PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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international & outremer depuis janvier 2023

publié le 6 février 2023

Royaume-Uni :
grève record des soignants

Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/

Après une journée de grève massive dans l’éducation le 1er février au Royaume-Uni, c’est au tour des infirmières et des ambulanciers de se mobiliser ce 6 février pour exiger des augmentations de salaire. Avec plusieurs dizaines de milliers de grévistes, la journée est d’ores et déjà considérée par les syndicats comme historique.

A en croire les syndicats, Unite, GMB et Royal College of Nursing (RCN), le Royaume-Uni vient de vivre, ce lundi 6 février, « la mobilisation la plus massive de l’histoire du National Health Service (NHS) », le système public de santé britannique. Des dizaines de milliers d’infirmiers et d’ambulanciers, principalement anglais, sont entrés en grève. Ils et elles demandent des augmentations de salaire permettant de faire face aux 10,5% d’inflation. Or pour l’heure, seule une augmentation de 4% leur a été proposée.

Les journées de grève dans ce secteur sont rares, notamment à cause des règles d’encadrement du droit de grève au Royaume-Uni. « Pour les secteurs clés de l’économie comme les transports ou de la santé, le seuil pour passer à l’action est élevé, puisqu’il faut que 40 % du corps électoral vote pour la grève », rappelait l’universitaire Marc Lenormand dans une interview à Rapports de Force fin août.

Une longue séquence de grève interprofessionnelle

Or, depuis la mi-décembre les grèves s’enchainent dans la santé. A noter : ce lundi 6 janvier c’est la première fois qu’infirmières et ambulanciers cessent de travailler le même jour, ce qui va entraîner d’importantes perturbations dans les hôpitaux, déjà dans une situation très préoccupante. Selon le directeur de NHS Providers, Julian Hartley, environ 88 000 rendez-vous médicaux ont déjà été annulés en raison des grèves.

« Si quelqu’un met [la vie des patients] en danger, c’est ce gouvernement ! 500 personnes meurent chaque semaine à cause du manque d’ambulances. Et il manque 130 000 personnels au NHS, c’est comme s’il y avait grève tous les jours ! », a réagi la syndicaliste Sharon Graham auprès du journal Le Monde.

La mobilisation du jour est à replacer dans un contexte plus général de forte de grève dans les services publics au Royaume-Uni depuis plusieurs mois. Le 1 février, « pour la première fois depuis 12 ans, la quasi-totalité du système éducatif s’est arrêté : 85% des écoles étaient concernées, de la maternelle à l’université », rappelle la CGT, soutien attentif du mouvement, dans un communiqué confédéral. En grève également le jeudi 2 février : « la fonction publique et une partie des transports et des trains », continue la CGT. La semaine prochaines, les cheminots, les postiers et les douaniers ont également prévu une journée de grève. Ces mouvements sociaux ne sont pas nouveaux. Dès la fin de l’été, les salariés britanniques des postes, des ports ou encore de l’industrie s’étaient massivement mis en grève pour leurs salaires.


 

  publié le 5 février 2023

Israël-Palestine : 
le grand silence de Macron

René Backmann sur www.mediapart.fr

Encore une fois, Emmanuel Macron a manqué l’occasion de faire observer au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou que tout le monde n’approuve pas son alliance avec l’extrême droite raciste, son refus de négocier avec les Palestiniens, ses projets d’annexion et l’orientation autoritaire qu’il entend donner à l’État d’Israël.

AbbaAbba Eban, politicien travailliste israélien qui fut, de 1966 à 1974, ministre des affaires étrangères de son pays, avait, paraît-il, l’habitude de dire que « les Palestiniens ne manquent jamais une occasion de manquer une occasion ».

Dans les relations franco-israéliennes, la même formule pourrait s’appliquer à Emmanuel Macron. Car le président français ne manque jamais une occasion de manquer l’occasion de dire au premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ce qu’il devrait entendre de la bouche d’un chef d’État ami d’Israël. D’un chef d’État parlant au nom de la France, attaché – en principe – au respect des droits humains et du droit international, et en particulier des résolutions des Nations unies et des Conventions de Genève.

On avait déjà pu le déplorer en novembre lorsque Emmanuel Macron avait été l’un des premiers à féliciter Netanyahou pour sa victoire sans le mettre en garde sur les périls que représentait, pour la démocratie israélienne, pour les perspectives de paix avec les Palestiniens, et donc pour les relations entre Israël et ses amis, son alliance avec l’extrême droite suprémaciste.

Une visite très discrète

C’est encore ce qu’on a pu constater jeudi lors de la visite à Paris du premier ministre israélien, désormais chef du gouvernement et de la coalition les plus à droite, les plus religieux et les plus racistes de l’histoire de l’État d’Israël.

Improvisée à l’initiative de Benyamin Netanyahou, cette visite très discrète a été organisée au lendemain de l’attentat qui a fait sept morts, le 27 janvier, à proximité d’une synagogue non pas de Jérusalem, mais de Neve Yaacov, une colonie en majeure partie peuplée de religieux, à la périphérie de la ville. Attentat qui faisait suite à un raid lancé la veille par l’armée israélienne dans la ville palestinienne de Jénine, au cours duquel dix Palestiniens avaient été tués.

Cette opération, la plus meurtrière depuis 20 ans en Cisjordanie, arrivait au terme d’un mois au cours duquel au moins 29 Palestiniens – un par jour – avaient été tués par l’armée israélienne. Au cours d’une conversation téléphonique avec le premier ministre israélien deux jours après l’attaque de Neve Yaacov, Macron avait « condamné cet attentat abject ».

Il a de nouveau fait part à Benyamin Netanyahou, lors du « diner de travail » donné jeudi à l’Élysée, de la « solidarité pleine et entière de la France, après l’attaque ignoble » à proximité de la synagogue. Il a aussi, selon le communiqué publié vendredi par la présidence, « rappelé l’importance d’éviter toute mesure susceptible d’alimenter l’engrenage de la violence qui a déjà fait trop de victimes innocentes parmi les civils palestiniens et israéliens ».

En fait, selon le centre israélien des droits de l’homme B’Tselem, les forces israéliennes ont tué en 2022, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, 146 Palestiniens (le bilan le plus lourd depuis 2004), dont cinq femmes, 34 enfants (le plus jeune avait 12 ans) et sept hommes de plus de 50 ans (le plus âgé avait 78 ans). Huit Palestiniens ont été tués dans des « incidents » où des soldats et des civils israéliens armés étaient impliqués, et 32 autres ont trouvé la mort dans la bande de Gaza.

Du côté israélien, 17 civils et 4 membres des forces de sécurité ont été tués en 2022.

Un silence choquant

Sur les « mesures susceptibles d’alimenter l’engrenage de la violence » qu’il importe aujourd’hui d’éviter, Emmanuel Macron s’est montré très discret. Le communiqué de l’Élysée rappelle l’opposition de la France « à la poursuite de la colonisation, qui sape les perspectives d’un futur État palestinien autant que les espoirs de paix et de sécurité pour Israël ». Rappel utile au moment où les statistiques officielles israéliennes révèlent que le nombre des colons atteint le demi-million en Cisjordanie – une progression de 16 % en cinq ans – et dépasse 200 000 à Jérusalem-Est.

Mais discours aussi rituel que vain, qui relève de l’incantation quand il n’est accompagné d’aucun rappel du droit et d’aucune proposition ou menace de sanction. Et quand il « oublie » de mentionner l’occupation militaire des territoires palestiniens, laquelle permet cette « poursuite de la colonisation ».

Le silence d’Emmanuel Macron sur ces points, aussi bien dans les propos tenus à table face au premier ministre et rapportés par les témoins que dans les communiqués officiels, est d’autant plus choquant – voire inacceptable pour les Palestiniens – que l’occupation, la colonisation et l’annexion des territoires palestiniens sont au cœur du programme politique de la coalition au pouvoir. Et constituent le ciment de l’alliance conclue entre Netanyahou et ses deux alliés de l’extrême droite nationaliste et religieuse, Itamar Ben-Gvir, aujourd’hui ministre de la sécurité, et Bezalel Smotrich, ministre des finances, partenaires indispensables de son projet de réforme de la justice.

Essentiellement destiné à permettre au premier ministre, poursuivi pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance », d’échapper à ses juges, cette réforme menace de détruire le pouvoir de la Cour suprême, unique contre-pouvoir institutionnel du gouvernement. Le danger que constitue cette réforme pour le maintien de l’État de droit et de la démocratie est à l’origine des manifestations massives et des protestations d’économistes, de juristes qui se multiplient dans le pays depuis un mois.

Lors de sa visite en Israël et dans les territoires palestiniens, il y a une semaine, le secrétaire d’État américain Antony Blinken n’a pas hésité, lors de la conférence de presse tenue aux côtés de Netanyahou, visiblement crispé et mal à l’aise, à rappeler que « les relations entre les États-Unis et Israël sont fondées sur des intérêts et des valeurs partagées : les principes fondamentaux et les institutions de la démocratie, le respect des droits humains, une justice égale pour tous, des droits égaux pour les groupes minoritaires, le règne de la loi, une presse libre et une robuste société civile ».

En d’autres termes, si ces principes sont bafoués, nos relations ne pourront pas ne pas en être affectées. Il avait aussi souligné, à l’intention du puissant clan des colons au sein de la coalition, « l’opposition des États-Unis au développement des colonies, aux projets d’annexion, aux démolitions et au changement de statut des Lieux saints ». Et en réponse aux ennemis de la solution à deux États qui entourent Netanyahou, il avait tenu à répéter que « le président Biden reste convaincu que pour que les Palestiniens et les Israéliens puissent bénéficier de manière égale de la sécurité, de la liberté, de la justice, de la confiance dans l’avenir et de la dignité auxquelles ils ont droit, il n’y pas d’autre moyen que de mettre en œuvre notre vision : deux États pour deux peuples ».

Emmanuel Macron, pour des raisons obscures, car jusqu’à présent sa stratégie diplomatique au Proche-Orient n’a pas débouché sur des succès spectaculaires ni permis des percées historiques, a choisi de continuer à ménager le premier ministre israélien.

Alors que Netanyahou n’a toujours pas été invité à Washington depuis qu’il a repris la tête du gouvernement et que son voyage aux Émirats a été reporté (ce devait être, symboliquement, la première visite à l’étranger de son nouveau mandat), c’est donc pour Paris qu’il s’est envolé. Peut-être, avance un diplomate israélien qui se dit « effaré par les embardées idéologiques » de son premier ministre, « parce que Macron a un tel désir ou besoin d’exister sur la scène internationale qu’il est prêt à accueillir n’importe qui ».

Selon Le Monde, le président français aurait, au cours du dîner, « exprimé sans détour ses craintes face à la réforme de la justice voulue par Netanyahou et ses partenaires du gouvernement ». Il aurait aussi mis en garde contre une évolution institutionnelle qui « dégagerait Israël d’une conception commune de la démocratie ».

Mais de cela il n’est pas question dans le communiqué officiel de l’Élysée. Non plus que d’autres sujets qui auraient pu fâcher, comme les punitions collectives contre les Palestiniens, l’expulsion récente de l’avocat franco-palestinien Salah Hammouri ou le refus d’ouvrir une enquête crédible sur les conditions de la mort de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh, tuée par l’armée israélienne à Jénine en mai 2022 – enquête qu’Emmanuel Macron avait demandée au premier ministre israélien du moment, Naftali Bennett.

Il y aura bientôt vingt ans, le ministre des affaires étrangères français Dominique de Villepin prononçait devant le Conseil de sécurité un discours vibrant pour expliquer l’opposition de la France à l’intervention militaire internationale contre l’Irak. Il invoquait alors le « vieux pays, la France », au nom duquel il s’exprimait, « debout face à l’histoire et devant les hommes ».

Aujourd’hui, le jeune président de ce vieux pays reçoit à sa table un politicien corrompu et cynique qui a déjà transformé l’État des rescapés du génocide en un régime d’apartheid, et qui s’apprête à détruire ce qu’il reste des institutions démocratiques d’Israël pour échapper à la justice.  


 

 

 

Lettre ouverte au Président de la République concernant la venue officielle du Premier ministre israélien

sur https://www.france-palestine.org

par Bertrand Heilbronn, Président de l’Association France Palestine Solidarité

Le 1er février 2023,

Objet : visite officielle du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

Monsieur le Président de la République,

Ce jeudi 2 février, vous vous apprêtez à recevoir officiellement le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Nous en sommes stupéfaits et profondément indignés.

Faut-il revenir sur le passé de ce sinistre personnage ? Vous souvenez-vous qu’il était à la pointe de la campagne de haine qui a abouti à l’assassinat de Itzhak Rabin en 1995 ? Vous souvenez-vous de l’offensive meurtrière qu’il a ordonnée contre la population de la Bande de Gaza en juillet et août 2014, qui a fait 2220 morts dont 550 enfants, et de celle de mai 2021, d’une incroyable violence, dont les Palestiniens de Gaza, et particulièrement les enfants, sont encore loin d’être remis ? Vous souvenez-vous qu’il a toujours développé la colonisation de la Palestine, qu’il n’a jamais caché ses opinions suprémacistes, qu’il est l’artisan de la loi « État-Nation du peuple juif » qui a fait entrer ses conceptions suprémacistes dans la loi constitutionnelle israélienne ?

Mais c’est la situation présente qui nous indigne encore plus. Netanyahou a constitué un gouvernement qui fait la part belle à des ministres ouvertement racistes, fascistes, suprémacistes, à qui il a donné les clés du développement de la colonisation et de la répression contre les Palestiniens. Dans un mépris total du droit international, il a placé au premier rang des priorités de son gouvernement le développement de la colonisation. Oui, nous en sommes là : le gouvernement israélien n’en est plus à tergiverser avec le droit international, il le foule ouvertement aux pieds, il l’assume dans le cynisme le plus total. Et parmi les provocations de ce gouvernement, le ministre Ben-Gvir n’hésite pas à aller parader sur l’Esplanade des Mosquées.

Comment est-il possible de se réclamer du droit international en Ukraine et de le laisser fouler aux pieds en Palestine ? Ne voyez-vous pas que votre parole, et de ce fait la parole de la France, sera décrédibilisée par la manière dont vous recevez officiellement ce criminel à l’Élysée ?

C’est un engrenage tragique qui est à l’œuvre en Israël et en Palestine. Les Palestiniens vivent le cauchemar des offensives quotidiennes sans la moindre retenue de l’armée israélienne d’occupation dont les soldats ont reçu un blanc-seing pour tuer comme bon leur semble : l’attaque contre Jénine jeudi dernier, qui, a été d’une sauvagerie inouïe et a fait 10 morts palestiniens, en témoigne, comme en témoignent les 36 Palestiniens tués par l’armée israélienne depuis le début de l’année. Les Palestiniens subissent dans le même temps les exactions de colons haineux et fanatisés, armés et protégés par l’armée israélienne, qui ont lancé des dizaines d’attaques contre eux pas plus tard qu’hier. Qui est là pour les protéger ? Quant aux Israéliens, à qui l’on n’a jamais demandé aucun compte, ils sombrent de ce fait dans la spirale du racisme et de la haine de l’autre, qui se retournera un jour contre eux-mêmes.

Vous ne manquerez pas d’exprimer votre émotion sur les 7 Israéliens de la colonie de Neve Yaakov à Jérusalem-Est qui ont été tués vendredi dernier par un jeune Palestinien de Jérusalem. Ces 7 morts, comme tous les autres, sont des morts de trop. Mais avez-vous mesuré la violence quotidienne subie par les Palestiniens de Jérusalem, les dizaines de morts, les expulsions, les destructions de maison, les humiliations, les provocations ? Peut-on évoquer cet événement sans le replacer dans son contexte ? Peut-on accepter les punitions collectives annoncées par le gouvernement israélien ?

Et c’est maintenant en France que les exactions du gouvernement israélien trouvent leur prolongation. L’ambassadeur d’Israël se permet d’intervenir sur la tenue d’une réunion publique à Lyon, il est soutenu par des députés de votre majorité, puis par le CRIF qui confond très dangereusement son rôle de représentation communautaire avec la défense inconditionnelle de l’Etat d’Israël et de son gouvernement. Et lorsque Salah Hamouri, victime de l’arbitraire israélien contre lequel vous n’avez pas su le défendre, est honteusement attaqué par un député de votre majorité, le ministre de l’Intérieur n’hésite pas, dans sa réponse, à le diffamer et à menacer sa liberté d’expression en France.

Monsieur le Président de la République, vous devez en être bien conscient : si Benyamin Netanyahou est reçu à l’Elysée, il exploitera politiquement cette visite pour renforcer son pouvoir. Vous vous serez alors rendu complice de sa politique, de ses crimes, de l’impasse dans laquelle il entraîne le peuple israélien, de la situation désastreuse subie de son fait par le peuple palestinien. Ce ne sont pas quelques expressions convenues d’appel à la retenue ou du rappel purement formel d’une solution à deux Etats déjà en ruines qui y changera quoi que ce soit.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons solennellement de ne pas recevoir ce criminel à l’Elysée, et d’avoir enfin une parole claire pour ne laisser aucune place aux ingérences directes ou indirectes de l’État d’Israël dans notre vie démocratique.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre très haute considération.

Bertrand Heilbronn

Président de l’Association France Palestine Solidarité

Copie de cette lettre envoyée à : Catherine Colonna, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

publié le 3 février 2023

La « sale guerre » sans fin d’Erdogan contre le peuple kurde

sur https://cqfd-journal.org

L’attentat contre un centre culturel kurde à Paris le 23 décembre 2022, des soupçons d’utilisation d’armes chimiques par la Turquie au Kurdistan… L’actualité nous ramène sans cesse au drame du peuple kurde et à son combat pour l’émancipation. Evîn, militante internationaliste pro-kurde, revient sur les dernières évolutions du conflit.

Malgré le « cessez-le-feu » du 17 octobre 2019 et la fin de l’opération militaire classique des forces turques au Rojava (le Kurdistan syrien), les offensives acharnées contre les Kurdes ne se sont jamais arrêtées. La Turquie diversifie ses attaques et bombarde désormais les territoires kurdes des pays voisins : n’arrivant pas à ses fins dans les montagnes turques et irakiennes contrôlées par la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), elle se tourne vers les plaines syriennes et irakiennes. Et poursuit plus que jamais contre le peuple kurde une guerre, entamée il y a des décennies, dont seules les modalités varient.

De la guerre de « basse intensité »…

L’expression « de basse intensité » désigne un conflit qui ne dit pas toujours son nom, un état de guerre permanent, normalisé1. Ce qui implique de changer ses méthodes : contre la résistance au Rojava, la Turquie se sert de ses barrages pour limiter le débit des eaux de l’Euphrate et du Tigre, multiplie les attaques de drones, mène des opérations de déforestation massive… Dans le même temps, des bombardements quotidiens plus « classiques » ciblent des infrastructures civiles, plombant la vie quotidienne. Clément*, un militant internationaliste actuellement au Rojava, témoigne : « Dans la nuit du 20 novembre, des avions turcs ont bombardé une centrale électrique à Derîk, tuant onze civils et coupant l’électricité de toute une région. L’insécurité actuelle a aussi entraîné la fermeture d’un certain nombre d’écoles dans les régions les plus durement attaquées. »

En parallèle, l’État turc poursuit ses tentatives d’anéantissement du mouvement en visant ses leaders, comme le dénonce Clément : « Les drones turcs ont assassiné des dizaines de civils ainsi que des militaires tous les mois, voire toutes les semaines. Parmi eux, Ferhat Şibli, artisan infatigable de la construction de l’AANES2, tombé martyr en Irak le 17 juin, et trois femmes combattantes fin juillet. » Cette guerre de basse intensité rend difficile le maintien d’un large mouvement de solidarité sur du long terme : comment mobiliser alors que les attaques sur tous les fronts – militaires comme politiques – sont quotidiennes ?

à l’intensification de la guerre

« La Turquie n’attaque pas seulement le long de la frontière, mais aussi jusqu’à 80 km à l’intérieur du territoire »

Depuis avril 2022, le conflit s’intensifie à nouveau. C’est à cette date que l’armée turque a commencé à bombarder massivement, par voie terrestre et aérienne, les montagnes du Bashur (Irak) d’où opère la guérilla du PKK. Au Rojava aussi, les zones de conflit s’étendent, témoigne Clément : « Aujourd’hui, les attaques aériennes se poursuivent dans toute la région. La Turquie n’attaque pas seulement le long de la frontière, mais aussi jusqu’à 80 km à l’intérieur du territoire. »

Cette recrudescence guerrière coïncide avec un agenda politique tendu. Au pouvoir depuis vingt ans, Recep Tayyip Erdoğan est candidat à sa réélection au mois de juin dans un contexte de grave crise économique. Encore une fois, il brandit la « guerre contre le terrorisme » pour l’emporter. Et s’active pour faire taire les oppositions, en faisant notamment arrêter responsables politiques, artistes et journalistes3.

Le président turc entend notamment profiter de l’anniversaire du traité de Lausanne pour porter encore davantage son discours nationaliste4. Signé il y a un siècle avec les pays occidentaux vainqueurs de la Première Guerre mondiale (et plus particulièrement la France et l’Angleterre), celui-ci revenait sur le découpage initialement prévu de l’Empire ottoman déchu. Il reste, aujourd’hui encore, synonyme dans la mémoire collective turque d’une certaine humiliation. Tout à sa nostalgie de l’époque des sultans, Erdoğan souhaite élargir ses frontières, et s’y emploie en multipliant les tentatives de conquêtes territoriales sur les régions à majorité kurdes.

L’attentat du 13 novembre 2022 à Istanbul lui a fourni un prétexte parfait pour lancer de nouveaux raids aériens au Rojava et menacer la région d’une invasion terrestre5. Depuis le 20 novembre, cette nouvelle offensive, baptisée « Griffe épée » par le régime turc, vient faire suite aux tristes opérations « Rameau d’olivier » à Afrin en 2018 et « Source de paix » à Serêkaniyê en 2019.

Des frappes aux armes chimiques

Le 17 octobre dernier, des vidéos, insoutenables de violence, ont montré des combattants du PKK agonisant après ce qui ressemble à s’y méprendre à une attaque aux armes chimiques. Les résultats d’une mission d’enquête indépendante, dépêchée un mois plus tôt sur place au Kurdistan irakien, semblent confirmer l’utilisation de ces armes pourtant interdites depuis trente ans par le droit international6.

Au Kurdistan, cette utilisation n’est hélas pas une nouveauté. En 1988 déjà, Halabja, en Irak, était la cible de bombardements aux gaz chimiques par le régime de Saddam Hussein. En 2015, Daech aurait à son tour fait usage d’armes chimiques contre les populations kurdes. Depuis 2019, des soupçons toujours plus lourds d’utilisation de ce type de techniques contre ces mêmes populations kurdes irakiennes et syriennes pèsent sur la Turquie…

« Si on pousse l’enquête sur ces armes chimiques, on remarquera qu’elles sont fabriquées avec des composants qui viennent d’Allemagne, des États-Unis ou d’Angleterre »

L’année qui vient de s’écouler marque un durcissement dramatique : le PKK et les organisations qui lui sont affiliées ont dénoncé près de 1 300 attaques chimiques depuis le mois d’avril 2021 7, des chiffres qui peuvent être plus importants selon les sources. Deux dates sont particulièrement mémorables : le 17 octobre 2022, 17 combattants du PKK succombaient aux attaques aux armes chimiques ; puis onze autres le 5 novembre 2022. Dans le silence assourdissant de la communauté internationale.

Il faut dire que ces exactions probables de la Turquie sont susceptibles d’éclabousser ladite communauté internationale, qui jusqu’ici n’a pas demandé à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) d’enquêter. Pour Azad*, membre de la diaspora kurde à Strasbourg, la raison est simple : « Si on pousse l’enquête sur ces armes chimiques, on remarquera qu’elles sont fabriquées avec des composants qui viennent d’Allemagne8, des États-Unis ou d’Angleterre. Ces pays devraient rendre des comptes, c’est pour cela qu’ils refusent d’appeler à des enquêtes. »

Daech en embuscade

Pour couronner le tout, ces incessantes attaques empêchent les combattants kurdes de faire reculer la menace Daech, toujours présente dans la région. « Récemment, la campagne de lutte contre les groupuscules de l’État islamique au Rojava a dû être interrompue pour pouvoir riposter aux attaques turques », explique Clément. Le 26 décembre dernier, six membres kurdes des Forces démocratique syriennes (FDS) ont trouvé la mort alors que Daech tentait un assaut contre une prison abritant des djihadistes.

Une double menace qui met en danger l’expérience du confédéralisme démocratique – dont les piliers sont la liberté des femmes, des différentes ethnies et religions ainsi que l’écologie sociale – menée par les populations kurdes. Et qui appelle à une solidarité internationale sur le long terme pour, qu’enfin, cesse la « sale guerre » d’Erdoğan.

Evîn

1 « Reconnaître une guerre quand on en voit une », Riseup 4 Rojava et Secours Rouge International, 2020 (riseup4rojava.org).

2 Administration Autonome du Nord-Est de la Syrie, l’entité qui gère le Rojava.

3 « L’État turc fait la chasse aux journalistes kurdes », CQFD n°215 (novembre 2022).

4 « En 2023, le traité de Lausanne prend fin. Les frontières de la Turquie dessinées par ce traité seront-elles caduques ? », Afrique Asie, 10 octobre 2022 (Afrique-asie.fr).

5 Dimanche 13 novembre, une bombe explosait dans la grande artère d’Istiklal à Istanbul. Ankara accuse le PKK et le PYD d’avoir fomenté cet attentat, ce qu’ils démentent.

6 « Soupçon chimique sur les opérations d’Erdogan contre les Kurdes en Irak et en Syrie », L’Humanité, 5 décembre 2022.

7 Ibid.

8 Les armes chimiques peuvent être fabriquées avec des composants à usages multiples, comme le fluor qui peut servir aussi à faire du dentifrice. « Armes chimiques au Kurdistan : “Des questions assez sérieuses pour justifier une enquête” », L’Humanité, 4 décembre 2022.

publié le 30 janvier 2023

Ukraine : la solidarité
passe-t-elle  par les chars ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

«J’aime jouer aux échecs. Vous devez déplacer une pièce et les autres suivront.» C’est par cette image, plutôt légère dans le contexte actuel, que le président lituanien, Gitanas Nauséda, soutenu par ses homologues polonais, finlandais et britannique, a justifié la pression croissante exercée par les dirigeants européens les plus bellicistes sur le chancelier allemand, Olaf Scholz, pour l’amener à autoriser l’exportation de chars Leopard vers l’Ukraine. S’il finit par céder, tous les pays qui en possèdent pourront en livrer à Kiev.

Ainsi pousse-t-on toujours plus loin cette redoutable fuite en avant : le Leopard est devenu le nouvel emblème de la solidarité avec le peuple ukrainien. Exprimer ses réticences quant au franchissement de ce pallier supplémentaire dans l’horreur, sans compter le risque de basculement dans la guerre ouverte Otan-Russie, est vu, peu ou prou, comme un signe d’indifférence au martyre des Ukrainiens, voire une marque de complaisance envers Poutine.

Cette stratégie de l’escalade a été lancée le 26 avril dernier sur la base militaire américaine de Ramstein, en Allemagne, par le secrétaire américain à la Défense : «Ils (les Ukrainiens) peuvent gagner s’ils ont les bons équipements», avait lancé Lloyd Austin, à partir du constat que la Russie «a déjà perdu beaucoup de capacités militaires et beaucoup de troupes (…), et nous ne voudrions pas qu’elle puisse rapidement reconstituer ses capacités». Neuf mois ( !) et plusieurs dizaines de milliards de dollars d’aide militaire plus tard, où en sommes-nous ? Moscou, à coup sûr, a subi des pertes humaines et matérielles colossales, mais les Ukrainiens se sont-ils rapprochés pour autant d’un iota de la paix, malgré l’enfer quotidien qu’ils ont subi ? Quel nouveau seuil d’armement faudra-t-il franchir quand on constatera que les fameux chars n’ont pas arrêté l’agression russe ?

Est-ce manquer de solidarité avec le peuple ukrainien que de reconnaître, à l’instar d’un autre haut gradé américain, le chef d’état-major des armées en personne, que «la victoire n’est probablement pas réalisable par des moyens militaires» et qu’«il faut donc se tourner vers d’autres moyens» ? C’était il y a plus de deux mois ! (1) Ces «autres moyens» existent. Ils consistent, par exemple, à l’opposé du pari sur la «victoire» militaire, dans la tenue de discussions exploratoires avec des pays tels que la Chine, l’Inde – non sans influence sur le pouvoir russe et, à l’évidence, opposés à cette guerre – ou/et avec tout autre pays en mesure de peser positivement sur le Kremlin, afin de tenter l’impossible pour faire taire les armes et entamer les incontournables pourparlers entre Kiev et Moscou ?

Au point de férocité et de haine réciproque où en est arrivé ce conflit, aucun des deux belligérants ne prendra de sitôt l’initiative de cette issue pourtant indispensable. Raison de plus pour ne pas, de l’extérieur, jeter de l’huile sur le feu, mais pour, au contraire, consacrer désormais tous les efforts à la recherche de la moindre «fenêtre d’opportunité» susceptible de donner une chance à la paix.


 


 

Die Linke s’élève
contre la livraison
des chars Leopard 2

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Allemagne. Face à un consensus favorable à l’équipement de Kiev en armes lourdes qui rallie la droite (CDU/CSU) et les trois partis de la coalition gouvernementale (SPD, Verts et FDP), Die Linke fait front contre l’escalade guerrière et ses immenses dangers.

Dietmar Bartsch, le président du groupe parlementaire de Die Linke, a dénoncé solennellement devant le Bundestag la décision d’Olaf Scholz et de son gouvernement d’autoriser la livraison de chars Leopard 2 à l’Ukraine. Le parti de gauche s’oppose à la participation de l’Allemagne à une nouvelle escalade dans un conflit qui a déjà fait 280 000 morts civils et militaires, alors que tout devrait être fait, à l’inverse, « pour chercher, imposer une solution diplomatique ».

Bartsch rappelle combien son parti « condamne l’agression de Poutine ». L’urgence est de mettre fin à la tuerie le plus rapidement possible et non pas de contribuer à l’étendre. « La désescalade devrait être notre priorité », lance-t-il, citant les propos tenus, il y a peu de temps encore, par le chancelier lui-même. S’adressant aux députés de la CDU, du centre libéral (FDP) et des Verts, tous favorables à la livraison d’armes lourdes à Kiev, il leur recommande de ne pas se fier au seul registre de l’émotionnel, « il vous ment », et de ne pas « se shooter aux slogans de la presse de boulevard qui n’a de cesse d’alimenter la guerre ».

Aux arguments insensés réitérés ici et là par de pseudo-experts faisant état de la nécessité de fournir à Kiev les moyens de « gagner la guerre » et de récupérer par la force tous les territoires perdus, Dietmar Bartsch oppose l’avis très autorisé du plus haut gradé de l’armée états-unienne, le général Mark Milley. Lequel considère que la possibilité d’un tel scénario « n’est militairement pas très élevée ». Ce qui fait d’une solution diplomatique négociée la seule issue vraiment possible.

« Argument insensé »

Si un consensus favorable à l’envoi de blindés d’assaut existe au Bundestag, « il ne concerne pas la majorité de l’opinion publique », souligne Bartsch, qui précise : « Dans l’est de l’Allemagne vous ne trouverez même qu’un tiers de la population pour le soutenir. » Et le dirigeant de Die Linke de démonter « l’argument insensé » plaidant que, sinon, l’Allemagne serait isolée. « La majorité de la communauté internationale, a-t-il lancé , n’a pas livré la moindre balle dans ce délire guerrier. La majorité de la communauté internationale sait qu’une puissance nucléaire ne peut être vaincue militairement. »

L’histoire de l’Allemagne devrait plaider pour la prudence en matière militaire. La retenue, relève le dirigeant de Die Linke, quant à l’envoi de Panzer allemands dans une bataille contre des soldats russes « est plus que justifiée. Au regard des 27 millions de citoyens soviétiques tués » par les troupes de l’Allemagne nazie. L’escalade guerrière profite d’abord aux marchands d’armes allemands. « La vérité, a lancé Bartsch à la tribune du Bundestag, c’est qu’une fois le feu vert de Berlin donné les cours des actions de Rheinmetall (le fabricant du Leopard 2 – NDLR) ont bondi à un niveau record permettant à l’entreprise de rentrer au DAX 30 (les leaders de la cote à la Bourse de Francfort – NDLR). Fabuleux résultat. »

Faisant allusion aux surenchères permanentes des dirigeants ukrainiens, Bartsch a pointé : «  Demain, des bateaux de guerre, après-demain des avions de combat, Tornado, Eurofighter, des zones d’exclusion aériennes, ensuite des soldats de l’Otan ? Où cela doit-il s’arrêter ? » Le dirigeant de Die Linke se tourne vers le gouvernement allemand pour lui demander de ne plus participer à cette escalade et, au contraire, mettre en œuvre, « enfin, une vraie initiative européenne de paix ».

publié le 29 janvier 2023

Pérou. Les clivages
de la société se font jour

Romain Migus sur www.humanite.fr

La contestation populaire engendrée par la destitution du président de gauche Pedro Castillo ne faiblit pas. La tenue d’élections en 2023, une des revendications des manifestants, vient d’être refusée par le Parlement. Puno (Pérou), correspondance.

La plaza de Armas de Juliaca, dans la région de Puno, est noire de monde. Au centre stationnent trois bus dans lesquels s’engouffrent des dizaines de personnes sous les vivats et les embrassades des manifestants. Une femme aymara (peuple originaire de la région du lac Titicaca) fend la foule pour atteindre la porte d’un des autocars. En pleurs, elle remet un sac de pommes de terre à un étudiant en l’avertissant : « Ne revenez que lorsque Dina aura démissionné. » Dina, c’est Dina Boluarte, la présidente par intérim.

Dans tout le pays, le peuple en lutte a désigné ses représentants pour aller à Lima faire entendre la contestation et que le pouvoir daigne enfin écouter leurs revendications. Des centaines de bus et de vans ont pris la direction de la capitale. Massés à l’arrière de pick-up ou dans des camions à bestiaux, des milliers de Péruviens se sont joints à ces cortèges pour ouvrir une nouvelle ligne de front après des semaines de manifestations dans les provinces.

  « Dans les campagnes, nous avons une vie misérable. Je suis prêt à mourir pour que mes enfants puissent avoir une vie meilleure. » Carlos, un paysan de la région d’Apurimac 

« Les mobilisations sont financées par le narcotrafic et les mineurs illégaux », prétend Dina Boluarte. Sa déconnexion avec le pays réel est flagrante. Celle qui occupe la présidence ne peut plus sortir du siège de l’exécutif sous peine d’être conspuée et agressée. Le nombre de manifestants assassinés dépasse celui de ses jours passés à la tête de l’État. À Cuzco (sud-est), et lors de sa seule sortie en province, elle n’a dû son salut qu’à l’intervention de son service de protection. À Lima, lors d’un déplacement dans un centre de soins, le personnel hospitalier a fait bloc pour rejeter sa présence.

L’opération policière à l’université San Marcos a été un déclic

Milagros, 24 ans, est venue de Puno à Lima en bus. Les quarante-huit heures de voyage n’ont pas affecté la détermination de son groupe d’étudiants. Ils sont de toutes les manifestations dans le centre de la capitale. En première ligne. Certains apportent des soins aux manifestants blessés tandis que d’autres s’affairent à désamorcer les bombes lacrymogènes. « Nous sommes ici pour exiger la justice pour les 18 personnes assassinées par la police à Puno, le 9 janvier. Nous ne repartirons que lorsque nous aurons obtenu la démission de Dina Boluarte, la fermeture du Parlement et la convocation à une Assemblée constituante », dit la jeune femme. Même son de cloche chez tous les manifestants venus de province. Carlos, un paysan de la région d’Apurimac, précise : « Dans les campagnes, nous avons une vie misérable. Je suis prêt à mourir pour que mes enfants puissent avoir une vie meilleure. »

Le soir, après les manifestations quotidiennes, la petite troupe d’étudiants de Puno rejoint le campus de l’université nationale d’ingénierie, où un campement de fortune a été installé pour accueillir les délégations régionales. « La solidarité des habitants de Lima est immense. Chaque jour, nous recevons des dons pour nous permettre de continuer notre lutte », explique Milagros. Devant l’université, de nombreux citoyens apportent victuailles, eau, médicaments, papier toilette… Une partie de la classe moyenne urbaine soutient désormais le mouvement. La grotesque opération policière à l’université San Marcos a été un déclic pour cette catégorie de la population.

Le patronat est pragmatique

La Confiep, la puissante organisation patronale qui a soutenu sans faille le coup d’État contre Castillo, plaide dorénavant pour une « réconciliation nationale » dans le but de « garantir la stabilité pour le développement des activités économiques ». Le patronat est pragmatique. Le secteur du tourisme doit faire face à 80 % d’annulation des réservations internationales jusqu’en avril 2023. L’agro export et le secteur minier sont à la merci des blocages. Comme l’explique Manlio, un industriel qui exporte des produits de la mer en Corée du Sud et aux États-Unis : « Hier, j’ai failli perdre une cargaison de 50 000 dollars d’oursins. J’ai eu de la chance car la police a réussi à lever une barricade pendant deux heures, et j’ai pu arriver au port. Mais ça ne peut pas durer comme ça.»

Plus que jamais, les clivages qui défigurent la société péruvienne se font jour. L’Institut d’études péruviennes, excluant pourtant les habitants des campagnes, a montré que 45 % des Péruviens soutenaient la décision du président Castillo de dissoudre le Parlement. 69 % veulent une Assemblée constituante et 75 % souhaitent la démission de Dina Boluarte. Celle-ci se prononce maintenant pour des élections anticipées en 2023 mais, samedi, le Parlement en a refusé le principe. Ce même jour, un manifestant a été tué à Lima, portant à 48 le nombre de morts depuis décembre.


 


 

 

La répression au Pérou témoigne
d’une « militarisation de la vie politique »

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

L’historienne Carla Granados Moya revient sur le rôle d’anciens hauts gradés militaires devenus députés dans la violente crise qui secoue le Pérou. Leurs discours d’extrême droite, issus d’une culture qui remonte aux tactiques contre-terroristes à l’époque de la guérilla du Sentier lumineux, ont gagné en influence à Lima ces dernières années.

ParPar trois fois lors d’une conférence de presse, la présidente Dina Boluarte a formulé des excuses auprès des étudiant·es de l’université San Marcos à Lima, après la violente descente de police sur le campus le 21 janvier. « La forme [de l’intervention] n’était peut-être pas adéquate », a-t-elle reconnu mardi.

Pas moins de 192 personnes avaient été arrêtées : des étudiant·es mais aussi des personnes venues à Lima pour manifester contre l’exécutif et le Congrès, et qui étaient hébergées sur le campus par solidarité. Depuis une semaine, les témoignages se multiplient sur la violence des méthodes de la police durant l’intervention.

Depuis la tentative manquée de coup d’État de Pedro Castillo le 7 décembre 2022, le Pérou est plongé dans une crise politique profonde. Des manifestant·es dans les Andes réclament pour certain·es le retour de l’ancien chef d’État – originaire du monde andin et un temps étiqueté de gauche –, pour d’autres la convocation immédiate de nouvelles élections.

À Lima, le Congrès, dont la majorité est conservatrice, et l’exécutif dirigé par Dina Boluarte ont répondu par la manière forte, au risque d’aggraver chaque semaine davantage le face-à-face. Les forces de l’ordre sont accusées d’être responsables de la mort d’au moins 46 manifestant·es, sans compter dix autres personnes décédées en marge de blocages liés aux mobilisations.

Pour l’historienne Carla Granados Moya, jointe par Mediapart, cette répression des forces de l’ordre, manifeste dans les rues des villes andines depuis mi-décembre comme sur le campus de San Marcos à Lima en fin de semaine dernière, s’explique notamment par une « militarisation croissante de la vie politique » au Pérou.

Dès le jeudi précédant l’opération policière sur le campus de San Marcos, un député d’extrême droite, l’amiral Jorge Montoya, était ainsi monté au créneau lors d’une émission de radio. Il affirmait avoir appris, par les réseaux sociaux, qu’il était devenu la cible d’étudiants de l’université San Marcos : « Ils veulent mon sang, ils demandent ma tête. »

L’ancien militaire, membre du parti Renovación popular, plaidait alors pour une « expulsion » de ces « terroristes » par les forces de l’ordre. Sans surprise, il s’est félicité de l’action de la police péruvienne, dans la journée de samedi, qui a rétabli le « principe d’autorité ».

Au Congrès, quatre anciens hauts gradés de l’armée

Pour Carla Granados Moya, l’épisode prouve que Jorge Montoya est l’un de ceux qui donnent le la du débat à Lima. « Il est un des quatre militaires à la retraite devenus députés au Congrès qui exercent une influence croissante sur la vie politique au Pérou », avance la chercheuse, une ancienne employée de l’armée à Lima, qui écrit désormais une thèse sur les vétérans de la guerre contre le Sentier lumineux, à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL), à Paris.

D’après Granados Moya, c’est l’intervention de Montoya, avec d’autres, qui a préparé le terrain à l’intervention violente à San Marcos. Il a fourni de pseudo-preuves, même si le profil du supposé « étudiant terroriste » censé l’avoir menacé renvoie, d’après elle encore, au compte d’un étudiant… proche d’officiels de l’armée.

Habitué des prises de position ultra-radicales, Montoya est l’auteur de messages sur les réseaux sociaux dont la rhétorique se retrouve souvent dans la bouche de l’exécutif : « Il faut déclarer l’état d’urgence à Puno [ville du sud du pays, l’un des épicentres de la contestation dans les Andes – ndlr], ce ne sont plus des mobilisations mais du terrorisme », a-t-il par exemple écrit le 19 décembre.

Ancien amiral lui aussi, José Cueto, son collègue député au sein de Renovación popular, s’est également fait remarquer, dès la fin décembre, en proposant sur un plateau télé d’« éliminer ces gens », en parlant des manifestant·es dans les Andes, qui se rassemblent en soutien à l’ancien président Castillo et/ou pour demander de nouvelles élections générales.

L’influence des militaires hauts gradés est manifeste dans cette rhétorique qui fait des manifestants des “terroristes”.

L’universitaire relève aussi que Jorge Montoya et José Cueto sont parmi les premiers à avoir plaidé, au Congrès, pour la mise en place d’un « état de siège ». Cette mesure a entraîné le déploiement de militaires dans les villes andines, dont certains sont responsables de la répression en cours, par exemple dans les villes d’Ayacucho ou de Juliaca.

« Leur influence est manifeste dans cette rhétorique qui fait des manifestants des “terroristes”, et de n’importe quel adversaire politique un “ennemi de l’intérieur” », poursuit la doctorante. Vingt-deux ans après la fin de la dictature d’Alberto Fujimori, les termes d’une culture démocratique encore fragile se brouillent, au profit d’un langage militaire qui reprend le dessus. 

L’actuel président du Congrès, José Williams Zapata, est aussi un ancien chef militaire, du côté de l’armée de terre cette fois, connu pour avoir conduit l’opération dite « Chavín de Huántar » qui avait permis de libérer 71 personnes prises en otage à l’ambassade du Japon par le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) en 1997.

Ni Montoya ni Cueto n’ont combattu sur le terrain durant la guerre entre le Sentier lumineux et le MRTA d’un côté, et les forces militaires et paramilitaires de l’autre, dans les années 1980 et 1990. Le conflit a provoqué environ 69 000 morts, dont quelque 20 000 disparu·es, en majorité dans le centre des Andes.

La figure du militaire en politique n’est pas neuve au Pérou. Juan Velasco Alvarado installa une dictature militaire de 1968 à 1975, durant laquelle il réhabilita la figure de Túpac Amaru II, qui avait combattu la présence des Espagnols. Il prit aussi des mesures de gauche radicale, dont la redistribution des terres détenues par quelques grands propriétaires fonciers aux paysans.

Plus récemment, Ollanta Humala est devenu en 2011 le premier président vétéran de la guerre contre-terroriste contre le Sentier lumineux. À la différence de Montoya ou de Cueto, Humala fut un simple combattant, sans grade. 

Près de 500 000 vétérans de la guerre contre le Sentier lumineux

« Mais la participation d’anciens hauts gradés militaires à la politique péruvienne s’est aggravée ces dernières années », insiste Carla Granados Moya. La doctorante fait référence autant à la reconversion dans la politique institutionnelle de militaires retraités (liste à laquelle il faudrait ajouter le frère d’Ollanta Humala, Antauro Humala, sorti de prison en 2022 et qui veut se présenter à la présidentielle), qu’à la présence de militaires et de policiers dans le débat public, souvent pour légitimer les pouvoirs en place.

Ce fut par exemple le cas en septembre 2020, lors d’une conférence de presse en soutien au président d’alors, Martín Vizcarra, menacé de destitution par le Congrès. Le premier ministre, lui-même ancien général, s’était présenté flanqué de cinq militaires et policiers en activité, pour mettre en scène la solidité du pouvoir, épisode de ce que les médias appelaient alors une « guerre politique ».

La situation est d’autant plus explosive que le pays compte encore près de 500 000 vétérans, âgés de 35 à 55 ans, regroupés dans un réseau d’associations de terrain impliquées dans le monde andin et en Amazonie. « Ils ont été abandonnés par l’État durant les vingt ans de démocratie, et sont animés d’un fort ressentiment vis-à-vis des autorités », précise Carla Granados Moya, qui les suit de près pour sa thèse.

Pour la plupart, ces vétérans partagent les revendications des populations andines mobilisées contre les élites politiques et économiques de Lima, et pour la tenue d’élections anticipées dès 2023. La stratégie du pouvoir pourrait bien inciter certains d’entre eux à se radicaliser, redoute l’universitaire.

« Les élections de 2021 [remportées par Pedro Castillo – ndlr] ont démontré qu’il était possible pour la population rurale, historiquement exclue, de gagner dans les urnes. La classe politique actuelle, la police et les forces armées sont traversées par cette peur de perdre, de nouveau, les prochaines élections. La violence actuelle, c’est comme dire à ces gens-là : “Vous ne pouvez pas gouverner ce pays” », analyse encore Carla Granados Moya.

Pour la plupart, ces vétérans partagent les revendications des populations andines mobilisées contre les élites politiques et économiques de Lima, et pour la tenue d’élections anticipées dès 2023. La stratégie du pouvoir pourrait bien inciter certains d’entre eux à se radicaliser, redoute l’universitaire.

« Les élections de 2021 [remportées par Pedro Castillo – ndlr] ont démontré qu’il était possible pour la population rurale, historiquement exclue, de gagner dans les urnes. La classe politique actuelle, la police et les forces armées sont traversées par cette peur de perdre, de nouveau, les prochaines élections. La violence actuelle, c’est comme dire à ces gens-là : “Vous ne pouvez pas gouverner ce pays” », analyse encore Carla Granados Moya.

publié le 27 janvier 2023

Nouveau massacre de l’armée israélienne à Jénine

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Cisjordanie. Le 26 janvier, un raid a tué neuf Palestiniens, dont deux adolescents et une femme. Le personnel médical a été empêché d’approcher la zone.

La ville de Jénine, au nord de la Cisjordanie, a été une fois de plus la cible des opérations de l’armée d’occupation israélienne. Neuf Palestiniens ont été tués lors de ce raid présenté comme une « opération ­antiterroriste ». Deux d’entre eux étaient des adolescents. Une femme a également trouvé la mort.

Le ministère palestinien de la Santé a indiqué que plus de vingt personnes ont été blessées, dont quatre dans un état critique. « La plupart des blessures des victimes qui sont arrivées à l’hôpital aujourd’hui étaient dans la région de la tête et de la poitrine, a déclaré le ministère de la Santé dans un communiqué, le 26 janvier. Cela signifie que les tirs à balles réelles sur les habitants ont été effectués dans l’intention de tuer. »

« Attaque féroce et barbare »

La ministre de la Santé, Mai Al Kailah, a dénoncé l’attitude des forces israéliennes qui ont « empêché » les ambulances d’évacuer les blessés du camp pendant le raid et restreint l’accès des médecins. Les médias locaux ont rapporté que des ambulances ont même essuyé des tirs. Elle a également fait état de tirs de gaz lacrymogène sur l’unité pédiatrique de l’hôpital public de Jénine.

« Nous condamnons avec la plus grande ­fermeté ce qui s’est passé… en termes d’attaque féroce et barbare contre le personnel médical et d’urgence, et l’obstruction de son travail dans le transport des blessés et le traitement des patients. » Tor Wennesland, l’émissaire de l’ONU pour le Proche-Orient, s’est dit « profondément alarmé et attristé par la poursuite du cycle de violences en Cisjordanie occupée. La mort aujourd’hui de neuf Palestiniens, dont des militants et une femme, lors d’une opération d’arrestation israélienne à Jénine, en est un autre exemple frappant ». Ce massacre survient alors que le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, doit se rendre en Israël et en Cisjordanie, lundi et mardi. La journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh a été tuée au printemps dernier, par l’armée israélienne, dans cette même ville de Jénine. Washington n’a pris aucune ­mesure de rétorsion à l’égard d’Israël.


 


 


 

En 2023, déjà un Palestinien tué par jour ...

Gaël De Santis sur www.humanite.fr

Dix personnes sont mortes suite à une opération militaire israélienne à Jénine. L’Autorité palestinienne dénonce un « massacre » et suspend sa coopération sécuritaire avec Tel Aviv. Les chancelleries occidentales réagissent du bout des lèvres.

Pour le gouvernement israélien, la vie des civils palestiniens ne compte pas. Benjamin Netanyahou, le premier ministre a dit son « appréciation pour la bravoure et le dynamisme des soldats ». Ces soldats venaient d’attaquer le camp de réfugié de Jénine, en Cisjordanie. Bilan : neuf morts. Parmi les victimes, une femme de 61 ans, morte chez elle. Cette intervention a entraîné, dans les heures qui ont suivi des manifestations à Naplouse, Ramallah et Al-Ram, où un Palestinien de 22 ans a été tué.

Des gaz lacrymogènes dans un service pédiatrique

Les autorités israéliennes justifient leur massacre sous le vocable d’ « opération de contre-terrorisme », selon les mots employés par le ministre de la Défense Yoav Gallant, membre du Likoud. Les forces répressives devaient éliminer les frères Mohammad et Nureddin Ghneim, ainsi qu’un troisième membre du Jihad islamique, organisation accusée de fomenter un attentat en Israël. Ces derniers ont résisté et l’armée a fait tirer sur le bâtiment dans lequel ils se trouvaient, en plein camp de réfugié, à la roquette antichar.

Dans l’opération, des gaz lacrymogènes, une arme interdite par la Convention de Genève sur la guerre, ont été employés, atteignant le service pédiatrique d’un hôpital voisin. Les enfants ont dû être évacués. « Personne n’a tiré du gaz lacrymogène volontairement dans un hôpital (…) mais l’opération se déroulait non loin de l’hôpital et il est possible que du gaz lacrymogène soit entré par une fenêtre ouverte », a justifié à l’AFP un porte-parole militaire israélien. 

La ministre de la Santé Mai al Kaileh a dénoncé le fait que les ambulances du Croissant rouge n’aient pu accéder aux lieux des heurts.

30 morts en 26 jours

Ce massacre intervient alors que le gouvernement d’extrême droite et de droite israélien est entré en fonction le 29 décembre dernier. Alors que l’on dénombre 200 Palestiniens tués - la plupart des civils – sur l’année 2022, on compte déjà 30 morts depuis le 1er janvier. Soit plus d’un par jour.

La situation promet d’être tendue. Itamar Ben-Gvir, dirigeant d’extrême droite qui a mis le feu aux poudres en décembre en visitant l’Esplanade des Mosquées, a récemment demandé que les règles d’emploi des armes à feu par les policiers et militaires soient assouplies.

Gaza bombardée

Si Benjamin Netanyahou a prétendu ne pas vouloir d’escalade de violences, il a enjoint son armée à se préparer à tous les scenarii. Dès la nuit de jeudi à vendredi, il a fait bombarder la bande de Gaza où le Hamas, parti islamiste qui contrôle le territoire avait promis, par la voix de Saleh al-Arouri, que « l’occupation paiera le prix pour le massacre de Jénine ». Le gouvernement a dit que ces deux séries de frappes répondaient à des tirs de projectiles en provenance de la bande de Gaza.

Des faits traduits devant la Cour pénale internationale

Du côté de l’Autorité palestinienne (AP), la réponse a été forte. Suite à ce qu’elle qualifie de « massacre », une plainte sera déposée devant l’ONU, et les événements de ce jeudi 26 janvier seront versés au dossier, déjà lourd, déposé par Ramallah devant la Cour pénale internationale (CPI). « À la lumière des agression répétées contre notre peuple et des violations d’accord signés, notamment sécuritaires, nous considérons que la coordination sécuritaire avec le gouvernement d’occupation israélien cesse d’exister à partir de maintenant », a indiqué le président de l’AP Mahmoud Abbas par communiqué. Une mesure de rétorsion rare : une telle coopération avait été suspendue de mai à novembre 2020, suite à l’annexion de territoires occupés par Israël.

Les réactions internationales se sont montrées très faibles. Ainsi, la France a, par communiqué de son Ministère des Affaires étrangères, exprimé « sa vive préoccupation face au risque d’escalade » et souligné, alors que 30 personnes palestiniennes ont perdu la vie depuis le début de l’année, « son attachement au respect du droit international humanitaire et à l’impératif de protection des civils ». Elle souligne le besoin de travailler à une solution à deux États.

Les Émirats arabes unis réclament une réunion du Conseil de sécurité

Washington, principal allié d’Israël, a déploré la décision de Mahmoud Abbas de suspendre la coopération sécuritaire. Anthony Blinken, secrétaire d’État des États-Unis, sera lundi et mardi en Israël et Cisjordanie. Il s’est limité à dire « la nécessité urgente de prendre des mesures de désescalade ». Les Émirats arabes unis, qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël depuis trois ans ont « condamné l’assaut des forces israéliennes » et demandé une réunion « urgente du Conseil de sécurité ». 

À l’heure où nous écrivions ces lignes, celui-ci n’était pas convoqué. L’une des condamnations les plus dures est venue de la rapportrice des Nations unies pour la Palestine, Francesca Albanese. 

« Je suis extrêmement alarmée par les informations d’un renouveau de la violence létale à Jénine. Alors que les faits et circonstances doivent être établis, je rappelle l’obligation de la puissance occupante de s’assurer que les personnes civiles soient protégées de toute formes de violence à tout moment », a-t-elle réagi sur Twitter, ajoutant « également que la punition collective d’une population civile est absolument prohibée, constitue un crime de guerre, tout comme le fait de tuer délibérément. » 

Jénine, camp de réfugiés palestinien fondé en 1953, résume les affres de la colonisation. Y vivent 23 000 personnes. C’est là qu’en mars 2022, Shireen Abu Akleh, journaliste d’Al-Jazeera avait été tuée, au moment où elle couvrait un raid israélien. C’est encore là, qu’en 2002, Israël avait commis un massacre, faisant plus de 52 morts.

  publié le 26 janvier 2023

Chlordécone aux Antilles :
le non-lieu judiciaire alimente
la défiance vis-à-vis de l’État français

Amandine Ascensio sur www.mediapart.fr

Le non-lieu rendu dans l’affaire de ce pesticide qui a empoisonné les Antilles françaises pour plusieurs siècles accentue le sentiment d’impuissance généralisée face à un fléau accusé de provoquer des cancers de la prostate. La réponse des autorités semble bien insuffisante.

LesLes colères sont sourdes et impuissantes. L’ordonnance de non-lieu rendue le 2 janvier par la justice dans l’affaire du scandale du chlordécone a été accueillie dans un calme relatif. Alors qu’on aurait pu s’attendre à des manifestations populaires, seuls quelques communiqués d’élu·es ou des prises de position outrées de personnalités influentes ou plus anonymes sur les réseaux sociaux ont été relayés.

« Ça n’est pas une surprise, cette décision nous pendait au nez depuis déjà longtemps, il y a un effet d’accoutumance », constate Janmari Flower, écologue et vice-président de l’association guadeloupéenne Vivre, qui s’était constituée partie civile. En novembre 2022, le procureur de Paris avait déjà annoncé dans le quotidien France-Antilles avoir requis un non-lieu en raison de la « prescription des faits ».

Dans leur décision, les juges d’instruction écrivent s’être heurtées à la difficulté de « rapporter la preuve pénale des faits dénoncés (...) commis 10, 15 ou 30 ans avant le dépôt de plaintes », et rappellent l’état des connaissances scientifiques à l’époque (décalage constituant un « problème récurrent dans les dossiers de santé publique »).

Mais elles parlent aussi d’un « scandale sanitaire » et d’« une atteinte environnementale dont les conséquences humaines, économiques et sociales affectent et affecteront pour de longues années la vie quotidienne des habitants » des Antilles. Elles ciblent, en outre, les « comportements asociaux de certains des acteurs économiques de la filière banane », qui ont été « relayés et amplifiés par l’imprudence, la négligence, l’ignorance des pouvoirs publics ». (Voir l’intégralité de l’ordonnance publiée par Mediapart)

Pour rappel, le chlordécone, pesticide ultra-toxique épandu durant une vingtaine d'années dans le but de lutter contre le charançon de la banane (un insecte ravageur pour l’or jaune des Antilles), y compris après son interdiction en France, est lourdement suspecté d’être responsable des taux majeurs de cancer de la prostate sur les deux départements ultramarins, mais aussi d’accouchements prématurés, de retards de croissance d’enfants, etc.

Selon un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), rendu en novembre dernier, « une partie de la population antillaise présente un risque de surexposition au chlordécone ».

En effet, l’agence évalue à 14 % en Guadeloupe et 25 % en Martinique la part des populations touchées qui « présentent un dépassement de la valeur toxique de référence chronique interne » (soit plus de 0,4 microgramme par litre de plasma concentré dans le sang). Elle estime aussi de « 2 à 12 % de la population antillaise » qui « présente des dépassements de la valeur toxique de référence chronique externe [fixée à “0,17 microgramme par kilo de poids corporel par jour”] », c’est-à-dire l’exposition par voie alimentaire.

« C’est colossal », affirme Janmari Flower, qui rappelle qu’un rapport en 2019 publié par Santé publique France affirmait déjà que plus de 90 % de la population antillaise comptait du chlordécone dans le sang.

Incompréhension populaire

Lors de la publication du rapport, l’abasourdissement général n’en était pas un localement. Car le sujet alimente les conversations et les journaux télévisés depuis plus de 30 ans, a minima depuis les premières plaintes sur le sujet un peu avant le début des années 2010. Le scandale sanitaire a même été une des raisons avancées pour expliquer le refus des Guadeloupéens et des Martiniquais de se faire vacciner contre le Covid-19 durant la pandémie. « Absence de confiance dans la politique sanitaire de l’État », disait-on en rappelant que l’État avait autorisé l’utilisation du produit aux Antilles, par dérogation, après son interdiction en France en raison de sa toxicité.

« L’État, dans cette histoire, s’est mis au service des intérêts privés, au détriment du bien commun », analyse Fred Reno, professeur de science politique à l’université des Antilles. « Tout le monde n’est pas juriste, alors il est difficile de comprendre ces motifs de prescription des faits, détaille l’universitaire. D’autant que les avocats des parties civiles dans le scandale du chlordécone assurent que la lecture de l’affaire peut être faite de manière à ne pas voir de faits prescrits. » Il précise : « Dans cette histoire, le crime est identifié, les coupables sont identifiés, on comprend donc mal qu’en dépit de tout, il n’y a aucune sanction qui tombe. »

Une affaire aux conséquences lourdes et durables, qui se répète aux Antilles où l'histoire est émaillée de responsabilités étatiques non reconnues, non réparées. Et qui, selon le professeur, participent « à alimenter la défiance envers l’État français et ses représentants », menant à des explosions sociales subites comme en novembre 2021, quand la Guadeloupe et, dans une moindre mesure, la Martinique ont été secouées par plusieurs semaines de violentes contestations où se mêlaient un peu tous les sujets. C’est aussi le message des abstentions record aux dernières élections, ou de la part belle faite au vote pour l’extrême droite (près de 70 % à Marine Le Pen au second tour en Guadeloupe).

L’impuissance des politiques locaux

En décembre dernier déjà, Serge Letchimy, le président du Conseil exécutif de Martinique, avait dans un courrier interpellé le président Macron pour lui demander de lever la prescription sur les faits. « L’empoisonnement [au chlordécone – ndlr] dépasse le cadre d’une décision de justice, expliquait-il, mais relève de l’espoir et des attentes de deux peuples blessés par l’inconsistance avec laquelle leur intégrité et leur dignité ont été bafouées depuis maintenant près de trente ans ». Et de rappeler que « les populations ne sauraient se satisfaire de cette situation qui piétinait la vérité, absoudrait les coupables et mépriserait les victimes. L’empoisonnement fait partie de ces affaires, complexes et longues, mêlant responsabilités publiques et privées, recherche de la vérité et quête de la nécessaire réparation ».

En réaction à l’ordonnance de non-lieu, le président du département de Guadeloupe, Guy Losbar, a de son côté dénoncé un « déni de démocratie qui oblige les élus, les institutions et la société civile à faire bloc face à l’impact conjugué de la pollution sur la santé de nos compatriotes, l’agriculture et sur la pêche ». Les parties civiles ont d’ores et déjà annoncé leur intention d’interjeter appel de la décision.

Selon Janmari Flower de l’association Vivre, « l’absence de réponse judiciaire ne laisse la place qu’à une réponse politique ». Laquelle tarde à venir malgré des plans de rattrapage qui ont tenté de mitiger les effets du désastre environnemental et sanitaire.

Car même si des collectifs regroupant des organisations politiques et citoyennes se sont montés pour « dépolyé » (dépolluer) les deux îles, proposer des stratégies, demander une loi pour « reconnaître et réparer le crime », les acteurs locaux attendent une réponse toujours plus forte de l’État. « C’est tout le paradoxe antillais », note l’universitaire Fred Reno. « Ici, on ne fait pas confiance à l’État, on s’en défie, on veut même, parfois, s’en défaire, mais c’est quand même lui qu’on appelle à la rescousse, y compris chez les organisations les plus anti-État que portent nos territoires », souligne-t-il, pour expliquer l’avidité de reconnaissance renforcée par le non-lieu judiciaire.

Rattraper sans réparer ? 

« Le président de la République est le premier à avoir reconnu solennellement la part de responsabilité de l’État », tente de rappeler un communiqué du gouvernement, prenant acte de l’ordonnance de non-lieu. En effet, en 2018 et alors qu’un débat similaire sur le glyphosate faisait rage en France métropolitaine, Emmanuel Macron avait reconnu, lors d’un déplacement en Martinique, le « scandale environnemental » du chlordécone, et annonçait la reconnaissance comme maladie professionnelle de l’exposition à la molécule.

Depuis 2008, des plans d’action ont été élaborés par les gouvernements successifs pour améliorer la connaissance scientifique, penser la communication autour du sujet et tenter d’atténuer les effets de la pollution sur les sols et les corps. Dernier en date, le plan chlordécone IV, lancé en 2021 et en vigueur jusqu’en 2027, continue de financer la recherche scientifique, et permet à tout un chacun de faire un test de chlordéconémie sur simple prescription médicale, afin de mesurer le taux de concentration de la molécule dans son sang grâce à un prélèvement, et d’entrer dans un parcours de soins en cas de dépassement de la valeur toxique de référence.

« Il y a un premier bilan à domicile, pour évaluer les modes de vie et de consommation alimentaire, puis des ateliers collectifs pour travailler sur les modes alimentaires », détaillait à l’AFP en septembre dernier Caroline Corlier, chargée de mission chlordéconémie de l’Agence régionale de santé, qui compile les résultats. Car, rappellent les autorités de santé, le chlordécone dans le sang s’élimine en quelques mois quand l’exposition cesse, nuançant ainsi la gravité des effets de l’exposition.

« L’État nourrit régulièrement une ambiguïté de communication sur le sujet », note Janmari Flower, pour qui les politiques publiques soufflent le chaud et le froid à propos de la dangerosité de la molécule. Dans le plan IV, des aides financières ont également été abondées pour les pêcheurs par exemple, ou pour indemniser les victimes de maladies professionnelles, notamment de cancer de la prostate dû à une exposition aux pesticides, ou encore pour les enfants concernés en raison de l’exposition professionnelle d’un des deux parents. 

Mais, pour les associations en mal de justice, cela ne suffit pas. « Quid des autres ? », martèlent-elles, rappelant l’empoisonnement chronique des Antillais·es vu la rémanence du produit qui, malgré les avancées de la recherche en matière de dépollution, est encore là pour des siècles et des siècles.


 


 

Un goût de justice post-esclavagiste

Philippe Rio sur www.humanite.fr

« Tous les hommes ont les mêmes droits. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de pouvoirs que d’autres », disait Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais. De 1972 à 1993, la Martinique et la Guadeloupe ont été arrosées, chaque année, par 270 000 tonnes de chlordécone, un pesticide toxique visant à éliminer un insecte du nom de charançon du bananier qui ravageait les cultures de banane.

Malgré son classement comme cancérogène dès 1979 par l’OMS, le chlordécone, sous la pression des industriels, n’a été interdit en Métropole qu’en 1990 et permis par dérogation aux Antilles jusqu’en 1993. De quoi meurtrir durablement la terre et les êtres. À ce jour, il reste présent dans les veines de plus de 90 % des Antillais, après une transmission par l’alimentation, particulièrement, en circuit court. Un crime de masse qui a fait quadrupler le nombre de naissances prématurées et instiller le cancer de la prostate chez près de 1 000 Antillais par an. Un désastre écologique qui s’est propagé aussi, par la chaîne alimentaire, dans le bétail et la volaille, mais également, à travers le littoral marin, dans les poissons et crustacés.

Ces vérités scientifiques et médicales ont pourtant entraîné, le 2 janvier, un non-lieu par le tribunal judiciaire de Paris qui, pour nos compatriotes d’outre-mer, a le goût des raisins de la colère et de justice post-­esclavagiste. Pour les travailleurs qui ont gagné leur vie en la perdant pour permettre à des industriels de construire des fortunes ! Mais aussi pour toutes les victimes par ricochet ! On ne comprend au fond l’affaire du chlordécone que si l’on veut bien voir qu’elle met du sel sur les plaies non refermées du système esclavagiste. Il fut, comme chacun le sait mais comme il reste bon de le rappeler, une négation totale de l’humanité des esclaves et de celle perdue de leurs bourreaux.

On ne peut que rendre hommage à la mobilisation des Français d’outre-mer face à ce crime sanitaire méconnu en Métropole. Avec leurs associations et les élus locaux, ils ont fait éclater la vérité qui est le commencement de la justice. Pour l’institution judiciaire aveugle, les faits sont prescrits, mais ce scandale sanitaire et écologique est bien vivant.

Dans son bien nommé « Rapport spécial à la cohésion des territoires », le député communiste Nicolas Sansu y dessine le chemin d’une véritable justice : « Le rapporteur spécial appelle à ce que l’État compense intégralement les impacts de l’exposition au chlordécone par une indemnisation complète des personnes malades. Les personnes malades à cause du chlordécone, pour les pathologies dont le lien avec le chlordécone a été établi, ne devraient pas avoir à apporter les preuves de leur exposition. »

  publié le 21 janvier 2023

Parlement européen.
Qatargate ? Non, Marocgate

par Ignacio Cembrero sur https://orientxxi.info/

Le Maroc a confié la gestion de son réseau d’influence à son service secret extérieur, ce qui a suscité l’ouverture d’un débat au Parlement européen sur les allégations de corruption et d’ingérence étrangère de Rabat, alors même que l’institution s’apprête à voter pour la première fois depuis un quart de siècle une résolution critiquant la situation des droits humains dans ce pays.

À l’automne 2021, les 90 députés membres des commissions des affaires étrangères et du développement du Parlement européen ont dû, comme chaque année, choisir les trois candidats sélectionnés pour obtenir le prix Sakharov des droits de l’homme, le plus prestigieux de ceux que décernent les institutions européennes. Au premier tour sont arrivés ex aequo Jeanine Añez, l’ancienne présidente de la Bolivie, candidate présentée le parti d’extrême droite espagnol Vox au nom du groupe Conservateurs et réformistes, et l’activiste saharaouie Sultana Khaya, parrainée par Les Verts et le Groupe de gauche. La première des deux femmes purge une peine de prison dans son pays pour « terrorisme, sédition et conspiration » à la suite du coup d’État qui a mis fin à la présidence d’Evo Morales en novembre 2019. La deuxième était, en octobre 2021, depuis un an en réclusion à son domicile de Boujador (Sahara occidental) et affirme avoir été violée, ainsi que sa sœur, par les forces de l’ordre marocaines.

Pour départager les deux candidates, il a fallu revoter pour que l’une ou l’autre rentre dans la short list de trois sélectionné·es susceptibles de recevoir le prix. Tonino Picula, un ancien ministre socialiste croate, a alors envoyé un courriel urgent à tous les députés de son groupe, leur demandant de soutenir Jeanine Añez. Ce n’était pas une initiative personnelle. Il a précisé qu’il avait écrit ce courriel au nom de Pedro Marqués, député portugais et vice-président du groupe socialiste. Celui-ci agissait vraisemblablement à son tour sur instruction de la présidente du groupe, l’Espagnole Iratxe García. Añez est donc sortie victorieuse de ce deuxième tour de vote.

Les socialistes bloquent les résolutions sur les droits humains

Cet épisode illustre à quel point le Maroc a été, depuis des décennies, l’enfant gâté du Parlement européen. Socialistes, surtout espagnols et français, et bon nombre de conservateurs, ont multiplié les égards vis-à-vis de la monarchie alaouite. Alors que de nombreux pays tiers ont fait l’objet de résolutions critiquant durement leurs abus en matière de droits humains, le Maroc a été épargné depuis 1996. « Pendant de longues années, les socialistes ont systématiquement bloqué tout débat ou résolution en séance plénière qui puisse déranger un tant soit peu le Maroc », regrette Miguel Urban, député du Groupe de gauche.

Rabat n’a été épinglé que dans de très rares cas pour sa politique migratoire. Il a fallu que plus de 10 000 immigrés irréguliers marocains, dont 20 % de mineurs, entrent le 17 et 18 mai 2021 dans la ville espagnole de Ceuta, pour que le Parlement européen se décide à voter, le 10 juin 2021, une résolution appelant le Maroc à cesser de faire pression sur l’Espagne. L’initiative est partie non pas des socialistes ni des conservateurs, mais de Jordi Cañas, un député espagnol de Renew Europe (libéraux). Elle a obtenu 397 votes pour, 85 contre et un nombre exceptionnellement élevé d’abstentions (196). Parmi les abstentionnistes et ceux qui s’y sont opposé figuraient nombre de députés français.

Un réseau de corruption

Derrière la longue liste de votes favorables aux intérêts du Maroc, empêchant d’aborder les questions gênantes en matière de droits humains, ou sur des sujets plus substantiels comme les accords de pêche et d’association, il n’y a pas eu que le réseau de corruption que la presse appelle « Qatargate » alors que, chronologiquement, c’est davantage d’un « Marocgate » qu’il s’agit. Il y a eu d’abord ces idées répandues entre eurodéputés que le voisin du Sud est un partenaire soucieux de renforcer ses liens avec l’Union européenne ; qu’il est en Afrique du Nord, et même dans le monde arabe, le pays le plus proche de l’Occident et celui dont les valeurs et le système politique ressemblent davantage à une démocratie.

Nul besoin donc, apparemment, de mettre en place un réseau de corruption quand la partie était pratiquement gagnée d’avance. C’est pourtant ce que le royaume a fait depuis une douzaine d’années d’après les fuites sur l’enquête menée depuis juillet 2022 par le juge d’instruction belge Michel Claise, spécialisé dans la criminalité financière, et publiées par la presse belge et italienne depuis la mi-décembre. « Le Maroc ne se contentait pas de 90 %, il voulait les 100 % », expliquent, en des termes identiques, les députés espagnols Miguel Urban, du Groupe de gauche, et Ana Miranda, des Verts.

L’engrenage du Marocgate est né en 2011 quand s’est nouée la relation entre le député européen socialiste italien Pier Antonio Panzeri et Abderrahim Atmoun, député marocain du parti Authenticité et modernité, fondé par le principal conseiller du roi Mohamed VI, et coprésident de la commission parlementaire mixte Maroc-UE jusqu’en juin 2019. Cette année-là il fut nommé ambassadeur du Maroc à Varsovie.

Révélations de Wikileaks

Les révélations de ce que l’on a appelé le Wikileaks marocain révèleront, fin 2014, à quel point les autorités marocaines apprécient Panzeri. Des centaines de courriels et de documents confidentiels de la diplomatie marocaine et du service de renseignements extérieurs (Direction générale d’études de documentation) ont alors été diffusés sur Twitter par un profil anonyme qui se faisait appeler Chris Coleman. On sait aujourd’hui qui se cachait derrière cet anonymat : la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Les services secrets français se vengeaient ainsi de plusieurs coups bas que leur avaient infligés leurs collègues marocains, à commencer par la divulgation par Le 360, un journal proche du palais, du nom de leur cheffe d’antenne à Rabat.

Dans ces câbles diplomatiques marocains, Panzeri est décrit comme « un allié pour combattre l’activisme grandissant des ennemis du Maroc en Europe ». Il a occupé, pour cela, des postes clefs au Parlement, comme celui de président de la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb et de la sous-commission droits de l’homme. Selon l’enquête du juge Claise, Panzeri a impliqué son ex-femme et sa fille, mais surtout Eva Kaili, vice-présidente socialiste du Parlement européen, et Francesco Giorgi, qui fut son assistant parlementaire et qui était en couple avec la députée grecque. Il a été le premier à avouer, lors d’un interrogatoire en décembre 2022, qu’il travaillait pour le Maroc. Il a signé mardi 17 janvier un mémorandum avec le procureur fédéral (en vertu de la loi sur les repentis) dans lequel s’engage à faire « des déclarations substantielles, révélatrices, sincères et complètes » dans le cadre de l’enquête pour corruption.

La justice belge a aussi demandé la levée de l’immunité parlementaire de deux autres socialistes, le Belge Marc Tarabella, et l’italien Andrea Cozzolino. Ce dernier avait partiellement pris le relais de Panzeri dans les deux organes qu’il présidait. Il s’était aussi montré très actif, tout comme Eva Kaili, au sein de la commission d’enquête parlementaire sur Pegasus et autres logiciels espions qui concerne de près le Maroc. « Kaili a cherché à freiner l’enquête sur le logiciel Pegasus », a affirmé, le 19 décembre, Sophie in’t Veld, la députée néerlandaise qui a rédigé le rapport préliminaire sur ce programme informatique d’espionnage, dans une interview au journal italien Domani.

L’« équipe Panzeri », qui compterait d’autres membres non encore dévoilés, aurait reçu 50 000 euros pour chaque amendement anti-Maroc torpillé, selon le quotidien belge De Standaard. La somme semble modeste en comparaison de celles supposément versées par Ben Samikh Al-Marri, ministre d’État du Qatar, pour améliorer l’image du pays qui s’apprêtait à accueillir la Coupe du monde de football à Doha. L’essentiel du million et demi d’euros en liquide saisi par la police fédérale belge lors des perquisitions effectuées à la mi-décembre proviendrait de l’émirat. Il s’est apparemment servi du réseau constitué par Panzeri. Celui-ci a continué à fonctionner après sa défaite aux élections européennes de 2019. Pour ce faire le député battu a d’ailleurs fondé une ONG bidon à Bruxelles, Fight Impunity.

En marge des bribes de l’enquête publiées par la presse, Vincent Van Quickenborne, le ministre belge de la Justice, a laissé entrevoir l’implication du Maroc dans ce réseau, le 14 décembre, sans toutefois le nommer. Il a fait allusion à un pays qui cherchait à exercer son influence sur les négociations de pêche menées par l’UE, or c’est avec le Maroc que la Commission a signé son plus gros accord, et sur la gestion du culte musulman en Belgique. Les immigrés marocains constituent la plus importante communauté musulmane en dans ce pays.

Passage de relais aux services

En 2019, Abderrahim Atmoun, l’homme politique marocain devenu ambassadeur, est passé au second plan. La DGED, le service de renseignements marocain à l’étranger, a pris le relais et commencé à chapeauter directement le réseau Panzeri, d’après les informations recueillies par la presse belge. Concrètement, c’est l’agent Mohamed Belahrech, alias M 118, qui en a pris les rênes. Panzeri et Cozzolino auraient d’ailleurs voyagé séparément à Rabat pour y rencontrer Yassine Mansouri, le patron de la DGED, le seul service secret marocain qui dépend directement du palais royal.

Belahrech n’était pas un inconnu pour les services espagnols et français. Sa femme, Naima Lamalmi, ouvre en 2013 l’agence de voyages Aya Travel à Mataró, près de Barcelone, selon le quotidien El Mundo. On le revoit après à Paris, en 2015, où il réussit à être le destinataire final des fiches « S », de personnes fichées pour terrorisme, qui passent entre les mains d’un capitaine de la police aux frontières en poste à l’aéroport d’Orly, selon le journal Libération.

L’intrusion des espions marocains dans les cercles parlementaires bruxellois attire rapidement l’attention des autres services européens. Vincent Van Quickenborne a confirmé que l’investigation a été menée, au départ, par la Sûreté de l’État belge, le service civil de renseignements, avec des « partenaires étrangers ». Puis le dossier a été remis, le 12 juillet 2022, au parquet fédéral. Il Sole 24 Ore, quotidien économique italien, précise que ce sont les Italiens, les Français, les Polonais, les Grecs et les Espagnols qui ont travaillé d’arrache-pied avec les Belges.

Ces derniers ont, tout comme les Français, des comptes à régler avec les Marocains. En 2018 ils avaient déjà détecté une autre opération d’infiltration de la DGED au Parlement européen à travers Kaoutar Fal. Ce fut le député européen français Gilles Pargneaux qui lui a ouvert les portes de l’institution pour organiser une conférence sur le développement économique du Sahara occidental. Elle a finalement été expulsée de Belgique en juillet de cette année, car elle constituait une « menace pour la sécurité nationale » et collectait des « renseignements au profit du Maroc », selon le communiqué de la Sûreté. En janvier 2022, il y a eu une autre expulsion : celle de l’imam marocain Mohamed Toujgani, qui prêchait à Molenbeek (Bruxelles). Il cherchait, semble-t-il, à mettre la main sur les communautés musulmanes de Belgique pour le compte de la DGED.

Si le réseau Panzeri avait fonctionné correctement au service du Maroc du temps où il était en apparence géré par Abderrahim Atmoun, quel besoin de recourir il y a quatre ans aux hommes de l’ombre pour le piloter au risque d’ameuter des services européens ? Aboubakr Jamai, directeur du programme des relations internationales de l’Institut américain universitaire d’Aix-en-Provence, ose une explication : « Les services secrets sont enhardis au Maroc ». « La diplomatie y est menée par le contre-espionnage et d’autres services intérieurs. L’État profond, le makhzen, est aujourd’hui réduit à sa plus simple expression : son expression sécuritaire ». Et cette expression manque de tact quand il s’agit de mener la politique étrangère du royaume. Le ministre marocain des affaires étrangères Nasser Bourita a, lui, un autre point de vue sur le scandale dont pâtit le Parlement. Son pays subit un « harcèlement et des attaques médiatiques multiples (…) qui émanent de personnes et de structures dérangées par ce Maroc qui renforce son leadership », a-t-il affirmé, le 5 janvier à Rabat, lors d’une conférence de presse avec Josep Borrell, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères. Celui-ci n’a pas hésité à exprimer en désaccord : « Nous sommes préoccupés par ces événements rapportés par la presse ». Ils sont inquiétants et les accusations sont graves. La position de l’UE est claire : il ne peut y avoir d’impunité pour la corruption. Tolérance zéro.

Les propos de Borrell ne faisaient qu’anticiper un autre changement de ton, celui du Parlement européen. La conférence des présidents de groupes parlementaires a donné son accord, le 12 janvier, à ce que soit soumise à la séance plénière du 19 une résolution réprobatrice sur la liberté de presse au Maroc et les journalistes qui y sont emprisonnés, surtout les trois plus influents, Omar Radi, Souleiman Raissouni et Toufiq Bouachire. Ce sera la première fois, depuis plus d’un quart de siècle, que sera voté dans l’hémicycle un texte critique sur le premier partenaire arabe de l’UE qui ne concerne pas sa politique migratoire. Il a été précédé, le mardi 17, d’un autre débat, aussi en séance plénière, sur les « Nouveaux développements des allégations de corruption et d’ingérence étrangère, y compris celles concernant le Maroc ». Le temps de l’impunité semble terminé pour le Maroc.

  publié le 16 janvier 2023

Pourquoi les médias s’intéressent-ils à la guerre en Ukraine mais pas aux conflits au Yémen et en Éthiopie ?

par Quentin Müller sur https://basta.media

Il n’y a pas que l’Ukraine. Le conflit au Yémen dure depuis 2015. En Éthiopie, une guerre civile fait rage depuis 2020. Pourquoi en parle-t-on beaucoup moins dans les médias ? Réponse de Quentin Müller, grand reporter spécialiste du Yémen.

Les médias parlent en général peu d’international, car les audiences et les ventes sont moindres sur ces sujets. Qui dit peu d’international dit qu’on va produire en priorité des reportages sur des pays qui « comptent » plus pour les audiences. C’est-à-dire surtout des sujets sur les États-Unis, la Russie, les puissances européennes, à la rigueur le Liban.

Plus on s’éloigne de ces références médiatiques françaises, plus c’est dur de se voir commander un reportage sur l’étranger. Ces contenus sont plus rares, car coûteux et vus par les médias comme peu vecteurs d’abonnements et d’audiences Ce qui explique que le conflit éthiopien soit peu couvert.

Il faut aussi savoir que les trois chaînes d’infos continues les plus célèbres, LCI, CNews, et BFMTV, ont délibérément et quasiment cessé de faire de l’international. Elles couvrent l’Ukraine uniquement parce que cela angoisse, à juste titre, les Français dans leur quotidien, et c’est donc susceptible de faire de l’audience.

Un manque intérêt du public pour l’actualité internationale

France24 et RFI réalisent de leur côté des reportages sur les guerres qui nous paraissent lointaines, comme en Éthiopie et au Yémen. Mais encore faut-il regarder et écouter ces médias et surtout s’intéresser à l’actualité internationale qui est souvent anxiogène. Il y a un vrai problème d’intérêt du grand public pour l’actualité internationale.

Une autre donnée entre également en ligne de compte. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est assez simple à lire pour qui n’aurait pas de notions en géopolitique. Une guerre civile, comme c’est le cas pour l’Éthiopie, suppose en revanche une connaissance ou un intérêt pour le pays ou la région pour en saisir les enjeux.

Les médias ont un besoin de manichéisme pour accrocher l’attention. Dans une guerre civile, c’est beaucoup plus compliqué

Une guerre civile est plus difficile à comprendre, car elle suppose des complexités de lecture intérieure au pays. Les médias ont alors peur de perdre leur lectorat. Nous, reporters, on nous demande constamment de faire court et de simplifier au maximum, au risque de dénaturer les nuances des situations sur le terrain.

Quand on fait du reportage sur ces conflits moins traités, comme je le fais pour le Yémen, on évoque souvent des factions et des groupes inconnus aux noms farfelus et ça, les médias mainstream en ont peur. Alors que pour la guerre en Ukraine, il y a grossièrement un « gros méchant », Poutine, et un peuple qui résiste avec courage.

C’est le récit que les médias ont adopté pour attirer le lectorat et l’audience. Ils ont un besoin de manichéisme, même quand il est flagrant comme ici, pour accrocher l’attention. Dans une guerre civile, c’est beaucoup plus compliqué, il y a rarement des « gentils » et des « méchants ».

Il y a souvent des revendications identitaires, géographiques, religieuses et linguistiques inconnues, faisant intervenir l’histoire ancienne de ces pays éloignés. C’est moins évident à lire, plus ardu, plus flou.


 

Quentin Müller est entre autres le coauteur du livre Les Esclaves de l’homme-pétrole. Coupe du monde 2022 au Qatar : la face cachée d’un esclavage contemporain, publié l’an dernier aux éditions Marchialy. Il collabore avec des médias comme Le Monde diplomatique, Marianne, Libération, Le Temps, La Croix ou encore So Foot.

publié le 14 janvier 2023

Allemagne. Lützerath,
la capitale de la lutte
contre le charbon

Bruo Odent sur www.humanite.fr

L’État fédéral et le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie appuient l’énergéticien RWE dans la destruction du village, dernier obstacle à l’extraction du lignite à ciel ouvert. Un ordre d’évacuation a commencé à être mis en oeuvre ce 11 janvier.

Lützerath (Allemagne), envoyé spécial.

Du trou béant de la mine agrandie de Garzweiler II, profonde de plus de 200 mètres et qui mesure déjà près de 50 kilomètres carrés, doivent être extraits du lignite, le charbon primaire le plus polluant de tous les combustibles fossiles.

Sur cette zone, le village de Lützerath, à quelques encablures d’Aix-la-Chapelle, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, est devenu le point d’effervescence de la lutte environnementale en Allemagne.

Situé au bord d’une gigantesque mine de lignite à ciel ouvert, le village est promis à la disparition dans les heures qui viennent. Depuis deux ans, il a été investi par des militants de la cause climatique qui n’entendent pas lâcher un pouce aux monstrueuses excavatrices toutes proches.

La détermination de ces écologistes est maximale. Leur face-à-face avec la police du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie prend un aspect de plus en plus tendu.

Un ordre d’évacuation a été établi. Il a commencé à être mis en oeuvre ce 11 janvier. Ce combat pour la survie de Lützerath, contre son engloutissement par les machines du Konzern RWE, ce conglomérat privé qui figure parmi les plus grandes multinationales de l’énergie, est devenu un des sujets, si ce n’est le sujet majeur de l’actualité outre-Rhin.

Enjeu: l’extraction de 280 millions de tonnes de lignite sous le village, destinées à alimenter les centrales thermiques de Neurath et de Niederaussem qui constituent, ensemble, une des plus grosses souffleries de gaz à effet de serre en Europe.

Checkpoint et barricades

Pour rencontrer les militants climatiques, les journalistes se voient obligés d’effectuer un hallucinant périple. Dans ce territoire transformé en zone hostile, première étape: se rendre aux abords de Titz, une localité où une équipe de fonctionnaires de police installée dans un conteneur sur un parking distribue des accréditions.

Ensuite, affublé d’un gilet bleu afin de vous reconnaître sur place, on vous installe dans une voiture de police. Cette curieuse navette permet de franchir les barrages qui interdisent tout accès en voiture à Lützerath.

On vous lâche alors à quelques centaines de mètres des limites du village. Vous êtes autorisé à aller « au contact des occupants » et à franchir, comme autant de check-points, les barricades qu’ils ont installées, de leur côté, quand il est devenu clair que l’on voulait les évacuer.

Des jeunes gens, des rires et des saluts, sous forme de bienvenue, fusent à votre arrivée.

Sur l’intervention policière, Alma Janssens, l’une des porte-parole françaises de l’organisation baptisée « Lützi lebt » (Lützerath vit), lâche, en citant Gramsci, un grand sourire aux lèvres: « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ! »

Visite des lieux

Le rapport de forces, cependant, est moins déséquilibré qu’il n’y paraît. Ce 8 janvier, des milliers de manifestants venus des quatre coins de l’Allemagne ont convergé vers le village, passant à travers champs pour contourner les barrages routiers des policiers et répondre à l’appel à l’aide des occupants assiégés.

Dans le mouvement pour le climat au sein de la « société civile », personne ne fait défaut. Toutes les associations qui comptent outre-Rhin sur le front climatique l’ont fait savoir dans une conférence de presse commune, le 6 janvier.

Du Bund (les Amis de la Terre) à Friday For Future, l’homologue allemand de l’organisation de Greta Thunberg en Suède, en passant par Greenpeace Deutschland, toutes ont condamné la répression engagée par les autorités.

« Le climat n’en sera pas mieux protégé, seuls ici seront protégés les profits de RWE, le plus fort émetteur de CO2 d’Europe ! » Luisa Neubauer militante de Friday For Future Allemagne

Elles ont annoncé leur participation à une grande manifestation, prévue sur place le 14 janvier.

Averell, l’un des jeunes occupants de Lützerath, entreprend de nous faire visiter les lieux. Il évoque la fière attitude d’Eckardt Heukamp, le dernier agriculteur, forcé de quitter le village en octobre après avoir longtemps résisté à l’expropriation de RWE, qui possède désormais tous les terrains et s’en réclame bruyamment sur le plan juridique.

« Il apparaît régulièrement, nous encourage, nous approvisionne en victuailles comme pour signaler combien il est en fait toujours des nôtres. » Dans les arbres, juste au-dessus de nous, une cabane a été installée. « C’est là que je dors », dit Averell.

Étonnant endroit pour un grand gaillard comme lui. « C’est plus confortable qu’il n’y paraît vu d’ici », explique-t-il. Bien d’autres ont été installées. Partout on assiste aux préparations à la confrontation avec les forces dites de l’ordre. Il ne reste plus un pavé sur le territoire de l’ex-commune. Tous ont été mobilisés pour la confection de barricades.

Derrière le projet de mine à ciel ouvert, la trahison des Grünen

Il ne faut guère attendre très longtemps pour que l’amertume pointe à l’égard des dirigeants du parti vert, aux affaires au plan fédéral comme au niveau du Land.

Après des élections régionales, en juin 2022, les écologistes ont conclu à Düsseldorf une alliance de gouvernement avec la droite chrétienne-démocrate (CDU).

Un deal a été passé début octobre entre, d’une part, le patron de RWE, Markus Krebber, d’autre part Robert Habeck, vice-chancelier, ministre de l’Économie et du Climat, Mona Neubaur, dirigeante des verts et ministre de l’Économie en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

L’accord, présenté comme un « bon compromis », donne le feu vert à RWE pour éradiquer Lützerath. En échange, le Konzern accepte d’arrêter l’exploitation du lignite d’ici à 2030, et non 2038 comme avancé auparavant.

La disparition de Lützi serait certes « triste » mais « incontournable d’un point de vue pragmatique », explique Mona Neubaur, qui se justifie en avançant le « besoin de faire face d’ici là » à la crise énergétique provoquée par l’arrêt des approvisionnements de gaz naturel russe.

L’objectif de sortie du charbon en 2030 part en fumée

Il faudrait sécuriser la fourniture de combustible pour maintenir le réseau électrique sous tension. « Un marché de dupes », lui rétorque Luisa Neubauer, la très charismatique dirigeante de Friday For Future Allemagne, venue en personne à Lützerath ce 8 janvier.

Elle brandit les chiffres d’une étude réalisée par plusieurs organismes scientifiques, prouvant que le maintien du recours au lignite à niveau élevé n’est pas nécessaire.

Elle démontre de manière cinglante comment les dirigeants écologistes ont repris un objectif du mouvement pour le climat (la sortie du charbon en 2030) « pour le vider totalement de son sens » en faisant brûler plus de charbon dans l’intervalle.

Ce qui conduira l’Allemagne à aggraver encore ses émissions de CO2, la part du charbon ne cessant de croître dans son mix électrique depuis 2021.

Dans ces conditions, la date de 2030 n’est rien d’autre qu’une « fausse promesse ». « Le climat n’en sera pas mieux protégé, seuls ici seront protégés les profits de RWE, le plus fort émetteur de CO2 d’Europe ! » s’indigne la jeune femme.

Une immense banderole déployée sur un bâtiment de ferme clame: « 1,5 degré Celsius veut dire: Lützi reste !  » L’Allemagne, prisonnière de son modèle énergétique marchand sur lequel se sont alignés l’Europe et son marché unique de l’électricité, s’apprête effectivement à piétiner les engagements pris à l’occasion de l’accord de Paris sur le climat pour contenir à 1,5 degré la hausse des températures. « La ligne rouge se situe ici, relève Averell.  La franchir, cela veut dire accentuer un réchauffement aux conséquences devenues si dramatiques. Surtout pour nombre de pays du Sud. »

Lützerath, le rendez-vous des militants climat

Lützerath est devenu un symbole largement au-delà des frontières allemandes. Vanessa Nakate, engagée dans la lutte contre le projet mortifère d’oléoduc de TotalEnergies entre l’Ouganda et la Tanzanie, est venue ici.

Tout comme le Colombien Juan Pablo Gutierrez, qui se bat contre l’extension d’une mine de houille géante à ciel ouvert, menace pour l’existence même de son peuple yupka.

Les défenseurs de Lützi n’en croient pas leurs yeux, ce 8 janvier, quand déferlent à travers champs et d’un camp d’accueil improvisé, installé dans la commune voisine de Keyenberg, des centaines de militants solidaires.

La « promenade du dimanche », le traditionnel rendez-vous qu’ils s’attachent à observer depuis des mois, se transforme en un long cortège bigarré de plus de 2 000 personnes se revendiquant d’une alliance « Lützerath Unräumbar » (Lützerath non évacuable).

Beaucoup essuient quelques larmes. « C’est considérable ce qui se passe. Vous ne pouvez pas savoir comme cela donne des forces », confie, émue et joyeuse, Linda Kastrup, militante de Friday For Future, aux abords du défilé.

La fracture avec la ligne des dirigeants verts n’est pas seulement l’apanage des ONG. Elle est manifeste jusqu’au sein même du parti vert.

Au siège de la Grüne Jugend, l’organisation de jeunesse des écologistes, dans la grande ville voisine de Mönchengladbach, Fabian Sneider est de toutes les manifestations de solidarité avec Lützerath.

Le jeune homme, porte-parole des jeunes verts dans la cité, ne cache pas son désaccord avec la ligne de son parti. Il plaide pour une « nationalisation des entreprises comme RWE », bien trop puissantes pour gérer ce qui relève de l’intérêt public.

S’il évite le discours radical mettant en cause le système qui prend tant la force de l’évidence à Lützerath, où l’on peut observer en permanence l’action des excavatrices du capital, il évoque la nécessité d’entrer « dans une ère post-capitaliste », seul moyen de faire face aux défis climatiques.

Le sort du village en suspend

RWE, dont le premier actionnaire est devenu le Qatar, quelques semaines avant le Mondial de football, a maximisé ses profits en 2022 en augmentant, au cours des trois premiers trimestres, ses bénéfices de près de 2 milliards d’euros.

Ces superprofits doivent tout à l’explosion des prix de l’électricité. Un enrichissement obscène, aussi dévastateur pour le climat que pour le creusement des inégalités, quand la facture d’électricité devient impossible à payer.

La précarité énergétique, ou Strom Armut (pauvreté en courant électrique), touche à Mönchengladbach jusqu’à 18 % des foyers, selon l’étude d’un regroupement d’organisme sociaux et caritatifs (1). « On ne peut pas faire comme si ces urgences climatiques et sociales n’existaient pas, souligne Fabian Sneider. Il faut prendre l’affaire en main avant qu’il ne soit trop tard. »

Lützi pourra-t-il être sauvé des mâchoires des excavatrices géantes? Le sort du village reste incertain.

Les militants du climat ont marqué des points, le 8 janvier, en réussissant à se rassembler très nombreux sur place. Mais on bat aussi le rappel dans le camp de la répression.

Selon des informations du magazine Der Spiegel, des policiers de 14 Länder auraient été appelés à venir prêter main-forte à leurs collègues de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Et la police fédérale s’apprêterait à déployer force canons à eau, cavaliers et escouades de chiens sur le terrain.

« Il en va du respect de l’État de droit », répètent de concert le ministre de l’Intérieur du Land, Herbert Reul (CDU), et Tim Achtermeyer, chef régional des Verts. Du droit d’un Konzern, devenu maître d’un village exproprié. Contre le climat et la société. Un enjeu européen majeur.

(1) Rapport 2022 sur la pauvreté du paritätischer Wohlfahrt Gesamt Verband.


 

dernières nouvelles :

Le siège de Lützerath

Le Moyen Âge est de retour. Les hommes du groupe RWE ont déployé à l’aube, ce jeudi, une double barrière métallique de 2 mètres de haut et longue de 1,5 kilomètre autour du village de Lützerath, en Allemagne. Ils veulent isoler, affamer et forcer les résistants du climat, qui s’opposent depuis des semaines à l’engloutissement du village et à l’exploitation des millions de tonnes de lignite de son sous-sol (lire nos éditions des 11 et 12 janvier), à se rendre.

Ne sachant comment venir à bout de la mobilisation de ces jeunes militants retranchés jusque dans des cabanes dans les arbres ou enchaînés à des blocs de béton, RWE et les autorités ont adopté un nouveau schéma tactique. Il s’agit d’accentuer le siège de « Lützi » en ne se contentant plus de bloquer les routes, mais aussi les voies de passage à travers champs. Elles avaient permis à des milliers de manifestants de rejoindre le village dimanche 8 janvier, alors que se prépare un nouveau rassemblement, ce 14 janvier, à l’appel de toutes les ONG du climat, auquel participera la jeune Suédoise Greta Thunberg. L’objectif est clair: les militants ne pourront plus être ravitaillés, comme ils l’étaient jusqu’ici, bénéficiant d’un appui discret mais bien réel des habitants alentour.

Palme de l’hypocrisie ordo-libérale: l’énergéticien privé, le géant WE va au charbon, faisant état de son droit de barricader « ses » terres – arrachées récemment aux paysans expropriés – pour que l’État fédéral (SPD/Verts/FDP) et le gouvernement CDU/Verts de Rhénanie- du-Nord-Westphalie puissent faire donner leurs cavaleries policières contre des militants épuisés qui n’auront plus d’autre choix que de se rendre. Dans l’Allemagne rhénane si proche, un crime d’État est en préparation.

publié le 13 janvier 2023

Le Pérou en quête d’une refondation

Romain Migus sur www.humanite.fr

Un mois après la destitution du président de gauche Pedro Castillo, des paysans se mobilisent. Reportage dans une région rurale.

Dans la région d’Apurimac, terre natale de Dina Boluarte, la contestation ne faiblit pas. Au cœur de cette zone rurale, celle qui occupe la présidence du Pérou depuis le renversement de Pedro Castillo, le 7 décembre dernier, est conspuée par la population.

Dès son coup de force, elle avait dû faire exfiltrer sa famille par l’armée pour la protéger de la colère populaire. Entre le village de Chincheros et la ville d’Andahuaylas, les habitants ont érigé un énorme monticule de terre empêchant tout transit routier en signe de protestation. Cette petite route qui serpente entre les montagnes est à l’image de tout le sud du pays où les blocages sont légion et ont pour conséquence de paralyser l’économie.

Colère et barricades

Sur le barrage de Chincheros, les rares personnes qui transitent à pied soutiennent la mesure. « Ici, nous sommes tous pour l’arrêt », nous glisse Jusiticiano en précisant que « cela durera jusqu’à la démission de Boluarte ».

Depuis le mois de décembre, et le coup d’État contre Castillo, le pays est en ébullition. On compte désormais 47 morts et plusieurs centaines de blessés, en seulement un mois de gestion du gouvernement de facto. La région d’Apurimac a été la première à comptabiliser les victimes. Et notamment le village de Chincheros où, le 12 décembre 2022, la police a assassiné le jeune Roberto Pardo, 16 ans.

Un rugissement surgissant des montagnes vient perturber la quiétude ressentie sur la barricade. Descendants des montagnes alentour, des milliers de paysans viennent faire entendre leur colère contre le gouvernement. « Cette dame a usurpé le pouvoir, et en plus elle nous a fait massacrer. Elle doit partir, mais pas qu’elle. Nous voulons que le Parlement soit fermé, qu’il y ait de nouvelles élections et la tenue d’une Assemblée constituante », affirme Jonathan, un paysan du hameau d’Occobamba, perché sur les montagnes à 3 500 mètres d’altitude.

Derrière ces revendications immédiates, le malaise est plus profond. Sandra, une autre manifestante, laisse éclater son indignation: « Cela fait 200 ans qu’on nous exploite. Ici, nous n’avons rien, l’État est totalement absent. Nous sommes abandonnés à notre sort alors que notre territoire regorge de richesses naturelles. Lima nous pille depuis trop longtemps, ça suffit. » À côté d’elle, Estefani, renchérit: « Nous avons élu Castillo pour qu’il change les choses. Mais ils ne l’ont pas laissé. Dès le début, ils l’ont attaqué pour ensuite le renverser. C’est injuste. »

L'option électorale hors-jeu

Depuis la fin du conflit armé, toutes les ressources démocratiques ont été utilisées par le petit peuple pour essayer de rompre l’État colonial péruvien. En vain. Avec le renversement de Castillo, c’est l’option électorale qui est aujourd’hui délégitimée par cette grande majorité d’oubliés, qui n’entendent désormais plus être représentés, mais exercer directement le pouvoir.

Pour la première fois dans l’histoire du pays, les revendications territoriales ont laissé place à des exigences politiques nationales. Sur tout le territoire, lors de milliers d’assemblées populaires, on parle de refondation de la République, de comment vivre ensemble. Des solidarités interrégionales se créent autour de ces mots d’ordre.

Lorsque, le 9 janvier 2023, le gouvernement de Boluarte fait tirer sur les manifestants dans la région de Puno, frontalière avec la Bolivie, occasionnant 17 morts et plusieurs dizaines de blessés en quelques heures, la solidarité nationale entre les manifestants est immédiate. Face à la colère, le pouvoir est totalement dépassé et ne comprend pas la reconfiguration politique. Lors de ses vœux de Noël, alors que la répression a déjà fait 30 morts, Dina Boluarte interpelle les protestataires: « Qu’est-ce que vont résoudre ces manifestations? Il faut tous travailler ensemble pour le développement du pays. » Vous n’avez plus de maïs, mangez du quinoa, semble dire la Marie-Antoinette péruvienne à une population indignée par un système qu’elle prétend bousculer.

Au soir du massacre de Puno, le premier ministre, Alberto Otárola, montrera le vrai visage de ce gouvernement de facto, en accusant, sans preuve, les manifestants d’être des terroristes financés par le narcotrafic. Depuis Ayacucho, épicentre du conflit armé dans les années 1980, Magno Ortega, un dirigeant social historique, nous explique: « Le Sentier lumineux a disparu, mais les causes qui l’ont fait éclore persistent. Et, à chaque revendication populaire, le pouvoir nous accuse de terroristes, et on nous traite comme tels. Le Pérou est complètement divisé entre la caste de Lima et le reste du pays. »

Le spectre du séparatisme

Comment faire si le système politique légal est totalement bloqué? Le peuple ne s’y trompe pas. Une des revendications phares est la tenue d’une Assemblée constituante afin de redistribuer les cartes du jeu démocratique et du vivre-ensemble. Pourtant, devant le refus des élites et la brutalité de l’État, une autre option commence à prendre de l’ampleur dans tout le sud du pays. Sur la place du village de Chincheros, après la manifestation, Mama Rosario prend la parole.

En quechua, langue maternelle d’un quart des Péruviens, elle se lâche: « Si nous ne trouvons pas de solutions, nous devrons faire sécession avec les dix régions du Sud. Nous avons les mines, nous avons l’eau, nous avons le gaz et l’agriculture, et nous avons notre propre langue. Si Lima ne nous respecte pas, nous n’aurons pas d’autre choix que de nous en aller. » Mama Rosario est aussitôt acclamée par toute l’assemblée.

Dans plusieurs régions, le sentiment séparatiste prend forme comme un ressentiment historique, comme une menace pour exiger que Lima permette aux oubliés de la décolonisation de devenir enfin des Péruviens comme les autres. Le coup d’État contre Castillo a ouvert la boîte de Pandore. Le Pérou est entré de plain-pied dans un processus constituant dont l’issue est encore incertaine et pourrait même devenir encore plus conflictuelle.


 


 

 

 

Répression au Pérou : 
« S’ils ont donné
l’ordre de nous tuer,
qu’ils nous le disent »

Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

Dix-huit personnes ont été tuées lundi dans des heurts entre manifestants et forces de l’ordre dans le sud du Pérou. Les autorités à Lima refusent toujours de reconnaître toute responsabilité dans les violences en cours. 

L’accalmie observée aux tout derniers jours de l’année 2022 n’a pas duré. Les mobilisations qui secouent le Pérou depuis la tentative avortée de coup d’État de l’ancien président Pedro Castillo le 7 décembre ont repris, et avec elles, la répression par les policiers et militaires.

Dix-huit personnes ont été tuées lundi dans des affrontements entre manifestant·es et forces de l’ordre – dix-sept d’entre elles dans des heurts aux abords de l’aéroport de Juliaca, ville des Andes située dans la région de Puno, frontalière avec la Bolivie, à la pointe sud du pays. Plus tôt, quelque 9 000 activistes avaient tenté de paralyser l’aéroport de Juliaca.

Cela porte à 46 le nombre de personnes tuées depuis le début des mobilisations, particulièrement intenses dans le Sud andin. « Nous exhortons les forces de l’ordre à faire un usage légal, nécessaire et proportionné de la force, et le parquet péruvien à mener une enquête rapide pour clarifier les faits », a réagi le défenseur du peuple.

À Juliaca, des infirmières du centre de santé Mariano-Melgar confiaient : « Que font le ministère de la santé et celui de l’intérieur ? S’ils ont donné l’ordre de nous tuer, qu’ils nous le disent. Il faut qu’ils s’arrêtent. Que veulent-ils de plus ? »

La présidente péruvienne Dina Boluarte, au moment d’apprendre le bilan sanglant des affrontements, a nié toute responsabilité : « Nous ne sommes pas à l’origine, depuis le gouvernement, de la violence. La preuve, c’est qu’à Puno, il y a des policiers qui sont blessés [...] et l’on vient de me dire qu’un civil a été tué. » Et de poursuivre : « Frères de Puno, nous ne comprenons pas clairement ce que vous demandez. »

De son côté, le chef du gouvernement Alberto Otárola a résumé ces manifestations à un énième « contrecoup du coup d’État », persuadé que des activistes parmi les protestataires sont « guidés par des intérêts de puissances étrangères et financés par l’argent du narcotrafic ».

« Arrêtez le massacre ! » Un éditorial de « La República ».

Boluarte, 60 ans, fut un temps la première vice-présidente de Pedro Castillo. Après l’incarcération de ce dernier, elle a exercé la présidence par intérim. Depuis le début des manifestations, celle qui a conclu un accord politique avec le Parlement – dominé par les forces de droite et d’extrême droite –, n’a cessé de qualifier les manifestant·es de « terroristes » ou de « membres du Sentier lumineux », cette guérilla marxiste des années 1980 et 1990 – manière de les disqualifier dans le débat public à Lima.

Sous la pression, Boluarte a fini par accepter de convoquer des élections anticipées, en les avançant de 2026 à avril 2024. Mais les revendications des manifestations sont plus variées, même si Boluarte fait mine de ne pas les comprendre.

Les manifestant·es réclament pour une part la libération de Pedro Castillo et son retour à la présidence, d’autres la démission de Dina Boluarte et la convocation d’élections dès 2023. D’autres encore, moins nombreux, plaident pour l’écriture d’une nouvelle Constitution, promesse de campagne de Castillo en 2021.

« Boluarte manque non seulement de légitimité, mais elle doit aussi faire désormais avec une opposition absolue et très mobilisée dans le sud du pays, qui s’étend », décrit sur son compte Twitter l’universitaire Omar Coronel, qui suit de près les mobilisations depuis début décembre. Il observe une radicalisation des exigences des personnes mobilisées, qui dépassent les simples revendications institutionnelles, et brassent désormais un ras-le-bol plus général, dans un contexte, aussi, de crise alimentaire aiguë.

L’ancien président bolivien Evo Morales bloqué à la frontière

Alors que les grands médias du pays, basés à Lima, sur la côte, et détenus à 80 % par le même groupe, El Comercio, traînent à reconnaître l’ampleur de la violence politique dans les Andes, le quotidien La Republica publiait ce mardi un éditorial intitulé « Arrêtez le massacre » : « Le gouvernement et le Parlement sont co-responsables des morts survenues dans le Sud. »

Depuis début janvier, les protestations sont vives dans le sud du pays, et notamment sur les terres de la communauté aymara (Amérindien·nes). Outre la région de Puno, bordée par le lac Titicaca, où une grève illimitée a été décrétée le 4 janvier, des villes comme Tacna, à la frontière avec le Chili, ou Arequipa, deuxième ville la plus peuplée du Pérou, sont très mobilisées. Ce mardi, une grande mobilisation était annoncée à Cusco, en solidarité avec les événements de Juliaca.

« La région de Puno connaît des mobilisations sociales de longue date, précise à Mediapart Robin Cavagnoud, sociologue enseignant rattaché à une université de Lima, la PUCP. Le ressentiment des populations aymaras est vif vis-à-vis de la présence des grandes entreprises étrangères qui exploitent les sols – le cuivre et, plus récemment, le lithium. »

« Ce qu’il est intéressant de relever dans le contexte, c’est que Puno n’est pas, si l’on regarde les indicateurs de pauvreté ou de scolarisation, l’une des régions les plus défavorisées du Pérou, poursuit Robin Cavagnoud, qui en a fait son terrain d’enquête. Ce n’est pas comme à Ayacucho ou à Huancavelica [des régions du centre des Andes, plus pauvres – ndlr]. Puno a par exemple connu des luttes très fortes pour le droit à l’éducation, et bénéficie d’un dynamisme économique relatif, lié à la proximité de la Bolivie, et à des échanges aussi avec la ville de Tacna, située à la frontière avec le Chili. »

L’ancien chef d’État de la Bolivie (2006-2019) Evo Morales, qui avait manifesté son soutien à Pedro Castillo après l’incarcération de ce dernier le 7 décembre, s’est par ailleurs vu refuser l’entrée sur le territoire péruvien lundi, accusé d’ingérence dans les affaires politiques du pays.

Samedi, sur Twitter, Morales s’en était de nouveau pris à « l’oligarchie » en poste à Lima, face à ce qu’il nomme le « Pérou profond » : « La répression brutale contre les frères indigènes qui exigent justice, démocratie et récupération de leurs ressources naturelles se poursuit », écrivait-il.

Le sociologue Robin Cavagnoud reste prudent sur le cas Morales : « Si Pedro Castillo continue de bénéficier, malgré les affaires de corruption qui l’ont affaibli, de l’image de l’ancien professeur venu des zones rurales andines, qui est parvenu à s’imposer face aux élites de Lima, je ne crois pas que l’influence de Morales soit déterminante dans le conflit en cours. »

publié le 9 janvier 2023

Après l’insurrection,
le Brésil et Lula
accusent le coup

Jean-Mathieu Albertini sur www.mediapart.fr

Lundi, le calme revient peu à peu à Brasília secoué par les attaques contre les lieux de pouvoir, dimanche 8 janvier, par des centaines de militants de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Lula, à peine investi, fait déjà face à un immense défi.

Rio de Janeiro (Brésil).– Tout a commencé par une manifestation qui a débuté à 8 km de la place des Trois-Pouvoirs, le cœur de la démocratie brésilienne. À 13 heures, un contingent de plusieurs centaines de bolsonaristes quitte le campement installé devant le quartier général de l’armée, à Brasília. Les derniers présents de la fin 2022 ont été rejoints par une masse de sympathisants de Jair Bolsonaro. Environ 150 bus sont arrivés des quatre coins du pays ces derniers jours, selon les autorités locales, dont beaucoup financés par des membres de l’agro-industrie. La marche est encadrée par des policiers militaires, et un responsable assure dans un audio envoyé au gouverneur que « tout est sous contrôle. La manifestation est très pacifique ».

Deux heures plus tard, c’est le chaos. La Chambre des députés, le Sénat, puis le Tribunal supérieur fédéral et le palais présidentiel sont saccagés. Œuvres d’art, mobilier, vitres, bureaux, rien n’échappe à la furie destructrice. Les armes entreposées par les services de sécurité du palais présidentiel sont volées. Au passage, six journalistes sont violemment agressés et dépouillés. Heureusement, un dimanche et en pleines vacances d’été au Brésil, les bâtiments sont pratiquement vides et aucune victime n’est à déplorer. Après un après-midi de destruction incontrôlée, les autorités reprennent la main et expulsent les partisans d’extrême droite. Au lendemain du désastre, on compte environ 1 200 arrestations.

Le Brésil est sous le choc. À peine une semaine après son investiture triomphale, Lula est rattrapé par l’ombre de Jair Bolsonaro et les mouvements anti-démocratiques qui le soutiennent. Le nouveau président se trouvait à São Paulo au moment des faits, en train de visiter une petite ville touchée par des inondations. Juste avant de prendre un avion en direction de la capitale, il semble vaguement hébété devant l’ampleur des événements.

« Ce qui s’est passé est sans précédent dans l’histoire du Brésil », répète-t-il à diverses reprises. D’abord un peu confus, il enchaîne sur un discours très ferme, parle de « fascistes fanatiques » et demande des punitions exemplaires. Il fustige aussi l’attitude de Jair Bolsonaro, qui a sapé, durant tout son mandat, la légitimité des institutions. Surtout, il décrète une « intervention fédérale » dans le district fédéral (où se trouve Brasília) jusqu’au 31 janvier. Ce décret place l’ensemble des forces de l’ordre de la capitale sous l’autorité du gouvernement fédéral. Tout organe civil ou militaire peut désormais être employé dans le cadre du maintien de l’ordre. Le secrétaire exécutif du ministère de la justice, Ricardo Garcia Capelli, est nommé pour cette tâche, répondant directement au président.

À Brasília, le gouverneur est destitué

Il faut dire qu’Ibaneis Rocha, le gouverneur du district fédéral, fait l’objet de toutes les critiques. Allié de Jair Bolsonaro durant les élections, il a sous ses ordres plus de 10 000 policiers. Or nombre d’entre eux ont été jugés passifs, voire complices. On en a vu notamment certains se filmer avec des protestataires, sourire aux lèvres, pendant que le Congrès était vandalisé. Lula a ainsi dénoncé « de l’incompétence, de la mauvaise volonté ou de la mauvaise foi ».

Pendant la nuit, un juge du Tribunal suprême fédéral a destitué ce gouverneur pour « omission délibérée ». Le secrétaire à la sécurité du district fédéral et ancien ministre de la justice de Jair Bolsonaro, Anderson Torres, en vacances aux États-Unis, a également été démis de ses fonctions. 

Lula se veut volontaire. À peine les démineurs à la recherche d’éventuels engins explosifs en finissent-ils avec leur ouvrage qu’il file sur place pour constater l’ampleur des ravages. Lundi 9 janvier, il s’est réuni avec la présidente du Tribunal suprême fédéral et rencontre à 18 heures (heure locale) les gouverneurs de l’ensemble des États, dont beaucoup ont proposé des policiers de leurs forces respectives en soutien. Ce sont toutes les bases de l’État qui sont à revoir en ce début de mandat.

Creomar de Souza, analyste politique à Brasília, se désole de l’inaction des pouvoirs pour anticiper la catastrophe. « Les campements devant les quartiers généraux présents depuis plusieurs semaines n’ont pas été démantelés. Cela montre qu’une partie des militaires, de l’active, de la réserve et de leurs familles ont cette idée d’incarner un parti politique qui ne dit pas son nom pour garder leur influence. Le pouvoir civil a toujours eu du mal à contrôler les militaires et c’est une chose oubliée dans les événements d’hier. Lula a pourtant tendu la main aux militaires en nommant à la défense le très conservateur José Mucio, très bien vu par ces derniers. »

Les événements de dimanche vont causer des dommages irréversibles au mouvement de Bolsonaro. Cela écrasera la légitimité de l’extrême droite.

Alors que les bolsonaristes détruisaient la place des Trois-Pouvoirs, Lula s’est irrité contre ce ministre qui, depuis sa prise de fonction, a cherché à éviter l’expulsion de ces campements. Pour autant, c’est avec lui que Lula a le plus discuté par téléphone, pour tenter d’en savoir davantage sur le positionnement des forces armées au pire moment de la crise. Si le modèle trumpiste de l’invasion du Capitole sert d’inspiration claire, la situation est bien différente au Brésil, avec cette influence diffuse d’une partie de l’armée.

Mais cette fois, les partisans du coup d’État sont peut-être allés trop loin, estime sur Twitter le professeur Christian Lynch, de l’université d’État de Rio de Janeiro. « Les événements de dimanche vont causer des dommages irréversibles au mouvement de Bolsonaro. La réponse de toutes les branches du gouvernement sera impitoyable. Cela écrasera la légitimité de l’extrême droite. »

Après plusieurs mois de connivence et de tergiversations, le campement en face du quartier général de Brasília a ainsi été démantelé lundi matin. D’autres devraient suivre, notamment à Rio de Janeiro ou São Paulo. Mais d’autres observateurs se montrent moins optimistes, et craignent que ces groupes relativement peu nombreux mais très radicalisés ne se sentent dorénavant renforcés, et tentent de déstabiliser la démocratie à d’autres occasions. 

Pour Creomar de Souza, « cette situation critique forcera peut-être le système politique à s’attaquer au point faible de la nouvelle république : la sécurité publique et le rôle des policiers. De la police routière fédérale en passant par les polices militaires du district fédéral et de la police législative, tous ont simultanément failli ».

Une insurrection organisée

Malgré les diverses menaces réitérées depuis des mois et le climat de tension extrême du pays, personne n’a anticipé de telles violences. Pourtant, sur Telegram, les bolsonaristes ont organisé l’invasion depuis le 3 janvier, cherchant à amener, tous frais payés, des manifestants de tout le pays. Le plan était d’occuper la place des Trois-Pouvoirs, de bloquer les raffineries du pays et de provoquer le chaos pour pousser à une intervention militaire. Les messages prévoyaient des affrontements et demandaient la mobilisation d’ex-policiers, ex-militaires et de personnes disposant de permis de port d’armes.

Creomar de Souza estime que le choc généré par les événements donne plus de force et de capital politique à une réaction plus virulente des autorités. Si Lula a assuré que ceux qui ont financé et organisé ces attaques feraient face à la justice, l’analyste se demande cependant si la réaction du pouvoir sera à la hauteur pour « effectivement désarticuler ces mouvements. Notamment en allant chercher les mentors financiers et intellectuels de ces actions qui bouleversent la conjoncture politique de ces dernières années. Même si la majorité de la population rejette le radicalisme, l’impunité est, au final, l’un des vecteurs de ces mouvements ».

Le pays fait en tout cas bloc. Politiques et personnalités prennent position contre ce qui est décrit comme une tentative de coup d’État, y compris des adversaires féroces de Lula. De l’ancien juge Sérgio Moro, aujourd’hui sénateur, au chef du parti libéral de Jair Bolsonaro, la condamnation est presque unanime.

Pourtant, certains députés fédéraux comme Ricardo Barros, l’ex-leader du gouvernement sortant, a légitimé l’action des partisans de Bolsonaro, réitérant les soupçons contre la légitimité du scrutin électoral. Des leaders évangéliques ont aussi appuyé les protestataires, comme le très médiatique Silas Malafaia, qui a largement dédramatisé la gravité de l’événement, parlant de « manifestation du peuple » et s’indignant contre les critiques.

Jair Bolsonaro a quant à lui sèchement réagi depuis la Floride vers laquelle il s’est envolé fin décembre. En une série de brefs tweets, il a déclaré que « les manifestations pacifiques, conformes à la loi, font partie de la démocratie. Cependant, les pillages et invasions de bâtiments publics (…) sont contraires à la règle », avant de se dédouaner de toute responsabilité.

Dans au moins quatre États, des bolsonaristes bloquent encore des routes. En réaction, des manifestations en défense de la démocratie sont prévues dans tout le pays. Personne n’attendait d’état de grâce pour Lula, mais il doit dorénavant faire face à l’une des plus grandes crises qu’ait connue le Brésil.


 


 

L’échec du putsch
ne signe pas
la fin de la menace

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Brésil Lors de leur tentative de coup d’État manqué, les bolsonaristes ont testé la résistance de la démocratie. Le président Lula da Silva, qui a placé son mandat sous le signe de la réconciliation, est appelé à des réformes d’ampleur au sein de l’armée et de la police militaire.

Entre Noël et le carnaval, le Brésil plonge ordinairement dans la léthargie. Réveil douloureux, dimanche, alors que le pays assistait, stupéfait, à l’invasion de la place des Trois-Pouvoirs, à Brasilia, par des centaines de putschistes bolsonaristes, saccageant sur leur passage le palais présidentiel, le Congrès, la Cour suprême et les œuvres d’art offertes par les pays du monde entier qu’ils recelaient. L’une des journées les plus sombres de l’histoire du pays, qui a emporté avec elle trente-huit années de construction démocratique. La barbarie culturelle et politique aura duré quatre heures avant que 400 personnes ne soient interpellées.

Comment le temps de réaction a pu être aussi long dans des lieux aussi stratégiques? C’est la question posée immédiatement par l’ensemble des forces démocratiques sidérées par les images de la police militaire, sous autorité du district fédéral, laissant la marée auriverde défier la zone de sécurité, entre selfies et discussions aimables avec les partisans de l’ex-président Jair Bolsonaro. « L’inaction de l’État est stupéfiante. Il n’y a tout simplement aucune réaction à la hauteur, jusqu’à présent, contre la tentative de l’extrême droite. La tactique d’apaisement s’avère être un échec », s’est indigné, dans un premier temps, le journaliste et fondateur du site Opera Mundi, Breno Altman. Pour sa part, Gleisi Hoffmann, présidente du Parti des travailleurs (PT), la formation du chef de l’État Luiz Inacio Lula da Silva, a mis en cause la responsabilité du gouverneur du district fédéral, Ibaneis Rocha, et du secrétaire à la Sécurité et ex-ministre de la Justice, Anderson Torres: « C’est un crime annoncé contre la démocratie, contre la volonté des urnes et pour d’autres intérêts », a-t-elle fustigé.

D’importantes transactions financières depuis les États-Unis

À l’issue des élections générales, les bolsonaristes se sont retrouvés en position de force dans le district fédéral extrêmement conservateur, dans la capitale économique de São Paulo et dans l’ensemble du Sud-Est. Au fil de la journée, ils se sont pourtant désolidarisés un à un des putschistes, craignant que le coup de force de dimanche ait des airs de chant du cygne. « Je veux d’abord m’adresser au président Lula pour m’excuser pour ce qui s’est passé aujourd’hui dans notre ville… Ce qui s’est passé (…) est inacceptable », s’est excusé le gouverneur de Brasilia, Ibaneis Rocha. Affilié au Mouvement démocratique brésilien (MDB), ce proche de Jair Bolsonaro a été suspendu de ses fonctions par la Cour suprême pour une durée de quatre-vingt-dix jours. C’est également le cas de l’ex-ministre de la Justice bolsonariste, Anderson Torres, limogé par Ibaneis Rocha lui-même. Autre figure de l’extrême droite à prendre ses distances: Valdemar Costa Neto, président du Parti libéral de Jair Bolsonaro, qui a regretté ce « jour triste pour la nation brésilienne ».

Depuis plusieurs semaines, des informations circulaient au sein du PT selon lesquelles d’importantes transactions financières étaient en cours, depuis les États-Unis notamment. Des avions et des cars auraient également été affrétés afin de faire affluer les bolsonaristes vers la capitale fédérale. D’aucuns redoutaient que le coup de force n’ait lieu le jour de la passation de pouvoir, le 1er janvier. Ce ne fut pas le cas. De la même manière que les manifestations devant les casernes n’ont pas donné lieu à un soulèvement de l’armée. Si de nombreux parallèles ont été dressés avec l’action des trumpistes contre le Capitole, le 6 janvier 2021, le philosophe et professeur à l’université pontificale catholique de Rio de Janeiro Rodrigo Nunes souligne des différences de taille entre les deux coups de force. « La différence la plus importante est le timing. L’invasion du Capitole avait pour objectif d’empêcher la certification de Biden, afin d’éviter que sa victoire ne devienne un fait accompli. » Jusqu’à dimanche, les bolsonaristes, en position de force au Congrès à l’issue des élections d’octobre, ont laissé passer toutes les échéances: de l’annonce des résultats à leur certification jusqu’à l’investiture. La réaction unanime à l’international afin de valider l’élection puis de condamner la tentative de putsch (lire notre encadré) réduit la marge de manœuvre des cadres bolsonaristes pour qui le coût politique pourrait se révéler élevé. Même importante, leur capacité de mobilisation reste insuffisante. Et ce d’autant plus avec une base, certes violente, fanatisée par les réseaux sociaux et mue par la certitude d’une prophétie autoréalisatrice, mais désorganisée.

En visite dans la ville dévastée par les inondations d’Araraquara (São Paulo), Lula était absent de la capitale au moment des faits. Le président, qui a fait de la réconciliation nationale le maître mot de son mandat, a immédiatement pointé la responsabilité de Jair Bolsonaro: « Il y a plusieurs discours de l’ancien président qui encouragent » la sédition. Qualifiant les putschistes de « vandales », de « nazis » et de « fascistes fanatiques », Lula a également annoncé que les responsables de l’intervention de dimanche et ceux qui les financent seraient poursuivis.

syndicaux et citoyens ont appelé à des manifestations nationales

Une demande forte de sa base qui rejette toute idée d’amnistie. « Ce qui se passe à Brasilia n’est ni un mouvement de masse ni un mouvement spontané. C’est organisé par des bandits qui défendent des intérêts objectifs: l’exploitation minière illégale, l’accaparement illégal des terres, la libéralisation (du port) d’armes, les milices et d’autres choses qui ont toutes reçu l’assentiment de Bolsonaro », argumente Gleisi Hoffmann, signifiant qu’au combat démocratique se superpose celui de classes. Minoritaire au Parlement, la gauche sait le danger de la situation. L’histoire récente de la destitution de Dilma Rousseff et de l’emprisonnement de Lula, par la volonté d’une justice aux ordres, le démontre. Dans ce rapport de forces, les mouvements syndicaux et citoyens ont appelé de manière concertée à des manifestations nationales pour la défense de la démocratie, qui devaient se dérouler ce 9 janvier en fin d’après-midi.

Lula est paradoxalement en position de force face à un Jair Bolsonaro qui, depuis sa défaite à la présidentielle, est obsédé par l’idée de minimiser les charges qui pourraient être retenues contre lui. Deux jours avant l’investiture de Lula, l’ex-président a quitté le Brésil pour la Floride de son ami Donald Trump. Si Jair Bolsonaro tire les fils en coulisses, il ne prend pas la direction explicite du putsch. Les cadres intermédiaires ont à charge d’organiser le coup de force. De cette masse, en attente de dirigeants plus extrêmes, pourrait toutefois naître des « loups solitaires » tentés par des actions meurtrières contre les partisans de gauche dont la campagne électorale n’a pas été exempte. De plus, alerte Rodrigo Nunes, la situation « pourrait déboucher sur un scénario digne du putsch bolivien, dans lequel la persistance de l’anomie sociale amène les militaires à s’exprimer en faveur d’un départ du gouvernement pour ne pas être obligés de tirer sur la population ».

Au nom de la Cour suprême, le juge Alexandre de Moraes a ordonné l’évacuation sous vingt-quatre heures des campements érigés dès le lendemain de la présidentielle à proximité des casernes et le déblocage des routes. Les événements appellent cependant une profonde réforme de la police militaire et de l’armée. « L’armée n’a jamais été purgée des éléments qui ont été à la base de la dictature. Bolsonaro, qui n’était qu’un officier subalterne, en est une triste illustration et les hommages rendus, pendant sa présidence, avec toute la hiérarchie militaire, aux responsables de la dictature et au tortionnaire de (l’ex-présidente) Dilma Rousseff en disent long », souligne l’historien Pedro Da Nobrega, qui rappelle l’immixtion des généraux dans le dernier processus électoral. En Colombie, le président Gustavo Petro a lui-même commencé à remplacer des généraux, une action indispensable pour parachever la transition démocratique et parvenir à la paix. Selon Gleisi Hoffmann, « il est plus que temps pour les forces armées de montrer qu’elles sont du côté du Brésil et non d’un mouvement politique partisan (…) et de putschistes ».

publié le 7 janvier 2023

D’un triple meurtre à l’autre, des milliers de Kurdes réclament
une réaction de la France

Antton Rouget sur www.mediapart.fr

Dix ans après l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris, des milliers de manifestants ont réclamé la vérité sur cet attentat dont les commémorations ont été percutées par une nouvelle tuerie fin décembre. Là encore, la motivation ne fait aucun doute selon la communauté, qui accuse la Turquie d’Erdoğan. « Des actes racistes, il y en a des dizaines en France, il y a même des morts. Mais ils ne sont pas dirigés contre les Kurdes », dit un manifestant.

LaLa manifestation était prévue de longue date. Mais elle a pris une dimension plus exceptionnelle encore à la lumière des dernières attaques dont a été victime la communiquée kurde ces dernières semaines.

Venus de toute l’Europe, des milliers de manifestant·es ont réclamé des autorités françaises, samedi 7 janvier, qu’elles fassent, enfin, toute la lumière sur l’assassinat de trois militantes kurdes survenu il y a dix ans, dans le Xe arrondissement de Paris.

Dans la nuit du mercredi 9 janvier au jeudi 10 janvier 2013, Fidan Doğan, Leyla Söylemez et Sakîne Cansiz – qui fut l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – étaient tuées dans les locaux du Centre d’information sur le Kurdistan, rue Lafayette, par Omer Güney, un ressortissant turc de 34 ans décédé en 2016 en prison, avant d’être jugé.

Après que la thèse mensongère d’un règlement de comptes interne à la communauté kurde a été propagée, des liens entre Omer Güney et des agents des services secrets turcs ont commencé d’être révélés par des journalistes puis d’apparaître dans l’enquête judiciaire française, même si ce dossier a été miné par la raison d’État.

La date de commémoration de cette tuerie a été percutée par une autre actualité funeste pour la communauté kurde : l’attentat du 23 décembre dernier, qui a causé la mort, dix ans plus tard, de trois autres militants. Deux opérations meurtrières en plein cœur de la capitale derrière lesquelles les manifestant·es ne voient qu’un seul responsable : le régime turc de Recep Tayyip Erdoğan – lequel ne cesse de contester avoir joué le moindre rôle dans ces affaires.

L’assaillant du mois de décembre, William Malet, 69 ans, qui venait de sortir de prison pour avoir attaqué au sabre un camp de réfugiés un an plus tôt (lire ici), a déclaré après son interpellation avoir agi par « racisme ». Mais, dans le cortège, ce samedi, personne ne croit en la version d’un homme ayant agi seul, sans complicité, renseignement ni instruction.

Pour Agit, 36 ans, « dire qu’il s’agit d’un acte suprémaciste » représente même une « hérésie ». Ce Français d’origine kurde, qui réside à Reims, rappelle les étranges circonstances de la tuerie de décembre : « Le type sort de prison, se procure des armes, traverse Paris pour trouver la rue d’Enghien [le lieu de l’attentat – ndlr], où il y a une dizaine d’ethnies différentes, tue trois Kurdes, dont une haute représentante du mouvement des femmes, le jour même où une réunion était prévue pour préparer les commémorations du triple assassinat de janvier 2013. »

Trait-d’union évident

Le jeune homme s’étonne aussi du récit fourni par l’assaillant aux enquêteurs, selon lequel il se serait d’abord rendu à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) pour tuer des étrangers, avant de rebrousser chemin « compte tenu du peu de monde présent ». Il dénonce enfin les violences policières survenues jeudi 5 janvier lors de l’enterrement au Kurdistan turc du chanteur Mîr Perwer, l’une des trois victimes de l’attentat du 23 décembre. Autant de signes qui font dire à Agit que William Malet a été téléguidé. « Des actes racistes, il y en a des dizaines en France, il y a même des morts. Mais ils ne sont pas dirigés contre les Kurdes », appuie le trentenaire.

Dans la foule, tout le monde partage ce constat, tirant un trait d’union évident entre les deux attaques. En témoignent ces nombreuses pancartes brandies par les manifestant·es, au message on ne peut plus explicite : « En 10 ans, l’État turc a frappé deux fois les Kurdes à Paris », « Les commanditaires des attentats meurtriers de 2013 et 2022 sont les mêmes ».

Bien avant l’attaque du 23 décembre, les organisations kurdes avaient fait de la date de commémoration du triple assassinat de 2013 un rendez-vous majeur, refusant que l’affaire soit enterrée et que la Turquie d’Erdoğan s’en sorte à moindres frais. Des bus ont été affrétés partout en Europe occidentale pour marquer le coup.

Au départ de la manifestation, devant la gare du Nord, à quelques centaines de mètres des lieux de la tuerie de 2013, les organisateurs distribuent des drapeaux violets avec les visages des trois femmes assassinées. D’autres pancartes rendent hommage aux trois nouvelles victimes de 2022. Les militant·es brandissent aussi des portraits d’Abdullah Öcalan, leader du PKK en prison, ou des écussons des Unités de protection du peuple (YPG), groupe armé qui combat en Syrie aux côtés des Occidentaux.

Hurriyet, 48 ans, est venue de Suisse, où seize bus ont été affrétés pour acheminer les militant·es le matin même. « Ce qu’il s’est passé en décembre est la preuve que les Kurdes ne sont toujours pas protégés en France », déplore-t-elle. Tout en saluant la présence de nombreux jeunes dans le cortège, elle évoque la situation politique « très compliquée » dans laquelle se trouve son peuple, pris en étau de toutes parts.

Avec la Turquie d’Erdoğan, bien sûr, mais aussi la Syrie d’al-Assad, la violente répression qui s’abat en Iran, ou encore les groupes islamistes qui, malgré la défaite militaire de Daech, pullulent encore dans la région. Sur ce tableau noir, une lueur d’espoir apparaît peut-être en juin : « Nous attendons l’élection présidentielle dans six mois en Turquie, il faut tourner la page d’Erdoğan », espère Hurriyet.

Devant, sur le camion-sono, l’élu communiste Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris, fait part de sa « honte » et de sa « colère » en constatant que, dix ans après les crimes de janvier 2013, « trois Kurdes sont à nouveau assassinés dans [leur] ville, capitale de la France ». « Sachez que des centaines de milliers voire des millions de Français savent que nos destins sont liés, que vous êtes à la pointe du combat contre le fascisme et contre Daech ! », veut rassurer l’élu.

Ian Brossat demande instamment la levée du secret-défense qui a été opposé aux juges d’instruction saisis de l’enquête sur les assassinats de 2013, bloquant ainsi l’accès à des documents émanant des services de renseignement, mais aussi à ce que la justice « cherche à savoir s’il y a un commanditaire » derrière le meurtrier de 2022.

Auprès de Mediapart, l’élu considère qu’il est « normal que les Kurdes s’interrogent sur la tuerie de décembre », en constatant qu’il y a « des coïncidences qui, une fois réunies, sautent aux yeux ». « Il y a des questions en suspens. C’est le rôle de la justice d’établir ce qu’il s’est passé. C’est pourquoi je pense que le Parquet national antiterroriste doit se saisir de l’affaire », ajoute-t-il.

Depuis 10 ans, la justice est sacrifiée au profit des intérêts salaces de la France avec la Turquie.

À quelques mètres de là, Melihan Akdogan, 56 ans, rend hommage à Evîn Goyî, tuée le 23 décembre. Ce jour-là, Melihan aurait dû être avec elle rue d’Enghien. « On avait rendez-vous pour préparer cette manifestation du 7 janvier. Mais je suis arrivée avec 40 minutes de retard », témoigne-t-elle auprès de Mediapart.

Melihan Akdogan, qui préside le Conseil démocratique kurde en France (CDK-F), parle de sa camarade comme d’une femme courageuse, engagée dès le plus jeune âge pour « les femmes kurdes, et toutes les femmes en général ». « Evîn, cela veut dire “amour” », traduit-elle.

Née dans les années 1970 au Kurdistan, Evîn Goyî avait notamment combattu contre Daech en Syrie, où elle avait été blessée pendant la bataille de Raqqa. Ce qui l’avait poussée à rejoindre l’Europe en 2019, pour y être soignée. « Le slogan “Femme, Vie, Liberté” [des manifestant·es en Iran – ndlr], c’est aussi Evîn et ses amies qui l’avaient préparé », avance Melihan Akdogan.

La tête du cortège, qui s’étend tout au long du boulevard Magenta, s’approche rapidement de la place de la République, où une scène et des stands de nourriture ont été installés. Les manifestant·es avancent en rangs serrés, la colère est palpable. Mais tout au long du trajet, un important service d’ordre veille pour éviter le moindre débordement.

Consigne a été donnée : après les affrontements survenus lors de la manifestation du 24 décembre, au lendemain de l’attaque de la rue d’Enghien, tout le monde doit cette fois se tenir à carreau. Des groupes de jeunes sont régulièrement rappelés à l’ordre, fermement invités à se fondre dans le cortège principal. Sur le camion, une voix de femme scande les noms des six victimes des deux attaques. « Depuis 10 ans, la justice est sacrifiée au profit des intérêts salaces de la France avec la Turquie », accuse-t-elle.

Mathilde Panot, présidente du groupe La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, a fait le déplacement avec de nombreux parlementaires de la Nupes pour dénoncer « l’impunité totale » dont bénéficient les commanditaires de l’attaque de 2013. « Il est inacceptable que la vérité sur cette tuerie soit sacrifiée par la raison d’État », lance-t-elle, en évoquant la « dette immense de la France à l’égard du peuple kurde ».

La députée dénonce aussi le chantage d’Ankara sur la scène diplomatique, en rappelant que le régime turc a par exemple conditionné l’intégration de la Suède à l’Otan en échange d’un engagement à lutter contre les Kurdes (lire notre article).

Si de nombreux responsables politiques ont apporté leur soutien aux Kurdes le 23 décembre, seules les forces de gauche (partis politiques et syndicats) se sont affichées dans le cortège, ce samedi. Aucun représentant de la majorité d’Emmanuel Macron ne s’était non plus présenté aux funérailles des trois militants tués, lesquelles s’étaient déroulées le 3 janvier à Villiers-le-Bel, suscitant la colère des organisateurs. Et Mathilde Panot de s’interroger : « Comment l’interpréter autrement que par des raisons diplomatiques à l’égard de la Turquie ? »


 


 

Assassinat des militantes kurdes en plein Paris :
une omerta d’État

Pierre Barbancey sur ww.humanite.fr

II y aura dix ans, lundi, trois Kurdes étaient assassinées. Des manifestations ont lieu à Paris ce samedi. Les commanditaires ne sont toujours pas connus. Les juges d’instruction n’ont pas accès aux dossiers de la DGSI.

Dix ans déjà et la vérité n’est toujours pas connue. Dix ans que Sakine Cansiz, l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Fidan Dogan, plus connue sous le nom de Rojbin, responsable à Paris du Centre d’information du Kurdistan (CIK), et Leyla Söylemez, une des leaders des jeunes du PKK, ont été abattues de plusieurs balles dans la tête. Une exécution aussi sommaire que sordide, commise de sang-froid. Un meurtre dans la capitale française. Un meurtre politique pas encore élucidé. Pourquoi ? Remontons à cette nuit du 9 au 10 janvier 2013.

Nous sommes au 147, rue La Fayette, dans le 10e arrondissement de Paris, le siège du Centre d’information kurde. La journée a été particulièrement chargée en rencontres et discussions. La présence de Sakine Cansiz, militante aguerrie et expérimentée, qui a subi les pires tortures dans la sinistre prison de Diyarbakir, témoigne de leur importance.

Durant l’année 2012, qui vient alors de s’écouler, les affrontements entre l’armée turque et le PKK ont été terribles. Le premier ministre, qui allait par la suite devenir président, Recep Tayyip Erdogan, voit d’un mauvais œil les résultats de « l’ouverture kurde » et les gains politiques du PKK, force incontournable. En lieu et place du dialogue, il choisit la répression et l’engagement militaire. On n’avait pas vu ça depuis les années 1990. Une offensive militaire qui s’accompagne de l’élimination des cadres du PKK, particulièrement en Europe. C’est à ce moment-là que les trois militantes sont assassinées.

Depuis quelques mois, un homme a réussi à se faire admettre parmi les militants kurdes de la région parisienne et devient même chauffeur pour le CIK, chargé d’accompagner Sakine Cansiz. Il s’appelle Ömer Güney. Il est arrêté huit jours après le meurtre de Sakine, Rojbin et Leyla, et mis en examen pour « assassinats en relation avec une entreprise terroriste ». La qualification est intéressante parce qu’elle permet à la juge chargée de l’instruction d’enquêter dans toutes les directions. Rapidement, la piste montre qu’Ömer Güney est en relation avec des agents du MIT, le service de renseignements turc.

Malgré l’émotion en France et dans le monde entier, l’affaire s’enlise

La magistrate comprend très vite que des éléments lui manquent et qu’ils sont sans doute dans les mains de la DGSI, les services français. Pour avoir accès aux dossiers, il lui faut obtenir la levée du secret-défense. Elle en fait la demande. Maître Antoine Comte, avocat des familles des victimes, se souvient : « Dans un premier temps, la déclassification a été acceptée, mais elle s’est opérée de manière grotesque. Les documents demandés par la juge d’instruction étaient tous censurés. Il pouvait y avoir deux pages et seulement trois lignes de lisibles. C’était dépourvu de tout intérêt. » Malgré l’émotion créée par ces assassinats, en France et dans le monde entier, l’affaire s’enlise. Pis, Ömer Güney, que l’on savait malade, meurt en prison, d’une tumeur au cerveau, en décembre 2016, quelques semaines à peine avant le procès qui devait s’ouvrir et aurait peut-être permis d’en savoir plus sur les commanditaires.

Pourtant, des faits nouveaux apparaissent. Notamment lorsque les militants du PKK appréhendent deux membres importants du MIT qui se trouvaient en mission clandestine dans la région de Souleymanieh, au Kurdistan d’Irak. C’était en août 2017. Erhan Pekcetin et Aydin Gunel préparaient une opération directement commanditée par Erdogan et le chef du MIT, Hakan Fidan, lorsqu’ils ont été interceptés. L’Union des communautés du Kurdistan, qui rassemble plusieurs organisations kurdes au niveau international, affirme alors que Sabahattin Asal, un responsable du MIT, serait l’organisateur des assassinats à Paris des trois militantes kurdes. Mais, avec la mort de Güney, l’action publique s’étant éteinte, les familles des victimes décident de se porter partie civile.

Elles font état d’éléments supplémentaires, lesquels pointent la possible responsabilité des services secrets turcs, conduisant à la réouverture du dossier, le 14 mai 2019, pour les faits de complicité d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste et d’association de malfaiteurs terroriste criminelle. « Quand la deuxième instruction a été ouverte, les juges d’instruction (ils sont deux) ont demandé encore une fois la levée du secret-défense », rapporte maître Antoine Comte. « Mais la commission a répondu qu’il n’y avait aucun élément nouveau. » Et l’avocat d’ajouter : « Avec ce qui s’est passé, le 23 décembre dernier ? il y a certainement lieu de faire une troisième demande, car il y a des éléments nouveaux. »

« Si nos associations sont prises pour cibles, cela relève d’un caractère terroriste et politique »

Une allusion à ce qui s’est passé le 23 décembre 2022, rue d’Enghien, où trois militants kurdes ont été assassinés, devant le Centre culturel kurde. Parmi les personnes visées, Emine Kara, une responsable du mouvement des femmes kurdes, qui avait elle-même combattu contre Daech au Rojava (Kurdistan syrien), que le tueur est revenu abattre d’une balle dans la tête. « Nul doute pour nous que ce sont des assassinats politiques. Le fait que nos associations soient prises pour cibles relève d’un caractère terroriste et politique », souligne Agit Polat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France.

Un tel assassinat, alors que devait se dérouler au même moment et au même endroit une réunion de responsables kurdes visant à préparer la commémoration des dix ans de la mort de Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Söylemez, relève-t-il du hasard ?

Étrangement, les autorités politiques et judiciaires ont immédiatement fermé la possibilité d’investigations poussées en parlant de « crime raciste », le parquet antiterroriste estimant très rapidement qu’il n’y avait pas lieu de saisine. « Je veux bien que ce soit un crime raciste mais rien ne prouve que ce soit la seule vérité, insiste Antoine Comte. Dans une affaire comme celle-là, il faut ouvrir une instruction avec la qualification la plus haute pour permettre les investigations les plus appropriées du juge d’instruction. »

Ce n’est pas le cas. « Ce nouvel assassinat est de trop !, s’est indignée, dans un communiqué, l’association France-Kurdistan. Veut-on une nouvelle fois, au nom de la raison d’État, protéger l’État turc alors que nous vérifions que la complaisance à son égard ne peut qu’encourager les actes meurtriers ? Nous n’avons eu de cesse d’alerter sur le fait que l’impunité encourage la récidive. »

« On est au cœur d’une question fondamentale, qui est celle des rapports entre la France et la Turquie », souligne Antoine Comte. Il soulève ainsi le contenu des accords de coopération entre Paris et Ankara qui met en avant la lutte contre le terrorisme. Pour la Turquie, il s’agit bien sûr du PKK. Et la France se prête au jeu, en arrêtant les militants kurdes et en les renvoyant dans les prisons d’Erdogan. Pour cela, une seule solution : la levée du secret-défense que les familles pourraient demander à nouveau très rapidement.


 


 

La « raison d’État »
contre la vérité

Sébastien Crépel sur www.humanite.fr

Leurs visages continuent de hanter les mémoires. Figures de la cause kurde, Sakine, Fidan et Leyla ont été abattues de sang-froid, une sombre nuit de janvier, en plein cœur de Paris. Dix ans déjà. Depuis, leur meurtrier a été identifié, même s’il n’a pu être jugé, décédé de maladie pendant sa détention. Mais on ignore encore les noms des commanditaires potentiels qui auraient armé le bras de l’auteur de cet effroyable massacre. Pourtant, la justice pourrait remonter la piste d’éventuels donneurs d’ordres de ce triple assassinat à la signification politique indéniable. Les preuves existent des liens du tueur avec le MIT, les services secrets turcs. Et les trois femmes n’ont pas été ciblées au hasard : dirigeantes kurdes expérimentées, elles étaient la bête noire du régime d’Erdogan, et des forces turques les plus extrémistes. Mais impossible, pour l’heure, d’établir précisément la chaîne des responsabilités dans ce drame et, partant, de désigner et de faire condamner les coupables, s’il s’en cache encore.

La justice se heurte au mur du « secret-défense ». Tant que le président de la République, Emmanuel Macron, refusera de le lever, personne n’aura accès à ce que recèlent les dossiers dormant dans les armoires blindées des ministères français. Comme si une « raison d’État » imposait d’étouffer la vérité au nom des intérêts supérieurs des relations avec Ankara. Quant aux autorités turques, elles refusent de collaborer avec la justice de notre pays.

D’intolérables zones d’ombre planent toujours sur l’odieux crime de la rue La Fayette. Ce déni de justice est rendu plus insupportable après la nouvelle tuerie, perpétrée rue d’Enghien, qui a endeuillé la communauté kurde, le 23 décembre 2022. Le mobile confus avancé par le suspect tout comme les circonstances du drame survenu au lieu et à l’heure d’une importante réunion de femmes kurdes, heureusement décalée, justifient l’incrédulité vis-à-vis de la version d’un crime raciste, sans autre visée politique. D’un massacre à l’autre, la même exigence de justice et de vérité tisse un fil invisible. Comme un pont contre l’oubli et l’impunité.


 


 

En France et en Europe :
« Erdogan se sert du MIT et des Loups gris »

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Savvas Kalenteridis revient sur les opérations des services de renseignement turcs en France et en Europe, et sur leurs liens avec l’officine d’extrême droite. Entretien.

Officier de réserve de l’armée grecque et coauteur, avec Constantin Pikramenos, de Millî Istihbarat Teskilati (MIT). Le service secret turc. Guerre sur tous les fronts (Va Éditions, 2021), Savvas Kalenteridis a servi pendant six ans à Izmir, en Turquie.

L’ombre de l’organisation nationale de renseignement turc, le MIT, apparaît dans l’enquête sur les meurtres des trois militantes kurdes à Paris, en 2013, et peut-être sur ceux perpétrés le 23 décembre 2022. Quelle serait sa participation ?

Savvas Kalenteridis : Le meurtre des trois femmes, il y a dix ans, a certainement été perpétré par le MIT. Cela a été établi. Dans la pratique, lorsqu’un service secret fait une telle opération dans un pays allié, avec trois morts, il a généralement, sinon la couverture, la tolérance du service de renseignement local. Après tout, le ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu, n’a laissé aucun doute, comme s’il assumait la responsabilité des meurtres, avec sa déclaration faite un jour après les meurtres des trois Kurdes à Paris : « Le président Erdogan exterminera tous les terroristes, partout sur la terre. »

En ce qui concerne les meurtres de la rue d’Enghien, bien que le tueur soit un raciste français, il est peu probable qu’il ait attaqué et tué un membre éminent du mouvement kurde sans l’implication de l’État turc. Ce drame a eu lieu le jour où une réunion était prévue sur l’organisation du dixième anniversaire des trois militantes tuées, à laquelle participaient des membres de la direction.

Quelles sont les activités des services de renseignement turcs en Europe ?

Savvas Kalenteridis : Au cours des dix dernières années, le MIT, en changeant sa doctrine opérationnelle qui concerne désormais l’extérieur, a développé un vaste réseau d’agents dans tous les pays européens. Ils agissent en coordination et se concentrent sur les missions diplomatiques et les mosquées de Ditib (Union turco-islamique des affaires religieuses).

Les principales activités consistent à recueillir des informations sur les activités des communautés turques à travers l’Europe, principalement des Kurdes dissidents, des alévis et des adeptes de Gülen (mouvement interculturel et interreligieux du nom de l’imam Fethullah Gülen, auparavant allié ­de Recep Tayyip Erdogan – NDLR).

Comment fonctionne ce réseau ?

Savvas Kalenteridis : Les champs de recrutement des agents du MIT visent, outre les mosquées islamiques de Ditib, et les employés qui y servent, les clubs nationalistes de la fédération des Loups gris démocratiques turcs et d’autres clubs culturels et sportifs, contrôlés par les consulats locaux. Ces recrues effectuent les missions qui leur sont assignées par les officiers du MIT, qui servent dans les consulats et les ambassades.

Quel est l’enjeu d’une telle surveillance pour la Turquie ?

Savvas Kalenteridis : L’objectif demeure politique. C’est-à-dire de contrôler l’activité des dissidents, d’une part ; d’étouffer les communautés turques, d’autre part. À chaque fois que le gouvernement turc en a besoin, il peut les mobiliser pour faire pression sur les pays qui les accueillent.

Quel est le lien entre le MIT et les Loups gris ?

Savvas Kalenteridis : Les Loups gris sont une organisation para-étatique et paramilitaire criminelle, entièrement contrôlée par l’État profond turc. À l’étranger, les Loups gris sont contrôlés principalement par le réseau d’agents du MIT servant dans les missions diplomatiques turques. Le président turc, Erdogan, utilise aussi bien le MIT que les Loups gris, en tant qu’organisation para-étatique paramilitaire, pour terroriser les citoyens. Leur implication dans le crime organisé et des actions telles que le trafic de drogue, d’armes, de femmes est connue de tous.

Que représentent les Loups gris ? Ont-ils un rôle défini ?

Savvas Kalenteridis : Les Loups gris sont l’État turc. Le récent assassinat de Sinan Ateş à Ankara indique leur rôle. Sinan Ateş, qui était jusqu’en 2020 le capitaine des Loups gris en Turquie, a commis l’« erreur » de montrer des marques de sympathie envers Meral Akşener (ancienne ministre de l’Intérieur – NDLR) et au Bon Parti, formé par d’anciens cadres des Loups gris. Devlet Bahceli, qui est le leader du Parti d’action nationaliste (MHP), qui est l’expression politique du mouvement, l’a expulsé de l’organisation. Et il a été assassiné de sang-froid à Ankara, en guise de punition pour son acte.

Comment comprendre les accords de sécurité entre la France et la Turquie ?

Savvas Kalenteridis : Il est presque impossible, pour le MIT, d’opérer et d’organiser des assassinats et des organisations para-étatiques et paramilitaires en Europe sans au moins la tolérance des services secrets locaux.


 


 

Entre la France et la Turquie, un accord
contre les Kurdes

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Paris et Ankara continuent à échanger des informations sécuritaires. Une coopération dirigée principalement contre le PKK, dont les présidents Macron et Erdogan se gardent bien de parler.

Assez peu mise en avant, la question sécuritaire reste un dossier soigneusement préservé par la France et la Turquie. Le 7 octobre 2011, le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, fidèle de Nicolas Sarkozy, se rendait à Ankara pour signer un accord de coopération dans le domaine de la sécurité intérieure entre les deux pays. C’était l’aboutissement de négociations en cours depuis 1998. Le texte prévoit notamment la « coopération opérationnelle de lutte contre le terrorisme ». Peu importe qu’en Turquie des avocats, des journalistes, des universitaires se trouvent poursuivis, jetés en prison parce qu’opposés à la politique du pouvoir. Quant aux Kurdes, ils subissaient une guerre sans merci. Ce qui n’a pas empêché François Hollande de persévérer dans cette voie. Son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, se félicitait même de l’existence d’un tel accord.

Paris emprisonne et expulse les militants kurdes

De fait, l’axe central de cette coopération est basé sur la lutte contre le terrorisme, le trafic de stupéfiants et l’immigration illégale. Un point particulièrement important. D’autant que le terme « terroriste » n’étant défini nulle part dans le texte de l’accord, cela autorise toutes les interprétations. L’Union européenne ayant inscrit le PKK sur la liste des organisations terroristes, la justification s’avère toute trouvée pour la France, qui s’empresse ainsi de poursuivre, emprisonner, juger et expulser les militants kurdes. Les poursuites se multiplient également à l’encontre de Kurdes à qui l’on reproche, sans preuves, une aide au financement du PKK.

La décision du gouvernement français, en novembre 2020, d’interdire les Loups gris, cette officine d’extrême droite turque (bras armé du parti MHP allié à l’AKP d’Erdogan) qui sévit également en France, ne doit pas faire illusion. Ce groupe d’obédience fasciste n’existe pas formellement dans notre pays. Et les associations culturelles et sportives au travers desquelles les Loups gris agissent ne sont pas touchées par la mesure. En revanche, l’assassinat de militantes kurdes à Paris, Fidan Dogan, Sakine Cansiz et Leyla Söylemez en janvier 2013, est le fait d’un homme aujourd’hui décédé mais dont les proches ont révélé qu’il se présentait comme un membre des Loups gris et avait des liens avec les services secrets turcs, le MIT.

Comment l’Élysée peut-il justifier le maintien de tels accords, non seulement au regard des droits de l’homme (des milliers d’opposants sont emprisonnés en Turquie), mais également dans l’aide apportée pour écraser le PKK ? Des centaines de membres du Parti des travailleurs du Kurdistan ont combattu l’organisation dite de l’« État islamique » et lui ont infligé sa première défaite à Kobané, au Kurdistan syrien. Mieux vaut pour Emmanuel Macron cacher cet accord de la honte, indigne de la France, qui n’a jamais été remis en cause. D’autant plus qu’il est scellé par une coopération sans faille entre les services de renseignement français et turcs qu’une levée du secret-défense dans l’affaire du meurtre des trois Kurdes, il y a dix ans, mettrait très certainement en évidence. P. B.

  publié le 4 janvier 2023

Jérusalem.
Provocation fasciste du ministre israélien
Itamar Ben Gvir

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le dirigeant d’extrême droite, membre du gouvernement de Benyamin Netanyahou, s’est rendu sur l’esplanade des Mosquées, ce mardi. Un geste qui rappelle celui d’Ariel Sharon en 2000, prélude à la seconde Intifada.

Adam Issam Chaker Ayyad n’avait que 15 ans. Mardi, alors que le jour venait de se lever et que le camp de Dheisheh près de Bethléem, où il vivait, s’éveillait à peine, un escadron de l’armée israélienne a fait irruption. L’adolescent a reçu une balle dans la poitrine. Il est décédé quelques instants plus tard. Lundi, deux autres Palestiniens ont été tués. L’année 2023 n’a que trois jours et les forces d’occupation ont déjà abattu trois Palestiniens.

Mardi matin, au même moment, à Jérusalem, Itamar Ben Gvir, figure de l’extrême droite israélienne et nouveau ministre de la Sécurité nationale, s’est rendu sur l’esplanade des Mosquées, protégé par la police et des hommes en civil alors qu’un drone survolait les lieux. Une image qui n’est pas sans rappeler celle d’Ariel Sharon, le 28 septembre 2000. Celui qui allait redevenir premier ministre quelques mois plus tard, mais alors simple député, avait décidé d’une démonstration de force contre les Palestiniens, déclenchant ainsi ce qu’on allait appeler l’Intifada al-Aqsa, du nom de la mosquée qui s’y trouve, près du dôme du Rocher à la coupole dorée.

Un site est un lieu de tensions régulières

L’esplanade des Mosquées est située dans la partie orientale, palestinienne, de Jérusalem, occupée depuis 1967 et annexée. Ce lieu saint musulman est placé sous l’administration du Waqf (organisme chargé de la gestion des biens religieux), relevant de la Jordanie, mais son accès est contrôlé par Israël. En vertu d’un statu quo historique et voulu par Moshe Dayan, les non-musulmans peuvent s’y rendre à des heures précises mais ne peuvent pas y prier. Troisième lieu saint de l’Islam, il est aussi le site le plus sacré du judaïsme sous le nom de « mont du Temple ». Or, ces dernières années, un nombre croissant de juifs, souvent nationalistes, y prient subrepticement après y être montés en simples visiteurs.

Le site est un lieu de tensions régulières. En 1996, une décision israélienne d’ouvrir une nouvelle entrée à l’ouest de l’esplanade a provoqué des heurts qui ont fait plus de 80 morts en trois jours. En juillet 2017, deux Palestiniens sont tués dans des affrontements avec la police israélienne. En août 2019, la police isaélienne charge les fidèles sur l’esplanade des Mosquées, faisant des dizaines de blessés palestiniens lors d’importantes commémorations juive et mulsulmane. En 2021, lors du ramadan, des manifestations nocturnes à Jérusalem et des affrontements jusque sur l’esplanade se sont mués en onze jours de guerre entre le mouvement islamiste palestinien Hamas et Israël. Et au printemps 2022, la présence sur l’esplanade des Mosquées, pendant le ramadan, de nombreux juifs et le déploiement sur place de forces policières se sont soldés par des centaines de blessés palestiniens sur et autour de l’esplanade. Ce qui a été largement perçu par les Palestiniens et plusieurs pays de la région comme une « provocation ».

Itamar Ben Gvir, qui y est allé à plusieurs reprises alors qu’il était député, avait annoncé son intention de s’y rendre en tant que ministre. C’est son premier geste depuis son entrée au gouvernement. Cela ne doit évidemment rien au hasard. Il s’agit pour lui de montrer ses muscles et de mettre en garde les Palestiniens. « Qu’ils comprennent que les temps ont changé », comme il l’affirme. Ben Gvir souhaite que les forces israéliennes puissent être plus répressives face aux « terroristes ». Pour cela, le gouvernement israélien envisage d’accorder une immunité totale aux soldats, notamment pour des faits pouvant être considérés comme des crimes de guerre. Ce qui revient à rejeter les décisions du tribunal de Nuremberg contre les nazis, en particulier le principe fondamental selon lequel « suivre les ordres » n’est pas une défense contre les crimes de guerre. Ben Gvir défend aussi l’annexion par Israël de la Cisjordanie, où vivent environ 2,9 millions de Palestiniens et 475 000 Israéliens dans des colonies jugées illégales par le droit international. Il prône également le transfert d’une partie de la population arabe d’Israël vers les pays voisins.

À peine le nouveau gouvernement investi, l’extrême droite israélienne passe donc à l’offensive pour atteindre ses objectifs. Ben Gvir sait que deux soldats sur dix partagent ses vues, « pensent qu’ils appartiennent à une nation supérieure et que les Palestiniens n’ont aucun droit ici », comme l’écrit le journaliste de Haaretz Gideon Levy. Pour le reste du monde, l’équation est simple. Soit Israël continue sa politique en violation du droit international et des résolutions de l’ONU sans aucune conséquence, soit il est enfin sanctionné politiquement et économiquement. Vendredi, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution demandant à la Cour internationale de justice de se pencher sur la question de l’occupation israélienne de territoires palestiniens. Au lieu de voter pour, la France s’est abstenue. De quoi réjouir Ben Gvir.

DES VOIX POUR LA PAIX Des personnalités s’élèvent contre la colonisation et affirment leur solidarité avec le peuple palestinien. L’Humanité les accueille dans ses colonnes :

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