PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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société depuis juillet 2022

publié le 15 juillet 2022

Mirage du geyser

par Antonin Amado sur www.politis.fr

Face aux phénomènes météorologiques extrêmes, les services de l’État font défection

Les canicules charrient désormais leurs lots de clichés, inlassablement ressassés sur les chaînes d’infos en continu : dans les quartiers pauvres, de jeunes adultes et quelques adolescents, écrasés de chaleur dans des paysages urbains pollués et dénués de verdure, déverrouillent des bouches à incendie. Les geysers qui jaillissent immanquablement sont l’occasion de filmer quelques belles images qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Sur les plateaux de télévision, des « spécialistes » autoproclamés viennent déplorer le gâchis et « l’ensauvagement » de ces « gens-là » qui « décidément ne respectent rien ». S’il est inutile et absurde à tous points de vue d’ouvrir ainsi ce type de vannes sur la voie publique, la nature de cette dégradation mérite d’être disséquée. Dans les quartiers populaires, les habitants sont désormais confrontés à des situations dangereuses, générées par la mauvaise qualité de leur logement. Le paysage urbain vieillissant n’est pas adapté pour résister à des températures extrêmes, encore moins lorsque celles-ci s’étalent sur plusieurs jours. Qui n’a jamais vécu à plusieurs une canicule dans un appartement exigu et dans lequel les murs de béton mal isolés continuent de diffuser la chaleur en plein milieu de la nuit devrait se garder de tout jugement hâtif.

Face à ces phénomènes météorologiques extrêmes, dont la violence et l’accélération de la fréquence alarment même les spécialistes les plus pessimistes, les services de l’État font défection. Le nouveau ministre de la Santé, François Braun, ne s’est livré à aucune communication sur le sujet. Pas davantage que les services dont il a la charge. Seule ressource à la disposition du public, un communiqué datant du 16 juin dernier publié sur le site Internet du ministère, dans lequel figurent les recommandations de base. Un numéro de plateforme téléphonique y est indiqué : 0 800 066 666. Comble de « malchance », lorsque l’usager tente de joindre le téléservice en question, il découvre qu’il est désormais fermé. On lui suggère alors de… consulter la page web sur laquelle apparaît le numéro qu’il vient de composer, en vain.

Il y aurait pourtant beaucoup à proposer pour aider les plus fragiles à traverser ces épisodes. Par exemple, proposer des lieux publics climatisés réservés à nos anciens, aux personnes malades et aux enfants en bas âge. Ou instaurer un système de veille collective afin que ne se reproduise pas la vague de décès de 2003, encore présente dans les mémoires. En cas de malaise, le gouvernement vous incite à composer le 15, dont le rôle est désormais de filtrer les entrées aux urgences constamment engorgées des hôpitaux publics. La décomposition de notre système de soins s’accélère. Jusqu’à quand l’accepterons-nous ?

publié le 13 juillet 2022

Éditorial. Ouvrir les yeux

Par Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

En astronomie, tout est question de profondeur. Profondeur de champ : plus vous scrutez loin dans l’Univers, plus l’image des objets qui vous revient est ancienne. Mais aussi profondeur de vue, tant il est vrai qu’aucune autre discipline scientifique ne parvient à susciter autant de réflexions existentielles. À ce titre, les images spectaculaires et inédites du télescope James-Webb, dévoilées depuis lundi, ouvrent un nouveau chapitre dans la quête perpétuelle de savoirs et de sens qui a toujours guidé l’humanité. Les somptueux clichés montrant des galaxies formées peu après le big bang, il y a plus de 13 milliards d’années, ne peuvent qu’interroger chacun d’entre nous. Ils sont autant un exploit technologique qu’un exercice d’humilité face à l’immensité de notre monde et la place que nous y occupons.

Levez le nez au ciel reste, sans doute, l’une des plus vieilles activités humaines. Que ce soit pour admirer une voûte étoilée, y dénicher un dieu quelconque, se repérer en mer, mesurer le temps, marquer les saisons, savoir planter les graines au moment opportun, l’astronomie a toujours été au cœur de nos sociétés, de ses bouleversements et de ses avancées. Songeons au révolutionnaire Copernic, révélant que la Terre n’était pas au centre de l’Univers, obligeant la science de l’époque et les dogmatismes religieux à s’adapter à cette nouvelle vision du monde, plus complexe, plus réelle. Levez le nez au ciel, donc, pour mieux ouvrir les yeux.

Nul ne sait encore ce que va nous révéler précisément le télescope James-Webb dans les années à venir. Il tentera d’en savoir plus sur les premiers instants de notre monde. Peut-être parviendra-t-il à détecter des signes de vie – végétale ou animale – sur de lointaines exoplanètes ? Cette incertitude fait l’essence même des sciences fondamentales dont l’astronomie est la plus vieille représentante. GPS, scanners, satellites, téléphones mobiles… La recherche sur les étoiles a toujours entraîné dans son sillage nombre de progrès plus terre à terre. À des années-lumière de cet utilitarisme, dont certains veulent parer d’avance toute recherche, ces images à couper le souffle rappellent que l’émerveillement et l’exaltation de mieux se connaître doivent rester le propre de l’Homme.

publié le 11 juillet 2022

Un miroir de la « prolophobie »

par Benoît Bréville  sur www.monde-diplomatique.fr

La Seine-Saint-Denis est le département de France métropolitaine où l’on vote le plus à gauche (la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale y a réalisé un carton plein lors des élections législatives). C’est également celui où l’on s’abstient le plus, celui qui affiche le plus fort taux de pauvreté, la proportion d’immigrés la plus élevée, la plus forte part de logements sociaux…

À l’heure des vacances, certains déboursent des fortunes pour trouver le dépaysement à l’autre bout du globe. M. Éric Zemmour, lui, a juste besoin de se munir d’un ticket de métro. À quelques stations de Paris, il peut ainsi se rendre en Seine-Saint-Denis, un département qui, selon lui, « n’est plus la France ». « Il y a des îlots français, concédait le président du parti Reconquête après les incidents qui ont émaillé la finale de la Ligue des champions de football, à Saint-Denis en mai dernier, mais pour le reste, ce sont des enclaves étrangères », où s’agitent « banlieusards, voleurs, pillards et tutti quanti » et qui « ont largement voté pour Jean-Luc Mélenchon » au premier tour de l’élection présidentielle de 2022  (1). Pour Mme Marine Le Pen, ce département serait d’ailleurs « hors de contrôle », une « zone de non-droit » livrée aux mains de la « racaille ».

En matière de théorie paranoïaque, la Seine-Saint-Denis en a vu d’autres. Elle illustre par exemple, depuis des années, le moindre sujet sur l’« islamisation de la banlieue ». En 2015, sitôt perpétrés les attentats du 13 novembre, Le Figaro Magazine se lance dans une périlleuse enquête « En Seine-Saint-Denis, chez les salafistes » : « Notre reporter a plongé au cœur d’une banlieue, dans un de ces foyers de l’islam radical qui se réclame ouvertement de l’État islamique », précise l’accroche (2). L’hebdomadaire remet le couvert l’année suivante, avec un long article sur l’« islamisme au quotidien » à Saint-Denis, la principale ville du département, rebaptisée pour l’occasion « Molenbeek-sur-Seine », du nom d’une commune de Bruxelles d’où étaient originaires plusieurs des terroristes de 2015. En 2017, c’est au tour de l’émission « Enquête exclusive », sur M6, de s’intéresser à la cité des rois, prise en « étau entre un communautarisme grandissant et une très forte délinquance ». Et en 2018, à celui des journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui publient un livre sur L’Islamisation à visage découvert. Une enquête spotlight sur la Seine-Saint-Denis (Fayard). Même les médias étrangers se joignent à la chorale, à l’image du Daily Mail britannique, qui, le 28 juillet 2018, se fend lui aussi d’un reportage sur Saint-Denis, « un État parallèle où l’allégeance à l’islam passe avant la fidélité à la France ».

Cela fait plus de trente ans que l’on soupçonne ce territoire de ne pas appartenir pleinement à la nation. En 1990, de retour d’un « Voyage au cœur des Francs-Moisins » — la « cité » la plus pauvre de Saint-Denis —, un autre journaliste comparait déjà ce quartier à Alger et au ghetto de Los Angeles (3). Évoquant la présence de musulmans — lesquels se reconnaîtraient par leur salut (« une main portée rapidement sur le cœur puis aux lèvres ») —, il s’inquiétait d’« une Intifada aux portes de Paris, qui pousse à crier “Vive Saddam Hussein” ». La Seine-Saint-Denis en a vu d’autres, donc.

« Ça sent Aubervilliers »

Historiquement populaire, ouvrier, immigré, ce territoire cristallise les grandes peurs sociales depuis près de deux siècles. Il concentre les paniques, généralement forgées dans les milieux bourgeois et parisiens, mais qui finissent par gagner de larges fractions de la société. La généalogie de cette stigmatisation commence au moment où la banlieue de Paris, en particulier sa partie nord — qui ne s’appelle pas encore la Seine-Saint-Denis (4) —, se couvre de centaines d’usines. Cette ceinture industrielle et les prolétaires qui viennent y travailler effraient d’emblée le pouvoir. Dès 1830, alors que le phénomène ne fait que balbutier, le préfet de la Seine, Gaspard de Chabrol, avertit le roi Louis-Philippe : « Vos préfets de police laissent bloquer la capitale par une ceinture d’usines. Sire, ce sera la corde qui l’étranglera un jour (5).  » La crainte des faubourgs industriels agitera la bourgeoisie de la capitale pendant près d’un siècle.

Les marges urbaines, alors conçues comme des espaces de relégation où Paris rejette les fonctions qu’il juge indésirables (cimetières, hospices, champs d’épandage, usines…), apparaissent comme des lieux sales, malsains, nauséabonds, dont l’air vicié pervertit les habitants. La « banlieue noire », avec ses fumées épaisses, ses taudis sombres, ses chemins boueux, répugne aux gens de bonne éducation, férus de thèses hygiénistes (6). « Ça sent Aubervilliers », se gaussait-on dans le Paris de la fin du XIXe siècle quand des mauvaises odeurs traversaient la capitale. Saint-Denis était parfois surnommé « Saint-Denis-la-Suie », comme dans ce poème de Fabrice Delphi, en 1907 : « Oui, la suie qui règne en maîtresse / Et qui fait à not’ pauv’ Saint-D’nis / Si blanc jadis, à c’qu’on m’a dit / Un teint ignoble de mulâtresse (7).  » Pour analyser les effets de cette souillure sur l’âme humaine, des médecins et des « enquêteurs sociaux » sont dépêchés sur place, qui reviennent avec le même diagnostic, assimilant « classes laborieuses » et « classes dangereuses » (8).

C’est ainsi que s’impose, à l’aube du XXe siècle, le mythe des apaches, sobriquet donné aux jeunes voyous qui vivent au pied des fortifications et que la police s’emploie à rejeter hors de la capitale. « La sécurité fait défaut. Elle fait défaut, au moins, dans les grandes villes et dans leurs banlieues. Les apaches y règnent en maîtres. Les apaches sont rois », s’alarme le très populaire Petit Parisien, le 7 avril 1907. Dans ce numéro, la rubrique « Autour de Paris », qui se délecte chaque jour de faits divers sordides, indique : « Saint-Denis. Mlle Gross, couturière, demeurant passage Choiseul, suivait hier matin la rue de la Fromagerie. Soudain, un homme se précipita sur elle et la frappa à l’abdomen d’un coup de couteau. » Le lendemain, dans la même rubrique : « Saint-Denis. Des cambrioleurs se sont introduits, la nuit dernière par escalade, dans l’usine Ternois. » « Castrons les apaches ! », préconisait le docteur Viaud-Conand, dans la Chronique médicale, en 1909 : « La collectivité humaine a le devoir de se protéger contre ces horribles déchets humains et surtout contre la descendance de ces procréateurs dégénérés » (9).

À partir de l’entre-deux-guerres, la peur de la banlieue industrielle, poisseuse, puante et mal famée laisse place à (ou se chevauche avec) une nouvelle angoisse : la « banlieue rouge », qui ferait planer le spectre révolutionnaire sur la capitale. Lors des élections législatives de 1924, le tout jeune Parti communiste français (PCF) crée la surprise en séduisant 26 % des inscrits en Seine-Banlieue et 24,2 % en Seine-et-Oise, pour un total de neuf élus. Le 13 mai, Paul Vaillant-Couturier s’exalte dans L’Humanité : « C’est autour de Paris une large tache rouge qui s’étend. La victoire révolutionnaire, au point de vue stratégique, est incontestable. Paris, capitale du capitalisme, est encerclé par un prolétariat qui prend conscience de sa force ; Paris a retrouvé ses faubourgs ! » Le thème de l’encerclement communiste sera dès lors ressassé, non seulement par le PCF — pour mobiliser ses partisans et effrayer ses adversaires —, mais aussi par l’intelligentsia bourgeoise, subitement emportée par la « psychose d’une Commune banlieusarde à la mode bolchevique », selon l’expression de l’historien Jean-Paul Brunet (10).

Tandis que le PCF confirme son implantation en banlieue — il contrôle, au milieu des années 1930, plus de cinquante municipalités en région parisienne (Bobigny, Saint-Denis, Saint-Ouen, Ivry...) —, de nombreux auteurs exploitent ce filon angoissant. C’est le cas de Gustave Gautherot, avec Le Monde communiste (SPES, 1925), ou d’Édouard Blanc, avec La Ceinture rouge. Enquête sur la situation politique, morale et sociale de la banlieue de Paris (SPES, 1927), dans lequel l’auteur évalue à 300 000 le nombre de « Moscoutaires » tapis en Seine-Banlieue et prêts à prendre les armes (le PCF n’y compte alors que 15 000 membres) (11). Le père Pierre Lhande fait quant à lui sensation dans les milieux catholiques avec son Christ dans la banlieue (Plon, 1927), dont il vend des centaines de milliers d’exemplaires. Dans un récit digne d’un missionnaire, le « reporter-jésuite » s’inquiète de la propagation des idées communistes dans le monde ouvrier. « Il faut avoir vu, écrit-il pour décrire les bistrots banlieusards, à travers les vitres embuées des estaminets, ces masques figés de travailleurs se serrer autour de la table de planches, ces mentons volontaires empaumés dans la main calleuse, ces regards où flamboie la double hallucination d’un alcool non contrôlé et des visions brutales du Grand Soir évoqué par l’orateur. »

Cette psychose, qui culmine dans l’entre-deux-guerres, s’estompe pendant les « trente glorieuses », alors même que le PCF renforce sa présence autour de la capitale. Mais la banlieue parisienne, théâtre de mutations urbaines brutales, n’en finit pas d’inquiéter. À la manière des cheminées d’usine au XIXe siècle, des « grands ensembles » y poussent comme des champignons, en particulier dans les banlieues ouvrières et communistes de l’actuelle Seine-Saint-Denis. Des barres et des tours, fruits de l’industrialisation et de la rationalisation du secteur de la construction, ainsi que d’un financement massif du logement social. Après une courte période d’engouement, pendant laquelle on s’ébahit devant ces immeubles rectilignes, symboles de modernité, des critiques ne tardent pas à apparaître, conférant à la banlieue parisienne son image de « banlieue grise », celle du béton et de l’ennui.

Le magazine Science et Vie inaugure la mode médiatique dès septembre 1959, avec un article intitulé « Psychiatres et sociologues dénoncent la folie des grands ensembles ». L’expression « cages à lapin » se répand. Journalistes, chercheurs et dirigeants politiques se mettent à dénoncer un urbanisme pathogène, où la monotonie du bâti, la séparation entre lieux de vie et de travail, l’absence d’espaces de loisirs et de lieux de rencontres produiraient, en particulier chez les femmes, fatigue, accablement, isolement et dépression. Cette maladie des villes modernes trouve rapidement un nom, popularisé en 1963 par une série d’articles de France Soir sur « Le mal des grands ensembles » : la « sarcellite ».

Présenté comme un modèle au moment de sa construction, le grand ensemble de Sarcelles (plus de dix mille logements, dans l’actuel Val-d’Oise) focalise en effet les premières critiques. Le 14 janvier 1960, Le Figaro compare ainsi la ville à un « silo à hommes », un « univers concentrationnaire où les gens ne chantent plus ». Cinq ans plus tard, le sujet s’étale à la télévision, dans le magazine « Seize millions de jeunes » (ORTF), qui consacre une émission à « La vraie crise du logement » (4 mars 1965) où Sarcelles se trouve encore une fois présentée comme le symbole de ce nouvel urbanisme déshumanisant : « On est un numéro, on n’est rien, on n’est rien du tout, on est un sur 80 000 », témoigne une habitante (12). Désertée par les hommes qui partent travailler en journée, la banlieue-béton se voit accusée de dépraver les mœurs, de dissoudre les familles, en poussant les femmes à l’adultère ou à la prostitution. Jean-Luc Godard se joue d’ailleurs de ce thème dans « Deux ou trois choses que je sais d’elle » (1967), quand Marina Vlady, résidente de la cité des 4 000 à La Courneuve, fait commerce de ses charmes, par manque d’argent ainsi que par ennui.

Fantasmes sur la Seine-Saint-Denis

Dans les années 1980, à la banlieue pathogène vient se greffer le thème de la banlieue criminogène, produisant délinquance, violence, trafic de drogues… Rapidement baptisé « problème des quartiers », ce thème n’a plus quitté l’actualité. Il s’est même peu à peu enrichi de nouvelles menaces (invasion étrangère, communautarisme, radicalisation religieuse…) que les journalistes adorent illustrer en se rendant en Seine-Saint-Denis. Tout est d’ailleurs bon pour alimenter la machine, même les bons résultats de M. Mélenchon dans ce département lors du premier tour de l’élection présidentielle — 49 % des suffrages, avec des pointes à 80 % dans certains bureaux de vote de cités populaires. Pour La Revue des deux mondes (11 avril 2022), le candidat de La France insoumise (LFI) serait parvenu à conquérir « un vote musulman, notamment en Seine-Saint-Denis et à Roubaix », grâce à « sa nouvelle stratégie islamo-gauchiste ». Ainsi la peur de la banlieue rouge rejoint-elle celle de la « banlieue verte », islamisée, selon une expression chère à l’extrême droite. Il y a dix ans, M. François Hollande avait remporté 40 % des voix au premier tour de la présidentielle dans le département, et 65,3 % au second, mais personne n’avait parlé de « vote musulman » ; on y avait plutôt vu un vote utile pour bouter M. Nicolas Sarkozy hors de l’Élysée.

Depuis deux siècles, les fantasmes accolés à la Seine-Saint-Denis ne se sont jamais réalisés. Les apaches n’ont pas déferlé sur la capitale, pas plus que les ouvriers ivrognes, les communistes hirsutes ou les moudjahidins embusqués dans les cités. Mais ce département de tous les records (plus fort taux de pauvreté de France métropolitaine, plus forte proportion d’immigrés…) continue de fonctionner comme un miroir grossissant des paniques contemporaines, témoignant de la constance d’une « prolophobie » qui dépasse l’origine, la nationalité ou la religion de ses habitants.

(1) Europe 1, 30 mai 2022.

(2) « En Seine-Saint-Denis, chez les salafistes », Le Figaro Magazine, Paris, 20 novembre 2015.

(3) « Voyage au cœur des Francs-Moisins », Le Parisien, 27 novembre 1990.

(4) Ce territoire prend son nom et sa forme actuelle en 1964, à l’occasion du redécoupage de la région parisienne. Auparavant divisée en trois départements (Seine, Seine-et-Oise et Seine-et-Marne), elle en comptera désormais huit.

(5) Cité dans Jean-Paul Brunet, « Ouvriers et politique en banlieue parisienne », dans Jacques Girault (sous la dir. de), Ouvriers en banlieue (XIXe-XXe siècle), Les Éditions de l’Atelier - Les Éditions ouvrières, Paris, 1998.

(6) Cf. Annie Fourcaut, « Comprendre l’histoire de la Seine-Saint-Denis », dans La Seine-Saint-Denis : des représentations aux… réalités, Actes des rencontres de Profession Banlieue, Saint-Denis, 2002.

(7) Fabrice Delphi, Outre-Fortifs, R. Malot Éditeur, Paris, 1904, www.gallica.fr

(8) Cf. Louis Chevallier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Plon, Paris, 1958.

(9) Cité dans Anne Carol, « Médecine et eugénisme en France, ou le rêve d’une prophylaxie parfaite (XIXe - première moitié du XXe siècle) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 43, n° 4, Paris, 1996.

(10) Jean-Paul Brunet, op. cit.

(11) Annie Fourcaut, Bobigny, banlieue rouge, Les Éditions ouvrières - Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1986.

(12) Camille Canteux, « Sarcelles, ville rêvée, ville introuvable », dans Société & Représentations, vol. 17, n° 1, Paris, 2004.

publié le 3 juillet 2022

« On sera toujours obligé de se battre »

Kareen Janselme sur www.humanite.fr

IVG Des milliers de personnes ont défilé le 2 juillet, en France, pour soutenir le droit à l’interruption volontaire de grossese et réclamer son inscription dans la Constitution.

«L e droit à l’IVG, on s’est battu pour le gagner, on se battra pour le garder. » Des milliers de personnes ont scandé cette phrase, ce samedi, en soutien au droit à l’avortement, mobilisées en France dans plusieurs villes comme Paris. Dans la capitale, 1 500 manifestantes et manifestants (d’après le ministère de l’Intérieur) répondaient ainsi à l’appel du Collectif Avortement en Europe contre la décision de la Cour suprême des États-Unis, qui permet désormais à plusieurs États d’interdire l’interruption volontaire de grossesse. Un demi-siècle de droit effacé.

« En France aussi, ce droit peut être remis en cause, alerte Sarah Durocher, coprésidente du Planning familial, association membre du collectif organisateur. Gratuité, prise en charge, délais : tout pourrait être réduit. Il faut donc ­réaffirmer ce droit fondamental en le constitutionnalisant. Il existe maintenant trois propositions de lois pour inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution. Nous, nous voulons un projet de loi pour que le gouvernement s’engage, qu’il aille au-delà de la parole et du symbole politique. »

« Avorter est un droit fondamental » , rappelait la banderole de tête du cortège, en lettres violettes, couleur symbole de la lutte pour les droits des femmes. En première ligne, la députée EELV de Paris et féministe Sandrine Rousseau, portant écharpe tricolore, estimait nécessaire cette inscription dans la Constitution : « Ce sera ainsi plus difficile de supprimer ce droit et c’est un message aux États-Unis, pour que les femmes là-bas sachent que nous sommes solidaires. » Tout au long du parcours apparaissaient des cintres, accrochés à des calicots CGT, cousus plus loin sur des bannières Solidaires ou FSU, pendus à un drapeau PCF, arrimés à un fanion NPA. Brandis par des mains rouge sang, ces outils barbares utilisés par les « faiseuses d’anges » lors des opérations clandestines matérialisaient bien la crainte d’un retour aux âges sombres. Déjà, en Pologne, en Hongrie, en Slovaquie, les femmes ont vu leurs droits rognés. Et l’arrivée en France de 89 élus du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée inquiète quant à une possible alliance pour faire reculer les droits reproductifs. « Marine Le Pen a mis la question en débat dans son parti et les hésitations du RN sont déjà une réponse, avertit Fabien Roussel, le secrétaire national du PCF. On n’hésite pas sur ce droit à l’avortement. Et il faut le faire vivre. Plus de cent centres ont fermé en France depuis dix ans. De nombreuses femmes de milieux populaires n’ont souvent pas accès à ce droit dans notre pays : il faut rouvrir des centres de Planning familial et lutter contre les déserts médicaux. »

« C’est scandaleux, On décide encore à la place des femmes »

Léonie, 21 ans, est venue en groupe. Un groupe mixte, car ce droit « nous concerne tous ». « J’ai avorté il y a un mois et ça me touche encore. Je me dis que si j’étais née aux États-Unis, je n’aurais pas pu avorter. C’est bien de pouvoir vous en parler, je me sens allégée. Ça fait du bien de pouvoir l’assumer. Cette manifestation signifie aussi un retour en arrière. On sera toujours obligé de se battre. » Marion aussi est venue rejoindre des amis, anciens collègues de l’éducation nationale. « C’est scandaleux, s’exclame la sexagénaire. On décide encore à la place des femmes. Aux États-Unis, certaines vont risquer de mourir dans la clandestinité. Et en France, il faut rester bien sûr en alerte vu notre situation politique inquiétante. » Devant elle, Lauranne Garcia-Cousteau milite bénévolement au Planning familial des Hauts-de-Seine. Elle a réalisé un diagnostic territorial sur l’accès à la santé sexuelle alarmant, relevant le manque de professionnels et de moyens des structures publiques empêchant une pleine accessibilité. Mais, sur les réseaux sociaux, c’est la désinformation organisée par les mouvements réactionnaires qui l’épouvante le plus.

Avec la chaleur, les vestes sont tombées. Une femme et sa fille aux tee-shirts jumeaux reprennent des chants. « Ensemble pour la liberté », peut-on lire sur leurs vêtements faits maison où une main aux ongles rouges se termine en symbole de Vénus. « Jade a 7 ans, mais est sensibilisée depuis toute petite, explique sa mère Anaïs. C’est important qu’elle se rende compte que, pour garder ses droits, elle devra militer pour ça. » Occupée par son sac de bonbons, Jade relève la tête et avoue qu’elle « est contente d’être là » parce que « c’est important que les femmes ­décident de ce qu’elles veulent faire et pas que les hommes ». Comme le confirment la majorité des pancartes agitées ce jour-là à Paris, Strasbourg, Lyon, Toulouse, Bordeaux, ­affichant comme slogan : « Mon corps, mon choix ».

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