PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 17/06/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

Loïc Le Clerc (site rgards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Après la liberté de la presse, quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la justice ?

Article 64 de la Constitution : « Le Président de la République est garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire »

Dans l’épisode 1 de cette série sur « Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ? », nous vous parlions du rapport malsain qu’entretient le chef de l’Etat aux médias. Depuis, le hasard faisant bien les choses, la Macronie nous a d’elle-même trouvé une transition. Alors que plusieurs journalistes se voyaient convoqués par la DGSI – que cela concerne la vente d’armes à l’Arabie saoudite ou l’affaire Benalla –, Emmanuel Macron lui-même arguait à ce propos que « la protection des sources, c’est très bien, mais il y a la protection de l’Etat et une réserve qui doit prévaloir ». De son côté, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, justifiait cette entrave au secret des sources comme ceci : « Les journalistes sont des justiciables comme les autres ». Or, c’est faux. Et ce n’est certainement pas au pouvoir exécutif d’en décider. Tout un symbole.

Fouler du pied une liberté fondamentale, la liberté de la presse, au nom de la défense de l’Etat, la ficelle semble bien grosse. Ce qui nous amène à la question suivante : Emmanuel Macron est-il un danger pour la justice ?

Le principal coup a été porté le 23 mars dernier, avec l’adoption de la réforme de la justice. C’est plus qu’une profession qui s’est élevé contre ce texte de loi, c’est tous les acteurs du monde de la justice, qu’ils soient magistrats, greffiers, avocats ou qu’ils viennent de la « société civile ». Fidèle à sa méthode, l’exécutif n’aura discuté avec personne. C’est qu’on ne négocie pas avec Emmanuel Macron. La loi, c’est lui.

La justice version start-up nation

En France, le budget consacré à la justice est de 7 milliards d’euros annuel, pour environ 30.000 fonctionnaires de justice, 70.000 avocats et 8500 magistrats en exercice – soit autant de magistrats qu’au XIXème siècle. Sauf que depuis 200 ans, la population française a grandement augmenté, ainsi que le nombre de litiges. Mais au-delà du manque de magistrats, ces derniers souffrent de la diminution perpétuelle du nombre de fonctionnaires de justice, greffiers en tête. Une juge exerçant en Seine-Saint-Denis, sous couvert d’anonymat, nous raconte qu’elle change de greffier toutes les semaines, quand elle en a un à ses côtés… En fait, tout est sous-dimensionné : le personnel, les bureaux, le matériel informatique, etc. Comme un signe du temps, le nombre d’arrêts-maladie est en hausse au sein des acteurs de la justice. Moins d’argent, moins de gens, moins de temps. Un juge peut-il décemment rendre la justice avec la même clairvoyance quand il rend sa décision au bout de la nuit, après une journée à voir défiler les affaires ?

Emmanuel Macron fait-il pire que ses prédécesseurs ? « Il est dans la continuité, nous explique Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature. C’est une extension sans fin de l’idéologie sécuritaire. Sa spécificité est dans la manière de présenter les choses de façon simple, moderne et pragmatique, sous-couvert d’une soi-disante absence d’idéologie. La ministre de la Justice nous a même dit qu’elle voulait faire une loi "débarrassée des oripeaux de l’idéologie". » C’est que le Président veut aller plus loin, intensifier le travail de démantèlement de la justice. A l’instar de tout service public, il a entrepris une vaste opération de privatisation de la justice, avec pour justification… l’état laborieux du service public.

Pour Katia Dubreuil, ce « sous-dimensionnement structurel du budget de la justice » n’est pas neutre : « On barre l’accès au juridiction, afin que le juge soit moins saisi et qu’il y ait moins d’affaires. Mais comme il faut quand même traiter ces contentieux, on passe par le privé. » En effet, auparavant, certains contentieux se réglaient au tribunal d’instance, parfois sans avocat, de toute façon sans frais. Désormais, des « plateformes » pourront servir de lieux de médiation des conflits. En matière familiale ou concernant le droit du travail, c’est de plus en plus à la mode. En soi, la médiation n’est pas un problème. Sauf quand il passe du statut de service public à celui de marché. Car ces plateformes seront gérées par des entreprises privées. Aux dires de Laurence Roques, présidente du Syndicat des avocats de France, « c’est très simple : la neutralité du juge en tant que service public, même apparente, n’existera plus ».

Illusion de modernisme

Sachez-le, Emmanuel Macron veut valoriser la justice de proximité. Il veut faire rentrer la justice dans les foyers. Quelle audace ! Sauf que, on commence à en avoir l’habitude, ses actes sont antinomiques de ses paroles. Comment compte-t-il s’y prendre ? Par la suppression des tribunaux d’instance (concentrés en un tribunal par département) et par le numérique. Plus loin et en même temps plus près ?

Par la dématérialisation, non seulement le service rendu n’est pas le même, mais cela aggrave nécessairement les inégalités sociales. D’après le Défenseur des droits, 25 à 30% des Français sont en situation de fracture numérique. Quant à ceux qui maîtrisent les outils numériques, ils se retrouverons seuls face au vocabulaire juridique avec toutes les difficultés que cela comprend. « Cette rationalisation des procédures remet en cause l’accès au juge et la garantie du procès équitable », souligne Dominique Noguères, vice-présidente de la LDH. Pour couronner le tout, « rien n’est prêt pour l’ouverture de la saisine en ligne de la justice. Les moyens informatiques, les logiciels, etc., la justice est à l’âge préhistorique », lance Katia Dubreuil.

Par la centralisation, la justice perd un peu plus sa fonction de service public. Les tribunaux d’instance étaient des lieux où chacun pouvait venir déposer son dossier, expliquer son histoire avec ses mots, obtenir l’aide d’un greffier pour remplir les formulaires et rencontrer un juge, le tout sans frais de justice. Laurence Roques ne cache pas son agacement :

« Sous prétexte de recentrer le juge sur son cœur de métier – les beaux dossiers –, on met la justice du quotidien à la marge. Et le justiciable, il ira voir ailleurs ! Leur grande idée, que ce soit avec le numérique ou la territorialité des tribunaux, c’est de fermer des lieux de justice sans le dire, et surtout de diminuer le nombre de fonctionnaires. »

Pour résumer, non seulement la justice de proximité s’éloigne – avec l’illusion inverse via le numérique – mais elle devient aussi payante. Les questions qui se posent sont les suivantes : les justiciables pourront-ils toujours avoir accès à un juge ? La justice devient-elle un luxe ? La justice se rend-elle toujours « au nom du peuple français » lorsqu’elle est privatisée ? « Le risque c’est que la justice ne joue plus son rôle d’institution qui aide à la paix sociale », déplore Katia Dubreuil. De son côté, Laurence Roques craint surtout que l’« on crée des zones de non-droit. Comme pour la santé, il y a ceux qui auront les moyens d’être bien soignés et les autres. »

Un jour, l’indépendance du parquet…

Emmanuel Macron, ça n’est pas que des mots et des actes, c’est aussi un style. On ne développera pas ici l’éternel problème de la non-indépendance du parquet – dont le rattachement à la Chancellerie autorise tacitement la suspicion du parquet « aux ordres ». Katia Dubrueil constate « une utilisation assez maximaliste des textes qui permettent ce lien avec le parquet ». L’exemple le plus flagrant a été la nomination du procureur de Paris. Edouard Philippe a ostensiblement mis en scène ses entretiens avec les candidats, souhaitant que le futur procureur soit « en ligne et à l’aise » avec l’exécutif.

Ça se passe comme ça, en Macronie. « La façon dont le pouvoir conçoit ses relations avec la justice est très problématique », juge Katia Dubreuil. Elle est d’autant plus inquiète qu’« avec l’extrême droite aux portes du pouvoir, et Emmanuel Macron qui se présente comme le seul rempart, il y a une difficulté à expliquer que c’est bien le pouvoir en place met en place des mesures dont l’idéologie est extrêmement régressive ».

Certains en viennent à regretter le temps où Sarkozy s’en prenait à eux. Il était dans la provocation, mais cela avait le mérite de provoquer une réaction. « Avec Macron, c’est beaucoup plus insidieux », nous glisse une magistrate, déplorant « l’entreprise de déstabilisation de tout ce qui se rattache aux idéaux de la République. Ça n’est pas un dégât collatéral, c’est un projet de société bien pensé. » Un projet de société qui n’aura pour seule conséquence qu’une justice injuste.

 

Loïc Le Clerc

Prison : vous avez dit laxisme ?

52.000 détenus en 2002. 72.000 aujourd’hui, pour 61.000 places de prison. Le ratio augmente beaucoup plus vite que la population française. Et d’aucuns qualifient cela de « laxisme »… En parallèle, on constate une baisse du nombre de saisine des juges d’instruction. Ces deux données mises côte-à-côte indiquent une seule chose : la France incarcère plus pour des faits moins graves que par le passé. En effet, en matière criminelle, la saisine du juge d’instruction est obligatoire. CQFD.

La question de la détention provisoire est centrale. En avril dernier, on dénombrait 20.000 prévenus derrière les barreaux des maisons d’arrêt. Ici, le taux de surpopulation carcérale est de 140%. En comparaison, dans les centrales (peines supérieurs à 10 ans), il n’y a pas de surpopulation. Pour Marie Crétenot, responsable du plaidoyer à l’Observatoire international des prisons, « rien qu’avec des aménagements de peine – pour les 19.000 personnes emprisonnées pour une peine de moins d’un an –, on règle le problème de la surpopulation carcérale ».

La difficulté avec Emmanuel Macron et ses semblables, c’est qu’ils sont « très forts en communication, explique Marie Crétenot. Au moment de la réforme de la justice, ils ont sorti de nulle part le chiffre de 8000 détenus en moins grâce à cette loi – ce qui est faux. Et en même temps, ils annoncent la création de 15.000 places de prison. » Sophie Chardon, vice-présidente du Genepi, est lasse : « Plus on construit de places de prison, moins on aménage les peines, plus on enferme. C’est juste logique. Dire le contraire est un mensonge. »

La force du « et en même temps ». Et ses ravages sur les vies humaines. La prison en France, on pourrait la résumer en trois points : 1/ la dégradation des conditions de travail des fonctionnaires de justice, qui se traduit par une dégradation des droits des justiciables. 2/ la surpopulation carcérale, la France est le troisième pire pays d’Europe, après la Macédoine et la Roumanie. 3/ en 2018, il y a plus de 130 morts en prison. En 2019, on est déjà à 25.

 

L.L.C.

 

Publié le 16/06/2019

Trou de la Sécu : merci Macron !

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

La commission des comptes de la Sécurité sociale s’attend à un déficit de la sécurité sociale s’élevant de 1,7 à 4,4 milliards d’euros en 2019. L’équilibre pronostiqué par le gouvernement pour cette année se trouve plombé par plusieurs mesures libérales visant à défiscaliser le travail. Un vrai cadeau pour les entreprises qui appellera peut-être de nouvelles mesures d’austérité dans les dépenses de santé.

La faute aux gilets jaunes ? Pas vraiment, contrairement à ce que laissent entendre la plupart des titres de presse aujourd’hui. Reprenant les éléments du rapport de la commission des comptes de la Sécurité sociale rendus publics ce mardi, ceux-ci mettent en avant deux responsables : le ralentissement économique, et les gilets jaunes auxquels des concessions auraient été faites à travers les mesures d’urgence prises par l’exécutif le 10 décembre 2018. Une présentation quelque peu tronquée.

La commission des comptes de la Sécurité sociale pointe comme première cause : des prévisions de croissance de la masse salariale surestimées. En langage simple, cela signifie que les rémunérations brutes versées aux salariés ont moins progressé en 2019 que prévu. En cause, au moins pour partie, le choix d’Emmanuel Macron le 10 décembre de ne pas augmenter les salaires et le SMIC, mais d’inciter le patronat à octroyer à la place une prime exonérée de cotisations sociales. Une drôle de façon de mettre en musique le discours du gouvernement sur le « travail doit mieux payer », dans la mesure où cette prime lie finalement la rémunération des salariés au bon vouloir de leurs employeurs. Mais aussi aux résultats des entreprises, plutôt que de rémunérer le travail par du salaire.

Moins de prestations sociales pour les salariés, plus d’exonérations pour les patrons

Ainsi, alors que la loi de finances votée à l’automne prévoyait une hausse de 3,5 % de la masse salariale en 2019, les prévisions actualisées tablent sur 3,1 % et même 2,9 % pour les salaires soumis à cotisations pour la Sécurité sociale. Manque à gagner : 1,7 milliard d’euros, dont 900 millions de cotisations. En effet, la prime Macron n’est pas la seule mesure affaiblissant les comptes de la Sécurité sociale. L’avancement au 1er janvier de l’exonération de cotisations sociales participe aussi à réduire les recettes pour un montant de 1,2 milliard. Les grands gagnants de ces dispositifs ne sont ni les gilets jaunes ni les 25 millions de salariés en France. Pour eux, si le net augmente sur la fiche de paye, la part du salaire socialisé correspondant à leur protection sociale baisse d’autant.

Les réels gagnants de l’opération sont les employeurs qui voient leurs cotisations patronales purement et simplement supprimées. Les autres mesures participant à accroître le déficit de la Sécurité sociale sont celles portant sur une partie des retraités. L’annulation de l’augmentation de la CSG avant les élections européennes correspond à 1,7 milliard selon la commission des comptes de la Sécurité sociale. Ainsi, le gouvernement, loin de modifier sa politique économique face au mouvement des gilets jaunes, a sorti le chéquier de la protection sociale collective.

C’est donc bien le choix politique de favoriser les entreprises qui est à la source d’une augmentation du déficit de la Sécurité sociale aujourd’hui. Un choix appliqué avec constance gouvernement après gouvernement, le plus souvent au nom de la préservation de l’emploi. Déjà en 2016, le montant des exonérations de cotisations à la Sécurité sociale s’élevait à 27,6 milliards, alors que le « trou de la sécu » était de 7,8 milliards cette année-là. Mais le déficit qui tournait autour de la barre des 10 milliards entre 2003 et 2008 avait bondi à plus de 23,5 milliards en 2009 et même 28 milliards en 2010, juste après la crise financière qui avait détruit de nombreux emplois, et donc les cotisations associées.

Afin de résorber les déficits, compensés en grande partie par l’État (87,1 % en 2016), les ministres de la Santé sous les présidences de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et maintenant d’Emmanuel Macron se sont attachés à diminuer les remboursements et à réduire les dépenses de santé en mettant l’hôpital à la diète. Avec pour résultat aujourd’hui des services de soins sous pression. Dans le même temps, l’allongement de l’âge de départ à la retraite a réduit le déficit de la branche vieillesse. Finalement, une seule chose n’a pas été réalisée : faire baisser réellement le nombre de chômeurs. Pourtant cela aurait augmenté mécaniquement les recettes en augmentant le nombre de cotisants.

 

Publié le 15/06/2019

En guerre contre Blanquer !

(site politis.fr)

Le collectif Bloquons Blanquer a montré lors d'une conférence de presse à Paris une grande détermination à se battre par tous les moyens contre les réformes du ministre de l'Éducation nationale.

Nous sommes face à un rouleau compresseur destructeur, nous assistons à un recul de civilisation. C'est une véritable guerre contre l’Éducation nationale ! », a tempété Ludivine Bantigny, historienne, spécialiste des mouvements sociaux au début d'une conférence de presse au ton très offensif.

Le collectif Bloquons Blanquer à l'origine d'une tribune dans Libération signée par de nombreux intellectuels (Ludivine Bantigny, Étienne Balibar, Laurence De Cock, Annie Ernaux...) était réuni mercredi 12 juin après-midi dans une petite salle de cours de l'École des hautes études en sciences sociales à Paris pour exposer « son plan de bataille » contre les réformes éducatives du ministre de l'Éducation. Une vingtaine de personnes, essentiellement des enseignants et quelques journalistes ont assisté à cette conférence de presse qui était aussi retransmise en Facebook Live.

Professeurs des écoles, enseignants de secondaire mais aussi de lycée professionnel, accompagnateurs d'enfants en situation de handicap, parents d’élèves et lycéens, une dizaine de personnes ont pris tour à tour le micro pour expliquer les raisons d'une grande colère.

Le droit de se tromper, de se chercher

Magali, professeur des écoles à Paris, a pris l'exemple d'une ancienne élève, Yasmina, qui a réussi à surmonter des difficultés scolaires en élémentaire. N'aurait-elle pas été découragée par de mauvais résultats aux trop nombreuses évaluations mises en place par Jean-Michel Blanquer dès la maternelle ? Aujourd'hui en seconde, Yasmina va-t-elle voir sa volonté d'être pharmacienne réduit à néant ? « Avec 13 de moyenne en maths elle n'est pas sûre de pouvoir s'inscrire en spécialité maths en classe de première dans son lycée. Le nombre de demandes est tel que la barre est fixée au-dessus de 13. Cette élève motivée va-t-elle devoir changer son projet professionnel parce qu'il n'y pas de places pour elle dans son lycée de secteur ? » Nombreux dans ce cas se lancent avec leurs familles dans une véritable course aux dérogations pour changer d'établissement. Une course périlleuse pour les familles qui maitrisent mal les codes de l'administration, et donc génératrice d'inégalités supplémentaires.

Professeure en lycée professionnel, Cathy a dénoncé la logique « purement libérale » qui s'applique dans les filières professionnelles. La forte baisse du nombre d'heures pour les matières générales, le mélange dans les classes avec des adultes en reconversion va « faire du bac pro un sous-bac destiné aux classes populaires et aux plus précaires », a-t-elle expliqué. « Il faut savoir ce que l'on veut faire de sa vie toujours plus vite, a-t-elle enragé. Nous continuons de vouloir des enfants qui ont le droit de se tromper, de se chercher, de se trouver... »

Le retour de la grève du bac

Inégalités entre les lycées qui ne proposeront pas les mêmes options, la plateforme d'inscription Parcoursup qui met « trop d’élèves sur le bas-côté ». Pour le lycéen Louis Boyard, président du syndicat UNL, ces raisons doivent pousser les lycéens à soutenir le personnel enseignant et éducatif. « Ils se mobilisent pour nous, ils ne parlent pas d'eux mais de notre avenir. Contrairement à Blanquer, ils nous considèrent vraiment comme des adultes. Et puis si on ne peut pas passer le bac tant pis ! L'enjeu est plus important. C'est grâce aux professeurs que je peux parler devant vous, c'est eux qui m'ont toujours aidé, pas le gouvernement ! », a-t-il résumé.

Le baccalauréat 2019 est menacé. La grève des surveillances et des corrections pendant les examens 2019 est en effet la dernière arme des professeurs et membres de l'Éducation dans la lutte sociale en cours. Ce serait seulement la troisième fois après 1968 et 2003 (année de réforme de retraites), que les examens seraient ainsi bloqués. Le collectif promet à partir de lundi 17 juin une « véritable semaine d'enfer à Blanquer » avec des actions « spectaculaires » mais dont la teneur est pour le moment tenue secrète.

Rêve de convergence des luttes

La conférence de presse s'est clôturée par une déclaration très politique portée par le journaliste et grand reporter Antoine Peillon. L'auteur du bien-nommé Résistance ! voit dans la politique de Jean-Michel Blanquer « le reflet de ce désir de l’oligarchie de voir crever les classes populaires ». Dans une période « de crise sociale et écologique », selon lui, « ils pensent cyniquement à se sauver et à se protéger dans des bunkers au dépend des plus pauvres jugés inutiles. Cette idéologie sous-tend les réformes en cours dans l’Éducation ». La crise écologique a été aussi évoquée par une intervenante du collectif des Enseignants pour la planète. Avec ce désir toujours présent que les luttes convergent enfin.


par Matthias Hardoy
 

Publié le 14/06/2019

En Grèce, l’onde de choc des élections européennes

Par Fabien Perrier (site humanite.fr)

En Grèce, le parti Syriza a subi une défaite importante aux élections municipales, régionales et européennes qui viennent de se tenir. Le Premier ministre a déclenché des élections législatives anticipées.

 « Je demande la dissolution du parlement et la tenue d’élections nationales. » Ces mots, le Premier ministre grec Alexis Tsipras les a prononcés le lundi 10 juin dans le Palais du Président de la République hellénique Prokopis Pavlopoulos. Le président a accepté la demande. Puis, Alexis Tsipras est ressorti. Quelques minutes plus tard, il était au Palais de la musique pour le premier meeting de campagne de Syriza, son parti. Pourtant, depuis le début de l’année, des proches de l’exécutif répétaient en boucle que le gouvernement irait au terme de son mandat et que les élections législatives se tiendraient en octobre. Les résultats du 26 mai ont changé la donne.

Ce jour-là, le scrutin – le premier depuis les législatives de septembre 2015 – avait des allures d’élections générales. Les Grecs devaient voter pour les européennes ainsi qu’aux premiers tours des municipales et des régionales. Les trois scrutins se sont soldés par une sanction contre Syriza au profit de son principal parti d’opposition, Nouvelle Démocratie (ND), la droite conservatrice. Aux européennes, ND a récolté 33,12% des suffrages exprimés contre 23,76% pour Syriza. Aux régionales, Syriza a tout perdu, excepté la Crête grâce à une alliance avec le Pasok. Quant à la capitale Athènes et la deuxième plus grande ville Thessalonique, elles passent dans les mains de la droite.

Sanction sans appel

Elle a plusieurs causes. Tout d’abord, une part de la population grecque n’a pas accepté la signature de l’accord de Prespes qui apporte une solution au conflit gelé avec la « République de la Macédoine du Nord ». D’ailleurs, la différence entre ND et Syriza est particulièrement importante dans le nord du pays, à la frontière avec Skopje – nom de la capitale du voisin. En Attique, Syriza est porté responsable de la mauvaise gestion des incendies qui ont ravagé la côte nord et ouest de l’Attique à l’été 2018. La gauche grecque perd cette région symbolique remportée en mai 2014. Cette victoire annonçait que Syriza avait le vent en poupe à l’échelle nationale. Mais le vent a tourné.

A l’époque, Syriza faisait campagne contre l’austérité et proclamait la sortie des « mémorandums », les accords de prêts de l’UE, de la BCE et du FMI, en échange de l’application de réformes comme des privatisations, des hausses de taxes, la casse des conventions collectives... Mais après son élection en janvier 2015, Alexis Tsipras et son équipe échouent à changer le cours d’une Union européenne majoritairement à droite. À l’été 2015, ils sont contraints de signer à leur tour un troisième mémorandum ; Syriza se divise. Alexis Tsipras et son équipe veulent utiliser les faibles marges de manœuvre laissées par le mémorandum pour « protéger » les plus défavorisés.

« Malgré les mémorandums, nous n’avons pas suivi une voie néolibérale et nous avons même fait annuler des demandes irrationnelles, comme un passage à un système privé d’assurance-chômage ou une énième baisse des retraites qu’exigeait le FMI, explique Giorgos Katrougalos, le ministre des Affaires étrangères. Mais il est vrai que nous n’avons pu appliquer notre propre politique de gauche qu’à partir de fin août 2018, après la sortie du mémorandum. »

Syriza, à l’épreuve de la défaite

Le taux de chômage, qui a atteint un pic de 27,9% en 2013, s’élève désormais à 18,1%. Mais les salaires restent faibles. Le salaire moyen brut a chuté de 1443 euros en décembre 2009 à 1165 euros bruts en décembre 2018, selon une source proche du gouvernement. Pendant la même période, le salaire moyen à temps partiel est passé de 507 euros à 391 euros bruts. Le seuil de pauvreté s’élève à 382 euros. Pour tenter de sortir de la spirale de la paupérisation, le gouvernement a rétabli, avec les partenaires sociaux, des conventions collectives dans différents secteurs, supprimé le « Smic jeune » pour les moins de 25 ans et augmenté le salaire minimum de 11 % pour tous (650 euros brut, contre 586 euros auparavant). En outre, la Grèce, dont la dette s’élève à 180% du PIB, reste sous la surveillance renforcée de ses créanciers et est contrainte de dégager un excédent budgétaire d’au moins 3,5% de son PIB chaque année pour être en mesure de rembourser ses dettes. Elle est parvenue à dégager un excédent de 4,4% du PIB cette année, contre 3,9% l’an dernier.

Syriza lance sa campagne en promettant d’améliorer le sort de la classe moyenne que le parti a « perdue » selon différents observateurs. Dans les sondages, ND est toujours au moins 7 points devant le parti au gouvernement pour le vote du 7 juillet. L’enjeu pour Syriza est désormais d’avoir un groupe parlementaire le plus important possible, mais probablement dans l’opposition. Et que le parti Syriza – une construction relativement récente – reste soudé face à l’épreuve de la défaite.

Fabien Perrier

Publié le 13/06/2019

Brésil: Lula victime d’une machination express?

Par Chantal Rayes et François-Xavier Gomez — (site liberation.fr)

Les responsables de l’enquête anticorruption «Lava Jato» auraient manœuvré pour empêcher le retour de l’ancien président de gauche au pouvoir en 2018, selon le site «The Intercept», sur la base d’enregistrements explosifs.

Des magistrats ont-ils conspiré pour empêcher Lula, l’ancien président de gauche du Brésil (2003-2010) de se présenter une nouvelle fois en 2018 ? C’est l’accusation que lance le site d’investigation The Intercept après avoir eu accès à un grand volume de messages privés échangés notamment sur la messagerie Telegram entre les procureurs et le juge Sérgio Moro, et obtenus de façon anonyme. Ce juge est aujourd’hui ministre de la Justice du président d’extrême droite Jair Bolsonaro.

Que révèle l’enquête de «The Intercept» ?

Par le biais d’une source anonyme, le site a eu accès à un grand nombre de messages privés échangés sur Telegram, de 2015 à 2017, entre les procureurs qui instruisent l’affaire Lava Jato («lavage express»), la tentaculaire enquête sur la corruption qui a bouleversé le paysage politique brésilien, et leur chef, Deltan Dallagnol, notamment. Sans démontrer que Lula est innocent, ces échanges portent un sérieux coup à la solidité de l’accusation qui a mené l’ancien président en prison - il purge depuis avril 2018 une peine de huit ans et dix mois de réclusion, après sa récente révision à la baisse -, l’empêchant de briguer la présidentielle de 2018 dont il était le favori.

Alors juge de première instance, le ministre de la Justice du gouvernement de Jair Bolsonaro, Sérgio Moro, l’avait condamné pour corruption le 12 juillet 2017, un verdict confirmé en appel début 2018. Lula aurait reçu un triplex en bord de mer de la part du groupe de BTP OAS, en échange de quoi l’entreprise aurait décroché des contrats avec le géant pétrolier Petrobras. La principale révélation de The Intercept (qui en promet d’autres) : le procureur Deltan Dallagnol nourrissait des doutes sur sa culpabilité. «Ils vont dire qu’on l’accuse sur des indices fragiles […], écrit-il à ses pairs. Jusqu’à présent, j’ai peur de [faire] ce lien entre Petrobras et enrichissement. Et après ce qu’on m’a dit, j’ai peur, pour cette histoire d’appartement.»

Les doutes de Dallagnol touchent ici à deux points clés qui sous-tendent l’accusation contre Lula : le leader de gauche a-t-il vraiment permis au groupe OAS, en échange du triplex, d’obtenir des contrats avec Petrobras ? Car sans lien avec la compagnie pétrolière, au centre des détournements révélés par Lava Jato, le juge Moro - dont l’impartialité a toujours été remise en cause par la défense - n’était plus compétent. Surtout, s’il n’y a pas eu contrepartie en échange du «cadeau» supposément reçu par Lula, alors il n’y a pas eu corruption. Or Dallagnol ne semble même pas sûr que Lula soit le réel propriétaire du triplex… Cela ne l’empêchera pas de le mettre en accusation, quelques jours plus tard, le 14 septembre 2016, lors d’une conférence de presse fracassante, le présentant en «chef» d’une organisation criminelle ayant pris d’assaut le groupe pétrolier semi-public Petrobras.

The Intercept révèle aussi des échanges entre Sérgio Moro et Dallagnol, auquel le magistrat suggère une piste d’enquête contre le leader de gauche. Au Brésil, le juge peut superviser l’instruction, mais Moro semble avoir été trop loin. Il n’y a aucune anomalie, s’est défendu l’intéressé, qui a toujours démenti toute chasse aux sorcières contre le Parti des travailleurs (PT) de l’ancien président. Les avocats de Lula, eux, y ont vu une confirmation du «complot» visant selon eux leur client, afin d’empêcher son retour au pouvoir.

Qui est Sérgio Moro, le juge devenu ministre ?

Le 6 mars 2016, quand le Brésil se réveille, une image tourne en boucle sur les écrans : l’ancien président Lula est emmené sous bonne escorte au palais de justice de São Paulo pour y être interrogé. Comme un vulgaire parrain de la drogue ou du jeu clandestin. A l’aube, un dispositif démesuré (200 policiers, 30 inspecteurs du fisc) a perquisitionné son domicile avant d’emmener le fondateur du PT. Cette mise en scène médiatique a été voulue par Sérgio Moro, juge de première instance à Curitiba, dans le Paraná, un tranquille Etat du Sud éloigné des centres de décision. C’est sur son bureau qu’a été déposée la première plainte contre le géant du BTP Odebrecht, préambule à ce qui deviendra l’affaire Lava Jato.

Si la croisade anticorruption du petit juge provincial suscite dans un premier temps la sympathie, il apparaît vite que sa cible privilégiée est le Parti des travailleurs. Bien que l’ensemble des forces politiques semble avoir bénéficié des largesses du Bouygues brésilien. Au-delà du fort soupçon de partialité, ce sont les méthodes du juge Moro qui posent problème. Pour faire parler un suspect, il n’hésite pas à prolonger indéfiniment sa détention provisoire. Il marchande sans vergogne (remises de peine contre collaboration) et distille les fuites dans les médias.

Lors du débat sur la destitution de Dilma Roussef, Moro révèle des écoutes entre l’ancien président et sa successeure, sans rapport avec Lava Jato. Sa justification : «le droit à l’information» du public. Une fois la présidente chassée du pouvoir, Moro peut s’attaquer de front à Lula, qu’il accuse d’avoir accepté en cadeau le triplex.

Après la condamnation qui met hors course le favori des sondages, le juge Moro jette le masque entre les deux tours de la présidentielle : il sera ministre de la Justice si le candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est élu. Depuis le 1er janvier, le petit juge est à la tête d’un ministère au périmètre élargi à la sécurité publique et aux affaires pénitentiaires. C’est le triomphe de cette «république de Curitiba» que dénonçait Lula, un groupe de juges réuni autour de Moro pour, selon lui, l’empêcher de briguer un nouveau mandat. Amère conclusion pour le «Mandela brésilien» : c’est grâce aux pouvoirs élargis que la gauche a accordés aux juges pour combattre la corruption que Moro a pu avoir sa peau.

Comment fonctionne «The Intercept» ?

En 2013, Pierre Omidyar, homme d’affaires franco-irano-américain fondateur d’eBay, annonce la création d’un média doté de 250 millions de dollars, une partie infime des bénéfices de son site d’enchères. Il confie les rênes du nouveau journal en ligne, baptisé The Intercept, à un trio de personnalités américaines liées au journalisme collaboratif et d’investigation : Glenn Greenwald, qui a publié dans le Guardian les premières révélations d’Edward Snowden sur l’espionnage mondial mené par la NSA, l’agence de renseignement de la Défense des Etats-Unis ; Laura Poitras, dont le documentaire Citizenfour retrace l’histoire de Snowden ; et Jeremy Scahill, célèbre pour un livre-enquête sur Blackwater, société de défense privée américaine.

The Intercept se donne pour mission d’exploiter et de révéler les données transmises par des lanceurs d’alerte. En commençant par la masse de documents de la NSA mise à sa disposition par Snowden. Ainsi, le site révèle en décembre 2016 (en France, avec son partenaire le Monde) l’étendue de l’espionnage de l’agence américaine et de son équivalent britannique, la GCHQ. Notamment l’interception des appels passés depuis les avions de ligne.

Leur méthode de travail les différencie d’autres sites (notamment WikiLeaks, l’organisation de Julian Assange). The Intercept juge indispensable de traiter et de sélectionner les informations, en évitant de livrer les données brutes. Ce qui leur a été reproché par Snowden lui-même. En mai 2014, le média masquait dans un article le nom d’un pays (l’Afghanistan) «pour raisons de sécurité». Glenn Greenwald expliquait alors qu’il était «irresponsable de révéler des documents sans avoir évalué l’impact de leur publication». Le site est très actif au Brésil, pays où réside Greenwald. Le journaliste est marié avec David Miranda, conseiller municipal de Rio de Janeiro, élu sur la liste d’un parti de gauche radicale.

La condamnation de Lula peut-elle être annulée ?

Les révélations de The Intercept n’ont surpris personne. Les abus supposés des procureurs chargés de Lava Jato et du juge Moro lui-même, contre Lula et d’autres, sont dénoncés de longue date. Lundi, les avocats de l’ancien président ont appelé à son immédiate remise en liberté, répétant que les procès (il y en a dix au total) contre l’ancien président sont entachés d’illégalités. La défense n’avait pas pu obtenir que Sérgio Moro soit déchargé du dossier. «Or nous sommes désormais face à des faits nouveaux, de nature à mettre en doute l’impartialité de l’ex-juge, en révélant sa proximité avec le parquet», analyse Heloisa Estellita, professeure de droit à la Fondation Getulio-Vargas.

Cette spécialiste affirme aussi que d’autres personnes condamnées dans le cadre de Lava Jato pourraient se prévaloir de ces révélations, sous réserve cependant qu’elles soient jugées recevables. «Ces messages ont été obtenus de façon illicite et pourraient donc être écartés comme autant de preuves illégales», reprend Heloisa Estellita. Reste à savoir si la justice brésilienne osera affronter la popularité de Sérgio Moro, supérieure à celle du président Jair Bolsonaro. Jusqu’ici, aucune instance supérieure ne s’était émue des actes arbitraires qui lui étaient imputés. C’est d’ailleurs ce qui avait poussé la défense de Lula, presque systématiquement déboutée, à se tourner vers le comité des droits de l’homme de l’ONU.

Chantal Rayes , François-Xavier Gomez

Publié le 12/06/2019

Bernard Thibault : «Il n’y a aucun pays où le syndicalisme est en bonne santé»

Par Amandine Cailhol — (site liberation.fr)

L’ex-secrétaire général de la CGT, devenu représentant français à l’Organisation internationale du travail, revient sur les enjeux de la Conférence du travail, qui se tient ces jours-ci à Genève.

Rendez-vous annuel, la Conférence internationale du travail qui rassemble les délégués des gouvernements, des syndicats et des employeurs de tous les Etats membres de l’Organisation internationale du travail (OIT) s’est ouverte lundi à Genève, en Suisse. Pendant douze jours, cette organisation onusienne chargée de définir les normes sociales internationales, qui fête ses 100 ans, va mettre la question de l’avenir du travail au cœur des débats. L’ex-secrétaire général de la CGT Bernard Thibault est désormais représentant des travailleurs français au conseil d’administration de l’OIT. Pour lui, ce grand raout - auquel participe ce mardi Emmanuel Macron - doit être l’occasion de renforcer les moyens de l’Organisation internationale du travail, alors que la situation des droits sociaux dans le monde se dégrade.

Que faut-il attendre de cette 108e session de la Conférence internationale du travail ?

Au-delà des commémorations, cette date doit être l’occasion de tirer un bilan d’étape de l’OIT qui, rappelons-le, est une agence des Nations unies visant à promouvoir la justice sociale. Or, la situation des droits sociaux dans le monde est très critiquable. Les chiffres sont édifiants : 60 % de la main-d’œuvre mondiale est dans l’économie informelle, 74 % de la population n’a pas vraiment de système de protection sociale, la moitié vit dans des pays qui ne protègent pas le droit d’association et le droit à la négociation collective, seulement 90 pays reconnaissent le droit de grève, 168 millions d’enfants sont recensés au travail et 40 millions de personnes sont victimes du travail forcé. Si l’extrême pauvreté a reculé, on constate que les inégalités ne cessent de croître. L’insécurité, l’instabilité dans la relation de travail prédomine. Certes, l’intensité de cette précarité est différente d’un pays à l’autre, mais cette tendance est mondiale. Face à ce constat, va-t-on décider de doter l’OIT de nouveaux moyens, de nouvelles prérogatives ? Ou allons-nous nous contenter, et le risque existe, de débattre d’une nouvelle déclaration réaffirmant des principes déjà contenus dans des textes innombrables et qui ne changeront pas la donne ?

Comment renforcer les moyens d’action de l’OIT ?

Il faut une meilleure coordination des institutions internationales. Il y a un véritable désordre. Dans nombre de pays, le FMI, au titre de redressement des dépenses publiques, demande à des Etats de se mettre en infraction avec les normes internationales du travail défendues par l’OIT. Ainsi la Grèce, pour obtenir un prêt, a été contrainte de baisser le niveau de ses pensions. Au Maghreb, les interventions du FMI ont mis à mal les efforts laborieux de dizaines d’années pour mettre en place un système de protection sociale. En parallèle, il faut réfléchir à des sanctions. Depuis sa création, le dispositif de l’OIT repose sur le bon vouloir des Etats à mettre en œuvre les normes du travail. Ce n’est pas suffisant, cette bonne volonté étant très variable d’un pays à un autre. C’est redoutable, car cela facilite le dumping social.

En l’absence de sanctions, certains Etats ne jouent donc pas le jeu ?

L’OIT est une caisse de résonance des opinions politiques des Etats. Or, certains pays ont des positions hypocrites. Ils demandent à l’OIT de faire des choses qu’ils ne respectent pas dans leur propre politique. La France n’est pas trop mal située du point de vue de ses engagements, puisque c’est le deuxième pays au monde, après l’Espagne, avec 127 conventions signées sur 189. Ce qui veut tout de même dire que dans certains domaines le droit français est encore en dessous du droit mondial. C’est le cas, par exemple, sur le sort fait aux travailleurs migrants. Les conventions internationales prévoient qu’ils bénéficient du système de protection sociale du pays dans lequel ils exercent leur activité, or ce n’est pas le cas en France pour les travailleurs détachés.

La montée de l’insécurité dans la relation de travail va-t-elle de pair avec un durcissement du droit du travail ?

Là où il existe, le droit du travail est de moins en moins collectif et de plus en plus individualisé. On le voit avec ce que les employeurs appellent les «formes émergentes d’emploi», les travailleurs des plateformes numériques, les autoentrepreneurs qui sont parfois des entrepreneurs forcés… Partout dans le monde, des activités se transforment avec l’usage de technologies permettant de transcender les frontières dans l’organisation des collectifs de travail, dans des proportions qui n’existaient pas jusqu’à présent. Des approches politiques défendent ce modèle. C’est une manière d’extraire des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes du droit du travail.

Le monde du travail connaît de profondes mutations. De quoi ébranler l’OIT dans ses missions ?

L’économie a considérablement évolué. Elle est moins pilotée par les Etats eux-mêmes que par quelques multinationales. Pour rendre l’OIT plus efficace, il faudrait aussi contrôler les entreprises. Aujourd’hui, 80 000 multinationales emploient en direct 240 millions de salariés et influent sur le travail d’un salarié sur cinq dans le monde. D’ici une quinzaine d’années, cette proportion passera à un salarié sur quatre. Or ces multinationales ont des assises financières bien supérieures à celles des Etats. Et on voit plus souvent les multinationales dicter aux Etats ce que doit être leur comportement que les responsables politiques convoquer le PDG d’une entreprise pour la remettre dans les clous. Ou, quand cela arrive, comme c’est le cas parfois à Bercy, en France, cela relève plus du théâtre, de la communication. Il est inévitable de responsabiliser les entreprises pour faire respecter les normes internationales du travail. De ce point de vue, la loi française sur le devoir de vigilance, qui oblige les entreprises à veiller à ce que leurs sous-traitants respectent les droits fondamentaux du travail, même si elle ne va peut-être pas assez loin, est intéressante.

Le développement des plateformes numériques ne rend-il pas la tâche plus difficile ?

Il est urgent que l’OIT légifère sur les nouvelles formes d’emploi et clarifie certaines situations. D’aucuns imaginent que ce sont les types de relation de demain, mais il faut bien mesurer les impacts et les risques sociaux pour les individus qui sont dans cette situation. L’OIT a été créée en considérant qu’en ne travaillant pas pour la justice sociale, on prenait le risque de tensions et de guerres internationales. C’est le fondement de l’OIT. Croire que cela est derrière nous, c’est se voiler la face. Ce que l’on mesure aujourd’hui, sur le plan social, en termes d’instabilité et de précarité, explique nombre de tensions, de montées de nationalisme, de racisme.

Ce mardi, le président Macron fera un discours en faveur d’une «mondialisation plus sociale» devant l’OIT. La semaine dernière, la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, organisait un «G7 social». La France se veut figure de proue ?

Le discours d’Emmanuel Macron sera sûrement très généreux, exemplaire sur le droit du travail international, mais risque aussi d’être en contradiction avec sa politique nationale. Il ne sera pas le premier à faire ainsi. Je me souviens d’un discours de Nicolas Sarkozy fustigeant devant l’OIT les actionnaires des entreprises ne se souciant pas des salariés… Ce jour-là, il avait été plus applaudi que l’ex-président brésilien Lula ! Il y a aussi un effet de tribune…

Quels choix gouvernementaux sont, selon vous, en opposition avec l’objectif de justice sociale de l’OIT ?

Une des manières de contrer les inégalités en France a consisté à donner une grande place aux conventions collectives, notamment dans les branches d’activité, afin que le social ne soit pas une variable d’ajustement. Mais cette logique a été mise à mal dernièrement. Actuellement, la politique française vaut une plainte à l’OIT, déposée par FO et la CGT, à propos des ordonnances Macron et de l’encadrement des indemnités obtenues aux prud’hommes en cas de licenciements abusifs. Récemment, un rapport de la commission des droits de l’homme des Nations unies a aussi constaté la brutalité des forces de police dans les manifestations françaises. Or le gouvernement s’est contenté de rappeler, afin de la disqualifier, que cette commission n’avait aucun pouvoir juridique sur un Etat souverain. Cela est inquiétant.

Les organisations syndicales sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Bien sûr que les syndicats ont leur part de responsabilité. Mais il ne faut pas oublier la situation : le syndicalisme est déstabilisé par la précarité, les nouvelles formes d’emploi, l’instabilité de l’emploi, la remise en cause des droits syndicaux. Il n’y a aucun pays au monde où le syndicalisme est en bonne santé.

Que doivent-elles faire pour peser sur le monde du travail tel qu’il se dessine aujourd’hui?

Il n’y a pas de secret, c’est en étant présent dans toutes les catégories de salariés et de formes d’emploi que le syndicat peut intervenir sur l’organisation et le contenu du travail. C’est aux syndicats de savoir s’adapter aux salariés dans les conditions d’aujourd’hui et non aux salariés de s’adapter à des structures qui ne peuvent leur correspondre.

En France, les syndicats, la CGT en tête, ont du mal à mobiliser. Y a-t-il des exemples à suivre dans le monde pour renouveler l’action syndicale ?

Pour mobiliser, il faut d’abord être organisé. Ensuite, c’est le nombre qui fait la force. Je crois aux capacités de coalition entre syndicats, ONG, consommateurs, citoyens pour modifier les conditions et les finalités du travail.

Mais les conflits coordonnés à l’échelle mondiale restent rares… Pourquoi ?

Les multinationales alimentent la compétition, voire la concurrence entre leurs sites et leurs salariés de différents pays, et entre leurs sous-traitants. Pour les syndicalistes, il faut donc une réelle conscience pour s’impliquer avec leurs homologues d’autres pays. S’il y a peu de conflits visibles et médiatisés au plan mondial, un grand nombre de coopérations syndicales internationales font bouger les positions de géants qui ont parfois des pieds d’argile. C’est l’intervention de syndicats d’autres pays qui a conduit Vinci à modifier ses pratiques sur les chantiers de construction au Qatar. Là où le syndicalisme, pourtant, est interdit. Le 17 juin, à l’appel de la Confédération syndicale internationale, tous les syndicats manifesteront d’ailleurs ensemble pour la défense des droits sociaux.

Amandine Cailhol

Publié le 11/06/2019

Qu’est-ce que le pop-fascisme ? - Marcello Tarì

Sur La contre-révolution de Trump

lundimatin#195, (site lundi.am)

 

Dans le pays où j’écris, le livre de Mikkel Bolt Rasmussen La contre-révolution de Trump, tout juste traduit et publié par les Éditions Divergences, apparaît comme une précieuse image-diagnostic de notre présent (ndlr : voir à ce propos l’entretien avec M.B.Rasmussen que nous publiions il y a deux semaines sur lundimatin). L’Italie, en fait, présente aujourd’hui en Europe un intérêt particulier pour qui observe l’extrême-droite de gouvernement. Le ministre de l’Intérieur Salvini, qui apparaît, si ce n’est comme le véritable chef du gouvernement italien, du moins comme le poids qui fait pencher la balance, est la parfaite expression du modèle trumpien que Rasmussen dissèque dans son texte : la façon de se présenter, les mots d’ordre, la police comme moyen principal du gouvernement des populations, le mépris des règles formelles, l’utilisation sans scrupules des réseaux sociaux, l’interventionnisme sur tout et n’importe quoi, le racisme comme unique arme de propagande ou presque, la polémique anti-élites, sont des éléments qui unifient effectivement au niveau global l’action politique de l’extrême-droite de gouvernement.

Les raids anti-migrants des petits groupes néofascistes italiens ne sont désormais pas grand chose de plus que du folklore comparés à l’action gouvernementale, qui s’est donné pour but d’en réaliser personnellement les contenus à l’intérieur d’un cadre parfaitement capitaliste et souverainement démocratique. Toute la vieille rhétorique du vieux néofascisme – les héros, les valeurs éternelles, la communauté organique, la mystique antimoderne, etc. – attendrirait presque, devant ce fascisme ultra-capitaliste, par son aspect totalement outdated. Et cela vaut aussi pour la rhétorique antifasciste, évidemment.

Des États-Unis à la France, du Brésil à la Pologne et de l’Italie à l’Angleterre, il s’est formé ces dernières années une internationale férocement contre-révolutionnaire qui dispose d’un agenda, d’une vision et d’un langage communs, c’est-à-dire d’une stratégie globale. Toutes les choses qui font défaut à la gauche moribonde mais qui, il faut le dire, ont aussi souvent du mal à être perçues comme quelque chose de nécessaire par les mouvements antisystèmes : de là, une des raisons pour lesquelles le capitalisme fasciste semble partout rencontrer un vent favorable.

L’aspect le plus intéressant du livre de Rasmussen ne consiste cependant pas dans la démonstration de cette évidence qu’est l’installation d’un certain « fascisme tardif » mais, d’une part, dans l’analyse de cette affirmation gouvernementale de l’extrême-droite comme élément essentiel d’un processus de contre-révolution mondiale, c’est-à-dire comme réaction au cycle de lutte de 2010-2011 – d’Occupy aux Printemps Arabes et des Indignados aux luttes des afroaméricains – et, d’autre part, dans le fait de ne pas séparer la question du fascisme de celle de la démocratie.

La question, en particulier, à laquelle je crois que ce livre contribue à donner des réponses est la suivante : comment est-il arrivé que la puissance des mouvements et des insurrections qui ont parcouru le globe au début des années 2010 paraît avoir été d’abord débordé puis en partie à vrai dire soumise à la vague noire qui partout nous submerge ?

Le fait que l’auteur, en plus d’être un militant communiste, soit un historien de l’art n’est pas étranger à sa capacité d’interpréter la nouvelle esthétisation de la politique comme part essentielle de l’affirmation du fascisme social que le monde met en place. Reportons-nous en particulier au chapitre Politique de l’image, où il arrive à cette conclusion : « L’image n’est plus seulement un medium, elle est devenue la matière même de la politique contemporaine » (p. 53). C’est une erreur typique de la gauche, en revanche, de regarder la grossièreté apparente de l’opération médiatico-esthétique de l’extrême-droite pop – si Trump utilise les modèles de divertissement télévisés, Salvini utilise lui ceux de la conversation au bar ou des ultras du football – avec les yeux du moraliste, en croyant être plus intelligents, plus raffinés, plus civilisés et en fin de compte plus « beaux » que tous les Trump, Salvini, Orban ou Bolsonaro, au lieu de penser la politisation radicale de l’esthétique comme l’arme indispensable dans la configuration de l’actuelle conflictualité historique.

Dans une lettre que Karl Korsch a écrit à Brecht, il disait qu’au fond, le Blitzkrieg nazi n’était pas autre chose que de l’énergie de gauche concentrée puis libérée autrement : cette énergie qui dans les années 1920 paraissait encore se diffuser et pousser vers une Europe des Conseils, dix années plus tard avait été retournée et se retrouvait ainsi à être utilisée par ses adversaires, qui lanceront la classe ouvrière mondiale dans une « bataille de matériaux » gigantesque et fratricide qui ne pouvait avoir d’autre terme que l’anéantissement matériel et spirituel de la classe ouvrière en tant que telle, d’où la défaite de chaque perspective révolutionnaire au XXe siècle. Au moment de la débâcle, Benjamin a dû consigner, à son grand désespoir, que les fascistes semblaient comprendre mieux que la gauche révolutionnaire les lois qui régissent les émotions et les sentiments populaires, affects qui aujourd’hui encore sont traités par toutes les nuances de la gauche avec suffisance, quand ce n’est pas avec mépris, et on leur préfère toujours les arguments « rationnels », de « bon sens », « progressistes », « civiques », c’est-à-dire tout ce qui non seulement ne convainc désormais personne parmi les classes populaires, mais qui, au contraire, génère l’effet inverse, celui de se faire détester encore plus.

C’est ainsi que se produit Trump qui « pourtant récupère partiellement l’analyse d’Occupy concernant la crise financière et le sauvetage des banques » (p. 43), qu’en Italie la haine populaire envers la « caste » est capturée et jetée dans la guerre contre les migrants, les roms et les « tiques » ([zecche] c’est ainsi que sont surnommés en Italie les activistes des centres sociaux), tout cela avec comme arrière-plan le mépris évident que tous éprouvent à l’encontre des institutions de l’Union Européenne destinées à être, faute de mieux, transfigurées par le « souverainisme ». Au Brésil la corruption de la gauche, sa foi dans l’économie, sa prétention à savoir gouverner le capitalisme mieux que les autres, sa défiance chronique envers les mouvements autonomes et, ça va sans dire, sa vocation antirévolutionnaire, ont livré le pays à un bourreau du calibre de Bolsonaro. On pourrait décliner des exemples du genre pour beaucoup d’autres pays. Les mouvements, de leur côté, ont manqué le kairos pour transformer leur puissance propre en force révolutionnaire et une bonne partie de cette force se retourne maintenant contre eux. Nous pouvons donc en tirer une sorte de loi politique qui nous concerne aussi personnellement : dans les périodes de grand changement, chaque erreur d’interprétation, chaque erreur de sous-évaluation, chaque manque de courage, chaque hésitation dans le déroulement d’un événement potentiellement révolutionnaire, se paie d’un accroissement de la puissance de l’ennemi, du fascisme. Le corollaire de cette loi est qu’il faut en finir avec tous les affects gauchistes qui nous habitent.

Un autre élément important que Rasmussen porte à notre attention est de montrer comment Trump, face à et contre la jeunesse métropolitaine d’Occupy et les afroaméricains de Black Lives Matter, a su mobiliser les ouvriers et les employés blancs qui vivent en dehors ou aux marges de la métropoles et qui ont subi les coups les plus durs de la part de la crise économique débutée en 2008. De cette façon « Trump porte ainsi une contestation de la contestation, dont l’objectif est de repousser violemment la possibilité de changer le système de fond en comble » (p. 41). C’est aussi de cette façon que dans beaucoup de pays la rage justifiée contre la métropole a été soumise et utilisée par ceux-là même qui contrôlent les métropoles depuis toujours. Nous ne pouvons plus permettre que cela se produise encore et c’est pourquoi un autre corollaire est qu’il faut en finir avec cette illusion que cultive la gauche sur la réappropriation de la métropole ou sur sa gestion alternative : la métropole est irréformable, inhabitable et prise dans un devenir-fasciste désormais évident pour qui veut bien voir la réalité. Quand l’on pense à la France des Gilets Jaunes et à leur vocation contre-métropolitaine, c’est en fait un vrai chef-d’oeuvre que d’avoir réussi à éviter une manœuvre similaire à celles de Trump ou de Salvini, même si l’on ne peut pas encore dire le dernier mot : encore une fois, même en ce qui concerne les Gilets Jaunes, la règle du politique veut que si l’on ne porte pas l’attaque en profondeur, c’est le fascisme qui aura toutes les chances d’utiliser la force accumulée par le mouvement. Si Rasmussen raconte comment l’effet Trump a réussi à se produire avant que la critique du racisme structurel de la part de Black Lives Matter ne se conjugue à la contestation du mode de production capitaliste en général, en France il faudrait alors miser sur la combinaison entre contestation sociale, esprit anti-métropolitain et critique écologique, avant que les pouvoirs puissent couper les communications entre ces différentes tendances qui, effectivement, peuvent autant devenir un complexe révolutionnaire ample et doté d’une grande force de frappe qu’être détourné séparément en autant de puissances contre-révolutionnaires.

On ne peut donc se permettre aucun optimisme, et au contraire, comme le disait sagement Benjamin, « organiser le pessimisme » est dans ces moments la seule devise politique raisonnable qui soit. Une nouvelle avant-garde qui conjugue l’ivresse extatique de la révolte et la discipline révolutionnaire doit naître et nous permettre de « sortir ». Le seul art qui compte est celui de la sortie nous disait en effet Marc’O il y a quelques jours, dans un parfait style surréaliste (sur la nécessité d’une nouvelle avant-garde on peut se reporter à un autre récent texte de M. B. Rasmussen, Après le grand refus, sorti non sans raison en même temps que le livre sur Trump). Et je crois que cette fois ce sera une avant-garde qui tourne le dos à l’avenir et dirige son regard vers le bas.

Ce qui est aussi particulièrement important dans le livre de Rasmussen c’est la discussion sur la catégorie de fascisme et son actualité. Balayant tous les faux débats qui vont des déclarations selon lesquelles « le fascisme est revenu » à celles qui affirment qu’il « n’y a aucun Hitler ou Mussolini, aucune chemise brune ou noire qui justifie un tel diagnostic », l’auteur traite le fascisme comme n’importe quel courant idéologique, et par conséquent, au même titre que le socialisme, l’anarchisme ou le libéralisme ont une histoire qui les a modifiés à travers le temps, en plus de présenter des spécificités locales et des façons différentes d’être réprésenté, le fascisme n’est pas non plus réductible à un modèle unique, même pas d’ailleurs pendant l’entre-deux-guerres. C’est pourquoi à la svastika et aux faisceaux de licteur se sont substitués aujourd’hui la casquette de baseball de Trump et les sweats de Salvini, et à la différence des portraits du Chef jadis exhibés dans les bâtiments publics et les défilés, leurs mots et leurs visages sont présents sur les écrans 24h/24. La seule constante historique fasciste paraît être inscrite dans l’appel à une communauté imaginaire, originaire-naturelle, qui s’identifie à la nation et donc au Chef qui la représente, soit en substance un ethno-nationalisme autoritaire qui exprime la volonté, hier comme aujourd’hui, de s’opposer par tous les moyens à l’émergence d’un mouvement révolutionnaire qui en finirait avec le capitalisme.

Au-delà de tout cela et de la profondeur d’analyse sur l’Amérique trumpienne, Rasmussen nous livre une réflexion cruciale sur la question de la démocratie : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie : il émerge, croit et triomphe en son sein même, lorsqu’une crise exige de restaurer l’ordre et d’empêcher la formation d’une alternative révolutionnaire. Le fascisme n’est pas une anomalie, mais une possibilité inhérente à tous les régimes démocratiques » (p.134). Voilà pourquoi toutes les tentatives d’y opposer un front démocratique antifasciste, des libéraux aux anarchistes, sont vouées à la défaite. D’autre part Giorgio Agamben avait déjà noté il y a quelques années que les lois d’exception promulguées par la démocratie qui nous est contemporaine sont encore plus liberticides que celles du fascisme historique, et ce sont les mêmes Trump et Salvini qui n’hésitent pas à se définir comme de fervents défenseurs du système démocratique (grâce auquel, entre autres, ils ont été élus, comme déjà Hitler au temps de la république de Weimar). Et s’il est vrai, comme l’écrivait Mario Tronti, que c’est la démocratie qui a vaincu et anéanti la classe ouvrière, on ne peut comprendre comment il est encore possible aujourd’hui de croire qu’une quelconque démocratie puisse sauver la terre de la catastrophe en cours. C’est pour cela que Rasmussen conclut que la seule alternative au fascisme est celle qui vise une destitution de la démocratie indissoluble de celle du capitalisme.

« Sortir, sortir et encore sortir ! » est notre seul mot d’ordre.

Publié le 10/06/2019

Cette gauche a-t-elle fait son temps ?

Benjamin Konig (site humanite.fr)

 

Les classes populaires, que la gauche est censée défendre, se tournent plutôt vers l’abstention ou le vote RN. Et le mot même de gauche n’attire plus les électeurs. Est-ce la fin de la gauche ? Ou peut-elle se transformer pour renaître ?

Il y a de cela sept ans à peine : à la Bastille et sur de nombreuses places françaises, on fêtait la victoire de « la gauche » à l’occasion de l’élection de François Hollande. Que s’est-il passé pour que la situation soit aujourd’hui si désastreuse ? Un quinquennat de reniements et de trahisons, certes… Mais, avec les dernières européennes, le constat s’est encore assombri : des classes populaires qui s’abstiennent massivement, une jeunesse en grande partie démobilisée, une incapacité à faire le lien entre crise sociale et débouché politique, un clivage trompeur libéraux-nationalistes.

Les questions posées par les résultats des européennes en France conduisent à s’interroger sur le devenir même de la gauche. Si les causes de cette débâcle sont nombreuses et parfois conjoncturelles, l’avenir semble bien sombre. D’autant que ces résultats surviennent après six mois d’une contestation sociale et démocratique majeure : le mouvement des gilets jaunes. Mais cette contestation, en termes électoraux, s’exprime très majoritairement par l’abstention et par le vote RN.

En cumulé, le score des listes se réclamant de la gauche est historiquement bas, totalisant 31 %. Et encore : la campagne d’EELV a été marquée par le ni droite ni gauche imprimé par sa tête de liste, Yannick Jadot. Les eurodéputés EELV pourraient d’ailleurs siéger avec le groupe des libéraux à Strasbourg, et sera sans doute partie prenante de la coalition majoritaire bruxelloise. Loin, très loin de la gauche… « Il nous faut construire une alternative crédible pour conquérir le pouvoir et l’exercer, avançait Yannick Jadot au lendemain des élections. L’écologie est en train de devenir le centre de gravité du paysage politique européen, en tout cas des pays fondateurs. »

Certes, les Verts français ont souvent navigué entre la gauche et le centre libéral, mais la problématique demeure : est-ce la fin de la gauche telle qu’on la connaît ? « La gauche en France n’est pas morte, a réagi la tête de liste PS-PP, Raphaël Glucksmann. Demain, il faudra reprendre notre bâton de pèlerin et chercher enfin à rassembler la gauche. » Ian Brossat, le chef de file du PCF, qui n’a rassemblé que 2,49 % des suffrages malgré une belle campagne, estime que « la gauche est affaiblie et tout est à reconstruire ». Mais sur quelles bases, et avec qui ? « J’ai l’intime conviction que l’avenir passe par l’humilité, le travail collectif, le respect mutuel, le refus de la tentation hégémonique. » Nul n’en a de toute façon la légitimité : ni un PS encore en recul par rapport aux résultats de 2017, ni une France insoumise en très nette perte de vitesse, avec un score décevant de 6,3 % (le même score que le Front de gauche en 2014, qui rassemblait PCF et PG), et dont la proposition de fédération populaire formulée par Jean-Luc Mélenchon à la veille des européennes semble mort-née. Quant à Génération.s, avec 3,3 %, il n’enverra pas non plus de députés à Strasbourg et semble échouer à incarner une gauche alternative entre PS et insoumis. C’est dans ce contexte de fragmentation que les députés PCF et insoumise, Elsa Faucillon et Clémentine Autain, lancent xxxxxxx.

Dans un entretien au magazine « Regards », Olivier Besancenot revient sur les enjeux primordiaux pour la gauche. Et d’abord sur le sens même : « Le mot gauche a un sens parce que historiquement, ça en a un. C’est une notion discréditée du fait des politiques de gauche qui ont été menées et qui étaient en fait des politiques de droite. » Lui, insiste d’ailleurs sur la notion d’unité : « La proposition unitaire a du sens et peu importe qui la mène : tous ceux qui disent qu’il faut apprendre à se reparler et à rediscuter ont raison. Mais il faut le faire sur la base d’une pratique, d’où cette proposition d’une coordination permanente. » La pratique, le terrain, le concret : c’est là qu’il faut repartir.

L’enjeu de la rupture

Actions et mobilisations pour l’urgence climatique, la défense des services publics – grèves et revendications dans les écoles ou les hôpitaux –, ou bien encore sur la mobilisation dans les ports contre les ventes d’armes : autant de secteurs qui font la preuve que les valeurs de gauche sont toujours là. Pourtant, ce qui fait le cœur de la gauche ne semble pas trouver de voie dans les urnes, comme le résume la députée PCF Elsa Faucillon dans un texte posté sur Internet : « Alors que le mouvement social et culturel offre une version riche de la vie démocratique, les urnes en livrent une version réduite et appauvrie. Cette déconnexion est précisément le problème. » Clémentine Autain plaide, elle, pour que la gauche politique « s’ouvre sur la société, les citoyens, les syndicats, les intellectuels, les associations ». Benoît Hamon, dans la même veine, souhaite « des initiatives des mouvements politiques, sociaux et citoyens qui veulent réinventer le projet de la gauche ». Quant à Olivier Faure, premier secrétaire du PS, il appelle dans un entretien au « Monde » à la « constitution d’une structure qui porte l’ensemble de la gauche et de l’écologie » et fait le constat d’une « gauche fragmentée qui apparaît comme faible alors que, rassemblée, elle aurait été la première force politique en France ».

Rien n’est moins sûr : outre que les attelages de partis agglomérés sont loin d’attirer les électeurs, la question de la ligne et des idées politique demeure. À cet égard, il est frappant de constater que le retour du PSOE en Espagne, comme du PS portugais, se fonde sur un tournant à gauche de leur ligne politique, après des années de reniement social-libéral. Comme le résume Ian Brossat, « soyons clairs : cette reconquête des cœurs et des esprits ne sera possible sans la rupture avec le libéralisme. » Ce que l’essayiste et ex-militant d’Attac Aurélien Bernier, auteur avec le collectif Chapitre 2 de « la Gauche à l’épreuve de l’Union européenne » (Éditions du Croquant, 2019), résume ainsi : « C’est dans le programme et les propositions que les choses se jugent. » Pour lui, ce qui peut contribuer à ce que la gauche retrouve de la vigueur, c’est précisément « ce principe fondateur : la défense des classes populaires contre les privilégiés. Il faut le défendre et l’affirmer. Il faut une ligne de démarcation claire, notamment avec la social-démocratie, qui ne défend plus ce principe ». Selon lui, « le débat de fond, de programme, doit primer sur le débat stratégique : le rapport à l’Union européenne, l’affrontement avec les grandes puissances financières, la question de la nationalisation sont plus importants que de savoir s’il faut être populiste ou bien brandir l’étendard de la gauche ».

Quel clivage ?

Le débat entre stratégie populiste et clivage traditionnel droite-gauche est également un des enjeux, d’autant que LaREM est désormais clairement marquée à droite, comme le démontre son électorat lors des européennes (lire p. 15). La France insoumise est tiraillée entre ces deux stratégies, d’autant que ses alliés en Europe connaissent une même érosion, à l’image de Podemos (11 % des voix en Espagne).

« Rester dans le vase clos des gens qui se disent de gauche, c’est petit bras », a estimé Raquel Garrido, alors que, à l’inverse, la députée insoumise Clémentine Autain estime que « le ressort de la stratégie populiste, le choix entre “eux” et “nous”, tout cela a fait long feu ». Dans « Libération », elle exhorte au contraire à « s’ouvrir, parce que ça se passe dehors. La gauche, c’est les gens qui aident les migrants, c’est le personnel hospitalier qui lutte, c’est la jeunesse des quartiers… Il y a une déconnexion entre les politiques et la réalité sur le terrain ».

Dans un entretien au « Monde », Christophe Aguiton, auteur de « la Gauche du XXI e siècle » (La Découverte, 2017), revient notamment sur ce débat : « La gauche n’a pas disparu dans ce pays (…) et les divisions de la gauche préexistaient bien avant les élections européennes », mais il estime toutefois que « se réclamer de gauche après le quinquennat Hollande est compliqué ». Au-delà de cette simple question du clivage droite-gauche ou de la stratégie populiste, Christophe Aguiton insiste sur un point : « Un besoin tangible de refondation d’une pensée doctrinale. Celle-ci est en train d’émerger sur les questions écologiques, les biens communs, et sur tout ce qui permet à la société de s’exprimer sans passer par des structures étatiques. »

Il est indéniable que le clivage trompeur « libéraux-nationalistes », installé à la fois par LaREM et le RN, ait progressivement gagné une partie des esprits. À cet égard, ces élections ont conforté le RN dans un vote de protestation, le fameux « référendum anti-Macron ». Pour la gauche, cette fausse opposition est mortifère, mais la reconstruction ne peut s’épargner un débat de fond, sans quoi les municipales, dans neuf mois, pourraient bien n’être qu’une nouvelle étape du recul des valeurs mêmes de la gauche. Et bien que la question des alliances soit posée, elle ne peut l’être qu’en termes électoraux : « Il y a un besoin de refondation doctrinale pour toute la gauche, ajoute Christophe Aguiton. Ce qui implique de retravailler ensemble. Si on repart dans cet état d’émiettement, le désastre est garanti. »

Comme le résume Ian Brossat, « cette gauche que nous devons, que nous allons reconstruire doit placer au cœur de son projet la justice sociale et l’urgence écologique ». Dans une période de forte contestation sociale et démocratique et de répression violente de la part du pouvoir, la tâche est immense : se réinventer ou disparaître.

Benjamin König

Publié le 09/06/2019

Contre-analyse des dernières élections européennes

Par Daniel Vanhove

(Site mondialisation.ca)

Difficile pour toute analyse des élections européennes du dernier week-end de mai d’aborder les résultats sans tomber dans le travers d’une approche aux couleurs plus nationales que strictement européennes. A suivre les médias – presse, radio, télé – tout observateur a pu s’en rendre compte. Et le plus cocasse lors de ces élections dites ‘européennes’ en est leur interprétation par les ténors politiques eux-mêmes. La plupart d’entre eux se sont poussés au-devant de la scène sur base de leur politique nationale, et au soir des résultats même s’ils ont perdu des points, comme le président Macron, ils l’évaluent comme un blanc-seing pour poursuivre leur politique pourtant décriée par les urnes.

Sans aborder le cas de chacun des pays qui constituent l’UE, je n’en prendrai que quelques-uns pour illustrer mon propos. De manière globale, si l’on constate une augmentation générale de participation des électeurs, celle-ci reste marquée par une abstention majeure – près de 50% des citoyens européens se sont abstenus – soit, un électeur sur deux, ce qui en dit long sur l’intérêt que les citoyens portent à une institution dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Et au vu des résultats, cela en dit long également sur la notion de « démocratie » dont je parlais dans mon précédent billet (https://www.mondialisation.ca/avant-les-elections-dans-lue-arret-sur-la-notion-de-democratie/5633570). 

Ainsi, un parti et/ou un candidat qui se proclame vainqueur en arrivant autour de 20% des voix sur 50% de participation implique qu’environ 10% d’électeurs imposent leurs choix aux 90% des autres. En termes de « démocratie », c’est effectivement brillant !

A ce stade, je rappelle aussi qu’il n’existe pas un ‘peuple européen’, quoi qu’en prétendent certains ‘eurolâtres’ qui veulent à tout prix s’en persuader. De façon très prosaïque, sans même aborder la question des 24 langues officielles (!) reconnues dans l’UE, comment par exemple, penser qu’un Lituanien ait les mêmes repères qu’un Portugais ou qu’un Finlandais se reconnaisse dans les critères d’un Chypriote ou d’un Maltais ?! Bonne chance à ceux qui tentent d’y croire ! 

N’est qu’à voir à l’intérieur de certains Etats les dissensions qui animent parfois leurs citoyens (en Espagne avec les Catalans et les Basques contre l’Etat central ; en Belgique entre les Wallons et les Flamands avec l’épineuse question de Bruxelles ; en Italie entre ceux du Nord et du Sud ; sans oublier l’Irlande où les tensions restent à fleur de peau ; ni la France où la Corse n’est pas en reste, etc… dans une liste où les particularités régionales ne manquent pas d’exacerber les tensions)… sans aborder l’épineuse question du Kosovo imposé à la Serbie, au cœur de l’Europe et qui pourrait à tout moment déstabiliser la région et ses voisins ; ni de l’ombre de l’Ukraine dont les mêmes cinglés voudraient la rattacher à l’UE comme ils l’ont fait avec empressement avec les pays de l’Est, plus en conformité avec l’agenda de l’OTAN qu’avec celui des citoyens européens, pourtant premiers concernés et plus que réservés sur la question. 

Par ailleurs, l’augmentation relative de participation dont on nous a parlé s’explique en partie par le fait que dans plusieurs Etats étaient organisés des scrutins régionaux voire nationaux, comme en Belgique, Espagne, Grèce, Irlande, Lituanie et Roumanie. Si ces scrutins intérieurs n’avaient pas été couplés aux élections européennes, on peut raisonnablement penser que l’abstention à ces dernières eût été plus forte.

Mais soit, que peut-on malgré tout retenir de ces élections ? Que dans la majorité des cas, ce que l’on observe de manière nationale se répand comme une tache d’huile : l’Europe vire à droite toute et la plupart des pays semblent opter pour un repli sur soi. Les partis qui l’emportent sont souvent ceux qui ont prôné une autre Europe, moins ouverte, plus nationaliste, quand ce n’est pas une sortie de celle-ci. En effet, les plus gros scores sont réalisés par les responsables politiques qui n’ont cessé de critiquer la politique européenne menée jusqu’à présent, et pour preuve, la chute des deux partis majoritaires au Parlement européen que sont le PPE (Parti populaire européen) et le S&D (Sociaux-Démocrates) furieux adeptes d’un libéralisme débridé, qui perdent ensemble plus de 50 sièges et n’ont plus la confortable majorité qui était la leur.

Les technocrates peuvent bien se féliciter d’une meilleure participation à ces élections et trompeter que ‘les peuples européens’ sont plus que jamais attachés à l’idée d’Europe, en fait elles consacrent exactement le contraire, à savoir le rejet des électeurs de l’Europe qui leur est proposée. Après ces élections, les eurosceptiques devraient donc être plus nombreux au sein du Parlement européen. Que ce soit en Grande-Bretagne où le parti de N. Farage culmine et entérine donc un Brexit que le parti de Th. May tentait par tous les moyens d’empêcher avec l’interminable mauvais feuilleton que l’on a vu ; que ce soit en Pologne où le PiS conservateur rejette nombre de directives européennes au point que le pays se fait régulièrement remonter les bretelles par les responsables de Bruxelles ; que ce soit l’Italie avec la victoire de M. Salvini qui défie la politique d’austérité de l’Europe à chaque occasion et risque de se voir imposer des mesures disciplinaires pour non-respect des normes budgétaires ; ou de la Hongrie avec le triomphe du parti de V. Orban, qui défie lui aussi nombre de directives, sans parler de la France où le RN dépasse le parti du président en place, et ainsi de suite…

La leçon à retenir de ces élections est donc un mouvement de rejet de cette Europe au profit d’un repli national identitaire bien à droite. A force de ne pas entendre la volonté et les souhaits des citoyens, quoi d’étonnant à ce que ceux-ci choisissent les partis les plus réticents à une Union Européenne dans laquelle ils ne se reconnaissent pas tant leurs acquis sociaux sont lentement mais sûrement détricotés ? Le meilleur exemple en est le ‘Brexit’… qui pourrait à terme, faire des émules.

Un arrêt cependant sur le cas de la France, pour pointer le peu de conscience et de lucidité politique de l’électorat, et la manipulation grossière dont il est l’objet. Plusieurs enquêtes ont tenté de déterminer quel était le profil des électeurs du FN/RN de M. Le Pen. Et il semble que bon nombre des forces de l’ordre – police, gendarmerie, armée, CRS, … – y soient favorables. Certains ‘Gilets Jaunes’ – dont deux listes se présentaient à ces élections avec à peine 1% de votes – se sont ouvertement déclarés sympathisants du FN/RN et se heurtent donc de face lors des manifestations hebdomadaires, à ceux qui se trouvent du même côté qu’eux dans l’isoloir. Quelle farce ! Pour une analyse plus détaillée des votes français, en fonction de la classe sociale, lire : https://lemediapresse.fr/politique/elections-europeennes-un-vote-de-classe-avant-tout/

L’un des problèmes majeurs de l’Europe, est qu’en-dehors de rares cas – Espagne, Portugal – les ‘gauches’ nationales européennes n’existent quasiment plus. Elles ont lentement glissé au centre, par de minables calculs électoralistes et de malheureux compromis – pour ne pas dire ‘compromissions’ – avec pour résultat leur effondrement dans nombre de pays européens au profit d’une droite plus dure, plus nationaliste, souvent raciste et tendant vers l’extrême. 

Dès lors que les soi-disant ‘partis de gauches’ ont entériné la privatisation de tous les secteurs de l’économie, reprenant en chœur le mensonge des « Etats désargentés », les citoyens ont malgré eux assisté au fait que même l’information se privatise avec les résultats que l’on sait : en France les médias sont aux mains d’une poignée de milliardaires qui font donc passer l’info qui convient le mieux à leurs affaires. En Italie, S. Berlusconi avait fait pareil. On en a vu l’imposture après quelques années.

A force de répéter sans discontinuer des mensonges sur les ondes, ceux-ci rentrent lentement dans l’inconscient collectif et devient ‘vérité’. C’est une technique vieille comme le monde qui fait toujours recette. D’autant plus aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la surinformation. Or cette info est complètement fausse : les Etats sont désargentés par la faute de leurs choix. S’ils voulaient vraiment récupérer l’argent là où il coule en abondance, ils devraient s’en prendre aux paradis fiscaux où des milliards sont recyclés, y compris l’argent le plus sale qui soit. Le problème est que les responsables devraient sans doute s’en prendre à leurs pratiques personnelles… ce qui ne leur convient pas vraiment.

Ensuite, ils devraient arrêter leur fuite en avant de guerres qu’ils alimentent loin de chez eux, mais qui les ruinent. Voyez les budgets des Ministères de la Défense qui en réalité s’appuient là-aussi sur des mensonges. Non, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, la Palestine, le Yémen, le Soudan, l’Iran, la Russie, la Chine, la Corée du Nord ne nous menacent pas, bien au contraire, par nos méthodes néocoloniales beaucoup de ces pays participent, malgré eux, à notre propre confort. Mais le lobby de l’armement agite des menaces inexistantes sur base de ‘fake news’ répétées, là aussi en boucle, dont on finit par voir l’imposture. En attendant, nos Etats ‘ruinés’ multiplient taxes et impôts pour financer ces budgets guerriers au profit d’une poignée de nantis qui s’engraissent sur les cadavres d’innocents, bien éloignés de leurs lieux de vie !

Cette orientation débridée vers un libéralisme à tout crin, sans prendre garde aux effets collatéraux d’élus se liant de la sorte aux principaux acteurs financiers – puisque là aussi, les campagnes électorales voient affluer des donations privées – est d’une dangerosité extrême : vous voulez notre argent, faites tourner nos usines, et de préférence à moindre coût. Si la boucle semble ainsi bouclée, ces politiques mettent véritablement la vie de tous les citoyens en danger. Parce qu’à terme, la réponse des pays que ces politiques dévastent finira par nous revenir en pleine figure. 

Ce n’est pas un scénario pessimiste, c’est ce que l’Histoire nous enseigne. Mais comme le résume très justement Bruno Guigue : « Avec le totalitarisme dans les médias, difficile d’avoir la démocratie dans les urnes ». 

Fait à noter : cette droite dure qui s’affirme ouvertement a la particularité d’être en parfaite symbiose avec l’actuel gouvernement du régime d’apartheid israélien. Ce qui d’une part, illustre l’esprit qui anime ce beau monde, et d’autre part présage que rien ne sera fait au niveau européen pour empêcher l’occupant sioniste qui se sent, avec l’appui inédit du gouvernement de D. Trump, les coudées décidément franches pour poursuivre le démantèlement de ce qui reste de la Palestine historique.

Les analyses de ces ‘euroïnomanes’ proclamés sont donc étranges voire amusantes à lire, avant de devenir sans doute dramatiques dans le quotidien des citoyens qui par manque de lucidité et de réflexion se seront fait berner, une fois de plus !

Daniel Vanhove

 

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Daniel Vanhove, Mondialisation.ca, 2019

 

Publié le 08/06/2019

Garrido - Jadot : le populisme contre la gauche

Par Etienne Sandoz, Pablo Pillaud-Vivien  (site regards.fr)

 

Certains gagnent, d’autres perdent mais en ce moment, ils ont la même obsession : les écolos et les insoumis s’en prennent à la gauche pour viser l’hégémonie. Une stratégie à risque.

Les élections européennes passées, le débat stratégique à gauche redémarre sur les chapeaux de roues. C’est dire que ce scrutin n’a rien résolu de la crise à gauche. Dans l’espace social-démocrate, Place publique a perdu son pari de rassembler autre chose que les restes du Parti socialiste. Quant au PCF, he is NOT back. L’exploit de La France insoumise en 2017 semble loin. Une plus ample réaction de Jean-Luc Mélenchon est attendue, mais, à en entendre les députés La France insoumise Danièle Obono ou Eric Coquerel, rien à signaler, circulez, y’a rien à voir. Se remettre à travailler est la seule option envisagée après l’échec, avoué douloureusement.

Yannick Jadot, lui, est heureux de sa place sur le podium derrière l’infernal duo Marine Le Pen/Emmanuel Macron, et il se sent pousser des ailes, mais surtout des ambitions. Le choc des résultats s’estompe et sortent les premières réactions. Aux premiers rangs : Raquel Garrido, l’insoumise devenue chroniqueuse télé, mais bien décidée à revenir dans l’arène, et ledit Yannick Jadot, tous deux dans les starting-blocks. En politique, mieux vaut jouer un coup d’avance quand l’horizon est trouble. Ces deux-là que tout semble opposer sur le fond, font pourtant un plaidoyer commun pour le « ni droite ni gauche ». L’une s’en sert pour tenter rassembler au-delà des frontières idéologiques, l’autre pour s’installer au centre mais les deux le font, de facto, contre la gauche.

L’hybris populiste

Raquel Garrido n’en démord pas. Après le succès de son passage dans la Midinale de Regards, elle enfonce à nouveau le clou dans Marianne. Le souverainisme et le dégagisme sont l’unique avenir de La France insoumise. Cette dernière se doit d’imposer sa « summa divisio » chère, si on la suit, à Ernesto Laclau. Abandonner la gauche pour un projet souverainiste qui mobiliserait largement en dehors des appartenances partisanes et des cohérences idéologiques qui ont fait la gauche et la droite des années durant.

Pour s’en convaincre, elle enchaîne alors les contre-vérités et les vœux pieux. Lorsqu’elle annonce par exemple que « La France insoumise, contrairement aux partis de gauche traditionnels, a refusé le cadre de la Ve République », on ne peut que lui rappeler que la VIème République était revendiquée par le PS (et notamment par Arnaud Montebourg) dès 2002. On la retrouvait aussi dans le programme de la communiste Marie-George Buffet, sans compter celui de Jean-Luc Mélenchon en 2012 avec le Front de Gauche, et même celui de Benoît Hamon en 2017. Plus loin, elle revient ensuite sur son obsession pour « les abstentionnistes, les votes blancs et nuls, les dégoûtés de la politique, les nostalgiques d’une droite classique chassée des seconds tours des scrutins » qui semblent, pour Raquel Garrido, représenter la solution à tous les problèmes.

Selon l’Insee pourtant, il est important de rappeler que l’abstention totale n’est que de 14%, si l’on s’en tient à l’année 2017. En effet, 86% des Français et des Françaises ont voté à au moins un des quatre tours de cette année-là (soit à l’un des deux tours de l’élection présidentielle et ou des élections législatives). Bref, ils ne représentent ainsi qu’un faible vivier électoral. Mais qu’importe, ça fait toujours populaire de parler de ceux qui ne votent plus ! Et que dire du potentiel chez les électeurs de droite ? Ils représentaient, en 2017, de 2 à 4% chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, c’est-à-dire presque rien mais quand on ne veut pas voir... On nous rétorquera que la campagne n’était sans doute pas assez souverainiste !

Un bouc-émissaire : la gauche

Ce que Raquel Garrido ne veut en vérité pas voir, c’est que la candidature de Jean-Luc Mélenchon a été portée par la déception du hollandisme et parce qu’il était le choix plébiscité par la gauche. Et d’ailleurs, si l’on pose la question « qui est Jean-Luc Mélenchon ? » en dehors des petits cénacles qui suivent de près la politique, qui peut honnêtement répondre autre chose que « un homme politique de gauche » ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon était d’ailleurs, en 2017, majoritairement composé de personnes se positionnant à gauche : 72% des personnes se déclarant « très à gauche » l’ont choisi en 2017, ainsi que 53% de ceux et celles se présentant comme étant « à gauche » ou encore 30% de ceux et celles s’estimant « plutôt de gauche » Chez les électeurs « sans sympathie partisane », la pénétration électorale de Jean-Luc Mélenchon est de 16,4% soit en dessous de sa moyenne dans l’électorat (19,6%). De même chez les « ni de droite ni de gauche », 16 et 19%, pas franchement saillant ! La droite et la gauche, un peu trop vieux monde ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon est pourtant un de ce qui estime le moins que « le clivage gauche/droite n’est plus pertinent et doit être dépassé », avec 57% de réponses positives contre 66% dans la moyenne de l’électorat, 83% chez les électeurs de Macron, et 70% chez ceux de Marine Le Pen. Quant aux motivations du vote, aucune doute sur leur appartenance partisane, dans l’ordre : hausse des salaires et du pouvoir d’achat, lutte contre la précarité, santé, environnement et défense des services publics. Mais Raquel Garrido de dire en substance dans la Midinale de Regards que « La France insoumise pêche parce qu’elle a trop à dire déjà sur le social, l’environnement, le droit des animaux »...

Le mythe de la composition de l’électorat de La France insoumise

Finalement, Raquel Garrido fait deux erreurs majeures. Elle estime d’abord assez rapidement que, suite à l’érosion du socle de gauche de Macron, Jadot en fut le réceptacle naturel déclarant que « ces votes ne seraient pas venus à La France insoumise ». Que dire alors des 21% d’électeurs de Macron qui ont hésité à voter Jean-Luc Mélenchon en 2017 ? Alors que Macron rodait sur les terres de la droite, au contraire, ces votes auraient pu se porter sur La France insoumise, si elle avait choisi d’endosser sa place à gauche. Déçus de la continuité des politiques néolibérales, ces électeurs et électrices ne pouvaient-ils pas être convaincus ? Trop CSP+ sans doute... Faut-il alors rappeler que ces mêmes CSP+ composaient 49,9% du vote Mélenchon en 2017 ? C’est comme si Raquel Garrido était à la recherche d’un électorat qui n’existait que dans ses rêves.

Encore plus loin dans la politique fiction, elle pense également que la social-démocratie est morte, enterrée avec le vieux monde, alors que sa proposition souverainiste est sans doute le plus grand risque pour la faire renaître. L’extrême dispersion de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon de 2017, notamment en faveur d’EELV (17%), montre en effet que, loin d’être acquis, ces électeurs de gauche peuvent repartir, ne pas adhérer au discours uniquement dégagiste entamé par Jean-Luc Mélenchon, décidé, du moins, pendant la séquence gilets jaunes, à se couper de la gauche. On ne fidélise pas ses électeurs en tournant le dos à leurs repères politiques et idéologiques. L’hybris populiste mal aidé par les presque 20% de 2017 s’engage donc dans un pari dangereux pour la suite du combat.

L’hybris que l’on n’avait pas venu venir

Quant à EELV, depuis le 26 mai la formation écologiste fait dans le triomphalisme : avec 12,6% aux élections européennes et quelque 3 millions de voix, Yannick Jadot se voit déjà à la tête de l’Etat : « Nous voulons conquérir et exercer le pouvoir ». Aux élections européennes de 2009, les écologistes avaient réalisé 16,28% des voix et près des 3 millions de voix, ce qui n’empêcha pas Eva Joly d’en faire 2 millions de moins à la présidentielle en 2012 avec ses 2,31%.

Yannick Jadot veut y croire. Son moment, c’est sans doute maintenant alors que son thème de prédilection domine la scène politique. Les écologistes ont souvent, par tradition et par culture, renâclé à l’idée de s’identifier à gauche. L’écologie devait tracer son chemin pour s’imposer et devenir centrale, sans se soucier du dualisme qui composait la scène politique. Marginalisée, vue comme un sujet secondaire, l’écologie ne le sera probablement jamais plus. Reste que la bataille sur son contenu est ouvert. Même les plus retardataires semblent s’y mettre, que ce soit du côté du Rassemblement national ou à droite. Quelle stratégie donc pour les écologistes ?

Dans son interview au Monde du 5 juin 2019, Yannick Jadot se rêve en leader « d’une nouvelle espérance ». Mais, surprise ! Jadot fait du mauvais Mélenchon. Son but : « sauver le climat et pas les vieux appareils » car « les jeunes ne nous ont pas donné mandat pour nous asseoir autour d’une table avec Olivier Faure, Benoît Hamon et Fabien Roussel ». Encore quelques secondes et il aurait pu parler de « tambouilles ». On verra bien aux municipales où les écologistes ont souvent survécu au moyen d’accords multiples, sans parler d’un passage au gouvernement sous Hollande ! Une chose est sûre, « je ne participerai pas à un rafistolage du paysage politique du XXe siècle », annonce celui à qui certains ont décerné la première place à gauche. Quelle responsabilité ! Mais voilà qu’après La France insoumise, les écolos ont chopé le virus de l’hégémonie !

La technique de la terre brûlée pour mieux rassembler

Et celui qui appelle à rassembler EELV, les animalistes et la liste Urgence écologie ne lésine pas sur ses mots : le rassemblement se fera autour de son projet, « que chacun fasse son aggiornamento ». L’hybris verte mâtiné de populisme se lance à toute vapeur dans les mêmes écueils que la galaxie insoumise. Pour Yannick Jadot, Génération.s et La France insoumise « ne sont pas des partis écologistes ». Les militants de Générations et les insoumis sont cependant les bienvenus pour rejoindre le mouvement. Ce message sectaire n’est cependant « ni de l’arrogance ni du mépris ». C’est mal parti pour véritablement rassembler à terme les électeurs – de gauche comme d’ailleurs...

Yannick Jadot veut sans doute d’abord récupérer l’hémorragie du flanc gauche de Macron. Dont acte. Mais jouer du « ni droite ni gauche » macronien a aussi un coût. Il ne faut pas oublier que les jeunes (les 18-35 ans), dont il est si fier d’avoir suscité l’attention, avaient placé en tête de leur vote de 2017 un certain Jean-Luc Mélenchon. Le degré de radicalité observé chez les manifestants pour le climat pourrait d’ailleurs rentrer en conflit avec son ambiguïté réelle sur la question de la rupture avec le libéralisme – ou avec l’économie de marché. Le député européen se dit pour le libre-échange à condition de ne pas abuser du dumping social et fiscal. Un peu ne fait pas de mal ? S’il n’a pas d’opposition avec l’économie de marché, il risque par contre d’avoir du mal à convaincre ceux et celles pour qui l’écologie politique rime avec une rupture profonde avec le système économique actuel. Existe-t-il donc un espace politique entre Macron et Mélenchon, pour un populisme vert ? Pour le moment, s’il peut échapper à un positionnement gauche/droite, il n’échappera pas à la nécessité de trancher sur son rapport au capitalisme.

En attendant, EELV doit son succès autant à la gauche qu’à l’hémorragie macroniste. Il rencontre en effet le succès chez 17% des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui ont voté aux européennes, chez 26% de ceux de Benoît Hamon, et 20 % des électeurs de Macron. Il existe d’autant plus un potentiel à gauche, que les premiers décrochages du bloc macroniste se sont fait chez les sympathisants de gauche. Difficile de savoir, si Yannick Jadot trouvera l’équilibre sur un temps plus long que la campagne européenne. D’autant que la temporalité du vote de son électorat n’a rien de rassurant pour lui, 16% de ses électeurs se sont décidés à voter pour sa liste seulement dans la dernière semaine et 15% le jour du vote !

La gauche est morte, vive le populisme ?

On l’aura compris, le concept à abattre, pour une partie de la France insoumise comme pour une partie d’EELV, c’est la gauche. L’énigme de 2017 reste entière et l’on ne saura jamais vraiment si c’est parce que Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas revendiqué de gauche qu’il a réussi à attirer ses électeurs. Mais force est de constater que tirer à boulets rouges sur elle n’a pas marché pour La France Insoumise et risque de coûter cher à Jadot à l’avenir.

Le populisme revendiqué par Raquel Garrido ne rend d’ailleurs pas hommage à Ernesto Laclau ni à Chantal Mouffe. Il est finalement confondu avec l’imaginaire jacobin au travers de la volonté d’engager une révolution citoyenne comme moyen de la souveraineté du peuple. Les théoriciens du populisme mettaient en garde contre ce concept de révolution dans l’imaginaire de gauche qui « implique un caractère fondationnel de l’acte révolutionnaire, l’institution d’un point de concentration du pouvoir depuis lequel la société pourrait être "rationnellement" réorganisée. C’est là une perspective qui est incompatible avec la pluralité et l’ouverture qu’une démocratie radicale requiert. »

Ainsi, peut-être doit-on préférer la pluralité des réalités populaires à l’unilatéralisme souverainiste pour construire une alternative à la société marchande totale que propose le gouvernement. Et, si le souci des deux penseurs du populisme a toujours été de fédérer, à tort ou à raison, le peuple dont l’identité politique est nécessairement plurielle, jamais n’a-t-on vu, sous leurs plumes, d’invitation à considérer comme des ennemis politiques de potentiels alliés dans la conquête du pouvoir et l’avènement d’un projet émancipateur de gauche. Si Raquel Garrido et Yannick Jadot jouent contre la gauche finiront-ils par comprendre qu’ils jouent aussi contre leur camp ?

 

Pablo Pillaud-Vivien et Etienne Sandoz

 

Publié le 07/06/2019

« Il y a eu une mésinterprétation par La France insoumise du vote de 2017 »

par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

19,58%... 11,03%... 6,31%. En deux ans, La France insoumise a vu ses résultats électoraux chuter. Pourquoi ? Comment ? Où sont passés les sept millions d’électeurs de « JLM 2017 » ? Quel rapport entre la ligne politique et l’électorat ? Éléments de réponse avec Rémi Lefebvre et Mathieu Gallard.

Dimanche 26 mai, après des semaines de sondages annonçant La France insoumise (LFI) proche voire au-delà des 10%, le résultat des urnes est sans appel : 6,31%. Tout juste 25.000 voix devant le Parti socialiste emmené par Raphaël Glucksmann. C’est ce qu’on appelle une douche froide. Pour la plupart des insoumis, cette déconvenue électorale s’explique par la ligne. Mais c’est là que le bât blesse. De quelle ligne parle-t-on ? Dans la Midinale de Regards, le 28 mai dernier, Raquel Garrido arguait : « La ligne Autain a été mise en œuvre lors de cette élection européenne. Et elle a pris 6%. »

La ligne, la ligne… Quelle est-elle la ligne ? A-t-elle changé entre 2017 et 2019 ? Que s’est-il passé pour que LFI flirte tout juste avec le score du Front de gauche des européennes de 2014 (6,33%), là où chacun espérait voir plutôt celui de la présidentielle de 2017 (19,58%) ou, au pire, celui du premier tour des législatives (11,03%) ? Et, finalement, quel est le lien (et l’écart) entre la ligne affichée et le comportement de l’électorat ?

Mathieu Gallard est directeur d’études à l’institut Ipsos. Rémi Lefebvre est professeur de Sciences politiques à l’Université de Lille et membre de la GRS.

Regards. La gauche, aux élections européennes de 2019, peine à atteindre les 20% des suffrages – 32% si l’on compte EELV. Comment qualifieriez-vous l’état de la gauche ?

Mathieu Gallard. Si on prend toute la gauche – et je pense qu’il faut compter EELV, car leurs électeurs se disent de gauche – on est à environ un tiers de l’électorat. C’est plus que lors de la séquence présidentielle/législatives de 2017 où on était à 25%. Et ça n’est pas fondamentalement beaucoup plus bas que pour les élections intermédiaires sous Hollande, où on tournait autour de 36-38%. En 2019, on a donc une gauche qui a récupéré une partie de ses électeurs captée par Macron en 2017. Mais tout ceci reste catastrophique d’un point de vue historique. Avant 2012, si la gauche tombait sous les 40% on considérait que c’était très mauvais.

Rémi Lefebvre. On ne peut pas raisonner en agrégats de bouts d’électorat. 32%, là, on additionne les carottes et les navets. Le problème, c’est qu’on devient ventriloque après une élection : on fait parler les électorats et il y a dans les interprétations avancées beaucoup de spéculations qui sont en général conforment aux intérêts, aux projections de celui qui interprète. Les électorats sont de plus en plus volatiles et fragiles. On peut même se demander si la notion d’électorat existe encore. Les logiques de vote utile ou stratège minent la cohésion des votes collectifs qui sont de plus en plus hétérogènes. Quant aux européennes : il n’y a que 50% de participation et on universalise ces élections comme si elles avaient la même signification qu’une présidentielle. Leur portée politique est à nuancer. Les représentations de la gauche ne peuvent être construites sur un scrutin de second ordre comme celui là.

« L’électorat de JLM 2017 est parti dans toutes les directions à gauche aux européennes »

A la présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon avait obtenu 19,58% des suffrages. Deux ans plus tard, LFI est à 6,31%. Que s’est-il passé ?

MG. Ce n’est pas un score très étonnant si on regarde ce que faisait LFI (ou avant le Front de gauche) lors des élections intermédiaires. Sous le mandat de Hollande, que ce soit pour les européennes, régionales, départementales, etc., ils naviguaient entre 6 et 8%. Alors qu’à la présidentielle de 2012, Jean-Luc Mélenchon avait fait 11,1%. Quand l’élection est très personnalisée, comme la présidentielle, et que LFI est portée par Jean-Luc Mélenchon, qui est une figure charismatique et populaire à gauche, il fédère l’électorat de gauche et ça porte LFI. Sinon, il y a une plus forte dispersion de cet électorat. L’enjeu pour LFI à chaque élection intermédiaire, c’est de fidéliser son électorat. Mais ça ne fonctionne pas vraiment. De plus, parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017, il n’y a que 45% de votants aux européennes. Ce sont ceux qui se sont le plus abstenus.

RL. On voit bien qu’une bonne partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon se sont abstenus ou sont partis chez les Verts. Il y a à la fois une défection et une migration électorale. La question est de savoir pourquoi ? Parce que son électorat a pensé que la proposition de l’offre LFI n’était pas satisfaisante ou trop confuse ? Est-ce qu’il a jugé qu’il n’était pas opportun de se déplacer parce que, au fond, il n’y avait pas d’enjeux majeurs, que le scrutin n’était pas essentiel ?

Entre 2017 et 2019, quelle a été la « fluidité » de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon au sein du « bloc de gauche » ?

MG. Disons que c’est particulier à gauche parce qu’il y a beaucoup de listes. On a bien vu que son électorat de 2017 est parti dans toutes les directions à gauche, se dispersant sur cinq listes. Il n’y a qu’un gros tiers qui est resté, les autres sont partis notamment chez les écologistes et les communistes, mais aussi au PS et à Génération.s. Mais on constate la même chose pour l’électorat de Benoît Hamon. Beaucoup d’électeurs de gauche se considèrent d’abord « de gauche » avant de se dire « socialiste », « écologiste », « communiste » ou « insoumis ». Ils font leur choix parmi la gauche en fonction des personnalités des candidats, des enjeux de la campagne, etc. Les électeurs de gauche n’ont pas vraiment de préférence très forte entre les différents partis de gauche. C’est la même chose à droite, mais il y a moins de listes sur lesquelles s’éparpiller.

« La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI. »

A en croire certains cadres de LFI, cette quatrième place en 2017 était due à leur stratégie « populiste », et le mauvais résultat des européennes à l’abandon de cette stratégie. L’électorat est-il si sensible aux stratégies politiques ?

MG. En 2017, Jean-Luc Mélenchon a fait une OPA sur la gauche, enfin, sur une partie de l’électorat de gauche. C’était un électorat de classes moyennes inférieurs, de fonctionnaires, de salariés, etc. Un électorat classique de gauche. Il faisait 19% chez les cadres, 22% chez les employés, 23% chez les professions intermédiaires et 24% chez les ouvriers. Mais les catégories populaires, les ouvriers, n’y étaient pas sur-représentés. Le parti qui bénéficie de cet ancrage populaire, c’était et ça reste le RN. Marine Le Pen faisait 32% chez les employés et 37% chez les ouvriers. Aux européennes, ça n’a pas vraiment changé. LFI a reculé dans son électorat de 2017, sans gagner au sein des catégories populaires. Ils ont fait 11% chez les employés et 7% chez les ouvriers. Là encore, le RN fait 27% chez les employés et 40% chez les ouvriers. La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI.

RL. Est-ce que les gens votent sur une ligne ? Il y a un tropisme, un ethnocentrisme de classes politisées, un peu intellos, à projeter leurs catégories de pensées sur celles de l’électeur. Les débats de lignes politiques et de positionnements échappent à une très large partie des électeurs, ça ne les intéresse pas ou ils ne les maîtrisent pas. Ce qu’on peut dire c’est qu’il y a eu une mésinterprétation par LFI du vote de 2017. Jean-Luc Mélenchon a considéré qu’il était propriétaire des électeurs de la présidentielle – comme Yannick Jadot est en train de le faire avec ses 13% aux européennes. Il surestime la cohérence de ce vote et sous-estime le fait qu’il s’agit dans une large mesure d’un électorat de gauche assez classique. Or, comme l’a très bien analysé Bruno Cautrès dans Le Vote disruptif, le vote Jean-Luc Mélenchon de 2017, c’est trois choses : 1/ le vote des communistes et de la gauche radicale. 2/ les déçus du hollandisme. 25% des électeurs de Hollande 2012 ont voté Mélenchon 2017 (et 40% des électeurs écolos). 3/ une toute petite partie d’électorat populaire qui va au-delà de ces groupes. LFI a rallié en 2017 les électorats des partis de gauche, pas les partis de gauche, qui se sont autodétruits. Tout ça dans un contexte particulier où il était la seule alternative après l’implosion du PS, la désignation de Benoît Hamon à la primaire, la déshérence du PCF et le choix des écolos de s’aligner derrière Hamon. Que ce soit en 2017 ou aujourd’hui, l’électorat de LFI est classique sociologiquement et ne répond qu’imparfaitement aux catégories du populisme de gauche – qui sont aussi assez confuses parce que ledit « peuple » est traversée par des contradictions et des conflits.

Finalement, n’y a-t-il pas un grand écart entre la stratégie affichée par LFI et son électorat ?

RL. Il y a une forme d’illisibilité de la ligne de La France insoumise avec l’opposition artificielle entre « populisme de gauche » et « union de la gauche ». Mais cette illisibilité est aussi fonctionnelle. Elle permet de cumuler les électorats et une certaine agilité tactique. Dans les faits, Jean-Luc Mélenchon n’a jamais tranché entre les deux stratégies. Il joue de l’une et de l’autre depuis 2017. Il est pris entre deux contradictions : d’un côté, il ne peut pas s’aliéner l’électorat de gauche traditionnelle qui est son socle, celui qui était censé fonder son leadership et lui permettre de rallier et d’entraîner ; d’un autre côté, il ne peut pas s’en satisfaire parce que c’est son plafond de verre et que cette gauche-là est minoritaire et divisée. Mais ce débat stratégique, c’est l’aporie de la gauche. Une gauche qui est bien dans une impasse, sociologique notamment. La vraie question est comment reconquérir les milieux populaires. Et quelles médiations la gauche construit pour les enrôler, les politiser, les mobiliser.

MG. Je pense que l’électorat de LFI vote pour LFI pour exactement les mêmes raisons qu’il votait pour le Front de gauche. Je ne sais pas s’il y a un grand écart, mais cette stratégie n’est pas perçue, elle n’a aucun impact.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

 

Publié le 06/06/2019

BIG BANG

Il est minuit moins deux.

L'urgence nous oblige.

Où sont passés la colère sociale et l’esprit critique qui s’aiguisent depuis des mois dans notre pays ? Ils demeurent dans les têtes, dans les cœurs et dans la rue. Mais la situation politique est catastrophique. Au lendemain des élections européennes, le bon résultat de l’écologie politique ne peut masquer le fait que la gauche est en miettes, désertée par une très grande partie des classes populaires. La gauche et l’écologie politique sont loin de pouvoir constituer une alternative alors même que le pouvoir en place et la droite fascisante dominent la scène politique dans un face à face menaçant où chacun se nourrit du rejet de l’autre et le renforce. Le pire peut désormais arriver. Nous n’acceptons pas ce scénario. Nous devons, nous pouvons proposer un nouvel horizon.

La raison essentielle de ce désastre est l’absence d’une perspective émancipatrice qui puisse fédérer les colères et les aspirations autour d’un projet politique de profonde transformation de la société. Un big bang est nécessaire pour construire une espérance capable de rassembler et de mobiliser.

Il y a du pain sur la planche : réinventer nos modèles et nos imaginaires, rompre avec le productivisme et le consumérisme qui nous mènent au chaos climatique, à la disparition des espèces et à une dramatique déshumanisation, substituer le partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs aux lois de la finance et de la compétitivité. L’enjeu, c’est aussi d’articuler les différents combats émancipateurs pour dégager une cohérence nouvelle qui s’attache aux exigences sociales comme écologiques, à la liberté des femmes comme à la fin de toutes les formes de racisme, aux conditions et au sens du travail comme au droit à la ville, à la maîtrise de la révolution numérique comme à l’égalité dans l’accès à l’éducation et à la culture, à la promotion des services publics comme au développement de la gratuité. Nous n’y parviendrons qu’en assumant des ruptures franches avec les normes et les logiques capitalistes. Ce qui suppose de nous affranchir des logiques néolibérales et autoritaires qu'organisent les traités européens et de donner à nos combats une dimension internationaliste.

Et pour cela, ce big-bang doit aussi toucher aux formes de l’engagement. La politique est en crise globale. La défiance est massive à l’égard des représentants et des partis politiques, et plus généralement à l’égard de toutes les formes délégataires de représentation. Il est impératif d’inventer la façon de permettre, à toutes celles et ceux désireux de s’engager, de vivre ensemble et d’agir avec des courants politiques constitués qui doivent intégrer dans leurs orientations les expériences alternatives en cours. Et cela suppose de repenser les lieux et les modalités du militantisme autant que  les rouages de la délibération collective. L’exigence démocratique se trouve dans toutes les luttes de notre époque, sociales, écologistes, féministes, antiracistes…, des nuits debout aux gilets jaunes. Elle implique de penser les médiations, de favoriser des liens respectueux, loin de toute logique de mise au pas, avec les espaces politiques, sociaux, culturels qui visent l’émancipation humaine. Puisque nous prônons une nouvelle République, la façon dont nous allons nous fédérer dira notre crédibilité à porter cette exigence pour la société toute entière.

Le pire serait de continuer comme avant, de croire que quelques micro-accords de sommet et de circonstances pourraient suffire à régénérer le camp de l’émancipation, que l’appel à une improbable « union de la gauche » à l’ancienne serait le sésame. Nous sommes animés par un sentiment d’urgence et par la nécessité de briser les murs qui se dressent au fur et à mesure que la situation produit des crispations et des raidissements. Il est temps de se parler et de s’écouter, de se respecter pour pouvoir avancer en combinant le combat pour les exigences sociales et écologiques. Nous pensons bien sûr aux forces politiques – insoumis, communistes, anticapitalistes, socialistes et écologistes décidés à rompre avec le néolibéralisme. Mais ce dialogue entre mouvements politiques constitués ne suffira pas à soulever les montagnes pour redonner confiance et espoir. C’est plus largement que les portes et les fenêtres doivent s’ouvrir aux citoyens, à la vitalité associative, au monde syndical, aux espaces culturels et intellectuels critiques, aux désobéissants du climat, à celles et ceux qui luttent au quotidien contre les oppressions et les violences policières.

Il y a urgence. Nous savons la disponibilité d’un grand nombre de citoyen.ne.s et de militant.e.s à unir leurs énergies pour ouvrir une perspective de progrès. Ces forces existent dans la société mais elles n’arrivent pas à se traduire dans l’espace politique. C’est ce décalage qu’il faut affronter et combler. Sans raccourci. Un travail patient autant qu’urgent de dialogue, d’ouverture, d’expérimentations est devant nous si nous voulons rassembler pour émettre une proposition politique propulsive. Il faut de la visée, du sens, de l’enthousiasme pour qu’une dynamique s’enclenche, pour qu’elle se fixe l’objectif d’être majoritaire. C’est d’une vision plus encore que d’une juxtaposition de colères et de propositions dont notre pays a aujourd’hui besoin. Loin du ressentiment et de la haine pour moteur, nous devons faire vivre un horizon commun de progrès pour l’humanité. La réussite de cette entreprise tient en grande partie à la capacité à assumer un pluralisme authentique tout en dégageant de nouvelles cohérences partagées. Toute logique de ralliement, de mise au pas derrière un seul des courants d’idées qui composent ce large espace à fédérer, se traduira par un échec à court ou moyen terme.

C’est pourquoi nous appelons au débat partout pour la construction d’un cadre de rassemblement politique et citoyen, avec l’objectif de participer activement à la réussite de cette invention à gauche que nous appelons de nos vœux. Nous savons la difficulté de l’entreprise. Mais elle est indispensable. Et beaucoup de voix s’élèvent pour en affirmer l’exigence.  Faisons converger nos efforts. Engageons-la ensemble le 30 juin prochain au Cirque Romanès.

 

Pour rejoindre le « Big Bang » site  https://www.pourunbigbang.fr/

 

Publié le 05/06/2019

L’alarme par Roger MARTELLI

 

 (site lefildescommuns.fr)

Difficile de ne pas voir dans les résultats des européennes un rude signal d’alarme. En avril 2017, Marine Le Pen était en tête dans 9 000 communes ; en mai 2019, le RN est en tête dans plus de 25 000 communes métropolitaines. Le total des voix d’extrême droite approche les 29 %, en progrès depuis avril 2017. Face à cela, le total de la gauche reste dans ses basses eaux, à peine mieux qu’en 2017 et toujours sous la barre du tiers des suffrages exprimés. Quand on accepte que le clivage de la droite et de la gauche perde de son sens, c’est la droite qui a le vent en poupe, et dans sa variante la plus extrême.

Les repères anciens se diluant, que reste-t-il ? Pour ceux qui veulent éviter le pire, à gauche et à droite, on accepte le clivage des « ouverts » et des « fermés » et on vote REM. Pour ceux qui, à gauche, cherchent une utilité, même partielle, on est tenté par les Verts, portés par leur vague européenne. Pour ceux qui, surtout dans les catégories populaires, veulent exprimer leur colère et leur ressentiment, on vote RN.

Cette logique n’atténue en rien, bien au contraire, l’éclatement du champ politique manifesté par le premier tour de la présidentielle. Mais si les européennes ont radicalisé la droite, au détriment des Républicains, elle n’en a pas fait autant de la gauche. Le premier tour d’avril 2017 avait sanctionné l’échec du social-libéralisme de gouvernement. Le bon score de Jean-Luc Mélenchon avait dit qu’à gauche le ton était passé du côté d’une gauche bien à gauche, bien ancrée dans les valeurs d’égalité, de citoyenneté et de solidarité.

De ce point de vue, les européennes sont désastreuses. Le PCF voulait montrer qu’il existait : il a confirmé un peu plus son déclin et sa marginalisation électorale. La FI s’est campée sur son hégémonie de 2017, a confirmé qu’elle ne voulait plus rassembler la gauche mais le peuple et a proposé de faire des européennes un référendum anti-Macron. Elle pensait pouvoir poursuivre son élan vers une majorité et réduire l’impact du RN dans les catégories populaires. La dynamique majoritaire est enrayée et les 6,3 % de la FI sont bien loin des 19,6 % d’avril et même des 11 % de juin 2017. Quant au RN, il a confirmé que si le parti de l’abstention reste le premier parti des catégories populaires, il est lui-même devenu le premier parti des employés et des ouvriers qui votent. Quand la colère tourne au simple ressentiment du « nous » contre « eux », quand elle ne s’adosse pas à l’espérance, le pire peut advenir.

En règle générale, l’histoire a le plus souvent vu la conjonction de la dynamique des luttes sociales et du vote à gauche ; en 2019, après plus de cinq mois de mobilisation des Gilets jaunes, c’est l’extrême droite qui prospère. Le référendum anti-Macron s’est retourné contre la FI. Mélenchon et ses amis ont perdu sur leur gauche, sans rien gagner, ni sur les électeurs d’extrême droite, ni sur ceux qui se disent loin de toute sympathie partisane. Les cartes ont été à ce point brouillées que des sondages laissent entendre qu’un bon nombre des électeurs FI pourraient être tentés par un vote Le Pen contre Macron, dans l’hypothèse d’un second tour présidentiel Macron-Le Pen.

Il n’est plus temps de tergiverser. On ne rassemblera pas le peuple en tournant le dos à la gauche ; mais, en sens inverse, on ne le rassemblera pas en invoquant des modalités dépassées du rassemblement à gauche. Ni le « populisme » ni l’union de la gauche d’hier ne peuvent être notre horizon.

Pour que la gauche puisse se rassembler, encore faut-il qu’elle se refonde, qu’elle retrouve langue avec ses valeurs, mais qu’elle les fasse vivre dans les enjeux, les mots et le formes de regroupement qui sont ceux de notre temps. Le maître mot doit rester celui de l’émancipation, individuelle et collective. Mais l’égalité ne peut plus être pensée comme hier, le public ne peut plus se confondre avec l’État administré, la démocratie ne peut en rester à la représentation, la politique ne peut plus s’imaginer dans le seul cadre national et partisan.

Et, surtout, au-delà de la gauche, le mouvement populaire doit se recomposer, après la longue phase du mouvement ouvrier. La déconnexion de la colère sociale et du vote à gauche met le doigt sur une carence, manifeste depuis plus de vingt ans : alors que l’émancipation ne peut être qu’un processus global, le social, le politique, le culturel et le symbolique restent cruellement déconnectés. Les réarticuler de façon souple, sans hégémonie de quelque structure que ce soit : l’enjeu est tout aussi grand que celui de la recomposition de la gauche politique. En fait, les deux sont inséparables.

Roger Martelli

Publié le 04/06/2019

En un tweet, Adrien Quatennens clôt-il le débat ?

 

Par Catherine Tricot (site regards.fr)

Le député insoumis refuse que La France insoumise soit « un énième parti de gauche » et voit bien plus grand : être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne ».

Quatre jours après les très mauvais résultats de la France insoumise aux élections européennes, Adrien Quatennens, le député du Nord, tweet : « Que nul ne s’y trompe : la France insoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. »

Adrien Quatennens

@AQuatennens

 

Que nul ne s’y trompe : la @FranceInsoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. pic.twitter.com/JX9xxN0xS7

 

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23:13 - 30 mai 2019

Informations sur les Publicités Twitter et confidentialité

On relèvera l’étonnante et très sèche formule « que nul ne s’y trompe »... On aurait pu penser que l’heure était venue à la réflexion collective pour comprendre et réfléchir sur une telle déroute. Faut-il vraiment persévérer dans le « clivage » et « l’avant-garde autoproclamée » ?

Mais tenons-nous en au fond du propos d’Adrien Quatennens. La FI n’aurait donc pas « vocation à être un énième parti de gauche ». Comment dire l’amertume que l’on ressent en lisant une telle affirmation bravache ? La FI n’était pas un énième parti de gauche : elle était le pôle d’agrégation de la gauche qui n’avait pas renoncé à changer le monde. Sur cette base, elle avait réuni à la présidentielle de 2017 près de 20% des électeurs, tous venus de la gauche, issus des catégories populaires et des couches moyennes. C’était sa force. Deux ans plus tard, seul un électeur sur cinq de Jean-Luc Mélenchon a revoté FI. En deux ans, la FI est devenue une force parmi d’autres. Si affaiblie avec ses 6% qu’elle n’a plus la puissance d’agrégation dans un paysage éclaté par la bombe Macron, ravagé par l’emprise de l’extrême droite, hébété par trente ans de déréliction des grands partis de gauche.

La petite musique de ce tweet est par ailleurs conforme aux propos d’autres dirigeants insoumis : la campagne de la FI n’aurait pas été assez lisible. Elle aurait été brouillée par la personnalité de la tête de liste, d’une gauche assumée et par trop consensuelle. Rien ne permet d’étayer cette explication. Manon Aubry est une jeune femme qui a mené une campagne dynamique sans jamais s’écarter du discours FI, allant même jusqu’à saluer, au micro d’Europe 1, le caractère très démocratique de l’organisation : « Jean-Luc Mélenchon ne décide rien. La FI est gouvernée par sa base. »

Inconnue il y a six mois, elle n’a pas modifié l’image du mouvement. On se souvient bien moins de ses discours que des saillies de Jean-Luc Mélenchon contre les médias, des invectives contre Philippe Martinez ou Benoît Hamon, de la vindicte sans répits contre l’appel de soutien des migrants ou encore des désastreuses images des perquisitions.

Et ils sont où les gilets jaunes ?

Mais de ces cinq derniers mois, on retient surtout l’appui sans relâche de la FI au mouvement des gilets jaunes. Il fut un temps où le PCF soutenait de toutes ses forces les luttes ouvrières, en particulier contre la désindustrialisation. On peut partager l’un et l’autre de ces engagements et noter que dans les deux cas, la fonction politique n’a pas été remplie.

Les gilets jaunes n’ont pas besoin de la FI pour s’auto-organiser. Les ouvriers de Renault, les sidérurgistes, les mineurs avaient des syndicats. Dans les deux cas, ils n’ont pas eu l’outil nécessaire pour gagner, une victoire qui ne pouvait être que politique. L’outil attendu est un outil politique qui propose une perspective globale et crédible, qui rassemble la société sur cette alternative. La rupture opérée par la FI avec les couches moyennes, intellectuelles et culturelles, a lourdement pesé dans l’absence de débouché progressiste au mouvement des gilets jaunes.

De surcroît, le défaut d’analyses sur la composition du peuple moderne a affaibli les interventions de la FI : les gilets jaunes ont été l’émergence d’une partie du peuple et non de tout le peuple. Faute d’avoir su proposer une perspective pour la France confrontée à la crise des gilets jaunes, la FI a perdu ses soutiens populaires et manqué son utilité. C’est comme pour le pudding, être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne » se prouve. Cela n’a pas été le cas, malgré l’intensité du moment.

 

Catherine Tricot

Publié le 03/06/2019

Des tarifs dictés par les acteurs privés

Électricité, le prix de la concurrence

Sous la pression des « gilets jaunes », le gouvernement a différé l’augmentation des tarifs réglementés de l’électricité. Mais la Commission de régulation de l’énergie a rappelé qu’une hausse de 5,9 % devrait intervenir « au plus tard le 1er juin 2019 ». Une envolée programmée des prix due à l’obsession européenne pour la concurrence.

par Aurélien Bernier  (site monde-diplomatique.fr)

   

Depuis la fin des années 1980, l’Union européenne s’attache à casser les monopoles dans le secteur des énergies de réseau que sont le gaz et l’électricité. Ces services publics ayant montré une grande efficacité, elle a dû appliquer une stratégie radicale, mise au point au Chili sous le régime dictatorial d’Augusto Pinochet, puis importée quelques années plus tard dans le Royaume-Uni de Margaret Thatcher.

Le principe consiste à scinder les activités de production, de gestion du réseau et de fourniture (la vente au client final), auparavant réunies au sein d’une même entreprise publique. Ce découpage sépare les secteurs susceptibles de générer des profits rapides de ceux qui sont difficilement rentables. On introduit ainsi la concurrence directe dans la production et la fourniture, tandis que le transport et la distribution restent publics, mais doivent s’adapter pour favoriser la compétition entre les autres acteurs.

Les directives européennes se succèdent pour organiser des marchés intérieurs unifiés, et la loi française s’adapte progressivement. À partir de 1999, des fournisseurs privés sont autorisés à concurrencer Électricité de France (EDF) en proposant des contrats d’approvisionnement aux entreprises. La dérégulation s’élargit aux particuliers en 2007.

Profitant de l’occasion, des investisseurs créent de toutes pièces des « fournisseurs alternatifs ». En 2002, le financier et homme politique de droite Charles Beigbeder fonde ainsi la société Poweo, qui remporte son premier appel d’offres en février 2003... alors qu’elle ne dispose d’aucun site de production. Pour revendre une marchandise qu’elle ne produit pas, elle achète de l’électricité sur le marché de gros, soit directement auprès de producteurs européens, soit en Bourse.

En 2001, des banques (Société générale, BNP Paribas), des énergéticiens (EDF, TotalFinaElf, Electrabel) et la place boursière Euronext lancent la première Bourse française de l’électricité, baptisée Powernext. L’objectif de l’Union européenne étant de développer les échanges à l’échelle communautaire, Powernext fusionne en 2008 avec son homologue allemande, European Energy Exchange, pour donner naissance à une Bourse européenne de l’électricité : Epex Spot. Marginales au départ, les transactions se développent fortement dans les années 2010. Au troisième trimestre 2018, celles intervenues sur le marché de gros français représentent 212 térawattheures, soit près de deux fois la production électrique nationale (1), les produits pouvant être achetés et revendus plusieurs fois.

Depuis cette déréglementation, deux systèmes de tarification coexistent. Délivrée uniquement par EDF et par les régies publiques, une offre « réglementée » — le tarif bleu hérité du monopole de service public pour le particulier — voit ses conditions encadrées par l’État. En parallèle, des offres « de marché » sont vendues par les fournisseurs privés... dont une branche d’EDF, priée par les gouvernements successifs de prendre sa place dans le segment concurrentiel.

Très complexe, ce système dérégulé a été conçu dans un but : démanteler progressivement le service public. Pourtant, après plus de vingt ans d’efforts, les libéraux sont déçus : 80 % des clients choisissent encore le tarif réglementé, qui représente 84 % de la consommation des particuliers (2). Puisque la concurrence « libre et non faussée » ne produit pas les résultats escomptés, le législateur entreprend de la fausser... à l’avantage du secteur privé. En 2010, la loi portant nouvelle organisation du marché de l’électricité (dite loi « Nome ») mettait en place un mécanisme incroyable, qui oblige EDF à tenir à disposition de ses concurrents privés un volume important de sa production nucléaire (environ le quart) à prix coûtant ! Les sociétés privées peuvent faire valoir leur droit à l’acheter, mais n’en ont pas l’obligation : elles préféreront recourir à la Bourse si les prix y sont plus bas.

Arrimés aux cours de la Bourse

La loi Nome prévoit également de nouvelles modalités de calcul pour le prix réglementé de l’électricité. Son article 13 décrète que le tarif encadré par les pouvoirs publics sera fonction des coûts de production d’EDF, mais également « du coût du complément à la fourniture d’électricité ». Le 28 octobre 2014, le décret n° 2014-1250 précise que ce coût complémentaire « est calculé en fonction (...) des prix de marché à terme constatés ». Traduction : pour ne pas pénaliser le secteur privé, si les cours de Bourse de l’électricité augmentent, les tarifs régulés devront suivre.

C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui. À la suite d’une envolée des prix de l’énergie primaire, des matières premières et du quota carbone, celui du kilowattheure grimpe à la Bourse européenne. La Commission de régulation de l’énergie, créée en mars 2000 pour jouer le rôle de gendarme de la concurrence dans le système dérégulé, a réclamé le 7 février dernier une hausse des prix réglementés (3). Le ministre de la transition écologique et solidaire, M. François de Rugy, a confirmé le 22 mars une augmentation « sans doute à la moitié de l’année ».

Cette obsession pour la concurrence trouble jusqu’à... l’Autorité de la concurrence. Dans un avis du 25 mars, celle-ci considère que la hausse projetée « conduirait à faire payer aux consommateurs, plutôt qu’aux fournisseurs, les effets (...) d’une limitation de la régulation du marché de gros voulue par le Parlement », avec pour effet d’offrir aux clients du tarif bleu « la garantie paradoxale de “bénéficier” des prix les plus chers du marché » (4).

À terme, l’existence même de contrats spécifiques paraît menacée. Dans un arrêt du 18 mai 2018  (5), le Conseil d’État a ainsi donné raison à Engie (ex-GDF Suez) et à l’Association nationale des opérateurs détaillants en énergie (Anode) en annulant partiellement les tarifs réglementés adoptés en 2017 au prétexte qu’ils ne garantissaient pas « un égal accès des entreprises de l’Union européenne aux consommateurs ». Certes, la plus haute juridiction administrative française admet le principe de tarifs réglementés pour lutter contre la volatilité des prix d’un bien de première nécessité. Mais elle restreint leur portée : ces tarifs ne seront désormais justifiés que s’ils sont « proportionnés » à un objectif d’intérêt économique général (des prix plus stables), adoptés pour une période limitée, et que si les obligations de service public sont clairement définies, transparentes, contrôlables et non discriminatoires... Ces leçons de droit européen conduisent à torpiller l’actuel tarif bleu et à pousser les 80 % de consommateurs encore attachés au service public dans le grand bain de la concurrence.

Aurélien Bernier

Auteur de l’ouvrage Les Voleurs d’énergie. Accaparement et privatisation de l’électricité, du gaz, du pétrole, Utopia, Paris, 2018.

(1) « Observatoire des marchés de gros du 3e trimestre 2018 », Commission de régulation de l’énergie (CRE), Paris, 30 septembre 2018.

(2) « État des lieux des marchés de détail français de l’électricité et du gaz naturel en 2017 », CRE, 5 mars 2019.

(3) « Délibération de la CRE portant proposition des tarifs réglementés de vente d’électricité », CRE, 7 février 2019.

(4) « Avis n° 19-A-07 du 25 mars 2019 relatif à la fixation des tarifs réglementés de vente d’électricité » (PDF), Autorité de la concurrence, Paris, 25 mars 2019.

(5) « Conseil d’État, 18 mai 2018, Société Engie et Association nationale des opérateurs détaillants en énergie (Anode) », Conseil d’État, Paris, 18 mai 2018.

Publié le 02/06/2019

 

Vénézuela : « dégonflement » de l’opposition…

les États-Unis ciblent l’offre d’aide alimentaire pour affamer le peuple

 

Le 22 mai 2019 Les personnages sans envergure que les États-Unis ont utilisés pour leurs tentatives de changement de régime au Vénézuela n’ont pas fait correctement leur boulot. Le New York Times déclare que leur mouvement s’est « dégonflé ».

Dégonflée, l’opposition vénézuélienne envisage de négocier avec Maduro
Onze heures après que l'article a été mis en ligne
– et après un appel de la Maison-Blanche ? – le titre a été changé.

 

Le dirigeant de l’opposition, Juan Guaido, pourrait négocier avec Maduro

 

Bien qu’il répète les mêmes arguments utilisés pour la propagande, l’article indique clairement que Guaidó n’a pas le soutien du public :

CARACAS, Vénézuela - C’était un stratagème audacieux : Juan Guaidó, chef de l’opposition vénézuélienne, a manifesté près d’une base militaire aux côtés de dizaines d’officiers en uniforme et d’alliés politiques, appelant à un soulèvement militaire contre le président Nicolás Maduro. ...

Trois semaines plus tard, Juan Guaidó fait la navette entre une demi-douzaine de planques pour échapper à sa capture. ... Et les protestations qui remplissaient les rues de partisans de Juan Guaidó s’estompent. ...

Affaibli et incapable de résoudre rapidement la crise politique qui frappe le Vénézuela, M. Guaidó a été contraint d’envisager des négociations avec Nicolás Maduro. Les deux parties ont envoyé des représentants en Norvège pour des pourparlers, une offre que Juan Guaidó avait précédemment rejetée.

Ce changement marque un tournant pour l’opposition qui, en janvier, avait pris de l’ampleur, attirant un large soutien international et une foule énorme de partisans. Aujourd’hui, cet élan s’est presque essoufflé, ce qui témoigne de l’emprise ferme de Nicolás Maduro sur le pouvoir alors même que le pays s’effondre autour de lui.
Le gouvernement vénézuélien est en pourparlers avec certains partis d’opposition, mais il n’y a pas encore de confirmation que le parti de Guaidó, qui est l’élément d’opposition le plus radical, soit réellement impliqué. Il est douteux que le gouvernement veuille « négocier » avec lui.

Il est intéressant de noter que le NYT n’utilise plus le faux attribut de « président intérimaire » qu’il utilisait auparavant pour décrire Guaidó.

Que Guaidó ait échoué dans sa clownesque tentative de coup d’État ne signifie pas que les États-Unis renonceront à leurs essais de changement de régime.

L’économie vénézuélienne traverse une crise économique profonde. Ce ne sont pas les petits essais socialistes de son gouvernement qui en sont la cause, mais la guerre économique que les États-Unis mènent contre lui.

Les sanctions étasuniennes ravagent le secteur pétrolier vital du Vénézuela et ses importations, rendant de plus en plus difficile pour Nicolás Maduro de gouverner. Le pays s’est en grande partie arrêté ce week-end en raison d’un manque de carburant – une pénurie dont M. Maduro dit que les sanctions en sont la cause.

Heureusement, personne au Vénézuela n’est encore mort de manque de nourriture. Mais il y a de graves problèmes :

Trois années se sont écoulées depuis que les prix du pétrole ont chuté de plus de 100$ le baril, début 2014, à environ 40$, début 2015. Trois ans se sont également écoulés depuis que les premières sanctions contre le Vénézuela ont été appliquées par l’administration Obama et qu’elles ont depuis été renforcées par le gouvernement actuel des EU. Il en résulte une combinaison de ces deux facteurs avec la structure extrêmement complexe du système alimentaire vénézuélien, qui dépend des importations, fortement colonisé par les goûts du Nord et gonflé par le boom pétrolier des dernières décennies. Actuellement, et malgré tous les efforts, la dynamique de l’accès à la nourriture dépend du revenu : ceux qui ont plus d’argent mangent plus et mieux.

En 2015, l’opposition a utilisé le soutien des grands producteurs, importateurs et distributeurs pour créer une pénurie artificielle de produits alimentaires et d’hygiène. Le gouvernement a réagi en créant les Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP) qui distribuent mensuellement des colis à plus de 6 millions de familles.

Le programme CLAP est un arrangement entre le gouvernement et des groupes locaux visant à distribuer de la nourriture subventionnée et d’autres articles ménagers de base aux ménages vénézuéliens à faible revenu.

Les pauvres accueillent favorablement ce programme, mais les plus riches partisans de l'opposition aux États-Unis et dans le pays l’ont toujours détesté.

Alors que le mouvement communal vénézuélien soutient largement les CLAP, l’opposition affirme depuis longtemps que le programme est discriminatoire envers les ménages qui ne supportent pas le gouvernement. Selon le gouvernement, les CLAP ont réduit la faim et la pénurie alimentaire dans tout le pays.

Le programme des paquets distribués est basé sur les revenus. Mais il y a aussi des marchés CLAP où tout le monde peut acheter. Les CLAP ne font pas de discrimination entre les partisans du gouvernement et ceux de l’opposition. Il se trouve que ce ne sont pas les pauvres qui soutiennent la politique néolibérale que préfèrent les partis d’opposition.

Lors de récentes émeutes, des partisans de l’opposition ont incendié des entrepôts et des centres d’emballage utilisé par le programme CLAP.

L’administration Trump se joint maintenant à l’effort de l’opposition pour augmenter le nombre de personnes souffrant de la faim au Vénézuela.

Les États-Unis préparent actuellement des sanctions et des poursuites pénales contre des responsables vénézuéliens et d’autres personnes soupçonnées d’utiliser un programme d’aide alimentaire géré par l’armée pour blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro, selon des personnes connaissant le sujet.

Des sanctions et des mises en accusation pour fraude sont à l’étude contre des responsables militaires et politiques vénézuéliens ainsi que contre des hommes d’affaires vénézuéliens et des partenaires étrangers, selon les sources.

De nombreuses familles vénézuéliennes comptent sur ce programme alimentaire subventionné, connu sous son sigle espagnol CLAP, pour leurs besoins de base dans ce pays sud-américain producteur de pétrole.

Comment un programme alimentaire subventionné par le gouvernement Maduro peut-il « blanchir de l’argent pour le gouvernement du président Nicolas Maduro » ? Il n’y a aucune logique dans l’argument de l’administration Trump.

Cette initiative ne mènera à rien. Cela n’aidera pas à « changer de régime ». Le fait de cibler la distribution de nourriture subventionnée pour les pauvres n’augmentera pas le soutien à l’opposition. Toute perturbation du programme CLAP lui sera imputée. Moins les gens recevront, plus ils dépendront d’un CLAP, même réduit, et des autres programmes gouvernementaux.

C’est de la vilénie pure et simple, et non de la politique, qui est à l’origine de cette situation.

 

Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

Publié le 01/06/2019

 

Réduire les Gilets Jaunes par l’arme psychologique

 

Ou comment les méthodes contre-insurrectionnelles sont passées

du monde militaire à celui de l’entreprise jusqu’au cabinet du président

 

 

De Jérémy Rubenstein

Article paru dans lundimatin#193 (site lundi.am)

 

 

 

Il y a quelques mois, je proposais un petit jeu de concordances de temps en milieu contre-insurrectionnel qui montrait des continuités entre l’armée française durant la guerre d’Algérie et celle des Etats-Unis en Irak aujourd’hui. J’avais envie de poursuivre ce jeu des similitudes, résonances et connexions, toujours dans le milieu contre-insurrectionnel mais cette fois dans le passage du militaire au civil. Je propose, pour la partie civile, d’analyser l’action psychologique menée par le gouvernement français actuel contre les Gilets Jaunes.

 

À l’évidence, le gouvernement - et le monde - d’Emmanuel Macron est bien moins composé de colonels que de cadres de grandes entreprises. Aussi, il s’agira pour l’essentiel de montrer comment des techniques de colonels arrivent dans les grandes entreprises, pour finir comme une méthode de gestion (de crise) gouvernementale.

 

« Grand Débat National », vaisseau amiral d’une guerre psychologique

 

Dans son dernier ouvrage, Grégoire Chamayou [1] rapporte les confessions - ou plutôt les vantardises - au début des années 80, d’un entrepreneur d’une boîte étatsunienne spécialisée dans la gestion de crise de grandes entreprises. La “Pagan International” du nom de l’un de ses fondateurs, intervient lorsqu’une multinationale est en proie à un type particulier de crise, non pas interne - avec ses employés - mais externe - lorsque les effets sociaux, politiques ou environnementaux de sa production sont dénoncés. Autrement dit, la compagnie est spécialisée dans l’anti-activisme, elle offre des réponses clefs en main pour contrer les groupes qui menaceraient l’image de la multinationale. La boite de conseils développe des techniques générales à employer dans chaque cas particulier, à partir d’une typologie - qu’elle considère invariable - qui caractérise les activistes en quatre grandes catégories :

  • Les radicaux

  • Les opportunistes

  • Les idéalistes

  • Les réalistes

 

Ce schéma général permet d’offrir des réponses différenciées à chaque sous-groupes ou individus en fonction de leur appartenance à l’une de ces catégories. Ainsi, avec les radicaux, il n’y a rien à faire. Ce sont des convaincus qui « veulent changer le système » et qu’aucune offre (acceptable pour la compagnie s’entend) ne permettra de désarmer, si bien qu’il convient de les isoler. Pour les réduire, il s’agira donc de s’en prendre aux trois autres catégories. Les opportunistes cherchent « de la visibilité, du pouvoir, des troupes, voire, dans certains cas, un emploi », pour les traiter il faut « leur fournir au moins l’apparence d’une victoire partielle ». Le problème avec la troisième catégorie, les idéalistes, c’est qu’ils sont « sincères » donc « très crédibles », mais aussi très crédules, de sorte que « si on peut leur démontrer que leur opposition à une industrie ou à ses produits entraîne un dommage pour d’autres et n’est pas éthiquement justifiable, alors ils seront obligés de changer de position ». Enfin, les réalistes : ceux-là « peuvent assumer des compromis ; ils veulent travailler au sein du système ; un changement radical ne les intéresse pas ; ils sont pragmatiques. ».

 

La méthode consiste donc à négocier avec les réalistes et à convaincre les idéalistes. La défection de ceux-ci fait perdre la crédibilité des radicaux et des opportunistes, qui semblent désormais poursuivre leur lutte pour des intérêts personnels ou superficiels. Chamayou résume « la stratégie générale : coopérer avec les réalistes, dialoguer avec les idéalistes pour les convertir en réalistes, isoler les radicaux et avaler les opportunistes. » [2]

 

Il n’est pas sûr que soit un jour publié le registre du brainstorming élyséen qui reporte dans le détail comment a été conçu ce vaisseau amiral de l’action psychologique baptisé “Grand Débat National” [3]. En attendant, on peut facilement l’imaginer dans les grandes lignes, tant sa mise en œuvre est calquée sur la méthode de management de crise que nous venons de décrire. Vous avez des dizaines de milliers d’activistes (les Gilets Jaunes dans leur ensemble) et une très grande majorité de la population (entre 70% et 80% selon les différents sondages des mois de décembre et janvier) qui leur sont favorables. Il s’agit donc de répertorier les Gilets Jaunes selon les quatre catégories de Pagan International Cie, afin d’isoler la première (les radicaux, ceux qui veulent changer le système, avec qui il n’y a donc rien à faire) en traitant les trois autres catégories.

 

Bien entendu, il convient de refuser de ranger chacun dans l’une des catégories de la Pagan Cie, laissons cela aux personnes de pouvoir. Il nous suffit de rappeler la technique mise en œuvre (dont, du reste, pas grand monde n’a été dupe, ce qui ne veut pas dire que la contrer soit aisée : connaître le fonctionnement d’une arme permet éventuellement d’en trouver à terme des ripostes mais ne la rend pas moins destructrice en attendant).

 

Ce qui nous intéresse particulièrement de cette méthode révélée par Grégoire Chamayou est qu’elle est mise au point par un personnage qui ne provient pas du monde entrepreneurial, mais militaire. En effet, Rafael Pagan est un ancien officier du renseignement militaire, de même que nombre de ses associés. Or, faire carrière dans le renseignement militaire états-unien des années 70, c’est à n’en pas douter s’imprégner des méthodes de contre-insurrection (qui sont théorisées auparavant - dans les années 50 et 60 - et saturent le champ militaire, en France jusqu’au début des années 60, aux Etats-Unis jusqu’au moins la fin de la Guerre du Vietnam. Ajoutez à ce contexte général le fait que la contre-insurrection touche à l’intérieur des armées en priorité les Commandos et le Renseignement, et il serait tout à fait improbable que Pagan n’ait pas été formé à cette école-là). Autrement dit, ce sont clairement des méthodes militaires qui se généralisent parmi les grandes entreprises pour défaire les opposants à leur exploitation du monde.

 

Si vous avez l’esprit mal tourné, vous dresserez la liste des membres du gouvernement Macron qui proviennent de ce type d’entreprise, et ferez l’amalgame auquel je m’adonne (du militaire à l’entreprise, et de l’entreprise au gouvernement).

 

Un capitaine de Cavalerie à la tête de l’industrie française des relations publiques

 

Ce genre de passage du monde militaire à celui de l’entreprise est assez courant, et il est loin d’être réservé aux Etats-Unis. Au hasard, prenons la France. L’âge d’or de la contre-insurrection à la française est sans conteste le temps de la guerre d’Algérie. On peut même le dater plus précisément, avec l’ascension fulgurante du colonel Lacheroy (1906-2005), alors principale référence de la « doctrine de guerre révolutionnaire », nommé à la tête du “Service d’action psychologue et d’information” en 1956 et chargé de mettre en place les 5e Bureau (de guerre psychologique) à tous les échelons de l’Armée. Or, si Lacheroy est bien connu - ou, du moins, apparaît-il à raison comme la référence de la doctrine dans nombre d’ouvrages consacrés -, on oublie souvent en revanche son binôme à la tête de ce Service : Michel Frois (1914-2000).

 

La trajectoire de cet officier de Cavalerie vaut pourtant le détour. Durant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint les forces de la France Libre, et c’est en jeune officier qu’il se retrouve à Casablanca, alors l’un des sièges de l’armée US, au début de 1944. Il y découvre, fasciné, un « hall d’information », dans lequel les services de communication de l’armée (probablement l’Office of War Information [4]) exposent, à grand renfort de matériel cartographique et photographique, le cours de la guerre sur tous les fronts. « Ici, on vit vraiment la guerre et on comprend la nécessité et la difficulté d’un futur débarquement allié pour libérer la France » décrit Frois [5], autrement dit, il comprend qu’un tel outil permet de gagner l’adhésion du spectateur, y compris à la stratégie adoptée. Dès lors, avec des moyens infiniment moindres, il se consacre à monter un service similaire au sein de l’armée française. C’est ainsi que, alors en poste en Indochine, il fonde le « Service Presse Information » de l’Armée en 1950, auprès du général De Lattre avec qui l’entente est totale « car il sait que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, mais ce qu’on les fait apparaître » [6]. En 1956, il se retrouve donc au « Service d’action psychologue et d’information » sous la direction de Lacheroy. Il se différencie de ce dernier par un ton bien plus enjôleur, souvent mielleux, qui séduit les journalistes car il faut faire « de la Presse une alliée sûre et avertie » avec ce qui devient sa devise « pour se servir de la Presse, il faut d’abord la servir » [7]. Il s’oppose d’ailleurs au nom même du service, en effet pourquoi s’afficher comme « d’action psychologique » alors qu’un simple « Information » y suffit ? En bon communicant, Frois se défend d’avoir quelque chose à voir avec la sulfureuse Doctrine de Guerre Révolutionnaire, et plus spécifiquement avec l’action psychologique. À ceci près que sa défense a tout d’un argument de guerre psychologique, en l’occurrence à travers une bataille sémantique.

 

Par la suite, loin de rejoindre les rangs des ultras de l’Algérie française et l’OAS comme nombre d’officiers de guerre psychologique - tels que Lacheroy -, Frois préfère se retirer de l’armée dès 1957. Désormais, c’est auprès du patronat qu’il exerce ses talents. Il se fait la main avec le Syndicat général de la construction électrique (qui regroupe de grandes entreprises telles que Alsthom), avant de rejoindre le CNPF (Conseil National du Patronat Français, ancêtre du Medef [8]) en 1970. Jusqu’où lui doit-on le passage d’une image pour le moins dégradé du patronat français (1968 n’est pas la meilleure année pour ce secteur social) à celle d’un « entrepreneur » pourvoyeur d’emplois et ployant sous les impôts ? C’est difficile à établir ; lui-même, en bon communicant, s’attribue un rôle central, mais les effets de l’action psychologique - puisque c’est de cela dont il s’agit - sont toujours assez complexes à mesurer exactement. Ce qui est certain c’est que le budget de la communication du syndicat patronal a explosé sous son impulsion et qu’au début des années 80 l’image du patronat a changé du tout au tout par rapport au début des années 70. Pour mener cette tâche, il forme un bataillon d’une soixantaine de communicants, parmi lesquels nombre occupent par la suite les pages économiques de la presse (telle que Nicole Penicaut, à Libération puis à l’Obs) et des postes dans les relations publiques [9].

 

La carrière civile de Frois ne s’arrête pas en si bon chemin. En 1986, avec l’un de ses poulains de la task force de la communication patronale, Michel Calzaroni, il fonde l’agence de relation publique DGM. Dorénavant, il s’agit d’offrir ses services directement aux plus grandes fortunes du pays, Vincent Bolloré en est un des premiers clients. Pour ce qui nous intéresse, « tout ce que Michel Frois a appris des ressorts de la propagande psychologique, de l’arme psychologique, dans les milieux militaires lui a servi à développer la politique de la communication patronale » résume Bernard Giroux, l’un de ses successeurs à la tête de la communication du Medef [10].

 

Il n’aura échappé à personne, du moins à nous qui avons l’esprit mal tourné et nageons dans les amalgames, que le monde de Macron est précisément celui-là, un monde né d’un capitaine de Cavalerie spécialiste en guerre psychologique.

 

 

 

[1] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, ed. La Fabrique, 2018, pp.121-125

[2] Pagan et son groupe ont entre autres vendu leurs expertises à Monsanto (ces conseillers font alors partie de la compagnie “Stratfor”, dont des milliers de mails ont été révélés par le hacker Jeremy Hammond en 2011). Aussi, si la méthode raisonne avec le scandale médiatique récent – sur le fichage réalisé par Monsanto parmi des journalistes et politiciens français -, ce n’est certainement pas un hasard.

[3] Qui, rappelons le, n’a strictement rien à voir avec un débat, selon la définition qu’en donne l’Etat à travers son organisme chargé d’organiser les débats publics, d’où l’affaire Jouanno qui aurait dû suffire à ce que les journalistes refusent d’utiliser le terme gouvernemental de “débat”, voir Laurent Mauduit, « Grand débat : les secrets d’un hold-up », Médiapart, 26 janvier 2019, https://www.mediapart.fr/journal/france/260119/grand-debat-les-secrets-d-un-hold?onglet=full

[4] Fondée en 1942, elle chapote l’ensemble des informations et propagandes des Etats-Unis destinées aux différents publics (intérieurs, amis et ennemis). Elle produit aussi nombre de contenus (informations et fictions) ensuite diffusés au niveau mondial à travers la radio (Voice of America), le cinéma ou des journaux. Howard Fast, employé dans les bureaux newyorkais de l’agence, en décrit une partie de son fonctionnement, voir Howard Fast, Mémoire d’un rouge, Ed. Agone (Trad. Emilie Chaix-Morgiève), 2018 (1990 pour l’original).

[5] Michel Frois, La révélation de Casablanca. Mémoires d’un officier de cavalerie atteint par le virus de la communication, Ed. Atlantica, 1999, p. 45

[6Ibid, p.63

[7] Extrait d’un mémorandum de 1956, rédigé par le capitaine Frois et le commandant Vaillant, intitulé « directive sur l’information militaire ». Michel Frois le reproduit dans ses mémoires car il estime que « tous ceux qui doivent communiquer sur leurs activités civiles ou militaires, politiques ou économiques, sociales ou culturelles » devraient le méditer, ibid., pp.101-102.

[8] De la même façon qu’il tâchait de se défaire de cette encombrante expression d’« action psychologique » au sein de l’armée, il milite très tôt pour que soit abandonné ce désagréable terme de « patron » du Conseil National du Patronat Français pour lui préférer celui d’entreprise. Son souhait ne sera exaucé que trente ans plus tard, avec la fondation du Mouvement des entreprises de France (Medef) en 1998.

[9] Voir Aurore Gorius et Michaël Moreau, Les gourous de la com’. Trente ans de manipulations politiques et économiques, Ed. La Découverte, 2011.

[10] Benoît Collombat, David Servenay, Frédéric Charpier, Martine Orange, Erwan Seznec. Histoire secrète du patronat, Ed. La Découverte, 2009.

Publié le 31/05/2019

 

Tout va (toujours) bien au pays des puissants
 

De Julien (site bellaciao.org)


 

Alors que de plus en plus de Français se serrent la ceinture, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, les gros patrons, eux, font de nouveaux trous dans la leur. François-Henri Pinault, Jean-Pierre Denis, Ronan Le Moal… : portrait de ces dirigeants à l’appétit insatiable.

 

Après plus de six mois de mouvement des «  gilets jaunes  », l’heure n’est toujours pas à la «  sobriété heureuse  » chez les puissants. Certes, il faudrait être bien naïf pour imaginer que la grogne sociale des Français qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois ait eu quelque répercussion que ce soit sur le train de vie des élites et «  premiers de cordée  » tricolores. Mais avec la «  saison  » des assemblées générales des grands groupes qui bat son plein s’ouvre aussi celle de l’annonce des rémunérations de leurs dirigeants. Et force est de constater que ces derniers n’ont retenu aucune leçon des mois passés  ; pire, certains d’entre ces «  grands  » patrons se gavent plus que jamais.

 

À commencer par François-Henri Pinault, le PDG de l’empire du luxe Kering, numéro deux mondial du secteur. Un empire, soit dit en passant, directement hérité de son père, l’entrepreneur breton François Pinault : pas vraiment le meilleur exemple de la méritocratie à la française, tant vantée par nos dirigeants politiques... Qu’à cela ne tienne : comme Les Echos l’ont récemment rapporté, Pinault Junior vient de s’accorder une rémunération record au titre de l’exercice 2018, celle-ci atteignant le montant astronomique de 21,8 millions d’euros, contre «  seulement  » 2,7 millions d’euros l’année précédente.

 

Comment expliquer un tel bond en douze mois  ? Si le salaire de François-Henri Pinault reste stable, à 1,2 million d’euros, et si sa part variable annuelle n’augmente «  que  » de 38 %, pour atteindre 1,944 million, c’est la rémunération variable pluri-annuelle du patron de Kering qui s’est véritablement envolée, à quelque 18,6 millions d’euros. Une somme qui correspond à plus de 20 000 «  KMU  », des unités monétaires propres au groupe, indexées sur son cours en Bourse, cours qui a été multiplié par 3,5 depuis 2014. Et voilà comment celui qui déclarait en fin d’année dernière «  comprendre  » la colère des «  gilets jaunes  » s’arroge l’une des plus pharaoniques rémunérations de tout le CAC 40... Indécent, tout simplement.

 

L’indécence est une « qualité » amplement partagée dans les hautes sphères du capitalisme. Et ce n’est pas Jean-Pierre Denis — un autre Breton, décidément — qui dira le contraire. Son nom n’est sans doute pas très connu  ; et pour cause : notre PDG dirige la banque Arkéa, un établissement relativement modeste en comparaison des mastodontes français que sont BNP Paribas, la Société Générale ou encore le Crédit Mutuel — Crédit Mutuel dont Arkéa n’est, d’ailleurs, qu’une simple filiale. À ce titre, comme on peut le lire sur le dernier «  document de référence  » de la banque, Jean-Pierre Denis a reçu la bagatelle de 1,6 million d’euros pour l’année 2018. Son numéro deux, Ronan Le Moal, n’est pas en reste, et émarge à près de 1,3 million d’euros.

 

Pas mal, très bien même, pour une «  petite  » banque quasiment inconnue du grand public. Mais Jean-Pierre Denis et son directeur général sont des habitués de ces «  rémunérations hallucinantes  », comme les qualifie Laurent Mauduit, de Mediapart. En 2016 et 2017 déjà, les deux hommes avaient engrangé respectivement 1,6 et 1,3 million d’euros. Soit davantage que les PDG de multinationales comme Stéphane Richard (Orange) ou Lakshmi Mittal (ArcelorMittal). Sommes auxquelles il convient encore d’ajouter les innombrables «  jetons de présence  » que Jean-Pierre Denis touche au titre de sa participation à quantité de conseils d’administration, dont Nexity (31 406 euros en 2016) et... Kering (104 842 euros). Indécence, toujours et encore.

 

Mais cela pourrait aller encore plus loin. Les dirigeants d’Arkéa sont, en effet, enlisés dans un conflit sans fin avec le Crédit Mutuel, dont ils souhaitent quitter le giron. Le moyen, pour eux, de conserver leur «  indépendance  »  ; l’astuce, surtout, pour continuer de s’attribuer de si mirobolants salaires sans avoir de comptes à rendre à quiconque, et surtout pas à leurs propres sociétaires, leur projet de désaffiliation visant prioritairement à faire d’Arkéa une banque capitalistique classique, et non plus un établissement mutualiste et coopératif. Voire de l’introduire en Bourse, avec la complicité du petit milieu de la finance parisienne, dont le fonds d’investissement Tikehau Capital — où siège, surprise, un certain... Jean-Pierre Denis qui y côtoie François Fillon.

 

La rapacité des grands patrons n’est, évidemment, pas le lot des seuls dirigeants français, qui font presque figure de petits joueurs face à leurs homologues américains. À l’image de Mark Zuckerberg, dont la fortune — théorique, car elle aussi indexée sur le cours en Bourse de Facebook — a bondi de 20 milliards de dollars depuis le début de l’année. Idem pour Jeff Bezos, le tout-puissant PDG d’Amazon, qui en une seule semaine a gagné 3,2 milliards de dollars, une paille au sein d’une fortune estimée à près de 158 milliards. Et la liste continue : en tout, cinq milliardaires américains ont gagné 13 milliards de dollars en une seule semaine.

 

Tout va donc (toujours) très bien au pays des puissants, merci pour eux.

Publié le 30/05/2019

 

La Commission européenne prévoit de multiplier par 22 ses financements à l’industrie de l’armement

 

Par Eléonore Hughes (site bastamag.net)

 

Les nouveaux députés européens auront la responsabilité de se prononcer sur une augmentation sans précédent des subventions européennes à l’industrie de l’armement. La Commission souhaite consacrer 13 milliards d’euros jusqu’à 2027 pour financer des technologies militaires « de rupture ». Cette politique pose de nombreuses questions sur les exportations futures de ces armes vers les zones de conflit et sur le respect des engagements internationaux de l’Union et de ses Etats membres.

Les industries de l’armement ne se sont jamais aussi bien portées en Europe. Le « Fonds européen pour la défense » pourrait être multiplié par 22 pour la période 2021-2027, pour atteindre 13 milliards d’euros. Et ce, malgré les scandales liés aux exportations d’armes européennes vers des zones de conflits, comme le Yémen. Les futurs députés européens seront amenés à valider, ou pas, cette impressionnante explosion budgétaire.

Ces 13 milliards serviront à poursuivre des recherches sur des « technologies de rupture » militaires, comme les drones ou des armes incendiaires, « dont l’application peut radicalement changer les concepts dans le domaine de la défense et la manière de conduire des opérations de défense ».

Et financeront les entreprises fabricantes d’armes pour développer ces projets « pilotes ».

 

Une victoire des lobbies de l’armement

 

Cette multiplication par 22 du budget est en partie liée aux pressions des lobbies des industries de l’armement. Le « Fonds européen pour la défense » a été mis en place en 2016 suite aux recommandations d’un « Groupe de Personnalités », dont au moins sept des seize membres étaient issus de l’industrie de l’armement. Le premier budget du fonds s’élevait à 590 millions pour 2017-2020.

La validation de ce budget sera l’un des enjeux des élections européennes du 26 mai : les nouveaux élus au parlement seront amenés à se prononcer sur son montant. « Contrairement à ce qu’on a souvent voulu faire croire, les députés européens ont clairement la capacité de refuser d’accorder ces 13 milliards d’euros au Fonds européen pour la défense, » explique Laëtitia Sédou, chargée de programme du Réseau européen contre le commerce des armes (Enaat). Deux possibilités s’ouvrent aux parlementaires : soit ils finalisent cette proposition de la Commission et votent l’augmentation budgétaire, soit ils la refusent. S’ils l’acceptent, lors du vote à l’automne prochain, ils n’auront plus la possibilité de le remettre en cause pendant toute la durée du cycle budgétaire (jusqu’en 2027).

« Exclure le parlement européen de son rôle habituel de suivi et d’une certaine influence sur la mise en œuvre plus précise est un précédant extrêmement dangereux en soi pour tous les programmes de l’UE, » commente Laëtitia Sédou. Des questions sur le plan juridique se posent également, puisque le traité de Lisbonne interdit explicitement le financement de projets militaires ou de défense via le budget commun de l’Union européenne.

 

Violations du droit européen et international

 

Le vote des eurodéputés se déroulera sur fond de controverses concernant l’exportation de matériel militaire à des pays accusés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. C’est le cas de la coalition menée par l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis contre les rebelles houthis dans le cadre de la guerre civile au Yémen, que la France approvisionne en armements.

Pourtant, le Traité sur le commerce des armes (TCA) et la réglementation européenne en la matière interdisent les transferts de matériel militaire, notamment quand il existe des risques de violations graves du droit international humanitaire, ou des risques de déstabilisation régionale.

Que se passera-t-il dans le cas d’une arme co-fabriquée par plusieurs entreprises européennes et financée par le fonds ? Quelle pratique dominera : le laxisme français ou le strict respect des engagements internationaux ? Pour Laëtitia Sédou, il y a peu de doute : « le Fonds européen va très probablement utiliser le dénominateur commun le plus bas comme référence. » Dans le cadre d’une co-production franco-allemande, la France deviendrait par exemple la référence, alors que ses exigences en matière d’exportation d’armes sont bien moins importantes que celles de l’Allemagne.

 

« Ce n’est pas parce qu’on produit plus d’armes qu’on se protège mieux »

 

Dans un contexte géopolitique tendu, certains évoquent l’importance que l’Union européenne investisse dans un fonds pour la défense, afin de pouvoir se protéger en cas de menace. C’est notamment ce qui est mis en avant par la Commission européenne. « Ce n’est pas parce qu’on produit plus d’armes qu’on se protège mieux », rétorque Laëtitia Sédou. Sans coordination politique et sans vision à long terme de la défense européenne, multiplier le budget de ce fonds risquerait d’augmenter les duplications d’équipements militaires et d’alimenter une course à l’armement.

La Commission européenne insiste cependant sur les bénéfices d’un tel investissement pour la croissance européenne et la création d’emplois. Le Réseau européen contre le commerce des armes (Enaat) nuance cet argument : il a calculé que les emplois du secteur de la défense ne représentent que 0,6% des emplois totaux dans l’économie de l’UE en 2016 (hors secteur non marchand et financier). L’organisation indépendante montre également, sur la base d’études, que l’investissement dans les dépenses militaires ont un impact neutre, voir négatif, sur l’économie d’un pays.

En France, les différents candidats aux élections de dimanche n’abordent pas ou très peu cette question, pourtant cruciale pour la direction du projet européen.

Publié le 29/05/2019

Les services d’urgences se coordonnent pour étendre leur grève avant une manifestation nationale le 6 juin
 

de : Stéphane Ortega  (site bellaciao.org)
 

Plus de 150 délégués, venus de toute la France, des services d’urgences en grève, se sont réunis à la Bourse du travail de Paris samedi 25 mai pour organiser la suite d’un mouvement entamé deux mois plus tôt à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Revendications communes, structuration du mouvement, état des lieux et dates des prochaines mobilisations étaient au programme.

C’est la grève qui monte, qui monte, qui monte ! Le 18 mars, les urgences de l’hôpital Saint-Antoine à Paris lancent le mouvement. Un mois plus tard, une quinzaine d’unités de l’AP-HP sont en grève. Depuis, la mobilisation a fait tache d’huile dans toute la France, passant d’une trentaine de services d’urgences hospitalières en lutte la première semaine du mois de mai, à 65 répertoriés par le collectif Inter-Urgences ce week-end. La grève déborde même sur d’autres unités comme à Valence ou Bourges où elle touche l’ensemble de l’hôpital.

« La situation est très tendue. Le système est en train de craquer un peu partout », assure Christophe Prudhomme pour expliquer l’extension progressive du mouvement. Pour ce médecin du Samu, responsable national CGT, la ministre de la Santé «  ignore les problèmes » alors que les trois principales revendications « ne peuvent se débloquer qu’au ministère ». Les demandes des personnels en grève depuis deux mois ont été adoptées par l’ensemble des délégués de la trentaine d’établissements représentés à la réunion nationale, organisée hier par le collectif Inter-Urgences : plus d’effectifs, l’arrêt des fermetures de lits et une augmentation de 300 €, reconnaissant la spécificité du travail aux urgences.

Pourtant, Agnès Buzyn refuse toujours d’ouvrir des négociations malgré les sollicitations des grévistes et des syndicats. « S’il n’y a pas d’avancées, il va y avoir une fuite des personnels alors qu’il est déjà difficile de les recruter et de les maintenir en poste », prévient Christophe Prudhomme. « Buzyn refuse de se pencher sur les urgences. Elle part du principe que c’est un problème de sécurisation de locaux, mais pas de condition de travail », renchérit Candice Lafarge du Collectif Inter-Urgences. Pendant ce temps-là, les discussions avec les Agences régionales de santé (ARS) patinent, ces dernières n’étant pas habilitées à prendre des décisions sur certaines des revendications des grévistes.

Une association nationale pour peser dans la lutte et les négociations

Pourtant, le mouvement dans les services d’urgence va continuer à s’étendre certifie Candice Lafarge : «  nous avons tous les mêmes problèmes, cela fait toujours peur de se lancer, mais avec le collectif, cela fait moins peur ». Des préavis de grève ont déjà été déposés dans certains établissements et les discussions se poursuivent avec les personnels, assure de son côté Christophe Prudhomme de la CGT. Pour structurer le mouvement, le collectif Inter-Urgences, né dans les services de l’AP-HP, va se constituer en association nationale, avec des représentants dans tous les services d’urgences en lutte. C’est une des décisions de l’assemblée générale nationale de ce week-end.

D’ici mercredi, les 65 services en grève pourront adopter la motion déjà validée samedi par les délégués présents à la Bourse du travail. Ce jour-là, les statuts et la composition du bureau seront officialisés. Outre la création d’un outil de coordination pour étendre le mouvement au-delà des 10 % de services d’urgences touchés à ce jour, cette association a pour but de créer une structure juridique permettant de négocier avec le ministère. Jusque là, le collectif Inter-Urgences participait aux négociations à l’AP-HP, parce qu’associé et imposé à la direction des hôpitaux de Paris par les trois syndicats ayant déposé des préavis de grève (CGT, FO, SUD).

Ainsi, syndicats et collectif fonctionnent pour l’essentiel en bonne intelligence, personne ne pouvant estimer ne pas avoir besoin des autres dans le rapport de force engagé. Pour augmenter la pression, les délégués réunis à Paris ce week-end ont fixé une journée de mobilisation nationale pour les urgences : ce sera le 6 juin, devant le ministère de la Santé. En plus de ce rendez-vous, la CGT programme un rassemblement au même endroit, le 11 juin, ce coup-ci, pour l’ensemble des services hospitaliers en lutte. « Il est déjà compliqué d’effectuer le travail de mobilisation pour les urgences », admet Candice Lafarge pour expliquer l’absence d’un appel général à la grève pour tous les services, à l’issue de la réunion de samedi, centrée sur les personnels des urgences. « Libre aux autres services de le faire », précise-t-elle sans aucune hostilité.

L’été sera chaud dans les services d’urgences !

Si une telle proposition n’est pas encore à l’ordre du jour, la contestation dans le secteur hospitalier est loin de s’éteindre. « Il n’y a pas de trêve estivale aux urgences. C’est la période où il y a les crises les plus graves », rappelle Christophe Prudhomme. Déjà le 18 mai à Aulnay-sous-Bois, un des plus grand service d’urgence a été contraint de délester des patients vers d’autres hôpitaux, faute d’un nombre suffisant de médecins. Trois jours plus tard, le président de Samu-Urgences de France a écrit à la ministre de la Santé pour lui signifier que les « structures de médecine d’urgence (service des urgences, Samu-Centre 15, Smur) sont à un point de rupture jamais atteint  ». En conséquence, il a appelé « l’ensemble des personnels à arrêter symboliquement le travail le mardi 28 mai à midi, pendant 5 minutes, et à se regrouper devant leur service ».

Autre signe de la colère qui couve partout dans le monde hospitalier, les membres du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’AP-HP ont décerné à son directeur Martin Hirsch en fin de semaine dernière le « Trophée du meilleur destructeur de l’hôpital public ». Pour autant, malgré ce climat de défiance qui se généralise, certains CHU importants comme ceux de Toulouse et Lille, qui ont déjà connu des mouvements il y a quelques mois, n’ont pas réussi à repartir en grève ce coup-ci, même s’ils étaient représentés samedi à Paris.

Publié le 28/05/2019

Après les européennes, la crise s’épaissit

par Roger Martelli  (site regards.ft)

Les élections sont passées, avec leurs certitudes et leurs surprises. L’extrême droite et LREM en tête, les autres loin derrière. Surtout la gauche.

Une gauche toujours dans ses basses eaux, un Rassemblement national guilleret, un pouvoir qui colmate les brèches non sans mal. Les Verts ont pris la main et les acteurs de l’ex-Front de gauche sont dans les choux.

L’extrême droite, vent en poupe

Pendant de longs mois, La République en marche (LREM) faisait la course en tête dans les sondages. Depuis quelques semaines, porté par la vague « populiste » européenne, le Rassemblement national (RN) avait pris l’ascendant sur le parti du Président. À l’arrivée, il confirme qu’il est devenu la première force du pays. Si l’on y ajoute les autres listes de la même famille, l’extrême droite française frôle désormais les 30%.

Le RN a surfé sur le discrédit de l’équipe au pouvoir, attisé la fragilité que les gilets jaunes ont spectaculairement aggravée, joué sur le ressentiment des classes populaires. Le vote du 26 mai a confirmé ce que l’on sait depuis quelques années et que les sondages annonçaient. Parmi ceux qui votent, un quart des employés, 40% des ouvriers, un tiers de ceux dont la formation est inférieure au bac, près d’un tiers des revenus les plus bas auraient choisi de voter pour la liste patronnée par Marine Le Pen.

Force est de constater que le RN a contribué à la mobilisation civique plus large des catégories populaires. Sans doute la propension à l’abstention continue-t-elle de toucher davantage les classes dites subalternes et notamment les employés. Mais, cette fois, les écarts de participation électorale entre les cadres et les ouvriers a été réduit, comme si une part de ces groupes avait trouvé, dans le vote en faveur du RN, le moyen d’exprimer sa colère et son ressentiment, quand la gauche d’autrefois les mobilisait autour de l’espérance.

Le vote en faveur de l’extrême droite est en passe de devenir un vote stable, comme l’était le vote communiste dans les trois premières décennies de l’après 1945. Il s’agit d’un vote fortement nationalisé, au-dessus de 30% dans 18 départements (presque 40% dans l’Aisne), au-dessous de 20% dans 19 départements et au-dessous de 10% uniquement à Paris et dans les Hauts-de-Seine. En même temps, il s’agit d’un vote régionalisé, dont les points forts se situent dans le quart Nord et Est et sur le pourtour méditerranéen, tandis que les zones relativement les plus réfractaires sont sur les terres du grand Ouest.

Le vote RN est celui qui mobilise le plus largement l’électorat antérieur – en l’occurrence celui d’avril 2017 – et ceux qui se déclarent proches de lui. C’est l’ensemble de ces traits qui expliquent que, au bout du compte, c’est bien l’extrême droite qui a profité conjoncturellement d’une mobilisation des gilets jaunes qu’elle ne contrôlait pourtant pas. Selon Ipsos, la moitié de ceux qui se « sentent très proches » des gilets jaunes et plus de 40% de ceux qui se disent « plutôt proches » se sont portés sur un vote en faveur de l’extrême droite.

Sans doute, ce vote n’est-il pas nécessairement un vote d’adhésion aux propos et a fortiori aux valeurs du RN. Mais il ne faut pas sous-estimer l’aspect structurant d’un vote, surtout quand il se rattache à un courant ou à une formation capable de donner à la colère l’aliment d’un discours structuré, d’un véritable récit chargé de sens. Au fond, quand les catégories populaires ont commencé, à la fin des années 70, à se détourner du vote communiste, on pouvait penser qu’ils pouvaient revenir à leur vote ancien. De fait, cette possibilité est toujours réelle, mais mieux vaut ne pas sous-estimer ce que cela impose de lucidité et de renouvellement, si l’on veut éviter de laisser durablement la place de tribun à des forces qui tournent le dos à l’émancipation.

Une fois de plus, l’écologie

Après 2017, la donne s’annonçait favorable à une gauche de gauche requinquée. Le socialisme issu du congrès d’Épinay de 1971 était agonisant et le plateau de la balance revenu vers une gauche bien à gauche. Or le scrutin d’hier a été l’occasion d’au moins deux surprises : le total de la France insoumise et du PCF n’est plus l’axe de la gauche ; il est surpassé par le total du PS-PP et de Génération.s ; les écologistes ont retrouvé, dans la toute dernière ligne droite, jusque dans l’isoloir, la dynamique qui porta la candidature Cohn-Bendit en 2009.

Nous avions fait l’hypothèse que le choix fait par Yannick Jadot de se détourner du clivage droite-gauche le pénaliserait. Ce n’a pas été le cas. Le total des mouvances plus ou moins écologistes dépasse largement les 15%. Quant aux Verts eux-mêmes, ils ont été portés à la fois par l’ampleur de la crise climatique, la vivacité des mobilisations, notamment de jeunes autour de enjeux écologistes, la force des critiques anti-consuméristes, la visibilité européenne de l’écologie politique… et l’absence d’entraînement produit par les autres listes de gauche.

A priori, le fait que l’écologie est devenue un passage obligé de la politique aurait pu desservir en le banalisant l’engagement propre d’un parti écologiste « spécialisé ». Manifestement, en l’absence de crédibilité suffisante d’un monde politique discrédité, la spécificité « verte » a été préférée. Conjoncturellement ou non ? Cela reste à voir.

Quant au PS, il est désormais au milieu du gué. Il reste au-dessous de son score plus que médiocre de juin 2017. Mais il le dépasse si l’on additionne les voix de PS-PP et de Génération.s. Et, face à la menace d’une disparition du socialisme français de l’enceinte parlementaire européenne, le maintien a minima apparaît comme une demi-victoire.

La déception du PCF

Le PC comptait beaucoup sur cette élection. Le récent congrès avait mis au centre de sa réflexion l’idée que le PCF avait trop souffert de son absence aux consultation électorales les plus décisives. En décidant d’aller jusqu’au bout de la présentation d’une liste autonome, dirigeants et militants entendaient montrer que la visibilité électorale du parti et son potentiel militant pouvaient inverser la courbe du déclin.

Ils savaient certes que la tâche serait difficile, mais l’enjeu européen a fini par faire partie du fond culturel des communistes, qui pouvaient arguer d’un regain européen de la gauche dite « radicale », bien regroupée dans le cadre de la Gauche unie européenne. Il s’est avéré par ailleurs que le choix de la tête de liste, l’adjoint à la maire de Paris, Ian Brossat, a plutôt « boosté » la campagne communiste, au point de laisser espérer un miraculeux franchissement de la barre des 5% et, à tout le moins, du seuil de remboursement des frais de campagne.

Or l’immense déception a été au rendez-vous. Le PC, qui se réclamait de 3,4% en juin 2017, parvient tout juste à 2,5% des suffrages exprimés, devancé d’un cheveu par la liste de Jean-Christophe Lagarde et talonné par… le Parti animaliste. Il ne dépasse les 5% qu’en Seine-Saint-Denis (5,6%)et n’est au-dessus de 3% que dans 24 départements. Il est en recul sur le pourtant médiocre résultat de juin 2017 dans 45 départements métropolitains, et notamment dans ses zones de force d’autrefois. Il perd plus du quart de son potentiel de 2017 dans 18 départements, dont la Seine-Maritime, le Puy-de-Dôme, le Cher, la Haute-Vienne, l’Allier, le Nord et le Val-de-Marne.

Le PC a fait un pari risqué et sa tête de liste l’a bravement assumé. À l’arrivée, contrairement à l’image dynamique enregistrée par les médias, le PCF est encore un peu plus fragilisé, contraint en outre à assumer la totalité de ses frais de campagne. Les militants font l’amère expérience, une fois de plus, que la volonté ne suffit pas à asseoir une force dans un espace politique national. Encore faut-il que le choix en sa faveur soit perçu comme utile. Difficile d’y parvenir, surtout pour une force anciennement installée – bientôt cent ans d’existence –, une fois qu’elle est parvenue aux lisières incertaines de la marginalisation électorale, autrefois réservée aux « gauchistes » copieusement vilipendés.

L’échec de la France insoumise

On pouvait penser que les élections européennes allaient rejouer la grande scène de la présidentielle. Elles ont joué de fait celle du second tour. Mais n’ont n’a pas confirmé la distribution des rôles au premier. Le parti de Jean-Luc Mélenchon et le regroupement officiels des partisans de Fillon ont mordu la poussière. Le « dégagisme » a ainsi ses coquetteries inattendues…

On savait – en tout cas à Regards – que le score de Mélenchon, en avril 2017, n’était pas celui de la nouvelle organisation qu’il avait mise en place à cet effet, mais que c’était tout simplement un vote de gauche, le mieux à même, pour le « peuple de gauche », d’énoncer clairement le désir de mettre un terme à quelques décennies de dérive libérale. Les législatives de juin, tout naturellement, avaient déjà remis les pendules à l’heure. Elles avaient simplement permis de régler dans les urnes la polémique qui avait peu à peu séparé les deux partenaires principaux du Front de gauche : jeu, set et match en faveur de la FI et de ses 11%. Le résultat de juin 2017 était donc le point de référence majeur pour jauger du nouveau résultat à venir.

L’entourage de Mélenchon affirmait à cors et à cris qu’il était possible d’atteindre cet objectif et même d’aller au-delà, pour parvenir au moins à la troisième place tant espérée, avant les majorités à venir. Le score « à deux chiffres » était l’eldorado, que quelques sondages ont entretenu, de-ci de-là. La FI en est loin au soir du 26 mai. Avec ses 6,31%, la FI approche certes à elle seule le résultat du Front de gauche aux précédentes européennes (6,6%) et accroche de justesse une cinquième place. Mais elle recule partout sur juin 2017, sauf dans le Cantal et récupère à peine un peu plus de la moitié de son résultat de l’époque sur le plan national. Elle perd plus de 5% dans 43 départements, où son influence de 2017 était au-dessus de la moyenne nationale.

Comment s’explique ce résultat ? Le profil de son électorat suggère que la FI n’a pas véritablement de point fort. Elle attire un peu plus que la moyenne les 18-24 ans (9%) et les 35-49 ans (10%), les professions intermédiaires (10%) et les employés (11%), les revenus les plus faibles (12% des moins de 1200 euros). Mais, de façon globale, les plus jeunes sont attirés par les Verts, les employés, les ouvriers et les chômeurs par le RN. La FI recueille les suffrages de 20% de ceux qui se sentent « très proches » des gilets jaunes, mais bien loin derrière l’extrême droite.

La ventilation des électeurs antérieurs et des « proches » est le déterminant le plus structurant. Alors que 57% des électeurs Macron d’avril 2017 ont choisi LREM et que 78% des électeurs Le Pen ont porté leur voix au RN, les électeurs Mélenchon n’ont été que 36% à voter en faveur de la liste de Manon Aubry. Plus significatif encore est le vote des « proches » : 78% de ceux des Verts, 88% de ceux de LREM et surtout 91% de ceux du RN ont voté pour le parti qui les attire le plus. Ce n’a été le cas que pour 67% des proches de la FI, ce qui a été corroboré par toutes les enquêtes depuis le début de l’année.

Au total, depuis deux ans la FI a perdu sur sa gauche sans mordre significativement sur de nouveaux électeurs, à gauche comme à droite.

Une stratégie décalée

Dès le soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon s’est installé dans la conviction que le « dégagisme » poussait à abandonner l’ancrage dans le vieux clivage de la droite et de la gauche, pour se fixer l’objectif de rassembler le « peuple » et non la « gauche ». Il assortissait ce choix de l’affirmation selon laquelle, dans un moment « destituant », l’essentiel est d’attiser la colère contre la « caste », en l’occurrence incarnée par la personnalité de Macron.

La stratégie « populiste » avait donc un double objectif : attirer la plupart de ceux qui rejettent Macron pour prolonger en majorité effective le score de la présidentielle ; détourner du vote d’extrême droite les catégories populaires en colère. Les gilets jaunes ont amplifié ce choix, qu’un homme comme François Ruffin a porté à son apogée, en cultivant ouvertement la « haine » à l’égard du « représentant » des patrons et des riches. Quand s’approche la perspective de l’élection européenne, le noyau dirigeant de la FI décide d’en faire un terrain d’application de la logique retenue : l’élection doit devenir un « référendum anti-Macron ».

Le 12 novembre dernier, nous émettions des doutes sur cette stratégie. Le résultat du scrutin européen ne fait que les aiguiser. Loin de l’élargissement majoritaire, la volonté de clivage avec la « gôche » – horrible terme venu tout droit de l’extrême droite des années trente –, la dénonciation de la « soupe aux logos » et le jeu du « bruit et de la fureur » ont éloigné une part de la gauche, sans gagner d’autres forces pour compenser cet éloignement. À la limite, l’obsession du clivage – manifeste sur l’affaire de l’appel pour l’accueil des migrants en novembre 2018 – a plutôt redonné de l’espace à une gauche jugée moins virulente, en particulier aux écologistes et au tandem PS-PP. Elle a même redoré le blason du PC violemment critiqué, même si le résultat électoral n’a pas été probant de ce côté-là.

Au soir du 26 mai, trois constats cruels peuvent être faits : loin d’une amplification de la dynamique du printemps 2017, la FI enregistre un recul sévère, qui fait du parti pris majoritaire un vœu pieux ; le tropisme qui attire une partie des couches populaires vers l’extrême droite continue d’agir ; le référendum anti-Macron a profité au rassemblement national et piégé la FI. Du vote européen, il serait donc préférable de tirer la conclusion qu’il y a désormais trois impasses qui menacent la gauche et avivent la désaffection à son égard : les sirènes du libéralisme, l’invocation d’une union de la gauche à l’ancienne et le parti pris populiste. Le profil des votes à l’échelle européenne rend plus urgent encore de tirer les leçons stratégiques des butoirs rencontrés.

À la différence des consultations précédentes, c’est la totalité de la gauche européenne qui est au pied du mur. Malgré de beaux résultats dans l’Europe du Sud, la social-démocratie a reculé autant que la droite classique. Les écologistes, qui refusent de faire du clivage politique binaire un repère pertinent, ont certes bénéficié de cette carence, mais infiniment moins que l’extrême droite et les libéraux conservateurs.

Mais, cette fois, la gauche dite « radicale » n’a tiré aucun bénéfice des déboires de la social-démocratie. Le groupe de la GUE recule de façon sensible, perdant 14 sièges sur 52 et reculant de près de 2%. À l’exception du Bloco portugais qui progresse sensiblement – alors qu’il participe à une gestion gouvernementale sociale-démocrate –, presque toutes les composantes de la GUE stagne ou recule. La FI à elle seule atteint à peine le niveau du front de gauche en 2014, Podemos perd plus de 7%, Die Linke s’essouffle, les communistes reculent en Tchéquie et la gauche reste atomisée et inaudible en Italie.

Reconstruire à gauche

La gauche est toujours dans ses basses eaux (moins d’un tiers des suffrages exprimés) et elle est dispersée. Pendant plus de trois décennies, entre la Libération et la fin des années 1970, le PC en a été la force la plus influente et la plus dynamique. Après 1978, c’est le PS de François Mitterrand qui prend la relève et le PC s’engage dans son long déclin, tandis que le PS s’enlise dans un « social-libéralisme » de plus en plus affirmé. En avril 2017, le résultat présidentiel de Jean-Luc Mélenchon bouscule enfin la donne : il rassemble un peu plus de 70% du total des voix de gauche. Les législatives de juin rectifient le mouvement, mais n’inversent pas la tendance : la FI à elle seule concentre près de 40% des voix de gauche et le total PCF-FI approche les 50%.

Le 26 avril 2019, la FI ne représente plus que moins de 20% du total de la gauche et l’ensemble communistes-Insoumis dépasse tout juste le quart. La frange de la gauche la plus à gauche, celle qui fut en longue durée la plus critique à l’égard des gestions socialistes, n’est plus en position d’hégémonie. En scrutin européen, comme en 2009, la main est passée une fois de plus du côté des écologistes.

La fin présumée du clivage de la droite et de la gauche a, comme prévu, fait pencher la balance du côté de la droite. Le résultat est paradoxal. Dans l’ensemble, les poussées des mouvements populaires ont plutôt porté la gauche en avant. En novembre-décembre 1995, l’impulsion du « mouvement social », alors même que la droite chiraquienne triomphe, amorce la dynamique qui verra la victoire législative de la « gauche plurielle » en 1997. Cette année, l’un des mouvements populaires les plus originaux des dernières se traduit par une victoire totale de l’extrême droite française.

La crise politique est devant nous. Le pouvoir en place est ébranlé, mais pas terrassé, comptant sur les divisions de ses adversaires plus que sur les vertus de sa force de conviction. L’extrême droite donne tranquillement le ton, impose ses thèmes comme autant de demandes populaires que nul ne peut ignorer.

La gauche est éclatée, à l’image d’un peuple lui-même divisé, éparpillé territorialement en un archipel que seul le « récit » d’exclusion de l’extrême droite est capable de réunir politiquement. Dans les années 1980, le socialisme pensa qu’il pouvait durablement gouverner en composant avec le néolibéralisme dominant. Il ne faudrait pas que la gauche, et a fortiori sa part la plus à gauche s’imagine qu’elle pourra en faire autant avec l’air du temps imposé par l’extrême droite. La fixation identitaire et l’obsession sécuritaire sont des pièges que nulle ruse ne peut permettre d’éviter, fût-ce au nom du peuple et de sa « souveraineté ».

Face au grand récit qui tourne le dos à l’émancipation, il convient donc de retisser un récit, dans l’esprit de ce qui fit la force de la gauche historique et qui porta le mouvement ouvrier : la passion de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité. Reconstruire une gauche bien à gauche suppose de renoncer aux demi-mots, aux compromis boiteux et aux consensus étouffants. Mais la gauche politique et sociale est aussi menacée par la guerre des courants, les clivages que l’on cultive à l’excès et que l’on voudrait trop souvent transformer en frontières entre « les » gauches, les libertaires et les républicains, les centralisateurs et les fédéralistes, les mondialistes et les souverainistes, les individualistes et les collectivistes, les « sociaux » et les « sociétaux ». Autant de tensions qui reflètent les contradictions du réel, qu’il est déraisonnable de vouloir effacer, mais qu’il convient de maîtriser collectivement, pour n pas faire de la spécificité de chacun une différence et la source d’inépuisables déchirements.

Inventer les formes de la mise en commun, repenser toutes les facettes de l’espace public, ne plus confondre la liberté et la concurrence marchande, le public et l’administratif sont des enjeux majeurs. Inventer la forme moderne de l’association d’individus libres, autonomes et solidaires est une autre tâche, tout aussi rude. La vie contemporaine nous en assigne une autre. Le mouvement ouvrier européen avait trouvé,dans différents pays et différents moments, des manières d’articuler les champs séparés du social, du politique et du culturels. De vastes galaxies ouvrières s’y attelèrent, sous forme travailliste, sociale-démocrate ou communiste. Mais ces galaxies se sont défaites, parce qu’elles étaient trop rigides et parce le temps de l’histoire ouvrière s’est révolutionné, en bien ou en mal.

Le résultat est que l’on est passé de la subordination à la séparation, de l’obédience à la méfiance. Or là s’est trouvée la grande faiblesse des dernières décennies, dont l’actualité récente vient de montrer les dangers : économique, social, politique et culturel ne marchent plus du même pas. Du coup, la régulation globale des sociétés reste aux forces dominantes, de l’argent ou de la puissance. Et l’aliénation des individus suit son petit bonhomme de chemin. Réarticuler sans subordonner quiconque à qui que ce soit : rude et nécessaire objectif.

Le scrutin d’hier nous laisse au moins une certitude : ou nous bougeons ensemble ou nous mourrons…

Roger Martelli

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