PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 23/08/2019

 

Matteo Salvini avait déclaré le 8 août dernier caduc l’accord avec le Mouvement 5 étoiles (M5S), et réclamé des élections anticipées. « Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition “jaune-verte”, il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine », assurait en juin Matteo Pucciarelli.

L’annonce, lundi 20 août, de la démission du président du conseil Giuseppe Conte, proche du M5S, pourrait cependant contrarier ses plans. Charge désormais au président de la République Sergio Mattarella de consulter le Parlement pour trouver un nouveau chef de gouvernement et freiner l’ascension de M. Salvini. MM. Matteo Renzi et Romano Prodi, anciens titulaires du poste, sont à la manœuvre avec leurs alliés libéraux du Parlement européen. S’il n’y parvient pas, M. Mattarella devra dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections générales.

Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie

Les nationalistes européens ont trouvé leur héraut

Quand M. Matteo Salvini en a pris la direction, en 2013, la Ligue du Nord se trouvait dans une impasse, incapable de convaincre les électeurs du Sud, dont elle disait pis que pendre. L’actuel ministre de l’intérieur italien a donc changé de cible, préférant stigmatiser les technocrates bruxellois et les « immigrés profiteurs » plutôt que les « Calabrais fainéants ». Une stratégie gagnante, qui a transformé son parti en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

par Matteo Pucciarelli  (site monde-diplomatique.fr)

L’Italie a un nouvel homme fort, et même, selon beaucoup, un nouveau sauveur. À Rome, le vrai chef du gouvernement n’est pas le président du conseil, M. Giuseppe Conte, ni le vainqueur des dernières élections générales, le dirigeant du Mouvement 5 étoiles (M5S) Luigi Di Maio. C’est le ministre de l’intérieur, M. Matteo Salvini. Du jour au lendemain, un obscur conseiller municipal de Milan, militant de longue date de la Ligue du Nord, une formation séparatiste, est devenu la personnalité la plus puissante du pays. Entre ses mains, un parti qui apparaissait comme une relique s’est transformé en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

Cette mutation stupéfiante plonge ses racines très loin, non pas dans le temps, mais dans l’espace. Depuis 2014, les guerres et la pauvreté ont conduit des millions d’habitants de l’Afrique et du Proche-Orient à traverser la Méditerranée à la recherche d’un travail, de la liberté et de la paix dans une Europe âgée, riche, mais toujours plus inégalitaire. Le Vieux Continent a répondu en détournant le regard, ou en exploitant les fantasmes que charrie le désespoir d’autrui : non pas aider, mais identifier un ennemi et lancer un concours d’humiliation. Le dernier et l’avant-dernier des laissés-pour-compte de la planète sont dressés l’un contre l’autre tandis que les plus favorisés prospèrent en toute tranquillité. En Italie, M. Salvini a lancé la révolte des avant-derniers. Avec un certain talent, il a appris comment parler à leurs tripes.

La Ligue du Nord a été fondée en 1991, à la veille de l’implosion des trois partis de masse — démocrate-chrétien, communiste et socialiste — qui dominaient l’Italie depuis la seconde guerre mondiale. Se présentant comme « ni de gauche ni de droite », elle naît d’une union entre la Ligue lombarde de M. Umberto Bossi, apparue au milieu des années 1980, et quelques forces régionalistes implantées dans le nord du pays. Elle s’articule autour d’un objectif particulariste : l’indépendance de la Padanie, une nation imaginaire qui s’étendrait autour du Pô. Le Nord, prospère et laborieux, serait fatigué de payer pour le Sud, arriéré et dépendant. Chacun devrait donc voguer vers son propre destin.

À l’époque, les partis démocrate-chrétien et socialiste s’effondrent à la suite du scandale Tangentopoli (1). La Ligue du Nord fait sa première percée lors des élections générales de 1994, où elle obtient 8,7 % des votes au niveau national et plus de 17 % en Lombardie. Elle participe ensuite au gouvernement de centre-droite dirigé par M. Silvio Berlusconi. Mais, irrité par son rôle subalterne, M. Bossi, franc-tireur truculent, ne tarde pas à quitter l’alliance, renversant au passage M. Berlusconi. Faisant cavalier seul aux élections suivantes, la Ligue obtient 10 % des suffrages en 1996, avant de retomber à 4,5 % au scrutin européen de 1999.

Elle retourne donc dans l’alliance menée par M. Berlusconi, où, pendant la décennie qui suit, elle fait figure d’associé minoritaire, vociférant mais largement inopérant. Affaibli par un accident vasculaire cérébral et englué dans une affaire de corruption, M. Bossi est écarté par son numéro deux, M. Roberto Maroni, qui prend la tête du parti en 2012. Aux élections générales de 2013, la Ligue chute à 4,1 % et semble condamnée à l’insignifiance. Dans son fief lombard, M. Maroni parvient néanmoins à remporter la présidence de la région. Il choisit alors d’abandonner le poste de secrétaire général, estimant sans doute que son parti n’a pas d’avenir au niveau national et qu’il vaut mieux profiter des bénéfices que procure un mandat régional.

En décembre 2013, la Ligue du Nord organise une primaire interne pour désigner le successeur de M. Maroni, mais cette consultation s’apparente à une simple formalité. L’avenir du parti a été décidé lors d’un déjeuner entre M. Maroni et deux de ses fidèles, M. Salvini et M. Flavio Tosi, le populaire maire de Vérone : le poste ingrat de secrétaire général reviendra au premier, afin de réserver au second la possibilité de devenir le porte-drapeau du centre droit quand M. Berlusconi, de plus en plus discrédité, ne pourra plus jouer ce rôle. M. Salvini remporte la primaire avec plus de 82 % des voix. Il est alors quasi inconnu des électeurs italiens.

Mais pas des militants de Milan, où il est né en 1973, d’un père chef d’entreprise. Le jeune homme adhère à la Ligue lombarde en 1990, alors qu’il est encore lycéen, un an avant la fondation de la Ligue du Nord. Sept ans plus tard, il devient conseiller municipal. Pendant cette période, il fréquente le Leoncavallo, le plus important centre social de la ville, une enclave du militantisme alternatif et radical où l’on retrouve les diverses tendances de la gauche milanaise. Il y boit des bières, assiste à des spectacles et cultive sa passion pour le chanteur anarchiste Fabrizio De André. En tant que conseiller municipal, il défend ce centre contre M. Marco Formentini, le maire de l’époque, lui aussi membre de la Ligue du Nord, qui souhaite le démolir. Quand, en 1997, la Ligue organise des « élections padaniennes » pour désigner le parlement parallèle de sa prétendue nation, M. Salvini prend la tête des « communistes padaniens », une liste ornée de la faucille et du marteau.

Trois millions d’abonnés sur Facebook

Grâce à son siège au conseil municipal milanais, il peut donner un large écho à ses diatribes, notamment autour des « Roms-musulmans » et des problèmes sécuritaires. Il soutient ainsi un père de famille qui a tiré sur un cambrioleur, ou propose la mise en place d’une ligne téléphonique gratuite pour signaler les actes de délinquance commis par des immigrés. Ne manquant jamais une fête sur un marché, il devient vite un invité régulier des chaînes de télévision locales. Il se montre aussi très actif dans les médias chapeautés par la Ligue, écrivant notamment pour le journal La Padania avant de devenir le directeur de Radio Padania Libera. À l’image du Parti communiste italien (PCI) d’antan, la Ligue est une organisation qui enrôle ses militants dans une grande variété d’activités.

En 2004, le dynamisme de M. Salvini finit par le mener à Bruxelles, où il devient député européen sous l’étiquette de la Ligue, après avoir récolté l’essentiel de ses voix dans les banlieues déshéritées de Milan. Il démissionne en 2006 pour prendre la tête du groupe de la Ligue au conseil municipal de Milan, mais retrouve son mandat européen en 2009. Il devient secrétaire général de la Ligue lombarde en 2012. C’est alors qu’il s’impose comme le candidat logique à la succession de M. Maroni à la direction de la Ligue du Nord.

Le contexte historique favorise cette ascension. À l’évidence, les rêves d’Altiero Spinelli, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, farouche partisan d’un fédéralisme continental, ne se sont pas réalisés. Au contraire : les hautes sphères de l’Union sont de plus en plus peuplées de bureaucrates qui dictent leurs politiques à des gouvernements élus sans se préoccuper des mandats démocratiques et qui imposent l’austérité néolibérale en menaçant d’un cataclysme tout pays qui souhaiterait emprunter une autre voie.

En Italie, pays qui a souffert plus que d’autres des conséquences du traité de Maastricht, l’année 2014 voit l’avènement d’un des gouvernements les plus arrogants de l’après-guerre, déterminé non seulement à défaire le droit du travail par ordonnances, mais aussi à démanteler certaines dispositions-clés de la Constitution de 1947 afin de concentrer davantage de pouvoir entre ses mains. M. Matteo Renzi accède au poste de président du conseil en février 2014. Il y parvient sans même avoir été député auparavant : il prend le contrôle du Parti démocrate — enterrant au passage les prétentions traditionnelles de ce parti à incarner une force de gauche — et conclut un pacte avec M. Berlusconi. Bénéficiant de l’appui sans réserve du président de la République, du principal syndicat patronal, des banques et des multinationales, sans même parler des médias, M. Renzi se croit suffisamment populaire pour lancer un référendum sur ces modifications constitutionnelles. L’ensemble des forces politiques se dressent contre lui, et les électeurs lui infligent une sévère défaite (2). Parmi les jeunes votants, qu’il prétendait représenter, 80 % choisissent le « non ». Au nombre des vainqueurs de cette soirée électorale, M. Salvini, qui a vigoureusement fait campagne contre le projet de réforme, acquiert une stature nationale.

Pour y parvenir, le chef de la Ligue a dû opérer deux changements majeurs : une nouvelle stratégie électorale et un rapport novateur au numérique. La Ligue du Nord, mouvement séparatiste fondé par M. Bossi, avait désigné deux ennemis : Rome, cœur de la corruption bureaucratique, et le Sud, terre de fainéants et de parasites. L’impasse de cette stratégie apparaît clairement au début des années 2010. Aucune séparation n’a eu lieu ni ne semble plausible, et la question de la survie du parti — qui oscille entre 3 et 4 % des intentions de vote dans les sondages — se pose. Devenu secrétaire général, M. Salvini impose donc un nouveau cap : il attaquera Bruxelles plutôt que Rome, et les migrants plutôt que les habitants du Sud. Ce faisant, il parlera au nom de tous les Italiens, de la nation entière, contre les oppresseurs et les intrus. Abandonnant l’opposition entre deux Italie, la Ligue devient capable de rassembler des agriculteurs des Pouilles, des pêcheurs de Sicile, des patrons vénitiens et des cadres supérieurs lombards, tous présentés comme les victimes d’un pouvoir distant et sans âme, et confrontés à un raz-de-marée d’étrangers.

M. Salvini commence par exploiter la frustration à l’égard de l’Union européenne, dans un pays où chaque budget doit être approuvé par la Commission, laquelle exige sacrifice après sacrifice avec l’assentiment du centre droit comme du centre gauche. Son discours d’investiture donne le ton : « Nous devons reconquérir la souveraineté économique que nous avons perdue dans l’Union européenne. Ils nous ont cassé les couilles (…). Ce n’est pas l’Union européenne, c’est l’Union soviétique, un goulag que nous voulons quitter avec quiconque est prêt à le faire. » Les élections européennes de 2014 approchent, et il poursuit son offensive contre Bruxelles en appelant l’Italie à sortir de l’euro, une idée jusque-là reléguée aux marges du discours politique par la gauche et la droite. La revendication ne soulève pas les foules. Loin d’améliorer son score, la Ligue perd trois de ses neuf députés au Parlement européen.

C’est alors que M. Luca Morisi entre en scène. Cet expert en informatique de 45 ans dirige, avec un associé, l’entreprise Sistema Intranet, qui ne compte aucun employé, mais une foule de clients institutionnels. Il prend en main M. Salvini à une époque où ce dernier est déjà inséparable de sa tablette et largement familiarisé avec Twitter, mais où sa présence sur Facebook demeure négligeable. Son nouveau conseiller numérique lui enjoint de changer de stratégie. Twitter est un carcan, lui explique-t-il. Selon lui, la plate-forme est fondamentalement autoréférentielle et favorise les messages de confirmation. « Les gens sont sur Facebook et c’est là que nous devons être », soutient-il. Une équipe dévolue aux réseaux sociaux se constitue. Elle ne tarde pas à devenir l’un des plus importants services de la Ligue.

M. Morisi énonce dix commandements auxquels le chef du parti doit se soumettre. Les messages de sa page Facebook doivent être écrits par M. Salvini lui-même, ou en donner l’illusion. Il faut en publier tous les jours, tout au long de l’année, et commenter y compris les événements qui viennent juste de se produire. La ponctuation doit être régulière, les textes simples, les appels à l’action récurrents. M. Morisi suggère également d’utiliser autant que possible le pronom « nous », davantage susceptible de favoriser l’identification des lecteurs, mais aussi de bien lire les commentaires, en y répondant parfois, afin de sonder l’opinion publique.

Résultat : la page Facebook de M. Salvini fonctionne comme un quotidien, notamment grâce à un système de publication créé en interne et connu sous le nom de « la bête ». Le contenu est mis en ligne à heures fixes et repris par une multitude d’autres comptes ; les réactions font l’objet d’un suivi continu. M. Morisi et ses collègues rédigent quatre-vingts à quatre-vingt-dix publications par semaine, quand M. Renzi — alors président du conseil — et son équipe n’en produisent pas plus de dix. Pour fidéliser les abonnés, M. Morisi imagine une astuce : il conseille de s’en tenir aux mêmes mots, afin d’évoquer davantage un pilier de bar qu’un homme politique traditionnel.

Le ton des messages relève de l’irrévérence, de l’agressivité et de la séduction. Le chef de la Ligue dresse ses lecteurs contre l’ennemi du jour (les « clandestins », les magistrats véreux, le Parti démocrate, l’Union européenne…), puis il publie une photographie de la mer, de son repas ou encore de lui-même en train de donner l’accolade à un militant ou de pêcher. L’opinion publique se nourrit d’un flot incessant d’images de M. Salvini mangeant du Nutella, cuisinant des tortellinis, mordant dans une orange, écoutant de la musique ou regardant la télévision. Chaque jour, une tranche de sa vie est ainsi diffusée auprès de millions d’Italiens, selon une stratégie où le public et le privé s’entremêlent en permanence. Cet éclectisme vise à lui donner une image humaine et rassurante, tout en lui permettant de continuer ses provocations. Son message : « En dépit de la légende qui me présente comme un monstre rétrograde, un populiste peu sérieux, je suis une personne honnête, je parle ainsi parce que je suis comme vous, alors faites-moi confiance. »

La stratégie de M. Morisi repose également sur la « transmédialité » : apparaître à la télévision tout en publiant sur Facebook, passer au crible les commentaires en direct et les citer pendant l’émission ; une fois celle-ci terminée, monter des extraits et les mettre sur Facebook… Cette approche, dans laquelle M. Salvini est passé maître, n’a pas tardé à porter ses fruits : entre mi-janvier et mi-février 2015, il a obtenu pratiquement deux fois plus de temps d’antenne que M. Renzi. En 2013, il n’avait que dix-huit mille abonnés sur Facebook ; mi-2015, il en comptait un million et demi, et ils sont plus de trois millions aujourd’hui — un record parmi les dirigeants politiques européens.

Un rival réduit à l’impuissance

Ses adversaires ont longtemps considéré l’individu comme fantasque et indiscipliné, tout juste capable de gesticulations médiatiques. Mais, dans un monde politique italien marqué par une personnalisation extrême (3), le secrétaire général de la Ligue détient un atout majeur. Alors que M. Berlusconi s’adresse à la nation sur ses chaînes de télévision, dans le grand bureau de sa villa d’Arcore, M. Renzi organise des événements multimédias à Florence, où il s’affiche avec des écrivains et des vedettes de la musique. Quant à M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo, qui faisait preuve d’un esprit mordant du temps où il était comique et qui pouvait organiser d’immenses rassemblements populaires, après avoir fondé le M5S, il a préféré rester dans l’ombre et piloter son mouvement à distance. M. Salvini, lui, apparaît comme un homme du peuple, authentique, qui n’aime rien tant que se mêler aux masses. Il suffit de le voir en action dans une discothèque, un gobelet à la main, entouré de militants et d’admirateurs curieux qui attendent pour une photographie : aucun dirigeant italien ne pourrait produire de telles images avec autant de naturel.

Tandis que la gauche, ou ce qu’il en reste, se réfugie dans les symboles du passé, se divise et se perd en querelles internes, M. Salvini rencontre des travailleurs devant les usines, entraînant toujours les caméras de télévision dans son sillage. Il leur offre un moment d’attention médiatique après des décennies d’isolement. Tandis que la gauche gère son électorat miniature en multipliant les pactes et les alliances, ressassant ses vains appels à l’unité, lui tempête contre les délocalisations et réclame des mesures protectionnistes contre la concurrence déloyale des pays qui piétinent les droits des travailleurs. Les résultats ne se font pas attendre. En 2016, la Ligue devient le deuxième parti dans la « Toscane rouge », obtenant ses meilleurs scores dans les banlieues populaires. En Émilie-Romagne, en Ombrie ou dans les Marches — des régions autrefois acquises au PCI —, elle gagne du terrain.

Les élections générales du 4 mars 2018 marquent une étape décisive. Alliée à M. Berlusconi et aux Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), un résidu du néofascisme d’après-guerre, la Ligue — qui a abandonné au passage le complément « du Nord » — multiplie son score par quatre et atteint 17,3 % des suffrages. Si son socle reste septentrional, elle est désormais aussi implantée dans le Sud. Pour la première fois, elle dépasse Forza Italia, le parti de M. Berlusconi. La coalition de centre-droit remporte 37 % des voix et obtient le double des sièges du centre gauche, même si le véritable vainqueur demeure le M5S, mené par M. Di Maio, un Napolitain de 30 ans : il dépasse de loin tous les autres partis, avec 32 % des suffrages.

Aucun des trois blocs ne disposant d’une majorité parlementaire, il faut se résoudre à un mariage de raison. Après trois mois de bluffs et de tractations, le M5S et la Ligue s’accordent finalement sur un « contrat de gouvernement » qui décrit, en termes très généraux, les domaines d’attribution de chacun. Un gouvernement est formé en juin. MM. Salvini et Di Maio deviennent vice-présidents du conseil, tandis que le poste de chef du gouvernement revient à un membre du M5S, M. Conte, un professeur de droit inconnu du grand public. Cette coalition « jaune-verte » — les couleurs respectives du M5S et de la Ligue — est accueillie par une apoplexie générale dans les grands médias, qui exècrent le « populisme » sous toutes ses formes. Alors, quand deux de ses représentants s’allient…

En fait, les ressemblances entre les deux partis sont davantage d’ordre comportemental que politique : une véhémence inlassable, une rhétorique antisystème, des références constantes aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, l’invocation du « peuple », une organisation verticale, une présence en ligne agressive qui tend à transformer tout sujet en slogan ou en blague de mauvais goût. Leur principal point commun idéologique est l’hostilité à Bruxelles et le scepticisme quant à la monnaie unique, rendue responsable de l’austérité et de la stagnation économique en Italie. Mais les programmes que chacun entend mettre en œuvre tout en brisant ces chaînes témoignent d’une divergence politique majeure. La Ligue souhaite instaurer une flat tax (impôt proportionnel), la recette classique de la droite pour séduire les petits entrepreneurs qui forment sa base sociale dans le Nord. Quant au M5S, il veut créer un revenu minimum garanti pour aider les chômeurs, les précaires et les pauvres, avant tout dans le Sud. En matière de redistribution, les conséquences de ces deux mesures diamétralement opposées tracent une ligne de fracture entre les deux partis selon un clivage droite-gauche classique.

Au sein du gouvernement, le M5S s’empare des ministères dotés d’un fort poids socio-économique, tandis que la Ligue récupère ceux qui revêtent une dimension symbolique et identitaire. Parmi les nouveaux ministres, 90 % n’avaient aucune expérience du pouvoir exécutif avant leur nomination. M. Salvini devient ministre de l’intérieur, et M. Di Maio prend les rênes du développement économique, du travail et des affaires sociales. À première vue, le M5S, sorti vainqueur des élections, s’est octroyé les meilleurs postes — notamment les infrastructures, la santé et la culture —, ceux qui ont le plus grand impact potentiel sur l’électorat.

Mais la formation du gouvernement est, depuis le début, soumise à la surveillance de l’« État profond » italien : la présidence de la République (M. Sergio Mattarella), la Banque d’Italie, la Bourse et, surtout, la Banque centrale européenne. Celui-ci veille à ce que les ministères qui comptent vraiment en matière d’économie (les finances et les affaires européennes) échappent aux deux partis. Aussi, quand la coalition propose des candidats que M. Mattarella juge insuffisamment soumis à l’Union européenne, le président n’hésite pas à utiliser son droit de veto pour leur barrer la route. L’influence du M5S sur les politiques budgétaires a ainsi été largement neutralisée d’emblée. Sans surprise, sitôt qu’une des propositions du M5S ou de la Ligue a menacé de se transformer en loi (qu’il s’agisse du revenu minimum garanti ou de l’abaissement de l’âge de départ à la retraite), la Commission européenne et ses relais intérieurs se sont interposés. Des mois de bras de fer ont fini par édulcorer ces mesures et par les vider de leur sens. Si bien que M. Di Maio n’a, à ce jour, aucun succès à afficher à son tableau d’honneur gouvernemental.

« Liguisation » de la politique

De son côté, M. Salvini a maximisé sa présence. En tant que ministre de l’intérieur, il est désormais presque toujours vêtu d’une veste de policier ou de carabinier, comme un bon shérif. Il a confié à son bras droit le ministère de la famille, une autre excellente tribune pour des déclarations à fort impact médiatique. Mais il s’est réservé la plus importante responsabilité morale d’un gouvernement honnête : une croisade contre l’immigration clandestine, menée à travers le déni des droits portuaires aux organisations non gouvernementales (ONG) qui sauvent des vies en Méditerranée. Les années de propagande du M5S contre l’« invasion » ont laissé des traces, l’obligeant aujourd’hui à suivre la Ligue sur ce terrain miné, avec parfois quelques remontrances inefficaces pour des actes xénophobes particulièrement odieux.

Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition « jaune-verte », il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine (4). Alors qu’elle a récolté moitié moins de voix que son partenaire, la Ligue a imposé son hégémonie, comme si elle en avait obtenu deux fois plus. Les trois élections régionales qui se sont tenues entre janvier et avril 2019 ont transformé ce renversement en un fait politique froid. Toutes ont eu lieu dans le Sud, où s’était produit en 2018 un raz-de-marée en faveur du M5S. Dans les Abruzzes, celui-ci est passé de 39,8 à 19,7 %, quand la Ligue a bondi de 13,8 à 27,5 %. En Sardaigne, il s’est effondré (de 42,4 à 9,7 %), tandis que le parti de M. Salvini progressait légèrement (de 10,8 à 11,4 %). Enfin, en Basilicate, le mouvement de M. Di Maio a divisé son score par deux (de 44,3 à 20,3 %), quand la Ligue a triplé le sien (de 6,3 à 19,1 %). Alliée à Forza Italia, aux Fratelli d’Italia et à divers autres groupes, elle a pris le contrôle de ces trois régions. Ainsi, elle gagne sur tous les tableaux, rejoignant Forza Italia et l’extrême droite au niveau local tout en conservant son alliance avec le M5S à Rome.

La Ligue occupe désormais le centre de la vie politique italienne. M. Salvini distribue les cartes et définit les règles du jeu, forçant les médias à suivre servilement ce qu’il dit — ses promesses, ses provocations et son « bon sens », lequel, diffusé depuis des années à la télévision, dans les journaux et en ligne, semble en être réellement devenu un. La politique italienne a subi une « liguisation » (leghizzazione). Il est maintenant considéré comme normal — et cela vaut pour le centre gauche — d’accuser certaines ONG d’être des « taxis de mer » de mèche avec les passeurs ; d’affirmer que les citoyens ont avant tout besoin de sécurité ; ou de voir l’immigration exclusivement comme un problème. Des thèses qui étaient autrefois l’apanage de la Ligue et des cercles néonationalistes sont presque unanimement admises.

Parmi les dirigeants de la droite eurosceptique des grands pays de l’Union européenne, M. Salvini est le seul qui puisse caresser l’espoir de diriger un gouvernement. Il possède en effet un atout majeur. En Italie, le néofascisme a depuis longtemps été intégré au sein du système politique, ce qui permet à la Ligue de se présenter comme « différente ». Idéologiquement, bien qu’il appartienne à la droite radicale, son chef n’a jamais renié ses demi-origines de gauche. « Quand on me prend pour un fasciste, je ris, déclare-t-il aujourd’hui. Roberto Maroni me soupçonnait d’être un communiste au sein de la Ligue car j’étais celui qui était le plus proche d’eux par certains aspects, y compris dans ma manière de m’habiller. » Pas plus tard qu’en 2015, il était encore un admirateur de Syriza, le parti de gauche grec, et il continue d’émailler ses déclarations de revendications autrefois caractéristiques de la gauche, comme la nécessité d’une banque publique d’investissement ou l’abrogation des réformes néolibérales du système de retraite.

M. Salvini a l’avantage d’évoluer dans un contexte où la gauche, réformiste ou radicale, a presque disparu. En France, en Espagne, au Royaume-Uni et même en Allemagne, des forces populaires qui résistent à la doxa du pouvoir existent toujours à gauche sur l’échiquier politique. Rien de tel en Italie.

Les conditions socio-économiques et géographiques ont également joué. Aucun grand pays de l’Union européenne n’a davantage souffert du carcan de l’euro que l’Italie, dont le revenu par habitant a à peine augmenté depuis l’entrée en vigueur de la monnaie unique (5) et dont les taux de croissance ont été misérables. De surcroît, péninsule disposant de la plus longue côte continue de tous les pays de l’Union, l’Italie est devenue un carrefour migratoire. Une situation à laquelle ce traditionnel pays d’émigration, qui a tant alimenté les flux de population mondiaux, n’était pas habitué, et qui survient dans un contexte de repli économique, où la concurrence pour obtenir un emploi ou des aides sociales fait rage. Tandis que ces tensions deviennent de plus en plus électriques, M. Salvini se présente comme le paratonnerre idéal pour décharger un potentiel conflit de classe et pour le transformer en une lutte des pauvres contre les pauvres.

S’il parvenait à s’emparer du palais Chigi, deviendrait-il un nouveau Berlusconi, lequel, en dépit de toutes ses fanfaronnades, n’a pas changé grand-chose ? Son attitude à l’égard de l’Union européenne constitue un test décisif. Le « Cavaliere » s’est davantage distingué par ses gaffes que par sa mauvaise conduite au Conseil européen. M. Salvini est plus impitoyable que lui, et plus idéologique. Il a fait campagne aux élections européennes de 2019 en promettant l’émergence d’un bloc populiste de droite — l’« Internationale souverainiste » imaginée par M. Stephen Bannon, l’ancien conseiller du président américain Donald Trump. Il a longtemps été un admirateur de M. Vladimir Poutine. Mais les États-Unis comptent davantage que la Russie, et ses affinités — en matière de style et de personnalité — sont bien plus grandes avec l’occupant de la Maison Blanche qu’avec celui du Kremlin. Cela signifie notamment un alignement sur la tentative de M. Trump de soumettre la Chine. Par contraste, et au grand regret de M. Salvini, M. Di Maio a accueilli en Italie le président Xi Jinping, venu les bras chargés de cadeaux liés aux nouvelles routes de la soie.

Arrangements avec Bruxelles

La différence est tout aussi visible au sein de l’Union européenne, où le dirigeant du M5S a adopté une approche bien plus radicale, exprimant un soutien chaleureux aux « gilets jaunes » français, que M. Salvini considère comme des casseurs.

Au niveau de l’Union, le chef de la Ligue s’est contenté de tambouriner sur les barreaux de la cage bruxelloise, sans chercher à les briser. Il a approuvé l’actuel budget italien, finalement conforme aux « conseils » de la Commission. Un engagement assumé dans un conflit institutionnel, et plus seulement verbal, avec l’Europe paraît moins probable qu’une adaptation pragmatique au statu quo. La base sociale de la Ligue est peut-être hostile aux grandes banques, aux réglementations communautaires et aux multinationales, mais sa sensibilité demeure indubitablement capitaliste. En son temps, M. Bossi a lui aussi fulminé contre Bruxelles, sans que cela empêche la Ligue du Nord de voter en faveur des traités de Maastricht et de Lisbonne.

Pour M. Salvini, la monnaie unique a été un épouvantail utile à son ascension, mais qui, une fois le sommet atteint, peut être remisé. La dénonciation des « frontières-passoires » demeure son véritable passeport pour le pouvoir. Et, sur ce sujet, l’Union européenne ne lui pose aucune difficulté.

Matteo Pucciarelli

Journaliste, auteur de l’ouvrage Anatomia di un populista. La vera storia di Matteo Salvini, Feltrinelli, Milan, 2016. Une version plus longue de cet article est parue dans la New Left Review, n° 116-117, Londres, mars-juin 2019.

(1) L’affaire Tangentopoli, qui a éclaté en 1992, était un vaste système de pots-de-vin entre dirigeants politiques et industriels. Elle a donné lieu à l’opération judiciaire « Mani pulite » (« mains propres »).

(2) Lire Raffaele Laudani, « Matteo Renzi, un certain goût pour la casse » et « Matteo Renzi se rêve en Phénix », Le Monde diplomatique, respectivement juillet 2014 et janvier 2017.

(3Cf. Mauro Calise, La Democrazia del leader, Laterza, Rome-Bari, 2016.

(4) Lire Stefano Palombarini, « En Italie, une fronde antieuropéenne ? », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

(5) Le salaire moyen brut est passé, à prix constants, de 28 939 euros en 2001 à 29 214 euros en 2017.

 

Publié le 15/08/2019

Tunisie. Un candidat Ennahda à la présidentielle

(site lamarseillaise-encommun.org)

Le parti islamiste modéré Ennahda, principale force au Parlement tunisien, a présenté mercredi son premier candidat à une élection présidentielle. Abdelfattah Mourou, figure consensuelle et modérée, est en lice pour le scrutin du 15 septembre.

La course au palais de Carthage est lancée en Tunisie. Les candidats à l’élection présidentielle ont jusqu’au 9 août pour déposer leur dossier, alors que le scrutin a été avancé au 15 septembre après la mort du président Béji Caïd Essebsi. Ce bouleversement du calendrier électoral a poussé le parti islamiste Ennahda, l’une des principales forces politiques du pays depuis la mise en place de la démocratie en 2011, à présenter un candidat. Il y était jusque-là réticent, préférant miser sur un succès aux législatives prévues initialement avant la présidentielle. Une figure consensuelle, Abdelfattah Mourou, vice-président du parti et président par intérim du Parlement, a été désigné à la majorité dans la nuit du mardi 6 au mercredi 7 août par le conseil consultatif d’Ennahda.

Longtemps réprimé par le père de l’indépendance, Habib Bourguiba, puis sous la dictature de Ben Ali avant d’être légalisé en mars 2011, Ennahda dispose aujourd’hui de 68 députés sur 217 à l’Assemblée des représentants du peuple. Soucieux de montrer une image moderne et réformiste, la formation s’évertue depuis la révolution à policer son image et à exclure toute activité de prédication religieuse.

Avocat de formation, Abdelfattah Mourou, 71 ans, fait partie des cofondateurs du mouvement en 1981 aux côtés de son actuel président, Rached Ghannouchi. Contrairement à ce dernier, Mourou fait figure de dirigeant modéré, capable selon un haut représentant d’Ennahda “d’unir les Tunisiens et de trouver un consensus entre les rivaux” au sein du parti. Le politologue tunisien Selim Kharrat, fondateur de l’observatoire politique Al-Bawsala, a répondu aux questions de France 24 sur les enjeux que soulève sa candidature.

France 24 : Pourquoi Ennahda, qui n’a pas présenté de candidat à l’élection de 2014, choisit-il cette année de se lancer dans la course au palais de Carthage ?

Selim Kharrat : La stratégie initiale d’Ennahdha était de ne pas présenter de candidat issu de ses rangs mais plutôt de soutenir, comme ils l’ont fait en 2014, un candidat de consensus, avec lequel ils avaient un vrai potentiel de gain. Mais beaucoup de choses ont changé entre-temps, notamment le décès de Béji Caïd Essebsi, qui a conduit l‘instance qui organise les élections à avancer le calendrier de la présidentielle.

La Tunisie est un régime semi-parlementaire où, en toute logique, les législatives sont beaucoup plus importantes aux yeux des partis que les présidentielles. D’autant que le président de la République rassemble des prérogatives limitées, liées essentiellement à la défense nationale et aux affaires étrangères. Dans la mesure où les législatives sont prévues selon le nouveau calendrier en plein milieu des deux tours de la présidentielle, les résultats du premier tour vont forcément avoir un impact sur l’opinion et par conséquent les résultats des élections législatives.

C’est pour cela qu’Ennahdha a jugé important d’être présent lors des débats pour l’élection, en tous cas pour le premier tour. Ça n’aurait pas de sens qu’ils ne soient pas impliqués avec ce nouveau calendrier.

 

Qu’est-ce qui a poussé le conseil consultatif du parti à choisir son vice-président, Abdelfattah Mourou ?

Le débat a été assez long au sein du conseil de la Choura d’Ennahda, car il y avait deux opinions qui divergeaient. D’abord, ceux qui préféraient présenter un candidat issu de leurs rangs, jugeant Ennahda suffisamment mature et fort de son expérience au pouvoir. Une autre partie des militants préférait ne pas trop s’exposer en choisissant un candidat consensuel. Le débat a finalement permis de nommer Abdelfattah Mourou.

Ce n’est pas n’importe quel dirigeant. Il est d’abord l’un des cofondateurs du parti, un grand militant et un responsable d’importance. C’est aussi le troisième personnage dans la pyramide du pouvoir en tant que vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple [il en est le président par intérim depuis que son prédécesseur Mohamed Ennaceur est devenu le chef de l’État par intérim, après le décès de Béji Caïd Essebsi].

Mais c’est surtout probablement l’un des dirigeants les plus “soft”, consensuels, qui a le plus de chance de rassembler au-delà de la base électorale d’Ennahdha. Né dans le grand Tunis, il a fait les mêmes écoles que l’élite dirigeante actuelle. C’est un avocat de profession qui a beaucoup défendu les défenseurs des droits de l’Homme sous la dictature de Ben Ali. Il jouit d’une certaine aura et de reconnaissance.

En présentant Mourou, Ennahda n’a probablement pas comme objectif premier le gain de l’élection présidentielle. Ce qui est important pour eux, c’est d’être présent au débat public et d’éviter la politique de la chaise vide, qui aurait eu des conséquences potentiellement graves pour les législatives. L’objectif premier d’Ennahda est plutôt de rassembler le maximum de sièges au Parlement.

Le scénario idéal serait d’avoir un président issu de ses rangs, qui pourrait travailler en bonne intelligence avec un chef de gouvernement lui aussi issu de ses rangs.

Quelles sont les chances pour Abdelfattah Mourou d’être élu ?

Il pourrait avoir des chances de passer le premier tour, mais personne ne peut prédire ses chances d’être élu président. En revanche, il ne faut pas oublier que parmi les électeurs, il y a toujours une frange éradicatrice par rapport aux islamistes. Beaucoup de Tunisiens n’acceptent toujours pas qu’Ennahda joue de manière libre sur la scène politique, et pire encore, que le parti soit au pouvoir depuis 2011. Psychologiquement, de nombreux Tunisiens, même s’ils n’ont rien contre la personne de Mourou, refusent d’accorder leur confiance et leur voix au parti car ils nourrissent cette pensée éradicatrice que le régime Ben Ali a installé dans les esprits au début des années 1990.

Malgré tous ses efforts pour se normaliser, lisser son image et convaincre les Tunisiens que c’est un parti politique parmi d’autres, Ennahda n’inspire visiblement pas suffisamment confiance à toute la population tunisienne.

Au-delà de l’élection présidentielle, Ennahda peut-il rester le parti disposant du plus grand nombre de députés au Parlement tunisien ?

Ils ont des chances d’être parmi les premiers blocs parlementaires du futur Parlement. Ennahda reste un parti populaire, qui jouit d’une base électorale assez confortable, même si sa taille et sa portée se réduit avec le temps et l’usure du pouvoir. Ils ont un matelas incompressible de militants qui sont très disciplinés. C’est toute une frange de la société tunisienne très conservatrice, attachée aux traditions et aux aspects cultuels, et qui ne se voit pas voter pour un autre parti, notamment aux législatives.

Rémi Carlier

Source France 24 

 

Publié le 14/08/2019

Comment refonder les clivages politiques ?

Par Gildas Le Dem (site regards.fr)

L’écrasante majorité législative du président Macron cautionne la thèse de l’effacement du clivage gauche/droite, alors qu’elle marque surtout de nouvelles alliances et occulte la recomposition « populiste de gauche » incarnée par La France insoumise.

On aura pu s’en apercevoir durant les législatives de 2017 : c’est le refus de la loi Travail qui a conduit Benoît Hamon (PS) à appeler à voter, à Évry, contre Manuel Valls et pour Farida Amrani (LFI). Inversement, et pour les mêmes raisons, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise ont appelé à voter pour les rares députés socialistes qui avaient déposé une motion de censure contre un gouvernement qui avait fait passer – par les voies du 49.3 – cette même loi Travail. Un renouveau de la vie politique passe par une refondation idéologique, mais il trouve son sens dernier dans la recomposition des groupes qui y concourent et l’animent.

Cliver, c’est regrouper

C’est encore plus vrai en temps de crise. On ne peut, pour comprendre les clivages qui organisent et structurent la vie politique, s’en tenir à leur seule signification idéologique. Il faut également prendre en compte leur fonction, leur sens pratique. Des philosophes, des théoriciens aussi peu opportunistes qu’un Louis Althusser, qu’une Chantal Mouffe, le disent : faire de la politique, c’est d’abord tracer « une ligne de démarcation », une « frontière ». Mais précisément, encore faut-il savoir entre quoi et quoi, ou mieux, entre qui et qui passe la ligne démarcation ou la frontière.

Un clivage politique, surtout s’il est nouveau et prétend imposer de nouvelles perceptions, tend en effet à rassembler ce qui apparaissait dispersé et à l’inverse, à différencier ou dissocier ce qui apparaissait semblable ou proche. Quels sont donc, aujourd’hui, ces nouveaux clivages ? Comment s’articulent-ils avec les clivages traditionnels, notamment le clivage « gauche/droite » ? Et surtout, comment fonctionnent-ils, quelle est leur fonction ?

Les clivages politiques tendent à opérer, en premier lieu, des regroupements d’acteurs plus ou moins inédits. Prenons, pour exemple, le clivage « ouvert/fermé », que La République en marche a mis en avant. Une note du CEVIPOF réalisée par Luc Rouban révèle que le profil sociologique des 529 candidats investis par LREM, loin d’incarner un renouvellement social, révèle plutôt une « fermeture sociale », caractérisée par une « appartenance majoritaire à une bourgeoisie moderniste, diplômée, libérale sur le plan culturel comme sur le plan économique ». En fait, les éditorialistes et les candidats, qui parlent sans cesse d’ouverture au monde (c’est-à-dire en fait à leurs semblables de par le monde), apparaissent fermés à toute ouverture à d’autres que leurs semblables, c’est-à-dire aux déclassés de la mondialisation, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs.

Ralliement de la classe moyenne au « bloc bourgeois »

De la même façon, une fois dit que le profil sociologique des candidats LREM relève de catégories socioprofessionnelles situées (des avocats, des médecins, etc.), on comprend mieux que le clivage « société civile/politiques partisans » relève bien plus, en vérité, d’une promotion de ce que Hegel appelait, avec plus de franchise, la « société civile bourgeoise ». C’est-à-dire aussi le retour au pouvoir de grandes corporations contre des organisations politiques, syndicales et en général militantes qui, si elles ont échoué dans leur fonction d’éducation et de recrutement de cadres issus des catégories populaires, étaient du moins portées par un souci sinon d’égalité, au moins de pluralisme social.

Ainsi peut-on parler, avec les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, de l’avènement d’un « bloc bourgeois » : au nom de l’Europe et de la « modernisation », celui-ci fonde sur le « dépassement » du « clivage gauche/droite » le rapprochement, et finalement l’alliance de la classe moyenne supérieure et de la haute bourgeoisie, « auparavant ralliées autant au bloc de gauche qu’au bloc de droite ».

Tout se passe donc comme si les clivages idéologiques fonctionnaient à la manière des classifications pratiques chères à Pierre Bourdieu expliquant les stratégies matrimoniales. Ils remplissent la même fonction : « Ils tendent à séparer ce qui était uni ou à unir ce qui était séparé, à manifester et tenir des distances contre les risques de mésalliance ou, au contraire, à rapprocher, à se rapprocher, à s’unir et à établir des alliances ». Faut-il en conclure que les groupes politiques sont homogènes, et ne rapprochent que ce qui était déjà semblable ou similaire ? Non, mais c’est aussi la promesse ou la menace que porte toute nouvelle alliance.

« Populisme de gauche » et émancipation partagée

Un monde où les algorithmes feraient disparaître le hasard, la spontanéité mais aussi le libre choix concernant notre vie sociale, notre santé, notre environnement est-il souhaitable ? Éric Sadin dénonce une « économie de l’accompagnement algorithmique de la vie » et une marchandisation intégrale de l’existence. Cette « organisation automatisée du monde » aurait pour conséquences « un dessaisissement de l’autonomie de notre jugement », « une dissolution des responsabilités » et, au fond, « une décomposition du monde commun ». Plus qu’un projet politique, c’est un projet de civilisation d’où le politique est évincé – Éric Sadin nomme cela le « technolibertarisme ». De fait, les empereurs du numérique rejettent l’intervention de l’État et toute limitation de la « liberté d’entreprendre ». Cela se traduit notamment par l’évasion fiscale systématique, le mépris de la propriété intellectuelle et du droit du travail.

L’organisation de la production repose sur des castes distinctes. En haut, les « rois du code » (king coders) qui conçoivent des algorithmes complexes, « élite mondiale que les entrepreneurs s’arrachent », puis les autres métiers (marketing, design, programmation, finance...). Dans la Silicon Valley, on bichonne ces salariés qui mangent bio dans des cantines gratuites, se détendent avec des séances de yoga ou de massage, envoient leur progéniture dans des écoles alternatives qui bannissent les écrans et développent des projets personnels sur leur temps de travail. La catégorie en-dessous est celle des « individus prestataires » des plateformes numériques (Uber, par exemple) dont l’activité est continuellement guidée par des algorithmes. Et tout en bas, les « invisibles » : les travailleurs de l’ombre qui fabriquent les composants du matériel informatique, dans des usines le plus souvent situées en Asie. Ils forment un lumpenprolétariat dont les droits et la santé sont sacrifiés.

Souveraineté populaire contre souveraineté nationale

Bien plus, c’est en ce sens que ce qu’on appelle le populisme de gauche pourrait constituer une chance de repenser la gauche, mais aussi la souveraineté. Comme le fait remarquer Paolo Gerbaudo, sociologue au King’s College, la différence passe moins aujourd’hui entre gauche et droite, internationalistes et souverainistes d’une part, qu’entre gauche et droite, souveraineté populaire et souveraineté nationale d’autre part. Les populistes de gauche réinvestiraient prioritairement la valeur de la première, là où les populistes de droite réinvestiraient d’abord la valeur de la seconde.

Pour le dire d’une autre manière : alors qu’à droite, la souveraineté nationale constituerait une valeur en soi, la souveraineté nationale ne vaudrait, à gauche, que ce que vaut un cadre d’expression et d’affirmation de la souveraineté populaire – que ce cadre soit du reste local, national ou même transnational. Si bien qu’on peut rejeter d’une même main un traité comme le CETA (qui contrevient aux normes de la souveraineté environnementale), comme souscrire, au contraire, aux accords de Paris consécutifs à la COP 21.

Bref, l’une des manières de rétablir le clivage gauche/droite pourrait bien être de jouer, demain, « la souveraineté populaire contre la souveraineté nationale ». Jean-Luc Mélenchon, le soir du 9 avril 2017 sur France 2, traçait une frontière nette, en refusant d’engager toute discussion que ce soit avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

Gildas Le Dem

 

Publié le 13/08/2019

Dans les couloirs du temps avec le chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes

Par Olivier LONG

paru dans lundimatin#203, (site lundi.am)

 

 

Suite à la mort de Steve Maia Caniço, les journaux s’émeuvent naïvement de la morgue et de l’indifférence du préfet de Loire-Atlantique : Claude d’Harcourt. « Une forme d’indifférence qui confine au mépris » lance Libération.. C’est ignorer qui est réellement le personnage.

Claude d’Harcourt est l’héritier d’une longue lignée des plus anciennes familles de la noblesse française. La maison d’Harcourt débarque aujourd’hui tout droit de l’Ancien Régime avec ses titres, charges, châteaux et baronnies pour occuper l’actualité estivale. Elle est depuis toujours composée de seigneurs, comtes, ducs, marquis, maréchaux, ambassadeurs, prêtres et prélats, généraux de corps d’armée-lieutenant-de-France-émérite-de-l’ordre-du-Saint-Sépulcre-de Jérusalem ; et voilà que tout ce folklore fait retour. La plus vieille dynastie de l’histoire de France vient naturellement réoccuper la place qui fut toujours la sienne au cœur du royaume de France, mais aujourd’hui c’est à l’occasion de la plus grande affaire d’État que le pays ait connu depuis l’assassinat de Malik Oussekine par les voltigeurs de Charles Pasqua. Ce qui nous permet de revivre ici un énième épisode de la saga des Visiteurs.

Suivons le fil de cette incroyable épopée chevaleresque, en marche et surtout à reculons dans Les couloirs du temps.

Bien avant la guerre de Cent ans, dans la maison d’Harcourt on se nomme Torf, Turquetil, Anquetil, Errand, Octavius, Odet, plutôt que « Jojo le Gilet Jaune ». Le nom d’Harcourt est à tel point synonyme de pouvoir que Michel Houellebecq fait d’un certain Aymeric d’Harcourt l’archétype d’une souveraineté multiséculaire et brutale dans son dernier roman : Sérotonine. Aymeric d’Harcourt est l’ami intime du personnage principal de ce livre, Houellebecq en brosse le portrait :

« [Aymeric d’Harcourt] avait sorti un portrait d’ancêtre, appuyé contre un fauteuil, c’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire. Robert d’Harcourt dit le Fort commenta-t-il. La sixième génération de Harcourt, bien après Guillaume le Conquérant, donc. Il a accompagné Richard Cœur de Lion à la troisième croisade. » Je me suis dit que c’était bien, quand même d’avoir des racines ».

C’est des racines de cette archaïque brutalité et du type de croisade qu’elle mène actuellement qu’il sera question dans les lignes qui suivent.

Le chevalier d’Harcourt, Cost Killer

Claude d’Harcourt est haut fonctionnaire de l’Etat français lorsqu’il est nommé le 7 novembre de l’an de grâce 2016 à la direction de l’Agence Régionale de Santé (A.R.S.) de la Région PACA. Par ironie du sort, il faut savoir qu’avant la mort de Steve Maia Caniço, l’actuel préfet de Nantes, directeur des forces de police de Loire-Atlantique, travaillait non pas à une répression de laquelle s’ensuivit la mort d’un jeune homme mais au service de la santé de ses contemporains.

Il faut savoir que bien avant d’être nommé préfet de région, Claude d’Harcourt était déjà bien connu pour être un killer, un vrai killer : ce qu’on nomme dans la novlangue managériale un Cost Killer. Arracheur de dents talentueux, il avait su prouver son obéissance en opérant à la hache dans le personnel de l’Agence Régionale de Santé de la région PACA. Bilan : 100 personnes brutalement déplacées en deux ans, et 70 départs (pour 35 arrivées !) en moins d’un an de règne.

Ce personnage efficace et de sinistre mémoire porte donc à son passif un lourd bilan dans ses fonctions de directeur de cette Agence Régionale de Santé. Les fonctionnaires de ces services s’en souviennent bien. Un article du site Mars actu documente le quotidien des sévices infligés par Claude d’Harcourt. Tous ses collaborateurs décrivent un management maltraitant, d’une « dureté » digne de France Télécom : indifférent aux autres, menaçant, insultant, brisant, humiliant. Au menu : burn out, pressions et dépressions, mises au placard, carrières brisées, dégradations, propos blessants, insultes voire délation.

Badauds, crieurs et tambours, sonnez trompettes et clochettes, Oyez braves gens, lisez ce texte instructif ; ces faits méritent large diffusion. Les informations du site de Mars actu ont été corroborées et vérifiées en interne par une source que avons personnellement suivi durant les quelques années qui furent pour son compte une longue suite de déboires et d’humiliations professionnelles.

Est-ce à la suite à ses aventures guerrières dans le secteur de la santé, que le chevalier d’Harcourt - viking du management- après avoir semé la terreur en région PACA, fut « promu » préfet de Loire-Atlantique ? Toujours est-il qu’on peut se demander si les propos déplacés proférés par Claude d’Harcourt -devenu préfet de Nantes- après la disparition inquiétante de Steve Maia Caniço (« des gens qui avaient beaucoup bu et qui avaient aussi sans doute pris de la drogue » jusqu’à devenir « immaîtrisables »), ne sont pas à mettre en rapport avec la brutalité des politiques managériales que le chevalier a cavalièrement mis en œuvre dans un tout autre domaine : celui de la santé.

La question est celle de savoir comment quelqu’un qui est censé veiller à la santé de ses concitoyens peut devenir sans transition préfet de la région Loire-Atlantique, c’est-à-dire assumer la répression sans précédent qui s’exerce à Notre-Dame des Landes ou être mêlé à des événements produisant la mort d’un jeune par noyade. Comment être à la fois patelin et brutal ? Comment comprendre qu’on puisse passer sans transition du soin à la répression ? Un peu comme si gérer la vie ou gérer la mort, c’était un même métier. Tel est le genre de paradoxe qu’il nous faut penser pour comprendre ce que la figure du chevalier d’Harcourt dit de l’époque.

Sans perdre de vue l’itinéraire picaresque du Chevalier mais d’un point de vue plus politique, cet étrange retournement concerne un problème de gestion biopolitique des populations.

Nécropolitique

Selon Michel Foucault, le terme « biopolitique » désigne le fait que le pouvoir sur la vie (droit de vie et de mort) tend à se transformer entre le XVIIe et le XIXe siècle en gestion des vies (bios). L’étatisation du biologique transforme les pratiques de gouvernement en médecine sociale. Pour mettre au travail les populations de l’époque moderne, les gouvernants envisagent dès lors le corps social comme un ensemble d’être vivants dont la vie peut être contrôlée ou exclue. S’instaurent à cet effet toutes sortes de procédures et d’institutions concernant la gestion de la santé, de l’alimentation, de la sexualité, de la natalité. La gestion des vies, le management du capital humain remplace la force brutale et la raison d’État. L’objectif de ce changement est de contrôler plus précisément les corps afin de canaliser leur force de travail, c’est la raison pour laquelle la gouvernementalité moderne s’occupe moins de « faire mourir ou laisser vivre » (le droit de glaive du souverain) que de « faire vivre et laisser mourir ».

Entendons par là que le rapport politique s’organise comme protection de la vie afin de mieux surveiller le corps social au travail. Gouverner c’est générer un certain nombre de soins qui permettent d’exclure du corps social les indésirables, c’est-à-dire les inutiles pour l’économie. On traite alors ceux-ci comme on circonscrit un foyer d’infection. Cette économie politique du vivant (bios, la vie) permet de contrôler de manière plus rigoureuse les populations en reléguant de manière insidieuse et toujours plus lointaine « ceux qui ne sont rien ». Ceux-ci se retrouvent automatiquement cantonnés dans des espaces d’exclusion où ils croupissent à perpétuité (chômage de longue durée, aides dérisoires, quartiers périphériques, prisons, centres de rétention, hôpitaux psychiatriques, etc.) sans qu’il soit nécessaire de se donner la peine d’une amputation ou d’une élimination physique. De ce point de vue, il est significatif que le candidat Nicolas Sarkozy ai pu remporter une élection présidentielle avec pour seul programme d’éliminer la « racaille »quand on sait qu’une des étymologies du mot désigne une malade de peau très contagieuse : la teigne.

Comment comprendre la mise à mort dans un tel système ? Deux modèles-limites permettent de comprendre la persistance de l’élimination physique dans ce système hygiéniste : le camp de concentration et l’esclavage de plantation.

A la suite de Michel Foucault et de Giorgio Agamben [3], Roberto Esposito [4], philosophe napolitain a montré que le camp de concentration incarne le paradigme le plus extrême de cette biopolitique des populations. Pour Adolf Hitler les opposants, les malades mentaux et les non aryens contaminaient la santé du peuple allemand, la régénérescence de la race aryenne passait donc par l’enfermement inévitable des juifs, des homosexuels, des tziganes, des malades mentaux et des opposants de toutes sortes afin qu’ils ne contaminent pas la race aryenne. Pour éliminer cette menace « biologique », virale, la rétention ou l’extermination ne sont pour le IIIe Reich que des mesures prophylactiques, c’est la raison pour laquelle on élimine des millions d’humain par le gaz comme on tue « des poux » (selon l’expression de Himmler).

On retrouve un autre visage de cette gestion biopolitique du vivant dans l’esclavage de plantation. Si l’on protège la valeur marchande de l’esclave, son corps puissant et en bonne santé, c’est pour mieux le tuer au travail (8 ans d’espérance de vie dans une plantation des Caraïbes au seul motif que des européens fortunés puissent sucrer leur café !)). « En tant qu’instrument de travail, l’esclave a un prix. En tant que propriété, il a une valeur. Son travail répond à un besoin et est utilisé. L’esclave est par conséquent gardé en vie mais dans un état mutilé, dans un monde fantomatique d’horreurs et de cruauté et de désacralisation intenses. » explique Achille Membe [5]

. La notion de mutilation est au cœur de l’organisation biopolitique comme nous allons le voir.

Quand le pouvoir de « soin » médical et le pouvoir de tuer renvoient l’un à l’autre, s’instaure une dialectique de la vie et de la mort dont les limites viennent à se confondre. Car au lieu de sauver la partie qu’on pense non contaminée, la gestion biopolitique des populations se retourne en infection généralisée des sociétés. C’est sous prétexte d’immuniser les populations contre une pseudo-infection, que le peuple allemand tout entier s’est retrouvé enfermé par le national-socialisme. Enfermé en dehors des camps, mais enfermé chez lui dans une frontière de barbelés et un système de surveillance mortifère. De même, l’Europe s’est retrouvée prisonnière de ses frontières pour se prémunir des migrations qui sont les conséquences inévitables de la colonisation. Il n’y a qu’à compter le nombre de morts en Méditerranée pour comprendre que la gestion « biopolitique » se retourne inévitablement en « thanatopolitique » comme le remarque Roberto Esposito [6]

, (Thanatos, désigne la mort en grec ancien). L’horizon du meurtre demeure la perspective inévitable de toute gestion biopolitique des populations.

Quoique ces digressions nous aient emmené un peu loin des tribulations du chevalier d’Harcourt, préfet de Nantes, indifféremment médecin et policier, n’est-ce pas là une clef de lecture pour comprendre la mort de Steve Maia Caniço ?

Depuis les attentats de Paris et l’instauration de l’état d’urgence à perpétuité la place centrale donnée à la sécurité et au désir d’ordre fabrique une situation d’exception. L’adhésion massive ou passive des populations aux programmes du RN ou de LRM remet à l’ordre du jour ce point nodal où les systèmes d’immunisation se retournent contre eux-mêmes, c’est-à-dire contre les populations qu’elles disent vouloir protéger. Sous prétexte de protéger la vie de la communauté d’une agression par un ennemi extérieur, (menace terroriste, crise environnementale, économique, sanitaire, migratoire, fin du monde annoncée, etc…) on reconduit de manière inquiétante les apories de la biopolitique et son retournement en thanatopolitique.

Quand on tue un jeune afin de « laisser les honnêtes citoyens dormir tranquille », le souci de protection vire au meurtre. Quand la disparition d’un jeune n’est plus qu’un dégât collatéral d’une opération de maintien de l’ordre qui vise à éradiquer une gêne, personne n’est plus très pressé de retrouver le corps de Steve Maia Caniço. Du point de vue du soin apporté aux populations la police a fait son travail, le préfet-médecin a opéré pour amputer l’infection. C’est la raison pour laquelle cette disparition a été reléguée pendant quelques semaines dans l’espace incertain où disparaissent les affections indésirables.

C’est ce mélange de sollicitude et de répression mise au service du dressage des populations qui constitue la question biopolitique actuelle. Elle vise l’éradication d’un ennemi intérieur qui gangrènerai le corps social à la manière d’une infection : la jeunesse un peu trop bruyante, les citoyens issus des migrations, les musulmans forcément djihadistes, les travailleurs pauvres qui mettent à sac la vitrine parisienne, les retraités, les chômeurs qui touchent trop d’aides, les handicapés, les mères-célibataires qui font trop d’enfants, les exclus de tout poil, etc.

Le parcours du chevalier professionnel du chevalier d’Harcourt, préfet- médecin est symptomatique de ces retournements. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’avant de faire carrière au service de la santé des populations non seulement en région PACA mais aussi en Normandie, Champagne-Ardenne et Alsace et Lorraine, Claude d’Harcourt a également travaillé à la direction de l’administration pénitentiaire, mais aussi comme secrétaire général pour l’administration de la préfecture de police de Paris durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, tout cela avant d’être nommé préfet. Quelles sont les conditions qui font qu’on peut penser que la santé ou la police, les soins ou la répression sont un même métier ? Les apories de la nécropolitique donnent la clef de cette indifférenciation.

Si l’on accepte que surveiller c’est punir et que punir c’est guérir, qu’enfermer c’est en quelque sorte prendre soin de ceux qu’on enferme, il n’y a pas mélange des genres. C’est finalement le même métier du point de vue d’une biopolitique qui se retourne fatalement en nécropolitique.

Epidémie dansante

Dans cet embrouillamini savamment organisé, on peut finalement se demander si la mission curative du préfet-médecin n’était pas de faire cesser une épidémie bien connue dès la fin du moyen-âge : celle de la peste dansante, dite « danse de Saint Guy ».

Les épidémies de danses ou « manies dansantes » étaient les premières Rave party de la fin du Moyen Âge. Ces antiques Teufs étaient souvent attribuées à la « condition pitoyable » et au « délaissement spirituel des populations », c’est la raison pour laquelle elles étaient étroitement surveillées par les pouvoirs en place. Car ceux et celles qui dansaient, le faisaient souvent pour se libérer de leur oppression tout autant que de leurs oppresseurs.

Paracelse -médecin et chirurgien suisse de la fin du XVe siècle-, explique que « Rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse. Et pour que l’affaire parût suffisamment sérieuse et pour confirmer l’apparence de la maladie, elle se mit à sauter, à faire des bonds, chantant, fredonnant, s’effondrant par terre, la danse finie, tremblant un moment puis s’endormant : ce qui déplut au mari et l’inquiéta fortement. Sans rien dire et prétextant cette maladie, elle berna son mari. Or d’autres femmes se comportèrent de la même manière, l’une instruisit l’autre, et tout le monde finit par considérer que la maladie était un châtiment du Ciel. » [7]

[Tout ceci est écrit bien avant les hystériques de Charcot, et il faudrait se demander si du point de vue des dominés, les têtes de cortège (avec ou sans Gilets jaunes), ne sont pas une variété de ce genre de tarentulisme, comme les cortèges de bacchantes visaient dans l’antiquité une guérison et une transformation collective du corps social. Du point de vue des dominants, la réponse apportée à ces pratiques d’extase, de débordement n’ont guère varié depuis les temps médiévaux. C’est peut-être pour cela que le chevalier d’Harcourt était le personnage idoine se mêler à ces tribulations.

Le néolibéralisme actuel, sous prétexte d’entrer dans le Nouveau Monde ne recycle-t-il pas des pratiques d’un autre temps ? Du Moyen-âge au néolibéralisme globalisé s’exhibe la pérennité d’un ’théâtre de l’horreur et de la terreur’. C’est par ces mots qu’on a décrit les pratiques déroutantes de la justice médiévale. Avec son cortège de mise aux arrêts, d’amendes, de mutilations déshonorantes (amputations du pied, d’un pouce, de l’oreille, de la langue, œil crevé), de noyades forcées, de supplices raffinés, la justice médiévale consistait en une mise en scène quotidienne et impitoyable de la victoire du « Bien » sur la « Mal » au profit d’une minorité de la population bien évidemment.

Ce « théâtre de l’horreur », n’est-ce pas ce qu’on a vu avec le traitement policier de la révolte des Gilets Jaunes ? Quand on lit le témoignage des agissements du Cavalier d’Harcourt à l’Agence Régionale de Santé de la région Paca, dès lors que plus personne n’ose s’exprimer, que les syndicats sont atones, ne lit-on pas ici tous les signes d’une politique de la terreur ? Ce qui nous rappelle les termes dans lesquels Michel Houellebecq décrit Aymeric d’Harcourt : « C’était un type trapu, au visage carré et parfaitement glabre, l’œil mauvais et attentif, sanglé dans une armure métallique. Dans une main il tenait un glaive énorme, qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, dans l’autre une hache ; dans l’ensemble il dégageait une impression de puissance physique et de brutalité extraordinaire »

De l’Agence de Santé de la région Paca à la préfecture de Nantes, des classes populaires de banlieue aux travailleurs pauvres, des Gilets Jaunes aux « teufeurs » de Nantes, au travers de l’instauration de situation d’exception (état d’urgence économique, menace terroriste, péril jeune), la volonté curative ne cache t-elle pas une simple extension du domaine de la brutalisation ? La « brutalisation » désigne chez les historiens de la première guerre mondiale, la contagion des sociétés des pays belligérants en temps de paix par des habitudes, des pratiques de violence contractées sur des lieux de guerre. De l’organisation de la terreur en entreprise (pour le bien des employés), à la terreur de rue (pour la sécurité des commerçants), de la terreur de rue à la mort des fêtards (péril jeune), l’exercice actuel du pouvoir ne dessine-t-il pas une simple consolidation du droit de tuer au service direct d’une assomption de la souveraineté pure ?

Quand on mutile des manifestants, on peut toujours dire que ceux-ci sont violents puisque cela vide la rue. Mais comment comprendre qu’on s’en prenne à un jeune innocent qui ne conteste rien ? N’est-ce pas là un signal envoyé à l’intégralité de la population ? Quand la terreur vise des innocents, n’est-ce pas cela le terrorisme ? Cela signifie-t-il que se retourne aujourd’hui en France la « protection » biopolitique en terreur d’État ?

Il semble que les récentes pratiques de maintien de l’ordre n’aient pour objectif que d’habituer petit à petit police et population, par gradations successives, à la brutalité du rêve américain. Ce mode de vie, bien qu’il proclame l’accès de tous aux premières marches du podium est pourtant le mode de vie d’un des empires les plus oppressifs, les plus belliqueux et les plus inégalitaires de la planète. Comment imposer ce cauchemar économique sinon par la peur ? L’obsession anti-terroriste n’aurait-elle que pour objectif que de valider l’instauration d’un régime de terreur économique ? Quand sous couvert de guerre, de résistance, ou de lutte contre la terreur, le biopouvoir fait du meurtre son objectif, le régime a change de nature. Un régime qui se définit par la terreur à tous les niveaux de l’existence, qui vise par sa terreur des innocents, un régime dans lequel l’humain devient superflu, c’est un système totalitaire. Il arrive que les couloirs du temps nous ramènent parfois bien en arrière. De manière irréversible ?

[1] Michel Houellebecq, Sérotonine, éditions Flammarion, Paris, 2019, p. 204.

[2] Michel Foucault, « Il faut défendre la Société », Cours au collège de France, 1976, éditions Gallimard/Seuil, Paris, 1997, p. 213 sq.

[3] Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Notes sur le politique, éditions Rivages, Paris, 2002, p. 47 sq.

[4] Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Repenser les termes du politique, éditions Les prairies ordinaires, Paris, 2010, p. 171sq.

[5] Achille Mbembe, « Nécropolitiques », Raisons politiques, 2006/1, numéro 21, p. 15.

[6] Roberto Esposito, Bìos. Biopolitica e filosofia, Turin, Einaudi, 2004, p. 39.

[7] Paracelse, cité par Claire Biquard (E.H.E.S.S.) : Le mal de Saint Vit (ou Saint Guy) Bulletin du centre d’Etude et d’Histoire et de la médecine de Toulouse, janvier 2002.

Publié le 12/08/2019

Fonction publique : avec le contrat de projet, objectif 15 000 suppressions de postes !

Validé par le conseil constitutionnel « sans réserve » en plein été, mis en pratique au 1er janvier prochain, le contrat de projet pour les fonctionnaires est une attaque frontale contre le service public. Avec, pour objectif affiché, la suppression de 15 000 postes d'ici à 3 ans.

Julian Vadis (site revolutionpermanente.fr)

Des agents municipaux aux enseignants en passant par les hospitaliers, tous les secteurs de la fonction publique sont concernés par la nouvelle trouvaille du gouvernement. Nouvelle méthode pour poursuivre la destruction du service public qui se poursuit quinquennat après quinquennat : le contrat de projet.

L’idée est simple, il s’agit de la possibilité de contracter des contrats à durée déterminés spécifiques à la fonction publique, d’une durée maximale de 6ans, correspondant aux besoins de projet public. A la sortie de ces contrats, bien entendu, pas de CDIsation au statut de fonctionnaire et, nouveauté, pas de prime de précarité. De la flexibilité à outrance donc, et la création d’une catégorie de « fonctionnaires kleenex » que l’ultra-libéral Macron rêve d’élargir à l’ensemble des travailleuses et travailleurs, dans le public comme dans le privé.

Olivier Dussopt, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, a beau vociférer que « c’est une hypocrisie de considérer que l’arrivée de nouveaux contractuels serait une remise en cause du statut. Nous n’avons fixé ni planche ni plafond », ce sont les objectifs mêmes affichés par le gouvernement qui contredisent Dussopt. En effet, Macron et ses ministres visent à la suppression de 15 000 postes de fonctionnaires d’ici à 3ans. Difficile, dans ce contexte, de dissimuler la remise en cause du statut voulue par le gouvernement. Une tâche rendue impossible lorsqu’on regarde une année seulement en arrière, et l’imposition de la réforme du rail visant à démanteler le service public ferroviaire.

Retraites, statut de fonctionnaire : cocktail explosif pour la rentrée 2019 ?

Alors que la période estivale est, traditionnellement, une période de « trêve », Emmanuel Macron vit un second été consécutif de turbulences. Il y a eu, l’an dernier, l’affaire Benalla. Il y a, cet été, une conjonction de phénomènes : la poursuite du mouvement des Gilets Jaunes, qui bien qu’en « effectif réduit » poursuive les manifestations tous les samedis, l’affaire De Rugy qui a forcé l’ex-ministre de l’écologie à démissionner et, bien sûr, le scandale d’État suite à la mort de Steve à Nantes lors de la fête de la musique. Autant dire que la trêve estivale n’est pas, dans la continuité d’une année où Macron a perdu son statut de « président jupétérien » et a du, face au mouvement des Gilets Jaunes, laisser échapper quelques concessions pour la première fois depuis le début de son quinquennat. Si la situation pré-révolutionnaire de décembre s’est aujourd’hui refermée, il est tout de même clair qu’on est encore loin d’une période de stabilité. Aux colères initiales qui ont conduit à l’émergence des Gilets Jaunes se sont ajoutées un ensemble d’éléments au contenu inflammable pour le gouvernement, sur le terrain démocratique et, surtout, sur la question des violences policières et d’État.

Au menu de la rentrée, la réforme annoncée du système des retraites était déjà, en soi, une véritable poudrière prête à raviver le brasier. La question d’une attaque aussi sournoise que puissante contre le statut des fonctionnaires ne fait, en somme, que rajouter une quantité non négligeable de poudre au cocktail.

En soi, Emmanuel Macron n’a pas le choix. Il est contraint de « relancer la machine » à réforme, tel un cycliste à l’arrêt, pour éviter la chute. Une nécessité accentuée par l’instabilité sur le terrain économique mondial d’une part, avec la guerre commerciale qui connaît actuellement un rebond entre la Chine et les Etats-Unis et qui donne une consistance corporelle au spectre d’une nouvelle crise d’une ampleur supérieure à 2008, et la colère qui s’exprime sur le terrain de la lutte des classes, en France bien sûr, mais aussi ailleurs dans le monde, et en premier lieu en Algérie, pays avec lequel la France entretien des rapports « privilégiés » au vu de son passé, et de son présent, colonial.

En dernière instance, l’espoir de Macron de ne pas voir une braise s’approcher de trop prêt des barils de poudres qui s’entassent dangereusement pour les classes dominantes, réside dans la force de contention des directions syndicales à canaliser le mouvement ouvrier traditionnel. Une stratégie risquée, lorsqu’on voit que le mouvement des Gilets Jaunes a émergé en dehors des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et que des secteurs de travailleuses et de travailleurs, en particuliers les personnels soignants et l’éducation nationale, ont exprimé et exprime encore aujourd’hui leur colère, débordant partiellement le cadre imposé. Aujourd’hui, impossible de savoir si la contagion gagnera d’autres secteurs de travailleurs, au point de renvoyer Macron et les classes dominantes dans les cordes. Il est pourtant clair que cette contagion est nécessaire, face aux attaques et à la répression policière, et qu’il est indispensable d’exiger un plan d’ensemble sur le terrain de la lutte des classes pour imposer un rapport de force à la hauteur contre Macron et son monde.

 

Publié le 11/08/2019

Les idées ont-elles encore leur place dans les médias ?

par Pierre Jacquemain | (site regards.fr)

Appauvrissement, polarisation ou droitisation des débats, manque de diversité des opinions, accaparement par les penseurs médiatiques et les leaders de think tanks, démission des politiques : l’espace des médias est de plus en plus hostile aux intellectuels et à la pensée complexe.

Thomas Legrand est éditorialiste de France Inter et réalisateur du documentaire « Instincts primaires : coulisses d’une élection » (2016). Laurent Jeanpierre est professeur de science politique et auteur de La Vie intellectuelle en France, Seuil 2016.

Regards. On reproche souvent aux médias d’inviter les mêmes intellectuels ou les mêmes experts. Partagez-vous cette analyse ?

Thomas Legrand. C’est assez juste, malheureusement. Et ça s’appelle le syndrome du bon client. On peut aussi parler de flemme journalistique… Untel est bien, on le prend. Prenez l’exemple de Gilles Kepel, qu’on a beaucoup entendu ces derniers temps. On sait à peu près ce qu’il va dire et on a envie de savoir quel va être son regard sur tel ou tel événement. Nos auditeurs ont sans doute lu ses livres ou ils en ont au moins entendu parler. On ne va pas perdre dix minutes à représenter sa pensée. Il y a donc un peu de flemme intellectuelle de la part des journalistes, mais aussi un confort pour les auditeurs. Il faut dire aussi que beaucoup d’intellectuels refusent de parler. Certains ne veulent pas débattre, d’autres souhaitent avoir les questions en amont, quelques-uns refusent d’être interrogés par les auditeurs. Ce n’est pas évident.

Laurent Jeanpierre. Je pense qu’on ne gagne rien, si l’enjeu est de favoriser une écologie favorisant la diversité des idées, de simplement confronter les mondes, de rester dans un jeu d’anathèmes croisés entre les professions. Trois mondes nous occupent dans cet échange : le monde journalistique, le monde de la production d’idées et le monde politique. Ils sont tous traversés par des tensions fortes et contiennent des gens plus ou moins proches des deux autres mondes. Par exemple, chez les producteurs d’idées professionnels, un certain nombre de personnes se sont spécialisées exclusivement dans la présence publique – au détriment de leurs recherches, de leurs travaux ou de leurs créations. Cela n’est pas nouveau : avec le poids de la télévision, on avait déjà vu émerger, il y a quarante ans, une catégorie d’intellectuels médiatiques. Chaque époque a eu les siens.

Finalement, peu importe le fond tant que le casting est susceptible de faire de l’audience ?

Thomas Legrand. Il y a des biais. En tant que programmateur, quand on organise une matinale grand public, on essaye de trouver des intellectuels reconnus dans leurs domaines, et qui sont vulgarisateurs. Pas simplificateurs, vulgarisateurs. Je distingue deux catégories : les chercheurs qui savent vulgariser, et ceux qui ne le savent pas. On se tourne évidemment plus facilement vers ceux qui savent vulgariser une pensée. Mais aux trois catégories que Laurent Jeanpierre a mentionnées, j’ajouterai une quatrième qui fait beaucoup de mal au débat public : les spécialistes de la prise de position. Je pense à Éric Zemmour, à Natacha Polony, etc. Ils ne sont ni tout à fait journalistes, ni tout à fait intellectuels. Et pourtant, ils sont présentés comme les « nouveaux penseurs ». Auparavant, on allait chercher des intellectuels et on essayait de vulgariser leur savoir pour l’amener au grand public. Aujourd’hui, on se tourne vers certains journalistes polémistes qui se piquent de philosophie, de sociologie et parfois d’anthropologie – comme on l’a vu avec Zemmour. Et l’on se rend compte de la caricature et de l’imposture de leur parole quand on la confronte à celle des intellectuels.

« On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. »

Thomas Legrand

Pourquoi, en ce cas, leur fait-on autant de place dans les médias ?

Thomas Legrand. On assiste à un abaissement général du niveau intellectuel. L’aisance médiatique remplace dans beaucoup de formats – notamment sur les chaînes tout info – le savoir fondamental. Elle devient une valeur incontournable : c’est un argument plus important pour être invité que le vrai savoir.

Laurent Jeanpierre. C’est contradictoire avec l’idée même de vulgarisation… Mais s’il est vrai que Polony, Zemmour et les autres sont surexposés, la figure qui s’impose aussi, de manière plus souterraine avec une visibilité moins spectaculaire, c’est le leader de think tank. Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. Ces think tankers, ces producteurs d’idées pour le monde politique, pour le monde médiatique, ont un poids beaucoup plus important sur les plateaux de télévision, et aussi dans les coulisses puisqu’ils nourrissent les politiciens qui n’ont plus le temps de travailler sur les idées. Ils sont un nouvel opérateur, un nouvel acteur dans la production d’idées, entre monde politique et monde médiatique.

C’est quoi, pour vous, une « bonne » programmation ?

Thomas Legrand. Il faut diversifier les points de vue. Quand un sujet politique émerge et qu’il nous semble occuper le débat, plutôt que d’inviter un pour et un contre, nous prenons de la hauteur et invitons un ou deux intellectuels qui ont travaillé une question. C’est le cas sur les questions d’autorité, de genre, d’islam, par exemple. Nous essayons de le faire une ou deux fois par semaine. Ce qui préside aux choix de nos invités résulte aussi de nos lectures : nous lisons les tribunes, les revues, la République des Idées, les sites identifiés. Nous faisons de la veille intellectuelle. Nous savons ce qu’il faudrait faire pour organiser un bon show – ce que font beaucoup – et ce que nous nous refusons à faire. Sur la laïcité, on peut prendre un intellectuel qui considère que le voile est une liberté totale et de l’autre côté un intervenant de Valeurs actuelles. Là, on organise un bon clash. Mais si l’on choisit plutôt quelqu’un de plus modéré dans les deux sens, il me semble que ce sera propice à un débat plus sain et plus intéressant. Ce que je vous décris là constitue à la fois un biais et une nécessité. Parce que cette démarche exclut quelque fois des pensées radicales. Mais quand nous voulons faire des débats apaisés et intéressants, on nous accuse souvent d’être dans l’eau tiède, et du coup dans la pensée unique.

Laurent Jeanpierre. Je ne connais pas de programmation sans biais. L’idée d’une programmation neutre ? Quel est le présupposé ? Cela n’existe pas. Le problème n’est pas là. La question pertinente pourrait être la suivante : est-ce que les médias produisent une concentration de la parole sur un petit nombre de personnes ? Des collègues ont mené des travaux sur les invités politiques. Et c’est très net : il y a des effets de concentration, des effets de seuil. Si l’on n’a pas atteint un seuil de visibilité nécessaire, on n’atteint pas la visibilité supérieure. Des députés qui font un travail politique estimable à l’Assemblée ne vont pas avoir accès aux grands entretiens des médias audiovisuels…

Thomas Legrand. Alors qu’on a la volonté, chez les intellectuels, de trouver le jeune, la pépite…

Laurent Jeanpierre. Oui, on peut parler d’une prime relative au jeunisme, dans un contexte où les grandes figures intellectuelles publiques sont les mêmes qu’il y a quarante ans…

Thomas Legrand. Si dans une réunion de programmation, vous dites : « J’ai lu un truc super d’un jeune type », ou d’un vieux que personne n’avait repéré qui est super, « il apporte ça au débat, c’est quelqu’un de très intéressant, etc. », là vous avez une prime dans cette réunion. Si vous arrivez en disant : « Ce député inconnu a fait un truc super dans sa ville ou à l’assemblée, il faut l’inviter », on vous dira : « On va d’abord envoyer un reporter, il fera un sujet là-dessus, ça passera dans le journal ». La raison en est simple : on arrive à mesurer l’importance d’un homme politique à son grade dans son parti, à la façon dont il a été élu. Et l’importance d’un intellectuel à ses ventes de livres.

Diriez-vous que l’on assiste à une droitisation du champ médiatique ?

Laurent Jeanpierre. À toute époque, il y a des pôles progressistes et des pôles conservateurs, dans le monde journalistique comme dans le monde intellectuel et politique. On peut alors s’interroger sur l’alignement plus ou moins grand entre la production d’idées et le journalisme. Or il y a aujourd’hui moins d’alignement entre les fractions les plus engagées à gauche des mondes intellectuels et les plus jeunes ou les plus en vue du monde journalistique. La situation était de ce point de vue très différente dans les années 1970, lorsque les pensées critiques rencontraient le nouveau journalisme et parfois y participaient. Mais je ne connais pas le décompte statistique qui montre que plus d’invités de droite apparaissent aujourd’hui dans les médias

Thomas Legrand. C’est peut-être que certains de nos invités de gauche peuvent paraître à certains comme tenant des propos de droite.

Laurent Jeanpierre. On peut s’interroger sur les questions qui sont traitées par les médias. Est-ce qu’ils participent de ce qu’on appelle la construction d’une forme de pensée unique ? C’est une réflexion que nous devons avoir.

Il s’agirait moins d’une affaire de droitisation que d’une uniformisation de la pensée et du discours ?

Laurent Jeanpierre. Il y a le problème de la sélection des personnes que les médias invitent, et le problème de la sélection des thèmes. La sélection des personnes, nous en avons parlé : on voit les contraintes des médias, on voit aussi les mécanismes d’auto-renforcement, les difficultés que cela pose pour la vie démocratique. Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. Ces sujets sont définis par l’idéologie dominante – véhiculée par des intellectuels, des politiques, des journalistes – comme étant les sujets pertinents. Prenez la question de l’islam : problème pertinent ou pas ? L’écologie : problème pertinent ou pas ? Et c’est indépendant du problème de la vérité et de la question des faits. Les faits viennent toujours avec des interprétations. L’enjeu, c’est plutôt d’assumer l’interprétation des faits que l’on interprète les faits. Dans les histoires de débats pertinents et de débats non pertinents, s’exprime un principe de sélection des thèmes, avec des thèmes qui n’apparaissent pas.

Thomas Legrand. La vraie question, beaucoup plus que la question des invités, c’est en effet cette question des thèmes. Sur le service public, on se bat en permanence et on prend des risques. Nous avons consacré une matinale à la question de l’autisme, par exemple. Nous n’en avons pas parlé de manière déconnectée : il y avait un lien avec l’actualité puisque le jour même, un texte était débattu à l’Assemblée nationale. On est dans l’actualité, mais en même temps, là où vous avez raison, c’est qu’il y a tout le temps des actualités sur tous les sujets. Qui fait l’actualité ? Concernant l’islam, le sujet le plus traité, ou la question identitaire, nous avons décidé de lever le pied. Nous avions fait beaucoup, et c’est un sujet sensible. Avec la montée du FN, nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas laisser ce sujet traité de manière caricaturale. Il fallait donc en parler avec de la diversité de pensée et ramener la question à son juste niveau. En traitant le sujet, on peut apaiser et relativiser les choses. J’ai le sentiment que si l’on décide de traiter un sujet sur-traité, c’est parce que tout le monde le traite, et le traite mal. Alors il faut qu’on le traite. Mais ce faisant, on rajoute une couche. C’est très compliqué…

« Autrefois les partis produisaient les idées en interne. Il y a eu une externalisation de la production d’idées par les partis, depuis trente ans en France, qui a été voulue par les leaders politiques actuels. Nous avons sans doute, aujourd’hui, le personnel politique le plus inculte de l’histoire de France. »

Laurent Jeanpierre

Quelle a été votre réaction lorsque la presse, unanime, a fait campagne contre le Brexit et Trump, ou lorsqu’elle n’a pas vu venir l’élection de François Fillon ?

Thomas Legrand. Nous nous remettons en question. Nous nous engueulons. Nos chroniques sont différentes. Nous sommes conscients de notre responsabilité. On ne peut pas à la fois nous accuser d’être responsables de tout et s’apercevoir qu’on est influents sur rien. Parce que Trump, c’est quand même la fin de l’influence journalistique sérieuse. C’est le triomphe des réseaux sociaux, des télés trash et des médias conspirationnistes. Parce qu’il y a une grande crise de la complexification. Il devient très compliqué de produire des messages simples. Et même pour nous journalistes, pour être écoutés, pour être entendus, nous devons tomber dans le simplisme.

Laurent Jeanpierre. Je ne comprends pas cette contrainte. C’est ce que je disais sur le public fantasmé des journalistes : si vous postulez un public bête, vous allez conforter ce type de lieux communs qui circulent dans votre monde professionnel. Pour moi, ça n’est pas audible. Le présupposé, c’est que le public n’est pas capable de comprendre des choses compliquées. Et plus on pense comme cela, plus on lui propose des contenus de plus en plus simplistes, pour ensuite en conclure que le public est bête ou qu’il est simpliste. C’est une prophétie autoréalisatrice contre laquelle il faut lutter.

Thomas Legrand. Les journalistes sont de plus en plus contraints de recourir à la simplification. Ils rentrent dans le cadre d’une économie particulière. Quand vous prenez Arte, ou France Inter, nous faisons l’inverse et ça marche. Dans une autre mesure, c’est ce que i-Télé essaie de faire et c’est ce que les grévistes de i-Télé ont essayé de faire. Il est vrai que maintenant, dans une profession remplie de CDD, de pigistes, de gens précarisés, cela devient très compliqué.

Vous avez dit, Laurent Jeanpierre, que nous avions la classe politique « la moins cultivée de l’histoire de France ». Dans votre ouvrage, vous dites aussi qu’aujourd’hui nous n’avons plus de Malraux, de Lamartine ou de Guizot…

Laurent Jeanpierre. Je n’ai pas une vision nostalgique. J’observe que le dernier mandat durant lequel des intellectuels ont exercé des fonctions soit diplomatiques, soit de haute fonction publique, soit éventuellement politiques, c’est certainement celui qui a débuté en 1981. Par la suite, nous avons assisté à une transformation du mode de formation de la haute administration, qui est l’élément le plus pérenne du pouvoir d’État en France. Si vous regardez l’évolution des contenus des cours de l’ENA depuis cinquante ans, les savoirs techniques y sont de plus en plus importants. Toute formation extra technique ou extra bureaucratique est reléguée. Deuxième élément : la formation des autres élites politiques a changé. Pour faire carrière dans un parti, il faut, si on ne fait pas l’ENA, commencer à quinze ans comme Manuel Valls, Benoît Hamon ou François Fillon – qui a été le plus jeune député de France. Nous parlons de personnes qui, dans l’élite des professionnels de la politique, ont soit été formées par l’ENA – qui reste la voie royale –, soit ont fait carrière politique à la force du poignet. Dans les deux cas, leur rapport au monde intellectuel est extrêmement faible. En voici d’ailleurs un symptôme : Piketty est peut-être l’un des chercheurs en sciences humaines les plus importants depuis quelques décennies en France ; il consacre de nombreuses pages, dans son ouvrage sur les inégalités, à des propositions pour tout le monde – le centre gauche comme l’extrême gauche. C’est une boîte à outils. Et le ministre de l’Économie et des Finances explique, non sans fierté, qu’il ne lira pas ce livre. De même, Valls dit que les sociologues excusent le terrorisme. On vit un moment d’anti-intellectualisme tout à fait singulier en politique.

Thomas Legrand. Je dirais qu’il y a un affaiblissement du niveau des références. Mais nos hommes politiques sont le produit de la société et de l’époque dans laquelle ils ont évolué. Quand il fallait choisir entre Mitterrand et De Gaulle en 65, c’était entre deux hommes qui avaient traversé des moments tellement épiques ! Le tragique de l’histoire était présent – jusqu’à Chirac, qui a fait la guerre d’Algérie. Maintenant, on a le choix entre des gens dont on ne sait même pas s’ils ont voté oui ou non à Maastricht – et c’est le seul choix un peu dramatique qu’ils aient eu à faire de leur vie. Nos vies ont moins d’aspérités dramatiques et cela se ressent sur le plan des idées, de la pensée. Comme les idéologies sont mortes, comme après la chute du mur de Berlin les grandes grilles de lecture sont tombées, on a des gestionnaires. Et quand vous devez choisir le meilleur des comptables, vous ne regardez pas sa note au Bac de français. On en est là. Et puisqu’on parle d’animer le débat intellectuel, malheureusement, j’ai l’impression que ce débat ne se retrouve plus dans les médias classiques, qu’il est plutôt sur la Toile. Et nous avons un gros problème avec le statut de la vérité, le statut des faits. Donner des faits, c’est devenu une opinion. Il devient alors très compliqué d’articuler les choses dans le débat politique-intellectuel-journalistique…

« Le problème de la sélection des thèmes, c’est la question de la pensée unique. Ça n’est pas tant que tout le monde a le même avis et qu’on n’a pas équilibré les points de vue. C’est que l’on discute de certains sujets et pas d’autres. »

Laurent Jeanpierre

Pourquoi autrefois pouvait-on faire des émissions de trois heures avec Raymond Aron, Michel Foucault ou Jacques Derrida alors qu’aujourd’hui cela ne semble plus imaginable, malgré une offre pléthorique de médias ?

Thomas Legrand. Parce qu’avant, il n’y avait que trois chaînes, et l’on décidait que L’Homme du Picardie serait sur la première et Malraux sur la deuxième.

Laurent Jeanpierre. L’offre se diversifie quand même. On ne peut pas dire que les idées sont moins présentes dans le monde médiatique, si on l’envisage dans sa diversité. Elles sont même plus représentées aujourd’hui qu’hier. Mais j’ai un désaccord avec Thomas Legrand sur le sentiment que les médias seraient dans la surenchère pour être plus simplificateurs que les autres. Les médias qui résistent mieux à la crise de la presse misent sur les contenus : Télérama, Le Monde du jeudi soir. Même si cela semble réservé au papier, cela plaide contre l’idée de la simplification. Quand on donne du contenu, on se maintient comme média traditionnel contre les nouveaux médias ou contre les rumeurs, les théories du complot, les réseaux sociaux. Mais faire cela, ce n’est pas simplement établir ou rétablir des faits. C’est aussi et indissociablement les interpréter.

Thomas Legrand. Le contenu paye, je suis d’accord, et la complexification peut payer. Mais le bruit général du débat va à la simplification. Comment expliquer alors que le contenu paye mais que le conspirationnisme se répande ?

Laurent Jeanpierre. Ce ne sont pas des phénomènes contradictoires. Comment analyse-t-on ce qu’on appelle conspirationnisme, qui n’a d’ailleurs rien de nouveau non plus ? Pour moi, c’est une crise de l’explication. Pas une crise de la vérité. C’est une mauvaise explication. C’est lié aussi à l’humeur ambiante, très anti-intellectualiste en effet. Mais la vraie demande est une demande d’explication. Et force est de constater que l’explication n’a pas bonne presse.

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

 

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