PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Migrations, solidarité   Depuis oct 2021

 publié le 27 juin 2022

37 morts aux frontières européennes : L’accord Espagne-Maroc sur l’immigration tue !

par ATTAC/CADTM Maroc sur http://cadtm.org

Les tragiques évènements du 24 juin 2022 sur le frontière entre Nador et Melilla au Maroc rappellent, avec violence, l’échec des politiques migratoires sécuritaires.

Les 37 morts et les centaines de blessés du côté des migrants comme ceux du côté des forces d’ordre marocaines sont le tragique symbole de politiques européennes d’externalisation des frontières de l’Union européenne (UE), avec la complicité d’un pays du Sud, le Maroc. La mort de ces jeunes africains sur les frontières de la « forteresse européenne » alerte sur la nature mortifère de la coopération sécuritaire en matière d’immigration entre le Maroc et l’Espagne.

Les prémisses du drame de ce vendredi 24 juin ont été annoncés depuis plusieurs semaines. Les campagnes d’arrestations, de ratissages des campements, de déplacements forcés visant les personnes en migration à Nador et sa région étaient annonciatrices de ce drame écrit d’avance. La reprise de la coopération sécuritaire dans le domaine des migrations entre le Maroc et l’Espagne, en mars 2022, a eu pour conséquence directe la multiplication des actions coordonnées entre les deux pays.

Ces mesures sont marquées par des violations des droits humains des personnes en migration au nord (Nador, Tétouan et Tanger) comme au sud du Maroc (Laâyoune, Dakhla). Le drame de cette triste journée est la conséquence d’une pression planifiée contre les personnes exilées.

Depuis plus d’un an et demi, les personnes en migration à Nador sont privées d’accès aux médicaments, aux soins, voient leurs campements brûlés et leurs biens spoliés, leurs maigres denrées alimentaires détruits et même le peu d’eau potable qui est à leur disposition dans les campements, il est confisqué.

Ces expéditions punitives ont abouti à une spirale de violence des deux côtés. Une violence condamnable quel que soit ses origines, mais tout en rappelant la violence systémique que subissent les migrants à Nador depuis des années de la part des forces de l’ordre espagnoles comme marocaines. Des pratiques condamnées à de multiples reprises par des instances nationales, régionales et onusiennes.

Face à ce nouveau drame aux frontières, et compte tenu de l’ampleur du bilan humain qui sera amené, hélas, à être revu à la hausse, les organisations signataires de ce communiqué annonce ce qui suit :

Communiqué des ONG

Nous exprimons nos vives condoléances aux familles des victimes, parmi les migrants comme dans les rangs des forces de l’ordre.

Nous condamnons l’absence de prise en charge rapide des migrants blessés, qui a alourdit ce bilan. Nous exigeons qu’une prise en charge sanitaire adéquate et de qualité soit accordée à toutes les personnes hospitalisées à la suite de ce drame.

Nous exigeons que les autorités marocaines procèdent à l’identification et à la restitution des dépouilles des victimes à leurs familles, en collaboration avec les communautés des migrants.

Nous exigeons l’ouverture immédiate d’une enquête judiciaire indépendante du côté marocain comme espagnol, ainsi qu’au niveau international pour faire toute la lumière sur ce drame humain.

Nous exigeons la fin des politiques criminelles financées par l’Union européenne et ses nombreux complices, les Etats, certaines organisations internationales et plusieurs organisations de la société civile qui assurent la sous-traitance de ces politiques criminelles.

Nous appelons les représentations diplomatiques des pays africains, présentes au Maroc d’assumer pleinement leurs responsabilités en matière de protection de leurs ressortissants, au lieu d’être complices des politiques en cours.

Nous appelons les organisations et les mouvements de défense de droits humains et de défense des droits des personnes en migration à se mobiliser dans ce moment critique où le droit de la vie est plus que jamais est danger.

Le 25 juin 2022, Rabat.

SIGNATAIRES :

  • La Plateforme des Associations et Communautés Subsahariennes au Maroc (P. ASCOMS)

  • Caminando Fronteras

  • ATTAC CADTM Maroc

  • Association d’aide aux migrants en situation de vulnérabilité- Maroc (AMSV)

  • AMDH/ L’Association Marocaine des Droits Humains

 

 

 

 

 

Drame de Melilla: l’Union africaine demande une enquête, réunion du Conseil de sécurité de l’ONU

Par Agence France-Presse paru sur www.mediapart.fr

À l’initiative du Kenya, du Gabon et du Ghana, pays membres non permanents africains du Conseil de sécurité, le Conseil de sécurité tiendra lundi 27 une réunion à huis clos sur la répression violente des migrants vendredi.

Le chef de la Commission de l’Union africaine (UA), le Tchadien Moussa Faki Mahamat, a dénoncé « le traitement violent et dégradant de migrants africains » vendredi lors d’une tentative d’entrée massive dans l’enclave espagnole de Melilla et réclamé une enquête sur ce drame, qui devait faire l’objet lundi d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU.

« J’exprime ma profonde émotion et mon inquiétude face au traitement violent et dégradant de migrants africains cherchant à traverser une frontière internationale entre le Maroc et l’Espagne », a tweeté dimanche soir Moussa Faki.

« J’appelle à une enquête immédiate sur cette affaire et rappelle à tous les pays leurs obligations, aux termes de la loi internationale, à traiter tous les migrants avec dignité et à faire porter leur priorité sur leur sécurité et leurs droits humains, tout en réfrénant tout usage excessif de la force », a ajouté le chef de la commission de l’UA.

Dans un tweet, l’ambassadeur du Kenya à l’ONU, Martin Kimani, a annoncé qu’à l’initiative de son pays, du Gabon et du Ghana, les deux autres pays membres non permanents africains du Conseil de sécurité, le Conseil de sécurité tiendrait en fin de journée une réunion à huis clos sur la répression violente des migrants vendredi.

La session portera sur « la violence meurtrière à laquelle sont confrontés les migrants africains entrant » dans l’enclave espagnole de Melilla en territoire marocain, a précisé le diplomate kényan. « Les migrants sont des migrants: qu’ils viennent d’Afrique ou d’Europe, ils ne méritent pas d’être ainsi brutalisés », a souligné Martin Kimani.

Interrogé lors de son point-presse quotidien sur le drame survenu vendredi, le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric, s’est borné à déclaré que l’ONU « déplorait cet évènement tragique et la perte de vies » qu’il a suscité.

L’Espagne avait au préalable salué lundi la « collaboration » de Rabat « dans la défense de (ses) frontières », alors que de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer une enquête sur les décès des migrants.

Au moins 23 migrants ont péri et 140 policiers ont été blessés, selon les autorités marocaines, lors d’une tentative d’entrée de quelque 2.000 migrants dans l’enclave espagnole de Melilla, en territoire marocain.

Ce bilan est le plus meurtrier jamais enregistré lors des nombreuses tentatives de migrants subsahariens de pénétrer à Melilla et dans l’enclave espagnole voisine de Ceuta, les seules frontières terrestres de l’Union européenne avec le continent africain.

publié le 22 mai 2022

Méditerranée. Après sept jours en mer, 471 migrants rescapés

Antoine Poncet sur www.humanite.fr

À bord du navire de Médecins sans frontières, les scènes de liesse donnent la mesure de l’événement. Ce mercredi, après sept jours d’attente en Méditerranée, 471 migrants ont pu débarquer dans le port d’Augusta, en Italie. Quelques heures plus tôt, l’ONG alertait sur Twitter : « Malgré nos demandes (auprès des autorités italiennes -- NDLR) d’un endroit sûr pour débarquer, nous en sommes au septième jour d’attente en mer. On se rapproche de la moyenne de huit jours et demi d’attente, lorsque les activités de recherche et de sauvetage faisaient l’objet de persécutions. » Les images diffusées par Médecins sans frontières au cours des derniers jours sont éloquentes. On pouvait y voir les 471 rescapés entassés à bord. Les migrants avaient pris le large sur des embarcations de fortune et ont été secourus au large de la Libye et de Malte. Les pénuries de nourriture en Afrique du Nord risquent de contraindre de plus en plus de personnes à ces traversées désespérées.

 

 

Immigration. Dans les Pyrénées-Orientales, des fils barbelés contre les harragas

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Sur la Côte Vermeille, les politiques migratoires répressives poussent les exilés à prendre de plus en plus de risques pour tenter de passer la frontière franco-espagnole.

Cerbère (Pyrénées-Orientales), envoyé spécial.

Ce lundi 16 mai, au large des côtes algériennes, onze personnes sont mortes noyées en tentant de rejoindre l’Espagne par la mer. Cinq jeunes, dont deux mineurs, ont réchappé au naufrage. Dans un café, à proximité de la gare de Perpignan (Pyrénées-Orientales), mardi 17 mai, Adam (1) échange avec les rescapés sur son téléphone portable. Comme eux, il est lui aussi un harraga. C’est le nom donné aux exilés fuyant la misère en Algérie. Il est arrivé en France au printemps 2020 et vit aujourd’hui à la rue, dans cette ville administrée par le Rassemblement national (RN), et cherche du travail. « Pour entrer en France, il est passé par le Col du Perthus, indique Fatouma, fondatrice de l’association Au cœur de l’humanité (ACH), qui accompagne ces exilés privés de droit. C’est le principal point de passage entre l’Espagne et la France, à l’est des Pyrénées. »

Dans ce secteur, depuis deux ans, le nombre de personnes tentant d’entrer en France, pour s’y installer ou pour rejoindre d’autres pays européens, est en forte augmentation. En 2021, dans le département des Pyrénées-Orientales (P.-O.), la police de l’air et des frontières (Paf) comptabilisait 12 830 arrestations de personnes ayant franchi la frontière. En novembre 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, a même fait le déplacement pour annoncer le doublement des effectifs alloués à la lutte contre l’immigration clandestine (Lic). Dans la foulée, au péage du Boulou, dans les cols des Balistres, du Perthus et de Banyuls, les points de contrôle policier se sont multipliés, incitant les exilés à prendre plus de risques pour les contourner.

Piégés par les barbelés à la sortie du tunnel

« Entre 10 et 50 personnes passent quotidiennement par le tunnel ferroviaire des Balistres, alerte David Cerdan, chargé de la maintenance de l’infrastructure à la gare de Cerbère, premier village français après la frontière. C’est extrêmement dangereux. Quand je rencontre quelqu’un sur la voie, ma priorité est de le faire sortir. Je lui indique comment faire et lui donne un peu d’eau. En tant que représentant CGT, j’alerte régulièrement la direction de la SNCF sur le danger que représentent les barrières de barbelés qu’elle nous oblige à installer. » Depuis quelques mois, l’entreprise n’a de cesse d’aligner le long des voies des mètres linéaires de fil de fer équipé de lames de rasoir. « Les exilés se retrouvent piégés à la sortie du tunnel », poursuit David, montrant sur son téléphone les photos de vieux vêtements, de brosses à dents ou de documents administratifs abandonnés sur le ballast et témoignant des nombreuses traversées. Depuis le quai de la gare de Cerbère, où une plaque commémore le passage du tunnel, à l’hiver 1939, par 100 000 Espagnols fuyant le franquisme, on en aperçoit l’entrée : deux immenses bouches noires enfoncées dans la montagne. De l’autre côté, à un kilomètre, la ville catalane de Portbou. En 2021, trois exilés sont morts sur cette ligne de chemin de fer, heurtés ou écrasés par un train.

« Ces barbelés servent à garder les exilés dans l’enceinte ferroviaire pour les conduire directement dans les bras des policiers », dénonce Julien Berthelomi, secrétaire général de l’Union départementale CGT, venu rendre visite, ce lundi 16 mai, aux cheminots de Cerbère. « Il s’agit surtout de dissuader les gens d’accéder au tunnel côté français, se défend le préfet des P.-O., Étienne Stoskopf. Je n’ai pas discuté du détail des installations avec la direction de la SNCF. C’est elle qui maîtrise le mieux les moyens les plus adaptés à mettre en œuvre. » Dans un document interne, l’entreprise précise cependant que « ces mesures ont été décidées collégialement avec la Suge (sûreté ferroviaire de la SNCF - NDLR) et le référent sûreté de la gendarmerie nationale, la préfecture, la douane dans le cadre d’un diagnostic partagé réalisé sur cette zone suite à l’augmentation massive des intrusions ».

Les passages de la frontière se font majoritairement du sud vers le nord, mais les cas inverses ne sont pas rares. Vers 9 heures, lundi 15 mai, Rachid, 27 ans, est assis sur les marches devant l’entrée de la gare de Cerbère. Les agents de la Paf viennent de le contrôler dans le Rodalies, équivalent espagnol du Train express régional (TER) en France. « J’ai quitté le Maroc en avion, au mois de mars, pour rejoindre la Turquie, explique le jeune homme visiblement très fatigué. Ensuite, j’ai traversé l’Europe à pied. Je compte retrouver de la famille installée à Barcelone. » Les policiers espagnols l’ont arrêté à Portbou et l’ont renvoyé en France.

Deux heures plus tard, côté ibérique du tunnel, en gare de Portbou, six personnes sont alignées contre un mur. Face à elles, une douzaine de policiers en uniformes noirs fouillent leurs bagages sous les yeux des voyageurs. Le contrôle est musclé. Un jeune Sénégalais est relâché. Il a des papiers espagnols et veut simplement rentrer chez lui. Un autre est emmené par deux agents aux sourcils froncés lui pressant le pas. Il va être reconduit à la frontière par la route. Ici, les accords de Malaga réglementent, dans un rayon de 30 kilomètres de chaque côté de la frontière, ce que les autorités appellent les « réadmissions rapides. » Les quatre autres exilés, encore collés au mur, sont finalement autorisés à prendre le train en direction de Perpignan. « La police espagnole est raciste », crie l’un d’entre eux en courant pour monter à bord. Il se prénomme Ayman. Quelques jours plus tôt, il a traversé la Méditerranée, depuis l’Algérie, sur une embarcation de fortune. « Si je suis arrêté côté français et renvoyé ici, je passerai par le tunnel cette nuit », confie le jeune harraga.

Refus d’étendre les dispositifs d’accueil aux Africains

« Il faudrait permettre à toutes ces personnes de se rendre à Perpignan en sécurité pour faire valoir leurs droits ou poursuivre leur route vers le pays de leur choix, plaide Julien Berthelomi. Il faudrait, en outre, leur donner accès au travail. On dénombre entre 4 000 et 5 000 travailleurs sans-papiers dans les P.-O. Il faut régulariser cette situation. Les réfugiés ukrainiens, eux, voyagent gratuitement et peuvent travailler. Cette distinction entre bons et mauvais migrants est insupportable. »

Réfugiés dans un premier temps en Espagne, ils sont de plus en plus nombreux à remonter vers la France pour rejoindre l’Allemagne ou la Belgique. « Le dispositif d’accueil des Ukrainiens en Catalogne est saturé, affirme Sandrine, guichetière en gare de Cerbère . Je monte 10 à 30 dossiers par jour pour l’édition de billets gratuits. Ça implique, d’ailleurs, une surcharge de travail. » Ceci étant, ceux qui disposent d’un passeport ukrainien ont bel et bien la possibilité de voyager en sécurité. Mais pour le préfet, il n’est pas question d’étendre ce dispositif aux ressortissants de pays africains. « Cela reviendrait à organiser le contournement des points de contrôle.  Ce n’est pas à l’ordre du jour. Si on facilite le passage à cet endroit, des filières d’immigration clandestine y dirigeront le plus grand nombre de personnes possibles », estime Étienne Stoskopf.

Ce lundi 15 mai, Michel Coronas, responsable départemental du PCF, et Dominique Noguères, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme (LDH) des P.-O., discutent de la situation avec le chef d’escale en gare de Cerbère . « Bien sûr que des passeurs s’enrichissent sur le dos des exilés, confirme la responsable associative. Mais s’ils circulaient plus facilement, il y aurait moins de trafic. » Et le militant communiste d’abonder : « Concernant les Ukrainiens, d’ailleurs, les cas d’exploitation par des réseaux criminels sont rares. Si la réponse est uniquement policière, on n’arrivera à rien. Il faut donner des moyens pour un accueil digne. L’Aide sociale à l’enfance (ASE), par exemple, doit être mieux dotée pour répondre aux besoins. » Selon le préfet, 224 mineurs étrangers non accompagnés ont été confiés à l’ASE des P.-O. depuis le début de l’année.

La question de l’hébergement des exilés ayant finalement franchi la frontière est également cruciale. « Les harragas sont condamnés à errer dans la rue » , s’insurge Fatouma, d’ACH. À Perpignan, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) a vu sa subvention municipale supprimée depuis l’élection en 2020 du très lepéniste Louis Aliot. Maryse Martinez, présidente de l’association, et Anne-Marie Delcamp, du Réseau éducation sans frontière (RESF), confirment les difficultés rencontrées pour loger tous les exilés : « Avant, nous ouvrions des squats. Ça se justifiait parce que l’hébergement des demandeurs d’asile n’était pas assuré. Cela nous permettait aussi de donner un toit aux personnes en situation irrégulière. Avec l’augmentation des places en Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA), les squats ont dû fermer. Nous avons bien un réseau de particuliers qui hébergent, mais c’est très précaire. »

Les élus RN en appui à la répression des migrants

Assise en face d’Adam, à côté de la gare de Perpignan, Nawel est une de ces harragas abandonnées à une extrême précarité, arrivée en France en monnayant son voyage auprès d’un passeur. Enceinte de cinq mois, elle a quitté l’Algérie avec ses trois enfants dont deux atteints d’une maladie grave. « Elle voulait demander l’asile et les faire soigner le temps de l’instruction de son dossier mais au vu des circonstances, elle devrait obtenir un titre de séjour pour raison médicale. Pour l’instant, elle reste en situation irrégulière. Même le 115 refuse de l’héberger. Elle vit chez moi », confie Fatouma.

Des solutions sont recherchées au cas par cas mais, dans les P.-O., malgré l’énergie déployée, l’ensemble des actions de solidarité peinent à se structurer de façon pérenne. « On a essayé d’organiser des maraudes aux abords de la voie ferrée et dans les sentiers, indique David Cerdan. Mais nous ne sommes pas assez nombreux et les pressions policières nous en empêchent. » Lui-même a été mis à pied par la direction de la SNCF pour avoir montré aux caméras de la télévision publique l’itinéraire emprunté par les exilés sous le tunnel. La responsable d’ACH, quant à elle, a récemment fait les frais de la logique répressive instaurée sous la présidence d’Emmanuel Macron à l’égard des citoyens solidaires. « J’ai amené un très jeune enfant à l’ASE, raconte-t-elle. Une enquête a été ouverte à mon encontre pour trafic d’être humain parce que j’ai refusé de dire qui me l’a confié. Ça m’est égal. Le plus important, c’est qu’il soit en sécurité. » Une autre militante, Josiane Boucher, responsable de l’Association de soutien à tous les immigrés (Asti), est pour sa part poursuivie en justice par le maire RN de Perpignan pour avoir publiquement dénoncé ses positions racistes. La forte implantation de l’extrême droite dans ce département se révèle être un appui de taille à la gestion répressive de la question migratoire orchestrée à Paris, place Beauvau.

(1) Certains prénoms ont été changés.

 

 

Ardèche : des jeunes étrangers qui ont fui l'Ukraine sommés de quitter la France le 20 mai

Par Damien Triomphe, sur https://www.francebleu.fr

Tous ceux qui ont fui l'Ukraine ne sont pas logés à la même enseigne. Douze jeunes ont quitté le centre de Darbres (Ardèche), principalement africains, en étude en Ukraine au moment de la guerre. Ils ne bénéficient pas de la même protection que les ressortissants ukrainiens.

Deux poids, deux mesures dans l'accueil de ceux qui fuient la guerre en Ukraine. Douze jeunes, âgés de 20 à 28 ans, pour la plupart des étudiants originaires de pays maghrébins ou bien d'Afrique noire, sont arrivés à Darbres (Ardèche) mi-mars, avec d'autres réfugiés ukrainiens. Désormais, fin avril, ils ont tous quitté le village. Mal accompagnés, ou poussés à devenir des clandestins s'insurgent certains bénévoles et associations locales.

"Les étudiants étrangers non ukrainiens étaient là bas pour leurs études. Ils avaient pour vocation de rentrer chez eux ensuite. Et effectivement, ils ne bénéficient pas de la protection que nous avons donnée aux autres personnes ukrainiennes" affirme clairement Thierry Devimeux, le préfet de l'Ardèche.

Ils ont été accueillis à Darbres, au camp de vacances des Mésanges, comme les autres, et espéraient la même prise en charge que les ressortissants ukrainiens. Leur autorisation provisoire de séjour (APS) courrait jusqu'à mi-avril, puis a été renouvelée par les services de préfecture jusqu'au 20 mai. Comme un sursis : en vrai, ils ont deux options. Soit ils retournent dans leur pays d'origine - leur billet est pris en charge, et ils bénéficient d'une aide financière - , soit ils effectuent une demande d'asile en France. 

C'est là que ça se complique. Les associations et bénévoles qui les accompagnent leur expliquent que leur demande d'asile sera refusée, les critères n'étant pas remplis : ils ne sont pas en danger de mort s'ils retournent dans leur pays, en proie à aucun conflit. Le préfet de l'Ardèche lui-même ce jeudi matin sur France Bleu Drôme Ardèche confirme : "ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux".

"Ils étaient sur le territoire européen de manière régulière. Ce ne sont pas des délinquants ou des voyous. L'écoute préfectorale n'a pas été suffisante." - Hervé Giot, du MRAP d'Aubenas

"Un tel accueil pour des personnes qui ont fui la guerre, leur laisser à peine un mois prolongé de quelques semaines simplement pour leur dire de préparer leur retour, c'est scandaleux" dénonce Hervé Giot, du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) d'Aubenas. _"_Il est inenvisageable pour eux de retourner dans leur pays d'origine sans avoir les diplômes pour lesquels ils ont engagés tant d'efforts et de finances" complète-t-il.

"Ils ont vocation, puisqu'ils ne peuvent pas poursuivre leurs études en Ukraine, à rentrer chez eux." - Thierry Devimeux, préfet de l'Ardèche

Le MRAP a lancé une pétition pour essayer de peser sur la décision préfectorale. La Fédération des œuvres laïques (FOL) en charge de la gestion du centre ainsi que la municipalité darbroise ont interpellé les élus ardéchois sur la situation. Les universités de Grenoble et d'Aix-Marseille étaient même prêtes à inscrire les étudiants. En vain. Les douze jeunes concernés sont tous partis du centre d'hébergement de Darbres tenter leur chance ailleurs. Jouissant du droit des déplacés ukrainiens de prendre les trains et bus gratuitement, certains se sont rendus en Allemagne, en Belgique. Deux Ouzbeks ont préféré l'Espagne. D'autres sont restés en France, et gardent contact avec des bénévoles darbrois. 

 

publié le 26 avril 2022

L’accueil des enfants migrant.e.s :
Déni de justice du Parlement Européen

sur https://lepoing.net/

Le Poing a reçu ce communiqué de La Roya Citoyenne que nous relayons en cette période nauséabonde

Sous le seul examen de la situation des enfants ukrainiens réfugiés en Europe, le Parlement européen a voté une résolution insistant sur la nécessité de couloirs humanitaires, de leur protection vis-à-vis des réseaux de traite, de la création de groupes responsables quant à toutes menaces aux frontières, pour identifier rapidement « les enfants vulnérables, enregistrer leur identité et leurs besoins spécifiques », etc.

Sans doute le parlement européen ignore-t-il l’existence d’une Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) qui depuis 1989 représente un texte qui a force de loi pour tout État l’ayant signée et qui englobe bien des dispositions que semble découvrir aujourd’hui l’Europe, qui baigne, depuis bien longtemps il est vrai, dans un véritable déni de justice sur ce plan-là.

Sans doute aussi, les parlementaires sont-ils émus par le carnage et par les crimes de guerre que Poutine perpètre en Ukraine. Mais ne pourraient-ils aussi, ces braves gens, se pencher sur les mêmes horreurs de guerres multiples qui endeuillent l’Afrique parfois même avec une complicité de la France en fournitures guerrières, sur l’exploitation négrière d’enfants en bas âge, là-bas, par des chefs d’entreprises européens, sur la faim qui constitue leur quotidien, … et qui bien souvent les conduit depuis des décennies à s’enfuir pour gagner l’Europe, et trop souvent se noyer en Méditerranée. Et quand ils y parviennent, et dans quel état, rien de ce que préconise subitement aujourd’hui le Parlement européen, et à quoi la CIDE oblige, n’est mis en œuvre pour les sauver et leur permettre d’accéder enfin à la vie.

Heureusement bien des Européen·ne·s solidaires, avec hélas des moyens insuffisants, en France et ailleurs, œuvrent depuis longtemps pour répondre aux besoins de ces enfants, quitte à subir devant les tribunaux des poursuites abjectes que les pouvoirs publics leurs imposent trop souvent.

Aujourd’hui si l’Ukraine ouvre enfin les yeux de parlementaires, pour ce pays martyre nous nous en réjouissons. Mais nous n’acceptons pas que les mêmes yeux se ferment sur le sort d’autres migrant·e·s depuis trop longtemps chassé·e·s à nos frontières et méprisé·e·s dans nos pays. La loi est avec nous pour permettre à ces enfants et à leurs parents de construire une destinée à visage humain.”

Nice le 14 avril 2022

SOMICO 06 (SOutien MIgrant.e.s COllectif 06) :

Artisans du monde 06 – ATTAC 06 – Citoyens solidaires 06 – CLAJ 06 – Collectif citoyen Bevera – FSU 06 – Habitat & Citoyenneté – LDH PACA – Mouvement de la paix 06 – MRAP 06 – Réseau décolonial 06 – Réseau Education Sans Frontière 06 – Solidaires étudiant.e.s Nice – Roya citoyenne – Tous citoyens – SAF (Syndicat des Avocats de France) –  SUD-Solidaires 06 – UD CGT Alpes-Maritimes – Vallées solidaires

Avec le soutien de : Ensemble ! 06 – LFI 06 – NPA 06 – PCF 06

 

 

 

« Comme si la France
ne voulait pas de nous »

Mourad Guichard sur www,humanite,fr

Racisme Réfugiés à Orléans après avoir fui l’Ukraine, des étudiants africains ne bénéficient, du fait de leur origine, d’aucune des aides allouées aux autres exilés ukrainiens.

Pour répondre à l’élan de fraternité national, la ville d’Orléans ne s’est pas fait prier. L’artère principale a été pavoisée de drapeaux jaune et bleu, le pont de l’Europe symboliquement rebaptisé pont de l’Ukraine, des sommes importantes débloquées en conseil municipal et un voyage organisé en grande pompe vers la frontière polonaise par Serge Grouard, le maire LR de la ville. Sur le campus, la vingtaine d’étudiantes ukrainiennes qui bénéficient, depuis lundi, de cours de français langue étrangère ne peuvent que confirmer cette incroyable générosité et s’en féliciter. Elles qui ont obtenu la protection temporaire libérant des aides financières, le potentiel accès aux repas à 1 euro, l’inscription à l’université, la possibilité de faire une demande de logement étudiant…

« La seule solution de régularisation, c’est le retour au pays »

Mais tous les étudiants ayant fui la guerre et les bombardements en Ukraine ne bénéficient pas d’une telle attention. Pas ceux dont l’origine et la couleur de peau ne correspondent pas aux critères visiblement retenus. En l’occurrence, une dizaine d’étudiants originaires du Congo. Eux sont considérés comme des victimes de guerre de seconde zone et n’ont reçu qu’un titre de séjour d’un mois à leur arrivée. « J’ai rejoint l’Ukraine en 2017 pour poursuivre mes études en pharmacie, car le pays était abordable, notamment au niveau du logement », explique Kimi (1), 27 ans, étudiante en pharmacie. Et de poursuivre : « Quand des parents envoient un enfant à l’étranger, c’est pour obtenir un diplôme reconnu et ils investissent énormément pour cela. » Aujourd’hui, les autorités françaises lui demandent de prendre l’avion et d’effectuer une demande de visa auprès de l’ambassade de France au Congo. Elle qui n’a ni revenus ni protection. Même situation pour ses camarades, dont certains se sont retrouvés dépourvus de papiers d’identité du fait du chaos régnant en Ukraine. « Depuis plusieurs semaines, nous recevons de nombreuses demandes d’inscription provenant de la France entière. Mais la préfecture du Loiret est ferme, pour ne pas dire fermée. La seule solution de régularisation, c’est paradoxalement le retour au pays », déplore un agent de l’université, dépité.

Si Kimi a eu la chance de trouver un lieu d’accueil, elle vit la peur au ventre dans l’attente de l’expiration de son titre de séjour provisoire. « Je laisse mon numéro partout pour demander de l’aide ou une inscription dans une autre université, mais on ne me rappelle jamais, regrette-t-elle. Les Ukrainiens, on s’occupe bien d’eux pourtant. Moi, je vis dans le stress tous les jours. Qu’aurait-il fallu faire ? Me marier avec un Ukrainien pour obtenir des papiers ? C’est hors de question. »

Pour Deyve, 31 ans, étudiant en médecine, le chemin a pourtant été long pour gagner Paris, puis Orléans. « J’étais en Ukraine depuis une dizaine d’années, mais j’avais dû ­suspendre mes études pour des raisons financières, rapporte-t-il. J’ai alors vécu de petits boulots en continuant à me former par le biais de conférences et de séminaires. » Quand la guerre éclate, le 24 février, il décide de rester. Mais très vite, les choses empirent. « Les bombes ont commencé à tomber. Par instinct de survie, j’ai quitté le pays à pied et marché des kilomètres. » Sur son parcours, il voit les taxis et les trains réservés en priorité « aux Blancs » et facturés 300 euros le trajet vers la Pologne. « Arrivé à la frontière, on m’a demandé de faire demi-tour au motif que j’avais perdu mon passeport durant le périple. Mais j’ai réussi à franchir la frontière en déposant mes empreintes », dit-il. Après avoir été placé dans un campement, il est orienté vers Paris du fait de sa culture francophone. Son camarade Michel, un étudiant en pétrochimie, rapporte les mêmes discriminations. « Nous avons été plusieurs à pouvoir attraper un train, mais à la vue du nombre d’Africains présents à bord, les autorités lui ont fait faire machine arrière. Un autre train rempli de militaires a alors accepté de nous transporter, mais nous avons dû rester debout douze heures durant, pratiquement sans nourriture », se souvient-il. Il réussira à trouver une place dans une voiture avec sept autres passagers. Ils mettront deux jours à traverser la Pologne.

« Arrivée à la frontière polonaise, on m’a frappée pour m’empêcher de passer »

Nana, une étudiante en médecine de 26 ans, vit elle aussi très mal cette séquence. Elle a quitté Kharkiv, dans l’est du pays, dès l’annonce des combats. « Quand Poutine a dit qu’il ferait la guerre pour avoir la paix, j’ai compris que les choses allaient mal tourner, se remémore la jeune femme. Puis une nuit, alors que je dormais dans mon foyer, les bombardements ont commencé. » Nana aussi ne vit que par l’aide familiale et souhaite naturellement poursuivre ses études sur le sol français. « J’ai l’impression que la France ne veut pas de nous. À la préfecture, on nous laisse entendre que nous serions ici pour profiter de la situation, c’est traumatisant. » En tentant de quitter l’Ukraine, Nana a pourtant vécu des heures éprouvantes dont les autorités françaises ne semblent avoir cure. « À la gare, ils nous ont parqués dans les wagons à bagages, sans chauffage, alors que les Ukrainiens occupaient des voitures classiques. Arrivée à la frontière polonaise, on m’a frappée pour m’empêcher de passer. Je n’ai jamais vécu une telle violence raciste. »

À Orléans, la plupart des étudiants africains ayant fui l’Ukraine sont logés par une association dans un foyer situé au milieu de nulle part, sans connexion Internet. Ils disent n’avoir aucun accompagnement social et bénéficient tout juste de plateaux-repas. « Je suis allé chercher une carte SIM offerte par un opérateur aux déplacés ukrainiens, mais on m’a clairement dit que ça n’était pas pour des gens comme nous », explique l’un d’eux. Au-delà du 30 avril, date d’expiration de leur titre de séjour, ils ne savent pas s’ils pourront rester ou s’ils devront partir. « Mais pour aller où ? » s’inquiète Nana.

Contactée par l’Humanité, la préfecture campe sur ses positions, s’appuyant sur le texte réglementaire qui exclut théoriquement les étudiants étrangers des dispositifs de protection temporaire. La gouvernance de l’université d’Orléans est, elle, aux abonnés absents.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

publié le 24 mars 2022

 

Solidarité.
Pour soutenir
les réfugiés,
les déclarations
ne suffisent pas

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

La xénophobie et le manque d’investissement réel des États membres de l’Union européenne continuent de plomber l’élan de solidarité avec l’ensemble des exilés venus d’Ukraine.

Pour eux, on ne parle pas de « crise migratoire » mais bien d’« élan de solidarité » et de « protection ». Selon l’ONU, le nombre de réfugiés ukrainiens ayant rejoint un État de l’Union européenne dépassait, lundi 21 mars, les 3,5 millions de personnes. Trois semaines après la toute première activation de la « directive de protection temporaire », pourtant adoptée il y a plus de vingt ans, l’UE découvre enfin que, au lieu de pratiquer contrôles et maltraitance aux frontières, l’ouverture de voies légales et l’accès au travail des réfugiés peuvent bel et bien fonctionner.

Une occasion pour le président de la Commission européenne de relancer l’appel, ce mercredi 23 mars, à la mise en œuvre du Pacte européen sur la migration et l’asile. « Tout ce qui s’est passé depuis son adoption (en 2020 – NDLR) nous rappelle que nous avions raison, a-t-il déclaré, le 22 mars. La crise à Evros (…), le feu de Moria, la crise en Biélorussie, la situation à Calais, maintenant l’Ukraine. Tout cela montre que l’Europe a besoin d’un cadre pour la migration et l’asile. » En France, pas moins de 26 000 réfugiés ukrainiens, dont 2 433 enfants d’ores et déjà scolarisés, « ont été recensés (…) depuis la fin du mois de février », a déclaré Jean Castex, le 21 mars.

Un système de tri

Mais l’ombre de la xénophobie, présente au cœur des politiques migratoires européennes, continue cependant d’obscurcir ce tableau, radieux de prime abord… Trente-trois ONG africaines ont publié, le 4 mars, un communiqué exprimant leur « préoccupation face aux actes dégradants et inhumains que les ressortissants africains vivant ou résidant en Ukraine subissent, ont-elles écrit. S’ajoutent les actes xénophobes orchestrés par les autorités polonaises, qui procèdent de manière sélective (...) sur des critères liés à leur couleur de peau ».

Un système de tri qu’on retrouve également à la frontière franco-italienne. « Des ressortissants d’États tiers à l’UE (…) ont été remis aux autorités italiennes », indiquait, dimanche 13 mars, la préfecture des Alpes-Maritimes, en application d’« instructions nationales ».

La protection accordée par l’UE devait pourtant, au départ, s’appliquer aussi aux conjoints étrangers d’Ukrainiens et aux réfugiés résidant dans le pays avant la guerre. Mais une instruction du gouvernement français, adoptée le 10 mars, prévoit d’en exclure finalement certains « ressortissants de pays tiers ». Les associations de défense des droits des étrangers, dont France Terre d’asile et la Cimade, expriment à ce propos leur grande inquiétude.

L'Humanité lance une opération de solidarité concrète en partenariat avec le Secours populaire français : pendant un mois, nous appelons nos lectrices et lecteurs, amies et amis, à leur envoyer des dons et des mots pour la paix.
Vous pouvez télécharger ici le formulaire de don en PDF.

Une autre ombre au tableau est la conséquence du manque de moyens investis par les États dans l’accompagement des réfugiés ukrainiens, géré en grande partie par la société civile européenne, comme nous l’avions constaté lors de nos reportage en Pologne. « Le nombre de victimes potentielles arrivant d’Ukraine est susceptible d’attirer (...) des réseaux spécialisés dans le trafic d’êtres humains », a averti Europol en début de semaine.

 


 

Réfugiés : en France, les uns arrivent, les autres sont expulsés !

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

En Essonne, 49 jeunes migrants risquent d’être remis à la rue sans solution d’ici vendredi. Ils dénoncent une mesure visant à faire de la place aux réfugiés ukrainiens.

« On doit être sortis sous quarante-huit heures, sinon la police va nous expulser », s’insurge Sekou Keita (*), 15 ans, visiblement paniqué. Ce mineur, venu seul de Guinée, a passé environ trois semaines à la rue avant que la préfecture de l’Essonne ne lui accorde, mi-janvier, une mise à l’abri en hôtel, à Ormoy. Les services de l’État s’apprêtent à le remettre à la rue, sans solution de relogement, comme 48 autres jeunes, une semaine avant la fin de la trêve hivernale...

« C’est d’une brutalité sans nom »

« Ils nous ont dit que, si on voulait rester, il fallait faire une demande d’asile », explique le jeune homme, courrier officiel à l’appui. Sauf qu’une telle procédure signifierait abandonner leur recours pour être pris en charge par l’aide sociale à l’enfance. En effet, les jeunes hébergés dans cet hôtel ont tous vu leur minorité contestée par la Croix-Rouge, prestataire de service pour le département de Paris. Une décision malheureusement courante, donnant lieu de la part des demandeurs à un recours devant le juge des enfants, qui doit prochainement se prononcer sur leur situation administrative.

« On ne voit pas bien sur quelle base légale la préfecture s’appuie. C’est d’une brutalité sans nom », dénonce Pierre Mathurin, coordinateur parisien de l’association Utopia56, qui aide les personnes exilées lors de maraudes. Pour les jeunes comme pour l’association qui les accompagne, la nécessité de mettre à l’abri les milliers d’Ukrainiens arrivant en France ne serait pas étrangère à l’empressement des services de l’État à faire sortir ces mineurs de leur hébergement. « C’est à partir du moment où des Ukrainiens ont commencé à venir à l’hôtel qu’ils ont poussé pour qu’on sorte », affirme Sekou Keita. « Le directeur (de Grandissons ensemble, la structure qui héberge les mineurs, mais aussi des demandeurs d’asile – NDLR) nous a dit que l’hôtel allait fermer, mais les Ukrainiens et les familles qui sont là, on ne leur demande pas de sortir à eux ! » souligne-t-il.

Faire de la place aux Ukrainiens

Si la préfecture de l’Essonne nie les expulser pour faire de la place aux Ukrainiens, sur le terrain le doute subsiste. « On voit bien depuis quelques semaines, depuis que les premiers Ukrainiens ont commencé à arriver en France, qu’on leur donne la priorité. Par exemple, on a été très surpris de n’avoir aucune mise à l’abri depuis deux semaines des demandeurs d’asile afghans, dont le campement déborde à Pantin », regrette Pierre Mathurin.

Du côté de la préfecture de l’Essonne, on explique que le recours des jeunes devant le juge des enfants n’étant pas suspensif, « (ces) personnes sont donc considérées comme majeures et relèvent du droit commun ». « Elles se trouvent par conséquent en situation irrégulière sur le territoire national, et ne peuvent donc plus être prises en charge dans ces sites temporaires. Elles peuvent solliciter l’hébergement de droit commun (115) ». En attendant, les jeunes attendent la peur au ventre que la police les sortent de leur chambre d’hôtel, mais refusent d’évacuer les lieux.

(*) Le prénom et le nom ont été modifiés.

publié le 17 mars 2022

Marie-Christine Vergiat : « Dès lors qu’un gouvernement dit
“on accueille”, c’est possible »

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Plus de trois millions de personnes ont quitté l’Ukraine depuis le début de l’invasion russe. Pour répondre à l’urgence, l’Union européenne a activé un mécanisme inédit d’accueil. Précisions avec Marie-Christine Vergiat, ancienne députée européenne.

Le 4 mars, l’Union européenne (UE) a décidé de mettre en œuvre un dispositif particulier d’accueil pour les personnes fuyant la guerre en Ukraine (voir le communiqué de l’UE). Il s’agit d’un mécanisme d’urgence qui vise à fournir une protection immédiate et collective (sans qu’il soit nécessaire d’examiner chaque demande individuellement) à des personnes déplacées qui ne sont pas en mesure de retourner dans leur pays d’origine.

Grâce à cette « protection temporaire », les réfugiés de guerre d’Ukraine, qui sont déjà plus de trois millions, peuvent avoir directement droit au séjour dans l’UE, avec le droit de travailler et la possibilité de scolariser leurs enfants. Mais la décision de l’UE fait aussi la différence entre les réfugiés avec passeport ukrainien et les personnes qui résidaient en Ukraine sans en avoir la nationalité, que ce soient des étudiants étrangers, des réfugiés politiques russes, biélorusses ou d’autres régimes autoritaires (voir le détail de la décision). Explications avec Marie-Christine Vergiat, militante associative, vice-présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), qui a été députée européenne pour le Front de Gauche de 2009 à 2019.

basta! : Quelle est votre première réaction à l’activation du dispositif de protection temporaire pour les réfugiés d’Ukraine ?

C’est bien d’avoir déclenché ce mécanisme. Mais il faut accueillir tous les réfugiés, sans aucune discrimination. Toutes les personnes qui se trouvent sur le territoire ukrainien méritent protection et d’être accueillies dans de bonnes conditions sur le territoire européen.

« Des pays qui refusaient l’application de la protection temporaire en 2015 sont aujourd'hui en première ligne de l'accueil »

Depuis quand cette directive européenne sur la protection temporaire des réfugiés existe-t-elle ?

Elle a été adoptée en 2001 à la suite de la guerre de Bosnie, pendant laquelle il y avait déjà eu un grand nombre de réfugiés, mais sur un espace-temps plus long que la situation actuelle. Aujourd’hui, l’offensive russe a été tellement rapide que les gens ont fui tout de suite. Ce dispositif européen n’avait jamais été activé auparavant. C’est la première fois qu’il est mis en œuvre, alors que le Parlement européen avait demandé son activation notamment en 2015 au moment de la crise de l’accueil des réfugiés qui venaient alors essentiellement de Syrie. On avait alors une majorité au Parlement pour l’activer.

Pourquoi n’a t-elle pas été activée en 2015 pour l’accueil des Syriens ?

Parce que le Conseil européen [l’organe de décision de l’Union européenne où siègent les gouvernements des pays membres, ndlr] n’en voulait pas. L’Allemagne avait alors ouvert largement ses portes. Je pense que la position des pays du groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), qui s’opposaient alors à l’accueil, servait aussi les autres pays pour justifier le refus de l’activation de la directive. En 2015-2016, plusieurs pays de ce groupe avaient bloqué le plan de relocalisation des réfugiés qui étaient arrivés en Grèce principalement. Le plan était pourtant très en-deçà de ce qu’il fallait faire. En 2015 et 2016, 1,5 million de personne sont arrivées en Europe de façon dite irrégulière. Le plan prévoyait de relocaliser environ 10 % de ces personnes. Et même avec cet objectif modeste, les États n’ont pas rempli leurs engagements. Des pays qui à l’époque refusaient l’application de la protection temporaire sont aujourd’hui en première ligne de l’accueil des personnes venues d’Ukraine.

« Toutes les associations sont unies pour dire qu'il ne faut pas de discriminations entre les différentes catégories de personnes »

À qui s’applique cette nouvelle protection temporaire ?

La décision de mise en œuvre de la directive fait le tri entre différentes catégories de personnes venues d’Ukraine. On voit aussi que c’est un dispositif complètement bordé, au cas où des réfugiés d’autres pays viendraient dans les flux. La décision distingue les Ukrainiens ; les réfugiés et apatrides qui avaient un statut en Ukraine et qui étaient reconnus comme tels avant le 24 février ; les membres de leurs familles, à condition qu’ils aient été eux aussi en situation régulière avant le 24 février ; et les non-Ukrainiens mariés à des Ukrainiens. Après, ça se complique. Il y a les réfugiés et apatrides non reconnus avant le 24 février et ceux qui disposent d’un autre type de séjour, comme les étudiants et résidents avec permis de travail. Pour ceux là, le choix revient aux différents États de l’Union européenne. Soit les États activent la protection temporaire pour ces personnes-là soit ils activent leur droit national. Les gens doivent alors déposer une demande d’asile ou de titre de séjour classique. C’est ce qu’on voit poindre, y compris en France.

Il y a une dernière catégorie qui visent ceux qui n’ont pas de titre de résidence en Ukraine. Il peut s’agir d’étudiants en court séjour ou encore de travailleurs venus faire une mission et qui se retrouveront en situation irrégulière dès lors qu’ils ne peuvent pas repartir dans leur pays d’origine. Pour eux, c’est le droit national des pays d’accueil qui vaut. Par ailleurs, la décision européenne prévoit que pour toutes les catégories, hormis les Ukrainiens et les réfugiés et apatrides reconnus en Ukraine et leurs familles, les personnes ne pourront déposer une demande que si elles ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine. Elles ne vont pas être systématiquement expulsées, mais pourront l’être. Cela pourra concerner beaucoup d’étudiants, marocains notamment, qui étaient nombreux en Ukraine. Face à ces distinctions, toutes les associations sont unies pour dire qu’il ne faut pas de discriminations entre les différentes catégories de personnes.

Pour les gens qui entrent dans les « bonnes » cases, en quoi le dispositif de protection temporaire améliore-t-il leur sort ?

Avec cette directive, la protection se déclenche tout de suite. Les personnes n’ont pas besoin de passer par le parcours habituel pour obtenir un titre de séjour. Elles ont aussi immédiatement le droit de travailler et le droit à l’éducation pour les enfants. En France, la durée de la protection est de six mois, renouvelables.

« Quand on a la volonté politique, on trouve les moyens »

En France, les personnes exilées sont maltraitées par les autorités au quotidien, on le voit tous les jours notamment à Calais. Et aujourd’hui, les préfets mettent rapidement un accueil en place pour les réfugiés ukrainiens…

C’est une vraie politique de deux poids, deux mesures. Cela montre aussi que quand on a la volonté politique, on trouve les moyens. C’est ce qu’a fait l’Allemagne en 2015-2016, en accueillant près d’un million de personnes, avant de bloquer ses frontières faute de solidarité européenne. C’est intéressant de voir que nos politiques nous expliquent, quand on les interroge sur le sujet, qu’il faut fermer les frontières pour contrer la montée de l’extrême droite. Mais cela ne marche pas en France, comme on le voit dans les sondages. Et en Allemagne, l’extrême droite a été contenue et a même plutôt régressé entre 2017 et 2021. Je suis intimement persuadée que la parole politique a du poids. Dès lors qu’un gouvernement dit « on accueille », c’est possible.

Le fait que l’UE ait activé cette directive pourrait-il devenir un levier pour les associations, pour faire pression pour l’accueil face aux mouvements de migration ?

On peut espérer que cela soit un point d’appui et que cela serve à d’autres à l’avenir, même si je reste plutôt sceptique.

Jugez-vous que l’accueil des personnes exilées s’est dégradé en France ces dix dernières années ?

On n’arrête pas de faire des lois, et à chaque fois, l’accueil régresse. Le résultat, c’est qu’on a de moins en moins de marge de manœuvre. Tous les militants disent que c’est de plus en plus difficile, y compris de faire régulariser les gens. Prenons la circulaire Valls de 2012 sur la régularisation. Au moment où elle a été adoptée, on a tous râlé parce qu’elle n’allait pas assez loin. Mais aujourd’hui, nous n’arrivons quasiment plus à la faire appliquer. Régulariser est de plus en plus difficile. C’est aussi très variable selon les départements, selon qu’ils reçoivent plus ou moins de demandes de titres de séjour. Dans des départements qui en reçoivent moins, ça bloque moins qu’en région parisienne.

publié le 13 mars 2022

L’exil ukrainien bouscule l’Europe

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Solidarité Dans le sud-est de la Pologne, à quelques kilomètres de la frontière, l’accueil des réfugiés fuyant les bombes russes s’organise dans l’urgence.

Przemysl (Pologne), envoyé spécial.

La neige a cessé de tomber, ce jeudi 10 mars, sur les Basses-Carpates. Le froid est d’autant plus piquant. Même l’encre des stylos gèle. Il faut en réchauffer la mine pour parvenir à prendre des notes. Au poste frontière de Medyka, dans le sud-est de la Pologne, la file ininterrompue des réfugiés venus d’Ukraine ne se tarit pas. Les militaires polonais se ­relaient, ici pour pousser un vieil homme dans son fauteuil roulant, là pour porter les sacs d’une mère de famille en larmes avec ses trois enfants. « Mon mari m’a déposée en voiture avec les enfants, explique-t-elle. Il est reparti pour défendre Kharkiv. »

Aujourd’hui, des barrières ont été installées au bout du chemin qui relie le poste de douane au premier axe routier. Une foule de plus en plus dense y attend les bus qui s’enchaînent pour conduire les nouveaux arrivants vers un des centres d’accueil d’urgence mis en place par la municipalité de Przemysl, à quelques kilomètres de la frontière.

Parmi ces milliers de femmes et d’enfants entassés, quelques hommes âgés et d’autres qui, étrangers, ne sont pas concernés par la mobilisation générale imposée aux Ukrainiens depuis le début de l’attaque russe, le 24 février. Ahmad tient dans ses bras un de ses jumeaux. L’autre est dans l’unique poussette que lui et sa compagne ont pu emporter. Ce père quadragénaire parvient à convaincre le soldat qui les escorte de les mettre à l’abri dans une tente, en attendant le bus. Un peu plus tôt dans la matinée, devant la gare de Przemysl, Boguslaw Swiezy, l’adjoint au maire, parle devant les caméras de la presse internationale. Il porte un uniforme kaki et fait le point sur la situation. Ici, la veille, 15 000 réfugiés sont arrivés en train depuis Lviv, en Ukraine. « Dorénavant, nous accueillons toutes les personnes qui arrivent, sans distinction », nous affirme-t-il, un peu à l’écart.

Des groupes autoproclamés
« patrouilles civiques » ont crié :
« Przemysl reste polonaise ! »

Munis de papiers ou non, tous ceux qui arrivent aujourd’hui à Przemysl depuis l’Ukraine obtiennent un tampon des autorités polonaises apposé sur une fine feuille bleu clair ornée d’une frise dorée : une autorisation de séjour de deux semaines durant lesquelles les personnes doivent se faire enregistrer auprès des services de l’asile et de l’immigration du pays de leur choix. Cela ne semble pas convenir à tout le monde.

Dans un café non loin de la gare, où sont aussi assis quatre  soldats américains, Marta, bénévole du comité polonais d’aide sociale, se souvient de la journée du 1er mars. Plusieurs réfugiés non-ukrainiens étaient sortis du train. « Ils venaient de passer plusieurs semaines bloqués en Biélorussie et ont pu passer par l’Ukraine, explique-t-elle. Il y a eu beaucoup de problèmes. » La gêne de la bénévole à décrire la situation est palpable. Ce mardi-là, des groupes de jeunes autoproclamés « patrouilles civiques » ont circulé en ville criant : « Przemysl reste polonaise ! » Marta montre sur son téléphone plusieurs articles relatant des scènes d’altercations plus ou moins violentes entre habitants, réfugiés et policiers. « Je trouve ça normal d’avoir peur mais, nous, nous accueillons tout le monde », tente de justifier la bénévole, pour qui l’important est surtout de mettre en valeur la solidarité dont font preuve les citoyens polonais face à la guerre en Ukraine.

Chez elle, où elle vit seule pendant que son mari, artisan, effectue des chantiers de rénovation en France, elle héberge depuis deux jours deux jeunes femmes ukrainiennes et leurs enfants. Elle les a recueillis à la gare. « J’étais au travail quand les premiers bombardements, à proximité de Kiev, ont débuté, raconte Alona, assise, le visage grave, sur le canapé de Marta. J’ai reçu la nouvelle par SMS et j’ai immédiatement décidé de partir avec mon fils, Kiril, pour le mettre à l’abri. » La jeune femme de 24 ans a prévu de passer quelques jours chez Marta avant de trouver un bus ou un train pour Lisbonne, où elle a des amis. D’autres réfugiés prennent immédiatement un train vers une autre ville de Pologne ou un aéroport. Certains montent à bord d’un des bus mis en place pour Varsovie. D’autres ont une connaissance venue les chercher. Arrivés en train ou par le poste frontière de Medyka, ils sont tout de même 3 000 par jour, au minimum, à être conduits dans un centre commercial désaffecté de la chaîne britannique de grande distribution Tesco, servant aujourd’hui de lieu de premier accueil.

Chacun essaie de retrouver un semblant de normalité

Dans l’ancienne galerie marchande, les différents boxes, autrefois réservés aux commerces, sont occupés de façon plus ou moins anarchique. On y trouve un lieu de recensement où des militaires polonais enregistrent les nouveaux arrivants et la destination où ils souhaiteraient se rendre en Pologne ou à l’étranger. Sur le mur, derrière les soldats, des particuliers prêts à accueillir des réfugiés ont laissé leurs coordonnées. On trouve également une pharmacie, une salle de jeux pour les enfants, une friperie et des dortoirs répartis par lieux de destination. Au comptoir de ce qui devait être le bar de la galerie marchande, des ONG distribuent des repas.

Des volontaires improvisent des sortes d’agences de voyages dans certains boxes ou directement dans les couloirs. Les réfugiés peuvent y laisser leur nom. Des équipes de solidaires européens, venues livrer des dons à la frontière et ne souhaitant pas repartir à vide, ou des collectivités d’autres pays, ayant envoyé des bus pour acheminer des réfugiés chez elles, y donnent la date de leur départ et le nombre de places dont elles disposent. Les bénévoles mettent les uns et les autres en relation.

Dans les allées bondées, pour s’asseoir, jeune ou âgé, on n’a guère que le sol ou le lit qu’on vous a attribué. Aucun endroit où se doucher, et seulement quelques toilettes. Chacun, cependant, essaie de retrouver un semblant de normalité. Des dessins d’enfants fraîchement réalisés sont accrochés aux murs. Par terre, des adolescents jouent avec leur téléphone portable. Un père exempté de combat, parce qu’atteint de surdité, apprend à sa fille de 3 ans à faire de la trottinette. Elle tombe, puis part en courant. Un groupe de secouristes court également dans le grand dortoir. Une dame fait une crise d’épilepsie. De temps en temps, un haut-parleur annonçant le départ d’un bus tente de passer par-dessus le brouhaha. Six personnes circulent aussi, munies de drapeaux israéliens et de pancartes, proposant de rejoindre une certaine « Opération Exodus ». Des hommes seuls, encore, brandissent des bouts de carton où sont inscrits des destinations et un nombre de places. « Je trouve ça inquiétant, confie un bénévole du Secours populaire français venu en mission pour évaluer les besoins. On nous a déjà rapporté des cas d’enlèvements de femmes et d’enfants. » Rien ne semble prévu pour empêcher ce type de dérives, ni pour proposer un quelconque accompagnement médical ou psychologique.

Le centre créé dans l’urgence fonctionne quasi uniquement sur l’énergie de quelques solidaires locaux et étrangers. L’armée est bien là, mais largement dépassée. Aucune présence du Haut-Commissariat aux réfugiés, de l’Organisation internationale pour les migrations ou de l’Union européenne. Les migrations, ici, semblent en autogestion… Pas d’agents de l’Agence européenne de gardes-frontières. Pas de prises d’empreintes non plus pour alimenter les fichiers du système Eurodac, pierre angulaire du protocole de Dublin, imposant à tout réfugié d’effectuer sa demande d’asile dans le pays d’entrée dans l’UE. C’est le dispositif auquel ont été soumis les exilés fuyant les guerres en Syrie, Libye et Afghanistan. Les bombes de Poutine fissureraient-elles les murs de l’Europe forteresse ? À moins qu’elles ne fassent que révéler le racisme des politiques migratoires européennes de ces dernières années.

 

 

 

 

Guerre en Ukraine. Henriette Steinberg :
« Ne laissons pas la misère
s’ajouter au malheur »

par Henriette Steinberg Secrétaire générale du Secours populaire français, officier de la Légion d’honneur sur www.humanite.fr

Le SPF s’engage aux côtés de la population ukrainienne et appelle à une intense mobilisation. La secrétaire générale de l’association revient sur cette initiative.


 

« Le Secours populaire remercie le journal l’Humanité d’ouvrir ses colonnes à notre appel à la solidarité destiné à notre fonds d’urgence, dont nous avons annoncé la montée en puissance à la fête du journal, en septembre 2021.

Nous parlions alors de répondre à des besoins consécutifs à des catastrophes sismiques et climatiques, de sorte que nous puissions adresser un premier soutien rapidement à nos partenaires pour leur permettre d’acquérir les produits alimentaires et d’urgence dans les zones non frappées les plus proches avant que les prix n’augmentent.

Ce fonds d’urgence conçu pour faire face à des situations exceptionnelles a vocation à concerner aussi notre pays, à l’image de ce que le SPF a mis en œuvre à la suite de la tempête Alex dans le Sud-Est.

Aujourd’hui, les bombardements sur l’Ukraine exigent de notre part une intense mobilisation et l’appel urgent au plus de soutien financier possible pour que notre fonds d’urgence puisse aider nos amis et partenaires sur place.

Cette solidarité a pour objectif de doter nos amis et partenaires des moyens d’urgence nécessaires pour accueillir aux frontières les populations vulnérables, contraintes de se déplacer pour échapper aux bombes, en particulier femmes, enfants et personnes âgées.

Ces centaines de milliers, aujourd’hui ces millions de familles que la guerre sépare ont quitté leur pays, démunies de tout et dans des conditions de violence que l’Europe n’avait plus connues depuis de nombreuses années. Elles sont notamment accueillies en Pologne, en Moldavie, en Roumanie… par des peuples et des associations avec lequels nous avons conduit de nombreux programmes, essentiellement autour du soutien aux enfants accueillis dans des orphelinats, y compris en Ukraine.

Nombre de ceux-là étaient avec nous à notre congrès de Lyon en novembre 2021 pour préparer ensemble le trentième anniversaire du mouvement d’enfants Copain du monde et rendre ce monde plus humain et plus ouvert à l’autre.

Après l’urgence, d’autres besoins vont apparaître

Et l’un des lieux où nous nous préparions à ouvrir un nouveau village d’enfants Copain du monde est situé au carrefour de l’Ukraine, de la Moldavie et de la Roumanie… C’est dire à quel point cette partie du monde fait sens pour le Secours populaire.

Pourquoi cet appel à la solidarité financière ? Parce que nous savons qu’il faut aider les populations qui accueillent à acheter sur place les produits indispensables pour les personnes accueillies, sans risquer de désorganiser l’économie locale.

Il faut aussi pouvoir leur donner des cartes SIM, qu’elles remettront aux familles afin que ces dernières puissent garder le contact avec les leurs restés en Ukraine. Ce fil de la vie que représente l’échange d’un enfant avec son papa, comme de la maman avec celui qui défend son pays, est un soutien sans valeur marchande mais d’une importance qui parle à chacune et chacun d’entre nous.

Nous savons aussi, pour en avoir une longue expérience, que les effets remis aux personnes, dont les produits alimentaires, d’hygiène et de tout ce qui est indispensable pour des enfants en bas âge, doivent être présentés avec des documentations dans les langues du pays. Les produits qui arrivent de notre pays avec des indications en français ne peuvent être utilisés par les populations, qui n’osent pas se servir de ce qu’elles ne connaissent pas.

Cet appel est un appel d’urgence, mais il doit être bien clair pour chacune et chacun qu’après l’urgence d’autres besoins vont apparaître et vraisemblablement justifier des expéditions de produits adaptés à une deuxième phase. Ce sont nos partenaires qui nous diront ce dont ils auront alors besoin.

Par expérience, nous savons que l’arrivée de produits en quantités non maîtrisables par nos partenaires provoque des difficultés qu’ils vont devoir résoudre, allant ainsi à l’inverse de l’objectif de départ.

Un compte rendu sur l’utilisation des fonds recueillis

Le SPF travaille avec ses partenaires de façon précise pour adapter ses modes de faire aux besoins exprimés. Les fédérations et comités partout en France se préparent à aider les familles déplacées qui transiteront ou séjourneront dans nos régions. L’histoire du SPF témoigne de ce que nous nous situons dans la droite ligne de la philosophie du SPF depuis ses origines. Par le passé, et aujourd’hui encore dans d’autres situations, des femmes, des hommes, des enfants quittent leur pays, contraints et forcés par la guerre, pour sauver leur vie.

Sur le long terme, nous travaillons avec nos partenaires à l’élaboration d’outils communs qui vont permettre de rendre compte de l’utilisation des fonds recueillis, à la fois aux donateurs et donatrices, personnes privées, personnes morales, entreprises, mutuelles, fondations, institutions.

Ce compte rendu porte à la fois sur les fonds recueillis et sur les biens remis. Il est également porté à la connaissance de nos partenaires, ce qui permet aux uns et aux autres de disposer d’éléments communicables.

Enfin, et peut-être aurait-il fallu commencer sous ces auspices, le SPF est un enfant de la Résistance, son histoire est connue et il en est fier. Il parle peu et agit beaucoup.

Merci à toutes celles et tous ceux qui soutiennent notre démarche et répondent à notre appel, merci à toutes celles et tous ceux qui voudront nous rejoindre pour ces activités de solidarité dont le fondement est de laisser à chacune et chacun le choix des causes, mais de peser ensemble sur les conséquences. Et merci à l ’Humanité de nous ouvrir ses colonnes. »

 publié le 11 mars 2022

Que chaque réfugié soit accueilli comme les Ukrainiens en France :
l'appel des associations

par  Lucie Hennequin sur www.huffingtonpost.fr/

Les associations d'aide aux réfugiés appellent à ce que l'accueil et le régime de protection temporaire accordés aux Ukrainiens soient élargis à d'autres exilés.

GUERRE - La barre des 10.000 personnes ayant fui l’Ukraine depuis l’invasion russe et qui sont arrivées en France a été franchie aujourd’hui. Les initiatives pour aider et loger les Ukrainiens fuyant la guerre se multiplient. Un élan de solidarité applaudi par les associations, qui appellent à l’élargir aux autres étrangers ayant trouvé refuge en France.

Structures d’accueil, propositions d’hébergement par milliers, délivrance express de papiers... Les Ukrainiens bénéficient d’une mobilisation sans précédent de la part du gouvernement, ce qui est positif, selon les associations.

On se réjouit que toutes ces personnes puissent être accueillies dignement en France, estime Pierre Mathurin, coordinateur de l’association Utopia 56 à Paris. On aimerait juste que cet accueil soit harmonisé auprès des personnes de toutes nationalités qui cherchent un exil en France.”

On se réjouit que toutes ces personnes puissent être accueillies dignement en France, estime Pierre Mathurin, coordinateur de l’association Utopia 56 à Paris. On aimerait juste que cet accueil soit harmonisé auprès des personnes de toutes nationalités qui cherchent un exil en France.”

Une protection temporaire” historique

Les Ukrainiens arrivés dans le pays, pour deux tiers des femmes et des enfants, bénéficient du régime inédit de la “protection temporaire”, activé par l’Union européenne.

Cette décision est historique. La protection temporaire a été créée en 2001 après le conflit en ex-Yougoslavie mais elle n’a jamais été activée”, explique Tcherina Jerolon, responsable “conflits, migrations et justice” chez Amnesty France. “On salue cette directive qui permet d’accueillir les Ukrainiens dans des conditions dignes.”

Cette protection ouvre aux Ukrainiens le droit à un hébergement et à l’obtention d’une autorisation provisoire de séjour de six mois, renouvelable jusqu’à trois ans, ou avant si le conflit prend fin. Dès leur arrivée, ils sont donc en situation régulière, sans avoir besoin de demander le statut de réfugié.

Ils pourront aussi accéder immédiatement aux soins, là où une carence de trois mois est prévue pour les demandeurs d’asile. Ils pourront également travailler, s’évitant là aussi une période de carence de six mois.

S’ils ne sollicitent pas le statut de réfugié, ils bénéficieront tout de même de l’allocation pour demandeur d’asile, “au plafond maximal de 14 euros par jour”, précise le patron de l’Ofii (Office Français de l’Immigration et de l’Intégration).

«Cela confirme que l’Union européenne a les outils nécessaires pour accueillir et protéger les populations qui fuient les conflits.»

- Tcherina Jerolon, Amnesty France     

L’activation de ces mesures inédites est pour les associations un exemple à suivre. “Nous aurions souhaité qu’elle soit appliquée par le passé à d’autres populations dans des pays en guerre, notamment en Afghanistan et en Syrie, souligne Tcherina Jerolon. Cela confirme que l’Union européenne a les outils nécessaires pour accueillir et protéger les populations qui fuient les conflits.”

Pour les acteurs sur le terrain, cette décision prouve que “tout est une question de volonté politique”. “Des bâtiments sont réquisitionnables, de l’argent public peut être trouvé. C’est possible, ça a été mis en place en quelques jours”, note Pierre Mathurin, d’Utopia 56.

Nous ne voulons pas que les Ukrainiens soient mis à la même enseigne que les autres, mais plutôt que le mouvement se fasse dans l’autre sens”, plaide Sophie Djigo, du collectif Migraction 59, qui est présent à Calais.

300.000 morts au Soudan”

Selon l’AFP, l’État a également reçu “20.000 propositions d’hébergement” émises par des particuliers, sans compter 6000 autres offres émanant d’entreprises ou de collectivités.

Pour les associations, cet élan de générosité “détonne” avec l’accueil réservé à d’autres populations arrivées en France et fuyant pourtant également des pays en guerre. ”À Pantin, un gros campement de plus d’une centaine de personnes regroupe des Afghans qui sont à la rue, donne Pierre Mathurin comme exemple. Aucun dispositif de ce type n’a été mis en place après la prise de pouvoir des Talibans.”

Afghanistan, Syrie, Soudan, Éthiopie, Érythrée, population kurde... Sophie Djigo, du collectif Migraction 59, évoque de nombreux pays où la guerre a fait fuir la population de la même manière qu’en Ukraine.

Au Soudan, par exemple, ce sont 300.000 morts depuis les années 2000, 2 millions de déplacés, rappelle-t-elle. Je ne veux pas faire d’échelle des conflits, mais c’est une guerre extrêmement meurtrière.”

«À quel titre, du point de vue du droit, les Ukrainiens bénéficient-ils de cette protection que d’autres citoyens hors Union européenne n’ont pas ?»

- Sophie Djigo, Migraction 59     

Les associations hésitent à parler de racisme. “Les populations de l’Est de l’Europe peuvent aussi faire l’objet de racisme en France, dans d’autres contextes, avance Pierre Mathurin, d’Utopia 56. Si le conflit avait lieu en Roumanie, à cause de la stigmatisation, on ne sait pas si le même dispositif aurait été mis en place.”

Il ajoute tout de même: “Le fait que la population soit blanche et ‘européenne’ facilite la sensibilisation des Français et donc du gouvernement, qui suit l’opinion publique.”

L’Ukraine ne fait pourtant ni partie de l’Union européenne ni de l’espace Schengen. “Nous n’avons pas du tout le même statut juridique. À quel titre, du point de vue du droit, bénéficient-ils de cette protection que d’autres citoyens hors Union européenne n’ont pas? Même question pour les voies de passage vers l’Angleterre”, interroge Sophie Djigo.

Lutter contre les préjugés

À Calais, le collectif Migraction 59 loge des migrants chez des particuliers et fait de l’hébergement de “répit”, en général assez court, pour des personnes en transit, dont la destination est l’Angleterre. Des personnes souvent sans statut et donc non prises en charge par l’État.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, le collectif reçoit des propositions de particuliers voulant accueillir des Ukrainiens. “Quand on leur dit que l’on n’a pas de demandes d’Ukrainiens et qu’on leur propose d’héberger d’autres personnes, ils ne souhaitent pas poursuivre, souligne Sophie Djigo. Les réfugiés africains, du Moyen-Orient ou d’Asie sont souvent synonymes de pauvreté, de menace terroriste... C’est très dur de lutter contre ces préjugés. ”

Le gouvernement anticipe que le nombre d’Ukrainiens trouvant refuge en France pourrait monter à 50.000 voire 100.000 dans les prochaines semaines ou mois. Pour les associations, c’est l’opportunité d’ouvrir un débat sur la politique migratoire de la France.

Si cet élan ne s’élargit pas aux autres exilés, on saura qu’il y a un problème explicite de racisme en France”, estime Sophie Djigo.

publié le 9 mars 2022

La Cimade en opération désintox sur l’immigration

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Chaque semaine, des militants de l’association d’aide aux étrangers vont à la rencontre des passants, pour tenter de lutter contre les idées reçues largement véhiculées sur les exilés.

Le 3 mars à Belleville, à Paris. « On varie les modes d’action. Il y a quelques ­semaines, on a posé de fausses plaques de rue aux noms de personnalités, comme Maria Salomea Sklodowska, alias Marie Curie& »Sadak Souici

«Arrêtons de dire n’importe quoi sur l’immigration ! » Tel est l’intitulé du tract que les militantes de la Cimade distribuent à la sortie du métro Belleville ce jeudi soir. « À l’approche des élections, il nous paraît nécessaire de déconstruire les idées reçues qui circulent à propos des étrangers, explique Michèle Boumendil, bénévole dans une permanence de la Cimade. On varie les modes d’action. Il y a quelques ­semaines, on a posé de fausses plaques de rue aux noms de personnalités, comme Maria Salomea Sklodowska, alias Marie Curie… »

Le but de la dizaine de bénévoles, toutes des femmes, qui alpaguent les passants est d’engager la discussion. Pas si simple. « La dernière fois, un homme a froissé le papier devant moi et me l’a jeté à la figure avec ces mots : “Non, mais vous ne pensez pas qu’il y en a trop ?” rapporte Michèle. Même si ce n’est pas agréable, la rue est un bon thermomètre. Nous, les militants, on a tendance à ne parler qu’à des gens déjà convaincus. Là c’est différent. » Pour preuve, l’échange un peu tendu avec Gilles, professeur des écoles d’une trentaine d’années, qui déclare  : « Ça fait trente ans que le niveau de vie baisse. Ce n’est pas en ouvrant la porte aux étrangers que ça va s’arranger. »

Vivre sous la menace d’une expulsion

La militante argumente : « Vous savez, les étrangers représentent une goutte d’eau dans la population et les experts de l’OCDE ont fait des calculs : ils rapportent plus à la France qu’ils ne lui coûtent. » Pas de quoi convaincre le jeune homme blond aux cheveux courts : « Ma mère habite à Val-d’Argenteuil. Quand j’étais petit, il n’y avait que des Blancs, aujourd’hui ce sont des gens venus de partout… Ils sont peut-être tous en situation régulière ou même nés en France mais mes parents se sentent acculés. Si vous leur dites que les chiffres de l’immigration sont extrêmement faibles, ce n’est pas admissible de leur point de vue. D’autant que ces gens ne travaillen t pas, font du deal ou profitent du système. Il y a des leçons à tirer de tout cela », rétorque l’enseignant, qui a vécu quelque temps à Taïwan, « un modèle en matière de politique migratoire » de son point de vue. « Là-bas, on peut rester tant que l’on a un contrat de travail, sinon, on doit partir. C’est logique. » On lui cite le cas d’un Tunisien d’une soixantaine d’années, rencontré quelques minutes plus tôt. Il travaille depuis quinze ans dans la restauration avec des papiers d’emprunt, mais vit sous la menace d’une expulsion du territoire français, où, pourtant, il a construit sa vie. Michèle lui a d’ailleurs donné rendez-vous dès le lendemain à la permanence de la Cimade. Cet exemple trouve peu d’écho chez Gilles : « Cette situation n’est pas normale, mais à côté de cas comme celui-ci, il y a certainement des gens qui ont le droit de rester alors qu’ils ne le méritent pas », lance-t-il avant de s’éclipser.

Pour Mona, au contraire, l’accueil des étrangers est une évidence. Universitaire et poète d’origine égyptienne, c’est elle qui vient au-devant du groupe de la Cimade. « J’ai été très bien accueillie en France, où j’ai fait mes études. Cela reste le pays des droits de l’homme, les gens sont solidaires, je le vois dans mon quartier, tout le monde s’entraide. Moi-même je prépare à manger pour les sans-abri qui vivent en bas de chez moi… Des gens comme Zemmour ou Le Pen ne passeront pas, croyez-moi », ­affirme avec un grand sourire la sexagénaire aux cheveux rouges.

Certains accueillis, d’autres traqués

Un bel optimisme tempéré par l’arrivée de Sebastian et sa compagne, un couple de touristes polonais qui, tout de suite, font le lien avec l’actualité récente et félicitent les militantes pour leur action « La France doit accueillir les Ukrainiens. En Pologne, toute la société se mobilise en solidarité avec eux, on est fier de les aider. Aussi on fait bien attention à ce que d’autres migrants ne se mélangent pas avec eux pour traverser notre frontière », assène le quadragénaire au visage poupon et au crâne rasé. Un message qui rejoint l’attitude de la mairie de Calais, qui ouvre des hôtels aux Ukrainiens tandis que les autres exilés continuent d’être traqués par la police … « On est heureux de constater la mobilisation européenne pour les réfugiés ukrainiens qui fuient les bombes. Ça prouve bien que, si la volonté politique est là, on a les moyens d’un accueil dans des conditions humaines », précise Michèle, tandis que la Cimade dénonce publiquement « les discours abjects voulant conditionner l’accueil à des questions de culture, de religion, de couleur de peau… ou ramenant celui-ci à une opportunité dont on pourrait “tirer profit” ».

C’est ce racisme ordinaire contre lequel les bénévoles ne désarment pas. « La semaine prochaine, on va aller dans le 16e , chez les nantis, lance Michèle . Si on arrive à en convaincre un ou deux, ce sera toujours ça de gagné ! »

publié le 11 février 2022

Le RAID à Calais : une disproportion à la hauteur de notre inaction

Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Ce vendredi 11 février au matin, un immeuble occupé depuis une semaine par un collectif d’aide aux exilés à Calais a été évacué par les autorités, qui n’ont pas lésiné sur les moyens pour les déloger, faisant appel à un hélicoptère et aux équipes du RAID. Des moyens totalement disproportionnés qui en disent long sur le niveau de défaillance de l’État face à l’accueil des migrants

Un hélicoptère de la gendarmerie nationale qui dépose des hommes du RAID sur le toit d’un immeuble et un secteur bouclé par les forces de l’ordre : ce pourrait être le scénario d’un film d’action ou les moyens mis en place pour le démantèlement d’une filière terroriste. Que nenni. Les forces de l’ordre ont simplement joué les gros bras, ce vendredi au petit matin, devant un groupe d’une vingtaine de militant·es et d’exilé·es, qui occupaient un immeuble inhabité, voué à la démolition, rue d’Ajaccio, à Calais. Leur objectif était de réclamer le respect des droits fondamentaux des plus démuni·es – les migrant·es et les sans-abri –, à commencer par la « réquisition immédiate de tous les bâtiments vides » et « l’arrêt des expulsions de campements de migrants ».

Force est de constater qu’ils n’ont pas été entendus. Le tribunal de Boulogne-sur-Mer avait donné son autorisation la veille, selon le quotidien régional La Voix du Nord, sans que l’avocate de l’un des occupants des lieux n’en soit informée. « Le jeudi 10 février, aux alentours de 15 heures, il m’a été répondu [du tribunal] : “Ne vous inquiétez pas, il n’y a ni demande d’expulsion déposée, ni ordonnance d’expulsion prise à ce jour.” Aujourd’hui, j’ai appris qu’une ordonnance rendue sur requête, déposée mardi 9 février, ordonnait l’expulsion sans respect du principe du contradictoire, malgré mes mails et mes nombreux appels », affirme celle qui avait par ailleurs saisi le tribunal administratif de Lille d’un référé-liberté, et qui exprime aujourd’hui son « désarroi face à un violent déni de justice ».

Qu’importe, la très spectaculaire évacuation a bien eu lieu. Après l’arrivée des hommes du RAID, les occupant·es de l’immeuble squatté ont été contraint·es de sortir mais ont été partiellement protégé·es par leurs soutiens, massé·es à l’extérieur de la tour du quartier Fort Nieulay pour tenter d’empêcher des arrestations. Au milieu des cris et du gaz lacrymogène, les militant·es se sont dispersé·es. Seule une personne aurait été interpellée pour une vérification d’identité, puis libérée. On peut entendre, dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux par le collectif Calais Logement pour toustes, mais aussi dans une vidéo postée par La Voix du Nord, les bruits des explosifs pour ouvrir les portes. Des moyens totalement démesurés, se voulant sans doute « impressionnants », dans la droite ligne de « fermeté » déjà affichée par l’État s’agissant des migrations.

Cela près de trois mois seulement après le naufrage du 24 novembre au large de Calais, qui a coûté la vie à 27 personnes, et à l’occasion duquel ni le président de la République ni le ministre de l’intérieur n’ont remis en cause leur politique d’accueil, ou plutôt de « non-accueil », pour les exilé·es déjà présent·es sur le sol français, confronté·es à la rue et au froid, à la faim parfois, lorsque les interdictions de distribution alimentaire pleuvent, et au harcèlement des forces de l’ordre chargées d’évacuer les lieux de vie des migrant·es toutes les 48 heures, au nom de la doctrine de la préfecture née du démantèlement de la jungle de Calais, qui impose « zéro point de fixation ». Autrement dit, dans les mots des autorités, zéro campement, zéro conditions de vie indignes, zéro personne dehors.

L’ambition serait louable si elle n’était pas bourrée d’hypocrisie, et si elle était accompagnée de la création de solutions d’hébergement pour les personnes exilées présentes sur ce territoire. Empêcher l’installation durable de tout campement dans l’objectif affiché de ne laisser personne à la rue est une chose, ne pas permettre à ces mêmes personnes, dans le même temps, d’avoir un abri en plein hiver, avec des températures souvent négatives, en est une autre. « La première bataille, c’est de loger tout le monde dignement. Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois, ou perdus. C’est une question de dignité, c’est une question d’humanité et d’efficacité », avait martelé Emmanuel Macron à propos des migrant·es, des demandeurs et demandeuses d’asile en juillet 2017.

À Calais, Grande-Synthe, Paris et ailleurs, les nombreuses tentes servant de toit aux personnes sans abri signent l’aveu d’échec du gouvernement à définir les contours d’une véritable politique d’accueil. Une inaction politique grandissante qui nous déshonore. Au nom de quoi décide-t-on, au plus haut sommet de l’État, de l’abandon d’une frange de la société, sous prétexte que celle-ci est étrangère et/ou en exil ? S’agit-il de dissuader les suivants de venir, en répondant naïvement à la théorie d’extrême droite dite de « l’appel d’air », laissant sous-entendre que si l’on accueille bien, cela en attirerait d’autres ? Tout se passe comme si, en France, l’extrême droite devait sans cesse être rassurée, confortée dans ses ignominies.

Que peut-on répondre à celles et ceux qui nous demandent « pourquoi ? » lorsque leur tente a été lacérée, à celles et ceux qui ont vu leurs effets personnels disparaître du jour au lendemain après l’évacuation d’un campement, à celles et ceux qui accusent les forces de l’ordre de les violenter, de briser volontairement l’écran de leur téléphone ou d’uriner sur leur tente ? Il est sûr que les moyens humains et financiers déployés à tous les niveaux à la frontière franco-britannique pourraient être utilisés plus intelligemment.

Pendant ce temps, la société civile, bien qu’épuisée, reste mobilisée aux côtés des exilé·es, avec les moyens du bord. Jour après jour, les citoyen·nes et les associations ratissent Calais pour informer, accueillir et nourrir les migrant·es, bravant les interdits : elles et ils doivent lutter, au quotidien, pour distribuer de simples repas et de l’eau aux personnes exilées dans le Calaisis, au risque d’être verbalisé·es, comme le racontait tout récemment Noke, une bénévole de l’association Calais Food Collective, au micro de Guillaume Meurice, et comme nous le racontions ici, au moment où un nouvel arrêté visant à interdire « toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires » aux organisations non mandatées par l’État dans le centre-ville de Calais était tombé, en septembre 2020. D’autres lui ont succédé.

En octobre et novembre 2021, la grève de la faim entamée par le père Philippe, 75 ans, et deux citoyen·nes solidaires des exilé·es, Anaïs Vogel, 35 ans, et Ludovic Holbein, 38 ans, pour obtenir une pause dans les « violations des droits humains et fondamentaux », n’a pas permis une prise de conscience chez nos dirigeant·es politiques, qui s’étaient contenté·es d’envoyer un médiateur missionné par le ministère de l’intérieur, Didier Leschi (par ailleurs directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration), sans accepter de les recevoir. Le « SAS » devant permettre d’héberger les migrant·es avant leur transfert en centre d’accueil et d’examen des situations administratives (CAES), promis par le médiateur, n’aura pas tenu deux semaines avant de fermer.

Trop occupé à conter son déplacement dans la Vienne à la rencontre des policiers et gendarmes, Gérald Darmanin n’a pas encore réagi à cet énième affront fait aux exilé·es et à leurs droits fondamentaux et au déploiement de moyens disproportionnés pour déloger les membres du collectif Calais Logement pour toustes, qui occupe par ailleurs un autre bâtiment de la ville, rue Frédéric-Sauvage. Il n’a pas manqué en revanche de saluer la décision de Natacha Bouchart, maire Les Républicains de Calais, d’apporter la veille son soutien à Emmanuel Macron à l’approche de l’élection présidentielle. Le signe d’une convergence sur cette approche indigne et inhumaine de la migration en France.


 


 

 

 

L’État dépense un demi-milliard d’euros d’argent public par an pour harceler quelques milliers d’exilés

par Maïa Courtois et Simon Mauvieux sur https://basta.media

Déploiement incessant de forces de l’ordre supplémentaires aux frontières pour traquer les exilés ; inflation de barbelés, caméras, murs ou drones… basta! a enquêté sur le coût d’une politique répressive aberrante.

« Comment se fait-il que l’urgence actuelle, le dénuement de ces migrants en mal de traversée de la Manche, ne trouve pas dans ces millions d’euros quelques-uns qu’on appellerait les euros de la dignité ? » écrit le député Sébastien Nadot (Libertés et Territoires) en introduction du rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les migrations, paru en novembre 2021.

Pour la première fois, les députés membres de cette commission d’enquête, dont la rapporteure Sonia Krimi est issue de la majorité, ont eu accès à des données suffisantes pour évaluer le coût de la stratégie de l’Intérieur pour contrôler la frontière franco-britannique. 337 agents des forces de l’ordre « mobiles » – CRS et escadrons de gendarmes – se sont succédé en 2020 le long du littoral nord de la France pour assurer cette mission. Ce sont ces unités qui s’occupent d’évacuer les camps à Calais ou de confisquer les biens des exilés Ce déploiement a coûté au moins 86 millions d’euros à l’État, rien que pour une année [1].

Ces forces mobiles s’ajoutent aux effectifs de forces territoriales implantées en permanence, dont ceux de la police aux frontières (PAF) [2]. S’agissant des effectifs déployés en 2021 et pour l’année à venir, la préfecture du Pas-de-Calais fait vœu de silence : « Nous ne communiquons pas sur le dispositif opérationnel en œuvre à Calais ».

Coût de la « bunkérisation » de la frontière franco-britannique : 425 millions d’euros depuis 2017

L’année 2021 a aussi été l’occasion pour le ministère de l’Intérieur de passer commande pour du matériel spécifique, lui aussi coûteux. « Plus de 100 véhicules mobiles » ont été achetés par l’Intérieur, dont « des quads, 4×4, bateaux de type Zodiac, véhicules dotés de moyens de surveillance et de détection perfectionnés », annonce le ministère en novembre 2021. Une partie de ces véhicules a été livrée fin 2021, tandis que d’autres le seront courant 2022. À cela s’ajoute « des caméras thermiques, 300 lampes » ou encore « 160 projecteurs d’éclairage tactique » et « des moyens d’interceptions et de communication ». Coût total de ces équipements récemment commandés : 11 millions d’euros. La commande a été passée « dans le cadre de notre accord de coopération avec le Royaume-Uni », précise le ministère de l’Intérieur.

Des kilomètres de grilles entourent l’ancienne « jungle », un vaste campement d’exilés, démantelée en 2016. De 2012 à 2017, près de 300 millions d’euros sont dépensés afin de rendre étanche le littoral du Nord et du Pas-de-Calais, à proximité des ports et zones ferroviaires. Depuis 2017, ce sont à nouveau 425 millions d’euros qui ont été déboursés.

Avant même cette commande et le déploiement d’unités mobiles supplémentaires, la « bunkérisation » de la frontière franco-britannique représente pour l’État français 425 millions d’euros de dépenses depuis 2017 : dispositifs de vidéosurveillance, contrats de sécurité privée dans les ports, mur anti-intrusion, drones, centres de contrôle… Ce calcul, non-exhaustif, émane du rapport d’enquête sur « 30 ans de politique de dissuasion », coordonné par le chercheur Pierre Bonnevalle pour la Plateforme des soutiens aux migrants et migrantes (PSM), et paru le 4 février.

Des multinationales comme Thales, ou Vinci, sont les premières à bénéficier de ce marché sécuritaire. L’utilisation d’un drone Watchkeeper, conçu par Thales, pour surveiller le Channel coûte ainsi la bagatelle de 15 millions d’euros. Pour l’installation d’un scanner détectant la présence de personnes dans l’ultime gare avant d’entrer dans le tunnel sous la Manche, Eurotunnel a déboursé plus de 6 millions d’euros... Le rapport dresse dans le détail l’ensemble de ces dépenses. 425 millions d’euros, cela équivaut à la construction d’un hôpital, de 11 lycées ou de 17 collèges modernes [3].

85 % des dépenses pour la répression, 15 % pour l’accueil

En comparaison, les dépenses de l’État concernant le dispositif humanitaire – hébergement, aide alimentaire, accès à l’eau… – dans les départements du Pas-de-Calais et du Nord s’élèvent à 25,5 millions d’euros en 2020, selon la DGEF. « Le premier déséquilibre concerne la nature des dépenses : 85 % des dépenses exécutées financent la sécurisation des territoires et 15 % sont dédiées à la prise en charge sanitaire, sociale ou humanitaire des populations migrantes », résument les auteurs du rapport parlementaire. L’enveloppe dédiée à l’aide humanitaire a même légèrement diminué en 2021, malgré l’urgence constante sur le terrain. L’État a investi 22 millions d’euros, selon les chiffres communiqués par la préfecture du Pas-de-Calais.

Bunkérisation

Grillages et barbelés, murs anti-intrusion, vidéosurveillance, drones, caméras thermiques, centres de contrôle, gardiennages privés... Un rapport dénonce la « bunkérisation » du littoral nord et détaille avec précision l’ensemble des dépenses depuis 1998.

La multiplication des traversées en bateaux de fortune de la Manche - conséquence des contrôles accrus du réseau routier - n’a « pas donné lieu à l’affectation de moyens nouveaux » en 2020, indique la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord aux députés. Les sauvetages en mer se font donc à budget constant. Contactée pour savoir si un supplément avait été débloqué en 2021 ou le sera en 2022, la préfecture maritime n’a pas donné suite.

Il n’y a pas qu’à Calais où des forces supplémentaires sont déployées. Le long de la frontière franco-italienne, l’accumulation de moyens humains et technologiques est également frappante. Depuis 2015 et le rétablissement des contrôles aux frontières intérieures à la suite des attentats à Paris, l’État a engagé une véritable militarisation de la frontière, au motif initial de lutte contre le terrorisme. Trois points de passage sont particulièrement surveillés : celui de Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes, de Menton et de la vallée de la Roya dans les Alpes-Maritimes. Les forces mobiles patrouillent à pied ou en motoneige pour attraper ceux qui passent la frontière, avant de les livrer aux autorités italiennes.

À Montgenèvre, après l’attentat de Nice en 2020, 30 gendarmes se sont greffés aux 55 déjà présents sur place. Dix policiers et vingt militaires de l’opération Sentinelles ont également été déployés. Deux ans plus tard, la frontière continue de se militariser. Deux escadrons de gendarmerie mobile sont désormais postés en permanence à Montgenèvre, soit 140 gendarmes, ainsi que 30 militaires de l’opération Sentinelles et désormais 10 policiers supplémentaires de la PAF, en plus de 50 déjà présents. Dans les Alpes-Maritime, vers Menton et La Roya, ce sont trois compagnies de CRS et trois escadrons de gendarmerie mobiles qui patrouillent à la frontière, dans les gares et sur les routes, à la recherche de personnes exilées.

Basta! a sollicité le ministère de l’Intérieur pour connaître les dépenses consacrées à ces missions, qui n’a pas répondu à nos demandes d’entretien. En reprenant le calcul du coût des effectifs des forces mobiles à Calais établi par la commission d’enquête parlementaire, le coût annuel du déploiement des forces mobiles à la frontière franco-italienne avoisinerait les 188 millions d’euros (voir notre encadré pour la méthodologie retenue pour ces calculs). Du côté des Pyrénées, où quatre unités mobiles sont mobilisées, ce coût peut être estimé à 102 millions d’euros.

« Tout le monde dit que la mission de contrôle de la frontière ne sert à rien »

En additionnant ces estimations, le surcoût pour les dépenses publiques avoisinent donc les 376 millions d’euros par an (86 millions pour le littoral nord, 188 millions pour les Alpes, 102 millions pour les Pyrénées). C’est l’équivalent de l’embauche de 7000 postes d’enseignants ou d’aide-soignants [4]. Si on y ajoute les dépenses annuelles moyennes de « bunkérisation » du littoral nord, on approche le demi-milliard d’euros !

Repère :

Comment a-t-on calculé le coût des déploiements des forces de l’ordre ?

Pour estimer le coût des déploiements de forces de l’ordre supplémentaires aux frontières, nous nous sommes basés sur les chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur aux auteurs du rapport d’enquête parlementaire sur les migrations.

Le déploiement de 337 agents des forces de l’ordre « mobiles » – CRS et escadrons de gendarmes – en 2020 le long du littoral nord de la France a coûté 86 millions d’euros. Le ministère n’a pas précisé ce qu’incluait ou non ce chiffre, mais cela induit des dépenses spécifiques (hébergement sur place, logistique, primes…).

 337 agents = 86 millions d’euros.

À la frontière franco-italienne, nous avons comptabilisé 2 escadrons de garde mobile (EGM) à Briançon (là le chiffre est précis : 140 agents), 3 EGM et 3 CRS dans les Alpes-Maritimes. Pour les unités, en absence d’effectifs précis, nous avons retenu un effectif moyen de 100 agents par unité (110 en théorie pour les EGM, 130 pour les CRS, mais ces effectifs incluent les agents dédiés à la logistique et pas forcément sur le terrain).

 740 agents (140 + 600) = 188 millions d’euros.

Dans les Pyrénées, Emmanuel Macron a annoncé en octobre 2021 le déploiement d’au moins « quatre unités mobiles ».

 400 agents = 102 millions d’euros.

Soit un total de 376 millions d’euros.

Et ce montant n’englobe pas l’ensemble des missions de contrôle aux frontières (moyens affectés à la PAF ou aux gendarmeries locales, militaires de l’opération Sentinelle) ; ni toutes les dépenses liées à l’acquisition de matériel de surveillance. Ni celles dédiées au fonctionnement des centres de rétention ou des maintiens en « zones d’attente »... En 2020, en plus de ces déploiements supplémentaires, l’État a consacré 1,36 milliard à la lutte contre l’immigration, selon les données inclues dans chaque projet de loi de finances annuel, que Pierre Bonneval a compilé. En une décennie, l’enveloppe budgétaire a quasiment doublé !

Avec cette débauche de moyens, l’État entend bien montrer qu’il gère ses frontières « fermement mais humainement », dans un « en même temps » très macronien. Depuis 2015, les effets d’annonce se succèdent. Doublement d’effectifs en 2020, déploiement de Sentinelles, renforcement des contrôles, lutte contre le terrorisme ; des éléments de langages qui contribuent à criminaliser l’asile, et à pointer l’immigration comme un problème de sécurité nationale. Mais pour quels résultats ?

Si la parole des forces de l’ordre est contrôlée par leur hiérarchie, quelques échos s’échappent du très opaque poste-frontière de Montgenèvre. Début 2021, lors d’une visite parlementaire, un agent de police affirmait que « 100 % » des exilés refoulés en Italie « finissent par passer » la frontière vers la France, d’après un enregistrement que nous avons obtenu. Un point de vue confirmé par Elsa Tyzsler, chercheuse au CNRS, qui a passé plusieurs mois sur place, pour travailler sur les violences de genre subies par les exilés. Dans le cadre de sa recherche, elle a rencontré plusieurs policiers et gendarmes, qui ont témoigné d’un sentiment d’inutilité. « À Briançon, tout le monde dit que la mission de contrôle de la frontière ne sert à rien, parce que 100 % des gens passent », rapporte-t-elle. « Ce dispositif permet aujourd’hui une gestion maîtrisée des flux », nous soutient pourtant la préfecture.

Une politique « coûteuse, vaine et inefficace »

À Briançon, comme à Calais, le déploiement toujours plus massif de forces de l’ordre apparaît comme un cache misère de l’échec des politiques d’accueil. En novembre 2021, face à la suroccupation de l’unique centre d’hébergement de Briançon, Terrasses Solidaires, géré et financé par des associations, la préfète Martine Clavel a balayé l’idée d’ouvrir un centre financé par l’État. « Mon objectif premier reste la fermeture de la frontière », a-t-elle insisté, faisant fi du droit international garantissant à quiconque la possibilité de demander l’asile à n’importe quelle frontière. Deux mois plus tôt, elle avait déclaré par voie de communiqué que ce refuge était « bien identifié par les réseaux de passeurs » : comprendre, qu’il était responsable de l’arrivée des exilés dans la région. On retrouve ici la théorie de l’appel d’air, maintes fois démentie, derrière laquelle se cache l’État lorsqu’il est question d’accueil des exilés.

« La frontière, on la regarde de Paris : c’est symbolique. Elle représente une marge d’où vient l’ennemi, le danger ; et quand on est tout proche, on voit des personnes, qui traversent… Symboliquement, il faut montrer que l’on fait quelque chose », analyse Cristina Del Biaggio, maîtresse de conférences à l’Institut d’urbanisme et de géographie alpine de Grenoble et spécialiste des politiques d’asile. Lors de la présentation du rapport parlementaire, la Défenseure des droits, Claire Hédon, avait qualifié la politique de déploiement des forces de l’ordre au littoral nord de « coûteuse, vaine et inefficace ». « Il faut aussi avoir conscience d’un chiffre : les trois quarts des personnes qui arrivent à traverser La Manche sont éligibles au droit d’asile au Royaume-Uni », confie également la Défenseure des droits à basta!. Cela laisse perplexe quant à l’utilité de ces centaines de millions d’euros dépensés.

Inefficace, inutile, mais surtout dangereuse. La mort de 27 personnes dans la Manche en octobre dernier a mis à nu l’échec de la politique migratoire française. Les drames quotidiens s’enchaînent. Le 14 janvier, un homme est mort en tentant la traversée vers l’Angleterre. Le 15, puis le 25, deux exilés sont morts percutés sur la rocade de Calais. Pendant ce temps, les expulsions de campements se poursuivent, inflexiblement, tous les deux jours. « Les hiérarchies sont parfaitement au courant » du manque d’efficacité et des dangers engendrés, estime Elsa Tyzsler, « mais il s’agit de "performer" la souveraineté, la défense de la frontière ».

[1] Ces chiffres ont été communiqués aux députés par la Direction générale des étrangers en France (DGEF).

[2] Le coût total de ces effectifs permanents plus celui des unités déployées spécialement atteint 178 millions d’euros.

[3] Sur la base du coût de construction du CHU de Caen, d’un lycée de 1000 places à Carquefou, d’un collège « haute qualité environnementale » de 200 places.

[4] Équivalence estimée sur la base du coût moyen d’un salarié, de 53 000 euros selon l’Insee.

publié le 8 février 2022

Hauts-de-Seine : soixante jeunes en formation menacés d’expulsion

Par Margaux Dzuilka sur www.bondyblog.fr

Ils sont arrivés seuls du Congo, de Guinée ou encore du Cameroun pour se bâtir un futur en France. Pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance durant leur minorité et désormais scolarisés, certains se retrouvent pourtant à leurs 18 ans, sommés de quitter le territoire. Dans le département des Hauts-de-Seine, ils sont une soixantaine, à avoir vu leurs rêves d’avenir se heurter à l’administration française. 

C’est l’histoire de celles et ceux pour qui la majorité ne rime pas avec liberté, mais avec « coup d’arrêt ». De celles et ceux que la France a accueilli, pris en charge, hébergés, encadrés et formés et qui reçoivent une obligation de quitter le territoire français (OQTF), pour leur 18e anniversaire. « Depuis ce jour, je reste à la maison, mon contrat est suspendu. C’est comme si toute ma vie s’était effondrée d’un coup. Moralement, ça ne va pas du tout », témoigne Emeraude, 19 ans, pull à col roulé noir, nerveusement installée dans le fauteuil d’un café Place de la République à Paris. Abdoualye, 20 ans, parle lui d’un courrier qui a tout bouleversé : « C’est comme si ma vie était remise à zéro de tous les efforts que j’ai eu à fournir ». 

Depuis septembre 2020, c’est une pluie d’OQTF qui s’abat sur les jeunes majeurs étrangers du département.

Comme Emeraude et Abdoulaye, ils sont actuellement près de soixante jeunes en formation, dans le seul département des Hauts-de-Seine (92), à faire l’objet d’une mesure d’éloignement. « Depuis septembre 2020, c’est une pluie d’OQTF qui s’abat sur les jeunes majeurs étrangers du département, alors qu’en moyenne jusqu’à présent, nous en recensions entre trois et cinq par an », expose Armelle Gardien, membre du Réseau éducation sans frontières (RESF) depuis 2004.

Le réseau qui milite contre l’éloignement d’enfants étrangers scolarisés en France recense les jeunes sous le coup d’OQTF, comme Djibril* en première année de bac professionnel maintenance des équipements industriels à qui la Préfecture de Nanterre oppose de ne pas pouvoir justifier six mois de formation ; Alioune*, en deuxième année de CAP vente, chez qui les services de l’immigration pointent « des résultats scolaires passables et des absences injustifiées »  ou encore Taha*, apprenti boulanger à Asnières-sur-Seine, à qui l’on reproche d’envoyer des messages à sa famille restée dans son pays de naissance.

Des critères administratifs qui laissent la place à l’arbitraire en préfecture

Le titre de séjour « vie privée et familiale » est normalement délivré de plein droit pour les jeunes ayant été confiés aux services de l’Aide sociale à l’enfance avant leur 16ème anniversaire. Cette carte est délivrée sous trois conditions : avoir une formation qualifiante sérieuse, ne plus avoir de lien fort et régulier avec le pays d’origine et un avis favorable de la structure d’accueil concernant son insertion dans la société française. « Des critères flous et ambigus qui laissent un arbitraire total aux Préfectures », tacle le sénateur PS de Saône-et-Loire, Jérôme Durain, auteur de la proposition de loi Ravacley qui visait à sécuriser l’intégration de ces jeunes majeurs étrangers sur le territoire, finalement rejetée par le Sénat le 13 octobre dernier.

Cette augmentation des refus de titre de séjour – que les bénévoles de RESF 92 jugent « dramatique et exponentielle » – est niée par la Préfecture qui dit avoir reçu 399 mineurs non accompagnés  en 2021, contre 97 en 2020, et qui assure que « le taux d’OQTF délivrées suite à ces examens n’a pas évolué », sans toutefois donner de chiffres précis. « Il faut avant tout se rappeler que derrière ces chiffres, ce sont des vraies vies avec des parcours et des histoires difficiles ! », déplore Armelle Gardien, qui a soutenu de nombreux jeunes sans papiers lorsqu’elle était professeur dans un lycée du département.

S’il t’arrive quelque chose, personne ne va te chercher

Les histoires de ces jeunes étrangers en formation sont avant tout des histoires d’exil. Emeraude a 15 ans lorsqu’elle décide de fuir, seule, la République démocratique du Congo, après l’assassinat de son père par des rebelles dans le nord du pays. Arrivée en août 2017 chez des amis de ses parents, la jeune femme subit des menaces : « La femme m’a dit : ‘de toute façon, s’il t’arrive quelque chose, personne ne va te chercher’ ». Ce jour-là, Emeraude prend son sac à dos et file dans la nuit. À un arrêt de bus, elle croise le chemin d’une dame qui parle sa langue maternelle. Emeraude implore son aide et atterrit à Etap’Ado, un service d’écoute et de soutien pour adolescents à Pantin en Seine-Saint-Denis.

Abdoulaye, lui, arrive de Guinée Conakry, mi-2017. Il a 15 ans et demi, ne connaît personne en France et présente des douleurs très intenses au niveau de la tête. « Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’il se passait, je me suis dit, je vais mourir comme ça, tout seul, dans la rue, dans un pays que je ne connais pas ».

À l’hôpital de Colombes, les médecins lui diagnostiquent des céphalées graves. Après quatorze jours d’hospitalisation, il est pris en charge par l’ASE. « À ce moment-là, je pensais que j’allais commencer à vivre ce que j’avais dans la tête, c’est-à-dire la scolarité et l’éducation », explique le jeune Guinéen.

Je savais que l’ASE n’allait pas s’occuper de moi toute la vie, qu’il fallait que je trouve un travail au plus vite. 

Malgré les placements en foyers et les incertitudes qui planent sur leurs situations, les deux jeunes se rattachent à leurs études. Émeraude obtient en juin 2020 un bac professionnel mention bien au lycée Louis Dardenne de Vanves avant de s’inscrire en BTS gestion des PME (petites et moyennes entreprises, NDLR) en alternance au sein de l’entreprise de BTP ERI. « J’ai toujours voulu avoir le plus de diplômes possible pour ne pas galérer plus tard. Mon rêve, c’est de diriger une entreprise », confie la jeune femme, en buvant son chocolat chaud.

Lors de son choix entre la filière générale ou professionnelle, Abdoulaye, lui, pense à sa situation administrative : « Je savais que l’ASE n’allait pas s’occuper de moi toute la vie, qu’il fallait que je trouve un travail au plus vite ». Alors le jeune homme s’inscrit en bac professionnel Accompagnement, soins et services à la personne : « Toute ma vie, j’ai été malade, toute ma vie, on s’est occupé de moi, alors m’inscrire dans cette filière, c’était un moyen de renvoyer l’ascenseur ». 

Des examens qui se multiplient et pénalisent

Parce qu’ils savent qu’il leur faut plus qu’à d’autres prouver leur intégration dans la société française, Emeraude et Abdoulaye s’investissent dans leurs formations respectives et tentent de surmonter le traumatisme de l’exil grâce à leurs rêves d’avenir en France. Leur majorité approchant, ils se soumettent à l’examen anticipé de leur situation administrative, généralisé par la circulaire Darmanin du 21 septembre 2020, visant à éviter les ruptures de droits. « En réalité, ces convocations forcées pénalisent les jeunes qui ne justifient pas encore de six mois de formation ! », fustige Armelle Gardien.

Pour Abdoulaye, la décision de la Préfecture se fait attendre et puis le couperet tombe, le 30 août 2021. « Je ne peux pas vous décrire le choc de recevoir cette OQTF. Je ne m’attendais pas à être renvoyé, j’avais mis tellement d’énergie dans ma formation. Ils disent que je n’essaye pas de m’insérer dans la société française alors que je suis investi dans trois associations. Ils disent aussi que j’entretiens des relations avec mon pays d’origine alors qu’il ne me reste plus qu’un ami là-bas ! », s’emporte le jeune homme.

Pour Emeraude, le courrier fatidique arrive le 21 septembre 2021 : OQTF 30 jours (ce qui signifie qu’elle a 30 jours pour quitter le territoire, NDLR) avec IRTF (Interdiction de retour sur le territoire français) d’un an. « Franchement ils ont tapé fort », lâche la jeune étudiante. Le Préfet des Hauts-de-Seine pointe dans le document que le Bondy Blog a pu consulter, une absence « de fortes attaches familiales sur le territoire français » et la production « de faux documents d’état-civil en vue de l’obtention d’un titre de séjour ».

Pour faire du chiffre, on commence par les plus fragiles. 

« Comme il manque toujours une information dans ces papiers d’état-civil, c’est le filon parfait que l’administration a trouvé pour déclarer ces actes non-probants, sans s’inquiéter de savoir que ces mêmes actes ont permis aux jeunes d’être déclarés mineurs et placés sous la protection de l’ASE quelques années plus tôt. Évidemment, ça n’a pas beaucoup de sens de mettre à la porte ces jeunes à 18 ans, mais c’est clairement la volonté du ministère de l’Intérieur de ne pas leur délivrer de titre de séjour. Tout cela relève de choix politiques ! », tranche maître Sarah Scalbert, l’avocate spécialisée en droit des étrangers qui représente Emeraude devant le tribunal administratif de Pontoise afin de faire annuler la décision de la Préfecture. « Le cas d’Emeraude est le résultat d’une obsession documentaire et d’un durcissement envers les jeunes, les plus isolés par définition. Pour faire du chiffre, on commence par les plus fragiles », résume Armelle Gardien.

Depuis l’expiration de leurs récépissés, Émeraude et Abdoulaye voient leurs vies mises sur pause. Ils ne peuvent se rendre ni à l’école ni au travail. Du jour au lendemain, ils se retrouvent sans ressources financières, excepté les 300 euros perçus grâce à leurs contrats jeunes majeurs avec l’ASE. Emeraude dit ne plus trouver de raisons pour se lever le matin. Abdoulaye, lui, admet être suivi depuis la réception de son courrier, au centre médico-psychiatrique de Suresnes. « Je ne vais plus en cours depuis quatre mois. Je n’arrête pas d’avoir des idées noires dans la tête. Je n’arrête pas d’y penser, ça me ramène à tous mes problèmes, à tout ce que j’ai essayé de fuir en quittant mon pays », témoigne-t-il.

J’avais un avenir tout tracé. 

Pour tenter d’établir un rapport de force et crier au monde l’injustice de sa situation, Emeraude a choisi de médiatiser son histoire, d’écrire une pétition (16 179 signatures) et d’envoyer une lettre ouverte à Brigitte et Emmanuel Macron : « Madame, Monsieur le Président, je vous demande au nom des jeunes majeur.e.s étranger·e·s interrompu·e·s comme moi brutalement dans leur formation, de ne pas céder aux paroles fausses de ceux qui ne nous connaissent pas et nous montrent du doigt, et de prendre les mesures réglementaires qui nous permettent à nouveau de croire en notre avenir ici. »

Quelque soit la décision de la Préfecture, Emeraude assure qu’elle ne retournera jamais d’où elle vient : « Si j’y retourne, je sais que je ne survivrai pas. J’ai réussi à bâtir ici une vie digne, malgré tout ce que j’ai traversé. J’ai eu des diplômes, j’ai trouvé du travail dans une bonne entreprise, j’ai une bonne école, un projet de livre, j’avais un avenir tout tracé. Si c’est vraiment des êtres humains, ils pourraient comprendre que beaucoup de jeunes qui sont sans avenir n’ont que leurs études pour s’en sortir ».

Un long combat contre la Préfecture

« Aujourd’hui, il faut que je vive avec ça jusqu’à ce que j’obtienne mon titre de séjour, c’est mon combat. Il y a des gens qui m’aident, mais c’est à moi de tout donner », expose Aboudlaye qui entame lui aussi un long combat contre la Préfecture avec l’aide de sa référente ASE, du réseau RESF et d’un avocat spécialisé. Un combat qui, parfois, peut déboucher sur une suspension ou une annulation de la mesure d’éloignement par le tribunal administratif. C’est le cas d’Emeraude qui a finalement réussi à obtenir en novembre dernier, une APS (Autorisation provisoire de séjour), lui permettant de reprendre ses activités. « On gagne souvent sur une erreur manifeste d’appréciation, lorsque l’on démontre devant les juges administratifs le vrai chemin qui a été fait par le jeune, grâce à l’investissement des services sociaux et scolaires français », détaille son avocate Maître Scalbert.

Mais jusqu’à quand ces recours seront-ils possibles ? « Je pensais naïvement que les lois changeraient dans le bon sens mais avec la droitisation de la société, c’est de pire en pire », se désole Armelle Gardien. Abdoulaye, lui, s’interroge : « La France, ce n’était pas censée être la nation de l’égalité, de la fraternité ? Franchement sur les plateaux télé, quand j’entends certains hommes politiques parler d’immigration, c’est à se demander où est la fraternité ? Où est la solidarité ? ». À l’approche des élections présidentielles, la prédominance des débats identitaires laissent présager des jours encore plus sombres pour ces jeunes à l’avenir en suspens.

publié le 21 janvier 2022

Bataille aérienne au-dessus de la Méditerranée pour sauver les exilés ou les refouler vers l’enfer libyen

par Cy Lecerf Maulpoix sur https://basta.media

Repérer, alerter, sauver : l’aide aux migrants en Méditerranée passe aussi par les airs où, avec quelques avions, une poignée d’ONG lutte contre le déploiement par l’Union européenne d’armes toujours plus sophistiquées.

Un soleil levant rougeoie à l’horizon depuis à peine une heure dans le petit aéroport de l’île de Lampedusa, située entre la Tunisie et la Sicile. Les trois membres de l’équipage du Seabird, l’avion de l’organisation allemande Sea-Watch piloté par l’ONG suisse Humanitarian Pilote Initiative (HPI), s’engagent sur les pistes. Le tarmac est quasi désert, à l’exception de l’hélicoptère noir et jaune de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et garde-côtes créée en 2004 pour protéger les frontières extérieures de l’espace Schengen.

Le fort vent est enfin tombé. « C’est un jour où l’on peut s’attendre à de nombreux bateaux », commente Olivier, ancien pilote de ligne d’Air France, désormais formateur et pilote pour HPI, en charge de vérifier l’état de l’avion avant de le conduire pendant sept heures.

Pour effectuer une mission de cette longueur et économiser le fioul, l’appareil n’accueille aujourd’hui que quatre personnes. Paires de jumelles, tablettes électroniques, caméra et appareil photo assorti d’un zoom longue distance complètent l’attirail nécessaire à la mission. À 8 h 30, le Seabird s’élève. Il restera approximativement entre 300 et 500 mètres au-dessus du niveau de la mer afin de conserver une altitude propice au repérage d’embarcations.

Ce matin, la mer gris bleu se fond quasi complètement dans l’horizon brumeux alors que l’appareil traverse la zone SAR (Search and Rescue) maltaise avant de parvenir dans la SAR libyenne. Depuis les années 1980, la Méditerranée est divisée en zones de recherche et de sauvetage à la charge des pays qui la jouxtent comme l’Italie, la Grèce ou Malte. Ces derniers ont la responsabilité de ramener, selon le droit maritime international, les personnes et les embarcations en situation de détresse dans un port sûr.

En dépit des risques de sévices, de torture ou d’esclavage encourus par les migrants en Libye, le pays dispose d’une SAR depuis juin 2018 reconnue par l’Organisation maritime internationale (OMI) et soutenue structurellement et financièrement par l’Italie et l’Union européenne. Le financement d’un centre de coordination de recherche maritime à Tripoli, de services de garde-côtes en charge de ramener les personnes en Libye, a été maintes fois épinglé par différents médias et ONG [1]. Un processus qui raconte l’externalisation du contrôle des migrations et la dissimulation du rôle des pays européens dans le refoulement de milliers de personnes chaque année.

Dans les airs comme en mer : alerter et sauver

La mission entreprise par le Seabird se déroule donc dans la zone de recherche où les risques d’interception par les gardes-côtes libyens sont les plus grands. L’avion prévoit ainsi de serpenter dans les airs, en restant en contact étroit avec une équipe basée à Berlin et le réseau Alarm Phone qui communique des informations permettant la localisation d’embarcations en détresse. Ce matin, les bateaux sont très nombreux.

Distinguer une embarcation de migrants n’est pas toujours facile depuis les airs, notamment lorsqu’il s’agit de petits esquifs de bois qui peuvent ressembler à des bateaux de pêche. La forme, la couleur, le nombre de personnes à bord, la rapidité de l’embarcation sur l’eau sont des éléments déterminants. Dans les heures qui suivent, le Seabird repère ainsi un bateau perdu, et lui indique la direction des côtes italiennes en se penchant successivement de gauche à droite avec ses ailes, traçant une sorte d’oscillation dans les airs perceptible depuis la mer.

« Des airs, tu vois beaucoup de choses mais tu ne peux pas agir directement, le mieux que tu puisses faire est de mettre la pression sur d’autres acteurs. »

Il alerte également les centres de coordination de secours en mer, des navires d’ONGs ou de marine marchande susceptibles de ramener plusieurs embarcations vers les côtes italiennes avant l’arrivée des gardes-côtes libyens. « Des airs, tu vois beaucoup de choses mais tu ne peux pas agir directement », explique Chloe, chercheuse et membre de Sea-Watch de longue date. « Le mieux que tu puisses faire est de mettre la pression sur d’autres acteurs. »

Vers onze heures, des informations transmises à l’équipage indiquent la présence d’un embarcation dans une zone survolée par un drone, indiquant probablement la transmission rapide d’informations aux gardes-côtes libyens. Un dialogue débute avec le navire de l’organisation, le Sea-Watch 4, également en mer. À notre arrivée, les gardes-côtes sont déjà présents et parvenus à intercepter le bateau d’une cinquantaine de personnes. Certaines se sont jetées à l’eau pour rejoindre le bateau de l’ONG en approche. Il s’agit alors de filmer, de prendre des photos depuis les airs pour consigner, de garder trace de ce qui se déroule, notamment en cas de sévices ou de violences commises par les gardes-côtes. Dans ce cas précis, les personnes repêchées par l’équipage du Sea-Watch 4 sont saines et sauves tandis que celles sur le ponton du bateau des gardes-côtes seront ramenées en Libye.

Aux alentours de midi, plusieurs embarcations dégonflées ou des carcasses de bateaux brûlés flottent, encore fumantes, sur la mer indiquant de nombreuses interceptions et la destruction des moteurs par les gardes-côtes libyens. Après presque six heures de mission, l’appareil reçoit une nouvelle information d’un cas de détresse, très proche des côtes libyennes. Moins autonome que les drones, qui peuvent patrouiller plus d’un jour entier, le Seabird doit se résoudre à faire demi-tour faute de fioul suffisant. Il faut prévoir plus d’une heure de voyage retour. Sur le trajet, même si la chaleur dans l’avion encourage l’assoupissement, il faut continuer à se concentrer pour pouvoir donner l’alerte si des gens en détresse sont aperçus.

Une débauche de moyens : drones, hautes technologies et des centaines de millions d’euros dépensés

Les missions aériennes menées par le Seabird revêtent une importance cruciale au regard du rôle des agences de l’UE et de la politique de surveillance et de refoulement. « Trois agences gèrent actuellement les questions de sécurité et de surveillance en mer Méditerranée, Frontex, l’EMSA (European Maritime Safety Agency) et l’EFCA (European Fisheries Agency) et chacune dispose de compétences particulières. Elles sont donc régulièrement amenées à collaborer », explique Matthias Monroy, ancien assistant parlementaire, activiste et auteur d’un site très fourni sur les questions de surveillance. Les moyens déployées sont sans commune mesure avec le petit escadron de pilotes et sauveteurs volontaires.

Le modèle de drone, utilisé en Afghanistan ou sur les territoires palestiniens pendant l’attaque de Gaza, a été installé par Frontex à Malte.

La plus active, et la mieux dotée, reste Frontex, avec un budget de 544 millions d’euros cette année, ses propres équipements (navires, avions, véhicules) un corps permanent de 5000 agents (10 000 sont prévus d’ici 2027). La constitution de la SAR libyenne en 2018, a été l’occasion pour l’agence de tester son service de surveillance aérien en collaboration avec les pays européens mais aussi les gardes-côtes libyens susceptibles d’envoyer les migrants dans l’enfer maintes fois dénoncé des prisons de leur pays.

Depuis 2018, les budgets alloués à la surveillance aérienne n’ont fait qu’augmenter. Rien qu’en 2021, au moins 84 millions d’euros auraient été dépensés sous la forme de contrats à différentes compagnies aériennes. Les hélicoptères ou les avions ne sont pas les seuls appareils de surveillance des frontières à être apparus dans les airs au cours des années précédentes. Depuis 2016, comme le rappelle Matthias Monroy, l’EMSA et Frontex auraient déboursé pas moins de 300 millions d’euros pour faire des eaux internationales, un terrain d’expérimentation pour l’utilisation de drones à moyenne altitude avant qu’ils ne puissent être déployés aux frontières terrestres.

Après plusieurs tests menés en Crète et en Sicile en 2018, le premier drone de Frontex, le Héron, est commandé deux ans plus tard en octobre 2020 à Airbus et la société publique IAI (Israel Aerospace Industries) pour un montant de 50 millions d’euros. Le modèle, muni de caméras thermiques et électro-optiques, utilisé en Afghanistan ou sur les territoires palestiniens, pendant l’attaque de Gaza fin 2008, a été installé par Frontex à Malte depuis mai 2021. C’est probablement lui qui survolait les airs au moment de la mission du Seabird. Un autre modèle, le Hermes 900, notamment utilisé par les forces israéliennes au Liban et à Gaza, avait ainsi été commandé en 2020 pour le même montant à la compagnie d’armement israélienne Elbit Systems Ltd (accusée de crimes de guerre et de violations des droits humains). Il devrait être chargé de nouvelles missions de surveillance dans l’espace méditerranéen en 2022.

Un véritable mur de surveillance aérien dans l’espace méditerranéen

Plus récemment encore, le 20 octobre 2021 l’entreprise portugaise Tekever associée à une filiale du Centre national d’études spatiales français, annonçait ainsi avoir conclu un contrat de 30 millions d’euros avec l’EMSA pour faire voler un drone. Il serait également équipé de bateaux gonflables susceptibles d’être déployés depuis les appareils pour « secourir les personnes » lors de missions de Search and Rescue [2]. Une information qui laisse songeur au regard des politiques migratoires européennes. Car le renouvellement de contrats toujours plus importants et le fourmillement de programmes de recherches menés par l’agence indiquent qu’il ne s’agit ici que de la pointe visible de l’iceberg dans la création d’un véritable mur de surveillance aérien dans l’espace méditerranéen.

Outre les drones, des tests impliquant deux aéronefs (ou zeppelins) de 35 mètres de long ont été menés par Frontex et les gardes-côtes grecs. Issus de l’armement, désignés pour intercepter, traquer des véhicules, des navires ou des missiles, ils peuvent rester dans les airs plus de 40 jours et sont équipés d’un radar, de caméras thermiques et d’un système d’identification. Plus récemment encore, d’après un appel à projet de juin 2021, l’agence souhaiterait également étendre sa surveillance en sollicitant les compagnies impliquées dans la construction de HAPS (High Altitude Pseudo Satellites) comme Airbus ou Thales. Ces dernières ont développé des appareils capables de naviguer dans la stratosphère et d’agir comme un chaînon manquant entre les drones de moyenne et basse altitude et les satellites déjà utilisés par l’agence.

Pilotes retraités et drones miniatures

Ce déploiement technologique sans précédent, conjugué à la criminalisation des acteurs de la société civile présents en mer Méditerranée depuis 2018, encourage les ONG à investir de plus en plus massivement les airs depuis quelques années. Simultanément à la collaboration entre Sea-Watch et HPI, l’organisation française Pilotes Volontaires collabore ainsi régulièrement avec différentes organisations comme Open Arms ou SOS-Méditerranée. Pour Chloe, qui rejoint la section Airborne de Sea-Watch en 2019 après un temps passé sur les bateaux, « il était de plus en plus difficile pour les bateaux de la société civile de prendre la mer en 2018 en raison des menaces qui pesaient sur les ONG, les seuls acteurs disponibles restaient les avions ». Pour le moment, les États n’ont pas encore osé s’attaquer à ces nouveaux modes de sauvetage des migrants en détresse.

Pour le moment, les États n’ont pas encore osé s’attaquer à ces nouveaux modes de sauvetage des migrants en détresse.

Les premiers vols de Sea-Watch et HPI ont débuté en 2017 avec l’achat d’un premier appareil, le Moonbird, piloté par des professionnels retraités ou en congé. Très vite épuisé par le nombre de missions et les conditions climatiques et météorologiques en Méditerranée, ce premier avion a été remplacé par le Seabird, acheté en 2020. Cela a permis d’allonger le temps des missions et d’embarquer une personne de plus à bord.

En partie financée par Sea-Watch, l’organisation SearchWing a, quant à elle, effectué en septembre et octobre, des tests de drones de petites tailles depuis le Sea Watch 3.

« Ces drones sont destinés à trouver des embarcations autour de nos propres bateaux, notamment quand les conditions météorologiques ne sont pas favorables », explique Félix Weiss, porte-parole de l’ONG allemande et responsable des opérations aériennes. Ce dernier envisage également l’achat très prochainement d’un nouvel appareil qui leur permettrait de conduire encore plus de missions pour le printemps 2022. Autant dire que dans ce combat de David contre Goliath, la guerre des airs ne fait que commencer…

publié le 9 janvier 2022

Citoyenneté migrants : 

Deux jours pour les droits humains

Par J-F ARNICHAND sur https://altermidi.org

"Réfléchir et décider ensemble des valeurs que nous voulons revendiquer, c'est le contraire de la fatalité"

Rassemblement devant le foyer des demandeurs d’asile, rencontre avec Pia Klemp, capitaine d’un navire de sauvetage des exilé.e.s, et Claire Fiaggianelli, sauveteuse, réflexions de philosophes et débat sur l’anti-racisme : plusieurs associations de Martigues ont célébré l’hospitalité à l’occasion de l’anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, en décembre.

 « Nous ne sommes pas des héros ou des héroïnes, nous faisons notre part » : ces mots sont de Pia Klemp, capitaine du navire de sauvetage, le Louise Michel, financé par le célèbre street-artist Banksy. Parce que « ce n’est pas par accident que les frontières sont mortelles, c’est fait exprès » : le constat, sans colère apparente, est énoncé en anglais par une jeune femme allemande invitée par un collectif d’associations françaises. Nul besoin d’héroïsation, donc, pour « faire sa part ». Pia Klemp a d’ailleurs refusé une médaille que voulait lui décerner la ville de Paris… À ses côtés, le 11 décembre à la MJC de Martigues, Claire Fiaggianelli, sauveteuse, rappelle humblement : « Quand on rentre chez nous, on a une famille, notre privilège c’est d’avoir accès à tout en matière de santé ». Côtoyer celles et ceux qui ont dû tout quitter aide à relativiser.

« Personne ne quitte sa maison, à moins d’habiter dans la gueule d’un requin »

Dans la matinée, lors d’une conférence proposée par la Ligue des Droits de l’Homme qui avait pour thème De l’humanitaire à l’humain : en quoi la question migratoire interroge notre manière de faire société ?, Hélène Laulan, membre du collectif Philosophes publics citait une poétesse britannique d’origine somalienne : « Personne ne quitte sa maison, à moins d’habiter dans la gueule d’un requin ».

C’est peut être pour « ne pas laisser le désespoir gagner », selon la belle formule de Claire Fiaggianelli, que certains et certaines choisissent d’agir. Le désespoir et le sentiment d’impuissance qui peuvent en gagner d’autres, au vu des nouveaux drames qui se jouent en Manche, après tant d’autres en Méditerranée ? « Le Louise Michel répond aux SOS de quiconque est en péril, indépendamment de sa nationalité. Durant sa première mission, le Louise Michel a sauvé plus de trois cents personnes. Et nous a sauvés avec. Il ne s’agit pas uniquement de recherche et de sauvetage, mais aussi de solidarité et de résistance. Au rythme des moteurs, accompagnés par les harmonies du vent et le claquement des vagues, portés par le battement de nos cœurs. Une chanson d’amitié, de poésie et de rébellion », écrit Pia Klemp1.

« On leur demande d’aller ailleurs, mais ailleurs c’est nulle part »

Si les drames se jouent en mer, leur genèse est à terre. Pour “gérer” les personnes migrantes, « la France a mis en place la politique du “zéro point de fixation” en leur demandant d’aller ailleurs, mais ailleurs c’est nulle part », constate la philosophe Hélène Laulan. Ces situations absurdes, sept demandeurs et demandeuses d’asile de Martigues les ont vécues en septembre : « non expulsables du territoire, ces personnes ont été expulsées du foyer, ce qui fait que l’on doit faire appel à des hébergeurs solidaires ou que notre association gère seule les frais d’hôtel selon les cas », précise Georges Fournier, responsable local de la Ligue des Droits de l’Homme et membre de l’association La Maison de l’hospitalité. Cela sans subvention mais avec le soutien de la Fondation de France.

« Beaucoup de villes adhérentes à l’Association nationale des villes et territoires accueillants [Martigues fait partie de cette association, Ndlr] mettent en place des partenariats avec des associations pour déléguer l’hébergement, poursuit-il, l’article 2 de la charte nationale prévoit l’accueil inconditionnel : quelle que soit la situation administrative, personne ne doit être à la rue ». L’hébergement chez des particuliers n’étant qu’une solution provisoire, c’est pourtant ce qui s’est produit pour une famille avec quatre enfants qui a dormi dans sa voiture avant que des citoyens décident d’investir un logement vide. Les plus grands des quatre enfants vont à l’école à Martigues : « La scolarisation est une étape essentielle et il est indispensable qu’ils aient un logement salubre, nous ne pouvons pas accepter que des gens dorment dans des voitures », souligne Valérie Dussol-Zika, responsable locale du SNU-Ipp, syndicat des enseignant.e.s du premier degré. Depuis ce jour-là, une solution provisoire a été trouvée par les militant.e.s des droits humains regroupés dans le collectif Personne sans toit.

En outre, une quinzaine de personnes exilées résidant au foyer Adoma2 — où un rassemblement de soutien s’est tenu le 11 décembre — sont susceptibles d’en être expulsées sur décision préfectorale.

Venir en aide aux personnes migrantes, pour les associations ce n’est pas seulement tenter de leur trouver un toit, c’est aussi se débattre au milieu de situations administratives souvent inextricables : « nous avons du faire des formations en droit des étrangers, parfois  sur internet, pour les aider à se retrouver dans ce dédale ; c’est déjà très compliqué pour nous qui sommes français et francophones », témoigne Frédérique, de la Maison de l’hospitalité, une association fondée il y a un peu plus d’un an et demi qui a déjà reçu plus de 200 personnes. « Avec les dossiers de titres de séjour, les demandes d’asile, les entretiens à l’OFPRA3, les recours à la CNDA4, ce sont des procédures très complexes, très longues, où sans les associations comme nous, la Cimade ou d’autres à Marseille, les personnes ne peuvent pas s’en sortir d’un point de vue administratif ou juridique, poursuit-elle, on travaille beaucoup avec des avocats, à Aix, aux Pennes-Mirabeau et à Marseille, on se demande si tout n’est pas fait pour les empêcher d’obtenir l’asile, d’ailleurs je ne me le demande même plus ».

À Martigues, le collectif Le Pontformé de professionnels de santé et de psychologues, propose des accueils réguliers pour les exilé.e.s : « Nous rencontrons des personnes qui ont subi des violences extrêmes, des ruptures, des deuils, nous les recevons individuellement, on peut aussi les recevoir en famille ou en couples, mais chacun raconte son histoire. » Pour certains ou certaines, la mer n’a rien d’un espace de loisirs estivaux…

 Changer les représentations

« Notre travail, celui de la LDH et des associations est de réinclure ces humains dans l’humanité d’un monde commun », souligne la philosophe Louisa Marquès dos Santos. Car si le « monde commun » est un fait, c’est aussi un choix. Et c’est bien là que l’affaire se corse, si l’on peut dire, tant certains ne veulent même pas commencer à envisager l’existence d’un monde commun. Pourtant, remarque l’intervenante, « d’un point de vue strictement intéressé, ériger des murs n’a jamais empêché la migration ».

Pour comprendre ce phénomène des migrations — que ni le froid glacial à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, ni la dureté et la promiscuité des camps en Grèce ne peut endiguer — il importe de bien peser chacun des mots de la poétesse britannique : « Il faut que tu comprennes que personne ne pousse ses enfants sur un bateau avant que la mer ne lui paraisse plus sûre que la terre. » Et quand Hélène Laulan souligne le fait qu’« en comprenant ce qui arrive, on peut changer les représentations », il ne s’agit pas seulement de lutter contre les jugements dépréciatifs sur « les demandeurs d’asile, en situation d’aumône qui sucent le sang de notre pays ». Mais aussi, peut-être, de  s’interroger sur le thème Et si cela nous arrivait ?

« Réfléchir et décider ensemble des valeurs que nous voulons revendiquer, c’est le contraire de la fatalité, note Louisa Marquès dos Santos, il serait temps de redonner au politique cette valeur de lutte contre la fatalité, temps de comprendre que la politique ce n’est pas la gestion administrative de faits qui sont là et seront toujours là ».

Ne pas se résoudre à la fatalité, c’est aussi pour les militants associatifs, syndicaux ou politiques qui ont échangé durant ces deux jours, ne pas considérer que le glissement vers les thématiques d’extrême droite, en Europe et ailleurs, serait inéluctable. Sur le terrain syndical, plusieurs organisations (Solidaires, FSU, CGT, CFDT, CNT, Syndicat de la Magistrature) ont ainsi créé un outil commun dénommé Visa (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes) dont l’objectif est de combattre l’influence des idées d’extrême droite dans le “monde du travail”. Visa organise notamment des formations sur le décryptage du programme économique et social du Rassemblement national (ex-FN). Cette pénétration des thèses fascisantes s’est faite, selon le militant libertaire franco-grec Yannis Youlountas, sur fond de “confusionnisme”5 et de désindustrialisation. « Le confusionnisme est un mélange de sources idéologiques de gauche, d’extrême gauche et d’extrême droite pour faire comme si tout se valait, c’est comme un immense shaker où on peut par exemple utiliser une citation sans savoir dans quel contexte elle a été produite », précise Yannis Youlountas. Avec l’année électorale qui s’annonce, celles et ceux qui refusent ce confusionnisme auront encore davantage de travail de démystification à accomplir.

Notes:
  1. Pia Klemp : Les vivants, les morts et les marins (roman, Fleuve éditions, 2020).

  2. Adoma (anciennement Sonacotra), société d’économie mixte, filiale du groupe CDC Habitat (Caisse des Dépôts), a été créée en 1956 par les pouvoirs publics pour accueillir les travailleurs migrants.

  3. Office français de protection des réfugiés et apatrides.

  4. Cour nationale du droit d’asile.

  5. Phénomène étudié notamment par le sociologue Philippe Corcuff : La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (Textuel, 2021, 672 p., 26 euros).


 


 

Calais. Répression sans fin

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Les associations dénoncent des violences policières répétées à l’encontre de leurs bénévoles et des exilés.

Les associations de défense des droits des exilés bloqués à la frontière franco-­britannique ont refusé de participer, ce vendredi 7 janvier, à la réunion mensuelle organisée avec les autorités à la sous-préfecture de Calais. «Lors de ces rendez-vous, des personnes vivant dans les campements sont habituellement conviées, explique Pierre Roques, coordinateur de l’Auberge des migrants. La veille, ceux qui devaient participer ont été expulsés de leur lieu de vie et déplacés de force vers Nice ou Laon. Tout cela est d’une grande hypocrisie.» Les solidaires entendent également dénoncer les violences policières qui se multiplient, en ce moment, dans le Calaisis.

Gaz lacrymogènes et matraques

Depuis le début du mois, trois campements ont été démantelés. À chaque fois, les forces de sécurité ont employé des gaz lacrymogènes et ont usé de matraques. Jeudi 6 janvier, 150 CRS sont violemment intervenus, à Coquelles, pour expulser 100 exilés. 80 tentes ont été confisquées.

Ces violences visent aussi les acteurs de la solidarité. Mardi 4 janvier, une bénévole de l’Auberge des migrants a été violemment interpellée et placée en garde à vue. Elle était venue prévenir les habitants d’un campement de l’intervention imminente de la police, afin qu’ils mettent leurs affaires à l’abri. Accusée d’avoir frappé un policier en armure, elle sera jugée au printemps. «Un CRS l’a attrapée par le col, explique Pierre Roques. Elle a levé les mains pour se protéger.» Pour l’ONG Human Rights Observers (HRO), les exilés et leurs soutiens font face à une véritable «violence d’État».

 

publié le 16 décembre 2021

Une autre image de l'immigration au quotidien : Le débat présidentiel à 1000 lieues de la réalité de terrain

Editorial politique par Thomas Legrand sur www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-du-mercredi-15-decembre-2021

Ce matin… l’immigration vue du terrain ! Et contrairement au discours de certains politiques, il n'y a pas de mouvement de catastrophe : les bénévoles sont nombreux et l'accueil s'organise dans le calme.


Oui, régulièrement, depuis 2016, depuis le démantèlement de la Jungle de Calais et la répartition à travers le pays, sous l’autorité de Bernard Cazeneuve, dans différents centres d’hébergements, de quelques 8000 réfugiés… régulièrement, donc, j’appelle quelques préfets, élus locaux de tous bords, des responsables associatifs pour savoir comment se passe la cohabitation entre les habitants des bourgs, des villes moyennes et les migrants (en moyenne 50 par centre ou répartis en logements individuels, beaucoup de familles) accompagnés par un réseau associatif en contrat avec l’Etat et les collectivités locales. 

Eh bien cette année, comme les années précédentes, du point de vue de l’acceptation sociale, tout se passe bien. 

Très bien ! Depuis 2016 la capacité est de 110.000 places pour des migrants fraichement arrivés, disséminés à 60% en dehors de l’Ile de France. Et c’est là que ça se passe le mieux ! 

Chaque préfet ou élu local regorge d’exemples d’expériences d’intégration et de solidarité, d’écoles rouvertes et d’emplois pourvus. Parfois une très courte période d’inquiétude populaire à l’annonce de la reconversion d’anciens locaux collectifs en centre d’hébergement mais ça ne dure pas.   

Des enfants sont scolarisés, des jeunes sont en formation, passent des diplômes, des adultes trouvent du travail, une utilité sociale. Une vie s’organise sans heurts. 

Il y a, spontanément de nombreux volontaires pour l’insertion, l’alphabétisation des migrants. Hallucination d’éditorialiste bobo, bienpensant ? Non, froid (ou plutôt le chaud) constat des acteurs qui organisent ce vaste programme d’accueil. 

D’ailleurs, en quittant les écrans des chaines boloréïsés, en parcourant plutôt les pages des quotidiens régionaux, donc en s’attachant aux récits du terrain plutôt qu’aux coups de gueule de plateaux, on a, tous les jours, les détails de cette réussite.   

Mais le débat politique ne reflète pas cette réalité !  

Non, ces nouvelles ne sont pas assez spectaculaires ni génératrices de clics pour retenir l’attention du débat. C’est une réalité de bas bruit, pas traduisible en clashs tweet ou en bandeaux d’écrans. 

On opposera à ces vérités de terrains quelques radicalisés ou déséquilibrés. On y opposera aussi les images de misères de la porte de La Chapelle à Paris. 

Mais dans la capitale, en plus des classiques Secours Catholiques et Populaires, de nouvelles associations fleurissent, comme Utopia56, qui, parfois en marge des circuits officiels, se démènent pour trouver des volontaires pour accueillir une nuit, des familles de migrants sans toits. 

Et ils en trouvent ! Beaucoup ! Des milliers de bénévoles, partout en France, démentent la grande image terrifiante et terrifiée d’un pays au bord de la guerre civile, déstabilisée par une supposée submersion migratoire hostile. 

L’immigration illégale, incontrôlée n’est pas sans conséquences sociales ou sécuritaires, à la lisière nord de Paris et en proche banlieue mais les résultats humains de la politique de répartition des migrants et l’action associative, à travers la France, prouvent que le pays peut très bien prendre sa part sans s’autodétruire comme le ton dominant de la campagne le suggère.  

publié le 8 décembre 2021

Calais. Face à la Manche devenue cimetière

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Sur la Côte d’Opale, la population, attachée à son identité maritime, est encore sous le coup du naufrage, survenu le 24 novembre, qui a coûté la vie à 27 exilés en quête d’un refuge britannique. Reportage, entre tristesse et colère. Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

Bezhdar ». Ce serait le nom, ou le pseudonyme, du criminel qui a fait embarquer 33 exilés sur un canot gonflable avant leur naufrage, le 24 novembre, au large de la Côte d’Opale. C’est en tout cas de cette façon que se fait appeler celui qui, depuis plusieurs jours, harcèle la famille kurde de Tavana Mamand ­Mohammed, un adolescent figurant parmi les 27 personnes noyées lors du drame. Le trafiquant réclame les 3 000 euros qu’il devait percevoir à l’issue de la traversée.

Ce lundi 29 novembre, à la nuit tombée, dans les dunes exposées aux vents marins, un citoyen solidaire, engagé depuis des années auprès des exilés bloqués à la frontière franco-britannique, montre sur son téléphone les copies d’écran des échanges entre les parents de Mamand et ce mafieux. Ce dernier agirait depuis les Pays-Bas. « J’ai donné ces informations aux autorités. Elles en feront ce qu’elles veulent », raconte l’homme qui, sollicité par la police aux frontières pour aider à mettre un nom sur les dépouilles repêchées en mer, préfère conserver l’anonymat.

Des bateaux pneumatiques de très basse qualité

De cette plage située non loin de Boulogne-sur-Mer partent fréquemment les embarcations de fortune sur lesquelles des centaines de personnes privées de voies légales pour rejoindre les côtes britanniques prennent quotidien­nement la mer. Les passeurs leur donnent un point GPS où elles doivent attendre, cachées dans les bosquets, la livraison de l’embarcation. « Cela dure parfois plus de quatre jours, dénonce le solidaire, qui leur apporte régulièrement de quoi survivre dans le froid. Les exilés enfouissent ensuite le bateau dans le sable jusqu’au signal de la mise à l’eau. » Le jour J, ils doivent embarquer sans aucune affaire, sans papier d’identité, ni même de quoi manger.

Notre raison d’être, c’est de sauver des vies, pas de repêcher des cadavres.

Bernard Barron Président de la station locale de la Société nationale de sauvetage en mer

Ce même lundi, plus tôt dans la journée, le vent glacial a chassé les nuages. Le littoral du Royaume-Uni semble à portée de main. « Pour les exilés, après avoir traversé le désert, la Méditerranée puis l’Europe, c’est un peu comme la dernière case du jeu de l’oie de la détresse », affirme Bernard Barron, le président de la station locale de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), encore bouleversé par la mission confiée, mercredi dernier, aux marins sauveteurs de Calais.

« Notre raison d’être, c’est de sauver des vies, pas de repêcher des cadavres, insiste cet humaniste passionné de la mer. Les exilés pensent qu’ils n’ont qu’une trentaine de kilomètres à parcourir mais avec les courants, la distance correspond en réalité à près de 45 milles nautiques (80 km environ – NDLR). Lors de l’opération de la semaine dernière, les corps des naufragés dérivaient à la vitesse de cinq nœuds. Même quand la mer est calme sur la côte, des creux de deux mètres peuvent se former au large. Le sillage des gros-porteurs peut, en outre, créer des vagues d’un mètre. »

« La mer ne rend pas toujours les corps »

Pour ce marin confirmé, si les drames comme celui de mercredi ne sont pas plus nombreux, c’est grâce au savoir-faire de ses hommes, tous bénévoles, et de ceux du centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross). Car les interventions auprès des embarcations d’exilés augmentent de façon exponentielle. « Elles représentent plus de 60 % de nos opérations depuis le début de l’année et jusqu’à 80 % depuis août », ajoute Bernard Barron. En outre, les embarcations fournies par les passeurs aux personnes en quête d’asile en Angleterre ont changé de dimension depuis l’été. Les « small boats » ont laissé place aux « long boats » : des bateaux pneumatiques de très basse qualité pouvant atteindre une quinzaine de mètres, où s’entassent jusqu’à cinquante personnes.

Sur le quai de la Colonne, à Calais, derrière les grilles délimitant la zone où sont amarrés les navires de la marine nationale, deux épaves déchirées de ce type de navire forment un tas grisâtre, parsemé du brillant de quelques couvertures de survie. Ce n’est pas le seul témoignage des funestes événements qui se déroulent, peut-être plus souvent qu’on ne le sait, au large du Calaisis.

« À plusieurs reprises, des collègues ont ramené des Zodiac vides », indique Laurent, un marin pêcheur occupé à ranger ses filets à l’arrière d’un chalutier sur le port de Boulogne-sur-Mer. « On ne peut pas savoir combien de disparitions en mer ont déjà eu lieu, déplore, quant à lui, François Guennoc, attablé au café de la gare de Calais. La mer ne rend pas toujours les corps. C’est possible qu’il y ait d’autres décès passés inaperçus. »

« Elle souhaitait simplement rejoindre son fiancé »

Le cofondateur de l’Auberge des migrants connaît bien la mer, lui aussi. Ce marin, amateur de vieux gréements, habite non loin de la plage de Wissant. « Il y a quelques mois, on a retrouvé un cadavre à huit cents mètres de chez moi, se souvient-il. Impossible de savoir si c’était celui d’un pêcheur ou d’un exilé happé par les eaux. » Laurent Caffier, un autre acteur de la solidarité dans la région, a dû, lui aussi, faire face à la mort. C’est lui qui avait donné la gigoteuse bleue ayant permis d’identifier le corps du petit Artin, 15 mois, retrouvé, le 1er janvier 2021, aux abords des côtes scandinaves. « La veille de leur départ, je disais à sa mère, Shiva, de ne pas tenter de traverser, que c’était trop dangereux, raconte-t-il dans le salon de sa maison de Dannes, à une trentaine de kilomètres de Calais. Elle n’en pouvait plus de subir ce qu’elle vivait à Calais : la rue, les violences policières, les expulsions incessantes. » La jeune mère, son compagnon et leurs trois enfants ont péri dans le naufrage de leur embarcation, au matin du 27 octobre 2020. Le corps sans vie d’Artin a dérivé deux mois, parcourant près de 500 milles nautiques, avant d’être repêché.

« On est triste et en colère, reprend François Guennoc. Triste que la Manche devienne ce cimetière et en colère parce que nos gouvernants se cantonnent à dénoncer le trafic des passeurs sans assumer leurs responsabilités. » Il a en tête le sort de Myriam, une jeune Irakienne victime du dernier naufrage. « Son dossier de demande d’asile n’avançait pas, explique-t-il. Elle souhaitait simplement rejoindre son fiancé au plus vite. » Sa colère et son désarroi sont largement partagés par tous ceux, ici, qui ont le regard tourné vers l’océan. « Tous les jours, les sauveteurs ramènent des exilés en hypothermie, indique à son tour Samantha à l’étal de son aubette calaisienne, où elle vend des fruits de la pêche. Avait-on besoin de ces trente morts pour se rendre compte de la situation ? » Dans le bar la Marinerie, juste en face, Christelle ajoute : « Sous les tentes, il y a des familles d’avocats et de médecins qui ont tout perdu et qui viennent se noyer ici. C’est un drame pour Calais ! »

Le cynisme des gouvernements européens

Assis sur les escaliers dans la cour de la base de voile de Sangatte, Jean-Claude Lenoir est persuadé qu’il existe pourtant des solutions. « Si on supprimait les accords de Dublin, 80 % des exilés regroupés à Calais obtiendraient le statut de réfugié et on pourrait s’occuper facilement des quelques centaines qui restent, développe le président de ce centre nautique et cofondateur de l’association Salam. La France devrait être à l’initiative d’un véritable système d’asile européen. Cela permettrait de sortir les exilés d’un processus d’échecs à répétition qui les poussent à tenter de traverser. Les réponses apportées par la réunion des ministres, ce dimanche, sont honteuses et tragiques. »

L’homme de mer fustige aussi l’annonce de l’arrivée d’un avion de Frontex. « Cela ne changera absolument rien, assène-t-il. Il existe déjà des moyens aériens. Nos dirigeants se moquent du monde et ne connaissent absolument pas la réalité du terrain. Je suis désespéré par la mort de ces personnes mais aussi par le peu de cas que font ces ministres de l’engagement et de l’intelligence des citoyens qui connaissent la situation. »

De fait, le mini-sommet européen organisé, dimanche 28 novembre, à Calais n’aura en rien changé la situation des centaines d’exilés bloqués à cette frontière maritime. Au petit matin, ce mardi 30 novembre, les gendarmes mobiles sont venus déloger les campements aux abords de l’hôpital. « Je vis ici depuis quatre mois, affirme Ibrahim, un jeune Soudanais traînant à la main une tente qu’on ne lui a pas laissé le temps de replier. Tous les jours, on nous réveille de cette manière. J’ai hâte de partir d’ici, hâte de trouver un bateau. »

Tentes lacérées, le gouvernement ouvre le parapluie

Sur les plateaux télé, ou même à Calais, plusieurs ministres ont nié toute responsabilité de l’exécutif dans les lacérations de tentes des exilés, pourtant documentées depuis des années par les associations. « Aucune consigne » n’a « jamais été donnée » aux forces de sécurité pour faire cela, a affirmé Marlène Schiappa sur place. C’est le fait « d’une société privée », s’est défaussé Gérald Darmanin, lundi. Faux, répond l’organisation Human Rights Observers, émanation de l’Auberge des migrants. « Les lacérations et destructions ne sont pas des actes individuels et isolés de la part des sociétés de nettoyage, mais répondent bien à une politique gouvernementale, relayée par les préfets », et ces actes « n’ont pas cessé, contrairement à ce que prétend M. Darmanin ».


 


 

Tentes lacérées à Calais et Grande-Synthe : les « mensonges » du gouvernement

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Contre l’évidence, plusieurs ministres ont nié cette semaine toute responsabilité de l’exécutif dans les destructions des abris des exilés sur le littoral nord du pays. Les associations dénoncent une « succession de mensonges ».

Plus c’est gros, plus ça passe ? À voir… Depuis plusieurs jours, la polémique ne désenfle pas sur les pratiques peu avouables – et disons-le parfaitement scandaleuses – dont sont victimes les exilés lors des évacuations de campements sur le littoral du nord de la France. En particulier les lacérations ou destructions de tentes, souvent leur unique et fragile abri face aux rigueurs de l’hiver. Ces pratiques sont bien connues et documentées par les associations qui viennent en aide aux étrangers sur ce territoire. Pourtant, plusieurs membres du gouvernement ont assuré ces derniers jours soit qu’elles n’existaient pas, soit qu’elles n’étaient pas de leur fait. La ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, s’est ainsi rendue mercredi à Calais pour affirmer « qu’aucune consigne » n’avait « jamais été donnée » aux forces de sécurité de lacérer lesdites tentes. « Au contraire, le ministre de l’Intérieur a redonné récemment une consigne très claire, via la préfet, (…) de ne pas lacérer les tentes », a-t-elle insisté lors de ce déplacement consacré officiellement au « volet humanitaire » de la crise migratoire dans le Calaisis.

La déclaration de Marlène Schiappa fait suite à celles, indignées, du ministre de la Justice, le week-end dernier, sur France 5. « Vous vous rendez compte de ce que l’on suggère ? Que l’on pourrait comme ça impunément lacérer des tentes et que même on l’encouragerait ? » avait protesté Éric Dupond-Moretti. Mais alors, les associations, et les exilés eux-mêmes, ont-ils inventé ces destructions ? Interrogé lundi par BFMTV, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, n’est pas allé jusque-là. Il a reconnu que des tentes avaient pu être lacérées, qu’il avait appris l’existence de ces pratiques « par les journalistes » (!), et qu’elles étaient le fait non de ses agents, mais « d’une société privée ». Belle preuve de courage !

« On pousse les personnes à prendre tous les risques pour partir »

Si le sujet est devenu si sensible ces derniers jours, c’est que le naufrage du 24 novembre, fatal à au moins 27 personnes, a remis dans la lumière la situation indigne faite aux exilés à Calais (Pas-de-Calais) et Grande-Synthe (Nord). «Quand on lacère les tentes, quand on gaze parfois la nourriture, quand on détruit les cuves d’eau mises à disposition pour s’abreuver, on pousse les personnes à prendre tous les risques pour partir », a rappelé le photojournaliste Louis Witter, qui travaille sur place, dans une vidéo publiée par l’Obs. Le reporter avait immortalisé ces lacérations dans plusieurs clichés repris par l’agence Associated Press, en l’occurrence à Grande-Synthe. Selon les associations, c’est dans cette commune proche de Dunkerque que ces destructions seraient les plus fréquentes. À Calais, officiellement, un protocole a été mis en place par la préfecture en 2018 censé permettre aux migrants de récupérer leurs affaires confisquées via une « ressourcerie ». Un système qui ne fonctionne pas dans les faits, affirment les soutiens des exilés, qui fustigent la « succession de mensonges » des ministres.

« Les lacérations et destructions ne sont pas des actes individuels et isolés de la part des sociétés de nettoyage APC (Calais) et Ramery (Grande-Synthe), mais répondent bien à une politique gouvernementale, relayée par les préfets », affirme l’organisation Human Rights Observers (HRO), un projet de « documentation des expulsions » mis en place depuis 2017 par l’association l’Auberge des migrants. Selon HRO, ces opérations de « nettoyage » « sont toujours encadrées par les forces de l’ordre qui dirigent les opérations », ont lieu « en présence de représentants de l’État », « sous les yeux d’un huissier de justice et régulièrement du sous-préfet de Dunkerque et de représentants de la mairie ». Et depuis 2017, les observateurs HRO « n’ont jamais vu aucune de ces autorités agir pour empêcher les lacérations ou les destructions des tentes et abris », qui, assure l’organisation, « n’ont pas cessé, contrairement à ce qu’affirme M. Darmanin ».

L’organisation prend pour exemple une évacuation intervenue mardi 30 novembre au matin à Grande-Synthe pendant laquelle « les abris et les tentes ont été détruits, parfois alors même que des personnes exilées se trouvaient à l’intérieur ». En conséquence, HRO demande à l’État « d’arrêter de nier sa responsabilité dans ces destructions et d’avoir le courage de changer de politique ».

publié le 26 octobre 2021

Contre les morts aux frontières, ouvrir des voies légales

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pour ne plus avoir à faire face à des drames tels que celui de Calais, des voix s’élèvent pour porter des solutions plus humaines que sécuritaires.

Assis sur un banc de l’église Saint-Pierre de Calais, lundi 15 novembre, Ludovic Holbein avait fait ce funeste pronostic : « Si les autorités continuent de harceler et de déplacer les exilés sans leur proposer de véritables solutions, il y aura d’autres drames cet hiver. » Deux jours plus tard, ce militant stoppait la grève de la faim menée pendant trente-sept jours avec sa compagne Anaïs Vogel pour dénoncer les conditions de vie des exilés bloqués à la frontière franco-britannique. La mort, ce mercredi 24 novembre, d’au moins vingt-sept personnes dans le naufrage de leur embarcation pneumatique, au large de la Côte d’Opale, lui a malheureusement donné raison. Pourtant, des solutions sont avancées depuis des années par les élus et les responsables associatifs. Décryptage.

1. Reconnaître que le désespoir motive les traversées

Chaque jour, ils sont des centaines à tenter de traverser la mer vers l’Angleterre. Pour beaucoup, on y parle une langue qu’ils maîtrisent et ils y ont déjà de la famille. « C’est surtout la destination de la dernière chance après avoir été mal ou pas du tout accueilli dans les autres pays européens », pointe Pierre Roques, de l’Auberge des migrants, à Calais. Déboutés du droit d’asile, mineurs non accompagnés dont les autorités contestent l’âge, exilés sous le coup de la procédure Dublin, qui leur impose de demander l’asile dans le premier pays où ils ont été enregistrés à leur entrée en Europe, beaucoup arrivent à Calais à l’issue d’un parcours migratoire chaotique. Outre-Manche, la déréglementation du travail a atteint de telles proportions qu’ils pensent pouvoir y gagner leur vie sans avoir à justifier de leur statut administratif et retrouver ainsi un minimum de dignité pour se forger un futur.

2. En finir avec l’hypocrisie sécuritaire des États

La réponse des autorités britanniques et françaises à ces traversées du désespoir se traduit, année après année, par l’érection de toujours plus de barrières de barbelés et le déploiement de forces de sécurité au titre de la lutte contre les réseaux criminels. « Mais tant qu’on bloquera les frontières, il y aura des passeurs, note Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme.  Tant qu’on empêchera les gens de circuler librement, ils prendront des risques toujours plus grands pour continuer leur route. Les partenariats entre des pays de l’Union européenne et les milices libyennes n’ont jamais empêché les exilés de périr en Méditerranée centrale. » François Guennoc, cofondateur de l’Auberge des migrants, confirme que les réseaux de passeurs exploitent le désespoir des exilés. « Mais, à Calais, on ne trouve pas de véritables trafiquants, nuance-t-il.  Ce sont des petites mains, souvent des exilés payant leur propre traversée en travaillant pour ces mafias. Les passeurs répondent à un véritable besoin, puisqu’il n’existe aucun moyen légal d’aller en Angleterre pour demander asile. »

3. Avoir le courage d’ouvrir des voies légales

Pour rompre avec cette réalité, il faudrait en finir avec ces politiques, généralisées en Europe, d’externalisation des frontières. « Rendre l’accès aux visas plus difficile pour les ressortissants des pays du Sud et demander à d’autres pays de gérer ses propres frontières relève d’une logique xénophobe et raciste, assène Marie-Christine Vergiat.  Avec les accords du Touquet, la Grande-Bretagne fait la même chose avec la France que cette dernière avec l’Italie ou le reste de l’Union européenne (UE) avec la Pologne, la Grèce, la Turquie ou les pays nord-africains. » Au contraire de cette stratégie mortifère, de nombreuses voix s’élèvent pour que l’UE permette un accès sécurisé aux candidats à l’asile. « lI faut oser parler de la libre circulation des personnes, autoriser le rapprochement familial, distribuer des visas et abroger les directives de Dublin », abonde à son tour Cécile Dumas, membre du conseil national du PCF. À la frontière franco-britannique, ce changement radical de politique migratoire passe, pour la Cimade, par « remettre en cause le traité du Touquet ». C’est également l’avis de Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile, qui appelle à « l’ouverture d’une vraie négociation entre l’Angleterre, la France et l’Union européenne pour créer des conditions d’accès sécurisées pour les demandeurs d’asile ».

4. Respecter l’urgence humanitaire d’accueillir

L’ensemble des associations et organisations qui soutiennent les exilés considèrent, en outre, que le drame qui vient de se jouer au large de Calais ne serait pas advenu si les exilés avaient été au préalable mieux accueillis en France. « Il faut notamment améliorer l’information auprès des exilés sur les solutions d’accueil en France », suggère Dephine Rouilleault. François Guennoc fustige pour sa part les autorités, qui empêchent les associations d’informer les exilés sur les dangers des traversées en leur distribuant des documents indiquant les numéros d’appel d’urgence. « Une véritable politique d’accueil passe par plus de moyens et un meilleur encadrement des associations qui ne peuvent plus travailler, reprend Cécile Dumas. Ça passe aussi par la création de postes dans l’enseignement, la santé, le social et la création de véritables infrastructures. Bien sûr, cela aura un coût. Mais combien dépense-t-on à chasser et expulser les exilés ? »


 


 

Calais. 27 morts en mer : après la honte et l’émotion, le besoin d’accueil

Aurélien Soucheyre, Florent LE DU et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Le plus grave naufrage de réfugiés dans la Manche, mercredi, rappelle avec violence l’urgence de changer de politique migratoire pour la fonder sur l’accueil et la fraternité, quand le gouvernement et la droite montrent les muscles et fustigent avant tout les passeurs.

Jamais autant de réfugiés n’étaient morts en un jour en tentant de rejoindre l’Angleterre depuis la France. Mercredi, au moins vingt-sept personnes ont perdu la vie en pleine mer, au large de Calais (Pas-de-Calais), après être montées sur une embarcation de fortune. La plupart étaient des Kurdes originaires d’Irak et d’Iran. Des hommes, des femmes, et des enfants. Avant ce naufrage, le bilan humain depuis janvier était de trois morts noyés et quatre disparus dans la Manche. S’il vient d’augmenter spectaculairement, il n’a hélas rien de surprenant. De nombreuses associations alertaient depuis des mois sur l’imminence d’une tragédie d’une telle ampleur.

« Militarisation accrue de la frontière »

« Ces morts sont la conséquence la plus dramatique, la plus grave et la plus insupportable de la politique de non-accueil menée depuis trente ans à la frontière franco­-britannique », a réagi la Cimade. « Cette frontière tue », ajoute Utopia 56, qui estime elle aussi que « ces décès sont les résultats de politiques migratoires mortifères » et les conséquences directes « de la militarisation accrue de la frontière et de la lutte acharnée contre la présence des personnes exilées sur le littoral français à coups d’expulsions de lieux de vie et de confiscations d’effets personnels ».

À ce jour, 336 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique depuis 1999, dont 36 au total rien qu’en 2021. Sans compter les milliers de réfugiés morts en Méditerranée et dans nos montagnes ces dernières années. De quoi rouvrir, plus que jamais, le débat sur la nécessité d’un accueil digne à l’échelle française, européenne et internationale devant les déséquilibres mondiaux liés aux guerres et aux graves inégalités sociales et économiques. Surtout à quelques mois de la présidentielle de 2022.

Les passeurs ne sont pas les seuls responsables

« La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a fait savoir Emmanuel Macron. Alors que notre pays prendra dans quelques semaines la présidence de l’Union européenne, le chef de l’État a surtout renvoyé l’essentiel de la responsabilité sur le dos des passeurs. Sans regarder la réalité de la politique française et continentale. Son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, charge lui aussi les passeurs, et se fait fort d’accélérer le « démantèlement des réseaux criminels ». « Depuis le 1er  janvier, nous avons arrêté 1 500 passeurs », a-t-il annoncé, dont cinq personnes soupçonnées de l’être ­depuis le drame de mercredi.

L’extrême droite cible, elle aussi, les mafias qui profitent du désespoir, en plus de condamner la politique du gouvernement, qu’elle estime insuffisamment répressive. « Le laxisme en matière migratoire entraîne des drames », a asséné Marine Le Pen. Ni une ni deux, une partie de la droite lui a emboîté le pas. « La seule solution, c’est de déclarer le littoral français comme une zone zéro migrant », défend Pierre-Henri Dumont. Le député LR, qui fustige les associations qui viennent en aide aux réfugiés, souhaite créer des centres d’accueil à distance de Calais où il propose de conduire les migrants « si besoin par la force ». « La France et l’Europe n’ont pas les moyens d’intégrer cette immigration massive irrégulière, il faut la stopper. Dire le contraire, c’est risquer des vies. Notre devoir est de dissuader et d’arrêter clairement ces flux », a pour sa part réagi Éric Ciotti, candidat à l’investiture LR pour la présidentielle, qui comme ses concurrents à droite Xavier Bertrand et Valérie Pécresse fustige avant tout les passeurs.

Les « passeurs sans scrupule » ne sauraient pourtant être les seuls fautifs. « Il ne sert à rien d’incriminer d’abord les passeurs ou de s’en prendre aux associations. Les vrais responsables sont ceux qui refusent d’accueillir ces hommes, ces femmes, ces enfants qui fuient leur pays et cherchent refuge en Europe », développe la Ligue des droits de l’homme. « Cette tragédie aurait pu être évitée. Car ses traversées du désespoir sont une des conséquences de ce qui se joue depuis près de vingt ans suite aux stupéfiants accords du Touquet, à travers lesquels la France accepte que la frontière britannique passe, de fait, sur son territoire », se désole SOS Racisme. 

« Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure »

À gauche, les dirigeants de parti affirment l’urgence de changer de politique. « Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure. Aujourd’hui, ce qu’il manque, ce sont des voies légales vers le Royaume-Uni », indique Olivier Faure, premier secrétaire du PS. « Aucune difficulté ne justifie qu’on maltraite les personnes exilées. Rien n’oblige à lacérer des tentes. On peut et on doit traiter les gens humainement », mesure Adrien Quatennens. Le coordinateur national de la FI appelle à se « préparer » devant les migrations qui vont s’intensifier, et donc à « créer les conditions pour traiter les causes et pour organiser les coopérations pour un accueil digne ».

« Combien de temps allons-nous encore accepter que des hommes, des femmes, des enfants meurent sous nos yeux ? La France n’est plus elle-même quand elle n’agit pas pour la fraternité et des réponses humaines », a déclaré Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle, dont le parti dénonce les accords du Touquet en plus de défendre l’abrogation des directives de Dublin et le plein respect du droit et des conventions internationales. 

Manche : des traversées plus nombreuses et plus mortelles

La traversée jusqu’en Grande-Bretagne est dangereuse. Depuis 1999, au moins 336 personnes ont perdu la vie, « cachées dans la remorque d’un camion, électrocutées par une caténaire du site d’Eurotunnel, renversées sur l’autoroute », a rappelé, jeudi, le groupe Décès à Calais et Grande-Synthe, qui réunit plusieurs ONG. Depuis 2018, du fait du durcissement des stratégies policières pour interdire le passage par la terre, le nombre de tentatives par la mer sur des embarcations de fortune s’est accéléré et ne cesse depuis d’augmenter. Ils étaient 600 en 2018, 2 300 en 2019, et 9 500 en 2020 à avoir tenté le passage par la mer. Cette année, entre le 1er janvier et le 20 novembre, 31 500 exilés ont ainsi quitté les côtes françaises et, selon l’agence britannique Associated Press, 25 700 auraient réussi à passer en Grande-Bretagne.

publié le 22 novembre 2021

Droit d’asile bafoué à la frontière UE-Biélorussie : le silence de Macron

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Depuis des semaines, quelques milliers de migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Pour l’heure, ni la Pologne ni le reste de l’UE ne sont prêts à les accueillir, leur laissant pour seule alternative un retour au pays d’origine ou des conditions de vie extrêmes pouvant conduire à la mort. Emmanuel Macron, un temps favorable à un minimum de répartition dans l’UE, brille par son silence.

La situation perdure et empire chaque jour. Mardi 16 novembre, les soldats polonais ont usé de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour repousser des migrants qui auraient tenté de passer la frontière en leur jetant des pierres. Selon le ministère de la défense polonais, une centaine de personnes a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir tenté de franchir la frontière.

Depuis plusieurs semaines, quelques milliers de migrants, principalement originaires du Kurdistan irakien, de Syrie, du Yémen ou du Liban, sont bloqués à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, après avoir réussi à rejoindre Minsk par avion, sur « invitation » du régime biélorusse dans une tentative de déstabilisation de l’Union européenne (lire ici ou nos articles à ce sujet).

En France, les réactions sont timides, lorsqu’elles ne sont pas immondes. Pour l’heure, l’exécutif se contente de manifester sa « solidarité » avec la Pologne, qui « protège » ses frontières, et donc, par ricochet confortable, celles de l’Union européenne tout entière. Pourtant, la Pologne bafoue depuis des mois le droit international, en refoulant les migrants qui tentent le passage même lorsqu’ils peuvent prétendre à une protection.

Le pays a déclaré l’état d’urgence dans une zone forestière à la frontière, devenue inaccessible aux ONG, médecins bénévoles et journalistes, et les migrants y ont été abandonnés à leur sort, sans aide humanitaire. Une dizaine de personnes y ont déjà perdu la vie et une majorité d’exilés ayant tenté d’en sortir, côté polonais, ont été refoulés vers la Biélorussie.

Malgré tout, ni la France ni l’UE ne se sont positionnées pour dénoncer ces abus. Depuis la forte militarisation des frontières polonaises au cours de ces dernières semaines, l’instrumentalisation de la détresse humaine est reconnue de toute part, mais personne ou presque ne propose d’accueillir les quelque 3 000 migrants coincés face aux barbelés polonais, femmes et enfants inclus, confrontés à des conditions de survie extrêmes (lire ici leurs témoignages). N’est-ce pas là la première – et meilleure - des choses à faire ?

La France solidaire de la Pologne pour tenir les frontières de l’UE

Emmanuel Macron s’était montré favorable à un mécanisme de répartition « automatique » au sein de l’Union européenne s’agissant des exilés accessibles au statut de réfugiés et sauvés en Méditerranée, allant jusqu’à trouver un accord, en 2019, avec l’ancien chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, visant à sanctionner à coups de pénalités financières les pays qui refuseraient d’y participer. La Pologne faisait partie des récalcitrants.

Le chef d’État français avait alors défendu « une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre [à l’accueil], ou bien soient pénalisés financièrement ».

Si l’accord intervenait dans un contexte différent et concernait les migrants sauvés en mer par les navires humanitaires, il témoignait d’un embryon de solidarité entre les pays européens de première ligne et les autres. Aujourd’hui, à l’heure d’une grave crise où des vies humaines sont en jeu, la seule « solidarité » affichée par la France se résume à la congratulation de la Pologne et de sa politique de fermeté. Pas question d’accueillir ces personnes pour étudier leur demande d’asile et appliquer ce fameux système de répartition, qui représenterait pourtant, pour chaque pays, moins de 200 personnes.

« Ce système concerne des personnes déjà arrivées en Europe et cherchant à déposer une demande d’asile dans un État membre, justifie l’Élysée auprès de Mediapart. La situation est différente en Biélorussie. Afin de nous assurer que cette instrumentalisation cesse, nous devons trouver une solution décente pour les personnes bloquées à la frontière sans pour autant légitimer la manière dont elles ont été acheminées. »

Lundi 15 novembre, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine, dans l’espoir que ce dernier intervienne auprès de Loukachenko, le président biélorusse, afin d’apaiser les relations avec l’UE dans ce contexte de crise. « Les deux dirigeants sont convenus de travailler ensemble pour permettre une désescalade sur la crise migratoire, et permettre une implication du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) afin d’apporter une assistance humanitaire », indique l’Élysée. Problème, le HCR, côté polonais, n’a jamais pu intervenir dans la zone où l’état d’urgence a été déclaré, puisque les autorités y interdisent l’accès. « Côté biélorusse, nous avons pu apporter une aide humanitaire aux personnes à la frontière à trois reprises, avec la Croix-Rouge biélorusse, pour leur distribuer des vivres, produits d’hygiène, couvertures et tentes. La dernière mission date du 11 novembre », explique Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne.

Il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière.

Selon lui, il ne s’agit même pas « d’accueillir » les migrants coincés sur place, car cela relèverait « de l’hospitalité ou d’une forme de courtoisie », mais d’appliquer le droit international et la convention de Genève, dont la Pologne est signataire.

« Les solutions existent, il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière. C’est d’ailleurs souvent de manière irrégulière qu’ils échappent à une situation de danger. » Et de relativiser les chiffres, accentués par les images médiatisées de personnes massées à la frontière : « On parle de quelques milliers de personnes, c’est donc tout à fait gérable. Elles doivent pouvoir être protégées si besoin, et sinon, renvoyées dans le cadre d’une procédure digne. »

Sollicité par Mediapart, le secrétaire d’État aux affaires étrangères n’a pas pu donner suite à l’heure où nous publions cet article. Mais dans une interview accordée à Sud Ouest, Clément Beaune a affirmé que la France devait être « ferme tout en respectant [ses] valeurs, à savoir ne pas basculer dans une politique inhumaine qui ne respecterait pas le droit d’asile et les droits humains ». « Pour [les migrants] qui sont rentrés dans l’Union européenne, il faut appliquer les procédures normales qui aboutissent, selon le droit, à l’accueil ou à une reconduite », a-t-il poursuivi, rappelant que les Européens devaient « répondre de façon unie et solidaire pour tenir [leur] frontière en soutenant la Pologne ».

Présent au Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, réuni à Bruxelles lundi 15 novembre, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait de son côté exprimer la « solidarité totale de la France avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie face à l’instrumentalisation inacceptable des flux migratoires par le régime biélorusse », soulignant que la France confirmerait son accord pour « l’adoption d’un cinquième paquet de sanctions de l’Union européenne » à l’encontre de la Biélorussie. « Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne », a-t-il également déclaré.

« Comment faire en sorte de ne pas céder à cet ignoble chantage qui vise à défier notre souveraineté européenne et en même temps répondre à notre devoir d’humanité, valeur cardinale de notre projet européen qui nous commande de protéger celles et ceux qui sont persécutés ? », l’a interrogé la députée LREM Anne Genetet. Seuls le « soutien à l’aide humanitaire » et le « soutien aux initiatives prises pour respecter le besoin de protection des migrants en matière d’asile » ont été soulevés par le ministre, renvoyant au rôle du HCR, sans envisager l’accueil des personnes sur le sol européen. « Il s’agit d’éviter que les flux ne s’amplifient », a-t-il conclu. Et même de renvoyer les personnes chez elles.

Un premier « retour humanitaire » organisé ce jeudi

Jeudi 18 novembre, un premier vol de rapatriement, sur la base du « volontariat », devait partir de Minsk en direction de Bagdad, avec à son bord quelque 400 ressortissants irakiens. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, n’a pas manqué de vanter les « retours humanitaires » au micro de France Inter lundi, préférant botter en touche lorsqu’il lui est demandé si la France doit accueillir ces migrants.

« On s’est accordés [avec la Russie] sur des mesures pour casser les routes utilisées par les passeurs et faire intervenir le HCR pour organiser des retours humanitaires. Quand il peut y avoir des retours, il y a des retours », a-t-il assumé.

Pour l’Élysée, il semble logique de laisser la Biélorussie « assumer ses responsabilités en termes d’asile ou de retour vers les pays tiers pour les personnes non éligibles ». « La Biélorussie a contribué à l’acheminement de ces personnes vers son territoire. Les personnes aujourd’hui en danger du fait de la situation à la frontière doivent pouvoir sortir rapidement de cette situation. Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours. »

Un non-sens pour le HCR, qui rappelle que le premier « pays sûr » qui se présente à ces migrants reste la Pologne. « On sait bien qu’ils ne peuvent pas demander l’asile en Biélorussie. On ne peut pas laisser les gens souffrir ou mourir à cause d’un conflit politique entre deux États. C’est intenable », déplore Rafal Kostrzynski.

Qu’advient-il de ces personnes une fois rentrées dans un pays qu’elles ont cherché à fuir, alors qu’elles auraient peut-être pu prétendre à une protection ? Qui s’en soucie seulement ? La notion de « volontariat » semble bien relative lorsque les seuls choix qui s’imposent sont de survivre dans un campement de fortune ou de retourner dans un pays où ils craignent peut-être pour leur vie.

Le reste de la classe politique française, à gauche comme à droite et à l’extrême droite, n’a pas montré davantage d’ouverture sur le sujet. « Frontière polonaise : nous ne devons ni accueillir ces migrants ni céder au chantage. Seule la fermeté sera gage d’humanité », a tweeté Éric Ciotti, candidat à la primaire des Républicains.

« Résolument non, il ne faut pas ouvrir la frontière. Nous sommes face à une Europe assiégée par des migrants qui sont instrumentalisés comme une nouvelle arme, une arme migratoire (…). Pour l’Union européenne, l’immigration n’est pas un problème : c’est un projet. L’Union européenne est contre le principe du refoulement [des migrants] », a quant à elle déclaré Marine Le Pen sur le plateau de France Info, faisant fi d’ignorer que cela caractérise une violation du droit international.

La pire réaction vient sans doute du porte-parole de son parti, Julien Odoul, qui est allé jusqu’à affirmer qu’il fallait laisser les migrants mourir de froid à la frontière, le 11 novembre, sur BFMTV. « Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière. Il ne faut certainement pas accueillir ces migrants, dont beaucoup sont potentiellement dangereux », martèle-t-il. « Donc on les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? », en déduit le présentateur. La réponse est d’une clarté inouïe : « Bien sûr que oui, bien sûr que oui », insiste-t-il, évoquant une « invasion migratoire » pour tenter de justifier l’impensable. Ce n’est que face à l’insistance du présentateur qu’il finit par rétropédaler et lâcher : « On les laisse en dehors des frontières de l’Europe. »

L’urgence est d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables.

Même Jean-Luc Mélenchon n’ira pas jusqu’à dire qu’il faut les accueillir lorsqu’il est interrogé, sur France 3, le 14 novembre. Le présentateur aura dû s’y reprendre à six reprises pour tenter d’avoir une réponse claire : « On les met au chaud, on leur donne à manger, on s’occupe d’eux. » « Mais où ? », lui demande-t-on. « Là où ils se trouvent, ils sont aujourd’hui en Biélorussie. » À la question « faut-il les accueillir en Europe et en France ? », le candidat LFI fait diversion, pour conclure qu’il faut les mettre à l’abri « là où ils sont » : « Là, nous sommes dans la situation où ils sont bloqués [en Biélorussie]. Nous aussi nous sommes censés bloquer les gens qui veulent aller en Angleterre. Alors qu’est-ce qu’on fait, on les laisse passer ou on les garde ? »

Seul Yannick Jadot, eurodéputé EELV et candidat à l’élection présidentielle, aura sauvé l’honneur français et européen, en affirmant que l’urgence était « d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables ». Et d’ajouter : « Je suis effaré par le niveau du débat que nous avons dans notre pays aujourd’hui sur les migrants. On a 4 000 personnes qui ne menacent personne, notre sécurité n’est pas remise en cause, on ne va pas être envahis, et on les laisse mourir dans une forêt en dressant des murs. »

Mercredi, Alexandre Loukachenko et Angela Merkel se sont entretenus par téléphone en vue d’entamer des négociations au niveau européen pour résoudre la crise, rapporte l’AFP. « C’est dans ce contexte que sera étudié le souhait des réfugiés de se rendre en Allemagne », a affirmé le régime biélorusse par le biais de son service presse. Après avoir affirmé que 7000 migrants se trouvaient sur son sol, la Biélorussie a assuré qu'elle organiserait le rapatriement de 5000 migrants, « s’ils le souhaitent », toujours selon l'AFP. Elle a aussi déclaré qu'Angela Merkel négocierait avec l’UE un « corridor humanitaire » pour évacuer les 2000 personnes restantes vers l’Allemagne, ce que Berlin a nié jeudi.

publié le 20 novembre 2021

 

Sans papiers.

La régularisation au bout des grèves coordonnées

sur la site www.cgt.fr

Le 25 octobre, plus de 250 travailleurs sans-papiers ont commencé un mouvement de grève coordonné régionalement et confédéralement dans plusieurs secteurs d'activité en Ile-de-France, avec l'appui de nombreuses organisations de la CGT. Ils viennent d’obtenir gain de cause, ils vont pouvoir souffler.

Les grévistes ont commencé ce jour-là à occuper dix de leurs lieux de travail. Certains piquets de grève étaient ouverts et les grévistes de la première heure ont rapidement été rejoints par d'autres

Ouvriers du bâtiment qui travaillent sur les chantiers de grands groupes tels que Bouygues ou Eiffage, livreurs pour les supermarchés Monoprix, plongeurs dans les cuisines du café Marly situé près du Louvre, éboueurs, intérimaires... Ils sont employés dans des entreprises ayant pignon sur rue, qui utilisent leur statut administratif pour leur imposer de mauvaises conditions de travail ou des contrats précaires.

Marilyne Poulain, secrétaire de l'UD de Paris, membre de la direction confédérale et responsable du collectif Migrants, dénonce ainsi le système de sous-traitance en cascade souvent mis en place. « Dans le 19ème arrondissement de Paris, explique-t-elle, Monoprix a confié sa livraison à Stuart, qui a sous-traité à PickUp, une filiale de La Poste, qui a sous-traité à une société de livraison, GSG Transports Express, qui a fait travailler des personnes sans fiches de paie – bien qu'on trouve la trace de chèques – puis leur a imposé d'être auto entrepreneurs. »

Les sans-papiers occupent souvent des emplois qui se sont retrouvés en première ligne au plus fort de la pandémie.

Ils se sont mis en grève avec la CGT pour forcer leurs employeurs à soutenir leur régularisation, préalable nécessaire à l'obtention d'un titre de séjour lié à leur travail. La préparation de ces grèves a donné lieu à un important travail de coordination de différentes organisations (professions, territoires et syndicats).

Dans le cas des livreurs par exemple, la Fapt CGT (Fédération des salariés du secteur des activités postales et de télécommunications ), l'US Commerce de Paris, l’Union Locale du 19e arrondissement, l'UD de Paris et le syndicat des livreurs à vélo parisiens étaient impliquées.

À ce jour, tous les piquets de grève ont été levés après avoir obtenu satisfaction.

Les plongeurs qui travaillaient en contrat d'extras pour le café Marly situé près du Louvre ont été embauchés en CDI par le groupe de restauration Costes.

Les livreurs ont obtenu le formulaire nécessaire à leur régularisation et des contrats de travail en CDI.

Dans le cas des éboueurs de Sepur, des plaintes ont été déposées et une enquête ouverte par le parquet. Une solution va être mise en place par les services de l'Etat pour garantir leur protection.

La CGT défend l'égalité de traitement et l'application du droit du travail français pour tou·tes les salarié·es qui travaillent en France.

Elle prône la reconnaissance du travail et la régularisation administrative des travailleur·ses sans papiers surexploité·es parce que sans droits.

Qu'ils et elles aient ou non une autorisation de séjour et de travail, ce qui importe, c'est qu'ils et elles travaillent et vivent ici. Face à la montée des idées d'extrême-droite, la CGT réaffirme l'unité du salariat : ces travailleur·ses font partie intégrante de la classe ouvrière de ce pays.


 

70 travailleurs sans-papiers de La Poste entrent en grève

Guillaume Bernard sur le site https://rapportsdeforce.fr/

 D’ordinaire, ils chargent et déchargent les colis qui arrivent sur la plateforme logistique DPD (filiale de La Poste) de Coudray-Monceau en Essonne (91). Mais ce matin, ces 70 salariés sans-papiers se sont mis en grève. Selon l’Union Départementale Solidaires 91, environ 400 personnes travaillent dans ce hall de tri de 22 000 mètres carrés et à peu près 200 seraient sans-papiers.

Si les lieux appartiennent à l’entreprise DPD, ces salariés sont en revanche employés par une agence d’intérim créée par l’entreprise Derichebourg. Une entreprise elle-même sous-traitante de DPD, une des filiale de La Poste en charge de son réseau international de livraison. Un montage juridique complexe au cœur des dénonciations des grévistes et de leurs soutiens. « Cette cascade de sous-traitance a pour seul but d’employer de la main d’œuvre sans-papiers précarisés sans en endosser la responsabilité : les salariés n’ont pas d’horaires fixes, il peuvent terminer leur journée après minuit, leurs conditions de travail sont exécrables…mais La Poste peut détourner le regard », explique Catherine Fayet de l’Union Départementale Solidaires 91.

« Il n’y a que des travailleurs sans titre qui arrivent à supporter ces conditions de travail sans fuir à toutes jambes », résument les grévistes dans un communiqué. Ils demandent donc l’internalisation des salariés sous-traités, la suppression de l’intérim ainsi que la délivrance des documents leur permettant de régulariser leur situation auprès de la préfecture. « Nous ne libérerons les lieux de nous-mêmes qu’après satisfaction de ces revendications », préviennent-ils.

Ce n’est pas la première fois que le groupe La Poste est épinglé pour des pratiques de sous-traitance consistant, in fine, à faire employer des sans-papiers. Pendant 7 mois, de juin 2019 à janvier 2020, une lutte devant l’agence Chronopost d’Alfortville, avait permis d’imposer à cette filiale de La Poste la régularisation de 27 travailleurs sans-papier. 46 autres, travaillant dans d’autres sociétés et ayant participé à la lutte, avaient également été régularisés.

publié le 19 novembre 2021

Immigration. Calais a faim de solidarité

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pendant plus d’un mois, deux bénévoles ont cessé de s’alimenter pour protester contre les conditions de vie des exilés dans le Pas-de-Calais. Leur action a ravivé l’élan solidaire des habitants de la ville, exténués par une crise de l’accueil qui a trop duré. Reportage à Calais.

Ils ont le teint pâle et les joues creusées. Leurs corps transpirent l’extrême fatigue qui les tient alités dans une petite salle à droite de l’autel de l’église érigée place Crèvecœur, à Calais (Pas-de-Calais). Anaïs et Ludovic ont cessé de s’alimenter depuis trente-six jours, ce lundi 15 novembre, deux jours avant d’arrêter leur grève de la faim. À eux deux, ils incarnent l’état actuel des habitants du Calaisis, solidaires des personnes exilées, bloquées à la frontière franco-britannique : exténués, mais déterminés.

« Notre action a remobilisé les solidaires, assure Ludovic, jeune homme à la barbe brune. Confrontés eux-mêmes à des situations sociales très difficiles et à une situation qui dure depuis près de trente ans, beaucoup de Calaisiens avaient perdu confiance en l’action collective. » Mais le refus des autorités d’entendre les maigres revendications du couple de militants associatifs a mis en lumière le cynisme de l’État et suscité une telle indignation que les habitants se sont rassemblés bien plus nombreux que d’habitude, samedi 13 novembre, pour la manifestation organisée en leur soutien. La prochaine se tiendra à Paris, dimanche 21 novembre, place Stalingrad. Accrochée à l’entrée de l’église Saint-Pierre, une banderole rappelle les objectifs de leur action. Anaïs et Ludovic ne demandaient pas la lune, mais simplement la fin de la confiscation des biens des personnes contraintes de vivre à la rue, la suspension des démantèlements de campements de fortune durant l’hiver et l’ouverture d’un véritable dialogue entre les autorités et les associations actives sur le terrain.

Les expulsions surprises ont repris de plus belle

« L’État ne respecte même pas les promesses faites par le médiateur qu’il a mandaté », s’insurge Yolène, retraitée et bénévole de l’association Salam depuis 2008. L’association, constituée essentiellement de personnes résidant à Calais, mobilise vingt bénévoles différents chaque jour. Ce lundi matin, Yolène est venue distribuer des petits déjeuners aux exilés vivant dans les bosquets aux alentours de la zone commerciale située à l’ouest de la ville. Ils sont près de 700, en majorité soudanais. La militante n’a de cesse de fustiger l’action de l’État dans sa ville. Et pour cause : Didier Leschi, patron de l’Office français de l’immigration et de l’intégration et médiateur, envoyé, le 2 novembre, par Beauvau, avait annoncé l’instauration d’un préavis de quarante-cinq minutes avant les expulsions de campements et la création d’un « sas », centre d’accueil uniquement ouvert la nuit, à la périphérie de la ville, pour 300 personnes. Moins d’un mois plus tard, le lieu a été fermé et les expulsions surprises ont repris.

« Quand on part chercher à manger ou prendre une douche, les policiers volent nos affaires », explique ainsi Abbas, en train de cacher son sac de couchage et quelques vêtements dans l’orifice d’une buse de béton, à côté du sous-bois où il vit avec trente compagnons d’infortune. « Certaines nuits, ils nous réveillent, nous font partir et détruisent nos tentes », reprend le jeune Soudanais. À ses côtés, deux hommes nettoient, à l’aide de branches d’arbre, le sol boueux où sont disposées quelques caisses en plastique, en guise de bancs, et trois boîtes de conserve faisant office de braseros

« Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! »

« Un soir, en 2017, en centre-ville, j’ai repéré une famille avec de jeunes enfants dormant sous un pont, se souvient Michel, Calaisien bénévole au Secours catholique. J’ai vu arriver un camion de CRS. Les agents leur ont jeté des grenades lacry mogènes. Les gamins et leurs parents ont été réveillés par la fumée. Ils sont tous partis toussant et pleurant. Et les policiers riaient ! C’est ce qui a motivé mon engagement ici. » En début d’après-midi, le jeune retraité est posté à l’entrée de l’accueil de jour de l’antenne du Secours catholique. À l’aide d’un compteur mécanique, il pointe le nombre de personnes entrant dans ce lieu, mis à disposition des exilés trois jours par semaine. L’ambiance y est presque festive. Des groupes jouent au ballon dans la cour. Une quinzaine de Syriens dansent la dabké, embarqués par le son d’une sono dont le volume a été poussé à fond. Ils entraînent dans leur farandole orientale Maryam, une bénévole, et trois Érythréens curieux d’apprendre ce nouveau pas de danse.

Sous les préaux qui bordent cet espace extérieur, Brigitte et son amie, toutes deux travailleuses sociales à la retraite, font tourner des lessiveuses pour les exilés venus laver du linge. Un autre groupe de bénévoles distribue à manger. Laurence, médecin retraitée du CHU de Calais, se tient à la porte d’une vaste salle où, répartis sur une dizaine de grandes tables, les exilés peuvent venir recharger leurs appareils électroniques. « Je travaillais au service d’addictologie, explique cette grande dame souriante. Ici, depuis deux ans, je continue mon engagement auprès de personnes vulnérables. J’espère aussi contribuer à changer le regard des personnes les plus hostiles aux étrangers dans la population calaisienne. »

Attablé à l’extérieur d’un entrepôt où se regroupent près de huit associations françaises et britanniques, dont la Refugee Community Kitchen et l’Auberge des migrants, Pierre Roques, salarié de cette dernière, confirme que la population est fatiguée par ces trente dernières années de défaillance de l’État à gérer l’accueil des exilés. « Les Calaisiens sont eux aussi confrontés à une forte précarité », explique le jeune homme, faisant allusion, notamment, au taux de chômage dans la ville, qui dépasse régulièrement les 27 %. « La misère des personnes exilées qu’ils observent ne fait qu’aggraver leur sentiment d’insécurité, continue-t-il. Malgré cela, une récente étude d’Amnesty International montre qu’une majorité soutient l’action des associations. » L’ONG a publié, en mai dernier, une enquête révélant, après avoir sondé plusieurs centaines de personnes, une réalité bien différente des discours sur l’exaspération de la population face aux « incivilités des migrants », dont se targuent régulièrement les autorités. « Les Calaisiens sont fiers de leur ville, de ses atouts et attraits, écrit Amnesty International. Ils parlent notamment de la “gentillesse” de ses habitants. C’est l’adjectif le plus communément utilisé pour décrire la ville. » 76 % des Calaisiens jugent, selon cette même étude, que la présence des associations est nécessaire. 71 % estiment, en outre, ne pas être satisfaits de la façon dont la situation des personnes exilées est gérée et 68 % que les associations ne travaillent pas dans de bonnes conditions.

« Depuis le 28 septembre, on compte 5 morts et 6 disparus en mer »

La grève de la faim de Ludovic et Anaïs et l’accumulation récente de drames humains participent à accentuer la défiance des habitants de la Côte d’Opale vis-à-vis des politiques conduites par l’État. « Depuis le 28 septembre, entre Calais et Grande-Synthe, on compte 5 morts et 6 disparus en mer », tempête Marguerite, une jeune militante d’Utopia 56, assise à l’avant d’une voiture à l’occasion d’un tour d’observation des différents lieux de vie alentour, où se répartissent près de 1 500 exilés. « J’ai été appelée sur le lieu de l’accident quand Yasser Abdallah, 20 ans, a été fauché par un camion fin septembre, reprend-elle, encore ulcérée par ce drame. J’étais devant son corps sans vie quand j’ai appris que la police allait démanteler le campement où vivaient ses amis. Ils ont été emmenés à l’autre bout de la France dans des centres d’accueil et d’évaluation des situations (Caes), sans pouvoir lui rendre hommage. Les Calaisiens, eux, étaient nombreux à venir à la cérémonie organisée en son souvenir. » Fidèles à leur inhumaine et mortifère logique, les autorités ont, dans la foulée, déraciné les arbres où Yasser et ses amis avaient installé leur campement. De quoi partager, avec Anaïs, Ludovic et toute cette population de solidaires, une écœurante nausée.


 

Un signalement contre la préfète des hautes-alpes

Un signalement au procureur de la République de Gap, « des actes de Mme Martine Clavel, préfète des Hautes-Alpes », a été transmis, ce lundi 15 novembre, par le député (LT) Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête parlementaire sur les migrations. La préfecture a fait savoir qu’elle n’ouvrirait pas de nouveau lieu d’accueil d’urgence suite à la décision, fin octobre, des associations briançonnaises de fermer leur tiers lieu « les Terrasses ». Depuis, les exilés sont laissés à la rue. Le député y voit une « mise en danger délibérée de la vie des migrants, une omission de leur porter secours et des atteintes involontaires à leur intégrité physique ». Le groupe d’opposition municipale Briançon citoyenne (PCF, EELV, FI, PS), qui soutient la démarche des associations, appelle le gouvernement à mettre en place un dialogue «  garanti par un médiateur ».

publié le 17 novembre 2021

Commission d’enquête sur les migrations : « La promesse républicaine n’est pas tenue »

par Nejma Brahim sur le site www.mediapart.fr

Dans un rapport rendu public mardi 16 novembre, la commission d’enquête de l’Assemblée sur les migrations dénonce la politique menée par le gouvernement et les défaillances de l’État et de l’Europe quant aux conditions d’accueil et aux difficultés d’accès aux droits pour les migrants. 

L’immigration est au cœur des débats à quelques mois de la présidentielle. Instrumentalisé à tout-va, le sujet n’est présenté que comme un « problème » à résoudre, un « phénomène » conjoncturel à maîtriser et à réduire pour les uns, à stopper définitivement pour les autres. Pourtant, les mouvements migratoires ont existé, existent et existeront toujours. C’est ce que rappelle la commission d’enquête parlementaire sur les migrations, dans son rapport rendu public ce mardi, au terme de sept mois de recherches, de déplacements sur le terrain et d’auditions à l'Assemblée nationale.

Les parlementaires, notamment membres du parti présidentiel LREM, voulaient comprendre dans quelles conditions de vie évoluent les migrants sur le sol français, et dans quelle mesure leur accès aux droits, au logement, à la santé ou à l’éducation est respectée.

Le constat est alarmant. La promesse de la République est « insuffisamment tenue » quant à l’accès des personnes migrantes aux droits sur le territoire français, pointe le rapport, accompagné de trente recommandations venant fortement remettre en cause la politique migratoire du gouvernement français. Le caractère « excessivement complexe » du droit des étrangers produit des « conséquences délétères » à la fois pour les personnes étrangères et le reste des acteurs concernés, comme l’administration, les agents publics et les juridictions, ces dernières étant souvent saisies par les associations d’aide aux étrangers dans le cadre de contentieux lorsque le droit n’est pas appliqué.

La dématérialisation des démarches, comme l’a déjà documenté Mediapart, « porte trop souvent atteinte, dans sa mise en œuvre, à l’effectivité de l’accès aux droits », estime la rapporteuse de la commission. Sonia Krimi, députée LREM de la Manche, invite ainsi à proposer une alternative systématique à la prise de rendez-vous en ligne, devenue mission quasi impossible – faisant tomber des personnes en situation régulière dans l’irrégularité –, et à augmenter le budget alloué aux moyens humains en préfecture.

L’accès aux soins est lui aussi entravé, notamment depuis une série de décrets venue durcir la possibilité d’être soigné pour les demandeurs d’asile et sans-papiers sous le quinquennat d’Emmanuel Macron (lire ici notre article), fin 2019, dans l’objectif affiché de lutter contre « le tourisme médical » et la fraude présumée rabâchée d’année en année par l’extrême droite, avant d’être récupérée par la droite et la majorité. Là encore, le rapport de la commission d’enquête vient contredire la ligne affichée par le gouvernement.

À propos de l’aide médicale d’État (AME), c’est davantage l’insuffisant recours au dispositif qui pose question, « plutôt que celui de son usage abusif ». Les caisses primaires d’assurance-maladie réclament, de manière abusive, des pièces supplémentaires venant compliquer le parcours de soins des personnes en situation irrégulière. Le délai de carence s’appliquant aux personnes en situation irrégulière, pouvant bénéficier de l’AME, doit être réduit ; celui s’appliquant aux demandeurs d’asile, pouvant bénéficier de la protection universelle maladie (PUMa), supprimé. Autrement dit, les récents décrets pris par le gouvernement fin 2019 pour introduire ces délais supplémentaires sont remis en cause.

De Calais à Briançon, les parlementaires de la commission font également état des défaillances en matière d’accès à l’hébergement, pointant un « sous-dimensionnement des solutions d’hébergement particulièrement criant ». Et souligne le rôle crucial joué par les associations, comme le Refuge solidaire de Briançon, qui, depuis le 24 octobre dernier, a dû fermer temporairement ses portes faute de places nécessaires, avec l’idée d’interpeller les autorités sur la nécessité de proposer des solutions d’hébergement aux exilés. La préfète des Hautes-Alpes est restée jusqu’à présent silencieuse face au cri d’alarme des bénévoles associatifs.

À Calais, où deux citoyens sont en grève de la faim depuis plus d’un mois pour réclamer la fin des « traitements inhumains et dégradants » visant les migrants sur le littoral et l’arrêt des expulsions des lieux de vie durant la trêve hivernale, les parlementaires demandent la fin de la politique « zéro point de fixation », qui explique les démantèlements de camps en rafale sur le littoral. « Le coût de notre politique à Calais et sur le littoral s’élève à 129 millions d’euros, s’époumone Sonia Krimi auprès de Mediapart. Vous imaginez ce que l’on pourrait mettre en place en termes d’accompagnement avec cette somme ? » 

Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail.

L’une des recommandations phares avancées par la rapporteuse concerne justement l’intégration des personnes migrantes via l’apprentissage du français, la formation, l’éducation civique et le travail, à l’heure où un rapport d’inspection pointe les lacunes de la politique d’intégration pourtant tant vantée par l’exécutif en parallèle de la loi « asile et immigration » de 2018.

« On a aujourd’hui des syndicats et des patrons qui nous disent avoir du mal à recruter dans les métiers en tension. Regardons la réalité en face dans ce pays ! », s’agace la rapporteuse, qui propose de lever les obstacles à l’emploi pour les demandeurs d’asile afin de leur permettre d’avoir un accès au marché du travail « plus tôt », dès l’introduction de leur demande d’asile, plutôt que de les conduire, indirectement, à travailler au noir.

Un « manque de vision globale »

Une autre recommandation de la commission d’enquête consiste à ne plus confier la compétence « immigration » au seul ministère de l’intérieur, qui se retrouve, explique Sonia Krimi, « à gérer à la fois le logement, la santé, le travail et les services de l’État en préfecture... ». « Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail. Que l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides – ndlr] soit sous la tutelle de ce ministère est incompréhensible », dénonce celle qui y voit le « manque d’une vision globale, sur le long terme, davantage interministérielle et structurelle ».

« Plus d’interministériel, pourquoi pas, mais la question est de savoir qui pilote, nuance Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête et député ex-LREM. Tant qu’il n’y a pas un pilotage clair du ministère des affaires étrangères, l’interministériel consiste à habiller ce qui est déjà existant. C’est du LREM tout craché. »

Enfin, à l’échelle européenne, la commission propose de mettre fin au règlement Dublin, qui impose aux exilés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays par lequel ils sont entrés dans l’Union européenne. Un texte qui « ne tient pas compte du parcours ou des intentions du demandeur d’asile » et génère par ailleurs « des comportements non coopératifs de la part de l’ensemble des États de l’Union, chacun essayant de minimiser le nombre des demandeurs chez lui ».

Afin de « réduire le pouvoir des mafias de passeurs », elle invite par ailleurs à l’ouverture de « voies de migration légale pour fluidifier les déplacements », à l’instar de certains chercheurs spécialistes des migrations. Pour la rapporteuse, la présidence française de l’Union européenne en 2022 devrait permettre d’insuffler la création d’une « agence de l’asile européen » (déjà prévue par le pacte migratoire européen), même si nombre d’observateurs estiment au contraire qu’Emmanuel Macron pourrait contribuer à restreindre les migrations en Europe à cette occasion.

Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution [...].

Moins enthousiaste sur ce volet, Sébastien Nadot (Libertés et territoires) estime que la notion de « responsabilité » présente dans le pacte englobe « surtout des questions de contrôle et d’enfermement ». « Sur 80 milliards dédiés à l’action extérieure de l’Union européenne, 12 sont dévolus aux questions migratoires, ce qui arrange bien les fabricants de drones et autres dispositifs de sécurité. Il n’y a aucun accord sur la notion de solidarité, mais on trouvera des compromis sur les murs et les barbelés. La France va prendre la présidence de l’Union européenne et va laisser couler. »

Pour le député de Haute-Garonne, à l’origine de cette commission d’enquête, le rapport (une première sur ce sujet) reste malgré tout un point d’appui important pour « mettre en lumière un autre discours politique en face de celui de la droite et de l’extrême droite ».

« Les constats sur la situation des migrants sont inacceptables du point de vue de la dignité. Il y a des manquements à tous les étages, sur la santé, le logement, l’hébergement, l’éducation… Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution avec les conséquences qui en découlent », assène le président de la commission d’enquête, bien content d’avoir contraint la majorité à produire ce rapport. « C’est elle qui dit que le compte n’y est pas et que la promesse républicaine n’est pas tenue, c’est donc d’autant plus puissant. Cela vient démonter cinq ans de discours de la majorité sur ces questions. »

En résumé, le rapport est un camouflet pour le gouvernement et sa politique migratoire. Reste à savoir ce qu’en fera le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à quelques mois d’une présidentielle déjà entachée par les saillies racistes et xénophobes, à droite comme à l’extrême droite – et parfois plus à gauche, comme lorsque Arnaud Montebourg propose d’interdire les transferts d’argent des immigrés vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants sous le joug d’une procédure d’éloignement en France.

« Ce qui est sûr, c’est que l’on va déposer le rapport au ministre de l’intérieur, de même qu’à Emmanuel Macron, qui doit proposer des choses sur l’immigration en 2022. On passe notre temps à vouloir repousser les migrations plutôt qu’à les intégrer de manière structurelle pour le bien-être de tous. Je suis dans la majorité, j’ai proposé des solutions équilibrées. Je ferai tout pour qu’il s’en saisisse », affirme Sonia Krimi, dont le soutien au chef de l’État ne faiblit pas malgré le constat alarmant livré dans son rapport.

publié le 16 novembre 2021

Pologne. Des milliers de migrants
se heurtent au mur de la honte

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

 

Piégés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des migrants sont abandonnés dans des conditions épouvantables. Les ONG évoquent une crise humanitaire. L’UE confirme sa politique de la forteresse.

Les images sont insoutenables, de ces hommes, femmes et enfants, emmitouflés comme ils peuvent, dans un froid glacial, qui font face à des militaires polonais postés derrière des fils de barbelés, déterminés à leur barrer le passage. Entre 3 000 et 4 000 migrants, originaires principalement d’Irak, sont ainsi immobilisés à la frontière UE-Biélorussie. Au moindre mouvement en avant, ils sont arrosés de gaz lacrymogène et se font refouler. S’ils reculent, ils se heurtent aux forces de l’ordre biélorusses qui veillent à les maintenir sur place. Les ONG évoquent une crise humanitaire en cours alors que les températures chutent en dessous de zéro, et appellent à une désescalade pour aider les migrants. Au moins 11 personnes sont mortes, rapportent ces organisations.

Les Occidentaux accusent le Biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir délibérément orchestré la crise. « Attirer les migrants en profitant de leur fragilité est une des choses les plus faciles au monde. Les mettre en scène, en plaçant des femmes, des enfants et des bébés devant les gardes-frontières, n’est pas très compliqué non plus. L’objectif est de déstabiliser l’UE », a fustigé le vice-président de la Commission européenne Margaritis Schinas. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent aujourd’hui en vue d’élargir les sanctions imposées à la Biélorussie à la suite de sa répression contre les opposants de Loukachenko, qui dirige le pays depuis près de trente ans. Sont visées les compagnies aériennes, les agences de voyages et les fonctionnaires « qui participent au trafic de migrants vers la Biélorussie », a averti le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell. « Loukachenko s’est trompé. Il croyait qu’en ripostant de cette façon, il allait nous tordre le bras et faire annuler les sanctions. C’est tout le contraire qui se produit », a-t-il déclaré au Journal du dimanche.

Vladimir Poutine mis en cause

Les pressions diplomatiques semblent déboucher. La Turquie interdit désormais aux Irakiens, aux Syriens et aux Yéménites de se rendre en Biélorussie. La compagnie aérienne syrienne privée Cham Wings Airlines interrompt également ses vols vers Minsk. En Irak, la compagnie privée Fly Baghdad aurait également suspendu ses vols vers cette direction. Les dirigeants occidentaux regardent aussi, et surtout, vers la Russie, soupçonnée de couvrir l’opération biélorusse. Directement mis en cause, le président russe, Vladimir Poutine, a pointé dans un premier temps la responsabilité des pays européens dans l’accélération des flux migratoires . «  C’est de leur propre faute. Politique, militaire et économique. Ils ont eux-mêmes créé les conditions pour que des milliers et des centaines de milliers de personnes arrivent. Maintenant, ils cherchent des coupables sur qui rejeter la responsabilité de ce qu’il se passe », a-t-il martelé dans une émission sur la chaîne de télévision Rossiya. Il serait à présent disposé à contribuer à la résolution de la crise. « Nous sommes prêts à faire tout ce que nous pouvons, s’il y a quelque chose que nous pouvons faire », promet-il.

L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais.

La Pologne durcit le ton de son côté. Varsovie met en garde contre des flux plus importants dans la foulée de la réunion de l’UE. La police a indiqué sur Twitter que 50 migrants qui ont traversé samedi la barrière ont tous été arrêtés. Le pays verrait bien une fermeture complète de la frontière avec la Biélorussie . «  Toute la communauté (européenne) devrait contribuer à la construction d’un mur », souhaite le premier ministre Mateusz Morawiecki.

L’UE se prépare ainsi à faire corps pour défendre sa frontière. Les dirigeants se répandent en déclarations de fermeté et autres promesses de sanctions sans jamais évoquer l’urgence humanitaire. Pas la moindre parole d’indignation devant ces milliers de personnes abandonnées à leur triste sort dans des conditions de vie épouvantables. Comment imaginer que des solutions ne puissent pas être trouvées pour 3 000 migrants, poussés par le désespoir et pions dans le bras de fer entre deux régimes totalitaires, en situation de détresse à l’arrivée du grand froid ? L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais. Elle confirme sa politique de la forteresse et encourage les prises de position de toutes les extrêmes droites à travers le continent. Un mur est d’ores et déjà bien là, celui de la honte. Seule empreinte de dignité : la solidarité discrète de citoyens biélorusses et polonais qui viennent en aide aux familles de migrants dans l’obscurité des forêts.

 

Isabelle Carré : « Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise… »

I

Ils meurent dans l’indifférence... Ils font l’actualité de quelques heures et sont aussitôt oubliés. Les enfants de migrants qui périssent laissent un sentiment de honte et d’indignation mêlées.

 

Par Isabelle Carré Actrice

 

Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise. Je ne sais pas de quoi il est mort, sans doute d’hypothermie, car le froid devient plus humide et glacial au fil des jours, et l’aide humanitaire, les secours y sont interdits. Combien d’enfants vont perdre la vie là-bas dans les prochaines semaines ? Quel drame attendons-nous encore pour protester ? Une image choc ? Comme celle de ce petit garçon sur la plage, une joue contre le sable, qui a l’air de rêver ? Mais c’est nous qui dormons. Avons-nous vraiment besoin de ce genre de détails pour nous réveiller ? Voir le bulletin trimestriel cousu dans la veste d’un autre adolescent retrouvé noyé – sa mère ayant pensé qu’avec ses bonnes notes, on l’accueillerait à bras ouverts…

Je sais que je ne suis pas la seule à me dire alors : si c’était mon fils ? Les infos se succèdent sur nos téléphones portables, rien de plus simple que de les oublier… Il faut qu’un prêtre de 72 ans mette sa vie en danger, et qu’un couple fasse la grève de la faim à ses côtés pour nous rappeler qu’en France, on confisque les biens des candidats pour l’Angleterre, couvertures, réchauds de fortune… tout en empêchant les distributions de repas organisées par les associations.

Ici ou en Biélorussie, le sort de ces femmes, de ces hommes et de leurs enfants ne peut plus nous laisser indifférents. Les instances européennes, les dirigeants s’accordent à dénoncer l’instrumentalisation politique dont ces familles sont victimes. Mais s’ils souffrent et meurent, se heurtent à des murs barbelés, nous ne pleurerons pas, ils ne sont après tout que des « migrants ».

Les Polonais sont prêts à débloquer 353 millions d’euros pour ériger des murs plus sophistiqués. Des murs détectant les mouvements de ceux qu’ils considèrent être « les nouvelles armes d’une guerre hybride ». Partout en Europe, ils sont devenus les principaux arguments électoraux que l’on ne cesse d’agiter telle une menace grandissante, quasi incontrôlable… Ils sont quelques centaines de corps épuisés dans des forêts ; ils sont aussi ce garçon qui témoigne à la télévision, visage caché pour que ses parents au loin continuent d’ignorer son désespoir ; ce petit sur cette plage qui a l’air de dormir ; et ce bon élève dont la mère avait foi en l’avenir. »

publié le 6 novembre 2021

Immigration. À Calais, les propositions du médiateur capotent

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Les associations déplorent les mesures insuffisantes du gouvernement pour résoudre le traitement inhumain dont sont victimes les exilés.

Ils ont les traits fatigués, mais ils assurent qu’ils tiendront bon. Déterminés, le prêtre de 72 ans Philippe Demeestère, les militants associatifs Anaïs Vogel et son compagnon Ludovic Holbein ont annoncé, mardi 2 novembre, lors d’une conférence de presse, la poursuite de leur grève de la faim. Cela fait aujourd’hui vingt-quatre jours qu’ils ne s’alimentent plus, pour dénoncer la situation catastrophique des exilés à Calais (Pas-de-Calais). Le même jour, Didier Leschi, le directeur général de l’Office français de l’intégration et de l’immigration (Ofii), chargé d’une mission de médiation par le gouvernement, faisait le déplacement à Calais pour la seconde fois, dans l’espoir de désamorcer la crise. En vain.

L’État s’engage à proposer « systématiquement » un hébergement aux migrants qui seront délogés de leur campement de fortune à Calais. Hébergement « qui sera essentiellement dans le Pas-de-Calais, dans les Hauts-de-France, mais pas à Calais », a précisé le médiateur.

Il a également promis la fin des évacuations surprises. Les exilés disposeront de quarante-cinq minutes pour ramasser leurs effets personnels. Nettement insuffisant, rétorquent les associations qui ont réitéré, hier, leur revendication : que cessent les évacuations. Les trois grévistes de la faim attendent « un courage politique ».

Les associations réclament une pause pendant la trêve hivernale

Et il y a urgence : la période hivernale vient de débuter. Les associations réclament une pause pendant cette trêve. Qu’on arrête de confisquer les tentes des exilés. « Didier Leschi continue d’égrainer les propositions que le gouvernement a décidées seul, bien avant que soit entamé le début des négociations  ! » tempête Pierre Roques, de l’Auberge des migrants. Aux dispositifs déjà existants, le médiateur ajoute des propositions jugées invraisemblables par les associations.

« Il suggère de faire un diagnostic social avant chaque expulsion, c’est-à-dire un entretien d’une heure avec chaque personne, explique le militant. Étant donné qu’il y a des expulsions toutes les 48 heures, cela représente 1 500 heures d’entretien à mener par les agents de l’Ofii toutes les 48 heures ! »

« On ne peut pas forcer les gens à aller où ils ne veulent pas »

Un vrai dialogue de sourds. D’un côté, les associations dénoncent des traitements inhumains. De l’autre, le médiateur répète que les exilés ont besoin d’hébergement. « Sauf qu’on ne peut pas forcer des gens à aller où ils ne veulent pas. Ils n’iront pas à l’autre bout du département. S’ils sont à Calais, c’est pour rejoindre l’Angleterre », insiste Pierre Roques. Les exilés, en majorité afghans, syriens, soudanais ou érythréens, non expulsables parce que leur pays d’origine n’est pas sûr, ne parlent pas français. Ils rêvent de rejoindre l’Angleterre, où ils trouveront un contact, des proches et un point de chute.

Pour le responsable de l’Auberge des migrants, les choses sont claires : « Si on leur fait des propositions éloignées de Calais, ils les refuseront forcément. » Pour l’heure, les associations redoutent l’arrivée de l’hiver et, avec, les risques d’hypothermie, d’engelures, de mauvais traitements et de troubles psychologiques. Pierre Roques ne décolère pas : « Il existe une vraie crise humanitaire sur le sol français. »

publié le 25 octobre 2021

Briançon. Les Terrasses solidaires suspendent l’accueil des exilés

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Un mois après son ouverture, le refuge des Hautes-Alpes ferme temporairement ses portes et interpelle l’État.

« Tous les acteurs associatifs qui interviennent dans ce lieu ont décidé collégialement de le fermer temporairement. On espère que ce n’est que pour quelques jours. Notre jauge, qui est de 81 personnes , était déjà dépassée, puisque près de 180 personnes étaient hébergées aux Terrasses solidaires (1) avant-hier. Nous avons appris l’arrivée d’un convoi d’une soixantaine d’Afghans en provenance d’Ital ie, et un autre de plus de 100 personnes. Cet afflux n’est pas tenable en termes de sécurité des personnes », explique Max Duez, chirurgien à la retraite, médecin bénévole et membre du conseil d’administration de l’association Refuges solidaires.

Briançon est un pays de montagne où passer une nuit dehors par des températures négatives peut être mortel. Les exilés se sont réfugiés dans la gare de cette petite ville. Des bénévoles se sont mobilisés pour apporter des repas chauds aux 235 hommes, femmes et enfants qui y ont passé la nuit de dimanche à lundi. Leur but n’est, bien sûr, pas de s’y installer, mais de poursuivre leur parcours d’exil.

Au bout de leurs capacités

Pour cela, il leur faut prendre des bus ou des trains. « Jusqu’à lundi en milieu de matinée, les guichets sont restés clos, relate un militant. On a craint que les autorités cherchent à bloquer les gens sur place pour tenter de décourager les arrivées. Heureusement, la circulation des trains et des bus est redevenue normale. Mais les exilés vont avoir du mal à obtenir un passe sanitaire pour pouvoir embarquer puisque la Croix-Rouge, qui propose habituellement des tests C ovid gratuits, a reçu l’interdiction par la préfecture de se rendre sur place… Cela fait monter la tension. » Face à la pression des associations, la Croix-Rouge sera finalement autorisée à venir sur place lundi en fin d’après-midi.

Depuis 2017, des centaines de milliers de repas ont été distribués aux plus de 17 500 exilés passés dans la commune. Pour rouvrir leur lieu d’hébergement d’urgence, les associations demandent à l’État de remplir ses obligations quant à l’accueil des exilés, dont beaucoup sont éligibles au statut de réfugié. Les bénévoles qui font le travail de l’État depuis cinq ans arrivent au bout de leurs capacités, déplore Max Duez : « Nous sommes épuisés de constater que l’État refuse de nous aider à accueillir dignement ces gens, prétextant un appel d’air. C’est complètement absurde, la frontière italienne est à quelques centaines de mètres, les personnes qui fuient la guerre et la misère continueront de venir. Seulement, s’ils ne trouvent pas de refuge, il y aura des morts…

publié le 25 octobre 2021

Mobilisation. Grèves coordonnées de travailleurs sans papiers

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Plus de 300 travailleurs occupent leurs entreprises sur différents sites d’Île-de-France. La CGT exige leur régularisation immédiate.

Présents sur dix sites en Île-de-France, c’est sous la bannière de la CGT que 300 travailleurs sans papiers ont entamé hier matin un mouvement de grève, bien déterminés à obtenir leur régularisation. Ils sont livreurs, éboueurs, plongeurs, agents de sécurité, ouvriers dans le bâtiment ou encore manutentionnaires… Leurs métiers sont souvent pénibles, mal rémunérés, et leur imposent des horaires atypiques ; à ces difficultés – trop souvent accompagnées d’un manque de considération sociale – vient s’ajouter la pire des injustices : à cause de leur situation administrative, ces hommes et femmes sont traités comme des travailleurs de seconde classe par des patrons peu scrupuleux, qui ne se privent pas de leur imposer des conditions de travail dégradées.

«  Dans le secteur du bâtiment, nous explique Jean-Albert Guidou, on peut se retrouver avec des intérimaires qui ont des contrats de mission d’à peine trois, voire deux heures de travail par jour ! Qui pourrait accepter ça ? C’est un système de flexibilité absolu dans lequel toutes les contraintes disparaissent pour les employeurs, explique ce responsable pour la Seine-Saint-Denis du collectif Travailleurs migrants de la CGT. Pour leur part, les agences d’intérim y trouvent grassement leur compte grâce aux commissions qu’elles touchent sur le dos des sans-papiers. En retour, ces derniers subissent discriminations, surexploitation, se voient imposer les contrats les plus précaires.

« Une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail »

«Nous occupons les lieux notamment pour f aire pression sur les employeurs pour qu’ils signent des promesses d’embauche », précise Jean-Albert Guidou, actif sur le piquet de grève de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en soutien aux agents de voirie de la Sepur. Comme cette entreprise spécialisée dans la gestion de la propreté et des déchets, il signale d’autres enseignes, du luxueux Café Marly du Louvre aux grands groupes comme Monoprix, Bouygues ou Eiffage. «Ces entreprises s’appuient sur les différents types de statuts précarisés – intérimaires, autoentrepreneurs ou extras – tout en se dédouanant de leurs responsabilités, puisqu’elles passent par des agences d’intérim, tout en sachant que, s’agissant de sans-papiers, ces travailleurs n’iront pas se plaindre (de leurs conditions de travail). » Une situation qui fait d’eux «  une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail », dénonce la CGT dans un communiqué, non sans rappeler que le combat des travailleurs sans papiers «  sert la lutte de tous les travailleurs (…) contre la précarisation de la société ».

publié le 20 octobre 2021

Un Juste condamné pour
« délit de solidarité »

sur http://patrick-le-hyaric.fr/

Le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU tout comme le pape François avaient salué et soutenu l’action de ce maire d’une petite ville de moins de 2000 habitants du sud de l’Italie, dans la région de Calabre. Le magazine américain Fortune, avait été jusqu’à le classer parmi les cinquante personnes les plus influentes au monde en 2016. Il avait été élu en 2010, 3ème meilleur maire au monde.

Voici que la justice italienne, sous les applaudissements de l’extrême droite, vient de condamner, cet élu, Domenico Lucano, à l’assourdissante peine de treize ans de prison et à 500 000 euros d’amende. Son crime ? Avoir accueilli et fait installer dans son village des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, fuyant guerres, persécutions et misère.

Ce faisant, il ne faisait que son devoir, codifié dans de multiples conventions internationales. Il donnait un sens concret aux beaux mots d’humanisme et de solidarité. En même temps il redonnait vie à la collectivité : les maisons abandonnées depuis des années retrouvaient tout d’un coup la vie grâce à lui. Des familles se formaient, la vie sociale renaissait dans une mêlée de cultures du monde. L’école rouvrait. Des activités artisanales et commerçantes donnaient vie à la cité. Une coopérative créée par les réfugiés avec le soutien de la commune traitait les déchets ménagers. Bref, Domenico protégeait, offrait sécurité et espoir.

La presse internationale s’enthousiasmait  de cette expérience originale. Des maires partout en Europe voulaient s’en inspirer.

Mais c’était sans compter sur la hargne du ministre d’extrême droite, Matteo Salvini, qui en 2018 le fit arrêter et placer en résidence surveillée.

Le chef d’accusation fut tout trouvé : Domenico Lucano aurait organisé des mariages de convenance pour aider les femmes déboutées du droit d’asile à rester en Italie. Puis des juges acharnés condamnèrent l’attribution du marché de la gestion des déchets à des coopératives liées aux personnes migrantes.

Peu importe que ce maire ait sauvé des vies. Peu importe qu’il se soit appuyé sur la Convention de Genève qui proclame depuis 1951 un droit imprescriptible : celui d’être accueilli dès lors que l’on craint pour des hommes et des femmes des persécutions « du fait de la race, de la religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un certain groupe social ou de leurs opinions politiques ».

Ainsi, au cœur d’une Europe qui proclame à chaque lever de soleil son amour de la liberté et de la solidarité, un élu du peuple défendant les droits humains et faisant du même coup revivre sa petite ville, subit un procès en hospitalité.

Car l’hospitalité pour Domenico, est un héritage. La Calabre est une terre d’accueil dont on retrouve les traces durant la période Grecque.

Et la mère de Doménico hébergeait déjà des pèlerins roms à l’occasion du festival de septembre à Riace. A la fin des années 1990, la famille s’occupe de 300 migrants Kurdes fuyant le pire et suit leur installation, tout en commençant à redonner vie à la commune.

Seulement le « modèle » de Riace n’a pas sa place dans cette Europe qui se terre, qui érige désormais des murs et fait de notre mer commune, la méditerranée, un cimetière.

Les représentants de cette Europe, si préoccupés par ce qui se passe en Amérique latine ou en Chine, n’ont pas un mot de soutien pour un maire qui ouvre sa porte et reçoit en humanité. Un maire qui refuse de renvoyer à la mort des femmes et des hommes qui cherchent refuge ! Un maire qui fait que cette Europe cesse d’être un froid tiroir-caisse, une police aux frontières et la guerre de tous contre tous.

Au lieu de la criminalisation, l’action de Domenico Lucano appelle un autre monde dans lequel les droits humains seraient supérieurs à celui de la liberté des capitaux à spéculer et à se réfugier dans des paradis fiscaux quand des millions d’êtres humains connaissent l’enfer. Un monde fondé sur la coopération, et non plus la compétition, le co-développement au sens du développement commun, social ; solidaire, démocratique, et environnemental, dans la sécurité et la paix.

Ce procès de Riace est celui de la condamnation d’un Juste. Celui de l’hospitalité dans un pays membre fondateur de l’Union européenne, miné par les violentes tourmentes politiques, que gouvernent, ensemble, l’ancien président de la Banque centrale européenne et une partie de l’extrême droite.

Fermer les yeux sur cette infamie, serait nous condamner à la vivre ailleurs ! Les démocrates, les progressistes, les humanistes ont le devoir de faire sauter la chape de plomb qui s’abat sur la situation de Domenico Lucano et d’utiliser tous les moyens pour que le gouvernement français et les institutions européennes fassent appliquer les conventions internationales et blanchissent Domenico.

C’est l’honneur de l’Europe qui est engagé. Qu’elle ait le courage de faire sienne cette interpellation de Sophocle « Qui a le droit avec soi peut aller le front haut ».

Patrick Le Hyaric 

publié le 17 octobre 2021

« Enfer libyen » : l’indifférence obscène de l’Europe face à l’agonie des migrants

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Six personnes ont été tuées et au moins 24 blessées par les gardiens du centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, le 8 octobre. Ces derniers ont ouvert le feu après que des migrants retenus arbitrairement se sont révoltés et ont tenté de s’évader. Dans un contexte hautement répressif qui laisse l’Europe indifférente.


 

Ce sont encore des vies humaines qui ont été emportées, dans l’indifférence quasi générale, vendredi 8 octobre en Libye. Six hommes ont été tués par balle dans le centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, par des gardiens armés qui ont ouvert le feu après une émeute et une tentative d’évasion de migrants détenus sur place. Au moins vingt-quatre autres personnes ont été blessées selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont les équipes, présentes sur les lieux, ont été témoins des faits.

« L’usage excessif de la force et de la violence entraînant souvent la mort est un phénomène courant dans les centres de détention libyens, a résumé le chef de mission pour l’OIM en Libye, Federico Soda, dans un mélange d’amertume et de fatalisme. Certains de nos employés décrivent des migrants blessés dans une mare de sang gisant sur le sol. Nous sommes dévastés par cette tragique perte de vie. »

Des morts et une mare de sang qui ne choquent pas grand monde. Dès le 1er octobre, une forte répression a débuté à Tripoli, conduisant à l’arrestation de nombreux exilés dans un camp de fortune, dans le quartier de Gargaresh puis dans d’autres, et à leur placement dans ce centre de détention déjà surpeuplé. « Les raids ont commencé il y a deux semaines dans les quartiers où il y a une forte concentration de migrants et de demandeurs d’asile. Cinq mille personnes ont été délogées, ont vu leurs habitations détruites, ont été arrêtées et placées dans un des centres de détention dépendant du DCIM [Département pour la lutte contre l’immigration illégale, qui agit sous la houlette du ministère de l’intérieur – ndlr] », déroule Jean-Paul Cavalieri, chef de mission du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) en Libye.

Une « grosse rafle » qui a eu pour résultat de doubler la population des individus en détention dans tout le pays en l’espace de quelques jours. « Les personnes ont donc été en surpopulation dans des cellules mal ventilées et deux mille d’entre elles ont tenté de s’évader. Six hommes ont été tués et des dizaines blessés. » « Depuis deux semaines, c’est une vraie chasse à l’homme », soupire Hamed*, un jeune Africain vivant à Tripoli depuis trois ans, qui a tenté à plusieurs reprises la traversée pour rejoindre l’Europe, sans succès.

Et d’ajouter : « La police vient au domicile des gens, enfonce la porte et entre. Elle les arrête chez eux et les emmène en prison. C’est très dangereux en ce moment pour les migrants à Tripoli. Avant, ce genre de choses n’arrivait pas. On pouvait finir en centre de détention après avoir été intercepté en mer ou kidnappé dans la rue par des groupes armés, mais la police ne venait pas nous traquer chez nous. »

« Plusieurs de mes amis ont été arrêtés et emmenés à Al-Mabani. Certains ont été blessés au moment des tirs et ont été sortis du centre par les ONG pour être soignés », raconte un autre exilé subsaharien contacté par Mediapart, qui préfère garder l’anonymat.

Une forte répression à l’approche des élections

Selon une source proche de l’exécutif libyen, l’ordre serait venu « d’en haut » et pourrait avoir une visée électoraliste : un signal de fermeté envoyé à la population locale concernant la question migratoire, à deux mois de l’élection présidentielle prévue le 24 décembre prochain, après qu’un nouvel exécutif intérimaire a été désigné en février dernier (lire notre analyse).

Officiellement, les autorités libyennes ont justifié la répression enclenchée début octobre par la volonté de démanteler des réseaux de trafiquants de drogue et des lieux d’hébergements clandestins pour les personnes en migration. Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le ministère de l’intérieur libyen fait état d’un mort et de plusieurs blessés, sans préciser leur nombre, mais aussi de policiers blessés. Il évoque une « opération de maintien de l’ordre réalisée avec professionnalisme et sans l’usage de la force ».

Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ

En avril dernier déjà, dans ce même centre de détention, une personne avait été tuée et deux autres blessées, comme le rapportait Médecins sans frontières, dont les équipes avaient pris en charge deux adolescents blessés par balle. En juin, un rapport d’Amnesty International montrait comment les violences commises sur les exilés une décennie durant s’étaient perpétuées au cours du premier semestre 2021, malgré les promesses d’y remédier.

« Pour moi, ce ne sont pas des centres de détention mais des prisons. Les conditions sanitaires sont déplorables, il n’y a pas à manger. Il peut y avoir quatre cents à cinq cents personnes entassées dans une salle, les gardiens sont armés et violents. Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ », ajoute Hamed, qui a lui-même connu la détention.

Faut-il accepter qu’un tel degré de violence se banalise à l'encontre de migrants – terme pour le moins fourre-tout qui, dans la bouche de ceux qui veulent l'instrumentaliser, tend à déshumaniser des femmes, hommes et enfants et contribue à renforcer la peur de « l’autre » ? Faut-il considérer que leurs vies valent moins que d’autres ?

Cela fait des années que dans ce pays ravagé par la guerre et les divisions, où prospèrent de dangereuses milices locales, les personnes en migration, principalement originaires d’Afrique (subsaharienne, Afrique du Nord), sont soumises aux pires sévices, comme le fait d’être kidnappées et séquestrées par des mafias qui réclament ensuite une rançon pour leur libération. Elles sont aussi victimes, dans une majorité des cas, d’exploitation, de maltraitance, d’abus sexuels et de viols, de torture, de disparitions forcées ou d’exécutions sommaires, y compris dans des centres de détention officiels, comme nous le racontions ici, là ou là, sur la base de témoignages recueillis début 2021 par Mediapart à bord de l’Ocean Viking, le navire humanitaire de l’association SOS Méditerranée.

Un système de crimes généralisé et soutenu, indirectement, par l’Union européenne, qui a injecté, aux dernières nouvelles, la modique somme de 455 millions d’euros en Libye dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Derrière cet intitulé à rallonge, il s’agit, pour l’Union européenne, de financer « l’entraînement des garde-côtes » ou « l’amélioration de la gestion des frontières », mais surtout, « la protection et le soutien aux migrants et réfugiés ». Autant dire que sur ce dernier point, on en est encore loin.

« En plus d’être surpeuplés, les centres de détention officiels sont sous-financés et mal équipés. Il y a aussi une absence totale de contrôle judiciaire pour les détenus », pointe Jean-Paul Cavalieri. « Les causes ne sont pas seulement le surpeuplement mais de sérieuses violations des droits humains, des extorsions par les gardiens de prison, le désespoir. Les responsables de ce système de détention seront-ils poursuivis pour ces abus ? », a réagi sur Twitter Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée occidentale et centrale, réclamant des « sanctions ».

Un cauchemar sans fin

Hasard du calendrier, cette répression et l’annonce de cette tuerie tombent alors qu’a été publié, début octobre à Genève, le rapport d’une mission d’enquête indépendante de l’ONU, dans lequel les inspecteurs pointent des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité » à l’égard des migrants. La nouvelle n’a pas fait la une des journaux.

« Les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont soumis à une litanie d’abus en mer, dans les centres de détention et aux mains des trafiquants », a dénoncé Chaloka Beyani, membre de la Mission d’établissement des faits, qui a recueilli et analysé des centaines de documents et interrogé plus de cent cinquante personnes en Libye, en Tunisie et en Italie, permettant d’identifier des individus (parmi des groupes libyens et des acteurs étrangers) pouvant porter la responsabilité des violations, abus et crimes commis dans le pays depuis 2016.

« Nos enquêtes indiquent que les violations à l’encontre des migrants sont commises à grande échelle par des acteurs étatiques et non étatiques, avec un haut niveau d’organisation et avec l’encouragement de l’État – tout cela est évocateur de crimes contre l’humanité », a ajouté l’enquêteur onusien.

Derrière, se cachent les chiffres parlants de la détention arbitraire, mais aussi ceux des interceptions des migrants par les garde-côtes libyens en Méditerranée, immédiatement placés en détention à leur retour en Libye. Soit 3 400 personnes, dont 356 femmes et 144 enfants, rien que pour le centre surpeuplé d’Al-Mabani à Tripoli. Dix mille sur l’ensemble des centres de détention libyens, sans accès ou presque à l’aide humanitaire.

Selon l’OIM, tous les vols humanitaires sont suspendus depuis des mois sur décision du directeur du DCIM, contraignant plus de mille personnes placées en détention à rester en Libye alors qu’elles ont émis le souhait d’un retour volontaire.

« Les autorités libyennes ont une part de responsabilité puisque les centres de détention sont sous leur juridiction, rappelle le chef de mission du HCR en Libye. Des sanctions doivent être considérées par les Nations unies et l’Union européenne pour que ceux qui se rendent complices de graves violations des droits humains soient poursuivis, même s’ils ont une fonction officielle. Il est légitime d’aider la Libye mais il est important que ce soutien soit conditionné au respect des droits humains, à la fois dans les centres de détention et en mer au moment des interceptions. »

Cette année, les interceptions sur cette route migratoire ont été particulièrement élevées : 24 000 personnes ont ainsi été stoppées par les garde-côtes libyens, parfois dans de terribles conditions, comme l’ont montré les images de l’association Pilotes volontaires, dont l’avion de reconnaissance patrouille afin de repérer des embarcations en difficulté en mer – dans lesquelles nous pouvions voir comment des personnes étaient tombées à l’eau et avaient été laissées à la dérive, sans que l’on ne sache si et combien de vies avaient été englouties par la mer.

L’Union européenne, qui a financé la création de la zone SAR (de recherche et de secours) libyenne, subventionne encore aujourd’hui la mission de ces garde-côtes ayant pourtant démontré leur incompétence et leur violence à l’égard des exilés.

Depuis la fin des opérations de sauvetage « Triton » ou « Sophia », mises en place par l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex, aucun navire militaire ne circule en Méditerranée centrale. En déléguant ses missions aux garde-côtes libyens, qui n’hésitent pas, comme nous l’avons documenté, à violer le droit international en procédant à des refoulements illégaux (en interceptant des personnes dans les zones de recherche et de secours maltaise ou italienne et en les renvoyant en Libye), l’Union européenne fuit ses responsabilités. Comme s’il était convenable, et acceptable, de laisser des êtres humains perdre la vie, souvent dans des naufrages invisibles dont personne n’a connaissance.

Seules des initiatives telles que « Missing Migrants Project », de l’OIM, tentent de mettre un nombre et un nom sur les personnes disparues en mer – 17 000 morts et disparus en Méditerranée centrale depuis 2014. Jusqu’à quand le monde et l’Europe continueront-ils à regarder ailleurs ?

Pour réagir et mettre fin à ces exactions, les dirigeants européens gagneraient peut-être à embarquer à bord d’un navire humanitaire pour participer à une patrouille en Méditerranée centrale : parfois, les photos ou vidéos de personnes à bord de rafiots ne suffisent pas à prendre conscience de la gravité de la situation. Sans doute faut-il être confronté au réel, apercevoir les silhouettes pleines de désespoir au loin, à bord d’une embarcation de fortune souvent surchargée, flottant au milieu d’une infinie étendue d’eau avec le ciel pour seul horizon ; entendre leurs cris et appels à l’aide, s’en approcher, deviner le corps frêle de bébés innocents enveloppés d’une simple couverture ; tendre la main aux survivants, constater leur peau lacérée par la torture, affronter leur regard vide et leurs sanglots non maîtrisés, panser les plaies ; entendre le récit des femmes violées, rendues à l’état d’esclaves sexuelles, pour prendre la mesure de ce qu’est la Libye et des raisons qui poussent tant de personnes à la fuir, par tous les moyens. Nombreux sont ceux qui affirment préférer mourir en mer plutôt que d’être renvoyés dans cet « enfer libyen ».

Si l’horreur est telle, pourquoi tant de migrants (597 611 actuellement présents en Libye) choisissent de s’y rendre ? En réalité, la majorité des personnes vont en Libye pour les opportunités de travail que le pays offre, sans avoir l’intention de poursuivre leur parcours migratoire par-delà la Méditerranée, et sans imaginer les mauvais traitements qui les attendent. C’est souvent une fois sur place, pour fuir les exactions, qu’ils décident de s’échapper en tentant la traversée.

Qu’on se le dise, aucun responsable politique ne fera l’expérience d’une opération de recherche et de secours en mer. Ils prendront soin de laisser le sale boulot aux associations citoyennes, comme SOS Méditerranée et autres ONG dont le navire humanitaire ratisse la Méditerranée centrale pour porter secours aux exilés en détresse, et qui, comme l’avait souligné un jeune homme secouru par l’Ocean Viking début 2021, ne sauvent pas seulement des êtres, mais « l’humanité tout entière ».

La perspective des élections présidentielle et législatives en Libye, en décembre et janvier prochains, laisse espérer aux plus optimistes de meilleurs lendemains. « Ça donne de l’espoir pour la création d’un espace de coopération pour tenter d’améliorer les choses, pour l’installation d’un gouvernement stable, la reconstruction du pays et d’une gouvernance migratoire permettant aux personnes de venir travailler sur le territoire en toute légalité », conclut Jean-Paul Cavalieri.



 

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