PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 16/10/2019

Catalogne : l'Union européenne regarde ailleurs

 

Par Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles (site kiberation.fr)

 

Fidèle à sa ligne non interventionniste sur le dossier sensible de la Catalogne, l'UE n'a pas réagi aux très lourdes condamnations, lundi, des responsables indépendantistes.

C’est par un silence assourdissant que l’Union européenne a accueilli l’arrêt de la Cour suprême espagnole qui a condamné, lundi, neuf dirigeants indépendantistes à des peines de prison ferme allant de neuf à treize ans pour «sédition» ou «détournement de fonds publics», le chef de «rébellion» n’ayant pas été retenu. Leur crime ? Avoir déclaré unilatéralement, mais pacifiquement, l’indépendance de la Catalogne le 10 octobre 2017 à la suite du référendum d’autodétermination du 1er octobre.

Ce refus d’intervention est constant depuis le début de la crise catalane : pour l’Union, il s’agit d’une affaire strictement intérieure. Emmanuel Macron a parfaitement résumé la doctrine européenne dès octobre 2017 par quelques formules lapidaires : «J’ai un interlocuteur en Espagne, c’est le Premier ministre […] Il y a un Etat de droit en Espagne, avec des règles constitutionnelles. Il veut les faire respecter et il a mon plein soutien.» Pour le chef de l’Etat, l’UE n’a strictement aucune compétence dans ce domaine et ne doit surtout pas en avoir : «Moi demain, je peux avoir une région en France qui se lève et qui dit : "S’il en est ainsi, j’en appelle aux institutions européennes." Et on a des institutions [européennes] qui deviennent les arbitres des élégances de tous les sujets intérieurs ? Non.» 

Union sacrée au Parlement européen

Le seul pays à avoir montré des sympathies pour la cause catalane est la Belgique, où s’est d’ailleurs réfugié Carles Puigdemont, l’ancien président de la Généralité – l’exécutif de la communauté autonome catalane. Ce qui n’a rien de surprenant, la Flandre (6,6 millions d’habitants sur les 11 que compte le royaume) étant dominée par des partis indépendantistes (N-VA et Vlaams Belang) qui veulent en finir avec la Belgique.

Au sein du Parlement européen, c’est la même union sacrée. Les groupes PPE et socialiste sont totalement hostiles à la cause des indépendantistes catalans. Tout comme Renew Europe (RE) qui estime «que la question catalane est la définition même de ce qu’est un problème intérieur», comme l’explique Bernard Guetta (Renaissance, qui fait partie de RE). Une position qui n’est pas près d’évoluer, huit députés de Ciudadanos, un parti farouchement hostile aux indépendantistes, siégeant dans ses rangs. Cela étant, la sévérité de la justice espagnole met mal à l’aise l’ancien journaliste français : «Ce jugement va renforcer les rancœurs tant en Catalogne qu’entre la Catalogne et le reste de l’Espagne. On ne retisse pas le tissu national, on ne construit pas l’avenir sur l’injustice et le ressentiment. Ce jugement ne tient absolument pas compte de la nécessité de la réconciliation.» Une opinion partagée par la GUE (gauche radicale) et les Verts : «Ce jugement est disproportionné et va accroître la crise politique en Catalogne. La situation appelle une solution politique et ne peut être réglée par la justice», estime ainsi l’Allemande Ska Keller, la coprésidente du groupe Vert.

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L’attitude prudente de l’Union s’explique par le fait qu’elle n’est pas une fédération, mais une confédération d’Etats souverains. Jean-Louis Bourlanges, ancien eurodéputé et actuel député français du Modem, le rappelle : «L’Europe est faite par les Etats et ils ne peuvent donc se permettre d’intervenir dans les situations internes. Sauf, comme le prévoient les traités, si l’Etat de droit est mis en cause comme en Hongrie ou en Pologne.»  En clair, l’Union, ce sont les Etats et il n’est pas question qu’ils interviennent dans une crise mettant en cause l’intégrité territoriale de l’un d’entre eux, y compris en proposant une médiation qui donnerait une légitimité internationale aux sécessionnistes.

Les Espagnols, omniprésents à tous les niveaux de pouvoir à Bruxelles, veillent à ce que cette doctrine soit respectée à la lettre. Ainsi, le patron du service juridique de la Commission est l’Espagnol Luis Romero Requena et la cheffe de cabinet du président de l’exécutif européen, Jean-Claude Juncker, est l’Espagnole Clara Martinez Alberola, membre du Parti populaire. L’ancien porte-parole de la Commission, le conservateur grec Margarítis Schinás, est l’époux de Mercedes Alvargonzález qui a été jusqu’à ces jours-ci la cheffe de cabinet de Manfred Weber, elle aussi membre du Parti populaire. Le groupe socialiste quant à lui est présidé par l’Espagnole Iratxe García.

Une justice espagnole politisée

Reste que, sur le fond, le distingo entre la Hongrie ou la Pologne, d’une part, l’Espagne, d’autre part, ne tient guère la route. En effet, la justice espagnole n’est pas un parangon de vertu contrairement à ce que voudrait faire croire le gouvernement madrilène. Ainsi, le Conseil de l’Europe sis à Strasbourg critique régulièrement l’absence d’indépendance des magistrats espagnols. De fait, c’est le gouvernement qui choisit le procureur général, et les membres du Conseil général du pouvoir judiciaire, chargé de nommer les juges et de gérer leur carrière, sont nommés par le Parlement sur la base de quotas attribués à chaque parti. En un mot, cette politisation de la justice est tout simplement contraire au principe de la séparation des pouvoirs. C’est sans doute ce qui explique que ce soit la justice qui se montre particulièrement répressive à l’égard des Catalans et qui a entravé les efforts des gouvernements socialistes Zapatero et Sánchez pour trouver une solution politique.

De même, le Code pénal espagnol contient des dispositions particulièrement dures sur la «rébellion» et la «sédition», lesquelles ont été surtout pensées pour lutter contre le retour des tentations autoritaires après la chute du franquisme. A tel point que les justices belge et allemande ont refusé d’exécuter les mandats d’arrêt européens lancés contre les dirigeants indépendantistes réfugiés à l’étranger, ce qui montre que certaines normes espagnoles contreviennent aux valeurs européennes. Si l’on considère que l’organisation de la justice ibérique est une affaire intérieure, il devrait donc en aller de même pour les démocratures des pays d’Europe de l’Est.

Jean Quatremer correspondant à Bruxelles

 

Publié le 15/10/2019

Gilets jaunes. La coordination autonome se structure

(Site lamarseillaise-encommun.org)

La coordination autonome est une proposition de structuration qui émane de plusieurs groupes de Gilets Jaunes.

Ces derniers mois ont été historiques et ont démontré que malgré les manifestations, les blocages, les actions pacifiques ou non, les pétitions, les tractages ou encore les listes de revendications, le pouvoir en place a l’intention de rester sourd et aveugle face au mécontentement justifié d’un peuple qui refuse sa précarisation permanente.

L’objectif de la coordination autonome est la mise en relation des groupes et des personnes qui désirent faire appliquer concrètement les revendications des Gilets Jaunes dans la société : justice fiscale, démocratique, écologique et sociale.

Cette coordination ne reconnaît aucun chef et les groupes qui la composent restent strictement autonomes. Elle n’est liée à aucun parti ou mouvement politique ni à aucun syndicat. Toute personne qui se reconnaît dans les valeurs présentées dans sa charte y est la bienvenue.

Un autre monde est possible, et nous vous proposons de prendre part dès maintenant à sa création.

Avant-propos : pourquoi une charte et un règlement ?

La Coordination Autonome a pour vocation d’être un outil ouvert au plus grand nombre, et de proposer un cadre de travail collectif agréable et fondé sur des valeurs communes.

Ces valeurs sont retranscrites dans la charte ci-dessous, qui a été rédigée et affinée pendant plusieurs mois par des Gilets Jaunes. Elle retranscrit avec des mots simples l’essentiel de ce qui anime aujourd’hui des centaines de milliers de personnes. Elle rappelle également l’esprit d’ouverture et l’acceptation des différences qui font la force de ce mouvement, et la nécessité d’adopter des processus démocratiques dans les prises de décision.

Il n’est pas obligatoire d’avoir porté un Gilet Jaune pour valider cette charte car les problèmes actuels qui y sont décrits concernent tout le monde, et nous espérons qu’une grande partie de la population s’y reconnaîtra et nous rejoindra.

Le règlement est là pour assurer le bon fonctionnement et maintenir notre neutralité vis à vis des partis ou structures politiques, syndicales ou religieuses. Pour la plupart d’entre vous cela va de soi, mais nous devons le rappeler ici car nous avons pu constater l’éclatement de groupes sur ces questions. Nous demandons dans le règlement que chacun reste discret sur ses pratiques et ses idéologies, respecte celles des autres, et qu’aucune promotion directe ou indirecte pour un parti, un mouvement ou une doctrine politique ne soit faite.

La charte et le règlement sont la porte d’entrée dans la Coordination Autonome, si vous y adhérez et vous engagez à les respecter alors vous êtes les bienvenus parmi nous.

RÈGLEMENT

  • Tous les membres de la Coordination Autonome s’engagent à être les dignes représentants de l’esprit des Gilets Jaunes : bienveillance, fraternité et partage, détermination et honneur, sincérité et justice, écoute et respect des différences sont nos valeurs.
  • Les membres s’engagent à ne faire la promotion d’aucun parti ou mouvement politique et à n’avoir aucun rapport avec eux dans le cadre des activités des gilets jaunes et de la coordination.
  • Les individus et les groupes souhaitant œuvrer avec des syndicats sont libres de le faire à condition de n’engager ni les autres groupes et individus, ni la coordination.
  • Les adhérents s’engagent à agir concrètement afin que les objectifs de justice sociale, fiscale et démocratique portés par les gilets jaunes soient appliqués dans notre société.
  • Toute action d’un groupe qui s’opérera en dehors du cadre de la coordination n’engagera pas la coordination ni ses adhérents.
  • Les adhérents s’engagent à ne pas se prononcer au nom de la coordination ou d’un groupe s’ils n’ont pas été missionnés pour le faire.
  • La coordination autonome étant une structure déclarée, les membres s’engagent à ne pas diffuser des appels à rassemblement ou des actions de désobéissance civile (blocages etc) sur ce réseau.
  • Si des membres posent ouvertement problème par leur comportement (violence, ébriété, attaques physiques ou verbales, malveillance…) Ils pourront être exclus de la coordination et les groupes alentour en seront informés.
  • Les propos et actions contraires à ce règlement et aux valeurs de la charte entraîneront l’exclusion des adhérents ainsi que de leurs groupes si ces derniers adoptent majoritairement les mêmes positions.

CHARTE

Les Gilets Jaunes sont l’expression massive, bienveillante et déterminée des peuples face aux injustices des systèmes qui les dominent par l’argent, la répression et la corruption.

Les Gilets Jaunes sont présents dans de nombreux pays et ils sont fiers et forts de leur diversité. Leur seul objectif est celui d’un monde plus juste avec tous les êtres humains, quelles que soient leurs histoires personnelles, leurs origines, leurs croyances et leurs différences. Toute forme de discrimination est contraire à l’essence même du mouvement des Gilets Jaunes

Les Gilets Jaunes n’appartiennent à aucun chef, aucun élu, aucun parti politique, aucun syndicat, aucune  idéologie et aucune religion.

Les Gilets Jaunes se sont réunis spontanément et par eux-mêmes pour faire face à l’urgence de la situation. En sortant de leur isolement, ils ont retrouvé leur dignité par le dialogue et la solidarité.

Les Gilets Jaunes se reconnaissent dans les processus de décision démocratiques ouverts et transparents. Ils dénoncent la corruption des systèmes politiques et l’influence des lobbys, des industries et des intérêts privés qui imposent leurs lois en dépit de la volonté du peuple.

Les Gilets Jaunes proposent d’inventer ensemble un nouveau modèle de société fondé sur le bien-être humain et le respect des êtres vivants. Une minorité ne doit plus s’enrichir sur le dos d’une majorité en créant de la pauvreté et en détruisant notre santé et notre planète.

Les Gilets Jaunes exigent que quels que soient nos revenus et notre situation nous puissions tous accéder à une alimentation saine, à une eau non polluée, à un logement décent, aux soins, aux transports, à l’électricité, au chauffage, à la sécurité et à l’éducation.

Les Gilets Jaunes souhaitent que les citoyens s’approprient leurs institutions. Les représentants doivent être le reflet de la société et être sanctionnés en cas de non-respect de l’intérêt général.

Les Gilets Jaunes sont un signal d’alerte et un outil pour se rassembler et agir pour le bien commun. L’humanité partage un monde unique aux ressources limitées et à l’équilibre fragile. Les crises présentes et futures ne peuvent plus être ignorées.

Les Gilets Jaunes seront là tant que les urgences sociales, démocratiques et écologiques ne seront pas concrètement et correctement traitées.

Méthode

Nous encourageons celles et ceux qui se reconnaissent dans cette charte à agir de façon autonome pour le bien commun, avec ou sans gilet, ou à rejoindre des gilets jaunes existants.

Chaque personne est la bienvenue et doit être traitée avec respect, quelles que soient ses convictions politiques, ses croyances, ses origines, son orientation sexuelle et son histoire personnelle. L’ouverture et la bienveillance sont nos valeurs fondamentales.

Les prises de décision qui engagent un groupe doivent se faire collectivement, de manière transparente et en privilégiant le dialogue.

La parole doit être équitablement répartie en encourageant l’expression des personnes les plus réservées ou les moins à l’aise verbalement.

Pour faciliter les échanges entre les personnes d’opinions différentes nous recommandons à chacun de rester à l’écoute, de bonne volonté et de dépasser ses idées préconçues.

Chaque individu ou groupe ayant souscrit à cette charte reste autonome et indépendant. Si des groupes de travail sont créés ils doivent rester ouverts, transparents, démocratiques et respecter les missions ou mandats qui leur ont été confiés.

Nous appliquons à nous-mêmes les règles que nous souhaitons voir appliquées à notre société : les porte-paroles, les missionnés et les mandatés ont la confiance de leur groupe mais sont révocables s’ils ne respectent pas leurs engagements ou si leur comportement n’est pas en accord avec cette charte.

Nous affirmons notre refus catégorique de toute récupération politique et de tout appel au vote pour ou contre un parti, un mouvement, un syndicat ou toute autre structure étrangère à cette charte. Chaque personne est libre et responsable de son vote ou de son abstention et doit être respectée.

Nous nous engageons à faire de notre mieux pour élargir le mouvement des Gilets Jaunes, le rendre accessible à l’ensemble de la population et faire appliquer ses revendications.

Toute personne respectant les valeurs énoncées ci-dessus et se reconnaissant dans cette charte a pleinement sa place parmi les Gilets Jaunes et la Coordination Autonome.

Publié le 14/10/2019

Syrie. Les rêves démoniaques du sultan d’Ankara

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

Le président turc poursuit sa stratégie qui s’apparente à une volonté de renaissance d’un Empire ottoman du XXIe siècle. Son but : faire de la Turquie la grande puissance régionale, incontournable pour toute solution.

Lorsque, le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son offensive sur la ville d’Afrin, il était évident qu’elle n’en resterait pas là. D’ailleurs, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’a jamais caché ses véritables intentions : éradiquer totalement la résistance dirigée par les Kurdes, d’abord regroupés au sein des Forces de protection (YPG), puis dans les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans lesquelles on trouve également des milices arabes. Déjà, à cette époque, Ankara n’avait pas eu à s’inquiéter. Membre de l’Otan où elle est une des forces militaires dominantes, elle n’a subi aucune rétorsion de la part des pays occidentaux. Plus paradoxalement, cette offensive de janvier 2018 a également été permise par l’attitude de la Russie qui, bien que contrôlant l’espace aérien de cette zone, n’a pas empêché l’aviation turque de bombarder la ville d’Afrin et les villages environnants. La stratégie d’Erdogan se dessinait ainsi petit à petit. Elle éclate au grand jour avec l’attaque massive lancée depuis lundi.

La masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée

L’un des buts majeurs officiellement annoncés est d’éviter que le Nord-Est syrien, le Rojava pour les Kurdes, ne devienne une base arrière permanente du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), contre lequel la Turquie mène une guerre sans merci. Ce qui cache en réalité un refus de toute solution à la question kurde. Le PKK est accusé de terrorisme, mais les dirigeants kurdes élus sont pour la plupart en prison. Selahattin Demirtas, du Parti démocratique des peuples (HDP), est passible de plusieurs dizaines d’années de prison. Sans parler de la répression féroce qui s’est abattue sur les populations du Kurdistan turc soumises à des blocus inhumains.

La rhétorique d’Erdogan est simple : les Kurdes qui défendent leurs droits et portent des revendications culturelles et progressistes, notamment celle d’une autonomie démocratique où toutes les populations – turque, kurde, arménienne – vivraient ensemble et codirigeraient l’administration, sont des bandits. Cerise sur le gâteau, cette égalité concernerait également les femmes. Un projet que combat le mal nommé Parti de la justice et du développement (AKP), qui dirige le pays mais a perdu les villes d’Ankara et d’Istanbul à l’issue des récentes élections municipales en Turquie. Quoi de mieux qu’un nationalisme mâtiné de religion pour tenter de regagner du terrain ?

Installées à Afrin et poussant vers l’est, les troupes turques ont ainsi obéré l’unification des trois cantons kurdes du Nord syrien – Afrin, Kobané et Qamichli – sous l’égide du Parti de l’union démocratique (PYD). C’était une première étape. La ville de Manbij posait un autre problème puisque, outre les combattants des FDS, se trouvaient également des militaires états-uniens, français et britanniques qu’il fallait préserver sous peine de faire capoter toute l’opération. De discussions en tractations, un compromis bancal était trouvé avec la mise sur pied de patrouilles mixtes incluant FDS et soldats étrangers. Les dirigeants kurdes, soucieux de ne donner aucun prétexte aux Turcs, acceptaient bon gré mal gré cet « accord ». Mais, comme le renard qui s’immobilise soudainement dans le poulailler, Erdogan attendait son heure, évoquant la création d’une zone tampon – idée acceptée et défendue par les États-Unis – le long de la frontière mais… côté syrien. Profitant de l’avantage que lui procure sa place au sein de l’Otan, le président turc poussait alors ses pions. Et pour bien montrer sa détermination, il annonçait l’achat prochain des redoutables missiles antiaériens russes, les S-400. Ce qui, depuis, a été fait, sans représailles aucune de la part de ses alliés !

Au milieu de la querelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la Turquie d’Erdogan ambitionne d’être la puissance régionale sans laquelle rien ne peut se faire ou se défaire. D’où cette volonté de sortir du rang et d’agir de telle manière qu’elle se trouve incontournable, particulièrement dans le marécage syrien où les affrontements ne concernent plus, et depuis bien longtemps maintenant, les Syriens eux-mêmes, sauf pour mourir. Ankara l’avait bien compris, qui avait facilité le passage des djihadistes de tout poil sur son sol pour aller combattre et le pouvoir de Damas et les Kurdes. La victoire de ces derniers à Kobané au début de l’année 2015 n’était pas qu’héroïque. Elle avait montré que l’organisation dite de l’« État islamique » (EI) pouvait être vaincue. À bien des égards la victoire de Kobané a été non seulement le début de la fin pour Daech (acronyme arabe de l’EI), mais a forcé Erdogan à abandonner une tactique qui ne lui rapportait plus de gain géopolitique.

En revanche, la masse des réfugiés syriens en Turquie a été instrumentalisée pour obtenir toutes les concessions possibles de l’Union européenne, empêtrée dans une stratégie perdante en Syrie. Aujourd’hui encore, l’opération déclenchée mercredi viserait à réinstaller les 3,6 millions de réfugiés syriens actuellement sur le sol turc. Donald Trump vient ainsi, en pleine offensive, de louer l’attitude de la Turquie, sans laquelle, selon lui, des millions de personnes seraient éparpillées dans le monde. « Il veut les rapatrier », a affirmé le président américain, le 9 octobre. C’est faire d’une pierre deux coups puisque la Turquie entend ainsi rendre minoritaires les Kurdes au Rojava.

Des zones de désescalade ont été mises en place

Parallèlement, fort de son soutien aux groupes armés islamistes et djihadistes, Ankara est devenu l’interlocuteur privilégié des deux puissances soutenant Damas : la Russie et l’Iran. Le processus d’Astana, qui regroupe les trois pays, a été lancé sans l’aval des États-Unis, des Européens et des pays du Golfe. Des zones de désescalade ont été mises en place. Et on remarquera que le canton d’Afrin jouxte la région d’Idleb, dernière place forte des djihadistes en Syrie qui permet aux Turcs de jouer les juges de paix à égalité avec la Russie.

Pour que sa stratégie réussisse, Recep Tayyip Erdogan sait qu’il doit maintenir un savant équilibre dans ses relations tant avec Moscou qu’avec Washington, s’appuyant sur leurs antagonismes et leurs contradictions, aboutissant au final à ce que, au-delà des paroles, aucun pays ne mette un holà aux opérations militaires turques. Au contraire, tous tentent de saisir l’occasion pour avancer sur leur propre chemin. « Nous allons désormais défendre la nécessité d’établir un dialogue entre la Turquie et la Syrie », a ainsi précisé le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, depuis le Turkménistan.

Enfin, l’offensive turque a et aura des conséquences certaines sur le sort des prisonniers ex-combattants de Daech qu’aucun pays ou presque ne veut récupérer. Les FDS, pris sur le front, ne pourront plus les surveiller. Deux prisonniers de nationalité britannique ont été placés sous contrôle de l’armée américaine. Mais les autres ? Les rumeurs commencent déjà à circuler sur des évasions, les femmes de Daech se révoltent et on parle de bombardements des prisons (accréditant l’idée qu’Ankara règle le problème à sa manière au grand soulagement de certains États). La Turquie pourrait utiliser ce levier dans le cadre de négociations qui s’instaureront inévitablement, mais après de terribles destructions et des massacres de civils : l’aviation turque se déchaîne et, au sol, les supplétifs islamistes, anciens de l’Armée syrienne libre pour beaucoup, ne sont pas en reste.

Dans ce Moyen-Orient plus que jamais déchiré, Erdogan, celui qu’on surnomme le nouveau sultan, veut revenir à son vieux rêve d’un Empire ottoman du XXIe siècle où les minorités ne sont que des dhimmi, des populations tolérées mais sans droits, soumises aux lois du pouvoir central. Il y a un siècle, les Arméniens gênant ce projet avaient été éliminés. Sera-ce le tour des Kurdes ?

Pierre Barbancey

Publié le 13/10/2019

Le Big Bang passe la seconde

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Trois mois après leur premier grand rendez-vous, les initiatrices du Big Bang, Clémentine Autain et Elsa Faucillon, entament leur Acte II : rassembler plus large encore la gauche et les écologistes.

Ils affichent leur union et leurs ambitions. Ce mercredi 9 octobre, sous le ciel d’automne de Paris, dans un café proche de la place de la République, Clémentine Autain (LFI), Elsa Faucillon (PCF), Guillaume Balas (Génération.s) et Alain Colombel (EELV) ont convié la presse pour annoncer les suites du Big Bang, initié le 30 juin dernier.

 « Un parfum de Big Bang s’est développé » depuis cet été, avance la députée insoumise. Elle constate un « changement de ton », le fait que « des mots réapparaissent » dans la bouche des représentants politiques, notamment à l’université d’été de LFI à Toulouse ou encore lors de la Fête de l’Huma, ou encore dans plusieurs villes en vue des municipales. Mais si la gauche se parle, on reste très loin du compte.

Et pour cause : aux élections européennes, « personne n’a écrasé personne ». Ces élections ont dessinées une gauche divisée et faible : avec pas moins de six listes, pour un score cumulé de 32,52%. Sauf que la division conduit à l’échec. Et, pendant ce temps-là, l’extrême droite et l’extrême centre se partage le haut de l’affiche, seuls. Les 13% d’EELV n’auront fait que donner des ailes aux autruches. Clémentine Autain regrette les « tentations du repli partidaire et de l’hégémonie ». Long est le chemin.

Se rassembler pour contre le « duopole RN/LREM »

En trois mois seulement, Clémentine Autain déplore le renforcement de la « menace du duopole RN/LREM », l’extrême droite étant bien aidée par la « courte-échelle faite par Macron avec le débat sur l’immigration ». Un constat déjà opéré au sortir des européennes, un constat qui s’aggrave et qui pousse la gauche au rassemblement.

Le Big Bang présente alors deux scénarios : rassembler la gauche et les écolos ou bien laisser le champ libre au « fascisme à la française », pour reprendre l’expression de Guillaume Balas. « Il est urgent d’élargir », lance le représentant de Génération.s. Pour se faire, ils proposent de se faire « facilitateurs de la mise en mouvement d’une gauche éparpillée ».

Un « archipel ». Voilà la métaphore choisie pour illustrer l’état d’esprit. Un « espace commun et des îlots ». Et Alain Colombel d’ajouter qu’il ne faut « pas nier ou renier l’histoire de la gauche ni l’imaginaire écologiste, mais les fondre ».

Le projet sera sans nul doute décrié, moqué même, comme il l’a été à ses débuts. L’union de la gauche a mauvaise réputation. Mais les acteurs du Big Bang le martèle : il n’y a « pas d’autre issue que le rassemblement ». Depuis quelques temps, les tentations hégémoniques prennent le pas. Par facilité, par égo. Avec quels résultats ? Celui des européennes ? Pour contrecarrer celles et ceux qui seraient plus enclins à d’autres chemins, Guillaume Balas ne se fait pas d’illusion : il faudra leur « montrer que cette envie d’union existe », leur « démontrer qu’on ne peut pas gagner tout seul ». Reste à la gauche à « dépasser ses contradictions ».

Ne pas manquer (à) la société

La députée communiste Elsa Faucillon insiste sur un point précis : pendant que les partis de gauche s’écharpent sur des points programmatiques ou stratégiques, la société, elle, se mobilise. « Il y a des aspirations à des bouleversements. » Les gens n’attendent pas – plus – que les partis soient moteur. La défiance est bien installée et l’écart entre ce que les citoyens réclament à chacune de leur manifestation/occupation et ce que raconte le politique depuis des années ne cesse de se faire large.

Quand la jeunesse marche pour le climat, quand Extinction Rebellion agit de façon spectaculaire, où sont les politiques ? « Ils sont le symptôme de l’incapacité des forces politiques à être à l’écoute de la société, résume Alain Colombel. On veut effacer ce creuset et bousculer nos appareils. » Guillaume Balas insiste lui sur un point : « Syndicalistes et citoyens me disent très souvent qu’ils attendent de nous qu’on se rassemble, qu’on fasse notre boulot, pour pouvoir avoir des perspectives ». Et l’ancien député européen prévient : « À l’issue des municipales, il ne faut pas qu’on ait l’air de ne pas avoir été à la hauteur », sinon, la pente sera très raide en vue de 2022.

La présidentielle, au Big Bang, on n’élude pas le sujet. À l’instar de Clémentine Autain : « Ce qui est bien en politique, c’est d’avoir une stratégie au long court, pas une tactique en vue de la prochaine élection ». Et Guillaume Balas de préciser : « On ne peut pas se permettre d’arriver éclatés en 2022 et ainsi prendre le risque de voir le fascisme l’emporter ». Le ton est alarmiste. Il faut dire que la situation est grave. Urgemment. Pour toutes ces raisons, les membres du Big Bang espèrent voir fleurir des répliques de juin 2019, partout en France.

 

Loïc Le Clerc

Les prochains rendez-vous

Le dernier film de Ken Loach, « Sorry we missed you », sera projeté en avant-première, en présence du réalisateur, à l’Assemblée nationale, puis mardi 15 octobre à 19h30 à l’UGC Normandie, suivi d’un débat animé par Clémentine Autain et Olivier Besancenot. L’idée est de partir d’un objet culturel et d’en faire le point d’appui de débats et de propositions politiques.

Les 19 et 30 novembre, respectivement à Limoges et Nantes, se tiendront des événements similaires à celui organisé au cirque Romanès en juin dernier. La même chose devrait advenir à Tours et Montpellier.

Le 7 décembre, le Big Bang entend organiser un « grand moment de discussion » autour de cinq thèmes : le travail, l’écologie, l’égalité, le racisme et la démocratie. Un moment qui permettra aussi de décider des suites à donner au mouvement.

Le Big Bang a également annoncé ce matin un meeting parisien sur ADP, meeting qui sera exclusivement féminin, car cette bataille est trop représentée par des hommes. Autre actu à venir : la prochaine création de la « André Gorz académie », du nom du père de l’écologie politique. Là encore, l’idée est de créer des passerelles, des débats entre les gauches, les écologistes.

Publié le 12/10/2019

Sur les Gilets Jaunes, l’État et le fascisme – lettre d’Antonin Bernanos

 (site paris-luttes.info)

 

Incarcéré depuis près de 6 mois, Antonin Bernanos nous fait parvenir une lettre depuis la prison de la Santé.

Je vous écris depuis la maison d’arrêt de la Santé, où je suis incarcéré dans le cadre d’une procédure judiciaire ouverte le 18 avril dernier à l’encontre de plusieurs personnes et militants antifascistes, suite à une confrontation ayant opposé des antifascistes à des militants d’extrême droite. Cela fait près de six mois que je suis enfermé, six mois au cours desquels j’ai subi différents types de pressions de la part de l’institution judiciaire et de l’administration pénitentiaire. J’ai dans un premier temps été écroué à la maison d’arrêt de Fresnes, où la direction m’a placé sous le régime de l’isolement médiatique en raison de mon appartenance à des « mouvances radicales et violentes d’extrême gauche ». J’ai été ensuite transféré du jour au lendemain à la Santé, en transit pour un transfert dans un établissement sécurisé en dehors de l’Île-de-France — puisque je bénéficierais, selon la direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris, de « soutiens extérieurs pouvant nuire à la sécurité des établissements franciliens ». Par ailleurs, il y a deux mois, la juge des libertés et de la détention en charge de mon dossier a ordonné la fin de ma détention provisoire et ma remise en liberté, décision aussitôt annulée par une cour d’appel aux ordres du parquet de Paris, qui a mobilisé son attirail judiciaire pour empêcher ma libération. Cet acharnement, assez typique de la justice et de l’administration pénitentiaire, est exercé à mon encontre alors que toutes les autres personnes incriminées ont été libérées et placées sous contrôle judiciaire, et qu’il n’existe aucun élément dans le dossier permettant de m’associer d’une quelconque façon à l’affrontement. Aucun élément, sauf la déclaration d’un militant identitaire, Antoine Oziol de Pignol, hooligan du Kop of Boulogne, au sein du groupe de la Milice Paris, militant actif de Génération identitaire, et proche du groupuscule nationaliste des Zouaves Paris, avec qui il était au moment de l’affrontement. Ce dernier a donc porté plainte et s’est constitué partie civile, affirmant reconnaître des militants antifascistes parmi les auteurs des violences dont il aurait été victime, et déclarant que je faisais partie du groupe qui a mis en déroute ses camarades et lui-même le soir des faits.

Au premier abord, le fait que des militants d’extrême droite appartenant à des groupes violents, et auteurs de nombreuses exactions au cours des derniers mois (agressions contre des femmes voilées ou des migrants pour Génération identitaire, attaquent des jeunes du Lycée autogéré de Paris ou, dernièrement, du cortège du Nouveau Parti anticapitaliste lors de l’Acte 11 du mouvement des Gilets jaunes pour les Zouaves Paris) puissent collaborer de manière aussi décomplexée avec la police et les instances répressives est de nature à surprendre. Mais il convient de replacer ce phénomène dans un cadre plus large, dans le contexte de révolte sociale et de répression généralisée que l’on observe depuis le début du mouvement social contre la loi Travail en 2016 jusqu’au mouvement des Gilets jaunes.

En effet, si les liens entre la police et l’extrême droite ne sont plus à démontrer [1] [2], il est nécessaire de se pencher plus précisément sur la coagulation spécifique qui existe entre la police et les groupes d’extrême droite impliqués dans cette affaire. Ainsi le groupe Génération identitaire s’est toujours positionné en tant que supplétif de l’État et de sa police : occupation de mosquées dans un contexte d’explosion des politiques islamophobes [3], campagne « DEFEND EUROPE » pour bloquer les migrants en Méditerranée ou dans les Alpes au moment où les politiques migratoires européennes se radicalisent et où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants perdent la vie au cours de leur voyage, ou plus récemment, occupation de la CAF de Bobigny dans un contexte de répression inédite à l’encontre du plus grand mouvement de lutte contre la précarité en France depuis des décennies. En ce qui concerne les Zouaves Paris, on peut rappeler, entre autres, leurs multiples agressions à l’encontre d’étudiants et de militants lors des blocages et des occupations d’université au cours du mouvement de 2018 contre la loi ORE. C’est également eux qui, lors du 1er mai 2018, tentaient de ratonner des manifestants en périphérie de la place de la Contrescarpe, au moment où Alexandre Benalla et sa milice de barbouzes tabassaient ceux qui n’arrivaient pas à quitter la place, après une journée caractérisée par un déchaînement de violences policières contre la manifestation internationale des travailleurs. Si cet événement était assez emblématique de la convergence et de l’articulation entre violence policière, violence de groupes armés travaillant au service de l’État en parallèle de l’institution policière, et violence des groupes d’extrême droite, c’est au cours du mouvement des Gilets jaunes que l’on a vu cette stratégie commune se déployer et se consolider à l’encontre du mouvement social.

Si les groupes et militants d’extrême droite ont finalement été chassés du mouvement et des manifestations à l’échelle nationale, il faut rappeler qu’au cours des premières semaines, leur présence était bien réelle au sein des mobilisations. On se souvient notamment du discours rabâché par les médias de masse selon lequel les violences à l’encontre des forces de l’ordre étaient commises par des groupes nationalistes « infiltrés » dans le mouvement. S’il est vrai que certains groupes d’extrême droite, dont les Zouaves et leur chapelle du Bastion social, ont participé au début aux affrontements avec les forces de l’ordre, il faut lire ces faits, et leur médiatisation, dans le cadre d’une stratégie plus large au bénéfice de l’État. Il s’agissait d’élaborer une répression morale (qui procédait en rendant possible la répression policière féroce que l’on a connue par la suite) stigmatisant le mouvement des Gilets jaunes comme un mouvement d’extrême droite violent. La présence des groupes d’extrême droite était donc entretenue, mise en scène et instrumentalisée afin de légitimer aux yeux de l’opinion publique les arrestations massives, les condamnations à l’encontre des Gilets jaunes au cours de comparutions immédiates expéditives, la prison, la violence, les mutilations…

Entretenir la présence de l’extrême droite et sa publicité était le moyen pour l’État de rendre illégitime un mouvement soutenu par une large majorité de la population. Une énième tentative de manipulation de l’opinion publique, qui s’est déployée à son paroxysme au moment de la polémique autour de « l’agression » de Finkielkraut et de « l’antisémitisme des gilets jaunes ». Soyons clairs : il ne s’agit pas de nier que des formes d’antisémitisme et de complotisme ont pu s’exprimer et se diffuser au sein du mouvement. Il s’agit d’exhiber les outils de répression morale de l’État, et de comprendre que le fascisme et ses idées en sont l’un des plus importants. Ledit antisémitisme, dont l’État se targuait d’être le plus vif opposant, doit également se comprendre comme un outil, une réalité entretenue sciemment au sein du mouvement. Si les thèses antisémites notoires, comme celles d’Alain Soral, ont pu se diffuser au sein du mouvement, par l’intermédiaire d’auxiliaires ou de militant fascistes, c’est parce que celles-ci ont été largement exacerbées et relayées par les médias de masse et le gouvernement. Et si tel a été le cas, c’est parce que ces thèses prétendument « antisystème » sont en réalité au service de celui-ci, et sont mobilisées en son sens. De l’extérieur, l’État s’en sert pour délégitimer le mouvement aux yeux de l’opinion publique. De l’intérieur, les thèses sur la « finance juive », articulées notamment autour de la banque Rotschild, permettent aux vrais ennemis, tels que la finance au sens large et le capitalisme en tant que système de domination et d’exploitation, d’être écartés, segmentés, pour cibler une soi-disant partie du problème plutôt que le problème en lui-même. Une fois de plus, stratégie répressive et stratégie fasciste font corps à l’encontre du mouvement social.

Reprenons le fil de notre propos. La présence des groupes d’extrême droite (comme les Zouaves Paris) au sein des Gilets jaunes, ne s’est pas limité à un rôle d’épouvantail du pouvoir. Ces derniers étaient avant tout présents pour tenter de chasser les militants antifascistes, autonomes et révolutionnaires. Il s’agissait de s’en prendre à ceux qui étaient également la cible des forces de police, en raison de leur soutien logistique et stratégique dans le mouvement, au cours de blocages économiques, ou dans les manifestations, en tant que force active dans l’autodéfense des cortèges face aux attaques de la police, auprès des Gilets jaunes.

À cette stratégie militaire s’ajoute la tentative d’infiltration des services d’ordre, mise en lumière par la présence d’un militant identitaire notoire, Victor Lenta [4] devenu membre autoproclamé d’un service d’ordre au sein duquel on a pu retrouver nos fameux zouaves de service [5]. Une fois de plus la stratégie fasciste faisait pleinement écho à la stratégie de maintien de l’ordre. Il s’agissait pour l’extrême droite d’intégrer des instances du mouvement pour mieux pouvoir s’en prendre aux groupes antifascistes, mais surtout, pour tenter d’imposer un cadre autoritaire aux manifestations, afin d’empêcher toute forme de débordement, et museler ainsi les nouvelles formes de luttes offensives, propres au surgissement des Gilets jaunes au sein du champ politique traditionnel. Ce fut la dernière tentative d’organisation réelle des forces fascistes. En effet, c’est en assumant un antifascisme de terrain que les antifas et les Gilets jaunes antiracistes ont chassé les militants d’extrême droite à Paris, à Lyon et ailleurs, faisant des manifestations des espaces où leur présence n’était pas admise et non négociable. C’est en devenant acteur du mouvement, et en ignorant les injonctions à boycotter celui-ci (provenant souvent de « militants » de notre propre camp, qui s’étaient laissés berner par l’association d’État « Gilets jaunes – extrême droite ») que nos combats quotidiens ont finalement payé. Ce travail de lutte, qui s’est mis en place chaque samedi pendant plusieurs semaines, n’a pu se faire qu’en étroite collaboration avec les groupes de Gilets jaunes à l’échelle locale et nationale et ne s’est pas réduit aux affrontements de rue avec les militants fascistes. Autonomes et antifascistes se sont placés au service du mouvement, tant sur le plan logistique que stratégique, acceptant de faire avec les nombreuses contradictions qui le traversaient, transformant celui-ci tout en acceptant d’être transformé à son tour, en se détachant des schémas sclérosés de la politique contestataire. Il a fallu pour cela mobiliser et mettre en place des stratégies et des formes de luttes nouvelles, affronter physiquement les groupes d’extrême droite, organiser la protection de leurs cibles, mettre en place des cortèges festifs et antiracistes, participer aux assemblées générales locales, s’investir sur les ronds-points, dans les blocages, mobiliser nos pratiques et notre savoir des luttes pour organiser des groupes de désarrestations face aux interpellations policières, ou encore protéger les cortèges contre la violence des forces de l’ordre. Tout cela n’a été rendu possible que grâce à la collaboration entre camarades d’horizon parfois très différents, mais avant tout grâce à la solidarité issue de nos alliances avec des Gilets jaunes à l’échelle locale, en particulier les Gilets jaunes de Rungis, sans qui la réussite du mouvement dans la métropole parisienne n’aurait pas été possible. Et c’est précisément ces alliances, ces rencontres, ce travail politique qui sont ciblés dans le cadre de l’affaire qui m’a conduit aujourd’hui à être de nouveau incarcéré et qui place une fois de plus l’antifascisme autonome sur le banc des accusés. Car il s’agit bien ici d’une stratégie commune de l’extrême droite et des institutions répressives qui tentent par la voie légale, pénale et carcérale de s’en prendre au mouvement et à ses différents protagonistes.

Ce que j’ai décrit précédemment n’est pas quelque chose de nouveau. Depuis des décennies, l’État français et l’extrême droite sont intimement liés dans la défense d’un capitalisme néocolonial — depuis la guerre d’Algérie et l’instauration du premier état d’urgence qui sera à nouveau mobilisé pour tenter de mater les révoltes des quartiers populaires en 2005, puis à l’encontre des musulmans au prétexte de la lutte antiterroriste, avant de s’abattre contre le mouvement social traditionnel et de s’étendre à la société dans son ensemble par la constitutionnalisation de ses prérogatives. Si la rencontre entre Gilets jaunes et quartiers populaires n’est restée pour l’instant qu’à l’état embryonnaire, il est nécessaire de rappeler que la violence d’État quant à elle fait depuis longtemps le lien entre les habitants des banlieues et les franges des classes populaires qui se sont organisées au sein des dernières mobilisations, en faisant des cibles privilégiées. La violence qui s’est abattue sur le mouvement des Gilets jaunes vient de loin. Cette nouvelle doctrine du maintien de l’ordre s’élabore depuis la répression des peuples en lutte pour leur liberté dans les anciennes colonies françaises. Les DAR et les BRAV ne sont que l’évolution des BAC, elles-mêmes créées pour réprimer les colonisés de l’intérieur après la guerre d’Algérie. Le flash-ball et les grenades qui ont mutilé tant de gilets jaunes sont des instruments perfectionnés depuis des années dans les banlieues des grandes métropoles. Et derrière toute cette violence, le fascisme veille au grain, toujours prêt à être mobilisé comme instrument de cette même violence. Depuis l’OAS, organisation d’extrême droite recrutant policiers et militaires pour commettre des attentats contre les Algériens. Depuis les années 1980, où les groupes fascistes ratonnaient les étrangers, avant de passer le relais aux forces de l’ordre, qui ont depuis retrouvé le monopole de la violence raciste, à travers son vecteur principal : les violences policières quotidiennes qui continuent à humilier, mutiler et tuer les habitants des quartiers populaires, parce qu’ils sont pauvres, Noirs, Arabes ou musulmans. Depuis longtemps, la police d’État et les groupes fascistes se partagent la violence raciste. Et c’est aujourd’hui cette même violence, construite dans la collaboration entre l’extrême droite et les forces de l’ordre, qui a été mobilisée contre le mouvement des Gilets jaunes et ses différents acteurs. La police et l’extrême droite collaborent à une cause commune : mater les révoltes populaires et défendre le système capitaliste.

Les dernières semaines ont offert un concentré spectaculaire de ce processus qui ne cesse de s’approfondir. La police, prise dans une radicalisation ininterrompue, se comporte toujours plus comme une force autonome : que l’on songe au meurtre de Steve à Nantes lors de la fête de la musique, que l’on songe à la manifestation illégale devant le siège de la France insoumise appelée par le syndicat d’extrême droite Alliance, ou tout récemment à la plainte déposée contre Assa Traoré (ultime étape d’un acharnement sans limites). À chaque pas en avant, les policiers reçoivent le soutien indéfectible du gouvernement, à chaque nouveau crime, ils savent pouvoir compter sur sa couverture systématique. Pendant ce temps-là, Marion Maréchal-Le Pen [6] et Éric Zemmour rivalisent de rhétorique haineuse et appellent sans complexe à des pogroms contre les musulmans en direct sur la chaîne de télévision d’un milliardaire français. Quant à Macron, qui a beau jeu de se poser en rempart face à l’extrême droite, il ne se contente pas d’appuyer aveuglément sa police déchaînée, mais décide de lancer une campagne sur l’immigration en reprenant littéralement les mots de l’extrême droite. La question n’est pas, comme le pense une social-démocratie aussi passive qu’apeurée, d’y voir les symptômes d’un sombre futur, les prémices du fascisme qui vient - possibilité dont on ne saurait se prémunir qu’en faisant confiance aux « progressistes » autoproclamés et autres défenseurs du « front républicain ». C’est tout le contraire que nous montre la situation actuelle : le fascisme n’est pas un horizon, c’est une tendance matérielle qui se développe au présent, au sein même des institutions - et que le macronisme, loin de constituer un rempart, accélère. C’est à cette mutation autoritaire de l’État que les mouvements sociaux naissants, dans leurs tentatives d’alliances et de renforcement réciproque, auront à se confronter.

Il ne s’agit donc pas seulement ici de réclamer ma libération et l’abandon des charges à l’encontre des antifascistes inculpés.

Même si c’est là l’un des enjeux de la lutte qui s’ouvre à nous, il serait stérile et sectaire de rester centrés sur nous-mêmes, assurant la défense de nos forces à un moment où la répression s’abat sur des franges de plus en plus larges des classes populaires. Si l’une des grandes forces de l’État est bien l’art du mensonge, de la déconstruction de la vérité, de la manipulation des faits et de leur réécriture médiatique, notre rôle à nous, en tant qu’antifascistes, est de réaffirmer le lien réel et fondamental qui unit les luttes actuelles, de l’antiracisme aux luttes contre la précarité. Nous ne devons pas oublier que des milliers d’êtres humains périssent aux portes de l’Europe. Nous ne devons pas oublier les jeunes de Mantes-La-Jolie, et les victimes des crimes policiers, depuis Malik Oussekine jusqu’à Adama Traoré et Zineb Redouane. Nous ne devons pas oublier les victimes des crimes fascistes, depuis Brahim Bouharam jusqu’à Clément Méric, mort sous les coups de nervis d’extrême droite il y a quelques années. Il est ma force au quotidien et mon phare dans la pénombre du monde carcéral. Nous ne devons pas oublier tous les Gilets jaunes blessés ou enfermés dans les geôles de l’État français. J’ai croisé la route de beaucoup d’entre eux derrière les barreaux, souvent isolés, oubliés et démunis de tout soutien politique extérieur. Plus largement, nous ne devons pas oublier toutes celles et tous ceux qui peuplent les prisons françaises, enfermé·e·s avant tout pour ce qu’ils sont et ce qu’ils représentent. Toute lutte révolutionnaire ne peut être qu’anticarcérale.

Nous ne devons pas oublier que toutes ces choses sont liées au sein d’un projet que nous devons combattre, mais aussi, et surtout, n’oublions pas que tous les mots, tous les textes, toutes les postures de principe ne valent rien si elles ne se concluent pas par des actes. La séquence de luttes qui s’ouvre doit être celle des alliances qui se tissent depuis des années et des fronts communs, celle de l’autodéfense populaire et de toutes les révoltes.

Antonin Bernanos
Prison de la Santé,
Le 3 octobre 2019.

Notes

[1https://www.streetpress.com/sujet/1536574128-serge-ayoub-parrain-meurtriers-meric

[2https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/claude-hermant-condamne-a-sept-ans-de-prison-pour-trafic-d-armes_1950776.html

[3https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/10/21/generation-identitaire-poursuivie-pour-l-occupation-de-la-mosquee-de-poitiers_5204150_1653578.html

[4http://www.francesoir.fr/politique-france/victor-lenta-le-paramilitaire-extreme-droite-qui-tente-de-manipuler-les-gilets-jaunes

[5https://www.facebook.com/watch/?v=147590606137794

[6] Marion-Maréchal Le Pen est de notoriété publique proche de Génération identitaire : https://www.bfmtv.com/politique/la-discrete-visite-de-marion-marechal-le-pen-a-des-identitaires-parisiens-1083663.html / https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/04/06/marion-marechal-generation-identitaire-et-les-anciens-du-grece-reunis-dans-un-colloque-d-extreme-droite_5446771_823448.html

 

Publié le 11/10/2019

Ankara veut anéantir la révolution au Rojava

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Syrie. Les bombes turques s’abattaient hier sur le nord-est de la Syrie. Erdogan entend annexer la région et détruire l’administration autonome qu’y font vivre Kurdes et Arabes.

Fort de l’appui de la Maison-Blanche, il n’a pas tardé à mettre ses menaces à exécution. Hier, Recep Tayyip Erdogan a annoncé le début d’une opération militaire planifiée de longue date dans le nord-est de la Syrie contre les Forces démocratiques syriennes (FDS) fédérant les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) et leurs alliés arabes. À l’esprit de revanche, le président turc ajoute le cynisme : cette offensive, la troisième depuis 2016, est baptisée « Sources de la paix ». Objectif affiché par Ankara : débarrasser la région des YPG, désignées comme des « terroristes » ; annexer, à l’est de l’Euphrate, une bande de territoire longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, entre les villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn, cibles, dès hier, des bombardements aériens et des tirs de l’artillerie turque.

Un vivier de mercenaires islamistes

Dans ces zones, des milliers d’habitants fuyaient comme ils le pouvaient, en voiture, à moto et même à pied, les villages pilonnés. « Les avions de guerre turcs ont commencé à mener des frappes aériennes sur des zones civiles, il y a une forte panique parmi les gens », alertait dans l’après-midi Mustafa Bali, un porte-parole des FDS.

Cette agression est la conséquence directe du feu vert donné lundi par le président Donald Trump à son homologue turc, qui le pressait d’ouvrir la voie à l’annexion d’une partie du territoire syrien, au prétexte de créer une « zone de sécurité » frontalière. La Maison-Blanche ne s’est pas contentée d’annoncer le retrait des troupes américaines déployées dans le cadre de la Coalition internationale anti-Daech en appui aux FDS, qui ont joué un rôle décisif dans le démantèlement du « califat » territorial de l’« État islamique » (EI). Elle confiait à Ankara, dans le même mouvement, la responsabilité des 12 000 terroristes (dont 2 000 étrangers) capturés par les FDS dans les combats contre l’EI et détenus sous leur garde dans les prisons du nord-est de la Syrie. Un dangereux vivier de mercenaires pour Erdogan, prêt à mettre ces djihadistes, qui ont longtemps bénéficié de ses complicités, dans la balance de sa politique de chantage vis-à-vis de l’Occident, de l’Europe en particulier (voir ci-contre). « Un jour, lorsque la Turquie utilisera ces combattants de l’EI comme une menace pour l’Europe et le monde (…), nous rappellerons à ceux qui ont fait confiance à la Turquie pour gérer leur détention que leur silence en était la principale raison », a prévenu Mustafa Bali.

Erdogan assume l’usage de supplétifs islamistes, chargés des basses besognes dans les zones que l’armée turque occupe déjà à l’ouest de l’Euphrate. Il se flatte de bénéficier, pour cette incursion, d’une « Armée nationale syrienne » recyclant en fait des milliers de « rebelles » islamistes. Le Front al Nosra, la branche syrienne d’al-Qaida, se félicitait d’ailleurs hier, par la voix de l’un de ses chefs, Abu Mohammad Al Jolani, de cette invasion turque.

Les brusques annonces de Trump, lundi, ont suscité la stupéfaction. Elles ont pris de court le département d’État comme le Pentagone, où l’on redoute les conséquences potentiellement incendiaires, pour toute la région, du retrait américain et de l’incursion turque. « Nous ne soutiendrons pas d’opération turque dans le nord de la Syrie », a prévenu le porte-parole du département de la Défense, Jonathan Hoffman, en mettant en garde contre les « risques » induits par une « action unilatérale ». Empêtré dans la procédure de destitution qui le vise, Donald Trump affectait entre-temps de manœuvrer en recul, en se disant prêt à « détruire complètement l’économie turque » si Ankara devait « dépasser les limites ». De quoi semer la consternation parmi les alliés des forces kurdes qu’Erdogan promet de détruire…

Ambiguïtés russes

Hier soir, alors que s’égrenait déjà le macabre décompte des victimes civiles, Paris condamnait « très fermement » l’offensive turque, tout en annonçant son intention de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies avec l’appui de « la plus grande coalition » possible. Même ton à Bruxelles : « La Turquie doit cesser l’opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d’une zone de sécurité, n’attendez pas de financement de l’Union européenne », a prévenu le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Plus ambiguë, la Russie dénonçait par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, les « contradictions » et le « jeu dangereux » de Washington. Lors d’un entretien téléphonique, Vladimir Poutine invitait son homologue turc, avant les premiers raids aériens, à « bien réfléchir » aux conséquences de ses menées en Syrie. Le rapprochement mis en scène par les deux hommes explique cette prudence : Ankara et Moscou cultivent depuis deux ans des relations politiques, commerciales et militaires de plus en plus étroites, avec des répercussions équivoques sur le complexe échiquier syrien. Chacun joue sa partie. Erdogan, lui, table sur une occupation durable, voire définitive du nord-est syrien, qui lui offrirait le contrôle de l’ensemble des régions kurdes (turque, syrienne, irakienne), tout en gardant l’œil sur le Kurdistan iranien. Il est décidé à anéantir, au passage, une expérience politique révolutionnaire et les espoirs de paix qu’elle porte : celle de l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. Au Rojava, Kurdes et Arabes, tournant le dos aux divisions confessionnelles et communautaires, tentent de donner corps à un projet de société laïque, démocratique, égalitaire. Aux antipodes de la dictature islamo-conservatrice qui sème la terreur en Turquie.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 10/08/2019

En janvier dernier, près de 200 organisations issues de 16 pays européens, lançaient une pétition pour demander aux dirigeants de l’UE, de mettre fin au système de « justice d’exception » bénéficiant aux entreprises multinationales, et d’introduire des régulations contraignantes pour qu’elles respectent les droits humains et l’environnement.

(site lamarseillaise-encommun.org)

À la veille de deux réunions déterminantes, prévues mi-octobre entre députés européens – l’une à Genève, l’autre à Vienne – une délégation représentative de ces organisations citoyennes sera présente pour tenter de défendre les droits humains face aux diktats des multinationales. Elle exige un traité dans ce sens, pétition de plus de 600 000 signatures, à l’appui.

Il y a 10 ans, le 18 septembre 2009, un tribunal d’arbitrage contraignait le Mexique à verser 77,3 millions de dollars à Cargill, géant améri­cain de l’agroalimentaire. Le gouvernement mexicain qui avait mis en place une taxe sur le sirop de maïs riche en fructose afin de lutter contre l’obésité dans son pays, devenait pourtant « coupable » de protéger ses citoyens, selon Cargill!

Idem, le 24 avril 2013, le Rana Plaza à Savar au Bangladesh, immeuble qui abritait des ateliers de confections textiles pour la haute couture, s’effondrait subitement entraînant un véritable cimetière humain à ciel ouvert. Six ans après cette tragédie qui a causé la mort de 1 138 ouvrières, aucune des multinationales impliquées dans cette catastrophe n’a pourtant été inquiétée par la justice.

C’est en relatant ces drames parmi tant d’autres, que Swann Bommier, chargé de plaidoyer la régulation des entreprises multinationales pour le compte du CCFD-Terres solidaires (Comité Catholique contre la faim et pour le développement, anciennement CCFD), évoque le sujet durant notre interview qui précède une de ses conférences publique qui a lieu jeudi 3 octobre 2019 à Aix-en-Provence (20h30, salle Voltaire).

Histoire de l’ISDS depuis 1965

Remontant à 1965, Swann Bommier rappelle le contexte de décolonisation dans lequel ce “système” est né, avant tout dans un but de protéger les intérêts d’entreprises qui investissent. Un système pensé d’abord dans une même logique “Nord-Sud” comme un sournois enracinement  d’occupation purement financière : “ L’arbitrage investisseur-Etat (ou ISDS en anglais pour Investor-State Dispute Settlement) mis en place en 1965 à l’initiative de la Banque mondiale, est aujourd’hui présent dans plus de 3400 accords internationaux, dont plus de 1400 conclus par des États membres de l’Union européenne, y compris parfois entre eux (196). Ce système qui permet aux investisseurs d’attaquer en justice des Etats par l’intermédiaire d’une justice parallèle, ne cesse de croître et a déjà généré plus de 900 plaintes “.

Peu connu au départ, ce “crédit” servi aux multinationales s’est propagé à très grande échelle par la suite, entraînant des recours insensés et des sommes faramineuses qui ont atteint durant ces 25 dernières années, le versement de plus de 88 milliards de dollars aux grandes enseignes, comme le cas du Mexique notamment, l’illustre. Le tout, en toute impunité et au détriment même de la démocratie et des peuples.

 

Swann Bommier précise :

Aucun domaine n’est épargné par les entreprises et les investisseurs qui l’utilisent notamment pour remettre en cause des politiques publiques d’intérêt général relatives à la santé, la fiscalité, l’environnement ou au salaire minimum “.

 

Le recours au tribunal d’arbitrage, une artillerie lourde

Parmi tant d’autres exemples, Philipp Morris a attaqué l’Uruguay et l’Australie sur la base de lois portant sur l’introduction du paquet neutre de cigarettes dans ces deux Etats. Même si l’entreprise n’a finalement pas obtenu gain de cause, ces plaintes ont eu pour effet de dissuader ou de retarder des législations similaires dans d’autres pays.

Alors que les pays du sud sont les principaux impactés par ces juridictions dangereuses, voire meurtrières, les Etats “ ont été condamnés ou ont consenti “ à payer 51,2 milliards de dollars d’amendes au profit des investisseurs sur la base d’un seul traité d’investissement : le traité sur la Charte de l’énergie. Et l’Europe dont la France, ne sont pas épargnés.

Pour Swann Bommier : “ Les plaintes ou parfois les seules menaces de plainte minent les efforts des transition écologique de pays comme l’Espagne ou la France. En 2017, l’entreprise Vermilion a ainsi menacé la France de poursuites au moment de l’examen de la loi Hulot sur les hydrocarbures, et obtenu gain de cause puisque le gouvernement a retiré la mesure incriminée “. Idem en Allemagne où l’état est attaqué par la société Vattenfall suite aux nouvelles règles environnementales imposées par la ville de Hambourg sur sa centrale à charbon. Le plaidoyer explique : “ Au terme de tractations secrètes, la ville a accepté de revoir ses exigences à la baisse. Dans une autre affaire, Vattenfall réclame désormais 4,7 milliards d’euros à l’Allemagne suite à son choix de sortir du nucléaire après la catastrophe de Fukushima “.

Une longue liste dans laquelle on trouve l’entreprise Texaco. “ De 1964 à 1992, Texaco, acquise par Chevron en 2001, a extrait du pétrole en Amazonie équatorienne et a provoqué l’une des plus grandes catastrophes environnementales au monde. Après 25 ans de procès devant plusieurs tribunaux nationaux et internationaux, les communautés autochtones et paysannes n’ont toujours pas obtenu justice, et ce en dépit du fait que les tribunaux équatoriens ont condamné Chevron à payer 9,5 milliards de dollars de réparations en 2011. Ce jugement a été reconnu et confirmé par la Cour suprême de l’Equateur en 2013, puis par la Cour constitutionnelle équatorienne en 2018. Cependant, Chevron a entamé plusieurs procédures d’arbitrage contre le gouvernement équatorien dans les années 2000. En août 2016, la compagnie a reçu une première compensation de 96 millions de dollars. Et en août 2018, des arbitres ont ordonné au gouvernement équatorien de verser de nouvelles compensations à Chevron, dont le montant reste à fixer, et surtout d’empêcher l’exécution du jugement de 2011 en faveur des communautés locales toujours lourdement affectées par la pollution “.

En Roumanie également où “ depuis plus de 16 ans, les habitant.e.s de la ville de Roşia Montană se sont opposés à un projet d’implantation d’une mine d’or qui aurait détruit les habitations et l’environnement alentour. La mobilisation citoyenne “Save Roşia Montană!” est parvenue à stopper le projet. Pourtant, l’entreprise canadienne Gabriel Resources a eu recours à un tribunal d’arbitrage et demande à la Roumanie de payer 4,7 milliards de dollars en dommages, soit l’équivalent de la moitié du budget annuel du ministère de la santé du pays “.

Ou encore en Inde où “ en 2007, Vodafone achète une entreprise de téléphonie mobile sans payer aucune taxe sur cette transaction de 11 milliards de dollars, grâce à ses filiales situées dans les paradis fiscaux. Lorsque le fisc indien a demandé à Vodafone de s’acquitter des taxes dues, l’entreprise a déposé un recours en arbitrage “.

Sans parler du cas bien plus médiatisé de Monsanto, qui continue de sévir sous l’enseigne Bayer, malgré ses scandales sanitaires ou encore de Shell dont les fuites de pipeline ont provoqué une pollution sans précédent au Niger où 40 000 plaintes de victimes ont été déboutées.

Le devoir de vigilance en France, unique au monde

De nombreux pays comme l’Afrique du sud, les Etats-Unis et même le Canada ont supprimé les fameuses clauses de tribunal d’arbitrage.

L’Union Européenne, elle, est demeurée frileuse jusqu’au 27 mars 2017, date à laquelle la France a promulgué une “ loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre “, dite “ loi sur le devoir de vigilance “. Cette loi marque une étape historique dans la protection des droits humains et de l’environnement en imposant aux entreprises françaises, une obligation de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement pouvant résulter de leurs activités, celles de leurs filiales, fournisseurs et des  sous-traitants de par le monde.

Mais, malgré cette loi importante et unique au monde, force est de constater que le Conseil Constitutionnel vidait de sa substance la loi Hulot, pour mieux répondre aux diktats des industriels.

Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales

C’est donc sur l’application stricto-sensu du devoir de vigilance, qui influence cependant d’autres pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore la Finlande, que les 200 organisations dont le CCFD et Attac, entendent mobiliser le plus largement.

Il faut maintenant veiller à ce que cette loi soit appliquée comme il se doit “, poursuit Swann Bommier “ 2019 est pour cela une année cruciale, puisque les premières actions devant les tribunaux français au nom de cette loi sont désormais possibles “.

Avec le lancement de la campagne “ Stop Impunité ! Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales “ les organisations de défense des droits humains appellent les citoyens à “ reprendre le pouvoir “.  Et Swann Bommier d’ajouter : ” Cette campagne de mobilisation demande une refonte de l’ordre juridique interna­tional relatif au commerce, à l’investissement et au respect des droits humains et de l’environnement par les multi­nationales. En France, 46 associations, syndicats et mouvements sociaux ont rejoint le mouvement (ATTAC, Amis de la Terre, CGT, Emmaüs International, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, Institut Veblen, Max Havelaar, Notre affaire à tous, Secours catholique, Sherpa, etc.) “.

Parallèlement, de nombreuses institutions européennes dont le Parlement européen, plaident également pour l’adoption d’une directive européenne relative au devoir de vigilance qui s’inspirerait de la loi française. Le vice-président à la Commission européenne Frans Timmermans s’est d’ailleurs exprimé dans ce sens, lors d’une conférence publique le 30 octobre 2018, affirmant : ” Nous avons besoin de réglementations applicables. Si nous ne les obtenons pas au niveau global, l’Europe doit être leader “.

Ceta-Tafta, une réforme « cosmétique » de l’ISDS qui menace lourdement

Mais, si la France a impulsé l’exemple avec le devoir de vigilance, elle a paradoxalement participé activement à la re-légitimation de l’arbitrage d’investissement via le CETA que l’assemblée nationale a ratifié et elle continue de promouvoir activement la politique de l’Union européenne dans ce domaine.

Pour Swann Bommier : ” Malgré cette vague sans précédent de mobilisation, l’Union européenne promeut l’insertion d’un tel mécanisme dans un grand nombre d’accords en préparation (Canada, Japon, Singapour, Vietnam, etc.). Elle oeuvre également en faveur d’un projet de Cour multilatérale d’investissement (MIC, pour Multilateral Investment Court, en anglais) pour re-légitimer l’arbitrage et étendre encore davantage les droits exorbitants accordés aux investisseurs “.

Des propositions plus humaines

Révoquer les clauses d’arbitrage entre investisseurs et Etats dans les traités existants ou en cours de négociation, appuyer les négociations et la ratification d’un traité onusien, adopter une directive européenne du devoir de vigilance, sont autant de points cruciaux que souhaitent voir à l’ordre du jour de la prochaine rencontre à Genève, les organisations de défense des peuples.

En effet, alors qu’aux Nations Unies, des négociations intergouvernementales pour l’élaboration d’un traité international contrai­gnant, relatif aux multinationales et aux droits humains, ont lieu chaque année depuis 2015, une étape décisive a été franchie en juillet 2018, avec la publication par la présidence équatorienne du groupe de travail d’une première ver­sion de ce traité.

Le groupe de travail intergouvernemental se réunira à nouveau à Genève du 14 au 18 octobre 2019 pour la cinquième session de négociation, à laquelle seront présents les représentants des organisations de défense des droits humains, qui avaient également été présents à la quatrième cession il y a un an.

Swann Bommier soumet : ” Si l’Union européenne et divers États membres de l’OCDE multiplient les stratégies de diversion et ne comptent pas participer à cette nouvelle session de négociation, 245 parlementaires français ont demandé dans une lettre ouverte adressée au président de la République, Emmanuel Macron, de ” s’engager en faveur d’une proposition de traité et de prendre le leadership de ce combat au sein de la communauté européenne “.

Cette première demande a été vraisemblablement entendue par le Gouver­nement qui a, par la voix du ministre des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Yves Le Drian, assuré la représen­tation nationale du soutien de la France à ce processus.

Mais, comme une promesse n’est jamais qu’une promesse, Swann Bommier souligne encore : ” Ces engagements en faveur du traité ONU et les évolutions constatées en Europe pour des législations nationales et une directive européenne sur le devoir de vigilance sont les bienvenus et doivent être appuyés. Ils ne doivent cepen­dant pas occulter les incohérences de la politique française et européenne en matière d’arbitrage ISDS “.

Et Swann Bommier de conclure avec la même énergie d’un combat vital, en invitant le plus grand nombre de citoyens à participer à la conférence publique jeudi 3 octobre à Aix. Une possibilité pour tou.te.s de comprendre les enjeux et conséquences désastreuses qui menacent chaque état et chaque citoyen, notamment si le devoir de vigilance et sa mise en oeuvre dans les commissions et processus parlementaires pertinents, n’étaient mis en œuvre pour protéger avant tout les droits humains face aux pleins pouvoirs accordés aux multinationales.

H.B


  • Présentation de la campagne de mobilisation sur la régulation des multinationales “Stop-Impunité”,  jeudi 3 octobre à 20h30, salle Voltaire (bas de la place des Cardeurs) par Swann Bommier (CCFD-Terres solidaires) et Raphaël Pradeau (Attac). Entrée libre. 
  • Pétition : www.stop-impunite.fr

 

Publié le 09/10/2019

L’Europe nous supprime la faucille ! Et le marteau ! Nous reste plus que le maquis.

Jacques-Marie BOURGET (site legrandsoir.info)

Le Parlement de Bruxelles à mis en marche l' Europe Nouvelle et "anti totalitaire" On va décoller L'Affiche Rouge, détruire, au cimetière d'Ivry, le monument consacré à Manoukian et ses amis de la MOI, pilonner Aragon et Ferré. Après seulement nous vivrons en liberté.

Tout bientôt, en tout cas le plus vite possible, le Palais du Luxembourg va changer de nom pour s’appeler « Espace Gérard Larcher ». Ça fait flèche. On ne m’a pas demandé mon opinion, mais j’approuve. La République Française ne peut continuer d’avoir une haute assemblée qui regroupe sa sagesse, certes sous les ors, mais dans un lieu qui évoque Rosa Luxembourg. Si la nouvelle vous étonne, pis encore que la feue place du Vieux Marché à Rouen, c’est que vous avez loupé une marche importante dans l’escalier de l’information, casse-gueule puisque sans rampe. Vous ignorez donc que le 19 septembre dernier l’élégiaque Parlement Européen, qui nous guide si justement, a voté un texte afin d’établir dès maintenant, que le communisme et le nazisme c’est pareil [Voir plus bas le texte intégral. LGS ]. Puisque je sens un moment de flottement dans les serrements de mâchoires, et que la police est occupée à tirer des LBD sur des innocents, je me glisse dans un ultime espace de liberté pour lever le doigt et dire : « Etrange que le peuple qui a empilé vingt-cinq millions de cadavres pour défaire les nazis, et nous libérer par là-même, soit mis dans le même mausolée que le monstrueux caporal et ses amis exterminateurs »... Les temps sont étranges, surprenants et l’air sent le vert de gris. Donc, Stalingrad c’était pour rire. Juste un règlement de comptes entre fachos, comme à la fac d’Assas dans le temps. Et Yalta passe à la gomme à effacer l’histoire. Mais on va aisément reconstruire. Cette fois dans le bon ordre, et Eric Zemmour et ses amis ont un plan.

Avant d’avancer un peu plus, je m’absente le temps de vomir en vous livrant, comme un Deliveroo, les noms des glorieux députés européens qui ont voté ce texte indigne. Une offense à la vérité, une insulte au sang versé par les martyrs « Morts pour la France ». Le corps crevé afin que 75 ans plus tard, ces chouchous de Bruxelles, aient le droit, leurs petites fesses au chaud, de voter pour leurs fantasmes.

Groupe des Verts/Alliance libre européenne :
Gwendoline DELBOS-CORFIELD
Benoît BITEAU
François ALFONSI

Groupe de l’alliance progressiste des socialistes et démocrates (PS et Place publique) :
Pierre LARROUTUROU
Aurore LALUCQ
Sylvie GUILLAUME
Raphaël GLUCKSMANN

Groupe Renouveler l’Europe (LREM et alliés) :
Stéphanie YON-COURTIN
Chrysoula ZACHAROPOULOU
Professor Véronique TRILLET-LENOIR
Stéphane SÉJOURNÉ
Dominique RIQUET
Fabienne KELLER
Valerie HAYER
Bernard GUETTA
Pascal DURAND
Jérémy DECERLE
Pascal CANFIN
Sylvie BRUNET
Stéphane BIJOUX
Marie-Pierre VEDRENNE
Irène TOLLERET
Nathalie LOISEAU
Pierre KARLESKIND
Christophe GRUDLER
Laurence FARRENG
Gilles BOYER

Groupe du Parti populaire européen (LR) :
Nadine MORANO
Brice HORTEFEUX
Agnès EVREN
Geoffroy DIDIER
Arnaud DANJEAN
François-Xavier BELLAMY
Anne SANDER
Nathalie COLIN-OESTERLÉ

Groupe Identité et démocratie (RN et alliés) :
André ROUGÉ
Maxette PIRBAKAS
Philippe OLIVIER
Thierry MARIANI
Julie LECHANTEUX
Gilles LEBRETON
Jean-François JALKH
France JAMET
Catherine GRISET
Gilbert COLLARD
Dominique BILDE
Aurelia BEIGNEUX
Nicolas BAY
Jordan BARDELLA
Mathilde ANDROUËT
Jérôme RIVIÈRE
Hélène LAPORTE
Virginie JORON
Annika BRUNA

Et la poignée de salopards anti démocratie et Droits de l’Hommes qui a voté contre est.....

Groupe de la GUE-NGL (France Insoumise) :
Manon AUBRY
Emmanuel MAUREL
Younous OMARJEE
Anne-Sophie PELLETIER

Dans ce car de police de l’histoire, notons en particulier les menottés à tête de gondole les plus médiatiques : Guetta, de LREM et Glucksmann, de P... Publique. Avec l’airain de leur conviction on doit pouvoir fabriquer la fusée qui va lancer le « Nouveau monde » et nous permettre de crier, enfin libres : « good bye Lénine ». Je ne vais pas vous ouvrir la porte de ma sacristie mais un peu quand même. Il se trouve que, quatre fois par an, mon père et ma mère très gaullistes, façon « résistance » me trainaient le dimanche dans un lieu auquel je ne comprenais rien. L’avantage étant d’échapper aux vêpres. C’était un large trou dans le sable et la terre, mon père parlait d’une « carrière », pourtant un gazon poussait au fond. Au milieu il y avait un monument étrange, des hommes tout nus collés dans le même bloc de pierre, et la tête dressée au ciel. C’était à Châteaubriant, à une heure en « Simca 5 » de la maison. Dès la première fois, j’ai compris qu’il s’agissait d’une affaire triste. Et héroïque. D’hommes qui avaient « donné leur vie », expliquait ma mère. Quelquefois nous allions sur une rive de l’étang de la Blisière, où des troncs d’arbre portaient encore les traces laissées par les balles après qu’elles eussent percé la poitrine d’autres héros que je ne connaissais pas. J’étais attaché à ce culte. Et j’y suis toujours.

Ce n’est que près de vingt ans plus tard que j’ai découvert que mes parents, des cathos +, et conservateurs, me proposaient depuis l’enfance de pleurer sur des communistes fusillés. Mon père disait « Dans le lot il y avait un enfant, juste un peu plus vieux que toi ». Ce qui ne me touchait guère puisque la mort fait partie de la jeunesse. C’est tous ces fusillés, ensemble, que j’aimais bien. En bloc, comme la statue. J’ai demandé à mon père qui abhorrait les rouges, la raison de ce pèlerinage à la carrière ? « Il faut prier pour eux, les tenir en exemples, puisque ce sont des frères ».

Voilà des réalités. Trop vastes pour franchir le paillasson du cerveau d’un Glucksmann ou d’un Guetta. Pour lesquels il n’y a de bon rouge que mort. Dans la putritude du texte voté à Bruxelles, signalons les plus jolies perles du collier.

Il y va de "l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe" , et que pour cette dernière vive, le Parlement rappelle "que les régimes communiste et nazi sont responsables de massacres, de génocide, de déportations, de pertes en vies humaines et de privations de liberté d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui auront à jamais marqué le XXe siècle". Les parlementaires condamnent "sans réserve les actes d’agression, les crimes contre l’humanité et les atteintes aux droits de l’homme à grande échelle perpétrés par les régimes totalitaires nazis, communistes et autres." Avec ce petit mot lâché dans la hâte de l’écrivain à sec, « autres », le Parlement aurait dû être plus prudent. Imaginez que les Palestiniens, les Yéménites (et « autres »), s’en viennent demander à l’Europe d’appliquer ses principes. Pauvre Guetta, pauvre Glucksmann, pauvre misère.

En bonne forme, en attendant pour bientôt les premières vacances de ski, le Parlement s’est lancé sur une autre piste, et "condamne toute démonstration et toute propagation d’idéologies totalitaires, telles que le nazisme et le stalinisme, dans l’Union européenne" et se dit “préoccupé par le fait que des symboles de régimes totalitaires continuent à être utilisés dans les espaces publics et à des fins commerciales, tout en rappelant qu’un certain nombre de pays européens ont interdit l’utilisation de symboles nazis et communistes."

La seconde cartouche de ce fusil à deux coups sera donc de nous interdire de revêtir un maillot orné du « Che », ou d’une faucille et d’un marteau. Là on peut éventuellement approuver, le marteau étant un outil de raisonnement très prisé au

Parlement européen, faut pas partager. Le flou de ce texte, qui va certainement prendre du poids et de jolies cotes, est aujourd’hui gênant. Marx était-il coco ? Et Engels ? Nos amis du Parlement vont-ils embarquer Lénine au poste ? Et Louise Michel ? On en fait quoi ? Ça va être beaucoup de travail à faire, bien capable de provoquer des ampoules au cerveau. Surtout en cette période où les Urgences ne le sont plus. Et les peines encourues ? La prison ou, pire, réciter un vieil article de Guetta ? Faut travailler les gars. Bientôt je dois retourner à la carrière, puisque mes aînés n’y seront plus... Je veux savoir ce que je risque ? Faut-il prendre le maquis ? Face au poids de ce dossier nul ne peut affirmer que nos députés ne font rien : ils pompent.
Préparons-nous aussi au nouveau plan du Métro parisien. Qui va nous désorienter. Bien sûr la station Stalingrad disparait. Mais il y a plein d’autres stops où des salopards cocos (si vous me permettez le pléonasme), ont laissé leurs noms. Bon, ils ont été fusillés par les Allemands. Oui, certes, mais si l’on replace l’évènement dans le cadre de temps, celui du grand match nazis contre communistes, on ne va pas en faire une histoire. Torturés, souvent ! Et alors je te torture, tu me tortures, on se torture. C’est ça le totalitarisme comme on l’aime.

Un petit pense-bête que vous lirez dans le panier à salade en allant vers la Santé. Le CNR, fini, les FTP, finis, l’Affiche Rouge, décollée et Aragon et Ferré à Guantanamo. Les Vaillant Couturier, Rol Tanguy, le colonel Fabien, Raymond Losserand, Léon Frot, Gaston Carré, Ambroise Croizat, Corentin Celton, Charles Michels, Corentin Cariou, Gabriel Péri, Frédéric Joliot Curie, Pablo Picasso. Cette liste rouge annonce une embellie pour les marchands de pancartes et le commerce des plans de Métro. Et j’allais oublier cette ordure d’Eluard, une vipère lubrique qui a tenté de nous enseigner : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde ». Quel salaud !

Jacques-Marie BOURGET

PS. Pardon si, trainant dans un coin de cercueil, j’ai oublié un vieux coco fusillé, le futur « Commissariat Européen aux Affaires Communistes » va s’en occuper.
[Le texte voté-

http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2019-0021_FR.html] :

Publié le 08/10/2019

Au Portugal, le socialiste Antonio Costa s’impose mais sans majorité absolue

 

Cathy Do Santos (site humanite.fr)

 

Le premier ministre a remporté les élections législatives du 6 octobre. Pour gouverner, il devra nouer des alliances parlementaires, comme il l’a fait ces quatre dernières années avec les autres formations de gauche.

Il souhaitait une majorité absolue, il devra se contenter d’une majorité simple. Le socialiste Antonio Costa a remporté les élections législatives qui se déroulaient ce 6 octobre au Portugal. La formation du premier ministre sortant totalise 36,65% et envoie ainsi 106 députés à l’Assemblée de la République, contre 86 parlementaires en 2015, lorsqu’elle n’était pas parvenue à défaire dans les urnes le Parti social-démocrate (PSD-droite), pourtant responsable de terribles politiques d’austérité. Ce coup-ci, la victoire est nette. Le PSD emmené par Riu Rio, qui n’a pas renouvelé sa coalition avec les conservateurs du Centre démocratique social-Parti populaire (CDS-PP), résiste avec difficulté à la vague rose. Il obtient 27,9% des suffrages, et enregistre un recul de près de 10% par rapport à il y a quatre ans. Faute de majorité absolue fixée à 116 députés (sur les 230 sièges que compte l’Assemblée), le Parti socialiste sera contraint de nouer des alliances politiques pour pouvoir gouverner, comme ce fut le cas durant cette dernière mandature. Fait inédit dans l’histoire de la démocratie portugaise, les socialistes avaient alors scellé des accords parlementaires avec les autres formations de gauche afin « de tourner la page à l’austérité », mais tout en respectant l’orthodoxie budgétaire imposée par Bruxelles. Le Bloc de gauche (BE), qui avait totalisé 10,19 % en 2015 et obtenu 19 parlementaires, maintient son nombre de députés avec 9,67% des voix. Sa coordinatrice, la députée Catarina Martins, s’est dite disponible pour renouveler l’expérience de ces quatre dernières années. Quatrième force politique : le Parti communiste portugais (PCP) et le Parti des écologistes- Verts (Pev) réunis au sein de la Coalition démocratique et unitaire (CDU). Elle décroche 6,46% des votes, contre 8,25% en 2015, et 12 élus, contre 17 en 2015. Le secrétaire général du PCP, Jeronimo de Sousa, qui a été réélu dimanche, a reconnu que les résultats n’étaient pas à la hauteur espérée et qu’ils « constituaient un facteur négatif pour le futur proche de la vie portugaise ». Le CDS-PP, quant à lui, ne parvient pas à franchir la barre symbolique des 5% (4,25%, soit 5 élus). Sa cheffe de file, la conservatrice Assunção Cristas a annoncé qu’elle jetait l’éponge lors de la tenue d’un congrès extraordinaire à venir. Le Parti Personne animaux nature (PAN), qui avait fait une étonnante percée aux élections européennes, confirme son assise avec 3,28%, et fait élire 4 parlementaires, contre un il y a quatre ans. Enfin, et ce n’est pas là le meilleur des signaux, le Portugal, comme le reste de ses voisins européens, assiste à l’émergence du parti d’extrême droite Chega qui entre au parlement avec un député. Antonio Costa s’est dit disposé à rééditer, sous d’autres formes, la coalition parlementaire qualifiée péjorativement en son temps par un cadre du PSD de « geringonça », c’est-à-dire « de bric et de broc ». Les accords entre le PS, le BE, et le PCP, tant décriés par la droite, ont néanmoins permis d’enregistrer de notables avancées sociales avec l’augmentation du smic à 600 euros, la restitution des 35 heures…. En revanche, les réformes structurelles, qui ont profondément dérèglementé le marché du travail n’ont, elles, pas été touchées. C’est vrai également des rattrapages des salaires dans la fonction publique. L’insatisfaction a d’ailleurs conduit à de nombreux appels à la grève en 2018 – plus de 700-, un record depuis plusieurs années. On notera à ce stade, une hausse de l’abstention qui s’est hissée à 45,50%, contre 44,1% en 2015. Le PS a déclaré qu’il allait s’entretenir dans les prochains jours avec ses alliés d’hier, ainsi que le PAN et la petite formation écologiste Livre qui a fait élire un député. Antonio Costa a reconnu que la « geringonça » avait plu aux Portugais, mais que le renforcement du PS rebattait les cartes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 07/10/2019

Un groupe qui génère des milliards…

PSA Mulhouse licencie 1200 intérimaires : un massacre des emplois intolérable

C’est un plan de longue date à l’usine PSA Mulhouse : supprimer des emplois sous couvert de l’arrêt de la production de la Peugeot 2008, augmenter la charge de travail des ouvriers qui restent, avec l’objectif à terme de lancer la production d’un autre modèle de grande diffusion à moindres frais.

 

Vincent Duse, militant CGT PSA Mulhouse (site revolutionpermanente.fr)

 

D’ici la fin octobre, avec le passage en demi-cadence et la suppression de l’équipe de nuit, la production va baisser avec l’arrêt de la production de la Peugeot 2008 planifiée de longue date. Mais les ouvriers sur les chaînes de montage vont devoir tenir deux poste, au lieu d’un aujourd’hui, avec le plan à moyen terme (sur 3 ans) qui a organisé la baisse de production et le licenciement des intérimaires dans le but de lancer à Mulhouse la production d’un nouveau véhicule en 2021. Tout cela n’est pas le fruit du hasard mais mûrement réfléchi : baisser la production, passer en demi-cadence et ainsi faire travailler moins de monde de façons plus intensive tout en jetant comme des kleenex 1200 salariés pour préserver les gains de productivité, être rentable et dégager des profits .

Une partie des salariés crèvent de ne pas avoir de travail et ceux qui ont un emploi crèvent sous les charges de travail

Le système est bien huilé pour augmenter la rentabilité de PSA, puisque comme le disait Yann Vincent, directeur industriel du groupe, « l’objectif du groupe PSA n’est plus de faire du volume mais de dégager des marges substantielles avec des véhicules haut gamme ».

La transition opérée à l’usine de Mulhouse correspond totalement à cette logique de production puisque à partir du 31 octobre, seules les DS7 et la 508 – des véhicules haut de gamme, très chère a l’achat mais qui dégagent plus d’argent – seront produites. Pour produire ces voitures, le travail est plus important que sur les gammes inférieures, et c’est une aubaine pour les dirigeants de PSA : moins de production, moins de salariés et plus de profits. Les victimes sont à la fois les travailleurs précaires, qui devront pointer à Pôle Emploi après avoir trimé des mois à la chaîne, et ceux en CDI, qui crèveront de trop de boulot. Un système crapuleux pour exploiter et jeter ensuite. Alors que les profits explosent avec près de 3 milliards au dernier semestre, il y aurait pourtant largement de quoi maintenir tous les emplois et embaucher en CDI.

Au-delà des 1000 postes en moins chez PSA, les sous-traitants vont également supprimer des emplois

La plupart des médias ne parlent que des intérimaires, mais l’entreprise sous-traitante GIS (Gefco Industrial Services), qui s’est implantée il y a de cela 2 ans, va également supprimer 200 emplois et bien d’autres encore dans la région Mulhousienne. En effet, comme l’ensemble des usines vont baisser en production, cela va entraîner une vague de suppressions de postes. Un chiffre qui peut largement avoisiner les 5000 emplois en moins dans la région, puisque le donneur d’ordre est PSA et que si sa production baisse, tous vont y perdre et en premier lieu les plus précaires.

Il y a d’un côté un grand groupe, qui dégage des milliards de profits pour ses actionnaires, et de l’autre des familles entières jetées des usines, sans perspectives de retrouver un emploi. Mais cela ne semble pas beaucoup inquiéter les pouvoirs publics qui continuent à verser des sommes importantes pour soutenir l’activité automobile, sans aucune perspective concernant le maintien des emplois.

Si nous n’avions déjà aucune illusion sur le gouvernement et son soutien sans faille au patronat, l’absence de réaction concernant la suppression 1200 emplois dans l’une des plus gosse usines de la région laisse perplexe : c’est l’équivalent une PME qui fermerait ses portes !

Le maintien des emplois ne pourra être imposé que par une lutte d’ensemble, en s’organisant – précaires et embauchés – face à ceux qui nous exploitent.

Publié le 06/10/2019

Christine Renon : marée humaine quand l’Éducation Nationale ne veut pas de vague

 

Guillaume Bernard  (site regards.fr)

 

La grève lancée par une intersyndicale de Seine-Saint-Denis jeudi 3 octobre a largement dépassé les frontières du 93. Partout en France, la lettre de Christine Renon, directrice d’école à Pantin qui s’est suicidée dans son établissement, émeut et révolte. Elle y met directement en cause l’administration de l’Éducation Nationale et dénonce ses conditions de travail. Or, la manière même dont a été géré l’événement témoigne de la culture du silence qui règne au sein de cette institution.

 

Ils étaient près d’un millier devant le rectorat de Toulouse, 300 à Montpellier, plus de 3000 personnes devant la DSDEN de Bobigny. Dans 55 départements des rassemblements ont eu lieu, faisant du suicide de Christine Renon un événement national.

Le drame place les enseignants face à leur mal-être, à la surdité d’un gouvernement bulldozer qui passe réforme sur réforme. Il incarne la difficulté d’enseigner en Seine-Saint-Denis, le département métropolitain le plus pauvre, celui qui accueille le plus de REP et REP+ et l’impossibilité d’être directrice dans ce contexte. Quoi de plus normal dès lors, que des milliers d’enseignants réunis qui demandent « justice pour Christine » ? Qu’une grève départementale suivie à plus de 60% dans le 93, obligeant 200 écoles à fermer pour la journée ? Qu’une pétition rassemble plus de 100 000 signataires ?

Les suicides sont loin d’être des événements inédits dans l’Éducation Nationale. D’ailleurs, le samedi 21 septembre, alors que Christine Renon sautait d’un atrium de l’école Méhul, un autre enseignant, Frédéric Boulé, professeur de SVT au Centre International de Valbonne, mettait lui aussi fin à ses jours « cinq jours après avoir rencontré le médecin de prévention du Rectorat », commente le Snes-Fsu de Nîmes.

On se souvient également de Jean Willot, 57 ans, enseignant accusé de violence sur enfant mineur qui a mis fin à ses jours en mars 2019. « Il n’était pas soutenu par sa hiérarchie, déclare Francette Popineau, secrétaire nationale du Snuipp-FSU, alors que l’on sait aujourd’hui que ces accusations étaient fausses. » Ou encore cette enseignante qui, mi-septembre à Fos-sur-Mer, a elle aussi tenté d’en finir. Le sujet est pourtant très mal géré par l’Éducation Nationale : « il n’y a pas de numéro vert, pas de gestion de crise, on demande de ne pas faire de vague, de se taire », ponctue Francette Popineau. Les études portant sur les conditions de travail sont d’ailleurs rares, on en trouve une de la MGEN datant de 2013, une autre de la Depp (Éducation Nationale) en 2017 et un sondage du Se-Unsa en 2018. Leurs résultats soulignent que les enseignants sont plus exposés aux risques psycho-sociaux que les autres professions mais l’administration préfère cacher la poussière sous le tapis. La manière dont a été géré, à Pantin, le suicide de Christine Renon témoigne d’ailleurs de cette stratégie du silence.

Pas de vague à Pantin

Mardi 24 septembre, le lendemain de la découverte du corps de Christine Renon, le directeur académique des services de l’Éducation Nationale (DASEN) Antoine Chaleix, nommé en Seine-Saint-Denis à la rentrée 2019, organise une réunion avec les directeurs des écoles de Pantin. « Une réponse rapide que l’on a appréciée », commente une directrice présente à la réunion qui souhaite rester anonyme. Dans la salle, devant l’inspecteur de circonscription et les directeurs des écoles de Pantin, « il a rapidement évoqué la lettre de Christine Renon, dont nous étions les destinataires, en nous signifiant qu’il fallait la remettre à la police parce qu’elle constituait une pièce à conviction. Quand nous lui avons demandé si cela nous empêchait de la diffuser il n’a pas répondu, nous a simplement fait savoir qu’il ne souhaitait pas connaître le contenu de la lettre, alors qu’il le connaissait sans doute déjà…Il était prêt à faire venir l’officier tout de suite, il a tenté de nous mettre la pression », commente la même directrice. Contacté, Antoine Chaleix n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pour Camille Saugon membre de Sud Éducation 93 et du CHSCT, son action reste une « tentative délibérée » de cacher la lettre.

Le même jour, la réouverture de l’école Méhul se fait de manière précipitée. Le mardi 24 septembre, 3 enseignants de l’école sont absents, l’Éducation Nationale fait appel à cinq enseignants contractuels « dont certains ont signé leur contrat seulement lundi, n’ont jamais été face à une classe et se retrouvent avec des élèves qui viennent d’être confrontés à un suicide », déplore Camille Saugon. « Le DASEN a dit qu’il appartenait aux enseignants de reprendre ou non le travail le lendemain…mais que c’était quand même mieux de reprendre vite. J’appelle ça une pression hiérarchique », explique l’enseignante. Selon les enseignantes interrogées, la volonté de faire passer le suicide sous les radars est également manifeste, dans la communication du ministre Jean-Michel Blanquer : « On n’a rien reçu du ministre, jusqu’à jeudi ! Il lui a fallu quatre jours pour trouver la route jusqu’à Pantin, s’indigne Marie-Hélène Plard, co-secrétaire départementale du Snuipp-93, il n’a pas dit un mot sur la lettre et a juste parlé de la mort de Christine Renon, pas de son suicide. J’ai dû faire une minute de silence pour Chirac alors que je n’avais rien fait pour ma collègue ».

“Faire reconnaître sa mort comme un accident du travail”

Jeudi 3 octobre, alors que sept délégués syndicaux se rendaient au CHSCT Départemental extraordinaire, l’objectif était donc clair : faire reconnaitre la mort de Christine Renon comme un accident du travail. « Elle voulait faire de son geste un acte politique, rappelle Marie-Hélène Plard, c’est évident que ses conditions de travail avaient quelque chose à voir avec son suicide ». Pour s’en donner les moyens, les membres du CHSCTD, trois délégués syndicaux FSU, deux de FO, un de Sud et un de la CGT, ont exigé que la commission d’enquête reste au niveau départemental et ne soit pas gérée à l’échelle de l’académie.  « En attendant, il n’y a aucune reconnaissance de la responsabilité administrative de la part du DASEN », déplore Camille Saugon, et « il faudra attendre des mois avant que le rapport ne soit rendu. » Le CHSCTD a également voté la révision des rythmes scolaires pour passer à l’école de quatre jours dans la ville de Pantin, selon les vœux de Christine Renon, bien que la décision revienne au maire de la commune. Samedi, une marche blanche aura lieu en la mémoire de Christine Renon à Pantin.

 

Publié le 05/10/2019

Omerta sur une catastrophe industrielle majeure aux portes de Paris

En plein été, une installation stratégique de la plus grande station d’épuration des eaux usées d’Europe est totalement détruite par le feu à trente kilomètres de la capitale. Il faudra entre trois et cinq ans pour la reconstruire, au prix, dans l’intervalle, d’une pollution gravissime de la Seine. Ce site n’a cessé d’enregistrer des sinistres de plus en plus graves depuis plusieurs années. Sa gestion est entachée par des dévoiements sans précédent en matière de marchés publics. Un désastre absolu, qui ne suscite qu’une inquiétante indifférence.

 

par Marc Laimé, (site blog.mondediplo.net)

 

Le 3 juillet dernier, un incendie spectaculaire se déclenche sur le site classé « Seveso seuil haut », c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance particulière en raison de la toxicité des produits qu’il abrite, au sein de l’usine « Seine Aval » (SAV) du Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP) implantée dans la plaine d’Achères, dans les Yvelines (1).

S’étendant sur 600 hectares, la gigantesque station d’épuration, à l’intérieur de laquelle on ne se déplace qu’en voiture ou en camion, est lovée dans une boucle de la Seine, à cheval sur les villes de Saint-Germain-en-Laye, Maisons-Laffitte et Achères. Elle traite 60 % des eaux usées de 9 millions de Franciliens, ce qui fait d’elle la plus grande station d’épuration d’Europe.

C’est un bâtiment de 6 000 m2 servant à la « clarifloculation » des eaux usées (procédé d’élimination des particules en suspension, notamment des phosphates (2)), abritant plusieurs cuves de chlorure ferrique, substance toxique et hautement corrosive, qui a pris feu. L’unité se situe au début de la filière de traitement des eaux usées, et abrite une myriade de colonnes en plastique, dans lesquelles circule le chlorure ferrique. Un énorme panache de fumée noire se dégage aussitôt, visible à plusieurs kilomètres à la ronde.

En l’espace de quelques mois, c’est le quatrième incident grave, incendie ou explosion, sur ce même site.

À 19 heures le sinistre n’était toujours pas maîtrisé par les sapeurs-pompiers du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) 78, qui avaient dépêché sur place plusieurs dizaines de véhicules et au moins 70 soldats du feu. À 18 heures 45, d’autres camions et d’autres sapeurs-pompiers continuaient d’arriver sur le site. « Nous avons dû procéder à une alimentation en Seine avec un bateau pompe. Nous avons également utilisé des motos pompes remorquables dans les rétentions des eaux usées », expliquait le lieutenant-colonel Christophe Betinelli, commandant des opérations de secours.

Ce que l’honorable lieutenant-colonel ne pouvait évidemment pas déplorer publiquement, c’est que les conduites alimentant les poteaux d’incendie — sur lesquels les pompiers branchent leurs lances — passaient… sous le bâtiment qui a brûlé. Les poteaux étaient donc inutilisables. « Inconcevable », confiera un pompier présent sur place. Il faudra attendre quatre jours pour que le sinistre soit totalement maîtrisé, après la venue de la gigantesque échelle déjà utilisée pour venir à bout de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

Dès le lendemain matin, le syndicat FO du SIAAP dénonçait une situation « catastrophique » :

« La situation à SAV s’est fortement dégradée depuis plus de deux ans. Vendredi dernier, nous avons adressé à l’inspection du travail sept alertes de dangers graves et imminents (dont le SIAAP n’a toujours pas tenu compte malgré ses obligations en la matière), pour des fuites de gaz ou des départs d’incendie.

Hier avec l’incendie de la clarifloculation, les herbes hautes et sèches ont pris feu, lequel a failli atteindre la zone Biogaz. »

Premier bilan

Deux jours après l’accident, lors d’une réunion d’information organisée à Saint-Germain-en Laye, le SIAAP confirmait aux élus présents l’existence d’une pollution liée au déversement dans la Seine d’eaux usées qui n’étaient plus que « partiellement » traitées. Au lendemain de l’incendie, d’impressionnantes photos et vidéos d’amoncellement de poissons morts avaient été diffusées par les médias, ou mises en lignes par des associations locales et de nombreux particuliers, notamment des pêcheurs et des bateliers stationnés à Conflans-Sainte-Honorine.

Le samedi 6 juillet en fin d’après-midi, un bateau affrété par le SIAAP était arrimé au quai de l’île Peygrand, face au barrage d’Andrésy (Yvelines). À son bord, deux bennes contenant trois tonnes de poissons morts, mélangés à des algues et détritus divers. Une mortalité due au manque d’oxygénation de l’eau, conséquence de la présence anormale de matières organiques, et donc de carbone. Le syndicat affirmait compter sur la mise en service d’unités de biofiltration pour faire remonter le taux d’oxygénation du fleuve.

Parallèlement, le volume d’eaux traitées sur le site était réduit, passant de 15 m3 par seconde à 8 m3, la compensation étant assurée par deux des cinq autres usines du SIAAP, celles de Colombes (Hauts-de-Seine) et de Triel-sur-Seine. S’engageant sur un horizon de quelques semaines pour obtenir un traitement des phosphates quasi équivalent la situation d’avant l’incendie, le syndicat reconnaissait dans la foulée qu’il faudrait plusieurs années pour reconstruire l’unité de clarifloculation !

Ce même soir à 18 heures, Mme Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État à l’écologie, annonçait la convocation des responsables du SIAAP. Quelques heures avant cette audition, un communiqué diffusé par l’association Robin des Bois suscitait de nouvelles inquiétudes : alors que la Seine était en période d’étiage, les égouts de l’Ouest parisien venaient de recevoir de lourdes charges de poussières de plomb consécutives à l’incendie de Notre-Dame de Paris.

L’association révélait surtout que l’incendie du 3 juillet était le onzième accident sur le site de SAV depuis le 10 avril 2017… Et que l’usine avait fait l’objet de quatre mises en demeure du préfet des Yvelines en 2018 pour non conformité à la réglementation, notamment pour le manque de contrôle des tuyauteries et soudures du site.

Le Siaap n’en ayant tenu aucun compte, une astreinte pécuniaire — une amende pour chaque jour de retard dans l’exécution des travaux — avait été prononcée par le préfet des Yvelines fin janvier.

Nouvelle hécatombe de poissons

Dans la nuit du vendredi 26 au samedi 27 juillet, de violents orages provoquaient une nouvelle pollution de la Seine du côté de Sartrouville, Conflans-Sainte-Honorine et Andrésy.

« Nous avons géré au mieux l’assainissement, mais nos capacités actuelles de traitement ne permettent pas d’excéder un débit de 17 m3 par seconde. Or, on a atteint 38 m3 par seconde », expliquait le directeur de SAV. En dépit du stockage dans son réseau et du soutien d’autres usines de traitement en aval, l’usine s’était contentée d’une simple « décantation ».

Dans toute la région parisienne, les gigantesques émissaires du SIAAP reçoivent en effet par temps de pluie, outre des eaux usées, des quantités énormes d’eaux « pluviales », fortement polluées après avoir ruisselé sur les chaussées. Comme Achères traite en temps normal jusqu’à 60 % des flux de l’agglomération, le scénario catastrophe se reproduira mécaniquement aussi longtemps que l’unité de « clarifloculation » n’aura pas été reconstruite, ce qui demandera trois à cinq ans et devrait coûter une centaine de millions d’euros. Avec pour conséquence de graves pollutions de la Seine, qui placeront la France en position délicate vis-à-vis de l’Union européenne, puisque plusieurs directives nous contraignent depuis le début des années 1990 à reconquérir une bonne qualité des eaux, sanctions financières à l’appui si l’objectif n’est pas atteint.

Fin juillet on recensait déjà un minimum de 10 tonnes de poissons morts.

Un mystère persistant

La préfecture des Yvelines organisait une nouvelle réunion le 5 septembre. On y apprendra que c’est seulement ce même jour, soit deux mois après l’incendie, qu’une mission d’experts avait pu accéder au site pour tenter de comprendre l’origine du sinistre !

Explication : « Le point de départ du feu était inaccessible pour des raisons de sécurité. (…) Les experts avaient besoin de rentrer dans la clarifloculation (…). La difficulté était double. D’abord parce qu’on avait des eaux d’extinction qui avaient servi à arrêter le feu qui se trouvaient au fond du bâtiment mélangées à du chlorure ferrique, et il était nécessaire de prendre un certain nombre de précautions, pour vider ces eaux, sans avoir un impact fort sur le milieu et la Seine. »

Avant juillet, le site traitait chaque jour 2,3 millions de m3 d’eaux usées. Une capacité tombée à 1,45 million de m3 après l’incendie. « Nous allons atteindre 1,7 millions de m3 à la fin de l’année, avant de parvenir à 2 millions au printemps 2020 », assurait le directeur de SAV. Côté calendrier, 2019 allait être consacré au nettoyage et au diagnostic complet des travaux à mener ; 2020 aux passations de marché, avant que le chantier ne démarre en 2021 pour s’achever à la fin 2022. À l’avenir, le chlorure ferrique sera stocké à l’extérieur de l’unité et non plus au centre comme c’était le cas, tandis que « la charpente et la toiture seront repensées », précisait le syndicat.

Arnaud Péricard, maire de Saint-Germain-en-Laye, indiquait qu’il tenait à la disposition des élus « tous les courriers qu’il a écrit depuis deux ans. Je ne veux pas être alarmiste inutilement, mais je ne suis pas optimiste sur la situation. Je me suis d’ailleurs permis d’appeler Mme le maire de Paris pour le lui dire. Elle m’a dit qu’elle allait regarder ça. Je rappelle que la ville de Paris a une part prépondérante dans ce conseil d’administration. »

Comme lors des deux précédente réunions tenues en juillet, seuls des représentants de l’État, des élus et quelques rares représentants associatifs triés sur le volet avaient été conviés à y assister. De public, de riverains, point ! Du coup, alors que le site est classé « Seveso seuil haut » depuis 2009, l’annonce, seulement relayée par l’édition locale du Parisien et la Gazette des Yvelines — seuls médias à avoir suivi l’affaire —, de la mise en œuvre bien tardive d’un Plan particulier d’intervention (PPI), ou la refonte d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) n’avait aucune chance de rassurer des riverains excédés.

Rencontrés le 23 septembre, des résidents de Conflans-Sainte-Honorine qui préparent une liste citoyenne pour les prochaines élections municipales ne décoléraient pas : « On se moque de nous, depuis le début, nous n’avons aucune information sérieuse. Y a-t-il des risques sanitaires si l’on remet en service les anciens bassins de décantation qui vont nous empuantir des kilomètres à la ronde ? Qu’est-ce qui nous garantit que de nouveaux accidents ne vont pas survenir ? » Difficile de leur donner tort. Le SIAAP, qui verrouille sa communication d’une main de fer, à fait imprimer à des milliers d’exemplaires des tracts distribués dans les mairies qui répètent en des termes lénifiants que tout est déjà rentré dans l’ordre, ce que bien évidemment personne ne croit.

On notera par ailleurs que pas un(e) seul(e) des élu(e)s PS, PCF et EELV, qui représentent la Ville de Paris, la Seine Saint Denis, le Val de Marne et les Hauts de Seine au Conseil d’administration du SIAAP ne s’est exprimé sur ce désastre depuis le 3 juillet dernier...

Une nouvelle alerte syndicale

M. Stevan Kanban, responsable FO du SIAAP, avait exposé la veille, lors d’un CHSCT exceptionnel tenu à Seine Aval, l’exaspération de son syndicat :

«  (…) Le 26 août, alors que la détection incendie était en panne dans toutes les installations critiques du service 2, le SIAAP maintient la production sans aucun agent sur place, se contentant d’organiser des rondes toutes les heures pendant la nuit.

Le 31 août un départ d’incendie au service 2 de l’Unité de production des eaux (UPEI), sur des compresseurs de l’unité de nitrification n’a pas été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée par le SIAAP.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, un autre départ de feu au service 2 de l’UPEI n’a pas non plus été signalé au CHSCT, et aucune enquête n’a été diligentée. »

Pour le responsable syndical, « depuis la nouvelle mandature, le SIAAP a accentué la censure contre les représentants du personnel aux CHSCT. Aussi bien au CHSCT central qu’à celui de SAV, les déclarations liminaires sont purement et simplement évacuées des procès-verbaux de séance et les prises de position lors des points à l’ordre du jour sont le plus souvent déformées ou non retranscrites. De l’habillage en somme. La politique de l’administration est limpide, c’est la préparation de l’outil de travail et de l’organisation à une gestion privée de nos installations : le refus systématique d’intégrer les éléments de sécurité définis par la réglementation relative aux administrations est un aveu s’il en faut. L’abandon par le directeur général lui-même de la présidence du CHSCT abonde dans ce sens. »

Le 16 septembre Mme Emmanuelle Wargon recevait à nouveau les représentants du SIAAP afin, notamment, d’évoquer l’audit de sécurité que l’entreprise doit réaliser. « Le marché sera lancé en octobre et le rapport devrait être remis à la fin du premier trimestre 2020 », précisait M. Yann Bourbon, le directeur du site de Saint-Germain-en-Laye. Une échéance jugée lointaine par plusieurs élus et associations du secteur.

Or l’omerta continue, plus que jamais. Alors que les conclusions des différentes enquêtes en cours ne sont pas connues, M. Jacques Olivier, directeur général du SIAAP, déclare le 25 septembre aux Echos : « La cause exacte de l’incendie n’est pas encore identifiée, mais trois pistes se dégagent : un problème au niveau des moteurs électriques des systèmes de ventilation, d’un éclairage halogène provisoire, ou d’un chemin de câble à proximité des cuves », avant de préciser : « Cette unité a été construite dans les années 1990 avec des standards de sécurité qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. »

Encore un peu ça va être la faute à pas de chance, ou à un travailleur détaché polonais...

La Seine polluée pour des années

Dans l’immédiat, pour pallier les problèmes de pollutions récurrentes, le syndicat prévoit d’augmenter à nouveau progressivement la capacité de traitement de la station. Notamment en remettant en service au printemps 2020 de gigantesques bassins de décantation à l’air libre, l’unité « Achères 4 », fermée lors de la mise en service de l’unité de clarifloculation. Or ces bassins à l’air libre dégageaient quand ils étaient en service des odeurs pestilentielles des kilomètres à la ronde…

« À partir d’un moment les pouvoirs publics doivent arbitrer entre des solutions moins bonnes ou pires. Si on n’installe pas cette décantation primaire, on est sûrs de ne pas passer l’été prochain », justifiait le préfet des Yvelines M. Jean-Jacques Brot, pointant la nécessité d’informer « loyalement » les populations riveraines de la station d’épuration.

Comment en est-on arrivé là ?

Dès le XIXème siècle, Achères accueillait les eaux usées non traitées de Paris, qui seront épandues dans sa plaine pour le maraîchage. Construite en 1940, la station d’épuration, longtemps réputée être la plus grande du monde avec celle de Chicago, connaîtra des agrandissements incessants à partir des années 1970, qui s’accéléreront à l’orée des années 2000 avec l’entrée en vigueur de directives européennes de plus en plus contraignantes.

Compte tenu de l’ampleur des investissements à mobiliser, avec le couperet de la transcription en droit français de la directive « Eaux résiduaires urbaines » (DERU), qui date de 1991, et a imposé à la France comme à tous les États membres de nouvelles obligations de résultat en terme de qualité de traitement des eaux usées, des bonnes fées vont se pencher sur le berceau du syndicat.

M. Michel Rocard, maire de Conflans-Sainte-Honorine de 1977 à 1994, et son directeur de cabinet M. Jean-Paul Huchon, qui lui succédera à la mairie de 1994 à 2001, avant d’occuper de 1998 à 2015 la présidence de la région Île-de-France, se démènent avec succès pour porter sur les fonts baptismaux une convention cadre entre le SIAAP, l’agence de l’eau Seine-Normandie et la région Ile-de-France, qui va permettre au syndicat de bénéficier de financements supplémentaires, ce qui va contribuer à lui conférer un statut d’exception. Avec ses 1 700 agents et son budget annuel d’1,2 milliard d’euros, c’est le premier donneur d’ordre européen dans le domaine de l’environnement.

De gigantesques marché publics se profilent. Près d’un milliard d’euros en différentes tranches pour la seule station d’Achères, ce qui a déjà suscité nombre d’interrogations….

L’unité de clarifloculation qui a entièrement été détruite le 3 juillet dernier est une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE), dont le fonctionnement doit être étroitement contrôlé par les services de l’État, notamment la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (DRIEE). Les graves incidents enregistrés depuis des années, comme les différentes enquêtes en cours depuis le 3 juillet — un audit technique interne, une procédure judiciaire ouverte dès le lendemain, ainsi qu’une enquête de la DRIEE, et une expertise confiée au Centre national de protection et de prévention (CNPP) —, ne suffiront pas à faire oublier un contrôle jusqu’alors des plus laxistes.

Pour sa défense, le SIAAP, dont les dirigeants étaient à nouveau convoqués par Mme Emmanuelle Wargon le 16 septembre, invoque les difficultés provoquées par la coexistence sur un même site d’installations datant des années 1970 avec des équipements ultra-modernes… Dont acte.

Liaisons dangereuses

Dans deux vidéos promotionnelles de la société Schneider Electric, le directeur général du SIAAP, le directeur adjoint à la direction technique et le chef de service équipement/ingénierie n’hésitent pas à vanter les mérites du matériel de télégestion installé par l’entreprise, notamment à l’usine de Seine Aval.

On peut s’interroger sur le respect du devoir de réserve des fonctionnaires territoriaux concernés, puisque ce sont ces mêmes responsables qui ont imposé au fil du temps l’adoption puis le renouvellement de ces matériels, au risque de flirter allègrement avec l’encadrement réglementaire des marchés publics.

Car il y a un problème. Le système de contrôle-commande (SCC) de l’usine Seine-Aval est exclusivement du matériel Schneider-FOXBORO. Ce système a été vendu avec l’assurance que chaque nouvelle version serait interopérable avec la précédente. C’est-à-dire que lors du lancement d’une nouvelle version logicielle, les anciennes versions présentes sur l’usine doivent pouvoir dialoguer avec la nouvelle, et que les éléments des anciens ateliers de l’usine doivent pouvoir apparaître sur les écrans du nouveau système.

Ce n’est pas le cas !

Les versions proposées par Schneider au cours du temps ne sont que très imparfaitement compatibles entre elles. Un peu comme avec Windows : il n’est pas possible de faire tourner un jeu développé sous Windows XP avec un PC Windows 7, et encore moins avec Windows 10 ! On se retrouve donc à Achères avec un système de gestion automatisé spécifique pour le prétraitement, un autre pour la clarifloculation (l’unité qui a brûlé), et la nitrification-dénitrification, et un troisième système pour la dernière nouvelle tranche, la file biologique.

Ce qui oblige les opérateurs à jongler avec plusieurs PC et une multitude d’écrans dans la salle de commande du poste de commandement central. Chaque système ayant ses caractéristiques particulières, il n’est pas toujours facile de se rappeler qu’une action sur une pompe dans un système peut ne pas donner les mêmes résultats sur le même type de pompe via un autre système. En termes de gestion industrielle du process et de la sécurité, et pour un site classé « Seveso 2 seuil haut », on peut faire mieux…

Ajoutez à cela une réorganisation des équipes de personnel de l’usine qui passe très mal, et a déjà été à l’origine de plusieurs grèves, un management de plus en plus coercitif aux pratiques féodales, voire népotiques, que ne cessent de dénoncer les syndicats, et l’occurrence d’accidents industriels à répétition s’éclaire d’un tout autre jour. Car ces dysfonctionnements innombrables s’inscrivent dans un contexte délétère.

République bananière

Un mois avant l’explosion, en juin 2019, la chambre régionale des comptes d’Île-de-France (CRC) dressait un tableau accablant de la « gouvernance » du SIAAP, qui s’est affranchi de toute contrainte depuis des lustres (3) :

« Les statuts actuels ont été adoptés en mars 2000 et ne correspondent pas à la base légale de la compétence, installée par la Loi sur l’eau de 2006 (…) ; le règlement intérieur du Conseil d’administration ne comprend pas de dispositions relatives au fonctionnement du bureau, hormis sa convocation (…) ; le Président (du CA) était un élu de Paris (RPR), de 1984 à 2001, puis un vice-président du Conseil général du Val-de-Marne (PCF) de 2001 à 2015, et depuis lors un élu (PCF) du Conseil départemental de la Seine Saint Denis (…) ; 5 commissions thématiques ont été créées par le CA. Les documents transmis n’ont pas permis de constater si elles s’étaient réunies, ni d’évaluer leurs travaux (…) ; la commission de la Coopération décentralisée (dotée d’un budget annuel de 2 millions d’euros), a compté jusqu’à 18 administrateurs entre 2011 et 2014. Aucune procédure ni règle écrite ne régit son fonctionnement (…) ; l’absence de règle précise de désignation des administrateurs a conduit en 2015 à une crise institutionnelle de longue durée (…) ; un quart des usagers du SIAAP, soit 2,3 millions d’usagers, sont situés hors de sa zone statutaire (et) ne bénéficient d’aucune représentation au sein des organes de décision du syndicat (…) ; des indemnités ont été versées aux élus sans base légale (…). Leur coût total s’élève à 928 826 euros pour l’ensemble de la période de 2010 à 2015. »

Alors que la CRC et le préfet de région préconisent, dans la perspective de la réforme du Grand Paris, de transformer le SIAAP en syndicat mixte et de revoir profondément sa gouvernance, la ville de Paris, le Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis répondent à la CRC et au préfet qu’ils n’en voient pas la nécessité.

Soupçons de corruption à grande échelle

L’attribution par le SIAAP de gigantesques marchés publics aux multinationales françaises de l’eau, à leurs filiales d’ingénierie, à des bureaux d’étude spécialisés et à des géants du BTP défraie la chronique judiciaire depuis le début des années 2000.

«  (…) Trois entreprises engrangent régulièrement des marchés : OTV, une filiale du groupe Veolia, Degrémont (une filiale de Suez), et Stereau, du groupe Saur (le numéro 3 du secteur de l’eau). En 2009, Degrémont a décroché un premier marché sur l’usine d’Achères (Yvelines) ; OTV, associée à Degrémont, en a obtenu un deuxième dans la même usine en 2010 ; OTV et Stereau l’ont emporté dans un troisième en 2016, ils avaient déjà décroché celui de Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) en 2015, et la modernisation de l’usine de Valenton (Val-de-Marne) qui a été attribuée à Veolia en 2017… Des marchés colossaux, entre 300 et 700 millions d’euros chacun  (4).  »

Alors que ces dossiers sont toujours en cours d’instruction au parquet national financier (PNF), plusieurs décisions de justice récentes viennent de confirmer l’existence d’irrégularités qui ont déjà entraîné l’annulation du marché de rénovation de l’usine de Clichy-la-Garenne (5).

 

Marc Laimé

Publié le 04/10/2019

Droits de l’homme. Grève au grand jour pour les travailleurs de l’ombre

Cécile Rousseau et Kareen Janselme (site humanite.fr)

 

Douze mouvements de sans-papiers ont éclaté hier en Île-de-France pour exiger leur régularisation et dénoncer l’impunité patronale dans un contexte de débat nauséabond sur la politique migratoire. Certains ont déjà obtenu gain de cause.

Coup de chaud pour les employeurs de sans-papiers franciliens. Hier, à l’initiative de la CGT, douze piquets de grève ont pris forme simultanément à Paris, en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine pour régulariser ces travailleurs exploités. Salariés de grandes enseignes comme KFC ou de simples restaurants, femmes et hommes de ménage de l’UGC Ciné Cité Bercy, du Campanile mais aussi forçats de l’intérim, tous ont cessé leur activité afin d’exiger un emploi légal. Un mouvement d’une ampleur inédite depuis les grandes luttes de régularisation entre 2008 et 2009 qui avaient abouti à des milliers d’obtentions de Cerfa. Dans ce contexte de repli identitaire, avec le débat sur l’immigration lancé par Emmanuel Macron, la contre-offensive monte donc d’un cran. Marilyne Poulain, responsable confédérale du collectif migrants de la CGT, rappelle que « le patronat a tous pouvoirs d’accompagner une régularisation, ou pas. Souvent, il n’a pas d’intérêt à le faire. C’est aussi le bon moment pour redire que les travailleurs migrants contribuent au système de solidarité nationale ».

« Il faut qu’on montre qu’on n’est pas des esclaves ! »

Si 160 personnes ont entamé cette action, d’autres rejoignent le mouvement en route. L’agence d’intérim Proman, dans le 10e arrondissement de Paris, voit ainsi affluer des dizaines de travailleurs en quête d’une régularisation. « On était 36 ce matin, on est une bonne cinquantaine et les gens ne cessent d’arriver, note Philippe Tixier, secrétaire général de la CGT intérim. La direction a dit qu’elle ne reconnaissait pas certains grévistes, c’est le baratin habituel. » Mahamadou, manœuvre sur les chantiers d’origine malienne, prépare cette mobilisation depuis des mois. « On nous donne parfois le travail de deux personnes parce qu’ils savent qu’on ne peut pas refuser. Nous avons aussi des polycontrats, on peut nous dire d’aller n’importe où dans la même journée. Il faut qu’on montre qu’on n’est pas des esclaves ! » Les conditions de régularisation doivent être aussi revues, comme le souligne Elie Joussellin, secrétaire de la section du PCF, venu en soutien : « La circulaire Valls, qui demande cinq ans de présence sur le territoire et 36 fiches de paie, a vécu ! Le secteur du travail temporaire demeure le grand pourvoyeur de sans-papiers, les recrutant souvent en fermant les yeux sur les alias (identités d’emprunt). »

De fait, à quelques encablures, dans la cour de l’entreprise Haudecœur à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le ballet des camions venus d’Allemagne ou d’Espagne n’a pas cessé de la journée. Mais les habituels ouvriers amenés à les décharger se sont regroupés sous l’auvent. Dix travailleurs sans papiers ont rallié la CGT, arborant fièrement leurs couleurs pour obtenir leur régularisation. « Cela fait deux ans que je travaille ici, raconte Mohamed, 35 ans, pour Proman d’abord, puis Carelec. On transporte des sacs de 50 kg de semoule sur les épaules. Avec 2 ou 3 personnes, on décharge 13 camions de 26 tonnes chaque jour. Parfois, je n’ai plus de bras, plus de dos. Mais on doit quand même travailler, sinon on ne nous rappelle pas. » À ses côtés, Abdoulaye espère beaucoup de cette action. « Avec des papiers, c’est plus facile de travailler, de garder un logement. » Quand il ne trouve rien en travail temporaire, il doit dormir dehors faute de revenu et a ainsi failli perdre l’usage de ses pieds. Les semelles orthopédiques qu’il a achetées lui ont coûté 130 euros. Mais n’ont pas été remboursées par la Sécurité sociale, faute de papiers. Le Malien n’a pas non plus droit à l’aide médicale d’État, puisqu’il travaille. Mais même s’il cotise via son salaire, il ne peut bénéficier de la Sécurité sociale, du chômage, de la retraite… Alors, Abdoulaye accepte tous les boulots pour nourrir sa femme et ses trois enfants restés au Mali. « Sur cette photo, tu vois mes doigts brûlés : j’ai déchargé sans gants des produits sortis d’un camion frigorifique dans une autre entreprise où je travaillais au noir. » Comme le résume Jean-Albert Guidou, du collectif migrants de la CGT, « ici, il y a un abus d’intérim sur une activité pérenne du site et non un surcroît de travail. L’entreprise doit remplir un Cerfa de promesse d’embauche pour ces travailleurs. » Si la DRH de l’entreprise a reçu sans agressivité militants et grévistes sur le site, elle a assuré que « la politique de cette entreprise familiale datant de 1932 est de fidéliser ses salariés ». Précisant même avoir une pile de propositions de CDI non acceptées par les intérimaires. Les dix grévistes n’en avaient jamais vu la couleur. Si Élisabeth Zelaci renvoie la responsabilité de la régularisation aux sociétés d’intérim, ces dernières ont très vite diligenté leurs représentants pour négocier avec les grévistes. Dès le milieu d’après-midi, Carelec assurait aux migrants et au syndicat vouloir délivrer sept Cerfa, faisant office de contrats de travail. Proman s’engageait à suivre pour les trois travailleurs restants.

« La direction cherche juste des employés dociles »

Rapidement, la plupart des employeurs concernés sont entrés en négociation, contraints de se mettre autour de la table à cause de la lumière crue jetée sur leurs pratiques. Au Flandrin, brasserie chic du 16e arrondissement, l’arrivée de quatre travailleurs sans papiers a engendré un mini-séisme dans l’ambiance feutrée. Dans cette alcôve Art déco, ces salariés triment à la plonge ou au nettoyage. Assis sur un canapé en velours dans l’entrée, Souleymane, qui estime avoir été licencié sans raison, ne décampera avant d’être réintégré. « Il me reproche d’avoir mal rangé des choses, mais il ment », explique-t-il. Mine déconfite, le directeur Jacques Malafosse assure qu’il ignorait la situation réelle d’une partie de son personnel : « Il y a un an, nous avons eu un contrôle de police, tout était en ordre. Je suis d’accord pour régulariser, mais pas pour la réembauche. » Ambiance. Pour Souleymane Sow, de l’union locale CGT, c’est tout vu : « On ne part pas tant que toutes les garanties n’ont pas été obtenues. Il dit que Souleymane ne respecte pas les conditions d’hygiène alors qu’il travaille à la plonge. La direction cherche juste des employés dociles. » Les salariés avaient déjà repéré dans quels coins ils pourraient s’enrouler dans leurs sacs de couchage pour la nuit. Finalement, après d’intenses tractations, les quatre salariés ont obtenu gain de cause. Souleymane sera embauché dans un autre restaurant pour un mois au minimum jusqu’à sa régularisation. Un sentiment nouveau de justice partagé hier par les employés de Polipro (société de nettoyage travaillant pour les foyers Adoma), qui ont levé le piquet avec l’assurance de papiers. Ailleurs, le bras de fer se poursuit.

Si la CGT et les salariés du restaurant KFC de la place d’Italie ont fini par discuter avec la DRH France du groupe, celle-ci tenait à obtenir une liste précise des salariés demandant des promesses d’embauche. Mais les syndicats sont prudents. Après avoir travaillé deux ans en CDI, Boubou Traoré a « avoué travailler sous un faux nom et demandé à être régularisé, mais le patron (l)’a forcé à démissionner. » « Nous voulons d’abord signer un protocole de fin de conflit qui inclut tous les salariés ayant travaillé dans cette entreprise », explique Boubacar Doucouré, membre du CSE central de KFC. Lui-même était en grève dix ans plus tôt, lors de la première grande vague de mobilisation des travailleurs sans papiers. « J’ai été régularisé à la suite de cette grève », raconte le responsable syndical. Au restaurant japonais Sukiyaki, à deux pas de la place de la Bastille, la devanture restait également redécorée en fin de journée par une banderole CGT. Prenant une pause à l’extérieur pour respirer un peu, Guiro espère un dénouement heureux : « Je bosse dix heures par jour avec un seul jour de congé par semaine. Mes 1 500 euros de salaire sont à moitié payés au noir. Je n’ai pas le choix, je continue à me battre. »

 

Kareen Janselme et Cécile Rousseau

 

 

Publié le 03/10/2019

Comment l’exécutif a plombé les comptes de la Sécu et s’apprête à nous faire payer la facture

 

(site rapportsdeforce.fr)

 

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale présenté lundi 30 septembre prévoit un déficit de 5,4 milliards d’euros en lieu et place de l’équilibre pronostiqué l’an dernier par le gouvernement. Les exonérations de cotisations sociales pèsent lourd dans les comptes de la Sécu. Pour combler le trou, l’exécutif annonce des mesures qui vont affecter les retraités et les dépenses de santé.

Quand tu gagnes, tu perds ! C’est ce que révèle le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) à propos des mesures en faveur du pouvoir d’achat, prises en décembre dernier par Emmanuel Macron, pour répondre à la colère sociale s’exprimant au travers du mouvement des gilets jaunes. Les quelques gains immédiats sur les fiches de paye ont été, pour grande partie, pris sur la part moins visible de la rémunération des salariés : le salaire socialisé et différé correspondant à la protection sociale. Un jeu à sommes nulles en quelque sorte.

Le déficit de 5,4 milliards pour 2019 a plusieurs causes, mais les exonérations de cotisations sociales multiples incluses dans les mesures de l’hiver dernier y ont largement contribué. Les 100 euros d’augmentation sur le SMIC, formule-choc du président de la République, ont été en réalité une hausse de +1,8 %. Le SMIC est ainsi passé de 9,88 à 10,03 euros de l’heure, soit environ 20 € de plus par mois. Les 80 € restants proviennent d’une augmentation de prime d’activité. Un coup de pouce pris en charge par la collectivité, à travers l’État, sur lequel aucune cotisation n’est prélevée puisqu’il ne s’agit pas de salaires.

Pas de cotisations, pas de Sécurité sociale

Une augmentation réelle du SMIC aurait généré, en plus du salaire net perçu immédiatement, un salaire différé pour la santé, les retraites ou le chômage. Autre choix éminemment politique qui déshabille la protection sociale : l’avancement de l’exonération des cotisations sur les heures supplémentaires. Prévue initialement en septembre 2019, l’ancienne mesure à la formule trompeuse de Nicolas Sarkozy du « travailler plus pour gagner plus » est entrée en vigueur au 1er janvier 2019.

En réalité, les salariés n’y gagnent que l’illusion d’une meilleure rétribution. Certes, leurs payes augmentent à la fin du mois, mais aux dépens du reste de leurs rémunérations. Le salaire brut n’est plus versé aux organismes sociaux et la participation des employeurs à ces derniers disparaît. Ce n’est pas parce que cette part est invisible sur les comptes en banque à la fin du mois, qu’une telle mesure ne vous a pas fait les poches. L’air de rien ! Résultat : avec l’avancement au 1er janvier de l’exonération sur les heures supplémentaires, moins 1,3 milliard selon le rapport du mois de septembre des comptes de la Sécurité sociale. Un trou que l’État est sensé compenser, en conformité avec la loi Veil de 1994, mais qui pèse en réalité sur la Sécu.

Autre mesure asséchant encore le budget de la Sécurité sociale sans en avoir l’air : l’incitation faite aux entreprises d’instaurer une prime exceptionnelle en fin d’année dernière. L’incitation étant sous forme d’exonération de cotisations sociales pour les employeurs. À l’objection selon laquelle ces primes n’auraient pas existé sans la décision d’Emmanuel Macron et qu’elle ne représente donc pas un manque à gagner pour la protection sociale, le rapport des comptes de la Sécurité sociale est moins catégorique. Il constate que dans nombre d’entreprises, ces primes ont remplacé des primes de fin d’année préexistantes qui elles étaient chargées en cotisations sociales.

La facture arrive

L’objectif d’un équilibre du budget de la Sécurité sociale est reporté par le gouvernement à 2023. L’annulation de l’augmentation d’1,7 point de CSG pour les retraités pour 1,5 milliard d’euros l’an dernier n’est pas remis en cause cette année. Pour autant, l’exécutif compte mettre les retraités à contribution. Il prévoit de sous-indexer les pensions par rapport à l’inflation. Ainsi en 2020, les pensions n’augmenteront que de 0,3 % pour une inflation estimée à 1 %. Une mesure similaire annoncée à la fin de l’été 2018 avait largement contribué à la dégradation de la situation sociale en fin d’année dernière. Probablement la raison pour laquelle le gouvernement a décidé que la mesure ne s’appliquerait pas aux retraites inférieures à 2000€. Prudence oblige. Pour autant, une telle décision à la veille de la réforme des retraites présage du sort qui pourrait être fait à l’évolution de la valeur du point fixé par le gouvernement pour calculer le montant des pensions au-delà de 2025.

Pour compenser le déficit de 5,4 milliards, les dépenses vont être mises à contribution. Dans la catégorie des petites économies, le gouvernement souhaite raboter 145 millions d’euros sur les indemnités journalières en cas d’arrêt-maladie. Mais le gros de l’austérité touchera l’hôpital. L’objectif national de dépenses d’assurance-maladie (Ondam), dont l’augmentation naturelle se situe légèrement au dessus de 4 % pour couvrir la hausse des besoins, n’était déjà que de 2,5 % l’an dernier. Pour l’année à venir, il sera abaissé à 2,3 % et le secteur de la santé devra se passer de 4 milliards d’euros. L’hôpital devra encore se serrer la ceinture en 2020.

Ce, malgré la grève des services d’urgences et un mal-être généralisé dans tous les services. Pour le secteur hospitalier, l’augmentation ne sera que de 2,1 %. Pour assurer ces économies, le gouvernement mise sur le développement de la chirurgie ambulatoire. Mais à force de tirer sur l’ambulance, c’est lui, à la place des malades, que les soignants pourraient renvoyer chez lui.

Publié le 02/10/2019

 

C'est çà la bourgeoisie !

 

Discrétion absolue sur la catastrophe de Lubrizol et flots de discours sur l’enterrement de Chirac

Tandis que l’industrie capitaliste répand son poison sur les travailleurs de Lubrizol, les habitants de Rouen, les agriculteurs et leurs troupeaux, les tenants de l’union nationale chantent des cantiques et encensent le défunt président mangeur de tête de veau.

 

Claude Manor (site revolutionpermanente.fr)

 

Seveso – AZT- Lubrizol ….et les autres

Les effets immédiats de l’incendie de Lubrizol, sont indéniables, perceptibles, inquiétants. D’autant plus inquiétants que la partie cachée de la catastrophe est sans doute encore plus grande et à plus longue échéance que la partie visible. Lubrizol est une entreprise classée « Seveso », du nom de cette commune du nord de l’Italie devenue célèbre à l’occasion d’un grave accident industriel survenu en juillet 1976. Après l’explosion d’une usine chimique, des centaines d’hectares avaient été contaminés. Il avait fallu abattre 3 000 animaux domestiques et 77 000 têtes de bétail.

Depuis, conformément à une directive européenne, les entreprises classées « Seveso » qui ont une activité entraînant la fabrication, l’emploi ou le stockage de substances dangereuses doivent être identifiées, et surveillées comme telles. Pourtant, la démonstration a été faite que la réglementation et les contrôles n’étaient pas suffisants pour empêcher les manquements, voire les fraudes, et que les risques majeurs n’étaient pas évités.

On se souvient de l’explosion de l’usine AZF en 2001, à Toulouse qui a fait 31 morts et 2 500 blessés et dont les enseignements n’ont pas empêché la catastrophe qui vient de se produire à Rouen. Pire encore, l’usine Lubrizol elle-même avait déjà connu un premier incident grave en janvier 2013. La fuite d’un gaz malodorant, le mercaptan avait été sentie jusqu’à Paris et en Grande- Bretagne. Le Ministère de l’Ecologie avait conclu à des erreurs techniques et humaines….et l’entreprise s’en était sortie avec 4 000 € d’amende !

En France, ce n’est pas moins de 1 300 sites qui sont classés « Seveso » ; l’accident de Lubrizol, c’est une catastrophe majeure, c’est un scandale industriel qui saute aux yeux de tous, mais c’est surtout la démonstration plus générale d’un ordre capitaliste qui, poussé par la loi du profit maximum, fait courir des risques sanitaires majeurs aux travailleurs et à tout l’environnement plutôt que d’engager des dépenses que les propriétaires des usines ont largement les moyens de financer.

Comment expliquer que dans une entreprise, a fortiori classée « Seveso », les ouvriers aient encore aujourd’hui un toit d’amiante sur la tête ? Comment comprendre qu’une partie des activités auxquelles sont associés des dangers majeurs soient confiées à des sous-traitants peu ou pas formés… Comment expliquer de telles « fautes » si ce n’est par le mépris souverain de la classe dominante pour ceux qu’elle exploite et pour tout ce qui n’est pas elle.

Le gouvernement entre soutien des patrons et crainte de la population

Warren Buffet, dirigeant du groupe auquel appartient Lubrizol, avait claironné, en 2005, qu’il y avait bien « une lutte des classes » et que c’était la sienne, celle des riches, qui était en train de gagner la guerre. Aujourd’hui, il estime probablement que Lubrizol se tirera à bon compte de cet « ennuyeux » accident. En tout cas, le patron de Lubrizol, Frédéric Henry, ne semble pas prêt à examiner le moins du monde ses propres responsabilités, préférant s’étonner de « voir un incendie en pleine nuit à un endroit où il n’y a personne. » et porter plainte contre X ; la meilleure défense étant, on le sait, l’attaque.

Pourtant, c’est une tactique un peu différente que le gouvernement a adoptée. Après quasiment une année de mouvement des gilets jaunes, après des mobilisations montantes à la rentrée de septembre dans des secteurs clés comme les transports ou l’éducation, avec les remous que suscite la réforme des retraites dont l’accueil demeure problématique, avec la jonction qui est en train de s’opérer entre la question sociale et la question climatique et environnementale, la lutte des classes redevient de plus en plus présente et le spectre de la révolte n’a pas été définitivement renvoyé au cimetière.

Macron et son gouvernement en sont parfaitement conscients et ne souhaitent absolument pas voir se cristalliser une opposition frontale entre la direction de Lubrizol et le camp de la population et des travailleurs légitimement inquiets et légitimement demandeurs de vérité.Le chef de l’exécutif a d’ailleurs soigneusement évité de se rendre sur les lieux de l’accident pour éviter de se trouver en porte-à-faux. Après avoir missionné le préfet de Normandie pour clamer que « l’état de l’air » était « habituel » alors que de la suie était tombée en masse sur la région, c’est désormais par Elisabeth Borne et compléments d’enquête interposés qu’il compte réguler l’inquiétude et la colère montantes.

Et Chirac-le-« populaire » que vient-il faire là-dedans ?

Coup de chance, Chirac a la bonne idée de mourir fort à propos. De quoi, bien sûr, donner libre cours à l’abrutissement médiatique h 24 et renvoyer au second plan l’embarrassant accident de Rouen, mais pas seulement. Le projet est infiniment plus subtile politiquement.

Il s’agit de s’emparer du personnage de Chirac pour en faire une figure « populaire », sinon « populiste ». Et d’abord les traits de l’ « homme » qui sont mis en avant, un homme vrai, au langage peu châtié, qui tâte le cul des vaches et mange de la tête de veau, arpenteur de la terre corrézienne. Quelqu’un, en gros, que les gilets jaunes pourraient plébisciter … et que les agriculteurs, pourtant en colère à l’idée des menaces qui pèsent sur leurs fourrages et leur bétail, pourraient considérer comme un proche.

Puis une célébration qui se veut « populaire », à la Johny Hallyday, fréquentée par une foule humble et émue, plutôt que des funérailles nationales à la Clémenceau.
Et surtout, un homme politique « ni de droite, ni de gauche » comme l’énonçait un certain Macron, un homme qui « aimait la France », capable de recréer autour de son cercueil ce fameux sentiment d’union nationale si précieux tandis que la gauche s’effondre, que la droite n’en finit pas de se recomposer et que les Zemmour et les Marion Maréchal en profitent pour bouffer du migrant.

Mais « l’effet Chirac » sera de courte durée, il en a même déjà saoulé beaucoup. Ce n’est en tout cas pas ça qui empêchera les travailleurs de Lubrizol, la population de Rouen, toutes les victimes d’une catastrophe industrielle à court et moyen terme de réclamer vérité et justice.

Plusieurs organisations appellent d’ores et déjà la population à manifester devant le palais de justice de Rouen ce mardi 1er octobre à 18 heures. Elles exigent la transparence totale sur l’incendie de Lubrizol. Elles réclament l’indépendance des institutions de contrôle et le renforcement du contrôle de l’inspection du travail sur les installations classées. Elles réclament la dépollution et le nettoyage du site. Elles s’opposent à toute fin de contrat ou licenciement pour les salariés du site, les sous-traitants ou les entreprises voisines.

Ce combat peut unir dans une même mobilisation, les travailleurs, la population, les gilets jaunes, les jeunes qui se battent pour la protection de l’environnement et la préservation de leur avenir. Les industries à risque ne doivent désormais exister qu’en fonction de besoins collectivement jugés comme indispensables. Elles ne peuvent être laissées entre les mains de capitalistes qui n’évaluent les risques qu’à l’aune de leurs finances et doivent être placées sous le contrôle des travailleurs eux-mêmes.

Publié le 01/10/2019

Immigration. Emmanuel Macron prend le relais de Marine Le Pen

Grégory Marin et Lionel Venturini (site humanite.fr)

 

Devant les parlementaires de sa majorité, le chef de l’État a estimé qu’il fallait s’atteler au « détournement » du droit d’asile. Dans la droite ligne du Rassemblement national, qu’il désigne par commodité seul « opposant sur le terrain ».

Les prestidigitateurs vous le diront, détourner l’attention est tout un art. Une fois de plus, invité lundi à la réunion de rentrée des parlementaires de sa majorité dans les jardins du ministère des Relations avec le Parlement, le président de la République disruptive s’y est plié. Bien qu’ayant décliné quatre priorités, il est vaguement passé sur les trois premières pour s’intéresser à la dernière seulement. Il faut dire qu’en matière d’écologie, de retraites, de travail, le gouvernement accumule échecs et déconvenues. Ne lui restait plus que le « régalien », dernier terme abordé, selon les participants de cette réunion à huis clos. Par régalien, il faut comprendre sécurité et immigration, selon une distribution qui rappelle plus les années Sarkozy que le « nouveau monde ».

Raccoler dans l’électorat RN

« Nous n’avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face », a-t-il martelé. C’est en réalité ce seul sujet, l’immigration, qui scandera la prochaine séquence politique macronienne. Le chef de l’État a ainsi appelé sa majorité et son gouvernement à la fermeté sur le « détournement » du droit d’asile pour éviter d’être « un parti bourgeois » qui ignore l’opinion de classes populaires séduites par l’extrême droite. Double détournement : il faut d’abord se rappeler les conditions de naissance de la République en marche, ses accointances avec les milieux d’affaires et la figure de son chef, symbole de la réussite bourgeoise ; ensuite, il faut considérer que les couches populaires ne sont pas vouées à être les captives électorales d’une extrême droite profitant d’un discours « tous contre tous ». C’est pourtant cet épouvantail que le président de la République agite, pour mieux remettre en selle son duel avec Marine Le Pen. « Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain : c’est le Front national, a-t-il ainsi expliqué. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l’ont choisie. »

À quinze jours d’un débat parlementaire sans vote sur l’immigration, prévu les 30 septembre et 2 octobre, la sortie présidentielle ne doit rien au hasard. « Les flux d’entrée n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile jamais aussi hautes en France », a-t-il surligné… ce qui est un mensonge. À l’échelle européenne, Eurostat confirme que, après les pics de 2015 et 2016, les 638 000 demandes d’asile reçues dans l’Union européenne en 2018 représentent une baisse de 10 % par rapport à 2017 (712 000). Qu’importe : en parlant du droit d’asile, Emmanuel Macron laisse s’opérer, à dessein, la confusion qu’effectue le Rassemblement national entre réfugiés pour cause de guerre ou pour cause économique (et au-delà, immigration illégale, légale, étudiante, rapprochement familial…). Or, « les demandeurs d’asile et les réfugiés ne sont ni des sans-papiers ni des migrants économiques », s’échine régulièrement à rappeler France Terre d’asile.

Ce n’est pas la première fois que le président de la République fait de l’immigration un thème politique. En juin 2018, il déclarait lors d’un discours à Quimper : « Je le dis à tous les donneurs de leçons, allez m’expliquer qu’il faudrait accueillir tout le monde ! » C’est à peu près ce qu’il a répété lundi : « Je crois en notre droit d’asile mais il est détourné de sa finalité par des réseaux, des gens qui manipulent. Si nous ne le regardons pas en face, nous le subirons. Cela donne quoi ? Des quartiers où le nombre de mineurs non accompagnés explose. » Mais, à lire la suite de l’intervention du chef de l’État, ce que cache cette sortie est moins guidé par une recherche de fermeté envers ces « gens qui manipulent » ou de bienveillance pour les habitants des « quartiers » qui « subissent », que par un pur calcul électoraliste et comptable : « La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas. Les bourgeois n’ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas (l’immigration – NDLR). Les classes populaires vivent avec. » Celles-ci sont un marché électoral qu’Emmanuel Macron aimerait bien récupérer.

Faire dévier le débat

Alors que la rentrée sociale s’annonce difficile pour lui, le chef du couple exécutif a donc tout intérêt à faire dévier le débat social qui s’annonce avec la réforme des retraites. Il l’avait déjà fait lors du grand débat national, pour lequel l’immigration n’avait pas été un des thèmes retenus, mais que le président de la République avait tenu à intégrer. La teneur de la discussion qui s’est ensuivie lundi avec les parlementaires de la majorité montre en creux cette volonté, mue par la peur d’affronter un climat social dégradé. Pendant plus d’une heure, le président leur a rappelé que le mouvement des gilets jaunes, « une crise politique sociale profonde », est encore devant eux. « Plusieurs catégories de la population restent nerveuses », prévient-il. Sans pour autant donner permission aux parlementaires de la majorité d’appuyer sur d’autres leviers que la mise en concurrence des malheurs, comme l’a démontré la sortie de la députée marcheuse des Yvelines Aurore Bergé, évoquant les « failles sur le détournement du droit d’asile ». Ou pire encore celle du député LaREM de l’Hérault Patrick Vignal : « Je ne veux pas laisser ce sujet au Front national, ce n’est pas un problème de ligne ferme, les gens qui sont là sont très bien traités » mais « ceux qui arrivent là, Albanais et Géorgiens, n’ont rien à faire là parce que leurs pays ne sont pas en guerre ». C’est oublier que, selon les chiffres de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides compilés par la Cimade, le taux d’accord du droit d’asile, sur 120 000 demandes annuelles, est non seulement en léger fléchissement, mais que l’Afghanistan est de loin la première nationalité, devant le Soudan et la Syrie. Trois pays en guerre.

Drôle de rempart à l’extrême droite

L’opération n’est pas restée sans réaction – c’est le but de propos tenus lors d’une réunion censée être à huis clos mais qui ont largement fuité dans la presse. Passons sur la réaction d’un Bruno Retailleau, chef de file des sénateurs LR, qui pointe une absence d’« actes » malgré les « clins d’œil à la droite ou à la droite de la droite ». La gauche, à l’instar de la députée insoumise de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain, souligne le paradoxe à « se prétendre rempart à l’extrême droite (pour) reprendre ses thèses sur l’immigration ». Le « rempart » est « devenu passerelle », ironise sur Twitter le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure. La présidente du groupe d’élus communiste, républicain, citoyen et écologiste du Sénat, Éliane Assassi, a également jugé « regrettable », sur Public Sénat, que le chef de l’État et sa majorité utilisent « l’immigration comme drapeau pour faire peur à la population. In fine, les gens préfèrent l’original à la copie », a-t-elle mis en garde. « On l’a déjà vu lors des élections européennes », où, malgré une campagne qui a parfois flirté avec ses thèmes de prédilection, la République en marche a laissé la première place au Rassemblement national.

Marine Le Pen n’a eu qu’à relever les filets de cette pêche miraculeuse, dès mardi sur BFMTV. La députée du parti d’extrême droite rappelle qu’il y avait eu un précédent débat sur l’immigration, « (lui) semble-t-il », au moment du grand débat national à l’Assemblée nationale et que « toutes les propositions que nous avons mises sur la table pour empêcher ce détournement » du droit d’asile avaient été « blackboulées par les députés En marche ». Elle anticipe sur les conclusions d’un futur débat : « Est-ce que ce n’est pas plus clair de demander aux Français, s’interroge-t-elle, oui ou non le droit du sol, oui ou non le regroupement familial, oui ou non la maîtrise à nouveau de nos frontières ? »

 

Grégory Marin et Lionel Venturini

Publié le 30/09/2019

Éducation. Le suicide de la directrice à Pantin accuse toute l’institution

Olivier Chartrain (site humanite.fr)

La tristesse et la colère sont grandes dans la communauté éducative après le geste désespéré de Christine Renon. La directrice d’école maternelle, ne supportant plus son épuisement professionnel, a mis fin à ses jours.

Une rentrée « apaisée », « une des meilleures » qu’il ait jamais vécue, lui qui a le souci permanent du « bien-être » des personnels et des élèves… Le week-end dernier, le gouffre qui sépare les discours de Jean-Michel Blanquer de la réalité sur le terrain s’est ouvert sous les pieds de Christine Renon, et l’a engloutie. À 58 ans, la directrice de l’école maternelle Méhul, à Pantin (Seine-Saint-Denis), a mis fin à ses jours. Son corps a été retrouvé lundi matin, avant l’arrivée des enfants, dans la grande nef de cette école à l’architecture remarquable. Avec un soin glaçant, elle a pris garde de préserver élèves et collègues du choc de la découverte. Toujours plus attentionnée aux autres qu’à elle-même, comme la décrivent nombre de ceux qui l’ont côtoyée au cours de ses quelque trente ans d’activité dans la ville.

Elle a aussi rédigé et envoyé des lettres – à ses proches, ses collègues enseignants et directeurs d’école, sa hiérarchie, les syndicats – où elle se décrit « épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée ». Sa mort a causé un choc dont l’onde se propage et s’élargit depuis lundi, tant dans la ville et aux alentours que dans le monde enseignant. Ses collègues directrices et directeurs d’école de Pantin appelaient d’ailleurs à un rassemblement-hommage devant l’école, hier à 18 heures. Un appel auquel se sont agrégées des organisations, dont les syndicats SNUipp-FSU et SUD éducation.

Dans la lettre qu’elle a envoyée à ses collègues, l’enseignante dresse un véritable inventaire de son activité depuis avant même la rentrée, entre professeurs non nommés, déplacés, risque de fermeture – finalement annulée – d’une classe entraînant la réorganisation de toute l’école, livraisons aléatoires de matériel, gestion complexe de plusieurs « agressions » entre élèves et des demandes des parents concernés, accumulation des tâches et des contraintes bureaucratiques, manque de matériel. « Le travail des directeurs est épuisant », écrit-elle, d’autant qu’ils sont « seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation (…). Ils sont particulièrement exposés et on leur demande de plus en plus sans jamais les protéger. »

Une de ses proches collègues, elle aussi directrice d’école à Pantin, confirme. Elle nous décrit par le menu l’empilement des tâches bureaucratiques, souvent aux limites de l’absurde : le document de suivi de l’obligation scolaire, 4 à 5 pages à rédiger chaque fois qu’un élève manque plus de 4,5 demi-journées d’école, et « qui ne sert à rien », dénonce-t-elle : « Une fois j’ai signalé un enfant qui avait manqué 98 demi-journées : rien ne s’est passé. » La plateforme Onde, autrefois appelée « base élève », est quant à elle tellement sécurisée que leur hiérarchie leur demande de recopier les données qu’elle contient (inscription des élèves, classes, enseignants, situations de handicap…) afin d’y accéder… Arrêtons là : c’est une impressionnante litanie, qui donne la mesure des tâches administratives croissantes, guère valorisantes et souvent dépourvues de sens, qui accablent les directeurs. Avec en point d’orgue, cette année, un exercice « d’alerte intrusion » particulièrement lourd à mettre en place, mais fixé… la semaine des élections des parents d’élèves, que le directeur doit aussi organiser !

Notre interlocutrice – qui a tenu à conserver l’anonymat, ce qui en dit long sur le climat « d’apaisement » souligné par le ministre de l’Éducation nationale – évoque encore l’isolement, mais aussi l’absence de formation des directeurs face à la complexité des situations rencontrées : accueil et formation des jeunes enseignants, qui constituent parfois la majorité dans l’école et sont, sinon livrés à eux-mêmes au quotidien, en butte au comportement parfois violent de quelques parents, menaces physiques… « Un directeur n’est pas outillé pour répondre à ça. On gère avec ce qu’on est, notre expérience… et le secours des collègues. » Des situations d’autant plus difficiles « quand on habite parfois à quelques rues de nos agresseurs. On a la trouille, on ne dort plus, on s’abrutit dans le travail. On a tous vécu ça – Christine aussi. On n’est pas protégés du tout. » Et, ajoute-t-elle, « on recueille la détresse de tout le monde ». Mais qui recueille la leur ?

À tout cela, qui est déjà beaucoup, il semble que s’ajoute à Pantin une situation assez conflictuelle avec la mairie. À l’issue d’une « consultation » ayant mobilisé seulement 17 % des familles, la ville est l’une des rares à avoir maintenu la semaine de quatre jours et demi… contre l’avis de la plupart des équipes enseignantes, et de nombreux vœux adoptés par les conseils d’école. Depuis cette mobilisation, le comportement des cadres et des élus de la ville est décrit comme « méprisant » par notre interlocutrice : « Le personnel municipal n’en peut plus, les chefs sont odieux avec tout le monde. »

Alixe Rivière, coprésidente de la FCPE 93 (parents d’élèves) et ancienne parent d’élève de l’école Méhul, rappelle l’exigence de l’association pour « des décharges de classe à 100 % pour les directeurs » et pointe également le problème du manque de stabilité des inspecteurs à Pantin : « Ils changent chaque année, on ne peut rien construire avec ça. » Lui-même autrefois en poste à Pantin, Paul Devin, secrétaire général du SNPI-FSU (syndicat des inspecteurs), décrypte le mécanisme à l’œuvre : « Le manque de moyens, le bricolage permanent, c’est le premier facteur qui place les directeurs dans l’impossibilité de faire bien leur métier. Le deuxième facteur, c’est l’asservissement de la politique éducative aux alternances politiques », avec des injonctions qui s’empilent ou, au contraire, se contredisent, parfois d’une année sur l’autre. « Tout cela fait que les gens n’arrivent plus à percevoir le sens de leur activité. Or ce sens, il leur est nécessaire pour trouver l’énergie de faire ce métier. »

« On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! »

Cosecrétaire générale du SNuipp en Seine-Saint-Denis, Marie-Hélène Plard témoigne du résultat de cette situation : « Toutes les semaines nous recevons des appels de collègues en grande difficulté. Parfois cela se résume à : « Je souhaite démissionner, quelle est la procédure ? »  Quand ses collègues du syndicat SUD éducation 93 dénoncent le fait que « le new management tue dans l’Éducation nationale, comme à France Télécom ou à la SNCF », elle appuie : « On n’a pas signé pour ça. Ce n’est pas ça, être enseignant ! » « New management » ? Un mélange de paternalisme et d’autoritarisme, dont on pourra trouver une triste illustration dans la gestion même du choc provoqué par le geste de Christine Renon. Une « cellule psychologique » pour les profs a été mise en place par le rectorat dans les deux écoles les plus proches. Mais qui doit en gérer l’accès ? Les directeurs… L’école Méhul, elle, a rouvert dès mardi matin : « Avec la moitié des collègues en arrêt et six remplaçants, raconte notre directrice, dont quatre contractuels qui n’avaient jamais mis les pieds dans une classe. » Et quand Alixe Rivière se demande quel dispositif a été mis en place pour les élèves, la réponse laisse pantois : « Pour eux, il y avait une simple feuille A4 dans la salle des profs, qui expliquait aux enseignants ce qu’ils devaient dire aux enfants… »

« Il faut entendre le cri d’alerte de Christine Renon, martèle Paul Devin. Ce n’est pas un geste isolé. L’ensemble des personnels crie qu’il n’en peut plus. L’institution doit prendre conscience que toute cette souffrance non traitée nuit à tout le monde et, au final, dessert l’ambition démocratique d’une école de qualité pour tous.​​​​​​​ » Une ambition que Christine incarnait au quotidien.

 

Olivier Chartrain

Publié le 29/09/2019

Au nom de l’équité, davantage d’inégalités

Prud’hommes, retraites… : offensive générale sur les droits sociaux

par Christiane Marty  (monde-diplomatique.fr)

 

Jusqu’ici, les réformes des retraites ont été menées au nom de l’équilibre financier. Maintenant que le déficit est en voie de résorption — au prix d’une baisse continue du niveau des pensions —, c’est l’« équité » qui est mise en avant par M. Emmanuel Macron. Piloté par un haut-commissariat dirigé par M. Jean-Paul Delevoye, le projet a pour objectif officiel de créer un système universel remplaçant les quarante-deux régimes actuels, et censé être plus juste, plus simple, plus lisible : « Un euro cotisé donnera les mêmes droits. (…) À carrière identique et revenu identique, la retraite doit être identique », annonce un communiqué du haut-commissariat (1). Ainsi, à carrière courte et faible salaire, faible retraite ! La même chose pour tout le monde…

Aujourd’hui, le système se compose de régimes de base en annuités et de régimes complémentaires à points — notamment l’Association pour le régime de retraite complémentaire (Arrco) pour tous les salariés et l’Association générale des institutions de retraite des cadres (Agirc) pour les seuls cadres. Ce sont des régimes par répartition : les cotisations des actifs servent directement à payer les pensions des retraités. Dans les régimes par capitalisation, elles alimentent des placements financiers dont le rendement futur (incertain) déterminera le montant de la pension. La capitalisation relève d’une logique d’assurance individuelle, aux antipodes de la solidarité qui est au fondement de la protection sociale française.

En effet, à l’âge de départ légal (62 ans actuellement), un régime en annuités garantit un taux de remplacement (rapport entre la pension et le salaire) pour une carrière complète définie par un nombre d’années cotisées (de quarante ans et quatre mois à quarante-trois ans selon la date de naissance) ; il donne donc une visibilité sur la future pension. Dans un régime à points — l’option choisie par le gouvernement, d’après les documents rendus publics —, les cotisations servent à acheter des points tout au long de la vie active. Au moment de la retraite, le montant de la pension est calculé en multipliant le nombre de points acquis par ce qu’on appelle la « valeur de service ». Cette dernière tout comme le prix d’achat sont ajustés chaque année par les gestionnaires des caisses de retraite de manière à équilibrer les finances. Il n’y a ni taux de remplacement garanti ni notion de carrière complète, donc pas de visibilité sur la pension. Laquelle reflète au plus près la somme des cotisations versées au cours de la carrière : elle renforce la « contributivité » du système. En revanche, la part de solidarité — attribuée sans contrepartie de cotisations — est fort réduite. La logique de contributivité s’oppose à la logique de solidarité et de justice sociale, qui implique une redistribution envers les personnes qui n’ont pu acquérir que peu de droits à une pension.

Une autre option — qui avait la préférence du président — avait été envisagée au départ : le régime en comptes notionnels, comme en Suède. Les cotisations sont versées sur un compte individuel. Au moment du départ, le montant accumulé est revalorisé (selon le taux de croissance du revenu d’activité moyen), puis il est divisé par l’espérance de vie restante en théorie, qui varie selon la classe d’âge. Concrètement, des personnes partant à 65 ans et appartenant à une classe d’âge dont l’espérance de vie estimée est de vingt ans verront le montant de leurs droits acquis — et donc le niveau de leur pension annuelle — divisé par vingt ; si elle est de vingt-cinq ans, il sera divisé par vingt-cinq, etc. Plus l’espérance de vie est élevée, plus la pension sera faible. La somme des pensions perçues pendant la retraite s’approche ainsi encore plus de la somme des cotisations versées, donc d’une pure contributivité.

Cette option semblait écartée. Toutefois, le document de travail de février du haut-commissariat sur les « règles de pilotage du système universel » indique que « la prise en compte de l’espérance de vie est nécessaire », tandis que M. Delevoye déclare que la valeur du point intégrera l’espérance de vie (2). Théoriquement, les femmes, qui vivent en moyenne plus longtemps, ne devraient pas être pénalisées : les directives européennes interdisent toute discrimination en fonction du sexe. Mais il se trouve que de nombreux individus ne respectent pas l’espérance de vie théorique de leur classe d’âge ! Ainsi, les ouvriers meurent en moyenne six ans plus tôt que les cadres. Le niveau de revenu joue également un rôle : les 5 % les plus aisés ont une espérance de vie supérieure de treize ans à celle des 5 % les plus pauvres chez les hommes, et de huit ans chez les femmes (3). Si le calcul du point intègre aussi l’espérance de vie, le système opérera une forte redistribution des ouvriers vers les cadres, et des bas revenus vers les hauts revenus. Contrairement à ce qui est promis, un euro cotisé ne donnera pas « les mêmes droits », puisque ceux-ci dépendront de l’année de naissance et de l’âge de départ.

De plus, avec ce système, le calcul de la pension prend en compte l’ensemble de la carrière, et non plus les vingt-cinq meilleures années de salaire comme c’est le cas aujourd’hui dans le régime général, ou les six derniers mois, comme dans la fonction publique. Toute période non travaillée entraîne donc une réduction de la future pension. Les personnes ayant eu des périodes de chômage non indemnisé ou de temps partiel, des carrières courtes, des bas salaires sont mécaniquement pénalisées. Lors de la réforme de 1993, le calcul avait déjà été modifié pour prendre comme référence la moyenne des vingt-cinq meilleures années, au lieu des dix meilleures auparavant — une première étape vers plus de contributivité. La réforme a abouti à une baisse importante du montant de la retraite, plus sévère encore pour les femmes, qui, du fait de carrières plus courtes, comptent davantage de mauvaises années. Pour les générations nées entre 1945 et 1954, la baisse de la pension de base a atteint 16 % pour les hommes et 20 % pour les femmes (4).

De même, pour les fonctionnaires, la prise en compte de toute la carrière, au lieu des six derniers mois, entraînera une baisse des retraites. Il est donc prévu que les primes soient intégrées dans le calcul (5), ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais rien ne garantit que leur intégration suffise : tout dépend de leur montant. Or les femmes fonctionnaires perçoivent des primes significativement moins élevées que les hommes (6). Et, dans de nombreux métiers, il n’y en a pas. M. Delevoye reconnaît qu’il y aura des fonctionnaires pénalisés, mais estime qu’il faudra « profiter de cette opportunité pour éventuellement mettre en place une politique de rémunération (7)  » !

D’une manière générale, les inégalités entre femmes et hommes s’aggraveront. Il suffit de comparer les pensions reçues dans les régimes en annuités et dans les régimes complémentaires à points. Les pensions des femmes représentent entre 41 % (Agirc) et 61 % (Arrco) de celles des hommes, contre un ratio compris entre 74 % et 90 % pour les régimes en annuités. Le rapport est systématiquement plus faible dans les régimes à points.

Le gouvernement a beau affirmer qu’il maintient le principe de la répartition, son plan intègre l’ouverture à la capitalisation. Sur la tranche de salaire mensuel supérieure à 10 000 euros brut (contre 27 016 euros actuellement), on ne cotisera plus dans le système commun ; ces hauts revenus devront souscrire une épargne retraite en placements financiers, qui donnera droit à des avantages fiscaux — payés donc par tous les contribuables, ainsi que le prévoit d’ores et déjà la loi Pacte adoptée le 11 avril dernier. Cette mesure est présentée comme un facteur de justice. Mais, la capitalisation ayant ainsi mis un pied dans la porte du système, son champ pourra facilement être élargi en abaissant le seuil de revenu non autorisé à cotiser au régime universel. D’autant que la baisse du niveau des pensions, au fil des réformes successives, a déjà poussé de nombreuses personnes — celles qui en ont les moyens — à se constituer une retraite complémentaire auprès d’assurances privées. C’est au fond l’objectif implicite de ces réformes.

De même, M. Delevoye aime à faire remarquer : « La retraite est le reflet de la carrière ; ça, c’est quelque chose qui est juste. Si vous avez une belle carrière, vous avez une belle retraite ; si vous avez une moins belle carrière, vous avez une moins belle retraite (8).  » Or cet objectif traduit non pas l’équité brandie par le gouvernement, mais un calcul mécanique aveugle. Car tout le monde n’a pas les mêmes chances d’effectuer une belle carrière, ne serait-ce que du fait de l’inégal accès aux diplômes selon les catégories sociales, des contraintes économiques (chômage, précarité…), des risques de maladie ou de normes sociales qui attribuent aux femmes l’éducation des enfants. L’équité consisterait précisément à assurer une pension convenable à ceux qui ont une moins belle carrière.

C’est pour prendre en compte ces facteurs que les dispositifs de solidarité (droits familiaux, minima de pension, réversion, etc.) ont été intégrés au fil du temps dans le système de retraite, par l’attribution de droits non contributifs (qui ne sont pas la contrepartie de cotisations). Certes, le projet n’envisage pas de supprimer la solidarité, en dépit des déclarations paradoxales sur le thème « la pension, reflet de la carrière ». Des points seraient accordés pour « prendre en compte les interruptions d’activité liées aux aléas de carrière ou de vie », « les carrières longues, les métiers pénibles, le handicap », et pour « compenser les impacts, sur la carrière des parents, de l’arrivée ou de l’éducation de l’enfant ». Lorsqu’on sait que les inégalités de pension entre les femmes et les hommes du fait de ces impacts sont aujourd’hui encore de 24 % en moyenne (9), ou que les négociations pour la prise en compte de la pénibilité, inscrites dans la loi d’août 2003, n’ont toujours pas abouti, on comprend qu’il faudrait un renforcement important de la solidarité…

Cependant, il a été décidé que la réforme se ferait à enveloppe constante et que la dépense actuelle, 13,8 % du produit intérieur brut (PIB), représenterait un plafond pour l’avenir. On peut dès lors craindre une nouvelle baisse des pensions. Car, selon les documents, la solidarité constituerait un bloc distinct du cœur du système lié aux droits contributifs, et son financement relèverait — plus qu’aujourd’hui — de la fiscalité, donc du budget de l’État. Dans le contexte actuel de recherche tous azimuts de baisse des dépenses publiques, il y a là un risque de régression. Le haut-commissaire en est d’ailleurs conscient, puisqu’il a déclaré : « Si je confiais à Bercy la gouvernance du système, je crois qu’il y aurait une lourde inquiétude (10).  » Bel euphémisme. En fait, la décision de plafonner le poids des retraites par rapport à la richesse produite, alors que la proportion de retraités dans la population va augmenter, revient à programmer l’appauvrissement de ceux-ci…

Quant à la prétendue liberté de choisir entre partir et continuer à travailler pour acquérir des points supplémentaires, elle se réduit à peu de choses lorsqu’on sait que la moitié seulement des personnes sont encore employées au moment de liquider leur retraite, et que l’usure professionnelle survient bien avant l’âge de départ dans de nombreux métiers. De plus, repousser le moment de s’arrêter pourrait s’avérer un mauvais calcul, car il n’y a pas de garantie que la valeur du point ne baisserait pas.

L’orientation vers un pilotage automatique pour équilibrer le système empêche tout débat sur les enjeux politiques de l’évolution des retraites. Fixer un plafond aux dépenses qui leur sont liées permet d’éviter la discussion pourtant essentielle sur le partage de la richesse produite entre revenus du travail (masse salariale incluant les cotisations) et revenus du capital (dont on sait qu’ils ne cessent d’augmenter). La seule solution mise aujourd’hui en avant consiste à arbitrer entre les intérêts de ceux qui travaillent et de ceux qui ont travaillé, entre population active et population retraitée…

Christiane Marty

Chercheuse, membre de la Fondation Copernic. A coordonné avec Jean-Marie Harribey l’ouvrage collectif Retraites : l’alternative cachée, Syllepse, Paris, 2013.

(1) Haut-commissariat à la réforme des retraites, dossier de presse, 10 octobre 2018.

(2) « Le grand entretien », France Inter, 21 mars 2019.

(3) Nathalie Blanpain, « L’espérance de vie par niveau de vie : chez les hommes, treize ans d’écart entre les plus aisés et les plus modestes », Insee Première, no 1687, Paris, 6 février 2018.

(4) Carole Bonnet, Sophie Buffeteau et Pascal Godefroy, « Disparité de retraite entre hommes et femmes : quelles évolutions au fil des générations ? », Économie et statistiques, no 398-399, Paris, 2006.

(5) Haut-commissariat à la réforme des retraites, dossier de presse, 10 octobre 2018.

(6) Chloé Duvivier, Joseph Lanfranchi et Mathieu Narcy, « Les sources de l’écart de rémunération entre femmes et hommes dans la fonction publique », Économie et statistiques, no 488-489, 2016.

(7) « Le grand entretien », France Inter, 11 octobre 2018.

(8Ibid.

(9) « Tableau de l’économie française, Édition 2018 », Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), Montrouge, 27 février 2018.

(10) « Le grand entretien », France Inter, 21 mars 2019.

 

Publié le 28/09/2019

Maroc. Hajar Raïssouni, plume libre et cœur brisé

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

Journaliste au quotidien Akhbar Al Yaoum, la jeune femme est poursuivie pour « avortement illégal ». Le Palais lui fait payer ses sympathies pour les révoltés du Rif.

C’est l’un des procédés favoris du Palais, l’un des plus exécrables aussi : étaler sur la place publique et dans les prétoires l’intimité supposée des opposants pour les salir et les discréditer aux yeux d’une société réputée conservatrice. Entre manigances policières, instrumentalisation de la justice et répression politique, l’affaire Hajar Raïssouni en est encore une lamentable illustration. Cette journaliste de 28 ans comparaissait, lundi, devant le tribunal de première instance de Rabat : elle est poursuivie pour « relations sexuelles hors mariage » et « avortement illégal », des délits passibles de prison ferme dans le Maroc de Mohammed VI.

Un « traitement inhumain » relevant de la « torture » !

Sa vie a basculé le 31 août 2019, lorsque, sortant d’une consultation de gynécologie à Rabat, elle était brutalement interpellée par six policiers en civil, avec son compagnon, un Soudanais, militant de la défense des droits humains. Unis religieusement, tous deux devaient officialiser cette semaine leur mariage civil… Pris comme le couple dans l’engrenage de cette machination policière et judiciaire, le médecin qui a ausculté et soigné la jeune femme, ainsi que deux membres du personnel médical qui l’assistaient. Tous démentent avoir pratiqué une IVG et parlent d’une intervention chirurgicale urgente pour stopper une hémorragie. La jeune femme, elle, a été soumise contre son gré, sur ordre de la police, à un examen médical long et douloureux, sans anesthésie, au motif d’une expertise confiée à un hôpital, après son arrestation. Un « traitement inhumain » relevant de la « torture ! » s’insurgent ses avocats, qui n’excluent pas le dépôt d’une plainte.

Depuis, Hajar Raïssouni est incarcérée à la prison d’El Arjat, près de Salé, et son sort suscite un exceptionnel élan de solidarité au Maroc, où la question des libertés individuelles nourrit depuis 2011 de vifs débats. Le jour de sa comparution, paraissait même un manifeste par lequel 490 signataires, en référence à l’article 490 criminalisant les relations sexuelles hors mariage, affirmaient avoir enfreint la loi. « La culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle », affirme cette pétition ouverte aux hommes. Démarche inédite, à maints égards salutaire, mais ambiguë : signé par certaines personnalités proches du roi, ce texte tend à diluer la responsabilité du Palais dans le maintien d’une législation rétrograde. Mais surtout, il minore la dimension proprement politique de l’attaque orchestrée contre Hajar Raissouni, prise pour cible pour ses écrits et pour sa parenté avec des opposants déclarés à la monarchie.

« Elle travaille pour le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum, un des rares journaux indépendants au Maroc. C’est une journaliste politique qui couvre des sujets épineux, portant sur les violations des droits humains. Elle a suivi le mouvement du hirak dans le nord du Maroc, qui a fait l’objet d’une répression féroce. Elle était surveillée de très près. Ce n’est d’ailleurs pas la première journaliste à être jugée pour des faits sans rapport apparent avec son travail : Ali Anouzla pour “terrorisme”, Hicham Mansouri pour “adultère”, Taoufik Bouachrine pour “viol aggravé” », résume la journaliste Aida Alami.

C’est un fait : Hajar Raïssouni n’a jamais dissimulé ses sympathies pour le mouvement populaire qui a embrasé, il y a trois ans, le Rif, sa région d’origine. Elle a d’ailleurs récemment signé une série d’entretiens avec le père de Nasser Zefzafi, porte-voix du hirak injustement condamné à vingt ans de prison. Par-delà ses articles, elle n’hésitait pas à commenter librement, sur les réseaux sociaux, l’actualité politique.

Cible lui aussi de harcèlement judiciaire, poursuivi, avec six autres journalistes, pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État », l’historien Maati Monjib, fondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation, insiste sur les usages politiques de ces affaires supposées de « mœurs » qui ont déjà brisé des vies et des carrières politiques. « Ces attaques atteignent plus durement les femmes dans une société patriarcale où elles sont tenues pour des gardiennes de la tradition, dépositaires de l’honneur familial », résume-t-il.

Régler son compte à toute cette famille d’opposants

En garde à vue, elle en témoigne dans un texte adressé à son journal, Hajar Raïssouni a été longuement interrogée sur ses oncles. Le premier, Ahmed Raïssouni, est un prédicateur islamiste hostile au pouvoir royal, qui a pris l’an dernier la tête de l’influente Union internationale des oulémas musulmans (UIOM). Le second, Souleymane Raïssouni, est un éditorialiste à la plume aiguisée, aux convictions ancrées à gauche, rédacteur en chef d’Akhbar Al Yaoum. Quant au cousin de la jeune journaliste, Youssef Raïssouni, il est secrétaire général de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH).

« Avec cette affaire montée de toutes pièces par son cabinet noir, le makhzen veut régler son compte à cette famille d’opposants, analyse Maati Monjib. La diffamation est devenue la première arme de ce régime, mais c’est une arme à double tranchant. En recourant à des procédés aussi immoraux, le régime prend le risque d’attiser contre lui une colère latente. » Hajar Raïssouni se savait menacée. Dans sa geôle, la jeune femme aux traits doux, aux airs encore adolescents, attend le verdict prévu lundi. À ses proches qui lui rendent visite, elle fait cette déchirante confidence : « Je vais vers mon destin le cœur brisé et la tête haute. »

 

Rosa Moussaoui

Publié le 27/09/2019

Révisionnisme historique. Le déshonneur du Parlement européen

Patrick Le Hyaric (site humanité.fr)

Par Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité.

Le Parlement européen a voté il y a quelques jours une résolution scélérate censée souligner l’« importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». En réalité, cette mémoire est bafouée ligne par ligne, laissant présager un « avenir » sombre pour l’Europe. Visant à mettre un trait d’égalité entre communisme et nazisme, ce texte mobilise des considérants qui sont chacun des modèles de propagande et de révisionnisme historique.

La signature du pacte germano-soviétique est ainsi obsessionnellement désignée comme cause principale du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce grossier raccourci historique permet d’absoudre cyniquement aussi bien le national-socialisme, son idéologie de mort et les régimes fascistes des années 1930 que l’atermoiement meurtrier et parfois connivent des chancelleries occidentales avec le nazisme, et la complicité active de puissances d’argent avec les régimes fascistes et nazi.

Silence est fait sur le traité de Versailles et ses conséquences. Aucun mot n’est consacré aux accords de Munich d’octobre 1938, ce « Sedan diplomatique » qui a livré les peuples européens au « couteau de l’égorgeur », ce « début d’un grand effondrement, la première étape du glissement vers la mise au pas », comme l’écrivait dans l’Humanité le journaliste et député communiste Gabriel Péri, fusillé par les nazis.

Tout le faisceau de causes mobilisées par des générations d’historiens pour tenter d’expliquer le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale est bazardé au profit d’une bouillie antirusse sans aucun égard pour le sacrifice immense des Soviétiques dans l’éradication du nazisme.

S’il ne fait aucun doute que le régime stalinien fut bel et bien un régime sanglant et criminel, il est moralement et historiquement inconcevable de faire de l’Union soviétique, de son armée et de tous ceux qui s’engagèrent avec elle, communistes de tous pays acteurs décisifs du combat libérateur, des équivalents des nazis et de leurs supplétifs collaborateurs, sauf à sombrer dans « l’obsession comparatiste », névrose idéologique dénoncée par l’historien Marc Ferro. Les communistes furent, dans de nombreux pays et avec l’appui de différentes forces, gaullistes et socialistes en France, les artisans du redressement national, créant un rapport de force qui permit l’édification d’institutions républicaines et sociales sur les cendres du nazisme et des collaborations. Est-ce un hasard si cet héritage fait parallèlement l’objet de violentes attaques dans tous les pays de l’Union européenne ?

Les pays d’Europe orientale furent, quant à eux, des points d’appui décisifs dans les combats anticoloniaux qui essaimèrent après guerre. Noyer dans le concept de totalitarisme des réalités historiques aussi dissemblables ne peut apparaître que comme une escroquerie intellectuelle. Une telle entreprise ne sert en aucun cas à poser un regard lucide et apaisé, pourtant indispensable, sur les contradictions, crimes et fautes des régimes influencés par le soviétisme et qui ont pris le nom de socialisme.

Cette résolution s’appuie sur un considérant aussi grotesque que l’interdiction formulée dans certains pays de l’Union de « l’idéologie communiste », semblant acter des dérives revanchardes des extrêmes droites du continent en incitant tous les États membres à s’y plier. Signe qui ne trompe pas, l’inféodation à l’Otan est ici désignée comme gage de liberté pour les peuples de l’Est européen.

Cette résolution fait la part belle au révisionnisme d’extrême droite quand les pays baltes sont désignés comme ayant été « neutres », alors que ces derniers ont mis en place bien avant le pacte germano-soviétique des régimes de type fasciste laissés aux mains de « ligues patriotiques » et autres « loups de fer », suscitant un antisémitisme viscéral qui connaîtra son apogée sanglant dans ces pays lors de la Seconde Guerre mondiale.

Incidemment, la Shoah, sa singularité intrinsèque, et les logiques d’extermination méticuleuses et industrielles du régime nazi sont fondues dans le magma des meurtres du XXe siècle et ainsi relativisées. L’odieuse équivalence entre nazisme et communisme permet d’exonérer les régimes nationalistes d’inspiration fasciste des années 1930 que des gouvernements et ministres actuels d’États membres de l’Union européenne célèbrent ardemment.

Viserait-on, par ce texte politicien, à réhabiliter ces régimes qui gouvernèrent de nombreux pays d’Europe orientale avant de sombrer dans la collaboration en nourrissant l’effort de guerre nazi et son projet d’extermination des juifs d’Europe ? Ce texte est une insulte faite aux 20 millions de Soviétiques morts pour libérer l’Europe du joug nazi, aux millions de communistes européens engagés dans la Résistance et les combats libérateurs, un affront fait aux démocrates alliés aux mouvements communistes contre nazis et fascistes, avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Au moment où Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, propose de nommer un commissaire à la « protection du mode de vie européen », célébrant un culte que l’on croyait révolu à la pureté continentale, les thèses historiques révisionnistes des droites extrêmes et réactionnaires, qui ont de toute évidence inspiré ce texte, font leur entrée fracassante au Parlement européen. Pendant ce temps, aucun commissaire n’est nommé sur les questions d’éducation ou de culture…

Thomas Mann, vigie morale d’une Europe décomposée, écrivait : « Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme. »

Si l’expérience qui a pris le nom de communiste au XXe siècle ne peut être, pour tout esprit honnête, résumée à la personne de Staline ou à une forme étatique, tel n’est pas le cas du nazisme, intrinsèquement lié à un homme, à un régime. Et si le communisme propose un horizon d’émancipation universelle, quoi qu’on pense des expériences qui s’en sont réclamées, tel n’est pas le cas de l’idéologie nazie, qui se revendique raciste, réactionnaire et exclusive, portant la mort en étendard. Ces simples arguments de bon sens disqualifient l’odieuse comparaison de cette résolution.

C’est bien la visée communiste, dont nous maintenons qu’elle ne fut jamais mise en pratique dans les pays du bloc soviétique, qui est la cible de ce texte indigne et inculte, et avec elle, la possibilité d’une autre société. Que des voix sociales-démocrates et écologistes aient pu soutenir pareille résolution, mêlant leurs voix au Rassemblement national (ex-FN) et aux extrêmes droites continentales, est le signe désolant de la lente dérive d’une frange trop importante de la gauche européenne qui largue les amarres d’une histoire et d’un courant, ceux du mouvement ouvrier, dans lesquels elle fut elle aussi forgée, qui prête également le flanc aux pires tendances qui s’expriment dans le continent.

Demain, un maire, un élu, un député pourra-t-il se dire communiste sans enfreindre la docte délibération du Parlement européen ? Et l’Humanité pourrait-elle un jour passer sous les fourches Caudines de la censure imposée des droites extrêmes coalisées ? Ne plane-t-il pas là comme un parfum munichois, justement, face à une offensive idéologique dont certains pensent pouvoir se satisfaire en rasant les murs ?

Tous les démocrates, toutes les personnes attachés à la libre expression des courants qui se réclament du communisme et d’une alternative au système capitaliste devraient au contraire se lever contre cette inquiétante dérive qui nous concerne tous. Au risque d’y laisser eux aussi un jour leur peau.

Publié le 24/09/2019

Algérie : les discours du général

par Akram Belkaïd, (site mondediplo.net)

Les Algériennes et les Algériens connaissent avec exactitude le nombre de fois où la population est sortie dans la rue en fin de semaine pour « vendredire » (1), c’est-à-dire participer à la grande manifestation hebdomadaire contre le régime. Depuis le 22 février, chaque vendredi — jour de week-end en Algérie —, ils sont ainsi des dizaines de milliers à défiler à travers le pays pour clamer, entre autres, « un État civil, pas un État militaire ! » et pour exiger un vrai changement de système politique. Le 13 septembre, le seuil symbolique des trente vendredis d’affilée était atteint. Trente fois aussi pour les étudiants qui, eux, « mardisent », autrement dit qui battent le goudron tous les mardis. Par contre, le décompte n’est guère aisé en ce qui concerne les innombrables discours officiels et autres « allocutions d’orientation » prononcés par M. Ahmed Gaïd Salah (AGS), général de corps d’armée, chef d’état-major, vice-ministre de la défense et, ceci expliquant cela, véritable homme fort du pays depuis la démission forcée (par l’armée) de M. Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril.

L’officier supérieur ne cesse de prendre la parole, une à trois fois par semaine, et ses interventions sont toujours très médiatisées, notamment par les médias étatiques. Une logorrhée jamais entendue dans un pays où l’armée détient certes le pouvoir depuis l’indépendance, mais en préférant, d’ordinaire, le silence. Et quand le général parle, on l’écoute. Le 2 septembre, « en visite de travail et d’inspection dans la quatrième région militaire » (Ouargla, est du pays), il estimait « opportun de convoquer le corps électoral le 15 du mois de septembre afin que l’élection [présidentielle] se tiennent dans les délais fixés par la loi (2). » Une suggestion appliquée immédiatement par le président post-intérimaire Abdelkader Bensalah, dont le mandat a été prolongé de fait après l’annulation du scrutin du 4 juillet. Comme suggéré par le chef d’état-major, le corps électoral a été convoqué et la date de l’élection présidentielle fixée au jeudi 12 décembre 2019…

Ce scrutin, dont ne veulent pourtant pas une grande partie des Algériens, car pour eux cela signifierait une reconduction pure et simple « du système », est le cheval de bataille du général. Pour lui, « ces élections seront une véritable opportunité pour accomplir la volonté populaire et la traduire concrètement à travers l’élection d’un président de la République qui jouira de la légitimité requise et de la confiance du peuple » (26 août). Chaque discours est l’occasion de fustiger les demandes « irrationnelles et irréalisables » (20 mai) des réfractaires. Pour AGS, il n’est donc pas question de bouleverser le système puisque « le peuple a obtenu ce qu’il voulait lorsque le président de la République [Abdelaziz Bouteflika] a présenté sa démission » (10 avril). D’où le refus de toute autre proposition de sortie de crise car cela ne constituerait, selon lui, qu’une « propagande et des idées sournoises » (2 septembre) ainsi qu’une « alternative nihiliste, stérile et sans perspective, qui expose la sécurité et la stabilité de l’Algérie à d’innombrables périls » (11 septembre).

Le message est clair et celles et ceux qui revendiquent autre chose, notamment l’élection d’une Assemblée constituante ou la mise en place d’une période de transition destinée à réformer en profondeur les institutions, en prennent pour leur grade : « des voix fourbes dont les intentions malveillantes sont bien connues et qui n’ont d’autres objectifs que l’aboutissement de leurs intérêts étroits et ceux de leurs maîtres » ou bien « des conspirateurs aventuriers »,« des égoïstes (...) qui excellent dans la diffamation et la médisance et tentent vainement d’induire en erreur l’opinion publique » (3 septembre), ou encore des « promoteurs d’une période de transition (…) qui tentent d’imposer des conditions irréalisables en faisant la promotion de l’idée de la négociation au lieu du dialogue et de la désignation plutôt que l’élection » (26 août).

Le chef d’état-major en veut particulièrement à celles et ceux qui appellent à une négociation directe entre la société civile et l’armée, comme cela s’est passé au Soudan, engagé désormais dans une transition. Il rejette donc « l’appel lancé par certains partis politiques pour dialoguer voire négocier directement avec l’institution militaire en s’inspirant des expériences de certains pays de la région dans la gestion des crises » (2 septembre). L’Algérie imitant le Soudan ? Impossible pour le général. Son pays « avec son illustre histoire, son vaillant peuple et ses positions leaders et immuables, est l’exemple à suivre et non pas le contraire » (idem). Les manifestants qui brandissent le drapeau amazigh (berbère) sont, eux aussi, pointés du bâton, l’Algérie n’ayant, selon le premier des officiers supérieurs, « qu’un seul drapeau pour lequel sont morts des millions de martyrs (…) et qui représente sa souveraineté, son indépendance et son intégrité territoriale et populaire » (19 juin).

Un mot revient sans cesse dans les diatribes de M. Gaïd Salah. Il s’agit de la « ‘içaba » (bande, clique ou coterie). Employé dès le mois de mars, il a d’abord désigné l’entourage de l’ex-président Bouteflika qui œuvrait en coulisses à empêcher sa démission réclamée par la population puis, après un retournement d’alliance spectaculaire, par le chef d’état-major lui-même. Cette bande continuerait de « conspirer secrètement et en public (…) en s’appuyant sur ses acolytes disséminés dans les structures des différentes institutions de l’État » (2 septembre). La ‘içaba, où figurent des officiers supérieurs, d’anciens ministres et hauts-responsables, désormais pour la plupart derrière les barreaux, est accusée de tous les maux du pays à commencer par la corruption. Mais, se félicite le général, la justice algérienne a « recouvert ses pleines prérogatives » et agit « en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuite judiciaires contre la bande impliquée dans les affaires de détournement de fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement » (10 avril). Quant aux mandats de dépôts et détentions préventives infligés aux prévenus soupçonnés de corruption, il s’agit d’une « sanction équitable qui leur a été infligée par la force de la loi, du droit et de l’équité » (4 juillet). À l’inverse, les discours du vice-ministre de la défense n’évoquent guère les manifestants et encore moins les militants et personnalités politiques arrêtés pour leurs opinions et dont certains sont accusées par la justice « d’atteinte au moral de l’armée ». Quant aux étudiants protestataires, le général leur a simplement souhaité une « rentrée universitaire réussie et prometteuse, leur permettant d’acquérir le savoir, d’élever leur niveau cognitif et scientifique et de mettre les jalons d’un avenir professionnel prometteur » (12 septembre).

Au fil des semaines, la bande est accusée de manipuler les manifestants, AGS appelant les Algériens à « se prémunir contre les mensonges répétés et continus qu’adopte, avec impertinence, cette horde égarée qui veut imposer sa vision altérée à la majorité du peuple algérien » (2 septembre). Le terme « chardhima » ou « chirdhima » qui signifie groupe, groupuscule ou section mais que la traduction officielle désigne par « horde », est devenu lui aussi incontournable. À Alger, de mauvais esprits relèvent d’ailleurs que, dans le Coran, ce mot est employé par Pharaon pour désigner les Juifs qu’il entend persécuter (3).

Bien entendu, et pour ne pas déroger au registre habituel du pouvoir algérien toujours prompt à dénoncer « la main de l’étranger », les manifestants opposés au scrutin présidentiel sont accusés d’être autant manipulés par la bande et la horde que par des intérêts extérieurs. Lesquels ? Le général ne les nomme jamais mais dénonce les tentatives d’ingérences « de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques » avec l’Algérie (10 avril). Une mise en cause à peine voilée de la France, ancienne puissance coloniale que M. Gaïd Salah, ancien maquisard de l’Armée de libération nationale (ALN) est d’autant moins enclin à porter dans son cœur qu’il suspecte ses dirigeants de sympathies pour l’ancienne équipe au pouvoir. Quoi qu’il en soit, les Algériens sont avertis que leur pays « a été et restera visé par ses ennemis qui ne veulent pas de sa prospérité économique, sociale, scientifique et technologique » (2 septembre).

Toutes ces mises en garde n’ayant eu guère d’effet sur le Hirak (mouvement populaire de contestation), le vice-ministre de la défense a finalement demandé à la gendarmerie d’empêcher les manifestants de converger vers la capitale pour vendredire. Verbatim : « Nous avons constaté sur le terrain que certaines parties, parmi les relais de la bande, aux intentions malveillantes, font de la liberté de déplacement un prétexte, pour justifier leur dangereux comportement, qui consiste à créer tous les facteurs qui perturbent la quiétude des citoyens, en drainant chaque semaine des citoyens issus de différentes wilayas [départements] du pays vers la capitale, afin d’amplifier les flux humains, dans les places publiques, avec des slogans tendancieux qui n’ont rien d’innocent » (18 septembre).

Pour nombre d’Algériens, ces propos annoncent une répression accrue, notamment sur le plan judiciaire, contre la contestation populaire. Et d’aucuns de rappeler que le général n’a jamais fait corps avec l’exigence démocratique. En février, alors que débutaient les premières protestations, il avait menacé de représailles les manifestants qui s’opposaient à un cinquième mandat de M. Bouteflika en les qualifiant d’ « ingrats et d’ennemis de l’intérieur » (15 février). Il jugeait alors inacceptable « que des Algériens soient poussés vers l’inconnu à travers des appels douteux chantant en apparence la démocratie mais qui, en vérité, poussent des égarés vers des sentiers peu sûrs qui ne servent pas l’intérêt du pays ni son avenir prospère » (26 février). C’était l’époque où M. Gaïd Salah était encore loyal vis-à-vis de celui qui lui avait évité une mise à la retraite en 2002 pour en faire un obligé et un allié. Un temps révolu où le général expliquait qu’il n’y avait pas d’autre tuteur pour l’armée « que les orientations de son excellence le moudjahid, le président de la République » (27 juillet 2018). Depuis, la donne a changé et le chef d’état-major qui a poussé « fakhamatouhou » (son excellence) vers la sortie et qui assure n’avoir « aucune ambition politique mis à part servir [son] pays » (22 mai) est devenu, comme la première composante de son nom l’indique, le commandant (ou meneur) du pays.

 

Akram Belkaïd

Publié le 23/09/2019

Gaz à effet de serre : le bilan peu reluisant des sociétés du CAC 40 depuis l’Accord de Paris

 

par Olivier Petitjean (site bastamag.net

 

Qu’ont accompli les grandes entreprises françaises depuis la signature de l’Accord de Paris sur le climat ? Pas grand-chose. Rares sont les grands groupes, malgré leurs beaux discours, qui ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre. Pire, certains ont considérablement aggravé leur niveau de pollution. C’est ce que montre l’analyse effectuée par l’Observatoire des multinationales dans la deuxième édition du « Véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises », qui sera publié la semaine prochaine. Passage en revue.

Fin 2015, la communauté internationale réunie à Paris pour la COP 21 signait l’Accord de Paris pour le climat. Les grandes entreprises françaises se sont empressées de le saluer et de s’en revendiquer, dans un bel élan d’unanimité. Tout le CAC 40 le cite dans ses documents de communication, reprenant à son compte ses objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre et de maintien du réchauffement des températures globales en deçà de 2°C, et si possible de 1,5°C. Quelques jours avant la COP 21, 39 grandes entreprises françaises avaient rendu public un « Manifeste pour le climat ». Il y a quelques semaines à nouveau, 99 d’entre elles ont publiquement endossé l’« Engagement des entreprises françaises pour le climat » lors de l’université d’été du Medef, qui évoque le besoin d’une « baisse drastique » des émissions de gaz à effet de serre « de la planète »(sic).

Presque quatre ans plus tard, il est plus que temps de confronter les discours aux actes. Depuis l’Accord de Paris, le CAC40 a-t-il effectivement commencé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre ? C’est ce que nous avons tenté de savoir, dans le cadre de la préparation du « Véritable bilan des grandes entreprises françaises », dont nous publions la deuxième édition ce 26 septembre. Les chiffres ci-dessous en sont tirés, en avant-première.

Seulement un tiers du CAC40 a réduit ses émissions depuis la COP21

Si l’on considère les chiffres publiés par les entreprises elles-mêmes (souvent partiels, nous y reviendrons), la réponse à notre question est plus que mitigée. En réalité, selon leurs propres données, moins d’un tiers des entreprises de l’indice boursier parisien – treize exactement – ont effectivement réduit leurs émissions de gaz à effet de serre entre 2016 et 2018. 22 entreprises du CAC ont augmenté leurs émissions sur la période, et les cinq dernières ne publient toujours pas d’informations claires à ce sujet (comme Safran ou Michelin), ou ont modifié leur mode de calcul, rendant impossible toute comparaison dans le temps.

Parmi les firmes qui ont le plus augmenté leurs émissions de CO2 depuis l’Accord de Paris, on trouve PSA (+60 %), les géants du luxe Hermès (+32 %), Kering (+17 %) et LVMH (+26 %), ou encore le Crédit agricole et l’équipementier automobile Valeo (+ 27 % chacun) [1]. Une poignée de firmes ont réduit leurs émissions de gaz à effet de serre de plus de 10 % depuis la COP 21 : Atos (-12 %), Pernod Ricard (-16 %), Publicis (-25 %) et surtout Engie (-27 %) grâce à un programme volontariste de cession de ses actifs dans le charbon. Ce sont les seuls qui semblent avoir effectivement commencé à mettre œuvre cette « baisse drastique » dont parle le Medef. Visiblement, une majorité de grandes entreprises françaises sont prêtes à réduire les émissions de gaz à effet de serre « de la planète », mais pas les leurs.

Engie : des cessions controversées

Un point semble positif : les émissions cumulées de gaz à effet de serre déclarées par le CAC40 sont globalement orientées à la baisse, passant de 1,16 milliard de tonnes de carbone en 2016 à 1,07 milliard, soit une baisse de 7 %. Mais cette diminution globale est principalement le fait des deux groupes énergétiques Engie et Total, qui pèsent déjà très lourdement dans les émissions du CAC (plus des deux tiers) : -27 % pour Engie et -4 % pour Total. Si l’on enlève Engie, les émissions cumulées du CAC 40 baisse très modestement de -0,5 % depuis l’Accord de Paris. Si l’on enlève également Total, elles sont en hausse de 3,3 %. EDF, qui ne fait plus partie du CAC40, a également réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 1,3%.

Comment Engie a-t-elle réduit de plus d’un quart sa pollution au CO2 ? Avec plusieurs dizaines de centrales électriques dans le monde fonctionnant au charbon, Engie était en 2015 un champion toute catégorie de cette source d’énergie très polluante. Le charbon représentait alors 15 % de son mix énergétique. Aujourd’hui, cette part n’est plus que de 4 %. Engie s’est-elle enfin convertie à la transition énergétique ? Hélas, pas vraiment. Au grand dam des écologistes, Engie se contente généralement de revendre ses centrales à d’autres plutôt que de les fermer ou de les reconvertir.

Au final, ces cessions n’apportent donc absolument aucun bénéfice pour le climat puisque les firmes ou les fonds d’investissement qui rachètent les centrales risquent fort de les exploiter à outrance pour rentabiliser leur investissement. En janvier 2019 par exemple, Engie a revendu ses centrales au charbon situées en Allemagne et aux Pays-Bas au fonds américain Riverstone Holdings pour 200 millions d’euros. Engie, qui détient encore plusieurs centrales charbon un peu partout dans le monde, vient d’ailleurs d’en inaugurer une nouvelle en toute discrétion, dans le port de Safi au Maroc, construite en partenariat avec la holding de la famille royale marocaine.

Total : un cynisme de plus en plus difficile à cacher

Et Total ? La compagnie pétrolière s’est attachée à se construire une image d’entreprise engagée pour le climat. Le groupe français a fait plusieurs acquisitions dans des secteurs liés à la transition énergétique. Il a publié en 2016 une « stratégie climat » censée démontrer qu’il pouvait poursuivre ses activités dans les hydrocarbures tout en restant sur une trajectoire compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris. Un tel tour de passe-passe ne pouvait faire illusion qu’au prix de quelques manipulations, comme la promotion du gaz (et notamment du gaz de schiste) comme énergie « bas carbone », ou encore l’hypothèse implicite d’un déploiement massif, dans l’avenir, de technologies de « capture et stockage du carbone » pour retirer le CO2 émis par Total de l’atmosphère. Or ces technologies n’existent pas aujourd’hui, et beaucoup pensent qu’elles ne seront jamais viables [2]. Dans le même temps, Total a continué à ouvrir de nouveaux gisements de pétrole et de gaz partout dans le monde, de l’Arctique au Brésil.

Un tel grand écart est évidemment de plus en plus difficile à cacher. Le premier « plan de vigilance » publié par le groupe en 2018, dans le cadre de l’application de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, ne mentionnait même pas le changement climatique parmi les risques liés à son activité. Dans les documents publiés à l’occasion de l’assemblée générale annuelle de ses actionnaires en 2019, Total prétend inscrire sa stratégie de développement dans le cadre d’un scénario de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) limitant le réchauffement des températures à 2°C à l’horizon 2100. Mais à d’autres pages, le groupe pétrolier admet se baser sur un autre scénario menant vers un réchauffement compris entre 2,7 et 3,3°C...

En 2018, selon une analyse effectuée par l’association Notre affaire à tous (lire notre article), les investissements de Total dans le pétrole et le gaz se sont élevés à 9,2 milliards de dollars en 2018 – contre seulement 0,5 milliard dans le secteur décrit comme « bas carbone ». Pour ces raisons, 14 collectivités locales françaises soutenues par des ONG – suivant l’exemple de leurs homologues aux États-Unis et ailleurs – menacent de traîner Total devant les tribunaux pour manquement à son devoir de vigilance quant aux conséquences du changement climatique.

L’industrie automobile, nouveau mouton noir du climat

Si des firmes comme Total, Engie ou EDF ont fait l’effort, au moins en apparence, de réduire leurs émissions, ce n’est pas le cas d’autres secteurs, moins surveillés, comme l’industrie automobile. Au moment de la COP 21, les constructeurs étaient en train de miser à fond sur le développement des gros véhicules 4x4 ou « SUV ». Ils représentent aujourd’hui un tiers des ventes de voitures neuves. Problème : en plus d’être dangereux et sources de nuisances dans l’espace urbain, ces véhicules émettent d’énormes quantités de gaz à effet de serre. De sorte que les émissions du secteur sont parties à la hausse, à l’image de celles de PSA qui ont augmenté de 60% en deux ans. Selon un rapport récemment rendu public par Greenpeace, l’ensemble des véhicules vendus dans le monde en 2018 représente l’émission de 4,8 milliard de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. C’est presque l’équivalent des émissions annuelles des États-Unis. Les ventes 2018 du groupe Renault-Nissan représentent à elles seules 577 millions de tonnes de CO2 émises.

On comprend dès lors que le secteur automobile soit si réticent à l’introduction d’objectifs plus ambitieux de réduction des gaz à effet de serre, comme le souhaiterait l’Union européenne. Début 2019, le PDG de PSA, Carlos Tavares, s’est illustré par son plaidoyer contre des normes trop exigeantes en matière d’émissions de CO2 des véhicules, pour ne pas pénaliser l’industrie. Il vient tout juste de récidiver à l’occasion du Salon de l’automobile de Francfort, allant même jusqu’à dénoncer une « pensée unique » sur le CO2, et suggérant que les objectifs climatiques de l’Union européenne allaient porter atteinte à la « liberté de mouvement ».

Le reste de l’industrie présente un bilan plus contrasté. Le cimentier LafargeHolcim est sorti du CAC40 en 2018. Ses émissions de C02 n’y sont donc plus prises en compte. Le secteur du ciment est pourtant la plus importance source de gaz à effet de serre industrielle après celui du pétrole. Autre industrie particulièrement nocive pour le climat : la sidérurgie. ArcelorMittal présente des émissions stationnaires sur la période (-0,5%). Seule Saint-Gobain voit ses émissions se réduire depuis la COP 21 (-7%), celles des autres acteurs industriels comme Air Liquide ou STMicro étant orientées à la hausse.

Les autres secteurs problématiques : banques, transport aérien, agroalimentaire... et mode

Autre secteur de plus en plus montré du doigt : la finance. Selon Oxfam, en 2016 et 2017, les six plus grandes banques françaises ont orienté près des trois quarts de leurs financements destinés au secteur énergétique vers le charbon, le pétrole et le gaz. Soit 43 milliards d’euros, contre seulement 12 milliards pour les énergies renouvelables sur la même période. BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole sont les principaux pourvoyeurs de fonds aux énergies sales. Entre janvier 2016 et septembre 2018, selon les Amis de la Terre, les trois poids lourds bancaires français ont encore investi près de 10 milliards dans les entreprises actives dans le secteur du charbon, 50 % de plus qu’au cours de la période 2013-2015 (lire notre article). Et ce, alors même que ces mêmes grandes banques multipliaient les annonces en faveur de leur engagement « vert » ou lançaient un nouveau produit financier « décarboné ».

Le transport aérien est un autre secteur très polluant où la France compte plusieurs champions : le constructeur Airbus, la compagnie Air France, et les gestionnaires d’aéroports Aéroports de Paris (promis à la privatisation) et Vinci. Non inclus dans l’Accord de Paris sur le climat, le transport aérien est aussi l’un des plus résistants à l’adoption de mesures contraignantes de réduction de ses émissions, et continue à miser sur une forte croissance du trafic aérien pour les années à venir. Il préfère mettre en avant des mesures volontaires et des systèmes de « compensation carbone », autrement dit la plantation industrielle d’arbres dans les pays du Sud. La pression de l’opinion et la « honte de prendre l’avion » pourraient forcer l’industrie à revoir ses plans.

L’agriculture industrielle, en particulier l’élevage laitier et bovin, sont également source majeure de gaz à effet de serre au niveau mondial. La France compte ici aussi plusieurs leaders mondiaux, comme Danone ou Lactalis. Les dirigeants de Danone s’affichent volontiers en champions de l’environnement et de la responsabilité sociale, mais les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise ont augmenté de plus de 20% entre 2017 et 2018.

Enfin, on n’y penserait pas forcément, mais l’industrie de la mode est l’une des plus polluantes de la planète. Selon la Fondation Ellen McArthur, le secteur textile serait responsable de près de 1,2 milliard de tonnes de CO2 rejetées dans l’atmosphère par an, d’un tiers de la pollution aux micro-plastiques dans les océans et d’un cinquième de la pollution globale des eaux. Les données environnementales publiées par les trois groupes de luxe du CAC40 confirment la tendance. LVMH a vu ses émissions de gaz à effet de serre augmenter de 11% en deux ans, sa consommation d’eau de 13% d’une année sur l’autre, et la quantité de déchets produits de pas moins de 30% entre 2016 et 2018. Même constat chez Kering : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 17% depuis 2016, la consommation d’eau de 23%, et la production de déchets de 128% ! Quant aux émissions du groupe Hermès, elles ont augmenté de 24% en un an seulement (émissions directes uniquement).

Ces chiffres – issus des rapports annuels des entreprises - doivent être maniés avec précaution. Tous les groupes du CAC40 ne déclarent pas leurs émissions de manière complète. Beaucoup mettent en avant des indicateurs sophistiqués qui les mettent en valeur et renvoient les chiffres réels, en valeur absolue, dans des tableaux en petits caractères. Certaines omettent encore de rendre compte des émissions indirectes occasionnées par leurs activités (les émissions dites techniquement de « scope 3 »), alors qu’elles représentent une proportion significative de leur bilan carbone.

La baisse constatée des émissions directes d’entreprises comme Pernod-Ricard (qui ne déclare aucun chiffre pour son « scope 3 ») pourrait masquer une hausse de leurs émissions indirectes, liée à l’externalisation des activités les plus polluantes. Une analyse plus fine entreprise par entreprise serait nécessaire pour déterminer comment les réductions d’émissions ont été obtenues. Il semble que dans bien des cas le principal moteur de ces baisses ait été soit des cessions comme dans le cas d’Engie, soit le remplacement de sources polluantes (charbon et pétrole) par une source légèrement moins polluante (le gaz) – ce qui pose question quant à la durabilité de ces réductions.

Des firmes comme Carrefour ne déclarent pas toutes les émissions indirectes qu’elles occasionnent. Si Carrefour tenait compte de l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement, c’est-à-dire les émissions occasionnées par la production et le transport de toutes les marchandises vendues dans ses magasins, le bilan carbone qu’elle devrait publier dans son rapport annuel serait largement supérieur [3] Quoi qu’il en soit, la tendance générale est on ne peut plus claire. Depuis la COP 21, rien n’a changé ou presque pour les grandes entreprises françaises. La croissance de leur activité et de leurs profits passe toujours avant la préservation du climat.

Olivier Petitjean

 

Notes

[1] Le « Véritable bilan annuel des entreprises françaises », 2ème édition, porte sur le CAC40 dans sa composition à la fin de l’année 2018. Il inclut donc Valeo, qui a depuis été remplacée dans l’indice parisien par Thales.

[2] Sur tout ceci, lire l’analyse détaillée de la stratégie climat de Total effectuée par l’Observatoire des multinationales en partenariat avec l’ONG 350.

[3] Voir à ce sujet Au-delà des effets d’annonce de la COP21, que font réellement les entreprises françaises pour le climat ?.

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