PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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débat politique à gauche  depuis juillet 2022

publié le 29 novembre 2022

Arash Saeidi (Génération.s) : « Notre responsabilité n’est pas de rester chacun dans notre coin pour sauver l’identité de son parti »

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Le co-coordinateur de Génération.s nouvellement élu entend renforcer la Nupes, notamment en poussant EELV à rester dans le cadre de l’union. Son objectif ? « Mettre la gauche et l’écologie en position de gagner en 2027. »

Benoît Hamon s’est retiré de la vie politique mais le parti qu’il a créé lui a survécu, désormais fort de quatre députés membres du groupe écologiste. Génération.s a élu un nouveau binôme à sa tête, en remplacement de Benjamin Lucas et de Sophie Taillé-Polian. Léa Filoche, adjointe d’Anne Hidalgo à Paris, et Arash Saeidi, élu d’opposition à Angers (Maine-et-Loire) et négociateur de l’accord Nupes, ont été choisis par les 1 000 à 2 000 adhérents revendiqués comme co-coordinateur du mouvement. Entretien avec Arash Saeidi.

Quelle sera la priorité de Génération.s sous votre direction ?

Arash Saeidi : Il y a de multiples crises : sociale, écologique, démocratique. Le gouvernement en est à vouloir faire une météo des chômeurs, considérant qu’en dessous de trois millions de chômeurs, ces derniers font exprès de ne pas trouver de boulot. Ils verront donc leurs indemnités diminuées, pour économiser 4 milliards d’euros. Il y a la montée de l’extrême droite et du manque d’humanité : on a quand même laissé couler un rafiot avec 31 personnes à son bord. Il y a un député noir à qui on a dit de retourner en Afrique. Je pourrais multiplier les exemples. Dans ce contexte, notre responsabilité n’est pas de rester chacun dans notre coin pour sauver l’identité de son parti mais de mettre la gauche et l’écologie en position de gagner en 2027.

«La prochaine fois, ça ne doit pas donner 150 députés mais un président et une majorité parlementaire.»

Vous vous sentez donc comme les garants de l’union ?

Arash Saeidi : Aucune formation n’est capable à elle seule de garantir quoi que ce soit. C’est pourquoi nous devons jouer collectif et rester humbles. Nous avons besoin les uns des autres. Nos amis écologistes doivent être conscients qu’ils ne pourront pas sauver seuls la planète. Nos amis socialistes doivent poursuivre leur chemin d’un retour au sein de la gauche. Nos amis insoumis ne doivent pas tomber dans le travers du parti arrivé en tête aux dernières élections, à savoir la tentation hégémonique. Nos amis communistes, dont on sait le rôle dans l’histoire de la gauche, doivent se dire que notre destin commun est plus important que l’identité d’un parti et qu’on peut débattre sereinement sans caricaturer ou invectiver. Ensemble, il faut que nous renforcions la Nupes. En trois semaines, nous avons construit une bonne base qu’il faut désormais pérenniser et démocratiser. La prochaine fois, ça ne doit pas donner 150 députés mais un président et une majorité parlementaire.

Maintenant que l’union est faite, votre parti Génération.s, qui a été créé dans ce but, a-t-il toujours une raison d’exister ?

Arash Saeidi : Oui parce que, pour l’instant, nous n’avons pas encore gagné. La Nupes est un acquis formidable mais elle reste fragile. Je n’ai pas de fétichisme d’union : à nous d’imaginer ensemble une entité et un mode de fonctionnement qui nous réunissent sous un front unique dans les mobilisations sociales et aux élections. Et personne ne doit arriver autour de la table avec un schéma figé car tout le monde doit pouvoir s’y retrouver. Puisque cela reste à construire, nous avons toute notre utilité.

«Des gens qui nous reprochaient d’être divisés sont revenus militer.»

Une liste commune Nupes aux européennes n’est visiblement plus d’actualité, y compris au PS. Qu’en pensez-vous ?

Arash Saeidi : Il ne faut jamais rien enterrer deux ans à l’avance. Trois semaines avant, personne n’envisageait une candidature commune aux législatives. Il faut que les conditions soient réunies. Mais si on se rend compte que nos différences sont moindres qu’avec ceux qui veulent faire de l’Europe un grand marché ou une forteresse interdite à tout être humain du dehors, faisons l’union.

Comment parler à nouveau aux classes populaires ?

Arash Saeidi : Il semblerait que Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise ont réussi à s’adresser à un électorat populaire dont on s’était parfois éloigné. La Nupes également. Je retiens des législatives que des gens qui nous reprochaient d’être divisés sont revenus militer. L’union leur donne une perspective politique et un espoir de victoire. Au sein de la coalition, nous voulons tous faire des politiques publiques qui s’adressent en priorité à 95 % de la population, avec une attention particulière aux plus fragiles.

Au sein du pôle écolo, les relations sont tendues depuis des mois avec EELV. Génération.s se sent-il toujours à sa place dans ce cadre ?

Arash Saeidi : Localement, on siège tous dans les mêmes groupes et ça se passe très bien. C’est la même chose à l’Assemblée. On était en congrès et eux aussi : on est tous un peu plus centrés sur l’interne. Les relations sont maintenant normalisées et cordiales.

Vieux serpent de mer : faut-il créer le grand parti de l’écologie ?

Arash Saeidi : S’il s’inscrit dans une dynamique globalement unitaire, il peut être une solution. Je ne vois pas de construction viable pour la gauche et l’écologie qui consisterait à dire “chacun dans son coin et on se parle de temps en temps”.

Certains cadres d’EELV considèrent que l’écologie politique doit être la matrice de la reconstruction de la gauche et que les écologistes ont vocation à assurer le leadership du camp progressiste. Qu’en pensez-vous ?

Arash Saeidi : Je note qu’ils sont donc d’accord pour qu’il y ait un véhicule commun. Après, qui prend le leadership ? Dans une démocratie, c’est le peuple qui décide lors des élections.

publié le 15 octobre 2022

« L’heure est à la construction de ponts entre le mouvement social et les forces de gauche et écologistes »

par Marie-Pierre Vieu-Martin sur www.regards.fr

L’inspecteur du travail Anthony Smith marchera contre la vie chère et l’inaction climatique dans les rues de Paris ce dimanche 16 octobre. Le verdict de son jugement doit être rendu le 20 octobre prochain. Alors que se multiplient les journées de grève et d’action, il appelle à sceller l’unité qui donnera de la force aux travailleurs.

« Un premier pas vers la victoire. » Depuis le 28 septembre et la demande d’annulation de la sanction prise à son encontre en 2020, Anthony Smith respire mieux. Il sait qu’il vient de remporter une partie déterminante dans le bras de fer qui l’oppose à l’Etat depuis qu’en pleine 1ère vague de COVID, il a dénoncé l’absence de masques pour l’usage d’aides à domiciles d’une association rémoise et saisit la justice face à l’employeur.

Suspension mi-avril 2020, mutation d’office à la rentrée qui suit, pour la hiérarchie et la Ministre du travail de l’époque, il faut faire un exemple. « L’entreprise reste un lieu où le pouvoir est concentré entre les mains de l’employeur » explique le CGTiste marnais, conscient de s’être heurté à un pouvoir obsédé par la compétition économique. Mieux que personne, il évalue l’acharnement que les gouvernements successifs ont mis à museler la parole syndicale, réduire la citoyenneté et la représentation salariée dans l’entreprise. D’ailleurs il n’omet pas de préciser que si son cas est emblématique, beaucoup d’autres existent évoquant six de ses collègues également sanctionnés pour fait syndical.

Mais après deux ans de lutte sans pause, une pétition de soutien signée par plus 165.000 personnes et une solidarité sans faille de la gauche syndicale et politique, la pression commence à changer de camp. En ce début octobre 2022, Muriel Pénicaud a disparu du décor et, pour la Première Ministre Elisabeth Borne, il faut en finir le dossier Anthony Smith qui ne peut que la fragiliser sur le plan politique.

Le Marnais, quant à lui, mesure le chemin parcouru. Il a compris que la légitimation publique de son travail et de son action va renforcer la force du mouvement social tout entier.

Reprendre la main sur la question du pouvoir

Car son combat trouve un écho particulier en cet automne 2022 où les luttes se multiplient et cherchent à s’élargir. « Nous vivons un moment unique, où chacun doit prendre ses responsabilités » commente Anthony Smith. Il n’exclut pas le pire rappelant que « les fascistes peuvent prendre le pouvoir comme ils viennent de le faire en Italie. » C’est pourquoi il n’est plus question de tergiverser. L’heure est à la construction de ponts et de passerelles entre le mouvement social et les forces politiques, dans le respect et l’autonomie de chacune des organisations.

Le militant sait que son propos est largement partagé dans la société mais il connaît aussi les résistances auquel ce rassemblement se heurte, le passif à dépasser. Il a fait ses premières armes dans les assemblées générales étudiantes de novembre et décembre 1995, a ensuite vécu la victoire de la gauche plurielle en 1997 et le choc du 21 avril 2002 ; la victoire sur le TCE et l’impasse des collectifs anti-libéraux, l’espoir du Front de Gauche puis l’échec à nouveau. Il a compris qu’il n’y a pas de droit à l’erreur cette fois.

Quand le quadragénaire évoque le débat de la gauche et des écologistes, il ne s’appesantit pas sur les fausses querelles et les vraies différences, la mainmise des appareils et la bataille pour le leadership. D’autres en font leur fonds de commerce, lui va droit au but préférant parier sur le potentiel du moment politique. Pas NUPES naïf, il n’en est pas moins membre de son parlement populaire, convaincu que cette voie mérite d’être labourée et travaillée.

Renouer avec la confiance

L’inspecteur du travail refuse de banaliser les 20% du candidat Mélenchon à la présidentielle et l’élection des 150 parlementaires NUPES en juin dernier. « Ces deux élections ont permis de régler la question du hollandisme », explique-t-il, signifiant par-là que le socle programmatique commun de la gauche et des écologistes marque une rupture nette avec le néo libéralisme.

C’est une première, jugée impossible par beaucoup il y a quelques mois, et qui appelle aujourd’hui à passer de la coalition à un large rassemblement citoyen pour des changements concrets. « Pour deux générations la question du pouvoir avait été ajournée. L’émergence de la NUPES ou quel que soit le nom qu’on lui donnera, permet de remettre au-devant de la scène la question du pouvoir. » argumente Anthony Smith.

Il évoque le besoin de renouer avec la confiance : « Je ne vois pas d’autre manière pour y parvenir que d’ouvrir des espaces communs pour se parler et faire le pari de l’intelligence collective ; de redonner de la force à la question sociale et sceller l’unité qui donnera de la force aux travailleurs. »

Ce dimanche, il sera au rendez-vous…

publié le 12 octobre 2022

« Seuls les plus qualifiés pourraient se permettre le luxe de trouver du sens à leur travail. C’est faux »

par Thomas Coutrot surhttps://basta.media

La perte de sens au travail est l’une des principales causes de « la grande démission ». L’économiste Thomas Coutrot détaille pour basta! une proposition pour renforcer le pouvoir d’agir des salariés au quotidien sur leur travail. Thomas Coutrot est économiste, chercheur à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales)

Les départs volontaires, démissions ou ruptures conventionnelles, n’ont jamais été aussi nombreux en France. Plus nouveau encore : de plus en plus, les salarié·es démissionnent ou se détournent de certains emplois au regard des conditions de travail insoutenables qui leur sont proposées.

Avant même la crise sanitaire, bien plus qu’à cause d’un salaire jugé insuffisant, les démissions s’expliquaient par un travail trop intense, des conflits avec la hiérarchie et surtout une perte de sens du travail. La pandémie n’a fait qu’accentuer le phénomène.

Qu’on le veuille ou non, le travail est central dans nos vies : c’est l’activité par laquelle nous transformons à la fois le monde matériel, la société et nous-mêmes. Il y a selon nous [1] trois conditions pour qu’une personne trouve du sens à son travail : l’utilité sociale (mon travail répond à des besoins réels), la cohérence éthique (je peux faire un travail de qualité, je respecte la santé des autres et de la planète), la capacité de développement (j’apprends des choses nouvelles, je développe mes capacités).

Si l’une de ces dimensions vient à manquer – ce qui est en général le cas avec le management par les chiffres sous domination de la finance, qui a envahi les entreprises et les administrations -, c’est ma santé qui est en danger. Les démissions sont souvent le fait de salarié·es qui veulent sauver leur peau, ou au moins leur santé mentale.

« Renoncer à la vision simpliste du travail comme pure aliénation »

Une idée reçue veut que seul·es les plus qualifié·es puissent se permettre le luxe de trouver du sens à leur travail. C’est faux. Certes, nos données montrent que les ouvrier·es trouvent en moyenne moins de sens à leur travail, qui est plus contraint. Mais quand leur travail perd son sens, leur risque de dépression est multiplié par deux comme pour les cadres. Ils et elles sont tout aussi enclin·es à démissionner quand c’est le cas. C’est une question vitale pour toutes et tous, même en bas de l’échelle. Les aides-soignantes, les auxiliaires de vie, les agent·es de service souffrent tout autant de ne pas pouvoir faire du bon travail que les ingénieur·es, les magistrat·es ou les enseignant·es.

Quand le travail perd son sens, le risque de dépression est multiplié par deux

Il faut, pour le comprendre, renoncer à la vision simpliste du travail comme pure aliénation. L’ergonomie et la psychologie du travail l’ont abondamment montré : dans le travail, nous mobilisons notre sensibilité, notre intelligence, notre expérience, pour faire face aux imprévus qui surgissent sans cesse. Nous déployons notre travail vivant pour surmonter la résistance du réel. Même dans les métiers les moins qualifiés, nous mettons du nôtre. Et nous souffrons parce que le management par les chiffres pour les actionnaires ou les bureaucrates nous empêche de bien faire ce qui nous semble important.

S’appuyer sur les savoirs et aspirations des salariés pour créer une dynamique collective

Il y a là une source potentielle d’action collective peu utilisée par les syndicats et ignorée par les partis de gauche. La tradition de l’enquête ouvrière et les expériences de démarche revendicative partant du travail réel ont pourtant montré qu’en s’appuyant sur leurs savoirs et leurs aspirations, souvent méconnus des salarié·es mêmes, par une activité de délibération et d’enquête sur le travail, on peut redynamiser ou créer une dynamique collective et un rapport de forces. La réduction du temps de travail subordonné (RTTS) vise à mettre en œuvre à grande échelle cette politique du travail vivant.

Il s’agirait en fait d’étendre à l’ensemble des salariés le droit à du temps de travail, rémunéré, mais hors subordination, dont disposent déjà les représentants du personnel (élus ou délégués syndicaux). Le paiement des heures de délégation reconnaît déjà ce travail de représentation comme une activité utile à l’entreprise et à la société : la RTTS reconnaîtra de la même manière le travail de délibération des salariés, les meilleurs connaisseurs de leur travail, sur son organisation et ses finalités.

Délibérer sur le travail

Par exemple, une loi de RTT à 32 heures pourra prévoir qu’une des trois heures gagnées sera consacrée non pas à des activités hors travail, mais à la délibération sur le travail. Dans ces réunions de délibération, qui pourront prendre la forme d’une demi-journée mensuelle, on discutera, à partir de l’expérience concrète de chacun·e, pour mettre en lumière les trucs et ficelles par lesquels on essaie de surmonter ce qui empêche de bien travailler. On interrogera les modes d’organisation du travail et leurs effets sur la santé des salariés, des destinataires du travail, des riverains et de la nature. On élaborera des propositions d’améliorations sur tous ces aspects, ensuite portées par les délégué·es devant la direction, celle-ci étant tenue de justifier ses réponses. Dans les grandes entreprises, l’intégration dans ces débats des associations de clients/usagers, de riverains et de défense de l’environnement permettra d’associer des parties prenantes extérieures, ô combien concernées par les effets du travail.

On discutera pour mettre en lumière les trucs et ficelles par lesquels on essaie de surmonter ce qui empêche de bien travailler

Ces temps de délibération devront être préparés, animés et répercutés par des délégué·es élu·es et formé·es à cet exercice difficile. Dans chaque unité de travail, en remplacement des délégués du personnel, supprimés en France par les ordonnances Macron de 2017, seront élus des délégués à la délibération sur le travail, pourvus de la responsabilité, et du temps, de mener des enquêtes sur le travail réel auprès et avec les salariés.

« Il est décisif de ne pas "lâcher le travail" »

Ces heures de délibération iront bien au-delà du « droit d’expression » instauré par les lois Auroux de 1982, et depuis tombé en désuétude, et a fortiori des pauvres (et mort-nés) « espaces de discussion sur le travail » évoqués par le patronat et certains syndicats dans l’accord interprofessionnel « Qualité de vie au travail » de 2013. Les salarié·es et leurs représentant·es décideront en toute autonomie de l’organisation et de l’ordre du jour des réunions, où la parole sera libre du fait de l’absence – sauf exception décidée collectivement - de la hiérarchie. La confrontation entre collègues des expériences multiples et des divers points de vue sur le travail fera émerger des préoccupations et des propositions communes, étayant la controverse avec le management et favorisant l’action collective.

Nul doute qu’un tel renforcement de leur pouvoir d’agir au quotidien sur leur travail serait de nature à mobiliser les salariés et à redonner du sens à leur travail. Nous sommes aujourd’hui confrontés à l’imminence d’une grave crise économique et financière, qui signale sans doute la fin d’une époque. La « grande démission » risque de laisser la place à la « grande dépression », et les questions de l’emploi de reprendre la priorité sur celles du travail. Il est pourtant décisif de ne pas « lâcher le travail » si nous voulons ouvrir une véritable perspective de bifurcation sociale, démocratique et écologique.

Thomas Coutrot, statisticien, économiste et militant altermondialiste. Il est aujourd’hui chercheur associé à l’Irés (Institut de recherches économiques et sociales), après avoir dirigé de 2003 à 2022 le département Conditions de Travail et Santé à la Dares (ministère du Travail). Ses recherches et interventions portent sur les liens entre travail, santé et démocratie, et il coanime les ateliers Travail et Démocratie.

[1] Thomas Coutrot et Coralie Perez ont publié Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire (éditions du Seuil, 2022)

publié le 25 septembre 2022

Pourquoi la CGT passe son tour pour la marche du 16 octobre

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Mobilisations. À la suite des refus de Force ouvrière, Solidaires ou de la FSU de participer au 16 octobre, Philippe Martinez a aussi pris position. Il considère que la journée de grève et de manifestation du 29 septembre affiche des mots d’ordre plus clairs et des modes d’action plus efficaces. Les organisateurs de la marche nationale appellent le syndicat à poursuivre les réflexions communes.

Philippe Martinez a devancé l’appel. Sans attendre le prochain rendez-vous du 4 octobre des organisateurs de la « marche contre la vie chère et l’inaction climatique », le secrétaire général de la CGT a annoncé que son syndicat ne participera pas au défilé du 16 octobre.

Une prise de position entendue par les partis de gauche et associations citoyennes et environnementales, parties prenantes ou non de cette initiative, qui appellent à poursuivre les discussions pour de futures mobilisations.

Pour le leader de la CGT, la priorité demeure la journée interprofessionnelle sur les salaires, initiée par sa confédération, la FSU, Solidaires et par des organisations de jeunesse. « Il faut réussir la mobilisation du 29. Et nous avons besoin de mots d’ordre clairs. Il est question d’une “marche contre la vie chère”, à laquelle on a ajouté “contre l’inaction climatique” pour des questions d’élargissement de cette manifestation. Les mots d’ordre doivent être plus offensifs », a-t-il expliqué sur LCI.

Pour Aurélie Trouvé, députée FI, l’absence du syndicat ne remet pas en cause l’action du 16 octobre.

À la suite des refus de Force ouvrière, Solidaires ou de la FSU de participer au 16 octobre, Philippe Martinez réaffirme l’autonomie de l’action syndicale. « Nous acceptons les soutiens politiques. Mais, de tout temps, l’action collective et notamment la grève ont été les meilleurs moyens de pression pour obtenir la satisfaction de nos revendications », pointe le responsable syndical, qui doute par ailleurs de la capacité matérielle des non-Parisiens à participer à la marche nationale de mi-octobre dans les rues de la capitale.

Prochain point d’étape entre partis et syndicats : le 4 octobre

Pour Aurélie Trouvé, députée FI, l’absence du syndicat ne remet pas en cause l’action du 16 octobre. « On avait bien dit que nous soutenions toutes les autres initiatives et que cette marche était complémentaire. Mais, en l’état, aucune autre initiative prévue un dimanche n’est annoncée pour permettre la participation du plus grand nombre. Or, des attaques extrêmement violentes vont arriver sur les retraites, l’assurance-chômage… On ne bougera pas les choses que depuis l’Assemblée nationale. Ça passera aussi par la rue. »

L’élue insoumise donne rendez-vous à la CGT au prochain point d’étape, prévu le 4 octobre entre partis, syndicats et associations, sur les mobilisations. Idem pour Hélène Hardy, d’EELV, qui relève la difficulté d’établir « des liens entre, d’un côté, la recherche des syndicats de gains concrets, sur les salaires comme sur les conditions de travail ; de l’autre côté, la recherche de solutions plus globales portées par les mouvements politiques. Or, les revendications salariales et la lutte contre l’inactivité climatique avec la taxe sur les superprofits constituent les deux faces d’une même réponse à la vie chère. Le rapprochement entre partis et syndicats est un mouvement lent, qui ne se limitera pas au 16 octobre ».

Christian Picquet voit lui aussi plus loin. Pour le membre du PCF qui « n’appelle pas en l’état à la marche du 16 octobre, rien ne peut se faire sans le succès des mobilisations du 29. Des réunions vont avoir lieu ensuite. Il faut tout faire pour appeler les partenaires de la Nupes et les participants au 16 octobre à un rassemblement plus large, sans aucun préalable sur les revendications et les formes de participation. »

publié le 23 septembre 2022

Militantisme. Du syndicalisme rassemblé au rassemblement syndical, quel outil pour y parvenir ?

par Latifa Madani, Sébastien Crépel et Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

La CGT, l’Union syndicale Solidaires, la FSU appellent, avec l’Unef et des mouvements lycéens, à une grève interprofessionnelle le 29 septembre pour les salaires, les pensions, les bourses d’études et les minima sociaux. Comment faire de cette journée le point de départ d’une mobilisation unitaire plus large, inscrite dans la durée ? Les responsables de ces trois organisations en ont débattu au Forum social.


 


 

Les rendez-vous de la rentrée sociale prennent souvent un tour rituel. Comment aller plus loin, être plus unitaires, renverser le rapport de forces ?

 

Murielle Guilbert (Solidaires) : Nous sommes dans un contexte d’urgence sociale et climatique. La crise énergétique nous oblige à lier, concrètement, question sociale et environnementale. Comme pour les mobilisations sur la réforme des retraites, il nous faudra rapidement poser la question des suites.

Benoît Teste (FSU) : On ne va pas se mentir, il est difficile de faire prendre conscience que la question salariale dépasse celle de l’entreprise ou du secteur. Nous devons politiser le sujet, engager un rapport de forces. Ce que nous ferons le 29 septembre sera déterminant pour tous les combats à venir, y compris sur les retraites. Si nous sommes forts le 29, cela pèsera pour la suite. La question des salaires reste urgente, l’inflation prend les gens à la gorge. Nous pouvons gagner car, dans un contexte de « pénurie » de recrutements, de difficultés à trouver les qualifications nécessaires dans les entreprises et dans les services publics, nous répondons : augmentez les salaires ! Nous avons donc le rapport de forces en notre faveur. Faisons fructifier le 29 septembre !

« La question des salaires reste urgente, l’inflation prend les gens à la gorge. »  Benoît Teste, secrétaire général de la FSU

Philippe Martinez (CGT) : Nous sommes dans une situation assez inédite. Depuis le début de l’année, il n’y a jamais eu autant de grèves pour les salaires, jusque dans des entreprises où les salariés n’avaient jamais fait grève. Cette rentrée doit pouvoir fédérer toutes ces luttes. Pourquoi avons-nous du mal à concrétiser la convergence que nous appelons de nos vœux à chaque fois ? Le niveau de la colère et l’ampleur des revendications pour une augmentation générale des salaires sont tels que nous devons faire la démonstration, ensemble, que nous pouvons gagner. Pendant que les dividendes versés aux actionnaires battent des records, l’exigence de partage des richesses est forte. Le vrai défi est de faire de ce 29 septembre le début d’un rassemblement.

Vous employez les termes de « recomposition », « refondation intersyndicale », « outil syndical commun ». Qu’entendez-vous par là ?

 

Benoît Teste (FSU) : Les divisions sont ancrées dans l’histoire. Néanmoins, il est absolument nécessaire de proposer un syndicalisme plus unitaire, s’adressant à davantage de salariés. Tel est l’enjeu. C’est la raison pour laquelle, à la FSU, nous employons le terme « refondation ». Car il ne s’agit pas seulement d’additionner des forces existantes. Si déjà nos trois organisations arrivent à donner un chemin plus clair, plus efficace avec un outil unitaire pérenne qui traite les questions sur le fond et qui soit identifié par les salariés, je suis persuadé que cela entraînera d’autres forces. Nos divisions empêchent de toucher une grande part de salariés, particulièrement cette population en précarité, aux marges du salariat – je pense notamment aux gilets jaunes. Avec un outil refondé, nous devons arriver à mobiliser cette population, l’intégrer aux luttes, notamment aux luttes féministes et contre les discriminations. D’où la notion de « syndicalisme à vocation majoritaire ». C’est un peu incantatoire, mais l’objectif est de rassembler.

Simon Duteil (Solidaires) : Le moment historique que nous vivons nous impose une recomposition. En 2019, nous avons gagné notre combat commun contre la dernière réforme des retraites. Ce n’est pas suffisant. Notre analyse de la montée de l’extrême droite, dans le monde du travail, a fait bouger les lignes à Solidaires. La responsabilité du syndicalisme de luttes et de transformation sociale est engagée pour aller plus loin.

« Quelle que soit l’étiquette, notre rôle est d’essayer d’améliorer le quotidien. »  Simon Duteil, porte-parole de Solidaires

Philippe Martinez (CGT) : La question sera posée et discutée à notre prochain congrès. Nous devons, par exemple, aborder le sujet des « parenthèses électorales » qui paralysent et divisent l’action syndicale. Nous devons aussi analyser les raisons pour lesquelles il y a trop de salariés non syndiqués. Nous devons trouver des réponses à toutes ces questions.

Un tel horizon syndical au plan organisationnel pose des questions de fond. Quelles sont les grandes lignes de vos convergences sur le projet de société ?

 

Murielle Guilbert (Solidaires) : Solidaires, qui porte depuis plusieurs années la vocation d’un syndicalisme de transformation sociale, fait le constat que l’on se rejoint de plus en plus dans de nombreux combats. Nous avons réussi à travailler ensemble, notamment dans les intersyndicales femmes, depuis plus de vingt ans. L’alliance Plus jamais ça (syndicats et associations environnementales) a montré toute la pertinence de lier écologie et combat social. La répression que nous avons subie du fait des lois liberticides d’Emmanuel Macron nous a fait nous retrouver sur ces sujets alliant lutte contre le capitalisme et lutte contre les dominations. Malgré des différences d’approche, le travail commun a pu avancer sur l’écologie, le féminisme ou l’antiracisme, tant au niveau national que local. Le syndicalisme de transformation sociale qui caractérise nos trois organisations favorise cette dynamique.

Philippe Martinez (CGT) : Sur beaucoup de points, dont le combat féministe et la lutte contre l’extrême droite, nous sommes d’accord et nous nous organisons pour que la riposte soit unitaire. Il s’agit de valeurs fondatrices de la CGT. Nous avons un socle commun très important de revendications, d’idées de transformation. Ce débat ne doit pas rester un débat de chefs. Un échange d’expériences doit se faire dans les entreprises et sur les territoires.

D’autres acteurs, au-delà des syndicats, peuvent être intéressés à des combats communs. Quels sont les lieux d’intersection possibles ?

 

Benoît Teste (FSU) : Le collectif Plus jamais ça est l’un de ces lieux. Le syndicalisme que nous défendons est celui qui fait le lien entre la défense des conditions de travail, l’intérêt général et le projet de société. Pour nous, il n’y a pas de séparation. À ceux qui pensent que « les syndicats n’ont pas à s’occuper de l’écologie » ou que « ces questions relèvent de la politique, ce n’est pas l’affaire des syndicats », nous répondons que ce sont les salariés qui transforment le monde. Ils ont la capacité et la légitimité à s’exprimer sur la manière, par exemple, dont on produit pour protéger la planète. La tentation du corporatisme et du repli sur soi ne peut que servir les gouvernements qui veulent nous neutraliser, comme on a pu le voir avec les lois affaiblissant les institutions représentatives.

FO – qui vient d’annoncer qu’elle ne participerait pas à la journée du 29 septembre – et la CFDT sont deux importantes organisations. Comment vous positionnez-vous à leur égard ?

 

Philippe Martinez (CGT) : La CGT veut travailler avec tout le monde. À chaque fois que l’on a conquis quelque chose, c’est parce qu’il y avait du monde dans les grèves et dans les mobilisations. Ne tombons pas dans le piège de la division entre contestataires et réformistes. Il y a des mobilisations unitaires dans les entreprises, dans les services et la fonction publiques. Lorsque la base secoue, elle fait bouger les lignes. Cela dit, il y a des divergences de fond avec la CFDT, qui admet l’individualisation des droits alors que nous nous battons pour des garanties et des droits collectifs. Quant à FO, avec qui nous avons mené la bataille contre la réforme des retraites, je n’ai pas encore compris son refus de s’unir pour les salaires. Nous devons garder cet objectif d’un rassemblement le plus large possible, mais on ne peut attendre indéfiniment pour avancer.

Murielle Guilbert (Solidaires) : La recherche de l’unité syndicale est commune à nos trois organisations, mais pas à n’importe quel prix. Si le constat est commun sur la paupérisation des travailleuses et des travailleurs et sur la pression de l’inflation sur la population, des divergences demeurent au sujet de la stratégie et du rapport de forces, des questions centrales.

« Nous devons réfléchir à nos pratiques internes de démocratie. »  Murielle Guilbert, secrétaire nationale de Solidaires

Simon Duteil (Solidaires) : Nous n’avons pas la même vision de la lutte des classes, pas le même horizon, mais les lignes de fracture ne sont pas toujours aussi fortes qu’on le croit. Quelle que soit l’étiquette, notre rôle est d’essayer d’améliorer le quotidien. Or, la réalité aujourd’hui, c’est plutôt la faiblesse, voire l’absence de syndicalistes sur le terrain.

À quelles conditions un outil syndical commun permettrait-il de surmonter la désyndicalisation massive, en particulier dans les franges les plus précaires du salariat et chez les plus jeunes?

 

Philippe Martinez (CGT) : L’outil syndical commun ne réglera pas tout, si on ne tient pas compte des évolutions du monde du travail, si on ne touche pas ceux qui en souffrent, et qu’on ignore les travailleurs ubérisés, ceux des TPE, la jeunesse étudiante salariée, les retraités et les chômeurs. Cette « refondation » ne vise pas à changer la nature de notre syndicalisme mais à l’ancrer davantage dans la diversité du monde du travail et auprès de ceux qui ne nous voient pas et qui ont envie de s’organiser et de lutter.

Murielle Guilbert (Solidaires) : Nous devons réfléchir à nos pratiques internes de démocratie. Les travailleurs sans papiers de Chronopost sont en grève depuis neuf mois. Comment les intégrer ? C’est un défi à inscrire dans notre réflexion.

La montée de l’extrême droite chez les salariés rend-elle plus pressantes la volonté unitaire et la nécessité de faire front ?

 

Benoît Teste (FSU) : L’extrême droite est un ennemi mortel pour nous. Nous ne devons pas cesser de lutter contre ses idées, de démontrer que ce sont les solidarités et pas les stigmatisations qui sont la réponse aux difficultés sociales. Un sondage récent montre la progression du RN chez les fonctionnaires, y compris chez les enseignants, le plus souvent dans des endroits où il n’y a pas de syndicats, d’où l’importance du collectif.

Simon Duteil (Solidaires) : À Solidaires, c’est la montée de l’extrême droite qui nous fait poser la question de la recomposition syndicale. Nous devons faire face ensemble en portant concrètement des propositions alternatives. L’urgence climatique aussi nous oblige. Notre syndicalisme a du retard sur le sujet, sur notre rapport à la production. Sans réponses sur ces questions, d’autres s’en chargeront, pour le pire.

« Le vrai défi est de faire de ce 29 septembre le début d’un rassemblement. »  Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT

Philippe Martinez (CGT) : L’antifascisme, l’antiracisme, l’internationalisme sont dans les racines du syndicalisme. Nous avons besoin de nous ressaisir collectivement pour empêcher la banalisation du discours et des idées d’extrême droite dans les entreprises et dans les services. J’entends des camarades militants, parfois élus, esquiver la discussion parce que ce serait compliqué. Ici, à la Fête de l’Humanité, lors de l’inauguration du Forum social, un camarade est venu me dire qu’il avait voté RN et qu’il était content d’y avoir adhéré et de lui donner de l’argent. C’est la réalité. Le RN fait croire qu’il défend l’augmentation des salaires et du Smic, mais à l’Assemblée nationale, ses députés sont Macron compatibles, ils sont pro-capital. Le combat contre l’extrême droite est essentiel, c’est ce qui nous fédère en France et en Europe. Laissons de côté nos petites histoires. Nous avons une lourde responsabilité. Ne passons pas à côté.

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 publié le 18 juillet 2022

Gauche : le débat s’engage
sur l’électorat qui manque

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

À la suite des interpellations de François Ruffin sur les performances insuffisantes de la Nupes dans la France « des bourgs et des champs », une question stratégique resurgit : comment se reconnecter à la diversité des milieux populaires, pour gagner et ne pas les laisser à l’extrême droite ?

Les fidèles de Jean-Luc Mélenchon ont à peine eu le temps d’apprécier la progression de leur champion à l’élection présidentielle, que François Ruffin sonnait l’alerte dans Libération : « La France périphérique, celle des bourgs, n’apparaît pas comme une priorité. Et quand on regarde les statistiques issues des urnes, c’est là-dedans qu’on plonge. »

Le député sortant de la Somme, membre du groupe parlementaire de La France insoumise (LFI), a réitéré la charge dans nos colonnes en amont des législatives : « Ça pèche pour nous dans les anciens bassins industriels du Nord et de l’Est, dans d’anciennes terres rouges où la gauche est tombée bien bas. » Et après sa réélection avec 61 %, il a enfoncé le clou dans L’Obs : « Est-ce qu’on acte, sans le dire, que nous devenons la gauche d’Île-de-France et des métropoles ? »

Ces interpellations rappellent des controverses déjà anciennes. D’abord celle qui s’est développée à partir d’une note publiée en 2011 par le think tank Terra Nova. Le document appelait à compenser les pertes enregistrées auprès des milieux populaires par des gains auprès des classes moyennes et de toute une série de catégories sociales censées partager des valeurs culturelles progressistes. À l’époque, de nombreux intellectuels et responsables politiques étaient montés au créneau, fustigeant les erreurs d’analyse et le « mépris de classe » se dégageant du texte.

En fin de décennie, c’est la notion de « France périphérique », parfois associée à celle d’« insécurité culturelle », qui a suscité la polémique. L’essayiste Christophe Guilluy, notamment, a popularisé la thèse de deux communautés de destin entre la France des métropoles, gagnante de la mondialisation, et son envers périphérique, concentrant une classe moyenne blanche en voie de déclassement matériel et symbolique. Il lui a été reproché une vision excessivement schématique sur le plan scientifique, soupçonnée d’alimenter un ressentiment nationaliste sur le plan politique.     

Si ces précédents planent encore dans le débat public, il serait erroné d’en conclure que le débat stratégique à gauche – et en particulier au sein de sa force principale, La France insoumise – ne fait que tourner en rond.

En réalité, chacun évite d’être sa propre caricature. François Ruffin prend désormais garde de mettre la France périphérique au pluriel, reconnaissant ainsi son absence d’homogénéité. Jean-Luc Mélenchon nuance le constat de ce dernier et appelle à éviter tout « réductionnisme social ou géographique », mais reconnaît qu’« il faut être à la recherche des caractéristiques des endroits à conquérir et ne pas dormir sur ses lauriers ». Lui-même, au demeurant, a répété à plusieurs reprises qu’il s’adressait aux « fachés pas fachos »

Toute une partie de la France échappe à la gauche.

Il faut dire que les rapports de force électoraux incitent toutes les sensibilités à la nuance. D’un côté, il est clair que la stratégie de Fabien Roussel, qui présentait certaines affinités avec le logiciel ruffiniste, a échoué.

Pendant sa campagne, le candidat communiste n’a eu de cesse de se démarquer des positions typiquement défendues par les Verts, associés à une gauche citadine et aisée, qu’il s’agisse d’alimentation, d’énergie ou de laïcité. Le député du Nord n’en démord d’ailleurs toujours pas. « Il faut franchir le périphérique, parler à tous les Français, autant ceux des grands centres urbains que ceux de la ruralité », affirmait-il récemment à Libération, avant de qualifier d’« inacceptable » la phrase de Mélenchon sur « la police tue », à l’antenne de BFMTV.

À l’arrivée, son score ne s’est cependant élevé qu’à un dixième de celui de Mélenchon. « Roussel, c’est la stratégie de gauche qui ne veut pas vexer les gens de droite », cingle l’économiste Stefano Palombarini, membre du parlement élargi de l’Union populaire. « On ne peut pas commencer une stratégie d’élargissement d’alliances sociales en prenant le risque de dégoûter des électeurs de gauche qui ne se reconnaissent pas dans son orientation », alerte-t-il.

D’un autre côté, la performance de Mélenchon a été insuffisante pour accéder au second tour de la présidentielle, tandis que l’union des gauches a perdu la majorité de ses duels aux législatives, dans toutes les configurations. Le socle électoral de ce camp apparaît encore trop étriqué, à la fois par sa taille et dans sa composition. 

« Toute une partie de la France échappe à la gauche, constate le politiste Rémi Lefebvre. Sa sociologie est très métropolitaine, et cela se voit dans le profil des élus. Vu le poids de ces derniers, il y a un risque de renforcement de cette logique. » Le géographe Jean Rivière tient pour sa part à souligner que « le conglomérat électoral de Mélenchon est bien interclassiste ». Pour autant, il admet que le vote en sa faveur a eu tendance à se polariser.

« Entre 2017 et 2022, explique ce maître de conférences à l’université de Nantes, on observe une consolidation des bases fortes, qui se situent plus qu’ailleurs dans les villes-centres gentrifiées au sommet de la hiérarchie urbaine, et dans les fractions racisées des classes populaires. À l’inverse, l’étiage de Mélenchon baisse là où il n’était déjà pas fort, dans certains mondes ruraux du Nord et de l’Est. »

En fait, la discussion qui s’ouvre au sein de LFI et de la Nupes porte sur l’affinage de ce diagnostic, et sur les moyens concrets de rechercher une audience électorale plus vaste. D’après les informations de Mediapart, un travail en ce sens a d’ailleurs été amorcé par le think tank Intérêt général, indépendant mais proche de la sphère insoumise, qui s’apprête à faire plancher à la rentrée politistes, géographes et statisticiens.  

Face au fractionnement des milieux populaires

En attendant, beaucoup de voix soulignent l’importance de préserver aussi bien la cohérence de la ligne politique actuelle que les composantes du socle électoral déjà acquis.

Clémentine Autain, députée LFI de Seine-Saint-Denis, estime par exemple que « l’on peut encore chercher des abstentionnistes dans les secteurs où nous sommes déjà forts ». Il y aurait par ailleurs d’autres performances décevantes à interroger, comme la sous-représentation très nette de la gauche parmi les plus de 60 ans.

Selon elle, il ne faut pas perdre non plus de vue le retard d’hégémonie culturelle que la gauche accuse sur les droites, dans leurs variantes libérales et identitaires. Plutôt que de tout bouleverser au risque de perdre un cap qui a marché, l’enjeu serait d’« articuler un récit » qui fasse davantage écho aux attentes d’un électorat aujourd’hui désaffilié. « Mais la conclusion ne peut pas être d’arrêter la dénonciation des violences policières », prévient-elle.

Outre Fabien Roussel, la phrase sur « la police tue » a pourtant été critiquée par François Ruffin pour expliquer qu’elle avait « heurté » dans sa circonscription. Et c’est le même qui a rédigé un long post Facebook pour appeler à traiter des incivilités du quotidien qui pourrissent la vie des habitants et habitantes de quartiers populaires. « Dénoncer les violences policières est une chose, en faire un enjeu à ce point saillant de notre discours en est une autre, glisse un membre d’Intérêt général. Ce combat reste dans une logique minoritaire, et nous sommes en quête d’une logique majoritaire, pour gagner. »

Le géographe Jean Rivière n’est pas étonné par ce débat. « La critique de la police est cohérente avec l’objectif de garder mobilisées les populations des grands ensembles, et il est vrai que ça passe moins bien du côté des mondes ruraux. Mais une partie importante des classes populaires a toujours été attachée à des formes d’ordre, ce n’est pas nouveau. Même au plus fort de leur alignement dans les années 1970, un tiers d’entre elles votait d’ailleurs à droite. »

Pour Stefano Palombarini, les espoirs de reconquête des milieux populaires doivent être différenciés. « Certains, qui sont simplement passés de la droite à l’extrême droite, ne sont guère atteignables. En revanche, dans des terres désindustrialisées autrefois favorables à la gauche, il y a des gens qui ne sont pas hors de portée. C’est plutôt ceux-là que Ruffin a en tête. Après, parmi ceux qui ont déjà voté pour l’extrême droite, les choses seront plus difficiles si ce vote a été répété au point de déboucher sur un sentiment d’appartenance politique. »

En tout état de cause, estime le maître de conférences à l’université Paris 8, « faire du marketing électoral en changeant le discours selon les segments de population serait contreproductif. Le vrai problème, c’est de convaincre que le programme de rupture de la Nupes est réaliste, applicable ». Et pour cela, rien de tel qu’un travail d’implantation militante qui permette de toucher des personnes atomisées dans leur travail, peu diplômées et s’informant essentiellement par les médias de masse.

Unifier les causes défendues

En l’occurrence, cette préoccupation autour de la présence sur le terrain peut réunir toutes les sensibilités de LFI. « Le travail, c’est évidemment aussi le militantisme, l’ancrage local, le déploiement partout », écrit Clémentine Autain à propos de l’avenir de la Nupes dans les blogs de Mediapart. François Ruffin, lui, parle de « bastions » à édifier dans la société.

Dans sa conférence du 5 juillet dernier, Jean-Luc Mélenchon a pour sa part souligné l’importance des caravanes et du porte-à-porte, appelant à monter des assemblées de circonscription dans toute la France. Il n’a toutefois suggéré aucun détail sur la structuration de cette ébullition qui viendrait corriger le caractère « gazeux » du mouvement insoumis, lequel se traduit par une totale autonomie de la direction vis-à-vis d’une base à qui les grands choix stratégiques échappent.

« Ce qui me frappe, c’est que la sociologie de la Nupes, c’est aussi là que Jean-Luc Mélenchon a tenu meeting, remarque Rémi Lefebvre, faisant référence aux rassemblements essentiellement tenus dans les grandes villes. Une des clés pour élargir cette sociologie consiste donc à effectuer un travail dans les territoires où la gauche est faible. Mais cela suppose des remises en cause très fortes sur la répartition du pouvoir et de l’argent en interne. » Les groupes d’appui de LFI, il est vrai, ne disposent pas de ressources conséquentes pour s’organiser localement, et n’ont pas d’instance pour se coordonner entre eux ou interpeller la direction.

La réflexion mérite pourtant d’être menée. Travaillant sur les partis sociaux-démocrates, les universitaires Björn Bremer et Line Rennwald ont montré que leur déclin pourrait s’aggraver en raison d’un déficit de lien « affectif » avec une part importante de leur électorat. Autrement dit, il est risqué de se contenter d’une faible identification de l’électorat à la force politique pour laquelle il vote : sa loyauté sur la durée pourrait s’avérer d’autant plus fragile.

S’il était engagé, ce travail d’ancrage sur le terrain s’annoncerait de toute façon long et ingrat. Entre-temps, il y aurait donc un autre effort à effectuer, moins sur le projet que sur le discours politique, afin d’unifier les causes défendues par LFI et la gauche dans son ensemble. « C’est l’inverse de la logique de la segmentation », insiste Rémi Lefebvre, qui croit également que ce serait une « impasse » de choisir entre les diplômé·es des grandes villes et milieux populaires, et au sein de ces derniers, entre les habitant·es des grands ensembles et les autres.

« Il ne faut surtout pas creuser symboliquement l’écart entre les plus pauvres et les moyennisés, les “in” et les “out”, les très “bas” et les un peu plus “hauts”, exhorte lui aussi l’historien Roger Martelli dans Regards. Conforter le lien retrouvé avec une part des banlieues tout en désarticulant les ressorts du vote populaire à l’extrême droite est l’enjeu stratégique pour réunifier le “peuple” aujourd’hui morcelé. »

À cet égard, la situation en France ne fait pas exception parmi les démocraties occidentales. Dans une étude récente, les politistes de renom Herbert Kitschelt et Philipp Rehm ont établi que la force motrice des partis de gauche provient désormais de l’électorat fortement instruit et disposant de revenus bas ou moyens. Il n’y a là rien de dramatique sur le plan stratégique, au contraire, dans la mesure où il s’agit d’un groupe en ascension démographique. En revanche, leur seul appui ne suffit pas à bénéficier d’une coalition électorale majoritaire.

D’autres soutiens sont donc nécessaires. À suivre les deux chercheurs, ils ne se trouveront guère auprès de l’électorat peu instruit et doté de hauts revenus, qui s’avère très aligné à droite. Les groupes davantage tiraillés sont ceux qui cumulent soit des hauts niveaux d’instruction et de revenus, soit des bas niveaux dans les deux cas. Parmi ces derniers, les plus défavorisés tendent plus vers la gauche, mais ceux qui surnagent ont des préférences autoritaires qui les attirent davantage vers la droite.

Pour François Ruffin, c’est « l’économie de guerre climatique » qui pourrait aider à enrayer ces partages électoraux, et à arrimer le plus grand nombre au socle actuel de la gauche. « Il nous faut unir le pays dans ce projet commun », propose-t-il. La question sociale, désormais sous contrainte écologique, fournirait le liant de toutes celles et ceux qui pensent qu’il y a « quelque chose de pourri » dans l’ordre social en vigueur.

La piste est intéressante, à condition de se rappeler que les revendications dites culturelles – concernant les discriminations genrées ou raciales, par exemple – ont justement souvent un contenu social, et que les revendications sociales expriment aussi un besoin de reconnaissance et de dignité. La gauche a donc un espace pour échapper à la fausse alternative entre l’hédonisme des métropoles privilégiées et le ressentiment des bourgs abandonnés.


 


 

Le peuple, la gauche
et le Rassemblement National

Analyse par Roger Martelli sur www.regards.fr|

La Nupes et la Macronie se partageant les métropoles quand le RN s’incruste en dehors des aires métropolitaines. La métropole contre la périphérie... Le géographe Christophe Guilluy, qui a imposé cette dichotomie il y a quelques années, avait-il donc raison ?

Nous ne reproduisons pas ici les tableau statistiques sue le vote. Ils sont disponibles sur http://www.regards.fr/actu/article/le-peuple-la-gauche-et-le-rassemblement-national

Qui a voté et pour qui ? Du côté de Jean-Luc Mélenchon et de ses proches, on n’aime pas entendre dire que le parti de Marine Le Pen prospère dans les territoires populaires. La preuve ? Mélenchon et la Nupes ont fait leurs meilleurs scores dans les banlieues populaires, là où se concentrent les catégories les plus démunies. Ne pas en convenir, c’est donner raison à Guilluy ; c’est donc faire le jeu de l’extrême droite.

À l’automne de 2014, Regards a été un des tout premiers titres de la presse française à faire une critique radicale des propos de Christophe Guilluy. Huit ans plus tard, nous ne retirerions pas une ligne de ce qui a été écrit alors, à un moment où une partie de la gauche (même de gauche…) trouvait qu’il y avait du vrai dans la charge du géographe contre la « gôche ». Mais déconstruire l’argumentaire de Guilluy ne signifie pas que la totalité de son propos est sans fondement.

Dans plusieurs articles publiés depuis le 10 avril dernier, nous avons mis en évidence un certain nombre de données concrètes. Au cas où elles n’auraient pas été remarquées, nous les rappelons ici.

L’indicateur le plus immédiat est celui des sondages : qui a voté et voté quoi ? Les tableaux ci-dessous récapitulent les résultats pour les premiers tours de la présidentielle et des législatives. Comme toujours, ils varient selon les instituts : nous les présentons donc tels quels, en y ajoutant une moyenne des résultats obtenus.

Dans tous les cas, les résultats sont sans appel : parmi les individus qui ont voté à la présidentielle et aux législatives, le pourcentage de l’extrême droite augmente au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale, tandis que celui de la droite (avant tout macronienne) baisse de façon tout aussi régulière. Quant à la gauche (avant tout Mélenchon puis la Nupes) elle est au-dessus de 35% du côté des professons intermédiaires, des employés et des cadres et au-dessous de 30% chez les ouvriers. Dans les milieux ouvriers, l’écart entre la gauche et l’extrême droite est entre 14% et près de 20%, plus accentué encore aux législatives qu’à la présidentielle.

Le vote selon la taille de la commune

Pour pousser plus avant l’analyse, on a mené une étude au niveau des communes, à partir de deux paramètres : la taille et le pourcentage des ouvriers dans la population. Le critère de la taille est le plus simple :

À la présidentielle, le vote en faveur de Marine Le Pen augmente au fur et à mesure que diminue la taille de la commune ; en sens inverse, celui de Jean-Luc Mélenchon diminue en même temps que la taille de la commune. La candidate du Rassemblement national est marginalisée dans les grandes métropoles et largement dominée par ses deux concurrents (Macron et Mélenchon) dans les communes de plus de 30.000 habitants ; en revanche, elle surclasse Mélenchon et domine Macron, dans les unités de moins de 5000 habitants (qui regroupent 38% de la population française). Macron et Mélenchon se disputent les métropoles (avec un avantage à Mélenchon) ; Le Pen s’attribue la tranche des tailles inférieures, où s’est retrouvée une population de catégories modestes exclues de l’espace métropolitain par la désindustrialisation et par la crise urbaine.

On peut y ajouter une donnée supplémentaire : l’évolution du résultat des grandes familles entre les législatives de 2017 et celles de 2022 :

La progression de la gauche est d’autant plus forte que la taille de la commune est importante ; elle est inférieure à 1% dans les communes de moins de 5000 habitants. L’extrême droite, en revanche, augmente sensiblement dans tous les niveaux de communes ; mais sa croissance est d’autant plus grande que diminue la taille de la commune.

Le vote communal selon la part des ouvriers

Si l’on observe maintenant la ventilation du vote communal en fonction du pourcentage d’ouvriers dans la population communale, on observe un phénomène assez convergent à la présidentielle et aux législatives.

À la présidentielle, le vote en faveur de Marine Le Pen augmente sensiblement au fur et à mesure qu’augmente la part des ouvriers dans la population communale. En sens inverse, le vote Mélenchon diminue (entre 22% et 14%) quand augmente la part ouvrière ; il en est de même pour le vote Macron (qui reste plus élevé que le vote Mélenchon, quel que soit le profil populaire de la commune).

Le constat est le même pour l’extrême droite aux législatives : plus est forte la part des ouvriers, plus le vote d’extrême droite est élevé. En sens inverse, le vote en faveur des macronistes est d’autant plus élevé que la part des ouvriers est plus faible. Ce qui change est que, entre la présidentielle et les législatives, les écarts entre la gauche et l’extrême droite sont beaucoup plus faibles, et plus souvent au bénéfice de la gauche : l’union réalisée autour de la Nupes et la tradition d’implantation plus grande de la gauche ont alors joué à fond en sa faveur.

La réalité telle qu’elle est

Les politiques — mais sont-ils les seuls ? — ont facilement tendance à ne voir de la réalité que ce qui les arrange. Dans le moment délicat que nous connaissons, mieux vaut ne rien oublier, de ce qui pousse à l’optimisme et de ce qui peut encore inquiéter.

La gauche avait été plongée dans les abîmes du classement général aux législatives de 2017, obtenant son plus mauvais score depuis les débuts de la Cinquième République et même au-delà. Ses résultats électoraux nationaux ultérieurs et la litanie des sondages égrenés jusqu’au début de 2022 laissaient entendre le pire, effaçant l’excellent résultat de Jean-Luc Mélenchon en 2017.

Le talent du leader de la France insoumise, la solidité de sa campagne, son choix heureux de tourner le dos à ses propres vitupérations contre la « gôche », la distance courageuse prise par lui avec certains aspects de son discours passé, plus ou moins « souverainistes », « populistes » ou outrancièrement « républicains » : tout cela a changé la donne. Plus encore qu’en 2017, dans une gauche morcelée comme jamais, le « vote utile » s’est peu à peu déplacé vers lui, relançant l’espérance et l’enthousiasme du côté d’une gauche de gauche. Du coup, Mélenchon a fait mieux qu’en 2017, ses concurrents à gauche ont mordu la poussière et n’ont plus eu d’autre alternative, pour éviter le pire aux législatives, que d’accepter l’offre d’union lancée par lui.

On en sait le résultat : la gauche a démultiplié sa place à l’Assemblée nationale, a progressé d’un peu plus de deux points et retrouvé des zones de force populaires, dans des territoires où elle avait été particulièrement fragilisée. Dès la présidentielle, la jeunesse et les quartiers populaires des périphéries métropolitaines se sont mobilisés, en faveur de Mélenchon puis de la Nupes. Aux législatives, la Nupes a dépassé les 30% dans 159 circonscriptions de la France métropolitaine, dont 55 en Île-de-France et 20 en Seine–Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, autrefois terres d’élection du PCF et peu à peu éloignées de lui. Il est donc bien des territoires où le désamour de la gauche et du peuple a été enfin interrompu.

Les ceintures populaires des métropoles se sont portées un peu plus vers la gauche et les espaces extramétropolitains sont allés un peu plus vers l’extrême droite : les deux constats ne s’opposent pas l’un à l’autre ; ils sont deux faces de la même réalité.

Il n’en reste pas moins que, si la gauche a progressé quelque peu depuis 2017, l’extrême droite a connu une croissance infiniment plus grande, dans toutes les catégories de communes. La gauche dans toutes ses composantes a redépassé légèrement la barre des 30%, mais elle reste loin des scores des décennies précédentes et 70% des exprimés se portent encore vers la droite et de plus en plus vers l’extrême droite.

Il est évident que le monde populaire, même en dehors des espaces métropolitains, ne se porte heureusement pas en entier vers le Rassemblement national. Une part des catégories modestes s’est mise à retrouver le vote de gauche, à la présidentielle puis aux législatives et ce simple fait ouvre des opportunités qu’il serait absurde de sous-estimer. Le tableau global oblige toutefois à reconnaître que, si les catégories populaires se portent toujours d’abord vers le retrait civique et donc vers l’abstention, quand elles votent, elles le font encore plus vers l’extrême droite que vers la gauche. Et ce glissement dangereux est d’autant plus important que l’on s’éloigne des aires métropolitaines et des grandes villes en général.

Cela indique que, malgré de réjouissantes avancées, ne s’est pas inversée la tendance lourde qui pousse la colère populaire vers le ressentiment, la recherche des boucs émissaires, la tentation du repli, voire l’acceptation de la fermeture et de l’exclusion. Cela indique que, pour l’instant en tout cas, la division du « peuple » reste la donnée dominante. Dès lors, la question est moins que jamais de choisir entre le peuple de la « métropole » et celui de la « périphérie », comme Guilluy proposait de le faire il y a quelques années, au bénéfice des périphéries. Il ne faut surtout pas creuser symboliquement l’écart entre les plus pauvres et les moyennisés, les « in » et les « out », les très « bas » et les un peu plus « hauts ». Les ceintures populaires des métropoles se sont portées un peu plus vers la gauche et les espaces extramétropolitains sont allés un peu plus vers l’extrême droite : les deux constats ne s’opposent pas l’un à l’autre ; ils sont deux faces de la même réalité. Résorber cette coupure, conforter le lien retrouvé avec une part des banlieues tout en désarticulant les ressorts du vote populaire à l’extrême droite est l’enjeu stratégique pour réunifier le « peuple » aujourd’hui morcelé.

Nous ne pouvons plus faire comme en ces temps où, dans l’espace communiste, les constats gênants n’avaient pas droit de cité parce qu’il « ne fallait pas désespérer Billancourt ». À force de refuser les analyses critiques et les mises en garde, à force de laisser sur le bord du chemin critiques et doutes et de ricaner sur les Cassandre, le communisme a fini par étioler sa lucidité et s’est lui-même perdu. En aucun cas, il ne faut renoncer à mesurer la complexité du réel. Ce n’est pas parce que les gilets jaunes étaient méprisés par les puissants qu’on ne devait pas en percevoir les contradictions, la myriade de leurs composantes, propulsives ou régressives. Ce n’est pas parce que les Gilets jaunes ne pouvaient être taxés avec mépris de racisme que, au bout du compte, le ressentiment compréhensible qu’ils exprimaient ne faisait pas les beaux jours de l’extrême droite bien plus que ceux de la gauche. Ce n’est pas parce qu’un trop grand nombre d’ouvriers et d’employés votent à l’extrême droite qu’il faut décréter qu’ils sont à tout jamais des réserves naturelles pour l’expansion du Rassemblement national. Rien ne dit encore, pour autant, que la dynamique propulsive inverse est désormais enclenchée.

Les catégories populaires, dans leur masse, ne se tournent toujours pas du côté de la gauche. Ce n’est pas par un effet de nature, cela ne relève d’aucune fatalité. Mais ne pas prendre en compte le fait, ne pas comprendre ce qui l’a produit (et pas seulement par la faute des gouvernants) serait une erreur redoutable. Il fut en temps où la gauche et le mouvement populaire se confortaient réciproquement. Il n’y avait pas plus de fatalité à leur rapprochement qu’il n’y en a eu plus tard à leur rupture. Discerner ce qui faisait vivre le cercle vertueux et ce qui a permis la débandade n’a dès lors rien d’inutile. On n’en tirera certes aucune recette immédiate, on ne reproduira pas un passé irrémédiablement dépassé. Mais, à l’interroger, on ne manquera pas de stimulations, d’hypothèses, d’interrogations exigeantes pour réfléchir dynamiquement à l’avenir.

Il faut se réjouir de ce qui a été propulsif en 2022, sans dissimuler en rien l’immense régression qui reste possible, sans s’imaginer que désormais les choses sont plus faciles et que tout est possible. Tenir les deux bouts de la chaîne est une exigence morale et un gage d’efficacité. Hors de cette conviction, rien ne peut protéger des désillusions futures.

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 publié le 16 juillet 2022

Jean-Luc Mélenchon : « Une nouvelle histoire de la gauche commence »

par Michel Soudais et Antonin Amado sur https://www.politis.fr

À l’issue d’une séquence électorale atypique, Jean-Luc Mélenchon tire le bilan de la recomposition des forces et trace des perspectives pour les combats à venir.

Alors que les quelque 150 députés de la Nupes mènent bataille au Palais-Bourbon, le leader des insoumis estime que la relève est assurée. S’il souhaite désormais mener le combat politique dans le champ des idées, il envisage l’avenir politique de la gauche avec enthousiasme. Un optimisme assombri par la convergence de la droite et de l’extrême droite ainsi que par la radicalisation de la société résultant des urgences écologiques et sociales.

Après une élection présidentielle et des législatives atypiques, en quoi le paysage politique du pays a-t-il profondément changé ?

Jean-Luc Mélenchon : C’est une saison entièrement nouvelle de l’histoire de la gauche qui commence. Du point de vue des idées, nous inversons la donne du cycle commencé en 2005. Le peuple français refusait alors de constitutionnaliser un régime économique dont les principales règles sont la concurrence libre et non faussée, le libre-échange, le refus de l’harmonisation sociale et fiscale. Mais la sphère institutionnelle répond par un viol de la souveraineté du peuple : l’ordolibéralisme est devenu la loi suprême.

Jusqu’au 10 avril, la question était de savoir si la gauche pouvait continuer à promettre des avantages tirés du système néolibéral, ou si la prolongation du grand projet humain de la Libération – une société de mieux-être et d’égalité – passe par une rupture. Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Il y avait beaucoup plus de ruptures en 1981 que ce que proposait votre programme…

Jean-Luc Mélenchon : Je l’ai dit moi-même plusieurs fois sans qu’on m’entende. Nos ennemis avaient besoin de nous diaboliser pour nous contenir. Ce qui a été le facteur déclenchant de la décomposition de la gauche traditionnelle, c’est son incapacité absolue à comprendre pourquoi la crise écologique mettait la civilisation humaine au pied du mur du capitalisme : comment est-elle organisée, qu’est-ce qu’elle produit, dans quelle finalité et avec quels objectifs ? Si bien que, le 10 avril, cette période se solde par l’effondrement de la gauche traditionnelle et l’option préférentielle pour la gauche de rupture.

Cette gauche de rupture dont vous parlez est-elle une gauche de transformation écologique et sociale ou son projet est-il plus radical ?

Jean-Luc Mélenchon : Son contenu et son analyse sont plus radicaux. Car le capitalisme est devenu un système qui ne fait plus de compromis. Le capitalisme financier de notre temps va au bout de cela : il pille sans limite et se nourrit aussi des dégâts qu’il provoque. Et il doit détruire la démocratie parce qu’il ne veut d’aucune régulation, or la source de celle-ci, c’est la loi et donc le citoyen qui la fait voter. Face à une forme extrêmement radicalisée du capitalisme, nous avons besoin d’une stratégie claire de rupture avec le système qui épuise et détruit l’homme et la nature. Il a fallu aussi construire une force indépendante pour lutter contre l’hégémonie d’une gauche qui n’était même plus de transformation sociale, mais juste un accompagnement enthousiaste du système. Le paroxysme a été atteint sous François Hollande. En déclarant, dans une conférence de presse, que c’est l’offre qui crée la demande, il a rayé d’un trait de plume un siècle et demi de combats de gauche qui partaient des besoins humains.

Ce qui se jouait, c’était l’existence même d’une gauche politique.

Le 10 avril, le choix pour la gauche de rupture que j’incarnais avec le programme L’Avenir en commun répétait celui de 2017. Mais, il y a cinq ans, la gauche traditionnelle a pensé que c’était un accident de l’histoire, lié soit à mon habileté à faire campagne, soit au fait que Benoît Hamon n’aurait pas fait une campagne assez centriste. Il aura fallu le deuxième coup, moi à 22 % et tous les autres à moins de 5 %, pour clarifier les choses.

Quand j’ai proposé en 2018 de constituer une fédération populaire, à deux reprises il m’a été répondu qu’on ne pouvait réaliser l’union qu’autour du centre gauche, que toute autre formule était vouée à l’échec. Encore aujourd’hui, on continue à me demander si j’ai l’intention de rester radical alors qu’il faudrait s’élargir. Comme si la radicalité venait d’ailleurs que du contexte !

Dans la campagne, j’avais dit que, si j’arrivais au second tour, je proposerais à tout le monde de se rassembler. Nous étions intellectuellement prêts à l’idée que, si on passait en tête, la signification serait que la gauche se réorganiserait tout entière autour de l’axe de la rupture. La plus grosse incertitude était de savoir s’il y avait intérêt à discuter avec les socialistes qui nous avaient si grossièrement éconduits les deux autres fois et toujours rejetés par le peuple.

Vous avez hésité…

Jean-Luc Mélenchon : Tout à fait. Des messages sont passés. Le risque n’était pas pour eux, ils étaient déjà à 1,75 %. Pour nous, il était énorme parce que nous incarnons deux courants politiques : celui très revendicatif des milieux populaires déshérités que nous surreprésentons et celui des classes moyennes en voie de déclassement. Le risque était que nos électeurs pensent que nous étions en train de faire de la tambouille avec le PS. L’autre risque était que le PS nous enferme dans une discussion sans fin qui nous ridiculise. Pour en avoir le cœur net – la discussion avait commencé avec les Verts sans aucune difficulté –, j’ai rencontré Olivier Faure. Il m’a convaincu qu’il avait compris le moment nouveau. À partir de là, les choses deviennent simples. L’accord électoral est forcément un accord de premier tour, sinon le Front national submergerait la scène. C’est la raison des candidatures communes, ce qu’on n’avait jamais fait dans toute l’histoire de la gauche.

Pour appliquer la ligne de rupture, nous avons mordicus refusé que l’on se contente d’une plateforme en 15 points. Notre programme de plus de 600 points marque où en est la gauche. Notre méthode a été celle de la déconstruction des désaccords pour en vérifier le contenu et de la reconstruction sur une radicalité concrète et faisable. C’est ainsi que nous avons réglé avec une extrême facilité la question de l’Europe alors que tout le monde nous disait que ce serait le piège dont personne ne ressortirait uni.

Après des années de discussion stérile, l’union de la gauche s’est constituée de manière incroyablement rapide. Pourquoi maintenant et pas en 2017 ?

Jean-Luc Mélenchon : En douze jours ! La raison centrale, c’est qu’ils ont pu mesurer cette fois-ci que la disparition pure et simple les attendait s’ils continuaient sur le refus d’une ligne de rupture.

C’est une question de survie pour eux ?

Jean-Luc Mélenchon : Oui, sans doute, mais il ne faut pas non plus mépriser les socialistes. Quand vous adhérez au PS, même si vous êtes très modéré, c’est quand même pour changer la société. Les bases socialistes sont très largement acquises à l’idée de combattre la racine des injustices sociales et du saccage environnemental. À présent, leurs dirigeants savent que la ligne d’accompagnement ne mène nulle part.

Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir.

Aux législatives, nous avions le choix entre une stratégie pour nous renforcer seuls et minoritaires, ou une stratégie capable de victoire. Le contexte était bon à la sortie de l’élection présidentielle, avec trois blocs à peu près de taille égale, mais nous entrons dans une autre élection que celle uninominale à un tour… la présidentielle.

C’est intéressant que vous le disiez comme ça.

Jean-Luc Mélenchon : Parce que c’est la vérité, celui qui arrive au deuxième tour bat Le Pen, et voilà… Là, nous partions du constat qu’il y avait un quatrième bloc en enjeu : les abstentionnistes. Notre raisonnement est assez classique : le plus uni et le plus fort entraîne ceux qui hésitent. Or, les blocs conservateur et d’extrême droite sont divisés, l’un entre Macron et LR, l’autre entre Le Pen et Zemmour. En nous unissant, nous pensions passer en tête dans un nombre extrêmement important de circonscriptions.

À la sortie du premier tour, le 12 juin, nous étions carrément en tête dans le pays ! La stratégie était donc juste. Depuis, beaucoup ont oublié que Macron a été battu. Il n’y a qu’en France que l’on voit un gouvernement défait aux législatives se maintenir. La culture démocratique y est tellement érodée que, le jour du discours de politique générale, une majorité de chaînes d’info discutait le style, le comportement, et passait à côté de l’événement historique en train de se produire : un gouvernement qui ne demande même pas la confiance et nous annonce qu’il veut bricoler avec l’Assemblée. N’importe quel analyste politique sait que cette situation appelle la censure. Pourtant c’est elle qui fut considérée par les commentateurs comme un facteur de désordre.

La Nupes est-elle durable ? À quelles conditions ? À l’Assemblée, un intergroupe s’est constitué mais, en dehors de cette institution, quel mode de liaison entre les partis qui la composent ?

Jean-Luc Mélenchon : Commençons par saluer le résultat : on nous a dit : « le lendemain du vote, ce sera fini ». Eh bien, cela continue ! Quand nous arrivons à l’Assemblée, j’ai proposé que l’on forme un seul groupe pour marquer le paysage. Ce n’était pas prévu, mais ce qui n’était pas prévu non plus, ce sont les 89 députés du Front national. Je me disais qu’en s’affichant à 150 contre 89, on réglait la question. C’était trop pour beaucoup.

Si vous aviez fait cette annonce il y a encore quelques mois, ça aurait été l’hallali. Là, on a vu des refus polis formulés de manière extrêmement calme…

Jean-Luc Mélenchon : J’ai même trouvé que c’était amical. Si ça s’est passé comme cela, c’est que tous avaient l’intention de continuer à travailler ensemble sans envie qu’un incident l’empêche. La preuve : nous sommes vite arrivés à un accord général pour présenter des candidats communs aux postes de l’Assemblée. Il faut voir ce que représente un tel accord entre des groupes qui s’étaient ignorés dans la mandature précédente. Deuxième chose totalement inattendue, mais bien travaillée par Mathilde Panot et Manuel Bompard, c’est la proposition d’appeler tous nos groupes Nupes. On l’a fait, donc les Verts aussi, le PS pareil et, par effet de domino, le groupe GDR [communiste, NDLR] également, à l’issue d’un vote interne où Fabien Roussel a été battu.

Le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes.

Ensuite tous étaient d’accord pour la censure et l’on a pu mesurer, après le discours de politique générale d’Élisabeth Borne, combien les orateurs étaient convergents et manifestaient une même radicalité sous des formes évidemment différentes. C’est un début.

À chaque étape se poseront des questions. Au sein de l’intergroupe, Olivier Faure est extrêmement actif dans l’effort de liant. C’est un peu lui qui a poussé tout le monde à se réunir toutes les semaines.

Il existe aussi une structure moins connue de coordination des organisations de la Nupes qui se tient le lundi. J’y participe désormais. Il y a une grande différence dans les rythmes de fonctionnement de chacun. Il faut qu’on arrive à s’accorder pour ne pas gripper le système.

Quel va être le rôle de cette structure ?

Jean-Luc Mélenchon : Elle est essentielle et va devenir l’un des lieux centraux de la vie politique du pays. Pourquoi ? Premièrement parce que nous avons repris pied dans les cités populaires. Nous sommes le premier parti des pauvres, des chômeurs et des précaires : dans les 10 % des villes les plus démunies, 80 % des députés sont Nupes. Dans les quartiers populaires, où l’abstention est très forte, nous sommes hégémoniques avec des scores de 70 à 80 %. Bien sûr, nous rencontrons des limites, mais les zones qui avaient largement déserté le vote de gauche se reconstruisent autour de la Nupes. Y compris dans des zones périurbaines et rurales. La vallée de la mécanique dans l’Aveyron, terre perdue par la gauche traditionnelle, a élu un ouvrier LFI cégétiste. En Haute-Vienne, où la gauche avait perdu Limoges, les trois députés sont Nupes, dont un insoumis.

Deuxièmement, il existe un phénomène psychologico-politique essentiel : la classe moyenne et moyenne supérieure change de camp. Après avoir été longtemps majoritairement socialiste ou centriste, puis idéologiquement persuadée qu’elle trouverait son compte dans le système, elle bascule. C’est décisif parce que le sort des élections se joue dans la conjonction des classes populaires et des classes moyennes. La Nupes va devenir le seul lieu uni pour l’action populaire. La marche contre la vie chère à la rentrée va le montrer.

À quoi attribuez-vous ce reflux des classes moyennes ?

Jean-Luc Mélenchon : À l’impasse sociale et à la situation écologique. Cette dernière travaille les classes moyennes par les enfants. Beaucoup de parents trient déjà les déchets à la maison, font très attention à ce qu’ils mangent… Ce n’est donc pas une classe sociale acculturée sur le sujet. Mais sa jeune génération, celle pour laquelle elle a fait le plus de sacrifices, jette l’éponge. Ce sont les étudiants d’AgroParisTech qui disent « votre agriculture ne nous intéresse pas » ; les élèves ingénieurs de l’aéronautique qui disent « faire des avions, ça ne nous intéresse plus ». On parle de la « fin de l’ambition » et de la « grande démission ». Ces deux phénomènes vont de pair. Ils ont connu un effet d’accélérateur avec le covid. En renvoyant les gens à la maison, il les a fait s’interroger sur le sens de leur existence. Des centaines de milliers de personnes ne s’étaient jamais posé la question de savoir pourquoi elles se tapaient des heures de transport tous les jours, pourquoi elles ramenaient tous les samedis à la maison leur ordinateur sous le bras pour continuer à travailler. Tout cela a brisé l’hégémonie de l’imaginaire néolibéral. Nous voilà confrontés à des problèmes qui frappent de plein fouet l’élémentaire de l’espèce humaine : la santé, l’éducation, l’accès à l’eau. Et donc, qu’est-ce qu’on fait ? Comment on s’en sort ?

Par ces cheminements intellectuels, la radicalisation de la société va se poursuivre. Et puis l’espace spécifique de la gauche unie facilite le regroupement du milieu social qu’elle veut représenter. Avec la Nupes, il est beaucoup plus facile pour les syndicats d’opérer la jonction avec la gauche politique. La violence des confrontations entre gauche de rupture et gauche d’accompagnement pouvait menacer la vie même des sections syndicales. Le fait qu’il y ait un état-major politique uni est tout à fait essentiel, même s’il n’a pas encore pleinement conscience du rôle qu’il peut jouer.

 

 publié le 7 juillet 2022

François Ruffin : « Il y a deux invisibles : les oubliés en bas et les ultra-riches en haut »

Vincent Ortiz et Louis Hervier Blondel sur https://lvsl.fr/

[Le samedi 25 juin, à 17 heures, François Ruffin était présent à la Maison des Métallos pour une conférence avec Chantal Mouffe sur le thème « La gauche peut-elle de nouveau être populaire ? ».

La vidéo est visible sur https://youtu.be/KUQ2e07vALs

Nous nous rendons dans la Somme, sur les pas de François Ruffin et de son équipe. Le candidat y déroule sa campagne effrénée, flanqué du tumulte de ses militants. Porte à porte, poignées de main dans les bars, déambulation, ballons gonflables géants : le député se faufile, parle à tout le monde, attrape les habitants, pour 3 phrases ou 10 minutes. Aux pressés ou aux indifférents, il martèle ses slogans : « n’oubliez pas d’aller voter car les riches, eux, n’oublient jamais ! ». Pendant toute une après-midi, nous le suivons et l’interrogeons, à pied et en voiture, assis sur le bord d’un trottoir. Il nous répond par de longs développements, sans cesse interrompu, sans que jamais la cohérence de son propos en souffre, alternant avec aisance entre le registre du militant et celui de l’analyste. Politique et conflit de classe, désindustrialisation, construction européenne, sociologie électorale, écologie populaire… Nous sommes revenus avec François Ruffin sur les thématiques qu’il n’aura cessé de mettre en avant, dans ses interventions à la tribune de l’Assemblée comme dans ses livres et ses articles. Entretien réalisé par Louis Hervier Blondel et Vincent Ortiz, photographies par Pablo Porlan.

LVSL – Quel bilan tirez-vous de cinq ans de députation ? Vous vous êtes démarqué par vos interventions volontairement polémiques. Certains ont pu vous le reprocher, y compris à gauche, disant qu’on ne construit pas de la politique sur le conflit.

François Ruffin – Au contraire : la politique ne se construit que sur du conflit. La démocratie, c’est du conflit, mais du conflit organisé, organisé pacifiquement. Et le pire, ce sont les moments où l’on tait le conflit, au nom du consensus, dans une fausse démocratie. C’est comme une cocotte-minute : le conflit, étouffé, revient plus tard de manière violente.

Et le conflit qui prévaut, pour moi, c’est le conflit de classe. C’est ce que j’ai tenté de faire il y a cinq ans, en martelant certains slogans – « Ils ont l’argent, on a les gens », « le banquier à l’Élysée, le peuple à l’Assemblée »-, au prix peut-être d’un manichéisme, que j’assume. Cinq ans plus tard, rien n’a changé. Au contraire, le CAC 40 enregistre des bénéfices records : 160 milliards de bénéfices pour 2021 ! C’est supérieur de 60 % à son précédent record [NDLR : en 2007]. Ces chiffres, scandaleux, devraient être martelés à la télévision chaque soir. La question, pour nous, c’est comment on met ça en scène ? Comment on le donne à voir ? Avec mes électeurs, j’essaie ça : en sport, lorsqu’on bat un record, c’est d’un centimètre, ou d’un centième de secondes. Pour le CAC 40, c’est une augmentation de 60 % par rapport au précédent record ! Le patrimoine des cinq premières fortunes françaises, sous Macron, a été multiplié par trois : aux gens que je croise, je demande « et vos salaires, ils ont été multipliés par trois ? Vos retraites, vos allocations ? » C’est un contre-argument efficace lorsque quelqu’un me parle des assistés ou des immigrés. Ou alors, on fait un jeu, « comptez avec moi jusque trois… Un… deux… trois… » Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, vient de gagner 10 000 € ! Autant que ma suppléante, Hayat, en un an : elle est accompagnante d’enfants en situation de handicap.

Mon combat, c’est de faire ressentir cette injustice sociale, que les gens ne voient pas, ou rarement. Comme ils éprouvent tout de même un sentiment d’injustice, celui-ci est canalisé dans d’autres directions : les étrangers, les réfugiés, les assistés. Autrement dit : les plus pauvres qu’eux. C’était déjà ma bagarre il y a cinq ans, mais c’est encore davantage conscient aujourd’hui : il y a deux catégories d’invisibles que je cherche à mettre en lumière. Ceux du bas, bien sûr : les auxiliaires de vie sociale, les agents d’entretien, les ouvriers, etc., qui figurent dans mes films. Mais il y a d’autres invisibles à mettre en lumière : ceux du haut.

L’Union européenne est libérale dans ses fondements. Comparons le mythe fondateur de la nation française à celui de l’UE. Nous avons la Révolution française, l’UE a des traités économiques incompréhensibles pour la grande masse des gens.

On vient de passer devant un magnifique château : celui de la famille Saint-Frères, un empire textile, né au XIXe siècle. Les habitants vivaient aux alentours, dans les corons, dans des taudis, dans de la terre battue. Quand ils sortaient de chez eux, ils voyaient où partait leur travail : dans ces superbes châteaux. Aujourd’hui, quand ils sortent de chez Amazon, ils ne voient pas les immenses villas, yachts et jets privés de Jeff Bezos. Alors, il faut donner à voir, à ressentir cette injustice majeure. Si on y parvient, on réactive le conflit de classe, et du vote de classe. Si on n’y parvient pas, ils vont se tourner vers des bouc-émissaires : « pourquoi est-ce que je suis au chômage alors que les immigrés ont un travail ? », etc. Mais c’est une tâche qui a été abandonnée par la gauche depuis longtemps.

Un politiste que j’apprécie, Patrick Lehingue, explique que dans les années 70, la gauche ne faisait pas dans la dentelle : c’étaient des clivages relativement simples, binaires, rustiques, les petits contre les gros, le travail contre le capital, les salariés contre les patrons, etc. Puis, dans les années 80, la gauche arrivée au pouvoir a changé de lexique : les choses devenaient plus « complexes », le marxisme était « dépassé ». Les gens, pourtant, continuaient à ressentir une injustice, le chômage s’amplifiait, les Restos du cœur ouvraient… Mais puisqu’on ne l’exprimait plus en termes de classes, ils se sont tournés vers d’autres oppositions : les vieux contre les jeunes, les hommes contre les femmes, et surtout, surtout, les Français contre les immigrés. Il faut réactiver ce conflit central du capital contre le travail – avec une nuance, tout de même : il y a davantage de petits patrons, d’indépendants, d’auto-entrepreneurs aujourd’hui qu’hier. C’est une transformation, pas seulement économique, psychologique, majeure.

Il y a cinq ans, dans ma profession de foi, je prévenais mes électeurs : ça n’allait pas être Walt Disney, aucune de mes propositions de loi ne serait acceptée, et peut-être pas même un amendement. De fait, mes amendements ont été rejetés à 99,72 % ! Ce n’est pas à l’Assemblée que se fait la loi, je l’ai déjà dit dans vos colonnes : c’est une hypocrisie de prétendre que le pouvoir législatif s’y trouve alors que, sauf cohabitation, il s’agit de la chambre d’enregistrement des désirs du Président.

Ce qui a fonctionné, en revanche, au-delà de mes espérances, c’est la fonction de caisse de résonance du député. En parlant des femmes de ménage ou des auxiliaires de vie sociale, je n’ai pas cherché à faire des coups d’éclat. J’ai cherché à décrire leur vie. Ce fut, pour elles, pour leurs enfants, un geste de reconnaissance. C’est apparu surprenant, presque choquant, que dans un lieu aussi prestigieux et couvert de dorures que l’hémicycle, on vienne évoquer des vies simples. C’est pour moi une source de grande fierté.

LVSL – Je rebondis sur votre volonté de vouloir reconstruire un front de classe. Certains sociologues estiment que la stratégie visant à reconquérir les électeurs des milieux populaires qui votent RN (les « fâchés pas fachos ») est vouée à l’échec. Manuel Cervera-Marzal, en particulier, estime que le rejet de l’immigration étant la priorité des électeurs du RN, il apparaît improbable que l’on puisse les faire basculer vers un vote de rejet de gauche. Il estime également que ce que vous avez réussi en Picardie n’est pas réplicable à l’échelle de la France.

NDLR : lire sur Le Vent Se Lève notre entretien avec Manuel Cervera-Marzal

FR – Tout d’abord, j’en fais un devoir moral aussi bien qu’un devoir électoral. Je refuse d’abandonner ces citoyens, souvent dans des bassins industriels, déjà frappés par la crise, je refuse de les laisser au Rassemblement national. Donc, même si c’était impossible, j’essaierai ! Mais ces sociologues doivent être satisfaits : ils estiment que les ouvriers doivent être abandonnés ? C’est ce que fait la gauche depuis quarante ans ! On le voit encore à ces législatives : malgré le bon résultat national de la NUPES, elle ne réunit même pas 20% du vote des ouvriers, alors que le RN fait, lui, 45%… La gauche, depuis les années 1980, a livré la classe ouvrière au Rassemblement national : la mondialisation a alors tracé comme un fil à couper le beurre entre les vainqueurs et les vaincus.

D’un côté, le textile qui part au Maghreb, puis à Madagascar, en Inde et en Chine. Cela a été particulièrement brutal pour les ouvriers non qualifiés, dont le chômage a triplé en une décennie.

De l’autre côté, les professions intermédiaires ont été relativement protégées, de par leur statut, leurs qualifications, etc. Cela produit ce qu’Emmanuel Todd appelle un passivisme des éduqués. Ainsi, la gauche a accompagné la mondialisation. Je parle bien sûr de la gauche sociale-libérale, celle qui signe les traités européens et de libre-échange, avec Jacques Delors à la Commission et Pascal Lamy à l’Organisation Mondiale du Commerce. Parce que la chute du textile, par exemple, ce n’est pas le fruit du hasard. L’apogée de la production de textile a eu lieu en 1975, mon année de naissance. Dix années plus tard, il ne reste plus rien. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps on a signé les accords multi-fibres. Avec à la clé des licenciements par milliers, une véritable déshérence sociale, des tragédies, des suicides.

Mais je parle également d’une partie de la gauche « révolutionnaire », « de rupture », « altermondialiste », qui est passée de l’ « antimondialisation » à l’ « altermondialisation », qui a au fond accepté cette mondialisation – sous le prétexte d’en infléchir le cours. Cette gauche répétait à l’envi « qu’un autre monde est possible » : mais dans combien de temps ? Je pense qu’il faut accepter une perspective anti-mondialiste, ou démondialisatrice. Pour plaire aux classes intermédiaires, on a euphémisé cette approche. Pendant ce temps-là, le RN progressait.

On se focalise, bien sûr, sur le Front national et l’immigration, mais on ne dit rien de son programme économique. Je suis allé fouiller, à la Bibliothèque nationale de France, pour retrouver les premiers tracts du Front National, dans les années 1970. Tel un archéologue, j’ai tenté de retracer l’évolution de son programme économique, de sa fondation jusqu’à nos jours. Que s’est-il passé ? Dans les années 1980, le Front national est ultra-libéral. Il s’inspire de Thatcher et de Reagan. Le FN est en faveur de l’Europe libérale. Ils applaudissent à l’Acte unique et à la construction européenne, car ils voient en l’Europe un rempart contre le bolchévisme. À partir du moment où le mur de Berlin s’effondre, ils changent de perspective. Leur adversaire cesse d’être le bolchévisme pour devenir l’étranger. Le Front national aligne alors son programme économique sur une demande populaire : « il faut se protéger ; il faut protéger notre industrie ; on ne peut pas être livré au vent du libre-échange. »

Face à cela, les deux cœurs de la gauche – celle de gouvernement, et celle de rupture – ont ignoré cette demande populaire de protection. En 2001, quand j’ai vu le lave-linge de Whirlpool quitter Amiens, j’ai fait une étude très précise sur le marché du lave-linge, sur les coûts de la main-d’œuvre, de la sous-traitance, des matières premières, etc. À partir de cela, j’ai compris que le choix de délocaliser vers la Slovaquie répondait à une rationalité imparable. Le patron de cette entreprise a simplement veillé à la maximisation de son taux de profit. Non seulement il y gagnait en termes de coût de la main d’œuvre, mais il y gagnait également en termes de coût des pièces sous-traitées et importées depuis les pays de l’Est. Ce processus était parfaitement logique. Si des coûts n’étaient pas ajoutés – soit sur le transport routier, soit aux frontières -, il fallait s’attendre à ce que les délocalisations continuent. Sans surprise, c’est ce qui s’est produit. Dès lors, je suis devenu protectionniste. En 2011, j’ai d’ailleurs publié un livre : Leur grande trouille – Journal intime de mes « pulsions protectionnistes ».

Les sociologues qui justifient l’abandon des ouvriers au RN, ils réactualisent, d’une certaine manière, le fameux rapport de 2011 produit par Terra Nova. Un rapport que j’avais apprécié : au moins, il disait ce que la gauche faisait sans le dire depuis quarante ans ! Les ouvriers doivent être abandonnés, car les reconquérir impliquerait de défendre le protectionnisme et d’abandonner un agenda libre-échangiste.

En 1981, 74 % des ouvriers ont voté pour François Mitterrand, ainsi que les professeurs, très massivement. La mondialisation a opéré un divorce entre ces deux blocs. Mais à côté de ce premier divorce, en est apparu un autre, au sein des classes populaires elles-mêmes.

Le vote RN dans ma région n’est pas un vote prioritairement raciste. C’est un vote de rejet de la mondialisation.

LVSL – Vous évoquez la mondialisation et la construction européenne. Le contexte nous conduit à penser que la question européenne va revenir au centre du jeu dans les prochaines années. La BCE a d’ores et déjà annoncé un relèvement de ses taux, ce qui préfigure un retour à l’austérité après une période de relative permissivité. Paradoxalement, on a peu parlé de l’Union européenne et des enjeux européens durant cette campagne présidentielle. Puis l’union de la gauche autour de la NUPES a, par la force des choses, conduit tout un chacun à lisser ses positions sur l’UE. Pensez-vous que la gauche ait intérêt à radicaliser son discours sur la souveraineté nationale et populaire face au cadre européen ?

FR – 2005 est une date fondatrice : 55 % des Français ont dit non à la concurrence libre et non faussée, non à la liberté de circulation des capitaux et des marchandises. 80 % des ouvriers ont voté « non», de même que 71 % des chômeurs et 67 % des employés. C’était un vote de classe marqué.

Je remonte à 2005 car il faut garder à l’esprit qu’aujourd’hui, si l’on reposait la même question à la population, on n’aurait pas 55 % de « non» mais 60 ou 65 % ! Et cela, les dirigeants le savent. Raison pour laquelle depuis 2005 ils mènent leur projet sans le démos, voire contre le démos. Le projet de Macron est un projet minoritaire : la base électorale du « oui» de 2005 ne cesse de se rétrécir. Il se passe de l’avis du peuple pour multiplier les traités de libre-échange : avec le Canada, le Vietnam et le Mexique – en plus des négociations en cours avec la Chine et l’Inde.

C’est ainsi le même projet de mondialisation, de concurrence et de croissance qui se perpétue. Il faut une triple rupture : moins de mondialisation et davantage de protection, moins de concurrence et davantage d’entraide, moins de croissance et plus de répartition. Leur projet est démocratiquement mort et ils le savent.

L’Union européenne semble moins dogmatique depuis la pandémie. Mais au-delà des déclarations des uns et des autres, intéressons-nous à ce que j’appelle le programme caché d’Emmanuel Macron : sa lettre envoyée à la Commission européenne. Il s’engage dedans à une réduction de 3 % des dépenses publiques ! Ce sont encore les hôpitaux et les écoles qui vont en faire les frais. Ces dix dernières années, la Commission européenne a exigé pas moins de soixante-sept fois que les différents États réduisent leurs dépenses de santé ! Si on est arrivé nus face à la pandémie, c’est aussi le produit des injonctions austéritaires de la Commission.

Que faire face à cet état de fait ? Désobéir. L’Union européenne est libérale dans ses fondements. Comparons le mythe fondateur de la nation française à celui de l’Union européenne. Nous avons la révolution française, moment de surgissement du peuple sur la scène de l’histoire. L’Union européenne a des traités économiques, incompréhensibles pour la grande masse des gens. D’où son absence d’ancrage populaire. Une politique de gauche sera amenée à se heurter à l’Union européenne.

LVSL – Face aux lignes de clivages imposées par les médias, la gauche est divisée quant à l’attitude à adopter. Une partie souhaite accepter cette ligne de clivage, et se positionner dans un sens progressiste (défense des minorités, etc), une autre considère qu’il faut sortir du cadre. Où vous situez-vous ? La bonne stratégie politique est-elle ou n’est-elle pas une mise à l’agenda des choses ?

FR – Si on ne veut pas avoir à subir l’agenda du gouvernement, de nos adversaires ou des médias, il faut bien qu’on impose le nôtre. Cela n’a rien d’évident, car le gouvernement et les médias ont d’importants moyens pour imposer leur agenda.

Le paradoxe, c’est que nous avons perdu une élection alors que les thématiques qui étaient à l’ordre du jour étaient en partie les nôtres : l’hôpital, le pouvoir d’achat, les services publics, etc. Pendant le temps de la campagne, on est parvenu à marginaliser la question identitaire. Je fais tout mon possible pour ne pas sauter à pieds joints dans ce piège.

Je parlais tout à l’heure du divorce entre les classes populaires et les classes intermédiaires apparu dans les années 1980. En 1981, 74 % des ouvriers ont voté pour François Mitterrand, ainsi que les professeurs, très massivement. La mondialisation a opéré un divorce entre ces deux blocs. Mais à côté de ce premier divorce, en est apparu un autre, au sein des classes populaires elles-mêmes : les quartiers populaires d’une part, les campagnes populaires de l’autre. Mettre sur la table des questions d’ordre sociétal, culturel ou cultuel fait exploser la possibilité d’un bloc. Mettre l’accent sur les questions économiques et sociales rend possible un rapprochement. Notre objectif doit être de mettre fin à ces deux divorces qui durent depuis des décennies.

LVSL – Quid de l’écologie dans ce bloc populaire à construire ?

FR – C’est l’horizon qu’on doit poser. Mais avec des obstacles sur le chemin. Durant ma campagne, à plusieurs reprises, lorsque je parlais d’écologie, des gens protestaient ! Ah non, pas ça ! Ca semblait un réflexe populaire. Pourquoi ? Parce que l’écologie, ça va m’obliger à changer de voiture, alors qu’elle roule encore, à changer de chaudière, etc. Il faut donc construire une écologie populaire même si l’écologie n’est pas d’emblée populaire.

C’est une nécessité absolue parce que notre survie commune est en jeu. Face au discours de Zemmour et à son « grand remplacement », je réponds aux gens que le grand défi, la grande perte est ailleurs : durant ma vie, la moitié de ce qui vit sur terre, dans les airs et dans les mers a disparu. Quel monde va-t-on laisser à nos enfants ? La sécheresse est déjà là : on a eu trois mois sans eau en Picardie ! Alors, comment on fait du judo avec ça ? Un tableau que j’aime bien montrer dans mon coin, c’est l’empreinte carbone en fonction des classes sociales. Les 50 % les plus pauvres du pays polluent assez peu, les 40 % du dessus légèrement plus, mais pas de manière considérable, tandis que les 10 % du dessus du panier sont les plus gros émetteurs de CO2.

Comment construire une écologie populaire ? Par une écologie de conflits. Une écologie qui ne cherche pas à nier le conflit de classe. J’écoutais ce matin un reportage sur France Inter qui évoquait le coût environnemental de l’avion, et mentionnait le fait que l’avion demeurerait polluant pour longtemps encore. La question de la limitation des vols n’était même pas posée ! La perspective de limiter les vols pour ceux qui prennent l’avion entre Paris et New York comme je prends le train entre Paris et Amiens n’était même pas évoquée ! C’est pourtant à cette classe qu’il faut remettre les pieds sur terre.

Sur les transports, toujours, plutôt que de chasser la voiture individuelle : Comment faire pour mettre un maximum de marchandises et de voyageurs sur le rail ? Cela nécessite de réduire le coût des billets à un prix abordable et de construire des infrastructures qui soient à la hauteur. La seule loi ferroviaire qui a été votée sous Macron (le « pacte ferroviaire ») contient 87 fois le mot concurrence, tandis que les mots réchauffement, climat ou biodiversité n’apparaissent pas. Bien sûr, on ne s’interroge pas un seul instant sur la manière de démocratiser le rail. Voilà pourtant un biais évident pour rendre l’écologie populaire. J’avais proposé, durant mon premier mandat, que les 1000 premiers kilomètres en train soient gratuits. L’Allemagne vient de lancer le « train illimité à 9 € par mois », avec un immense succès. On doit passer ce message aux gens : « Vous pouvez y gagner ! ». Idem sur le logement, autre gros émetteur de gaz à effets de serre.

Les conditions matérielles pour une mise en cause commune de la mondialisation sont là. Mais encore faut-il que notre discours en fasse une priorité, sans bercer les gens d’illusions. D’ailleurs, eux ne s’en laissent pas compter : l’autre monde possible, en l’état, ils n’y croient pas.

L’urgence, là, ça devrait être de mettre fin aux passoires thermiques. Il y a cinq millions de passoires thermiques dans le pays. L’année dernière, 2500 passoires ont été rénovées. Cela signifie qu’à ce rythme, il faudra deux millénaires pour en venir à bout ! Autant qu’entre la naissance du Christ et aujourd’hui ! Mettre fin aux passoires thermiques serait pourtant une mesure gagnante à bien des égards : gagnant pour les ménages pauvres, avec moins de factures pour leur chauffage à payer. Gagnant pour l’emploi, afin de combattre le chômage par des métiers manuels qualifiés non délocalisables. Gagnant pour la planète, l’évidence. Gagnant pour l’indépendance nationale, enfin, cela nous permettra d’importer moins de pétrole et de gaz. C’est ce que je répète depuis cinq ans à l’Assemblée nationale ! C’est seulement depuis la guerre en Ukraine que notre dépendance à l’égard de ces sources d’énergie apparaît comme problématique…

On peut très bien, en revanche, construire une écologie anti-populaire – et certains, à gauche, savent très bien le faire ! J’ai vu récemment un reportage montrant que le centre-ville d’Amiens, bientôt, ne sera plus accessible aux voitures polluantes. Le même jour, je lis dans le journal que l’on assiste à une explosion de jets privés en France ! On décide donc de réguler les déplacements au ras du sol, d’imposer des obligations à ceux qui prennent leur voiture pour aller au travail, tandis qu’on laisse ceux qui polluent cent fois plus, là-haut, sans aucune contrainte. La priorité, c’est de les faire atterrir ! Je pense, comme Hervé Kempf, qu’il faut consommer moins et répartir mieux. Et consommer moins, cela doit commencer par ceux d’en-haut.

LVSL – L’écologie préoccupe en revanche beaucoup les classes intermédiaires, attachée culturellement au libre-échange… Pensez-vous qu’il soit possible d’unir les classes intermédiaires et les plus populaire à un agenda anti-mondialiste ?

FR – Il y a deux choses qui peuvent aujourd’hui rendre possible la jonction entre les classes intermédiaires et les classes populaires : un facteur social et un facteur écologique. L’européanisation et la mondialisation ont commencé par toucher les ouvriers, puis l’agriculture, et, à présent, s’attaquent aux revenus des classes intermédiaires – qui voient que leur salaire gèle, que leurs enfants sont mis en concurrence avec le monde entier, etc.

La mondialisation, comme dans le combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, s’est attaquée à ces groupes sociaux les uns après les autres. Si elle s’était attaquée en même temps à la classe ouvrière, à la paysannerie et aux classes intermédiaires, elle aurait eu face à elle un front uni.

D’autre part, il devient chaque jour plus évident que le libre-échange est incompatible avec la lutte contre le réchauffement climatique. Quelqu’un d’aussi peu radical que Nicolas Hulot affirmait que le problème central était le libre-échange, et que la multiplication des éoliennes n’allait en rien le régler.

Les conditions matérielles pour une mise en cause commune de la mondialisation sont donc bien là. Mais encore faut-il que notre discours en fasse une priorité, sans nous bercer, et sans bercer les gens d’illusions. D’ailleurs, eux ne s’en laissent pas compter : l’autre monde possible, en l’état, ils n’y croient pas

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