PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 16/01/2021

 

 

« Leur folie, nos vies », le réquisitoire de François Ruffin en faveur de l’égalité

 

Par Marie-Claire Calmus (enseignante et autrice) sur www.humanite.fr


 

Dans son essai publié aux « Liens qui libèrent », le député insoumis de la Somme dresse une cartographie des injustices grâce à de nombreux entretiens, tout en accusant le pouvoir au service de l’argent.

 

Le livre de François Ruffin nous réveille en aiguisant notre regard sur l’état de la société en général, avec l’épidémie certes, mais au-delà d’elle.

 

Cette contrainte sur nos vies, comme l’auteur le dit dans l’épilogue, contraste avec l’absence totale de contrôle exercé sur l’économie : « Sur la vie, sur nos vies, ils sont capables d’instaurer d’immenses contraintes. Mais sur l’économie aucune, à aucun moment : elle doit se mouvoir librement, elle. Il faut la “libérer” toujours plus. Quand bien même elle ne servirait plus la vie, quand bien même elle lui nuirait… C’est avant tout une défaite intellectuelle cette histoire, une défaite de la pensée. »

 

Le plus saisissant dans ce livre militant est la variété des témoignages issus d’enquêtes obstinées et scrupuleuses qui ne sont pas sans rappeler celles de la Misère du monde, de Bourdieu. Les interviews révèlent la monstruosité des inégalités et malgré les belles promesses présidentielles, l’absence totale d’amélioration de la condition des plus pauvres – ces travailleurs de la base, souvent précaires, qui nous ont permis de survivre tous ces mois et continuent de le faire vaillamment – matériellement comme psychologiquement. « Quand les différences deviennent un fossé qui s’est creusé, qu’on a creusé, elles créent des dissemblables, elles rendent illusoire une société d’égaux, de citoyens. Elles installent une honte qui nous hante des deux côtés, les yeux qui s’évitent, la culpabilité qui ronge. C’est un refoulé social, et d’autant plus aisément refoulé que ces métiers, pour la plupart, sont invisibles, sont comme à l’arrière-plan de nos vies dont ils forment la trame. Ce Covid-19 c’est le retour du refoulé, c’est un “révélateur”. »

Collusion avec les grosses firmes

S’appuyant toujours sur les déclarations présidentielles aussi pompeuses que creuses, Ruffin éclaire l’autre volet de ce mépris du peuple : l’abandon de ceux que l’industrie met à la rue au profit des actionnaires, délocalisant ses usines les plus performantes.

 

L’auteur rappelle ses combats et ses dénonciations quant à la collusion du pouvoir avec les grosses firmes : « J’ai déjà trop écrit sur les commanditaires de son élection, sur le magot, le “hold-up tranquille”, ces “dix points de valeur ajoutée qui ont glissé de la poche du travail à celle du capital”, sur les “500 fortunes qui représentent 5 % du PIB il y a vingt ans, 30 % désormais'' sur le “triplement de la part des dividendes”, record battu cette année, 60 milliards pour le CAC 40, record mondial à plus de 1 400 milliards, sur cet immense magot qui doit rester caché, secret, que ça ne nous donne pas des idées… »

 

C’est pour réparer relativement tant d’abus que l’auteur réclame une hausse des impôts pour les riches et pour tous les gens de la base, un statut – ce statut qui exaspère ceux qui défendent le libéralisme –, les cheminots ou les enseignants, par exemple.

Engagement politico-social vibrant

Sans doute, cet engagement politico-social vibrant laisse-t-il dans l’ombre les aspects psychosociaux inquiétants de cette domination que nous avons les uns et les autres analysés : raréfaction des échanges, atteintes à la vie relationnelle, culturelle, affective, etc.

 

Les démunis en souffrent tout autant que nous et comme nous sont fort capables de les dénoncer.

Dans un défilé parisien de gilets jaunes à la mi-août 2020, propos et bannières témoignaient de cette critique des mesures liberticides. Mais il reste que l’urgence vitale est bien celle de s’en prendre à l’inégalité. Les combats de François Ruffin et ce livre courageux nous y incitent.

 

Publié le 11/01/2021

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (deuxième partie)

 

 

2010, la bascule de l’opinion publique française

 

 

 

Grippe A/H1N1, la fausse pandémie

 

Une alerte pandémique mondiale a été lancée par l’OMS après l’apparition, au printemps 2009, au Mexique, d’une grippe jugée alors sévère, et qui frappait un plus grand nombre de jeunes. Finalement, pendant l’hiver 2009-2010, cette grippe s’est révélée peu virulente, autant qu’une grippe habituelle.

 

Mais une campagne de vaccination d’ampleur mondiale a été lancée et a presque partout échoué.

 

La France a acheté 94 millions de doses de vaccins, pour vacciner 75 % de sa population avec deux doses. Finalement, la commande de plus de 50 millions de doses a été résiliée, car seuls 5,36 millions de Français se sont fait vacciner, 563 000 personnes seulement ont reçu les deux doses du vaccin.

 

« Il y a eu plusieurs niveaux de critiques à la suite de cette campagne vaccinale, analyse le psychosociologue Jocelyn Raude. Il y a d’abord une critique économique, sur le nombre de vaccins achetés, qui est tout de suite suivie par la critique sur les liens d’intérêts de plusieurs experts. Ce n’était pas une question nouvelle, mais elle n’avait pas émergé dans le débat public. 2009, c’est aussi le moment de l’explosion des réseaux sociaux, dont se saisissent les milieux conspirationnistes. La vaccination devient le cœur de leur récit, qui est déjà construit autour de la figure de Bill Gates. À l’époque, il est accusé de vouloir contrôler la population grâce à des nanoparticules dans les vaccins. On voit aussi émerger des figures vaccino-sceptiques issues du monde médical – les professeurs Luc Montagnier et Henri Joyeux – qui portent les questions autour des adjuvants dans les vaccins, en particulier les sels d’aluminium. Ces discours sont relayés par les grands médias, Henri Joyeux est invité au journal télévisé de grandes chaînes nationales. »

 

Très vite, la confiance dans le vaccin s’érode : « Au cours de cette période, on voit grimper le nombre de réticents à la vaccination de 10 à 40 %, poursuit le psychosociologue. Parmi eux, il n’y a pas que des complotistes ou des anti-vaccins, mais aussi des personnes inquiètes qui se posent des questions. Le scandale du Mediator, qui met au jour en 2010 les pratiques du laboratoire Servier, ferme cette séquence et installe l’idée que la vaccination est dangereuse. On voit le taux de vaccination contre la grippe s’effondrer de 66 % à 50 % parmi les personnes âgées. »

 

Au niveau politique, la vive polémique s’est soldée par des conclusions plutôt sages des deux commissions d’enquête parlementaire : elles ont estimé que le risque était difficile à cerner, et ont plutôt mis en cause les conflits d’intérêts au sein de l’OMS. La principale critique des sénateurs a porté sur les conditions commerciales des contrats passés avec les laboratoires. Roselyne Bachelot a défendu, bec et ongles, le principe de précaution. Il n’y a pas eu de suites judiciaires.

 

La gestion de la crise A/H1N1 est un traumatisme en France. À tel point qu’elle a égaré le gouvernement comme les médecins dans la gestion de la crise du coronavirus : celui-ci a été qualifié de « grippette », quand les Chinois confinaient strictement la région du Hubei. L’importance des stocks de masques, inutilisés en 2009, a été perdu de vue. Pour vacciner contre le Covid, le gouvernement a d’abord exclu la création de centres de vaccination : Olivier Véran a même raillé les « vaccinodromes », terme utilisé par les contempteurs des centres de vaccination déployés en 2009-2010. C’était pourtant le seul dispositif possible pour vacciner massivement et de la manière la plus sûre, admettaient députés et sénateurs en 2010 dans leurs rapports.

 

Une seule chose s’est bien passée pendant la campagne vaccinale contre la grippe A/H1N1 : le système de pharmacovigilance a permis de repérer une cinquantaine de cas de narcolepsie associés d’une manière significative à la vaccination : « Nous n’avions pas anticipé ces cas de narcolepsie, mais on a pu les repérer assez vite, se souvient le pharmacologue Bernard Bégaud. Dès lors que les effets indésirables ne sont pas cachés, que la balance bénéfice/risque reste favorable, il n’y a pas de scandale. Il faut tout dire. »

 

 

Les 12 vaccins rendus obligatoires pour les enfants

 

En 2016, est conduite par le professeur d’immunologie pédiatrique Alain Fischer, l’actuel « monsieur vaccin », une concertation citoyenne sur la vaccination qui s’est penchée sur les raisons de la baisse de la couverture vaccinale en France, en particulier des enfants. La concertation a auditionné de nombreux experts sur la question des effets secondaires, en particulier des adjuvants avec des sels d’aluminium qui occupent le débat public sur le vaccin. Elle se prononce en faveur de la vaccination, jugeant ses bénéfices certains. Mais elle insiste sur transparence des liens d’intérêts des experts, ainsi que sur la formation des médecins sur les vaccins, sommaire. Cependant, la concertation citoyenne ne se prononce pas sur les choix politiques.

 

La ministre Agnès Buzyn tranche : à partir du 1er janvier 2018, l’obligation vaccinale des enfants est étendue, ils doivent désormais être vaccinés contre onze maladies au lieu de trois pour pouvoir être admis en crèche ou rentrer à l’école. Cette décision est très efficace : la part des nourrissons vaccinés contre l’hépatite B augmente de 8 points, de 11 points pour le méningocoque.

 

Et paradoxalement, elle restaure un peu la confiance chez les Français. Selon une étude internationale publiée dans The Lancet sur la confiance dans le vaccin dans 149 pays entre 2015 et 2019, la France est le pays le plus défiant au monde, aux côtés de la Mongolie et du Japon. Mais entre 2015 et 2019, cette confiance remonte un peu.

 

 

Vaccination contre le Covid : la polarisation de société française

 

Elle s’annonce comme la plus grande campagne de vaccination jamais conduite dans le monde, et elle débute avec un vaccin faisant appel à une technologie nouvelle, l’ARN messager. Les défis sont nombreux : la négociation des contrats avec les laboratoires, la logistique, qui doit permettre une campagne massive et sûre, la pharmacovigilance.

 

Le pharmacologue Bernard Bégaud, préside aujourd’hui EPI-PHARE, le groupement public en épidémiologie des produits de santé, qui associe l’assurance-maladie et l’ANSM. Il n’est pas inquiet sur la qualité de la pharmacovigilance à venir : « Le Système national des données de santé est un outil exceptionnel, l’une des plus grandes bases de données de santé au monde. On va pouvoir suivre deux cohortes de patients comparables : l’une vaccinée, l’autre pas, et les comparer. Cela va bien fonctionner », assure-t-il.

 

Et la France bénéficie d’ores et déjà de l’expérience des Américains et des Britanniques, qui ont déjà vacciné plus de 3 millions de personnes : « Ils ont d’excellents systèmes de pharmacovigilance. Les questionnements sont en train d’être levés. Par rapport à la peur de la population française, c’est une bonne position. Et cela me paraît logique, et civique, de commencer par les personnes âgées, qui sont les plus fragiles. »

 

Le psychosociologue Jocelyn Raude met cependant en garde : « On assiste à une politisation de la question vaccinale : ceux qui sont proches des partis de gouvernement la soutiennent davantage ; ceux qui sont proches des extrêmes, à droite ou à gauche, sont méfiants. C’est devenu un marqueur identitaire. Ce qui est aussi très frappant, en France, c’est de voir le faible taux de confiance envers les institutions médicales et sanitaires. On ne voit pas ça dans d’autres pays. »

 

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

Publié le 10/01/2021

 

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (première partie)

 

Par Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

 

 

Au pays de Pasteur, le vaccin a longtemps été une fierté nationale. Mais la confiance s’est érodée. Les campagnes ratées ont fait le lit des discours anti-vaccins et complotistes. Les éclairages d’une philosophe, d’un sociologue et d’un pharmacologue.

 

 

La France a retrouvé un fragile contrôle de l’épidémie, déjà menacé par le variant anglais plus virulent. Et plus que tout autre pays, elle entre dans la campagne de vaccination dans l’hésitation. « Les politiques sont dans leurs petits souliers », dit l’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel, chercheuse à l’Institut Pasteur et membre du comité technique des vaccinations à la Haute Autorité de santé, dont les recommandations guident les priorités de la campagne vaccinale.

 

« Le principe de précaution peut aller dans un sens, ou un autre : faut-il vacciner vite, ou prendre son temps ? Il n’y a pas de réponse précise, il faut une bonne dose d’humilité, c’est impossible d’être sûr de soi. » C’est ce qu’elle déclarait mi-décembre. Depuis, de nombreuses questions sont levées sur les risques du nouveau vaccin ARNm de BioNTech/Pfizer, et la polémique monte sur la lenteur de la vaccination en France : au 1er janvier, seules 332 personnes étaient vaccinées, contre 168 000 en Allemagne, 2,79 millions aux États-Unis, 1 million en Grande-Bretagne et en Israël.

 

Mais ces derniers jours, le principe de précaution semble basculer de la prudence devant un nouveau vaccin vers l’urgence de vacciner au plus vite pour protéger les plus fragiles et, à moyen terme, arrêter l’épidémie.

 

Le ministre de la santé Olivier Véran, qui assumait de prendre son temps au journal de France 2 le 30 décembre, a changé de pied : il a annoncé le 31 décembre que la campagne allait « prendre de l’ampleur » : dès lundi, la vaccination sera lancée pour les professionnels de santé de plus de cinquante ans ; début février seront ouverts pour les plus de 75 ans des « centres de vaccination ».

 

Cela n’a rien d’évident de s’inoculer un virus inactivé, ou désormais une molécule d’ARN contenant un code génétique, pour se protéger d’une maladie. Les vaccins ont toujours suscité des résistances, dès leur apparition à la fin du XIXsiècle : « C’était le cas dans la plupart des pays, explique le psychosociologue Jocelyn Raude. En Grande-Bretagne, aux États-Unis ou au Brésil, on a vu se former des brigades anti-vaccination, il y a eu des manifestations, des émeutes à Rio de Janeiro. »

 

Mais en France au contraire, il y a eu, pendant un siècle, « un consensus politique et culturel très fort dans l’opinion, qui a duré près d’un siècle », poursuit-il. « La vaccination moderne et la figure de Pasteur étaient des sources de fierté nationale. Les vaccins pouvaient même être considérés un instrument de soft power pour la France. »

 

Dans le monde, l’efficacité des vaccins a très vite emporté l’adhésion de la population : « La vaccination a fait disparaître la poliomyélite en quelques mois, c’était spectaculaire. Cette maladie infectieuse laissait handicapées de nombreuses personnes, qui étaient visibles dans la société. L’effet sur la rougeole a aussi été très net. Mais les personnes qui ont vu les conséquences de ces grandes maladies infectieuses ont aujourd’hui plus de 70 ans. Cette mémoire est en train de disparaître. »

 

Depuis la fin du XXe siècle, les controverses autour des vaccins se multiplient. En France, explique Jocelyn Raude, « elles apparaissent autour des vaccins au cours de la campagne vaccinale contre l’hépatite B ».

 

 

La vaccination contre l’hépatite B a raté sa cible, sous l’influence des laboratoires

 

A partir de 1994, sous l’impulsion du ministre de la santé Philippe Douste-Blazy, la France se lance dans une vaste campagne de vaccination contre ce virus, à l’origine de cirrhoses et de maladies du foie. Elle suit les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui, en 1992, recommande la vaccination universelle contre l’hépatite B, en privilégiant les nourrissons et les adolescents.

 

Si le virus est très présent dans les pays en développement, il l’est beaucoup moins dans les pays riches, la prévalence du virus y est inférieure à 2 %. Pourtant, les autorités françaises ont tenu « des discours alarmistes et mensongers sur la gravité de l’hépatite B en France », se souvient le professeur de pharmacologie bordelais Bernard Bégaud. « Bien sûr, ce virus est à l’origine d’infections hépatiques graves, parfois mortelles. Mais on a entendu que l’hépatite B se transmettait par la salive, que ce virus faisait plus d’un mort en un jour que le Sida en une année. Tout cela était faux. La campagne de communication a été démesurée, financée par les laboratoires. On a même fait appel à des animateurs de Fun Radio qui ont fait le tour de France en camion pour sensibiliser les jeunes. »

 

Bernard Bégaud dirigeait alors la pharmacovigilance au sein de l’Agence du médicament et a vu remonter « 640 signalements de sclérose en plaques. Au départ, on ne comprenait pas pourquoi : la campagne ne devait viser au départ, selon les recommandations de l’OMS, que les enfants et les adolescents. Or la sclérose en plaques se déclare chez les jeunes adultes. Je me suis battu à l’époque pour obtenir le nombre de personnes vaccinées : 33 millions de personnes, 10 millions d’enfants et 23 millions d’adultes ont été vaccinés ! La campagne vaccinale a raté sa cible, aucun pays au monde n’a vacciné autant d’adultes contre l’hépatite B !  C’est à cette époque que les médecins, les professionnels de santé ont commencé à douter ».

 

La France est le seul pays à avoir eu autant de signaux de pharmacovigilance inquiétants, de même qu’une controverse sur cette vaccination. Les autres pays se sont eux contentés de vacciner les enfants, avec beaucoup plus d’efficacité. Alors que la France visait un taux de 80 % d’enfants et d’adolescents vaccinés, seuls 30 % l’ont été à l’issue de la campagne.

 

Le pharmacologue reste, aujourd’hui encore, « troublé par cette histoire ». Il conserve, à rebours de la communauté scientifique, « un doute sur l’imputabilité de ces scléroses en plaques au vaccin contre l’hépatite B. C’était peut-être une coïncidence, les scléroses en plaques se révèlent souvent à l’occasion d’un stimulus immunitaire : un simple virus, mais aussi un vaccin. Mais il y a eu des cas troublants, où les poussées de la maladie survenaient juste après les injections. Les cas signalés à l’époque n’étaient pas plus nombreux que ceux attendus, mais tous les malades ne se sont sans doute pas signalés. Les études statistiques ne permettent pas de trancher, dans un sens ou dans l’autre. Une vaste étude épidémiologique aurait dû être conduite, pour lever le doute ».

 

La controverse est si vive que Bernard Kouchner, qui a succédé en 1997 à Douste-Blazy comme secrétaire d’État à la santé, décide d’interrompre la vaccination en milieu scolaire. Cette décision, ainsi que l’absence d’études approfondies de pharmacovigilance, a alors ancré le doute dans l’esprit des Français, y compris des professionnels de santé.

 

L’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel a travaillé sur les archives du cabinet de Bernard Kouchner : « L’exécutif craint alors un scandale de santé publique. Bernard Kouchner a préféré mettre le holà. La responsabilité de vacciner contre l’hépatite B s’est retrouvée entre les mains des médecins généralistes. Cela a nourri des inquiétudes légitimes de parents, de la suspicion. C’est une forme d’abandon de la santé publique », regrette-t-elle.

 

Mais le doute ne gagne pas tout de suite l’opinion publique : « La première grande étude nationale sur la confiance dans les vaccins en France est lancée en 2000. Jusqu’en 2005, 90 % de la population française est encore très favorable au vaccin. Les doutes autour du vaccin de l’hépatite B n’ont pas encore gagné les autres vaccinations. Le basculement intervient avec la gestion de la grippe A/H1N1 », estime le sociologue Jocelyn Raude.

 

 

A suivre...

 

Publié le 09/01/2021

 

Macron, meilleur allié des anti-vaccins

 

Par Pierre Jacquemain sur www.regards.fr (éditorial du 03 janvier 2021)

 

Nous allons de fiasco en fiasco, et nous voilà désormais dans celui du vaccin. La France est à la traîne. Le mot est faible. Mais ça n’est pas de l’avis du président de la République, irréprochable, selon lui, car la France est le pays qui gère le mieux la crise... toujours selon lui.

 

Emmanuel Macron est en colère : « Ça doit changer vite et fort », a-t-il prévenu lors de ses vœux aux Français. Dans le viseur, son ministre de la Santé, Olivier Véran, comptable des mauvais chiffres de la vaccination contre le virus du Covid. Près de 10 millions de personnes se sont déjà vues administrer une dose du vaccin à travers le monde : 4,5 millions en Chine, un million au Royaume-Uni, 150.000 en Allemagne, 60.000 en Russie, 25.000 au Mexique et… 340 en France. Des chiffres qui font mal. Et qui font peur aussi.

 

Sommes-nous gérés par des incompétents ? Des inconscients ? Des amateurs ? Leur responsabilité est immense. Mais Emmanuel Macron lâche les siens. Tout d’un coup, ça n’est plus de sa faute, c’est les autres. En l’occurrence le ministre de la Santé. Ça n’empêche pas le président Macron d’affirmer droit dans ses bottes un soir de réveillon que, l’air de rien, nous sommes sans doute le pays au monde qui a mieux géré la pandémie.

 

Pourtant, si l’on sondait la population, il n’est pas certain que l’écho d’en bas, celui des Français, soit aussi enthousiaste. Ça n’a échappé à personne – sauf peut-être à ceux d’en haut : qu’il s’agisse des masques – passés de inutiles à un peu utile pour terminer obligatoire dès six ans –, ou encore des tests – dès le 11 mai, jour de déconfinement, Emmanuel Macron avait juré que le gouvernement prévoyait jusqu’à 700.000 tests par semaine dès la fin mai pour ne devenir qu’une presque réalité en octobre (bien que les processus soient restés chaotiques) – et maintenant le vaccin – dont on ne comprend rien de la stratégie –, on ne peut pas dire que la gestion de cette crise ait été réussie.

 

Et à cette phrase satisfaite d’Emmanuel Macron, la communication gouvernementale reste la même, glorifiante : « Nous avons organisé la meilleure rentrée scolaire en Europe » (Jean-Michel Blanquer) ; « Pas un pays au monde n’a fait ce que nous avons fait pour sauver les entreprises » (Bruno Le Maire) ; « Nous sommes le seul pays à avoir autant testé la population » (Olivier Véran). Nous sommes peut-être les champions du monde de la communication mais certainement pas de la gestion de crise.

 

Ceux qui nous dirigent feraient mieux de nous dire pourquoi ça ne marche pas plutôt que nous expliquer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’affaire est trop grave pour jouer les gros bras. Et ne vouloir que paraître. Paraître le meilleur aux yeux du monde, quitte à enrober la réalité. L’affaire est trop grave aussi pour ne pas voir que l’une de nos principales failles depuis le début de l’épidémie, c’est notre démocratie. Elle est plus que fragilisée. Elle est quasi inexistante. Il n’y a plus de débat. Tout se décide dans le plus grand des secrets, entre hommes, dans un conseil de Défense. « Il faut rendre la société co-responsable de la gestion de la pandémie », a déclaré Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale et président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique de l’Université Paris-Saclay. Il ajoute : « Après un an de pandémie, si on n’a pas compris comment gouverner une pandémie, c’est-à-dire en associant la société, en la rendant co-responsable, on échoue par nature. Et là, il y a un échec qui est dramatique […]. Nous avons maintenant besoin d’un débat mature. Il faut prendre des initiatives au niveau du Parlement, des différentes instances représentatives pour qu’il y ait du débat. Nous avons besoin de parole, besoin d’échanger, sur ce qui est essentiel par exemple. Nous avons aussi besoin, et c’est fondamental, d’admettre ce que va être la société du risque à laquelle nous allons être confrontés dans les années qui viennent. Et il n’y a pas que le risque d’une pandémie : le risque nucléaire, bactériologique, chimique, terroriste existe aussi. Donc il faut intégrer une culture de l’exposition à des risques, et discuter dans ce cadre de ce que l’on accepte et ce que l’on n’accepte pas, ce qui est proportionné, ce qui n’est l’est pas ».

 

Comme nous l’écrivions avec Catherine Tricot dans l’introduction de Dessine-moi un Pangolin : « Avons-nous les pastilles d’iodes en nombre suffisant si un accident nucléaire arrivait ? Avons-nous les stocks alimentaires pour faire face à des phénomènes extrêmes ? Disposons-nous des vaccins en quantité contre la variole ? Cette crise insinue une inquiétude redoutable ». Nous avons-là matière à nous inquiéter. Des questions aussi nécessaires que légitimes quand on s’aperçoit que dans le contexte sanitaire du Covid et alors que la grippe menace, nous n’avons pas les vaccins nécessaires contre la grippe, certains pharmaciens allant jusqu’à parler de pénurie. Nous allons de fiasco en fiasco. Et de l’incompréhension collective nous sommes passés à une défiance généralisée à la fois du politique – qui n’est pas nouvelle mais qui s’aggrave – et du monde scientifique.

 

Pourquoi sommes-nous l’un des pays les plus réticents face au vaccin ? Pourquoi, qui, comment a-t-on décidé de la stratégie de la vaccination ? D’où vient cette idée extravagante - et qui n’a pas manqué d’être largement moquée - de tirer 35 citoyens au sort pour se prononcer sur la stratégie vaccinale ? Quelle légitimité ? Quelle compétence ? Pourquoi 35 ? Y a-t-il eu consentement des soignants et des personnes âgées, vaccinés dans les Ehpad ? Pourquoi ne pas avoir ouvert l’accès au vaccin aux volontaires ? Longtemps, on nous a expliqué que la réussite de la Chine dans la sortie de la crise sanitaire était liée à l’autoritarisme du pouvoir central sur sa population. Rien n’est moins sûr – et pour en parler, Jean-Louis Rocca, sociologue, spécialiste de la Chine, sera ce lundi 4 janvier l’invité de #LaMidinale, dès 12h30. Une chose est sûre, c’est que l’autoritarisme de bureau, celui qu’exerce Emmanuel Macron depuis le Palais de l’Élysée, nous conduit tout droit dans le mur. Et donne aux anti-vaccins, de quoi se frotter les mains.

 

Publié le 05/01/2021

 

 

Après un an, les gauches espagnoles font le bilan d’une cohabitation chahutée

 

 

Par Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

 

 

Malgré la pandémie, les socialistes et leurs alliés d’Unidas Podemos, au pouvoir depuis un an, ont appliqué une partie de leur programme social et négocié un budget 2021 en nette hausse. Mais l’équilibre reste fragile, et les errements de la monarchie pourraient tendre la coalition.

 

Le gouvernement espagnol, investi il y a presque un an, le 13 janvier 2020, constitue une exception, à bien des égards. Dans l’histoire récente du pays d’abord, puisqu’il s’agit de la première expérience de coalition tentée depuis le retour de la démocratie au début des années 1980, après des décennies marquées par une alternance binaire entre conservateurs (PP) et socialistes (PSOE). À l’échelle européenne aussi, parce que c’est l’un des rares exécutifs, avec le Portugal voisin, marqués à gauche, sur un continent où les droites dominent et les extrêmes droites prolifèrent.

 

Quel premier bilan dresser de cette cohabitation entre le PSOE socialiste et la coalition Unidas Podemos, emmenée par Pedro Sánchez ? Le surgissement de la pandémie a bien sûr bousculé tous les plans, l’Espagne étant l’un des pays les plus touchés d’Europe. Mais ceux qui pronostiquaient un effondrement rapide de ce gouvernement minoritaire au Congrès des députés (il lui manque 20 sièges pour la majorité absolue) ont eu tort. Sánchez a assuré, lors d’une conférence de presse le 29 décembre, que l’exécutif avait réalisé 23 % du programme de la coalition présenté en janvier, et au moins enclenché le chantier de 90 % des promesses de départ.

 

La coalition n’a perdu que trois votes, à ce stade, au Congrès. Et à deux reprises, elle a prouvé sa – relative – solidité : elle a d’abord écarté, en octobre, une motion de censure déclenchée par le parti d’extrême droite Vox, qui n’a réuni que 52 voix (sur un total de 350 élus). Des cinq motions de censure déclenchées depuis les années de la Transition, c’est celle qui a obtenu le score le plus modeste.

 

Surtout, le gouvernement PSOE-Unidas Podemos est parvenu le 3 décembre à faire adopter un budget pour l’an prochain par une majorité bien plus large que celle qui l’avait soutenu, 11 mois plus tôt, pour l’investiture : 188 voix sur 350, grâce au soutien de la plupart des partis régionalistes ou indépendantistes (basques, catalans, etc.). Ce budget est en hausse de 10 % par rapport à 2019, pour soutenir la santé, la recherche et le social. En plus de l’enveloppe du plan de relance de l’UE, cet effort se trouve financé par des hausses d’impôts sur les revenus, le patrimoine et les sociétés, pour les tranches les plus hautes (mais dans des proportions inférieures à ce qui avait été prévu dans l’accord de gouvernement du 30 décembre 2019).

 

C’est à souligner : le gouvernement a obtenu le soutien des indépendantistes d’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) sur ce texte, en reprenant l’une de leurs revendications phares : une harmonisation des fiscalités régionales (sur le patrimoine et les successions), ce qui va obliger la région de Madrid (tenue par la droite du PP) à relever ses taux, mettant un terme à ce qu’ERC nomme un « paradis fiscal construit par la droite madrilène » au sein de l’Espagne.

 

Des batailles internes parfois épiques, entre PSOE et Unidas Podemos, ont rythmé l’année écoulée. Certains observateurs y ont vu la preuve d’un gouvernement fragile, sur le point de tomber, d’autant que Pedro Sánchez a tenté un rapprochement l’été dernier avec Ciudadanos (libéraux), relançant les spéculations sur une majorité alternative qui ferait l’impasse sur Podemos. D’autres, moins impressionnés, rappellent que ces désaccords font partie du jeu, pour n’importe quelle coalition. À la tête de Podemos, Pablo Iglesias, par ailleurs l’un des trois vice-présidents de l’exécutif, a plaidé mi-décembre pour « normaliser » ces « tensions », qu’il juge saines, parce qu’elles permettent souvent, d’après lui, d’en revenir à l’application stricte du programme de la coalition.

 

Le gouvernement a augmenté en début d’année le salaire minimum de 50 euros (à 950 euros) et relevé les barèmes pour les aides sociales et les retraites. Mais le PSOE bloquait ces jours-ci la perspective d’une nouvelle hausse, dès 2021, sur fond d’affrontement entre Yolanda Díaz, la ministre du travail (alliée de Podemos et très populaire), et la vice-présidente Nadia Calviño, aux affaires économiques (aile « réaliste » du PSOE, qui insiste sur la nouvelle équation budgétaire provoquée par la pandémie). Sous la pression d’Unidas Podemos, l’exécutif a adopté en septembre un « revenu minimum vital », une aide censée profiter aux 850 000 ménages les plus pauvres du pays – mais qui s’avère, à ce stade, très peu distribuée.

 

À la demande de Podemos et d’autres partis régionalistes de gauche, le gouvernement a fini par adopter un décret empêchant les expulsions durant la période de l’état d’alarme sanitaire, tout comme les interruptions dans l’approvisionnement en lumière, eau et gaz, pour les ménages les plus précaires. PSOE et Podemos se sont divisés en septembre, lors du vote sur la régularisation massive des travailleurs en situation irrégulière, à l’aune de la pandémie (le texte a été rejeté, à cause de l’opposition du PSOE). L’Espagne est aussi devenue, le 18 décembre, le sixième pays du monde à autoriser l’euthanasie, lors d’un vote assez large au Congrès (opposition uniquement du PP et de Vox, soit 138 voix contre et 198 pour).

 

Sur le front des droits des femmes, l’examen du texte le plus emblématique du mandat en la matière, que la ministre Irene Montero a présenté à Mediapart en novembre, n’a toujours pas commencé au Congrès des députés. Quant à la loi sur les droits des personnes transgenres, elle semble, au mieux, retardée, en raison de vifs désaccords entre Unidas Podemos – qui la soutient ardemment – et certaines ministres PSOE, qui ne veulent pas en entendre parler (opposées à « l’autodétermination sexuelle »).

 

Impossible de dire à ce stade quelle sera l’issue de la bataille en cours sur la réforme de la justice, alors que la proposition du PSOE et Podemos est accusée de tous les côtés, et notamment depuis Bruxelles, de politiser encore plus l’institution judiciaire. Symbole des errements de la gestion du Parti populaire (PP), la « loi de protection de la sécurité citoyenne » entrée en vigueur en 2015, surnommée la loi bâillon par ses adversaires, et qui encadre notamment les relations entre manifestants et forces de l’ordre, n’a pas encore été abandonnée ni réformée, contrairement aux promesses répétées des deux formations au pouvoir.

 

« Qu’il y ait des désaccords ? Bien sûr. Parce que ce sont les patrons, les industries de l’énergie, les maisons mères des salles de jeu et Bruxelles qui appellent au téléphone [la vice-présidente socialiste] Nadia Calviño. Nous, ce sont les retraités, les expulsés, les marées blanche et verte [le nom des mouvements anti-austérité dans les secteurs de la santé et de l’éducation – ndlr] qui nous appellent », juge, dans un entretien récent à El Diario, Juan Carlos Monedero, l’un des cofondateurs de Podemos, et proche de Pablo Iglesias, un temps éclipsé à cause d’accusations de fraude fiscale.

 

 La ministre socialiste du budget María Jesús Montero, elle, met en garde contre un effet de loupe, dans un entretien récent à El País : « Les conseils des ministres sont bien plus pacifiques que l’apparence que certains en donnent, qui laissent penser que l’on n’est d’accord sur rien. Pas du tout… » Le spectacle des divisions sert l’opposition, du PP comme de Vox, deux formations engagées dans une surenchère et multipliant les attaques délétères contre un gouvernement vendu aux « Vénézuéliens ».

 

Si beaucoup des compromis obtenus au fil de l’année penchaient plutôt du côté de la ligne de Podemos, l’année 2021 pourrait s’annoncer plus difficile pour le mouvement d’Iglesias. Au-delà des élections en Catalogne le 14 février, où les résultats des deux partenaires de la coalition seront bien sûr scrutés de près, deux dossiers sont explosifs. D’abord, le projet défendu par le ministre socialiste de la sécurité sociale, qui vise à augmenter le nombre d’années prises en compte pour le calcul de la retraite – une réforme inattendue, qui ne figure pas dans le projet de coalition et pourrait braquer Unidas Podemos.

 

Mais c’est surtout l’avenir de la monarchie qui divise profondément les deux bords. Alors que l’ancien roi Juan Carlos a quitté l’Espagne en août, pour éviter la justice de son pays, et reste accusé de plusieurs fraudes fiscales de grande ampleur, le PSOE vient d’annoncer un projet de loi qui entend rénover le fonctionnement de l’institution, avec le soutien d’ores et déjà affiché du PP. La coalition Unidas Podemos, elle, se définit comme républicaine et n’a cessé de critiquer l’attitude de Juan Carlos. Pablo Iglesias a déjà prévenu qu’il ne voterait pas un texte destiné à renforcer la couronne.

 

Publié le 02/01/2021

 

La génération de l’inquiétude

 

Par Agathe Mélinand sur www.monde-diplomatique.fr

 

 

Il y a un siècle, au sortir de la Grande Guerre, de jeunes écrivains américains qui cherchent le sens à donner à leur vie, à leur travail, forment une bande informelle, alcoolisée et inventive, entre Paris et New York.

 

« L'enfer, nom de Dieu, est un sacré stimulant (1). »

 

Mil neuf cent vingt et un. Ouverte deux ans auparavant, la conférence de la paix a redessiné l’Europe ; Paris semble la capitale artistique du monde. La Grande Guerre a massacré dix millions de soldats, la grippe espagnole fait cinquante millions de victimes. « Plus jamais ça ! » La vie humaine ne valait plus grand-chose, les vieilles valeurs s’étaient écroulées. Les Américains entraient sur la scène internationale, la révolution d’Octobre ouvrait un horizon nouveau et annonçait la polarisation des antagonismes. L’horreur des tranchées accouchait paradoxalement d’une explosion de fête et de créativité.

 

Dans la France du surréalisme et de dada, le neurasthénique président Paul Deschanel venait de démissionner, le premier congrès du Parti communiste se réunissait (2). Dans l’Amérique de la Prohibition, le président Warren G. Harding se noyait dans les scandales ; sur fond de grèves et d’attentats, un tribunal du Massachusetts condamnait à mort les anarchistes Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti ; une voiture piégée faisait sauter les bureaux de la banque JP Morgan à Wall Street — quarante morts, des centaines de blessés.

 

De jeunes écrivains américains, oscillant entre l’Europe et le pays natal, entre New York et Paris, interrogeaient : « Que ferons-nous demain ? Que ferons-nous jamais (3)  » ? C’est la question que posent ces années 1920. Comment répondre ? Nihilisme joyeux, esprit nouveau, luttes, communisme, alcool et délires, suicide, éclats de rire ? Engagement du propos, formes nouvelles ?

 

À New York, à Paris, les « enfants du jazz », comme les appellera Francis Scott Fitzgerald, se trémoussaient sur Duke Ellington ou Cole Porter en se soûlant superlativement. Entassés dans les « speakeasies » (bars clandestins) ou sur les terrasses du Sélect et de la Closerie, ils faisaient la légende des Années folles à Paris, si loin, si près des Roaring Twenties (les années « rugissantes ») d’outre-Atlantique. À Montparnasse, « les vrais artistes s’habillaient à l’américaine », comme l’avait dit Guillaume Apollinaire ; à Antibes, les milliardaires en dollars faisaient glisser sur leurs peaux bronzées des colliers de perles infinis. Ne parlez plus de guerre, de misère ; regardez plutôt ce taxi qui passe sur Broadway : Fitzgerald fait des claquettes sur le toit et sa femme Zelda chevauche le capot…

 

Ernest Hemingway a 22 ans. Correspondant du Toronto Star, il vit la vie de Paris, qui est « une fête ». Promenades, écriture, cuites, il emprunte des livres à Sylvia Beach, une Américaine qui a fondé la librairie Shakespeare and Company et va éditer Ulysse, de James Joyce. Il rend visite à Gertrude Stein, une autre Américaine, poétesse influente, collectionneuse d’art et homosexuelle affichée, qui, assise sous son portrait signé Pablo Picasso, reçoit tous les samedis. Autrefois, Georges Braque, Henri Matisse, les cubistes, puis, au début des années 1920, des écrivains américains. Une avant-garde à qui Stein va donner un nom : « Vous êtes tous une génération perdue (4).  »

 

Hemingway fera de cette phrase, en 1926, l’épigraphe de son premier roman Le soleil se lève aussi ; l’expression aura un succès considérable. Elle désigne tous ces exilés volontaires, ces inconfortables cherchant un sens à leur histoire, de Thomas Stearns Eliot, le poète missourien se choisissant anglais, aux familiers de Stein, Ezra Pound, le novateur lyrique vomissant l’Amérique, John Dos Passos, qui vient de publier son premier roman, Fitzgerald et Zelda, accompagnés de Dorothy Parker, « The Wit » (« l’esprit »), qui, par ses œuvres vitriolées, par sa vie — déprime et mondanités , sera l’une des grandes incarnations de la lost generation.

 

La voilà. Toujours chapeautée, les cheveux jamais lavés, c’est en tapant à deux doigts sur ses machines à écrire que Parker entre en littérature. De Vogue à Vanity Fair, du New Yorker à Life, en recueils ou réunis dans The Portable Dorothy Parker (The Viking Press), ses poèmes, ses nouvelles, ses critiques dessinent un univers aigu et romanesque, vache et généreux, atroce, marrant. Elle collabore d’abord à Vanity Fair, qui publie ses Hymnes à la haine (5). Elle y invente la critique théâtrale introspective — « Si vous ne tricotez pas, apportez un livre. » Elle est très amie avec le jeune Fitzgerald, 24 ans, dont le premier roman, L’Envers du paradis, connaît un grand succès.

 

En 1920, Alexander Woollcott, le critique dramatique du New York Times, réunit des amis à l’hôtel Algonquin, à Broadway. Parker est invitée. Souvenirs de guerre, perspectives de carrière, cocktails, médisances… Pendant dix ans, la « table ronde de l’Algonquin » réunira les chevaliers caustiques et provocants d’une époque sous tension. Discutant matérialisme, capitalisme, racisme, la « table ronde », vite connue comme le « cercle vicieux », excite la littérature, le théâtre, le journalisme américains. Parker, la plus intelligente des muses — elle déteste ce mot —, y scintille. L’actrice Louise Brooks viendra à l’Algonquin, et Harpo Marx, et Fitzgerald, et, plus tard, Hemingway…

 

« Make it new (6) ! » (« Faites du neuf ! »). En 1922, Eliot publie à Londres The Waste Land, dédié à Pound, son soutien, correcteur et ami. Il faut lire La Terre vaine, la « terre dévastée », cette révolution poétique, cette peinture cubiste de langues, d’époques, de citations, le tableau d’une Europe à bout : « Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière. »

 

Dos Passos descend la 5e Avenue ; il vient de publier Trois Soldats. C’est la guerre crue au quotidien. Constat brutal, succès. En 1922, il déjeune avec les Fitzgerald au Plaza, où « les fleurs ressemblant à des billets de 10 dollars or (7)  » laissent le jeune écrivain aux idées communistes assez froid. Quelques cocktails, promenade dans la torpédo rouge. « Dos » et Zelda montent sur une grande roue, Scott finit le whisky. « Dos » dira : « Il émanait d’eux une atmosphère d’innocence dorée et ils étaient beaux à en désespérer. »

 

Il faut imaginer les Fitzgerald à Long Island. Orgies, manoirs et inspiration. Les fêtes insensées du richissime Herbert Bayard Swope, éditeur et journaliste, réunissent le tout-Hollywood et Broadway, et ceux qui comptent. Parker a sa chambre. Elle vient de publier sa première nouvelle, s’est un peu suicidée, fréquente les riches qu’elle déteste, découvre le whisky — « Allez, finis le tien qu’on en prenne un autre (8). » Scott, lui, englué de gin et de mondanités, écrit trois chapitres en deux ans…

 

Hemingway aussi vient de publier ses premières nouvelles. Il boit au Dingo Bar, en 1925, à Paris, quand le célèbre Fitzgerald passe la porte. La scène est connue. On sait que Le soleil se lève aussi, tableau d’un après-guerre émasculé, doit beaucoup à l’auteur de Gatsby. Corrections, suggestions. On sait qu’ils deviendront amis, iront chez Stein, à la Closerie et, sans bruit, se brouilleront. Curieuse et triste relation — admiration fascinée et semi-mépris jaloux sur fond de rivalité littéraire et d’alcool. William Faulkner résumera : « Ils ne se ressemblaient pas, ils occupaient seulement le même emplacement (9).  » Oui, ils étaient au même endroit.

 

Parker, elle, est surexcitée quand Hemingway vient à l’Algonquin, en 1926. « Sa prose dénudée jusqu’à l’os », comme elle dit, l’a bluffée. Elle a publié en un an dix poèmes et nouvelles dans le New Yorker. Les sujets ? Des ruptures, les fâcheux mondains, l’alcool, la pluie, sa vraie vie, le vide… et ce style au cordeau. Hemingway lui racontera sa guerre, son Espagne, son Paris. Elle s’embarquera sur un transatlantique avec son platonique héros.

 

Paris ! Tous les audacieux expatriés, comme elle dit, sont là. Elle vit au Lutetia, va chez Stein, admire le silencieux Joyce, de loin… Elle établit le premier recueil de ses poèmes, Enough Rope (« Assez de corde »), qui, quelques mois plus tard, fera l’événement. Les Fitzgerald lui présentent Sara et Gerald Murphy, un « couple en or » dont les fêtes réunissent le Paris des arts et de l’argent. Parker descend chez eux, sur la Riviera. Fitzgerald décrira dans Tendre est la nuit « les gens chics et célèbres, les flots de jazz qui ressemblent à des sanglots ». Il y a Dos Passos qui s’échoue en bateau, Hemingway, avec femme et maîtresse, Scott qui jette des tomates sur les duchesses… C’est comme un été de fin de rêve. Les Murphy seront les Dick et Nicole de Tendre est la nuit.

 

Le 24 octobre 1929, la Bourse s’écroule. Fin des Années folles. La Grande Dépression et ses millions de chômeurs trouveront peu d’écho dans les livres du groupe. Ce n’est pas leur société. Hemingway écrit sa guerre d’Espagne et ses corridas, Fitzgerald, cent nouvelles alimentaires, Eliot médite ses mystiques Quatre Quatuors. Seul Dos Passos, avec sa trilogie USA (1938), écrit politiquement son pays, invention formelle et inscription dans les combats du temps. Après l’assassinat en Espagne d’un de ses amis par les staliniens que soutient Hemingway, il se fâche définitivement avec ce dernier. On regrette de retrouver le rouge Dos Passos ultraréactionnaire et soutenant Joseph McCarthy pendant la guerre froide.

 

Autre choix politique. Pound, cherchant une « nouvelle civilisation », élaborant l’œuvre de sa vie, ses Cantos, soutiendra activement tous les fascismes et l’antisémitisme. Il sera interné pour maladie mentale aux États-Unis. À la fin, à Venise, il ne parlera plus.

 

Et Fitzgerald ? Il ira aussi mal que possible, mettra neuf ans à écrire son sublime Tendre est la nuit (1934). Puis, scénariste, il se laissera torturer par Hollywood et, à 44 ans, sera enfin lâché par son cœur. Plus personne ne savait qui il était.

 

Hemingway deviendra une icône. Il recevra le prix Nobel de littérature en 1954, après Le Vieil Homme et la mer. Sept ans plus tard, il se suicidera d’un coup de fusil.

 

La génération perdue disparaît sans même avoir pris le temps de créer un mouvement. Le moment les avait rassemblés, la politique, les mondanités… et leur regard désenchanté.

 

Parker ? Elle survivra. Les années 1930 la verront critique littéraire au New Yorker, elle publiera sa formidable nouvelle La Grande Blonde et n’écrira jamais de roman. Elle épousera deux fois le même homme, perdra luxueusement dix ans de sa vie à Hollywood, n’étant réellement créditée que pour deux films — La Vipère, de William Wyler, et Une étoile est née, de George Cukor. Autrefois manifestante à Boston contre la condamnation de Sacco et Vanzetti, elle adhérera au Parti communiste à Hollywood et à la Ligue antinazie. Elle boira comme ce n’est pas croyable, parfois avec Tennessee Williams, sera une irrégulière critique littéraire au magazine pour hommes Esquire, ratera la Beat Generation, tiendra une chaire de littérature en Californie, sera veuve, fauchée comme les blés, finira sa vie dans une chambre d’hôtel, bigleuse avec whisky. Et, en 1967, à 73 ans, après une dernière soirée sur la très chic Park Avenue, mourra devant sa télévision, son caniche noir sur les genoux.

 

Elle léguera tous ses droits à Martin Luther King.

 

 

(1) John Dos Passos, Trois Soldats, Le Castor astral, Bègles, 2018 (1re éd. : 1948).

(2) Lire Julian Mischi, « Il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire », Le Monde diplomatique, décembre 2020.

(3) Thomas Stearns Eliot, La Terre vaine et autres poèmes, Points, Paris, 2014 (1re éd. : 1922).

(4) Ernest Hemingway, Paris est une fête, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2012 (1re éd. : 1964).

(5) Dorothy Parker, Hymnes à la haine, Phébus, Paris, 2010 (1re éd. : 1967).

(6) Slogan moderniste d’Ezra Pound, 1928.

(7) John Dos Passos, La Belle Vie, Gallimard, coll. « L’étrangère », 2002 (1re éd. : 1966). La citation suivante est extraite du même livre.

(8) Dorothy Parker, Mauvaise journée, demain, 10/18, Paris, 2000 (1re éd. : 1928).

(9) William Faulkner, Le Domaine, Gallimard, coll. « Folio », 2004 (1re éd. : 1959).

 

 Publié le 31/12/2020

Historique. La « marée verte » a gagné, l’IVG est légalisée en Argentine

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

[MAJ 30 décembre. 8h47] Le Congrès argentin a adopté le 30 décembre la loi légalisant l'avortement, après un vote des sénateurs en faveur du texte, après plus de douze heures de débat, a annoncé la présidente du Sénat Cristina Kirchner.

Déjà approuvé par les députés le 11 décembre, le texte, a été adopté avec 38 voix pour, 29 contre et une abstention, tandis que des milliers de partisans du "oui" ont manifesté leur joie devant le Sénat à l'issue du vote.

Les mêmes protagonistes semblent rejouer, à deux ans d’intervalle, la même scène. Le souverain pontife lui-même répète, à l’intention de sa terre natale, ses violents propos de 2018 : avorter, ce serait comme « engager un tueur à gages pour résoudre un problème ». En ­Argentine, après trois mois de houleux débats, un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse avait déjà été approuvé, le 13 juin 2018, par la Chambre des députés. Mais le Sénat l’avait finalement rejeté deux mois plus tard, par quelques voix seulement.

Remis sur le métier dès son élection par le président Alberto Fernandez, le projet de loi, modifié à la marge, a été adopté par les députés, le 11 décembre. Les sénateurs en entament l’examen en séance plénière ce mardi. Mais l’épilogue, cette fois, pourrait être tout autre : le contexte politique a radicalement changé, avec le soutien clair de l’exécutif et le poids d’un mouvement féministe qui s’est élargi, ancré, jusqu’à faire voler en éclats les tabous et bousculer les conservatismes d’une société toujours sous influence de l’Église catholique. Après les immenses « marées vertes » de l’an dernier et du début de l’année, la mobilisation ne s’est jamais relâchée, même en temps de pandémie. Créatives, joyeuses et plus déterminées que jamais, les féministes ont multiplié, ces derniers jours, les rassemblements locaux, les conférences à distance, les fresques murales. Elles font circuler des chansons, des mots d’ordre et des argumentaires, mettent en scène les messages de solidarité venus de toute l’Amérique latine et du monde entier, font entendre partout la parole de plusieurs générations de femmes décidées à conquérir le droit pour toutes à disposer de leur corps.

« Le 29, nous devons être dans la rue, nous devons continuer à lutter, lançait la semaine dernière Nora Cortiñas, une figure des Mères de la place de Mai. Avec cette loi, nous allons sauver les vies de femmes pauvres qui n’ont pas la possibilité d’être assistées comme il faut, et qui mettent leur vie en danger. » Une façon de retourner contre les opposants à la loi leur argument du « droit à la vie » : plus de 400 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine et leurs complications entraînent une cinquantaine de décès chaque année, sans parler des séquelles qui mutilent les corps, parfois jusqu’au handicap. Depuis la chute de la dictature, en 1983, au moins 3 200 femmes sont ainsi mortes des conséquences d’un avortement clandestin, une lourde « dette de la démocratie » envers les femmes, estiment les féministes. « C’est un projet de loi pour la vie des femmes, plaide le ministre de la Santé, Gines Gonzalez García. Les femmes qui n’ont pas accès à l’IVG recourent à des moyens extrêmes, cela cause la mort. La sanction ne sert qu’à stigmatiser les femmes. »

Des statistiques terrifiantes de vies brisées

Bien sûr, les plus exposées au danger sont les femmes des classes populaires, qui avortent dans les conditions les plus précaires ; les moins déshéritées se tournent, elles, vers des cliniques privées offrant une prise en charge médicale. D’un monde social à l’autre, la criminalisation de l’IVG a encouragé le développement, sur le dos des femmes, d’un très lucratif marché parallèle.

Tourmentés par le grave problème de santé publique créé par une législation rétrograde, vieille d’un siècle, qui fait peser sur eux un lourd climat de suspicion, de nombreux médecins se sont joints à la mobilisation en cours. « Nous devons respecter les décisions des femmes car elles sont fondées sur des raisons fortes. L’avortement ne se fait pas à la légère, insiste Daniel Teppaz, gynécologue et coordinateur du Réseau pour la santé sexuelle et reproductive. Des milliers de professionnels de santé exigent une loi qui accompagne les femmes enceintes et qui nous protège. » Gynécologue et obstétricienne, Yolanda Bertazzo assume elle aussi publiquement son « engagement à défendre les droits en pariant sur le bien-être des personnes » : « L’interruption de grossesse est une pratique ancestrale. Cela s’est produit, cela arrive et cela arrivera. Nous demandons le droit de décider dans le cadre de la loi. »

De la rue aux bancs du Sénat, le débat est vif, dense, souvent tendu. Le contraste est saisissant entre les arguments affûtés des féministes, leur stratégie d’éducation populaire et les sermons, les anathèmes et les mensonges des détracteurs de la loi, qui comparent l’avortement au génocide perpétré par les nazis ou prétendent que l’IVG sera autorisée jusqu’à huit mois de grossesse – 14 semaines, en réalité. À la fin du mois de novembre, la conférence épiscopale argentine, toujours prompte à s’immiscer dans les affaires politiques, appelait encore à des manifestations « pour demander la protection de la vie humaine ». Les évêques argentins s’étaient férocement opposés, en 1987, à la loi légalisant le divorce ; ils avaient déclaré la guerre, en 2010, à celle qui reconnaissait le mariage homosexuel. Ils sonnent aujourd’hui le tocsin contre la légalisation de l’IVG. Le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, l’ex-archevêque de La Plata Hector Aguer, l’une des figures les plus réactionnaires et les plus vindicatives de l’Église argentine, appelait ainsi à « résister à cette nouvelle tentative avortiste (sic) de l’État, qui, si elle était menée à bien, entraînerait les pires malheurs pour la société argentine ».

Les pires malheurs, pourtant, se lisent plutôt dans les terrifiantes statistiques mises au jour par le débat en cours. La criminalisation de l’IVG rend impossibles des vies parfois déjà brisées : 2 350 filles et adolescentes entre 10 et 14 ans ont eu un enfant en 2018, soit en moyenne 6 par jour. Plus de 80 % d’entre elles ont été victimes de viols dans leur contexte intrafamilial… La loi autorise bien, jusque-là, l’IVG en cas de viol ou de danger pour la santé des femmes, mais la peur des médecins, la pression sociale et le manque d’infrastructures de santé adaptées laissent dans le désarroi des milliers de femmes, de filles et d’adolescentes. « Nous débattons du droit à la vie. Et je ne peux pas m’arrêter de penser à ces filles forcées d’être mères, à la manière dont une fille violée est encore victimisée par l’État lui-même, qui l’empêche d’interrompre sa grossesse », s’émeut la sénatrice Maria de los Angeles Sacnun.

La fin du contrôle patriarcal sur les corps : un enjeu démocratique

Pour de nombreuses Argentines, la légalisation de l’IVG est une question de vie ou de mort, d’intégrité physique, de santé mentale. Mais dans le débat en cours, elle s’est aussi imposée comme un enjeu démocratique crucial. « Le contrôle patriarcal sur nos corps existe depuis l’Inquisition. Que l’avortement soit légal n’est pas seulement une dette démocratique. C’est la conquête de l’autonomie, pour disposer librement de nos corps », résume l’avocate Melisa Garcia. « La stratégie de criminalisation est incompatible avec la volonté des femmes. Le droit pénal ne peut pas criminaliser le droit de décider de son propre corps. Avec une telle politique, l’État persécute les femmes », fait aussi valoir Paula Livachky, directrice du Centre d’études légales et sociales.

Au Sénat, le vote final sera sans nul doute serré. Mais quelle que soit l’issue de ce processus parlementaire, un mouvement historique, irrépressible et irréversible a pris corps en Argentine, avec une puissante résonance dans toute l’Amérique latine. Dans un communiqué publié samedi, la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, qui rassemble plus de 700 organisations politiques, sociales, féministes, féminines, LGBTQ+, syndicales et étudiantes, se réjouit de « la pratique démocratique, collective, plurielle » née de cette lutte : « Ce 29 décembre, nous avons l’opportunité en tant que société de progresser vers l’élargissement des droits. Nous avons besoin de cette loi pour résoudre un problème de santé publique, de justice sociale et de droits humains. » Dans le même esprit, la ministre des Droits des femmes, Eli Gomez Alcorta, résumait, à la veille de cette échéance parlementaire, le sentiment qui règne en Argentine : « Nous sommes confrontés à l’opportunité de faire l’Histoire. »

« si l’Argentine avance, nous avancerons toutes »

Toute la semaine dernière, avec la campagne « Le monde regarde l’Argentine », les messages ont afflué du monde entier pour soutenir la lutte pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des féministes ont exprimé leur appui aux Argentines depuis Paris, New York, Lisbonne, Bruxelles, Madrid… En Amérique latine, tous les yeux sont rivés sur Buenos Aires. « Si l’Argentine avance, nous avancerons toutes », résume l’Équatorienne Zoila Menendez Vélez. Pour Veronica Avila, militante engagée pour le droit à l’IVG au Chili, « c’est une question de droits humains, d’autonomie de nos corps, de droit à décider ». « Merci pour votre force, merci pour votre lutte pour que l’avortement soit libre, légal, sûr et gratuit partout, dit encore Adriana Guzman, du réseau féministe communautaire bolivien. Nous accompagnons cette lutte avec émotion et reconnaissance. »

 Publiéle 30/12/2020

Un maire rocardien pour Marseille : Combinaison prévue !


de : joclaude (site bellaciao.org)
 

Source : blog "Histoire et Société" - Benoît Payan, un nouveau maire rocardien pour Marseille DANIELLE BLEITRACH21 DÉCEMBRE 2020SI ON VOUS LE DIT

l’hebdomadaire Challenge se félicite des orientations du nouveau maire et cite le rapport de l’institut Montaigne dont nous vous avions parlé ici la semaine dernière (1). La comédie de la société civile, du printemps marseillais est terminée : bon appétit messieurs, la République en marche n’est pas loin et l’entente avec la métropole sur de telles bases sera facilitée. Apparatchick du PS, proche comme Samia Ghali de Guerini… Sans parler de Collomb, Ségolène… L’affaire était prévue de longue date et on se demande qui savait comment tout cela finirait ? (note de danielle Bleitrach) Anna Rousseau Il y a 3 heures© CHRISTOPHE SIMON / AFP Le socialiste Benoît Payan, élu maire de Marseille

Après une élection interminable, démarrée le 15 mars et terminée aujourd’hui ce 21 décembre, Marseille a un nouveau maire : le socialiste Benoît Payan, 42 ans. Dans son premier discours, il confirme sa position rocardienne favorables aux entreprises. Le discours du nouveau maire, Benoît Payan, élu à l’unanimité des suffrages exprimés ce lundi matin 21 décembre, a bien failli être ennuyeux comme la pluie qui tombe sporadiquement sur Marseille aujourd’hui. De prime abord, les poncifs : la peste (vaincue par “l’union d’un armateur, des galériens et des forçats”), la ville “à l’identité si forte qu’elle n’a eu de cesse d’être méprisée par le pouvoir central, jusqu’à voir ses canons tournés vers la ville, jusqu’à perdre son nom”, la Libération par les “résistants, les tirailleurs, les tabors, les goumiers, soldats des armées d’Afrique”. Un peu de rappeur Jul, l’Albert-Londres Philippe Pujol, le sculpteur César et le footballeur Zinédine Zidane, ne manquaient que Gaston Deferre, Fernandel et Pagnol.

Un discours pro-business inhabituel Mais une petite musique s’est fait entendre, pour la première fois depuis des années : une prise en compte des entreprises, du secteur privé et l’évocation de la valeur travail. Jean-Claude Gaudin ne cachait pas sa préférence pour une ville d’administrateurs publics plutôt que d’entrepreneurs, Michèle Rubirola n’a même jamais abordé le sujet. Or, dans ses vœux pour la ville, qui était aussi une déclaration d’intention, le nouveau maire a confirmé sa position très rocardienne, déjà affirmée à de multiples reprises, où l’entreprise n’est pas niée ni méprisée, mais dont la présence est jugée indispensable : “Nous deviendrons cette ville phare, capitale, celle qui attire des médecins et des entrepreneurs, des chercheurs et des étudiants, des salariés et des artistes. Nous le ferons en répondant aux grands enjeux de demain.” Les créateurs d’entreprises sont clairement loués : “Ici, il n’y a pas ceux qui réussissent, et ceux qui ne sont rien. Ici, la réussite, c’est aussi d’ouvrir un restaurant ou une boutique, de monter son entreprise, de devenir artisan, fonctionnaire, de voir grandir ses petits ou de s’engager pour les autres”.

Le mot “attractivité” a lui aussi fait son apparition à l’Hôtel de ville, en écho avec le rapport de l’Institut Montaigne publié il y a quelques semaines : “Les grandes métropoles du monde l’ont compris, aujourd’hui, ce qui fait venir des entreprises, ce qui crée de l’emploi et de l’activité, c’est tout simplement la qualité de la vie vécue par les habitants. C’est en construisant ensemble une ville plus agréable à vivre, plus verte, en faisant revenir la nature en ville, et en luttant contre les changements climatiques que nous rayonnerons. Notre attractivité, elle est aussi dans nos services publics, nos associations ou notre vie de quartier. Dans une ville qui se préoccupe d’abord des besoins de ses habitants, qui se modernise, qui déploie des transports efficaces, et qui offre un espace public apaisé. Dans une ville où chacun peut vivre dignement, travailler, se loger, se cultiver, faire du sport, s’épanouir et s’engager.”

Marseille indépendante, sans tutelle Immédiatement, Benoît Payan a semblé exclure tout appel à la tutelle de l’Etat, qui pourrait être nécessaire compte tenu du surendettement de la ville et aurait été envisagée par Michèle Rubirola : “La compétitivité, l’attractivité, elles ne se trouvent pas dans l’austérité qui cache une économie moribonde”. L’attractivité viendra donc de la situation géographique de la ville, en, particulier son ouverture vers la Méditerranée (l’Institut Montaigne recommandant de faire de Marseille le pivot de l’influence française en Méditerranée et en Afrique) et de son port “richesse majeure pour développer notre ville”.

Après quelques minutes d’interruption seulement, le conseil municipal a abordé son ordre du jour habituel. Au même moment, l’ancien maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (LR), tweetait : “A 42 ans, Benoît Payan vient d’être élu maire de Marseille. Lors de mon dernier mandat, j’ai pu constater qu’il possédait les qualités nécessaires pour assumer cette fonction que je sais immensément exigeante, mais aussi passionnante, de maire de la deuxième ville de France”

 Publiéle 29/12/2020

Pour 2022, une échéance et peut-être une chance

 

« Peut-on transformer le danger en opportunité? » C'est la question que posent Annick Coupé, Pierre Khalfa, Gustave Massiah et Marie-Pierre Vieu, contre l’offensive conservatrice et réactionnaire. Pour eux, les échéances électorales doivent inviter à « mobiliser les mouvements sociaux et citoyens ». Ils exhortent à construire un vaste mouvement de collectifs de base et une plateforme commune entre les gauches qui permettra aux mouvements sociaux de prendre pleine part à l'élection. 

En 2022, nous serons confrontés à une échéance électorale, celle des élections présidentielles et législatives. Si un succès électoral n’est aucunement la garantie d’une transformation sociale et écologique, les conséquences surtout négatives de ces élections peuvent être considérables. Le scénario d’un second tour opposant une nouvelle fois Emmanuel Macron et Marine Le Pen au deuxième tour laisse présager du pire. L’explosion des abstentions accompagnera un scrutin réduit à choisir entre reconduire la politique de droite, régressive et liberticide de l’actuel pouvoir contre celle ouvertement anti sociale et raciste d’une extrême droite décomplexée. Sans même attendre cette échéance, la dégradation des situations démocratiques, sociales et environnementales s’est accentuée et a atteint un niveau très inquiétant. Peut-on transformer ce danger en opportunité ?

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral 

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral. L’offensive conservatrice et réactionnaire se poursuit systématiquement. Elle se déploie dans trois directions : faire payer la crise économique et sociale accentuée par la pandémie aux travailleurs et aux précaires en rétablissant la primauté des profits ; organiser le déni des impératifs écologiques et climatiques ; renforcer les répressions et les violences policières et affaiblir l’État de droit et les libertés démocratiques.

Cette échéance s’inscrit dans une crise systémique accentuée par le rôle de la pandémie et du climat. En France et dans le monde, les mouvements sociaux et citoyens devront définir leur stratégie face à une situation contradictoire. Dans l’immédiat, il leur faudra résister à la « stratégie du choc » analysée par Naomi Klein et qui explicite la violence qui sera mise en œuvre par les classes dominantes pour renforcer leurs pouvoirs. Cette violence est d’autant plus forte que les coups de boutoir des mobilisations insurrectionnelles se sont multipliés depuis 2011, en réponse à la crise financière de 2008. Ce qui se passe aux Etats Unis se retrouve dans beaucoup de pays ; un mouvement radical comme Black Lives Matter a démontré que face aux inégalités, aux discriminations, aux racismes, une partie de la société américaine s’est mobilisée. Elle s’est affrontée à la montée de courants racistes, xénophobes, identitaires avec des formes fascisantes. En France, les discriminations racistes, l’islamophobie, les violences policières trouvent des relais identitaires qui instrumentalisent la situation attisée par les attentats. Ils se heurtent à des mobilisations et à un refus de la remise en cause des libertés démocratiques. 

Un nouveau monde conteste le vieux monde

Les mouvements ne se contentent pas de résister. Ils mettent en avant des alternatives. Il s’agit de construire un nouveau monde dans le vieux monde, comme le capitalisme a commencé à s’imposer sous le féodalisme et comme les services publics ou la sécurité sociale avaient commencé à brider la dynamique du capital. Pendant la période où une partie de l’humanité a été confinée et où l’idée d’un travail socialement utile a progressé, on a vu s’exprimer de nombreuses propositions, et parmi d’autres : la santé publique, les communs, le buen vivir (bien vivre), l’action publique, la limite des marchés, l’économie sociale et solidaire, les nouvelles énergies, la souveraineté alimentaire, les localisations… La religion du développement capitaliste a perdu son sens, c’est aussi une crise philosophique qui le touche, la fin du monde et du temps infini ; c’est une crise de civilisation.

Mais la bataille contre l’hégémonie culturelle du néolibéralisme n’est pas finie. Elle est à mener chaque jour qui passe face au rouleau compresseur des médias dominants, à la force d’attraction que peut représenter le mirage du consumérisme. Contre l’idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale et mortifère, nous mettons en avant les droits et l’égalité des droits, les droits contre les profits ; les droits à la santé, à l’éducation, au revenu et au travail, les droits et obligations de l’environnement et du milieu de vie. Nous mettons en avant le refus des discriminations et du racisme, les droits des femmes et le refus des violences policières. C’est un nouveau mouvement global qui mêle les classes, les genres et les origines ; c’est la prise de conscience de l’actualité de la colonisation dans les sociétés modernes. Ces idées ont progressé, la crise du climat et de la pandémie ont démontré leur importance.

L’échéance électorale, une condition peut-être nécessaire, mais sûrement insuffisante, du processus de transformation

Ces tâches des mouvements sont essentielles, elles s’inscrivent dans la durée et dans la construction de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Il n’y a pas d’issue prédéterminée et il faut préparer les ruptures. L’échéance électorale peut être la condition nécessaire, mais sûrement insuffisante, pour une bifurcation de la société. Elle donc est un moment qu’on ne peut pas ignorer. Une bataille qui peut freiner des possibles dangereux et en faciliter d’autres.

Les appels se sont multipliés pour qu’aux élections présidentielles, un candidat unique des courants démocratiques, écologistes et de gauche puisse y faire bonne figure et peut-être même l’emporter. Il y a beaucoup d’interrogations sur les difficultés à construire une telle candidature commune pour 2022. Pour l’instant rien n’empêchera tous les partis de se placer avec un ou plusieurs candidats. La période à venir sera donc celle de la multiplication des candidats. Si la question d’une candidature commune de la gauche et de l’écologie politique rencontre nombre d’obstacles, elle n’est pas pour autant impossible, mais elle ne trouvera un chemin éventuel que dans la période des quelques mois qui précéderont les élections lorsque cette multiplication des candidatures fera éclater au grand jour le risque de catastrophe. Au moment où on verra que le piège Le Pen - Macron, ou d’un candidat encore plus à droite si ce dernier s’effondre, peut encore fonctionner. Les mobilisations citoyennes en tenant compte de l’opinion et en s’appuyant sur ses préférences par rapport aux candidats en lice pourront faire pression pour les regroupements possibles.

Que pouvons-nous faire d’ici là ? D’abord, commencer à construire une dynamique citoyenne pour un rassemblement. C’est l’objectif de la démarche « 2022 (vraiment) en commun » initiée par des réseaux jeunes et à laquelle participent nombre de citoyen.es engagés, qu’ils soient responsables associatifs, politiques, syndicalistes, intellectuels… et de nombreuses autres initiatives citoyennes. Travaillons aussi à définir un programme de gouvernement unitaire sur des engagements à la fois alternatifs et réalistes. Préparons les législatives de 2022 autour d’un programme de gouvernement et des candidatures qui le soutiendront. Ce programme permettra de redonner confiance à celles et ceux qui veulent s’engager. Il pourra élargir l’assise des mouvements divers de la gauche, de l’écologie, de la démocratie et il permettra d’envisager autrement les possibilités d’une candidature unique aux présidentielles. Construisons un vaste mouvement de collectifs de base. Mobilisons les mouvements sociaux et citoyens.

Un rappel de quelques précédents historiques 

Un bref rappel de quelques précédents historiques permet de réfléchir à ce qui peut être attendu d’un sursaut des mouvements démocratiques, de gauche et écologiste à l’occasion de cette échéance.

En réponse aux émeutes fascistes du 6 février 1934 un mouvement pour l’unité d’action de la gauche se manifeste. La Ligue des Droits de l’Homme réunit à son siège les partis de gauche ; le programme du Front Populaire est adopté et permet une victoire électorale en 1936. C’est un programme très modéré mais qui se veut en rupture nette avec les gouvernements précédents (il propose une démocratie sociale par rapport à la droite et à l’extrême droite). Un mouvement social sans précédent, une grève générale avec occupation, le forcera à aller plus loin (Il en reste les congés payés, la réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, les conventions collectives), même si à force de modération le Front populaire s’est embourbé. 

En 1944, le programme adopté par toutes les forces politiques du Conseil National de la Résistance comprend un plan d’action immédiate, les mesures pour achever la libération des territoires, et des mesures politiques (suffrage universel, liberté de la presse), économiques (planification et nationalisations) et sociales (rajustement des salaires, syndicalisme indépendant, plan complet de sécurité sociale). Il est alternatif par rapport aux forces politiques et économiques de l’occupation. Il est réaliste en proposant les grandes réformes qui vont moderniser dans un sens progressiste la société française. 

En 1981, un programme commun résulte d’une valse-hésitation, entre le PS et le PCF ; « je t’aime, moi non plus ». Ils remportent les législatives avec un programme relativement alternatif mais ils se heurtent à la victoire du néolibéralisme dans la mondialisation sans une base sociale suffisamment unie et surtout sans la volonté de s’y opposer. Et ils s’enfoncent dans la gestion du néolibéralisme. N’oublions pas d’autres précédents historiques dans l’articulation entre mouvement social et échéances politiques. Par exemple, les grèves de 1995 et les luttes des sans-papiers de Saint Bernard en 1996 pèseront pour les résultats électoraux de la gauche plurielle en 1997 et se traduiront par les 35 heures, dont La mise en œuvre a été hélas très problématique, la CMU (Couverture maladie universelle) et la dernière régularisation massive de sans-papiers. Pourtant la dérive néolibérale de ce gouvernement a pris le pas sur les avancées sociales, mais elle n’annule pas les résultats obtenus par les luttes des mouvements sociaux et citoyens. 

Pour 2022, les forces politiques écologiques et de gauche seront elles capables de définir un programme alternatif par rapport à la droite et à l’extrême droite portant sur les orientations écologiques, sociales, démocratiques et géopolitiques. Un programme réaliste par rapport à la situation en reprenant et rendant compatibles les avancées possibles pour un accès aux droits pour toutes et tous (droit à la santé, au revenu, au travail, au logement, aux libertés démocratiques, à la citoyenneté, aux identités multiples). Un programme susceptible de créer les bases sociales d’appui nécessaires à son adoption et à sa mise en œuvre. Un programme qui soit un premier pas vers des transformations radicales.

Une démarche

D’ici 2022, la démarche devrait s’appuyer sur trois actions autonomes et coordonnées :

- des collectifs de base qui se multiplient autour de cahier de doléances et d’une interpellation de tous les candidats se prévalant d’une approche démocratique, écologiste et sociale, à la présidentielle et peut-être aussi aux législatives. Cette démarche pourrait aller, là où c’est possible, vers l’organisation de primaires entre les candidat.es - qu'ils/elles émanent d'organisations, de fronts, ou des collectifs eux-mêmes ;

- l’élaboration d’une plate-forme commune entre les gauches, l’écologie politique, voire d'autres acteurs qui ne viennent pas forcément de ces deux pôles mais qui souhaitent œuvrer à une transformation écologique, sociale et démocratique effective de la société ;

- la définition par les mouvements sociaux et citoyens de ce qu’ils revendiquent et proposent, dans leur champ d’action, pour un contrat de législature et l’organisation de débats publics permettant de confronter ces propositions, de les discuter avec les partis, de les soumettre aux collectifs de base.

Signataires : 

Annick Coupé, 
Pierre Khalfa,
Gustave Massiah,
Marie-Pierre Vieu, 
membres de Attac et de la Fondation Copernic

 Publié le 28/12/2020

 

Huit mois de prison ferme pour un militant documentant les violences policières

 

par Ludovic Simbille, Raphaël Godechot (site bastamag.net)

 

Les gilets jaunes et leurs soutiens n’en finissent plus de payer durement devant les tribunaux leur engagement. Ian, membre du collectif Désarmons-les, interpellé en septembre 2019 pour rébellion et outrage à Montpellier, vient de se voir infliger une peine de prison ferme. Son récit et ceux des témoins racontent, vidéo à l’appui, une tout autre version et révèlent plutôt un acharnement judiciaire.

Huit mois de prison ferme pour avoir protesté contre des violences policières ? Le tribunal correctionnel de Montpellier, vient de condamner, ce 3 décembre, Ian, un membre du collectif Désarmons-les, à cette peine de réclusion suite à son interpellation par des policiers, lors de l’Acte 46 des Gilets jaunes en septembre 2019. Motif ? Violence et outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique et délit de groupement en vue de commettre des violences ou dégradations. « Je me sens comme quelqu’un qui a pris un coup de massue, une torgnole ! », commente Ian à Basta !. Le policier l’accuse de lui avoir porté des coups de pieds et poings puis de l’avoir insulté par les termes fleuris suivants : « Vous êtes les putes à Macron ». L’intéressé livre un tout autre récit de son arrestation que celui avancé par les autorités. Dans un communiqué, le collectif Désarmons-les, qui documente « les violences d’État » dénonce une sentence « basée sur un faux en écriture publique réalisé par un agent des compagnies départementales d’intervention (CDI) ».

 « On est loin de l’outrage »

Il est environ 17 h ce 28 septembre 2019 quand le cortège tente de rentrer dans le centre commercial Polygone, à Montpellier. Ian profite de sa venue à une rencontre-débat sur les armements et l’histoire du maintien de l’ordre pour participer à la manifestation locale des gilets jaunes. Tout se passe dans une ambiance « bon enfant » quand, soudain, surgit une équipe des compagnies départementales d’intervention. Les policiers gazent, matraquent et frappent avec leurs boucliers la foule présente.

Selon son récit, Ian apostrophe alors les forces de l’ordre : « Vous ne savez même pas qui vous avez pris, vous avez choppé quelqu’un au hasard, vous êtes des minables. Vous attrapez comme ça, vous ne savez rien. » « Vas-y tu te calmes ! », lance-t-il à celui qui frappe avec son bouclier [1]. « En droit, on est très loin de l’outrage. » L’outrage couvre les « paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public ». S’il vise une personne dépositaire de l’autorité publique, l’outrage est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende » [2]

La scène est filmée par les observateurs de la Ligue des droits de l’homme (LDH) présents sur place. Ils sont repoussés à coups de bouclier par les agents. Cette affaire fait d’ailleurs l’objet d’une plainte auprès de l’IGPN, déposée par l’observatrice ayant subi des violences de ce même policier [3]. C’est alors que Ian « repousse du plat de la main un nouveau coup de bouclier lancé en leur direction, avant de m’écarter », témoigne-t-elle, pour aider les membres de la LDH, « en difficulté ».

Un passage compliqué au commissariat

Quelques minutes plus tard, Ian est alors arrêté sans ménagement. Une prise de rugby, chute dans un bac à fleurs, étranglement avec le col du tee-shirt, écrasement au sol par la botte du policier, bras tordu, poignets entravés par les menottes. Lunettes et téléphone portable brisés. « Tu fermes ta gueule maintenant, hein ? », aurait intimé l’agent selon le récit fait par l’interpellé. Au commissariat, les agents de garde semblent étonnés par ces nouvelles arrestations. « Qu’est-ce qu’ils nous ramènent ? Ils les ont tous tapés ou quoi, ils sont tout amochés. »

La découverte par un gardien de la paix, dans la sacoche de l’interpellé, d’un reste de grenade lacrymogène percutée, utile à son travail de documentation sur les forces de l’ordre, donne une nouvelle tournure à l’affaire. La présence de son nom dans le fichier des personnes recherchées n’arrange pas non plus son cas. Ian est alors accusé de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ». La facture juridique devient encore plus salée avec un « refus de se soumettre à un prélèvement biologique », à savoir la prise de son ADN pour but de fichage.

Ian nie ces accusations. Le policier censé avoir été violenté par le manifestant ne recevra aucune interruption de travail temporaire (ITT) délivrée par un médecin en cas de blessures. « Il est de notoriété publique qu’un bouclier vaguement effleuré de la paume d’une main ne souffre pas », raille l’accusé sur son site. Après 48 heures de garde à vue dans des conditions compliquées (décrites ici) et son passage devant un juge, Ian ressort finalement libre sous contrôle judiciaire jusqu’à la tenue de son procès.

Lors du procès, le mépris de la cour

Plus d’un an après les faits, le verdict est tombé au terme d’une audience qualifiée de « farce grotesque » par le prévenu et certains présents, une audience également marquée par un « déchaînement de violence et de mépris » de la part de la cour. « Malgré les évidences criantes, leur prisme d’analyse totalement binaire et manichéen les amène à considérer toute personne critique envers l’action des forces de l’ordre comme un parasite à écraser sous sa botte, à réduire au silence », détaille Désarmons-les dans son communiqué.

Visiblement énervée, la présidente du tribunal, coutumière de ce type d’emportements, estime que, ce jour-là, Ian a fait preuve d’une « violence inouïe contre les policiers ». Pourtant, les vidéos de la scène, que la cour aurait, sans motif apparent, refusé de visionner, invitent à la nuance.

Pour justifier son propos, la juge a tout de même présenté de simples captures d’écran de vidéosurveillance et s’emporte : « Votre visage est déformé ! Regardez, là, et là, votre visage est déformé ! » La magistrate juge-t-elle des faits caractérisés ou les expressions grimacières du prévenu ? Après la présidente, c’est au tour du procureur de plaider tout en retenue : « Si Mohammed Merah se faisait interpeller par la police, vous le sauveriez aussi ? ». Implacable rhétorique de la part d’un magistrat. Ou comment comparer des défenseurs des libertés publiques – ici les observateurs de la LDH – à un assassin ayant abattu froidement sept personnes, dont trois enfants. Et comment transformer un manifestant en complice du terrorisme...

L’avocat général requiert alors cinq mois de réclusion. La juge a finalement alourdi la sentence à huit mois de prison et 600 euros de dommages et intérêts (dont 300 euros de frais d’avocat) à verser au policier. Cette condamnation s’inscrit dans la lignée du sévère traitement judiciaire subi par les gilets jaunes (lire notre recensement des peines). Bien qu’aménageable, la peine prononcée apparaît bien lourde au vu des faits reprochés. Soit « une paume de main sur un bouclier, un outrage non caractérisé », résument les soutiens du condamné.

Un acharnement judiciaire

La justice fait-elle payer à l’accusé son engagement ? « Ian subit un acharnement policier et judiciaire lié à son combat politique contre les violences d’État (…) », écrit Désarmons-les. En 2019, Ian avait déjà été arrêté au retour d’une conférence puis placé en garde à vue pour port d’arme prohibée. Il détenait des munition vides qui illustraient son exposé sur les armes utilisées contre les manifestants (Lire ici).

Actif au sein de ce collectif, lancé en 2012, le militant documente les armes et techniques du maintien de l’ordre des forces de sécurité. En coordination avec l’Assemblée des blessés, il apporte également soutien et accompagnement aux victimes de violences policières. Son travail de recensement des blessés et mutilés par les forces de l’ordre constitue une source incontournable et a été repris par plusieurs médias dont Basta ! durant le mouvement des gilets jaunes. Actuellement libre, Ian a fait appel de la décision.

Ludovic Simbille

Notes

[1] Récit sur le site de Désarmons-les.

[2Article 433-5 du code pénal.

[3] Voir ici le harcèlement subi par la police de certains membres de la LDH.

 Publié le 27/12/2020

Israël en urnes out, l’OLP en quête d’avenir

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

L’annonce de nouvelles élections anticipées, les quatrièmes en deux ans, ne devrait guère changer la donne. Les Palestiniens veulent une conférence internationale pour la paix.

Le Parlement israélien s’est donc dissous sur le coup de minuit, mercredi, faute d’accord sur le budget au sein même du gouvernement « d’union et d’urgence » formé en avril, entraînant ainsi, de fait, la convocation de nouvelles élections en Israël. Les quatrièmes en deux ans. Une situation qui met surtout en lumière le jeu de dupes entre Benyamin Netanyahou, patron du Likoud, d’un côté, et Benny Gantz, à la tête de la formation Bleu-Blanc de l’autre.

Au printemps dernier, arrivés au coude-à-coude, et sous prétexte d’un accord visant à rassembler les principales forces politiques du pays pour affronter la pandémie de Covid-19, les deux hommes s’étaient entendus pour se partager le pouvoir. Un accord qui prévoyait notamment une rotation pour le poste de premier ministre et l’adoption d’un budget unique pour les années 2020 et 2021. Ça, c’était pour la galerie, Netanyahou et Gantz ne cessant de s’observer pour tenter de faire tomber l’autre du bateau, le premier ministre cherchant par tous les moyens à éviter un procès en corruption qui était censé démarrer en 2021.

Car les choses auraient pu se passer autrement, en avril, si Benny Gantz s’était tourné vers les députés de la Liste unie, dirigée par Ayman Odeh, pour former une majorité à la Knesset. Il aurait fallu pour cela que le leader de Bleu-Blanc daigne prendre en compte les revendications des Arabes israéliens d’égalité des droits, d’abrogation de la loi État-nation consacrant la suprématie juive, ou encore accepte de relancer les discussions pour la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Un refus de Gantz qui s’inscrit dans le fonds commun qui le rattache à Netanyahou, dont il a été le chef d’état-major notamment pendant la guerre à Gaza à l’été 2014.

Un sionisme toujours plus dur

Depuis mercredi, la presse israélienne se perd en conjectures. Multiples sondages à l’appui, elle évalue les chances de réélection de Netanyahou, envisage la montée de plusieurs concurrents tous plus à droite que lui (notamment un transfuge du Likoud, Gideon Saar) et aux prétentions sérieuses, constate la déperdition d’un Gantz. Bref, l’image d’une société israélienne en perdition, dont le seul point de repère serait un sionisme toujours plus dur et toujours plus religieux. Pas étonnant dans ces conditions que personne ne cherche à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur de séparation, chez l’occupé.

Si, a priori, le résultat des élections israéliennes ne devrait guère changer les choses pour les Palestiniens, le scrutin pourrait néanmoins perturber les plans élaborés par Mahmoud Abbas. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entend bien profiter de l’arrivée de Joe Biden à la tête des États-Unis pour redonner une visibilité à la cause palestinienne. En octobre, Abbas a envoyé une lettre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, l’exhortant à tenir des consultations urgentes en coordination avec le quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, ONU, Russie et Union européenne) et le Conseil de sécurité de l’ONU sur la convocation d’une conférence internationale « avec les pleins pouvoirs et avec la participation de toutes les parties concernées ». Un moyen, selon les responsables palestiniens, de relancer l’option de la solution à deux États alors que la normalisation d’Israël avec plusieurs pays arabes n’a apporté aucun changement. Ils craignent maintenant que de nouvelles élections en Israël ne retardent ou détournent l’attention du projet d’Abbas d’une conférence internationale de paix. Avec sans doute un peu de naïveté ou une candeur et une confiance aveugle dans la nouvelle donne américaine, un responsable palestinien a indiqué à la presse israélienne : « Si Netanyahou gagne à nouveau, nous attendons de l’administration Biden et de la conférence internationale qu’elle prenne des mesures réelles et sérieuses pour contraindre Israël à adhérer aux résolutions internationales relatives au conflit israélo-palestinien, en particulier la résolution 2334 du Conseil de sécurité, qui appelle à la fin des activités de colonisation israéliennes. »

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