PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 14/12/2019

Hôpitaux surchargés. Vingt-deux bébés malades en balade

 

Lola Ruscio (site humanite.fr)

 

Des nourrissons atteints de bronchiolite ont été transférés depuis mi-octobre à plus de 100 kilomètres du domicile familial, faute de place dans les établissements parisiens.

C’est une crise sans précédent que vivent plusieurs services d’urgences pédiatriques d’Île-de-France. Alors que les établissements affrontent, comme chaque hiver, un quasi-doublement du nombre de passages aux urgences en raison des épidémies de bronchiolites aiguës, l’hôpital public n’arrive plus à faire face.

Dans ce contexte, plusieurs chefs de service s’inquiètent d’une hausse du nombre d’enfants transférés dans des hôpitaux éloignés du domicile des parents et du département. Une situation alarmante qui oblige des équipes de régulation du Samu à rouler des centaines de kilomètres depuis la capitale pour hospitaliser des nourrissons à Amiens, Rouen, Reims, Orléans et Caen.

Dès la mi-octobre, certains pédiatres d’Île-de-France avaient, pourtant, sonné l’alarme. Dans un communiqué signé par 28 chefs de service, les praticiens pointaient alors vivement le manque d’internes en médecine générale, indispensables pour faire tourner les services surchargés, « déjà pénalisés par le manque de pédiatres dû à une démographie défavorable et au manque d’attractivité des carrières hospitalières ». Pour juguler une « crise sanitaire à venir », ils en appelaient à la « responsabilité du gouvernement afin de trouver une solution rapide ».

Les services de pédiatrie vacillent sous les plans de fermeture de lits

Mais les dysfonctionnements dénoncés n’ont pas été appréhendés par les autorités, et des enfants, avec leur famille, se retrouvent pris dans cette spirale. Au total, 22 petits patients, en majorité des nourrissons – le plus âgé a 4 ans – tous atteints de bronchiolites, ont été transportés dans des hôpitaux à des kilomètres d’Île-de-France, selon le recensement effectué du 17 octobre au 2 décembre par cinq services mobiles d’urgence et de réanimation (Smur) pédiatriques d’Île-de-France. « En trente ans, je n’ai jamais vu une telle situation, s’inquiète Noëlla Lodé, représentante des Smur. Les hivers précédents, en période tendue, on en transférait au maximum 3 entre le 15 octobre et le 15 janvier. »

Ces transferts de nourrissons ne sont pas neutres médicalement et les risques sont réels pour les enfants, souligne Malika Merzekane, infirmière du Samu pédiatrique de Montreuil depuis 2006. « Ils sont dans des états instables, c’est dangereux sur des distances aussi longues », explique la soignante. L’hôpital public « n’est plus en capacité de les accueillir dans des services parisiens adaptés à leurs besoins », regrette pour sa part Azzedine Ayachi. Et « c’est d’autant plus difficile à entendre pour les familles que certaines ne sont pas véhiculées et se retrouvent éloignées de leur enfant malade », poursuit le chef de service du Smur pédiatrique 93.

Ces trajets à rallonge déstabilisent en outre l’offre de soins sur le territoire. « Comme les équipes partent parfois quatre ou cinq heures, c’est autant de monde en moins pour assurer des interventions vitales », dénonce le professionnel de santé. Ces distances longues, parcourues de jour comme de nuit, ajoutent à la pénibilité du travail et épuisent les personnels. « C’est très fatigant, notamment pour nos collègues ambulanciers, qui ne disent rien parce que la plupart ont des contrats précaires, regrette Malika Merzekane. Tout le monde est rappelé sur ses jours de repos. Nous travaillons de surcroît avec du matériel défectueux. Parfois, lorsqu’on roule dans le camion équipé de bouteilles de gaz et d’air, on entend des fuites au niveau des flexibles d’oxygène. »

Cette crise survient dans un hôpital public à bout de souffle, avec des services de pédiatrie qui vacillent sous les plans de fermeture de lits. « L’hiver, on devrait normalement ouvrir des lits supplémentaires, rappelle Noëlla Lodé. Mais nous n’avons pas été capables de le faire. On est même en dessous du nombre de lits autorisés en période normale. » Comme ailleurs à l’hôpital, les unités de pédiatrie se retrouvent affaiblies par les départs et peinent à recruter le personnel nécessaire. « Il y a un turnover important à Paris, la durée de vie professionnelle d’une infirmière est très courte », regrette-t-elle. Non seulement le métier n’attire plus, en raison des faibles salaires et des conditions de travail dégradées, mais le coût de la vie exorbitant à Paris ajoute aux difficultés.

Dans une lettre, consultée par l’Humanité, envoyée début décembre à ses collègues, un chef de service de pédiatrie d’un hôpital de banlieue parisienne crie son désespoir : « Je ne peux plus continuer à cautionner ce système qui est en train de nous broyer (…). Je ne peux plus supporter le malaise de certains de mes collègues ni celui des soignants. Je ne tiens pas à voir décéder un bébé dans mon service par manque de moyens. » L’auteur du courrier envisage même de démissionner. Il poursuit : « Le malaise a maintenant atteint les jeunes pédiatres de l’équipe qui n’ont pas l’habitude de la réanimation, qui viennent pleurer dans mon bureau à cause du stress et qui renoncent à assurer leur garde par peur de voir un enfant décompenser ou un grand prématuré naître (…) pendant leur garde. »

Son témoignage éclaire l’ampleur des dysfonctionnements. « Le service de pédiatrie a perdu, à partir de la fin de l’hiver dernier, 30 % de ses IDE (infirmier diplômé d’État – NDLR) expérimentés (ainsi que) sa cadre de santé suite à la gestion calamiteuse de l’équipe paramédicale imposée par la direction des soins. » Face au manque d’effectifs, écrit-il, « la direction des soins me propose des IDE en renfort ou des vacataires dont certains ne connaissent rien à la pédiatrie ». Pire encore, souligne le médecin : « Dans son dernier mail, M. D… me demande de proposer aux internes d’aider les infirmières à surveiller les bébés ! Dans quel hôpital sommes-nous ? » Ces transferts de nourrissons faute de lits dépassent les frontières de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). « À Marseille, on compte un transfert hors région et Bordeaux commence à être en difficulté », a rapporté Noëlla Lodé.

Les soignants s’alarment en pleine épidémie de bronchiolite

Dès lors, comment sortir de la crise ? À l’issue d’une réunion, le 2 décembre, en présence de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, de l’ARS d’Île-de-France, de l’AP-HP et des Smur pédiatriques de la région, le lancement d’une mission « flash » – confiée à l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) – a été décidé. En dépit de l’urgence de la situation, ses conclusions seront « attendues sous quinzaine, pour un début des actions d’accompagnement » des hôpitaux en difficulté « dès la fin d’année ».

De son côté, le collectif Inter-Hôpitaux plaide pour accélérer le mouvement. « La situation en ce début du mois de décembre est plus qu’alarmante. La pédiatrie crie à la catastrophe en pleine épidémie de bronchiolite. La psychiatrie est sinistrée. La grippe arrive (…). Nous ne pouvons faire face ! Les patients sont en danger, les soignants démunis. » En colère, les personnels hospitaliers appellent, après neuf mois de grève aux urgences, à une manifestation nationale le 17 décembre.

 

Lola Ruscio

Publié le 13/12/2019

Mémoire des luttes. Et Bourdieu prit la défense des cheminots

 

Lionel Venturini (site humanite.fr)

 

Le 12 décembre 1995, en plein conflit contre, déjà, une réforme des retraites, Pierre Bourdieu prononce devant les grévistes un discours qui fit date, et sens.

Le Web n’a pas gardé trace audiovisuelle de ce moment « à faire reculer les murs », dira un témoin. Juste une photo. Le 12 décembre 1995, en pleine grève, quelques jours après l’appel d’intellectuels lancé le 4 décembre, en soutien aux grévistes, une AG particulière se tient au Théâtre Traversière, géré par le CE de la SNCF. À la tribune, un orateur particulier, Pierre Bourdieu. Devant des cheminots, des étudiants, des intellectuels, 700 personnes s’entassent dans une salle qui contient alors 500 places, à la suite de la plus grande manifestation de 1995, avec 2 millions de personnes dans la rue. Bourdieu est déjà un intellectuel incontournable : deux ans plus tôt, il a coordonné la publication de la Misère du monde, ouvrage d’entretiens et de témoignages pointant les effets quotidiens des politiques néolibérales.

À la tribune, au côté du sociologue, Didier Le Reste est alors responsable régional de la CGT. En aparté, avant de se lancer, Bourdieu lâche au cheminot : « Merci, vous nous avez aidés à sortir de notre torpeur, vous nous avez réveillés. » Et quel réveil : « Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation… » commence, solennel, le sociologue, comme auparavant un Sartre devant Billancourt. Les mots s’enchaînent, Bourdieu n’est pas un tribun, parle assez bas, et, peu le savent alors, il vient de perdre sa mère. Pour le jeune doctorant qu’est alors Frédéric Lebaron, professeur de sociologie à l’ENS et animateur de la revue Savoir/Agir, le discours « donne écho à notre constat de la montée en puissance des économistes » – il racontera, avec d’autres, dans un livre, ce « “décembre” des intellectuels » (1). Bourdieu déroule sa pensée : « La crise d’aujourd’hui est une chance historique, pour la France et sans doute aussi pour tous ceux, chaque jour plus nombreux, qui, en Europe et ailleurs dans le monde, refusent la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie (…) Ce qui est en jeu, aujourd’hui, c’est la reconquête de la démocratie contre la technocratie. »

Procès en populisme

Le sociologue sera, pour ces mots opposant également le « peuple » à une « noblesse d’État » dévoyée, taxé de populisme. Procès facile quand lui-même, dans son discours, dit bien qu’il n’est pas venu pour flatter quiconque : « On peut récuser le technocratisme autoritaire sans tomber dans un populisme auquel les mouvements sociaux du passé ont trop souvent sacrifié », n’hésite-t-il pas à mettre en garde. « Bourdieu, contre une certaine vulgate critique plutôt marxisante qui ne voyait alors dans le néolibéralisme que la main du grand capital et du patronat, l’interprète plutôt comme un “étatisme” d’un genre spécial », relève le sociologue Christian Laval. Le conflit s’achèvera quelques jours plus tard ; le 15, le gouvernement retire sa réforme des régimes spéciaux, mais maintient celle de la Sécu.

Dans le discours, qui sera publié par Libération et l’Humanité le 14 décembre, se niche une autre dimension, quand Bourdieu mentionne « ce philosophe qui (…) découvre avec stupéfaction (…) le gouffre entre la compréhension rationnelle du monde (…) et le désir profond des gens ». Ce philosophe qu’il ne nomme pas, c’est Paul Ricœur, dont Emmanuel Macron se réclame aujourd’hui. Le philosophe, et avec lui la revue Esprit, forte d’un compagnonnage ancien avec la CFDT, a publié le 24 novembre 1995 un « Appel pour une réforme de fond de la Sécurité sociale », vu comme un soutien au plan Juppé. Aux côtés de Ricœur dans cet appel, toute une « deuxième gauche » d’accompagnement des réformes se réunit autour de Pierre Rosanvallon, Alain Touraine, Jacques Julliard, côtoyant Pascal Bruckner ou Alain Finkielkraut. Une partie des signataires, toujours active, s’est aujourd’hui ralliée au macronisme.

« Le moment opportun »

L’intervention de Bourdieu devant les cheminots arrive à un moment où, en réalité, le monde universitaire est mobilisé, en témoigne l’appel, parti de Paris-VIII, lancé le 4 décembre autour de Michèle Riot-Sarcey, Denis Berger, Catherine Lévy, Yves Benot et Henri Maler. « Nous ne pouvions pas laisser passer l’appel d’Esprit sans réagir », se souvient Michèle Riot-Sarcey. L’activation des réseaux de Bourdieu conduit à ce qu’en une semaine – pas de réseaux sociaux alors – plus de deux cents personnalités le cosignent, parmi lesquelles Daniel Bensaïd, les époux Aubrac, Jacques Derrida, Annie Ernaux, Pierre Vidal-Naquet ou Étienne Balibar.

En 2002, à sa mort, le Monde diplomatique publiera un texte inédit, où Pierre Bourdieu revient sur 1995, estimant alors que, pour le mouvement social, « on peut parler en termes de chances raisonnables de succès, qu’en ce moment c’est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas être entendus et de passer pour fous. (…) Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a été accompli. (…) Les conséquences de la politique néolibérale – que nous avions prévues abstraitement – commencent à se voir ». Il écrit enfin que, à ses yeux, « un mouvement social européen n’a, selon moi, de chance d’être efficace que s’il réunit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs – à condition, évidemment, de les intégrer, pas seulement de les juxtaposer ». Le propos n’a guère vieilli. 

(1) Le « Décembre » des intellectuels français. Raisons d’agir, 1998. Julien Duval, Christophe Gaubert, Frédéric Lebaron, Dominique Marchetti et Fabienne Pavis.

Lionel Venturini

pierre bourdieu

 

Publié le 12/12/2019

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BlackRock. Un géant américain de la finance à l’assaut des retraites des Français

Sébastien Crépel (site humanite.fr)

Fonds de pension.  Le gigantesque gestionnaire d’actifs BlackRock lorgne l’épargne hexagonale, qu’il voudrait transformer en retraite par capitalisation. Il attend que la loi Pacte votée au printemps et la réforme Delevoye lui ouvrent les portes de ce marché.

Pas la peine de chercher le nom de BlackRock dans l’agenda des concertations ministérielles sur les retraites : il ne figure nulle part. Cela n’empêche pas ce mastodonte de la Bourse américaine, présent dans le capital des plus grandes entreprises françaises et gérant l’épargne de millions de salariés à travers le monde, de s’intéresser de très près à la réforme des retraites, en dispensant ses « recommandations » au gouvernement et au président de la République. En juin 2019, soit quelques jours avant la remise du rapport de Jean-Paul Delevoye sur le projet de « régime universel », le fonds d’investissement a détaillé, dans un document d’une quinzaine de pages, tout le profit qu’il espère tirer d’une réforme des retraites qui fasse une large place à la capitalisation, en s’appuyant notamment sur la loi Pacte votée au printemps sous l’impulsion de Bruno Le Maire.

Le document intégral : « Loi Pacte: Le bon plan Retraite » (sic)

Cette loi trop peu connue du grand public a préparé le terrain, en créant les conditions d’une montée en puissance des produits d’épargne retraite dans les années qui viennent. La réforme Delevoye vient en quelque sorte en complément de celle-ci, les recommandations de BlackRock éclairant de manière saisissante le contexte d’offensives tous azimuts de l’univers de l’assurance privée dans lequel elle s’inscrit. Une opération facilitée par l’accession à l’Élysée d’Emmanuel Macron, qui cultive ses relations avec le PDG de BlackRock, Larry Fink.

Pour le fonds américain, l’Hexagone représente un marché essentiel : « Les Français se distinguent au niveau mondial par un taux d’épargne élevé, 14 % de leur revenu disponible chaque année », relève BlackRock. Cela représente un pactole accumulé, tous patrimoines confondus, de 13 125 milliards d’euros en 2016, dont 5 400 milliards d’actifs financiers. En Europe, seuls les Allemands épargnent davantage. BlackRock voudrait mettre la main sur cette montagne d’actifs, mais il doit pour cela éliminer un obstacle de taille : la méfiance historique des Français pour les produits financiers, et en particulier pour les retraites par fonds de pension, jugées peu sûres. 63 % d’entre eux estiment les placements en actions trop risqués, selon le baromètre de l’Autorité des marchés financiers. « Les différentes crises financières ont ancré dans les esprits que les marchés financiers sont d’abord des sources de risque avant d’être des sources de performance », se désole BlackRock. Et les 15 ans de réformes précédentes des retraites ont échoué à ouvrir le marché tant espéré.

Le « pilier » de la capitalisation est déjà au cœur de la réforme

Le fonds attend donc du gouvernement qu’il l’aide à vaincre cette aversion en réformant profondément les mécanismes d’épargne retraite. Ce qu’a commencé à faire la loi Pacte, « en permettant à l’épargnant de bénéficier d’un allègement fiscal » et d’une « gestion pilotée » de son plan d’épargne retraite, un outil programmé pour augmenter la part des investissements à risque, type actions en Bourse, pour les épargnants les plus jeunes. Pour BlackRock, au moment où les autorités s’apprêtent à réformer les « piliers 1 et 2 » de la retraite (les régimes de base et complémentaires), il est urgent d’ « intégrer le pilier 3 dans leur périmètre de réflexion » (la capitalisation) en « unifiant les différents volets de la réforme des retraites ».

De fait, le « pilier » de la capitalisation est déjà au cœur de la réforme, même si le haut-commissaire aux retraites – dont les liens avec le monde de l’assurance viennent d’être mis au jour – s’en défend. Son projet de régime universel est un « système de répartition par cotisation couvrant un maximum d’actifs », plaide-t-il, puisqu’ils cotiseront pour leur retraite sur une assiette de salaire allant jusqu’à 10 000 euros par mois. Soit quasiment l’intégralité des actifs… mais pas tous. C’est toute la subtilité. Pour rappel, jusqu’alors, les retraites complémentaires par répartition Agirc-Arrco permettaient de cotiser jusqu’à 27 000 euros de salaire mensuel. C’est donc un espace supplémentaire pour la capitalisation qui vient de s’ouvrir pour les plus aisés, au bénéfice des assureurs. Cela est d’ailleurs écrit en toutes lettres dans le rapport de Jean-Paul Delevoye : « Les employeurs et les salariés qui le souhaiteront pourront compléter le niveau de retraite par la mise en place de dispositifs collectifs d’épargne retraite. »

C’est cet avantage que veut pousser BlackRock, en dispensant une quinzaine de recommandations au gouvernement. Le but, vendre des produits d’épargne aux plus riches, mais, au-delà, le document propose par exemple une « contribution automatique » de 5 % des salaires à des plans d’épargne d’entreprise, complétée d’un « dispositif d’augmentation automatique » en cas de hausse des rémunérations… Il va jusqu’à envisager un « crédit d’impôt » de 1 000 euros par an « accessible aux ménages non imposables », ce qui « constituerait une forme d’abondement public » pour « démocratiser largement le modèle au-delà des seuls ménages ayant un intérêt fiscal à se constituer une épargne retraite ». Ou comment financer sur fonds publics le chiffre d’affaires des assureurs en fourguant des produits d’épargne aux plus pauvres.

 

Sébastien Crépel

Publié le 11/12/2019

Philippe Martinez: « Le gouvernement rame derrière nos arguments »

Stéphane Guérard, Sébastien Crépel (site humanite.fr)

 

 Retraites. Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, s’attend à une journée de mobilisation intersyndicale, ce mardi, « d’ampleur équivalente à celle du 5 décembre ». à 24 heures des arbitrages d’édouard Philippe, il appelle ce dernier à décider le « retrait du projet » de réforme des retraites, et à reprendre les discussions « sur une autre base ».

Depuis quarante-huit heures, le pouvoir cible la CGT, comme si le blocage était de sa responsabilité. Que lui répondez-vous ?

Philippe Martinez Pour un syndicat dont on ne disait qu’il ne comptait plus, on parle beaucoup de nous ! C’est l’effet du 5 décembre. On a compté ce jour-là un nombre de grévistes impressionnant, malgré un contexte unitaire qui n’est pas le même qu’en 2010 (contre la réforme Sarkozy des retraites – NDLR), puisqu’il manque au moins une grande confédération. Donc, on fait plus, malgré une division syndicale largement entretenue par le gouvernement. Au-delà, je pense qu’on a marqué des points dans la bataille idéologique sur le contenu de la réforme et sur nos propositions. Ils rament derrière nos arguments. Quand des ministres disent contre toute vérité qu’on ne veut pas discuter, ils cherchent à nous marginaliser. En fait, ce sont eux qui sont sur la défensive.

À la veille des annonces d’Édouard Philippe, avez-vous eu des contacts récents avec le premier ministre ?

Philippe Martinez La dernière discussion avec Édouard Philippe était sur les retraites et remonte au 26 novembre. Depuis, je n’ai même pas eu affaire à un conseiller ou un sous-conseiller de Matignon.

Vous êtes prêts à discuter avec le gouvernement ?

Philippe Martinez Mais nous y sommes allés ! Ce qui leur déplaît, c’est que nous disons : c’est « projet contre projet ». Nous les avons vus 24 fois en deux ans, cela fait une bonne moyenne ! Ce qui nous est reproché, c’est de ne pas entrer dans le moule de leur réforme.

Cette concertation est étonnante. Vous participez, on vous laisse parler de ce que vous vous voulez, et vous n’avez pas de retour ?

Philippe Martinez Non, pour la simple raison qu’ils n’ont pas d’arguments à nous renvoyer. Sur les inégalités hommes-femmes, Jean-Paul Delevoye sait que nous avons raison, mais sa réponse c’est : les inégalités salariales, ce n’est pas mon domaine. Leur projet de réforme est d’abord budgétaire : ils veulent économiser de l’argent.

C’est une réforme budgétaire ou un projet de société ?

Philippe Martinez Ce sont les deux ! Économiser de l’argent sur les retraites et sur le bien commun, c’est un choix de société. Un choix qui affirme qu’il faut faire moins de dépenses publiques, moins pour le social, etc. Leur prétendu régime universel, c’est dire : on ne dépensera pas plus de 14 % du PIB pour la retraite, même s’il y a davantage de retraités. C’est un système pour les premiers de cordée. Ceux qui ont une carrière sans encombre, avec un bon salaire, auront une retraite à peu près potable. Mais si on est mal payé, qu’on a des périodes de chômage, de précarité – les femmes, notamment –, eh bien on percevra ce qu’on a cotisé. Donc, pas grand-chose. Ça va encore aggraver le phénomène qu’on connaît aujourd’hui avec l’allongement des trimestres, c’est-à-dire qu’on devra continuer à travailler plus longtemps, sinon on n’aura rien à bouffer.

Mais le gouvernement et ses soutiens répètent, quant à eux, que la réforme n’est pas écrite…

Philippe Martinez Ce n’est pas moi qui ai inventé le projet d’un régime par points, ni la prise en compte de l’intégralité de la carrière dans le calcul de la retraite, ni la nécessité qu’il y aurait de travailler plus longtemps. Tout cela, on ne l’a pas inventé, la base de la loi est écrite. Et cela est dit et répété par le premier ministre et le président de la République.

Que répondre à l’argument de l’allongement de l’espérance de vie, brandi par le gouvernement pour justifier un nouveau recul de l’âge de départ à la retraite ?

Philippe Martinez Est-ce un problème de vivre plus longtemps ? C’est le symbole d’une société moderne. Du temps de Zola, on mourait bien avant l’âge de la retraite, qui n’existait d’ailleurs pas. Ceux qui nous expliquent qu’il faudra travailler plus longtemps ne prennent jamais en compte l’espérance de vie en bonne santé qui, elle, stagne, voire diminue. Il y a quinze jours, j’étais dans un Ehpad à Roussillon, en Isère. Quand j’ai demandé aux infirmières et aides-soignantes si elles se voyaient travailler jusqu’à 64 ans, elles m’ont répondu que ceux qui pensent ça n’ont jamais travaillé de leur vie et qu’elles étaient déjà cassées à 45 ans. Si on travaille plus longtemps, on accélère le vieillissement des travailleurs.

Le premier ministre doit rendre ses arbitrages ce mercredi. Que devrait-il annoncer selon vous, s’il tenait compte de la grève et des journées comme le 5 décembre, et celle qui s’annonce ce mardi ?

Philippe Martinez La seule option sensée, c’est le retrait du projet. Et repartir sur une autre base. On peut améliorer notre système, qui est l’un des meilleurs au monde, mais qui connaît un problème de recettes. Il faut prendre en compte les nouvelles formes de travail : pourquoi Uber, Deliveroo ne cotiseraient pas ? Les travailleurs du numérique ont droit à la santé et à la retraite. Il faut aussi s’occuper des jeunes, on ne peut pas sacrifier une génération. Aujourd’hui, on ne sort plus des études à 14 ans, mais plus souvent dix ans plus tard : ces périodes, il faut bien les prendre en compte, et la solidarité intergénérationnelle devrait le permettre. Pour les femmes, ce n’est pas une fois à la retraite qu’il faut corriger les inégalités qu’elles subissent, c’est maintenant qu’il faut agir sur les carrières. Faire évoluer dans le bon sens notre système de retraite, c’est aussi revenir en arrière sur certaines réformes négatives. Calculer les pensions sur la base des dix meilleures années de salaire par exemple (et non les vingt-cinq meilleures années), c’est la meilleure façon de neutraliser les années de galère, de précarité, de temps partiels subis, etc. Mais cela appelle des choix politiques. Il va falloir dire au Medef de sortir le carnet de chèques pour payer des cotisations sur les salaires pour les retraites plutôt que de rémunérer les actionnaires.

Mercredi, le premier ministre pourrait choisir de faire de petites concessions à certaines professions ou régimes spéciaux sans toucher au cœur du projet du régime à points. Ce stratagème peut-il fonctionner pour diviser et affaiblir la mobilisation ?

Philippe Martinez C’est probablement ce qu’il a l’intention de faire. Mais alors, la réforme risque d’être compliquée à mettre en œuvre. Pour les enseignants ou les personnels de santé, comment va-t-il faire ? Va-t-il donner aux uns et rien aux autres ? En fait, vu le niveau de mobilisation, je ne vois pas comment il peut s’en sortir.

1,5 million de manifestants revendiqués le 5 décembre, c’est un chiffre très élevé. Est-ce la démonstration d’un regain du syndicalisme, que l’on disait très affaibli ?

Philippe Martinez Quand il y a un tel niveau de colère, que les syndicats donnent des explications et font des propositions, qu’ils sont unis et proposent d’agir ensemble le même jour, le résultat est là. Le fait que même les gilets jaunes ont appelé à converger montre que l’organisation sert à quelque chose. Ce n’est pas le contraire de la démocratie, c’est organiser la démocratie.

Êtes-vous surpris du succès du 5 décembre ?

Philippe Martinez Oui, même si on le sentait venir dans les entreprises. Ce qui m’a le plus étonné, c’est le nombre de salariés inorganisés qui demandaient comment ils devaient s’y prendre pour faire grève. Cela conforte l’idée que, quand un mouvement est structuré, les salariés se tournent vers le syndicat, car il reste une référence. Par contre, si les syndicats sont à côté de la plaque, les gens se débrouillent tout seuls, ce qu’ont fait les gilets jaunes, par exemple.

Est-ce un mouvement de défense des retraites ou de « coagulation des colères » ?

Philippe Martinez La colère est là, la multiplication des mouvements sociaux le montre dans la santé, contre les fermetures d’entreprises, dans l’éducation, chez les gilets jaunes, les pompiers, les cheminots l’an dernier, etc. Le problème, c’est que ces mouvements s’expriment les uns à côté des autres. C’est le premier projet de réforme où tout le monde se sent concerné. C’est un peu le ciment de toutes les luttes antérieures, ce qui explique qu’il y a eu autant de grévistes le 5.

Ce n’est donc pas d’abord un mouvement de défense des régimes spéciaux, comme certains tentent de le faire croire ?

Philippe Martinez Même avec 100 % de grévistes à la SNCF et à la RATP, il n’y aurait pas eu 1,5 million de manifestants le 5 décembre. 3 500 personnes ont défilé ce jour-là dans les rues d’Aurillac : il y avait sûrement des cheminots, mais je ne crois pas qu’ils étaient 3 500.

L’absence d’une plateforme revendicative commune aux syndicats qui appellent à la grève ne constitue-t-elle pas un handicap ?

Philippe Martinez Nous travaillons à une plateforme commune, pas que sur les retraites d’ailleurs. Mais nous avons déjà une base commune. Premièrement, nous ne voulons pas de cette réforme des retraites par points. Deuxièmement, nous disposons d’un régime qu’il faut améliorer. C’est un socle important.

La CGT n’a-t-elle pas une difficulté à faire passer ses propositions dans le débat public ?

Philippe Martinez Évidemment, nous ne sommes pas aidés par les stratégies de communication qui consistent à mettre d’un côté les « protestataires », et de l’autre les « réformistes ». Les discussions avec le gouvernement ne prennent jamais comme point de départ nos propositions. Jouons projet contre projet. Ceux-ci relèvent de choix de société. L’un est solidaire. Pour l’autre, on a inventé un mot, universalité, qui fait beau, mais qui est tout sauf solidaire. Remarquons cependant que le discours sur nos propositions a évolué. On nous dit : « Ce n’est pas crédible », « Vous ne voyez pas les évolutions du monde ». Mais personne ne nie plus que nous avons des propositions.

La CFDT et l’Unsa se tiennent en dehors du mouvement. Cette division ne pose-t-elle pas un problème ?

Philippe Martinez Même si la mobilisation du 5 était exceptionnelle sans l’ensemble des syndicats, cette division demeure un problème. Il s’est aussi posé à l’occasion de la réforme de l’assurance-chômage. La division nous a empêchés de parler d’une même voix. La grande différence entre nous réside dans le partage des richesses. Mais à l’Unsa comme à la CFDT, des syndicats sont dans l’action et disent que le projet de réforme ne leur va pas.

Quel est le rôle du Medef dans ce contexte ?

Philippe Martinez Pour le moment, il n’a pas besoin de bouger. D’autres font le boulot. Ils râlent un peu dès que l’on parle de niveau de cotisation. « Ne touchez pas à notre argent », disent-ils. Le patronat, c’est un peu le Monsieur Plus du gouvernement.

Espérez-vous ce mardi un succès équivalent à celui de jeudi dernier ?

Philippe Martinez Il y a une vraie dynamique. Tout le monde a été agréablement surpris par l’ampleur du 5. Mais, en face, ils ne sont pas restés sans rien faire, surtout au niveau patronal et dans le privé, où toute une artillerie a été sortie, qui va de la répression à la satisfaction de revendications – comme quoi c’est le moment de revendiquer – pour casser cette dynamique. Le gouvernement a quant à lui beaucoup changé de stratégie, en s’exprimant vendredi alors que ce n’était pas prévu, en se relayant tout le week-end, avec la restitution de Jean-Paul Delevoye d’hier soir, avec les annonces de demain. Même s’ils pataugent un peu, ils se défendent. Malgré cela, je pense que cette journée peut être d’ampleur équivalente à celle du 5, voire plus forte encore. Les échos de nos fédérations nous le font penser. On verra bien le niveau de grévistes dans le privé. Il y a des appels un peu partout. De nombreux préavis ont été déposés dans la fonction publique. Dans l’éducation nationale, ça s’annonce encore très fort.

Pensez-vous qu’une forte mobilisation ce 10 décembre contraindra le gouvernement à retirer son projet ?

Philippe Martinez Nous voulons la satisfaction totale : le retrait de la réforme. Le président de la République a affirmé qu’il était dans un acte II de son quinquennat. Il a dit : on écoute, on prend en compte, on est plus proche des citoyens. Quand 1,5 million de personnes se retrouvent dans la rue, quand des grèves s’organisent partout et que sept Français sur dix soutiennent ce mouvement, cela devrait l’inspirer. Un sondage, la semaine dernière, montrait que 44 % des Français font confiance aux syndicats pour faire une bonne réforme des retraites. Et 25 % seulement au gouvernement. En matière de crédibilité, les syndicats ont marqué des points.

Le temps ne joue-t-il pas contre la mobilisation ? Ce soutien pourrait s’effriter et le gouvernement jouer le pourrissement…

Philippe Martinez Pour l’instant, tout le monde considère que le gouvernement est responsable de la situation. D’autres gouvernements s’y sont frottés et ont payé cette stratégie. Quant aux sondages, le niveau de soutien était bien plus bas au départ du mouvement. Un tel niveau de mobilisation le 5 implique une réponse à la hauteur. On verra mercredi.

On a appris hier que Jean-Paul Delevoye n’avait pas déclaré ses liens avec le monde de l’assurance. Au-delà de la polémique, n’est-ce pas révélateur des intérêts en jeu derrière cette réforme ?

Philippe Martinez Il était déjà là en 2003 pour nous expliquer que sa réforme des retraites était la dernière. Au-delà de la question de ses liens avec cet organisme de formation des assureurs, je note qu’il n’y a jamais eu autant de publicités – peut-être pas dans l’Humanité, mais partout ailleurs ! – sur les systèmes de retraites par capitalisation, les assurances en tout genre. C’est bien le signe que les groupes privés d’assurances savent à quoi s’en tenir avec cette réforme des retraites.

 

Entretien réalisé par Stéphane Guérard et Sébastien Crépel

Publié le 10/12/2019

À la SNCF, la sous-traitance coûte très cher, y compris en termes de sécurité

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Pour réduire sa masse salariale, la SNCF multiplie le recours à la sous-traitance. Et ce sont les grandes multinationales privées du BTP – Eiffage, Bouygues et Vinci en tête – qui raflent le gros des contrats.

« Une piste intéressante, qui doit permettre de réduire les coûts de l’entreprise. » C’est ainsi que les sages de la Cour des comptes décrivent la sous-traitance dans leur rapport publié le 11 novembre dernier, et qui étrille le statut des cheminots. Mais quel est le bilan exact de cette sous-traitance ? Nul ne semble le savoir. Car si le recours à des salariés moins qualifiés, moins payés, moins protégés permet, en apparence, de faire des économies en termes de masse salariale et d’effectifs – ce qui contribue aussi à rendre déficitaire le régime de retraite spécifique des cheminots –, il existe d’importants coûts cachés.

À commencer par le temps de travail des agents SNCF chargés d’encadrer et de former les sous-traitants, voire de rattraper leurs erreurs. « La SNCF ne calcule pas le coût que représentent les prestations pour elle, hors termes du contrat. Il y a une vraie opacité des coûts », explique Edwige Bues, du cabinet d’expertise Degest qui a publié une étude sur le sujet [1].

De la formation interne à la sous-traitance systématique, avec Eiffage, Bouygues et Vinci

En moins de vingt ans, le montant des dépenses de sous-traitance « travaux » a été multiplié par quatre pour atteindre 2,9 milliards d’euros en 2017 [2]. L’essentiel des dépenses est consacré à la maintenance et à la réfection des voies, dont près d’un quart sont en piteux état. Et les gros groupes du BTP - Eiffage, Bouygues et Vinci - raflent 70% de la mise. La SNCF ne communique pas sur cette proportion écrasante des multinationales parmi ses sous-traitants, préférant généralement insister sur la place qu’elle accorderait aux PME [3].

« Il y a toujours eu des tâches confiées à des entreprises extérieures, notamment pour la réalisation de grands travaux, explique Jean-René Delépine, de la fédération syndicale Sud rail. Déplacement d’un talus, réfection d’une plate-forme, etc. Mais depuis 2015, la politique industrielle est clairement basée sur l’externalisation de la maintenance qui était jusqu’alors faîte en interne. »

Réfection des rails, remplacement des traverses, réparation des systèmes électriques qui alimentent les trains… la maintenance recouvre une multitude de compétences, qui permettent aussi aux cheminots d’avoir une connaissance fine et exhaustive du réseau. « Leur formation était assurée via un compagnonnage d’un ou deux ans, explique Edwige Bues. Avant d’être lâchés seuls sur des travaux, ils accompagnaient un ancien qui leur montrait le métier. Après ces deux années, un agent de la voie était capable de faire un peu tout. »

Sur le terrain, une sous-traitance souvent plus rigide que les agents SNCF

Contrairement à ce qu’annonce la Cour des comptes, qui pointe une « rigidité de l’organisation du travail » et une « faible polyvalence de nombreux salariés », les agents en charge de la maintenance sont en réalité très polyvalents. Ce qui leur permet d’éviter les temps morts au cours de leurs journées de travail, contrairement aux salariés sous-traitants. « Sur le papier, l’ordonnancement est très cadré. Tel jour, on fait telle chose, détaille Edwige Bues. Dans la réalité, ça ne se passe jamais comme ça. Il y a toujours un grain de sable qui vient gripper la machine. Une panne, un problème météo, un sol avec de gros cailloux. Le ballast qui n’arrive pas... Quand il n’y avait que des agents SNCF, on pouvait faire autre chose pendant ce temps. Là, c’est impossible. Les sous-traitants ont été recrutés pour un lot bien précis. Sur une seule mission, à un seul endroit. »

« Une fois, une entreprise est venue faire du soufflage, c’est à dire mettre des cailloux sous les traverses, raconte Jean-Philippe, agent de maintenance des voies. Ils ne savaient pas ce que c’était. Ils sont venus sans le matériel, et donc ils ont fait demi-tour et sont rentrés chez eux. » Ce genre de déconvenues n’est pas comptabilisé dans le chiffrage du coût final de la sous-traitance [4].

Oublié aussi : le temps de travail des agents SNCF qui surveillent les sous-traitants, bien plus large que sur le papier, où le travail réel n’est jamais raconté et pris en considération. « Beaucoup [parmi les sous-traitants, ndlr] ne connaissent pas le métier, poursuit Jean-Philippe. Je dois constamment les surveiller afin de m’assurer que tout soit bien mis en place, serré, attaché. Sinon, les écartements de voies ne sont pas bons, les tire-fonds, qui relient le rails à la traverse ne sont pas serrés. »

Des agents co-acteurs de la destruction de leurs métiers

« Ce n’est pas très gratifiant de surveiller des gens toute la journée. Ça fait un peu maton », ajoute Jean-Philippe. « En termes d’organisation du travail, c’est très violent, insiste Jean-René Delépine. Il n’y a plus de collectif. Les agents partent chacun dans leur coin surveiller le chantier d’une autre entreprise. Ils ne font plus. Ils regardent faire. Et ne pas pouvoir faire génère beaucoup de souffrance. » En formant les salariés d’autres entreprises, les agents deviennent co-acteurs de la destruction de leurs métiers, ce qui est aussi très violent. « Je n’admets pas que mon entreprise me demande de former les gars qui vont prendre mon boulot demain », explique un agent en charge de la sécurité électrique [5].

A ces coûts d’encadrement, de formation et de rattrapage, s’ajoute le temps perdu par les agents pour accomplir leurs missions. « Les agents SNCF mobilisés ne peuvent pas assurer la maintenance préventive. Les voies continuent par conséquent de se dégrader », constate Edwige Bues.

Le coût global se joue sur la qualité du réseau à long terme, avance l’experte. Et là, il pourrait y avoir de mauvaises surprises. « Avant, quand on rendait la voie, elle était d’équerre, prête pour durer cinquante ans. Maintenant, les responsables disent que si cela dure vingt ans, ce sera pas mal. On risque donc de devoir renouveler ces voies plus vite et donc, au final, cela coûtera plus cher. »

Le statut, une garantie pour la sécurité

« Les agents considèrent par ailleurs que la connaissance de la totalité du réseau est très importante pour assurer la sécurité, reprend Edwige Bues. Mais le découpage de l’activité en plusieurs tâches élémentaires, pour rendre possible l’entrée de la sous-traitance sur un segment spécifique, entre en contradiction avec ce principe. » Exemple : un tronçon de voie est confié à une entreprise sous-traitante, pour changer les traverses ou pour une autre réparation. La circulation est complètement coupée : seuls les trains de travaux circulent. Mais les sous-traitants vont-ils également penser à sécuriser le passage à niveau situé en amont ? 

« Un intérimaire sait que dans trois mois, il ne sera plus là, ajoute Edwige Bues. Un agent reste. S’il fait mal le boulot, il sera forcément embêté par la suite. Ce n’est pas du tout la même logique. » Cet attachement à l’outil de travail, et ce qu’il induit en terme de sécurité, est intiment liée au fait d’être un agent « au statut », un statut par ailleurs tellement décrié.

« Pour nous, la sécurité est placée très haut, rapporte un aiguilleur en gare de Paris Est. On est en capacité de dire non si nous avons des pressions de notre hiérarchie. » « Le statut de droit privé change tout, intervient Jean-René Delépine. On va dire au gars : tu me fais ça, point, sinon je te change de poste. Cette situation permet des pressions que l’on ne peut pas exercer sur des agents SNCF. »

« Le milieu ferroviaire demeure dangereux, ce qui souligne l’importance de règles strictes »

A la SNCF comme ailleurs, le développement massif de la sous-traitance entraîne un transfert des risques vers des salariés moins bien formés et moins protégés. Le 24 octobre dernier, dans le sud-ouest, un TER a percuté un camion. « C’était un sous-traitant qui transportait du matériel pour un chantier SNCF situé sur cette voie, et qui avait entrepris de décharger à hauteur du passage à niveau, affirme Jean-René Delépine. Il n’avait probablement jamais reçu de formation, ni d’information sur la sécurité ferroviaire. » Le chauffeur a été légèrement blessé.

Il arrive que les accident soient bien plus graves. Le 10 octobre 2018, deux salariés sont morts sur un chantier dans les Hautes-Pyrénées, et deux autres ont été blessés. L’accident, qui a vu deux engins de chantier se percuter, a eu lieu dans une section très dangereuse du réseau, à cause de sa forte pente. « Ce sont des engins sur lesquels des agents SNCF avaient déjà tiré la sonnette d’alarme, constate Jean-René Delépine. Ils avaient noté des dérives intempestives. » « De fortes difficultés sont remontées quant aux compétences des prestataires, notamment sur des chantiers importants nécessitant l’intervention simultanée de plusieurs engins », signalait de son côté l’étude Degest, publiée un mois avant ce terrible accident.

« Le milieu ferroviaire demeure dangereux, ce qui souligne l’importance de l’application de règles strictes, de formations initiales et continues de haut niveau », soulignait la CGT au lendemain du drame. Pour le syndicat, « l’accroissement de la sous-traitance notamment pour la maintenance des infrastructures entraîne l’abaissement des règles de sécurité ». L’établissement publique de sécurité ferroviaire (EPSF), cité dans le dernier rapport de la Cour des comptes sur les ressources humaines, considère que la performance de la SNCF en matière de sécurité des personnels au travail est « acceptable ». « En effet, le nombre de morts et blessés graves pondérés par train-km en 2017 est de 4,53 pour un objectif fixé à la France par l’Union européenne de 6,06. »

Autrement dit, conclue Jean-René Delépine, « on peut continuer à déréguler et à dégrader les conditions de travail, puisque l’on est en deçà du taux de morts acceptable ! » Les familles endeuillées, et les salariés qui voient leurs collègues écrasés lors des chantiers, apprécieront sans doute cette approche purement statistique et partielle de la réalité.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] « Étude pour le CE Maintenance et travaux de SNCF Réseau : Analyse du recours à la sous-traitance ». Edwige Bues, Adrien Coldrey, Julien Lusson, Nina Maruani. Septembre 2018.

[2] Le montant total de la sous-traitance atteint 5,3 milliards d’euros toutes prestations confondues : « travaux », « fournitures », « achats généraux », « prestations intellectuelles et de service », « informatique télécom ».

[3] Voir par exemple cet article de l’Usine nouvelle.

[4] La citation est extraite de l’ouvrage collectif Le train comme vous ne l’avez jamais vu, publié le 24 octobre aux éditions de l’Atelier.

[5] Cité par les experts Degest.

 

Publié le 09/12/2019

Les Algériens réprouvent un scrutin verrouillé par le « système »

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

A quelques jours d’une élection présidentielle contestée, les actions se multiplient pour dénoncer une opération de recyclage du « système ». Alger, envoyée spéciale.

Alger tournait au ralenti ce dimanche, conséquence de l’appel à la grève générale lancé à cinq jours d’un scrutin présidentiel contesté par le mouvement populaire qui exige le départ du « système ». Dans les rues du centre-ville, où peu de boutiques avaient baissé les rideaux, des manifestants ont été dispersés sans ménagement par les forces de police. « Pas d’élections avec les gangs ! », scandaient des étudiants grévistes, derrière les grilles de la fac centrale. Sans surprise, le mot d’ordre était davantage suivi dans les quartiers populaires de Bab el Oued et d’El Harrach, très engagés dans le hirak. Ailleurs dans le pays, la situation était contrastée. La grève était très suivie à Tizi Ouzou, Bouira, Boumerdès et Béjaïa, où le port était à l’arrêt. Elle était partiellement suivie à Skikda, Sétif, Batna et Bordj Bou Arreridj. Plusieurs universités étaient paralysées à Alger, Annaba et Mostaganem, où la police a nassé les étudiants pour les empêcher de marcher. Dans tout le pays, le rythme des manifestations, nocturnes ou diurne, est désormais quotidien. La détermination des Algériens, massivement opposés à cette parodie d’élection, est d’autant plus remarquable que la pression répressive va crescendo. Les interpellations se sont multipliées depuis l’ouverture de la campagne officielle ; chaque jour, des manifestants, des militants, des journalistes et même des artistes sont traduits en justice pour un drapeau, un dessin, une publication sur les réseaux sociaux. Ils sont accusés d’atteinte à l’unité nationale, d’incitation à attroupement, d’atteinte à la sûreté de l’état ou d’entrave au bon déroulement des élections. « Ce n’est pas une campagne électorale, c’est une campagne d’arrestations », ironisent les Algériens. A ce jour, le réseau de lutte contre la répression recense plus de 138 détenus d’opinion. Parmi eux, quelques uns auraient enduré « des actes de torture, des violences », assure l’avocate Aouicha Bekhti.

Dans les médias publics, les journalistes sont censurés, mis au pas ou simplement licenciés, comme le fut le cas, cette semaine, de Mahrez Rabia, le présentateur de la matinale de Canal Algérie, jugé trop indocile. Les journaux télévisés tiennent la chronique d’un monde parallèle, où les candidats mèneraient une campagne paisible, où les électeurs seraient pressés d’aller aux urnes. Le régime use de tous les moyens possibles pour tenter de recouvrir ce scrutin d’un vernis de légitimité. Après le vote de la résolution du Parlement européen appelant Alger à respecter les libertés fondamentales, les autorités ont suscité des rassemblements contre l’ingérence étrangère, finalement présentés comme des manifestations « spontanées » de soutien au processus électoral. Ces rendez-vous n’ont attiré que des foules clairsemées, qu’importe : le président de l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), Mohamed Chorfi, estime qu’il « ne faut pas regarder cet évènement démocratique du côté de ceux qui s’y opposent, généralement des jeunes », mais plutôt « prendre en considération ceux qui soutiennent le processus électoral ». Partout conspués, les cinq candidats en lice, tous issus du sérail, tous liés dans le passé au clan du président déchu Abdelaziz Bouteflika, se sont prêtés, vendredi, à l’exercice inédit du débat télévisé. En fait, cinq monologues parallèles, sans élan ni talent, sans l’ombre d’une idée novatrice. Morne spectacle, comme celui qu’offre le procès des anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal. Leur comparution a donné lieu à un grand déballage sur les pratiques mafieuses du régime et sur le financement occulte des précédentes campagnes présidentielles, avec des sommes vertigineuses en jeu. Le procureur de la République a finalement requis vingt ans de prison contre les deux anciens chefs de gouvernement et dix ans contre Ali Haddad, un homme d’affaire véreux qui a longtemps dirigé le Forum des chefs d’entreprise, l’organisation patronale. La grande lessive, pour donner l’illusion du changement…

L’insurrection pacifique, elle, ne connaît pas de trêve. Mais devant l’aplomb d’un régime prêt à tout pour se recycler, de sérieux défis lui sont posés. L’échéance du 12 décembre la place ainsi devant ses limites organisationnelles et politiques. Déraciner le système, oui, mais pour lui substituer quelle alternative ? Jusqu’ici, la volonté de faire corps a relégué à l’arrière plan les indispensables débats sur le projet de société. Quant à l’horizontalité de ce mouvement populaire sans représentants, elle fait à la fois sa force et toute sa vulnérabilité. Certaines actions spectaculaires, bris d’urnes, blocage des bureaux de vote, suscitent ainsi la controverse : la plupart des contestataires redoutent de voir le choix de la non violence, très ancré dans le hirak, voler en éclat. La jeunesse est à bout de patience, le régime joue de la provocation et guette le moindre faux pas : cocktail explosif. Laisser la division s’installer entre ceux qui refusent le vote et ceux qui se rendront aux urnes ferait le jeu du « système », mettent encore en garde certaines voix. L’écheveau de la crise algérienne est plus emmêlé que jamais. Une chose est sûre pourtant : avant même d’avoir lieu, ce scrutin est entaché ; le président qui sortira des urnes ne pourra se revendiquer d’une quelconque légitimité. Après dix mois de protestation sans répit, l’irrépressible aspiration des Algériens à la démocratie, à la justice, à la liberté n’est pas près de refluer.

Publié le 08/12/2019

Retraite à points... de non-retour

 

par Martine Bulard, (site monde-diplomatique.fr)

 

Selon les « éléments de langage » (expression branchée pour dire propagande) du gouvernement, les grèves de cette fin d’année dans les transports, l’enseignement, les universités, les hôpitaux, la radio publique, parmi les policiers, etc., seraient menées par des privilégiés qui défendent leurs régimes spéciaux de retraite. Vieille tactique de division.

S’il est vrai que le droit de grève est mieux respecté dans les services publics — c’est aussi pour cela que les pouvoirs successifs s’acharnent à les démanteler —, la réforme des retraites concerne toute la population, salariés et chômeurs, et tous verront leur pension réduite — sauf les très, très, très gros salaires. La propagande n’a guère emporté la conviction. Et le mécontentement des couches populaires et moyennes, comme l’a montré la mobilisation des « gilets jaunes », est si profond que l’approbation ou le soutien à la grève l’emportent sur sa condamnation.

Pour faire passer la nécessité « incontournable » de la réforme, un énième rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) est tombé à pic le 21 novembre, qui conclut à un déficit d’ici à 2025 (0,7 point du produit intérieur brut). En réalité, le déficit est créé essentiellement par la non-compensation des exonérations de cotisations sociales par l’État (pour la première fois depuis la loi Veil de 1994), la forte baisse de la masse salariale (et donc des effectifs) de la fonction publique et quelques tours de passe-passe financiers. Le déficit « disparaît pratiquement si une autre convention comptable est adoptée », note et démontre Henri Sterdyniak.

M. Emmanuel Macron et ses porte-voix veulent gagner du temps en imposant tout de suite un recul de l’âge de départ à la retraite (devenu par le miracle de la novlangue l’« âge pivot » ou l’« âge d’équilibre »…) pour pouvoir mener leur grand-œuvre : supprimer la retraite par répartition (nettement plus solidaire, même si elle est imparfaite) pour aller vers la retraite à points que réclament en chœur le patronat, la Commission européenne, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et — on peut le regretter — le patron de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), M. Laurent Berger.

Et de parer le système du magnifique adjectif « universel ». Mais cela serait universel si chacun pouvait accéder aux mêmes droits quelle que soit sa situation de départ. Si, par exemple, un ouvrier pouvait vivre autant qu’un cadre, soit six ans de plus ; ce qui impliquerait entre autres de nouvelles organisations du travail plus saines et moins intensives, un système de santé préventif et… des droits à la retraite plus précoces — rien d’utopique, mais toutes ces mesures restent hors du viseur patronal et gouvernemental. Or non seulement il n’y a rien de tout cela mais, avec le système proposé, le moindre accident de la vie entraînerait une baisse de la pension (ainsi que tous les accidents économiques)…

En effet, on n’accumulerait plus des droits comme aujourd’hui, mais des points qui seraient calculés selon le salaire. Vous gagnez beaucoup, vous avez beaucoup de points. Vous gagnez peu, vous en avez peu. Vous arrêtez de travailler, vous n’avez rien.

De plus, la somme de points accumulés tout au long de sa vie professionnelle ne suffirait pas à donner le niveau de la pension. Il dépendrait de la valeur de chaque point, qui elle-même dépendrait de la croissance économique au moment du départ à la retraite, de l’espérance de vie moyenne de la classe d’âge… L’incertitude complète. M. François Fillon, ex-candidat à la présidentielle, a dévoilé le pot aux roses : « Cela permet de baisser chaque année la valeur des points et donc de diminuer le niveau des pensions » (11 octobre 2018).

Les dirigeants politiques au pouvoir n’auront plus à rendre des comptes, les dirigeants syndicaux non plus

Le système est automatique. Donc les dirigeants politiques au pouvoir n’auront plus à rendre des comptes devant les électeurs — pas plus d’ailleurs que les dirigeants syndicaux. On se souvient que l’acceptation du plan Juppé sur la Sécurité sociale et la retraite en 1995 avait été négociée par Mme Nicole Notat, alors secrétaire générale de la CFDT — ce qui avait provoqué une défection de plusieurs organisations locales et professionnelles de ce syndicat.

Le nouveau système réduirait de fait les pensions. Le système envisagé propose, au mieux, de figer la part de celles-ci dans les richesses produites (13,8 % du produit intérieur brut) alors que le nombre de retraités va augmenter : le même « gâteau » à partager par plus de monde ! Cela pousserait ceux qui en ont les moyens à choisir des « surcomplémentaires », autre nom des fonds de pension placés sur les marchés financiers.

Anxiogène, inégalitaire, individualiste, la retraite à points rompt avec la philosophie du système par répartition, plus solidaire et collectif

Une parenthèse sur la polémique soulevée par l’économiste Thomas Piketty, ardent défenseur de la retraite à points au cœur du dispositif Macron. Il s’est fait reprendre pour avoir déclaré sur France Inter le 2 décembre : « Avec la réforme des retraites, les salaires à moins de 10 000 euros cotiseront 28 % quand les salaires de plus de 10 000 euros ne cotiseront qu’à 2,8 %. ». En fait, les salariés qui touchent plus de trois fois le plafond de la Sécurité sociale — soit 10 135 euros par mois) acquitteront 25,3 % de cotisations jusqu’à 10 135 euros, comme tout salarié. Et ils ne paieront plus que 2,8 % sur la partie supérieure à ce montant.

Les porte-voix du gouvernement font valoir que ces salariés n’auront aucun droit à la retraite sur cette partie du salaire. Mais c’est justement cela qui remet en cause le principe du système de répartition : ceux qui ont le plus doivent contribuer le plus pour répondre aux besoins de tous. Or, avec le système Macron, ils participeraient moins et seraient encore davantage poussés à souscrire un plan épargne retraite privé — les fameux fonds de pension. Ce qui amènerait ces salariés à se désolidariser petit à petit du système général (pourquoi payer si l’on n’en profite pas ?) et le gouvernement à retirer la taxe dès qu’il le pourra…

Anxiogène, inégalitaire, individualiste, la retraite par point est « en rupture » totale avec la philosophie du système par répartition, plus solidaire et collectif. M. Macron le dit, et c’est bien l’un des seuls moments de vérité du président.

 

Martine Bulard

Publié le 07/12/2019

Non, le déficit du régime des retraites par répartition n’est pas alarmant

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

Pour faire passer son projet de réforme, le gouvernement multiplie les discours alarmistes sur le déficit du régime actuel. Sauf que celui-ci n’est pas si important et qu’il pourrait être facilement comblé. Explications.

Le gouvernement est manifestement prêt à tordre les faits et les chiffres pour vendre son projet de réforme des retraites. Fin novembre, le Conseil d’orientation des retraites (COR) a rendu publique sa dernière analyse sur le déficit du régime actuel de retraites. Le COR est un groupe d’experts, de parlementaires, de représentants syndicaux et patronaux, chargé d’étudier les perspectives à moyen et long terme du système de retraite français [1].

L’organisme avait déjà rendu un rapport en juin. La grève du 5 décembre s’annonçant massive, le gouvernement en a commandé un nouveau [2]. Pour l’économiste Henri Sterdyniak, membre des Économistes atterrés, l’objectif du gouvernement est clair : « Il s’agit de montrer que le système est déficitaire et donc qu’il faut des mesures de correction avant 2025, date envisagée de mise en place de la retraite par points », écrit-il.

Le pays où les retraités sont les moins pauvres d’Europe

C’est le cœur de la réforme : remplacer le système actuel par répartition, qui fonctionne par annuités (en fonction des trimestres travaillés) et par la prise en compte des meilleurs revenus pour calculer le montant de la pension, par un système à points. En garantissant un revenu après la « vie active », ce système par répartition a permis à la France d’afficher le taux de pauvreté le plus faible d’Europe parmi les plus de 65 ans : 8,3 % des retraités y vivent sous le seuil de pauvreté contre 15,9 % en moyenne pour l’Union européenne, et plus de 18 % en Allemagne ou au Royaume-Uni selon Eurostat.

Au contraire, dans un système à points, les travailleurs ne peuvent pas savoir au moment où ils cotisent à combien ils auront droit au moment de prendre leur retraite. Cette réforme risque fort, si elle est mise en œuvre, de faire baisser le niveau général des retraites, et d ’appauvrir une grande partie des retraités.

La stratégie du gouvernement : faire croire que le déficit est dramatique

Que dit le nouveau rapport du COR ? Que le déficit du régime actuel devrait se situer entre 8 et 17 milliards d’euros en 2025. Et ce pour l’ensemble des régimes de retraites, dans l’hypothèse que les cotisations restent fixes.

Après la publication de ces prévisions, le Premier ministre Edouard Philippe devait rencontrer les partenaires sociaux. « Je vais leur demander très simplement, très directement : voilà, il y a ça, qu’est-ce que vous proposez de faire ? Est-ce que vous considérez que l’équilibre ce n’est pas grave, on laissera plus tard à nos enfants, ils se débrouilleront, ou est-ce que vous considérez que, il y a un vrai sujet, et dans ce cas-là comment est-ce qu’on le règle ? », annonçait-il sur les ondes de France Inter le 21 novembre. Voilà donc la stratégie de com’ du gouvernement : faire croire que le trou dans le régime des retraites est dramatique.

« Ce rapport, commandé par le gouvernement, a mis en lumière sa volonté de réaliser des économies sur les pensions des actuels retraités et des personnes qui partiront à la retraite d’ici à 2025, avant même l’entrée en vigueur de son projet de régime de retraite par points », estime de son côté le collectif citoyen Nos retraites.

La réalité est bien différente. « Le système actuel a un petit déficit, de l’ordre de 10 milliards d’euros, sur 300 milliards. Il est donc somme toute équilibré », expliquait à Basta ! l’économiste Michaël Zemmour en octobre. « Il n’est pas du tout question d’un système qui serait à découvert et dont il faudrait éponger les dettes. Le problème, c’est que depuis des années, pour l’équilibrer, on fait baisser les pensions », ajoutait-il.

Des réserves prévues justement pour combler le déficit

Ce déficit n’est donc pas aussi alarmant que le gouvernement voudrait le faire croire. En plus, il pourrait être comblé. En effet, en 1999, le gouvernement socialiste de Lionel Jospin avait créé le fonds de réserve des retraites destiné justement à financer le déficit du régime des retraites à partir de 2020. Nous y sommes. Et l’argent est là. Fin 2017, le fonds de réserve disposait d’un actif de 36,4 milliards d’euros. Le double du pire scénario déficitaire envisagé. Le chiffre est justement indiqué dans le dernier rapport du COR.

Même sans faire appel à ce fonds, le déficit mis en avant depuis des semaines est « construit de toutes pièces », selon Henri Sterdyniak. Ce « pseudo déficit provient essentiellement de la baisse des ressources affectées au système, en raison de la forte baisse de la part de la masse salariale du secteur public, de la non compensation de certaines exonérations de cotisations sociales, de la baisse des transferts de l’Unedic et de la Caisse nationale des allocations familiales », défend l’économiste dans une note.

Il s’agit d’un déficit construit en grande partie par les politiques de suppression de l’emploi public et d’allègement de cotisations sociales qui profitent surtout aux employeurs. « La quasi-totalité du déficit provient donc de l’austérité salariale et de la baisse des effectifs publics. C’est la double peine : les salaires stagnent, les effectifs publics décroissent ; c’est un argument pour baisser les retraites », résume l’économiste.

Avec la réforme, les plus riches ne participeront quasiment plus à la solidarité entre générations

Il existe pourtant des propositions pour maintenir à l’équilibre le régime des retraites par répartition, sans faire baisser les pensions ou reculer l’âge de départ. Comme jouer sur le niveau des cotisations : une possibilité serait par exemple de ne pas exonérer de cotisations au régime général les plus hauts salaires.

C’est tout le contraire que propose Jean-Paul Delevoye, en charge du dossier au sein du gouvernement. Leur projet de réforme veut permettre aux salariés très aisés, ceux qui gagnent plus de 10 000 euros bruts par mois, de sortir du régime général et de ne plus participer à la solidarité entre générations. Aujourd’hui, seuls les salariés qui sont au-dessus de 27 000 euros par mois ont cette possibilité.

Dorénavant, si le projet passe, les salariés qui gagnent plus de 10 000 euros par mois – entre un demi-million et un million de personnes – ne cotiseront plus au régime général pour la part de leur salaire au-dessus de ce seuil. Plus précisément, ils n’y participeront qu’au taux de 2,8 % à partir de ce qu’ils touchent au-delà de 10 000 euros, au titre de la solidarité. Pour les travailleurs qui gagnent moins, le taux de cotisation sera de 28 %. Comme les salariés très aisés ne bénéficieront plus du régime général, cette mesure va automatiquement les pousser vers les retraites par capitalisation, vers des placements sur les marchés boursiers.

Les plus riches ne participeront donc quasiment plus au financement du régime des retraites à la hauteur de leurs très gros revenus, alors qu’ils sont ceux qui vivent plus longtemps. En France, les 5 % les plus aisés disposent d’une espérance de vie (84 ans) supérieure de 13 ans à celle des 5 % les plus pauvres (71 ans) pour les hommes, et de huit ans pour les femmes [3]. Vous pensez toujours qu’il s’agit d’une réforme juste et égalitaire ?

Rachel Knaebel

Retrouver notre dossier sur le nouveau projet de réforme des retraites :
Baisse des pensions, creusement des inégalités : ce qu’annonce le projet de réforme des retraites
« Avec la réforme, les retraites de demain ne seront pas suffisantes pour maintenir son niveau de vie »
Fonds de pension : l’avenir de nos retraites se jouera-t-il bientôt sur les marchés boursiers ?

 

 

Voir la réforme expliquée en BD par Emma

Notes

[1] Voir la composition du COR ici.

[2] Voir le rapport et sa synthèse ici.

[3] Les hommes les plus pauvres ont une espérance de vie de 71 ans seulement, contre 84 ans pour les plus riches. Pour les femmes, les plus pauvres vivent en moyenne jusqu’à 80 ans, contre plus de 88 ans pour les plus aisées. Voir « L’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, 13 ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes », Insee, févier 2018

 

Publié le 06/12/2019

Billets gratuits à volonté, retraite à 52 ans, faible productivité : ces clichés qui abîment l’image des cheminots

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Les cheminots et leurs syndicats sont au centre du bras de fer qui s’engage sur la réforme des retraites. Une position qui leur attire nombre de commentaires médisants, et autres persiflages politico-médiatiques.

On connaissait la rumeur de la « prime charbon », dont bénéficiaient les cheminots, mais supprimée il y a un demi-siècle avec la disparition des locomotives à vapeur. Avec le mouvement social qui débute ce 5 décembre, on peut s’attendre à une multitude de commentaires médiatiques plus ou moins « experts » sur les avantages et privilèges des cheminots, forcément formidables. Voici quelques éléments pour remettre les pendules à l’heure, et éclairer les débats en plateaux (TV) comme en famille.

Cliché n°1 : des cheminots pas assez productifs

Les cheminots ne sont pas suffisamment productifs. C’est ce qu’assure un rapport de la Cour des comptes rendu public le 18 novembre, deux semaines avant le mouvement de grève du 5 décembre. Le mot revient comme un mantra dans le rapport : la politique sociale de la SNCF serait « peu favorable à la productivité ». Pourtant, les effectifs de la SNCF dédiés au train n’ont cessé de baisser : 7000 cheminots en moins depuis quatre ans, 22 000 en quinze ans. Malgré cela, les personnels de la SNCF continuent d’entretenir 30 000 km de voies ferrées, et d’y faire rouler 15 000 trains chaque jour. Ceux-ci transportent quotidiennement 5 millions de passagers, dont les trois quarts en Île-de-France. Qu’importe, de nouveaux « gains de productivité » seraient nécessaires.

Le rapport de la Cour des comptes, au-delà de ses savants ratios, n’aborde pas les conséquences sociales de cette quête de productivité, ni ses effets sur le travail réel. « C’est vraiment la gouvernance par les nombres, commente Jean-René Delépine, de la fédération Sud rail. Que veulent-ils en fait ? Que les queues s’allongent devant les guichets ? Est-ce que l’on veut de plus en plus d’accidents ferroviaires parce que l’organisation du travail est de plus en plus allégée et que de plus en plus de boucles de rattrapage sont supprimées ? » Les boucles de rattrapage, en matière de sécurité, désignent les vérifications multiples d’une même situation.

De nombreux cheminots s’inquiètent ainsi de la simplification de la procédure « départ du train » mise en œuvre à compter du 15 décembre prochain. Pour le moment, trois professionnels s’assurent que tout est en place avant que le train ne démarre : le conducteur, le contrôleur et un agent en gare. Ils ne seront bientôt plus que deux. La « productivité » y gagnera mais pas forcément la sécurité. L’agent en charge du quai disparaît. Or, celui-ci connaissait parfaitement sa gare. Il savait, par exemple, où se placer quand le quai est courbe pour avoir une visibilité parfaite pour vérifier que tout va bien, que personne, par exemple, ne reste bloquée entre le marchepied du train et le quai.

Ce sera désormais au conducteur d’anticiper ces paramètres, avec le concours du contrôleur, quand il y en a un, ce qui n’est pas toujours le cas. « Sur le papier de la Cour des comptes, ça fait X emplois en moins, dit Jean-René Delépine. Mais dans la vie réelle d’un mécano, cela fait une charge mentale qui augmente considérablement. Il va falloir qu’il connaisse les réalités physiques de chacune des gares qu’il va traverser. Il va devoir intégrer 1000 situations différentes. C’est un facteur de confusion possible, qui crée un risque d’accident supplémentaire. »

 

Autre conséquence : l’état de santé des agents s’est dégradé. « Les indices de morbidité [le nombre de jours d’absence des salariés pour maladie ou accident du travail, ndlr] ont augmenté au fur et à mesure que des gains de productivité étaient enregistrés », soulignait Arnaud Eymery, expert au cabinet Degest, qui a produit de nombreux rapports sur la SNCF [1].

Le rapport de la Cour des comptes mentionne bien cet absentéisme croissant, mais sans le relier aux conditions de travail réelles, de plus en plus tendues. Entre 2012 et 2017, relève la Cour, les absences pour maladie ont ainsi progressé de 10 %, passant de 17,62 jours d’arrêt par agent en 2012 à près de 19 jours en 2017. La hausse est particulièrement élevée dans les gares, là où les baisses en personnel sont les plus importantes. Par ailleurs, la fédération Sud Rail, à qui la direction refuse de fournir des chiffres, estime qu’une cinquantaine de cheminots se suicident chaque année.

Cliché n°2 : les cheminots partent en retraite à 52 ans

« L’espérance de vie augmente, les finances sont au rouge, il faut donc travailler plus longtemps. » L’argument, répété en boucle, vaut particulièrement pour les régimes dits spéciaux, dont celui des cheminots. Certains agents – chargés de la conduite des trains – peuvent effectivement partir à la retraite dès 52 ans. Mais au fil des réformes, l’écart avec les agents au régime général se réduit. Selon la fédération Sud Rail, l’âge de départ moyen est de 53,6 ans pour les agents de conduite, de 58,1 ans pour les sédentaires et de 62 ans pour les agents contractuels (15 800 d’agents contractuels, soit un peu plus de 12 % des effectifs). Pour éviter une décote de leur pension, les cheminots, comme les autres salariés, ont tendance à décaler de plus en plus leur départ en retraite.

« L’âge d’ouverture des droits à 57 ans n’existe pas à cause d’une pénibilité plus importante qu’ailleurs, mais afin de fidéliser les cheminots à la SNCF », ajoute le syndicat Sud Rail. Cette fidélisation joue un rôle important en matière de compétences et de sécurité. Ajoutons que l’espérance de vie des cheminots est inférieure à la moyenne nationale, notamment pour les personnels de l’exécution et de la traction, soit la moitié des effectifs. Ces derniers meurent quatre ans plus tôt que le reste de la population [2].

Concernant le montant moyen de la retraite des cheminots, la Cour des comptes évoque le chiffre de 2636 euros brut. Si l’on se penche sur le bilan 2018 de la caisse de retraite des agents SNCF, on constate que les pensions annuelles moyennes sont de 2106 euros brut par mois, soit 500 euros de moins que le chiffre annoncé par la Cour des comptes. Les cheminots tiennent aussi à préciser qu’ils paient une sur-cotisation de 15 % afin de financer les spécificités de leurs régimes de retraite. Si leur caisse de retraite est déficitaire (d’un peu plus de 3 milliards d’euros par an), c’est aussi parce que les actifs sont moins nombreux que les retraités.

Actuellement, on compte un cheminot actif pour deux retraités. Or, ce déficit démographique est en partie dû à la politique d’emploi de la SNCF et à la réduction des effectifs. En supprimant le statut à partir de janvier 2020, le déficit va continuer a se creuser puisque de moins en moins de personnels cotiseront à la caisse du régime spécial qui, elle, devra financer les pensions des futurs retraités encore au statut.

Cliché n°3 : le train gratuit à volonté pour toute la famille

Quand une personne est embauchée à la SNCF, elle dispose d’une carte carmillon qui lui permet de voyager sur l’intégralité du réseau sans payer son billet. Seule la réservation, quand il y en a une, est payante. Les conjoint.es et enfants peuvent également bénéficier de ces facilités de circulation, sans toutefois disposer de la carte carmillon. Selon la Cour des comptes « l’ensemble des facilités de circulation proposées aux agents et à leurs ayants droit représente une perte de chiffre d’affaires de près de 220 millions d’euros. » 1,3 million de personnes bénéficieraient de cette quasi-gratuité aux dépens des voyageurs qui, eux, paient leurs billets.

Or, il s’agit du nombre de bénéficiaires théoriques calculé à partir de l’effectif de 164 894 cheminots en activité. Dans la vie réelle, les cheminots et leurs familles ne se précipitent pas dans les TGV à longueur de week-ends. « Ce sont essentiellement les cadres qui bénéficient de ces facilités de circulation sur leur temps personnel, ceux qui partent en week-end, précise Jean-René Delépine, lui même cadre. Le cheminot lambda, qui est dans le train tout le temps, n’a pas nécessairement envie de partir le week-end en famille. »

Ces facilités de circulation servent d’abord à se rendre sur son lieu de travail, alors qu’une partie des cheminots n’a pas forcément les moyens, comme pour d’autres métiers d’intérêts général, d’habiter au cœur des grandes agglomérations. « Dans les ateliers de matériel, le tarif à l’embauche, c’est 1300 euros par mois, précise Jean-René Delépine. En plus, quand ils sont en trois huit, ils prennent de toute façon leur bagnole ! » Combien de cheminots, et d’ayants droit ne prennent jamais le train, voire ne réclament même pas leur facilité de circulation ? « Un non-recours n’a aucun impact négatif sur le chiffre d’affaires. Or l’objet du débat est de chiffrer l’impact de cet avantage en natures sur le chiffre d’affaires de la SNCF, donc son coût pour l’entreprise, qui connaît une dette très importante », nous a répondu la Cour des comptes, qui n’a donc pas évalué ce non-recours. Cela aurait pourtant permis de relativiser la position de « privilégiés » des cheminots.

La Cour des comptes a aussi entrepris d’évaluer le coût que représente l’éviction des voyageurs payants, sous-entendant que des agents SNCF prendraient leur place lors des départs en vacances, grâce à leurs billets gratuits. La réalité n’est pas tout à fait raccord avec cette conception encore une fois très négative des cheminots. « Il y a un système de contingentement qui fait que plus le train est demandé, moins il y a de places réservées pour les agents de la SNCF, précise Jean-René Delépine. On ne prend pas la place d’un client payant. »

Nolwenn Weiler
 

Notes

[1] Le cabinet Degest a rédigé en 2013 un rapport très documenté pour la SNCF en vue de la réforme ferroviaire de 2014. Les principales conclusions de ce rapport sont à lire ici. Le rapport est consultable .

[2] Espérance de vie à l’âge de 60 ans : 24,9 ans pour la France entière ; 20,3 ans pour les personnels d’exécution à la SNCF, 22 pour les personnels de traction.

 

Publié le 05/12/2019

Le vol des grues et la fin du vieux monde -

« La véritable échéance sera donc le lundi 9 décembre. »

 

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#219, (site lundi.am)

 

« La patience et l’ironie sont les principales vertus du révolutionnaire » (Lénine)

Dans l’histoire humaine, il y a eu des bifurcations possibles. Prendre la voie de l’autodomestication et de l’exploitation de l’homme (et en particulier, de la femme) par l’homme, n’a correspondu à aucune nécessité pour la survie de l’humanité. C’est une route qui a été imposée, voilà trois millénaires, par des contraintes d’une puissance et d’une nature dont nous n’avons aucune idée, mais dont nous savons qu’elles ont été appliquées par une extrême minorité aux dépens de la majorité des humains.

Par la suite, le capitalisme et ses lois n’ont été imposées au reste de la planète qu’au prix de génocides et de dévastations qui ont duré des siècles. De séculaires sociétés de domination existaient, comme en Chine, qui se passaient fort bien de lui et on sait que d’autres sociétés moins aliénantes et mortifères, déclarées « primitives » par leurs assassins, ont existé jusqu’à l’orée des temps moderne, où elles ont été anéanties par le capitalisme. L’histoire des soulèvement vaincus, de Spartacus au mai rampant italien, est celle de bifurcations qui auraient pu être émancipatrices, et qui ont été barrées aussitôt qu’esquissées. On peut toujours après coup, expliquer que ça ne pouvait pas se passer autrement mais il est difficile de le faire sans se rendre complice des maîtres : si les maîtres représentaient la nécessité historique, les 6000 esclaves crucifiés entre Capoue et Rome, les milliers de communards fusillés et les dizaines de milliers d’insurgés espagnols massacrés par Franco, et les millions de morts des soulèvement révolutionnaires de l’histoire, avaient tous tort. Si nous nous battons encore aujourd’hui, c’est aussi pour leur donner raison. Au-delà de leurs objectifs spécifiques proclamés, tous les soulèvements récents ou en cours sont la réaffirmation de la légitimité de l’aspiration millénaire à une société plus juste.

Aujourd’hui, en dehors d’une hyperbourgeoisie toxicomane du pouvoir et du pognon, et de sa domesticité de start-upers et de politiciens (en France, ça s’appelle la Macronie), il n’est pas rare, il est même de plus en plus fréquent de rencontrer des gens qui, après quelques instants de conversation, adhèrent à l’idée que le capitalisme est une forme sociale profondément injuste et qu’il conduit l’humanité à la catastrophe. Mais ces gens-là ajoutent aussitôt que c’est foutu et qu’il ne reste plus qu’à se résigner. Sans saisir que si c’est foutu, c’est surtout parce qu’ils se résignent.

A nous qui ne sommes pas résignés, il revient d’affronter avec passion et avec sang-froid la bifurcation possible en notre temps. Avec passion parce que l’enjeu est gigantesque : rien moins qu’un changement de civilisation à l’échelle planétaire. On ne s’opposera pas aux contre-réformes ultralibérales en obtenant quelques reculs provisoires des gouvernants. La détermination des maîtres à faire régner partout la loi de la baisse tendancielle de la valeur de nos vies est d’autant plus forte qu’ils savent parfaitement les conséquences destructrices de leurs politiques. Ils savent que la croissance de leurs profits est directement indexée sur la décroissance des ressources d’eau, d’air, de terre et de vie, et qu’il y aura toujours moins de tout ça et qu’il va falloir qu’ils se battent pour garder ce qui reste. Ce qu’ils nous promettent, c’est la gestion de la pénurie grandissante dans les atours du capitalisme vert, l’élimination des populations superflues par les guerres antiterroristes ou la noyade en méditerranée, avec, pour faire tenir tout ça, les LBD ou les balles réelles pour les rebelles, et la reconnaissance faciale pour tous.

C’est pourquoi, face à eux, notre sang-froid doit être à la hauteur du leur. S’il est important de nous fixer des échéances, il faut aussi, chaque fois, en prendre la mesure. Hormis l’élévation sans précédent du niveau de la répression, ce qui a contribué à affaiblir le mouvement des gilets jaunes, c’est peut-être la répétition de proclamations tonitruantes qui n’ont pas été tenues. On allait prendre Paris, on allait chercher Macron chez lui, on allait lancer la grève générale… Ces objectifs étaient bien sûr fixés dans la continuité de ces samedis de la fin 2018 où le feu a été mis dans les beaux quartiers et où les patrons ont appelé leur fondé de pouvoir pour lui demander de lâcher du lest. Cette victoire, déjà gigantesque comparée aux batailles perdues des dernières décennies, a donné un élan sans pareil à un mouvement toujours pas éteint. Mais celui-ci, une fois les ronds-points évacués et la nasse répressive en place sur les métropoles, n’a plus obtenu que des victoires partielles, certes appréciables (qui a entendu des milliers de voix crier « Révolution » sur les Champs Elysées tandis que le Fouquet’s brûlait sait de quoi je parle), mais sans effet d’entraînement dans le reste de la société. Chaque samedi où les objectifs ambitieux étaient démentis entraînait inévitablement un affaiblissement de l’élan.

Il faut donc aborder l’échéance du 5 décembre en gardant à l’esprit ces deux réalités : l’immensité de la tâche et les entraves déjà préparées pour nous empêcher de l’accomplir. Ces dernières, nous les avons déjà sous les yeux. Si beaucoup de syndiqués sont nos amis, nous savons que les bureaucraties syndicales, dont les salaires dépendent des financements étatiques, doivent, pour assurer leur survie, montrer qu’elles sont encore capables de maîtriser la colère qui monte sur les lieux de travail autant que dans la rue. Les appareils syndicaux défendent les exploités en tant qu’exploités, c’est pourquoi, à la fin, ils feront tout pour perpétuer l’exploitation. Si le choix de la grève reconductible a été fait sous la pression de la colère de la base, celui d’un jeudi correspond certainement à une pauvre ruse : reconduisons-donc jusqu’au week-end, après on compte bien proposer « de poursuivre la lutte sous d’autres formes ». La véritable échéance sera donc le lundi 9 décembre.

Si, le 9 décembre, suffisamment de secteurs sont encore en grève, si les forces de l’ordre sont suffisamment occupées pour que leur tenaille sur les mouvements de rue se relâche enfin, toutes sortes de possibles s’ouvriront, y compris celui de la crise de régime. Ce ne sera certes pas le basculement de civilisation dont la possibilité ne commencerait à s’esquisser qu’à partir du moment où les soulèvements en cours entraîneraient d’autres ébranlements, jusque dans les métropoles chinoises et étasuniennes. C’est un processus historique qui s’étendra sans doute sur des décennies
mais ce que nous pouvons, dès la semaine prochaine, c’est contribuer à le mettre en route.

Quelle que soit l’issue immédiate des grèves à venir, nous devons en tout cas tout faire pour que soit saisie l’ampleur de l’enjeu, au-delà de la contre-réforme sur les retraites. Si la Macronie encaisse le choc, il faudra que chacun de nous sache encaisser la déception, mais pour cela, il suffit de lever les yeux au ciel et de regarder passer les grues. Voyez comme celle qui est tout à la pointe de la formation cède quand elle fatigue et comment elle est aussitôt remplacée. Comme dit un ami : « Si on savait bouger comme elles, les condés, comment qu’on les mettrait à l’amende ! ». On peut aussi y voir une autre métaphore. Chacun de nos assauts doit être semblable à celui de la grue de tête : si elle cède, elle sait qu’une autre va la remplacer. Et toutes savent qu’elles vont si loin que la destination n’est même pas encore imaginable.

 

Serge Quadruppani en attendant que la fureur prolétarienne balaie le vieux monde, publie des textes d'humeur, de voyages et de combat, autour de ses activités d'auteur et traducteur sur https://quadruppani.blogspot.fr/

 

Publié le 04/12/2019

La torture systématique des Palestiniens dans les prisons israéliennes

 

Yara HAWARI (site legrandsoir.info)

 

Le cas récent de Samer Arbeed met une fois de plus en lumière le recours systématique à la torture contre des détenus palestiniens dans les prisons israéliennes. Des soldats israéliens ont arrêté Arbeed à son domicile à Ramallah le 25 septembre 2019. Ils l’ont sévèrement tabassé avant de l’emmener au centre de détention Al Moscobiyye à Jérusalem pour un interrogatoire. Deux jours plus tard, selon son avocat, il a été hospitalisé après avoir été violemment torturé et sa vie a été en danger pendant plusieurs semaines. Une instance judiciaire avait autorisé les services secrets israéliens, le Shin Bet, à utiliser des "méthodes exceptionnelles" pour obtenir des informations dans cette affaire sans passer par les tribunaux. Cela a amené Amnesty International à condamner le traitement subi par Arbeed que l’ONG a qualifié de "torture sanctionnée par la loi". 1

En août 2019, peu avant l’arrestation d’Arbeed, les forces d’occupation israéliennes avaient lancé une opération contre la jeunesse palestinienne et arrêté plus de 40 étudiants de l’Université de Birzeit. Les arrestations se sont multipliées après la détention d’Arbeed et, comme de nombreux étudiants se sont vu refuser l’accès à un avocat, on craint que nombre d’entre eux aient également été soumis à la torture.

Ces actes de torture ne sont pas nouveaux. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, l’Agence de sécurité israélienne (ISA) torture systématiquement les Palestiniens en utilisant diverses techniques. De nombreux pays ont inscrit l’interdiction de la torture dans leur législation nationale (ce qui ne l’empêche pas de demeurer une pratique répandue sous couvert de sécurité de l’État), mais Israël a pris une voie différente : il n’a pas adopté de législation nationale interdisant l’usage de la torture, et ses tribunaux ont autorisé le recours à la torture en cas de "nécessité". Cela a permis à l’ISA d’avoir toute latitude pour recourir largement à la torture contre les prisonniers politiques palestiniens.

Cet article a pour objectif de décrire la pratique de la torture dans les prisons israéliennes (au moment de l’arrestation et dans les prisons), de retracer son histoire, et d’analyser ses récents développements. S’appuyant sur les travaux de diverses organisations palestiniennes, l’article montre que la pratique de la torture, dans le système pénitentiaire israélien, est systématique et inscrite dans la loi nationale. Il propose une série de mesures claires qui permettraient à la communauté internationale de demander des comptes à Israël et de mettre un terme à ces violations.

La torture et la loi

La question de la torture occupe une place importante dans les débats sur l’éthique et la morale. Beaucoup de gens soulignent que la pratique de la torture est le signe d’une société malade et corrompue. En effet, pour pratiquer la torture, il faut ne plus rien avoir d’humain, et une fois que ce processus de déshumanisation est enclenché il n’a pas de de limites. En outre, l’excuse couramment invoquée par les appareils de sécurité pour justifier la torture, à savoir qu’elle permet d’obtenir des informations vitales, est démentie par les faits. Selon de nombreux experts de premier plan, et même des responsables de la CIA, les informations obtenues sous la torture sont généralement fausses. Les détenus avouent souvent n’importe quoi pour mettre fin à leurs souffrances.

Le régime juridique international interdit la torture en vertu du droit international coutumier ainsi que de divers traités internationaux et régionaux. L’article 5 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule ce qui suit : "Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants." Le droit international humanitaire, qui régit le comportement des parties pendant un conflit, inclut également l’interdiction de la torture. Par exemple, la troisième Convention de Genève interdit les "violences contre la vie et les personnes, en particulier le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels et la torture" ainsi que les "atteintes à la dignité personnelle, en particulier les traitements humiliants et dégradants". De plus, la Quatrième Convention stipule : "Aucune contrainte physique ou morale ne peut être exercée à l’encontre des personnes protégées, en particulier pour obtenir d’elles ou de tiers des informations.

L’interdiction de la torture est tellement absolue qu’elle est considérée comme jus cogens en droit international, ce qui signifie qu’elle ne peut faire l’objet d’aucune dérogation ni être remplacée par aucune autre loi. Pourtant, la torture continue d’être utilisée par de nombreux pays dans le monde. Amnesty International parle d’une crise mondiale, étant donné que l’ONG a documenté des violations de l’interdiction de la torture dans une large majorité des États membres des Nations-Unies au cours des cinq dernières années.

La "guerre contre le terrorisme" menée par les Etats-Unis à la suite du 11 septembre 2001 a notamment conduit à des cas d’atroce torture systématique dont les victimes ont été principalement des prisonniers arabes et musulmans. Le camp de détention de Guantanamo Bay, créé par les États-Unis en 2002 pour détenir des "terroristes", a été et reste un lieu de torture. Des images de prisonniers les yeux bandés, menottés et agenouillés au sol dans des combinaisons orange ont été partagées à travers le monde.

Pourtant, les images les plus marquantes de cette époque proviennent peut-être de la prison militaire américaine d’Abu Ghraib en Irak. Des photos et des rapports militaires fuités ont révélé que la prison était le théâtre de tortures à grande échelle, y compris le viol d’hommes, de femmes et d’enfants. L’administration étasunienne de l’époque a condamné ces actes et tenté de faire croire qu’il s’agissait d’incidents isolés. Les organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch, ont affirmé le contraire.

En outre, des témoignages récents d’Abou Ghraib révèlent des liens sinistres entre les techniques d’interrogatoires étasuniennes et israéliennes. Dans un mémoire, un ancien interrogateur américain en Irak a affirmé que l’armée israélienne avait formé du personnel étasunien à diverses techniques d’interrogatoire et de torture, y compris ce que l’on a appelé la "chaise palestinienne", dans laquelle un détenu est attaché à une chaise basse avec les mains liées aux pieds, ce qui le maintient dans une position accroupie. Cette pratique atrocement douloureuse a été perfectionnée sur les Palestiniens - d’où son nom - et a été adoptée par les Etasuniens en Irak.

Malgré ces scandales, très peu de mesures ont été prises pour protéger les prisonniers de guerre et la torture continue d’être justifiée au nom de la sécurité. Dans sa première interview, Donald Trump, qui venait de prêter serment en tant que président américain, a dit que, dans le contexte de la "guerre contre le terrorisme", la "torture fonctionne". La culture populaire, comme les série de télévision "24" et "Homeland", normalisent également le recours à la torture, en particulier contre les Arabes et les musulmans, et soutiennent l’idée qu’elle est justifiée par l’intérêt supérieur. Il y a également eu une augmentation récente de séries télévisées et de films mettant en scène les activités du Mossad et du Shin Bet, comme Fauda, The Spy et Dead Sea Diving Resort, qui héroïsent les activités de l’ISA tout en diabolisant les Palestiniens comme terroristes. Ces séries et films présentent au monde une image d’Israël qui lui permet de justifier ses violations du droit international, y compris la torture.

Bien qu’Israël ait ratifié la Convention contre la torture (CAT) en 1991, il ne l’a pas incorporée dans sa législation nationale. De plus, malgré l’affirmation contraire du Comité des Nations Unies, Israël affirme que la Convention contre la torture ne s’applique pas au territoire palestinien occupé. Puisqu’elle est permise dans les cas de "nécessité", Israël peut prétendre qu’il n’y a pas de crime de torture en Israël, comme il l’a fait dans l’affaire Arbeed. Cette "nécessité" a pris le nom évocateur de "bombe à retardement" qui permet à des nombreux gouvernements de justifier la torture et la violence dans des situations considérées comme urgentes.

Israël a également rendu plusieurs arrêts sur la torture qui ont conforté les activités de ses services de sécurité. Par exemple, en 1987, deux Palestiniens ont détourné un bus israélien et ont ensuite été capturés, battus et exécutés par le Shin Bet. Les médias israéliens ont reçu l’ordre de ne pas en parler, mais des détails de la torture et de l’exécution ont fuité et ont conduit à la création d’une commission gouvernementale. La commission a conclu que bien que "la pression [sur les détenus] ne doive jamais prendre la forme de torture physique... une mesure modérée de pression physique ne peut être évitée". Les recommandations de la commission ont ignoré le droit international en ne définissant pas la "mesure modérée de pression physique", et ont donné en fait au Shin Bet la liberté de torturer les Palestiniens.

Plus d’une décennie plus tard, à la suite d’une requête émanant d’organisations de défense des droits de l’homme, la Cour de justice israélienne a rendu en 1999 un arrêt stipulant que les interrogateurs de l’ISA n’étaient plus autorisés à utiliser des moyens physiques dans les interrogatoires, interdisant donc le recours à la torture. La Cour a statué que quatre méthodes courantes de "pression physique" (secousses violentes, enchaînement à une chaise dans une position de stress, accroupissement prolongé en grenouille et privation de sommeil) étaient illégales. Mais le tribunal a ajouté une clause qui donnait une échappatoire aux interrogateurs, en exonérant ceux qui se rendaient coupables de pressions physiques de toute responsabilité pénale s’ils avaient agi dans une situation de bombe à retardement ou par nécessité pour la défense de l’État – autrement dit, si le détenu était considéré comme une menace immédiate pour la sécurité publique.

La torture en tant que nécessité sécuritaire a été réaffirmée en 2017 lorsque la Haute Cour de justice israélienne a statué en faveur de Shin Bet, qui avait admis avoir commis ce qu’ils ont appelé des "formes extrêmes de pression" sur le détenu palestinien Assad Abu Ghosh. Leur justification était qu’Abu Ghosh possédait des informations sur une attaque terroriste imminente. Le tribunal a considéré qu’il s’agissait d’un "interrogatoire renforcé" plutôt que de torture, et a déclaré qu’il était justifié en raison de la doctrine de la bombe à retardement. La justice a régulièrement rendu des arrêts de ce genre.

Bien que les organisations palestiniennes de défense des droits de l’homme soumettent régulièrement des plaintes aux autorités israéliennes, elles reçoivent rarement une réponse, et lorsqu’elles en ont une, c’est souvent pour les informer que le dossier a été clos par manque de preuves. En fait, 1 200 plaintes ont été déposées contre les services de sécurité pour torture depuis 2001, mais aucun agent n’a jamais été poursuivi.

Le système pénitentiaire israélien : des lieux de torture systématique

Chaque année, le système pénitentiaire militaire israélien détient et incarcère des milliers de prisonniers politiques palestiniens, venant pour la plupart des territoires occupés en 1967. Depuis le début de l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza et de l’instauration de la loi martiale dans ces zones, Israël a détenu plus de 800 000 Palestiniens, soit 40 % de la population masculine, ou un cinquième de l’ensemble de la population.

La loi israélienne autorise également l’armée à détenir un prisonnier jusqu’à six mois sans inculpation dans le cadre d’une procédure connue sous le nom de détention administrative. Cette période peut être prolongée indéfiniment, les "charges" restant secrètes. Les détenus et leurs avocats ne savent donc pas de quoi ils sont accusés ni quelles preuves sont utilisées contre eux. Le dernier jour de la période de six mois, les personnes ainsi détenues sont informées si elles seront libérées ou si leur détention sera prolongée. Addameer, l’Association pour l’aide aux prisonniers et les droits de l’homme, a défini cette pratique comme étant en soi une forme de torture psychologique.

C’est pendant la période de détention initiale, administrative ou autre, alors que les détenus sont souvent privés de tout contact avec leur avocat et/ou les membres de leur famille, qu’ils sont soumis aux formes les plus violentes d’interrogatoire et de torture. Quand et si ils arrivent au tribunal, ils sont jugés par des militaires israéliens et se voient souvent refuser une représentation juridique adéquate. Ce système est illégal en vertu du droit international, et les groupes palestiniens et internationaux de défense des droits de l’homme ont documenté une vaste gamme de violations.

Les enfants ne sont pas épargnés par les épreuves de l’emprisonnement et de la torture dans le système militaire israélien et se voient presque toujours refuser la présence de leurs parents pendant les interrogatoires. Ce fut le cas, par exemple, en 2010, lorsque la police des frontières israélienne a arrêté Mohammed Halabiyeh, 16 ans, dans sa ville natale d’Abu Dis. Lors de son arrestation, la police lui a cassé la jambe et l’a tabassé, en lui donnant intentionnellement des coups de pied dans sa jambe blessée. Il a été interrogé pendant cinq jours consécutifs et a fait l’objet de menaces de mort et d’agression sexuelle. Il a ensuite été hospitalisé et, pendant ce temps, des agents israéliens ont continué de le maltraiter en lui enfonçant des seringues dans le corps et en lui frappant le visage. Halabiyeh a été jugé et poursuivi en tant qu’adulte, comme c’est le cas de tous les enfants palestiniens détenus de plus de 16 ans, en violation directe de la Convention relative aux droits de l’enfant 3. Israël arrête, détient et poursuit chaque année entre 500 et 700 enfants palestiniens.

Il y a actuellement 5 000 prisonniers politiques palestiniens, dont 190 enfants, 43 femmes et 425 détenus en détention administrative, dont la plupart ont été soumis à une forme de torture. Selon Addameer, les méthodes les plus couramment utilisées par le Shin Bet et les interrogateurs sont les suivantes :

- Torture positionnelle : Les détenus sont placés dans des positions de stress, souvent les mains attachées derrière le dos et les pieds enchaînés, et obligés de se plier en deux. Ils sont laissés longtemps dans cette position pendant les interrogatoires.

- Tabassage : Les détenus sont souvent battus, à la main ou à l’aide d’objets, parfois jusqu’à l’inconscience.

- Isolement cellulaire : Les détenus sont placés à l’isolement pendant de longues périodes.

- Privation de sommeil : Les détenus sont empêchés de se reposer ou de dormir et sont soumis à de longues séances d’interrogatoire.

- Torture sexuelle : Les hommes, les femmes et les enfants palestiniens sont victimes de viols, de harcèlement physique et de menaces de violence sexuelle. Le harcèlement sexuel verbal est une pratique particulièrement courante au cours de laquelle les détenus sont abreuvés de commentaires sur eux-mêmes ou sur les membres de leur famille. Ce type de torture est souvent considéré comme efficace parce que la honte qui entoure les violations sexuelles empêche les détenus de les révéler.

- Menaces sur les membres de la famille : Les interrogateurs les menacent de s’attaquer à des membres de leur famille pour les contraindre à parler. Il y a eu des cas où des membres de la famille ont été arrêtés et interrogés dans une pièce voisine pour que le détenu puisse entendre qu’on les torturait.

Les méthodes de torture ci-dessus laissent des dommages durables. Alors que la torture physique peut causer de graves dommages corporels, y compris des fractures osseuses et des douleurs musculaires et articulaires chroniques, en particulier en raison de positions de stress ou du fait d’être confiné dans un espace restreint, les dommages psychologiques peuvent être encore plus graves, et entraîner une dépression profonde et durable, des hallucinations, de l’anxiété, des insomnies et des pensées suicidaires.

De nombreux mécanismes de torture exigent la complicité des acteurs du système judiciaire militaire israélien, y compris du personnel médical qui viole ainsi le code d’éthique médicale, défini par la Déclaration de Tokyo et le Protocole d’Istanbul, qui stipule que les médecins ne doivent pas coopérer avec des interrogateurs qui pratiquent la torture, ne doivent pas partager des informations médicales avec des tortionnaires et doivent s’opposer activement à la torture. En fait, les médecins israéliens sont depuis longtemps complices de la torture des détenus et prisonniers palestiniens. Au fil des ans, les journalistes ont découvert des documents qui révèlent que des médecins ont validé des actes de torture et rédigé de fausses déclarations pour justifier des blessures causées par la torture.

Les médecins sont également complices de l’alimentation forcée – un autre mécanisme de torture, bien que moins courant, utilisé par le régime israélien. Dans le cas de l’alimentation forcée, le détenu est attaché pendant qu’on lui enfonce un tube mince dans une narine jusqu’à l’estomac. Le liquide s’écoule ensuite dans le tube pour alimenter le corps. Le personnel médical doit insérer le tube, qui peut parfois aller dans la bouche ou la trachée au lieu de l’œsophage, auquel cas il faut recommencer l’opération. Non seulement c’est très douloureux, mais cela peut aussi entraîner de graves complications médicales et même la mort.

Dans les années 1970 et 1980, plusieurs prisonniers palestiniens sont décédés des suites d’une alimentation forcée, et la Haute Cour d’Israël avait ordonné de cesser cette pratique. Mais une loi de la Knesset de 2012 a rétabli l’alimentation forcée pour briser les grèves de la faim palestiniennes. Dans une allocution prononcée devant le Premier ministre israélien en juin 2015, l’Association Médicale Mondiale a déclaré que "l’alimentation forcée est violente, souvent douloureuse, et souvent [va] à l’encontre du principe d’autonomie individuelle. C’est un traitement dégradant, inhumain, et peut équivaloir à de la torture."

Lutter contr la torture israélienne

Pour les Palestiniens, la torture n’est qu’une des facettes de la violence structurelle qu’ils subissent de la part du régime israélien, qui les enferme dans une prison en plein air et les prive de leurs droits fondamentaux. C’est aussi une question qui reçoit peu d’attention de la part de la communauté internationale, généralement parce que les autorités israéliennes utilisent l’argument de la sécurité de l’État renforcé par le discours sur la "guerre contre le terrorisme". C’est ainsi que le calvaire de Samer Arbeed, décrit par les médias israéliens comme un terroriste, a été ignoré par la plupart des États, malgré les pétitions et les pressions de nombreuses organisations palestiniennes et internationales de défense des droits humains. Comme pour les autres violations commises contre le peuple palestinien, la torture israélienne nous force à nous demander à quoi sert le droit international.

Le 13 mai 2016, le Comité contre la torture des Nations-Unies a demandé à Israël de mettre en place plus de 50 mesures à la suite d’un contrôle de son respect de la Convention contre la torture. Il a recommandé, entre autres, que tous les interrogatoires soient enregistrés et filmés, que les détenus puissent bénéficier d’examens médicaux indépendants et que la détention administrative soit levée. Il s’agit, bien entendu, de recommandations importantes, et Israël devrait être obligé de s’y conformer. Mais tout cela ne sert à rien tant que les États tiers refusent de demander des comptes à Israël pour les violations du droit international et des droits des Palestiniens.

Voici quelques mesures que pourraient prendre ceux qui œuvrent en faveur des droits des Palestiniens sur la scène internationale et nationale pour mettre fin à la nature systématique de la torture israélienne :

- Les organisations et les groupes devraient attaquer au pénal des personnes en dehors d’Israël et de la Palestine impliquées dans la torture des Palestiniens. La responsabilité peut être étendue non seulement à ceux qui commettent des actes de torture, mais aussi à ceux qui les permettent, les encouragent ou omettent de les signaler. Cela comprend les interrogateurs, les juges militaires, les gardiens de prison et les médecins. La torture étant un crime de guerre jus cogens, elle est soumise à la compétence universelle, ce qui signifie que des tiers peuvent déposer des plaintes pénales contre des individus. Si l’attaque au pénal ne résout pas nécessairement le problème de la torture systématique des Palestiniens, elle exerce une pression sur les Israéliens impliqués en limitant leurs mouvements et leurs déplacements dans d’autres pays.

- En tant que seul organe judiciaire indépendant capable de mettre fin à l’impunité concernant les violations des droits des Palestiniens, la Cour pénale internationale a la responsabilité de demander des comptes à Israël. Le Bureau du Procureur, avec toutes les informations et les rapports détaillés qui lui ont été présentés, doit ouvrir une enquête officielle sur les violations commises dans le système carcéral israélien.

- Les États signataires des Conventions de Genève et les organisations internationales de défense des droits de l’homme doivent faire pression sur le Comité international de la Croix-Rouge pour qu’il s’acquitte de son mandat de protection des détenus palestiniens et ouvre une enquête sur toute accusation de torture. 5

- La société civile et les institutions palestiniennes doivent continuer à soutenir ceux qui viennent en aide aux victimes de la torture. Elles doivent résolument s’efforcer d’accroître l’aide qui leur est apportée, et la rendre disponible dans toutes les régions de Cisjordanie et de la bande de Gaza. Il faut aussi briser le tabou autour de l’agression sexuelle et des soins thérapeutiques à y apporter. Le traitement des victimes d’agression sexuelle est souvent difficile parce qu’elles ont trop honte pour en parler, et le manque de communication rend la guérison plus incertaine. Ces actions concertées permettront aux Palestiniens et à leurs alliés de limiter la pratique de la torture profondément ancrée dans le système pénitentiaire israélien et couverte par le droit israélien, tout en aidant ceux qui en ont souffert à guérir.

L’auteur tient à remercier Basil Farraj, Suhail Taha et Randa Wahbe pour leur soutien et leur expertise dans la rédaction de cet article.

Traduction : Dominique Muselet

»» http://www.chroniquepalestine.com/torture-systematique-palestiniens-da...

Notes :

1. Cet article a été rédigé avec le soutien de la Heinrich-Böll-Stiftung. Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent donc pas nécessairement l’opinion de la Heinrich-Böll-Stiftung.

2. Selon B’tselem, "Israël prétend ne pas être lié par le droit international relatif aux droits de l’homme dans les territoires occupés, car ils ne sont pas officiellement un territoire israélien souverain. S’il est vrai qu’Israël n’est pas souverain dans les territoires occupés, ce fait n’enlève rien à son devoir de faire respecter les dispositions internationales relatives aux droits de l’homme. Les juristes internationaux ne sont pas d’accord avec la position d’Israël sur la question, et la Cour internationale de Justice (CIJ) et tous les comités de l’ONU qui supervisent la mise en œuvre des diverses conventions relatives aux droits de l’homme ont également rejeté la position d’Israël à plusieurs reprises. Ces organismes internationaux ont affirmé à maintes reprises que les États doivent respecter les dispositions relatives aux droits de la personne partout où ils exercent un contrôle réel."

3. En 2009, Israël a créé un tribunal militaire pour mineurs chargé de poursuivre les enfants de moins de 16 ans - le seul pays au monde à le faire. Selon l’UNICEF, il utilise les mêmes installations et le même personnel judiciaire que le tribunal militaire pour adultes.

4. Le cas de Tzipi Livni en est la preuve : Livni était la ministre israélienne des Affaires étrangères lors de l’assaut de Gaza en 2009 qui a fait plus de 1 400 morts parmi les Palestiniens. La même année, un groupe d’avocats basés au Royaume-Uni a réussi à obtenir qu’un tribunal britannique émette un mandat d’arrêt contre elle. Elle a par la suite dû annuler son voyage au Royaume-Uni et a également été contrainte d’annuler son voyage en Belgique en 2017 lorsque le Bureau du Procureur belge a annoncé son intention de l’arrêter et de l’interroger sur son rôle dans cette agression.

5. Récemment, après l’arrestation et la torture de Samer Arbeed, le CICR a publié une déclaration, mais au lieu de condamner les violations israéliennes, il a condamné les activistes qui ont manifesté et occupé le bureau du CICR à Ramallah en protestation contre le silence de l’organisation sur Arbeed.

 

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https://www.legrandsoir.info/la-torture-systematique-des-palestiniens-dans-les-prisons-israeliennes.html

 

Publié le03/12/2019

5 décembre et après : on va faire simple

« Giletjauner la grève, c’est en finir avec les finasseries. »

 

paru dans lundimatin#219, (site lundi.am)

 

Qu’attendre de cette journée de grève du 5 décembre ? Une démonstration symbolique et ordonnée qui rassurerait le pouvoir macroniste ? Le grand retour du « mouvement social » à la française ? Ou bien le point de rencontre de tous les mécontentements sur la question du travail et de la retraite mais aussi du désastre écologique, du soin et de la vie comme elle ne va plus. Parmi les centaines d’appels à la grève qui circulent dans les entreprises et sur l’internet, celui-ci a particulièrement retenu notre attention ; pour sa simplicité, comme son titre l’indique mais aussi pour la synthèse qu’il propose justement de ces différents fronts qui trament l’opposition au pouvoir actuel.

5 décembre et après : on va faire simple

Tout est très simple. C’est ça l’esprit gilet jaune. Macron dit de venir le chercher ; on va le chercher à l’Elysée. L’État nous rackette sur les routes ; on pète les radars. On en a marre de tourner en rond chez soi ; on occupe les ronds points. BFM ment ; BFM s’en mange une. On veut se rendre visibles ; on met le gilet fluo. On veut se fondre à nouveau dans la masse ; on l’enlève. Les gilets jaunes, c’est le retour de l’esprit de simplicité en politique, la fin des faux-semblants, la dissolution du cynisme.

Comme on entre dans la grève, on en sort. Qui entre frileux dans la grève, sans trop y croire ou en spéculant à la baisse sur le mouvement, comme le font toujours les centrales même lorsqu’elles font mine d’y appeler, en sort défait. Qui y entre de manière fracassante a quelque chance de fracasser l’adversaire. La grève qui vient - cela se sent dans la tension qu’elle suscite avant même d’avoir commencé - contient un élément magnétique. Depuis des mois, elle ne cesse d’attirer à elle plus de gens. Ça bouillonne dans les têtes, dans les corps, dans les boîtes. Ça craque de partout, et tout le monde craque. C’est que les choses sont simples, en fait : cette société est un train qui fonce au gouffre en accélérant. Plus les étés deviennent caniculaires, plus on brûle de pétrole ; plus les insectes disparaissent, plus on y va sur les pesticides ; plus les océans se meurent dans une marée de plastique, plus on en produit ; plus les gens crèvent la gueule ouverte, plus les rues regorgent de publicité pour des marques de luxe ; plus la police éborgne, plus elle se victimise. Au bout de ce processus de renversement de toute vérité, il y a des Trump, des Bolsonaro, des Poutine, des malins génies de l’inversion de tout, des pantins du carbofascisme. Il faut donc arrêter le train. La grève est le frein d’urgence. Arrêter le train non pas pour le redémarrer après trois vagues concessions gouvernementales. Arrêter le train pour en sortir, pour reprendre pied sur terre ; on verra bien si on reconstruit des rails qui ne passent pas, cette fois, à l’aplomb du gouffre. C’est de ça que nous aurons à discuter dans les AG, de la suite du monde pas de l’avancée des négociations. Dans chaque métier, dans chaque secteur, en médecine, dans l’agriculture, l’éducation ou la construction, quantité de gens inventent ces dernières années des techniques et des savoirs pour rendre possible une vie matérielle sur de tout autre bases. Le foisonnement des expérimentations est à la mesure de l’universel constat du désastre. L’interruption du cours réglé du monde ne signifie panique et pénurie que pour ceux qui n’ont jamais manqué de rien.

En avril 1970, quelques jours avant le première journée de la Terre, le patron de Coca Cola déclarait : « Les jeunes de ce pays sont conscients des enjeux, ils sont indignés par notre insouciance apparente. Des masses d’étudiants s’engagent et manifestent. Je félicite nos jeunes pour leur conscience et leur perspicacité. Ils nous ont rendu service à tous en tirant la sonnette d’alarme. » C’était il y a cinquante ans. Aujourd’hui, la fille d’Edouard Philippe est dans Extinction Rébellion. C’est par de tels discours, entre autres, que les capitalistes, d’année en année, ont gagné du temps, et donc de l’argent ; à la fin, ils ont gagné un demi-siècle, et nous l’avons perdu. Un demi-siècle à surseoir à la sentence que ce système a déjà prononcé contre lui-même. A un moment, il faut bien que quelqu’un l’exécute. Il faut bien que quelqu’un commence. Pourquoi pas nous, en France, en ce mois de décembre 2019 ?

Giletjauner la grève, c’est en finir avec les finasseries. La grève part du hold-up planifié sur les retraites ; elle ne s’y arrête pas. A quoi ressemblera ta retraite si ton compte en banque est plein, mais la terre en feu ? Où iras-tu à la pêche lorsqu’il n’y aura plus de poissons ? On parle d’une réforme qui s’étale sur vingt-trente ans : juste le temps qu’il faut pour que ce monde soit devenu invivable. « Pour l’avenir de nos enfants », disaient les GJ depuis le départ. Cette grève n’est pas un temps d’arrêt avant de reprendre le traintrain, c’est l’entrée dans une nouvelle temporalité, ou rien. Elle n’est pas un moyen en vue d’obtenir un recul de l’adversaire, mais la décision de s’en débarrasser et la joie de se retrouver dans l’action ou autour d’un brasero. Partout dans le monde, en ce moment, des insurrections expriment cette évidence devenue enfin consciente : les gouvernements sont le problème, et non les détenteurs des solutions. Depuis le temps qu’on nous bassine avec « les bons gestes et les bonnes pratiques » pour sauver la planète, tous les gens sensés en sont arrivés à la même conclusion : les bons gestes, c’est brûler Bayer-Monsanto, c’est dépouiller Total, c’est prendre le contrôle des dépôts de carburants, c’est occuper Radio France et s’approprier l’antenne, c’est exproprier tous les bétonneurs et braquer la Caisse des dépôts et consignations. Les bonnes pratiques, c’est assiéger les télés, c’est couler les bâtiments des pêcheries industrielles, c’est reboucher le trou des Halles, c’est tout bloquer et reprendre en main ce qui mérite de l’être. C’est la seule solution, il n’y en a pas d’autre : ni la trottinette électrique, ni la voiture à hydrogène, ni la géo-ingénierie, ni la croissance verte et les drones-abeilles ne tempéreront la catastrophe. Il n’y aura pas de transition, il y aura une révolution, ou plus rien. C’est tout le cadre qu’il faut d’abord envoyer balader si nous voulons trouver des « solutions ». Il faut briser la machine si l’on veut commencer à réparer le monde. Nous sommes enfermés dans un mode de vie insoutenable. Nous nous regardons vivre d’une manière que nous savons absurde. Nous vivons d’une manière suicidaire dans un monde qui n’est pas le nôtre. Jamais on ne nous a demandé notre avis sur aucun des aspects tangibles de la vie que nous menons : ni pour les centrales nucléaires, ni pour les centres commerciaux, ni pour les grands ensembles, ni pour l’embourgeoisement des centres-villes, ni pour la surveillance de masse, ni pour la BAC et les LBD, ni pour l’instauration du salariat, ni pour son démantèlement par Uber & co., ni d’ailleurs pour la 5G à venir. Nous nous trouvons pris en otage dans leur désastre, dans leur cauchemar, dont nous sommes en train de nous réveiller.

Plus les choses vont et plus un schisme s’approfondit entre deux réalités. La réalité des gouvernants, des medias, des macronistes fanatisés, des métropolitains satisfaits ; et celle des « gens », de notre réalité vécue. Ce sont deux continents qui s’écartent de mois en mois. La grève qui vient sonne l’heure du divorce. Nous n’avons plus rien à faire ensemble. Nous n’allons pas nous laisser crever pour vos beaux yeux, pour vos belles histoires, pour vos belles maisons. Nous allons bloquer la machine et en reprendre le contrôle point par point. Nous sommes soixante millions et nous n’allons pas nous laisser mourir de faim. Vos jours sont comptés ; vos raisons et vos mérites ont été pesés, et trouvés légers ; à présent, nous voulons que vous disparaissiez. Ça fait quarante ans que nous positivons ; on a vu le résultat. Vous vous êtes enrichis sur notre dos comme producteurs puis comme consommateurs. Et vous avez tout salopé. Pour finir, nous avons compris que la destruction des conditions de la vie sur terre n’est pas un effet malheureux et involontaire de votre règne, mais une partie de votre programme. Pour vendre de l’eau en bouteille, il faut d’abord que celle du robinet cesse d’être potable. Pour que l’air pur devienne précieux, il faut le rendre rare. Depuis le temps que les écologistes disent qu’une bifurcation est urgente, qu’il faut changer de paradigme, que nous allons dans le mur, il faut se rendre à l’évidence : cette grève est l’occasion, qui ne s’est pas présentée en 25 ans, d’engager la nécessaire bifurcation. Le moyen sérieux d’en finir avec la misère et la dévastation. La seule décroissance soutenable. Seul un pays totalement à l’arrêt a quelque chance d’afficher un bilan carbone compatible avec les recommandations du GIEC. La seule ville redevenue un peu vivable, c’est celle où les flâneurs refleurissent sur les trottoirs parce que le métro est à l’arrêt. La seule bagnole admissible, c’est celle où l’on s’entasse à six à force de prendre des autostoppeurs.

« Il n’y aura pas de retour à la normale ; car la normalité était le problème »

Publié le 02/12/2019

Pour « bien vieillir », des retraités conçoivent leur propre habitat coopératif et écologique

 

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

Elle est la première coopérative d’habitants pour personnes vieillissantes en France : Chamarel-les-Barges, dans la banlieue de Lyon. Cette expérience pionnière ouvre la voie à une autre vision du vieillissement... et de la propriété.

« Vous ne croyez pas qu’à la place des placards dans la cuisine, on pourrait mettre des tiroirs ? A nos âges, ce serait plus pratique. » Jean et Hélios hochent la tête. « Ça fait partie des choses qu’il faut discuter avec les autres », confirment-ils à Madeleine. Et d’expliquer : « Quand on a réfléchi à la conception du bâtiment, on a travaillé avec une association pour les personnes en situation de handicap, mais il y a encore des petites choses à améliorer. »

Voilà un an et demi que Jean, Hélios et Madeleine ont emménagé à Chamarel-les-Barges, la première coopérative d’habitants, en France, pour personnes vieillissantes. Ils sont dix-huit, de plus de 60 ans, à partager cet immeuble de quatre étages à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue de Lyon.

Le projet est né il y a dix ans, à la suite d’une discussion entre deux amies sur les difficultés de proches n’ayant pas anticipé leurs vieux jours. Rapidement, ils se réunissent à plusieurs, pointent les longues listes d’attente des maisons de retraite et leur coût, et entament une réflexion sur le « bien-vieillir ». Vieillissement ou pas, ils entendent rester actrices et acteurs de leur vie. Le groupe s’agrandit progressivement, avant de se lancer dans la création d’un lieu de vie. Après de multiples péripéties, ils déposent leur permis de construire en novembre 2014 et emménagent en juillet 2017.

- Pour mieux comprendre ces « péripéties », retrouvez notre précédent reportage : Une maison de retraite coopérative et écologique pour que « les vieux » ne deviennent pas « des marchandises » publié en février 2016.

« Il y en a qui ont mis plus d’argent pour permettre à d’autres de venir avec moins »

Les résidents versent chaque mois une redevance allant de 600 euros pour un T2 à 800 euros pour un T3, bien loin des prix exorbitants des Ehpad. Ce loyer sert à rembourser les prêts contractés par la coopérative et à payer les charges. Pour ce prix, ils ont également accès à plusieurs espaces communs : les coursives, deux chambres d’amis, une salle commune avec cuisine, un atelier bricolage, une buanderie, un bureau pour l’association Chamarel, une cave, ou encore un garage à vélos. « Avant de faire les travaux, on s’était renseignés sur le prix des locations en logements neufs à Vaulx-en-Velin, rappelle Patrick. On avait convenu avec l’équipe d’architectes qu’on ne voulait pas que les loyers ici aillent au delà des prix du marché. »

Il a donc fallu faire des choix. Les coopérateurs ont par exemple renoncé aux terrasses qui coûtaient cher au profit de petits balcons. S’ils ont tenu à maintenir l’isolation du bâtiment en paille, ils ont reporté la récupération des eaux de pluie qui nécessitait un double réseau ainsi que l’installation de panneaux solaires.

« Chaque appartement a payé en moyenne 120 euros de chauffage au gaz la première année, 90 euros l’année suivante », pointe Hélios, heureux que les coopérateurs aient maintenu l’isolation écologique. Tous se félicitent de n’avoir pas augmenté la redevance depuis leur emménagement, contrairement au reste du marché immobilier. « A long terme, on voudrait démontrer que l’on peut descendre les loyers au lieu de les augmenter », espère Jean, citant l’exemple du Québec où les loyers des coopératives d’habitants seraient 20% en dessous du marché.

Si la non spéculation fait partie des valeurs qui les ont rassemblés, la solidarité financière leur tient aussi à cœur. Pour devenir résident, il faut normalement apporter 30 000 euros sous forme de parts sociales, récupérables si le résident s’en va. Une somme initiale que tout le monde ne pouvait pas acquitter. « Certains ont donc mis plus d’argent pour permettre à d’autres de venir avec moins », explique Hélios. Une manière de résoudre le problème de l’apport personnel dans les coopératives d’habitants, à mi chemin entre propriété privée et location [1]. « Nous sommes propriétaires collectivement de l’immeuble et du terrain, précise Chantal, tout en étant locataires puisque nous payons chaque mois une redevance ».

 « A Chamarel, c’est le groupe qui prend les décisions »

A Chamarel-les-Barges, toutes les décisions sont prises au consensus, sur le principe « une personne égale une voix ». « Récemment, on a travaillé sur le thème des leaders et des chefs, souligne Anne. A Chamarel, c’est le groupe qui prend les décisions mais certains disent qu’il y a des chefs "naturels". C’est important de remettre ce thème là sur la table. »

 

A chaque étage, une coursive appartient aux quatre appartements. Les résidents y mettent des affaires en commun et y gèrent une bibliothèque. Les règles des coursives sont variables d’un étage à l’autre.

Les habitants se réunissent chaque semaine durant deux heures et demi, sauf pendant les vacances. Une assemblée générale, regroupant les 40 adhérents de l’association – dont les habitants –, se tient chaque mois. Plusieurs commissions, comme les aménagements extérieurs ou l’éducation populaire, ont été créées. Résidents et adhérents de l’association se partagent différentes responsabilités allant du nettoyage et de la gestion des espaces communs aux relations avec l’extérieur, en passant par les dossiers administratifs et financiers.

« Le jardin par exemple a entrainé pas mal de discussions intéressantes, reprend Hélios. Certains veulent faire de la permaculture, d’autres veulent des jardins bien ordonnés. » Comme dans tout immeuble, les relations peuvent être difficiles entre des habitants. Mais la coopérative n’est pas un tribunal tient à préciser Chantal. « S’il y a un conflit entre deux personnes, ce n’est pas à la coopérative de trancher. Elle est là pour que puissent s’exprimer des choses, elle peut accueillir le problème. » « Hormis le fait que l’on gère l’immeuble ensemble, pour le reste c’est notre vie privée », insiste Anne.

« Le premier départ a été un électrochoc »

Pour devenir résident, il faut être retraité et adhérent de l’association depuis au moins six mois [2]. « Cela permet de voir le fonctionnement de notre coopérative et d’apprendre à se connaitre », souligne Anne. Pour habiter dans l’immeuble, il faut ensuite être coopté par l’ensemble des résidents. Certains ont cependant décidé de quitter l’immeuble depuis leur emménagement. « Le premier départ a été un électrochoc, reconnaît Jean. Lorsqu’on a emménagé, je pensais que c’était jusqu’à la mort qu’on allait rester. La réalité est différente. »

 Le fonctionnement coopératif ne correspondrait pas à tout le monde, avec un décalage possible entre ce que chacun projette et la réalité. « On peut se mettre d’accord en paroles sur plein de "mots valises" comme l’écologie, l’autogestion, la mixité sociale... Mais la mise en pratique révèle parfois des compréhensions différentes, souligne Patrick. On confronte nos idées avec des réalités qu’il faut gérer à mesure. » « Le fameux "PFH" entre en compte : le "putain de facteur humain" », plaisante Hélios, entrainant les résidents autour de la table dans un grand éclat de rire. « On peut aussi tomber amoureux de quelqu’un qui ne veut pas vivre en coopérative », intervient Patrick. Pour le moment, un appartement par an se libère en moyenne, et sept personnes sont sur liste d’attente.

« Le bien-être et l’environnement bienveillant sont des outils pour combattre la maladie »

L’ensemble de l’immeuble, équipé d’un ascenseur, a été pensé pour être fonctionnel, avec des coursives larges, des portes coulissantes, des douches italiennes, ou bien encore la possibilité d’enlever les placards sous l’évier si l’on se retrouve en fauteuil roulant. Cette préoccupation constante pour le vieillissement et un éventuel handicap s’est révélée fondamentale. Marie-Line, 63 ans, est atteinte d’une maladie neurodégénérative rare, « le syndrome de Benson ». Elle partage la vie de Jean, et tous les deux ont participé à la construction du projet dès ses débuts.

Alors que l’état de santé de Marie-Line demeure relativement stable, une équipe médicale leur a demandé des précisions sur leur environnement. « Je leur ai parlé de la coopérative, témoigne Jean. Ils ont d’abord demandé si c’était un "kolkhoze", mais plus sérieusement, on leur a expliqué notre mode de fonctionnement comme les réunions hebdomadaires. Mon épouse peut décrocher plus facilement, mais le fait que son cerveau soit obligé de travailler est un plus contre la maladie, et pour nous. Une partie de cette équipe médicale est persuadée que le bien-être dans notre appartement et l’environnement bienveillant sont des "outils" pour combattre la maladie. »

 « Chercher à l’extérieur ce que l’on n’a pas ici, pour rester dynamiques »

L’ouverture sur l’extérieur est également un enjeu. Pas question de vivre en communauté repliée sur elle-même ! La commission « événementiel » a remporté un vif succès : la programmation est complète jusqu’à l’été 2020. Un spectacle a ainsi lieu toutes les six semaines dans la salle commune de l’immeuble, ouvert au public sur invitation. « Faire de la culture ici, c’est pour s’ouvrir à l’extérieur et pas pour nous auto-animer » , tient à préciser Anne qui redoute l’amalgame avec les activités proposées aux seniors dans les maisons de retraite.

 « Chacun a des activités à l’extérieur. Notre idée c’est de rester très ancrés dans la vie et d’aller chercher à l’extérieur ce que l’on n’a pas ici pour rester dynamiques. » « Vaulx-en-Velin, c’est la troisième ville la plus pauvre de France. Mais elle est riche par le foisonnement de propositions dans le domaine associatif, à des prix défiant toute concurrence », appuie Chantal.

Régulièrementn d’autres groupes de retraités viennent s’informer sur le projet. Les habitants reçoivent aussi beaucoup d’étudiants. La rencontre avec des étudiants en architecture a particulièrement marqué Jean. « Ils nous ont dit qu’ils avaient saisi l’importance de placer l’habitant au centre des préoccupations de leur métier. C’est en voyant ce que nous avons fait qu’ils l’ont compris. Ça fait du bien de voir qu’on est à peu près sur la même planète. »

 

« Si on avait attendu d’avoir 70 ans pour se lancer, on se serait peut être découragés »

Reste la question de l’argent. Le projet a coûté au total 2,46 millions d’euros (les charges foncières, la construction, les honoraires, des frais divers comme l’accompagnement par Habicoop), ils ont bénéficié de quelques subventions notamment du conseil régional. « Il n’est pas sûr que les prochaines coopératives aient autant de chance que nous, car la situation politique a changé », prévient Jean. « Depuis l’arrivée de Laurent Wauquiez à la tête de la région, on n’a plus rien. Même chose pour Habicoop, qui ne reçoit plus de subventions », renchérit Chantal. Ils ont heureusement trouvé « la bonne personne » au sein d’une banque, le Crédit agricole, qui leur a accordé le prêt qui a tout débloqué [3].

L’anticipation est également déterminante. « Quand on a 60 ans, on se dit que l’on est trop jeunes pour commencer à penser à ce que l’on va faire après », souligne Chantal qui évoque les huit années nécessaires pour que Chamarel-les-Barges se concrétise. « Nous les premiers, si on avait attendu d’avoir 70 ans pour se lancer, on se serait peut être découragés avant. » Elle souligne le changement de mentalité à avoir concernant la question de la propriété qui est « sacrée » en France, et cette idée de « laisser quelque chose à ses enfants ». Autant d’aspects qui expliqueraient les raisons pour lesquelles il y a encore si peu de projets comme Chamarel-les-Barges.

Pour le foncier, « des municipalités étudient la possibilité d’un bail emphytéotique »

Le prix du foncier, auquel se heurtent un bon nombre de groupes voulant monter de l’habitat participatif, pourrait être l’un des leviers. « Des municipalités étudient déjà la possibilité d’un bail emphytéotique, constate Patrick. L’idée est que le foncier reste public, un bien commun. Au niveau financier, ça change tout. Il faut encourager les élus et les municipalités à le faire. On ne fera pas avancer la coopérative d’habitants si on ne s’attaque pas à la question du foncier. » [4]

Malgré ces obstacles, l’idée des coopératives d’habitants pour personnes vieillissantes essaime. Un groupe de seniors à Bègles, « les boboyaka », vient de déposer un permis de construire autour d’un habitat faisant « le pari de vieillir ensemble autrement » [5]. « On reçoit beaucoup de bandes de vieux qui se posent les mêmes questions que nous », souligne Patrick. Une délégation japonaise est même venue les rencontrer, préoccupés eux aussi par le vieillissement et l’écologie. Le 9 novembre dernier, les habitants de Chamarel-les-Bargesont accueilli leur millième visiteuse.

 

Sophie Chapelle

 Photo de une : Une partie des habitantes et habitants de Chamarel-les-Barges. Merci à eux pour leur accueil (et pour le pot de miel, récolté sur le toit de leur immeuble !).

A lire également sur le sujet :
 Des retraités « inquiets » des conditions de vie indignes en Ehpad s’engagent auprès des soignants en lutte

Notes

[1] En 2014, les coopératives d’habitants ont obtenu un statut légal avec la loi « Alur » (loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) mais les décrets d’application se font toujours attendre.

[2] Un critère « retraite » est lié à la convention avec la Carsat (Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail Rhône-Alpes) qui a attribué à Chamarel-les-Barges un prêt de 612 000 euros à taux zéro sur 20 ans. Pendant ces vingt ans, seuls des retraités peuvent habiter dans le bâtiment.

[3] Le Crédit agricole a accordé à Chamarel-les-Barges un prêt de 275 000 euros remboursable sur 50 ans pour le foncier et un prêt d’un peu plus d’un million d’euros pour le bâti, sur 40 ans.

[4] Le 6 novembre 2019, le député Modem Jean-Luc Lagleize a remis au Premier ministre Édouard Philippe un rapport sur « La maîtrise des coûts du foncier dans les opérations de construction » (à télécharger ici).

[5] Découvrez le projet des Boboyaka à Bègles.

 

Publié le 01/12/2019

Éducation. Les profs face au tableau noir de la réforme des retraites

 

Olivier Chartrain (site humanité.fr)

 

Premières victimes d’une réforme des retraites dont le gouvernement veut se saisir pour dégrader toujours plus leurs conditions de travail, les enseignants pourraient être nombreux dans la rue le 5 décembre.

Du passé, faisons table rase. « Le pacte social implicite qu’on a fait depuis des décennies dans l’éducation nationale (…) ne correspond plus à la réalité. » En quelques phrases brutales, prononcées à Rodez (Aveyron) le 3 octobre dernier, Emmanuel Macron a levé le voile sur le sort qui attend les enseignants dans le cadre de la réforme des retraites. Ceux-ci savaient déjà, de la bouche même du haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye, que faute d’aménagements spécifiques, ils pourraient être les plus lésés par le passage à une retraite par points. À Rodez, celui qui, avant la présidentielle de 2017, avait intitulé Révolution son livre-programme, est venu lui-même leur dire que, pour eux, plus rien n’était acquis.

Dans le style décousu et faussement populaire qu’il affectionne, Emmanuel Macron a résumé à sa façon ce qu’était ce « pacte social » qu’il s’apprête à détruire : « C’est de dire, on ne vous paie pas très bien, votre carrière est assez plate (…) mais vous avez des vacances et vous partez à la retraite avec un système qui est mieux calculé que chez beaucoup d’autres parce que c’est le système où on calcule sur les six derniers mois. » Soit, en creux, une liste presque exhaustive de tout ce que les enseignants pourraient perdre avec la réforme Delevoye, telle qu’elle est envisagée à l’heure actuelle, avec un véritable effondrement des pensions versées aux futurs profs retraités.

La principale menace vient du calcul des pensions sur l’ensemble de la carrière, et non plus sur les 6 derniers mois. En France, les enseignants sont mal payés : selon les propres chiffres du ministère de l’Éducation nationale, moins de 2 200 euros par mois en moyenne pour un professeur des écoles (mais à peine 1 600 euros pour un non-titulaire) ; dans le secondaire, 2 500 euros par mois pour un professeur certifié (mais 1 700 euros pour un non-titulaire), 3 400 euros pour un agrégé. Des rémunérations qui, selon l’Insee, sont inférieures de 25 % à celles des autres cadres de la fonction publique. Pire, selon les calculs de l’OCDE – peu suspecte d’être inféodée aux syndicats français… – le coût par élève des enseignants est inférieur en France de près d’un tiers à ce qu’il est dans les autres pays de l’OCDE !

Les différentes simulations sont sans appel

Ce qui permet aujourd’hui aux pensions des profs de leur assurer une retraite digne, c’est le système de calcul sur les 6 derniers mois (au lieu des 25 meilleures années dans le régime général et les 10 meilleures années avant la réforme de 1993), qui ne tient pas compte des débuts de carrière sous-payés, ni des éventuelles interruptions et autres temps partiels. Facteur aggravant : alors que les primes ne sont pas prises en compte dans le système actuel, elles le seraient avec le système à points. Alors que celles-ci représentent environ 30 % des rémunérations des autres catégories de fonctionnaires, elles ne pèsent qu’entre 6 % et 8 % pour les enseignants : donc pas de rattrapage non plus à attendre de ce côté.

Le résultat des différentes simulations est sans appel. Les professeurs des écoles seraient les plus touchés, notamment parce que leur temps de travail hebdomadaire (qui ne comprend que les heures officielles et non le temps effectif, bien supérieur…) leur laisse peu d’accès aux heures supplémentaires et autres primes. Selon les estimations du Snuipp-FSU, la baisse des pensions atteindrait, selon les échelons et les grades, entre 400 et 900 euros mensuels. Du côté des collèges et lycées, le Snes-FSU estime qu’il faut s’attendre à des baisses oscillant – là encore selon les statuts, les grades… – entre 275 et 525 euros. Autrement dit, à carrière et travail fourni égal, les enseignants perdraient tous entre 14 % et 32 % de leurs pensions. Quelle profession – aujourd’hui à bac + 5 – accepterait une telle dégringolade, avec des pensions atteignant parfois avec peine 1 300 euros ?

Les répercussions pourraient s’avérer encore plus dramatiques. Certaines estimations des syndicats ne tiennent pas compte d’autres facteurs qui, pour une partie non négligeable du public concerné, feraient encore chuter le niveau des droits. Car si la communication du gouvernement, en se focalisant sur le cas des fameux « régimes spéciaux » (moins de 3 % des salariés), tente de faire croire que la réforme se ferait au nom de l’égalité, pour les profs c’est tout l’inverse qui devrait se produire. La profession est en effet largement féminisée, et c’est déjà un grave facteur d’inégalités : carrières interrompues (congés maternité, congés parentaux), temps partiels, moindre recours aux heures supplémentaires… créent déjà des différences de salaires entre hommes et femmes, au détriment de ces dernières.

Or la réforme ferait tout simplement disparaître les dispositifs qui, arrivés à l’heure de la retraite, tentent de compenser – même de manière très imparfaite – ces inégalités. Plus de majoration de pension pour famille nombreuse (à partir de trois enfants), plus de trimestres de cotisation supplémentaires pour chaque naissance (quatre trimestres par enfant né avant 2004, deux trimestres pour ceux nés après cette date), plus de possibilité de prendre en compte des congés parentaux ou des temps partiels comme des temps pleins cotisés… Seule mesure proposée dans ce domaine : une majoration de pension de 5 % par enfant, attribuée à la mère ou – nouveauté – au père…

Le gouvernement se livre à un véritable chantage

Mais pour les enseignants, la fusée « réforme des retraites » comporte un deuxième étage. Et il ne s’agit pas d’un traitement de faveur, contrairement à ce que laisse entendre Jean-Michel Blanquer, qui a écrit au Sgen-CFDT (seul syndicat à ne pas appeler à la grève le 5 décembre) qu’il s’engageait « à ce que la mise en place du système universel s’accompagne d’une revalorisation salariale ». Laquelle devrait garantir aux enseignants un niveau de pension similaire à celui des corps équivalents du reste de la fonction publique. Mais ce que le ministre de l’Éducation nationale ne dit pas, Emmanuel Macron l’a laissé entendre à Rodez : il faut « repenser la carrière dans toutes ses composantes ». Autrement dit, si l’on revalorise les rémunérations pour compenser l’effondrement prévisible des pensions, « on change aussi le temps de travail et la relation au travail ». En clair : les vacances, ce scandaleux privilège, sont dans le viseur. Un décret, passé en douce cet été, a déjà validé la possibilité d’un temps de formation obligatoire pendant les congés. Pourtant, selon les propres statistiques du ministère, les enseignants consacrent en moyenne 18 jours de congé par an… au travail.

Au-delà des congés, mardi, lors d’un « briefing » réservé à des journalistes choisis, le ministre de l’Éducation a lâché quelques « pistes » : pas de revalorisation globale, donc, mais des primes, conditionnées à des missions. Comme la prime pour l’éducation prioritaire, qui serait à l’avenir attribuée au mérite. Ou la fonction de directeur en primaire, qui serait revalorisée en échange d’un statut hiérarchique que les enseignants refusent.

Si ce type de mesures pourrait aboutir à un niveau de pension correct, en apparence et en moyenne, il entraînerait en réalité une explosion des inégalités, basée sur une gestion des carrières « à la tête du client » (et de sa docilité). C’est donc à un véritable chantage que se livre le gouvernement : soit les enseignants acceptent une redéfinition complète de leur métier et de leurs carrières, ou une dégradation profonde de leurs retraites. Gageons qu’ils seront très nombreux dans la rue le 5 décembre pour refuser ce choix mortel.

 

Olivier Chartrain

 

Publié le 30/11/2019

Black Friday. Après le clic, la vie frénétique d’une commande Amazon

 

Pierric Marissal (site humanite.fr)

 

Entre son achat et la livraison, un colis de la plateforme d’e-commerce passe entre des dizaines de mains et dans de nombreuses camionnettes. Un acte, semble-t-il, virtuel qui a des conséquences sociales et environnementales bien réelles.

Il apparaît inoffensif, ce clic sur « valider votre commande ». Et puis il est tellement pratique. Et livré en 24 heures, avec ce mois d’essai gratuit Amazon Prime, pourquoi ne pas sauter sur la promotion : – 40 % sur ce téléphone, – 60 % sur un petit pull à la mode, à l’occasion de ce Black Friday. Et c’est l’abondance ! 70 nouveaux vêtements sont commercialisés par habitant chaque année. Pour commander en toute conscience, voici ce qui se passe entre la validation de l’achat en ligne et la livraison.

Il y a déjà de bonnes chances pour que l’achat tout juste réalisé sur Amazon ne soit pas facturé en France. Ce qui explique au passage que plus de la moitié du chiffre d’affaires réalisé sur le territoire par Amazon n’y est pas déclaré, selon le tout récent rapport ­d’Attac. Si elle est en stock, la commande peut être livrée en 24 heures ou 48 heures. C’est l’immense machinerie algorithmique d’Amazon qui prévoit le flux des produits à stocker dans les entrepôts locaux, parmi les 15 milliards vendus chaque année sur la plateforme. Chaque centimètre des 23 kilomètres carrés d’entrepôts est ainsi optimisé soigneusement. « Nous stockons les articles de façon aléatoire, ainsi, chaque fois qu’un produit est vendu, on peut utiliser l’espace disponible pour stocker un autre, explique Julie Valette, directrice de la communication d’Amazon Logistique. À l’usage, les articles les plus commandés se retrouvent plutôt au milieu des rayons, où ils sont plus faciles à manipuler. Les moins achetés se retrouvent en hauteur. Tout cela est possible grâce à des outils qui nous permettent de relier le code-barres d’un produit et son emplacement physique. Il y a quelques exceptions, par exemple on sait que le dernier livre primé au Goncourt va partir très v ite, alors on en met des palettes accessibles. »

Caméras, minutage et délation

Vingt et un millions de Français ont commandé sur Amazon en 2018. Alors les entrepôts ne dorment pas. Pendant deux mois, avec le Black Friday et les fêtes de fin d’année, il y a une quasi-obligation de travailler. Ce que, dans le jargon d’Amazon, on appelle pudiquement « période de haute modulation ». Si un salarié accepte de trimer pendant au moins deux semaines consécutives, sans incident ni retard, du lundi au samedi inclus, il peut espérer une prime de 150 euros brut. De toute manière, des cars remplis d’intérimaires arrivent toutes les huit heures sur le parking des entrepôts pour décharger leur flot de main-d’œuvre corvéable à merci, en l’espoir d’un hypothétique CDI, dans l’entreprise de Jeff Bezos, deuxième homme le plus riche du monde. « En ce moment sur le site de Lauwin-Planque (Nord), il y a 3 000 intérimaires pour 2 000 CDI. Et à Saran, près d’Orléans, des bus de travailleurs temporaires arrivent depuis Vierzon, il faut aller les chercher de plus en plus loin », note Alain Jeault, délégué central CGT Amazon. Et si le salarié ne peut prendre de congés en cette période, il est encore plus difficile de faire grève. Selon la CGT, des services de sécurité ont investi, cette fin de semaine, les entrepôts de Lauwin-Planque et de Montélimar pour dissuader les travailleurs de débrayer, que ce soit pour le Black Friday ou pour le 5 décembre contre la réforme des retraites.

Le colis, lui, suit tout un parcours. Durant sa vie dans l’entrepôt, il passe entre une grosse dizaine de mains différentes, puisque la division des tâches y est poussée à l’extrême. Il y a ceux qui arrangent les rayons, selon les directives des algorithmes. D’autres encore comptent et contrôlent les marchandises. « Ce sont les postes les plus prisés, car les moins rébarbatifs, explique Alain Jeault. Ils s’obtiennent le plus souvent par copinage avec le manager. » Et puis il y a les salariés qui parcourent les allées à la recherche des articles qui viennent d’être achetés, pour les livrer à leurs collègues chargés de préparer les colis. Une fois la commande en carton, avec l’adresse du consommateur étiquetée dessus, il faut l’amener aux quais de chargement. Là, d’autres travailleurs chargent et déchargent les marchandises dans les 4 500 camions et camionnettes qui s’amarrent chaque jour aux quais de chargement.

Dans les entrepôts, les chiffres d’accidents du travail ont diminué. Une victoire au goût amer. Le « safety first » (« sécurité d’abord »), répété à l’envi et en anglais par les jeunes managers des entrepôts, frais émoulus des écoles de commerce privées, a aussi servi à accentuer la politique de contrôle de la main-d’œuvre par Amazon. « Si une caméra nous filme alors qu’on descend un escalier et qu’on ne tient pas la rampe, on peut être convoqué à un entretien préalable à sanction, témoigne Julien, employé dans l’entrepôt de Lauwin-Planque. Pour empêcher les accidents, les travailleurs sont surveillés, contrôlés. » Aux caméras et au minutage des mouvements – puisque dans un entrepôt Amazon tout est géolocalisé – s’ajoute la délation. « Il y a de plus en plus de sanctions disciplinaires, certains salariés dénoncent leurs camarades lorsqu’ils en voient deux en train de discuter pendant qu’ils mettent des produits en rayon par exemple, explique Alain Jeault. Ils espèrent se faire bien voir et être affectés à un poste moins dur. »

Congestion, pollution, précarisation

Pour assurer sa livraison en 24 heures, parfois même le dimanche, promise aux abonnés Amazon Prime, la plateforme développe beaucoup le transport aérien, en hausse de 29 % sur un an, selon Attac, et loue pour ce faire une flotte de plusieurs dizaines de Boeing. Cela ne concerne pas l’Europe, assure la multinationale, où le bateau et le transport routier sont privilégiés. « Amazon est la première entreprise au monde à s’engager non seulement à respecter les accords de Paris, mais à le faire avec dix ans d’avance, assure Julie Valette. On a commandé 100 000 véhicules électriques, confirmé un investissement de 100 millions de dollars dans de la reforestation… On peut toujours mieux faire, mais on ne peut pas laisser penser qu’on ne fait rien. »

Des six grands centres de distribution français, les commandes partent dans des centres de tri, qui appartiennent à Amazon ou à ses partenaires, comme La Poste ou DHL… Les marchandises y sont triées par zones géographiques. « Puis des prestataires locaux, experts du dernier kilomètre, se chargent de la livraison chez le client ou dans les consignes ou points de collecte que nous mettons en place partout en France, et notamment dans des centres urbains, poursuit Julie Valette. Un même camion permet de livrer sur un itinéraire optimisé l’équivalent de 120 clients situés en moyenne à 600 mètres les uns des autres. Si chacun d’entre eux se déplaçait individuellement, les distances seraient largement supérieures. »

Pour l’adjoint à l’urbanisme à la mairie de Paris, Jean-Louis Missika, cosignataire dimanche dernier d’une tribune dans le Monde, où il appelait à taxer les livraisons Amazon, cette semaine du Black Friday reste difficilement soutenable pour une ville comme Paris où le nombre de colis à acheminer est multiplié par 10, pour atteindre les 2,5 millions par jour. Si à cela on ajoute les Uber Eats et autres Deliveroo, le volume explose. Une étude réalisée à New York montre que les camions de livraison y étaient responsables en 2018 de 471 000 stationnements gênants, d’une baisse significative de la vitesse moyenne sur les principaux axes routiers de la ville et d’une hausse des émissions polluantes.

Congestion, pollution mais aussi précarisation. Si toute une partie des livraisons chez le client est prise en charge par La Poste et ses prestataires, une forme d’ubérisation – que l’on voit très bien à l’œuvre dans le dernier film de Ken Loach, Sorry We Missed You – gagne du terrain. Devant les agences du dernier kilomètre, des files de camionnettes privées, parfois louées à la journée par des autoentrepreneurs, attendent leurs colis qu’ils livreront à toute vitesse.

Mais ils sonneront à la porte dans les 24 heures, livrer ce petit pull qui vous faisait de l’œil. Et s’il ne convient pas, tant pis. D’autres livreurs se chargeront de le rapporter, jusqu’en République tchèque, là où d’autres petites mains d’Amazon devront le reconditionner, pour lui faire reprendre sa grande valse, de transports, pollution et de précarité invisible.

Pierric Marissal

Publié le 29/11/2019

Coûteuse dérive sahélienne

Le crash lundi soir de deux hélicoptères en opération dans la « zone des trois frontières » (Mali, Niger, Burkina Faso), qui a coûté la vie à treize militaires, pourrait faire évoluer un engagement militaire français qui était déjà menacé d’enlisement. Officiellement, cependant, il n’est question ni de changement de stratégie, ni de repli, et encore moins d’abandon d’une présence militaire française jugée capitale pour la stabilisation du Sahel, mais aussi de l’Afrique du Nord et de l’Europe — bien que cette question du lien entre la sécurité au Sahel et dans les pays européens reste controversée.

 

par Philippe Leymarie, (site blog.mondediplo.net)

 

En tout cas, rien ne va plus au Sahel. Pour les Africains, la spirale de la violence ne cesse de gagner du terrain, les tensions communautaires s’imbriquant dans les menées des groupes djihadistes, les stratégies s’empilent, et le sentiment domine que « quelque chose ne fonctionne pas ». Pour les étrangers, fournisseurs de troupes ou d’aide, à la fois déçus et rétifs, c’est la « grosse fatigue ».

Cette aggravation de la situation au Sahel était d’ailleurs le sujet principal des échanges du 6e forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, qui s’est tenu il y a quelques jours à Dakar sur le thème des « défis actuels du multilatéralisme ».

Le Burkina part à veau l’eau... C’est la grande inquiétude du moment. Un tiers du pays — le nord, une partie de l’est — n’est plus sous contrôle gouvernemental, les attaques des groupes djihadistes se multiplient, les milices d’autodéfense prennent le relais d’un État de plus en plus absent, l’anarchie guette, plus d’un millier d’écoles et une centaine de centres de santé ont été fermées, le nombre de personnes déplacées a doublé en quelques mois, atteignant le 500 000 habitants (1).

Et maintenant, les relations se gâtent avec les voisins. Ouagadougou vient de se plaindre que des soldats maliens aient exercé récemment un « droit de suite » au Burkina, sans avertir quiconque. Même acrimonie à l’égard de Paris, qui maintient dans les parages de la capitale une unité de ses forces spéciales : le chef d’état-major demande à l’attaché français de défense de mettre fin aux vols non autorisés d’avions et de drones, et d’avertir désormais les autorités locales 48 heures à l’avance, sinon ils seront « considérés comme des vols ennemis, et traités comme tels »  (2) !

Le ton comminatoire de cette missive a fait penser, dans un premier temps, à une fausse nouvelle. Il est vrai qu’au même moment, le Quai d’Orsay à Paris révisait sa carte des risques, étendait le secteur « rouge » au long des frontières du Burkina avec le Niger et le Mali, et plaçait le reste du pays en « orange » (3)…

Grand malade

Le Mali, épicentre de la crise sahélienne, est toujours le grand malade de la région. Six ans après le coup d’arrêt donné par l’opération militaire française Serval, les soldats maliens se font tuer par dizaines, voire par centaines ; les casques bleus également ont perdu plus d’une centaine des leurs depuis cinq ans, et les soldats français plus d’une quarantaine.

Le pouvoir malien, incarné par un président velléitaire, Ibrahim Boubakar Keita, est incapable d’appliquer les accords de paix conclus à Alger en 2015, notamment de reprendre pied dans le nord du pays. Il est défié de tous côtés :

 par les groupes djihadistes qui ont profité de l’absence d’État, et des querelles communautaires traditionnelles (éleveurs contre agriculteurs) pour s’enraciner dans certaines régions, voire s’ériger en protecteurs des laissés-pour-compte ;
 par les communautés religieuses, qui voudraient plus d’islam et moins d’étrangers
 ;
 par ses partenaires internationaux, qui le pressent de reprendre le contrôle des régions désertées par l’administration, de faire reculer la corruption, d’intégrer dans son armée les anciens combattants touaregs, etc.

L’action militaire internationale peine toujours à convaincre. Même si, côté français, des succès tactiques ont été enregistrés, avec notamment l’élimination de plusieurs chefs djihadistes. Pour Paris, chacune des entités militaires déployées dans la région garde son utilité :

 Barkhane, comme une force de frappe d’urgence, avec des troupes aguerries et de gros moyens de projection, indispensables sur ces territoires immenses — mais aussi de gros risques, dont témoigne, entre autres, le crash dramatique dans les parages de Menaka ;
 l’EUTM, opération européenne vouée à la formation et la reconstruction de l’armée malienne
 ;
 la force des Nations unies au Mali (Minusma), principale opération de l’ONU avec ses 14 000 hommes, chargée en principe de la stabilisation du Mali
 ;
 et
le G5 Sahel, comme outil de coopération militaire régionale, notamment dans les zones frontières.

Forces d’occupation

Mais ces quelques trente mille hommes ne parviennent pas à ramener le calme :

 les soldats français répartis dans les cinq États sahéliens commencent à être considérés par une partie de l’opinion comme une force d’occupation de type néocolonial ;
 les Européens, à quelques exceptions près (Allemands, Britanniques, Estoniens) s’investissent peu au Sahel, ne faisant pas le rapprochement entre l’extension de la violence en Afrique du nord et leur propre sécurité : ils sont donc loin d’envisager «
 l’accompagnement au combat » des forces armées nationales, que leur suggèrent certains experts (4) ;
 le mandat de la Minusma, dont les effectifs ont plus que doublé en cinq ans, reste trop limité, en dépit de demandes répétées pour le muscler, et d’un léger renforcement mis en oeuvre il y a quelques mois : le président sénégalais Macky Sall, lors de ce forum à Dakar, a dénoncé à ce propos l’obstruction de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité, condamnant cette force à subir les coups sans pouvoir en donner, au risque de n’être qu’une «
 machine à distribuer des indemnités » ;
 quant à la force conjointe du G5, il s’agit d’une entité à éclipses, qui monte des opérations ciblées, non permanentes, et se plaint d’être insuffisamment équipée et financée
 ;
 le tout surtout reste mal coordonné entre tous ces acteurs, d’où l’idée d’un commandement unique, régulièrement lancée, mais qui paraît peu réaliste en l’état actuel.

Une bonne quinzaine de stratégies plus ou moins concurrentes sont à l’oeuvre au Sahel, avec pléthore d’envoyés spéciaux et ambassadeurs. Paris, l’Union européenne, l’Union africaine, les Nations unies, les organisations régionales africaines (CEDEAO, UEMOA), les Américains (5) : chacun déploie sa propre politique pour cette région. Dernière en date : une initiative franco-allemande dite du « partenariat de Biarritz », adoptée en marge du sommet du G7 fin août, destinée notamment à réunir de nouveaux moyens pour former à l’antiterrorisme les juges, gendarmes, douaniers et militaires des États du G5 sahélien. Et voilà que la Chine s’en mêle : « L’Afrique n’est le pré-carré de personne », est venu rappeler à Dakar le secrétaire général du Forum Chine-Afrique pour la paix (6)

Parler avec les djihadistes ?

On retrouve la même confusion dans le secteur civil de l’aide au développement — autre pilier de cette tentative de sauvetage du Sahel. À savoir : multiplicité des intervenants ; manque d’interlocuteurs vraiment représentatifs, du haut de l’échelle jusqu’à la base ; faiblesse de la coordination, les stratégies et initiatives s’empilant les unes sur les autres. Ou dans le domaine politique, avec des débats sur des sujets jusqu’ici plus ou moins tabou, à propos du rôle des forces armées étrangères, de celui des milices communautaires, ou d’un éventuel dialogue avec les fractions les moins radicales des « djihadistes » ou catalogués comme tels.

La Libye reste la matrice de la crise sahélienne. L’Union africaine, qui pensait pouvoir neutraliser politiquement Mouammar Kadhafi en 2011, n’a toujours pas digéré la « trahison » de la France et du Royaume-Uni, alliés aux Américains et soutenus par l’OTAN, qui avaient outrepassé les motions du conseil de sécurité, et lancé une honteuse chasse à l’homme. Les métastases dans tout le Sahel, et l’actuelle guerre civile en Libye en découlent directement. « La guerre en Libye est une gangrène qui se propage », affirme par exemple Roch Marc Christian Kaboré, le président burkinabe. La plupart des acteurs ou observateurs africains reprochent aux Européens et aux Américains de choisir leur camp, dans ce pays en état de guerre civile permanente, et de manœuvrer en coulisse, au lieu de favoriser une entente nationale dont, il est vrai, aucune des parties libyennes ne semble vouloir.

Philippe Leymarie

 (1) Parmi les dernières victimes, quarante employés d’une mine d’or canadienne.

(2) La lettre a été envoyée en fait à tous les attachés présents à Ouagadougou mais dans la pratique les Français et les Américains sont les seuls concernés.

(3) Déconseillé sauf raison impérative, ce que certains, à Ouagadougou, ont considéré comme prématuré, de nature à inquiéter plus qu’il ne faut l’opinion internationale, et à affaiblir un pays déjà exsangue sur le plan économique. Le département d’Etat américain vient également de demander à ses ressortissants de renoncer à tout déplacement au Burkina.

(4) En dépit d’expériences peu concluantes sur ce point en Afghanistan. Paris rêve d’entraîner plusieurs de ses partenaires européens dans l’aventure sahélienne, sous forme d’affectation d’unités de forces spéciales qui pourraient être placées sous un commandement unique.

(5) Lire aussi Philippe Leymarie, « Partage du travail au Sahel », in « Fin du leadership américain ? », sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, L’État du Monde 2020, La Découverte, Paris, 2019.

(6) Pékin revendique également le déploiement de 2 000 casques bleus chinois sur le continent noir, ainsi que 1 200 missions d’escorte de la marine chinoise sur les côtes est-africaines et dans le golfe d’Aden… Lire aussi Jean-Christophe Servant, « Vers l’Afrique, un “soft power” qui

 

tourne au “hard” », Les blogs du Diplo, Mots d’Afrique, 14 novembre 2010.

 

Publié le 28/11/2019

BOLIVIE : A lire absolument ce que nos médias aux ordres ne vous diront pas !
 

de : JO
 

(site belaccio.org)

 

Bolivie : Evo Morales explique pourquoi il renonce à se présenter aux nouvelles élections.

Source : Publié par Bolivar Infos

Du Mexique, le président renversé n’a pas exclu de se réfugier en Argentine et d’être présent à l’investiture d’Alberto Fernández.

Evo Morales a évoqué dans une conversation avec Página/12 des héros de l’histoire comme Tupac Katari, l’aymara rebelle qui, avant d’être exécuté, en 1781, a dit : « Je reviendrai et je serai des millions. » ou comme un autre aymara, Zárate Willka, qui a dirigé un soulèvement contre les conservateurs en 1899 mais il a surtout fait une annonce : pour contribuer à la pacification de la Bolivie, il ne sera pas candidat aux prochaines élections.

Pendant que se déroulait ce reportage, dans la soirée de samedi 23 novembre, les groupes parlementaires du Mouvement Vers le Socialisme finissaient de négocier un projet de convocation rapide de nouvelles élections et les mouvements sociaux signaient un accord pour que cesse la répression. A ce moment-là, les enfants d’Evo, Evaliz et Álvaro, étaient déjà arrivés en Argentine en tant que réfugiés après des démarches effectuées par Alberto Fernández.

 Je remercie le peuple argentin et ceux qui ont garanti leur présence, a dit Evo. Jusqu’à 4 heures du matin, heure bolivienne, je suis resté éveille pour suivre les événements et heureusement, il n’y a eu aucun problème.

 Si les enfants d’Evo Morales sont déjà arrivés en Argentine, certainement, ils seront présents le 10 décembre quand Alberto Fernández sera investi. Le père viendra ?

 J’ai reçu une invitation publique. Que ce serait beau... Ce serait une fierté et un honneur d’accompagner l’investiture du président. Nous allons consulter les camarades. En outre, l’Argentine est plus près de la Bolivie et je pourrai remercier encore une fois mon frère Alberto Fernández pour sa solidarité. C’est l’un de ceux qui m’ont sauvé la vie et il a sauvé la vie d’Álvaro et de l’équipe qui m’accompagnait le dimanche 10 novembre et le lundi 11. J’ai de la tendresse, du respect et de l’admiration pour lui. Un jour, nous pourrons parler en détails de ce que nous avons vécu ce lundi 11 novembre sur les sentiers de la forêt du Département de Cochabamba.

 Le Sénat a déjà trouvé un consensus sur un projet de loi pour organiser rapidement des élections.

 Oui, il y a eu une réunion sous l’égide des Nations Unies, de l’Eglise Catholique et de l’Union Européenne. Le lendemain de mon arrivée au Mexique, j’ai demandé, lors d’une conférence de presse des médiateurs internationaux et des personnalités du monde entier pour aider à ramener la paix en Bolivie. Par chance, cette réunion a eu lieu, à laquelle a participé le gouvernement de fait de (Jeanine) Añez. Le Mouvement Vers le Socialisme représente les 2 tiers des sénateurs et des députés. Nous allons faire tout notre possible pour l’unité et pour que la paix revienne, je renonce à être candidat.

 Malgré le résultat des élections du 20 octobre dont le MAS est sorti premier ?

 Oui. Et je veux dire que nous n’avons pas volé cette victoire. Mon grand délit est d’être indien et surtout d’avoir nationalisé les ressources naturelles comme les hydrocarbures. Je me souviens parfaitement que quand j’ai nationalisé et que les entreprises m’ont dit qu’elles n’investiraient plus, mon frère Néstor Kirchner m’a appelé et m’a dit : « Si les transnationales pétrolières n’investissent plus, l’Argentine, oui, va investir en Bolivie. » J’ai de grands souvenirs de la lutte pour la dignité et l’indépendance des Etats, pour la dignité et l’identité de nos peuples.

 Vous parlez de la pacification

 Je vais faire tout mon possible pour ramener la paix en Bolivie. Je renonce à me présenter bien que j’ai eu le droit d’être candidat à la Présidence. Je ne fais pas de réclamation. J’ai dit que je renonce pour qu’il n’y ait plus de morts, plus d’agressions. Frère journaliste, sais-tu pourquoi nous avons démissionné, le soir du dimanche 10, avec mon frère García Linera ? Parce qu’ils avaient pris mes frères dirigeants, militants, gouverneurs des départements, maires et qu’ils leur avaient dit qu’ils brûleraient leur maison si je ne démissionnais pas. Au frère du président de la Chambre des Députés, ils ont dit : « Si ton frère ne démissionne pas, nous allons te brûler sur la place. » Il sont brûlé la maison de ma sœur à Oruro. Du racisme au fascisme et du fascisme au putschisme. C’est ce qui s’est passé en Bolivie. C’est pourquoi je cherche l’unité et la pacification. C’est ce que j’ai dit à nos groupes. Je leur ai annoncé que pour cette fois, nous renoncerions, Álvaro et moi, à être candidats à la présidence et à la vice-présidence.

 Quitterez-vous le Mexique et rentrerez-vous en Bolivie ?

 Beaucoup souhaiteraient rentrer en Bolivie mais je veux qu’on sache que du Nord, on nous a fait savoir que les Etats-Unis ne veulent pas que je rentre en Bolivie. Le Gouvernement putschiste ne le veut pas non plus. Mais même si c’est un Gouvernement de fait, il doit garantir la vie non seulement d’ Evo mais de tout le monde. Maintenant, en Bolivie, on discute une loi sur les garanties. Il y a des gens en prison. Un en prison parce qu’il conduisait sans permis. Un autre, à Cochabamba, pour avoir crié « La Patrie ou la mort, nous vaincrons ! », est aussi en prison. C’est une chasse. On n’a pas donné de sauf-conduits aux ministres qui sont à l’ambassade d’Argentine ni à ceux qui sont à l’ambassade du Mexique. Est-ce que c’est une façon d’appliquer le droit ? Je le répète : avec tant de tirs de balles, avec tant de répression, momentanément, ils occupent le pouvoir politique mais c’est la fin.

 Pensez-vous quitter votre refuge mexicain pour un refuge argentin ?

 Je ne l’exclut pas. Je veux être plus près de la Bolivie. Mon frère et ma sœur Fernandez m’ont toujours aidé. Jamais ils en m’ont abandonné. J’ai beaucoup de bons souvenirs de l’époque où ma sœur Cristina était Présidente. Une fois, il manquait de la farine pour le pain. Nous importions 70% ou 80% de la farine des Etats-Unis et du Canada. Jamais, nous n’avions produit de farine. Comme un jour il a manqué de la farine et que tout le monde allait dire que j’étais responsable du manque de pain, je l’ai appelée et je lui ai dit : « Soeur Cristina, vous devez me vendre du blé. » Elle m’a répondu : « Evo, tout est déjà engagé. » Je ne sais pas ce qu’elle a fait mais un jour, nous avons reçu en Bolivie du blé et de la farine. Nous avons travaillé de façon solidaire. S’ils ne m’ont jamais abandonné, ils ne vont pas m’abandonner dans ce moment si difficile que vit la Bolivie, avec tellement de morts, de blessés, d’arrestations injustes. On sort des problèmes par la coopération. Je me souviens de la tentative de coup d’Etat de 2008. Grâce à l’aide de l’UNASUR, nous avons vaincu le putschisme.

 Quelle a été la cause de ce dernier coup d’Etat ?

 Qu’ils n’acceptent pas notre politique économique et nos programmes sociaux. Ils n’acceptent pas que nous, les indigènes et les mouvements sociaux, changions la Bolivie comme nous avons commencé de le faire avec l’industrialisation. Notre grand projet était d’industrialiser le lithium. Alors, les transnationales et certains groupes du Chili n’ont pas voulu que nous continuions. Malheureusement, en plus, ils ont agi avec violence. Ils ont payé 300 Boliviens por agresser, pour couper des rues. Je suis étonné que les groupes qui occupent le pouvoir économique fassent de al politique de cette façon. Mais eu importe. Je veux dire à travers ce média si connu dans le monde entier, dans toute l’ Amérique Latine, que nous allons bientôt revenir. Il y a des gens qui ne peuvent toujours pas croire que le commandant de la Police Nationale ou le commandant des Forces Armées fassent partie d’un coup d’Etat. Un coup d’Etat qui a fait 32 morts. Tués par balles ! Il y a aussi 700 blessés par balles, plus de 1000 arrestations. Imaginez combien de morts, combien de veuves, de veufs, combien d’orphelins. Des enfants tués par balles... Un coup d’Etat dans le style des dictatures. Je veux dire aux frères d’Argentine qu’avec Evo ou sans Evo, nous allons reprendre notre révolution démocratique et culturelle.

 Le dimanche 10 novembre, le général Williams Kaliman, qui a démissionné ensuite et s’est installé aux Etats-Unis, a formulé en public la fameuse « suggestion » que vous deviez démissionner. Est-ce que ça a été une surprise ?

 Le 7 août, à l’anniversaire des Forces Armées, il s’était déclaré en faveur du processus de changement et anti-impérialiste. Je ne sais pas si son changement est dû à l’argent ou à la lutte des classes. Tôt ou tard, les Forces Armées et le peuple identifieront les ennemis de notre chère Bolivie. J’ai équipé les Forces Armées. Quand je suis arrivé à la Présidence, en 2006, elles n’avaient s-qu’un hélicoptère, aujourd’hui, elles en ont 24. Et certains de ces équipements, achetés avec l’argent du peuple, tirent et tuent mes frères. Cela me fait beaucoup de peine.

 Avant et après le coup d’Etat, ils ont accusé votre Gouvernement d’avoir commis des fraudes aux élections du 20 octobre.

 Je veux que le monde sache que le dimanche 10 novembre, au matin, l’OEA s’est jointe au coup d’Etat. Elle l’a fait avec un soi-disant rapport préliminaire alors qu’auparavant, elle avait décidé avec notre chancelier qu’elle présenterait son rapport final le mercredi 13. Je dispose de rapports étrangers. Ils démontrent qu’il n’y a pas eu de fraude. L’un de l’Université du Michigan, l’autre du Centre de Recherches Economiques et Politique de Washington. Hier, j’ai eu une longue réunion avec le Centre Carter. J’ai parlé avec des frères très proches du Pape François et avec des fonctionnaires des Nations Unies et je leur ai demandé de mettre en place une Commission de la Vérité pour faire une enquête approfondie. Nous allons démontrer qu’il n’y a pas eu de fraude.

 Est-ce que vous faites cette demande pour invalider l’appel à de nouvelles élections ?

 Non. Je suis sincère : cet appel est déjà en route. Mais je veux prouver au monde entier que l’OEA a pris le parti des groupes de pouvoir conservateurs qui n’ont jamais voulu l’Indien, leur Patrie, qui sont contre les programmes sociaux. Nous avons réduit la pauvreté. Nous allons dire notre vérité en Bolivie et dans le monde entier. L’OEA ne peut être un instrument des puissants.

 Vous avez parlé de racisme et de fascisme. Ont-ils augmenté ?

 Je pensais que l’oppression et l’humiliation étaient terminées. La Bolivie avait une nouvelle Constitution. Mais je vois avec surprise les expressions des militants civils de Luis Fernando Camacho en Santa Cruz. La Bible ne peut pas être utilisée pour la haine. Ce ne sont pas tous les habitants de Santa Cruz, évidemment, qui ont appelé à identifier les ennemis et à les tuer en utilisant des tueurs à gages. Mais je sais que des réunions de militants civils, avec 20 000 ou 30 000 personnes, commençaient en priant et finissaient en criant : “Evo, salaud !” C’est du racisme. Ils humilient les humbles. Nos sœurs Indiennes. Ils insultent dans la rue les gens humbles et les traitent de “kolla”. C’est comme ça qu’on arrive au fascisme. Ils identifient la maison d’un député ou d’un gouverneur du MAS et ils la brûlent. Et la police ne procure aucune sécurité. Le prétexte est qu’il y a des Cubains. Mais les Cubains, gratuitement et sans conditions, au contraire des Etats-Unis qui ont toujours posé des conditions à l’assistance du fonds Monétaire International, ont apporté leur aide. Nous, nous construisons de hôpitaux et nous recevons la collaboration des médecins cubains. Je me souviens d’une conversation entre Hugo Chávez et Fidel. Fidel disait : « Hugo, nous allons mettre au point un programme pour opérer gratuitement 100 000 Latino-américains de la vue. » Fidel semblait fou. C’étaient des opérations qui pouvaient coûter 3 000 ou 4 000 dollars. Mais les médecins sont venus en Bolivie et ils ont opéré. L’Etat l’a fait gratuitement. Maintenant, les groupes racistes n’ont pas seulement trouvé le prétexte de la présence cubains, ils ont brûlé des institutions éducatives créées avec l’argent du peuple. Comment peut-on comprendre cela ? Comment peut-on comprendre que dans la zone du Tropique, ils aient persécuté des députés ? C’est une dictature. Ils ont déchiré les vêtements de notre sénatrice Adriana Salvatierra alors qu’elle allait entrer à l’assemblée. Une jeune de 30 ans… La Place Murillo encerclée par des tanks ! Ça m’a rappelé quand j’ai fait mon service militaire dans les Forces Armées en 1978 et que mon commandant Daniel Padilla Arancibia est devenu président. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Des coups d’Etat et des coups d’Etat...

 quelle sera la façon de donner une réparation aux agressions ?

 Nous n’avons jamais été revanchards. Pendant la lutte pour l’indépendance, Tupac Katari disait que les blancs des villes aussi devaient s’organiser en ayllus, qui étaient la structure orgnaique de cette époque. Aujourd’hui, ce serait le syndicat agricole. Tous ensemble, isl ont combattu pour notre indépendance, pour notre vie en communauté, dans la solidarité, l’Harmonie entre les être humains et en harmonie avec la Terre Mère. Et pendant la République, un autre frère indigène, Zárate Wilka, a appelé à faire une alliance avec les blancs des villes pour défendre nos droits et nos ressources naturelles. Le mouvement indigène n’a jamais été raciste et encore moins fasciste. Et quand il y a la pauvreté, tous, nous nous réunissons et nous nous unissons. Nous avons toujours été très tolérants. Eux non. La droite est comme ça. Une camarade m’a appelé et m’a raconté qu’ils veulent éliminer le programme de logement pour les mères seules. On l’a informé qu’ils veulent privatiser BOA, Boliviana de Aviación. Quand nous avons nationalisé, le camarade Kirchner m’a envoyé des techniciens d’ Argentine pour nous aider. Nous ne savions même pas comment constituer une entreprise publique. BOA est arrivé à faire des bénéfices et maintenant que c’est fait, ils vont la privatiser. Ce n’est pas seulement un affrontement idéologique. C’est aussi programmé : ce Gouvernement n’est pas un Gouvernement de transition mais un Gouvernement de fait qui ne respecte même pas ce qui est prévu par la constitution.

 Quel sera l’axe de campagne électorale du MAS ?

 Il reviendra sur le passé, parlera du présent et donnera de l’espoir aux générations futures. Sur mes presque 14 ans de gouvernement, la Bolivie a eu le plus fort taux de croissance de l’Amérique du Sud pendant 6 ans. Frère journaliste, deux choses me font de la peine dans ce coup d’Etat. Les morts me font de la peine et la façon dont, en un court laps de temps, ils ont déjà commencé à détruire l’économie. On l’a informé qu’il y a déjà eu une dévaluation. Le dollar est passé au-dessus de 7 boliviens. Nous, nous prenons bien soin de l’économie grâce aux techniciens et aux camarades économistes. Des professionnels et des patriotes. Un jour, un organisme international a offert du travail au ministre de l’Economie, Lucho Arce. Ils devaient le payer 18 000 dollars par mois. En tant que ministre, il gagnait un peu plus de 2 000 dollars : Il a dit : « Moi, je suis pour la Patrie, je reste ici. » et on a continué à travailler. Nous sommes venus pour la Patrie et pas pour l’argent. Beaucoup de membres du cabinet auraient pu gagner beaucoup d’argent à l’étranger. Une fois, j’ai dit à Arce : « va-t-en et donne-nous la moitié pour la campagne et la moitié pour vous. » Et quand notre frère Arce était malade, nous l’avons aidé. Il en avait besoin. Nous ne nous sommes pas enrichis au Gouvernement. Je suis sûr que mes frères s’organiseront. Il y a beaucoup de conscience politique pour affronter cette situation.

 Vous avez parlé du lithium. L’uranium de la Bolivie est-il aussi tentant ?

 Surtout le lithium. Et le zinc. Nous sommes déjà en train de terminer le cycle industriel du fer pour en finir avec l’importation. Nous avons fait la même chose avec les engrais. Avant, nous en importions 100%. Maintenant, nous en exportons 350 000 tonnes au Brésil, au Paraguay et dans les régions voisines. Nous sommes en train d’achever la grande usine de carbonate de lithium. Nous en avons déjà produit 400 tonnes. Les groupes de l’opposition intérieure ne comprennent pas comment l’Indien peut être capable d’industrialiser la Bolivie. Comment les mouvements sociaux et les professionnels patriotes peuvent-ils le faire ?

 Avez-vous parlé avec des membres des familles des morts ?

 J’ai parlé avec certains. Ecouter pleurer te fait pleurer. J’étais loin mais j’ai essayé d’aider en répondant à des amis très solidaires. Certains n’avaient même pas de quoi payer le cercueil. D’autres étaient hospitalisés. Nous avons toujours aidé les gens humbles.

 Et les nouvelles élections ?

 Le sujet de la Loi sur les Garanties n’a pas encore trouvé de consensus mais notre groupe espère que l’Assemblée l’approuvera et que la présidente autoproclamée Añez la promulguera. Cette loi garantit les nouvelles élections et ce serait un instrument très important pour ramener la paix en Bolivie. Après, il y faudra chercher des programmes pour réconcilier le peuple bolivien.

 Espérez-vous qu’Añez s’engagera à ne pas ordonner à nouveau la répression ?

 Nous espérons que les morts tués par balles éveillent la conscience des autorités du Gouvernement de fait. Que tant d’arrestations adoucissent les consciences. Qu’il n’y ait plus de morts ni de blessés. Que les camarades sortent, parce qu’ils sont en prison à cause de preuves déposées. Il y a un procureur que je connais. Il avait un double salaire, un du Ministère Public et un autre de l’ambassade des Etats-Unis. L’ambassade le payait plus. La DEA avait un avocat. Maintenant, il est vice-ministre de la Défense Sociale. Peut-être est-ce un message et ils veulent que la base militaire des Etats-Unis revienne. C’est pourquoi j’ai dit que je veux rafraîchir la mémoire et voir ce qui se passe. Et je veux en profiter pour saluer tous les frères et toutes les sœurs de Bolivie qui sont en Argentine. Là, nous avons gagné à 70% ou 80%. Nous avons beaucoup travaillé sur les problèmes de la résidence quand notre frère Alberto Fernández était chef de cabinet de Kirchner et de Cristina. Nous soutenons tous les plus humbles de notre chère terre.

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raduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos

Publié le 27/11/2019

Deux ans et demi en Macronie : 8 mises en examen, 10 enquêtes en cours et 2 affaires classées sans suite

 

Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

On vous aurait bien fait un top 10 des macronistes confrontés à la justice, mais ils sont déjà 20.

S’il fallait ne retenir qu’une seule promesse du candidat Macron, la « moralisation » décrocherait assurément la palme. Au final, la « grande » loi portée par François Bayrou n’aura été qu’une réponse à l’affaire Fillon. Un fait divers, une loi.

Par la suite, la « morale » macronienne n’aura été qu’une suite d’affaires. À se croire dans l’Ancien Monde. Deux ans et demi après l’élection d’Emmanuel Macron, prenons le temps de revenir sur les déboires de la Macronie.

Huit mises en examen

Le directeur financier et le trésorier du Modem

Alors que le parti allié d’Emmanuel Macron est déjà visé par une information judiciaire concernant des soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen, le 16 novembre 2019, l’étau se resserre. Son directeur financier Alexandre Nardella – « premier responsable du parti centriste à être entendu par les juges d’instruction chargés de l’enquête », peut-on lire dans Le Monde – est mis en examen pour « complicité de détournement de fonds publics » et « recel de détournement de fonds publics ». Quelques jours plus tard, c’est Michel Mercier, ancien ministre de la Justice et trésorier du Modem, qui est mis en examen pour « complicité de détournement de fonds publics ».

Thierry Solère

Au tout début de l’actuelle législature, en juin 2017, le député « constructif » Thierry Solère avait magouillé avec la majorité pour obtenir le poste de questeur (celui qui gère les finances de l’Assemblée nationale), traditionnellement réservé à l’opposition. Depuis, il a rejoint les rangs de LREM et laissé ce poste prestigieux à Eric Ciotti. Mais les magouilles n’ont pas l’air de s’arrêter.

Début février 2019, le tribunal de grande instance de Nanterre a ouvert une information judiciaire contre le parlementaire pour des soupçons de « fraude fiscale, manquements aux obligations déclaratives à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, détournement de fonds publics par dépositaire de l’autorité publique et recel, recel de violation du secret professionnel, trafic d’influence et recel [...] abus de biens sociaux et recel, abus de confiance et recel, financement illicite de dépenses électorales, détournement de la finalité de fichiers nominatifs, portant sur une période comprise entre 2005 et 2017 ». Rien que ça.

Le 11 octobre, Thierry Solère est mis en examen pour fraude fiscale, détournement de fonds publics et trafic d’influence.

Richard Ferrand

Au printemps 2017, Richard Ferrand fut, l’espace d’un mois, ministre de la Cohésion des territoires. En juin 2017, le parquet de Brest a ouvert une enquête préliminaire sur son passé à la tête des Mutuelles de Bretagne de 1998 à 2012. Le ministre fut alors remercié et devint président du groupe LREM puis président de l’Assemblée nationale.

En 2011, Richard Ferrand a favorisé la société immobilière de sa compagne Sandrine Doucen pour l’obtention d’un marché lors de la location d’un local commercial par les Mutuelles de Bretagne.

Après avoir été classée sans suite en octobre 2017, l’affaire est relancée en janvier 2018 avec l’ouverture par le PNF d’une information judiciaire pour prise illégale d’intérêts. La Cour de Cassation a ordonné en juillet 2018 le dépaysement à Lille de l’information judiciaire ouverte à Paris. Fin septembre 2018, trois juges d’instruction ont été désignés à Lille.

Le 11 septembre 2019, Richard Ferrand est mis en examen pour prise illégale d’intérêts. Une première pour un président de l’Assemblée.

Alexandre Benalla et Vincent Crase

Faut-il encore présenter le feuilleton de l’été ? Alors qu’Emmanuel Macron profitait de sa piscine à 34.000 euros à Brégançon, une vidéo montrant son homme de main élyséen molestant des manifestants le 1er-Mai venait assombrir le ciel estival macroniste.

Alexandre Benalla n’est pas seulement un barbouze. Il intervient comme bon lui semble, en marge des manifestations, brassard « police » autour du bras. La loi, c’est lui. Le jeune homme de 26 ans dispose aussi d’une voiture (avec chauffeur) équipée de gyrophares, d’un badge lui permettant de se rendre dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale et et de porter des armes à feu. À ce propos, ces armes étaient conservées dans un coffre-fort au domicile de Benalla. Depuis que la justice s’est saisie de l’affaire, le coffre-fort a disparu. Le 5 novembre, une information judiciaire a été ouverte contre X (coucou Alexandre Benalla) par le parquet de Paris pour « soustraction de documents ou objets concernant un crime ou un délit en vue de faire obstacle à la manifestation de la vérité ».

Pour la première fois du quinquennat, Emmanuel Macron est pris de court. Sa communication s’avère catastrophique. Lui et ses sbires accusent les journalistes de ne pas chercher la « vérité ». Même les plus conservateurs des syndicats de police s’offusqueront de voir Benalla invité du JT de TF1. Eux n’ont pas droit à autant de considération.

L’Assemblée et le Sénat tenteront de jouer leur rôle de contre-pouvoir face à un super-Président. Le Palais-Bourbon, aux mains de LREM, abdiquera rapidement, se félicitant d’avoir fait la lumière sur cette affaire, alors que le ministre de l’Intérieur, le préfet de police ou encore Patrick Strzoda, directeur de cabinet du président de la République, ont menti sous serment.

Un scandale d’Etat que les marcheurs qualifieront de « tempête dans un verre d’eau ». L’Elysée aurait mis à pied Benalla 15 jours, après le 1er mai, avant de le licencier une fois l’affaire rendue public. Un « fait-divers » qui poussera Macron à réorganiser l’Elysée.

Alexandre Benalla a été mis en examen le 22 juillet pour violences volontaires, immixtion dans l’exercice d’une fonction publique, port public et sans droit d’insignes réglementés, recel de détournement d’images issues d’un système de vidéo-protection et recel de violation du secret professionnel. Vincent Crase, un gendarme réserviste salarié du parti LREM, a lui aussi été mis en examen pour les mêmes faits.

De plus, Mediapart révèle que Ismaël Emelien, conseiller spécial d’Emmanuel Macron, devrait se voir lui aussi inquiété dans cette affaire. Il est accusé d’avoir détenu le CD montrant les images volées de la vidéosurveillance des violences du 1er mai.

Le 29 novembre 2018, Alexandre Benalla a également été mis en examen pour violences volontaires, des faits commis au Jardin des plantes, toujours le 1er mai. De plus, une enquête préliminaire a été ouverte à son encontre pour la non-restitution de deux passeports diplomatiques qu’il a continué à utiliser malgré son licenciement de l’Élysée.

M’Jid El Guerrab

Le 31 août 2017, M’Jid El Guerrab, alors député LREM, frappe violemment à coups de casque Boris Faure, un cadre du PS. Deux coups qui causeront un traumatisme crânien au socialiste. Pour sa défense, il accuse Boris Faure d’« insultes racistes ».

Depuis, M’Jid El Guerrab a exclu du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Il a aussi été mis en examen pour violences volontaires avec arme. L’instruction est toujours en cours.

 

Mustapha Laabid

Le 1er février 2019, le parquet de Rennes a fait savoir qu’il allait poursuivre pénalement le député LREM Mustapha Laabid « pour des faits d’abus de confiance », peut-on lire dans Le Monde. L’élu est soupçonné d’avoir « utilisé à des fins personnelles ou indues des fonds de l’association Collectif Intermède », association dont il fut président jusqu’à son élection en 2017. Le montant du préjudice présumé est de 21.930,54 euros.

Dix enquêtes en cours

Le « dircab » de Richard Ferrand

Le 24 octobre 2019, on lit sur Le Point que le Parquet national financier a ouvert une enquête à l’encontre du directeur de cabinet de Richard Ferrand, Jean-Marie Girier (qui fut aussi directeur de la campagne d’Emmanuel Macron). Il aurait travaillé à une stratégie pour « siphonner les élus du Parti socialiste et créer un "Agir" de gauche ».

Jean-Jacques Bridey

Le 27 septembre 2018, Mediapart publie un article sur ce député LREM. Jean-Jacques Bridey, un des premiers « marcheurs », actuel président de la commission de la défense à l’Assemblée nationale, est « visé par une enquête préliminaire pour concussion », peut-on lire.

Concrètement, Jean-Jacques Bridey est soupçonné d’avoir dépassé les plafonds d’indemnités concernant le cumul de mandats. Coût de l’opération : 100.000 euros.

En septembre 2019, Le Monde révèle qu’une autre enquête est ouverte par le Parquet national financier à l’encontre de Jean-Jacques Bridey. Cette fois-ci, le député est soupçonné de « détournement de fonds publics, liés à un usage illicite de ses indemnités représentatives de frais de mandat (IRFM) de député, lors de la précédente législature », peut-on lire dans le quotidien du soir. Plus tôt en septembre, Mediapart assurait que Jean-Jacques Bridey se faisait également rembourser deux fois ses notes de frais, des frais de bouche exorbitants alors qu’il était maire de Fresnes.

Laura Flessel

Le 4 septembre, quelques heures avant le remaniement post-Hulot, la ministre des Sports Laura Flessel annonce sa démission pour des « raisons personnelles ». Il n’aura pas fallu 24 heures pour que Mediapart révèle ces « raisons » : « Le fisc a récemment saisi la Commission des infractions fiscales (CIF) de Bercy, en vue d’une possible plainte pénale pour fraude, après avoir découvert des manquements déclaratifs de la ministre concernant une société de droit à l’image », peut-on lire. Plusieurs dizaines de milliers d’euros d’impôt seraient en jeu.

A peine nommée, la nouvelle ministre des Sports, Roxana Maracineanu, est épinglée dans la presse parce que, depuis 2012, elle occupe un logement social.

Françoise Nyssen

Avant d’être nommée ministre de la Culture, Françoise Nyssen dirigeait la maison d’édition Actes Sud. C’est à la tête de cette dernière qu’elle s’est permis quelques écarts avec les règles élémentaires d’urbanisme. En 1997, lors de l’agrandissement des locaux parisiens – un immeuble classé – , Françoise Nyssen avait fait réaliser les travaux « sans autorisation », ni « déclaration au fisc  », écrit Le Canard enchaîné. Le journal satirique révèle également d’autres « irrégularités » dans des travaux au siège d’Actes Sud, dans le centre classé d’Arles, effectués en 2011. Une « négligence », tente d’expliquer la ministre.

Le parquet de Paris a ouvert jeudi 23 août une enquête préliminaire.

Le 16 octobre 2018, à l’occasion du remaniement post-démissions de Nicolas Hulot et de Gérard Collomb, Françoise Nyssen n’est pas reconduite à la Culture.

Alexis Kohler

Outre son rôle dans l’affaire Benalla – Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée, avait eu connaissance des agissements violents dès le mois de mai et n’a rien fait savoir à la justice, à l’instar de l’Intérieur et de l’Elysée – ce proche d’Emmanuel Macron est embourbé dans une affaire de conflit d’intérêts.

Alexis Kohler a été directeur financier d’août 2016 à mai 2017 de l’armateur italo-suisse MSC, fondé par des membres de sa famille. Or, depuis 2010, il a aussi représenté l’Agence des participations de l’Etat auprès des Chantiers de l’Atlantique/STX France, dont MSC est client. Il siégeait également au conseil de surveillance du Grand Port maritime du Havre.

Selon Mediapart, avec cette double (triple !) casquette, Alexis Kohler a ainsi pu conclure en 2011 des contrats entre MSC et le port du Havre. Le beurre, l’argent du beurre et la crémière.

Anticor a porté plainte pour « prise illégale d’intérêt », « corruption passive » et « trafic d’influence ». Début juin 2018, le parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête à l’encontre du secrétaire général de l’Elysée.

Muriel Pénicaud

22 mai 2018, la ministre du Travail est entendue comme témoin assisté par le pôle financier du Tribunal de Paris. La justice enquête sur le rôle de Business France – société qui eut pour directrice générale Muriel Pénicaud – dans l’organisation d’une soirée à Las Vegas en janvier 2016 pour le candidat Macron.

Une information judiciaire a été ouverte pour des soupçons de favoritisme en juillet 2017, mois au cours duquel Muriel Pénicaud a déclaré qu’elle n’avait « rien à se reprocher ».

François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard

Mai 2017. Emmanuel Macron commence tout juste son mandat. Trois membres du MoDem font partie du gouvernement, à des postes majeurs : François Bayrou à la Justice, Marielle de Sarnez aux Affaires européennes et Sylvie Goulard aux Armées.
François Bayrou aura tout juste le temps de porter sa « grande » réforme de « moralisation ».

En juillet 2017, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire pour abus de confiance, recel d’abus de confiance et escroqueries concernant des soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen.

Les trois démissionneront dès juin 2017.

Deux affaires classées sans suite

Gérald Darmanin

Fin 2017, le ministre des Comptes publics est accusé de viol et d’abus de faiblesse par deux femmes. En février et mai 2018, les affaires sont classées sans suite.

Le 31 août dernier, Gérald Darmanin a obtenu un non-lieu définitif pour une de ces affaires, au motif que « le défaut de consentement ne suffit pas à caractériser le viol. Encore faut-il que le mis en cause ait eu conscience d’imposer un acte sexuel par violence, menace, contrainte ou surprise », a expliqué le juge. La plaignante a fait appel.

L’avocat du ministre a, quant à lui, annoncé l’intention de ce dernier de porter plainte pour « dénonciation calomnieuse ». Mi-novembre 2019, on apprend via l’AFP que la va réexaminer le non-lieu dont a bénéficié Gérald Darmanin.

Nicolas Hulot

En 2008, une plainte pour viol a été déposée à l’encontre de Nicolas Hulot. Plainte classée sans suite la même année, mais dévoilée en 2018 par le journal Ebdo.

Agnès Buzyn

La ministre de la Santé a frôlé le conflit d’intérêts, ce dont son secteur d’activité n’a pas besoin pour être au centre de moultes théories du complot.

À peine nommée, elle s’est vu privée de la tutelle sur l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), car celui-ci est dirigé par son mari, Yves Lévy, depuis juin 2014. Visiblement peu perturbé par la perspective d’un conflit d’intérêts, ce dernier laissait planer le doute, encore en juin dernier, qu’il pourrait briguer un nouveau mandat à la tête de l’institut.

Il aura fallu attendre juillet 2018 et l’indignation de la communauté scientifique pour qu’Yves Lévy abandonne l’idée.

Le 10 octobre, Yves Lévy a été nommé « conseiller d’Etat en service extraordinaire ». Ou comment un médecin devient expert en droit public auprès du gouvernement.

 

Loïc Le Clerc

 

Publié le 26/11/2019

Amazon : champion de l’emploi précaire, expert en évasion fiscale et gros pollueur, selon un rapport

 

par Rédaction (site bastamag.net)

 

Emplois précaires, impôts non payés… un rapport réalisé par des associations et syndicats dresse la liste des méfaits de la multinationale du commerce en ligne. À lire avant les achats de Noël.

C’est le deuxième « A » du sigle des Gafam : Amazon. Le site d’achat de livres en ligne est aujourd’hui devenu le premier distributeur en France – hors produits alimentaires – et l’une des plus grandes multinationales du monde, avec une valeur sur les marchés avoisinant les 800 milliards de dollars de capitalisation ! « Évasion fiscale massive, développement d’entrepôts entièrement robotisés, livraisons par drones, repas fournis en moins de 30 minutes, salarié·e·s sous surveillance, reconnaissance faciale, destruction d’invendus… Le monde selon Amazon, première capitalisation boursière au monde, semble s’inspirer d’une science-fiction. C’est pourtant une réalité chaque jour plus concrète », résume Attac dans un rapport sorti ce dimanche 24 novembre. Avec les organisations les Amis de la terre et l’Union syndicale Solidaires, ils ont décrypté le modèle Amazon : « Cette position invasive et omnipotente, Amazon a pu l’acquérir en s’affranchissant d’une série de règles et de lois. »

Amazon emploie 645 000 personnes dans le monde, dont 7500 dans ses six centres logistiques et ses agences de livraison en France (fin 2018). Ces emplois sont pour beaucoup précaires, en intérim, voire en auto-entrepreneurs, comme pour les chauffeurs-livreurs du service parisien d’Amazon de livraison épicerie. Les intérimaires y « représentent souvent la moitié des effectifs, comme cela a pu être constaté en Allemagne, en France et en Pologne », note Attac.

Ces emplois précaires sont en plus confrontés à des conditions de travail de plus en plus difficiles physiquement. « Sur certains postes les salarié·e·s marchent plus de 15 kilomètres par jour et portent souvent des charges lourdes. Le règlement de l’entreprise impose une productivité en hausse constante, dont toutes les données sont transmises et suivies au siège d’Amazon », explique le rapport. Les travailleurs chargés de préparer les commandes sont munis d’un appareil électronique qui leur donne des instructions tout en les surveillant et les géolocalisant en permanence.

Un robot pour 4,7 salariés

« La surveillance, c’est le principe même de l’organisation du travail dans les entrepôts, constate Didier Aubé, secrétaire national à Solidaires. Un autre sujet, c’est le remplacement des humains par des robots. » En 2017, Amazon ne comptait plus que 4,7 salariés pour un robot, contre près de 8 salariés pour un robot deux ans plus tôt. En France, le tout nouveau site de Brétigny-sur-Orge est le premier à être équipé de plusieurs milliers de robots mobiles. « Dans les sites d’Amazon, la mobilisation des travailleurs reste compliquée, les représentants syndicaux et les syndiqués ont encore plus de pression que les autres », rapporte Didier Aubé. Pourtant, un front syndical européen commun émerge depuis plusieurs années au sein des sites de la multinationale du commerce en ligne. Les salariés allemands et polonais qui ont initié ce front européen ont été rejoints par des travailleurs d’Espagne, de France, du Royaume-Uni et des États-Unis.

Le rapport d’Attac fait aussi le point sur les pratiques d’évasion fiscale. Comme les autres acteurs des Gafam (Apple, Google, Facebook), Amazon est experte en la matière. Selon les calculs d’Attac, l’entreprise dissimule 57% de son chiffre d’affaires réalisé en France, par le biais d’une filiale luxembourgeoise qui gère les ventes réalisées en Europe sur ses sites internet. Pourtant, les pouvoir publics semblent prêts à tout pour faire venir des sites d’Amazon sur leur territoire : exonération d’impôts locaux, prix du foncier imbattable, construction d’infrastructures...

« À Lauwin-Planque [dans le Nord], la communauté de communes a aménagé les routes et construit des ronds-points pour près de 800 000 euros », illustre Attac. « Une broutille par rapport aux élu·e·s de la Somme, qui ont déboursé trois millions d’euros pour accueillir un entrepôt à Boves. » Sans compter les investissements massifs dans les infrastructures qui entourent les centres logistiques. « Cela a été le cas près de Metz, où 35 millions d’euros de travaux d’investissement ont été votés près d’un site Amazon, en grande partie à l’usage direct de la multinationale. »

Les gilets jaunes et LREM sont d’accord : Amazon détruit en fait des milliers d’emplois

Tout cela pour ramener des emplois, même ultra-précaires ? Même pas. « En mesurant l’impact net d’Amazon sur l’emploi aux États-Unis où la multinationale est implantée depuis plus longtemps, on constate que pour un emploi créé par Amazon, deux emplois sont détruits », souligne le rapport d’Attac. C’est aussi le constat qu’a fait le député LREM Mounir Mahjoubi. En fin de semaine dernière, l’élu parisien a lui-même publié une note sur les effets d’Amazon sur l’emploi. Sa conclusion : en comptant tous les emplois que l’implantation d’Amazon en France a détruit dans le commerce traditionnel, l’entreprise a en fait provoqué une destruction nette de 7900 emplois !

Les Gilets jaunes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Au fil de l’année, Amazon est devenu une cible de leurs mobilisations. « Dans un silence médiatique assourdissant, on recense en réalité pas moins de 20 blocages de sites Amazon depuis le début du mouvement et 23 lorsqu’on compte ceux réalisés avec les Amis de la Terre et ANV-COP21 sur 3 sites le 2 juillet 2019 », souligne Attac.

Pourquoi des organisations écologistes s’opposent-elles aussi à Amazon ? La firme est un gros émetteur de gaz à effet de serre : 55,8 millions de tonnes de CO2 en 2018, « soit l’équivalent des émissions du Portugal ». Sans compter la production de masses de déchets du fait des pratiques de gaspillage de l’entreprise : trois millions de produits neufs ont été détruits par Amazon en France en 2018. En attendant que de vraies mesures fiscales soient prises pour qu’Amazon paie des impôts à hauteur de ses profits, Attac demande « l’arrêt de la construction de nouveaux entrepôts en France, tant que les mesures assurant le respect de l’Accord de Paris [sur le climat] et qu’une étude d’impact sur l’emploi n’auront pas été mises en place ».

Voir aussi le site d’Attac Stop Amazon

Lire :Impunité fiscale, sociale et environnementale : immersion dans le modèle Amazon
 

Publié le 25/11/2019

Réforme des retraites : « les carrières gruyère des femmes vont se payer cash »

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Avec les interruptions de carrière pour élever les enfants et le travail à temps partiel à 80 % féminin, les pensions des femmes sont aujourd’hui inférieures de 38 % à celles des hommes, selon le rapport Delevoye sur la réforme des retraites. Mais loin de corriger ces inégalités, la réforme à venir devrait les accroître. Sophie Binet, la responsable de l’activité femme-mixité de la CGT nous a expliqué pourquoi. Interview.

Le rapport Delevoye affirme mettre en place des mesures pour mieux prendre en compte les préjudices de carrière et arriver à plus d’équité entre les femmes et les hommes. Qu’en pensez-vous ?

Il faudrait déjà que Delevoye donne des simulations sur un avant et un après la réforme. Quand on s’intéresse aux questions d’égalité femme homme, il faut regarder à deux niveaux : les mesures qui ont un impact direct et puis les mesures générales qui ont un impact particulier sur les femmes. Pour les mesures directes, c’est-à-dire tout ce qui concerne les droits familiaux, nous pouvons constater des reculs importants sur la pension de réversion. Actuellement, elles sont acquises, même s’il y a un divorce, avec une proratisation du nombre d’années passées ensemble. Demain avec le système Delevoye, s’il n’y a pas eu de close dans le divorce sur la réversion, la pension ne sera plus acquise. Nous savons très bien comment les divorces se passent. La priorité d’une femme qui divorce est d’abord de garantir la garde des enfants et la pension familiale. Penser à la pension de réversion est quelque chose qui n’arrive jamais aujourd’hui. Deuxième chose, pour ouvrir des droits et avoir accès à la pension de réversion il faudra attendre d’avoir liquidé sa retraite. Aujourd’hui, c’est à partir de 55 ans. Comme dans deux tiers des foyers les femmes ont un salaire moindre que celui des hommes, si le conjoint décède pendant que la femme est en activité, cela entraînera une grosse chute du niveau de vie. Enfin, il n’y a pas de nouveaux droits : l’ouverture de la pension de réversion aux couples pacsés est absente de la réforme.

Sur les majorations pour enfants, la grande mesure soi-disant féministe de Delevoye est d’instaurer un bonus de 5 % au premier enfant. Sauf que cette mesure vient remplacer deux mesures qui existaient auparavant. La première : des majorations de durée d’assurance de huit trimestres par enfant dans le privé et quatre dans le public. La deuxième : une majoration de 10 % et plus pour les femmes comme pour les hommes pour trois enfants et plus. En fait, Delevoye ne parle que de cette deuxième mesure, sans évoquer la première qui disparaît également. Auparavant, quand on avait trois enfants ou plus, la majoration pour le couple était de 20 %, 10 % pour les hommes et 10 % pour les femmes. Là, avec trois enfants ou plus, la majoration sera de 5 % par enfant. Cela fait donc 15 % pour le couple, puisque c’est au choix pour l’homme ou la femme. Sur la totalité des droits, ce n’est pas une avancée, même si nous demandions qu’une majoration soit donnée au premier enfant. Comme cela vient aussi remplacer la majoration de durée d’assurance, ce n’est pas une avancée. Pire, comme c’est laissé au choix des conjoints, il y a un vrai risque que ce soit les hommes et non les femmes qui la prennent (le salaire des femmes étant généralement inférieur -NDLR). Nous avons donc de grosses inquiétudes sur le volet droits familiaux.

Et qu’en est-il sur l’impact des mesures générales ?

L’argument de Delevoye sur l’équité est de dire que les droits seront moindres pour ceux qui avaient une carrière ascendante, mais que cela améliorera la situation de celles qui ont une carrière plate, avec la prise en compte de l’ensemble de la carrière. Mais pour les femmes, ce ne sont pas des carrières plates qu’elles ont, mais des carrières gruyères pour beaucoup d’entre elles. Pour elles, le résultat sera catastrophique, car aujourd’hui les interruptions de carrière peuvent être masquées par la prise en compte des 25 meilleures années. Demain, il y aura un impact direct sur le niveau de la pension. Donc, temps partiel, précarité, interruption pour enfant, tout cela se payera cash. De plus, quand on regarde ceux qui seront très pénalisés par la réforme, il y a notamment les fonctionnaires qui sont majoritairement des femmes, à 63 %. Pour eux, il sera pris en compte de toute la carrière au lieu des six derniers mois. Pour que la chute ne soit pas trop vioretraites femmeslente, les primes seront intégrées dans le calcul de la retraite. Cependant, tous les fonctionnaires n’ont pas de primes. C’est notamment le cas dans les filières très féminisées comme l’Éducation nationale. Mais là où des primes existent, leur distribution est extrêmement inégalitaire d’un point de vue sexiste. En général, plus la rémunération est individualisée plus cela nuit aux femmes. Enfin, il va y avoir un très gros recul sur les possibilités de départ anticipé sur tous les régimes spéciaux. Or, dans la fonction publique, le gros bataillon des professions médicales vont perdre énormément.

En fait, toute réforme qui revient à augmenter la durée de travail nécessaire pour avoir une retraite à taux plein est à priori plutôt négative pour les femmes. Celles-ci ont des durées de carrières plus courtes que les hommes et sont plus nombreuses à partir à 67 ans ou avec une décote. Or la réforme repose sur un report progressif de l’âge de départ en retraite avec un âge pivot à 64 ans. Sans compter que le rapport Delevoye explique que cet âge sera amené à évoluer en fonction de la situation démographique et économique. Or nous savons que quand on fait travailler les gens plus longtemps, cela défavorise les femmes qui ont des carrières à trous. Une réforme réellement féministe devrait consister à réduire le temps de travail hebdomadaire pour que les femmes comme les hommes aient du temps pour leurs loisirs et leur vie familiale, mais aussi le temps de travail sur toute la vie. D’autant qu’avec le vieillissement de la population, l’enjeu n’est plus seulement d’élever les enfants, mais aussi de s’occuper des personnes dépendantes.

Si cette réforme risque d’aggraver la situation des femmes, quelles sont les inégalités déjà existantes ?

Nous ne sommes pas du tout pour le statu quo. Aujourd’hui, c’est 40 % d’écart de pensions de droits directs entre les femmes et les hommes. Cet écart est partiellement corrigé par les pensions de réversion et les droits familiaux. Cependant, une femme sur cinq attend 67 ans pour partir à la retraite, alors que c’est un homme sur douze. Les femmes partent en moyenne un an plus tard que les hommes. Non seulement elles partent plus tard, mais elles ont également une pension plus faible : 37 % des femmes retraitées touchent moins de 1000 € de pension brute. Pour les hommes, c’est 15 %. Ces chiffres se sont nettement dégradés du fait des réformes passées et continuent de se détériorer puisque le timing d’application des réformes est progressif.

La leçon, et c’est en cela que la réforme Delevoye est défavorable aux femmes, c’est que toutes les réformes passées faisaient reculer les droits des salariés. Les femmes ont été les premières à en pâtir et leur situation s’est davantage dégradée que celle des hommes. Comme la réforme Delevoye va faire reculer les droits à pension en général, nous avons de forts indices qu’elle aboutisse à dégrader davantage la situation des femmes. Par ailleurs, l’argument du gouvernement en faveur de sa réforme selon lequel il va augmenter la pension minimale de 50 € oublie de préciser que ce minimum de pension n’est accessible que pour les carrières complètes. Et justement, le problème des femmes est qu’elles n’ont pas de carrières pleines.

Le fait de faire reposer l’essentiel des mesures correctrices pour les femmes sur la politique familiale n’est-il pas les cantonner dans un rôle de mère ?

Nous sommes loin de limiter les mesures nécessaires pour une égalité à des mesures liées aux enfants. Nous sommes pour l’égalité salariale, ce qui permettrait de mettre à l’équilibre les régimes pour 20 ou 30 ans, puisque cela dégagerait des cotisations supplémentaires. Nous avons proposé de créer une surcotisation retraite pour les employeurs qui ne respectent pas l’égalité salariale. Cela aurait un double impact de ressource et résoudrait une bonne partie du déficit. Il faut également mettre fin à la précarité. Les leviers sur lesquels il faut jouer sont ceux-là, mais ce ne sont pas des leviers à application immédiate : pour celles qui ont déjà subi les interruptions de carrière liées aux enfants, il faut bien réparer. Nous sommes donc sur les deux leviers.

Par ailleurs, toutes les femmes souffrent d’un soupçon de maternité, qu’elles aient un enfant ou pas. C’est ce qui fait qu’elles vont avoir moins de déroulés de carrière, qu’elles vont avoir un salaire moindre à l’embauche, etc. Des études économiques chiffrent le coût d’un enfant pour les hommes et pour les femmes. Pour les premiers, il est soit neutre soit positif en termes de salaires, alors qu’il est systématiquement négatif pour les femmes. Il est encore nécessaire de réparer l’impact de l’arrivée des enfants, c’est pourquoi nous ne sommes pas opposés à des mesures correctrices sur les enfants pour les droits à la retraite.

Publié le 24/11/2019

Le capitalisme ne rendra pas les clés gentiment

Ce texte est la version augmentée d’un entretien réalisé avec Joseph Andras pour « L’Humanité » sous le titre : « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés » (9 novembre 2019), autour de l’ouvrage « Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… » (La Fabrique).

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

Vous vous dites « à contresens de (votre) époque ». Vous mobilisez en effet un quatuor qui n’a plus très bonne presse à gauche : Lénine, Trotsky, dictature du prolétariat et grand soir. Quand l’idéal de « démocratie directe horizontale » s’impose avec force, pourquoi cette résurrection ?

Par enchaînement logique. Si les données variées du désastre — désastre social, humain, existentiel, écologique — sont, comme je le crois, à rapporter au capitalisme, alors l’évitement du désastre ne passe que par la sortie du capitalisme. Or je pense que les manières locales de déserter le capitalisme ne sont que des manières partielles. Car, évidemment, ces manières locales ne peuvent internaliser toute la division du travail, et elles demeurent de fait dépendantes de l’extérieur capitaliste pour une part de leur reproduction matérielle. Ce que je dis là n’enlève rien à la valeur de ces expérimentations. Du reste, je ne pense pas qu’elles-mêmes se rêvent en triomphatrices du capitalisme ! Comme expérimentations, précisément, elles nourrissent le désir collectif d’en triompher, et c’est considérable. Mais pour en triompher vraiment, il y aura nécessairement une étape d’une tout autre nature. L’étape d’une confrontation globale et décisive. On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés, quand il est manifeste qu’il épuisera jusqu’au dernier gramme de minerai, fera décharge du dernier mètre carré disponible et salopera jusqu’au dernier cours d’eau pour faire le dernier euro de profit. Ces gens ont perdu toute raison et déjà ils n’entendent plus rien. L’alarme climatique, d’ailleurs loin d’épuiser la question écologique, aidera peut-être à en venir à l’idée qu’avec le capital, maintenant, c’est lui ou nous. Mais si le problème se pose en ces termes, il faut en tirer les conséquences. Le capital est une puissance macroscopique et on n’en viendra à bout qu’en lui opposant une force de même magnitude. De là, logiquement, je vais chercher dans l’histoire les catégories homogènes à un affrontement de cette échelle. Ces noms et ces mots que vous rappelez, on sait assez de quel terrible stigmate historique ils sont marqués — et qui explique la déshérence radicale où ils sont tombés. Je tâche d’y faire analytiquement un tri et d’en conserver l’équation stratégique qu’à mon sens ils ont adéquatement circonscrite, mais sans rien oublier des abominations qui sont venues avec la « solution ». C’est évidemment ce qui explique qu’ils aient à ce point disparu du paysage idéologique et qu’à la place on trouve l’horizontalité, la démocratie directe et les communes. Or, pour tout le bien-fondé de ces idées, je pense qu’elles relèvent de fait davantage du projet de se soustraire au capitalisme que de celui de le renverser. L’équation contemporaine c’est donc : comment les tenir, car il faut les tenir, mais dans un horizon de renversement ? Ce qui suppose de retrouver les « noms » ensevelis mais de donner à ce qui y gît une forme nouvelle.

Un spectre hante votre livre : « combien ». Les masses. Mais vous reconnaissez que le néocapitalisme a « capturé » nos corps, qu’il soumet en séduisant. Le grand nombre a-t-il envie de s’extraire du cocon libéral et technologique ?

C’est la question décisive. En réalité c’est toujours la même question pour tout : où en est le désir majoritaire ? Reich avait compris qu’il y avait eu en Allemagne, non pas juste une chape totalitaire tombée du haut, mais, « en bas », un désir de fascisme. On peut bien dire, identiquement, qu’il y a un désir de capitalisme et que c’est lui qu’il s’agit de vaincre. Ça n’est d’ailleurs pas seulement par la bricole marchande qu’il nous tient mais, plus profondément encore, par le corps : le corps dorloté, choyé par toutes les attentions matérielles dont le capitalisme est capable. Il ne faut pas s’y tromper : la puissance d’attraction du capitalisme « par les corps » est immense. Nous sommes alors rendus aux tautologies du désir : pour sortir du capitalisme, il faut que se forme un désir de sortie du capitalisme plus grand que le désir de capitalisme. Tout dépendra des solutions qui seront proposées à cette équation. La solution « ZAD » est admirable en soi mais elle est d’une exigence qui la rend très difficilement généralisable. C’est une solution pour « virtuoses », pas pour le grand nombre. Qu’il nous faudra consentir à des réductions de nos conditions matérielles d’existence en sortant du capitalisme, la chose devra être claire et admise. Mais dans des proportions tout de même qui la rende raisonnablement praticable. Une trajectoire post-capitaliste reposant sur une hypothèse de dé-division du travail massive ne me semble pas viable. Notre problème, c’est donc de conserver la division du travail disons dans ses « ordres de grandeur » actuels — je dis ça sans préjudice de toutes les réductions que nous pourrions et devrions lui infliger –-, mais en la revêtant de rapports sociaux de production entièrement neufs. Par exemple en abolissant la propriété lucrative des moyens de production pour la remplacer par une propriété d’usage, comme dit Friot. Transformation dont on voit bien qu’elle suppose ni plus ni moins qu’une révolution juridique. C’est-à-dire, puisqu’il s’agit du point de droit névralgique qui soutient tout le capitalisme, une révolution tout court.

Ce nombre serait, au lendemain de la révolution, « le seul antidote au déchaînement » capitaliste. Allende a gagné avec 36,6 % des voix et, fait rare, obtenu après deux ans de pouvoir un score de 44 % aux législatives. Cela n’a pas entravé le coup d’État…

J’allais dire que c’est l’écart entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Mais en fait, ici vous me parlez d’un soutien manifesté sous une forme exclusivement électorale. Dont se trouve démontrée la terrible limite historique. Après tout, que des factieux s’asseyent sur le « verdict des urnes », comme on dit, ça n’est pas exactement une nouvelle. Ce dont pour ma part je parle c’est d’une mobilisation suffisamment puissante pour prendre physiquement l’espace public, et éventuellement les armes, pour défendre ce à quoi elle tient. Au Chili, en 1973, ce sont les militaires qui sont descendus dans la rue. À la fin des fins, c’est toujours la même question : qui passe à l’action ? Et avec le plus d’intensité ?

Au titan (le capital), vous assurez qu’il faut opposer un géant (les masses). Gulliver, sur l’île de Liliput, a été enchaîné par des « insectes humains » : pourquoi une fédération de communes « swiftienne » n’y arriverait-elle pas ?

Je serais tenté de dire que la fédération des communes, elle vient surtout après : elle est ce qui suit le renversement… ne serait-ce que parce que je vois mal les pouvoirs stato-capitalistes laisser prospérer avec largesse une fédération de communes qui aurait pour objectif avoué de les renverser -– ça, c’est un scénario à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. Quant à ce qui opère le renversement, je pense que ce sera dans les faits d’une autre nature. Laquelle, je ne sais pas. Mais ou bien ce sera coordonné, et puissamment, d’une manière ou d’une autre, ou bien ce ne sera pas. Dans l’affrontement des blocs, « nous » sommes pourtant infiniment plus nombreux que le « eux » d’en-face. Mais « ils » sont infiniment mieux coordonnés que nous. L’oligarchie est une classe consciente et organisée. Et elle a pour elle un appareil de force qui fonctionne carrément à la coordination militaire. La dissymétrie dans la capacité de coordination lui fait surmonter à l’aise la dissymétrie numérique écrasante en sa défaveur. À un moment, il faudra bien réfléchir à ça. Nul n’en tirera la conséquence que nous n’avons qu’à répliquer « leur » forme de coordination, forme militaire comprise ! Mais il faut que nous en trouvions une -– ou plusieurs d’ailleurs, mais articulées a minima. Sauf miracle, la spontanéité signifie la dispersion et n’arrive à rien. Pourtant, dira-t-on, le Chili, le Liban, l’Équateur… Oui, d’accord, attendons quand même un peu pour faire les bilans. Et craignons qu’ils ne soient pas fondamentalement différents de ceux qu’on a pu tirer après les printemps arabes. Ces demi-échecs sont le fait de coordinations d’action suffisantes -– pour produire « quelque chose » –- mais sans véritable coordination de visée  : faire quoi quand on a « réussi », quoi mettre à la place de ce qu’on renverse ? Imaginons, pour le plaisir, un acte 2 ou 3 des « gilets jaunes » qui parvient à l’Élysée, et vire Macron manu militari. Quoi après ? C’est tellement incertain que c’en est difficilement figurable. Soit les institutions, intouchées, auraient accommodé le choc, quitte à se transformer à la marge ; soit, comme toujours, ce sont des groupes déjà organisés qui auraient raflé la mise. Le problème c’est que, dans la gauche radicale, intellectuelle notamment, tout un courant de pensée s’oppose à l’idée de visée, d’orientation stratégique, comprise, disons les choses, comme « capture bolchevique ». Alors on cultive l’idée du mouvement pour le mouvement, l’idée de l’intransitivité, on dit de bien belles choses, que le but est dans le chemin et que ce qui compte, ce sont les devenirs. Je ne méconnais nullement le risque inhérent à ceux qui se présentent pour, littéralement, prendre la direction des choses. Ce n’est pas un hasard qu’il s’agisse du même mot : toute proposition de direction enveloppe une candidature à diriger. Mais je crois que notre seul choix c’est d’assumer ce risque, de trouver à le contenir en l’ayant d’abord bien réfléchi, car si on ne sait pas où l’on va… il est certain qu’on n’arrive nulle part. En fait, voilà pourquoi il faut être organisé et savoir où l’on va : parce que d’autres sont organisés et savent où ils vont.

« Rupture globale ou (…) rien », résumez-vous. Le Chiapas se situe précisément dans cet entre-deux : ni un îlot zadiste (les zapatistes ont des dizaines de milliers de partisans, une armée et un gouvernement), ni le Palais national de Mexico. Et ça tient, non ?

Je ne dirais pas ça –- « entre-deux ». Dans leur périmètre, tant le Chiapas que le Rojava accomplissent une rupture globale, complète. Mais leur caractéristique commune est d’inscrire leur rupture dans une conjoncture particulière, et particulièrement « favorable », où cependant ni l’un ni l’autre ne maîtrise entièrement ses conditions externes de viabilité, lesquelles demeurent contingentes. C’est par le statu quo plus ou moins négocié avec le Mexique « environnant » que le Chiapas peut ne pas passer toute son énergie politique dans une guerre pour la survie pure et simple -– comme le pouvoir bolchevique avait eu à en mener une à partir de 18. Le statut d’enclave est donc précaire et pour une très large part abandonné à une contingence externe. Que cette contingence vienne à mal tourner, et ça ne tiendra plus. Soit exactement ce qui menace de se passer au Rojava. Hors de ces circonstances miraculeusement favorables, où l’hostilité extérieure demeure modérée, une épreuve de mobilisation totale, militaire, marque la formation politique naissante d’un premier pli terrible. Et toute la question est de savoir si on en revient. Le Chiapas et le Rojava doivent plus aux circonstances extérieures qu’à leur propre principe d’avoir fait l’économie de cette épreuve.

Vous rappelez que l’écrasement de Kronstadt par les bolcheviks a marqué « un coup d’arrêt » démocratique. Mais au regard de la conception verticale et militaire qu’avait Lénine de la révolution, le ver n’était-il pas dans le fruit ?

Oui, il y était. Et c’est bien ça le problème. Le drame c’est quand ce qui nous libère du capitalisme nous laisse sur les bras un appareil formé au chaud de la convulsion révolutionnaire si elle tourne en guerre civile. Donc un appareil d’État originairement militarisé. Soit une verticalité policière, vouée au pire. Il faut bien voir la différence, abyssale, de configuration entre l’expérience russe et les expériences de type Chiapas-Rojava, et les contraintes que respectivement elles imposent, ou dont elles soulagent. Le Chiapas et le Rojava ont jusqu’à présent tiré avantage d’une hostilité « modérée » de leur environnement. Et puis ils se constituent comme des enclaves homogènes : les individus y sont d’emblée accordés autour d’une manière commune de vivre. La révolution dans un pays capitaliste développé se pose dans de tout autres coordonnées : avec la perspective inévitable d’avoir à réduire une réaction intérieure ultra-déterminée, puissante, et puissamment soutenue par un extérieur capitaliste qui veut également à tout prix voir échouer une expérience communiste. Ce sont des conditions d’hostilité qui sont sans commune mesure. La situation de 17 a imposé ses réquisits et ils étaient terribles. C’est toujours très facile de passer cent ans derrière et de dire « ah mais il aurait fallu, et il aurait fallu ne pas ». Les corps collectifs comme les corps individuels font ce qu’ils peuvent dans les situations de vie ou de mort. Comment on fait quand on se retrouve confronté à ce problème objectif, et comment on s’en tire après ? Voilà le problème que je pose – et dont je n’ai pas le commencement d’une solution. Mais je tiens au moins que si les problèmes ne sont pas convenablement posés, les « solutions » seront à coup sûr déconnantes. La genèse du Chiapas ou du Rojava est à l’opposé de ça : elle répond à un modèle de la fuite — on se tire, on vous laisse, nous on va faire notre affaire ailleurs. Du coup on se tire ensemble, entre individus qui ont le même désir, la même idée. Alors il n’y aura pas à lutter contre une réaction intérieure. C’est une donnée nouvelle, considérable ! C’est très beau ce modèle de la fuite collective. Mais à quel degré est-il généralisable ? Imaginez en France une masse assez importante qui investit une portion de territoire conséquente pour se faire un équivalent de Rojava. Et vous pensez que l’État français, centraliste, jacobin, laisserait faire une chose pareille ? Il n’a même pas toléré une ZAD. Le temps a passé, le capital s’est déplacé, il est devenu (encore plus) méchant, l’État du capital avec lui, même une possibilité comme le Larzac d’il y a quarante ans n’existe plus.

Il y a dans vos pages un souci de l’homme ordinaire — de « la gente común », diraient les zapatistes. Vous réhabilitez le quotidien quand d’autres misent tout sur l’Évènement : rompre avec l’ordre en place relèverait de la course de fond ?

Je ne récuse nullement la catégorie d’événement, en tout cas en son sens ordinaire — l’événement aux sens de Badiou ou Deleuze, c’est autre chose. Écarter l’« événement », en quelque sens que ce soit, tout en réhabilitant le « grand soir », il faut avouer que ce serait singulièrement incohérent. Non, pour emprunter son titre à Ludivine Bantigny, je dirais plutôt que, passé le grand soir, il faut penser aux petits matins — moins enthousiasmants. L’effervescence du moment insurrectionnel est par définition transitoire. L’erreur serait de prendre ses intensités particulières pour une donnée permanente. Je me méfie des formules politiques qui tablent « en régime » sur une forte mobilisation au quotidien. C’est trop demander : le désir des gens c’est de vivre leur vie. Bien sûr cette antinomie de la « politique » et de la « vie » a sa limite, et l’on pourrait dire que la ZAD, le Chiapas, ou le Rojava, c’est vivre d’une manière qui est immédiatement politique, qu’y vivre c’est intrinsèquement faire de la politique. Alors la séparation de « la politique » et de « la vie » est résorbée. Mais il faut avoir atteint ce stade de résorption pour que l’idée même de « mobilisation au quotidien » s’en trouve dissoute et que, simplement vivre, ce soit de fait être mobilisé. Pour l’heure, nous qui contemplons la perspective d’un dépassement du capitalisme, nous n’y sommes pas, en tout cas pas majoritairement. Il faut donc trouver des voies politiques révolutionnaires qui fassent avec la « gente común » comme elle se présente actuellement, sans minimiser les déplacements considérables dont elle est capable, mais sans non plus présupposer des virtuoses de la politique, ayant déjà tout résorbé, tout dépassé, capables même de performances « éthiques » bien au-delà du simple fait de « vivre politiquement » — donc sans présupposer que tout ce qu’il y a à faire est comme déjà fait. Finalement, l’une de mes préoccupations dans ce livre c’est ça : continuer de penser une politique qui ne soit réservée ni à des moments exceptionnels (« événements ») ni à des individus exceptionnels (« virtuoses »).

Un dernier point — et non des moindres. L’essayiste marxiste Andreas Malm assure que l’écologie est « la question centrale qui englobe toutes les autres ». Signez-vous des deux mains ?

Même pas d’une. Pour moi la question première, ça a toujours été « ce qu’on fait aux hommes ». « Ce qu’on fait à la Terre » est une question seconde, j’entends : qui ne fait sens que comme déclinaison de la question première — oui, à force de bousiller la Terre, ça va faire quelque chose aux hommes… Lesquels d’ailleurs ? Comme de juste, ça risque de leur faire des choses assez différenciées. Sauf à la toute fin bien sûr, quand tout aura brûlé, ou sera sous l’eau, je ne sais pas, mais ça n’est pas pour demain et entre temps les inégalités « environnementales » promettent d’être sauvages. J’avoue que le soudain éveil de conscience politique de certaines classes sociales urbaines éduquées au motif de « la planète » me fait des effets violemment contrastés. Pour « sauver la Terre » on veut bien désormais envisager de s’opposer au libre-échange international. Mais quand il s’agissait de sauver les classes ouvrières de la démolition économique, une position protectionniste était quasiment l’antichambre du fascisme. Que « la planète » puisse devenir ce puissant légitimateur là où « les classes ouvrières » ne suffisaient jamais à rien justifier, et finalement comptaient pour rien, c’est dégoûtant — et ça me semble un effet typique de la hiérarchisation des questions premières et secondes. Maintenant, on fait avec les formations passionnelles que nous offre l’histoire. Un affect « climatique » puissant est visiblement en train de se former. Toutes choses égales par ailleurs, c’est tant mieux, trouvons à en faire quelque chose. Et pour commencer, trouvons à y faire embrayer un certain travail de la conséquence. Car il y a encore loin de l’angoisse climatique à la nomination claire et distincte de sa cause : le capitalisme. Et à l’acceptation de la conséquence qui s’en suit logiquement : pour sauver la Terre afin de sauver les hommes, il faudra sortir du capitalisme. C’est peut-être une part déraisonnablement optimiste en moi, mais j’aime à croire, en tout cas sur ce sujet-là, que la logique trouvera, malgré tout, à faire son chemin.

 

Frédéric Lordon

 

Publié le 23/11/2019

« Avec les gilets jaunes, nous sommes sorties de notre impuissance » : des femmes racontent leur année de révolte

 

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

 

Comment sort-on d’un an d’engagement dans le mouvement des gilets jaunes ? Transformées et pleine d’énergie, répondent des femmes engagées au sein de la « Maison du peuple » de Saint Nazaire. Reportage.

Pour elles, plus rien ne sera jamais comme avant. Leur année d’engagement au sein des « gilets jaunes » les a transformées, en profondeur. Céline a décidé de quitter l’éducation nationale. Stéphanie ne votera plus jamais pour le RN (ex-FN), et Kty a définitivement rompu avec la solitude. Réunies le temps d’un après-midi pour faire le point sur cette année si particulière, elles commencent par évoquer le nouveau lieu squatté par les gilets jaunes locaux depuis le 7 novembre, un ancien immeuble en plein centre de Saint-Nazaire.

« C’est immense, vraiment. On s’y perd presque, décrit Kty en enlevant sa veste. A l’étage, il y a quelques réparations à faire. Il y a un petit gars de la Zad qui est passé pour voir quels travaux on pourrait faire. »

« Je sais ce qu’être dominée veut dire »

« C’est idéal, cette situation, juge Céline. Il est important d’être au centre ville, bien visibles. Il faut qu’on arrête de se cacher. En plus, pour les gens qui n’ont pas de voiture, c’est pratique. » Ses acolytes approuvent. On évoque ensuite les raisons des colères qui les ont amenées à rejoindre le mouvement il y a un an, déjà. Après un bref silence concentré, Céline prend la parole et évoque les viols qu’elle a subis, enfant, pendant sept longues années.

« Quand j’ai enfin réussi à pousser la porte d’une gendarmerie pour porter plainte, on m’a dit que le crime était prescrit, évoque-t-elle, la voix tremblante. Depuis, je suis en colère, contre ceux qui font les lois et organisent la société pour se protéger… Et je sais ce qu’être dominée veut dire ! »
 

 

Avec les gilets jaunes, Céline a réalisé qu’elle n’était pas toute seule à être en colère. Elle s’est aperçue « que cette organisation des dominants pour se protéger valait dans tous les domaines : économique, social, politique. Ce sont eux qui écrivent les règles du jeu. Du coup, pour eux, c’est facile ! » « C’est vrai, acquiesce Kty. Nous, si on est en colère, c’est parce qu’on fait partie des gueux ! Si on était du côté des prédateurs, évidemment, tout cela ne nous dérangerait pas. »

 « Cela », comme dit Kty, ce sont les fins de mois qui commencent le 15, à cause de revenus trop étriqués. Ce sont les salaires et les aides sociales qui ne cessent de diminuer sans que l’on comprenne pourquoi. C’est l’impression que la vie file et nous échappe sans pouvoir agir.

« Un mouvement magique, tellement fraternel »

Lovée dans un fauteuil, Stéphanie détaille sa colère du jour : ce mois-ci, elle n’a reçu que 300 euros du Pôle emploi, alors qu’elle a droit à 800. « Je me suis dit, ça y est, c’est la réforme du chômage, je fais partie de ceux à qui on diminue les allocs. Mais en fait, non, c’est mon employeur qui a oublié d’envoyer un papier. Sincèrement, c’est abusé. » « Ils ne se rendent pas compte, enchaîne Kty. Ils nous sucrent des allocs, comme ça, du jour au lendemain. Mais nous, on s’est organisé, par exemple, pour vivre avec 1000 balles par mois. Si on a 200 balles en moins, comment on fait ? »

Victime d’une maladie grave lorsqu’elle était très jeune, Kty touche l’allocation adulte handicapée (AAH), soit 900 euros par mois maximum [1]. Huit mois par an, elle fait des ménages dans un centre de vacances pour compléter son allocation et touche pour cela un salaire compris entre 147 et 533 euros par mois.

« C’est ça qui nous a fait descendre dans la rue le 17 novembre 2018, intervient Stéphanie. Cette impression de galère quotidienne, sans fin. » Kty, qui craignait de voir des troupes FN en rangs trop serrés, a été « scotchée » de voir tant de monde. « Il y avait des gens du FN, certes. Mais il y avait surtout tous les autres. C’était tellement vivant, tellement fraternel. Les gens se souriaient, se parlaient, certains s’engueulaient…. »

« Nous sommes sortis en famille, avec nos deux filles, se rappelle Stéphanie. Enfant, elle n’avait qu’un vague souvenir de manifestation, aux côtés de sa mère. Tout le monde avait un gilet jaune, même la poupée. C’était un moment magique. Tout le monde se parlait, sans jugements, sans a priori. »

La maison du peuple, un ciment pour les révolté.es

Venue simplement pour « faire sa curieuse », Kty a finalement embrayé sur les occupations 24h/24 des ronds-points, le blocage du port de Saint-Nazaire et celui de la raffinerie de Donges. « On était ensemble nuit et jour, dans le froid, dans l’humidité. Parfois, on crevait la dalle. Ça a duré trois semaines, pendant lesquelles je n’ai presque pas dormi. » Travaillant alors à temps partiel comme assistante vétérinaire, Stéphanie profite de ses deux après-midis sans travail pour se documenter, « comprendre l’évasion fiscale par exemple ».

 

Et puis, via les réseaux sociaux, elle entreprend avec d’autres révoltées de récolter les doléances des gilets jaunes de toute la France en vue de l’« assemblée des assemblées », qui a lieu fin janvier 2019 à Commercy dans la Meuse (Voir notre reportage : A l’assemblée des gilets jaunes à Commercy : « On va continuer parce qu’il y en a marre de cette vie de merde »).

Avec l’apparition de chefs prompts à tout décider sur les ronds-points, la motivation de Kty s’est brutalement effondrée. « J’ai dit : "Terminé". Et puis j’ai découvert la maison du peuple. » Ouverte le 24 novembre 2018, à l’issue d’une manifestation de gilets jaunes, la maison du peuple (MDP) de Saint-Nazaire est devenue le point névralgique de la révolte locale.

« S’ils ont du mal à gérer les budgets serrés, nous on sait faire ! »

Dans l’ancien bâtiment administratif, inoccupé depuis des années, se mettent en place des ateliers, des repas collectifs et des assemblées générales quasi-quotidiennes (Voir notre reportage : « Ce qui se passe ici, cette entraide, je n’avais jamais vu ça » : reportage à la maison du peuple de Saint-Nazaire »).

Kty y vient le plus souvent possible. Stéphanie aussi, parfois accompagnée de ses deux filles de quatre et onze ans. « Ce qui était génial à la maison du peuple, c’était de pouvoir arriver à n’importe quelle heure, et de rencontrer du monde pour discuter, échanger, manger ensemble, se remémore Céline, enseignante démissionnaire. C’était très spontané. » Plusieurs personnes en galère de logement sont aussi hébergées sur place.

« Ce qu’il faut, c’est récupérer le pognon, lance Kty, après avoir évoqué une multitude de discussions ayant habité la maison du peuple. Reprenons la main sur le trésor national avec les impôts qui filent ! Et s’ils ont du mal à gérer les budgets serrés, qu’ils ne s’en fassent pas, nous, on sait faire ! »

Monique, agente Pôle emploi à quelques semaines de la retraite, l’écoute en riant. Syndiquée de longue date, elle a poussé la porte de la MDP au mois de décembre 2018. Maîtrisant les fiches de salaires, le calcul des droits et autres casse-têtes administratifs, elle a plusieurs fois filé des coups de main, et s’est réjouie des moments d’échanges très riches qui ont eu lieu à la MDP. « Les travailleurs précaires, les intérimaires… tous ces gens que les syndicats ne peuvent pas toucher. Ils ont trouvé ici de véritables appuis pour apprendre et défendre leurs droits. »

 « Avant, j’étais tout le temps fatiguée. Désormais je me sens en pleine forme ! »

La découverte d’alter ego révoltées a été, pour toutes, une découverte réjouissante et pleine d’énergie. « Ça a été comme un grand soulagement, lâche Céline. D’un coup, je me suis dit : "Ah, mais je ne suis pas toute seule en fait. » « Avant, j’étais tout le temps fatiguée, raconte Stéphanie. Et là d’un coup, je bosse, je vais sur les ronds-points après le boulot, je récupère mes enfants, je les borde, je repars en AG jusqu’à minuit. Un jour sur deux. Et je me sens en pleine forme ! »

Il en faut pourtant de l’énergie quand on décide de s’engager ainsi, d’autant plus pour les femmes qui doivent apprendre à vitesse grand V à s’affirmer, au sein du mouvement, mais aussi dans leurs familles. « Être femme dans un mouvement de révolte, c’est une difficulté », tranche Kty quand on l’interroge sur le sujet. Celles qui ont des familles doivent continuer à assurer l’intendance. Certaines se voient reprocher par leur conjoint le bazar qui règne dans les maisons. Ou le peu de temps qu’elles passent avec leurs enfants.

« Ici, à Saint-Nazaire, on est des grandes gueules, avance Kty. Mais on se fait quand même couper la parole pendant les AG. Il faut s’imposer, c’est clair. » Un peu partout en France, des groupes non-mixtes ont été initiés par des femmes pour prendre confiance et apprendre à s’imposer. Ces « amajaunes », comme elles se sont baptisées, se retrouvent de temps à autre. Dans le nouveau bâtiment que les gilets jaunes squattent au centre de Saint-Nazaire, elles ont prévu d’avoir une pièce rien que pour elles.

Apprentissage de la parole publique

Ces difficultés n’ont jamais dissuadé Stéphanie, Céline et Kty, au contraire. Elles se sont découvertes bavardes, et finalement capables de prendre la parole en public. « Je n’avais aucune expérience en politique, dit Stéphanie. Je ne savais pas ce qu’était une AG. Et les mots se coinçaient dans ma gorge dès que je voulais parler. » « Tu as bien changé », lui glisse Kty avec un regard malicieux.
 

Aujourd’hui au chômage, Stéphanie touche 800 euros par mois, et son conjoint 1200. Ils ont deux enfants et tirent souvent le diable par la queue. « Ce n’est pas perdu pour tout le monde : les banques se servent sur nos galères ! Entre les agios et les frais, on leur a filé 800 balles en trois mois ! » Pour autant, Stéphanie considère qu’elle fait partie de la classe moyenne. « Ah bon ! », s’étonne Céline. « Bah oui, j’arrive encore à payer mes impôts ! » Et puis, elle est partagée sur l’augmentation du Smic. « Si tu augmentes le Smic, tu augmentes la consommation, tu augmentes le capital de ceux qui possèdent les industries de production, donc tu favorises les oligarques. »

« Elle a raison, lâche Kty. Ici, vois-tu, on est libre de penser par soi-même. Si tu prends ta carte dans un parti, ou dans un syndicat, tu suis le mouvement, tu écoutes. Tout est basé sur le langage. C’est codé. Moi, je ne peux pas ». Quand la maison du peuple a été évacuée, Céline, Kty, Monique et Stéphanie se sont senties orphelines. Mais pas découragées pour autant.

« Je ne voterai plus pour le FN »

Avec d’autres gilets jaunes, Stéphanie a monté les « Sourie ion anti gaspi ». Un collectif qui fait les fins de marchés, transforme parfois une partie des invendus, et redistribue ensuite à ceux et celles qui en ont besoin. Des personnes qui dormaient dans leur voiture ont trouvé un toit, d’autres habituées à vivre dehors sont régulièrement invitées à dîner. « J’ai ramené la maison du peuple sur le marché », sourit Stéphanie. Pour elles, plus rien ne sera jamais comme avant.

Leur vision s’est élargie. « Je vois maintenant que ce qui m’arrive est relié au reste du monde, décrit Stéphanie. Je ne regarde plus la télé, je regarde d’un autre œil les personnes qui occupent des logements vides. Avant, je me disais, franchement, squatter c’est abusé ! » Céline a décidé quelques mois après la rentrée de quitter son boulot d’enseignante.

 « Si je me barre de l’Éducation nationale, c’est en partie à cause de ce que je vis depuis un an au sein des gilets jaunes. Avant, je n’avais jamais eu la possibilité de mettre en forme ma révolte. À chaque fois que je me sentais en colère, on me disait que je n’étais pas normale. En se regroupant, on a senti notre force. On a vu qu’on était capables de faire plein de choses. Personnellement, je ne me sens plus de travailler au sein d’un système éducatif qui s’intéresse si peu aux enfants qui ont des difficultés. Pire, qui les enfonce. »

De son côté, Stéphanie assure qu’elle ne votera plus pour le FN, devenu RN. « J’ai voté deux fois pour Marine Le Pen. Une fois face à Hollande. L’autre face à Macron. Je voulais que les gens gueulent, sortent de leur torpeur. Mais c’est fini. J’ai beaucoup appris en deux ans. J’ai compris que le FN divise. J’ai surtout compris qu’il est impossible qu’une seule personne représente tout le monde. Impossible. » Elle constate aussi qu’elle n’est plus la même mère, avec le sentiment que ses filles ont grandi, elles aussi, au fil des mois de révolte.

« Le 5 décembre, c’est important que beaucoup de monde se mobilise »

« Elles ont appris à se débrouiller. Elles sont devenues très à l’aise avec les adultes, pour échanger, pour discuter. Ma fille s’est présentée pour devenir éco-déléguée dans son collège et lutter contre le gaspillage. » « Personne ne va nous apporter notre liberté sur un plateau, remarque Céline. C’est à nous de nous imposer, de demander. Trop souvent, on finit par être fières d’arriver à tout faire, le boulot, les engagements politiques, les enfants, la maison.. alors que l’on s’épuise à cela. »

« Avec les gilets jaunes, on est sorties de notre impuissance », résument-elles d’une seule voix. Et il ne semble pas y avoir de retour en arrière possible, ni pour elles, ni pour beaucoup d’autres. « La preuve, ils n’arrivent pas à asphyxier le mouvement », constate Céline. « Les moins que rien se sont organisés, et cela ne leur plaît pas », pense Monique. « En même temps, on est tellement petits, on n’arrivera à que dalle, soupire Kty. Pour eux, là, qui gouvernent, on est vraiment des gueux. »

Mais Monique n’est pas de cet avis. « Il faut se dire qu’on va y arriver. Le 5 décembre, c’est important que beaucoup de monde se mobilise. Ensuite, il faut aller au-delà, et s’acheminer vers un blocage plus général. Ce qui est important, c’est d’arracher une victoire sur les retraites, pour ouvrir une brèche. » Pour elle, le mouvement des gilets jaunes prouve que l’on peut être solidaires, et s’entraider. À la maison du peuple, il y avait à manger tous les jours, pour beaucoup de monde… « Ça peut marcher ! », répète-elle. « Attention, lui glisse Kty. Tu vas finir par me donner de l’espoir… »

 

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