PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 21/04/2019

La Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à contrer l’escalade agressive des Etats-Unis

(site legransoir.info)

Ce 17 avril marque un nouvel anniversaire de l’agression militaire lancée à Playa Girón en 1961. Fermement résolu à défendre sa Révolution et le socialisme, le peuple cubain riposta et, en moins de soixante-douze heures, infligea à l’impérialisme sa première déroute en Amérique.

Curieusement, c’est cette date-là que l’administration étasunienne a choisie pour annoncer de nouvelles mesures agressives contre Cuba et renforcer l’application de la Doctrine Monroe !

Le Gouvernement révolutionnaire repousse dans les termes les plus énergiques cette décision qui permet désormais de présenter des demandes légales devant des tribunaux étasuniens contre des sociétés cubaines et étrangères échappant à la juridiction des Etats-Unis et qui dresse de nouveaux obstacles à l’entrée dans ce pays de cadres et de familles des entreprises ayant investi en toute légitimité à Cuba dans des biens nationalisés. Ces actions, envisagées dans la Loi Helms-Burton, la communauté internationale les a condamnées depuis belle lurette, la nation cubaine les a rejetées dès leur promulgation et application en 1996, leur objectif fondamental étant d’imposer une nouvelle tutelle coloniale à notre pays.

Le Gouvernement révolutionnaire rejette également la décision de limiter à nouveau les fonds que les Cubains résidant aux USA envoient à leurs familles et proches, de restreindre encore plus les voyages d’Étatsuniens à Cuba et d’appliquer des sanctions financières supplémentaires.

Le Gouvernement révolutionnaire repousse énergiquement les références selon lesquelles des attaques à des diplomates étasuniens se seraient produites à Cuba.

L’administration étasunienne prétend justifier ses actions, à son habitude, à coups de mensonge et de chantage.

Le général d’armée Raúl Castro Ruiz a affirmé le 10 avril dernier : « Elle accuse Cuba de tous les maux, utilisant des mensonges à en faire pâlir la pire propagande hitlérienne. »

Cherchant à camoufler et à justifier le fiasco patent de sa sinistre manœuvre putschiste : désigner depuis Washington un usurpateur comme « président » du Venezuela, le gouvernement des Etats-Unis recourt à la calomnie.

Il accuse Cuba d’être responsable de la solidité et de la fermeté dont font preuve le gouvernement bolivarien et chaviste, le peuple et l’union civico-militaire qui défendent la souveraineté de leur nation. Il ment comme un arracheur de dents quand il affirme que Cuba maintient au Venezuela des milliers d’effectifs militaires et de sécurité, déterminant de la sorte par leur influence ce qui se passe dans ce pays frère.

Il a le cynisme d’accuser Cuba de la situation économique et sociale que traverse le Venezuela, alors que celui-ci est soumis depuis des années aux brutales sanctions économiques que Washington et plusieurs de ses alliés appliquent précisément pour l’asphyxier économiquement et faire souffrir sa population.

Washington en arrive au point d’exercer des pressions sur des gouvernements de pays tiers pour qu’ils persuadent Cuba de cesser cet invraisemblable appui militaire et de sécurité, et même de retirer son soutien et sa solidarité au Venezuela.

L’administration étasunienne est bien connue, dans le pays même et dans l’arène internationale, par sa tendance éhontée à recourir au mensonge comme instrument de politique intérieure et extérieure. C’est là en fait une coutume qui concorde avec les vieilles pratiques de l’impérialisme.

Qui a oublié que le président George W. Bush, avec l’appui du conseiller actuel à la sécurité nationale, John Bolton, a menti sans le moindre scrupule au sujet des prétendues armes de destruction massive en Iraq, cette contre-vérité lui ayant servi de prétexte pour envahir ce pays du Moyen-Orient ?

Les annales de l’histoire enregistrent aussi l’explosion du cuirassé Maine et la provocation inventée de toutes pièces dans le golfe du Tonkin qui ont servi de prétexte à des guerres à Cuba et au Vietnam.

Comment oublier que les Etats-Unis camouflèrent aux couleurs cubaines les avions étasuniens qui bombardèrent Cuba à la veille de l’agression de Playa Girón ?

Qu’il soit clair que les calomnies proférées par les Etats-Unis sont purement et simplement des mensonges délibérés ! Leurs services de renseignement ont plus de preuves qu’il n’en faut, et sûrement plus qu’aucun autre État, pour savoir que Cuba ne possède pas de troupes au Venezuela et qu’elle n’y participe à des opérations militaires ou de sécurité, quand bien même deux États indépendants ont parfaitement le droit de décider en toute souveraineté de leur coopération en matière de défense, les USA n’en ayant aucun, eux, de le contester.

Notre accusateur possède bel et bien, lui, en revanche, plus de 250 000 soldats cantonnés dans 800 bases militaires à l’étranger, dont une partie sur notre continent !

La Maison-Blanche sait aussi – et nous l’avons réitéré publiquement – que les quelque 20 000 coopérants cubains, dont 60 p. 100 sont des femmes, remplissent dans cette nation latino-américaine exactement la même mission que les 11 000 autres œuvrant dans 83 nations : prêter des services sociaux de base, fondamentalement en santé, ce que reconnaît la communauté internationale.

De même, qu’il soit absolument clair que sa solidarité résolue avec la République bolivarienne du Venezuela, une république sœur, est un droit de Cuba en tant qu’État souverain et aussi un devoir qui s’inscrit dans les traditions et les principes imprescriptibles de politique extérieure de sa Révolution.

Aucune menace de représailles, aucun ultimatum, aucun chantage de la part de l’administration étasunienne n’écartera la nation cubaine de sa conduite internationaliste, malgré les dommages humains et économiques dévastateurs que le blocus génocidaire inflige à notre peuple.

Faut-il rappeler que les Etats-Unis ont recouru par le passé à des menaces et à un ultimatum mafieux quand Cuba, parce qu’internationaliste, appuyait les mouvements de libération en Afrique tandis qu’ils soutenaient, eux, le régime ignominieux de l’apartheid ? Cuba devait renoncer à ses engagements solidaires avec les peuples africains en échange de promesses de pardon, comme si la Révolution avait quelque chose à se faire pardonner de la part de l’impérialisme !

Cuba a rejeté à cette époque ce chantage, tout comme elle le rejette aujourd’hui : par le plus grand mépris !

Le général d’armée Raúl Castro a rappelé le 10 avril dernier : « Nous avons prouvé en soixante ans, face aux agressions et aux menaces, que nous étions absolument décidés à résister aux pires circonstances et à les surmonter. Aurait-il beau posséder un pouvoir immense, l’impérialisme n’est pas capable de briser la dignité d’un peuple uni, fier de son histoire et orgueilleux de la liberté qu’il a conquise à force de tant de sacrifices. »

Le Gouvernement révolutionnaire de Cuba appelle tous les membres de la communauté internationale et tous les citoyens étasuniens à stopper l’escalade irrationnelle et la politique d’hostilité et d’agression de l’administration Trump. Année après année, d’une manière quasi unanime, les États membres des Nations Unies réclament à juste titre la cessation de cette guerre économique. Les peuples et les gouvernements de notre région doivent faire prévaloir, au bénéfice de tous, les principes contenus dans la Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme Zone de paix.

Miguel Díaz-Canel Bermúdez, président des Conseils d’État et des ministres, a affirmé le 13 avril dernier : « Cuba continue de faire confiance à ses propres forces et à sa propre dignité, mais aussi à la force et à la dignité d’autres nations souveraines et indépendantes. Et elle continue aussi de croire au peuple étasunien, à la patrie de Lincoln qui rougit de honte de voir un petit groupe agir en marge de la loi universelle au nom de toute la nation étasunienne. »

Cuba rejette une fois de plus les mensonges et les menaces, et réitère que sa souveraineté, son indépendance et son engagement envers la cause des peuples latino-américains et caribéens ne sont pas négociables.

À deux jours du cinquante-huitième anniversaire de la victoire de Playa Girón, site historique de la géographie nationale où les forces mercenaires de l’impérialisme ont mordu la poussière, la Révolution cubaine réitère qu’elle est fermement résolue à faire face à l’escalade agressive des Etats-Unis et à la contrer.

La Havane, le 17 avril 2019

URL de cet article 34823
https://www.legrandsoir.info/la-revolution-cubaine-reitere-qu-elle-est-fermement-resolue-a-contrer-l-escalade-agressive-des-etats-unis.html

Publié le 20/04/2019

Espagne : 44 ans après la mort de Franco, l’extrême droite s’apprête à entrer au parlement

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Les dernières projections en sièges pronostiquent au parti d’extrême droite Vox une trentaine de députés aux Cortes, lors des élections générales prévues le 28 avril. Un choc dans un pays dont l’histoire récente a été marquée par 40 ans de dictature nationaliste et catholique. Depuis, l’Espagne faisait figure d’exception en Europe : aucun parti d’extrême droite n’y avait réalisé de percée électorale.

Un sondage n’est pas une élection, mais celui du très institutionnel Centre de recherches sociologiques (CIS) fait tout de même office de baromètre politique, à moins de 15 jours des élections générales en Espagne. Réalisé auprès de plus de 16 000 personnes, il donne à Vox, le parti d’extrême droite, près de 11,9 % des voix. Lors de ce scrutin proportionnel à un tour, 29 à 37 députés de cette petite formation nationaliste fondée en 2013 pourraient faire leur entrée aux Cortes, selon l’étude du CIS.

À droite, le Parti populaire (PP) s’effondrerait à 17,2 % des suffrages, perdant 16 points par rapport à son score de 2016. L’autre parti de droite Ciudadanos raterait son pari de remplacer la droite traditionnelle. Il plafonne à 13,6 %, soit plus de trois points derrière le PP. À gauche, le parti socialiste (PSOE) deviendrait de loin la première formation politique avec 30,2 % des voix et plus d’un tiers des sièges. Podemos fait les frais de cette percée des socialistes en passant de 21,3 % des voix en 2016 à seulement 12,9 % le 28 avril prochain.

Revival fasciste en Espagne ?

« Nous ne prenons pas le ciel d’assaut, nous le conquérons », lançait Santiago Abascal, le leader de Vox, le 7 octobre dernier à Madrid lors d’un meeting réunissant près de 10 000 sympathisants. La référence aux propos du chef de file de Podemos dans la même salle quatre ans plus tôt était évidente. Pablo Iglesias s’appuyant alors sur le mouvement populaire du 15 M espérait « prendre le ciel d’assaut » et arriver aux commandes de l’Espagne en deux ans. Le succès de ce meeting madrilène pour Vox sonne comme une première alerte d’un retour de l’extrême droite sur la scène politique, et ce de façon autonome. Jusque-là, les nostalgiques du passé franquiste de l’Espagne étaient intégrés dans le PP, le grand parti regroupant toutes les familles idéologiques des droites.

Créé en décembre 2013 par d’anciens cadres du Parti populaire, Vox stagne pendant plusieurs années, n’obtenant que 0,2 % des voix lors des dernières élections générales en Espagne. Son coup de barre à droite et son héritage assumé et décomplexé du franquisme ne trouve alors pas d’écho dans la société espagnole. Mais il n’en est pas de même aujourd’hui après la crise catalane. Les aspirations unionistes ont grandi. Petit fils de franquiste, Santiago Abascal veut réduire les autonomies et pourquoi pas supprimer les parlements régionaux, comme Franco avait supprimé les autonomies en Catalogne et au Pays basque en 1939. Il souhaite également supprimer la loi sur la mémoire historique qui reconnaît les victimes de la guerre civile.

Autre thème central du programme de Vox « 100 mesures pour une Espagne vive », la haine des féministes, traitées de « féminazis » ou de « féministes suprémacistes », alors que le mouvement des femmes porte le mouvement social ibérique. Là aussi, le parti d’extrême droite est à l’offensive : remise en question des lois sur les violences machistes, l’avortement et le mariage homosexuel. Enfin, Vox propose de construire un mur entre les enclaves de Ceuta et Melilla, et le reste de l’Espagne. Fort d’un succès remarqué lors des élections régionales en Andalousie en décembre 2018, l’extrême droite s’apprête à généraliser sa percée électorale fin avril. Si le parti reste faible en Catalogne ou au Pays basque, il pourrait atteindre des scores proches de 20 % dans les provinces de Madrid, de Valence ou de Murcie en Andalousie.

 

Un cordon sanitaire déjà brisé

 

Malgré le choc que représente ce retour électoral de l’extrême droite, aucun cordon sanitaire politique ne semble être réellement envisagé par la droite espagnole. Le 2 décembre, Vox obtient 10,97 % et 12 sièges au parlement andalou tenu par la gauche depuis 36 ans. La région compte 22,6 % de chômage, huit points au-dessus de la moyenne officielle nationale. Le 16 janvier, le candidat du Parti populaire a été nommé à la tête de la région la plus peuplée du pays dans le cadre d’une coalition avec les libéraux de Ciudadanos, et d’un pacte signé avec Vox une semaine plus tôt. Une aubaine pour l’extrême droite qui gagne d’un coup le statut de formation politique légitime et fréquentable.

Les mêmes jeux d’alliances risquent de se reproduire aux Cortes après le 28 avril. Avec cinq partis dépassant les 10 %, la composition d’une majorité stable relèvera probablement du casse-tête. Le PSOE avec plus de 30 % des voix pronostiquées aura la main pour proposer des alliances, mais signer un programme de gouvernement avec Podemos ne l’enthousiasme pas totalement, alors qu’une union avec Ciudadanos n’atteindrait pas les 50 % nécessaire lors du premier vote des parlementaires. En cas d’échec, un nouveau scrutin devra regrouper plus de votes favorables que défavorables pour former un gouvernement.

Dans ce cas de figure, tous les scénarios sont envisageables, d’autant que les nationalistes catalans et basques, crédités de plus de 5 %, pourraient jouer les forces d’appoints dans certaines coalitions. Du côté des droites, selon les projections en sièges du CIS, elles pourraient en s’alliant représenter une alternative au Parti socialiste. Une option séduisante pour le Parti populaire dont le nouveau leader a droitisé son discours, et qui voit en Vox un parti populiste et non d’extrême droite. Selon les résultats finaux du 28 avril, la nomination d’un nouveau gouvernement pourrait traîner en longueur jusqu’aux scrutins du 26 mai.

Ce jour-là, les Espagnols voteront à la fois pour les Européennes, les municipales, et pour l’élection de nombreux parlements régionaux. Là, une alliance avec Vox pourrait permettre à la droite de ravir Madrid à la coalition de gauche au pouvoir. L’extrême droite n’a pas fini de faire parler d’elle en Espagne.

https://rapportsdeforce.fr/linternationale/espagne-44-ans-apres-la-mort-de-franco-lextreme-droite-sapprete-a-entrer-au-parlement-04163533

 

Publié le 19/04/2019

Parlement européen. Victoire à Strasbourg pour les lanceurs d’alerte

Julia Hamlaoui (site humanité.fr)

Les députés européens ont adopté mardi, à une large majorité, une directive protégeant les lanceurs d’alerte, après une longue bataille.

Souvent à l’origine de directives rabougrissant les droits, cette fois, grâce à une bataille acharnée, le Parlement européen a entériné une disposition de progrès. Une victoire pour les lanceurs d’alerte, adoptée mardi à une large majorité (591 voix pour, 29 contre et 33 abstentions). « C’est un texte que tout le monde s’accorde à considérer comme une belle avancée pour la protection des lanceurs d’alerte et de la démocratie européenne », s’est félicitée sa rapporteure, Virginie Rozière (Radicaux de gauche), qui avait participé aux négociations en amont avec les États et la Commission aux côtés de deux autres députés, Jean-Marie Cavada (Génération citoyens, centre droit) et Pascal Durand (Verts-ALE). « Cette victoire montre qu’avec de la volonté politique et de l’optimisme, il est possible de changer l’Europe », a également salué l’écologiste engagée dans la lutte anticorruption Eva Joly, tandis que l’eurodéputé PCF, et directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric soulignait en séance qu’il « s’agit de l’intérêt général ».

Un an de négociation tripartite

En l’occurrence, la directive adoptée mardi entérine « l’affirmation claire de la légitimité de la divulgation d’informations par le lanceur d’alerte », estime sa rapporteure. Une légitimité attaquée par une autre directive européenne, celle sur le secret des affaires, qui a déjà trouvé sa traduction dans le droit français avec une loi promulguée à l’été dernier. « Même si on pourra lui opposer le secret des affaires, l’incriminer pour vol ou piratage informatique, on pose le principe que ces agissements sont légitimes par le fait que lancer l’alerte a une valeur juridique supérieure », a détaillé l’élue lors d’une conférence de presse dans la foulée du vote, même si l’alerte publique reste soumise à certaines conditions. Les possibles représailles de la part d’un employeur sont aussi encadrées, avec une « inversion de la charge de la preuve », soit l’obligation pour celui-ci de démontrer, si la situation de son salarié a changé, que c’est sans lien avec ce que celui-ci a dénoncé. Quant aux activités concernées, celles liées à la défense ou à la sûreté de l’État échappent toujours à la règle.

« Les États auront pourtant une grande marge de manœuvre dans l’application de cette directive, ce qui inquiète, considérant les tentatives de blocage de certains gouvernements », a cependant mis en garde Patrick Le Hyaric, regrettant l’absence « d’une autorité européenne de protection des lanceurs d’alerte » que son groupe proposait. Il faut dire que la bataille a dû être acharnée. Près d’un an de négociation tripartite (entre la Commission européenne, le Parlement européen et le Conseil), appuyée par la mobilisation d’associations et de syndicats, a été nécessaire pour aboutir au vote de mardi. Certains États membres de l’Union, la France en tête, militaient en faveur d’une protection plus étroite, consistant à contraindre les lanceurs d’alerte à signaler ce qu’ils avaient observé en interne en premier lieu, c’est-à-dire à l’employeur mis en cause par exemple. Un « non-sens », selon les termes de Patrick Le Hyaric, qui rappelait alors qu’une telle procédure « expose le lanceur d’alerte et le met potentiellement en danger, en plus de permettre à l’entreprise de couvrir les faits avant qu’ils ne soient dénoncés ». Désormais, les États disposent de deux ans pour transposer la directive, ce qui marquera son entrée en vigueur effective. Trop tard pour Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, qui s’est vu retirer son droit d’asile par les autorités équatoriennes la semaine dernière à Londres.

Julia Hamlaoui

 

https://www.humanite.fr/parlement-europeen-victoire-strasbourg-pour-les-lanceurs-dalerte-671084

 

 

Publié le 18/04/2019

Un rapport épingle «l’usage immodéré et disproportionné de la force publique» à Toulouse

 Par Emmanuel Riondé (site mediapart.fr)

L’Observatoire toulousain des pratiques policières a rendu son rapport public mercredi 17 avril. Deux ans de manifestations scrutées à la loupe, dans la quatrième ville du pays. Ce travail documente l’évolution des procédés de maintien de l’ordre. La répression du mouvement des gilets jaunes marque, d'après le texte, le franchissement d’un seuil inquiétant.

Toulouse, correspondance. - Une solide pièce de plus au dossier des violences policières en France. Après presque deux ans de travaux, l'Observatoire toulousain des pratiques policières (OPP, voir notre précédent article à ce sujet), porté par la Ligue des droits de l'homme (LDH), la Fondation Copernic et le Syndicat des avocats de France (SAF), rend ce mercredi 17 avril un rapport que Mediapart a pu consulter en amont.

Intitulé « Un dispositif de maintien de l'ordre disproportionné et dangereux pour les libertés publiques », ce document de 138 pages propose une analyse quantitative et qualitative de l'évolution du maintien de l'ordre à Toulouse, entre mai 2017 et mars 2019. Réalisé sous la « direction scientifique » de Daniel Welzer-Lang, chercheur au Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires (LISST) du CNRS, le rapport complet s'intéresse aux dispositifs, aux stratégies policières et aux interactions avec les manifestants.

Dans leur conclusion, les auteurs épinglent la « stratégie de la peur » mise en œuvre par les autorités et tirent le signal d'alarme : « Depuis la “loi travail” de 2016, la police a franchi un seuil dans la violence. Les policiers ne sont pas seulement violents, ils sont brutaux […]. C’est la brutalité de ceux et celles qui veulent revenir sur le droit de manifester. C’est la brutalité d’un pouvoir qui veut imposer sa politique par la matraque et la grenade […]. »

Au 3 avril 2019, 50 manifestations ont été observées et 24 observateur-e-s (c'est leur choix d'appellation, expliqué dans le rapport), dont 7 femmes et 17 hommes, mobilisés par l'OPP. Soit « 1 800 heures de présence opérationnelle en manifestations », plus de 4 600 photos prises et 50 heures de vidéo enregistrées. Les auteurs, qui se défendent « de faire un rapport à charge », souhaitent que leurs « analyses finales » puissent « être reprises par l'ensemble des personnes qui se réclament de valeurs démocratiques. Policier.e.s et gendarmes compris ». Pas certain que ce soit le cas. Contacté mardi par Mediapart, la préfecture de la Haute-Garonne nous a fait savoir qu'elle n'avait pour l'heure « pas d'éléments » de commentaire ou de réaction à délivrer sur ce rapport.

Les observateurs ont choisi de découper la longue séquence observée à Toulouse en trois phases : de mai 2017 à octobre 2018, de novembre à décembre 2018 et de janvier à fin mars 2019. Un choix qui permet de mettre en lumière les cafouillages et le caractère souvent « illisible » de la stratégie de la police ; ses difficultés à s'adapter à un type de mobilisation nouveau et imprévu ; son choix de durcir la répression ; et, in fine, son adoption d'une stratégie radicale censée redonner, aux forceps, un « cadre » plus « conforme » aux cortèges non déclarés du samedi. Sans succès.

La première phase, qui démarre en mai 2017 (19 manifestations observées sur 22 mois), fait l'objet de la part de la police et de la gendarmerie d'une « gestion locale, à la toulousaine » de manifestations déclarées et « souvent liées au mouvement social traditionnel ». Peu de heurts sont à déplorer même si, déjà, quelques faits violents présagent de la suite. La deuxième phase débute avec le mouvement des gilets jaunes, mi-novembre, et donne aussitôt à voir un mode de gestion bien plus dur : « Les manifestations, à peine commencées, sont gazées de manière massive par des forces de police. »

Les effectifs des brigades anticriminalité (Bac) et des compagnies départementales d'intervention (CDI) interviennent très tôt et violemment : usage de LBD, « chasse aux manifestants », « attitudes de cow-boy », « arrestations attentatoires aux droits », « hyperviolence injustifiée » et proche de la bavure. Les blessés sont nombreux, les interpellations aussi. En face, les manifestants tendent à mieux s'équiper pour se protéger (une attitude qui va devenir un « habitus ») et, à travers leur refus de se disperser, expriment « une rage certaine ».

Lorsque la troisième phase démarre en janvier, ces méthodes se poursuivent mais épousent la « stratégie de l'heure » désormais adoptée par la préfecture. Elle consiste à laisser « les manifestations se dérouler calmement jusqu’à 16 h 30 » avec une présence discrète de CRS et de gendarmes mobiles, puis en une tentative de dispersion brutale en recourant aux policiers des Bac et CDI.

Ce qui semble répondre à deux objectifs : reprendre la main sur des manifestations non déclarées aux parcours aléatoires ; et « créer des casseurs », un terme que le rapport veut « déconstruire », ce « mot-valise, utile comme épouvantail pour opinion publique » recouvrant « des réalités nettement plus contrastées ». Nuances dont la préfecture ne s'embarrasse pas, considérant comme « casseurs » tous « ceux et celles qui restent » après la « limite horaire » fixée donc aux alentours de 16 h 30, ce moment fatidique où l'hélicoptère de la gendarmerie apparaît dans le ciel.

 

Au sol, un double dispositif. L'un, « fixe », qui bloque les accès au centre-ville par des cordons d'effectifs, de véhicules et de blindés, et mobilise CRS et gendarmes mobiles. L'autre, « glissant » et visant à fermer les petites rues et à chasser les « casseurs », est notamment tenu par des « bacqueux » : un autre terme passé à la postérité, constate l'OPP, qui précise qu'il est « utilisé par les manifestant-e-s, les observateur-e-s et par la police elle-même. Il intègre, dans les discours, toute personne du dispositif policier, regroupé en unité, qui n’est pas en uniforme ».

Ces « bacqueux » apparaissent comme les forces les plus problématiques en termes de recours à la violence, n'hésitant pas à « prendre leurs distances avec les codes et les lois », certains photographiant des manifestants avec leurs smartphones, d'autres arborant des écussons, « signe de ralliement des suprématistes blancs et des militants pro-armes étasuniens… » ou se livrant à des interpellations violentes dans les rangs des cortèges. « Ce comportement n’est pas du ressort du maintien de l’ordre et contribue largement à générer des tensions aboutissant à des affrontements généralisés entre manifestants et policiers. »

Le rapport souligne l'usage massif des lanceurs de balle de défense multicoups et multimunitions (PGL65), du canon à eau et des gaz lacrymogènes dont « la violence ressentie » est « sous-estimée », estiment les observateur-e-s. L'usage « immodéré » de ces armes est-il corrélatif à leur grand nombre ? L’OPP rappelle que les forces de police françaises sont surdotées en équipement au regard des autres pays européens. Conséquence de cette débauche de munitions : beaucoup de blessés.

L'occasion pour le rapport de s'interroger sur les chiffres de la préfecture qui, du 1er décembre 2018 au 2 mars 2019, « dénombre 60 blessé-e-s parmi les manifestant-e-s pour 169 blessé-e-s parmi les forces de l'ordre »… Un comptage surréaliste : sur simplement cinq manifestations dans la même période, une seule organisation de secouristes (sur au moins quatre distinctes intervenant dans les manifs, dont des street medics) a recensé 151 blessés.

Les violences subies par la police ne sont pas ignorées par l’OPP. Parmi les armes repérées : des cocktails Molotov, bouts de bois, boulons, cailloux mais surtout beaucoup d’« humour, de paroles, de clowns », des œufs… « Nous savons bien que quelques cocktails Molotov ont été lancés […]. Mais il n’y a jamais eu des centaines de casseurs dans les rues de Toulouse ; sinon le bilan humain et matériel serait autrement plus lourd », soulignent les observateur-e-s, qui rappellent que « les policier-e-s et gendarmes sont eux aussi soumis à la dureté du système dominant […], à des injonctions paradoxales [et] n’échappent pas […] à l’intérieur même de leurs unités, aux maux qui minent les rapports sociaux (racisme, sexisme, machisme, culte de l’apparence et de la performance, pressions sans limite de la hiérarchie) ». Une situation qui, à Toulouse, s'est donnée à voir à plusieurs reprises lorsque des policiers en sont venus aux mains entre eux.

L’OPP, dont les membres déclarent leur présence à la préfecture, a vu ses relations avec la police se dégrader à partir de la deuxième phase. L'un d'entre eux a été sérieusement blessé à la tête le 2 février. Traités de « charognards », d’« éboueurs », ils ont aussi eu droit à cet échange cocasse, le 5 janvier, quand un observateur, sortant un peu de la « distance » requise, lance face à des policiers : « Vive la police républicaine ! » Indignation immédiate d'un chef : « Votre collègue vient de nous insulter. C’est inacceptable. Vous n’avez pas à prendre partie. Je ferai un rapport qui ira loin... »

En attendant, la réaction de la place Beauvau à cette étude de l’OPP sera guettée. Tant le spectre d'une dérive autoritaire s'y précise, à l'échelle locale, de façon préoccupante : « Il ne s'agit plus désormais de limiter au maximum toutes les formes d'incidents violents pour permettre un déroulement dans le calme des manifestations, mais de dissuader purement et simplement les manifestants d’occuper l’espace public et de mettre fin à la protestation sociale par un usage immodéré et disproportionné de la force publique. »

https://www.mediapart.fr/journal/france/170419/un-rapport-epingle-l-usage-immodere-et-disproportionne-de-la-force-publique-toulouse

Publié le 17/04/2019

"On ne peut pas faire autrement que les aider" : une nuit avec les montagnards sauveurs de migrants

Par Vladimir de Gmeline (site marianne.net)

 

Toutes les nuits, les "maraudeurs" arpentent la montagne, à la rencontre des réfugiés égarés. Habitants de la vallée et volontaires venus d’ailleurs se relaient sans discontinuer pour ne laisser "personne mourir en montagne".

La nuit n’est pas encore tombée mais le froid, lui, s’abat sur la ville en même temps que le soleil disparaît derrière les pics enneigés. Les familles en tenue d’après-ski rentrent d’une journée à dévaler les pistes, fourbues et heureuses. Les parkings des grandes surfaces se remplissent. On prépare le dîner, la raclette, on achète de la bière et du vin, du fromage et du jambon. A la piscine municipale, les entraînements battent leur plein et on se délasse au spa dans les vapeurs d’eau chaude. Juste en face, la patinoire résonne du bruit des palets frappés à pleine vitesse. Dans cette enceinte mythique, l’équipe des « Diables rouges » se prépare à son prochain affrontement. Les bars sont bondés. La rivière qui longe la route, près de la zone commerciale, charrie une eau glacée. Il ne ferait pas bon y tomber. Les compétitions de kayak reprendront au printemps. Là-haut, les pentes enneigées et les forêts profondes basculent dans l’obscurité.

Chutes, noyades, hypothermies

Au « Refuge solidaire », non loin de la gare de Briançon, c’est l’heure du dîner. Les bénévoles servent les repas à la cinquantaine de réfugiés qui sont hébergés ici et passent leurs journées, désœuvrés, à écouter de la musique, à jouer au foot ou à regarder des vidéos sur leur portable. Quelques jours de repos avant d’entamer la suite de leur périple. On joue aux cartes. Un jeune homme, sourire aux lèvres, se met à rire aux déconvenues du chat dans les aventures de « Tom et Jerry ». Sur la terrasse à l’arrière du bâtiment, certains terminent de faire leur lessive. En contrebas, un petit local. Des hommes et des femmes en tenue de randonnée arrivent les uns après les autres. Ce soir, comme tous les soirs, un petit groupe va partir en montagne, du côté du col de Montgenèvre. Car tous les soirs, des groupes de réfugiés tentent de passer la frontière entre l’Italie et la France. Ils prennent les derniers bus jusqu’à Clavières, puis s’engagent dans les bois pour contourner Montgenèvre, où se trouve le poste de la PAF (Police Aux Frontières). Du côté italien, à Oulx qu’ils ont la plupart du temps rejoint en train, des associations leur ont fourni des vêtements chauds et des chaussures. Mais ils ne connaissent rien de cet environnement hostile. La neige, les bois la nuit, les pentes caillouteuses, les pistes qui se perdent et les ravins au détour d’un chemin. Le froid glacial. Des risques naturels aggravés par la peur de la police. En voulant éviter les contrôles, les réfugiés s’engagent sur des terrains escarpés et en altitude, se mettant dans des situations toujours plus dangereuses. En trois ans, plusieurs personnes sont mortes. Chutes, noyades, hypothermies. Les blessures sont nombreuses, de la fracture aux engelures, dont certaines ont mené à l’amputation.

 « On ne peut pas faire autrement que les aider, c’est complètement naturel pour nous », explique Benoît Ducos, menuisier et ancien pisteur-secouriste. Membre de l’association « Tous migrants », Benoît participe aux maraudes depuis les débuts, à l’hiver 2016. Moins souvent aujourd’hui, depuis qu’il est dans le collimateur de la justice pour avoir transporté dans sa voiture une famille rencontrée à proximité du col de l’Echelle, dont la mère, enceinte de huit mois et demie. Quelques heures plus tard, elle avait donné naissance à un petit garçon à l’hôpital de Briançon. Si cette affaire, pour laquelle il était poursuivi pour « aide à l’entrée illégale sur le territoire français », a été classée sans suite par le tribunal de Gap en raison de son caractère humanitaire, il n’en a pas été de même pour celle dite des « sept de Briançon ». Lors d’une manifestation visant à protester contre la présence de militants identitaires au col de l’Echelle, plusieurs personnes avaient été interpellés puis jugées là aussi pour « aide à l’entrée irrégulière d’un étranger en France ». Benoît a écopé de six mois de prison avec sursis, quand d’autres ont été condamnés à des peines de prison ferme pour rébellion. Le menuisier-secouriste a donc du réduire sa participation aux maraudes. Un prochain contrôle pourrait l’envoyer en prison. Sans compter que ces trois ans d’intense activité ont usé les organismes. Les aides extérieures sont donc les bienvenues. Des bénévoles venus de toute la France, certains politisés, d’autres mus seulement par des motifs humanitaires, des étrangers, hollandais, anglais, allemands, des Italiens de l’autre côté de la frontière. Il y a ceux qui ne veulent pas entendre parler de journalistes, suppôts évidents du capital et de l’Etat répressif, ceux qui ne savent pas trop, et ceux qui, comme Benoît, rappellent que sans la presse, les radios et la télévision, les dons et les aides, matérielles et humaines, n’auraient pas été aussi nombreux. Sa parole et son autorité de montagnard aux traits creusés par le grand air, son expérience, les risques qu’il a su prendre, en imposent à ceux qui sont de passage.

Cache-cache avec la police

Ce soir, parmi les maraudeurs, il y a Patrick et sa fille, Julie. Elle a vingt ans, est étudiante en psycho et effectue un stage au « Refuge solidaire ». Patrick, agriculteur dans le Lot et Garonne, membre du réseau des « Semences paysannes », est de ces hommes qui fonctionnent à l’indignation et au combat. Il est déjà venu, et se souvient avec émotion de ses premières escapades sur la route sinueuse qui mène de Briançon au col de Montgenèvre, en pleine tempête de neige. Avec Julie, ils partent en maraude un soir sur deux, histoire de récupérer de ces heures d’attente, de marche et de tension à la recherche de réfugiés égarés.

Au local, l’organisation est sérieuse et le briefing d’avant départ ne laisse guère de place au hasard. On boit du thé, on mange pour prendre des forces, on étudie les itinéraires et les points de passage, on repère les zones dangereuses. Les moins expérimentés sont toujours contents de partir avec des maraudeurs plus aguerris. Ce sera ensuite à leur tour de passer le relais. « Après une nuit comme celle que l’on va passer, on n'est plus pareil, ce qu’on voit et ce qu’on vit secoue inévitablement », disent-ils. Ils tiennent évidemment à une chose : qu’on ne révèle rien de leurs procédures. Certains, fatalistes ou lucides, pensent que les forces de l’ordre les connaissent de toutes façons. « Depuis le temps qu’on se croise, ils ne sont pas idiots », lâche l’un d’eux. On superpose les couches de vêtements, les bonnets, les gros gants et les écharpes coupe-vent sont vivement conseillés. Dans les sacs à dos, des boissons chaudes et de la nourriture, des habits secs pour les candidats au passage, souvent frigorifiés et trempés.

Une fois à Montgenèvre, les maraudeurs se répartissent des secteurs et partent dans la nature. Le bourg est illuminé et chaleureux, les pizzerias remplies. A la sortie, le poste de la PAF, à l’approche duquel les véhicules ralentissent. Certains sont contrôlés, fouillés. Il arrive que les abords de la guérite redoublent d’activité, que les voitures aillent et viennent en permanence, comme prises d’une fébrilité soudaine. Et certains soirs, morne plaine, calme plat.

Ce soir, c’est une sorte de compromis. Peu de voitures de police en ville, mais alors que les maraudeurs remontent le long des pistes pour aller explorer les bois, deux lumières trouent la nuit. Des hommes remontent derrière eux. Les maraudeurs se cachent. Policiers ? Simples randonneurs ? Policiers déguisés en randonneurs ? Difficile à savoir, et difficile d’aller leur demander qui ils sont et ce qu’ils font. Puis c’est une moto-neige qui remonte à pleine puissance, un homme en bleu juché dessus, scrutant l’espace entre les arbres. Là, difficile d’avoir un doute sur ce qu’il cherche.

Recherches épuisantes

Les heures s’écoulent. Il fait de plus en plus froid. Les maraudeurs alternent entre l’immobilité, l’observation, et les périodes de mouvement. Une des difficultés auxquelles ils sont confrontées vient du fait que les réfugiés peuvent les prendre pour des policiers… déguisés en randonneurs. « C’est très bizarre de venir ici régulièrement skier, faire de la luge avec nos enfants, vivre ces moments de bonheur ordinaire, et de savoir qu’au même endroit, quelques heures plus tard, des gens risquent leur vie », s’étonne un maraudeur lors d’un moment d’attente. Et puis soudain, cette drôle d’apparition… Un homme d’une trentaine d’années, la silhouette athlétique classique du moniteur de ski, bandeau dans les cheveux et bracelets aux poignets, surgit silencieusement dans la nuit. Juste un léger glissement sur la neige dans le sous-bois. Pierre* n’était pas à la réunion au local mais il est venu ensuite, seul, et arpente les hauteurs en ski de randonnée. Il connaît la montagne par cœur, se repère partout dans la nuit. Le ciel est magnifique, les étoiles brillent par milliers dans le ciel clair et pourtant, par endroits, la brume est tombée.

A une heure du matin, toujours pas de trace du moindre réfugié… Sont-ils déjà passés, se sont-ils perdus, ont-ils étés interceptés ? Cinq motos-neige ont traversé la station, venant du côté le plus proche de la frontière, puis ont basculé de l’autre côté, vers les chemins de randonnée qui mènent à la vallée. On se demande quoi faire. La nuit est peut-être finie. Personne ne sera passé ce soir.

Et puis, alors qu’on hésite encore sur la conduite à tenir, un maraudeur tourne la tête. Deux silhouettes incongrues marchent sur la piste, le long du sous-bois. Emmitouflées dans des blousons qui ressemblent sur elles à des vêtements d’enfants, bonnet enfoncés jusqu’au yeux, capuches remontées et sacs sur le dos, elles descendent vers la route, au risque de se faire intercepter. Pierre les rattrape a ski, et les rassure immédiatement sur sa présence. Les deux hommes sont originaires respectivement de Côte d’Ivoire et de Guinée. Les maraudeurs les font asseoir, leur offrent des dates et leur font boire du thé brûlant. Ils disent qu’un autre groupe de trois personnes n’était pas loin derrière eux mais qu’un autre homme, qui les accompagnait, n’est plus avec eux.

Ce troisième homme, les maraudeurs vont le chercher jusqu’à cinq heures du matin, arpentant les chemins, remontant le long des rivières. Angoissés à l’idée de savoir qu’un homme seul erre dans les montagnes, ces montagnes où il est si facile de se perdre et de tomber, à la merci d’une nature hostile. Les recherches ne donneront rien. Restent deux options. Ou bien il a été intercepté par les forces de l’ordre, et renvoyé en Italie. Ou il faut espérer qu’il ne lui est rien arrivé, qu’il s’est perdu et que le l’arrivée du jour le sortira d’affaire.

Les maraudeurs finiront par rentrer se coucher, fourbus mais répétant que leur fatigue n’est rien au regard de ce qu’éprouvent ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces mineurs isolés qui ont tout perdu, tout quitté. Car à leur fatigue à eux, à leurs blessures, à leurs traumatismes, à leurs angoisses, à leur solitude et à leur sentiment d’exil et d’arrachement, s’ajoutent la peur et le sentiment de n’être pas les bienvenus. A ce dernier, les maraudeurs veulent apporter un démenti depuis maintenant trois ans, chaque nuit. Le lendemain matin, à onze heures, frigorifiés, les lèvres et le nez gelés, Traoré, tombé dans un trou et miraculeusement réchappé, a poussé la porte du Refuge.

 

https://www.marianne.net/societe/ne-peut-pas-faire-autrement-que-les-aider-une-nuit-avec-les-montagnards-sauveurs-de-migrants

 

Publié le 16/04/2019

Pas de priorité à gauche sur les ronds-points

Par Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

Après avoir surtout exprimé leur embarras face à un mouvement qui les dépasse littéralement, les organisations de gauche ont dû constater que les gilets jaunes, exprimant un rejet global de la politique institutionnelle, n’attendent rien d’eux.

 « Ne me parlez pas des politiques, c’est tous des cons. » Sur le rond-point de Lanester, près de Lorient (Morbihan), on ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit de parler de ses élus. La défiance est totale et ce, peu importe la place sur l’échiquier politique. On est en décembre 2018, et la révolte des « gilets jaunes » bat son plein.

Pourtant, dans les partis et autres mouvements politiques, c’est branle-bas de combat général : un truc se passe et le rouleau compresseur Macron est bien trop puissant pour laisser filer une pareille occasion de se refaire une santé. Comment se positionner pour ne pas que cela passe pour de la récupération pure et simple ? Au vu de la diversité des opinions, des positionnements et des objectifs des participants au mouvement, n’y a-t-il pas un risque de s’acoquiner avec l’extrême droite ? Tout mouvement social ou sociétal doit-il être accompagné par des formations politiques ? Telles sont les questions – légitimes pour beaucoup – que se sont posées nombre de partis français tout au long des mois de novembre et de décembre 2018.

Gilets jaunes, gilets rouges

Rendons à César ce qui appartient à César : le premier à avoir flairé que le mouvement des gilets jaunes était promis à un puissant avenir a été Jean-Luc Mélenchon. Dès le 9 novembre, à l’occasion d’un meeting à Pau, il dit « souhaiter la réussite du mouvement », faisant fi de ceux qui, à ce moment-là de la mobilisation, y voient un terreau tout trouvé pour l’extrême droite. Une critique que le leader insoumis balaie d’un revers de la main : « Cette colère est juste, elle porte sur quelque chose qui a un sens ». Bien sûr, populisme et mouvement gazeux obligent, les Insoumis sont, sur l’échiquier politique, les moins susceptibles d’avoir peur des formes nouvelles, même lorsqu’elles font irruption en dehors du champ institutionnel classique. Sans drapeau ni banderole, ils participent aux marches et manifestations des samedis mais, surtout, ils prennent systématiquement et efficacement la défense des gilets jaunes sur les réseaux sociaux. Et l’on sait à quel point ils savent y être présents.

D’autres sont plus prudents, comme Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), qui se dit, le 22 novembre dans « L’Émission politique », « solidaire » des gilets jaunes, « mais pas populiste ». Comprendre : j’entends la colère de ceux qui manifestent, mais je suis loin d’être d’accord avec tout. D’abord, parce que le logiciel du NPA est fondamentalement plus ancré dans les formes traditionnelles du pouvoir que celui des Insoumis, par exemple. Besancenot, tout comme le porte-parole du parti Philippe Poutou, appelle ainsi régulièrement à la grève générale en rappelant que ce sont les syndicats et les partis qui ont apporté les plus grandes avancées sociales en France. Tout en récusant certains des mots d’ordre des gilets jaunes comme celui du « pouvoir d’achat », qui lui « sort par les trous de nez ». Fidèle à sa gauche, Olivier Besancenot n’a par ailleurs de cesse de rappeler que les revendications doivent avant tout porter sur les salaires, les revenus, les prestations, les retraites et les allocations – et pas se cantonner au ras-le-bol fiscal. Une chose est certaine : lui et les siens essaient de changer les gilets jaunes en gilets rouges… sans succès.

Au Parti communiste français, au tout début du mouvement, on est en plein congrès. Il s’agit de changer de ligne, changer de secrétaire national. L’attention est donc ailleurs pour les militants. Tellement ailleurs qu’ils ont le bon goût d’organiser une mobilisation alternative le 15 novembre… Unitaire, certes, mais un flop total. L’arrivée de Fabien Roussel à la tête du parti change-t-elle la ligne ? Oui, assurément : moins bégueule que son prédécesseur, il appelle sans ciller à manifester avec les gilets jaunes dès le 1er décembre. Le parti n’est toutefois pas unanime sur le sujet, certains communistes notant que, s’il s’agit d’une colère légitime, toutes les aspirations et les voies de mobilisation ne sont pas bonnes à suivre : au PCF, on condamne fermement les violences et on continue d’appeler à la grève générale.

Colère commune, défiance partagée

Finalement, l’un des principaux hiatus tient au fonctionnement inversé du mouvement des gilets jaunes : horizontal, numérique, anarchique parfois, pourrait-on ajouter. N’en déplaise évidemment à Philippe Martinez. Le patron de la Confédération générale du travail élude en déclarant, dans la Midinale de Regards du 30 novembre, que sa responsabilité est « de mettre tout le monde dans la rue ». D’où, de la part de la centrale, un timide appel à manifester le samedi 1er décembre… avec un parcours différent que celui des gilets jaunes – si tant est qu’ils en eussent vraiment un. En tous les cas, les tentatives, du côté de la CGT, de rejoindre certains cortèges de gilets jaunes se révèlent impossibles : les syndicalistes, lorsqu’ils sont repérés, ne sont pas vraiment les bienvenus. Colère commune, mais profond désaccord de forme – et défiance des deux côtés.

Étonnamment, les écologistes ont presque eu moins de mal avec les gilets jaunes : alors que la raison première des mobilisations est l’augmentation de la taxe sur les carburants, on pouvait se dire que ça n’allait pas matcher avec les revendications portées par Europe Écologie-Les Verts. Certes, les débuts sont compliqués et le conseiller d’Ile-de-France Julien Bayou affirme ainsi : « Nous sommes pour la fin du bonus sur le diesel. On ne peut pas s’associer à un mot d’ordre qui appelle à revenir sur cette taxe carbone. » Mais ce son de cloche évolue rapidement à mesure que les revendications s’étoffent et que l’on se rend compte que les gilets jaunes ne sont pas une force nécessairement anti-écolo. « Ce qu’Emmanuel Macron vient de découvrir et que nous, écologistes, savons depuis longtemps, c’est que l’écologie va nécessairement de pair avec la lutte contre les inégalités », nous glisse l’ancien député européen EELV Alain Lipietz. Et de voir ainsi Julien Bayou, qui refusait de manifester avec les gilets jaunes, participer à un rassemblement à Saint-Lazare à Paris, accompagné de la sénatrice Esther Benbassa et de l’ancien député Sergio Coronado.

Encore plus gênés aux entournures : le Parti socialiste et même Génération.s. Les deux partis prennent avec d’infinies réserves le mouvement naissant. « Anti-écolo », « à forte coloration d’extrême droite », « pas structuré »… Une députée socialiste nous affirme que, « même si on peut se retrouver dans quelques-unes des revendications : qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? » Seulement, au vu du bouillonnement continu sur les réseaux sociaux et du battage médiatique des mobilisations, tant Olivier Faure que Benoît Hamon, les patrons respectifs des deux formations politiques, changent un peu leur fusil d’épaule et amendent leurs discours : « Nous soutenons les Français qui se mobilisent pour défendre leur pouvoir d’achat », assure ainsi le second, reprenant les arguments de l’ancien ministre de l’Écologie Nicolas Hulot et souhaitant « la réconciliation de la justice sociale et de l’écologie ».

Partis dans l’impasse

Au fond, toute la gauche a été prise de court par les gilets jaunes. Complètement hors des radars des différentes formations politiques et syndicales, la mobilisation de ces Français-e-s depuis près de deux mois aurait pu, aurait dû être l’occasion de réfléchir collectivement sur la place du politique. « Pourquoi les gilets jaunes ne se sont-ils pas tournés vers les partis politiques de gauche pour faire part de leur opposition aux mesures portées par le gouvernement actuel ? », s’interroge ainsi l’ancien député et maire EELV de Bègles Noël Mamère. Las, les positionnements légèrement différenciés des uns et des autres ont pris le dessus sur les problématiques de fond et l’on a préféré s’adonner ou bien à la récupération, ou bien à la dénonciation de la récupération.

D’autant que les réponses aux gilets jaunes apportées par les plus enthousiastes de leurs thuriféraires sont loin d’être totalement pertinentes. Jean-Luc Mélenchon a ainsi appelé à une dissolution de l’Assemblée nationale et au rétablissement de l’impôt sur la fortune, quand le député FI François Ruffin demandait carrément la démission d’Emmanuel Macron. Seulement, en écoutant les plus médiatiques des gilets jaunes, comme Priscilla Ludovsky ou Jean-François Barnaba, et en se rendant sur les ronds-points, on réalise rapidement que ce mouvement est d’abord l’expression symptomatique de l’impasse à laquelle sont confrontées toutes les formations politiques depuis très longtemps – trop longtemps même, du dire des occupants des ronds-points. Et l’on voit mal comment des mesures comme le rétablissement de l’ISF ou la dissolution de l’Assemblée pourraient résoudre les problèmes profonds auxquels sont confrontés les occupants des ronds-points.

Mais les partis et mouvements politiques proposent (opposent parfois) aussi leur programme. En vain, souvent, car le tempo d’émergence des revendications est complètement décorrélé de celui que voudraient imposer certaines formations. Ainsi du rétablissement de l’ISF ou la proposition de référendum d’initiative citoyenne. Pour autant, certains s’inquiètent que les gilets jaunes ne fassent perdre la tête à d’autres. Ainsi de François Ruffin qui cite Étienne Chouard, personnage très décrié au sein de la gauche française, mais référence pour de nombreux gilets jaunes. Ou de Jean-Luc Mélenchon qui fait l’apologie d’un des leaders de gilets jaunes, Éric Drouet, qui ne cache pourtant ni ses préférences nationalistes, ni son conspirationnisme…

Le mouvement de contestation, s’il a un peu faibli pendant les fêtes, ne risque pas de s’arrêter à la rentrée. Il va donc falloir que la gauche continue de se repenser, de se restructurer. Comme l’écrivait Jacques Prévert, « il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec des allumettes, car le monde mental ment, monumentalement ». L’avenir de la gauche se situe sûrement du côté de ceux qui portent les gilets jaunes. La question, qui reste encore entière à ce stade, est de savoir comment se crée la jonction.

Pablo Pillaud-Vivien

http://www.regards.fr/societe/article/pas-de-priorite-a-gauche-sur-les-ronds-points

 

Publié le 15/04/2019

Les jobs pourris du nouveau monde

Pia de Quatrebarbes (site humanite.fr)

Juicer, chauffeur, livreur, fouleur… Le « nouveau monde », c’est retour au XIX e siècle, du travail payé à la tâche, sans horaires ni cotisations. Où les travailleurs peuvent être désactivés à tout moment. Bienvenue dans l’univers des jobs pourris.

Qui a dit que le capitalisme de plateforme ne créait pas de travail ? Il en crée… à la pelle même. Ou plutôt, il externalise des travailleurs : il les recrute, fixe les prix, les déconnecte quand il n’en veut plus. Car, bien sûr, les petites mains de l’ubérisation et des plateformes n’ont pas de statut salarié, elles sont autoentrepreneuses… Et leur patron, c’est une application sur leur smartphone. On avait déjà des chauffeurs Uber et des livreurs à vélo. À ce jeu-là, un nouveau job est apparu : il a l’étrange nom de « juicer » (juice en argot anglais signifie électricité). Entre eux, ils s’appellent aussi « chargeurs » ou « hunters » (pour chasseurs) de trottinettes électriques. Depuis un an, ces véhicules en libre-service ont débarqué dans les villes françaises. Souvent, négligemment abandonnés sur un bout de trottoir.

Les chargeurs sortent à la tombée de la nuit récupérer les engins dont l’emplacement est indiqué sur leur smartphone, les ramènent chez eux pour recharger les batteries et les replacent à l’aube, entre 5 et 7 heures du matin, bien alignés. À Paris, ils sont neuf opérateurs : Lime, Bird, VOI, Bolt, Wind… L’entreprise californienne Lime revendique 30 000 locations par jour. On ne sait pas exactement combien sont les juicers, les plateformes sont moins bavardes sur cet aspect du business.

Quand on en parle avec Pierre, on sent que c’est un convaincu. « On n’a rien sans rien, il faut travailler dur », répète-t-il. Il a 21 ans et a créé sa microentreprise en janvier. Il est boulanger à Lyon à plein temps pour 1 600 euros brut. « En étant juicer, je me fais 600 euros supplémentaires par mois. Ça me paie des loisirs, un week-end, un resto. » Il a beau dire, « ça ne me prend pas beaucoup de temps », quand on fait le décompte, ça commence à chiffrer… « Je me fixe l’objectif de 5 trottinettes par sortie. » Chacune est payée 5 à 6 euros selon l’opérateur. « J’y passe une à deux heures, le soir, après le boulot, et un peu plus le week-end », plus une heure le matin pour redéposer son butin à 5 h 30. Au total donc, un deuxième travail à près de 20 heures par semaine, payés 7 euros de l’heure quand le Smic est à 10,03… Et tout ça, sans mutuelle, chômage ni congés payés, indemnités en cas de maladie ou d’accident du travail . « Mais je suis libre, je m’organise comme je veux. »

À Paris, c’est la jungle. « En un an, c’est devenu du n’importe quoi », nous lâche Yanis, à l’heure de la collecte. « Je suis à mi-temps dans la sécurité. Au départ, avec Lime, je me faisais jusqu’à 1 200 euros par mois, moins maintenant. Lime payait 7 euros la charge, désormais, c’est 5 euros… » Le nombre de chargeurs a augmenté, il faut être le premier à scanner la trottinette. « C’est la guerre : entre les mecs qui passent avec des utilitaires et qui en embarquent 30 chaque jour, ceux qui vous la chipent sous le nez. J’ai même vu des gamins de 14 ans faire les chargeurs. Le gosse avait deux trottinettes sur la sienne, sans casque, c’est n’importe quoi ! »

Les plateformes ont toujours la même stratégie. Attirer le travailleur avec la promesse de gros gains… mais toujours comme boulot d’appoint. Et quand elles ont atteint leur « masse critique », les tarifs baissent, sans sommation : « En 2015, quand la start-up britannique Deliveroo a débarqué en France, son PDG, dans un entretien aux “Échos”, promettait 4 000 euros par mois », se souvient Jérôme Pimot. Lui, ne bouffe plus de kilomètres à vélo pour livrer des burgers, il a arrêté en 2016 après avoir fait « trois boîtes, à chaque nouvelle baisse de tarifs ». Mais il se bat toujours au sein du Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap), dont il est cofondateur.

Chez les livreurs, c’est de pire en pire. « Au début, c’était plutôt des étudiants qui avaient envie – plus que besoin – de se faire un peu d’argent. Ça s’est précarisé, plus jeunes, avec moins de ressources. Ils ont des vélos pourris, sans équipements », décrit le syndicaliste. Quand ce ne sont pas des sans-papiers qui louent le compte d’un livreur sur l’application. « Il y a toute une économie grise, de l’exploitation qui se développe. »

Les conditions se sont dégradées. En cause, la guerre des plateformes. Chacun revendique 15 000 à 17 000 livreurs en France, des chiffres à prendre avec précaution. À Paris, jusqu’à l’automne, chez Deliveroo, c’était 5,75 euros minimum la course. Uber Eats a introduit une tarification à la distance, Deliveroo a fait de même, mais avec un tarif à la distance variable, qui au bout de deux mois a baissé. Résultat : des courses plus longues moins payées (4,80 euros).

Mais les livreurs se sont donc rebiffés. Le week-end du 30 et 31 mars, les 16 e et 17 e arrondissements, bien pourvus en côtes raides à vélo, ont été bloqués. Rayés de la carte Deliveroo par les livreurs. Qui ont fixé jusqu’au 12 avril à la start-up pour leur faire des propositions.

Il faut dire qu’ils ont une nouvelle arme pour faire pression sur leur patron qui refuse d’officialiser leur relation : le salariat. En novembre, la Cour de cassation a requalifié un livreur de la plateforme Take Eat Easy en salarié. Une première en France. Mais « quand je dis aux livreurs : vous êtes des salariés déguisés, ça ne leur parle pas. Ils ne rêvent pas d’être salariés, pour eux, ça veut dire un Smic et un petit chef qui les maltraite. Ils ne le voient pas comme un combat syndical. Ils veulent juste gagner ce qu’on leur a promis », décrit Jérôme Pimot.

Chez les chauffeurs Uber, aussi, les promesses ont fait long feu. L’application américaine a débarqué en 2014 à Paris. Et aujourd’hui, « il y a des mecs qui bossent 70 heures par semaine à 4 euros de l’heure, et ça ne pose de problème à personne ! » Au bout du fil, Sayah Baaroun est en colère. Depuis quatre ans, il mène la bataille avec son syndicat de chauffeurs privés VTC… Explique à tout le monde, au gouvernement surtout, que c’est du « salariat déguisé, mais personne ne veut entendre. Et Uber leur dit que ça va être l’émeute en banlieue si on requalifie les chauffeurs en salariés. Et tout le monde tombe dans le panneau, ils laissent faire, c’est discriminatoire, ils lâchent des miettes à la banlieue ».

Le 11 mars, ce fut la douche froide. Au conseil des prud’hommes de Paris, neuf chauffeurs Uber devaient voir leur sort trancher. « Ils l’ont renvoyé à un juge départiteur… dans dix-huit mois. » Brahim, un des plaignants, a quand même de l’espoir, « deux conseiller prud’homaux étaient d’accord avec nous, on est bien des salariés ». En attendant, « il ne travaille plus pour Uber, j’ai l’impression de me faire exploiter ». Depuis 2015, près de 110 000 VTC ont été enregistrés selon les calculs de Sayah Baaroun. Aujourd’hui à Paris, ils seraient 30 000. Et le turnover est énorme. « 52 % arrêtent au bout d’un an et deux mois », continue-t-il. Les chauffeurs sont étranglés. « On paie tout : nos véhicules, nos charges. Uber nous recrute, nous conseille des loueurs de voitures. Mais on ne décide de rien. On a 10 secondes pour accepter une course sur l’application, on ne connaît que l’adresse de départ. On ne sait pas si elle va être rentable », explique Brahim.

Le but d’Uber, « ce n’est pas de faire vivre ses chauffeurs, mais de lever l’argent des investisseurs », continue-t-il. « Ils nous enferment dans leur système. Ils détruisent tout, et avec eux, on ne négocie pas. Les mecs s’endorment au volant tellement ils bossent. Pour se tirer un Smic, il faut bosser douze heures par jour. »

Nathalie, elle, est très loin du Smic. Mère au foyer de 49 ans, depuis deux ans, elle est aussi « fouleuse ». Elle fait de petites tâches pour la plateforme française Foule Factory, récemment rebaptisée Wirk. Aux États-Unis, on les appelle les turkers. Le géant Amazon a lancé en 2005 sa plateforme de micro-travail, Amazon Mechanical Turk. Le « Turc mécanique », c’est un automate du XVIII e siècle, censé jouer aux échecs. En réalité, le joueur était un humain caché dans le socle de l’appareil (lire entretien p. 43).

Parmi ses tâches : reformuler des phrases avec des synonymes, payés « 26 centimes les 4 phrases ». « Ce n’est pas rentable, je mets beaucoup trop de temps », lâche-t-elle. Mais c’est « assez enrichissant, j’apprends des choses ». Ou catégoriser des produits, aller chercher sur Internet des descriptifs de jouets… Elle n’a pas de statut d’autoentrepreneur, juste un compte avec une cagnotte sur la plateforme. En termes d’heures, elle l’avoue, « je travaille (elle utilise le mot) quand même beaucoup. Comme je passe mes journées à la maison, je suis tout le temps connectée si une tâche arrive. Je le fais en général de 8 à 12 heures et de 13 h 30 à 19 heures, pendant que mon mari, lui, est au travail ». Et tout ça pour gagner… « 100 à 150 euros par mois. Ça me rend un peu plus autonome ».

En l’écoutant, on se rend compte que l’enfer de la start-up nation est déjà en marche. Des gens payés quelques centimes, à la tâche. Un nouveau modèle de société. Et pourtant, il y a des candidats, sur la plateforme, les inscriptions ont été bloquées à 50 000.

Le gouvernement, lui, promet plus de protection. Seul est venu un amendement du député Taché (LaREM), rejeté, qui met en place une charte et précise bien qu’il « ne peut caractériser l’existence d’un lien de subordination juridique » (lire entretien p. 45). Des gages, toujours des gages à Uber. En France, on peut payer des travailleurs 4 euros de l’heure, avec l’accord du gouvernement.

 

Publié le 14/04/2019

« Le syndicalisme de lutte, tel que nous l’avons connu, a de quoi être en crise »

La rédaction (site rapportsdeforce.fr)

Interview : Eric Beynel et Cécile Gondard-Lalanne, les deux porte-paroles de l’Union syndicale Solidaires, ont répondu sans langue de bois à nos questions, au lendemain de la dernière journée de grève et de manifestations interprofessionnelles du 19 mars. L’occasion de brosser un état des lieux des mobilisations et d’évoquer quelques-unes des difficultés rencontrées par le syndicalisme aujourd’hui.

Comment analysez-vous la dernière journée de mobilisation interprofessionnelle du 19 mars ?

Cécile Gondard-Lalanne : C’est essentiellement la fonction publique qui s’est mobilisée, avec de vrais cortèges enseignants et une présence significative des finances publiques. Ce qui est sûr, c’est que par rapport à une journée interprofessionnelle, elle ne l’a pas été. Cela ne permet pas d’envisager de monter d’un cran dans la dynamique de mobilisation que nous essayons de construire depuis des mois. En particulier avec le mouvement des gilets jaunes, en disant qu’il y a des liens à faire sur les questions sociales. Par contre, cela ouvre des perspectives du côté de la fonction publique sur le projet de loi qui arrive et qui est catastrophique pour les services publics et pour les agents qui y travaillent.

Eric Beynel : Le privé était beaucoup moins mobilisé, mais depuis les ordonnances travail et la mise en place du comité social économique (CSE), nous sommes dans une sorte de tunnel, avec des élections partout dans le secteur privé. Cela crée des difficultés dans les équipes syndicales pour les préparer et pour gérer les conséquences en termes de réduction des droits et des capacités à agir. Cela participe au fait que l’articulation public-privé a du mal à se mettre en place. Par contre, il y a un sujet qui revient et qui peut devenir un socle pour l’interprofessionnel : la question des retraites est un bruit de fond que l’on entend dans les cortèges depuis plusieurs mois.

Cécile Gondard-Lalanne : Le privé se mobilise, mais il a des temps de mobilisation qui sont essentiellement liés au rythme des négociations salariales, ou à la question des licenciements et des fermetures d’entreprise. Sur les questions interprofessionnelles, cela fait des dizaines d’années que nous n’avons pas de gains et de victoires. Nous avons au mieux stoppé des choses. L’ambiance n’est pas à un dynamisme social extraordinaire. Jusqu’à fin 2019, le privé est pris par les élections pour la mise en place des CSE qui bouffent du temps militant, et où la concurrence entre les organisations syndicales est de plus en plus agressive.

La concurrence acharnée entre les organisations syndicales autour des élections au CSE n’est-elle pas due, au-delà d’une baisse des moyens alloués par les CSE, à une fracture en deux blocs dans le syndicalisme français ?

Eric Beynel : C’est plus compliqué que cela. Nous sommes directement dans les conséquences de la loi sur la représentativité syndicale de 2008. Il est de plus en plus difficile de s’implanter dans des entreprises où il n’y a pas de syndicats. Dans plus de la moitié des entreprises, il y a des procès-verbaux de carence pour les élections. Dans celles où il y a des syndicats, la réduction des droits permettant d’aller au contact des salariés conduit à une forme d’autonomisation des syndicats du fait d’un manque de contact, sur fond de concurrence féroce dans une sorte de campagne permanente pour garder les maigres droits qui restent. Cela rend difficile l’articulation du travail syndical à l’intérieur de l’entreprise avec celui à l’extérieur sur le champ interprofessionnel. C’est une vraie difficulté pour le syndicalisme, quelle que soit la ligne défendue. Cela joue aussi sur le temps pour discuter de ces lignes : nous avons moins le temps de réfléchir à la transformation sociale et aux moyens pour la porter.

Il y a une division entre les organisations au niveau central, mais à l’intérieur des entreprises, en regardant les accords signés ou les lignes portées par les équipes syndicales, on ne retrouve pas toujours cette ligne de fracture. Quand il y a des batailles sur des sujets centraux, nous retrouvons un arc de force très large. Ce fut le cas à la SNCF, même si la bataille n’a pas été gagnée. Elle a réuni, du début à la fin, les structures que l’on dit toujours dans la contestation (CGT et Sud), et celles que l’on dit toujours dans la négociation (CFDT et UNSA). Cela se retrouve dans toutes les entreprises lorsqu’il y a des batailles importantes qui touchent le cœur du mouvement ouvrier. À la base, l’unité se fait de manière large la plupart du temps.

Cécile Gondard-Lalanne : Évidemment à l’échelle confédérale il y a des fractures, notamment avec la CFDT qui concentre dans le pôle dit réformiste, toutes les critiques pouvant être émises par le pôle dit contestataire. Mais la réalité est plus compliquée que cela. Depuis 2016, nous travaillons régulièrement avec Force ouvrière qui est contestataire sur ses sujets identitaires, la protection sociale et la fonction publique, mais qui pour le reste a tout accompagné. Nous avons peu de communs avec certaines équipes de FO dans les entreprises, et paradoxalement on bosse avec eux sur l’interprofessionnel depuis 3 ans. Il y a des jeux en fonction de l’actualité qui font que le syndicalisme ne peut pas se résumer à deux blocs, même s’il a une fracture entre certains qui ne contestent pas le système dans lequel on vit, et d’autres qui le contestent. Mais il n’y a pas d’espace où nous pouvons confronter de façon sereine pour avancer et proposer des choses aux salariés, alors que nous savons que l’unité est importante pour eux. Au-delà, il est difficile d’amener auprès des salariés une envie de progrès social, pour sortir de ce pseudo donnant donnant porté par Laurent Berger.

Difficultés à stopper les reculs sociaux depuis 30 ans, défaites dans des entreprises historiques comme la SNCF, assiste-t-on à une crise du syndicalisme ?

Eric Beynel : Cela fait quarante ans maintenant qu’on recule, pas trente. Parti d’une construction initiale dans le public s’appuyant sur des structures professionnelles, Solidaires est maintenant présent à parts égales dans la plupart des secteurs d’activités du public et du privé. De plus, nous avons réussi à construire une structuration départementale et locale. C’est le principal vecteur de l’activité interprofessionnelle aujourd’hui, que ce soit dans les mobilisations, la formation ou la structuration. Je pense que c’est la voie par laquelle nous pouvons rénover, reconstruire, et réinventer une forme de syndicalisme qui prenne le chemin inverse de celui qu’a pris le mouvement ouvrier au début du siècle dernier en désertifiant les Bourses du travail au profit des branches. Ce sont des débats que l’on retrouve dans le mouvement social avec les occupations des ronds-points ou des places publiques. Pas seulement en France, mais aussi en Espagne, en Égypte ou aux États-Unis avec la « Révolution des places ». C’est l’idée de s’unir et de faire des choses au niveau local pour ensuite les étendre. Cela demande de pouvoir être dans les entreprises et les secteurs, mais aussi d’en sortir, ce qui est difficile. Mais c’est peut-être l’espace dans lequel on peut construire.

Cécile Gondard-Lalanne : Nous sommes dans une période où les défaites sur 40 années pèsent, même s’il n’y a pas eu de défaites sur tout. Socialement, les évolutions sur les droits des femmes ou les droits LGBT sont importantes parce qu’elles viennent rompre avec des systèmes de domination en place. Mais le syndicalisme de lutte, tel que nous l’avons connu, a de quoi être en crise. Pour les luttes, il faut du collectif, or les organisations du travail aujourd’hui cassent ce collectif : la digitalisation, la numérisation, le fait de travailler de chez soi, d’avoir des horaires éclatés, que les gens ne se rencontrent plus. Il n’y a plus d’espace où les syndicalistes peuvent rencontrer tous les salariés. Il est normal que le mouvement ouvrier ait un temps de retard, par rapport à ceux qui pensent les nouvelles organisations du travail. Ils ont des armées de gens intelligents qui pensent et déclinent ces réorganisations, sans s’embarrasser de processus démocratiques.

Nous, à l’opposé, nous essayons de construire ensemble, quitte à prendre du temps pour cela. En plus, nous le faisons sur du temps militant qui se réduit et sur des espaces pour se rencontrer qui sont moindres. Nous sommes encore dans un moment d’analyse du temps dans lequel nous nous trouvons, tout en cherchant des solutions. Pour l’instant, personne ne les a trouvées. Par contre localement, depuis 2016, nous avons une vitalité dans les équipes syndicales qui ont investi l’interprofessionnel sur des sujets aussi divers que le droit des femmes, les gilets jaunes, ou la défense de l’hôpital, voire du bureau de poste. Ce sont des espaces de rencontre avec d’autres équipes militantes, même si pour l’instant cela ne suffit pas à renverser le rapport de force. Le mouvement des gilets jaunes participe et poursuit cette évolution.

Au-delà des fanfaronnades sur la première place de la CFDT, Laurent Berger a dit que le syndicalisme pouvait mourir. Le pensez-vous ?

Cécile Gondard-Lalanne : Ce serait totalement à côté de la plaque de penser que nous ne sommes pas précaires. Pour moi, la question est de pouvoir se dire que si notre outil n’est plus efficient à un moment donné, il faut en créer d’autres. Ce n’est pas un problème, le mouvement ouvrier a toujours réussi à le faire. Si le syndicalisme tel que nous le connaissons aujourd’hui mourait, cela ne veut pas dire que les outils collectifs disparaîtraient pour autant. Il y en aurait d’autres. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux il y a de vraies actions et de vrais rapports de force qui existent. Cela ne veut pas dire que le syndicalisme ne reste pas un outil pour les salariés.

Ce qui me paraît essentiel, c’est la question du contre-pouvoir. Les lieux et les outils des contre-pouvoirs, comme notre syndicalisme, sont toujours attaqués lorsqu’il y a un rouleau compresseur avec une pensée unique. Ce qui se joue dans cette période, c’est comment ils continuent à exister en tant qu’outils collectifs, quels que soient les noms qu’ils se donnent.

Enfin, l’écologie est à mon avis un des points d’ancrage du syndicalisme de demain. Nous devons avoir une réflexion générale sur les ruptures que ces questions provoquent avec ce que nous avons pu connaître : qu’est-ce qui est nécessaire et utile socialement ? C’est un des axes majeurs, avec celui des inégalités, d’un renouveau syndical. Il lie le local à l’aspect collectif pour une transformation de la société, alors que le système économique actuel crée de plus en plus d’inégalités, et qu’elles sont de plus en plus insupportables.

Eric Beynel : Le capitalisme est conscient que, comme le reste du monde, il est en danger et en possible voie d’extinction. Sa réponse, c’est de se transformer en totalitarisme pour continuer malgré tout à essorer les humains et la planète jusqu’au bout. Mais l’argent ne servira pas à acheter une autre planète. Au niveau mondial, les forums sociaux n’existent plus et ce ne sont pas les confédérations syndicales européennes ou internationales qui vont porter des ambitions importantes.

Par contre, au niveau local, des choses commencent à naître qui permettent une perspective. Il y a une lutte victorieuse que l’on a tendance à oublier : c’est Notre-Dame-des-Landes ! C’est une victoire avec un arc de force peu commun qui a réussi à travailler ensemble : syndicats ouvriers, organisations paysannes, mouvements autonomes. Ceux qui y vivent continuent à porter des projets. La Confédération paysanne a d’ailleurs remporté la chambre d’agriculture des Pays de la Loire quelques mois après.

Le mouvement social ne tire pas assez les conséquences de ces espaces-là, comme il s’est peu servi des articulations créées en 2016 entre le mouvement syndical, et des formes plus « citoyennistes » dans les nuits debout. Le verre n’est pas si vide que cela. Il y a des ferments de choses intéressantes, notamment la création de formes horizontales d’organisations, chose que nous portons dans Solidaires. C’est aussi le cas avec les gilets jaunes, comme à Commercy. C’est porteur de perspectives pour l’avenir.

Sur l’écologie, le syndicalisme a-t-il la bonne boîte à outils pour aborder ces questions ?

Eric Beynel : Nous ne pouvons pas continuer à dire que nous sommes pour une transformation sociale sans prendre en compte cette dimension, même si cela provoque des débats compliqués. Lorsque nous avons décidé de porter la revendication de l’abandon du nucléaire, nous avons eu des débats complexes, mais nous avons pu avancer avec notre structure présente dans le secteur de l’énergie. Mais bien évidemment, l’accident nucléaire de Fukushima a plus fait pour l’évolution dans les syndicats de l’énergie que les résolutions de Solidaires. Les salariés qui travaillent dans les centrales nucléaires voient la perte de connaissance de l’outil, les accidents qui se multiplient et la dégradation de l’outil de travail. Ils ne sont pas inconscients et évoluent d’eux-mêmes. Ce débat s’élargit, il n’est plus inexistant comme avant, même s’il n’est pas encore mûr à la CGT.

Le même problème se pose dans la chimie où nous sommes implantés dans des groupes qui produisent des pesticides. Nos camarades réfléchissent à des reconversions, à d’autres productions, autour de la question : pouvons-nous encore avoir une transition écologique, ou aura-t-on une rupture ? Ce qui fait le lien entre les inégalités et les questions écologiques, c’est le travail. Le syndicalisme est à une place où il permet la confrontation des idées et des propositions pour travailler sur ces deux axes forts. C’est la même chose avec les gilets jaunes et la taxe carbone, les organisations syndicales doivent percuter qu’elles sont à la jonction des problèmes écologiques et d’injustices économiques. Si nous ne les prenons pas en charge, nous aurons du mal à éviter le totalitarisme, parce que le capitalisme continuera à essorer le monde et ceux qui y habitent.

 

À plus court terme, comment voyez-vous les mobilisations des mois à venir ? Comment gagne-t-on alors que le gouvernement semble ne lâcher sur rien ?

Cécile Gondard-Lalanne : La question des retraites sera un enjeu du deuxième semestre 2019 et revient dans les discussions de ceux qui fréquentent les manifestations. Mais nous ne savons pas quel sera l’arc de force : la CFDT par exemple est plutôt partante pour une retraite à points. Le système actuel est largement à améliorer, car il porte en lui des inégalités, comme entre le public et le privé. Sur l’assurance chômage nous sommes sur des reculs, même si nous savons qu’à l’approche de l’été les coordinations d’intermittents du spectacle se remontent à certains endroits. Le gouvernement a beau profiter de n’importe quelle situation pour avancer quand même, je pense qu’il n’est pas au bout de ses surprises, notamment sur les questions écologiques. Il a été surpris par le mouvement des gilets jaunes. Il n’y a aucune raison qu’il ne le soit pas de nouveau.

 

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/le-syndicalisme-de-lutte-tel-que-nous-lavons-connu-a-de-quoi-etre-en-crise-04073457

Publié le 13/04/2019

La France est-elle vraiment le pays d’Europe où les impôts et taxes sont les plus lourds ?

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 « Notre pays atteint aujourd’hui une forme de tolérance fiscale zéro. Nous devons baisser, et baisser plus vite, les impôts. » C’est l’une des conclusions que tire le Premier ministre Edouard Philippe, suite à la synthèse du grand débat national, ce 8 avril. La France est-elle vraiment le pays d’Europe le plus « étranglé » par les taxes, comme le martèle le Medef ? À l’examen des chiffres, le tableau est bien plus nuancé : les recettes issues de l’impôt sur la fortune étaient, jusqu’en 2017 et proportionnellement au PIB, parmi les plus importantes d’Europe, mais les impôts sur le revenu ou la consommation n’y sont pas si élevés par rapport à nos voisins. Quant aux cotisations, qui représentent une part importante de la richesse nationale, elles constituent un salaire différé et non un impôt, qui permet de financer notre système de protection sociale.

C’est une rengaine lancée par le Mouvement des entreprises de France (le Medef), reprise par une partie des éditorialistes : la France serait le pays le plus imposé d’Europe. « Je comprends les problèmes de pouvoir d’achat mais le problème, c’est d’abord les impôts et les taxes et malheureusement aucun gouvernement depuis trente ans n’a baissé les impôts », avait ainsi affirmé le « patron des patrons », Geoffroy Roux de Bézieux, sur les ondes de France Inter le 7 décembre, alors que le mouvement des gilets jaunes prenait de l’ampleur. « Le problème, ce n’est pas dans les entreprises qu’il se pose, c’est un problème de révolte fiscale (…) Les Français sont étranglés. Chaque fois que l’on crée un euro, ce sont 47 centimes qui vont à l’État, aux régimes sociaux, aux collectivités locales », poursuivait-il. Le Medef ne veut surtout pas d’augmentation des salaires, l’une des revendications de l’actuel mouvement social. Dans la même interview, le président du Medef trouvait qu’un Smic augmenté de 55 euros était déjà bien assez. Cette défiance vis-à-vis de l’impôt – et donc des dépenses publiques – a été reprise par le gouvernement lors du lancement du grand débat national avec un questionnaire très orienté puis par les conclusions qu’en a tirées le Premier ministre Edouard Philippe, qui y décèle « une immense exaspération fiscale », lors de son discours du 8 avril.

 

La France est-elle vraiment le pays le plus imposé d’Europe ? Début décembre, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) publiait son rapport statistique annuel sur les recettes publiques des États. Dans ce passage en revue des ressources budgétaires issues des impôts et des cotisations sociales des pays membres de l’organisation (l’Europe, ainsi que les États-Unis, l’Australie, la Corée du Sud ou la Nouvelle Zélande), la France est en effet présentée comme le pays d’Europe où les recettes fiscales et de cotisations sociales représentent, en 2017, la plus grande part comparée au produit intérieur brut (PIB, la richesse produite). L’ensemble de l’argent des impôts et des cotisations sociales récolté dans l’année y équivaut à 46,2 % du PIB. Le Danemark arrive juste derrière, à 46 % puis la Suède (44 %) et l’Italie (42,4 %). Les Pays-Bas et la Grèce sont autour de 39 %, et l’Allemagne à 37,5 % [1].

Les cotisations, plutôt du salaire différé que des impôts

À y regarder de plus près, toutefois, ces comparaisons ne sont pas aussi évidentes. D’abord, les cotisations sociales, qui entrent dans ce calcul, ne sont pas des impôts aux sens propre. L’Unedic, la caisse qui gère l’assurance chômage, le rappelle : « Les allocations chômage sont financées par des cotisations prélevées sur les salaires bruts. Ce ne sont donc pas les impôts qui financent les allocations chômage. » Les cotisations prélevées sur les salaires, qu’elles soient patronales ou salariales, sont une partie du salaire utilisée pour financer les systèmes de protection sociale. Il s’agit en fait d’un « salaire différé », que l’on perçoit une fois à la retraite ou en cas d’impossibilité de travailler (maladie, accident, chômage, congé maternité).

Ces sommes sont donc prélevées pour être reversées ensuite, selon un système de solidarité, lorsque le travailleur ne peut pas travailler ou n’a pas d’emploi [2]. C’est ce modèle qui est attaqué par le gouvernement, qui supprime et allège progressivement ces cotisations sociales : sur les heures supplémentaires, sur les bas salaire… Depuis octobre dernier, les cotisations chômage salariales ont été supprimées. Le manque à gagner est pour l’instant compensé par la CSG (contribution sociale généralisée), un impôt, qui dépend directement du budget de l’État. En basculant ainsi le financement des caisses de protections sociales directement sur le budget de l’État, le risque est grand de voir ensuite le système raboté au nom des économies budgétaires.

Impôt sur le revenu : plus bas en France qu’en Allemagne

La place de la France en termes de niveau d’imposition varie en fait largement selon le type de prélèvement concerné. Si l’on regarde l’impôt sur le revenu des personnes physiques, donc hors impôts sur les bénéfices des entreprises, la France arrive – avec des recettes fiscales équivalentes à 8,56 % du PIB – derrière le Royaume-Uni (9,1 %), l’Allemagne, l’Italie et la Norvège (qui sont à plus de 10 % sur ce type d’impôts), la Belgique et la Finlande (à plus de 12 %), la Suède (13 %), et très loin du Danemark (plus de 24,5 %) [3].

Concernant l’imposition sur le travail, l’OCDE mesure le rapport entre le montant des impôts payés par un travailleur salarié dit « moyen » (célibataire, dont la rémunération équivaut à 100 % du salaire moyen) et sans enfant et les coûts totaux de main-d’œuvre qu’il représente pour son employeur [4]. Là encore, la France (à 47,6 %) arrive derrière la Belgique (plus de 53%), l’Allemagne (49,6 %) et l’Italie (47,7%) [5].

L’impôt sur les sociétés sous la moyenne de l’OCDE

Même chose en ce qui concerne les recettes tirées de l’impôt sur les sociétés, donc sur les bénéfices des entreprises, qui équivalent à 2,35 % du PIB en France. L’hexagone se situe ainsi sous la moyenne de l’OCDE (2,93 %), loin derrière la Belgique et la Norvège (plus de 4 %), derrière le Danemark (plus de 3 %), le Portugal, les Pays-Bas, la Slovaquie ou même le Royaume-Uni… [6]. Autant de pays où les taux d’imposition sur les sociétés varient : de 33,9 % en moyenne en Belgique, 22 % au Danemark, 23 % en Norvège, 21 % au Portugal, aux Pays-Bas et en Slovaquie…

En France, le gouvernement a décidé l’an dernier d’une baisse progressive de cet impôt de 33,3 % (en 2016) à 25 % (en 2022). Les entreprises – en particulier les plus grandes – y bénéficient en outre d’exonérations considérables, telles le Crédit impôt recherche (CIR, plus de 6 milliards donnés aux entreprises en 2017), ou le CICE (21 milliards en 2018).

30 ans de baisse d’impôts pour les plus riches

Le Medef continue pourtant de prétendre que les entreprises paient trop d’impôts. En fait, les baisses d’impôts pour les entreprises et les plus riches se succèdent en France depuis plus de dix ans. En 2006, une réforme fiscale réduit la taxe professionnelle et crée un « bouclier fiscal » qui plafonne l’imposition globale d’un contribuable à 60 % de ses revenus. En 2007, Nicolas Sarkozy a fait adopter une loi qui réduit l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la taxation des successions, c’est-à-dire des héritages. Depuis, l’ISF a été supprimé par Emmanuel Macron.

Le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu, pour les contribuables les plus aisés, baisse aussi depuis 30 ans : il était à plus de 60 % au début des années 1980, plus de 50 % jusqu’en 2000, puis passé à 48 % en 2005. Il est aujourd’hui de 45 % pour les revenus de plus de 153 000 euros annuels. À chaque fois, ces réformes impliquent une baisse des recettes fiscales de l’État. « Entre 100 et 120 milliards d’euros de recettes fiscales ont ainsi été perdues pour le budget général de l’État entre 2000 et 2010 », soulignait en 2016 le député communiste Nicolas Sansu dans un rapport parlementaire.

Concernant les impôts sur les biens et services – la TVA par exemple, qui demeure un impôt inégalitaire puisque tout le monde la paie au même taux –, la France, est - avec plus de 11 % du PIB - proche de la moyenne de l’OCDE, derrière plusieurs pays qui sont eux-mêmes très différents en termes de richesses et de systèmes de protection sociale (Estonie, Danemark, Hongrie, Grèce, Finlande…) [7].

Évaluer cotisations et impôts au regard de ce qu’ils financent

Alors pourquoi la France est-elle en tête en matière de recettes fiscales rapportées au PIB ? Il existe en fait deux types de recettes classées comme fiscales par l’OCDE sur lesquelles la France arrive effectivement à la première place en Europe. Le pays est d’abord champion d’Europe en ce qui concerne l’imposition du patrimoine, c’est à dire notamment la fortune. En 2017, cette recette représentait 4,3 % du PIB. C’était avant la suppression de l’ISF et sa transformation en impôt sur la fortune immobilière (IFI), qui ne prend plus en compte le patrimoine financier (actions…). Les recettes de l’imposition du patrimoine ne représentaient en 2017 que 3,5 % du PIB en Belgique, 2,5 % Italie, et un 1 % seulement en Allemagne. Ce qui est peu étonnant lorsque l’on sait qu’il n’existe plus d’impôt sur la fortune en Allemagne depuis 1997. Le retour de cet impôt est d’ailleurs une revendication de longue date du parti de gauche allemand Die Linke.

L’autre prélèvement sur lequel la France est première en Europe, concerne justement les cotisations sociales : 16,8 % du PIB en France, contre 14,2 % en Allemagne, 13,8 % aux Pays-bas, 12,8 % en Italie. Là encore, c’était avant la suppression des cotisations chômage salariales en 2018 et les divers allègements de cotisations décidées pour 2019. Pourquoi cette première place ? Les cotisations alimentent un système de protection sociale plus protecteur pour les salariés que chez nombre de nos voisins. Par exemple, un salarié licencié peut bénéficier de l’assurance chômage pendant deux ans, contre seulement un an en Allemagne.

Par ailleurs, les allocations familiales sont aussi versées par les caisses de sécurité sociale, et presque totalement financées par les cotisations. À l’inverse, en Allemagne, les prestations familiales sont directement financées par l’État, pas par les cotisations sociales. Le système de retraite diffère aussi dans les deux pays. En Allemagne, l’âge légal de départ en retraite est de 65 ans (avec des possibilités de partir à 63). En France, il est de 62 ans – après avoir été longtemps à 60 ans. Mais pour combien de temps encore, si le gouvernement décide, en suivant le Medef, de supprimer toujours plus de cotisations qui financent ce système ? Cela pour mettre en scène une augmentation du pouvoir d’achat, mais sans augmenter en réalité les salaires.

Les dépenses publiques baissent, pas les intérêts de la dette

De même, les impôts français viennent financer des services publics, comme l’école publique gratuite dès 3 ans, des universités, des hôpitaux… Mais les gouvernements successifs suppriment des postes par milliers dans les administrations (plus de 800 suppressions de postes prévues par exemple à Pôle emploi pour 2019), à l’Éducation nationale (1800 suppressions annoncées pour 2019), ou remettent en cause les faibles frais d’inscription des universités. Le gouvernement a ainsi annoncé vouloir faire bientôt payer les étudiants étrangers hors Union européenne plusieurs milliers d’euros annuels, de 2770 à 3770 euros par an, pour pouvoir étudier en France… « La baisse des dépenses publiques », est l’un des objectifs affichés du programme « Action publique 2022 », mis en place par l’actuel gouvernement l’an dernier.

Dans le même temps, l’État français continue à payer des dizaines de milliards d’euros par an pour rembourser la dette publique et ses intérêts. Les intérêts de la dette française représentent plus de 41 milliards d’euros dans le budget 2018. Aujourd’hui, les taux sont encore assez bas. Mais au début des années 2000, l’État français empruntait sur le marché des obligations – les titres de dette des États – à plus de 4%, voire à 6 % dans les années 1990. De même, l’assurance chômage, dont le système de financement est de plus en plus ébranlé par la baisses des cotisations, doit recourir à l’emprunt sur les marchés financiers. Sa dette dépassait les 33 milliards d’euros fin 2017. L’Unedic a versé sur les cinq dernières années deux milliards d’euros d’intérêts à ses créanciers sur les marchés. Créanciers qui sont probablement, au final (pour ceux qui se trouvent en France) les mêmes qui profitent des baisses d’impôts.

En 2015, un audit citoyen de la dette publique – élaboré par un collectif alliant économistes et citoyens engagés – évoquait la possibilité de mettre en place un « impôt exceptionnel progressif » sur les 1% les plus riches, dont les recettes serviraient à rembourser une partie de la dette de l’État. L’idée d’un tel impôt exceptionnel avait aussi été émise par l’économiste Thomas Piketty [8]. Un tel impôt ferait sûrement encore remonter la France dans les classements des pays « les plus imposés », et hérisserait très probablement le Medef. Mais il ne toucherait que les plus riches, sans mettre en danger notre système de protection sociale.

Quel est, au fait, le pays de l’OCDE où les impôts et cotisations sont les plus bas ? C’est le Mexique, avec seulement 16,2 % de recettes fiscales. Un paradis ? Pas vraiment. Le pays figure parmi les pays développés qui connaît le taux d’homicides le plus élevé : il y a, proportionnellement à la population, 30 fois plus de meurtres au Mexique qu’en France – et un taux de pauvreté qui y est deux fois plus élevé [9].

Rachel Knaebel

https://www.bastamag.net/La-France-est-elle-vraiment-le-pays-d-Europe-ou-les-impots-et-taxes-sont-les

Publié le 12/04/2019

 

Porte de la Chapelle : élues et associations se mobilisent contre le « printemps de la honte »

 

Par Cyril Lecerf Maulpoix (site regards.fr)

 

Ils vivent dans la rue, sous des tentes. Ils sont des centaines, en plein Paris. Le pouvoir n’en a rien à faire d’eux. Ce ne sont que des migrants. Reste l’opposition, la gauche. Pour lutter, ne serait-ce que pour un peu de dignité.

9h45 ce lundi, non loin de l’immeuble du 208 boulevard MacDonald, où de nombreux appartements ont été ravagés il y a quelques jours par un incendie. Des tentes sont alignées face au centre commercial Rosa Parks. Ce campement récent abrite une centaine de tentes, le double ou le triple de personnes. Parmi les autres campements répartis entre Porte de la Chapelle et Porte d’Aubervilliers, qui compteraient selon les associations sur place entre 300 et 500 personnes, ce nouveau point saillant de la crise de l’accueil dans le Nord-Est parisien est principalement occupé par des familles, souvent afghanes ou érythréennes, avec des enfants en bas-âge.

Il est l’une des raisons de l’appel aux élues et aux médias lancé par la sénatrice EELV Esther Benbassa il y a quelques jours. « La situation est insupportable », s’insurge-t-elle, désignant les nombreuses tentes entassées les unes sur les autres. Elles sont plusieurs à avoir rejoint la sénatrice. Parmi elles, les députées Daniele Obono (LFI) et Elsa Faucillon (PCF) ou encore la sénatrice Sophie Taillé Polian (Génération.s), suivies de près par Julien Bayou (EELV). Elles se frayent un chemin entre les tentes et discutent avec plusieurs familles migrantes. L’opération et le dispositif médiatique, composé de quelques journalistes, visent à alerter l’opinion publique et à interpeller plus directement le gouvernement.

Certaines des familles acceptent de se prêter au jeu des questions-réponses et dévoilent des titres de séjours allant jusqu’en 2025, d’autres dégainent des récépissés attestant du fait qu’ils ont été reconnus comme réfugiés. Comme beaucoup, après un passage éclair en centre ou en hébergement d’urgence, elles ont été obligées de retourner à la rue. Florent Lajous, directeur du centre social Rosa Parks situé en face du campement, explique ainsi avoir vu les tentes se multiplier depuis quelques semaines : « Le chiffre double chaque semaine. Il y a eu une évacuation il y a trois semaines. Certains sont revenus après avoir été mis à l’abri quelques jours. Il y a un vrai problème de saturation des centres d’hébergements. »

Face au mépris du pouvoir

Au regard de cet éternel retour des campements dans des conditions toujours plus insalubres (le point d’eau installé en face du campement ne fonctionne plus ce matin), sous les bretelles d’autoroute ou des recoins du périphérique, la mise en place de nouveaux dispositifs d’hébergements d’urgence non-pérennes et sans réel suivi juridique et administratif s’avère comme toujours insuffisante. Suite à la fermeture de la bulle à Porte de la Chapelle, un centre considéré par de nombreuses associations tantôt comme inefficace, tantôt comme une antichambre de l’expulsion, la mairie de Paris renvoie désormais l’Etat à ses responsabilités. Début avril, le premier adjoint d’Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire, revendiquait ainsi de « mettre une pression bienveillante sur l’Etat » afin de le pousser à faire son travail. Et la maire de Paris de promettre de retourner sur les campements jusqu’à être entendue par le gouvernement.

« C’est un problème national, analyse Daniele Obono, mais quand on voit les grands plans de rénovation, notamment en vue des JO, quand on voit une ville riche comme Paris qui peut accueillir des millions de touristes chaque jour, on pourrait souhaiter que Paris soit une ville modèle comme à Grande Synthe afin de montrer au gouvernement que c’est possible. En terme de logements, vides, c’est possible de construire un autre accueil. » La députée insoumise ajoute : « Je suis à la commission des lois et on a ferraillé pendant tout le débat de la loi ["Asile et Immigration", NDLR]. Il y a un tel mépris et un tel aveuglement de La République en marche. Une initiative médiatique comme celle de ce matin participe de la construction d’un rapport de force pour interpeller le gouvernement qui fait peser sur la municipalité, le quartier, les habitants une responsabilité qui devrait être la sienne. »

Cette démarche des élus intervient dans un climat particulièrement tendu entre les associations et le gouvernement. « Quand vous avez un ministre de l’Intérieur qui dit que les ONGs sont complices des passeurs en Méditerranée, il participe d’une criminalisation des associations qui se déporte également sur le travail des associations sur le terrain », considère Elsa Faucillon, mobilisée elle aussi contre le passage de la loi « Asile et Immigration » l’année dernière.

Or ce sont ces mêmes associations qui, depuis plus de trois ans, répondent, souvent sans financements, aux béances et aux violences cultivées par les politiques étatiques. Il y a quelques jours, alors que les médias relayaient la découverte du cadavre d’une femme réfugiée à Porte de la Chapelle, une dizaine d’organisations, associations et collectifs citoyens (dont Solidarité Migrants Wilson, la Ligue des droits de l’Homme Paris, Médecins du monde ou Emmaüs Solidarités) criaient une nouvelle fois leur ras-le-bol en annonçant une journée de grève associative ce mardi 9 avril. Officiant depuis plusieurs années dans la distribution de repas, de vêtements, dans l’accompagnement médico-social ou dans la bulle de Porte de la Chapelle, celles-ci « n’acceptent plus de suppléer un gouvernement et un Etat défaillant dont l’action confine à une mise en danger délibérée des personnes ». Dénonçant « l’extrême gravité de la situation », leur communiqué donnait un rapide aperçu de l’ampleur de leur travail bénévole soumis à des pressions de plus en plus fortes :

« En distribuant chaque semaine à Paris et dans sa proche périphérie près de 15.000 repas ; 1600 vêtements, tentes et duvets ; en assurant 290 consultations médicales ; en proposant à 700 personnes une information sur leurs droits ; et en offrant à des familles et des mineurs 600 nuitées solidaires, les collectifs citoyens et associations présents sur le terrain sont de véritables acteurs de la paix sociale. Ces revendications, répétées depuis des mois auprès du préfet d’Île-de-France et de la maire de Paris, attendent toujours des solutions concrètes, adaptées et durables. Les collectifs citoyens et associations saluent le récent positionnement pris par la maire de Paris et l’invitent à mettre tout en œuvre pour faire de son territoire une véritable "ville refuge", à entrer dans l’action à la fois pour trouver des solutions et pour pousser l’Etat à agir. »

Reste à voir maintenant dans quelle mesure la coexistence de ces deux stratégies, politiques et citoyennes, parviendront à percer le plafond d’indifférence et le paradigme séparant le gouvernement de ces problématiques. Mais également peut-être à amorcer avec le printemps de nouvelles mobilisations et un questionnement plus profond, au-delà des urgences d’hébergements évidentes, sur le système d’accueil et l’asile de manière plus générale. « On espère que ça va faire un peu bouger mais j’ai bien peur qu’il faille une mobilisation beaucoup plus forte », conclut avec précaution Danièle Obono.

Cyril Lecerf Maulpoix

http://www.regards.fr/societe/article/porte-de-la-chapelle-elues-et-associations-se-mobilisent-contre-le-printemps-de

Publié le 11/04/2019

En réaction aux massacres israéliens à Gaza, des député.e.s du Parlement Européen exhortent l’EU à revoir son Accord d’Association avec Israël

 

4 avril 2019 (site agencemediapalestine.fr)

 

Des député.e.s du Parlement Européen de différents partis politiques ont envoyé un lettre à la haute représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, l’exhortant à revoir l’Accord d’Association EU-Israël.

La lettre rappelle les conclusions du récent rapport de la Commission d’Enquête Indépendante de l’ONU qui affirme qu’Israël aurait commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité pendant les manifestations de la Grande Marche du Retour dans la Bande de Gaza assiégée.

Lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s (…) Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. (…)” – explique la lettre.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.” – déclarent les député.e.s européen.ne.s.

PARLEMENT EUROPÉEN

Ms. Federica Mogherini

Haute représentante de l’UE

pour les affaires étrangères et la politique de sécurité,

Vice-Présidente de la Commission Européenne,

Bruxelles, 2 Avril 2019,

Objet : La protection des personnels, véhicules et structures de santé à Gaza et le dernier rapport des Nations Unies suggérant qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations de Gaza en 2018

Chère haute représentante Federica Mogherini, lors des manifestations de masse, qui ont lieu à Gaza depuis le 30 Mars [2018], plus de 6 000 manifestant.e.s non-armé.e.s ont été touché.e.s par balle par des tireurs d’élites militaires, des dizaines de Palestiniens ont été tué.e.s, plus de 14 000 ont été blessé.e.s alors que le système de santé, déjà dans un état déplorable, est sur le point de craquer.

Dans le cadre des manifestations de la ‘’Grande Marche du Retour’’dans la Bande de Gaza, des soignants, des bénévoles de la santé, des ambulances et des structures sanitaires ont été victimes d’attaques intenses de la part des forces de sécurité israéliennes malgré l’usage systématique de moyens visibles d’identification. Ces attaques représentent de graves violations du Droit International Humanitaire et de la Quatrième Convention de Genève (1949).

L’Union Européenne et Israël ont signé un Accord d’Association dans lequel il est clairement stipulé dans l’article 2 que :  » les relations entre les Parties doivent être basées sur le respect des droits humains et les principes démocratiques, ce qui guide leur politique interne et internationale et constitue un élément essentiel de cet Accord « . Israël continue de manquer à son devoir, qui est de respecter et de protéger le personnel, les structures et les véhicules de santé, ce qui constitue une violation du droit.

Le maintien de l’AA entre UE et Israël malgré les violations israéliennes de l’article 2 laisse penser à Israël que ses attaques contre le personnel et les infrastructures médicales et les civils non-armés en général, sont tolérées et qu’elles n’engendreront aucune conséquences sur ses relations avec l’UE.

D’autre part, l’Union Européenne a suspendu ces dernières années des accords d’association et a appliqué des mesures restrictives à des états quand elle jugeait que ceux-ci violaient les droits humains et le droit international.

Nous, soussigné.e.s, voulons savoir si la Commission Européenne a pris les mesures nécessaires afin d’évaluer si Israël respecte les droits humains internationaux, ceci afin d’être pleinement conformes à l’article 2 de l’AA.

En outre, selon le rapport des Nations Unies, des preuves suggèrent qu’Israël a commis des crimes contre l’humanité en réponse aux manifestations à Gaza, alors que des snipers visaient des personnes que l’on pouvait clairement identifier comme des enfants, du personnel de santé et des journalistes

La commission de l’ONU a de bonnes raisons de croire que les snipers israéliens ont tiré sur des journalistes, du personnel de santé, des enfants et des handicapés tout en sachant qu’ils étaient clairement identifiables comme tels. Le mandat de cette commission est d’identifier ceux qu’elle pense être responsables de ces violations et prévoit de remettre un dossier confidentiel avec ces informations à Michele Bachelet, la haute commissaire aux droits humains à l’ONU, qui pourrait le remettre à la Cour Pénale Internationale (CPI) et aux autorités nationales.

Nous considérons que l’UE et sa haute représentante doivent prendre leurs responsabilités en apportant une protection internationale aux citoyens palestiniens dans chaque centimètre carré de la Palestine occupée et en ouvrant une enquête sur ces potentiels crimes de l’armée israélienne. Nous demandons à ce que l’UE ouvre une enquête dans ce sens afin de revoir l’Accord d’Association et sa conformité aux droits humains et aux principes démocratiques.

Dans l’attente d’une réponse de votre part.

Nous vous prions d’agréer, Madame, l’expression de nos sentiments distingués,

1.LE HYARIC Patrick (FRANCE)

2.VERGIAT Marie-Christine (FRANCE)

3.VALLINA Angela (SPAIN)

4.BENITO Xabier (SPAIN)

5.GONZALEZ Tania (SPAIN)

6.SYLIKIOTIS Neoklis (CYPRUS)

7.URBAN Miguel (SPAIN)

8.FERREIRA Joao (PORTUGAL)

9.COUSO Javier (SPAIN)

10.MATIAS Marisa (PORTUGAL)

11.ALBIOL Marina (SPAIN)

12.COFFERATI Sergio(ITALY)

13.STAES BART(BELGIUM)

14.VIEGAS Miguel(PORTUGAL)

15.PIMENTA LOPEZ Joao (PORTUGAL)

16.SPINELLI Barbara (ITALY)

17.BOYLAN Lynn (IRELAND)

18.LOPEZ Paloma (SPAIN)

19.SAKORAFA Sofia (GREECE)

20.ANDERSON Martina (NORTHERN IRELAND)

21.HADGIGEORGIOU Takis (CYPRUS)

22.MINEUR Anne-Marie (HOLLAND)

23.SENRA Lidia (SPAIN)

24.SANCHEZ CALDENTEY Lola (SPAIN)

25.WARD Julie(UNITED KINGDOM)

26.DE JONG Denis (HOLLAND)

27.AUKEN Magrete (SWEDEN)

28.TORRES Estefanía (SPAIN)

29.ECK Stefan (GERMANY)

30.OMARJEE Younous (FRANCE)

31.PAPADIMOULIS Dimitrios (GREECE)

32.KUNEVA Kostadinka (GREECE)

33.KOULOUGLOU Stelios (GREECE)

34.ZIMMER Gabi (GERMANY)

35.FORENZA Eleonora (ITALY)

36.VIEU Marie-Pierre (FRANCE)

37.KYLLONEN Merja (FINLAND)

38.BJORK Malin (SWEDEN)

39.GOMES Ana Maria(PORTUGAL)

40.MARTIN Edouard (FRANCE)

41.CARTHY Matt(IRELAND)

42.NI RIADA Liadh(IRELAND)

CC:

  • Ambassador Fernando Gentilini, MENA Managing Director, EEAS
  • Ambassador Susanna Terstal, Special Representative for the MEPP
  • Ambassador Emanuele Giaufret, Head of the EU Delegation to Israel
  • Ambassador Ralph Tarraf, EU Representative to the West Bank,Gaza Strip, UNRWA

Traduction : LG pour l’Agence Média Palestine
Source :
ECCP Palestine

 

Publié le 10/04/2019

Surprise: le «grand débat» valide les choix de Macron

Par Romaric Godin et Ellen Salvi (site mediapart.fr)

 

Des contributions au « grand débat », fatras de chiffres difficiles à interpréter, mais présentés en grande pompe lundi 8 avril, le premier ministre a essentiellement retenu ce qui l’arrangeait : baisse des impôts, baisse des dépenses publiques, réorganisation des services publics et renouvellement démocratique a minima.

Les bonnes résolutions d’Édouard Philippe n’auront duré que quelques minutes. Dans son discours suivant la restitution du « grand débat », organisée lundi 8 avril au Grand Palais de Paris, le premier ministre a pris plusieurs précautions oratoires pour expliquer que la synthèse de la consultation n’avait « pas l’exhaustivité comme objectif ». « C’est évidemment difficile de résumer en quelques mots, ou par un discours, les dizaines de millions de mots et les centaines de milliers d’idées qui ont été exprimées par nos concitoyens, a-t-il reconnu. Quel que soit son format, toute synthèse paraîtra toujours un peu réductrice. »

Le chef du gouvernement a bien raison : ce « grand débat » n’a aucune valeur représentative. Depuis sa nomination mi-janvier, le collège de cinq « garants » choisis par Matignon, et les présidents de l’Assemblée nationale, du Sénat et du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a d’ailleurs toujours insisté sur ce fait. Cette consultation « n’a pas la valeur d’un sondage […], cela ne représente pas nécessairement tous les Français », a encore répété, lundi matin, Isabelle Falque-Pierrotin, ancienne patronne de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et membre de ce collège.

Il ne s’agit en effet que d’une « photographie » d’une partie de l’opinion, relativement faible : 343 589 personnes ont répondu au questionnaire en ligne, 152 477 y ont fait des contributions libres. À cela s’ajoutent un peu moins de 19 000 cahiers citoyens, 17 000 courriers et un peu plus de 9 000 réunions. Comme il n’y a pas de traitement statistique de ces contributeurs, leurs déclarations ne représentent qu’eux. Ils n’ont pas davantage de valeur, pour être traduits en politique, qu’un parti ayant obtenu entre 1 et 2 % des voix aux dernières élections présidentielles.

D’autant que ces contributions ont été effectuées dans un contexte très particulier. Comme Mediapart l’a déjà souligné, le gouvernement savait que le taux de réponse était supérieur lorsque les questions étaient fermées. Or il a proposé un questionnaire très orienté, rejetant par exemple la possibilité d’un relèvement des impôts ou du rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), et imposant l’idée qu’une baisse d’impôt se finance forcément par une baisse des dépenses publiques.

La secrétaire de la Ligue de l’enseignement Nadia Bellaoui, elle aussi membre du collège de garants, l’a d’ailleurs de nouveau regretté au Grand Palais : « Les questions rattachées à chacun des thèmes nous ont semblé plus problématiques, du fait de leur formulation binaire », a-t-elle indiqué, déplorant également l’« hypermédiatisation du président de la République » qui « a pu nourrir le doute sur la nature et l’objectif du grand débat national ». Cette omniprésence d’Emmanuel Macron a pu décourager ceux qui s’opposent à lui et encourager a contrario ses partisans, en créant un biais.

À la demande des garants, le gouvernement avait fini par accepter d’ajouter la possibilité de contributions libres sur la plateforme Internet, tout en refusant de modifier le questionnaire reprenant le cadre déjà fixé par le chef de l’État dans sa Lettre aux Français. Résultat : le nombre de contributeurs est 2,25 fois plus important pour le questionnaire que pour les contributions libres. Ce qui change mécaniquement les « résultats » chiffrés de l’exercice et introduit, là encore, un biais immédiat.

Enfin, ce n’est pas « la France » qui s’est exprimée, mais une certaine France, comme en témoignent les documents publiés par OpinionWay et Roland Berger. Les données sociologiques disponibles ne laissent aucun doute sur ce point : la densité de répondants est la plus forte à Paris, dans les Hauts-de-Seine, dans les Yvelines et dans le Rhône. Sur la partie du questionnaire en ligne concernant la « fiscalité et les dépenses publiques », on remarque que deux régions ont un poids dans les contributions plus élevé que celui qu’elles ont dans la population : Auvergne-Rhône-Alpes et Île-de-France. Autrement dit, les agglomérations lyonnaise et parisienne.

Les zones rurales sont en revanche très nettement sous-représentées : elles comptent pour 23 % de la population et pour 9 % des répondants. Tout le contraire des agglomérations de plus de 100 000 habitants qui sont, elles, surreprésentées : 46 % de la population pour 56 % des répondants. En réalité, la France du « grand débat » ressemble à la France qui va bien et qui accepte les grandes lignes idéologiques du gouvernement. Bref, une France qui a les traits de l’électorat d’Emmanuel Macron.

Une chose est sûre : rien ne permet de dire que cette consultation de deux mois et la synthèse qui en a été faite lundi 8 avril traduisent la volonté des Français. Les mises en garde d’Édouard Philippe étaient donc bienvenues. Mais elles n’ont pas duré longtemps. Car au moment de dire ce qu’il avait finalement retenu de la restitution de la consultation, le premier ministre a tout simplement abandonné ses précautions. Et enchaîné les généralités : « les Français veulent… », « les Français savent... », « ce que nous ont dit nos compatriotes… », « les Français nous ont dit… ».

Ce glissement sémantique est tout sauf anodin, car il traduit la volonté explicite du gouvernement de généraliser les résultats du « grand débat » pour légitimer les futures décisions, qui seront dévoilées mi-avril par le président de la République. Les choses sont bien faites puisque, en matière économique et sociale, le chef du gouvernement s’est justement trouvé rassuré dans ses choix par l’exercice. Pourtant, cette légitimité même est sujette à discussion.

Les mots « ISF » et « référendum » absents du discours

Qu’a retenu le premier ministre de ces « dizaines de millions de mots » ? Une « immense exaspération fiscale » d’abord. D’où sa volonté de baisser les impôts. Comment a-t-il eu cette idée ? Certes, 40 % des « contributions libres », issues des cahiers citoyens, mais aussi de courriers et de mails reçus, demandent une baisse d’impôts. Mais comme on l’a vu, le nombre de ces contributions est très réduit. Quant à ceux qui ont répondu sur le sujet en ligne, ils l’ont fait sur la base d’une question fermée demandant quels impôts ils voulaient baisser.

Sur les contributions spontanées de la plateforme, on ne compte en revanche que 24,8 % de réponses demandant une baisse d’impôts, ce qui est moins que les 27,8 % réclamant de « taxer davantage les hauts revenus » ou autrement dit… d’augmenter les impôts. Si Édouard Philippe reconnaît avoir entendu un besoin de justice fiscale, il refuse encore de voir une solution dans une hausse de la fiscalité pour les plus riches. D’ailleurs, il n’a pas évoqué dans son discours la question de l’ISF alors même que, spontanément, 10,3 % des répondants ont proposé de le rétablir, justement pour améliorer la justice fiscale.

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Cela peut paraître peu, mais il s’agit de réponses spontanées non sollicitées. À l’inverse, seuls 2 % des contributeurs ont spontanément demandé de ne pas revenir sur la suppression de l’ISF. Le choix d’ignorer ce sujet, jusqu’à le passer sous silence lundi 8 avril, confirme donc bel et bien l’intention du chef du gouvernement de ne pas toucher à la ligne que l’exécutif s’est fixée. Et de n’accepter du « grand débat » que ce qui est compatible avec le fameux « cap » qu’Emmanuel Macron a tracé.

Deuxième enseignement retenu par Édouard Philippe : la volonté de réduire les dépenses publiques. « Les Français ont compris, avec plus de maturité que certaines formations politiques, qu’on ne peut pas baisser les impôts si on ne baisse pas la dépense publique », a-t-il affirmé. Il peut, sur ce point, s’appuyer sur les résultats issus du questionnaire où 75 % des répondants demandent une réduction de la dépense publique… pour réduire le déficit. Et 56 % une baisse des dépenses de l’État… « afin de baisser les impôts et de réduire la dette ».

Dans les deux cas, cette « exigence » a donc été largement inspirée par le questionnaire lui-même. Sur les contributions spontanées et les cahiers de doléances, cette baisse des dépenses publiques n’est évoquée que dans 10 % des cas, très loin derrière les 40 % qui réclament une baisse d’impôts et les 20 % qui demandent plus de justice fiscale. Autrement dit : le premier ministre interroge les Français sur les dépenses qu’ils veulent baisser pour réduire la dette et se réjouit ensuite que les Français veuillent, comme lui, baisser la dépense publique pour réduire la dette…

En réalité, la vraie demande qui émerge des contributions spontanées est plutôt un besoin de service public. 28 % des contributions en ligne demandent ainsi plus de dépenses de santé et 17 % plus de soutien public aux personnes âgées. Mais Édouard Philippe ne voit là qu’un moyen de mettre en avant l’idée, déjà contenue dans le rapport CAP 2022, d’un « rapprochement » des services publics qui ne dit rien des moyens et de la densité de ces services ; bien au contraire puisqu’elle justifie, par une présence minimale, la suppression des grands équipements.

Parmi les « exigences » retenues par le premier ministre apparaît également ce qu’il qualifie d’« exigence démocratique », autre grand thème de la consultation. « Il faudrait être d’un aveuglement absolu pour ne pas entendre, pour ne pas voir les mots très durs, très violents, qu’une partie des contributions utilisent à l’encontre du gouvernement, des élus ou des fonctionnaires », a-t-il reconnu, en profitant de l’occasion pour glisser qu’il était lui-même prêt « à composer avec l’incompréhension ou le rejet de certains de nos concitoyens » sur sa réforme des 80 km/h – ce que le président de la République avait d’ailleurs laissé entendre depuis un moment.

Souhaitant bâtir une « démocratie participative » au niveau de l’État, à l’image de ce qui « existe déjà, à bien des égards, au niveau local », Édouard Philippe s’est réjoui du fait que « les Français n’ont pas été simplistes » sur le sujet. « Certains annonçaient la fin de la démocratie représentative, et l’avènement de ce qui aurait pu être une forme de démocratie directe et médiatique permanente. Ça n’est pas ce que les Français veulent. Ils sont plus exigeants. Ils veulent une démocratie plus représentative, plus transparente, plus efficace et une exemplarité encore renforcée », a-t-il tranché, sans prononcer une seule fois le mot « référendum ».

Le premier ministre, qui n’a jamais caché son opposition au référendum d’initiative citoyenne (« le RIC, ça me hérisse », avait-il lancé fin janvier, lors d’une réunion organisée dans les Yvelines), s’appuie ici sur les réponses à une question fermée qui demandait : « Faut-il faciliter le déclenchement du référendum d’initiative partagée (le RIP est organisé à l'initiative de membres du Parlement soutenu par une partie du corps électoral) qui est applicable depuis 2015 ? » 42 % des contributeurs ont répondu par la positive à cette option préférée de longue date par l’exécutif.

Mais lorsqu’on observe les contributions spontanées en ligne, la donne est, là encore, sensiblement différente, puisque la revendication favorite des « gilets jaunes », à savoir la mise en place du RIC, enthousiasme davantage que le RIP. À la question ouverte « Que faudrait-il faire aujourd’hui pour mieux associer les citoyens aux grandes orientations et à la décision publique ? Comment mettre en place une démocratie plus participative ? », ils sont 21 % à répondre « référendum » sans autres détails, 7,5 % à évoquer le RIC et seulement 0,9 % à parler du RIP.

Sur cette thématique, comme sur toutes les autres, Édouard Philippe a prévenu, en guise de conclusion : « Nous sommes parvenus à une situation où hésiter serait pire qu’une erreur, ce serait une faute. Le besoin de changement est si radical que tout conservatisme, toute frilosité, serait à mes yeux impardonnable. » Et même si les orientations retenues sont loin d’être représentatives, même si elles n’emportent pas l’« unanimité », comme le chef du gouvernement l’a d’ailleurs reconnu, elles font, selon lui, « globalement consensus ».

Le message est clair : « les Français » ayant désormais eu le loisir de s’exprimer, il n’est plus question que certains s’aventurent à l’avenir à s’opposer aux fruits de cette expression. Cette restitution du « grand débat » et son interprétation par le premier ministre ressemblent fort à une manœuvre politique. Car devant la masse d’informations impossibles à traiter correctement et malgré les nombreux biais que comportait l’exercice, le gouvernement s’appuie tout de même dessus pour confirmer ses propres choix politiques. Tout en se bricolant une légitimité pour maintenir ses « transformations », voire pour les accélérer.

Publié le 09/04/2019

Les sens de la révolte

Par Clémentine Autain (site regards.fr)

Inédit voire inespéré, le soulèvement de la fin d’année offre la possibilité de changer les rapports de forces politiques. À condition de basculer du côté d’un projet de transformation sociale et écologique. Par Clémentine Autain.

Nourrie par trente ans de politiques néolibérales qui ont appauvri et désespéré, la colère s’est étalée au grand jour. Les « gilets jaunes » auront a minima remporté une première victoire : dans les médias et sur les réseaux sociaux, s’est imposée l’expression brute de la dureté du quotidien pour des millions de Français. Ce qui n’était que chiffres et courbes a pris un visage profondément humain. Face à la froideur des discours technocratiques et à l’arrogance des classes dominantes, se sont exprimés les témoignages poignants, les paroles simples et sincères qui traduisent le réel des inégalités sociales et territoriales, le dégoût face au mépris de classe décomplexé des puissants, la colère face à une démocratie en lambeaux.

Les « premiers de cordée », ceux qui gouvernent ont bien été obligés d’entendre la voix de celles et ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, qui travaillent, mais se situent sous le seuil de pauvreté ou ne peuvent pas partir en vacances, qui sont écrasés par la vie chère, subissent les services publics manquants et un développement urbain qui isole. Ce monde qui trime ne veut pas payer la facture. Et il a bien raison.

Dynamique populaire

Le mouvement des gilets jaunes aurait pu se borner à un rejet des taxes et nourrir le mépris de l’urgence environnementale. Il aurait pu n’être qu’une expression réactionnaire, encouragée par Minute et Marine Le Pen. Ce ne fut pas le cas. La dynamique a rapidement pris une ampleur populaire inédite et des couleurs bien plus diverses. Très vite, il fut question de justice sociale et fiscale, de démocratie véritable et d’écologie populaire. De nombreuses pancartes exhortaient de rendre l’ISF d’abord, de mettre en place le référendum d’initiative citoyenne, de taxer le kérosène. La hausse du smic et des retraites s’est imposée parmi les revendications premières. Et Macron fut la cible privilégiée d’une révolte tous azimuts.

Après plusieurs semaines de ronds-points bloqués, il est difficile d’interpréter l’événement avec les normes anciennes, de classer dans des cadres traditionnels la mobilisation. Les gilets jaunes sont apparus dans une période, notre époque, profondément troublée dans ses repères historiques sociaux, politiques, idéologiques. Ce temps où les syndicats n’ont plus la main, les partis politiques ont du plomb dans l’aile et les médias sont décriés. Ce trouble est en quelque sorte mis en lumière et accéléré par le mouvement des gilets jaunes qui, comme souvent dans l’histoire quand une partie du peuple fait irruption, ne rentre pas dans les cases connues et anciennes.

Issue incertaine

L’excellente nouvelle de la révolte en cours, c’est la remise en cause de l’existant. Pas à bas bruit, mais avec fracas. Pas seulement du pouvoir de Macron, mais de celui des puissants qui écrasent depuis trop longtemps et sans sourciller la tête de ceux qui rament, qui trinquent, qui souffrent. C’est un mouvement qui exige le respect et la dignité face à un si petit monde qui impose sa loi, se reproduit sur lui-même, tout acquis au pouvoir de l’argent.

Oui, il y a de la lutte des classes et de l’exigence démocratique dans le processus en cours. Oui, il est possible de greffer une ambition environnementale sur la colère des gilets jaunes, et surtout de faire valoir l’articulation – et non l’opposition – entre le social et l’écologie. Mais l’issue politique reste profondément incertaine. Le danger d’une traduction conservatrice et autoritaire aux cris de révolte de notre époque n’est pas écarté, surtout si l’on observe le mouvement international qui a porté au pouvoir les Trump, Bolsonaro et autres Salvini. C’est pourquoi je ne suis pas seulement animée d’une grande joie face aux événements qui, bien sûr, galvanisent et offrent des potentialités nouvelles pour agréger du côté de l’émancipation humaine. Je ressens aussi une extrême gravité dans la séquence que nous traversons.

Vision du monde

S’il faut en être, y être, choisir résolument le camp des gilets jaunes contre le pouvoir en place, il ne va pas de soi de se retrouver dans des mobilisations soutenues également par les revues, forces politiques et personnalités d’extrême droite. Cette spécificité historique, liée au rapport de forces qui préexistait au mouvement, ne peut être balayée d’un revers de la main. Les classes dominantes cherchent par tous les moyens à discréditer ce mouvement. Les violences de certains gilets jaunes comme les « quenelles » et autres formes de racisme ou de sexisme seront donc abondamment relayés par les opposants au mouvement pour mieux dénigrer la mobilisation populaire. Pour autant, nous ne pouvons opérer en miroir un déni des actes et des paroles qui existent bel et bien dans ce mouvement, dans ce brun qui menace.

C’est pourquoi j’ai la conviction qu’il ne faut pas se tromper de route. C’est en affirmant la cohérence d’un projet de transformation sociale et écologique, avec ses partis pris, ses propositions, ses symboles, ses mots repérables comme opposés, distincts de l’univers réactionnaire et fascisant, que nous pourrons valoriser notre vision du monde dans un combat opposant deux choix de société après l’ère Macron, après les décennies d’échecs d’une même politique. Dans le mouvement lui-même, rien ne sert de gommer la conflictualité entre deux voies diamétralement opposées sur le terrain politique et idéologique. C’est de cette confrontation que naîtra la possibilité de gagner, d’améliorer la vie, de rompre avec les recettes libérales, austères, autoritaires et injustes. Il le faut.

 

Publié le 08/04/2019

Européennes : EELV en marche vers le centre

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

« L’écologie, ça n’est pas la gauche », dixit Yannick Jadot. Le mois de mars a été difficile sur le plan de la stratégie chez EELV. Erreurs de com’ ou repositionnement libéral inavoué ? Quoi qu’il en soit, EELV semble devenu la CFDT de l’écologie politique.

En mars, Yannick Jadot a frappé deux grands coups médiatiques : le 1er mars 2019 auprès du journal Le Point, et le 5 au Figaro. Le message de la tête de liste EELV aux élections européennes est on-ne-peut-plus-clair : il veut « dépasser les vieux clivages ». Pas tant le clivage gauche-droite que celui entre « les puissances de l’argent et l’écologie politique », pour citer David Cormand, secrétaire national du parti.

Ainsi Yannick Jadot se dit-il favorable à « l’économie de marché, la libre entreprise et l’innovation ». Et quand nos confrères du Figaro lui font remarquer que, dans les sondages, EELV est devant LFI ou le PS, il rétorque : « Vous voulez vraiment nous mettre à gauche, hein ! »

Depuis ces deux articles, c’est tout l’appareil qui rame à contre-courant. Yannick Jadot lui-même a dû s’auto-modérer dans Le Monde : « Je veux soumettre l’économie aux impératifs de la société : le climat, les droits sociaux, la solidarité ». Mais pour Jérôme Gleizes, conseiller EELV de Paris et prof d’économie à Paris XIII, « les interviews de Jadot sont des maladresses, des erreurs momentanées de communication. Il pensait qu’en parlant au Point, il ne serait lu que par les lecteurs du Point. Après, il doit revenir sur ses propos parce que les gens n’ont pas compris. » L’écologiste en chef donne surtout l’impression de trop adapter son discours à son interlocuteur. Et ça se voit. Suffisamment pour que la sénatrice écolo Esther Benbassa regrette que Yannick Jadot « nous implique dans ses mauvais calculs ».

EELV, virage libéral ?

C’est vrai qu’il y a un paquet de « déçus du macronisme » à aller chercher… Jadot ne se rêve-t-il pas en un Cohn-Bendit version 2019, dix ans après les fameux 16% ? Sauf que lui plafonne sous les 10% et que, entre temps, le centre français s’est largement fait truster par un certain Emmanuel Macron. Que ce soit le MoDem, l’UDI, le PRG, les radicaux valoisiens ou n’importe quel autre organe centriste, la survie n’implique aujourd’hui plus qu’un seul paramètre : une alliance avec LREM. EELV ne peut, consciencieusement, pas penser faire jeu égal avec le parti présidentiel. Ne leur reste alors que d’accepter le statut de satellite. Comme au bon vieux temps du « socialisme » triomphant.

Sergio Coronado, ex-député EELV, candidat LFI aux européennes, sait taper là où ça fait mal : « Il y a des macronistes convaincus à la tête d’EELV. L’espace dans lequel se construit EELV était "Hollando-compatible", il est Macron-compatible. Quand on vote EELV, on a une chance sur deux d’élire un macroniste. » Mais que signifierait un « virage libéral » alors que les écolo-libéraux sont déjà partis ? Quand, en ralliant la liste LREM, l’eurodéputé EELV Pascal Durant et l’ex-patron de WWF Pascal Canfin « ont préféré l’original », assène Esther Benbassa ?

Evidemment, au sein du parti écolo, ça crispe. David Cormand accuse Pascal Canfin d’avoir « capitulé en rase-campagne. Il intériorise que le combat électoral ne vaut même pas d’être mené, qu’il n’y a pas d’alternative entre les libéraux et les fachos. » Pour autant, « politiquement, il n’y a pas beaucoup de différences entre Durant, Canfin et Jadot », analyse le journaliste Arthur Nazaret [1]. Ex-membre du bureau exécutif « au nom de la sensibilité de gauche » pendant six ans, Elise Lowy en profite même pour les canarder : « La direction d’EELV et ceux qui ont rejoint Macron ont été dans la même tendance pendant plus de dix ans. Rien ne les différencie politiquement. »

Fâchés avec la gauche…

Et l’aile gauche, elle, s’en est allée aussi. Il y a bien longtemps. Elise Lowy, Sergio Coronado, entre autres. Que peut un avion sans ses deux ailes ? Face aux critiques de la gauche, Yannick Jadot n’a qu’une seule arme : « Le futur, c’est moi, les autres, c’est l’URSS, c’est le Venezuela ». Appréciez ce qu’il déclare au Figaro :

« Un paysan bio, il vend sa production sur un marché, pas dans un sovkhoz […] On veut faire de l’économie soviétique ? De l’économie à la Maduro ? Regardez où elle en est. »

Ou encore au micro de RTL :

« S’il y en a qui pensent qu’il faut revenir au soviétisme ou qui ont comme modèle l’économie de Monsieur Maduro, et bien tant mieux pour eux et tant pis pour nous. »

Voilà peut-être de quoi interpréter sa phrase « l’écologie, ça n’est pas la gauche ». Mais de là à caricaturer la gauche comme n’étant qu’un ramassis de vieux cocos productivistes… il y a un monde. « Nous, on n’est pas seulement anticapitaliste, on est aussi anti-productiviste », lance David Cormand. Et n’y voyez pas de langue de bois ici, il le pense vraiment ! Comme quoi quelques nuances de rouge peuvent faire de grandes différences politiques chez les verts. Ne caricaturons pas. Les écologistes ont une place à part au sein de la gauche française, si tant est qu’ils s’y inscrivent. Voici ce qu’en dit David Cormand :

« Quand le marxisme déboule, il gagne l’hégémonie à gauche. De notre point de vue, la concession historique faite au capitalisme, c’est l’acceptation du productivisme. La faillite de la gauche au XXème siècle, son échec historique face au capitalisme, elle est liée à cette faute originelle. Aujourd’hui, la gauche marxiste est morte, vive la gauche écologiste ! »

Aux dires d’Arthur Nazaret, « Cormand était plus favorable à un rapprochement avec Hamon. Il s’inscrit plus à gauche, à l’inverse de Jadot. » D’ailleurs, ce dernier n’essaye pas simplement d’endosser le rôle de leader du nouveau monde écolo (cela fait tout de même dix ans qu’il est eurodéputé et il est en campagne pour un troisième mandat). Non, il veut surtout se faire passer pour le chantre du camp des « responsabilités », du « réalisme », du « pragmatisme ». Aucune surprise pour Arthur Nazaret, qui rappelle que « les écolos ont toujours voulu se distinguer de la gauche. Comme disait Jean-Paul Besset : "L’écologie n’est pas une branche de l’arbre de la gauche mais un arbre à part entière". »

… en attendant les municipales

Si Yannick Jadot « réaffirme l’originalité de l’écologie en tant qu’idéologie à part entière », comme nous l’explique Arthur Nazaret, le souci est qu’il ne dit pas avec qui il fera alliance. Pour les européennes, le scrutin étant quasiment à la proportionnelle (à condition d’atteindre 5% des suffrages), le jeu des alliances pré-électorales est sans grande importance – même si chacun aime y jouer la tragi-comédie. Mais après ?

Les écolos visent une forme de coalition (minoritaire) avec les libéraux et les sociaux-démocrates. Un centre « soc-lib-dem-écolo », en somme. D’ailleurs, EELV ne voit pas de problème à s’accoquiner occasionnellement avec un Michel Barnier. Mais attention, pas question d’aller jusqu’à s’allier avec le PPE. C’est qu’on a des principes. Esther Benbassa, elle, « aurai[t] préféré une campagne avec des alliances, afin de préparer l’avenir ». Une prochaine fois peut-être.

C’est qu’il faut tenir compte de la réalité politique du Parlement européen : le modèle allemand gouverne. La porte-parole d’EELV Sandra Regol l’assure : « Pour faire avancer les dossiers, on fait passer le projet avant la posture. En France, on a du mal à comprendre que le Parlement européen fonctionne différemment. Ça ne veut pas dire qu’on y fait des "alliances". » Et Julien Bayou, porte-parole du parti lui aussi, de préciser : « Il n’y a pas de coalition envisageable pour une majorité avec les conservateurs ou les sociaux-démocrates. Mais on ne va pas refuser leurs votes sur nos combats. On appelle ça des majorités de projet. » Certes. Mais ce n’est pas tout à fait l’avis de Yves Contassot, ex-EELV, passé à Génération.s : « Ils sont en train d’adopter la ligne des Grünen [les écolos allemands, qui dirigent le groupe au Parlement européen, NDLR], qui permet des alliances sur le centre, pas sur la gauche ».

Ok. Mais alors, que se passera-t-il après les européennes, quand viendra le temps de la campagne des municipales ? « Ça va tanguer dans tous les sens », s’amuse Sergio Coronado. Car partout où EELV siège et/ou dirige, ils ne le peuvent que grâce aux soutiens du reste de la gauche. Pas de « ni droite, ni gauche » à cet échelon politique, il faut la jouer franc-jeu. Alors, David Cormand sort l’artillerie lourde : « On ne veut plus être les supplétifs d’appareils plus puissants. Mélenchon a préféré l’hégémonie, nous, on revendique le leadership. Les européennes sont une étape. » En effet, une fois le scrutin européen passé, il va y avoir un congrès des écologistes. Le parti devrait même « muter » vers une nouvelle forme. Pour Jérôme Gleizes, « en 2019, on va voir s’il y a une modification du positionnement d’EELV à gauche ». Même Esther Benbassa espère une « refonte, une gauche écologiste, ça aurait de la gueule ! »

D’ici là, LREM pourrait tout de même changer la donne en faisant grandement pencher la balance au centre. Là, au printemps 2020, peut-être verrons-nous finalement EELV imploser. C’est qu’à EELV, les seules tensions portent sur la stratégie, pas sur la ligne politique – ils sont tous d’accord ! Néanmois, il serait bon que cet unanimisme tranche enfin entre libéralisme, social-démocratie et gauche radicale. Et ce au nom de l’écologie !

Loïc Le Clerc

Notes

[1] Auteur d’Une histoire de l’écologie politique (La Tengo, 2019)

 

Publié le 07/04/2019

De l’immaculée conception au pillage de l’Etat

Médias, Politique (site lamarseillaise-encommun.org)

Livre. Crépuscule de Juan Branco

Nous sommes des citoyens mal informés pour avoir pu penser qu’un jeune homme surgi de nulle part, aux tempes blondes et aux yeux de ciel, allait répondre aux besoins du pays et améliorer notre destin collectif. Dans son dernier livre dont le titre « Crépuscule » appelle paradoxalement au renouveau et à l’optimisme, Juan Branco légitime le mouvement social des gilets Jaunes. Ceux qui, justement, ont été les premiers à comprendre la supercherie : « Que les cultivés et les sachants, eux qui tirent leurs légitimité et leurs revenus de leur supposée capacité à interpréter le réel, avaient oblitéré. » Il dissipe aussi la poudre de perlimpinpin et l’écran de fumée maintenu par le petit milieu de l’élite parisienne pour expliquer les soutiens lourds de conséquences dont a bénéficié M. Macron. On trouve notamment dans ce réquisitoire politique la réponse à la question : Pourquoi la presse libre s’est satisfaite de faire le récit que lui dictaient ses dirigeants ?

Le fait que le vote des français ne s’est pas fait de façon informée pose pour l’auteur un problème démocratique ontologique qui expose notre régime politique dans sa nature dès lors qu’il retire à ses dirigeants toute possibilité d’être légitimé. On pense à Foucault, « La vérité est liée circulairement à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et à des effets de pouvoir qu’elle induit et qui la reconduisent». Monsieur Macron a compris très vite que le principal critère pour accéder au pouvoir est de complaire aux plus favorisés. Il s’y est d’ailleurs toujours employé, souligne Juan Branco. La volonté obsessionnelle d’Emmanuel Macron d’obtenir des privatisations ne date pas d’aujourd’hui. « Il n’aura agi à tout instant qu’en réponse à une ambition mise au service de ceux qui le serviraient, de IGF au ministère de l’économie en passant par l’Elysée

Après une introduction un peu formelle, dans la première partie de l’ouvrage, Juan Branco s’attarde sur une description minutieuse des fondements de l’odyssée. En commençant par nous faire visiter l’écosystème éducatif parisien et mesurer les privilèges exorbitants offerts aux enfants des dirigeants politiques et économiques. Un chemin tracé sur lequel s’enchaînent les opportunités. C’est ainsi que le jeune Emmanuel Macron se retrouve nommé ministre par un président aux abois, alors même qu’il venait de quitter l’Élysée pour créer un cabinet de lobbying.
On connait la suite, l’auteur apporte dans la seconde partie du livre de croustillants détails sur les appuis financiers qui ont permis son élection à la présidence. Le portrait de Xavier Niel (1) ami intime de Macron vaut le détour. Les services de la fameuse Mimi Marchand comme les hommes de main d’Arnaud Lagardère et de
Patrick Drahi pourraient trouver place dans un film d’Audiard et prêteraient à rire s’il n’étaient pas les tuteurs synchrones du système de corruption le plus important du pays.

Enfant terrible du sérail, Juan Branco démonte les mythes médiatiques à partir d’informations sourcées permettant d’évaluer le pouvoir et l’emprise des acteurs de ce redoutable théâtre de poche. La préface est signée Denis Robert.

À partir de septembre 2018, le pouvoir présidentiel entre dans son crépuscule. L’affaire Benalla agit comme un déclencheur. « L’innocence chronique de l’immaculée conception de la Macronie, reprise en boucle par une presse unanime, trouvait là une première fêlure qui bientôt l’embraserait ». Le feu consume l’édifice depuis maintenant six mois et le dernier remaniement ministériel est venu confirmer, à travers la nomination des fidèles, l’illégitimité électorale comme entité de la macronie.

En s’adressant directement au chef de l’État, Edwy Plenel avait déjà tiré un constat éclairant : « Vous êtes le produit d’une circonstance accidentelle, exceptionnelle. » Ce que démontre le réquisitoire politique du conseillé juridique de Julien Assange, c’est que le système mis en place par quelques personnes a suffi à court-circuiter l’ensemble des garde-fous de notre démocratie. Un constat effrayant et à la fois rassurant si l’on songe que ce pouvoir si violemment oppressant pour les Français ne tient vraiment pas à grand chose et qu’il a déjà commencé à vaciller.

Jean-Marie Dinh

(1) Xavier Niel milliardaire propriétaire du Monde, ex actionnaire d’un réseau de peepshows.

Crépuscule, Juan Branco, Au diable vauvert, Massot Éditions, 19 €

 

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