinello, responsable plaidoyer chez Oxfam France.

Finalement, la bataille sur le thème de la désobéissance européenne ne prend pas en compte la complexité qu’implique les relations internationales. Personne n’obéit ni de désobéit à l’Union européenne, le sujet est plutôt que le rapport de force est nécessaire dès lors que l’on gouverne et encore plus lorsque l’on veut sortir du sentier habituel. Il reste que la gauche s’accorde pour sortir des traités libéraux, tout en s’écharpant sur la méthode pour y parvenir. Ce conflit historique n’est pas réglé, preuve en est, seulement cette fois il n’est plus rédhibitoire dans les discussions.

publié le 4 mai 2022

« La gauche ne gagne que lorsqu’elle est rassemblée »

par Patrick Piro et Michel Soudais et Erwan Manac'h et Hugo Boursier (collectif Focus) sur www.politis.fr

Six responsables insoumis, écologistes, socialistes et communiste s’expriment sur l’aspiration à l’unité. Verbatims.

Le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle a résonné comme une puissante aspiration à l’unité. C’est ainsi que l’ont entendu toutes les composantes de cette gauche, nécessairement plurielle, qui sont parvenues à ficeler un accord historique en vue des législatives de juin prochain. Au menu, des convergences sur un tronc programmatique commun, et de nécessaires concessions de part et d’autre, à commencer par LFI, qui a su résister à la tentation hégémonique.


 

« Une convergence écologique et sociale »

Eva Sas Porte-parole EELV, conseillère politique de Yannick Jadot

« Nous avons entendu l’appel des électeurs de gauche, il est extrêmement clair : ils veulent un accord qui mette fin à des divisions qu’ils jugent insupportables. Et nous savions qu’un accord serait possible sur un certain nombre de points de programme. Mais, dans le passé, nous n’avons eu que de rares moments de travail sur des projets communs.

Globalement, il y a une convergence écologique et sociale très importante, prometteuse d’une alliance solide. C’est extrêmement positif et générateur de cette dynamique qu’espèrent les électeurs, qui est en mesure de donner une voix écologique et de gauche forte à l’Assemblée nationale. C’est à l’évidence une bonne nouvelle : nous voilà de nouveau en capacité d’influencer le débat public, alors que la division nous rendait inaudibles.

Ce qui a permis de débloquer les négociations, c’est de constater que LFI n’était pas dans une logique d’absorption d’EELV, comme le montre le nom de notre bannière commune, qui exprime une coalition. Ensuite, l’accord affirme clairement la volonté de ne pas sortir de l’UE, ainsi que le respect de l’état de droit, points fondamentaux pour nous. Si nous gardons sans doute des visions différentes de la construction de l’UE, LFI a montré un assouplissement de sa position initiale.

Certes, nous ne sommes pas favorisés par les investitures législatives dans certains territoires où nous avions une forte implantation, comme le Nord, la Bretagne ou certaines banlieues. C’est une insatisfaction, mais toute négociation implique des concessions. C’était une étape difficile à traverser, mais elle est constructive. Et il ne faut pas en rester là : nous souhaitons le plus large rassemblement possible. Nous avons notamment influé pour que le PS soit invité aux négociations. »


 

« La gauche est loin d’avoir disparu »

Ian Brossat Porte-parole de PCF

« Nous sommes très heureux que l’union se construise car c’est le seul moyen pour recréer l’espoir. Ce que l’on espère au sein de cette Nouvelle union populaire, écologique et sociale, c’est la victoire : car la gauche est loin d’avoir disparu en France. Les résultats de la présidentielle l’ont montré. Tout comme les élections régionales et départementales, d’ailleurs, où elle était très présente. Les communistes vont mettre toute leur force pour arracher cette victoire politique, car elle est à portée de main.

Bien sûr, cette Union a permis de clarifier certaines positions. Mais, quelque part, elle avait déjà été réalisée en 2017 où de nombreux cadres, notamment socialistes, étaient partis rejoindre Emmanuel Macron. Car contrairement à ce que certains ont théorisé, les gauches ne sont pas irréconciliables. Elles peuvent se retrouver sur bon nombre de sujets. Pour les législatives, le PCF a toujours plaidé le rassemblement : cette fois-ci, on le touche du doigt. C’est une très bonne chose. »


 

« Une volonté commune de rupture »

Sarah Legrain Cadre de La France insoumise, candidate aux législatives dans le XIXe arrondissement de Paris

« Le premier tour a déclenché un processus très fort. D’une certaine façon, cette défaite avait un goût de victoire. Le score de Jean-Luc Mélenchon et sa réaction à l’annonce des résultats ont été unanimement appréciés. Car nous aurions pu être dans la démonstration de force et, pourtant, le drapeau qui a été planté sur la gauche n’est pas celui d’un parti mais celui des idées de rupture.

Cette dynamique se retrouve jusque dans cette Nouvelle Union populaire écologique et sociale : quand on interroge les électeurs, y compris ceux qui ne portaient pas forcément Jean-Luc Mélenchon comme un premier choix mais partageaient tout de même ses idées, il y a ce passage très significatif du “vous” au “nous”. La perspective d’un collectif est présente. Je sens cette envie d’en “faire partie”, loin, très loin de ce désespoir ambiant sur l’union impossible que l’on entendait il y a quelques mois. Aujourd’hui, il existe une volonté commune de rupture, et il faut s’en réjouir. Tout en observant à quel point les macronistes et l’extrême droite essaient coûte que coûte de discréditer l’Union.

Cette union a déjà le mérite de la clarification : ce ne sont plus quelques individus qui s’échappent des autres formations de gauche pour nous rejoindre, mais les partis entiers qui s’agrègent à cette alliance et des individus marginaux qui la refusent. Qui y va ? Qui n’y va pas ? On n’entend plus ces petites histoires médiatiques qui n’intéressent pas grand monde. Quelque chose de plus fort se ressent à travers le pays : la ferveur du 1er Mai l’a bien montré. »


 

« Hors du rassemblement, pas de victoire »

Stéphane Troussel Président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis et secrétaire national du PS aux solidarités.

« Je n’ai jamais pensé que les gauches étaient irréconciliables. J’ai combattu cette idée, théorisée par Manuel Valls, y compris dans ma majorité départementale en passant un accord de second tour avec l’ensemble de la gauche. Chose inédite, j’ai même signé un accord dès le premier tour dans certains cantons avec le PCF, parce que nous risquions tout simplement de perdre le département. Pour autant, je ne suis pas devenu un insoumis ou un communiste, et les insoumis ne sont pas devenus socialistes. Des batailles politiques locales et des confrontations d’idées au sein de l’hémicycle nous en avons et en aurons toujours.

Depuis le congrès de 2018, la ligne du PS est de discuter avec toutes les familles de la gauche. C’est le cœur même de l’idée du socialisme : hors du rassemblement de toutes les forces populaires, il n’y a pas de victoire. Nombreux sont ceux qui ont refusé de voir que le PS avait conduit un travail d’inventaire, notamment LFI, que ça arrangeait de pouvoir continuer à dire que le PS, c’était François Hollande et Manuel Valls. Mais un travail en commun a bel et bien commencé, notamment à l’Assemblée, où les députés socialistes ont déposé des lois et des amendements en commun avec LFI.

Durant ce quinquennat, chaque élection a donné l’occasion à une famille de la gauche de pécher par orgueil. En 2017, Jean-Luc Mélenchon a dit : “Je suis le chef de la gauche.” Après les européennes de 2019 et les municipales de 2020, EELV a dit : “Nous sommes les nouveaux chefs.” En 2021, le PS s’est gargarisé d’avoir conservé tous ses départements et toutes ses régions. Mais, la leçon, c’est que la gauche ne gagne que lorsqu’elle est rassemblée. »


 

« Une étape qui mérite d’être approfondie »

Alain Coulombel Porte-parole d’EELV (aile gauche)

« Historique, cet accord ? On verra à l’usage. C’est en tout cas une étape importante alors que, ces quinze dernières années, l’ambiance était à la tension et à la concurrence entre nos deux partis, incapables, lors des scrutins intermédiaires, de monter des listes communes dans de nombreuses régions, et dispersés lors des municipales.

Contrairement à 2017, LFI a démontré sa volonté d’aboutir à un accord. Ce sont eux qui ont proposé le nom de la bannière commune, alors qu’ils tenaient initialement à imposer “Union populaire”, dans la continuité de la présidentielle. Nous avons également eu le sentiment que l’UE ne pouvait pas constituer un point de blocage pour les insoumis, et nous avons trouvé une formule satisfaisante dans le texte. Mélenchon nous l’a redit : il a abandonné depuis longtemps l’idée de sortir de l’UE ou de l’euro.

Cependant, ce ne peut être qu’une étape, qui mérite d’être approfondie. Tout d’abord, le Pôle écologique a été un peu malmené lors de ces négociations. Génération·s a signé par anticipation en direct avec LFI, alors qu’EELV était en pleine négociation globale. Et Génération écologie doit se prononcer par référendum interne sur l’accord final (1). En cas de rejet, les chances de constituer un groupe écologiste à l’Assemblée nationale (2) s’amenuiseraient fortement.

Par ailleurs, l’intérêt de cet accord ne se limite pas aux seules législatives. Car le texte acte un socle de programme écologique et social partagé. D’ailleurs, on s’est mis d’accord en une semaine à peine, et sur un certain nombre de points perçus auparavant comme divergents. Il est question d’instituer un “Parlement de campagne” pour accompagner les législatives : pourquoi ne pas l’imaginer comme une plateforme politique pérenne ? »

(1) nous n’en connaissions pas le résultat à l’heure d’imprimer.

(2) au moins quinze élu·es.


 

« La capacité à être une gauche de gouvernement »

Dieynaba Diop Porte-parole du PS, adjointe au maire des Mureaux (Yvelines)

« Cela fait quatre ans que notre premier secrétaire travaille au dépassement du Parti socialiste sans que cela se traduise par l’effacement de ce dernier. On l’a fait pour les européennes, aux régionales dans les Hauts-de-France… Désormais, tout le monde a pleinement conscience que, sans union, la gauche risque de disparaître. C’est ce que l’on entend quand on va à la rencontre des électeurs. Les gens nous disent qu’ils en ont assez de voter “contre”, qu’ils veulent pouvoir voter “pour”. Le résultat de la présidentielle a amené les uns et les autres à prendre conscience de la nécessité de s’unir. Pas pour une question de survie, ni pour sauvegarder des postes, mais pour préserver la capacité de la gauche à être une gauche de gouvernement.

Dans le parti, on assiste à un passage de témoin. Nos anciens dirigeants qui refusent tout accord avec La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon n’entendent pas ce que nous dit la base. J’ai beaucoup de respect pour François Hollande, il a été notre président de la République, mais écoutons ce que nous dit le peuple de gauche. À les écouter, on devrait attendre que ça se passe, laisser la voie ouverte à Emmanuel Macron ? Nous assumons notre responsabilité. Le conseil national a tranché démocratiquement pour la recherche d’un accord. Cela fait quatre ans que je suis membre de la direction nationale, je n’y ai jamais vu Jean-Christophe Cambadélis, Stéphane Le Foll ou François Hollande. Ils ont déserté nos débats, là où la question a été discutée. Refuser l’union, c’est se mettre en dehors du temps et de ce qu’exige le moment. Je n’ai jamais reçu autant de SMS d’anciens socialistes qui nous avaient quittés : “Enfin, me disent-ils, vous avez compris ce qu’on demandait.” »

publié le 3 mai 2022

Une union
pour gagner l’Assemblée

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Législatives Après EELV et avant le PS, le PCF s’est entendu avec la FI pour les élections de juin. Sous l’influence des communistes, la base programmatique de cet accord a été étoffée de nombreuses propositions sociales, antilibérales et écologiques.

La gauche peut conquérir le pouvoir. Avec un rassemblement inédit, sur un programme de rupture, ambitieux et émancipateur, elle se donne en tout cas toutes les raisons d’y croire. Ce fol espoir, impensable il y a peu, a encore grandi mardi 3 mai, jour anniversaire de la victoire du Front populaire en 1936. Le PCF a ainsi rejoint l’accord déjà acté entre Europe Écologie-les Verts et la France insoumise, dimanche soir. « Nous sommes heureux de voir ce rassemblement se renforcer et la perspective d’une majorité en juin se dessiner, a salué la députée FI Clémentine Autain. Nous vivons un tournant historique et il était impensable que les communistes n’aient pas leur pleine place dans cette Nouvelle Union populaire. » « C’est une excellente nouvelle qui peut aboutir à un événement historique et essentiel pour les Français, se réjouit son homologue communiste Stéphane Peu. Je vois aussi cet accord comme la création d’une union durable, au moins pour les cinq ans qui viennent, afin de construire ensemble une véritable alternance de gauche. »

smic à 1 400 euros, retraite à 60 ans...

En attendant le PS, voire le NPA (avec qui les négociations sont toujours en cours à l’heure où nous bouclions ces pages), cette alliance entre PCF, FI et EELV constitue une avancée décisive pour cette coalition en cours de construction. Le conseil national du PCF, après consultation des fédérations départementales, a validé cet accord dans l’après-midi du mardi 3 mai, avec 120 votes pour, 25 contre et 13 abstentions. Selon nos informations, celui-ci prévoit que des candidats communistes, représentants de cette « Nouvelle Union populaire écologique et sociale » (Nupes) soient investis dans 54 circonscriptions (les écologistes ont signé dimanche soir pour 100 candidatures). Ce qui devrait garantir au PCF le droit au remboursement et au financement prévus dans le cadre de ces élections, ainsi que la création d’un groupe parlementaire. Surtout, communistes, insoumis et écologistes se sont accordés sur la base d’un projet de gouvernement, déjà avancé avec l’entente FI-EELV.

La hausse « immédiate » du Smic à 1 400 euros, la retraite à 60 ans, la garantie d’autonomie pour les jeunes, le blocage des prix sur les produits de première nécessité, la planification écologique et « l’éradication de la pauvreté », objectifs déjà fixés avec les écologistes, restent d’actualité. « C’est un programme pour améliorer immédiatement la vie des gens, se félicite Stéphane Peu. Très concrètement, le pouvoir d’achat va augmenter très rapidement avec le blocage des prix notamment, les salaires vont augmenter, les services publics seront redynamisés… »

« renationalisation d’EDF, d’Engie »

À l’issue de deux semaines de négociations, les communistes ont obtenu de la FI et d’EELV une série de nouvelles propositions que portera cette Nupes. L’accord comprend ainsi « la reconquête des services publics et de nouvelles créations d’emplois publics », dans la santé, l’éducation, le transport et le fret ferroviaire. La construction de logements publics, l’encadrement des loyers à la baisse sont aussi avancés. De nombreuses mesures portées par le PCF depuis plusieurs années pourraient aboutir grâce à ce rassemblement, comme la « renationalisation d’EDF, d’Engie, des autoroutes, des aéroports », et de banques généralistes ; des « nouveaux droits d’intervention et de décision des salariés dans les entreprises », ou encore la lutte contre l’évasion fiscale, la « taxation du capital au même niveau que le travail » et le rétablissement de l’ISF. La VIe République est aussi au programme. Point de discorde entre les formations, la question du nucléaire n’a visiblement pas été tranchée, elle pourrait l’être au sein même du Parlement. « L’Assemblée nationale est faite pour cela, il faut que nos différentes visions vivent au sein d’une même majorité », estime l’écologiste Sandra Regol, qui se réjouit de l’arrivée des communistes dans l’accord.

Avec un rassemblement basé sur ces mesures et non un simple découpage électoral, « nous nous sommes donné les moyens d’être crédibles aux yeux des Français, et c’est ce qui affole le pouvoir en place », estime Clémentine Autain. Car l’objectif est clair : obtenir une majorité à l’Assemblée nationale pour gouverner le pays. La gueule de bois de la présidentielle a vite laissé place à l’ivresse du rassemblement, qui crée une dynamique inédite pour une force qui apparaissait vaincue quelques jours plus tôt.

Cinq circonscriptions, territoires de conquête

« La victoire est possible. Macron a été mal élu, beaucoup ne voulaient pas de ce second tour et l’aspiration à l’unité est très grande. Il y a tout pour créer une dynamique qui renforce notre bloc par rapport à la présidentielle. Ce rassemblement peut générer beaucoup d’espérance et une grande mobilisation des électeurs de gauche qui sera, j’en suis sûr, sans commune mesure avec celle des précéde ntes législatives », s’enthousiasme Stéphane Peu . « Nous avons pour nous la dynamique, grâce à cette coalition, au fait que nous imposons un 3e   tour de la présidentielle, avec Jean-Luc Mélenchon qui se propose d’être premier ministre et surtout un programme dans lequel les gens fondent beaucoup d’espoir », ajoute le député FI Éric Coquerel. Côté écologiste, Sandra Regol, numéro 2 d’EELV, considère que « la force de cette coalition est d’avoir à la fois un socle de propositions communes très fortes et nombreuses tout en gardant nos spécificités, en ayant chacun nos propositions propres ».

L’accord avec les communistes prévoit lui aussi une « majorité pluraliste » et l’objectif que le PCF puisse former un groupe parlementaire d’au moins 15 élus. Raisonnablement, les communistes peuvent espérer conserver leurs onze sièges sortants, même si les batailles ne sont pas gagnées d’avance. Pour se renforcer, le PCF et ses militants viseront la victoire dans les 43 autres circonscriptions. Selon nos informations, cinq d’entre elles seraient particulièrement désignées comme des territoires de conquête. Celle de Dax et Tarnos (Landes), ville dirigée par Jean-Marc Lespade. À Bourges Ouest-Vierzon (Cher), chez le maire communiste Nicolas Sansu. Dans la circonscription menée par le RN Sébastien Chenu, Denain-Trith-Saint-Léger (Nord), où Patrick Soloch est parti pour représenter la gauche. À Creil-Nogent-Clermont (Oise), où le médecin Loïc Pen pourrait être candidat, comme en 2012. Et Lens-Avion (Pas-de-Calais), qui devrait voir le maire avionnais Jean-Marc Tellier être investi. Les candidatures pressenties de ces cinq responsables communistes devraient être confirmées dans les prochains jours.

Cette Nouvelle Union populaire écologique et sociale espère présenter ses 577 candidats le 7 mai, après la signature possible et espérée du PS, pour un lancement de campagne commun. Une étape supplémentaire dans « cette union qui répond aux grands enjeux d’aujourd’hui, estime Stéphane Peu. Cet espoir, à un moment où l’histoire s’accélère, peut créer un mouvement de grande puissance, y compris dans la rue ». Car la victoire aux législatives qui semble aujourd’hui possible ne sera pas une fin en soi. « Même si nous avons la majorité, ce sera difficile, avoue Clémentine Autain. La clé, c’est la mobilisation populaire, qui doit accompagner et rendre possibles les transformations profondes que nous proposons. » Comme il y a quatre-vingt-six ans, du temps du Front populaire…

publié le 30 avril 2022

« S’unir
pour réussir et gagner ! » 

sur http://www.communcommune.com

Appel des maires pour un pacte législatif et de gouvernement populaire, social et écologiste

En empêchant une nouvelle fois l’extrême droite d’accéder au pouvoir, nous avons échappé au pire, mais nous n’avons pas hérité du meilleur, tant s’en faut.

Nous, maires des communes de France avec des majorités qui rassemblent sans les nier toutes les composantes de la gauche, nous savons que si le parti du président Macron obtient une majorité à l’Assemblée, il disposera des pleins pouvoirs pour réduire les services publics qui sont la richesse de ceux qui n’en ont pas, mettre à mal les fragiles équilibres écologiques, déstructurer les territoires, les villes et nos villages, accroître les inégalités qui fracturent notre pays, etc.

Avec le soutien de nos concitoyens épris de changement et de progrès, nous pouvons empêcher ce scenario et réparer l’élection présidentielle en portant une nouvelle majorité populaire, sociale et écologiste à l’Assemblée nationale à l’occasion des élections législatives de juin.

Majoritaires, nous pourrons imposer une équipe gouvernementale et un Premier ministre issus des rangs d’une majorité progressiste et humaniste. C’est un acte d’une grande portée qui ne peut se réduire à remplacer Jean Castex par un autre nom. L’objectif ne peut pas être de gérer en bon père de famille les intérêts que représente Emmanuel Macron. Il s’agit d’empêcher sa politique de prendre corps et, dans ce même mouvement, de faire reculer l’extrême droite qui risque d’avoir des dizaines de députés à l’Assemblée. Nous pensons que ce but peut être atteint. Pour y parvenir, il nous faut prendre appui sur la diversité des forces populaires, sociales et écologistes.

Rassemblés, nous pouvons associer à ce nouvel élan progressiste et humaniste les 11 millions de concitoyens qui ont voté à gauche. Nous pouvons redonner espoir aux 13 millions d’abstentionnistes. Nous pouvons transformer les votes de colère en votes pour le progrès.

Nous devons être ambitieux, avoir pour objectif de multiplier par deux le score cumulé de la gauche lors de la présidentielle. C’est possible. Cela passe par la coalition des meilleures propositions de chacune des composantes de la gauche. Cela passe par le respect des sensibilités profondes de toutes les électrices et de tous les électeurs.

Un pacte de législature et de gouvernement scellant une telle volonté et soutenu par les citoyens peut concrétiser cette belle ambition mise au service du peuple et de la nation.

Elus des villes et des campagnes, nous disons : il faut dire la vérité aux citoyens, c’est la base de la confiance. Expliquer les enjeux véritables de cette élection législative qu’on peut assimiler à un troisième tour si, rassemblée, la gauche populaire, sociale et écologiste est capable d’afficher une volonté commune de changer profondément une situation qui compromet l’avenir individuel et collectif de nos compatriotes.

Rassemblons-nous pour ces élections législatives, partout dans le pays, pour avoir à l’Assemblée nationale une majorité de gauche forte de députés ancrés dans les territoires et dans la vie quotidienne.

Rassemblons-nous, voyons la France en grand. Portons un pacte législatif et de gouvernement progressiste au sein duquel le meilleur de chaque composante de la gauche populaire, écologiste et sociale trouvera son expression dans l’intérêt de la nation.

S’unir pour gagner, c’est nécessaire, c’est possible, c’est urgent ! ».


 

liste des premiers maires signataires :

 

ABATE Patrick, Talange (57)

AGERT Marcel, maire d’Aucazein (09)

ALBIN Noël, maire de Touët-de-l’Escarene (06)

ASENSI François, maire de Tremblay-en-France (93)

ANDRÉ Sylvain, maire de Cendras (30)*

BARRIER Jean-François, maire de Velzic (15)

BARROS Pierre, maire de Fosses (95)

BELL-LLOCH Pierre, maire de Vitry-sur-Seine (94)

BESSAC Patrice, maire de Montreuil (93)

BEURIOT Valéry, maire de Brionne (27)

BLANCHET Michel, maire de Lanquais (24)

BLANDIOT-FARIDE Charlotte, maire de Mitry-Mory (77)

BONNARGENT Alexis, maire de Vidouze (65)

BONNERY Alain, maire de Nebias (11)*

BOUYSSOU Philippe, maire d’Ivry-sur-Seine (94)

BROSSAT Ian, président de l’ANECR

BRUNEAU Alban, maire de Gonfreville-l’Orcher (76)

CARVOUNAS Luc, maire d’Alfortville (94)

CERCEL Agnès, maire de Tourville-la-Rivière (76)

CHAMBON Denis, maire de Saint-Alban-du-Rhône (38)

CHARBONNIER Jacky, maire d’Orbigny (37)

CLAPIER Alain, maire de Vachères (04)

CLÉMENT Bernard, maire de Domessargues (30)*

COLBIAC Francis, maire de Trélissac (24)

de CORMAMOND Hélène, maire de Cachan (94)

CORZANI Olivier, maire de Fleury-Mérogis (91)

DAUMIN Stéphanie, maire de Chevilly-Larue (94)

DAVIAU Patrice, maire de Marcé (49)

DEYMIÉ Christine, maire de Valence-d’Albigeois (81)

DUPUIS Denis, maire de Breuil-le-Sec (60)

ESTIENNE Claude, maire de Le Chaffaut-Saint-Jurson (04)

FAVERJON Christophe, maire d’Unieux (42)

FORESTIER Denis, maire de Surgy (58)

GARZON Pierre, maire de Villejuif (94)

HAUTIN Maryvonne, maire de Saran (45)

JACOB Claude, maire d’Erondelle (80)

JURCZAK Serge, maire de Sérémange-Erzange (57)

LASSALLE Yvon, maire de Paihes (09)

LENEVEU Gérard, maire de Giberville (14)

MALAVIELLE Patrick, maire de La Grand-Combe (30)*

MARION Joël, maire de Compans (77)

MICHALAK Denis, maire de Lewarde (59)

MUZETTE Thierry, maire de Sainte-Anne-Saint-Priest (87)

NEDJAR Djamel, maire de Limay ( 78)

OZTORUN Denis, maire de Bonneuil-sur-Marne (94)

PALLAS Jacques, maire de Saint-Georges-sur-Arnon (44)

PARNIÈRE Jean-Claude, maire de Soumans (23)

PAUL Gérard, maire de Les Mées (04)

PETIT Arnaud, maire de Woincourt (80)

PRAT Claude, maire de Gilenat (15)

QUEIROS David, maire de Saint-Martin-d’Hères (38)

RANNOU Jacques, maire-délégué de Kernével, Commune nouvelle de Resporden (29)

RÉNAUX Jean-Claude, maire de Carnon (80)

RIO Philippe, maire de Grigny (91)

RODRIGUEZ Jean-Claude, maire de Brissac (34)*

RODRIGUEZ Raymond, maire de Gauriac (33)

SADI Abdel, maire de Bobigny (93)

SARRABEYROUSE Olivier, maire de Noisy-le-Sec (93)

TALLET Maud, maire de Champs-sur-Marne (77)

THEROND Flore, maire de Florac-Trois-Rivières (48)*

THIRIOT Christian, maire de Beauvoisin (26)

TORJMAN Patricia, maire de Gentilly (94)

TUJAGUE Francis, maire de Contes (06)

 

En caractères gras les premiers signataires de cet Appel, maires de communes situées en Languedoc-Roussillon.

Philippe Martinez: « Il n’y aura pas d’état de grâce »

Rosa Moussaoui et Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Entretien Après un premier quinquennat macronien d’une violence sans nom à l’égard des travailleurs, Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, appelle à donner, dès le 1er Mai, le ton d’une riposte d’ampleur propre à faire plier l’hôte de l’Élysée sur les retraites, sur les salaires, sur toutes les exigences sociales et environnementales.


 

Emmanuel Macron a fait campagne en rejetant le principe du front républicain, pour mieux se prévaloir des suffrages qui se sont portés sur lui pour barrer la route au RN. Il a défendu un programme de démolition sociale. Comment affronter ce projet, dans ces conditions ?

Philippe Martinez : Il avait adopté la même attitude en 2017. Il a fait campagne, au premier tour, en éludant son bilan, tout comme les mobilisations sociales qui ont rythmé­ son premier quinquennat. Et au second tour, il a voulu se prévaloir d’un vote d’adhésion à son programme. La meilleure réponse à lui apporter se trouve dans la rue, en intensifiant les mobilisations sur les questions sociales qui se sont imposées malgré tout dans cette campagne présidentielle. Ce 1er Mai, nous avons une occasion en or, une semaine après le second tour, de porter plus haut et plus fort des exigences ­sociales et environnementales aux antipodes de son programme. Il n’y a pas eu de trêve sociale pendant cette campagne, il n’y aura pas d’état de grâce. ­Emmanuel Macron a les pieds décollés du sol, mais il va redescendre : d’autres avant lui étaient droits dans leurs bottes et puis ils ont plié parce qu’il y avait du monde dans la rue. Le rapport de forces, ça reste une valeur sûre.

L’une de ses mesures phares : la retraite à 65 ans. Cette promesse de régression a soulevé un tollé… Devant cette ligne dure, comment le faire reculer ? Peut-on espérer la constitution d’un front syndical uni sur les retraites ?

Philippe Martinez : Les retraites sont un marqueur essentiel. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce sujet a fait l’objet de discussions ardues durant son précédent quinquennat : l’opposition à un nouveau recul de l’âge du départ à la retraite est claire et je ne comprends pas comment il espère nous refaire le coup de la « concertation ». On a assez usé notre salive. Le front syndical uni, sur ce terrain, existe dans les paroles. Il reste à le concrétiser dans les actes et à tout faire ensemble, dans la rue, dans les mobilisations, pour empêcher le report de l’âge de la ­retraite à 65 ans. Nous avons engagé, avec les autres centrales syndicales, de premiers échanges. L’opposition reste unanime.

L’opposition à un nouveau recul de l’âge du départ à la retraite est claire et je ne comprends pas comment il espère nous refaire le coup de la « concertation ».

Il est question d’une grande « conférence sociale », de consultation des partenaires sociaux sur la pénibilité, sur les mesures d’accompagnement. Y voyez-vous un changement de méthode ?

Philippe Martinez : Nous avons discuté pendant deux ans. Ce projet de réforme a donné lieu à l’une des plus grosses mobilisations du quinquennat, pendant trois mois. Tout le monde s’y oppose. Lors du premier quinquennat, la « concertation » s’est traduite par : « Donnez votre avis mais je fais ce que je veux. » Si Emmanuel Macron avait effectivement changé, il aurait tout simplement abandonné ce projet de porter l’âge de départ à la retraite à 65 ans.

C’est la bataille principale de ce début de quinquennat ?

Philippe Martinez : C’est une bataille cruciale, au même titre que les salaires. Nous vivons dans un pays où les salariés sont de plus en plus pauvres. Certains même basculent dans l’extrême pauvreté. L’augmentation des salaires est donc une priorité. Le Smic va augmenter : cela ne tient pas à une décision de l’Élysée mais à un calcul automatique. Ce n’est pas une décision politique, c’est une formule mathématique établie par des « experts ». Or, avec cette augmentation mécanique du Smic, on va se retrouver avec 171 minima de branches au-dessous du salaire minimum. Nous proposons donc une automaticité du relèvement des minima de branches quand le Smic augmente. Voilà une première mesure nécessaire et urgente que devrait prendre Emmanuel Macron au lendemain de son élection.

Le combat des travailleurs sans papiers met en lumière les responsabilités du capital, des grandes entreprises qui les exploitent par l’intermédiaire de sous-traitants pour disposer d’une main-d’œuvre sans droits et bon marché.

Comment évaluez-vous l’impact des luttes salariales qui rythment la vie sociale en France depuis l’automne dernier ?

Philippe Martinez : Ces luttes ont contribué à placer la question du pouvoir d’achat au cœur d’une campagne qui s’annonçait dominée par les thèmes de la sécurité et de l’immigration. Ces revendications n’ont pas commencé avec l’envolée de l’inflation et les effets de la guerre en Ukraine : elles ont émergé bien avant, avec le débat sur la reconnaissance des salariés qui se sont trouvés en première, en seconde ligne dans la pandémie de Covid-19.

Et ça continue, avec, par exemple, les salariés d’Amazon­, ou encore ceux de Dassault, qui viennent de gagner une augmentation moyenne de 300 euros net par mois. Ces derniers ne sont pas les plus mal ­rémunérés de France mais leur victoire est très importante d’un point de vue symbolique puisque le PDG de Dassault, Éric Trappier, est en même temps président de l’UIMM. J’imagine qu’il a dû hésiter avant de plier devant la colère de ces salariés, vu le précédent qu’il entérine ainsi et la pression de ses collègues patrons de la métallurgie.

Le gouvernement avait annoncé entre les deux tours l’instauration d’un mécanisme pour empêcher le basculement des salaires des agents publics au-dessous du Smic.

Philippe Martinez : Pour l’instant, ce sont des promesses. Comme les promesses d’augmentation du point d’indice gelé depuis douze ans. Ce n’est pas seulement l’inflation qu’il faut rattraper, c’est douze ans de retard !

Le mouvement social a ses responsabilités, il essaie de les assumer, mais il y a un vrai problème de relais politique et les élections que nous venons de vivre posent cette question de façon plus aiguë encore.

Les centrales syndicales ont cultivé ces dernières années une stricte séparation du politique et du revendicatif. Cette stratégie ne trouve-t-elle pas ses limites dans la présente situation de crise démocratique marquée par des régressions, sans victoires significatives du mouvement social ? Un front de résistance et de progrès social peut-il prendre forme par-delà ces démarcations ?

Philippe Martinez : Je ne suis pas d’accord sur le fait que les syndicats aient entretenu une forme de neutralité dans le débat politique. Le rôle d’une organisation syndicale, c’est de changer le quotidien et de travailler pour l’avenir. On s’est quand même beaucoup exprimé dans la dernière période, avant le premier tour, entre les deux tours. Par exemple, que les secrétaires généraux de la CFDT et de la CGT s’expriment d’une voix pour faire entendre un message fort appelant à la bataille commune contre les idées fascistes et l’extrême droite, ce n’est pas anodin. Nous sommes indépendants, mais pas neutres. Ensuite, je crois qu’on fait peser beaucoup de responsabilités sur le mouvement social, alors même que nos luttes peinent à trouver des relais politiques. Peut-être que ceux qui nous renvoient la patate chaude devraient la garder dans leurs mains. Il y a eu beaucoup de mobilisations sociales ces cinq dernières années, et j’y inclus bien sûr les gilets jaunes. Comme secrétaire général de la CGT, j’ai été confronté à deux présidents de la République aux étiquettes politiques différentes, avec les mêmes résultats en matière de casse du Code du travail. Le mouvement social a ses responsabilités, il essaie de les assumer, il le fait imparfaitement mais il y a un vrai problème de relais politique et les élections que nous venons de vivre posent cette question de façon plus aiguë encore.

Le Rassemblement national confirme son ancrage électoral dans le monde du travail. Et parmi les sympathisants de syndicats, le vote d’extrême droite progresse : 21 % pour le RN au premier tour, soit 8 points de plus qu’en 2017, et 22 % chez les sympathisants de la CGT, malgré le travail dans ses rangs pour faire reculer les idées d’extrême droite. Comment l’expliquez-vous ?

Philippe Martinez : Le vote en faveur du RN est plus faible parmi les salariés proches des organisations syndicales ; cela dit, il progresse, quelle que soit la proximité syndicale. Ce qui veut dire que le travail important que nous faisons sur ce terrain n’est pas suffisamment efficace. Nous devons y réfléchir, nous adresser plus directement à ceux qui sont tentés par le vote d’extrême droite. Les formations que nous proposons confortent pour l’essentiel ceux qui sont déjà convaincus. On ne peut pas s’en tenir là. Il faut aller maintenant dans les syndicats, dans les entreprises, cesser d’éluder ces questions, discuter avec ceux qui votent RN plutôt que de les envoyer sur les roses.

Il faut aller maintenant dans les syndicats, dans les entreprises, discuter avec ceux qui votent RN plutôt que de les envoyer sur les roses.

Des secteurs entiers de l’économie s’effondreraient sans les travailleurs migrants. Les organisations syndicales, leur activité reflètent-elles cette réalité sociale française ?

Philippe Martinez : Je n’ai pas tendance à faire de l’autosatisfaction : nous devons faire mieux et plus. Cela dit, la CGT est l’une des rares organisations syndicales en France à lutter aux côtés des travailleurs sans papiers et c’est pour nous une grande fierté, malgré ce climat ambiant détestable. Leur combat met en lumière les responsabilités du capital, des grandes entreprises qui les exploitent par l’intermédiaire de sous-traitants pour disposer d’une main-d’œuvre sans droits et bon marché. Nous ne devons surtout pas lâcher ce combat auprès de ces travailleurs essentiels. Quand ils gagnent des droits, ils font reculer le dumping social ici même et font avancer les droits de tous.


 

Donc, de nombreuses raisons de manifester ce dimanche 1° mai,

à Montpellier c’est à 10h30 au Peyrou

publié le 29 avril 2022

François Ruffin :
« Ça va être un
quinquennat de tensions »

Mathieu Dejean, Fabien Escalona et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Entretien avec le député de la Somme, qui réfléchit à une stratégie pour convaincre l’électorat qui manque encore à la gauche. Soucieux d’un militantisme joyeux et de réhabiliter la culture populaire, il reste animé par l’ambition d’un Front populaire écologique. 

Aller chercher « ceux qui manquent » pour passer d’une force de contestation à une force de gouvernement. Cet impératif stratégique avait été soulevé dans les rangs de Podemos, le parti populiste de gauche espagnol qui avait cru un temps détrôner les socialistes dans ce rôle. À sa façon, François Ruffin le met sur la table en France, à trois semaines d’un score considérable de Mélenchon au premier tour, mais insuffisant pour atteindre le second et laisser espérer l’exercice du pouvoir.

À Mediapart, il explique la nécessité de se tourner vers toutes les « France périphériques », une expression qu’il s’efforce de mettre au pluriel pour suggérer une alliance entre celles et ceux qui sont à mille lieues des centres de décision politiques ou médiatiques. Pour construire une hégémonie politique penchant vers la gauche, il souligne l’importance de bâtir des « bastions » au cœur de la société, là où « le camp du capital » dispose déjà des siens. Entretien avec le député de la Somme, qui lance sa campagne de réélection ce samedi à Flixecourt.


 

Quelle est votre analyse des résultats de l’élection présidentielle ? Avec la deuxième élimination consécutive du deuxième tour, la gauche est-elle condamnée à l’effacement ?  

François Ruffin : Je regarde le chemin parcouru avec fierté. Deux éléments en particulier sont encourageants. Il y a d’abord le fait que plus d’un tiers des jeunes ait voté pour Jean-Luc Mélenchon : ce sont autant de graines plantées pour l’avenir. Ensuite, nous sommes parvenus à sortir de l’abstention et à faire voter à gauche de nombreuses personnes des quartiers populaires.

Au total, 22 % pour une gauche franche, c’est pas mal. Et Jean-Luc Mélenchon l’a aussitôt pris comme tel : non comme une défaite, mais comme une étape. Dans un contexte très difficile (après la pandémie, en pleine guerre en Ukraine…), on a ranimé la flamme et on ne l’a pas éteinte le soir du premier tour.

Surtout, le scrutin de dimanche l’a à nouveau traduit, le projet de Macron est en fait minoritaire dans le pays, et depuis longtemps. D’ailleurs, il a parlé de « traumatisme » pour évoquer le vote contre le traité constitutionnel pour l’Europe en 2005. Depuis lors, la classe dominante sait qu’elle doit imposer son projet dans la démocratie, mais sans le dèmos, contre le dèmos. La première méthode, c’est la force de la résignation : plus il y a d’abstention, plus ils sont contents. L’autre méthode, c’est la force de coercition : le 49-3 à l’Assemblée, les LBD dans la rue.

Nous vivons un temps de détachement populaire vis-à-vis de l’idéologie jusque-là dominante. Le triptyque « concurrence – croissance – mondialisation » ne fait plus envie. Au contraire, il inquiète voire dégoûte. De mon côté, je veux lui substituer le triptyque « entraide – partage – protection ».

Même si ce projet est « minoritaire » selon vous, Emmanuel Macron a été réélu et a de bonnes chances de disposer d’une majorité parlementaire. Comment voyez-vous les cinq années d’opposition que vous aurez – probablement – à traverser ?  

François Ruffin : Je ne souhaite pas que ça dure cinq ans de plus. Le projet macroniste entre en tension avec une majorité du peuple français, et il va falloir que ça s’exprime. Ça va être un mandat de tensions, d’autant plus au vu de l’élection qui vient de se dérouler. Une non-campagne, un non-débat, un non-projet, un non-événement, Macron n’a été porté par aucun enthousiasme. Deux mille personnes sont allées le saluer à la tour Eiffel, pour une victoire présidentielle ! Vous imaginez le vide ? Son soutien dans le pays est ténu.

Le premier point de tension va être les retraites. On a gagné une première fois, j’espère bien qu’on le fera lâcher une deuxième fois sur le report de l’âge légal. Plus généralement, le programme présenté par le président sortant est flou, à l’image de son tract de campagne, plein de photos floues. Mais un contenu plus précis a été envoyé aux autorités européennes : il s’agit d’un « programme », là encore, mais de son « programme de stabilité budgétaire » : 3 % du PIB de coupes dans les dépenses publiques, 75 milliards d’euros par un an, un record ! Qui implique des coupes dans à peu près tout, l’école, l’hôpital, etc.

Le pays ne veut pas de ça, et je suis convaincu que l’histoire n’est pas finie. C’est pour cela que je vis la situation de manière moins découragée qu’il y a vingt ans. Nous sommes passés d’une histoire continue, plate, sans alternative visible, « le libéralisme gravé dans le marbre », l’alternance UMP-PS qui ne changeait rien, à une histoire discontinue, faite d’inédit et de moments de rupture.

Il y a une nécessité d’établir des jonctions entre les France périphériques.

Pour que cette rupture soit électorale, il manque encore des voix à la gauche. « Je ne veux pas qu’on devienne des perdants magnifiques », avez-vous récemment déclaré. Que vous manque-t-il pour devenir gagnants ?

François Ruffin : Nous devons constituer un bloc historique, qui est nécessairement une alliance de classes sociales. Notre problème est que la gauche, depuis quarante ans, a subi un double divorce.

D’abord, un divorce entre classes intermédiaires et classes populaires. En 1981, 74 % des ouvriers votaient François Mitterrand, et les profs massivement. Mais la mondialisation a tracé comme un fil à couper le beurre. Elle a fait diverger les destins de deux groupes : d’un côté les plus diplômés, les plus instruits, dont le sort est resté convenable, stable, en dépit ou grâce à cette mondialisation. Et de l’autre, les vaincus de la mondialisation, à savoir les ouvriers et les employés qui se sont payé le chômage, la précarité, la stagnation des salaires, l’inquiétude pour leurs enfants.

Tandis que les « diplômés » sont restés largement passifs, les milieux populaires ont pris la violence sociale de plein fouet. Et ils ont réagi, ils ont refusé, à leur manière. Le parti qui a le plus vite adapté son propos, c’est le Front national (FN). Alors qu’il était ultra-libéral et pro-européen, notamment pour faire face au bloc communiste, dès que celui-ci s’est effondré, il a renversé sa doctrine sur la mondialisation. En 1992, Le Pen père est anti-Maastricht. Pendant ce temps, le Parti socialiste fait le marché unique, envoie Jacques Delors à la tête de la Commission européenne, signe tous les traités de libre-échange, et place même l’un des siens, Pascal Lamy, à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le second divorce à résoudre est interne aux milieux populaires, entre des classes populaires issues de l’immigration, qui vivent dans les banlieues des grandes villes, et des classes populaires « blanches » des France périphériques, qui se sont éloignées des métropoles pour causes de loyers trop élevés, de foncier inaccessible. Il y a une nécessité d’établir des jonctions entre ces deux pans. Cela fait quinze ans que j’insiste sur la nécessité de ces jonctions, qui ne se font jamais sans friction, pour unifier le camp populaire.  

Vous parlez de « France périphériques » au pluriel. Le terme, au singulier, a été publicisé par le géographe Christophe Guilluy et a subi de lourdes critiques. Il lui a été reproché une grille de lecture binaire, des catégorisations « culturalistes » des milieux populaires… Ne craignez-vous pas de tomber dans ces écueils ? 

François Ruffin : Karl Kraus [écrivain autrichien, 1874-1936 – ndlr] disait : « Plus on regarde un mot de près, plus il vous regarde de loin. » J’admets qu’il n’y a pas d’homogénéité sous l’expression de « France périphérique ». Quand j’ai lu l’Atlas des nouvelles fractures sociales publié par Christophe Guilluy en 2004, je m’y suis reconnu. C’est un ouvrage qui m’a fait du bien, parce qu’il posait des mots sur ce que je ressentais, ce que je rencontrais comme reporter dans mon coin. Mais ensuite, son discours a glissé vers l’idée que « les banlieues populaires des métropoles » seraient au fond favorisées en comparaison des « campagnes populaires ». Or, d’une part, cette concurrence me semble inutile, d’autre part, pour avoir passé trois années à Amiens-Nord, j’ai pu voir beaucoup de souffrances, trop de destins brisés.

Cela étant dit, le scrutin présidentiel est quand même net : ça pèche pour nous dans les anciens bassins industriels du Nord et de l’Est, dans d’anciennes terres rouges où la gauche est tombée bien bas. Si demain on veut crever un plafond électoral, il est impératif que l’on se redresse dans ces coins-là. C’est un devoir électoral, pour gagner, pour faire mieux. Mais c’est surtout pour moi un devoir moral, ma raison d’être politique : faire entendre ces voix qui sont aujourd’hui loin des médias, des partis, des syndicats, c’est ma mission depuis 23 ans. Et ne pas les abandonner au Front national.

La campagne des législatives peut-elle être l’occasion de réaliser ce travail ?  

François Ruffin : Je suis lucide, ce n’est pas en six semaines que l’on va réussir à modifier des évolutions sociales et électorales qui se sont produites sur des années. Par ailleurs, un profil de campagne a été déterminé pour la campagne présidentielle, que l’on ne va pas soudainement changer.

C’est bien compréhensible : les choix faits ont été payants et pertinents, et de mon côté je ne peux pas garantir qu’on aurait fait mieux avec une stratégie tournée vers les France périphériques. Les législatives s’inscrivent dans une bataille déjà en cours. Mais je souhaite qu’à l’avenir, on discute et on affine le diagnostic que je viens de poser sur « ceux qui nous manquent ».

Concrètement, sur quoi déboucherait une stratégie « à la Ruffin » ? Par quels moyens opérer les jonctions que vous souhaitez entre des milieux populaires aujourd’hui divisés ?

François Ruffin : Si l’on veut convaincre les populations et les territoires dont je vous ai parlé, il y a d’abord un devoir d’y être et de s’y déplacer. Jean-Luc Mélenchon l’a fait dans les départements d’outre-mer avec beaucoup de réussite. Il a senti les choses. À la colère qui couvait aux Antilles ou à La Réunion, il a su offrir une issue de gauche en première instance. Si on fait ça dans la France périphérique, qui ne nous est pas acquise, on n’accèdera pas seulement au deuxième tour : nous deviendrons majoritaires.

Ensuite, j’ai bien sûr des intuitions sur des lignes à mettre en avant, et qui ne divisent pas avec les quartiers populaires. Y aller franchement sur la démondialisation, la souveraineté nationale, les protections, qui ne signifient pas une fermeture mais une régulation. La destruction des emplois industriels, ça touche autant les enfants des cités que des campagnes. Les déserts médicaux, bien sûr : la Mayenne en est un, mais la Seine-Saint-Denis également.

L’enjeu d’un « numérique humain » peut aussi être très rassembleur. À la campagne, comme dans les associations de quartier, les gens me décrivent leur galère sur les sites Internet pour une carte grise, la Caf, la déclaration de retraite… On considère que c’est un thème infra-politique, mais c’est le quotidien, des gens qui se retrouvent face à l’absence d’humains dans leurs démarches. Tous les jours, on m’en parle sur le terrain, mais à quel moment ce thème a-t-il été traité dans la présidentielle ? 

Enfin, il faut adresser des messages et des réponses à plusieurs millions de salariés qui ne gagnent que le Smic ou moins, dans les métiers qu’on a pu dire de la « deuxième ligne », 4,6 millions de salariés d’après le ministère du travail. Je pense aux personnes qui travaillent dans la logistique, aux auxiliaires de vie sociale, aux agents d’entretien, aux vigiles... À Paris, ce sont des métiers de couleur, en province ce sont des métiers « blancs », mais il peut justement y avoir une reconnaissance de l’un dans l’autre, pas nécessairement une division ou une concurrence.

C’est ce que vous allez faire dans votre propre campagne législative, dans la Somme ?

François Ruffin : C’est dans ce sens que travaille « Picardie debout », oui. Dans notre coin, il ne nous suffit pas d’aller chercher les voix qui se sont portées sur Jean-Luc Mélenchon au premier tour, ça ne suffirait pas. Il n’est pas arrivé premier ou deuxième, mais troisième. Je ne me donne pas gagnant d’avance, je me considère comme un challenger. L’enjeu pour moi, c’est de réussir à tenir les deux bouts : les quartiers populaires d’Amiens Nord et la campagne populaire du Val de Nièvre.

Il va falloir aller chercher les gens en porte-à-porte, les sortir de la déprime, et le faire à travers la joie. Je lisais un livre sur les années 1930 en Allemagne, et l’auteur décrivait comment ses compatriotes ont – je cite – « sombré par millions dans la dépression ». Il montre combien celle-ci fut une alliée du nazisme. Je crois vraiment qu’au-delà des idées, il y a un état d’esprit pour résister à l’air du temps, pour éviter le laisser-aller, l’absence d’énergie, qui peuvent déboucher sur le pire. Donc de la joie, avec un karaoké géant avec Shirley et Dino, pour mon lancement de campagne samedi. Shirley et Dino, je les ai rencontrés un jour en Ardèche, alors qu’ils aidaient à projeter mon film dans un village, mais c’est aussi un projet politique : pas de mépris pour les goûts populaires.


Dans quelle mesure votre rôle de député peut-il concourir aux objectifs politiques que vous venez de développer ?

François Ruffin : Je l’ai déjà dit, répété, je n’ai pas d’illusion sur notre fonction législative : elle est nulle. Dans la VRépublique, le président de la République décide des lois, qui sont ensuite enregistrées sans trop de difficultés à l’Assemblée nationale. Mais nous avons une autre fonction : tribunitienne, qui est utile, représenter les gens. Et la caisse de résonance a fonctionné au-delà de mes espérances. Quand une agent d’entretien vient me dire que je l’ai « soulagée », parce que quelqu’un a parlé pour elle, je me sens utile.

Mais on ne sera rien, pas grand-chose, si ça ne pousse pas dehors. Le moment des « gilets jaunes » l’a illustré : les mêmes mots, que j’avais déjà utilisés pour dénoncer la suppression de l’ISF, ont pris une puissance nouvelle parce qu’on parlait pour des millions de Français. Si on sent qu’il y a une base sociale, dans les sondages, les manifs, ou par d’autres canaux, on le sent physiquement, dans nos corps : on s’exprime avec moins de timidité, nos paroles sont davantage écoutées par nos adversaires, ils les reçoivent comme un souffle au visage.

Au moment où nous nous parlons, des négociations sont en cours pour un éventuel accord entre les gauches aux élections législatives. Certains craignent une volonté d’hégémonie de la part de La France insoumise. Vous qui avez plaidé pour un « Front populaire écologique », comment voyez-vous ces discussions ?  

François Ruffin : Voilà un autre point positif à l’issue de l’élection présidentielle : nous assumons notre rôle de locomotive, en disant « montez dans les wagons ! ». Ce n’est pas facile, ni pour nous ni pour les autres partis. Un « Front populaire écologique » réclamerait sans doute une construction de longue haleine, là on improvise un peu en dernière minute, dans l’urgence. Mais cette démarche est une très bonne nouvelle.

Maintenant, s’il y a une locomotive et des wagons, il faut que le train avance sur de bons rails, vers une direction claire. Je vois trois lignes à ne pas abandonner. Premièrement, notre force est issue du « non » de gauche en 2005, c’est le point de départ de notre histoire. Nous devons assumer encore un rejet de la « concurrence libre et non faussée », de la « libre circulation des capitaux et des marchandises y compris avec les pays tiers » comme principes d’organisation de l’économie, de la société.

Deuxièmement, nous ne devons pas renoncer à la conflictualité sociale : il y a le travail contre le capital, « ceux d’en bas » contre « ceux d’en haut », les « salariés » contre les « actionnaires ». Troisièmement, la centralité de l’écologie doit perdurer : le logement, les transports, l’agriculture... tout doit être revisité à la lumière de la crise climatique en cours, qui réclame des ruptures. Il nous faut une économie de guerre climatique, comme Roosevelt a bâti en 1942 une économie de guerre.

Quels sont les partenaires les plus à même de cheminer sur ces « bons rails » ?

François Ruffin : On a selon moi un partenaire naturel qui est le Parti communiste. Nous appartenons à la même famille, nous avons déjà fait campagne ensemble en 2005, 2009, 2012, 2017, et le programme « L’Humain d’abord » a été écrit à quatre mains. Notre division est un non-sens.

Il y a ensuite la nécessité d’aller vers le mouvement écologiste, nous devons nous en enrichir. Pourquoi ? Parce qu’il y a deux sensibilités, presque opposées, et que nous devrions pourtant articuler. Je m’explique.

De leur côté, les écologistes pensent la transformation essentiellement par le bas, c’est le mouvement colibri, les municipalités, les Amap... À La FI, la tendance est plutôt de dire « on va diriger le pays, on va faire des plans », depuis le haut. En fait, les deux sont indispensables. C’est ce que montre l’exemple de la Sécurité sociale, qui commence par des caisses de solidarité mais finit par protéger tout le monde grâce à Ambroise Croizat, à un « vaste plan de Sécurité sociale » au niveau national.

Nous avons besoin de bastions durables dans la société.

Pour une dynamique de type « Front populaire » qui aille au-delà des partis, est-ce qu’un outil comme le parlement de l’Union populaire, lancé durant la campagne, vous semble approprié et à préserver ?

François Ruffin : Sans doute qu’il faut le faire perdurer, l’élargir, avec de nouvelles figures. Mais de façon plus large : entre deux élections présidentielles, nous avons insuffisamment construit de bastions pour asseoir notre « hégémonie culturelle », c’est-à-dire des revues, des médias, des think tanks, des lieux de discussions avec les intellectuels et les activistes, qui aillent au-delà d’un soutien déclaré dans une tribune à 48 heures du premier tour.

Macron a donné l’illusion que nous vivions une « guerre de mouvement » en politique, mais c’est faux. Son camp est celui du capital, et il dispose de bastions solidement formés dans la société, à commencer par les médias : Les Échos et Le Parisien de Bernard Arnault, etc. Notre problème, c’est que nous n’en avons pas ou plus. On connaît la fragilité des syndicats. Dans le champ des médias, Fakir, Blast ou Mediapart ne font pas le poids face à BFMTV.

Le premier bastion durable, c’est sans doute le groupe parlementaire. Mais il nous en faut d’autres. Sinon, on a l’impression de construire des châteaux de sable régulièrement emportés par les vagues, et par des vagues de résignation.

Qu’est-ce que cela implique pour le parti-mouvement qu’est La France insoumise ?

François Ruffin : Je ne suis pas un penseur du parti qui centralise tout. Mon penchant, ça serait plutôt de favoriser, de soutenir les bonnes volontés pour monter des bastions liés à notre force dans la société, mais avec une autonomie, une liberté, plutôt que de vouloir tout tenir. En gros, nous avons besoin de compagnons de route. Le Medef [syndicat patronal – ndlr] n’est pas intégré à LREM, et pourtant ils poussent dans le même sens.

Vous ne vous voyez donc pas un rôle nouveau dans le cadre de LFI ?

François Ruffin : Je pense qu’avec cet entretien, je joue mon rôle, et mon rôle de cadre : je propose un horizon stratégique, je dis aux sympathisants de gauche, aux militants de l’Union populaire, « c’est par là que nous pouvons mieux faire, que nous pouvons crever notre plafond de verre ». Il me semble que j’offre un chemin, à discuter.

 publié le 28 avril 2022

La gauche face à ses responsabilités

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

La gauche n’a jamais cessé d’exister, ni socialement ni anthropologiquement, mais elle a traversé une terrible crise de représentation qui a touché le fond avec le quinquennat Hollande. Elle peut aujourd’hui renaître, nouvelle et conquérante.

L e coup passa si près que le chapeau tomba. » Ce vers fameux de Victor Hugo, Emmanuel Macron pourrait le méditer « après la bataille » de ce 24 avril. Il est trop évident en effet que le score généreux obtenu par le président sortant est en trompe-l’œil. Le front républicain, que l’on disait d’un autre âge, a finalement fonctionné, une fois encore, pour éviter à notre pays une épreuve douloureuse. Mais comme en témoignent les 13 millions de suffrages recueillis par Marine Le Pen, la résistance est à bout de souffle, pour la bonne raison qu’elle n’a pas d’autre perspective que… de résister. Si rien ne change, le désastre interviendra à la prochaine échéance présidentielle, voire bien avant, en cas de crise sociale.

Comment l’éviter ? Faut-il compter sur le président réélu pour remettre le pays sur le chemin de la justice sociale ? On a bien entendu son acte de contrition, dimanche, au soir d’une fête triste : « Ce vote m’oblige pour les années à venir. » Version macronienne du « je vous ai compris » de De Gaulle en Algérie. Aussi flou et aussi ambigu. Mais au lieu du génie manipulateur du Général, on a plutôt l’impression ici d’un désarroi stratégique. Homme de droite, président estampillé « des riches », Emmanuel Macron sait devoir sa réélection en grande partie à la gauche. Peut-il, comme il le suggère à petites touches, réorienter son action vers plus de social, plus d’écologie, plus de démocratie ? Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas. Car si ce vote l’oblige, il est surtout d’abord l’obligé de ses créanciers politiques. Ceux qui l’inspirent, et dont il a âprement défendu les intérêts au cours des cinq dernières années.

Bref, ce n’est pas d’Emmanuel Macron qu’il faut attendre un tournant à gauche. Comme il y eut en 2017 la suppression de l’impôt sur la fortune, il y a en 2022 la promesse réitérée du report de l’âge de la retraite à 65 ans. Tout est dit. Osons donc ce truisme : il n’y aura pas mieux pour une politique de gauche que la gauche elle-même. Voilà qui place ses dirigeants devant de nouvelles responsabilités historiques. La gauche n’a jamais cessé d’exister, ni socialement ni anthropologiquement, mais elle a traversé une terrible crise de représentation qui a touché le fond avec le quinquennat Hollande. Elle peut aujourd’hui renaître, nouvelle et conquérante. Voilà peut-être enfin venu le moment de la gauche. Le score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle constitue évidemment le socle de cette renaissance.

Que faut-il pour transformer l’essai ? C’est une alchimie compliquée. Il faut d’abord que chacun reconnaisse le rôle central de La France insoumise dans cette nouvelle gauche. Mais, en retour, il faut que La France insoumise ne cherche pas à écraser les autres courants, communiste, écologiste, et même socialiste. Pas d’exclusive. La présidentielle est certes un paramètre essentiel – encore que déformé par le phénomène vote utile –, mais les régionales, les européennes, les municipales, plus décentralisatrices, et moins « Ve République », qui avaient livré une autre hiérarchie, ne doivent pas être jetées aux oubliettes. Ce n’est pas seulement affaire de concurrences, mais d’identités politiques.

Après la tribune inquiétante de la députée LFI Mathilde Panot (1), qui exigeait « en préalable » à toute négociation que les partenaires de LFI présentent leurs excuses pour leurs « attaques » contre Mélenchon, la raison semble avoir repris ses droits. On n’oublie pas les points névralgiques - l’Europe à la carte, les positions de Mélenchon pendant la guerre civile syrienne, et ses ambiguïtés au début de la crise ukrainienne. Mais, aujourd’hui, ces critiques doivent évidemment être mises en veilleuse. De là à exiger de ceux qui les ont formulées qu’ils s’excusent, ce serait un peu fort de café ! Ces problèmes de politique internationale ne sont pas réglés, mais il est raisonnable de les laisser de côté.

Car la gauche n’a pas l’éternité devant elle. Il faut être fin prête pour les législatives des 12 et 19 juin, où ses listes peuvent réaliser une percée historique, sinon être majoritaires comme l’espère l’aspirant Premier ministre Mélenchon. Cette accélération du calendrier est une chance. Au-delà des législatives, il s’agit de refaire de la gauche la grande force d’opposition à Macron. C’est possible. Les conditions programmatiques posées par LFI semblent utiles si la gauche veut être vraiment la gauche. Au passage, c’est une épreuve de vérité pour le PS. Est-il prêt à s’inscrire dans la dynamique nouvelle, ou s’accroche-t-il à un passé mortifère ? Il paraît qu’il y a débat.

Ce qui est souhaitable en tout cas, c’est que les différentes familles de la gauche mènent bataille sous un label commun qui constituera un véritable attracteur politique. Le maître mot de ces quelques semaines doit être « respect ». Une coalition plus qu’une fusion. Pas d’hégémonisme pour les uns, ni déni de réalité du nouveau rapport de force pour les autres. Mais nous savons bien que le diable est dans les détails : quel sort par exemple réserver aux sortants ? La page n’est jamais blanche. Les législatives ne sont pas une simple projection de la présidentielle. Tenir compte des implantations locales sans figer une photographie jaunie qui ne correspond plus à la réalité constitue une double injonction pas toujours facile à résoudre. Il faut de l’intelligence. Elle ne manque pas. Mais il faut aussi de la hauteur de vue et de la sincérité.

(1) JDD du 17 avril

publié le 24 avril 2022

Avançons

Arthur Hay sur www.humanite.fr

Pour cette chronique, j’ai décidé de vous faire part de mon analyse politique à propos de l’échec de la gauche afin d’en désigner les principaux responsables et de les conspuer sur la place publique. Je vais saupoudrer le tout de haine et de rancœur pour être sûr que mes paroles soient un crachat supplémentaire sur un éventuel travail en commun des différents courants de gauche. Ou alors non, en fait, je vais faire autre chose. Je pense que nous avons autour de nous assez d’experts politiques qui nous plombent le moral encore plus et rendent les réseaux sociaux infréquentables. Dans ce « chacun son équipe », le concours de mauvaise foi se joue surtout contre les spectateurs. Ceux qui regardent cette lutte dans les tribunes ne comprennent ni les règles ni le but des participants, alors ils quittent le stade.

Personnellement, je n’ai pas l’âme d’un supporter sportif. J’éteins ma télé, je me déconnecte des réseaux sociaux et j’attends que le match s’arrête. Autant certains débats entre syndicats peuvent me gaver un peu, mais là, ces derniers mois de campagne ne m’ont pas donné envie de remettre un pied dans un groupe de militants politiques avant un moment. Désolé, les camarades qui se sentent concernés, c’est un peu cru, malhabile, mais c’est mon ressenti d’aujourd’hui. Les années à suivre me permettront sûrement de changer d’avis. En attendant, je vais aller voter pour le second tour. En me bouchant le nez bien sûr, mais surtout en me faisant une promesse : celle de briser au moins quelques patrons voyous. Celle d’équilibrer mon vote à droite (quelle horreur quand même) par un massacre méticuleux d’entreprises d’ubérisation avec les copains syndicalistes, politiques, d’associations, etc. Celle de briser l’extrême droite, avec autre chose que des mots s’il le faut. Celle de taper constamment sur ce président et ses sbires dès qu’ils s’attaqueront à nos droits. Finalement, la promesse de faire payer mille fois la crapule de banquier pour qui l’élection la plus mal fichue de la V République m’a obligé à voter. La gauche n’a pas complètement perdu cinq ans. L’ultralibéralisme désormais ambiant et l’exploitation qu’il induit nécessitent de toute façon plus qu’une présidence de gauche pour renverser la tendance. On a perdu cinq ans si on décide d’agir comme cela. Si nous sommes honnêtes, nous admettrons qu’aucun des candidats de gauche ne détient à lui seul le pouvoir de faire advenir le Grand Soir. Un parti de droite n’est rien sans le soutien du patronat et de son argent. Un parti de gauche n’est rien sans le soutien des organisations et de leurs luttes.

Alors prenons le temps de fortifier nos organisations, de les faire travailler ensemble. Ne nous battons pas, ne soyons pas le reflet de l’ambiance politique pour donner au politique l’envie d’être le nôtre. Il y a tellement de gens à qui montrer la voie de l’organisation collective pour gagner de meilleures conditions de vie. Tellement de luttes à gagner autres que la présidentielle. Accrochons-nous à cela. « Quand tu as le désert à traverser, il n’y a rien à faire sauf d’avancer. »

publié le 22 avril 2022

Le Pen, le 2nd tour et le danger fasciste. Réfutation de quelques objections courantes

Ugo Palheta sur https://www.contretemps.eu/

Le premier tour nous enferme dans une situation désastreuse, coincés entre fascisation et fascisme. Pour autant, dans ces conditions détestables que nous n’avons pas choisies, nous sommes condamnés à prendre une décision parce qu’il sortira bien de cette élection un·e président·e : Macron ou Le Pen. L’abstention ou le vote blanc sont évidemment des options possibles, mais si une large part des électeurs·rices de gauche s’abstenaient ou votaient blanc, Marine Le Pen aurait de bonnes chances de l’emporter. 

Il est donc important de savoir ce qu’il en est du danger que représente le FN/RN. Or, l’une des difficultés en la matière c’est l’incertitude qui entoure une éventuelle présidence Le Pen, alors qu’à l’inverse chacun·e sait par expérience ce que sera une présidence Macron : destruction sociale, répression des mobilisations, inaction climatique, stigmatisation des musulman·es, traitement ignoble des migrant·es, etc. En somme tout ce qui a été au cœur de son quinquennat – mais qui a commencé il y a plusieurs décennies. 

Le Pen présidente, nous ne savons pas précisément comment les choses tourneront. Nous savons qu’elle s’en prendra en particulier aux migrant·es, aux étrangers·ères et aux minorités, mais nous ne savons pas à quel rythme et avec quelle intensité. Nous savons qu’elle cherchera à briser les oppositions mais nous ne savons pas pour quelle stratégie elle optera (guerre-éclair contre toute forme de contestation ou tentatives d’isoler la gauche sociale et politique de la majorité de la population), ni d’ailleurs quelles résistances lui seront opposées dans différents secteurs de la société, etc.

Il faut avoir cela en tête pour ne pas se trouver désorienté si jamais Le Pen était élue : un pouvoir d’extrême droite ne signifiera pas exactement la même chose aujourd’hui que dans l’entre-deux-guerres. Les conditions sociales, économiques, politiques et culturelles ont changé ; les dirigeant·es du FN/RN en sont parfaitement conscient·es, et ils savent qu’il leur faut adapter leurs stratégies, leurs discours, leurs manières d’exercer le pouvoir, etc.

Cela n’enlève rien au danger, car le projet de ce parti est bien celui d’une renaissance nationale par purification du corps social, ce qui suppose nécessairement de s’en prendre à celles et ceux qui empêcheraient la nation de demeurer elle-même et de retrouver sa « gloire » passée, en premier lieu les minorités (ethno-raciales, religieuses, de genre et sexuelles), mais aussi d’écraser politiquement (voire physiquement) toute forme d’opposition – syndicale, politique, associative, journalistique, artistique, etc.

Au vu des cinq dernières années, il y a mille raisons d’éprouver du dégoût et de la rage à l’idée de devoir utiliser un bulletin Macron pour écarter le danger Le Pen, au moins provisoirement, pour gagner du temps afin de renforcer l’antifascisme et construire une alternative politique. Mais la sous-estimation – ou pire encore la négation – du danger Le Pen ne sera jamais une bonne raison : celle-ci, son parti et l’extrême droite en général continuent de représenter un ennemi mortel pour les mouvements d’émancipation, pour tou·tes celles et ceux qui aspirent à l’égalité, à la justice sociale et à une démocratie réelle.

***

« Le Pen ne peut pas gagner »

La première objection courante à l’idée d’un danger spécifique consiste à prétendre que Marine Le Pen n’aurait aucune chance de l’emporter. Il est vrai qu’au vu des sondages, ce n’est pas le plus probable ; mais cela ne paraît plus aujourd’hui impossible.

Ces sondages peuvent tout à fait manquer des tendances politiques importantes à l’œuvre dans une partie de la population, d’autant plus dans un scrutin qui comporte autant d’inconnus : quelle part de l’électorat de gauche mais aussi de droite voteront pour Macron, ou pour Le Pen, ou s’abstiendront ; nul ne peut le savoir précisément. Est-ce qu’une part de l’électorat qui s’est abstenu lors du 1er tour pourrait significativement aller voter Le Pen pour dégager Macron ? Là encore, personne ne peut le dire.

En tout cas les chiffres sont clairs : la progression électorale de l’extrême droite a été énorme au cours des dix dernières années, ce qui signale un succès réel de la stratégie de respectabilisation mise en œuvre par Marine Le Pen. En 2002, Jean-Marie Le Pen avait obtenu environ 18% en 2nd tour de l’élection présidentielle (soit à peu près 1 point de plus que son score du 1er tour). En 2017, Marine Le Pen a obtenu environ 34% au 2nd tour, près du double donc du score de son père quinze ans auparavant. Cette année, alors même qu’on la disait carbonisée après son débat raté de l’entre-deux-tours en 2017 et suite aux résultats décevants lors des dernières régionales, son score est estimé entre 43 et 49% et il pourrait encore évoluer, notamment en fonction du débat entre les deux candidats encore en lice.

Elle pourrait rater la marche cette année, si les électeurs·rices de gauche se mobilisent à nouveau significativement pour l’écarter, mais qu’en sera-t-il lors de la période à venir si rien n’évolue par ailleurs, en particulier si n’émerge pas une alternative politique puissante capable de s’appuyer sur des mobilisations et, espérons-le, des victoires sociales ?

« Le Pen n’est pas fasciste »

Courante, cette objection peut même se moduler en l’affirmation absurde, entendue plusieurs fois dans les médias dominants ces dernières années (dans la bouche récemment de Michel Onfray, Marcel Gauchet, etc.) : Marine Le Pen ne serait pas (ou plus) d’extrême droite. Absurde parce que toute l’histoire du FN/RN depuis sa fondation en 1972, toute la trajectoire militante de Marine Le Pen (depuis son adhésion au FN à l’âge de 18 ans en 1986), toutes ses alliances au niveau international, tout son programme, toutes ses références politiques principales, sont celles de l’extrême droite. Sans parler de toute la constellation de négationnistes, de nostalgiques du 3e Reich, de « philonazis » ou d’identitaires obsédés de « grand remplacement » qui continuent à être présents au sein du FN/RN.

La question du fascisme se pose un peu différemment parce que la caractérisation de fasciste est plus exigeante et parce que l’étiquette est si lourde à porter que la quasi-totalité des partis d’extrême droite la refusent pour des motifs tactiques évidents. Impossible d’obtenir une audience de masse en se revendiquant du courant politique sans doute le plus honni du 20e siècle (sans même parler de sa variété allemande, le nazisme, absolument indicible aujourd’hui sauf pour des groupuscules condamnés ipso facto à la marginalité).

Pour beaucoup, le simple fait que le FN/RN refuse le qualificatif d’extrême droite et a fortiori de fasciste suffirait à montrer que ses dirigeants se sont éloignés de la matrice originelle ; du moins pour celles et ceux qui savent que cette matrice fut effectivement néofasciste lors de la fondation du parti en 1972, et en réalité cela n’est guère connu à une échelle large. D’autres considèrent que ses inflexions programmatiques feraient du FN/RN un simple parti de la droite conservatrice. Sauf que l’on précise rarement l’étendue de ces inflexions – en réalité très limitées si l’on s’en tient aux mesures phares qui distinguent le plus nettement le FN/RN – et on se demande encore moins si elles signifient l’abandon de leur projet politique.

Comment définir ce projet dans son cœur, c’est-à-dire au-delà de ce qui a pu varier – voire ne cesse de varier – dans l’histoire du FN/RN (sur les questions économiques, sociales, internationales, etc.) ? Il peut s’énoncer facilement : combattre le « délitement » de la France en privant les « étrangers » de droits, au sens ethno-racial que prend le terme « étrangers » dans la logique de l’extrême droite, à savoir non pas seulement celles et ceux qui sont juridiquement étrangers (même si ces derniers·ères seront à l’évidence les premières cibles, notamment les étrangers·ères non-européen·nes), mais tout ce qui serait fondamentalement étranger et hostile à la France – en particulier les musulman·es, dont la plupart sont pourtant Français·es.

Il faut en outre prendre au sérieux l’idée que la permanence d’un tel projet a exigé des abandons partiels (de propositions, d’un vocabulaire, etc.) et des renouvellements (langagiers et politiques), outre les modifications cosmétiques bien connues : le « Rassemblement national » plutôt que le « Front national », la « priorité nationale » plutôt que la « préférence nationale », « Les Français d’abord » plutôt que « La France aux Français », etc. Cela est vrai en France, comme dans d’autres pays et pour d’autres forces (FPÖ en Autriche, Fratelli d’Italia en Italie, Vlams Belang en Belgique, etc).

Par exemple, Marine Le Pen a parfaitement compris – il ne fallait pas être une observatrice très fine de la vie politique il est vrai… – que la complaisance vis-à-vis de l’antisémitisme et du négationnisme est une ligne rouge depuis la Seconde Guerre mondiale et que les discours de son père pouvaient lui donner une aura de contestataire (du « système », du « politiquement correct », etc.) mais constituaient à long terme un lourd handicap électoral. À l’inverse, elle n’a jamais refusé d’employer les formules les plus violemment islamophobes (par exemple en considérant que le foulard serait le marqueur d’une « idéologie totalitaire ») ou xénophobes (« Combien de Mohamed Merah dans les bateaux, les avions, qui chaque jour arrivent en France remplis d’immigrés ? […] Combien de Mohamed Merah parmi les enfants de ces immigrés non assimilés ? » disait-elle en meeting en 2012).

Elle avance en outre des propositions qui, pour certaines, vont plus loin que le régime de Vichy (abroger la naturalisation par le mariage et supprimer le droit du sol pour les enfants nés en France de parents étrangers eux-mêmes nés en France), et pour d’autres (l’interdiction du foulard dans l’espace public), seraient quasiment uniques au monde, notamment parce qu’une telle mesure entre en contradiction directe avec la Déclaration des Droits de l’homme de 1948 (article 18).

De même, les revendications les plus habituelles à l’extrême droite de remise en cause du droit à l’IVG ou du « mariage pour tous » ont été mises en retrait parce que jugées minorisantes. Est-ce à dire que le FN/RN au pouvoir ne serait pas hostile aux droits des femmes et des LGBTQI ? Absolument pas : tous leurs votes en tant qu’élu·es, notamment au niveau européen, prouvent le contraire.

« Le Pen ne pourra pas obtenir une majorité parlementaire »

Selon un autre argument couramment employé, Marine Le Pen serait incapable d’obtenir une majorité parlementaire. Il est vrai que c’est un scrutin qui n’a jamais beaucoup réussi au FN/RN. À l’évidence, une victoire pour eux n’aurait rien d’assuré : il se pourrait bien qu’à défaut d’un vaste mouvement de rue contre l’extrême droite, on assiste alors à une mobilisation de type électorale. Mais une défaite non plus n’est nullement garantie, pour plusieurs raisons.

Il y a d’abord la prime au vainqueur de l’élection présidentielle. Depuis l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, aucun parti l’ayant emporté à la présidentielle n’a été vaincu lors du scrutin législatif. Pour au moins deux raisons sans doute : une victoire galvanise les partisan·es du vainqueur ; une défaite décourage les sympathisant·es des vaincu·es. En outre, l’élection de Marine Le Pen aurait pour effet prévisible de la légitimer auprès d’électeurs·rices qui se refusaient à elle et à son parti jusque-là mais qui trouveraient dans son élection un motif supplémentaire de considérer qu’il s’agit d’un parti respectable. Sans parler de l’onction « démocratique » que donne l’élection au suffrage universel, et qui demeure intimidante pour beaucoup, malgré l’augmentation de l’abstention.

Ensuite, on présume trop vite que Marine Le Pen demeurerait isolée. On oublie alors plusieurs éléments :

même isolé, le FN/RN pourrait obtenir un grand nombre de député·es dans le cadre de triangulaires ;

historiquement, des pans entiers de la droite conservatrice et libérale ont donné leur appui à des gouvernements d’extrême droite, notamment au moment de leur instauration et y compris en occupant des postes de ministres (en Italie, en Allemagne ou encore au Portugal dans l’entre-deux-guerres) ;

la droite parlementaire est composée de professionnels de la politique dont un grand nombre n’hésiterait pas longtemps à faire alliance avec le FN/RN pour conserver leurs postes s’ils estiment que, sur leur circonscription, une investiture LR ou LREM (autre option) ne permettrait pas leur réélection ;

ce phénomène serait encore accentué par l’énorme crise dans laquelle le score de Valérie Pécresse a plongé le parti qui, historiquement, représentait politiquement la bourgeoisie française (le RPR devenu UMP puis LR) ;

l’extrémisation de la droite au cours des quinze dernières années, jusqu’à la reprise par Pécresse du vocable fasciste de « grand remplacement », a rendu idéologiquement acceptable l’alliance avec le FN/RN ;

le FN/RN est moins isolé qu’il y a cinq ans puisqu’à l’extrême droite a émergé un parti qui sera dans la période à venir à la fois un concurrent (pour capter la radicalité xénophobe et raciste) et un allié potentiel (pour gouverner).

Les élections législatives vont avoir une importance particulière cette année, en particulier pour le pôle populaire qu’a incarné Jean-Luc Mélenchon lors de l’élection présidentielle. Mais tout miser sur ces élections, c’est sous-estimer les éléments ci-dessus et faire ainsi un pari particulièrement risqué. Ajoutons en outre que l’absence d’une majorité parlementaire a déjà été prévue par le FN/RN, dès 2017, avec une stratégie claire et simple : réformer la loi électorale et dissoudre l’Assemblée nationale pour y obtenir, cette fois, une majorité, notamment via l’instauration d’une forte prime au vainqueur de l’élection.

« Le Pen sera mise en échec par les institutions »

Un autre argument revient fréquemment, en particulier dans ce qu’on peut appeler l’antifascisme républicain. Celui-ci prétend défendre les institutions contre les fascistes et assure que les institutions nous défendront contre les fascistes. Quelles sont ces institutions ? Qu’on prenne le problème par n’importe quel bout, il n’y a pas de quoi être rassuré.

S’il s’agit de la Constitution de la Cinquième République, celle-ci est parfaitement adéquate à un pouvoir d’extrême droite. Non seulement le pouvoir exécutif est doté en régime ordinaire de pouvoirs très importants, mais depuis novembre 2015 nous avons vécu une grande partie du temps en « état d’urgence » (au nom de la lutte contre la menace terroriste puis, à partir de la loi du 23 mars 2020, sous la forme de l’ « état d’urgence sanitaire », contre la pandémie).

Qu’il y ait eu à prendre des mesures exceptionnelles, c’est l’évidence ; que cela se traduise sous la forme d’une dérive autoritaire, c’est ce qui est inacceptable. Aussi, depuis octobre 2017, une partie des dispositifs associés à l’état d’urgence – donc à une situation temporaire et exceptionnelle – sont passées dans le droit commun (perquisitions administratives, assignations à résidence, fermeture de lieux de culte, etc.).

En outre, deux articles de la Constitution permettent au Président de la République de s’affranchir davantage encore de toute forme de contrôle : l’ « état de siège » et les « pouvoirs exceptionnels » (article 16). Dans les deux cas, les formulations employées dans la Constitution laissent une grande marge de manœuvre au Président de la République, notamment dans l’appréciation du « péril imminent » ou de la « menace grave et immédiate », et lui donnent des pouvoirs démesurés.

Si par « institutions » on entend l’État, il est à la fois certain qu’il y aura des résistances dans certains secteurs de l’État mais que d’autres, en particulier les principaux appareils répressifs d’État (police et armée) seront assurément au diapason du nouveau pouvoir, notamment parce que Le Pen avance des propositions qui renforceraient leur pouvoir et leur impunité (présomption de légitime défense indiscutable), pour peu que le FN/RN soit suffisamment habile pour ne pas se mettre à dos une partie des cadres de ces appareils.

On savait la police gangrénée par l’extrême droite et ses « idées », à tel point qu’une enquête du CEVIPOF montrait il y a un an que 74% des policiers actifs avaient l’intention de voter pour le RN, mais on a pu mesurer dans la dernière période, à travers des lettres ouvertes largement signées, qu’une partie importante de l’armée était également acquise à l’idée d’une nécessaire « reprise en main » (euphémisme pour désigner une offensive autoritaire) permettant de faire face au « délitement » de la France, notamment à ces fameuses « hordes de banlieue » qu’évoquait l’une de ces lettres (signée par vingt généraux).

Quant à l’administration et aux autres institutions d’État, la plupart des expériences gouvernementales de l’extrême droite au 20e siècle n’ont guère montré une désobéissance généralisée aux directives du pouvoir, y compris lorsque les minorités étaient attaquées explicitement (évidemment chacun·e pense ici au régime de Vichy et au traitement réservé aux Juifs·ves). Il y a bien sûr toujours eu des femmes et des hommes qui, dans ce type de situations, ont résisté courageusement et agi conformément à des principes de justice et d’égalité, mais ils et elles n’ont pas été la règle, plutôt l’exception.

« Le Pen ne pourra pas gouverner face à la rue »

Selon un argument différent, venant plutôt de la gauche radicale, on prétend que Le Pen ne pourra pas mettre en œuvre son projet parce que la résistance sociale sera trop importante. Dans une version plus optimiste encore, son élection serait l’étincelle tant attendue, le signal annonciateur d’un soulèvement plus ou moins irrésistible qui permettrait, enfin, de bousculer l’ordre social.

Là encore, il faut se garder des prédictions définitives. Il n’est pas absolument impossible qu’une large mobilisation émerge dans les zones de force de la gauche et du mouvement syndical, et/ou parmi les principales cibles de l’extrême droite. Mais on peut douter que cela se produise à froid et suite à ce qui serait une double défaite : ne pas avoir réussi à hisser la gauche de rupture au 2nd  tour de l’élection présidentielle et ne pas avoir réussi à battre la force politique la plus réactionnaire et la plus raciste.

On peut le regretter, on devra appeler de manière volontariste à la révolte, mais en général les défaites ne produisent pas – en tout cas pas immédiatement – une volonté de se battre. Ce qui domine en général c’est un sentiment de sidération mais aussi d’abattement, de démoralisation, souvent à la mesure des espoirs suscités ; et l’on sait que beaucoup d’espoirs ont été placés dans la candidature de Jean-Luc Mélenchon, seul capable à gauche d’accéder au 2nd tour et de nous éviter le désastre d’un duel Macron/Le Pen.

À cela s’ajoute bien souvent la désorientation : on peut d’ailleurs considérer le vote Le Pen chez des électeurs·rices de Jean-Luc Mélenchon comme une forme extrême de désorientation, tant ce qu’a défendu ce dernier est à l’opposé des valeurs et des politiques qui sont celles de l’extrême droite, de Marine Le Pen. Bien sûr, il faudrait ajouter que cette désorientation est nourrie par cinq ans de brutalisation macroniste et favorisée par plusieurs décennies de banalisation des « idées » d’extrême droite dans les médias dominants mais aussi à travers les politiques menées par les gouvernements successifs (dans la période récente les lois dites « asile-immigration », « séparatisme », « sécurité globale », etc.).

Cela étant dit, si Le Pen était élue, l’essentiel se jouerait bien dans la capacité de mobilisation de la gauche politique et des mouvements sociaux : mobilisation sociale évidemment (manifestations, grèves, blocages, etc.) mais aussi électorale (les élections législatives seront un test assez crucial de ce point de vue). L’arrivée de Le Pen au pouvoir ne signifierait pas en un claquement de doigts l’impossibilité de lutter, comme l’ont montré les victoires de Trump aux États-Unis ou de Bolsonaro au Brésil.

Il faudrait alors enrayer le processus de fascisation de l’État par nos luttes, sociales et politiques, mais dans des conditions assurément plus difficiles que sous Macron : ce dernier étant largement délégitimée, les mobilisations sociales des années à venir pourraient s’appuyer sur les mouvements du quinquennat précédent. À l’inverse, Marine Le Pen bénéficierait sans doute, dans une partie de la population au moins, d’une sorte de bénéfice du doute, et elle pourrait naviguer habilement : faire quelques concessions à certains secteurs des classes populaires pour mieux s’attaquer à d’autres ; engager des compromis avec certaines organisations (syndicales par exemple) pour s’en prendre plus aisément aux syndicats les plus combatifs.

Ne minimisons pas en outre à quel point, sous un pouvoir d’extrême droite par définition radicalement hostile aux minorités et aux mouvements d’émancipation (et à l’inverse entièrement favorable à la police), le sentiment d’impunité de celle-ci s’élèvera à des niveaux inédits : vis-à-vis des exilé·es, des musulman·es, des Rrom·es, des quartiers populaires et d’immigration, des manifestant·es, des grévistes, etc.

« Le Pen ne correspond pas aux intérêts du patronat »

Un argument, là encore présent au sein de la gauche radicale, consiste à affirmer que l’extrême droite ne pourrait gouverner parce que son programme ne correspondrait pas aux intérêts du patronat. Si jamais Marine Le Pen était élue, le capital ferait obstacle à la mise en œuvre d’une partie importante de son projet.

Il est vrai que le RN n’est pas l’option première du grand patronat, et la grande majorité des médias et des idéologues bourgeois ont fait campagne pour Macron. Ils auraient également pu soutenir Valérie Pécresse mais il s’est rapidement avéré que cette dernière n’avait aucune chance : Macron est donc rapidement apparu comme le meilleur défenseur de l’ordre social, le seul capable d’aller jusqu’au bout du projet néolibéral de refonte des rapports sociaux dans le sens de la concurrence généralisée, de la privatisation, de la marchandisation, etc.

On peut pourtant objecter plusieurs choses à cet argument. Tout d’abord, le fascisme n’était pas non plus le premier choix de la classe dominante dans l’entre-deux-guerres ; ses leaders – Mussolini ou Hitler – ne faisaient pas partie du sérail, ils apparaissaient comme des personnages grotesques et imprévisibles. Cela n’a pas empêché une grande partie de la classe dominante, y compris certains de ses secteurs dominants, de se rallier au fascisme. D’autres secteurs ont pu lui être hostiles (soit initialement soit plus tardivement), mais pour l’essentiel ils s’y sont accommodés parce qu’ils y ont trouvé leur intérêt.

Il y a en effet un élément dans la politique fasciste ou néofasciste qui ne peut que provoquer l’assentiment des bourgeoisies, à savoir l’écrasement ou l’étouffement des mouvements de contestation sociale, en particulier des syndicats, car celle-ci permettrait de revenir rapidement sur les principales conquêtes sociales de la classe travailleuse (protection sociale, services publics et droit du travail notamment), qui restreignent le champ de l’accumulation du capital ou limitent l’exploitation.

Il y a des risques évidemment, notamment que face à une politique trop brutale vis-à-vis des mouvements sociaux, émerge une mobilisation radicale de masse, et les capitalistes préfèrent en général ne pas prendre ce risque. Mais si ces derniers ont le sentiment qu’une telle mobilisation est improbable, et que le pouvoir tiendra, ils peuvent être prêts à s’engager dans une telle voie, en l’encourageant pour certains ou en n’y faisant pas obstacle pour l’autre.

De même, la politique de l’extrême droite ciblant les travailleurs étrangers pourrait gêner formellement certains secteurs du patronat, ceux qui en emploient une part conséquente (le BTP par exemple). Mais ne doutons pas du fait que l’extrême droite pourrait trouver des compromis avec le patronat de la construction, sans parler du fait que la classe capitaliste dans son ensemble trouverait certainement avantage à une politique qui aurait pour effet évident d’accentuer toutes les divisions déjà existantes au sein de la classe travailleuse.

Il faut remarquer enfin que l’extrême droite bénéficie d’ores et déjà de soutiens dans les franges les plus réactionnaires de la classe dominante (qu’on pense à Bolloré). En outre, l’émergence politique de Zemmour a permis à l’extrême droite de s’implanter beaucoup plus largement dans des secteurs des classes dominantes qui soutenaient plutôt la droite conservatrice auparavant ; les votes pour Zemmour dans les beaux quartiers de l’Ouest parisien en témoignent, mais aussi la liste de ses soutiens et donateurs qu’avait publiée Mediapart il y a quelques mois.

« Le Pen se normaliserait une fois au pouvoir »

Il est encore une autre manière de sous-estimer le danger : prétendre qu’en arrivant au pouvoir, l’extrême droite se normaliserait et mènerait une politique plus ou moins identique aux gouvernements qui se sont succédés au pouvoir depuis des décennies.

Ce n’est pas à exclure. Il n’est pas absolument impossible qu’en faisant alliance avec des secteurs de la droite, en accédant aux sommets de l’État, les tendances à la notabilisation du FN/RN s’accentuent et que ses dirigeants oublient leur projet fondamental et leurs propositions les plus notoirement d’extrême droite (« priorité nationale », interdiction du foulard, etc.), pour mieux se maintenir au pouvoir en apparaissant comme des gestionnaires sérieux et responsables du système.

Il s’agit pourtant d’une issue peu probable, pour au moins trois raisons. Si les dirigeant·es du FN/RN n’aspiraient qu’à accéder au pouvoir et n’étaient que de purs opportunistes sans projet spécifique, cela fait longtemps qu’ils auraient pu bénéficier de bien davantage d’élu·es en se débarrassant de leurs propositions historiques et en cherchant systématiquement à faire alliance avec la droite. Ce n’est pas ce qui s’est passé au cours des dernières décennies : ils ont presque toujours maintenu une indépendance vis-à-vis de la droite traditionnelle et n’ont pas abandonné leur programme, ce qui a très fortement limité leur capacité à obtenir des élu·es. Avec toujours le même objectif : une conquête du pouvoir seuls ou en position dominante, jamais comme partenaire subalterne.

Un autre élément important, c’est que leur électorat – qu’ils ont su élargir et stabiliser au cours des années 2010 – ne leur pardonnerait certainement pas de ne pas aller plus loin, et même beaucoup loin, que ce qu’ont fait les gouvernements précédents, vis-à-vis notamment des migrant·es, des étrangers·ères, des minorités (musulman·es, rrom·es, etc.), des quartiers populaires et de l’immigration. Un parti qui vient d’être élu cherche généralement à stabiliser sa base électorale, et pour cela à la satisfaire dans ses aspirations fondamentales. Or, on sait la place que prennent la xénophobie et le racisme dans les motifs du vote pour le FN/RN.

Ajoutons encore un point : l’émergence sur la scène politique de Zemmour et la création de son organisation (Reconquête) signifie comme on l’a dit plus haut qu’il y aura pour le FN/RN un allié possible mais aussi un concurrent, tendu vers l’objectif de dérober à Le Pen son électorat. En cas de victoire de celle-ci, Zemmour et son parti feront assurément de la surenchère anti-immigré·es et islamophobe, lui reprochant sans cesse de ne pas aller suffisamment loin. Cela aura pour effet de faire apparaître le FN/RN comme plus modéré et « républicain », donc à le légitimer et ses politiques avec, mais cela constituera aussi une pression à aller effectivement toujours plus loin pour ne pas perdre le monopole de la radicalité nationaliste et suprémaciste-blanche.

*

Ugo Palheta est sociologue, maître de conférences à l’université de Lille, membre du Cresppa-CSU et co-directeur de la revue Contretemps. Il est l’auteur de nombreux articles pour Contretemps, de La Possibilité du fascisme (La Découverte, 2018), de Face à la menace fasciste (avec Ludivine Bantigny, éd. Textuel) et, tout récemment avec Omar Slaouti, de Défaire le racisme, affronter le fascisme (La Dispute, 2022).

 publié le 21 avril 2022

À La France insoumise,
l’impossible aveu du vote Macron

Mathieu Dejean et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Pour préserver la cohésion du mouvement qu’ils ont construit, et qui se scinde sur l’attitude à avoir face au second tour de la présidentielle, les cadres insoumis refusent d’appeler clairement à voter Macron. Quand bien même beaucoup s’apprêtent à le faire

Ne pas froisser les militants et électeurs insoumis les plus en colère. Ceux qui disent ne pas « pouvoir » voter Emmanuel Macron au second tour de l’élection présidentielle, tant sa politique les révulse. C’est la ligne rouge que les cadres de La France insoumise (LFI), qui appelaient pourtant à « faire barrage » à l’extrême droite dès le premier tour en votant pour Jean-Luc Mélenchon, se sont imposé de ne pas franchir depuis le 10 avril. 

Pour ce faire, pas d’autre solution que de tourner autour du pot : ils se refusent donc à dire clairement ce qu’ils feront le 24 avril. Même si beaucoup laissent entendre en off qu’ils voteront pour Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen. 

Cette tentation semblait brûler les lèvres de Jean-Luc Mélenchon, mardi 19 avril, sur BFMTV. Interviewé par Bruce Toussaint qui a tenté de le pousser dans ses retranchements, il s’en est tenu à la ligne décidée par le mouvement. Après avoir demandé aux Français de l’« élire premier ministre » en offrant une majorité à l’Union populaire au « troisième tour » lors des législatives (les 12 et 19 juin prochains), il a rivalisé de contorsions sur l’affaire du second tour, arguant que sa « responsabilité politique » était de « garder uni un bloc de 11 millions de personnes [qui ont voté à gauche au 1er tour – ndlr]. Or elles sont divisées ».

Réitérant ses avertissements du soir du premier tour - voter Le Pen serait une « erreur colossale » –, il a cette fois tenté de dissuader les électeurs de s’abstenir : « Il y a des gens qui pensent qu’il faut s’abstenir. Moi, je leur dis votez ce que vous voulez [blanc ou Macron – ndlr], mais ne vous abstenez pas, restez acteurs de votre histoire », a-t-il lancé, précisant que les politiques de Macron et de Le Pen n’étaient pas de « même nature » - notamment parce que cette dernière ferait « la chasse aux musulmans » si elle était élue. 

Un petit pas supplémentaire par rapport à 2017 - l’Insoumis avait alors renvoyé Le Pen et Macron dos à dos –, qui se faisait déjà sentir le 10 avril au soir. Lors de son discours actant sa défaite dimanche dernier, le candidat avait en effet, poussé par une poignée d’élus vigilants de son entourage, répété à quatre reprises qu’il ne fallait « pas donner une seule voix à Mme Le Pen ».

Les Insoumis sont pourtant toujours très divisés sur la question, d’où la pudeur des cadres du mouvement, conscients de danser sur un volcan. Le résultat de la consultation en ligne des personnes qui ont parrainé la candidature du chef de file de LFI (à laquelle 215 292 soutiens ont participé), publié le 17 avril, en témoigne : le vote blanc ou nul arrive en tête (37,65 %), suivi du vote Macron (33,40 %) et de l’abstention (28,96 %). 

Chacun cherche sa ligne

Toujours pas de consigne, donc, mais un chemin désormais à peu près balisé, sans que jamais il ne soit explicitement énoncé. Au sein du mouvement « gazeux » (« ni vertical ni horizontal », pour reprendre la définition donnée par Jean-Luc Mélenchon), on argue de l’inefficacité des consignes politiques. « Les électeurs ne sont pas notre propriété, ni des moutons dont nous serions les bons bergers », a déclaré le député insoumis Adrien Quatennens sur France Bleu Nord mardi 19 avril. 

« Les consignes de vote, c’est une manière de faire de la politique qui est dépassée, elles ne sont plus efficaces », abonde Pierre-Yves Cadalen, membre de LFI et probable candidat aux législatives à Brest (Finistère). L’Insoumis brestois renvoie par ailleurs au président sortant la responsabilité de faire acte de pédagogie : « Ce n’est pas à nous qu’on va faire le procès de la banalisation des idées d’extrême droite. On nous en demande beaucoup, mais au second tour, c’est à Macron de convaincre. »

L’ancienne porte-parole d’Attac, désormais à la tête du parlement de l’Union populaire, Aurélie Trouvé, approuve aussi cette stratégie de la consigne silencieuse, refusant d’entrer ainsi dans une sorte de chantage moral au vote Macron. « Il est hors de question de laisser entendre que nous pourrions soutenir Macron de près ou de loin, affirme-t-elle. Il s’agit de battre Le Pen au second tour, et Macron aux législatives. Il faut faire en sorte que Le Pen soit battue, mais je ne dirai jamais mon vote. Je comprends la colère des gens face à ce qu’a fait Macron, qui a nourri un monstre, l’extrême droite. Aujourd’hui, il fait face à ce monstre, c’est d’abord sa responsabilité. »

Selon elle, cela correspond d’ailleurs à l’attitude générale du mouvement social, dont elle vient : « Je pense que les consignes de vote ne fonctionnent pas, elles peuvent même être contre-productives. On ne fait jamais passer un message aussi bien que quand on fait réfléchir les gens, au lieu de leur imposer un avis de but en blanc. » 

Même son de cloche de la part de David Guiraud, bien connu chez les Insoumis pour son appétence à se « payer les fachos » sur les plateaux de télévision. Désormais candidat aux législatives à Roubaix, il ne souhaite pas en dire davantage sur la teneur de son vote – blanc ou Macron – dimanche prochain. 

J’ai confiance dans l’intelligence des gens : il faut faire le travail d’expliquer pourquoi Marine Le Pen est un danger pour la République.

« Mon ressenti, c’est qu’appeler à voter Macron est contre-productif, déclare-t-il. Son bilan, ajouté au fait qu’il n’a pas prévu de programme social, rend l’idée même du barrage compliquée. La colère ne vient pas de nulle part et je n’y suis d’ailleurs pas hermétique. » 

Si les cadres insoumis font bloc dans cette stratégie, certains font cependant entendre quelques nuances. D’autant plus que le flou entretenu par Jean-Luc Mélenchon permet d’avoir plusieurs lectures sur l’attitude à adopter dans l’isoloir. 

Faisant l’exégèse du mot d’ordre « pas une voix à Mme Le Pen », David Guiraud en tire la conclusion qu’« on ne dit pas “abstenez-vous”, on est quand même plutôt sur l’idée de faire barrage à Le Pen ».  

Thomas Portes, président de l’Observatoire national de l’extrême droite et co-animateur du parlement de l’Union populaire, assume quant à lui de dire qu’« il faut battre Marine Le Pen le 24 avril », comme une manière de suggérer que les électeurs doivent se rendre dans les urnes et voter dimanche.

Reste que l’auteur d’Au cœur de la haine (Arcane 17, 2020) ne croit néanmoins pas un seul instant à l’impact des consignes de vote : « J’ai confiance dans l’intelligence des gens : il faut faire le travail d’expliquer pourquoi Marine Le Pen est un danger pour la République », juge Thomas Portes qui ne s’imagine pas un seul instant distribuer des tracts appelant à voter Macron.

Des appels plus explicites

Taha Bouhafs, soutien de l’Union populaire, ne ménage pas son énergie pour faire ce travail de conviction. « Il faut empêcher par tous les moyens Marine Le Pen d’être élue. C’est une question de vie ou de mort », a déclaré le journaliste sur Twitter. S’il se garde bien d’appeler à voter Macron, la gravité du message parle d’elle-même. 

Joint par Mediapart, il se dit inquiet : « Autour de moi, les gens ne veulent pas faire barrage, c’est assez impressionnant. C’est déjà le cas chez des personnes lambda, mais là, on parle de militants. Après, les gens se décideront le dernier jour, en fonction des tendances », ce qu’il fera également. 

Il estime pourtant que les mots de Jean-Luc Mélenchon ont été bien choisis : « C’est compliqué d’appeler à voter Macron tout en représentant l’opposition, plein d’électeurs se seraient sentis trahis. Évidemment, il y a une différence entre Macron et Le Pen, et les conséquences d’un quinquennat Le Pen seraient irréversibles, il a été clair là-dessus. »

Je galère à convaincre, car je ne suis moi-même pas enthousiaste à l’idée d’aller voter, mais je ne veux pas laisser la moindre chance à l’extrême droite.

Même discrétion du côté du député insoumis Alexis Corbière, qui refuse de dire publiquement s’il glissera un bulletin « Emmanuel Macron » dans l’urne dimanche : « J’ai pris soin de ne rien dire mais je souhaite très clairement la défaite de l’extrême droite. »

Pour Omar Slaouti, militant antiraciste et signataire de l’appel « On s’en mêle » regroupant plusieurs dizaines de figures de quartiers populaires qui avaient soutenu Jean-Luc Mélenchon au premier tour, à chacun son rôle : « Il y a des logiques internes propres à chaque organisation et qui sont légitimes. Dans cette affaire, il y a ceux et celles qui sont traumatisés dans leur chair au sens propre comme au figuré par le quinquennat Macron ; les militants des quartiers populaires, comme nous, qui ne peuvent pas se permettre de ne pas appeler à voter Macron contre Le Pen ; et ceux qui, au sein de l’appareil insoumis, tiennent à ne pas fissurer le cadre unitaire créé au premier tour, pour éviter des lendemains qui déchantent totalement. »

Dans le concert monocorde de l’« insoumission », Ali Rabeh fait entendre une voix différente. Contrairement à ses camarades, le maire de Trappes, membre du parlement de l’Union populaire, n’a eu aucun mal à expliquer, dès le lendemain du premier tour, qu’il appelait à utiliser le bulletin « Macron ». D’autant plus qu’il qualifie de « sérieuse » l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen. 

« Même à Trappes, où les habitants seraient directement touchés par une victoire de l’extrême droite, et même au sein des militants de gauche, le bulletin “Macron” est devenu un répulsif, explique Ali Rabeh à Mediapart. Je galère à convaincre, car je ne suis moi-même pas enthousiaste à l’idée d’aller voter. Mais je ne veux pas laisser la moindre chance à l’extrême droite, alors je dis qu’il faut se bouger pour le second tour et utiliser le vote comme quelque chose d’instrumental. »

Une position plus proche de celle des Verts et des socialistes, qui ont eux aussi immédiatement appelé à voter Macron le 10 avril. Le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), Julien Bayou, a d’ailleurs répété (lui aussi) quatre fois, lors d’une conférence de presse le 14 avril : « Contre l’extrême droite, il ne faut pas s’abstenir », en clin d’œil critique à l’adresse de Jean-Luc Mélenchon. 

Yannick Jadot, candidat écologiste malheureux à la présidentielle (il a réuni 4,6% des voix), a répété dans une tribune le 21 avril son appel à « voter Macron sans hésitation ». Au passage, il épingle ceux qui adoptent une posture « ni-ni » (ni Macron, ni Le Pen), en faisant référence de manière faussement sibylline à « certains responsables politiques, parfois si prompts à évoquer “l’Histoire”, avec un grand H » : « Quand le bloc d’extrême droite dépasse 30 % au premier tour, vanter le “ni-ni” revient à jouer à la roulette russe. Et miser sur la responsabilité des autres pour flatter une partie de son électorat n’est pas à la hauteur de l’enjeu de civilisation qui se pose. »

L’écologiste Sandrine Rousseau, qui avait pointé du doigt la « responsabilité historique » du président sortant à convaincre les électeurs de gauche écologistes, a également déclaré publiquement qu’elle voterait pour lui : « Pas une voix pour Le Pen, d’accord, mais la mienne ira à Macron, c’est plus sûr. On se battra aux législatives de toutes nos forces de gauche et écologistes unies. »

En attendant, l’Insoumis compte bien composer avec l’humeur dégagiste du pays, et ne veut pas repousser, avant ce « troisième tour » décisif, ceux qui se sont mis en état de « grève civique ». Ce bloc de douze millions de personnes qui n’ont pas voté au premier tour, et qu’il espère convaincre de venir aux urnes pour les législatives.

publié le 13 avril 2022

Mélenchon en force

par Roger Martelli sur www.regards.fr

À l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, la France est divisée en trois pôles. Jean-Luc Mélenchon prend clairement le lead de la gauche. Analyse de Roger Martelli.

Les résultats de cette campagne chaotique sont tombés. Après quelques rebondissements, le rapport des forces s’est précisé, confirmant les grandes tendances du début de soirée. Cette fois, le carré de tête se limite à un trio : Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon se partagent près des trois quarts des suffrages exprimés (72,95%). Derrière eux, seul Éric Zemmour dépasse le seuil des 5% (2,4 millions de voix, soit 7,07%), loin des 15 à 16% avec lesquels il flirtait quelques mois plus tôt.

Le Président sortant s’en sort mieux que ne l’indiquaient les ultimes sondages. Il progresse sensiblement sur 2017 (plus d’1.120.000 voix et 3,83%) et creuse l’écart qui le séparait alors de Marine Le Pen. Il a réussi à phagocyter la droite, condamnant Valérie Pécresse à un score inférieur à 5%, que ne compensent guère les 3,13% du surprenant Lassalle (qui gagne 660.000 voix et près de 2 points sur son score de 2017). Il est en tête dans 52 départements, notamment dans l’Ouest breton et normand, l’Auvergne, la Nouvelle Aquitaine, les Pays de la Loire, le sillon rhodanien et le massif alpin [1]. Macron avait déstabilisé la gauche en 2017 ; il a eu cette fois la peau des Républicains.

Marine Le Pen a surmonté le creux de la vague provoqué par l’entrée en lice de Zemmour. Avec plus de 8 millions de voix, elle améliore son score de 2017 (plus de 450.000 voix et 1,85 point supplémentaires). Elle est en tête dans 42 départements, essentiellement dans le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté, les Hauts-de-France, le pourtour méditerranéen et la Corse. Au total, elle a su tirer profit de ce qui était une épine dans son pied. L’irruption de Zemmour l’a tout à la fois concurrencée et favorisée, en accentuant le long processus de sa « dédiabolisation ». Elle a ainsi piloté le renforcement sensible d’une extrême droite qui a gagné 6 points depuis 2017, passant de 27,1% à 32,29%.

Une gauche revigorée, un Mélenchon au taquet

Mais la surprise véritable est venue de la gauche, avec Jean-Luc Mélenchon. Alors qu’il avait recueilli 7 millions de voix en 2017, son départ précoce et solitaire dans la joute présidentielle a été des plus laborieux. À l’automne dernier, les sondages l’engluaient dans une zone décevante de 7 à 9%, tandis que ses concurrents de gauche, Yannick Jadot et Anne Hidalgo, le titillaient quand ils ne le devançaient pas. Au début de 2022, il dut même faire face à l’émergence inattendue de l’inconnu Fabien Roussel, de son dynamisme et de son franc-parler, qui donna l’impression aux communistes et à une part de l’opinion que le PCF était de retour, frôlant à plusieurs reprises le seuil symbolique (et financièrement attractif) des 5%.

Peu à peu, le leader de la France insoumise, rebaptisé « tortue sagace » par la même occasion, a pris l’ascendant sur le reste de la gauche, comme Macron a su le faire à droite et Le Pen à l’extrême droite. Son talent oratoire incontestable, sa force de caractère dans l’adversité, une confiance sans faille dans son destin, une dose de culot sans égale, une structure adaptée à son objectif (« l’union populaire »), une occupation remarquable de la sphère de plus en plus décisive des réseaux sociaux et un solide programme, dans la continuité de ce qui s’est construit à la gauche de la gauche depuis le début des années 2000… À la différence de beaucoup de personnalités politiques, Mélenchon n’hésite pas à adapter son discours, à changer de « logiciel », à tourner le dos à ses propos d’autrefois. Il a compris l’importance de la question écologique et des nouveaux enjeux anthropologiques, autour de la question des discriminations. Depuis peu de temps, il a su s’éloigner d’une vision figée de l’idée républicaine et de la laïcité qu’il a longtemps prônée. Bref, on doit lui reconnaître l’intelligence de vouloir se brancher sur les formes nouvelles de la critique et de l’engagement qui mobilisent désormais une large franche des jeunes générations.

Du coup, il a été celui qui a connu la plus spectaculaire progression dans les dernières semaines. Alors même que se dissipait l’espoir d’une baisse sensible du « ticket d’entrée » au second tour, tandis que les sondages laissaient entendre un écart de plus de 6% entre lui et Le Pen, il a ainsi profité d’un tassement in extremis dans la progression de sa grande rivale. Du coup, il est parvenu à réduire l’écart avec elle à 1,2%. Mais surtout, sa progression a permis à la gauche de se sortir d’une langueur qui l’enlisait, depuis 2017, dans les basses eaux du quart des intentions de vote. À l’arrivée, la gauche est passée de 27,7% en 2017 à 31,95% ce 10 avril.

Mélenchon a gagné près de 655.000 voix et 2,37 points sur son score de 2017, alors même qu’il était allié aux communistes et qu’il n’y avait pas de candidat écologiste. Il n’est certes en tête que dans cinq départements, l’Ariège et quatre départements franciliens (la Seine-et-Marne, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne et le Val d’Oise). Et il se trouve même dans une fourchette de progression de 5 à 15% dans toute l’Île-de-France. Incontestablement, dans ce territoire francilien, il s’est installé plus spectaculairement qu’en 2012 et 2017, dans les territoires de la « banlieue rouge ». Dans les villes qui formèrent naguère l’ossature du « communisme municipal » il accumule les scores remarquables, écrasant son ancien allié communiste. Cette mobilisation fait même reculer l’abstention depuis des décennies si forte.

Il suffit de survoler les deux départements phares de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne. Qu’il s’agisse de villes toujours gérées par des maires communistes ou « apparentés », de villes perdues ou même de villes récemment récupérées par le PC, le constant est le même.

Savoir gérer le succès

Mélenchon ne sera pas au second tour. Mais, plus encore qu’en 2017, il aura marqué de son empreinte cette campagne. Il dispose désormais d’un écho territorial général : il fait partie de trio de tête dans la quasi-totalité des départements, il dépasse les 20% dans 39 départements et n’est au-dessous de 10% dans aucun. Plus encore qu’en 2017, il « cartonne » dans la jeunesse (plus du tiers des 18-24 ans selon Harris) et consolide ses positions dans les catégories populaires (24% contre 25% en 2017). Mais le constat positif ne doit pas masquer le revers de la médaille : au total, la gauche ne semble pas avoir progressé dans les milieux les plus modestes. L’ensemble des forces de gauche n’aurait attiré que 34% des catégories populaires, soit autant qu’en 2017, alors qu’en 1981, une nette majorité d’ouvriers et d’employés votaient à gauche (en 1978, 39% des ouvriers votaient pour le seul PCF). Ces catégories continuent, à 40% des suffrages exprimés (38% en 2017), de voter à l’extrême droite et 26% à droite (dont 20% pour Macron).

Au-delà, on ne saurait se cacher la persistante fragilité d’une gauche qui sort de la joute présidentielle plus fracturée que jamais. Elle dispose, avec le vote Mélenchon 2022, d’une base de reconquête inespérée il y quelques mois encore. Mais les clivages accumulés au fil des mois, qu’ils soient réels ou factices, ne vont pas se résorber si facilement. En 2017, Mélenchon, encore dans le sillage de ce qui fut le Front de gauche, avait réussi, après cinq années désastreuses de pouvoir « hollandais », à apparaître comme le candidat le plus à gauche et le plus crédible. En 2022, il a su bénéficier du mouvement de resserrement qui a touché aussi bien la gauche que la droite et l’extrême droite et qui a mis en tête Macron et Le Pen. Mais, de même qu’il ne fallait pas s’imaginer que tous les votes Mélenchon de 2017 étaient des votes d’adhésion à Mélenchon, il ne faudrait pas penser que les votants du 10 avril se sont « ralliés » à Mélenchon et à ses idées.

L’institut de sondage Harris-Interactive, sur un gros panel de 5000 interrogés, demandait si le vote du 10 avril était un vote « d’adhésion » à un candidat ou un vote « utile » ou « par défaut ». Pour l’ensemble, les réponses se tournent à 55% vers un vote d’adhésion et à 34% vers un vote utile ou par défaut. Or, dans le cas du vote Mélenchon, le même rapport s’établit à 45/44. L’institut Ipsos a de même demandé à son échantillon de dire s’il votait par adhésion ou par défaut. Le choix « par défaut » a été retenu par 41% des électeurs Mélenchon (les pourcentages sont respectivement de 34% pour Jadot, de 33% pour Macron, de 36% pour Pécresse, de 31% pour Le Pen et de 19% pour l’électorat Zemmour, plus « idéologique » que les autres).

Mélenchon a eu l’immense mérite de redynamiser une gauche en souffrance, le temps d’une élection. Mais cette gauche reste dans ses basses eaux, bien plus bas que les niveaux qu’elle a connus entre les années 1970 et 2017. Après 2017, on pouvait croire que les électeurs de gauche portés au vote Macron reviendrait dans la « famille » : ils ne sont revenus qu’à la marge et les nouveaux de 2022 n’ont pas compensé la perte enregistrée alors.

En 2017, le vote Mélenchon et la débâcle du socialisme ouvraient la voie à quelque chose de nouveau, pour relancer la machine et porter la gauche vers de nouvelles dynamiques majoritaires. Mais Mélenchon, après son succès, a tourné le dos à la « gôche » (comme il disait alors…) et a préféré s’adresser au « peuple », sans autre intermédiaire que le dispositif de la France insoumise. Le PCF a choisi de relancer son « identité », au risque de revenir à l’enfermement identitaire qui avait tant contribué à son déclin : il en paie chèrement l’addition, ne dépassant que faiblement le score communiste de la présidentielle 2007. Quant aux Verts, comme on l’a écrit ici à plusieurs reprises, ils ont pensé que l’urgence écologique les dispenserait de choisir entre l’insertion dans les logiques systémiques du capitalisme et le projet d’un processus de rupture.

Or ni les approches « populistes », ni les crispations identitaires, ni les balancements entre rupture et accommodement ne sont en état de répondre pleinement aux exigences de l’époque : retisser les liens de la combativité sociale et des constructions politiques, réconcilier la gauche et les catégories populaires, relégitimer l’action politique organisée, redonner à chaque programme et à chaque proposition le souffle d’un projet alternatif, casser la dynamique mortifère de l’extrême droite. Aucune de ces hypothèses n’est en état de maîtriser véritablement ce qui, depuis plus de deux siècles, est une contradiction incontournable. Comment respecter la diversité constitutive de la gauche, sans la transformer en « guerre des gauches » ? Mais comment respecter cette diversité – ce qui exclut ralliement et hégémonie contraignante – et en même viser à constituer des majorités durables, sans lesquelles aucune rupture n’est véritablement possible ?

Dans l’immédiat, il n’y a pas d’autre objectif que de dire non à la perspective solide d’une victoire des héritiers des fascismes. Si la simple abstention pouvait dire ce refus, sans quelque risque que ce soit, on pourrait se résoudre à l’idée qu’un non-vote ait la même légitimité qu’un vote contre. Mais dans un deuxième tour où deux candidats seulement restent en lice, on ne peut pas réfléchir comme si l’extrême droite était morcelée. Elle est rassemblée et des ponts redoutables ont commencé à se construire entre elle et une droite dite « classique » désormais vouée au ressentiment.

publié le 8 avril 2022

Paul Ariès:
« Le bien-manger
est un enjeu de gauche »

Marie-Noëlle Bertrand sur www.humanite.fr

Dès ses prémices, le mouvement populaire a eu quelque chose à dire sur ce sujet, bien au-delà de la seule question de se nourrir à sa faim, rappelle le politologue. Le lien a ressurgi durant la campagne présidentielle.

Stigmatisée par les débats sur la viande, l’alimentation s’est malgré tout incrustée dans la campagne présidentielle. Que veut dire bien manger pour soi et pour la planète ? La gauche, les gauches n’ont pas la même réponse. Fabien Roussel, le candidat communiste, a marqué les esprits avec sa « bonne viande » et son « bon fromage » accessibles à tous. Jean-Luc Mélenchon, celui de la France insoumise, fait quant à lui cause commune avec les mouvements vegans. Mais dans les deux cas, la gauche (re)commence à s’exprimer sur la question après l’avoir longtemps négligée. Elle qui, dès ses prémices, s’était pourtant intéressée de près au bien-manger, en en faisant un objet politique sur le fond et sur la forme, nous rappelle Paul Ariès, politologue qui, en 2016, publiait Une histoire politique de l’alimentation du Paléolitique à nos jours (1).

La lutte des classes se joue aussi à table, dites-vous. Y a-t-il une assiette de gauche et une assiette de droite ?

Manger a toujours été un fait social total qui engage toute notre personne individuelle et toute la société. Car manger n’est jamais simple. D’un point de vue anthropologique, c’est introduire dans notre corps quelque chose qui lui est étranger, faire du moi avec de l’autre. La crainte d’une contamination, bactériologique ou culturelle, est omniprésente : si je mange quelque chose qui ne m’est pas destiné, je risque de devenir un autre. Cela s’illustre par d’anciennes peurs, comme celle de faire manger du lapin aux femmes enceintes au risque de rendre leur enfant peureux. Finalement, cela concerne notre corps biologique, notre corps religieux, notre corps social et même notre corps culturel. Enfin, cela concerne notre corps politique. Dès ses prémices, la gauche a eu quelque chose à dire sur l’alimentation, bien au-delà de la seule question de manger à sa faim. Un personnage a ainsi couru toute la littérature populaire du XV e au XVIII e siècle : Bon Temps, capable de faire baisser le prix du blé et de la viande, il annonçait le retour de l’abondance. Son adversaire s’appelait Faute d’argent. Cette allégorie a inspiré plusieurs mouvements sociaux.

Cela reste encore dans le registre du « manger à sa faim »…

Cela a peu à peu changé. Dans la Cité du Soleil, le moine Tommaso Campanella, en 1604, définit une sorte de république idéale. Pour la première fois dans l’histoire, il pense un droit à l’alimentation. Pas uniquement celui de recevoir les nutriments nécessaires : pour lui, ce droit inclut celui à la bonne chère. On considère souvent qu’il est l’un des ancêtres de l’idée communiste : non seulement, Campanella soutient l’idée que cette alimentation idéale est strictement collective – il évoque les banquets spartiates –, mais il plaide pour une alimentation biologique.

Que veut dire biologique à une époque où les produits de synthèse n’existent pas ?

Campanella réfute l’idée d’utiliser des excréments humains et leur préfère des fumures animales. Il prohibe aussi l’usage de certaines boues. Il dépasse de façon manifeste la seule approche quantitative pour intégrer la dimension qualitative par la forme et la nature du repas. Plus on avance dans l’histoire, plus cet intérêt de ce que l’on appellera la gauche pour l’alimentation devient présent. On voit des conflits sociaux importants éclater. Par exemple, celui contre la pomme de terre royaliste…

La patate a été royaliste ?

Elle a été l’aliment voulu par les riches pour les pauvres. On l’a opposée à ce que l’on appelait alors le « pain de bois », à savoir la châtaigne, alimentation populaire par excellence. Les penseurs de la bonne société l’accusent d’entretenir la fainéantise – pas besoin de travailler beaucoup pour se nourrir – et de remettre en cause l’inégalité « naturelle » entre les genres – pas besoin d’avoir de gros muscles pour la ramasser. Enfin, on l’accuse d’être révolutionnaire : rapide à récolter, elle laisse du temps aux gens, entre autres pour se retrouver dans les cafés et parler de politique. Sous la monarchie et jusqu’au XIX e siècle, on a ainsi arraché des millions de châtaigniers. Et dans les trois quarts de la France, des mobilisations populaires ont cherché à protéger les arbres face aux dragonnades, puis à l’armée, passé la Révolution.

Sous la Révolution, Gracchus Babeuf est responsable de  l’approvisionnement alimentaire de Paris. Il va penser les conditions d’une alimentation suffisante et de qualité. Il avance l’idée que la farine ou la viande ne doivent pas dépasser un certain prix.

Quand et comment la gauche s’empare-t-elle définitivement des questions alimentaires ?

Grâce à deux personnages essentiels. Charles Fourier, l’inventeur du mot socialisme, avance la notion de gastrosophie – sophie, comme sagesse. Il s’agit « d’offrir à tous les raffinements de la bonne chère que la civilisation réserve aux oisifs ». Il va même plus loin, arguant que la gastrosophie vise « à organiser la voracité », non pas au sens moderne, mais au sens de gourmandise. L’autre nous rapproche encore plus du mouvement communiste. Il s’agit de Gracchus Babeuf. Sous la Révolution, il est responsable de la commission chargée de l’approvisionnement alimentaire de Paris. Il va penser les conditions d’une alimentation suffisante et de qualité. Il avance l’idée que la farine ou la viande ne doivent pas dépasser un certain prix. Autrement dit, et si l’on traduit en jargon moderne, il dit que l’alimentation n’est pas une marchandise – grand slogan de l’altermondialisme en France. D’autres personnages joueront eux aussi un rôle important. Paul Lafargue, gendre de Marx, écrit un petit opuscule sur ce que l’on appelle les falsifications alimentaires. Car, si le XIX e siècle est celui de la bonne table pour la bourgeoisie, il est le siècle noir pour l’alimentation des classes populaires. Les puissants ont en tête de faire manger n’importe quoi au petit peuple. On veut développer de la fausse viande, du faux pain, du faux vin. Lafargue soutient la lutte contre ces falsifications, et par là même le droit au bien-manger. Raspail sera, lui, le José Bové de l’époque : il organise concrètement la lutte contre ce que l’on ne nomme pas encore la « malbouffe ».

Les banquets, racontez-vous, prennent une place importante dans ce mouvement…

Ils sont à la fois enjeu et forme politiques. Ils anticipent la création des partis politiques. Tout au long du XIX e siècle, on banquète comme plus tard on militera, tout simplement parce que les réunions publiques sont interdites. La révolution de 1848 naît, d’ailleurs, d’une interdiction de banquet. Certains sont des banquets républicains, organisés par la bourgeoisie éclairée, qui excluent le peuple en raison de leur prix. Ce sont les banquets de ceux qui souhaitent la réforme plutôt que la révolution. Le peuple est convié à écouter les discours, mais pas à manger. Quand il s’impose, il provoque des désordres… Les premiers banquets populaires sont créés en 1848, par le journal le Père Duchesne, qui les propose à 25 centimes et pose ainsi le principe du droit aux banquets pour tous. Jusqu’à la fin du siècle, alterneront ainsi banquets républicains bourgeois, banquets révolutionnaires et pique-niques anarchistes. Partout, on y recherche, politiquement, le bien-manger et le bien-boire. Et si l’on y mange de la viande, c’est en fricassée, afin que les morceaux nobles soient mélangés aux autres, et que chacun mange « l’équivalence ».

C’est cette tradition qui perdure à la Fête de l’Humanité ?

Pas uniquement. Au XX e siècle, cette relation aux banquets se retrouve durant les grèves. Pas de mouvements sociaux sans repas collectifs. Ni sans musique, chanson ou danse. Ce mariage de la gastronomie, de l’art et de la politique explique le succès de la Fête de l’Humanité – ou de celle de l’Unita, en Italie. On s’y réapproprie une gastronomie créée au XIX e siècle par des revanchards. Tous les premiers grands chefs se disaient ouvertement contre- révolutionnaires. Pour eux, il s’agissait de lier la table bourgeoise à la table aristocratique. Grimod de La Reynière, inventeur de la critique gastronomique, l’a élevée au rang d’idéologie de classe et de mépris aristocratique.

Que reste-t-il, dans les débats d’aujourd’hui, de ce lien entretenu par les gauches avec l’enjeu alimentaire ?

La gauche au XX e siècle a conservé cette centralité de la table, mais a cessé de la théoriser. Un des symptômes en est l’échec du mouvement Slow Food en France – dont le président-fondateur vient pourtant du Parti communiste italien. Pourquoi cela n’a-t-il pas pris de notre côté ? Parce que la gauche a oublié de penser politiquement ces questions. Elle a laissé, de ce fait, la place aux identitaires et à la droite. Cela fait vingt ans que j’appelle la gauche à redéfinir des politiques alimentaires parallèlement aux politiques agricoles. C’est une attente des milieux populaires. L’importance du repas familial, amical, militant continue d’exister. On le voit lorsque Fabien Roussel fait une intervention sur le droit à la bonne alimentation pour tous : il provoque des réactions très négatives, mais aussi un écho très favorable, et gagne dans la foulée un point dans les sondages. Malheureusement, il est le seul à pouvoir, aujourd’hui, tenir ce discours sur le bien-manger au sens politique. L’ouverture de Jean-Luc Mélenchon vers Aymeric Caron l’empêche de se porter à la défense de la bonne viande ou du bon fromage, au risque de mécontenter cet électorat recherché. De fait, les deux grands enjeux de ces prochaines décennies ne sont pas abordés frontalement : veut-on d’une agriculture sans élevage ? Et veut-on d’une alimentation sans agriculture ? L’agriculture cellulaire commence par la fausse viande, le faux fromage, le faux miel. Elle va se poursuivre avec des faux légumes, le développement de fermes-usines, et l’illusion que les villes pourraient se passer des campagnes.

Cela fait vingt ans que j’appelle la gauche à redéfinir des politiques alimentaires parallèlement aux politiques agricoles. C’est une attente des milieux populaires. L’importance du repas familial, amical, militant continue d’exister.

L’agriculture urbaine est-elle une porte d’entrée pour l’agriculture cellulaire ?

Je ne parle pas des jardins ouvriers ou partagés. Ce qui est en jeu ici, c’est le modèle de Singapour. Car la vraie alternative ne se joue pas entre les protéines animales et les protéines végétales, comme on voudrait nous le faire croire, mais entre la production industrielle de ces protéines et la défense d’une agriculture paysanne et familiale. Des experts nous assurent qu’avec 150 vaches on pourrait produire toute la viande dont on a besoin grâce à l’agriculture cellulaire. La question est celle-ci : pense-t-on pouvoir nourrir 8 milliards d’humains avec 400 000 agromanagers, ou faut-il miser sur un milliard et demi de petits paysans ? Veut-on des fermes high tech en ville ou une agriculture paysanne défendue par la Via Campesina, la Confédération paysanne, le Modef ? On a le même souci avec ce que l’on appelle agriculture intelligente – façon de dire que les paysans d’avant étaient des stupides. Cette technologisation de l’agriculture sans limites, cette numérisation, cette informatisation impliquent des investissements considérables. Les rentabiliser va nécessiter de concentrer les exploitations. C’est la faillite programmée de ce qu’il reste de l’agriculture paysanne.

Pourquoi le débat se focalise-t-il sur la viande ?

Manger de la viande a toujours été compliqué. C’est consommer ce qui nous est le plus proche. En outre, les puissants n’ont jamais cessé, depuis l’Antiquité, de vouloir interdire la viande au peuple. Au XIX e siècle, on a cherché à le rendre végétarien, afin qu’il ne soit plus révolutionnaire. Mais si la viande prend aujourd’hui tant d’importance, c’est parce que ce discours rencontre celui des grandes firmes. Jusqu’à présent, le prototype même d’une ferme écolo était une ferme qui produisait des céréales, des fruits, des légumes, des œufs, du poulet, du cochon, du lait… et de la bonne terre, grâce aux fumures animales. Supprimez l’élevage et l’on n’a plus de fumier. Et, pour le coup, on a besoin d’engrais chimiques.

Le mouvement vegan en a-t-il conscience ?

Il est lui-même divisé entre ceux qui se battent pour un légitime mieux-être des animaux d’élevage et ceux qui, tel Aymeric Caron, plaident l’abolitionnisme. Mais, globalement, on se retrouve coincé entre viandards identitaires et vegans. C’est un débat qui ne pose résolument pas la question des modes de production. En France, la gauche elle-même accepte beaucoup trop facilement d’essentialiser la viande. Or, « la » viande n’existe pas. Il n’y a rien de commun entre une viande industrielle et une viande issue d’un élevage paysan. Zemmour se dit défenseur de l’agriculture française, tout en prônant le libéralisme, c’est incompatible ! Le libéralisme est justement ce qui détruit le bien-manger. Le système voudrait faire des cultures gastronomiques populaires un sous-produit. Il faut riposter. L’agriculture paysanne et biologique n’est pas une niche réservée à quelques-uns, mais le modèle à développer pour tous. En France, nous disposons d’un vrai levier : la restauration collective. Un repas sur deux y est consommé. C’est une formidable façon de faire que la table redevienne un espace commun.

(1) Éditions Max Milo, 445 pages, 24,90 euros

publié le 7 avril 2022

« Fabien Roussel a apporté
de la fraîcheur et de l’authenticité
à la campagne présidentielle »

sur www.regards.fr

J-5 avant le premier tour de l’élection présidentielle : le sénateur communiste, Pierre Ouzoulias, soutien de Fabien Roussel, est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR… sur https://youtu.be/EehrqTtLRTI

 

ET À LIRE…


 

Sur la campagne de Fabien Roussel

« Dans cette campagne, Fabien Roussel a apporté de la visibilité, de la fraîcheur, de la sincérité et de l’authenticité. »

« Pour les plus anciens, les gens sont heureux de retrouver le Parti communiste tel qu’ils l’avaient connu. Pour les plus jeunes, c’est un sujet d’interrogation. »

« Ce qui intéresse les jeunes - et que Roussel a montré pendant la campagne - c’est que le Parti communiste est le parti des communs. »

« Il était très utile que, dans cette campagne, les thèmes qui sont historiquement portés par le PCF mais aussi les thèmes nouveaux, apparaissent et Fabien Roussel l’a très bien fait. »

« Il y a une fierté communiste. »

« J’aurais eu un immense malheur de voir que notre génération aurait été incapable de continuer à perpétuer la fierté communiste et ce qu’on a apporté à la France et à son histoire. »

« Beaucoup de personnes, y compris à droite - je le vois au Sénat -, sont contentes de retrouver un Parti communiste. »

« Pour que la droite aille mieux, il faut que le PCF aille mieux. »

« Le combat politique, c’est avant tout de la lisibilité. »

Sur la gauche

« Les sondages reflètent ce qu’est aujourd’hui la proportion de la gauche dans notre pays, c’est-à-dire par grand chose. »

« On a besoin d’une conscience de classe et c’est ce qui manque. »

« Les formes de la domination économique ont changé. »

« Les formes sociales de l’exploitation ont changé et nos discours doivent s’adapter. »

« Quand la gauche a été au pouvoir, même à l’époque de la gauche plurielle, elle n’a pas mené les politiques de rupture par rapport au néolibéralisme. »

« L’exemple chilien est merveilleux. D’abord, il y a deux ministres communistes au gouvernement. Et en plus, l’alliance de la gauche s’est faite sur une base idéologique très simple et très claire qui est la rupture avec le néolibéralisme qui a été importé avec Pinochet. »

« Le programme économique de l’extrême droite, que ça soit de Pinochet ou de Le Pen, est un programme économique néolibéral - ce qui est un changement par rapport à ce qu’a été le fascisme italien ou hitlérien. »

« Il faut refonder la gauche sur la base d’un rejet total du néolibéralisme. »

« La gauche a besoin de se reparler mais elle a besoin de mieux diffuser ses idées dans la société. »

« Il y a un affaiblissement des partis mais aussi des syndicats - notamment chez les étudiants. »

Sur les polémiques

« J’ai l’habitude de regarder les campagnes électorales, quelles qu’elles soient, depuis le village de ma famille en Haute-Corrèze sur le plateau de Millevaches. Et là, ce que m’ont dit mes voisins c’est que cette campagne était parisienne. »

« Quand vous êtes paysans sur le plateau de Millevaches et que vous entendez dire que manger de la viande c’est pas bien ou que la chasse c’est mal, qu’il faut baisser le chauffage, ça leur paraît complètement lunaire. »

« Si la gauche continue de s’adresser aux bobos des centres villes ou des grandes métropoles, on va continuer à descendre. »

« Ce qui a manqué dans cette campagne, c’est un discours qui s’adresse à l’ensemble de la population. »

« Bien manger, c’est la culture communiste. »

« Ce que me disent les journalistes qui suivent cette campagne c’est qu’autour et avec Fabien Roussel c’est la Fête de l’Huma permanente : une forme de bonne humeur, de joie de vivre, des apéros bien charpentés. Mais ça, c’est notre culture et on ne va pas tricher. »

Sur les clivages à gauche

« Il nous manque un espace où il pourrait y avoir une confrontation mais pas des idées simples, des idées complexes. »

« Si j’étais face à madame Rousseau, en tant qu’historien et archéologue qui s’est beaucoup intéressé à l’alimentation, je lui dirais que la révolution néolithique s’est fondée sur les céréales et l’élevage. Peut-on penser une agriculture sans élevage au XXIè siècle ? Je pense que non. »

« En Haute-Corrèze, le revenu des paysans, c’est 100% de l’élevage. »

« Il faut trouver des espaces pour discuter et les médias n’offrent plus ces espaces pour une pensée complexe. »

Sur le vote utile à gauche face au risque Le Pen

« Le Pen est la seule candidate qui a une progression continue depuis un mois et on ne sait pas où ça va s’arrêter. »

« Je crains, et c’est une forte probabilité, qu’elle soit devant Macron au premier tour. »

« Le fait historique de cette élection c’est que pour la première fois Le Pen a un réservoir de voix. Elle peut récupérer les voix de Zemmour, de Pécresse et malheureusement aussi une partie de l’électorat de Mélenchon. »

« Il est très important qu’à gauche on ait un discours clair sur ce que nous ferions au second tour pour écarter l’extrême droite du pouvoir. »

 

 

 

Olivier Besancenot : « On a envie qu’un gouvernement anticapitaliste voit le jour »

sur www.regards.fr

À J-3 du premier tour de l’élection présidentielle, Olivier Besancenot, porte-parole de Philippe Poutou, est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR… sur https://youtu.be/4wJBdOqDH5w

 

ET À LIRE…


 

Sur les enjeux de l’élection présidentielle

« L’enjeu de cette élection présidentielle, c’est de poser des bases pour l’avenir. »

« Pour le mouvement ouvrier et la gauche sociale et politique, l’enjeu, c’est de préparer les meilleures conditions pour que la gauche se réinvente, se reconstruise et se retrouve sur des terreaux communs, notamment sur la question antifasciste et du danger de l’extrême droite ou sur la question de répartition des richesses. »

« La suite de l’élection présidentielle, ce n’est pas simplement se préparer à résister aux mauvais coups qu’il y aura probablement mais d’accompagner toutes les mobilisations, notamment sur la question des salaires. »

Sur le vote utile à gauche au premier tour

« On accompagne la mobilisation unitaire contre le fascisme mais renoncer à la candidature alors que même Jean-Luc Mélenchon ne l’a jamais demandé - je rappelle qu’il a parrainé la candidature de Philippe Poutou -, non. J’imagine qu’il est au courant qu’il y a des sensibilités politiques qui font que l’on est indépendant mais on sera unitaire pour 1000 dès qu’il faudra avancer. »

« Je ne suis pas paternaliste, les gens font en conscience, je ne suis pas là pour leur mettre une pilule dans la tête. »

« La candidature de Philippe Poutou, elle porte du coeur mais aussi de la raison, c’est-à-dire qu’elle porte un programme, des idées politiques et des positions internationalistes. »

« Philippe Poutou n’est pas un politicien professionnel, il ne suit pas les codes du sérail de la classe politique. »

« Il faut regarder vers l’avenir et ne pas s’enferrer dans des débats qui ne vont pas être super productifs… »

Sur la perspective d’un second tour Macron-Le Pen

« On ne votera jamais pour l’extrême droite. Jamais. »

« Si c’est ce scénario-là, ça va être 15 jours d’engueulade dans toutes les familles de gauche et tout le monde aura le bon argument. »

« Là où le mouvement a su se retrouver, c’est aussi dans les grands combats contre l’extrême droite. »

« J’ai 47 balais, je milite depuis l’âge de 14 ans, il y a des choses que j’entends et d’autres que je vois auxquelles je ne pensais jamais devoir être confronté de ma vie : des manifestations avec des bras tendus… »

« Le problème politique, c’est que l’on n’est pas confronté simplement à différentes gammes de libéralisme où tout se vaut. »

« Au-delà des individus, il faut voir les forces politiques qui sont derrière. »

« Il y a quelque chose de substantiel à cette élection présidentielle : la gauche est dans les eaux basses. Et la polarisation à la droite et à l’extrême droite est un phénomène majeur : on le voit du point de vue des idées. »

« L’histoire est là pour nous rappeler que la percée politique de l’extrême droite et des mouvements populistes fascistes, ce n’est jamais un seul candidat : c’est un processus politique au long cours où la gauche court après la droite, où la droite court après l’extrême droite et où l’extrême droite s’est extrême droitisée elle-même. »

« On est obligé de se dire que des seuils qualitatifs sont franchis quand une famille politique, dans un torrent d’insultes ouvertement racistes, islamophobe, sexistes, homophobes cherche à réhabiliter les pages les plus sombres de l’histoire. »

« Si la gauche est aujourd’hui dans les eaux basses, c’est qu’on n’a pas appris à être aussi décomplexé que l’extrême droite. »

Sur le mouvement ouvrier

« Le mouvement ouvrier existe encore. »

« Il y a des raisons d’espérer parce qu’il y a eu des mobilisations nouvelles : les mobilisations climatiques, les mobilisations de la jeunesse, les mobilisations dans les quartiers, notamment autour du Comité Adama… »

« On doit entrer dans une phase de reconstruction du mouvement social de manière générale en réhabilitant de façon unitaire en son sein une dynamique anticapitaliste. »

« Il faut que les uns et les autres aient un peu d’humilité pour trouver une manière de dénouer les désaccords politiques qui existent. »

« Il faut que l’on soit tous dans une logique de dépassement. »

« J’entends Jean-Luc Mélenchon avoir des références explicites au mouvement ouvrier, comme nous, comme au Parti communiste. »

« Du point de vue du mouvement ouvrier, il y a des histoires longues en termes d’espace politique. Il est donc difficile d’imaginer qu’une seule forme ou qu’un seul courant politique puisse prétendre cristalliser toutes les formes de radicalité, même celles qui sont exprimées de nos jours. »

« Quand c’est la crise pour la gauche radicale, c’est la crise pour tout le monde. Quand c’est la dynamique, c’est la dynamique pour tout le monde. »

Sur le NPA

« [Le dépassement du NPA], je ne sais pas exactement ce que cela veut dire. Mais on est un certain nombre à penser, pour ceux et celles qui se côtoient dans les combats du quotidien depuis des années, à la France Insoumise, au Nouveau Parti Anticapitaliste, à Lutte ouvrière, chez des libertaires, dans les partis communistes et chez beaucoup de gens qui sont dans aucune organisation politique mais qui sont dans des organisations syndicales ou des collectifs, qu’il faut que l’on avance ensemble. »

« Les circonstances vont faire pression sur nous : on parle du danger fasciste donc ça veut dire avoir la compréhension que, eux, face à nous, ils ne feront pas de distinction. Les fascistes au pouvoir, quelle que soit leur variante, ils ne vont pas s’encombrer de nos discussions sémantiques ou stratégiques - même quand elles peuvent avoir un sens. »

« Il faut avoir un cadre commun face à l’extrême droite et une unité commune. »

Sur les fractures politiques à gauche

« Il y a une fracture politique qui continue à exister à gauche : il y a celle qui s’inscrit dans le cadre de l’économie de marché avec des marges plus ou moins substantielles et les forces qui veulent en sortir avec des variantes. Mais c’est une fracture politique que l’on retrouve sur chaque proposition. »

« Il y a des questions majeures qui sont importantes comme l’Ukraine : je suis un internationaliste, au NPA, on est internationaliste, c’est-à-dire qu’on est toujours du côté des opprimés, jamais du côté des oppresseurs. Raison pour laquelle, dès le départ, on a affirmé notre solidarité avec les Ukrainiens et les Ukrainiennes en réclamant le retrait des troupes russes immédiatement, sans les “si, peut-être, virgule, point, note de bas de page”. Après, ça ne nous empêchera pas de dire que l’OTAN ne fait pas partie de la solution parce qu’elle fait partie du problème mais là, à gauche, quand on voit le débat où, dès que tu dis que tu es pour le retrait des troupes russes, on te regarde comme si tu flirtais avec la CIA et, à l’inverse, quand tu commences à dire du mal de l’OTAN, un autre camp politique te soupçonne d’avoir des relations avec le KGB ou le FSB, il y a un problème avec la notion de complexité qui fait pourtant partie de notre héritage politique. »

« On a eu des rendez-vous ensemble pendant le quinquennat de Macron, pas avec tout le monde mais quand même : les gilets jaunes, qui étaient globalement un rendez-vous manqué du mouvement ouvrier mais on était là, avec notamment la France insoumise et des courants libertaires. »

Sur l’identité politique du NPA

« Je ne suis pas sûr que Philippe Poutou se revendique d’abord et avant tout comme un candidat trotskiste : c’est un candidat ouvrier, anticapitaliste. »

« Le NPA a cherché à fédérer des gens qui ne sont pas de la filiation trotskiste. »

« Le NPA a toujours cherché à prendre le meilleur des traditions du mouvement ouvrier quelles qu’elles soient. »

« L’espace du NPA n’est pas celui de la LCR. »

« On est dans une logique de dépassement. Un outil politique n’est jamais une fin en soi : ça n’est qu’un moyen. Dès qu’il y a une occasion d’en trouver un meilleur, plus efficace, plus rassembleur, sur des bases claires, on est disponible pour ça. Et on réaffirme cette disponibilité. »

Sur les élections législatives

« On n’a pas discuté des législatives. »

« Je ne peux pas te dire de quelle manière on sera présent ou non. On en n’a pas discuté. »

Sur cinq ans de Macron

« Ça va se passer dans la rue mais pas uniquement. Y’a pas d’un côté le NPA : c’est la rue et de l’autre les élections : c’est La France insoumise. Il faut trouver une synthèse entre les deux. »

« Dans la dernière séquence de la gauche radicale, on a tous appris que l’accident de parcours du point de vue de la crise politique mais qui surgirait dans notre camp cette fois-ci, peut apparaître sur le terrain de la rue, de la contestation sociale, comme sur le terrain électoral. »

« J’ai compris qu’un accident de parcours sur le terrain électoral qui surgisse dans notre camp n’est plus à exclure. Ce que je n’ai pas pensé pendant très longtemps. »

« On a envie qu’un gouvernement anticapitaliste voit le jour. »

 

 

 

 

 

 

Mélenchon, le pour, le contre, et le pour…

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

Malgré nos doutes et les contre-arguments, c’est donc tout de même ce fragile principe de réalité qui nous guidera dans l’isoloir.

’Ecclésiaste nous a enseigné qu’il y a un temps pour tout. Un pour vivre et un pour mourir. Il y a donc aussi un temps pour débattre et un autre pour décider. Nous voilà entrés dans ce moment sacré où l’on tire le rideau de l’isoloir sur nos débats pour accomplir un acte civique longuement muri. Sauf que, cette fois, tout n’est pas aussi simple. La querelle des arguments entre gens de bonne foi se prolonge. Les doutes ont la vie dure. C’est que la gauche a été incapable de construire une alternative qui fasse consensus. La faute à qui ? Redisons-le inlassablement, la faute d’abord à une sociale-démocratie de tous les reniements, celle du triste tandem Hollande-Valls. La faute aussi, mais très secondairement, à Jean-Luc Mélenchon, lui qui avait toutes les cartes en main au soir du premier tour de 2017. Et dans cette hiérarchie négative, personne n’est complètement innocent, pas même Yannick Jadot, qui a sans doute cru son heure arrivée après les municipales. Si bien que nous en sommes réduits aujourd’hui à faire, avec Mélenchon, la part entre la séduction d’un talent maintes fois démontré, le travail admirable de ses équipes, et une obstination hégémonique mortifère. Pour nous débarrasser de nos doutes, il faudrait, en plus, passer par pertes et profits ses faiblesses pour Poutine, en Syrie et même en Ukraine, « ce pays qui a tant de mal à en être un », comme il disait naguère. Au lendemain du massacre de Boutcha, on ne peut s’empêcher de repenser aux attaques chimiques sur La Ghouta, dans la banlieue de Damas, dont Mélenchon avait fait mine de douter, jusqu’à suggérer que ce pouvait être un coup des Américains et des rebelles, pour finalement trouver normal le veto russe à toute enquête. L’exact discours de Poutine. Ce qui fait parfois du candidat insoumis un étrange homme de gauche.

Devant tant d’injonctions contradictoires, on a cru trouver le Graal avec la fameuse formule du « vote utile ». Ce vote utile de premier degré, c’est évidemment Mélenchon. Le candidat insoumis est de loin le mieux placé à gauche. Les sondages le donnent une dizaine de points devant Yannick Jadot. Il est le seul à pouvoir concurrencer une Marine Le Pen faussement « dédiabolisée » par le néo-pétainiste Zemmour. Mais ce vote utile premier degré pose autant de questions qu’il en résout. Malin, Mélenchon l’a d’ailleurs rapidement déconseillé à ses amis, lui préférant le « vote efficace ». Utile à qui ? Utile à quoi ? S’il s’agit de borner notre horizon au 10 avril, l’affaire est entendue. Mais qu’en est-il au-delà ? À moins que le candidat insoumis remporte le jackpot au second tour, il faudra bien poser des bases nouvelles pour reconstruire une gauche unie. L’utilité peut donc se mesurer à la capacité de chacun à rassembler. Mélenchon saurait-il réussir ce qu’il n’a pas su ni voulu faire au lendemain de la présidentielle de 2017 ? Le passé ne plaide pas en sa faveur. La perspective de repartir pour une nouvelle foire d’empoigne de cinq ans n’est guère encourageante.

En attendant, cette campagne a fini par tourner à l’avantage de l’insoumis. Après avoir failli se jouer sur la question ukrainienne, elle se jouera sur le pouvoir d’achat. La résistance des Ukrainiens ayant inscrit le conflit dans la durée, et le poison inodore de l’habitude ayant commencé à anesthésier les cœurs, c’est moins la guerre que ses conséquences économiques et sociales qui occupent ces derniers jours. Elles sont venues dramatiser un thème du pouvoir d’achat que nous imposait déjà la politique libérale d’Emmanuel Macron. C’est la raison principale de la progression de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. La première s’est emparée de cette question par pur opportunisme, réussissant à faire oublier ses obsessions xénophobes. Le second, au contraire, occupe là son terrain naturel, celui de la justice sociale. Son programme est le plus abouti et le plus convaincant. Sans compter qu’avec la complicité involontaire de Macron, il a pu faire de l’âge de la retraite un marqueur entre politiques libérales et sociales.

Et puis, il y a cette affaire McKinsey, ce cabinet noir qui inspire nos lois sans jamais paraître. Toute la « start-up nation » s’étale devant nous, menaçant la démocratie. Pour en découdre sur ces questions, il faut donc commencer par éliminer Marine Le Pen. Le principe de réalité nous invite donc à voter Mélenchon. Encore faut-il croire en sa remontée au niveau de la candidate du Rassemblement national. Si l’on refuse ce pari, même le principe de réalité ne tient plus. C’est alors le vote de conviction en faveur de Jadot ou de Poutou, ce Don Quichotte des luttes sociales, ou de Roussel, qui retrouve des couleurs. N’y a-t-il pas urgence, pour l’avenir, à installer le parti écologiste au cœur de notre vie politique ? L’écologie aura d’ailleurs été la grande victime d’une campagne écrasée par trois thèmes tour à tour exclusifs : l’identitaire, la guerre, et le pouvoir d’achat. L’écologie, qui avait pourtant sur ces sujets des réponses transversales, aura été inaudible, enfouie sous des déferlements médiatiques, tantôt scandaleux (Zemmour), tantôt inévitables (l’Ukraine). C’est l’une des raisons de la forte abstention programmée des jeunes. Malgré nos doutes et les contre-arguments, c’est donc tout de même ce fragile principe de réalité qui nous guidera dans l’isoloir à voter Mélenchon. Mais, profil bas ! Dans un moment politique aussi complexe, nous pouvons donner un avis, mais nous n’avons pas vocation à être prescripteurs. Nos lectrices et lecteurs sont majeurs et…vaccinés.

publié le 19 mars 2022

Sophie Camard : « L’intérêt général des Marseillais nous oblige à surmonter nos désaccords à gauche »

sur http://www.regards.fr/

En juin prochain, ça fera deux ans que la nouvelle équipe municipale de gauche s’est installée à Marseille. Qu’est-ce qui a changé ? Sophie Camard, maire du 1er secteur de Marseille, est l’invitée de #LaMidinale.


 

UNE MIDINALE À VOIR… https://youtu.be/ssSEaWRaeDw

 

ET À LIRE…


 

Sur le changement à Marseille

« Les Marseillais commencent à percevoir le changement. »

« Les villes voisines de Marseille sont plus riches que Marseille et ne veulent pas payer pour Marseille. »

« Il y a une prise de conscience de la part des Marseillais de la nécessité de transformer la ville. Les attentes sont énormes. »

« Aujourd’hui, on est encore dans des phases de concertation avec les habitants. Dans mon secteur, on a mis en place ce qu’on a appelé une contribution citoyenne avec les habitants et les "habitués". »

« On n’a pas trahi notre programme pour lequel on a été élus. »

« Les gens nous soutiennent et nous poussent à aller plus loin. »

« Les Marseillais sont conscients de la situation qu’on a trouvé avant notre arrivée. »

Sur le plan de l’Etat pour Marseille

« L’ANRU va nous aider à réhabiliter quelques dizaines de quartiers. »

« Nous allons remettre du logement social dans le centre ville là où il y a du logement indigne. »

« Nous allons aussi accompagner les propriétaires privés, ceux qui ne peuvent pas réhabiliter leurs immeubles. »

« On a eu une crise humanitaire énorme avec 5000 habitants délogés. »

« On tient à garder la mixité sociale dans Marseille. »

« Le 1er secteur est un peu la vitrine de Marseille. »

« Il n’y a pas de critère de revenus sur la honte que l’on peut ressentir d’avoir une ville dans une tel état. »

« Les Marseillais ne supportaient plus d’avoir une ville dans un mauvais état, riches comme pauvres. »

Sur le maintien du Marseille populaire

« Il faut reprendre de manière très volontariste la construction de logements sociaux. »

« 80% des Marseillais peuvent prétendre à un logement social. »

« On est allé chercher les financements de l’ANRU. »

« On a découvert - même si on le savait - les chiffres des locations saisonnières. On va être confronté aux mêmes problèmes : comment réguler Airbnb et ses 10.000 locations saisonnières, alors qu’il y a 40000 demandes de logements à Marseille ? »

« On avait demandé l’encadrement des loyers mais comme c’est une compétence de la métropole, à droite, nous ne l’avons pas eu. »

« Nous avons besoin de mesures d’ensemble, à l’échelle du pays pour répondre à la hausse des prix en général. »

« La ville ne peut pas, seule, faire face à la spéculation. Le national doit nous aider à mieux réguler cette situation. »

« La volonté politique compte. »

Sur l’effectivité des plans

« Aller chercher de l’argent était le premier préalable. Maintenant, nous devons nous assurer que l’argent de l’Etat arrive bien sur le terrain. »

« Si on n’arrive pas à lancer tout ce que l’on a promis, je ne pourrai pas me regarder dans la glace. Donc c’est hors de question qu’on n’y arrive pas. »

« On est condamné au résultat. On est obligé d’être pragmatique et opérationnel. On travaille beaucoup. »

« Je veux être une élue jugée sur le nombre d’échafaudages dans les rues de Marseille. »

« On n’a pas été élus pour faire un plan de communication. »

Sur la majorité de gauche à Marseille

« On a tellement de travail qu’on n’a pas le temps de se disputer. »

« Ce qu’on à faire à Marseille sont des gros fondamentaux de gauche : l’école publique, les inégalités de territoires, le logement social, l’écologie, les transports collectifs. Il n’y a pas matière à se disputer là-dessus. »

« Il y a une forme d’intérêt général à Marseille qui nous a obligé à surmonter nos désaccords. »

« Si j’avais pas gagné l’élection, je serais partie de cette ville. J’en pouvais plus de cette ville. »

« Il y a 90 des nouveaux élus de Marseille dont c’est la première expérience politique. »

« À Marseille, on est arrivé sur un champ de ruines. La gauche avait été balayée. »

« Ce qui fédère, c’est Marseille. Les gens comprennent ce qu’on fait - y compris quand le maire de Marseille s’affiche avec Emmanuel Macron pour aller chercher de l’argent pour les Marseillais. »

Sur Jean-Luc Mélenchon

« Mélenchon avait tout un espace qui lui appartenait parce qu’il incarnait une alternative. »

« Mélenchon n’a pas souhaité s’engager sur le local marseillais et j’ai acté mes désaccords avec lui. »

« Les personnalités du printemps marseillais se sont un peu toutes rebellées contre nos chefs. Ça plaît aux gens. Michèle Rubirola n’avait pas soutenu l’investiture EELV. Benoît Payan ne soutient pas Anne Hidalgo et il n’était pas en odeur de sainteté au PS. Moi je me suis disputée avec Jean-Luc Mélenchon. Les gens aimaient bien ce récit. »

Sur son soutien à Fabien Roussel

« A titre personnel, je suis une vraie pastèque : j’ai toujours été rouge chez les verts, verte chez les rouges. »

« Je travaille pour l’écologie avec les classes populaires et le monde du travail. Je ne veux pas qu’on aboutisse à une écologique coupée du peuple. »

« Aux élections régionales de 2015, j’étais tête de liste d’une union EELV - Front de Gauche : la dialectique sur la transition énergétique, sur l’industrie ou l’économie verte, je pratique ! »

« Avec Fabien Roussel, je reviens à mes anciennes amours et ce, d’autant plus que je travaille avec les communistes au quotidien. Marseille a toute une histoire et un héritage communistes. »

« Je pense que Fabien Roussel participe à pouvoir faire voter une certaine partie de l’électorat qui, aujourd’hui, peut-être, ne voterait pas. »

« Il faut prendre du recul par rapport aux bulles militantes : vous connaissez tous des électeurs de gauche… bah ils n’ont pas la pêche : 25% au total, des candidatures divisées, beaucoup des électeurs qui disent qu’ils vont se décider à la dernière minute, un appel au vote utile pour être au second tour mais sans être sûr de gagner. »

Sur Jean-Luc Mélenchon

« En 2017, j’étais heureuse que Jean-Luc Mélenchon ait réussi la fusion de toutes ces sensibilités : l’Avenir en commun, c’est remarquable en termes programmatiques. Le problème, c’est que Jean-Luc Mélenchon a une stratégie nationale et il ne s’adapte pas aux villes dans lesquelles il vient, c’est les villes qui doivent s’adapter à lui. A Marseille, je ne pouvais pas suivre sa stratégie rouleau-compresseur vis-à-vis des autres forces politiques, surtout que la France insoumise à Marseille est passée de 25% à la présidentielle en 2017, à 8% aux européennes en 2019. »

« Apparemment, Jean-Luc Mélenchon ne devrait pas être candidat [à sa réélection] - c’est ce qu’il a toujours dit. »

« Tout le monde attend les scores à la présidentielle pour entamer les négociations de dernière minute pour se répartir les circonscriptions. Et comme les législatives, c’est la déclinaison de la présidentielle, j’espère que l’on ne sera pas suffisamment débile pour perdre l’une des circonscriptions les plus à gauche de France. »

« Au niveau du Printemps marseillais, on essaiera de faire toutes les médiations possibles mais on est dépendant des négociations nationales qui vont nous tomber dessus. »

« Il faut une dynamique politique et arrêter de s’occuper de ses concurrents. Nous, au Printemps marseillais, on avait EELV qui avait fait une liste à part et ça ne nous a pas empêcher de gagner. »

« Je veux dire à la France insoumise : que le meilleur gagne. »

« Il faut permettre des expressions pluralistes de la gauche pour pouvoir avancer après. »

« Le discours du parti unique rouleau compresseur, ça ne permet pas d’avancer. »

« Je ne me reconnais pas trop dans la politique nationale et je ne me présenterai pas aux législatives parce que j’ai l’impression que mon mandat local est plus utile : quand on est maire, on ne peut pas mentir aux gens. »

« Etre élue à l’Assemblée nationale, ça ne m’intéresse pas : faire le pitre dans des vidéos pour faire des likes, ça ne m’intéresse pas. J’aimerais bien qu’on passe à autre chose. »

publié le 6 mars 2022

« La gauche doit construire
de nouvelles alliances de classes »

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Présidentielle Dans un nouvel essai qui paraît ce 2 mars, le politiste Rémi Lefebvre passe au crible les difficultés de la gauche dans la campagne électorale et propose comme issue d’unir justice sociale et lutte contre les discriminations autour d’un discours centré sur l’égalité. Rémi Lefebvre Professeur de science politique à l’université de Lille.

La guerre en Ukraine percute de plein fouet la campagne présidentielle et risque d’étouffer le débat. Mais, avant même cet événement majeur, la gauche avait du mal à tirer son épingle du jeu malgré des signaux qui devraient lui être favorables. À l’instar de la question du pouvoir d’achat, en tête des préoccupations dans toutes les enquêtes d’opinion. Dans son ouvrage qui paraît ce 2 mars, Faut-il désespérer de la gauche ? (Textuel), le politiste Rémi Lefebvre décortique les raisons de sa faiblesse – aucun de ses candidats n’est pour l’heure en position de se qualifier au second tour – et esquisse des pistes pour sa réinvention.

Vous réfutez l’idée selon laquelle la faiblesse de la gauche serait due à une droitisation de la société. Au-delà de leurs divisions que vous critiquez, pourquoi ces candidats ne parviennent-ils pas à percer, selon vous ?

Le débat public, lui, s’est droitisé, la campagne montre à quel point. C’est un fait sans précédent, mais sans corrélation avec une droitisation de la société. Des attentes s’expriment en termes d’égalité, de redistribution, même l’indice de tolérance progresse. Dès lors, pourquoi la gauche n’en profite pas ? La désillusion considérable liée au mandat de François Hollande joue un rôle majeur. Il a plus qu’abîmé la gauche, il l’a tuée, démonétisée, engendrant de la « décroyance » dans sa capacité à répondre aux attentes. S’ajoute une difficulté d’incarnation sociologique – jamais ses partis n’ont connu une telle désouvriérisation – comme un problème d’alternative. Face à une social-démocratie obsolète, un autre paradigme a émergé, l’écologie, mais elle apparaît comme punitive, sacrificielle. Les milieux populaires y voient un signal négatif. C’est pourquoi Yannick Jadot ne tire pas son épingle du jeu. Quant à Jean-Luc Mélenchon, qui articule davantage écologie et justice sociale, depuis 2017, sa stratégie est complètement erratique, entre des postures tribunitiennes populistes et une volonté de donner des gages à la gauche.

La guerre en Ukraine a un fort impact sur la campagne. Quels effets peut-elle avoir sur la gauche ?

La campagne avait déjà du mal à démarrer, elle risque d’être fortement compromise par la situation internationale, qui risque de donner une prime d’ordre légitimiste au président sortant. Au-delà du caractère dramatique de la situation en Ukraine, ce n’est pas une bonne nouvelle pour la gauche car, sans campagne, difficile d’essayer de faire tourner le débat autour de ses idées…

Vous pointez la responsabilité du quinquennat Hollande. Anne Hidalgo s’appuie pourtant sur cette figure. Cette stratégie peut-elle être payante ?

C’est suicidaire. Le PS espère se réapproprier une partie des électeurs modérés partis chez Emmanuel Macron. Or, 38 % des électeurs de François Hollande de 2012 continuent à le soutenir, selon la Fondation Jean-Jaurès. En 2017, on pouvait supposer qu’ils avaient été trompés par l’ambiguïté idéologique entretenue par le candidat mais celle-ci a aujourd’hui disparu. Le président a détaché durablement, pas seulement conjoncturellement, une part de cet électorat qui, bien qu’au PS, n’était plus de gauche.

Dans ce paysage, Fabien Roussel connaît une dynamique. Comment l’analysez-vous ?

Au départ, c’est une candidature d’appareil destinée à revisibiliser le PCF. Chemin faisant, c’est plus que cela qui se produit. Fabien Roussel devient un peu une hype médiatique. Son style mais aussi ses propositions lui permettent d’être repéré et lisible. Il convoque une forme de nostalgie pour une gauche populaire qui n’existe plus et devient un vote refuge.

Vous mettez en garde contre le piège identitaire. Comment se pose-t-il à la gauche ?

Sur le plan économique, domine le sentiment d’une inéluctabilité de la société de marché, entretenu par la gauche au pouvoir. Faute de clivages forts en la matière, le débat politique se déplace sur la question identitaire. La gauche a tout à y perdre, car même si ces préoccupations-là existent dans les milieux populaires, elles ne sont pas centrales, contrairement à la question sociale. D’ailleurs, ces thèmes – laïcité, wokisme… – occupent à gauche une place totalement disproportionnée par rapport à leur réalité dans la société. C’est un piège dont profite la droite. D’autant que, sur la sécurité par exemple, la gauche a du mal à porter un discours alternatif qui ne soit pas à sa remorque.

Vous estimez que la route pour sortir de l’ornière passe par de nouvelles alliances de classes. Lesquelles ?

La gauche dans son ensemble ne sait plus qui elle défend. Pendant très longtemps, elle a été l’alliance des classes moyennes et populaires. Désormais, celles-ci sont beaucoup plus hétérogènes, les milieux populaires eux-mêmes se sont diversifiés : périurbain, industriel, racisé ou issu de l’immigration… Certains, comme Terra Nova ou le Printemps républicain, ont théorisé qu’il faudrait choisir entre les minorités et les milieux populaires traditionnels. C’est un non-sens et une impasse électorale. La gauche ne peut être l’addition de luttes catégorielles, mais c’est à elle de construire de nouvelles alliances avec une offre politique autour de l’égalité qui puisse unifier ces causes. Des gilets jaunes aux Nuit debout en passant par les mouvements féministes, antiracistes… Un discours sur l’égalité peut faire le pont entre redistribution et lutte contre les discriminations.

Les partis comptent parmi les institutions les plus décriées. Pourquoi vous paraît-il indispensable de les réhabiliter ?

La gauche ne peut faire l’économie des partis politiques. Elle les a inventés parce qu’ils sont un outil des faibles contre les forts, un outil de politisation des milieux populaires, d’éducation politique et de construction du militantisme. Loin de moi l’idée de convoquer la nostalgie du parti de masse, il faut réinventer la forme partisane en la purgeant de ses problèmes oligarchiques et bureaucratiques. Car, face aux forces économiques très organisées, à des médias extrême-droitisés, la gauche ne s’en sortira pas sans se renouveler avec des organisations à la fois plus autonomes et ouvertes.

 publié le 27 février 2022

La gauche française s’affronte sur l’Ukraine

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Dans un contexte électoral propice aux instrumentalisations, le conflit remet du sel sur la plaie béante entre un courant atlantiste et les tenants du non-alignement.

Le débat ne volait déjà pas bien haut, et ce n’est pas près de s’arranger… Les bombes frappent Kiev et, par ricochet, impriment et compriment le temps dédié à l’élection présidentielle. La France livre désormais du matériel militaire aux Ukrainiens, mais le conflit, lui, fournit des armes politiques aux candidats pour cogner sur leurs rivaux. Au centre de ces attaques : Jean-Luc Mélenchon. Le leader de la FI est accusé par le PS et les écologistes, favorables à l’Otan, de prétendues affinités pro-Kremlin. Ces derniers ressortent ses déclarations de février 2016 sur le rôle russe en Syrie, quand l’insoumis se félicitait que Moscou « règle le problème Daech », alors que les bombes russes visaient autant les terroristes que l’opposition syrienne. « Nombre de responsables politiques ont été complaisants, parfois par intérêt, parfois par naïveté, avec Poutine. Nous, les écologistes, n’avons pas d’ambiguïté, et nous ne découvrons pas soudain que c’est un dictateur brutal », a taclé Yannick Jadot, renvoyant de fait dos à dos la FI et l’extrême droite, en marge du rassemblement pour l’Ukraine à Paris, le 26 février. Chez EELV, Sandrine Rousseau s’est aussi fait remarquer par sa surenchère outrancière, invitant, outre l’Ukraine, la Finlande et la Suède à intégrer l’Otan, ce qui signifierait peu ou prou étendre le conflit à la Baltique.

Anne Hidalgo a, elle, évoqué, le même jour à Bordeaux, Jean-Luc Mélenchon et son « discours anti-européen prétendument de gauche qui a alimenté le désarmement face au danger de Poutine en présentant nos adversaires comme des victimes et les victimes comme des adversaires ». Rare voix dissonante au PS, celle de Ségolène Royal, qualifiant de « consternants » les propos d’Hidalgo et Jadot : « Ils cherchent à se sauver en prenant la posture de va-t-en-guerre pour faire parler piteusement d’eux et faire chef. » Les socialistes accusent aussi le groupe FI de s’être abstenu lors du vote du Parlement européen, le 16 février, afin d’octroyer une aide macroéconomique de 1,2 milliard d’euros à Kiev. La FI explique ce vote en rappelant que cette aide était conditionnée à la bonne application de règles d’austérité, fixées par le FMI.

Valérie Pécresse s’est jointe aux concerts de critiques, même si ses attaques visaient surtout ses adversaires à l’extrême droite, Éric Zemmour et Marine Le Pen. Le candidat FI est mis dans le même panier que « ceux qui choisissent de défendre Poutine et qui sont disqualifiés ». LR lui-même était accusé de proximité avec le Kremlin via la participation de François Fillon au conseil d’administration d’un pétrolier russe, mais le candidat malheureux de 2017 a fini par en démissionner. Soulagement rue de Vaugirard.

accueillir ceux qui fuient les bombes

Pour sa défense, Jean-Luc Mélenchon a, à la fois, reconnu une « erreur » de ne pas avoir cru en l’attaque russe, et publié une série de tweets, postés entre 2012 et aujourd’hui, où le député fustige le dirigeant russe. « Poutine est une graine de dictateur », pouvait-on lire en 2012, ou encore, en 2017 : « Je suis écologiste et anticapitaliste, deux bonnes raisons d’être en désaccord avec M. Poutine. » ​​​​​​​À noter que Fabien Roussel, qui défend comme la FI une doctrine de non-alignement et de distance vis-à-vis de l’Otan, est relativement épargné par les critiques. Sur l’Ukraine, le communiste a proposé la réquisition des maisons d’oligarques de la Côte d’Azur pour y loger des réfugiés. Plus généralement, il appelle à ce que tous les pays d’Europe prennent leur part pour accueillir ceux qui fuient les bombes. Là-dessus, au moins, il y a consensus à gauche.

 publié le 23 février 2022

Gérard Filoche : « Pour la première fois depuis un siècle, il est possible qu’il n’y ait pas de député de gauche »

sur www.regards.fr

Il est un militant infatigable de l’union des gauches. Son objectif : reconstruire une grande maison commune de la gauche unie, pluraliste, démocratique sur un vrai programme de transformation sociale. Gérard Filoche publie Mai 68 : une histoire sans fin aux Éditions Atlande. Il est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR… https://youtu.be/ENjW2t2X2YE

 

 

ET À LIRE…


 

Sur la nostalgie des révolutions passées

« Mai 68, c’est l’avenir. C’est inachevé. C’est ce qui germe derrière toutes les questions politiques qui se posent à nous. »

« Il faut toujours mettre les questions électorales en relation avec les luttes sociales sinon on ne les comprend pas. »

Sur le rassemblement des gauches

« Il y a des moments où quand le mouvement social n’est pas assez puissant, les appareils politiques se croient tout permis. »

« Quand les appareils sont divisés, c’est le moins bien pour les masses. Chacun défend son bon de gras, son intérêt. C’est toujours la faute de l’autre. »

« Jamais je n’aurais cru voir une situation pareille. »

Sur la victoire de la gauche en 2022

« Je suis pour exclure tout camarade de gauche proche de moi qui n’y croit pas [dans la victoire de la gauche]. » (Ironique)

« Tant que ça n’est pas perdu, vous n’avez pas le droit de considérer que c’est perdu. »

« Le vrai problème aujourd’hui, c’est l’abstention. Et l’abstention est liée à la division. »

Sur les rapports de force à gauche

« Hollande et Valls ont trahi le PS lui-même et la gauche toute entière. Ça laisse des séquelles profondes. »

« La gauche a été remodelée. Et ça n’est pas fini. »

« Je rêve d’un congrès du Globe. »

Sur le projet d’Emmanuel Macron

« Si Macron est réélu, la réforme de la sécurité sociale est le pire qui va nous arriver. »

Sur le vote utile à gauche

« C’est pas la parole de Ségolène Royal qui va arbitrer les problèmes que nous avons. »

« On parle plus du vote utile que du fond des programmes. »

« Le vote utile fonctionnera à la fin. Mais le vote utile ne crée pas plus d’élan que d’adhésion. »

« Faire l’unité, c’est rencontrer les gens et les respecter. »

Sur le dénominateur commun à gauche

« La lutte de classe domine tout. »

« Il y a une question de hiérarchie. Il y a une question de compréhension globale du monde et de la marche globale du monde pour sa transformation. Je suis toujours un militant pour la révolution socialiste et la révolution socialiste réglera les problèmes de Sandrine Rousseau comme ceux de Ian Brossat. »

Sur le rassemblement de la gauche après les présidentielles, pour les législatives

« Dire qu’il va y avoir un accord de la gauche en juin alors qu’il n’a pas eu lieu en avril, le récit va être difficile à faire avaler aux électeurs. Et ça commence mal : nos amis verts commencent déjà à dire qu’ils vont présenter 577 candidats, que Benjamin Lucas de Génération.s va se présenter contre Ugo Bernalicis de La France insoumise, Karima Delli de EELV contre Adrien Quatennens… C’est invraisemblable. »

« Il y aura aussi 577 candidats socialistes parce que l’appareil PS a beaucoup de difficultés et dira à Olivier Faure que s’il ne présente pas des candidats partout, c’est qu’il veut liquider le parti. »

« Et le PCF, parce qu’il considérera qu’il a fait un bon score avec 2, 3 ou 4%, voudra aussi présenter des candidats partout. »

« Pour l’instant, LFI ne participe pas aux discussions sur les législatives. Le mot d’ordre national, c’est d’attendre le résultat de la présidentielle. »

« Je le dis avec tristesse mais il y a le risque que, pour la première fois depuis un siècle, qu’il n’y ait pas du tout de députés de gauche. »

« Il faut faire des AG communes de toute la gauche dans les circonscriptions et, sur le modèle du Printemps marseillais, trouver la méthode pour avoir le candidat qui correspond le plus à la circonscription - avec, au besoin, une primaire ! »

« Pour le rassemblement, il faut être d’accord sur la plateforme : 1800 euros pour le SMIC, 32 heures hebdomadaires, 60 ans pour la retraite, pas plus de 20 fois pour les salaires maximaux et pas plus de 5% de non-CDI dans les entreprises. »

« Même Angela Merkel, avec le SPD, a fait passer qu’il n’y aurait pas plus de 2,5% de précaires par entreprises de plus de 300 salariés. »

« Sur le nucléaire, il y a déjà eu deux fois des accords : on doit bien pouvoir trouver une solution pour avoir un compromis pour en sortir. Je suis pour en sortir, je ne sais pas quand exactement mais on verra bien ! »

« Mon slogan est simple sur l’Europe : je suis pour un Macronxit et après, on verra ensemble pour faire avancer l’Europe. »

« Il y a 80 à 90% d’accords à gauche : on peut le faire ce congrès du Globe ! »

« Dès que la gauche est unie, la solution est là. »

« La gauche est majoritaire à la base. »

Sur le jour d’après et la gauche

« Il faut restaurer un espoir politique pour redonner de la vigueur aux luttes sociales. »

publié le 21 février 2022

Mélenchon-Roussel :
aujourd’hui prépare demain

par Roger Martelli sur www.regards.fr

Beaucoup à gauche rêvent encore d’une issue favorable lors du scrutin présidentiel et à tout le moins d’un accès au second tour. Mais c’est surtout les tensions entre les partisans de Roussel d’un côté et ceux de Mélenchon de l’autre qui inquiètent sur les conditions de la nécessaire reconstruction post-échéances électorales. Attention danger !

L’incertitude domine cette étonnante élection présidentielle. Pour BVA à la mi-février, 43% du corps électoral prévoyant de voter n’exprime pas d’intention de vote (29%) ou peut encore changer d’avis (14%). De même, Ipsos constate, dans son enquête mensuelle reposant sur un panel stable de plus de 12.000 sondés, qu’entre un quart et un tiers des répondants changent de choix chaque mois.

Cette hésitation est dans l’air du temps : elle coïncide avec un état d’esprit général où, toujours dans les sondages, dominent de très loin la fatigue, l’incertitude et l’inquiétude. Elle renvoie à un profond manque de confiance dans les institutions et elle est en cela le symptôme d’une crise systémique de la démocratie représentative. L’élection présidentielle échappe encore pour une part au modèle de désengagement civique massif installé dans les autres élections ; elle n’est pas pour autant à l’écart de ses effets.

L’éclatement du paysage électoral est ainsi, de façon concomitante, une conséquence et un accélérateur de cette crise et c’est donc se leurrer que d’y voir le seul résultat d’une querelle d’egos ou l’effet de jeux de boutiques partisanes. Or, si cette crise affecte l’ensemble du champ politique, à droite comme à gauche, elle pénalise la gauche plus que la droite.

Pour l’instant, en effet, tout se passe comme si le rapport des forces s’était figé en 2017. À la présidentielle de cette année-là, la gauche a atteint son plus bas niveau historique depuis 1965, avec un peu moins de 28%. Aux législatives qui suivent, elle dépasse tout juste le seuil du mois d’avril. Si l’on en croit les sondages actuels, elle est restée à son étiage de 2017, souvent plus près de 25 que de 30%.

On pouvait s’imaginer que la part de l’électorat de gauche tentée en 2017 par le vote Macron dès le premier tour reviendrait vers la gauche, une fois survenues les premières désillusions. Le grand retour n’a pas eu lieu.

Les deux mois qui restent peuvent changer encore beaucoup de choses. Ils risquent certes de ne pas bousculer le rapport entre la droite et la gauche, dont la stabilité contraste avec l’indécision des personnes sondées. Mais l’ultime séquence peut modifier sensiblement les équilibres au sein de chaque « famille ». Cela peut compter, dans une élection où le « ticket d’entrée » au second tour risque d’être bas (autour de 15-16%), comme en 2002 (où il était entre 16 et 19%). Si persiste ce constat, tout est possible sur le papier, à droite comme à gauche.

Éviter le pire ?

Il sera bien temps, une fois passée l’élection, de revenir sur ce qui a conduit la gauche dans cette situation de désarroi et d’impuissance apparente. Dans l’immédiat, restons-en aux mesures prudentes : un candidat de gauche peut profiter de l’éclatement actuel du champ partisan, mais la gauche dans son ensemble n’est pas dans ses beaux jours.

Si la gauche électorale reste dans les sondages aux niveaux qui sont les siens depuis 2017, ses équilibres internes ont changé à plusieurs reprises. En 2017, les cinq années de la présidence Hollande avaient précipité la crise du socialisme de gouvernement et, ce faisant, refermé le cycle du socialisme ouvert à Épinay en 1971. Comme en 2002, c’est alors la gauche de gauche qui occupe l’espace, la gauche « réformiste » étant électoralement balayée. Il y a un an à peine, Jean-Luc élenchon semblait avoir perdu une grande part des forces qu’il avait gagnées en avril 2017 : le total des intentions de vote se tournant vers la gauche du PS se trouvait ramené au niveau du vote Mélenchon de 2012. La situation a encore changé depuis lors.

Le Parti socialiste s’est senti ragaillardi par les élections municipales et régionales. En présentant la candidature d’Anne Hidalgo, il a pensé bénéficier de l’image d’un socialisme responsable, capable de tirer son épingle du jeu, à l’image de ses homologues européens, Espagnols, Portugais ou Allemands. Ce faisant, il a sous-estimé la difficulté fondamentale d’un socialisme français tiraillé entre l’image bien à gauche d’un Mélenchon et les vertus d’un macronisme maraudant aux lisières de la droite et du centre. Le PS n’a pas voulu voir que la reconquête à gauche ne se règle pas d’un coup de baguette magique et, d’un autre côté, qu’une fraction de son électorat potentiel peut se croire de gauche et préférer le mythique « centre » dès l’instant où il s’agit de voter. Anne Hidalgo en fait apparemment les frais.

En choisissant Yannick Jadot, EE-LV a décidé une fois de plus… de ne pas vraiment choisir. Dans beaucoup de pays européens, l’urgence climatique laisse du champ à une écologie politique plus ou moins dégagée des clivages de la gauche et de la droite. En France, l’opération s’est avérée plus difficile et, depuis la fin des années 1990, les Verts se sont trouvés rattachés de facto à la grande famille de la gauche. Mais ils ne sont jamais parvenus à trancher entre une radicalité antiproductiviste qui peut les porter très à gauche et un point de vue plus « modéré », qui pourrait sur le papier en faire une relève de la vieille social-démocratie. Même s’il s’attache à valoriser sa « radicalité écologiste », Yannick Jadot se trouve ainsi dans un équilibre délicat, qui maintient la fibre « société civile » propre au courant écologiste, mais qui peine à s’imposer dans l’arène politique nationale, plus conflictuelle que consensuelle. Il résiste sans doute mieux qu’Anne Hidalgo, mais connaît lui aussi une pente descendante dans les sondages. La population française s’est convaincue de l’urgence de la question climatique ; mais de là à conclure que son urgence en fait une priorité, le chemin est manifestement plus long. Au grand dam des écologistes…

Christiane Taubira avait pour elle son aura personnelle, qui en fait depuis longtemps une figure iconique de la gauche, et elle s’est trouvée portée par la réelle dynamique de la « Primaire populaire ». Mais l’aura individuelle est rarement, en France, un tremplin pour une traduction politique solide : d’autres (on pense à José Bové en 2007) en ont mesuré cruellement l’effet. Quant à la Primaire populaire, faute sans doute de compétition véritable, la largeur impressionnante de sa participation n’en a pas fait une véritable primaire aux yeux de l’opinion. Contrairement au désir de ses promoteurs, la candidature Taubira n’a ainsi été rien d’autre qu’une candidature de plus, non préparée et sans doute hors d’état de disposer seulement des parrainages nécessaires.

Les héritiers du Front de gauche

Restent les deux cas de Jean-Luc Mélenchon et de Fabien Roussel. Ils sont aujourd’hui séparés, alors qu’ils étaient rassemblés il y a cinq ans. Mais la fragilité structurelle du Front de gauche (formellement un cartel et en fait un face-à-face PCF-Mélenchon), la peur de disparaître du PC et la rudesse trop souvent dédaigneuse de Mélenchon ont rompu l’alliance et disloqué la gauche de gauche. Pour mener sa nouvelle campagne présidentielle, Mélenchon est parti de loin, dispose d’une machine électorale militante bien rodée et use d’une maîtrise solide des formes modernes de la communication politique – et d’abord des réseaux sociaux. Ajoutons qu’il s’appuie sur un programme fourni et cohérent et qu’il possède une force oratoire et une largeur de vue reconnues bien au-delà de sa famille politique. Roussel a contre lui au départ la modestie des résultats nationaux du PC depuis le début du siècle et la faiblesse de sa propre notoriété (il n’est élu député qu’en 2017). Mais il a le « matelas » militant non négligeable du PCF (une cinquantaine de milliers de cotisants), un appareil bien rodé à la bataille électorale et la force d’une assise locale qui lui a permis notamment de maintenir un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale.

Pour l’instant, Mélenchon est largement en tête de tous les sondages et il est le seul, à gauche, à dépasser régulièrement le seuil des 10%. Il reste certes assez loin de ses concurrents de droite, et notamment de Macron ou de Le Pen. Mais les souvenirs sont encore frais de la remarquable poussée qu’il avait connue après la mi-mars 2017 et, derrière Macron, les trois outsiders ont du mal à se fixer au-dessus du seuil des 15-16%. Dès lors, pourquoi ne pas envisager une « surprise Mélenchon » ? Si le vote global à gauche reste dans des eaux modestes, le total des intentions de vote en faveur du bloc Jadot-Hidalgo-Taubira a reculé au fil de semaines, au bénéfice du tandem Mélenchon-Roussel. Comme au printemps 2017, l’évolution du rapport des forces est plus en faveur de la « gauche de gauche » que de la gauche dite « modérée ». Dès lors, pourquoi ne pas rêver ?

L’avenir dira si le pari d’un Mélenchon au second tour est réalisable : à la fin février, il est le seul qui soit quelque peu plausible à gauche. Il est toutefois difficile de ne pas mesurer les obstacles qu’il lui faudra surmonter. Comme Fabien Roussel, il dit vouloir combattre la tentation populaire de l’abstention, très forte chez les jeunes qui constituent un point fort des intentions de vote en sa faveur. Le problème est que, jusqu’à ce jour, aucun effort pour mobiliser les abstentionnistes n’a jamais réussi. Ce n’est pas en se « tournant vers les abstentionnistes » qu’on stimule le vote, mais en créant une dynamique générale qui renforce le sentiment d’utilité du vote dans la totalité de l’électorat, et pas seulement dans celui qui reste à l’écart.

Mélenchon peut-il faire le pari de gagner une part des électorats de Jadot, Hidalgo et Taubira, comme l’électorat Hamon de départ s’était porté in fine vers lui en 2017 ? Pour consolider cette hypothèse, l’argument le plus courant est celui du « vote utile » : il n’a rien d’évident. En 2017, le vote utile à gauche était celui qui pouvait exprimer, avec la plus grande netteté, le rejet des cinq ans de présidence Hollande : à ce jeu, Mélenchon est parvenu à apparaître comme le plus à gauche et le plus crédible, tandis qu’Hamon en payait cruellement l’addition. Si en avril 2022 le vote utile consiste à choisir le mieux placé à gauche, le plus vraisemblable est qu’il se fixera sur Mélenchon. Mais si persiste l’idée qu’aucune candidature à gauche n’est en état d’arriver au second tour et a fortiori de le gagner, l’argumentation du vote utile peut se retourner contre ses promoteurs. Pour battre confortablement l’extrême droite, ne vaut-il pas mieux renforcer Macron dès le premier tour ?

Demeure surtout l’hypothèque du vote en faveur de Fabien Roussel. S’il reste modeste dans les sondages (en moyenne nettement au-dessous des 5%), il a plus progressé que le vote Mélenchon en part relative. Le total Mélenchon-Roussel n’est sans doute pas loin du seuil présumé d’accès au second tour. Mais, il n’est pas encore au niveau des quasi 20% de Mélenchon en 2017 et… il y aura un bulletin Roussel le 10 avril prochain.

Le candidat du PC a réussi son entrée en campagne. Jusqu’alors quasi inconnu, il s’est imposé médiatiquement, usant de sa gouaille et de sa pugnacité. Il a dans un premier temps joué de sa différence, n’hésitant pas à ferrailler durement avec Mélenchon ou avec Jadot, sur l’écologie, le nucléaire, le sociétal, la sécurité, le pouvoir d’achat. Il a travaillé l’image d’un PC à la reconquête de ses « fondamentaux », au risque de la nostalgie et de l’image passéiste. Mais dans la nostalgie populaire et ouvrière, on ne doit pas négliger le souvenir non méprisable des temps où le peuple pouvait redresser la tête face au mépris, où il avait des représentants à son image et où il pouvait vivre dans des territoires qui s’arrachaient à la ghettoïsation des isolats ouvriers. Nostalgie d’une époque où les valeurs et l’imaginaire ouvrier contribuaient à façonner la conscience publique nationale. On disait alors volontiers que, quand Renault éternuait, la France s’enrhumait… Du coup, Roussel est certes loin d’avoir regagné la France des employés et des ouvriers et « le parti de la classe ouvrière » est bien loin. Mais ce n’est pas un hasard si, par exemple chez les retraités classés « CSP moins », il semble faire au moins jeu égal avec Mélenchon.

Le peuple et la gauche

Peut-être cela devrait-il pousser les uns et les autres à éviter les exagérations dangereuses, dans une élection où le sens de la nuance n’est guère à l’honneur. Mélenchon prend certes parfois le contrepied de certains de ses positionnements d’hier. Mais en atténuant – enfin ! – ses critiques virulentes de la « gôche », il a le mérite de continuer quelque chose de l’élan rassembleur du Front de gauche et de sa précédente campagne présidentielle. De même, on peut discuter la manière abrupte dont Roussel cherche à « faire la différence ». On peut regretter une façon de parler du peuple qui risque de faire oublier que, si les ouvriers sont toujours là, ils ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient hier et que, dans le monde populaire, il n’y a pas que de la nostalgie et du ressentiment… Mais il est injuste d’accuser Roussel d’esprit cocardier, voire de complaisance à l’égard de l’extrême droite. À sa manière, sans doute discutable (au sens premier du terme : « pouvant être discutée »), il continue sincèrement quelque chose de l’histoire communiste.

Or il se trouve que l’on a fini par trop oublier, à gauche, que si le PC a connu le stalinisme et n’a pas su se refonder, il a installé en France quelques convictions qui mériteraient d’être poursuivies, quand bien même elles doivent être retravaillées de fond en comble. Le désir de la promotion populaire, le refus du mépris de classe, la fierté ouvrière, la passion de la République démocratique et sociale, le lien entre le social et le politique, le souci de concilier la pluralité de la gauche et son nécessaire rassemblement… Au fil des décennies, les communistes n’ont pas toujours su renouveler la façon de faire vivre leurs convictions. Ils l’ont payé de leur déclin, mais qui aujourd’hui assume pleinement ces exigences ?

Quand le désamour de la gauche et du peuple est à une telle ampleur, est-il raisonnable de se disputer rageusement les maigres restes ? Globalement, la gauche continue d’osciller entre l’ignorance des couches populaires et la déférence à leur égard, entre la poursuite de ce qui la rend inaudible auprès des gens modestes et la tentation de la solution dite « populiste ». Elle persiste trop souvent dans l’illusion que l’on peut disputer le terrain populaire à l’extrême droite en partant de l’idée confusionniste des « fâchés pas fachos » et en s’appuyant sur la haine et le ressentiment. En 2007, sur 100 ouvriers qui ont voté, 37 votaient à gauche et 23 à l’extrême droite ; dix ans plus tard, en 2017, le rapport était inversé, de 33 à 42 en faveur de Marine Le Pen ; enfin, dans les sondages de février 2022, 25 ouvriers seulement choisissent la gauche et 50 l’extrême droite.

Comment dès lors ne pas mesurer, et l’ampleur du problème et le fait qu’aucune réponse à gauche, y compris la sympathie appuyée à l’égard des Gilets jaunes, n’a à ce jour enrayé l’évolution ? Au fond, le PCF a cessé de représenter politiquement une part non négligeable du monde ouvrier et populaire, mais aucune force n’est en état de le faire. Dans quelle organisation politique trouve-t-on autant de membres des catégories populaires qu’il n’en a eu dans le PC ? Les ouvriers ne sont plus au PS depuis longtemps ; ils ne sont pas non plus au PCF, qui touche surtout les plus âgés. Sont-ils pour autant à la FI, au point d’en faire un parti populaire ? Pas davantage…

Quand la séquence électorale sera achevée, il sera bien temps de revenir sur cette question, qui conditionneront les relances démocratiques de demain. En attendant, mieux vaut partir de l’idée que la réponse au dédain populaire n’a pas été trouvée. Mélenchon avait regroupé en 2017 plus de 20% des ouvriers qui étaient allés voter et il ne les a pas retrouvés aujourd’hui (selon Ipsos, il n’en conserverait que la moitié à peu près) ; Roussel attire une part des catégories populaires qui s’étaient éloignées, mais une petite partie seulement. Au fond, mieux vaut admettre dans l’immédiat que chacun doit tenter comme il peut d’enrayer la distance populaire à l’égard de la gauche. Ne récusons aucun effort aujourd’hui ; le bilan et le tri se feront demain…

La gauche de gauche est divisée ? On aurait dû et pu l’éviter ; on ne l’a pas fait, voulu ou pu. Elle ne se portera pas mieux, désormais, si Mélenchon atteint ou frôle le second tour en occultant ce que fut l’apport communiste ou, en sens inverse, si Roussel exalte cet apport en empêchant Mélenchon de forcer la porte d’un second tour.

Que la mésaventure funeste de ces derniers mois pousse les uns et les autres à réfléchir et à ne plus reproduire ce qui peut conduire la gauche au bord du gouffre. Désunie aujourd’hui, sur sa droite comme sur sa gauche, la gauche politique devra bien trouver les chemins d’une convergence, si elle ne veut pas continuer d’être marginale ou pire encore de disparaître. Elle ne se rassemblera largement et durablement ni autour d’un individu ni autour d’une force particulière. Elle restera un agrégat désuni, si l’exclusion réciproque domine sa manière de vivre. Tenons-en compte dès aujourd’hui, pour ne pas ajouter aux difficultés de demain.

publié le 18 février 2022

« La gauche est un petit milieu de sociétés militantes obsédées par leurs intérêts d’appareil »

sur www.regards.fr

Le politiste Rémi Lefebvre, auteur de l’essai à paraître Faut-il désespérer de la gauche ? aux éditions Textuel, est l’invité de #LaMidinale.


 

UNE MIDINALE À VOIR… https://youtu.be/7xTW2HVVZ3g

 

 

ET À LIRE…


 

 Sur l’état de la gauche 

« La gauche s’est coupée des milieux populaires qu’elle est censée représenter, des forces vives de la société, des mondes associatif, culturel et intellectuel. »

« La gauche est un petit milieu de sociétés militantes qui ont un poids sur l’offre politique de gauche et qui font jouer leurs intérêts d’appareil au détriment de la gauche électorale et sociétale dans une logique d’enfermement. »

« Karl Marx parlait de crétinisme des parlementaires, c’est-à-dire qu’ils avaient tendance à s’enfermer dans un monde institutionnel : la gauche aujourd’hui est enfermée dans ses luttes et ses intérêts corporatistes. »

« La gauche fonctionne de manière très autonome de la société en général. »

 Sur les programmes et les idées à gauche 

« 700 propositions : est-ce que c’est cela qui fait une offre politique combative à gauche ? »

« Il y a une inflation programmatique sans que cela soit le cœur de la légitimité. C’est important de montrer que l’on est prêt à prendre le pouvoir et de budgéter le programme mais la gauche manque surtout de vision. Ces visions existent : la France insoumise incarne idéologiquement quelque chose, les écolos cherchent à imposer un nouveau paradigme, Fabien Roussel est détenteur d’une tradition politique qui a encore un sens… mais le problème, c’est que la gauche manque moins d’idées que de médiation pour les défendre. »

« Les idées de gauche existent et circulent dans la société – j’observe que la conscience des inégalités sociales n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui -, et pourtant, la gauche n’arrive pas à embrayer… »

« La crédibilité des idées de gauche pose problème et c’est sûrement cela qui permet de résoudre la différence avec les attentes de gauche qui existent dans la société. »

« La responsabilité de François Hollande est énorme : par les politiques libérales qu’il a menées, il a tué l’idée de gauche et sa crédibilité. »

« Le problème à gauche tient plus de la bataille culturelle que des idées elles-mêmes : la gauche n’arrive pas à imposer sa vision du monde – qui parfois est un peu fragile – et à convaincre qu’une alternative est possible. »

 Sur les désaccords et la désunion 

« Je ne néglige pas les désaccords à gauche : entre Anne Hidalgo et Jean-Luc Mélenchon, ça me parait difficile d’opérer un rassemblement. Mais avec les écolos de gauche, la France insoumise, le Parti communiste et les socialistes de gauche, les convergences l’emportent très clairement sur les divergences. »

« Depuis 2017, il y a eu des évolutions idéologiques intéressantes : la France insoumise, sur l’Europe, a des positions qui sont moins tranchées, les écolos ont intégré des logiques de justice sociale (il n’y a pas beaucoup de différence entre Eric Piolle, Sandrine Rousseau et Jean-Luc Mélenchon). Sur toute une série de problématiques, des convergences ont été dégagées : le pouvoir d’achat, la relocalisation de l’économie… »

« Les divergences d’aujourd’hui à gauche ne sont pas beaucoup plus fortes que dans les années 1970 entre le PCF et le PS. La différence, c’est l’hyperprésidentialisation du débat : la gauche est trop faible idéologiquement pour se permettre d’être divisée. »

« La gauche doit se rassembler. Mais l’idée, ce n’est pas la salade de logos mais de trouver des convergences – et ce travail n’a pas été fait. Et la désunion est mortifère. »

« Il y a plein d’arrière-pensées stratégiques : tout le monde pense à la suite, c’est-à-dire aux élections législatives, au leadership à gauche, au financement des partis pendant cinq ans… »

« Quand la perspective de victoire est impossible, les partis se replient sur des logiques corporatistes et d’appareil. »

« Les petites sociétés militantes qui s’hystérisent sur les réseaux sociaux sont dans une tyrannie des petites différences : on s’écharpe ainsi sur les questions de laïcité… Je ne dis pas que ce n’est pas important mais ce n’est pas essentiel du tout. »

« Dans le moment, la gauche a intérêt à mettre l’accent sur ses convergences sur la question sociale et sur l’égalité. »

 Sur l’émancipation des formes traditionnelles pour faire de la politique 

« Dans les années 70 – moment très important de reconstruction de la gauche -, il y avait des partis politiques qui se sont reconstruits sur des bases idéologiques fortes et une ébullition de mouvements sociaux (féministes, écolos, antinucléaires, luttes urbaines…). »

« Aujourd’hui, il y a une étanchéité entre, d’une part, des partis de plus en plus repliés sur eux-mêmes, peu militants, partis d’élus, machines professionalisées, et d’autre part, des mouvements, de Nuit debout aux Gilets jaunes. Aucune fertilisation entre ces monces-là. »

« Il faut une gauche qui soit à la fois partisane et mouvementiste. »

« Le problème, c’est que la gauche partisane donne à voir un spectacle tellement navrant qu’une partie des gens de gauche considèrent qu’il n’y a rien à gagner du côté des élections et se replient dans l’activisme. Et du côté de la gauche partisane, on se méfie des mouvements sociaux. Il faut réarticuler tout ça. »

 Sur la stratégie de Jean-Luc Mélenchon 

« Il est très compliqué de décrypter la stratégie de Jean-Luc Mélenchon parce qu’elle est très fluctuante : il oscille entre une posture populiste tribunicienne qui place au cœur de son discours l’opposition peuple – élite et un discours union de la gauche… Il louvoie entre les deux depuis 2017 : aux élections européennes, il était plutôt union de la gauche, ensuite il a appelé à une union populaire mais il a aussi dans le même temps, beaucoup méprisé et pris de haut les autres partis de gauche, il violente les électeurs de gauche en leur disant qu’il est le meilleur et la seule option sans leur donner des gages… »

« La situation est embarrassante pour la France insoumise : c’est peut-être la force de gauche la plus avancée mais c’est une force politique parmi les autres. »

« Un Mélenchon à 10% dans les sondages alors qu’il était à 19,6% 5 ans plus tôt, ce n’est pas très satisfaisant. »

« La gauche molle social-démocrate ne décolle pas mais la gauche radicale non plus. »

« Certes, Jean-Luc Mélenchon explique que l’idée de gauche a été abîmée par François Hollande mais qu’est-ce qui explique que l’appétence pour une gauche plus radicale type Mélenchon ne soit pas plus forte dans la société ? »

« Le programme de Jean-Luc Mélenchon est, à bien des égards, un programme social-démocrate costaud mais il n’est pas révolutionnaire. »

 Sur Jean-Luc Mélenchon, la gauche radicale et la social-démocratie 

« La question de la radicalité, c’est très relatif et relationnel. »

« Le programme de Jean-Luc Mélenchon est, à bien des égards, un programme social-démocrate, costaud, mais ça n’est pas non plus un programme révolutionnaire. »

« Le centre de gravité de la vie politique s’est tellement déplacé vers la droite qu’on présente comme une offre de gauche radicale un discours qui était le positionnement de Mitterrand en 1981. »

 Sur la disparition de la social-démocratie française 

« Je ne suis pas sûr que la social-démocratie aille mieux en Europe. En Allemagne, le SPD fait alliance avec les libéraux et les écolos. Au Portugal, on a un bon contre-exemple, avec un discours très à gauche. L’Espagne, c’est compliqué. Les pays scandinaves ont toujours une politique particulière, avec de fortes dépenses publiques, et en plus les socio-démocrates scandinaves sont allés sur le terrain de l’immigration. Mais comparaison n’est pas raison, c’est pas les mêmes cultures politiques. »

« L’enquête de la Fondation Jean Jaurès m’a frappée : 40% des électeurs de Hollande 2012 votent pour Macron. L’électorat Macron s’est droitisé mais une partie des anciens électeurs de Hollande sont toujours sur Macron. Ou bien ils votent utiles parce qu’ils ont peur du fascisme, ou bien il s’agit d’électeurs de gauche qui n’étaient plus beaucoup au PS. »

« Pendant de nombreuses années, le PS avait un électorat très hétérogène, notamment une partie d’électeurs très modérés qui attendaient le prétexte ou l’offre politique pour quitter le PS. De fait, ils n’étaient plus des électeurs de gauche. »

« C’est aussi ça qui explique la faiblesse électorale de la social-démocratie, mais aussi de la gauche dans son ensemble. »

« Une partie des électeurs de gauche – qui de fait était centriste – a fait sécession. Ce n’est pas simplement conjoncturel, c’est structurel. »

« Est-ce qu’il existe encore un électorat centre-gauche-modéré en France ? »

« La gauche ne peut exercer le pouvoir que si elle fédère. »

« Le noyau de l’électorat de la France insoumise, c’est 10%. On ne peut pas gouverner avec 10%. »

« Le problème, c’est qu’il n’y a plus la force d’entraînement qu’était le PS, pour des bonnes ou mauvaises raisons, qui propulsait la gauche au pouvoir. »

« La gauche se retrouve dans un étiage à 25%, avec un électorat plus homogène qu’avant, paradoxalement. »

« C’est une illusion de croire que les électeurs de Macron vont revenir. »

 Sur la candidature de Fabien Roussel 

« Au départ, c’est vraiment une candidature d’appareil, avec assez peu d’ambitions. »

« Le PC n’a pas eu de candidat pour les deux dernières présidentielles, il faut retravailler la marque. »

« L’élection présidentielle, c’est ce qui fait exister les partis politiques. »

« Finalement, ça prend. Il y a un phénomène Roussel, au moins médiatique, mais pas que. Il fait le buzz, il a un style qui déconcerte, il a une stratégie de triangulation pour se différencier de LFI et des autres partis de gauche. On met l’accent sur un côté un peu franchouillard, on parle de sécurité, d’immigration. Ça fait vachement plaisir aux journalistes qui voient leurs thèses confortées : quand la gauche parle d’immigration et de sécurité, elle retrouve un petit peu d’oxygène. »

« Il y a quelque chose de plus structurel : le PC, ça représente encore quelque chose en France, il y a une culture communiste séculaire. Et il y a une forme de nostalgie sur laquelle s’appuie Roussel, celle d’une gauche lisible, populaire, patriote. »

 Est-ce que ça ne serait pas Roussel le candidat de la « reconquête de l’électorat populaire » ? 

« Le problème des milieux populaires, c’est qu’ils sont très hétérogènes. C’est la France périphérique, les jeunes des quartiers, ce qu’il reste de France industrielle… Concrètement, Roussel ne parle qu’à une partie des milieux populaires. »

« Roussel est-il fort dans les milieux populaires ? Ça mérite d’être nuancé. Aujourd’hui, les milieux populaires sont démobilisés ou à l’extrême droite. »

« Roussel veut imposer le récit qu’il est en phase avec cette France populaire, mais il est en phase avec une image rétinienne qu’on a de la France populaire. »

 Sur la gauche qui n’assume pas la rupture avec la société de marché 

« Si la société de marché, c’est le consumérisme, une forme d’individualisme hédoniste, etc., c’est très difficile de dire qu’on va complètement rompre avec ça. »

« En quoi l’évolution de la société est-elle défavorable ou favorable à la gauche ? Il est évident qu’il y a plein d’évolutions qui sont défavorables à la gauche – le recul de la conscience de classe, l’individualisme négatif, l’atomisation et le vieillissement de la société. La gauche a du mal parce que cette société libérale suscite de l’adhésion, du désir. Le libéralisme s’est mis du côté du progrès. La gauche apparaît conservatrice puisqu’elle demande des sacrifices, de la sobriété, du partage. Elle est un peu contre cet air du temps. »

« Il y a plein d’autres évolutions de la société qui sont plutôt favorables à la gauche : la jeunesse diplômée, la conscience environnementale, l’aspiration à plus de démocratie, etc. Ce sont des choses que la gauche peut exploiter. Les partis de gauche ne le font que modérément. »

 Sur le clivage gauche-droite 

« Il y a eu une petite ambiguïté - qui n’a pas trompé grand monde en 2017 – sur le Macron disruptif qui allait transgresser ce vieux clivage. Cinq ans plus tard, même ses électeurs le perçoivent comme un Président de droite. Lui-même s’assume comme de droite, il l’a été sur les questions économiques et sociales mais même sur les questions de société. Le Macron libéral-culturel plutôt ouvert aux positions de Merkel sur l’immigration, il a très vite disparu. »

« Macron, c’est un libéralisme autoritaire. »

On aurait pu croire que cette clarification du macronisme aurait pu réactiver le clivage gauche-droite, mais on ne peut pas dire que ça soit le cas. Aujourd’hui, le clivage dominant est celui entre l’extrême droite et le centre-droit. La gauche est asphyxiée. »

publié le 15 février 2022

Brice Lalonde
et ses vérités qui dérangent

Gérard Le Puill sur www.humanite.fr

Militant écologiste de longue date et ancien ministre de l’Environnement sous le second septennat de François Mitterrand, Brice Lalonde plaide pour le renouvellement des centrales nucléaires en France afin de lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Une position qui s’oppose à celles de Yannick Jadot, de Jean-Luc Mélenchon d’Anne Hidalgo et de Christiane Taubira, tous candidats à l’élection présidentielle.

Brice Lalonde publie un livre (1) qui retrace son parcours de militant, lequel débuta à l’UNEF et au PSU de Michel Rocard dans les années 1960. Plus tard, il fonda « Les amis de la Terre », puis fut le candidat des écologistes à l’élection présidentielle de 1981. Il récolta 3,87 % des suffrages au premier tour. Ensuite, il devint ministre en charge de l’Environnement dans le gouvernement conduit par Michel Rocard et le resta dans celui dirigé par Édith Cresson.

En cette année 2022, qui verra les Français voter pour élire le président de la République et les députés, le principal intérêt de cet ouvrage est le parti pris de l’auteur sur la place que doivent garder les centrales nucléaires en France. Il affirme clairement que c’est une condition pour réduire le bilan carbone de la production électrique, sans être confronté aux pannes de courant et à l’explosion du prix de l’électricité dans les prochaines décennies.

« Les Verts nous plantent », affirme Brice Lalonde

Dès les quatre pages d’introduction on peut lire ces quelques phrases sans ambiguïté à propos des ministres en charge de l’environnement et de l’énergie ces dernières années : « Ils n’ont pas cessé d’entraver le nucléaire qui est pourtant un allié crucial contre le changement climatique. Quand la première génération de centrales sera atteinte par la limite d’âge, la relève n’aura pas été préparée (…) Sortir du nucléaire pour lutter contre le changement climatique c’est aussi malin que casser son parapluie pour se protéger de la pluie ».

Dans le chapitre intitulé « Les verts nous plantent », on peut lire quelques vérités qui dérangeront les antinucléaires, qu’ils soient convaincus ou opportunistes. Ainsi en est-il en page 100 et 101 à propos des conditions à réunir pour freiner le réchauffement en cours : « Un seul écologiste avait compris, Jean-Marc Jancovici. Inlassable pédagogue, pro de la règle à calcul, orateur péremptoire, il n’a cessé depuis d’enseigner le changement climatique aux Français ». Puis Brice Lalonde ajoute : « Nous restons évidemment acquis aux renouvelables, mais nous sommes obligés d’admettre que l’énergie nucléaire, parce qu’elle est décarbonée, devient nécessaire pour remplacer le charbon, le fioul et le gaz ». C’est aussi ce que dit Fabien Roussel, seul candidat de gauche à tenir ce langage dans la campagne pour l’élection présidentielle.

Bien analyser le contre-exemple allemand

Brice Lalonde écrit dans ce même chapitre de son ouvrage que « les énergies propres ont souvent les pieds sales à cause de leur cycle de vie où des matériaux dont elles ont besoin. Les champs d’éoliennes ont évidemment une forte empreinte écologique avec du béton dans le sol, des pâles géantes non recyclées, une large surface foncière et un impact sur les animaux volants (…) L’exemple le plus frappant est celui de l’Allemagne. En dépit d’un très gros effort pour les renouvelables, elle fait fonctionner des centrales électriques au charbon et au lignite. Elle a promis de fermer bientôt ses centrales nucléaires et plus tard ses centrales au charbon. Elle importe déjà du gaz russe et sera obligée d’en importer davantage… ».

Le prix du gaz import de Russie commence seulement à flamber. Hier dans un discours prononcé Montpellier et intégralement retransmis sur LCI, Jean-Luc Mélenchon a redit qu’il s’opposait la construction de toute nouvelle centrale nucléaire EPR. Il a plaidé pour l’éolien en mer « à plus de 20 km des côtes et pour les turbines à gaz » comme alternative. Dans le livre (2) édité pour la campagne présidentielle du candidat Mélenchon, la future production d’énergie électrique est résumée sur moins d’une page. Il nous est dit en page 51 que « les énergies fossiles sont polluantes et responsables du changement climatique. Le nucléaire n’est pas non plus une solution d’avenir » ajoute le texte sans avancer le moindre argumentaire. Dès lors la « mesure clé » tient en deux lignes ainsi rédigées : « Planifier le passage à 100 % d’énergies renouvelables avec un double mot d’ordre : sobriété et efficacité énergétique ».

Mieux vaut choisir le mix énergétique de Fabien Roussel

S’y ajoutent les précisions suivantes dans cette page 51 : « sortir des énergies carbonées, arrêter les subventions aux énergies fossiles, y compris à l’étranger. Sortir du nucléaire : abandonner les projets d’EPR (European Pressurized Reactor – Réacteur pressurisé européen), planifier le démantèlement, la réhabilitation et la conversion des sites nucléaires et de l’ensemble de leurs bassins de vie ». Mais on ne trouve dans ce texte aucune estimation sur le coût des investissements pour parvenir à une production électrique 100 % renouvelables. Rien non plus sur les risques de rupture d’approvisionnement en électricité dans un France et une Europe qui s’engagent dans la conversion accélérée à la voiture électrique pour tous.

Ayons donc en tête que le projet de Fabien Roussel propose un mix énergétique décarboné avec, en même temps, le nucléaire et les énergies renouvelables. C’est ce qu’il y a de plus cohérent en France aujourd’hui pour freiner le réchauffement climatique et fournir aux ménages de l’électricité à des prix plus abordable.

(1) Brice Lalonde - Excusez-moi de vous déranger - Pour défendre le climat, sortons des idées reçues – Editions de l’Aube – 212 pages – 20€.

(2) L’avenir en commun – Editions du Seuil – 162 pages – 3€.

 publié le 11 février 2022

Entretien. Jean-Marie Harribey : « Le “monde d’avant”, la cause des désastres »

Jérôme Skalski sur www.humanite.fr

Économie - Dans son dernier ouvrage, En finir avec le capitalovirus, le chercheur interroge de manière critique la crise que nous traversons, et travaille à une « alternative possible ».

Maître de conférences honoraire en économie, coprésident d’Attac de 2006 à 2009, membre des Économistes atterrés et de la Fondation Copernic, Jean-Marie Harribey est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont la Richesse, la valeur et l’inestimable (Les liens qui ­libèrent, 2013) et les Feuilles mortes du capitalisme (Le Bord de l’eau, 2014). Son dernier ouvrage, En finir avec le capitalisme (1), fait suite aux réflexions engagées dans le Trou noir du capitalisme. « Pour ne pas y être aspiré, réhabiliter le ­travail, instituer les communs et socialiser la monnaie. » Il est sous-titré : « L’alternative est possible. »

Dans votre ouvrage, vous analysez la crise du Covid comme un révélateur de l’« absurdité » du capitalisme. En quoi le capitalisme actuel peut-il être qualifié de cette manière ?

J’ai donné à ce livre le titre En finir avec le capitalovirus, avec un sous-titre « L’alternative est possible », pour signifier deux choses. Fondamentalement, le capitalisme broie simultanément la force de travail et la nature pour assouvir sa soif de profit. Tout doit devenir marchandise, même au risque de compromettre les conditions de la vie sur la planète Terre, tant celles des humains que celles de tous les vivants, ainsi que les équilibres écologiques. Au-delà même de la brutalité et de la vénalité de l’exploitation, c’est le comble de l’absurde. Et s’il fallait encore une preuve supplémentaire de l’inhumanité du capitalisme, on la trouverait dans la violence du traitement infligé aux personnes âgées dans les Ehpad possédés par la multinationale Orpea. Marchandiser tout le vivant va jusqu’à développer un marché de la mort.

Pourquoi faites-vous de cette crise l’expression d’une tendance structurelle du capitalisme contemporain et non pas l’effet d’un facteur externe ?

La crise déclenchée par le Covid doit être reliée à la dynamique de l’accumulation du capital, qui se nourrit d’une croissance économique sans fin, et aux transformations des cinquante dernières années néolibérales. La déforestation, l’agriculture intensive, l’urbanisation toujours plus étendue ont contribué à effacer peu à peu les frontières séparant les habitats de la faune sauvage et ceux des humains. La survenue des zoonoses en est grandement facilitée. La libre circulation des marchandises dans le monde a fait le reste pour, en quelques semaines, produire une pandémie. Dès lors, on ne peut croire à un accident de parcours, il convient au contraire de mettre ce choc en relation avec l’évolution du système capitaliste mondialisé. Or, celui-ci est frappé depuis plus de deux décennies par une forte diminution de la progression de la productivité du travail dans tous les pays, errodant ainsi les potentialités de rentabilité du ­capital – qui ne peut être rétablie que par une restriction des salaires et des droits sociaux et par une fuite en avant financière. Dit dans les termes de Marx, nous avons affaire, en ce début du XXIe siècle, à une conjonction de contradictions sociales et écologiques sur lesquelles est venue se greffer la récession due à la pandémie.

Pour en caractériser l’alternative, vous en appelez à une « grande transformation », selon l’expression de Karl Polanyi, mais « nouvelle ». Quels domaines de la vie sociale vise-t-elle ?

Je mobilise Marx pour comprendre la situation et penser la possibilité du socialisme et du communisme. Mais il faut ouvrir le chemin pour y parvenir, et c’est là que peut nous aider Polanyi, qui avait eu l’intuition de la mort de la société si le travail, la terre et la monnaie étaient transformés en marchandises. J’examine donc une inversion de ce sombre destin. Après des années de dégradation de la condition au travail, le monde, hébété, a découvert que le travail était essentiel, et que le travail le plus essentiel était celui qui était le plus méprisé et dévalorisé ! Mieux encore, le travail accompli dans les services publics non marchands (notamment à l’hôpital, à l’école) est hautement utile et productif, alors que le mantra libéral est de réduire ces services ou de les privatiser. La réhabilitation du travail passe alors par un partage des revenus en sa faveur et par l’instauration de droits non seulement d’ordre social, mais aussi de droit au contrôle des décisions dans les entreprises. La perte de la biodiversité, les pollutions multiples et le réchauffement du climat nous obligent à ériger l’eau, l’air, le climat, les ressources naturelles et aussi les connaissances en biens communs, à les gérer démocratiquement et à en permettre l’accès à tous. La pandémie nous fournit un exemple : les vaccins ne doivent pas devenir des marchandises  – tel est l’enjeu de la levée des brevets détenus par les firmes multinationales. Il s’ensuit que l’on ne peut mettre fin à l’exploitation conjointe du travail et de la nature qu’en concevant une réponse simultanée à la question sociale et à la question écologique, et cela dans nos pays développés et a fortiori dans tous les autres.

Vous abordez en particulier la question de la monnaie et de la dette. Pourquoi et comment sortir de leur subordination capitaliste ?

Ce sont les leçons de la crise financière de 2007 et de la pandémie. Les grandes banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne (BCE), Banque d’Angleterre, Banque du Japon) ont été obligées de réduire leurs taux d’intérêt et de racheter des masses considérables de titres de dette, permettant ainsi aux États de se financer à moindre coût sur les marchés financiers, puisque la crise pandémique imposait aux États de sortir momentanément de leurs dogmes austéritaires. Plusieurs débats ont donc été ouverts, à rebours de l’orthodoxie dominante. Puisque le bilan de la BCE grossissait à vue d’œil (il a été multiplié par huit en dix ans), la question s’est posée d’annuler les dettes publiques qu’elle détenait, non pas pour obtenir de nouvelles ressources, mais pour enfoncer un coin dans l’orthodoxie monétaire, notamment contre l’interdiction faite à la BCE de prêter directement aux États. À l’heure où, en France, plus de 100 milliards d’euros d’investissements par an pendant plusieurs décennies seront nécessaires pour investir en faveur de la transition écologique (entre 400 et 500 milliards à l’échelle de l’Union européenne), il n’est pas concevable que l’État et les collectivités territoriales ne puissent faire appel à un financement monétaire par la Banque centrale et qu’ils continuent à être obligés d’emprunter sur les marchés financiers. Enfin, le contrôle démocratique de la BCE doit s’exercer pour que celle-ci ne puisse refinancer les banques que si les crédits que celles-ci accordent à l’économie répondent à des critères sociaux et environnementaux stricts, loin de la taxonomie de la Commission européenne qui intègre le gaz et l’énergie nucléaire dans les activités « vertes » ou « durables ».

Un autre aspect de votre réflexion concerne le travail et l’environnement dans leur interaction. Pourquoi cette question occupe-t-elle une place centrale dans le processus d’émancipation sociale ?

Historiquement, la lutte du prolétariat s’est placée sous l’aspiration à l’émancipation, a contrario de l’aliénation subie en premier lieu dans le travail, afin d’obtenir des conditions de travail décentes, de réduire le temps de travail, de conquérir des droits et des protections. Cette quête d’émancipation s’inscrivait dans la perspective d’une société débarrassée de la logique capitaliste, vers le socialisme et le communisme. Cette perspective ne s’est pas éteinte malgré les échecs politiques du XXe siècle. Mais elle est renouvelée à la faveur de la prise de conscience écologique. Le travail est toujours la source de la valeur produite dans l’économie, et l’exigence d’une répartition égale des revenus est toujours aussi forte, mais la préservation des équilibres écologiques impose de penser la qualité et la soutenabilité de la production. Ainsi, s’interroger sur les finalités du travail est au cœur d’une stratégie à la fois sociale et écologique. C’est là que les difficultés commencent, car il faut bâtir des alliances entre toutes les forces sociales qui subissent les coups du capitalisme sauvage : réunifier la classe populaire autour des enjeux socio-écologiques désormais indissociables. C’est dire le chemin étroit à explorer face à une social-­démocratie qui a tout perdu (le social et la démocratie) et une écologie politique qui se pose en surplomb de tout mais qui peine à prononcer le mot « capitalisme », qui ignore la classe prolétaire toujours plus nombreuse à l’échelle du monde et qui se perd dans sa dernière lubie : la classe écologique, bien sûr sans antagonisme avec le capital. On l’a vu avec la pandémie, la qualité de la vie en société dépend beaucoup des institutions et des infrastructures collectives qui permettent de socialiser les forces de travail et les ressources. Si, comme je le soutiens contre les libéraux et aussi les marxistes traditionnels, le financement des services non marchands n’est pas prélevé sur l’activité marchande mais sur un produit total déjà augmenté du produit non marchand, il faut agir pour que le périmètre des activités non marchandes soit élargi et non rétréci. C’est alors que les investissements publics de transition prendront leur sens et montreront leur efficacité. Cependant, l’aspect économique ne revêt qu’une partie des enjeux. Instituer les biens communs comporte une dimension anthropologique. Marx disait que l’homme noue par son travail une relation métabolique avec la nature. Il faut voir cette idée féconde à l’aune du changement radical du rapport entre la société et la nature, entre la culture et la nature, qu’impose la crise écologique provoquée par la dynamique mortifère du capitalisme. En effet, la rupture nécessaire avec le capitalisme porte bien entendu sur les conditions sociales et écologiques d’une vie bonne, mais, en outre, les sciences sociales et politiques sont confrontées aujourd’hui à un bouleversement épistémologique : dans une Terre habitée par des humains et des non-humains, il s’agit d’imaginer une communauté de vivants, hors de toute vision de domination prédatrice de la nature. En d’autres termes, un nouveau regard sur la philosophie des Lumières, associant droits humains et devoirs envers tout le vivant.

Pourquoi écologie libérale-compatible, plans classiques de relance et revenu minimum universel sont-ils en dessous de toute solution réelle ?

Tout est lié, bien sûr, mais votre question réunit trois plans que je vais un instant séparer pour les traiter. D’abord, les cercles dirigeants, politiques et économiques, ont bien compris maintenant qu’il y avait un enjeu environnemental à relever. Mais, loin d’adopter rapidement des mesures en faveur d’une réelle transition (voyez le résultat désastreux de la COP26 à Glasgow), ils font le pari de l’ouverture d’un marché « vert », grâce à une finance « verte » fondée sur la multiplication d’actifs financiers affublés de la même couleur, pendant que les multinationales repeignent leur communication et que les banques continuent de financer les industries fossiles ou extractives. Le capitalisme vert et la croissance verte sont des oxymores. Il s’ensuit que les plans de relance imaginés pour sortir de la crise pandémique font comme si l’on pouvait retrouver la trajectoire ancienne, une fois la « parenthèse » de la pandémie refermée. Le « monde d’après » comme clone du « monde d’avant ». Mais c’est justement celui-ci qui est la cause des désastres. Le cocasse, si ce n’était pas dramatique, est que les centaines de milliards à l’échelle européenne prévus pour le budget 2021-2027 seraient à peine suffisants pour une seule année. La problématique du revenu universel inconditionnel part d’un bon sentiment, mais se heurte à des contradictions insurmontables. D’abord, le risque est de le voir s’instaurer, au moins en partie, à la place de la protection sociale. Ensuite, il surfe sur la croyance en une manne miraculeuse qui jaillirait du dehors du travail productif collectif. Enfin, au lieu d’imaginer une réduction du temps de travail répartie sur tous, ils ne l’envisagent que par un retrait individuel de l’emploi. Au-delà de ces aspects économiques, les partisans du revenu universel abandonnent trop souvent la nécessité d’une insertion des individus dans toutes les sphères de la vie sociale, en l’occurrence celle du travail. La réduction de la pauvreté ne passera pas par un revenu universel mais par un bouleversement qualitatif du système productif et de l’emploi et, dans l’attente que celui-ci produise ses effets, par le versement d’un revenu garanti à ceux qui sont dépourvus d’emploi.

En quoi l’émancipation peut-elle s’identifier à l’émergence d’un socialisme démocratique et écologique à inventer ?

Quand on fait le bilan analytique, on mesure la difficulté stratégique pour enclencher les transformations radicales. Les rapports de forces étant bloqués en faveur du capital à peu près partout dans le monde, le risque autoritaire, pour ne pas dire plus, grandissant chaque jour, la condition première pour amorcer les transformations peut être l’introduction de la démocratie dans tous les rouages de la société, à commencer par les entreprises dont elle est totalement absente. La mise sous contrôle citoyen des décisions engageant l’avenir permettrait de jeter les bases d’une planification démocratique dont on a urgemment besoin pour rendre compatible l’ensemble des objectifs sociaux et écologiques. Cela signifie que la question de la propriété collective des moyens de production, fer de lance du socialisme au XXe siècle, n’est pas abandonnée mais radicalement remodelée sous les impératifs de la démocratie, du respect du travail et de l’institution des biens communs inaliénables.

(1) En finir avec le capitalovirus, de Jean-Marie Harribey, éditions Dunod, 220 pages, 17,90 euros.

 publié le 6 février 2022

Pierre Khalfa : « Il n’y aura pas de gauche ou d’écologie politique qui ne soit pas pluraliste »

Dans une tribune publiée dans Le Monde, l’économiste Pierre Khalfa accuse les organisateurs « d’utiliser l’aspiration légitime à l’unité des gauches et de l’écologie politique pour promouvoir un social-libéralisme repeint en vert en mettant Christiane Taubira en tête de gondole ». Il est l’invité de #LaMidinale.


 

  UNE MIDINALE À VOIR...https://youtu.be/xFJGBIqGgJc

 

 

  ET À LIRE...

Sur les résultats économiques de la France

« Les chiffres sont très largement en trompe-l’oeil. »
« Ce rebond est quasi mécanique après une récession qui a été extrêmement importante liée au Covid. »
« Le gouvernement a même annoncé que dans les années à venir, on va retomber sur des chiffres de croissance de ceux de l’avant Covid, c’est-à-dire assez faible. »
« Vu les politiques menées, on reviendra à une période où la demande globale était structurellement insuffisante et où on retrouvera les mêmes problèmes qu’auparavant en matière de chômage ou de pouvoir d’achat. »
« Le gouvernement a fait le job pour sauver l’économie capitaliste. »
« Le rebond est tout à fait provisoire. »

Sur la tribune économique initiée par la primaire populaire

« Ce qui est avancé ressemble très largement à une écologie de marché. »
« Il n’y a pas un mot sur les nécessaires réglementations publiques pour empêcher les externalités négatives. Les sanctions financières ne sont même pas évoquées. »
« Il faut obliger les entreprises à transformer leurs modes de fonctionnement et leur activité. »
« Les économistes, y compris ceux qui soutenaient la primaire populaire, n’ont pas été associés à la rédaction de cette tribune. »

Sur social-libéralisme vs gauche de transformation

« Je ne pense pas qu’il y ait deux gauches irréconciliables. »
« L’unité est un combat. »
« Il s’agit de savoir dans la gauche et l’écologie politique quelle est l’orientation qui sera dominante. Quelle sera celle qui imposera le cap. C’est ça l’enjeu actuel. »
« Le PS est à l’agonie. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place en France pour une orientation social-libérale peut-être un peu gauchie, verdie. »
« L’enjeu à gauche, c’est qui donne le cap. Ça ne veut pas dire que les gauches sont irréconciliables. »
« L’unité doit se faire sur un contenu. »
« L’écologie portée par Jadot n’est pas strictement une écologie social-libérale ou de marché. »
« L’électorat écologiste n’est pas un électorat pour une écologie social-libérale. »
« Il y a une nécessité de l’unité à gauche et dans l’écologie politique mais il faut que cette unité se fasse sur un contenu transformateur. »

Sur la social-démocratie

« Il faut faire une distinction entre la social-démocratie et le social-libéralisme : la social-démocratie était historiquement anti-libérale alors que le social-libéralisme accompagne la dynamique du capital. »
« Quand François Hollande dit qu’il est social-démocrate, c’est faux : c’est un social-libéral légèrement humaniste. »

Sur la Primaire populaire

« Ce qu’a fait la Primaire populaire est tout à fait positif : elle a fait entrer en mouvement des centaines de milliers de personnes. »
« Les moqueries [quant au mode de désignation à jugement majoritaire] sont hors de propos. L’avantage, c’est que cela permet d’avoir un jugement plus modéré et complet sur les différents candidats. Le désavantage, c’est que cela pousse vers la recherche du candidat ou de la candidate le ou la moins clivant-e. »
« Il n’y aura pas de gauche ou d’écologie politique qui ne soit pas pluraliste et qui n’accepte pas la diversité des points de vue. »
« Il faut qu’il y ait des courants mais qui travaillent ensemble. »

Sur l’après-2022

« La défaite est probable, pas obligatoire. »
« Il faut une recomposition de la gauche et des écologistes. Il faudra prendre des initiatives. »
« Nous sommes dans une situation caricaturale qui risque d’amener une défaite. »

publié le 4 février 2022

Jacques Généreux :
« Il faut prendre au sérieux
la connerie économique néolibérale »

Lisandru Laban-Giuliani sur https://lvsl.fr/j

La science économique contemporaine est dominée par une théorie néolibérale hégémonique qui laisse peu de places aux approches alternatives, alors même qu’elle n’a pas su prédire, entre autres, la crise de 2008. Comment expliquer la survivance de cette théorie inadaptée et dangereuse ? Est-ce la preuve que les idées économiques ne sont que des discours légitimant la domination d’une classe sur une autre ? Ou bien peut-on imaginer que tous les promoteurs de ce paradigme s’entêtent dans leurs erreurs, envers et contre toutes les données empiriques ? Jacques Généreux, économiste et maître de conférence à Sciences Po Paris, invite à considérer sérieusement l’hypothèse de la bêtise dans son dernier ouvrage, Quand la connerie économique prend le pouvoir (Seuil, octobre 2021, 19.00 € TTC, 304 pages). Entretien réalisé par Lisandru Laban-Giuliani.

LVSL – Au fil de vos essais, une de vos lignes directrices a été d’argumenter patiemment et méthodiquement contre les théories néoclassiques et néolibérales qui dominent le monde académique et les politiques publiques. Pour quelles raisons ces théories peuvent-elles être très sérieusement qualifiées d’âneries, de bêtises voire de conneries économiques ?

J.G. Pour faire simple : tous les postulats fondamentaux de la science économique néoclassique, puis néolibérale, enseignée dans les grands départements d’économie sont faux. La psychologie sociale et cognitive ainsi que l’économie comportementale l’ont démontré, il n’y a plus de doute là-dessus. Les gens ne sont pas des calculateurs rationnels comme le prétendent ces théories dominantes mais des êtres sociaux avec des interactions subjectives. Or, les émotions humaines n’existent pas dans la micro-économie néoclassique.

Puisque les postulats de départ sont faux, les conclusions sont nécessairement viciées. Toutes les politiques économiques qui s’en inspirent, autour de l’idée de marché auto-régulé, ne fonctionnent pas. Et pour cause : ces marchés n’existent même pas. Dans l’économie réelle, il n’y a pas de « marché » où se rencontrent l’offre et la demande pour établir un prix d’équilibre à chaque seconde. Un tel fonctionnement n’existe que sur les marchés financiers. Mais, manque de chance pour la théorie des marchés efficients, il se trouve que là où les marchés financiers fonctionnent librement, des catastrophes s’ensuivent. L’auto-régulation est un déséquilibre automatique permanent. Le problème est que la logique de ce marché financier a colonisé depuis une trentaine d’années toute une série de biens qui autrefois n’étaient pas financiarisés. Dans cette jungle financière, vous pouvez spéculer sur la valeur future d’un silo de grains, et donc affamer les gens en le stockant plutôt que de le mettre sur le marché. C’est une folie.

La théorie est fausse, ses postulats sont faux, ses conclusions sont contredites à chaque fois par la réalité. Ca fait longtemps qu’on le sait. À ce niveau, on peut parler de connerie pour désigner une bêtise entêtée. Tout le monde peut se tromper, avoir un modèle qui est faux et mettre du temps à s’en apercevoir. Mais quand toutes les preuves sont là…

LVSL – Votre objectif avec ce nouvel essai, Quand la connerie économique prend le pouvoir, était donc de comprendre pourquoi ces théories demeurent en vigueur bien qu’ayant fait la preuve de leur inadéquation ?

J.G. En effet. Je veux d’abord préciser qu’il n’y a aucune vulgarité dans cet ouvrage, même si le titre pourrait le laisser croire. La connerie est un sujet sérieux, de plus en plus étudié en sciences sociales [1]. Ce terme issu d’un langage populaire me semblait le seul à même d’exprimer l’encroutage dans l’erreur permanente, bien plus qu’une simple bêtise. La connerie économique a deux sens : à la fois cette bêtise de la science économique mainstream et la colonisation des logiques économiques à toutes les sphères sociales, logique de compétition qui nous rend idiots.
Ce livre ne traite pas directement de théorie économique ou d’économie politique, même s’il en est question en tant qu’instruments de l’analyse. C’est plutôt un livre de sociologie, d’anthropologie, de psychologie sociale et politique, portant sur la croyance en des théories économiques.

Mon premier but est de montrer l’importance des questions d’intelligence et de connerie. Mon second est de comprendre comment toute une génération d’élites politiques, médiatiques, intellectuelles, diplômées des meilleures universités, parfois agrégées, parfois même Prix Nobel, peuvent croire à des théories dont on sait scientifiquement et rigoureusement qu’elles sont fausses. Il y a là un vrai mystère.

La réponse facile d’une certaine partie de la pensée critique a été de nier l’irrationalité des élites, en disant qu’ils ne croyaient pas en des absurdités mais en leurs intérêts. Dans cette approche, ces élites seraient prêtes à défendre leurs théories, tout en sachant qu’elles sont fausses, pour maintenir la domination de leur classe. C’est sans doute vrai pour un certain nombre de cyniques égoïstes qui se fichent de la communauté, de la nation, des gens, du monde. Mais on ne peut suivre l’hypothèse que tout le monde est un salaud. La psychologie et l’anthropologie nous enseignent qu’en règle générale, les gens ne sont pas des salauds. Les gens croient à ce qu’ils font, ils adhèrent véritablement aux idées de leurs partis politiques. On peut croire vraiment à des bêtises. C’est le sujet de mon analyse.

« Comment une génération entière d’élites peut-elle croire à des théories rigoureusement fausses ? »

LVSL – Vous exposez une série de biais cognitifs à l’origine de notre propension à la bêtise. Lorsque la psychologie est mobilisée pour éclairer les phénomènes sociaux, comme les croyances en des théories économiques erronées, un risque existe d’évacuer par ce fait les déterminants historiques et les rapports de force sociaux qui se cachent derrière ledit phénomène. Explications psychologiques et historiques sont-elles compatibles ?

J. G. Elles sont absolument compatibles. En m’appuyant sur les travaux de la psychologie, je montre comment notre fonctionnement intellectuel n’est pas fait pour aller spontanément vers la rationalité et la vérité. Nous avons une inclination à la bêtise. Mais mon but n’est pas de dire que tout peut s’expliquer par des biais cognitifs ! Cela effacerait les phénomènes historiques et sociaux. Bien au contraire. Pour intégrer les forces sociales dynamiques à l’analyse historique, il ne faut pas avoir la même conception de l’être humain qu’ont les néolibéraux qui réduisent les gens à des machines rationnelles ! Il faut assumer d’ouvrir la boîte noire du cerveau. Les théories néo-classiques ignorent la psychologie et l’anthropologie. Ce serait grotesque de reproduire leur erreur. La pensée critique ne peut se contenter de faire une histoire des forces dynamiques matérielles en oubliant que ces forces matérielles incluent des intelligences humaines dont il faut connaître les fonctionnements et dysfonctionnements. D’ailleurs, ceux qui invoquent Marx pour mépriser le rôle des idées dans l’histoire se fourvoient. Dans les écrits de Marx et Engels, les idées font partie de la réalité humaine matérielle et doivent être prises au sérieux.

En résumé, je cherche dans ce livre à comprendre comment des évolutions de rapports sociaux, de structures, de systèmes économiques, ont plus ou moins tendance à favoriser l’intelligence ou son contraire.

LVSL – Quelles sont donc les conditions sociales et historiques qui ont rendu possible cette « connerie économique » depuis les années 1980 ?

J.G. Depuis la généralisation planétaire d’une logique capitaliste ultra-libérale, plusieurs transformations ont détruit les éléments qui favorisent l’intelligence. La logique de la compétition étendue à tous les domaines de la vie sociale est la cause de cette épidémie de bêtise.

La psychologie sociale nous montre que notre cerveau est fait spontanément pour chercher la survie, la réussite dans la compétition sociale, raisonner pour montrer aux autres que nous avons toujours raison. Autant de biais cognitifs qui nous inclinent à penser de travers. Mais ces défauts peuvent devenir utiles dans certains cadres sociaux. La discussion entre des individus soutenant des idées contradictoires peut mener à des découvertes collectives d’une vérité et d’un intérêt commun. Cela vient du fait que nous sommes très doués pour découvrir les erreurs des autres. Les discussions apaisées entre des gens qui n’ont pas entre eux une rivalité de pouvoir peuvent conduire à une intelligence collective. Dès lors que nous sommes en situation de rivalité, de compétition, le cerveau primitif prend le dessus : on agit comme une proie menacée, on est dans la réaction immédiate et émotive. En un mot, la rivalité rend stupide.

« La rivalité, généralisée par la logique néolibérale, rend stupide. »

Sur le plan des rapports de force sociaux, les actionnaires prennent le dessus avec la généralisation d’un capitalisme actionnarial débridé à partir des années 1980. Dès lors, ils ont tout pouvoir d’organiser la société selon leurs vues et d’imposer partout la logique de la compétition, entre les individus, entre les régions, entre les pays. Là est le mal. La connerie économique n’a pas pris le pouvoir à cause d’une défaillance du cerveau humain. Elle prend le pouvoir à partir d’une évolution des rapports de force dans les années 1980, lorsque ceux qui ont intérêt à ré-instaurer le pouvoir du capital, battu en brèche pendant une trentaine d’années, y parviennent. Ils imposent que tout ce qui était à l’abri de la compétition rentre sur le marché, prétendument efficace. Les services publics sont soumis à la concurrence, la santé est propulsée dans une logique concurrentielle, les hôpitaux doivent suivre le modèle managérial des entreprises privées… La compétition s’infiltre partout et partout elle produit la bêtise.

LVSL – Paradoxalement, le champ scientifique, qui devrait être en mesure de contourner ce que vous appelez le biais « méta-égocentrique » en confrontant les différentes thèses à l’examen critique des pairs, n’est pas épargné par cette épidémie. Comment l’expliquez-vous ?

J.G. Précisément à cause de cette compétition pour les postes qui a envahi le monde universitaire au détriment de la recherche scientifique. La logique du publish or perish qui contraint les chercheurs à publier un certain nombre d’articles chaque année est parfaitement absurde. Einstein n’a écrit que trois ou quatre articles importants. Ce système ne valorise pas du tout la qualité des recherches et de l’enseignement. Les chercheurs sont évalués selon la quantité d’articles publiés par année et la qualité des revues. Or, en économie, les bonnes revues qui apportent beaucoup de « points » sont de grandes revues américaines ou anglo-saxonnes, toutes mainstream. Ces revues sont fermées à toute sorte de pensée qui oserait critiquer les fondements du modèle théorique orthodoxe.

LVSL – Une des thèses centrales de votre essai est que le slogan de « président des riches » ne sied pas à Emmanuel Macron. Vous estimez qu’il cherche sincèrement à faire le bien de la société dans son ensemble, même si au final ses politiques servent les plus favorisés. Comment en arrivez-vous à ce diagnostic ? Pourquoi n’est-ce pas le « président des riches » mais le « roi des imbéciles » ?

J.G. Quand je dis que Macron n’est pas le président des riches, cela ne veut pas dire qu’il ne fait pas une politique pro-riche. Inutile de revenir là-dessus, c’est une évidence. La politique d’Emmanuel Macron est la caricature d’une politique favorable aux riches. « Président des riches » peut être à la rigueur un slogan pour dénoncer sa politique. Mais si c’est une analyse, si la thèse est de dire qu’il fait délibérément une politique au service de sa classe dont il tire son pouvoir, alors cette expression est incorrecte. Cela sous-entendrait qu’il a été élu par ces riches et qu’il travaille consciemment à leurs intérêts. Or, la sociologie de son électorat met en évidence qu’il n’est pas élu par les riches [2]. La majorité de son électorat est issu d’une classe moyenne voire populaire et de professions intermédiaires. Les cadres supérieurs, qui gagnent plus de 3000€ par mois, votent préférentiellement pour le candidat de la droite. Il n’est pas le candidat préféré des riches, il n’a pas été élu par eux. Dès lors, on peut réfléchir aux raisons de sa politique. Je ne crois pas aux procès d’intentions. Il est stupide de prêter à Emmanuel Macron une intention fondamentalement malveillante vis-à-vis des plus pauvres. Il faut se pencher sur ce qu’il a dit. Je me suis intéressé à ses écrits publiés avant de rentrer en politique.

« Ce n’est pas le président des riches mais le représentant d’une idéologie néolibérale stupide qui croit sincèrement être dans l’intérêt public. »

Son cap n’a jamais changé, malgré ses discours pendant le premier confinement. Il est fondamentalement convaincu des bien-fondés de ce que l’on appelle la politique de l’offre : il y aurait trop d’entraves à l’initiative individuelle, à l’investissement privé, trop d’assistance qui nuirait à l’incitation au travail, trop de secteurs où la concurrence est insuffisante… Il n’a jamais dévié de cette doctrine néolibérale, malgré les changements de court-terme pour sauver l’économie quand tout était à l’arrêt. On sait très bien que ces politiques ne fonctionnent pas : même l’OCDE et le FMI reconnaissent que la baisse des charges patronales, la libéralisation du licenciement, entre autres, n’ont aucun effet sur le chômage et la croissance. Si Emmanuel Macron était un malveillant cynique qui voulait se maintenir au pouvoir coûte que coûte, il aurait accepté le rapport de force, plutôt que l’entêtement idéologique ! Un opportuniste n’a pas d’idéologie. Mais lui a refusé tous les rapports de force. Rien ne le fait céder ! Aux Gilets Jaunes, il a lâché des miettes, pour qu’on ne remette pas en cause sa logique et son idéologie. S’il voulait uniquement s’assurer d’être réélu, il accepterait peut-être de faire des réformes plus agréables pour la population.

J’essaie de montrer dans ce livre qu’il est un véritable idéologue qui se croit investi d’une mission : réussir à mettre en place les réformes néolibérales pour faire la prospérité du pays. Il veut être reconnu pour avoir eu le courage de mener ses réformes impopulaires qu’il estime salutaires. Ce n’est pas le président des riches mais le représentant d’une idéologie néolibérale qui croit sincèrement être dans l’intérêt public. Il faut aussi comprendre que l’on n’est pas président tout seul, on ne gouverne pas tout seul. Il y a beaucoup de gens qui le soutiennent en croyant véritablement à cette politique de l’offre. On ne peut pas faire l’hypothèse que tous les élus de La République en Marche soutiennent cette idéologie par intérêt individuel. D’ailleurs il y a très peu de grands patrons parmi ces élus. Il en va de même des journalistes et commentateurs favorables à sa politique : ils croient en son bien-fondé. Il faut prendre au sérieux le fait que la plupart des professeurs d’économie, la plupart des journalistes, des militants, croient fondamentalement à cette politique de l’offre. Donc, ils croient à des bêtises. D’où l’importance d’étudier la bêtise.

LVSL – Sur le plan du combat idéologique, comment mener efficacement la bataille culturelle dès lors que les adversaires ont des œillères cognitives telles que vous les décrivez ?

J.G. Je n’ai pas de recettes toutes faites. Mon approche est très gramscienne, dans une certaine mesure. Comme Gramsci, je me sens à ce moment de l’histoire où l’on a toutes les raisons d’être pessimiste, étant donnés tous les pièges systémiques qui bloquent notre société dans une direction. Nous ne sommes pas privés de moyens. Le problème est celui de la gestion de l’abondance. En dépit du fait que les moyens soient disponibles et connus, il y a des blocages sociaux, culturels, politiques, qui empêchent la mise en œuvre de ces solutions. Au niveau même de la lutte politique qui devrait permettre la conquête d’un pouvoir pour changer, les choses sont bloquées. Malheureusement, je n’ai pas d’exemple en tête de société bloquée ou dans une impasse qui s’en serait sortie par la délibération, la discussion rationnelle. C’est uniquement à l’occasion d’une grande crise, d’une catastrophe, d’une guerre, que peuvent s’opérer des changements de cap suffisamment radicaux, pour le pire ou le meilleur. La situation est gramscienne dans le sens où l’on voit bien les éléments de blocage alors que la solution est là. On sait comment faire la transition écologique. On sait comment trouver du travail pour tout le monde. On n’a pas besoin pour cela d’abolir les libertés économiques, de tout planifier. On peut garder la liberté, et même l’essentiel de la liberté économique. Non seulement cela est su, mais c’est également voulu par la plupart des gens.

Cette situation de blocage est évidente. Pour autant il ne faut pas désespérer dans l’action. Cela n’empêche pas de dénoncer et de se battre. C’est pour cela que je me suis longuement engagé en politique. Le travail de l’intellectuel n’est pas seulement de faire le diagnostic de ce blocage. Ma position méthodologique, et non politique !, n’est plus de se demander ce que l’on va faire maintenant, mais de poser la question des échecs passés : pourquoi, après des chocs qui ont produit des amorces de changement, n’a-t-on pas continué sur cette voie ? Pourquoi ces basculements qui nous replongent dans des impasses d’où seul un choc pourra nous tirer ? A mon sens, lorsque ce moment arrivera, lorsque les circonstances historiques seront réunies, il faudra s’occuper de deux problèmes fondamentaux pour empêcher la répétition des erreurs passées : les institutions et la bêtise.

« Il faudra assurer l’éducation à l’intelligence d’un peuple de citoyens et fonder des institutions pour lui donner les clés la décision politique. »

Sur le plan institutionnel, il faudra admettre que la délibération collective des citoyens est bien plus efficace que la compétition entre partis. Face à un problème donné, les citoyens comprennent qu’il faut faire des arbitrages, trouver des moyens de répartir les coûts, concilier des intérêts en apparence incompatibles… Je cite les résultats de conférences de citoyens qui ont été consultées depuis une trentaine d’années en Europe, dans lesquelles des gens de classes, d’âges et de préférences politiques très différents passent du temps ensemble à enquêter, à s’informer, à débattre et à émettre des avis sensés, de manière presque consensuelle. Nous avons fondamentalement la capacité à accéder à cette forme d’intelligence collective quand on est dans ce cadre social où la seule compétition est une émulation commune pour trouver la vérité. Le but n’est pas de battre l’autre, puisqu’il n’y a rien à gagner, mais de coopérer pour atteindre une vérité. Une telle démocratie aurait sans doute des défauts. Mais jamais autant que notre système actuel qui aboutit à l’enfermement pendant 40 ans dans des politiques absurdes, dans l’inaction et dans le sentiment anti-politique nourrissant la bêtise.

La démocratie délibérative n’a jamais été vue comme une priorité au moment des crises qui ont découlé sur des transformations économiques, comme après la seconde guerre mondiale. A gauche aussi on a trop ignoré l’importance des institutions dans la préservation des bonnes politiques. Cela découle parfois d’une mauvaise lecture de Marx qui ramène tout à la lutte des classes. Il y a longtemps eu une sorte de mépris pour la réflexion institutionnelle. C’est pourtant une priorité fondamentale. Il faut profiter des moments révolutionnaires pour instaurer des institutions durables et intelligentes.

Pourtant, même avec un système qui remet la délibération collective au cœur du système de décisions, on n’est pas à l’abri de la connerie économique. Il faut enseigner aux gens à débattre, à discuter. Pour que les citoyens délibèrent, il faut qu’ils comprennent la politique, l’économie, la psychologie humaine, la société. Il faut qu’ils aient appris très tôt à discuter, à écouter l’autre, à argumenter intelligemment. Il faut qu’ils aient été sensibilisés à leurs biais cognitifs. C’est ainsi que l’on forme un peuple citoyen. Le goût de la vérité et de la discussion argumentée sont des priorités. Se concentrer sur ces deux priorités est le seul moyen de garantir qu’après une transition vers un modèle économique plus vertueux, une nouvelle génération ne vienne saccager tous les acquis antérieurs.

Notes :

[1] Voir par exemple Marmion, J. et al. (2018). Psychologie de la connerie. Éditions Sciences Humaines.

[2] Martial Foucault, « Un vote de classe éclaté », L’enquête électorale française : comprendre 2017. Sciences Po-Cevipof. mars 2017. Ou encore : Ipsos, « 1er tour. Sociologie des électorats et profil des abstentionnistes ». Avril 2017.

publié le 1° février 2022

L’urgence climatique impose des mesures de rupture avec les logiques libérales

Les personnalités de la sphère écologiste sont rares à poser comme hypothèse la sortie du capitalisme pourtant nécessaire, regrette Thomas Portes, ex-porte-parole de Sandrine Rousseau, aujourd’hui soutien de Jean-Luc Mélenchon.

Des paysages calcinés à perte de vue. De l’eau aussi loin que nous pouvons regarder. La désolation. Ces paysages cataclysmiques ont rythmé notre été. Les commentaires s’enchainant, ton grave et hauteur de circonstance. La planète maltraitée depuis des décennies crache sa colère. Une colère de feu, un tourbillon de braises, des murs d’eau qui ravagent tout sur leur passage. Le réchauffement climatique n’était plus pour certains un lointain mirage frappant des contrées au nom imprononçable. Il était là, devant nous, semant mort et misère.

Alors que l’année 2021 se classe parmi les sept plus chaudes jamais enregistrées comme l’a révélé l’organisation météorologique mondiale, les rapports d’alerte climatique s’empilent aussi rapidement que les dividendes grossissent dans les poches des actionnaires, mais rien ne change. Notre pays ne fait malheureusement pas exception.

L’urgence climatique impose des mesures immédiates de rupture avec les logiques libérales actuellement à l’œuvre. Chaque seconde qui passe, et le Covid l’a révélé de manière magistrale, le modèle capitaliste et productiviste nous conduit dans un double mur, celui du creusement des inégalités et celui de la destruction de la planète.

Une chose doit être affirmée, la radicalité écologique qu’impose la situation ne pourra pas être réalisée sans un combat de classes.

Toutes les études le montrent, le niveau de richesse est corrélé au niveau de pollution. Ainsi en Europe, les 1 % les plus riches ont une empreinte carbone 22 fois supérieure à la limite de sécurité de 2,5 tonnes, ce qui représente 55 tonnes de CO2 par personne par an. Nous sommes face à une véritable pollution de classe.

Si de nombreuses personnalités de la sphère écologiste sonnent l’alertent sur la situation, elles sont rares à poser comme hypothèse la sortie du capitalisme. Le candidat écologiste Yannick Jadot a même affirmé devant une assemblée de patron n’en croyant par leurs yeux qu’il était favorable au « capitalisme européen ».

Il faut dire les choses : on ne s’accommodera pas du capitalisme. On n’arrivera pas à le restreindre, à le contenir ou même à « l’améliorer ». Ce sera lui ou nous. On peut tourner le problème dans tous les sens que l’on veut, aucune victoire n’est possible sans un changement de système. En effet, si Jaurès affirmait avec justesse dès 1895 que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage », on peut mettre à jour cette célèbre tirade en disant que « le capitalisme porte en lui la destruction de la planète comme le macronisme porte en lui le mépris »

Comment celles et ceux qui alertent depuis des années sur la crise environnementale, sur les désastres à venir, peuvent ils ne jamais poser la question de la responsabilité du capitalisme dans ce drame humain et écologique ? 

La genèse du capitalisme est celle d’une croissance infinie « quoi qu’il en coûte », pour reprendre les mots d’un de ses meilleurs VRP.

De la convention citoyenne aux COP en passant par les sommets et autres conférences, les champions du verdissement usent de tous les artifices possibles pour tenter de faire croire au mirage de l’écologie responsable dans le cadre d’un capitalisme régulé. Comme si criminaliser le capitalisme était tabou. Comme si beaucoup avait intériorisé de fait le fameux « there is no alternative ».

De la sortie du glyphosate à la relance du fret ferroviaire, en passant par l’interdiction des pesticides ou la reconnaissance du crime d’écocide, les renoncements ont été légion sous ce quinquennat. La justice a même condamné notre pays pour inaction climatique !

Si l’heure est grave, et le saccage de la planète bien entamé, rien n’est irréversible. Il s’agit simplement de choix politiques forts, de choix de rupture. Il faut faire l’écologie des gens et non l’écologie des lobbys. L’écologie de l’intérêt général contre l’écologie des intérêts de quelques-uns. Enfin il faut aussi sortir de cette injonction à la responsabilité individuelle, qui tend à faire croire que les comportements individuels, déconnectés du modèle économique dans lequel on évolue, à savoir le capitalisme, permettront de sauver la planète.

Avec le programme L’Avenir en commun, et la candidature de Jean-Luc Mélenchon nous portons ce programme de rupture, qui fait de la réponse aux besoins et de la planification écologique des armes qui dépassent les logiques du système capitaliste, qu’elles soient de domination, de prédation et d’aliénation. Dissocier l’écologie d’un positionnement clair sur le capitalisme, la finance, la mondialisation, c’est la priver d’une ancre primordiale et prendre le risque de dérives inquiétantes.

L’urgence climatique impose du courage politique, et nous devrons tenir bon.

publié le 28 janvier 2022

Le débat. Revenu universel ou plein-emploi,
où est la priorité ?

Pierre Chaillan sur www.humanite.fr

Dans le contexte de la crise sanitaire, de nombreux métiers ne trouvent pas preneur. Alors que des besoins humains et sociaux s'expriment, la question des conditions d'existence pour tous est posée. Avec les contributions de Sophie Taillé-Polian. Coordinatrice nationale de Génération.s, sénatrice du Val-de-Marne et d'Aymeric Seassau. Membre du comité exécutif national du PCF en charge du travail et des entreprises


 

Les évolutions dans le travail entraînent une nouvelle place pour le salariat. Le revenu universel permet à la vie humaine d’être au cœur de la société.

Sophie Taillé-Polian, Coordinatrice nationale de Génération.s, sénatrice du Val-de-Marne

À l’heure de la décarbonation, de la robotisation, de l’intensification du travail qui rend ce dernier insoutenable physiquement et psychiquement pour tant de salarié·es, la place du travail salarié rentable doit être revue dans notre société. La place de chaque citoyen·ne doit être reconnue par un accès à des moyens financiers pour une vie digne. Le travail est lié à la vie humaine. Nous devons cesser de le résumer au cadre restrictif de l’activité économique rentable. Pour aller vers une société d’émancipation, chaque citoyen·ne doit avoir les moyens de construire son projet de vie, doit pouvoir moduler le temps qu’il ou elle consacre à sa vie personnelle pour l’articuler à son apport au collectif humain auquel il appartient. La société du bien-être est une société où le travail a du sens pour celui ou celle qui le produit. Le travail salarié ne peut plus être à lui seul la clef de l’inclusion de chacun·e dans la société, et surtout pas celui fourni par le système économique actuel !

Combien de salarié·es souffrent d’une activité qui heurte leurs valeurs ? De personnes qui vivent leur « travail » comme une blessure, en raison de conditions trop difficiles ou d’objectifs impossibles à atteindre ? Bien souvent, avec un salaire insuffisant pour répondre à leurs besoins. Ce « travail »-là n’est pas un outil d’émancipation.

La croissance ne peut plus être un objectif en soi à l’heure des grands dérèglements climatiques. Ce sont les métiers du lien, en grande majorité occupés par des femmes, qui doivent être mieux pris en compte, et revalorisés. Le partage du temps de travail permet de mieux vivre, dans et hors le travail, mais aussi de créer de l’emploi et de lutter contre le chômage. La réduction du temps de travail effectif des salarié·es, en termes d’heures journalières ou hebdomadaires tout au long de la vie, par la mise en place de congés payés et par l’abaissement de l’âge de départ à la retraite, a vocation à réduire le chômage et les inégalités économiques, sociales et environnementales. À l’heure où le gouvernement contraint des étudiant·es à faire la queue dans des files alimentaires, laisse les plus grosses fortunes s’enrichir et polluer tandis que les plus pauvres s’enlisent dans la précarité, l’urgence est de trouver un moyen de répondre à la crise.

Nous avons la responsabilité collective de garantir à chacun·e le droit de vivre dignement. Aussi, revenu et travail universels ne doivent pas être opposés. Nous devons défendre un projet de société dans lequel la question de la protection sociale doit permettre de conjuguer droit au revenu et droit au travail.

Le revenu universel est l’outil indispensable pour une transition écologique protectrice des citoyen·nes. Notre économie doit se tourner vers une société décarbonée, les mutations seront rapides, elles sont parfois déjà violentes : les salarié·es doivent pouvoir compter sur une Sécurité sociale renouvelée.

 

Le travail constitue un enjeu d’émancipation, mais aussi de pouvoir. La sécurité d’emploi et de formation s’inscrit dans le projet de la transformation sociale.

Aymeric Seassau Membre du comité exécutif national du PCF en charge du travail et des entreprises

En réalité, les communistes veulent les deux (travail et revenus) et ne s’en cachent pas. Notre proposition de sécurité d’emploi et de formation pose les bases d’une société sans chômage portée par un nouvel âge de la Sécurité sociale. Il permettrait à chacun non pas de bénéficier d’un « revenu minimum », mais de la garantie d’un bon revenu à tout âge de la vie. Mieux : de bénéficier d’un revenu garanti pour se former tout au long de la vie et de continuer d’apprendre et de s’émanciper dans le travail. Voilà pourquoi le candidat communiste Fabien Roussel parle avant tout de travailler tous, de travailler moins (avec une nouvelle étape de la réduction du temps de travail) et… de travailler mieux.

Nous ne voulons pas d’une société à deux vitesses où certains vivraient de leur activité créative et d’autres resteraient dépendants d’un revenu d’assistance qu’il s’agirait seulement d’améliorer. D’autant qu’une telle réalité aggraverait sans aucun doute la domination du capital. D’ailleurs, le débat autour du revenu – de base, d’autonomie, universel… – est discuté aux quatre coins de l’échiquier politique sous des formes différentes, soulevé à gauche par Benoît Hamon et agité à droite par des ultralibéraux.

Or, pour nous, le travail est un enjeu d’émancipation, mais aussi de pouvoir. L’entreprise, le lieu de travail, c’est un lieu de socialisation où se forgent les imaginaires. C’est aussi et surtout un lieu de pouvoir. C’est le lieu de la confrontation avec les puissances d’argent dont nous voulons faire reculer la domination jusqu’au dépassement du capitalisme.

En libérant les travailleurs de l’épée de Damoclès du chômage de masse dont s’accommodent parfaitement le patronat et les libéraux, nous voulons aussi renforcer le pouvoir des travailleurs sur leur lieu de travail. C’est un constat aussi vieux que Jaurès qui déclarait, il y a plus d’un siècle : « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise. » Et c’est aujourd’hui pour nous un enjeu démocratique de première urgence parce qu’il conditionne les possibilités de changement social et de transition écologique. Nous voulons donc sécuriser le travail et la formation en renforçant d’un même mouvement les capacités de lutte et d’action des travailleurs eux-mêmes.

C’est une question politique, économique, philosophique. Et les communistes l’assument depuis Marx. Oui, notre cité future est gouvernée par des producteurs libres… par des travailleurs, donc.

Voilà pourquoi le projet de Fabien Roussel est solidement ancré sur la proposition de sécurité d’emploi et de formation comme sur les nouveaux pouvoirs des travailleurs dans l’entreprise. Cela suscite débat à gauche ? Tant mieux !

La question qui est posée relève bien de l’universel. Le travail comme les moyens dont on dispose pour vivre et s’émanciper relèvent d’un choix important : aménager ou transformer la société ?

publié le 21 janvier 2022

Populisme de gauche.
« Des percées électorales fulgurantes mais éphémères »

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Sociologue à l’université de Liège, Manuel Cervera-Marzal décrit dans un livre la fin du « cycle populiste de gauche », né en Europe en 2015. Il décrit et explique la percée fulgurante puis le déclin tout aussi brutal de mouvements tels que la France insoumise ou Podemos Mais un rebond reste selon lui possible… Entretien.


 

Le populisme n’est-il pas contre-nature ou « accidentel » en ce qui concerne la gauche ?

Manuel Cervera-Marzal L’histoire des gauches est composée de plusieurs traditions. Le populisme est clairement l’une d’entre elles. L’oxymore, c’est quand on parle de « populisme de droite ». Le RN en France ou Vox en Espagne ne sont pas populistes de droite mais d’extrême droite. Quand on fait l’histoire des gauches, on a un peu tendance à oublier cette tradition populiste. Personne parmi les historiens n’a remis en question le fait que le People’s Party aux États-Unis ou les Narodniki en Russie étaient de gauche. Leur projet de transformation de la société était clairement de gauche. Personne en France jusqu’aux années 1990 ne considérait que le populisme ne puisse pas être de gauche. Ce sont des historiens entrepreneurs comme Pierre-André Taguieff qui ont commencé à écrire des articles pour expliquer que le FN n’était plus d’extrême droite mais national­-populiste, puis populiste tout court. Du coup, aujourd’hui, tout est brouillé. Des chercheurs qui travaillent sur l’extrême droite disent travailler sur le populisme.

Vous soulignez que cette stratégie, avec le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017, a fait ses preuves. Pourtant, dans votre livre, vous considérez que ce cycle s’achève avec la FI.

Manuel Cervera-Marzal Quand on regarde ce qu’il s’est passé pour Podemos, Syriza, Jeremy Corbyn, on constate que cette stratégie a permis des percées électorales fulgurantes mais éphémères. Ce sont des forces politiques qui semblent surgir de nulle part en trois ou quatre ans. Mais, à moyen terme, la dégringolade est aussi brutale. Ces forces se sont souvent dotées de mouvements plutôt que de partis. Au moment de leur progression électorale, elles ont fait l’impasse sur la constitution d’un outil et d’un appareil militant. Elles ont pensé qu’avoir un leader charismatique et une base électorale ça suffisait. Or, c’est l’appareil militant qui permet de tenir sur la durée. Sinon, au moindre revers électoral ou à la moindre affaire touchant le leader, les populistes de gauche sont touchés en plein cœur. Pourquoi le PCF et le PS existent toujours malgré les revers électoraux ? C’est grâce à leur appareil militant.

Quel est le bilan de ce cycle ­populiste pour les gauches ?

Manuel Cervera-Marzal En dehors du discours, les mouvements populistes ont cherché à s’émanciper de la forme parti, considérée comme obsolète. Le populisme est aussi du mouvementisme. Ces mouvements se sont créés sur une promesse de différence et de démocratisation des organisations politiques, qui n’a pas été tenue. En dehors des échéances électorales, ce sont des coquilles vides. Quand on dissipe le côté « gazeux », l’organisation est très verticale. S’il y a un bilan à tirer, c’est celui-ci. La forme parti s’épuise, mais le remède proposé s’est peut-être avéré encore pire que le problème qu’il était censé régler. Ce qu’il faut regarder avec intérêt en revanche, c’est la situation du Parti du travail de Belgique. Il existe depuis 1979, et il est passé de 0,5 % des voix au début des années 2000 à 15 % à Bruxelles et en Wallonie. Dans le même temps, ils sont passés de 800 à 20 000 militants. Le PTB est peut-être en train de montrer une voie. Il a conservé ses structures de parti, son orthodoxie marxiste, tout en s’ouvrant sur la société, les étudiants, les plus précaires, et en choisissant un discours plus populiste. En France, ni les socialistes ni les communistes n’ont pu reprendre le leadership à gauche. Pour l’instant, c’est toujours Jean-Luc ­Mélenchon qui le tient et qui reste le seul en mesure d’accéder au second tour.

Ce n’est pas contradictoire avec votre théorie sur la fin du cycle populiste ?

Manuel Cervera-Marzal En 2019, quel que soit le pays, la gauche populiste a subi revers sur revers. En 2022, j’observe toujours la décrue. Mais je ne sais pas non plus ce qu’il va se passer dans les prochains mois et les prochaines années. On est dans des conjonctures politiques très ouvertes. Les grands partis de gouvernement de droite comme de gauche sont fragilisés dans la plupart des pays européens. La FI comme d’autres mouvements ailleurs peuvent rebondir à nouveau très fortement.

Manuel Cervera-Marzal. Le Populisme de gauche, sociologie de la France insoumise (Éd. la Découverte)

publié le 20 janvier 2022

Élection présidentielle. Quel est l’enjeu majeur pour la gauche en 2022 ?

Pierre Chaillan sur www.humanite.fr

Rappel des faits À moins de trois mois du premier tour de l’élection du président de la République, la discussion bat son plein sur le sens à donner à cette échéance.

Retrouver la confiance des classes populaires

Jean-Claude Mairal Ancien président PCF du conseil général de l’Allier

Depuis plusieurs semaines, les discours de lamentations se multiplient sur la division de la gauche avec l’appel à une candidature unique à la prochaine élection présidentielle, Christiane Taubira venant compléter le tableau ! Mais à aucun moment celles et ceux qui se font les protagonistes d’une telle candidature ne se posent la question de pourquoi la gauche est tombée aussi bas, ne pesant plus que 25 % du corps électoral. Or, c’est là une question fondamentale à laquelle il faut répondre si l’on veut que celle-ci retrouve la confiance des citoyens. Cela passe par un retour et une analyse sur l’action de la gauche au cours de ces quarante dernières années.

La France est fracassée : désindustrialisation massive, secteurs de la pêche et agricole sinistrés. Notre pays est passé d’une économie de production à une économie de consommation et de services, accompagnée de sa financiarisation.

Avec de multiples conséquences : l’envolée de la grande distribution et des importations de produits à bas coût ; des services avec de nombreux emplois peu qualifiés et peu rémunérés, faute d’emplois industriels dont un grand nombre ont été délocalisés ; les privatisations ; le chômage de masse ; le développement de la précarité, du traitement social du chômage, des CDD et de l’intérim ; des budgets contraints et alimentés par les taxes et impôts divers, notamment ceux produits par la consommation (TVA, taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) – l’impôt sur le revenu, pourtant le plus juste, ne représentant plus que 23,7 % des recettes du budget de l’État. Les masses salariales, du privé comme du public, ont été comprimées. On a fait appel à l’emprunt, augmentant l’endettement de la France. Une partie importante des citoyens sont désormais entièrement dépendants des dispositifs d’aide mis en place au plan national et au plan local, par les pouvoirs publics mais aussi par les associations qui permettent à 10 % de la population de se nourrir.

Cette logique économique mortifère, à l’œuvre depuis la fin des années 1970, est le fruit des politiques menées par différents gouvernements de gauche et de droite.

Alors que, depuis deux ou trois ans, la réindustrialisation revient dans les discours publics sur le devant de la scène, on serait en droit d’attendre que celles et ceux, de droite et de gauche, qui ont dirigé la France depuis des années procèdent à la critique de leurs politiques économiques. On ne les entend pas, ni celles et ceux qui ont été hier ministres et qui sont aujourd’hui candidats à l’élection présidentielle. Certains n’hésitent pourtant pas à se draper dans les couleurs du « made in France » ! Que n’ont-ils pas soutenu, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, le « produire français » qui était au cœur du programme du PCF et de son candidat à l’élection présidentielle de 1981, Georges Marchais !

Sans parler de la droite, dont on connaît le corpus idéologique, la gauche a pris une part importante dans les évolutions de la France, en abandonnant, à partir des années 1983, le combat pour le progrès et l’émancipation sociale en faveur du plus grand nombre, au profit des réformes sociétales et du traitement social du chômage. Elle a délaissé les couches ouvrières et populaires, enfermant celles les plus en difficulté, dans des logiques « d’assistanat » perpétuel avec la multiplication des aides sociales et des petits boulots. Elle a laissé le terrain à l’extrême droite et à l’abstention massive aux élections.

À partir des années 1980, nous sommes passés d’une gauche sociale à une gauche sociétale, s’accompagnant de l’affaiblissement du PCF et de l’absence de parlementaires ouvriers au sein de l’Assemblée nationale. Certes, les orientations sociétales de la gauche sont nécessaires, mais elles doivent aller de pair avec l’émancipation sociale. La révolte des gilets jaunes est l’expression de cet abandon. Il est tout à fait compréhensible que nombre de nos concitoyens n’arrivent plus à faire la différence entre la gauche et la droite. Comment croire en effet aux promesses des uns et des autres, s’ils ne sont pas capables d’assumer leurs actes passés et continuent de promouvoir les mêmes orientations qui ont montré leurs limites et leur inefficacité à répondre aux attentes des citoyens ?

Retrouver la confiance des couches ouvrières et ­populaires nécessite de donner confiance en l’avenir et de viser le travail pour tous avec des salaires décents, seul à même de rétablir les comptes de la nation et d’assurer à tous des services en nombre suffisant et de qualité. Fabien Roussel a parfaitement raison quand il proclame qu’il «  préfère le travail universel pour tous au revenu universel pour tous ». Car le travail confère à chacun sa dignité et sa place dans la société. Parler de revenu universel, c’est accepter l’idée que l’on ne peut pas juguler le chômage, admettre celui-ci comme une vérité intangible. C’est un nouvel avatar du traitement social du chômage et de la pauvreté.

L’enjeu pour la gauche n’est donc pas d’avoir une candidature unique, mais de procéder impérativement à une clarification sur ses responsabilités passées dans les difficultés de la France, de rompre avec ses orientations passées et présentes, et de retrouver les marqueurs de l’émancipation sociale.


 

S’unir derrière une candidature unique

Dominique Baillet Sociologue

Pour que la gauche figure au second tour de l’élection présidentielle, voire gagne l’élection présidentielle de 2022, une seule condition est nécessaire : une candidature unique. Comme en 1965 et en 1974 avec François Mitterrand, les partis de gauche d’aujourd’hui (PS, PCF, EELV, FI) devraient s’unir autour d’un seul leader et d’un seul programme.

L’union de la gauche, possible et souhaitable, source de victoire au XXe siècle (cartel des gauches en 1924, Front populaire en 1936, Front républicain en 1956, Union de la gauche en 1981, Gauche plurielle en 1997), doit s’effectuer autour d’un double projet : la reconstruction de la société française et la lutte contre son extrême-droitisation. Ce qui unissait la gauche du XXe siècle, c’était la question sociale, par opposition à la question nationale qui soudait la droite. Aujourd’hui, ce qui l’unit, c’est la question sociale et écologique.

Depuis la pandémie du Covid qui s’est abattue sur le monde en 2020 et en particulier sur la France, la société française a continué de s’atomiser, de s’archipelliser, bref de se déconstruire. Les inégalités sociales ont explosé, le lien social a continué de se distendre, la solidarité s’est amenuisée au profit de l’individualisme, du repli sur soi, et dorénavant du repli chez soi, le chômage a continué d’augmenter.

Pour remédier à ces tendances lourdes, la gauche pourrait s’unir pour proposer d’abord de retisser le lien social, notamment dans les territoires périphériques et les banlieues populaires, en particulier dans les quartiers déshérités gangrenés par la précarité et la pauvreté qui ne cesse d’augmenter (le nombre de pauvres a franchi en 2020 selon l’Insee la barre des 10 millions). Elle pourrait ensuite s’accorder pour favoriser la réindustrialisation de la France, assurer un certain protectionnisme défensif ­(défendu par exemple par Arnaud ­Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon), visant à protéger certains secteurs économiques de la concurrence mondiale, et lutter contre le chômage de longue durée qui s’aggrave, en proposant une politique de grands travaux. Elle aurait également la possibilité de s’entendre sur des sujets sociétaux d’avenir, telle la prise en charge de la dépendance, en multipliant les financements publics des maisons de retraite médicalisées.

Mais, surtout, la gauche devrait faire bloc pour s’atteler à un réarmement des services publics, notamment hospitaliers, qui ont montré en ces temps de pandémie leur impérieuse nécessité, et s’unir pour reconstruire l’institution scolaire, pilier de la ­République, qui connaît en son sein un « séparatisme » croissant entre l’école bourgeoise des « beaux quartiers », pour reprendre l’expression de Louis Aragon, fréquentée plutôt par les enfants des classes dominantes qui peuvent choisir leur école, et l’école populaire des faubourgs (aujourd’hui des quartiers dits sensibles), celle fréquentée par les classes populaires qui n’ont pas le choix de leur école, dont font partie l’immense majorité des enfants d’immigrés des dernières vagues migratoires. Elle pourrait ainsi s’unir pour reprendre le flambeau de la mixité scolaire, c’est-à-dire de la mixité sociale et ethnique et de la lutte contre la reproduction sociale, toujours à l’œuvre, pour lutter contre le décrochage scolaire de plus de 100 000 jeunes et développer une orientation positive des jeunes en échec scolaire, souvent soumis à une absence d’avenir.

Par ailleurs, la gauche pourrait se retrouver autour d’un programme commun écologique, visant à développer des nouveaux métiers écologiques, des « emplois verts », à créer des transports non polluants et à promouvoir le développement d’énergies alternatives ; bref un programme ayant pour but l’élaboration d’une nouvelle économie dont l’objectif serait de réconcilier l’homme avec son environnement naturel.

Si la gauche peut s’unir pour œuvrer à la reconstruction du paradigme du collectif, elle devrait partager la même analyse de la société française, caractérisée par une extrême-droitisation croissante. En effet, à la suite de la droitisation de la société et de la vie politique à l’œuvre depuis le début des années 1980, son extrême-droitisation a commencé au début du XXIe siècle et n’a cessé de s’amplifier. On assiste à une montée inexorable du Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN), non seulement sur le plan électoral, mais aussi, sur le plan culturel et des mentalités.

Sournoisement, l’idéologie, les idées, les paradigmes, le vocabulaire de l’extrême droite se sont diffusés de manière tentaculaire dans la vie politique, médiatique et sociale française. Enquête après enquête, force est de constater que les valeurs d’ordre, d’autorité et de sécurité, la peur – voire la haine – des étrangers, valeurs de l’extrême droite française maurassienne des années 1930, dans laquelle s’inscrit le RN, se sont banalisées, pire, ont le vent en poupe.

Ainsi, la gauche actuelle aurait tout intérêt à se souder pour s’insurger contre cette idéologie sécuritaire, autoritaire, et xénophobe qui gangrène la société française et a pris de l’ampleur depuis la pandémie. Si la gauche doit veiller à la sûreté, elle doit avoir pour impératif catégorique de privilégier la liberté à la sécurité, car un excès de sécurité tue la liberté et la démocratie et conduit à l’émergence d’un régime autoritaire.

Enfin, la gauche devrait se rassembler autour de valeurs universelles : la laïcité, celle prônée par Jean Jaurès, qui n’est pas le laïcisme anti-religieux, l’égalité, qui n’est pas la simple équité défendue par la droite, et la solidarité (version laïque de la fraternité), c’est-à-dire le respect de la tradition d’accueil des étrangers, l’intégration et non l’assimilation des immigrés et de leurs descendants, et la lutte contre le racisme et les discriminations. Bref, tout un programme pour 2022, à la portée d’une gauche digne de ce nom.

publié le 11 janvier2022

Yannick Jadot :
une écologie
sans colonne vertébrale ?

Florent R sur le site https://lvsl.fr

On l’aura compris : Yannick Jadot n’a rien d’un radical. Il tient à représenter une « écologie de gouvernement » susceptible de rassembler un large électorat. On peut comprendre que face au désastre climatique, la nécessité d’unir différents milieux sociaux en faveur d’une politique écologiste le conduise à tenir un discours modéré. On comprend moins que face à ce même désastre climatique, Europe-Écologie les Verts (EELV) ne dispose d’aucun agenda sérieux de rupture avec le mode de production et de consommation dominant. Refus de la planification étatique, absence de plan pour faire décroître les activités économiques polluantes, adhésion sans réserve aux institutions de l’Union européenne, alignement géopolitique sur l’Allemagne – pourtant fer de lance du libre-échangisme en Europe… Les incohérences du programme porté par Yannick Jadot sont nombreuses.

Vainqueur de la primaire écologiste le 28 septembre dernier, cet ancien directeur de programmes chez Greenpeace jouit d’une certaine légitimité chez ceux qui ont participé à l’exercice ainsi que d’une importante visibilité médiatique. Toutefois, son aura ne s’étend nullement au-delà du camp des Verts et des mouvements voisins. À l’heure où une partie croissante de la population française prend conscience que la préservation de conditions de vie acceptables sur Terre va dépendre de notre capacité à lutter efficacement contre le réchauffement climatique, on serait en droit d’attendre d’un candidat qui souhaite devenir le « président du climat » qu’il profite de cette tendance pour défendre une véritable transformation de l’économie ayant pour but ultime de préserver, voire d’améliorer la qualité de vie de l’ensemble des citoyens.

Ce mot d’ordre-là, qu’il s’agirait bien évidemment de concrétiser en mettant en œuvre une stratégie cohérente, serait parfaitement en mesure de séduire un large électorat. Mais au lieu de cela, M. Jadot se contente de lister « 15 propositions pour une République écologique et sociale », floues pour certaines d’entre elles, stratégiquement douteuses pour d’autres. Il s’appuie sur un « projet pour une République écologique » – concocté par EELV – fort imprécis quand il s’agit de définir les moyens à même d’atteindre les fins. Yannick Jadot n’évoque donc, à l’heure actuelle, qu’un homme politique lambda portant le projet défendu par un parti, et crédité de 8 à 9% des intentions de vote à l’élection présidentielle de 2022.

Monsieur Jadot est critiqué par ses adversaires pour sa volonté affichée de concilier écologie et économie de marché, le flou des mesures de transformation structurelle qu’il défend, ainsi que sa rhétorique consensuelle. De fait, il effectue peu de passages médias sans rendre un hommage appuyé aux « entrepreneurs » qui, « sur les territoires » (ou « le terrain ») luttent « au quotidien contre le changement climatique » avec une « énergie formidable ». Au point que l’on se demande pourquoi, avec tant de « bonnes volontés » l’économie ne s’est pas décarbonée d’elle-même !

Trois décennies de globalisation, d’intégration européenne et de décentralisation ont affaibli les prérogatives souveraines de l’État, indispensables à tout projet de planification écologique ; pourtant, loin de déplorer ce processus, Yannick Jadot en appelle à davantage « d’Europe », de « démocratie à l’échelle internationale » et… « de décentralisation » pour mener à bien cette planification.

S’il pointe bien du doigt les entreprises les plus ouvertement polluantes – souvent réduites à des « lobbies » -, il ne met pas en cause le système économique dominant. Faute d’identifier une cause au désastre environnemental – le régime d’accumulation néolibéral – et de présenter l’État comme un acteur central capable de conduire un changement structurel, il se condamne à une succession de vœux pieux.

L’éléphant dans la pièce

« Rendre la rénovation thermique des logements accessible à tous » (proposition n°1 de son programme), « approvisionner 100% des cantines des écoles, des hôpitaux et des universités et des autres établissements publics avec des produits biologiques, de qualité et locaux » (proposition n°4), « interdire l’importation des produits issus ou contribuant à la destruction des forêts primaires » (proposition n°5), sont des idées salutaires qu’il s’agirait de mettre en oeuvre au plus vite. Cependant, elles ne peuvent remplacer un programme de transformation économique qui s’attacherait à évaluer les besoins et exposer les outils de la transition pour chaque secteur.

Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, déclarait il y a peu : « La première nation qui saura bâtir un plan cohérent pour sortir du pétrole aura gagné l’avenir » [1]. M. Jadot prévoit certes la subvention des énergies renouvelables… mais c’est le plan cohérent qui fait défaut. « Entrepreneurs », « territoires », « société civile », « tissu associatif », « citoyennes et citoyens »… on n’en finirait pas d’égrener la liste d’acteurs sur lesquels le candidat compte s’appuyer pour mener à bien la transition écologique. L’absence de l’un d’entre eux fait cruellement défaut : l’État. Ce dernier est pourtant indispensable pour mener un changement structurel d’ampleur. Seul l’État peut impulser une mutation du mode de production et conduire la France vers un nouveau paradigme économique.

Comme l’a déjà souligné Laure Després, professeure émérite de sciences économiques à l’Université de Nantes, sous la présidence du Général de Gaulle « la planification indicative à la Française a fait l’objet d’un réel consensus national […]. Le but était d’orienter les investissements des entreprises publiques et privées vers les secteurs prioritaires pour la croissance » [2]. Au vu des évolutions observées depuis les Trente glorieuses, l’enjeu est précisément de créer un nouveau consensus national autour d’un nouveau mode de production qui prenne acte de la finitude des ressources et du désastre climatique. La finalité la planification écologique serait ainsi d’orienter les investissements vers les secteurs prioritaires, non pour tendre vers une croissance maximale mais pour mener à bien la transition énergétique.

L’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan, rappellent à juste titre que cela demande un contrôle public du crédit et de l’investissement qui défasse l’immense pouvoir que les créanciers et investisseurs privés ont accumulé depuis les années 1980 [3]. Une idée qui n’a rien d’utopique puisque ce contrôle existait en France dans les années 1950-1960. Le dispositif alors en place, nommé « circuit du trésor », conduisait les institutions publiques, les entreprises publiques ainsi que de nombreux ménages à déposer leurs avoirs monétaires au Trésor public, ce qui permettait à l’État de financer ses dépenses [4].

Une fois libérés de l’emprise des marchés de capitaux, il conviendrait d’organiser l’action à différents niveaux afin d’éviter une centralisation trop importante susceptible de menacer la dimension démocratique du plan. Mme Després, qu’il convient de citer assez longuement, a bien précisé en quoi consistait une planification multiniveau : « Les grandes orientations du Plan national sont discutées à l’occasion des campagnes électorales, votées par le Parlement et s’imposent à tous. La manière de les atteindre localement compte tenu des caractéristiques écologiques et sociales du territoire est laissée à l’appréciation des collectivités territoriales. Cependant, la région doit élaborer son propre plan en tenant compte des projets élaborés au niveau local et inversement, de même les niveaux national et régional doivent coopérer : des négociations sont donc indispensables pour adopter une démarche globale qui couvre l’ensemble des investissements réalisés par les différentes instances de la puissance publique ainsi que ceux qu’elles peuvent influencer sur leur territoire » [5].

Cette manière de procéder accompagnerait la relocalisation et le protectionnisme nécessaires à la reprise de contrôle de notre appareil productif. Précisons que la France serait dans l’obligation d’entamer un rapport de force avec les institutions européennes qui ne pourraient accepter de telles entorses aux règles de « concurrence libre et non faussée » sanctuarisées dans les traités de l’Union européenne. Il lui faudrait alors chercher le soutien du maximum d’États membres possibles, à savoir ceux qui seraient prêt à s’engager à leur tour dans une véritable planification écologique.

Si l’on veut que l’écologie soit autre chose qu’une succession de propos convenus, il est primordial de poser comme objectif décroissance de larges pans de notre économie, à savoir ceux qui contribuent à satisfaire ou créer des besoins jugés artificiels

Le candidat écologiste a choisi d’aller en sens inverse en prônant une « Union » avec l’Allemagne (proposition n°15), qui défend avec la plus grande ferveur l’ordre néolibéral actuel. Militer quotidiennement pour un « protectionnisme vert » tout en cherchant à renforcer ses liens avec un système de pouvoir structurellement attaché au libre-échange relève à tout le moins de la contradiction.

En cela, l’eurodéputé prend le risque de ruiner sa crédibilité auprès de quiconque ne lui est par encore acquis. La France ne peut faire l’économie d’un rapport de force avec l’Union européenne et l’Allemagne, et d’une affirmation claire des intérêts qu’elle tient à ne pas sacrifier si elle souhaite reprendre son destin en main. Si Monsieur Jadot défend verbalement la « planification écologique », il déclarait en 2016 qu’elle « ne [marcherait] que dans un cadre européen ». Trois décennies de globalisation, d’intégration européenne et de décentralisation ont affaibli les prérogatives souveraines de l’État, indispensables à tout projet de planification écologique ; pourtant, loin de déplorer ce processus, Yannick Jadot en appelait à davantage « d’Europe », de « démocratie à l’échelle internationale » et… « de décentralisation » pour mener à bien cette planification.

Aussi, il ignore que « la reconquête de nos souverainetés alimentaire, sanitaire, énergétique, numérique, industrielle » qu’il entend amorcer – à raison – ne pourra pas se faire « dans une Europe (sous-entendu, une Union européenne) enfin fière d’être un continent social ». Il est fondamental de rappeler que la Commission européenne et la Banque centrale européenne ont fait pression de manière répétée sur les États membres les moins « disciplinés » afin qu’ils diminuent les coûts de leur système de protection sociale, ce qui a mécaniquement porté atteinte à leur capacité à protéger l’ensemble des citoyens contre les risques de la vie (maladie, chômage…). Si l’éclatement de la pandémie de COVID-19 a mené à la suspension de certaines normes de discipline budgétaire – notamment celles du Pacte de stabilité et de croissance –, il n’est pas prévu que cela s’inscrive dans la durée. En 2009, François Denord et Antoine Schwartz publiaient déjà un livre intitulé L’Europe sociale n’aura pas lieu. La décennie qui a suivi a indéniablement confirmé leur analyse, et il n’y a aucune raison de penser que la tendance va s’inverser.

Enfin, s’il propose de « conditionner 100% des aides publiques aux entreprises au respect du climat, du progrès social et de l’égalité entre les femmes et les hommes » (proposition n°3), il est fort dommage que le candidat écologiste n’ait pas songé à préciser les normes à respecter. Dans le projet pour la République écologique, on peut lire que les aides seront mises en place « dans le cadre d’accords d’entreprise ou de branche pour les PME, fixant les progrès à atteindre en matière climatique et sociale ». Or, l’ère néolibérale que nous traversons actuellement se caractérise par une très nette domination du capital sur le travail. Sans normalisation imposée par la puissance publique, il est certain qu’une grande part des entreprises, à commencer par les multinationales, ne va pas réellement agir pour décarboner ses activités. Il existe donc un risque important qu’en l’absence d’une telle prise d’initiative étatique, les entreprises en question passent à travers les mailles du filet par de simples opérations d’écoblanchiment (greenwashing) et autres chartes incantatoires. La planification, en plus de remédier à cela, orienterait de manière claire les investissements qui doivent accompagner la transition énergétique, donnant ainsi la visibilité nécessaire aux entreprises.

L’épineuse question de la croissance

Aux impensés de Monsieur Jadot concernant la mutation de nos modes de production, répondent ceux qui ont trait à la mutation de nos modes de consommation.

Si l’on veut que l’écologie soit autre chose qu’une succession de propos convenus, il est primordial de poser comme objectif décroissance de larges pans de notre économie, à savoir ceux qui contribuent à satisfaire ou créer des besoins jugés artificiels – assortie d’un développement des secteurs peu carbonés et socialement utiles tels que l’agroécologie, le service à la personne ou la réparation d’objets. Une telle perspective implique de rompre avec le régime d’accumulation dominant – caractérisé par une financiarisation et une globalisation sans précédent du capital, et indexé sur la croissance des industries polluantes

Contrairement à une idée répandue, la décroissance de nombreux pans dominants de notre économie n’est aucunement incompatible avec la création d’emplois si elle s’accompagne d’un plan structuré de décarbonation de l’économie et du développement organisé des secteurs – répondant à des besoins jugés plus importants réels – où les travailleurs manquent. En effet, il est tout à fait possible de fixer un quota d’importation de téléviseurs et d’objets connectés, de faire dégonfler progressivement les grandes surfaces et d’interdire la création de nouveaux centres commerciaux tout en créant une garantie à l’emploi. Cette dernière correspondrait au financement de l’emploi en dernier ressort par l’État qui recruterait massivement pour mettre en œuvre la décarbonation ainsi que pour renforcer les secteurs que le plan viserait à élargir.

Logiquement, elle serait financée en partie grâce à la cessation du versement de la quasi-totalité des allocations chômages (qui ont représenté 35,4 milliards d’euros en 2019). Sur les cinq candidats à la primaire écologiste de septembre, une seule a mis en avant de manière assumée le terme de décroissance : il s’agit de Delphine Batho. La députée fait certes désormais partie de l’équipe de campagne de M. Jadot, mais la décroissance ne tient aucune pas de place dans les discours de ce dernier, qui réduit cette question à un simple « débat théorique » [6].

Si la pertinence du terme de décroissance peut être débattue, le coup de pied dans la fourmilière de la candidate était bienvenu. En effet, comme l’explique notamment Jean-Marc Jancovici, polytechnicien et président du Shift Project, le fonctionnement des machines sur lesquelles repose notre économie dépend en grande partie des ressources fossiles dont les réserves se contractent au fur et à mesure que nous les extrayons. D’après un graphique en courbe que M. Jancovici a réalisé à partir de données publiées par British Petroleum (BP), le dernier pic d’approvisionnement pétrolier des États membres de l’UE et de la Norvège a été atteint en 2006. Entre cette année et 2018, l’approvisionnement en pétrole a globalement baissé de 14% malgré une légère remontée au début de la dernière décennie due au boom du pétrole de roche mère (communément appelé pétrole de schiste) aux États-Unis.

Néanmoins, les sociétés spécialisées dans l’extraction de ce type d’hydrocarbure sont structurellement déficitaires, ce qui rend très incertain l’avenir de la production [7]. Il semblerait à tout le moins audacieux d’exclure que cette diminution de la quantité de ressources énergétiques disponibles n’ait pas pour implications une chute du PIB…

Si M. Jancovici analyse très peu les fondements purement économiques de la croissance pour se focaliser essentiellement sur ses fondements énergétiques, on ne saurait balayer d’un revers de main sa conclusion, tant elle trace les contours d’un avenir qui ne semble pas improbable : nous avons le choix entre une décroissance choisie et une décroissance subie. La première option consisterait à diminuer drastiquement, voire à stopper les investissements dans les secteurs qui visent à satisfaire des besoins jugés artificiels (5G, robotique, intelligence artificielle…) responsables d’une bonne partie des émissions de gaz à effet de serre, et à les réorienter vers ceux permettant de remplir des besoins jugés primordiaux (agriculture, textile, logement, sans parler des activités culturelles…) tout en cherchant les décarboner le plus possible. La seconde impliquerait des conflits dus à l’écart de plus en plus important entre la demande de ressources naturelles et l’offre disponible. Elle adviendrait d’ailleurs dans un monde où la qualité de vie aurait déjà sensiblement baissé par endroits (épisodes caniculaires répétés, manque de végétation…).

Il est fort dommage que Monsieur Jadot n’ait pas songé à prendre en compte ces contraintes. Celui pour qui l’écologie est « un projet d’émancipation », « un projet de liberté individuelle et collective » a omis d’inclure le consumérisme et les besoins artificiels comme facteurs d’aliénation. Si l’écologie est un projet de société, autant assumer les changements radicaux à porter si l’on ne tient pas à connaître une dégradation marquée de notre qualité de vie dans les décennies à venir. 

Notes :

[1] Cédric Garrofé, « Matthieu AUZANNEAU : “La première nation qui bâtira un plan cohérent pour sortir du pétrole aura gagné” », Le Temps, 22 septembre 2021.

[2] Laure Després, « Une planification écologique et sociale : un impératif ! », Actuel Marx, 2019/1.

[3] Cédric Durant et Razmig Keucheyan, « L’heure de la planification écologique », Le Monde diplomatique, mai 2020.

[4] Benjamin Lemoine, « Refaire de la dette une chose publique », Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, 27 juillet 2016.

[5] Laure Després, art. cit.

[6] La Décroissance, n° 182, Lyon, septembre 2021

[7] Matthieu Auzanneau, « L’inexorable déclin du pétrole. L’Union européenne, première victime de la pénurie ? », Futuribles, 2021/4

publié le 10 janvier 2022

Covid : les vrais combats de la gauche

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

À ceux qui se demandent où est la gauche, elle est dans la redéfinition d’un grand service public de santé dont les dirigeants calculent moins et soignent plus. Puissent les leçons de cette pandémie être tirées en profondeur.

On connaît la parabole de l’âne de Buridan, mort de faim pour n’avoir pas su choisir entre deux picotins d’avoine. Depuis le début de la pandémie, le président de la République – sauf le respect que je lui dois – est un peu à l’image de l’équidé de Jean Buridan. Il navigue entre deux injonctions contradictoires : suivre médecins et épidémiologistes dans le tout sanitaire – confinement, couvre-feu, fermeture des écoles –, ou privilégier l’impératif économique et social, et maintenir le pays en état de marche. Voilà qu’en cette rentrée, c’est nettement la seconde option qui a la préférence de l’exécutif, au grand dam particulièrement des praticiens hospitaliers. C’est un choix évidemment politique. Celui qui déplaît le moins à des agents économiques, et qui, dans l’instant, déplaît le moins à une opinion fatiguée préférant se résigner à quelques contraintes, comme le passe sanitaire. Ou vaccinal. Le pari est risqué. Mais on se gardera bien ici de jouer les oracles. Si ce mois de janvier, pour lequel les prévisionnistes nous prédisent l’enfer, passe sans trop d’encombres, Emmanuel Macron s’en tirera à bon compte. S’il advenait que des gamins soient gravement touchés après avoir été contaminés à l’école, l’opinion, à n’en pas douter, se retournerait violemment contre le pouvoir. Ce pari est encore plus risqué qu’il y paraît. Car le variant omicron, à raison de plus d’un million de contaminations par semaine, pourrait tout de même finir par désorganiser l’Éducation nationale et paralyser l’économie pour conduire à l’option que le gouvernement n’a pas voulue. L’âne de Buridan, vous dis-je.

Et la gauche dans tout ça ? Je ne crois pas que l’opposition systématique soit de bon aloi dans une situation aussi complexe. Macron tient bon dans les sondages. Comme si le caractère systématique des critiques avait un effet paradoxal. À lui l’ingratitude du pouvoir, aux autres les beaux discours. Le principe de responsabilité doit donc prévaloir. Ne pas chercher à flatter les ignorances, ni à politiser à l’excès ce qui n’est pas politisable. Le vaccin par exemple. La responsabilité dicte d’y encourager nos concitoyens les plus réticents. Christiane Taubira s’est semble-t-il rendu compte de sa bévue après avoir refusé d’appeler ses compatriotes guyanais à la vaccination. Jean-Luc Mélenchon lui-même ne parvient toujours pas à être clair sur le sujet, jusqu’à affirmer le 3 janvier sur France Inter qu’« il n’y a pas d’argument rationnel » en faveur de la vaccination… L’exemple nous vient des États-Unis, où Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders mènent une intense campagne en faveur du recours aux vaccins.

Il est vrai que le gouvernement a répandu, un temps, l’illusion que les produits de Pfizer, Moderna, Johnson & Johnson et autre AstraZeneca constituaient des remèdes magiques. Ils ne le sont pas. Mais leurs vertus sont considérables. Les non-vaccinés ont 9 fois plus de risques d’être hospitalisés, et 14 fois plus de finir en soins critiques. Le but est non seulement d’épargner des vies mais aussi d’éviter l’effondrement de notre système hospitalier. Une expression lourde de drames humains et de cas de conscience pour le personnel soignant. Invoquer la liberté individuelle relève donc du contresens. Pour paraphraser Robespierre, disons que la liberté des antivax s’arrête là où commence celle des soignants à prendre en charge des victimes d’autres pathologies. Je n’irai pas jusqu’à emboîter le pas au professeur André Grimaldi qui se demande si les antivax ne devraient pas assumer leur libre choix en s’engageant à ne pas être ranimés. Formule que je veux entendre comme rhétorique, mais qui exprime la colère d’un homme qui est une conscience dans le domaine médical. La gauche ne devrait ni se diviser ni perdre son temps dans un débat qui n’a plus lieu d’être alors que la science a tranché.

Elle doit en revanche continuer le combat pour la levée universelle des brevets des Big Pharma. Ce à quoi s’oppose l’Union européenne qui replace là où il lui convient son curseur. Les profits d’abord. On entend que Pfizer s’y serait finalement résigné pour l’accès à sa nouvelle molécule antivirale. Médecins sans frontières corrige : en fait, l’accord conclu avec l’agence Unitaid exclut les grandes puissances émergentes, Chine, Brésil ou Argentine, qui, comme par hasard, ont une vraie capacité de production. Or, le covid-19 ne sera ni éradiqué ni même ramené à l’état de simple grippe tant qu’il continuera de circuler sur une grande partie de la planète. La gauche doit surtout repenser globalement la politique de santé. Le professeur Grimaldi s’y est essayé dans son Manifeste pour la santé 2022, qui peut venir en renfort des programmes de Mélenchon, Jadot ou Roussel, déjà très élaborés (1). Lire en particulier les pages consacrées à « l’heure des managers » et à « l’étranglement de l’hôpital public par l’austérité » (les années 2010-2019). Un massacre vécu de l’intérieur. À ceux qui se demandent où est la gauche, elle est là dans cette redéfinition d’un grand service public dont les dirigeants calculent moins et soignent plus. Puissent les leçons de cette pandémie être tirées en profondeur. Car ce n’est pas seulement affaire de lits. Ce sont aujourd’hui les personnels qualifiés dans toutes les spécialités qui manquent. C’est toute la pyramide sociale qui vacille, quand on redécouvre que ce sont les fonctions les plus essentielles, les soignants, les enseignants, qui sont les moins considérées. Et puisque c’est l’heure des vœux, formons celui que les responsables de ces deux décennies calamiteuses soient sanctionnés. Il y a, paraît-il, une échéance pour ça. Alors bonne année de mobilisation à toutes et à tous. a

(1) Manifeste pour la santé 2022, André Grimaldi, Odile Jacob..

 

publié le 8 janvier 2022

Catherine Tricot : « Regards ne fait la campagne de personne,
ça n’est pas son rôle »

sur www.regards.fr

C’est la première midinale de l’année 2022 ! Catherine Tricot, directrice de la revue Regards, revient sur l’état de la gauche à la veille de l’élection présidentielle. Et précise la place que Regards va occuper durant cette année très politique, avec l’arrivée de nouveaux rendez-vous. Elle est l’invitée de #LaMidinale.


 

Une vidéo à voir sur :

..https://youtu.be/leY2eiHY_VE

 

 

dont voici quelques extraits :


 

Sur le drapeau de l’UE sous l’Arc de Triomphe

« La politique, c’est des symboles. En l’occurrence, chacun choisit ses symboles. Macron a décidé de marquer le coup en mettant ce drapeau européen, il n’a pas choisi par hasard d’exercer la présidence de l’Union européenne pendant cette période électorale. Il veut faire de la question européenne un point de clivage, de positionnement et d’identification de sa campagne. Il a réussi son coup puisque tout le monde s’est positionné sur le sujet. »

« Il faut aller un peu plus sur le fond, on ne va pas s’en tenir à une question sur le symbole. La question du rapport de la France à l’Europe et au monde est un sujet. Que ça s’enflamme autour de la présence du drapeau, ça ne m’étonne pas complètement. Il en faudrait un petit peu plus pour savoir comment faire face aux défis dans le monde où on est. »

« Emmanuel Macron fait une proposition assez puissante : après avoir fait la France 2030, il a fait un discours le 30 décembre, l’Europe 2030, dans lequel il dessine les axes stratégiques. Les questions d’orientation de l’Europe et de la France méritent d’être discutées. On ne peut pas laisser à Emmanuel Macron le débat sur la stratégie. »

Sur la gauche et la présidentielle

« Il y a un espoir ! Il y a un sondage dans Libération jeudi dernier qui dit que 41% des Français se situent à droite et 41% à gauche. Le problème, c’est qu’on entend que ceux qui se situent à droite, au point qu’on croit qu’ils sont 75% ! »

« Il faut faire entendre la gauche et décrocher les électeurs de gauche qui continuent de voter Emmanuel Macron. »

« On est dans une situation où le choix se fait parmi les quatre candidats de droite. Quand on en est là, c’est pas terrible. »

« Il faudrait être plus simple dans les propos pour qu’on identifie mieux quels sont les axes des différents candidats. Peut-être nous rendrons-nous compte qu’il n’y a pas tant d’écart. »

Sur Regards et son positionnement vis-à-vis des candidats

« Regards n’habite nulle part. C’est un journal. Ce qui n’est pas sérieux, c’est de ne pas discuter. Les candidats font leur campagne, c’est tout à fait légitime, mais on a besoin d’avoir des lieux où on est dans un rapport à la fois bienveillant et critique. C’est ça, exactement, la position de Regards. Nous sommes un journal de gauche, nous assumons l’identification à la gauche, à son histoire et à son futur. Nous pensons que tout ce qui se dit peut être discuté. Et quand on le discute, on ne le discute pas avec un mauvais esprit. Quand on émet une critique, c’est pas parce qu’on veut être méchant, c’est pas parce qu’on veut déglinguer qui que ce soit, c’est que, sincèrement, c’est ce qu’on pense. Nous exprimons nos doutes parce que, des certitudes, on n’en a pas tant que ça. »

« Nous ne faisons la campagne de personne. Ce n’est pas notre rôle. »

« Regards n’est pas homogène, ni ses lecteurs, parce que la situation politique ne l’est pas. Il n’y a pas une ligne qui s’impose, qui rassemble tout le monde. »

Sur le prochain numéro de Regards : « La gauche grand-remplacée. Comment en est-on arrivé là ? »

« C’est un constat. C’est un peu provocateur, un cri d’alarme, de désespoir, mais on a vraiment le sentiment qu’aujourd’hui la gauche ne parvient plus à se faire entendre et qu’elle est submergée par des idées de droite et d’extrême droite. Notre idée, c’était de dire notre colère devant cette situation et d’apporter des réflexions – sans faire offense à personne et surtout pas aux militants qui se battent pour faire entendre les positions de leur candidat. »

« Il y a un sérieux problème, qui n’est pas circonstanciel. Quand on titre "Comment en est-on arrivé là ?", on veut dire de manière subliminale que ça s’installe dans le temps long, au moins 40 ans, et assurément les 20 dernières années. »

Sur les nouveautés à venir pour Regards

« On a plusieurs chantiers qui seront prêts courant janvier. On garde un peu de surprise mais il y aura deux personnalités qu’on aime beaucoup à Regards qu’on va mettre en débat et une autre pastille sur l’histoire. »

« On a déjà installé deux rendez-vous qui ont trouvé leur place : le débrief du dimanche soir où Pablo, toi et moi discutons de l’actualité de la semaine. Il y a aussi "Des bières, des chips et des gauchistes", chaque samedi, avec des personnes qui sont très engagées et qui affirment avec brio leurs convictions politiques. C’est un peu un contrepoint du débrief. »

« On va s’installer sur Tik Tok afin de parler à la jeune génération. »

« En partenariat avec les journaux indépendants, on va interroger l’ensemble des candidats de gauche à la présidentielle. Ça s’appellera "Face aux indés". »

Comment aider Regards ?

« La première des manières de nous aider, c’est de s’abonner. La deuxième façon, c’est de verser régulièrement cinq euros par mois, par exemple. Enfin, vous pouvez utiliser "Presse et pluralisme", qui permet de défiscaliser les 2/3 de ce que vous nous verser – c’est une part non-négligeable de nos ressources. Je trouverais plus normal que le gouvernement s’engage vis-à-vis des sites Internet car aujourd’hui il n’y a d’aides qu’à la presse papier. Nous n’avons pas d’aides publiques. »

publié le 6 janvier 2022

2021 n’est pas une année dont je me souviendrai avec un plaisir inaltéré mais…

Par Pablo Pillaud-Vivien | sur www.regards.fr

2021 se termine et on a envie de se dire que c’est pas trop tôt, qu’on vient de se taper une bonne année de merde et que vivement la suite parce qu’on n’en peut plus. Seulement, commence 2022 et l’on a déjà peur de ce qu’elle va nous réserver.

Il est probable que les manuels d’histoire, lorsqu’il s’agira de traiter de l’année 2021, ne parleront presque que du Covid. Qu’ils diront que ce fut une parenthèse dans la vie des gens à défaut d’être le point de départ pour le monde d’après comme certains ont aimé le penser à l’été 2020 (c’est drôle comme cette époque paraît lointaine). Pour les plus précis d’entre eux, on mentionnera la reprise du pouvoir par les Talibans en Afghanistan ou à la fin d’Angela Merkel en Allemagne. En zoomant sur la France, on parlera peut-être du grignotage de notre État de droit avec le vote de la loi Séparatisme ou l’affaiblissement de notre modèle social avec la réforme par décret de l’assurance chômage – mais faudra un manuel tatillon.

La droite donne le la et pète les plombs

Au-delà de ces pauvres manuels du futur, il y a ce que nous retenons, nous les vivants de 2021 : la dérive toujours plus à l’extrême droite de ce qu’on appelle le débat public. Les médias laissent de plus en plus de place à des paroles dont les fondements sont la haine et le ressentiment. Ils observent et commentent (j’allais écrire « analysent ») avec de plus en plus de bienveillance des projets les plus rances. Ils déroulent le tapis rouge à quiconque veut fracturer plus avant la société, surtout si c’est fait sur la simple base d’une conviction élaborée le matin même en buvant le café ou en naviguant sur Twitter. Que le pôle ouvertement raciste ait deux candidats qui, cumulés, avoisinent les 30% dans les sondages, n’est même plus un sujet d’étonnement – ni même d’inquiétude.

Pis, le déplacement progressif mais d’apparence inarrêtable de la fenêtre d’Overton emporte tout dans son sillage : les Républicains n’ont plus de républicain que leur nom. Lors de leurs campagnes pour l’investiture de leur parti, les différents candidats ont rivalisé d’inventivité pour marcher sur les terres de l’extrême droite. Pour tout dire, on a eu l’impression d’assister à des débats entre trolls qui n’a que faire de l’histoire de leur courant politique, des Droits humains, des textes ratifiés par la France et même de la Constitution, chacun y allant de ses remarques-propositions abominables sur le traitement des personnes exilées, sur l’immigration en général ou sur l’islam. De même, soi-disant plus au centre, le gouvernement et la majorité se sont aussi illustrés par des prises de position qui ont réussi à allier le pire de beaucoup de domaines : un discours de chasse aux sorcières mortifère à la fois dirigé contre les musulmans, sujets tristement boucs-émissaires de notre époque, et contre les intellectuels, les universitaires islamogauchistes, leurs alliés ; un je-m’en-foutisme et une fin de non-recevoir ahurissante, au vu de la pandémie que l’on traverse, quant au manque de moyens qui terrasse l’hôpital public ; un mépris du dialogue social et politique autant que des institutions (notamment le Conseil d’État et le Parlement) et de la population en général ; l’invention d’un monde parallèle où se déploie un discours sur la France qui va mieux, qui va presque bien..

Parallèlement, on a vu une montée en puissance de la pauvreté et de la précarité psychologique. Face auxquelles, que cela nous plaise ou non, Emmanuel Macron a réussi à faire croire qu’il répondait présent par la modération des mesures qu’il a prises (même s’il est tout à fait légitime de les critiquer à l’envi), intégrant intelligemment des considérations psychologiques premières, mais aussi parce qu’il n’y pas eu de tsunami social tel que beaucoup de commentateurs et acteurs de gauche l’annonçaient. Dans l’urgence sanitaire, le président de la République dans sa jupitarité exemplaire, a cornerisé ses opposants – et notamment sa gauche : ou bien vous êtes avec lui et vous luttez contre la pandémie, ou bien vous êtes contre ses mesures et vous êtes anti-sciences. Plus d’argent pour l’hôpital public ou la levée des brevets sont des mesures qui n’ont pas réussi à apparaître comme étant des nécessités absolues pour répondre à la crise – et nous ne pouvons que le déplorer.

La gauche post-2021 : la mort ou la renaissance

Mais 2021, c’est aussi l’année où les femmes de chambre de l’hôtel Ibis de Batignolles ont gagné et obtenu, après 22 mois de mobilisation, une hausse de salaire et une amélioration de leurs conditions de travail. De même pour les salariés de Leroy-Merlin au début du mois de décembre. La réouverture du train de marchandises, entre Perpignan et Rungis est aussi à mettre au crédit de nos luttes. Sur le plan parlementaire, Leila Chaïbi, députée européenne de la France insoumise, est parvenue à mettre sur la table un projet de directive européenne reconnaissant la présomption de salariat des travailleurs des plateformes. André Chassaigne, député communiste, lui, a permis de revaloriser les pensions des conjoint-es d’agriculteur-trices. On ne peut pas dire que l’année 2021 ait été complètement une annus horibilis.

Et puis 2021, ça a aussi été des grands films, des grands livres, de grandes pièces de théâtre, de grandes expositions, des exploits sportifs dans lesquels chacun pourra mettre ce qu’il veut en lisant ces lignes. La vie ne se limite pas aux événements politico-sociaux. C’est con à écrire mais un éclat de rire, une naissance, une rencontre ou un bon barbecue/chichas/bowling/ce-que-vous-voulez, entre vous et vos potes ou votre famille, c’est sûrement ça aussi qui a fait 2021. Oui il y a Éric Zemmour tout le temps à la télé, les fachos qui défilent dans la rue en mode pépère, les réseaux sociaux infestés de tout et n’importe quoi mais surtout emprunts d’une agressivité dévastatrice, Emmanuel Macron qui vous prend pour un idiot, le changement climatique pour lequel personne n’entend se bouger vraiment et le retour du port du masque dans la rue, mais au fond, on a encore de quoi se battre car de la ressource, il nous en reste.

Tout ça pour aboutir sur quoi ? Sur la gauche. En vérité, elle est un peu partout la gauche, autant dans nos défaites et les dangers qui nous guettent que dans les victoires de celles et ceux qui se battent. La gauche politique est en voie de disparition institutionnelle, médiatique et parlementaire, mais on n’est pas à l’abri d’un sursaut - j’écris cela pour tous les camarades qui militent, qui y croient dur comme fer et qui ont raison d’y croire. Alors voilà ce qu’il faut nous souhaiter, à gauche pour 2022 : la réconciliation de nos espérances, de nos luttes, de nos incarnations et de nos rires. Et d’arrêter avec les définitions de périmètres infranchissables : bien sûr que les insoumis sont des sectaires, les socialistes des traîtres et les écologistes des idiots utiles. Mais chacun de votre côté, vous avez vocation à prendre le pouvoir en France. Et faire donc avec tous les Français. Donc commencez par trouver un moyen de faire avec vos plus proches concurrents, même s’ils vous exaspèrent. Bref, y’a du pain sur la planche en 2022. Et pour après.

 

publié le 14 décembre 2021

Si en 36, chacun à gauche avait campé sur ses positions, il n’y aurait pas eu de Front populaire

par Roger Martelli sur www.regards.fr

Mais nous ne sommes pas en 1936. Et à quelques semaines de l’élection présidentielle de 2022, avec pas moins de sept candidats de gauche sur la ligne de départ, la probabilité – je dis bien « probabilité » et pas « inéluctabilité » – d’un résultat désastreux est énorme.

On dira certes – et on aura raison de le dire – que la société dans son ensemble n’a pas viré à droite et que les mouvements sociaux évoquent le plus souvent les valeurs positives qui sont le terreau de la gauche historique. Même sidérée, la gauche n’a pas disparu du paysage français.

Dans l’espace politique institutionnel, le mouvement porte pourtant aujourd’hui vers la droite, « boostée » par sa fraction la plus extrême. La gauche dans les sondages reste engluée dans des totaux bien au-dessous des 30%. Son éparpillement rend assurée son absence au second tour, sauf cataclysme par essence imprévisible. Et quand bien même elle parviendrait au tour décisif, elle n’est pas certaine de vaincre, quel que soit l’adversaire.

 À entendre les uns et les autres, chacun est à même d’accéder à l’Élysée, ce qui laisse envisager une gauche proche des 100% des suffrages exprimés… Ce n’est bien sûr pas raisonnable. Même rassemblée, la gauche n’a aucune certitude de concourir au second tour ; mais son éclatement ne fait que rendre le probable inéluctable. Cela signifie que le champ libre serait laissé à la droite, le choix se faisant entre trois de ses variantes, qui ne présentent pas le même danger historique, mais qui ouvrent toutes vers des évolutions socialement et démocratiquement redoutables.

La revendication de l’union de toute la gauche se heurte certes à une vérité d’évidence : la gauche n’est pas uniforme et les clivages qui la traversent ne sont pas de détail. Je n’ai jamais aimé l’image des « deux gauches », qui trace entre les gauches des murs tout aussi intangibles qu’infranchissables. Mais j’ai toujours pensé que l’absence de « mur » n’invalidait pas la présence de « pôles », au demeurant historiquement variables. Et, sur la longue durée de l’histoire de la gauche, j’ai considéré et considère encore que, dès l’instant où on ne l’enferme pas dans des cases hermétiques, l’un des clivages les plus décisifs est celui qui oppose la propension à « l’opportunité » et le choix de la « radicalité ». Les deux termes ne s’enferment pas dans des définitions immobiles, ils prennent des formes et délimitent des contours variables, mais ils structurent globalement le rapport des forces internes à la gauche.

Je crois la polarité positive, dans la mesure où elle peut pousser le pôle de « l’opportunité » à ne pas sombrer dans la compromission et les abandons et, en sens inverse, où elle oblige l’autre pôle à ne pas confondre la radicalité et l’incantation. En situation « normale », on peut convenir que le plus important est de savoir lequel de ces pôles est le plus attractif. Dans ce cas, la concurrence entre les deux peut être considérée comme saine et, de fait, elle n’a pas empêché la formation de majorités propulsives, en 1936, à la Libération ou en 1981-1982.

C’est en tout cas cette conviction qui, à mes yeux, avait poussé les « refondateurs » communistes à avancer naguère l’hypothèse d’un « pôle de radicalité », travaillant en même temps à renforcer le flanc gauche de la gauche politique et à retisser des liens modernisés entre la dynamique sociale, les constructions politiques et la sphère idéologico-symbolique. Les mots pour le dire ne sont plus les mêmes, mais la visée n’a pas changé. La gauche ne peut pas être pleinement elle-même, si la belle tradition plébéienne, démocratique et révolutionnaire née en 1789-1794 est minorée, d’une façon ou d’une autre.

Si la gauche persiste dans son éparpillement actuel, peut-être ne restera-t-il plus qu’à choisir, non pas le meilleur, mais la moins mauvaise candidature, pour une gauche qui veut rester fidèle à ses valeurs. Pourtant, tout le monde ne voudra pas faire ce choix et, quel que soit le classement final, toute la gauche pourrait bien se trouver en position affaiblie.

Mais sommes-nous dans une situation « normale » ? La gauche est dans un état d’affaiblissement qui touche toutes ses composantes, pour des raisons différentes. L’extrême gauche a raté l’occasion de 2002 (10% des suffrages au premier tour de la présidentielle, pour les seuls candidats héritiers du trotskisme) et, si elle garde sa combativité, elle est retournée à ses scores modestes. Le PC rêve d’un grand retour, mais tout laisse entendre qu’il restera plus ou moins dans sa marginalité électorale. Les héritiers du socialisme (Hidalgo, Montebourg… ou d’autres) continuent de payer l’addition des choix socialistes entamés en 1982-1983, quand le PS était archi-dominant. Mélenchon avait pour lui la réussite d’une élan rassembleur, auquel il a tourné le dos dès le soir du premier tour de 2017. Ce faisant, au fil des élections et des sondages, il a perdu une part importante de son capital acquis et il doit chercher à rattraper le temps perdu depuis. Quant à Jadot, il exprime bien l’incapacité écologiste à choisir pour l’instant entre un projet de rupture renouvelée, adaptée aux enjeux de notre temps, et la simple occupation de la place libérée par une social-démocratie subclaquante.

De ce fait, le grand risque est que se reproduise, pour la gauche dans son ensemble, ce qui a enfoncé la gauche de gauche dans l’échec en 2007. Cette année-là, il s’agissait de dire qui était le plus légitime pour exprimer électoralement l’élan révélé par le « non » de gauche au projet de traité constitutionnel européen de 2005. À l’arrivée, la « victoire » est revenue à Olivier Besancenot avec… un peu plus de 4%. Le résultat fut que la gauche antilibérale, massacrée par elle-même, n’a plus eu d’autre choix après 2007 que de confier son destin à un transfuge bienvenu du socialisme, en l’occurrence Mélenchon. Ce choix a été éminemment positif jusqu’en 2017, mais sa force propulsive a été émoussée depuis, par celui-là même qui l’avait dynamisée par son incontestable talent.

Si la gauche persiste dans son éparpillement actuel, peut-être ne restera-t-il plus qu’à choisir, non pas le meilleur, mais la moins mauvaise candidature, pour une gauche qui veut rester fidèle à ses valeurs. Pourtant, tout le monde ne voudra pas faire ce choix et, quel que soit le classement final, toute la gauche pourrait bien se trouver en position affaiblie. Ce n’est pas « pleurnicher » ou se laisser aller au goût morbide de l’autodestruction que de faire ce constat, qui est de fait partagé par la majorité d’une mouvance de gauche espérant passionnément que l’unité prendra le pas sur la parcellisation.

Ou bien la situation relève de l’urgence et il faut alors accepter qu’il y ait du compromis à gauche : l’essentiel est dès lors de fixer du mieux possible le point d’équilibre de ce compromis. Ou bien le moment présent ne relève pas de l’urgence : alors la gauche peut jouer avant tout la partition de la concurrence, au seul risque toujours possible du ridicule du résultat enregistré à l’arrivée.

Il y a encore autre chose… Le risque devant lequel se trouve notre pays n’est pas seulement celui d’une gauche affaiblie et d’une droite victorieuse. Il est celui du triomphe d’une droite droitisée, quand ce n’est pas d’une droite extrême-droitisée. Dans ce contexte, il est toujours possible de mettre l’accent sur la réalité d’une gauche divisée : de fait, il y a dans l’invocation d’une union de la gauche quelque chose d’un fantasme. Mais cette fiction a en même temps un mérite : rappeler que, s’il est important de dire qui à gauche donne le ton, nul à gauche ne peut mettre en œuvre son projet, s’il ne peut s’appuyer sur des majorités qui l’aident à le réaliser. Il faut certes de la rupture, mais aucune rupture n’est profonde et durable, si elle ne repose pas sur un élan majoritaire. Et l’accord sur un programme, même étoffé par des centaines de propositions, n’est pas la condition fondamentale de cet élan. Le programme commun n’a-t-il pas montré, tout à la fois, la force de l’union ainsi conçue et sa fragilité face aux contradictions épaisses du réel ?

Ajoutons que, si en 1934-1936, chacun à gauche avait continué de camper sur ses positions, assuré d’incarner à lui seul la classe ouvrière, la gauche, la révolution ou la République, il n’y aurait pas eu de Front populaire. Ou bien la situation relève de l’urgence et il faut alors accepter qu’il y ait du compromis à gauche : l’essentiel est dès lors de fixer du mieux possible le point d’équilibre de ce compromis, pour qu’il écarte le moins de monde possible sans tomber dans le consensus mou. Ou bien le moment présent ne relève pas de l’urgence : alors la gauche peut jouer avant tout la partition de la concurrence, au seul risque toujours possible du ridicule du résultat enregistré à l’arrivée.

En 2017, Mélenchon avait frôlé les 20%, tandis que Hamon avait été attiré dans le gouffre par la longue dérive du socialisme français, accélérée par la débâcle du hollandisme. Le résultat de Mélenchon pouvait être à juste titre considéré comme une bonne nouvelle, mais au sein d’une gauche réduite à la portion congrue (27%). Près d’un demi-siècle auparavant, en 1969, le communiste Duclos avait dépassé la barre des 20% et laminé le candidat socialiste, Defferre, qui payait la note (5%) d’un parti socialiste SFIO discrédité. Mais le PC de l’époque avait tiré de son résultat un argument supplémentaire pour pousser sa stratégie d’union de la gauche autour d’un programme. Du coup, la gauche écartée du second tour en 1969 a progressé en se rassemblant dans les années 1970. Mélenchon, lui, a pensé que son bon résultat présidentiel le dispensait désormais de s’adresser à la gauche et que le « peuple » allait se tourner vers lui. Du coup, il a perdu du côté de la gauche, et le « peuple » en bonne partie est allé voir ailleurs.

Au lieu de répondre sèchement à une proposition d’union, quoique l’on pense de qui émet cette proposition, peut-être serait-il préférable d’entendre que ce désir de rassemblement n’est pas celui d’un ou de quelques individus. Il est celui d’une grande partie de ce que l’on appelle le « peuple de gauche ». Ne pas y répondre est un risque immense.

On pouvait penser que l’expérience du macronisme allait ramener au bercail les électeurs de gauche abusés. Ce n’a pas été le cas dans les élections nationales qui ont suivi et, là encore, les sondages laissent entendre qu’une faible part de l’électorat Macron de 2017 est prête à se tourner à nouveau vers la gauche. Parce que la colère ne suffit pas pour tirer les catégories populaires vers la gauche, parce que les programmes ne suffisent plus à redonner le sens de l’espérance aux dominés, parce que la gauche qui a tant promis ne fait plus rêver. Et si à cette carence d’espérance s’ajoute le spectre de la division, alors la sidération peut prendre le pas et laisser une forte part de la gauche potentielle l’arme au pied. Dans ces conditions, ce n’est pas le volontarisme de façade qui peut remettre du carburant dans le moteur. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts », s’exclamait en septembre 1939 Paul Reynaud, futur chef du gouvernement au printemps de 1940. On sait quel fut le beau résultat de cet enthousiasme officiel.

Or nous en sommes arrivés à une situation qui prend l’allure d’une division insurmontable. Celles et ceux qui expliquent que cet état de fait est conforme à la réalité de la gauche ne manquent pas d’arguments solides pour cela. Mais la probabilité – je dis bien « probabilité » et pas « inéluctabilité » – d’un résultat désastreux est énorme. Un grand nombre d’individus qui croient encore à la gauche sont désespérés par cette hypothèse et, comme en 1934, ils disent que l’union est la seule manière de s’en sortir.

Je ne sais pas comment se dégager concrètement de cet étau qui nous étouffe. Nul ne peut, à lui seul, trouver la bonne formule et je n’ai pas la prétention de le faire. Mais au lieu de répondre sèchement à une proposition d’union, quoique l’on pense de qui émet cette proposition, peut-être serait-il préférable d’entendre que ce désir de rassemblement n’est pas celui d’un ou de quelques individus. Il est celui d’une grande partie de ce que l’on appelle le « peuple de gauche ». Ne pas y répondre est un risque immense, même si la réponse n’a rien d’aisé dans l’immédiat.

Chaque protagoniste de la scène politique actuelle ferait bien de s’y essaye

publié le 28 novembre 2021

Présidentielle : les syndicats mettent leur grain de sel !

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

 

Emploi, climat, santé... autant de thèmes vitaux que les organisations syndicales comptent bien remettre au centre du débat électoral. Méthodes et revendications.

Dans l’ombre des primaires, sondages et autres débats télévisuels centrés autour de la présidentielle de 2022, les syndicalistes eux aussi font campagne à leur manière. Mais avec la volonté de braquer le projecteur sur des sujets sociaux de fond, à mille lieues de la surenchère médiatique de la droite et de l’extrême droite autour de thèmes identitaires et sécuritaires. « Il y a de plus en plus de décalage entre la population et ce que proposent les politiques, notamment la droite. On le voit sur la question des services publics, tous ces métiers du soin et du lien qui ont prouvé leur utilité sociale pendant la crise sanitaire, que les candidats de droite veulent “optimiser” en brandissant l’argument de la dette », souligne Céline Verzeletti, secrétaire confédérale à la CGT.

Revalorisation des salaires

La revalorisation des salaires s’impose évidemment comme l’une des urgences phares des syndicats. Une priorité rendue d’autant plus aiguë par l’inflation du prix des biens de première nécessité, du carburant et de l’énergie. « De plus en plus de salariés se disent “c’est notre dû”, surtout quand ils voient l’argent public qui a été distribué aux entreprises pendant la pandémie et les créations de richesses qui finissent en dividendes », estime la syndicaliste. À la CFE-CGC aussi, on alerte sur la question du « partage de la valeur ». « Il faut évidemment revaloriser les salaires les plus bas, mais il faut surtout arrêter les abus en haut », juge Gérard Mardiné, secrétaire général du syndicat des cadres.

Du côté de la CFDT et de la CFTC, on a choisi d’initier une démarche avec une soixantaine d’acteurs du monde associatif et humanitaire comme la Fondation Abbé-Pierre, France Nature Environnement ou Oxfam au sein du Pacte du pouvoir de vivre, qui a d’ores et déjà émis 90 propositions qu’ils entendent défendre auprès des candidats à la présidentielle. Là aussi, l’absence criante des thèmes liés au travail dans les grands médias agace.

« Notre intention est de peser sur l’agenda politique pour imposer les sujets impératifs du moment : la transition écologique et la justice sociale, plutôt que le choix des prénoms des uns ou des autres », insiste Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT. Sur le volet des rémunérations, plutôt que de prôner des augmentations générales, du Pacte du pouvoir de vivre a décidé de mettre l’accent sur la revalorisation des bas salaires et des minima sociaux par le biais de négociations dehttps://www.humanite.fr/stephane-sirot-les-syndicats-ne-pesent-plus-seuls-728645 branche et d’entreprise, l’un des outils chers à la CFDT de longue date. « L’État, qui est réticent pour l’instant, doit inciter à la relance de ces négociations », pointe le référent CFDT.

Rencontrer les candidats, ou pas

Outre son action au sein du Pacte du pouvoir de vivre, la centrale de Laurent Berger dit attendre des prises de position plus précises des candidats pour ajuster la campagne qu’elle entend également mener en son nom propre. Mais le rétropédalage de Macron sur l’instauration d’un système de retraites par points pousse d’ores et déjà les cédétistes à vouloir retourner au front pour obtenir une réforme structurelle « basée sur l’harmonisation des régimes de retraite ».

Pour la CGT, si la question des retraites reste l’un des thèmes centraux à porter dans la séquence préélectorale, l’idée est avant tout de défendre un renforcement du financement des pensions, en liant cette problématique à celle de l’emploi. « On sait bien qu’il y a un vieillissement de la population et qu’il faut augmenter les recettes. Mais si on investissait par exemple dans les services publics, qu’on créait des emplois dans la fonction publique et qu’on arrêtait les exonérations, on augmenterait les rentrées de cotisations sociales pour permettre aux anciens de vivre dignement avec leur pension », rappelle Céline Verzeletti.

Aux côtés d’autres syndicats comme la FSU ou Solidaires, mais aussi de nombreuses autres organisations comme Greenpeace, Attac, Oxfam ou la Confédération paysanne, la CGT participe également au collectif Plus jamais ça, pour concilier urgences sociale et environnementale. L’été dernier, ce rassemblement de forces syndicales, associatives et écologistes a élaboré un plan de rupture doté de 36 propositions que Plus jamais ça compte bien imposer dans le débat présidentiel. De la levée des brevets sur les vaccins à la défense des libertés publiques en passant par la justice fiscale et la transition écologique, cette plateforme revendicative vise à « faire exister ces questions dans le champ médiatico-politique », précise Simon Duteil, délégué général de l’union syndicale Solidaires. Si son syndicat entend porter des propositions dans le cadre de Plus jamais ça, pour le reste, Solidaires compte davantage peser « en gagnant sur les luttes actuelles sur l’emploi et les salaires » qu’en faisant du lobbying auprès des candidats.

C’est ce chemin que compte emprunter pour sa part la FSU. « On a déjà programmé des rencontres thématiques avec l’ensemble des candidats de gauche sur la fonction publique et l’éducation », explique Benoît Teste, secrétaire général du syndicat des agents publics. Après cette phase d’échanges collectifs, la FSU prévoit également des rencontres bilatérales avec les présidentiables pour pousser les prétendants à l’Élysée à se positionner sur les sujets qui les intéressent. « On trouve que la gauche ne s’est pas suffisamment emparée des questions liées aux services publics et au statut de la fonction publique », souligne le numéro un de la FSU.

FO toujours en retrait

Chez Force ouvrière, on est en revanche particulièrement attentif à « ne pas donner l’impression qu’on penche d’un côté ou d’un autre », insiste Yves Veyrier, secrétaire général. Fidèle à sa tradition d’indépendance des partis, le syndicat prévient qu’il ne restera pas pour autant muet dans la période électorale. « Comme j’ai mis en garde contre la surenchère électorale autour de l’âge de départ à la retraite, on ne s’épargnera pas d’intervenir sur les dossiers qui nous concernent », précise-t-il. Début novembre, le comité confédéral national du syndicat a d’ailleurs adopté une plateforme de revendications prioritaires. Au cœur de celle-ci, on retrouve sans surprise la question de l’augmentation du Smic, de la défense du CDI comme norme d’emploi, ou de la défense d’un financement de la Sécurité sociale par les cotisations et non pas la fiscalité.

 

 

Stéphane Sirot :
« Les syndicats ne pèsent plus seuls »

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

 

L’historien Stéphane Sirot expose pourquoi les organisations syndicales s’allient désormais à des associations, et revient sur les conditions ayant permis, par le passé, les grandes conquêtes sociales. Entretien.

 Comment les syndicats se positionnent-ils en cette période préélectorale ?

Stéphane Sirot  Longtemps, les organisations syndicales ont occupé une position hégémonique sur les questions de transformation sociale. Ce n’est plus le cas car la situation du syndicalisme ne leur permet plus de peser seuls. Le taux de syndicalisation est faible, le rapport de forces peu favorable. La CGT et la CFDT ont donc chacune fait le choix de former des alliances avec des associations, des ONG, pour peser. Chacune avec sa culture propre. Le Pacte du pouvoir de vivre, avec la CFDT, la Fondation Abbé-Pierre, a des racines chrétiennes. Le collectif « Plus jamais ça » fédère des organisations plus interventionnistes et activistes de l’action sociale qui correspondent bien à la CGT. D’autre part, depuis un quart de siècle, les syndicats ne sont plus enclins à donner des consignes de vote. Ils ne sont plus intimement associés à des organisations politiques. L’état de la gauche fait que les partis ne suffisent plus à porter leurs ambitions transformatrices. C’est une faiblesse des organisations syndicales qui ne trouvent plus de relais dans le champ politique et institutionnel. Ce qui renforce le fait de passer par des coalitions.

Cette faiblesse syndicale est-elle rédhibitoire ?

Stéphane Sirot Quelles que soient les époques, les mêmes conditions doivent être réunies pour parvenir à imposer ses revendications. D’abord, il faut le vouloir. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui. Ensuite, le syndicalisme doit être porteur d’un projet global de société. Et en prenant leurs distances avec les partis politiques, les syndicats se sont dépolitisés. Deuxièmement, il faut un rapport de forces favorable. Or, les victoires syndicales sont faméliques et leur légitimité peut être discutée, comme celle des partis. Ce qui me frappe, c’est que l’abstention aux élections professionnelles est au même niveau que celle aux élections départementales et régionales.

Autre ingrédient : médiatiser les revendications. Même le sujet du pouvoir d’achat n’est pas favorable aux syndicats puisqu’il est pris sous l’angle de la baisse des cotisations salariales et des primes gouvernementales, qui sont de la redistribution des impôts des travailleurs. Enfin, il faut pouvoir porter les revendications dans le champ institutionnel et politique…

Les liens partis de gauche-syndicats suffisent-ils à expliquer les grandes conquêtes sociales historiques ?

Stéphane Sirot Ces liens n’ont jamais signifié alignement. Ces grandes avancées sociales ont toujours été portées par des climats sociaux et politiques favorables. Ce fut le cas lors du Front populaire, avec une vague de grèves concomitante à l’élection du gouvernement socialiste, soutenu par les communistes. Et Thomas Piketty a montré que la grande période de rééquilibrage de la redistribution des richesses a eu lieu entre 1968 et 1983, le tournant de la rigueur. Les syndicats étaient alors parvenus à imposer un rapport de forces social tendu avec des grèves dures, un taux de syndicalisation autour de 20 %. Et la gauche était puissante, avec un PCF à 20 %. Ce climat a rendu possible l’avancée des revendications sociales.

Depuis 2016, cette même ébullition sociale existe, des manifestations contre la loi El Khomry à Nuit debout, aux gilets jaunes et jusqu’au mouvement contre les retraites. Mais il manque aux conflits sociaux une jambe politique qui explique pourquoi ils se heurtent à un mur.

L’appel à voter contre l’extrême droite est-il le dernier mot d’ordre syndical possible ?

Stéphane Sirot Faire barrage à l’extrême droite est effectivement le dernier consensus. Les sondages de sortie des urnes montrent un émiettement du vote des sympathisants des syndicats, les organisations ayant perdu leur colonne vertébrale idéologique. 

 

 

Salaires, services publics, transition écologique : les priorités des syndicats

 

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Si les revendications sont multiples et les solutions proposées diverses, trois points s’imposent à l’ensemble du spectre syndical à quelques mois de l'élection présidentielle.

1. Augmenter les salaires

Smic à 2 000 euros brut à la CGT, 2 070 euros brut chez FO, revalorisation des bas salaires et des minima sociaux à la CFDT… L’urgence de l’augmentation des salaires s’impose comme une priorité absolue pour l’ensemble des syndicats de salariés. En bas de l’échelle mais pas uniquement : même les cadres de la CFE-CGC alertent sur la nécessité de tirer les rémunérations vers le haut. « On constate de plus en plus que les jeunes cadres ont de réelles difficultés à se loger dans les grandes métropoles, voire à boucler les fins de mois », affirme Gérard Mardiné, secrétaire général de la CFE-CGC. Si, côté CGT, on prône une hausse générale, à la CFDT on penche plutôt pour une relance des négociations de branche et d’entreprise, pour faire du cas par cas. « Avec la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, le patronat va être confronté à une obligation de lâcher un peu », note Céline Verzeletti, pour la CGT. Mais les syndicats attendent que le futur exécutif aille bien au-delà, en incitant fortement les employeurs à de réelles augmentations de salaire.

2. Donner des moyens aux services publics

Malmenés par les candidats de droite, ignorés par les médias, les fonctionnaires et les services publics veulent revenir au cœur du débat public. « La loi de transformation de la fonction publique de 2019 est une entreprise de destruction du statut de fonctionnaire ! » tempête Benoît Teste, de la FSU, qui plaide pour redonner au statut une place centrale, et diminuer par là même la part de l’emploi contractuel. Mais, au-delà du statut et des rémunérations, c’est aussi la question de la privatisation des services publics qui intéresse les syndicats. « On peut imaginer que le secteur privé cohabite avec le public sur certaines activités comme les Ehpad, mais pour nous, il est impératif de revenir sur la question du financement des écoles privées », souligne le secrétaire général de la FSU. « La pandémie a montré à quel point le service public est une vraie richesse, que ce soit la recherche scientifique, le système de santé, les aides à domicile, etc., et qu’on a besoin de réfléchir en fonction des besoins et non d’un budget », insiste Céline Verzeletti.

3. Œuvrer pour une transition écologique socialement juste

« La réalité du changement climatique est désormais acquise, ainsi que la nécessité d’agir face à cela », pointe Frédéric Sève, de la CFDT. « Certaines actions sont à portée de main, comme la rénovation énergétique qui permet de lutter contre l’émission de gaz à effet de serre. Et on agit, par la même occasion, sur une dimension de justice sociale, car ce sont bien souvent les ménages modestes qui ont le plus de mal à isoler leur logement. » Du côté de FO, on plaide pour « une politique de recherche et d’investissements publics, ambitieuse et massive, afin de répondre aux défis des transitions, qui ne laisse aucun salarié, notamment les plus démunis, de côté », estimant que la croissance et l’emploi ne sont pas incompatibles avec des exigences écologiques. « Fin du monde et fin du mois, même combat ! » scande Simon Duteil, de Solidaires, qui définit ainsi l’objectif du collectif Plus jamais ça, qui défend notamment l’idée d’une relance du rail, en particulier le fret ferroviaire, et la gratuité des transports en commun.

publié le 27 novembre 2021

Robert Guédiguian : « Hidalgo, Jadot et Mélenchon foncent tous dans le mur »

sur www.regards.fr

Avant la sortie en salles de son prochain film, « Twist à Bamako », prévu en janvier prochain, le cinéaste Robert Guédiguian publie Les lendemains chanteront-ils encore ? aux Éditions Les Liens Qui Libèrent. Il est l’invité de #LaMidinale.

 

LA VIDEO EST À VOIR...sur https://youtu.be/VfM8fo9jsl4

 

Ci dessous quelques extraits à lire :


 

Sur la presse et l’édition

« Je suis très inquiet : il y a de moins en moins de paroles libres et indépendantes. C’est vrai du monde de la presse, dans le cinéma, un peu loin dans la littérature peut-être… »

« Si les médias de gauche sont moins forts qu’auparavant, c’est que la gauche est moins forte qu’auparavant. »

« Comme il n’y a plus de confiance dans la parole des maîtres, il n’y a plus de confiance dans la presse non plus. »

« Les gens pensent que c’est mieux d’avoir juste des news, c’est-à-dire des infos factuelles, comme si ça allait leur suffire. Ils pensent pouvoir eux-même éditorialiser les choses… »


 

Sur la littérature et le cinéma

« L’essentiel de mon travail et de mon expression, c’est à travers le cinéma. »

« Si on regarde les 22 films que j’ai faits, on sait à peu près ce que je pense. »

« Le livre apporte du discours sur des choses que l’on ne peut pas traiter au cinéma, sur des choses plus abstraites. »

« Depuis mon enfance, le livre reste un objet sacré, à la fois mystérieux et étrange. »

« Le livre m’apparaît comme plus important et éternel que le cinéma. »


 

Sur le communisme et la politique

« Je publie ce livre parce que je pense qu’il faut restaurer un certain nombre d’idées, notamment l’idée communiste. »

« Je crois que la société entière devrait se poser la question du pourquoi être communiste. »

« Etre communiste, c’est une manière d’envisager le monde qu’il faut remettre au goût du jour. »

« Je cherche le communisme qui est déjà là. »

« A gauche, personne ne me fait rêver d’une autre société, d’un autre monde, de la possibilité d’une alternative. »

« Il y a quelques envolées à gauche, dans les discours notamment, par exemple chez Jean-Luc Mélenchon mais ça reste souvent sur le factuel. Les représentants répondent à des questions qui viennent d’être posées. Pour moi, ce n’est pas comme cela que l’on redonne du goût à la politique. »

« La politique, ça a à voir avec la littérature, la morale, la philosophie. »


 

Sur Fabien Roussel

« [Quand Fabien Roussel parle des intellectuels], c’est horrible - comme l’était sa participation à la manifestation de la police. »

« Ce Parti communiste qui n’en finit pas de mourir, essaie de recourir à des basses manoeuvres populistes dans le plus mauvais sens du terme. »

« Pour moi, populiste, c’est forcément de droite : cela veut dire coller à l’opinion générale du peuple. Il n’y a pas de populisme de gauche. La gauche propose des choses au peuple, quitte à se fritter avec - mais ça doit rester une discussion. »

« Le Parti communiste va perdre les quelques dizaines d’adhérents qui restent encore accrochés à ce parti. Mais je continue à dire que je suis communiste. »

« Du point de vue de la recherche, notamment du côté des historiens, il y a plein de gens brillantissimes. Mais aucun parti ne les prend en compte. »

« Il ne faut pas abandonner un rapport intellectuel aux choses : il est inimaginable que le secrétaire général du Parti communiste dise des choses comme il dit. »

« Il n’y a plus de ponts entre les mondes artistiques, intellectuels et politiques parce que le projet est inexistant. »

« De l’idée de projet, même s’il est mou, de l’idée de direction avec quelques points de vue clairs sur l’économie, l’écologie ou le social, on peut créer une convergence. Mais personne ne semble vouloir se donner la peine de le bâtir. »

« Le projet de la gauche se construit par intermittence. »


 

Sur le fait d’être communiste aujourd’hui

« Etre communiste aujourd’hui, cela veut dire l’être en permanence : c’est un impératif catégorique et une éthique. »

« Tout ce que je fais est sous-tendu par l’idée de créer du communisme, c’est-à-dire du commun et du partage, du moment où collectif et individu ne s’opposent pas. »

« Une entreprise peut être un moment communiste, une ZAD et un film aussi. Si j’exagère, le quoiqu’il en coûte d’Emmanuel Macron est un moment communiste. »

« Je pense qu’il faut être anti-multinationales. Mais sur les entreprises plus moyennes, il faut travailler la législation pour faire du communisme à l’intérieur de l’entreprise. »

« Si on regarde, les nationalisations n’ont absolument pas créer une appropriation de l’outil de travail par les travailleurs. »

« Je crois qu’il faudrait faire le Congrès de Tours à l’envers. »


 

Sur l’antiracisme

« Pour moi, l’universalisme, c’est la lutte des classes. C’est donc une grille de lecture. Là où l’on s’est trompé, c’est concernant le ressenti de certaines personnes, notamment immigrées ou issues des anciennes colonies. L’ouvrier, il a toujours été attaqué et exploité mais il n’est pas nié en tant qu’individu. Les arabes et les noirs peuvent être niés en tant qu’individus parce qu’il reste dans la société française cette vieillerie coloniale de ne pas les considérer à égalité. Or leur humanité niée ne se résout pas dans la question de classe. »

« Il y a un danger dans le wokisme. Mais le danger, c’est la fragmentation des luttes, la désunion alors même que sur l’analyse de classes, on pourrait s’entendre. »

« Il ne faut pas s’opposer sur des questions nouvelles qui ont surgi il y a peu… Mais il ne faut pas les minorer non plus ! Il faut savoir qu’elles existent. »


 

Sur le colonialisme

« Le colonialisme est un crime contre l’humanité. »

« La base du colonialisme est le racisme. »

« Je suis français et je n’ai aucun souci à dire que la France coloniale était une horreur. »

« Je ne suis pas tellement d’accord avec l’expression racisme d’Etat mais je crois qu’il existe plutôt un racisme de la société française. »


 

Sur la gauche et les migrations

« La gauche s’y prend mal pour être élue : on gagnerait plus à dire ce que l’on pense. »

« La gauche devient populiste, c’est-à-dire pour moi elle devient de droite. »

« Même si on prend tous les réfugiés, on ne remplit pas tous les villages désaffectés d’Europe. »


 

Sur l’avenir de la gauche

« Je pense que l’on peut être et réformiste et révolutionnaire. »

« Je crois que l’on peut vouloir transformer les choses sans arrêt, c’est-à-dire plus de communisme et de rupture avec un mode libéral et capitaliste. »

« Anne Hidalgo a tort et se trompe de considérer Jean-Luc Mélenchon comme infréquentable. Elle est dans une logique électorale : elle pense que c’est ce qui va lui permettre de prendre le pouvoir. »

« D’abord, prendre le pouvoir, si c’est pour ne pas en faire grand chose, ça ne sert à rien. Autant avoir du pouvoir sans le prendre : avoir le pouvoir de manifester, de s’opposer… Pour prendre le pouvoir, il faut avoir l’ambition de faire quelque chose de très précis et de très en rupture. »

« Tous les dirigeants de la gauche se trompent : je suis persuadé qu’ils vont tous dans le mur. Anne Hidalgo fera que dalle, Yannick Jadot fera que dalle et Jean-Luc Mélenchon fera que dalle. »

« Je pense que pour 2022, c’est trop tard. »

« La gauche en Occident n’a jamais gagné qu’en étant unie. »

publié le 6 novembre 2021

Présidentielle : la gauche écologiste n’enchante pas la « génération climat »

Par Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Les mobilisations de la « génération climat » ont participé à faire de l’écologie un sujet majeur depuis 2018. À l’approche de l’élection présidentielle, cette jeunesse engagée est tentée par les urnes, mais l’offre électorale dispersée à gauche la laisse sceptique.

Comment faire d’une majorité culturelle diffuse une victoire électorale concrète ? C’est l’énigme que doivent résoudre les partis qui se réclament de l’écologie politique à l’approche de la présidentielle. Car pour eux, c’est acquis : l’écologie occupe désormais une place centrale dans les esprits, en particulier chez les jeunes, qui sont prescripteurs pour le vote de leurs parents. 

De multiples indices tendent à conforter cette idée : le caractère massif des marches pour le climat depuis 2018, le succès de la pétition L’Affaire du siècle (signée par deux millions de personnes en un mois, et visant à poursuivre l’État en justice pour inaction climatique), le lien établi entre les nombreuses catastrophes naturelles et le réchauffement climatique, les enquêtes d’opinion ou encore l’engouement suscité par la nouvelle écologie intellectuelle (pêle-mêle : le réalisateur Cyril Dion, l’anthropologue Nastassja Martin, le géographe Andreas Malm, le philosophe Baptiste Morizot, ou encore l’essayiste Corinne Morel Darleux…). Et jusqu’à la pandémie elle-même, qui a été globalement comprise comme un effet de la crise écologique. 

« Ce n’est pas une question politique, c’est la question politique », estime ainsi Marie Toussaint, eurodéputée d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), et conseillère politique de Yannick Jadot. Pourtant, le nombre de participants à la primaire des écologistes en septembre (122 670) n’atteste pas d’un vaste élan populaire, même si ce chiffre déborde largement le cadre des adhérents d’EELV. 

Malgré la prise de quelques grandes villes aux municipales de 2020 (Lyon, Bordeaux, Poitiers, Strasbourg, Annecy, Tours…), la « vague verte » a enregistré un recul aux régionales et aux départementales qui ont suivi. Preuve que la transformation d’une conscience civique en votes écologistes n’est pas automatique. 

La « génération climat » cherche son porte-voix

Pointe avancée de cette prise de conscience collective, la « génération climat » multiplie les actions dans le cadre de la COP26 à Glasgow (Écosse). En France, plusieurs marches climat sont prévues le 6 novembre, ainsi que des actions de désobéissance civile - contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres par exemple.

Ce réveil intervient dans un contexte particulier : « La repolitisation du mouvement climat est liée aux déceptions institutionnelles sous Macron, dont sa loi climat, qui a été une grosse claque pour nous, et qui montre qu'à l'échelle nationale tout est bloqué », témoigne Victor Vauquois, ancien youtubeur de la chaîne « Partager c’est sympa », très actif ces dernières années au sein du mouvement écologiste Alternatiba. Mais ce réveil n’est pas non plus sans lien avec les prochaines échéances électorales. 

Si le mouvement climat est né dans le rejet de la voie électorale, une partie de ses activistes se montre plus ouverte à l’approche de la présidentielle et des législatives de 2022. Certains d’entre eux préparent même, en coulisses, un plan pour envoyer de nouveaux visages écolos à l’Assemblée nationale.

« Le sentiment d’urgence s’est traduit dans des attitudes politiques différentes depuis 2018, mais l’idée qui se démarque aujourd’hui, dans des organisations motrices du mouvement climat comme ANV-COP21 et Alternatiba, c’est qu’on ne peut pas être crédible sans dire que le moment 2022 est important », rapporte le chercheur en sciences politiques Maxime Gaborit, spécialiste des mobilisations pour le climat.

« C’est un moment historique, non pas parce qu’il y a une appétence générale pour les sujets écolos, mais parce qu’il ne reste que très peu de temps pour infléchir le réchauffement climatique, selon le dernier rapport du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – ndlr] », confirme Élodie Nace, porte-parole d’Alternatiba. 

Tout se passe comme si le mouvement climat, réaliste sur sa propre impuissance à changer le cours des choses, faisait un pas en direction du mode de participation le plus conventionnel qui soit : le vote. En témoigne par exemple la lettre ouverte de Maxime Ollivier, activiste pour la justice climatique, intitulée : « Je n’irai plus marcher ». Ce changement de direction est d’autant plus notable que les jeunes électeurs (de 18 à 35 ans), qui composent l’essentiel du mouvement, se sont abstenus à 82 % aux dernières élections régionales. 

À l’origine de la Convention citoyenne pour le climat, Mathilde Imer, désormais porte-parole de la Primaire populaire (qui milite pour une candidature unique à gauche), constate cette évolution : « Le mouvement climat s’est pris le mur du politique. Il a marché, fait grève, désobéi, attaqué l’État en justice, fait des expériences démocratiques comme la Convention citoyenne, et finalement, rien ou pas grand-chose ne sort. Ce mur politique amène des individus à se demander s’il ne faut pas aussi être un peu à l’intérieur des institutions. » 

Cette conclusion est liée à la brève histoire du mouvement climat, qui s’est politisé au contact d’autres luttes, elles-mêmes potentiellement en recherche d’un débouché électoral : les « gilets jaunes » - avec lesquels une convergence a eu lieu –, le Comité Adama Traoré - avec lequel la « génération climat » a défilé en juillet 2020 - ou encore les luttes féministes et le mouvement altermondialiste. 

« Grâce à eux, on a une lecture beaucoup plus politique des choses, on nomme nos adversaires, qui sont des responsables politiques, le système capitaliste, raciste, productiviste, patriarcal. Mais cette politisation va-t-elle se traduire par un vote massif en 2022 ? Je ne sais pas. C’est notre rôle de contribuer à mobiliser », analyse Élodie Nace. Dans la galaxie du mouvement climat, Extinction Rebellion (XR) persiste par exemple à se tenir à bonne distance des urnes, jugées inutiles. 

Une difficile transformation électorale

Les organisations partisanes sont bien conscientes de cet enjeu. Elles tentent déjà d’organiser une porosité avec le mouvement climat. Yannick Jadot a nommé Marie Toussaint, cofondatrice de l’association Notre affaire à tous, conseillère politique. Jean-Luc Mélenchon a consacré l’un de ses premiers meetings au thème de l’eau en avril, et c’est Mathilde Panot, jeune députée du Val-De-Marne en pointe sur les thèmes liés à l’écologie populaire, qui le remplace depuis peu comme présidente du groupe parlementaire de La France insoumise (LFI). Le Parti socialiste (PS) a enfin invité le paléo-climatologue Jean Jouzel, membre du GIEC, à prendre la parole au meeting de lancement de campagne d’Anne Hidalgo à Lille. 

Sur le plan idéologique, des passerelles existent aussi avec ces partis. « L’écologie politique n’est plus repliée sur elle-même », salue la militante écologiste Marie Pochon, citant la récupération dans les programmes des partis de gauche du crime d’écocide, de la justice climatique ou encore de l’ISF climatique. Mais leur dispersion est jugée irresponsable par les activistes. 

D’où un double sentiment de résignation et de colère que résume Lise Benoist, membre du Collectif Zetkin (auteur de Fascisme fossile, aux éditions La Fabrique) : « Je ne suis pas désintéressée par l’élection présidentielle, mais avec tant de candidats à gauche, on sait qu’elle est perdue d’avance. Or le prochain quinquennat sera déterminant pour l’action climatique. C’est notre dernière chance. »

À ce titre, 350 jeunes engagés pour le climat ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils s’adressent gravement aux candidats à la présidentielle : « Divisés, vous n’aurez pas notre vote. » « Le mouvement est divisé entre ceux qui se disent que c’est déjà mort et ceux qui voient un trou de souris pour une victoire, à condition qu’il y ait un rassemblement. Ces gens-là sont plutôt en colère et se bougent aujourd’hui pour faire changer les lignes », analyse Mathilde Imer, de la Primaire populaire.  

D’après le politiste Maxime Gaborit, qui fait partie du collectif Quantité critique (auteur d’une étude poussée sur la « génération climat »), les voix du mouvement climat balancent aujourd’hui entre Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, selon le degré de radicalité des activistes.

Pendant la primaire des écologistes, la « génération climat » était d’ailleurs plutôt rangée derrière les concurrent·es de Yannick Jadot, qui mettaient davantage en avant la nécessité d'un changement systémique. Celui-ci était déjà plus soucieux de toucher les cercles les moins écologiquement purs : « Nous devons redonner espoir à toute une génération. Et pas seulement à celles et ceux qui ont manifesté pour le climat », affirme ainsi Marie Toussaint, sa conseillère politique.

Mais peut-il élargir avant même d’avoir complètement convaincu le noyau dur engagé pour le climat ? C’est tout le dilemme du candidat écologiste. Son passé de dirigeant de Greenpeace, en première ligne dans les actions directes non violentes, est loin. Il lui faut donc donner des gages, et refaire connaissance avec ce mouvement.

« Nous ne manquons pas de radicalité, plaide Marie Toussaint, sa conseillère politique. Mais notre proposition politique doit gagner en souffle, susciter de l’enthousiasme. L’écologie de gouvernement ce n’est pas l’écologie des technocrates verts. Cela doit être une écologie qui assume de renverser la table pour changer les choses. » 

Du souffle, il en faudra, ne serait-ce que pour imposer l’écologie au cœur de l’agenda médiatique. Pour l’instant, en pleine diversion zemmourienne, c’est loin d’être gagné.

publié le 24 octobre 2021

Bras de fer entre la Pologne et l’Union européenne : une affaire très politique

sur https://patrick-le-hyaric.fr/

L’arrêt de la cour constitutionnelle polonaise affirmant la primauté du droit national sur le droit européen n’en finit pas d’ébranler les institutions européennes, déjà bien mises à mal par des crises successives.

Le premier ministre polonais est venu s’en expliquer sans convaincre devant le Parlement européen et le Conseil européen (qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement) doit en débattre cette fin de semaine. Ce sujet révélateur des tensions internes à l’Union européenne mérite d’être étudié de près.

Notons tout d’abord que ce débat est engagé car le gouvernement ultraréactionnaire polonais lance une série de dispositifs législatifs mettant en cause les droits humains fondamentaux. Il compte intégrer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général, tout en plaçant le Tribunal constitutionnel sous tutelle directe du gouvernement, déchiquetant ainsi le principe de séparation des pouvoirs.

Plusieurs centaines de magistrats ont été licenciés ou frappés de procédures disciplinaires, tandis que les nominations judiciaires se font sous contrôle politique.

Le droit à l’avortement est mis en cause comme la protection des minorités, et le principe de non-discrimination sexuelle est mis au panier. Les traités pour préserver l’environnement comme le droit d’asile sont tout autant battus en brèche. Autrement dit la Pologne, après la Hongrie, bafoue les droits humains et politiques fondamentaux.

Ce faisant, le gouvernement ultraconservateur de Pologne n’entend pas maniPatrick Le Hyaric fester sa réprobation des traités ultralibéraux qui déterminent le cadre de la concurrence entre états membres, interdisent les monopoles publics, détruisent des droits et conquis sociaux et démocratiques ou défigurent la définition républicaine des services publics. Au contraire, il les plébiscite.

Ici, donc, la Cour de justice de l’Union européenne exige le retrait de la réforme de son système judicaire qui porte atteinte au principe de séparation des pouvoirs, cher à tous les progressistes. Autrement dit, le gouvernement polonais, qui bénéficie plus qu’aucun autre pays des fonds structurels comme des politiques de déréglementation sociale qu’il réclame à tue-tête, ouvre une crise sur des bases les plus exécrables qui soient, tirant les contradictions de la construction européenne vers le bas, c’est-à-dire vers la pire   réaction. 

Juridiquement, cette décision brutale et à visée réactionnaire est fondée sur la prévalence du droit national sur le droit européen. A deux reprises, la Cour constitutionnelle allemande qui siège dans la ville de Karlsruhe a donné un avis similaire, pointant l’absence de peuple européen susceptible de détenir une souveraineté qui supplanterait celle des Etats membres.

C’est ainsi que l’Allemagne s’est opposée à la politique d’achat de titres de la Banque centrale européenne validée par la Cour de justice européenne, à la suite de la crise sanitaire, car jugée contraire au dogme monétariste inscrit dans sa Constitution.

On n’avait pas entendu, à l’époque, les thuriféraires de l’Europe libérale s’en offusquer aussi bruyamment, alors que cette décision marquait un refus flagrant de solidarité entre Etats membres…

On remarque ainsi que les crises qui secouent la construction européenne s’opèrent sur le flanc droit (le Brexit en est un autre exemple probant), tout en mobilisant une question cruciale pour tous les progressistes attachées à la République sociale, celle de la souveraineté.

De fait, cette question de la primauté du droit européen sur le droit national, et donc de l’exercice de la souveraineté, n’a jamais été vraiment tranchée et fait l’objet d’une jurisprudence qui entraine les cours vers ce que le juriste Alain Supiot appelle « une guerre du dernier mot ».

De ce flou juridique et de cette bataille jurisprudentielle menée par la Cour de justice européenne profitent allégrement les partisans d’une Europe libérale qui, à l’image de Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des affaires européennes et proche de M. Macron, veulent faire plier les états membres à la logique interne, capitaliste et atlantiste, de l’Union européenne.

C’est oublier que l’Union européenne n’est pas un Etat fédéral, mais une organisation à qui des Etats ont transféré, dans certains domaines que l’Union cherche sans cesse à élargir, « l’exercice de leur souveraineté » (et non pas leur souveraineté).

Ajoutons que les décisions prises au niveau européen n’ont de traduction nationale que dans la mesure où ils font l’objet de traités ou de directives que les Etats ont signés. Ces mêmes traités que nous n’avons cessé de combattre, de celui de Maastricht à celui de Lisbonne qui nous a été imposé contre l’avis majoritaire du peuple français. Les vices de forme démocratiques, au premier rang desquelles le poids exorbitant d’une Commission non élue, devrait donc interdire la suprématie totale du droit européen dès lors que celui-ci vise à réduire ou éliminer des drPatrick Le Hyaric oits sociaux et démocratiques nationaux supérieurs aux normes européennes.

Le cadre de l’exercice de la souveraineté populaire reste bien la nation. Autrement dit, en tout domaine devrait être mise en place une clause de non régression sociale, démocratique, féministe, antiraciste ou environnementale.

C’est le mouvement populaire qui peut remettre les choses à l’endroit en étant partie prenante d’un processus de construction d’une nouvelle Europe : celle des peuples et non plus des puissances d’argent. Il existe ainsi un espace considérable pour que les syndicats, associations, forces progressistes nationales et continentales luttent contre les tares libérales de la construction européenne.

Le caractère juridique de ce débat ne doit donc pas masquer sa dimension fortement politique. On observe en effet que ce sont les forces réactionnaires qui dominent les débats internes à l’Union européenne et ouvrent des crises qui ne remettent aucunement en cause la domination du capital. Bien au contraire ! Il faut donc se garder d’applaudir le bras de fer lancé par la Pologne car il élargit le lit d’une réaction toujours plus virulente et qui se sent de plus en libre d’imposer ses vues sur les questions migratoires, environnementales ou sociales.

Et ce qui se dit en Pologne se dit ici aussi de la part des partisans d’un national capitalisme tout aussi impitoyable avec les travailleuses et les travailleurs.

Nous avons la responsabilité avec le mouvement populaire progressiste de mener débats et luttes pour transformer radicalement le projet continental en un projet d’Union des peuples et des nations associés, libre et solidaires, sur des sujets souverainement consentis.

publié le 24 octobre 2021

Désobéir à l’Europe : la controverse reprend à gauche

Par Fabien Escalona et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

La sortie d’Arnaud Montebourg, se félicitant de la décision de la Pologne de s’affranchir du droit européen, a relancé le débat, complexe et explosif à gauche, sur la désobéissance vis-à-vis des règles de l’Union européenne. Le consensus n’existe ni sur sa pertinence, ni sur ses modalités. 

S’il y a bien une question qui cristallise des différences de points de vue au sein de l’électorat et des partis à gauche, c’est le rapport à l’intégration européenne. Une récente polémique, déclenchée par un communiqué de presse d’Arnaud Montebourg, vient de l’illustrer. L’essentiel du débat n’a pas changé : il porte sur le degré de conflictualité à assumer, en cas d’arrivée au pouvoir, avec les organes et les règles de l’Union européenne (UE). 

Après avoir divisé les gauches lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (TCE), l’enjeu s’était révélé brûlant au début des années 2010, lorsque la crise des dettes souveraines de la zone euro battait son plein. Il avait ensuite été relégué à la périphérie du débat public, en raison de la maîtrise progressive de cette crise et de l’irruption de la pandémie de Covid. Mais depuis une dizaine de jours, la question européenne est à nouveau au centre des discussions.

La raison en est un coup de tonnerre juridique survenu à Varsovie. Le Tribunal constitutionnel polonais, contrôlé par le parti ultra-conservateur au pouvoir (le PiS), y a affirmé la primauté du droit national sur le droit communautaire. Au nom de la souveraineté du pays, cette instance a dénoncé une « tentative d’ingérence » de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), coupable d’arrêts allant à l’encontre des réformes judiciaires du gouvernement polonais, qui s’ingénie à mettre les magistrats à sa botte. 

Comme l’a expliqué le juriste Antoine Vauchez dans nos colonnes, cette décision va un cran au-delà des discussions qui animent déjà les juridictions nationales et européennes. Il s’agit selon lui d’une remise en cause de