PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 21/04/2021

 

 

Vendredi de la Colère / Episode 3 :

nouvelle action de guillotinage de nos droits sociaux

 

 

Vu sur lepoing.net

 

 

Vendredi 16 avril 2021, deuxième vendredi de la guillotine de la perte de nos droits sociaux à Montpellier. Devant le Centre Chorégraphique, la Criée qui fait office d’assemblée générale est un peu moins fournie que la semaine dernière. Entre 60 et 80 personnes prendront le chemin de la Comédie pour venir se faire guillotiner au guichet de l’injustice sociale sur le parvis de l’Opéra.
 


Les occupants du CCN/ Théâtre des 13 Vents / théâtre de la Plume à Montpellier ont rencontré les élu(e)s de la région qui soutiennent le mouvement sans pour autant apporter de réponses concrètes pour l’instant aux revendications énoncée. Quant au gouvernement il se complaît « dans un silence interminable où le virus à deux vitesses est vraiment devenu une évidence. »

 

 

Clara de la scène nationale du Cratère à Alès énonce leur communiqué : « depuis plus d’un mois le théâtre est occupé par des artistes et des techniciens, mais pas que ! Il y a aussi des précaires de l’emploi, des chômeurs, des militants et tout ce monde-là demande le retrait de la réforme de l’assurance chômage et s’opposent également à la loi sécurité globale et à l’incroyable gestion de la crise sanitaire et de la crise climatique. Nous sommes déterminés(e)s à mettre en place des changements profonds de ce système et à tout faire pour cette cause globale d’une société enfin juste et raisonnable. Nous nous battons pour toutes et tous, précaires et générations futures, il nous faut prendre la mesure du silence et du mépris qui nous est infligé. »
 

 

Des interventions détailleront la dangerosité de cette réforme de l’assurance chômage, certain ont cité l’émission diffusée jeudi 15 Avril « A l’air libre » de Médiapart, en accès libre, qui décortique et analyse « cette réforme qui est la fin des indemnisations. »

 

 

Aujourd’hui les occupations continuent d’augmenter, plus d’une centaine maintenant et ce mouvement gagne des scènes à l’étranger comme à Napoli et Milano !

 

 

Prochain Vendredi de la Colère, le 23 Avril à 12H30 devant le CCN occupé,

pour une manifestation à appel national : « Amène ton monde dans la rage et la joie »,

manifestation musicale et festive revendicative avec intervention artistique et technique.

 

Présentation sur ce site dans les ACTUALITES du jour !

 

Publié le 17/04/2021

 

 

Fabien Roussel 2022 : le pari du Parti

 

Le PCF de Fabien Roussel s’est mis le week-end dernier sur les rails pour 2022. Certes mais de quels rails parle-t-on exactement ?

 

Par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

 

 

Le congrès de juin 2018 avait fait de Fabien Roussel le successeur de Pierre Laurent à la tête du Parti communiste français sur un programme clair : réaffirmer l’identité communiste. Et pour ce faire, il ne s’agissait pas de revenir à la promotion de la dictature du prolétariat ou d’envisager la fin de la propriété privée mais plutôt d’assumer une candidature indépendante à la prochaine élection présidentielle. Un pas de plus a été fait en cette direction avec le vote des délégués fédéraux ce week-end : ils sont plus de 66% à avoir validé cette proposition. Reste le vote des militants jusqu’au 9 mai prochain.

 

Le PCF n’a pas choisi le meilleur moment pour décider de se lancer en solo dans l’aventure présidentielle : à l’heure où, sondage après sondage, on constate la rétractation de la gauche toujours plus avant, à l’heure où tout le monde parle d’unité et qu’une réunion doit même se tenir avec toutes les forces de gauche et des écologistes le 17 avril prochain à l’appel de l’eurodéputé vert Yannick Jadot, il décide de faire cavalier seul. La gauche, c’est le radeau de la Méduse et les rescapés s’entre-dévorent les moins de 30% d’électeurs qui restent… mais après tout, il est aussi vrai que, dans ce maelström version Titanic à la dérive, une candidature de plus apparaît presque comme une fatalité qui ne changera pas grand chose à l’affaire.


 

Is PCF really back ?

 

Cette candidature de Fabien Roussel pour 2022, si elle devait aller jusqu’au bout, valide le fait que le PCF ne croit plus, à ce jour, à la victoire de la gauche en 2022 – ce ne sont pas les seuls, direz-vous. D’un point de vue stratégique, la démarche peut pourtant apparaître pertinente : il s’agit surtout d’arriver en position de force lors des négociations avec les autres partenaires de la gauche pour les législatives qui suivront afin de sauver une nouvelle fois le groupe parlementaire à l’Assemblée nationale (qui doit se composer, sauf modification du règlement, d’au moins 15 députés). Le raisonnement est simple : nous avons un candidat à l’élection présidentielle, on va forcément parler du PCF pendant les quelques semaines qui vont précéder le scrutin, et cela va, selon les communistes, résonner avec le vécu de beaucoup de Français. Ergo : il existe une possibilité pour que les candidats aux législatives fassent des scores qui étonneront. Seulement, c’est un peu rapidement oublier la dernière élection européenne, en 2019, quand Ian Brossat avait mené de façon si dynamique une campagne qui n’avait abouti qu’au score pour le moins décevant de 2,49%.

 

A ce stade, la candidature de Fabien Roussel ne dépasse pas l’épaisseur du trait au niveau national mais elle a tout de même réussi à galvaniser une partie des troupes communistes : « Le PCF is back »« c’est le retour de la lutte des classes » ou encore « c’est la remontada », voit-on fleurir sur les réseaux sociaux des militants communistes. Il est vrai que cela aurait fait 15 ans en 2022 que le PCF n’avait eu de candidat à l’élection présidentielle et qu’une vieille conviction qui date au moins du début des années 1980 voudrait que l’effacement progressif du Parti communiste soit dû à l’absence chronique d’un champion pour le maroquin suprême de la Vème République. Mais la marginalisation du Parti tient sûrement plus de la dislocation de la classe ouvrière en tant que classe pour elle-même et à l’absence de renouvellement du discours autour du travail envisagé comme outil émancipateur qu’à une présence médiatique…

 

 

Les communistes votent jusqu’au 9 mai en toute connaissance de cause

 

C’est donc au nom de son histoire que le Parti communiste français souhaite reprendre du poil de la bête : en témoignent les différentes sorties et interviews de son secrétaire national qui multiplie les piques pour fustiger « les riches » sur un ton bonhomme qui plaît, dans une certaine mesure, aux médias et aux militants. Mais il n’en demeure pas moins que le PCF est traversé par de nombreuses fractures car nombre d’adhérents continuent de croire davantage à l’union de la gauche – ou à un ralliement à la candidature de Jean-Luc Mélenchon – qu’à une candidature autonome du parti. Parmi les délégués nationaux réunis ce week-end, ils étaient près de 30% à avoir voter contre l’autonomie à la présidentielle et 4% à s’abstenir.

 

Mais c’est sur le fond aussi que ça se fissure : certaines récentes prises de positions, à savoir l’abstention d’une majorité de députés communistes sur le projet de loi Séparatisme ou le communiqué de presse parlant des « dérives identitaires » de l’Unef, ont crispé jusqu’à provoquer le départ de la secrétaire fédérale du Vaucluse et animatrice de la commission de la lutte contre le racisme et pour l’égalité du PCF, Mina Idir. « On a mis ma commission sous tutelle en coupant et déformant systématiquement tous les textes que nous produisions, nous interdisant d’utiliser des mots comme islamophobie ou racisés », déplore-t-elle, ajoutant même : « Certains m’ont même parlé d’entrisme islamique au sein du Parti communiste ! »

 

Le Parti communiste français s’est donné un objectif pour 2022 et espère que cela sera suffisant pour remobiliser ses troupes pendant un an au moins. Mais pour quel résultat ? Et surtout, avec quelles perspectives pour la suite ? L’identité d’un parti est souvent ce qu’il reste quand la peau de chagrin des ambitions se réduit. Mais ce n’est pas forcément avec cela que l’on participe de la transformation sociale d’un pays. Certes, un peu comme la gauche qui serait contrainte et forcée de voter Emmanuel Macron s’il devait être au second tour face à Marine Le Pen, le PCF ne veut plus être considéré comme le prestataire de service de La France insoumise dans le cadre de la campagne de Jean-Luc Mélenchon pour 2022. C’est tout à fait compréhensible et l’on entend les arguments de ceux qui, parmi les militants communistes, en ont marre de servir de marche-pied – voire de paillasson – à une autre partie de la gauche. Pour autant, est-ce suffisant pour justifier d’aller s’enferrer la tête la première dans ce qui risque de s’avérer une impasse ? Une chose est sûre : les arguments de raison sont parfois insuffisants pour justifier une prise de position qui vient des tripes. Il y a donc un pari dans le choix d’une candidature autonome : ça passe (bravache et peu probable) ou ça casse (mais est-ce le problème principal d’une gauche digne de ce nom ?). Les communistes vont devoir choisir d’ici au 9 mai prochain et une chose est sûre : ils le feront en toute connaissance de cause.

 

Publié le 13/04/2021

 

 

Cinq ans après « Panama Papers », notre système facilite toujours fraude et évasion fiscale

 

 

Propos recueillis par Hélène Sergent et publiés sur www.20minutes.fr

 
 

Cinq années se sont écoulées depuis la publication des « Panama Papers ». Révélé en France par le journal Le Monde en partenariat avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), ce scandale fiscal a eu de multiples répercussions.

 

Manifestations, réformes législatives et enquêtes judiciaires se sont multipliées depuis le 6 avril 2016. En France, 26 dossiers visant des particuliers ou des sociétés ont été ouverts par le parquet national financier (PNF). Et, selon le quotidien du soir, l’administration fiscale a pu récupérer l’équivalent de 372 millions d’euros en impôts et pénalités en trois ans.

 

Pour le porte-parole de l’ONG Oxfam France, Quentin Parrinello, si les « Panama Papers » ont servi d'« électrochoc » salutaire, le manque de volonté politique en matière de lutte contre l’évasion fiscale subsiste.

 

 

« Offshore Leaks », « LuxLeaks », « SwissLeaks », « Panama Papers » n’ont pas été le premier scandale fiscal révélé par la presse. Pourtant, le retentis-sement de cette enquête a été très important. Comment l’expliquez-vous ?

 

Cette affaire a été l’une des plus importantes parce qu’elle visait des personnalités de très haut niveau, issues des milieux politiques, économiques ou sportifs. Le retentissement médiatique provoqué par ces révélations a entraîné une véritable prise de conscience sur notre système fiscal international actuel, qui facilite l’évasion fiscale des plus riches et des grandes entreprises et qui permet légalement à ces plus riches de ne pas payer leur juste part d’impôt.

 

 

Cinq ans après la publication des « Panama Papers », qu’est-ce qui a changé en France en matière de lutte contre l’évasion fiscale ?

 

En France, il y a eu un changement majeur qui s’est concentré sur la lutte contre la fraude fiscale avec l’assouplissement de ce qu’on appelle « le verrou de Bercy ». Avant, l’administration fiscale décidait seule de l’opportunité de poursuivre ou pas une personne pour fraude fiscale. Ce dispositif a été rendu tristement célèbre pendant l’affaire Cahuzac puisque la personne qui devait décider ou non de poursuivre Jérôme Cahuzac… était Jérôme Cahuzac. Cela posait un gros problème en matière de conflit d’intérêts.

 

Désormais, les cas de fraudes fiscales sont automatiquement transmis à la justice au-delà d’un certain seuil. Mais cela ne concerne que la fraude fiscale, et pas l’évasion fiscale, qui représente pourtant le plus gros problème.

 

Dans le même temps, le gouvernement a voté une loi permettant aux entreprises de bénéficier d’une justice transactionnelle, c’est-à-dire de négocier leur peine avec la justice. L’entreprise ne négocie plus avec Bercy mais avec les autorités judiciaires pour payer une amende sans être reconnue coupable. Ça s’appelle la « convention judiciaire d’intérêt public ». De nombreuses ONG, dont Oxfam, étaient vent debout contre cette réforme parce qu’elle introduit un « deux poids, deux mesures » par rapport à n’importe quel autre justiciable.

 

 

Le discours politique a-t-il évolué à ce sujet ?

 

Les « Panama Papers » ont fait office d’électrochoc. On le voit dans le discours politique, l’évasion fiscale n’est plus acceptable. Il y a eu beaucoup de déclarations d’intention pour en « finir avec les paradis fiscaux » et l’évasion. Mais on est toujours face à un système économique qui facilite la fraude et l’évasion des grandes multinationales et des personnes les plus riches.

 

Il ne faut pas oublier que ce sont des recettes en moins pour financer l’éducation ou la santé. Et, dans une période aussi cruciale que celle que nous vivons actuellement, c’est de l’argent en moins pour lutter contre la pandémie. Pour rappel, en France, l’évasion fiscale c’est entre 80 et 100 milliards d’euros par an qui ne rentrent pas dans les caisses de l’Etat. C’est plus que le budget de l’éducation nationale, qui est l’un des postes de dépenses les plus importants de notre pays.

 

 

Quelles ont été les conséquences de cette affaire au niveau européen ?

 

Deux processus politiques intéressants ont été relancés après la publication de cette enquête. Le premier porte sur la transparence fiscale qui consiste à demander aux grandes entreprises de divulguer les pays dans lesquels elles font des bénéfices et où elles payent des impôts. Cela permettrait de vérifier si les montants payés correspondent à leur activité économique réelle. Cette question a été relancée par la Commission européenne qui a proposé une directive, soutenue par le Parlement européen en 2017. Mais elle a été bloquée par plusieurs paradis fiscaux européens.

 

Hasard du calendrier, les négociations viennent d’être relancées il y a moins d’un mois sur ce sujet, et c’est une très bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est que, pour relancer les négociations, le Conseil européen a finalement abaissé l’ambition de ce texte, et c’est une transparence partielle qui est envisagée. Les paradis fiscaux ont torpillé le contenu de cette mesure et les pays qui sont censés la soutenir, notamment la France, l’ont fait du bout des lèvres, sans s’engager véritablement politiquement.

 

 

QuiD du second processus ?

 

L’autre conséquence directe de ces révélations, c’est la mise en place d’une liste noire européenne de paradis fiscaux. C’est une bonne chose, parce que les paradis fiscaux sont le premier maillon de la chaîne de l’évasion fiscale. Mais on note plusieurs problèmes. Cette liste ne compte pas les performances des paradis fiscaux européens et les critères retenus pour inscrire tel ou tel pays dans cette liste noire sont extrêmement restrictifs, ce qui fait que la plupart des gros paradis fiscaux ne sont pas dans cette liste. Selon nous, cinq pays européens devraient l’intégrer et ne le sont toujours pas. Il s’agit de l’Irlande, des Pays-Bas, du Luxembourg, de Malte et de Chypre.

 

 

Quels freins subsistent, selon vous ?

 

L’enjeu, c’est de passer du discours aux actes. Une réforme, pilotée à l’OCDE, lancée fin 2017, est toujours en négociation entre 137 pays. Quand elle a été annoncée, elle était très ambitieuse et proposait de mettre en place un taux d’impôt minimum effectif mondial. Les règles internationales actuelles favorisent la concurrence fiscale déloyale. Un paradis fiscal va dire : « Moi je ne taxe pas les entreprises », et des pays comme la France, qui ne sont pas des paradis fiscaux, se disent : « Il faut qu’on reste compétitifs, donc on va baisser nos impôts pour les entreprises ».

 

Tant qu’on ne s’attaque pas à cette logique, tant qu’on laisse les multinationales choisir le pays où elles souhaitent enregistrer leurs bénéfices et donc privilégier les paradis fiscaux, on peut faire autant de listes noires que l’on veut, ça ne suffira pas.

 

 

Y a-t-il pour autant des signaux positifs ?

 

Joe Biden a fait une annonce importante mercredi dernier en proposant un nouveau taux d’impôt minimum aux Etats-Unis à 21 %, ce qui est largement au-dessus de ce qui se pratique actuellement. Par ailleurs, il souhaite augmenter l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 % alors que la France, elle, fait le choix elle de l’abaisser. C’est un signal envoyé à la communauté internationale : quand il y a une volonté politique, les changements sont possibles. Si on modifie ces règles internationales, les paradis fiscaux n’auront plus de raison d’exister.

 

Publié le 10/04/2021

 

 

Régionales, présidentielle... : la gauche en plein branle-bas de combat électoral

 

 

Par Diego Chauvet sur www.humanite.fr

 

 

 

En vue des scrutins de juin et à un an de la présidentielle, les formations de gauche, qui font face à un Rassemblement National de plus en plus haut dans les sondages, se mettent en ordre de bataille. Le point sur les alliances et désunions.

 

 

En pleine recomposition depuis la déflagration de 2017, la gauche est tiraillée, en vue des élections de juin, encore incertaines à cause des conditions sanitaires, entre divisions et alliances selon les territoires. Le Parti socialiste, qui a perdu son leadership, tente de revenir dans le jeu. Les insoumis, en s’appuyant sur le score de Jean-Luc Mélenchon à la dernière présidentielle, regardent vers 2022, alors que leur leader est d’ores et déjà candidat. Les écologistes d’EELV, après leurs succès aux européennes et dans les grandes villes qu’ils dirigent depuis les municipales de 2020, prétendent pouvoir être le cœur (et la tête) d’un rassemblement de la gauche. Le PCF lui aussi prépare la présidentielle et les législatives, tout en faisant de l’union aux régionales une des conditions de la reconquête de régions perdues en 2015.

 

 

La gauche fait notamment face à un défi existentiel. Le RN, de plus en plus haut dans les sondages, menace de l’emporter dans plusieurs régions. Ce fut déjà le cas en décembre 2015, et si le parti d’extrême droite n’a finalement remporté aucun exécutif, c’est dû au sacrifice des listes de gauche alors en course, qui se sont retirées du second tour dans certaines régions menacées. Le prix à payer  : une disparition totale de ces conseils régionaux. Comme en Paca, territoire que la gauche avait géré durant les dix-sept années précédentes. Le Grand-Est a été l’exception, la tête de liste socialiste y a refusé de se retirer, contre les consignes nationales du PS. Or, presque six ans plus tard, le « front républicain » a encore moins le vent en poupe, comme en attestent les sondages portant sur la présidentielle en cas de second tour Macron-Le Pen. La menace est d’autant plus grande.

 

 

Ni extrême droite ni extrême argent

 

 

« Je pense que, dans la situation politique actuelle, si on n’y prend pas garde, la seule alternative qu’on va offrir aux gens, c’est le choix entre l’extrême droite et l’extrême argent, constate le député communiste Sébastien Jumel, chef de file du PCF en Normandie. Or, la responsabilité de la gauche, c’est de lever l’espoir, de donner à voir notre capacité à mettre l’accent sur ce qui nous rassemble plutôt que sur ce qui nous sépare. » Divisées, ces listes ont en effet peu de chances de figurer au second tour et pourraient ainsi être contraintes de s’effacer à nouveau devant la droite et l’extrême droite.

 

 

Dans certaines régions, la conscience de cette menace est suffisamment forte pour qu’elle aboutisse, ou soit sur le point de le faire, à la constitution de listes de large union. Dans les Hauts-de-France, socialistes, écologistes, communistes et insoumis ont fini par trouver un accord et se ranger derrière la tête de liste EELV Karima Delli, non sans difficultés et retournements de dernière minute (c’était le communiste Fabien Roussel qui était un temps pressenti). Et cet accord a le mérite incontestable de battre en brèche la thèse des « deux gauches irréconciliables »…

 

 

Discussions

 

 

En Normandie, où la droite est sortante comme dans les Hauts-de-France, ce sont les communistes et les insoumis qui ont donné le coup d’envoi à un processus qui pourrait aboutir également à une liste de large union, conduite par le communiste Sébastien Jumel. Il reste encore à convaincre les écologistes et les socialistes, alors que le député de Dieppe est donné en tête des candidats de gauche par les sondages (14 %, contre 8 % à EELV et 8 % au PS).

 

 

En Paca également, l’heure est toujours à la discussion. « Nous travaillons à un rassemblement extrêmement large, à l’image de ce qui se fait dans les Hauts-de-France », nous explique Jérémy Bacchi, secrétaire départemental du PCF des Bouches-du-Rhône, estimant que les échéances, dans cette région marquée par l’expérience du « Printemps marseillais », pourraient s’accélérer dans la première semaine d’avril.

 

 

Accords et désaccords

 

 

Ailleurs, c’est plus difficile… En Nouvelle-Aquitaine, le PS est sortant et tente donc de jouer cette carte pour reconduire Alain Rousset, plutôt proche d’Emmanuel Macron. Les militants communistes de la région, faisant valoir les engagements obtenus sur le programme, ont décidé, comme en Bretagne, de soutenir la majorité sortante, malgré certains désaccords persistants. Les insoumis, en revanche, n’ont pas voulu entendre parler du moindre accord et feront liste commune avec le NPA. Et les écologistes d’EELV, qui ont emporté la capitale régionale, Bordeaux, en juin 2020, entendent transformer l’essai et s’imposer.

 

 

Dans le Grand-Est, malgré la menace RN, la gauche est pour l’instant scindée entre deux appels au rassemblement : le PS, EELV et le PCF ont signé un « préaccord », tandis que l’ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti, la députée insoumise Caroline Fiat et la socialiste Pernelle Richardot ont lancé un appel à l’union « de la gauche et de l’écologie », en décembre dernier.

 

 

En Auvergne-Rhône-Alpes, les communistes pourraient conduire une liste PCF-FI. Si des discussions sont toujours en cours dans cette région présidée par le très droitier Laurent Wauquiez, Najat Vallaud-Belkacem a annoncé conduire une liste du PS, tout en se brouillant avec les écologistes…

 

 

La carte nationale n’est pas un joker au goût de tous

 

 

Dans ce climat parfois tendu, la carte nationale n’est pas un joker au goût de tous. Dans un contexte de concurrence entre la France insoumise et EELV face à l’échéance présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, décidé à se poser en rassembleur, a proposé le 21 mars aux écologistes de soutenir leurs têtes de liste dans toutes les régions, sauf une. Dans cette dernière, la liste serait alors emmenée par FI. Le député évoque Paca ou l’Île-de-France, où la tête de liste Clémentine Autain est soutenue également par les communistes.

 

 

Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV, lui oppose une fin de non-recevoir. « C’est à l’échelle de l’élection que se prennent les décisions qui concernent ledit échelon », explique-t-elle à « l’Humanité Dimanche », autrement dit la région. Elle invoque ainsi les statuts de son parti pour rejeter tout accord national.

 

 

Quelles que soient les configurations, la gauche devra également compter avec d’autres données. En premier lieu, celle de l’abstention, qui a atteint des niveaux record aux municipales de 2020. La crise sanitaire n’étant pas terminée, ce paramètre pourrait peser lourdement. In fine, l’échéance est pourtant cruciale : la gauche, si elle parvenait à remporter des régions, pourrait ainsi, à quelques mois de la présidentielle, se poser en alternative à la droite classique ou macroniste et à l’extrême droite.

 

Publié le 06/04/2021

 

 

L'écologie libère de l'illusion de liberté

 

 

Editorial par Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

 

 

Le déchaînement politico-médiatique qui s'abat sur les élus écologistes en ce moment suit le chemin de la pensée pauvre. Pourtant, c'est bien eux qui élèvent le niveau du débat. Ils interrogent ce que nous ne voyons plus. Ce que nous prenons pour habitude et que l'on ne remet plus en cause. Ils font ce pour quoi ils ont été élus.

 

 

Enfant, puis adolescent, je me souviens avoir rêvé des dizaines de fois que je prenais l’avion. Je me réveillais et j’étais à chaque fois toujours plus déçu de m’apercevoir que ça n’était qu’un rêve. Ce rêve était pourtant une réalité pour des dizaines de petits garçons et de petites filles qui m’entouraient parmi mes camarades d’écoles ou mes voisins de lotissement, dans la banlieue nord de Limoges. Ce qui hantait mes nuits avec ces vols qui n’avaient jamais lieu, c’était les voyages scolaires pour Londres, Rome ou Berlin. Des voyages de classe. Avec mes copains et mes copines d’école. Je n’ai jamais eu l’occasion de les accompagner. Mes parents, avec leurs trois enfants à charge, n’avaient pas l’argent suffisant. Je ne leur en ai évidemment jamais voulu. Et dans cette histoire, ils étaient sans doute les premiers les plus malheureux. Tout juste ont-ils pu, une fois pendant toute ma scolarité, me permettre d’aller à une classe de neige en bus. Joie ! Ils s’étaient pliés en quatre pour financer un bout de ce séjour qui avait été pris en charge, pour une grande partie, par les services sociaux dont dépendait le collège. La première fois que j’ai pris l’avion, j’avais vingt-deux ans. Je partais à Londres. J’avais l’impression d’accomplir, là, un rêve. Un rêve que je me payais avec mon tout premier salaire. Ce rêve était-il le mien ? Étais-je libre de faire ce rêve ? Rien n’est moins sûr.

 

Est-on libre de penser par soi-même ? En 2000, c’était mon sujet du baccalauréat de philosophie. Depuis, j’ai appris – ou plutôt je me suis forgé la conviction – que nous n’étions libres de rien. Pas même sans doute de m’être forgé la conviction qui est la mienne au moment où j’écris ces lignes. Parce qu’il faut avoir l’humilité de dire que nous ne sommes que le résultat d’une addition des gens qui nous entourent. De ceux que l’on croise, que l’on lit et que l’on écoute. Hier, aujourd’hui, demain. Au travail, dans la rue, chez soi, avec les amis – ou que sais-je encore. Voyez la publicité : tous les jours, nous observons, sans voir, plus de mille publicités auxquelles nos pupilles et nos cerveaux s’habituent. Ces affiches, slogans, spots, sont incorporés en nous. Ils nous fabriquent. Nous orientent. Et composent nos imaginaires. À cela, il faut se rendre compte que les publicités ne sont pas les mêmes partout puisque leurs cibles n’est pas la même selon qui vous êtes ou d’où vous venez. Sommes-nous libres de choisir nos vêtements, notre alimentation, nos opinions, nos lectures – quand il y en a –, nos manières, nos goûts, nos gestes, notre langage ? Sommes-nous libres de naître à Homs, Delhi, Limoges ou New-York ? Sommes-nous libres de préférer les épinards aux frites ? De rêver des Maldives ou de préférer une retraite dans le Larzac ? Et puis, tenez, sommes-nous libres d’être au chômage ?

 

Si nous sommes libres de nos rêves, de nos choix, de nos pensées, alors c’est que nous sommes des êtres responsables. Responsables de nos rêves, de nos choix, de nos pensées. Responsables d’avoir une mauvaise alimentation. De vivre (encore) ou pas à Homs, Delhi, Limoges ou New-York. Responsable de ne pas savoir lire, écrire ou compter. Responsable de ne pas avoir pu prendre l’avion lors de ma scolarité – alors que j’en rêvais librement. Responsable d’être au chômage. Responsable de soi. Et de sa propre condition sociale. Voilà pourquoi je ne supporte pas l’idée, ou plutôt le présupposé, qui consiste à croire que nous sommes libres de nos rêves, de nos choix, de nos pensées. Cette idée, en ignorant les inégalités sociales et en faisant comme si elles n’étaient pas déterminantes dans la construction de soi, ne fait que les renforcer. Ce déni est grave intellectuellement. Politiquement plus encore. Et une bien trop large partie de la classe dominante se réfugie dans cette idée pour se donner bonne conscience, en glorifiant le concept de « méritocratie », pour ne pas avoir à y remédier puisque tout reposerait selon eux, sur de prétendues capacités individuelles. Combien de fois ai-je entendu, lors des repas de famille : « Ton père, s’il travaillait plus et qu’il était méritant, il ne serait pas au chômage ». Misère de la pensée. Et le pire dans tout ça, c’est que ceux qui en appellent aux rêves des enfants aujourd’hui, sont les mêmes qui votent l’enfermement des enfants venus d’Homs et d’ailleurs, dans des centres de rétention, pour avoir rêvé d’un monde sans bombes et sans faim. Le déchaînement politico-médiatique qui s’abat sur les élus écologistes en ce moment suit le même chemin de la pensée pauvre. Pourtant, c’est bien eux qui élèvent le niveau du débat. Ils interrogent ce que nous ne voyons plus. Ce que nous prenons pour habitude et que l’on ne remet plus en cause. Que l’on ne veut pas remettre en cause. Il y a ceux qui s’accrochent à leurs privilèges. Et ceux qui pensent le monde pour tous. Finalement, les élus écologistes font ce pour quoi ils ont été élus. Et quelque part, ils nous libèrent de l’illusion de liberté.

 

Publié le 02/04/2021

 

 

Régionales : en Ile-de-France, les gau-ches se regardent en chiens de faïence

 

 

Par Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

 

 

Si la pression pour l’union s’accentue, Insoumis, écologistes et socialistes partent, pour l’heure, concurrents dans la région parisienne aux élections régionales. Une division qui a plus à voir avec les enjeux pour 2022 qu’avec le profil politique très proche des trois têtes de liste.

 

 

 

Jouer à « am stram gram » dans l’isoloir : voilà à quoi risquent d’être contraints les électeurs de gauche franciliens qui devront trancher, le 13 juin prochain, entre la social-écologie d’Audrey Pulvar, l’écologie sociale de Julien Bayou, et l’insoumission écologique et sociale de Clémentine Autain…

 

Face à la favorite du scrutin, la sortante des Républicains Valérie Pécresse, Verts, roses et rouges devraient partir concurrents au premier tour des élections régionales prévues les 13 et 21 juin prochains. Au grand dam d’une partie de la base militante, rapportent plusieurs responsables politiques locaux qui ont commencé à tracter pour leur candidat sur les marchés. Et qui constatent sur le terrain l’incompréhension des électeurs face à ces trois candidats qui se ressemblent mais ne s’assemblent pas.

 

« Pécresse n’a même pas besoin de faire campagne, on donne une image déplorable : il ne faudra pas s’étonner si les gens ne vont pas voter », glisse un écologiste basé en banlieue. Un élu parisien : « La gauche est en lambeaux et on va se payer le luxe de ne même pas essayer de récupérer une région [qui fut socialiste de 1998 à 2015 – ndlr] de 12 millions d’habitants ? En plus, même si 2022 est encore loin, ça envoie un mauvais signal. »

 

La date du dépôt des listes, mi-mai, laisse certes un peu de marge à de possibles rebondissements. Plus encore si les élections sont repoussées à cause du reconfinement – l’hypothèse d’un scrutin organisé en octobre prochain serait sur la table, dit-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron. « Si les élections sont reportées à l’automne, ça peut rebattre toutes les cartes et, au final, favoriser les rapprochements », espère Céline Malaisé, présidente du groupe Front de gauche au conseil régional, aujourd’hui candidate sur la liste de Clémentine Autain.

 

Invité dimanche sur France Inter, Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, a proposé un accord aux Verts, leur soumettant l'idée d'une liste commune derrière Clémentine Autain, en échange de l’union derrière Europe Écologie-Les Verts (EELV) dans cinq autres régions : « C’est Monsieur Bayou qui est secrétaire national des Verts, c’est lui qui pourrait faire le beau geste ! »

 

En 2015, l’Île-de-France avait été le théâtre d'une guerre des gauches au premier tour, où communistes, écologistes et socialistes étaient partis chacun dans leur couloir. Le socialiste Claude Bartolone avait (difficilement) fait le rassemblement derrière lui au second tour. Mais, en plein mandat Hollande, l’alchimie ne s’était pas faite, et Valérie Pécresse l’avait emporté d’un cheveu.

 

« Aujourd’hui, encore moins qu’en 2015 où le PS était sortant, on ne pourra gagner sans une dynamique de premier tour », martèle Céline Malaisé. « Pécresse a eu le temps de tisser ses réseaux et a la main sur l’association des maires d’Île-de-France, c’est une adversaire redoutable », ajoute la communiste qui avait publié cet automne, avec d’autres figures locales, un appel pour un « projet commun » capable d’« unir toutes les forces politiques, sociales, associatives, citoyennes qui agissent pour le progrès social et écologique ». En vain.

 

Sauf que le 11 mars, un vent nouveau est arrivé des Hauts-de-France, avec cet accord jugé « historique » entre La France insoumise, le PS et le PCF, qui ont topé pour se ranger derrière la candidate EELV, Karima Delli. Une union scellée en fanfare. Et saluée par Jean-Luc Mélenchon, Yannick Jadot et Olivier Faure, qui ont appelé à dupliquer ce genre d’attelage dans d’autres régions.

 

Un élément déclencheur ? Toujours est-il que le 16 mars, lors de son premier meeting de campagne, Julien Bayou, qui ne jurait jusque-là que par l’autonomie politique de l’écologie, a changé de ton. Et invité solennellement Audrey Pulvar et Clémentine Autain dans son local de campagne pour « explorer les conditions d’un rassemblement au premier tour ». En coulisses, Benoît Hamon, candidat sur la liste « L’écologie, évidemment ! » (qui regroupe plusieurs partis écologistes, dont Génération·s) a poussé pendant des semaines le secrétaire national des Verts à ouvrir grand les bras.

 

« Ma proposition est sérieuse. Je suis bien sûr prêt à réorganiser toute la liste », assure à Mediapart Julien Bayou qui dit espérer la voir aboutir fin mars au plus tard. En revanche, pas question de céder la tête de liste : « Les Insoumis n’iront jamais derrière le PS, Pulvar n’ira jamais derrière La France insoumise. De fait, le point central ne peut être que l’écologie politique », fait-il valoir.

 

D’où, sans surprise, l’accueil plutôt frais des intéressées. « C’est un peu étonnant que Julien fasse subitement cette proposition, alors que j’ai tendu des perches pendant des mois et je n’ai pas eu de retour, pointe Clémentine Autain, laquelle peut se targuer d’avoir réussi à sceller une alliance avec les communistes au premier tour, alors qu’une partie d’entre eux lorgnait vers Audrey Pulvar. Et surtout, je ne vois pas comment on peut faire une proposition de discussion sérieuse s’il y a un préalable qui est celui de la tête de liste. » L’Insoumise, qui a néanmoins répondu favorablement à la proposition de rendez-vous, attend toujours que les Verts proposent une date…

 

« J’ai toujours appelé à l’union. Se fera-t-elle avec les autres listes de gauche avant ou après le premier tour ? Nous verrons, rien n’est exclu », élude de son côté Audrey Pulvar, qui souligne que sa liste « Île-de-France en commun » rassemble déjà le PS, Place publique, le Parti radical de gauche, les écolos solidaires, Allons Enfants et des citoyens de la société civile.

 

Dans le fond, les deux candidates s’interrogent sur l’authenticité de cette tardive main tendue. « Je crois que c’est surtout parce que Julien ne décolle pas dans les sondages et qu’il cherche une porte de sortie, dit un proche de Clémentine Autain. Et puis réclamer qu’on se rallie à un écologiste au moment même où La France insoumise accepte de se ranger derrière Karima Delli dans les Hauts-de-France, c’est un peu fort. Les militants insoumis ne seraient de toute façon pas d’accord de disparaître derrière le secrétaire national d’EELV. Enfin, on ne voit pas pourquoi ce serait aux femmes de céder leur place à un homme. »

 

Même topo dans l’écurie de Pulvar : « On est devant d’au moins deux points dans les sondages et c’est le PS qui a le plus de collectivités locales en Île-de-France, alors pourquoi rangerait-on ? Ça ne se passe pas comme ça ! », s’exclame un membre son équipe de campagne, qui affirme que les socialistes « sont unitaires pour deux et pour trois »… à condition que cela se fasse derrière leur championne.

 

Pour l’écologiste et conseiller de Paris, Jérôme Gleizes, l’explication de cette impossible union aurait néanmoins moins à voir avec une guerre d’ego qu’avec les logiques d’appareil : « Le rassemblement dans le Nord a libéré un truc, y compris du côté de la base militante francilienne qui se dit “Pourquoi pas nous ?” Mais ce sont les appareils qui bloquent. Et comme à EELV, chaque région s’autodétermine, cela empêche une juste répartition des têtes de liste sur l’ensemble du territoire », analyse-t-il, soulignant en outre que les sondages plaçant les trois listes au coude à coude, personne n’a envie de se ranger derrière l’autre.

 

« L’ironie de l’histoire, regrette un autre écologiste, c’est que ces réflexes de vieille politique sont portés par des têtes de liste qui sont loin d’être les apparatchiks habituels. »

 

Pour cause : Julien Bayou, 40 ans tout rond, a fait ses armes dans l’activisme des « nouveaux militants » des années 2000 avant de s’imposer à la tête d’EELV l’an dernier sur la promesse du « dépassement » de son parti. Un an auparavant, il militait d’ailleurs au sein des Verts pour faire l’union avec la gauche aux européennes. Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis et figure montante de La France insoumise, a, elle, souvent fait entendre une petite musique en décalage avec la doxa mélenchonniste, notamment quand le mouvement coupait les ponts avec ses alliés communistes.

 

Quant à Audrey Pulvar, cette ancienne journaliste qui a été à la tête de la Fondation Nicolas-Hulot pendant deux ans, n’émarge pas au PS dont elle n’a pas hérité du logiciel productiviste à l’ancienne. Et doit sa toute jeune carrière politique à la réélection d’Anne Hidalgo à Paris, grâce à une coalition rouge, rose, verte, au second tour, qui l’a propulsée adjointe à l’agriculture.

 

« Tous les trois sont tout sauf sectaires », résume Benjamin Lucas, porte-parole de Génération·s, qui met la division sur le compte des « effets d’entourage ». Plus généralement, ajoute-t-il, « nous sommes dans une période politique où il n’y a plus d’hégémonie à gauche, ce qui a tendance à renforcer les réflexes un peu boutiquiers ».

 

Trois figures du renouvellement et de l’ouverture donc, qui se retrouvaient joyeusement sur le même terrain lors d’un match de football très politique organisé à Grenoble, en mars 2020, par François Ruffin. Et qui partagent sur le fond une vision commune du social et de l’écologie.

 

Certes, il existe des pommes de discorde, par exemple sur l’avenir du triangle de Gonesse sur lequel les socialistes, divisés entre eux, temporisent. Ou encore sur la gratuité des transports – Audrey Pulvar prônant la gratuité totale, Julien Bayou la gratuité pour les jeunes... Mais sur le reste, « le peuple de gauche, y compris les syndicats et les associations locales, le voit bien : au plan régional, on est tous d’accord sur les grandes orientations, qu’il s’agisse des lycées, des transports ou du logement », avance Céline Malaisé.

 

« Il y a des nuances, des divergences, mais les clivages ne sont pas indépassables, notamment avec Clémentine Autain, surtout quand en face, il y a la droite réactionnaire de Pécresse et l’extrême droite de Bardella », abonde Claire Lejeune, candidate sur la liste de Julien Bayou. « Je comprends que le triangle de Gonesse ou le plateau de Saclay puissent creuser quelques désaccords, mais franchement, vu de la Seine-Saint-Denis, ça n’a rien de déterminant », ajoute un communiste.

 

Sans compter quelques chassés croisés un peu cocasses : Benoît Hamon, candidat sur la liste EELV, ne cache pas qu’il verrait bien une candidature présidentielle de Christiane Taubira, laquelle soutient… Audrey Pulvar. Quant au Parti animaliste, il est en négociation avec la liste… insoumise/communiste.

 

En réalité, c’est bien la course pour la présidentielle qui fait obstacle à toute perspective de rassemblement. Le 13 juin, tout le monde aura les yeux rivés sur l’ordre d’arrivée au premier tour du scrutin dans la très symbolique région parisienne. Et tout le monde en tirera conséquences pour le leadership à gauche en 2022. « Le résultat de Pulvar déterminera la viabilité de la campagne d’Hidalgo, les Verts entendent démontrer qu’ils peuvent prendre l’ascendant sur les socialistes en 2022, et les Insoumis veulent se compter », résume un socialiste qui ne se fait en revanche pas trop de souci pour l’union au second tour.

 

Fin janvier, sous une pluie hivernale, Julien Bayou avait rendu visite, avec quelques camarades, à la mairie de Corbeil-Essonnes (Essonne). Dans une salle de l’hôtel de ville, le nouveau maire Bruno Piriou, un ancien communiste, avait accueilli la petite délégation d’écologistes avec le sourire. Mais au lieu d’évoquer, comme il était convenu, la question sanitaire, le tombeur du successeur de Serge Dassault avait décidé de sortir des clous.

 

Le voilà donc qui entreprend un long plaidoyer pour l’union : « Julien, je te dis la même chose que j’ai dite à Clémentine : à Corbeil, on a gagné parce que c’était une aventure collective, même si entre les écolos et le PCF, on n’était pas d’accord sur tout ! Moi, je suis proche de Clémentine, et je peux voter Vert, mais je ne peux pas me dire qu’il faut choisir », assène celui qui s’est battu, vingt-cinq ans durant, contre le « système Dassault », jusqu’à la victoire finale grâce à une liste « Divers gauche » rassemblant aussi des citoyens. Puis, comme un avertissement : « Les Pécresse et les Macron, ça ne peut pas être que de la faute des autres ».

 

Publié le 26/03/2021

 

 

 

La SNCF condamnée pour avoir empêché des cheminots de faire grève

 

 

Par Dan Israel sur www.mediapart.fr

 

 

 

Les agents grévistes de SNCF Réseau avaient été déplacés de leur horaire de nuit habituel à un horaire de jour. Le tribunal de Bobigny a jugé que cette décision avait « pour objet de limiter l’exercice de leur droit de grève ».

 

 

 

Pour éviter qu’une quarantaine de ses salariés ne fassent grève, la SNCF avait trouvé une méthode créative, qui vient d’être condamnée, le 12 mars, par le tribunal judiciaire de Bobigny, saisi en référé (la procédure d’urgence) par le syndicat Sud Rail.

 

 

Le 18 janvier, deux « brigades » de SNCF Réseau, chargées de la maintenance pour le secteur de la gare du Nord et travaillant de nuit, avaient entamé une grève, arrêtant le travail tous les jours une heure, de 1 h 30 à 2 h 29, conformément à un préavis de grève, déposé pour la période du 18 janvier au 18 juin.

 

 

Au bout d’une dizaine de jours, les salariés ont été transférés par leur direction en horaires de jour. Le motif officiellement avancé était le ralentissement trop important de la maintenance de nuit. Mais cette décision empêchait surtout les cheminots de poursuivre leur grève.

 

 

Le tribunal de Bobigny a jugé que « les mesures de changement d’horaire litigieuses, appliquées de manière collective à des salariés identifiés comme grévistes, ont […] pour objet de limiter l’exercice de leur droit de grève ». Cette politique constitue donc « un trouble manifestement illicite auquel il convient de mettre fin en ordonnant à l’employeur de rétablir l’organisation de travail antérieure à la grève ».

 

 

« Nous travaillons dans le noir et l’insalubrité, dans des conditions très difficiles. Pendant le premier confinement, nous avons eu droit à une visite de notre directeur d’établissement, ce qui est très rare. Il nous a dit que nous méritions “une petite prime”, et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, raconte l’un des agents, Younès Baberrih. Mais malgré plusieurs demandes suivant cette promesse, nous n’avons rien obtenu d’autre que ses demandes de lui “faire confiance”. Alors, on a décidé de bouger. On s’est syndiqués chez Sud Rail et on s’est lancés dans la grève. »

 

 

Les cheminots demandent « une prime de 20 euros par jour travaillé », le renouvellement de leur matériel de travail et une amélioration de leurs conditions de travail réellement dures. « Nous aimerions aussi devenir une “brigade pilote”, pour pouvoir tester du nouveau matériel », indique Younès Baberrih. Leur grève a été pensée pour ralentir très fortement la « production ».

 

 

« Avec cette grève de 59 minutes exactement par jour, nous empêchons toutes les grosses opérations de maintenance, comme les changements de rail et d’aiguillage, détaille un autre agent. En effet, les trains partant de la gare du Nord cessent de circuler seulement de 1 h 10 à 4 h 50 du matin. Et deux heures de travail ne suffisent pas pour effectuer les travaux nécessaires. D’autant que la quasi-totalité des membres de notre brigade ont participé au mouvement. »

 

 

C’est sans doute pour cela que la SNCF a décidé de ne pas traîner, en affectant la quasi-totalité des salariés des deux brigades en horaires de jour, là où habituellement seules deux ou trois personnes par brigade travaillent en journée. Conséquence directe de cette décision : les cheminots concernés n’avaient rien à faire, comme le souligne le tribunal. « Les tâches attribuées aux intéressés pendant ces nouveaux horaires correspondent soit à des “travaux” qui n’étaient pas répertoriés avant la grève (ramassage de menus matériels), soit à des travaux auxquels se trouvent affectés six ou onze agents, contre un pour la période précédant la grève (relevé de géométrie), si bien que les salariés dont les horaires ont été modifiés semblent affectés à des activités occupationnelles plus qu’à un véritable travail. »

 

 

Ce n’est pas tout, souligne Savine Bernard, l’avocate de Sud Rail : « Outre l’impossibilité de faire leur grève sur l’heure de nuit, ils ont perdu toutes les primes liées au travail de nuit, soit de 600 à 800 euros par mois. »

 

 

Pour le juge, la manœuvre est limpide, il s’agit de « soustraire des salariés identifiés comme grévistes au créneau de travail visé par le préavis ». La SNCF a donc été condamnée à réaffecter ses agents sur leurs horaires habituels de travail. Si elle ne le faisait pas, elle risquerait de devoir payer 5 000 euros par jour et par agent concerné… « À cette heure, la société SNCF Réseau examine l’opportunité de relever appel de cette décision », indique l’entreprise à Mediapart.

 

 

La SNCF avait tenté d’argumenter devant le juge que les cheminots de ses brigades de nuit n’ont pas été empêchés d’exercer leur droit constitutionnel, au motif qu’il existait d’autres préavis de grève, sur d’autres motifs, déposés dans l’entreprise, et que les cheminots de nuit auraient ainsi pu se lancer dans une autre grève. « L’entreprise leur déniait donc leur droit à leur propre grève sur leurs propres revendications », traduit l’avocate Savine Bernard.

 

 

Depuis le 12 mars, la grève a repris. Et les tensions ne se sont pas apaisées : une quinzaine de salariés ont reçu des convocations pour des entretiens pouvant mener à des sanctions dans les prochains jours. La SNCF leur reproche une photo prise pendant la grève où l’on en voit certains sans masque ou sans chaussures de sécurité. D’autres se voient reprocher un déplacement pour aller voir des collègues pendant un arrêt de travail. Aux dernières nouvelles, après intervention de Sud Rail, l’idée de les sanctionner pour ces raisons aurait été abandonnée.

 

Publié le 23/03/2021

 

 

Faire bloc derrière l'Unef

 

 

Depuis plusieurs jours, le syndicat étudiant Unef – et notamment sa présidente Mélanie Luce – encaisse les violentes attaques d’une grande partie de la classe politique et médiatique. En cause : les réunions non-mixtes. La gauche se doit de réagir.

 

 

Editorial de Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

 

 

Marine Le Pen caracole en tête des sondages mais l’urgence du moment, le problème du moment, ce sont les réunions non-mixtes. Les étudiants crèvent la dalle et le mal à abattre, c’est un syndicat étudiant qui œuvre au quotidien contre la précarité étudiante. Les Français subissent chaque jour toujours plus l’incompétence politique de leurs gouvernants dans une crise sanitaire sans précédent – dans laquelle on s’abstient désormais de compter les morts –, mais l’ennemi numéro un, c’est l’islamo-gauchiste.

 

Que se passe-t-il dans leur tête ? Quel est le dessein de ces vaines polémiques ? Qu’est-ce qui se joue à travers ces artifices politiques dans lesquels s’engouffrent une bien trop large partie de la classe politique et médiatique ? En fin de semaine dernière, un déferlement de haine s’est abattu sur Mélanie Luce, présidente du syndicat étudiant Unef pour avoir défendu le principe des réunions non-mixtes. Des élus, des représentations de la nation de gauche et de de droite, jusqu’à la maire de Paris, s’en sont violemment pris à cette jeune syndicaliste qu’ils ont délibérément mise en danger, faisant depuis quelques jours l’objet de menaces de mort.

 

Il est des espaces de non-mixité qui, visiblement, seraient plus contestables que d’autres. A-t-on déjà entendu les Jean-Michel Blanquer, Christophe Castaner et autres Rachid Temal – qui s’en sont pris violemment aux propos de Mélanie Luce allant jusqu’à parler de dissolution du syndicat étudiant – contester ou s’indigner de l’interdiction faite aux femmes d’adhérer au très pompeux Automobile Club de France ou encore le Travellers Club et le Jockey Club ? Jamais. Ils ne s’indigent pas plus d’ailleurs des réunions très testostéronées au sommet de l’État, qu’il s’agisse du conseil de défense, ou plus largement des lieux de pouvoir et d’argent – à l’instar des entreprises du CAC 40. Si les réunions non-mixtes revendiquées aujourd’hui par des personnes racisées dérangent, la question du « qui ça dérange » devient hautement intéressante.

 

 

Qui est-ce que ça dérange ?

 

Observez-les ces indignés à géométrie variable : tous dans des positions de dominants. Tous dans des positions où les portes s’ouvrent à eux, partout. Ils ne connaissent ni ne subissent le racisme, le sexisme, la discrimination à l’emploi ou encore n’ont jamais fait l’expérience des arrestations au faciès. En réalité, l’organisation des personnes racisées touche un point sensible : la remise en cause de leur position de pouvoir, celle de leur domination structurelle mais aussi leur/notre racisme inconscient. Ce racisme systémique.

 

Comme le rappelle très justement Caroline De Haas sur Twitter : « Les réunions non-mixtes, qu’elles soient féministes ou anti-racistes sont des outils indispensables, notamment pour parler des violences subies. Vouloir les interdire, c’est mépriser les victimes. Et méconnaître l’ampleur des violences et des discriminations ». Ces réunions non-mixtes ne datent pas d’hier. Le sociologue Kevin Vacher rappelle quelques dates clefs : « 1833, 1884, 1895, 1899, ces grandes dates de la non mixité », écrit-il sur Twitter. En 1833, rappelle-t-il, « bravant l’interdiction des #Blanquer de l’époque, des ouvriers typographes s’organisent eux-mêmes en association ». Autre exemple, en 1899, Marie-Louise Rochebillard, une militante catholique crée un syndicat de femme, doublement non mixte, chez les ouvrières de la soie. « Ces syndicats ont donc pratiqué les premières formes de non mixité, d’autonomie. Non pas qu’ils voulaient absolument préparer un complot meurtrier contre leurs patrons, mais parce qu’ils ne pouvaient pas se défendre autrement, en leur présence au sein des corporations », conclue le sociologue.

 

Ainsi, la dissolution du syndicat étudiant, l’Unef, serait en débat. C’est extrêmement grave. La mobilisation doit être totale. Et la gauche, après avoir disparue lors de la dissolution du CCIF, doit réagir. Faire bloc derrière ce syndicat et sa présidente, visiblement très esseulée aujourd’hui. Cette affaire n’est pas une petite affaire. Le moment est grave alors que la haine apparaît comme un moteur sain du débat public. Quand on fait de la politique, c’est parce qu’on aime les gens. On ne les déteste pas a priori. Quand on est un représentant de la nation, a fortiori de gauche, il n’est pas admissible de « vomir » la tête d’une jeune femme qui défend chaque jour les plus faibles et les plus précaires parmi les jeunes. Leur haine est aussi à l’image de leur ignorance, c’est-à-dire coupée de la réalité sociale du pays et du débat intellectuel foisonnant dont ils feraient bien de s’inspirer. Leur ressentiment – parce qu’il s’agit bien là de ressentiment – est aussi le reflet de leur paresse intellectuelle en refusant la complexité du débat d’idées et en lui préférant la caricature. En témoigne, par exemple, l’obsession que génère chez eux l’approche intersectionnelle.

 

« Tout commence par un sentiment d’oppression. Il fallait nommer cette évidence. Dans les controverses publiques comme dans les discussions entre amis, chacun est désormais sommé de rejoindre tel ou tel camp, les arguments sont de plus en plus manichéens, la polarisation idéologique annule d’emblée la possibilité même d’une position nuancée. "Nous étouffons parmi des gens qui pensent avoir absolument raison", disait naguère Albert Camus, et nous sommes nombreux à ressentir la même chose aujourd’hui, tant l’air est irrespirable. » Ainsi commence le nouvel ouvrage de Jean Birnbaum, Le courage de la nuance (éditions du Seuil). Haineux de tous poils, lisez-le ! Place au doute. Place à la nuance.

 

Publié le 16/03/2021

 

 

Islamo-gauchisme : après les propos de Frédérique Vidal, le débat reprend parmi les universitaires

 

 

Par Sarah Nafti sur www.letudiant.fr/educpros/enquetes

 

 

Frédérique Vidal a demandé au CNRS une enquête sur "l’islamo-gauchisme" à l’université, le 14 février, susci-tant une nouvelle polémique au sein de la communauté académique. Si pour certains acteurs les dérives sont réelles, pour d’autres, de nouveaux axes de recherche émergent et doivent être considérés en tant que tels.

 

 

 

En dénonçant "l'islamo-gauchisme" qui "gangrènerait" l'université, Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, a déclenché un vaste mouvement de protestation. La ministre a demandé, le 14 février, au CNRS de mener "un bilan de l'ensemble des recherches", afin de distinguer ce qui relève du militantisme de la recherche scientifique.

 

Dans un communiqué, le CNRS s'est insurgé contre l'utilisation de ce terme qui "ne correspond à aucune réalité scientifique". Tout en acceptant de participer à l'étude demandée, il condamne notamment "les tentatives de délégitimation de différents champs de recherche comme les études postcoloniales, intersectionnelles ou les travaux sur le terme de 'race'". De son côté, la CPU (Conférence des présidents d'université) a fait part de "sa stupeur" face "à une nouvelle polémique stérile", jugeant qu'il "conviendrait de laisser [le terme d'islamo-gauchisme] à l'extrême-droite qui l'a popularisé".

 

Depuis, une pétition demandant la démission de Frédérique Vidal a réuni plus de 20.000 signatures. Dans une tribune parue dans le Monde, 130 universitaires ont, eux, soutenu la ministre dans sa volonté d'enquête, fustigeant "le dévoiement militant de l'enseignement et de la recherche".

 

 

Une polémique ancienne

 

Le feu couvait depuis un certain temps au sein du monde académique. Déjà, fin octobre, le "manifeste des 100" défendait les propos de Jean-Michel Blanquer, qui parlait de "courants islamo-gauchistes très puissants dans l'enseignement supérieur".

 

Après la création, en 2016, du collectif Vigilances Université, avec comme objectif de "lutter contre le racisme et l'antisémitisme, le communautarisme et le racialisme", c'est dernièrement l'observatoire du décolonialisme qui est monté au créneau : "les tenants de cette idéologie [décoloniale] diffusent dans l'université des éléments de discours qui […] préparent une forme de séparatisme d'avec les institutions essentielles à l'universalisme républicain : l'école, la langue et la laïcité".

 

Et le collectif d'insister sur "l'enjeu fondamental" derrière la polémique : "l'emprise croissante des idéologies qui entrave la libre création des savoirs et censure la transmission des connaissances."

 

 

Des champs de recherche contestés

 

Car au-delà du terme clivant – et contesté scientifiquement – d'islamo-gauchisme, la question porte bien sur des champs de recherche tels que les études postcoloniales, l’intersectionnalité, la race… "Ces champs permettent d'investir des thématiques comme les discriminations raciales de manière raisonnée. Ils sont articulés avec sérieux et menés avec les outils des sciences humaines et sociales, rappelle Nacira Guénif-Souilamas, sociologue et anthropologue, professeure des universités à Paris 8. Pourtant, on essaie de les rendre illégitimes en prétextant qu’il s’agit de recherches militantes avec une apparence scientifique".

 

Elle estime aussi qu’"il existe des axes de recherche qui heurtent des sensibilités", ce qui explique des "résistances" à l'apparition de nouveaux champs universitaires, comme cela a été le cas pour les études de genre. "Nous sommes à un cap où certains tentent de marginaliser ces questions pour maintenir leur position de pouvoir."

 

La recherche en sciences sociales "est traversée par un débat qui oppose les partisans d'un universalisme des Lumières qui récusent l'usage social du concept de 'race', et ceux qui mobilisent les approches intersectionnelles pour montrer les interactions que l'on peut observer entre plusieurs dimensions de l'identité des personnes discriminées", explique Daniel Verba, sociologue à Sorbonne-Paris Nord et chercheur à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques).

 

Il estime cependant que "les promoteurs de l'intersectionnalité ont formé de nombreux étudiants, qui se sont emparés du thème comme d'un nouveau paradigme explicatif, certains brillamment, d'autres de façon plus caricaturale ou militante".

 

 

L’université, un lieu de vifs débats

 

Selon lui, si les universités "ont toujours été le lieu de vifs débats indispensables à la vie démocratique et scientifique", "le débat acceptable s'arrête là où commencent les menaces, la censure, la diffamation, etc.". Pour lui, l'assassinat de Samuel Paty, qui a, légitimement, ébranlé le monde enseignant, a aussi "créé les conditions favorables à l'expression de tous ceux qui fantasment un grand complot musulman".

 

François Sarfati, professeur des universités à Paris-Saclay, s'inquiète de son côté de l'émergence d'une "police de la pensée" qui déciderait "qui fait de la bonne ou de la mauvaise recherche", et ce, "dans un contexte où l'université n'était, déjà avant la crise sanitaire, pas dans un bon état".

 

"Nous voyons des étudiants en situation de grande précarité, et la ministre, quasiment invisible pendant la crise, lance un anathème". Le chercheur estime que cette polémique sert à masquer "une situation explosive" dans l'enseignement supérieur, avec une baisse constante des postes et des moyens.

 

Il rappelle par ailleurs qu’"il existe une instance d'évaluation par les pairs sur tous les travaux scientifiques, le CNU [Conseil national des universités]. Pourquoi lancer une enquête plutôt que de laisser le travail d'évaluation par les pairs fonctionner comme c'était le cas auparavant ?"

 

Publié le 13/03/2021

 

 

Politique-fiction

 

 

Editorial www.politis.fr du 03 mars 2021

 

 

Avec de fortes candidatures à droite, le candidat président risque plus l’élimination au premier tour que sa rivale frontiste. Comment la gauche pourrait-elle exister dans ce paysage ? Tous les protagonistes devraient y songer.

 

 

On connaît la formule fameuse de Marx : « L’histoire ne repasse pas les plats. » C’est un peu ce que nous disent de nombreux électeurs de gauche qui ont voté pour Macron au deuxième tour de la présidentielle de 2017 pour faire barrage à la candidate du Front national. A supposer que nous ayons les deux mêmes finalistes en 2022, il est improbable que le scénario se répète à l’identique.

 

En quatre ans, chacun a travaillé son image. Celle de Marine Le Pen apparaît plus lisse, tandis qu’Emmanuel Macron a fortement dégradé la sienne, surtout sur les questions sociétales. D’où ces sondages qui mettent les deux protagonistes au coude-à-coude. Les météorologues parleraient d’un « ressenti ». Car, en vérité, le Rassemblement national n’a pas changé. Et la macronie n’a changé qu’aux yeux de ceux, souvent de gauche, qui lui prêtaient des vertus sociales qu’elle n’a pas. Il n’a jamais été question que Macron soit autre chose qu’un homme de droite accomplissant le rêve du Medef, et dirigeant le pays comme on manage une entreprise. S’il n’a pas pu réaliser tout son projet, c’est en partie en raison de la résistance populaire, et en partie, il faut le dire humblement, en raison de la pandémie. Mais il n’a pas renoncé, comme en témoigne l’indécente relance de la réforme de l’assurance chômage en pleine crise sanitaire et sociale.

 

 

En 2017, voter pour Macron au deuxième tour ne pouvait donc être, comme nous l’avions expliqué ici même, qu’un « geste technique » pour empêcher le FN d’accéder au pouvoir, et en rien un acte d’adhésion. Il n’y a donc pas lieu d’être déçu sauf à avoir nourri de sérieuses illusions. Du côté des élus, le lamento des transfuges du parti socialiste, s’il ne se traduit pas en franche rupture, ressemble à une amertume d’opportunistes qui ont raté leur reconversion professionnelle.

 

Quant au Front national, il nous a fait le coup du « born again » en se donnant en 2018 un nouveau nom de baptême, sans rien changer à son corpus idéologique d’extrême droite. S’il est aujourd’hui inscrit profondément dans notre paysage politique, non plus comme un groupuscule fascisant mais comme postulant au pouvoir, c’est que les thématiques raciales et identitaires, qui constituent son fonds de commerce, ont été imposées par d’autres au cœur du débat politique. Sarkozy d’abord, Valls ensuite. Le premier n’a pas eu beaucoup à se forcer. Le second a emporté dans son naufrage personnel une partie de la gauche. Les deux ont fait plus pour la banalisation du Rassemblement national que tous les relookages imaginés par Marine Le Pen et ses amis. Et c’est sur ces thèmes de dévoiement de la laïcité après les attentats islamistes qu’Emmanuel Macron s’est le plus éloigné d’un discours initial qui brillait surtout par son imprécision.

 

Au sein de l’actuel gouvernement, il a laissé les émules de Sarkozy et de Valls, comme Darmanin, Blanquer ou, dernièrement, Frédérique Vidal, prendre idéologiquement le pouvoir. Le récent duel télévisé entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin visait sans doute à imprimer dans l’inconscient collectif la fatalité d’un second tour déjà programmé, mais il a eu finalement pour effet de mettre en évidence le rapprochement des analyses jusqu’à ce stupéfiant chassé-croisé lorsque le ministre de l’Intérieur a accusé Marine Le Pen de « mollesse ». Une islamophobie obsessionnelle leur servant de point de convergence. Le discours historique du RN ainsi validé, la candidate peut camper sur un socle électoral de 25 %, malgré la grande misère de sa pensée économique.

 

 

La situation de Marine Le Pen est d’autant plus confortable que c’est Macron qui prend les coups. Un paratonnerre de luxe, en quelque sorte. Le piège est là pour la gauche : faute d’une candidature commune, les coups portés à Macron profitent silencieusement à Le Pen. Le tableau n’est donc guère réjouissant. Sauf que nous sommes encore en pleine fiction. A quatorze mois de l’échéance électorale, tant d’inconnues subsistent. D’autant plus que le contexte est extrêmement mouvant. Le bilan français de la pandémie sera inévitablement imputé à l’actuel président de la République. Et nous serons sans doute plongés dans une crise économique et sociale sans précédent depuis le début des années 1930. Avec de fortes candidatures à droite, le candidat président risque plus l’élimination au premier tour que sa rivale frontiste. Comment la gauche pourrait-elle exister dans ce paysage ?

 

Il est grand temps de jouer une autre carte que celle du césarisme gaullien. Seule une offre éco-sociale qui apparaîtrait clairement comme une émanation collective soutenant une candidate ou un candidat pourrait renverser une logique mortifère. Il faut subvertir la constitution de la Ve République dès avant l’élection pour pouvoir l’abolir après. Tous les protagonistes de la gauche devraient y songer. Mais vite. Jamais sans doute une gauche écologiste et sociale n’a été aussi nécessaire face aux défis existentiels qui se présentent.

 

Paradoxalement, le péril peut être une chance. Encore faut-il créer un choc psychologique par la nature résolument collective et pluraliste de la campagne. Hors de quoi, nous serons encore sommés de choisir « le moindre mal ». Un choix d’autant plus douloureux que, tôt ou tard, il conduit au pire.

 

Publié le 12/03/2021

 

 

PSA : ce que cachent les 2,2 milliards de bénéfices

 

 

Par Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

 

 

Malgré le Covid, PSA a dégagé un bénéfice net de 2,2 milliards d’euros. Selon Jean-Pierre Mercier, délégué CGT, cela s’explique par la stratégie de dumping social interne. Le versement de 3 000 euros d’intéressement n’est qu’une faible contrepartie.

Entretien avec Jean-Pierre Mercier, délégué central CGT chez PSA.

 

 

Insolente, malgré le Covid. Telle est la santé financière qu’affiche PSA pour 2020. Malgré un chiffre d’affaires en recul de 18,7 % par rapport à 2019, le groupe français, qui communiquait ses derniers chiffres avant sa fusion effective avec Fiat Chrysler dans Stellantis, affiche une rentabilité de + 7,1 %, et surtout un bénéfice net de 2,2 milliards d’euros. Avant d’annoncer la distribution de 2,5 milliards d’euros aux actionnaires du nouveau mastodonte de l’automobile, le PDG Carlos Tavares s’est enorgueilli du versement de 3 000 euros d’intéressement aux salariés de France. Il n’a pas parlé de la pauvre augmentation de salaire collective de 1,2 %.

 

 

Comment expliquez-vous ces résultats financiers impressionnants ?

 

Jean-Pierre Mercier : Ils sont le résultat d’une politique d’économies tous azimuts mise en place depuis des années, à base de coupes dans les emplois, de blocages des salaires et d’explosion des contrats précaires. PSA va toujours vers le moins-disant social. À Kénitra, au Maroc, les ouvriers sont payés 240 euros par mois pour produire les 208, vendues en France aux alentours de 20 000 euros. On comprend comment le groupe dégage ces 2 milliards d’euros.

 

 

3 000 euros d’intéressement sont-ils la juste rétribution des efforts des salariés ?

 

Jean-Pierre Mercier : Notons d’abord que l’écrasante majorité des salariés ne touchera pas ces 3 000 euros, puisque leur versement est conditionné au fait d’avoir travaillé à temps plein toute l’année. On ne crache pas sur cette prime, mais elle constitue un écran de fumée qui tente de cacher la honteuse augmentation salariale collective de 1,2 % pour 2021. Cela fera 12 euros mensuels pour ceux qui touchent 1 500 euros par mois ! La politique de rémunération de PSA remplace le salaire par l’intéressement. Mais ce n’est pas cette prime qui remplit les chariots de course chaque mois. Ce n’est pas elle non plus qui entre en compte dans le calcul des retraites. Avec nos salaires planchers, nous allons avoir des pensions de misère.

 

 

Quel bilan social tirez-vous de l’année 2020 ?

 

Jean-Pierre Mercier : Tous les contrats précaires ont été mis à la porte avec le Covid. Les diminutions de postes se sont poursuivies à coups de mises en retraite de moins en moins volontaires. Les sous-effectifs sont si patents que les cadres viennent renforcer la production. Et le mariage avec Fiat sonne comme une intensification de la mise en concurrence des sites et des travailleurs les uns contre les autres. En Italie, Carlos Tavares vient d’accuser les ouvriers d’une usine Fiat d’être moins rentables que leurs collègues français. Mais il nous explique aussi que nous sommes moins performants que nos homologues de Hongrie, qui le sont eux-mêmes moins que les ouvriers marocains. La création de Stellantis lui permet de décupler cette stratégie de dumping social débutée avec la fusion avec Opel. Il va même plus loin. En faisant venir des ouvriers polonais l’été dernier à PSA Hordain, Carlos Tavares instille dans les têtes des salariés qu’ils sont des travailleurs nomades. En plus de flexibiliser les salaires, il flexibilise les emplois.

 

 

Quel avenir voyez-vous pour les usines françaises du groupe ?

 

Jean-Pierre Mercier : L’intéressement sert aussi à cacher la fermeture programmée de l’usine de Douvrin, avec ses 1 500 salariés. La semaine dernière, PSA a fait le choix de confier le futur moteur essence hybride de troisième génération au site Opel de Szentgotthard. Les coûts de production sont forcément plus favorables en Hongrie depuis que le président Orban a fait adopter cette loi qui permet aux employeurs de ne payer les heures supplémentaires que trois ans plus tard.

 

 

De quelles marges de manœuvre disposent les salariés et leurs syndicats ?

 

Jean-Pierre Mercier : La mise en concurrence des salariés entre eux est un piège mortel qui ne doit pas nous faire basculer dans le nationalisme. Les travailleurs ont des intérêts communs à défendre, par-delà les frontières, des valeurs de solidarité internationale. Nous prenons donc contact avec nos collègues dans les autres pays. Nous l’avons fait avec ceux de Kénitra, récemment en grève, malgré l’interdiction des syndicats au Maroc. On fait circuler les informations. Qu’il soit en Angleterre, où Tavares menace de fermer une usine Vauxhall avec l’alibi du Brexit, en France ou ailleurs, un salarié de PSA n’est jamais assuré de l’avenir de son usine, même si elle affiche les plus hauts rendements.

 

Publié le 09/03/2021

 

 

Sète : un collectif se mobilise contre le mal-logement

 

 

Lu sur lepoing.net

 

 

 

Entre mal-logement, rénovations pour gentrification (note 100-paroles : il s'agit de transformations visant à proposer les logements à des catégories de population plus favorisées) et illégalités, quel avenir pour habiter la ville ? Un bel exemple dans la ville de Sète.

 

Ce mercredi matin, pour la 4ème fois depuis novembre 2020, le collectif logement de Sète a appelé à se retrouver devant la Mairie, sans même demander un rendez-vous, car « à quoi cela sert-il de se faire balader encore une fois ? Nous sommes là pour dire des logements maintenant ! On est toujours là ! »

 

 

La naissance d’un collectif logement

 

 

Ce sont des citoyen·ne·s qui se préoccupent de leurs voisins et qui œuvrent à faire valoir les droits de toutes et tous. Dans le quartier des 4 ponts, en plein centre de Sète, au 8 rue de Tunis (rue particulièrement appréciée pour les tournages de films et séries !), dans un petit immeuble que la propriétaire et ses héritiers laissé se dégrader au fil des ans, habitent depuis des décennies Abdallah (77 ans), Driss (58 ans) et Abdelaziz (87 ans), qui paient un loyer pour des taudis. Une pièce insalubre de 20 m2 sans chauffage, sans eau chaude, sans gaz de ville, avec les WC sur le palier. Pour 250 euros par mois, réglés chacun rubis sur l’ongle depuis qu’ils y habitent.

 

 

Le collectif logement, un accompagnement juridique

 

 

Aujourd’hui, pour des raisons de remise aux normes de logements indécents, et de requalification du quartier, ces trois personnes sont sommées d’aller habiter ailleurs. Ils ont reçu une lettre des propriétaires leur demandant de partir sans se préoccuper d’aucune façon de leur relogement. Or ces locataires, avec des baux, ont des droits qui doivent être respectés dans leur totalité́ : relogement, provisoire ou définitif, accompagné des mesures financières réglementaires, voire réintégration, dans leurs logements, la rénovation terminée, jusqu’à la fin du bail.

 

Après 2 arrêtés de mise en sécurité, 1 arrêté d’insalubrité (pour 1 logement), 2 rencontres à la mairie avec les services concernés, un nombre certain de rendez-vous avec notamment l’office HLM et l’OPAH – opération programmée d’amélioration de l’habitat - et des propriétaires qui ne veulent rien savoir, la situation semble bloquée, pour le moment.

 

Lors de sa prise de parole, une membre du collectif détaille la procédure : « Bien que l’arrêté de mise en sécurité, du 02/02/2021, enjoint les propriétaires d’assurer l’hébergement des occupants, un mois plus tard, nous en sommes toujours là. Devant, la défaillance évidente et le mépris des propriétaires, nous attendons que la mairie, comme prévu dans la loi, prenne le relais. »  En effet, c’est à la puissance publique de reloger les personnes protégées par la loi si les propriétaires ne le font pas.

 

 

Rappeler la mairie à ses obligations

 

 

Ce matin un des locataires, Abdelaziz, le plus âgé, qui se déplace difficilement avec une canne était là, assis sur le muret, nous avons discuté. « La propriétaire qui est morte maintenant était gentille, mais la maison est vieille, pourrie même, la fenêtre ne ferme pas, elle réparait un petit peu… et maintenant ses enfants m’ont dit sortez ! Je ne marche pas, je ne peux pas aller à la corniche (qui est à plusieurs kilomètres du centre-ville), je suis prêt à accepter n’importe quel logement temporaire mais en ville, même une chambre dans un foyer, qu’il est d’ailleurs aller voir… »

 

En effet, la mairie lui a proposé un logement social mais à la Corniche, ce qui représente pour lui une expulsion de son quartier, l’éloigne de son médecin de ses attaches et habitudes de vie, mais surtout signifie un arrêt définitif de ses déplacements urbains vu son âge et ses difficultés physiques (une infirmière passe le voir chaque jour). Le paradoxe c’est qu’un des autres locataires serait prêt à accepter cette solution de relogement qui ne peut pas marcher pour lui ! « Ce sont des HLM soumis à commission d’attribution et la mairie n’est pas distributrice de logements ». « Il y a des règles dans ce pays » ose même l’élue de la ville de Sète déléguée aux logements sociaux. De l’inacceptable, encore une farce administrative kafkaïenne !

 

 

Seule la lutte paie, écrit le collectif logement

 

 

Le collectif a fait en sorte que ces trois locataires aient l’aide juridictionnelle et, quand les délais seront dépassés, il saisira la justice. A quel moment les délais seront ils dépassés ? Seront-ils juridiques ou humains ? Aujourd’hui Abdelaziz ne dort plus...

 

Publié le 06/03/2021

 

 

Petits secrets entre amis A Sciences Po

 

 

Par Alain Garrigou sur www.monde-diplomatique.fr

 

 

Accusé d’inceste, le politologue Olivier Duhamel est subitement passé de la lumière à l’ombre. Habitué des cérémonies officielles et des plateaux de télévision, il y est devenu persona non grata. A Sciences Po, certains connaissaient pourtant l’affaire depuis plusieurs années, et ils continuaient de célébrer leur collègue. Dans cette institution où règnent l’entre-soi et la cooptation, les secrets sont bien gardés…

 

 

A quoi tient l’importance d’un scandale sexuel ? A la gravité de la faute ? A la personnalité de l’accusé ? A l’information sensationnelle ? Ou aux effets collatéraux ? Dans l’affaire Olivier Duhamel, la révélation d’un inceste commis il y a trente ans s’inscrit dans le mouvement de dénonciation des violences sexuelles qui, avec #MeToo (« moi aussi »), a mis en cause des prédateurs longtemps ignorés. Cette fois, c’est un personnage d’influence, dont l’affaire souligne l’accumulation des titres et des positions : diplômé de Sciences Po, agrégé de droit public, professeur de droit constitutionnel, fondateur de la revue Pouvoirs, membre puis président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), président du club Le Siècle, membre du Club des juristes, conseiller de dirigeants politiques ou de chefs de parti…

 

Lorsque l’affaire éclate, cet homme d’influence n’est pas un homme de l’ombre, puisqu’il intervient régulièrement à la télévision et à la radio, sans oublier des activités ponctuelles telles que la participation à des commissions d’enquête composées de « sages », si on en croit la presse. Duhamel avait besoin de la lumière. Elle l’a probablement trahi quand, lassée de le voir chercher les honneurs, sa belle-fille Camille Kouchner a publié un livre l’accusant d’inceste sur son frère jumeau. S’agissant d’une personnalité qui a accumulé autant de relations, la charge rejaillit forcément sur les amis et les institutions, soupçonnés d’une sorte de délit d’initiés. En première ligne : Sciences Po.

 

« L’école du pouvoir » — on ne compte plus ses anciens élèves devenus présidents de la République, premiers ministres ou ministres — essuie une nouvelle tempête après la mort, en 2012, de son directeur Richard Descoings, lors de laquelle avaient été révélées ses relations sexuelles avec des étudiants de son établissement. Un « secret » bien connu rue Saint-Guillaume. Un successeur fut choisi pour retourner à la quiétude. Pourtant, le 4 janvier 2021, l’affaire Duhamel survient. Sonné, le directeur, M. Frédéric Mion, proteste de son ignorance et envisage d’assumer ses responsabilités. Sur les deux points, il se ravise le lendemain : il admet qu’il savait depuis deux ans, mais il ne démissionnera pas pour autant. En espérant que les choses « se tassent ». Elles ne se sont pas tassées, et M. Mion a fini par quitter son poste le 9 février. Au même moment, un nouveau mot-clic apparaissait sur les réseaux sociaux : #SciencesPorcs. Des élèves des dix instituts d’études politiques (IEP) évoquent des viols et des agressions sexuelles subis par eux et dénoncent la passivité coupable des administrations.

 

 

Des intérêts enchevêtrés

 

 

Comme huit ans plus tôt, Sciences Po annonce réfléchir à une réforme de sa gouvernance. Le ministère de l’enseignement supérieur lance une enquête pour trouver d’éventuelles failles. On devine que la solution choisie consiste à prétendre que le coupable aurait aussi abusé… de l’institution. Mais, si Duhamel s’est bien servi de Sciences Po pour réaliser ses ambitions, il en a également été un serviteur.

 

L’enquête devrait revenir au point de départ : Sciences Po n’a pas été nationalisée en 1945. Du moins, pas complètement. L’École libre des sciences politiques, alors école privée régnant sur le recrutement de la haute fonction publique, était disqualifiée par les défaillances de l’État sous la IIIe République, par son pétainisme et par de menus faits de collaboration. Elle eut la chance de négocier avec un État représenté par deux anciens élèves : Michel Debré et Jean-Marcel Jeanneney. « Sciences Po », comme on l’appelait déjà, fut bien traitée. Une concession apparente fut accordée aux anciens propriétaires avec la création de la FNSP, fondation de statut privé mais financée par l’État. Les fondateurs disposaient d’un nombre de sièges suffisant au conseil d’administration (aujourd’hui, dix sur vingt-cinq) pour contrôler cette instance qui nomme le directeur de Sciences Po, décide de ses orientations et supervise les IEP de province. Le président de la FNSP sélectionne les représentants des fondateurs, hauts fonctionnaires, anciens dirigeants politiques, membres éminents du patronat, parmi ses connaissances dans les clubs, think tanks et organismes publics. Cette cooptation élitiste est censée apporter des ressources à la « grande école ».

 

Sans administration propre, la FNSP est gérée par celle de l’école, à laquelle on attribue communément le titre de « Sciences Po ». Ce nom, par accord entre les IEP, est réservé à l’IEP de Paris, ceux de province devant y accoler le nom de leur ville. La gestion est globalement fluide entre des gens qui se connaissent si bien que l’entre-soi est installé. Feu l’historien René Rémond se montrait ainsi paternel avec son « cher Richard », de même que son successeur à la tête de la FNSP, l’économiste Jean-Claude Casanova. En 2012, à la mort de Descoings, la désignation du nouveau directeur suscita des candidatures aux titres de compétence assurés, comme celle de M. Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre de l’éducation nationale, ou du directeur de l’IEP de Lille, M. Pierre Mathiot. Aucune n’emporta la décision. M. Mion, conseiller d’État en situation de pantouflage, fut sollicité pour un second tour ; Duhamel compta au nombre de ses soutiens puissants au sein du conseil d’administration de la FNSP. Quatre ans plus tard, M. Mion appuya évidemment la candidature de Duhamel à sa présidence.

Le jeu des échanges de bons procédés s’étend au-delà de Sciences Po. Ainsi, c’est avec le soutien de Duhamel que M. Marc Guillaume, secrétaire général du Conseil constitutionnel, puis du gouvernement, est entré au conseil d’administration de la FNSP. Et le second a parrainé le premier pour entrer au club Le Siècle, avant de l’aider à en devenir président en 2020. Recenser les renvois d’ascenseur qui composent un réseau est une entreprise de longue haleine…

 

A tous les niveaux, tel est le mode courant de fonctionnement de Sciences Po, où la plupart des enseignants ne sont pas universitaires, mais vacataires. À côté d’une pléiade d’enseignants « ordinaires », des personnalités de la politique, de la presse ou de la haute administration apportent leur prestige à l’institution, et réciproquement. Pas avec les mêmes émoluments, mais c’est une distinction symbolique que d’être « professeur à Sciences Po ». Comme d’autres, Duhamel a placé des amis de plateau bien connus. Et il a poussé des collègues de Sciences Po dans des médias ou des cénacles d’influence.

 

Dès lors, les intérêts sont si enchevêtrés que la vie professionnelle se mêle étroitement à la vie personnelle. Si, aujourd’hui, l’information politique se lit de plus en plus dans la presse people, et si la presse généraliste fait à l’inverse plus de place à l’information people, ce n’est pas à cause de changements de ligne éditoriale, mais parce que les personnalités politiques évoluent dans un univers d’interconnaissances où les affaires officielles sont aussi souvent des affaires intimes. On n’en finirait pas non plus de compter les « coups », petites opérations ponctuelles pour faire passer une idée, une émission, un documentaire, qui lient les personnes ponctuellement et amorcent de longues complicités, tantôt continues, tantôt intermittentes.

 

Quand des journalistes s’étonnent d’un fonctionnement opaque, il y a matière à s’en étonner. Souvent eux-mêmes anciens élèves de l’institution, ils y ont dispensé ou y dispensent un enseignement, ils interviewent ou invitent sur leur plateau des spécialistes de Sciences Po… Ne savaient-ils pas ? Étaient-ils mal informés ? Quoi qu’il en soit, l’omerta participe banalement au fonctionnement de l’institution. Les bruits circulent, mais ce ne sont que des rumeurs, qu’on peut à sa guise croire ou non. On échange sur le mode de la confidence. De là à protester, comme cela aurait déjà pu être le cas face à la conduite de Descoings ? Les informateurs, puisqu’il en faut, se cachent derrière l’anonymat et les rendez-vous secrets. D’autres s’abritent derrière le loyalisme, méfiants à l’égard des curieux, érigés en véritables ennemis extérieurs. La rumeur ne suffit pas, on en convient. S’en contenter est plus confortable. En somme, la vertu, c’est le silence. Membre du conseil d’administration de la FNSP, président de l’association des anciens étudiants Alumni, le politologue Pascal Perrineau en livrait une version ambiguë, immédiatement après les accusations portées contre Duhamel : « Seuls ceux qui savaient les faits dans leur réalité nue peuvent être accusés de les avoir dissimulés. Il faut donc éviter d’ajouter la crise au scandale et s’abstenir de tout faux procès. » La « réalité nue », une formule alambiquée qui pourrait suggérer que l’on connaissait la rumeur, mais que ce savoir ne fondait pas une complicité.

 

Les affaires sexuelles révèlent moins de véritables secrets que de « petits secrets ». Les petits secrets ne sont pas si secrets. Ils vivent dans un silence diffus, qui ne doit rien à la vertu publique. « Si Frédéric Mion m’avait appelée, je n’aurais pas menti, avoua benoîtement la politologue et sociologue Janine Mossuz-Lavau, amie de Duhamel et auteure d’un livre sur la sexualité des Français. Je lui aurais même confirmé [la rumeur], mais je peux vous dire qu’il ne l’a pas fait. » Très vite, on apprit que l’information circulait déjà en 2000, lors de l’assemblée générale de l’association des anciens étudiants. C’est dire qu’on en a beaucoup parlé entre initiés, dirigeants politiques, journalistes influents, collègues réunis par ce qu’ils savent. Les petits secrets contribuent à la cohésion de petits groupes où l’on se reconnaît par la confidence.

 

En l’occurrence, le scandale ne nous en apprend guère sur l’existence d’une loi du silence à Sciences Po : c’est le fonctionnement normal d’une institution de pouvoir qui perpétue une logique oligarchique. L’affaire Descoings l’avait mise en évidence, mais il suffisait d’observer les choix des dirigeants, les intrigues, pour repérer les liens étroits et discrets avec les sommets de l’État. Les réformes de Descoings ont toujours été validées par le pouvoir. Les ministres, mais aussi les anciens élèves peuplant les cabinets ministériels et la haute administration, ne pouvaient rien refuser au conseiller d’État qui dirigeait leur ancienne école. Les secrets de famille ont une affinité élémentaire avec les univers d’initiés, régis par la confidentialité et métaphoriquement décrits dans les termes de la consanguinité, de l’endogamie ou même de l’inceste.

 

Contrairement à ce que pourrait laisser croire une vision spontanée de la politique partisane, ce n’est pas tant en fonction des opinions que les relations sont choisies et les conduites calculées. Fidèle à sa tradition d’origine de conservatisme éclairé, Sciences Po garde le cap d’un pluralisme souple, familier aux élites. Les voies de passage transpartisanes sont nombreuses. Les ralliements et les abandons n’offusquent guère. On est censé dialoguer entre gens courtois, selon les principes affichés des clubs élitistes, mais aussi des plateaux médiatiques. Cela ne va pas sans arrogance envers le monde profane. Les cours des professeurs issus du pouvoir et des médias sont immanquablement qualifiés de « classiques » ou de « grands ». Tant pis si l’œuvre est souvent modeste, tant il est difficile de cumuler une vie mondaine intense et l’austère travail intellectuel.

 

L’accès facile à la parole médiatique ne flatte pas seulement le narcissisme, mais permet également d’imposer des idées et des modes de pensée. Et ceux-ci visent aussi à la marginalisation de la concurrence. Les qualités intellectuelles requises sont plus celles du légitimisme et du sens commun que de l’originalité et de la profondeur. Rien de catastrophique, au demeurant, si ces qualités médiatiques ne l’emportaient que sur les plateaux, et pas dans les amphithéâtres, où les universitaires de pouvoir aiment pouvoir briller en évoquant leurs relations intimes avec les puissants et les célébrités.

 

 

« Modestie » et « humilité »

 

 

Dans une institution comme Sciences Po, où les relations professionnelles sont enchantées, le fonctionnement est permissif. La réussite sociale, l’appartenance à la caste des « importants » (comme les qualifiait le philosophe Alain) se manifestent à travers des démonstrations de hauteur intellectuelle ou de scepticisme moral, ponctuées de mots osés, parfois d’outrecuidance à l’égard des femmes et de jugements à contre-pied du conformisme ordinaire. Cela n’a rien à voir avec une « gauche caviar » ou une « génération 68 », comme des commentateurs pressés le prétendent en ignorant l’histoire sociale des aristocraties depuis l’Ancien Régime. Il s’agit plutôt d’une conduite récurrente liée à un sentiment de supériorité sociale. À l’évocation des plaintes relatives aux opérations de séduction de Descoings en direction de ses étudiants, Duhamel objectait que ceux-ci étaient « majeurs » (Le Monde, 9 janvier 2021). Il fut encore à la manœuvre pour recruter M. Dominique Strauss-Kahn à Sciences Po, alors que l’ancien ministre traînait une réputation sulfureuse. Il arrive que le sentiment de supériorité qui s’exprime en paroles se double de transgressions dans les conduites.

 

A l’occasion de la rentrée 2020 des campus Sciences Po, M. Mion introduisait la leçon inaugurale de Duhamel par un hommage appuyé à celui qui était au « confluent des mondes », malgré ses qualités « de modestie et d’humilité » (sic). Dans la foulée, l’orateur prononça une leçon sur la démocratie, l’amitié et l’amour. Les enseignants de Sciences Po continueront à célébrer la démocratie, le droit, la citoyenneté et le service public, la transparence et l’intégrité, la vertu publique. Ils continueront aussi à s’inquiéter des dangers pesant sur cette même démocratie, de la défiance des électeurs, du copinage, des délits d’initiés, de l’autoritarisme. In actu et in situ, l’affaire Duhamel aura donné aux étudiants une leçon réaliste à ce point éloignée de leurs enseignements universitaires qu’ils risquent de n’y voir, selon la formule du cardinal de Retz, que « verdures et pastourelles ».

 

Publié le 03/03/2021

L’affaire de Trappes : les faux amis de la laïcité

Par Denis Sieffert sur www.politis.fr

 

 

L’affaire de Trappes est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. À supposer que Didier Lemaire ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence.


 

Nos librairies manquent-elles d’ouvrages décrivant les « territoires perdus de la République », et nos kiosques de unes anxiogènes dénonçant la montée de l’islamisme dans « les quartiers » ? Sommes-nous privés de débats télévisés sur la menace séparatiste ? Les noms Le Pen, Zemmour, Retailleau, Ciotti sont-ils trop méconnus ? Un professeur de philosophie d’un lycée de Trappes a dû le penser en tout cas, et se convaincre qu’il manquait quelqu’un – lui – dans le long cortège des « lanceurs d’alerte » – puisque c’est ainsi qu’il se définit. L’Obs, Le Point, et pas mal de télés lui ont aussitôt ouvert leurs pages ou leurs micros. Il y a dénoncé « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et les corps ». Pour preuves, « les coiffeurs non mixtes » et « les cafés interdits aux jeunes filles d’origine maghrébine ». On connaît la litanie. Il ne s’agit pas ici de nier cette part de réalité mille fois décrite par maints « spécialistes » sur les plateaux de télévision, mais de s’interroger sur l’efficacité de ce ressassement et, plus profondément, sur les vertus de cette guérilla idéologique. Didier Lemaire, l’enseignant, donne d’ailleurs lui-même la réponse à cette question quand il rapporte la réaction de ses élèves qui lui ont demandé « pourquoi il avait écrit une lettre contre eux ». Que son propos ait été ressenti comme agressif en dit long sur la valeur pédagogique de cette stratégie de l’affrontement. Nombre de ses collègues usent d’une tout autre pédagogie dans la discrétion de leurs classes et de leur établissement.

 

En se lançant dans une croisade dans les médias, Didier Lemaire s’est comporté en politique. Ce qu’il est, puisqu’il fut secrétaire national du très radical mouvement Forces laïques, transformé en « parti républicain laïque » puis « solidariste ». Un courant qui appartient plutôt à la mouvance la plus laïcarde de la franc-maçonnerie qu’à l’extrême droite. Le vieux radicalisme Troisième République en somme. Didier Lemaire est en guerre contre l’islam comme le petit père Combes l’était contre le catholicisme. Or – faut-il le rappeler ? – ce n’est pas Combes qui a fait triompher la laïcité, mais Jaurès et Briand. Des esprits ouverts, militant pour la paix des consciences. Aujourd’hui, la politisation voulue par le professeur tourne au désastre. Le préfet des Yvelines a lui-même, et de façon assez inhabituelle, jugé « contre-productif de sembler stigmatiser les 32 000 habitants de cette ville [Trappes] qui, pour la très grande majorité d’entre eux, sont attachés aux valeurs républicaines ». Avant de devoir mettre en sourdine sa sincérité, sans doute tancé par sa hiérarchie gouvernementale. Mais, c’est le maire de Trappes qui a le plus mal vécu l’affaire. Ali Rabeh, un proche de Benoît Hamon, a dénoncé sans détour les « mensonges » du prof de philo. Et, la colère étant mauvaise conseillère, il est allé jusqu’à mettre un orteil dans l’enceinte du lycée pour y diffuser un tract de soutien aux élèves. Crime de lèse-laïcité ! La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, demande la révocation de l’édile, et Jean-Michel Blanquer a mis l’élu dans le même sac des « pressions religieuses et politiques ».

 

On serait très incomplet si on omettait de préciser que l’élection d’Ali Rabeh risque de faire l’objet d’une annulation (sans rapport avec l’affaire) et que nous sommes donc possiblement à la veille d’une nouvelle campagne électorale. Ce qui explique l’empressement de Valérie Pécresse, qui a un « bon candidat » pour la mairie de Trappes, à condamner Ali Rabeh. Quant au professeur de philo, dans quelle galère il s’est mis ! Et dans quelle galère il a mis ses élèves ! Le voilà amené à quitter son lycée, mais assuré (dieu merci !), par un ministre bienveillant, d’un poste hors enseignement dans l’Éducation nationale. Pourquoi pas conseiller sur les questions de laïcité ? Honni soit qui mal y pense.

 

Mais ce n’est pas tout. Didier Lemaire dit avoir reçu des menaces de mort, et le voilà sous protection policière rapprochée. Puis, c’est Ali Rabeh qui, lui aussi, a été menacé. Cette affaire est, si j’ose dire, un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire. J’ignore le degré d’opportunisme du prof de philo, mais je ne doute pas que celui des deux ministres qui sont intervenus dans cette affaire, Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin, soit très élevé. En plein débat sur la loi contre le séparatisme, et alors que l’on tente à toute force d’installer dans les consciences l’inéluctabilité d’un nouveau duel Macron-Le Pen en 2022, un déballage de plus sur cette thématique est une aubaine. À supposer qu’il ne soit qu’un idéologue, redoutable mais sincère, l’enseignant illustre une laïcité de la dénonciation publique, et une République désincarnée, abstraite de toute réalité sociale, et d’une grande violence. Ne va-t-il pas jusqu’à souhaiter que l’on retire ces adolescents à leurs parents en cas de contestation des règles de laïcité ? Créer un conflit insoluble dans la conscience de ces jeunes gens entre l’école et leur famille, est-ce vraiment le bon chemin ? En attendant, deux hommes vivent aujourd’hui dans la crainte d’une agression. À tort ou à raison. Mais après l’assassinat de Samuel Paty, les menaces, réelles ou exagérées, ne peuvent être prises à la légère.

 

 

Publié le 26/02/2021

 

 

L’impasse de la libéralisation du marché de l’électricité et du projet Hercule

 

 

Résumé vu sur www.atterres.org le lundi 22 février 2021

 

 

Les gouvernements français ont mené depuis 20 ans une politique d’ouverture à la concurrence du secteur de l’énergie, obéissant aux injonctions de la Commission européenne. Le démantèlement d‘EDF et la privatisation d’une partie de ses activités, prévus dans le cadre du projet Hercule, constitueraient le point d’orgue de cette politique néolibérale dans le secteur de l’électricité, si ce projet est adopté par le Parlement.

 

Or, l’électricité est un secteur appelé à jouer un rôle stratégique pour la transition énergétique, qui ne peut être gouverné par les lois du marché et de la rentabilité financière.

 

Cette note montre que le bilan de deux décennies de libéralisation du marché de l’électricité est négatif, en France comme à l’étranger, car cette politique a conduit à un alourdissement de la facture des usagers et à un déficit d’investissement, au moment où des investissements massifs sont requis pour décarboner notre économie.

 

Les auteurs de la note plaident pour la reconstruction d’un service public de l’énergie, piloté par l’Etat et des collectivités locales, sous contrôle des citoyens et des citoyennes. Les choix sur les systèmes énergétiques du futur et leur régulation, ne doivent plus être le résultat de négociations obscures entre Paris et Bruxelles. Ils doivent faire l’objet d’un débat démocratique.

 

 

Pour lire l'intégralité de la note rédigée par Anne Debrégeas (ingénieure de recherche à EDF) et Dominique Plihon (membre des Economistes atterrés), le PDF est en ligne

 

Publié le 23/02/2021

 

 

Election présidentielle : rien n’est inéluctable !

 

 

Par Thomas Portes sur www.regards.fr

 

 

Alors que le service public sert sur un plateau en argent la parole de Marine Le Pen et de Gérald Darmanin, Thomas Portes, porte-parole de Génération.s, appelle à « attaquer l’extrême droite, frontalement, ne pas lui laisser un pouce de terrain » afin de « rallumer les étoiles de l’espoir ».

 

 

« Vous dites que l’islam n’est même pas un problème […], je vous trouve un peu molle Madame Le Pen ». Voilà les mots que tout le monde a retenu du débat, enfin plutôt de l’échange, entre Marine Le Pen et Gérald Darmanin, organisé par le service public audiovisuel jeudi soir.

 

Avec ce concours Lépine de celui qui se montre le plus raciste envers les musulmans et l’islam, Darmanin a réussi le tour de force de faire ce que la présidente du RN consacre toute son énergie à gommer de son image depuis des années : se « diaboliser ».

 

Dans ce flot de rhétorique guerrière à l’encontre d’une religion, le mot islamisme fut d’ailleurs utilisé plus de 70 fois, les deux camps « amis » poursuivait pourtant un autre objectif : celui d’installer durablement ce duel comme seule alternative possible en 2022.

 

Darmanin ne s’en est d’ailleurs pas caché, se payant même le luxe d’interpeller la présidente du RN pour lui dire de mieux réviser en prévision du prochain débat, comprendre celui du second tour de 2022.

 

 

Et la gauche dans tout ça ?

 

 

Parfois si brillante, elle peut se montrer tout aussi désespérante. Alors que nous sommes lancés dans une course contre la montre avant un scrutin présidentiel qui pourrait nous mener au pire, voilà que les forces de gauche sont plus que jamais divisées, se desservant les brevets de respectabilité pour voir laquelle d’entre elle incarne le mieux « La République ».

 

Mais pour réparer une République divisée, nous devons créer des horizons communs capables de transcender le peuple. Ce qui vient de se passer avec la ville de Trappes, où la faschosphère, bien soutenue pas une partie de la droite, à livrer en pâture un maire et ses habitants témoigne du climat inquiétant qui règne dans le pays. Aucun territoire n’est épargné. À Montauban, c’est la très droitière Brigitte Barèges qui a organisé une manifestation, en présence de Robert Ménard, pour dénoncer une décision de justice actant son inéligibilité pour détournement de fonds. Nous rions de Trump, mais nous sommes sur les prémisses d’une trumpisation de notre société.

 

Pourquoi la gauche est-elle si « molle », pour reprendre un mot à la mode, face à l’extrême droite ? Qui se souvient encore de la dernière charge publique réelle contre Marine Le Pen ? Au-delà des tweets de bon ton, il ne faut pas avoir peur de le dire, trop souvent la lutte contre l’extrême droite n’est plus la première priorité des organisations politiques ou même syndicales.

 

C’est dans ce silence que la bête se nourrit et prospère. Trop souvent au sein de la gauche et les écologistes on pense l’accession au pouvoir de ce parti comme impossible. L’histoire nous enseigne pourtant l’inverse, l’actualité aussi.

 

Regardons autour de nous. Les amis de la famille Le Pen sont aux affaires dans plusieurs pays européens, et ils y restent. Camarades, il faut attaquer l’extrême droite, frontalement, ne pas lui laisser un pouce de terrain. Face à cette urgence, nous devons déployer notre énergie toute entière pour lutter et déconstruire leurs discours !

 

Non, la possible victoire de Marine Le Pen n’est pas une vue de l’esprit mais un scénario crédible. Et cela ne se résume pas aux sondages, certes inquiétants, mais bien à la détresse d’une population frappée par une crise économique et prête à se jeter dans les bras du RN pour se sentir protéger, considérer. Je partage l’analyse de Cécile Duflot. En braquant le regard médiatique sur la question de l’islam, on passe sous silence ce qui ravage notre pays. Nous avons toutes et tous été frappés par ces centaines d’étudiants faisant la queue pour se nourrir. Dans un pays déjà fracturé par les inégalités, la crise sociale que nous traversons va agir comme un incubateur poussant des millions de personnes dans une paupérisation terrible. Nous avons besoin de mener sur le terrain social un combat sans relâche, pour montrer que oui face à des patrons voyous ou des entreprises qui gavent leurs actionnaires de dividendes alors qu’elles sacrifient des milliers d’emplois, nous pouvons agir. Rien n’est inéluctable. L’État peut imposer d’autres choix. Un certain dirigeant disait « là où il y volonté, il y a chemin ».

 

 

Comment faire ?

 

 

Un sondage récent indique que huit Français sur dix rejettent le duel annoncé entre Macron et Le Pen pour la prochaine présidentielle. Rien n’est perdu, et l’espoir doit nous animer. Ce qui doit nous occuper dans les semaines à venir, c’est construire un projet de société qui offre des horizons nouveaux. Sortir de l’incantation pour proposer des solutions concrètes. Dans chaque territoire appuyons-nous sur les femmes et les hommes engagés, qui sont des architectes indispensables de ce monde nouveau dont nous avons tant besoin.

 

Ma génération ne veut pas être celle qui sera sacrifiée par une gauche incapable de se rassembler. Le fatalisme ambiant qui règne est mortifère, et déroule un tapis rouge à l’extrême droite comme aux forces de l’argent. La gravité de la situation n’est plus à démontrer. Collectivement, réveillons-nous, agissons, mettons en mouvement toutes les forces de gauche et écologistes, mais aussi toutes les expertises associatives, syndicales et citoyennes qui sont la richesse de notre démocratie.

 

 

C’est à ce prix, celui du collectif au service de la radicalité écologique et de la lutte contre les inégalités sociales, que nous pourrons rallumer les étoiles de l’espoir.

 

Publié le 19/02/2021

 

 

L’action sociale doit-elle devenir un service marchand ?

 

Tribune rédigée par des agents du Conseil Départemental de l’Essonne

publiée sur www.lien-social.com

 

 

 

Cela fait des années que les professionnels de l'action sociale sont soumis aux diktats technocratiques de directions hors-sol. Pourtant, ils sont au plus près de ce que vivent les populations précarisées, connaissant leurs besoins et leurs attentes. Mais, rien n'y fait. Leur expertise est négligée et méprisée, comme le montre ce cri de colère des travailleurs sociaux de l'Essonne.

 

 

Nous, travailleurs sociaux du Conseil départemental de l’Essonne nous sommes pris, comme tant d’autres, entre les injonctions de notre hiérarchie et la réalité des personnes que nous recevons de plus en plus nombreuses dans nos services, au quotidien. Nous ne pouvons plus faire face à la charge toujours croissante de travail. La réponse de notre Direction du développement social se résume à : « tu ne t'en sors pas ? Tu dois être mal organisé ! ». Et donc, les réorganisations se succèdent à marche forcée.

 

Dernièrement, la Direction a envisagé de mettre en place des rendez-vous « accueil » de trente minutes. Se serait-elle inspirée des services commerciaux d’Orange ou de Darty ? C’est la question que l’on peut se poser ! Cette innovation a été imaginée par des personnes qui ont tout fait, sauf justement du social ! Les usagers vont devoir contacter une plateforme à Evry, en dépit de tout souci de proximité, pour une pré évaluation de la demande et une éventuelle transmission au service social local. Puis, ils auront un rendez-vous d’à peine trente minutes avec un travailleur social, pour « faire connaissance », afin d’obtenir ensuite un nouveau rendez-vous pour engager la relation, traiter la demande et éventuellement envisager un accompagnement... Quelle simplification ! Après avoir passé dix minutes à expliquer aux usagers comment l’accueil fonctionne, il ne restera plus que vingt minutes… Avec cette réorganisation, toute la dimension humaine inhérente à la relation d'aide est effacée. En fait, elle n'existe plus. L’usager n’est plus qu’un dossier, un numéro, une statistique. Prendre en compte la personne, ce qui fait sens pour elle, son individualité, son parcours, dans une société de plus en plus complexe, écouter la détresse, engager une réflexion commune... est menacé. Notre travail ne consiste pas à être rentable ou « efficace »... L’efficacité du service social ne se mesure pas au nombre d’aides financières demandées ou de processus suivis à la lettre. Autant, il est facile de parler d’une facture d’électricité, autant il est difficile de dévoiler son intimité à quelqu’un qu'on ne connaît pas. Dévoiler son intimité demande une relation de confiance qui s'y prête ... de percevoir que son interlocuteur est disponible et à l'écoute... Cet accompagnement demande du temps, du temps pour analyser, du temps pour que la personne se l’approprie aussi. Ce temps n'est pas rationalisable comme notre hiérarchie le souhaiterait ... Il est indispensable que les professionnels gardent la maîtrise de leur agenda.

 

Tous les logiciels à compléter, les nombreux tableaux à remplir, dans l’objectif de mesurer et quantifier notre activité, mobilisent un temps important pour les professionnels, au détriment de la relation aux usagers. Désormais, avec cette nouvelle réorganisation, ce sont les entretiens et la relation humaine qu’il faudra mesurer et toujours plus quantifier, comme un service marchand. Nous, les professionnels du social, savons bien que cette vision de rentabilité et de satisfaction du client est complétement inadaptée. Notre métier c'est un métier d'aide à la personne...avec toute la complexité que revêt l'accompagnement d'un être humain.  Cette énième réorganisation censée mieux répondre aux besoins des usagers, est finalement déclencheuse d’une inadaptation majeure du service au but qui lui est donné.

 

Mieux répondre aux personnes nécessiterait en fait, non pas une réorganisation de l'accueil, mais juste la volonté de mettre plus de moyens humains et de remplacer au moins l’ensemble des postes administratifs et sociaux découverts à ce jour et de laisser le personnel social faire son travail !

 

Publié le 16/02/2021

 

 

Comment qualifier la politique économique

 

d’Emmanuel Macron ?

 

 

Par Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

 

 

Avec le plan de relance et les milliers d’euros injectés dans l’économie française à coup de « quoi qu’il en coûte », Emmanuel Macron aurait-il changé de doctrine économique ?

 

 

« Les électeurs de gauche ont encore plus de raisons de se retrouver aujourd’hui dans l’action d’Emmanuel Macron qu’en 2017 », a plaidé Gabriel Attal dans Le Monde. Ainsi donc le porte-parole du gouvernement s’efforce de vanter la politique sociale, juste et redistributrice du gouvernement, en prenant le soin, toujours, d’insister sur la question sanitaire : « Le Ségur de la santé, représente un investissement historique de 15 milliards d’euros, avec une revalorisation de 200 euros par mois pour tous les soignants ». À ces arguments, il ajoute les milliards d’euros investis dans notre économie, « pour sauver les entreprises et les emplois ». Pour le ministre, on est loin des politiques de rigueur budgétaire, des verrous de Berçy et de la sacro-sainte règle d’or des 3% fixée par les traités européens. La majorité présidentielle le martèle. Les médias aussi. Jamais un pays n’a autant fait pour sauver son économie – même si l’Allemagne et le Royaume-Uni ont fait beaucoup plus pour aider les ménages et les entreprises, selon Alternative économiques.

 

 

Force est de constater que le gouvernement a retrouvé les marges de manœuvre qui lui manquaient il y a de ça quelques mois encore : « Il n’y a pas d’argent magique », avait répondu Emmanuel Macron à une infirmière en avril 2018, alors que les soignants tiraient la sonnette d’alarme sur la situation des hôpitaux. Aujourd’hui, on dépense sans compter à coup de « quoi qu’il en coûte » et on se demande à quelle doctrine économique cette formule se réfère. Emmanuel Macron se serait-il découvert des sensibilités keynésiennes au cours de la crise sanitaire ? Peut-on parler d’une politique de la relance ? Pour comprendre, il faut d’abord s’intéresser à la manière dont se réparti l’argent public. Depuis le début du quinquennat, Emmanuel Macron a mené une politique en faveur des entreprises et des actifs privés. Selon l’économiste Gilles Raveaud, « la politique d’Emmanuel Macron est une politique pro-business, c’est-à-dire une politique de l’offre et la crise sanitaire n’y a rien changé. Il poursuit même intensément dans cette voix ».

 

 

Peut-on pour autant qualifier la politique d’Emmanuel Macron et de son gouvernement de libérale, comme l’en accuse la gauche ? Pour l’économiste, c’est un piège : « À gauche, il faut arrêter d’utiliser ce mot : libéral. La droite et avec elle Macron ne sont pas dans le camp de la liberté. La liberté appartient à la gauche. La liberté, c’est nos services publics. Macron et ses amis de droite veulent tout privatiser. En privatisant notre santé et nos services publics, ils nous privent de nos libertés ». Alors quand il s’agit de qualifier la politique économique du gouvernement, Gilles Raveaud le reconnait volontiers : « Nous avons un problème de vocabulaire. Macron fait de notre État, un État prédateur. En ce sens il mène une politique néolibérale qui utilise la puissance de l’État au service d’intérêts privés. Et c’est d’ailleurs de cette manière que le plan de relance, qui aurait pu être une opportunité pour augmenter les minimas sociaux et créer un RSA jeune, va être utilisé : pour les intérêts de quelques-uns. »

 

 

Etat prédateur

 

 

Même constat du côté de l’eurodéputée et économiste Aurore Lalucq qui évoque très spontanément un « État prédateur » sous le quinquennat d’Emmanuel Macron. Elle argumente : « Ceux qui nous gouvernent nous ont fait croire qu’ils étaient des libéraux alors qu’en réalité on n’a pas eu de réductions de l’intervention de l’État. On a même un État qui s’est endetté. Ça veut dire qu’on utilisait des éléments de langage de type libéral – il faut être plus compétitif ou encore il faut moins d’État, etc. – et en même temps ceux qui utilisaient ces éléments de langage demandaient des interventions de l’État pour soutenir les entreprises. C’est ce que l’on fait aujourd’hui. Nous avons un État qui, en plus, vient aider massivement les entreprises, sans contraintes - là où on en met aux plus fragiles, comme les chômeurs. Nous ne sommes pas dans une perspective libérale mais nous avons un État qui se met au service des plus puissants ».

 

 

Pourtant, la France a comme la plupart des pays du monde, fait le choix de confiner ses populations en mettant à l’arrêt l’appareil productif et l’activité économique. Emmanuel Macron a même assuré vouloir faire passer les enjeux sanitaires avant les questions économiques. D’où le « quoi qu’il en coûte ». La gauche aurait-elle dit mieux ? Fait mieux ? Différemment ? Pour l’économiste Eloi Laurent, le débat est mal posé. « Le critère n’est pas le coût. Quand on fait une politique, la question c’est : quelle boussole on prend ? Mon analyse de la situation de la réponse française, c’est que contrairement à ce que raconte le gouvernement, on a systématiquement privilégié l’économie. Ce qu’il y a de compliqué à comprendre c’est que parce qu’on a fait ce choix [du quoi qu’il en coûte] on a, à la fois le désastre sanitaire et le désastre économique ». Il se justifie : « Lors de la deuxième vague, les infections repartaient très fortement dès la fin août et les premières mesures ne sont prises qu’à la mi-octobre et se durcissent fin octobre. Pourquoi ? Pour donner priorité à la reprise de l’économie. Il y a une catastrophe économique parce qu’on a laissé les choses se dégrader plutôt que de prendre des mesures graduelles et de mener une politique sanitaire fine. Ça nous a conduit aux politiques drastiques de confinement qui ont tué l’économie. »

 

 

… et à la fin, c’est le capitalisme qui gagne

 

 

Pour Eloi Laurent, c’est le double déshonneur avec une double catastrophe sanitaire et économique. Et le « quoi qu’il en coûte » réduit à une formule de communication. Parce qu’en réalité, le président Macron n’avait pas le choix. C’est, du moins, ce que pense l’économiste Robert Boyer : « Le virus a déstabilisé toute la politique économique et il mène par le bout du nez toutes les politiques ». Boyer, qui vient de publier Les capitalismes à l’épreuve de la pandémie aux Éditions de La Découverte, considère que « l’État apparaît comme assureur du risque systémique ». Pour lui, « on ne vit pas le retour du keynésianisme. L’État n’est qu’un assureur. Une fois qu’on aura réglé la pandémie, on va revenir aux stratégies antérieures. On ne vit pas le regain du système de planification à la française : nous sommes dans une parenthèse avant de continuer les réformes structurelles annoncées ». Et le gouvernement nous y prépare déjà : « Le "quoi qu’il en coûte" doit cesser en 2021 », a déclaré le ministre des Comptes publics, Olivier Dussopt, en janvier dernier. La ministre du Travail Elisabeth Borne veut remettre à l’ordre du jour la réforme de l’assurance chômage. Bruno Le Maire quant à lui assure que les Français devront travailler plus et plus longtemps – la réforme des retraites en perspective. Sans parler de la dette du Covid que les Français devront naturellement payer. Nous voilà revenu à la case départ et il n’y a plus qu’à attendre que le ruissellement ruisselle…

 

 

Finalement, la question est moins de savoir quelle politique économique le président de la République conduit-il mais pour qui conduit-il cette politique économique ? Et selon un rapport Oxfam de janvier dernier, la réponse est sans appel : « Les plus pauvres sont aujourd’hui les grands perdants du quinquennat d’Emmanuel Macron. Alors que le plan de relance devrait être l’occasion de construire un monde plus juste et plus durable, il n’en est rien. En France, moins de 1% du plan de relance est dédié à la lutte contre la pauvreté, tandis que des milliards d’euros ont été versés aux entreprises sans aucune contrepartie contraignante ». Dans le même temps, un million de personnes parmi lesquels les femmes, les jeunes et les travailleurs précaires, seraient tombées dans la pauvreté en France en 2020 selon les associations caritatives. Celui qu’on surnommait le président des riches, dès 2017, n’a donc jamais aussi bien porté son nom qu’en cette fin de quinquennat. Et Robert Boyer en est certain : c’est bien le capitalisme qui va sortir renforcé de la crise sanitaire.

 

Publié le 12/02/2021

 

 

DENIS Sieffert presse la gauche de débattre sereinement des «questions qui fâchent»

 

 

Par Laurent Mauduit sur www.mediapart.fr

 

 

L’éditorialiste et ancien directeur de Politis dresse un état des lieux préoccupant des forces progressistes. Une analyse lucide qui invite à regarder en face les faiblesses ou dérives que la gauche doit surmonter si elle veut se refonder.

 

 

C’est peu dire que pour les citoyens dont les convictions sont ancrées à gauche, les temps présents sont particulièrement désespérants. Alors que la planète brûle et que la transition écologique devrait être accélérée de toute urgence ; alors que le pays traverse une crise économique et sociale majeure, sous les effets conjugués de la politique inégalitaire d’Emmanuel Macron et de la pandémie ; alors que les thématiques privilégiées de l’extrême droite, celles du racisme ou de l’islamophobie, sont constamment au cœur du débat public, la gauche semble en voie de disparition au moment où on aurait plus que jamais besoin d’elle.

 

Voilà le paradoxe qui constitue le prologue de l’essai revigorant de l’éditorialiste de Politis, Denis Sieffert, qui en fut aussi longtemps le directeur de la publication, sous le titre « Gauche : les questions qui fâchent… et quelques raisons d’espérer » (Éditions Les petits matins, 232 pages, 16 €). « On est frappé, écrit-il, par le grand paradoxe de l’époque. La gauche disparaîtrait au moment où elle n’a peut-être jamais été aussi indispensable. Une gauche évidemment transformée, capable de faire face au péril climatique que la pandémie de Covid-19 a rendu encore plus présent et plus immédiat. Si l’on osait s’approprier la célèbre alternative “socialisme ou barbarie” posée après-guerre par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, on placerait l’avenir sous le signe d’une nouvelle opposition : “écologie sociale ou barbarie”. »

 

Le premier parti pris de l’essai, c’est donc celui de la lucidité : comme les temps que nous vivons sont incertains et dangereux, l’auteur invite à bien identifier les raisons pour lesquelles nous sommes encore loin de disposer de cette « gauche transformée » dont il parle – cette gauche rassembleuse, réinventée, généreuse, sans exclusive ni anathème, qui seule serait capable de déjouer les pièges de la prochaine élection présidentielle, et de faire en sorte qu’elle ne soit pas biaisée, comme le fut celle de 2017.

 

Pour ce faire, Denis Sieffert presse donc de faire avec lui un état des lieux apaisé mais sans concessions des gauches actuelles, de leurs forces et de leurs faiblesses. Et c’est dans cet esprit qu’il demande aussi – faute de quoi l’état des lieux serait incomplet – que l’on réfléchisse à quelques « questions qui fâchent » – lesquelles déclencheront sûrement ici ou là de violents coups de gueule, mais qui sont indispensables si l’on veut sortir de l’ornière actuelle.

 

Pour réaliser cet état des lieux, Denis Sieffert, qui tout au long de son livre fait des va-et-vient entre l’histoire et nos actualités, dresse donc d’abord le long inventaire des petits reniements ou des grandes trahisons des socialistes, ceux de la SFIO jusqu’à ceux du PS. Du vote des crédits de guerre en 1914 jusqu’au désespérant quinquennat de François Hollande, en passant par le vote des pleins pouvoirs à Pétain, l’abominable naufrage pendant la guerre d’Algérie, il arpente cette histoire longue d’un parti qui a fini par rallier les valeurs du camp d’en face.

 

Et s’il s’y attarde, c’est parce que cette clarification est décisive pour l’avenir. « Avant toute chose, il nous faudra dire ce que nous entendons par “gauche”, chasser les usurpateurs et défendre la pertinence d’une notion qui a encore du sens pour des millions d’hommes et de femmes », dit-il, avant d’ajouter un peu plus loin : « L’agonie de la social-démocratie s’est accélérée au cours de ces dernières années, au point que l’on peut considérer que les principaux dirigeants de ce mouvement ont cessé d’appartenir à la gauche. Après Manuel Valls, Emmanuel Macron apparaît comme un personnage pivot : celui qui passe d’une gauche ultra-droitière à une droite franche sinon assumée. »

 

Mais il est d’autres clarifications encore plus utiles, car si nul ne contestera que François Hollande a porté le coup de grâce à la social-démocratie ou que Manuel Valls fait partie des « usurpateurs » ciblés par l’auteur, il est d’autres questions qui ne font pas forcément consensus et qu’il nous faut regarder en face. Au titre de ces « questions qui fâchent », il y a d’abord la question de la République, ou plus précisément une certaine « abstraction républicaine » qui fait des « ravages » dans certains cénacles de gauche.

 

Dénonçant ceux qui s’appliquent à construire un « roman national », l’auteur leur fait grief de défendre de la sorte une forme d’universalisme qui est très pernicieux car il insère notre histoire dans un récit univoque et trompeur. « Ce que l’on a coutume d’appeler “universalisme” n’est qu’une vision, majoritaire sans doute et culturellement dominante, mais qui ne peut plus être exclusive. Colbert ne peut plus être seulement le précurseur de l’industrialisation et le père de l’administration : il est désormais aussi l’auteur du sinistre Code noir, qui généralise l’esclavage et encourage les mutilations des fuyards trop épris de liberté. De même, Jules Ferry et Paul Bert, glorieux fondateurs de l’école laïque, gratuite et obligatoire, sont désormais identifiés pour ce qu’ils ont été aussi : de fieffés colonialistes auteurs de propos racistes que les connaissances de l’époque ne pouvaient déjà plus excuser », relève-t-il ainsi.

 

Pour expliquer encore plus nettement les choses, Denis Sieffert dit même de cet universalisme qu’il a été longtemps « l’alibi de l’impérialisme français et de toutes ses aventures coloniales ». Mais un alibi fallacieux car – l’auteur abonde dans le sens de l’historien Olivier Le Cour Grandmaison –, la République française n’a en fait « jamais été véritablement universelle ». Et surtout pas, précise Sieffert, « celle qui a revendiqué le plus bruyamment ce principe, la IIIe République, qui a réduit les colonisés au rang de sujets, les privant de libertés et de droits élémentaires et les traitant en êtres inférieurs dans un code de l’indigénat ».

 

Cette première « question qui fâche » met donc en cause une certaine gauche républicaniste. D’abord, celle des républicains bon teint, style Jean-Pierre Chevènement hier, ou Arnaud Montebourg aujourd’hui, toujours disposés à tendre la main au camp d’en face, et qui affichent des convictions en réalité non pas socialistes mais nationalistes ou souverainistes.

 

Mais la critique va au-delà. L’auteur relève que Jean-Luc Mélenchon a parfois joué de l’ambiguïté sur la question. « Maître de l’ambivalence, écrit-il, Jean-Luc Mélenchon cultive lui aussi […] cet ethnocentrisme patriotique tout en manifestant dans la rue – ce qui est à son honneur – aux côtés des antiracistes fustigés par Élisabeth Badinter. »

 

Parmi les autres questions qui fâchent, et qui peuvent diviser la gauche, il y a aussi, sans surprise, la laïcité. À l’encontre de ceux qui la manipulent, l’auteur rappelle qu’il s’agit d’abord plus d’une « histoire de compromis que de dogmes en bataille ». Soulignant que Jaurès, en son temps, a joué un rôle majeur dans le triomphe de cet esprit de compromis, il ajoute : « La laïcité, la vraie, doit demeurer un principe social, et non l’instrument d’un discours culturel et sociétal que les pouvoirs ressortent chaque fois qu’ils veulent détourner l’opinion de la question sociale ou stigmatiser les victimes du racisme plutôt que de combattre le racisme. »

 

Autre débat majeur au sein de la gauche, celui qui porte sur la question démocratique. C’est à ce propos que Denis Sieffert lance les interpellations les plus fortes, puisqu’elles concernent Jean-Luc Mélenchon, la figure centrale de la gauche aujourd’hui. De lui, l’auteur parle souvent avec estime, mais aussi avec lucidité. « En dix ans d’action politique hors du Parti socialiste, résume-t-il, Jean-Luc Mélenchon a autant enchanté la gauche qu’il l’a désespérée. »

 

Denis Sieffert pointe ainsi une « meurtrière ambiguïté », celle qui a conduit le chef file de La France insoumise à ne pas se prononcer entre Macron et Le Pen, à la veille du second tour de l’élection présidentielle de 2017. « Mélenchon, écrit-il, aurait dû se souvenir de l’enseignement de Trotski – dont il fut pourtant un adepte –, qui écrivait en 1932, avec l’intention avouée de “susciter l’effroi sincère ou l’indignation feinte des imbéciles et des charlatans”, que, “dans la lutte contre le fascisme”, il faut être prêt “à conclure des accords pratiques militants avec le diable, avec sa grand-mère et même avec Noske et Zörgiebel” », les deux dirigeants sociaux-démocrates qui avaient réprimé l’insurrection allemande de 1919, assassinant Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.

 

Relevant que « ce jeu dangereux trahit la relation conflictuelle que Mélenchon entretient avec la question démocratique », Sieffert apporte à l’appui de ses dires de très nombreuses illustrations. Il pointe la « tentation hégémonique » du leader de La France insoumise qui peut se laisser aller à manier l’insulte ou l’anathème contre certains de ses alliés ou même certains de ses propres camarades, un jour contre le communiste Pierre Laurent (« Vous êtes la mort et le néant »), le lendemain contre sa propre liste LFI à des élections en Corse ou en Guyane. Il pointe encore l’absence de démocratie interne au sein de La France insoumise, qui ne connaît ni courants ni élections. Jean-Luc Mélenchon, observe-t-il, ne « s’embarrasse pas à fabriquer des unanimités puisqu’il n’y a tout simplement pas de vote. Il ne simule pas la démocratie, il la rejette ouvertement ».

 

Plus sévère encore, Denis Sieffert relève « le faible » de Mélenchon « pour les hommes forts ». « Comment ne pas s’interroger, écrit l’auteur, sur la fascination pour Vladimir Poutine, lui-même soutien de Bachar al-Assad, massacreur de centaines de milliers de Syriens, sur sa défense de leaders sud-américains qui n’ont pas brillé pour leur sentiment démocratique et même sur ses faiblesses pour Donald Trump, pourvu que celui-ci bataille contre “l’État profond” » ? Très bon connaisseur du Moyen-Orient, auquel il a consacré de nombreux ouvrages, l’auteur s’attarde tout particulièrement sur la question syrienne et les prises de position de Jean-Luc Mélenchon à ce sujet, qu’il juge en connaissance de cause avec une grande sévérité.

 

Sans doute Jean-Luc Mélenchon prendra-t-il en très mauvaise part ces interpellations. Elles retiennent pourtant d’autant plus l’attention qu’elles viennent du responsable d’un journal qui l’a souvent accompagné. Dans les années 1990, Jean-Luc Mélenchon avait en effet fait de Politis sa petite grotte afghane et y tenait régulièrement sa chronique. Alors qu’il était au fond du trou, en 2006, le même journal lui avait même rendu un service insigne en croyant en ses chances pour la prochaine présidentielle – il était bien le seul ! – et en en faisant cette « manchette » : « Et si c’était lui ? ».

 

Tout l’intérêt des « questions qui fâchent », soulevées par Denis Sieffert, n’est pas, quoi qu’il en soit, de ressasser de vieilles querelles. Elles visent à identifier les problèmes que la gauche devra surmonter, si elle veut un jour se refonder et dessiner un autre avenir.

 

 

« Inventivité ouvrière » et « réformisme révolutionnaire »

 

 

Dans cette perspective – et c’est l’autre intérêt de l’essai –, l’auteur sème aussi au fil des pages des petits cailloux qui finissent par tracer un chemin possible pour l’avenir. Prenant ses distances avec les deux grandes révolutions qui ont longtemps constitué la mythologie de la gauche française ou de certains de ses courants – la révolution de 1789, et la révolution d’Octobre –, l’auteur invite plutôt à se replonger dans l’atmosphère de la révolution de 1848 ou de la Commune de Paris – dans le premier cas à cause de la vitalité démocratique, dans le second à cause de « l’inventivité ouvrière ».

 

De la révolution et de sa mythologie, qui a si fortement pesé sur l’histoire de la gauche française, Denis Sieffert dit d’ailleurs se défier. Il préfère un autre chemin, celui esquissé jadis par Jaurès, celui du « réformisme révolutionnaire ». « J’aime, dit-il, cet oxymore. Point de révolution violente dans cette stratégie, mais des réformes qui se révèlent rapidement incompatibles avec le capitalisme. Il est clair que l’écologie sociale est porteuse de ce réformisme-là. » Il y a donc un petit air de Paul Brousse, remis au goût du jour, dans ces lignes-là ; au détour d’une démonstration, l’auteur fait d’ailleurs lui-même référence au chef de file du possibilisme…

 

Reste pourtant une difficulté majeure : comment, concrètement, avancer dans cette direction ? En conclusion du livre, Denis Sieffert se prend à espérer que le bon sens l’emportera et que les deux pôles principaux de la gauche actuelle, celui de La France insoumise et celui d’Europe Écologie-Les Verts, finiront peut-être par s’entendre. Il pointe ainsi les appels multiples pour une candidature unique de la gauche mais il connaît trop bien les leçons du passé pour ignorer que « cette élection du président de la République au suffrage universel est pour la gauche une broyeuse d’espoir » car elle abaisse le débat collectif au sort d’un seul homme.

 

Alors, sans trop y croire, pour surmonter cet obstacle du présidentialisme qui fait des ravages au sein même de la gauche, Denis Sieffert recense les propositions qui sont évoquées ici où là, celle d’une candidature collective ; d’un « shadow » gouvernement à la britannique ; ou celle d’un ticket à l’américaine. « En septembre 2017 – trop tard hélas ! – Jean-Luc Mélenchon avait regretté de n’avoir pas pu présenter un ticket président/premier ministre avec Benoît Hamon », rappelle-t-il.

 

Quoi qu’en dise l’auteur, et même s’il souligne que « des personnalités de bonne volonté existent dans tous les courants », telle Clémentine Autain ou Manon Aubry, sa conclusion est plutôt pessimiste. Comme si la France devait être perpétuellement prisonnière de ces institutions très antidémocratiques et des rapports d’appareils.

 

Heureusement, il arrive pourtant, même quand l’histoire apparaît bloquée, que des basculements surviennent. C’est la note optimiste, la seule, qu’évoque en fait l’auteur : « Soyons attentifs à ce que Daniel Bensaïd appelait l’inouï. » Sans doute aurait-on aimé que l’auteur nous en dise un peu plus sur ce que « l’inouï » pourrait être. Sur le surgissement qu’il suggère, venant du mouvement de la société ou du mouvement social.

 

Mais enfin, il y a aussi, conclut Sieffert, « quelques raisons d’espérer ». On aimerait le croire.

 

Publié le 10/02/2021

 

Luxleaks, ou la preuve que l’évasion fiscale est une pratique systématique chez les plus riches

 

Par Pierric Marissal sur www.humanite.fr

 

 

37 des 50 plus riches familles françaises et 279 milliardaires du classement du magazine Forbes ont au moins une société offshore dans le Grand-Duché. C’est ce que révèle la vaste enquête OpenLux, dirigée par un consortium des journalistes d’investigation. Décryptage.

 

 

Paradoxalement, ce sont les efforts de transparence effectués par le Luxembourg pour se conformer à une directive de l’Union européenne (UE) passée en 2018 qui permettent de démontrer que ce petit État fondateur de l’UE mérite bien sa place dans le top 5 des pires paradis fiscaux. « Et ce, même s’il n’est toujours pas reconnu comme tel par la Commission européenne ni pas la France, se désole Raphaël Pradeau, porte-parole d’Attac. Cette hypocrisie est terrible, le Luxembourg n’est pas une île exotique, c’est un paradis fiscal de proximité, particulièrement nocif pour ses voisins, c’est-à-dire nous. »

 

Les chiffres publiés notamment par le Monde – et ce n’est que le début – sont éloquents. Il y a plus de 140 000 entités immatriculées dans le Grand-Duché – soit une pour quatre habitants –, et près de la moitié sont des sociétés offshore, dont la valeur cumulée attendrait 6 500 milliards d’euros… Ces structures sont propriétés de non-résidents et n’exercent aucune activité économique, elles ont pour unique but l’évasion fiscale par des moyens légaux.

 

 

La moitié des bénéficiaires des structures reste à identifier

 

Après un an à compulser les immenses bases de données progressivement rendues publiques, le consortium des journalistes d’investigation OCCRP, rassemblant 16 médias, n’a pas réussi à identifier la moitié des bénéficiaires de ces sociétés. Et nombre de ceux inscrits au registre du commerce ne sont que des prête-noms. C’est dire que le Luxembourg ne se presse pas plus que nécessaire sur son exigence de transparence… D’ailleurs, pour faire respecter cette obligation légale – déclarer les bénéficiaires et contrôler ces déclarations –, il n’y a que 59 salariés au registre du commerce, pour des dizaines de milliers de sociétés dont la moitié n’ont même pas un salarié et se contentent d’une simple boîte aux lettres. Ainsi un seul immeuble luxembourgeois se retrouve siège social de pas moins de 1 800 entreprises. Dans sa défense, le Grand-Duché se targue de près d’un millier d’employés au sein de la Commission de surveillance du secteur financier, mais ceux-ci sont en charge de la bonne marche de la place financière du pays, qui représente un quart de son économie.

 

Le profil des bénéficiaires identifiés de ces sociétés offshore reste assez divers : des grands sportifs comme Tiger Woods ou précédemment Cristiano Ronaldo, la chanteuse Shakira, le prince héritier d’Arabie saoudite, les mafias italiennes et russes, la Ligue du Nord (parti d’extrême droite italien), ainsi que des centaines de multinationales : JCDecaux, Decathlon, Hermès, LVMH, Kering, Yves Rocher, KFC, Amazon… « Cela confirme que l’évasion fiscale est un sport de riches, pointe Raphaël Pradeau, 37 des 50 plus grandes fortunes de France y ont un compte offshore, preuve que l’évasion fiscale est systématique. Et on ne parle là que du Luxembourg ! » Pas moins de 279 milliardaires présents dans le classement Forbes et 15 000 Français ont ainsi été identifiés comme bénéficiaires d’une société offshore dans le Grand-Duché. Elles abritent « des biens de grande valeur, ici un château francilien détenu par un prince saoudien, là un vignoble dans le Var appartenant à Angelina Jolie et Brad Pitt, et une liste sans fin de villas sur la Côte d’Azur et de cossus appartements parisiens », énumère le Monde.

 

 

Une harmonisation fiscale par le bas

 

Mais le Luxembourg se défend d’être un paradis fiscal et affirme dans un communiqué paru ce lundi qu’il « respecte pleinement toutes les réglementations européennes et internationales en matière de fiscalité et de transparence, et applique toutes les mesures communautaires et internationales en matière d’échange d’informations pour lutter contre les abus et l’évasion fiscale ». Au vu de la définition européenne des paradis fiscaux, ce n’est malheureusement pas faux. « Cela vient confirmer que la concurrence fiscale au sein de l’UE est organisée au vu et au su de tout le monde, regrette Raphaël Pradeau. L’harmonisation fiscale se fait par le bas, la France baisse chaque année son impôt sur les sociétés. » Attac souligne que ce sont ces propriétaires de sociétés offshore qui ont le plus bénéficié de la politique fiscale de ce gouvernement. « Et l’exécutif prépare déjà les esprits à l’idée qu’il va falloir se serrer la ceinture : réduire la dette, sabrer dans les services publics, taper sur les chômeurs et la protection sociale, sans faire payer leur juste part d’impôt aux plus riches ni aux multinationales », dénonce le porte-parole de l’association.

 

Publié le 05/02/2021

 

EDF – PROJET HERCULE

 

Une régulation au bénéfice du privé

 

 

Par Anne Debrégeas et David Garcia sur www.monde-diplomatique.fr / Edition de février 2021

 

Anne Debrégeas est ingénieure-chercheuse à Électricité de France (EDF) et porte-parole de la fédération Sud-Énergie. David Garcia est journaliste.

 

 

Principale raison avancée par le gouvernement pour justifier le projet Hercule, la révision de l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh) focalise les débats, aux dépens des autres enjeux du projet.

 

Mis en place en juillet 2011, à la demande des fournisseurs alternatifs, et entériné par la Commission européenne, ce mécanisme oblige Électricité de France (EDF) à céder un quart de sa production nucléaire à ses concurrents. La vente se fait au prix coûtant, estimé à 42 euros par mégawattheure, ou au prix du marché quand celui-ci est plus favorable aux opérateurs privés.

 

Les concepteurs de ce dispositif reconnaissent ne pas avoir imaginé que les prix de marché pourraient passer durablement au-dessous de ces 42 euros… ce qui s’est produit de manière répétée, par exemple sur quasiment toute la période 2016-2017 et durant une grande partie de 2020. En contraignant EDF à céder une partie de sa production nucléaire à perte, l’Arenh contribue aux difficultés financières du groupe public. Et bien sûr, lorsque ces prix de marché repassent au-dessus de 42 euros, EDF n’en retire aucun bénéfice. Président-directeur général de l’entreprise publique au moment de la mise en place de l’Arenh, M. Henri Proglio compare ce régime à « une table de black jack dont EDF tiendrait la banque, paierait les gains, mais n’empocherait pas les mises des perdants (1) ». Par ailleurs, le prix de l’Arenh n’a pas été réévalué depuis 2012 et ne prend en compte ni l’inflation ni une réestimation à la hausse des coûts de prolongation des centrales nucléaires. Le code de l’énergie prévoyait pourtant un ajustement annuel.

 

« Ce “machin” complètement illogique et byzantin n’a pas permis en quinze ans l’émergence de véritables producteurs alternatifs, mais plutôt de revendeurs qui se sont servis chez EDF quand les prix de gros étaient hauts, et qui sont parvenus à s’exonérer de leur devoir de rachat lorsqu’ils étaient plus bas », dézingue le député (Les Républicains) du Vaucluse Julien Aubert, dans une tribune cosignée par trente-deux parlementaires de droite, guère éloignés des positions de la gauche sur ce sujet (2). Dans ces conditions, « le statu quo n’est pas souhaitable », euphémise la Cour des comptes (3). La nécessité de réviser ce mécanisme ne fait plus débat.

 

La nouvelle régulation proposée dans le cadre du projet Hercule imposerait un prix fixe et revalorisé de la production nucléaire cédée aux fournisseurs, sans possibilité d’arbitrage avec les prix de marché. Pour l’économiste Jacques Percebois, l’un des concepteurs de l’Arenh, « en garantissant une rentabilité stable, ce système pourrait convenir à EDF ». Cette correction ferait du nucléaire un service d’intérêt économique général (SIEG), selon les termes de la Commission européenne. Autrement dit, un bien commun, ce qui justifierait sa gestion en monopole par une entité publique : EDF Bleu. La nationalisation du nucléaire permettrait également l’accès à des financements publics moins chers.

 

Mais la contrepartie imposée par Bruxelles est salée. Sous prétexte d’éviter des subventions croisées, ce monopole public devrait être séparé des autres activités d’EDF, comme l’ont été le Réseau de transport d’électricité (RTE) et le réseau de distribution (Enedis). D’où l’éclatement du groupe public en trois pôles, et la privatisation des réseaux de distribution et des énergies renouvelables.

 

 

(1) Henri Proglio (avec Pierre Abou), Les Joyaux de la couronne, Robert Laffont, Paris, 2020.

(2) Julien Aubert, « Démantèlement d’EDF : le projet de Macron qui menace la souveraineté française », Valeurs actuelles, Paris, 9 décembre 2020.

(3) Courrier du premier président de la Cour des comptes aux ministres de la transition écologique et de l’économie, relatif à l’évaluation de la mise en œuvre de l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique, Paris, 22 décembre 2017.

 

Publié le 30/01/2021

 

 

Forum Davos : Nouveau rapport d’Oxfam sur les inégalités

 

Communiqué de presse < www.oxfamfrance.org > 25 janvier 2021

 

 

Les milliardaires de la planète ont récupéré les pertes dues à la crise en un temps record alors que des centaines de millions de personnes risquent de basculer dans la pauvreté pendant au moins 10 ans.

 

 

 

Les 1000 personnes les plus riches du monde ont retrouvé leur niveau richesse d’avant la pandémie en seulement 9 mois alors qu’il pourrait falloir plus de dix ans aux personnes les plus pauvres pour se relever des impacts économiques de la pandémie, selon le nouveau rapport d’Oxfam.

 

Le rapport d’Oxfam « Le virus des inégalités » est publié le jour de l’ouverture du « Davos Agenda », une semaine de dialogues virtuels organisés par le Forum économique mondial. Le rapport montre que la COVID-19 pourrait accroître les inégalités économiques simultanément dans la quasi-totalité des pays du monde, une situation sans précédent depuis plus d’un siècle.

 

Pour les plus riches, la récession est terminée. Le rapport révèle que les dix hommes les plus riches du monde – dont fait partie le français Bernard Arnault – ont vu leur fortune totale augmenter de 540 milliards de dollars depuis mars 2020, une somme qui serait amplement suffisante pour financer le vaccin contre la COVID-19 pour toutes et tous et éviter que quiconque sombre dans la pauvreté à cause de la pandémie. Au même moment, la pandémie a entraîné la crise de l’emploi la plus grave depuis plus de 90 ans, des centaines de millions de personnes étant désormais au chômage ou contraintes d’occuper des emplois précaires.

 

  • La France tourne elle aussi le dos à l’égalité. Les milliardaires français ont bénéficié d’une reprise exceptionnelle puisqu’ils ont gagné près de 175 milliards d’euros entre mars et décembre 2020, dépassant ainsi leur niveau de richesse d’avant la crise. C’est la 3ème plus forte progression, après les Etats-Unis et la Chine. 175 milliards d’euros, c’est l’équivalent de deux fois le budget de l’hôpital public français.

  • Sur l’ensemble de l’année 2020, malgré la crise, la fortune de Bernard Arnault a augmenté de 44 milliards d’euros soit un bond de 41 %. Pendant ce temps, un million de personnes seraient tombées dans la pauvreté en France en 2020, selon les associations caritatives, et en particulier les femmes, les travailleur-se-s précaires, les jeunes et les migrant-e-s.

  • Une fois de plus, les femmes sont les plus durement touchées. Dans le monde, comme en France, les femmes sont surreprésentées dans les professions précaires et peu rémunérées, notamment dans les secteurs de la santé et du social. Oxfam a calculé que si le taux de représentation des femmes était le même que celui des hommes dans ces secteurs, 112 millions de femmes ne risqueraient plus de perdre leurs revenus ou leur emploi. En France, la situation des mères isolées est particulièrement préoccupante.

  • De fortes inégalités raciales. Au Brésil, les personnes afrodescendantes sont 40% plus susceptibles de mourir de la COVID-19 que les personnes blanches. Aux États-Unis, les populations noires et hispaniques auraient déploré près de 22 000 morts de moins si leurs taux de mortalité face à la COVID-19 avaient été les mêmes que ceux des personnes blanches.

 

Pour Quentin Parrinello, porte-parole d’Oxfam France : « Cette crise arrive dans un monde déjà profondément inégal où une minorité de personnes, en majorité de très riches hommes blancs, accaparent l’essentiel des richesses mondiales. Le rapport d’Oxfam montre comment notre modèle économique permet à une élite d’amasser des richesses considérables pendant la récession la plus dramatique que nous ayons connue depuis la Grande Dépression, alors que des milliards de personnes, et notamment celles en première ligne de cette crise – peinent à payer leurs factures et à se nourrir. Nous risquons de faire face à une augmentation sans précédent des inégalités ».

 

En France, Oxfam alerte depuis 2017 sur l’impact des choix politiques du gouvernement actuel sur les inégalités, alors que jusqu’à récemment le modèle social français avait permis de contenir ce fléau. Résultat : les plus pauvres sont les grands perdants du quinquennat d’Emmanuel Macron. C’est ce que rappelle Quentin Parrinello : « La France est loin d’être épargnée. Alors que les inégalités repartaient déjà à la hausse depuis 2018, les milliardaires français ont bénéficié en 2020 d’une reprise économique ‘exceptionnelle’ en gagnant 175 milliards d’euros entre mars et décembre, soit l’équivalent de deux fois le budget de l’hôpital public. Pendant ce temps, les plus démunis et les travailleurs précaires, à commencer par les femmes, payent un très lourd tribut »

 

« Le virus a mis en lumière et amplifié les inégalités existantes. Partout dans le monde, les femmes, les jeunes, les personnes racisées et les migrant-e-s sont les plus touché-es mais sont malheureusement les grand-e-s oublié-e-s des plans de relance. L’explosion des inégalités n’est pas une fatalité et la responsabilité des gouvernements est au cœur du problème. Depuis des années, ils ignorent le problème et pire, ils aggravent ce fléau », explique Quentin Parrinello.

 

Pour Oxfam, la lutte contre les inégalités doit être au cœur des plans de relance et des économies post-Covid. Pour Quentin Parrinello : « Les gouvernements du monde entier ne doivent pas laisser passer cette opportunité de mettre en place un système économique plus juste et durable. Il faut à tout prix ne pas refaire les erreurs du passé, comme après la crise de 2008. Certains pays montrent qu’il existe des solutions, comme l’Argentine qui a adopté un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes pour financer les politiques de réponses à la crise ».

 

En France, Oxfam demande à Emmanuel Macron de réorienter de toute urgence sa politique en faveur d’une réduction des inégalités, en prenant les mesures suivantes :

 

  1. Prolonger les dispositifs d’aides exceptionnelles pour les personnes précaires aussi longtemps que durera la crise et relever les minimas sociaux en sortie de crise.

  2. Financer les mesures d’urgence via une contribution exceptionnelle des plus hauts patrimoines précédant une refonte de l’impôt sur la fortune.

  3. Revaloriser dès cette année le salaire minimum dans toutes les branches de métiers, à commencer par les métiers du secteur du soin (social et santé) majoritairement occupés par des femmes et en première ligne de la crise.

  4. Rétablir une fiscalité plus équitable sur les contribuables les plus aisés. Notamment : en rétablissant un impôt sur les grandes fortunes en tenant compte des failles du précédent dispositif et en supprimant le Prélèvement forfaitaire unique (PFU), en luttant efficacement contre l’évasion fiscale.

  5. Des contreparties sociales et écologiques pour les grandes entreprises afin de créer un modèle économique qui partage mieux la richesse tout en tenant compte des limites de la planète.

Publié le 26/01/2021

 

 

Défendre et développer l’assurance chômage

 

 

Par Henri Sterdyniak - Les Economistes Atterrés (voir lien Internet en fin de publication)

 

 

Alors que la réforme de l’assurance chômage imposée en 2019 a été suspendue du fait de la crise sanitaire, le CAE vient de produire en janvier 2021 une note qui prépare une nouvelle offensive contre les garanties futures des salariés privés d’emploi.

 

Le transfert en 2017 du financement des cotisations sociales des salariés vers la CSG, puis le cadrage gouvernemental de la négociation des partenaires sociaux en 2018 ont constitué les premières étapes. Le mode de calcul du SJR unilatéralement décidé par le gouvernement en 2019 réduisait fortement les droits des salariés les plus précaires ; il a été censuré par le Conseil d’Etat. Le CAE propose de moduler les indemnités, avec un niveau de garanties fortes en période de fort chômage et plus faibles lorsque celui-ci diminue, dans le but de diminuer leurs valeurs moyennes.

 

Il persiste dans le projet de réduire le calcul de l’indemnité chômage pour les chômeurs en activité partielle. Par ailleurs, il propose de financer Pôle Emploi par une dotation spécifique hors budget de l’Unédic. Les partenaires sociaux se verraient encore plus marginalisés par la création d’un Haut conseil de l’assurance chômage et l’intégration de l’assurance chômage dans la LFSS. Ces propositions s’inscrivent dans une continuité de pensée qui nie le caractère spécifique et assurantiel de l’indemnisation du chômage pour le rapprocher du mode de gestion des prestations sociales.

 

Face à ce nouveau ballon d’essai lâché par le CAE, nous réaffirmons l’objectif de rétablissement des cotisations sociales chômage. L’Etat devrait contribuer au financement de l’Unédic lorsque le chômage excède un seuil (7% sont une base de discussion). Aux objectifs du CAE, nous opposons ceux d’une couverture de tous les chômeurs, l’allocation devant être proportionnelle au salaire antérieur à temps complet pour les salariés ayant cotisé. Les plus éloignés de l’emploi devront bénéficier de dispositifs spécifiques, les TZCLD en test étant une piste de travail. Enfin, les syndicats de salariés doivent retrouver leur rôle de pilotage.

 

 

Pour aller plus avant que ce seul résumé, vous pouvez télécharger

l'intégralité de l'article au format PDF via le lien ci-dessous :

 

http://www.atterres.org/article/defendre-et-d%C3%A9velopper-lassurance-ch%C3%B4mage

 

 

Publié le 23/01/2021

 

 

Convention citoyenne pour le Climat.

Trop, c’est trop !

 

 

Par Patrice Cohen-Séat sur lefildescommuns.fr

 

 

 

Notre ministre de la transition écologique, avaleuse de couleuvres de son état, nous annonce sans vergogne le prochain dépôt d’un projet de loi sensé répondre aux propositions de la convention citoyenne pour le climat. Tout le monde sait pourtant qu’il n’en est rien et que le Président de la République n’a pas du tout l’intention de transmettre « sans filtre » au Parlement ou au Gouvernement, comme il s’y était engagé, les conclusions de ladite convention. Toutes les associations écologistes sont atterrées, et elles ont raison : une telle irresponsabilité aura pour conséquence que nous laissions aux générations à venir une « dette écologique »infiniment plus couteuse et catastrophique que la dette financière dont on nous a rebattu les oreilles pendant des lustres pour justifier l’austérité, mais qui semble pourtant aujourd’hui le dernier des soucis de l’Union européenne et même du CAC 40.

 

Cette forfaiture d’Etat – au sens propre : trahison d’un engagement pris par les plus hautes autorités publiques – devrait tomber sous le coup du « crime d’écocide » voulu par les citoyens. Par précaution – peut-être avec le souvenir de l’affaire du sang contaminé qui avait valu bien des frayeurs au Premier Ministre de l’époque – il semble que ce crime soit en voie d’être dégradé en un simple délit, davantage destiné à sanctionner des actes personnels de la vie courante que les scandales des grandes pollutions industrielles et agricoles, ou les atermoiements de la vitale politique de dé-carbonisation de notre économie. Mais les technocrates qui nous gouvernent désormais sans partage devraient se méfier : contrairement aux allégations d’un Maréchal félon, les Français n’ont pas la mémoire si courte que ça. D’une façon ou d’une autre, les peuples demandent toujours des comptes à ceux qui trompent leur confiance.

 

Mais il n’y a pas que ça. E. Macron n’a pas l’air de se rendre compte qu’il joue avec de l’explosif, et qu’il pourrait bien lui éclater à la figure. Car le fait qu’il trahisse les engagements qu’il avait pris en créant la convention citoyenne montre que c’était pour lui une pure et simple manipulation. Il a cru qu’il pouvait régler le problème de la taxe carbone – qui avait mis le feu aux poudres et fait se lever le mouvement des « gilets jaunes » – en faisant mine de s’en remettre au peuple tout en pensant que, comme pour le « grand débat », il s’en tirerait bien après en embobinant tout le monde avec un flot de paroles. Mais ça ne marchera pas. Il s’est lui-même mis dans un piège dont il ne sortira pas indemne. Car non seulement les Français ont de la mémoire, mais en plus elles et ils ne sont pas des imbéciles et sont au contraire parfaitement conscients qu’on est en train de les rouler.

 

Et ça ne se passera pas comme ça. La crise démocratique est d’une profondeur abyssale. Les françaises et les français n’ont plus confiance dans le personnel politique, ni dans les partis, ni même dans les institutions. A cause de décennies de promesses non tenues. Mais aussi parce que, lorsqu’elles et ils disent clairement « non », comme lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, la « classe politique » trouve quand même le moyen de passer outre et de leur imposer son choix. C’est cela, notamment, qui nourrit leur exigence que les citoyen.nes aient davantage de pouvoirs de contrôle et de décision. Les gilets jaunes avaient fait pour cette raison du référendum d’initiative populaire une de leurs principales revendications. Or non seulement le pouvoir n’y donne pas suite, mais il assume cyniquement de se ficher complètement de ce que tout le monde avait pourtant reconnu être un excellent travail. Là, c’est le coup du mépris de trop !

 

Les peuples répugnent au désordre, dont l’histoire leur a montré qu’il se retournait toujours contre eux. Mais quand une situation devient réellement insupportable, ils se donnent les moyens d’y mettre fin. Et c’est ce qui est en train de se passer. Déjà, avant même la crise de la Covid-19, le quinquennat Macron a été bousculé par les gilets jaunes, les revendications des jeunes pour le climat, le rejet de la réforme du chômage puis celle des retraites, l’indignation contre les violences et les discriminations faites aux femmes ou les violences policières, etc. La société est éruptive et tout peut arriver : une révolte sociale, comme la rupture du supposé « plafond de verre » qui a jusqu’à maintenant empêché chez nous l’arrivée des néofascistes au pouvoir. Mais ce pourrait être aussi, si les forces de progrès le voulaient, une véritable alternative politique portant à la tête de l’Etat un Président, une majorité et un gouvernement d’une gauche digne de ce nom. Que les intéressé.es prennent conscience de la fenêtre historique aujourd’hui ouverte, et du risque majeur qui se dessine en cas d’échec, et qu’elles et ils prennent leurs responsabilités pour dépasser leurs petites querelles et réussir à se rassembler !

 

Publié le 16/01/2021

 

 

« Leur folie, nos vies », le réquisitoire de François Ruffin en faveur de l’égalité

 

Par Marie-Claire Calmus (enseignante et autrice) sur www.humanite.fr


 

Dans son essai publié aux « Liens qui libèrent », le député insoumis de la Somme dresse une cartographie des injustices grâce à de nombreux entretiens, tout en accusant le pouvoir au service de l’argent.

 

Le livre de François Ruffin nous réveille en aiguisant notre regard sur l’état de la société en général, avec l’épidémie certes, mais au-delà d’elle.

 

Cette contrainte sur nos vies, comme l’auteur le dit dans l’épilogue, contraste avec l’absence totale de contrôle exercé sur l’économie : « Sur la vie, sur nos vies, ils sont capables d’instaurer d’immenses contraintes. Mais sur l’économie aucune, à aucun moment : elle doit se mouvoir librement, elle. Il faut la “libérer” toujours plus. Quand bien même elle ne servirait plus la vie, quand bien même elle lui nuirait… C’est avant tout une défaite intellectuelle cette histoire, une défaite de la pensée. »

 

Le plus saisissant dans ce livre militant est la variété des témoignages issus d’enquêtes obstinées et scrupuleuses qui ne sont pas sans rappeler celles de la Misère du monde, de Bourdieu. Les interviews révèlent la monstruosité des inégalités et malgré les belles promesses présidentielles, l’absence totale d’amélioration de la condition des plus pauvres – ces travailleurs de la base, souvent précaires, qui nous ont permis de survivre tous ces mois et continuent de le faire vaillamment – matériellement comme psychologiquement. « Quand les différences deviennent un fossé qui s’est creusé, qu’on a creusé, elles créent des dissemblables, elles rendent illusoire une société d’égaux, de citoyens. Elles installent une honte qui nous hante des deux côtés, les yeux qui s’évitent, la culpabilité qui ronge. C’est un refoulé social, et d’autant plus aisément refoulé que ces métiers, pour la plupart, sont invisibles, sont comme à l’arrière-plan de nos vies dont ils forment la trame. Ce Covid-19 c’est le retour du refoulé, c’est un “révélateur”. »

Collusion avec les grosses firmes

S’appuyant toujours sur les déclarations présidentielles aussi pompeuses que creuses, Ruffin éclaire l’autre volet de ce mépris du peuple : l’abandon de ceux que l’industrie met à la rue au profit des actionnaires, délocalisant ses usines les plus performantes.

 

L’auteur rappelle ses combats et ses dénonciations quant à la collusion du pouvoir avec les grosses firmes : « J’ai déjà trop écrit sur les commanditaires de son élection, sur le magot, le “hold-up tranquille”, ces “dix points de valeur ajoutée qui ont glissé de la poche du travail à celle du capital”, sur les “500 fortunes qui représentent 5 % du PIB il y a vingt ans, 30 % désormais'' sur le “triplement de la part des dividendes”, record battu cette année, 60 milliards pour le CAC 40, record mondial à plus de 1 400 milliards, sur cet immense magot qui doit rester caché, secret, que ça ne nous donne pas des idées… »

 

C’est pour réparer relativement tant d’abus que l’auteur réclame une hausse des impôts pour les riches et pour tous les gens de la base, un statut – ce statut qui exaspère ceux qui défendent le libéralisme –, les cheminots ou les enseignants, par exemple.

Engagement politico-social vibrant

Sans doute, cet engagement politico-social vibrant laisse-t-il dans l’ombre les aspects psychosociaux inquiétants de cette domination que nous avons les uns et les autres analysés : raréfaction des échanges, atteintes à la vie relationnelle, culturelle, affective, etc.

 

Les démunis en souffrent tout autant que nous et comme nous sont fort capables de les dénoncer.

Dans un défilé parisien de gilets jaunes à la mi-août 2020, propos et bannières témoignaient de cette critique des mesures liberticides. Mais il reste que l’urgence vitale est bien celle de s’en prendre à l’inégalité. Les combats de François Ruffin et ce livre courageux nous y incitent.

 

Publié le 11/01/2021

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (deuxième partie)

 

 

2010, la bascule de l’opinion publique française

 

 

 

Grippe A/H1N1, la fausse pandémie

 

Une alerte pandémique mondiale a été lancée par l’OMS après l’apparition, au printemps 2009, au Mexique, d’une grippe jugée alors sévère, et qui frappait un plus grand nombre de jeunes. Finalement, pendant l’hiver 2009-2010, cette grippe s’est révélée peu virulente, autant qu’une grippe habituelle.

 

Mais une campagne de vaccination d’ampleur mondiale a été lancée et a presque partout échoué.

 

La France a acheté 94 millions de doses de vaccins, pour vacciner 75 % de sa population avec deux doses. Finalement, la commande de plus de 50 millions de doses a été résiliée, car seuls 5,36 millions de Français se sont fait vacciner, 563 000 personnes seulement ont reçu les deux doses du vaccin.

 

« Il y a eu plusieurs niveaux de critiques à la suite de cette campagne vaccinale, analyse le psychosociologue Jocelyn Raude. Il y a d’abord une critique économique, sur le nombre de vaccins achetés, qui est tout de suite suivie par la critique sur les liens d’intérêts de plusieurs experts. Ce n’était pas une question nouvelle, mais elle n’avait pas émergé dans le débat public. 2009, c’est aussi le moment de l’explosion des réseaux sociaux, dont se saisissent les milieux conspirationnistes. La vaccination devient le cœur de leur récit, qui est déjà construit autour de la figure de Bill Gates. À l’époque, il est accusé de vouloir contrôler la population grâce à des nanoparticules dans les vaccins. On voit aussi émerger des figures vaccino-sceptiques issues du monde médical – les professeurs Luc Montagnier et Henri Joyeux – qui portent les questions autour des adjuvants dans les vaccins, en particulier les sels d’aluminium. Ces discours sont relayés par les grands médias, Henri Joyeux est invité au journal télévisé de grandes chaînes nationales. »

 

Très vite, la confiance dans le vaccin s’érode : « Au cours de cette période, on voit grimper le nombre de réticents à la vaccination de 10 à 40 %, poursuit le psychosociologue. Parmi eux, il n’y a pas que des complotistes ou des anti-vaccins, mais aussi des personnes inquiètes qui se posent des questions. Le scandale du Mediator, qui met au jour en 2010 les pratiques du laboratoire Servier, ferme cette séquence et installe l’idée que la vaccination est dangereuse. On voit le taux de vaccination contre la grippe s’effondrer de 66 % à 50 % parmi les personnes âgées. »

 

Au niveau politique, la vive polémique s’est soldée par des conclusions plutôt sages des deux commissions d’enquête parlementaire : elles ont estimé que le risque était difficile à cerner, et ont plutôt mis en cause les conflits d’intérêts au sein de l’OMS. La principale critique des sénateurs a porté sur les conditions commerciales des contrats passés avec les laboratoires. Roselyne Bachelot a défendu, bec et ongles, le principe de précaution. Il n’y a pas eu de suites judiciaires.

 

La gestion de la crise A/H1N1 est un traumatisme en France. À tel point qu’elle a égaré le gouvernement comme les médecins dans la gestion de la crise du coronavirus : celui-ci a été qualifié de « grippette », quand les Chinois confinaient strictement la région du Hubei. L’importance des stocks de masques, inutilisés en 2009, a été perdu de vue. Pour vacciner contre le Covid, le gouvernement a d’abord exclu la création de centres de vaccination : Olivier Véran a même raillé les « vaccinodromes », terme utilisé par les contempteurs des centres de vaccination déployés en 2009-2010. C’était pourtant le seul dispositif possible pour vacciner massivement et de la manière la plus sûre, admettaient députés et sénateurs en 2010 dans leurs rapports.

 

Une seule chose s’est bien passée pendant la campagne vaccinale contre la grippe A/H1N1 : le système de pharmacovigilance a permis de repérer une cinquantaine de cas de narcolepsie associés d’une manière significative à la vaccination : « Nous n’avions pas anticipé ces cas de narcolepsie, mais on a pu les repérer assez vite, se souvient le pharmacologue Bernard Bégaud. Dès lors que les effets indésirables ne sont pas cachés, que la balance bénéfice/risque reste favorable, il n’y a pas de scandale. Il faut tout dire. »

 

 

Les 12 vaccins rendus obligatoires pour les enfants

 

En 2016, est conduite par le professeur d’immunologie pédiatrique Alain Fischer, l’actuel « monsieur vaccin », une concertation citoyenne sur la vaccination qui s’est penchée sur les raisons de la baisse de la couverture vaccinale en France, en particulier des enfants. La concertation a auditionné de nombreux experts sur la question des effets secondaires, en particulier des adjuvants avec des sels d’aluminium qui occupent le débat public sur le vaccin. Elle se prononce en faveur de la vaccination, jugeant ses bénéfices certains. Mais elle insiste sur transparence des liens d’intérêts des experts, ainsi que sur la formation des médecins sur les vaccins, sommaire. Cependant, la concertation citoyenne ne se prononce pas sur les choix politiques.

 

La ministre Agnès Buzyn tranche : à partir du 1er janvier 2018, l’obligation vaccinale des enfants est étendue, ils doivent désormais être vaccinés contre onze maladies au lieu de trois pour pouvoir être admis en crèche ou rentrer à l’école. Cette décision est très efficace : la part des nourrissons vaccinés contre l’hépatite B augmente de 8 points, de 11 points pour le méningocoque.

 

Et paradoxalement, elle restaure un peu la confiance chez les Français. Selon une étude internationale publiée dans The Lancet sur la confiance dans le vaccin dans 149 pays entre 2015 et 2019, la France est le pays le plus défiant au monde, aux côtés de la Mongolie et du Japon. Mais entre 2015 et 2019, cette confiance remonte un peu.

 

 

Vaccination contre le Covid : la polarisation de société française

 

Elle s’annonce comme la plus grande campagne de vaccination jamais conduite dans le monde, et elle débute avec un vaccin faisant appel à une technologie nouvelle, l’ARN messager. Les défis sont nombreux : la négociation des contrats avec les laboratoires, la logistique, qui doit permettre une campagne massive et sûre, la pharmacovigilance.

 

Le pharmacologue Bernard Bégaud, préside aujourd’hui EPI-PHARE, le groupement public en épidémiologie des produits de santé, qui associe l’assurance-maladie et l’ANSM. Il n’est pas inquiet sur la qualité de la pharmacovigilance à venir : « Le Système national des données de santé est un outil exceptionnel, l’une des plus grandes bases de données de santé au monde. On va pouvoir suivre deux cohortes de patients comparables : l’une vaccinée, l’autre pas, et les comparer. Cela va bien fonctionner », assure-t-il.

 

Et la France bénéficie d’ores et déjà de l’expérience des Américains et des Britanniques, qui ont déjà vacciné plus de 3 millions de personnes : « Ils ont d’excellents systèmes de pharmacovigilance. Les questionnements sont en train d’être levés. Par rapport à la peur de la population française, c’est une bonne position. Et cela me paraît logique, et civique, de commencer par les personnes âgées, qui sont les plus fragiles. »

 

Le psychosociologue Jocelyn Raude met cependant en garde : « On assiste à une politisation de la question vaccinale : ceux qui sont proches des partis de gouvernement la soutiennent davantage ; ceux qui sont proches des extrêmes, à droite ou à gauche, sont méfiants. C’est devenu un marqueur identitaire. Ce qui est aussi très frappant, en France, c’est de voir le faible taux de confiance envers les institutions médicales et sanitaires. On ne voit pas ça dans d’autres pays. »

 

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

Publié le 10/01/2021

 

 

Aux racines de l’hésitation vaccinale en France (première partie)

 

Par Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

 

 

 

Au pays de Pasteur, le vaccin a longtemps été une fierté nationale. Mais la confiance s’est érodée. Les campagnes ratées ont fait le lit des discours anti-vaccins et complotistes. Les éclairages d’une philosophe, d’un sociologue et d’un pharmacologue.

 

 

La France a retrouvé un fragile contrôle de l’épidémie, déjà menacé par le variant anglais plus virulent. Et plus que tout autre pays, elle entre dans la campagne de vaccination dans l’hésitation. « Les politiques sont dans leurs petits souliers », dit l’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel, chercheuse à l’Institut Pasteur et membre du comité technique des vaccinations à la Haute Autorité de santé, dont les recommandations guident les priorités de la campagne vaccinale.

 

« Le principe de précaution peut aller dans un sens, ou un autre : faut-il vacciner vite, ou prendre son temps ? Il n’y a pas de réponse précise, il faut une bonne dose d’humilité, c’est impossible d’être sûr de soi. » C’est ce qu’elle déclarait mi-décembre. Depuis, de nombreuses questions sont levées sur les risques du nouveau vaccin ARNm de BioNTech/Pfizer, et la polémique monte sur la lenteur de la vaccination en France : au 1er janvier, seules 332 personnes étaient vaccinées, contre 168 000 en Allemagne, 2,79 millions aux États-Unis, 1 million en Grande-Bretagne et en Israël.

 

Mais ces derniers jours, le principe de précaution semble basculer de la prudence devant un nouveau vaccin vers l’urgence de vacciner au plus vite pour protéger les plus fragiles et, à moyen terme, arrêter l’épidémie.

 

Le ministre de la santé Olivier Véran, qui assumait de prendre son temps au journal de France 2 le 30 décembre, a changé de pied : il a annoncé le 31 décembre que la campagne allait « prendre de l’ampleur » : dès lundi, la vaccination sera lancée pour les professionnels de santé de plus de cinquante ans ; début février seront ouverts pour les plus de 75 ans des « centres de vaccination ».

 

Cela n’a rien d’évident de s’inoculer un virus inactivé, ou désormais une molécule d’ARN contenant un code génétique, pour se protéger d’une maladie. Les vaccins ont toujours suscité des résistances, dès leur apparition à la fin du XIXsiècle : « C’était le cas dans la plupart des pays, explique le psychosociologue Jocelyn Raude. En Grande-Bretagne, aux États-Unis ou au Brésil, on a vu se former des brigades anti-vaccination, il y a eu des manifestations, des émeutes à Rio de Janeiro. »

 

Mais en France au contraire, il y a eu, pendant un siècle, « un consensus politique et culturel très fort dans l’opinion, qui a duré près d’un siècle », poursuit-il. « La vaccination moderne et la figure de Pasteur étaient des sources de fierté nationale. Les vaccins pouvaient même être considérés un instrument de soft power pour la France. »

 

Dans le monde, l’efficacité des vaccins a très vite emporté l’adhésion de la population : « La vaccination a fait disparaître la poliomyélite en quelques mois, c’était spectaculaire. Cette maladie infectieuse laissait handicapées de nombreuses personnes, qui étaient visibles dans la société. L’effet sur la rougeole a aussi été très net. Mais les personnes qui ont vu les conséquences de ces grandes maladies infectieuses ont aujourd’hui plus de 70 ans. Cette mémoire est en train de disparaître. »

 

Depuis la fin du XXe siècle, les controverses autour des vaccins se multiplient. En France, explique Jocelyn Raude, « elles apparaissent autour des vaccins au cours de la campagne vaccinale contre l’hépatite B ».

 

 

La vaccination contre l’hépatite B a raté sa cible, sous l’influence des laboratoires

 

A partir de 1994, sous l’impulsion du ministre de la santé Philippe Douste-Blazy, la France se lance dans une vaste campagne de vaccination contre ce virus, à l’origine de cirrhoses et de maladies du foie. Elle suit les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui, en 1992, recommande la vaccination universelle contre l’hépatite B, en privilégiant les nourrissons et les adolescents.

 

Si le virus est très présent dans les pays en développement, il l’est beaucoup moins dans les pays riches, la prévalence du virus y est inférieure à 2 %. Pourtant, les autorités françaises ont tenu « des discours alarmistes et mensongers sur la gravité de l’hépatite B en France », se souvient le professeur de pharmacologie bordelais Bernard Bégaud. « Bien sûr, ce virus est à l’origine d’infections hépatiques graves, parfois mortelles. Mais on a entendu que l’hépatite B se transmettait par la salive, que ce virus faisait plus d’un mort en un jour que le Sida en une année. Tout cela était faux. La campagne de communication a été démesurée, financée par les laboratoires. On a même fait appel à des animateurs de Fun Radio qui ont fait le tour de France en camion pour sensibiliser les jeunes. »

 

Bernard Bégaud dirigeait alors la pharmacovigilance au sein de l’Agence du médicament et a vu remonter « 640 signalements de sclérose en plaques. Au départ, on ne comprenait pas pourquoi : la campagne ne devait viser au départ, selon les recommandations de l’OMS, que les enfants et les adolescents. Or la sclérose en plaques se déclare chez les jeunes adultes. Je me suis battu à l’époque pour obtenir le nombre de personnes vaccinées : 33 millions de personnes, 10 millions d’enfants et 23 millions d’adultes ont été vaccinés ! La campagne vaccinale a raté sa cible, aucun pays au monde n’a vacciné autant d’adultes contre l’hépatite B !  C’est à cette époque que les médecins, les professionnels de santé ont commencé à douter ».

 

La France est le seul pays à avoir eu autant de signaux de pharmacovigilance inquiétants, de même qu’une controverse sur cette vaccination. Les autres pays se sont eux contentés de vacciner les enfants, avec beaucoup plus d’efficacité. Alors que la France visait un taux de 80 % d’enfants et d’adolescents vaccinés, seuls 30 % l’ont été à l’issue de la campagne.

 

Le pharmacologue reste, aujourd’hui encore, « troublé par cette histoire ». Il conserve, à rebours de la communauté scientifique, « un doute sur l’imputabilité de ces scléroses en plaques au vaccin contre l’hépatite B. C’était peut-être une coïncidence, les scléroses en plaques se révèlent souvent à l’occasion d’un stimulus immunitaire : un simple virus, mais aussi un vaccin. Mais il y a eu des cas troublants, où les poussées de la maladie survenaient juste après les injections. Les cas signalés à l’époque n’étaient pas plus nombreux que ceux attendus, mais tous les malades ne se sont sans doute pas signalés. Les études statistiques ne permettent pas de trancher, dans un sens ou dans l’autre. Une vaste étude épidémiologique aurait dû être conduite, pour lever le doute ».

 

La controverse est si vive que Bernard Kouchner, qui a succédé en 1997 à Douste-Blazy comme secrétaire d’État à la santé, décide d’interrompre la vaccination en milieu scolaire. Cette décision, ainsi que l’absence d’études approfondies de pharmacovigilance, a alors ancré le doute dans l’esprit des Français, y compris des professionnels de santé.

 

L’historienne et philosophe des sciences Annick Opinel a travaillé sur les archives du cabinet de Bernard Kouchner : « L’exécutif craint alors un scandale de santé publique. Bernard Kouchner a préféré mettre le holà. La responsabilité de vacciner contre l’hépatite B s’est retrouvée entre les mains des médecins généralistes. Cela a nourri des inquiétudes légitimes de parents, de la suspicion. C’est une forme d’abandon de la santé publique », regrette-t-elle.

 

Mais le doute ne gagne pas tout de suite l’opinion publique : « La première grande étude nationale sur la confiance dans les vaccins en France est lancée en 2000. Jusqu’en 2005, 90 % de la population française est encore très favorable au vaccin. Les doutes autour du vaccin de l’hépatite B n’ont pas encore gagné les autres vaccinations. Le basculement intervient avec la gestion de la grippe A/H1N1 », estime le sociologue Jocelyn Raude.

 

 

A suivre...

 

Publié le 09/01/2021

 

Macron, meilleur allié des anti-vaccins

 

Par Pierre Jacquemain sur www.regards.fr (éditorial du 03 janvier 2021)

 

Nous allons de fiasco en fiasco, et nous voilà désormais dans celui du vaccin. La France est à la traîne. Le mot est faible. Mais ça n’est pas de l’avis du président de la République, irréprochable, selon lui, car la France est le pays qui gère le mieux la crise... toujours selon lui.

 

Emmanuel Macron est en colère : « Ça doit changer vite et fort », a-t-il prévenu lors de ses vœux aux Français. Dans le viseur, son ministre de la Santé, Olivier Véran, comptable des mauvais chiffres de la vaccination contre le virus du Covid. Près de 10 millions de personnes se sont déjà vues administrer une dose du vaccin à travers le monde : 4,5 millions en Chine, un million au Royaume-Uni, 150.000 en Allemagne, 60.000 en Russie, 25.000 au Mexique et… 340 en France. Des chiffres qui font mal. Et qui font peur aussi.

 

Sommes-nous gérés par des incompétents ? Des inconscients ? Des amateurs ? Leur responsabilité est immense. Mais Emmanuel Macron lâche les siens. Tout d’un coup, ça n’est plus de sa faute, c’est les autres. En l’occurrence le ministre de la Santé. Ça n’empêche pas le président Macron d’affirmer droit dans ses bottes un soir de réveillon que, l’air de rien, nous sommes sans doute le pays au monde qui a mieux géré la pandémie.

 

Pourtant, si l’on sondait la population, il n’est pas certain que l’écho d’en bas, celui des Français, soit aussi enthousiaste. Ça n’a échappé à personne – sauf peut-être à ceux d’en haut : qu’il s’agisse des masques – passés de inutiles à un peu utile pour terminer obligatoire dès six ans –, ou encore des tests – dès le 11 mai, jour de déconfinement, Emmanuel Macron avait juré que le gouvernement prévoyait jusqu’à 700.000 tests par semaine dès la fin mai pour ne devenir qu’une presque réalité en octobre (bien que les processus soient restés chaotiques) – et maintenant le vaccin – dont on ne comprend rien de la stratégie –, on ne peut pas dire que la gestion de cette crise ait été réussie.

 

Et à cette phrase satisfaite d’Emmanuel Macron, la communication gouvernementale reste la même, glorifiante : « Nous avons organisé la meilleure rentrée scolaire en Europe » (Jean-Michel Blanquer) ; « Pas un pays au monde n’a fait ce que nous avons fait pour sauver les entreprises » (Bruno Le Maire) ; « Nous sommes le seul pays à avoir autant testé la population » (Olivier Véran). Nous sommes peut-être les champions du monde de la communication mais certainement pas de la gestion de crise.

 

Ceux qui nous dirigent feraient mieux de nous dire pourquoi ça ne marche pas plutôt que nous expliquer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’affaire est trop grave pour jouer les gros bras. Et ne vouloir que paraître. Paraître le meilleur aux yeux du monde, quitte à enrober la réalité. L’affaire est trop grave aussi pour ne pas voir que l’une de nos principales failles depuis le début de l’épidémie, c’est notre démocratie. Elle est plus que fragilisée. Elle est quasi inexistante. Il n’y a plus de débat. Tout se décide dans le plus grand des secrets, entre hommes, dans un conseil de Défense. « Il faut rendre la société co-responsable de la gestion de la pandémie », a déclaré Emmanuel Hirsch, professeur d’éthique médicale et président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique de l’Université Paris-Saclay. Il ajoute : « Après un an de pandémie, si on n’a pas compris comment gouverner une pandémie, c’est-à-dire en associant la société, en la rendant co-responsable, on échoue par nature. Et là, il y a un échec qui est dramatique […]. Nous avons maintenant besoin d’un débat mature. Il faut prendre des initiatives au niveau du Parlement, des différentes instances représentatives pour qu’il y ait du débat. Nous avons besoin de parole, besoin d’échanger, sur ce qui est essentiel par exemple. Nous avons aussi besoin, et c’est fondamental, d’admettre ce que va être la société du risque à laquelle nous allons être confrontés dans les années qui viennent. Et il n’y a pas que le risque d’une pandémie : le risque nucléaire, bactériologique, chimique, terroriste existe aussi. Donc il faut intégrer une culture de l’exposition à des risques, et discuter dans ce cadre de ce que l’on accepte et ce que l’on n’accepte pas, ce qui est proportionné, ce qui n’est l’est pas ».

 

Comme nous l’écrivions avec Catherine Tricot dans l’introduction de Dessine-moi un Pangolin : « Avons-nous les pastilles d’iodes en nombre suffisant si un accident nucléaire arrivait ? Avons-nous les stocks alimentaires pour faire face à des phénomènes extrêmes ? Disposons-nous des vaccins en quantité contre la variole ? Cette crise insinue une inquiétude redoutable ». Nous avons-là matière à nous inquiéter. Des questions aussi nécessaires que légitimes quand on s’aperçoit que dans le contexte sanitaire du Covid et alors que la grippe menace, nous n’avons pas les vaccins nécessaires contre la grippe, certains pharmaciens allant jusqu’à parler de pénurie. Nous allons de fiasco en fiasco. Et de l’incompréhension collective nous sommes passés à une défiance généralisée à la fois du politique – qui n’est pas nouvelle mais qui s’aggrave – et du monde scientifique.

 

Pourquoi sommes-nous l’un des pays les plus réticents face au vaccin ? Pourquoi, qui, comment a-t-on décidé de la stratégie de la vaccination ? D’où vient cette idée extravagante - et qui n’a pas manqué d’être largement moquée - de tirer 35 citoyens au sort pour se prononcer sur la stratégie vaccinale ? Quelle légitimité ? Quelle compétence ? Pourquoi 35 ? Y a-t-il eu consentement des soignants et des personnes âgées, vaccinés dans les Ehpad ? Pourquoi ne pas avoir ouvert l’accès au vaccin aux volontaires ? Longtemps, on nous a expliqué que la réussite de la Chine dans la sortie de la crise sanitaire était liée à l’autoritarisme du pouvoir central sur sa population. Rien n’est moins sûr – et pour en parler, Jean-Louis Rocca, sociologue, spécialiste de la Chine, sera ce lundi 4 janvier l’invité de #LaMidinale, dès 12h30. Une chose est sûre, c’est que l’autoritarisme de bureau, celui qu’exerce Emmanuel Macron depuis le Palais de l’Élysée, nous conduit tout droit dans le mur. Et donne aux anti-vaccins, de quoi se frotter les mains.

 

Publié le 05/01/2021

 

 

Après un an, les gauches espagnoles font le bilan d’une cohabitation chahutée

 

 

Par Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr

 

 

Malgré la pandémie, les socialistes et leurs alliés d’Unidas Podemos, au pouvoir depuis un an, ont appliqué une partie de leur programme social et négocié un budget 2021 en nette hausse. Mais l’équilibre reste fragile, et les errements de la monarchie pourraient tendre la coalition.

 

Le gouvernement espagnol, investi il y a presque un an, le 13 janvier 2020, constitue une exception, à bien des égards. Dans l’histoire récente du pays d’abord, puisqu’il s’agit de la première expérience de coalition tentée depuis le retour de la démocratie au début des années 1980, après des décennies marquées par une alternance binaire entre conservateurs (PP) et socialistes (PSOE). À l’échelle européenne aussi, parce que c’est l’un des rares exécutifs, avec le Portugal voisin, marqués à gauche, sur un continent où les droites dominent et les extrêmes droites prolifèrent.

 

Quel premier bilan dresser de cette cohabitation entre le PSOE socialiste et la coalition Unidas Podemos, emmenée par Pedro Sánchez ? Le surgissement de la pandémie a bien sûr bousculé tous les plans, l’Espagne étant l’un des pays les plus touchés d’Europe. Mais ceux qui pronostiquaient un effondrement rapide de ce gouvernement minoritaire au Congrès des députés (il lui manque 20 sièges pour la majorité absolue) ont eu tort. Sánchez a assuré, lors d’une conférence de presse le 29 décembre, que l’exécutif avait réalisé 23 % du programme de la coalition présenté en janvier, et au moins enclenché le chantier de 90 % des promesses de départ.

 

La coalition n’a perdu que trois votes, à ce stade, au Congrès. Et à deux reprises, elle a prouvé sa – relative – solidité : elle a d’abord écarté, en octobre, une motion de censure déclenchée par le parti d’extrême droite Vox, qui n’a réuni que 52 voix (sur un total de 350 élus). Des cinq motions de censure déclenchées depuis les années de la Transition, c’est celle qui a obtenu le score le plus modeste.

 

Surtout, le gouvernement PSOE-Unidas Podemos est parvenu le 3 décembre à faire adopter un budget pour l’an prochain par une majorité bien plus large que celle qui l’avait soutenu, 11 mois plus tôt, pour l’investiture : 188 voix sur 350, grâce au soutien de la plupart des partis régionalistes ou indépendantistes (basques, catalans, etc.). Ce budget est en hausse de 10 % par rapport à 2019, pour soutenir la santé, la recherche et le social. En plus de l’enveloppe du plan de relance de l’UE, cet effort se trouve financé par des hausses d’impôts sur les revenus, le patrimoine et les sociétés, pour les tranches les plus hautes (mais dans des proportions inférieures à ce qui avait été prévu dans l’accord de gouvernement du 30 décembre 2019).

 

C’est à souligner : le gouvernement a obtenu le soutien des indépendantistes d’ERC (Gauche républicaine de Catalogne) sur ce texte, en reprenant l’une de leurs revendications phares : une harmonisation des fiscalités régionales (sur le patrimoine et les successions), ce qui va obliger la région de Madrid (tenue par la droite du PP) à relever ses taux, mettant un terme à ce qu’ERC nomme un « paradis fiscal construit par la droite madrilène » au sein de l’Espagne.

 

Des batailles internes parfois épiques, entre PSOE et Unidas Podemos, ont rythmé l’année écoulée. Certains observateurs y ont vu la preuve d’un gouvernement fragile, sur le point de tomber, d’autant que Pedro Sánchez a tenté un rapprochement l’été dernier avec Ciudadanos (libéraux), relançant les spéculations sur une majorité alternative qui ferait l’impasse sur Podemos. D’autres, moins impressionnés, rappellent que ces désaccords font partie du jeu, pour n’importe quelle coalition. À la tête de Podemos, Pablo Iglesias, par ailleurs l’un des trois vice-présidents de l’exécutif, a plaidé mi-décembre pour « normaliser » ces « tensions », qu’il juge saines, parce qu’elles permettent souvent, d’après lui, d’en revenir à l’application stricte du programme de la coalition.

 

Le gouvernement a augmenté en début d’année le salaire minimum de 50 euros (à 950 euros) et relevé les barèmes pour les aides sociales et les retraites. Mais le PSOE bloquait ces jours-ci la perspective d’une nouvelle hausse, dès 2021, sur fond d’affrontement entre Yolanda Díaz, la ministre du travail (alliée de Podemos et très populaire), et la vice-présidente Nadia Calviño, aux affaires économiques (aile « réaliste » du PSOE, qui insiste sur la nouvelle équation budgétaire provoquée par la pandémie). Sous la pression d’Unidas Podemos, l’exécutif a adopté en septembre un « revenu minimum vital », une aide censée profiter aux 850 000 ménages les plus pauvres du pays – mais qui s’avère, à ce stade, très peu distribuée.

 

À la demande de Podemos et d’autres partis régionalistes de gauche, le gouvernement a fini par adopter un décret empêchant les expulsions durant la période de l’état d’alarme sanitaire, tout comme les interruptions dans l’approvisionnement en lumière, eau et gaz, pour les ménages les plus précaires. PSOE et Podemos se sont divisés en septembre, lors du vote sur la régularisation massive des travailleurs en situation irrégulière, à l’aune de la pandémie (le texte a été rejeté, à cause de l’opposition du PSOE). L’Espagne est aussi devenue, le 18 décembre, le sixième pays du monde à autoriser l’euthanasie, lors d’un vote assez large au Congrès (opposition uniquement du PP et de Vox, soit 138 voix contre et 198 pour).

 

Sur le front des droits des femmes, l’examen du texte le plus emblématique du mandat en la matière, que la ministre Irene Montero a présenté à Mediapart en novembre, n’a toujours pas commencé au Congrès des députés. Quant à la loi sur les droits des personnes transgenres, elle semble, au mieux, retardée, en raison de vifs désaccords entre Unidas Podemos – qui la soutient ardemment – et certaines ministres PSOE, qui ne veulent pas en entendre parler (opposées à « l’autodétermination sexuelle »).

 

Impossible de dire à ce stade quelle sera l’issue de la bataille en cours sur la réforme de la justice, alors que la proposition du PSOE et Podemos est accusée de tous les côtés, et notamment depuis Bruxelles, de politiser encore plus l’institution judiciaire. Symbole des errements de la gestion du Parti populaire (PP), la « loi de protection de la sécurité citoyenne » entrée en vigueur en 2015, surnommée la loi bâillon par ses adversaires, et qui encadre notamment les relations entre manifestants et forces de l’ordre, n’a pas encore été abandonnée ni réformée, contrairement aux promesses répétées des deux formations au pouvoir.

 

« Qu’il y ait des désaccords ? Bien sûr. Parce que ce sont les patrons, les industries de l’énergie, les maisons mères des salles de jeu et Bruxelles qui appellent au téléphone [la vice-présidente socialiste] Nadia Calviño. Nous, ce sont les retraités, les expulsés, les marées blanche et verte [le nom des mouvements anti-austérité dans les secteurs de la santé et de l’éducation – ndlr] qui nous appellent », juge, dans un entretien récent à El Diario, Juan Carlos Monedero, l’un des cofondateurs de Podemos, et proche de Pablo Iglesias, un temps éclipsé à cause d’accusations de fraude fiscale.

 

 La ministre socialiste du budget María Jesús Montero, elle, met en garde contre un effet de loupe, dans un entretien récent à El País : « Les conseils des ministres sont bien plus pacifiques que l’apparence que certains en donnent, qui laissent penser que l’on n’est d’accord sur rien. Pas du tout… » Le spectacle des divisions sert l’opposition, du PP comme de Vox, deux formations engagées dans une surenchère et multipliant les attaques délétères contre un gouvernement vendu aux « Vénézuéliens ».

 

Si beaucoup des compromis obtenus au fil de l’année penchaient plutôt du côté de la ligne de Podemos, l’année 2021 pourrait s’annoncer plus difficile pour le mouvement d’Iglesias. Au-delà des élections en Catalogne le 14 février, où les résultats des deux partenaires de la coalition seront bien sûr scrutés de près, deux dossiers sont explosifs. D’abord, le projet défendu par le ministre socialiste de la sécurité sociale, qui vise à augmenter le nombre d’années prises en compte pour le calcul de la retraite – une réforme inattendue, qui ne figure pas dans le projet de coalition et pourrait braquer Unidas Podemos.

 

Mais c’est surtout l’avenir de la monarchie qui divise profondément les deux bords. Alors que l’ancien roi Juan Carlos a quitté l’Espagne en août, pour éviter la justice de son pays, et reste accusé de plusieurs fraudes fiscales de grande ampleur, le PSOE vient d’annoncer un projet de loi qui entend rénover le fonctionnement de l’institution, avec le soutien d’ores et déjà affiché du PP. La coalition Unidas Podemos, elle, se définit comme républicaine et n’a cessé de critiquer l’attitude de Juan Carlos. Pablo Iglesias a déjà prévenu qu’il ne voterait pas un texte destiné à renforcer la couronne.

 

Publié le 02/01/2021

 

La génération de l’inquiétude

 

Par Agathe Mélinand sur www.monde-diplomatique.fr

 

 

Il y a un siècle, au sortir de la Grande Guerre, de jeunes écrivains américains qui cherchent le sens à donner à leur vie, à leur travail, forment une bande informelle, alcoolisée et inventive, entre Paris et New York.

 

« L'enfer, nom de Dieu, est un sacré stimulant (1). »

 

Mil neuf cent vingt et un. Ouverte deux ans auparavant, la conférence de la paix a redessiné l’Europe ; Paris semble la capitale artistique du monde. La Grande Guerre a massacré dix millions de soldats, la grippe espagnole fait cinquante millions de victimes. « Plus jamais ça ! » La vie humaine ne valait plus grand-chose, les vieilles valeurs s’étaient écroulées. Les Américains entraient sur la scène internationale, la révolution d’Octobre ouvrait un horizon nouveau et annonçait la polarisation des antagonismes. L’horreur des tranchées accouchait paradoxalement d’une explosion de fête et de créativité.

 

Dans la France du surréalisme et de dada, le neurasthénique président Paul Deschanel venait de démissionner, le premier congrès du Parti communiste se réunissait (2). Dans l’Amérique de la Prohibition, le président Warren G. Harding se noyait dans les scandales ; sur fond de grèves et d’attentats, un tribunal du Massachusetts condamnait à mort les anarchistes Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti ; une voiture piégée faisait sauter les bureaux de la banque JP Morgan à Wall Street — quarante morts, des centaines de blessés.

 

De jeunes écrivains américains, oscillant entre l’Europe et le pays natal, entre New York et Paris, interrogeaient : « Que ferons-nous demain ? Que ferons-nous jamais (3)  » ? C’est la question que posent ces années 1920. Comment répondre ? Nihilisme joyeux, esprit nouveau, luttes, communisme, alcool et délires, suicide, éclats de rire ? Engagement du propos, formes nouvelles ?

 

À New York, à Paris, les « enfants du jazz », comme les appellera Francis Scott Fitzgerald, se trémoussaient sur Duke Ellington ou Cole Porter en se soûlant superlativement. Entassés dans les « speakeasies » (bars clandestins) ou sur les terrasses du Sélect et de la Closerie, ils faisaient la légende des Années folles à Paris, si loin, si près des Roaring Twenties (les années « rugissantes ») d’outre-Atlantique. À Montparnasse, « les vrais artistes s’habillaient à l’américaine », comme l’avait dit Guillaume Apollinaire ; à Antibes, les milliardaires en dollars faisaient glisser sur leurs peaux bronzées des colliers de perles infinis. Ne parlez plus de guerre, de misère ; regardez plutôt ce taxi qui passe sur Broadway : Fitzgerald fait des claquettes sur le toit et sa femme Zelda chevauche le capot…

 

Ernest Hemingway a 22 ans. Correspondant du Toronto Star, il vit la vie de Paris, qui est « une fête ». Promenades, écriture, cuites, il emprunte des livres à Sylvia Beach, une Américaine qui a fondé la librairie Shakespeare and Company et va éditer Ulysse, de James Joyce. Il rend visite à Gertrude Stein, une autre Américaine, poétesse influente, collectionneuse d’art et homosexuelle affichée, qui, assise sous son portrait signé Pablo Picasso, reçoit tous les samedis. Autrefois, Georges Braque, Henri Matisse, les cubistes, puis, au début des années 1920, des écrivains américains. Une avant-garde à qui Stein va donner un nom : « Vous êtes tous une génération perdue (4).  »

 

Hemingway fera de cette phrase, en 1926, l’épigraphe de son premier roman Le soleil se lève aussi ; l’expression aura un succès considérable. Elle désigne tous ces exilés volontaires, ces inconfortables cherchant un sens à leur histoire, de Thomas Stearns Eliot, le poète missourien se choisissant anglais, aux familiers de Stein, Ezra Pound, le novateur lyrique vomissant l’Amérique, John Dos Passos, qui vient de publier son premier roman, Fitzgerald et Zelda, accompagnés de Dorothy Parker, « The Wit » (« l’esprit »), qui, par ses œuvres vitriolées, par sa vie — déprime et mondanités , sera l’une des grandes incarnations de la lost generation.

 

La voilà. Toujours chapeautée, les cheveux jamais lavés, c’est en tapant à deux doigts sur ses machines à écrire que Parker entre en littérature. De Vogue à Vanity Fair, du New Yorker à Life, en recueils ou réunis dans The Portable Dorothy Parker (The Viking Press), ses poèmes, ses nouvelles, ses critiques dessinent un univers aigu et romanesque, vache et généreux, atroce, marrant. Elle collabore d’abord à Vanity Fair, qui publie ses Hymnes à la haine (5). Elle y invente la critique théâtrale introspective — « Si vous ne tricotez pas, apportez un livre. » Elle est très amie avec le jeune Fitzgerald, 24 ans, dont le premier roman, L’Envers du paradis, connaît un grand succès.

 

En 1920, Alexander Woollcott, le critique dramatique du New York Times, réunit des amis à l’hôtel Algonquin, à Broadway. Parker est invitée. Souvenirs de guerre, perspectives de carrière, cocktails, médisances… Pendant dix ans, la « table ronde de l’Algonquin » réunira les chevaliers caustiques et provocants d’une époque sous tension. Discutant matérialisme, capitalisme, racisme, la « table ronde », vite connue comme le « cercle vicieux », excite la littérature, le théâtre, le journalisme américains. Parker, la plus intelligente des muses — elle déteste ce mot —, y scintille. L’actrice Louise Brooks viendra à l’Algonquin, et Harpo Marx, et Fitzgerald, et, plus tard, Hemingway…

 

« Make it new (6) ! » (« Faites du neuf ! »). En 1922, Eliot publie à Londres The Waste Land, dédié à Pound, son soutien, correcteur et ami. Il faut lire La Terre vaine, la « terre dévastée », cette révolution poétique, cette peinture cubiste de langues, d’époques, de citations, le tableau d’une Europe à bout : « Je te montrerai la peur dans une poignée de poussière. »

 

Dos Passos descend la 5e Avenue ; il vient de publier Trois Soldats. C’est la guerre crue au quotidien. Constat brutal, succès. En 1922, il déjeune avec les Fitzgerald au Plaza, où « les fleurs ressemblant à des billets de 10 dollars or (7)  » laissent le jeune écrivain aux idées communistes assez froid. Quelques cocktails, promenade dans la torpédo rouge. « Dos » et Zelda montent sur une grande roue, Scott finit le whisky. « Dos » dira : « Il émanait d’eux une atmosphère d’innocence dorée et ils étaient beaux à en désespérer. »

 

Il faut imaginer les Fitzgerald à Long Island. Orgies, manoirs et inspiration. Les fêtes insensées du richissime Herbert Bayard Swope, éditeur et journaliste, réunissent le tout-Hollywood et Broadway, et ceux qui comptent. Parker a sa chambre. Elle vient de publier sa première nouvelle, s’est un peu suicidée, fréquente les riches qu’elle déteste, découvre le whisky — « Allez, finis le tien qu’on en prenne un autre (8). » Scott, lui, englué de gin et de mondanités, écrit trois chapitres en deux ans…

 

Hemingway aussi vient de publier ses premières nouvelles. Il boit au Dingo Bar, en 1925, à Paris, quand le célèbre Fitzgerald passe la porte. La scène est connue. On sait que Le soleil se lève aussi, tableau d’un après-guerre émasculé, doit beaucoup à l’auteur de Gatsby. Corrections, suggestions. On sait qu’ils deviendront amis, iront chez Stein, à la Closerie et, sans bruit, se brouilleront. Curieuse et triste relation — admiration fascinée et semi-mépris jaloux sur fond de rivalité littéraire et d’alcool. William Faulkner résumera : « Ils ne se ressemblaient pas, ils occupaient seulement le même emplacement (9).  » Oui, ils étaient au même endroit.

 

Parker, elle, est surexcitée quand Hemingway vient à l’Algonquin, en 1926. « Sa prose dénudée jusqu’à l’os », comme elle dit, l’a bluffée. Elle a publié en un an dix poèmes et nouvelles dans le New Yorker. Les sujets ? Des ruptures, les fâcheux mondains, l’alcool, la pluie, sa vraie vie, le vide… et ce style au cordeau. Hemingway lui racontera sa guerre, son Espagne, son Paris. Elle s’embarquera sur un transatlantique avec son platonique héros.

 

Paris ! Tous les audacieux expatriés, comme elle dit, sont là. Elle vit au Lutetia, va chez Stein, admire le silencieux Joyce, de loin… Elle établit le premier recueil de ses poèmes, Enough Rope (« Assez de corde »), qui, quelques mois plus tard, fera l’événement. Les Fitzgerald lui présentent Sara et Gerald Murphy, un « couple en or » dont les fêtes réunissent le Paris des arts et de l’argent. Parker descend chez eux, sur la Riviera. Fitzgerald décrira dans Tendre est la nuit « les gens chics et célèbres, les flots de jazz qui ressemblent à des sanglots ». Il y a Dos Passos qui s’échoue en bateau, Hemingway, avec femme et maîtresse, Scott qui jette des tomates sur les duchesses… C’est comme un été de fin de rêve. Les Murphy seront les Dick et Nicole de Tendre est la nuit.

 

Le 24 octobre 1929, la Bourse s’écroule. Fin des Années folles. La Grande Dépression et ses millions de chômeurs trouveront peu d’écho dans les livres du groupe. Ce n’est pas leur société. Hemingway écrit sa guerre d’Espagne et ses corridas, Fitzgerald, cent nouvelles alimentaires, Eliot médite ses mystiques Quatre Quatuors. Seul Dos Passos, avec sa trilogie USA (1938), écrit politiquement son pays, invention formelle et inscription dans les combats du temps. Après l’assassinat en Espagne d’un de ses amis par les staliniens que soutient Hemingway, il se fâche définitivement avec ce dernier. On regrette de retrouver le rouge Dos Passos ultraréactionnaire et soutenant Joseph McCarthy pendant la guerre froide.

 

Autre choix politique. Pound, cherchant une « nouvelle civilisation », élaborant l’œuvre de sa vie, ses Cantos, soutiendra activement tous les fascismes et l’antisémitisme. Il sera interné pour maladie mentale aux États-Unis. À la fin, à Venise, il ne parlera plus.

 

Et Fitzgerald ? Il ira aussi mal que possible, mettra neuf ans à écrire son sublime Tendre est la nuit (1934). Puis, scénariste, il se laissera torturer par Hollywood et, à 44 ans, sera enfin lâché par son cœur. Plus personne ne savait qui il était.

 

Hemingway deviendra une icône. Il recevra le prix Nobel de littérature en 1954, après Le Vieil Homme et la mer. Sept ans plus tard, il se suicidera d’un coup de fusil.

 

La génération perdue disparaît sans même avoir pris le temps de créer un mouvement. Le moment les avait rassemblés, la politique, les mondanités… et leur regard désenchanté.

 

Parker ? Elle survivra. Les années 1930 la verront critique littéraire au New Yorker, elle publiera sa formidable nouvelle La Grande Blonde et n’écrira jamais de roman. Elle épousera deux fois le même homme, perdra luxueusement dix ans de sa vie à Hollywood, n’étant réellement créditée que pour deux films — La Vipère, de William Wyler, et Une étoile est née, de George Cukor. Autrefois manifestante à Boston contre la condamnation de Sacco et Vanzetti, elle adhérera au Parti communiste à Hollywood et à la Ligue antinazie. Elle boira comme ce n’est pas croyable, parfois avec Tennessee Williams, sera une irrégulière critique littéraire au magazine pour hommes Esquire, ratera la Beat Generation, tiendra une chaire de littérature en Californie, sera veuve, fauchée comme les blés, finira sa vie dans une chambre d’hôtel, bigleuse avec whisky. Et, en 1967, à 73 ans, après une dernière soirée sur la très chic Park Avenue, mourra devant sa télévision, son caniche noir sur les genoux.

 

Elle léguera tous ses droits à Martin Luther King.

 

 

(1) John Dos Passos, Trois Soldats, Le Castor astral, Bègles, 2018 (1re éd. : 1948).

(2) Lire Julian Mischi, « Il y a cent ans naissait un parti authentiquement populaire », Le Monde diplomatique, décembre 2020.

(3) Thomas Stearns Eliot, La Terre vaine et autres poèmes, Points, Paris, 2014 (1re éd. : 1922).

(4) Ernest Hemingway, Paris est une fête, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2012 (1re éd. : 1964).

(5) Dorothy Parker, Hymnes à la haine, Phébus, Paris, 2010 (1re éd. : 1967).

(6) Slogan moderniste d’Ezra Pound, 1928.

(7) John Dos Passos, La Belle Vie, Gallimard, coll. « L’étrangère », 2002 (1re éd. : 1966). La citation suivante est extraite du même livre.

(8) Dorothy Parker, Mauvaise journée, demain, 10/18, Paris, 2000 (1re éd. : 1928).

(9) William Faulkner, Le Domaine, Gallimard, coll. « Folio », 2004 (1re éd. : 1959).

 

 Publié le 31/12/2020

Historique. La « marée verte » a gagné, l’IVG est légalisée en Argentine

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

[MAJ 30 décembre. 8h47] Le Congrès argentin a adopté le 30 décembre la loi légalisant l'avortement, après un vote des sénateurs en faveur du texte, après plus de douze heures de débat, a annoncé la présidente du Sénat Cristina Kirchner.

Déjà approuvé par les députés le 11 décembre, le texte, a été adopté avec 38 voix pour, 29 contre et une abstention, tandis que des milliers de partisans du "oui" ont manifesté leur joie devant le Sénat à l'issue du vote.

Les mêmes protagonistes semblent rejouer, à deux ans d’intervalle, la même scène. Le souverain pontife lui-même répète, à l’intention de sa terre natale, ses violents propos de 2018 : avorter, ce serait comme « engager un tueur à gages pour résoudre un problème ». En ­Argentine, après trois mois de houleux débats, un projet de loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse avait déjà été approuvé, le 13 juin 2018, par la Chambre des députés. Mais le Sénat l’avait finalement rejeté deux mois plus tard, par quelques voix seulement.

Remis sur le métier dès son élection par le président Alberto Fernandez, le projet de loi, modifié à la marge, a été adopté par les députés, le 11 décembre. Les sénateurs en entament l’examen en séance plénière ce mardi. Mais l’épilogue, cette fois, pourrait être tout autre : le contexte politique a radicalement changé, avec le soutien clair de l’exécutif et le poids d’un mouvement féministe qui s’est élargi, ancré, jusqu’à faire voler en éclats les tabous et bousculer les conservatismes d’une société toujours sous influence de l’Église catholique. Après les immenses « marées vertes » de l’an dernier et du début de l’année, la mobilisation ne s’est jamais relâchée, même en temps de pandémie. Créatives, joyeuses et plus déterminées que jamais, les féministes ont multiplié, ces derniers jours, les rassemblements locaux, les conférences à distance, les fresques murales. Elles font circuler des chansons, des mots d’ordre et des argumentaires, mettent en scène les messages de solidarité venus de toute l’Amérique latine et du monde entier, font entendre partout la parole de plusieurs générations de femmes décidées à conquérir le droit pour toutes à disposer de leur corps.

« Le 29, nous devons être dans la rue, nous devons continuer à lutter, lançait la semaine dernière Nora Cortiñas, une figure des Mères de la place de Mai. Avec cette loi, nous allons sauver les vies de femmes pauvres qui n’ont pas la possibilité d’être assistées comme il faut, et qui mettent leur vie en danger. » Une façon de retourner contre les opposants à la loi leur argument du « droit à la vie » : plus de 400 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année en Argentine et leurs complications entraînent une cinquantaine de décès chaque année, sans parler des séquelles qui mutilent les corps, parfois jusqu’au handicap. Depuis la chute de la dictature, en 1983, au moins 3 200 femmes sont ainsi mortes des conséquences d’un avortement clandestin, une lourde « dette de la démocratie » envers les femmes, estiment les féministes. « C’est un projet de loi pour la vie des femmes, plaide le ministre de la Santé, Gines Gonzalez García. Les femmes qui n’ont pas accès à l’IVG recourent à des moyens extrêmes, cela cause la mort. La sanction ne sert qu’à stigmatiser les femmes. »

Des statistiques terrifiantes de vies brisées

Bien sûr, les plus exposées au danger sont les femmes des classes populaires, qui avortent dans les conditions les plus précaires ; les moins déshéritées se tournent, elles, vers des cliniques privées offrant une prise en charge médicale. D’un monde social à l’autre, la criminalisation de l’IVG a encouragé le développement, sur le dos des femmes, d’un très lucratif marché parallèle.

Tourmentés par le grave problème de santé publique créé par une législation rétrograde, vieille d’un siècle, qui fait peser sur eux un lourd climat de suspicion, de nombreux médecins se sont joints à la mobilisation en cours. « Nous devons respecter les décisions des femmes car elles sont fondées sur des raisons fortes. L’avortement ne se fait pas à la légère, insiste Daniel Teppaz, gynécologue et coordinateur du Réseau pour la santé sexuelle et reproductive. Des milliers de professionnels de santé exigent une loi qui accompagne les femmes enceintes et qui nous protège. » Gynécologue et obstétricienne, Yolanda Bertazzo assume elle aussi publiquement son « engagement à défendre les droits en pariant sur le bien-être des personnes » : « L’interruption de grossesse est une pratique ancestrale. Cela s’est produit, cela arrive et cela arrivera. Nous demandons le droit de décider dans le cadre de la loi. »

De la rue aux bancs du Sénat, le débat est vif, dense, souvent tendu. Le contraste est saisissant entre les arguments affûtés des féministes, leur stratégie d’éducation populaire et les sermons, les anathèmes et les mensonges des détracteurs de la loi, qui comparent l’avortement au génocide perpétré par les nazis ou prétendent que l’IVG sera autorisée jusqu’à huit mois de grossesse – 14 semaines, en réalité. À la fin du mois de novembre, la conférence épiscopale argentine, toujours prompte à s’immiscer dans les affaires politiques, appelait encore à des manifestations « pour demander la protection de la vie humaine ». Les évêques argentins s’étaient férocement opposés, en 1987, à la loi légalisant le divorce ; ils avaient déclaré la guerre, en 2010, à celle qui reconnaissait le mariage homosexuel. Ils sonnent aujourd’hui le tocsin contre la légalisation de l’IVG. Le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, l’ex-archevêque de La Plata Hector Aguer, l’une des figures les plus réactionnaires et les plus vindicatives de l’Église argentine, appelait ainsi à « résister à cette nouvelle tentative avortiste (sic) de l’État, qui, si elle était menée à bien, entraînerait les pires malheurs pour la société argentine ».

Les pires malheurs, pourtant, se lisent plutôt dans les terrifiantes statistiques mises au jour par le débat en cours. La criminalisation de l’IVG rend impossibles des vies parfois déjà brisées : 2 350 filles et adolescentes entre 10 et 14 ans ont eu un enfant en 2018, soit en moyenne 6 par jour. Plus de 80 % d’entre elles ont été victimes de viols dans leur contexte intrafamilial… La loi autorise bien, jusque-là, l’IVG en cas de viol ou de danger pour la santé des femmes, mais la peur des médecins, la pression sociale et le manque d’infrastructures de santé adaptées laissent dans le désarroi des milliers de femmes, de filles et d’adolescentes. « Nous débattons du droit à la vie. Et je ne peux pas m’arrêter de penser à ces filles forcées d’être mères, à la manière dont une fille violée est encore victimisée par l’État lui-même, qui l’empêche d’interrompre sa grossesse », s’émeut la sénatrice Maria de los Angeles Sacnun.

La fin du contrôle patriarcal sur les corps : un enjeu démocratique

Pour de nombreuses Argentines, la légalisation de l’IVG est une question de vie ou de mort, d’intégrité physique, de santé mentale. Mais dans le débat en cours, elle s’est aussi imposée comme un enjeu démocratique crucial. « Le contrôle patriarcal sur nos corps existe depuis l’Inquisition. Que l’avortement soit légal n’est pas seulement une dette démocratique. C’est la conquête de l’autonomie, pour disposer librement de nos corps », résume l’avocate Melisa Garcia. « La stratégie de criminalisation est incompatible avec la volonté des femmes. Le droit pénal ne peut pas criminaliser le droit de décider de son propre corps. Avec une telle politique, l’État persécute les femmes », fait aussi valoir Paula Livachky, directrice du Centre d’études légales et sociales.

Au Sénat, le vote final sera sans nul doute serré. Mais quelle que soit l’issue de ce processus parlementaire, un mouvement historique, irrépressible et irréversible a pris corps en Argentine, avec une puissante résonance dans toute l’Amérique latine. Dans un communiqué publié samedi, la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, qui rassemble plus de 700 organisations politiques, sociales, féministes, féminines, LGBTQ+, syndicales et étudiantes, se réjouit de « la pratique démocratique, collective, plurielle » née de cette lutte : « Ce 29 décembre, nous avons l’opportunité en tant que société de progresser vers l’élargissement des droits. Nous avons besoin de cette loi pour résoudre un problème de santé publique, de justice sociale et de droits humains. » Dans le même esprit, la ministre des Droits des femmes, Eli Gomez Alcorta, résumait, à la veille de cette échéance parlementaire, le sentiment qui règne en Argentine : « Nous sommes confrontés à l’opportunité de faire l’Histoire. »

« si l’Argentine avance, nous avancerons toutes »

Toute la semaine dernière, avec la campagne « Le monde regarde l’Argentine », les messages ont afflué du monde entier pour soutenir la lutte pour le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, des féministes ont exprimé leur appui aux Argentines depuis Paris, New York, Lisbonne, Bruxelles, Madrid… En Amérique latine, tous les yeux sont rivés sur Buenos Aires. « Si l’Argentine avance, nous avancerons toutes », résume l’Équatorienne Zoila Menendez Vélez. Pour Veronica Avila, militante engagée pour le droit à l’IVG au Chili, « c’est une question de droits humains, d’autonomie de nos corps, de droit à décider ». « Merci pour votre force, merci pour votre lutte pour que l’avortement soit libre, légal, sûr et gratuit partout, dit encore Adriana Guzman, du réseau féministe communautaire bolivien. Nous accompagnons cette lutte avec émotion et reconnaissance. »

 Publiéle 30/12/2020

Un maire rocardien pour Marseille : Combinaison prévue !


de : joclaude (site bellaciao.org)
 

Source : blog "Histoire et Société" - Benoît Payan, un nouveau maire rocardien pour Marseille DANIELLE BLEITRACH21 DÉCEMBRE 2020SI ON VOUS LE DIT

l’hebdomadaire Challenge se félicite des orientations du nouveau maire et cite le rapport de l’institut Montaigne dont nous vous avions parlé ici la semaine dernière (1). La comédie de la société civile, du printemps marseillais est terminée : bon appétit messieurs, la République en marche n’est pas loin et l’entente avec la métropole sur de telles bases sera facilitée. Apparatchick du PS, proche comme Samia Ghali de Guerini… Sans parler de Collomb, Ségolène… L’affaire était prévue de longue date et on se demande qui savait comment tout cela finirait ? (note de danielle Bleitrach) Anna Rousseau Il y a 3 heures© CHRISTOPHE SIMON / AFP Le socialiste Benoît Payan, élu maire de Marseille

Après une élection interminable, démarrée le 15 mars et terminée aujourd’hui ce 21 décembre, Marseille a un nouveau maire : le socialiste Benoît Payan, 42 ans. Dans son premier discours, il confirme sa position rocardienne favorables aux entreprises. Le discours du nouveau maire, Benoît Payan, élu à l’unanimité des suffrages exprimés ce lundi matin 21 décembre, a bien failli être ennuyeux comme la pluie qui tombe sporadiquement sur Marseille aujourd’hui. De prime abord, les poncifs : la peste (vaincue par “l’union d’un armateur, des galériens et des forçats”), la ville “à l’identité si forte qu’elle n’a eu de cesse d’être méprisée par le pouvoir central, jusqu’à voir ses canons tournés vers la ville, jusqu’à perdre son nom”, la Libération par les “résistants, les tirailleurs, les tabors, les goumiers, soldats des armées d’Afrique”. Un peu de rappeur Jul, l’Albert-Londres Philippe Pujol, le sculpteur César et le footballeur Zinédine Zidane, ne manquaient que Gaston Deferre, Fernandel et Pagnol.

Un discours pro-business inhabituel Mais une petite musique s’est fait entendre, pour la première fois depuis des années : une prise en compte des entreprises, du secteur privé et l’évocation de la valeur travail. Jean-Claude Gaudin ne cachait pas sa préférence pour une ville d’administrateurs publics plutôt que d’entrepreneurs, Michèle Rubirola n’a même jamais abordé le sujet. Or, dans ses vœux pour la ville, qui était aussi une déclaration d’intention, le nouveau maire a confirmé sa position très rocardienne, déjà affirmée à de multiples reprises, où l’entreprise n’est pas niée ni méprisée, mais dont la présence est jugée indispensable : “Nous deviendrons cette ville phare, capitale, celle qui attire des médecins et des entrepreneurs, des chercheurs et des étudiants, des salariés et des artistes. Nous le ferons en répondant aux grands enjeux de demain.” Les créateurs d’entreprises sont clairement loués : “Ici, il n’y a pas ceux qui réussissent, et ceux qui ne sont rien. Ici, la réussite, c’est aussi d’ouvrir un restaurant ou une boutique, de monter son entreprise, de devenir artisan, fonctionnaire, de voir grandir ses petits ou de s’engager pour les autres”.

Le mot “attractivité” a lui aussi fait son apparition à l’Hôtel de ville, en écho avec le rapport de l’Institut Montaigne publié il y a quelques semaines : “Les grandes métropoles du monde l’ont compris, aujourd’hui, ce qui fait venir des entreprises, ce qui crée de l’emploi et de l’activité, c’est tout simplement la qualité de la vie vécue par les habitants. C’est en construisant ensemble une ville plus agréable à vivre, plus verte, en faisant revenir la nature en ville, et en luttant contre les changements climatiques que nous rayonnerons. Notre attractivité, elle est aussi dans nos services publics, nos associations ou notre vie de quartier. Dans une ville qui se préoccupe d’abord des besoins de ses habitants, qui se modernise, qui déploie des transports efficaces, et qui offre un espace public apaisé. Dans une ville où chacun peut vivre dignement, travailler, se loger, se cultiver, faire du sport, s’épanouir et s’engager.”

Marseille indépendante, sans tutelle Immédiatement, Benoît Payan a semblé exclure tout appel à la tutelle de l’Etat, qui pourrait être nécessaire compte tenu du surendettement de la ville et aurait été envisagée par Michèle Rubirola : “La compétitivité, l’attractivité, elles ne se trouvent pas dans l’austérité qui cache une économie moribonde”. L’attractivité viendra donc de la situation géographique de la ville, en, particulier son ouverture vers la Méditerranée (l’Institut Montaigne recommandant de faire de Marseille le pivot de l’influence française en Méditerranée et en Afrique) et de son port “richesse majeure pour développer notre ville”.

Après quelques minutes d’interruption seulement, le conseil municipal a abordé son ordre du jour habituel. Au même moment, l’ancien maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (LR), tweetait : “A 42 ans, Benoît Payan vient d’être élu maire de Marseille. Lors de mon dernier mandat, j’ai pu constater qu’il possédait les qualités nécessaires pour assumer cette fonction que je sais immensément exigeante, mais aussi passionnante, de maire de la deuxième ville de France”

 Publiéle 29/12/2020

Pour 2022, une échéance et peut-être une chance

 

« Peut-on transformer le danger en opportunité? » C'est la question que posent Annick Coupé, Pierre Khalfa, Gustave Massiah et Marie-Pierre Vieu, contre l’offensive conservatrice et réactionnaire. Pour eux, les échéances électorales doivent inviter à « mobiliser les mouvements sociaux et citoyens ». Ils exhortent à construire un vaste mouvement de collectifs de base et une plateforme commune entre les gauches qui permettra aux mouvements sociaux de prendre pleine part à l'élection. 

En 2022, nous serons confrontés à une échéance électorale, celle des élections présidentielles et législatives. Si un succès électoral n’est aucunement la garantie d’une transformation sociale et écologique, les conséquences surtout négatives de ces élections peuvent être considérables. Le scénario d’un second tour opposant une nouvelle fois Emmanuel Macron et Marine Le Pen au deuxième tour laisse présager du pire. L’explosion des abstentions accompagnera un scrutin réduit à choisir entre reconduire la politique de droite, régressive et liberticide de l’actuel pouvoir contre celle ouvertement anti sociale et raciste d’une extrême droite décomplexée. Sans même attendre cette échéance, la dégradation des situations démocratiques, sociales et environnementales s’est accentuée et a atteint un niveau très inquiétant. Peut-on transformer ce danger en opportunité ?

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral 

Il ne s’agit pas seulement d’un choix électoral. L’offensive conservatrice et réactionnaire se poursuit systématiquement. Elle se déploie dans trois directions : faire payer la crise économique et sociale accentuée par la pandémie aux travailleurs et aux précaires en rétablissant la primauté des profits ; organiser le déni des impératifs écologiques et climatiques ; renforcer les répressions et les violences policières et affaiblir l’État de droit et les libertés démocratiques.

Cette échéance s’inscrit dans une crise systémique accentuée par le rôle de la pandémie et du climat. En France et dans le monde, les mouvements sociaux et citoyens devront définir leur stratégie face à une situation contradictoire. Dans l’immédiat, il leur faudra résister à la « stratégie du choc » analysée par Naomi Klein et qui explicite la violence qui sera mise en œuvre par les classes dominantes pour renforcer leurs pouvoirs. Cette violence est d’autant plus forte que les coups de boutoir des mobilisations insurrectionnelles se sont multipliés depuis 2011, en réponse à la crise financière de 2008. Ce qui se passe aux Etats Unis se retrouve dans beaucoup de pays ; un mouvement radical comme Black Lives Matter a démontré que face aux inégalités, aux discriminations, aux racismes, une partie de la société américaine s’est mobilisée. Elle s’est affrontée à la montée de courants racistes, xénophobes, identitaires avec des formes fascisantes. En France, les discriminations racistes, l’islamophobie, les violences policières trouvent des relais identitaires qui instrumentalisent la situation attisée par les attentats. Ils se heurtent à des mobilisations et à un refus de la remise en cause des libertés démocratiques. 

Un nouveau monde conteste le vieux monde

Les mouvements ne se contentent pas de résister. Ils mettent en avant des alternatives. Il s’agit de construire un nouveau monde dans le vieux monde, comme le capitalisme a commencé à s’imposer sous le féodalisme et comme les services publics ou la sécurité sociale avaient commencé à brider la dynamique du capital. Pendant la période où une partie de l’humanité a été confinée et où l’idée d’un travail socialement utile a progressé, on a vu s’exprimer de nombreuses propositions, et parmi d’autres : la santé publique, les communs, le buen vivir (bien vivre), l’action publique, la limite des marchés, l’économie sociale et solidaire, les nouvelles énergies, la souveraineté alimentaire, les localisations… La religion du développement capitaliste a perdu son sens, c’est aussi une crise philosophique qui le touche, la fin du monde et du temps infini ; c’est une crise de civilisation.

Mais la bataille contre l’hégémonie culturelle du néolibéralisme n’est pas finie. Elle est à mener chaque jour qui passe face au rouleau compresseur des médias dominants, à la force d’attraction que peut représenter le mirage du consumérisme. Contre l’idéologie de la mondialisation capitaliste néolibérale et mortifère, nous mettons en avant les droits et l’égalité des droits, les droits contre les profits ; les droits à la santé, à l’éducation, au revenu et au travail, les droits et obligations de l’environnement et du milieu de vie. Nous mettons en avant le refus des discriminations et du racisme, les droits des femmes et le refus des violences policières. C’est un nouveau mouvement global qui mêle les classes, les genres et les origines ; c’est la prise de conscience de l’actualité de la colonisation dans les sociétés modernes. Ces idées ont progressé, la crise du climat et de la pandémie ont démontré leur importance.

L’échéance électorale, une condition peut-être nécessaire, mais sûrement insuffisante, du processus de transformation

Ces tâches des mouvements sont essentielles, elles s’inscrivent dans la durée et dans la construction de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Il n’y a pas d’issue prédéterminée et il faut préparer les ruptures. L’échéance électorale peut être la condition nécessaire, mais sûrement insuffisante, pour une bifurcation de la société. Elle donc est un moment qu’on ne peut pas ignorer. Une bataille qui peut freiner des possibles dangereux et en faciliter d’autres.

Les appels se sont multipliés pour qu’aux élections présidentielles, un candidat unique des courants démocratiques, écologistes et de gauche puisse y faire bonne figure et peut-être même l’emporter. Il y a beaucoup d’interrogations sur les difficultés à construire une telle candidature commune pour 2022. Pour l’instant rien n’empêchera tous les partis de se placer avec un ou plusieurs candidats. La période à venir sera donc celle de la multiplication des candidats. Si la question d’une candidature commune de la gauche et de l’écologie politique rencontre nombre d’obstacles, elle n’est pas pour autant impossible, mais elle ne trouvera un chemin éventuel que dans la période des quelques mois qui précéderont les élections lorsque cette multiplication des candidatures fera éclater au grand jour le risque de catastrophe. Au moment où on verra que le piège Le Pen - Macron, ou d’un candidat encore plus à droite si ce dernier s’effondre, peut encore fonctionner. Les mobilisations citoyennes en tenant compte de l’opinion et en s’appuyant sur ses préférences par rapport aux candidats en lice pourront faire pression pour les regroupements possibles.

Que pouvons-nous faire d’ici là ? D’abord, commencer à construire une dynamique citoyenne pour un rassemblement. C’est l’objectif de la démarche « 2022 (vraiment) en commun » initiée par des réseaux jeunes et à laquelle participent nombre de citoyen.es engagés, qu’ils soient responsables associatifs, politiques, syndicalistes, intellectuels… et de nombreuses autres initiatives citoyennes. Travaillons aussi à définir un programme de gouvernement unitaire sur des engagements à la fois alternatifs et réalistes. Préparons les législatives de 2022 autour d’un programme de gouvernement et des candidatures qui le soutiendront. Ce programme permettra de redonner confiance à celles et ceux qui veulent s’engager. Il pourra élargir l’assise des mouvements divers de la gauche, de l’écologie, de la démocratie et il permettra d’envisager autrement les possibilités d’une candidature unique aux présidentielles. Construisons un vaste mouvement de collectifs de base. Mobilisons les mouvements sociaux et citoyens.

Un rappel de quelques précédents historiques 

Un bref rappel de quelques précédents historiques permet de réfléchir à ce qui peut être attendu d’un sursaut des mouvements démocratiques, de gauche et écologiste à l’occasion de cette échéance.

En réponse aux émeutes fascistes du 6 février 1934 un mouvement pour l’unité d’action de la gauche se manifeste. La Ligue des Droits de l’Homme réunit à son siège les partis de gauche ; le programme du Front Populaire est adopté et permet une victoire électorale en 1936. C’est un programme très modéré mais qui se veut en rupture nette avec les gouvernements précédents (il propose une démocratie sociale par rapport à la droite et à l’extrême droite). Un mouvement social sans précédent, une grève générale avec occupation, le forcera à aller plus loin (Il en reste les congés payés, la réduction du temps de travail hebdomadaire à 40 heures, les conventions collectives), même si à force de modération le Front populaire s’est embourbé. 

En 1944, le programme adopté par toutes les forces politiques du Conseil National de la Résistance comprend un plan d’action immédiate, les mesures pour achever la libération des territoires, et des mesures politiques (suffrage universel, liberté de la presse), économiques (planification et nationalisations) et sociales (rajustement des salaires, syndicalisme indépendant, plan complet de sécurité sociale). Il est alternatif par rapport aux forces politiques et économiques de l’occupation. Il est réaliste en proposant les grandes réformes qui vont moderniser dans un sens progressiste la société française. 

En 1981, un programme commun résulte d’une valse-hésitation, entre le PS et le PCF ; « je t’aime, moi non plus ». Ils remportent les législatives avec un programme relativement alternatif mais ils se heurtent à la victoire du néolibéralisme dans la mondialisation sans une base sociale suffisamment unie et surtout sans la volonté de s’y opposer. Et ils s’enfoncent dans la gestion du néolibéralisme. N’oublions pas d’autres précédents historiques dans l’articulation entre mouvement social et échéances politiques. Par exemple, les grèves de 1995 et les luttes des sans-papiers de Saint Bernard en 1996 pèseront pour les résultats électoraux de la gauche plurielle en 1997 et se traduiront par les 35 heures, dont La mise en œuvre a été hélas très problématique, la CMU (Couverture maladie universelle) et la dernière régularisation massive de sans-papiers. Pourtant la dérive néolibérale de ce gouvernement a pris le pas sur les avancées sociales, mais elle n’annule pas les résultats obtenus par les luttes des mouvements sociaux et citoyens. 

Pour 2022, les forces politiques écologiques et de gauche seront elles capables de définir un programme alternatif par rapport à la droite et à l’extrême droite portant sur les orientations écologiques, sociales, démocratiques et géopolitiques. Un programme réaliste par rapport à la situation en reprenant et rendant compatibles les avancées possibles pour un accès aux droits pour toutes et tous (droit à la santé, au revenu, au travail, au logement, aux libertés démocratiques, à la citoyenneté, aux identités multiples). Un programme susceptible de créer les bases sociales d’appui nécessaires à son adoption et à sa mise en œuvre. Un programme qui soit un premier pas vers des transformations radicales.

Une démarche

D’ici 2022, la démarche devrait s’appuyer sur trois actions autonomes et coordonnées :

- des collectifs de base qui se multiplient autour de cahier de doléances et d’une interpellation de tous les candidats se prévalant d’une approche démocratique, écologiste et sociale, à la présidentielle et peut-être aussi aux législatives. Cette démarche pourrait aller, là où c’est possible, vers l’organisation de primaires entre les candidat.es - qu'ils/elles émanent d'organisations, de fronts, ou des collectifs eux-mêmes ;

- l’élaboration d’une plate-forme commune entre les gauches, l’écologie politique, voire d'autres acteurs qui ne viennent pas forcément de ces deux pôles mais qui souhaitent œuvrer à une transformation écologique, sociale et démocratique effective de la société ;

- la définition par les mouvements sociaux et citoyens de ce qu’ils revendiquent et proposent, dans leur champ d’action, pour un contrat de législature et l’organisation de débats publics permettant de confronter ces propositions, de les discuter avec les partis, de les soumettre aux collectifs de base.

Signataires : 

Annick Coupé, 
Pierre Khalfa,
Gustave Massiah,
Marie-Pierre Vieu, 
membres de Attac et de la Fondation Copernic

 Publié le 28/12/2020

 

Huit mois de prison ferme pour un militant documentant les violences policières

 

par Ludovic Simbille, Raphaël Godechot (site bastamag.net)

 

Les gilets jaunes et leurs soutiens n’en finissent plus de payer durement devant les tribunaux leur engagement. Ian, membre du collectif Désarmons-les, interpellé en septembre 2019 pour rébellion et outrage à Montpellier, vient de se voir infliger une peine de prison ferme. Son récit et ceux des témoins racontent, vidéo à l’appui, une tout autre version et révèlent plutôt un acharnement judiciaire.

Huit mois de prison ferme pour avoir protesté contre des violences policières ? Le tribunal correctionnel de Montpellier, vient de condamner, ce 3 décembre, Ian, un membre du collectif Désarmons-les, à cette peine de réclusion suite à son interpellation par des policiers, lors de l’Acte 46 des Gilets jaunes en septembre 2019. Motif ? Violence et outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique et délit de groupement en vue de commettre des violences ou dégradations. « Je me sens comme quelqu’un qui a pris un coup de massue, une torgnole ! », commente Ian à Basta !. Le policier l’accuse de lui avoir porté des coups de pieds et poings puis de l’avoir insulté par les termes fleuris suivants : « Vous êtes les putes à Macron ». L’intéressé livre un tout autre récit de son arrestation que celui avancé par les autorités. Dans un communiqué, le collectif Désarmons-les, qui documente « les violences d’État » dénonce une sentence « basée sur un faux en écriture publique réalisé par un agent des compagnies départementales d’intervention (CDI) ».

 « On est loin de l’outrage »

Il est environ 17 h ce 28 septembre 2019 quand le cortège tente de rentrer dans le centre commercial Polygone, à Montpellier. Ian profite de sa venue à une rencontre-débat sur les armements et l’histoire du maintien de l’ordre pour participer à la manifestation locale des gilets jaunes. Tout se passe dans une ambiance « bon enfant » quand, soudain, surgit une équipe des compagnies départementales d’intervention. Les policiers gazent, matraquent et frappent avec leurs boucliers la foule présente.

Selon son récit, Ian apostrophe alors les forces de l’ordre : « Vous ne savez même pas qui vous avez pris, vous avez choppé quelqu’un au hasard, vous êtes des minables. Vous attrapez comme ça, vous ne savez rien. » « Vas-y tu te calmes ! », lance-t-il à celui qui frappe avec son bouclier [1]. « En droit, on est très loin de l’outrage. » L’outrage couvre les « paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public ». S’il vise une personne dépositaire de l’autorité publique, l’outrage est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende » [2]

La scène est filmée par les observateurs de la Ligue des droits de l’homme (LDH) présents sur place. Ils sont repoussés à coups de bouclier par les agents. Cette affaire fait d’ailleurs l’objet d’une plainte auprès de l’IGPN, déposée par l’observatrice ayant subi des violences de ce même policier [3]. C’est alors que Ian « repousse du plat de la main un nouveau coup de bouclier lancé en leur direction, avant de m’écarter », témoigne-t-elle, pour aider les membres de la LDH, « en difficulté ».

Un passage compliqué au commissariat

Quelques minutes plus tard, Ian est alors arrêté sans ménagement. Une prise de rugby, chute dans un bac à fleurs, étranglement avec le col du tee-shirt, écrasement au sol par la botte du policier, bras tordu, poignets entravés par les menottes. Lunettes et téléphone portable brisés. « Tu fermes ta gueule maintenant, hein ? », aurait intimé l’agent selon le récit fait par l’interpellé. Au commissariat, les agents de garde semblent étonnés par ces nouvelles arrestations. « Qu’est-ce qu’ils nous ramènent ? Ils les ont tous tapés ou quoi, ils sont tout amochés. »

La découverte par un gardien de la paix, dans la sacoche de l’interpellé, d’un reste de grenade lacrymogène percutée, utile à son travail de documentation sur les forces de l’ordre, donne une nouvelle tournure à l’affaire. La présence de son nom dans le fichier des personnes recherchées n’arrange pas non plus son cas. Ian est alors accusé de « participation à un groupement en vue de commettre des violences ». La facture juridique devient encore plus salée avec un « refus de se soumettre à un prélèvement biologique », à savoir la prise de son ADN pour but de fichage.

Ian nie ces accusations. Le policier censé avoir été violenté par le manifestant ne recevra aucune interruption de travail temporaire (ITT) délivrée par un médecin en cas de blessures. « Il est de notoriété publique qu’un bouclier vaguement effleuré de la paume d’une main ne souffre pas », raille l’accusé sur son site. Après 48 heures de garde à vue dans des conditions compliquées (décrites ici) et son passage devant un juge, Ian ressort finalement libre sous contrôle judiciaire jusqu’à la tenue de son procès.

Lors du procès, le mépris de la cour

Plus d’un an après les faits, le verdict est tombé au terme d’une audience qualifiée de « farce grotesque » par le prévenu et certains présents, une audience également marquée par un « déchaînement de violence et de mépris » de la part de la cour. « Malgré les évidences criantes, leur prisme d’analyse totalement binaire et manichéen les amène à considérer toute personne critique envers l’action des forces de l’ordre comme un parasite à écraser sous sa botte, à réduire au silence », détaille Désarmons-les dans son communiqué.

Visiblement énervée, la présidente du tribunal, coutumière de ce type d’emportements, estime que, ce jour-là, Ian a fait preuve d’une « violence inouïe contre les policiers ». Pourtant, les vidéos de la scène, que la cour aurait, sans motif apparent, refusé de visionner, invitent à la nuance.

Pour justifier son propos, la juge a tout de même présenté de simples captures d’écran de vidéosurveillance et s’emporte : « Votre visage est déformé ! Regardez, là, et là, votre visage est déformé ! » La magistrate juge-t-elle des faits caractérisés ou les expressions grimacières du prévenu ? Après la présidente, c’est au tour du procureur de plaider tout en retenue : « Si Mohammed Merah se faisait interpeller par la police, vous le sauveriez aussi ? ». Implacable rhétorique de la part d’un magistrat. Ou comment comparer des défenseurs des libertés publiques – ici les observateurs de la LDH – à un assassin ayant abattu froidement sept personnes, dont trois enfants. Et comment transformer un manifestant en complice du terrorisme...

L’avocat général requiert alors cinq mois de réclusion. La juge a finalement alourdi la sentence à huit mois de prison et 600 euros de dommages et intérêts (dont 300 euros de frais d’avocat) à verser au policier. Cette condamnation s’inscrit dans la lignée du sévère traitement judiciaire subi par les gilets jaunes (lire notre recensement des peines). Bien qu’aménageable, la peine prononcée apparaît bien lourde au vu des faits reprochés. Soit « une paume de main sur un bouclier, un outrage non caractérisé », résument les soutiens du condamné.

Un acharnement judiciaire

La justice fait-elle payer à l’accusé son engagement ? « Ian subit un acharnement policier et judiciaire lié à son combat politique contre les violences d’État (…) », écrit Désarmons-les. En 2019, Ian avait déjà été arrêté au retour d’une conférence puis placé en garde à vue pour port d’arme prohibée. Il détenait des munition vides qui illustraient son exposé sur les armes utilisées contre les manifestants (Lire ici).

Actif au sein de ce collectif, lancé en 2012, le militant documente les armes et techniques du maintien de l’ordre des forces de sécurité. En coordination avec l’Assemblée des blessés, il apporte également soutien et accompagnement aux victimes de violences policières. Son travail de recensement des blessés et mutilés par les forces de l’ordre constitue une source incontournable et a été repris par plusieurs médias dont Basta ! durant le mouvement des gilets jaunes. Actuellement libre, Ian a fait appel de la décision.

Ludovic Simbille

Notes

[1] Récit sur le site de Désarmons-les.

[2Article 433-5 du code pénal.

[3] Voir ici le harcèlement subi par la police de certains membres de la LDH.

 Publié le 27/12/2020

Israël en urnes out, l’OLP en quête d’avenir

 

Pierre Barbancey (site humanite.fr)

 

L’annonce de nouvelles élections anticipées, les quatrièmes en deux ans, ne devrait guère changer la donne. Les Palestiniens veulent une conférence internationale pour la paix.

Le Parlement israélien s’est donc dissous sur le coup de minuit, mercredi, faute d’accord sur le budget au sein même du gouvernement « d’union et d’urgence » formé en avril, entraînant ainsi, de fait, la convocation de nouvelles élections en Israël. Les quatrièmes en deux ans. Une situation qui met surtout en lumière le jeu de dupes entre Benyamin Netanyahou, patron du Likoud, d’un côté, et Benny Gantz, à la tête de la formation Bleu-Blanc de l’autre.

Au printemps dernier, arrivés au coude-à-coude, et sous prétexte d’un accord visant à rassembler les principales forces politiques du pays pour affronter la pandémie de Covid-19, les deux hommes s’étaient entendus pour se partager le pouvoir. Un accord qui prévoyait notamment une rotation pour le poste de premier ministre et l’adoption d’un budget unique pour les années 2020 et 2021. Ça, c’était pour la galerie, Netanyahou et Gantz ne cessant de s’observer pour tenter de faire tomber l’autre du bateau, le premier ministre cherchant par tous les moyens à éviter un procès en corruption qui était censé démarrer en 2021.

Car les choses auraient pu se passer autrement, en avril, si Benny Gantz s’était tourné vers les députés de la Liste unie, dirigée par Ayman Odeh, pour former une majorité à la Knesset. Il aurait fallu pour cela que le leader de Bleu-Blanc daigne prendre en compte les revendications des Arabes israéliens d’égalité des droits, d’abrogation de la loi État-nation consacrant la suprématie juive, ou encore accepte de relancer les discussions pour la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale. Un refus de Gantz qui s’inscrit dans le fonds commun qui le rattache à Netanyahou, dont il a été le chef d’état-major notamment pendant la guerre à Gaza à l’été 2014.

Un sionisme toujours plus dur

Depuis mercredi, la presse israélienne se perd en conjectures. Multiples sondages à l’appui, elle évalue les chances de réélection de Netanyahou, envisage la montée de plusieurs concurrents tous plus à droite que lui (notamment un transfuge du Likoud, Gideon Saar) et aux prétentions sérieuses, constate la déperdition d’un Gantz. Bref, l’image d’une société israélienne en perdition, dont le seul point de repère serait un sionisme toujours plus dur et toujours plus religieux. Pas étonnant dans ces conditions que personne ne cherche à savoir ce qui se passe de l’autre côté du mur de séparation, chez l’occupé.

Si, a priori, le résultat des élections israéliennes ne devrait guère changer les choses pour les Palestiniens, le scrutin pourrait néanmoins perturber les plans élaborés par Mahmoud Abbas. Le président de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) entend bien profiter de l’arrivée de Joe Biden à la tête des États-Unis pour redonner une visibilité à la cause palestinienne. En octobre, Abbas a envoyé une lettre au secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, l’exhortant à tenir des consultations urgentes en coordination avec le quartet pour le Moyen-Orient (États-Unis, ONU, Russie et Union européenne) et le Conseil de sécurité de l’ONU sur la convocation d’une conférence internationale « avec les pleins pouvoirs et avec la participation de toutes les parties concernées ». Un moyen, selon les responsables palestiniens, de relancer l’option de la solution à deux États alors que la normalisation d’Israël avec plusieurs pays arabes n’a apporté aucun changement. Ils craignent maintenant que de nouvelles élections en Israël ne retardent ou détournent l’attention du projet d’Abbas d’une conférence internationale de paix. Avec sans doute un peu de naïveté ou une candeur et une confiance aveugle dans la nouvelle donne américaine, un responsable palestinien a indiqué à la presse israélienne : « Si Netanyahou gagne à nouveau, nous attendons de l’administration Biden et de la conférence internationale qu’elle prenne des mesures réelles et sérieuses pour contraindre Israël à adhérer aux résolutions internationales relatives au conflit israélo-palestinien, en particulier la résolution 2334 du Conseil de sécurité, qui appelle à la fin des activités de colonisation israéliennes. »

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