PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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 Publié le 30/09/2020

Un an après le suicide de Christine Renon, directrice d’école, «rien n’a changé»

 

Par Faïza Zerouala (site mediapart.fr)

 

Il y a un an, la directrice de l’école Méhul, à Pantin, mettait fin à ses jours, épuisée par le poids de ses tâches administratives lourdes. Une marche revendicative à sa mémoire a été organisée ce samedi après-midi et a réuni 500 personnes.

Dans la foule, une femme a choisi d’extraire une citation de la lettre posthume de Christine Renon pour illustrer sa pancarte. On peut y lire : « Je ne pensais pas que ce travail que j’ai tant aimé pourrait m’amener à ça. » La partie « ce travail que j’ai tant aimé » est écrit en orange pour se démarquer. Cinq cents personnes ont défilé dans les rues de Pantin en Seine-Saint-Denis, où exerçait l’enseignante dans une ambiance solennelle et bon enfant. Le service d’ordre gère la circulation. Un peu partout dans le cortège, des petits brandissent des pancartes, des manifestants, dûment masqués, marchent à vélo ou poussette à la main.

Il y a un an, Christine Renon, directrice de l’école Méhul à Pantin en Seine-Saint-Denis, se donnait la mort dans l’atrium de l’établissement. Avant son suicide, elle a laissé une trentaine de lettres, envoyées à son syndicat et à tous les directeurs d’école de la ville, dans lesquelles elle décrivait son quotidien. Elle dénonçait le stress, la fatigue face à des réformes incessantes et contradictoires, des missions chronophages, des difficultés à gérer les relations avec les parents et un manque de moyens endémique. Elle avait signé ses missives par un éloquent « Une directrice épuisée ».

Ce suicide, que la directrice a transformé en geste politique, a créé une onde de choc dans la ville, dans la communauté éducative et au-delà. Ceux qui la connaissaient rapportent que Christine Renon était une femme impliquée dans son métier, et solide, mais qu’une série de problèmes l’ont affaiblie.

Très vite, les directeurs et directrices d’école ont raconté la difficulté de leur métier, sans moyens ni aide administrative. Un an plus tard, en Seine-Saint-Denis, « rien n’a changé », dénonce Sabine Duran, directrice de l’école Joséphine-Baker à Pantin. Au contraire. Le Covid, le confinement et les protocoles sanitaires changeants sont passés par là. Les directeurs et directrices sont plus que jamais sollicités et tiraillés entre le ministère, les parents et les municipalités.

Après un temps de déni, l’administration de l’Éducation nationale a reconnu « l’imputabilité au service » dans ce suicide. Entre 2018 et 2019, 58 agents de l’Éducation nationale ont mis fin à leurs jours.

Un rapport de l’inspection générale publié début janvier avait admis que toute une série de dysfonctionnements à Pantin avait pesé sur Christine Renon. Mais depuis, aucune des promesses d’amélioration n’a été tenue.

Après une interruption due à la crise sanitaire, le ministère de l’éducation nationale a relancé les quatre groupes de travail consacrés aux améliorations des conditions de travail des directeurs d’école.

Fin juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi créant un statut de directeur d’école et sera prochainement présentée devant le Sénat. Mais pour beaucoup cette réponse législative tombe à côté. Ils réclament surtout des moyens et une aide administrative. Le ministère a envoyé 10 000 jeunes en service civique pour venir soulager les directeurs sur leur tâches administratives. Les étudiants en pré-professionnalisation qui se destinent au métier de professeur sont également censés pouvoir apporter une aide. En première ligne durant la crise du Covid, les directeurs devraient percevoir, d’ici la fin de l’année, une prime de 450 euros comme l’a promis Jean-Michel Blanquer.

Dans l’intervalle, à Pantin, le Collectif Christine Renon, à l’initiative de la marche, s’est créé pour réfléchir et œuvrer à l’amélioration des conditions d’éducation des jeunes Pantinois.

Aurélie, parent d’élèves à l’école Méhul, et mère de deux enfants, une fille de huit ans et un fils de cinq ans, raconte que cette année scolaire a été une « année blanche ». Le suicide de Christine Renon a été difficile à vivre pour elle et son fils. « Il était à Méhul et connaissait bien Christine. Elle a été sa première maîtresse de maternelle. Mon fils est sourd mais elle avait fait le choix de s’en occuper elle-même. Je l’aimais déjà beaucoup avant, mais le fait qu’elle s’occupe de mon fils nous a bien rapprochées. Elle n’avait jamais eu d’enfants sourds dans sa classe, c’était nouveau. Mais on était dans le même bateau, on tâtonnait toutes les deux. Elle avait beaucoup d’humour, tout paraissait facile avec elle, alors que c’était sûrement le contraire. » Avant son décès, elle se souvient avoir trouvé la directrice très fatiguée et « préoccupée ».

Aurélie ne s’était jamais engagée dans des associations ou mouvements. Elle a décidé de s’impliquer dans le Collectif Christine Renon, créé juste après le décès de la directrice d’école, qui a provoqué un « électrochoc » chez elle. « On était profondément tristes alors, quand on est revenus à l’école, on a créé cette communauté. Avant ce suicide, je n’étais pas aussi proche des autres parents, des animateurs et de tous les gens qui l’entouraient. » Dans ce collectif, rapportent les membres, les luttes globales n’opposent pas les uns aux autres. Et chacun, en fonction de son statut, y apporte un regard différent.

Ces derniers mois, Aurélie considère que le ministère les a « abandonnés » à leur sort. Si le collectif a obtenu gain de cause sur le maintien de la semaine de quatre jours, pour le reste peu d’améliorations, rapporte Aurélie. « Il n’y a pas de moyens, pas de psychologue ou de médecin scolaire, donc nous sommes une vigie. En tant que parents d’élèves en Seine-Saint-Denis, on est obligés d’être à l’affût. »

De son côté, Jonathan, enseignant en histoire au collège Joliot-Curie, est présent ce jour pour témoigner de sa colère. « Il y a un an on hurlait “la galère à l’école y en a ras-le-bol” et rien n’a changé. Le monde d’après, c’est le monde d’avant en pire, alors on se bat, même si on n’est pas nombreux. » Dans son établissement, il raconte que la crise sanitaire est un révélateur du dénuement de l’école publique. Il est par exemple impossible de respecter les gestes barrières. Prévu pour accueillir 450 élèves, son collège scolarise plus de 600 élèves. Et la pression démographique ne faiblit pas.

Impossible pour eux de ne pas se croiser dans les étroits couloirs ou de se laver les mains régulièrement avec seulement deux points d’eau. Il n’y pas assez de personnels surveillants pour vérifier que les élèves portent correctement leurs masques. Jonathan aurait aimé des classes dédoublées pour pouvoir prendre en charge les élèves de 13 ans qui ont perdu, lors du confinement, toutes leurs compétences de lecture. Alors lui et ses collègues n’attendent plus rien de l’institution, « le plan de relance de 100 milliards d’euros ne concerne pas l’éducation ». Ils se mobilisent au besoin avec les parents. Il y a deux ans, après des violences dans l’établissement, ils ont exercé leur droit de retrait. « On n’oublie pas ce que Christine Renon a dénoncé, c’est plus que jamais d’actualité. »

«Les belles paroles qui ont suivi le geste de Christine n’ont pas été suivies de faits»

Juliette, parent d’élève d’un enfant scolarisé à Méhul, a tenu à être présente car ce drame lui a permis, dit-elle, d’avoir encore plus conscience des difficultés auxquelles font face les enseignants du département. « Ils devraient être mieux traités, mieux payés, mieux reconnus. Des enseignants qui vont bien, c’est mieux pour nos enfants. »

Le député Insoumis Bastien Lachaud, de la circonscription, a fait le déplacement. Il déplore lui aussi que les pouvoirs publics n’aient pas pris la mesure de ce suicide et de la situation plus large du département. « En Italie et en Espagne, on a recruté des enseignants pour faire face à la situation sanitaire, ici, on ferme trois classes. L’éducation est vue comme une charge. » L’élu juge les réponses de l’exécutif comme insuffisantes. Le statut ? « À côté de la plaque. » La prime ? « De l’aumône. »

Dans la cour de l’école Méhul – où un arbre a été planté en mémoire de Christine Renon en début de semaine, le point d’orgue de la marche –, des prises de parole ont eu lieu. Les représentants du SNUipp-93 expliquent que « la solitude de la mission de direction d’école a atteint son paroxysme dans le contexte de crise sanitaire » et réclament « du temps, des moyens humains, de la liberté, de la confiance, de la formation et une véritable revalorisation sans condition… » Le collectif Christine Renon entend faire en sorte que « les mots de Christine soient entendus, que son geste ne soit pas vain ».

Ces souhaits résonnent particulièrement pour Mohamed, enseignant de mathématiques en disponibilité. Professeur dans un lycée de Saint-Denis, il a dit stop. Les conditions de travail toujours plus précaires et les réformes du lycée et du baccalauréat l’ont poussé à bout et l’ont « écœuré du métier ». Pour s’éviter un burn-out, il est parti.

De son côté, Sabine Duran insiste : cette marche est « commémorative » mais aussi « revendicative ». Les directeurs d’école de Pantin échangent et se soutiennent sur un groupe WhatsApp. La Seine-Saint-Denis, qui cumule les difficultés, est aussi le département qui compte la plus forte proportion de contractuels et de débutants.

« Et tout a empiré avec la crise sanitaire, les conditions de travail se sont aggravées, on est submergés de choses à faire, qui se surajoutent à ce qu’on doit faire. Nous créer un statut ne résout aucun problème de manière structurelle. Nous avons une surcharge de travail liée à la pression et la forme de management choisie par Blanquer. Les annonces se font dans les médias, sur le terrain, nous ne sommes pas au courant et n’avons aucune information, ni moyens sur une quelconque mise en œuvre, tout est déconnecté de la réalité. C’est brutal. »

Sabine Duran déplore que rien n’ait été anticipé et que le contexte sanitaire ajoute encore de l’anxiété. Les directeurs d’école racontent tous en avoir assez des demandes d’information récurrentes de l’administration à propos de données qu’elle possède déjà, comme les effectifs par exemple. D’où l’urgence d’obtenir une aide administrative.

Dans les rues de Pantin, Sandrine Delmas, directrice de l’école maternelle et élémentaire Saint-Exupéry, peine à lister des améliorations dans son quotidien, au contraire. Tout juste parvient-elle à citer le fait qu’une inspectrice pérenne a été nommée dans la circonscription. Désormais, une interlocutrice donnée a été identifiée. « On a eu l’espoir que l’onde de choc du suicide de Christine débouche sur une prise de conscience. Il est vrai que personne ne savait ce qu’on faisait et quelles sont nos missions quotidiennes. Après avoir lu sa lettre, de nombreux parents sont venus me demander comment j’allais. »

Sandrine Delmas, qui connaissait bien Christine Renon, confie avoir pris conscience, grâce aux ultimes mots de celle-ci, que certaines tâches réalisées de manière machinale lui pesaient. Puis le confinement et le déconfinement sont arrivés et, avec, un déluge de responsabilités et de pression supplémentaires.

La directrice d’école raconte qu’aujourd’hui, elle passe une heure et demie par jour à appeler les parents d’élèves pour savoir pourquoi leur enfant est absent, s’il est malade. Ce qui s’ajoute aux tâches ordinaires. La directrice d’école s’interroge beaucoup plus sur son envie de continuer dans cette voie. Car avoir un statut ne l’intéresse pas. « On est censés être des pilotes pédagogiques, mais on n’a pas le temps d’en faire. Il faudrait qu’on soit tous déchargés [certains directeurs d’école partagent leur temps entre leur classe et leur charge de direction – ndlr] pour pouvoir travailler sur la réussite de tous les élèves. »

Son collègue Christian Fagny, directeur de l’école élémentaire Joliot-Curie à Pantin classée REP, partage cette revendication. Lui-même explique « être multitâche » et souffrir plus depuis la perte de son aide administrative en 2017, lorsque les emplois aidés ont été supprimés. À un an de la retraite, une seule question l’obsède. Comment faire pour que tous les élèves dépassent leurs difficultés et puissent évoluer le plus loin possible dans l’enseignement supérieur. Il a vu défiler tous les plans pour l’éducation en Seine-Saint-Denis, mais « on est toujours la cinquième roue du carrosse en éducation », dit-il en riant. Il aimerait que plus de moyens soient mis pour aider les élèves, y compris sur le plan social. « Pourquoi ne pas remettre des assistantes sociales dans les écoles ? », et qu’on fasse confiance aux équipes enseignantes.

Marie-Hélène Plard, directrice de l’école maternelle Samira-Bellil à L’île-Saint-Denis et secrétaire départementale du SNUipp-FSU pour la Seine-Saint-Denis, confirme les propos de Sabine Duran. « Tout a empiré. Toutes les belles paroles qui ont suivi le geste de Christine n’ont pas été suivies de faits. Le chantier de travail sur la direction d’école a été ouvert mais la décharge n’a pas évolué, les aides à la direction n’ont pas été mises en place de manière pérenne. On ne veut pas de service civique. On veut juste pouvoir retrouver notre cœur de métier. Le confinement, le déconfinement et les protocoles sanitaires ont fait voler en éclats peu de promesses d’amélioration de nos conditions de travail. »

La directrice remarque que bon nombre de ses collègues semblent épuisés, et las d’avoir le sentiment de ne jamais être entendus et souffrent d’un manque de considération en cette rentrée particulière. « Il y a une colère profonde et une rupture inédite entre le ministère de l’éducation nationale et les enseignants, ce qui génère de la souffrance. Il va falloir remobiliser les collègues et les rassurer dans leur professionnalité. Nous sommes dans une machine qui abîme notre métier avec une perte de sens importante. »

Cette perte de sens qui a conduit Christine Renon au pire.

 Publié le29/09/2020

Justice sociale et climatique : « sans mouvements sociaux, il ne se passera rien »

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Pas de grande marche pour le climat à l’occasion des deux journées mondiales les 25 et 26 septembre, mais des actions dispersées sur l’ensemble du territoire. À l’occasion de sa présence à Montpellier pour une action s’opposant au bétonnage d’une zone agricole nous avons interviewé Aurélie Trouvé. La porte-parole d’Attac animait un débat organisé par le collectif local « Plus jamais ça », un regroupement d’une vingtaine d’associations et syndicats autour de 34 propositions de sortie de crise.

Quels sont les enjeux de ces deux journées mondiales pour la justice climatique et la justice sociale ?

Il y a des marches et une grève pour le climat le 25 septembre, mais cela va être compliqué parce que nous sommes en période de Covid. En France, la mobilisation est surtout marquée par les un an de Lubrizol, avec une marche à Rouen qui va être importante. Nous avons appelé avec la coalition « Plus jamais ça » à des actions un peu partout en France, contre les pollutions, pour que le jour d’après évite de recommencer avec le modèle de production d’avant. Et ce, sur le plan social comme sur le plan écologique.

Ce que nous souhaiterions c’est surtout que ce soit une impulsion pour les mobilisations à venir. En l’occurrence le 3 octobre, il y a une marche contre l’aérien en direction des aéroports. Nous avons des dates assez disparates : le 17 octobre avec la marche des solidarités qui converge vers Paris en même temps qu’une marche « Notre assiette pour demain » sur la relocalisation agricole. Nous espérons avoir deux grosses dates en novembre. La manifestation contre les violences sexuelles et sexistes et le Black Friday. Nous avons en point de mire deux grosses journées d’actions les 28 et 29 novembre. Notamment contre Amazon qui symbolise le monde d’avant, mais qui a profité de la crise. C’est le superprofiteur du Black Friday. À la place, nous voulons une relocalisation solidaire et écologique qui soit basée sur d’autres modes de consommation, parce qu’en réalité ces produits à prix bradés veulent dire : travail précaire ainsi que dumping social et fiscal.

Par ailleurs, avec le collectif « Plus jamais ça », nous voulons utiliser toute l’année le plan de sortie de crise que nous avons écrit à une vingtaine d’organisations syndicales et associatives. Il s’agit de le mettre en discussion, de faire des débats localement qui pourrait déboucher sur des assises nationales avec des rapporteurs et des cahiers revendicatifs locaux. L’objectif est de sortir un projet de reconversion pour le jour d’après que nous essayerions d’imposer dans l’opinion publique et auprès des forces politiques.

Tu évoques différentes dates, pas toutes liées aux questions écologiques, ni même liées entre elles. Est-ce que pour toi toutes ces mobilisations n’en sont qu’une ?

La situation est difficile aujourd’hui dans les mouvements sociaux. D’abord parce qu’il y a les contraintes sanitaires et le Covid, mais aussi parce qu’on s’est fait couper les ailes en plein vol au mois de mars, alors que nous étions mobilisés sur les retraites, qu’il y avait un important mouvement pour la recherche publique et des marches climats prévues. Sans compter les violences policières qui continuent de peser sur les mobilisations. Nous avons du mal à motiver les militants lors de cette rentrée et en même temps cela ne peut pas durer. La colère est tellement grande qu’à un moment cela va exploser. La question est comment utilise-t-on cette colère pour qu’elle soit productive, pour que cela pèse dans le rapport de force et que l’on ait un véritable poids contre le gouvernement, le capitalisme libéral et productiviste. Nous redémarrons tout doucement. Nous avons des dates assez éparpillées, et pour les 25 et 26 septembre, essentiellement des actions locales sans marche nationale.

Depuis la démission de Nicolas Hulot du gouvernement il y a deux ans, il y a eu l’émergence des marches climat, la progression de l’idée qu’une justice climatique est indissociable de la justice sociale et l’arrivée de nouveaux acteurs dans ces mobilisations, notamment des syndicats. Comment mets-tu en perspective ces deux années ?

Aujourd’hui, il y a vraiment une convergence qui se retrouve d’ailleurs dans « Plus jamais ça ». Réussir à mettre autour de la table et dans la construction de mobilisations communes la CGT, Greenpeace, la Confédération paysanne, Solidaires et les autres est complètement inédit. La dynamique est vraiment là, avec des collectifs locaux dans vingt ou trente villes. Le pari est d’arrêter d’opposer et de segmenter les luttes écologiques d’un côté et les luttes sociales de l’autre. Cela va être essentiel dans la période à venir parce qu’évidemment le gouvernement va jouer là-dessus. Quand il y a des suppressions de postes dans l’automobile, le risque est que les syndicats soient dans la protection de l’emploi sans voir la question de la reconversion productive. Et que les écologistes tapent sur l’activité automobile sans penser le maintien des revenus et des emplois. C’est cet enjeu-là que nous essayons d’aborder dans « Plus jamais ça ».

Au mois de novembre, nous allons sortir un gros rapport que nous voulons rendre public et soumettre au débat. Il portera sur la possibilité de créer plusieurs millions d’emplois par la transition écologique et les services publics. Nous allons le chiffrer. Ce sera l’occasion d’expliquer que la transition écologique : c’est de la création et de la garantie de l’emploi.

Les mobilisations sont plus massives sur le climat depuis deux ans. Mais quels sont les freins pour que les gens soient encore plus nombreux et pour peser davantage dans les rapports de force ?

Il faut relier ces questions sociales et écologiques. La transition écologique peut tout à fait être une transition écologique de droite. Au contraire, nous devons inclure dans la question écologique, celle du partage des richesses, du maintien de l’emploi, des conditions de travail, la question d’un emploi de qualité et celle de la solidarité internationale. C’est une écologie qui pense le dépassement du capitalisme. C’est l’idée que l’on fait face à un même système capitaliste dans ses versions néolibérales et productivistes. La base de « Plus jamais ça », c’est que nous nous battions ensemble pour changer ce système-là.

Justement, pour un autre système, quel est votre socle commun ?

Il y a les 34 mesures. Nous allons assez loin sur l’écologie, et sur des choses concrètes. Il faut par exemple que toutes les entreprises à qui l’on verse des subventions publiques respectent les accords de Paris. Nous sommes également pour l’interdiction de distribuer des dividendes pour toute entreprise qui ne respecte pas l’accord, ou encore pour empêcher toute nouvelle construction d’infrastructure autoroutière, de centre commercial ou d’infrastructure nucléaire. Les mesures sont chiffrées et c’est très concret. Nous ne disons pas juste que nous sommes pour la hausse des salaires. Nous sommes pour un SMIC à au moins 1700 euros net, pour une hausse des salaires de 200 euros pour tout le monde. Nous mettons en avant la semaine de travail à 32 heures.

Présenter cela à des associations écologistes comme Greenpeace, et à l’inverse faire en sorte que la CGT prône l’arrêt de tout projet d’infrastructure autoroutière ou commerciale, c’est une convergence et une vraie avancée vers une logique antisystémique. Le ferment de tout cela, c’est la question du financement. À partir du moment où l’on s’intéresse à la socialisation du système bancaire, on s’intéresse au fonctionnement de la Banque centrale européenne, à l’annulation de la dette publique, etc. On montre que pour réaliser cette reconversion productive et répondre aux urgences sociales et écologiques, il faut être radical dans le sens où il est nécessaire de s’en prendre aux racines du système.

Comment imaginez-vous la mise en œuvre de ces mesures, alors que la plupart des forces politiques sont très éloignées des idées de rupture qu’elles contiennent ? Le mouvement social devra-t-il s’en occuper lui-même ?

Nous sommes indépendants, mais hautement concernés par rapport au champ politique. En l’occurrence, après la publication de notre plan de sortie de crise, nous avons invité à une réunion l’ensemble des partis de gauche et écologistes pour qu’ils réagissent publiquement. Et aujourd’hui, nous lançons ces processus de débats locaux sur un an. Évidemment, nous rentrons dans le débat politique, mais nous resterons indépendants dans le sens où nos structures n’ont pas vocation à participer aux recompositions politiques électorales. Par contre, nous avons vocation à peser sur les programmes et dans le champ des idées.

Mais face aux errements politiques de la gauche au pouvoir (1981, 1998, 2012) et aux tentatives de chaque parti de verdir leurs programmes, comment pouvez-vous procéder ?

Je ne pense pas qu’il y ait de gauche au pouvoir sans société à gauche et sans mouvements sociaux. C’est pour cela que nous tenons à l’indépendance de nos structures syndicales et associatives. On le voit avec l’exemple de Tsipras (en Grèce – NDLR). Quand il arrive au pouvoir, il a siphonné toute la gauche sociale. Une fois quelle arrive au pouvoir, il n’y a plus de contre-pouvoir. Nous disons très clairement que nous sommes indépendants vis-à-vis du champ électoral, mais nous faisons de la politique. Nous considérons que sans mouvements sociaux profonds et importants il ne se passera rien. Ce qui est de notre ressort, c’est de faire en sorte que des mouvements sociaux puissants puissent transformer le champ politique au sens large du terme. Cela ne se fera pas que dans les bisbilles électorales.

Pour conclure, et toujours sur la question de comment réaliser ces changements en prenant l’exemple du secteur aérien. Une reconversion écologique à venir pourrait-elle se faire sans que les salariés soient eux-mêmes à la manœuvre ?

On nous interpelle régulièrement parce que nous ne prônons pas directement l’autogestion généralisée. C’est vrai, le plan de sortie de crise reste très partiel. Il y a énormément de manques, notamment sur la façon de développer le vrai secteur coopératif, sur la façon dont les salariés peuvent reprendre la main sur les entreprises, sur les conseils d’administration. C’est toute une réflexion que nous ne menons pas suffisamment. Mais évidemment, cela fait partie de notre ADN à tous. C’est-à-dire de penser l’entreprise comme pouvant être transformée parce que les salariés reprennent la main d’une manière ou d’une autre sur l’outil de production.

 Publié le 28/09/2020

« Trois fois plus de travail et moins d’effectifs. » Et si les lycées fermaient par manque d’agents ?

 

Guillaume Bernard  (site rapportsdeforce.fr)

 

Ils et elles nettoient les salles, servent à manger le midi, font la plonge. Dans les lycées, ce sont eux qui portent le poids du protocole sanitaire sur leurs épaules. Oui mais voilà, les agents régionaux sont exténués, contaminés et bien trop peu remplacés. Employés par les régions, ces dernières ne semblent pas avoir anticipé le problème alors qu’il menace dangereusement la capacité d’ouverture des lycées.

C’est une situation ubuesque comme le Covid – ou sa gestion approximative – sait si bien en produire. Lundi 21 septembre, 36 enseignants sur une quarantaine présents dans le lycée Émilie-du-Châtelet en Seine-et-Marne font valoir leur droit de retrait.

Une fois n’est pas coutume ce n’est pas l’Éducation Nationale qui est l’objet de leurs griefs mais la région Île-de-France, employeur des agents qui font la plonge, nettoient les salles ou encore gèrent les alarmes incendie dans les lycées. « Un agent avait été testé positif au coronavirus, 9 autres étaient cas contacts. Il en restait donc trop peu pour nettoyer et désinfecter une quarantaine de salles. Comme à 10h on ne savait pas quelles salles étaient propres ou pas, il y a eu un consensus parmi les collègues : on ne pouvait pas continuer à bosser dans ces conditions », raconte Jean-Noël Tardy, enseignant dans le lycée et membre du SNES-FSU.

Commence alors une valse des plus étrange, où le droit de retrait des enseignants leur permet paradoxalement de reprendre les cours le jour suivant, tout en rendant incertaine l’ouverture du surlendemain. L’enseignant détaille : « Les agents présents lundi ont trimé toute la journée pour nettoyer toutes les salles, ça leur était possible puisqu’on n’y était plus. Le mardi on a donc repris les cours… Sauf qu’on a passé toute la journée à se demander s’il ne faudrait pas faire à nouveau un droit de retrait mercredi, puisque les agents ne pouvaient pas les nettoyer mardi pendant qu’on avait cours. »

Pour que le lycée ne se retrouve plus paralysé la région Île-de-France dépêche plusieurs agents contractuels en renfort. Ils suffiront pour que les enseignants se tiennent à carreaux jusqu’à la fin de la semaine, pas vraiment pour que l’ensemble des agents présents puisse travailler dans des conditions acceptables.

Cinquième roue du carrosse

« Les agents ? C’est la cinquième roue du carrosse, personne ne pense à eux ! C’est incroyable que la région n’ait pas anticipé la crise sanitaire et n’en ait pas recruté massivement », s’indigne Jean-Noël Tardy.

Un manque d’anticipation que dément pourtant la principale intéressée : « L’hypothèse d’un absentéisme des agents régionaux lié à l’épidémie de Covid-19 a été anticipée avant les vacances scolaires d’été : nous avons recruté pour cette rentrée plus de 120 agents supplémentaires pour pallier les éventuelles absences liées à la crise », nous explique-t-elle.

Des chiffres surprenants puisque, fin août, celle-ci se félicitait tout juste, dans un dossier de presse de rentrée, d’avoir pu compenser les départs à la retraite d’agents sur sa dernière période de recrutement. L’augmentation des effectifs restait bien maigre voire carrément problématique : 8 529 agents en 2020, contre 8 476 en 2016. Soit une augmentation nette de 53 agents en 5 ans alors que la population lycéenne a bondi de plus de 17 000 élèves sur la période, selon les propres chiffres de la région.

Le même dossier de presse promettait également de mettre en place un « Fonds d’urgence RH Covid-19 » permettant aux lycées d’avoir recours à une agence d’intérim « dès septembre » pour combler les absences d’agents régionaux. Un dispositif qui, en plus de précariser la profession par le développement de l’intérim, n’était en outre toujours pas mis en place fin septembre.

De Paris à Marseille, même galère

La situation en Île-de-France n’est pas isolée. Si les régions ont toutes un mode de gestion de leurs effectifs d’agents qui leur est propre, le manque de personnel de remplacement est une constante dans tout l’Hexagone. A l’heure où l’épidémie reprend de plus belle, ces problèmes pourraient contraindre les lycées à fermer ou les obliger à fonctionner dans des conditions dangereuses, comme c’est le cas dans la région PACA.

« Comment ça se passe au lycée ?! s’étrangle-t-elle, Oh lalala… » Colette Gomis est chef d’équipe. C’est elle qui gérait les agents au lycée Saint-Charles de Marseille avant d’être cas contact. Ironiquement confinée sur son lieu de travail, puisqu’elle occupe un appartement de fonction, elle assiste impuissante à la catastrophe qui se déroule en bas de chez elle.

« Je pourrais en écrire des romans ! Depuis lundi nous n’avons plus d’agents titulaires dans le lycée, 3 cas de Covid ont été avérés. Le reste des agents, on était cas contacts. La région a envoyé des contractuels en urgence pour ne pas fermer le lycée, ils ne sont pas formés, travaillent n’importe comment, c’est la débandade. La cantine n’a même pas fermé et pour leur éviter de faire la plonge, parce qu’ils n’ont pas le temps, on leur a fait livrer de la vaisselle jetable. »

Contactés plusieurs fois, les responsables régionaux qui auraient pu nous éclairer sur la situation ne nous ont pas répondu. Mais, comme en Île-de-France, la stratégie de la collectivité locale semble plus tenir de l’improvisation que d’une réelle anticipation du problème.

Un syndicat pour anticiper le problème

Il y en a pourtant un qui avait vu venir les problèmes posés par les conditions de travail des agents régionaux : le syndicat FSU des agents de la région PACA, aussi appelé « FSU région sud ».

Début septembre, il fait un constat simple : le protocole sanitaire régional que doivent appliquer les agents (différent de celui de l’Éducation Nationale) multiplie leur temps de travail par trois. « Avant le Covid, pour nettoyer une salle il fallait 10 à 15 minutes, aujourd’hui avec la désinfection on est à 40 minutes », explique Stéphane Coglet, chef d’équipe dans un lycée Marseillais et syndiqué à la FSU région sud. « A cela il faut ajouter les malades et les cas contacts, ce qui diminue les effectifs et peut nous rendre la tâche carrément impossible. Dans nombre de bahuts on ne peut plus garantir la sécurité des élèves, ni celle des enseignants, ni même la nôtre. Envoyer des contractuels, ce n’est pas une solution. Ils ne sont pas formés, faire le ménage, désinfecter une salle ça s’apprend », conclut-il.

S’en suivent deux semaines de tournée dans les lycées de la région pour y organiser une heure de grève et alerter sur ces conditions de travail inacceptables. « Notre employeur nous a enfin reçus jeudi, l’échange a été constructif, nous sommes satisfaits et attendons les résultats de notre réunion de vendredi pour savoir s’ils nous envoient des renforts », conclut Jean Viperai, secrétaire général du syndicat.

 Publié le 27/09/2020

Voile à l’Assemblée, tenue « républicaine » à l’école et décolletée interdit au musée... bonne rentrée les meufs !

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Ici même sur regards.fr, nous avons publié en ce mois de septembre deux articles – ici et – observant avec ahurissement la puissance raciste de cette rentrée politique. Eh bien, force est de constater qu’il en va de même concernant les droits des femmes.

Après des mois d’actualité accaparée par le coronavirus, le confinement, les masques, le déconfinement, les tests, etc., on se demandait comment et quand les champions du monde de la polémique allaient faire leur retour. Eh bien c’est pour ce mois de septembre 2020 ! En même temps que les polémiques racistes, nous avons assisté à une vaste fronde anti-féministe. Dans les deux cas, dans le plus grand des calmes.

8 septembre. Alors que l’exécutif – plus précisément les deux acolytes de la place Beauvau que sont Gérald Darmanin et Marlène Schiappa – met le paquet sur le « séparatisme », un événement improbable se produit, précisément sur ce sujet. Une jeune femme prénommée Jeanne se présente avec une amie à l’entrée du musée d’Orsay et se voit « priée » de revêtir une veste afin de cacher son décolleté. Nul ne saura dire à quelle règle se réfère les agents d’accueil et de sécurité. Elle n’aura pas le choix : pour visiter le musée et admirer ses tableaux et statues de nues, il faut se vêtir comme pour entrer au Vatican. Enfin, pas exactement puisque cette même Jeanne constatera en observant les autres visiteurs que le problème n’est pas tant la taille du tissu que le corps qu’il recouvre…

Vous avez dit séparatisme ? À ce propos, saviez-vous qu’à un kilomètre de là, place de la Concorde, l’entrée de l’Automobile Club de France est interdite aux femmes ? On dit ça, on dit rien.

Collégiennes anti-républicaines

14 septembre. Des collégiennes et lycéennes lancent le mouvement #Lundi14Septembre, réclamant le droit de porter des mini-jupes et des crop-tops (t-shirts laissant voir le nombril). Comme l’écrit parfaitement le site Les Nouvelles News, ce « mouvement invite les jeunes à porter un vêtement dit "provocant" pour protester contre le sexisme et dire haut et clair que le problème n’est pas la tenue des filles mais le comportement de ceux qui les agressent ». Le résultat est sans surprise : on ne compte pas les exclusions au motif d’une tenue trop courte ce jours-là tant elles sont légion. Pourtant, même Marlène Schiappa y va de son tweet de soutien « avec sororité ».

Mais la ministre délégué n’est visiblement pas sur la même longueur d’ondes que son collègue à l’Éducation… Réaction de Jean-Michel Blanquer : « Il suffit de s’habiller normalement et tout ira bien ». Quelques jours plus tard, c’est carrément le chef de l’État qui réagit à l’affaire : Emmanuel Macron prône le « bon sens ».

Le 21 septembre, la ministre déléguée à l’Égalité femmes-hommes, Élisabeth Moreno, lance au Parisien : « En France, chacun est libre de s’habiller comme il veut [...] Les femmes ont mis des siècles à pouvoir s’affranchir de codes vestimentaires. Cette liberté conquise de haute lutte n’a pas de prix. [...] « C’est aussi un enjeu d’éducation des jeunes garçons, du rapport qu’ils entretiennent aux jeunes filles et lié aux valeurs de respect. »

Est-ce que Jean-Michel Blanquer s’est directement senti concerné par les propos de sa collègue ? Quoi qu’il en soit, le jour même, il craque et va plus loin encore au micro de RTL : « On vient à l’école habillé d’une façon républicaine ». Ça n’a plus aucun sens. Il devient une nouvelle fois la risée du gouvernement. Gouvernement qui est donc divisé sur cette polémique : d’un côté les Macron/Blanquer et de l’autre les Schiappa/Moreno. Hommes contre femmes. Appelez-ça « nouveau monde ».

Au fond, il n’est qu’une question à cette affaire à laquelle Jean-Michel Blanquer se refuse de répondre : quand est-ce qu’on va commencer par éduquer les garçons ?

 

Le vert de l’islam

 

16 septembre. Sans que l’on sache bien pourquoi, le député européen Yannick Jadot donne son avis sur le... burkini : « Nos sociétés sont tellement crispées et déstabilisées que des groupes tentent de remettre en question la sécularisation, de sortir des lois de la République au nom d’une idéologie ou de principes religieux [...] C’est inacceptable. Le burkini, ça n’a rien à faire dans une piscine ! [...] L’enjeu, c’est le vivre-ensemble. En République, le principe n’est pas "qui se ressemble se rassemble". Il ne peut pas y avoir de "oui mais", ni sur "Charlie Hebdo" ni quand des femmes sont victimes de codes vestimentaires contraints. » L’écologiste était interrogé par L’Obs sur les sujets régaliens, à savoir « ce que ferait un écologiste au pouvoir ». Tollé dans les rangs des écologistes. Le changement, c’est pas maintenant !

17 septembre. Les députés débattent en commission d’enquête pour causer de l’impact de la crise du Covid sur la jeunesse. Des personnes extérieures à l’Assemblée nationale sont, comme à l’accoutumé, invitées à venir exposer leurs points de vue. Parmi les invités du jour, la vice-présidente de l’Unef Maryam Pougetoux, laquelle porte un voile. Aux dires du député LREM Gaël Le Bohec, c’est une heure après le début de l’audition que plusieurs élus LR et LREM, dont notamment la marcheuse Anne-Christine Lang, quittent avec fracas la salle.

Sur Twitter, voici l’explication de cette dernière : « En tant que députée et féministe, attachée aux valeurs républicaines, à la laïcité et aux droits des femmes, je ne peux accepter qu’une personne vienne participer à nos travaux à l’Assemblée nationale en hijab, qui reste pour moi une marque de soumission. »

Aucun règlement, aucune loi n’interdit à Maryam Pougetoux de porter un voile, dans et hors l’Assemblée nationale. C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé la présidente de la commission, Sandrine Morch, à l’issue de cette scène : « Aucune règle n’interdit le port de signes religieux dans le cadre de nos travaux pour les personnes auditionnées ». Qu’importe les règles, les lois et toute cette paperasse ! Anne-Christine Lang ne s’en cache même pas. À Libération, voilà ce qu’elle rétorque : « Je n’ai jamais dit que sa présence était hors-la-loi. A priori, l’Assemblée autorise le port du voile pour les personnes qui viennent visiter. Ma réaction ne se plaçait pas sur le terrain juridique. J’ai agi par rapport à mes convictions personnelles. Là, dans le cadre d’une audition, j’estime qu’on doit respecter la laïcité. » Comme si la laïcité était une espèce d’esprit en dehors de tout cadre juridique.

Du côté du Rassemblement national, on use de la même rhétorique. Lorsque Jean-Jacques Bourdin rappelle à Jordan Bardella que le règlement du Palais-Bourbon permet à Maryam Pougetoux de venir voilée, le vice-président du parti d’extrême droite se moque bien de la loi comme de l’an 40 : « À un moment il y a des questions morales, des questions de mœurs ». Ils ne se cachent plus derrière de faux semblant, c’est au moins l’avantage de cette situation. Il y a la laïcité et leur laïcité. Et ils aimeraient bien modifier les lois pour que la leur devienne la seule et officielle laïcité.

Peu incline à accepter toute comparaison avec l’extrême droite, la députée LREM va du coup... plus loin, opérant un distinguo entre les religions. À L’Express, elle raconte : « Certains objectent que l’on auditionne bien des rabbins, des imams ou des curés. Oui, mais c’est pour les entendre sur des questions ou des textes de loi qui concernent les cultes. Dans ces cas-là, ils viennent représenter leur culte, pas une association étudiante. » Aurait-elle osé partir de la pièce si un président d’association étudiante s’était présenté avec une kippa sur la tête ? Et depuis quand est-ce que c’est aux parlementaires de choisir qui peut ou non être membre de la direction d’un syndicat selon son appartenance religieuse et sa pratique de celle-ci ? Leur laïcité n’est rien d’autre qu’un séparatisme anti-républicain aux relents islamophobes.

Le pire dans toute cette histoire, ce sont les réactions à gauche. Soit quasi-inexistante, soit embarrassante, comme celle de Ségolène Royal – qui affirme « estomaquée » qu’elle « aurait quitté la salle » elle aussi – ou bien celle de Philippe Martinez qui déblatère sur le plateau de Public Sénat : « Tout ce qui est symbole de la République doit respecter la laïcité. Il y a le droit à pratiquer mais la laïcité c’est essentiel dans notre pays ». Preuve qu’on ne peut pas maîtriser et le Code du travail et la loi de 1905.

#MeToo, le retour ?

Ce même 17 septembre, le ministre de l’Intérieur était, lui, au Sénat. Alors qu’il est interpellé par la socialiste Marie-Pierre de la Gontrie au sujet du sort que l’État réserve aux migrants à Calais, Gérald Darmanin, tout sourire, lui lance : « Je me ferai un plaisir de passer une soirée, une nuit, une journée avec madame la sénatrice, à Calais, à la rencontre des habitants. »

« Incroyable réplique sexiste », s’offusque la sénatrice. Rappelons que ce cher locataire de Beauvau est toujours sous le coup d’une enquête pour viol, harcèlement sexuel et abus de confiance.

Tiens, la veille, on apprenait que le réalisateur Roman Polanski faisait partie de la nouvelle assemblée générale des César. Une sombre histoire de clause dans les statuts de l’association des César qui lui permet d’en être membre à vie. Là encore, le changement, ce n’est pas pour maintenant !

 

Loïc Le Clerc

 Publié le 26/09/2020

Cassandre au chômage technique

 

par Renaud Lambert  (site monde-diplomatique.fr)

 

Il y a encore quelques mois, le plus sûr moyen pour un conseiller du pouvoir de faire valoir ses droits à la retraite consistait à plaider pour un accroissement de la dette publique. Se présenter en short, coiffé d’un chapeau de paille et boules de pétanque à la main lors d’une réunion de travail n’aurait pas constitué un message plus clair. Les choses ont changé.

En 2020, les créances de l’État français devraient dépasser 120 % du produit intérieur brut (PIB), du jamais-vu. Jean Pisany-Ferry, Xavier Ragot et Philippe Martin, les économistes qui entourent l’Élysée, plaident néanmoins pour « une augmentation massive de la dette publique (1)  » sans qu’on les congédie. Au contraire, tout comme leurs homologues des pays riches, ils sont entendus : les États de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) devraient emprunter 17 000 milliards d’euros supplémentaires cette année. Une telle perspective conduisait hier le Financial Times à plaider pour qu’on « coupe, et qu’on coupe fort », dans les dépenses publiques. Le flegme a depuis remplacé l’effroi : « Nous sommes encore loin du moment où la dette deviendra un problème » (2), estime désormais le quotidien de la City.

Jusqu’à la crise du Covid-19, les discours sur la dette métamorphosaient les dirigeants politiques en entomologistes : le monde était composé de cigales, des individus et des États aux poches trouées, engourdis par une torpeur méditerranéenne ; et de fourmis, des épargnants et des capitales à la frugalité grisâtre, mais capables de venir en aide aux premiers. L’univers bucolique de Jean de La Fontaine cédait alors la place aux trompettes de l’Apocalypse : « Si rien n’est fait, notre pays risque tout simplement la faillite ! », avertissait par exemple le député Les Républicains Éric Ciotti, le 23 mai 2018 (3). Deux ans plus tard, la dette n’est plus l’antichambre de la banqueroute, mais son antidote : « La France préfère l’endettement à la faillite », explique, le 21 avril 2020, le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin, issu de la même formation politique que M. Ciotti. Que s’est-il donc passé ?

Cassandre inspirait depuis longtemps plus d’indifférence que d’angoisse. Dix ans avant M. Ciotti, le premier ministre François Fillon avait déclaré la France « en situation de faillite ». La dette atteignait alors 68 % du PIB (contre 98 % en 2018), un niveau qui équivaudrait aujourd’hui à l’abondance… mais qui aurait terrorisé Raymond Barre. Chef du gouvernement en 1976, ce dernier sonne l’alarme : la dette atteint 16 % du PIB, « le temps de la facilité est terminé ». Au fil des années, l’épouvantail s’est peu à peu fondu dans le paysage. D’Athènes à Madrid, chacun en a saisi la fonction : justifier les vagues successives de mesures d’austérité et convaincre la population de se « serrer la ceinture » pour éviter une catastrophe toujours renvoyée à demain.

En 1976, le premier ministre Raymond Barre tire la sonnette d’alarme : la dette atteint 16 % du PIB, « le temps de la facilité est terminé »

Mais les problèmes de comptabilité ne s’abordent pas uniquement du côté des dépenses. Dans le cas de la dette, tout commence au contraire dans la colonne « recettes » et, notamment, par la décision de la plupart des États occidentaux, au cours des années 1970, de se priver de la possibilité de se financer auprès de leurs banques centrales. La courbe de la dette en rejoint très vite une autre, elle aussi orientée à la hausse : celle des réductions d’impôts consenties aux mieux lotis. Bientôt, ces derniers ne contribuent plus à l’« effort collectif » par le biais de la fiscalité, mais en prêtant à la nation, contre rétribution. Le Brésil pousse la logique à l’extrême : en 2009, les vingt mille familles les plus riches y détenaient 80 % de la dette publique, au remboursement de laquelle le gouvernement fédéral consacrait 30 % de son budget (4). D’où une question devenue pressante un peu partout dans le monde : faut-il vraiment continuer à rembourser ?

Deux évolutions ont récemment contribué à mettre Cassandre au chômage technique. À la suite de la crise de 2007-2008, les interventions protéiformes des États ont plongé le monde dans l’univers jusque-là insoupçonné des taux d’intérêt négatifs. De sorte que se financer sur les marchés s’avère beaucoup moins coûteux que jadis. « En France, de 2009 à 2019, la charge d’intérêts a baissé de 1,1 point de PIB, en dépit d’une hausse sensible du ratio de dette, de 69 % du PIB début 2009 à 98 % début 2019 », relatent Les Échos (5). Dans ces conditions, difficile de crier à la banqueroute qui vient…

La pandémie de Covid-19 a par ailleurs contraint les gouvernements à remiser leurs couperets. Dans un contexte où la crise sanitaire a révélé le coût des politiques d’austérité appliquées depuis les années 1980, difficile — pour l’heure — d’amputer davantage les services hospitaliers, le système éducatif ou la couverture sociale des plus précaires. Et, puisque l’option de solliciter un effort financier des plus riches ne figure pas dans la boîte à outils du pouvoir, œuvrer à la relance d’une économie moribonde exige qu’on légitime l’envol de la dette publique.

Cassandre reprendra du service à la première occasion, et l’urgence de « se serrer la ceinture » reviendra hanter les discours politiques, comme en 2009-2011, après les énormes déficits engendrés par le « sauvetage » des banques minées par la crise des subprime. D’ici là, le néolibéralisme a concédé une importante défaite à ses adversaires en démontrant que l’économie s’adapte aisément aux urgences politiques : tout ce qui était réputé « impossible » hier est désormais devenu trivial. Il faudra s’en souvenir.

 

Renaud Lambert

 Publié le 25/09/2020

L’échec du CICE confirmé

 

Par Romaric Godin (site mediapart.fr)

 

Le dernier rapport d’évaluation du CICE a confirmé l’aspect médiocre en termes de résultats de cette mesure. Cet échec plaide pour un changement total de politiques de l’emploi.

Depuis son lancement en 2013, l’efficacité du Crédit d’impôts compétitivité emploi (CICE) fait débat. Lancé sous le quinquennat Hollande, dont il marque le tournant « pro-entreprise », il a été pérennisé en 2019 par Emmanuel Macron lors de sa transformation en exonération de cotisations. Pourtant, aucun débat politique d’envergure n’a jamais été mené autour de l’évaluation de cette mesure. Or, ses effets sont très limités compte tenu des moyens engagés par l’État. Entre 2013 et 2017, 88,90 milliards d’euros ont été versés au titre du CICE aux entreprises. On devrait attendre un vrai débat démocratique face à un engagement aussi massif.  

Or, globalement, les évaluations restent non seulement incertaines et soumises au plus fort doute, mais surtout, elles ne parviennent pas à dégager un effet positif clair sur l’emploi, l’investissement et la compétitivité. Le 17 septembre, un nouveau rapport d’évaluation a été publié par France Stratégie et a confirmé ces conclusions. France Stratégie, groupe de réflexion héritier de l’ancien commissariat général au plan, directement rattaché au premier ministre, peine d’ailleurs à défendre et le CICE et la solidité des analyses qu’il publie.

L’évaluation repose sur deux piliers. Le premier est microéconomique et cherche à identifier comment les entreprises réagissent directement au CICE. L’étude utilisée par France Stratégie a été réalisée par l’équipe dite de « Théorie et évaluation des politiques publiques (TEPP) » du CNRS. Elle confirme son analyse précédente : environ 100 000 emplois créés entre 2013 et 2016 pour 66,75 milliards d’euros d’argent public distribué. Le gain est minime et le coût astronomique : 166 875 euros par emploi et par an.

Étrangement, la méthode défendue par un autre laboratoire, le LIEPP de Sciences-Po, n’apparaît plus dans l’évaluation. Il est vrai que ses analyses étaient beaucoup moins favorables au CICE puisqu’en 2018, il indiquait ne pas être en mesure d’identifier un effet positif de cette mesure. Lors du précédent rapport, France Stratégie avait déjà tenté de réduire la valeur de cette analyse par rapport à celle du TEPP (Mediapart avait résumé le débat dans cet article). Le groupe d’évaluation invitait néanmoins à poursuivre les recherches. Mais cette poursuite est donc apparemment passée par l’arrêt du travail du LIEPP, ce qui confirme le caractère profondément biaisé de cette évaluation. On ne peut que s’étonner de la disparition, dans une évaluation publique, du pluralisme. Elle tend à faire croire que les résultats présentés sont « la vérité », ce qui est loin d’être le cas. Contacté, France Stratégie n’avait pas répondu à nos sollicitations sur le sujet jeudi 17 septembre. Notons néanmoins que même en choisissant soigneusement les études les plus favorables, on reste sur un résultat très mitigé.

La deuxième méthode est macroéconomique. Elle a été réalisée par l’OFCE grâce à un modèle mathématique permettant de mesurer l’impact global sur l’économie. Les différents choix des entreprises bénéficiaires sur les salaires, l’emploi, les prix ou l’investissement ont en effet des impacts sur d’autres entreprises. Par ailleurs, le financement de cette mesure par l’État a aussi un impact macroéconomique. L’idée est de tout reprendre en utilisant une méthode contrefactuelle, autrement dit en comparant une réalité reconstituée sans CICE à une réalité avec CICE.

Évidemment, une telle méthode doit être prise avec beaucoup de prudence, même si le modèle de l’OFCE se veut précis et moins biaisé que les modèles habituels de macroéconomie. Celui-ci repose néanmoins sur l’idée d’une possible reconstitution contrefactuelle d’une période à partir de données passées, ce qui est assez hasardeux. Par ailleurs, il repose aussi sur des choix d’hypothèses forcément contestables. France Stratégie reconnaît, au reste, ses « limites ». Ces dernières ne discréditent pas les résultats de l’évaluation, mais on aurait aimé, comme dans le domaine microéconomique, d’autres évaluations concurrentes fondées sur des hypothèses différentes.

Le résultat présenté par l’OFCE est très optimiste. L’institut évoque 400 000 emplois créés par le CICE au niveau macroéconomique entre 2013 et 2017, sans prendre en compte les effets de son financement. Cela peut sembler beaucoup, mais il faut rappeler que sur ces cinq années ont été engagés 88,90 milliards d’euros. Cela revient donc à afficher une moyenne de création d’emplois de 80 000 emplois par an, soit un coût par emploi et par an de 44 500 euros environ. Cela représenterait un coût de 3 700 euros par mois, ce sont donc des emplois encore assez coûteux.

Certes, il faudrait intégrer à ce coût l’effet de la croissance issue du CICE sur les recettes fiscales, ce qui en réduirait le coût réel. Mais en tout état de cause, on est dans des emplois sauvegardés et créés à des coûts proches de ce qu’aurait pu faire directement l’État. On verra que cela n’est pas neutre. Soulignons, par ailleurs, que même France Stratégie appelle à la prudence face à ses résultats qui dépassent les espérances de la Direction générale du Trésor. « Ces simulations, indicatives, souffrent de nombreuses limites », précise le rapport.

L’OFCE a cependant proposé une autre analyse, prenant en compte les effets du financement du CICE. Ce dernier s’est fait d’abord par des hausses d’impôts, puis par une baisse des dépenses. Rappelons qu’entre 2014 et 2017, la Sécurité sociale, notamment, a été mise à rude épreuve avec un régime particulièrement sec : réduction de l’Objectif national des dépenses d’assurance-maladie, gel des salaires dans la fonction publique, réduction de l’investissement public. L’OFCE conclut qu’en net, le CICE aurait alors créé ou sauvegardé près de 160 000 emplois sur cinq ans.

Les conclusions de l’OFCE confirment que le CICE est une méthode assez médiocre pour créer des emplois. 160 000 emplois face à une masse de 3 à 6 millions de demandeurs d’emplois, on est loin d’une solution concrète au chômage. On l’est d’autant plus que seules un quart des entreprises bénéficiaires ont créé des emplois (on ne sait pas ce qu’il est advenu de l’argent versé aux trois quarts restants) et que le seul effet identifiable concerne le secteur des services, autrement dit celui qui est le moins soumis à la concurrence internationale.

Le deuxième « C » du CICE, celui de « compétitivité », semble avoir été un échec patent. Comme lors des précédents rapports, les évaluations sont incapables d’identifier et de quantifier un effet sur les exportations et l’investissement. Ce n’est pas un détail dans la mesure où, sans investissement, les effets du CICE restent des effets de court terme. On s’expose donc, comme dans le cas Bridgestone ou d’autres, à ce que les entreprises qui ont bénéficié de ce CICE détruisent les emplois qu’elles ont créés et même en détruisent davantage, en cas de crise.

Et c’est bien là la vraie question que soulèvent le CICE et ses évaluations. Un effet « financé » ne veut pas dire un effet neutre. Les près de 89 milliards d’euros versés aux entreprises ont été payés par d’autres, principalement les ménages et les services publics. C’est donc là un transfert gigantesque de moyens depuis le secteur public vers le secteur privé. Or, compte tenu de l’incapacité de ce dernier à investir pour obtenir des gains de productivité permettant à l’État de « rentrer dans ses frais », la croissance économique induite par le CICE est trop faible pour aider à financer les services publics, voire à les financer davantage. C’était pourtant cela le pari du CICE, qui est aussi celui du néolibéralisme et qui est aussi une forme de « ruissellement » : l’argent transféré aux entreprises par les fenêtres devait rentrer par les caves. Cela n’a pas été le cas. Dès lors, c’est une perte sèche pour le bien commun. Comme toujours, qu’elle passe par les entreprises ou les individus, la « théorie du ruisssellement » ne se vérifie pas.

C’est bien pour cette raison que cette mesure globalement inefficace doit amener à se poser une question simple. Les priorités de l’époque et l’évolution du capitalisme doivent-elles s’appuyer sur ce type de transfert qui ne profite que très partiellement au bien commun ? N’est-il pas temps de changer entièrement la façon d’aborder l’emploi en abandonnant l’idée que seules les entreprises créent de « bons emplois » et que, de ce fait, le chantage à l’emploi soit une des plus puissantes lois non écrites de la République ?

L’échec du CICE ne peut qu’être un argument en faveur des projets de « garantie de l’emploi » mis en avant dans le cadre du Green New Deal aux États-Unis, où l’État (et non des entreprises) crée directement des emplois correspondant aux besoins avec des salaires décents. Plutôt que de laisser le secteur privé décider des emplois qu’il crée avec l’argent public ôté aux services publics, il serait plus utile sans doute de développer ces mêmes services publics. La transition écologique et les besoins en termes de santé semblent aujourd’hui imposer un changement de stratégie. Les fermetures de sites malgré le CICE et les différentes baisses d’impôts renforcent encore cette analyse. Et c’est bien pourquoi il faut davantage qu’une évaluation souvent biaisée. Il faut un débat sur ces évaluations.

 Publié le 24/09/2020

L’effet boomerang

 

par Pierre Rimbert  (site monde-diplomatique.fr)

 

Au matin du 26 juin 2016, lorsque courtiers de la City et politistes londoniens découvrirent le résultat du référendum sur le Brexit, ils firent pour calmer leur épouvante le raisonnement suivant : si les provinces désindustrialisées avaient choisi de quitter le train du progrès européen, c’est forcément qu’on leur avait menti. Six mois plus tard, avocats d’affaires new-yorkais et développeurs de San Francisco ne s’expliqueraient pas autrement l’élection de M. Donald Trump : sur les réseaux sociaux, des « trolls » russes avaient intoxiqué les ploucs du Midwest. Les fake news, concluaient-ils, provoquaient les mêmes ravages sur l’information que le populisme sur la politique. Les deux d’ailleurs ne faisaient qu’un.

Cette conviction-là signe l’aveuglement d’un groupe social, celui des diplômés du supérieur qui partout occupent le pouvoir. Aux États-Unis, 600 000 « morts de désespoir » (suicide, overdose, alcoolisme) recensés entre 1999 et 2017 chez les Blancs peu instruits âgés de 45 à 54 ans (1) n’ont pas suffi à faire de cette hécatombe une question médiatique majeure — du moins jusqu’à l’élection de M. Trump. En France, un rapport officiel qui évaluait à 192 000 le surcroît de décès dans le bassin minier du Nord au cours des 65 dernières années — près de 3 000 morts par an, donc —, n’a fait l’objet d’aucune reprise dans les médias nationaux l’année de sa publication (2). Ici, pas de « fausses nouvelles » : pas de nouvelles du tout.

Démocrates new-yorkais et technocrates européens ont trouvé dans les médias dominants l’allié naturel pour guerroyer contre le « populisme » informationnel

Deux mondes disjoints, dont l’un détient, en plus du reste, le monopole de l’information sur l’autre : il n’en fallait pas davantage pour qu’une partie de la population prête par contrecoup crédit à tout ce dont la presse « officielle » ne parle pas. Quand on vit une « réalité alternative » à celle que relate le New York Times, les « faits alternatifs » loufoques démentis dans ses colonnes jouissent de ce seul fait d’une présomption de vérité. Pareille situation ouvrait aux démagogues de la droite conservatrice un boulevard qu’ils ont emprunté sans tarder. Ainsi, depuis quelques années, la bataille idéologique s’est-elle déplacée sur le terrain des médias et de l’information.

En 2019, M. Trump a utilisé 273 fois l’expression fake news dans ses tweets (3), tant pour galvaniser ses troupes que pour renvoyer ses critiques au même néant que celui où le Washington Post confine les porteurs de casquettes rouges « Make America Great Again ». Interrogé par Fox News (25 juin 2020) sur cette stratégie, le président américain a expliqué  : « Je ne pense pas avoir le choix. Si je ne m’attaquais pas aux médias, je vous garantis que je ne serais pas ici avec vous ce soir. » De la Hongrie à la Pologne en passant par le Brésil, les « hommes forts » au pouvoir lui ont emboîté le pas.

À l’inverse, les dirigeants libéraux ont érigé en priorité politique la lutte contre les « infox » disséminées sur les réseaux sociaux. « La montée des fausses nouvelles est aujourd’hui totalement jumelle de cette fascination illibérale », affirmait M. Emmanuel Macron lors de ses vœux à la presse le 3 janvier 2018. « Nous devons allouer plus de ressources à la lutte contre la désinformation », a exhorté en juin dernier M. Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, alors qu’un document de l’Union accusait « certains pays tiers, en particulier la Russie et la Chine », de mener des « campagnes de désinformation » visant « à miner le débat démocratique, à exacerber la polarisation de la société (4) ».

Démocrates new-yorkais et technocrates européens ont trouvé dans les médias dominants l’allié naturel pour guerroyer contre le « populisme » informationnel que constituent à leurs yeux les fake news. Les uns et les autres jugeant les sociétés libérales aussi apaisées, satisfaites et unies qu’ils le sont eux-mêmes, tout propos susceptible d’« exacerber la polarisation » doit tomber sous le coup de la loi. Cette fusion du pouvoir et du contre-pouvoir a pris en mai dernier une forme cocasse quand le site Internet du gouvernement français recommandait la lecture d’articles du Monde ou de Libération pour tordre le cou aux fausses rumeurs sur l’épidémie de Covid-19, au point d’embarrasser les bénéficiaires de cette publicité intempestive. Des législations anti-infox votées en France ou en Allemagne, des éditoriaux du New York Times et du Guardian suinte un même ensemble de certitudes : les grandes entreprises journalistiques détiennent le monopole de la vérité ; les critiquer, c’est attaquer la démocratie. Il y a quelque chose de touchant à voir deux institutions zombies, les médias d’information et la démocratie libérale, se faire la courte échelle.

Car comment croire encore à leur fable ?

Les faux charniers de Timişoara (1989), les bobards de la guerre du Kosovo (1999), les mensonges de la guerre du Golfe (2003), le dénigrement médiatique des mouvements sociaux, la négation des violences policières, les faux scoops érigés en révélations furent relayés par les plus prestigieux organes journalistiques. Plus puissantes qu’une armée de « bots » chinois, les chaînes d’information en continu en quête d’audience et les algorithmes de Facebook avides de clics sont les usines à fake news officielles de nos sociétés si éprises de vérité qu’une vague de licenciements économiques s’y nomme « plan de sauvegarde de l’emploi ». Le journalisme de marché avait presque épuisé son crédit quand la démesure affabulatoire de M. Trump lui a fourni matière à se ravigoter. Vétuste béquille : le prochain effet boomerang s’annonce spectaculaire.

 

Pierre Rimbert

 

(1) Anne Case et Angus Deaton, Deaths of Despair and the Future of Capitalism, Princeton University Press, 2020.

(2) Olivier Lacoste, Gilles Poirier, « Éléments sanitaires dans les communes minières du Nord - Pas-de-Calais. État de santé, offre de soins et potentiels de développements » (PDF), Observatoire régional de la santé Nord - Pas-de Calais et Association des communes minières Nord - Pas-de-Calais, septembre 2014. Merci à Gilles Balbastre.

(3The New York Times, 30 décembre 2019.

(4La Correspondance de la presse, Paris, 10 juin 2020.

 Publié le 23/09/2020

De quel vide politique le racisme et le populisme sont-ils les noms ?

 

par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le populisme est une notion commode. On ne sait pas trop ce que c’est, sauf que ce n’est a priori pas bien. « Populiste » est une manière feutrée de dire « raciste » ou « fascisant ». Et de mettre dans le même sac des opinions, des individus et des groupes que tout oppose sur le fond...

Aucune définition du populisme n’est satisfaisante. En fait, le terme renvoie à trop de réalités historiques différentes. La Russie et les États-Unis de la fin du XIXe siècle, les expériences latino-américaines depuis les années 1940, les extrêmes droites européennes aujourd’hui... Il en est du populisme comme du totalitarisme : la description n’est pas l’explication ; l’accumulation des caractères ne dit rien de l’essence ; le ressemblant n’est pas l’identique.

Globalement, l’hypertrophie du terme désigne en creux une carence. Le « populisme » s’impose dans l’espace public quand le « peuple » n’y est pas, ou si peu. On ne parle pas de populisme quand on a l’impression que le peuple est acteur ou qu’il est bien « représenté ». Le terreau de l’inflation populiste est une démocratie limitée, maltraitée ou malade.

En cela, le populisme qui naît d’un vide peut être l’illusion d’un plein trop aisément accessible. Si le peuple est aux abonnés absents, c’est qu’« on » le tient à l’écart.

« On » : selon les options, c’est le possédant, l’élite ou l’autre ; le puissant, le technocrate ou le migrant. Pour que tout rentre dans l’ordre, pour que la démocratie re- trouve des couleurs, il suffit donc d’isoler les puissants, d’écarter les technocrates ou de renvoyer les immigrés.

La souveraineté populaire en panne

L’option populiste est en cela une illusion, parce que le peuple n’existe pas, en tout cas comme sujet politique. Il y a certes un peuple sociologique : la somme des catégories populaires, des exploités, des dominés, des subalternes. Quand les composantes du « populaire » s’assemblent, elles forment une multitude. Mais une multitude n’est pas encore un peuple. Le peuple politique se construit, si et seulement s’il est à la fois « contre » et « pour ». Moins contre d’autres groupes (les exploitants, les dominants) que contre le système qui produit l’opposition des dominants et des dominés ; non pas pour que ceux d’en bas deviennent ceux d’en haut, mais pour que la logique de polarisation des classes ne soit plus un principe de classement. Historiquement, le peuple ne devient protagoniste politique conscient que lorsqu’il peut opposer, à l’ordre inégalitaire « réel », le projet d’une société où l’inégalité n’est plus la logique dominante. Le populiste est par-là aux antipodes du populaire : il se réclame du peuple, mais ne dit rien de ce qui permet aux catégories populaires dispersées de se rassembler autour d’un projet qui, en les émancipant, émancipe la société tout entière.

Toutefois, si le populisme est une illusion, l’anti-populisme déclamé peut-être une impasse, dès lors qu’il nie le fait que la tentation populiste n’est que le miroir inversé d’un peuple aux abonnés absents. On peut toujours vitupérer la virulence populiste ; cela n’empêche pas que la souveraineté populaire soit en panne. Ce ne sont pas d’abord les « populistes », mais les États et les institutions de l’Union européenne qui se dispensent d’écouter le « peuple » quand ses avis ne lui conviennent pas...

Incantation populiste contre mobilisation populaire

Faut-il donc accepter le parti pris « populiste », le jeter à la face des oligarchies dominantes, le disputer à l’extrême droite ? C’est ce que suggèrent les tenants d’un « populisme de gauche », à l’instar de la philosophe Chantal Mouffe. On peut leur objecter que la mobilisation « populiste » des affects populaires peut se retourner contre ceux qui l’utilisent. À vouloir désigner l’ennemi ou même seulement l’adversaire, on court le risque de mettre au second plan les causes des maux, des colères et des peurs. On risque de laisser s’opérer le glissement qui va du responsable (que l’on ne voit pas toujours) au bouc émissaire (que l’on a à portée de main).

Le « populisme » s’impose dans l’espace public quand le « peuple » n’y est pas, ou si peu. Le terreau de l’inflation populiste est une démocratie limitée, maltraitée ou malade.

Quand l’espérance est en panne, le ressentiment peut être le vecteur le plus fort de rassemblement d’un peuple désorienté : l’extrême droite en fait ses choux gras. Quand la solidarité devient un vain mot, la tentation est grande de se replier : sur la communauté étroite ou un peu plus large (celle des « natifs » ou « de souche »), dans le cocon rassurant d’un espace fermé (la frontière et le mur). Alors le racisme retrouve les ferments que le long effort de solidarité populaire avait contenu dans le passé. Alors l’incantation populiste prend la place de la mobilisation populaire.

Si tout cela est vrai, ni l’antiracisme ni l’anti-populisme ne sont des voies en elles-mêmes porteuses. Rien ne peut remplacer le travail persévérant de reconstruction de l’espérance. Ce n’est pas un hasard si, aux XIXe et XXe siècles, le mouvement ouvrier ne se définit pas d’abord par ses traits sociologistes, mais par le projet qu’il mettait au centre de son action. Ce ne fut pas le « populisme » ou « l’ouvriérisme » qui furent au cœur du combat, mais le socialisme, le communisme, l’anarchisme ou la République.

 

Roger Martelli

  Publié le 22/09/2020

Rude rentrée pour les universités : abandonnées par l’État, poussées à chercher de l’argent privé

 

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

 

La nouvelle loi sur l’université et la recherche, la LPPR, marque une étape supplémentaire dans le désengagement de l’État vis-à-vis de l’enseignement supérieur public. Conséquences : gels de postes, conditions d’enseignement dégradées et augmentation des frais d’inscription.

Les universités françaises s’apprêtent à faire leur rentrée sous une double menace : la Covid-19, qui risque encore d’empêcher la pleine reprise des cours en présentiel, et une nouvelle loi, la LPPR, pour « loi pluriannuelle de programmation de la recherche ». Elle a été présentée en Conseil des ministres en plein été et doit arriver à l’Assemblée nationale le 21 septembre. Derrière les belles promesses de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal annonçant « 25 milliards d’euros » pour la recherche, ce texte cache des perspectives beaucoup moins réjouissantes pour les chercheurs et les personnels des universités.

Cette nouvelle loi ouvre grand la voie au recrutement d’enseignants-chercheurs sur des contrats de quelques années seulement. Ce sont les fameux « contrats de projet ». Ceux-ci se terminent à la fin du financement d’un projet de recherche. La loi de Frédérique Vidal veut aussi mettre en place des « tenure track », comprenez des recrutements en CDD de trois à six ans, avec une possible – mais pas du tout certaine – titularisation à la fin.

Au lieu de donner aux universités les moyens d’embaucher des enseignants-chercheurs titulaires, sur des postes de fonctionnaires, la LPPR mise principalement sur le financement par « projets ». Ce qui s’inscrit dans la continuité des « initiatives d’excellence » et autres « programmes d’investissements d’avenir » qui visent depuis des années à financer au coup par coup certains établissements plutôt que de pérenniser l’enseignement supérieur public et la recherche fondamentale sur le long terme. La LPPR est une pierre de plus dans cette série de réformes de l’université, depuis la loi « LRU » (loi « libertés et responsabilités des universités »), adoptée en 2007, sous Sarkozy.

Des plans d’austérité pour les universités en déficit

Sous couvert d’« autonomie » et de « responsabilité » des universités, l’État dépense en fait toujours moins pour l’enseignement supérieur. Résultat : les établissements se retrouvent régulièrement dans des situations budgétaires difficiles, gèlent les embauches et vont jusqu’à réduire le nombre d’heures de cours. « Auparavant, on avait à peu près vingt postes de maîtres de conférence ouverts chaque année, suite aux départs en retraites et aux mutations. Aujourd’hui, on est passé à trois ! », illustrent Florent Calvayrac, enseignant-chercheur en physique à l’université du Mans, délégué syndical du Snesup-FSU.

L’université du Mans a connu des « exercices budgétaires déficitaires » en 2017 et 2018. En conséquence, la présidence de l’université a annoncé « un plan de retour à l’équilibre ». Bref, un plan d’austérité. Comme l’a constaté l’enseignant en physique : « On nous demande sans arrêt de réduire la voilure. Il n’y a même plus tout à fait assez d’argent pour payer les heures supplémentaires. Donc, on nous a fait diminuer de quelques pour cent les volumes horaires de cours dans chaque formation. »

Chaque année, des universités se retrouvent dans le rouge. La Cour des comptes alerte régulièrement sur ce phénomène, à l’œuvre dès la mise en route de la loi LRU. Avec l’autonomie budgétaire, les universités se sont retrouvées à devoir gérer seules le personnel. Or, la dotation que leur attribue l’État fait abstraction de l’évolution du coût de la masse salariale, ce qu’on appelle le « glissement vieillesse technicité ». Les personnels fonctionnaires des universités gagnent en échelon en vieillissant. Ils « coûtent » donc plus cher au fur et à mesure des années. L’État ne compense plus ces frais en augmentation. Ce qui provoque mécaniquement un trou dans les finances des établissements.

« Débrouillez-vous »

Cela s’est produit à l’université de Bretagne Sud, dont les campus sont à Lorient, Vannes et Pontivy (Morbihan), désignée par la Cour des comptes comme présentant une situation budgétaire « très dégradée ». « À cause de la pyramide des âges des enseignants-chercheurs, nous avons fait face à un glissement vieillesse-technicité qui a pénalisé l’université, explique François Merciol, enseignant-chercheur en informatique à l’université bretonne, lui aussi délégué du Snesup. On a commencé à parler des universités en faillite juste après la loi LRU. À partir de là, l’État a dit aux universités “débrouillez-vous”. On parle d’autonomie et de responsabilité, mais, en fait, cela veut dire que l’université doit gérer les problèmes sans qu’on lui donne plus d’argent. L’université de Bretagne Sud a essayé d’être bonne élève. Finalement, nous servons plutôt de ballon d’essai et nous subissons tout autant les gels de postes. »

Essayer d’être bon élève, pour les universités, signifie aussi prendre la charge de leurs bâtiments et terrains. C’est l’étape suivante des « responsabilités et compétences élargies » dans le cadre de l’autonomie. « Une fois que l’université arrive à gérer sa masse salariale, on lui propose aussi de gérer son patrimoine immobilier », précise Hugo Harari-Kermadec, maître de conférences en économie à l’École normale supérieure de Paris-Saclay et membre du collectif Université ouverte. L’État présente cette dévolution du patrimoine immobilier comme un avantage pour les universités, qui peuvent ensuite le monnayer en louant les locaux par exemple.

La contrepartie est qu’elles doivent ensuite financer elles-mêmes la modernisation des campus. Devront-elles à terme recourir à l’emprunt et s’endetter pour maintenir leurs bâtiments en état, comme l’ont fait les hôpitaux au début des années 2000 ? « Sciences po s’est endetté pour construire des campus en province et élargir son campus parisien. On peut s’attendre à ce que des facs suivent », répond l’économiste [1].

Plus d’étudiants ne signifient pas plus de budget

Deux ans après l’adoption de la loi LRU, en 2009, le mode de calcul du budget des universités a aussi changé. L’ancien système, appelé « San Remo », établissait les budgets alloués principalement en fonction du nombre d’étudiants inscrits et du nombre de personnels. Le nouveau système, dénommé « Sympa » pour « Système de répartition des moyens à la performance et à l’activité », prend davantage en compte la « performance » : taux de réussite en licence, nombre de masters et doctorats délivrés, nombre de publications des enseignants-chercheurs...

Depuis, une augmentation du nombre d’étudiants inscrits dans une fac ne fait pas forcément augmenter son budget. Florent Calvayrac indique par exemple qu’au Mans, l’université a accueilli 3000 étudiants en plus depuis quelques années, « mais notre budget n’a quasiment pas bougé, à part quelques avances au coup par coup », dit-il. « L’enveloppe peut être revue à la baisse en cas de baisse des effectifs. Mais s’il y a des effectifs supplémentaires, c’est très difficile de négocier une hausse, ou alors seulement sur des projets. Même dans ce cas, c’est la plupart du temps insuffisant. Alors, il faut aller chercher des contrats ailleurs, louer les locaux, devenir prestataire auprès des entreprises. Les formations en alternance nous rapportent par exemple des fonds. On reçoit de l’argent de la région Pays de la Loire pour cela. » De son côté, l’université de Bretagne Sud a créé une fondation notamment pour pouvoir faire des formations hors service public qui ramènent de l’argent [2].

« Les universités n’ont déjà pas assez d’argent pour le chauffage, donc elles embauchent des vacataires »

Depuis le début des années 2010, le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter dans les universités françaises. En 2018, elles accueillaient plus d’1,6 million d’étudiants – 60 % de l’ensemble des inscriptions dans l’enseignement supérieur. C’est 200 000 étudiants de plus qu’en 2010 [3]. Dans le même temps, le nombre d’enseignants-chercheurs a diminué : 90 870 postes en 2018 contre 91 100 six ans plus tôt. Les effectifs de professeurs et de maîtres de conférence ont baissé au total de près de 4000 postes [4]. Les universités recrutent deux fois moins qu’en 2010 (1700 postes ouverts en 2018 contre 3600 huit ans plus tôt).

« Si le gouvernement voulait qu’il y ait plus de recrutements, il y en aurait plus. Dans les faits, chaque année, l’État dit au universités “vous avez droit à tant de postes, vous aurez plus si vous arrivez à obtenir quelques appels d’offre”. Mais dans le cas d’appels d’offre, ce ne sont pas des postes pérennes, détaille Hugo Harari-Kermadec, de Paris-Saclay. Dans la majorité des établissements, les universités ne recrutent pas au maximum du plafond établi par l’État car elles n’ont déjà pas assez d’argent pour le chauffage ou pour remplacer les fenêtres cassées… Donc, elles embauchent plutôt des vacataires payés à l’heure. Les vacataires réalisent aujourd’hui environ un tiers des heures de cours des universités. » Le recours aux enseignants vacataires est devenu massif. Selon des estimations, ils seraient plus de 130 000, contre quelque 35 000 maîtres de conférences et 20 000 professeurs d’université !

« Dans de nombreuses situations, les présidents d’université n’ont pas le choix. Si un président décide qu’il n’aura pas de de recours aux vacataires, il faut qu’il ferme la moitié de ses licences », ajoute l’économiste de Saclay. En février 2020, l’université de Paris-8 a ainsi décidé de renoncer à sa première année de licence d’informatique, faute de moyens suffisants. « Depuis des années, l’équipe pédagogique n’est plus en mesure d’assurer correctement sa mission de service public d’enseignement supérieur. Les groupes d’étudiant.es sont de plus en plus surchargés alors que le nombre d’enseignant.es diminue (non-remplacement des départs en retraite, etc.) », ont déploré les enseignants du cursus dans un courrier [5].

La tyrannie de l’évaluation

Dans cette vaste transformation, l’évaluation est appelée à jouer un rôle grandissant. En 2007, l’État crée l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, chargée d’évaluer la manière dont les universités assurent leurs missions d’enseignement (nombre de diplômés, taux de réussite...) et de recherches (en mesurant notamment la « production » des chercheurs). Sous Hollande, cette agence change de nom, elle devient le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hceres). Elle perd aussi alors en importance, avec l’abandon de la notation stricte, remplacée par des appréciations générales. Puis arrive Macron. Le nouveau président de la République prend pour conseiller à l’enseignement supérieur un certain Thierry Coulhon, ancien président de l’université de Cergy-Pontoise, passé par le cabinet de Valérie Pécresse quand celle-ci était ministre de l’Enseignement supérieur sous Sarkozy. C’est elle qui avait fait passer la loi LRU.

Thierry Coulhon annonce vouloir « reconstruire le lien entre l’évaluation et l’allocation des moyens », c’est-à-dire mettre en place un financement variable selon les bonnes, ou mauvaises, évaluations des établissements [6]. Et brigue donc depuis huit mois la présidence du Haut Conseil à l’évaluation. En vain pour l’instant : sa candidature est fortement contestée par les chercheurs et les universitaires [7].

 « Si Coulhon est candidat au Haut Conseil à l’évaluation, c’est là qu’est le vrai ministère. Le gouvernement va peut-être légiférer par décrets s’il veut avoir plus de moyens pour renforcer les pouvoirs de cette instance, analyse Bruno Andreotti, professeur de physique à l’université Paris-Diderot, membre du collectif Rogue ESR qui s’oppose à la politique d’enseignement et de recherche du gouvernement actuel. Cela s’inscrit dans les seize années de réformes que l’on vient de vivre, qui visent toutes à mettre en concurrence les structures d’enseignement et de recherche les unes avec les autres. Pour cela, il faut qu’elles soient différenciées par les normes et les procédures d’évaluation, avec toute la panoplie des outils du néo-management, les best practice, le ranking, l’évaluation quantitative… » Contre ces outils du néo-management, Rogue ESR veut reprendre le contrôle sur les normes d’évaluation. Le collectif propose par exemple d’évaluer le poids de la précarité dans les universités : une norme pourrait dévaloriser les présidences qui ont trop recours aux vacataires.

Consultants privés et augmentation des frais d’inscription

À côté de l’évaluation, un autre mantra des gouvernements successifs est l’ouverture aux investissements privés, censés remplacer l’argent public. Le dernier appel à projets des programmes « d’investissement d’avenir » pousse ainsi les universités à créer des « sociétés universitaires et de recherche », des structures associant capitaux publics et privés. Ces sociétés auraient pour objectif de « développer des activités offrant de réelles perspectives de retour sur investissement », indique la convention signée entre l’État et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), qui finance l’appel à projets [8]. Les sociétés universitaires et de recherche doivent « permettre aux établissements de sortir d’une logique subventionnelle au profit d’une logique d’investisseur en développant de nouveau modèles économiques », avance l’institution financière. Pour l’instant, aucune université n’a encore été sélectionnée, nous a indiqué la CDC. Elles ont jusqu’en 2023 pour déposer un dossier.

« Ce nouvel appel s’inscrit dans ladite "politique d’excellence" qui consiste à émettre des appels à projets plus ou moins vaseux. En face, la technostructure des universités essaie de comprendre ce dont il s’agit, de se plier à ce qui est demandé et produit des réponses avec des cabinets de consultants privés qui ont pris un rôle démentiel dans la manière de gouverner les établissements, réagit Bruno Andreotti. La politique dite d’excellence s’est développée en plusieurs volets : l’autonomie de gestion des personnels, que la LPPR vient compléter ; puis l’autonomie pédagogique amorcée par Parcoursup, c’est-à-dire la mise en concurrence des formations entre elles, au lieu que deux licences d’histoire soient les mêmes partout. Le dernier volet, c’est l’autonomie de financement. C’est le plus dur, car à terme, cela signifie augmenter les frais d’inscriptions. »

Cette rentrée 2020 inaugure déjà les droits d’inscription décuplés pour les étudiants étrangers non-européens : 2770 euros l’année pour une inscription en licence, 3770 euros en master, contre 170 euros et 243 euros pour les étudiants français et ressortissants de l’Union européenne. Une hausse contestée par le Conseil constitutionnel mais finalement validée cet été par le Conseil d’État. Mais les universités résistent. Même avec des budgets difficiles à boucler, beaucoup ont refusé de mettre en place ces droits discriminatoires par l’argent, qui risquent à terme de s’étendre à toutes et tous.

Rachel Knaebel

Notes

[1] Sciences Po a emprunté 160 millions d’euros pour son projet de nouveau campus parisien Campus 2022. Voir la brochure de présentation du projet.

[2] Au sujet de cette fondation voir le site de l’Université de Bretagne Sud.

[3] Voir les chiffres.

[4] Voir les chiffres de 2011-2012 ici et ceux de 2018 ici.

[5] Voir le courrier.

[6] Voir le compte-rendu du colloque du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, 17 et 18 septembre 2019.

[7] En janvier, plusieurs milliers d’entre eux avaient posé une contre-candidature commune. Voir sur le site de Rogue ESR.

[8] Voir la convention.

 Publié le 21/09/2020

Pourquoi beaucoup de salariés ont la tête ailleurs

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Toulouse, Marseille, Lyon, Nantes, Montpellier, Le Mans, Perpignan, les premiers défilés de la matinée n’ont pas fait le plein. Annoncée dès le 9 juillet par Philippe Martinez, à la sortie de la rencontre entre le Premier ministre et les partenaires sociaux, la journée de grève et de manifestations du 17 septembre, centrée sur l’emploi, mobilise faiblement. Nous avons cherché à savoir pourquoi. Éléments d’explications.

Très tiède. C’est la température de la première journée interprofessionnelle de l’après épisode de crise sanitaire du printemps. Et même plutôt fraîche à considérer le baromètre que représente généralement la mobilisation dans les transports. « La circulation ferroviaire sera normale sur l’ensemble du réseau du mercredi 16 septembre à 20 h jusqu’au vendredi 18 septembre à 7 h 55 », a indiqué la SNCF dans un communiqué deux jours avant la grève. Même situation à la RATP. La régie ne prévoit pas d’impact sur le trafic.

« Nous sommes encore un peu au lendemain de la grève contre les retraites, puisque cela s’est enchaîné sur le Covid-19 qui a un peu tout figé. En cette rentrée, le moment est un peu moins collectif avec des préoccupations sanitaires, de retour à l’école des enfants. Ce n’est pas forcement la joie », explique Alexis Louvet, co-secrétaire de Solidaires RATP. Après la grève historique de l’hiver dernier, dont les conséquences financières se font encore sentir, l’actualité dans l’entreprise est la répression. Le licenciement début septembre d’Alexandre El Gamal, un syndicaliste CGT très apprécié dans l’entreprise, a marqué les esprits. Dans ce contexte, la date du 17 septembre n’est pas arrivée à se frayer un chemin. D’autant plus qu’elle n’est appelée que par la CGT et Solidaires. L’UNSA, première organisation ne s’y est pas associée.

« Le Covid est un étouffoir ! »

Même ambiance ou presque à la SNCF. Là aussi, la grève de l’hiver pèse encore et le licenciement cet été d’Eric Bezou donne le ton. Mais ici, en plus des incertitudes liées à la situation sanitaire, les agents sont dans l’expectative à propos de leur avenir, avec la mise en place progressive de la privatisation, votée par le parlement en 2018. « Le Covid est un étouffoir ! Cela pèse sur les mobilisations et la détermination », tranche Jean-Pierre Mercier syndicaliste CGT chez Renault. Son syndicat appelle à la grève jeudi dans toutes les usines du groupe, cependant « les gars nous disent vous avez raison, mais ils ne se sentent pas d’y aller », rapporte le délégué syndical central. Du coup, il s’attend à une « mobilisation très militante ». Alors que la période est partout aux demandes de « sacrifices sur l’emploi, les salaires ou le temps de travail », il assure que « les salariés sont inquiets sur l’emploi et sur l’avenir, y compris à PSA où le groupe a pourtant dégagé 600 millions de bénéfice au premier semestre malgré deux mois de fermeture ». Ce qui n’empêche pas selon lui de nombreuses discussions dans les ateliers « sur ce qu’il faudrait revendiquer et contre qui il faut se battre ».

Une rentrée hors norme

Autre secteur remplissant les cortèges d’ordinaire, mais qui en cette rentrée est à la peine : l’Éducation nationale. « Les enseignants sont déjà assez fatigués alors que c’est juste la reprise », constate Marie Buisson CGT, la secrétaire générale de la FERC-CGT. Entre la nécessité de se protéger et de protéger les enfants, les masques, le nouveau protocole, les difficultés des parents lorsqu’une classe ou une école ferme, le rattrapage de deux mois de confinement  : « ils se posent beaucoup de questions et sont soumis à une forte pression » explique-t-elle. Une situation qu’elle juge peu propice à la mobilisation, au moins pour le 17 septembre, en tout cas sous cette forme et autour du sujet de l’emploi, le grand thème de cette journée de grève. « Rater une journée de cours quand c’est ta deuxième semaine est compliqué, d’autant que la première semaine a été grandement consacrée à l’adaptation des conditions sanitaires d’accueil des élèves », rappelle-t-elle.

« Nous n’avons distribué que la moitié des tracts par rapport à d’habitude. Une partie des boîtes ciblées était déserte », admet le responsable CGT d’une union départementale. Pour lui, entre les congés tardifs de septembre, le télétravail et les secteurs d’activité touchés par la crise, le constat est évident : « tout n’a pas repris ». Autre problème, avec la crise sanitaire, « nous ne savons même pas comment la manifestation va se dérouler » s’interrogeait Marc Godard, le secrétaire départemental héraultais de Sud-PTT, quelques jours avant le 17 septembre. Son département étant classé en rouge depuis plus de deux semaines, il admet que ni son syndicat ni la CGT n’ont vraiment mobilisé les postiers : « nous avions peur de faire sortir des gens en grève, alors qu’il est difficile de les mobiliser, et que les manifestations ne soient pas autorisées ». Mais au delà, ce qui préoccupe facteurs comme syndicalistes postiers, ce sont les multiples cas de Covid-19 qui sont apparus dans plusieurs bureaux de distribution du département ces derniers jours. Une crainte qui, associée à « un mélange d’attente et de résignation » de nombreux postiers, limite leur envie de rejoindre les manifestations apprécie Marc Godard.

Recentrage sur son secteur et replis sur soi

À défaut d’un sujet immédiatement identifiable pour cristalliser les colères, comme la réforme des retraites dans l’hiver, nombre de salariés, et même d’équipes syndicales, se recentrent sur leur secteur d’activité. « Les collègues étaient hyper nombreux dans les heures d’informations syndicales, mais les questions portaient sur les masques, les récréations ou les protocoles » observe Marie Buisson de la fédération CGT de l’Éducation. Les sujets plus loin du quotidien au travail y sont moins débattus. Même son de cloche à La Poste. « Nous n’arrivons pas à élargir au-delà des préoccupations postales qui sont déjà importantes. Alors qu’elles sont liées à la politique générale du gouvernement », regrette Marc Godard de Sud-PTT. Pour le moment, ce qui domine, c’est la « crainte pour leur boulot ». Une peur légitime dans un contexte où le mot PSE n’est plus complètement tabou dans la bouche de certains cadres affirme le syndicaliste.

« Avec le confinement et ses suites, les gens sont dans un repli sur soi. Il y a un rétrécissement de la société que l’on ressent aussi sur le terrain syndical », analyse Serge Ragazzacci, le secrétaire départemental de la CGT dans l’Hérault. Des signes qui inquiètent aussi Marie Buisson. Siégeant à la commission exécutive confédérale de la CGT, elle note qu’après le confinement, l’été, et maintenant la reprise épidémique « il est difficile de faire revenir les gens » dans les réunions et les structures syndicales. Alors que dans le même temps, les unions locales sont submergées de demandes de salariés et de syndicats d’entreprise confrontés à un chantage à l’emploi, avec à la clef, des propositions de signature d’accord.

Jusque-là, « les batailles pour l’emploi se produisent boîte par boîte » observe Marie Buisson. L’enjeu de cette journée interprofessionnelle pour les syndicats, CGT en tête, est d’en faire une question nationale. Des salariés de certaines entreprises ayant annoncé des licenciements seront bien présents dans les manifestations, sans que pour l’heure se dessine un front des « boites en lutte contre les licenciements ». À Lyon, des salariés de Renault Trucks répondront à l’appel à la grève. L’entreprise avait annoncé 463 suppressions de poste en juin. À Toulouse, des syndicalistes de plusieurs entreprises du secteur aérien se réuniront à l’issue de la manifestation à la bourse du travail. Dans le Nord, des salariés d’Auchan ont prévu une action en direction de magasins de l’enseigne avant de rejoindre la manifestation. Même chose à Paris, où des salariés de TUI France confrontés à un PSE au rabais se retrouveront devant le siège de l’entreprise.

Des signaux faibles pour le moment. À l’inverse, à côté de Rennes, les employés de Technicolor ne comptaient pas renforcer les cortèges, malgré l’annonce de 110 suppressions de postes, avant de se décider tardivement. Ceux des laboratoires Boiron étaient en grève, mais le 16 septembre. Pour le mouvement d’ensemble souhaité par les syndicats : tout reste à construire.

 Publié le 20/09/2020

Marcel Trillat, mort d’un humaniste

 

Marie-José Sirach (site humanite.fr)

 

Hommage. Journaliste, réalisateur, syndicaliste, militant infatigable, ami de notre journal, Marcel Trillat est mort vendredi 18 septembre à l’âge de 80 ans. Retours sur un parcours de vie journalistique et engagé d’un homme intègre.

On s’était dit que c’était partie remise. Qu’on se retrouverait l’an prochain, en août à Uzeste, mais aussi en septembre, à la fête de l’Humanité, au stand des Amis de l’Huma, deux rendez-vous que Marcel Trillat ne ratait jamais. La nouvelle de sa mort a plongé ses amis, ses proches dans la stupeur. “Un grand vide” pour Alain Delmas, secrétaire de l’union départementale de la CGT-Gironde. Une “immense tristesse” pour Marc Perrone qui a composé la plupart de la musique de ses films. “La perte d’un grand journaliste, d’un réalisateur qui a toujours donné la parole à ceux qui ne l’avaient pas” pour Jean Bigot, producteur de tous ses films depuis les années 2000…

Du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de la classe ouvrière

Marcel Trillat, c’est ce qu’a produit de meilleur le service public de l’audiovisuel. Un journaliste intègre, honnête, engagé, humaniste, toujours du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de cette classe ouvrière que d’aucuns avaient décidé qu’elle avait disparu. Disparu des radars médiatiques, rayés de la carte ces “Prolos” qu’il n’a eu de cesse de filmer, au coeur de l’action, des tensions, là où la lutte vous pousse à être plus fort, plus intelligent, plus libre. Marcel Trillat était un journaliste engagé qui savait tenir un point de vue sans se soucier des politesses. Il a fait ses classes auprès des plus grands. Pierre Desgraupes, fondateur de “Cinq colonnes à la une” lui a mis le pied à l’étrier, lui a donné le goût du métier. On ne compte plus les reportages qu’il a réalisé pour Cinq colonnes, au coeur d’une actualité sociale qui le passionnait. Le pouvoir gaulliste était sur les dents. Alain Peyrefitte, sinistre ministre de l’Information, faisait de la chasse aux sorcières son passe-temps favori. Trillat aura traversé des tempêtes, pris des coups, de ses ennemis mais aussi de ses amis, parfois. Mais malgré les coups ciseaux redoutables de la censure, sa mise à l’écart de l’ORTF en 68, sa réintégration en 1981, l’arrêt de Radio Lorraine coeur d’acier par la direction de la CGT d’alors, il a mené de front son métier de journaliste et ses responsabilités professionnelles et syndicales ( à la Cgt) à France télévision, par tous les temps, sous toutes les gouvernances. Il était de la trempe de ces journalistes pour qui ce métier ne se réduit pas à ânonner bêtement une information sans saveur. Il se donnait les moyens d’aller voir, de vérifier, d’enquêter, de contre enquêter.

Une fermeture d’usine, des licenciements, il ne se résignait pas aux trois lignes AFP qui tombaient sur les prompteurs. Il savait que derrière ces trois lignes, ces chiffres secs, c’était la vie d’hommes et de femmes que le capitalisme foutait en l’air. Alors il se rendait sur place, dans les usines, au bistrot d’en face, s’attachant à toujours tisser les indispensables lien de confiance avec les gens qu’il filmait. C’est cette confiance qui lui permettait de pénétrer dans leur intimité, de s’installer dans la cuisine du petit pavillon ouvrier acheté à crédit, dans le salon du modeste Hlm. Et les gens racontaient, se racontaient, sentant chez lui une écoute, une attention qu’ils n’avaient jamais rencontrées jusqu’ici. Ses reportages pour Envoyé spécial, sa trilogie consacrée aux “Prolos” attestent de son engagement journalistique, de son grand professionnalisme. Jamais le journaliste qu’il était se mettait en scène. Il posait une question, une deuxième faisant naître la parole de son interlocuteur, donnant ainsi accès à une histoire. Et Marcel aimait les histoires, ces tranches de vie qui tissent l’histoire avec un grand H. Il les racontait merveilleusement, revivait ses souvenirs sans jamais se donner le beau rôle et vingt ans, trente ans après, l’émotion était là, palpable, qui l’obligeait à marquer une pause, essuyer une larme, pour mieux repartir à l’assaut des souvenirs heureux, malgré les défaites, les trahisons, parce qu’il n’avait jamais renoncé à l’idée d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, plus fraternel...

Il était une fois “le 1er mai à Saint-Nazaire”

Rien ne préparait Marcel Trillat a devenir ce grand journaliste du service public de l’audiovisuel. Fils de paysans isérois, né en 1940, c’est à l’Ecole normale de Grenoble, puis à Lyon où il poursuit des études universitaires, en pleine guerre d’Algérie, qu’il devient communiste. Mais c’est à l’occasion d’un tournage de l’émission “5 colonnes à la Une” dans la ferme familiale qu’il rencontre une première fois Pierre Desgraupes. En 1965, Marcel Trillat “monte” à Paris pour une réunion politique et retrouve Desgraupes un peu par hasard qui lui fait part de son souhait de former des jeunes journalistes de télévision. Marcel Trillat saisit la perche et s’embarque dans cette aventure télévisuelle unique en son genre qui donnera ses lettres de noblesse à la télévision publique.

Il aurait pu être enseignant, il devient journaliste et s’intéresse naturellement au monde du travail, à ces “prolos”, ces héros des temps modernes. En 1967, Trillat sait qu’à Saint-Nazaire, les ouvriers des chantiers navals, après de longs mois de lutte préparent joyeusement la manif victorieuse du 1er mai. Il propose un reportage sur ce premier mai à l’équipe de 5 colonnes. Pas très convaincue mais il faut bien traiter du 1er mai qui revient, tel un marronnier, chaque année sur le tapis en conférence de rédaction. Marcel Trillat et Hubert Knapp s’installent à Saint-Nazaire et recueillent des témoignages à la fois poignants et drôles des ouvriers, refaisant jouer, ou mimer, certaines scènes aux protagonistes. Puis ils filment LA manif, les femmes, au premier plan, chevilles ouvrières silencieuses et invisibles de ce mouvement qui défilent, en tête. Trillat se révèle grand interviewer: non seulement il sait accoucher la parole de ses interlocuteurs mais aussi capter et accorder autant d’importance aux silences, aux larmes de joie et de souffrance. Au-delà du bonheur de la victoire, il filme avec son compère le bonheur de la dignité et de la fierté retrouvés. De retour à Paris, le film, pas tout à fait mixé, est projeté en petit comité, en présence d’un représentant du ministre de l’Information Alain Peyrefitte qui s’écrie, à la fin de la projection: “C’est du mauvais cinéma!”. Ce à quoi Desgraupes lui rétorque: “Monsieur, vous êtes là pour dire si c’est de la bonne ou mauvaise politique. Faites votre métier, vous êtes payé pour ça. Quant à savoir si c’est du bon ou du mauvais cinéma, c’est à nous de le dire”. Malgré le soutien de Desgraupes, le film sera censuré et jamais diffusé à la télévision. Si le film “le 1er mai à Saint-Nazaire” existe aujourd’hui en dvd, c’est parce qu’au sortir de cette projection, Marcel avait quitté la rue Cognacq-Jay en “volant” les bobines, sachant pertinemment que s’il les laissait là, elle serait aussitôt détruites. Cette même année, il réalise avec Jacques Krier et Paul Seban  “Ce jour-là” sur la mobilisation des jeunes communistes contre la guerre du Vietnam.

L'Humanité au coeur

Un an après, mai 68 agit comme une déflagration. Les personnels de l’ORTF se mettent en grève. Le pouvoir gaulliste fera le ménage sans ménagement, virant plus d’une centaines de journalistes dont Marcel Trillat. Les années qui suivent témoignent de sa volonté farouche de poursuivre et défendre son métier de journaliste. Il réalise des films de commandes pour le service audiovisuel de la CGT (“la Cgt en mai 68”, “le Frein” et “Étranges étrangers”, mais aussi pour le Pcf. Il parvient à réaliser pour la télévision “l’Usine”, en 1970, par l’entremise de journalistes et producteurs amis restés dans la maison et même un “Expressions directes” avec Georges Marchais en 1975, dont la production était confiée aux partis politiques. En 1976, l’Humanité-Dimanche créée une nouvelle rubrique “Une Vie”, à laquelle il collabore avec Marcel Bluwal.

17 mars 1977… Dans une des salles de la mairie de Longwy, Marcel Trillat, clope au bec, aux côtés de son confrère Jacques Dupont, entourés de plusieurs dizaines de personnes, donne le coup d’envoie de la radio Lorraine coeur d’acier, LCA, qui émet clandestinement sur le bassin minier. Cette expérience marquera à jamais Marcel Trillat. Première radio libre, il ouvre l’antenne, permet à chacun, quelque soit son appartenance syndicale ou politique, à l’exception du Front national, de s’exprimer. Pas de censure. Il riait au souvenir du générique, quelques notes tremblotantes à la flûte à bec; des interventions des “débrouilleurs” pour empêcher les tentatives de brouillage de la police; des revues de presse hilarantes où les Unes des quotidiens nationaux étaient joyeusement dézinguées en direct. C’était une “radio de l’espoir”, disait-il. Gérard Noiriel alors jeune professeur, à Longwy, aura une émission. Le chanteur Renaud s’y arrêtera un soir après un concert et reversera l’intégralité de son cachet. Guy Bedos aussi s’invitera dans les locaux enfumés de Longwy. Le professeur Albert Jacquard viendra expliquer la génétique: “Partout dans la ville, depuis tous les postes de radio, on l’écoutait nous raconter la génétique, on entendait une mouche voler” se souvenait-il. C’est la direction de la Cgt qui mettra un terme à cette aventure unique: “ça fait partie des quelques bisbilles que j’ai eu avec la Cgt. Mais j’en ai aussi eu avec le parti” confiait-il. Il restera toujours à la Cgt, siègera au conseil d’administration de France-Télévision pour le SNJ-Cgt de 2001 à 2006. Il rendra sa carte du parti en 1987 mais restera pour la vie un “communiste de coeur”, un compagnon de route et de lutte aimé de tous les militants, qu’ils soient coco, gauchistes, libertaires... 

“Trois cents jours de colère” en 2002, “les Prolos” en 2003 et “Femmes précaires” sont ces derniers documentaires pour la télévision, produits par VLR (Vive la Révolution), la société de production de Jean Bigot. Marcel réalisera avec Maurice Failevic “l’Atlantide, une histoire du communisme” en 2011 puis, en 2013, “des Étrangers dans la ville” qui fait écho à l’un de ses tout premiers documentaires tourné en 1970, “Étranges étrangers”, comme une déclinaison du poème de Prévert…

Marcel Trillat était de tous les combats. Militant infatigable, il aimait la vie, rire, boire un coup de gorgeon au stand des Amis de l’Huma ou partager une omelette aux cèpes au stand du Gémeur à Uzeste. Il aimait la rédaction de l’Humanité, et la rédaction le lui rendait bien. S’il le pouvait, il se joignait à nous lors du traditionnel repas de la rédaction à la fête de l’Huma. Il avait toujours un mot d’encouragement ou de félicitation, affichant son soutien à notre journal dont il fut un des plus ardents défenseurs. Il était certes fatigué mais sa mort, soudaine, laisse un grand vide….

 

Marie-José Sirach

 Publié le 19/09/2020

Pour la recherche, toujours rien

 

Par Elsa Faucillon (site regards.fr)

 

La Loi de programmation pluriannuelle de la recherche ne répond en rien aux attentes d’un milieu rendu exsangue par des années de sous financement. Alors qu’une loi ambitieuse de soutien aux systèmes universitaires était attendue, la LPPR se contente de libéraliser et de précariser encore plus.

 « Une loi historique », « un alignement des planètes »… que ne faut-il pas entendre de la part de la ministre Frédérique Vidal ! La réalité c’est que le gouvernement se moque ouvertement de nous. Financièrement d’abord. La trajectoire budgétaire s’étale en effet jusqu’en 2030. Et les plus gros montants se concentrent sur les dernières années… ou comment promettre de l’argent pas tout de suite, mais pour les deux prochains quinquennats !

Ainsi, alors que le CESE affirme qu’il faudrait dès 2021 une augmentation du budget de la recherche de 6 milliards d’euros, l’année prochaine c‘est moins de 400 millions d’euros que le gouvernement daignera allouer à la recherche. Pourtant il n’est plus nécessaire de prouver comme le milieu de la recherche souffre : entre 20% et 40% des étudiants vivent sous le seuil de pauvreté en France, plus de 40% des doctorants font une thèse non financée (dont 2/3 en sciences sociales) et sont obligés de se salarier à côté, plus de 40% des personnels administratifs sont précaires, de nombreux docteurs se retrouvent sans poste, le taux horaire des vacataires est en dessous du SMIC et ceux-ci reçoivent leur salaire avec au moins 240 jours de retard … La précarité est généralisée.

Et cette loi va encore plus loin. En instaurant le CDI de mission et les tenure tracks, la LPPR contourne le statut de fonctionnaire et entérine la contractualisation forcée des métiers de la recherche. En permettant de recruter des « jeunes talents » sur dossier, les tenure tracks (ou chaire de professeur junior) viendront concurrencer les maîtres et maîtresses de conférence en dérogeant aux modalités de recrutement de ces derniers, tout en contournant le statut de chercheur-fonctionnaire.

Le CDI de mission permettra quant à lui de recruter pour les besoins d’une mission de recherche sur un temps limité. Un contrat qui s’apparente donc à un CDD, mais qui réussi l’exploit d’être encore moins protecteur pour l’employé. Passons l’affront de l’utilisation du terme « CDI » pour un contrat qui s’en éloigne autant, ce nouveau statut permet de mettre fin au statut de fonctionnaire dans la recherche. Et risque évidemment d’être généralisé à de nombreux autres secteurs.

Comme pour l’hôpital public, le gouvernement oeuvre ici au démantèlement méthodique du service public de la recherche. Afin d’en permettre la progressive privatisation. Dramatiquement efficace.

Deuxième proposition de ce projet de loi allant à rebours complet des besoins qui s’expriment : la multiplication des appels à projet. Ceux-ci sont largement décriés par l’ensemble des chercheurs. Il demande en effet une masse de travail énorme, pour des gains souvent inexistants. Et provoque une bureaucratisation délétère de la profession. Le temps passé à remplir des dossiers de candidature est autant de temps en moins pour écrire ou se consacrer aux étudiants. La multiplication des appels à projet exacerbe également les inégalités au sein de la recherche : 20 universités et grands établissements concentrent 80% des financements en France, renforçant les disparités entre les universités d’élites et les universités périphériques.

Et les appels à projet génèrent évidemment une logique compétitive. Alors que c’est au contraire la co-construction des savoirs, la collaboration et les échanges entre chercheurs qu’il faut encourager. Pour obtenir les projets, les chercheurs tendent progressivement à se conformer à ce qui peut « rapporter », abandonnant les thèmes de recherche « trop atypiques » ou « pas en vogue ».

Pourtant les appels à projet ne semblent muent par aucune logique véritable. L’exemple du financement de la recherche sur le SRAS, abandonné du jour au lendemain parce que le virus n’était plus d’actualité résonne tristement à nos oreilles aujourd’hui. Il explique en effet le retard pris par la recherche française en la matière et notamment son impréparation face à l’épidémie de Covid-19.

Comme pour l’hôpital public, le gouvernement oeuvre ici au démantèlement méthodique du service public de la recherche. Afin d’en permettre la progressive privatisation. Dramatiquement efficace.

L’asphyxie complète des moyens pour l’université oblige ainsi les universités à se rapprocher du secteur privé. Au détriment de la science ouverte. Le risque de dérive est simple en effet : une recherche privée va avoir pour corollaire le besoin d’engranger des profits. Là où le service public de la recherche de ne peux avoir de visée purement lucrative. Ainsi la question centrale est celle-ci : la recherche doit-elle nécessairement être rentable ? Pour le gouvernement la réponse est oui.

Ce projet de loi va limiter la recherche ouverte, pousser les chercheurs et chercheuses à un conformisme intellectuel délétère, limitant considérablement les retombées bénéfiques de la recherche sur la société française. Le lien Recherche et Société est d’ailleurs très absent de ce texte. Il faut au contraire une recherche aux financements pérennes, qui permettent à une multitude de thèmes de recherche d’exister, librement.

 

Elsa Faucillon

 Publié le 18/09/2020

 

Faire respecter le droit du travail dans le monde agricole devient de plus en plus dangereux

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

 « De plus en plus, nos agriculteurs sont visés par des intimidations, des dégradations, des insultes », s’était ému Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, en décembre dernier. Mais ni l’administration, ni la justice ne s’émeuvent des menaces et des violences quand elles ciblent les agents de l’inspection du travail venus vérifier si les droits sont respectés sur une exploitation. Enquête en Bretagne.

Le département des Côtes-d’Armor collectionne les médailles. Il figure en tête de peloton pour la production de poules pondeuses, en seconde position pour la production de porcs, et en troisième pour celle de lait. Fait moins connu dans ce département rural : le nombre d’incidents lors des contrôles dans le milieu agricole s’accroît depuis plusieurs mois. Le 30 juin, six agents de contrôle de l’inspection du travail ont décidé d’exercer leur droit de retrait. « Plusieurs incidents, relevés par nos collègues du secteur agricole, me font penser qu’il y a des risques pour ma vie, ma sécurité, ma santé physique et/ou mentale », écrivent-ils dans une lettre adressée à la Direccte de Bretagne (direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) que Basta ! a pu consulter.

Le dernier incident remonte au 6 mai 2020. Ce jour-là, un agent vient inspecter les conditions de travail des salariés intervenant sur le chantier de construction d’une porcherie. Ce n’est pas l’éleveur porcin, propriétaire du bâtiment, qui est visé par le contrôle mais bien les entreprises qui interviennent sur le chantier. L’exploitant agricole prend néanmoins l’inspecteur du travail à partie, en l’outrageant. « C’est moi qui vous paye », tonne t-il ; « vous faites un boulot de con ». Le traitant successivement de « parasite pour la société », de « branle-cul » et de « cancer », il l’oblige à quitter le chantier avant la fin du contrôle : « Vous prenez votre voiture et vous vous barrez », « vous dégagez ». L’agent quitte le chantier et alerte sa hiérarchie. Il rédige un procès-verbal transmis au Parquet pour délit d’outrage et d’obstruction, puis se rend chez son médecin qui le met en arrêt de travail.

Des menaces verbales aux agressions physiques

Huit semaines plus tard, l’auteur des faits n’a toujours pas été auditionné par la gendarmerie, ce qui conduit plusieurs agents à exercer leur droit de retrait. Ce n’est pas la première fois que les délais sont anormalement longs pour effectuer les auditions ou procéder aux enquêtes concernant des « agriculteurs délinquants », déplore un militant de l’Union syndicale Solidaires des Côtes-d’Armor, qui souhaite rester anonyme. « Le terme de "délinquant" est reconnu par le Code du travail lorsqu’il y a effet d’obstacle et d’outrage à un contrôle », précise-t-il. « L’auteur des faits a finalement été auditionné en juillet, plus de deux mois après l’incident. C’est choquant ! » Les policiers qui se font insulter bénéficient en général d’instructions bien plus rapides…

Le 21 juin 2018, deux inspecteurs du travail se rendent dans une entreprise de ramassage de volailles, alertés par un salarié sur les conditions de travail. Assez vite, la visite se corse. L’exploitante agricole, qui emploie plusieurs salariés, frappe violemment l’un des deux inspecteurs dans le dos, et profère des menaces physiques : « Je sais qui vous êtes, on se retrouvera ». Avec son véhicule, elle empêche les deux agents de contrôle de quitter la cour de l’exploitation et fait venir sur les lieux les salariés afin que ceux-ci prennent à partie les inspecteurs du travail. « Les agents se sont sentis pris au piège, ils ont pensé que leur vie était en danger. Ils ont eu beaucoup de mal ensuite pour remonter. Il y avait heureusement un salarié qui a raisonné ses collègues, sans quoi ça aurait dégénéré. C’est très traumatisant. »

Les deux inspecteurs du travail ont respectivement bénéficié de neuf jours et six jours d’ITT (incapacité temporaire de travail). « La gérante a été entendue par la gendarmerie trois semaines après les faits », commente un membre du conseil national du syndicat Sud Travail. « Malgré la gravité des faits, elle a simplement été convoquée par le vice-procureur. Cela s’est terminé par 200 euros de dommages et intérêts pour chacun des agents alors qu’il y a eu une agression ! »

« Cette impunité renforce le sentiment d’insécurité »

Des auditions qui traînent, des sanctions mineures, une absence de poursuite par le Parquet... Dans un tract que nous avons pu consulter, une intersyndicale de l’unité Direccte des Côtes-d’Armor, note une « complaisance de l’administration et de la justice à l’égard des auteurs de faits de violence issus du monde agricole à l’encontre des agents de l’inspection du travail » [1]. Les certificats médicaux qui attestent des coups physiques ou du préjudice moral subi n’y changent rien.

« Les outrages existent aussi dans le secteur non agricole mais en général les affaires sont traitées "normalement" avec des auditions immédiates, des poursuites effectives par le Parquet et des condamnations réelles », observe le militant de Solidaires. « Là, le milieu agricole est traité complètement différemment », tant par l’administration que par les forces de police et la justice. « Cette impunité renforce le sentiment d’insécurité des agents de contrôle qui vont sur le terrain "avec la boule au ventre" ! Les agents sont marqués, c’est compliqué d’y retourner, ils craignent de subir une nouvelle agression. Il n’y a pas de condamnation à la hauteur des faits. Les agents se sentent un peu abandonnés. »

du ministère du Travail, cette complaisance met les salariés des secteurs agricole et agro-alimentaire en danger, alors même que les conditions de travail y sont très rudes. Les demandes d’interventions par les salariés auprès de l’inspection du travail sont nombreuses. Nombre d’entreprises de ce secteur comptent peu de salariés, et donc pas de représentant du personnel. « L’inspection du travail est souvent le seul et dernier rempart. Si les agents ne peuvent pas faire les contrôles, des salariés vont continuer de vivre des conditions de travail déplorables. » La baisse des effectifs dans l’inspection du travail concourt à cette situation. Dans les Côtes-d’Armor, le nombre d’agents de contrôle est passé de 21, en 2013, à 16 désormais, dont trois couvrant l’agriculture et l’agroalimentaire.

« Sabotage et lenteur judiciaire »

Une affaire a particulièrement marqué les inspecteurs du travail du département. En janvier 2015, une de leurs voitures de service est sabotée à l’issue d’un contrôle dans une serre de tomates. Trois écrous manquent à la roue arrière, le quatrième est à moitié dévissé. Alors qu’ils ont pris la route, c’est un automobiliste qui leur fait signe de s’arrêter. « C’est un événement dont les conséquences auraient pu être dramatiques », souligne le militant de Solidaires. Pour les deux inspecteurs, l’origine de ce sabotage est claire : il ne peut s’agir que du propriétaire des lieux qu’ils viennent de quitter [2].

À l’époque déjà, l’enquête est diligentée avec peu d’empressement. L’exploitation agricole est sous vidéosurveillance mais les gendarmes attendent le mois de mars pour demander à voir les images. Ces dernières ont disparu, effacées automatiquement par le système vidéo. Le relevé d’empreintes sur l’enjoliveur n’est effectué qu’en juin, soit quatre mois après les faits. L’affaire est finalement classée par le Parquet en juillet 2015. Le même mois, Manuel Valls, alors Premier ministre, adresse une circulaire aux préfets, leur demandant, en substance, de ralentir le rythme des contrôles sur les exploitations agricoles.

La préfecture, main dans la main avec le milieu agricole

Les tensions entre agriculteurs et agents de l’État se poursuivent cependant. En septembre 2016, une inspectrice se rend sur une exploitation de haricots cocos. Les ramasseurs y étaient payés à la tâche, ce qui est illégal. Elle vient donc vérifier que l’accord trouvé avec les organisations syndicales pour une rémunération conforme à la législation est bien respecté. Le producteur refuse de présenter les documents demandés. « L’agriculture est en pleine crise, arrêtez de nous emmerder avec vos contrôles », crie t-il. L’inspectrice décide d’interrompre le contrôle en précisant qu’il recevra un courrier. Après être remontée dans son véhicule de service, elle se rend compte qu’une voiture grise, sortie du champ qu’elle vient de quitter, la suit. La poursuite dure environ quinze minutes sur les routes de campagne. Convoquée, la femme de l’agriculteur reconnaîtra avoir suivi l’inspectrice du travail en voiture.

Un an plus tard, le syndicat patronal réunissant notamment les producteurs de cocos en Bretagne, fait paraître un article dans la presse régionale reprochant le trop grand nombre de contrôles dans la filière « cocos ». En réclamant que les salariés soient payés conformément à l’accord, les inspecteurs du travail « mettraient en danger la profession », écrivent-ils en substance. Le préfet des Côtes-d’Armor se rend alors sur une exploitation de cocos et évoque le « droit à l’erreur » pour les producteurs. « Le "droit à l’erreur" vaut pour l’administration fiscale, précise le syndicaliste de Solidaires. Si l’on prouve que l’erreur a été commise de bonne foi, on n’est pas sanctionnés. Mais ce n’est pas applicable à l’inspection du travail. En l’occurrence, l’inspection du travail n’est pas sous l’autorité du préfet, on ne subit pas d’influence. Mais là on a été contredit, il y a un problème de cohérence », souligne le militant de Solidaires.

Ce parti pris de la préfecture se confirme début juillet 2020. En déplacement pour faire un point d’étape sur le plan de lutte contre la prolifération des algues vertes, la préfète de Région déclare : « Nous serons toujours à vos côtés. On ne laissera pas les agriculteurs se faire critiquer. »

« On a tous en mémoire le drame de Saussignac »

Le droit de retrait exercé par les agents de contrôle fin juin 2020 n’est pas une première. Ils l’avaient déjà exercé à la suite du sabotage du véhicule de service en 2018. À l’époque, le directeur régional ne conteste pas ce droit. Un plan d’actions est même établi par les membres du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail. Parmi les points listés : une rencontre avec le Parquet. Deux ans plus tard, cette rencontre n’a toujours pas eu lieu. Le plan prévoyait également que l’administration communique sur les outrages et obstacles, qu’elle informe sur les sanctions encourues. « Cela aurait un effet dissuasif, mais elle ne l’a toujours pas fait. »

Pire : considérant que la situation de danger grave et imminent ne peut être invoquée, la Direccte a contesté le droit de retrait déposé en juin dernier. Après leur avoir demandé de reprendre leur activité, la directrice a décidé de constituer un groupe pour « travailler à la recherche de solutions adaptées ». Les organisations syndicales demandent à ce que le plan d’actions validé deux ans plus tôt soit enfin mis en œuvre.

 « C’est un dialogue de sourds. Les agents sont toujours dans une situation de danger. On a tous en mémoire le drame de Saussignac. On a peur d’arriver à cette extrémité » alerte le membre de Sud Travail. Le 2 septembre 2004, à Saussignac en Dordogne, une contrôleuse du travail et un agent du service de contrôle de la Mutualité sociale agricole, Sylvie Trémouille et Daniel Buffière, sont assassinés alors qu’ils venaient contrôler les conditions de travail dans une exploitation. Leur meurtrier, un agriculteur, Claude Duviau, les a tués avec un fusil. « L’administration ne prend pas les mesures nécessaires pour prévenir. Un danger grave existe. Ce qu’on demande, c’est le droit de travailler sereinement, en sécurité. »

 

Sophie Chapelle

Notes

[1] Intersyndicale composée de SUD, SNU et CGT.

[2] Lire à ce sujet cet article de Mediapart : La tension monte entre inspecteurs du travail et agriculteurs, 29 septembre 2015

 Publié le 17/09/2020

Fatalitas !

 

par Evelyne Pieiller, (site blog.mondediplo.net)

 

Il y a des moments comme ça, inattendus, où il nous est offert de quoi se vitaminer le moral immédiatement. D’un coup d’un seul, voilà 2 milliards pour la culture, alleluia comme aurait dit Leonard Cohen (1). Tout le monde sait que le « secteur » est, comme le rappelle Madame Roselyne Bachelot, sa pétillante ministre, « le deuxième le plus sinistré après celui des transports ». Le plan de relance sera salvateur, la confiance is back, « l’État n’abandonnera personne » (Le Monde, 4 septembre). Allons-y, concrètement, ça donne quoi ? Tout d’abord, un point qui aurait pu nous échapper : « la rénovation des bâtiments publics, la rénovation énergétique, la mobilité du quotidien (…), tout cela va participer à la relance de la culture. » A priori, le lien manque d’évidence, sauf à supposer que la pratique du vélo et les doubles vitrages stimulent la curiosité des spectateurs et la créativité des artistes. Le deuxième point oriente moins écologiquement notre lecture : « J’ai voulu (…) me placer dans une vision dynamique, pour préparer l’avenir. C’est pour ça qu’une part importante sera consacrée à la modernisation des filières. Je me refuse à opposer culture patrimoniale et culture numérique. »

Tiens, c’est nouveau, la « culture patrimoniale ». Et très légèrement égarant.

D’après le Larousse, le « patrimoine » est un « bien qu’on tient par héritage de ses ascendants » et également « ce qui est considéré comme l’héritage commun d’un groupe » ; « patrimonial » qualifie ce « qui fait partie du patrimoine, qui a une valeur économique ». Très bien, le dictionnaire, clair et net, mais hors sujet. Il ne s’agit pas ici d’un mot du vocabulaire commun, mais d’un « élément de langage », d’une expression forgée pour brouiller la compréhension et changer le sens des termes : déduire que la « culture patrimoniale », ce seraient les monuments historiques et le répertoire, relève d’un logiciel regrettablement périmé, qui continue à donner aux mots leur sens. Or, là, ce qui est visé, c’est la déconsidération (patrimonial=ancien vieux, démodé, = bien réservé à certains, regrettablement élitaire-excluant-antidémocratique). Pas beau vilain, le patrimonial. Dans un élan de franchise, elle précise l’objectif : « la culture patrimoniale doit se repenser pour conquérir des publics qui s’en éloignent de plus en plus ». Otez-moi d’un doute : c’est bien du théâtre qu’on évite de parler, du jazz, de l’opéra, liste non exhaustive ? Conclusion du refus de l’opposition (cf supra) entre patrimonial et numérique : « il faut accélérer la transition numérique, pour avoir de nouvelles offres culturelles. (…) Diffuser en direct des spectacles vivants, concerts ou pièces. »

Et bien en voilà, de l’avenir et du dynamique. Petite pause lexicale : on remarquera avec intérêt l’usage exténuant du vocable « transition », (« passage d’un état à un autre », définition du Larousse), à peu près aussi redoutable que celui de « réforme », et comme ce dernier, ruisselant de bienveillance. Fin de la pause, retour aux enjeux : il va donc falloir en finir avec le vivant « présentiel », et passer aux affaires sérieuses, c’est-à-dire au numérique. Juste pour rire, un petit rappel de l’augmentation de la capitalisation boursière de quelques grandes plateformes au premier semestre :

— Netflix : +55,1 milliards d’euros.

— Tencent (jeux vidéo) : +93 milliards d’euros.

— Amazon : +401,1 milliards de dollars. Ses ventes ont augmenté de 40 % en avril-mai-juin.

— Facebook : +85,7 milliards d’euros.

— Apple de son côté vaut aujourd’hui plus que toutes les entreprises du CAC 40 réunies (chiffre d’affaires : 274 milliards de dollars).

Il est donc probable que les « nouvelles offres » qui choisiront de passer par les écrans et tablettes seront l’objet de subventions, car modernes et gentils agents de la démocratisation culturelle. À l’arrivée, ça fera faire des économies aux tutelles — pourquoi continuer avec le CNC, quand Netflix est là ? Et pourquoi continuer à payer autant pour du théâtre, quand il suffit de capter une représentation, surtout que les spectacles ne tournent plus assez, ce qui est ruineux, et peu démocratique ? Oui, pourquoi irait-on chercher, par exemple et au hasard, les raisons de ces tournées éthiques ? D’ailleurs, les artistes ont compris : pendant le confinement, ils se sont pour certains affichés sur la Toile avec humilité et joie, comédiens, musiciens…, afin de continuer selon eux à exercer leur métier, et distraire leurs concitoyens. Ce fut pathétique. Prestations dans le salon, et lectures pénétrées. De quoi se faire une piètre idée de l’art. Mais continuons ! Le public élira les siens, qu’il aura découverts tout seul comme un grand, qui aurait le mauvais esprit de penser le contraire…

Ce qu’on nous annonce ainsi, c’est, majeur, énorme, terrassant, stupide au cube, la négation de la spécificité du spectacle « vivant » : l’étonnante et insubstituable rencontre de la scène et de la salle, l’étonnante vie spécifique et « interactive » (ah !) de la salle, l’étonnant travail intime de chacun, imprévu, non modélisable, inventé en solo, qui remue l’imaginaire et la réflexion — même quand on s’ennuie d’ailleurs, même dans ce qui vous fait quitter la salle, vous, spectateur qui avez choisi de venir. Entre autres. Ce qu’on nous annonce ainsi gentiment, c’est aussi la fin programmée d’une politique publique de la culture. En douceur, par paliers, et qui préservera quelques fleurons « patrimoniaux ». Il ne semble pas que ces perspectives aient beaucoup remué les représentants des artistes et culturels. Il est vrai qu’ils ont d’autres soucis, en particulier celui de trouver comment travailler dans « le respect des conditions sanitaires » — moitié moins de choristes, par exemple, pas de rapprochements risqués sur scène, pas d’embrassades, etc., on arrête avant de sangloter.

Monsieur Jean Castex, premier ministre, l’a dit avec vigueur : il faudra « vivre avec le virus. » Et « vivre avec le virus, c’est aussi se cultiver avec le virus » (France Inter, 26 août).

Non.

On fera ce qu’on pourra pour contrecarrer le passage, à la faveur de l’idée de fatalité naturelle du virus, de l’idée de fatalité naturelle de la dilution de l’art dans des produits pour plateformes.

 

Evelyne Pieiller

 Publié le 16/09/2020

Révélations. « La fraude au chômage partiel est favorisée »

 

Loan Nguyen (site humanite.fr)

 

Se sentant impuissants face à l’ampleur du détournement de l’argent public par des entreprises tricheuses ou fictives, des agents de contrôle du ministère du Travail lancent l’alerte et demandent plus de contrôles en amont.

«La lutte contre la fraude organisée au chômage partiel est notre priorité pour 2020 », martelait, fin août, le ministre des Comptes publics, Olivier Dussopt, dans les colonnes du Figaro. Début septembre, la ministre du Travail Élisabeth Borne enfonçait le clou en affirmant que ses services avaient déjà procédé à 45 000 contrôles dans les entreprises. Dès la fin du mois de mars, les services de la Rue de Grenelle rappelaient les sanctions encourues par les contrevenants : jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende, en plus du remboursement des sommes perçues. L’enjeu est en effet de taille pour les finances publiques : dans son projet de budget rectificatif, le gouvernement anticipait que le coût du dispositif atteindrait 31 milliards d’euros pour l’État et l’Unédic en 2020. Pourtant, sur le terrain, les agents chargés d’instruire et de contrôler l’indemnisation des entreprises au titre de l’activité partielle alertent sur l’impuissance de l’administration à empêcher la fraude.

Un plan de sauvegarde transformé en robinet à subventions

Lundi 7 septembre, à bout de nerfs, une agente de l’unité régionale d’appui et de contrôle chargée de la lutte contre le travail illégal (Uracti) d’Île-de-France s’est fendue d’un courriel de quatre pages à sa hiérarchie, lui exposant en détail les lacunes dans les procédures en vigueur, transformant de fait ce dispositif censé empêcher les licenciements en robinet à subventions, y compris pour des escrocs purs et simples. Un document qui expose crûment les failles de l’administration. « Voilà deux semaines que j’ai cessé de dormir, deux semaines remplies d’un dégoût sans nom pour une décision politique qui aura, je l’imagine, de lourdes conséquences pour les finances publiques de notre pays », commence la fonctionnaire dans sa missive.

Expliquant ne pas ménager sa peine pour tenter de débusquer les fraudeurs, celle-ci regrette de devoir déployer des efforts surhumains pour exercer ses missions, notamment à cause du manque de documents demandés par les Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (Direccte) au moment des demandes d’indemnisation par les employeurs. « Il vous suffit d’un Siret (code Insee attribué aux entreprises dans le Système d’identification du répertoire des établissements – NDLR), de quelques noms inventés et d’un RIB pour percevoir de l’argent », souligne-t-elle.

Face à l’afflux de demandes de prise en charge des entreprises depuis le mois de mars – jusqu’à 8,8 millions de salariés ont été placés en chômage partiel en avril – et compte tenu de la promesse du gouvernement d’instruire ces dossiers sous 48 heures, la chasse aux détournements de fonds publics ne peut se faire qu’a posteriori. « Le ministère n’est pas en capacité de réellement se prémunir contre les fraudes. D’un côté, parce que la volonté ministérielle de faire 50 000 contrôles au 31 août 2020 n’est pas compatible avec l’embauche de seulement 300 renforts pour six mois (dont la plupart seront donc partis d’ici à la fin décembre) ; de l’autre, parce que, les mois passant, nos autres missions ne peuvent plus être reportées et nous n’avons plus tout notre temps à accorder au champ d’activité partielle », explique une autre agente chargée de l’instruction des demandes de chômage partiel. Les quelques inspecteurs du travail titulaires qui avaient été affectés temporairement à ces tâches sont retournés dans leur section de contrôle généraliste, poursuit-elle.

Preuve de l’absence quasi totale de vérifications a priori, l’inspectrice autrice de l’e-mail à sa hiérarchie explique qu’une entreprise peut présenter un faux numéro de Siret ou un code correspondant à une entreprise n’ayant aucun salarié et se voir néanmoins virer l’argent sur son compte bancaire. « Il y a des gens qui se baladent avec le Siret d’Alstom pour des sociétés de deux salariés et un compte bancaire qui ne correspond pas, et on leur verse quand même de l’argent », s’étrangle un autre agent travaillant en Uracti. Dans son courriel, l’inspectrice du travail relève d’autres absurdités : une société qui perçoit des indemnités alors qu’elle a été radiée du greffe l’année précédente, une autre qui reçoit des fonds pour des périodes antérieures à sa création…

Et dans ce travail de fourmi qui occupe les fonctionnaires du ministère du Travail, ceux-ci ne sont pas forcément bien armés. On apprend notamment dans le courriel de l’inspectrice du travail que celle-ci n’a pas accès à la déclaration sociale nominative (DSN), un fichier issu des bulletins de paie des entreprises qui permet notamment de vérifier l’état des effectifs de la structure et si celle-ci est à jour du paiement de ses cotisations sociales. « On doit appeler l’Urssaf pour avoir ces informations, mais ils ont aussi d’autres choses à faire, donc ça peut parfois prendre une semaine pour avoir une réponse », témoigne l’agent de l’Uracti cité plus haut. « On n’a accès qu’au fichier Cirso, qui répertorie les déclarations préalables à l’embauche sur les trois dernières années. S’il y a eu des licenciements depuis, on ne peut pas le savoir, il faut passer par l’Urssaf », précise-t-il.

Des fraudeurs aguerris aux mécanismes institutionnels

Des subtilités administratives qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont en réalité lourdes de conséquences. « Les fraudeurs ont une maîtrise parfaite des mécanismes institutionnels et savent utiliser le temps à bon escient », explique le fonctionnaire affecté à la lutte contre le travail illégal. En l’occurrence, le moindre délai peut permettre un transfert des fonds vers un autre compte bancaire, notamment à l’étranger. « Et là, à part mettre la DGSE sur le coup, je ne vois pas comment on va récupérer l’argent », ajoute l’agent.

Mais, même les arnaqueurs qui conserveraient les fonds sur le sol national ne risquent pas grand-chose, à en croire celui-ci. « Quand on fait un signalement au service activité partielle, rien ne se passe. Et non seulement ils ne procèdent pas ou peu au recouvrement des sommes versées, mais en plus il arrive qu’ils continuent à indemniser les fraudeurs », se désole l’inspecteur, qui ne dispose pas de la compétence de mettre les entreprises en recouvrement. La ministre du Travail Élisabeth Borne a bien annoncé que 400 procédures pénales étaient lancées, mais impossible de savoir s’il s’agit à ce stade uniquement de procès-verbaux dressés par ses services et quelle proportion d’entre eux sera instruite par le parquet, qui peut décider de manière souveraine s’il choisit d’instruire ou de classer la procédure. Contactés, ni le ministère du Travail, ni la direction générale du travail, ni la direction régionale de l’Uracti Île-de-France ne nous ont répondu.

En annexe de son mail, l’agente francilienne a d’ailleurs fourni à sa hiérarchie une liste de 61 entreprises en infraction pour un préjudice total de 2,6 millions d’euros. Le « sommet de l’iceberg », affirme-t-elle, « à savoir les sociétés qui ont, ces deux dernières semaines, décidé de refrauder ». D’après nos informations, frustrée de l’absence de réaction de l’administration, celle-ci aurait d’ailleurs pris l’initiative d’outrepasser ses missions pour exiger directement de plusieurs fraudeurs le recouvrement des sommes indues. Une action de zèle qui aurait été fraîchement accueillie par sa hiérarchie.

« On a ouvert un pot de confiture, on l’a mis au milieu de la table et on a tourné le dos », résume Simon Picou, secrétaire national de la CGT du ministère du Travail. « La hiérarchie le sait, la ministre le sait, mais il y a une volonté politique de ne pas faire. Alors que ce ne serait pas compliqué de s’assurer au moins que les Siret correspondent à de vraies entreprises », précise-t-il. Surtout, le syndicaliste estime que l’ampleur du phénomène est largement minorée par Élisabeth Borne. « Elle estime à 7 ou 8 % les suspicions de fraude, alors que des enquêtes de l’Ugict et du cabinet Technologia chiffraient déjà à 25 ou 30 % la proportion de salariés qui avaient travaillé en étant déclarés en chômage partiel. »

Pour les fonctionnaires chargés de chasser les contrevenants, le sentiment d’absurdité est total. « On est volontaires pour lutter contre la fraude, on le fait parce qu’il y a urgence, et parce que c’est de l’argent qui devrait arriver dans la poche des salariés. Mais on nous fait courir comme des poulets sans tête sur ces missions, alors que de l’autre côté, la fraude est clairement favorisée par le fait de ne procéder à aucune vérification lors de l’instruction des demandes », analyse l’agent de l’Uracti. « Qui a inventé ce système où une société qui n’a pas payé un seul euro de cotisations sociales peut percevoir des centaines de milliers d’euros ? Qui a inventé une équipe de contrôle qui n’a pas accès aux DSN ? Chut, ne pas penser tout haut, ne pas dire que le décisionnaire est un irresponsable car cette pensée me vaudra un poste à 200 km », se désole l’inspectrice du travail dans son courriel à sa hiérarchie, faisant référence à la mutation-sanction de son collègue Anthony Smith, allégée la semaine dernière par le ministère.

Quel contrôle pour le plan de relance ?

Outre les difficultés actuelles liées à l’instruction et au contrôle de l’indemnisation des entreprises au titre de l’activité partielle, les agents du ministère s’inquiètent des conditions dans lesquelles ils devront mettre en œuvre le plan de relance à 100 milliards d’euros annoncé par le gouvernement. « Ce plan va reposer la question du contrôle : comment vérifier si les conditions des aides sont remplies ? Qui s’en chargera, avec quels effectifs ? Les services dits de l’emploi (Pôle 3E, dépendant de la Délégation générale à l’Emploi et à la Formation professionnelle) sont quasiment vides », alerte un inspecteur du travail de l’ouest de la France.

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