PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

publié le 28 novembre 2021

Présidentielle : les syndicats mettent leur grain de sel !

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

 

Emploi, climat, santé... autant de thèmes vitaux que les organisations syndicales comptent bien remettre au centre du débat électoral. Méthodes et revendications.

Dans l’ombre des primaires, sondages et autres débats télévisuels centrés autour de la présidentielle de 2022, les syndicalistes eux aussi font campagne à leur manière. Mais avec la volonté de braquer le projecteur sur des sujets sociaux de fond, à mille lieues de la surenchère médiatique de la droite et de l’extrême droite autour de thèmes identitaires et sécuritaires. « Il y a de plus en plus de décalage entre la population et ce que proposent les politiques, notamment la droite. On le voit sur la question des services publics, tous ces métiers du soin et du lien qui ont prouvé leur utilité sociale pendant la crise sanitaire, que les candidats de droite veulent “optimiser” en brandissant l’argument de la dette », souligne Céline Verzeletti, secrétaire confédérale à la CGT.

Revalorisation des salaires

La revalorisation des salaires s’impose évidemment comme l’une des urgences phares des syndicats. Une priorité rendue d’autant plus aiguë par l’inflation du prix des biens de première nécessité, du carburant et de l’énergie. « De plus en plus de salariés se disent “c’est notre dû”, surtout quand ils voient l’argent public qui a été distribué aux entreprises pendant la pandémie et les créations de richesses qui finissent en dividendes », estime la syndicaliste. À la CFE-CGC aussi, on alerte sur la question du « partage de la valeur ». « Il faut évidemment revaloriser les salaires les plus bas, mais il faut surtout arrêter les abus en haut », juge Gérard Mardiné, secrétaire général du syndicat des cadres.

Du côté de la CFDT et de la CFTC, on a choisi d’initier une démarche avec une soixantaine d’acteurs du monde associatif et humanitaire comme la Fondation Abbé-Pierre, France Nature Environnement ou Oxfam au sein du Pacte du pouvoir de vivre, qui a d’ores et déjà émis 90 propositions qu’ils entendent défendre auprès des candidats à la présidentielle. Là aussi, l’absence criante des thèmes liés au travail dans les grands médias agace.

« Notre intention est de peser sur l’agenda politique pour imposer les sujets impératifs du moment : la transition écologique et la justice sociale, plutôt que le choix des prénoms des uns ou des autres », insiste Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT. Sur le volet des rémunérations, plutôt que de prôner des augmentations générales, du Pacte du pouvoir de vivre a décidé de mettre l’accent sur la revalorisation des bas salaires et des minima sociaux par le biais de négociations dehttps://www.humanite.fr/stephane-sirot-les-syndicats-ne-pesent-plus-seuls-728645 branche et d’entreprise, l’un des outils chers à la CFDT de longue date. « L’État, qui est réticent pour l’instant, doit inciter à la relance de ces négociations », pointe le référent CFDT.

Rencontrer les candidats, ou pas

Outre son action au sein du Pacte du pouvoir de vivre, la centrale de Laurent Berger dit attendre des prises de position plus précises des candidats pour ajuster la campagne qu’elle entend également mener en son nom propre. Mais le rétropédalage de Macron sur l’instauration d’un système de retraites par points pousse d’ores et déjà les cédétistes à vouloir retourner au front pour obtenir une réforme structurelle « basée sur l’harmonisation des régimes de retraite ».

Pour la CGT, si la question des retraites reste l’un des thèmes centraux à porter dans la séquence préélectorale, l’idée est avant tout de défendre un renforcement du financement des pensions, en liant cette problématique à celle de l’emploi. « On sait bien qu’il y a un vieillissement de la population et qu’il faut augmenter les recettes. Mais si on investissait par exemple dans les services publics, qu’on créait des emplois dans la fonction publique et qu’on arrêtait les exonérations, on augmenterait les rentrées de cotisations sociales pour permettre aux anciens de vivre dignement avec leur pension », rappelle Céline Verzeletti.

Aux côtés d’autres syndicats comme la FSU ou Solidaires, mais aussi de nombreuses autres organisations comme Greenpeace, Attac, Oxfam ou la Confédération paysanne, la CGT participe également au collectif Plus jamais ça, pour concilier urgences sociale et environnementale. L’été dernier, ce rassemblement de forces syndicales, associatives et écologistes a élaboré un plan de rupture doté de 36 propositions que Plus jamais ça compte bien imposer dans le débat présidentiel. De la levée des brevets sur les vaccins à la défense des libertés publiques en passant par la justice fiscale et la transition écologique, cette plateforme revendicative vise à « faire exister ces questions dans le champ médiatico-politique », précise Simon Duteil, délégué général de l’union syndicale Solidaires. Si son syndicat entend porter des propositions dans le cadre de Plus jamais ça, pour le reste, Solidaires compte davantage peser « en gagnant sur les luttes actuelles sur l’emploi et les salaires » qu’en faisant du lobbying auprès des candidats.

C’est ce chemin que compte emprunter pour sa part la FSU. « On a déjà programmé des rencontres thématiques avec l’ensemble des candidats de gauche sur la fonction publique et l’éducation », explique Benoît Teste, secrétaire général du syndicat des agents publics. Après cette phase d’échanges collectifs, la FSU prévoit également des rencontres bilatérales avec les présidentiables pour pousser les prétendants à l’Élysée à se positionner sur les sujets qui les intéressent. « On trouve que la gauche ne s’est pas suffisamment emparée des questions liées aux services publics et au statut de la fonction publique », souligne le numéro un de la FSU.

FO toujours en retrait

Chez Force ouvrière, on est en revanche particulièrement attentif à « ne pas donner l’impression qu’on penche d’un côté ou d’un autre », insiste Yves Veyrier, secrétaire général. Fidèle à sa tradition d’indépendance des partis, le syndicat prévient qu’il ne restera pas pour autant muet dans la période électorale. « Comme j’ai mis en garde contre la surenchère électorale autour de l’âge de départ à la retraite, on ne s’épargnera pas d’intervenir sur les dossiers qui nous concernent », précise-t-il. Début novembre, le comité confédéral national du syndicat a d’ailleurs adopté une plateforme de revendications prioritaires. Au cœur de celle-ci, on retrouve sans surprise la question de l’augmentation du Smic, de la défense du CDI comme norme d’emploi, ou de la défense d’un financement de la Sécurité sociale par les cotisations et non pas la fiscalité.

 

 

Stéphane Sirot :
« Les syndicats ne pèsent plus seuls »

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

 

L’historien Stéphane Sirot expose pourquoi les organisations syndicales s’allient désormais à des associations, et revient sur les conditions ayant permis, par le passé, les grandes conquêtes sociales. Entretien.

 Comment les syndicats se positionnent-ils en cette période préélectorale ?

Stéphane Sirot  Longtemps, les organisations syndicales ont occupé une position hégémonique sur les questions de transformation sociale. Ce n’est plus le cas car la situation du syndicalisme ne leur permet plus de peser seuls. Le taux de syndicalisation est faible, le rapport de forces peu favorable. La CGT et la CFDT ont donc chacune fait le choix de former des alliances avec des associations, des ONG, pour peser. Chacune avec sa culture propre. Le Pacte du pouvoir de vivre, avec la CFDT, la Fondation Abbé-Pierre, a des racines chrétiennes. Le collectif « Plus jamais ça » fédère des organisations plus interventionnistes et activistes de l’action sociale qui correspondent bien à la CGT. D’autre part, depuis un quart de siècle, les syndicats ne sont plus enclins à donner des consignes de vote. Ils ne sont plus intimement associés à des organisations politiques. L’état de la gauche fait que les partis ne suffisent plus à porter leurs ambitions transformatrices. C’est une faiblesse des organisations syndicales qui ne trouvent plus de relais dans le champ politique et institutionnel. Ce qui renforce le fait de passer par des coalitions.

Cette faiblesse syndicale est-elle rédhibitoire ?

Stéphane Sirot Quelles que soient les époques, les mêmes conditions doivent être réunies pour parvenir à imposer ses revendications. D’abord, il faut le vouloir. Je ne suis pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui. Ensuite, le syndicalisme doit être porteur d’un projet global de société. Et en prenant leurs distances avec les partis politiques, les syndicats se sont dépolitisés. Deuxièmement, il faut un rapport de forces favorable. Or, les victoires syndicales sont faméliques et leur légitimité peut être discutée, comme celle des partis. Ce qui me frappe, c’est que l’abstention aux élections professionnelles est au même niveau que celle aux élections départementales et régionales.

Autre ingrédient : médiatiser les revendications. Même le sujet du pouvoir d’achat n’est pas favorable aux syndicats puisqu’il est pris sous l’angle de la baisse des cotisations salariales et des primes gouvernementales, qui sont de la redistribution des impôts des travailleurs. Enfin, il faut pouvoir porter les revendications dans le champ institutionnel et politique…

Les liens partis de gauche-syndicats suffisent-ils à expliquer les grandes conquêtes sociales historiques ?

Stéphane Sirot Ces liens n’ont jamais signifié alignement. Ces grandes avancées sociales ont toujours été portées par des climats sociaux et politiques favorables. Ce fut le cas lors du Front populaire, avec une vague de grèves concomitante à l’élection du gouvernement socialiste, soutenu par les communistes. Et Thomas Piketty a montré que la grande période de rééquilibrage de la redistribution des richesses a eu lieu entre 1968 et 1983, le tournant de la rigueur. Les syndicats étaient alors parvenus à imposer un rapport de forces social tendu avec des grèves dures, un taux de syndicalisation autour de 20 %. Et la gauche était puissante, avec un PCF à 20 %. Ce climat a rendu possible l’avancée des revendications sociales.

Depuis 2016, cette même ébullition sociale existe, des manifestations contre la loi El Khomry à Nuit debout, aux gilets jaunes et jusqu’au mouvement contre les retraites. Mais il manque aux conflits sociaux une jambe politique qui explique pourquoi ils se heurtent à un mur.

L’appel à voter contre l’extrême droite est-il le dernier mot d’ordre syndical possible ?

Stéphane Sirot Faire barrage à l’extrême droite est effectivement le dernier consensus. Les sondages de sortie des urnes montrent un émiettement du vote des sympathisants des syndicats, les organisations ayant perdu leur colonne vertébrale idéologique. 

 

 

Salaires, services publics, transition écologique : les priorités des syndicats

 

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Si les revendications sont multiples et les solutions proposées diverses, trois points s’imposent à l’ensemble du spectre syndical à quelques mois de l'élection présidentielle.

1. Augmenter les salaires

Smic à 2 000 euros brut à la CGT, 2 070 euros brut chez FO, revalorisation des bas salaires et des minima sociaux à la CFDT… L’urgence de l’augmentation des salaires s’impose comme une priorité absolue pour l’ensemble des syndicats de salariés. En bas de l’échelle mais pas uniquement : même les cadres de la CFE-CGC alertent sur la nécessité de tirer les rémunérations vers le haut. « On constate de plus en plus que les jeunes cadres ont de réelles difficultés à se loger dans les grandes métropoles, voire à boucler les fins de mois », affirme Gérard Mardiné, secrétaire général de la CFE-CGC. Si, côté CGT, on prône une hausse générale, à la CFDT on penche plutôt pour une relance des négociations de branche et d’entreprise, pour faire du cas par cas. « Avec la pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, le patronat va être confronté à une obligation de lâcher un peu », note Céline Verzeletti, pour la CGT. Mais les syndicats attendent que le futur exécutif aille bien au-delà, en incitant fortement les employeurs à de réelles augmentations de salaire.

2. Donner des moyens aux services publics

Malmenés par les candidats de droite, ignorés par les médias, les fonctionnaires et les services publics veulent revenir au cœur du débat public. « La loi de transformation de la fonction publique de 2019 est une entreprise de destruction du statut de fonctionnaire ! » tempête Benoît Teste, de la FSU, qui plaide pour redonner au statut une place centrale, et diminuer par là même la part de l’emploi contractuel. Mais, au-delà du statut et des rémunérations, c’est aussi la question de la privatisation des services publics qui intéresse les syndicats. « On peut imaginer que le secteur privé cohabite avec le public sur certaines activités comme les Ehpad, mais pour nous, il est impératif de revenir sur la question du financement des écoles privées », souligne le secrétaire général de la FSU. « La pandémie a montré à quel point le service public est une vraie richesse, que ce soit la recherche scientifique, le système de santé, les aides à domicile, etc., et qu’on a besoin de réfléchir en fonction des besoins et non d’un budget », insiste Céline Verzeletti.

3. Œuvrer pour une transition écologique socialement juste

« La réalité du changement climatique est désormais acquise, ainsi que la nécessité d’agir face à cela », pointe Frédéric Sève, de la CFDT. « Certaines actions sont à portée de main, comme la rénovation énergétique qui permet de lutter contre l’émission de gaz à effet de serre. Et on agit, par la même occasion, sur une dimension de justice sociale, car ce sont bien souvent les ménages modestes qui ont le plus de mal à isoler leur logement. » Du côté de FO, on plaide pour « une politique de recherche et d’investissements publics, ambitieuse et massive, afin de répondre aux défis des transitions, qui ne laisse aucun salarié, notamment les plus démunis, de côté », estimant que la croissance et l’emploi ne sont pas incompatibles avec des exigences écologiques. « Fin du monde et fin du mois, même combat ! » scande Simon Duteil, de Solidaires, qui définit ainsi l’objectif du collectif Plus jamais ça, qui défend notamment l’idée d’une relance du rail, en particulier le fret ferroviaire, et la gratuité des transports en commun.

 

publié le 27 novembre 2021

Robert Guédiguian : « Hidalgo, Jadot et Mélenchon foncent tous dans le mur »

sur www.regards.fr

Avant la sortie en salles de son prochain film, « Twist à Bamako », prévu en janvier prochain, le cinéaste Robert Guédiguian publie Les lendemains chanteront-ils encore ? aux Éditions Les Liens Qui Libèrent. Il est l’invité de #LaMidinale.

 

LA VIDEO EST À VOIR...sur https://youtu.be/VfM8fo9jsl4

 

Ci dessous quelques extraits à lire :


 

Sur la presse et l’édition

« Je suis très inquiet : il y a de moins en moins de paroles libres et indépendantes. C’est vrai du monde de la presse, dans le cinéma, un peu loin dans la littérature peut-être… »

« Si les médias de gauche sont moins forts qu’auparavant, c’est que la gauche est moins forte qu’auparavant. »

« Comme il n’y a plus de confiance dans la parole des maîtres, il n’y a plus de confiance dans la presse non plus. »

« Les gens pensent que c’est mieux d’avoir juste des news, c’est-à-dire des infos factuelles, comme si ça allait leur suffire. Ils pensent pouvoir eux-même éditorialiser les choses… »


 

Sur la littérature et le cinéma

« L’essentiel de mon travail et de mon expression, c’est à travers le cinéma. »

« Si on regarde les 22 films que j’ai faits, on sait à peu près ce que je pense. »

« Le livre apporte du discours sur des choses que l’on ne peut pas traiter au cinéma, sur des choses plus abstraites. »

« Depuis mon enfance, le livre reste un objet sacré, à la fois mystérieux et étrange. »

« Le livre m’apparaît comme plus important et éternel que le cinéma. »


 

Sur le communisme et la politique

« Je publie ce livre parce que je pense qu’il faut restaurer un certain nombre d’idées, notamment l’idée communiste. »

« Je crois que la société entière devrait se poser la question du pourquoi être communiste. »

« Etre communiste, c’est une manière d’envisager le monde qu’il faut remettre au goût du jour. »

« Je cherche le communisme qui est déjà là. »

« A gauche, personne ne me fait rêver d’une autre société, d’un autre monde, de la possibilité d’une alternative. »

« Il y a quelques envolées à gauche, dans les discours notamment, par exemple chez Jean-Luc Mélenchon mais ça reste souvent sur le factuel. Les représentants répondent à des questions qui viennent d’être posées. Pour moi, ce n’est pas comme cela que l’on redonne du goût à la politique. »

« La politique, ça a à voir avec la littérature, la morale, la philosophie. »


 

Sur Fabien Roussel

« [Quand Fabien Roussel parle des intellectuels], c’est horrible - comme l’était sa participation à la manifestation de la police. »

« Ce Parti communiste qui n’en finit pas de mourir, essaie de recourir à des basses manoeuvres populistes dans le plus mauvais sens du terme. »

« Pour moi, populiste, c’est forcément de droite : cela veut dire coller à l’opinion générale du peuple. Il n’y a pas de populisme de gauche. La gauche propose des choses au peuple, quitte à se fritter avec - mais ça doit rester une discussion. »

« Le Parti communiste va perdre les quelques dizaines d’adhérents qui restent encore accrochés à ce parti. Mais je continue à dire que je suis communiste. »

« Du point de vue de la recherche, notamment du côté des historiens, il y a plein de gens brillantissimes. Mais aucun parti ne les prend en compte. »

« Il ne faut pas abandonner un rapport intellectuel aux choses : il est inimaginable que le secrétaire général du Parti communiste dise des choses comme il dit. »

« Il n’y a plus de ponts entre les mondes artistiques, intellectuels et politiques parce que le projet est inexistant. »

« De l’idée de projet, même s’il est mou, de l’idée de direction avec quelques points de vue clairs sur l’économie, l’écologie ou le social, on peut créer une convergence. Mais personne ne semble vouloir se donner la peine de le bâtir. »

« Le projet de la gauche se construit par intermittence. »


 

Sur le fait d’être communiste aujourd’hui

« Etre communiste aujourd’hui, cela veut dire l’être en permanence : c’est un impératif catégorique et une éthique. »

« Tout ce que je fais est sous-tendu par l’idée de créer du communisme, c’est-à-dire du commun et du partage, du moment où collectif et individu ne s’opposent pas. »

« Une entreprise peut être un moment communiste, une ZAD et un film aussi. Si j’exagère, le quoiqu’il en coûte d’Emmanuel Macron est un moment communiste. »

« Je pense qu’il faut être anti-multinationales. Mais sur les entreprises plus moyennes, il faut travailler la législation pour faire du communisme à l’intérieur de l’entreprise. »

« Si on regarde, les nationalisations n’ont absolument pas créer une appropriation de l’outil de travail par les travailleurs. »

« Je crois qu’il faudrait faire le Congrès de Tours à l’envers. »


 

Sur l’antiracisme

« Pour moi, l’universalisme, c’est la lutte des classes. C’est donc une grille de lecture. Là où l’on s’est trompé, c’est concernant le ressenti de certaines personnes, notamment immigrées ou issues des anciennes colonies. L’ouvrier, il a toujours été attaqué et exploité mais il n’est pas nié en tant qu’individu. Les arabes et les noirs peuvent être niés en tant qu’individus parce qu’il reste dans la société française cette vieillerie coloniale de ne pas les considérer à égalité. Or leur humanité niée ne se résout pas dans la question de classe. »

« Il y a un danger dans le wokisme. Mais le danger, c’est la fragmentation des luttes, la désunion alors même que sur l’analyse de classes, on pourrait s’entendre. »

« Il ne faut pas s’opposer sur des questions nouvelles qui ont surgi il y a peu… Mais il ne faut pas les minorer non plus ! Il faut savoir qu’elles existent. »


 

Sur le colonialisme

« Le colonialisme est un crime contre l’humanité. »

« La base du colonialisme est le racisme. »

« Je suis français et je n’ai aucun souci à dire que la France coloniale était une horreur. »

« Je ne suis pas tellement d’accord avec l’expression racisme d’Etat mais je crois qu’il existe plutôt un racisme de la société française. »


 

Sur la gauche et les migrations

« La gauche s’y prend mal pour être élue : on gagnerait plus à dire ce que l’on pense. »

« La gauche devient populiste, c’est-à-dire pour moi elle devient de droite. »

« Même si on prend tous les réfugiés, on ne remplit pas tous les villages désaffectés d’Europe. »


 

Sur l’avenir de la gauche

« Je pense que l’on peut être et réformiste et révolutionnaire. »

« Je crois que l’on peut vouloir transformer les choses sans arrêt, c’est-à-dire plus de communisme et de rupture avec un mode libéral et capitaliste. »

« Anne Hidalgo a tort et se trompe de considérer Jean-Luc Mélenchon comme infréquentable. Elle est dans une logique électorale : elle pense que c’est ce qui va lui permettre de prendre le pouvoir. »

« D’abord, prendre le pouvoir, si c’est pour ne pas en faire grand chose, ça ne sert à rien. Autant avoir du pouvoir sans le prendre : avoir le pouvoir de manifester, de s’opposer… Pour prendre le pouvoir, il faut avoir l’ambition de faire quelque chose de très précis et de très en rupture. »

« Tous les dirigeants de la gauche se trompent : je suis persuadé qu’ils vont tous dans le mur. Anne Hidalgo fera que dalle, Yannick Jadot fera que dalle et Jean-Luc Mélenchon fera que dalle. »

« Je pense que pour 2022, c’est trop tard. »

« La gauche en Occident n’a jamais gagné qu’en étant unie. »

 

publié le 26 novembre 2021

Contre les morts aux frontières, ouvrir des voies légales

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Pour ne plus avoir à faire face à des drames tels que celui de Calais, des voix s’élèvent pour porter des solutions plus humaines que sécuritaires.

Assis sur un banc de l’église Saint-Pierre de Calais, lundi 15 novembre, Ludovic Holbein avait fait ce funeste pronostic : « Si les autorités continuent de harceler et de déplacer les exilés sans leur proposer de véritables solutions, il y aura d’autres drames cet hiver. » Deux jours plus tard, ce militant stoppait la grève de la faim menée pendant trente-sept jours avec sa compagne Anaïs Vogel pour dénoncer les conditions de vie des exilés bloqués à la frontière franco-britannique. La mort, ce mercredi 24 novembre, d’au moins vingt-sept personnes dans le naufrage de leur embarcation pneumatique, au large de la Côte d’Opale, lui a malheureusement donné raison. Pourtant, des solutions sont avancées depuis des années par les élus et les responsables associatifs. Décryptage.

1. Reconnaître que le désespoir motive les traversées

Chaque jour, ils sont des centaines à tenter de traverser la mer vers l’Angleterre. Pour beaucoup, on y parle une langue qu’ils maîtrisent et ils y ont déjà de la famille. « C’est surtout la destination de la dernière chance après avoir été mal ou pas du tout accueilli dans les autres pays européens », pointe Pierre Roques, de l’Auberge des migrants, à Calais. Déboutés du droit d’asile, mineurs non accompagnés dont les autorités contestent l’âge, exilés sous le coup de la procédure Dublin, qui leur impose de demander l’asile dans le premier pays où ils ont été enregistrés à leur entrée en Europe, beaucoup arrivent à Calais à l’issue d’un parcours migratoire chaotique. Outre-Manche, la déréglementation du travail a atteint de telles proportions qu’ils pensent pouvoir y gagner leur vie sans avoir à justifier de leur statut administratif et retrouver ainsi un minimum de dignité pour se forger un futur.

2. En finir avec l’hypocrisie sécuritaire des États

La réponse des autorités britanniques et françaises à ces traversées du désespoir se traduit, année après année, par l’érection de toujours plus de barrières de barbelés et le déploiement de forces de sécurité au titre de la lutte contre les réseaux criminels. « Mais tant qu’on bloquera les frontières, il y aura des passeurs, note Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme.  Tant qu’on empêchera les gens de circuler librement, ils prendront des risques toujours plus grands pour continuer leur route. Les partenariats entre des pays de l’Union européenne et les milices libyennes n’ont jamais empêché les exilés de périr en Méditerranée centrale. » François Guennoc, cofondateur de l’Auberge des migrants, confirme que les réseaux de passeurs exploitent le désespoir des exilés. « Mais, à Calais, on ne trouve pas de véritables trafiquants, nuance-t-il.  Ce sont des petites mains, souvent des exilés payant leur propre traversée en travaillant pour ces mafias. Les passeurs répondent à un véritable besoin, puisqu’il n’existe aucun moyen légal d’aller en Angleterre pour demander asile. »

3. Avoir le courage d’ouvrir des voies légales

Pour rompre avec cette réalité, il faudrait en finir avec ces politiques, généralisées en Europe, d’externalisation des frontières. « Rendre l’accès aux visas plus difficile pour les ressortissants des pays du Sud et demander à d’autres pays de gérer ses propres frontières relève d’une logique xénophobe et raciste, assène Marie-Christine Vergiat.  Avec les accords du Touquet, la Grande-Bretagne fait la même chose avec la France que cette dernière avec l’Italie ou le reste de l’Union européenne (UE) avec la Pologne, la Grèce, la Turquie ou les pays nord-africains. » Au contraire de cette stratégie mortifère, de nombreuses voix s’élèvent pour que l’UE permette un accès sécurisé aux candidats à l’asile. « lI faut oser parler de la libre circulation des personnes, autoriser le rapprochement familial, distribuer des visas et abroger les directives de Dublin », abonde à son tour Cécile Dumas, membre du conseil national du PCF. À la frontière franco-britannique, ce changement radical de politique migratoire passe, pour la Cimade, par « remettre en cause le traité du Touquet ». C’est également l’avis de Delphine Rouilleault, directrice générale de France terre d’asile, qui appelle à « l’ouverture d’une vraie négociation entre l’Angleterre, la France et l’Union européenne pour créer des conditions d’accès sécurisées pour les demandeurs d’asile ».

4. Respecter l’urgence humanitaire d’accueillir

L’ensemble des associations et organisations qui soutiennent les exilés considèrent, en outre, que le drame qui vient de se jouer au large de Calais ne serait pas advenu si les exilés avaient été au préalable mieux accueillis en France. « Il faut notamment améliorer l’information auprès des exilés sur les solutions d’accueil en France », suggère Dephine Rouilleault. François Guennoc fustige pour sa part les autorités, qui empêchent les associations d’informer les exilés sur les dangers des traversées en leur distribuant des documents indiquant les numéros d’appel d’urgence. « Une véritable politique d’accueil passe par plus de moyens et un meilleur encadrement des associations qui ne peuvent plus travailler, reprend Cécile Dumas. Ça passe aussi par la création de postes dans l’enseignement, la santé, le social et la création de véritables infrastructures. Bien sûr, cela aura un coût. Mais combien dépense-t-on à chasser et expulser les exilés ? »


 


 

Calais. 27 morts en mer : après la honte et l’émotion, le besoin d’accueil

Aurélien Soucheyre, Florent LE DU et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Le plus grave naufrage de réfugiés dans la Manche, mercredi, rappelle avec violence l’urgence de changer de politique migratoire pour la fonder sur l’accueil et la fraternité, quand le gouvernement et la droite montrent les muscles et fustigent avant tout les passeurs.

Jamais autant de réfugiés n’étaient morts en un jour en tentant de rejoindre l’Angleterre depuis la France. Mercredi, au moins vingt-sept personnes ont perdu la vie en pleine mer, au large de Calais (Pas-de-Calais), après être montées sur une embarcation de fortune. La plupart étaient des Kurdes originaires d’Irak et d’Iran. Des hommes, des femmes, et des enfants. Avant ce naufrage, le bilan humain depuis janvier était de trois morts noyés et quatre disparus dans la Manche. S’il vient d’augmenter spectaculairement, il n’a hélas rien de surprenant. De nombreuses associations alertaient depuis des mois sur l’imminence d’une tragédie d’une telle ampleur.

« Militarisation accrue de la frontière »

« Ces morts sont la conséquence la plus dramatique, la plus grave et la plus insupportable de la politique de non-accueil menée depuis trente ans à la frontière franco­-britannique », a réagi la Cimade. « Cette frontière tue », ajoute Utopia 56, qui estime elle aussi que « ces décès sont les résultats de politiques migratoires mortifères » et les conséquences directes « de la militarisation accrue de la frontière et de la lutte acharnée contre la présence des personnes exilées sur le littoral français à coups d’expulsions de lieux de vie et de confiscations d’effets personnels ».

À ce jour, 336 personnes sont décédées à la frontière franco-britannique depuis 1999, dont 36 au total rien qu’en 2021. Sans compter les milliers de réfugiés morts en Méditerranée et dans nos montagnes ces dernières années. De quoi rouvrir, plus que jamais, le débat sur la nécessité d’un accueil digne à l’échelle française, européenne et internationale devant les déséquilibres mondiaux liés aux guerres et aux graves inégalités sociales et économiques. Surtout à quelques mois de la présidentielle de 2022.

Les passeurs ne sont pas les seuls responsables

« La France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière », a fait savoir Emmanuel Macron. Alors que notre pays prendra dans quelques semaines la présidence de l’Union européenne, le chef de l’État a surtout renvoyé l’essentiel de la responsabilité sur le dos des passeurs. Sans regarder la réalité de la politique française et continentale. Son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, charge lui aussi les passeurs, et se fait fort d’accélérer le « démantèlement des réseaux criminels ». « Depuis le 1er  janvier, nous avons arrêté 1 500 passeurs », a-t-il annoncé, dont cinq personnes soupçonnées de l’être ­depuis le drame de mercredi.

L’extrême droite cible, elle aussi, les mafias qui profitent du désespoir, en plus de condamner la politique du gouvernement, qu’elle estime insuffisamment répressive. « Le laxisme en matière migratoire entraîne des drames », a asséné Marine Le Pen. Ni une ni deux, une partie de la droite lui a emboîté le pas. « La seule solution, c’est de déclarer le littoral français comme une zone zéro migrant », défend Pierre-Henri Dumont. Le député LR, qui fustige les associations qui viennent en aide aux réfugiés, souhaite créer des centres d’accueil à distance de Calais où il propose de conduire les migrants « si besoin par la force ». « La France et l’Europe n’ont pas les moyens d’intégrer cette immigration massive irrégulière, il faut la stopper. Dire le contraire, c’est risquer des vies. Notre devoir est de dissuader et d’arrêter clairement ces flux », a pour sa part réagi Éric Ciotti, candidat à l’investiture LR pour la présidentielle, qui comme ses concurrents à droite Xavier Bertrand et Valérie Pécresse fustige avant tout les passeurs.

Les « passeurs sans scrupule » ne sauraient pourtant être les seuls fautifs. « Il ne sert à rien d’incriminer d’abord les passeurs ou de s’en prendre aux associations. Les vrais responsables sont ceux qui refusent d’accueillir ces hommes, ces femmes, ces enfants qui fuient leur pays et cherchent refuge en Europe », développe la Ligue des droits de l’homme. « Cette tragédie aurait pu être évitée. Car ses traversées du désespoir sont une des conséquences de ce qui se joue depuis près de vingt ans suite aux stupéfiants accords du Touquet, à travers lesquels la France accepte que la frontière britannique passe, de fait, sur son territoire », se désole SOS Racisme. 

« Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure »

À gauche, les dirigeants de parti affirment l’urgence de changer de politique. « Ces gens sont morts d’avoir espéré une vie meilleure. Aujourd’hui, ce qu’il manque, ce sont des voies légales vers le Royaume-Uni », indique Olivier Faure, premier secrétaire du PS. « Aucune difficulté ne justifie qu’on maltraite les personnes exilées. Rien n’oblige à lacérer des tentes. On peut et on doit traiter les gens humainement », mesure Adrien Quatennens. Le coordinateur national de la FI appelle à se « préparer » devant les migrations qui vont s’intensifier, et donc à « créer les conditions pour traiter les causes et pour organiser les coopérations pour un accueil digne ».

« Combien de temps allons-nous encore accepter que des hommes, des femmes, des enfants meurent sous nos yeux ? La France n’est plus elle-même quand elle n’agit pas pour la fraternité et des réponses humaines », a déclaré Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle, dont le parti dénonce les accords du Touquet en plus de défendre l’abrogation des directives de Dublin et le plein respect du droit et des conventions internationales. 

Manche : des traversées plus nombreuses et plus mortelles

La traversée jusqu’en Grande-Bretagne est dangereuse. Depuis 1999, au moins 336 personnes ont perdu la vie, « cachées dans la remorque d’un camion, électrocutées par une caténaire du site d’Eurotunnel, renversées sur l’autoroute », a rappelé, jeudi, le groupe Décès à Calais et Grande-Synthe, qui réunit plusieurs ONG. Depuis 2018, du fait du durcissement des stratégies policières pour interdire le passage par la terre, le nombre de tentatives par la mer sur des embarcations de fortune s’est accéléré et ne cesse depuis d’augmenter. Ils étaient 600 en 2018, 2 300 en 2019, et 9 500 en 2020 à avoir tenté le passage par la mer. Cette année, entre le 1er janvier et le 20 novembre, 31 500 exilés ont ainsi quitté les côtes françaises et, selon l’agence britannique Associated Press, 25 700 auraient réussi à passer en Grande-Bretagne.

publié le 25 novembre 2021

Métallurgie. L’État regarde la filière automobile partir en morceaux

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

L’abandon par Renault de la fonderie SAM illustre le laisser-faire du gouvernement en matière de politique industrielle, à mille lieues des déclarations volontaristes d’Emmanuel Macron.

Il aura suffi d’un communiqué de presse lapidaire, envoyé dans la soirée, pour enterrer un projet de reprise concernant 350 salariés. Et semer la consternation sur tout un territoire. La direction de Renault a annoncé son intention, ce mardi, de ne pas soutenir le plan de sauvetage de la SAM (Société aveyronnaise de métallurgie), fonderie automobile, située dans l’Aveyron, en recherche désespérée d’un repreneur depuis des mois. Une offre de rachat avait bien été mise sur la table par un ancien dirigeant de la fonderie, mais elle supposait que le constructeur tricolore, principal donneur d’ordres, s’engage sur un volume de production. Ce qu’il n’a pas fait, arguant de la fragilité – bien réelle – de la proposition de reprise. Dans la foulée, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a jeté une dernière pelletée de terre sur le cercueil, non sans sermonner au passage l’industriel : « Ce que j’attends de Renault comme actionnaire (l’État est présent à hauteur de 15 % du capital – NDLR), c’est un comportement exemplaire vis-à-vis des salariés, parce que, pour le bassin d’emploi de Decazeville, c’est dur, pour les salariés de la SAM, c’est extrêmement dur. Ça veut dire des reclassements, de l’accompagnement, de la formation. »

Une multinationale qui baisse le rideau et un État actionnaire qui valide la casse, tout en l’appelant à la responsabilité : si la scène semble familière, c’est qu’elle s’est jouée un nombre incalculable de fois ces dernières années, au point de résumer presque à elle seule la politique industrielle des dirigeants français – ou plutôt son absence. Une scène qui rappelle aussi la trahison des promesses de réindustrialisation, dans la lignée de l’abandon à haute valeur symbolique de l’aciérie de Florange par François Hollande. Dans l’automobile, le résultat est patent : 100 000 emplois se sont volatilisés en treize ans, à coups de plans de suppressions de postes. Pourtant, la fin de quinquennat d’Emmanuel Macron devait tracer une nouvelle route pour l’auto. Le 12 octobre dernier, il déclarait : « Soyons lucides sur nous-mêmes, les trente dernières années ont été cruelles pour l’industrie automobile française. (…) C’est le fruit de stratégies non coopératives entre les acteurs de l’industrie eux-mêmes. Ils ont une énorme responsabilité dans cette situation. Quand les acteurs décident de ne pas coopérer, eux-mêmes délocalisent, et vous avez à peu près le résultat de l’industrie automobile française qui a détruit beaucoup d’emplois durant les dernières décennies. »

Des aides publiques destinées à financer des licenciements

On ne saurait mieux dire ! Le problème, c’est que, pour l’instant, les belles paroles n’ont pas été traduites en actes. « Cela fait vingt-cinq ans qu’on entend dire que les constructeurs doivent être solidaires de leurs sous-traitants, soupire un expert du secteur. Même avant la crise de 2008, tout le monde voyait bien que la brutalité dont font preuve les donneurs d’ordres vis-à-vis de la filière est délétère. À force d’écraser les tarifs, ils érodent les marges des équipementiers qui se retrouvent exsangues. Lors des états généraux de l’automobile, en 2008-2009, les constructeurs ont signé des chartes de bonne conduite… Avant de poursuivre la même politiqu e. »

L’appel à la « coopération » lancé par Emmanuel Macron ne semble pas avoir plus d’effet, ce qui ne l’empêche pas de maintenir ouvert le robinet des aides publiques. Dans le cadre du plan France 2030, le gouvernement devrait signer très prochainement un nouveau chèque au secteur, destiné à subventionner sa transition vers des technologies moins polluantes. Certaines sources évoquent le chiffre de 2,5 milliards d’euros ( Challenges du 27 octobre), ce qui met en rogne les syndicats. « Cet argent va servir, encore une fois, à financer des licenciements, s’agace Laurent Giblot, de la CGT Renault. On ne peut pas clamer qu’il faut réindustrialiser le pays et liquider les équipementiers auto pour aller s’approvisionner ailleurs ! Demain, il faudra toujours produire de la fonte, même si les besoins des voitures vont diminuer en raison, notamment, du passage à l’électrique et de l’allègement des véhicules pour consommer moins de carburant. Cette fonte, Renault ira la chercher ailleurs. »

C’est aussi la crainte des salariés de la métallurgie, qui redoutent de voir les fonderies fermer les unes après les autres, avec de probables délocalisations. « Renault mise sur l’Espagne, la Slovénie et les pays du Maghreb, assure Frédéric Sanchez, secrétaire général de la CGT métallurgie. Avec toujours cette même obsession de réaliser des gains à court terme. Dans ces pays, les conditions de travail et les salaires sont évidemment beaucoup moins favorables. »

Dans le dossier de la SAM, toutefois, une « coïncidence » chiffonne les syndicalistes. Ce mardi, Renault a annoncé deux décisions opposées : au moment où il renonce à venir en aide à la fonderie de l’Aveyron, il affirme sa volonté de soutenir le projet de reprise d’une autre fonderie, celle d’Alvance Aluminium Wheels, dans l’Indre. Cette dernière, qui produit des jantes en aluminium, pourrait ainsi bénéficier d’un volume de commandes annuel de 500 000 roues. « C’est une très bonne chose pour les salariés de l’Indre, affirme Frédéric Sanchez. Mais on a l’impression d’un “deal” passé entre le gouvernement et le constructeur, qui acterait la fermeture d’une fonderie contre le sauvetage d’une autre. Nous n’avons pas de preuve formelle, mais nous comptons en avoir le cœur net. »


 

Éditorial. Retour à Florange

Cédric Clérin

Voilà un sujet qui nous parle de la réalité du pays. Après des mois de lutte acharnée pour sauver leur usine, les SAM (Société aveyronnaise de métallurgie) de Decazeville étaient suspendus aux intentions de Renault. Le verdict est tombé, et la marque au losange ne respectera pas ses engagements, ni ne suivra le repreneur en lui assurant le plan de charge indispensable au maintien des emplois et au développement de l’activité. Un nouvel épisode de désindustrialisation aussi absurde que révoltant.

La SAM fabrique des pièces détachées pour l’industrie automobile. Y a-t-il besoin de pièces automobiles en France ? La réponse est oui. Renault a-t-il besoin de ces pièces pour construire ses véhicules ? La réponse est oui. La firme a-t-elle les moyens de les payer ? La réponse est oui. Va-t-elle le faire ? La réponse est non. Absurde. Et nous n’avons pas affaire, comme c’est désormais souvent le cas, à un lointain décideur sur lequel le gouvernement n’aurait aucune prise. Renault est détenue à 15 % par l’État et est gorgée d’aides publiques par temps de pandémie. Eh bien, même dans ce cas, au détriment de la raison sociale et climatique, ce sont les profits futurs de Renault, en délocalisant l’activité, qui guident la décision finale. Révoltant.

Après les mines, hier, puis la casse sidérurgique, puis les menaces sur l’hôpital public, l’Aveyron en général et Decazeville en particulier sont des martyrs de la désindustrialisation. Et le gouvernement ne peut pas plaider la surprise. La situation dure depuis des années. En mars dernier, déjà, Fabien Roussel, député PCF du Nord, interpellait le gouvernement en pointant la contradiction qu’il y a à tenir un discours sur la défense de l’emploi en France, tout en laissant mourir la SAM. Force des paroles et faiblesse des actes, un cocktail qui n’est pas sans rappeler le quinquennat Hollande. Si rien ne bouge, la SAM sera le Florange de Macron.


 


 

Fonderie SAM : le retrait de Renault attise la lutte

Bruno Vincens sur www.humanite.fr

Les salariés de la Société aveyronnaise de métallurgie n’acceptent pas l’abandon du constructeur et se mobilisent pour trouver un repreneur.

Toulouse (Haute-Garonne), correspondance.

Depuis deux ans, les salariés de la SAM montrent leur capacité de mobilisation. Après un moment de sidération, mardi soir, lorsqu’ils ont appris par la presse que Renault délaissait le plan de reprise de la fonderie et la vouait ainsi à disparaître, la combativité des métallos a redoublé. Mercredi, à Viviez (Aveyron), ils étaient plus de trois cents en assemblée générale pour décider la poursuite de la grève avec occupation de l’usine jusqu’à ce week-end. « Chaque jour, il y aura une action forte », prévient David Gistau (CGT), élu au CSE de l’entreprise. Et dès aujourd’hui, jeudi, est organisé, à 17 h 30, « un grand rassemblement populaire » devant la SAM, en présence de Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. La population de l’agglomération de Decazeville, et au-delà, est invitée à soutenir la lutte pour la survie de la fonderie, sous-traitante de Renault, et de ses 350 emplois, dans cet ancien bassin minier déjà très sinistré. « La population du bassin ressent colère et indignation », témoigne le conseiller régional PCF Pascal Mazet, qui travaille à l’hôpital de Decazeville.

À ce jour, l’envie de lutter l’emporte sur la résignation. « Nous demandons officiellement à l’État de faire respecter les engagements de Renault », précise David Gistau. Avant l’été, le constructeur automobile avait assuré à son sous-traitant qu’il lui passerait une commande annuelle de 40 millions d’euros, ce qui permettait de préserver 250 emplois et le bureau d’études. « Renault doit nous accompagner jusqu’au mois de mars, ce qui laisserait du temps pour trouver un repreneur », poursuit le syndicaliste. Mardi, dans son communiqué, la firme au losange évoquait pour les salariés de la SAM « des solutions alternatives d’emploi au sein de Renault Group ». Ces hypothétiques reclassements ont été ressentis comme « du mépris » au cours de l’assemblée générale : le constructeur automobile réduit ses effectifs et ne possède aucun site de production dans la région Occitanie. « Vont-ils nous proposer d’aller bosser en Roumanie ou en Pologne ? » interroge David Gistau.

Au désistement de Renault, s’est ajouté celui du ministre Bruno Le Maire, pour qui « aucun projet industriel garantissant la pérennité de la SAM n’a pu être présenté ». Pourtant, l’État avait donné son accord pour abonder de 4 millions d’euros le plan de reprise. Une attitude contradictoire très mal perçue par les salariés et la population. Pas de doute, pour David Gistau : « Les dirigeants de Renault dictent leur loi au pouvoir politique. »


 


 

Métallurgie. « L’enjeu est historique, il faut vraiment que les salariés bougent »

Ludovic Finez sur www.humanite.fr

Outre les menaces sur l’emploi, les salariés du secteur font face à un projet régressif de convention collective en négociation. Inquiets, les métallos du Nord-Pas-de-Calais participent ce jeudi à la manifestation nationale.

Dunkerque, Valenciennes (Nord), correspondance.

«J e ne me voyais pas dire aux camarades qu’on resterait sur le bord de la route… » Mardi matin dans ses locaux de Valenciennes, Ludovic Bouvier, responsable de la CGT métallurgie du Nord-Pas-de-Calais, est rassuré. La veille, la compagnie de bus qui devait emmener les métallos du Valenciennois manifester à Paris, ce 25 novembre, a fait faux bond. Manque de personnel. Il a fallu appeler un courtier pour trouver une solution de repli, mais ce sont bien une dizaine de bus qui rejoindront la capitale depuis ces deux départements, où travaillent près de 80 000 des 1,4 million de métallos répertoriés en France. Ici, l’industrie automobile en emploie 22 000 et le ferroviaire 3 500 (1) : Renault, Toyota, Stellantis (ex-PSA), Bombardier, Alstom… De son côté, ArcelorMittal compte, sur ses 14 500 salariés en France, près de 4 000 CDI dans ses sites voisins de Dunkerque et Mardyck et 1 500 en sous-traitance à demeure.

Exit les revalorisations automatiques

En plus des deux conventions collectives nationales – l’une spécifique à la sidérurgie, l’autre aux cadres –, les métallos du Nord et du Pas-de-Calais dépendent de cinq conventions collectives territoriales, pour 76 dans tout le pays. « Cela fait des décennies qu’on revendique une convention collective unique, mais avec des garanties hautes », confie Philippe Verbeke, de la fédération CGT métallurgie, salarié chez ArcelorMittal Mardyck. À l’inverse, dans le texte que l’UIMM, la fédération patronale, voudrait signer en décembre pour application en 2024, les régressions se multiplient. Exit la reconnaissance des diplômes et les revalorisations automatiques, au profit d’une classification des postes en nombre de points. Si une nouvelle affectation entraîne une cotation moindre, le salaire suivra à la baisse. L’ensemble des primes est remis en cause. « Le travail est difficile et le salaire faible. Je ne l’améliore que par les primes de travail du dimanche, de nuit, les heures supplémentaires », énumère Frankie Roi, élu CGT chez Harsco, sous-traitant d’ArcelorMittal. « Si la convention collective passe, je pense que j’arrêterai de travailler dans la sidérurgie », tranche-t-il.

Dans le projet de l’UIMM, le contingent annuel d’heures supplémentaires, actuellement limité à 220, pourrait être poussé jusqu’à 450. Autre objectif : l’annualisation, avec des semaines culminant à 48 heures. « Une flexibilité sans limite a déjà été atteinte dans l’automobile, avec des compteurs d’heures qui peuvent être positifs ou négatifs, “l’overtime”, où on peut être prévenu une heure avant la fin du poste qu’il faudra faire vingt minutes de plus. Le ferroviaire a recruté beaucoup de cadres de l’automobile. Demain, cette convention collective leur permettrait d’y instaurer des systèmes similaires  », prédit Ludovic Bouvier. De quoi écorner davantage l’attractivité de métiers déjà passablement entamée. « Il est même difficile de garder les salariés actuels, en maintenance, par exemple. Ceux dont la carrière ne décolle pas vont voir ailleurs », assure Ludovic Putter, de la CGT ArcelorMittal Mardyck, qui évoque des départs vers EDF et les usines chimiques du secteur : Aluminium Dunkerque, Polimeri, AstraZeneca… Même constat, pour Ludovic Bouvier, dans le ferroviaire : « Ils ne trouvent pas de soudeurs qualifiés, car ils ne les rémunèrent pas à leur juste valeur. » « L’enjeu est historique, il faut vraiment que les salariés bougent », conclut Philippe Verbeke.

(1) Chiffres 2019 de l’Observatoire de la métallurgie.


 

publié le 24 novembre 2021

Présidentielle. Avec Fabien Roussel, pleins feux sur l’emploi et les salaires

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Le candidat communiste à la présidentielle a tenu son premier grand meeting dimanche, place Stalingrad, à Paris. En écho aux préoccupations des 3 000 participants, il a multiplié les propositions pour le pouvoir d’achat et une juste répartition des richesses, à commencer par une augmentation du Smic de 20 % et le triplement de l’ISF.

Disparus de nombreux radars médiatiques à cinq mois de l’élection présidentielle, les salaires, les conditions de travail ou encore l’emploi ont été à l’honneur dimanche sur la place Stalingrad, à Paris, où le candidat communiste à l’Élysée, Fabien Roussel, a tenu son premier grand meeting devant 3 000 personnes. Un rendez-vous démarré littéralement en fanfare avec une troupe de batucada. Dès 11 h 30, alors que la musique bat son plein, Jean-Philippe Juin, chasuble CGT sur le dos, est là avec quelques-uns de ses collègues de la Fonderie du Poitou. « On veut liquider nos emplois, nous, on se bat pour les préserver, on est en dedans », explique le délégué syndical dont le combat porte aussi sur les salaires. « On est payés 1 800 euros net, à la fin du mois c’est de plus en plus difficile. On a demandé une augmentation de 150 euros qu’on n’a pas obtenue mais on estime qu’il faudrait au moins 300 euros par mois supplémentaires pour vivre décemment », poursuit-il.

Les motifs de colère sont nombreux, pointe en écho Fabien Roussel à son arrivée sur la scène du meeting. Alors oui, nous, nous voulons que ça change, maintenant. » Le député du Nord embraye sur sa « première mesure » : « augmenter le Smic de 20 %, pour le porter à 1 500 euros net, 1 800 euros brut, dès le printemps 2022 ».

Les factures qui augmentent

Mais face à la vie chère qui gagne du terrain, il insiste aussi sur l’inscription « dans la loi de l’augmentation de tous les salaires en fonction de l’inflation ». Tandis que la droite et l’extrême droite veulent imposer du matin au soir les thèmes de l’immigration ou de la sécurité, Onur, microentrepreneur dans le Val-de-Marne qui paie cher les conséquences de la crise, s’offusque : « Les gens n’en ont rien à foutre de la couleur, d’où on vient, ils veulent juste pas avoir à se demander à la fin du mois comment ils vont pouvoir manger. La campagne doit porter là-dessus. » « D’ailleurs, s’il y avait une meilleure répartition des richesses, ces questions se poseraient beaucoup moins », lâche l’une de ses camarades.

Cette urgence, Corinne, qui a fait le déplacement depuis Roubaix, dans le Nord, la connaît bien. « On fait attention à tout, la moindre dépense, on doit tout calculer, j’ai même une application dans mon téléphone pour vérifier mon budget », raconte-t-elle. Au chômage, elle s’est engagée avec la CGT pour aider les privés d’emploi à faire valoir leurs droits. Elle redoute pour eux les conséquences de la réforme de l’assurance-chômage, surtout avec les factures qui augmentent. « Moi, je suis mensualisée chez EDF mais j’ai reçu un rappel de 400 euros. Comment je peux faire ? Je suis obligée de négocier un échéancier qui s’ajoutera aux autres », pointe-t-elle, jugeant indispensable de faire baisser la note en jouant sur les taxes, comme son candidat le propose. « À côté, on voit les actionnaires se remplir les poches… Le fossé se creuse. C’est un discours qui peut paraître classique mais c’est la réalité », martèle Corinne.

« Relancer l’espoir de la belle vie »

Un message que Fabien Roussel est lui aussi déterminé à faire passer. « Macron a été le serviteur le plus zélé de la finance. Le président des riches, nous n’en voulons plus », tacle le candidat. « Nous voulons l’abolition de ces privilèges, l’abolition du régime spécial du capital », scande le député du Nord, qui dessine « un objectif simple : éradiquer le chômage » (lire ci contre). En matière de financements, il ne manque pas de ressources et entend non seulement récupérer les « 123 milliards d’euros par an de cadeaux aux entreprises, aux plus riches », mais aussi tripler l’ISF ou encore mettre en place un « impôt Covid exceptionnel » sur « les bénéfices au-delà de 500 000 euros » des multinationales. Nationalisations d’Axa, de la BNP ou de la Société générale sont aussi au programme pour « maîtriser le nerf de la guerre, l’argent », tout comme un nouveau pacte européen qui rompt avec l’austérité et mobilise 6 % du PIB européen par an, soit 900 milliards d’euros. « Rendez l’argent ! », résume-t-il, pointant les nombreux besoins dans les services publics.

D’ailleurs, bas salaire et fin de mois difficile, Arbia ne sait que trop bien de quoi on parle. Venue depuis l’Essonne, cette accompagnante d’élève en situation de handicap (AESH) brave la pluie glacée sur la place Stalingrad. Chaque mois, sa fiche de paie n’aligne que 800 euros. « Ils détruisent tout ce qui nous permet de vivre ensemble, tout ce qui nous rassemble, comme l’éducation. Il y a trop de pression, chacun gère ses problèmes tout seul », déplore-t-elle, tout en souhaitant pour 2022 voir « relancer l’espoir de la belle vie ». C’est pour ça qu’elle est là comme Marcelle, salariée de Carrefour, qui témoigne sur scène et veut qu’on prenne « conscience que les bas salaires ne doivent plus exister dans notre pays ». Ou encore Camille, aide-soignante, qui estime qu’on « doit pouvoir finir les fins de mois » mais aussi travailler dans des conditions décentes. Pour les rémunérations, « l’État donnera l’exemple », s’engage Fabien Roussel, promettant à « celles et ceux qui font vivre nos services publics, qui sont en première ligne, que nous avons applaudis pendant les confinements une augmentation d’au moins 30 % ».

Reste que Corinne est « sidérée que les gens ne se bougent pas plus ». Et que si Hugo, un étudiant qui se dit communiste mais affilié à aucun parti, juge nécessaire « même à 2 % de faire entendre ces questions-là », il se dit « électoralement pessimiste ». C’est aussi ce que Fabien Roussel a tenté de battre en brèche dimanche, pointant « cinq mois imprévisibles, ouverts ». « Rien n’est écrit parce que nos concitoyens se placent encore à distance de ce rendez-vous », a-t-il estimé, appelant à la mobilisation et comptant sur cette « démonstration de force » parisienne pour lui donner de l’élan et percer le mur du silence autour des préoccupations populaires.

Un an pour établir l’égalité salariale

Qualifiant de « honte » les écarts de salaires entre les femmes et les hommes dans de nombreuses filières, Fabien Roussel entend « mettre un terme définitif à cette injure faite à la moitié de l’humanité ». Et ce au plus vite : « Il ne faudra pas cinq ans pour obtenir l’égalité salariale », promet-il, en rappelant que « depuis le 3 novembre dernier, les femmes de France travaillent gratuitement ». Le candidat à la présidentielle prévoit de rendre cette égalité salariale effective en six mois dans la fonction publique. Concernant le privé, il veut « donner un an aux entreprises pour la mettre en œuvre ». Si tel n’est pas le cas, « l’État nommera un administrateur judiciaire qui aura la charge de le faire, à la place de l’employeur », prévoit le secrétaire national du PCF.


 

PCF. « Il faut garantir le droit universel au travail »

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Fabien Roussel a développé, dimanche, son plan pour l’emploi et la formation, axé sur la création d’un grand service public, mais aussi de 500 000 postes de fonctionnaires et la réindustrialisation.

« Redonner du sens au travail, où l’intérêt individuel se conjugue avec l’intérêt commun. » C’est avec cet objectif posé comme préalable que Fabien Roussel a développé, dimanche, son programme présidentiel pour l’emploi. Celui-ci est porté par une idée centrale : « Garantir le droit universel au travail et à la formation, avec un salaire digne. » Concrètement, le secrétaire national du PCF veut mettre en place un dispositif permettant d’alterner les périodes de travail et de formation, sans perte de salaire, dans le public comme dans le privé. Une « révolution qui prolonge celle de la Sécurité sociale par Ambroise Croizat » assure le candidat communiste. Cette proposition a pour corollaire la création d’un «  service public de l’emploi et de la formation », avec « des bureaux d’embauche, pour organiser et accompagner les salariés dans leur formation, dans leur mobilité professionnelle, tout au long de leur vie et sans perte de salaire ». Le but est clairement défini : « Éradiquer le chômage et mettre toutes nos forces au service de l’émancipation humaine, de la France, de la planète et non plus au service de la finance ! » En commençant par la jeunesse. Pour atteindre l’objectif annoncé de « zéro jeune au chômage dès 2023 », Fabien Roussel propose deux solutions complémentaires. D’une part, une mesure d’exception qui consiste à imposer aux entreprises de réserver 10 % de leurs nouvelles embauches aux jeunes de moins de 25 ans. D’autre part, la possibilité pour chaque jeune, à la fin de ses études et « s’il ne trouve pas d’emploi », de signer une convention avec l’État, lui garantissant une allocation à hauteur du Smic s’il « s’engage à suivre une formation professionnelle de son choix ».

Place Stalingrad, le candidat à la présidentielle a également proposé de mettre en place un autre type de contrat avec l’État, en priorité à destination des jeunes : le prérecrutement de futurs fonctionnaires. En clair, il serait proposé de rémunérer la formation à un poste dans la fonction publique « avec un vrai salaire », à condition de s’engager à y travailler pendant dix ans.

L’énergie au cœur des « grands projets »

Pour que ces conventions existent, encore faudra-t-il des créations d’emplois dans le service public. Fabien Roussel en prévoit 500 000 : 100 000 dans les hôpitaux ; 100 000 dans les Ehpad publics ; 90 000 enseignants ; 15 000 chercheurs ; 90 000 accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ; 30 000 agents du fisc ; 25 000 magistrats et éducateurs ; 30 000 fonctionnaires de police de proximité ; et 50 000 ouvriers, techniciens et ingénieurs dans l’électricité et le gaz.

L’énergie est par ailleurs au cœur des « grands projets » développés par Fabien Roussel « pour une écologie sociale, positive et pas punitive ! » Il propose ainsi d’investir dans les énergies renouvelables et le nucléaire, et de renationaliser EDF et Engie (ex-GDF). Autres grands projets potentiellement créateurs d’emplois : les rénovations de 500 000 logements et bâtiments publics par an, la construction de nouveaux établissements scolaires ou encore l’investissement dans les transports non polluants, dont certains seraient rendus gratuits – « Fini les cars Macron, vive les trains Roussel », s’est amusé l’intéressé.

Enfin, hormis ces investissements et le renforcement des services publics, les créations d’emplois devant permettre de « garantir un droit inédit au travail et au salaire » passent aussi par la réindustrialisation et la relocalisation : « C’est un million d’emplois industriels que nous pouvons créer en cinq ans », a assuré le candidat communiste.


 

publié le 23 novembre 2021

Décryptage. La France est-elle prête à faire face à la cinquième vague du Covid ?

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Si la France connaît pour l’heure une situation épidémique maîtrisée, comparée à ses voisins du nord de l’Europe, ce répit pourrait n’être que provisoire. D’autant que toutes les armes contre le virus ne sont pas utilisées. Explications

Une cinquième vague qui « démarre de façon fulgurante », dixit le porte-­parole du gouvernement, Gabriel Attal, un nouveau conseil de défense convoqué ce mercredi, deux semaines à peine après l’intervention du chef de l’État, avec, en vue, un nouveau serrage de vis…

Ceux qui avaient cru, ou espéré, que les progrès réalisés par la campagne de vaccination en France (75,2 % de vaccinés à deux doses au 16 novembre) nous protégeraient totalement et définitivement du Covid risquent de déchanter. Venu de l’est de l’Europe, un nouveau rebond des contaminations est en train de déferler sur le Vieux Continent, où il a déjà contraint plusieurs de nos voisins à des mesures drastiques. La vague peut-elle être aussi douloureuse dans l’Hexagone ? Tout a-t-il été fait pour s’en protéger ? Décryptage.

1. Jusqu’où ira la cinquième vague en France ?

Pour tenter de répondre à la question, il faut d’abord analyser pourquoi la France, avec l’Italie, l’Espagne ou le Portugal, semble mieux s’en sortir, en ce début de cinquième vague, que ses voisins du nord ou de l’est de l’Europe (Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Autriche…). « Il y a un facteur géographique, répond l’épidémiologiste Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale, à Genève. La vague est partie d’Europe centrale et de l’Est, début septembre, et elle se propage sur tout le continent depuis. Un facteur météo aussi, les pays du Sud étant protégés par un automne plus doux, ce qui limite les interactions dans les lieux clos. » Autrement dit, les résultats actuels, avec un taux d’incidence de 125 cas pour 100 000  habitants dans l’Hexagone, contre près de 400 en Allemagne, ou plus de 1 200 en Autriche, ne seraient que provisoires. « L’idée que la France va suivre les autres pays européens dans cette courbe ascendante des contaminations est possible, voire probable », assène le chercheur. D’ailleurs, dans plusieurs régions françaises (Auvergne-Rhône-Alpes, Nouvelle­-Aquitaine, Normandie, Bourgogne, Hauts-de-France), l’incidence mesurée en nombre de cas par jour a déjà atteint les niveaux maximaux observés pendant les troisième (mars 2021) et quatrième (août 2021) vagues.

2. Avec quelles conséquences sur le système de soins ?

Depuis le début de l’épidémie de Covid, c’est la menace de saturation des hôpitaux, et singulièrement des services de réanimation, qui a dicté les mesures de restriction les plus lourdes, de type confinement. Or, pour l’heure, on ne constate pas dans ces services une flambée comparable à celle des contaminations. « Il y a une poussée du nombre de cas, plus forte qu’attendu, de l’ordre de 40 % sur la dernière semaine. Mais, grâce à la vaccination, l’écart se maintient avec les entrées à l’hôpital (+ 11 %) », a confirmé sur France Info l’infectiologue Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon, à Paris. Avant d’ajouter : « Dans la situation actuelle de l’hôpital public, avec les lits fermés, les problèmes de personnel ou la circulation des virus hivernaux, on n’aura pas besoin d’une énorme vague pour être submergés. »

Un constat partagé par son homologue Jean-Daniel Lelièvre, qui officie à Henri­-Mondor, à Créteil. « Même le privé subit aujourd’hui les manques de personnels. Ce n’est plus seulement l’hôpital public, mais l’ensemble du système de soins qui est ­menacé. On est à la merci, non seulement du Covid, mais aussi d’une épidémie de grippe, de bronchiolite, ou autres… » Interrogé il y a quelques jours sur France Inter, le président du conseil scientifique, le Pr Jean-François Delfraissy, s’était voulu d’un « optimisme prudent ». « Nous avons les outils, nous devrions pouvoir limiter ­l’impact de cette cinquième vague, mais ça va être difficile avec un système hospitalier qui est fatigué », a-t-il estimé, disant ­redouter plus d’un millier d’hospitalisations par jour en décembre.


 

Le variant Delta est si contagieux qu’on ne peut le contrecarrer par la seule vaccination. La troisième injection est un levier. Mais elle doit être couplée aux gestes barrières. Et il ne faut pas aller trop vite. Sa généralisation doit se faire en temps voulu, six mois après la deuxième injection. Il faut aussi regarder ce qui se passe en Europe de l’Est, en Afrique, où la couverture est beaucoup plus faible. La pandémie est un problème mondial. Si des pays ne contrôlent pas la circulation du virus, c’est autant d’opportunités d’engendrer des variants. S’il y avait une campagne de vaccination ambitieuse au niveau international, cela permettrait de limiter ce type d’émergence.

Mircea Sofonea, épidémiologiste à l’université de Montpellier


 

3. Le vaccin est-il la seule clé pour se protéger ?

Face au Covid, la vaccination est présentée depuis des mois comme la clé, le rempart absolu contre la maladie. Or, elle semble ne pas suffire à endiguer un variant aussi contagieux que le variant Delta. « On n’a pas suffisamment compris, dans le milieu médical également, (à quel point) le variant Delta est extrêmement transmissible », reconnaît d’ailleurs le Pr Delfraissy. Un constat qui vaut pour l’ensemble du continent. Ainsi, avec un taux de vaccination comparable à celui de la France, les Pays-Bas subissent chaque jour 25 000 nouveaux cas de Covid, alors que cet indicateur n’y avait jamais dépassé 11 000 cas (en décembre 2020)… « Dans beaucoup de pays européens, les dirigeants se focalisent sur la seule réponse vaccinale, et délaissent les autres leviers, regrette Antoine Flahault. Le vaccin est très utile, il réduit les formes graves de 80 à 90 %. Mais il ne diminue pas aussi fortement les transmissions. Parier sur la seule troisième dose me paraît donc insuffisant, voire dangereux. » L’idée d’élargir cette dose de rappel à l’ensemble de la population déjà vaccinée, six mois après la dernière piqûre, et pas seulement aux plus de 65 ans et personnes fragiles, semble pourtant dans les tuyaux de l’exécutif . « C’est utile, mais pas suffisant », abonde Jean-Daniel Lelièvre. D’où les réflexions menées sur la vaccination des 5-11 ans, qui doit faire l’objet d’un avis de l’Agence européenne des médicaments et la Haute Autorité de santé (française), dans les prochaines semaines.

4. Quels sont les autres leviers à actionner ?

Ils sont finalement assez nombreux et pas toujours mis en œuvre. Pour Antoine Flahault, il faut, par exemple, réinstaurer la gratuité du dépistage, au moins pendant la cinquième vague, pour ne pas avancer à l’aveugle face au virus. « Ne pas vouloir rembourser les tests de confort est légitime, mais là, il y a urgence. » L’épidémiologiste plaide aussi pour changer de braquet sur la ventilation, une arme trop souvent ­délaissée. « On sait que la transmission du Sars-CoV-2 se fait par aérosols. Qu’attend-on pour exiger que tous les locaux recevant du public mettent en place des capteurs de CO2  ? Ces dispositifs ne sont pas si coûteux. Et, au-delà d’une concentration de 1 000 ppm (parties par million), ils seraient contraints de mettre en place une ventilation renforcée ou de fermer. » Une étude menée à Taïwan lors d’une épidémie de tuberculose a montré l’efficacité de ce type de mesure. Aucune raison qu’il n’en soit pas de même avec le Covid. « Il faut aussi insister à nouveau sur des mesures qui ont fait leurs preuves, comme le télétravail ou le port du masque, ajoute Jean-Daniel Lelièvre. Dans les transports, je vois au moins un quart de la population qui ne l’utilise pas ou mal… »

5. Des fêtes de fin d’année gâchées par le virus ?

Un mois avant Noël, la crainte est dans toutes les têtes. Pas forcément à tort. « À l’hôpital, en soins critiques, on pense que l’augmentation forte, si elle doit se produire, se produirait plutôt fin décembre ou en janvier que maintenant », a estimé lundi le patron de l’AP-HP, Martin Hirsch. « Prévoir au-delà de sept jours est un exercice périlleux avec ce virus, prévient ­Antoine Flahault. Mais, si on regarde la Roumanie, certes moins vaccinée, on a vu que la vague, démarrée fin août, a mis trois mois pour refluer. En France, elle a commencé mi-octobre. Donc, oui, les fêtes de Noël pourraient se trouver au milieu de cette cinquième vague. »

De là à imaginer le retour des restrictions de déplacements au moment des vacances, il y a un pas. « Le plus efficace pour éteindre une vague épidémique, c’est le confinement. Mais, socialement et politiquement, c’est inenvisageable, explique Jean-Daniel Lelièvre. Ce sont donc les décisions des prochains jours qui diront à quoi va ressembler notre fin d’année. »  


 


 

Covid-19. 5e vague : « L’hôpital n’est pas prêt à faire face »

Alexandre Fache sur www.humanite.fr

Pour l’infectiologue Benjamin Rossi, il faut tout faire pour limiter le rebond des contaminations. Car les leçons de la crise n’ont pas été tirées et les soignants restent en souffrance. Entretien.

Benjamin Rossi, 38 ans, est infectiologue dans un grand hôpital de Seine-Saint-Denis. Il vient de publier En première ligne (Éditions Prisma, 256 pages, 16,95 euros), un témoignage accusateur sur la gestion de l’épidémie et la crise de l’hôpital.

Craignez-vous la 5 e  vague de Covid ?

Benjamin Rossi  À l’hôpital, on n’a jamais été aussi mal équipé pour y faire face. Depuis deux ans, le nombre de lits d’hospitalisation ne fait que diminuer, en partie à cause de la lassitude des soignants. Beaucoup ont l’impression que la situation n’évoluera jamais, qu’on leur demande de régler des problèmes lourds avec des petits pansements.

Ensuite, on ne sait pas jusqu’où va déferler cette cinquième vague. La vaccination va nous protéger un peu, mais pas totalement. Des vaccinés pourront être contaminés quand même, transmettre le virus, notamment aux non vaccinés, qui eux vont se retrouver nombreux à l’hôpital. La question est : jusqu’où va-t-on laisser monter les contaminations sans mesures supplémentaires ? Il reste 6 millions de personnes qui ne sont pas vaccinées du tout. Or, le Covid amène 3 % à 4 % des gens à l’hôpital. La menace reste donc préoccupante, notamment pour les plus de 65 ans non vaccinés.

On sait aussi que l’immunité s’essouffle avec le temps, d’où l’intérêt d’une dose de rappel. Pour l’heure, les patients Covid qui arrivent à l’hôpital sont soit des non-vaccinés, soit des vaccinés avec des comorbidités. Un peu comme avec la grippe, qui envoie les gens à l’hôpital à cause des complications qu’elle engendre. L’amplitude de la cinquième vague va dépendre de ce qu’on fait dans les prochaines semaines.

La priorité est-elle la dose de rappel ?

Benjamin Rossi Non. C’est simplement une façon de prévoir l’avenir. Cela existe pour de nombreux autres vaccins, et c’est important, mais la cinquième vague concerne d’abord les non-vaccinés, donc c’est ça la priorité. Il faut continuer à chercher à convaincre. Expliquer les risques de saturation hospitalière liés à cette non-vaccination et la responsabilité qui en découle. Et puis il y a les autres leviers : le télétravail, utile pour calmer la transmission, doit être favorisé. De même que le masque obligatoire dans les lieux clos, au moins. L’objectif, c’est de tout faire pour éviter de reconfiner.

Dans quel état se trouve l’hôpital public ? Des leçons ont-elles été tirées de cette crise ?

Benjamin Rossi  Non. Cela fait des années qu’on alerte les responsables politiques sur l’état de l’hôpital public et il ne se passe rien. Ce problème était patent avant le Covid, avant ce gouvernement, mais la volonté de faire des économies sur la fonction publique reste. On nous demande toujours de faire plus, avec moins de personnel. Les soignants ont l’impression de faire de l’abattage, voient la Sécu dépenser des sommes énormes pour des traitements innovants, alors que des gens meurent, faute de personnel en nombre suffisant. Tout cela était déjà vrai avant le Covid. Face à cette crise supplémentaire, on s’est mobilisé, jour et nuit. Mais depuis, on ne nous propose que des solutions cosmétiques. Or, c’est tout le système de financement de l’hôpital qu’il faut repenser.

Et en finir avec la fameuse tarification à l’activité…

Benjamin Rossi  Sa suppression a été mise sur la table, puis abandonnée. J’espère que la question sera à nouveau abordée à l’occasion de la campagne présidentielle. Pour l’heure, je vois beaucoup de candidats se déclarer, mais peu avec un programme. Je trouve ça étonnant… Pourtant, il y a urgence. Dans l’hôpital où je travaille, 100 lits d’hospitalisation pour soins aigus sur 400 sont fermés, faute de personnel. C’est énorme. Comment prendre en charge de nouveaux patients dans ces conditions ? La Direction générale de la santé nous a déjà envoyé un message, menaçant les personnels de réquisitions pour cet hiver. Cela risque de dégoûter encore plus les soignants de travailler à l’hôpital…

Comment remédier à la crise des vocations ?

Benjamin Rossi  Il faut repenser entièrement le financement de la santé. Arrêter d’être obsédé par les économies d’échelle dans les hôpitaux, qui déstabilisent les équipes, provoquent des départs, et se terminent par des recrutements de vacataires, beaucoup plus coûteux. Renoncer à la tarification à l’activité, qui produit une inflation des dépenses de soins, sans une meilleure prise en charge des patients. Dans le système actuel, ceux qui travaillent dans l’intérêt du malade sont défavorisés par rapport à ceux qui trichent et multiplient les actes inutiles. Il faut stopper cette schizophrénie ! Et redonner aux soignants le sentiment d’être utiles, plutôt que maltraitants.

Dans votre livre, vous évoquez souvent les travailleurs de « première ligne ». Vous avez le sentiment qu’on les a un peu oubliés aujourd’hui ?

Benjamin Rossi  Oui, j’ai l’impression que tous les métiers essentiels à notre quotidien sont regardés avec une forme de condescendance. À chaque fin de vague épidémique, ils sont les premiers oubliés. Et dans cette campagne présidentielle, obsédée par l’immigration et la préférence nationale, on évacue trop facilement le fait que beaucoup de ceux qui ont continué de faire tourner le pays pendant les périodes de confinement étaient d’origine immigrée.

En tant qu’infectiologue, comment voyez-vous évoluer le Covid dans nos vies ?

Benjamin Rossi  Je vous donne là une impression, pas une analyse étayée. Je pense qu’on va s’habituer à vivre avec le Covid. Que notre immunité va s’habituer à ce virus, comme cela s’est passé pour d’autres virus d’origine animale. On arrivera à mieux le contrôler. À limiter les formes graves. Il y aura des pics, mais qui seront plus supportables pour notre société. On va s’adapter

publié le 22 novembre 2021

Droit d’asile bafoué à la frontière UE-Biélorussie : le silence de Macron

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Depuis des semaines, quelques milliers de migrants sont coincés à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Pour l’heure, ni la Pologne ni le reste de l’UE ne sont prêts à les accueillir, leur laissant pour seule alternative un retour au pays d’origine ou des conditions de vie extrêmes pouvant conduire à la mort. Emmanuel Macron, un temps favorable à un minimum de répartition dans l’UE, brille par son silence.

La situation perdure et empire chaque jour. Mardi 16 novembre, les soldats polonais ont usé de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour repousser des migrants qui auraient tenté de passer la frontière en leur jetant des pierres. Selon le ministère de la défense polonais, une centaine de personnes a été arrêtée dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir tenté de franchir la frontière.

Depuis plusieurs semaines, quelques milliers de migrants, principalement originaires du Kurdistan irakien, de Syrie, du Yémen ou du Liban, sont bloqués à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, après avoir réussi à rejoindre Minsk par avion, sur « invitation » du régime biélorusse dans une tentative de déstabilisation de l’Union européenne (lire ici ou nos articles à ce sujet).

En France, les réactions sont timides, lorsqu’elles ne sont pas immondes. Pour l’heure, l’exécutif se contente de manifester sa « solidarité » avec la Pologne, qui « protège » ses frontières, et donc, par ricochet confortable, celles de l’Union européenne tout entière. Pourtant, la Pologne bafoue depuis des mois le droit international, en refoulant les migrants qui tentent le passage même lorsqu’ils peuvent prétendre à une protection.

Le pays a déclaré l’état d’urgence dans une zone forestière à la frontière, devenue inaccessible aux ONG, médecins bénévoles et journalistes, et les migrants y ont été abandonnés à leur sort, sans aide humanitaire. Une dizaine de personnes y ont déjà perdu la vie et une majorité d’exilés ayant tenté d’en sortir, côté polonais, ont été refoulés vers la Biélorussie.

Malgré tout, ni la France ni l’UE ne se sont positionnées pour dénoncer ces abus. Depuis la forte militarisation des frontières polonaises au cours de ces dernières semaines, l’instrumentalisation de la détresse humaine est reconnue de toute part, mais personne ou presque ne propose d’accueillir les quelque 3 000 migrants coincés face aux barbelés polonais, femmes et enfants inclus, confrontés à des conditions de survie extrêmes (lire ici leurs témoignages). N’est-ce pas là la première – et meilleure - des choses à faire ?

La France solidaire de la Pologne pour tenir les frontières de l’UE

Emmanuel Macron s’était montré favorable à un mécanisme de répartition « automatique » au sein de l’Union européenne s’agissant des exilés accessibles au statut de réfugiés et sauvés en Méditerranée, allant jusqu’à trouver un accord, en 2019, avec l’ancien chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, visant à sanctionner à coups de pénalités financières les pays qui refuseraient d’y participer. La Pologne faisait partie des récalcitrants.

Le chef d’État français avait alors défendu « une position commune pour que tous les pays participent d’une façon ou d’une autre [à l’accueil], ou bien soient pénalisés financièrement ».

Si l’accord intervenait dans un contexte différent et concernait les migrants sauvés en mer par les navires humanitaires, il témoignait d’un embryon de solidarité entre les pays européens de première ligne et les autres. Aujourd’hui, à l’heure d’une grave crise où des vies humaines sont en jeu, la seule « solidarité » affichée par la France se résume à la congratulation de la Pologne et de sa politique de fermeté. Pas question d’accueillir ces personnes pour étudier leur demande d’asile et appliquer ce fameux système de répartition, qui représenterait pourtant, pour chaque pays, moins de 200 personnes.

« Ce système concerne des personnes déjà arrivées en Europe et cherchant à déposer une demande d’asile dans un État membre, justifie l’Élysée auprès de Mediapart. La situation est différente en Biélorussie. Afin de nous assurer que cette instrumentalisation cesse, nous devons trouver une solution décente pour les personnes bloquées à la frontière sans pour autant légitimer la manière dont elles ont été acheminées. »

Lundi 15 novembre, Emmanuel Macron a échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine, dans l’espoir que ce dernier intervienne auprès de Loukachenko, le président biélorusse, afin d’apaiser les relations avec l’UE dans ce contexte de crise. « Les deux dirigeants sont convenus de travailler ensemble pour permettre une désescalade sur la crise migratoire, et permettre une implication du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) afin d’apporter une assistance humanitaire », indique l’Élysée. Problème, le HCR, côté polonais, n’a jamais pu intervenir dans la zone où l’état d’urgence a été déclaré, puisque les autorités y interdisent l’accès. « Côté biélorusse, nous avons pu apporter une aide humanitaire aux personnes à la frontière à trois reprises, avec la Croix-Rouge biélorusse, pour leur distribuer des vivres, produits d’hygiène, couvertures et tentes. La dernière mission date du 11 novembre », explique Rafal Kostrzynski, représentant du HCR en Pologne.

Il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière.

Selon lui, il ne s’agit même pas « d’accueillir » les migrants coincés sur place, car cela relèverait « de l’hospitalité ou d’une forme de courtoisie », mais d’appliquer le droit international et la convention de Genève, dont la Pologne est signataire.

« Les solutions existent, il faut étudier leur demande d’asile, qu’ils soient arrivés de manière régulière ou irrégulière. C’est d’ailleurs souvent de manière irrégulière qu’ils échappent à une situation de danger. » Et de relativiser les chiffres, accentués par les images médiatisées de personnes massées à la frontière : « On parle de quelques milliers de personnes, c’est donc tout à fait gérable. Elles doivent pouvoir être protégées si besoin, et sinon, renvoyées dans le cadre d’une procédure digne. »

Sollicité par Mediapart, le secrétaire d’État aux affaires étrangères n’a pas pu donner suite à l’heure où nous publions cet article. Mais dans une interview accordée à Sud Ouest, Clément Beaune a affirmé que la France devait être « ferme tout en respectant [ses] valeurs, à savoir ne pas basculer dans une politique inhumaine qui ne respecterait pas le droit d’asile et les droits humains ». « Pour [les migrants] qui sont rentrés dans l’Union européenne, il faut appliquer les procédures normales qui aboutissent, selon le droit, à l’accueil ou à une reconduite », a-t-il poursuivi, rappelant que les Européens devaient « répondre de façon unie et solidaire pour tenir [leur] frontière en soutenant la Pologne ».

Présent au Conseil des ministres des affaires étrangères de l’UE, réuni à Bruxelles lundi 15 novembre, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian devait de son côté exprimer la « solidarité totale de la France avec la Pologne, la Lituanie et la Lettonie face à l’instrumentalisation inacceptable des flux migratoires par le régime biélorusse », soulignant que la France confirmerait son accord pour « l’adoption d’un cinquième paquet de sanctions de l’Union européenne » à l’encontre de la Biélorussie. « Soutien aux autorités polonaises dans leur volonté de préserver leurs frontières, qui sont aussi les frontières de l’Union européenne », a-t-il également déclaré.

« Comment faire en sorte de ne pas céder à cet ignoble chantage qui vise à défier notre souveraineté européenne et en même temps répondre à notre devoir d’humanité, valeur cardinale de notre projet européen qui nous commande de protéger celles et ceux qui sont persécutés ? », l’a interrogé la députée LREM Anne Genetet. Seuls le « soutien à l’aide humanitaire » et le « soutien aux initiatives prises pour respecter le besoin de protection des migrants en matière d’asile » ont été soulevés par le ministre, renvoyant au rôle du HCR, sans envisager l’accueil des personnes sur le sol européen. « Il s’agit d’éviter que les flux ne s’amplifient », a-t-il conclu. Et même de renvoyer les personnes chez elles.

Un premier « retour humanitaire » organisé ce jeudi

Jeudi 18 novembre, un premier vol de rapatriement, sur la base du « volontariat », devait partir de Minsk en direction de Bagdad, avec à son bord quelque 400 ressortissants irakiens. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, n’a pas manqué de vanter les « retours humanitaires » au micro de France Inter lundi, préférant botter en touche lorsqu’il lui est demandé si la France doit accueillir ces migrants.

« On s’est accordés [avec la Russie] sur des mesures pour casser les routes utilisées par les passeurs et faire intervenir le HCR pour organiser des retours humanitaires. Quand il peut y avoir des retours, il y a des retours », a-t-il assumé.

Pour l’Élysée, il semble logique de laisser la Biélorussie « assumer ses responsabilités en termes d’asile ou de retour vers les pays tiers pour les personnes non éligibles ». « La Biélorussie a contribué à l’acheminement de ces personnes vers son territoire. Les personnes aujourd’hui en danger du fait de la situation à la frontière doivent pouvoir sortir rapidement de cette situation. Si elles ne sont pas éligibles à l’asile en Biélorussie ou qu’elles souhaitent repartir dans leur pays d’origine, c’est possible grâce à ces retours. »

Un non-sens pour le HCR, qui rappelle que le premier « pays sûr » qui se présente à ces migrants reste la Pologne. « On sait bien qu’ils ne peuvent pas demander l’asile en Biélorussie. On ne peut pas laisser les gens souffrir ou mourir à cause d’un conflit politique entre deux États. C’est intenable », déplore Rafal Kostrzynski.

Qu’advient-il de ces personnes une fois rentrées dans un pays qu’elles ont cherché à fuir, alors qu’elles auraient peut-être pu prétendre à une protection ? Qui s’en soucie seulement ? La notion de « volontariat » semble bien relative lorsque les seuls choix qui s’imposent sont de survivre dans un campement de fortune ou de retourner dans un pays où ils craignent peut-être pour leur vie.

Le reste de la classe politique française, à gauche comme à droite et à l’extrême droite, n’a pas montré davantage d’ouverture sur le sujet. « Frontière polonaise : nous ne devons ni accueillir ces migrants ni céder au chantage. Seule la fermeté sera gage d’humanité », a tweeté Éric Ciotti, candidat à la primaire des Républicains.

« Résolument non, il ne faut pas ouvrir la frontière. Nous sommes face à une Europe assiégée par des migrants qui sont instrumentalisés comme une nouvelle arme, une arme migratoire (…). Pour l’Union européenne, l’immigration n’est pas un problème : c’est un projet. L’Union européenne est contre le principe du refoulement [des migrants] », a quant à elle déclaré Marine Le Pen sur le plateau de France Info, faisant fi d’ignorer que cela caractérise une violation du droit international.

La pire réaction vient sans doute du porte-parole de son parti, Julien Odoul, qui est allé jusqu’à affirmer qu’il fallait laisser les migrants mourir de froid à la frontière, le 11 novembre, sur BFMTV. « Il ne faut certainement pas ouvrir cette frontière. Il ne faut certainement pas accueillir ces migrants, dont beaucoup sont potentiellement dangereux », martèle-t-il. « Donc on les laisse mourir de froid derrière les barbelés ? », en déduit le présentateur. La réponse est d’une clarté inouïe : « Bien sûr que oui, bien sûr que oui », insiste-t-il, évoquant une « invasion migratoire » pour tenter de justifier l’impensable. Ce n’est que face à l’insistance du présentateur qu’il finit par rétropédaler et lâcher : « On les laisse en dehors des frontières de l’Europe. »

L’urgence est d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables.

Même Jean-Luc Mélenchon n’ira pas jusqu’à dire qu’il faut les accueillir lorsqu’il est interrogé, sur France 3, le 14 novembre. Le présentateur aura dû s’y reprendre à six reprises pour tenter d’avoir une réponse claire : « On les met au chaud, on leur donne à manger, on s’occupe d’eux. » « Mais où ? », lui demande-t-on. « Là où ils se trouvent, ils sont aujourd’hui en Biélorussie. » À la question « faut-il les accueillir en Europe et en France ? », le candidat LFI fait diversion, pour conclure qu’il faut les mettre à l’abri « là où ils sont » : « Là, nous sommes dans la situation où ils sont bloqués [en Biélorussie]. Nous aussi nous sommes censés bloquer les gens qui veulent aller en Angleterre. Alors qu’est-ce qu’on fait, on les laisse passer ou on les garde ? »

Seul Yannick Jadot, eurodéputé EELV et candidat à l’élection présidentielle, aura sauvé l’honneur français et européen, en affirmant que l’urgence était « d’accueillir ces réfugiés qui sont en train de mourir dans des forêts dans des conditions abominables ». Et d’ajouter : « Je suis effaré par le niveau du débat que nous avons dans notre pays aujourd’hui sur les migrants. On a 4 000 personnes qui ne menacent personne, notre sécurité n’est pas remise en cause, on ne va pas être envahis, et on les laisse mourir dans une forêt en dressant des murs. »

Mercredi, Alexandre Loukachenko et Angela Merkel se sont entretenus par téléphone en vue d’entamer des négociations au niveau européen pour résoudre la crise, rapporte l’AFP. « C’est dans ce contexte que sera étudié le souhait des réfugiés de se rendre en Allemagne », a affirmé le régime biélorusse par le biais de son service presse. Après avoir affirmé que 7000 migrants se trouvaient sur son sol, la Biélorussie a assuré qu'elle organiserait le rapatriement de 5000 migrants, « s’ils le souhaitent », toujours selon l'AFP. Elle a aussi déclaré qu'Angela Merkel négocierait avec l’UE un « corridor humanitaire » pour évacuer les 2000 personnes restantes vers l’Allemagne, ce que Berlin a nié jeudi.


 

publié le 21 novembre 2021

Reportage. Au Chili, un scrutin historique et une fracture sociale béante

Rosa Moussaoui sur www.humanite.fr

 

Deux ans après la révolte populaire de 2019, d’incertaines élections présidentielle, législatives, sénatoriales et régionales se tiendront ce dimanche, dans un pays plus polarisé que jamais.

Santiago du Chili, envoyée spéciale.

Autour de la place d’Italie, rebaptisée place de la Dignité par les révoltés de 2019, les murs débordent de fresques et d’aphorismes, de slogans et de revendications. Dans cette confluence urbaine où se succèdent toujours rassemblements et manifestations, ils témoignent d’une effervescence encore vive, deux ans après cette explosion sociale qui a ébranlé le Chili. Au pied d’une tour, un immense portrait du chanteur et guitariste Victor Jara, mutilé et assassiné par les tortionnaires d’Augusto Pinochet, est souligné d’un constat tout contemporain : « Quand rejaillit le torrent de l’histoire, personne ne peut dire jusqu’où il peut couler. » Une palissade voisine dit « non à une Constitution qui perpétue l’exploitation ».

Voilà six mois, les électeurs faisaient entrer des visages nouveaux, apparus, pour beaucoup d’entre eux, au fil de ces secousses sociales, dans l’enceinte de la Convention constitutionnelle chargée d’enterrer le texte fondamental légué par la dictature. Une brèche rendue possible par ce mouvement populaire porteur d’une mise en cause radicale du modèle néolibéral qu’expérimentèrent ici, main dans la main, la junte militaire et les Chicago Boys formés aux États-Unis par le pape du monétarisme, Milton Friedman.

Une campagne affectée par les restrictions sanitaires

Sur l’Alameda, l’avenue principale de Santiago du Chili, face à l’Université catholique, l’enceinte de cuivre du centre culturel Gabriela Mistral, que Pinochet avait fait fermer au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973 pour en faire son centre d’opération, s’est, elle aussi, couverte de mots d’ordre. Ils appellent à la mobilisation pour faire libérer les jeunes prisonniers politiques de la révolte sociale, à plafonner à 40 heures le temps de travail hebdomadaire, à en finir avec les AFP, les fonds de pension, à faire de la santé et de l’éducation des droits pour tous.

Plus loin derrière le palais de la Moneda, dans les jardins de l’ex-Congrès qui accueille dans de bien précaires conditions les membres de la Convention constitutionnelle, Valentina Miranda, 21 ans, la plus jeune élue du Congrès, foulard vert du mouvement féministe et bannière arc-en-ciel autour du cou, doit parlementer longtemps avec les carabiniers avant de faire entrer des invités. La jeune femme, militante communiste, élue des quartiers populaires du sud-ouest de la capitale, avait ému le Chili par son premier discours retraçant l’histoire de sa famille persécutée par la dictature et témoignant des conditions de vie affreusement précaires des classes populaires auxquelles elle appartient.

« Quels que soient le président et le Parlement qui sortiront de cette élection, les fortes mobilisations sociales de ces cinq dernières années vont se poursuivre. Si la demande de droits sociaux qu’elles expriment reste sans réponse, il y aura de sérieuses conséquences. Les Chiliens se sont longtemps résolus à avancer tête baissée, à taire ce qu’ils avaient sur le cœur, à se conformer. La révolte de 2019 a semé les graines d’un changement culturel profond. Les gens ne sont plus disposés à courber l’échine », veut-elle croire.

Élue au mois de mai dans le même élan, pour le même mandat, la jeune historienne et avocate Manuela Royo croit elle aussi que le pays reste travaillé par « une espérance populaire, une aspiration à des transformations profondes ». Terne, affectée par les restrictions sanitaires dues à la pandémie de Covid-19, la campagne électorale s’est pourtant moins focalisée, ces dernières semaines, sur ces attentes sociales que sur le surgissement du candidat d’extrême droite José Antonio Kast, porté par les sondages et les échos des médias dominants.

José Antonio Kast, un candidat mi-Trump, mi-Bolsonaro

Climatosceptique, opposant féroce au droit à l’IVG libre toujours dénié aux Chiliennes, prêt à creuser des tranchées pour empêcher l’arrivée de migrants, cet ami de Jair Bolsonaro, admirateur de Trump, assurait il y a quelques jours que « les opposants n’ont pas été emprisonnés » sous Pinochet. Manuela Royo lit dans son ascension une tentation du rappel à l’ordre, tout comme le signe d’une fracture politique profonde : « Après la révolte du 18 octobre, la situation s’est polarisée, avec, d’un côté, ces forces sociales entrées à la Convention constitutionnelle qui veulent promouvoir d’autres façons de faire de la politique, qui bousculent un système politique en crise et, de l’autre, cette montée du fascisme, perceptible à l’échelle globale, avec une rhétorique de haine, de racisme, de mépris des droits humains, incarnée au Chili par Kast, dernier rejeton d’un clan nazi. Mais je ne crois pas qu’il puisse l’emporter. »

En fait, Kast pourrait profiter des déboires du candidat de droite, Sebastian Sichel, dauphin de l’impopulaire président sortant Sebastian Piñera, cité dans le scandale de corruption et d’évasion fiscale des Pandora Papers, ce qui lui a valu ces deux dernières semaines une procédure de destitution finalement bloquée par le Senat, lundi.

Les dernières enquêtes d’opinion mettent en scène Kast en tête du premier tour, ou alors au coude-à-coude avec Gabriel Boric, le candidat de la coalition de gauche Apruebo Dignidad, constamment sommé par ses adversaires de droite et d’extrême droite de s’expliquer sur son alliance avec le Parti communiste ou de condamner les gouvernements du Nicaragua, du Venezuela, de Cuba, désignés comme des « dictatures ».

150 000 jeunes ont perdu leur emploi avec la pandémie

À Valparaiso, le gouverneur élu au mois de mai, Rodrigo Mundaca, figure respectée de la défense de l’eau comme bien commun et droit fondamental, suit avec distance, prudence et inquiétude ces controverses. « Le consensus postdictature appelait les gens à rester chez eux, passifs, à déléguer aux élus, aux responsables politiques la résolution des problèmes du pays. Une rupture est intervenue en octobre 2019, lorsque les Chiliens ont exprimé, avec rage et colère, leur rejet des inégalités, du modèle économique, des formes conventionnelles de la politique, analyse-t-il. Cette révolte a déplacé les frontières du possible. Mais cette campagne électorale très disruptive, où beaucoup de promesses ont été lancées, ouvrira, je le redoute, sur un second tour polarisé à l’extrême. Kast est un candidat à la Bolsonaro, à la Trump, faisant peu de cas du réel, méprisant le sens commun qui, au XXIe  siècle, est lié à la liberté, avec la garantie, pour tous, des droits fondamentaux. »

Le réel le plus accablant tient, au Chili, en un chiffre : 150 000 jeunes Chiliens ont perdu leur emploi avec la pandémie de Covid-19, alors que le taux de chômage officiel des 15-25 ans frôlait déjà, en 2019, les 20 %. « Nous sommes les petits-enfants des ouvriers que vous n’avez pas pu tuer », clamait, en 2015, cette génération de naufragés de la transition « démocratique » et du mirage néolibéral, qui avait joué un rôle décisif, en 2020, dans la victoire, à près de 80 %, du oui à une nouvelle Constitution. La plus grande incertitude plane aujourd’hui sur la participation, dimanche, de ces révoltés sans attaches partisanes. De la rue aux urnes, tous ne sont pas décidés à franchir le pas.

 

 

Daniel Jadue : « La révolte sociale de 2019 est loin d’être finie »

Maire communiste de Recoleta, l’une des communes de Santiago, Daniel Jadue, après sa défaite à la primaire de la coalition Apruebo Dignidad, fait activement campagne pour le candidat de gauche Gabriel Boric.  Extrait d’un entretien

Comment percevez-vous le climat politique de cette campagne présidentielle et parlementaire ?

Daniel Jadue La droite excelle dans l’art de semer la peur, d’instaurer un climat de tension, de manier la menace pour faire échec à des transformations en germe. C’est la seule recette qu’ils connaissent. Ce qu’ils ne veulent pas comprendre, c’est que si la pandémie a suspendu la révolte populaire d’octobre 2019, celle-ci est loin d’être terminée. Quand on y regarde de plus près, cette révolte avait deux dimensions : l’une politique, l’autre sociale et économique.

La première a trouvé un chemin de sortie avec la discussion constitutionnelle, qui mobilise un public déjà très politisé. Mais ceux préoccupés par la précarité de leurs conditions de vie n’ont vu venir, jusqu’ici, aucune réponse. Les pensions n’ont pas été revalorisées, il n’y a pas eu la moindre avancée pour garantir le droit à l’éducation, à la santé – des gens jouent encore à la loterie ou vendent des sandwichs dans la rue pour payer des traitements médicaux coûteux ; les services publics locaux sont plus dégradés que jamais. La rage et l’indignation, pour l’instant, sont rentrées.

Mais si des réponses sociales ne commencent pas à être esquissées, il est hautement probable qu’elles ressurgissent avec bien plus de force . Sans parler de l’impunité garantie aux auteurs de violations des droits humains, ni de l’emprisonnement de participants à cette révolte sociale.

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publié le 20 novembre 2021

« Sur les violences faites aux femmes, un retard considérable en France »

Kareen Janselme sur www.humanite.fr

Alors que #NousToutes organise une soixantaine de manifestations en France contre les violences sexuelles ce samedi 20 novembre, la journaliste de Mediapart Marine Turchi interroge la défiance face à nos institutions dans son livre enquête « Faute de preuves » (Seuil).

« La justice nous ignore, on ignore la justice. » Cette phrase forte était prononcée par l’actrice Adèle Haenel suite à la révélation de son affaire par Marine Turchi, relançant en France la vague #MeToo. La journaliste de Mediapart est allée recueillir les paroles d’avocats, magistrats, policiers, plaignantes pour confronter la justice à son miroir.

La justice est-elle structurellement antiféministe ?

Marine Turchi Il y a trois types de réponses qui reflètent le débat qui existe au sein même du monde judiciaire. Il y a ceux qui haussent les épaules quand j’évoque la question du miroir renvoyé à la justice sur ses dysfonctionnements et qui n’ont pas l’impression de rendre des non-lieux à la pelle. Il y a ceux qui considèrent que ces défaillances sont des loupés sur une minorité de dossiers. Et ceux qui estiment le problème systémique.

Pour les militantes féministes comme Caroline De Haas, de #NousToutes, le problème est intrinsèque aux institutions, qu’elle estime structurellement antiféministes. Un problème global se dessine dans nombre de procédures que j’ai pu éplucher dans mon travail quotidien à Mediapart. Ce sujet des violences sexuelles peut être encore appréhendé à travers des stéréotypes, même inconscients, de la part des magistrats, des policiers. Il faut regarder ces dysfonctionnements de manière globale et non isolée.

Certains magistrats et magistrates, policiers et policières le font dans ce livre. Isabelle Rome, au ministère de la Justice, explique qu’il faut arrêter de se renvoyer les responsabilités, que ce soient les policiers ou le parquet… Beaucoup insistent sur le fait que les violences sexuelles doivent être traitées de façon transversale, car c’est un problème de santé publique énorme. Il faut agir en amont, en aval, dans la prévention, l’éducation, la protection, y compris dans le suivi des personnes condamnées.

Est-ce que les phénomènes d’emprise, de contraintes morales et économiques, de sidération, d’amnésie traumatique sont bien compris par l’ensemble des policiers et magistrats ? Le ministère de l’Intérieur ne m’a pas répondu sur le nombre d’agents déjà formés. La formation du personnel policier et judiciaire est une des clés sur ces questions en particulier.

La France a-t-elle des leçons à recevoir de ses voisins ?

Marine Turchi Le retard français est monumental. La ligne d’écoute à destination des pédocriminels existe depuis une vingtaine d’années en Grande-Bretagne et en Allemagne, mais depuis un an en France. Les comparatifs européens sur les moyens alloués à la justice sont parlants. Le budget de la justice, c’est 69 euros par habitant en France, 131 euros en Allemagne. Nous avons l’un des ministères les plus pauvrement dotés en Europe, si on prend en compte les pays du même groupe économique.

Je cite les chiffres de la Cepej (Commission européenne pour l’efficacité de la justice - NDLR) : la justice française compte deux fois moins de juges et quatre fois moins de procureurs par habitant que ses voisins européens. Le groupe « mineurs victimes » à l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes - NDLR), en pointe en matière de lutte contre la pédocriminalité en France, possède 17 enquêteurs. Leurs homologues britanniques sont 321 et les Néerlandais 150. La brigade départementale de protection de la famille de Lyon m’explique qu’en quatre ans, leur nombre de dossiers a doublé, mais à effectif constant : 21 enquêteurs depuis vingt ans. Partout, les services sont débordés, et cela contribue au problème.

Quand on a voulu mettre à l’agenda les problématiques de la lutte contre le trafic de stupéfiants ou de la lutte contre la délinquance financière, on a créé les brigades des stups en 1989, le parquet national financier en 2013. Certains magistrats le disent : si on veut vraiment faire de la lutte contre les violences faites aux femmes la grande cause du quinquennat, il faut mettre les moyens.

Les avocats défendant les agresseurs présumés critiquent la médiatisation des plaintes et dénoncent une atteinte à la présomption d’innocence : peut-on parler d’abus de langage ?

Marine Turchi Personne, y compris parmi les féministes les plus radicales, ne remet en cause le principe fondamental de la présomption d’innocence, comme le précise dans le livre Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail - NDLR). Le problème, c’est plutôt le sens et la portée qu’on lui donne. C’est un débat au sein même du monde des avocats et des avocates. Certains, tels Marie Dosé et Hervé Temime (l’avocat de Roman Polanski, Richard Berry, Gérard Depardieu), estiment qu’on jette en pâture des noms et qu’on ne respecte plus la présomption d’innocence.

D’autres expliquent que son sens est complètement dévoyé, que la présomption d’innocence ne doit pas constituer une assignation au silence pour les plaignantes. Une avocate fait cette comparaison : quand vous vous faites voler votre sac à main et que vous criez « au voleur ! », on ne vous dit pas : « Atteinte à la présomption d’innocence ». C’est un principe très important du droit français, mais qui s’applique dans la sphère judiciaire.

Quand aucune enquête judiciaire n’est en cours, nous, journalistes, sommes soumis à d’autres principes, comme le respect du contradictoire. Dans nos enquêtes, toutes les paroles doivent être respectées et entendues, mises en présence dans l’article. Toute personne mise en cause qui s’estime diffamée peut saisir la justice. Les journalistes ne sont pas au-dessus des lois, ni les personnes qui s’expriment sur les réseaux sociaux. Gérald Darmanin avait porté plainte en dénonciation calomnieuse contre la deuxième plaignante, habitante de Tourcoing, et avait promis qu’il irait « jusqu’au bout » de cette plainte. Il l’a retirée quelques mois après. Nicolas Hulot a retiré sa plainte en diffamation contre le magazine Ebdo.

Des leviers judiciaires existent donc, mais les mis en cause s’en saisissent peu. Car ils donnent aussi un coup de projecteur aux témoignages eux-mêmes. Denis Baupin en a su quelque chose quand il a attaqué en diffamation toutes les femmes qui avaient témoigné dans Mediapart et sur France Inter : le procès a été aussi l’étalage des témoignages le concernant. Il a eu un effet boomerang.

« Quand vous dénoncez un cambriolage ou un vol, on ne se dit pas que vous avez menti. »

73 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées. Pourquoi autant ?

Marine Turchi La plupart des magistrats que j’ai interviewés l’ont répété : « Il nous faut les preuves », et les impasses viennent souvent d’un enfermement lié au « parole contre parole ». Ce qu’on voit en épluchant de nombreuses procédures judiciaires, c’est qu’en fait tout n’a pas toujours été mis en œuvre pour sortir de ce « parole contre parole ».

En réalité, si on recherche d’autres victimes potentielles, si on mène des enquêtes d’environnement dignes de ce nom pour retrouver les témoins éventuels, les confidents, etc., on arrive à recréer ce qu’on appelle le faisceau d’indices graves et concordants, qui permet de faire émerger une vérité judiciaire. Cela se documente avec des messages téléphoniques, le préjudice qu’a pu subir la plaignante ou le plaignant, sa trajectoire personnelle et professionnelle depuis les violences qu’elle dénonce, s’il y a eu des conséquences, des symptômes de stress post-traumatique, une dépression, etc. Est-ce qu’on peut faire émerger des contradictions dans le récit du mis en cause ? Peut-on retrouver d’autres victimes ?

C’est intéressant de voir ce qui est fait pour rechercher des preuves. Il existe tout un tas d’outils que n’utilisent pas la police et la justice sur ces questions-là. Dans les affaires de trafic de stupéfiants, on sait très bien retracer l’emploi du temps du mis en cause, mettre en place des écoutes, des filatures. On ne veut pas toujours mettre ces moyens en œuvre dans les affaires de violences sexuelles. Et une présomption de mensonge pèse encore trop souvent sur les plaignantes, ce qui est beaucoup moins le cas dans d’autres affaires. Quand vous dénoncez un cambriolage ou un vol, on ne se dit pas que vous avez menti. En gros, il y a deux problèmes : va-t-on chercher toutes les preuves ? Pas toujours. Et on ne sait pas toujours lier et analyser toutes les preuves et les éléments obtenus.

La société a progressé sur les questions de violences sexuelles, le droit peut-il évoluer ?

Marine Turchi Différentes opinions s’expriment là-dessus dans le livre. Celles et ceux qui disent : arrêtons de changer la loi et appliquons déjà le droit existant. D’autres veulent faire évoluer la définition pénale du viol et de l’agression sexuelle, notamment pour qu’y figure le mot « consentement », présent dans tous les articles de presse sur le sujet.

L’avocate Élodie Tuaillon-Hibon constate qu’aujourd’hui le Code pénal présume que le rapport sexuel est consenti tout le temps, s’il n’y a pas violence, contrainte, menace ou surprise. Pour elle, il faut renverser cette présomption de consentement. Cette réflexion entraîne une levée de boucliers en France. Dans notre droit, l’accusé est présumé innocent et c’est à l’accusation de démontrer sa culpabilité.

En Espagne, les choses ont bougé. En juillet, le Conseil des ministres a approuvé un projet de loi « seul un oui est un oui » qui entérine que le silence ou la passivité ne signifie pas consentement et formalise noir sur blanc l’obligation d’un consentement explicite dans le cadre des relations sexuelles. Cette question peut donc se poser en France.

Une autre question est celle de la prescription, qui là aussi génère de gros débats, y compris au sein même des associations d’aide aux victimes. Au sein du monde judiciaire, des voix comme l’avocate Anne Bouillon, qui défend des femmes victimes de violences depuis vingt ans, pensent qu’il faut réfléchir à des alternatives à la plainte et qu’on ne peut pas se cantonner à une vision punitive et d’incarcération aujourd’hui. Si toutes les victimes portaient plainte, la justice ne pourrait pas absorber tout ce flux. Et les attentes des victimes sont aussi très différentes. On voit qu’il faut inventer des formes de justice plus adaptées.

publié le 19 novembre 2021

« Le champ politique n’a pas répondu aux gilets jaunes »

par Olivier Doubre sur www.politis.fr

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Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître. Pour l’éviter, il nous faut rassembler 500 000 euros avant fin 2021

 

Parce que la presse indépendante est vitale pour notre démocratie

La concentration de la presse entre les mains d’une poignée de milliardaires a pris ces dernières années des proportions très inquiétantes. Quelques oligarques possèdent aujourd’hui plus de 90 % des quotidiens nationaux diffusés en France chaque jour. Politis, avec d’autres, mène la bataille pour défendre l’existence de médias indépendants, garantir le pluralisme de la presse en France, et donc la vitalité du débat démocratique. Parce que l’information est un bien public, qu’il faut protéger et renforcer.

 

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Trois ans après le début du mouvement, le sociologue Pierre Blavier montre à quel point les gouvernements successifs ont fragilisé les modes de vie de nombreuses personnes.

Au lendemain du 17 novembre 2018, premier samedi de mobilisation des gilets jaunes contre la taxe sur les carburants, les jugements sont légion. « Mouvement spontané », « aucune organisation », « jacquerie moderne »… Pourtant, force est de constater que ces dizaines de milliers de personnes en chasuble fluo ont constitué, dans la durée, l’un des mouvements sociaux les plus forts de ces dernières années. Entre les manifestations de fin de semaine et l’occupation des ronds-points, les gilets jaunes ont exprimé une colère vive contre la précarisation de leur quotidien, fait de fins de mois acrobatiques, d’injustice fiscale et de rapport contrarié aux institutions politiques, syndicales et médiatiques.

Du 17 novembre 2018 au 15 janvier 2019, le sociologue Pierre Blavier a enquêté sur ces modes de vie en difficulté, en insistant sur la manière dont la situation économique des personnes impliquées a pu structurer leur implication sur les ronds-points. Il publie aujourd’hui Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints.

Pouvez-vous revenir sur la manière dont les gilets jaunes se sont politisés ?

Pierre Blavier : Il y a cette idée reçue d’un mouvement qui serait né du jour au lendemain. Pourtant, des réseaux de mobilisation étaient engagés avant le 17 novembre 2018, mais ils étaient passés inaperçus. C’est notamment le cas des personnes qui s’étaient organisées contre la réforme du passage de 90 à 80 km/h comme vitesse maximale autorisée sur les routes départementales. En janvier 2018, on pouvait voir des pancartes au bord des routes et même quelques rassemblements – en ligne, sur Facebook ou dans certains lieux. Ces réseaux semblaient mineurs. Pourtant, des formes d’engagement ont subsisté jusqu’aux gilets jaunes. D’autres mobilisations paraissaient lointaines : par exemple, les bonnets rouges. Certaines personnes que j’ai interrogées, dans la région Centre, avaient participé à ce mouvement contre l’écotaxe, alors qu’on dit souvent qu’il était cantonné à la Bretagne. L’autoroute au blocage duquel elles avaient pris part à l’époque était d’ailleurs la même que celle du samedi 17 novembre.

L’absence des professions intermédiaires, des enseignants, du milieu agricole et des syndicats suggère que les gilets jaunes ont été une révolte plutôt qu’une révolution.

Sur les ronds-points, ces politisations sont aussi marquées par l’absence d’un certain usage de la parole politique issue des cadres auxquels nous sommes plus habitués, comme les partis politiques, les syndicats ou les associations. Ce décalage, original et relativement inédit, est propice à l’engagement de milieux sociaux jusque-là rétifs aux structures institutionnelles.

Cette attitude dubitative se retrouve aussi vis-à-vis des syndicats – quand bien même de nombreuses personnes syndiquées étaient présentes sur les ronds-points.

Oui, cette présence était frappante, notamment chez les ouvriers qualifiés de l’industrie. En revanche, il y avait assez peu de représentants syndicaux. En tout cas, ils s’annonçaient très rarement par ce statut-là. Cette gêne peut s’expliquer par le fait que les centrales syndicales avaient choisi de ne pas soutenir ouvertement les gilets jaunes. Le refus des syndicats de débrayer était d’ailleurs assez mal compris, même s’il y avait différentes raisons à cela, en plus de la crainte que le mouvement ne soit noyauté par l’extrême droite : au même moment avaient lieu les élections agricoles, celles de la fonction publique… Ces échéances mobilisaient beaucoup les grandes centrales.

Ces précédentes mobilisations permettent, selon vous et d’autres chercheurs, de qualifier les gilets jaunes de « mouvement des mouvements ». Y a-t-il un dénominateur commun à toutes ces luttes ?

Oui, cette expression de « mouvement des mouvements » permet de souligner le caractère composite des gilets jaunes : leurs luttes antérieures et leurs professions étaient très diverses, et ils pouvaient être de bords politiques opposés, mais leurs modes de vie étaient similaires. Je pense qu’un dénominateur commun existe, mais pas forcément en termes de revendications – même si les bonnets rouges avaient formulé ce sentiment d’injustice fiscale, comme l’ont fait les gilets jaunes initialement. Il faut plutôt regarder les personnes concernées et les savoir-faire mis en œuvre. Observer ce mouvement uniquement par les manifestations à Paris, sans regarder du côté des ronds-points, constitue une profonde erreur d’analyse. Les ronds-points des gilets jaunes formaient une sorte de réceptacle de compétences, de références communes, de pratiques et de réalités semblables aux différents milieux sociaux mobilisés.

Les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini ont qualifié les gilets jaunes de « bloc antibourgeois », en référence au « bloc bourgeois » que représentent les classes moyennes et supérieures favorables à la mondialisation et représentées par Emmanuel Macron. Pourquoi pensez-vous qu’il faille nuancer cette analyse ?

Leurs travaux sont tout à fait intéressants. C’est un prisme possible pour analyser le mouvement des gilets jaunes : il formerait un bloc d’opposition au bloc bourgeois. Mais il me semble que sa composition sociologique nuance cette lecture en termes de « bloc ». J’ai pu observer que les gilets jaunes ont certes rassemblé les classes populaires, mais les ouvriers de l’artisanat ou les secrétaires, qui ne sont pas des professions anodines au sein des classes populaires, étaient peu représentés. Or on ne voit pas pourquoi ces professions ne seraient pas engagées contre un bloc bourgeois, représenté par Emmanuel Macron.

Les ronds-points sont devenus des communautés d’inclusion sociale assez forte. Une forme de politisation in situ et par le bas.

La relative hétérogénéité des gilets jaunes empêche de s’en tenir à cette idée restrictive d’opposition des blocs. Par ailleurs, tout portait à croire que, du côté des professions intermédiaires, comme les enseignants, un certain soutien allait se manifester. Or cela n’a pas été le cas. Idem pour le milieu agricole. Les syndicats auraient également pu établir un rapport de force avec le gouvernement en appelant à rejoindre les gilets jaunes. Je pense que de tels soutiens auraient ouvert une ère de grands changements tels qu’on les a connus dans l’histoire française, en 1936 (accords de Matignon) ou en 1968 (accords de Grenelle). Preuve de l’écart qui existe entre les enseignants et les gilets jaunes : les premiers avaient initié un mouvement parallèle, les « stylos rouges », qui, du point de vue des seconds, les renvoyaient à leurs parcours scolaires malheureux. Pour nombre de gilets jaunes, la culture écrite n’est pas évidente. Ces absences suggèrent que les gilets jaunes ont été une révolte plutôt qu’une révolution.

Révolte ou révolution : ce questionnement parcourait aussi Nuit debout, un mouvement auquel vous vous référez à plusieurs reprises dans le livre. Jusqu’à quel point ces deux révoltes se ressemblent ou ­s’opposent ?

Nuit debout a plusieurs points communs avec les gilets jaunes. D’abord, la temporalité assez rapprochée – même si le contexte politique a beaucoup changé entre le printemps 2016 et l’hiver 2018. Ensuite, la caractéristique de l’occupation d’un lieu public, ce qui implique une visibilité par les autres citoyens, mais aussi une forte médiatisation. Ces parallèles sont intéressants, mais ils ne doivent pas cacher la très grande différence sociologique des publics engagés. Nuit debout, a fortiori sur la place de la République, à Paris, était surtout constitué d’intermittents du spectacle, d’universitaires et de journalistes. Un autre point qui les éloigne : les lieux de rassemblement. Nuit debout s’était positionné sur des mobilisations en centre-ville et très souvent en face des mairies ou de lieux symboliques. Pour les gilets jaunes, ce sont des ronds-points situés généralement dans des zones commerciales de petites agglomérations, même s’ils ont pu occuper des péages ou des parkings.

Vous insistez sur la « joie », le « plaisir » et les « ressentis » qu’ont pu éprouver certains gilets jaunes à l’idée d’être ensemble et de transgresser des espaces urbains subis au quotidien, comme les ronds-points. Ce mouvement a-t-il été aussi une révolte des corps ?

Je ne suis pas à l’aise avec cette expression : selon moi, c’était une révolte interactionniste. Sur les ronds-points avaient lieu plein d’échanges extraordinaires par rapport à la vie des personnes concernées. D’abord avec les autres personnes présentes, et notamment des discussions qui n’ont pas cours dans les sociabilités habituelles, comme partager avec des inconnus les difficultés du quotidien. Très rapidement, les ronds-points sont devenus des communautés d’inclusion sociale assez forte, avec évidemment des tensions, des colères, des moments de joie, etc. Mais aussi une interaction avec les automobilistes : les barrages routiers ont été l’occasion d’entamer un échange avec eux, ce qui constitue, selon moi, une forme de politisation in situ et par le bas.

Cette politisation s’entremêle avec les tensions économiques du quotidien : ce sont ces fameux « modes de vie ». Ils constituent le cœur de votre enquête…

J’ai insisté sur cette notion de budget car, derrière ce mot, il y a la dimension économique – le lien entre le salaire que l’on gagne et les biens auxquels on peut accéder –, mais aussi un enjeu qualitatif : des formes de vie qui renvoient à des dimensions plus larges comme la gestion du temps, les goûts alimentaires ou les sociabilités. Il y a toute une partie de la population française dont les modes de vie sont sous forte tension. On le constate notamment sur des emplois du temps qui débordent à cause des heures supplémentaires en plus du temps plein, la prise en charge de personnes dépendantes à domicile pour éviter de payer un intermédiaire trop cher, des à-côtés pour pallier la précarité et qui forment ce que j’appelle le système D. Je prends pour exemple le mode de vie de la famille de José et Sylvie, parents d’un jeune de 21 ans. Après avoir remboursé leur prêt immobilier, payé les factures et les frais fixes, leur « reste à vivre » représente seulement 7 % de leurs revenus (en l’occurrence, 201 euros).

Vous parlez même d’« attaques des gouvernements successifs » : quelles sont les réformes qui ont transformé la réalité des gilets jaunes ?

Il faut se départir d’une lecture partisane, car ces attaques renvoient à des politiques publiques menées depuis plusieurs décennies. Le premier volet, c’est la question de l’automobile, avec un durcissement important de la législation contre les excès de vitesse et l’alcoolémie. Je ne remets pas en cause cette politique, mais elle s’est articulée à d’autres législations comme le renforcement du contrôle technique, qui se concentre sur les personnes amenées à utiliser quotidiennement leur voiture. Ce phénomène contraint le déploiement d’une des compétences structurantes du mouvement des gilets jaunes : la culture de la voiture et de sa réparation faite soi-même.

Il n’y a pas eu d’élan massif vers les institutions traditionnelles. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous abstentionnistes.

Le deuxième volet, c’est la redistribution. Ils sont contre les taxes proportionnelles, c’est-à-dire celles que tout le monde paie au même niveau, qu’importe le revenu. Ils sont aussi très marqués par l’augmentation de la CSG, contraire à l’idée de la justice fiscale, selon laquelle plus on est riche, plus on paie d’impôts. Un troisième aspect repose sur l’ouverture par l’État de marchés entiers à des sociétés privées : les mutuelles complémentaires, la gestion des autoroutes et des péages ou certaines maisons de retraite.

Face à ces injustices, le système D, qui concentre un ensemble de pratiques et de savoir-faire communs à de nombreux gilets jaunes pour pallier la précarité, constitue-t-il une forme de résistance ?

De mon point de vue, bien sûr. Mais je ne suis pas sûr que cette résistance s’énonce comme ça du point de vue des gilets jaunes. Pour eux, c’est la seule manière d’arrondir leurs fins de mois et de maintenir un certain niveau de vie pour eux et leur famille. Cela les amène à recourir à un ensemble d’activités : faire son bois, ses réparations, entreprendre des petits chantiers pour des proches… Ce sont des pratiques qui permettent de « tenir », comme ils disent souvent.

À six mois de l’élection présidentielle, comment ces personnes pour qui les gilets jaunes ont constitué une première expérience militante ont-elles évolué dans leur politisation ?

C’est une question difficile, qui demanderait une étude à part entière. Mais il me semble qu’il n’y a pas eu d’élan massif vers les institutions traditionnelles, avec lesquelles les gilets jaunes entretiennent une réelle distance. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils sont tous abstentionnistes. Mais il demeure ce sentiment partagé que le champ politique ne répond pas à leurs difficultés. Les milliers de personnes qui ont pris part à ce mouvement sont politisées, mais ont le sentiment de ne pas être représentées. Ce qui, pour la République, est assez inquiétant.

Gilets jaunes. La révolte des budgets contraints Pierre Blavier, PUF, 240 pages, 18 euros.


 

publié le 18 novembre 2021

« Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie »

par Ivan du Roy sur https://basta.media/

Saturé de sondages aux fondements parfois douteux, le débat médiatique et politique se droitise à outrance. À six mois de l’élection présidentielle, ce constat ne reflète pas vraiment les évolutions de la société française. Entretien.


 

basta! : La tendance de la société française n’est pas à la droitisation, dites-vous. Sur quels indicateurs vous basez-vous ?

Vincent Tiberj : C’est toujours compliqué de mesurer une évolution. Certains n’utilisent que le vote, qui est une vision déformée de l’ensemble de la société. Quand on regarde le dernier scrutin des régionales, à cause de l’abstention, les plus de 55 ans pèsent 1,5 fois plus dans les urnes que dans la population et les moins de 35 ans la moitié de leur poids démographique.

Vincent Tiberj

Professeur des universités (Sciences Po Bordeaux), spécialisé dans l’analyse des comportements électoraux et politiques, la sociologie politique des inégalités sociales et ethniques, ainsi que sur les préjugés xénophobes et les systèmes de valeurs.

Une faible participation induit de fortes disparités en termes d’âge – les plus âgés tendent à davantage voter – et de fortes disparités sociales – ceux qui votent sont plutôt issus des classes moyennes, voire supérieures, et plutôt des gens qui ne vivent pas dans des quartiers populaires. Ce que nous racontent les élections régionales, c’est donc avant tout ce que pense une minorité de la société française.

Le deuxième indicateur, ce sont les enquêtes d’opinion. Encore faut-il les étudier sur le long terme, et non pas se baser sur un sondage fortuit avec des questions à brûle-pourpoint sans qu’on puisse mesurer comment les réponses ont évolué dans le temps. L’institut Harris Interactive vient par exemple de réaliser un sondage sur le thème du « grand remplacement » avec la question : « pensez-vous que le grand remplacement est en train de se produire ? » Ce genre de question a une fâcheuse tendance à surestimer le nombre de gens inquiets.

« Il est facile de manipuler la perception qu’on a de l’opinion en formulant des questions qui surestiment le racisme. Les questions ne sont pas des thermomètres neutres »

D’autres types de questions donneraient des résultats bien différents. Dans le baromètre de la CNDH (Commission nationale consultative des droits humains), nous posons des questions comme : « Les enfants d’immigrés nés en France ne sont-ils pas vraiment Français ? » Là une très large majorité des répondants s’opposent à cette affirmation. Les questions ne sont pas des thermomètres neutres de l’évolution de la société. Il est facile de manipuler la perception qu’on a de l’opinion en formulant des questions qui surestiment le racisme. Dans le baromètre CNDH, je sais quelles questions surestiment la tolérance envers les immigrés et lesquelles la sous-estiment. L’assertion « l’immigration est la principale cause de l’insécurité » maximise les réponses négatives, « l’immigration est une source d’enrichissement culturel » les minimise. Cela nous oblige à regarder comment ces questions évoluent dans le temps.

Quels indicateurs mesurent le niveau de tolérance

 Le baromètre de la CNCDH existe depuis 1990. Annuellement 1000 personnes de 18 ans et plus sont interrogées en face à face.
 Les enquêtes « valeurs » (European Values Study) existent depuis 1981 et sont réalisées tous les 9 ans. En 2017, l’enquête a concerné 38 pays européens.

 L’Eurobaromètre est une enquête de la Commission européenne initiée en 1973, avec des questions notamment sur le classement gauche/droite.


 

Et que montrent ces évolutions sur le long terme ?

À partir du baromètre CNCDH, j’ai créé l’indice longitudinal de tolérance qui agrège environ 70 séries de questions et permet ainsi de mesurer les évolutions dans le temps du niveau de tolérance ou d’intolérance vis-à-vis des immigrés. Un indice à zéro signifie qu’à toutes les questions posées, lors d’une année donnée, les interviewés auraient répondu de manière intolérante. Un indice 100 indique qu’ils ont répondu intégralement de manière tolérante. Malgré des hauts et des bas, la tendance va vers plus de tolérance.

« Malgré des hauts et des bas, la tendance va vers plus de tolérance vis-à-vis des immigrés »

C’est dû à deux phénomènes de moyen terme : l’élévation du niveau de diplômes – plus on est diplômé, plus on est tolérant – et le renouvellement générationnel – plus on est jeune, plus on est tolérant. Quelqu’un né dans les années 1940 grandit à un moment où la notion de hiérarchie entre les races humaines imbibe la société. Aujourd’hui, la diversité s’est banalisée dans la jeunesse, et la notion de race a quasiment disparu. Il n’y a pas de « grand remplacement » mais une diversification des origines. On ne constate pas non plus de remontée de l’intolérance avec l’âge : les boomers d’aujourd’hui sont certes moins tolérants que la génération millenium, mais ont eux-mêmes progressé. Ils sont plus tolérants qu’il y a vingt ans. Le vieillissement n’induit donc pas forcément le conservatisme.

 

Comment expliquez vous le décalage entre une société plus tolérante et sa (non) traduction politiquement : des intentions de vote pour l’ensemble des composantes de la gauche qui plafonnent actuellement autour de 25 % et des candidats d’extrême droite qui dépassent les 30 % ?

Nous sommes en train de vivre une illusion d’optique. Premier problème : on utilise énormément les enquêtes par internet et non les enquêtes en face-à-face. Le passage aux enquêtes par internet aboutit à sur-représenter la droite. Quand vous mesurez le racisme ou les discriminations, la présence physique d’un enquêteur a un impact : les gens vont-ils oser dire certaines choses ? Internet, de ce point de vue, évite ce problème, les gens se sentant plus libres. Mais cela induit un autre biais : l’absence d’enquêteur fait que les répondants n’ont pas forcément conscience que leurs opinions vont avoir un impact. Donc les gens se lâchent. Quand on est face à un enquêteur, on est attentif, plus sérieux.

Lors des régionales, avec des enquêtes uniquement réalisées par Internet, on a ainsi assisté à un énorme plantage de l’industrie des sondages, qui a largement surestimé le RN. Nous avons le même souci en ce moment, avec une sur-représentation de l’extrême droite. Il faudrait développer des enquêtes multimodes, qui évitent les biais d’internet – sachant que les autres modes de passation ont aussi leur impact. Maintenir une analyse dans le temps neutralise ces effets liés au mode de questionnaire. Et cette analyse nuance fortement la droitisation dont on parle aujourd’hui.

« Au début des années 2010, 10 % des répondants se disaient "sans parti". Nous en sommes désormais à 45 %. C’est énorme ! »

L’autre aspect qui me frappe, c’est quand on demande aux gens de quel parti ils se sentent les plus proches ou le moins éloignés. S’il y avait une droitisation, nous devrions voir monter les positionnements en faveur du RN, de LR, voire LREM. Mais la première réponse, ce sont les gens qui se déclarent proches d’aucun parti. Au début des années 2010, 10 % des répondants se disaient « sans parti », dans l’enquête CNCDH. Nous en sommes désormais à 45 %. C’est énorme ! De plus en plus de gens refusent de se positionner pour un parti, où ne savent pas comment se placer. Ce qui se passe n’est pas une droitisation, c’est un désalignement.

Comment expliquez-vous ce niveau de déconnexion, ce désalignement ?

Cette crise de l’alignement politique est en germe depuis les années 1990 : la défiance vis-à-vis du personnel politique commence alors à monter, le vote intermittent également – un coup on vote, un coup on s’abstient – et les votes changent de plus en plus en fonction des scrutins. Ce désalignement explique pourquoi le Nouveau parti anticapitaliste d’Olivier Besancenot pouvait soudainement percer pour ensuite disparaître, pourquoi Mélenchon fait un très bon score à la présidentielle de 2017 puis s’écroule aux législatives, pourquoi EELV joue aux montagnes russes…

« On constate aussi une sorte de fatigue face à la démocratie représentative et à sa verticalité. On se sent de moins en moins représenté et on est de moins en moins enclin à l’être »

Cela s’explique par une insatisfaction de l’offre politique en général. Les électeurs sont de plus en plus diplômés, mieux informés, donc davantage capables de juger, voire de critiquer, et plus rétif à s’en remettre à des leaders ou à une élite. Suite aux mandats de Sarkozy puis de Hollande, on constate aussi une sorte de fatigue face à la démocratie représentative et à sa verticalité. On se sent de moins en moins représenté et, culturellement, on est de moins en moins enclin à l’être. Si Emmanuel Macron réussit son hold-up, c’est grâce à cette situation, au moment où les deux principaux partis de droite et de gauche se retrouvent déconsidérés. Le problème, aujourd’hui, c’est que lui-même l’est aussi.

Comment analysez-vous, dans ce contexte, le phénomène Zemmour dans les sondages : est-ce réellement une illusion d’optique ou le début d’un nouveau climat politique qui risque de provoquer une remontée de l’intolérance dans l’ensemble de la société ?

Si on peut effectivement parler de droitisation, c’est celle du débat public. Elle est en partie causée par l’éclatement des sources d’information disponibles, notamment l’émergence des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux. Les chercheurs étatsuniens avaient déjà identifié ce phénomène au début des années 2000 : l’apparition de plusieurs chaînes d’info en continu a restructuré le lien à la politique. La chaîne Fox News a révolutionné le paysage nord-américain. CNN se voulait équilibrée, Fox News en a repris les codes d’information mais en privilégiant une ligne idéologique très à droite. Résultat : CNN est désormais dépeinte comme « à gauche », alors qu’elle maintient une éthique journalistique de l’équilibre. En France, l’analogie avec CNews est très claire, avec un positionnement éditorial démultiplié par les réseaux sociaux. Cela donne l’impression d’un débat qui évolue vers la droite alors même que les audiences de CNews, avec 1 % ou 2 % de part de marché, sont largement moindres que TF1 ou France 2. Mais on n’entend plus qu’eux.

« Les rares enquêtes qui mesurent la sociologie des électeurs attirés par Zemmour montrent qu’ils sont issus des classes supérieures, âgées et diplômées »

Les rares enquêtes qui mesurent la sociologie des électeurs attirés par Zemmour montrent qu’ils sont issus des classes supérieures, âgées et diplômées, qu’on suppose plutôt blanches. C’est ce type d’audience qu’on retrouve sur les chaînes d’info, en particulier chez CNews. C’est donc en partie une bulle médiatique. Mais Zemmour a très bien compris qu’en saturant l’espace, il sature le débat, il crée l’agenda et les cadrages qui vont avec, et empêche les autres candidats de faire émerger d’autres enjeux, d’autres manières de parler de la société. Cette situation s’est déjà produite en 2002 avec l’insécurité. C’est à l’époque un enjeu important mais ce n’est pas le seul, le chômage et les inégalité sociales faisaient aussi partie des préoccupations majeures. L’autre danger de 2022, c’est l’exemple de 2007 quand Sarkozy réussit à faire en sorte que la campagne tourne exclusivement autour de lui, obligeant les autres candidats à prendre position sur ce qu’il dit. Si vous menez campagne en répondant sur le terrain sur lequel vous emmène l’adversaire, vous abandonnez votre propre terrain. C’est exactement ce que fait Zemmour.

Si c’est en partie une bulle médiatique, les partis de gauche ont-ils raison de rejeter la faute du climat politique actuel sur « les médias » ?

Non, soyons clairs. Nous sommes quand même dans un moment particulier : les demandes de redistribution des richesses sont hautes, le niveau de tolérance envers les immigrés est élevé, on assiste à une montée impressionnante des préoccupations environnementales, portées par le renouvellement générationnel. Nous sommes dans un moment où la gauche aurait des choses à dire, mais est-elle en l’état capable de le faire ? Les organisations censées incarner la gauche, que ce soient EELV, LFI ou le PS, ne réussissent plus à convaincre leurs propres électeurs. Ceux-ci votent de moins en moins mais participent autrement, en manifestant, en pétitionnant, en s’engageant dans le milieu associatif.

« Les demandes de redistribution sont hautes, la tolérance envers les immigrés est élevée, les préoccupations environnementales montent »

Nous connaissons la métaphore du canard sans tête dont le corps continue à avancer. Le système politique français en ce moment, c’est une tête de canard sans corps qui continue à cancaner, à débattre, sans le corps électoral. Les partis sont presque exclusivement structurés par des élus, des collaborateurs rémunérés et des spécialistes. On n’a que faire du militant de base, qui a pourtant l’avantage d’être connecté à la société. On se pose d’abord la question de l’incarnation – il nous faut un candidat – et ensuite seulement on se demande ce que ce candidat proposera. Dans un contexte de forte remise en cause de la verticalité de la représentation, cette focalisation sur la présidentielle atteint ses limites. Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie qui donne davantage de place aux citoyens.

En attendant, le clivage qui s’esquisse est, comme il y a cinq ans, celui d’un duel entre Macron et l’extrême droite. D’autres configurations sont-elles envisageables à l’avenir et à quelles conditions ?
Avant, partis politiques et électorat se structuraient autour de clivages clairs : Église ou État, ouvriers ou bourgeois, redistribution ou accumulation de richesses. Certains voient dans le duel LREM vs RN le nouveau clivage structurant, entre libéralisme (ou mondialisme) et nationalistes (ou patriotes selon qui parle). C’est oublier qu’il y en a d’autres : le clivage socio-économique entre redistribution sociale et État minimal est toujours là, celui autour de l’immigration entre société multiculturelle et société ethniquement homogène aussi, sur l’environnement également. On observe des lignes d’opposition claires dans l’électorat. Le problème c’est comment ces lignes se répercutent dans les votes. Et pour cela nous sommes dans le pire des systèmes. La représentation proportionnelle aurait un sens en permettant à ces différentes combinaisons d’émerger. Par exemple, la gauche productiviste ou la gauche écologiste. Il existe une vraie différence entre Fabien Roussel (PCF) et Yannick Jadot (EELV) de ce point de vue. Et si Yannick Jadot est à gauche d’un point de vue environnemental ou culturel, l’est-il vraiment d’un point de vue socio-économique ?

Dans un système majoritaire à deux tours, quoi qu’on fasse, toute une partie du spectre politique et des clivages en termes de valeurs n’est pas représentée au second tour. Si, pour les présidentielles, c’est Macron contre Le Pen ou Zemmour, pas moins de la moitié des électeurs de gauche refusent, aujourd’hui, de se déplacer. On risque de se retrouver avec un président qui aura pour seul socle électoral les 25 % de gens qui ont voté pour lui au premier tour. Mitterrand ou Sarkozy avaient été élus avec quasiment le soutien d’un Français sur deux. Ce ne sera vraisemblablement pas le cas pour Macron. Notre mode de scrutin est très bon pour permettre de gouverner, il l’est de moins en moins pour représenter. Aux dernières régionales, on a élu des présidents de région avec parfois à peine 15 % des inscrits. Les régions continuent de gouverner, allouent des budgets, décident des politiques publiques. Combien de temps continuera-t-on avec cette tête de canard sans corps ?


 

publié le 17 novembre 2021

Commission d’enquête sur les migrations : « La promesse républicaine n’est pas tenue »

par Nejma Brahim sur le site www.mediapart.fr

Dans un rapport rendu public mardi 16 novembre, la commission d’enquête de l’Assemblée sur les migrations dénonce la politique menée par le gouvernement et les défaillances de l’État et de l’Europe quant aux conditions d’accueil et aux difficultés d’accès aux droits pour les migrants. 

L’immigration est au cœur des débats à quelques mois de la présidentielle. Instrumentalisé à tout-va, le sujet n’est présenté que comme un « problème » à résoudre, un « phénomène » conjoncturel à maîtriser et à réduire pour les uns, à stopper définitivement pour les autres. Pourtant, les mouvements migratoires ont existé, existent et existeront toujours. C’est ce que rappelle la commission d’enquête parlementaire sur les migrations, dans son rapport rendu public ce mardi, au terme de sept mois de recherches, de déplacements sur le terrain et d’auditions à l'Assemblée nationale.

Les parlementaires, notamment membres du parti présidentiel LREM, voulaient comprendre dans quelles conditions de vie évoluent les migrants sur le sol français, et dans quelle mesure leur accès aux droits, au logement, à la santé ou à l’éducation est respectée.

Le constat est alarmant. La promesse de la République est « insuffisamment tenue » quant à l’accès des personnes migrantes aux droits sur le territoire français, pointe le rapport, accompagné de trente recommandations venant fortement remettre en cause la politique migratoire du gouvernement français. Le caractère « excessivement complexe » du droit des étrangers produit des « conséquences délétères » à la fois pour les personnes étrangères et le reste des acteurs concernés, comme l’administration, les agents publics et les juridictions, ces dernières étant souvent saisies par les associations d’aide aux étrangers dans le cadre de contentieux lorsque le droit n’est pas appliqué.

La dématérialisation des démarches, comme l’a déjà documenté Mediapart, « porte trop souvent atteinte, dans sa mise en œuvre, à l’effectivité de l’accès aux droits », estime la rapporteuse de la commission. Sonia Krimi, députée LREM de la Manche, invite ainsi à proposer une alternative systématique à la prise de rendez-vous en ligne, devenue mission quasi impossible – faisant tomber des personnes en situation régulière dans l’irrégularité –, et à augmenter le budget alloué aux moyens humains en préfecture.

L’accès aux soins est lui aussi entravé, notamment depuis une série de décrets venue durcir la possibilité d’être soigné pour les demandeurs d’asile et sans-papiers sous le quinquennat d’Emmanuel Macron (lire ici notre article), fin 2019, dans l’objectif affiché de lutter contre « le tourisme médical » et la fraude présumée rabâchée d’année en année par l’extrême droite, avant d’être récupérée par la droite et la majorité. Là encore, le rapport de la commission d’enquête vient contredire la ligne affichée par le gouvernement.

À propos de l’aide médicale d’État (AME), c’est davantage l’insuffisant recours au dispositif qui pose question, « plutôt que celui de son usage abusif ». Les caisses primaires d’assurance-maladie réclament, de manière abusive, des pièces supplémentaires venant compliquer le parcours de soins des personnes en situation irrégulière. Le délai de carence s’appliquant aux personnes en situation irrégulière, pouvant bénéficier de l’AME, doit être réduit ; celui s’appliquant aux demandeurs d’asile, pouvant bénéficier de la protection universelle maladie (PUMa), supprimé. Autrement dit, les récents décrets pris par le gouvernement fin 2019 pour introduire ces délais supplémentaires sont remis en cause.

De Calais à Briançon, les parlementaires de la commission font également état des défaillances en matière d’accès à l’hébergement, pointant un « sous-dimensionnement des solutions d’hébergement particulièrement criant ». Et souligne le rôle crucial joué par les associations, comme le Refuge solidaire de Briançon, qui, depuis le 24 octobre dernier, a dû fermer temporairement ses portes faute de places nécessaires, avec l’idée d’interpeller les autorités sur la nécessité de proposer des solutions d’hébergement aux exilés. La préfète des Hautes-Alpes est restée jusqu’à présent silencieuse face au cri d’alarme des bénévoles associatifs.

À Calais, où deux citoyens sont en grève de la faim depuis plus d’un mois pour réclamer la fin des « traitements inhumains et dégradants » visant les migrants sur le littoral et l’arrêt des expulsions des lieux de vie durant la trêve hivernale, les parlementaires demandent la fin de la politique « zéro point de fixation », qui explique les démantèlements de camps en rafale sur le littoral. « Le coût de notre politique à Calais et sur le littoral s’élève à 129 millions d’euros, s’époumone Sonia Krimi auprès de Mediapart. Vous imaginez ce que l’on pourrait mettre en place en termes d’accompagnement avec cette somme ? » 

Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail.

L’une des recommandations phares avancées par la rapporteuse concerne justement l’intégration des personnes migrantes via l’apprentissage du français, la formation, l’éducation civique et le travail, à l’heure où un rapport d’inspection pointe les lacunes de la politique d’intégration pourtant tant vantée par l’exécutif en parallèle de la loi « asile et immigration » de 2018.

« On a aujourd’hui des syndicats et des patrons qui nous disent avoir du mal à recruter dans les métiers en tension. Regardons la réalité en face dans ce pays ! », s’agace la rapporteuse, qui propose de lever les obstacles à l’emploi pour les demandeurs d’asile afin de leur permettre d’avoir un accès au marché du travail « plus tôt », dès l’introduction de leur demande d’asile, plutôt que de les conduire, indirectement, à travailler au noir.

Un « manque de vision globale »

Une autre recommandation de la commission d’enquête consiste à ne plus confier la compétence « immigration » au seul ministère de l’intérieur, qui se retrouve, explique Sonia Krimi, « à gérer à la fois le logement, la santé, le travail et les services de l’État en préfecture... ». « Le ministère de l’intérieur fait de la sécurité. Il ne va pas faire de la solidarité ou de l’intégration par le travail. Que l’Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides – ndlr] soit sous la tutelle de ce ministère est incompréhensible », dénonce celle qui y voit le « manque d’une vision globale, sur le long terme, davantage interministérielle et structurelle ».

« Plus d’interministériel, pourquoi pas, mais la question est de savoir qui pilote, nuance Sébastien Nadot, président de la commission d’enquête et député ex-LREM. Tant qu’il n’y a pas un pilotage clair du ministère des affaires étrangères, l’interministériel consiste à habiller ce qui est déjà existant. C’est du LREM tout craché. »

Enfin, à l’échelle européenne, la commission propose de mettre fin au règlement Dublin, qui impose aux exilés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays par lequel ils sont entrés dans l’Union européenne. Un texte qui « ne tient pas compte du parcours ou des intentions du demandeur d’asile » et génère par ailleurs « des comportements non coopératifs de la part de l’ensemble des États de l’Union, chacun essayant de minimiser le nombre des demandeurs chez lui ».

Afin de « réduire le pouvoir des mafias de passeurs », elle invite par ailleurs à l’ouverture de « voies de migration légale pour fluidifier les déplacements », à l’instar de certains chercheurs spécialistes des migrations. Pour la rapporteuse, la présidence française de l’Union européenne en 2022 devrait permettre d’insuffler la création d’une « agence de l’asile européen » (déjà prévue par le pacte migratoire européen), même si nombre d’observateurs estiment au contraire qu’Emmanuel Macron pourrait contribuer à restreindre les migrations en Europe à cette occasion.

Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution [...].

Moins enthousiaste sur ce volet, Sébastien Nadot (Libertés et territoires) estime que la notion de « responsabilité » présente dans le pacte englobe « surtout des questions de contrôle et d’enfermement ». « Sur 80 milliards dédiés à l’action extérieure de l’Union européenne, 12 sont dévolus aux questions migratoires, ce qui arrange bien les fabricants de drones et autres dispositifs de sécurité. Il n’y a aucun accord sur la notion de solidarité, mais on trouvera des compromis sur les murs et les barbelés. La France va prendre la présidence de l’Union européenne et va laisser couler. »

Pour le député de Haute-Garonne, à l’origine de cette commission d’enquête, le rapport (une première sur ce sujet) reste malgré tout un point d’appui important pour « mettre en lumière un autre discours politique en face de celui de la droite et de l’extrême droite ».

« Les constats sur la situation des migrants sont inacceptables du point de vue de la dignité. Il y a des manquements à tous les étages, sur la santé, le logement, l’hébergement, l’éducation… Tout être humain a des droits fondamentaux. Si on envoie valser cela, on fait exploser la Constitution avec les conséquences qui en découlent », assène le président de la commission d’enquête, bien content d’avoir contraint la majorité à produire ce rapport. « C’est elle qui dit que le compte n’y est pas et que la promesse républicaine n’est pas tenue, c’est donc d’autant plus puissant. Cela vient démonter cinq ans de discours de la majorité sur ces questions. »

En résumé, le rapport est un camouflet pour le gouvernement et sa politique migratoire. Reste à savoir ce qu’en fera le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, à quelques mois d’une présidentielle déjà entachée par les saillies racistes et xénophobes, à droite comme à l’extrême droite – et parfois plus à gauche, comme lorsque Arnaud Montebourg propose d’interdire les transferts d’argent des immigrés vers les pays refusant de reprendre leurs ressortissants sous le joug d’une procédure d’éloignement en France.

« Ce qui est sûr, c’est que l’on va déposer le rapport au ministre de l’intérieur, de même qu’à Emmanuel Macron, qui doit proposer des choses sur l’immigration en 2022. On passe notre temps à vouloir repousser les migrations plutôt qu’à les intégrer de manière structurelle pour le bien-être de tous. Je suis dans la majorité, j’ai proposé des solutions équilibrées. Je ferai tout pour qu’il s’en saisisse », affirme Sonia Krimi, dont le soutien au chef de l’État ne faiblit pas malgré le constat alarmant livré dans son rapport.

 

publié le 16 novembre 2021

Pologne. Des milliers de migrants
se heurtent au mur de la honte

Nadjib Touaibia sur www.humanite.fr

 

Piégés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, des migrants sont abandonnés dans des conditions épouvantables. Les ONG évoquent une crise humanitaire. L’UE confirme sa politique de la forteresse.

Les images sont insoutenables, de ces hommes, femmes et enfants, emmitouflés comme ils peuvent, dans un froid glacial, qui font face à des militaires polonais postés derrière des fils de barbelés, déterminés à leur barrer le passage. Entre 3 000 et 4 000 migrants, originaires principalement d’Irak, sont ainsi immobilisés à la frontière UE-Biélorussie. Au moindre mouvement en avant, ils sont arrosés de gaz lacrymogène et se font refouler. S’ils reculent, ils se heurtent aux forces de l’ordre biélorusses qui veillent à les maintenir sur place. Les ONG évoquent une crise humanitaire en cours alors que les températures chutent en dessous de zéro, et appellent à une désescalade pour aider les migrants. Au moins 11 personnes sont mortes, rapportent ces organisations.

Les Occidentaux accusent le Biélorusse Alexandre Loukachenko d’avoir délibérément orchestré la crise. « Attirer les migrants en profitant de leur fragilité est une des choses les plus faciles au monde. Les mettre en scène, en plaçant des femmes, des enfants et des bébés devant les gardes-frontières, n’est pas très compliqué non plus. L’objectif est de déstabiliser l’UE », a fustigé le vice-président de la Commission européenne Margaritis Schinas. Les ministres des Affaires étrangères de l’UE se réunissent aujourd’hui en vue d’élargir les sanctions imposées à la Biélorussie à la suite de sa répression contre les opposants de Loukachenko, qui dirige le pays depuis près de trente ans. Sont visées les compagnies aériennes, les agences de voyages et les fonctionnaires « qui participent au trafic de migrants vers la Biélorussie », a averti le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell. « Loukachenko s’est trompé. Il croyait qu’en ripostant de cette façon, il allait nous tordre le bras et faire annuler les sanctions. C’est tout le contraire qui se produit », a-t-il déclaré au Journal du dimanche.

Vladimir Poutine mis en cause

Les pressions diplomatiques semblent déboucher. La Turquie interdit désormais aux Irakiens, aux Syriens et aux Yéménites de se rendre en Biélorussie. La compagnie aérienne syrienne privée Cham Wings Airlines interrompt également ses vols vers Minsk. En Irak, la compagnie privée Fly Baghdad aurait également suspendu ses vols vers cette direction. Les dirigeants occidentaux regardent aussi, et surtout, vers la Russie, soupçonnée de couvrir l’opération biélorusse. Directement mis en cause, le président russe, Vladimir Poutine, a pointé dans un premier temps la responsabilité des pays européens dans l’accélération des flux migratoires . «  C’est de leur propre faute. Politique, militaire et économique. Ils ont eux-mêmes créé les conditions pour que des milliers et des centaines de milliers de personnes arrivent. Maintenant, ils cherchent des coupables sur qui rejeter la responsabilité de ce qu’il se passe », a-t-il martelé dans une émission sur la chaîne de télévision Rossiya. Il serait à présent disposé à contribuer à la résolution de la crise. « Nous sommes prêts à faire tout ce que nous pouvons, s’il y a quelque chose que nous pouvons faire », promet-il.

L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais.

La Pologne durcit le ton de son côté. Varsovie met en garde contre des flux plus importants dans la foulée de la réunion de l’UE. La police a indiqué sur Twitter que 50 migrants qui ont traversé samedi la barrière ont tous été arrêtés. Le pays verrait bien une fermeture complète de la frontière avec la Biélorussie . «  Toute la communauté (européenne) devrait contribuer à la construction d’un mur », souhaite le premier ministre Mateusz Morawiecki.

L’UE se prépare ainsi à faire corps pour défendre sa frontière. Les dirigeants se répandent en déclarations de fermeté et autres promesses de sanctions sans jamais évoquer l’urgence humanitaire. Pas la moindre parole d’indignation devant ces milliers de personnes abandonnées à leur triste sort dans des conditions de vie épouvantables. Comment imaginer que des solutions ne puissent pas être trouvées pour 3 000 migrants, poussés par le désespoir et pions dans le bras de fer entre deux régimes totalitaires, en situation de détresse à l’arrivée du grand froid ? L’Europe cautionne du même coup le discours xénophobe et anti-migrants du gouvernement polonais. Elle confirme sa politique de la forteresse et encourage les prises de position de toutes les extrêmes droites à travers le continent. Un mur est d’ores et déjà bien là, celui de la honte. Seule empreinte de dignité : la solidarité discrète de citoyens biélorusses et polonais qui viennent en aide aux familles de migrants dans l’obscurité des forêts.

 

Isabelle Carré : « Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise… »

I

Ils meurent dans l’indifférence... Ils font l’actualité de quelques heures et sont aussitôt oubliés. Les enfants de migrants qui périssent laissent un sentiment de honte et d’indignation mêlées.

 

Par Isabelle Carré Actrice

 

Un adolescent âgé de 14 ans vient de mourir à la frontière polonaise. Je ne sais pas de quoi il est mort, sans doute d’hypothermie, car le froid devient plus humide et glacial au fil des jours, et l’aide humanitaire, les secours y sont interdits. Combien d’enfants vont perdre la vie là-bas dans les prochaines semaines ? Quel drame attendons-nous encore pour protester ? Une image choc ? Comme celle de ce petit garçon sur la plage, une joue contre le sable, qui a l’air de rêver ? Mais c’est nous qui dormons. Avons-nous vraiment besoin de ce genre de détails pour nous réveiller ? Voir le bulletin trimestriel cousu dans la veste d’un autre adolescent retrouvé noyé – sa mère ayant pensé qu’avec ses bonnes notes, on l’accueillerait à bras ouverts…

Je sais que je ne suis pas la seule à me dire alors : si c’était mon fils ? Les infos se succèdent sur nos téléphones portables, rien de plus simple que de les oublier… Il faut qu’un prêtre de 72 ans mette sa vie en danger, et qu’un couple fasse la grève de la faim à ses côtés pour nous rappeler qu’en France, on confisque les biens des candidats pour l’Angleterre, couvertures, réchauds de fortune… tout en empêchant les distributions de repas organisées par les associations.

Ici ou en Biélorussie, le sort de ces femmes, de ces hommes et de leurs enfants ne peut plus nous laisser indifférents. Les instances européennes, les dirigeants s’accordent à dénoncer l’instrumentalisation politique dont ces familles sont victimes. Mais s’ils souffrent et meurent, se heurtent à des murs barbelés, nous ne pleurerons pas, ils ne sont après tout que des « migrants ».

Les Polonais sont prêts à débloquer 353 millions d’euros pour ériger des murs plus sophistiqués. Des murs détectant les mouvements de ceux qu’ils considèrent être « les nouvelles armes d’une guerre hybride ». Partout en Europe, ils sont devenus les principaux arguments électoraux que l’on ne cesse d’agiter telle une menace grandissante, quasi incontrôlable… Ils sont quelques centaines de corps épuisés dans des forêts ; ils sont aussi ce garçon qui témoigne à la télévision, visage caché pour que ses parents au loin continuent d’ignorer son désespoir ; ce petit sur cette plage qui a l’air de dormir ; et ce bon élève dont la mère avait foi en l’avenir. »

 

 

publié le 15 novembre 2021

« Emmanuel Macron s'est exprimé comme le président propagandiste d'une République abîmée »

Site www.regards.fr

L’allocution présidentielle du mardi 9 novembre a pris des allures de discours de campagne avec, au centre, la question toujours urgente de la pandémie Covid. La chirurgienne Isabelle Lorand est l’invitée de #LaMidinale.

 

La vidéo est à voir sur :.. https://youtu.be/7uFbsBhl7Ao

 

et ci-dessous quelques extraits à lire :


 

Sur l’allocution présidentielle d’Emmanuel Macron

« Emmanuel Macron a déroulé hier son discours sans contradiction : il a fait lui-même son bilan. »

« Normalement, on fait une allocution présidentielle quand on a une annonce majeure à faire à la France. Or là, il a seulement dit qu’il y aurait une troisième dose pour le vaccin - la belle affaire - et que la France va acheter des médicaments qui marchent contre le Covid… »

« La forme allocution officielle présidentielle permet à Emmanuel Macron de n’avoir aucune contradiction (…). Même Nicolas Sarkozy n’en usait pas de la sorte : il faisait des interviews dans son bureau avec des journalistes qui pouvaient lui apporter de la contradiction. »

« Il n’y a rien eu pour les soignants qui sont dans une immense souffrance depuis la pandémie. »

« L’allocution présidentielle d’hier soir relève de la propagande. Dans les Républiques abîmées, c’est comme ça que s’expriment les présidents pour faire leur grand messe. »

 

Sur l’obligation vaccinale et le pass sanitaire

« Je suis pour l’obligation vaccinale. Si on considère qu’on est face à une pandémie, que c’est une affaire de santé publique, que le vaccin est efficace, que son efficacité est corrélée à un risque d’effets secondaires extrêmement faible, les autorités sanitaires doivent prendre leurs responsabilités. »

« Le pass sanitaire permet de rendre le vaccin obligatoire sans que l’Etat en prenne la responsabilité. »

« Imaginons que, contrairement à ce que je pense, il y ait des effets secondaires, il serait légitime que l’Etat en assume la responsabilité. »

« Si l’épidémie repart - et, à ce stade, elle repart très mollement -, et dans la mesure où l’on sait qu’elle affecte moins les vaccinés, ça veut dire qu’il faut rester vigilant sur les poches de circulation. »

« La France a pris le parti de ne pas vacciner les enfants mais cela veut dire qu’il faut que l’on ait une politique offensive dans le dépistage. »

« Après la mascarade des masques en début de pandémie, il n’y a jamais eu de politique massive de dépistage - c’est toujours à la bonne volonté des gens. »

« L’obligation vaccinale, c’est une façon de convaincre et de rassurer les gens sur l’innocuité du vaccin. »

 

Sur la commande des nouveaux traitements contre le Covid-19

« J’avais déjà été choquée par la critique faite à Roselyne Bachelot lorsqu’elle était ministre de la Santé et qu’elle avait commandé des vaccins H1N1 qui se sont avérés inutiles : je considère que, lorsqu’il y a des risques importants pour la population et qu’on est un grand pays comme la France, il y a une forme de pari mais il vaut mieux anticiper l’achat. »

« Ce qui est consternant, c’est qu’alors que la France est un grand pays de l’industrie pharmaceutique, on est à la ramasse. »

 

Sur l’état de l’hôpital public

« Il suffit d’écouter les hospitaliers pour comprendre que le problème est loin d’être résolu. »

« L’hôpital public était, au début des années 2000, le fleuron due système de santé français qui était considéré comme le meilleur au monde. »

« La spirale infernale initiée avec la mise en place de la tarification à l’activité a fait perdre le sens du travail dans l’hôpital public. »

« Quand j’étais interne en médecine, on travaillait autant que les internes d’aujourd’hui et on était hyper heureux : ce n’est pas pour dire que c’est très bien de bosser 85 heures par semaine mais on était transporté et élévé par l’intérêt général et le fait de soigner des gens. Et ils ont transformé ça en un hôpital qui s’abime, sans moyens, avec un temps dingue passé en bureaucratie, sans valorisation du temps passé avec les patients ou à étudier les grandes publications scientifiques. »

« Au début de la pandémie, il y a eu une reprise de sens du travail des soignants - et c’est ce qui a permis à un hôpital malade de surmonter la crise. »

 

Sur la solidarité internationale

« On appartient tous à la même humanité donc il devrait y avoir une égalité d’accès à la vaccination. »

« Tant que le virus circule, on s’expose à des mutations : pour le meilleur, il peut se dégrader, pour le pire, ça peut produire un virus plus agressif. »

« Sur le sanitaire comme sur la planète, il faut arrêter le bla-bla. »

 

Sur la réponse politique à apporter au discours d’Emmanuel Macron

« Quand on a une extrême droite à 35%, quand on a une droite qui cherche à être le plus à droite, quand Emmanuel Macron nous propose la retraite plus tard, l’individualisation des retraites et la casse des régimes spéciaux, la réponse intelligente, c’est que la gauche relève la tête donc arrête avec l’archipellisation des candidatures ridicules avec 7 candidats entre 0 et 8%. »

« Il faut mobiliser les catégories populaires sur de l’espoir. »

« Les folies partisanes prennent le dessus sur l’intérêt général du peuple français. »

« Je ne désespère pas qu’on aboutisse à un candidat commun qui nous rassemble tous. »


 

publié le 6 novembre 2021

Présidentielle : la gauche écologiste n’enchante pas la « génération climat »

Par Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Les mobilisations de la « génération climat » ont participé à faire de l’écologie un sujet majeur depuis 2018. À l’approche de l’élection présidentielle, cette jeunesse engagée est tentée par les urnes, mais l’offre électorale dispersée à gauche la laisse sceptique.

Comment faire d’une majorité culturelle diffuse une victoire électorale concrète ? C’est l’énigme que doivent résoudre les partis qui se réclament de l’écologie politique à l’approche de la présidentielle. Car pour eux, c’est acquis : l’écologie occupe désormais une place centrale dans les esprits, en particulier chez les jeunes, qui sont prescripteurs pour le vote de leurs parents. 

De multiples indices tendent à conforter cette idée : le caractère massif des marches pour le climat depuis 2018, le succès de la pétition L’Affaire du siècle (signée par deux millions de personnes en un mois, et visant à poursuivre l’État en justice pour inaction climatique), le lien établi entre les nombreuses catastrophes naturelles et le réchauffement climatique, les enquêtes d’opinion ou encore l’engouement suscité par la nouvelle écologie intellectuelle (pêle-mêle : le réalisateur Cyril Dion, l’anthropologue Nastassja Martin, le géographe Andreas Malm, le philosophe Baptiste Morizot, ou encore l’essayiste Corinne Morel Darleux…). Et jusqu’à la pandémie elle-même, qui a été globalement comprise comme un effet de la crise écologique. 

« Ce n’est pas une question politique, c’est la question politique », estime ainsi Marie Toussaint, eurodéputée d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), et conseillère politique de Yannick Jadot. Pourtant, le nombre de participants à la primaire des écologistes en septembre (122 670) n’atteste pas d’un vaste élan populaire, même si ce chiffre déborde largement le cadre des adhérents d’EELV. 

Malgré la prise de quelques grandes villes aux municipales de 2020 (Lyon, Bordeaux, Poitiers, Strasbourg, Annecy, Tours…), la « vague verte » a enregistré un recul aux régionales et aux départementales qui ont suivi. Preuve que la transformation d’une conscience civique en votes écologistes n’est pas automatique. 

La « génération climat » cherche son porte-voix

Pointe avancée de cette prise de conscience collective, la « génération climat » multiplie les actions dans le cadre de la COP26 à Glasgow (Écosse). En France, plusieurs marches climat sont prévues le 6 novembre, ainsi que des actions de désobéissance civile - contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres par exemple.

Ce réveil intervient dans un contexte particulier : « La repolitisation du mouvement climat est liée aux déceptions institutionnelles sous Macron, dont sa loi climat, qui a été une grosse claque pour nous, et qui montre qu'à l'échelle nationale tout est bloqué », témoigne Victor Vauquois, ancien youtubeur de la chaîne « Partager c’est sympa », très actif ces dernières années au sein du mouvement écologiste Alternatiba. Mais ce réveil n’est pas non plus sans lien avec les prochaines échéances électorales. 

Si le mouvement climat est né dans le rejet de la voie électorale, une partie de ses activistes se montre plus ouverte à l’approche de la présidentielle et des législatives de 2022. Certains d’entre eux préparent même, en coulisses, un plan pour envoyer de nouveaux visages écolos à l’Assemblée nationale.

« Le sentiment d’urgence s’est traduit dans des attitudes politiques différentes depuis 2018, mais l’idée qui se démarque aujourd’hui, dans des organisations motrices du mouvement climat comme ANV-COP21 et Alternatiba, c’est qu’on ne peut pas être crédible sans dire que le moment 2022 est important », rapporte le chercheur en sciences politiques Maxime Gaborit, spécialiste des mobilisations pour le climat.

« C’est un moment historique, non pas parce qu’il y a une appétence générale pour les sujets écolos, mais parce qu’il ne reste que très peu de temps pour infléchir le réchauffement climatique, selon le dernier rapport du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – ndlr] », confirme Élodie Nace, porte-parole d’Alternatiba. 

Tout se passe comme si le mouvement climat, réaliste sur sa propre impuissance à changer le cours des choses, faisait un pas en direction du mode de participation le plus conventionnel qui soit : le vote. En témoigne par exemple la lettre ouverte de Maxime Ollivier, activiste pour la justice climatique, intitulée : « Je n’irai plus marcher ». Ce changement de direction est d’autant plus notable que les jeunes électeurs (de 18 à 35 ans), qui composent l’essentiel du mouvement, se sont abstenus à 82 % aux dernières élections régionales. 

À l’origine de la Convention citoyenne pour le climat, Mathilde Imer, désormais porte-parole de la Primaire populaire (qui milite pour une candidature unique à gauche), constate cette évolution : « Le mouvement climat s’est pris le mur du politique. Il a marché, fait grève, désobéi, attaqué l’État en justice, fait des expériences démocratiques comme la Convention citoyenne, et finalement, rien ou pas grand-chose ne sort. Ce mur politique amène des individus à se demander s’il ne faut pas aussi être un peu à l’intérieur des institutions. » 

Cette conclusion est liée à la brève histoire du mouvement climat, qui s’est politisé au contact d’autres luttes, elles-mêmes potentiellement en recherche d’un débouché électoral : les « gilets jaunes » - avec lesquels une convergence a eu lieu –, le Comité Adama Traoré - avec lequel la « génération climat » a défilé en juillet 2020 - ou encore les luttes féministes et le mouvement altermondialiste. 

« Grâce à eux, on a une lecture beaucoup plus politique des choses, on nomme nos adversaires, qui sont des responsables politiques, le système capitaliste, raciste, productiviste, patriarcal. Mais cette politisation va-t-elle se traduire par un vote massif en 2022 ? Je ne sais pas. C’est notre rôle de contribuer à mobiliser », analyse Élodie Nace. Dans la galaxie du mouvement climat, Extinction Rebellion (XR) persiste par exemple à se tenir à bonne distance des urnes, jugées inutiles. 

Une difficile transformation électorale

Les organisations partisanes sont bien conscientes de cet enjeu. Elles tentent déjà d’organiser une porosité avec le mouvement climat. Yannick Jadot a nommé Marie Toussaint, cofondatrice de l’association Notre affaire à tous, conseillère politique. Jean-Luc Mélenchon a consacré l’un de ses premiers meetings au thème de l’eau en avril, et c’est Mathilde Panot, jeune députée du Val-De-Marne en pointe sur les thèmes liés à l’écologie populaire, qui le remplace depuis peu comme présidente du groupe parlementaire de La France insoumise (LFI). Le Parti socialiste (PS) a enfin invité le paléo-climatologue Jean Jouzel, membre du GIEC, à prendre la parole au meeting de lancement de campagne d’Anne Hidalgo à Lille. 

Sur le plan idéologique, des passerelles existent aussi avec ces partis. « L’écologie politique n’est plus repliée sur elle-même », salue la militante écologiste Marie Pochon, citant la récupération dans les programmes des partis de gauche du crime d’écocide, de la justice climatique ou encore de l’ISF climatique. Mais leur dispersion est jugée irresponsable par les activistes. 

D’où un double sentiment de résignation et de colère que résume Lise Benoist, membre du Collectif Zetkin (auteur de Fascisme fossile, aux éditions La Fabrique) : « Je ne suis pas désintéressée par l’élection présidentielle, mais avec tant de candidats à gauche, on sait qu’elle est perdue d’avance. Or le prochain quinquennat sera déterminant pour l’action climatique. C’est notre dernière chance. »

À ce titre, 350 jeunes engagés pour le climat ont publié une lettre ouverte dans laquelle ils s’adressent gravement aux candidats à la présidentielle : « Divisés, vous n’aurez pas notre vote. » « Le mouvement est divisé entre ceux qui se disent que c’est déjà mort et ceux qui voient un trou de souris pour une victoire, à condition qu’il y ait un rassemblement. Ces gens-là sont plutôt en colère et se bougent aujourd’hui pour faire changer les lignes », analyse Mathilde Imer, de la Primaire populaire.  

D’après le politiste Maxime Gaborit, qui fait partie du collectif Quantité critique (auteur d’une étude poussée sur la « génération climat »), les voix du mouvement climat balancent aujourd’hui entre Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon, selon le degré de radicalité des activistes.

Pendant la primaire des écologistes, la « génération climat » était d’ailleurs plutôt rangée derrière les concurrent·es de Yannick Jadot, qui mettaient davantage en avant la nécessité d'un changement systémique. Celui-ci était déjà plus soucieux de toucher les cercles les moins écologiquement purs : « Nous devons redonner espoir à toute une génération. Et pas seulement à celles et ceux qui ont manifesté pour le climat », affirme ainsi Marie Toussaint, sa conseillère politique.

Mais peut-il élargir avant même d’avoir complètement convaincu le noyau dur engagé pour le climat ? C’est tout le dilemme du candidat écologiste. Son passé de dirigeant de Greenpeace, en première ligne dans les actions directes non violentes, est loin. Il lui faut donc donner des gages, et refaire connaissance avec ce mouvement.

« Nous ne manquons pas de radicalité, plaide Marie Toussaint, sa conseillère politique. Mais notre proposition politique doit gagner en souffle, susciter de l’enthousiasme. L’écologie de gouvernement ce n’est pas l’écologie des technocrates verts. Cela doit être une écologie qui assume de renverser la table pour changer les choses. » 

Du souffle, il en faudra, ne serait-ce que pour imposer l’écologie au cœur de l’agenda médiatique. Pour l’instant, en pleine diversion zemmourienne, c’est loin d’être gagné.

 

publié le 27 octobre 2021

Mobilisation. Les ubérisés du monde entier préparent leur contre-attaque

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Des activistes et syndicats de travailleurs des plateformes d’Europe et d’Amérique se sont donné rendez-vous à Bruxelles, ce mercredi. L’objectif : instaurer un rapport de forces international face aux sociétés pour faire enfin appliquer leurs droits.

Dans la salle de conférences bruxelloise, les bruissements des bavardages ont des sonorités internationales. Ce mercredi, les travailleurs ont débarqué du Brésil, d’Ukraine, d’Uruguay, du Portugal ou encore des Pays-Bas pour assister à la seconde édition du Forum international des alternatives à l’ubérisation, organisé par des élus du Groupe de la gauche au Parlement européen. Pour les députés, cette rencontre permet de préparer au mieux le terrain pour une éventuelle riposte à une directive sur les droits des employés des plateformes, que la Commission européenne devrait révéler en décembre. Pour les dizaines de coursiers et conducteurs ubérisés présents dans la capitale de l’Europe, l’enjeu est aussi de donner un élan mondial à leur mobilisation en alliant leurs forces. Puisque, si chacun évolue dans son propre pays avec des réglementations différentes, le constat du fléau que sont les plateformes numériques est largement partagé. Et, en premier lieu, celui de l’extrême précarité dans laquelle sont enfermés les travailleurs.

Une absence de transparence

« Au Brésil, mes collègues sont des hommes pauvres et noirs, en Europe ce sont des migrants sans papiers », lance d’emblée la coursière brésilienne et porte-parole du mouvement Livreurs antifascistes, Luciana Kasai. Cette facilité qu’ont les plateformes ubérisées, telles que Deliveroo, Stuart, Frichti ou Bolt, à maintenir ces personnes dans l’exploitation tient aussi à l’utilisation d’un algorithme, appuient les participants. En particulier, l’absence de transparence sur son fonctionnement est une « contrainte au dialogue social », explique l’auteur et chercheur français Florian Forestier, puisqu’elle crée des « asymétries » entre les plateformes et les employés.

Aux niveaux local et national, de nombreuses mobilisations ont déjà permis d’obtenir de premiers résultats. Le 19 février, la Cour suprême du Royaume-Uni a jugé que les personnes travaillant pour une plateforme de l’ubérisation, et malgré leur statut d’indépendant, étaient bel et bien des salariées et devaient pouvoir bénéficier à ce titre des protections permises par ce statut, notamment d’un salaire minimal. En Californie, un juge estimait récemment que le référendum de 2020, qui scellait le statut d’indépendant des chauffeurs Uber, était inconstitutionnel. En France, il y a un mois, Deliveroo était renvoyé en correctionnelle pour travail dissimulé. Si ces décisions de justice sont des premières victoires, les suites que les plateformes leur donnent désespèrent les employés. Malgré les condamnations, les sociétés persistent à utiliser des travailleurs sous le statut d’indépendant. « On a affaire à un véritable sentiment d’impunité », confirme la députée européenne la France insoumise Leïla Chaibi. Quant aux requalifications de statut en contrat de travail, celles-ci restent des décisions ponctuelles qui peinent à remodeler le système. « Ces plateformes sont criminelles. Il est important de gagner des batailles, mais je pense qu’Uber ne respectera jamais nos droits. On doit créer des alternatives pour ne plus avoir à travailler avec elles », s’emporte Alberto Alvarez, porte-parole de l’association Elite Taxi, en Espagne.

Des coopératives en alternative

À ce titre, de nombreuses coopératives ont déjà ouvert la voie en Europe. C’est le cas de Coopcycle, qui fédère en France plusieurs structures et propose une plateforme alternative à celles des sociétés de l’ubérisation. Si ces organisations sont saluées de toutes parts, « elles ne jouent pas à jeu égal » avec les grandes sociétés, regrette Martin Willems, syndicaliste belge à United Freelancers CNE/CSC. Et de poursuivre : « Si on accepte que les plateformes violent la loi, comment les coopératives pourraient-elles venir les concurrencer ? » Les travailleurs comptent ainsi ne pas baisser les armes dans leur combat contre les plateformes. Après un temps d’échanges à Bruxelles, les participants au forum se sont réunis en assemblée générale pour déterminer le cadre d’une mobilisation internationale. Ils ont d’ores et déjà décidé de défiler dans les rues de la capitale belge, tandis qu’un représentant de chaque délégation rencontrait le commissaire européen à l’Emploi.


 

publié le 25 octobre 2021

Mobilisation. Grèves coordonnées de travailleurs sans papiers

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Plus de 300 travailleurs occupent leurs entreprises sur différents sites d’Île-de-France. La CGT exige leur régularisation immédiate.

Présents sur dix sites en Île-de-France, c’est sous la bannière de la CGT que 300 travailleurs sans papiers ont entamé hier matin un mouvement de grève, bien déterminés à obtenir leur régularisation. Ils sont livreurs, éboueurs, plongeurs, agents de sécurité, ouvriers dans le bâtiment ou encore manutentionnaires… Leurs métiers sont souvent pénibles, mal rémunérés, et leur imposent des horaires atypiques ; à ces difficultés – trop souvent accompagnées d’un manque de considération sociale – vient s’ajouter la pire des injustices : à cause de leur situation administrative, ces hommes et femmes sont traités comme des travailleurs de seconde classe par des patrons peu scrupuleux, qui ne se privent pas de leur imposer des conditions de travail dégradées.

«  Dans le secteur du bâtiment, nous explique Jean-Albert Guidou, on peut se retrouver avec des intérimaires qui ont des contrats de mission d’à peine trois, voire deux heures de travail par jour ! Qui pourrait accepter ça ? C’est un système de flexibilité absolu dans lequel toutes les contraintes disparaissent pour les employeurs, explique ce responsable pour la Seine-Saint-Denis du collectif Travailleurs migrants de la CGT. Pour leur part, les agences d’intérim y trouvent grassement leur compte grâce aux commissions qu’elles touchent sur le dos des sans-papiers. En retour, ces derniers subissent discriminations, surexploitation, se voient imposer les contrats les plus précaires.

« Une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail »

«Nous occupons les lieux notamment pour f aire pression sur les employeurs pour qu’ils signent des promesses d’embauche », précise Jean-Albert Guidou, actif sur le piquet de grève de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en soutien aux agents de voirie de la Sepur. Comme cette entreprise spécialisée dans la gestion de la propreté et des déchets, il signale d’autres enseignes, du luxueux Café Marly du Louvre aux grands groupes comme Monoprix, Bouygues ou Eiffage. «Ces entreprises s’appuient sur les différents types de statuts précarisés – intérimaires, autoentrepreneurs ou extras – tout en se dédouanant de leurs responsabilités, puisqu’elles passent par des agences d’intérim, tout en sachant que, s’agissant de sans-papiers, ces travailleurs n’iront pas se plaindre (de leurs conditions de travail). » Une situation qui fait d’eux «  une main-d’œuvre corvéable à merci, en dehors de toute règle et loi du travail », dénonce la CGT dans un communiqué, non sans rappeler que le combat des travailleurs sans papiers «  sert la lutte de tous les travailleurs (…) contre la précarisation de la société ».

publié le 24 octobre 2021

Désobéir à l’Europe : la controverse reprend à gauche

Par Fabien Escalona et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

La sortie d’Arnaud Montebourg, se félicitant de la décision de la Pologne de s’affranchir du droit européen, a relancé le débat, complexe et explosif à gauche, sur la désobéissance vis-à-vis des règles de l’Union européenne. Le consensus n’existe ni sur sa pertinence, ni sur ses modalités. 

S’il y a bien une question qui cristallise des différences de points de vue au sein de l’électorat et des partis à gauche, c’est le rapport à l’intégration européenne. Une récente polémique, déclenchée par un communiqué de presse d’Arnaud Montebourg, vient de l’illustrer. L’essentiel du débat n’a pas changé : il porte sur le degré de conflictualité à assumer, en cas d’arrivée au pouvoir, avec les organes et les règles de l’Union européenne (UE). 

Après avoir divisé les gauches lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (TCE), l’enjeu s’était révélé brûlant au début des années 2010, lorsque la crise des dettes souveraines de la zone euro battait son plein. Il avait ensuite été relégué à la périphérie du débat public, en raison de la maîtrise progressive de cette crise et de l’irruption de la pandémie de Covid. Mais depuis une dizaine de jours, la question européenne est à nouveau au centre des discussions.

La raison en est un coup de tonnerre juridique survenu à Varsovie. Le Tribunal constitutionnel polonais, contrôlé par le parti ultra-conservateur au pouvoir (le PiS), y a affirmé la primauté du droit national sur le droit communautaire. Au nom de la souveraineté du pays, cette instance a dénoncé une « tentative d’ingérence » de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), coupable d’arrêts allant à l’encontre des réformes judiciaires du gouvernement polonais, qui s’ingénie à mettre les magistrats à sa botte. 

Comme l’a expliqué le juriste Antoine Vauchez dans nos colonnes, cette décision va un cran au-delà des discussions qui animent déjà les juridictions nationales et européennes. Il s’agit selon lui d’une remise en cause de « l’idée fondamentale que tous les citoyens, toutes les entreprises, toutes les institutions appartenant à l’UE sont soumis au même droit européen, et qu’il n’appartient pas aux gouvernements ou aux cours nationales de faire “leur marché” dans le droit européen. C’est donc beaucoup plus qu’une question de droit : cela touche à […] l’existence de cette communauté politique européenne ».   

À contre-courant des réprobations suscitées par cette remise en cause, Arnaud Montebourg a publié un communiqué de presse le 8 octobre, dans lequel il prend acte d’un « événement important », et estime surtout que notre pays devra s’en inspirer. Selon lui, « la France devra procéder à la même affirmation de la supériorité de ses lois sur les décisions européennes ».

Même s’il avait voté contre le TCE en 2005, et n’a cessé depuis de multiplier les piques contre les autorités de Bruxelles et l’influence allemande en Europe, c’est la première fois qu’il défend une rupture aussi nette. En se contentant d’une simple incise pour se distancier des « orientations politiques » du gouvernement polonais, le chantre de la démondialisation a par ailleurs donné l’impression d’approuver son coup de force, provoquant des réactions outrées au sein d’une gauche percluse de divisions et de contradictions sur le sujet.

Arnaud Montebourg fait de la tactique politicienne avec de la nitroglycérine

Immédiatement après le communiqué de presse, les échanges salés se sont multipliés sur les réseaux sociaux, y compris parmi des soutiens du candidat, certains se disant choqués par sa ligne jugée anti-européenne. « Les thèmes sur lesquels il est en train d’aller sont un peu gênants, il se tire une balle dans le pied en faisant ça », persifle l’un des maires de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo. Il estime qu’avec cette histoire, l’ancien ministre de François Hollande s’est mis à dos bon nombre d’électeurs socialistes pro-européens qui auraient pu être tentés par sa candidature. 

Les mots les plus durs sont venus du camp écologiste. Un constat peu surprenant, dans la mesure où cette famille politique se distingue par un idéal européen fédéraliste, et par une méfiance envers l’exaltation de la souveraineté nationale. Interrogé par Libération le 18 octobre, Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), a ainsi jugé qu’Arnaud Montebourg était « en train de basculer dans le camp du Frexit [le terme désignant une sortie de la France de l’UE – ndlr] » : « Il applaudit la Pologne. Mais la Pologne n’est pas en train de remettre en cause la politique monétaire de l’UE, elle remet en cause l’Habeas Corpus, les fondements de l’Europe », a-t-il accusé.

Le spectre du Frexit a également été brandi par Yannick Jadot, le 11 octobre sur France Info. « La France est condamnée par la justice sur la pollution de l’air, sur le climat, sur la protection des sols grâce au droit européen », a-t-il fait valoir, en vantant « un levier extraordinaire de progrès ». Pressé par les journalistes de délivrer un commentaire sur la sortie d’Arnaud Montebourg, le candidat d’EELV à la présidentielle a appelé à ce que « ces responsables politiques arrêtent de faire de l’électoralisme bas de caisse ».

Contacté par Mediapart, l’eurodéputé écologiste David Cormand ajoute pour sa part que « sortir un communiqué de presse pour se féliciter de la décision de l’un des tenants de l’illibéralisme européen montre l’inquiétante confusion idéologique d’Arnaud Montebourg. Il fait de la tactique politicienne avec de la nitroglycérine. C’est clairement une tentative de triangulation avec la droite qui s’inscrit dans son récit politique actuel : il joue aux apprentis sorciers. »

Nous ne devons pas approuver les motivations polonaises

Arnaud Montebourg aurait pu espérer davantage de bienveillance de la part de La France insoumise (LFI), et de son leader Jean-Luc Mélenchon. Cela fait au moins dix ans que ce dernier et ses équipes développent des argumentaires en faveur d’une désobéissance aux dispositions européennes qui verrouillent des orientations antisociales et anti-écologiques. Dès 2011, alors qu’il était candidat pour le Front de gauche en pleine explosion de la crise des dettes souveraines, Mélenchon est allé au-delà d’un discours alter-européen classique, lequel consiste à promettre une Europe différente mais sans expliquer les moyens d’y parvenir.

Depuis cette époque, le leader actuel de La France insoumise tente de ménager deux principes. D’un côté, il affirme être prêt à la rupture avec le droit européen si ce dernier met en danger son programme. Il y voit un motif sérieux de ne pas rechercher à tout prix une union de la gauche en amont de la présidentielle, dans la mesure où ses concurrents socialiste et écologiste n’envisagent pas cette perspective. D’un autre côté, il s’évertue à rassurer contre tout risque de sortie de l’UE, qu’il dit explicitement ne pas souhaiter. En plus de n’avoir jamais eu sa préférence première, le scénario est jugé effrayant pour l’électorat visé. D’où le ménagement de certaines ambiguïtés, jusqu’à une clarification définitive prévue cet hiver.

En l’occurrence, revenant sur la décision polonaise dans un post de blog, Jean-Luc Mélenchon a exprimé son incompréhension envers l’approbation de Montebourg. « Dire que la loi nationale s’impose face aux décisions européennes n’a pas de sens », écrit-il à l’inverse de l’ex-ministre. « Pour moi, toutes les mises à distance des impératifs de l’Union européenne ne se valent pas », justifie-t-il en rappelant s’être opposé au Royaume-Uni lorsque ce dernier, encore membre de l’UE, avait demandé à être exonéré d’une limitation du temps de travail hebdomadaire. 

En somme, une posture de désobéissance ne devrait jamais être soutenue en tant que telle, et encore moins si elle aboutit à une régression démocratique ou sociale. Au demeurant, souligne Mélenchon, la Pologne ne remet aucunement en cause la dimension néolibérale de l’intégration européenne. À le lire, on comprend que la désobéissance façon LFI se veut à la fois sélective et « franc-jeu » : « Nous devons annoncer sans détour avant l’élection quels traités nous comptons rompre et sur quels points […]. Nous disons que nous désobéirons sur tous les sujets qui auront été adoptés avec notre programme. […] Cela ne fait pas de nous des sortistes de l’Union européenne. »

La justification d’Arnaud Montebourg

Ces remontrances ont poussé le candidat de la « remontada », neuf jours après son communiqué, à publier une tribune dans Libération afin de clarifier sa ligne. « On peut désapprouver vertement – comme je le fais – la politique du gouvernement polonais, cléricale et réactionnaire qui maltraite une partie de sa population, tout en rappelant que la Commission et le gouvernement français ont gravement tort d’affirmer que le droit européen serait supérieur à la Constitution des États membres. »

Une précision qui rejoint, pour le coup, la dénonciation d’une « double instrumentalisation » par l’eurodéputée Manon Aubry (LFI) auprès de Mediapart. Selon elle, nous assisterions en effet à une instrumentalisation du droit européen par la Cour constitutionnelle polonaise, « qui s’en sert pour attaquer l’indépendance de la justice, dans une manœuvre d’extrême droite » ; mais aussi à une instrumentalisation de la décision polonaise par la Commission européenne, « qui en profite pour affirmer la supériorité du droit européen au lieu d’agir dans le cadre du mécanisme de préservation de l’État de droit ».

Se défendant d’être un « sortiste » ou un apôtre du Frexit, Arnaud Montebourg estime qu’« il est parfaitement possible de défendre notre intérêt national sans quitter l’UE ». Mais il ne lâche rien sur la tenue d’un référendum, qui garantirait constitutionnellement « la primauté du droit français lorsque des intérêts vitaux de la nation […] sont en jeu ». La définition précise de ce que seraient ces intérêts vitaux n’est cependant pas donnée. Par ailleurs, le candidat cite des exemples lors desquels l’UE devrait simplement être rappelée à ses compétences, mais ne détaille pas de scénarios d’affrontement là où la compétence communautaire gênerait l’application de son programme. 

Dans les blogs de Mediapart, ses soutiens Frédéric Viale et François Cocq prolongent l’argumentation, en assumant le flou stratégique de la notion d’intérêt national, « suffisamment large pour permettre une réelle reprise en main ». Devenu porte-parole d’Arnaud Montebourg, le second a rompu avec les Insoumis précisément en raison de désaccords sur l’enjeu européen. Prôner la désobéissance au coup par coup est selon lui caduque, puisque « tout le monde désobéit déjà tout le temps ». « La vraie question, c’est que la Commission européenne doit arrêter de nous imposer des choses sur les questions économiques et sociales. »

Fustigeant le flou de son ancien parti, il en veut pour preuve une récente intervention de l’eurodéputé Younous Omarjee, qui s’est livré à une défense de la primauté du droit européen à la tribune du Parlement : « En l’occurrence, il dit exactement la même chose que Macron ou Ursula von der Leyen [la présidente de la Commission européenne – ndlr]. »

Comment désobéir, et sur quoi ?

À quelques mois de la présidentielle, l’affaire a au moins eu le mérite de rouvrir le débat sur le rapport à l’UE. Celle-ci forme un ensemble juridico-politique complexe, mais incontournable pour toute force prétendant à une transformation sociale et écologique un tant soit peu ambitieuse.

Pour Aurélie Trouvé, militante altermondialiste à Attac et proche de la ligne LFI, deux écueils symétriques sont à éviter : une position nationaliste qui estimerait que « tout ce qui peut entamer la souveraineté est critiquable », et une position sociale-démocrate qui estimerait que « toute désobéissance est fautive ».

Selon l’autrice de Bloc arc-en-ciel (La Découverte), la désobéissance ne se justifie que dans l’objectif de poursuivre « le progrès social, écologique et démocratique ». Ne pas y réfléchir et ne pas anticiper la conflictualité qu’elle entraînerait minerait la crédibilité de certains engagements : « Prenez la proposition des Verts de sortir des pesticides. C’est impensable pour les agriculteurs si vous ne les interdisez pas à l’import. Mais si vous le faites, vous allez contre le marché unique en vigueur. »

« Pour nous, les choses sont claires », assure pourtant David Cormand : « Il faut changer les traités, et, en attendant, on peut tout à fait désobéir concernant les règles budgétaires ou les questions écologiques. Mais autant on peut contester les règles économiques et sociales, autant on ne peut pas contester les questions d’État de droit et les valeurs fondamentales. » Sauf que sur la plateforme en ligne de Yannick Jadot, l’option de la désobéissance n’est pas affichée. Et que le droit de la concurrence, ou encore la libre circulation des capitaux, sont des obstacles à la transition écologique qui sont protégés avec beaucoup moins de laxisme que des règles de déficit provisoirement suspendues.

Côté LFI, Manon Aubry tient au contraire à affirmer que le programme présidentiel porté par Mélenchon a été entièrement « testé » au regard du droit européen. L’eurodéputée défend une approche résolument « pragmatique », qu’elle juge à la fois plus concrète et moins clivante que des postures de principe sur la loyauté à l’UE. « On a identifié une dizaine de blocages, dont les plus problématiques concernent le droit de la concurrence et la politique monétaire », détaille-t-elle à Mediapart. Pas de quoi envisager une sortie pour autant : la durée des poursuites devant la Cour de justice laisserait du temps pour construire un rapport de force politique, qui pourrait aller jusqu’à un chantage au budget.

Une stratégie qui laisse sceptique l’essayiste Aurélien Bernier, auteur de Désobéissons à l’Union européenne ! (Mille et une nuits, 2011). « La réaction d’Arnaud Montebourg m’a gêné, explique-t-il à Mediapart, dans un contexte où monte un nationalisme qui ne rompt pas avec les bases de l’ordre économique actuel, et s’exprime surtout par une répression accrue en matière migratoire. » Pour autant, il considère qu’une affirmation de la primauté du droit national est incontournable, « quand on a comme Jean-Luc Mélenchon un programme à ce point incompatible avec les traités, dont on sait la difficulté extrême à les refondre ».

Plus que les autorités judiciaires européennes, ce sont les juridictions françaises qui pourraient selon lui bloquer une authentique bifurcation sociale et écologique. « Prenons l’exemple d’un gouvernement qui aurait besoin de limiter les mouvements de certains capitaux : n’importe quelle banque ou grande fortune pourrait attaquer l’État devant le tribunal administratif, chargé de vérifier la conformité du droit français au droit communautaire. Compte tenu de la jurisprudence, à tous les coups la mesure saute. »

Dans cette logique, une gauche de transformation devrait « en passer par l’inversion de la hiérarchie des normes, soit en totalité (mais cela revient à sortir de l’UE sans le dire), soit en partie, en posant que la souveraineté prime sur un certain nombre de sujets, en dehors des droits et libertés fondamentales. Cela peut se faire en s’appuyant sur les Nations unies, qui affirment que chaque peuple a le droit de choisir son système économique et culturel ».

Même parmi ceux qui assument désobéir à l’UE, le consensus n’existe donc pas sur les modalités de cette désobéissance, dont la discussion revêt souvent un tour technique que beaucoup de responsables politiques sont prompts à fuir. En plus de l’aridité du sujet, difficilement « vendable » dans les interventions médiatiques, persiste la crainte d’apparaître comme des fauteurs de désordre, là où les tenants d’une approche non conflictuelle peuvent se présenter comme des pro-européens de bonne volonté – quitte à perpétuer le statu quo.

Quoi qu’il en soit, la position d’Arnaud Montebourg apparaît politiquement fragile dans ce débat. Le candidat désarçonne forcément ceux qui refusent la posture désobéissante au nom d’un idéal d’ouverture et de cosmopolitisme qu’il semble transgresser.

À droite et à gauche, ceux qui adoptent comme lui une posture désobéissante s’adossent généralement à une idéologie plus vaste et plus mobilisatrice : d’un côté, un nationalisme excluant et autoritaire ; de l’autre, une transformation de type écologiste et socialiste. À chaque fois, l’adversaire est intérieur en plus d’être à Bruxelles, qu’il s’agisse des individus jugés étrangers au corps national, ou des forces du capital à faire plier.

En campant sur une unité nationale quelque peu abstraite, sans jouer ouvertement sur les ressorts xénophobes tout en prétendant réconcilier les milieux populaires et la « bourgeoisie d’intérêt général », l’ancien ministre de François Hollande pourrait perdre sur tous les tableaux, à l’instar de toutes les tentatives ayant jusque-là tenté d’incarner un souverainisme « pur », par-delà les frontières prétendument obsolètes de la droite et de la gauche.


 

publié le 23 octobre 2021

Pouvoir d’achat.
Un simple chèque de 100 euros face à la hausse continue des prix

Julia Hamlaoui et Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Devant la flambée des tarifs des carburants, le premier ministre a annoncé, jeudi soir, une aide pour les Français gagnant moins de 2 000 euros net par mois. L’exécutif exclut de jouer sur le levier fiscal.

Son tour de passe-passe fin septembre sur le prix du gaz a laissé un goût amer à tous ceux qui voient arriver l’hiver avec angoisse. Le premier ministre était donc attendu au tournant sur la flambée des tarifs des carburants. Car, après les 12,6 % supplémentaires du 1er octobre sur les factures de gaz (57 % depuis janvier), l’augmentation attendue de 4 % de l’électricité dans la foulée du bond de 21,4 % entre 2010 et 2020, les prix à la pompe s’envolent eux aussi. Les niveaux sont historiquement hauts, à 1,56 euro le litre de gazole en moyenne, et 1,62 euro pour l’essence sans plomb, soit 12 % de plus en six mois. Avec cette note des plus salée pour l’énergie, nombre de ménages ne s’en sortent pas. Au point que la préoccupation du pouvoir d’achat est plus que jamais au premier plan (+ 12 points par rapport à juin, selon une enquête Elabe) et que le spectre des gilets jaunes hante un gouvernement qui temporise sur des annonces « imminentes » depuis plus d’une semaine.

« Indemnité classe moyenne »

Cette fois, c’est chose faite. Comme le 30 septembre dernier, le premier ministre s’est invité jeudi soir sur le plateau de TF1 pour présenter les arbitrages retenus par l’exécutif. « Nous sommes revenus à des montants très élevés, légèrement au-dessus des prix à l’automne 2018 (au lancement du mouvement des gilets jaunes – NDLR) », a-t-il reconnu au 20 Heures avant d’annoncer une « indemnité classe moyenne ». « Nous avons décidé d’une sorte d’indemnité inflation de 100 euros qui sera versée aux Français qui gagnent moins de 2 000 euros net par mois », a détaillé Jean Castex, estimant à « 80 euros en moyenne » le supplément sur la facture d’essence. Devraient être concernés 38 millions de Français, « d’abord ceux qui travaillent » mais aussi les « chômeurs en recherche active d’emploi » ou encore les retraités. L’aide ne sera pas réservée aux automobilistes : une façon, selon l’hôte de Matignon, d’éviter « une usine à gaz » et de répondre à « la question de l’inflation (qui) ne concerne pas que les produits pétroliers ». Et ce sont d’abord les salariés du privé qui devraient en bénéficier en décembre directement sur leur fiche de paie. Les fonctionnaires devront attendre janvier et les retraités « peut-être un peu plus tard ».

Face aux gilets jaunes, le gouvernement avait consenti des aides à hauteur de 17 milliards, quand cette mesure de 100 euros se monte au total à 3,8 milliards, dont une partie proviendra du surcroît de TVA. Pour le reste, « il nous appartient de (le) financer », a laconiquement lâché le premier ministre, tout en précisant que « l’objectif » de déficit sera tenu.

Pas de baisse des taxes

Sur le principe, un chèque de ce type a reçu le soutien des écologistes. « Trop peu, trop tard, dans la plus grande des improvisations », a cependant réagi le secrétaire national d’EELV, Julien Bayou. Le montant aurait dû être, selon Yannick Jadot, de 400 euros pour les foyers les plus modestes et de 100 euros pour les classes moyennes. Loin des annonces de Matignon.

À l’instar de la stratégie du « bouclier tarifaire » sur les prix du gaz pour lequel avait été retenu un lissage des prix, dont la facture sera in fine payée par les consommateurs, pas question en revanche de baisser les taxes. Une « solution de facilité » qui « coûte très cher », avait déjà estimé Bruno Le Maire. « Quand on a utilisé la baisse des taxes, de l’avis général ça n’a pas marché », a renchéri Jean Castex, qui a au passage annoncé que le blocage des prix du gaz serait prolongé jusqu’à la fin de l’année.

Depuis des jours, les idées ne manquent pourtant pas. « Je propose une taxe flottante sur l’essence financée sur les dividendes des compagnies pétrolières », a défendu le candidat communiste à la présidentielle, Fabien Roussel, qui appelle à des mobilisations devant les préfectures contre la vie chère. L’insoumis Jean-Luc Mélenchon veut, de son côté, bloquer les prix comme cela a été fait « sur les masques et le gel » au moment du Covid, quand Anne Hidalgo souhaite une baisse des taxes sur les carburants « pour raccrocher les catégories populaires à la transition écologique ».

Quant à l’augmentation des prix, le ministre de l’Économie a d’ores et déjà indiqué qu’il ne voyait « pas d’amélioration avant la fin de l’année 2022, au mieux ». La bataille du pouvoir d’achat est loin d’être finie.

publié le 22 octobre 2021

« Les inégalités fracturent la société, enferment dans la pauvreté et abiment la planète »

sur www.regards.fr

Les 1% les plus riches possèdent plus de la moitié des richesses de la planète : c’est l’objet de la dernière campagne d’Oxfam France. Pauline Leclère, responsable de campagne de l’ONG, est l’invitée de #LaMidinale.

La vidéo est à voir sur :.. https://youtu.be/bLc8YUwUF5I

 

et ci-dessous quelques extraits à lire :


 

 Sur la dernière campagne vidéo d’Oxfam France sur les inégalités 

« L’objectif de notre campagne, c’est déplacer les inégalités dans le quotidien des gens pour leur faire prendre conscience de cette réalité. »

« Il faut aussi rappeler que l’on est tous et toutes concernés par les inégalités : cela fracture, divise, enferme des personnes dans la pauvreté et abime la planète car les 1% les plus riches sont aussi ceux qui polluent le plus. »

 Sur l’accroissement des inégalités et ses conséquences 

« Si on regarde les deux dernières années, il y a des tas de pays dans le monde qui ont fait des manifestations immenses et qui se sont révoltés pour dire leur colère et leur indignation face à l’aggravation des inégalités ou de la pauvreté. Souvent, cela part d’une décision politique comme l’augmentation du prix du ticket de métro, une nouvelle taxe, une augmentation des salaires des députés ou une prise de conscience du salaire mirobolant des PDG. »

« La prise de conscience et la demande sont là. Le problème, ce sont les choix politiques : non seulement, on n’en fait pas assez contre les inégalités mais on fait surtout des choix politiques qui les aggravent. »

« Les politiques fiscales favorisent les ultra riches : en France, la suppression de l’ISF et la mise en place de la flat tax, des services publics sous-financés, la mise sous pression de notre modèle social, la non-régulation des entreprises… »

« Oxfam France sollicite le pouvoir citoyen pour faire pression sur les décideurs politiques. »

« Les inégalités ne sont pas une fatalité : on peut changer les choses. »

 Sur les inégalités en temps de pandémie 

« Les inégalités s’aggravent, notamment pendant la pandémie. »

« Il y a une augmentation du nombre de milliardaires sur la planète et le risque de diminution de la pauvreté dans le monde a commencé à ralentir. »

« Ce qui montre le dysfonctionnement de notre système économique, c’est que des milliardaires se sont enrichis pendant la pandémie. »

 Sur le rôle de plaidoyer auprès des décideurs politiques 

« Avec Oxfam, on fait des campagnes pour atteindre les gens mais on fait aussi du plaidoyer, c’est-à-dire que l’on va voir les décideurs politiques (députés, sénateurs et cabinets ministériels) pour porter nos propositions. On est plus ou moins entendu. »

« Le président de la République a une vision très claire et diamétralement opposée à ce que nous on défend, notamment sur la question du ruissellement. »

« Certains députés sentent bien ce qui se passe : ils voient bien que les gens veulent plus de justice fiscale et sociale. »

 Sur les liens entre inégalités et pauvreté 

« Notre objectif, c’est de faire le lien entre inégalités et pauvreté. »

« L’enjeu, c’est de transformer la colère en mobilisation. »

« Les solutions, c’est l’impôt bien sûr mais aussi l’augmentation des bas salaires et la question du partage des richesses dans les entreprises. »

 Sur la pertinence de la lutte contre les inégalités 

« La déconnexion entre les 1% les plus riches qui ont le pouvoir et le reste fait peur. »

« Constater l’indécence de la situation de la répartition des richesses nous amène à croire que ça va craquer. »

« Les inégalités, ce n’est pas un débat idéologique : c’et une question de justice et de bon sens. »

« J’ai envie de dire aux très riches qu’ils ont intérêt à ce que la société soit plus égalitaire parce qu’on est tous perdants. »

publié le 21 octobre 2021

Handicap.
L’école inclusive est un sport de combat

Olivier Chartrain sur www.humanite.fr

La journée d’action des AESH de ce 19 octobre, la troisième cette année, met en évidence les promesses non tenues d’une école proclamée « inclusive », mais à qui on ne donne pas les moyens de le devenir.

Elles et ils ne lâchent pas l’affaire. Les AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap) étaient dans la rue le 8 avril, dans une mobilisation qui a surpris par son ampleur ceux qui ne s’intéressent qu’épisodiquement à leur situation. Ils ont remis ça le 3 juin. Et comme ils n’obtiennent toujours pas ­satisfaction sur leurs revendications ­essentielles, ils y retournent ce mardi 19 octobre, avec une liste de manifestations et de rassemblements qui n’oublie aucun recoin de l’Hexagone (pour l’Île-de-France, rendez-vous à 13 heures à la station RER Luxembourg pour défiler en direction du ministère de l’Éducation nationale).

Tout irait pour le mieux, sauf que...

Mais leur malaise traduit une autre réalité, peut-être moins audible encore : celle d’une école décrétée « inclusive » par le gouvernement… et qui ne l’est toujours pas vraiment ; celle de familles et d’enfants dont les « besoins particuliers », selon la terminologie officielle, peinent à être pris en prise en compte. Au prix de souffrances multiples : celles des élèves, de leur famille et – à commencer par les AESH – de tous les personnels sommés d’endosser la difficile mutation de l’école française vers une inclusivité qui serait bien réelle, et pas seulement proclamée.

Les chiffres se veulent ronflants, les communiqués triomphants : 400 000 enfants en situation de handicap scolarisés en milieu ordinaire à la rentrée 2021, contre 321 500 en 2017 (+24 %) ; un budget accru de 250 millions d’euros en 2021 pour, au total, 3,3 milliards d’euros de financement annuel désormais consacré à « l’école inclusive », soit « une augmentation de moyens de plus de 60 % durant le quinquennat ! » proclame le secrétariat d’État aux Personnes handicapées. Les AESH sont désormais 125 000 –  une hausse de 37 % depuis 2017 – et, souligne le secrétariat d’État, elles et ils « sont désormais agents à part entière de l’éducation nationale ». Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que…

Contrats précaires et grilles de salaire au-dessous du Smic

Sauf qu’on joue sur les mots, déjà. «  Agents à part entière de l’éducation nationale », certes, mais toujours sous contrat de droit privé. Avec des CDD, au mieux, de trois ans, et une infime proportion de CDI. Avec, surtout, des contrats à temps partiel qui laissent leurs salaires flotter entre 700 et 800 euros, soit très nettement sous la barre du seuil de pauvreté, fixé à 1 100 euros. Nombre d’AESH cumulent d’ailleurs cet emploi avec un autre travail (par exemple, la surveillance des cantines le midi dans les écoles), pour tenter de joindre les deux bouts. Avec les conséquences que l’on imagine en termes de fatigue et sur leur vie personnelle.

Là aussi, la communication ronflante du ministère ne doit pas faire illusion. Arrachée de haute lutte après les premières mobilisations de cette année, la nouvelle grille indiciaire entrée en vigueur depuis la rentrée est présentée comme une quasi-révolution, promettant enfin une progression de carrière qui était jusqu’ici inaccessible aux AESH. Sauf que cette grille démarre… au-dessous du niveau du Smic. Celui-ci est en effet établi à 1 589 euros brut depuis le 1er octobre, alors que la grille de salaires des AESH démarre… 20 euros plus bas, à 1 569 euros brut. La première conséquence de cette situation, c’est que la colère des AESH ne faiblit pas, et qu’avec leurs organisations syndicales (CGT Educ’action, SUD éducation…), elles et ils continuent à exiger un véritable statut d’agent public, une rémunération au niveau des emplois équivalents de la fonction publique, une formation initiale qualifiante… bref, le minimum pour permettre de reconnaître qu’ils exercent un vrai métier.

Sans les AESH, on ne pourrait rien faire. Qu’ils puissent en vivre, que ce soit un métier reconnu et soutenu : nos enfants seraient les premiers à en bénéficier. Géraldine Pouy Mère d'une enfant détectée « multidys »

Car l’école inclusive, c’est eux. Géraldine Pouy, dont la fille détectée « multidys » (troubles multiples liés aux apprentissages) est scolarisée à Villeurbanne (Rhône), le formule sans ambages : « Sans eux, on ne pourrait rien faire. Qu’ils puissent en vivre, que ce soit un métier reconnu et soutenu : nos enfants seraient les premiers à en bénéficier. » Le parcours de Géraldine et de sa fille, similaire à celui de bien des familles, en dit plus long sur la réalité de « l’école inclusive » que les communiqués ministériels les plus alambiqués. La lourdeur des dossiers à présenter à la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées, le service des conseils ­départementaux en charge du handicap), « à refaire tous les deux ans, même si la situation n’a pas changé », le certificat médical refusé « alors qu’il était encore parfaitement valable », obligeant à une nouvelle visite chez le médecin…

« Il faut avoir les moyens »

Cette année, la fille de Géraldine Pouy entrait en sixième, un passage qui peut s’avérer délicat pour n’importe quel élève. « Début août, raconte la maman, l a MDPH nous a informés que nous aurions une ­réponse… dans quatre mois. » Autrement dit, pas d’AESH pour la rentrée et la crainte qu’il n’y en ait pas non plus après, car l’expérience montre que « si on n’a pas de notification d’accompagnement en septembre, on ne pourra pas avoir d’AESH après car les budgets sont très vite clos ». Pour Géraldine et sa fille, les conséquences sont lourdes. « C’est moi qui aide ma fille à faire ses devoirs tous les soirs », précise-t-elle. En plus de son travail. « C’est très fatigant mentalement, il y a des moments où je lui crie dessus… Mais on n’a pas le choix. »

Encore a-t-elle la « chance » d’être en ­capacité de le faire. « C’est encore plus dur pour les parents qui n’ont pas les moyens, financiers et culturels, de suivre leur enfant », remarque-t-elle, alors qu’ « une bonne prise en charge change tout. Mais il faut en avoir les moyens : il y a parfois des années d’attente pour avoir une place en CMPP (centre médico-psycho-­pédagogique), il faut trouver un ­médecin capable de poser le bon ­diagnostic »… À 50 euros la consultation chez l’ergothérapeute, 45 euros celle de la psycho­motricienne, le tout chaque semaine et non remboursé, les coûts finissent par être astronomiques. Et l’aide est minimale : 130 euros par mois, quand Géraldine chiffre le coût de la prise en charge à 300 euros mensuels…

La mutualisation n’est qu’un moyen de gérer la pénurie

L’arrivée des pôles inclusifs d’accompagnement localisés (Pial) a aggravé les problèmes. L’idée de départ était de mieux coordonner localement l’action des AESH en fonction des besoins, et de permettre la « mutualisation », dans le but d’une meilleure allocation des ressources. Dans la réalité, les Pial ne sont qu’un moyen de gérer la pénurie. Dans la région lyonnaise, le Collectif des parents d’élèves en faveur des AESH, dont fait partie Géraldine Pouy, relève que la mise en place des Pial a ainsi coïncidé avec une baisse terrible du nombre d’heures d’accompagnement effectivement alloué aux enfants, qui « se réduit trop souvent à 3,7 heures par semaine, quand il était auparavant de 6 à 9 heures ». Alors que les besoins des enfants, eux, n’ont pas changé…

Trop souvent aussi, les notifications d’accompagnement individuel (un enfant ­bénéficie d’un AESH pour lui seul) ne sont plus respectées. Certains AESH se retrouvent à devoir accompagner plusieurs enfants dans une même classe ; d’autres sont envoyés, la même semaine (voire le même jour) d’une école à un établissement secondaire, alors que ce n’est pas le même travail ; certains élèves sont « baladés » entre plusieurs AESH, alors que la stabilité et la sécurité affective sont au premier rang parmi les « besoins particuliers » de ces enfants…

Résultat : alors que, faute d’attractivité et de reconnaissance, il est déjà difficile de recruter des AESH, dans le Rhône l’année dernière, le taux d’absentéisme atteignait les 20 %, soit 1 000 absents sur les 4 000 postes… Des absences dues en partie au Covid (400, selon le collectif), mais surtout à l’épuisement et au mal-être des AESH… qui ne sont pas remplacés, laissant enfants et familles dans le désarroi le plus complet. Une réalité que les chiffres triomphants du gouvernement ont de plus en plus de mal à cacher. 

Les AESH s’invitent dans le débat budgétaire

À l’initiative de François Ruffin (FI), des députés de tous bords vont cosigner des amendements dans les projets de loi de finances 2022 et de financement de la Sécurité sociale visant à améliorer les conditions de travail des AESH, et plus largement des métiers du lien. Outre l’obligation de rémunérer ces professionnels « au minimum » au Smic, l’insoumis réclame la fin des pôles inclusifs d’accompagnement localisés (Pial), qui obligent les AESH à « faire du saute-mouton d’un élève à l’autre, d’une classe à l’autre, voire d’un établissement à l’autre ».

publié le 20 octobre 2021

Présidentielle. Les insoumis veulent un "pôle populaire"

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Réunis à Reims pour la convention de l’Union populaire, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon ont précisé leur feuille de route.

« La victoire est possible, assure Jean-Luc Mélenchon. Ne croyez pas que je le dise seulement parce que j’en ai aussi follement envie que vous, mais parce que l’expérience et la connaissance du pays profond m’enseignent que la France se cherche à tâtons, à cette heure », a justifié le candidat des insoumis devant ses partisans réunis pour la convention de l’Union populaire à Reims, les 16 et 17 octobre. Selon lui, « elle trouvera son chemin comme elle l’a toujours fait dans son histoire : à partir du mouvement de son peuple et de ce qui détermine sa volonté, c’est-à-dire de vivre bien, de vivre mieux, ensemble ».

Les insoumis estiment être dans une « dynamique » : un sondage réalisé au mois d’août plébiscite les mesures emblématiques du programme L’avenir en commun ; des sondages font de leur candidat « le mieux placé à gauche pour accéder au second tour » ; et le débat face à Éric Zemmour a démontré, selon la FI, « la capacité (de J.-L. Mélenchon) à incarner les valeurs de fraternité et d’égalité ».

« Les sondages montrent que le deuxième tour est à une portée de petits points, bien plus facile qu’il ne l’était en 2016 » Jean-Luc Mélenchon

Mieux, a expliqué ce dernier aux quelque 1 000 participants, dont deux tiers avaient été tirés au sort parmi les soutiens à sa candidature en 2022 : « Les sondages montrent que le deuxième tour est à une portée de petits points, bien plus facile qu’il ne l’était en 2016 » et que « le pôle populaire existe dans ce pays, à côté de cette UDF de gauche que, paraît-il, certains veulent créer », pique à destination des écologistes et des socialistes.

Mais derrière, il fallait assurer la mobilisation des insoumis, notamment sur le terrain. Le coordinateur de la France insoumise, Adrien Quatennens, s’est attelé à démonter le bilan d’Emmanuel Macron. Guilhem Serieys, l’un des animateurs de la campagne, a lui lancé un appel à la mobilisation pour obtenir les 500 signatures : « Est-ce imaginable qu’il ne puisse pas se présenter en 2022 ? » a-t-il ainsi lancé aux participants. « Nous avons besoin de volontaires, de rencontrer un maximum de maires. De les rencontrer, pas d’envoyer des courriers », a insisté l’ex-conseiller régional insoumis.

Regard tourné vers une partie des écologistes

Les insoumis tentent également de commencer à élargir le cercle des soutiens. Après Huguette Bello, fin août, à Valence, c’est le nouveau président de la collectivité territoriale de Guyane, Gabriel Serville, qui est intervenu dans une vidéo. Lors des débats, l’ancien porte-parole de Sandrine Rousseau à la primaire écologiste, Thomas Portes, figurait parmi les intervenants : « Je n’ai jamais caché ma proximité avec Jean-Luc Mélenchon. C’est un candidat qui donne à voir quelque chose, avec un programme connu, porté par beaucoup de gens. Sur la planification écologique, il est très en avance. » « Une partie de l’électorat de Sandrine Rousseau n’était pas d’EELV. Et si Yannick Jadot ne fait pas un pas dans leur direction sur certains aspects programmatiques, ça ne va pas le faire », explique-t-il ensuite. Les insoumis le savent, et attendent de voir comment évoluera la campagne des présidentielles…

« L’Union populaire aura bientôt son parlement » Jean-Luc Mélenchon

Enfin, le candidat des insoumis a tracé une feuille de route à ses militants. « L’Union populaire aura bientôt son parlement », a-t-il promis. « En janvier, nous ferons le meeting d’ouverture de l’Union populaire, et j’espère que nous y verrons alors quelques-uns des visages qui auront décidé de faire ce mouvement vers nous et avec nous. » Jean-Luc Mélenchon a également fixé un rendez-vous, le 20 mars 2022, « pour cette marche que nous faisons à chacune de nos élections présidentielles ». Pour décoller après des sondages qui le bloquent depuis des semaines entre 8 et 11 % des intentions de vote, Jean-Luc Mélenchon s’accroche à ses succès de 2017.

publié le 19 octobre 2021

« Nous sommes un pays qui travaille moins que les autres » : Emmanuel Macron ment. Et il le sait, nous le savons, tout le monde le sait

Sur www.regards.fr

Ce mardi 12 octobre, Emmanuel Macron organisait un grand show intitulé « France 2030 ». L’objectif : présenter son plan industriel pour la prochaine décennie, 30 milliards d’euros sur cinq ans pour développer la compétitivité industrielle et les technologies d’avenir comme… le nucléaire.

 Le détail de ce plan, nous y reviendrons plus tard. Non, là, ce qui nous intéresse tient en une minute, quelques phrases prononcées par le Président himself :

« Quand on se compare, nous sommes un pays qui travaille moins que les autres en quantité. Ça reste vrai. Et donc nous avons une quantité de travail allouée qui n’est pas au bon niveau, à la fois dans le cycle de vie et en horaires cumulées. Au fond, on a une force qui est notre modèle social et éducatif mais on a une faiblesse c’est qu’on a plus le modèle productif qui permet de le financer. C’est ça notre grande incohérence. Je ne crois pas qu’on arrivera à réduire notre modèle social. C’est très dur dans une démocratie de dire aux gens "on va vous enlever des droits massivement ". Il faut améliorer l’efficacité de la dépense publique. Il faut permettre de rendre les mêmes services avec moins d’argent. Ce sont des modernisations qui prennent des années. Mais si on veut projeter le pays – ce qui est, je crois profondément, le destin français –, [...] il nous faut avoir un pays qui produise davantage. »

On appelle cela une masterclass. Toute la doctrine néolibérale est là. Et notamment le mensonge, en l’occurrence sur le travail des Français, comme le rappelle le journaliste de L’Express Olivier Pérou : « Selon l’OCDE, la France travaille plus (1526 heures en 2017) que l’Allemagne (1356). Eurostat dit la même chose : en 2018, les Français (temps complet ET partiel) travaillaient 37,3 h/semaine en 2018, soit plus que les Britanniques (36,5) ou les Allemands (34,9). Idem pour 2019 et 2020. Quant à la productivité... Je vous renvoie vers ce papier de The Economist qui en 2015 écrivait : "The French could take Friday off and still produce more than Britons do in a week" [Les Français pourraient ne pas travailler le vendredi et produire toujours plus que les Anglais en une semaine, ndlr] ».

Emmanuel Macron n’est pas un idiot. Il sait tout cela pertinemment. Mais la vérité n’a jamais été une valeur cardinale de sa politique. Et il aura beau se dire « le premier des gaulois réfractaires », son mépris envers les travailleurs demeure intact. En attendant ses prochaines casses sociales, on gage que le chef de l’État n’ira pas chercher « l’argent magique  », qui pourrait les éviter, là où il est : dans les paradis fiscaux


 

publié le 18 octobre 2021

17 octobre 1961. Macron parle de crime, mais oublie les criminels

Aurélien SoucheyreLatifa Madani sur www.humanite.fr

Pour la première fois, un président a commémoré physiquement les massacres des Algériens, à Paris, il y a soixante ans. Mais, plutôt que de reconnaître la responsabilité de l’État, il s’est contenté d’accuser le préfet de l’époque, Maurice Papon.

Des fleurs jetées à l’eau et aucun mot. Le chef de l’État a beau regarder la Seine, il ne dit rien. Samedi 16 octobre, depuis le pont de Bezons (Hauts-de-Seine), Emmanuel Macron est devenu le premier président de la République à commémorer physiquement le 17 octobre 1961, lors d’une cérémonie. Il aura fallu attendre soixante ans… Soixante ans pour que ce « massacre d’État », comme l’affirme l’historien Emmanuel Blanchard, ait droit à pareille initiative officielle. Devant ce fleuve où tant de personnes furent noyées par la police, lors d’une nuit d’enfer où des centaines de manifestants algériens furent assassinés par les prétendues « forces de l’ordre ».

« De Gaulle laissa faire »

Soixante ans… Il faudra pourtant attendre encore pour que le sommet de l’État reconnaisse pleinement la responsabilité qui fut la sienne, cette nuit-là. Car au lourd silence durant le recueillement, Emmanuel Macron a répondu par un court communiqué. L’Élysée a certes tenu à « rendre hommage à la mémoire de toutes les victimes ». Mais son texte fait mention de « plusieurs dizaines » de tués quand il est établi qu’il y en eut bien plus de 100… Enfin, la présidence de la République assène que « les crimes commis cette nuit-là par Maurice Papon sont inexcusables pour la République ». Une façon de se dédouaner sur le seul préfet de police de l’époque. Ce coupable idéal, puisqu’il fut prouvé des années plus tard qu’il participa à la déportation des juifs pendant la Seconde guerre mondiale, n’a pourtant pas agi seul.

« Pas plus que Didier Lallement aujourd’hui, le préfet Maurice Papon n’orientait la répression sur sa seule initiative. Les responsables politiques du crime d’État sont : le premier ministre Michel Debré, le ministre de l’Intérieur Roger Frey, ainsi que le général de Gaulle, qui laissa faire », a réagi Fabrice Riceputi. L’historien, auteur d’ Ici on noya les Algériens (éditions le Passager clandestin), ajoute que « de Gaulle a décoré et chaudement félicité Maurice Papon pour avoir “tenu Paris”. Il l’a maintenu en poste jusqu’en 1967 »… Et pourtant, Emmanuel Macron a pris grand soin de condamner des « crimes inexcusables pour la République », au lieu de parler de crimes « de » la République. « On est bien en deçà de ce qu’on attendait. Papon sert de coupable expiatoire. C’est une occasion manquée pour la vérité », a regretté auprès de Mediapart Mehdi Lallaoui, cofondateur de l’association Au nom de la mémoire.

Samia Messaoudi, cofondatrice de la même structure qui œuvre inlassablement pour que la pleine lumière soit faite sur le 17 octobre 1961, est elle aussi amère. « Quand nous avons été contactés par l’Élysée pour participer à la cérémonie de samedi, nous avons accepté à condition que cette nuit sanglante, ce massacre, soit reconnu comme un crime d’État par les plus hautes autorités du pays », raconte-t-elle. Les services de l’Élysée lui ont indiqué que le « président allait faire un geste, dire un mot », avant de finalement la prévenir que le recueillement serait silencieux. « Nous avons hésité, puis nous sommes finalement venus. Samedi, quand Monsieur Macron m’a serré la main, je lui ai rappelé que nous étions là pour que soit reconnu le crime d’État et pour que soient nommés les responsables de la répression. Il ne m’a pas répondu. Dix minutes plus tard, nous avons reçu le communiqué de l’Élysée. Hélas, c’est la déception totale. »

« Terreur coloniale »

Historiens, associations, collectifs et partis politiques regrettent ainsi que Macron se soit contenté d’un petit pas en avant, sans avoir le courage de vraiment regarder l’histoire en face, comme il le prétendait. « La vérité sur ce crime d’État est aujourd’hui connue et partiellement assumée par les responsables politiques de notre pays. Pourtant, malgré quelques avancées, il manque la reconnaissance officielle, par l’État, de sa responsabilité, de celle des dirigeants et de la police de l’époque », a annoncé EELV. Le PS a également réclamé « la condamnation, par le président de la République, de cette répression sanglante et de ceux qui l’ont organisée et/ou couverte ». « Je demande que la France assume ses responsabilités et déclare solennellement que l’institution policière française, des hauts fonctionnaires français, des responsables politiques français se sont rendus coupables d’un crime d’État il y a soixante ans, et qu’ils ont ainsi déshonoré la République », a de son côté fait savoir Fabien Roussel.

Le secrétaire national du PCF réclame aussi la création « d’une commission d’enquête indépendante qui aura accès à toutes les archives officielles et à tous les témoignages sans exception, afin de faire toute la lumière sur la terreur coloniale dont ont été victimes les Algériens de France ». Il demande « qu’un lieu soit consacré à Paris aux événements d’octobre 1961, conformément au vote du Sénat en octobre 2012 », en plus de « faire de la date du 17 octobre 1961 une journée d’hommages aux victimes des crimes du colonialisme ».

Traqués par des « gardiens de la paix »

Si la gauche regarde cette répression d’État pour ce qu’elle est, la droite cherche encore et toujours à relativiser, minimiser ou travestir l’histoire. Le député LR Éric Ciotti estime ainsi qu’Emmanuel Macron s’est livré à une « propagande victimaire antifrançaise indécente ». « Criminaliser notre histoire est une faute », ajoute la parlementaire du même parti, Michèle Tabarot. La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, aurait de son côté « aimé que le président associe la mémoire des 22 policiers morts dans des attentats FLN ». S’il faut refaire un peu d’histoire, faisons-la : quelques mois avant la fin de la guerre d’Algérie, alors que les négociations d’Évian qui vont déboucher sur l’indépendance sont déjà ouvertes, la police de Maurice Papon, donc celle de l’État, se livre à des exactions quotidiennes : rafles, tabassages, tortures contre les Algériens… Le FLN, qui avait interrompu les attentats contre les policiers, décide de les reprendre. Déterminé à poursuivre l’escalade de violence, Maurice Papon promet, lors des funérailles d’un policier, que « pour un coup porté, nous en porterons dix ».

La réponse sera celle du massacre du 17 octobre… qui vise des travailleurs immigrés, lesquels manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé. Sans défense, ils sont traqués par des « gardiens de la paix » dont la mission n’est pourtant pas de se venger sur des innocents… Le rapport de Jean Geronimi, en 1999, indique que la répression policière s’abat tout en étant couverte par les autorités supérieures. Le nombre de corps de « Nord-Africains » repêchés dans la Seine augmente tout au long de l’année 1961, les 17 et 18 octobre constituant un « pic ». « Macron a fait le minimum », regrette ainsi Daabia, 80 ans, présent dans le défilé parisien de dimanche. « 17 octobre, on n’oublie pas, 17 octobre crime d’État ! » ont scandé les manifestants, ajoutant : « L’État a ordonné, Papon a exécuté ! » Parmi les 3 000 personnes rassemblées, la jeune Rym ne mâche pas ses mots : « Macron n’a même pas parlé, il se fout de nous. La cérémonie était totalement verrouillée. Il se perd dans ses calculs électoralistes. » « On ne peut pas limiter la responsabilité à Papon, il faut avoir le courage de reconnaître celle de l’État », a conclu Kamel, militant associatif, qui a marché jusqu’à Saint-Michel, où les manifestants se sont arrêtés face à la Seine.


 

publié le 17 octobre 2021

« Enfer libyen » : l’indifférence obscène de l’Europe face à l’agonie des migrants

Par Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

Six personnes ont été tuées et au moins 24 blessées par les gardiens du centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, le 8 octobre. Ces derniers ont ouvert le feu après que des migrants retenus arbitrairement se sont révoltés et ont tenté de s’évader. Dans un contexte hautement répressif qui laisse l’Europe indifférente.


 

Ce sont encore des vies humaines qui ont été emportées, dans l’indifférence quasi générale, vendredi 8 octobre en Libye. Six hommes ont été tués par balle dans le centre de détention d’Al-Mabani, à Tripoli, par des gardiens armés qui ont ouvert le feu après une émeute et une tentative d’évasion de migrants détenus sur place. Au moins vingt-quatre autres personnes ont été blessées selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), dont les équipes, présentes sur les lieux, ont été témoins des faits.

« L’usage excessif de la force et de la violence entraînant souvent la mort est un phénomène courant dans les centres de détention libyens, a résumé le chef de mission pour l’OIM en Libye, Federico Soda, dans un mélange d’amertume et de fatalisme. Certains de nos employés décrivent des migrants blessés dans une mare de sang gisant sur le sol. Nous sommes dévastés par cette tragique perte de vie. »

Des morts et une mare de sang qui ne choquent pas grand monde. Dès le 1er octobre, une forte répression a débuté à Tripoli, conduisant à l’arrestation de nombreux exilés dans un camp de fortune, dans le quartier de Gargaresh puis dans d’autres, et à leur placement dans ce centre de détention déjà surpeuplé. « Les raids ont commencé il y a deux semaines dans les quartiers où il y a une forte concentration de migrants et de demandeurs d’asile. Cinq mille personnes ont été délogées, ont vu leurs habitations détruites, ont été arrêtées et placées dans un des centres de détention dépendant du DCIM [Département pour la lutte contre l’immigration illégale, qui agit sous la houlette du ministère de l’intérieur – ndlr] », déroule Jean-Paul Cavalieri, chef de mission du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) en Libye.

Une « grosse rafle » qui a eu pour résultat de doubler la population des individus en détention dans tout le pays en l’espace de quelques jours. « Les personnes ont donc été en surpopulation dans des cellules mal ventilées et deux mille d’entre elles ont tenté de s’évader. Six hommes ont été tués et des dizaines blessés. » « Depuis deux semaines, c’est une vraie chasse à l’homme », soupire Hamed*, un jeune Africain vivant à Tripoli depuis trois ans, qui a tenté à plusieurs reprises la traversée pour rejoindre l’Europe, sans succès.

Et d’ajouter : « La police vient au domicile des gens, enfonce la porte et entre. Elle les arrête chez eux et les emmène en prison. C’est très dangereux en ce moment pour les migrants à Tripoli. Avant, ce genre de choses n’arrivait pas. On pouvait finir en centre de détention après avoir été intercepté en mer ou kidnappé dans la rue par des groupes armés, mais la police ne venait pas nous traquer chez nous. »

« Plusieurs de mes amis ont été arrêtés et emmenés à Al-Mabani. Certains ont été blessés au moment des tirs et ont été sortis du centre par les ONG pour être soignés », raconte un autre exilé subsaharien contacté par Mediapart, qui préfère garder l’anonymat.

Une forte répression à l’approche des élections

Selon une source proche de l’exécutif libyen, l’ordre serait venu « d’en haut » et pourrait avoir une visée électoraliste : un signal de fermeté envoyé à la population locale concernant la question migratoire, à deux mois de l’élection présidentielle prévue le 24 décembre prochain, après qu’un nouvel exécutif intérimaire a été désigné en février dernier (lire notre analyse).

Officiellement, les autorités libyennes ont justifié la répression enclenchée début octobre par la volonté de démanteler des réseaux de trafiquants de drogue et des lieux d’hébergements clandestins pour les personnes en migration. Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le ministère de l’intérieur libyen fait état d’un mort et de plusieurs blessés, sans préciser leur nombre, mais aussi de policiers blessés. Il évoque une « opération de maintien de l’ordre réalisée avec professionnalisme et sans l’usage de la force ».

Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ

En avril dernier déjà, dans ce même centre de détention, une personne avait été tuée et deux autres blessées, comme le rapportait Médecins sans frontières, dont les équipes avaient pris en charge deux adolescents blessés par balle. En juin, un rapport d’Amnesty International montrait comment les violences commises sur les exilés une décennie durant s’étaient perpétuées au cours du premier semestre 2021, malgré les promesses d’y remédier.

« Pour moi, ce ne sont pas des centres de détention mais des prisons. Les conditions sanitaires sont déplorables, il n’y a pas à manger. Il peut y avoir quatre cents à cinq cents personnes entassées dans une salle, les gardiens sont armés et violents. Si on tente de s’évader, ils nous abattent sur-le-champ », ajoute Hamed, qui a lui-même connu la détention.

Faut-il accepter qu’un tel degré de violence se banalise à l'encontre de migrants – terme pour le moins fourre-tout qui, dans la bouche de ceux qui veulent l'instrumentaliser, tend à déshumaniser des femmes, hommes et enfants et contribue à renforcer la peur de « l’autre » ? Faut-il considérer que leurs vies valent moins que d’autres ?

Cela fait des années que dans ce pays ravagé par la guerre et les divisions, où prospèrent de dangereuses milices locales, les personnes en migration, principalement originaires d’Afrique (subsaharienne, Afrique du Nord), sont soumises aux pires sévices, comme le fait d’être kidnappées et séquestrées par des mafias qui réclament ensuite une rançon pour leur libération. Elles sont aussi victimes, dans une majorité des cas, d’exploitation, de maltraitance, d’abus sexuels et de viols, de torture, de disparitions forcées ou d’exécutions sommaires, y compris dans des centres de détention officiels, comme nous le racontions ici, là ou là, sur la base de témoignages recueillis début 2021 par Mediapart à bord de l’Ocean Viking, le navire humanitaire de l’association SOS Méditerranée.

Un système de crimes généralisé et soutenu, indirectement, par l’Union européenne, qui a injecté, aux dernières nouvelles, la modique somme de 455 millions d’euros en Libye dans le cadre du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique. Derrière cet intitulé à rallonge, il s’agit, pour l’Union européenne, de financer « l’entraînement des garde-côtes » ou « l’amélioration de la gestion des frontières », mais surtout, « la protection et le soutien aux migrants et réfugiés ». Autant dire que sur ce dernier point, on en est encore loin.

« En plus d’être surpeuplés, les centres de détention officiels sont sous-financés et mal équipés. Il y a aussi une absence totale de contrôle judiciaire pour les détenus », pointe Jean-Paul Cavalieri. « Les causes ne sont pas seulement le surpeuplement mais de sérieuses violations des droits humains, des extorsions par les gardiens de prison, le désespoir. Les responsables de ce système de détention seront-ils poursuivis pour ces abus ? », a réagi sur Twitter Vincent Cochetel, envoyé spécial du HCR pour la situation en Méditerranée occidentale et centrale, réclamant des « sanctions ».

Un cauchemar sans fin

Hasard du calendrier, cette répression et l’annonce de cette tuerie tombent alors qu’a été publié, début octobre à Genève, le rapport d’une mission d’enquête indépendante de l’ONU, dans lequel les inspecteurs pointent des « crimes de guerre » et des « crimes contre l’humanité » à l’égard des migrants. La nouvelle n’a pas fait la une des journaux.

« Les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont soumis à une litanie d’abus en mer, dans les centres de détention et aux mains des trafiquants », a dénoncé Chaloka Beyani, membre de la Mission d’établissement des faits, qui a recueilli et analysé des centaines de documents et interrogé plus de cent cinquante personnes en Libye, en Tunisie et en Italie, permettant d’identifier des individus (parmi des groupes libyens et des acteurs étrangers) pouvant porter la responsabilité des violations, abus et crimes commis dans le pays depuis 2016.

« Nos enquêtes indiquent que les violations à l’encontre des migrants sont commises à grande échelle par des acteurs étatiques et non étatiques, avec un haut niveau d’organisation et avec l’encouragement de l’État – tout cela est évocateur de crimes contre l’humanité », a ajouté l’enquêteur onusien.

Derrière, se cachent les chiffres parlants de la détention arbitraire, mais aussi ceux des interceptions des migrants par les garde-côtes libyens en Méditerranée, immédiatement placés en détention à leur retour en Libye. Soit 3 400 personnes, dont 356 femmes et 144 enfants, rien que pour le centre surpeuplé d’Al-Mabani à Tripoli. Dix mille sur l’ensemble des centres de détention libyens, sans accès ou presque à l’aide humanitaire.

Selon l’OIM, tous les vols humanitaires sont suspendus depuis des mois sur décision du directeur du DCIM, contraignant plus de mille personnes placées en détention à rester en Libye alors qu’elles ont émis le souhait d’un retour volontaire.

« Les autorités libyennes ont une part de responsabilité puisque les centres de détention sont sous leur juridiction, rappelle le chef de mission du HCR en Libye. Des sanctions doivent être considérées par les Nations unies et l’Union européenne pour que ceux qui se rendent complices de graves violations des droits humains soient poursuivis, même s’ils ont une fonction officielle. Il est légitime d’aider la Libye mais il est important que ce soutien soit conditionné au respect des droits humains, à la fois dans les centres de détention et en mer au moment des interceptions. »

Cette année, les interceptions sur cette route migratoire ont été particulièrement élevées : 24 000 personnes ont ainsi été stoppées par les garde-côtes libyens, parfois dans de terribles conditions, comme l’ont montré les images de l’association Pilotes volontaires, dont l’avion de reconnaissance patrouille afin de repérer des embarcations en difficulté en mer – dans lesquelles nous pouvions voir comment des personnes étaient tombées à l’eau et avaient été laissées à la dérive, sans que l’on ne sache si et combien de vies avaient été englouties par la mer.

L’Union européenne, qui a financé la création de la zone SAR (de recherche et de secours) libyenne, subventionne encore aujourd’hui la mission de ces garde-côtes ayant pourtant démontré leur incompétence et leur violence à l’égard des exilés.

Depuis la fin des opérations de sauvetage « Triton » ou « Sophia », mises en place par l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex, aucun navire militaire ne circule en Méditerranée centrale. En déléguant ses missions aux garde-côtes libyens, qui n’hésitent pas, comme nous l’avons documenté, à violer le droit international en procédant à des refoulements illégaux (en interceptant des personnes dans les zones de recherche et de secours maltaise ou italienne et en les renvoyant en Libye), l’Union européenne fuit ses responsabilités. Comme s’il était convenable, et acceptable, de laisser des êtres humains perdre la vie, souvent dans des naufrages invisibles dont personne n’a connaissance.

Seules des initiatives telles que « Missing Migrants Project », de l’OIM, tentent de mettre un nombre et un nom sur les personnes disparues en mer – 17 000 morts et disparus en Méditerranée centrale depuis 2014. Jusqu’à quand le monde et l’Europe continueront-ils à regarder ailleurs ?

Pour réagir et mettre fin à ces exactions, les dirigeants européens gagneraient peut-être à embarquer à bord d’un navire humanitaire pour participer à une patrouille en Méditerranée centrale : parfois, les photos ou vidéos de personnes à bord de rafiots ne suffisent pas à prendre conscience de la gravité de la situation. Sans doute faut-il être confronté au réel, apercevoir les silhouettes pleines de désespoir au loin, à bord d’une embarcation de fortune souvent surchargée, flottant au milieu d’une infinie étendue d’eau avec le ciel pour seul horizon ; entendre leurs cris et appels à l’aide, s’en approcher, deviner le corps frêle de bébés innocents enveloppés d’une simple couverture ; tendre la main aux survivants, constater leur peau lacérée par la torture, affronter leur regard vide et leurs sanglots non maîtrisés, panser les plaies ; entendre le récit des femmes violées, rendues à l’état d’esclaves sexuelles, pour prendre la mesure de ce qu’est la Libye et des raisons qui poussent tant de personnes à la fuir, par tous les moyens. Nombreux sont ceux qui affirment préférer mourir en mer plutôt que d’être renvoyés dans cet « enfer libyen ».

Si l’horreur est telle, pourquoi tant de migrants (597 611 actuellement présents en Libye) choisissent de s’y rendre ? En réalité, la majorité des personnes vont en Libye pour les opportunités de travail que le pays offre, sans avoir l’intention de poursuivre leur parcours migratoire par-delà la Méditerranée, et sans imaginer les mauvais traitements qui les attendent. C’est souvent une fois sur place, pour fuir les exactions, qu’ils décident de s’échapper en tentant la traversée.

Qu’on se le dise, aucun responsable politique ne fera l’expérience d’une opération de recherche et de secours en mer. Ils prendront soin de laisser le sale boulot aux associations citoyennes, comme SOS Méditerranée et autres ONG dont le navire humanitaire ratisse la Méditerranée centrale pour porter secours aux exilés en détresse, et qui, comme l’avait souligné un jeune homme secouru par l’Ocean Viking début 2021, ne sauvent pas seulement des êtres, mais « l’humanité tout entière ».

La perspective des élections présidentielle et législatives en Libye, en décembre et janvier prochains, laisse espérer aux plus optimistes de meilleurs lendemains. « Ça donne de l’espoir pour la création d’un espace de coopération pour tenter d’améliorer les choses, pour l’installation d’un gouvernement stable, la reconstruction du pays et d’une gouvernance migratoire permettant aux personnes de venir travailler sur le territoire en toute légalité », conclut Jean-Paul Cavalieri.


 

publié le 16 octobre 2021

Covid. État d’urgence et passe sanitaire prolongés : la démocratie confisquée

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Le gouvernement a présenté, mercredi, son « projet de loi de vigilance sanitaire » impliquant les prolongations du régime d’exception jusqu’au 31 juillet et du passe, sans que la situation sanitaire ne les justifie. 

L’exécutif veut garder le monopole de la gestion de crise et son arsenal de mesures liberticides. Mercredi, en Conseil des ministres, il a présenté un nouveau projet de loi dit de « vigilance sanitaire ». « De la sémantique pour ne pas parler d’état d’urgence », commente le député PCF Sébastien Jumel. Car ce projet prévoit surtout de maintenir le « régime de sortie de l’état d’urgence sanitaire », qui permet au gouvernement de prendre de nombreuses mesures (confinement, couvre-feu, limitations de circulation ou de rassemblement), sans besoin d’en informer le Parlement.

Parmi elles, l’obligation de présenter le passe sanitaire dans de nombreux lieux du quotidien, qui devait prendre fin le 15 novembre prochain. Finalement, ce dispositif controversé pourra être prolongé au-delà, et jusqu’au 31 juillet 2022. « Si et seulement si c’est nécessaire », a tenté de rassurer le porte-parole Gabriel Attal, sans démentir le fait que, le 16 novembre, le dispositif devrait toujours être appliqué. Car, en réalité, le gouvernement se donne plutôt la possibilité de suspendre l’obligation de présenter le passe après la date prévue. « Nous pourrons adapter le passe sanitaire, voire le suspendre si l’amélioration épidémique se poursuit », a-t-il finalement concédé.

Alors que la situation épidémique ne le justifie pas, l’exécutif s’approprie ainsi un attirail juridique d’exception « au cas où », au mépris de la démocratie et de la nécessaire adhésion de la population. Explications.

1. Une épidémie maîtrisée dans l’Hexagone

« Le passe sanitaire est l’outil grâce auquel nous ne devrions pas être contraints de confiner le pays alors que l’épidémie connaît une flambée », assurait le ministre de la Santé, Olivier Véran, à l’Assemblée nationale, le 21 juillet. Trois jours plus tard au Sénat, il ajoutait : « Dès que nous pourrons lever cette contrainte, nous le ferons sans attendre. » Dès lors, comment justifier aujourd’hui sa prolongation, alors même que la propagation du virus est en forte baisse ? « La quatrième vague épidémique est maîtrisée, avec un taux de reproduction du virus relativement faible en France, détaille l’épidémiologiste Antoine Flahault. Le taux d’incidence est aujourd’hui de 42 cas pour 100 000 habitants et la décrue devrait se prolonger dans les semaines à venir. » Or, le gouvernement et Santé publique France ont défini le seuil de 50 cas pour 100 000 habitants comme cote d’alerte. En dessous, la propagation du virus est jugée peu préoccupante et les mesures de freinage guère nécessaires.

Ainsi, selon le conseil scientifique, dans son avis du 6 octobre, « cette amélioration de la situation sanitaire permet la reprise d’activités économiques et sociales dans des conditions se rapprochant de la normale ». L’instance va même jusqu’à demander au gouvernement « une sortie rapide, voire immédiate de l’usage du passe sanitaire » et « tient à rappeler qu’il doit rester un outil temporaire et proportionné ». Cependant, tous les spécialistes mesurent le risque d’une cinquième vague, « la saison automnale et hivernale étant propice à la circulation et à la transmission des coronavirus », et alors que l’immunité apportée par le vaccin diminue. C’est ce qui permet au gouvernement de justifier la prolongation du régime d’exception, s’apparentant à des pleins pouvoirs en matière de politique sanitaire.

2. L’incitation à la vaccination accomplie

Le passe sanitaire étendu début août à de nombreux établissements recevant du public a eu un effet indéniable sur la campagne de vaccination, le taux de vaccination ayant connu un bond important directement après les annonces d’Emmanuel Macron, le 12 juillet. Mais cette incitation semble aujourd’hui avoir atteint son plafond. « Depuis début septembre, il y a une stagnation nette, avec très peu de premières doses injectées », explique Antoine Flahault. Dès lors, le dispositif n’apparaît plus justifié, d’autant que rien n’a prouvé son « efficacité pour freiner la propagation du virus » ou la création de clusters, comme le reconnaît le conseil scientifique.

L’intérêt du passe sanitaire pourrait toutefois revenir pour inciter l’administration d’une troisième dose. Le gouvernement, constatant une baisse de l’immunité produite par le vaccin après six mois, plaide pour ce rappel. Pour diverses raisons, seulement 35 % des personnes éligibles ont reçu à ce jour une troisième dose. L’exécutif pourrait donc être tenté d’intégrer ce rappel aux critères du passe sanitaire mais « cela n’est pas prévu dans le projet de loi », indique Matignon. « Il ne prévoit pas non plus de moyens pour lutter contre les déserts médicaux ou pour renforcer l’hôpital public… », ajoute le député insoumis Éric Coquerel.

3. Une gestion autoritaire et punitive

S’il n’incite plus à la vaccination et qu’il n’est pas efficace pour lutter contre la propagation du virus, le passe sanitaire ne devient-il pas simplement punitif ? D’autant qu’à partir de vendredi, les tests ne seront plus remboursés pour les personnes non vaccinées, en dépit de toute logique sanitaire (voir page 6). «  Comme on n’arrive pas à convaincre les réticents à la vaccination, on va leur pourrir la vie jusqu’à ce qu’ils cèdent, interprète Frédéric Pierru, sociologue au CNRS. C’est totalement contraire à ce que doit être une politique de santé publique, dont le but doit être d’obtenir l’adhésion des gens, la compréhension des mesures, et pour cela il faut du temps, du débat, du travail de proximité. »

Ces considérations sont valables même si l’exécutif décidait, demain, de renoncer au passe sanitaire. Avec le projet de loi de « vigilance sanitaire » prolongeant le régime d’exception, Emmanuel Macron choisit à nouveau une gestion ultraverticale de la crise. « Alors que cela ne marche pas pour améliorer la situation sanitaire, ces actes d’autorité comme le passe sanitaire, qui est plus que jamais un outil de discrimination sociale, territoriale et politique d’une certaine manière, sont contre-productifs », sanctionne Sébastien Jumel.

4. Une démocratie définitivement bafouée

Jusqu’à la fin du mandat d’Emmanuel Macron, celui-ci pourra donc décider quasiment seul de tout ce qui concerne la gestion de la crise sanitaire. C’est l’objet de ce projet de loi, qui s’apparente à un état d’urgence permanent (du moins jusqu’au 31 juillet). L’exécutif justifie notamment sa prorogation jusqu’à l’été par la suspension des travaux des chambres fin février (en raison de la campagne présidentielle), alors que le Parlement peut très bien être convoqué en session extraordinaire. « Nous devons garder à notre disposition des mesures de freinage, pouvoir les activer à tout moment si c’est nécessaire sans perdre de temps, n’exclure aucun scénario. Nous assumons notre refus d’un désarmement sanitaire qui serait plus que précipité », a indiqué Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement.

Ce discours, méprisant pour la démocratie et les parlementaires, n’est pas nouveau, il sous-entend que seul l’exécutif serait capable d’agir concrètement pour freiner l’épidémie. « Avec ce gouvernement, qui se présente en monsieur Je-sais-tout, il y a un risque de dérive certain, on pourrait s’habituer à ce que nos libertés fondamentales, individuelles et collectives soient amputées au quotidien comme si c’était normal », s’inquiète le député Sébastien Jumel, qui demande, par ailleurs, des garanties pour que les campagnes des élections présidentielle et législatives s’exercent pleinement. Le ministre de la Santé, Olivier Véran, a justifié le prolongement du régime d’exception par « la nécessité de réagir efficacement et rapidement si l’épidémie flambe ». Un argument qui fait bondir le sociologue Frédéric Pierru : « Au nom de l’efficacité, on justifie donc la marginalisation des instances démocratiques, des contre-pouvoirs, de la démocratie tout simplement. »


 

Le projet de loi au parlement dès mardi

 La confiscation des pouvoirs du Parlement devrait être actée au sein même des chambres, qui examinent le projet de loi à partir du mardi 19 octobre. Le président du Sénat, Gérard Larcher (LR), annonce déjà une résistance de la Chambre haute : « Il n’est pas question de donner un blanc-seing jusqu’au 31 juillet 2022, il faut que ça soit sous le contrôle du Parlement », explique-t-il. En revanche, les groupes majoritaires à l’Assemblée nationale (LaREM, Modem et Agir) ont déjà assuré au premier ministre, Jean Castex, leur soutien. La résistance des oppositions s’annonce donc complexe et les débats à nouveau houleux. D’autant que la Macronie, qui a l’habitude de stigmatiser ses opposants en les présentant comme des adversaires de la lutte contre l’épidémie, promet d’être encore méprisante envers les voix dissonantes.

publié le 15 octobre 2021

17 Octobre 1961, un pas présidentiel vers la reconnaissance ?

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Emmanuel Macron participera demain à une commémoration dédiée au 60e anniversaire de la répression sanglante qui s’est abattu sur la manifestation parisienne organisée par le FLN pour l’indépendance de l’Algérie. Une première pour un président de la République. Mais si le chef de l’État devrait aller plus loin que les déclarations de son prédécesseur dans la reconnaissance des faits, l’Élysée brandit déjà le « refus de la repentance ».

C’est un pas amplement vanté par les services de l’Élysée. Ce samedi 16 octobre, Emmanuel Macron participera à une commémoration dédiée au 17 octobre 1961 au parc départemental Pierre Lagravère, au pied du Pont de Bezons, à Colombes. Soixante ans après la répression sanglante de la manifestation parisienne organisée par le FLN en faveur de l’indépendance de l’Algérie et contre un couvre-feu discriminatoire (lire Un crime d’État jamais reconnu), c’est la première fois qu’un président de la République se rend à une telle cérémonie. Qui plus est sur l’un des lieux du massacre puisque le pont de Bezons fut emprunté par le cortège venu du bidonville de Nanterre et des manifestants y ont, comme en d’autres endroits, été tués par la police du préfet Maurice Papon.

Un symbole sur lequel mise l’Élysée : « cette présence en elle-même dit la reconnaissance des faits », insistent les services du Palais alors que le chef de l’État comme son prédécesseur ne prononcera pas de discours. En 2012, François Hollande avait, à la date anniversaire, choisi de s’exprimer par communiqué : «Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes», écrivait-il alors sans évoquer de crime d’État.

Emmanuel Macron devrait ce samedi procéder de la même façon avec la diffusion d’une déclaration écrite à l’issue de la cérémonie Le président ira plus loin quhttps://www.humanite.fr/17-octobre-1961-un-pas-presidentiel-vers-la-reconnaissance-724246e François Hollande , promet-on à l’Élysée tout en maintenant le suspense sur le contenu exact du texte. Après la reconnaissance de l’assassinat de Maurice Audin et de Ali Boumendjel, le contexte est aussi celui du recul sur la panthéonisation de Gisèle Halimi en raison de son engagement pour l’indépendance, et de tensions avec l’Algérie suite aux déclarations du président sur la « rente mémorielle » et la « haine de la France » qu’elle entretiendrait.

La cérémonie, elle, est présentée comme s’inscrivant dans un cycle de « trois dates mémorielles clés recommandées par le rapport Stora ». Un cycle entamé par l’hommage aux Harkis, auquel le chef de l’État a demandé « pardon », en septembre et que doit clore, le 19 mars 2022, le 60 anniversaire des accords d’Évian. À Colombes, « ont été invitées l’ensemble des parties prenantes de cette histoire » avec lesquels le président s’entretiendra après un dépôt de gerbe, est-il précisé. Non seulement «  des enfants et petits enfants de manifestants », « des personnes qui se sont engagés pour que cette mémoire soit connue et reconnue », les Harkis et leurs enfants présents à la précédente cérémonie, les jeunes engagés dans le travail autour du rapport Stora. Mais aussi des « personnes qui représentent l’ensemble des mémoires » : « des rapatriés, des anciens appelés, des militaires, des représentants des forces de l’ordre ». L’objectif affiché ? « Il faut que toutes les mémoires cohabitent respectueusement entre elles, c’est toujours la première étape nécessaire qui doit mener à la construction d’une mémoire fédératrice participant de l’intégration dans une mémoire Républicaine qui soit à la fois commune et apaisée ».

«  Regarder l’histoire en face c’est aussi refuser
                                                              toute forme de repentance »

Et à l’Élysée on insiste : «  regarder l’histoire en face et reconnaître c’est aussi refuser toute forme de déni ou de repentance ». Comme pour laisser une échappatoire à la reconnaissance de la responsabilité de l’État. D’ailleurs, c’est davantage « une étape historique dans la reconnaissance des faits qui se sont déroulés à cette date » qui est pour l’heure évoquée. Et, pour le 17 octobre, le « pardon » n’est pas à l’ordre du jour. « Dans le cas des harkis ce qui est très clair c’est que la manière dont ils ont été traités résulte d’un choix politique mis en œuvre par les administrations de l’État collectivement, ce qui est parfaitement documenté. À travers cette demande, (le président) a voulu pointer la responsabilité systémique. Lorsque l’on parle du 17 octobre 1961, on parle de faits de violence et de morts qui en ont résulté dans un certain contexte qui est celui du couvre-feu et par ailleurs où le préfet de police de l’époque avait la main mais n’avait pas d’instruction gouvernementale de tirer à balles réelles sur les manifestants », avance un conseiller élyséen. Les historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster parlent, eux, de «formes particulières de répression d’État et de contre-insurrection utilisées en Afrique du Nord (…), importées et adaptées à la situation de la métropole» (lire notre entretien avec Jim House, « L’État français a organisé l’impunité »). Sciemment donc. Mais la vision élyséenne est raccord avec les prises de position de certains membres du gouvernement. À commencer par le premier ministre Jean Castex qui s’offusquait au 20 heures de TF1 en novembre 2020 : «  Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais pas quoi encore ? »

De quoi aussi, peut-être, expliquer la date retenue. « Des commémorations sont traditionnellement organisées le 17 octobre à Paris et en banlieue, le président de la République ne souhaitait pas s’y substituer », assure son entourage. Parmi ces rendez-vous, dimanche, une cérémonie sera, comme chaque année depuis 2001, organisée par la Mairie de Paris à 10 heures. Quelques heures plus tard, à 15 heures, une manifestation à l’appel de nombreuses associations, syndicats et partis politiques de gauche défilera sur les lieux du massacre, du Grand Rex au pont Saint-Michel avec une exigence : la reconnaissance du crime d’État.


 

publié le 14 octobre 2021

François Ruffin, coréalisateur de « Debout les femmes ! » :
« Ces travailleuses s’occupent de tout ce qu’on ne veut pas voir »

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Le nouveau film du député François Ruffin et de Gilles Perret sort au cinéma le 13 octobre. Ce documentaire sur les « métiers du lien » et les salariées « reléguées dans l’ombre » est un défi lancé à la gauche. Entretien avec l’insoumis.

Le député FI François Ruffin dresse une nouvelle critique sociale et politique dans son dernier documentaire, réalisé avec Gilles Perret. Debout les femmes ! interpelle également une gauche qui parle de reconquérir les classes populaires.


 

Pourquoi un film sur les « métiers du lien » ?

François Ruffin Avec Gilles Perret, nous voulions, depuis un moment déjà, faire un film à l’Assemblée nationale. Les décors y sont plutôt chouettes, on n’a pas à les payer, et on a les figurants. Le seul truc, c’est qu’il ne s’y passe rien. En tout cas, ce n’est pas là que se fait la loi. Elle est faite par l’Élysée, et l’Assemblée l’enregistre. Lorsqu’on m’a confié la mission parlementaire sur les métiers du lien, j’ai donc appelé Gilles en me disant qu’il y avait peut-être un coup à jouer, parce qu’on pourrait travailler à la fois le dehors et le dedans. Recueillir les visages, les vies et les voix de ces femmes, et les ramener à l’intérieur de l’Hémicycle, puis montrer comment c’est malaxé, digéré, et finalement rejeté par l’Assemblée nationale. Nous pouvions dès lors poser une double critique : une critique sociale, et une critique politique, démocratique. C’est pleinement une question de rapport de classe. Soit on est du côté des servants, soit du côté des servis. Les servis ne voient pas les gens qui les servent. Les fragilités se cumulent aussi : ce sont des métiers populaires, féminins, et occupés pour partie par des personnes d’origine étrangère. Elles sont reléguées dans l’ombre. C’est la clé du problème : comment les rendre visibles, et comment peuvent-elles s’organiser elles-mêmes ?

Malgré le soutien du député marcheur Bruno Bonnell, qui finit par défendre vos propositions pour majorer les salaires des femmes de ménage, elles sont toutes rejetées par ses collègues de la majorité…

François Ruffin Il faut que l’Élysée leur dise d’appuyer sur le bon bouton. Tant que l’ordre n’est pas donné d’en haut, l’humanité ne surgit pas spontanément dans le cœur de l’Assemblée nationale… C’est une explication institutionnelle, qui tient à la soumission du pouvoir législatif à l’exécutif. Ensuite, dans l’inconscient collectif, les femmes ont réalisé ces tâches gratuitement à domicile pendant des siècles : s’occuper des personnes âgées, des malades, des enfants… Maintenant on les paye un peu pour faire ça à l’extérieur, donc elles ne vont pas en plus nous embêter ! Ceux qui ont accès à la parole publique, qui tiennent les commandes, ne sont pas issus de cet univers-là. Enfin, ces femmes s’occupent de l’intime, du sale, de la vulnérabilité, c’est-à-dire de tout ce qu’on ne veut pas voir. Pour paraphraser Macron, tout le pays repose sur elles, comme sur une chaise. Et on ne veut pas voir sur quoi on est assis.

Les propos d’Emmanuel Macron en avril 2020 n’auraient pas pu inciter sa majorité à appuyer sur le bon bouton ?

François Ruffin C’est pour cette raison qu’on me voit piquer une colère, en commission. Je m’étais mis moi-même à y croire en fait. Lorsque le président de la République dit qu’il « faut se rappeler que notre pays tout entier repose sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », quand il fait référence à la Déclaration des droits de l’homme, signifiant que « les distinctions sociales ne peuvent reposer que sur l’utilité commune », je me dis que l’on va réussir à arracher des trucs. Et lorsque ses députés rejettent tout ce que je propose, sans rien proposer à la place, ça me fait sortir de mes gonds.

À la fin du film, vous listez tout de même quelques petites victoires…

François Ruffin Sur certains métiers rien n’a changé. On a gratté le 13e mois pour les femmes de ménage de l’Assemblée nationale, mais c’est très circonscrit. Ce n’est pas une conquête pour toutes les femmes de ménage du pays. Pour les animateurs périscolaires, les assistantes maternelles, les accompagnants d’enfants en situation de handicap, on n’a rien gagné. Les auxiliaires de vie sociale ont eu la prime Covid. On a obtenu entre 2 et 15 % selon l’ancienneté de leurs salaires. Tout ça, je prends, du moment que ça remplit un frigo. Mais ces métiers du lien sont des emplois féminins, à temps partiel, c’est-à-dire à salaire partiel. Ce qu’il faut c’est du temps plein à salaire plein. Ça doit devenir la norme. Pour les AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap – NDLR), on pourrait avancer rapidement. En associant les accompagnantes elles-mêmes, les enseignants et leurs syndicats, et les parents d’élèves en situation de handicap, il est possible de structurer cette profession et de lui obtenir un vrai statut.

L’absence de réponses politiques à leurs revendications nourrit la défiance de ces salariés. Comment la gauche peut-elle y répondre ?

François Ruffin C’est un enjeu pour la gauche. Je viens du mouvement ouvrier traditionnel. Ça veut dire subir des défaites permanentes, avec des délocalisations en série. Tant qu’on n’aura pas mis en place du protectionnisme avec des taxes douanières, on sera condamné à aller de défaite en défaite sur le terrain de l’industrie. Je veux dire à la gauche que, dans les classes populaires, il faut considérer ces métiers du lien comme un deuxième réacteur. Il y a un intérêt électoral, mais aussi syndical à le faire. Ce sont des professions qui vont grimper sur le plan démographique. Elles connaîtront quelques petites conquêtes avec ici ou là un 13e mois, l’amélioration d’une convention collective… Autant peser là-dessus et y être associés. Ce n’est pas simple parce que c’est un milieu qui n’a pas l’habitude de la lutte. La CGT cherche à faire bouger les auxiliaires de vie dans pas mal d’endroits. Il faudrait que des responsables politiques portent ces luttes au premier plan. L’élection présidentielle est une occasion de le faire en portant la question sociale. Comme l’a souligné le sondage de l’Humanité qui la place au cœur des préoccupations, les gens en sont déjà convaincus. Mais si le débat présidentiel périphérise ces questions, on est cuit.

Tout le monde à gauche veut reconquérir le vote populaire, mais ça ne semble pas gagné…

François Ruffin Le divorce entre la gauche et les classes populaires ne date pas d’aujourd’hui, ni même du quinquennat de François Hollande. Il faut remonter aux années 1980, qui marquent une déchirure entre les éduqués du supérieur, qui s’en sortent correctement, et les classes populaires, dont le taux de chômage est multiplié par trois en une décennie. On accepte que des usines Burkina Faso. Assassinat de Thomas Sankara : 34 ans après, un procès pour l'histoire

ferment pour s’installer en Roumanie ou au Bangladesh parce que ce sont des ouvriers qui se retrouvent au chômage, et qu’il n’y en a pas à l’Assemblée. Si des députés étaient concernés, en quinze jours, on aurait une loi pour empêcher les délocalisations. Si on veut regagner demain, il faut qu’on retrouve le vote populaire en résolvant un double divorce : la petite bourgeoisie intellectuelle et les classes populaires, mais aussi entre les classes populaires de couleur dans les quartiers et celles, blanches, des zones rurales. Si on laisse Macron et Zemmour mener le débat de la campagne présidentielle, on laissera passer une frontière entre elles. Notre objectif doit être de les faire travailler ensemble pour le mieux-être de la société.

 

 

 

Documentaire. « Debout les femmes ! », les invisibles au premier plan

Michaël Mélinard sur www.humanite.fr

Après avoir suivi les gilets jaunes, Gilles Perret et François Ruffin mettent un coup de projecteur sur les soldates de première ligne, oubliées des politiques publiques.

Le titre résonne comme un slogan, une exhortation féministe à renverser la table. Pourtant, Debout les femmes ! débute tel un buddy movie « testostéroné ». François Ruffin l’insoumis s’apprête à affronter Bruno Bonnell, le macroniste à la tête d’une commission parlementaire sur les métiers du lien (les aides à domicile, les accompagnants des élèves en situation de handicap – AESH – et les femmes de ménage) qu’ils coprésident. Pas sûr qu’ils soient sur la même longueur d’onde. On se dit naïvement que Ruffin possède un coup d’avance. En plus d’interventions remarquées à la tribune de l’Assemblée, il s’est imposé comme une figure incontournable du débat politico-médiatique avec, comme fait d’armes cinématographique, Merci Patron ! (césar du documentaire 2017), une offensive grand-guignolesque réussie contre le milliardaire Bernard Arnault, et J’veux du soleil, road-movie documentaire coréalisé avec Gilles Perret, tourné dans l’urgence à la rencontre de gilets jaunes.

Mais Bruno Bonnell a des atouts dans sa manche. Ce proche de Gérard Collomb, pionnier de l’industrie des logiciels et de la robotique, a aussi été sur M6 le présentateur de The Apprentice. Qui décrochera le job ?, la version française d’une émission de téléréalité états-unienne animée par Donald Trump. Il a surtout la majorité parlementaire derrière lui. Deux profils apparemment incompatibles. Et pourtant le miracle se produit. Bonnell, intimement touché par cette question, se révèle un défenseur acharné de ces femmes (elles représentent 90 % des effectifs) des métiers du lien.

Mais même l’alliance des contraires ne suffit pas toujours à renverser les montagnes. Dans un pays confiné, ils vont aller à la rencontre de ces soldates de première ligne, déconsidérées, mal rémunérées, dans des secteurs où le taux d’accidents du travail dépasse parfois ceux du BTP. Si le coup de projecteur sur le travail parlementaire se révèle passionnant, les véritables héroïnes se prénomment Assia, Delphine, Hayat, Sabrina ou Sandy. Debout les femmes ! dévoile le visage de ces invisibles, éclaire le décalage entre leur importance sociale et leur rémunération. Ce beau film touchant, incarné, féministe et souvent drôle leur rend un nécessaire hommage, avec l’espoir de contribuer à l’amélioration de leur condition.

 

publié le 13 octobre 2021

Austérité. Comment la Macronie fait
main basse sur la Sécurité sociale

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Vider les caisses, puis étatiser. Alors que le projet de loi de financement de la Sécurité sociale est présenté en Conseil des ministres, ce mercredi, des voix s’élèvent pour dénoncer la mise à mal de notre système de protection sociale par le pouvoir.

«  Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage », dit l'adage populaire. Appliqué à notre système de protection sociale, cela signifie que les gouvernements s’évertuent à en assécher le financement à coups d’exonérations, pour mieux justifier ensuite les tours de vis destinés à rééquilibrer les comptes. Cette tactique n’a rien de neuf : elle était déjà appliquée par la droite américaine dès les années 1970, au point d’être résumée par un mot d’ordre très imagé, « starve the beast » (littéralement, « affamer la bête ») (1). À croire que métaphores animalières et Sécurité sociale font bon ménage…

Nul ne sait si la présentation du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) en Conseil des ministres, ce mercredi, lui vaudra des noms d’oiseaux. Mais, syndicats et partis de gauche entendent profiter de l’occasion pour dénoncer la politique menée par le pou

« Associer » ne signifie pas « respecter ». Les syndicats en font l’amère expérience dès 2018, avec les négociations sur l’assurance- chômage. « La lettre de cadrage du premier ministre nous mettait en pratique dans l’impossibilité de négocier, rappelle Michel Beaugas, secrétaire confédéral FO. Le gouvernement nous r éclamait 3,5 milliards d’euros d’économies sur le régime, soit plus d’un milliard par an ! D’une certaine manière, il savait pertinemment que nous n’accepterions jamais un tel coup de massue, et qu’il reprendrait la main derrière. »voir en place, qui prend la Sécurité sociale en tenaille : l’assèchement des caisses, d’une part, la reprise en main et l’étatisation, d’autre part.

Aucun de ces deux mouvements n’a été initié par le président actuel, mais ce dernier compte bien boucler le travail de ses prédécesseurs. Pour ce qui est des exonérations, elles atteignaient le montant colossal de 60 milliards d’euros, fin 2019 : allègement de cotisations « Fillon », pacte de responsabilité, Cice, etc. Emmanuel Macron a ajouté sa pierre à l’édifice avec 3,5 milliards d’euros d’allègement de cotisations supplémentaires, principalement au niveau du Smic. Autant d’abattements qui ravissent le patronat mais qui coûtent très cher à l’État.

Parachever un processus en cours depuis trente ans

En théorie, ce dernier a l’obligation de compenser à l’euro près toute nouvelle exonération de cotisations sociales, en application de la loi dite Veil de juillet 1994. Mais le pouvoir actuel a décidé de s’affranchir allègrement de cette obligation dès 2019 : désormais, les allègements ne sont plus compensés, ce qui aboutit mécaniquement à un creusement du « trou » de la Sécurité sociale. Et prépare le terrain à de nouvelles réformes « structurelles ». D’ailleurs, le gouvernement a encore contribué à dégrader les comptes en décidant de faire endosser aux organismes sociaux le fardeau de la « dette Covid » (51 milliards d’euros), constituée de mesures de soutien à l’économie (chômage partiel, report de cotisations, etc).

Mais assécher la Sécurité sociale ne suffit pas, il faut aussi reprendre en main son pilotage. Le pouvoir macroniste cherche à parachever un processus en cours depuis trente ans, qui est celui de l’étatisation de notre système de protection sociale. À partir de 1967, ce dernier était géré de manière paritaire, c’est-à-dire que les organisations syndicales et patronales siégeant au sein des conseils d’administration (Sécurité sociale, assurance-chômage, retraites complémentaires) tenaient les rênes.

Les premiers coups de canif sont donnés par la droite, avec le plan Juppé, de 1995-1996, qui confère au Parlement la responsabilité de l’élaboration de la loi de financement de la Sécurité sociale. Ce denier fixe dorénavant tous les ans l’objectif national d’évolution des dépenses d’assurance-maladie (Ondam). Officiellement, les syndicats siègent toujours au sein des conseils d’administration des différentes caisses (assurance-vieillesse, assurance-maladie, allocations familiales, etc.), mais leur rôle effectif dans le pilotage du système a été réduit comme peau de chagrin.

Voilà donc quelle était la situation avant l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron : le paritarisme primait encore dans deux organismes, l’Agirc-Arrco (retraites complémentaires) et l’Unédic (assurance-chômage). Mais l’ancien banquier d’affaires a la ferme intention de liquider ces derniers bastions, ce qu’il annonce d’ailleurs clairement au détour de son programme électoral : « Parce qu’il assume en dernier ressort la responsabilité du chômage et de la précarité, l’État prendra en charge le système d’assurance-chômage », revendique-t-il, tout en assurant qu’il « associera l’ensemble des parties prenantes et en particulier les partenaires sociaux ».

« Associer » ne signifie pas « respecter ». Les syndicats en font l’amère expérience dès 2018, avec les négociations sur l’assurance- chômage. « La lettre de cadrage du premier ministre nous mettait en pratique dans l’impossibilité de négocier, rappelle Michel Beaugas, secrétaire confédéral FO. Le gouvernement nous r éclamait 3,5 milliards d’euros d’économies sur le régime, soit plus d’un milliard par an ! D’une certaine manière, il savait pertinemment que nous n’accepterions jamais un tel coup de massue, et qu’il reprendrait la main derrière. »

Le risque de voir triompher la logique austéritaire

Il n’est pas question de s’arrêter en si bon chemin. Pour Pierre-Yves Chanu, vice-président CGT de l’Agence centrale des organismes de la Sécurité sociale, deux nouvelles menaces pointent à l’horizon : « Le premier danger vient de la proposition de loi organique portée par Thomas Mesnier, député LaREM, adoptée par le Sénat le 28 septembre dernier. Ce texte vise à intégrer le financement de l’assurance-chômage au PLFSS. Autrement dit, ce serait l’État qui reprendrait entièrement la main, alors même que c’est l’Unédic qui commande aujourd’hui. Le deuxième danger vient d’un changement profond du mo de de financement de la Sécurité sociale. L’objectif poursuivi par le gouvernement est clair : diminuer la part des cotisations patronales, payées par les employeurs, et les remplacer par de la TVA, payée par l’ensemble des ménages. Concrètement, depuis 2018, on a divisé par deux les cotisations patronales d’assurance-maladie. Et le PLFSS 2022 prévoit que, dorénavant, 28 % de la TVA seront affecté s au budget de la Sécurité sociale. »

L’étatisation de notre système de protection sociale, dénoncée unanimement par les syndicats et une partie de la gauche, risque de voir triompher la logique austéritaire, comme l’expliquait le sociologue Frédéric Pierru, dans nos colonnes : « C’est une logique purement budgétaire : on glisse d’une logique de droits associés au travail à une logique de solidarité qui passe par l’impôt. Dès lors, les dépenses de protection sociale sont comprises dans la loi de finances. Elles deviennent des lignes budgétaires au sein du budget global de l’État. Ce dernier décide de tout, en fonction de sa trajectoire de dépenses publiques contrainte pa r les règles européennes de contraction des… dépenses publiques. »

(1) Reprise à son compte par le président Ronald Reagan (1981-1989), cette stratégie vise à tailler dans les recettes de l’État, pour justifier par la suite des coupes drastiques dans les dépenses.

publié le 12 octobre 2021

Italie. Le siège de la Cgil pris d’assaut par des fascistes

sur le site www.humanite.fr

Des manifestations de solidarité avec le principal syndicat italien ont été organisées dimanche, au lendemain d’une attaque contre ses locaux nationaux.

Le siège national de la Confédération générale italienne du travail (Cgil), à Rome, a subi une attaque, samedi, en marge de la mobilisation contre le passe sanitaire, qui deviendra obligatoire sur les lieux de travail le 15 octobre. Des dizaines de manifestants du mouvement no vax liés au groupe néofasciste Forza Nuova ont fait irruption dans les locaux de la principale centrale italienne, retournant et détruisant du matériel, tailladant une peinture représentant une lutte ouvrière.

La Cgil accuse les dirigeants de Forza Nuova, que l’on voit dans des vidéos sur les marches devant le siège de la centrale, d’avoir conduit l’assaut. Les deux dirigeants en question ne sont pas n’importe qui, et figurent parmi les 12 personnes interpellées samedi par la police. On trouve Giuliano Castellino, leader romain de Forza Nuova, pourtant interdit de manifestation, condamné par le passé à cinq années de prison pour avoir agressé des journalistes, mais qui tous les samedis participe aux mobilisations contre la passe sanitaire. On trouve également Roberto Fiore, actuel secrétaire de Forza Nuova, qui s’était réfugié au Royaume-Uni dans les années 1980, après que la police eut trouvé des armes dans les locaux du groupuscule Troisième position, dont il était l’un des fondateurs.

Dès samedi, la Cgil a dénoncé un « assaut intolérable », qualifiant l’attaque de « néofasciste ». Cette attaque survient alors qu’on célèbre cette année le centième anniversaire de l’assaut et de l’incendie, en janvier 1921, de la chambre du travail de Bologne par les fascistes, prélude à la marche sur Rome, en octobre 1922.

Dimanche, dans plusieurs villes, des rassemblements se sont tenus devant les sièges de la Cgil. Via del Corso d’Italia à Rome, le secrétaire général a été accueilli par des militants scandant : « Maintenant et toujours, résistance ! » « Si quelqu’un a pensé nous intimider (…), il doit savoir que la Cgil et le mouvement des travailleurs sont ceux qui ont battu le fascisme, qui ont reconquis la démocratie », a rappelé Maurizio Landini. Il accuse un « projet préparé de la part d’un groupe organisé et de groupes qui ont mis en place une action “squadriste” et fasciste », faisant allusion aux raids des chemises noires de Benito Mussolini avant leur accession au pouvoir. Il demande la dissolution de « toutes les organisations qui se réclament du fascisme » , dont la Constitution interdit de faire « l’apologie ». Face au populisme ambiant qui prend parfois une tournure antisyndicale, il a rappelé que « les organisations syndicales vivent parce qu’il existe des personnes faites de chair et d’os qui versent un pour cent de leur salaire ou de leur pension (…). Vous êtes en train d’attaquer des personnes qui, pour défendre leurs propres droits, ont choisi démocratiquement de s’organiser ». Il a également exprimé la « solidarité avec les policiers blessés qui ont défendu notre siège ».

Les trois confédérations – Cgil, UIL, et CISL – appellent à une manifestation, samedi 16 octobre, pour dire « plus jamais de fascismes ».


 

publié le 11 octobre 2021

Fiscalité des multinationales :
le taux de 15 % sur les bénéfices, prochaine norme mondiale

Par Martine Orange sur www.mediapart.fr

Un accord de l’OCDE sur la réforme de la fiscalité mondiale a été approuvé par 136 pays le 8 octobre. Ce texte signe la mort des paradis fiscaux traditionnels mais pas de l’optimisation fiscale. Les géants du numérique sont en passe d’imposer leur taux moyen fiscal au reste du monde.
 

Un accord comme on n’en voit qu’une fois par siècle », « un texte historique », « un succès pour l’OCDE ». L’emphase était de mise ce 8 octobre, alors que les derniers pays réfractaires – la Hongrie, l’Inde, l’Estonie, après l’Irlande la veille – venaient d’annoncer qu’ils allaient signer l’accord sur une taxation minimale mondiale des multinationales. Discuté depuis des années au sein de l’Organisation de coopération et de développement économiques, le texte désormais soutenu par 136 pays sur 140 devrait être définitivement adopté par les dirigeants du G20 lors du prochain sommet prévu les 30 et 31 octobre à Rome.

Selon l’accord, une taxation minimum de 15 % des profits de toutes les multinationales devrait s’appliquer dès 2023 dans tous les pays de l’OCDE. Cet impôt est censé rapporter 150 milliards de dollars supplémentaires chaque année aux États. Un deuxième pilier est également prévu afin d’établir un système fiscal mondial « plus juste ». Il prévoit de taxer les « superprofits » des plus grandes multinationales à hauteur de 25 % et de reverser ces montants aux pays où ces groupes réalisent un chiffre d’affaires sans y avoir la moindre implantation physique, ce qui leur permet d’échapper à toute imposition.

Ce projet signe la mort des paradis fiscaux comme les Bermudes, les îles Vierges britanniques ou le centre offshore de Dubaï qui , grâce à une fiscalité zéro, sont devenus les havres de la fraude fiscale internationale. Régulièrement dénoncés pour leur rôle dans le blanchiment, la corruption, ces « trous noirs de la finance » sont devenus un embarras, voire un danger pour les États et même pour le système financier international. Les sacrifier ne pose donc guère de problème.

Mais si l’accord permet de partir en guerre contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux traditionnels, permet-il aussi de lutter contre l’évasion fiscale, « l’optimisation », comme le disent pudiquement les milieux d’affaires ? Les aménagements fiscaux et réglementaires, les ruling, tous les dispositifs pour éluder l’impôt dont nombre de pays, notamment en Europe, se sont fait une spécialité pour détourner la manne fiscale des autres vont-ils aussi être remis en cause ? Pas sûr.

Car loin d’offrir un cadre général et clair, comme se plaisent à le dire les promoteurs, l’accord s’annonce à trous avant même d’être signé. De nombreuses exemptions, de multiples contournements, aménagements ont déjà été accordés à des pays adeptes d’une fiscalité arrangeante, afin d’obtenir leur signature. La façon dont les discussions se sont déroulées avec l’Irlande amène notamment à s’interroger sur la portée et les visées réelles de cet accord.

La résistance calculée de l’Irlande

Pendant des mois, voire des années, Dublin a opposé une résistance farouche à tout projet de révision de son système fiscal : l’ imposition de 12,5 % des bénéfices des sociétés – un taux facial car nombre de groupes, notamment Apple, paient entre 0 % et 3 % - lui a permis d’attirer nombre de sièges sociaux européens des multinationales. À commencer par tous ceux des géants du numérique.

Mais le 6 octobre, le ministre des finances irlandais, Paschal Donohoe, a finalement accepté d’y renoncer et de se rallier au principe d’une taxation minimum de 15 %. « Je crois que ce changement est bon pour l’Irlande », a-t-il expliqué. Pour justifier ce revirement spectaculaire, le ministre irlandais a mis en avant les avancées qu’il avait obtenues. Non seulement les PME implantées en Irlande continueraient à bénéficier d’un taux d’imposition à 12,5 % – des aménagements comparables ont été accordés à la Hongrie et à l’Estonie –, mais surtout il avait réussi à faire réécrire l’accord.

Alors que le texte stipulait au départ que l’imposition minimale mondiale des multinationales « d’au moins 15 % » - une formulation pour laquelle Bruno Le Maire s’était beaucoup battu, selon ses dires –, il est désormais écrit que le taux d’imposition sera « de 15 % ». Un petit mot en moins mais qui fait toute la différence, qui dit par avance le renoncement annoncé aux ambitions qui avaient été affichées dans le cadre de la négociation sur la réforme de la fiscalité mondiale.

«  15 %, c’est 15 % », a insisté le ministre des finances irlandais. En d’autres termes, ce taux d’imposition est appelé à être gravé dans le marbre et à ne plus jamais pouvoir être augmenté. Il risque même, comme de nombreux économistes l’ont souligné, de devenir la norme mondiale fiscale pour la taxation des entreprises, obligeant les pays à poursuivre cette concurrence fiscale mortifère – le taux d’imposition aux États des entreprises est passé de 70 % à la fin des années 1970 à 18 % aujourd’hui –, et à aligner tout leur système d’imposition sur ce nouveau chiffre magique. 15 %, c’est le taux moyen d’imposition mondial des géants américains du numérique. Si cet accord peut être qualifié d’historique, c’est peut-être sur ce point qu’il l’est : les géants du numérique, après avoir abattu les oppositions des États, sont en passe d’imposer au monde leur norme de fiscalité.

Avec l’accord sur l’impôt mondial, toutes les velléités européennes d’encadrer et de contrôler les géants américains du numérique sont enterrées, six pieds sous terre.

À entendre le gouvernement irlandais, ce renoncement au taux de 12,5 % représente un énorme sacrifice. Selon ses calculs, il va y perdre 2 milliards d’euros par an. Un résultat curieux : l’augmentation du taux devrait normalement augmenter ses recettes fiscales. En fait, l’Irlande n’y perd rien du tout. Au contraire, elle y gagne totalement.

Le ministre des finances, Paschal Donohoe, le reconnaît lui-même à demi-mot : l’accord apporte à l’Irlande « de la certitude et de la stabilité ». Alors que Dublin s’est retrouvé plusieurs fois dans l’œil du cyclone face à la Commission européenne pour sa trop grande compréhension fiscale à l’égard des Gafam, que les géants numériques se voyaient eux-mêmes menacés de poursuites, de sanctions, d’encadrements réglementaires par la Commission européenne, cet accord permet de lever toutes les menaces.

C’était le but avoué du président américain Joe Biden, quand il a pris l’initiative au printemps de relancer les discussions sur un impôt mondial, au point mort depuis des années. Dès l’annonce d’un possible accord sur la réforme de la fiscalité mondiale en juillet, la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, avait demandé à l’Union européenne de reconsidérer son projet de taxe numérique jugé « discriminatoire » à l’égard des groupes américains. Bruxelles avait obtempéré, annonçant dans la foulée le gel de son projet de taxation numérique. Il ne sera jamais décongelé. Avec l’accord sur l’impôt mondial, toutes les velléités européennes d’encadrer et de contrôler les géants américains du numérique sont enterrées, six pieds sous terre.

L’accord prévoit en effet que toutes les taxations sur les services numériques instaurées dans les différents pays devront être démantelées d’ici à 2023, au moment de l’implantation de la taxation mondiale historique. C’est une des raisons qui ont poussé le Nigeria et le Kenya à refuser de signer cet accord, et qui ont fait hésiter l’Inde jusqu’au dernier moment. Dans la négociation, les États-Unis ont obtenu l’inscription d’une clause qui les prémunit de tout retour en arrière. Le texte stipule en effet qu’« aucune taxe sur les services numériques nouvellement promulguée, qu’aucune autre mesure similaire ne sera imposée à une entreprise à partir du 8 octobre 2021 ». L’interdiction est valable pour au moins deux ans.

Un accord pour les pays riches

Les États-Unis ayant garanti l’essentiel pour les géants du numérique, peu d’attention a été portée sur le deuxième pilier de l’accord, censé pourtant être le plus ambitieux. L’objectif affiché est d’instaurer des mécanismes de partage des profits des multinationales en direction des pays, essentiellement du Sud, où elles réalisent des affaires sans payer le moindre centime d’impôt. Le mécanisme retenu s’annonce d’une complexité folle. L’accord prévoit que les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 20 milliards d'euros – mais sont déjà exclues de ce cadre toutes les entreprises extractives, minières, pétrolières – devront allouer 25 % de leurs bénéfices au-delà d’une marge de 10 % aux pays où elles opèrent, sur la base de leurs ventes. La marge de rentabilité de 10 % sera calculée à l’aide d'un mécanisme de moyenne, basé sur le bénéfice avant impôt.

De nombreux pays du Sud ont dénoncé le déhéquilibre instauré par cet accord à leur détriment (voir notre article : « Accord perdant pour les pays du Sud »). Beaucoup ont souligné qu’on leur demandait de renoncer à des recettes fiscales, notamment sur les services numériques, sans leur garantir la moindre compensation par ailleurs. « C’est un accord entre les pays riches, pour les pays riches », a dénoncé le ministre des finances colombien. « Avec cet accord, nous avons le choix entre une mauvaise solution et la pire des solutions », a déclaré Martin Guzman, ministre argentin de l’économie, résumant l’état d’esprit général des pays du Sud : ils signent la corde au cou.

Certains observateurs soulignent déjà qu’il n’est pas assuré que la réforme de la fiscalité mondiale telle que l’a écrite l’OCDE soit adoptée dans tous les pays. Le Parlement indien notamment pourrait, selon eux, faire de la résistance pour approuver un texte qui prive le pays des recettes sur les services numériques.

Mais la plus forte résistance risque d’apparaître là où on l’attend le moins : aux États-Unis. Même si l’administration Biden a été le chef d’orchestre de cet accord sur la fiscalité mondiale des multinationales, elle est loin d’être assurée d’obtenir au Congrès une majorité de 60 % nécessaire pour faire adopter le texte. Plusieurs sénateurs républicains ont déjà dit tout le mal qu’ils pensaient de ce texte « contraire aux intérêts américains en taxant injustement les groupes américains et les géants du numérique » et annoncé leur intention de batailler fermement contre ce projet de loi.

Estimant que cet accord est « une réalisation comme on en voit une fois par génération pour la diplomatie économique », la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen a exhorté le Congrès à adopter « rapidement » les propositions. Elle propose au Congrès d’utiliser la procédure dite « de réconciliation » qui permet d’adopter des projets de loi au Sénat à la majorité simple. La bataille au Congrès s’annonce serrée et sans doute longue.

Mais le gouvernement américain a déjà obtenu ce qu’il voulait : il a tué tous les projets européens de contrôle, de réglementation, de taxation des géants du numérique américains, qui auraient pu servir de référence au reste du monde par la suite. Et c’est bien là l’essentiel.


 

publié le 9 octobre 2021

Contre le chaos climatique et social, Aurélie Trouvé appelle à
un « bloc arc-en-ciel »

Par Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Dans un essai, la porte-parole d’Attac propose de dépasser le paradoxe entre la vitalité des mouvements sociaux et la faiblesse politique de la gauche. Elle veut organiser leur complémentarité dans un « espace fédératif » et radical.  

Les gauches semblent promises à peser moins d’un tiers des suffrages, et se présentent de manière singulièrement fragmentée à l’élection présidentielle de l’an prochain (lire l’article de Pauline Graulle). Une victoire à ce scrutin national décisif apparaît aujourd’hui hors de portée, alors même que la droitisation de la société est très contestable, et que les mobilisations pour la justice se sont intensifiées, comme dans le reste du monde.

C’est de ce paradoxe que s’empare Aurélie Trouvé, dans un essai publié en septembre à La Découverte. « La faiblesse de la gauche dans les urnes est contemporaine d’une certaine vitalité retrouvée des mouvements sociaux et des réseaux de résistance et de solidarité », remarque-t-elle.

La porte-parole d’Attac ne méconnaît certes pas les faiblesses qui affectent ces derniers. Les défaites accumulées depuis le mitan des années 2000, la crise sanitaire, mais aussi la répression accrue dont l’autrice elle-même a fait les frais, ont provoqué bien des découragements individuels, ainsi que des doutes collectifs sur l’efficacité des formes traditionnelles de mobilisation.

Dans le même temps, observe-t-elle, ces luttes se sont révélées cruciales pour « freiner dans sa course le rouleau compresseur du productivisme et du néolibéralisme ». Sans elles, par exemple, plusieurs projets d’infrastructures climaticides auraient certainement vu le jour au lieu d’être abandonnés. L’État ne se verrait pas non plus reprocher son manque d’action en la matière par la justice administrative. Surtout, une « soif inextinguible de démocratie et de justice » s’est donnée à voir dans des mobilisations créatives, inédites par leur composition générationnelle et sociale, qui se sont notamment déployées sur les terrains de l’écologie, du féminisme et de l’antiracisme.

C’est cette dynamique, à la fois quantitative et qualitative, qui amène Aurélie Trouvé à pointer un contraste entre le « bouillonnement de la rue, des ronds-points, des places, des zones à défendre » et « l’étroitesse du champ partisan ». « Il nous faut opérer un saut stratégique », en conclut-elle, proposant qu’il se traduise par la construction d’un « bloc arc-en-ciel ». L’expression fait référence à la Rainbow Coalition lancée en 1969 à Chicago par des organisations noires, blanches et hispaniques, qui étaient parvenues à bâtir un front social commun en dépit de leurs différences culturelles.

Au « multicolore de l’antiracisme et des libertés publiques », l’altermondialiste appelle à joindre, dans la France de 2021, « le violet du féminisme », « le jaune des insurrections populaires », « le vert des mouvements écologistes » et « le rouge issu des traditions communistes et syndicales ». L’objectif est double : d’un côté, jouer de la complémentarité des causes et des tactiques plutôt que les opposer ; de l’autre, réduire le fossé entre les mobilisations populaires et l’action politique dans les institutions.

Ce faisant, la militante altermondialiste cherche à dépasser deux réflexes de défiance qui parcourent les mobilisations contemporaines : l’un envers l’enrôlement de luttes spécifiques sous un même mot d’ordre réducteur voire trompeur, l’autre envers leur instrumentalisation par des responsables politiques peu fiables voire opportunistes. Dans une enquête à paraître aux Presses de Sciences Po, menée auprès de plus d’une centaine d’activistes, la chercheuse Réjane Sénac constate que « le risque [perçu] de recomposition d’une unité hégémonique voire totalitaire, [les] amène à prendre de la distance vis-à-vis de toute généralisation, qu’elle soit procédurale ou idéologique ».

Le problème, rappelle Aurélie Trouvé, c’est que la catastrophe écologique et sociale grossit, et que les partisans d’une bifurcation ne pèsent toujours pas assez sur la trajectoire de nos sociétés. Face aux droites néolibérales et identitaristes, il s’agit donc de trouver un « dispositif politique » pour permettre aux luttes de « s’épauler » et de « faire “système” », tout en élargissant leur « base militante et politique ». La diversité des combats et des répertoires d’action ne doit plus être pensée comme un handicap, suggère-t-elle, mais comme une opportunité de « prendre la droite en tenaille ».  

Reprenant l’approche stratégique du sociologue Erik Olin Wright, dont nous avions recensé l’ouvrage posthume en décembre dernier, Aurélie Trouvé appelle à jouer sur tous les tableaux : au sein des institutions (puisque l’État n’est pas un monolithe impénétrable) et en dehors (puisqu’il faudra toujours un aiguillon et une force de rappel pour ceux qui pourraient être pris dans les filets de la bureaucratie). À ce titre, elle estime que la force de l’ordre social en place, ainsi que l’incertitude sur les moyens de l’ébranler, justifie une large panoplie d’actions, des recours juridiques aux sabotages en passant par des grèves : « Il n’y a pas d’actions qui seraient trop “bisounours” et d’autres trop “radicales”. »

En somme, il s’agirait de recréer des « écosystèmes » d’idées, de propagande, d’actions et de solidarités, là où ceux que la gauche avait bâtis au XIXe et au XXe siècle se sont étiolés. Les partis n’en seraient « plus le cœur » et la lutte des classes n’en serait plus « l’unique bataille », mais ces écosystèmes n’en seraient pas moins indispensables. Pour bousculer le conformisme individuel et l’inertie des structures sociales, il faut en effet non seulement convaincre qu’une autre solution est possible, mais aussi réduire les coûts de la rébellion contre l’ordre en place. Cela est encore trop peu le cas en raison de la petitesse, de l’éparpillement et de la faible « épaisseur organisationnelle » des partis et des mouvements actuels.

Radicalité et inclusion

Si les pistes avancées par Aurélie Trouvé sont encore des esquisses, elles vont plus loin que le simple appel verbal à la « convergence des luttes ». De même, son désir d’unité, qui fait écho à une aspiration répandue parmi les citoyens se reconnaissant encore dans la gauche, n’est pas un prétexte à n’importe quelle alliance. C’est bien parce qu’aucun cadre de travail commun n’existe, écrit-elle, que « la gauche se trouve face à un dilemme : rester faible car trop divisée ou bien s’unir sans projet politique articulé et prendre le risque de se perdre dans la confusion ».

La force des mouvements sociaux les plus dynamiques, diagnostique-t-elle, est de remettre en cause des logiques systémiques : celles du productivisme, du capitalisme, du patriarcat, du racisme… Selon elle, c’est en vue de les remplacer, et non de les aménager, que le bloc arc-en-ciel est pertinent. « L’unité pour l’unité n’a pas de sens, insiste-t-elle. Le rassemblement doit réunir autour de valeurs et d’aspirations communes. »

Ses parties prenantes devraient par exemple partager le présupposé d’une « diminution nécessaire de notre production et de notre consommation énergétiques et matérielles ». Et pour répondre aux besoins fondamentaux de la population, la militante altermondialiste propose un triptyque pas forcément consensuel, autour des principes de socialisation, de planification et de relocalisation des activités sociales. En revanche, cette clarté sur le contenu devrait prémunir contre tout sectarisme vis-à-vis d’individus ou de groupes dont les autres préférences peuvent n’être pas comprises ou partagées, par exemple des croyants ou des indépendantistes.  

Cette radicalité idéologique et cette posture inclusive, mais surtout la coexistence au sein de cette « plateforme pour une justice globale » ne seront pas spontanées, il faudra les organiser. Aurélie Trouvé propose à cet égard quelques principes d’une « fédération » dotée d’une méthode de travail pour aboutir à des consensus, et à laquelle pourraient adhérer tout autant des organisations que des citoyens individuels. Elle imagine notamment que ces instances de départ peuvent être peuplées, à proportion équivalente, de militants élus, de représentants des organisations ainsi rassemblées, et de membres tirés au sort.   

L’essai résonne de manière frappante avec celui publié cette même année par le philosophe brésilien Rodrigo Nunes, auteur d’une réflexion théorique sur l’organisation en politique (Verso, non traduit). Comme lui, Aurélie Trouvé tente d’échapper à des dichotomies stérilisantes, héritées d’une histoire politique révolue. Nostalgiques des partis d’avant-garde et laudateurs de mouvements sans leaders refont ainsi inlassablement le match entre « horizontalité et verticalité, diversité et unité, centralisation et décentralisation, macropolitique et micropolitique », là où tout devrait être question de dosage en fonction de la conjoncture.

Savoir construire de la capacité d’action, explique Rodrigo Nunes, est indispensable pour les partisans d’une transformation sociale. En même temps, cette construction peut aboutir à une accumulation de puissance dont les expériences tragiques du siècle dernier agissent encore comme un trauma. Le balancier est par conséquent parti dans l’autre sens, estime le philosophe, de manière d’autant plus aisée que, contrairement à ses excès, le manque de pouvoir d’agir ne produit aucun choc : il ne change rien à l’expérience quotidienne de l’impuissance vis-à-vis de l’ordre social.

Sauf que les promesses non remplies des mobilisations de masse de la décennie précédente ont agi comme une alarme. La « question de l’organisation » serait donc revenue au cœur des préoccupations. Selon Rodrigo Nunes, le modèle de la « plateforme » correspond aux conditions contemporaines d’existence. Il est adapté à la construction d’une « écologie » où collectifs et organisations pourront coopérer à des échelles différentes et s’enrichir mutuellement.

Lui aussi pense que les partis n’ont aucune raison d’unifier cette « écologie » sous leur magistère. Ils n’en sont qu’une branche, qui remplit une fonction spécifique : « s’adresser au peuple atomisé qui n’est ni politiquement actif ni impliqué dans aucune organisation, […] mettre au point des stratégies électorales, déployer des candidats, siéger au Parlement et finalement diriger un gouvernement ».

Reste à savoir comment passer de la situation fragmentée d’aujourd’hui au bloc arc-en-ciel promu par Aurélie Trouvé. Les déboires de la primaire populaire illustrent à quel point les partis sont rétifs à une construction qui leur échappe. Sans leur participation ni les ressources qu’ils tirent du financement public des partis, l’initiative n’ira pas bien loin. Au demeurant, l’engouement n’est pas au rendez-vous non plus du côté des simples citoyens (seuls 126 000 soutiennent l’initiative à ce stade).

La centralité de l’élection présidentielle, et l’énorme asymétrie qu’elle procure au leadership d’un individu, constitue à cet égard un obstacle à une « écologie » ou un « écosystème » équilibré. Peut-être faudra-t-il le noir d’une nouvelle défaite pour que la perspective d’un bloc arc-en-ciel se dessine..

 

publié le 8 octobre 2021

Manuel Cervera-Marzal :
« Mélenchon 2022, c’est la dernière cartouche du cycle populiste »


 

Où en est-on du populisme de gauche ? Quelle réalité matérielle le concept a-t-il jamais eue ? Manuel Cervera-Marzal, sociologue et auteur de Le populisme de gauche - Sociologie de la France insoumise, est l’invité de #LaMidinale.

Entretien par Pablo Vivien-Pillaud |

vidéo à voir sur https://youtu.be/ZL6BB9g24pg

 

en voici quelques extraits :..


 

 Sur le concept de populisme 

« Le populisme est un concept fourre-tout qui permet de mettre dans le même sac Marine Le Pen, Donald Trump et Bernie Sanders. »

« Le populisme n’est pas un concept au sens scientifique et sociologique du terme : c’est davantage un anathème. Est populiste celui qui ne pense pas comme moi, celui que l’on cherche à disqualifier du cercle de la raison. »

« Il y a eu un tournant majeur qui a eu lieu dans plusieurs pays européens ces dernières années : les anciennes gauches, c’est-à-dire des militants issus soit des partis socialistes soit des partis communistes, remettre profondément en question non pas leur idéologie (ils défendent la justice sociale et luttent contre les discriminations) mais la stratégie. »

« A Podemos comme à la France insoumise qui sont les deux cas prototypiques du populisme de gauche, on a abandonné la couleur rouge pour d’autres couleurs, on a supprimé l’Internationale à la fin des meetings pour la remplacer par de la musique populaire ou la Marseillaise, et on a fait un travail lexical et sémantique qui visait à retraduire le clivage gauche-droite mais aussi le clivage capital-travail dans un nouveau vocabulaire qui est celui du peuple qui s’opposerait à l’oligarchie. »

 

 Sur la notion de peuple, chère au populisme 

« Dans la conception des populismes de gauche, le peuple, c’est d’abord le demos au sens républicain du terme. Le peuple, c’est un contrat de société entre des individus et des groupes sociaux qui se battent pour les mêmes principes. »

« Il y a aussi la dimension sociale du peuple : le peuple comme plèbe, c’est-à-dire les sans-chemise, les sans-dents, les humiliés. »

« Il y a aussi le peuple-nation, non pas au sens du peuple nationaliste ou du peuple race issu du racisme culturel de la droite, mais une nation civique. »

« Il y a cette idée que l’on est sorti d’une période historique qui a duré plus d’un siècle, celle de la lutte des classes, et que l’on est entré désormais dans une nouvelle période où il s’agit de faire place à un nouveau sujet historique : non plus la classe ouvrière mais le peuple - qui la dépasse. »

« Le peuple n’existe qu’à travers une construction symbolique de lui-même. »

 

 Sur le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017 

« Quand on regarde l’électorat de Jean-Luc Mélenchon en 2017, on voit qu’il est allé mordre dans toutes les franges de la gauche et de l’extrême gauche. »

« Quand on regarde les discours de Jean-Luc Mélenchon, même s’il a supprimé l’Internationale, la faucille et le marteau, et le rouge, il reste plein de références à Marx, Jaurès, à la classe ouvrière qu’il cite souvent : c’est un homme de gauche, il ne l’a jamais caché ni renié. »

« En 2017, après François Hollande, le label de gauche est largement démonétisé. La gauche est désormais associée à la déchéance de nationalité, à la loi Travail et au CICE et de moins en moins de Français et de Françaises se reconnaissent de gauche. Si on veut ramener ces gens-là aux urnes, il faut trouver de nouvelles façons de s’y adresser. »

« La méfiance vis-à-vis de la gauche se superpose à celle des partis politiques. Jean-Luc Mélenchon et ses stratèges l’ont compris et ils ont décidé de remplacer le Parti de Gauche par un mouvement. »

 

 Sur le programme dans un perspective populiste 

« Le programme de la France insoumise, l’Avenir en Commun, est celui qui est le plus développé, le plus chiffré, avec des propositions qui ne sortent pas exclusivement du cerveau de Jean-Luc Mélenchon mais, en amont, de consultations auprès d’experts, d’associations et d’ONG et de sa base militante. »

« La France insoumise a réhabilité le genre programmatique qui était tombé en désuétude dans les autres partis politiques : jusqu’à deux mois avant l’élection présidentielle de 2017, Emmanuel Macron pensait pouvoir s’en passer. »

« Il y a une vraie volonté de réidéologiser la politique et de réinsuffler du contenu. »

 

 Sur l’évolution de la France insoumise 

« Il y a une contradiction à la France insoumise et plus largement aux forces populistes de gauche : d’un côté, il y a un travail de fond sur l’aspect programmatique et idéologique et, en même temps, on n’en voit pas beaucoup les résultats. Ce n’est pas un hasard si les bougés tactiques de la France insoumise correspondent aux bougés de son leader. C’est un mouvement fortement personnalisé. »

« Le mouvement insoumis, en termes d’effectif militant, est très lié à la campagne de 2017. On a entre 80 et 100.000 personnes qui ont vraiment milité sur le terrain. En 2018, on a à peine 5 à 10.000 personnes. Pour une raison simple : la France insoumise n’a pas réussi à s’ancrer territorialement et socialement. Je crois que cette volonté n’a jamais eu lieu. Jean-Luc Mélenchon le dit comme ça : il ne voulait pas d’un mouvement avec des baronnies militantes et locales, qui pourraient venir faire de l’ombre au tribun. Il l’a connu en 2012 avec le Front de gauche et estime en avoir pâti. »

 

 Sur le rôle de LFI dans « les points d’appui à un processus d’émancipation sociale » 

« Les gauches ont toujours tenté de s’appuyer sur les mobilisations sociales. Le PCF sur les mobilisations ouvrières, les partis travaillistes sur la fonction publique, les partis écologistes sont précédés par de fortes mobilisations environnementales. »

« Pour les populistes de gauche aujourd’hui, la situation est ambivalente : quand on compare le programme de Podemos, Syriza ou celui de Bernie Sanders, et les revendications qu’on a vu apparaître dans les mobilisations qui les ont précédés, on constate une forte congruence. » « Simplement, ça s’arrête là. Il n’y a pas de relais militant. La France insoumise est peut-être la force politique qui a fait part le plus rapidement de sa sympathie vis-à-vis des Gilets jaunes, est-ce que ça s’est traduit par une interpénétration entre les deux, par un résultat dans les urnes aux européennes de 2019 ? Je ne crois pas. »

« La gauche radicale paye le fait que, depuis trois décennies, elle s’est coupée de la société et s’est étatisée de par ses élus et ses financements publics. »

 

 Sur les concepts « patrie », « ordre » et « souveraineté nationale » 

« Chez Robespierre, la défense de la nation est indissociable de la défense de la République. On va retrouver ça avec la Commune de Paris.

Aujourd’hui, ce sont plutôt des thèmes de droite. »

« Essayer d’aller récupérer ces termes est un combat perdu d’avance."

« La France insoumise ne parvient pas à récupérer des électeurs de Marine Le Pen, et ça va même dans l’autre sens : petit à petit, des voix, quelques centaines de milliers, vont de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême droite. »

 

 Sur la sociologie des insoumis 

« Il y a une très faible fidélité des membres vis-à-vis du mouvement. C’est en lien avec les modalités d’adhésion. Dans un parti, si vous adhérez, il faut payer une cotisation, prendre sa carte, aller aux réunions… À la France insoumise, on s’inscrit gratuitement en trois clics sur Internet. On entre et on sort très facilement. »

« Le fonctionnement interne est assez nébuleux. Les stratèges ont organisé la désorganisation du mouvement. »

 

 Sur la stratégie populiste en 2022 

« On est encore dans un mouvement populiste au sens où les élites font sécession et ça suscite des réactions populaires massives. Mais est-on encore dans le cycle populiste qui s’est ouvert en 2014-2015 et qui a vu arriver Corbyn à la tête du Labour,Tsipras en Grèce, Podemos, Sanders, Mélenchon ? Je crois qu’on est en bout de cycle. »

« Mélenchon 2022 est la dernière cartouche de ce cycle populiste.

Je ne vois pas de changement majeur dans la stratégie qu’il met en place pour la présidentielle par rapport à 2017. »

« Est-ce que ça peut payer ? Le populisme de gauche, c’est des forces et des faiblesses. La principale force de LFI, c’est son leader. Mélenchon, de part sa virtuosité et ses ambiguïtés, arrive à parler à différents segments de la population. C’est aussi la principale faiblesse du mouvement. Si d’ici six mois il a des soucis de santé ou des soucis judiciaires, derrière c’est l’ensemble de son mouvement qui tombe avec lui. »

 

publié le 7 octobre  2021

Catherine Tricot :
« Il ne faut pas seulement entretenir
mais transformer nos logements sociaux »

En cette journée nationale (4 octobre) des droits des habitants, la Confédération Nationale du Logement tient son congrès des habitants. Pour en parler, Catherine Tricot, architecte-urbaniste et directrice de la revue Regards, est l’invitée de #LaMidinale.

 La vidéo de l’interview est à voir sur www.regards.fr. Ci-dessous, quelques extraits :

 Sur l’urgence liée au logement 

« Il y en a beaucoup. Il y a tous ceux qui sont mal logés, ceux qui payent trop, mais s’il y a une urgence absolue, je dirais que c’est celle de préparer le logement pour le réchauffement climatique. C’est-à-dire d’isoler, de construire des logements qui consomment moins, qui sont plus vertueux sur le plan de l’impact écologique. »

« Il était prévu d’isoler 500.000 logements par an, on est au rythme de 70.000. Ça a des conséquences dramatiques en termes de consommation d’énergie et de mal-vivre pour les gens, puisqu’ils mettent un budget fou pour avoir un confort de vie médiocre. »

 Sur la rénovation des logements

« L’essentiel du logement reste ancien, d’avant la Seconde Guerre mondiale. Donc des logements inconfortables, trop petits. Ceci étant, on a construit beaucoup de logements après-guerre qui vont être rénovés, notamment parce que ce sont des bailleurs qui ont une capacité d’action supérieure aux copropriétés de pauvres ou les maisons individuelles. Les offices HLM ont plus de moyens d’agir que les particuliers. »

« Même rénovés, ce sont des logements qui ne sont plus adaptés aux modes de vie actuels. »

« Les logements des années 50-60 sont beaucoup plus petits que ceux des années 70. Mais, en général, tous sont frappés d’obsolescence : les salons sont trop petits. On a des T4 avec des séjours de 15m², donc quand il faut loger la diversité de la famille avec ses ordinateurs, ses télévisions… Le fait que les gens travaillent à la maison, qu’ils aspirent à sortir de leurs appartements et donc ont besoin d’un balcon – au minimum… Il y a aussi un nouveau rapport au corps, qui fait que les salles de bain sont trop petites. »

« La réhabilitation des logements passe à côté de ces évolutions, faute de quoi ces logements seront de plus en plus délaissés et donc des logements pour les plus pauvres. »

« Le logement social est un logement pour tous : 70% de la population peut y prétendre. Mais ils ne seront habités par tous que s’ils correspondent aux besoins et aux attentes de tous. »

« On est en train de fabriquer du logement de pauvres. »

 Sur la compatibilité avec la société de sobriété 

« La sobriété, c’est de ne pas détruire à tout-va et de réhabiliter au maximum. »

« Il y a des logements qui ne peuvent pas être transformés tant ils ont été construits à l’économie. »

 Sur la demande de constructions 

« La demande n’est pas identique partout sur le territoire. »

« La région parisienne, mais pas seulement, est un endroit avec une très forte demande qui n’est pas satisfaite. Il y a notamment un problème de foncier qui est rare et très cher. La balle n’est pas simplement dans le camp des bailleurs sociaux. Il y a un problème de libération de ce foncier. Il y a aussi un problème idéologique : quand on veut faire du logement social, c’est souvent très compliqué dans les villes, parce qu’il y a une mauvaise appréhension par les habitants du logement social. Pour eux, ça va être du logement mal-famé, mal-habité, qui va apporter des ennuis de voisinage. »

« C’est pour cela qu’il est fondamental de moderniser le logement social pour qu’il redevienne attractif, désirable, qu’on ait envie d’y habiter. »

 Sur l’étalement urbain 

« On ne peut plus continuer de consommer des terres agricoles pour faire des maisons individuelles, qui vont générer des routes, etc. C’est un modèle de développement impossible à soutenir. »

« Comment on répond à ce désir de maison individuelle, si l’alternative, c’est la cage à lapin ? Il faut sortir cette représentation du logement collectif comme étant une cage à lapin. »

« Il faut trouver des façons d’habiter des logements collectifs qui correspondent aux attentes, par exemple en faisant en sorte qu’on accède à son logement par sa terrasse. »

« Il faut que le logement collectif ne soit pas une punition. »

 Sur la place des habitants 

« La place des habitants est centrale dans notre réflexion. »

« J’aime l’idée que les habitants puissent être dans la conception mais aussi dans la fabrication. On peut mobiliser leurs savoirs pour transformer leurs logements. Les compagnons-bâtisseurs font travailler les habitants. »

 Sur les inégalités entre les territoires 

« Dans la banlieue populaire, il y a assez peu de places, de jardins, d’espaces en partage qui font la beauté des villes et le plaisir d’y vivre. Ça fait 40 ans à peine qu’on a commencé à faire des places dans les villes de banlieue. »

« Tout ne relève pas de l’urbanisme. Ce phénomène de ghettoïsation s’est développé beaucoup plus vite que les transformations urbaines. »

« Quelque chose se noue autour de la qualité des services publics, en premier lieu l’école. Les parents ont une grande inquiétude pour leurs enfants sur la formation qu’ils vont recevoir et donc les chances d’avenir qu’ils vont avoir. Si on n’arrive pas à redévelopper un niveau scolaire dans toute la France qui soit de qualité équivalente partout, on n’y arrivera pas. »

« Les élèves de Seine-Saint-Denis perdent une année de scolarité dans leur parcours du fait des professeurs qui ne sont pas remplacés. C’est insensé. »

« Tant qu’on aura ces inégalités, c’est pas la peine de demander aux architectes et aux urbanistes de renverser la donne. »

 Sur le concept de « démobilité » 

« C’est une idée très intéressante, qui s’oppose à l’étalement urbain. Mais avoir à proximité l’école, l’alimentation, la poste, le médecin, etc., ça n’est possible qu’en ville. »

« Il est très important de donner l’accès à la mobilité à tous. Il n’y a pas simplement un problème de devoir cesser de prendre sa voiture pour acheter du pain, amener les enfants au judo, l’autre au collège, etc. Il faut remédier à cette vie infernale avec la voiture en permanence. Mais il y a aussi quelque chose qui a à voir avec la modernité, c’est la possibilité de se déplacer. On ne va pas revenir au village, à faire toute sa vie quotidienne au même endroit. C’est un enfermement irréaliste. »

« Quand on habite Saint-Denis, il faut qu’on puisse aller à Paris. »

« Les Parisiens perdent beaucoup à ne pas oser dépasser le périphérique. Ils ont une vision surannée du monde populaire et de la France. »

« La mobilité reste un objectif, mais il faut la penser dans des conditions écologiques et sociales partagées. »

 Sur l’absence du logement dans le débat public 

« Le logement s’articule à la question de la ville, des transports, des services publics. »

« Le logement, c’est du temps long. Quand on achète, on emprunte sur 20-25 ans. Quand on construit un logement, il va avoir une vie sur 100-150 ans. Ça échappe au temps relativement court de la politique et de la démocratie. »

« On est devant un impensée de la gauche : la question foncière dans le coût du terrain mais aussi dans sa rareté. Tout le monde n’habitera pas Saint-Louis en L’île. Comment répartie-t-on ce bien ? »


 

 

 

publié le 6 octobre 2021

Jean-Louis Bianco : « Une destruction de la laïcité est à l’œuvre aujourd’hui,

la laïcité doit rester une liberté »

par Hassina Mechaï sur www.bastamag.net

La laïcité…le mot semble être devenu l’alpha et l’oméga du débat politique français tout autant que le nœud gordien dans lequel il s’enroule et s’étouffe. Pour en parler, entretien avec l’ancien président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco.

Jusqu’en avril dernier, il présidait l’Observatoire de la laïcité (ODL), dont la feuille de mission prévoyait d’assister « le Gouvernement dans son action visant au respect du principe de laïcité en France ». Simple sur le parchemin ministériel, autrement plus compliqué dans une société française où les débats oscillent, tournent, stagnent et fermentent autour de la sécurité, l’immigration et l’identité. Un triptyque auquel « La Laïcité », vient apposer un vernis acceptable, qualifié de « républicain ».

Mais attention, de quelle laïcité s’agit-il là ? Celle de 1905 qui imposait la neutralité religieuse à l’État et à ses services publics ou celle qui fait dériver doucement cette obligation vers les citoyens dans l’espace public ? La laïcité d’apaisement ou la laïcité « offensive » comme a pu la qualifier Marlène Schiappa ? Une bataille idéologique s’impose, avec la régularité obstinée du métronome médiatique et politique qui en bat la mesure. Cette bataille suppose plus largement des projets opposés de société, où la question de la place et de la visibilité des minorités est ainsi posée, tout autant que la place d’un État qui n’a cessé d’élargir sa capacité d’action et d’intervention dans l’espace public, notamment à travers l’empilement de lois sécuritaires.

Jean-Louis Bianco et l’ODL ont été au cœur de cette bataille. La dissolution de l’ODL, après une lente montée de soupçons, critiques, attaques indirectes puis frontales, a semblé marqué une première victoire pour la laïcité « offensive ». Depuis, Jean-Louis Bianco a initié la création d’une Vigie de la laïcité, sens doute pensée comme une contre-force de proposition aux initiatives du gouvernement. Il répond à nos questions.

Basta ! : La non-reconduction de l’ODL ne semble pas avoir été un coup d’éclat dans un ciel serein. Avez-vous observé également cela et comment l’avez-vous vécu ?

Jean-Louis Bianco : Nous n’avons jamais été critiqués en droit et nous avons eu très rarement des attaques directes sur nos analyses. Mais oui, je l’ai vue venir à partir du moment où je me suis rendu compte d’une domination croissante de la pensée de régression laïque, d’une laïcité de surveillance et de contrôle. Toute parole qui avait du crédit sur la laïcité et qui n’allait pas dans le sens de cette régression était considérée comme non recevable, laxiste ou irresponsable. Manuel Valls avait déclaré que j’étais coupable de proximité avec les Frères musulmans. Nous avions eu un échange musclé sur ce sujet et François Hollande m’avait maintenu à la tête de l’Observatoire, malgré son opposition. 

Je savais que ce n’était qu’un sursis. Parmi les reproches, le fait que nous n’aurions pas été assez « sécuritaires ». Les Français auraient peur donc il fallait être sécuritaire. Je voyais monter ces idées, avec des relais très influents dans les médias, les instituts de sondages, les centres de recherche. Tout cela s’est accéléré après l’assassinat de Samuel Paty et l’Observatoire de la laïcité a été attaqué à travers des propos surréalistes qui nous reprochaient de ne pas avoir prévu cet assassinat ! Tout cela s’est accompagné d’un acharnement violent sur les réseaux sociaux, y compris des menaces de mort. Il reste que l’ODL a gagné sur un point : il est reconnu dans son expertise et son indépendance. Cela gênait ceux qui voulaient installer une police de la pensée. Notre site a connu par la suite quelques difficultés d’accès dues, nous a-t-on dit, à des « bugs ».

Est-ce pour combler ce vide laissé par la fin de l’ODL que vous avez créé la Vigie de la laïcité ?

Depuis la fin de l’ODL, tout est flou. On parle de référents laïcité mais qui seront-ils, qui les formera, qui les évaluera ? Rien n’est clair. On voulait la fin de l’ODL mais on n’était pas vraiment prêt à le remplacer. On parle d’« administrer la laïcité » mais la laïcité ne s’administre pas. On s’y forme, on se l’approprie, on en discute. On n’administre pas la liberté…

La Vigie de la laïcité doit servir d’outil de référence solide. D’abord par la qualité des chercheurs qui en sont membres ou associés. Nous ne cherchons pas à créer une pensée unique. Notre tribune publiée en juin par Le Monde fait référence à l’esprit de la loi 1905. Nous donnons des éclairages et analyses, comme récemment sur la loi confortant le respect des principes de la République.

Plus largement, la fin de l’ODL ne traduit-elle pas une verticalité des pouvoirs qui, sous la présidence Macron, s’accommode mal des autorités administratives indépendantes ou assimilées et leur rôle de vigie et d’alerte, notamment sur les libertés et droits ?

Ce n’est pas nouveau. La Commission consultative des droits de l’Homme s’est trouvée en opposition. Le Défenseur des droits, sous Jacques Toubon et sous la nouvelle présidence, a aussi rencontré des difficultés, comme la présidente de la Commission Informatique et Libertés. Ces autorités indépendantes sont là pour tirer la sonnette d’alarme, c’est leur vocation. Elles se font le relais de difficultés réelles.

La loi dite « séparatisme » semble consacrer une vision « offensive » de la laïcité. Vous avez qualifié cette loi d’usine à gaz. Deux points peuvent inquiéter : les dispositifs nouveaux portant sur les associations et l’extension de la neutralité religieuse aux employés d’entreprises délégataires ou signataires de service public... Après l’école, sont-ce là les nouveaux champs de bataille de la laïcité ?

Cette loi a été rédigée de façon compliquée. Nous verrons comment elle sera appliquée et à quel contentieux elle donnera lieu. Il a été dit, grâce à une communication officielle reprise sans recul par les médias, que le Conseil constitutionnel avait validé quasiment la totalité de la loi. Cela est inexact. Le Conseil, comme c’est son droit, ne s’est prononcé que sur 9 articles de la loi, sur les 120 qu’elle comporte. Sur ces 9, il en a invalidé 6. Mais il peut arriver à l’avenir qu’une question soit posée au conseil sur un autre point de la loi. 

Si on sort du diptyque Islam-laïcité, cette loi a pu aussi inquiéter d’autres cultes, telles des branches du protestantisme ou du judaïsme...

Effectivement. Le président de la Fédération protestante a marqué son inquiétude. Les protestants sont historiquement attachés à de petites associations cultuelles et se débrouillaient bien ainsi. On va leur demander désormais des obligations qui leur paraissent inutiles et excessives Cette obligation de conformité et de surveillance prévue à l’article 6 de la loi visera aussi les associations cultuelles juives, protestantes, évangéliques ou autres. Beaucoup dépendra de l’application qui sera faite de cette loi, selon qu’elle sera bienveillante ou stricte.

N’observons-nous pas, avec cette laïcité offensive, un glissement qui fait peser l’obligation de neutralité religieuse de l’État vers les individus dans l’espace public ?

Les débats entourant la loi sont effectivement tombés dans ce travers. J’ai l’impression que cela a été corrigé par certains orateurs. Mais le risque continue à exister. Une proposition d’amendement à l’Assemblée nationale posait une distinction entre toute la « sphère publique » où la neutralité religieuse devait s’appliquer et la sphère privée. Cette sphère publique recouvrait les rues, les transports publics. Un amendement adopté par le sénat interdisait dans la rue tout signe ou tenue qui manifestait ostensiblement une appartenance religieuse aux mineurs de moins de 18 ans.
 

Certains élus, et parmi ceux-là des tenants d’une laïcité dite « dure », ont évoqué l’inscription dans la Constitution des « racines judéo-chrétiennes » de la France. Comment, après plus de 30 ans de débat autour de la laïcité, est-ce possible ?

Cette proposition est révélatrice d’une idéologie qui repose sur une conception historiquement totalement fausse de ce qu’est l’identité de la France. D’autres déclarations ont été faites selon lesquelles nous serions tous descendants de Gaulois blonds, le reste de l’Histoire de France n’existant tout simplement pas. Ce qui est terrible est que ce même débat avait eu lieu au moment du Traité de Maastricht dans lequel certains voulaient déjà inscrire les racines chrétiennes de l’Europe.

Évidemment la France a des racines chrétiennes mais pas seulement. Elle a aussi des racines grecques, romaines, juives, arabo-musulmanes, franc-maçonnes à travers le siècle des Lumières. Cela n’a aucun sens de réduire la France à cette seule dimension, sinon dans un but d’exclusion de tous ceux qui peuvent incarner ces autres racines. Si cette proposition n’est pas nouvelle, elle traduit aussi une aggravation dans le sens où au lieu de nous retrouver dans ce qui nous unit, dans une certaine vision de la République, l’accent n’est mis que sur ce qui pourrait nous séparer. Cela aboutit à un clivage « nous/eux », « On n’est plus chez nous » alors que dans la République, chacun est « Nous » car nous sommes tous des citoyens.

N’est-ce pas là le souci précisément, cette façon de lier désormais la question de la laïcité à celle de l’identité, entendue de façon de plus en plus restrictive ? Au fond, que vient faire la laïcité, qui est un cadre de liberté, dans la question de l’identité ?

Dans la tête de certains, cela est effectivement devenu lié. On a pu par exemple lier dans un ministère « identité » et « immigration ». Cela voulait dire que l’immigration menaçait l’identité française. S’il me semble important de ne pas abandonner la discussion sur l’identité, il faut alors l’inscrire dans une histoire. L’identité, c’est la Déclaration des droits de l’Homme mais aussi la colonisation ; c’est la langue française et la notion de « citoyen ». Associer ainsi judaïsme et christianisme me semble audacieux quand on voit ce qu’une France chrétienne a fait subir aux Juifs.

Pour rester encore dans les derniers débats autour de la laïcité, qu’avez-vous pensé de la campagne d’affichage du ministère de l’Éducation autour de ce thème ?

La plupart des photos évoquent, par le prénom des enfants ou leur couleur de peau, l’idée qu’ils sont musulmans ou arabes. Cette disproportion n’est pas du tout à l’image de la réalité française. En découle l’interprétation que la laïcité ne vise que des enfants supposés musulmans dont il faudrait « corriger » cette particularité. La laïcité serait supposée faire d’eux et d’elles de « bons français ». Plus encore, la quasi-totalité des affiches, sauf une, n’a rien à voir avec la laïcité. La répétition du mot « même » m’a interpellé également [plusieurs affiches sont déclinées sur le même mode : « Permettre à Milhan et Aliyah de rire des mêmes histoires », ndlr]. J’y vois une volonté de normalisation qui suppose qu’il n’y a qu’une seule manière d’être Français, d’être ensemble, d’être intégré. J’ai ainsi pu entendre, il y a quelques temps, l’idée qu’il faudrait faire une éducation civique et morale spécifique aux musulmans. J’inscris cette campagne dans cet esprit-là. Elle me semble très dangereuse, car sous ses abords insipides, elle véhicule une vision d’assimilation intégrale. 

À chaque image, la devise républicaine,« Liberté, égalité, fraternité », aurait tout aussi bien fonctionné. La laïcité « offensive », comme dit Marlène Schiappa, ne finit-elle pas par écraser cette devise ?

Elle trahit, écrase et déforme la pensée originelle de la Loi de 1905. Cette loi établit un équilibre exceptionnel entre la liberté individuelle, de conscience, de pratique et d’opinion, et le bon fonctionnement collectif, c’est à dire l’ordre public et les libertés des autres. Tout ce qui s’éloigne de cela n’est pas une nouvelle laïcité ou une laïcité plus offensive. C’est une régression. C’est même une destruction de la laïcité qui est à l’œuvre aujourd’hui. Trop de personnalités politiques, leaders d’opinion ou éditorialistes, tiennent pour acquis cette conception de laïcité de contrôle et de surveillance alors que la laïcité doit rester une liberté. Cette bataille est menée par des gens sans complexe et en face se trouvent des citoyens qui peuvent douter. Les replis de peur se multiplient et cette bataille idéologique me semble presque perdue. Pourtant, sur le terrain, chez les acteurs et militants, la laïcité est parfaitement comprise. Mais ils n’apparaissent pas dans les médias.

Cette campagne ne s’inscrit-elle pas dans une tradition au fond très républicaine, telle qu’on a pu le voir sous la IIIe République par exemple, avec les « Hussards noirs » chargés, par l’école, d’édifier et d’unifier une certaine idée de la Nation ?

La tradition républicaine s’adresse à tous les enfants et pas seulement à une seule catégorie, afin que se forme une conscience citoyenne et qu’ils deviennent des citoyens avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Au fond, cette campagne prétend exalter l’unité alors qu’elle stigmatise les différences. Nous avons fondé la Vigie de la laïcité afin de garder précisément une référence rigoureuse sur ces questions, comme l’ODL la fournissait. La conception de la laïcité qui semble prévaloir au gouvernement est une forme de catéchisme républicain. Je rappelle la phrase de Condorcet : « Nous ne voulons pas que les hommes pensent comme nous. Nous voulons qu’ils apprennent à penser par eux-mêmes. » Or, ce que j’observe est qu’il s’agit de faire en sorte que les gens pensent comme « nous », ce « nous » incluant ceux qui tiennent le haut du pavé idéologique.

Pour finir, de quoi la laïcité est-elle devenue le nom ? Emmanuel Macron a pu diagnostiquer une « crise » dans l’islam mais tout autant, la société française ne trouve-t-elle pas dans ces débats parfois byzantins autour de la laïcité un dérivatif à sa propre crise ?

Les Français sont marqués par un pessimisme, un manque de confiance envers eux, leurs dirigeants, leur pays. On se replie sur la laïcité comme un élément symbolique. Au fond, tout le monde se dit pour la laïcité, même le parti de Marine Le Pen pour qui le terme a remplacé l’idée de combat anti-immigrés. Pourtant la laïcité est un outil effectif et utile, elle est basée sur une loi limpide. Ce texte a été le fruit d’un compromis après une bataille de trois ans. Ce texte doit être couplé avec la Déclaration des droits de l’Homme qui pose que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions ». Le premier fondement de la laïcité est la liberté, même religieuse, pourvu que sa manifestation ne trouble pas l’ordre public. Elle est un outil qui permet de construire la maison commune, ce qu’oublient les tenants de cette laïcité nouvelle qui se comporte comme une forteresse. Or, la laïcité n’est pas une forteresse.
 

publié le 5 octobre 2021

Salaires. « 300 euros par mois en plus,
ça serait justice »

Pierre-Henri Lab sur www.humanite.fr

La journée d’action interprofessionnelle de ce mardi a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les syndicats sont satisfaits d’avoir remis la question salariale au cœur du débat actuel.

Pari réussi pour l’intersyndicale CGT, FO, FSU, Solidaires, Unef, FDL, UNL et MNL. Plusieurs dizaines de milliers de personnes, dont 25 000 à Paris, ont défilé « pour nos salaires, nos emplois et nos conditions de travail ». Une petite délégation a même fait le voyage de Belgique. « Nous venons soutenir nos amis français. Nous sommes aussi mobilisés contre le gel des salaires. C’est un problème européen », explique Estelle Ceulemans, secrétaire générale de FGTB pour la région de Bruxelles. À ses côtés, en tête de cortège, les responsables syndicaux ne cachent pas leur satisfaction. « Nous sommes parvenus à mettre la question salariale au cœur du débat », note Philippe Martinez.

Le secrétaire général de la CGT se montre prudent quant à l’annonce du patronat de l’hôtellerie d’une hausse de 6,5 à 9 % des salaires (lire ci-contre) : « Dans les palaces, les employeurs suppriment des emplois pour recourir à la sous-traitance, donc pour moins payer les salariés. » Néanmoins, l’annonce de la hausse souligne, selon lui, que la faiblesse des salaires est cause du peu d’attractivité de certains métiers. Et le syndicaliste de plaider à nouveau pour un Smic à 2 000 euros brut et pour une indexation des minimas de branche sur le Smic afin qu’ils augmentent automatiquement à chaque revalorisation du salaire minimum.

Dur de se projeter dans l’avenir

Anne-Marie et Frédérique, salariées chez Canon France, sont venues revendiquer au moins 3 % d’augmentation de salaire et 100 euros au minimum pour tous les salariés de la filiale française du groupe japonais. « Avec le confinement, les ventes d’imprimantes ont explosé. Les actionnaires se sont partagé 66 % du bénéfice. Et nous, rien ! » dénoncent les deux militantes CGT. Cadre, Anne-Marie a trente ans d’ancienneté et gagne 2 400 euros par mois. Frédérique, agente de maîtrise depuis vingt-six ans, qui touche 1 900 euros net et pas de treizième mois, explique : « On fait attention, on compte. J’ai renoncé à une formation. Il aurait fallu que je complète le financement par moi-même, mais on s’est déjà endettés pour aider notre fils qui fait des études supérieures. » Cheminot, aux ateliers de maintenance de Villeneuve-Saint-Georges, Robin compte lui aussi. Il gagne 1 800 euros par mois, dont 700 euros de prime « pour le travail de nuit, les week-ends et les jours fériés ». Avec sa compagne, agente territoriale, ils ont un revenu de 3 200 euros mensuels. « On s’en sort pas mal. On part en vacances dans la famille. On a un petit loyer de 500 euros. Mais on vit dans 25 m2  », explique le militant CGT. Le jeune couple, qui commence à se poser la question d’un enfant, fait ses calculs : « Il faudra un appartement plus grand, donc un plus gros loyer, alors ça fait réfléchir. » Dur de se projeter dans l’avenir. Robin estime que, pour vivre correctement, il faudrait 500 euros de plus par mois.

Professeure des écoles en Loire-Atlantique, militante au SNUipp, Jessica, gagne 2 200 euros par mois, après vingt ans de carrière. Elle est au neuvième échelon, peut en franchir encore deux avant d’avoir atteint la limite de l’avancement automatique. Progresser après, c’est plus difficile, il faut changer de grade, devenir « hors classe », mais seulement 10 à 15 % de la profession y parviennent. Jessica compte aussi. Divorcée, elle a puisé dans son épargne pour financer le permis de conduire de sa fille. « Honnêtement, 300 euros par mois de plus, ce serait bien et ça serait justice. » Comme tous les fonctionnaires, Jessica est privée d’augmentation générale depuis sept ans à cause du gel du point d’indice. Militante FO, bibliothécaire à l’université, Séverine gagne 1 600 euros. « J’ai l’impression que mon salaire fait du surplace depuis seize ans que je fais ce métier ».

Dans le cortège, de nombreux jeunes aussi. La présidente de la JOC, Chloé Corvée, dénonce « la réforme de l’assurance-chômage qui va frapper les plus jeunes abonnés aux contrats courts ». Elle alerte aussi sur la suppression du repas à 1 euro pour les étudiants : « Beaucoup ont faim. » Mais tout va bien, le CAC 40 a fait 57 milliards d’euros de bénéfices.

 

publié le 4 octobre 2021

Mobilisation du 5 octobre :
les bas salaires tiennent le haut du pavé

Pierre-Henri Lab sur www.humanite.fr

À l’heure où flambent les dépenses du quotidien, l’intersyndicale CGT, FO, FSU, Solidaires, Fidl, Unef, UNL et MNL organise, ce mardi, plusieurs dizaines de manifestations pour exiger l’augmentation du Smic.

« Il faut que la colère s’exprime. » Le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a lancé un appel aux salariés à se mobiliser à l’occasion de la journée d’action interprofessionnelle organisée par la CGT, FO, la FSU, Solidaires, l’Unef et les syndicats lycéens Fidl, MNL et UNL, « pour nos salaires, nos emplois et nos conditions de travail ». Dans le collimateur de l’intersyndicale, la faiblesse des hausses de salaire. Alors que les Pandora Papers mettent en lumière l’étendue de l’évasion fiscale (lire page 4), le Smic n’a augmenté que de 35 euros brut au 1er octobre, en rattrapage de l’inflation. Ce montant est jugé nettement insuffisant par les organisations syndicales, qui pointent notamment l’explosion des dépenses des ménages en particulier en matière d’énergie (électricité, gaz et carburants).

La CGT revendique pour sa part que le Smic soit porté à 2 000 euros brut par mois pour 35 heures hebdomadaires. Philippe Martinez pointe également le sort des millions de salariés dont le montant du salaire minimum de branche est désormais inférieur au salaire minimum, et qui devront attendre de long mois avant d’être augmentés. Pour l’intersyndicale, la hausse doit concerner l’ensemble des salariés dans le public et le privé.

La réforme de l’assurance-chômage est aussi dans le viseur de l’intersyndicale. Entrée en vigueur vendredi, elle va aboutir à la réduction du droit à indemnisation des demandeurs d’emploi, en particulier les travailleurs enchaînant contrats de courte durée et périodes de chômage. La modification de la règle de calcul de l’allocation va entraîner une baisse en moyenne de 17 % de son montant pour au moins 1,15 million de privés d’emploi. « Avec cette réforme, le gouvernement va plonger 1,7 million de salariés dans la misère », accuse le secrétaire général de la CGT. L’ensemble des confédérations va déposer un nouveau recours devant le Conseil d’État d’ici à jeudi, afin de suspendre l’application de ce tour de vis, avant que la haute juridiction administrative, saisie il y a déjà plusieurs mois, par les syndicats, se prononce sur le fond.

Pour l’intersyndicale, le gel des salaires et le maintien des réformes visant à « faire des économies sur le dos des salariés », sont d’autant plus inacceptables que les profits du CAC 40 explosent. Au premier semestre 2021, les groupes ont engrangé 57 milliards d’euros, soit 41 % de plus qu’au premier semestre 2019, dont les résultats avaient été épargnés par le confinement. Le taux de marge des entreprises a atteint 35,9 % au premier trimestre.

Les manifestants mettront aussi l’accent sur les conditions de la rentrée universitaire. Alors que l’Unef chiffre à 2,5 % la hausse de son coût et que la pauvreté étudiante a bondi pendant la crise sanitaire, le gouvernement vient de décider de mettre fin au dispositif du repas à 1 euro. L’Unef et les syndicats lycéens dénoncent aussi les conditions de la rentrée. Alors qu’à l’université, les effectifs ont progressé de 2,1 %, le nombre de postes d’enseignants continue de baisser.

Plusieurs dizaines de manifestations sont prévues en région, souvent plusieurs par département. À Paris, l’intersyndicale a dénoncé « une nouvelle entrave au droit de manifester » de la part de la préfecture, qui s’est opposée à ce que le cortège se rende place de la Concorde. Au final, la manifestation qui partira de République arrivera Chaussée-d’Antin.


 

publié le 3 octobre 2021

 

Salaires. Pourquoi Le compte n’y est pas

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

La reprise se confirme et les profits redécollent, mais les salariés n’en voient pas la couleur. Après avoir été soutenu sans conditions, le patronat ose refuser une plus juste répartition. Rendez-vous est donné le 5 octobre, par la CGT, FO, la FSU et Solidaires pour exiger, notamment, de meilleurs salaires.

La colère monte, la pression est palpable. Face à la pénurie de travailleurs dans les secteurs où œuvrent les première et seconde lignes, alors que l’économie « repart », la question des salaires s’impose. D’autant que la pandémie a réhabilité le travail. « La société et l’économie sont restées debout parce que les travailleurs ont continué de travailler, souvent au péril de leur vie », note l’économiste Jean-Marie Harribey. Mais également parce que « la crise sanitaire a montré que les travaux les plus essentiels étaient souvent les plus mal rémunérés », ajoute-t-il (1).

Primes et chèques pour éviter l’explosion

Ainsi, les revalorisations salariales ou les primes Macron sont jugées bien insuffisantes et les mécontentements s’expriment, au vu des 51 milliards d’euros de dividendes (+ 22 %) qui seront versés cette année aux actionnaires. Sans compter les 240 milliards d’euros d’aides publiques versées aux entreprises.

Les aides à domicile étaient d’ailleurs en grève le jeudi 23 septembre, mécontentes que les revalorisations négociées par le gouvernement ne concernent qu’une fraction d’entre elles. Idem dans plusieurs sociétés de l’agroalimentaire, chez Orange, ou encore chez les supermarchés discount Aldi : malgré les bénéfices de leur entreprise, les travailleurs n’en voient pas la couleur. Ces colères sont autant de prémices à la journée d’action prévue le 5 octobre à l’appel des syndicats CGT, FO, FSU et Solidaires qui, dixit la CGT, « se prépare bien ».


 

Pour éviter l’explosion sociale, depuis la rentrée, chaque semaine, un membre du gouvernement fait mine de s’emparer du problème et distribue des chèques (chèque énergie, hausse de l’allocation de rentrée scolaire…). Bruno Le Maire avait d’ailleurs ouvert le bal, fin août, en déclarant juste avant la reprise : « Il y a un sujet dont je ne démords pas, c’est une meilleure rémunération de ceux qui ont les rémunérations les plus faibles. » Pourtant, le gouvernement s’est refusé à tout coup de pouce au Smic. Au 1er octobre, celui-ci, grâce à la formule liée à l’inflation, se verra augmenté « automatiquement » de 34,20 euros. Et, dans la fonction publique, après plus de dix ans de gel du point d’indice, les négociations lancées la semaine dernière patinent .

Nous avons beaucoup de femmes isolées, en temps partiel subi, surendettées, en précarité énergétique quand leurs patrons trônent au top 10 des fortunes mondiales. » GÉRALD GAUTIER, FO commerce.

Ce petit jeu occupe l’espace public, mais il est loin d’amuser les salariés qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. La ministre du Travail, Élisabeth Borne, a donc à son tour joué les énervées, en exigeant que « toutes les branches qui ont des minima en dessous du Smic doivent revaloriser les salaires ». Et de promettre de suivre l’avancement des travaux. Pourtant, là aussi, les négociations sont au point mort. Le patronat n’est pas prêt à céder.

Dans l’hôtellerie-restauration, les trois premiers niveaux de la grille sont sous le Smic. Idem dans l’habillement.

Dans l’hôtellerie-restauration, les employeurs estiment être dans « une situation très inconfortable », explique Jean-François Blanchet, président de l’Umih 47. « Nous n’avons pas de visibilité sur notre activité. Il faudrait déjà qu’on se remette d’aplomb. Or, actuellement, nous tournons avec 20 % à 30 % de chiffre d’affaires en moins à cause du passe sanitaire », affirme le restaurateur. Ces chiffres ne sont pas confirmés par les institutions statistiques. Pour lui, « ce n’est pas le niveau des salaires qui a coupé l’envie de venir travailler, mais les aides », poursuit-il, en pointant le chômage partiel.

Pourtant, dans cette branche, les trois premiers niveaux de la grille sont sous le Smic, actuellement à 1 555,58 euros brut. Avec la hausse programmée au 1er octobre à 1 589,47 euros, de trois, ils passeront à cinq niveaux en deçà des minima. « Insupportable », explique Nabil Azzouz, secrétaire fédéral FO. Le syndicat a donc appelé à des négociations en urgence. « On est sans doute la branche la plus mal lotie. Depuis mars 2020, les salariés ont perdu 16 % de leur salaire, sans compter les pourboires », rappelle le syndicaliste, soit environ 300 euros par mois.

Un Smic à 2 000 euros brut par mois, chiche !

La mesure est souvent vilipendée, jugée impossible, mais elle fait mouche. Une enquête datant de 2019 du ministère des Solidarités et de la Santé estimait à 1 760 euros net le revenu décent souhaité par les Français. « En Espagne, cite la CGT, ce choix politique a été fait. En 2018, le salaire minimum a augmenté de 30 % avec l’objectif de porter le Smic à 60 % du salaire espagnol moyen. » Pour financer la mesure, la centrale syndicale propose de sortir des 230 milliards d’euros d’exonération de cotisations sociales et fiscales perçues « sans contrôle ni évaluation ». De plus, une hausse sensible du Smic représente un effort soutenable pour peu que l’on desserre la contrainte financière, en particulier pour les petites et moyennes entreprises ; déjà, en baissant le coût du capital, c’est-à-dire les prélèvements financiers (charges d’intérêts ou dividendes), qui pèsent entre 18 % et 77 % des coûts des entreprises, contre 14 à 31 % pour le travail. Mais aussi, en pensant « différemment la relation entre les donneurs d’ordres et les sous-traitants », propose Boris Plazzi, secrétaire confédéral CGT

Grands magasins, mini-payes

Dans les branches du commerce non alimentaire, entre 2008 et 2018, les salaires n’ont progressé que de 1,9 % contre 6,5 % en moyenne nationale. Dans l’habillement, secteur qui emploie entre 200 000 et 300 000 personnes, les trois premiers niveaux sont également sous le Smic. La branche a même été mise « sous surveillance du ministère », confie, de son côté, Gérald Gautier, secrétaire fédéral FO commerce. Pis, dans la branche grands magasins, magasins populaires, qui regroupent par exemple les groupes Kering et Zara, c’est l’ensemble des niveaux de la grille qui sont en deçà du Smic. Or, « nous avons beaucoup de femmes isolées en temps partiel subi, en surendettement, en précarité énergétique », poursuit le syndicaliste. Quand leurs patrons « trônent dans le top 10 des fortunes mondiales ». « Le gouvernement ne fait rien, absolument rien », alors qu’il aurait pu les contraindre, avec toutes les aides attribuées aux entreprises.

Si les syndicats exigent une revalorisation du salaire minimum brut à 2 000 euros pour éteindre la mèche, dans les entreprises, les directions « généralisent » les primes exceptionnelles, de participation ou d’intéressement. Or, ces rémunérations ponctuelles qui viennent se « substituer aux augmentations de salaires » sont « dangereuses », prévient Boris Plazzi, secrétaire confédéral CGT. « Ces primes non soumises aux cotisations sociales et défiscalisées sont autant de milliards d’euros qui ne retombent pas dans le budget des familles », explique le syndicaliste. En effet, sans cotisations sociales, sans impôt, pas de Sécurité sociale, ni d’écoles et d’hôpitaux publics. Tout serait laissé au privé. La droite n’a pas d’autre projet…

(1) « En finir avec le capitalovirus. L’alternative est possible ». Éditions Dunod.


 

---------------------- TEMOIGNAGES -----------------------------------------------


 

« En 15 ans, l’indice a gagné  6 centimes »

Lucie STIRER Chevrier, monitrice éducatrice en établissement pour adultes handicapés

«Mon métier a perdu du sens depuis le Covid. J’y suis toujours attaché. Mais beaucoup laissent tomber. Cette économie marchandise tout, y compris le médico-social. Début août, la valeur du point a augmenté de deux centimes. J’ai fait le calcul : depuis mon début de carrière, il y a quinze ans, ce point sur lequel est calculé mon salaire a augmenté de six centimes ! On est très loin d’un rattrapage de l’inflation. Un grand nombre de mes collègues ne touchent pas le Smic en salaire fixe. Comme nous avons des horaires atypiques, nous percevons une indemnité de sujétions spéciales qui permet de compenser. C’est mon cas : avec un bac + 3 et quinze ans d’ancienneté, je touche 1.350 euros par mois.

Nos métiers font partie des catégories des personnels soignants. Mais comme nous travaillons dans des établissements associatifs, nous n’avons pas été inclus dans les 183 euros d’augmentation en lien avec le Ségur de la santé. Nous voyons donc en ce moment des collègues aides médico-psychologiques (AMP) démissionner pour aller dans les Ehpad publics, où ils toucheront ces 183 euros. Leur métier perd un peu de son intérêt. Mais l’appel du salaire est plus fort. D’autant qu’on a affaire à un patronat, Nexem, à la dent dure, qui veut déclassifier les métiers pour qu’il n’y ait plus de différences entre un éducateur technique, spécialisé ou un AMP et que tous les salariés soient polyvalents pour être capables de tout faire, ce qui revient à tout mal faire. Il compte aussi jouer du rapprochement entre notre convention collective et une autre du secteur pour tirer tous les salaires vers le bas, avec l’accord de l’État qui finance une grande partie de nos établissements. C’est un vrai dumping social. »


 

« J’ai perdu 300 euros sur ma fiche de paie »

Fanny, 37 ans, contrôleuse qualité dans l’usine agroalimentaire Bergams, à Grigny (Essonne)

«J’ai vraiment atteint un ras-le-bol. Depuis la signature de l’accord de performance collective pour notre usine (entré en vigueur en janvier 2021 – NDLR), on a eu des journées de 9 heures ou 10 heures parfois. C’est un travail fatigant, alors le soir, quand je rentre chez moi, que mes enfants veulent passer du temps avec moi, je n’ai plus la force, je n’ai plus l’envie. Mais au lieu d’être reconnue, j’ai perdu presque 300 euros sur ma fiche de paie et je me retrouve à 1 600 euros par mois environ.

J’ai perdu la prime de nuit, alors que je travaille toujours de nuit, mais aussi la prime des dimanches et jours fériés. En plus, je subis également le chômage partiel. Heureusement, j’ai mon mari qui a son propre revenu. Mais on a dû s’adapter. On se fait moins souvent plaisir et on doit y réfléchir à deux fois avant de nouvelles dépenses.

Ce que je voudrais, c’est une augmentation de salaire, au moins retrouver mon ancien niveau de revenu. C’est pour ça que je suis en grève, en plus des conditions de travail qui se dégradent dans notre usine. Il n’y a aucun dialogue possible avec notre direction, qui se dit “humaniste” mais qui a quand même coupé dans nos salaires. J’ai six années d’ancienneté, mais c’est comme si elles ne comptaient plus. »


 

« Tout le monde est dans la même situation »

Corinne, 55 ans, aide-soignante à l’hôpital Saint-Louis et membre du collectif Inter-Urgences.

« À partir d’octobre, je vais toucher 20 euros de salaire en plus. Cela correspond à un nouveau volet du Ségur de la santé et c’est clairement en dessous de tout ! En fin d’année dernière, nous avons eu l’augmentation de 183 euros, mais avec la flambée du coût de la vie, nous avons à peine senti l’amélioration. Ça fait des années que nous revendiquons de meilleures rémunérations, mais aussi plus d’effectifs et de lits. En attendant, à partir du 22 de chaque mois, on guette le versement du salaire. Nous en discutons entre collègues car tout le monde est dans la même situation. Ça part vite entre les factures d’électricité et le loyer.

Je touche 2 000 euros, notamment parce que je suis de nuit et que j’ai droit à une prime de 118 euros car je travaille aux urgences. Mais, au bout de trente et un ans à l’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP), ça pique ! Ce ne sont pas des niveaux de revenus suffisants pour attirer les jeunes. Nous avons du mal à les recruter et à les garder : soit ils partent pour faire autre chose, soit ils enchaînent les missions d’intérim, ce qui leur permet de mieux gagner leur vie.

Malgré la crise du Covid, nous faisons toujours partie des personnels de santé les plus mal rémunérés de l’OCDE. Sans compter les coups de pression que nous nous sommes pris pour se faire vacciner. Si le gouvernement veut fidéliser les soignants, il va falloir qu’il y mette les moyens. Mais aussi qu’il aplanisse les disparités. À Montpellier, une aide-soignante peut être payée moins que moi, alors que nous faisons le même travail. Pour toutes ces raisons, je vais essayer de manifester le 5 octobre. »


 

« Des millions ont été versés à LVMH mais nous, on n’a rien touché »

Jenny Urbina, déléguée syndicale CGT, 46 ans, employée chez Sephora

« Lors des dernières négociations annuelles obligatoires, nous n’avons eu que 0,5 % d’augmentation générale. En ce qui me concerne, ça fait 9 euros de plus en bas de la fiche de paie. Nous avons refusé de signer car ce n’est pas sérieux ! Nous avions pourtant demandé une hausse de 150 à 180 euros. Nous avons également touché zero euro de prime de participation alors que Sephora a réalisé 70 millions d’euros de bénéfices et que 93 millions ont été versés à la maison mère LVMH. Quand on voit les niveaux de fortune atteints par Bernard Arnault, PDG de LVHM, c’est scandaleux !

C’est anormal qu’il continue à s’enrichir alors que nous perdons toujours plus d’argent. Nous sommes, en ce moment, en train de négocier un accord sur l’aménagement du temps de travail. Dans le premier texte en vigueur depuis l’an 2000, les heures supplémentaires ne sont pas payées, mais récupérées. Or, il est toujours compliqué de poser des jours ou de prendre des congés. À quels reculs doit-on s’attendre dans cette nouvelle discussion ? Avec des rémunérations autour de 1.500 euros, les salariés se battent déjà pour travailler le dimanche.

C’est très compliqué de vivre avec cette somme en région parisienne. Tout le monde est dans la même galère. Quant aux conditions de travail, c’est devenu n’importe quoi ! On tourne à trois par magasin. Nous avons aussi alerté la direction sur la démotivation des employés. Il y a beaucoup d’abandon de postes et d’absentéisme. Il n’y a aucun avantage à travailler chez Sephora. »


 

Sur le pavé le 5 octobre pour mettre fin aux mesures dérogatoires et antisociales Si les revendications salariales tiendront le haut du pavé le 5 octobre, les colères sociales ne manquent pas et donneront encore plus de corps aux cortèges du jour, à l’appel de la CGT, FO, la FSU, Solidaires, l’Unef, la Fidl, le MNL et l’UNL. Le dernier grief en date, sans doute le plus aigu, a trait à l’assurance-chômage. Le gouvernement a fait le choix de passer en force en imposant sa réforme dès le 1er octobre avec l’allongement de la durée de cotisation pour avoir droit à une indemnisation et la baisse des allocations, via un nouveau mode de calcul. Les manifestants appelleront au retrait immédiat de ce tour de vis social comme à l’abandon du projet de réforme des retraites. Ils demanderont aussi la fin des mesures dérogatoires du Code du travail qui donnent les quasi pleins pouvoirs aux employeurs. La lutte contre la précarité sera au cœur des revendications des organisations de jeunesse. Ces dernières militeront aussi pour la fin des mesures dérogatoires à l’État de droit et le retour au droit et aux libertés publiques, pour les travailleurs comme pour les étudiants.


 

publié le 2 octobre 2021

Ce que révèle l’affaire des sous-marins

par Denis Sieffert sur www.politis.fr

Entre la Chine et les États-Unis, nous assistons à ce qu’il faut bien appeler des préparatifs de guerre. L’enjeu d’un conflit ouvert serait évidemment Taïwan. Mais avec pour enjeu symbolique le titre de première puissance mondiale. Redoutable partie de poker menteur !

C’est une constante dans les affaires de ventes d’armes par la France. On feint d’oublier ce qui devrait être une évidence : les armes sont faites pour la guerre. Or, à Paris, il n’est jamais question que de balance commerciale et d’emplois. Ce n’est certes pas ici que l’on se plaindra que l’emploi soit, cette fois, au cœur des préoccupations de notre gouvernement, mais ce commerce étant un peu particulier il est difficile de se laver les mains de ce qui advient une fois la transaction terminée. Les exemples récents montrent que nous nous rendons, plus souvent qu’à notre tour, coupables de crimes par procuration (1). Dans la triste affaire de ces sous-marins qui ne seront donc jamais australiens, les faux frères de la France, eux, n’ont pas oublié cette évidence. Si l’Australie a choisi de renforcer ses liens avec les États-Unis, c’est que l’on pense à Canberra que l’Empire d’outre-Pacifique est le plus apte à assurer la défense du pays et à mener, le moment venu, une guerre qui n’est plus impensable. De même, pour les États-Unis, la vente des sous-marins n’est pas seulement un succès commercial, mais un pas de plus vers une intégration quasi fusionnelle de la marine australienne dans le système américain, et dans une pensée stratégique obsédée par la menace chinoise. Et c’est ici qu’il nous faut évoquer ce qu’il y a sans doute de pire dans cette affaire.

Pour dire les choses crûment, nous assistons à ce qu’il faut bien appeler des préparatifs de guerre. On peut rêver qu’il ne s’agisse que de dissuasion, mais nous voilà tout de même dans ce que les Chinois eux-mêmes appellent une « zone grise ». Pas vraiment la guerre, mais déjà plus tout à fait la paix. L’enjeu d’un conflit ouvert serait évidemment Taïwan. Pour Pékin, cette île située à 160 kilomètres du continent, qui fut le refuge de l’armée anticommuniste de Tchang Kaï-chek en 1949, n’a jamais cessé d’être la « 23e province ». La reconquérir serait en somme la dernière victoire posthume de Mao. La question revient périodiquement dans le discours intérieur chinois. Elle est un instrument sans cesse réactivé de la propagande nationaliste. Après la mise au pas de Hongkong, le tour de Taïwan semble venu. Les stratèges de Pékin n’en finissent pas de se quereller sur les chances de succès d’une invasion terrestre (improbable), ou d’une occupation des îles voisines qui appartiennent à la souveraineté taïwanaise, ou encore d’un blocus qui asphyxierait la population (2). Parallèlement, le Pentagone se livre aux mêmes conjectures, avec le lourd handicap de l’éloignement. D’où la volonté de renforcer toutes les alliances possibles dans la région indo-pacifique. Effrayante symétrie ! Car, dès 1949, les États-Unis ont fait le serment de ne pas abandonner Taïwan à la Chine dite populaire. Aujourd’hui, ils semblent avoir le beau rôle alors que Taïwan s’est démocratisé à l’occidentale et que le régime chinois ne brille pas par son amour de la démocratie. Mais au cas où on serait tenté de prêter aux États-Unis des vertus qu’ils n’ont pas, il faut rappeler qu’ils soutenaient pareillement Taïwan à la fin des années 1980 quand cette petite Chine dissidente était encore une terrible dictature. De part et d’autre, la tension monte, avec pour enjeu symbolique le titre de première puissance mondiale. Redoutable partie de poker menteur !

Voilà dans quel « océan » de problèmes, Messieurs Macron et Le Drian ont mis leurs pieds candides, en croyant qu’ils ne faisaient que se livrer à un petit commerce pas très recommandable mais habituel. Leur méprise concerne aussi les États-Unis. Le vocabulaire de Joe Biden est châtié alors que celui de Donald Trump était grossier. Mais il y a des constantes à ne jamais oublier. Les États-Unis ne connaissent que leur intérêt. Ils n’ont de cesse de plier leurs partenaires à leurs exigences. Leur impérialisme s’était déjà manifesté en 2018 lorsque Trump a contraint les firmes françaises – Alstom, PSA et Total, entre autres – à quitter l’Iran pour un boycott unilatéralement décidé à Washington. Rien ne dit que Biden aurait agi différemment. Quant à la « débâcle » de Kaboul, elle était peut-être plus un fiasco « technique » qu’une défaite militaire comparable au Vietnam. En quittant brutalement l’Afghanistan, les États-Unis n’ont fait finalement qu’imposer à leurs alliés et au peuple afghan une réorientation stratégique décidée sans états d’âme.

Dans ce tableau, on ose à peine poser la question rituelle : que fait l’Europe ? Que dit-elle de la déconvenue française ? Après une semaine d’hésitations, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et Charles Michel, le président du Conseil européen, se sont fendus de quelques mots de « réconfort ». Mais à Berlin, rien. Chacun chez soi. L’Allemagne a obtenu de Washington le « droit » d’achever son gazoduc géant Nord Stream 2, qui la relie à la Russie. Ce qui suffit à son bonheur. Dans sa peine, la France a fait ce qu’elle pouvait en rappelant ses ambassadeurs à Washington et à Canberra. Pour faire beaucoup plus, il faudrait sortir du commandement intégré de l’Otan. De Gaulle l’avait fait en 1966. Sarkozy était piteusement rentré dans le rang en 2009. Mais la marche est un peu haute pour le gouvernement actuel. D’autant plus que, pour des raisons principalement politiques, l’Europe de la défense reste une fiction, et que les puissances dont il faudrait se rapprocher, Russie et Chine, ne peuvent pas vraiment faire envie à des démocrates. a

(1) Voir la chronique de Sébastien Fontenelle. Et du même auteur (avec Aymeric Elluin), Ventes d’armes, une honte française (Le Passager clandestin).

(2) Lire sur le sujet Demain la Chine : guerre ou paix ?, de Jean-Pierre Cabestan (Gallimard).


 

publié le 1° octobre 2021

Les débats de la Fête de l’Humanité.
Quelles politiques pour répondre à l’explosion des inégalités ?

Aurélien Soucheyre, Alexandre Fache et Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

À l’Agora, Henriette Steinberg, secrétaire générale du Secours populaire français, Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre, et Florent Guéguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, ont dialogué avec Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV, Adrien Quatennens, coordinateur national de la FI, et Ian Brossat, porte-parole du PCF.

Les inégalités se sont renforcées durant la crise du Covid. Une minorité plus riche a continué de s’enrichir, quand d’autres payaient l’addition. La France compte près de 10 millions de pauvres, avec de grandes difficultés dans l’accès à la nourriture, au logement, au travail, aux soins, à la culture et aux loisirs. À quelques mois de l’élection présidentielle, trois associations (le Secours populaire français, la Fondation Abbé-Pierre et la Fédération des acteurs de la solidarité) ont interpellé à la Fête de l’Humanité trois partis politiques lancés dans la course à l’Élysée (Europe Écologie-les Verts, la France insoumise et le Parti communiste français) sur la justice sociale dans toutes ses dimensions.

Les associations que vous représentez sont en première ligne pour lutter contre les inégalités. Comment peuvent-elles être davantage aidées et que proposez-vous pour traiter ce fléau à la racine ?


 

Henriette Steinberg ( Secours Populaire) - L’essentiel, l’urgence absolue, c’est la mobilisation générale pour la jeunesse et l’emploi. Des centaines de milliers de jeunes vivent dans l’absence de perspective pour construire leur avenir. C’est inacceptable. Pendant les mois terribles de la pandémie, des centaines de jeunes comme de moins jeunes sont venus nous dire qu’ils étaient sans travail, sans diplôme et vivaient mal leur relégation. Ils l’ont fait tout en venant aider le Secours populaire français (SPF). Face à cette situation, nous avons aussi pris plusieurs contacts pour faire monter en puissance les marchés populaires et solidaires, coconstruits avec les producteurs locaux. Nous avons réalisé que cela aidait à la fois les producteurs et la population en difficulté dans l’accès à des produits frais de haute qualité. D’où ma question aux partis politiques : dans vos engagements respectifs, prévoyez-vous d’agir et d’en tenir compte ? Comment pensez-vous associer l’ensemble des partenaires concernés ?


 

Florent Guéguen (Fédération des acteurs de la solidarité) - Je veux rappeler combien ce quinquennat a été dur pour les plus pauvres. Nous ne parlons pas seulement de l’augmentation des inégalités, nous parlons de l’appauvrissement de toute une partie de la population à cause de choix politiques. La crise sanitaire a accéléré cette division de la société, et il est de la responsabilité des candidats à la présidentielle d’y répondre. Nous avons ainsi quatre propositions. D’abord, un coup de pouce immédiat pour le RSA qui n’est que de 560 euros par mois, et dont le montant est gelé depuis 2017. Il faut aussi aller plus loin sur les minima sociaux, en fusionnant plusieurs prestations afin qu’aucune personne seule ne vive avec moins de 850 euros par mois. La deuxième priorité, c’est le logement : la France est victime d’un effondrement de la production de logements sociaux comme cela ne s’était jamais vu. Moins de 90 000 ont été produits en 2020 alors qu’il s’agit de la première dépense des Français. Les candidats doivent s’engager pour atteindre 150 000 logements sociaux par an. La troisième priorité, c’est un plan de création d’emplois solidaires alors que plus de 3 millions de personnes sont au chômage depuis plus d’un an. La quatrième priorité, c’est qu’on ne peut pas lutter contre la pauvreté en France sans une action beaucoup plus volontariste sur l’accès aux droits et la régularisation des étrangers qui vivent dans des situations extrêmement précaires. Nous avons des dizaines de milliers de personnes, souvent en famille, qui n’ont aucune chance de sortir de l’hébergement précaire ou des campements et des squats sans titre de séjour permettant l’accès à l’emploi, au logement et à une vie autonome.

Manuel Domergue (Fondation Abbé-Pierre ) - La première chose que j’attends d’une nouvelle majorité en 2022, c’est de revenir sur les choix négatifs qui ont été faits. Les financements publics pour le logement étaient à 2 % du PIB il y a dix ans. Aujourd’hui, ils sont à 1,5 %. L’État a donc enlevé 10 milliards d’euros par an qui permettaient d’aider les Français à se loger. Il faut revenir sur cette décision extrêmement négative et transformer le système. Nous appelons aussi à construire 150 000 logements sociaux par an. Et à reprendre les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat pour mettre en place une planification des rénovations énergétiques. Il convient aussi de mieux financer les bailleurs sociaux, de revaloriser les APL et d’harmoniser par le haut les minima sociaux, en plus de lutter contre le non-recours et de les ouvrir aux moins de 25 ans. Il y a 4 millions de mal- logés en France et 300 000 sans-domicile fixe. Il y a beaucoup de personnes ancrées dans la pauvreté qui n’ont aucune perspective d’en sortir et sont les oubliés du plan de relance du gouvernement. Nous alertons depuis des mois sur la bombe à retardement sociale qui explosera quand les prolongements des droits sociaux et les aides aux entreprises liées au Covid vont s’arrêter. Un autre choix politique fort serait de régulariser les personnes en situation irrégulière afin de mieux lutter contre la pauvreté.

Les inégalités s’installent dès la naissance. À gauche, des débats existent sur l’ampleur de la réforme fiscale à mener, sur la suppression ou non de l’héritage, sur l’instauration d’un revenu universel ou sur une échelle des salaires à fixer. Qu’en pensez-vous et que répondez-vous aux associations ?


 

Sandra Regol (EELV) - Nous soutenons les propositions qui viennent d’être faites. Les inégalités se structurent en effet dès la naissance. L’endroit où l’on met son enfant en maternelle détermine pour moitié son parcours social… Le travail à mener est donc énorme. D’autant que les inégalités se poursuivent jusqu’à la mort. Il y a ici clairement une réforme de l’héritage à bâtir, car ceux qui héritent plus de 10 000 euros sont la portion congrue. De moins en moins de personnes consomment de plus en plus de richesses et provoquent la majeure partie de la pollution, altérant la santé des plus précaires. Il faut donc instaurer une fiscalité repensée et plus progressive, en restaurant l’ISF et en taxant la pollution et les dérives sociales. On ne peut plus continuer à avoir une société dans laquelle les gens qui abîment ne sont pas ceux qui remboursent. Nous proposons aussi un revenu minimum garanti pour toute personne, quel que soit l’âge, qui serait calculé sur 60 % du revenu médian, afin d’en finir avec les minima sociaux inhumains. Ce serait une étape vers un revenu universel ne laissant personne sur le bas-côté. Enfin, nous voulons lutter contre la pauvreté à tous les niveaux, y compris celle de ceux à qui le gouvernement refuse jusqu’au droit de vivre sur notre sol au mépris des traités internationaux et de ce qui fonde notre citoyenneté française, à savoir les droits humains. Protéger les migrants, mettre à l’abri et soigner ceux qui sont à la rue, c’est un devoir moral, et c’est aussi le meilleur moyen de protéger l’ensemble de la population.

Adrien Quatennens (FI) - Quand monsieur Macron est arrivé au pouvoir, les 500 familles les plus riches de France possédaient 570 milliards d’euros de patrimoine. Elles en posséderont bientôt le double. Tel est le résultat de la politique du président des riches. Victor Hugo disait que « c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches ». C’est vrai, car quand Macron est arrivé au pouvoir, il y avait 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté et il y en aura bientôt 12. La situation s’est encore aggravée avec la pandémie. Les milliardaires français ont accumulé 230 milliards d’euros de plus en l’espace d’un an, quand 45 % des Français ont vu leurs revenus chuter. Or, avec 230 milliards d’euros, vous embauchez au salaire moyen 4 à 5 millions de personnes pendant un an. Si ce surplus de profit avait été capté par l’impôt, il n’y aurait plus de déficit ni de l’État ni des organismes sociaux. Nous avons des lois d’urgence sanitaire et des lois d’urgence sécuritaire : il est temps de déclarer l’état d’urgence social en s’appuyant sur l’État. Nous voulons ici un blocage des prix des éléments indispensables à la vie. Nous voulons revaloriser le travail par l’augmentation du Smic net à 1 400 euros. Nous voulons la réquisition des 51 milliards d’euros de dividendes de cette année. Le mot d’ordre est simple : pas de profits sur la pandémie. Nous voulons la création de millions d’emplois pérennes avec le partage du temps de travail, la planification écologique et un système de garantie de l’emploi. Et nous devons tous faire en sorte que celles et ceux qui ont intérêt à ce que ça change arrêtent de penser que la fronde consiste à s’abstenir.

Ian Brossat (PCF) - Je me demande dans quelle situation serait notre pays s’il n’y avait pas cet engagement extraordinaire des associations. Cela met en lumière le désengagement de l’État. Ce qu’il faut mettre à l’ordre du jour, c’est le retour de l’État et des services publics partout sur le territoire. La pandémie a révélé les inégalités sociales, mais elle ne les a pas créées. Elles sont le fruit des politiques gouvernementales. Or, ce que des politiques ont fait, d’autres politiques peuvent le défaire. L’urgence est à redonner du pouvoir d’achat : plus aucun minimum social ne doit être en dessous du seuil de pauvreté, et le travail qui confère sa dignité à un individu doit être revalorisé. Cela passe par le Smic à 1 800 euros et une réforme fiscale pour aller chercher l’argent là où il est : du côté des grosses fortunes gavées par Macron depuis cinq ans et du côté de l’évasion fiscale. Nous proposons une COP fiscale pour porter cet enjeu au même niveau que la défense de notre environnement. Sur le logement, nous avons besoin d’une régulation beaucoup plus stricte du secteur privé en plus de la réquisition des bâtiments vacants. Il est honteux que des gens dorment dehors alors que des bâtiments restent vides. Le logement social doit être massivement développé, notamment dans ces zones de non-droit qui refusent d’appliquer la loi SRU. Il faut rendre inéligibles les maires concernés et créer une police du logement pour rompre avec l’impunité car, trop souvent, les règles ne sont pas respectées.

Du côté des associations, avez-vous l’impression d’être entendues ? Que retenez-vous de ces interventions des responsables politiques de gauche ?

Henriette Steinberg ( Secours Populaire) - Manifestement, des aspects nous sont communs. Mais, sur la mobilisation générale nécessaire pour que les jeunes aient une formation, un emploi et qu’ils puissent prévoir l’avenir, je ne crois pas avoir entendu ce que j’espérais.

Adrien Quatennens (FI) - Il s’agit bien sûr d’un sujet majeur. Quand la pauvreté s’étend, ce sont d’abord les jeunes qui en payent le prix. Macron a fait 38 milliards d’euros de cadeaux fiscaux aux plus riches, mais a aussi refusé l’extension du RSA pour les jeunes. C’est pourtant une question de survie, de dignité. Pour lutter contre la précarité – qui touche spécialement les jeunes – nous proposons d’instaurer non pas un bonus-malus sur les contrats courts qui pèserait sur le budget de l’assurance sociale, mais des quotas. Par exemple, pas plus de 10 % de CDD dans une PME, pas plus de 5 % de CDD dans une grande entreprise.

Florent Guéguen (Fédération des acteurs de la solidarité) - Une très forte convergence se dessine sur un certain nombre de propositions. Cela montre que, pour imposer la question sociale dans l’agenda politique, il faut faire front commun entre les partis, les syndicats et le secteur associatif. Parce qu’une bataille culturelle est à mener. Elle a été, malheureusement, en partie perdue par la gauche, mais une possible reconquête se joue dans les mois à venir. Je veux aussi aborder la question de la gouvernance car il faut rompre avec l’actuelle verticalité du pouvoir. J’ai enfin une légère frustration sur la situation des étrangers, je souhaiterais des engagements un peu plus fermes sur la régularisation. C’est un sujet difficile, y compris au sein de l’électorat populaire. Mais il faut l’assumer et convaincre.

Sandra Regol (EELV) - La justice sociale et environnementale ne se construira pas sans la jeunesse. Il faut des emplois aidés, l’extension des territoires zéro chômeur, la création de chèques santé et contraception, des aides au développement des entreprises et la rénovation des logements étudiants. Sur le logement, au lieu de densifier, il faut penser à récupérer les friches, les espaces commerciaux non exploités, valoriser la mixité et déconcentrer l’emploi. Sur la démocratie, redonner le pouvoir au peuple passe par sortir de l’hyperprésidentialisation. C’est une urgence, mais il faut penser plus loin, avec une chambre du futur pour se projeter. Sur les migrants, il faut des visas de travail pour permettre l’accueil dans des conditions correctes et surtout l’abrogation des Dublin, des Frontex, et de toutes ces lois iniques qui nous déshumanisent.

Manuel Domergue (Fondation Abbé-Pierre ) - Pendant la campagne, nous allons défendre l’interdiction des coupures d’électricité, au nombre de 300 000 chaque année. Ce sont des familles qui vivent dans le noir, qui ne peuvent pas recharger leurs téléphones, qui n’ont plus de frigo… C’est une sorte de peine de mort sociale. Sur le logement, beaucoup est à redistribuer au-delà du CAC 40 : les classes moyennes supérieures ont fait, parfois sans volonté particulière, d’énormes profits via la hausse des prix de l’immobilier. Il faut une redistribution au moment des successions.

Ian Brossat (PCF) - La jeunesse doit être une des priorités majeures. Et nous lui proposons un véritable pacte avec un revenu étudiant qui permette de ne plus être enfermé dans des logiques de survie. Au sujet de l’accueil : lorsqu’il a décidé de rendre possibles les contrôles d’identité dans les centres d’hébergement, un certain nombre de gestionnaires s’étaient indignés. Dans la foulée, l’État a fait en sorte que les nouveaux centres soient gérés non plus par ceux qui avaient protesté, mais uniquement par des gestionnaires le doigt sur la couture du pantalon. Il faut rompre avec ces pratiques. Nous sommes évidemment favorables à la régularisation des travailleurs sans papiers. Ce n’est pas simplement leur rendre service à eux, mais à l’ensemble du monde du travail parce qu’on en finit alors avec cette logique de dumping.

publié le 30 septemb

Énergie. Fabrice Coudour : « Il est temps de dire stop à la concurrence »

 

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

À trois jours d’une nouvelle hausse du tarif réglementé du gaz, la CGT mines-énergie appelle à diminuer les taxes sur les factures, puis à sortir l’énergie du marché, seule solution de long terme contre la flambée des prix. Entretien avec le secrétaire fédéral de le FNME-CGT.


 

Au lendemain de l’annonce d’une nouvelle hausse du tarif réglementé du gaz de 12,6 % au 1er octobre, le porte-parole du gouvernement a affirmé, mardi, que l’exécutif « travaille à des mesures supplémentaires » au chèque énergie exceptionnel de 100 euros en décembre pour six millions de ménages modestes. La CGT mines-énergie lui en souffle quelques-unes, par la voix de son secrétaire fédéral, Fabrice Coudour.

Ces 100 euros suffiront-ils aux particuliers les plus précaires à faire face à la flambée des factures ?

Fabrice Coudour Pour les personnes en précarité énergétique, 100 euros représentent peut-être une bouffée d’oxygène. Mais, dans les faits, c’est moins que le prix d’un abonnement, cela ne couvre que onze jours de consommation de courant pour un foyer de quatre personnes en plein hiver. En revanche, pour les fournisseurs alternatifs qui ont fait un grand lobbying, cette prime couvrira des impayés. Le gouvernement peut agir plus fortement.

De quelle manière ?

Fabrice Coudour En jouant sur les taxes qui représentent un tiers du coût des factures. À très court terme, dans le projet de loi de finances 2022, le gouvernement peut reconnaître l’énergie comme un produit de première nécessité en lui appliquant un taux de TVA à 5,5 %. Actuellement, seul l’abonnement est à ce niveau. La consommation est, elle, taxée à 20 %. Tout aussi rapidement, l’exécutif peut modifier la contribution sur le service public de l’électricité (CSPE) dont près de la moitié de son produit part dans le budget de l’État sans savoir ce qu’elle finance. Enfin, personne ne le sait, mais l’État applique la TVA sur toutes les autres taxes figurant sur la facture d’électricité comme de gaz ! Ces trois mesures représenteraient 400 euros d’économies par an pour un foyer de quatre personnes vivant dans une maison de 100 mètres carrés plutôt bien isolée. Quatre cents euros sur une facture moyenne de 1 800 euros. Les 100 euros de chèque énergie font pâle figure ! Ce même mécanisme peut s’appliquer au gaz. C’est un choix politique que le gouvernement a l’opportunité de faire en faveur de l’intérêt général.

Cette solution suffirait-elle à lisser les soubresauts du marché ?

Fabrice Coudour Elle ne résoudra pas le problème de fond. Tout au long de notre bataille contre le projet Hercule (de démantèlement d’EDF – NDLR) et contre le projet Clamadieu (de découpe d’Engie – NDLR), nous avons appelé à faire le bilan des vingt dernières années de déréglementation. Durant cette période, le prix du gaz a doublé. Aucun investissement n’a été réalisé pour moderniser le parc d’EDF. Aucun des fournisseurs alternatifs n’a investi dans la production. Au contraire, l’État comme ces groupes privés ont cherché à faire de l’argent. Si bien que 10 % de hausse des tarifs de l’électricité sont évoqués pour février 2022. Or, à la CGT, on estime que 10 % de plus poussent 400 000 personnes dans la précarité. Voilà pourtant des années qu’on nous promet la baisse des tarifs grâce à la concurrence. Il est temps de dire stop. Nous n’avons plus affaire à de simples hausses, mais à une hémorragie. La solution réside dans un mix énergétique équilibré bas carbone et piloté par deux entreprises publiques, avec un tarif régulé. Elle seule permet l’établissement de coûts justes couvrant les investissements nécessaires aux besoins et à la transition énergétique, finançant aussi la lutte contre la précarité.

En quoi une entreprise publique pour le gaz protégerait-elle ses usagers des hausses du marché international, alors que nous importons 99 % de notre consommation ?

Fabrice Coudour Les cours du gaz répondent certes à des considérations géopolitiques. Mais nous demandons la création de deux établissements publics à caractère industriel et commercial (Epic) pour l’électricité comme pour le gaz car ces deux énergies sont liées. Tout le monde ne se chauffe pas à l’électricité. Le gaz est primordial pour le chauffage urbain. Il est aussi essentiel dans la production d’électricité. L’État peut très bien assumer d’extraire ces deux énergies des marchés internationaux, en faisant valoir que la concurrence est néfaste pour les particuliers comme pour les entreprises. Le droit européen reconnaît les services d’intérêt général. Il refuse en revanche tout avantage concurrentiel sur les marchés. Mais ces deux Epic n’y seraient évidemment pas.


 


 

Énergie. François Carlier : « L’ouverture à la concurrence n’a eu que des effets pervers »

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Le blocage des prix de l’énergie ne peut être qu’une solution à court terme. Le délégué général de l’association de consommateurs CLCV préconise l’organisation d’un référendum et le retour à un monopole régulé de l’électricité.

François Carlier Délégué général de la CLCV

Pour sortir des hausses incessantes du prix de l’électricité, l’association de consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie) a son remède : un grand débat public suivi d’un référendum pour ou contre la concurrence ou le monopole public. Son délégué général, François Carlier, nous explique pourquoi.

Quelles sont les conséquences de l’augmentation des dépenses en énergie sur le budget des ménages ?

François Carlier L’énergie représente 3 % à 5 % du budget des ménages si l’on prend en compte les dépenses de gaz, d’électricité et de carburant. C’est à peu près les chiffres que donne l’Insee, mais c’est un marché très heurté. La dépense annuelle en énergie résidentielle (gaz et électricité – NDLR) est d’environ 1 500 euros par ménage. Une augmentation de 10 % représente donc un surcroît de charges de 150 euros annuels, auxquels il faut ajouter la hausse des carburants et l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. Pour celles et ceux qui se serrent la ceinture à la fin du mois, cela a un véritable impact sur le « reste à vivre » et, pour la très large classe moyenne, c’est une réelle perte de confort. On rogne forcément sur quelque chose.

On a le sentiment que les prix sont en hausse continue depuis plus de quinze ans…

François Carlier Il faut distinguer la hausse du gaz et du pétrole de celle de l’électricité. Entre 2005 et 2013, on a constaté une forte hausse au niveau des deux premières énergies. Les tarifs ont baissé, puis remonté. Le secteur fonctionne de façon cyclique. Avec la crise du Covid-19, on a assisté à une baisse importante des prix. Maintenant, ça remonte en flèche. En réalité, sur les dernières années, la hausse s’est beaucoup jouée au niveau fiscal, jusqu’au mouvement des gilets jaunes.

Pourquoi est-ce moins le cas pour l’électricité ?

François Carlier Le monopole d’État et l’instauration du tarif réglementé de vente ont été bâtis pour protéger les ménages des fluctuations du marché. Aujourd’hui, le tarif réglementé n’existe plus que pour garantir l’aspect concurrentiel du secteur. Tout est mis en œuvre pour sauver les opérateurs virtuels de la faillite. On augmente donc les tarifs. C’est injuste et ça vient s’ajouter aux taxes et parataxes. Les prix augmentent sur une tendance longue depuis dix ans.

Dans ce contexte, le blocage des tarifs est-il une bonne idée ?

François Carlier Le problème réside dans le fait que les directives de l’Union européenne (UE) ont fait inscrire la concurrence dans la loi. Chaque fois qu’en France on a essayé de bloquer les tarifs de l‘énergie, les opérateurs virtuels ont immédiatement saisi le Conseil d’État, qui leur a donné raison. Les États européens craignent une fronde massive, une sorte de mouvement des gilets jaunes à l’échelle de l’Europe. Dans des pays comme l’Espagne, la hausse est si importante qu’on court au drame. C’est pourquoi Bruxelles vient de donner l’autorisation aux États de prendre des mesures exceptionnelles. Mais un blocage des prix rencontrerait forcément des obstacles.

Quelles sont les autres solutions ?

François Carlier À court terme la solution est fiscale. On pourrait jouer sur la baisse de la TVA de façon temporaire pour compenser la hausse des prix. On pourrait aussi jouer sur la CSPE (contribution au service public de l’électricité – NDLR), qui atteint aujourd’hui près de 15 % du prix de l’électricité. C’est un levier facile à activer dans le cadre d’une loi de finances. Dans la situation actuelle, l’UE ne l’empêcherait pas.

Et à plus long terme ?

François Carlier À la CLCV, nous préconisons le retour du secteur de l’électricité à un monopole régulé. L’ouverture à la concurrence n’a eu que des effets pervers depuis les années 1990. En outre, les Français n’ont jamais été consultés. Un référendum devrait être organisé sur la question. Le problème va se reposer dès juin 2022, après les élections présidentielle et législatives. La concurrence dans le secteur de l’énergie ne fonctionne pas. Aux États-Unis, par exemple, la majorité des États mettent en place des monopoles publics. C’est aussi le cas dans de nombreuses provinces du Canada. En France, il faut définitivement trancher cette question en permettant aux Français de s’exprimer.


 

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publié le 29 septembre 2021

Mal-être et agents désenchantés :

crise de sens dans le service public 

Par Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Des milliers de fonctionnaires et contractuels ont répondu à une enquête révélant une perte de sens de leur travail et de leurs missions. Plus de de 3 000 d’entre eux ont rédigé un témoignage. Des récits éclairants sur l’état, mal en point, des troupes du service public.


 

Parfois, un seul mot suffit pour résumer son état d’esprit. « Désabusée », lâche ainsi une enseignante, pour décrire la perte de sens de son travail. « Lassitude », synthétise un soignant. D’autres sont plus prolixes, comme ce cadre du ministère du travail, qui rêve d’efficience : « C’est quand même souvent le foutoir et les sujets [d’organisation] sont souvent vus comme secondaires […]. L’action de l’État serait plus efficace si on réfléchissait un peu avant d’agir ! »

Ces témoignages ont été déposés dans le cadre d’une enquête du collectif Nos services publics. Fonctionnaires et contractuels ont été interrogés, entre avril et août 2021, « sur le sens et la perte de sens de leur travail ». 4 555 agents ont répondu. Plus de 3 000 ont rédigé un témoignage et accepté, dans leur majorité, que ces récits soient rendus publics et compilés dans un fichier.

Parcourir ce document provoque un léger vertige. On y lit l’absurdité de certaines tâches ou injonctions du quotidien, la lourdeur de la hiérarchie, la détresse, la souffrance et, parfois, la violence du management. « J’ai subi une mise au placard durant trois ans. Je ne savais plus pourquoi je me levais », raconte un anonyme. Un autre dépeint « la face cachée et sordide » de la direction générale d’une collectivité territoriale et développe : « Une fois entré dans ce cercle très fermé, j’ai réalisé combien le pouvoir était concentré dans une poignée d’individus dont l’ambition n’avait rien à voir avec l’intérêt général. J’ai pu appréhender leur soif de carriérisme, le déni de leur désintérêt pour le bien commun […]. »

Les résultats de cette enquête révèlent « un mal-être profond », souligne le collectif. 80 % des répondants déclarent être confrontés « régulièrement ou très fréquemment à un sentiment d’absurdité dans l’exercice de leur travail ». Ils déplorent une perte de sens qui égratigne leur engagement. Plus de deux tiers des sondés (68 %) déclarent en effet avoir rejoint le service public « pour servir l’intérêt général ». Aujourd’hui, ils en sont déçus.

En toute transparence, les auteurs de l’enquête concèdent quelques biais. Et en premier lieu, un panel non représentatif de l’ensemble des agents français. Ceux de catégorie A sont ainsi surreprésentés (60 %) dans le sondage par rapport aux catégories B et C. Les contractuels, eux, représentent 12 % de l’échantillon. Le collectif estime toutefois que le volume de réponses et la concordance des témoignages demeurent significatifs. Et que le mal-être fait peu de doutes.

Les difficultés citées battent en brèche certains préjugés. La carrière et la rémunération arrivent loin derrière le manque de moyens, premier motif de désenchantement. Selon le collectif, ce motif est particulièrement marqué dans les secteurs de la justice, de l’Éducation nationale et de la santé. « L’hôpital public est devenu un endroit où l’on ne soigne plus les gens, raconte un infirmier en psychiatrie. Les patients sont des chiffres qu’il faut vite faire sortir [pour que] d’autres prennent leur place pour faire plus de chiffre. Moi, je suis là pour faire du soin, faire du bien aux malades, pas pour les réexpédier chez eux, presque aussi mal qu’à leur arrivée. »

Parmi les problèmes rencontrés, les répondants citent en tout premier lieu ceux qui limitent l’accomplissement de leur mission.

Stéphanie, professeure des écoles, résume sa vision, côté Éducation nationale : « faire toujours plus avec de moins en moins de moyens », tandis qu’un autre enseignant déplore de devoir « être rentable ». Les réformes successives au sein de l’Éducation nationale sont maintes fois citées comme un motif de perte de sens... et de boussole. « Faire et défaire selon les orientations du ministre en poste », cingle une prof. Jean-Michel Blanquer est d’ailleurs nommé près de trente fois comme étant la source du problème.

Un de mes supérieurs m’a dit : “J’assume la baisse de qualité du service”.

Manque de moyens, manque de temps et parfois... manque d’humanité. L’expression revient à maintes reprises, dans les milliers de témoignages. « Je n’ai plus le temps d’être à l’écoute des personnes, alors qu’il s’agit du cœur de mon métier », déplore une assistante sociale qui s’indigne de devoir « mettre des familles dans des cases » par souci de « rentabilité ». Une conseillère emploi-formation, elle, dénonce « une instruction des demandes de RSA dématérialisée et sans prise en compte de l’individu et de ses besoins spécifiques ».

D’autres motifs de désillusion « s’entrecroisent régulièrement », selon le collectif à l’origine de l’enquête. Parmi eux, les lourdes et interminables procédures, « ces formulaires administratifs sans fin et qui ne seront jamais lus » ou les petites – mais agaçantes et répétées – absurdités : « Des palettes livrées au rez-de-chaussée alors qu’elles sont stockées au sous-sol. »

Les témoignages révèlent aussi l’impression « de servir un intérêt particulier plus que l’intérêt général », allant de pair avec une hiérarchie régulièrement jugée hors sol. « Ce qui importe pour mes supérieurs, c’est le paraître, la communication et leur carrière », raconte un bibliothécaire, qui décrit le moment précis où sa mission a perdu tout son sens : « Un de mes supérieurs m’a dit : “J’assume la baisse de qualité du service.” »

Quant à ceux qui se décrivent comme « la base », ils regrettent de n’avoir que rarement leur mot à dire : « Tout descend d’en haut, on n’écoute plus les gens de terrain », pointe Olivier, adjoint gestionnaire dans l’Éducation nationale.

Le « sentiment d’absurdité » dépeint par 80 % des répondants « croît légèrement avec l’âge des enquêtés », soulignent les auteurs du sondage. En clair : plus ils sont âgés – et expérimentés –, plus les agents sont désappointés. Un inspecteur des affaires sociales dépeint ainsi « une lente impression [d’être] transformé au fil des années en simple contrôleur de gestion, dont l’unique objectif serait de faire remonter des chiffres sur des réformes prioritaires conduites en nombre ». Il déplore que « la tutelle/le cabinet ne s’engage [jamais] en retour à tenir des discussions sur des problématiques de long terme et sur les moyens pour y faire face ».

Seule petite lueur d’espoir dans cet océan de désillusions et de paperasse, le service de l’intérêt général et l’intérêt pour la mission restent, selon le sondage, les premiers motifs évoqués par les agents pour rester en poste. « Je rêve de construire un service public à partir [des habitants] et avec les habitants », témoigne ainsi Vanessa, employée de mairie. Malgré ses critiques sur « la recherche de l’optimisation », elle confie un autre sentiment, celui « de ne pas servir à rien, pour [s]on territoire ».

publié le 28 septembre 2021

« Du côté des politiques, plus grand-monde n’ose aborder la question du logement, pourtant fondamentale »

par Maïa Courtoissur www.bastamag.net

Encadrement des loyers, logement social, rénovation... Alors que les confinements ont mis en exergue les inégalités de logement, Manuel Domergue, de la Fondation Abbé Pierre, convoque ces enjeux historiques à l’approche des présidentielles.

Basta ! : Les expulsions locatives ont repris cet été. Près de 30 000 ménages sont menacés. Quelles conséquences de la crise sanitaire observez-vous sur la difficulté de se maintenir dans le logement ?

Manuel Domergue [1] : Les conséquences sociales sont encore à déterminer, dans la mesure où la crise sanitaire n’est pas finie. Pour l’instant, les victimes sociales de cette crise sont essentiellement les personnes déjà fragilisées, qui avaient du mal à payer leur loyer. La crise leur a maintenu la tête sous l’eau : elles ont eu plus de mal à trouver des arrangements avec leurs bailleurs, à commencer à régler leurs dettes, et à sortir des procédures d’expulsion par le haut. Dans les mois qui viennent, peut-être y aura-t-il davantage de nouveaux pauvres : certaines entreprises qui se maintiennent encore grâce aux aides publiques pourraient couler... Dans toutes les crises, les conséquences sociales s’observent sur le long terme ; et il faut parfois des années avant que cela se transforme en expulsions locatives. Entre la perte d’emploi, puis la fin de droits, et enfin le moment où les ménages n’arrivent plus à payer leurs loyers, il s’écoule toujours des mois, voire des années. Ceci étant, au vu des files d’attente pour les distributions alimentaires, il y a déjà de la casse sociale.

Le gouvernement a annoncé le maintien de 43 000 places d’hébergement d’urgence, même hors période hivernale, et ce jusqu’en mars 2022. La ministre du logement Emmanuelle Wargon vient d’annoncer, le 6 septembre, un travail autour d’une loi de programmation pluriannuelle des places d’hébergement. Assiste-t-on à une rupture avec la traditionnelle gestion au thermomètre ?

Chaque année, jusqu’à la fin de la période hivernale, on ne sait pas si les places d’hébergement seront pérennisées : cela créé de l’incertitude pour les personnes. Cette annonce ministérielle, en visant à pérenniser des places, relève d’une bonne orientation. Mais elle n’engage pas à grand-chose. D’abord, ce n’est que l’acceptation de travailler ensemble sur le sujet. Ensuite, elle arrive en fin de mandat [2], alors que tout l’intérêt d’une loi de programmation pluriannuelle est d’être établie en début de quinquennat. Par ailleurs, il y a une limite au maintien des places : il n’équivaut pas au maintien des personnes. Il peut y avoir du turn-over, des remises à la rue pour faire entrer d’autres personnes : nous n’avons pas de garantie que la continuité de l’hébergement soit respectée. Par-dessus tout, l’objectif n’est pas de laisser les personnes pendant des mois dans de l’hébergement précaire, des hôtels parfois surpeuplés, où enfants et parents dorment dans le même lit, en périphérie des villes... On peut se féliciter que les personnes ne soient pas à la rue, mais on ne peut pas s’en contenter. Cela ne respecte pas l’ambition affichée par la politique du Logement d’Abord [le programme social lancé par Emmanuel Macron après son élection, qui vise à reloger les personnes sans domicile, ndlr]. Dans l’idéal, il faudrait une loi qui planifie les dépenses de l’État sur le logement social et le Logement d’Abord.

Justement, à moins d’un an de la fin du quinquennat, quel bilan faites-vous du plan Logement d’Abord ? Lancé par ce gouvernement, il visait précisément à mettre fin aux parcours sinueux dans l’hébergement pour favoriser l’accès direct au logement.

Le bilan est assez critique. Sur le papier, c’était à saluer : beaucoup de mesures reprenaient les préconisations des associations, deux appels à manifestation d’intérêt en 2018 et 2020 ont permis à 46 collectivités de s’approprier cette politique. Un consensus s’est créé. Chaque année, ​​davantage de ménages sortent de leur situation de sans-domicile pour aller vers un logement pérenne. Mais il y a des signaux contradictoires. Dans la plupart des collectivités engagées, on a augmenté un peu les objectifs de logements très sociaux, créé une ou deux pensions de famille... On reste dans une dimension expérimentale, marginale. Quant au gouvernement, il n’a pas du tout mis les moyens à la hauteur de son plan. Ceux-ci ont été cannibalisés par l’hébergement d’urgence, à l’opposé des objectifs du Logement d’Abord. Surtout, ce gouvernement a coupé dans les politiques traditionnelles servant à faire du Logement d’Abord – même lorsque cela ne s’appelait pas encore ainsi. C’est très paradoxal de demander aux bailleurs sociaux d’accueillir les ménages qui viennent de la rue, d’éviter les expulsions, tout en leur coupant les vivres. Cela a été le cas avec la réforme des APL, ou encore avec le dispositif de réduction du loyer de solidarité – une ponction de 1,3 milliard par an. Alors que les bailleurs sociaux devraient être les acteurs principaux du Logement d’Abord…

Aujourd’hui, comment décririez-vous la santé financière des bailleurs sociaux ?

Avant le début du quinquennat, ils étaient plutôt en bonne santé financière. Et heureusement, car on en a besoin ! Cette bonne santé financière ne se traduit pas par des dividendes ou des stock-options, puisque ce sont des acteurs à but non lucratif, ou à la lucrativité très encadrée. Depuis quinze ans, celle-ci leur a permis de faire de la rénovation urbaine, de doubler la production HLM, d’accueillir des ménages de plus en plus pauvres, dans un contexte où les aides à la pierre avaient quasiment disparu. Aujourd’hui, ils sont en moins bonne santé financière, avec un endettement accru auprès de la Caisse des dépôts. Cela se traduit par une baisse de la production neuve, ou par des loyers de sortie trop élevés, que les pouvoirs publics acceptent pour pouvoir boucler les opérations. Ces logements neufs ne sont dès lors pas destinés aux plus pauvres. Ceux qui paient vraiment les ponctions de l’État, ce ne sont donc pas tant les bailleurs sociaux et leurs salariés ; mais bien les gens qui ne pourront pas accéder au parc social ou qui y paient des loyers trop élevés. Autre conséquence : la baisse des dépenses d’entretien – ascenseurs, isolation… – pour rééquilibrer les comptes. Le parc va se dégrader au fil des années... À un moment, il faudra faire des rénovations à grands frais.

Dans le parc privé, comment percevez-vous la progression de l’idée d’encadrement des loyers ?

Au début du quinquennat, nous étions très inquiets. Votée dans la loi ALUR en 2014, cette mesure avait été détricotée par le gouvernement Valls. Seules Paris et Lille l’avaient mise en place, avant que cela ne soit cassé par les tribunaux. Puis, nous avons eu de bonnes surprises : d’abord, la juridiction administrative a acté la légalité de l’encadrement à Paris. La loi ELAN a clarifié ce point de droit, en affirmant qu’une collectivité pouvait mettre en place l’encadrement sur une seule partie de l’agglomération. Une sorte de compromis, reflétant l’avis mitigé de la majorité et d’Emmanuel Macron. Après les élections municipales de 2020, beaucoup de collectivités se sont lancées. On compte aujourd’hui Paris et Lille, Grenoble, Lyon, Villeurbanne, Montpellier, Bordeaux, Plaine Commune depuis le 1er juin et bientôt Est Ensemble en Île-de-France... Le projet de loi 4D va aussi prolonger l’expérimentation de 2023 à 2026. Les premiers retours à Paris sont assez positifs. Il n’y a pas de baisse massive des loyers, mais un écrêtement des loyers les plus abusifs. C’est un acquis important, qui n’était pas du tout gagné. Nous espérons que les villes et les habitants se l’approprieront de plus en plus, que les propriétaires bafouant la loi seront davantage sanctionnés… Pour que l’on puisse envisager, dans un second temps, un encadrement plus strict dans les villes très chères. Aujourd’hui, on prend le loyer médian du marché, on rajoute 20 %, et il est interdit d’aller au-delà ; on pourrait passer à 10 %, ou 0 %...

Quelle place peut-on espérer pour le logement dans le débat politique de ces présidentielles ?

C’est un sujet que nous avons beaucoup de mal à politiser, ces dernières années. Au début du quinquennat Hollande, ce chantier était très investi politiquement, avec des mesures identifiées à gauche sur la production HLM ou l’encadrement des loyers. Puis il y a eu un retour en arrière avec le gouvernement Valls. Cette partie de la gauche a mis en sourdine ses revendications, parce qu’elle a fait tout et son contraire. Emmanuel Macron, lui, est arrivé avec une idéologie de la dérégulation, du choc de l’offre. Il s’est aperçu que cela ne marchait pas et, face à cet échec, a également mis en sourdine ses ambitions. En somme, plus grand-monde n’ose aborder cette question. Idem chez les écologistes, pris dans une tension entre la volonté de ne pas artificialiser davantage, de ne pas faire trop de densité, et en même temps la nécessité de faire du logement.

Les confinements ont montré que le logement était fondamental pour vivre, travailler, se protéger. Il faut arriver à transformer cette prise de conscience en une politique publique offensive. Notre crainte, c’est que cela ne se traduise que par des réactions individuelles : des cadres s’achetant des résidences secondaires, ou télétravaillant depuis une banlieue lointaine et verdoyante… Et des gens vivant dans des taudis ou des logements surpeuplés qui y restent. Pendant cette campagne, nous misons beaucoup sur le thème de la rénovation énergétique. Pour les politiques de tous bords, c’est un boulevard : il s’agit de relance économique, de diminution de l’empreinte carbone, de pouvoir d’achat des ménages, de santé des occupants… Même si, dans le fond, le sujet n’est pas si consensuel, car il pose la question des aides publiques pour les ménages les plus modestes, de l’obligation, de la planification.

Vous évoquez la difficulté de politiser le thème du logement. Du côté de la société civile, il semble également compliqué de mobiliser. En dehors des actions associatives, il n’existe pas de mouvement citoyen d’ampleur...

C’est en effet un gros écueil. Et c’est notre difficulté depuis toujours – sauf exceptions, comme l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 ou les Enfants de Don Quichotte en 2006. Les gens sont sensibilisés à des sujets comme l’encadrement des loyers, les impacts d’Airbnb... Mais les mobilisations demeurent ponctuelles, éphémères. À Lyon, le collectif Jamais sans Toit est porté par des parents d’élèves qui occupent des écoles pour loger des élèves sans domicile : c’est très intéressant, mais cela reste local. En ce moment, les mobilisations citoyennes ne sont pas florissantes. Et puis le sujet est perçu comme très technique. Les personnalités politiques en campagne, tout comme nous, dirigeants associatifs, avons la responsabilité de montrer qu’il y a des solutions, nécessitant un peu de courage politique… Mais aussi des choix à faire entre groupes sociaux. C’est cela qui n’est pas simple à expliquer. Si vous faites du Logement d’Abord, cela implique d’attribuer des logements sociaux à des sans-domicile plutôt qu’à d’autres ménages. Si vous faites de l’encadrement des loyers, vous privilégiez les locataires du parc privé par rapport à leurs bailleurs. Ces arbitrages financiers font des gagnants et des perdants... Il y a donc du conflit. Du conflit de classe. Mais c’est cela, politiser un sujet.

Notes

[1] Directeur des études de la Fondation Abbé Pierre.

[2] Selon le ministère, les rendus des groupes de travail auront lieu au premier trimestre 2022.


 

publié le 27 septembre 2021

Vraiment à droite, la France qui vient ?

Le bloc note de Jean-Emmanuel Ducoin sur www.humanite.fr

Murmure.Telle une passion triste, le déboussolé de gauche n’en finit pas de nous exténuer en tant que permanence. Qu’il est difficile, par les temps qui courent, de conjuguer optimisme avec le « cercle de la raison » retrouvé. Tout l’espace public semble broyé par le paysage médiatico-politique ambiant, et pourtant, quelque chose nous murmure à l’oreille : et si la France qui vient ne ressemblait en rien à ce qu’on nous promet du matin au soir ? Puisqu’il convient d’être de son temps et secrètement à côté, un pied dedans, un pied déjà ailleurs, dans un présent étale et par-delà, tentons pour une fois de déconstruire une idée toute faite qui imprègne jusqu’aux esprits les plus critiques. Ainsi donc, la société française dans son ensemble traverserait une « droitisation » généralisée, pour ne pas dire une « ultradroitisation », en épousant aveuglément ses thématiques essentielles. Ce serait tellement évident et visible que le bloc-noteur lui-même, par dépit de la constatation, a souvent accrédité l’hypothèse. Depuis, cette thèse est relayée comme s’il s’agissait d’une vérité acquise. Exemple, Rachida Dati, qui expliquait la semaine dernière : « La France est majoritairement à droite. Elle est majoritairement à droite dans ses valeurs, dans ses attentes et dans ses préoccupations. » Vous avez bien lu : les « valeurs », les