PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 26/12/2020

Eric Piolle: «Arrêtons la course de nains de jardin et proposons un débouché politique»

 

Par Pauline Graulle (site mediapart.fr)

 

Le maire écologiste de Grenoble, qui veut porter une candidature unitaire à la présidentielle, se place en grand « réconciliateur ». Réconciliateur de la gauche et des écologistes, des Français avec leurs institutions et des citoyens entre eux.

Quel destin politique pour Éric Piolle ? Conforté par la percée des écologistes dans les grandes villes aux municipales et par son propre score à Grenoble où il a été réélu à la tête d’une liste d’union entre des Verts, des rouges et des roses, l’édile entend porter le rassemblement des gauches que d’aucuns jugent « irréconciliables » vers la victoire en 2022.

Candidat à la primaire d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), qui devrait être organisée dans la foulée des élections régionales au printemps prochain, Éric Piolle trouvera néanmoins sur sa route bien des embûches. Si la déclaration de candidature de Jean-Luc Mélenchon, avec qui il s’affichait cet été, a, pour l’heure, sonné le glas d’une alliance avec La France insoumise, l’écologiste grenoblois doit aussi faire face à la concurrence interne : en premier lieu, au médiatique eurodéputé Yannick Jadot, qui, depuis les européennes, se verrait bien, lui aussi, dans le fauteuil d’Emmanuel Macron.

Le maire de Grenoble reste également suspendu à une autre candidature possible, issue des rangs du Parti socialiste (PS) cette fois : celle d’Anne Hidalgo. Pendant des mois, la socialiste et le Vert se sont rencontrés chaque semaine, Éric Piolle espérant s’appuyer sur le soutien de la maire de Paris pour prendre la tête d’une coalition regroupant écologistes, socialistes et Insoumis. Mais depuis qu’Anne Hidalgo a reproché aux écologistes d’avoir « un petit souci » avec la République, « l’arc humaniste » que tous deux prétendaient porter a pris un coup dans l’aile.

Persuadé que les candidatures solitaires finiront par tomber à l’eau, le maire de Grenoble continue, bon an mal an, son petit bonhomme de chemin, multipliant les rencontres pour élaborer son programme. Il vient aussi de créer une association de financement pour collecter des fonds en vue de sa candidature.

Trois mois après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, et alors que le gouvernement met sur la table deux lois controversées, y compris au sein de la gauche (la loi « Sécurité globale » et la loi « Séparatisme »), Éric Piolle livre sa conception des sujets dits « régaliens » : le rôle de l’institution policière, la laïcité, la République… Il revient aussi sur les enjeux stratégiques à gauche et le rôle qu’il se donne d’ici à 2022.

Mediapart : Emmanuel Macron a annoncé, le 8 décembre, la tenue d’un « Beauvau de la sécurité », en janvier. L’idée est de remettre à plat les relations entre forces de l’ordre et la population et de renforcer les moyens de la police. Soutenez-vous cette initiative ?

Éric Piolle : Deux jours avant le président de la République, j’avais réclamé la tenue d’un « Beauvau de la confiance », qui est l’inverse de ce que le gouvernement compte faire. Au lieu d’accentuer la politique sécuritaire actuelle, nous devons au contraire renouer les liens de confiance entre la société et sa police. Et, pour cela, retrouver les fondements d’une politique de sécurité dont la police est un des vecteurs, parmi d’autres. La loi « Sécurité globale » est une loi de police, limitée au contrôle des citoyens. Or la France a besoin de retrouver confiance en elle. Elle a besoin de se réconcilier pour relever le défi climatique, sans attendre.

Le malaise français autour de la police semble avoir atteint son paroxysme ces derniers mois. Comment qualifiez-vous l’action de Macron sur cette question des rapports entre police et population ?

Dans cette période, le pouvoir macroniste apparaît, loin d’être jupitérien, très fragile et très fébrile. Nous vivons des temps très troublés et le gouvernement fracture et divise les Français, ce qui me semble extrêmement dangereux. On le voit à travers la loi sur le « séparatisme ». Mais aussi avec son discours de célébration des 150 ans de la IIIe République, où Macron explique, travestissant les propos de Clemenceau selon lequel « la révolution est un bloc », que c’est « la République [qui est] est un bloc ». Comme si la République était un socle inattaquable sur lequel viendrait se briser tout ce qui n’y est pas conforme.

La réaction du gouvernement après l’assassinat de Samuel Paty puis l’attentat de Nice n’a rien à voir avec la concorde qui a eu lieu en 2015. Aujourd’hui, ce choc symbolique et émotionnel créé par les attentats est instrumentalisé par certains pour diviser les Français. Les fers de lance de cette logique mortifère sont Jean-Michel Blanquer [ministre de l’éducation nationale – ndlr] et Gérald Darmanin [ministre de l’intérieur – ndlr], qui tiennent des propos d’une grande confusion. Je pense à Blanquer avec son histoire de « tenue républicaine » à l’école, par exemple. Tout cela signe le retour à un ordre du passé. C’est inquiétant. D’où ma proposition de « Beauvau de la confiance », qui permettrait de faire du ministère de l’intérieur non pas le ministère de la matraque, de l’ordre et de la violence légitime de l’État, mais d’en faire un ministère de la concorde, de notre capacité à vivre ensemble, de l’unité nationale.

Quelles sont vos pistes pour avancer dans ce sens ?

D’abord, rendre indépendante l’IGPN [l’Inspection générale de la police nationale, chargée du traitement des violences policières notamment – ndlr] en la rattachant aussi au ministère de la justice. Ensuite, renforcer le rôle du Défenseur des droits, qui doit avoir les moyens de mener ses propres enquêtes et de demander des sanctions. Sur la police, il faut mettre le paquet sur la formation des agents et sur la création d’un cadre de valeurs qui se transmet à travers la chaîne hiérarchique. On doit aussi mettre en place une nouvelle doctrine de maintien de l’ordre, car la France a maintenant la doctrine la plus violente d’Europe, sans résultats. Or, dans une démocratie, l’usage de la force est là pour apaiser, pas pour exacerber les conflits.

Une conséquence de ce dévoiement et de cette « politique de contact », c’est que les policiers sont surexposés aux violences. Ils sont d’ailleurs également surexposés dans la lutte contre le trafic de drogue, car, sans légalisation, cela revient à vider la mer à la petite cuillère… L’autre conséquence, c’est la perte de confiance de la population vis-à-vis de sa police : les deux tiers des moins de 35 ans ont un sentiment de défiance, et les femmes redoutent d’aller déposer plainte au commissariat parce qu’elles sont mal reçues, et parce que 80 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Le résultat de tout cela, c’est que la police est fragilisée et, avec elle, la concorde publique.

Comment en est-on arrivé là ?

Il faut remonter aux années Sarkozy pour le comprendre. Son double discours, fait de coups de menton et de politique du chiffre alors que, dans le même temps, il cassait la formation de la police et faisait des coupes sans précédent dans les effectifs de fonctionnaires, a déstabilisé toute une profession. Se voir confier une mission qu’on n’a pas les moyens de remplir, c’est non seulement de la violence symbolique pour les agents, mais c’est aussi une politique de sécurité inefficace : faire de l’affichage pour montrer qu’on est durs est, en fait, un aveu de laxisme. Cette politique sarkozyste du coup de menton est reprise à fond par le gouvernement actuel, qui n’a que des lois de cette sorte à présenter : la loi « Sécurité globale », qui n’est autre qu’un « Patriot Act » à la française, et la loi « Séparatisme » remettent toutes deux en cause les textes fondateurs (la loi de 1905, la loi de 1881, la loi Ferry sur l’école…) de la République française.

Pensez-vous qu’il faille jeter aux orties le projet de loi « Séparatisme », ou juste l’amender, comme le propose le PS, qui a soumis un contre-projet ?

Proposer un contre-projet, c’est déjà accepter le cadre malsain selon lequel il y aurait un « séparatisme ». Or, le séparatisme, normalement, c’est géographique, c’est un territoire qui veut faire sécession. Alors, quels sont les objectifs de cette loi ? Ses intentions ? Il faut lutter contre le djihadisme, cela va de soi. Il faut aussi combattre l’islamisme politique, sachant que le djihadisme et l’islamisme politique sont deux problèmes différents, donc à traiter différemment.

Tout est d’ailleurs déjà dans la loi pour ce faire. Après, interdire l’instruction à la maison relève, pour moi, là encore, de logiques de préjugés et de fracture. La preuve, Jean Castex lui-même ignore combien d’enfants ont une instruction religieuse à domicile. Il estime qu’il y en aurait 5 000, et que c’est 5 000 de trop. Sans doute… Mais est-il besoin de faire une loi pour cela ?

En réalité, les symboles agités servent à faire monter, de façon artificielle, des problèmes afin de créer des fractures. C’est aussi une manière de ne pas traiter les vrais problèmes : l’éducation populaire qui recule et laisse un espace aux dérives sectaires ou communautaires, la suppression par l’Éducation nationale de 16 000 postes d’assistant, les profs non remplacés pendant des mois…

« Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet »

Une partie du PS, dont Anne Hidalgo, la maire de Paris, que vous rencontrez régulièrement, vous accuse, vous, les Verts, de n’être pas « au clair » avec la question républicaine. Que répondez-vous ?

Sur le fond, j’estime que nous, Français, pouvons avoir un discours universaliste à partir du moment où nous sommes conscients que nous sommes le produit d’une « créolisation » de fait (c’est un terme que j’utilise depuis six ans). Nous appartenons tous, de manière directe, sans intermédiaire communautaire, à la nation.

Pour ce qui concerne nos contempteurs, en revanche, je les laisse à leurs préjugés et à leurs anathèmes. Le trouble est chez eux ! Si j’écoute ce qu’on dit sur moi, je serais décroissanciste, anti-économie, gauchiste, idéologue… Ce n’est pas mon affaire. Je dis ce en quoi je crois et ce que je veux construire. Et si je dois faire des remarques sur untel ou untel, je les caractérise. Je ne dis pas : « Tiens, le PS doit clarifier son rapport à la déchéance de nationalité ou au communautarisme instrumentalisé par les élus locaux ! »

Par ailleurs, notre but est de nous réconcilier. Ce sont les objectifs qui comptent, et c’est ce qui m’étonne dans la séquence : ou bien nous sommes dans la course de petits chevaux avec les régionales comme étape et on se tape les uns les autres, ou bien nous faisons ce que veulent des gens comme Olivier Faure [premier secrétaire du PS – ndlr], Clémentine Autain [députée La France insoumise – ndlr], Manon Aubry [eurodéputée La France insoumise – ndlr], ou Matthieu Orphelin [député proche de Nicolas Hulot – ndlr] et nous créons un espace commun. Si certains ne sont pas dans la même dynamique, je les laisse à leurs sorties de route. Moi, j’avance. Si ce poison de la fracture porté de façon ostentatoire par le président de la République atteint cet « arc humaniste » que nous voulons construire entre la gauche et les écologistes, on connaît le résultat : ce sera le duel Macron-Le Pen en 2022, avec une inquiétude sur qui gagne à la fin.

Vous avez demandé le remboursement de trois années de subventions (de 2016 à 2018, pour un total de 3 000 euros) accordées par la ville de Grenoble au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), que le gouvernement veut dissoudre pour ses liens supposés à l’islamisme radical. Ne cherchez-vous pas ainsi à montrer patte blanche sur la laïcité ?

Nous verrons au préalable le résultat des recours intentés au Conseil d’État. De son côté, le CCIF s’est autodissous et on n’a pas eu de réponse de sa part. On restera évidemment dans le cadre de l’État de droit, car c’est pour lui, et pour son respect, que nous sommes mobilisés. Après, il faudrait savoir : un coup, on me traite d’« islamo-gauchiste », un coup d’être dans la roue de Darmanin. Il faut garder une position solide sur cette question-là. J’estime qu’il ne faut pas confier des droits de dissolutions discrétionnaires au ministère de l’intérieur, car cela peut avoir des instrumentalisations politiques.

Anne Hidalgo laisse planer le doute sur sa potentielle candidature en 2022, de même que Fabien Roussel, le leader des communistes, et Jean-Luc Mélenchon s’est déjà lancé en campagne… Comment unir des gens qui ne veulent pas travailler ensemble ?

Avec Anne Hidalgo comme avec Jean-Luc Mélenchon, aucun pont n’est coupé. On doit discuter tous ensemble au lieu de regarder, qui la paille, qui la poutre, dans l’œil du voisin. Au lieu de se lancer dans une course de nains de jardin, donnons un débouché politique à ce que je considère être une majorité culturelle en France. La plupart des citoyens sont heurtés par le système néolibéral, sont inquiets du réchauffement climatique, craignent le déclassement ou ne voient pas d’avenir pour leurs enfants. Depuis dix ans, la majorité culturelle a progressé autour de notre projet, ce qui ne veut pas dire que nous ne sommes pas sujets à des écartèlements : en matière de consommation, de numérique, de relations sociales, d’identité… L’écologie politique est clivante, y compris à l’intérieur de nous-mêmes, comme le souligne le philosophe Pierre Charbonnier. Pour autant, elle est une aspiration majoritaire, car elle pousse à la clarification et redonne du sens à ce que nous faisons.

La primaire des Verts, à laquelle vous participerez, doit avoir lieu avant septembre 2021. Votre concurrent interne, Yannick Jadot, a dit qu’il n’attendrait peut-être pas les primaires pour commencer sa campagne présidentielle… N’est-ce pas tard pour constituer une coalition en vue de mai 2022 ?

On a tout le temps ! La primaire des socialistes avait eu lieu fin janvier 2017, la primaire des Républicains s’est tenue en décembre, et Macron s’est lancé en novembre 2016. On est à cinq cents jours de la présidentielle. Il faut être dans une volonté d’avancer en commun. Le calendrier de la présidentielle nécessite du sang-froid et de la clarté sur la vision pour le pays. Il faut que la gauche et les écologistes se mettent au service d’un projet qui les dépasse et trouvent ensuite la personne qui incarnera le barycentre politique, à la fois sur le fondement politique, mais aussi autour d’un pouvoir qui ne sera pas virilisé mais coopératif. Les Verts et le PS peuvent tenter leur aventure tout seuls, mais, à la fin, on connaît le résultat : l’échec. Tout le monde lance des ballons d’essai, mais, moi, je continue sur ma stratégie de rassemblement, car je n’ai rien vu d’autre qui puisse fonctionner.

Au fond, les écologistes n’ont-ils pas déjà fait une croix sur la présidentielle pour se concentrer sur les législatives de 2022, avec pour ambition de revenir à l’Assemblée nationale ?

On ne peut pas jouer la défaite. Ce que j’ai souhaité apporter à l’écologie politique, c’est l’ambition de la victoire, en gardant les fondamentaux à la fois sur le projet politique, mais aussi sur la compétence, le travail, le souci de l’intérêt général, et toutes les autres qualités que les Français reconnaissent à Europe Écologie-Les Verts, qui est le parti préféré dans l’opinion. J’ai montré à Grenoble, en 2014, que l’écologie avait vocation à prendre et à exercer le pouvoir. Six ans plus tard, ma liste a rassemblé 47 % des suffrages et j’ai été réélu. Depuis, la Commission européenne nous a sacrés Capitale verte européenne pour l’année 2022… Cette volonté de victoire a été portée partout aux dernières municipales : à Marseille, à Tours, à Bordeaux, à Poitiers, à Besançon, à Annecy… Partout, un changement de culture dans le rapport au pouvoir est en train de se produire.

Vous-même n’avez pas appliqué, à l’échelle locale, votre proposition de rassemblement avec le PS… Ni à Grenoble, où le socialiste Olivier Noblecourt était votre concurrent au premier tour, ni à la métropole…

En 2020, la moitié du PS était sur la liste que je conduisais, l’aile macronisante ne pouvait pas se retrouver dans notre projet. À l’échelle de la métropole, un front anti-écolo s’est mis en place. Ici comme ailleurs, le PS n’a pas fini sa mue écologiste : on l’a vu à Strasbourg ou Lille. Cette capacité de travail avec les écolos est parfois opérante. Mais, parfois, certains veulent juste détenir le pouvoir. Avoir le pouvoir pour le pouvoir, ça n’a jamais changé la vie…

N’est-il pas vain de vouloir une union à la présidentielle, alors que les régionales de juin prochain verront s’affronter partout des listes vertes et socialistes au premier tour ?

J’ai porté la volonté qu’il fallait s’unir dans quatre régions exemplaires. On n’est pas partis pour, dont acte. Dans la région Centre-Val-de-Loire, l’écologiste Charles Fournier fait une campagne très intéressante. Mais ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas le format pour les régionales qu’on n’y arrivera pas pour 2022. La clé sera une candidature commune à la présidentielle, un accord programmatique sur les législatives et un consensus sur les changements constitutionnels à opérer une fois au pouvoir.

Quel regard portez-vous sur la démission de Michèle Rubirola, la maire de Marseille, au profit de son adjoint socialiste, Benoît Payan ?

Michèle incarnait un nouveau souffle citoyen, populaire et écologiste. Elle a réussi à faire voter des gens qui se disaient que ce n’était pas pour eux. J’ai de la tristesse à penser que le système est si violent qu’il finit par broyer ceux qui ne sont pas des professionnels du milieu… Or, on le sait, au vu des défis immenses à relever : on ne peut pas laisser le pouvoir à des gens qui ne rêvent que de cela.

Mais vous-même, avant d’être élu, à 41 ans, comme maire de Grenoble, étiez ingénieur, pas un professionnel de la politique… Qu’est-ce qui fait que vous avez résisté ?

Je ne me vis toujours pas comme un homme politique, mais avant même de me présenter, j’avais déjà beaucoup réfléchi à l’exercice du pouvoir. Je me suis entouré avant même de démarrer la campagne. En 2014 [année à laquelle Éric Piolle gagne la ville – ndlr], personne ne me voyait gagnant, mais moi, oui. Les sondages me donnaient 10 points derrière ; nous sommes arrivés 4 points devant. Je ne me suis pas engagé pour faire de la politique, mais pour exercer le pouvoir et changer les choses. Alors, au lieu de me faire ballotter dans le marigot politicien, j’ai pris de vitesse tout le monde. J’ai recruté un DGS [directeur général des services – ndlr] à la ville sur lequel je pouvais compter, en qui j’avais toute confiance. Il était dans l’équipe depuis fin 2013. J’ai dit que je ne cumulerais pas mes mandats. Nous avons baissé de 25 % nos indemnités, plus qu’un symbole c’était pour signifier aux citoyens que nous n’étions pas là pour nous goinfrer. J’ai construit ma liberté politique et je l’entretiens en permanence.

Néanmoins, je reconnais que ce n’est pas toujours simple, surtout quand le PS, qui a été hégémonique pendant des années, est dans les parages. Le pouvoir n’est pas une propriété privée. Il ne faudrait pas que ce parti, dont le bilan au niveau national est contesté, et dont l’image est très abîmée dans l’opinion publique, pense qu’il suffit d’avancer derrière les Verts pour conquérir le pouvoir et, ensuite, appliquer sa politique. L’écologie n’est pas un cache-nez, c’est une exigence et une éthique. Ce qui ne nous empêche pas de regarder l’avenir ensemble.

Pensez-vous que l’affaire Rubirola peut entacher la crédibilité des écologistes pour 2022 ?

C’est d’abord une affaire marseillaise et cette ville est un monde en soi. Ensuite, qu’on nous juge sur notre projet et sur notre bilan. En un mandat d’action, Grenoble est passé de la ville la plus endettée de France à Capitale verte de l’Europe pour l’année 2022. Il y a plein d’exemples d’élus écologistes qui ont été aux manettes et qui ont très bien rempli leur mission. Je pense à Dominique Voynet, Cécile Duflot ou Marie-Christine Blandin, hier. Et, aujourd’hui, aux nouveaux maires (pour ne citer que les grandes villes) que sont Léonore Moncond’huy à Poitiers, Emmanuel Denis à Tours, Grégory Doucet à Lyon ainsi que Bruno Bernard à la métropole, Jeanne Barseghian à Strasbourg, Pierre Hurmic à Bordeaux, Anne Vignot à Besançon et François Astorg à Annecy.

Ce sont des gens qui, comme Michèle Rubirola et moi, n’étaient pas des professionnels de la politique. Cela ne les empêche pas d’être fiables, sérieux, constructifs. N’en déplaise au bocal politicien, si les électeurs nous ont fait confiance, c’est parce qu’ils savent que l’écologie change la vie. 

Vous avez écrit dans Libération une ode au « génie français ». Tenter de faire vibrer la corde du roman national n’est-il pas un peu dépassé, d’autant plus pour un écologiste ?

L’histoire de France, il faut l’embrasser totalement, dans ses côtés positifs comme dans ses côtés sombres. Que je parle de « génie français » – que la France peut avoir dans plein de domaines, par exemple en cinéma, littérature, rugby –, c’est parce que je sais que la France est elle-même quand elle est pionnière. Être pionnier aujourd’hui, c’est relever le défi du climat. Et, pour cela, il faut commencer par réconcilier les Français : aucune énergie ne devra manquer.

Publié le 10/12/2020

Histoire. Laïcité et République : qu’a changé la loi de 1905 ?

 

Pierre Chaillan (site humanite.fr)

 

L’adoption, le 9 décembre 1905, de la loi de séparation des Églises et de l’État pose de nouvelles bases. Le point avec deux spécialistes, soixante-quinze ans après.

LA DÉMOCRATIE SOCIALE

 

Par Jean-Paul Scot Historien

 

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, tout comme celle de 1901 sur les associations, parachève les grandes lois républicaines qui, de 1881 à 1886, instituent les libertés d’expression et de presse, la gratuité et la laïcité scolaires, et le droit d’organisation syndicale. Elle entend mettre fin au conflit historique et récurrent qui oppose, depuis la Révolution, les républicains, champions des droits de l’homme et du citoyen, et l’Église catholique romaine, qui les a condamnés comme « monstrueux » et « diaboliques ».

La loi de 1905 consacre les principes philosophiques des Lumières françaises. Son article I proclame : « La République assure la liberté de conscience. » Celle-ci est la première des libertés propres à tous les êtres humains ; les croyants comme les agnostiques et les athées sont donc tous égaux devant la loi. En France, la liberté de religion n’est pas la première des libertés, comme en Angleterre. La religion relevant du choix personnel de chacun, « la République garantit » néanmoins son expression collective, la « liberté de culte », y compris dans l’espace public. Mais elle n’a pas à distinguer les citoyens selon leurs croyances ou leurs opinions.

La loi de 1905 n’abolit pas seulement le Concordat napoléonien de 1802, qui avait fait de quatre « cultes reconnus » des institutions publiques, contrôlées et financées par l’État. La France sera désormais un État pleinement laïque, libéral en droit et neutre en matière religieuse. Toutes les religions pourront s’y organiser en « associations cultuelles », selon leurs « règles générales », fussent-elles non démocratiques, car l’État n’a pas à leur imposer un statut type. Tous les croyants y seront libres de pratiquer leur culte et de propager leur foi, pourvu qu’ils respectent les lois et l’ordre public. Tous les budgets des cultes y sont supprimés car les religions doivent vivre des seules contributions de leurs fidèles.

La loi de séparation entraîne à terme l’échec de la théocratie pontificale, qui prétendait encore, au nom de l’infaillibilité du pape « en matière de dogme et de mœurs », que les lois de Dieu étaient au-dessus des lois des hommes. Certes, le Vatican jeta l’anathème sur la loi et interdit à l’Église de France de l’appliquer, mais l’atténuation du conflit religieux poussa nombre de catholiques à se rallier à la République. L’Église de France finit par créer, en 1924, des associations diocésaines soumises aux évêques mais conformes à la loi. Face à la sécularisation des sociétés, l’Église romaine dut enfin, lors du concile Vatican II (1962-1965), renoncer à tout intégrisme théologico-politique, accepter la légitimité des lois des États, et même admettre la liberté religieuse et la laïcité.

La loi de 1905 provoqua également la perte d’influence de radicaux intransigeants comme Clemenceau, dont l’anticléricalisme tenait souvent lieu de programme politique. Néanmoins, aujourd’hui encore, des républicains prétendent interdire toute expression religieuse privée dans l’espace public. La loi de 1905 permit encore, comme le souhaitait Jaurès, que la question sociale supplante la question religieuse, au premier rang des enjeux politiques. Ainsi, en 1936, Maurice Thorez put tendre la main aux travailleurs catholiques. Et, dès la Libération, le principe d’égalité sans distinction de sexe, d’origine, de race ou de religion, fut proclamé. 

La loi de 1905 parachève enfin le principe de laïcité, même si le terme n’apparaît pas dans la loi. Parce que, fondée sur la dialectique de la liberté de conscience et de l’égalité des droits, la laïcité n’est pas, en France, une idéologie antireligieuse, ni une spiritualité particulière, pas plus qu’une religion civile comme aux États-Unis d’Amérique, ou un athéisme d’État comme dans l’ex-URSS. Elle est la garantie de faire société, tous ensemble, dans le respect des différences de chacun. Elle est un principe d’émancipation et un bien commun pour l’humanité de demain.

Mais, rien n’est jamais acquis ! En 1946, la séparation des Églises et de l’État n’a pu être constitutionnalisée, et la République n’a été déclarée « laïque » que grâce à un amendement communiste soutenu par les socialistes et les radicaux. En 1958, la Constitution fut amendée ainsi : « La République respecte toutes les croyances » – formule ambiguë car le respect est dû aux croyants comme aux incroyants, mais pas aux doctrines et aux religions, toujours critiquables. Depuis, les Églises ont reconquis des privilèges financiers et tentent d’imposer leurs normes éthiques. Et aujourd’hui, les droites dénaturent la laïcité pour légitimer leur rejet de l’islam, devenu deuxième religion de France.

LA RÉACTION DE L’ÉGLISE

 

Par Jean-François Marx Auteur

 

Il faut remonter trente ans plus tôt pour comprendre l’histoire de la séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905.

Après les massacres de la Commune, la III e République se met péniblement en place. Les monarchistes espèrent la Restauration, mais légitimistes et orléanistes ne parviennent pas à un accord. La République va s’installer avec le vote des lois constitutionnelles de 1875. À l’époque, on assimile trop vite monarchistes et catholiques : tous les catholiques ne sont pas monarchistes ; certains, minoritaires, sont républicains. Or, les relations avec l’Église sont de plus en plus tendues. « Le cléricalisme, c’est l’ennemi », phrase prononcée par Gambetta le 4 mai 1877, donne le ton. Les catholiques « ultramontains » avaient en effet voulu répondre favorablement à l’appel du pape Pie IX du 17 mars 1877 pour le soutenir contre le gouvernement italien. Le principe même de l’intervention des catholiques en tant que tels dans la vie politique et sociale est en débat. La laïcité allait devenir synonyme de la République. Gambetta ne visait pas les Français catholiques – tous l’étaient plus ou moins –, mais les élites désireuses de fonder un ordre social catholique.

Dans ce climat, Jules Ferry fait voter l’exclusion des religieux de l’organisation de l’enseignement supérieur, la suppression du droit des étudiants issus de l’enseignement privé aux diplômes d’État, et le droit d’enseigner aux religieux des congrégations non autorisées, surtout les jésuites très présents dans l’enseignement secondaire. Cette disposition est mise en œuvre par décrets en 1880 pour les jésuites, puis pour les autres congrégations. Celles de femmes ne sont pas concernées.

En 1882, la loi fait obligation aux prêtres de donner les cours de religion à l’église. Les bâtiments scolaires deviennent neutres : « L’école sans Dieu !  » vitupére l’Église. En 1881, Ferry fait voter la loi sur la gratuité de l’enseignement primaire public. La laïcisation se poursuit dans tous les lieux et bâtiments publics. La population ne s’en émeut guère, au grand dam des catholiques intransigeants.

Le pape est lui-même en difficulté dans ses relations avec la monarchie italienne : en 1870, Rome a été envahie par les troupes de Victor-Emmanuel II, en voie de réaliser l’unité du royaume. Le pape Pie IX se considère alors prisonnier au Vatican. Il faudra attendre le 20 septembre 1900 pour que son successeur, le pape Léon XIII élu en 1878, dissolve officiellement les États pontificaux, devenus une fiction.

Bien que considéré à tort comme libéral, ce pape se montre conciliant par crainte du pire pour l’Église de France. C’est ainsi que « par l’encyclique Immortale Dei du 1 er novembre 1885, il établit que l’Église tolérait en droit toutes les formes de gouvernement, que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel avaient deux sphères autonomes, quoique reliées, et que l’Église ne blâmait pas les gouvernements qui autorisaient les cultes non catholiques » (1). Cette évolution ouvre la voie au « ralliement » des catholiques français non hostiles au régime républicain. Le thème est repris par le cardinal Lavigerie à Alger en portant un toast devant l’escadre, le 12 novembre 1890, sur invitation discrète de Léon XIII.

Le 16 février 1892, le pape confirme le « toast d’Alger » en publiant, en français, l’encyclique Au milieu des sollicitudes, en faveur de la défense d’un christianisme en République. La violence verbale des opposants catholiques se détourne du cardinal Lavigerie pour fustiger le pape. Y participe Édouard Drumont, qui vient de fonder la Libre Parole. Cet antisémite virulent trouve le bouc émissaire idéal, en 1894, dans le capitaine Dreyfus, juif alsacien accusé de haute trahison. La grande majorité des élites catholiques suivent la campagne antisémite. La forfaiture dénoncée, une vague anticléricale se déchaîne logiquement. À nouveau les congrégations sont visées. Votée, la loi de 1901 sur les associations en écartait les congrégations. Celles-ci sont expulsées et dispersées, hommes et femmes, à de rares exceptions près, non enseignantes. Leur dissolution entraîne la confiscation et la liquidation de leurs biens, non sans quelques exceptions.

Malgré les événements hostiles à l’Église de France, le Concordat est toujours théoriquement en vigueur. C’est à la loi de 1905 que l’on attribue souvent sa rupture. En fait, les incidents avec le Vatican se sont multipliés au point que, en 1905, les relations diplomatiques sont déjà rompues. En outre, l’esprit de conciliation de Léon XIII s’est éteint avec lui, mort le 20 juillet 1903. Son successeur, Pie X, est aveuglément intransigeant. Deux incidents diplomatiques, en 1904, se concluent par la rupture des relations diplomatiques entre Paris et le Saint-Siège. Le Concordat est rompu de facto, le dialogue rendu impossible. La séparation se fait projet de loi. Préparée par Aristide Briand, discutée à la Chambre, elle est votée en décembre 1905. Elle proclame l’entière liberté des cultes, mais la République n’en reconnaît et n’en salarie aucun. La loi ne prononce pas le nom des Églises, puisqu’elle s’applique à n’importe quel culte. Les biens sont dévolus après inventaire à des associations cultuelles.

Cette loi a été habilement préparée par Aristide Briand, homme réputé charismatique et souple, fin négociateur. On a pu parler d’un « texte admirablement libéral ». Des catholiques libéraux ont secrètement conseillé Briand, persuadés que le pape accepterait la loi, au moins de facto. Dès le 28 décembre 1905, ils demandent officiellement à Rome de l’accepter, notamment cinq cardinaux français, puis, en février 1906, des notabilités catholiques, membres de grandes institutions. Pie X ne veut rien entendre. En février 1906, la lettre encyclique Vehementer Nos, adressée au peuple et au clergé de France, condamne la loi. En passant, elle attribue à l’action unilatérale de la France la rupture du Concordat. De fait, elle est déjà consommée du fait des incidents précédents, mais surtout par l’inébranlable conviction du pape qu’il n’y a rien à discuter. Du même coup, celui-ci désavoue les chefs de l’Église de France et leurs efforts de conciliation, à la grande joie des intégristes de Paris, de Rome et d’ailleurs.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte de la République elle-même ?

La loi de 1905 est-elle un aboutissement ? Pour la III e République, sans doute. En ce premier quart du XXI e siècle, il reste à établir un bilan, car les coups de canif n’ont pas manqué pour revenir sur certaines dispositions de la loi. Le grand principe de l’enseignement public a été battu en brèche par la réintroduction de l’enseignement libre depuis la maternelle, de surcroît financé par l’État et les collectivités locales, tandis que l’éducation nationale voit son universalité ébréchée par l’autonomisation des universités. De plus, l’Alsace et la Lorraine, annexées par l’Allemagne jusqu’à la victoire de 1918, sont restées concordataires.

Plutôt qu’une nouvelle guerre antireligieuse, alors que la société civile n’a cessé d’évoluer vers plus de sécularisation en dépit d’une visibilité accrue des religions, et que certains imaginent une autre « grande invasion », ne faudrait-il pas établir ce bilan du siècle écoulé en vue d’une refonte, non de la loi, mais de la République elle-même, pour instaurer une démocratie réelle ?

(1) L’Histoire de la France religieuse, Tome IV, sous la direction de Jacques Le Goff et René Rémond (Seuil, 1992).

Publié le 01/12/2020

Parti socialiste : à Valls toute !

 

Par Loïc Le Clerc, Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

Le vallsisme est-il l’avenir du PS ? La question paraît improbable, et pourtant, la garde rapprochée de l’ancien Premier ministre est en train de verrouiller le parti, avec la bénédiction d’Olivier Faure.

Après le quinquennat Hollande et les 6% de Benoît Hamon à l’élection présidentielle de 2017, c’était un euphémisme que de dire que le Parti socialiste était à bout de forces : au-delà de la question des cadres politiques qu’il n’a pas réussi à renouveler, laissant aux vieux éléphants toute latitude pour leurs turpitudes, c’est surtout sur l’écueil idéologique qu’est venu se fracasser le parti. Un temps marxiste puis anticapitaliste avant d’opter pour la social-démocratie, il est peu dire qu’il n’incarne aujourd’hui pas l’alternative crédible au libéralisme autoritaire du pouvoir en place.

Depuis le renoncement de François Hollande à se représenter, le Parti socialiste se cherche. Disposant d’un bataillon d’élus aussi nombreux que déboussolés, il a tenté plusieurs mues successives, sans grand succès. La première a été l’aventure d’anciens socialistes, dans la création de Génération.s : puisqu’on ne pouvait rien faire avec le PS en l’état, pourquoi ne pas tenter d’en proposer une évolution, mais depuis l’extérieur. Sans marqueur idéologique fort au-delà de la personnalité de l’un de ses fondateurs, Benoît Hamon, le nouveau parti tente de se faire le creuset de l’union des gauches et des écologistes. Au risque de devenir le PRG des écologistes.

Le Parti socialiste, c’est l’histoire d’une peau de chagrin qui voit un à un ses principaux animateurs quitter le navire : c’est Jean-Pierre Chevènement qui part en 1993 ; c’est Jean-Luc Mélenchon qui claque la porte pour créer le Parti de Gauche ; c’est Emmanuel Macron qui s’en va pour devenir président de la République en créant En Marche ; c’est Manuel Valls qui, infidèle à sa parole de soutenir le candidat désigné par la primaire, suit le futur locataire de l’Élysée ; c’est Benoît Hamon avec Génération.s. Nécessairement, pour les téméraires qui restent, il faut réussir à trouver une raison fondamentale pour continuer le combat au-delà de la normale inertie que ce type de parti-institution induit.

La République, c’est nous !

On aurait pu d’ailleurs croire que ce serait dans l’écologie que le PS aurait pu trouver son salut. À écouter le premier secrétaire du parti Olivier Faure, c’était d’ailleurs l’une des pistes envisagées, notamment dans l’immédiat post-européennes : se ranger derrière les écologistes et, par là-même, engager une refonte du logiciel socialiste pour aller vers la social-écologie. Seulement, c’était tirer un trait un peu rapidement sur le tropisme social-libéral que le parti avait failli prendre, sur les bons conseils de Bertrand Delanoë, quelques mois avant que n’éclate la crise financière de 2008.

Requinqué, dans une certaine mesure, par la réélection de nombreux de ses cadres dans les territoires aux dernières élections municipales, le PS est aujourd’hui entré dans une nouvelle phase : persuadés que les Verts n’auront jamais les épaules pour incarner une candidature digne de ce nom à la présidentielle, ravis du virage résolument à droite d’Emmanuel Macron et constatant que la radicalité de Jean-Luc Mélenchon n’est pas miscible avec leur programme, c’est tout naturellement que, de François Hollande à Anne Hidalgo en passant par Bernard Cazeneuve, Ségolène Royal ou même Jean-Christophe Cambadélis, tous se sentent (re)pousser des ambitions jupitériennes. Notez que la plupart ne sont plus franchement actifs au sein du PS. « Chez ces gens-là, il y a rarement de sincérité, souvent de la stratégie », nous glisse un cadre.

Seulement, il leur fallait trouver une raison pour pouvoir exclure toute alliance avec EELV qui commençait à devenir sérieusement menaçant. Et quoi de mieux que d’user des mêmes vieilles techniques que la droite : le procès en républicanisme. C’est ce dans quoi s’est vautrée la maire de Paris dans une interview sur BFMTV samedi dernier, allant jusqu’à mettre en péril l’équilibre de sa propre majorité au conseil municipal qui comprend 24 élus EELV.

À l’opportunisme politique évident s’ajoute aussi, de facto, la victoire idéologique d’un camp du PS que l’on pensait battu définitivement : celui de Manuel Valls. Celui derrière lequel les journalistes n’ont jamais cessé de courir malgré son départ pour Barcelone est loin d’avoir abandonné la bataille. Au contraire, il a largement essaimé, d’abord dans le champ médiatique généraliste où il réussit à être l’objet récurrent de toutes les attentions, mais aussi dans le champ politique de son ancien parti où ses anciens collaborateurs ou compagnons de route politique ont réussi à obtenir des positions stratégiques.

Car, si le tout nouveau secrétariat national du PS consiste, encore et toujours, en une armée mexicaine – « direction pléthorique » semble être l’expression en vigueur au sein du parti – réunissant tous les socialistes qui veulent bien rester encore à bord du Titanic, Olivier Faure est bel et bien encerclé de vallsistes : Carlos Da Silva, son directeur de cabinet ; Thibault Delahaye, son directeur adjoint de cabinet ; Marie Le Vern, la co-présidente du Conseil national ; Pierre Jouvet, à la commission électorale mais aussi au porte-parolat du parti ; Jérôme Guedj, en charge du pôle « laïcité et pacte républicain » [1]. « Ils sont tous proches voire signataires à la création du Printemps républicain, même Olivier Faure », commente un élu national, lequel déplore « la mainmise des vallsistes, qui pose problème à beaucoup d’autres ».

En fait, dès 2019, le premier des socialistes entame ce virage « républicain », la stratégie du PS consistant à se démarquer d’EELV et de LFI sur le thème République/laïcité. « Dans l’inflexion d’Olivier Faure sur le rapport à la laïcité et à la République, il y a clairement la patte de Carlos Da Silva, commente un conseiller socialiste. Fondamentalement, Olivier Faure n’est pas sur cette ligne républicano-laïque. Ça n’est pas son logiciel. Mais on lui a fait comprendre que, stratégiquement, il était préférable de tenir cette ligne pour marquer clairement la rupture avec Mélenchon. De la même façon qu’Anne Hidalgo l’a compris pour marquer la rupture avec une partie d’EELV. » Une position qui vise donc principalement à exclure toute forme de divergence sur ce sujet, en faisant non seulement croire que ce thème serait des plus clivants, mais en le prenant par son bout le plus radical. Le PS part du principe que s’il ne se différencie pas sur ces questions-là, il n’existe pas. Et puis, « le parti se renforce en s’épurant », comme disait l’autre. Au final, ça donne cette interview du premier secrétaire national à L’Obs, cette semaine : « L’ADN de la gauche, c’est la défense de la laïcité ». La priorité est donnée. Et ça n’est pas l’égalité. Pas plus la justice sociale.

L’idée de fond, c’est de faire quelque chose des dégâts causés par le quinquennat Hollande et la razzia Macron. Que faire de ces débris pour que le PS renaisse ? Olivier Faure commet une première erreur, de diagnostic : « Emmanuel Macron a repoussé son grand discours sur le sujet, gêné dans sa matrice anglo-saxonne et multiculturaliste. Or, il est nécessaire aujourd’hui de réaffirmer un cap dans le cadre républicain », lit-on dans Le Monde en novembre 2019. Rien n’est plus faux que de confondre le candidat Macron et le Président Macron. Mais les socialistes ont leur part de responsabilité dans les choix d’Olivier Faure. À ne pas se précipiter pour le soutenir, ils ont laissé le champ libre aux vallsistes. Ces derniers ont alors noyauté le parti, se faisant « garde prétorienne » du premier secrétaire, lequel en est devenu finalement très dépendant. Pas étonnant alors que Faure envisage d’aller chasser sur ces terres, dont on ne perçoit pas bien les frontières, si ce n’est que sont déjà présents dans la mêlée LREM, LR et le RN. À droite toute !

C’est donc via le vallsisme que le PS envisage son avenir. En opposition aux islamo-gauchistes. Sans nuance possible, sans même que cette stratégie ait été débattue.

Was ist Vallsismus ?

Le vallsisme, au-delà d’être une idéologie qui pestifère le Parti socialiste, est une stratégie politique. Il n’aime pas la démocratie. Souvenez-vous, l’une des lois les plus controversées de ces dernières années : la loi Travail, dites loi El Khomri. Pas de débat. Un 49-3. Non pas qu’il récuse la démocratie, mais ses expériences électorales se finissent si souvent en échec qu’il a pris une autre voie : le copinage et les nominations qu’elle permet.

Un exemple ? Lors de la primaire citoyenne de 2011, qui désignera François Hollande candidat du PS à la présidentielle de 2012, Manuel Valls obtient 5,63% des suffrages (soit 149.103 voix). Il arrive avant-dernier, devant le radical de gauche Jean-Michel Baylet, ce qui fait de Manuel Valls le dernier des socialistes. Croyez-vous que cette déroute l’empêcha de devenir ministre de l’Intérieur sept mois plus tard, et Premier ministre en 2014 ? Non.

Fort de sa stature d’homme d’État, il se relance en 2017 dans la primaire citoyenne du PS. Cette fois-ci, il pète le score : avec 31,9% des suffrages (521.238 voix, son record personnel toute élection confondue), il se hisse au second tour et… perd face à Benoît Hamon. Alors, la main sur le cœur, il brise sa promesse de soutenir le candidat du PS et file chez Macron. Le slogan de sa campagne des législatives – sous l’étiquette « majorité présidentielle » – résume bien le personnage : « Toujours avec vous ». On connaît la suite, un an plus tard il quitte l’Assemblée nationale pour tenter sa chance à Barcelone. Conclusion : Manuel Valls ne gagne qu’à Évry. Tout le reste n’est que nomination.

Le vallsisme, outre une stratégie de loser-gagnant, c’est aussi un style : l’invective. Souvenez-vous encore de ce grand moment parlementaire lorsque le ministre de l’Intérieur lance à la droite : « C’est vous qui avez échoué et les Français aujourd’hui payent dix ans d’une politique de sécurité faite de lois qui n’ont servi à rien, qui n’ont pas été appliquées. L’esbroufe, c’est vous, l’échec c’est vous, la hausse de la délinquance, c’est vous. [...] Le retour du terrorisme dans ce pays, c’est vous ! » Des propos qu’il avait regretté par la suite… Il faut dire que le Valls d’avant est toujours très dur avec le Valls d’après. Tiens, saviez-vous que Nicolas Sarkozy l’avait approché pour qu’il entre dans son gouvernement ? L’homme de gauche avait dit non, pour cause de « désaccord de fond avec sa politique économique », ajoutant « dans cinq ans, s’il me repropose quelque chose, on verra ». Un détail… Passons.

C’est que le « girouettisme » est également une des qualités du vallsisme. Ainsi l’on peut, étant dans la Team Valls, passer de pro-palestinien à pro-israélien. Ainsi peut-on faire campagne contre le référendum de 2005 et voter pour. Ainsi peut-on soutenir Hollande en 2005 et Royal en 2006. Tout ceci est du Valls pur jus. Et les « Valls boys » ont suivi les préceptes du maîtres : Pierre Jouvet était candidat « majorité présidentielle » aux législatives de 2017 – malgré le refus répété de l’investiture LREM – ; Carlos Da Silva a fait la campagne de Manuel Valls après que ce dernier a quitté le parti. « Quand ils ont fait le bilan des années Hollande, tous ces gens-là ont joué la carte de la trahison causée par l’épisode de la déchéance de la nationalité. Mais tous ces gens-là ont fait campagne pour cette déchéance ! », abonde un parlementaire.

Ce n’est pas le vent qui tourne… Pas étonnant qu’ils s’entendent si bien avec Aurore Bergé !

Le PS se rêve-t-il un avenir dans le vallsisme ainsi dépeint ? À vrai dire, ils ont bien tenté l’aventure macroniste, mais le macronisme n’a pas voulu d’eux. Ne restait qu’un astre mort du haut duquel ils se voient déjà briller. Bons élèves, ils ont retenu les leçons du passé : pas la peine d’aller aux élections, trouvez-vous un chef qui vous nommera quelque part. Pour le moment, c’est Olivier Faure qui leur fait la courte-échelle. « "Amuse-toi Olivier avec ton joujou, mais tout ça se réglera plus tard"... c’est l’ambiance du moment au PS. Ça ne se voit pas, mais il y a une bataille sourde en interne, ça hurle », nous glisse-t-on. Les autres socialistes réagiront-ils ? En auront-ils seulement les moyens ? Et, surtout, qu’en feront les électeurs ? Quand c’est flou au PS...

 

Loïc Le Clerc et Pablo Pillaud-Vivien

Notes

[1Jérôme Guedj qui n’est pas un vallsiste, certes, mais a signé le texte de création du Printemps républicain et, plus récemment, a été cité comme entrant au gouvernement Castex, avant d’être nommé à la tête d’une mission pour lutter contre l’isolement des personnes âgées confinées

 Publié le 08/11/2020

Monique Pinçon-Charlot : « mais où est passé le monde de demain ? »

 

(site la-bas.org)

C’est reparti pour un tour. Le « monde d’après », c’est pas pour tout de suite tout de suite. Depuis quelques jours, la France (comme d’autres) fait face à une nouvelle « confinerie ».

Pour Monique Pinçon-Charlot, sociologue, ancienne directrice de recherche au CNRS et amie de Là-bas de longue date, « on est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir ». Alors comment faire face ? Comment hurler avec un masque ? Avant tout, analyser les échecs passés et avoir le « courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale ». Voici la version écrite de cet entretien du 6 octobre dernier à lire à oreille reposée.

Daniel Mermet — Monique, salut ! Ce Covid est vraiment une aubaine formidable pour nos adversaires !

Monique Pinçon-Charlot — L’aubaine, ils la pressurent. Ils l’utilisent. Ils l’instrumentalisent. Ils iront jusqu’au bout du bout !

Daniel Mermet — Nous avons fait un entretien ensemble [1] fin mars où tu étais très radicale – « il faut penser un monde nouveau » – et tu espérais qu’on allait vers une bifurcation. Quelques mois plus tard, quel bilan fais-tu, dans quel état d’esprit te trouves-tu ?

Monique Pinçon-Charlot — Je dirais que c’est le livre noir du capitalisme qui continue à s’écrire. Toujours plus noir. Toujours plus sombre. Toujours plus violent. De sorte qu’il n’y a pas non plus vraiment de surprise.

Dans cet entretien, il me semble qu’on avait parlé du livre de Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre [2], pour aller toujours plus loin. Là on n’est pas déçus, c’est exactement ce qui se passe. Au fond, si on a été nombreux à se laisser prendre à ce « monde d’après », à tout d’un coup se dire : « ça y est, les gens vont comprendre la gravité de la situation et tout le monde va se secouer et il va y avoir une énergie positive pour construire un monde nouveau », c’est parce qu’on est un peu dans le déni.

J’en avais parlé à propos de ma critique du marché de la contestation sociale. Et là je persiste et je signe plus fort que jamais : ça me paraît vraiment impossible de continuer sans, non pas changer nos méthodes de lutte, mais sans compléter nos méthodes de lutte. Toi, tu sais faire de belles émissions, nous on sait faire des livres, mais ensemble on peut partager de nouvelles activités. J’avais parlé de désobéissance civile non violente, de présence physique et sonore dans les beaux quartiers, au plus près des familles les plus riches et des lieux de pouvoir et de richesse. Et toutes ces choses ne doivent pas s’opposer.

Nous, avec Michel, finalement, ce qu’on a bien appris dans nos enquêtes sur l’oligarchie, c’est qu’eux ne se prennent pas la tête à créer des faux débats, à opposer des choses qui n’ont pas à être opposées.

Daniel Mermet — Je voudrais que tu développes un peu ton expression de « marché de la contestation sociale » qui m’avait accroché à l’époque. Il y a une chose que nous risquons les uns et les autres, tous ceux qui sont dans la contestation, dans l’opposition, dans la critique : c’est de moraliser le capitalisme, et au fond, d’une certaine façon, de le renforcer.

À quel moment est-ce qu’on peut considérer qu’on a une action, une position et un projet radical – non pas de le moraliser, de l’arranger, de l’améliorer, de dire qu’au fond un autre capitalisme est possible, mais de proposer une alternative, de lutter pour une alternative, sans d’ailleurs savoir exactement à quoi ça peut ressembler ?

Monique Pinçon-Charlot — C’est justement ça le problème, on est incapables de s’unir autour d’une alternative. Ma posture est profondément anticapitaliste. Je sais que ça ne pourra pas se faire du jour au lendemain. Mais même les issues de secours qu’on pourrait éventuellement voir ici et là, pour moi, ils les ont déjà bouchées.

Le côté entier et catégorique de mes convictions s’explique par notre connaissance de cette classe sociale de type oligarchique, par la connaissance intime de ces capitalistes avec lesquels nous avons partagé des repas (tu le sais bien, avec tes émissions tu t’es régalé de nos week-ends au château…). Nous avons commencé à travailler sur cette classe en 1986 et aujourd’hui, plus de trente ans après, le système capitaliste a complètement évolué. Il a rebondi dans une violence de classe inouïe avec le néolibéralisme, il s’est totalement mondialisé. On est dans un cas de figure qui n’a rien à voir avec le début de nos enquêtes, où nos interviewés avaient beaucoup de mal, par exemple, à parler d’argent. Quand on les questionnait sur la transmission des patrimoines, on voyait bien que c’était : « pour vivre heureux, vivons cachés ».

Daniel Mermet — On a pris conscience ces dernières années – et notamment avec le Covid – que c’est le dérèglement climatique qui risque de développer les conditions de ce type de maladie. C’est ça aussi la grande inquiétude actuelle : il n’y a pas d’une part le réchauffement climatique et d’autre part le Covid, ces deux éléments sont liés.

Monique Pinçon-Charlot — C’est sûr. C’est pour ça que je refuse de parler d’une crise sanitaire, parce que ce n’est pas une crise sanitaire. C’est une crise du capitalisme. Comme toujours, la propagande néolibérale découpe le saucisson en tranches, pour ne pas qu’on puisse comprendre qu’en réalité, ce que Macron essaie de cacher, ce sont ses propres turpitudes, c’est sa politique. Donc on nous colle des masques, on nous empêche de parler. Mais tout est lié : c’est un fait social total auquel on assiste. Ce n’est même pas un champ de bataille, parce qu’on est vraiment aujourd’hui au cœur de la guerre de classes dont nous dévoilons les rouages, Michel et moi, avec beaucoup d’autres, depuis longtemps. On est entrés là dans une phase de violence terrible, mais qui est toujours ouatée, toujours minimisée, parce qu’il ne faut surtout pas que les gens comprennent la réalité de ce qui va advenir.

Daniel Mermet — Et puis il y a ce masque qui ressemble à un bâillon. C’est très difficile ! La contestation, c’est la foule, c’est la masse.

Monique Pinçon-Charlot — Il faut qu’on crie ! Il faut qu’on hurle !

Daniel Mermet — Mais qu’est-ce qu’on va hurler à un mètre de distance les uns des autres, avec des masques ? C’est très difficile, on est handicapés en ce moment. Qu’est-ce qu’on peut faire, une fois qu’on a diffusé des émissions ? On a les mains attachées dans le dos.

Monique Pinçon-Charlot — Je pense qu’on peut faire beaucoup de choses, y compris avec des masques. C’est vrai qu’on est piégés dans la mesure où toi, moi et beaucoup de militants nous sommes tous respectueux des Français qui ont peur, parce que les ondes des médias des milliardaires ont, à longueur de journée, transmis une peur incroyable d’un virus (qui pour l’instant n’a pas fait plus de morts que la grippe, il faut quand même garder la tête froide). Mais bientôt, je pense que les médecins vont peut-être avoir le courage de parler. Certains osent, mais pas beaucoup.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut bien retenir, c’est qu’avec la décongélation du pergélisol, il y a des virus, et des virus, et des virus qui vont devenir notre quotidien. C’est une catastrophe. Ce sont les capitalistes seuls qui sont responsables de ce qui va advenir avec tous ces virus lâchés dans la nature, après avoir été congelés pendant plus de 10 000 ans, tout comme le méthane et une quantité de CO₂ deux fois supérieure à ce qu’il y a aujourd’hui sur la planète. Les hydrologues et tous les spécialistes du pergélisol disent qu’on est face à une boucle rétroactive : c’est-à-dire que plus le pergélisol se décongèle, plus la pollution, plus le dérèglement climatique s’emballent. On est dans un système de bombe que même les algorithmes ne peuvent pas maîtriser.

Daniel Mermet — Un de vos grands confrères, un anthropologue, David Graeber, qui est mort récemment, avait fait ce livre formidable sur les bullshit jobs, les jobs à la con [3]. Et il était très intéressant. C’était aussi un radical, quelqu’un qui ne voulait pas se limiter à moraliser le capitalisme. C’était un érudit qui, dans ses connaissances anthropologiques, cherchait des alternatives dans d’autres sociétés, soit dans le passé, soit dans le présent, d’autres façons de faire. Le capitalisme, tu le comprends d’une manière scientifique à travers ton expérience des sciences humaines, de la sociologie, d’autres le comprennent d’une autre façon. Mais on a tous compris, à des degrés divers, que ce n’était pas bon tout ça. Même si on n’appelle pas ça le capitalisme, tout le monde comprend. Mais on souffre d’un manque d’alternatives. On nous dit : d’accord, vous êtes contre ça, mais qu’est-ce que vous proposez d’autre ?

Monique Pinçon-Charlot — Je n’ai pas de problème avec ça, parce qu’il n’y a que les cons ou ceux qui sont dans un déni total de la réalité qui peuvent dire : moi je suis capable de proposer une alternative. Cette alternative, on va la construire ensemble, simplement il y a des préalables. C’est ça que je mettrais plutôt en avant. C’est comment, nous, on va changer pour arriver à proposer des alternatives. Les alternatives ne vont pas tomber du ciel, ça se fait dans le partage, dans le collectivisme. Personne n’a la science infuse.

On a des directions, on sait que l’autogestion ouvrière, c’est très bien, ainsi que le partage, la solidarité. On sait que les divisions de la démocratie représentative, notre Constitution, on n’en veut plus. Moi je ne veux plus participer à l’agenda néolibéral de cette démocratie représentative. Avec un vote blanc qui n’est même pas reconnu dans les suffrages exprimés. Avec des instituts de sondage qui sont la propriété des milliardaires, tout comme les médias. Avec une propagande absolument inouïe qu’on subit – propagande relayée aujourd’hui sur Facebook, sur Twitter. Sur Internet, il y a des algorithmes capables d’orienter les électeurs vers tel ou tel Macron, sans en avoir l’air, quand on tapote sur sa tablette. Aujourd’hui, on a atteint un niveau d’esclavagisation de nos pauvres cerveaux qui est inouï. Face à cela, moi je ne suis rien.

La seule chose que je sais, c’est qu’il n’y aura plus de Mélenchon ou de remplaçant de Mélenchon possible car il faut qu’on soit véritablement unis. Il y a des expériences intéressantes qui se sont passées aux municipales. Et en tout cas, au dehors, nous devons contester la démocratie représentative telle qu’elle existe aujourd’hui. Il y a beaucoup de choses qui se passent mais qui ne sont pas relayées.

Daniel Mermet —C’est ça, il y a beaucoup de dispersion. Il y a plein d’actions, soit de solidarité, soit de caractère politique, de débats, qui s’organisent mais qui sont très dispersées. On l’a vu avec le « CNNR », puisque Macron avait fait vibrer l’idée du Conseil national de la Résistance – ils usurpent n’importe quoi, ils volent n’importe quoi, ces gens-là ! Mais ça a fait rebondir : « ah ! on va créer un nouveau CNR… » Et il y a eu plein d’actions comme ça au printemps, et puis ça s’est dispersé, ça s’est un petit peu enfoncé dans les marécages.

Monique Pinçon-Charlot — C’est toujours pareil, ça a été le chacun pour soi. La gauche est folle d’être divisée comme elle l’est, c’est dingue ! C’est une responsabilité incroyable. Il faut qu’on fasse comme dans la grande bourgeoisie : chacun fait ce qu’il a envie de faire – je pense que c’est très important de se respecter dans nos sensibilités diverses et variées –, mais il doit être bon là où il est. Et il doit y avoir, dans notre univers comme dans celui de la grande bourgeoisie, des sphères, des associations, des cercles qui coordonnent les initiatives.

Daniel Mermet — C’est sans doute le meilleur apport de votre boulot, Michel et toi, sur les riches. Parce que vous n’êtes pas nombreux sociologues à avoir observé et à continuer d’observer ce monde-là. Ce que vous avez rapporté de vos longues observations, c’est que les riches sont solidaires. Ils sont très malins pour s’organiser, pour avoir des relations entre eux qui leur permettent d’exister en tant que classe et d’être à peu près la seule classe cohérente qui existe dans un pays comme le nôtre.

Monique Pinçon-Charlot — Au sens marxiste du terme, c’est la seule, c’est sûr.

Daniel Mermet — Pour revenir à David Graeber, qui était une des figures de Occupy Wall Street, si on prend Nuit Debout, si on prend aujourd’hui les « gilets jaunes », on trouve à chaque fois une énergie et des convictions formidables, parfois des mélanges sociaux de toutes sortes – une fois les intellos, une fois les jeunes, une fois la petite classe moyenne française (je pense aux « gilets jaunes »), mais à chaque fois ça s’étiole, ça ne se construit pas. Les médias volent des figures, des leaders, et les autres ne veulent pas en proposer. Les systèmes ne s’emboîtent pas et finalement on a des énergies, des convictions réelles, profondes, mais qui se perdent. Mais on a peur aussi d’organisations trop structurées, trop construites.

Monique Pinçon-Charlot — Et on a raison ! Je pense que, de toute façon, il n’y a pas d’autre solution que chacun fasse ce qu’il a envie de faire. Parce que c’est impossible de militariser des dizaines de millions de Français qui auraient la ferme résolution d’en finir avec un système inique. Dans le quotidien, dans la lutte, il faut éviter de se diviser, et surtout analyser sans arrêt les raisons des échecs. Et les raisons de ces échecs sont aussi en nous. C’est-à-dire que nous n’avons pas nous-mêmes (je le ressens moi-même, c’est pour ça que je peux le dire) le courage de sortir du confort moelleux et de la bonne conscience de ce marché de la contestation sociale, il faut le dire. On touche des miettes, des reconnaissances symboliques et financières du capitalisme. On est donc nous-mêmes enserrés dans cette espèce de simili-confort (qui a pu fonctionner depuis la Libération avec l’État-providence qui nous a fait naître, nous a fait évoluer, qui nous a nourris, nous a enrichis. Mais aujourd’hui c’est fini !).

Aujourd’hui, on ne peut pas comprendre que la gauche continue à fonctionner comme si de rien n’était. C’est à cela qu’il faut s’attacher aujourd’hui. Les propositions que nous faisons, Michel et moi, concernent précisément – sans que ce soit la revendication principale ou la modalité d’action principale – une omniprésence visible dans tous les beaux quartiers de France (que ce soit à Troyes, Lille, Paris, Toulouse, Annecy…). On est parfaitement capables de s’organiser avec les réseaux sociaux, avec Internet. On n’a pas de problème avec ça et on ne le fait pas.

Daniel Mermet — Alors on va dans les beaux quartiers, et qu’est-ce qu’on fait dans les beaux quartiers ? On est présents ?

Monique Pinçon-Charlot — On est présents. On peut se dire : Macron a fait le malin avec son discours du 4 septembre 2020 au Panthéon pour l’anniversaire de la IIIe République [4]. Il a décortiqué ce qu’était la liberté, l’égalité et la fraternité. Eh bien, on va lui dire : justement, à propos d’égalité, vous nous annoncez un plan contre les séparatismes, nous on est d’accord avec vous. Donc maintenant vous rétablissez l’ISF (et on hurle ça dans des mégaphones dans les beaux quartiers).

Daniel Mermet — Vous devriez faire ça : écrire des textes pour les militants qui vont dans les beaux quartiers — pour passer inaperçus, ils peuvent s’habiller en bourgeois, pourquoi pas, ça serait plus gai — et qui vont dire : d’accord pour le séparatisme, on se sépare de vous. Il y a le séparatisme racial et puis il y a le séparatisme social.

Monique Pinçon-Charlot — Mais oui, les riches ne sont pas des citoyens à part, préservés de l’obligation de payer leurs impôts. On a plein de choses : le communautarisme de la naissance. Regarde dans les beaux quartiers, au bois de Boulogne, ils ont leurs cercles sous concession privée dans un espace public : 25 hectares ! Qu’est-ce qu’on attend, pourquoi on les laisse tranquilles ?

Daniel Mermet — Voilà, on veut nous aussi aller jouer au golf !

Monique Pinçon-Charlot — Je suis contre la violence, absolument contre, parce qu’elle est totalement contre-productive. Et pour la bonne raison que ce sont eux qui sont violents, ce n’est pas nous. Nous, on a la force du nombre. Par exemple, je ne sais pas si j’irais m’imposer dans une partie de golf, mais rien qu’être au bord des entrées des cercles, c’est génial.

Daniel Mermet — Cela dit, il y a quand même des bonnes fortunes avec les élections municipales bizarres qu’on a eues. Ça fait des municipalités à Lyon, à Marseille, à Bordeaux. Et tu as vu la réaction. Les élus de ces villes ont dit : ça serait peut-être bien de ne pas avoir de sapin de Noël. Ou le maire de la ville de Lyon a dit : le Tour de France, ça nous coûte trop cher et il n’y a pas assez de femmes qui font du vélo. Ce qui est intéressant, c’est la levée de boucliers en face. Comment ils réagissent, au sens de « réactionnaires », véritablement.

Monique Pinçon-Charlot — Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ce sont des géants aux pieds d’argile et qu’ils vivent sur le pied de guerre. On en a eu la preuve avec les « gilets jaunes » : ils ont très vite déserté les beaux quartiers pendant les week-ends, et ils se sont aménagé des pièces pour être sûrs de pouvoir continuer à communiquer, à manger. Ils ont tout de suite pris un certain nombre de mesures qui montrent qu’ils sont extrêmement fragiles. Et aujourd’hui plus que jamais.

Il y a cette phrase de Brecht : pourquoi y a-t-il l’oppression ? C’est à cause de nous. De qui dépend-il qu’elle cesse ? De nous. Il nous faut faire ce travail de réflexion collective sur nous-mêmes, sur nos façons de fonctionner et sur comment on peut changer nous-mêmes. Changer non pas en nous emmerdant dans des réunions chronophages, mais en étant dans l’action, que ce soit dans les beaux quartiers comme je le prône ou ailleurs, dans tous les lieux de pouvoir, en étant dans la vigilance, la veille oligarchique, la désobéissance civile non violente. C’est avec ça qu’on dynamise les gens.

Daniel Mermet — On se souvient comment, au début du mouvement des « gilets jaunes », tout à coup la manif s’est portée sur les Champs-Élysées et a commencé à aller vers les beaux quartiers, l’avenue Foch… Et c’était la panique. Il y a eu quelques violences, mais c’était surtout symbolique. Alors que depuis longtemps, sinon depuis toujours, les manifestations populaires se passaient dans les quartiers populaires. Là, pour une fois, c’était dans les beaux quartiers (d’ailleurs vous vous y êtes baladés à ce moment là).

Monique Pinçon-Charlot — Oui, on était là.

Daniel Mermet — C’est là qu’il faut retourner !

Monique Pinçon-Charlot — C’est ça. Je donne quelques idées, mais ça va être dans la dynamique. Il faut vraiment qu’on ne fasse pas ce qu’on a fait pendant le confinement (moi-même j’y ai contribué, j’ai écrit je ne sais combien d’articles et d’interventions), où chacun a fait ce qu’il a pu dans son coin. Et puis on se retrouve face à une violence de classe incroyable. Donc maintenant je n’en ai plus rien à foutre, je dis que c’est nous qui devons changer. Ce sont nos façons de travailler qui doivent changer. Je ne dis pas que j’ai la science infuse. Je transmets simplement ce que j’ai appris avec Michel de nos enquêtes dans les beaux quartiers, et cette fascination qu’on a eue pour leur fonctionnement. C’est-à-dire que c’est un fonctionnement sans chef d’orchestre où chacun, chaque grand bourgeois, chaque noble, chaque représentant de cette aristocratie de l’argent est là, où qu’il soit, quoi qu’il fasse, dans la défense de ses intérêts de classe. Et nous, rien ne nous empêche de nous mettre chacun dans cette posture.

Daniel Mermet — Ça a été le cas, par moments, dans notre histoire en France et dans d’autre pays. Le cas de moments où l’on se sent appartenir à la classe populaire, non pas en tant qu’individu qui, par là, trouvera des moyens de s’en sortir ou d’avancer, mais en tant que corps social littéralement. Ce qui a permis à certains moments d’obtenir pas mal de choses.

Vous êtes des chercheurs, des scientifiques, et ce que vous avez réussi, c’est de rendre populaire votre travail. Ce que vos congénères hésitent parfois à faire. Si tu regardes Bourdieu, il a mis très longtemps avant de venir vraiment sur la place publique et de donner une forme concise et populaire à ses idées et à son travail. Vous avez fait ça aussi, nous avons fait beaucoup d’émissions ensemble, et à un moment, les Pinçon-Charlot, c’était les chercheurs, les spécialistes de la bourgeoisie, mais c’était des constats scientifiques. On devinait bien quelles étaient vos conclusions.

Monique Pinçon-Charlot — Pour Bourdieu, ce que tu dis est juste. Il a attendu de voir comment Mai 68 allait être digéré, comment ça allait se passer. Il attendait peut-être aussi d’être bien assis dans les institutions. Sa cooptation à la chaire de sociologie au Collège de France lui a donné un parcours hors pair pour le fils d’un facteur béarnais. Pour nous, je dirais que ça s’est passé à la retraite — que j’ai devancée pour ma part de quatre ans, alors que ça me fait perdre beaucoup d’argent chaque mois. Mais je l’ai fait pour pouvoir écrire Le Président des riches  [5] avec Michel, avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy en 2007. Et dès le lendemain de notre retraite, on a été comme deux enfants qui claquent leurs pieds dans des flaques d’eau, tellement on était contents de pouvoir intégrer le champ politique et le champ économique dans nos travaux. Parce que, académiquement, c’était interdit. Tout se passe comme si c’était interdit.

Daniel Mermet — C’est un phénomène relativement nouveau, on les appelle les « jeunes retraités dynamiques » ! Avec l’allongement de la durée de la vie, il y a des gens de 65 ans qui pètent la santé, qui sont plein d’énergie et qui peuvent être tout à fait redoutables dans les combats politiques !

Monique Pinçon-Charlot — Je te mets dans le tas, méfions-nous des vieux fourneaux !

 

Notes

[1] Là-bas si j’y suis, « Monique Pinçon-Charlot : ces criminels devront rendre des comptes », 13 avril 2020.

[2] Naomi Klein, La Stratégie du choc. Montée d’un capitalisme du désastre,, Leméac et Actes Sud, 2008.

[3] David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018.

[4] Discours d’Emmanuel Macron, cérémonie du 150e anniversaire de la République, elysee.fr, 4 septembre 2020.

[5] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy, Zones, Paris, 2010.

Publié le 04/11/2020

Ceux qui veulent la guerre civile

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Dans Le Monde, une centaine d’universitaires viennent de publier une tribune dans laquelle ils affirment que « sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni ». Un pas supplémentaire est désormais franchi.

L’antienne de « l’islamo-gauchisme » est bien entendu reprise, sans la moindre distance critique. Le nouveau est que ce concept est désormais ouvertement rattaché aux « idéologies indigéniste, racialiste et décoloniale », tenues pour autant d’expression de la « doxa antioccidentale » et du « prêchi-prêcha multiculturaliste ». Des universitaires installés [1] proposent donc de passer de l’accusation d’angélisme et de complaisance au délit de pensée. Le plus grave est qu’ils ne répugnent pas à l’injonction quasi policière. Dans les universités, disent-ils, il faut « mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes et prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent ». Ils vont jusqu’à demander la création d’une « instance », une sorte de commission McCarthy à la française « chargée de faire remonter directement les cas d’atteinte aux principes républicains ». Débusquer, dénoncer, réprimer : nobles tâches assignées à la pensée…

 « Les idées ont des conséquences », assènent-ils dans leur texte. Sur ce point, ils n’ont pas tort. Voilà des décennies que l’extrême droite a peu à peu installé ses évidences, sans sursaut républicain spectaculaire. C’est dès le début des années 1970 qu’Alain de Benoist a formulé l’idée que, si le XIXe et le XXe siècle ont été dominés par la question de l’égalité, le XXIe le serait par celle de l’identité. C’est en 1992 que le politiste américain Samuel Huntington a proposé l’idée que le vide de la guerre froide laissait la place au plein du « choc des civilisations », Islam d’un côté, Occident de l’autre.

« Nous ne sommes plus chez nous » est devenu le point de rencontre de la droite radicalisée, des faiseurs d’opinion à la Zemmour ou Soral, d’une part de l’opinion et de nombreux intellectuels, venus de la droite mais aussi hélas de la gauche. À cela s’est ajouté, après septembre 2001, l’idée que nous sommes désormais en « état de guerre » et que cela autorise tous les « états d’urgence » et tous les « états d’exception », au prix s’il le faut des droits acquis et de nos libertés. L’ensemble, bien sûr, n’a rien d’une « doxa » : juste du bon sens et un regard lucide sur la « réalité »… L’extrême droite a tissé sa toile : j’aimerais me souvenir de ce qu’ont fait, pour contenir sa poussée, les contempteurs actuels de « l’islamo-fascisme ».

Si l’on se veut de gauche, si l’on se réclame de la République, on ne peut pas accepter cette mécanique infernale. Elle pense réduire le fanatisme et le terrorisme : elle ne fait que les attiser. Elle fait de la laïcité une arme de guerre, quand elle a été historiquement, chez nous, un ferment de paix civile.

Des amalgames redoutables

Oui, une petite part du monde musulman est tentée par le passage de l’islam à l’islamisme politique et une part – heureusement encore plus réduite pour l’instant – en pousse les conséquences jusqu’au fanatisme éradicateur et au terrorisme le plus abject. Mais cette tentation est-elle historiquement propre au seul islam ? Accepterait-on de réduire le catholicisme à l’Inquisition qui prétendait la défendre, aux massacres de masse qui se sont perpétrés en son nom ? Vouera-t-on la République elle-même aux gémonies, au prétexte qu’on l’utilisa si souvent pour justifier la conquête, l’esclavage, la colonisation et les atrocités qui les accompagnèrent ?

Rien ne peut excuser les crimes barbares commis au grand jour, hélas au nom de l’islam. Mais s’il faut être lucide, on ne peut pas non plus fermer les yeux devant ce qui n’est pas la réfutation d’une doctrine, mais la haine d’un groupe, qui ne repose pas sur la raison mais sur la passion destructrice. Toute critique de la religion n’est pas un anticléricalisme, toute critique de l’islam ne relève pas de l’islamophobie, mais il existe aujourd’hui un phénomène massif que l’on aimerait appeler « musulmanophobie », si la critique directe du Livre sacré de l’islam n’était pas utilisée si souvent et de façon directe pour justifier la vitupération de la culture musulmane dans son entier. Que cela plaise ou non, il y a de l’islamophobie, tolérée, acceptée, dont la gravité est sous-estimée parce que certains utilisent l’islam à des fins qui le desservent au lieu de le promouvoir.

Ce n’est pas faire preuve d’anti-occidentalisme que de relever que les incertitudes du monde, les angoisses, la complexité des problèmes vécus suscitent les peurs, légitimes ou irraisonnées. L’obscurité des causes de nos maux et plus encore le recul de toute espérance attisent la peur de l’autre et la tentation commode du bouc émissaire. Aujourd’hui cette peur se fixe volontiers sur une population particulière : le musulman, jeune ou moins jeune, révolté puis prosélyte quand, après 2001, la guerre des civilisations s’est faite état de guerre tout court. Qu’est-ce qui justifie cette fixation ? La conviction que l’on aurait affaire à une population inassimilable, comme s’il fallait, à tout prix et à tout moment, trouver à l’intérieur de l’espace national un « autre » absolu que même la nation réputée la plus ouverte de la Terre ne peut pas intégrer. Logique terrible de « l’identité » dont on redoute la « perte » : pour reconnaître le pur, il faut le jauger à l’aune de l’impur ; le loyal s’éprouve dans la confrontation avec le traître en puissance ; le lucide se mesure à la capacité à démasquer la cinquième colonne dissimulée.

Que le retour d’un religieux radicalisé s’observe sous toutes ses formes, dans toutes les cultures et dans tous les espaces importe peu : le danger est celui de l’islam. Et de l’islam on retient que, dans de nombreux États, il fonctionne sous la forme d’une confusion classique du politique et du religieux, de la norme civile et du droit canon. Que l’islam historique ait pu être porté à une extrême tolérance, que la confusion du religieux et de l’espace public s’affirme au cœur même des puissances réputées démocratiques (aux États-Unis par exemple), que partout dans le monde des autorités religieuses condamnent les attentats-suicides au nom même du Coran, que l’islam se décline au pluriel et pas au singulier, tout cela n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est que l’islam, par nature quasi exclusive, subordonne le politique au religieux et prône la lutte contre tout ce qui n’est pas musulman.

« Tous les autres êtres humains agissent pour une variété de raisons : politiques, sociales, économiques, psychologiques, physiologiques même ; seuls les musulmans seraient toujours et seulement mus par leur appartenance religieuse. […] Eux obéissent en tout à leur essence immuable et mystérieuse de musulmans. »
Tzvetan Todorov

En fait, l’altérité de l’islam avait été soigneusement entretenue par la République colonisatrice, qui s’était bien gardée, sous couvert de « politique musulmane », d’appliquer le droit commun aux colonies marquées par l’islam. Il est donc d’autant plus facile, quand la crise sociale et l’installation immigrée se conjuguent, de déployer un « mythe de l’islamisation ». L’un de ses analystes, Raphaël Liogier, dit avec férocité qu’il fait passer la France de la « bougnoulisation » à l’« islamisation », le vocabulaire culturaliste ne faisant que masquer, dans une large fraction de l’opinion, la connotation raciale, jamais effacée.

Des bases pour un nouvel en-commun

Les tensions extrêmes qui meurtrissent notre société, la virulence des ressentiments qui la déchirent devraient être tenues pour les plus grandes menaces qu’il nous importe de conjurer pour éviter le pire. Si les intellectuels ont un rôle, ce ne devrait pas être d’attiser les haines, mais d’aiguiser la lucidité critique et de dégager les voies d’une concorde émancipatrice. Cela suppose de s’entendre sur quelques principes simples.

1. La base des replis sur soi, des ressentiments, des haines irrépressibles n’est pas dans le « choc des civilisations », mais dans la montée des inégalités et des discriminations, dans les carences de la vie démocratique, dans le recul de la sphère publique et dans la perte du sens de ce que l’on peut appeler l’intérêt commun ou l’intérêt général. À la limite, c’est dans la carence du commun que l’on doit chercher la source des tentations du repli communautaire. En tout cas, ce n’est pas en désignant de fait une population à la méfiance et à la vindicte que l’on restaurera les bases de cet en-commun sans lequel il n’y a pas de République vivable.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne.

2. La laïcité telle qu’elle est condensée dans la loi de 1905 n’est pas une laïcité d’exclusion. Pour ses promoteurs, l’essentiel n’était pas de proscrire les signes religieux de l’espace public, ni les soutanes, ni les processions, mais de garantir la séparation des deux institutions – de l’État et de l’Église –, et donc l’indépendance de deux domaines que la subordination étouffait l’un autant que l’autre. C’était débarrasser l’espace public de polémiques du temps passé qui empêchaient de mettre en lumière les dossiers bien plus brûlants d’une souveraineté vraiment populaire et d’une République sociale.

La laïcité telle que l’histoire l’a promue en 1905 n’a donc pas besoin d’être « ouverte », comme on le demande parfois : elle l’est par fondation. Mais elle ne doit en aucun cas revenir à la situation antérieure – ni à un gallicanisme déguisé, ni à un anticléricalisme hors d’âge. L’ennemi n’est pas la religion, mais l’aliénation, d’où qu’elle vienne. L’émancipation peut prendre la forme d’une émancipation individuelle du fait religieux ; elle ne peut prendre celle d’un combat étatique contre les religions, a fortiori contre une religion en particulier, et encore moins contre une religion qui se trouve aujourd’hui être davantage celle de dominés que celle de dominants.

La référence religieuse est-elle trop souvent le masque d’une aliénation de caste, de genre ou d’orientation sexuelle ? Sans aucun doute. Est-elle la seule à jouer ce rôle et est-elle la source principale de l’aliénation ? Certainement pas. L’arbre, dit-on, peut cacher la forêt. Prenons donc garde que l’arbre de l’aliénation de forme religieuse ne cache la forêt de la discrimination et des inégalités. Auquel cas la laïcité de posture ne doit pas devenir une manière d’éluder le parti pris égalitaire et émancipateur qui est la seule base possible d’en-commun. Pour le reste, tout est affaire de conscience…

3. Le terrorisme islamiste se combat, y compris par des moyens militaires et policiers. Peut-il « s’anéantir » par cette voie ? Il n’existe pas d’exemple historique pertinent qui plaide pour une réponse affirmative [2]. La violence terroriste peut se contenir ou se réduire par la force ; elle ne peut s’éteindre que par une action patiente et combinée sur l’ensemble des causes qui nourrissent son expansion. Il n’est de solution au terrorisme et au fanatisme que globale, et donc d’essence avant tout politique. Tout autre propos relève de l’ignorance, de la légèreté, de la manipulation ou du cynisme.

4. Les discours martiaux sur la guerre, appliqués à tous les domaines, sont la plaie de notre temps. Au nom d’un prétendu réalisme, ils visent à stimuler le désir de gagner. Mais quand l’esprit de guerre envahit tous les peuples, s’applique à tous les domaines et à tous les territoires, il n’y a pas de victoire possible : le désastre humanitaire généralisé devient le seul horizon vraisemblable. Notre obsession ne devrait pas être de gagner les guerres, classiques, civiles, économiques, technologiques ou idéologiques, mais de se sortir de leur engrenage. Cela commence, a minima, par essayer de ne pas jeter de l’huile sur le feu…

Que les va-t-en-guerre de la plume ou du clavier se remettent au travail, au lieu de bomber le torse. Le monde des puissants contient déjà suffisamment d’apprentis sorciers.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Parmi eux, Laurent Bouvet, Luc Ferry, Renée Fregosi, Marcel Gauchet, Gilles Kepel, Catherine Kintzler, Pierre Nora, Pascal Perrineau, Pierre-André Taguieff.

[2] Le Royaume-Uni a-t-il « anéanti » le terrorisme de l’Irgoun en Palestine ou celui de l’IRA en Ulster, la France celui du FLN en Algérie et l’Union soviétique celui des talibans en Afghanistan ?

Publié le 30/10/2020

Bernard Chambaz : « Beaucoup d’observateurs se sont aperçus que la classe ouvrière existait encore »

 

Jérôme Skalski (site humanite.fr)

 

Dans Une histoire vivante des ouvriers de 1900 à nos jours, publié aux éditions du Seuil, l’écrivain nous entraîne dans un voyage où texte et images se répondent, à la découverte d’un siècle ouvrier qui se perpétue jusqu’à nous. Entretien.

À la suite de votre dernier roman Un autre Eden, dans lequel vous mettiez vos pas dans ceux de Jack London, vous publiez cet automne un livre sur la classe ouvrière. Pourquoi une histoire « vivante » ?

Bernard Chambaz Il y avait plusieurs possibilités pour le titre. J’aime bien ce terme de « vivante » parce que l’idée de fond, c’est à la fois la vie ouvrière et le fait que la classe ouvrière n’est pas morte, comme certains le prétendent. Ce qu’il n’y a pas dans le titre, malheureusement, mais c’était la quadrature du cercle ou l’équation non résolue, c’est de faire aussi entendre la part féminine de la classe ouvrière. Le choix s’est porté sur « vivante », finalement, en espérant que cette place des femmes dans le processus de production soit sensible dans le texte et par le choix des photographies. Ainsi le livre s’ouvre-t-il sur les « friteuses » de sardines de Loctudy en 1906.

Oui, car, vous l’avez voulue telle, c’est aussi une histoire sensible...

Bernard Chambaz Oui, c’est fondamentalement, en effet, une histoire sensible. C’est ce que, a priori, je suis plutôt capable d’entreprendre. J’ai été professeur d’histoire mais je ne suis pas historien au sens où je ne suis plus un chercheur en histoire ou un spécialiste de la question. Encore moins un chercheur en histoire sociale, même si je me reconnais tout à fait dans cette école qui aborde, avec Maurice Agulhon, l’histoire politique et sociale du côté des sensibilités. Dans ce livre, j’ai fondamentalement fait le commentaire assez détaillé de 120 photos que j’ai choisies ; d’autre part, j’ai écrit quelques pages d’introduction pour chacun des chapitres. L’idée d’une histoire sensible me va très bien. J’aborde cette histoire moins en historien qu’en écrivain et, plus précisément, en écrivain dont le métier a été celui historien.

Je pense que, dans ma vie, j’ai rencontré davantage d’ouvriers que Zola n’en aura rencontrés. En ce sens, j’ai moins de mérite que lui pour en saisir les qualités.

Il y a eu des écrivains qui ont été percutés par le phénomène ouvrier. Que pensez-vous de la démarche de Zola, par exemple, en tant qu’il s’est attaché à souligner le mouvement de reconnaissance de soi de la classe ouvrière ?

Bernard Chambaz Zola a été génial, si l’on veut, comme romancier, dans la manière dont il a fait de la classe ouvrière un sujet. Pas seulement l’objet de certains de ses livres, mais le sujet vivant et romanesque de ses livres, avec des dynasties et des personnages remarquables. À l’époque – Germinal  date de 1885 –, c’était quelque chose d’extrêmement original et, franchement, ça le reste. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup d’équivalent. Dans un autre registre, aux États-Unis, vingt ans plus tard, Upton Sinclair publie la Jungle, ce grand roman sur les abattoirs et les ouvriers dans les abattoirs de Chicago. Au début du XXI e siècle, ma démarche n’est évidemment pas comparable. Cela dit, ce qui me frappe chez Zola, c’est cette empathie pour la classe ouvrière.

Je ne suis pas un spécialiste de Zola, mais je pense que, dans ma vie, j’ai rencontré davantage d’ouvriers que Zola n’en aura rencontrés. Par ma pratique politique pendant longtemps, ou par la pratique sportive. En ce sens, j’ai moins de mérite que Zola pour en saisir les qualités. Ce sont des qualités qui sautent aux yeux. Au-delà, mon intention a été de restituer la fierté ouvrière. Évidemment, il ne faut pas l’oublier, j’ai aussi voulu saisir la part ouvrière en chacun d’entre nous. Quand je dis la part ouvrière, ce n’est pas le côté bricoleur mais c’est le fait que notre être est constitué aussi de tous ces fragments de cette mosaïque sociale dans laquelle le monde ouvrier tient une place importante; sinon essentielle. Côté littérature, il y a aussi pour moi, vous l’avez évoqué, Jack London. Le Jack London du Peuple de l’abîme, qui plonge dans les quartiers populaires et ouvriers de l’East End de Londres au début du siècle.

J’ai quand même fouillé dans des cartons d’archives des heures et des heures pour arriver à ces 120 photos.

Vous l’avez indiqué, votre ouvrage est composé de très nombreuses photographies. Quelles sont celles qui vous ont marqué plus particulièrement ?

Bernard Chambaz Pour revenir à la dimension « sensible » que vous évoquiez tout à l’heure, c’est drôle, parce que sensible, cela revoie aussi à la pellicule. Les deux vont bien ensemble. Il y a beaucoup de photographies de mon livre qui m’ont touchées plus fortement que les autres. La plupart ne sont pas attachées à un nom de photographe très connu. Il y en a quelques-unes d’Édouard Boubat ou de Jean-Philippe Charbonnier, mais ce ne sont pas les plus nombreuses. Le choix que j’en ai fait relevait pour une part du sentiment que j’avais de la nécessité de telle ou telle photo pour équilibrer l’ensemble. J’ai quand même fouillé dans des cartons d’archives des heures et des heures pour arriver à ces 120 photos, mais c’est vrai que le choix se faisait, pour une part, sur l’émotion, pour une autre part, sur leur qualité esthétique. Et, bien sûr, ce choix a l’ambition de donner à voir la diversité du champ des activités ouvrières et des lieux où elles se tiennent.

À brûle-pourpoint, une des premières que j’indiquerai, ce sont des femmes qui sont à l’usine de pêcheries à Loctudy. Elle m’a beaucoup touché. Elle m’a paru évidente. Il faut les voir. Elles travaillaient l’été jusqu’à seize heures par jour, quand le patron de la conserverie avait besoin de leur travail, et demeuraient sans emploi, ni salaire, l’hiver. On perçoit à la fois, dans leur tenue et dans leur façon de regarder ou de ne pas regarder l’objectif de l’appareil photographique, une forme de dignité au travail et une façon d’être admirable.

Après, il y a cette photo que j’ai choisie pour illustrer le Front populaire que j’aime énormément. Je ne la connaissais pas. Elle est peu connue. Ce sont des hommes qui font la ronde en dansant sur un chantier. Sur la photo, ils sont pris en plongée et puis, de l’autre côté de la rue, il y a un certain nombre de personnes qui les regardent. C’est une photo dans laquelle il y a beaucoup de mouvements et qui dit beaucoup sur le Front populaire, une forme de joie à la fois forte et innocente. Dans un autre registre, il y a cette photo de mineurs polonais qui sont chassés de la mine en 1934. C’est l’inverse. C’est une photo très resserrée où l’on voit quelques-uns des 77 mineurs et leurs familles expulsés par train spécial pour ce crime : avoir refusé de remonter de la fosse pour fait de grève. Et sur cette photographie, on reste hanté par un petit garçon qui nous regarde droit dans les yeux et par la bouilloire que sa mère tient à la main. Elle a quelque chose de poignant.

On a beau dire, l’énergie est par principe du côté de la jeunesse et c’est, quoi qu’il en soit, sa chance.

Après, il y en a deux que j’aime beaucoup par le parallèle et le contraste : côte à côte, sur une double page, ce sont des mineurs aux douches, en Angleterre. D’un côté, on a un vieil homme qui sort de la douche assez fatigué et défait par le travail, et c’est assez bouleversant ; de l’autre côté, on a quatre jeunes gens qui ont peut-être 30 ans et qui sont rigolards. C’est aussi bien la douche prise à la sortie du boulot que la douche après un match de football. Ce qu’il y a de vivant, justement, c’est qu’il y a une forme de détresse de la vie d’un côté et, de l’autre, la puissance et l’énergie. On a beau dire, l’énergie est par principe du côté de la jeunesse et c’est, quoi qu’il en soit, sa chance.

Enfin, mais on n’en finirait pas – toutes ces photographies me reviennent à l’esprit –, il y a encore ces noces d’or des mineurs fêtées en 1948, où il y a sept couples assis dans des autos tamponneuses où ils ont l’air si tristes. Et celle-là, elle me serre le cœur.

Une de vos dernières photographies représente un ouvrier au travail avec un masque. Pourquoi l’avoir choisie ?

Bernard Chambaz : C’est l’avant-dernière. La dernière du livre, j’ai tenu à ce qu’elle reste la dernière pour sa qualité esthétique, pour ce qu’elle nous disait d’un paysage industriel éternel malgré tous les bouleversements politiques et sociaux, pour l’hommage qu’elle rend à l’ouvrage magnifique de Denis Roche, le Boîtier de mélancolie.

La plus récente et l’avant-dernière nous montre donc un ouvrier sur une machine avec un masque. Quand je l’ai intégrée, tous les documents avaient été choisis, tous les textes avaient été écrits. Mais j’ai tenu à la présenter dans la mesure où une des choses qui m’ont frappé pendant l’épidémie de Covid-19, ce printemps, c’est que beaucoup d’observateurs se sont aperçus que la classe ouvrière existait encore. C’est comme s’il y avait eu, au moins à la marge, une prise de conscience de la permanence de l’existence des ouvriers comme classe et comme travailleurs dans notre monde.

Ce sont des mécanismes largement similaires dans le cours du XX e siècle et aujourd’hui au XXI e siècle. Le pseudo-« monde d’après » ressemble au « monde d’avant ». 

Pouvez-vous nous expliquer la logique que vous avez suivie pour les premiers chapitres de votre livre ?

Bernard Chambaz Commençant en 1900, il me fallait éviter un trop grand morcellement. En définissant une première période allant de 1900 à 1919, c’est-à-dire le début du siècle au sens propre et le début de ce que l’on appellera « le court XX e siècle », englobant la guerre elle-même, il me semblait mieux voir comment les années d’avant guerre conduisent à la guerre. Pour un deuxième chapitre, l’entre-deux-guerres semblait assez logique du point de vue de l’histoire sociale et de l’histoire politique qui sont intimement liées. Cela permet aussi d’englober un certain nombre de progrès, peut-être moins perceptibles dans les photos que dans l’introduction brève que j’ai essayé de faire. On note les progrès sociaux en Angleterre et en France, notamment autour du Front populaire et, en même temps, les affrontements sociaux de cette période.

Ce qui m’a frappé pendant ce travail que j’ai réalisé pendant la bataille sur les retraites de 2019, c’est la similitude et la parenté du discours de la classe dirigeante et du patronat contre le mouvement ouvrier. C’est assez incroyable, ou pas, de voir que ce sont les mêmes arguments qui prévalent et que ce sont des mécanismes largement similaires dans le cours du XXe siècle et aujourd’hui au XXIe siècle. C’est une façon aussi de montrer que le pseudo-« monde d’après » ressemble au « monde d’avant ». C’est toujours la même chose, d’ailleurs. On le voit aujourd’hui, le discours du président du Medef à la fin de ce mois d’août, qui demande que les ouvriers travaillent davantage. C’est toujours la même chanson. On le voit encore avec cette méconnaissance profonde du monde ouvrier par le président de la République, ce dédain symbolisé par le fameux « pognon de dingue », plus fort que lui.

 Il y a un mot dans le vocabulaire français que je n’aime pas qui est le mot « sociétal », tout ce que recouvre ce mot.

Dans un dernier chapitre, vous vous interrogez sur une classe ouvrière « en voie de disparition ». Or, la classe ouvrière, à l’échelle mondiale n’a jamais été aussi massive. N’est-ce pas un enjeu fondamental qu’elle reprenne aujourd’hui conscience de soi et de sa force ?

Bernard ChambazDans ce livre, j’ai fait le constat que la classe ouvrière n’avait pas disparu et je fais le pari, intellectuel, qu’elle ne disparaîtra pas. Toutefois, il me semble évident que notre monde glisse vers de nouvelles formes de travail, de culture et de manifestation. Et je ne crois pas que la crise actuelle me démente. Oui, je suis d’accord, c’est un enjeu important, en effet. Après, dans nos sociétés, c’est un constat, il y a eu un effacement, une dilution et une atomisation à la fois de la classe ouvrière, du monde ouvrier et de sa conscience de soi. Logiquement, puisque la conscience de soi est aussi et fondamentalement le reflet du réel. La modification du réel ne peut pas ne pas entraîner une modification du rapport à la conscience de soi. Cela dit, je crois qu’il y a aussi toute la question des modèles sociaux. Il y a un mot dans le vocabulaire français que je n’aime pas qui est le mot « sociétal », tout ce que recouvre ce mot. Mais son articulation avec le social est aujourd’hui une donnée essentielle.

Le développement des réseaux sociaux et, avant, le développement de toutes les technologies de la communication ne peuvent pas non plus ne pas influer sur ce que nous appelons, vous et moi, la conscience ouvrière, ainsi que sur la manière dont le monde ouvrier peut se reconnaître. Dans quoi peut-il se reconnaître ? Il peut se reconnaître dans des luttes. Il peut se reconnaître dans des objectifs. Quels objectifs ? Quelles projections ? C’est forcément quelque chose d’encore vague. Pour avoir une intelligence plus aiguë, c’est certainement le rôle des syndicats que de donner du grain à moudre afin que cette conscience de soi ouvrière qui est en continuelle évolution se redéfinisse. Et je repense à cette vieille question de Marrou, un grand historien spécialiste de l’Antiquité, qui se demandait, au début de ce qu’on a nommé les Trente Glorieuses, si le XX e siècle réaliserait l’émancipation de la classe ouvrière. On voit bien que le temps passe vite et qu’il ne passe pas.

Ballon, vélo et classes populaires

Agrégé d’histoire, romancier, essayiste et poète, Bernard Chambaz est l’auteur d’une dizaine de romans dont Un autre Eden, publié aux éditions du Seuil l’année dernière. Son Histoire vivante des ouvriers de 1900 à nos jours est conçue comme une suite de son ouvrage publié en 2004, l’Humanité (1904-2004), également édité au Seuil.

Publié le 27/10/2020

Fabian Scheidler : "Il faut démonter le capitalisme mondial"

 

Par Emmanuel Laurentin, Chloë Cambreling et Hugo Boursier (site franceculture.fr)

 

Coronavirus, une conversation mondiale | Pour prévenir les êtres humains de l'anéantissement de la vie sur Terre, l'essayiste et dramaturge allemand pense nécessaire la destruction de notre "mégamachine", ce système-monde créé il y a cinq cents ans en Europe.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions (plus de 70 à ce jour) en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Fabian Scheidler est essayiste et dramaturge allemand. Il travaille comme auteur indépendant pour la presse, la télévision, le théâtre et l'opéra. Il est l'auteur de "La Fin de la mégamachine : sur les traces d'une civilisation en voie d'effondrement" (Seuil, 2020). Pour en savoir plus sur le livre de Fabian Scheidler : www.megamachine.fr

Le plus grand mal imaginable pour les êtres humains est sans doute l’anéantissement de la vie sur Terre. Depuis l’explosion de la première bombe atomique en 1945, ce scénario, le pire qui soit, est devenu une possibilité réelle, envisageable, à portée de main. Dès lors, d’autres scénarios qui pourraient sceller notre destin se sont rajoutés : un dérèglement climatique extrême ; l’accélération de l’extinction des espèces que la civilisation industrielle a déclenchée ; l’émergence d’organismes artificiels incontrôlables. Au cours des cinq derniers millénaires, depuis l’émergence des premiers systèmes de domination en Mésopotamie, bon nombre de civilisations brutales et destructrices se sont succédé. Mais aucune d’entre elles n’a atteint, ni de près ni de loin, un tel potentiel d’anéantissement.

Pourtant, c’est précisément la civilisation occidentale – celle qui englobe toute la planète aujourd’hui – qui est habituellement considérée comme l’apogée et le couronnement de l’histoire humaine. Selon cette interprétation, c’est à elle que nous devons les Lumières, la démocratie et la prospérité. Les forces destructrices qui menacent l’avenir de la vie sur Terre sont arrivées pour ainsi dire par accident.

Le mythe de la modernité 

Pour comprendre les racines de la destruction en cours, il faut dépasser ces mythes de l’Occident et de la modernité. Il est vrai que l’expansion occidentale a apporté d’énormes richesses à une partie de la population mondiale. Mais cette histoire a été en même temps, et dès son début, celle d’une série de génocides. Pour les peuples indigènes des Amériques, par exemple, l’arrivée des conquistadors européens a été, littéralement, la fin du monde. Les massacres perpétrés par les Espagnols et la mise en place d’un système de travail forcé ont mis à mort une grande partie de la population et des cultures. En Amérique du Nord et en Asie, les Européens ne firent guère mieux. Les sociétés africaines ont été, quant à elles, ravagées par l’esclavage et le colonialisme. Rien qu’au Congo, le régime de terreur belge a causé la mort de près de dix millions d’êtres humains – sans qu’un seul coupable ne soit jamais désigné, ou puni. 

En Europe même, depuis le XVIIe siècle, les guerres, la terreur étatique envers les pauvres et les dissidents, la torture, les chasses aux sorcières et l’inquisition ont transformé le continent en un théâtre sanglant. Ces phénomènes n’ont pas atteint leur paroxysme au Moyen Âge, comme le veut le mythe de la modernité, mais durant les temps modernes, lors de l’émergence du système capitaliste. Pour une très grande partie de la population mondiale, le pire est déjà arrivé. Pour l’humanité entière et la planète, le pire est imminent. Imminent, pourtant, ne veut pas forcément dire inévitable.

Mais pour éviter le pire, notre anéantissement ultime, il faut comprendre les origines du mal : le système qui s’est formé il y a près de cinq cents ans en Europe. Il est connu sous différents noms : le « système-monde moderne »,  le « capitalisme mondial » ou la mégamachine, terme inventé par l’historien Lewis Mumford. Le principe fondamental de la mégamachine est l’accumulation sans fin de capital. Autrement dit, il s’agit de faire fructifier l’argent dans un cycle éternel de profit et de réinvestissement. Ce principe s’inscrit, entre autres, au cœur des institutions économiques les plus puissantes du monde : les grandes sociétés par action, dont les premières furent créés il y a 400 ans. Aujourd’hui, les 500 plus grand groupes du monde – dont la plupart des sociétés anonymes – contrôlent 40 pourcents du PIB mondial et deux tiers du commerce. Ces institutions n’ont, dans leur forme légale, qu’un seul but : augmenter le capital des actionnaires, et cela à tout prix. Même si c’est l’anéantissement de la vie sur Terre. Leurs produits – les voitures ou les médicaments, les sucettes ou les mitrailleuses, le fourrage ou l’électricité – sont des moyens interchangeables à cette fin. Une fois que la demande pour certains produits est satisfaite, de nouvelles demandes doivent être créées. Voilà pourquoi il est indispensable de transformer les citoyens en consommateurs, dont la contribution à la vie sociale est réduite à acheter des choses. Cette logique est le moteur central de l’expansion agressive et de la croissance permanente dont le système a besoin pour exister. De nouveaux marchés et de nouvelles sources d’énergie doivent être rendus accessibles par tous les moyens et des espaces naturels toujours plus grands sont exploités. Selon cette logique, toute pause, toute décélération ou modération est équivalente à une crise et à un effondrement. 

Cependant, la machine économique ne peut exister sans un autre pilier qui l’appuie : l’État moderne, qui s’est développé de manière co-évolutive avec le capital. 

Au début des temps modernes, l’État était une institution presque purement militaire. Pour acheter des canons et des armées de mercenaires sur lesquels reposaient leur pouvoir, les souverains s’endettaient auprès des marchands et des banquiers. Le modèle d’entreprise était le suivant : des crédits étaient accordés pour que les souverains puissent envahir et mettre à sac d’autres pays ; le butin de ces pillages servait à rendre le retour sur investissement aux créanciers. Tel est le moteur des guerres de plus en plus cataclysmiques qui ont fait rage en Europe et de la colonisation génocidaire ailleurs. L’État moderne et l’accumulation du capital étaient inséparables dès le début.

Aujourd’hui, ce lien se manifeste dans le fait que la plupart des 500 plus grands groupes du monde ne pourraient survivre sans des subventions immenses. Le Fonds Monétaire International a calculé que les États subventionnent les énergies fossiles à hauteur de cinq billions de dollars chaque année. C’est-à-dire que les contribuables financent la destruction de la planète pour maintenir les profits de l’industrie des énergies fossiles. Il en va de même pour le secteur automobile, l’aviation, les grandes banques et l’agriculture industrielle. 

Pour éviter le pire, il faut démonter les fondements de la mégamachine et les remplacer par d’autres institutions économiques qui ne servent pas le profit mais le bien commun ; pour cela il faut transformer l’État et le dissocier du capital, afin qu’il puisse orchestrer la transition. 

En pratique, cela veut dire qu’on a besoin d’un programme de transition écologique et sociale qui ne remplace pas seulement les énergies fossiles par des énergies renouvelables, mais qui transforme la base de notre civilisation. Un tel programme semble, à première vue, peu réaliste. Mais le système qui a mené l’humanité au bord du gouffre se montre de plus en plus instable. Les crises ne vont cesser de se multiplier – crises financières, pandémies, crises d’États surendettés, catastrophes écologiques – et chaque crise nous conduira à faire des choix. Quand les anciennes institutions se brisent, quand les dirigeants politiques et économiques sont en désarroi, quand le grand mythe de l’Occident se fissure, les mouvements sociaux et écologiques – en fait tous les citoyens engagés – peuvent exercer une influence considérable sur les décisions, surtout quand ils sont bien organisés, bien préparés et capables de forger des alliances. La phase chaotique qui nous attend va causer une cascade de bifurcations (grandes et petites) pendant plusieurs décennies. Elle peut nous mener à un effondrement complet ou vers une société plus juste qui apprend à coopérer avec la nature au lieu de la détruire.

 

Fabian Scheidler

Publié le 26/10/2020

Terrorisme. Le tag ignoble et la musique infernale de « l’islamo-gauchisme »

Aurélien Soucheyre (site humanite.fr)

 

Le graffiti sur le siège du PCF n’insulte pas seulement de façon éhontée la mémoire des résistants. Il arrive aussi dans un contexte où la gauche est de plus en plus accusée de s’être prosternée devant l’islamisme radical.

Sur le dôme blanc du siège national du PCF, l’insulte est inscrite en rouge. « Collabo !! » Samedi, le bâtiment situé place du Colonel-Fabien, à Paris, a été vandalisé. « C’est une attaque faite à tous les communistes d’hier et d’aujourd’hui. Le PCF a payé un lourd tribut dans son combat contre le nazisme et pour restaurer la République. Ses militants ont été pourchassés, arrêtés, déportés et fusillés. Encore aujourd’hui, les descendants des nazis et des collabos s’en prennent aux descendants des résistants », a réagi le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. Cette abjecte provocation a suscité une vague d’émotion et d’indignation à gauche, de très nombreuses personnalités dénonçant ce tag ignoble. « Les digues sautent et l’immonde se déverse. Nous sombrons dans la folie orwellienne : “la guerre, c’est la paix” et “les communistes sont des collabos”. Total soutien au PCF et à son esprit de résistance », a ainsi déclaré la députée FI Clémentine Autain. « Soutien au PCF et à tous ses militants face à ceux qui souillent leur histoire de résistance », abonde la présidente du groupe PS à l’Assemblée, Valérie Rabault, quand l’élu de Génération.s Régis Juanico se joint au nécessaire rappel des faits historiques : « C’est le parti des fusillés, celui qui a payé par le prix du sang son engagement pour la liberté pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous devons tous condamner unanimement et avec force ces propos odieux. »

« L’empreinte de l’extrême droite »

Le PCF a bien évidemment porté plainte, et la police examine les images issues des caméras de vidéosurveillance dans le cadre de son enquête. « Il faut retrouver les coupables. Ces insultes portent l’empreinte de l’extrême droite. Depuis 2018, plus d’une dizaine de nos locaux, dont de nombreuses sections départementales, ont été vandalisés, tagués de croix gammées et des messages “Mort aux rouges !”. Cela révèle bien le climat nauséabond qui se répand en France et qu’il faut combattre », pointe Fabien Roussel. Le porte-parole du PCF, Ian Brossat, observe également que la date du tag, le 24 octobre, intervient deux jours après l’anniversaire de la mort des 27 communistes de Châteaubriant, tous exécutés par les occupants. « Guy Môquet, 17 ans, fusillé par les nazis comme 26 de ses camarades, il y a soixante-dix-neuf ans. Gloire à eux et honte aux salopards qui ont souillé le siège du PCF aujourd’hui ! » insiste Ian Brossat. Mais ce tag, en plus d’être complètement à côté de la plaque d’un point de vue historique, prend une résonance particulière après l’assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste, dans un contexte où les formations de gauche sont accusées d’ « islamo-gauchisme », et même d’être des « islamo-­collabos », selon une formule utilisée par l’hebdomadaire Valeurs actuelles.

Un vocabulaire d’extrême droite que s’approprie le gouvernement, au risque de le légitimer. Début octobre, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a par exemple accusé la France insoumise d’être « liée avec un islamo-gauchisme qui détruit la République ». Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en a remis une couche depuis l’assassinat de Samuel Paty. « Je pense à la complicité intellectuelle du terrorisme. Notre société a été trop perméable à l’islamo-gauchisme qui fait des ravages à l’université », a-t-il déclaré (voir notre article ci-contre). « Le procès en islamo-gauchisme est une escroquerie indigne, minable et dangereuse, répond le député PCF Pierre Dharréville. Ce terme ne correspond à aucune pensée politique. Il vise à instiller l’idée d’une compromission et d’une complicité de la gauche. » À imposer dans les esprits que tout discours rationnel sur l’immigration, le droit d’asile, la question du port du voile pour les accompagnatrices scolaires, le nécessaire dialogue avec les citoyens de confession musulmane et la lutte contre les discriminations qui leur sont faites – sans oublier celle contre l’islamophobie – ne sont en réalité que des complicités avec l’islamisme radical, voire le terrorisme. Cette petite musique est devenue concert pétaradant depuis l’ignoble assassinat de Samuel Paty, éditorialistes tels Pascal Praud ou Christophe Barbier, anciens premiers ministres tels François Fillon et Manuel Valls, et pseudo-intellectuel tel Pascal Bruckner s’en donnant à cœur joie sur les plateaux télévisés.

Fabien Roussel appelle au sursaut

« Il est dangereux de nourrir un climat de haine, d’invectives, de surenchère et de récupération politique. Face à ce terrible attentat islamiste, nous avons besoin de nous unir et de nous rassembler. Nous sommes face à un fascisme religieux. La question est de le combattre ensemble », martèle Fabien Roussel. Le dirigeant du PCF souligne que « le commerce des armes de nos gouvernements successifs avec les pays qui financent les réseaux de l’islam radical pourrait très bien être taxé de complicité ». La droite, qui accuse la gauche de s’être vautrée dans la compromission, oublie aussi bien vite qu’elle a souvent fait campagne lors des municipales en ciblant un « électorat musulman », en fustigeant l’homosexualité de candidats (comme à Toulouse) et en accusant l’enseignement de la théorie du genre dans les écoles de tous les maux. Mais Fabien Roussel réclame surtout un sursaut, une réflexion globale, « un rassemblement de tous les républicains pour faire front ensemble et apporter les meilleures réponses pour renforcer notre République face à l’islamisme, aux intégrismes et à tous les obscurantismes ».

« Combattre tous les fascismes »

Il appelle, y compris les ministres, à ce que cessent les provocations. « J’ai aussi demandé à Gérald Darmanin une enquête concernant ces groupuscules d’extrême droite qui attaquent nos locaux partout en France. C’est intolérable. L’ancien secrétaire d’État Laurent Nunez m’avait d’ailleurs informé que des milliers de militants d’extrême droite étaient fichés S et surveillés pour leurs activités. Il s’agit donc de combattre tous les fascismes », mesure Fabien Roussel. En attendant les résultats de l’enquête, le tag a été effacé place du Colonel-­Fabien. Le PCF, dans sa longue histoire centenaire, en a connu d’autres sans se laisser intimider. « Un graffiti “collabo” sur le siège du PCF. Pauvre Résistance. Le déversoir qui, depuis une semaine, assimile toute posture tolérante sur l’islam à un soutien au djihadisme annonçait cette profanation. Elle ne tue personne, direz-vous, sinon notre mémoire », s’est aussi indigné le journaliste Claude Askolovitch. L’ampleur des réactions, vigilantes et outrées, témoigne que le combat n’est pas perdu. Mais la lutte pour une authentique République laïque et sociale et la bataille idéologique font plus que jamais rage.

L’Observatoire de la laïcité sur la sellette

Pointé du doigt par Matignon après avoir été la cible d’une campagne haineuse l’accusant de « laxisme », l’Observatoire de la laïcité a répondu vendredi à ses détracteurs dans un communiqué. Son président, Jean-Louis Bianco, devrait être rapidement reçu par Jean Castex, qui a annoncé vouloir renouveler cette instance, « afin qu’elle soit davantage en phase avec la stratégie de lutte contre les séparatismes ». Dans une lettre ouverte, une quinzaine d’universitaires ont apporté leur « total soutien » à Jean-Louis Bianco et au rapporteur général, Nicolas Cadène, qui ont « su remplir les missions de l’institution (…) en s’élevant au-dessus de toutes les querelles partisanes ».

 Publié le 23/10/2020

Déni du réchauffement, mépris pour les renouvelables, haine des réfugiés climatiques : le « fascisme fossile »

 

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

 

Que disent les principaux partis d’extrême droite en Europe à propos du changement climatique ? Négationnisme, promotion des énergies fossiles et de l’industrie automobile – souvent au détriment des ouvriers qui y travaillent –, opposition à toute mesure de lutte contre le changement climatique...

C’est un étrange paradoxe. L’intensification des événements météorologiques extrêmes et le dérèglement du climat coïncident avec la montée de l’extrême droite, une force politique qui nie catégoriquement ces phénomènes. Le Zetkin Collective [1], un groupe composé de chercheurs, d’activistes et d’étudiants, vient de publier un livre sur le « fascisme fossile » aux éditions La Fabrique. Ils examinent ce que les principaux partis d’extrême droite ont dit, écrit et fait à propos du climat et de l’énergie dans treize pays européens, dont la France [2].

Entre déni et mensonges

Parmi les enseignements, le négationnisme climatique pur et dur – c’est-à-dire le déni des causes et des conséquences du réchauffement – constitue encore aujourd’hui la ligne majeure de plusieurs partis d’extrême droite en Europe. En Allemagne, l’AfD, lorsqu’elle est entrée au Bundestag en 2017, affiche une position sans équivoque sur le changement climatique. Ce dernier serait « à l’œuvre depuis le début de l’existence même de la Terre ». Selon l’AfD, l’alternance froid-chaud des températures a toujours eu lieu. Davantage de CO2 permettrait même des récoltes plus abondantes... Ce dernier argument a aussi été utilisé en 2016 par le parti réactionnaire polonais Droit et justice. Selon son ministre de l’environnement, « il n’y a pas de consensus scientifique » sur le changement climatique.

Même tonalité aux Pays-Bas avec le Forum voor Democratie (FVD). En Grande-Bretagne, Nigel Farage, fondateur de UKIP (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) a brandi en 2013, devant le Parlement européen, deux imprimés de la Nasa censés prouver que la calotte glaciaire arctique s’était accrue de 60 % en un an, et dont il faisait une lecture erronée. « Nous entrons actuellement dans une période de 15 à 30 ans de refroidissement climatique global. Nous avons fait l’une des plus grosses et stupides erreurs collectives de tous les temps en nous inquiétant d’un réchauffement climatique », tonne alors celui qui a également allègrement menti lors de la campagne pour le Brexit. En Espagne, l’entrée au Parlement en avril 2019 du parti néo-franquiste Vox a aussi été marquée par le retour du négationnisme climatique. Pour Santiago Abascal, président de ce parti d’extrême droite, le réchauffement est la « plus grande escroquerie de l’histoire ».

 

Au fondement de cette machine du déni figure une doctrine, le « capital fossile » qui se développe depuis le début du 19ème siècle en puisant et brûlant du charbon, du pétrole et du gaz. Une pléthore de think tanks américains ont germé pour contester les alertes sur le réchauffement que les énergies fossiles génèrent. Ils ont reçu l’appui de multinationales de l’énergie comme Exxon, Shell ou BP, de constructeurs automobiles comme General Motors, Ford et Chrysler, ou de géants de la chimie tel DuPont... L’industrie pétrolière connaissait pourtant dès 1965 les conséquences de l’extraction d’énergies fossiles sur le réchauffement [3].

Il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour qu’une partie de ces multinationales reconnaissent l’existence du changement climatique et le besoin d’y remédier. Depuis, elles rivalisent d’imagination pour communiquer sur leurs stratégies « charbon et pétrole propres », leurs projets de capture et de stockage du CO2, de « gaz vert », de marché du carbone, de mécanismes de « compensation volontaire », de plans d’entreprises pour la neutralité carbone... Plusieurs partis d’extrême droite européens continuent de défendre ardemment ce capitalisme fossile. En Finlande, l’industrie de la tourbe, qui produit massivement des gaz à effet de serre, est ainsi vivement soutenue par le Finns Party (Parti des Finlandais) qui a même envisagé d’exempter cette production de toute taxe. Le fief du Finns se situe à l’ouest du pays, bastion de cette industrie : sur les quinze municipalités qui ont le plus voté pour l’extrême droite finlandaise en 2015, quatorze produisent de la tourbe.

Défendre le charbon et l’automobile aux dépens du climat et... des ouvriers

L’UKIP de son côté rêve de donner un nouveau souffle à l’industrie du charbon. « Notre politique c’est la réouverture des mines, confiait Roger Helmer, membre du parti. Nous avons assez de réserves de charbon pour les 200 prochaines années au moins ». En Allemagne, l’AfD multiplie les messages pro-charbon. Une stratégie payante : l’AfD a obtenu plus de 30 % des voix dans la région de la Lusace, à l’Est, riche en lignite. En Pologne, Droit et justice (PiS), qui a obtenu en 2015 une majorité parlementaire absolue, mise aussi sur le charbon. Pour son ministre de la Défense, « la Pologne est fondée sur le charbon, et cela ne changera pas ». Le PiS défend l’idée d’un « charbon propre » aux dépens des énergies renouvelables qu’il méprise.

En Hongrie, le gouvernement Fidesz (droite extrême) pourvoit assidûment aux besoins du secteur automobile. Une loi de 2018 connue sous le nom de « Slave Law » (loi esclavagiste) a autorisé les entreprises à exiger de leurs employés jusqu’à 400 heures supplémentaires contre 250, et à attendre trois ans, au lieu d’une année, pour les rémunérer. La même année, BMW annonçait la construction d’une nouvelle usine en Hongrie. La part des voitures dans les exportations du pays pourrait, selon les prévisions, passer d’un tiers à presque la moitié.

Haine des énergies renouvelables

Répondant à une question au parlement au sujet du rapport récent du GIEC, un ministre du Fidesz déclare, en octobre 2018, que « le degré auquel les activités humaines impactent le climat est discutable ». Pas question, donc, d’envisager de changer de modèle. « Avec des impôts élevés, des normes environnementales importantes et une législation climatique absurde, nous mettons notre socle industriel en danger alors qu’il constitue la base de nos emplois et de notre prospérité », déclare Manfred Haimbuchner, ancien vice-président du FPÖ (Parti de la liberté), l’extrême droite autrichienne.

Si les partis d’extrême droite défendent la souveraineté nationale, ils abhorrent généralement le développement des énergies renouvelables sur leur propre territoire, vouant une haine particulière à l’énergie éolienne. En 2012, Roger Helmer (UKIP) admet détester les grands parcs solaires, mais « [haïr] par-dessus tout les éoliennes car elles sont le symbole de déchets inutiles et colossaux, et du politiquement correct futile ». Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (ex-Front National) qui dit ne rien avoir contre le solaire ou les bio-carburants, souhaite un moratoire immédiat sur la construction des éoliennes car « c’est immonde et ça ne marche pas ». Au printemps 2019, son parti a lancé une campagne spécifique contre les éoliennes qualifiées de « pollution sonore et visuelle » et de « drame pour l’environnement ».

En 2018, au Danemark, le DF (Parti populaire danois) annonce qu’il s’opposerait à toute construction de parcs éoliens terrestres et n’acceptera que des projets offshores. Sous pression, le gouvernement a réduit le nombre d’éoliennes terrestre de 4300 à 1850 d’ici 2030 tout en planifiant la construction de trois nouveaux parcs offshores. Plus de la moitié des éoliennes actuelles vont donc être démantelées dans les dix années à venir. En Allemagne, l’AfD considère les renouvelables comme non fiables, chères, destructrices de « l’image de nos paysages culturels » et constituant un « danger mortel pour les oiseaux ». Le même rejet de la part des partis d’extrême droite est observé en Hongrie, en Espagne et en Suède, qui n’ont pourtant pas ou peu de ressources pétrolières, charbonnières ou minières. Pour Martin Kinnunen, porte-parole des Démocrates suédois (DS, le parti d’extrême droite local), « il n’y a pas de bonnes alternatives aux énergies fossiles ». Plutôt que de recourir aux énergies renouvelables, il préconise l’importation de gaz et du charbon.

L’extrême droite européenne unie contre l’accord de Paris

Le Collectif Zetkin observe également une résistance systématique des partis d’extrême droite en Europe à toute tentative d’instaurer une gouvernance climatique – même capitaliste. Suite à la signature de l’Accord de Paris fin 2015, le Finns Party en Finlande, a jugé l’accord « catastrophique » pour l’économie nationale, exigeant qu’on épargne le secteur privé et les contribuables de ses conséquences économiques désastreuses. Les Démocrates suédois ont été le seul parti à voter contre la ratification de l’accord, puis à défendre un retrait. Aux Pays-Bas, le PVV (Parti de la liberté) qualifie le texte d’ « inepties qui ne font qu’ajouter un fardeau supplémentaire sur notre peuple ». Au Royaume-Uni et en Allemagne, les droites extrêmes font pression pour une sortie de l’accord de Paris comme de tous les accords climatiques signés par leur pays. En Autriche, le FPÖ le qualifie de « tromperie ».

Le Front National est sur la même ligne : entre 2009 et 2014, le parti de Marine Le Pen vote contre chacune des treize réformes climatiques – réduction des pollutions, augmentation de la production renouvelable... – débattues au Parlement européen.

 

« Le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière »

En France, Marine Le Pen rallie initialement les négationnistes climatiques. Puis, en 2014, le FN lance un « Collectif Nouvelle Écologie » où l’on aborde la protection de « la famille, la nature et la race »... À la veille de l’élection présidentielle de 2017, le FN se redéfinit comme un parti « éco-nationaliste » luttant pour « une écologie patriotique ». « En défendant le protectionnisme, la production à l’intérieur de nos frontières [...], on lutte contre les émissions de gaz à effets de serre », estime-t-elle. Tête de liste durant les élections européennes de 2019, Jordan Bardella semble tout aussi dévoué à l’écologie : « C’est par le retour aux frontières que nous sauverons la planète. » « Le meilleur allié de l’écologie, c’est la frontière » résume assez bien ce courant de l’extrême droite.

Pour le Collectif Zetkin, ce nationalisme vert semble avant tout arrimé à la conviction que la protection de la nature passe par celle de la nation blanche. S’il ne nie pas la crise écologique, il l’utilise comme argument pour fortifier les frontières. Le motif qui gouverne tous les autres, c’est de stopper et d’inverser l’immigration.

Le réchauffement climatique, un « complot » contre « les Blancs » et « les pays développés »

C’est une règle qui n’a pas encore été démentie : chaque fois qu’un parti européen d’extrême droite dément ou minimise l’importance du changement climatique, il fait dans le même temps une déclaration sur l’immigration. Lors de l’été 2018, la Suède est affectée par des événements météorologiques intenses, marqués par l’absence de pluie entre la fin du mois de mai et août. « Beaucoup y voient la preuve ultime que le monde est en train de sombrer. Est-ce vraiment le cas ? Je ne le crois pas, déclare alors Jimmie Åkessons, le chef des Démocrates suédois. Extrapoler en politique la météo d’un été isolé n’est simplement pas sérieux. C’est la pire sorte de populisme qui puisse exister ».

Pour soulager néanmoins les agriculteurs, il suggère d’abaisser considérablement les taxes sur le diesel et l’essence. Åkesson retourne ensuite sur son terrain favori, répétant qu’« il n’y a qu’un seul parti qui priorise la Suède et les besoins des Suédois devant l’immigration de masse venant des quatre coins du monde, et ce parti c’est le nôtre. » Cette année là, les Démocrates suédois consolident leur position de troisième force politique du pays lors des élections.

En France, lors d’une conférence en 2010 dédiée au climat, Jean-Marie Le Pen évoque le « catastrophisme » qui « permet de faire accepter une hausse du nombre de réfugiés climatiques ». Il considère le changement climatique comme un « complot politique » contre « les Blancs, les pays développés, [tenus pour] responsables de la misère du monde ». En Italie, Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord, n’a de cesse de tourner en dérision la notion de « réfugiés climatiques » : « Ça suffit maintenant, nous en avons déjà trop accueilli. Est-ce que quelqu’un qui quitte Milan car il n’aime pas le brouillard doit être considéré comme un migrant climatique ? » Lors des élections autrichiennes de 2017, le FPÖ déclare que les impacts du changement climatique ne doivent jamais devenir une justification pour l’asile en Europe. Depuis 2010, observe le Collectif Zetkin, l’extrême droite a dans son écrasante majorité, retiré le sujet du climat de l’agenda politique, par peur qu’il ne détourne l’attention de ses obsessions migratoires.

L’Europe, incubateur du lien entre race et énergie fossile

Les auteurs pointent enfin la façon dont l’extraction des énergies fossiles est inextricablement liée à la question raciale. Si les énergies fossiles marquent l’apogée de la domination de la nature, elle marque aussi la domination sur des peuples non-blancs comme les Amérindiens ou les Ogoni dans le delta du Niger. « L’accaparement et l’empoisonnement de leurs terres n’est admissible que si leur valeur humaine est diminuée, observent les chercheurs. Les exploits qui font la fierté des "races civilisées" n’auraient jamais pu être accomplis sans les matières premières, les marchés d’outre-mer et l’esclavage africain. » Or, le danger à leurs yeux du fascisme fossile est de réactiver ces articulations anciennes de la race et de l’énergie.

À ce titre, le cas de l’Autriche inquiète, après l’accord électoral finalisé en 2020 entre les Verts et les conservateurs de l’ÖVP. « Nous avons réussi à unir le meilleur des deux mondes. Il est possible de protéger à la fois le climat et les frontières » déclarait ainsi le chancelier Sebastien Kurz (ÖVP). Le programme du gouvernement inclut un plan pour une électricité issue à 100 % des énergies renouvelables d’ici 2030 et l’interdiction du hijab pour les écolières jusqu’à 14 ans ; la réduction du prix des transports publics et le placement des demandeurs d’asile en « détention préventive » – tout en baissant les impôts des entreprises. Pour le Collectif Zetkin, un « fascisme écologique n’est plus inimaginable ».

 

Sophie Chapelle

Publié le 22/10/2020

Contre la panique qui égare, la raison qui protège

 

Par Stéphane Alliès et Carine Fouteau (site mediapart.fr)

 

Depuis l’infâme assassinat de Samuel Paty par un terroriste islamiste à Conflans-Sainte-Honorine, la France fait face à la panique morale de ses élites politiques et médiatiques. Jusqu’à l’exécutif qui, après les effets d’annonce débridés du ministre de l’intérieur, vient de désavouer l’Observatoire de la laïcité, représentant d’une vision apaisée des valeurs de la République.

Depuis l’effroyable décapitation de l’enseignant Samuel Paty par un terroriste islamiste, vendredi 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), la France doit à nouveau subir la panique morale d’une grande partie de ses élites politiques et médiatiques.

Alors même que le temps est au deuil et à l’enquête, élus et éditorialistes rivalisent d’indignations et d’outrances. Et activent un engrenage délétère, qui se traduit, mardi 20 octobre, par un geste brutal et inquiétant de l’exécutif : le désaveu des président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, fervents défenseurs d’une laïcité éclairée, celle-là même que promouvait Emmanuel Macron il y a encore quelques mois.

Dénoncer l’intégrisme musulman et défendre la liberté d’expression ne souffre d’aucun débat. Il ne faut nier aucune des difficultés auxquelles est confrontée la République, mais il serait déplorable de renoncer pour cela à l’idéal républicain, social, démocratique et émancipateur. 

Oui, des problèmes liés au fondamentalisme islamiste existent dans la société française, évidemment. En s’attaquant à l’école, les terroristes savent qu’ils touchent au lieu par excellence de la construction des citoyens, par la connaissance et l’esprit critique.

Et l’enchaînement des faits qui semblent avoir présidé à la tragédie de Conflans ne peut que nous interroger : comment les délires mensongers d’un père d’élève, appuyés par l’implication d’un imprécateur fiché S, ont-ils pu aboutir à une décapitation en pleine rue ? La sidération, l’émotion et la colère sont infinies.

Mais il est à craindre que l’engrenage politique et médiatique qui paraît s’être mis en route, quelques heures seulement après la commission de l’attentat, poursuit un autre but : annihiler toute voix d’apaisement et de raison, pour mieux amalgamer et stigmatiser les musulmans, dont la moindre manifestation de foi est considérée comme une connivence avec l’intégrisme et donc le terrorisme.

L’établissement d’un continuum entre un voile et une lame de couteau destinée à tuer est dévastateur pour une société fragilisée par des années de néolibéralisme sauvage et de régressions identitaires tant il produit à bas bruit de la différenciation nauséabonde entre un « eux » et un « nous » supposés irréconciliables.

La classe politique dans son immense majorité, encouragée par une sphère médiatique hystérisée, a pourtant décidé d’abandonner toute nuance et toute dignité, pendant que leurs électeurs et téléspectateurs, ou ce qu’il en reste, se recueillent et saluent la mémoire de l’enseignant.

À gauche, les uns désignent des boucs émissaires (la communauté tchétchène qui poserait problème en France, selon Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise), les autres des complices (l’islamo-gauchisme dont serait frappé le même Jean-Luc Mélenchon, selon Bernard Cazeneuve ou Manuel Valls, membre et ex-membre du Parti socialiste). À droite (dans la majorité comme dans l’opposition), les propos délirants se succèdent, l’usage du terme « islamophobie » redevient suspect de collusion avec le djihadisme, l’on s’interroge encore sur l’anonymat sur Internet. Du côté des Républicains et de l’extrême droite, on va jusqu’à demander l’interdiction de la langue arabe à l’école ou du voile à l’université.

Aussitôt après l’attentat, avant même que Matignon ne demande à l’Observatoire de la laïcité, institution largement respectée, d’« évoluer » afin d’être « davantage en phase avec la lutte contre les séparatismes », l’exécutif a lancé la « riposte ». Comme galvanisé par ce climat confusionniste, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin fait feu de tout bois, comme l’écrit notre journaliste Ellen Salvi.

Il appelle à l’unité des Français pour honorer la mémoire du défunt, tout en partant à la recherche des « ennemis de la République », nouveaux traîtres à la nation, symboles de l’anti-France et ennemis de l’intérieur, oubliant combien ces formules furent utilisées par les forces les plus obscures de notre histoire nationale, pendant l’affaire Dreyfus, l’entre-deux-guerres et les guerres coloniales, la guerre d’Algérie notamment.

Quel sens donner à l’usage de ce langage qu’affectionnaient pourtant de notoires antirépublicains tels Charles Maurras et l’Action française, toujours repris par l’extrême droite xénophobe et raciste ? Faut-il être rassuré pour l’ordre public de voir un ministre d’État recourir à la police administrative pour « faire passer un message » et assumer de « déstabiliser, harceler », selon une sémantique rappelant plus les abus sur les réseaux sociaux que la préservation de l’État de droit (lire l’article de Camille Polloni) ?

Pour occuper le terrain, au risque de tout mélanger, Gérald Darmanin multiplie les effets de manche à coups d’annonces d’expulsions d’étrangers fichés pour radicalisation (déjà promises, mais compliquées à mettre en œuvre), de perquisitions n’ayant aucun lien avec l’enquête et n’ayant débouché que sur une seule interpellation et d’interdictions symboliques de lieux ou d’associations, décrétés coupables de fondamentalisme avant toute intervention du juge. Sans oublier de s’en prendre au droit d’asile.

Déjà touchée par les foudres du ministre : l’ONG BarakaCity, dans son collimateur depuis des mois. Également visé sans attendre les éclaircissements de l’enquête : le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), auquel il est reproché d’avoir été sollicité par le prédicateur islamiste à l’origine d’une des vidéos. Peu importe que cette structure dédiée à l’accompagnement juridique des musulmans victimes de discrimination ait réussi, au fil des années, à sortir de l’invisibilité de nombreux cas d’injures et violences constituant des infractions, en lien avec la pratique d’une religion : il est temps de sévir !

Dans ce moment répressif, le ministre semble moins guidé par le respect du droit que par les anathèmes lancés par les membres du Printemps républicain, porteurs d’une vision radicale de la laïcité diamétralement opposée à celle des défenseurs de la loi de 1905.

Dissoudre les associations, et démettre les gêneurs. Les bruyants soutiens du ministre de l’intérieur, allant du centre-gauche à l’extrême droite, élargissent déjà le spectre des « suspects » et des « complices » à excommunier. Outre l’Observatoire de la laïcité, ils s’en prennent à la Ligue des droits de l’homme (LDH) et à la Ligue de l’enseignement… Comme autant de stigmatisations insensées à l’encontre de médiateurs luttant de toutes parts contre les stratégies de fracturation de la société française, et dont le seul tort serait de ne pas acquiescer à la logique de guerre des civilisations ici à l’œuvre.

« La folie, c’est qu’on ravive ces débats dès qu’il y a un attentat »

Jusqu’où ira l’exécutif ? Combien de digues Emmanuel Macron est-il prêt à faire tomber en croyant ainsi assurer sa réélection face à Marine Le Pen en 2022 ? Réimposera-t-il un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, comme au temps de Nicolas Sarkozy, symbole de l’inscription jusque dans nos institutions du terreau de la division ? Faudra-t-il rejouer le débat honteux de la déchéance de la nationalité portée à sa suite par François Hollande ?

Le soutien d’Emmanuel Macron à une laïcité ouverte et de dialogue, telle qu’il l’a prônée lors de la campagne présidentielle, paraît loin. Pourtant c’est elle que pratiquent au quotidien ces professeurs, prêts à enseigner la complexité et à accueillir la parole dissonante de leurs élèves sans renier leurs principes. Cette République « une et indivisible » n’admettant « aucune aventure séparatiste » désormais promue par Emmanuel Macron n’est-elle pas capable de répondre aux attentes d’une société plurielle et diverse en refusant absolument toutes les instrumentalisations ?

Ce que dessinent les mesures décidées en réaction à l’attaque terroriste de Conflans-Sainte-Honorine semble plutôt aller du côté de la mise au ban indistincte de toutes celles et ceux qui « ont l’air de » ou seraient « sur la voie de ». Elles nourrissent en tout cas un climat de discorde contre-productif par rapport à l’objectif à poursuivre : la lutte efficace, ciblée et obstinée contre le terrorisme.

Y compris dans la majorité, certains le regrettent. Parmi eux, le député LREM Loïc Kervran, membre de la commission défense de l’Assemblée nationale et de la délégation parlementaire au renseignement, qui écrit sur Twitter : « Tout est confondu, amalgamé. On jette pêle-mêle @ncadene, le CCIF, Jean-Luc Mélenchon, un prédicateur islamiste fiché S, les immigrés, l’instruction à domicile, les réseaux sociaux, etc. Le mot “compromission” utilisé à tort et à travers illustre cette approche fourre-tout. Le principal risque de ce fatras est de passer à côté de sujets. La lutte contre le terrorisme c’est un métier, ça s’appelle le renseignement. Son efficacité repose justement sur la capacité à distinguer, à identifier l’ennemi pour ensuite l’entraver. Le contraire de la confusion. […] Enfin, gardons-nous, sous peine de décrédibiliser encore plus la parole publique, de faire croire que dissolutions/interdictions éviteront toute attaque. Soyons prudents aussi, car le pire serait de ne pas être en capacité de notre État de droit de mettre en œuvre telle ou telle décision. »

En parallèle à l’enquête judiciaire, on pourrait ajouter le rôle crucial, a fortiori dans un moment comme celui-là, de notre métier de journaliste. Établir des faits, apporter des preuves : c’est ce que nous faisons au jour le jour, et notamment Matthieu Suc, qui documente ces questions depuis des années pour Mediapart.

Si rien n’est fait pour freiner la diffusion dans l’espace public d’un binarisme creux – eux et nous, eux contre nous –, le président participerait à fabriquer ce séparatisme qu’il dit vouloir combattre. Il devra assumer d’alimenter l’humiliation et le ressentiment chez des Français se percevant comme exclus de la communauté nationale. Car à vouloir « passer des messages », ceux-ci produisent leurs effets.

Plutôt que prospérer sur les peurs et les haines, l’heure doit au contraire rester à l’échange et à la confrontation des convictions. L’esprit critique doit s’exercer à l’encontre de toutes les religions, comme il doit s’exercer envers des décennies d’erreurs stratégiques, des guerres d’Afghanistan et d’Irak aux compromissions avec les régimes dictatoriaux et les monarchies pétrolières. Il doit, surtout, conduire à ne pas essentialiser ceux de nos compatriotes qui, par leur croyance, leur culture ou leur origine, ont en commun ce mot diabolisé : l’islam.

Alors que quinze ans de néoconservatisme américain ont débouché sur l’élection de Donald Trump, comment ne pas craindre un emballement français guidé par la « guerre » contre la « terreur », qui déboucherait sur le même abaissement de notre démocratie ? Ce serait alors tomber dans le piège terroriste, en épousant leur même logique de « guerre des mondes ».

Loin de protéger la démocratie américaine – et le monde tout entier –, l’aveugle réaction aux attentats du 11-Septembre a enfanté de nouvelles monstruosités terroristes – le totalitarisme de l’État islamique en Irak et en Syrie – tandis qu’elle produisait, aux États-Unis, l’avènement d’une présidence autoritaire aux allures de néo-fascisme, libérant le racisme des suprémacistes blancs.

Voulons-nous cet engrenage pour la France ? Combattre le terrorisme, ce n’est pas être en guerre. Il ne s’agit pas pour l’État de lever une armée, mais bien de faire fonctionner ses services de renseignement et de police, avec les outils de l’État de droit, pour prévenir le risque ; de soutenir ses enseignants quand ils appellent à l’aide et d’assurer leur formation ; ou encore de contribuer à l’élaboration de débats apaisés dans la société.

La démonstration aurait-elle été faite à Conflans que l’arsenal juridique permettant aux services de renseignement et aux magistrats antiterroristes de travailler serait insuffisant ? Alors qu’on peut en douter, le gouvernement s’apprête à le renforcer encore, quitte à restreindre davantage nos libertés publiques.

Plutôt que d’attiser une crise identitaire pour cyniquement en profiter, l’urgence devrait être de promouvoir un imaginaire alternatif, visant à résoudre collectivement les crises écologiques, sociales et démocratiques. Telle est la voie de la raison, la seule à même de nous protéger, quand ce vent de panique nous égare, semant une division qui ne peut qu’affaiblir la République.

« La folie, c’est qu’on ravive ces débats dès qu’il y a un attentat », nous disait Emmanuel Macron à l’occasion d’un live de Mediapart de novembre 2016. On souhaiterait qu’il s’en souvienne aujourd’hui.

Publié le 12/10/2020

TRIBUNE. "2022, (vraiment) en commun" : des élus et activistes de gauche appellent à "une alternative écologique, sociale et démocratique" au néolibéralisme pour la présidentielle

Dans ce texte commun, des signataires aussi divers que Thomas Piketty, Clémentine Autain ou encore Damien Carême, lancent un appel à une candidature commune pour l'élection présidentielle de 2022 "sur la base d'un projet de transformation écologique et sociale de rupture".

 

franceinfoFrance (site franceinfo.fr)

 

Cette tribune "2022 (vraiment) en commun" réunit des signataires venant de différents horizons politiques, syndicaux, associatifs et universitaires, à l'image de l'économiste Thomas Piketty, la députée LFI Clémentine Autain ou encore le député européen EELV Damien Carême. Alors que la présidentielle 2022 se profile et que la gauche semble incapable de se rassembler, ils publient ce texte appelant à réunir les conditions d'une candidature commune à l'élection présidentielle de 2022 "sur la base d'un projet de transformation écologique et sociale de rupture".

Les signataires de cette tribune s'expriment ici librement.


La fin de l'été a été rythmée par les journées et universités des différents partis de gauche et du pôle écologiste. Si tous ont voulu donner des signes d'ouverture, il est clair qu'il manque d'un travail commun pour définir un projet alternatif à celui du gouvernement, la plupart des appareils politiques se focalisant sur son éventuel présidentiable et ayant la prétention de rassembler autour de celui-ci.

Nous refusons de nous résigner à cette situation.

Depuis plusieurs mois déjà, de nombreuses initiatives travaillent à faire tomber les murs. Choisissant de placer les identités partisanes ou organisationnelles au second plan, elles ont commencé à esquisser un arc écologiste, social, et humaniste. Les organisations de jeunesse politique se sont fédérées dans le cadre du mouvement Résilience commune, des organisations de jeunesse de la société civile (activistes et entrepreneurs) se sont coalisées et se sont donné rendez-vous pour la Rencontre des justices et toutes ces différentes composantes aujourd'hui dialoguent.

Dans ces discussions, il est question de la double urgence climatique et sociale et de la préservation des conditions de vie sur terre. Il est question de l'abyssale crise économique et sociale qui se profile en cette rentrée, préparée par des décennies de politiques néolibérales. Et il est question de se saisir des prochaines échéances politiques pour conjurer cette perspective mortifère.

Un constat commun s'impose : la dégradation de notre écosystème, la défiance envers les institutions et la crise économique et sociale s'accélèrent…Les signataires de la tribune

Il est dès lors urgent de construire une alternative politique heureuse pour notre pays, l'urgence d'une victoire pour nos engagements – celui de l'écologie, de l'égalité et de la démocratie réelle. Nous nous opposons résolument au néolibéralisme, au capitalisme, au productivisme, au patriarcat, au présidentialisme, à tous les racismes et à toutes les discriminations et exclusions. Nous faisons du féminisme, de l'antiracisme, de l'écologie, de la lutte contre les écocides, de la défense des droits et des nouvelles formes démocratiques à mettre en place, des outils pour construire un nouvel imaginaire politique, structuré par des coopérations et déconstruisant les dominations.

Un nouveau partage des richesses et du travail

C'est d'un nouveau régime relationnel dont il est question, qui transformerait notre relation à l'autre, au vivant, à nos territoires, plaçant la solidarité et la coopération au centre, là où le néolibéralisme avait fait triompher la concurrence, l'oppression et l'exploitation. Il nous faut imaginer ce que serait une République écologique, sociale et démocratique et comment cette dernière pourrait se concrétiser dans un socle commun de propositions, dans une plate-forme commune, en tenant compte des initiatives prises par des collectifs qui anticipent, par leurs pratiques démocratiques, la société à venir. En particulier, nous avons besoin d'un changement radical de la politique économique et sociale, d'un nouveau partage des richesses, qui serait permis notamment par une fiscalité plus juste, d'un partage du travail et d'une réduction du temps que nous y passons.

Nous vivons une décennie critique où les enjeux se déterminent à l'échelle planétaire. La question d'une alternative humaniste à la barbarie sera de plus en plus importante. La France doit œuvrer à une refonte des relations internationales et à une transformation de l'Union européenne pour relever ces défis.

Mais nous ne parviendrons pas à gagner si nous ne parvenons pas à nous unir. Il n'est pas ici question d'union pour l'union, d'unité sans principes autour d'une orientation gommant les diversités. Encore moins de mettre sous le tapis nos différences et désaccords.

Il est question de lier nos luttes et de coordonner nos stratégies, de se fédérer en demeurant nous-mêmes.Les signataires de la tribune

Partout, au-delà des rangs de la jeunesse, des dialogues se sont noués. Entre organisations de la société civile : associations, syndicats, fondations, médias libres, collectifs, pétitions, coalitions et entreprises sociales ou écologiques. Entre partis politiques aussi quelquefois. Souvent néanmoins, les enjeux tactiques à plus court terme, le temps nécessaire à l'exercice de la démocratie interne aux partis et organisations, les volontés d'hégémonie, ont pris le dessus et ralenti la construction du commun.

Les élections présidentielles et les législatives de 2022 représentent une échéance vitale pour notre avenir avec un double risque : celui de la poursuite et de l'amplification des politiques actuelles ou passées, celui de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite. Conjurer ces risques suppose de s'engager résolument dans la construction d'une perspective de rassemblement de la gauche, de l'écologie politique et des citoyens et citoyennes mobilisé·es, sur un projet et un contrat de législature permettant d'engager une transformation écologique, sociale et démocratique.

C'est pourquoi nous lançons un appel à l'ensemble des citoyennes et citoyens qui se reconnaissent dans cette ambition de porter au pouvoir en 2022, face au néolibéralisme, une alternative écologique, sociale et démocratique, en promouvant une démarche et une candidature commune à l'élection présidentielle dans une démarche transparente et démocratique. Dans cette perspective, nous participerons à toutes les initiatives de mobilisations sociales et citoyennes allant dans le sens du rassemblement des forces pour la transformation écologique, sociale et démocratique, et appelons à rejoindre toutes les initiatives de dialogue et de construction de convergence. Nous coorganiserons un grand rendez-vous début 2021. A ce lien, vous pouvez retrouver l'ensemble des signataires et signer la tribune à votre tour sur : https://www.2022encommun.fr/ 

Retrouvez ci-dessous la liste des signataires :

Christophe Aguiton, militant altermondialiste
Claude Alphandery, économiste et résistant
Michel Angot, syndicaliste
Paul Aries, rédacteur en chef du mensuel Zindigné(e)s
Clémentine Autain, députée LFI
Geneviève Azam, économiste
Benjamin Ball, membre du CNNR
Alice Bosler, Coordinatrice nationale des Jeunes Génération-s
Jean-Claude Branchereau, syndicaliste
Christian Baudelot, sociologue
Fatima Benomar, cofondatrice des Éffronté·es
Jacques Bidet, philosophe
Solenne Boiziau, militante d'Utopia
Alima Boumédienne Thierry, avocate
Dominique Bourg, philosophe
Jean Brunacci, syndicaliste
Julia Cagé, économiste
Damien Carême, député européen EELV
Patrice Cohen-Séat, membre du PCF
Alain Coulombel, porte-parole d'EELV
Nathalie Coutinet, économiste
Thomas Coutrot, économiste
Laurence de Cock, historienne
Christine Delphy, sociologue, féministe
Maxime De Rostolan, fondateur de Fermes d'Avenir
Cyril Dion, poète et réalisateur
Emmanuel Dockes, juriste
Bernard Dréano, coprésident du Cedetim
François Dubreuil, Unis pour le climat
Guillaume Duval, économiste
Camille Etienne, porte-parole de On est prêt
Elsa Faucillon, députée PCF
David Flacher, économiste
Gérard Filoche, fondateur de GDS
Jean Gadrey, économiste
Frédérick Genevée, historien
Susan George, présidente d'honneur d'Attac
Pierre-François Grond, militant d'Ensemble!
Robert Guédiguian, cinéaste
Samuel Grzybowski, fondateur de Coexister
Jean-Marie Harribey, économiste
Prune Helfer-Noah, militante LFI, conseillère métropolitaine
Anne Hessel, coprésidente de Nouvelle Donne
Mathilde Imer, cofondatrice des Gilets citoyens & Rencontre des justices
Karl Ghazi, syndicaliste
Roland Gori, psychanalyste
Pierre-François Grond, membre d'Ensemble!
Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic
Hella Kribi, porte-parole de Génération.s
Claire Lejeune, cofondatrice de Résilience Commune
Anne Le Strat, ancienne maire-adjointe de Paris et ex-présidente d'Eau De Paris
Joakim Le Menestrel, cofondateur de Résilience Commune
Alain Lipietz, économiste ;
Marie Luchi co responsable du Projet de Génération.s
Noël Mamère, ancien député EELV
Jean-Claude Mamet, militant d'Ensemble!
Pierre Mansat, ancien adjoint PCF au maire de Paris chargé de Paris Métropole
Charlotte Marchandise, militante
Christiane Marty, féministe, chercheuse
Gus Massiah, militant altermondialiste
Caroline Mécary, avocate
Dominique Méda, sociologue
Philippe Meirieu, universitaire
Denis Merken, sociologue
Christian Paul, ancien député PS
Willy Pelletier, membre de la fondation Copernic
Thomas Piketty, économiste
Dominique Plihon, économiste
Raymonde Poncet, sénatrice EELV
Paul Poulain, co-fondateur d'Émancipation Collective
Jacques Rigaudiat, économiste
Michèle Riot-Sarcey, historienne
Marie Monique Robin, journaliste d'investigation
Michèle Rubirola, maire de Marseille
Adrien Sartre, fondateur de Résilience commune
Coline Serra, membre de Résilience Commune
Pablo Servigne, théoricien de l’effondrement, membre du CNNR
Yves Sintomer, politologue
Denis Sieffert, journaliste
Henri Sterdyniak, économiste
Marie-Christine Vergiat, ancienne députée européenne Front de gauche
Victor Vauquois, militant écologiste
Grégoire Verrière, Coordinateur national des Jeunes Génération-s
Vincent Verzat, vidéaste activiste et youtubeur à Partager C'est Sympa
Marie-Pierre Vieu, éditrice
Patrick Viveret, philosophe
Baki Youssoufou, Fondateur de WeSign.it

Publié le 08/10/2020

Chaînes d’info : l’extrême droite en croisière

 

par Pauline Perrenot, (site acrimed.org)

 

Bien au-delà du seul cas d’Éric Zemmour, on assiste ces dernières années à une banalisation et à un enracinement des discours d’extrême droite, islamophobes ou racistes dans les médias dominants. C’est tout particulièrement le cas sur les plateaux des talk-shows des chaînes d’info. Nous analysons ici les mécanismes qui, alliés à la complaisance (ou au militantisme) des éditorialistes, chroniqueurs, directeurs et patrons de chaînes, entretiennent ce climat délétère.

D’Olivier Galzi, établissant des comparaisons entre le voile et l’uniforme SS (LCI, 19 oct. 2019), à Éric Zemmour, décrivant les migrants de Lesbos comme des « envahisseurs […] qui n’ont qu’un espoir, c’est […] imposer leurs modes de vie à nos pays » (CNews, 26 juin) ou parlant des mineurs isolés en affirmant : « Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont. […] Il faut les renvoyer » (CNews, 29 sept.) ; en passant par Judith Waintraub, à qui il suffit de voir une femme voilée à l’écran pour faire un parallèle avec les attentats terroristes du 11 septembre [1], ou encore Yves Thréard, qui confesse en plateau : « Il m’est arrivé, en France, de prendre le bus ou un bateau où il y avait quelqu’un avec un voile, et je suis descendu » (LCI, 14 oct. 2019)… Pas une semaine ne passe sans que des propos racistes ponctuent le « débat public », la plupart du temps, sans contradiction.

Islam, immigration, « insécurité » : disons-le d’emblée, ce sont à ces obsessions que nous nous intéresserons dans cet article. Obsessions qui ne sont pas la chasse gardée du seul Rassemblement national, ni même la propriété de la droite la plus conservatrice. À force de raccourcis, d’amalgames et de fantasmes permanents, les discours xénophobes et islamophobes irriguent désormais un large spectre du champ politique et médiatique, en particulier sur les chaînes d’info, dont les plateaux sont quadrillés par les rentiers de la polémique [2].

Prendre au sérieux leur inquiétant défilé sur les plateaux de télévision nécessite de s’interroger sur les conditions objectives qui ont permis – si ce n’est une hégémonie – l’enracinement et l’ascension de la pensée d’extrême droite et de ses obsessions dans les chaînes d’info. En particulier dans les talk-shows qui, s’ils ne sont pas du tout isolés dans l’écosystème, concentrent néanmoins les travers et les pratiques favorisant cette banalisation.

Comment comprendre qu’une chaîne comme LCI puisse interrompre son antenne pour diffuser le discours haineux du multirécidiviste Éric Zemmour à la tribune d’un groupuscule d’extrême droite, sans inclure ce « moment » médiatique dans un continuum plus long d’acceptation des paroles racistes ? Comment comprendre plus d’un mois de matraquage médiatique autour du voile sans l’intégrer dans l’indexation, à l’agenda des médias, des thématiques fétiches de l’extrême droite ? Comment comprendre l’acharnement contre une manifestation dénonçant l’islamophobie sans souligner la fatuité des éditorialistes, têtes chercheuses à polémiques pratiquant un « journalisme à la louche » ? Comment comprendre une rentrée médiatique polarisée autour de « l’ensauvagement », hystérisée par les débats « sécuritaires », sans pointer la fait-diversion de l’actualité et l’anémie du pluralisme, sur laquelle prospèrent les voix de droite et d’extrême droite, visiblement seules à même d’occuper le champ sur de tels sujets ?

Poser ces questions permet sans doute de mettre en valeur les mécanismes structurels qui sous-tendent – et accélèrent – la droitisation des chaînes d’information en continu. Des mécanismes insidieux que nous synthétiserons en quatre points : (1) les dispositifs du clash et de l’opinion ; (2) la fait-diversion de l’actualité et la mise à l’agenda des thématiques fétiches du RN, construites souvent ex nihilo comme des « priorités des Français » ; (3) l’anémie du pluralisme ; (4) la fabrication d’agitateurs en tant que produits d’appel.

1. Le journalisme-comptoir et les combats de catch
« On s’en fiche des chiffres ! » (28 août) Ce cri du cœur vient d’un journaliste. Julien Pasquet, CNews, doublure de Pascal Praud, comme lui ancien journaliste sportif, comme lui désormais présentateur d’un match de catch quotidien, plus communément appelé « talk-show généraliste ». De nombreux journalistes se sont émus de cet aveu, oubliant que ce confrère n’a fait que verbaliser un principe appliqué par la plupart des professionnels du commentaire. Oubliant, également, qu’il n’en a pas la parenté : le 20 septembre 2018, sur la même chaîne, la journaliste de Valeurs actuelles Charlotte d’Ornellas tançait déjà son contradicteur, Clément Viktorovitch, à propos des statistiques de l’immigration : « On se fout des chiffres sur ce débat. […] Est-ce que oui, ou non, la France a changé de visage ? »

Rien de nouveau sous le soleil, donc : sur les chaînes d’info, on « débat » au doigt mouillé [3]. Ce 28 août, sur le plateau animé par Julien Pasquet, il est question de « l’insécurité », et le journalisme est comme chaque jour au tapis. Les différents intervenants sondent, glosent et interprètent chacun à leur tour les « ressentis » des Français en se fichant effectivement des chiffres, sur fond d’images de violences qui défilent à l’écran. Il ne s’agit pas de faire du journalisme, mais de construire le récit d’une actualité chaotique, fabriquée à partir de faits divers, sélectionnés et empilés les uns sur les autres : « Il y a un sentiment dans ce pays » résume Julien Pasquet.

C’est sur ce type de journalisme-comptoir caractéristique des talk-shows que prospèrent tous les « fast-thinkers », et plus encore les chroniqueurs d’extrême droite. Commenter des faits divers, invectiver, idéologiser des ressentis, politiser la peur, butiner les sondages : leurs positions et leurs propos sur l’islam, la sécurité, l’immigration ou l’autorité trouvent dans les médiocres dispositifs un moule à leur mesure. Et la feuille de route est claire : tous les débats sont pré-cadrés dans un mouchoir de poche, les réponses contraintes au « oui/non », et chaque invité ne peut s’exprimer plus d’une vingtaine de secondes sans être (au mieux) coupé. Affranchis des faits comme de toute règle scientifique, les commentateurs sont portés par le commentaire ambiant et par les récits médiatiques dominants, en vogue depuis des décennies : « On vient vers vous, on vous demande : "La France est-elle en déclin ?" Vous dites oui ou non ? Et vous Gérard, oui ou non ? » (Pascal Praud, 16 sept.) Du pain béni pour le « oui » des réactionnaires.

Un tel formatage écrase la complexité du réel et exclut que soient mobilisées des perspectives historiques, sociales, etc. en guise d’explication des phénomènes. Nous l’écrivions déjà en novembre 2018 : « Dans leur conception même, ces émissions défigurent, voire dissolvent la confrontation d’idées et la bataille d’arguments au profit de la construction de postures, adoptées par des personnalités en vogue, converties en de simples personnages (d’un bien triste film) ». A fortiori quand le débat n’est que trop rarement « régulé ». Les présentateurs/animateurs interviennent, prennent position, distribuent les bons points et au besoin surenchérissent plus qu’ils ne font circuler la parole, ne coordonnent, orientent ou encadrent les débats.

Ainsi, si éditorialistes et politiques « se lâchent » et multiplient les déclarations tapageuses, c’est parce qu’ils savent qu’ils interviennent dans des dispositifs qui le tolèrent, voire le suscitent. Si leurs propos semblent toujours plus outranciers, c’est qu’ils savent qu’ils sont attendus sur ce registre, qu’ils ne seront donc que rarement repris en direct, et que leurs discours seront a posteriori (et dans le meilleur des cas) qualifiés de « gouttes d’eau », qui tombent pourtant dans un vase à ras-bord depuis longtemps. Le 10 septembre, dans l’antre « progressiste » de Yann Barthès (« Quotidien », TMC), Nicolas Sarkozy pouvait ainsi faire une association d’idées entre « singes » et « nègres » en plateau sans être perturbé ni contredit par aucun des journalistes en présence.

Basées sur le clash, les postures de ces agitateurs sacralisent en outre des valeurs virilistes, si ce n’est masculinistes, particulièrement chères à l’extrême droite [4]. Un esprit de spectacle et de combat de coqs que synthétisait Jean-Pierre Elkabbach face à Bernard Henri-Lévy dans la matinale de CNews, le 15 octobre 2019 :

Vous êtes tout à fait mûr pour participer lundi prochain à un débat avec l’excellent débatteur Éric Zemmour. C’est une belle affiche, qui est, pour beaucoup de gens, surprenante. […] [Et] vous pourrez faire une deuxième rencontre, une troisième rencontre ? […] Sinon on dira que vous avez eu peur !

Et c’est sans peur que le soldat BHL est revenu « croiser le fer » avec Zemmour, moins d’un an après leur premier débat, le 26 juin. Ce dernier déclarait cette fois-ci que le soldat SS était « un frère humain » : visiblement, la « contradiction » de BHL fut constructive…

Et pourquoi se priverait-il d’une énième provocation, tant les propos racistes, baptisés au mieux « polémiques », au pire « coup de gueule », structurent le débat public ? Presque chaque jour, des saillies déchaînent les services de « débunkage » des sites de presse. Les fact-checkeurs fact-checkent, mais les mensonges persistent : Éric Zemmour émet des attaques sur un plateau de CNews, le contenu est démenti le lendemain par Checknews, mais Jean-Jacques Bourdin reprend les mêmes arguments le surlendemain dans son interview de BFM-TV. Tant est si bien que, comme nous l’écrivions dans un précédent article, « même absent, Zemmour est un "débatteur" omniprésent ». Et de plus en plus déconnecté, le huis-clos des talk-shows ressemble à s’y méprendre à une succession de commentaires Twitter. Un journalisme de la petite phrase – qui ne date pas d’hier – dont l’extrême droite, qui a toujours fait du scandale et de la provocation une stratégie politique, tire profit, a fortiori quand elle dispose de nombreux porte-parole rodés et bien en place, invités quotidiennement ou salariés par les chaînes d’info.

2. « L’ensauvagement » de l’agenda médiatique
Si de tels pseudo « dérapages » peuvent avoir lieu presque quotidiennement, c’est aussi parce que l’agenda médiatique s’y prête. Un agenda faisant la part belle aux thématiques fétiches de l’extrême droite : les questions sécuritaires et les « polémiques » sur l’islam y occupent une place démesurée, qu’elles soient déployées à travers le commentaire de faits divers ou le « décryptage » de la communication politique. En la matière, la rentrée médiatique d’août-septembre 2020 est une leçon de chose. Une « rentrée des incendiaires », dont Samuel Gontier a fait la chronique en s’intéressant tout particulièrement aux cas de CNews, LCI et BFM-TV : « Au menu, petits nouveaux et vieux croûtons composent une soupe rance où l’ensauvagement le dispute au complotisme pour exhaler des relents d’extrême droite. » [5]

Aux discussions protéiformes sur « l’ensauvagement » ont en effet succédé les décryptages fleuris (et anticipés) du futur projet de loi sur le « séparatisme », en passant par un matraquage en deux volets concernant le voile (« affaires Imane » et « Maryam Pougetoux » [6]), sans oublier la rentrée politique de Marine Le Pen – dont on diffuse le discours en direct (ce qui est loin d’être le cas pour l’ensemble des responsables de partis) – , le « reviendra-reviendra pas » de la nièce Marion Maréchal, et en surplus, quelques débats autour du « déclin français » et du rétablissement de la peine de mort [7].

Des thématiques traitées à travers tous les formats des chaînes d’info (interviews, talk-shows, reportages, etc.). On ne compte plus le nombre de micros tendus à Gérald Darmanin, expert en communication, que les journalistes suivent à la trace jusqu’à médiatiser son plus petit déplacement dans le plus petit commissariat. On ne compte plus le nombre de micros tendus aux débutés LR, RN et LREM, invités à prendre parti dans la guéguerre Darmanin/Dupont-Moretti autour du terme « ensauvagement », pour le plus grand bonheur des talk-shows :

Et quand elles n’ont pas les yeux rivés sur l’agenda politique, les chaînes d’info montent en épingle le moindre fait divers à même d’étoffer le grand récit de l’insécurité. Bruno Jeudy s’y connaît :

Le problème, ce qui compte, c’est la perception des Français. […] [Les propos d’Éric Dupont Moretti parlant de « fantasme »] paraissent déconnectés de ce que les Français viennent de subir ces deux derniers mois ! Les Français, ces deux derniers mois, ils ont vu des faits divers qui sont absolument horribles ! Des actes sauvages qui ont choqué ! […] Qu’on le veuille ou non, c’est comme ça ! (BFM-TV, 1er sept.)

Si la tendance n’est pas nouvelle – tant les faits divers occupent une place démesurée dans les programmes de flux comme dans les programmes de stock [8] – la rentrée 2020 est significative à cet égard, et rappelle combien les grands médias agissent sur le réel comme autant de loupes grossissantes et déformantes à la fois. Un effet d’optique qui, sur CNews, est même érigé en directive éditoriale. À propos de Serge Nedjar, bras droit de Vincent Bolloré et patron de CNews, le Canard enchaîné révèle le 23 septembre :

Son obsession sécuritaire envahit les journaux en continu. Un programmateur se marre : « Le service police-justice de la rédaction a pour consigne d’être très réactif sur les faits divers anti-flics, les incivilités anti-Blancs. Ils chassent ces infos sur Twitter, Facebook. En juillet, un mec avait préparé un off pro-migrants pour la matinale, il a été convoqué le lendemain…

Cette construction très politique de l’agenda médiatique – certes habituelle, mais qui atteint en septembre un acmé –, est accompagnée, comme il se doit, par des instituts de sondages qui apportent leur lot de manipulations. En août 2019 par exemple, l’Ifop communiquait tambour battant : « 44% des Français jugent tout à fait prioritaire la lutte contre l’immigration clandestine. » Problème : l’item n’arrivait qu’en neuvième position sur les quatorze « préoccupations » de la population… Il n’en fallut pourtant guère plus aux chaînes d’info pour médiatiser le gros titre, et, une fois de plus, tordre le bâton pour le plus grand bonheur des xénophobes.

3. Le pluralisme dans un cul de sac
Dans un tel contexte médiatique, l’extrême droite est en croisière. Une croisière d’autant plus paisible que le pluralisme est aux abonnés absents. Nous avons déjà, dans de précédents articles, rendu compte de l’omniprésence de la galaxie réactionnaire – incluant les journalistes issus de la presse conservatrice jusqu’à la fachosphère – dans les talk-shows. Une surface médiatique disproportionnée, qui plus est souvent déguisée. Et surtout inversement proportionnelle à celle de personnalités à l’opposé de l’échiquier politique, qu’il s’agisse de journalistes (en particulier indépendants), d’acteurs issus de la sphère politique, associative ou intellectuelle en capacité d’apporter une contradiction étayée aux thèses sécuritaires et xénophobes [9]… Sans parler des militants antifascistes, ou simplement des personnes régulièrement visées (ou victimes) des « polémiques » islamophobes en particulier, racistes en général.

Ce contraste structurel explique évidemment l’extrême pauvreté du « panel d’idées » proposées aux téléspectateurs. Panel dont Jean-Pierre Elkabbach donnait les contours en qualifiant comme « combat des idées » au sommet un débat sur l’islam radical opposant Éric Zemmour à… Bernard-Henri Lévy : « La confrontation s’organise d’abord avec celui qui est le plus loin de soi » s’amusait-il alors [10]. Quand les positions de BHL et de Zemmour sont censées « baliser » le « débat sur l’islam »… tout est dit !

Même tendance du côté de LCI, où les patrons semblent avoir une drôle de manière de pratiquer le « pluralisme ». Comme le note la journaliste Lucie Delaporte (Mediapart), « David Pujadas, […] a […] recruté en cette rentrée, dans un style plus respectable, Alain Finkielkraut et Caroline Fourest dans son émission "24 heures Pujadas". Les deux essayistes ayant comme point commun une obsession sur l’islam qui permettra à la chaîne de faire bonne mesure face à ses concurrentes. » [11] Le hasard des recrutements, sans doute.

Au-delà des chroniqueurs permanents, le problème du pluralisme réside dans le choix des invités sollicités en plateau à un instant T pour commenter une « polémique » ou plus généralement, une « actualité ». Les matraquages contre les femmes voilées se font par exemple systématiquement sur le dos des premières concernées, jamais – ou de façon extrêmement marginale – représentées en plateau. Il suffit pour s’en convaincre de regarder un an en arrière, au moment où l’hystérie médiatique bat son plein après l’agression verbale d’une mère de famille voilée par Julien Odoul, élu du Rassemblement national, en plein Conseil régional. Checknews résumait alors le problème [12] :

Entre le 11 octobre et [le 17 octobre] […], ce ne sont pas moins de 85 débats sur ce seul sujet qui ont eu lieu sur LCI, CNews, Franceinfo et BFMTV. Au total, CheckNews a recensé 286 interventions sur ce thème (dont quelques personnes ont été invitées plusieurs fois pour discuter du même sujet). Aucune femme voilée n’a participé à ces débats.

Littéralement invisibles donc, quoique surexposées… De la même manière, lorsque le débat médiatique se change en logorrhée sécuritaire (à l’occasion d’une manifestation, d’un projet de loi, d’un fait criminel d’ampleur, etc.), les grands médias parient en masse sur les « spécialistes de l’ordre » : sont ainsi conviés, de façon ultra majoritaire, des politiciens de droite et d’extrême droite, visiblement seuls à même de fournir les « réponses pragmatiques » attendues par des chefferies éditoriales acquises au maintien de l’ordre. Autant de séquences télévisuelles qui, là encore, font les beaux jours de l’extrême droite médiatique et politicienne. À cet égard, CNews bat des records. À la fin du mois d’août, le cadre du Rassemblement national Jean Messiha se sera ainsi pavané plus de neuf heures en cinq jours sur les plateaux de la Bolloré compagnie [13]…

Le champ intellectuel, enfin, pâtit de la même dynamique : tapis rouge pour les agitateurs réactionnaires, confusionnistes et d’extrême droite (également promoteurs du « on-ne-peut-plus-rien-dire ») ; porte close pour les essayistes, chercheurs de la gauche critique, ou intellectuels antiracistes. Une inégalité structurelle là encore, que les grands médias pratiquent « sans qu’aucune logique proprement journalistique puisse justifier ces asymétries » [14]. Pour une « actualité » commune (la parution d’un ouvrage par exemple), une personnalité pourra ainsi faire la tournée des médias, et l’autre, n’y figurer nulle part : depuis la rentrée, et contrairement à de nombreux auteurs, Michel Onfray se promène en grande pompe sur les plateaux pour promouvoir un essai sur la santé ou le second numéro de sa revue Front Populaire… La dure loi de la « censure », sans doute.

4. Le racisme : une rente pour les propriétaires autoritaires
La course au buzz pratiquée par les talk-shows, et l’emballement de l’agenda médiatique (immigration, insécurité, islam, etc.) sur lequel prospère l’extrême droite, ne peuvent enfin se comprendre sans l’arrière-plan dans lequel ils s’inscrivent : la concurrence acharnée à laquelle se livrent les chaînes d’information en continu ; et le choix délibéré de Vincent Bolloré de mettre CNews au service de ses convictions politiques, en appliquant un management autoritaire et une politique de la terre brûlée. Un fonctionnement contre lequel les chroniqueurs réactionnaires n’ont d’ailleurs jamais un mot plus haut que l’autre. Et pour cause… tant le système les plébiscite.

C’est entendu : les chaînes d’info se livrent une bataille féroce pour de (relativement faibles) parts d’audience, mais qui demeurent un levier essentiel pour les recettes publicitaires. Audiences qui font l’objet d’une communication récurrente sur les réseaux sociaux et à l’antenne de la part des chaînes, avant d’être commentées en permanence dans l’ensemble de médias, très occupés à se regarder le nombril. Dans ce petit jeu en huis clos, CNews, en particulier, a fait le choix de promouvoir un agitateur raciste tel qu’Éric Zemmour. Non sans succès, si l’on en croit certains commentateurs : « Éric Zemmour plus fort que Cyril Hanouna » titre Le Parisien (3 sept.) ; « Éric Zemmour sur CNews double Cyril Hanouna sur C8 » signe le lendemain Le Figaro (4 sept.).

Prétextes à doper l’audience, les éditorialistes réactionnaires sont pensés comme de véritables produits d’appel. Et quand bien même les audiences d’un talk-show restent bien moindres que celles d’un JT, les émissions de débat jouent un rôle majeur dans le paysage médiatique : leurs contenus sont davantage relayés sur les réseaux sociaux, commentés, « décryptés », et des extraits servent régulièrement de cadrage à d’autres émissions du PAF. Tant est si bien que, comme le note Le Figaro (4 sept.), « en cette rentrée, il faudra compter avec CNews. À partir de la fin de journée et durant la soirée, CNews est régulièrement leader des chaînes d’info. Et au global, elle se classe à présent sur la deuxième marche du podium, avec 1,1% d’audience en août, derrière BFMTV à 2,7% mais devant LCI à 1%. » Une progression en partie due à la présence d’Éric Zemmour, ayant « propulsé la case stratégique du 19 h-20 h ». CNews revendique d’ailleurs une nette augmentation des téléspectateurs depuis son recrutement, autour de 500 000 par soir (contre 80 000 avant son arrivée).

Un business du racisme, en somme, que les propriétaires de chaînes et les chefferies éditoriales, bien au-delà du cas de CNews, ne rechignent pas à exploiter. À propos du virage de la chaîne de Vincent Bolloré, misant, dixit Le Figaro, « sur des personnalités clivantes et en éditorialisant fortement ses rendez-vous », Gérald-Brice Viret, directeur général des antennes et des programmes du groupe Canal+, déclare : « Avec Serge Nedjar, le DG de CNews, nous récoltons aujourd’hui les fruits de ce positionnement. […] Nous perdons autour de 10 millions d’euros. L’objectif, en tenant compte de la crise du coronavirus, est d’atteindre l’équilibre financier en 2022. » (Cité par Le Figaro, 4 sept.).

Un tournant éditorial qui fait doublement saliver l’actionnaire Bolloré : d’une part, la chaîne retrouve les niveaux d’audience de 2015 et réduit ses pertes ; de l’autre, ses positions ultraconservatrices – dont il ne s’est jamais caché – envahissent le débat public. Il faut sans doute également rappeler combien le fonctionnement autoritaire et antidémocratique qu’il a instauré au sein du groupe profite à l’extrême droite. Un fonctionnement dont les Garriberts ont décrit tous les ressorts [15], reposant sur une toute puissance déléguée à une poignée d’exécutants qui partagent ses valeurs. En octobre 2019, alors que Zemmour est en passe d’être recruté pour une quotidienne en récompense d’un appel à la guerre civile, alors que la décision provoque quelques remous dans la rédaction, la direction coupe court aux éventuelles velléités de révolte des journalistes :

« Vous pouvez faire six mois de grève, Zemmour viendra. » La menace a été proférée à des journalistes de CNews par son directeur Serge Nedjar […]. Et de fait, Éric Zemmour arrive. Contre vents de colère et marées d’indignation. Et sans le moindre jour de grève. (Les Jours, 10 oct. 2019.)

Fin de partie. Lorsqu’un média avance sur de telles bases, où l’autoritarisme et le management par la peur sont les bras armés d’un projet éditorial d’extrême droite, lui-même adossé à des objectifs financiers, les perspectives d’une « sortie par le haut » pour le journalisme semblent de plus en plus lointaines… Se livrant bataille à partir d’une telle feuille de route, les chaînes d’info huilent chaque jour davantage les rouages de l’extrême droite, et l’ordre médiatique dérive mécaniquement. Et si CNews continue d’être « à part » dans le paysage audiovisuel – tant la « foxnewisation » y est poussée à son paroxysme – le continuum avec ses voisines est très net, et le nivellement se fait par le bas – ou plutôt par la droite. LCI notamment, qui « talonne » CNews en termes d’audiences, ne cache pas vouloir « rattraper » sa concurrente. À l’aide des mêmes ingrédients… pour la même soupe. En cette rentrée 2020, la chaîne « tout info » de Bouygues, recrute, parmi ses « nouveaux talents », Alain Finkielkraut, Éric Brunet, Arnaud Stéphan, ancien conseiller de Marion Maréchal (Marion Maréchal que LCI dément avoir sollicitée malgré les allégations de cette dernière...), et aligne les euros pour débaucher Alexandre Devecchio (Le Figaro, anciennement sur CNews dans l’émission de Zemmour). Un mercato fort réussi, dans la continuité de la rentrée précédente.

 

Le pire n’est jamais certain
Bien des mécanismes internes au système médiatique permettent d’expliquer comment l’extrême droite et les discours islamophobes ou racistes s’enracinent, de manière insidieuse et durable, en particulier dans les talk-shows des chaînes d’info. Analyser ces mécanismes comme des « accélérateurs » ou des conditions objectives favorables ne revient pas, toutefois, à nier la dimension proprement idéologique et politique à l’œuvre dans cet enracinement. Bien au contraire. Il est désormais évident que nombre d’animateurs, journalistes et personnalités occupant des positions de pouvoir dans les hiérarchies éditoriales – jusqu’à leur sommet (patrons de chaîne et actionnaires) – font le pari d’un militantisme politique assumé ancré à l’extrême droite.

Un pari d’autant plus facile à mettre en œuvre que les rapports de force internes aux rédactions, tout particulièrement au sein de CNews, sont hautement dégradés, et que le pouvoir de décision des journalistes, comme leurs capacités d’organisation, sont réduits à peau de chagrin. Le contexte social et économique du pays, comme la reconfiguration brutale et rapide du champ politique (aimanté par les droites) ne sont évidemment pas neutres dans cette affaire. Il y a plus de six ans, nous écrivions déjà que « les fonctions de légitimation et d’incitation » que jouent les grands médias à l’égard de l’extrême droite en général et du Rassemblement national en particulier s’inscrivent dans un paysage global :

L’enracinement [du Front National] est avant tout l’un des effets de la longue crise du capitalisme et de sa gestion néo-libérale, économiquement inefficace et socialement désastreuse, par les gouvernements qui se succèdent en France sans que les politiques changent radicalement. [Et qui se double] d’une crise politique de la représentation par les partis dominants et d’une crise sociale, qui met durement à l’épreuve les solidarités ouvrières et populaires : reflux des luttes sociales victorieuses, recul de la perspective d’une inversion des rapports de forces par des mobilisations collectives et, par conséquent, tentations du repli, qu’il soit national, identitaire ou communautaire.

Dans la société comme dans les médias dominants (télés en continu en tête), la persistance des mêmes causes aboutit donc à l’approfondissement des mêmes effets. Aussi la bulle médiatique entretient-elle cette course folle, vitrine de premier plan d’un débat public devenu orwellien, dans lequel agitateurs et communicants se disputent les fauteuils pour débattre de tout et n’importe quoi n’importe comment. Causes auxquelles s’ajoutent d’autres tendances porteuses pour la banalisation de l’extrême droite, que nous pointons régulièrement en critiquant la dépolitisation systématique de la politique dans les grands médias, dont le RN, « hyper dédiabolisé » selon les mots de Nathalie Saint Cricq, récolte les fruits [16]. Les innombrables « sagas » journalistiques autour de la famille Le Pen, les entretiens accordés à Marion Maréchal en cette rentrée, les spéculations autour de sa possible candidature en 2022 sont autant d’exemples d’un journalisme politique au rabais, fasciné par les « coulisses » et asservi aux logiques électoralistes dominantes.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, les chaînes d’info et les « débats télé » marquent le pli, mais sont loin d’être les seules : les dépeindre comme des repoussoirs, des cas « à part » serait une erreur. L’écosystème médiatique global, radios et presse écrite, s’inscrivent plus ou moins ouvertement dans une même tendance. Fin janvier 2020, pour lancer la seconde parution de sa nouvelle formule, L’Express [17] faisait par exemple le choix d’une Une d’anticipation en évoquant, plus de deux ans avant l’élection présidentielle, une « hypothèse crédible » :

Si un tel moment advient, il sera alors difficile de nier la part active qu’y auront pris les grands médias. Pour autant, le pire n’est jamais certain. Et c’est le rôle de la critique des médias de rendre compte des dynamiques mortifères dans lesquelles est pris le système médiatique… pour mieux les combattre.


Pauline Perrenot

 Publié le 02/10/2020

Peut-on espérer un candidat d’union de la gauche ?

 

Par Contributions externes (site lvsl.fr)

 

a rentrée politique voit s’accroître les réflexions et manœuvres visant à éviter à la gauche la réédition du naufrage électoral vécu en 2017 : comment aborder la seule élection qui compte vraiment en France, l’élection présidentielle, en se mettant d’accord sur un candidat pouvant au moins atteindre la finale. Le « cartel de la revanche » semble se dessiner sur le papier, mais seulement sur le papier des journaux qui ont souligné à l’envi l’arithmétique des résultats aux élections municipales. Un cartel « logique » n’en fait pas un cartel de fait, et l’addition de partis politiques ne constitue pas un mouvement capable de gagner l’élection présidentielle. Par Yannick Prost, Président de l’Association Services Publics et maître de conférences à Sciences Po.


Le nouveau cartel de gauche pourrait, au mieux, dégager un compromis pour soutenir un personnage comme plus petit commun dénominateur, suscitant le moins d’appréhensions ou de ressentiment au sein des dirigeants (si désigné par accord), des militants ou du peuple de gauche (selon le type de primaire). Or, l’alliance, pleine d’arrière-pensées, de forces disparates et relativement affaiblies ne constitue pas une organisation capable de conquérir, puis d’exercer le pouvoir. Tout prétendant à la victoire présidentielle aujourd’hui reste sous l’effet sidérant de l’initiative du candidat Macron, qui a déjoué tous les pronostics : pas d’idéologie, un programme construit de bric et de broc, pas de parti, pas d’élus, peu d’argent (au départ), pas de réseau d’élus enracinés dans leur territoire pour confirmer la victoire durant les législatives, pas d’expérience de mandat majeur ou de poste ministériel.

La victoire d’Emmanuel Macron illustre un phénomène politique assez fascinant et complexe de la mise en mouvement d’une foule dans les « nouveaux pouvoirs  » de la viralité des réseaux et de la facilité de constitution des communautés. Rééditer la blitzkrieg du candidat Macron apparaît pourtant un exercice délicat eu égard à l’état de la gauche. Après la déception et l’effondrement rapide du mouvement en Marche, qui peut croire à la création ex-nihilo d’un parti de masse ? Et surtout, face à la définition de plus en plus nébuleuse de ce qu’est la gauche, comment parvenir à concevoir un programme de rassemblement ?

Le rejet des partis politiques : privilégier une autre approche

La victoire à l’élection présidentielle apparaît sans doute comme la rencontre magique d’un grand homme et d’un grand peuple, mais c’est avant tout le fruit de l’amour entre ce grand homme et d’une organisation. Or, le climat est devenu hostile aux partis politiques, et la recette n’attire plus les foules (de potentiels militants). Les partis politiques ont été régulièrement dépeints comme des organisations syndicales de professionnels de la politique, qui veillent à assurer l’élection ou le recasage de quelques milliers de cadres qui, pour certains, n’ont pas connu d’autres expériences professionnelles. Les profils de ces cadres tendent à converger, les parcours se ressemblent. La « culture de l’arrangement » récemment aggravée par les anciens de l’Unef au sein du PS ou le clientélisme résultant du respect dû au chef (partis conservateurs) découragent les outsiders et des citoyens disposant déjà d’une solide colonne vertébrale intellectuelle. Dans de nombreuses fédérations, la cooptation ou le filtrage nécessaire à la pérennité du pouvoir des barons locaux ou des délicats équilibres entre les courants divisant le parti, opposent de vrais obstacles au recrutement.

La constitution d’En Marche a reposé sur une ouverture très large, sans frein, et techniquement simple (cliquer « oui » sur un site internet) qui a pu être moquée par les vétérans des partis traditionnels, mais qui a vu émerger pendant quelques mois des communautés militantes à l’activité intense qui auraient pu apporter du sang neuf à la vie politique. Las ! l’ADN de ce mouvement comportait aussi les gènes de la verticalité (les responsables locaux étaient désignés par la direction nationale), l’opacité, et vraisemblablement du clientélisme. Ce bel élan d’adhésions s’est évaporé à cause de l’incapacité de ses managers d’être en phase avec le style de ces militants, qui au fond attendaient un peu plus de démocratie. Admettons également que ce mouvement n’a pas inversé, loin de là, la tendance à la gentrification des partis politiques, tendance qui est sans doute le facteur le plus puissant du divorce entre les partis de gauche et les classes populaires.

Cette expérience malheureuse pourrait laisser penser que les partis existants restent la forme d’organisation propre à soutenir la candidature du candidat de la gauche. Au demeurant, ils refusent de s’effacer, ou de se dissoudre dans un grand mouvement personnalisé autour d’un leader (EM, LFI, et dans une moindre mesure le RN peuvent s’analyser ainsi). Le parti reste le fonds de commerce des élus et de leurs collaborateurs. Les solidarités, les réseaux préservent les insiders, souvent au défi de l’honnêteté (bourrer les urnes dans les élections internes) ; par ailleurs, les règles du financement public de la vie politique sont favorables aux partis déjà installés. L’ancienneté a permis d’accumuler un patrimoine, des réseaux dans les différents corps intermédiaires et dans l’administration… La cartellisation de la vie politique est non moins nocive à l’image de la République que la composition sociologique des partis.

Certes, rassembler – voire fondre – les partis politiques dans une fédération temporaire autour du candidat de l’union présente des avantages : le candidat peut s’appuyer sur leurs moyens financiers, sur des troupes aguerries, sur des cadres dont l’expérience dans la prise de parole et la chasse aux électeurs seront très appréciables.

Toutefois, une fédération de tribus constitue rarement une armée stable et, partant, efficace. Le leader passera son temps à négocier les équilibres, les promesses, le partage du futur butin, à craindre les défections. Et puis, une fédération de tribus impressionne moins qu’une armée de légions romaines. Au demeurant, ne surestimons pas la taille de ces tribus : les effectifs nationaux d’EELV sont inférieurs à ceux de la fédération PS du Nord dans ses beaux jours. Et le PS lui-même est devenu le palais des ombres.

Prendre le pouvoir aujourd’hui : le leader et le mouvement

 La création ex-nihilo d’un grand mouvement affranchi de ces institutions de politiques « fonctionnarisés » prouverait qu’il y a rupture. il faut rétablir la confiance avec le peuple de gauche, et avec le peuple tout court. C’est une affaire d’images, d’identité et d’actes.

L’image et l’identité d’un mouvement neuf peuvent s’incarner dans un programme, mais il est plus raisonnable de penser qu’elles sont portées par le style du chef. Rançon d’une personnalisation de la vie politique, a fortiori dans un régime présidentialiste.

La tentation est grande, donc, de former le nouveau mouvement de gauche à partir de zéro, en mode start-up, c’est-à-dire avec une équipe projet déterminée et disciplinée autour du leader, et écrasant sous le mode horizontal de l’organisation numérique les baronnies politiques déjà en place. Le fantasme numérique a gagné depuis une bonne décennie les responsables politiques comme une des solutions afin de lutter contre le déclin des partis. Les platform politics ont plutôt apporté des déceptions, car le discours a rarement été suivi de la mise en œuvre d’une organisation et d’une vie militante correspondant au design de la plateforme (communauté ouverte, dont les membres seraient propriétaires du code, interagissant avec la direction, participant à la prise de décision par ailleurs largement décentralisée, etc.), mais l’ambition de la mise en œuvre d’une telle structure est élevée. Bien des partis affichant leur renouveau ou leur originalité autour d’une organisation numérique ont déçu. Mais il faut aussi reconnaître les quelques progrès réalisés en la matière, et l’on peut citer le cas honorable de Podemos. Ajoutons que la sociologie du peuple de gauche correspond plus facilement aux soubassements culturels et intellectuels d’une organisation agile, décentralisée, horizontale. Par ailleurs, une organisation numérique et décentralisée, voire réticulaire plutôt que hiérarchisée, correspond aux « nouveaux pouvoirs » capables de propager des idées, des pétitions, des mobilisations comme des feux de brousse. Ce type d’organisation repose sur un triptyque « propriétaire de la plateforme (le leader du mouvement) – superparticipants (les membres de la communauté les plus impliqués qui prennent des rôles d’animateurs) – participants » (qui ne participent que s’ils peuvent agir, partager leur opinion et leur engagement, dans un cadre qui leur semble honnête et égalitaire). Nombreux sont les orphelins de la gauche qui sont prêts à s’engager dans un mouvement de ce type.

La propagation d’un courant politique par les canaux numériques ne nécessite pas un budget considérable. En revanche, l’allumage de l’incendie médiatique peut prendre longtemps, et reste aléatoire. Il s’agit donc de déterminer comment attirer autour d’un personnage et de mots d’ordre, d’un squelette de programme, les « participants » et les inciter à s’inscrire durablement dans le mouvement. La personnalisation, le style et le narratif adoptés par le candidats seront cruciaux, et d’emblée seront critiqués par les militants écologistes traditionnels qui récusent l’affirmation d’une forte personnalité. Mais la mobilisation numérique vise quelques centaines de milliers de personnes, ce qui représente un changement d’échelle. Impact visuels, réactions émotionnelles plutôt que réfléchies, adhésion à des mots d’ordre sans nuances… A côté de ce système d’engagement sommaire, sans profondeur idéologique, le candidat et son mouvement ont besoin de construire un vrai programme pour convaincre une autre partie de la population, peu nombreuse mais stratégique : corps intermédiaires, journalistes, experts, dont la voix, malgré tout, compte encore en France, notamment pour confirmer ou mettre en doute la capacité du candidat à gouverner le pays, et donc, au-delà, convaincre les donateurs pour contribuer au financement de la campagne. Ce jugement joue un rôle important pour la crédibilité du candidat au sein de la gauche « raisonnable » -, et dont une partie a suivi En marche en 2017.

Mais quelle gauche ?

Construire un programme susceptible de rassembler l’électorat de gauche représente un défi redoutable, car il devient bien ardu de définir ce qu’est la gauche. Il existe traditionnellement deux grands faisceaux d’indices : d’une part, la gauche rassemble les mouvements œuvrant pour l’émancipation et une liberté accrues des individus, pour lutter contre les discriminations des personnes en fonction de l’origine, du genre, etc., affiche une plus grande confiance envers autrui, plaide pour un certain relativisme culturel, voire une permissivité sur le plan des mœurs et une justice plus équilibrée envers les délinquants. D’autre part, la gauche représente le combat des classes modestes et moyennes pour obtenir une part accrue dans la redistribution des richesses, et à tout le moins une amélioration des conditions de vie, d’une socialisation des dépenses d’intérêt général, d’un renforcement de l’État-providence et une défense des acquis du droit du travail.

Or, les citoyens préoccupés par le deuxième aspect d’un programme de gauche ne souscrivent pas forcément au premier : schématiquement, l’ouvrier inquiet de la désindustrialisation de son territoire et du départ des services publics ne se retrouve pas dans une gauche « sociétale » préoccupée sur les questions de genre et de discrimination ethnoraciale, reste sceptique à l’idée d’ouverture ou de disparition des frontières et se retrouve plus volontiers Français qu’européen. Le peuple de gauche des centres-villes, on l’a souvent dit, ne recouvre plus la définition du peuple de gauche de la mémoire des luttes collectives du siècle dernier. L’exploit sera de réaliser la réconciliation de ces deux peuples, en admettant que leurs attentes soient compatibles. L’écologie pourrait transcender cette contradiction, en déplaçant les termes du débat et en insistant sur l’articulation entre l’épuisement des ressources et la responsabilité d’un capitalisme maltraitant les travailleurs. Mais il faudrait, d’une part, que l’écologie politique, tels que les militants la pratique aujourd’hui, démontre sa prise en compte des questions sociales classiques (pouvoir d’achat, fiscalité, redistribution, développement des capacités – éducation, santé – pour permettre une meilleure égalité des chances des plus modestes), et, d’autre part, que ceux qui la promeuvent abandonnent leur obsession de gauche sociétale.

L’écologie politique pourrait également réconcilier les deux peuples de gauche autour d’une rénovation profonde de la prise de décision en France, autour des figures honnies du technocrate parisien et du professionnel de la représentation politique inapte à entendre la voix des citoyens. La complexité des attentes (un État fort qui protège en temps de crise et contre les semeurs de trouble, mais qui renonce à sa verticalité dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques) pourrait se résoudre dans la redéfinition des rôles qui devrait procéder d’une très forte décentralisation – la figure d’autorité du maire, encore plébiscitée, et la prise de décision la plus proche du terrain entraînant une acceptation accrue de celle-ci. Une telle décentralisation devra également prévoir une conception des services publics qui fasse une part plus grande aux associations et aux citoyens (bénévoles, notamment) dans la conception de l’action publique. L’essor d’un État plateforme [1] qui partage ses données avec les citoyens, agrège leur participation et celle des associations afin de construire en commun les politiques publiques, ouvre de belles perspectives en la matière.

Paradoxalement, les défis posés à la construction d’une organisation agile, numérique, suscitant l’adhésion de citoyens néophytes, dubitatifs ou orphelins de la politique apparaissent moins redoutables que celui de définir ce qui serait un programme de gauche. Sans doute un noyau dur autour de la défense des services publics, de la préservation des ressources et du cadre de vie des territoires, et d’un approfondissement de la démocratie, pourrait fonder un début de consensus ; mais le peuple de gauche, celui qu’écoutaient les Jaurès et les Thorez, sera sans aucun doute plus exigeant, au risque d’aller cherche ailleurs ses réponses.


[1] Il importe de préciser les différentes conceptions de l’État-plateforme, dont notre rédaction a, par ailleurs, fait une critique dès lors qu’il est un appui aux politiques libérales. Voir par exemple : L’État-plateforme ou la mort de l’état social : Castex et le monde d’après, par Léo Rosell.

Publié le29/09/2020

Justice sociale et climatique : « sans mouvements sociaux, il ne se passera rien »

 

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

 

Pas de grande marche pour le climat à l’occasion des deux journées mondiales les 25 et 26 septembre, mais des actions dispersées sur l’ensemble du territoire. À l’occasion de sa présence à Montpellier pour une action s’opposant au bétonnage d’une zone agricole nous avons interviewé Aurélie Trouvé. La porte-parole d’Attac animait un débat organisé par le collectif local « Plus jamais ça », un regroupement d’une vingtaine d’associations et syndicats autour de 34 propositions de sortie de crise.

Quels sont les enjeux de ces deux journées mondiales pour la justice climatique et la justice sociale ?

Il y a des marches et une grève pour le climat le 25 septembre, mais cela va être compliqué parce que nous sommes en période de Covid. En France, la mobilisation est surtout marquée par les un an de Lubrizol, avec une marche à Rouen qui va être importante. Nous avons appelé avec la coalition « Plus jamais ça » à des actions un peu partout en France, contre les pollutions, pour que le jour d’après évite de recommencer avec le modèle de production d’avant. Et ce, sur le plan social comme sur le plan écologique.

Ce que nous souhaiterions c’est surtout que ce soit une impulsion pour les mobilisations à venir. En l’occurrence le 3 octobre, il y a une marche contre l’aérien en direction des aéroports. Nous avons des dates assez disparates : le 17 octobre avec la marche des solidarités qui converge vers Paris en même temps qu’une marche « Notre assiette pour demain » sur la relocalisation agricole. Nous espérons avoir deux grosses dates en novembre. La manifestation contre les violences sexuelles et sexistes et le Black Friday. Nous avons en point de mire deux grosses journées d’actions les 28 et 29 novembre. Notamment contre Amazon qui symbolise le monde d’avant, mais qui a profité de la crise. C’est le superprofiteur du Black Friday. À la place, nous voulons une relocalisation solidaire et écologique qui soit basée sur d’autres modes de consommation, parce qu’en réalité ces produits à prix bradés veulent dire : travail précaire ainsi que dumping social et fiscal.

Par ailleurs, avec le collectif « Plus jamais ça », nous voulons utiliser toute l’année le plan de sortie de crise que nous avons écrit à une vingtaine d’organisations syndicales et associatives. Il s’agit de le mettre en discussion, de faire des débats localement qui pourrait déboucher sur des assises nationales avec des rapporteurs et des cahiers revendicatifs locaux. L’objectif est de sortir un projet de reconversion pour le jour d’après que nous essayerions d’imposer dans l’opinion publique et auprès des forces politiques.

Tu évoques différentes dates, pas toutes liées aux questions écologiques, ni même liées entre elles. Est-ce que pour toi toutes ces mobilisations n’en sont qu’une ?

La situation est difficile aujourd’hui dans les mouvements sociaux. D’abord parce qu’il y a les contraintes sanitaires et le Covid, mais aussi parce qu’on s’est fait couper les ailes en plein vol au mois de mars, alors que nous étions mobilisés sur les retraites, qu’il y avait un important mouvement pour la recherche publique et des marches climats prévues. Sans compter les violences policières qui continuent de peser sur les mobilisations. Nous avons du mal à motiver les militants lors de cette rentrée et en même temps cela ne peut pas durer. La colère est tellement grande qu’à un moment cela va exploser. La question est comment utilise-t-on cette colère pour qu’elle soit productive, pour que cela pèse dans le rapport de force et que l’on ait un véritable poids contre le gouvernement, le capitalisme libéral et productiviste. Nous redémarrons tout doucement. Nous avons des dates assez éparpillées, et pour les 25 et 26 septembre, essentiellement des actions locales sans marche nationale.

Depuis la démission de Nicolas Hulot du gouvernement il y a deux ans, il y a eu l’émergence des marches climat, la progression de l’idée qu’une justice climatique est indissociable de la justice sociale et l’arrivée de nouveaux acteurs dans ces mobilisations, notamment des syndicats. Comment mets-tu en perspective ces deux années ?

Aujourd’hui, il y a vraiment une convergence qui se retrouve d’ailleurs dans « Plus jamais ça ». Réussir à mettre autour de la table et dans la construction de mobilisations communes la CGT, Greenpeace, la Confédération paysanne, Solidaires et les autres est complètement inédit. La dynamique est vraiment là, avec des collectifs locaux dans vingt ou trente villes. Le pari est d’arrêter d’opposer et de segmenter les luttes écologiques d’un côté et les luttes sociales de l’autre. Cela va être essentiel dans la période à venir parce qu’évidemment le gouvernement va jouer là-dessus. Quand il y a des suppressions de postes dans l’automobile, le risque est que les syndicats soient dans la protection de l’emploi sans voir la question de la reconversion productive. Et que les écologistes tapent sur l’activité automobile sans penser le maintien des revenus et des emplois. C’est cet enjeu-là que nous essayons d’aborder dans « Plus jamais ça ».

Au mois de novembre, nous allons sortir un gros rapport que nous voulons rendre public et soumettre au débat. Il portera sur la possibilité de créer plusieurs millions d’emplois par la transition écologique et les services publics. Nous allons le chiffrer. Ce sera l’occasion d’expliquer que la transition écologique : c’est de la création et de la garantie de l’emploi.

Les mobilisations sont plus massives sur le climat depuis deux ans. Mais quels sont les freins pour que les gens soient encore plus nombreux et pour peser davantage dans les rapports de force ?

Il faut relier ces questions sociales et écologiques. La transition écologique peut tout à fait être une transition écologique de droite. Au contraire, nous devons inclure dans la question écologique, celle du partage des richesses, du maintien de l’emploi, des conditions de travail, la question d’un emploi de qualité et celle de la solidarité internationale. C’est une écologie qui pense le dépassement du capitalisme. C’est l’idée que l’on fait face à un même système capitaliste dans ses versions néolibérales et productivistes. La base de « Plus jamais ça », c’est que nous nous battions ensemble pour changer ce système-là.

Justement, pour un autre système, quel est votre socle commun ?

Il y a les 34 mesures. Nous allons assez loin sur l’écologie, et sur des choses concrètes. Il faut par exemple que toutes les entreprises à qui l’on verse des subventions publiques respectent les accords de Paris. Nous sommes également pour l’interdiction de distribuer des dividendes pour toute entreprise qui ne respecte pas l’accord, ou encore pour empêcher toute nouvelle construction d’infrastructure autoroutière, de centre commercial ou d’infrastructure nucléaire. Les mesures sont chiffrées et c’est très concret. Nous ne disons pas juste que nous sommes pour la hausse des salaires. Nous sommes pour un SMIC à au moins 1700 euros net, pour une hausse des salaires de 200 euros pour tout le monde. Nous mettons en avant la semaine de travail à 32 heures.

Présenter cela à des associations écologistes comme Greenpeace, et à l’inverse faire en sorte que la CGT prône l’arrêt de tout projet d’infrastructure autoroutière ou commerciale, c’est une convergence et une vraie avancée vers une logique antisystémique. Le ferment de tout cela, c’est la question du financement. À partir du moment où l’on s’intéresse à la socialisation du système bancaire, on s’intéresse au fonctionnement de la Banque centrale européenne, à l’annulation de la dette publique, etc. On montre que pour réaliser cette reconversion productive et répondre aux urgences sociales et écologiques, il faut être radical dans le sens où il est nécessaire de s’en prendre aux racines du système.

Comment imaginez-vous la mise en œuvre de ces mesures, alors que la plupart des forces politiques sont très éloignées des idées de rupture qu’elles contiennent ? Le mouvement social devra-t-il s’en occuper lui-même ?

Nous sommes indépendants, mais hautement concernés par rapport au champ politique. En l’occurrence, après la publication de notre plan de sortie de crise, nous avons invité à une réunion l’ensemble des partis de gauche et écologistes pour qu’ils réagissent publiquement. Et aujourd’hui, nous lançons ces processus de débats locaux sur un an. Évidemment, nous rentrons dans le débat politique, mais nous resterons indépendants dans le sens où nos structures n’ont pas vocation à participer aux recompositions politiques électorales. Par contre, nous avons vocation à peser sur les programmes et dans le champ des idées.

Mais face aux errements politiques de la gauche au pouvoir (1981, 1998, 2012) et aux tentatives de chaque parti de verdir leurs programmes, comment pouvez-vous procéder ?

Je ne pense pas qu’il y ait de gauche au pouvoir sans société à gauche et sans mouvements sociaux. C’est pour cela que nous tenons à l’indépendance de nos structures syndicales et associatives. On le voit avec l’exemple de Tsipras (en Grèce – NDLR). Quand il arrive au pouvoir, il a siphonné toute la gauche sociale. Une fois quelle arrive au pouvoir, il n’y a plus de contre-pouvoir. Nous disons très clairement que nous sommes indépendants vis-à-vis du champ électoral, mais nous faisons de la politique. Nous considérons que sans mouvements sociaux profonds et importants il ne se passera rien. Ce qui est de notre ressort, c’est de faire en sorte que des mouvements sociaux puissants puissent transformer le champ politique au sens large du terme. Cela ne se fera pas que dans les bisbilles électorales.

Pour conclure, et toujours sur la question de comment réaliser ces changements en prenant l’exemple du secteur aérien. Une reconversion écologique à venir pourrait-elle se faire sans que les salariés soient eux-mêmes à la manœuvre ?

On nous interpelle régulièrement parce que nous ne prônons pas directement l’autogestion généralisée. C’est vrai, le plan de sortie de crise reste très partiel. Il y a énormément de manques, notamment sur la façon de développer le vrai secteur coopératif, sur la façon dont les salariés peuvent reprendre la main sur les entreprises, sur les conseils d’administration. C’est toute une réflexion que nous ne menons pas suffisamment. Mais évidemment, cela fait partie de notre ADN à tous. C’est-à-dire de penser l’entreprise comme pouvant être transformée parce que les salariés reprennent la main d’une manière ou d’une autre sur l’outil de production.

 Publié le 23/09/2020

De quel vide politique le racisme et le populisme sont-ils les noms ?

 

par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le populisme est une notion commode. On ne sait pas trop ce que c’est, sauf que ce n’est a priori pas bien. « Populiste » est une manière feutrée de dire « raciste » ou « fascisant ». Et de mettre dans le même sac des opinions, des individus et des groupes que tout oppose sur le fond...

Aucune définition du populisme n’est satisfaisante. En fait, le terme renvoie à trop de réalités historiques différentes. La Russie et les États-Unis de la fin du XIXe siècle, les expériences latino-américaines depuis les années 1940, les extrêmes droites européennes aujourd’hui... Il en est du populisme comme du totalitarisme : la description n’est pas l’explication ; l’accumulation des caractères ne dit rien de l’essence ; le ressemblant n’est pas l’identique.

Globalement, l’hypertrophie du terme désigne en creux une carence. Le « populisme » s’impose dans l’espace public quand le « peuple » n’y est pas, ou si peu. On ne parle pas de populisme quand on a l’impression que le peuple est acteur ou qu’il est bien « représenté ». Le terreau de l’inflation populiste est une démocratie limitée, maltraitée ou malade.

En cela, le populisme qui naît d’un vide peut être l’illusion d’un plein trop aisément accessible. Si le peuple est aux abonnés absents, c’est qu’« on » le tient à l’écart.

« On » : selon les options, c’est le possédant, l’élite ou l’autre ; le puissant, le technocrate ou le migrant. Pour que tout rentre dans l’ordre, pour que la démocratie re- trouve des couleurs, il suffit donc d’isoler les puissants, d’écarter les technocrates ou de renvoyer les immigrés.

La souveraineté populaire en panne

L’option populiste est en cela une illusion, parce que le peuple n’existe pas, en tout cas comme sujet politique. Il y a certes un peuple sociologique : la somme des catégories populaires, des exploités, des dominés, des subalternes. Quand les composantes du « populaire » s’assemblent, elles forment une multitude. Mais une multitude n’est pas encore un peuple. Le peuple politique se construit, si et seulement s’il est à la fois « contre » et « pour ». Moins contre d’autres groupes (les exploitants, les dominants) que contre le système qui produit l’opposition des dominants et des dominés ; non pas pour que ceux d’en bas deviennent ceux d’en haut, mais pour que la logique de polarisation des classes ne soit plus un principe de classement. Historiquement, le peuple ne devient protagoniste politique conscient que lorsqu’il peut opposer, à l’ordre inégalitaire « réel », le projet d’une société où l’inégalité n’est plus la logique dominante. Le populiste est par-là aux antipodes du populaire : il se réclame du peuple, mais ne dit rien de ce qui permet aux catégories populaires dispersées de se rassembler autour d’un projet qui, en les émancipant, émancipe la société tout entière.

Toutefois, si le populisme est une illusion, l’anti-populisme déclamé peut-être une impasse, dès lors qu’il nie le fait que la tentation populiste n’est que le miroir inversé d’un peuple aux abonnés absents. On peut toujours vitupérer la virulence populiste ; cela n’empêche pas que la souveraineté populaire soit en panne. Ce ne sont pas d’abord les « populistes », mais les États et les institutions de l’Union européenne qui se dispensent d’écouter le « peuple » quand ses avis ne lui conviennent pas...

Incantation populiste contre mobilisation populaire

Faut-il donc accepter le parti pris « populiste », le jeter à la face des oligarchies dominantes, le disputer à l’extrême droite ? C’est ce que suggèrent les tenants d’un « populisme de gauche », à l’instar de la philosophe Chantal Mouffe. On peut leur objecter que la mobilisation « populiste » des affects populaires peut se retourner contre ceux qui l’utilisent. À vouloir désigner l’ennemi ou même seulement l’adversaire, on court le risque de mettre au second plan les causes des maux, des colères et des peurs. On risque de laisser s’opérer le glissement qui va du responsable (que l’on ne voit pas toujours) au bouc émissaire (que l’on a à portée de main).

Le « populisme » s’impose dans l’espace public quand le « peuple » n’y est pas, ou si peu. Le terreau de l’inflation populiste est une démocratie limitée, maltraitée ou malade.

Quand l’espérance est en panne, le ressentiment peut être le vecteur le plus fort de rassemblement d’un peuple désorienté : l’extrême droite en fait ses choux gras. Quand la solidarité devient un vain mot, la tentation est grande de se replier : sur la communauté étroite ou un peu plus large (celle des « natifs » ou « de souche »), dans le cocon rassurant d’un espace fermé (la frontière et le mur). Alors le racisme retrouve les ferments que le long effort de solidarité populaire avait contenu dans le passé. Alors l’incantation populiste prend la place de la mobilisation populaire.

Si tout cela est vrai, ni l’antiracisme ni l’anti-populisme ne sont des voies en elles-mêmes porteuses. Rien ne peut remplacer le travail persévérant de reconstruction de l’espérance. Ce n’est pas un hasard si, aux XIXe et XXe siècles, le mouvement ouvrier ne se définit pas d’abord par ses traits sociologistes, mais par le projet qu’il mettait au centre de son action. Ce ne fut pas le « populisme » ou « l’ouvriérisme » qui furent au cœur du combat, mais le socialisme, le communisme, l’anarchisme ou la République.

 

Roger Martelli

Publié le 15/09/2020

Débat. La gauche face au défi du pouvoir : comment imposer une alternative ?

 

Aurélien Soucheyre Julia Hamlaoui (site humanite.fr)

 

Au cœur d’une rentrée marquée par une crise sans précédent, Fabien Roussel (PCF), Olivier Faure (PS), Léa Balage El Mariky (EELV) et Adrien Quatennens (FI) ont débattu, ce samedi, à l’Agora de la Fête l’Humanité Autrement.

Dans cette période de crise exceptionnelle et face à la nouvelle offensive libérale du gouvernement, que peuvent être les combats communs à gauche ?

Léa Balage El Mariky La politique du gouvernement n’a pas changé alors que l’horizon est très court au regard des défis climatiques et sociaux. Il continue de soutenir les entreprises qui licencient avec nos impôts et d’approuver certaines thèses du RN jusque dans les actes. Dans le plan de relance, nous estimons à 12 milliards d’euros ce qui est véritablement destiné la transition écologique, loin des 30 milliards annoncés. Il faut aller plus loin, avec 4 milliards d’euros rien que pour la rénovation thermique des logements. Il faut aussi renouveler nos petites lignes, plutôt que d’investir dans les LGV. Avec la Convention citoyenne pour le climat, il y a tout pour faire un plan de relance vertueux. Ses 149 propositions vont dans le bon sens, il faut les reprendre sans filtre. Et nous avons besoin d’un travail entre toutes les forces de gauche. Nous l’avons fait pour la réforme des retraites, nous devons le faire sur la transition écologique pour préserver les emplois, sans maintenir toutes les activités puisque certaines sont néfastes pour la planète et l’humain.

Fabien Roussel Cette crise a révélé que, à l’inverse de ce que martèlent les libéraux, on a besoin d’État, de souveraineté économique, de services publics. Même Macron a dit gloire aux salariés en première ligne. Alors, réparons ce qui a été cassé. Quand eux parlent du « jour d’après », moi je veux parler du système d’après. Les 560 milliards d’euros mis sur la table – les 460 du plan de soutien et les 100 de la relance –, c’est notre argent. Nous voulons avoir notre mot à dire. Annoncer la suppression de plus d’un million d’emplois, c’est une manière de tétaniser le peuple, mais c’est aussi une réalité. Car des grands groupes profitent de la crise pour accélérer les délocalisations, diminuer la masse salariale et augmenter les dividendes comme à Verallia. Il faut sortir de ce modèle qui épuise l’humain et la planète, reprendre le contrôle de ce plan de relance pour imposer la réduction du temps de travail, l’égalité femmes-hommes… La rentrée doit se faire sous le signe de l’action. Après l’intersyndicale, le 17 septembre, nous appelons à la mobilisation le 10 octobre, devant les préfectures.

Olivier Faure Avec ces centaines de milliards, on se dit : « Génial, une relance keynésienne, les libéraux ont enfin compris quelque chose ! » Mais Macron a réussi à transformer l’or en plomb. Ces 100 milliards serviront non pas à la transition sociale et écologique, mais à l’avènement d’un projet préexistant : la baisse des impôts dits de production, sans aucune contrepartie. Comme je l’ai dit lors de l’inventaire du quinquennat précédent, le Cice ne pouvait pas être un cadeau non conditionné à une négociation sur son utilisation. Nous passons à côté d’une opportunité pour les services publics, les premiers de corvée oubliés, les plus précaires. Oui, il faut changer de modèle, de système, se réinventer. La question est aussi de savoir qui va payer. Les 40 milliards venant de l’Union européenne devront être remboursés sur trente ans avec intérêts, soit au total 77 milliards. Mais ce ne devrait pas être à nous de rembourser. Dans le monde d’après, ceux qui paient doivent être ceux qui peuvent payer. Je nous suggère de mener ensemble une grande campagne pour que, au prochain Conseil européen, s’impose une taxe sur les transactions financières digne de ce nom.

Adrien Quatennens Bien sûr des entreprises sont en difficulté, mais on voit aussi au grand jour les profiteurs de crise. Et on parle de sécurité, comme c’est l’usage à chaque controverse de ce type. Mais la première insécurité dans cette période, c’est l’insécurité sociale. La philosophie du plan de relance est anachronique, un nouveau catapultage sans contreparties. Souvenez-vous, au moment des 20 milliards du Cice, un petit pin’s mentionnait « 1 million d’emplois », dont nous n’avons pas vu la couleur. Il faut des conditions et les entreprises prises en flagrant délit de licenciements pour des motifs financiers devraient rembourser. Sur la dette, si nous admettons qu’il faudra rembourser, alors les générations futures seront prises à la gorge et ne pourront pas relever les défis qui nous font face. Il y a une solution technique, pacifique : il faut que la BCE rachète la dette des États et la classe en dette perpétuelle. En dix ans, en France, les dividendes ont augmenté de 70 %, le salaire minimum de 12 % et l’investissement productif a reculé de 5 %. On marche sur la tête. Refusons la sinistrose ambiante, nous avons des propositions sérieuses avec l’objectif du plein-emploi et celui d’une véritable planification écologique.

L’année à venir sera celle de deux rendez-vous électoraux : les régionales et les départementales. La question qui se pose à gauche est de savoir comment être utile aux citoyens pour changer et améliorer leur vie. Mais les stratégies semblent différentes entre vous...

Adrien Quatennens Le principal enseignement des municipales, c’est le caractère écrasant de l’abstention. C’est une grève civique. La FI propose donc un cadre national pour des programmes communs aux départementales et régionales. Le pire serait de se rendre illisibles avec une géométrie variable région par région. Alors, mettons sur la table nos convergences et nos différences. La question européenne fait débat, des propositions de la Convention citoyenne sont incompatibles avec les traités. Et des forces prônent une vision fédéraliste, quand d’autres pensent que c’est à l’État de planifier. Mais ces enjeux ne sont pas indépassables pour mars 2021. Nous avons donc écrit aux formations. Il n’est pas évident de s’adresser au PS. Mais s’il fait la clarté sur certains sujets, il est possible de discuter pour ces échéances. Enfin, cela ne peut pas être l’hégémonie pour un parti. Alexis Corbière a proposé de renommer EELV en « Europe Hégémonie Les Verts ». C’était une boutade. Mais, aux régionales, le PCF a vocation à mener des listes dans le cadre de rassemblements, et la FI aussi.

Olivier Faure La seule question qui nous est posée est de savoir comment gagner ensemble. Tout le reste, ce sont des babillages. Mais, je suis d’accord pour apporter des clarifications et en demander. Je souhaite que chacun soit respecté pour ce qu’il apporte. À partir de là, que fait-on sur les six ans des régions et sur les cinq ans d’un gouvernement ? Comment mettre en œuvre un programme commun ? Nous avons dix ans pour sauver le climat, mais vous pensez que l’on a dix ans pour savoir qui aura le leadership sur la gauche ? Si l’on joue à ça, ce ne sera pas le printemps de la gauche, mais son été meurtrier. Nous aurons encore Wauquiez, Pécresse et Bertrand, car les élections régionales se gagnent dès le premier tour. Tant nous rassemble… Faisons en sorte que les Français n’aient pas à choisir entre nous.

Fabien Roussel Notre devoir est de redonner envie aux Français de retourner aux urnes. Si la gauche ne gagne pas, ce n’est pas parce qu’elle est désunie, c’est parce qu’elle est faible. Additionnez l’ensemble des forces de gauche, ça fait 30 % ! Il faut regagner l’électorat, convaincre sur la base de nos idées et programmes. Dans les 13 grandes régions qui ont la taille et la population de certaines nations européennes, il y a de sacrés enjeux. La préoccupation du PCF est que la gauche l’emporte. Je ne veux plus avoir à voter contre. Je veux voter pour. Fixons comme objectif qu’il n’y ait pas l’extrême droite au second tour dans ma région des Hauts-de-France comme pour la présidentielle. Il faut aller chercher tous ceux que la gauche a déçus et leur redonner envie de s’engager pour l’humain et la planète. Sur le programme, il doit être construit « en commun », de la base au sommet. C’est comme ça qu’il aura le plus de force et que l’on pourra gagner.

Léa Balage El Mariky Bien malin serait le parti qui pourrait se lancer dans l’hégémonie quand on voit le niveau d’abstention et le désamour qui frappent les partis. Nous proposons un changement de paradigme avec un récit autour de l’écologie. Mais le social et l’écologie forment un même chemin. Donc, soit on se trouve des prétextes, soit on converge. Les prochaines élections sont structurantes pour mettre en place la transition que nous souhaitons tous les quatre. Mais ce n’est pas l’addition de nos partis qui créera la dynamique. Elle sera citoyenne et peut s’enclencher sur des réalités très locales, comme le triangle de Gonesse, le T4, ou l’artificialisation des sols à Saclay pour l’Île-de-France. À EELV, nous sommes fédéralistes. Nous devons respecter les électeurs en leur proposant un programme résolument régional. Et oui, nous sommes pro-européens, et pensons que l’on peut agir dans le cadre des traités. C’est ce que le plan de relance nous montre puisque la règle des 3 % de déficit a volé en éclats.

Estimez-vous qu’il peut y avoir une voie commune à gauche pour 2022 ?

Adrien Quatennens On peut le déplorer, mais beaucoup de citoyens ont intériorisé l’idée que la seule élection qui compte, c’est la présidentielle. C’est un rendez-vous que nous ne devons pas manquer. La règle que l’on se fixe est simple : pas de divisions superficielles et pas d’union artificielle. Si nous arrivons à traiter nos points de désaccord, alors c’est possible de gagner. Mais je note que, quand la gauche l’a fait par le passé, ce n’était à la faveur d’un candidat commun au premier tour. La priorité étant à la lutte contre l’abstention, il faut que l’incarnation soit appréciée des milieux populaires. Partons du programme. Avec le PCF, cela fait deux fois que l’on défend le même. Il est discutable, ce n’est pas à prendre ou à laisser. Mais nous voulons aussi être respectés, il a réuni 7 millions de voix. Quel chapitre, quelle ligne voulez-vous discuter ? Enfin, j’ai un problème avec le fait qu’un candidat qui a hissé notre famille politique à 12 % en 2012 et à près de 20 % en 2017 soit parfois traité comme il l’est. Quel est le problème avec Jean-Luc Mélenchon ? Je pose aussi la question.

Olivier Faure Quand François Mitterrand a été élu, c’était le temps de l’hégémonie, où on ratissait assez large avec plusieurs candidats au premier tour pour rassembler au second. Dans l’éclatement du monde politique actuel, s’il a beaucoup de dents au premier tour, le râteau n’est pas présent au second ; nous risquons de ne pas en être. Ce serait la troisième fois en vingt ans, ce n’est plus un accident. Le débat au PS n’est pas si simple ; ces temps-ci, quelques personnes sont là pour me rappeler que je ne suis pas le bon camarade auquel elles aspirent parce que, justement, j’essaie de répondre à ceux qui, à gauche, s’interrogent, de dire qu’on ne peut pas continuer comme avant. Il faut réaffirmer ce que nous sommes, nous, socialistes, mais en l’articulant à un rassemblement possible de la gauche. Il n’y a pas un problème Mélenchon, ni Hollande, ce n’est pas une question de personne. Aucun de nous n’a envie de se ranger derrière quiconque, personne n’acceptera de reddition. De ce point de vue, nous sommes tous des insoumis. Il s’agit de savoir comment se retrouver sur un projet, puis de chercher quelle en sera la meilleure incarnation.

Léa Balage El Mariky Nous avons commencé à construire la maison commune à laquelle a invité Julien Bayou avec la galaxie des partis écologistes et Génération.s. Nous avons lancé un appel pour les régionales en ce sens. Pour faire ensemble, nous devons être capables d’aller avec un peu d’humilité, de constance et de courage vers la société. La jeune génération lit très bien trois enjeux : la lutte pour le climat, pour l’égalité femmes- hommes et contre le racisme. Cette génération est extrêmement politisée. Il faut lui faire une place dans nos organisations, si on veut être crédibles quand on dit qu’on n’est pas là pour le casting et qu’on veut changer nos institutions.

Fabien Roussel Il n’y aura pas de programme en commun, de candidature commune – si c’est la voie pour gagner, car on peut en discuter –, si vous ne vous en mêlez pas. Ce débat-là doit se faire avec le mouvement social, avec les organisations syndicales, les associations du monde de la culture, du sport, les ONG… C’est ainsi que nous pourrons donner du poids et de la force à un programme derrière lequel nous saurons nous rassembler. Cette Ve République, avec cette présidentielle, pousse à se mettre d’accord sur un petit dénominateur commun, c’est mortifère. Cela pousse à ne pas remettre en cause le capitalisme, à ce que le PCF soit à chaque fois le porteur de voix de la force qui serait devant lui. Je dis non, ça va changer, ce n’est plus possible. Nous voulons sortir du capitalisme, dire aux citoyens que c’est possible et que nous ne reconstruirons pas une gauche forte, dynamique, ambitieuse sans un PCF fort et influent. En disant cela, je ne dis rien d’autre que discutons-en et créons toutes les conditions qu’au prochain second tour, ce ne soit ni Macron ni Le Pen.

Publié le 14/09/2020

« Aujourd’hui pour sauver l’accumulation du capital, on est obligé de détruire la démocratie »

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

L’inaction écologique menace désormais l’espace démocratique, estime le philosophe Pierre Charbonnier. Les régimes autoritaires qui émergent ne se constituent-ils pas en appui à l’accumulation de richesses par quelques-uns au prix de la dilapidation des ressources de tous ? Face à cette destructrice « utopie du marché », les progrès politiques viendront du contre-mouvement social. Entretien réalisé en partenariat avec l’hebdomadaire Politis.

Basta ! et Politis : Comment interprétez-vous la multiplication d’initiatives écologiques et sociales à l’échelle locale ?

Pierre Charbonnier [1] : Ces démarches perpétuent une grande tradition de lutte pour les libertés et les droits collectifs, elles remettent en avant ce que l’on peut appeler la conquête de l’autonomie. À la différence des précédentes transformations sociales, ces revendications ne se font pourtant plus seulement dans une relation positive à l’État, mais contre lui. Le droit du travail, la Sécurité sociale, les retraites : historiquement, les dispositifs de protection ont été négociés et obtenus avec l’État ; c’est ainsi que celui-ci est devenu l’interlocuteur principal du mouvement social, et donc une valeur pour la gauche. Puis, en grande partie sous l’effet de l’émergence des enjeux écologiques, ce jeu s’est renversé. C’est désormais contre l’État centralisateur et bureaucratique que se construit parfois le mouvement de conquête de l’autonomie collective.

La grande machine administrative qui a mis en forme la protection sociale a été largement incapable d’entendre d’autres demandes, en rupture avec le processus d’uniformisation territoriale qui caractérise la modernité. C’est ce qu’illustre la lutte contre les grands projets inutiles, ces infrastructures industrielles accusées de sacrifier des morceaux de territoire au nom de l’intérêt « national ». L’exemple le plus symbolique est celui de Notre-Dame-des-Landes : tout l’enjeu pour les opposants à ce projet de nouvel aéroport dans la région de Nantes consistait à démontrer à l’État qu’il ne savait plus administrer correctement ce territoire, que l’espace n’est pas seulement une juxtaposition de parcelles identiques les unes aux autres. Que ce soit au regard de ses caractéristiques écologiques propres ou de l’histoire des savoir-faire qui y sont implantés, il était possible de démontrer en actes que l’aéroport promu par l’État constituait un gâchis et un investissement obsolète.

Est-ce à dire que l’État serait aujourd’hui devenu un adversaire dans la lutte pour le progrès écologique et social ?

Ce n’est pas aussi simple. Je ne crois pas à une lecture qui opposerait l’autonomie radicale à l’État. Il ne faut pas oublier que la haine de l’État peut aussi venir du fanatisme marchand : c’est très clair dans la tradition viennoise, chez Hayek [Friedrich Hayek, économiste britannique, ndlr] et ses héritiers, qui étaient aussi des « autonomistes » à leur façon, avec l’idée que l’offre et la demande peuvent se rencontrer sans la tutelle d’un grand intendant général. L’enjeu est donc de savoir où et comment produire du commun et des politiques de solidarité à l’heure du choc climatique. Parfois, cela passe encore par les formes classiques et majestueuses de l’État, comme c’est le cas avec le projet d’un Green New Deal aux États-Unis, qui entend répondre au démantèlement de l’État fédéral américain par le président Donald Trump. Pour discipliner de grands oligopoles industriels, pour orienter les flux de capitaux dans la bonne direction et pour ajuster le droit à l’enjeu écologique, il est difficile de ne pas en passer par l’État.

Dans d’autres cas, cela passe plutôt par des échelles régionales ou municipales. La question, selon moi, n’est pas d’être pro ou anti-étatiste, mais plutôt de faire une critique de la souveraineté. Il faut contraindre l’État à ne pas s’envisager comme une sorte d’instance transcendante qui s’imposerait à son propre territoire et à ses administrés au nom d’une volonté qui s’exprime épisodiquement dans les urnes. La souveraineté est un concept issu de la théologie qu’il faut combattre. Cela ne veut pas dire que l’État, en tant que structure institutionnelle, ne doit plus faire l’objet d’une conquête.

Pour autant, le local n’est-il pas devenu un levier d’action plus efficace ?

Les initiatives de remunicipalisation à l’œuvre, pour l’eau ou pour alimenter en circuit court les cantines scolaires par exemple, peuvent avoir un impact gigantesque sur les modes de consommation et l’économie politique. C’est fascinant de voir que certaines municipalités ne se considèrent plus seulement comme des entités administratives et budgétaires abstraites, qui gèrent des crédits venus d’en haut et qui accordent des marchés aux entreprises compétitives, mais comme des acteurs qui veulent intervenir activement sur les dépendances matérielles qui définissent le monde urbain.
Les villes sont par définition des aspirateurs métaboliques qui absorbent de grandes quantités de ressources et produisent des déchets. En remodelant les infrastructures de transport et les chaînes d’approvisionnement, elles peuvent limiter ce déséquilibre et imprimer dans la conscience collective une meilleure culture écologique et une conscience accrue de la valeur des liens matériels et de la façon dont ceux-ci s’articulent à des liens institutionnels.

La question de l’énergie interroge aussi, à sa façon, l’organisation d’un contre-modèle dans lequel les territoires seraient plus autonomes : comment, par exemple, assurer un accès et une distribution équitables à l’énergie si tous n’ont pas les mêmes ressources ou la même capacité de production ?

L’économie de l’énergie est un objet fascinant parce qu’elle est à la fois liée à la territorialité locale, et imbriquée dans des jeux diplomatiques très complexes. Début 2020, par exemple, il y a eu une manifestation à Hambourg (Allemagne) contre la décision prise par Siemens de signer un contrat avec Adani (une entreprise indienne) pour construire la signalétique d’une ligne de chemin de fer en Australie, qui part d’une mine de charbon jusqu’à son terminal d’expédition vers la Chine. Nous sommes face à des capitaux indiens qui vont exploiter une ressource australienne en direction de la Chine avec un savoir-faire allemand. Il y a là, incontestablement, des questions de territoire, mais la cartographie politique a complètement explosé : on n’est plus au 19ème siècle, quand les ouvriers et les patrons habitaient dans la même ville, à quelques rues d’écart, et se faisaient face directement dans les luttes sociales.

Aujourd’hui, le contre-mouvement doit épouser les formes territoriales de l’organisation du capital, être aussi souple et mobile que lui. C’est une forme d’internationalisme, bien entendu, mais qui n’est plus tout à fait celui qui a été théorisé au 19ème siècle. Il ne s’agit pas seulement de coaliser des groupes sociaux similaires par-delà les frontières, mais de coaliser des groupes sociaux très différents dont les intérêts s’alignent.

C’est donc dans l’articulation entre toutes ces échelles que se jouerait aujourd’hui la conquête de l’autonomie ?

Ce qui compte, quelle que soit l’échelle à laquelle on se situe, c’est d’être attentif aux ressources que l’on peut exploiter pour faire société. Il en existe à l’échelle locale, d’autres qui sont à la mesure des vieux États-nations – comment, par exemple, gérer autrement la Sécurité sociale qu’à cette échelle ? – et d’autres qui sont transnationales. Historiquement, chacune de ces trois échelles est porteuse de ses pathologies propres : le localisme identitaire et l’idéologie de l’ancrage ont été le berceau des conservatismes, le patriotisme à tendance protectionniste est le péché mignon de certains socialistes, et le globalisme utopique est caractéristique des libéraux. Il faut savoir identifier ces pathologies pour ne pas enfermer la pensée et l’action politique dans un seul registre territorial.

Les nouvelles luttes écologistes, selon vous, sont un prolongement historique des luttes ouvrières…

L’une des caractéristiques fondamentales du mouvement ouvrier, c’est d’avoir compris que le choc matériel, celui de l’industrialisation, nous obligeait à reconsidérer ce que l’on appelait la liberté. Le développement des nouvelles technologies productives ainsi que les nouvelles formes de division du travail et de consommation ont bouleversé la conception individualiste dominante qui encadrait l’idéal d’émancipation – et dont l’idée de propriété était le socle. Le socialisme s’est construit en incorporant ce choc matériel à sa pensée politique. C’est ainsi que l’idée de société elle-même est née : les interdépendances entre les individus, et entre les individus et les choses, sont constitutives de leur condition, et on ne peut en rester aux idées nées à l’âge préindustriel. C’est un mouvement de pensée dans lequel la question des rapports collectifs à l’extériorité matérielle est indissociable de la réflexion politique.

Or, aujourd’hui, un nouveau choc matériel nous arrive, qui s’appelle le changement climatique et qui déstabilise les conditions matérielles dans lesquelles nous existons. Ce choc-là doit donner lieu à une nouvelle formulation des idéaux de justice et d’égalité, comme cela avait été le cas au 19ème siècle. C’est en cela qu’il y a une relation à la fois de continuité et de discontinuité avec l’héritage socialiste. D’une part, il y a, dans le nouveau pacte social à construire, certains aspects qui héritent directement du socialisme, comme le refus du seul marché comme régulateur. D’autre part, il doit aussi y avoir une rupture, car la relation productive au monde matériel ne peut plus être admise comme un socle intellectuel allant de soi.

La construction de l’État social, notamment après la Seconde Guerre mondiale, a eu pour contrepartie de rendre les finances publiques tributaires de hauts niveaux de croissance, longtemps dopés par l’accès à des énergies bon marché. Quand les gains de productivité se sont mis à ralentir, quand les énergies sont devenues plus chères, cette marche en avant s’est grippée, on a eu recours à la dette. La crise perpétuelle de l’État social est un signe que l’impératif de croissance est devenu néfaste sur le plan social autant qu’écologique. Aujourd’hui, il est impératif de rompre avec la logique qui subordonne les politiques de redistribution à la performance économique : il faut se demander quelles infrastructures techniques et écologiques on peut déployer pour engendrer de la justice sociale et de la sobriété, et plus seulement si notre sphère économique est assez compétitive pour financer notre modèle social.

À l’heure où l’écologie politique est parfois instrumentalisée par le discours du « ni droite, ni gauche », votre propos a le mérite de la positionner très clairement sur l’échiquier…

Il y a deux questions. D’abord, si la gauche veut survivre, il faut qu’elle se réinvente, comme le socialisme avait réinventé l’émancipation au 19ème siècle. L’articulation de la justice sociale à l’enjeu du choc climatique sera décisive. Ensuite, l’adversaire politique de cette gauche nouvelle version n’est pas monolithique. Schématiquement, il se présente sous les traits du mainstream néolibéral d’un côté et de la réaction nationaliste de l’autre. Ces deux blocs sont constamment en train de s’opposer officiellement tout en s’échangeant des arguments, mais il n’en reste pas moins qu’il faut trouver des arguments spécifiques en fonction des confrontations.

Ce pôle de « la gauche nouvelle version » est encore loin, toutefois, de s’affirmer comme uni et rassemblé. Sur quelles bases une alliance des forces actuelles vous semblerait-elle envisageable ?

Les résultats des élections européennes de 2019 ont incité les organisations issues de l’écologisme classique à penser qu’elles étaient en train de prendre leur revanche historique sur la gauche sociale-démocrate et anticapitaliste. Pendant des années, on a ridiculisé le « vert » comme un élément minoritaire, décorrélé des grandes luttes sociales. Alors, quand l’opinion leur paraît plus favorable, les écologistes n’ont plus envie de s’écraser et misent sur une stratégie d’indépendance. Mais ces résultats sont en trompe-l’œil : ils sont liés aux échecs du Parti socialiste, et aux hésitations idéologiques de La France insoumise autour de la stratégie « populiste ». Surtout, la capacité des écologistes à capter les demandes de justice issues des classes populaires reste pour le moins limitée. Après le mouvement des gilets jaunes, il aurait été nécessaire pour eux de construire un discours qui ne prête à aucune confusion concernant la culpabilisation du consommateur pauvre, tout en se séparant de l’attachement traditionnel au « vert », qui est encore largement perçu comme un instrument de distinction sociale.

Autrement dit, rendre l’écologie plus intelligible sur les questions sociales ?

Il faut pouvoir présenter l’écologie comme une proposition forte sur les transports, le logement, les territoires, mais aussi sur les conséquences de l’accumulation du capital – et pas seulement sur le glyphosate ou le nucléaire. Le recours même à la terminologie environnementale pourrait s’effacer pour laisser place à une réflexion sur les infrastructures matérielles de la liberté et de l’égalité. On entend encore trop souvent des discours « paléosocialistes » : la culture contestataire dans laquelle résonne le souvenir des grandes conquêtes sociales ne parle pas à tout le monde, parce qu’elle s’enracine dans un monde en partie révolu. La symbolique du vert, du tournesol, est en porte-à-faux par rapport à l’imagination politique du plus grand nombre, de la même manière que la symbolique des grandes confrontations de classe est décalée par rapport à la réalité sociale actuelle.

Sur la question de l’articulation entre la gauche et l’écologie, je ne pense pas qu’une alliance bien coordonnée autour d’un unique langage politique puisse se former à court terme. Il faut donc faire avec ce que l’on a et apprendre à orchestrer différents registres symboliques. J’aurais tendance à penser que la double opposition au pôle néolibéral et au pôle conservateur peut suffire à une alliance de circonstance, une alliance composée d’acteurs suffisamment polyglottes pour accepter les langages propres à différentes cultures sociales et formes de luttes. N’oublions pas que de larges pans de l’élite administrative et technique seront des alliés nécessaires dans la bascule écologique et sociale : il faut faire du droit, construire des infrastructures sobres, réapprendre de quel sol on vit. Tout cela nécessite aussi des savoirs de pointe. Les victoires du mouvement émancipateur se produisent toujours quand des groupes différents voient leurs intérêts s’aligner. Il ne faut donc pas manquer l’occasion lorsqu’elle se présente.

Autour de quels thèmes et de quels enjeux particuliers cette nouvelle culture politique pourrait-elle se former ?

D’abord sur la critique de l’inefficacité de l’économie politique capitaliste : en plus d’être socialement injuste, le marché n’arrive pas à faire bon usage de la nature car il subordonne tout à une logique comptable qui rend quasiment invisibles les liens très concrets que l’on entretient avec notre milieu. Il faut donc réactiver un contrôle démocratique de l’économie pour qu’elle soit en mesure de s’ajuster aux impératifs écologiques.

Et il y a des sujets qui n’ont, en apparence, de rapport qu’indirect avec l’écologie mais qui sont fondamentaux. L’éducation, par exemple : aujourd’hui, l’état de l’école est une honte nationale, le désinvestissement dans la transmission scolaire, notamment dans les régions les plus pauvres, est affligeant. Comment fait-on une société qui répond à l’injonction écologique de manière constructive si on n’a pas de leviers de transmission ? Il faut mettre en œuvre une alphabétisation écologique, un peu de la même manière que la IIIème République s’était efforcée de fabriquer des citoyens adaptés au nouveau régime politique en construction. Il faut qu’un enfant connaisse aujourd’hui les mécanismes de base des cycles du sol, du climat et des chaînes productives – c’est aussi important que la Révolution française et Victor Hugo ! On pourrait dire la même chose au sujet des retraites : comment se fait-il que ce débat, qui engage la solidarité intergénérationnelle et le temps long, soit à ce point déconnecté des thèmes de l’écologie ? Le système de retraite est tributaire d’estimations de croissance sur plusieurs décennies, et donc de notre capacité future à produire et à répartir des richesses. Il ne peut être réduit à un enjeu budgétaire abstrait. Là encore, il faut donc décloisonner l’écologie.

Un autre de vos combats intellectuels consiste à rappeler que ces impératifs écologiques ne sont pas incompatibles avec la préservation d’un idéal démocratique : pouvez-vous détailler votre raisonnement à ce sujet ?

Il y a une inquiétude, souvent répétée, que la réaction au choc climatique débouche sur une sorte d’autoritarisme vert. Cette inquiétude prouve, selon moi, que l’on n’a pas bien compris ce qu’était un État démocratique : on l’assimile aux libertés individuelles, comprises essentiellement comme des libertés économiques. Mais un espace démocratique, ce n’est pas « chacun fait ce qu’il veut », c’est au contraire la capacité collective à se donner des règles. Parmi celles-ci, il y en a une qui, au moins depuis le 19ème siècle, est constitutive de cet espace démocratique. C’est ce que l’on pourrait appeler « la discipline du capital » : l’impôt, évidemment, mais aussi le droit social, qui limite le temps de travail, ainsi qu’un certain nombre de règlementations sur l’utilisation des technologies ou de ressources. Cette discipline du capital souligne tout simplement l’erreur de l’utopie libérale : elle ne produit pas l’optimisation de l’utilisation des ressources sur la base du marché, comme elle le revendiquait, elle produit plutôt leur dilapidation.

L’économie politique capitaliste a été présentée comme la solution la plus simple pour nous faire suivre la voie du développement matériel. Cette promesse a été partiellement réalisée, il faut tout de même reconnaître que les conditions dans lesquelles on vit aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles qui précèdent la grande mutation industrielle. Mais elle n’a pas forcément su convertir ce développement matériel en développement politique.

S’il y a eu des progrès politiques, essentiellement du côté de la protection sociale, ce n’est pas l’œuvre de l’utopie du marché, mais celle du contre-mouvement qui a réussi à faire monter dans l’État une demande de régulation. En réalité, ce qu’on nous vend comme spontané, à savoir le marché, est une construction institutionnelle, activement supportée par l’État, sur une période très longue, entre les 16ème et 19ème siècles.

Comme le disait l’économiste Karl Polanyi, « le libre-marché a été planifié, le contre-mouvement socialiste, lui, est spontané ». C’est ce contre-mouvement qui a restitué le droit à l’autonomie des individus. Cela fonctionne de la même manière pour la crise écologique : le freinage n’est pas un obstacle à la démocratie, on peut même considérer que c’est la voie par laquelle la démocratie va pouvoir subsister face au choc climatique. Il faut pouvoir sauver le climat, non par la technologie comme certains s’y essayent, mais plutôt par une mutation sociologique, c’est elle qui permet d’emmener le plus de monde.

Pour autant, on entend souvent dire que des mesures comme la taxe carbone ou la réduction du trafic aérien pourraient être jugées « anti-démocratiques »…

Où a-t-il été écrit que l’accès à des billets d’avion bon marché faisait partie du pacte démocratique ? Nulle part ! On mesure là à quel point cette ambition triviale qu’est l’accès sans limite à des biens, qui ne sont ni de subsistance, ni même d’agrément, paraît désormais presque constitutive de l’ordre démocratique. C’est tout de même fabuleux. Or ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est que pour sauver l’« accumulation », comme on le dirait en des termes marxistes assez classiques, on est obligé de détruire la démocratie. Parce qu’il faut maintenir des gains de productivité sur le travail – c’est la réforme du droit du travail –, ou pour les ressources – c’est l’absence de contraintes pour les sphères fossiles et extractives.

Sauf que ces gains de productivité produisent de la souffrance sociale, dans le premier cas, et le choc écologique, dans le second. De surcroît, ces gains de productivité sont quasi-nuls depuis vingt ans. Même l’informatisation n’en a quasiment pas produit. C’est fini, l’histoire de cette grande conquête moderne, « l’abondance et la liberté en même temps », qui reposait sur les gains de productivité « smithien » (d’Adam Smith, qui a théorisé la division du travail) et « ricardien » (de David Ricardo, qui a théorisé l’optimisation de l’exploitation de la nature). Cela nous met en porte-à-faux, matériellement et socialement, et n’est plus générateur de démocratie. La démocratie est, et a toujours été, une forme d’auto-limitation et d’auto-contrainte.

On pourrait aussi renverser la perspective en considérant que c’est l’inaction écologique qui va miner l’espace démocratique. Que ce sont eux, les saboteurs. De fait, aujourd’hui, on peut constater que ce qui relève de l’autoritarisme vient plutôt en appui des politiques de croissance, aux États-Unis, au Brésil, en Inde…

Faut-il en passer par le droit ? Le mouvement pour les droits de la nature ou la reconnaissance d’un crime d’écocide prend de l’ampleur et a obtenu quelques premières victoires symboliques…

Aujourd’hui, le sujet politique n’entretient plus le même rapport au vivant et au non-humain. Dans les droits de la nature, il y a cette intention généreuse, qu’on pourrait appeler « l’animisme juridique », qui consiste à mettre à niveau humains et non-humains comme tous porteurs de droits. Intellectuellement, je suis méfiant sur les formulations naturalistes et dualistes des enjeux politiques : l’idée d’un crime d’écocide et d’un droit de la nature me met très mal à l’aise car cela oblige encore à séparer des donneurs de droit, d’un côté, et la nature, de l’autre, qui serait encore quelque chose d’un peu inerte. Dans un tribunal, pour l’instant, ça ne marche pas : il y a le principe d’intention, en droit, et il est impossible de prouver qu’on a voulu détruire la nature.

C’est un mouvement qui peut se justifier politiquement, au regard des dynamiques contemporaines, mais qui reste compliqué d’un point de vue juridique. En réalité, il est déjà écrit que la propriété ne saurait remettre en cause le droit à une vie décente, donc il est possible de démontrer l’infraction des activités agro-industrielles ou pétrolières au regard d’un droit déjà existant. Le problème n’est donc pas d’inventer un nouveau droit, c’est de mieux interpréter celui qui existe déjà, l’interpréter de manière un peu plus radicale et de l’appliquer.

 

Propos recueillis par Barnabé Binctin

 Publié le 13/09/2020

Discours du Panthéon : pauvre République !

Le 4 septembre, Emmanuel Macron a saisi l’occasion du 150ème anniversaire de la IIIème République pour célébrer... « les 150 ans de la République ». De République, il a surtout été question de sa version la plus conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire.

 

 Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le discours d’Emmanuel Macron n’était pas un simple exercice de style sur l’histoire d’hier. Ancré dans les enjeux de notre temps, il n’était pas non plus un événement isolé. La valorisation du 4 septembre 1870, l’inflexion sécuritaire, la loi en gestation sur la naturalisation et la stigmatisation du « séparatisme » forment un tout. Qui éloigne irrémédiablement l’action publique de la gauche…

Il ne suffit pas que l’on se dise républicain pour que la république vive. Il y a manière et manière de s’en réclamer. Les litanies sur la république comme un bloc ne sont que mauvaise idéologie. En réalité, la république n’est pas une essence immuable : c’est une construction, opposant ou rapprochant des forces loin de se confondre en quelque bloc que ce soit. Depuis qu’elle est apparue officiellement, en septembre 1792, elle a toujours été à la fois une et multiple : simultanément ou alternativement, un mot, une idée, un principe, un système, un projet et des actes. Ajoutons qu’elle s’exprime au singulier, mais n’a jamais existé qu’au pluriel.

N’est-il pas significatif qu’elle se décline chez nous en numéros ? Les deux premières (1792-1799 et 1848-1851) sont filles de révolutions réussies, la troisième (1870-1940) est née d’une défaite, la quatrième (1946-1958) d’une victoire et la cinquième (1958-…) d’un putsch militaire. Et ces cinq républiques n’ont pas eu moins de sept constitutions. Toutes ne sont pas équivalentes. La première a ouvert des portes démocratiques et sociales inédites ; la seconde a étouffé ses promesses émancipatrices initiales, parce que la peur du monde populaire urbain a conduit dès 1848 la bourgeoisie à s’effrayer de ses propres audaces ; la troisième n’a été véritablement propulsive que lorsque le mouvement ouvrier est parvenu à bousculer les atermoiements des républicains les plus tièdes ; la quatrième a vu ses potentialités démocratiques annihilées par les confusions de la guerre froide ; quant à la cinquième, son présidentialisme l’a portée vers des dérives monarchiques et la conduit aujourd’hui à la crise politique que nous connaissons et qui nous perturbe tant.

Dis-moi quelle république tu promeus et je te dirai qui tu es… Comme acte fondateur, Emmanuel Macron a choisi le 4 septembre 1870. Sa décision est lourde de sens et de troublantes ambiguïtés. Quand la défaite militaire face à la Prusse précipite la chute du Second Empire, à la fin de l’été 1870, c’est l’intervention du peuple parisien qui impose la proclamation de la République. Mais ceux qui la déclarent officiellement ne sont pas les plus révolutionnaires ou les plus radicaux : leur objectif est avant tout de rassurer les conservateurs, au nom de l’impératif de « Défense nationale ». Quelles que soient les intentions de l’homme, le nom de Gambetta n’est dès lors que le masque d’une capitulation républicaine de fait, au nom du nécessaire compromis national. Le résultat de la prudence extrême est sans appel : en février 1871, les élections législatives donnent une majorité écrasante aux ennemis de la république – 150 républicains, majoritairement très modérés, face à 400 monarchistes et une quinzaine de bonapartistes. L’idée républicaine qui se cache est une idée moribonde…

Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité.

Ainsi, cette république de 1870 qu’encense le Président jupitérien laissait les républicains à ses marges. Un an après cette fixation conservatrice, en mai 1871, elle révèle d’ailleurs sa nature profonde en plongeant Paris dans le bain de sang de la « Semaine sanglante », qui foudroie les promesses populaires et émancipatrices de la Commune de Paris. Ce n’est qu’en 1875 que la République est institutionnellement légitimée – à une voix de majorité ! Quant aux républicains, ce n’est qu’entre 1876 et 1879 qu’ils obtiennent enfin la majorité aux deux assemblées. Alors que la Commune avait dès 1871 décrété la séparation de l’Église et de l’État, institué le principe de l’école laïque et gratuite, réaffirmé le droit au travail et proclamé l’autonomie municipale, la IIIe République attendit 1881-1882 pour installer la laïcité scolaire, 1884 pour permettre aux conseils municipaux d’élire leurs maires et 1905 pour séparer l’Église et l’État. Et il fallut patienter plus longtemps encore pour que cette république des droits, indéfectiblement hostile aux droits des femmes, se décide à étendre au monde du travail le magistère régulateur de la loi. Ce n’est qu’en 1884 que les syndicats sont reconnus, en 1892 que sont créés les inspecteurs du travail et 1898 qu’est adoptée une loi sur les accidents du travail. Il est vrai que, entretemps, le socialisme en expansion a pris de relais d’un « parti républicain » divisé et émoussé… Les républicains du verbe sont rarement les défenseurs les plus pertinents de l’engagement républicain.

De fait, la République ne se vénère pas comme une idole univoque et figée. Elle ne s’emprisonne pas dans un consensus lénifiant. Elle se construit en assumant pour les réduire les tensions naissant d’une société traversée par les inégalités, les discriminations et les aliénations qui contredisent le parti pris républicain. Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité. La Déclaration fondatrice de 1789 était celle des droits ; la Constitution « bourgeoise » de 1795, rédigée après la chute de Robespierre et la mise au pas du mouvement populaire, tenait à équilibrer la référence aux droits par celle des devoirs ; le Président actuel enfonce le clou en précisant que s’il y a des droits, il y a « d’abord des devoirs ». Cette version minimaliste de l’idée républicaine fonde la liberté sur l’autorité davantage que sur la citoyenneté. Elle s’en tient à une égalité réduite à l’égalité en droit, rebelle à l’égalité des conditions, faisant de l’égalité des chances et du « mérite » la base de l’ordre social. L’émancipation est utilisée au passé – l’abolition de l’esclavage – mais ne se décline pas au présent. L’élargissement de la citoyenneté ne renvoie qu’à l’acquisition de la nationalité. Le bien commun et le service public qui en découle ne sont plus l’horizon de l’État. L’État-providence ouvertement revendiqué n’est plus celui de l’atténuation des inégalités, mais celui des pouvoirs régaliens garants de l’ordre social.

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron célèbre la timide proclamation républicaine du 4 septembre, mais fonde la naturalisation sur un pacte d’adhésion individuelle à la « France éternelle », bien plus qu’à une République dont il préfère visiblement les relents monarchiques au parfum d’une souveraineté populaire décidément aux abonnés absents. Ce n’est pas du côté d’une nation révolutionnaire ouverte et mobile que Macron va chercher le stimulant affectif d’une communauté de destin, mais dans l’obédience et l’acceptation d’une idéologie nationale strictement contrôlée. Dans cette vision, la république n’est au fond que la forme à peine modernisée d’une entité « France » définie exclusivement par la matérialité naturelle des « paysages », par une langue officielle standardisée (l’abbé Grégoire était ce révolutionnaire qui faisait reposer le triomphe de la langue officielle sur l’éradication des « patois ») et par une histoire mythifiée où l’on ne sait plus trop bien quelle est la part, dans ce qui l’identifie, des racines chrétiennes, de l’ordre monarchique de l’État et de la république de l’ordre. Une république hors du temps, sans peuple concret et sans révolution ; une république sage et policée où le peuple sociologique et le peuple politique ne se confondent surtout pas… Comment, dans ces conditions, faire de la république une passion populaire ?

En tout cas, le continuum est parfait, qui va du sacre de Clovis à la nouvelle monarchie républicaine, hier appuyée sur un choix institutionnel (l’élection du Président au suffrage universel) et aujourd’hui légitimée par une nouvelle doxa historienne, plus proche de l’imaginaire national étasunien que de la tradition révolutionnaire française. Le bicentenaire de la République, en 1992, avait laissé quelque chose de la coloration révolutionnaire de l’idée républicaine française. Emmanuel Macron efface définitivement la macule révolutionnaire. Le nom de Gambetta est prononcé, mais le héros subliminal de la république macronienne est Adolphe Thiers, cet orléaniste convaincu qui fut à la fois le massacreur de la Commune et le premier Président de la timide république née le 4 septembre 1870.

Au détour d’une cérémonie d’apparence consensuelle, devant le Panthéon national, Emmanuel Macron donne à son inflexion à droite une cohérence qui prépare l’échéance décisive de 2022. Si les « devoirs » et l’autorité respectée sont la base de l’ordre social, la plus extrême sévérité est requise pour l’observation rigoureuse de la loi. Si les contrevenants « ensauvagés » à la loi utilisent la violence contre les garants de l’autorité, rien n’est plus nécessaire que de déployer une force plus grande encore pour les empêcher de nuire. Si la responsabilité première est la solidarité « vis-à-vis de ses compatriotes », ce qui est le plus « naturel » est que le résident définitif devienne membre de la communauté nationale d’accueil, au risque de durcir la coupure entre le naturalisé et celui qui reste rebelle au « pacte » d’insertion que constitue la naturalisation.

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné.

Car comment empêcher que celui qui reste en dehors du pacte national ne soit, à un moment ou à un autre, suspect d’accorder une importance supérieure à la « communauté » dont il est issu ? Sans doute, les autorités actuelles affirment-elles vouloir éviter d’établir un trait d’égalité entre « communauté » et « séparatisme », mais le passage de l’un à l’autre se fait car la frontière est incertaine. Toute communauté est ainsi a priori suspecte, qu’elle soit religieuse, politique, idéologique ou sociale. En outre, une communauté, nationale ou non, n’est jamais si bien soudée que si elle a un « ennemi principal ». Ce fut hier « l’anti-France » des extrêmes droites ; c’est aujourd’hui le « séparatisme » qui est la cible désignée. L’ennemi prend forme au travers d’un continuum suggéré : sa base de recrutement est dans l’islam, que l’État entend contrôler – héritage concordataire – par le recours aux clergés et aux associations ; sa version plus poussée est l’islamisme (pourtant voisin musulman de ce que fut naguère la démocratie chrétienne…) ; sa forme ultime est le « terrorisme islamique » qu’il s’agit d’éradiquer.

Officiellement, les trois notions ne se confondent pas ; mais comment ne pas anticiper les glissements possibles de l’un à l’autre ? Il est vrai que le « communautarisme » est souvent une version pauvre du commun. Ou plutôt il est vrai que, quand des discriminés ne trouvent pas dans l’espace public la protection et la reconnaissance qu’ils espèrent, ils peuvent se laisser aller à la tentation de se constituer en communauté protectrice à part. Mais est-ce en laissant entendre qu’un groupe, une culture ou une religion portent en elles le risque d’une séparation qu’on écarte la possibilité de la mise à l’écart ? N’est-ce pas parce que la république officielle se détourne trop ostensiblement du bien public, qu’elle laisse le champ libre aux formes les plus réduites de la mise en commun ? Est-ce en discriminant un peu plus dans les mots, fût-ce au nom de l’universalisme, que l’on conjure les séparations possibles dans les têtes et dans les actes ?

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné. Quand le cœur de la droite et de la gauche sont affaiblis, quand les repères fondamentaux s’émoussent, qui peut dire avec certitude que le refus de la droite la plus extrême l’emportera in fine sur la détestation des pouvoirs installés ?

La droite et la gauche ne fonctionnent plus, nous dit-on. Dans les faits, c’est la gauche qui est la plus fragilisée. En multipliant les clins d’œil vers la droite, avec un peu plus de sécuritaire, de protectionnisme, de souverainisme, Macron contribue à ce dangereux déséquilibre. À la part bien à gauche de l’idée républicaine d’en tirer les leçons. Sans compromis aucun avec ce qui mine la république conséquente, cette « vraie république » dont le mouvement ouvrier du XIXe siècle avait fait son drapeau.

 

Roger Martelli

Publié le 26/08/2020

 

Décentraliser n’est pas démocratiser

 

Par Antoine Châtelain  (site regards.fr)

 

Les vertus de la décentralisation s’évanouissent si elle ne sert que la gouvernance libérale sans assurer la participation des populations. Entre la marchandise et la technocratie, une autre voie doit être pensée.

C’est un faux débat par excellence. La ville est devenue le territoire par excellence de l’organisation sociale, et la métropolisation est le pivot de son expansion. Dès lors, revient sur le devant de la scène ce sempiternel débat sur l’obsolescence de l’État national. Si l’État désigne la puissance publique, il ne relève pas d’un seul territoire. La commune ne fait pas moins partie de la sphère étatique que le département, la région, la nation ou les institutions continentales. La question traditionnelle est de savoir comment fonctionne le grand « tout » de l’État : de façon centralisée ou décentralisée. Dans les dernières décennies, la réponse s’est portée vers la seconde hypothèse, ce que l’on peut tenir pour un progrès.

Dérégulation et « gouvernance »

Les structures moins étendues sont par définition plus proches de la population, et donc mieux à même d’assurer la participation du plus grand nombre à la délibération, à la décision et à l’évaluation des choix engageant le devenir d’un groupe humain. La logique de la décentralisation et du transfert des compétences vers les échelons dits autrefois « subalternes » relève à l’évidence de la nécessaire démocratisation de la gestion publique.

Toutefois, elle n’est pas en elle-même l’accomplissement démocratique. Dans la période récente, elle s’est même accompagnée de désastreuses régressions, pour deux raisons fondamentales. La première – la plus évidente – est que la décentralisation s’opère sur fond de dérégulation générale. Contrairement à l’opinion reçue, ce n’est pas que l’État a perdu de son importance stratégique. On considère simplement que la répartition générale des ressources ne procède plus de la « volonté générale », mais de la seule logique financière et marchande. L’impératif de plafonnement de la dépense publique et de désendettement de l’État est devenu un dogme canonique, une base du « consensus de Washington » (lire l’encadré), élargi aujourd’hui à l’ensemble des États.

La seconde cause de régression se trouve dans la conception dominante de ce que l’on appelle désormais la « gouvernance » et qui se substitue au « gouvernement ». Théoriquement, il s’agit de rompre avec la fixité administrative et d’introduire une plus grande souplesse dans la détermination des choix publics. En pratique, la gouvernance fait primer la rationalité supposée compétente sur le temps plus long et plus complexe de la consultation démocratique. Au lieu de diffuser la décision vers le bas, elle tend à la concentrer à toutes les échelles de territoire. La norme technique prend le relais de la loi et enserre la décision dans des mécanismes technocratiques pas moins contraignants que ceux de la logique administrative classique.

Moins d’État, moins de marché

Au total, la logique de l’intérêt général « par en haut » est remplacée de plus en plus par la double dominante de la concurrence et de la compétence. La décentralisation fonctionne de fait comme une simple déconcentration, qui pousse à intérioriser vers le bas les « contraintes » de la bonne gestion publique. Au lieu d’élargir le débat démocratique, en le faisant porter sur l’allocation des ressources en même temps que sur la définition des besoins, elle pousse à intérioriser les inégalités croissantes entre les territoires. Dans une pure logique de concurrence, les institutions décentralisées, communales ou supracommunales, sont incitées à rechercher la compétitivité et l’attractivité de leur territoire de compétence, fût-ce au détriment des territoires voisins.

Dans une logique maîtrisée de subsidiarité, il serait bon que les compétences les plus larges soient attribuées aux territoires les plus proches de l’expérience réelle des populations. À une double condition : que ces compétences fassent l’objet d’une participation élargie des populations à leur conception et à leur usage ; que les échelons plus larges aient pour mission de veiller à l’égalisation et donc à la péréquation des ressources, en même temps qu’à la gestion des biens communs à l’ensemble des territoires concernés.

Pour tout dire, on devrait tenir que la décentralisation est infirme si elle ne s’accompagne pas d’un double recul de la marchandise et de la technocratie. Les ultralibéraux nous disent depuis longtemps qu’il faut moins d’État et plus de marché. Une vision étroite de la République rétorque volontiers qu’il faut moins de marché et plus d’État. Peut-être faut-il expérimenter une autre voie considérant qu’il faut moins de marché, moins d’État administratif et davantage de partage, de bien commun et de détermination publique.

 

Antoine Châtelain

Le consensus de Washington est un ensemble de mesures d’inspiration libérale appliquées aux économies en difficulté face à leur dette (notamment en Amérique latine). Elles sont imposées par les institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et soutenues par le département du Trésor américain. Ce « consensus » reprend les idées présentées en 1989 par l’économiste John Williamson, qui énonçait dix propositions autour des notions de discipline budgétaire, de libéralisation complète de l’économie et de privatisations.

Publié le 25/08/2020

Éric Dupond-Moretti : l’ex-ténor passé à la solde du pouvoir exécutif

 

(site politis.fr)

 

En abandonnant la robe pour un maroquin ministériel, le nouveau Garde des Sceaux a aliéné ses convictions de défenseur des libertés, pointe l'avocat Vincent Brengarth, citations à l'appui.

Serions-nous en train d'assister passivement à la dissolution de la personnalité tonitruante d’Éric Dupond-Moretti dans les affres du pouvoir exécutif ? « Quand on est avocat pénaliste libre, on n’a pas la même parole que quand on représente l’État », déclarait-il le 8 juillet. Mais jusqu’à quel point ? La machine étatique serait-elle à ce point dévastatrice qu’elle annihilerait les convictions de ceux qu’elle entraîne dans son giron ?

Indépendamment du débat portant sur ses méthodes, nul ne saurait contester le talent qui a hissé Éric Dupond-Moretti au panthéon des avocats les plus en vogue de sa génération, pas plus que le mérite républicain dont il a su faire preuve avec exemplarité. Par sa nomination, et au-delà de tout souci de corporatisme, les avocats espéraient enfin rompre avec une vision politique autoritariste sur le monde de la justice, et remédier à la dégradation continue des moyens de cette dernière, tout en rehaussant par là-même la confiance des citoyens envers le système judiciaire. Si une telle réaction paraissait peu probable sur un plan purement politique, la propension d’Emmanuel Macron à vouloir séduire l'opinion publique, presque à tout prix, la rendait possible.

La présence d'un Garde des Sceaux affirmé est d’autant plus indispensable au vu de la nécessité de rétablir la crédibilité du discours des pouvoirs publics concernant la justice, notamment face aux incohérences induites par l'utilisation de nouveaux outils. À titre d'exemple, l’État souhaite, d'une part dématérialiser les procédures (recours à des procédures écritures, à la visioconférence…), éloigner le justiciable des juges, ce dont témoigne notamment l’architecture du Palais de justice de Paris, réaliser des économies, notamment à travers l’extension des cours criminelles, apparue pendant la crise sanitaire et vilipendée par… Éric Dupond-Moretti lui-même. D'autre part, le pouvoir exécutif affiche vouloir développer une « justice de proximité », ce qui est techniquement incompatible avec les objectifs cités précédemment. Un État de droit se doit d'avoir une vision cohérente sur la justice et une action reste à mener en ce sens.

Appliquer ses convictions d'avocat peut sembler compatible avec l'exercice du pouvoir politique. L’entretien donné le 19 juillet au Journal du Dimanche par le nouveau ministre de la Justice met néanmoins en cause l’authenticité des engagements qui semblaient le caractériser en tant qu'avocat. En 2015, il déclarait pourtant : « Je suis bien conscient d'être un "bobo", un bourgeois de gauche. Cela doit-il pour autant m'interdire d'avoir un idéal et d'essayer de lui donner consistance dans le choix des dossiers et la manière de les conduire ? Non. Et effectivement, être avocat pénaliste n'est pas dissociable de cette quête. » Mais où est donc passée cette dernière ?

Opposé à l’outrage sexiste, Éric Dupond-Moretti déclarait en 2018 : « Il ne suffit pas que la plaignante livre sa parole pour que sa parole soit sacralisée par la justice. » Devenu Garde des Sceaux, il souhaite désormais que « les hommes suspectés de violences conjugales, s’ils ne sont pas déférés, soient convoqués par le procureur et reçoivent un avertissement judiciaire solennel »... La « suspicion » se confond ainsi dangereusement avec le traitement judiciaire à charge, ce qui peut remettre en cause le principe de présomption d'innocence pourtant si utile lorsqu’il s’agit de Gérald Darmanin.

Le nouveau Garde des Sceaux, évidemment conscient de l’incompréhension légitime soulevée par sa nomination auprès du mouvement féministe, tente ainsi de nager entre deux eaux, au risque de noyer toute forme de cohérence.

La lutte contre les violences sexuelles et contre les dysfonctionnements dont la justice souffre en la matière impose de trouver des variables d’ajustement, notamment pour trouver une juste conciliation avec la présomption d’innocence. Ces variables ne doivent cependant pas se confondre avec un double de langage, au gré des publics et des attentes mais qui, in fine, viserait uniquement à protéger les intérêts du président de la République et de ses ministres. Ce double langage serait d’autant plus malvenu que les victimes de violences sexuelles attendent des gages face à une justice qui peine à les entendre.

Avocat d’Abdelkader Merah il dénonçait la dictature de l’émotion et plaidait : « Les chagrins indicibles n’autorisent pas les erreurs judiciaires. Cette époque confond tout. » Le Garde des Sceaux est désormais favorable à des mesures de sûreté contre les personnes condamnées pour terrorisme que les praticiens savent manquer de proportion. La dérive judiciaire, induite par des législations qui tendent à promouvoir l'exception en tant que principe de base, s'accroit.

Concernant le rapatriement des enfants en Syrie, Éric Dupond-Moretti semble également se ranger du côté de la politique gouvernementale, alors même que la CNCDH et le Défenseur des droits sont favorables à un rapatriement sans délai.

Lors de la passation de pouvoir, Éric Dupond-Moretti affichait vouloir l’indépendance du parquet. Quelques jours plus tard, il déclarait dans le JDD qu’il est « légitime pour le gouvernement de définir et de disposer des moyens de conduire une politique pénale », ou encore qu’il est « normal que le gouvernement soit informé d’affaires qui ont une certaine résonance ».

Le pouvoir exécutif n’aurait-il pas su obtenir la subordination d'un ténor du barreau afin de « gérer » au mieux certaines enquêtes sensibles, notamment celle portant sur la gestion de l’épidémie du Covid-19 ?

Fait plus grave, Éric Dupond-Moretti engage la crédibilité des avocats pénalistes dans des domaines où les libertés et principes sociétaux, inhérents à un État de droit, se trouvent remis en cause par la pression d'un pouvoir politique soucieux avant tout de préserver son propre intérêt. Il en va ainsi des procès antiterroristes, dans lesquels la tentation répressive et le principe de précaution semblent dépourvus de toute proportion, probablement afin d'atténuer la pression médiatique. Que devient la justice si les détracteurs les plus célèbres de telles dérives rallient le pouvoir politique, et ce pour des raisons qu'il ne m'appartient pas de juger ?

L’hommage rendu au « courage » d’Emmanuel Macron par un tel avocat est à lui-seul un mystère. Cette nomination s'inscrit-elle dans une logique de renoncement aux principes défendus jusqu'à présent ? En effet, et jusqu'à présent, le quinquennat de M. Macron n’est pas celui des droits de l’Homme, mais plutôt le symbole de la répression des mouvements sociaux, de la négation des violences policières, de la pérennisation de l’état d’urgence, de l’immixtion dans la nomination du procureur de Paris... Est-ce faire preuve de courage que de renier discrètement l’héritage des Lumières que soulignait il y a peu de temps encore Éric Dupond-Moretti ?

Si le Garde des Sceaux s’est montré plus convaincant face aux députés, la volonté de justice des mineurs figurait parmi les ambitions de son prédécesseur. De même, Emmanuel Macron avait déjà déclaré, en 2018, que les magistrats composant le parquet seront nommés, après avis conforme du Conseil Supérieur de la Magistrature, et bénéficieront en matière disciplinaire de la même procédure que leurs collègues juges…

Dans un contexte de fracture sociale de plus en plus marquée, il importe plus que jamais de disposer de défenseurs des droits animés de convictions que nul pouvoir ne saurait aliéner. Dans le cas contraire, et comme l'a illustré l'histoire à de trop nombreuses reprises, la situation sociale peut rapidement devenir incontrôlable.

 

par Vincent Brengarth

Publié le 14/08/2020

Pour un communisme luxueux

 

par Frédéric Lordon, (siteblog.mondediplo.net)

 

La proposition communiste n’aurait pas grande chance de succès si elle n’était qu’un discours de nécessités et de réductions. Il s’agirait quand même de se souvenir de la fin de la politique, qui est de vivre bien. Assurément, la garantie économique générale (alias le « salaire à vie ») — qui triomphe de l’aléa et de l’angoisse matériels —, la souveraineté des producteurs associés — qui abolit les rapports de pure subordination —, le droit au temps — inscrit dans le désarmement de l’impératif productif — sont autant de conquêtes qui feront vivre incomparablement mieux que sous le capitalisme. Et il faudra le dire. Mais peut-être faudra-t-il dire davantage pour défaire l’imaginaire entièrement négatif dont l’idée de sortir du capitalisme, pour ne rien dire du mot « communisme » lui-même, ont été surchargés — en gros : appartements collectifs, alimentation patates et saucisson, voitures grises, moulins à café gris, vêtements gris, murs gris, villes grises.

Le capitalisme, ou l’usurpation de « la vie »

Imaginairement, le capitalisme a fait main basse sur la couleur, la lumière et jusqu’à la vie même. Il faut les lui retirer, lui qui dans la réalité détruit absolument tout : la planète, les lieux d’habitation sauf pour les riches, la santé physique sauf celle des riches, la santé mentale, il est vrai celle des riches y compris, mais différemment. Pour être imaginairement, puis politiquement viable, le communisme doit tout se réapproprier. Il doit même revendiquer le luxe — puisque lux c’est la lumière. Or c’est bien de cela qu’il s’agit : de lumière dans l’existence.

Dans les multiples, grotesques, et honteuses usurpations dont il se sont rendus coupables, les publicitaires, après le « concept » et la « créativité » (misère des « créatifs »), ont jeté leur dévolu sur « la ville », ses « lumières » et ses « couleurs ». La publicité « embellit la ville », voilà le genre de saleté que ces crétins barbus en tongues et à lunettes épaisses n’hésitent pas à soutenir. Ôtez la publicité, et vous retournez à Berlin-Est d’avant la chute du Mur, ou à Tirana.

La vérité est plutôt : mettez à bas les panneaux JC Decaux, rendez la ville aux grapheurs, aux artistes de rue, et en fait à tout le monde, et vous verrez l’explosion de formes, de couleurs, d’idées, de slogans. Qu’on ouvre des concours pour les gigantesques bâches des immeubles en travaux – pour sûr on y verra autre chose que des montres, des parfums ou des téléphones portables en 20 mètres par 10. Mais on ne sait pas si l’on doit en vouloir aux publicitaires : eux-mêmes morts-vivants, comment pourraient-ils faire la différence entre la vie vivante et la vie morte, perdue dans le faux des images marchandes ? On sait en tout cas qu’on les empêchera de nuire : évidemment, la publicité viendra très haut dans la liste des choses à abolir. Fermeture du secteur de la publicité : en voilà un exemple typique de réorientation de la division du travail.

L’erreur publicitaire, concentré pur de l’erreur capitaliste, c’est d’avoir pris le désir de marchandise pour le désir tout court. Puis d’avoir conclu que, sans la marchandise, le désir désertait le monde — et la couleur et la lumière avec. Avec un peu de recul, on n’en revient pas d’une escroquerie de cette magnitude. Tout dans la conjoncture présente, notamment dans les prises de rue, contredit ce mensonge énorme, et dit la poussée du désir — de faire, de peindre, de grapher, d’écrire, de construire, de créer, mais cette fois pour de vrai, c’est-à-dire hors de la valeur d’échange, hors des commandements du capital. On pourrait dire, d’ailleurs, que telle est la prémisse quasi-anthropologique, et bien fondée, de la proposition de Friot : les individus humains désirent l’effectuation de leurs puissances. C’est peut-être un peu bête à dire mais ça n’en est pas moins profond, et vrai : les individus humains veulent faire des choses.

C’est la configuration particulière des structures sociales, à une époque donnée, qui contraint ce vouloir à se couler dans des formes préétablies, et les puissances humaines à s’exercer de telle manière et pas de telle autre — le plus souvent de la manière qui correspond aux visées du groupe hégémonique, et au service de ses intérêts. Mais qu’on libère les puissances individuelles de ces captures, et elles ne s’en exerceront que davantage. Telle est la justification dernière du salaire à vie de Friot : les gens feront des choses. Et ces choses seront autant de contributions à la vie sociale.

Bien sûr ce « faire des choses », de lui-même, ne compose pas spontanément une division du travail entièrement adéquate à l’ensemble des nécessités de la vie matérielle collective. Aussi une part continuera-t-elle d’être contrainte. Quelle part d’ailleurs ? Beaucoup des salariés actuels savent, et aiment, faire des choses qui s’insèrent parfaitement dans la division du travail, à ceci près qu’ils sont contraints de les faire dans des conditions terriblement dégradées par les données du capitalisme : les données concurrentielles et actionnariales. Mais, précisément, le système du salaire à vie affranchit de ces dégradations : restent la pleine fonctionnalité à la division du travail et la possibilité désormais de faire les choses bien.

Le luxe capitaliste, ou la beauté prisonnière de l’argent

Quand il n’est pas contraint par des enrôlements violents, le désir de faire des choses est par soi un désir de les faire bien, et même du mieux qu’on peut car, les faisant pour soi, on y met tout de soi. Pour certaines choses, les faire bien, c’est ipso facto les faire belles. Voilà le commencement du luxe.

On aperçoit peut-être déjà ce dont il va s’agir ici avec « luxe », et surtout ce dont il ne s’agira pas. Ni les bidets en or massif des enrichis du néolibéralisme, ni, de toute façon, l’amoncellement des objets, pour des raisons qu’on a assez dites : la pure logique de la quantité, qui est celle de la valeur capitaliste, en plus d’exploiter les hommes dévaste la planète. Il est extrêmement étrange, en fait même absurde, qu’on trouve le mot « communisme » embarqué dans le Fully Automated Luxury Communism de Aaron Bastani, sorte de prophétie technologiste à base d’imprimantes 3-D, de photovoltaïque partout, et de conquête spatiale, promettant la résolution des crises climatique, énergétique, et « l’abondance » pour tous — soit à peu de choses près le prospectus de l’imaginaire capitaliste à peine rectifié. Or, non. Le nombre des objets dont nous vivrons entourés, leurs taux de renouvellement, baisseront — ils le doivent. L’idée d’un communisme luxueux consiste alors en la réfutation de ce que cette réduction signifierait un enlaidissement de notre vie matérielle — car nous en aurons encore une. Et plus précisément : c’est la visée du maximum d’embellissement du minimum d’objets que nous conserverons.

Contrairement à sa version capitaliste qui réserve les choses belles à l’écrémage des fortunes, le luxe peut surgir de tout autres conditions que le pouvoir d’achat monétaire : la liberté pour les producteurs de faire les choses selon leur désir, qui sera le plus souvent un désir de les faire bien et belles.

L’esthétique des objets hors de la quantité et de la frénésie : voilà la première différence du luxe communiste et du luxe capitaliste. La manière d’y accéder est la seconde. Contrairement à sa version capitaliste qui réserve les choses belles à l’écrémage des fortunes, le luxe peut surgir de tout autres conditions que le pouvoir d’achat monétaire : la liberté pour les producteurs de faire les choses selon leur désir, qui sera le plus souvent un désir de les faire bien et belles. Donc l’affranchissement de toutes les contraintes de la production capitaliste qui les font faire mal.

C’est que ces contraintes expriment une cohérence globale : le capital s’efforce toujours de rémunérer minimalement le travail ; il structure donc une demande faiblement solvabilisée ; à laquelle on ne peut proposer que de la marchandise à prix suffisamment faible ; donc produite dans des conditions de productivité qui les vouent à être mal faites ; par des salariés maltraités et peu payés ; et la boucle est bouclée. Seule la crème des riches échappe à la boucle de la camelote. La frange où se concentre la richesse trouve alors une offre qui, au doublet « mauvaise qualité/productivité » des marchés de masse, substitue la formule « bonne qualité/prix élevé ».

Le système du salaire à vie brise cette fatalité de la camelote. Il la brise par le découplage de l’activité et de la rémunération. Quand les gens, protégés par la garantie économique générale, peuvent s’adonner à une activité, produire, sans que cela ait la moindre incidence sur leur rémunération, ils le font dans de tout autres conditions : selon leur désir, c’est-à-dire bien. Ici, il faut donc, une fois de plus, inverser l’énoncé capitaliste voulant que, laissés à eux-mêmes, affranchis du « sain aiguillon de la vie à gagner », les gens ne fassent plus rien — le peuple est essentiellement feignant. Or c’est l’exact contraire : « laissés à eux-mêmes », c’est-à-dire libérés des violences de la mise au travail capitaliste, les gens font, ils n’arrêtent plus de faire, et même : ils font de mieux en mieux : car ils sont des êtres de désir et d’activité.

Quand, par exemple, un agriculteur cesse d’être tenu par la camisole de la grande distribution, avec ses exigences de prix, donc de productivité, donc de chimie, quand il cesse d’être tenu par la dette contractée pour les investissements de mécanisation, imposés eux aussi par la logique des rendements et des prix bas, toutes choses avec lesquelles il peut rompre dès lors qu’il est sous la garantie économique générale, alors il produit pour la satisfaction de produire bien : des produits sains et de bonne qualité — sans doute en moins grandes quantités, mais il y aura bien plus de candidats à l’activité agricole si elle est satisfaisante, défaite de l’esclavage capitaliste et relevée de l’incertitude économique.

Dans le système capitaliste, ce sont les producteurs à l’écart des marchés de masse, mais alors à prix très hauts, qui, par exemple, fournissent la restauration gastronomique. Laquelle est elle-même prise dans la tenaille de la dette pour ses installations, et par la même logique des fournisseurs de qualité (meubles, vaisselle, etc.) qui, dans le capitalisme, prend la forme du prix élevé. Et toujours selon l’adage — capitaliste par excellence — « la qualité, ça se paye ». Or, il n’en est rien. La qualité n’a pas à « se payer ». Le capitalisme nous a mis dans la tête que la qualité se liait nécessairement à la quantité d’argent, faute de quoi nous n’aurions accès qu’à la camelote. C’est un mensonge. La qualité vient avec les conditions faites aux gens pour les laisser produire comme ils l’entendent, c’est-à-dire sans que leur survie en dépende. On s’aperçoit aussitôt que la qualité est le corrélat immédiat de cette liberté. Et ceci toujours pour la même raison : parce que les gens font les choses bien, et même au mieux de ce qu’ils peuvent, quand ils les font pour eux-mêmes et pour les proposer à la reconnaissance sociale, pourvu que celle-ci ne prenne pas la forme du prix monétaire, auquel leur reproduction matérielle serait accrochée. Alors sont réunies les conditions pour que, hors de la contrepartie de l’argent en quantité, se répandent les productions au meilleur de ce qu’elles peuvent, qu’elles deviennent la règle plutôt que l’exception.

Vocation esthétique du communisme

Si le communisme est une proposition grise, il perdra la bataille imaginaire. Mais il n’a nullement à l’être. C’est même tout le contraire. Il n’y aucun paradoxe à soutenir qu’il peut être, et qu’il doit être, luxueux. C’est-à-dire mettre partout la lumière des choses belles et bien faites parce que tout le monde aura été mis dans les conditions de les faire belles et bien — les conditions de la garantie économique générale. On voit ici à quel point maintenir les plus grandes latitudes d’expression possibles à la proposition privée est d’une importance cruciale. La division du travail a ses nécessités, on les a assez dites, et assez dit aussi qu’on ne saurait faire l’impasse à ce sujet. Mais la division du travail par elle-même ne contredit nullement que les choses nécessaires qui en sortent soient belles et bonnes. Or elles ne le seront que si la production est, bien sûr, extraite de la tyrannie de la valeur capitaliste, mais n’est pas non plus enrégimentée dans une planification tombée du haut.

Alors les producteurs associés souverains donneront leur meilleur : parce qu’ils feront ce qu’ils aiment faire. Sous cette forme communiste, l’initiative privée nous proposera des bons produits alimentaires, des beaux meubles, des beaux parfums, des beaux vêtements, bref des beaux objets, c’est-à-dire des choses qui font la vie esthétique. Le design ne sera plus la captation par le capitalisme de l’esthétique, comme il l’est aujourd’hui — car, des skylines des métropoles au métallisé des téléphones portables ou aux lignes des voitures, toute son intervention présente est faite pour nous inviter à contempler la puissance matérielle du capitalisme, pour nous mettre dans la tête, le plus souvent de manière inconsciente, ce lien de fer entre « beauté » des objets et système capitaliste des objets, pour nous faire penser : « Souvenez-vous de l’Allemagne de l’Est et de l’URSS, comme c’était moche, et comme chez nous c’est beau, comme c’est racé — eh bien ça, c’est le capitalisme ».

Le communisme perdra la bataille imaginaire, et puis la bataille politique, s’il s’enferme dans l’austérité des intellectuels critiques et leur désintérêt ostentatoire, quand ça n’est pas leur mépris, pour les objets, pour la vie sensible, à commencer par la vie domestique. « Pensons surtout à développer nos intellects », « soyons de purs esprits », « les objets nous sont indifférents », « nous sommes bien au-dessus des contingences matérielles », « ces choses n’ont aucune importance ». Quelle erreur. Elles en ont une, et considérable. Dans un scolie « diététique » inattendu, quoique parfaitement logique, Spinoza qui, en matière de développement de l’intellect, n’est pas exactement un petit joueur, recommande d’entourer sa vie « par des aliments et des boissons agréables, ainsi que par des parfums, le charme des plantes verdoyantes, la parure, la musique, les jeux qui exercent le corps, le théâtre et d’autres choses de même sorte dont chacun peut user sans dommage pour autrui » (Eth. IV, 45, scolie). L’esthétique doit être mise partout dans la vie, depuis son sens étymologique, comme sollicitation de la sensibilité des individus, jusqu’à ces pratiques les plus hautes où, la sollicitation des sens conduit possiblement aux méditations les plus profondes — comme dans le dialogue de Pierre Gagnaire et de Ryoko Sekiguchi à propos de l’art culinaire, comme on le retrouverait également dans l’art des parfums, mais aussi dans celui, japonais, de la préparation du thé, ou de la composition florale.

Par construction, les achèvements les plus hauts sont aussi les plus rares et, logiquement, le nombre de ceux qui y auront accès sera limité. Le critère capitaliste de la sélection est connu : l’argent — on va sur le site de Pierre Gagnaire et, de l’enchantement de sa parole, on tombe dans la réalité de ses tarifs : dîner à deux dans son restaurant coûte un SMIC… On a compris que ce critère n’aurait plus cours. Et cependant il y en aura nécessairement un autre à la place — puisque « le plus rare à la portée de tous » est une promesse logiquement défectueuse (en tout cas pour cette sorte de biens que les économistes appellent « rivaux » ). Une forme ou une autre de tirage au sort ? Et après tout, pourquoi pas.

En réalité l’essentiel est ailleurs que dans ces expériences tout à fait exceptionnelles. On a compris que par « luxe », il fallait moins entendre le rarissime réservé à un tout petit nombre, que le beau et bien fait mais généralisé et mis à la portée du grand. De la présence de moins de choses mais plus belles dans la vie quotidienne, comme habitude et comme éducation, jusqu’aux expériences les plus hautes auxquelles éventuellement elle prépare, c’est cela le luxe. Et c’est le désir des producteurs libres qui fait le communisme luxueux.

À suivre.

 

Frédéric Lordon

Publié le 22/07/2020

Une avant-garde municipaliste pour les mouvements sociaux

 

Par Collectif (site regards.fr)

 

De nombreuses initiatives émergent, à l’occasion des élections municipales de mars 2020, pour une réappropriation du politique par les citoyens. Réflexions sur le passé et l’avenir du municipalisme.

Listes citoyennes, campagnes de plaidoyer, référendums d’initiative citoyenne, confluences de partis, assemblées locales, élections sans candidat… Plusieurs expériences se réclament du municipalisme et invitent à revisiter son histoire en regard des débats actuels sur les stratégies de transformation sociale. Les mouvements sociaux doivent en effet s’intéresser à la question du municipalisme : le nouveau municipalisme s’inscrit dans la redéfinition de la place des institutions locales et municipales au sein des stratégies de transformation des sociétés. Il peut être défini comme un ensemble de pratiques politiques et d’actions locales visant à la mise en place d’alternatives et de démarches d’autogouvernement, qui partent du local dans une perspective de changement global.

Un retour sur l’histoire du municipalisme remet en perspective de nombreux débats actuels. Dans toutes les civilisations, les formes de gouvernement relient des sociétés et des territoires historiquement constitués. Le politique naît du gouvernement de la Cité et l’organise. Dans le passage du féodalisme au capitalisme, les villes vont suivre une évolution qui deviendra contradictoire : la ville se libère des liens féodaux et s’érige en commune – « L’air de la ville rend libre » –, mais les villes vont aussi inventer la matrice du capitalisme et de la bourgeoisie.

Aux origines, les communes révolutionnaires

Le débat est très tranché dans la Première Internationale. Les courants radicaux du municipalisme trouvent leurs sources dans l’histoire révolutionnaire : la transformation d’une ville capitale en « Commune », la libération des territoires pour contester et réinventer les pouvoirs par rapport aux États. La référence part de la Commune de Paris, mais s’étend à celles de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Une autre approche, « possibiliste », est celle du socialisme municipal. Ce dernier allie une conception locale du socialisme avec la tradition communautaire communale illustrée par les chartes locales du Moyen Âge et par les biens communautaires.

Qu’attendre des élections locales et des pouvoirs locaux dans une perspective de transformation sociale radicale ? On peut les considérer comme une étape pour le pouvoir d’État, vers le pouvoir national. Progressivement, le gouvernement municipal est apparu comme une réponse à la ségrégation urbaine, et au cantonnement de la classe ouvrière et des couches populaires dans les banlieues. Il s’agit alors de rechercher une amélioration des conditions de vie des couches populaires à l’échelle locale – à travers, notamment, la maîtrise du foncier, la construction de logements et les services publics municipaux.

Des expériences d’autogouvernement

Dans la deuxième partie du XXe siècle, à la révolution urbaine liée à l’industrialisation va succéder une nouvelle révolution urbaine caractérisée par la mondialisation financière et néolibérale. L’équilibre des pouvoirs et la place des pouvoirs locaux vont être bouleversés. La décolonisation produit des villes en développement, des villes informelles et des quartiers autoconstruits.

Dans les années 1980, des pratiques d’autogouvernement à l’échelle communale vont se dégager : le « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin, l’expérience zapatiste des Chiapas, les budgets participatifs de Porto Alegre… D’autres réseaux cherchent à ralentir la ville, à augmenter sa résilience par des relocalisations. Les questions écologiques et démocratiques sont mises en avant.

C’est dans ce contexte qu’a émergé, depuis 2011, « le mouvement des places » dans plusieurs villes du monde. Il renoue avec les occupations de places pendant la période 1960-1975, les « mai 68 dans le monde ». En occupant les places, les mouvements réinvestissent le centre des villes, ils cherchent à se réapproprier l’espace public et à s’y installer. Ils ouvrent ainsi une nouvelle phase du municipalisme.

Une option stratégique face à la mondialisation

Une stratégie municipaliste dépend des facteurs propres à chaque territoire. Pour les mouvements sociaux, tout commence généralement par des luttes locales, des actions de plaidoyer et la construction d’alternatives concrètes. Les villes sont des lieux d’action privilégiés pour la lutte contre le changement climatique. Il s’agit également de mettre en œuvre des pratiques démocratiques qui préfigurent les expériences d’autogouvernement à travers des comités de quartier et des assemblées populaires.

L’un des enjeux porte sur une réappropriation des communs accompagnée par la mise en place de nouvelles gouvernances des ressources. Toutefois, les expériences municipalistes actuelles doivent prendre en compte les limites de l’action locale, en particulier le poids de la dette et les nouvelles formes de gouvernementalité. L’alliance entre mouvements sociaux et municipalités progressistes constitue une échelle pertinente pour construire des alternatives locales et des utopies concrètes qui résistent à la marchandisation, la financiarisation et aux replis identitaires.

Le municipalisme permet d’envisager une transformation de « l’intérieur » et de « l’extérieur » des institutions en constituant des alliances et d’éventuelles plateformes. D’une part, le municipalisme permet d’approfondir les pratiques nécessaires d’organisation de quartier, de construction d’alternatives locales et d’autogestion. Cet enracinement local permet de reconstruire les bases sociales indispensables à tout mouvement social. D’autre part, le municipalisme permet d’envisager une transformation des politiques publiques locales qui tend vers des formes d’autogestion et d’autogouvernement. Ces enjeux de démocratie locale participent également à une redéfinition des notions de citoyenneté sans limitation de celles-ci à l’échelle « nationale ».

Des villes en réseaux

La dimension internationale du nouveau municipalisme se retrouve dans le mouvement altermondialiste, au travers des forums des autorités locales ou des forums des autorités locales de périphéries qui ont accompagné les forums sociaux mondiaux depuis 2001. Les associations internationales de villes – notamment Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), la plus importante d’entre elles – mettent en avant le droit à la ville et le choix d’une ville solidaire contre la ville compétitive. Elles favorisent aussi l’alliance entre les autorités locales et les mouvements sociaux et citoyens.

Ce sont les réseaux de villes qui permettent d’élargir la vision et l’action des municipalités et du municipalisme. Internationaux, mais aussi régionaux ou nationaux, ils permettent de resituer le local dans des approches plus larges. Ils combinent la définition d’alternatives, à partir de la diversité des situations, et la popularisation de ces propositions. L’identification des réseaux permet d’explorer les terrains d’un programme alternatif : lutte contre la dette et le libre-échange, gestion de l’eau, accueil des migrants, etc.

Au sein d’un réseau coexistent des villes associées qui résistent et élargissent (par exemple, pour le réseau des villes hospitalières, celles qui se contentent de se déclarer villes hospitalières), et des villes motrices qui définissent les alternatives (égalité des droits et citoyenneté de résidence).

Un projet de transition

Le municipalisme s’inscrit dans une démarche stratégique, dans l’articulation entre urgence et alternative. Dans l’urgence, les municipalités peuvent être les points d’appui des résistances quant à l’orientation des services publics, des marchés publics et de l’emploi, de la citoyenneté de résidence, de l’égalité, du développement local, etc. L’inscription de ces actions dans la définition d’un projet alternatif est nécessaire afin de lui donner un sens, y compris pour résister. Ce projet est celui de la transition sociale, écologique et démocratique. Il se cherche à travers de nouveaux concepts, de nouvelles notions : le bien commun, la propriété sociale et collective, le buen vivir, la démocratisation de la démocratie, etc.

L’alliance stratégique est à construire entre les institutions locales et les mouvements sociaux et citoyens (appellations plus précises que celles de société civile ou d’association). Elle permet d’envisager un renouvellement de l’action politique, à l’instar de la municipalité de Barcelone et du mouvement En comùn. Différents acteurs économiques peuvent se fédérer – entreprises de l’économie sociale et solidaire, entreprises municipales, publiques, locales – autour du refus de la rationalité dominante (« marchandiser, privatiser, financiariser ») en mettant en avant une démarche fondée sur le respect des droits fondamentaux.

Le temps long du municipalisme

Il s’agit de redéfinir l’articulation des échelles d’intervention dans le rapport entre les sociétés et les territoires. Au niveau local : la démocratie de proximité, les alternatives locales, les services publics, les territoires. Au niveau national : les politiques publiques, l’État, une large part de la citoyenneté. Au niveau des grandes régions : le culturel et la géopolitique. Au niveau mondial : le droit international, les migrations, le climat et l’hégémonie culturelle. Du point de vue des priorités et des formes, l’articulation dépend des situations et des contextes. Les situations locales et nationales gardent leur importance par rapport aux échelles régionales et mondiales.

Le nouveau municipalisme renverse la conception de la transition qui accorde une priorité quasi exclusive à la prise du pouvoir d’État pour la transformation des sociétés. Ce renversement dégage le municipalisme et l’économie sociale et solidaire de leur enfermement dans le réformisme et dans l’économie réparatrice. Sans nier l’importance des ruptures, il rappelle l’importance du temps long et donne une portée nouvelle aux pratiques alternatives et à l’émergence de rapports nouveaux dans la société.

 

Par le groupe de travail « Municipalisme et mouvements sociaux » du réseau Intercoll : david Gabriel Bodinier, Magali Fricaudet, Gustave Massiah et Élise Monge

Le site intercoll.net s’inscrit dans l’ambition de construire un intellectuel collectif international des mouvements sociaux. Il se donne pour objectif de participer au renouvellement du mouvement altermondialiste, et construit un réseau de sites de mouvements sociaux. Le site est multilingue (anglais, arabe, espagnol, français, mandarin, portugais et bientôt hindi) et les groupes de travail cherchent à faire avancer la définition des stratégies des mouvements sociaux par thématique et par grande région. Intercoll participe activement aux mobilisations altermondialistes : forums sociaux (Porto Alegre, Tunis, Barcelone…), Tribunal permanent des peuples, Marche Jai Jagat (New Delhi), Université des mouvements sociaux (France), Grande transition (Montréal), etc.

Publié le 21/07/2020

Laurent Joffrin pour reconstruire la gauche: au secours, le Hollandisme revient!

 

Par Stéphane Alliès (site mediapart.fr)

 

Le directeur de Libération annonce le lancement d’un appel à refonder un parti d’union de la gauche, entreprise à laquelle il entend se consacrer à plein temps. Le spectre de François Hollande, qu’il en soit l’imam caché ou non, plane sur le texte. Une tentative de recyclage d’une gauche « moins-disante », qui profiterait de l’« anti-Macron », comme elle avait su profiter de l’« anti-Sarkozy ».

·  Laurent Joffrin vient d’annoncer à la rédaction de Libération son souhait de se lancer dans une entreprise de reconstruction-réunification de la gauche en vue de la présidentielle de 2022. Celui qui dirigea en alternance pendant plus de 40 ans Le Nouvel Observateur et Libé s’imagine désormais en fédérateur, dans la foulée d’un appel aux airs de synthèse molle de ce qu’il reste des partis de gauche.

En revanche, les journalistes de Libération s’opposent à ce qu’il conserve des fonctions au sein du titre et à ce qu’il continue de chroniquer dans leurs colonnes.

Même si l’appel qui sera dévoilé lundi ne sera pas signé par des politiques, la tentation est grande d’y voir derrière une tentative pour son alter ego générationnel François Hollande de revenir au premier plan. Ce même François Hollande avec qui Joffrin a rédigé son livre Les Leçons du pouvoir (Stock, 2017), un immense succès de librairie qui a toujours entretenu chez le président sortant l’espoir d’un « come back » (même si son livre suivant a en revanche fait un bide).

Laurent Joffrin est au journalisme ce que François Hollande est à la gauche : une trahison bonhomme de toute espérance, même raisonnable, de remise en cause de l’ordo-libéralisme dont s’est si bien accommodé le pouvoir sortant, que résume bien la continuité naturelle entre hollandisme et macronisme. Et qu’incarne à merveille Laurent Joffrin, lui qui a siégé au conseil d’administration du think tank « En temps réel », comme ensuite un certain Emmanuel Macron.

Joffrin et Hollande personnifient tous deux ce progressisme du leurre, qui dit et promet l’inverse de ce qu’il fait. L’un présente la finance comme adversaire, avant de s’en faire l’alliée. L’autre est capable d’imaginer un forum Libération à Libreville (où l’on retrouva un débat sur « le défi de l’indépendance de la presse »), moyennant 3 millions d’euros versés par l’agence publique gabonaise.

C’est le retour des fossoyeurs. Depuis plus de vingt ans, ils ont liquidé la gauche, sa presse et son parti de gouvernement. L’un a fait fuir les lecteurs, l’autre l’électeur.

Ils sont sexagénaires, blancs et n’ont d’autre audace plutôt que de prendre leur retraite que le retour au pouvoir. Un retour qui s’orchestrerait via un nouveau cheminement, ne reposant in fine que sur le vote utile face à Le Pen, habillé dans un discours « anti-Macron » (le titre du livre à paraître de Laurent Joffrin). Après tout, Hollande n’a-t-il pas gagné en 2012 en se contentant d’incarner un moment « anti-Sarkozy » ?

À la lecture du texte de l’appel de Joffrin (dans la version révélée par L'Obs), qui devrait être signé par une centaine de personnalités, le niveau d’enthousiasme oscille entre celui d’un pendu et celui de sa corde.

Dès son introduction, la potence est déjà visible. « L’espoir renaît », y est-il affirmé d’emblée, car « cette gauche qu’on disait faible, désunie, impuissante, vient de remporter des dizaines de mairies et de conquérir plusieurs métropoles ». Curieuse profession de foi que de s’inscrire dans la dynamique d’un scrutin ayant mobilisé un tiers de votants.

Foin de l’abstention, la gauche s’accommode depuis longtemps déjà d’être victorieuse sans le peuple, place désormais à « un nouveau mouvement, qui englobe et dépasse les formations de la gauche historique » et qui rassemblerait « la jeunesse éprise d’engagement pour la planète », « des femmes et des hommes qui veulent que leur combat pour la justice trouve une issue globale à travers une convergence des valeurs », et « des militants associatifs ou syndicaux qui savent que la politique est un débouché nécessaire », sans oublier bien sûr « des entrepreneurs soucieux à la fois de l’avenir de la planète et de la cohésion nationale »

La manœuvre parviendra-t-elle à faire oublier les fautes et les errances passées ? « L’espoir » peut-il renaître sur les fondements du socialisme de l’offre, de la mort de Rémi Fraisse et des interdictions de manifestations ? L’électorat de gauche peut-il passer l’éponge sur la tentative de déchéance de nationalité, l’état d’urgence permanent, le renoncement à toute ambition européenne et écologique, le refus dogmatique de nationalisation, la laïcité de fer virant à l’islamophobie, l’accueil des étrangers façon Leonarda ?

Finalement, qu’importe si l’initiative de Laurent Joffrin a pour but ou non de relégitimer François Hollande, ce président empêché par la réalité de se représenter. Si ce n’est lui qui en profite, ce ne pourra être que l’un de ses disciples de la gauche « moins-disante », tant la suite du texte emprunte à la philosophie du hollandisme, façon synthèse de congrès aussi molle que béate.

L’écologie doit ainsi être « au cœur de l’action publique », via un État qui aura « tout son rôle pour réorganiser notre économie », avec la solidarité comme « impératif catégorique ». Car « l’égalité » est la seule garantie de pouvoir réaliser « l’union nécessaire autour des valeurs républicaines de laïcité et d’égalité ». Et si le « sauvetage de la planète est prioritaire », le changement « radical » de « l’orientation de l’économie » doit aboutir à une « croissance écologique ».

On peut déjà parier sur les contours idéologiques de cette nouvelle vieille gauche : antiracisme moral d’un Julien Dray des années 1990 (oseront-ils encore la promesse du droit de vote des étrangers ?) ; réinvention d’un modèle social-démocrate façon Bad Godesberg vers une social-écologie que ne renierait pas un Laurent Fabius des années 2000 ; républicanisme, mystique de la nation et autoritarisme policier du Manuel Valls des années 2010…

Le processus veut enfin s’appuyer sur des « assises sociales et écologiques », une référence aux Assises de la transformation sociale organisée en 1994 par Jean-Christophe Cambadélis, prélude à la gauche plurielle d’alors. Conscient ou non, ce modèle est illusoire tant son périmètre politique ne correspond plus à la réalité du progressisme, au sens noble et non

La gauche plurielle n’est plus rien et tente de se reconstruire modestement et localement. L’initiative de Joffrin fait davantage penser à l’éphémère et oublié « Hé oh la gauche ! » de 2016, qui a réuni en tout et pour tout la pluralité des opportunistes un temps passés par des partis de gouvernement, avec l’ambition originelle de faire réélire Hollande. La déferlante s’était terminée en vaguelette, Manuel Valls remplaçant Hollande avant de s’incliner lourdement face à Benoît Hamon. La solidité de l’édifice médiatico-sondagier s’était alors révélée dans la réalité des isoloirs.

Derrière Joffrin (comme derrière Daniel Cohn-Bendit et son initiative vaine de primaire de gauche ouverte à Hollande en 2016), on retrouve la gauche d’hier, qui s’active pour empêcher tout lendemain chantant autrement que d’une voix raisonnable. Cette gauche d’hier qui veut encore être là demain, en continuant aujourd’hui de s’enferrer dans le déni des renoncements passés.

Il ne faut pas attendre de Joffrin une autocritique sur sa responsabilité dans la chute de Libération depuis vingt ans, éditoriale (malgré l’incontestable talent de sa rédaction) comme financière (malgré les aides renouvelées de l’État à la presse).

Comme depuis plus de vingt ans il ne faut pas davantage attendre de Hollande une quelconque remise en cause de sa responsabilité dans l’effacement progressif du socialisme. Aucun examen de conscience de son quinquennat, comme du 21 avril 2002 (mis sur le compte de la désunion à gauche et elle seule), le 29 mai 2005 (où la défaite de sa majorité socialiste au référendum européen n’a entraîné aucun revirement stratégique sur l’UE).

La suite de l’histoire dira si l’initiative est une nouvelle tentative de recyclage de ce « socialisme d’accompagnement », afin de renouveler l’adhésion majoritaire à un « bloc bourgeois », minoritaire en toute autre circonstance que la Ve République. Une ré-adhésion similaire à celle qu’assura Macron, au terme du quinquennat désastreux de Hollande.

Publié le 20/07/2020

Pourquoi les gilets jaunes n’ont-ils pas vu la couleur des quartiers ?

 

Entretien par Pierre Jacquemain (site regards.fr)

 

Inégalités territoriales et sociales, violences policières… Malgré des combats partagés, la convergence entre le mouvement des « gilets jaunes » et les mobilisations des banlieues populaires n’a pas eu lieu. Nos trois invités, impliqués dans ces luttes, discutent de l’isolement politique des « quartiers ».

Assa Traoré. Sœur d’Adama Traoré, mort en juillet 2016 à la gendarmerie de Persan après une arrestation brutale, elle est la porte-parole du comité Vérité et justice pour Adama. Ella a publié avec Elsa Vigoureux le livre Lettre à Adama (éd. Seuil, 2017).

Marie-Hélène Bacqué. Sociologue et urbaniste, professeure à l’université Paris Ouest, elle a participé à la création de la coordination nationale des quartiers populaires Pas sans nous, et dirigé avec Éric Charmes l’ouvrage Mixité sociale, et après ? (éd. Puf-Vie des idées, 2016).

Azzédine Taïbi. Maire communiste de Stains et conseiller départemental de Seine-Saint-Denis, il se mobilise régulièrement avec d’autres élus de son département contre les inégalités de traitement dont est victime leur territoire.

 

Regards. Quel regard les quartiers populaires portent-ils sur le mouvement des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Avec le Comité Adama, dès la deuxième semaine de mobilisation, nous avons décidé de soutenir les gilets jaunes et de lancer un appel. Au départ, on nous disait qu’il ne fallait pas y aller parce qu’on y entendait des propos racistes. Nous avons très vite compris qu’il s’agissait d’un mouvement qui pouvait être récupéré et qu’il fallait stopper cette récupération politique. Ça a tout de suite été le sens de notre démarche. On ne peut pas parler de ce mouvement sans parler de nous, sans parler des quartiers populaires. Qui, mieux que les quartiers populaires, peut parler de la pauvreté, de la précarité, du mal-logement et de la violence policière ? Nos voix sont aussi importantes que celles des autres. Donc nous ne rejoignons pas ce mouvement : ce mouvement nous appartient, il fait partie de notre histoire.

 

Marie-Hélène Bacqué. Une bonne partie des gilets jaunes vient de territoires où vivent des classes populaires. C’est la « France des petits-moyens », pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif. Tout dépend donc de ce que l’on qualifie de quartiers populaires. Si l’on restreint ceux-ci aux banlieues populaires qui ont une histoire sociale et politique spécifique, leurs revendications rencontrent largement celles des gilets jaunes en termes de redistribution sociale et de démocratie. On a cependant pu observer des hésitations parmi les habitants des banlieues populaires et leurs organisations à s’associer au mouvement des gilets jaunes, pour plusieurs raisons. D’abord parce que ces revendications ne sont pas nouvelles dans les banlieues populaires. J’ai pu entendre des réflexions comme : « Je suis un gilet jaune depuis bien longtemps, mais on ne nous entend pas ». Ensuite parce que les habitants des banlieues populaires se rappellent avoir été seuls lors des révoltes de 2005. Par ailleurs, au départ de la mobilisation, on a relevé des réactions racistes ou anti-immigration. Et enfin, il y avait une crainte que les violences de certaines manifestations ne soient directement attribuées aux « jeunes des quartiers » racialisés. Cela n’a d’ailleurs pas manqué dans les commentaires des médias. Sous-jacente à cette hésitation et cette discussion est posée la question de la discrimination. Mais il faut quand même relever, outre la position du Comité Adama, une série de convergences locales comme à Angers, à Clermont-Ferrand ou encore à Rungis.

Azzédine Taïbi. Le mouvement des gilets jaunes est clairement et profondément un mouvement populaire. Les classes populaires et moyennes y sont très largement représentées. Et dans le populaire, il y a le peuple. Mais j’ai très vite senti qu’il y avait une certaine résonance entre les revendications portées par ce mouvement et ce que je peux entendre, par exemple, dans les quartiers populaires de ma ville, Stains. La seule différence, c’est que les mobilisations portées par le milieu associatif et les habitants des quartiers populaires n’ont jamais été prises en compte. Elles ont même souvent été stigmatisées, y compris par les forces de gauche. Une gauche qui ne s’est pas non plus mobilisée – ou très tardivement, par exemple après la mort d’Adama Traoré. Ce qui est regrettable, c’est que ce qu’ont pu obtenir les gilets jaunes – même s’ils n’ont finalement pas obtenu grand-chose – nous rappelle que les revendications et les critiques que nous formulons depuis plusieurs années ne sont jamais ne serait-ce que considérées. S’il y avait eu du courage et une volonté politique, après 2005 notamment, on aurait pu imaginer un sursaut de la République. Ça n’a pas été le cas.

Pourquoi a-t-on fait ce reproche aux jeunes des quartiers populaires d’être absents des mobilisations des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Quelque chose me dérange dans les perceptions de la banlieue : il n’y a pas que des jeunes. On associe le mot « quartier » à celui de « jeune ». Cela veut dire que les jeunes ne sont même pas considérés comme des adultes. Le doigt pointé sur cette jeunesse-là continue de l’être quand ils sont adultes, quand ils sont pères ou mères de famille. Il faut arrêter : dans ces quartiers, il n’y a pas que des jeunes…

« La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation relève parfois du fantasme : on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi ? Les voir se faire tuer ? »
Assa Traoré

Vous discutez avec cette jeunesse qui, malgré tout, existe dans les quartiers. L’invitez-vous à rejoindre les cortèges des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Honnêtement, je n’enverrais même pas mon petit frère dans le mouvement des gilets jaunes. Je pose toujours cette question : si l’on met un jeune noir ou arabe à côté d’un gilet jaune blanc, urbain, sur qui la police va-t-elle tirer en premier ? La réponse est malheureusement évidente. Alors, bien sûr, j’entends ceux qui nous disent que les jeunes des quartiers ne sont pas venus sur les Champs-Élysées ou dans les mobilisations des gilets jaunes, mais il faut comprendre cette jeunesse-là. Dans nos quartiers, il y a des luttes, aux abords des quartiers, il y a des combats. Les jeunes ne sont pas obligés de venir dans ces mobilisations, ils ne sont pas de la chair à canon pour les rues de Paris. La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation relève parfois du fantasme : on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi ? Les voir se faire tuer ? Nous, nous n’avons même pas besoin d’aller manifester dans la rue, on vient nous tuer dans nos quartiers.

Marie-Hélène Bacqué. « Où sont les jeunes des quartiers populaires ? », cette question est en effet revenue souvent dans les médias alors que, au même moment, les lycéens se mobilisaient en Seine Saint-Denis – notamment sur des enjeux liés à la justice sociale proches de ceux des gilets jaunes. Encore une fois, la question est de savoir de qui et de quels territoires on parle. L’opposition entre banlieues populaires et grande périphérie faite notamment par des intellectuels comme Christophe Guilluy est de ce point de vue trop simpliste. Il y aurait, schématiquement, d’un côté des territoires assistés habités par des immigrés ou enfants d’immigrés et, de l’autre, des territoires laissés pour compte peuplés de « Blancs » pauvres qui travaillent et qui n’arrivent pas à s’en sortir. C’est plus compliqué que cela, d’abord parce que dans toute une partie des banlieues populaires, comme dans les grandes périphéries, on observe les mêmes inégalités en termes de droit commun. Ensuite parce que ces territoires et leur avenir sont liés dans les choix de développement des métropoles. Cela souligne d’autant plus les enjeux de convergence des luttes.

Azzédine Taïbi. Il faut en finir avec cette idée que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilisées, mais totalement ignorées et rendues invisibles par les médias. On peut faire le constat inverse : tous ces politiques qui ont soutenu les gilets jaunes, où sont-ils lorsque ça explose dans les quartiers ? Cela dit, je suis inquiet d’une dérive possible du mouvement. Pas du fait des gilets jaunes, mais de celui d’une dérive médiatique et politique bien organisée, y compris par le pouvoir actuel à l’approche des élections européennes. J’ai perçu cette tournure inquiétante après l’agression d’Alain Finkielkraut, à propos de laquelle on a pointé du doigt, quasi automatiquement, les quartiers populaires et les mouvements radicalisés dont ils seraient issus. C’est terrible et inquiétant d’ignorer ce piège dans lequel même la gauche s’est engouffrée. C’est pour moi une manipulation supplémentaire, qui se retourne contre les quartiers pour les stigmatiser un peu plus et pour détourner le regard de leurs véritables revendications.

« Il faut en finir avec cette idée que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilisées, mais totalement ignorées et rendues invisibles par les médias. »
Azzédine Taïbi

Quelle analyse faites-vous de ce que la gauche a fait, ou pas fait, pour les quartiers ?

Assa Traoré. Une partie de la gauche instrumentalise les quartiers populaires. Après la mort de mon frère, la gauche a déserté. Elle a cherché parfois à se donner bonne conscience avec des tweets et des photos. Il y a des députés, il y a eu des ministres de gauche, ils sont garants de nos droits. Qu’ont-ils fait ? Je leur dis aujourd’hui : prenez vos responsabilités. Nous voulons du concret. Il y a aussi beaucoup de paternalisme chez certains représentants de la gauche qui trouvent en nous une forme de caution. Je veux leur dire que nous valons mieux que ça, que nos voix comptent et que ce combat pour les quartiers populaires ne peut pas se faire sans nous. Avec nos mots. Et nos voix. Je sais qu’ils vont vouloir venir à la marche du 22 juillet prochain en mémoire d’Adama pour être sur la photo. Ils seront les bienvenus, mais qu’ils assument jusqu’au bout et qu’ils parcourent les cinquante kilomètres avec nous, dans ce cas. Qu’ils ne se contentent pas de passer pour être sur les images.

Azzédine Taïbi. Je ne veux pas être pessimiste, mais je trouve que la situation a empiré depuis 2005. La vie des quartiers se dégrade. La question sociale, la question des discriminations et des injustices est beaucoup plus puissante qu’avant. La République d’une manière générale, et la gauche en particulier, ont abandonné les quartiers populaires. Je vois ce qu’elle aurait pu, ce qu’elle aurait dû faire depuis tout ce temps. Et nous n’en serions pas là aujourd’hui si elle avait réellement œuvré pour défendre les quartiers. Quant à Macron, il surfe tout simplement sur ce qui n’a pas été fait depuis plus de trente ans. Je ne déconnecte pas ma sensibilité de citoyen de celle de maire. Et c’est pour ça que j’ai décidé de lancer un recours contre l’État pour le mettre face à ses responsabilités.

Est-ce que la figure du précaire, du pauvre, est la même dans les banlieues populaires, dans les territoires ruraux ou dans les périphéries urbaines ?

Assa Traoré. Il y a de la précarité partout. J’ai conscience de la précarité qui existe dans le monde rural. Je ne suis pas là pour faire une hiérarchie de la précarité et dire que dans les communes rurales, elle est moins importante que dans les quartiers populaires. Mais il y a des catégories. Et nous, dans les quartiers populaires, nous appartenons à une sous-catégorie. Mon frère était considéré comme un sous-homme. Azzédine a raison, la situation s’est aggravée depuis 2005 et le racisme s’est banalisé. Auparavant, la France, contrairement aux États-Unis, masquait le racisme derrière la classe sociale. Il faut cesser de nier la réalité : il y a en France un racisme bien réel. Et hélas, les gilets jaunes n’ont pas échappé à cette dérive. Les violences à l’endroit des habitants des quartiers populaires, victimes de ce racisme, c’est le grand problème d’aujourd’hui qu’on ne veut pas voir.

Azzédine Taïbi. Il existe une forte envie de dignité dans les quartiers populaires. Il est insupportable que ce gouvernement veuille nier que, dans les quartiers populaires, il y a des formes de solidarité et de résistance. Elles sont pourtant réelles, c’est le cas à Stains par exemple. On sait qu’il y a un tissu de citoyens, d’habitants qui se mobilisent pour cette quête d’égalité et de dignité. Et c’est sans doute plus fort aujourd’hui que ça ne l’était par le passé où j’ai vu des gens baisser les bras. Mais avec la réduction des dépenses publiques, qui impactent les associations, les répercussions sont énormes. Et le tissu associatif, si nécessaire dans ces quartiers, se délite peu à peu.

Assa Traoré. Il est vrai que, souvent, on parle des quartiers comme s’ils n’avaient pas de passé, pas d’histoire. Comme si tout ne faisait que commencer. Avant nous, il y a eu le MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues). Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Le MIB et d’autres organisations ont fait beaucoup de choses. Notre voix devrait compter d’autant plus. C’est ce que nous disons aussi aux gilets jaunes : avant nous, avant eux, il y a eu des luttes dont il faut se souvenir. Nous ne venons pas de nulle part. Il faut respecter les personnes qui se sont soulevées pour nous. Il faut aussi respecter la mémoire de nos morts. Parce que nous mourons dans les quartiers. Et on n’a pas attendu les violences contre les gilets jaunes pour réclamer l’interdiction de l’usage des LBD (lanceurs de balles de défense).

Marie-Hélène Bacqué. La dénonciation de la violence policière n’est en effet pas nouvelle dans les banlieues populaires et elle n’a jusqu’à présent pas été entendue, de même que celle des contrôles au faciès. Plusieurs mouvements se sont structurés après 2005 sur ces enjeux et plus largement sur les enjeux d’égalité. Il y a eu notamment le grand tour de France qu’avait organisé l’association AC Le Feu, avec les cahiers de doléances. Et Assa a raison : on a l’impression que l’on repart à zéro, sans prendre en compte ce travail et cette dynamique. Or l’histoire des quartiers populaires est aussi une histoire des luttes qui appartient à notre histoire collective.

Assa Traoré. On le voit dans l’Éducation nationale, qui a un rôle très important. Quand j’étais à l’école, on ne m’a pas enseigné l’histoire sociale et politique des quartiers. Et pourtant, le rôle de la transmission, des cultures, de l’histoire, dès l’enfance à l’école, est primordial. Parce que c’est notre héritage commun. C’est la même chose quand l’école se refuse de parler de la colonisation ou de l’esclavage. Et quand on ne veut pas en parler, cela signifie qu’on refuse de l’assumer. Alors aujourd’hui, nous nous battons pour imposer cette histoire, notre histoire. Qui est celle de la France. Il nous faut assumer notre histoire.

Les grands projets franciliens, avec l’arrivée de nouveaux transports, le Grand Paris Express, les Jeux olympiques, les infrastructures nouvelles, sont-ils une opportunité pour les quartiers ?

Azzédine Taïbi. Il faut dire la vérité : ces projets ne profiteront pas à tout le monde. Voire, ils profiteront qu’à quelques-uns. Je veux croire qu’il est encore temps d’inverser la tendance. Les grosses boîtes qui vont se gaver sur le dos des infrastructures que nous allons payer ne doivent pas tourner le dos aux habitants. Il y a des compétences dans nos quartiers. Et les habitants ne sont pas là uniquement pour assurer le gardiennage de chantiers, la sécurité ou le ménage des bureaux. 80 % des infrastructures prévues pour les JO le sont en Seine-Saint-Denis. Cela veut dire qu’il doit y avoir des retombées pour nous et les départements limitrophes. On n’en prend pas le chemin, mais nous devrons amplifier la bataille pour que ce soit le cas.

Marie-Hélène Bacqué. Le projet du Grand Paris Express permettra de désenclaver certains territoires et favorisera la mobilité des habitants. Mais quand on fait le tour des sites des nouvelles gares, on voit surtout des opérations immobilières privées cherchant à attirer des classes moyennes et des investisseurs. Une fois encore, la question est de savoir pour qui se développe la métropole francilienne. Quant aux Jeux olympiques, les bilans faits au Brésil ou en Grèce montrent qu’il faut être plus que prudent sur leurs retombées positives.

Il y a un décalage entre ces grands projets et les besoins des quartiers, qui souffrent notamment de l’affaiblissement, voire de la disparition des services publics ?

Azzédine Taïbi. Oui, et je peux vous dire que nous sommes dans un moment très critique de la vie des communes populaires. À Stains, avec les habitants, je suis obligé de me battre tous les jours pour maintenir les services publics : la Poste, la Sécurité sociale, les impôts, etc. Mais je suis habitué à ne rien lâcher avec les habitants qui se mobilisent. Et il y a de quoi être en colère quand on voit qu’à Neuilly-sur-Seine ou à Levallois, on conserve les services publics. Leurs habitants n’ont pas besoin de se battre, eux. Certains maires ont fini par renoncer et accepter l’idée de créer des maisons des services publics, sans voir le piège qui leur était tendu. On nous l’avait proposé à Stains, mais je l’ai refusé parce que derrière cette idée de mutualisation, il y a de fait la disparition d’autres services publics considérés comme non rentables. C’est très inquiétant.

Assa Traoré. Pour que notre jeunesse participe à la construction de ce monde, à la construction de cette France, à la construction de leur propre vie, il faut un véritable service public, accessible et disponible pour tous. Aujourd’hui, le seul service public qui profite de la jeunesse des quartiers, ce sont les prisons. Investir dans les autres services publics, ce serait investir dans l’avenir de la jeunesse des quartiers. Mais l’État ne le veut pas, comme s’il considérait qu’elle est nuisible. Nous, nous disons que cette jeunesse va participer à la construction de la maison France. Les infrastructures publiques nous appartiennent aussi. Il faut arrêter de nous considérer comme « les terroristes des quartiers », comme on a surnommé mes frères.

« On commence à comprendre l’importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d’altérisation des populations racisées, profondément ancrées dans les discours et les comportements. »
Marie-Hélène Bacqué

Pourquoi la question de la place des racisé-e-s dans l’espace public pose-t-elle problème ?

Assa Traoré. En France, on a tendance à se comparer aux États-Unis sur toutes les questions liées aux violences policières, mais pas sur les questions de racisme. De l’autre côté de l’Atlantique, on parle plus facilement du racisme d’État, par exemple. Chez nous, ce sera beaucoup moins clair, beaucoup moins assumé – alors que les actes sont là et que nos vies en dépendent trop souvent. Il faut donc imposer les personnes racisées dans l’espace public car leur voix compte. J’aimerais que des personnalités, des politiciens, des philosophes arrivent à assumer le mot de racisme.

Azzédine Taïbi. De mon point de vue, elle pose effectivement problème car le poids du passé colonial de la France est encore présent dans le débat politique et dans la manière dont nos institutions fonctionnent. La France refuse de reconnaître le fait colonial et les crimes qu’elle a pu commettre en son nom, principalement en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Or ce sont ces populations qui sont victimes de mépris, de discriminations et de racisme. Il est regrettable de voir, encore aujourd’hui, que la question du racisme et des discriminations est exclusivement portée par des collectifs et associations d’habitants des quartiers populaires – c’est le cas avec le combat que mènent Assa et le collectif Adama. Elle est aussi portée par des intellectuels, des historiens courageux, je pense à Pascal Blanchard par exemple, et concrètement par des équipes municipales progressistes et très engagées – c’est le cas à Stains.

Marie-Hélène Bacqué. La question de la discrimination est en train de rentrer dans le débat public, mais c’est un processus très long. En France, contrairement à d’autres pays, il est difficile de faire des études sur la discrimination car les statistiques ethniques sont interdites. Une série de travaux ont néanmoins mis en évidence cette réalité. On commence à comprendre l’importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d’altérisation des populations racisées, profondément ancrées dans les discours et les comportements, y compris au plus haut niveau des institutions. Cela renvoie à ce disait Assa : il faudrait que la France arrive à se poser la question de l’héritage colonial et que ce soit un débat partagé. C’est l’histoire des racisés, mais c’est aussi l’histoire des Blancs.

Assa Traoré. Ce dont il faut se rendre compte, c’est que toute une partie de la population est entre la vie et la mort parce que, lorsque des jeunes sortent, ils peuvent se faire tuer. Et cela se passe en France, dans un État dont la devise est « liberté, égalité, fraternité ».

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

Publié le 17/07/2020

14 juillet d’Emmanuel Macron : les passions somnifères d’une fin de règne

 

par Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

Pour pallier l’absence du défilé militaire, le président de la République a renoué avec une autre tradition en ce jour de fête nationale : l’interview télévisée. Analyse critique d’un exercice raté.

Ce 14 juillet devait être celui de la réconciliation, du grand changement qu’Emmanuel Macron avait promis aux Français. Enfin, ça, c’était ses mots. Auxquels ont été heureux de croire ceux qui avaient déjà cru à ceux de Nicolas Sarkozy en 2008. Les autres, l’immense majorité des autres, n’attendaient plus rien d’un président pour qui, dans la juste continuité de ses prédécesseurs, les mots et les récits n’ont plus de sens et entrent en systématique contradiction avec les actes et les décisions.

Pourtant, une fois encore, on avait convoqué pour cette fête nationale, tous les avatars de ce qui fait la grande France dans les esprits étroits pour lesquels cela rime avec soldats et armée. Flanqué de slogans jusqu’à la lie, le non-défilé du 14 juillet 2020 avait presque les allures démagogiques d’une Union soviétique au fait de ses certitudes. A cela, plus pour capitaliser sur l’émotion suscitée par la crise du Covid-19 que pour affirmer qu’ils sont véritablement au centre de notre société, on a placé quelques soignants en blouse blanche au milieu des treillis – au garde-à-vous, comme pour renforcer le contraste avec les images qui nous ont abreuvés toute l’année passée de soignants en lutte pour la survie de leur outil de travail, en grève ou dans la rue.

Autoflagellation et autosatisfaction

« Emotion et fierté », commence par nous rappeler Emmanuel Macron, comme si quelqu’un avait encore envie de connaître la saveur de ses états d’âme. Emotion et fierté mais tout de même, ses communicants avaient du lui recommander de ne pas éviter de répondre aux questions sur son impopularité et sur la virulence, voire la violence, des réactions qu’il suscite dans la population. Nous avons donc eu droit à un magnifique épisode d’autoflagellation, mâtinée d’autosatisfaction. En bref, les Français comprennent mal le Macron alors qu’il est pourtant dans le juste. Pour ses thuriféraires, c’est une habile façon de reconnaître qu’il est dans une impasse politique tout en justifiant qu’il gardera le même cap.

Mais Emmanuel Macron l’a lui-même confessé : il ne croit plus au politique car ce qu’il prône, c’est un « dépassement politique ». Plus fort que le ni gauche ni droite (son fond de commerce depuis plus de trois ans), on arrive maintenant au stade final de la décomposition idéologique du politique : le plus de politique du tout. Tout s’imposerait de soi-même puisque les choses sont comme elles sont. Dès lors, impossible de juger l’action d’Emmanuel Macron bonne ou mauvaise à l’aune d’une quelconque colonne vertébrale idéologique : il fait simplement ce qu’il peut – et il n’y a que les efforts qu’il déploie que nous serions en mesure de juger. L’horizon de nos sociétés n’est plus un rêve mais une simple variation technique du présent. Mais, à trop être obnubilé par un devenir advenu avant même qu’il ait été politiquement débattu, on en vient à confondre le conditionnel et le futur, comme en témoigne assez magistralement ce tweet, publié à 13h55 en ce 14 juillet : « j’ai fait ce que j’avais dit que je ferai » (sic – et je ne suis même pas lacanien).

L’unité, mais pas à tout prix

Nier le politique dans sa dimension conflictuelle (c’est-à-dire le nier tout court), c’est aussi devoir affirmer l’absolu des unités du présent – sinon, comment justifier que la barque que l’on cherche politiquement et collectivement à mener n’aille nulle part ? C’est la réponse dite pragmatique aux questions dites du quotidien qui seraient les seules à animer les esprits des Français. Seulement, Emmanuel Macron en a aussi défini les limites : le « discours radical » et les femmes en semblent exclus. La République ne saurait en effet souffrir de ces fractures : c’est pourquoi il semble évident pour Emmanuel Macron, tout en les « respectant », de balayer d’un revers de la main, les revendications politiques de ceux qui prônent la rupture avec l’existant, en toute matière, qu’elle soit économique, sociale ou sociétale. Habile (ou non) argumentaire discursif pour avaliser les politiques d’austérité ou pour promouvoir un ministre accusé de viol.

Seulement, le réel rattrape souvent au galop les inepties logorrhéiques du président. Et, malgré « le charme de la France », la population qui souffre doit appeler un minimum de réactions politiques. Un minimum… A la crise du Covid, on en appelle ainsi aux tests qu’on aurait en nombre suffisant sans que, soi-disant, la demande ne suive – alors même que l’on pourrait penser que c’est au politique, précisément et en l’espèce, de créer la demande. A la crise économique qui nous pend au nez dans des proportions inégalées quand elle n’est pas déjà l’un des paramètres centraux pour la vie de beaucoup de Français, on annonce un plan de relance de 100 milliards d’euros, tout en renvoyant vers le Premier ministre l’impossible tâche d’en déterminer les détails.

Fin de règne

S’il ne s’agit pas tant de faire des comptes d’apothicaire afin de déterminer ce qu’Emmanuel Macron a détruit lors des trois premières années de son mandat (même s’il y a à faire en la matière), il faut regarder les choses en face : il reste deux ans au président-déjà candidat à sa réélection pour ne rien faire sans accroître la détestation dont il est l’objet. Le bloc bourgeois, solide socle électoral sur lequel il s’appuie aujourd’hui – et qui, pour l’instant, lui suffit pour prétendre à une seconde victoire en 2022 –, ne le soutiendra pas indéfectiblement s’il montre trop peu de considération pour tout ce qui lui est étranger. D’autant que l’abstention très importante aux élections cache mal un accroissement de la politisation de pans entiers de la population, des gilets jaunes aux marcheurs pour le climat en passant par les féministes et les racisés. Les alternatives se construisent et en sont peut-être au stade du beau brouillon mais leur mise en place efficace et efficiente n’est peut-être plus qu’une question de mois.

 

Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 16/07/2020

Penser un monde nouveau. Souveraineté et mondialité, par Roger Martelli

 

Roger Martelli (site humanite.fr)

 

L’Humanité, avec sa plateforme numérique l’Humanite.fr, prend l’initiative de solliciter des contributions pour repenser le monde et inventer des alternatives, avec l’ambition d’être utile à chacune et chacun d’entre nous. Cette démarche sera prolongée par la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics. Aujourd’hui : Souveraineté et mondialité, par Roger Martelli, historien.

Un monde nouveau n’est envisageable que si l’on assume la « mondialité », c’est-à-dire notre communauté planétaire de destin. Nous savons que nous vivons une « mondialisation ». Dans le sens commun, le mot désigne le réseau des interdépendances qui structure désormais nos sociétés. Mais il ne dit pas que ce réseau est commandé par des logiques bien particulières : la concurrence régule la production et les échanges ; la « gouvernance » légitime le pouvoir des technostructures ; le rapport des forces direct entre les puissances se substitue à toute institution commune. La dimension mondiale constitue la forme du phénomène ; la logique qui le régit en structure le contenu.

 «La question concrète du moment n’est pas pour nous de retrouver notre souveraineté, mais de tourner le dos à des choix souverains qui nous ont conduits dans le mur.»

Quand tout va mal, on peut aisément se dire que la faute en revient aux interdépendances. La solution semble alors aller de soi : il faut regagner de l’indépendance et retrouver de la souveraineté perdue. Cette explication et cette solution sont des leurres. Prenons le cas du manque de masques et de tests. Il est le résultat de choix faits il y a déjà longtemps, au motif qu’il vaut mieux acheter à bas prix, quand le besoin s’en fait sentir, que de constituer et d’entretenir des stocks rarement utilisés. Les choix n’ont pas été faits sous la contrainte, mais en toute souveraineté, par des responsables légitimés par le vote. La question concrète du moment n’est pas pour nous de retrouver notre souveraineté, mais de tourner le dos à des choix souverains qui nous ont conduits dans le mur.

 «On peut combattre la mondialisation financière et technocratique ; on doit maîtriser la mondialité.»

Il se fait bien des choses douteuses au nom de la souveraineté. Quand Trump suspend le financement de l’Unesco et de l’ONU, en clamant « America first », il érode la souveraineté de continents entiers. Quand le Brésil déforeste l’Amazonie, il aliène celle de tous les peuples du monde. En fait, la plupart des grands défis de notre temps, santé, faim, équilibre écologique, recherche, limitation des dépenses d’armement, numérique, bioéthique, ne relèvent plus de la seule décision nationale. Refuser d’être assujetti – n’est-ce pas la base de l’indépendance ? – n’implique pas de tourner le dos aux interdépendances. On peut combattre la mondialisation financière et technocratique ; on doit maîtriser la mondialité.

Un clou ne devrait pas chasser l’autre. Il n’y a pas si longtemps, la mode était à l’extinction des nations. Les prophètes d’hier s’étant trompés, tout le monde célèbre le national revival. Dans les deux cas, le regard est faussé. Il y a plus de deux siècles, la nation est apparue comme un intermédiaire commode entre un local trop étroit et un monde trop abstrait. Elle est ainsi devenue le lieu par excellence de maîtrise de l’économie, d’apprentissage de la démocratie et de formulation d’un imaginaire commun à des sociétés divisées en classes.

«Le sentiment d’éloignement et de dépossession porte désormais sur l’activité politique elle-même, plus que sur le territoire de son exercice.»

La nation n’a pas perdu ces qualités et en décréter l’obsolescence est incongru. Mais sa force propulsive n’est plus celle du passé. Elle est certes démocratiquement un peu plus familière et les scrutins nationaux attirent un peu plus que les autres. Mais la démocratie ne va pas mieux dans ses habits nationaux. Le sentiment d’éloignement et de dépossession porte désormais sur l’activité politique elle-même, plus que sur le territoire de son exercice. De plus, le monde n’est plus aussi abstrait qu’il l’était il y a deux siècles : la communauté de destin qui relie tous les êtres en fait une réalité concrète, et pas seulement une représentation réservée à une élite savante. Le tout n’est plus la somme des parties ; la mondialité ne se réduit pas à la juxtaposition des États et des nations. Ce que nous vivons n’est plus seulement de « l’inter-nations », mais relève du « global ».

Le problème n’est pas dans l’existence des interdépendances, mais dans la carence démocratique de leur maîtrise. Que serait la souveraineté d’un peuple si elle s’exerçait sur le seul territoire national et laissait les normes les plus universelles au bon vouloir des marchés, des technocraties et des gouvernements des États les plus puissants ? On a cru, pendant quelques décennies, que l’on pouvait construire le socialisme dans un seul pays. On a pensé que la lutte pour une société nouvelle serait avant tout nationale. La vie a cruellement démenti cette croyance.

«Les problèmes qui sont les nôtres ne relèvent pas d’un manque de souveraineté, mais d’une carence grave de démocratie, partout.»

Nous ne changerons l’ordre – ou plutôt le désordre – des choses que si la lutte contre toutes les aliénations se pense, en temps long et de façon cohérente, à toutes les échelles de territoire en même temps, nationale, européenne, régionale, communale et planétaire. Il n’y a pas de raccourci convaincant, qu’il se veuille souverainiste, protectionniste, nationaliste, populiste ou européiste.

Les problèmes qui sont les nôtres ne relèvent pas d’un manque de souveraineté, mais d’une carence grave de démocratie, partout. Méfions-nous donc des faux remèdes. La nation n’est pas morte, mais son exaltation est explosive. La frontière est une construction historique, mais sa sacralisation en fait un mur. L’extrême droite nous a habitués, depuis les années 1970, à l’idée que les problèmes du XXIe siècle ne seraient plus ceux de l’égalité, mais ceux de l’identité. Nous ne serions plus « chez nous » : la protection et la sacralisation de la clôture deviendraient les axes d’une nouvelle représentation de l’ordre social, face à la menace de « l’autre ».

Face à cette extrême droite, nous devons nous cramponner à l’idée que nous n’avancerons pas en restaurant une souveraineté prétendument perdue, mais en fondant sur d’autres bases l’élan démocratique sans lequel rien n’est possible.

Publié le 08/07/2020

 

« Agréger les forces individuelles et collectives qui veulent ouvrir une perspective émancipatrice »

 

Entretien avec Clémentine Autain (site ensemble-fdg.org)

 

ContreTemps : À l’heure où nous parlons, la crise sanitaire a complètement recouvert le contexte politique précédent avec notamment la lutte contre le projet Macron de réforme des retraites. Macron vient lui-même d’effacer en quelque sorte cette séquence par un moratoire. La réforme de l’assurance-chômage est reportée de 6 mois, etc. Comment analyses-tu cette nouvelle phase ? Macron pourra-t-il revenir en arrière ?

Clémentine Autain : Nous sommes totalement concentrés sur la crise sanitaire. C’est un évènement tragique inédit qui bouleverse tout. Entre la peur de la mort et la dureté du confinement, les préoccupations se concentrent sur notre système de santé et les difficultés économiques engendrées par le confinement. Le moment est très anxiogène. Il l’est d’autant plus que Macron et le gouvernement semblent naviguer à vue. Nous payons des décennies de politiques néolibérales qui ont précarisé les travailleuses et travailleurs, et démantelé les services publics. L’hôpital public a payé particulièrement cher alors que ce secteur est vital. En pleine crise sanitaire, tout le monde peut voir le terrible résultat du manque de lits et de personnels, d’une recherche rivée sur la rentabilité à court terme, d’une production délocalisée et mal anticipée qui nous met en défaut de masques, de gel, de tests ou d’intubateurs. L’État est incapable de réquisitionner et d’organiser la fabrication du matériel qui manque cruellement. Il a émis 25 ordonnances qui broient le Code du travail – la semaine de 60 heures devient possible, les dimanches et vacances sont remis en cause… –, mais on y trouve aucune nationalisation, aucune contrainte sur les revenus du capital pour mettre au pot commun dans ce moment social et économique si difficile. La façon dont le gouvernement gère la crise sanitaire est totalement conforme à son orientation néolibérale et autoritaire. Si Emmanuel Macron a prononcé de jolis mots pour rendre hommage aux personnels médicaux et louer l’État providence, il ne faut pas se tromper : la crise sanitaire est l’occasion de préparer tout le monde à un choc de dérégulation économique et à la mise sous surveillance de nos libertés. Le report de la loi sur les retraites et le moratoire sur celle concernant l’assurance chômage, c’est au fond reculer pour mieux sauter. Quand le pays sera plongé dans la récession, la macronie ne manquera pas de demander aux Français de « faire des efforts ». Cela signifiera concrètement moins de droits et protections pour le grand nombre au nom d’une relance productiviste pour remettre en route, as usual, la machine financière et la logique de compétitivité. Je ne crois pas que le gouvernement révisera le sens de ses contre-réformes. C’est pourquoi nous devons être à l’offensive. Il est difficile de savoir comment la population va sortir de cette séquence, dont on ne connaît pas encore le bout. Mais nos partis pris seront sans doute plus audibles car nous aurons fait collectivement l’expérience de ce qui a manqué. Défendre les services publics, la relocalisation de l’économie, le partage des richesses, le développement des biens communs, la solidarité et l’entraide prendra une tournure particulièrement concrète.

CT : La LREM ayant échoué aux élections municipales, Macron n’est-il pas en train de se projeter sur une autre séquence, comme si la précédente devait être oubliée ? Ce qu’il a déjà fait avec les Gilets jaunes.

C. A. : Probablement ! Nous n’avons pas eu le temps et la disponibilité d’esprit de faire le bilan des résultats du premier tour des élections municipales. D’ailleurs, nous ne savons pas comment va s’organiser la suite… Mais la macronie a pris un coup sur le carafon. La colère à son égard s’est traduite dans les urnes. Macron espère sans doute se refaire en jouant le chef de guerre dans la crise et en pariant sur une improbable unité nationale. Les enquêtes d’opinion montrent pourtant que les Français n’ont pas confiance en lui pour faire face au Covid19. La défiance est majoritaire. Le sentiment d’impréparation et de messages contradictoires est un élément important. Peut-être s’y ajoute la prise de conscience que le modèle social de LREM nous conduit dans le mur. C’est cet enjeu du sens à faire société que nous devons porter haut et fort.

CT : Que penser du discours actuel du pouvoir ?

C. A. : La rhétorique guerrière dans laquelle Macron s’est engagée est complètement inappropriée. La culpabilisation des individus est indécente. Les dispositions légales, avec leur lot d’amendes, sont sévères à l’égard des individus – et je constate une adhésion massive à ce contrôle, qui n’est pas sans poser question… Mais les entreprises comme Amazon qui ont continué à faire travailler leurs salariés sans protection sanitaire digne de ce nom dans des entrepôts de plus de 500 personnes ne sont pas inquiétées. Pire, la ministre Pénicaud a encouragé les entreprises à maintenir leur activité, même quand elle n’est pas essentielle. Ce serait, dit-elle, une marque de civisme ! Pendant ce temps, le ministre Bruno Le Maire a invité les grandes entreprises à ne pas verser trop de dividendes cette année. Pourquoi une simple invitation verbale, sans aucune contrainte légale ? D’ailleurs, Boursorama annonce que le CAC 40 s’apprête à verser des dividendes records au printemps 2020.

Le pouvoir perçoit bien qu’il y a un problème dans la poursuite de la même logique politique. Il tente de trouver des mots pour montrer qu’il entend, qu’il comprend, qu’il va réorienter. Mais, au fond, il ne peut pas se défaire de ses convictions profondes.

CT : Quel bilan tires-tu de la phase de ton travail parlementaire qui s’est inscrite après le meeting unitaire du 11 décembre à Saint-Denis, avec les discussions pour parvenir à une déclaration commune des forces de gauche et écologistes ?

C. A. : Les groupes de gauche au Parlement ont partagé le combat contre la loi sur les retraites de façon assez convergente, même si chacun avait son style, ses propres fils conducteurs. En revanche, pour bâtir un contre-projet, ce fut nettement plus difficile. Le cadre de travail était à mon sens déséquilibré puisque la France insoumise n’a pas souhaité y participer. Par ailleurs, la méthode du consensus nous a tiré vers le moins-disant. Le document final était assez décevant, même s’il avait le mérite d’afficher la volonté de créer du commun. Par ailleurs, avec le groupe socialiste, insoumis et communistes avons eu quelques difficultés à nous mettre d’accord sur la stratégie. Nous étions partant pour une motion de censure bien plus tôt, mais les socialistes s’y sont opposés.

CT : Quels ont été les débats, les divergences et les convergences entre députés à ce moment-là ? Portaient-elles sur des problèmes de fond sur le « dossier retraites » ou des problèmes de postures ou tactiques politiques ?

C. A. : Les deux. Sur le fond, les socialistes voulaient par exemple valoriser la loi Touraine et n’étaient pas prêts à une grande rupture dans notre système. Sur la stratégie, je crois que les socialistes misaient sur un profil constructif vis-à-vis du projet de loi quand communistes et insoumis avaient clairement décidé une opposition en bloc.

CT : Comment comprendre l’attitude du PS ?

C. A. : N’oublions pas qu’il y a trois ans, le PS soutenait les politiques emmenées par François Hollande ! Or le projet communiste ou insoumis vise une rupture franche avec le néolibéralisme. Je trouve néanmoins que les socialistes, qui n’ont donc pas décidé de rejoindre la macronie, s’ancrent au fil du temps plus à gauche. Le bilan critique de la gauche au pouvoir doit maintenant mûrir. Pour avoir partagé des tribunes avec Olivier Faure et lu différentes interviews, je constate qu’il ouvert ce droit d’inventaire et donc potentiellement un nouveau chemin. Mais les résistances au sein du PS existent et se manifestent. Mon sentiment général, c’est que le PS ne me semble pas stabilisé sur son orientation.

CT : Le débat parlementaire sur la loi a été critiqué comme « une obstruction ». A-t-il quand même porté des fruits ?

C. A. : Je le crois, oui ! Nous avons été très suivis et encouragés. Je pense que nos discours faisaient écho dans le pays, majoritairement opposé au projet sur les retraites sur des bases sociales, solidaires. Je précise que nous n’avons pas à proprement parler fait de l’obstruction. Si nous avons assumé de déposer par milliers des amendements, pour ralentir l’étude du projet, nous n’avons cessé d’argumenter sur le fond. Et d’ailleurs, nous avons ainsi levé pas mal de lièvres, sur les paramètres de calcul de la valeur du point, le minimum contributif ou encore la part de l’État dans le paiement des retraites des fonctionnaires puisqu’elle s’aligne sur les normes du privé. Un peu comme pour le Traité constitutionnel européen, j’ai observé que beaucoup de gens se passionnaient pour des enjeux apparemment techniques mais qui signaient des choix politiques. Nous avons contribué à cette démocratisation du débat. Nous avons porté la colère légitime à l’Assemblée.

CT : L’intersyndicale était en train de construire une « vraie conférence de financement ». Est-ce que sur le plan politique, on aurait pu faire de même, dans un tempo différent ? Aurait-on pu imaginer une complémentarité ?

C. A. : Oui, idéalement ! Mais la séparation entre les sphères sociale et politique est-elle si pertinente dans la période ? Il me semble qu’un front rassemblé, social et politique, pour porter des alternatives concrètes sur les retraites aurait été le meilleur levier de mobilisation et d’espoir.

CT : Comment vois-tu le rôle du Big Bang maintenant, après la réunion à Paris qui a eu lieu il y a quelques semaines, qui devait se prolonger sur d’autres initiatives avant et pendant l’été ? Quel rôle le Big Bang peut-il jouer dans une recomposition/restructuration politique nécessaire ?

C. A. : Nous voulons prendre notre part dans la refondation sociale et écologiste. Celle-ci est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que la temporalité politique va s’accélérer du fait des crises sanitaires, économiques et démocratiques. La macronie peut vite être jugée illégitime pour construire le monde d’après. Elle le sera d’autant plus que d’autres perspectives émergeront. L’extrême droite est en embuscade. Elle espère tirer les marrons du feu d’une société qui, mue par la peur, pourrait être tentée par le repli et la remise de son destin dans les mains d’une leader réactionnaire (« c’était mieux avant ») et autoritaire (plus franchement encore que Macron). N’oublions pas que le brun a le vent en poupe à l’échelle internationale. Il y a donc une course de vitesse. C’est pourquoi il faut chercher à agréger les forces individuelles et collectives qui veulent ouvrir une perspective émancipatrice.

La crise du coronavirus n’est au fond qu’une répétition si l’on songe aux catastrophes climatiques qui nous attendent. Petit à petit, s’éclaircit le projet autour duquel nous pouvons bâtir une espérance. C’est celui qui se construit autour des biens communs, de la préservation de l’écosystème, des droits et libertés, du partage des richesses, des pouvoirs et des temps de la vie. C’est celui qui propose que la vie bonne pour toutes et tous structure notre organisation sociale en lieu et place de la jungle néolibérale, de la loi du profit, de l’austérité budgétaire, et de leur corollaire, toujours plus de contrôle social.

En pensant à Alice au pays des merveilles, disons que si ce monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? Il faut commencer par les fins recherchées et travailler aux mesures de transition qui nous permettent d’avancer vers nos objectifs émancipateurs. Au sein du Big bang, nous voulons contribuer à ce travail. Nous continuerons de jouer un rôle passerelle et nous mettrons dans le débat public des contributions de fond, de nature à créer du liant et de l’espoir.

 

Propos recueillis par Jean-Claude Mamet. Publié dans le numéro 45 de Contretemps.

Publié le 07/07/2020

Repenser le commun à partir d’Antonio Gramsci

 

Par Pierre Girier-Timsit (site lvsl.fr)

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Dans son célèbre article de juin 1920 sur les conseils d’usine turinois, le théoricien marxiste Antonio Gramsci analyse les formes politiques originales expérimentées par le prolétariat urbain. Concept central dans la prise de conscience et la construction de classe, le commun apparaît finalement comme le fondement même du socialisme et de l’État ouvrier à venir.


Dans leur ouvrage Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle [1], Pierre Dardot et Christian Laval citent le plus fréquemment deux auteurs : Marx et Proudhon. De nombreux autres travaux sont étudiés, une grande diversité marquant l’ensemble, avec des renvois multiples à des œuvres aussi différentes que celles d’Aristote, Kant, Engels, Jaurès, Arendt, Castoriadis, Negri ou Hardt. Par contre, nulle trace du penseur italien Antonio Gramsci, référence importante de nombreux intellectuels et courants critiques du XXe siècle comme les théoriciens du populisme Laclau et Mouffe, le penseur de l’État Poulantzas, les historiens Hobsbawm et E. P. Thompson ou encore les représentants des subaltern et cultural studies Spivak et Stuart Hall et, dans le cas français, des deux plus grandes figures du marxisme hexagonal, Althusser et Sartre et des deux principaux hérétiques de la génération suivante, Foucault et Bourdieu [2]. L’œuvre de Gramsci a également profondément influencé la formation de gauche radicale espagnole Podemos, son secrétaire général Pablo Iglesias et son ancien secrétaire politique Íñigo Errejón [3] se réclamant tous deux du théoricien de l’hégémonie.

On peut s’étonner de cette absence tant certains aspects de l’œuvre de Gramsci sembleraient mériter de figurer dans cette étude fleuve autour du commun (le commun), Dardot et Laval préférant l’usage du substantif à celui du qualificatif car « il faut affirmer que c’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes, de même que c’est seulement cette activité pratique qui peut produire un nouveau sujet collectif, bien loin qu’un tel sujet puisse préexister à cette activité au titre de titulaire de droits. Si « universalité » il y a, il ne peut s’agir que d’une universalité pratique, à savoir celle de tous les individus qui sont, à un moment donné et dans des conditions données, engagés dans une même tâche. »

L’article sur les conseils d’usines italiens, qui paraît en juin 1920 à l’apogée du mouvement conseilliste [4], permet tout particulièrement de penser le commun chez Gramsci.

« On peut donc retenir que le biennio rosso n’est pas le fait d’un parti politique de type léniniste, ni d’une centrale syndicale unique, mais le produit de l’activisme « conseilliste », largement spontané, des travailleurs. »

D’origine sarde, Antonio Gramsci se rend à Turin en 1911 afin de suivre des études à l’université. Il finit par quitter l’environnement de la faculté pour se consacrer à temps plein à des activités conjointes de journaliste et de militant politique [5]. En août 1917, une tentative insurrectionnelle échoue à Turin et est violemment réprimée par l’État. Deux mois plus tard, les bolcheviks s’emparent du pouvoir dans un Empire russe en plein chaos, en situation de « conjoncture fluide [6] » depuis la révolution de février qui avait entraîné la chute du tsarisme [7].

L’article de Gramsci s’inscrit plus spécifiquement au sein du biennio rosso, période italienne de 1919-1920 lors de laquelle de nombreuses villes en Italie du Nord sont marquées par une forte agitation ouvrière qui prend souvent la forme de grèves et d’occupations d’usines, à Turin notamment où les usines Fiat emploient « 20 000 travailleurs manuels en 1918 [8] ». Dans un court ouvrage consacré à l’exposition de la vie et de la pensée de Gramsci, George Hoare et Nathan Sperber résument le climat de l’époque de la façon suivante :

« Le paysage de la contestation est marqué par l’éclatement. Au PSI [Parti socialiste italien], les dirigeants nationaux hésitent et restent en retrait du mouvement, alors que les adhérents turinois les plus radicalisés (dont Gramsci) y participent passionnément. Les syndicats, dont la puissante CGL (Confederazione Generale del Lavoro), sont également sur place, mais leurs leaders sont surtout réformistes. Les animateurs principaux de la lutte sont en fait les conseils ouvriers, sous la forme des comités d’entreprise (commissioni interne), qui proposent de s’inspirer de l’expérience décentralisée des soviets russes de 1917. On peut donc retenir que le biennio rosso n’est pas le fait d’un parti politique de type léniniste, ni d’une centrale syndicale unique, mais le produit de l’activisme « conseilliste », largement spontané, des travailleurs. »

En tant que journaliste, Gramsci collabora à l’hebdomadaire socialiste Il Grido del popolo et à l’Avanti ! puis, suite à la fermeture du premier, il fonde avec Togliatti, Terracini et Tasca L’Ordine Nuovo, hebdomadaire « organe de presse qui joue le rôle d’avant-garde politique dans le mouvement » des conseils turinois, dont le premier numéro paraît en mai 1919 et qui devient clandestin à partir de 1922 sous le régime fasciste.

Dans cet article, Gramsci, qui a été profondément marqué par la révolution bolchevique, nous livre son analyse de cette nouvelle forme économico-politique originale que constituent les conseils d’usines italiens. Le concept du commun, absent de l’article de Gramsci, peut néanmoins servir de fil directeur dans l’intelligence du processus révolutionnaire socialiste. Cette notion doit alors être comprise dans une triple acception : économique, éthique et politique. Elle apparaît absolument centrale tout au long de la constitution d’une classe et du mouvement de transformation du réel.

« C’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes »

« Le processus révolutionnaire se déroule sur le terrain de la production, à l’intérieur de l’usine où les rapports sont des rapports d’oppresseur à opprimé, d’exploiteur à exploité, où l’ouvrier est privé de liberté et la démocratie inexistante. Le processus révolutionnaire s’accomplit là où l’ouvrier n’est rien et veut devenir tout, là où le pouvoir du patron est illimité, et se ramène à un pouvoir de vie ou de mort sur l’ouvrier, sur la femme de l’ouvrier, sur les enfants de l’ouvrier. »

Par ces quelques lignes, Gramsci tente d’expliquer pourquoi les mobilisations sociales les plus radicales sont celles d’ouvriers qui se mobilisent au sein de l’usine en tant qu’ouvriers, et non celles d’autres groupes mobilisés en tant que citoyens. Pour saisir toute la portée de ce passage, un retour à Marx et aux marxistes est nécessaire.

Marx, dans son œuvre, utilise le concept de classe dans un double sens problématique [9]. À sa suite, de nombreux intellectuels se réclamant de son héritage et revendiquant l’étiquette de marxistes vont perpétuer voire renforcer cette confusion conceptuelle entre deux acceptions pourtant distinctes de la notion de classe dans la théorie marxiste : la classe économique et la classe politique.

Marx conçoit les classes comme des « types purs » regroupant des catégories d’agents engagés dans le processus économique, la division s’opérant en fonction de la source de revenu. Il énonce ainsi dans Le Capital : « Ceux qui ne possèdent que leur force de travail, ceux qui possèdent le capital et ceux qui possèdent la terre – leurs sources de revenus étant respectivement le salaire, le profit et la rente foncière –, en d’autres termes, les travailleurs salariés, les capitalistes, les propriétaires fonciers, constituent les trois grandes classes de la société moderne fondée sur le mode de production capitaliste. [10] »

Dans son autobiographie, Daniel Bensaïd note que selon Marx lui-même, « au-delà des trois livres du Capital, les classes pourraient […] accueillir de nouvelles déterminations, avec l’introduction du rôle de l’État, de la famille, du marché mondial ou du système éducatif [11] ». Pour Marx, les classes ne se constituent qu’en rapport les unes aux autres, le concept de rapports de classes étant constitutif du concept de classes : « Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils se retrouvent ennemis dans la concurrence. [12]  »

Par la suite, plusieurs critères, tous économiques, permettant de définir les classes sociales, ont été posés par Lénine, chaque critère étant nécessaire mais non suffisant pris séparément : propriété ou non des moyens de production, place dans l’organisation et la division du travail, la forme et le montant du revenu. De ces critères peuvent découler d’autres caractéristiques comme les conditions de scolarisation, de logement ou les taux de syndicalisation.

Ainsi, dans la tradition marxiste, le terme de classe renvoie d’une part au procès de production matérielle, les critères retenus par Lénine en étant une parfaite illustration, une identité de classe pouvant être assignable à une personne en fonction de sa position dans les rapports de production, dans le procès du travail et à partir de des rapports aux moyens de production, d’autre part à la lutte des classes, lutte politique qui engage des groupes mobilisés historiquement [13].

« Mais alors, libéré de la sujétion du « chef », libéré de l’esprit servile et hiérarchique, poussé aussi par les nouvelles conditions générales que la nouvelle phase historique impose à la société, l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative. »

Le problème réside dans le fait qu’un seul terme, celui de classe, comporte deux acceptions distinctes, l’une étant économique, c’est-à-dire liée directement au procès de production matérielle et indépendante de l’action politique des agents, et l’autre étant au contraire foncièrement politique, définie par l’action d’individus et de groupes dans l’histoire afin de défendre certains intérêts et valeurs. La première acception évacue la culture non-économique et conduit à un amalgame théorique éminemment problématique, puisque cela véhicule une conception spontanéiste et ontologique des classes sociales.

Revenons désormais à l’article de Gramsci. Celui-ci explique que l’ouvrier en tant qu’homme réel exploité et dominé au sein de l’usine par le capitaliste, le patron et le petit chef, « libère sa conscience » sur le plan économique au sein du mouvement des conseils d’usines : « Pendant la phase libérale [du processus historique de la classe bourgeoise et de la domination de la classe bourgeoise sur la société], le propriétaire était aussi un entrepreneur ; c’était aussi un industriel : le pouvoir industriel, la source du pouvoir industriel, se trouvant dans l’usine, et l’ouvrier ne parvenait pas à libérer sa conscience de la persuasion qu’on ne pouvait se passer du patron, dont la personne s’identifiait avec celle de l’industriel, avec celle du gérant qui était responsable de la production, et, partant, responsable du salaire, du pain, des habits, du toit de l’ouvrier. […] Mais alors, libéré de la sujétion du « chef », libéré de l’esprit servile et hiérarchique, poussé aussi par les nouvelles conditions générales que la nouvelle phase historique impose à la société, l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative. »

Gramsci souligne dans l’expression « l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative » comment la reconnaissance d’intérêts matériels communs entre ouvriers est indissociablement économique et politique. En effet, des ouvriers qui n’ont pas lu Marx et qui ne connaissent pas la théorie marxienne de la paupérisation, de la polarisation entre deux classes antagonistes dans le développement du capitalisme, des crises de surproduction, de la plus-value absolue et relative, autrement dit de la dynamique du Capital, effectuent un bond en termes de conscience de la réalité matérielle objective de l’exploitation et de la domination capitalistes par l’unité réelle de la théorie et de la pratique révolutionnaire : la praxis.

« Le commun prend vie sous nos yeux, sous la forme primitive de la conscience économique et politique de classe, relevant de la compréhension de ce qui existe et de ce qui pourrait être, du fonctionnement de la société bourgeoise et de possibles changements. »

On peut noter que la définition du commun de Dardot et Laval retenue pour cette étude est donnée dans une section intitulée « Commun et praxis », l’absence de référence à Gramsci apparaissant alors encore plus surprenante, tant celui-ci reste connu comme le théoricien de la « philosophie de la praxis ». En luttant au niveau économique, par la grève, l’occupation d’usine, voire l’auto-organisation de la production, les ouvriers ne grippent pas seulement la machine à profits capitaliste. Ils proclament et démontrent à la face du monde que les capitalistes sont des parasites, bons à commander et à profiter du travail fourni par d’autres hommes.

Les ouvriers progressent dans leur conscience économique, dans la sphère du raisonnement objectif en la matière, dénué de valeurs, et leur action comporte de fait une dimension politique indéniable en ce qu’elle heurte nécessairement les conceptions des acteurs et des observateurs quant à l’organisation de la cité. Par la production de « choses communes », même à un niveau relativement microscopique, les ouvriers sortent de la pure acception économique du concept de classe pour se muer en un groupe mobilisé autour d’intérêts matériels communs, pas seulement économiques au sens étroit du terme, le temps de travail ayant par exemple toujours comme corollaire le temps libre. Le commun prend vie sous nos yeux, sous la forme primitive de la conscience économique et politique de classe, relevant de la compréhension de ce qui existe et de ce qui pourrait être, du fonctionnement de la société bourgeoise et de possibles changements.

Ainsi, pour Gramsci, les conseils d’usines permettent la reconnaissance et l’auto-gestion d’intérêts matériels communs des ouvriers face au capitalisme, et ainsi de développer une certaine forme de conscience de classe, économique et politique.

« Libéré de l’esprit servile et hiérarchique », l’ouvrier adopte une représentation propre du social. Le passage d’une reprise en mains de la production à l’échelle locale à un projet global de révolution politique déplace l’enjeu central de l’interprétation à la volonté et aux valeurs.

« C’est seulement cette activité pratique qui peut produire un nouveau sujet collectif »

« Les rapports qui doivent s’établir entre le parti politique et le Conseil d’usine, entre le syndicat et le Conseil d’usine, découlent déjà implicitement du principe suivant : le parti et le syndicat ne doivent se poser ni en tuteurs ni en superstructures déjà constituées de cette nouvelle institution, dans laquelle le processus historique de la révolution prend une forme historique contrôlable ; ils doivent se considérer comme des agents conscients qui libéreront cette institution de toutes les forces contraignantes que concentre l’État bourgeois ; ils doivent se proposer d’organiser les conditions extérieures et générales (c’est-à-dire politiques) dans lesquelles le processus de la révolution pourra être le plus rapide, dans lesquelles les forces productives libérées pourront trouver leur plus grande expansion. »

Sur la question de la construction d’une identité politique commune, Gramsci insiste sur le fait que partis et syndicats ne doivent pas chercher à contrôler le processus spécifique des conseils d’usines mais seulement à en permettre l’épanouissement maximal.

Le conseil d’usine constitue un lieu, au sens spatial du terme, qui appelle la curiosité et l’échange. Dans sa biographie de Gramsci, Giuseppe Fiori décrit comment, à Turin pendant le biennio rosso, les turinois, au-delà des ouvriers et des socialistes, assistent aux débats en plein air, notamment dans les jardins publics.

La centralité urbaine des usines permet ainsi de constituer un espace public habermassien, lieu d’échanges rationnels visant à la constitution d’une opinion publique éclairée, qui déborde la famille, l’Église, l’école, c’est-à-dire les institutions traditionnelles, où les idées incarnées par des individus circulent. Dans ces dernières, l’autorité est confisquée par le père, le curé ou le maître, les autres participants pouvant s’exprimer mais toujours de manière secondaire et contrôlée. Les conseils d’usines, au contraire, célèbrent l’égale légitimité de tous à prendre part aux discussions, sur un strict principe de souveraineté populaire. Les délibérations publiques mettent à mal la domination spatiale de la bourgeoisie qui, dans le cadre de l’usine comme des logements, des lieux de loisir et des transports cherche à contrôler les actions et les interactions des ouvriers [14].

Les conseils d’usines marquent donc la prise de parole publique des subalternes, des sans-voix, qui ne s’expriment habituellement jamais directement mais, au mieux, par le biais de journaux, de partis et de syndicats. Mais ces « superstructures déjà constituées » ne comportent ni la spontanéité ni le caractère réellement populaire des conseils d’usines. Des journalistes, des représentants politiques et syndicaux ne seront jamais le prolétariat, même s’ils s’expriment au nom du prolétariat tout entier.

Les conseils d’usines fonctionnent donc en tant qu’institution sui generis, pôle de radicalisation dépassant largement les ouvriers par son caractère ouvert et central géographiquement, entraînant un bouillonnement politique dans les villes dans lesquelles ils sont les plus puissants : Milan et Turin.

« Dans un même mouvement réel indistinctement économique, éthique et politique, les conseils d’usines permettent ainsi de construire une identité politique commune à des groupes irréductiblement hétérogènes et de former ainsi une classe au projet politique macro-structurel. »

Les questions économiques propres aux usines occupées ne sont pas le seul sujet des discussions. Les participants débattent du pouvoir extra-économique, du processus de décision, des différences entre égalité politique et économique, entre libertés démocratiques et libertés humaines…

« Dans la période de suprématie économique et politique de la classe bourgeoise, le déroulement réel du processus révolutionnaire se passe de façon souterraine, dans l’ombre de l’usine et dans l’ombre de la conscience de ces multitudes immenses que le capitalisme assujettit à ses lois ; il n’est donc ni contrôlable ni prévisible ; il le sera dans l’avenir, lorsque les éléments qui le constituent (sentiments, velléités, habitudes, embryons d’initiatives et de nouvelles mœurs) auront été développés et épurés par l’évolution de la société, par l’importance accrue de la place que la classe ouvrière sera amenée à occuper dans le domaine de la production. »

Ce passage est caractérisé par un mécanisme rare chez Gramsci. On a un schéma qui donne la priorité causale et chronologique à « l’évolution de la société » et à l’infrastructure économique sur les idées et les valeurs des ouvriers, alors que le respect du mouvement dialectique obligerait à considérer que le travail de « persuasion » des militants socialistes peut jouer un rôle déterminant dans l’ébranlement structurel. Le choix du terme de « persuasion » par Gramsci dans l’article est intéressant. En effet, au contraire de « convaincre » qui implique la démonstration objective et argumentative d’une vérité, quand on cherche à persuader quelqu’un, on accomplit un travail sur ses valeurs, conscientes et infra-conscientes, on se place dans le règne du relativisme politique.

Le commun est alors construction de nouvelles valeurs désembourgeoisées, terme que l’on préférera à celui d’« épurées », utilisé par Gramsci mais qui nous paraît absolutiste et positiviste : valeurs démocratiques, valeurs populaires, valeurs de luttes louant l’antagonisme, valeurs de partage et de solidarité, de co-décision, valeurs du temps libre et de l’épanouissement de tous. Le commun dans son acception éthique. Valeurs qui serviront de base à la constitution d’un projet politique global et d’une identité politique commune, menant inévitablement à la lutte avec les superstructures bourgeoises pour l’avènement du socialisme.

Dans un même mouvement réel indistinctement économique, éthique et politique, les conseils d’usines permettent ainsi de construire une identité politique commune à des groupes irréductiblement hétérogènes et de former ainsi une classe au projet politique macro-structurel.

« Il ne peut s’agir que d’une universalité pratique, à savoir celle de tous les individus qui sont, à un moment donné et dans des conditions données, engagés dans une même tâche »

« Nous disons que la période actuelle est révolutionnaire parce que la classe ouvrière tend de toutes ses forces et de toute sa volonté à fonder son État. Voilà pourquoi nous disons que la naissance des Conseils ouvriers d’usines représente un grandiose événement historique, qu’elle représente le commencement d’une ère nouvelle dans l’histoire du genre humain ; c’est grâce à elle que le processus révolutionnaire a affleuré à la lumière et est entré dans la phase où il peut être contrôlé et prévu. »

Il est étonnant de noter que Gramsci, dans son apologie de la forme originale des Conseils d’usines, ne mentionne ni les Soviets ni la Commune de Paris qui semblent pourtant se rapprocher fortement de cette forme de représentation, ces omissions servant possiblement un simple objectif rhétorique.

« La classe ouvrière affirme […] que le pouvoir industriel, que la source du pouvoir industriel, doit revenir à l’usine ; elle considère l’usine comme étant, dans une nouvelle perspective ouvrière, la forme où la classe ouvrière se coule en un corps organique déterminé, la cellule d’un nouvel État : l’État ouvrier, et la base d’un nouveau système représentatif : le système des Conseils. »

Ces passages illustrent que pour Gramsci, les conseils d’usines sont la définition même du socialisme. Gramsci place sa réflexion stratégique autour de l’État dans un cadre léniniste. Il reprend la thèse défendue par Lénine dans L’État et la révolution du double pouvoir et de la destruction de l’appareil d’État bourgeois.

Pour Lénine, et donc pour Gramsci, l’appareil d’État bourgeois est pourri par essence et doit être intégralement balayé afin d’instaurer un nouvel État prolétarien. Les anciennes institutions doivent être réduites en poussière et les anciens fonctionnaires démis de leurs fonctions. Pourquoi ? Car les structures ont une inertie très importante, elles ont des effets sur les habitudes, les idées, les valeurs de ceux qui les incarnent. Elles corrompent par les réseaux tissés et les privilèges accordés. Avant d’adopter une pratique centralisée du pouvoir, Lénine prône que tout le pouvoir aille aux Soviets, conseils d’ouvriers et de paysans dont tous les représentants sont élus, responsables et révocables [15].

La stratégie socialiste révolutionnaire consiste à construire un double pouvoir, en parallèle et à l’extérieur du pouvoir d’État bourgeois, sous la forme des conseils. Ce double pouvoir a pour objectif de construire l’hégémonie, d’organiser les classes révolutionnaires, de renverser les superstructures bourgeoises et de mettre en place le socialisme. Les partis et les syndicats révolutionnaires ont quant à eux pour tâche de permettre le développement du double pouvoir face à la répression bourgeoise, mais ils ne le constituent aucunement en eux-mêmes. Les conseils constituent la meilleure boussole en termes de représentation à l’aube de la transition socialiste.

« Ces propos de Gramsci apparaissent comme le couronnement suprême du commun : solidarité et co-élaboration pratiques des humains pour parvenir, finalement, à la possibilité pratique et politique concrète de l’épanouissement de chacun dans son devenir. »

Selon Gramsci, les conseils sont un État ouvrier à l’état embryonnaire, au double sens de moyen pour construire cet État et de principe représentatif fondamental de souveraineté politique populaire. Tout comme Marx, Gramsci prône la disparition de la division entre travail manuel et intellectuel, considérant que chaque homme est à la fois un corps et un esprit, chaque travailleur étant par conséquent parfaitement légitime à participer aux décisions publiques, à la vie de la cité. Le commun émerge alors comme principe fondamental du socialisme, à la fois au niveau politique et au niveau économique, et plus largement à l’échelle de la société toute entière, comme nouvelle universalité pratique.

« L’État ouvrier, puisqu’il prend naissance en fonction d’une configuration productive, crée déjà les conditions de son propre développement, de sa disparition en tant qu’État, de son incorporation organique dans un système mondial : l’Internationale communiste. »

Ces propos de Gramsci inaugurant le commun-isme, compris comme auto-gouvernement mondial, société réglée où le règne de la nécessité laisse place à la liberté humaine et à la société du temps libre, apparaissent comme le couronnement suprême du commun : solidarité et co-élaboration pratiques des humains pour parvenir, finalement, à la possibilité pratique et politique concrète de l’épanouissement de chacun dans son devenir.


1 DARDOT, Pierre, et LAVAL, Christian, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, Éditions La Découverte, 2014

2 Voir notamment GREEN, Marcus E. (ed.), Rethinking Gramsci, Routledge Innovations in Political Theory, 2011

3 Errejón quitte Podemos début 2019 pour des désaccords théoriques et stratégiques avec la direction et fonde son propre parti Más País.

4 Paru dans L’Ordine Nuovo, 4-5 juin 1920. GRAMSCI, Antonio, « Le conseil d’usine », dans Écrits politiques, tome I : 1914-1920, textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris, trad. Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, Gilbert Moget, Robert Paris et Armando Tassi, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 1974, pp.346-351. C’est cette traduction qui a été retenue pour notre étude. L’article est également accessible gratuitement sur les sites marxists.org et Les Classiques des sciences sociales de l’Université du Québec.

5 Gramsci a adhéré au Parti socialiste italien (PSI) dès 1912. Pour toutes les informations qui vont suivre, on renvoie à la biographie de Gramsci : FIORI, Giuseppe, La vie de Antonio Gramsci, Paris, Librairie générale française, Le Livre de Poche, coll. « Pluriel », 1977, 543 p.

6 La conjoncture fluide désigne une période de crise extraordinaire où les logiques habituellement fonctionnelles des champs sociaux se délitent au profit de devenirs ouverts et imprévisibles. On reprend l’expression au sociologue de la politique Michel Dobry. Voir DOBRY, Michel, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, « Références », 1986 ; rééd. 1992

 

7 Sur le sujet on renvoie à FERRO, Marc, La révolution de 1917, Paris, Albin Michel, 1997

8 HOARE, George, et SPERBER, Nathan, Introduction à Antonio Gramsci, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Repères », 2013, p. 15

9 GODELIER, Maurice, « Ordres, classes, État chez Marx », dans Visions sur le développement des États européens. Théories et historiographies de l’État moderne, Actes du colloque de Rome (18-31 mars 1990), Rome, Publications de l’École Française de Rome, n° 171, 1993, pp. 117-135

10 MARX, Karl, Œuvres tome I. Économie 1, traduction et notes de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 1484

11 BENSAÏD, Daniel, Une lente impatience, Paris, Éditions Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2004, p. 440

12 MARX, Karl, et ENGELS, Friedrich, L’Idéologie allemande, traduction présentée par Gilbert Badia, Paris, Les Éditions sociales, 1976, p. 61 ; rééd. 2012.

13 Sur la constitution historique d’une classe, on renvoie à THOMPSON, Edward Palmer, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, 1988 ; rééd. Paris, Éditions Points, 2012, 1164 p.

14 Sur cet aspect voir JESSOP, Bob, « Gramsci : l’espace, le territoire, de la nation, les frontières, le mouvement », dans CALOZ-TSCHOPP, Marie-Claire, FELLI, Romain, et CHOLLET, Antoine (dir.), Rosa Luxemburg, Antonio Gramsci, actuels ?, Paris, Éditions Kimé, 2018

15 Sur cet aspect de l’œuvre de Lénine, voir NEGRI, Antonio, « Socialisme = soviets + électricité », allocution prononcée au colloque « Penser l’émancipation » à Saint-Denis le 15 septembre 2017. Accessible sur la revue en ligne Période.

Publié le 20/06/2020

À quand des étincelles dans les terrains vagues ?

 

par Evelyne Pieiller, (site monde-diplomatique.fr)

 

On patauge dans le flou.
On se cogne dans le contradictoire.
C’est assez mauvais pour la santé.
L’OMS le 29 mai conseille d’ «
 envisager d’autoriser la tenue de rassemblements de masse lorsqu’il est sécuritaire de le faire ». La langue de l’OMS, comme celle de l’Unesco d’ailleurs, est une source d’étonnement sans cesse renouvelée, mais enfin, on croit possible de soupçonner qu’elle indique qu’on peut y aller. Si on a du gel. Ou bien ?

Le ministre de la santé etc. Olivier Véran rappelle le 15 juin qu’il faut toujours « éviter les regroupements de plusieurs personnes en milieu fermé » et que les interdictions des rassemblements de plus de 10 personnes sur la voie publique et des grands événements (plus de 5 000 personnes) sont toujours d’actualité.

Le Conseil d’État vient pour sa part de préciser : « Alors que la liberté de manifester est une liberté fondamentale, le juge des référés en déduit que, sauf circonstances particulières, l’interdiction des manifestations sur la voie publique n’est justifiée par les risques sanitaires que lorsque les “mesures barrières” ne peuvent être respectées ou que l’événement risque de réunir plus de 5 000 personnes ». À propos, l’éprouvante Fête de la musique, le 21 juin, autorisée, pas autorisée ?

La Vendée et les vicomtes ont la vertu inattendue d'être virusproof

Ouverture le 11 juin du Puy du Fou, annoncée le 20 mai. La Vendée et les vicomtes ont la vertu inattendue d’être virusproof. Les patrons de festivals qui ont été obligés d’annuler sont méditatifs.

Réouverture des lieux de spectacle dès le 2 juin en zone purifiée, dés le 15 ailleurs. Chaque spectateur impérativement masqué doit être isolé dans 4 mètres carrés. Les responsables de salles sont réservés.

Réouverture des cinémas le 22 juin. Obligation de n’utiliser qu’un fauteuil sur deux. Le spectateur sera incité à porter un masque. Dans le train, depuis le 31 mai, la solitude prophylactique du voyageur n’est plus réglementaire. Les exploitants sont interrogatifs.

Soit dit sans méchanceté particulière, on les comprend. C’est même à peu près tout ce qu’on comprend. Comme on ne souhaite pas induire le lecteur (tiens, à propos, le lecteur précisément, il peut gaiment aller acheter des livres, il doit vraiment en revanche étudier l’affaire de près pour savoir si, quand, comment la bibliothèque de son quartier est ouverte, et prendre rendez-vous ), donc, comme on ne souhaite pas induire le lecteur en erreur, on va chercher quelques éclaircissements sur le site du ministère de la culture. Avec une ruse dont la transparence finirait par être touchante, il titre sur « le déconfinement de la scène de la création contemporaine », c’est-à-dire sur, ah surprise surprise, les… plasticiens, et offre une affable publicité à une galerie privée. Le ministère devient fascinant. Le lecteur est toujours perplexe, et de surcroît un peu irrité qu’on le prenne pour un imbécile heureux. Il y a une chose sûre : il n’est pas heureux.

En réalité, ce long moment où les salles sont vides et où les artistes ne peuvent aller sur scène, n'est-ce pas la cristallisation grossissante du temps d'avant

On nous aura beaucoup parlé de « temps perdu » à propos des mois de confinement, sans compter les mois à venir, dont il est à peu près clair (noir clair) qu’ils vont être dépourvus d’opportunités pour une grande partie des artistes du spectacle vivant — épouvantable expression. Temps perdu, travail interrompu, projets qui ne verront pas le jour. Mais en réalité, ce long moment où les salles sont vides et où les artistes ne peuvent aller sur scène, n’est-ce pas la cristallisation grossissante du temps d’avant, où les salles étaient souvent peu remplies et où de nombreux artistes ne parvenaient pas à se faire programmer, faute d’entrer dans la grille des normes des programmateurs ? À se demander si ce n’est pas depuis une trentaine d’années qu’on est entré dans le temps perdu, dans les imaginaires perdus, dans les légendes perdues. Qu’il est doux de justifier l’absence de public par les failles de la démocratisation culturelle, comme si elle était possible sans transformation politique, économique, sociale radicale. Qu’il est simple de justifier le choix des spectacles ou des musiques par leur supposée vertu d’ouverture à l’autre, de contrepoids aux injustices, l’éditorial de la brochure de saison 2019-2020 du Théâtre de l’Odéon en donne ainsi une agréable illustration — à propos de ses artistes, le texte précise « il est beaucoup question de frontières et d’identités dans leurs créations — de ces frontières que beaucoup voudraient voir renaître en Europe — mais aussi de ces frontières de genre et des identités assignées — car s’il est une mission du théâtre — c’est bien celle de briser les frontières... »

Clichés pathétiques, vides de tout sens autre que celui de faire plaisir aux tutelles. Oui, ça fait trente ans au moins qu’on se dévitalise l’imaginative, avec brio. On ne peut qu’espérer que surgisse, à la faveur du désespoir péri-pandémie de chômage, l’invention de caves, grottes, terrains vagues, endroits perdus, arrière-salles etc, où se feront entendre les dissonances et les épopées incompatibles avec tous les extrême-centres, mais indispensables pour nous ébrécher le confort, nous creuser un vide qui fait désirer sans prévenir que la vie étincelle.

 

Evelyne Pieiller

<Publié le 18/06/2020

La tyrannie des bouffons

 

Par Christian Salmon (site mediapart.fr)

 

La pandémie de coronavirus a eu un effet de loupe sur une nouvelle forme de tyrannie qui se déploie à l’échelle de la planète. Elle ne cesse d’étendre son empire, aux États-Unis, au Brésil, aux Philippines, au Royaume-Uni, en Italie… En France, elle ne s’est pas encore incarnée dans une figure politique. Mais de nombreux Ubu se sentent pousser des ailes au point d’inquiéter l’Élysée.

 Après la mort de George Floyd, l’éditorialiste conservateur du Washington Post George Will n’a pas mâché ses mots contre Donald Trump : « La personne que les électeurs ont élue en 2016 pour “veiller à ce que les lois soient fidèlement exécutées” a déclaré le 28 juillet 2017 à des policiers en uniforme : “S’il vous plaît, ne soyez pas trop gentils lors des interpellations.” Son espoir s’est réalisé pendant 8 minutes et 46 secondes sur le trottoir de Minneapolis. »

Prix Pulitzer du commentaire politique, Georges Will est l’un des éditorialistes les plus écoutés de la mouvance conservatrice. Depuis 2016, il n’a pas caché « le dégoût » que lui inspirait Trump et la manière dont le parti républicain avait capitulé en en faisant son candidat. Mais son article va beaucoup plus loin, il appelle à sa défaite à la prochaine élection de novembre et à celle du parti républicain au Congrès, en particulier, a-t-il précisé, « ces sénateurs qui gambadent encore autour de ses chevilles, avec un appétit canin de caresses ».

Les néoconservateurs, exclus du pouvoir par Donald Trump à son arrivée à la Maison Blanche, ont de bonnes raisons de lui en vouloir mais ils ne sont pas les seuls. L’ancien président George W. Bush vient d’annoncer qu’il ne voterait pas pour lui en novembre. Colin Powell a décidé de voter Joe Biden.

Selon George Will, les provocations du président depuis son élection, amplifiées par « les technologies modernes de communication », ont « encouragé une escalade dans le débat public d’une telle violence que le seuil du passage à l’acte s’est trouvé rabaissé chez des individus aussi dérangés que lui ». Donald Trump « donne le ton à la société américaine qui est malheureusement une cire molle sur laquelle les présidents laissent leurs marques ». Et Will de conclure : « Ce roi Lear de bas étage a prouvé que l’expression “bouffon maléfique” n’est pas un oxymore. »

« Bouffon maléfique » : en associant ces deux termes contradictoires, l’éditorialiste conservateur met en évidence le caractère clivé du pouvoir de Trump sur lequel la critique de ses opposants a constamment achoppé. Si la bouffonnerie relève le plus souvent du registre de la comédie et de la farce, la « bouffonnerie » de Trump est maléfique. Elle utilise les ressorts du grotesque pour orchestrer le ressentiment des foules, réveiller les vieux démons sexistes, racistes, antisémites, dont la liste des victimes s’allonge, de Pittsburgh à El Paso – et à George Floyd.

« L’histoire est une blague », disait Henry Ford. Trump en a fait une politique.

Avec lui, il ne s’agit plus de gouverner à l’intérieur du cadre démocratique, mais de spéculer à la baisse sur son discrédit. Trump est un héros du soupçon qui a construit sa stratégie sur un paradoxe : asseoir la crédibilité de son « discours » sur le discrédit du « système », spéculer à la baisse sur le discrédit général et en aggraver les effets. Le danger, dans toute spéculation à la baisse, c’est qu’elle est autoréalisatrice. De même que beaucoup d’économistes voient dans la spéculation à la baisse les principales causes de la chute des bourses, on assiste à la même crise spéculative dans la sphère politique.

C’est le ressort de son pouvoir hégémonique qui s’impose non plus à travers des récits crédibles mais par des blagues qui jettent le discrédit sur toutes les formes d’autorités (économiques, médiatiques, politiques, médicales). Avec Trump, le grotesque a remplacé le récit (et le carnavalesque le romanesque) dans la conquête des cœurs et des esprits.

Selon le linguiste russe Mikhaïl Bakhtine, le carnaval au Moyen Âge, loin de n’être qu’une manifestation folklorique, était l’une des expressions les plus fortes de la culture populaire, en particulier dans sa dimension subversive. Dans son ouvrage, François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, il analysait l’esprit du carnavalesque comme le renversement des hiérarchies et des valeurs : entre le pouvoir et le peuple, entre le noble et le trivial, entre le haut et le bas, entre le style raffiné du savant et le langage grossier du peuple…

Le carnaval qui en est l’expression la plus achevée et culmine dans l’élection d’un roi du carnaval qui se substitue à l’autorité en place. « En la personne de Rabelais, écrit Bakhtine, la parole et le masque du bouffon médiéval, les formes des réjouissances populaires carnavalesques, la fougue de la basoche aux idées démocratiques qui travestissait et parodiait absolument tous les propos et les gestes des bateleurs de foire se sont associés au savoir humaniste, à la science et aux pratiques médicales, à l’expérience politique et aux connaissances d’un homme qui… était intimement initié à tous les problèmes et secrets de la haute politique internationale de son temps. »

Le trumpisme est une forme de carnavalesque renversé, un carnavalesque d’en haut qui installe les valeurs du grotesque au sommet du pouvoir et assoit leur légitimité sur les réseaux sociaux et la télé-réalité. Le reality show trumpiste rejoue, en le singeant, le renversement du haut et du bas, du noble et du trivial, du raffiné et du grossier, du sacré et du profane, le refus des normes et des hiérarchies instituées entre le pouvoir et les sans-pouvoir, le mépris des formes du beau style du savoir-vivre, au profit d’une vulgarité revendiquée assumée et conquérante.

Le lien souligné par Bakhtine entre le carnavalesque démocratique et le savoir humaniste est brisé. Si Trump a lancé un défi au système démocratique non pour le réformer ou le transformer, mais pour le ridiculiser. Son omniprésence sur Twitter et celle d’un roi de carnaval qui s’arroge le droit de tout dire et de jeter le discrédit sur toutes les formes de pouvoir. Loin de se présidentialiser une fois élu, il a ridiculisé la fonction présidentielle par ses foucades, ses sautes d’humeur, ses postures ubuesques. « C’est un clown – littéralement, il pourrait avoir sa place dans un cirque », a déclaré un jour Noam Chomsky.

L’épidémie de coronavirus en a été le théâtre insensé. Soudain, le grotesque butait sur le mur de l’épidémie. La puissance du discrédit qui enflammait les foules ne pouvait rien contre le virus qui s’attaquait à elles. Elle risquait même de se retourner contre celui qui était en charge de la santé publique. La crise épidémique a mis en évidence ce « grotesque discréditant » au travers de mille signes de mauvais goût, d’indécence et de stupidité.

Trump a d’abord cherché à sous-estimer la gravité du mal en contestant l’avis des épidémiologues et en prédisant la fin de l’épidémie pour le printemps. Puis, alors que sa dangerosité se précisait, il décida d’externaliser le virus en Chine et en Europe contre lequel il fallait dresser un mur pour endiguer son invasion : « La sécurité des frontières est également une sécurité sanitaire et vous avez tous vu le mur se lever comme par magie. […] Des mesures strictes aux frontières sont l’une des raisons pour lesquelles le nombre de cas aux États-Unis est faible. »

Enfin, il se déchargea de sa responsabilité fédérale déléguant aux gouverneurs des États sa responsabilité et jetant le discrédit sur leur inaction.

Mais on aurait tort d’en tirer des conclusions hâtives. Loin de le disqualifier auprès de ses supporters, la crise du coronavirus lui a fourni l’occasion de démontrer une sorte d’impunité, la preuve manifeste qu’il ne dépend d’aucun jugement et peut donc imposer inconditionnellement sa volonté.

ll a eu un effet de loupe sur cette nouvelle forme de tyrannie, qui se déploie à l’échelle de la planète, la tyrannie des bouffons, dont Trump n’aura été que la première manifestation et qui n’a cessé depuis quatre ans d’étendre son empire au-delà des frontières des États-Unis : Jair Bolsonaro au Brésil, Rodrigo Duterte aux Philippines, Boris Johnson au Royaume-Uni, Matteo Salvini et Beppe Grillo en Italie, Jimmy Morales au Guatemala, Viktor Orbán en Hongrie. Mais aussi Volodymyr Zelensky, ce comédien élu président de l’Ukraine. En Inde, le député Rahul Gandhi, petit fils d’Indira Ghandi, s’en est pris au premier ministre Narendra Modi en ces termes : « Cessez de faire le clown, l’Inde est en état d’urgence. »

Les tweets de Trump, les posts de Salvini sur Facebook, les clowneries de Beppe Grillo, les blagues de Boris Johnson reflètent un charisme clownesque, anti-héroïque. Ces nouveaux leaders, qu’on qualifie de populistes, sont dépourvus de l’ascendant des grands leaders populistes latino-américains comme Juan Perón ou Getúlio Vargas. Ce sont des clowns qui exercent leur influence par l’outrance, la parodie, les fake news.

Cette nouvelle génération de leaders met à l’épreuve la notion de pouvoir charismatique telle que l’avait définie Max Weber, « l’autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d’un individu… en tant qu’il se singularise par des qualités prodigieuses, par l’héroïsme ou d’autres particularités exemplaires qui font le chef ». Mais ils ne sont pas dénués d’un certain charisme. En eux, c’est l’homme commun que les réseaux sociaux acclament, l’homme-clown de la télé-réalité ou des talk-shows, magnifié et comme électrisé par les réseaux sociaux.

Leur performance appartient à l’univers de l’imagerie grotesque et à la syntaxe scatologique et sexuelle. Salvini fait appel à la nourriture en postant chaque jour sur Twitter des photos de ses repas, Trump n’hésite pas à parler de « chattes » et de sang menstruel comme lorsqu’il insulta la journaliste de CNN, Megyn Kelly, qui avait eu l’audace de lui rappeler ses propos sexistes. Dans les relations internationales, les jurons, insultes et grossièretés se multiplient et transgressent tous les usages diplomatiques à l’instar de Boris Johnson traitant François Hollande de « kapo » et qualifiant délicatement les Français de « petites crottes » ou de « fumiers ».

Le souverain grotesque ne nous est pas totalement inconnu. Et l’on pourrait en retracer la généalogie, comme le rappelait Michel Foucault dans ses cours au Collège de France sur l’anormal (1975-1976) de Caligula, avide de sang, cruel, incestueux avec ses sœurs, adultère, passionné par les jeux du cirque, et qui veut faire de son cheval un consul, à Héliogabale, « faisant l’amour comme une femme et comme un homme [...] accueillant la débauche par tous les orifices de son corps », en passant par Claude, asservi à sa femme, la vicieuse Messaline, et Néron, qui ne rougit pas de se livrer aux actes les plus honteux avec hommes et femmes, qui aime se travestir et épouse son affranchi.

Dans sa thèse Les Scènes de la vérité, Arianna Sforzini a rassemblé et problématisé les observations éparses de Foucault sur le pouvoir grotesque. « Foucault, écrit-elle, identifie dans le grotesque ou dans l’ubuesque, une catégorie précise de l’analyse historico-politique », catégorie qui exprime la force que « le pouvoir assume quand il revêt les formes les plus bouffonnes et les plus infâmes ». L’indignité du pouvoir n’en élimine pas les effets, qui sont au contraire d’autant plus violents et écrasants que le pouvoir est grotesque – Ubu roi, précisément. « Un énorme fonctionnement du souverain infâme ».

Foucault nous alertait contre l’illusion qui consiste à voir dans le pouvoir grotesque « un accident dans l’histoire du pouvoir », « un raté de la mécanique », mais « l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir ». « En montrant explicitement le pouvoir comme abject, infâme, ubuesque ou simplement ridicule, il s’agit de manifester de manière éclatante le caractère incontournable, l’inévitabilité du pouvoir, qui peut précisément fonctionner dans toute sa rigueur et à la pointe extrême de sa rationalité violente, même lorsqu’il est entre les mains de quelqu’un qui se trouve effectivement disqualifié ».

Depuis l’élection de Trump, constate Xenophon Tenezakis, qui prolonge l’analyse de Foucault dans un article récent de la revue Esprit, « chaque jour, de nouvelles décisions sont prises à l’encontre des grands principes de la démocratie et des engagements des États-Unis ; de nouveaux ratés, de nouvelles saillies absurdes et de nouvelles fuites font surface, qui dévoilent l’anarchie au cœur du pouvoir. Devant cette allure carnavalesque du mandat trumpien, l’attitude souvent adoptée est celle de la sidération : “Comment est-il possible qu’il puisse rester au pouvoir, alors qu’il dit des choses si absurdes et qu’il prend des décisions à l’encontre parfois du bon sens ou de l’humanité la plus élémentaire ?” Si l’on suit le raisonnement foucaldien, c’est plutôt la question inverse qu’il faudrait poser. »

La lutte des bouffons et des hologrammes

Hitler et Mussolini pouvaient bien avoir des côtés grotesques mais c’était un grotesque malgré eux, un burlesque involontaire. Mussolini faisait du ski torse nu ou Hitler enfermé dans son bunker quelques heures avant son suicide demandait qu’on lui procure des gâteaux au chocolat « jusqu’à en crever ». Mais leur pouvoir empruntait à la représentation impériale la plus austère et recyclait les signes des souverainetés anciennes (les faisceaux, l’aigle, le salut romain, les parades, le svastika…). Leur mode opératoire s’appuyait sur un réseau administratif, policier et bureaucratique pour contrôler les individus et ne devait rien à l’improvisation burlesque des Trump et consorts.

Du roi Ubu (d’Alfred Jarry) à Arturo Ui (de Bertolt Brecht), ou au Dictateur de Chaplin, le grotesque exerçait ses pouvoirs aux dépens d’eux. Il visait à délégitimer leur pouvoir en lui retirant sa majesté. Brecht dit quelque part dans ses écrits : « Arturo Ui est une parabole dramatique écrite avec le dessein de détruire le traditionnel et néfaste respect qu’inspirent les grands tueurs de l’histoire. »

Cela est évidemment impossible avec une tyrannie qui revendique le pouvoir du grotesque. Trump est une figure du trash de luxe qui triomphe sous les signes du vulgaire, du scatologique et de la dérision. Il en incarne une sorte d’idéal type, le plouc revêtu d’une patine de notoriété. Les statues de Trump nu qui se sont répandues sur les places publiques des villes américaines pendant la campagne de 2016 consacraient une forme de sacralité kitsch, de statuaire dégradée. Elles constituent la représentation spontanée du pouvoir burlesque.

Carter Goodrich, le caricaturiste qui a dessiné la une du New Yorker présentant Trump en clown maléfique, a ainsi déclaré : « C’est difficile de parodier cet homme… Il marche, parle déjà comme une caricature de lui-même. »

Michel Foucault a évoqué ce pouvoir mystérieux du grotesque, « la terreur ubuesque » : « La souveraineté grotesque opère non pas en dépit de l’incompétence de celui qui l’exerce mais en raison même de cette incompétence et des effets grotesques qui en découlent […] J’appelle grotesque le fait qu’en raison de leur statut, un discours ou un individu peut avoir des effets de pouvoir que leurs qualités intrinsèques devraient les disqualifier. »

Selon Foucault, le pouvoir grotesque est l’expression de sa puissance extrême, de son caractère incontrôlable, inévitable, nécessaire. L’indignité du pouvoir n’en élimine pas les effets, qui sont au contraire d’autant plus violents et écrasants que le pouvoir est grotesque – Ubu roi, précisément.

Ce fonctionnement intense s’est adjoint aujourd’hui la puissance des réseaux sociaux et l’usage stratégique des big datas et des algorithmes. Partout où elle a réussi à s’imposer, la tyrannie des bouffons combine les pouvoirs fantasques du grotesque et la maîtrise méthodique des réseaux sociaux, la transgression burlesque et la loi des séries algorithmiques.

Le prototype en a été le couple formé par Beppe Grillo et l’expert en marketing Gianroberto Casaleggio qui ont à eux deux inventé le mouvement algorithmique Cinq Étoiles. Partout c’est sous ce même visage de Janus, le clown et l’ l’informaticien, qu’il est apparu. Donald Trump et Brad Parscale, Boris Johnson et Dominic Cummings, Viktor Orbán et Arthur Finkelstein, Matteo Salvini et Luca Morisi, l’inventeur de la « Bestia », un logiciel qui analyse les big datas avec ses 3,6 millions de fans sur Facebook.

Avec l’avènement des réseaux sociaux, une nouvelle génération de conseillers politiques est apparue : docteurs en sciences informatiques, « ingénieurs du chaos », comme les appelle l’ex-conseiller de Matteo Renzi, Giuliano da Empoli, capables d’exploiter les potentialités politiques du Web et de canaliser vers les urnes la colère née sur les réseaux sociaux.

Mais tous les partis politiques ont leurs ingénieurs informaticiens. Ils savent manipuler les électeurs grâce aux big datas et aux algorithmes. Le coup de génie de Gianroberto Casaleggio fut de synchroniser la figure du clown et celle de l’expert en marketing. Dans l’ombre de l’agitateur histrionique, il y a toujours l’informaticien. Mais l’ingénieur n’est rien sans le bouffon.

Sur la scène hypermoderne de notre carnaval politique, ce qui se joue, c’est le théâtre paradoxal de la dérision et de l’expertise. D’un côté, le clown comme accélérateur du discrédit ; de l’autre, le logiciel comme vecteur de mobilisation. L’un est extravagant quand l’autre est méthodique. Derrière le clown, un logiciel. Sous le désordre apparent du carnaval, la rigueur des algorithmes. Le Carnaval et le Vortex vont de pair.

En France, la tyrannie des bouffons ne s’est pas encore incarnée dans une figure politique. Marine Le Pen n’a pas voulu reprendre l’héritage de son père qui fut l’un des premiers à incarner le burlesque politique avec en Italie Silvio Berlusconi, mais l’un et l’autre étaient des figures télévisuelles, avant les réseaux sociaux.

Faute d’être incarné, le phénomène burlesque ne cesse de contaminer la vie publique comme un principe viral, par capillarité. Une série de micro-événements en témoignent : coups de fil d’Emmanuel Macron à Jean-Marie Bigard qui disait se faire l’interprète de la vox populi, se plaignant sur Twitter de la non réouverture des bistrots. Mais aussi échanges de SMS avec Cyril Hanouna. Ou déplacement à Marseille du président pour rendre visite à Didier Raoult.

 « Si on veut que les gens sensibles à ces personnes ne leur tombent pas dans les bras en 2022, il faut leur parler, leur manifester de la considération, montrer qu’on les entend », a expliqué Emmanuel Macron. Comme l’écrit vertement Ellen Salvi dans Mediapart, « Emmanuel Macron soigne sa démagogie. » Il flirte avec les bouffons. Pendant la crise des gilets jaunes, on apprenait ainsi que ce dernier avait passé une heure à discuter du mouvement social avec Patrick Sébastien et qu’il avait adressé un « sympathique SMS » à Cyril Hanouna pour lui dire qu’il appréciait ses émissions thématiques.

Dans le même temps, plusieurs membres du gouvernement se succédaient sur le plateau de l’animateur épinglé par le CSA pour ses humiliations ou ses dérapages sexistes et homophobes. Avec toujours la même explication : « Il n’y a pas de citoyens de seconde zone », « il faut parler à tout le monde ». Mais de Patrick Sébastien à Cyril Hanouna, l’attention présidentielle ne va pas vraiment à tout le monde. Elle va à Éric Zemmour, choyé pour avoir essuyé quelques jurons dans la rue, à Philippe de Villiers qui a obtenu la réouverture du Puy du Fou, à Jean-Marie Bigard, dont on dit à l’Élysée qu’il « incarne une certaine France ». Pourquoi pas une certaine idée de la France tant qu’on y est ?

C’est toute la vie publique qui est atteinte par le phénomène burlesque. Contamination sournoise qui opère ce glissement du domaine de l’exercice du pouvoir à celui de sa mise en scène burlesque. Les clowns n’ont pas encore détrôné ceux que Didier Raoult appelle les « hologrammes ». Mais ils sont déjà en mesure de « leur chier dessus », comme l’a élégamment affirmé Jean-Marie Bigard après le coup de téléphone du président : « Je ramène ma gueule, je chie sur le président et le président m’appelle. Je trouve ça génial. »

Depuis son exploit scatologique, Bigard se sent pousser des ailes. Le site Politico aux États-Unis lui consacre un article : « The comedian who would be French president ».

Mais Bigard n’est pas le seul à convoiter la place du clown qui voulait être président. L’ex-candidate de téléréalité Afida Turner a annoncé sa candidature, le 31 mai, sur Twitter. S’adressant à ses « dear fans, dear Français », « afin de remédier aux problèmes des Gilets jaunes et de surcroît à cette police violente ». Sur le plateau de Cyril Hanouna, elle a confirmé : « Vous savez à qui vous avez affaire. Je ne blague jamais », a-t-elle affirmé, ce qui est une évidence, quand on est une blague. Cyril Hanouna y pense. Didier Raoult fait mine de ne pas s’y intéresser mais c’est sans doute lui qui à la faveur de l’épidémie a conquis un véritable pouvoir grotesque, élevant sa figure pasteurienne au rang d’un mythe barthésien.

Le mythe du professeur Raoult repose sur la tête du professeur. C’est une belle tête si l’on entend par là, avec Roland Barthes, qu’elle réunit toute une série de signes contradictoires empruntés à la légende et associés à la modernité. Avec sa blouse blanche de Pasteur, ses longs cheveux grisonnants de Gaulois réfractaire, ses airs de Panoramix, le druide du village d’Asterix, détenteur du secret de fabrication de la potion magique, et sa bague à tête de mort, « qui lui donne une allure de rocker mais qu’il invoque comme le memento mori, “le souviens-toi que tu vas mourir” des Romains qui incite selon lui, à se méfier du triomphe ».

Raoult réunit en sa seule personne la figure dédoublée du clown et de l’expert. Grand prix de l’Inserm 2010, il chasse et collectionne les virus comme d’autres les papillons. Deux bactéries portent son nom : les « Raoultella » et les « Rickettsia raoulti ». Mais le savant aime aussi sortir de sa zone de confort. Il croise volontiers ses compétences épidémiologiques avec le talent du bateleur. Il enfile volontiers la tenue du bouffon narcissique qui s’autorise moins de Pasteur que de Trump, affiche la même indifférence aux valeurs scientifiques de cohérence, d’expérimentation, et se livre en de multiples interviews à une forme de décompensation narcissique

À chaque époque ses mythes. Celui de l’abbé Pierre présentait tous les signes de l’apostolat, écrivait Roland Barthes dans Mythologies. Un apostolat de la charité inspirée par la foi chrétienne. L’apostolat du professeur Raoult est bien différent, il prêche non pas la foi mais le discrédit. C’est un apostolat du soupçon, un discrédit qui frappe toutes les figures d’autorité : médicale, scientifique, politique, médiatique, intellectuelle. « Je crois, dit Raoult, que je représente quelque chose d’un choc qui secoue le monde en ce moment : c’est-à-dire qu’on vient vous disputer le monopole de la parole. Ce “droit de dire” dont vous jouissiez – notamment, vous, les médias – on vous le dispute, on vous le vole. On s’en fout de vous. Maintenant, on dit les choses nous-mêmes. »

Qui est ce « on », est-on tenté de lui demander ? Qui est ce « vous » ? Mais l’expertise du Professeur Raoult ne s’étend pas visiblement jusqu’à la rhétorique dont il recycle à son insu les pires procédés. « Les gens, ils pensent comme moi. […] Vous voulez faire un sondage entre Véran et moi ? Vous voulez voir ce que c’est que la crédibilité ? », a-t-il lancé à David Pujadias. Succès garanti.

Mais le professeur se targue aussi de parler philosophie avec Michel Onfray, Nietzsche. Platon. Tout ça. Il cite aussi volontiers Jean Baudrillard, qui aurait sans doute vu en lui une de ces « figures de mascarade » qu’il voyait poindre dans son dernier essai Carnaval et Cannibale, « qui ne sont pas déjà plus qu’une caricature d’eux-mêmes, se confondant avec leurs masques ».

La tyrannie des bouffons n’a pas encore triomphé mais de nombreux Ubu se dressent un peu partout, enhardis par l’épidémie qui poussent à la révolte. En leur tendant la main, le président Macron cherche à greffer le phénomène grotesque naissant à son pouvoir monarchique dévalué, mais rien ne dit que la greffe prenne et que les phénomènes de rejet de sa personne ne l’emportent. Le scénario d’une Cinquième République se retournant contre elle même en consacrant la rencontre d’un bouffon et de son peuple n’est plus à écarter.

Publié le 09/06/2020

Police, États-Unis, France

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

On fait momentanément un crochet dans la « série », mais c’est qu’il y a comme qui dirait une urgence.

Peut-être aurait-il fallu donner un autre titre : « La fenêtre ou le miroir ». Avec cette sûreté dans l’erreur qui est le propre de tous ses mouvements spontanés, la presse française a en effet instantanément pris le parti de la baie vitrée. Quel spectacle effrayant les États-Unis ne nous offrent-ils pas ? Depuis notre fenêtre sur le monde. L’idée que ce qui se passe là-bas pourrait aussi nous parler d’ici, l’idée que la police américaine nous tend un miroir sur la police française, n’a pour l’heure pas encore trouvé une tête d’éditorialiste à traverser.

On comprend pourquoi : les émeutes qui enflamment les villes américaines depuis six jours, et que, depuis, la fenêtre, on peinerait à ne pas comprendre, risqueraient de déboucher logiquement sur une compréhension du même type, les mêmes émeutes éclateraient-elles entre Stains et La Courneuve. Or pour Le Monde, L’Obs ou France Inter, la violence est non seulement condamnable absolument, mais exclue de toute intelligibilité, en tout cas quand elle a lieu en France : il faut, et il suffit, que les pauvres, les racisés, les grévistes et les « gilets jaunes » apprennent un peu à parler, et finissent par acquérir le bel ethos de la démocratie — le « débat » avant tout. Malheureusement, des deux côtés de l’Atlantique, tout ce petit monde commence à en avoir assez de se faire équarrir sous les auspices du débat et de l’agir communicationnel (1). Un graffiti retrouvé dans un commissariat de Minneapolis en ruine est assez explicite à cet égard : « Et maintenant, vous entendez ? »

Et en effet, il aura fallu ça pour qu’« ils » commencent à entendre. Ils, qui ? Ils, les institutions — policières et politiques. Ce dont cet épisode fait, une fois de plus, la démonstration, c’est que les institutions sont au naturel dures de la feuille. En réalité, même du gros volume sonore n’y suffit pas. Il faut toujours mettre un « petit quelque chose » en plus des décibels. Sans quoi rien. Aux États-Unis, la communauté noire a trouvé quoi. On ne sait pas trop jusqu’où elle parviendra à se faire entendre, mais ce qu’on sait, pour sûr, c’est que c’est là le « minimum syndical ». En dessous de quoi, donc : rien.

« À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand »

Comme toujours, les institutions font porter à ceux qui en ont assez de parler dans le vide le poids de leur surdité à elles. Expérience de pensée (ou sujet du bac de français créatif) : « À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand ». Or, nous le savons, un jour en France, ça va partir. Comme c’est en train de partir depuis Minneapolis. Et ce sera au moins aussi justifié. Étonnamment cependant, on pressent que les médias français ne se pencheront pas sur le cas domestique avec la même intelligence des causes que sur le cas américain (la fenêtre oui, le miroir non !).

Nous compterons donc deux catégories de la population pour regretter le temps béni du confinement : les écrivaines de l’île de Ré et la police. Ah ça, quelle fête ce confinement ! Le corps social entièrement tétanisé dans sa peur, incapable de penser à autre chose, les médias coulés à pic dans la « couverture ». On ne pourra pas dire, la couverture a rempli son office : elle a couvert et recouvert. Couvert tout ce qu’elle disait couvrir, et recouvert tout le reste. Notamment les descentes de la police en banlieue, milice hors de contrôle, lâchée à proportion de ce que toute l’attention du corps social était ailleurs — la fête.

Comme toujours, la levée des censures révèle les vraies natures. Même si nous étions déjà très au courant, la police a parfait son autoportrait en deux mois de confinement. Le site Rebellyon tient les comptes que le reste de la presse ne veut pas tenir : 12 morts pendant le confinement, dans des conditions qui sont claires comme du jus de chique, ou plutôt qui ont la seule clarté des rapports de police. Mais il y a aussi toutes les interpellations qui ont montré le vrai visage de la police : celui qu’elle se donne quand elle est laissée à elle-même. Le journal Regards en a fait une compilation et c’est un enchantement républicain.

Comme la police se surpasse elle-même chaque jour, les compilations sont obsolètes au moment même où elles sont publiées. Entre-temps, la police française, qui n’est pas économe de son courage, a décidé de s’en prendre à un môme de 14 ans. En général, les policiers s’y mettent à quatre ou cinq sur un seul homme, ou s’arment jusqu’aux dents pour envoyer à l’hôpital une femme de 70 ans (comme Geneviève Legay). Mais c’est encore un déséquilibre de forces bien favorable aux agresseurs de la république, aussi, pour rétablir les conditions d’un affrontement qui ne sollicite pas la bravoure des troupes au-delà du raisonnable syndical, abaisser l’âge des prospects a semblé une réponse appropriée. À 14 ans, normalement, en s’y mettant à plusieurs, on doit pouvoir les prendre.

Dans le commentariat, l’idée que, dans le miroir de la police américaine on puisse voir la belle tête de la police française n’effleure personne

On en était là quand éclatent les émeutes aux États-Unis. Alors on parle de la-police-aux-États-Unis. Dans le commentariat, l’idée que, dans le miroir de la police américaine, on puisse voir la belle tête de la police française n’effleure personne. À la limite on pourrait presque comprendre : car la vérité, c’est que la police française est encore pire que la police américaine. Les médias américains découvrent que leurs journalistes peuvent se faire arrêter sans la moindre raison, ou se faire mettre en joue par un malade à LBD — et en sont très émus. S’ils savaient… Ces choses-là sont depuis longtemps devenues tout à fait ordinaires en France — il n’y a qu’Ariane Chemin pour en avoir des vapeurs en regardant MSNBC. Au reste, la presse française ne se sentant elle-même pas très concernée par toutes ces histoires n’y a longtemps prêté aucune attention tant que les premiers journalistes violentés n’appartenaient pas aux rédactions de barons. De même qu’il lui a fallu presque trois mois pour s’apercevoir que des mains et des yeux sautaient parmi les « gilets jaunes », et un peu plus pour commencer à envisager qu’il y a peut-être un problème plus général avec le maintien de l’ordre à la française que le monde entier nous envie — toutes choses dont n’importe qui descendu dans la rue depuis 2015 avait déjà eu cent fois l’occasion de s’horrifier.

Là où la comparaison devient spectaculairement accablante — pour la France — c’est que, si la police américaine est structurellement comme on la voit — casquée, armée, violente, raciste —, des shérifs, des chefs de police, de simples flics, sans doute très minoritaires, peut-être diversement sincères, mais tout de même, sont au moins capables d’oblats symboliques, font connaître publiquement leur sentiment de scandale au meurtre de George Floyd, mettent le genou à terre. Ça ne modifie aucune interprétation, mais ça donne des éléments de comparaison péjorative. Car ça n’est pas en France qu’on verrait des errements pareils. Chez nous la maison est bien tenue, et le front syndical bétonné. Quand un manifestant se fait arracher une main devant l’Assemblée nationale, le secrétaire général de Unité SGP Police commente sobrement que « c’est bien fait pour sa gueule ». On comprend dans ces conditions que poursuivre Camélia Jordana lui soit la moindre des choses. Encouragés par tous ses collègues syndicalistes, dont certains ont pour passe-temps de faire ouvertement la chasse aux journalistes qui leur déplaisent sur les réseaux sociaux. En fait c’est très simple : il n’est pas une affaire de violence où les syndicats policiers ne se soient portés spontanément à la défense de l’indéfendable.

Pendant ce temps le président de la Licra, désireux d’une « réconciliation du peuple français avec ses policiers », invite à ne pas emprunter « les sentiers rebattus de la facilité et de la généralisation ». On comprend : « pas d’amalgame ». Mais qui fait les « amalgames » ? La condition logique minimale pour dénoncer les amalgames serait que se fassent connaître des policiers qui ne fassent pas partie de l’amalgame. Pour l’heure, en France, nous n’avons pas vu un seul genou à terre (en verrions-nous un…). Nous n’avons pas vu un seul commissaire déclarer publiquement sa honte. Nous n’avons pas vu un seul groupe de policiers un peu consistant se former pour prendre dans l’espace public une position « républicaine », un mot qui ne veut plus rien dire depuis belle lurette mais qui, justement, retrouverait du sens par un simple effet de différence. Personne ne fait d’amalgame — à part la police qui s’amalgame elle-même, barricadée dans sa forteresse assiégée.

Le problème structurel de la police offre alors un étonnant parallèle, quoique à front renversé, avec celui de la finance

Le problème structurel de la police offre alors un étonnant parallèle, quoique à front renversé, avec celui de la finance : dans les deux cas on cherche l’exception pour racheter la structure. Mais dans la finance, l’exception, c’est la bad apple, alors que dans la police c’est la good  ! Parce que le trader fou est fou, on ne doit pas douter que la structure générale des marchés soit saine. Dans la police à l’inverse, c’est la good apple qui doit prouver que tout le panier est de qualité. On comprend que la « démonstration par l’exception » soit moins bien partie pour la police que pour la finance : il est plus difficile de racheter le panier quand presque toutes les pommes sont pourries. On comprend surtout qu’un genou à terre ne changera rien à l’analyse.

Qu’il ne s’en trouve aucun d’observable apporte cependant un argument a fortiori par son paradoxe même : l’argument pèse d’autant plus lourd que ce qu’il réclame est plus léger. Le genou ne coûte pas grand-chose mais, pour la police française, c’est encore exorbitant. Nous pouvons donc dire, d’autant plus assurés, que la police française est violente, raciste et hors de contrôle. Il faut voir d’ailleurs le déni forcené, général, dont ces qualités font l’objet. Des syndicats de police, ça va sans dire. Du pouvoir politique, instance supposée du contrôle mais confrontée à sa faillite de contrôleur, on le comprend. Disons que l’esprit logique le comprend. Mais pour le reste n’en est pas moins impressionné. Il faut lire l’entretien de Laurent Nuñez dans Libération pour mesurer l’épaisseur du bunker. « Un racisme diffus dans la police, je ne peux pas laisser dire ça » — c’est pourtant Libération qui, par charité ou plus probablement par autocensure, a proposé à Nuñez l’hypothèse du racisme diffus. « Dire qu’il y a un racisme diffus reviendrait à dire que tous les policiers ou qu’une grande partie d’entre eux seraient racistes ». Idée évidemment contredite par l’observation élémentaire des comportements de la police dans les quartiers, les statistiques des contrôles d’identité et la couleur de peau des morts. Nuñez : « je n’ai jamais constaté cela ».

Vous voyez qu'on est capable de le dire : il y a du racisme structurel !

Vient alors la pièce finale du dispositif d’ensemble de la dénégation : les médias. Car si l’idée que la police est violente, voire commence à « poser un problème » dans la société française, a fini — au bout de quatre ans de répression forcenée — par connaître un début de lumière, celle d’un racisme systémique, institutionnel, continue d’y faire l’objet d’un parfait refus d’obstacle. Dont l’indice nous est donné a contrario par la vitesse avec laquelle la presse mainstream en France sait porter la plume dans la plaie des autres : « Les Noirs américains se révoltent contre des violences policières qui semblent aussi inévitables que le racisme structurel qui plombe l’Amérique ». Vous voyez qu’on est capable de le dire : il y a du racisme structurel ! En Amérique. Et, finalement, dit comme ça, on comprendrait presque que les Noirs aient des raisons de se révolter. Alors, voyons : que disait L’Obs quand la police se détendait dans les quartiers pendant le confinement, et que, comme aux États-Unis aujourd’hui, les jeunes, à force de tabassés et d’estropiés, ont décidé que ça commençait à bien faire ? Eh bien… rien. On a parlé de « tensions », « d’échauffourées », et surtout bâtonné de la dépêche AFP. Rien.

On cherche la raison : comment une série d’observations aussi continues, aussi cohérentes et aussi accablantes ne parvient-elle pas à déboucher sur la conséquence logique à laquelle elle tend manifestement ? Le racisme structurel en « Amérique », ça on y arrive. Mais « l’Amérique » ne peut pas être un miroir. Et le racisme structurel ne peut pas exister en France. Puisque nous sommes « la République ». Donc ça n’existe pas.

Heureusement, des médias combattent courageusement les contrevérités, et aussi l’effondrement de la « confiance » en la police. C’est qu’il doit rester suffisamment de personnes n’ayant jamais eu affaire à la police à qui raconter les légendes de « la loi et l’ordre ». Ainsi, par exemple, il n’est pas une seule soirée de la semaine, pas une seule, où l’égout de la TNT, généralement entre C8, W9, TMC et TFX, ne propose un « reportage » de glorification embedded de la police — pour ne rien dire de l’unanimité des représentations de fiction. Certaines de ces chaînes, si profondément prises dans leur participation policière, ne se rendent d’ailleurs même plus compte de ce qu’elles montrent. Ainsi de cette scène édifiante de « formation » d’une police municipale, où l’« instructeur » explique comment s’adresser à « certaines personnes » — mais on comprend assez vite de qui il s’agit. Et la démonstration est alors imparable de ce que la police n’est ni violente ni raciste. Laurent Nuñez, toujours dans Libération, toujours sur la question du racisme (diffus) : « nous avons mis en place des formations ». On en est au point où la police française est si gangrenée de l’intérieur qu’on finit presque par se demander si, même les formations, il vaudrait mieux ne pas.

Et puis, bien sûr, il y a l’élite de l’information objective : BFM, CNews et LCI. Avec le même naturel qui lui fait demander s’il ne faut pas « baisser les salaires pour sauver l’emploi », BFM titre à propos d’une voiture de police de New York qui fonce délibérément dans les manifestants qu’elle « brave la foule ». La conjonction de ces deux traits de génie n’est pas fortuite, elle nous fait même voir que c’est tout un : baisser les salaires et laisser la police foncer en voiture dans la foule sont les aspects strictement complémentaires d’une même politique. Au reste, c’est bien ainsi que l’entendent les manifestants américains eux-mêmes, parmi lesquels on est loin de ne trouver que des Noirs, et qui descendent dans la rue porteurs d’un filet garni de colères écumantes — et solidaires.

Les mêmes qu’en France — comme ça se trouve ! Mais comment BFM (et avec elle tout l’oligopole des médias officiels), incapable de voir la première, serait-elle capable de voir les autres, et surtout leur accrochage ? Or c’est l’ensemble qui est appelé tôt ou tard à faire résurgence. Il y aurait d’ailleurs une sorte de satisfaction politique à ce que, comme aux États-Unis, ce soit dans la brèche ouverte par la révolte contre l’injustice raciste que s’engouffrent, à sa suite, toutes les autres révoltes.

Il faut être honnête : on peut maintenant comprendre la rationalité par laquelle la police s’accroche à ses LBD et s’enterre sous les stocks de munition. C’est qu’elle s’est rendue si haïssable que tous les matraqués de ces dernières années ont accumulé solidairement une grosse envie de lui présenter les comptes. La police, dont il est évident depuis longtemps qu’elle n’est absolument plus « gardienne de la paix » — on peut même soutenir qu’elle est devenue, littéralement, la principale cause de trouble à l’ordre public —, n’est même plus seulement gardienne de l’ordre social : elle n’est plus tendanciellement que gardienne d’elle-même.

Ce qui n’empêche nullement l’axe pouvoir-police de tenir, plus que jamais peut-être, par un simple effet d’alignement d’intérêts. Rationalité pour rationalité, on peut aussi comprendre celle de Nuñez, Castaner, Macron à s’enfermer dans le déni de toute violence policière, leur obstination à laisser les procureurs regarder ailleurs et l’IGPN tourner à l’Impunité Générale de la Police Nationale — l’argument, consciencieusement répété par Nuñez, des pauvres policiers qui font à eux seuls « 55 % des sanctions de la fonction publique » est toujours aussi drôle : il est certain qu’on ne risque ailleurs que de se prendre un coup de tampon encreur ou d’agrafeuse. Le pouvoir en est arrivé à un point de détestation tel que, ne tenant plus qu’abrité derrière une muraille de robocops sur-armés, il ne peut pas prendre le moindre risque de contrarier ceux-là mêmes qui tiennent son sort entre leurs mains. De part et d’autre de l’Atlantique, tout le monde est bien conscient de ça. Le bunker où Trump a été exfiltré quelques heures fait étrangement écho à l’hélicoptère en stand-by de Macron pendant les « gilets jaunes ». C’est la démocratie — « la patrie des droits de l’homme » ici, « la plus grande du monde » là. Et les deux ont également bonne mine.

Il ne faut pas attendre que les institutions de la surdité générale — pouvoir, police, médias — tirent en France les leçons de ce qui se passe aux États-Unis. Tous les relais de parole institutionnels ayant fait faillite, si les gens ont un message à faire passer ici, il va falloir procéder comme là-bas : avec des décibels et, en plus, le « petit quelque chose ». Avec également de la peinture et un pinceau pour le commentaire : « Et maintenant, vous entendez ? »

 

Frédéric Lordon

Publié le 06/06/2020

Faire dialoguer social et écologie

 

(site politis.fr)

 

Artisans d’une convergence inédite autour de la « sortie de crise », la CGT et Greenpeace ont engagé un débat exigeant, sans masquer leurs divergences. Entretien croisé avec Philippe Martinez et Jean-François Julliard.

Leur première rencontre a eu lieu à Irun, lors du contre-G7 en août 2019, à l’initiative d’Attac. Depuis, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, et Jean-François Julliard, président de Greenpeace France, poursuivent leurs discussions aux côtés d’autres organisations et syndicats dans le collectif « Plus jamais ça (1) ». Politis les a réunis par visioconférence pour en savoir plus sur cet alliage inédit entre social et écologie désormais inscrit dans le programme commun de sortie de crise du collectif. Ils ont joué le jeu sans nier leurs désaccords et en analysant sans faux-semblants leurs marges de manœuvre pour tendre vers une société plus juste et écologique.

Greenpeace et la CGT qui discutent et pensent « le monde à reconstruire » ensemble. Cela signifie-t-il qu’il n’y a plus de points de divergence ou que vous faites d’énormes compromis ?

Philippe Martinez : Nous ne nions pas qu’il persiste des points de divergence, mais nous pouvons nous flatter d’avoir été suffisamment intelligents pour commencer par travailler sur l’immense quantité de choses qui nous rassemblent. Le nucléaire, nous devons en parler même si nous savons que nous ne sommes pas d’accord. Mais, si nous en parlons en premier, nous n’avancerons pas. Notre plan de sortie de crise est le résultat d’une écoute de notre part sur les énergies fossiles et les investissements dans le nucléaire, et Greenpeace, je pense, n’y a pas mis certaines de ses convictions. Ce texte est donc notre plus grand dénominateur commun. Il a été possible parce que nous nous faisons confiance et que nous ne faisons pas semblant d’être d’accord sur tout.


Jean-François Julliard : Chez Greenpeace, cela fait plusieurs années que nous souhaitons nous rapprocher d’organisations qui ne sont pas nos alliés naturels. Si nous voulons aller plus loin que le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat », qui nous rassemble naturellement, nous devons créer ces rapprochements. Nous ne nions pas les désaccords, mais nous nous retrouvons autour de valeurs communes et du constat que le monde ne fonctionne pas bien.

Les emplois détruits dans les secteurs polluants par la transition écologique ne pourront pas être recréés dans les mêmes domaines : faut-il expliquer aux ouvriers de ces secteurs, aux transporteurs routiers, etc., qu’ils devront se reconvertir dans le maraîchage biologique ?

P. M. : Les choses ne sont pas si binaires. De nombreux exemples démontrent qu’il n’y a pas besoin de fermer une boîte pour qu’elle corresponde aux règles environnementales et à la protection de l’environnement. Nous avons trop tendance à couper le monde en deux, avec d’un côté les méchants salariés qui travaillent dans des industries polluantes, et de l’autre celles et ceux qui œuvreraient dans un monde écologique. De notre point de vue, des investissements permettraient à des employeurs de mieux respecter les règles environnementales. Seulement, il faut mettre de l’argent !

Ensuite, certains secteurs comme l’aéronautique ont besoin de se transformer, notamment concernant les petits trajets. Mais des mesures sociales permettraient de préserver l’emploi : si Air France et Hop ! appliquaient les 32 heures, les conséquences des réorganisations sur l’emploi seraient moindres.

J.-F. J. : Les transformations ne doivent pas se faire en une nuit. Nous sommes certes pressés, parce que l’urgence climatique est là, mais nous avons une approche pragmatique de cette question et nous ne sommes pas favorables à ce que quiconque perde son emploi à cause de la transition écologique. L’idée est d’anticiper autant que possible, pour commencer dès maintenant à convertir des secteurs. Les gens, notamment les plus jeunes, ont bien cela en tête.

Certaines centrales à charbon fermeront dès l’année prochaine. Les reconversions sont-elles engagées ?

P. M. : C’est toujours la même question. À la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique), les salariés sont conscients que la planète ne va pas bien. Le problème est qu’ils ont le choix entre perdre leur boulot et sauver la planète. Cela fait quatre ans qu’ils travaillent sur une -reconversion de leur site, pour continuer à produire avec d’autres combustibles. La direction n’a pas souhaité examiner leur proposition parce que ça coûte trop cher, et l’État se cache derrière un discours pseudo-écolo : « Ça pollue, donc on ferme. » La notion de rentabilité prime toujours sur l’emploi et la planète. Les salariés ne sont pas des abrutis : ils réfléchissent, ils connaissent leur boîte. Il faut les écouter et les laisser proposer des choses.

J.-F. J. : Sur l’aspect climatique, nous sommes pour la fin du charbon et nous pensons qu’il faut fermer ces centrales en reconvertissant les emplois, ce qui ne me paraît pas insurmontable. Mais j’ai d’autres inquiétudes, concernant des industries à forte croissance plus problématiques que le charbon, qui, lui, décline. Nous avons par exemple beaucoup échangé avec la CGT au sujet de la raffinerie Total de La Mède, dans le Sud-Est, et sur la question des agrocarburants, qui sont pour nous très inquiétants, car c’est une industrie qui risque de croître fortement et d’accélérer la crise climatique et la déforestation.

Des militants de Greenpeace ont justement bloqué la raffinerie de La Mède. Quelle a été la réaction des ouvriers ?

P. M. : C’est sur ce genre de sujets qu’il me semble sain que nous discutions à la tête de nos organisations. Oui, il y a des syndicats de la CGT qui ont du mal à apprécier le fait que nous travaillons avec Greenpeace, parce qu’ils ont l’impression qu’on accuse les salariés d’être responsables de la pollution. Nous ne devons pas nous tromper de cible. Nous menons chacun des initiatives « coup de poing » qui nécessitent que nous discutions et que les militants de Greenpeace et de la CGT se rencontrent sur le terrain, pour faire en sorte que nos messages soient bien lus. Nous avancerons plus vite qu’en restant chacun dans notre coin à nous traiter de je ne sais quoi, pendant que ceux qui nous gouvernent se frottent les mains.

J.-F. J. : À La Mède, d’ailleurs, il y avait eu des rencontres entre militants de Greenpeace et syndiqués CGT qui ont permis que, le jour du blocage, les choses se passent bien. Nos activistes ont bien expliqué que les salariés n’étaient pas visés, et cela a été rappelé dans toutes nos prises de parole.

La CGT demande des protections contre les licenciements qui n’ont pas de justification économique, mais des activités devront cesser pour des besoins écologiques… Faut-il commencer à imaginer juridiquement des « plans sociaux pour raison écologique » et des garanties spécifiques pour les salariés qui perdront leur emploi ?

P. M. : Pour nous, il ne peut pas y avoir de licenciements si les salariés n’ont pas eu l’occasion de proposer des plans alternatifs par le biais de leurs représentants. On a des exemples : la papeterie Chapelle-Darblay est menacée de fermeture alors qu’elle fait du recyclage de papier et fournit une centrale biomasse. Les salariés ont un projet de poursuite de l’activité. C’est une question de volonté politique !

Le plan de relance de l’industrie automobile présenté fin mai par le gouvernement vise à faire de la France un champion mondial de la voiture électrique. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

P. M. : La voiture électrique a un avenir, mais cela suppose de répondre à certaines questions comme le coût carbone de l’importation des batteries de Corée… Par ailleurs, il faut poursuivre les recherches, notamment sur l’hydrogène. Or les directions d’entreprise regardent leurs profits à court terme plutôt que l’emploi et la planète. Je travaille chez Renault depuis trente-huit ans, au Technocentre de Guyancourt : les ingénieurs ont pris l’habitude de dire : « Avant, on me demandait si mon projet marchait ; maintenant, on me demande combien il rapporte. » Il y a un véhicule électrique dans les cartons, chez Renault, depuis quatre ans, avec un coût d’investissement pour le lancer de 400 millions d’euros. Si on compare ça aux 5 milliards qui seront prêtés à Renault, ce n’est pas grand-chose.

J.-F. J. : Nous aurions préféré qu’Emmanuel Macron fasse plutôt de la France le champion d’une « mobilité » réinventée. La voiture électrique n’est pas la panacée, même si à court terme nous préférons qu’il y ait 100 % de voitures électriques plutôt que 100 % de voitures thermiques, comme c’est quasiment le cas aujourd’hui.

L’enjeu, pour nous, est d’apprendre à nous passer de la voiture. On aimerait donc que le gouvernement pense la mobilité comme un tout, qu’il fasse de la France un champion du ferroviaire, du vélo, des transports en commun, etc. Comme nous avons toujours tout pensé à l’aune de la voiture individuelle, beaucoup de gens n’ont pas d’autre choix aujourd’hui que d’utiliser leur voiture. Ils auront besoin de temps pour s’en passer, mais il faut au moins engager la transition.

En 2013, Greenpeace épinglait les syndicats qui défendent la filière nucléaire, notamment la CGT. Qu’est-ce qui a évolué en sept ans ?

P. M. : Des choses ont bougé. Pas pour tous nos adhérents, mais l’arrivée de beaucoup de jeunes dans la CGT pose le débat différemment. Nous restons convaincus que le nucléaire est indispensable. En revanche, nous considérons désormais qu’il faut mettre beaucoup plus de moyens dans les énergies renouvelables pour diminuer la part du nucléaire. Nous pensons aussi que la recherche doit se poursuivre, y compris sur le nucléaire, notamment sur la question des déchets.

Il y a un débat interne à la CGT et j’aimerais que ce débat ne soit pas uniquement l’affaire des travailleurs des centrales, mais de tous les adhérents, afin de montrer la diversité de nos appréciations. Au dernier congrès, beaucoup de jeunes sont montés au créneau pour demander un débat sur le sujet à l’échelle de la CGT. Nous évoluons donc, même si notre position reste encore bien différente de celle de Greenpeace.

J.-F. J. : Greenpeace, depuis sa création, a toujours été antinucléaire. Cela reste une constante, mais nous avons évolué en intégrant la dimension sociale. Pendant des années, Greenpeace disait : « il faut sortir du nucléaire le plus rapidement possible », sans expliquer comment faire, ce que ça allait coûter et ce que ça représentait en termes d’impact social pour les 200 000 travailleurs du secteur. Nous intégrons désormais cette question en rappelant que des alternatives existent. Nous avons démontré en 2018 avec le Réseau action climat que, pour 1 euro investi dans les énergies renouvelables, le nombre d’emplois créés est trois fois plus important que pour 1 euro investi dans le nucléaire. Nous essayons de convaincre et de faire en sorte que la CGT, peut-être dans cinq ou dix ans, puisse tenir un discours qui n’est pas encore le sien aujourd’hui et se rende compte qu’on peut se passer du nucléaire.

Dans son « plan de sortie de crise », le collectif Plus jamais ça demande « une loi contre la surconsommation et la surproduction » clairement antiproductiviste, antipub et opposée à « l’expansion du e-commerce ». Faut-il néanmoins souhaiter une reprise rapide de l’activité, comme cela semble se profiler depuis la fin du confinement ?

J.-F. J. : Ce qui nous a effectivement rassemblés, c’est une approche globale et une mise en garde sur une reprise économique qui consisterait à reprendre le même fonctionnement qu’avant. Nous interpellons donc sur la question de la surconsommation, qui est problématique d’un point de vue environnemental, mais qui l’est tout autant d’un point de vue social, notamment au sujet du e-commerce. Ce qui nous rassemble, c’est le constat qu’il faut transformer en profondeur notre société, nos appareils de production et nos modes de consommation. Cela ne signifie pas qu’il faut cesser toute activité économique, mais, oui, une décrue sera nécessaire dans certains secteurs.

P. M. : À la CGT, nous pensons qu’il faut produire différemment et consommer autrement, nous ne sommes pas partisans d’une « décroissance ». Il ne s’agit pas de moins consommer, mais de consommer mieux. Concernant la relance, nous disons qu’il faut rééquilibrer la consommation entre ceux qui surconsomment et ceux qui n’ont pas les moyens de se payer les choses essentielles. Enfin, le e-commerce doit aussi être revu au regard des conditions sociales de ses travailleurs. Nous pensons notamment que ce modèle répond au fait que les gens -travaillent de plus en plus. S’ils travaillaient 32 heures par semaine, ils n’auraient pas besoin de courir du matin au soir et de faire leurs achats sur Internet.

Le confinement a fait baisser les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 30 %, seulement, en France. Cela démontre l’ampleur du défi pour atteindre les objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050. Est-ce de nature à modifier votre perception des choses ?

J.-F. J. : Le confinement a montré à ceux qui en doutaient encore que les émissions de GES sont très directement liées aux activités humaines, notamment économiques. Et que, dès que notre économie ralentit fortement, l’impact est quasi immédiat sur l’amélioration de la qualité de l’air (Chine, nord de l’Italie, France…). En revanche, nous ne nous réjouissons pas totalement de ce répit pour l’environnement, car il a eu lieu dans des conditions qui nous sont imposées. Cela nous montre à quel point la tâche sera ardue, à quel point nous avons besoin d’une refonte importante de notre modèle économique, de nos pratiques d’échanges commerciaux pour que les objectifs de neutralité carbone ne soient pas qu’une mention inscrite en bas d’une feuille. On réalise que les mesures qui pouvaient paraître très radicales avant le confinement, comme réduire le trafic aérien ou transformer notre agriculture, ne le sont pas tant que ça et sont au contraire nécessaires.

P. M. : On peut dire sous forme de boutade que travailler moins est bon pour la planète ! Effectivement, le confinement a révélé que l’activité économique du pays, de la planète, a forcément un lien avec les enjeux -environnementaux et oblige à se poser des questions sur les échanges entre pays. Relocaliser certaines productions – sans être pour la fermeture des frontières – permettrait de diminuer l’impact du trafic routier et aérien, mais aussi des productions elles-mêmes. Par exemple, les deux voitures françaises les plus vendues dans l’Hexagone, la Peugeot 208 et la Renault Clio, ne sont pas fabriquées en France ! Cette période a mis en évidence beaucoup de choses que nous affirmions déjà : soit on continue comme avant, soit on opère des changements radicaux. Mais ceux-ci ne doivent pas être imposés, ils doivent correspondre à des envies, des opinions que les citoyens ne pouvaient pas assumer à cause de contraintes économiques décidées par le gouvernement ou le marché.

Peut-on relocaliser sans tomber dans le repli sur soi ?

J.-F. J. : À Greenpeace, nous avons une approche très internationaliste, nous sommes pour une liberté totale de circulation des personnes, donc relocalisation et circuit court ne signifient pas fermeture des frontières. Il faut relocaliser les productions pour que ce soit bénéfique sur le plan social et environnemental, tout en continuant à prôner le multilatéralisme pour résoudre la crise climatique, qui est internationale et globale.

P. M. : La CGT fait partie d’une confédération syndicale internationale, ce qui lui offre une vision globale. Nous pensons que, pour gagner sur les enjeux climatiques, il faut une harmonisation des règles sociales dans le monde, et nous défendons l’idée d’un tribunal international du social. Par exemple, il est demandé aux ouvriers brésiliens de Renault de baisser leur salaire de 30 % pour garder leur emploi ! C’est l’inverse de ce que nous prônons : changer les critères de relocalisation et de délocalisation afin que tout le monde travaille moins et gagne plus. Aujourd’hui, le critère qui prévaut pour affecter des productions dans un endroit reste le fameux coût du travail, donc ça n’empêche absolument pas de déplacer des entreprises dans des pays où les syndicats sont interdits ! S’il est précisé dans les appels d’offres que les travailleurs doivent avoir le droit de se syndiquer et de manifester, de nombreuses entreprises ne pourront même pas postuler.

La prise de conscience écologiste de la CGT vient-elle de vous, Philippe Martinez, ou d’échos venant de la base ?

P. M. : La CGT est une grande organisation qui compte 660 000 adhérents – et le renouvellement de génération fait évidemment évoluer les réalités, que ce soit sur les enjeux climatiques ou sociaux. Ensuite, je suis convaincu que, pour être un syndicat de son temps, il faut prendre en compte les préoccupations de notre époque, même pour un syndicat qui a fêté ses 125 ans ! Certains comparent nos 34 mesures au programme du Conseil national de la Résistance. Même si rien n’empêche de nous en inspirer, nous ne sommes pas à la sortie de la guerre, ce n’est pas du tout la même chose !

Concernant les écolos, le mouvement Climat et donc Greenpeace, pensez-vous que les gilets jaunes ont permis l’accélération de la prise de conscience autour de la notion de justice sociale ?

J.-F. J. : Avant les gilets jaunes, il y a eu la COP 21 à Paris en 2015. Pour la première fois s’est concrétisé ce mot d’ordre qui existait déjà dans le mouvement climat de « transition -écologique juste » sur le plan social. Cette transition doit se faire au bénéfice des gens et pas seulement des écosystèmes, incitant à se rapprocher des mouvements sociaux et des syndicats. Mais il est vrai que les gilets jaunes ont accéléré tout ça puisque l’origine du mouvement vient de l’augmentation de la taxe sur les carburants, mesure portée par les organisations environnementales. Dans le fond, nous étions d’accord, et nous le sommes toujours : augmenter le prix du carburant est indispensable pour se désintoxiquer des énergies fossiles, mais cette taxe a été mal expliquée par le gouvernement et était injuste car elle impactait les plus précaires. Chez Greenpeace, et au sein d’autres organisations du mouvement climat, nous nous sommes dit qu’il fallait rendre systématique cette façon de penser : nous ne portons plus de propositions bonnes pour l’environnement si celles-ci contribuent à accroître les inégalités sociales. D’autre part, les mobilisations climat qui ont fleuri ces deux dernières années, portées surtout par les mouvements de la jeunesse (Youth for Climate, ANV-COP 21…), nous ont donné une leçon importante car ils intégraient naturellement cette double injonction de l’écologie et du social.

Selon vous, l’écologie est-elle de gauche ?

J.-F. J. : L’écologie n’est pas forcément de gauche mais, de fait, nous avons constaté que nos propositions n’ont été commentées que par des partis de gauche et écolos. Si Les Républicains ou LREM veulent échanger sur nos propositions, c’est très bien !

P. M. : L’écologie est une affaire citoyenne, donc on ne peut pas la qualifier de gauche ou de quoi que ce soit. À mon avis, ce sont les questions sociales qui clivent davantage aujourd’hui : quand la droite dit qu’il faut travailler plus, ce n’est pas compatible avec nos mesures de réduction du temps de travail. Effectivement, les seuls qui nous ont interpellés sont les partis de « gauche » (avec des guillemets car on peut s’interroger sur l’étiquette de gauche pour certains). Nous avons réussi à réunir toute la gauche sur le même écran, c’est suffisamment rare pour être souligné ! Il n’y a qu’un parti à qui on ne répond jamais : le Rassemblement national.

Seriez-vous prêts à aller jusqu’à la rédaction d’un programme commun pour la présidentielle 2022 ou à soutenir une candidature unitaire ?

J.-F. J. : Ce n’est pas l’idée. Nous avons fixé une ligne rouge dès les premières discussions : nous sommes un collectif d’associations, de syndicats, d’ONG, de mouvements, de think tanks à la rigueur, mais nous n’incluons pas les partis politiques dans cette alliance. Notre rôle est de formuler des propositions, de les amener au débat public, puis les partis politiques doivent faire le boulot, qu’ils soient dans l’opposition ou la majorité. Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que nous avons besoin de la puissance publique, car notre détermination ne suffira pas à transformer nos idées en changements concrets dans la vie réelle. Nous ne fuyons pas le dialogue avec les responsables politiques, au contraire. Mais cela n’ira pas jusqu’à avoir un programme commun, ni à devenir nous-mêmes un parti politique, ni même à soutenir un candidat.

P. M. : Nous faisons encore la démonstration que nous n’avons pas besoin des partis politiques pour réfléchir. Nos 34 mesures s’adressent en premier lieu aux citoyens, pour alimenter le débat collectif au niveau national, européen, mondial. Soit on cherche la défense des intérêts collectifs, soit on a une démarche partisane. Quant aux partis politiques, on leur pose une question : « Et vous, qu’est-ce que vous faites maintenant ? »

(1) Les Amis de la Terre France, Attac France, Confédération paysanne, FSU, Oxfam France, Union syndicale Solidaires, 350.org France, ANV-COP 21, Alternatiba, CCFD-Terre solidaire, Droit au logement, FIDL, Fondation Copernic, Syndicat de la magistrature, Unef, UNL. Lire _Politis_de la semaine dernière, n° 1605.

 

par Erwan Manac'h et Vanina Delmas

Publié le 26/05/2020

Le capitalisme ne va pas s’effondrer tout seul, il faut s’en préoccuper !

 

Eve76 (site legrandsoir.info)

 

La crise sanitaire actuelle pousse à interroger la régulation capitaliste du monde, par quelque bout qu’on la prenne. La soi-disant « main invisible du marché », selon laquelle les actes de chacun, guidés par son seul intérêt personnel, conduisent au bien commun, apparaît comme une triste fable. En réalité, cette « main invisible » n’est qu’un artifice idéologique qui masque les intérêts d’une classe dominante qui ne cesse d’étendre son emprise sur le monde, d’une manière qui devient chaque jour plus mortifère.

De quelque bout qu’on la prenne : l’origine de la crise actuelle est liée à l’irruption dans la communauté humaine d’un virus jusqu’à présent hébergé par un animal, le pangolin. Cette épidémie, comme d’autres qui l’ont précédée, est liée à la raréfaction des ressources sauvages, au rapprochement des humains et d’espèces animales. Ceci impose une gestion rationnelle et solidaire des ressources naturelles, aux antipodes de la « main invisible » qui conduit aux grands chantiers, aux grandes exploitations qui doivent satisfaire les exigences de rentabilité sans se préoccuper de considérations écologiques.

Au niveau de ses conséquences, on ne peut encore prévoir l’impact des ondes de choc qui vont bouleverser toutes les fragilités des constructions économiques et politiques qui assurent jusqu’à présent la marche du monde. Tout ce que les pouvoirs en place envoient comme message la poursuite de la même logique, en profitant de la désorganisation généralisée, du confinement, pour en accélérer le cours.

A l’étage de la vie quotidienne, la réponse aux besoins des citoyens et de l’économie du pays requerrait une intervention forte de l’Etat, pour faire face à l’immédiat et repartir. En pleine acceptation des règles du jeu libérales, l’Etat a depuis longtemps réduit ses ressources propres, s’est désengagé des services publics, du soutien des citoyens, et d’une façon générale de la conduite de politiques cohérentes avec la poursuite du bien commun. Depuis longtemps cette cohérence est mise au service de la classe dominante, dont il exécute soigneusement les tâches à l’agenda de « libéralisation » du monde. Plus crispée que jamais, l’équipe politique au pouvoir continue sans concession sa trajectoire antérieure, en se préparant à faire payer la crise aux mêmes et à faire face à la colère sociale qu’il anticipe par les méthodes musclées que l’on connaît.

Descendre dans la rue ne suffira pas. Outre que nous pouvons anticiper une violence d’Etat qui n’aura rien à envier à celle qui a précédé et accompagné le confinement, ne servira à rien si les manifestations ne portent pas un projet global, à opposer à la course folle du capitalisme.

Il ne s’agit plus de revendiquer. Revendiquer, c’est placer un autre pouvoir, au-dessus de soi, qui possède les moyens et qui pourra céder, sous la pression, des concessions plus ou moins importantes sur lesquelles il n’aura de cesse de revenir. Le capitalisme n’existe que traversé par une pulsion prédatrice ; il s’arrête devant l’obstacle, recule parfois, mais pour mieux reprendre la main.

Le dernier recul important du capital date des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. Un ensemble de facteurs historiques, au centre duquel la rivalité Est-Ouest a joué un rôle, a conduit à l’instauration d’un compromis entre le capital et travail. La mise en place d’une protection sociale qui garantit à chacun la sécurité de ses moyens d’existence tout au long de la vie, un meilleur partage de la plus-value procurant de meilleurs salaires, l’avenir ouvert grâce à « l’ascenseur social » ont formé la base de ce compromis. Mais le capital gardait en main ses armes essentielles : la propriété du capital, d’une part ; et de l’autre, découlant de cette propriété, les finalités et l’organisation de la production.

Ce compromis a tenu tant que le capital y a trouvé son compte : l’augmentation des salaires soutenait l’expansion économique et les profits. Mais le mécanisme s’est grippé progressivement au cours des années soixante-dix, et la « révolution libérale » s’est mise en marche. Elle s’est mise en place concrètement grâce à des mesures mises en place par les différents gouvernements, Etats-Unis et Grande-Bretagne en tête, bientôt suivi de nombreux autres. La chute de l’URSS a accéléré le processus. La Chine s’ouvre au monde capitaliste dès 1978 et intègre l’OMC en 2001 devenant depuis une pièce maitresse de la mondialisation capitaliste.

Cette mise en place de la révolution libérale s’est accompagnée d’un intense discours idéologique destiné à faire accepter tous les reculs sociaux et l’austérité pour les classes populaires. Ce discours tend à faire de la réaction capitaliste une évolution en quelque sorte naturelle de l’économie, face à laquelle on ne pourrait rien faire que de s’adapter, au prix bien sûr de sacrifices imposés par la concurrence. Ceux qui tirent leur épingle du jeu dans le monde actuel le sont parce qu’ils sont les meilleurs, et les autres n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

Cette idéologie a d’autant mieux été intériorisée qu’elle ne s’est pas heurtée à un autre discours qui aurait remis le monde sur ses pieds et démonté les mécanismes de la domination capitaliste. La gauche de « gouvernement », celle qui se prétend réaliste et raisonnable, a enfourché tous les thèmes de l’idéologie libérale et l’a très largement mise en œuvre. Les autres forces de gauche et les syndicats combatifs ont certes mené une salutaire ligne de résistance, mais en prenant comme repère les acquis (ou conquis) de la période du compromis historique, compromis répudié depuis belle lurette par le capital qui s’est acharné à détruire méthodiquement les bases de la force de résistance du monde du travail.

Il est temps de prendre conscience de la façon dont le capital a construit son emprise sur le monde, parce que c’est là que nous devons porter notre attention pour construire notre offensive. Cette emprise du capital repose sur des mesures politiques, prises par des gouvernements, élus démocratiquement ou non, et qui ont sacrifié l’intérêt de leurs peuples aux intérêts de la classe capitaliste. Le mouvement du monde n’a rien d’inéluctable ou de naturel : il est dû à des décisions conscientes de politiques un peu trop liés à la classe des possédants.

Et ce que des hommes ont fait, d’autres hommes et femmes peuvent le défaire. Les dénonciations des diktats du capitalisme existent déjà dans la globalité et dans l’abstrait ; ou bien de manière concrète mais éparpillée et sectorisée dans les différents domaines où ils s’exercent, sans être reliée à tout l’échafaudage de pouvoir qui les rendent possibles.

Entre la dénonciation globale et abstraite du capitalisme, qui ne donne prise sur rien, et les luttes spécifiques qui ne permettent pas d’aborder la cohérence d’ensemble et la racine des problèmes, il faut dégager le cœur du pouvoir capitaliste.

Une des mesures initiales du libéralisme concerne la liberté de circulation des capitaux. Les gros détenteurs de capitaux acquièrent de ce fait la liberté de se désengager de l’activité économique dans les pays où ils sont implantés et celle de s’installer là où ils veulent, en fonction des profits escomptés. Donc une pression importante (pour ne pas dire un chantage...) est exercée sur les gouvernements, qui n’ont aucun intérêt à voir leurs entreprises mettre la clef sous la porte en contrariant « les investisseurs » ; et de fait, dans le discours des politiques, il n’est question que « d’attractivité » des territoires, c’est-à-dire de dérouler le tapis rouge pour les multinationales qui voudraient bien s’implanter. La libéralisation des échanges, qui ne met aucune condition ni sociale ni écologique à la libre circulation des marchandises, complète cette mise en concurrence.

Un autre angle d’attaque majeur du capitalisme est l’appauvrissement de l’Etat, en le privant de ressources fiscales : il n’a qu’à se dégager des politiques sociales et du financement des services publics, pour laisser place à une marchandisation accessible à ceux qui auront les moyens de payer.

La limitation du déficit des Etats et l’obligation de faire re-financer ces déficits publics par des capitaux privés créé pour les détenteurs de ces capitaux l’occasion de prélever une rente sur des fonds publics déjà anémié par l’évasion fiscale organisée. Mais elle met ces mêmes Etats dans la dépendance de ces détenteurs de capitaux, qui peuvent faire varier les taux de leurs prêts au gré de leurs intérêts. A cet égard tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne : les Etats-Unis profitent du statut de monnaie internationale du dollar pour accumuler leurs déficits de manière vertigineuse.

Dépendance des Etats vis-à-vis de la finance et mise en concurrence des travailleurs et des pays sur la base de leurs politiques plus ou moins conciliantes sont les deux principales armes du capital pour exercer sa domination, exploiter sans limites les hommes et la nature. La crise sanitaire rend cette situation intenable et aiguise la confrontation : l’heure est moins que jamais à la recherche d’accommodements mais de faire face à un choix décisif : prendre les problèmes à bras le corps en visant les causes du désordre actuel du monde ou bien le voir étendre ses ravages : dans un premier temps, un recul grave de nos droits économiques, sociaux, démocratiques ; et à plus ou moins brève échéance subir les effets imprévisibles dans leurs modalités mais certains dans leur survenue des futurs bouleversements écologiques, accompagnés de drames humains qui mettront la sécurité de la planète en péril.

Face à cette situation, des propositions sont émises, par le biais d’articles, de pétitions... dont il importe de voir leur portée, et de comparer afin de voir jusqu’à quel point elles se recoupent (ce qui fera l’objet d’un autre article). La fameuse « convergence des luttes » davantage prônée de manière incantatoire que mise en pratique, a besoin d’un socle solide, qui ne peut se constituer qu’en s’attaquant aux fondements de la domination capitaliste sur le monde. Cette convergence passe au moins autant par la confrontation des analyses que par le regroupement dans les mêmes cortèges. On a du pain sur la planche....

Publié le 23/05/2020

Mathilde Panot (LFI) : « L’exécutif a confiné la démocratie pour gérer la crise du Covid-19 de façon autoritaire »

 

(site regards.fr)

 

Le 30 mars, les groupes parlementaires de La France insoumise ont lancé une commission d’enquête sur le Covid-19. Après plus de 100 auditions d’experts, de scientifiques, de syndicalistes, d’associatifs, de travailleurs, de chercheurs, d’intellectuels et citoyens, voici leurs conclusions.

 

Regards. Hier, mercredi 20 mai, vous avez présenté le rapport de LFI intitulé « Mensonges et fiascos : enquête sur la gestion du Covid-19 ». Avant d’entrer dans le vif, pourquoi avez-vous considéré nécessaire de mener cette enquête et comment a-t-elle eu lieu concrètement ?

Mathilde Panot. Au début du confinement, on a été convoqué pour voter l’état d’urgence sanitaire qui concentre encore plus les pouvoirs autour du Président et du gouvernement que ce que ne permet la Vème République, avec un contrôle des parlementaires quasiment inexistant. En avril, une mission d’information sur l’épidémie a été lancée et il est apparu de façon très clair que tout ceci n’est qu’une mascarade démocratique. Je me rappelle de la première séance – où l’on a auditionné le Premier ministre. On a eu deux minutes de parole au bout de 2h30 d’audition. Puis, Richard Ferrand, qui préside la mission d’information, a décidé de réduire le temps de parole à une minute pour auditionner les ministres. Ils ont confiné la démocratie, concentré tous les pouvoirs autour d’eux pour tout décider seuls dans un moment où une mobilisation populaire était possible et le besoin de démocratie fort, notamment dans l’entreprise. Il nous a apparu très important de pouvoir faire ce contrôle du gouvernement, aussi par le biais d’auditions qu’on ne pouvait pas mener dans le cadre de la mission d’information. C’est aussi un exercice de transparence et de démocratie. La seule histoire qui a été racontée pour l’heure, c’est la version gouvernementale. Nos auditions ont couvert un large panel de thèmes : travail, écologie, état de droit, démocratie, etc. Le but était d’avoir une vision la plus exhaustive possible de ce qu’il s’était passé, du point de vue des acteurs eux-mêmes. Une sorte d’histoire populaire de la gestion de la pandémie. Certaines auditions nous ont aidés pour nos questions au gouvernement. Quand je questionne Olivier Véran, il ment ouvertement en affirmant qu’il n’a jamais été demandé de limiter l’usage de médicaments face à une pénurie de morphine (par exemple). Or, dans ce rapport, on a des témoignages de soignants expliquant qu’ils ont dû diminuer les doses voire substituer à la morphine du Valium.

Quelles sont les observations et les conclusions de ce rapport et, plus précisément, quels « mensonges » et « fiascos » avez-vous constaté ?

Je pense que tout le monde a été choqué des propos d’Emmanuel Macron, il y a quelques jours, quand il affirmait que « nous n’avons jamais été en rupture » de masques. Après, il peut faire comme Olivier Véran et traiter les soignants de menteurs. La gestion de la crise ne s’est pas appuyée sur des recommandations scientifiques – je pense notamment à l’OMS qui disait « testez, testez, testez ! », dès le 16 mars. En fait, ça a été une gestion guidée par la pénurie, sans le dire : la pénurie de soignants, de lits de réanimation, de médicaments, de protections, de masques, de tests. On nous a raconté pendant tout le début du confinement que porter des masques ne servait à rien – la palme allant à Sibeth Ndiaye qui nous racontait qu’il fallait avoir fait polytechnique pour en porter un ! – alors qu’on sait maintenant que c’est important puisque le virus se propage par l’air. Par ailleurs, et ça a été très flagrant, le gouvernement a refusé de jouer son rôle d’État. Or nous avions besoin d’État, plus que jamais. On a maintes fois proposé une planification sanitaire : réquisition des usines de textiles pour produire des masques, nationalisation de Luxfer qui produit les dernières bouteilles d’oxygène en Europe ou de Famar qui produit des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. Un des plus gros fiascos, c’est cette histoire de respirateurs où le gouvernement a voulu faire un coup de com’. Sauf que, une fois de plus, en décidant seul et en refusant d’associer les soignants, il produise des milliers de respirateurs qui ne sont pas adapter pour soigner les malades du Covid-19. Outre le refus de planifier, le gouvernement a refusé d’organiser la solidarité pour éviter que la crise sanitaire se double d’une crise économique et sociale. Le préfet de Seine-Saint-Denis a alerté sur le fait que 10 à 15.000 personnes risquaient de souffrir de la faim. Le gouvernement a refusé de faire payer les plus riches en rétablissant, même temporairement, l’ISF. Tout ça a été refusé alors que nous avions besoin que l’État organise la gestion de cette crise inédite, en lien avec les syndicats, les associations, etc.

« Emmanuel Macron a toujours été autoritaire, mais notre inquiétude c’est que ça soit pérennisé – on se rappelle de l’état d’urgence pour faire face au terrorisme en 2015, prorogé six fois avant d’être inscrit dans le droit commun. »

Que répondez-vous à Emmanuel Macron qui, le 20 mars dernier, lançait : « Je félicite ceux qui avaient prévu tous les éléments de la crise une fois qu’elle a eu lieu » ?

Là encore, ça a à voir avec sa gestion autoritaire de la crise. C’est notre rôle d’opposition de faire des propositions – jamais rien de ce que l’on propose n’est accepté – et des critiques. C’est nécessaire dans un moment de crise d’avoir des contradictions. À tout moment, en démocratie, il faut expliquer qu’il y a d’autres manières de faire. Emmanuel Macron reproche simplement que l’opposition démocratique existe. J’irais même plus loin : la critique est nécessaire pour que le jeu démocratique, le débat, puisse avoir lieu. Le Président a voulu décider seul, en écrasant le Parlement. Ça n’est pas une manière démocratique de gérer une crise. Emmanuel Macron a toujours été autoritaire, mais notre inquiétude c’est que ça soit pérennisé – on se rappelle de l’état d’urgence pour faire face au terrorisme en 2015, prorogé six fois avant d’être inscrit dans le droit commun.

Le « monde d’après » le Covid-19 se dessine petit à petit, avec la crainte qu’il ressemble au monde d’avant, mais en pire, et pas seulement pour l’hôpital public. Comment faire pour éviter la catastrophe économique, sociale et politique qui s’annonce ?

Contrairement à ce que dit le gouvernement, on n’est pas dans une parenthèse. On ne va pas revenir à la normale – ce qui serait même dangereux puisque c’est la normale qui est responsable de cette situation. En 50 ans, ces maladies qui se transmettent de l’animal à l’Homme ont été multipliées par dix, accéléré par la destruction de l’écosystème. On sait qu’on va avoir d’autres pandémies et que l’urgence écologique va nous faire vivre des moments de crise d’une même intensité. Dans notre rapport, il y a toute une partie de préconisations données par les acteurs auditionnés qui vise, à partir des erreurs constatées dans la gestion de la crise, à ce que, justement, on ne reproduise jamais ces erreurs. Il faut assumer que c’est une crise systémique et que donc il faut des réponses systémiques. La première des choses, c’est de rompre avec toute la boîte à outils néolibérale (il faut baisser le coût du travail, flexibiliser, délocaliser). Pendant la crise du coronavirus, on a signé deux accords de libre-échange avec le Mexique et le Vietnam ! Il faut rompre avec ces dogmes qui nous ont amené au chaos – la sixième puissance mondiale s’est retrouvée avec des soignants en sac-poubelle. Il faut relocaliser les activités, réinvestir dans les services publics qui nous ont permis de tenir – en plus du dévouement des personnels. Il faut profiter de cette occasion où l’on a stoppé les secteurs polluants pour repenser la bifurcation écologique et solidaire dont on a besoin, ce qui veut dire : augmenter les salaires, mieux indemniser les chômeurs, re-répartir la richesse, créer des emplois socialement et écologiquement utiles, repenser les déplacements, sortir de l’agriculture industrielle et chimique, arrêter les jobs de merde qu’on donne aux gens et qui n’ont aucun sens. Si l’on avait des dirigeants ayant une réaction saine et rationnelle par rapport à la crise qu’on est en train de vivre, ça serait le moment de repenser tout cela. Mais leur stratégie est assumée, c’est la stratégie du choc de Naomie Klein : on utilise un choc pour refaire un choc néolibéral où à la fin on va continuer comme avant, mais en pire. Et ça, ça n’est pas possible.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 20/05/2020

« On ne veut pas qu’on nous aide, on veut un plan pour la culture »

(site zibeline.fr)

 

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec la comédienne, chanteuse, metteuse en scène Danielle Stéfan, conseillère nationale du SFA-CGT (Syndicat français des artistes interprètes, affilié à la Fédération du spectacle CGT).

Zibeline : Le président de la République a choisi de s’adresser à une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Danielle Stéfan : C’est d’un profond mépris. Avant cela, il y a eu le rapport du professeur Bricaire sur le déconfinement dans la culture qui avait donné lieu à des contacts avec des représentants d’employeurs mais pas de salariés. Cela signifie que l’on imagine la reprise des salariés sans les salariés que sont les artistes. Les règles de la démocratie ne sont pas respectées.

Les artistes consultés lors de la visioconférence sont de vrais artistes, qui ont toute légitimité en tant qu’artistes mais pas en tant que représentants des autres artistes.

Sur le fond, par sa vision de la culture et du rôle des artistes, le chef de l’État vous a-t-il paru convaincant ?

Il n’y a pas de fond. Ce n’est pas un plan, c’est un grand déballage, une espèce de fantasmagorie personnelle. Les propositions ne sont pas dignes d’un gouvernement. Un plan, c’est précis, avec un financement. Là, le président fait un grand show où il réinvente l’eau chaude et nous explique, à nous artistes, comment il faut travailler. Pourtant, on l’a vu dans des théâtres. Qu’est-ce qu’il y voit ? À moins qu’il regarde qu’on le regarde. Que le président donne les grandes lignes et n’annonce pas le financement, pourquoi pas ? Mais il aurait fallu que son ministre de la Culture le fasse a posteriori, en fixant le calendrier des concertations pour la mise en œuvre. Mais derrière, on n’a pas de ministre de la Culture, on a quelqu’un qui prend des notes et à l’air de découvrir des choses. Bien sûr, il va y avoir des rencontres, mais on a l’impression d’une grande improvisation. Que la situation exceptionnelle que nous vivons désarme tout le monde y compris le gouvernement, on peut le comprendre. Dans ce cas, on dit « ça on sait, ça on ne sait pas et on va essayer de faire ensemble » plutôt que de donner des leçons.

Êtes-vous sensible à sa demande d’intervenir auprès de la jeunesse et des publics sensibles ?

C’est la grande blague. Les artistes interviennent en dehors de lieux de représentation depuis très longtemps, déjà à l’époque de Jean Vilar. Mais depuis une bonne quinzaine d’années, on ne cesse de diminuer les financements pour tout ce qui concerne l’éducation artistique et culturelle tout en demandant aux artistes de faire plus avec moins de moyens. De leur côté, les collectivités territoriales imposent que les aides à la création soient toujours assorties d’action culturelle. Cela revient à donner de l’argent en moins, puisque pour le même budget on mène le projet artistique et l’action culturelle qui en découle. En fait, on troque notre travail contre la paix sociale.

Pour en revenir au discours d’Emmanuel Macron, il ne parle pas d’emploi, ni de métier, ni de projets. Il nous parle d’heures pour avoir droit au chômage. Donc à part les grands artistes avec lesquels il parle, les autres sont des chômeurs qu’il faut aider. Mais on ne veut pas qu’on nous aide ! On veut un plan pour la culture et que l’emploi soit une des composantes essentielles d’une politique culturelle.

Et à sa suggestion de réinvention ?

On pense tous qu’il a dans la tête les tas de propositions produites par les artistes pendant le confinement et vues sur Internet. La plupart gratuites d’ailleurs. Et ça lui plaît bien, ça. Mais les choses les plus construites ont été faites par des gens, que ce soit par l’Opéra de Paris ou l’Orchestre national de France, qui continuaient à être payés. C’était extrêmement beau et léché parce qu’ils en ont les moyens. Les autres ont fait ça dans leur cuisine, leur salle de bain, avec des rendus plus ou moins intéressants ou médiocres. Si Emmanuel Macron veut que nous réinventions via les nouveaux outils –bien que le spectacle vivant ait besoin du contact physique et qu’il ne pourra passer bien longtemps par la technologie– mais qu’il ne met pas sur la table les moyens en espèce sonnante et trébuchante, cela ne se passera pas. On n’a jamais vu autant d’artistes travailler au chapeau depuis quelques années. Les premières mutuelles artistiques se sont créées à la fin du XIXe siècle pour justement arrêter que les artistes soient payés au chapeau et demander qu’ils soient des salariés.

Ne serait-ce pas davantage les politiques culturelles qui ont besoin d’être réinventées ?

Sans doute. Pendant le confinement, on ne s’est pas arrêté de se réunir pour régler les urgences. Mais on a aussi relancé des réflexions sur le fond et notamment sur la politique culturelle. Et on s’est dit que le point central à réinventer était les structures d’emploi. La Fédération du spectacle assigne en justice quinze centres dramatiques nationaux dont La Criée à Marseille et le Théâtre national de Nice qui ne respectent pas du tout l’accord sur le volume d’emploi des artistes interprètes prévu par la convention collective. Quand on a des réunions avec des représentants de ces employeurs, le Syndeac entre autres, on s’entend dire que le gros problème du théâtre actuellement, c’est les artistes interprètes. On serait presque de trop. Alors que ces boîtes ont été construites, inventées pour y faire du théâtre avec des comédiens. La politique du projet est une politique du kleenex : on nous prend puis on nous jette.

L’extension des droits des intermittents jusqu’en août 2021 correspond-elle à la revendication de la profession ?

Une grande partie de la profession l’a demandé comme ça. À la Fédération du spectacle (CGT), on s’est dit que le demander comme ça ne suffisait pas parce que cela ne couvrait pas tout le monde. On a réfléchi à comment organiser le repêchage. En effet, il faut sauver des gens mais vraiment. Là, on ne sait pas pourquoi août 2021. Cela correspond à quoi ? Pourquoi pas septembre ou 2022 ? Nous avons demandé un dispositif pour la période d’impossibilité de travailler normalement. Cette période, on ne peut pas la prévoir parce que cela sera différente selon les secteurs artistiques. Donc on demande que la période de référence soit celle qui va de début mars jusqu’au moment où toutes les activités vont pouvoir reprendre normalement. Par ailleurs, dans cette année blanche, rien n’est dit sur les nouveaux entrants, c’est-à-dire les personnes qui n’avaient pas encore droit au chômage intermittent mais qui étaient en voie de l’obtenir, ou celles qui étaient en rupture de droit et qui comptaient sur les dates annulées pour recouvrer leurs droits. Tous ceux-là ne sont pas concernés par l’année blanche. S’ajoutent les cas des personnes en congés maladie ou maternité. L’accès à la Sécurité sociale, relatif lui aussi à un calcul d’heures, est également compromis. Cela fait beaucoup de situations non prises en compte.

Quelles autres mesures demande la CGT du spectacle ? 

Nous voulons que la reprise du travail s’effectue avec un comité sanitaire et social du spectacle vivant et enregistré, composé de représentants des organisations syndicales, salariales et patronales, de la médecine du travail du spectacle, de la protection sociale, de la formation professionnelle… afin d’établir ensemble les conditions de la reprise.

Différents fonds ont été mis en place depuis mars. Mais on a très peur que le ruissellement n’arrive pas jusqu’en bas, c’est-à-dire jusqu’aux salariés car ces fonds ne sont pas fléchés. Nous demandons des fléchages incluant des conditions de salaire et d’emploi. 

Mais le grand absent demeure l’emploi, depuis longtemps. Cette crise révèle encore plus qu’une grande majorité des artistes sont précaires. En amont d’un spectacle, d’un projet, il y a une continuité dans le temps. Tant qu’il sera pensé que la chose à payer est le rendu, il n’y aura pas de vraie politique. Le travail, c’est tout le reste. Ce sont des heures et des heures de travail, et pas pour du chômage justement.

Les employeurs ont-ils globalement joué le jeu ?

Les entreprises ont été aidées à plusieurs niveaux, la plupart d’entre elles ont honoré leurs contrats. Mais il a fallu un peu batailler dans certains endroits. Notre service juridique n’a pas chômé pour faire respecter les droits des salariés. À Marseille, par exemple, on vient d’obtenir une grande victoire : l’Opéra va payer tous les artistes et intermittents dont les spectacles ont été annulés. La mairie ne connaissait pas les textes et estimait qu’elle n’avait pas à payer pour des représentations qui n’avaient pas eu lieu.

Êtes-vous optimiste quant à la reprise ?

On ne peut pas être optimiste. Mais on peut se dire que le monde du spectacle est doté d’une capacité d’imagination et d’invention –quoi qu’en pense notre président– étonnante et débordante.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2020

Publié le 16/05/2020

Crise de légitimité et processus de fascisation : l’accélération par la pandémie

 

Par Saïd Bouamama (site regards.fr)

 

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Le Covid-19 montre au grand jour l’ampleur de cette crise qui touche Emmanuel Macron.

Les images de personnels hospitaliers manifestant avec banderoles et drapeaux syndicaux dans plusieurs hôpitaux français illustrent l’ampleur de la crise de légitimité qui touche le gouvernement Macron. Ces défilés revendicatifs se déroulent au moment même où le gouvernement et ses relais médiatiques déploient un discours appelant à célébrer et applaudir les « héros de première ligne ». Le désaveu des hospitaliers est ici à la hauteur d’une colère populaire qui gronde sans pouvoir se visibiliser du fait du confinement. Cette colère populaire est mesurée par le gouvernement qui prépare activement ses réponses – répressives d’une part et idéologiques d’autre part – pour la juguler et la détourner. La crise de légitimité antérieure à la pandémie est accélérée par celle-ci et suscite logiquement une accélération du processus de fascisation, lui aussi déjà entamé avant la séquence du Corona. Le rappel de quelques fondamentaux permet d’éclairer la signification politique et idéologique de quelques faits et choix gouvernementaux récents ayant à première vue aucun liens : gestion autoritaire du confinement ayant déjà fait dix victimes dans les quartiers populaires, note aux établissements scolaires appelant à « lutter contre le communautarisme » dans le cadre du déconfinement, document de prospective du ministère des affaires étrangères sur les conséquences politiques de la pandémie en Afrique, soutien d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, etc.

Crise de légitimité et processus de fascisation

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Contrairement à une idée répandue ce n’est pas la répression qui est l’assise la plus importante de la domination. Les classes dominantes préfèrent s’en passer conscientes qu’elles sont de l’incertitude de l’issue d’un affrontement ouvert avec les classes dominées. C’est, souligne Gramsci, la dimension idéologique qui est l’assise la plus solide de la domination. Elle se déploie sous la forme de la construction d’une « hégémonie culturelle » dont la fonction est d’amener les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à considérer la politique économique qui en découle au mieux comme souhaitable et au pire comme la seule possible. « La classe bourgeoise se conçoit comme un organisme en perpétuel mouvement, capable d’absorber la société entière, l’assimilant ainsi à sa propre dimension culturelle et économique. Toute la fonction de l’État a été transformée ; il est devenu un éducateur », explique Gramsci. [1] C’est cette hégémonie culturelle qui est donneuse de légitimité, les élections en constituant une mesure. À l’inverse l’affaiblissement de l’hégémonie signifie une crise de légitimité que l’auteur appelle « esprit de scission » : « Que peut opposer une classe innovatrice, demande Gramsci, au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique ; esprit de scission qui doit tendre à l’élargissement de la classe protagoniste aux classes qui sont ses alliées potentielles. » [2]

L’ampleur de la régression sociale produite par la séquence néolibérale du capitalisme depuis la décennie 80 sape progressivement les conditions de la légitimation de l’ordre dominant. Cette séquence est par son culte de l’individu, des « gagnants » et des « premiers de cordée », son retrait de l’État des fonctions de régulation et de redistribution, sa destruction des protections sociales minimums, etc., productrice d’un déclassement social généralisé reflétant une redistribution massive des richesses vers le haut. La crise de légitimité n’a cessé de se déployer depuis sous les formes successives et dispersées de grands mouvements syndicaux (1995, réforme des retraites, etc.), de la révolte des quartiers populaires en novembre 2005, du mouvement des Gilets Jaunes, etc. La progression de l’abstention et son installation durable constitue un des thermomètres de cette illégitimité grandissante. L’élection d’Emmanuel Macron avec seulement 18,19% des inscrits – qui représente les électeurs ayant émis un vote d’adhésion – au premier tour souligne l’ampleur de celle-ci.

Au fur et à mesure que se développe l’illégitimité croissent les « débats écran » d’une part et l’usage de la répression policière d’autre part. Les multiples « débats » propulsés politiquement et médiatiquement par en haut sur le communautarisme, le voile, la sécession des quartiers populaires, etc., illustrent le premier aspect. Les violences policières – jusque-là essentiellement réservées aux quartiers populaires – à l’encontre des gilets jaunes et des opposants à la réforme des retraites concrétisent le second. C’est ce que nous nommons « processus de fascisation » du fait de ses dimensions idéologiques (construction d’un bouc émissaire dérivatif des colères sociales), juridiques (entrée dans le droit commun de mesures jusque-là limitée aux situations d’exception) et politique (doctrine de maintien de l’ordre).

Il convient de préciser le concept de « fascisation » pour éviter les compréhensions possiblement « complotistes » et « réductionnistes » de l’expression. La fascisation n’est pas le fascisme qui est un régime de dictature ouverte se donnant pour objectif la destruction violente et totale des opposants. Le processus de fascisation n’est pas non plus une intentionnalité de la classe dominante ou un « complot » de celle-ci. Il est le résultat de l’accumulation de réponses autoritaires successives pour gérer les contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité. La carence de légitimité contraint la classe dominante et ses représentants à une gestion à court terme de la conflictualité sociale, crise par crise, mouvement social par mouvement social – par les trois vecteurs soulignés ci-dessus : idéologique, juridique et répressif. S’installe alors progressivement et tendanciellement un modèle autoritaire reflétant la crise de l’hégémonie culturelle de la classe dominante. Terminons ces précisions en soulignant que la fascisation ne mène pas systématiquement au fascisme, qu’elle n’en constitue pas fatalement l’antichambre. Le processus de fascisation exprime les séquences historiques particulières où les dominés ne croient plus aux discours idéologiques dominants sans pour autant encore constituer un « nous » susceptible d’imposer une alternative. L’issue de telles séquences est fonction du rapport de forces et de la capacité à produire ce « nous ».

C’est dans ce contexte que survient la pandémie qui comme toute perturbation durable du fonctionnement social et économique fait fonction de révélateur de dimensions que l’idéologie dominante parvenait encore à masquer : les pénuries de masques, de personnels de santé et de matériels médicaux visibilisent les conséquences de la destruction des services publics ; la faim qui apparaît dans certains quartiers populaires fait fonction de miroir grossissant de la paupérisation et de la précarisation massive qui avaient déjà suscités la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et le mouvement des Gilets Jaunes ; la gestion autoritaire du confinement et sa politique de l’amende révèlent au grand jour le modèle de citoyenneté infantilisante et méfiante qui s’est installé du fait de la crise de légitimité ; le maintien de l’activité dans des secteurs non vitaux en dépit du manque de moyens de protection démasquent l’ancrage de classe des choix gouvernementaux ; les aides et allégements de charges aux entreprises, l’absence de mesures sociales d’accompagnement des baisses de revenus brusques liées au confinement (annulation des loyers et des charges par exemple), l’annonce de mesures de restriction « temporaires » de conquis sociaux (durée du travail, congés, etc.) pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, les conditions du déconfinement scolaire, etc., finissent de déchirer le mythe du discours sur l’unité nationale face à la crise. La crise de légitimité déjà bien avancée avant la pandémie sort de celle-ci considérablement renforcée. Le déconfinement survient dans ce contexte de colère sociale massive, d’écœurement des personnels de santé, de quartiers populaires au bord de l’explosion, etc.

La préparation policière, juridique et idéologique de l’après-pandémie

Le bilan humain du choix d’une gestion autoritaire du confinement est à lui seul parlant et significatif de la préparation policière de l’après-pandémie. Déjà une dizaine de décès suite à des contrôles de police depuis le début du confinement. Les révoltes populaires dans plusieurs quartiers suite à ces violences policières révèlent l’état de tension qui y règne. Non seulement les habitants de ces quartiers populaires ont été abandonnés à leur sort – alors que les niveaux connus de pauvreté et de précarité rendaient prévisibles la dégradation brusque des conditions d’existence que le confinement produirait – mais ils subissent les pratiques d’un appareil de police gangréné par le racisme, infiltré de manière non marginale par l’extrême droite, habitué à l’impunité, etc. Le mépris de classe et l’humiliation raciste caractérisent plus que jamais le rapport entre institution policière et habitant des quartiers populaires.

Le discours politique et médiatiques sur l’incivilité et l’irresponsabilité des habitants des quartiers populaires a accompagné cette accélération des violences policières. Sans surprise ceux que le géo-politologue Pascal Boniface a pertinemment appelé les « intellectuels faussaires » [3] ou les « experts du mensonge » ont été mobilisés. Dès le 23 mars Michel Onfray ouvre le bal : « Que le confinement soit purement et simplement violé, méprisé, moqué, ridiculisé dans la centaine des territoires perdus de la République, voilà qui ne pose aucun problème au chef de l’État. Il est plus facile de faire verbaliser mon vieil ami qui fait sa balade autour de son pâté de maison avec son épouse d’une amende de deux fois 135 euros que d’appréhender ceux qui, dans certaines banlieues, font des barbecues dans la rue, brisent les parebrises pour voler les caducées dans les voitures de soignants, organisent ensuite le trafic de matériel médical volé, se font photographier vêtus de combinaison de protection en faisant les doigts d’honneur. » [4] Alain Finkielkraut confirme ce constat alarmant et s’interroge quelques jours plus tard : « Les quartiers qu’on appelle "populaires" depuis que l’ancien peuple en est parti, le trafic continue, les contrôles policiers dégénèrent en affrontements, des jeunes dénoncent une maladie ou un complot des "Blancs" et les maires hésitent à imposer un couvre-feu parce qu’ils n’auraient pas les moyens de le faire respecter. Union nationale, bien sûr, mais formons-nous encore une nation ? » [5] La situation et ces discours de stigmatisation sont d’autant plus insupportables que les quartiers populaires et leurs habitants ont été le lieu et les acteurs d’une mobilisation de solidarité citoyenne multiforme. Mobilisations familiales, de voisinages, associatives, informelles ou organisées, autofinancées, etc., sans laquelle la situation aurait été bien plus grave qu’elle ne l’est.

Le contrôle, la contrainte, la mise en scène de la force – que révèlent de nombreuses vidéos de contrôles pendant le confinement – et la répression, dessinent la tendance des réponses envisagées en réponse aux colères sociales qui s’exprimeront inévitablement après la pandémie. C’est dans cette direction que s’oriente l’approbation le 6 mai 2020 par la commission des lois de la proposition de plusieurs députés de la majorité visant à autoriser des « gardes particuliers » à participer au contrôle des règles du déconfinement et à dresser des procès-verbaux en cas d’infractions. L’annonce de l’utilisation de drones et autres outils technologiques pour la surveillance du déconfinement est dans la même teneur. Comme le souligne l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) ces nouvelles technologies de surveillance sont porteuses d’une « régression des libertés publiques » :

« Chacune des crises qui ont marqué le 21e siècle ont été l’occasion d’une régression des libertés publiques. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont vu l’Europe adopter la Directive sur la rétention des données de connexions électroniques et l’obligation faite aux opérateurs de stocker celles de tous leurs clients. Les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015 ont permis le vote sans débat de la loi renseignement. Ils ont aussi entraîné la mise en place de l’état d’urgence dont des mesures liberticides ont été introduites dans le droit commun en 2017. La pandémie de Covid-19 menace d’entraîner de nouvelles régressions : discriminations, atteintes aux libertés, à la protection des données personnelles et à la vie privée. » [6]

La crise de légitimité oriente le gouvernement vers des réponses exclusivement autoritaires et répressives accompagnées d’une offensive idéologique visant à présenter les habitants des quartiers populaires comme incivils, irresponsables, irrationnels, complotistes, etc., à des fins d’isolement de leurs colères et de leurs révoltes légitimes. L’offensive idéologique s’annonce d’autant plus importante que l’expérience des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites tant sur le plan du traitement médiatique [et des déformations des faits auquel il a donné lieu] que sur le plan des violences policières, ont produit des acquis palpables. En témoignent les déclarations de soutien aux habitants des quartiers populaires et de condamnation des violences policières qui ont vu le jour. Pour ne citer qu’un exemple, citons la vidéo de salariés et de syndicalistes de la RATP et de la SNCF témoignant de cette solidarité. De tels faits de solidarité étaient inexistants lors de la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et témoignent une nouvelle fois de l’approfondissement de la crise de légitimité.

C’est dans le cadre de ce besoin de détournement idéologique de l’attention qu’il faut, selon nous, situer la distribution à tous les établissements scolaires pour préparer le déconfinement d’une « fiche » intitulée « Coronavirus et risque de replis communautaristes ». Alors que la grande majorité des enseignants est légitimement préoccupée des conditions matérielles et pédagogiques de la reprise des cours, l’attention est orientée vers un pseudo danger « communautaristes » décrit de manière alarmante comme suit :

« Aujourd’hui, la violence de la pandémie causée par un nouveau virus nous confronte à l’incertitude sur de multiples plans (en matière, médicale, sociale, économique, culturelle...). La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires. En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance : remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. » [7]

Dénoncer l’incapacité ou les carences de l’État en matière de protection ou exprimer un désaccord contre les mesures gouvernementales devient ainsi un indicateur de communautarisme. Une autre partie du document situe les actes du gouvernement sans contestation possible du côté de la « science » et des « valeurs républicaines » et toute critique de ces actes du côté de l’irrationalité, du complot et du communautarisme. Bien sûr une telle introduction au « problème » ne peut déboucher que sur un appel à la délation dont il est précisé qu’il doit s’étendre jusque dans la cour de récréation :« • Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées. • Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine […] • Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse : - Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ; - Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet. » [8] Quand à la cible de cette vigilance et de cette délation, elle se situe, bien entendu dans les quartiers populaires, la « fiche » en question faisant référence au plan national de prévention de la radicalisation (« prévenir pour protéger ») du 23 février 2018 [9] 9 qui précise qu’il s’applique « plus particulièrement dans les quartiers sensibles ».

Même la politique étrangère française fait partie de ce document hallucinant au regard des questions concrètes et réelles que se posent les enseignants. Il leur est ainsi demandé de se faire les défenseurs de celle-ci : « • Aborder les questions sur la nouvelle situation géopolitique en lien avec la pandémie, en montrant à la fois la complexité des relations internationales et la place de la France ». [10] Il est vrai que les préoccupations africaines du gouvernement sont particulièrement fébriles comme en témoigne une autre note, cette fois-ci de ministère des affaires étrangères. Cette note datée du 24 mars 2020 et intitulée « L’effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? » émane du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie. Se voulant prospective l’analyse développée annonce une série de crises politiques en Afrique comme conséquences de la Pandémie : « En Afrique notamment, ce pourrait être « la crise de trop » qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ». Elle en déduit la nécessité « de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques » c’est-à-dire qu’elle appelle tout simplement à de nouvelles ingérences. Enfin elle précise la nature de ces nouveaux interlocuteurs sur lesquels la stratégie française devrait s’appuyer : « les autorités religieuses », « les diasporas », les « artistes populaires » et « les entrepreneurs économiques et businessmen néo-libéraux ». [11] Sur le plan international également l’après pandémie est en préparation et il a la couleur de l’ingérence impérialiste.

Les conséquences économiques de la pandémie dans le contexte d’un néolibéralisme dominant au niveau mondial, de crise de légitimité profonde et de colères sociales massives et généralisées, sont le véritable enjeu de cette préparation active de l’après-pandémie sur les plans policier, juridique et idéologique. L’économiste, Nouriel Roubini qui avait un des rares à anticiper la crise de 2008 parle d’ores et déjà de « grande dépression » en référence à la crise de 1929. Le séisme qui s’annonce ne peut avoir que deux issues logiques : une dégradation et un déclassement social sans précédent depuis la seconde guerre mondiale ou une baisse conséquente des revenus des dividendes faramineux des actionnaires. La fascisation, le retour aux fondamentaux islamophobes et à la stigmatisation des quartiers populaires expriment la stratégie de la classe dominante pour faire face à cet enjeu. Plus que jamais la phrase célèbre de Gramsci résonne avec une grande modernité : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. » [12] À nous d’accélérer par nos mobilisations la réunion des conditions de possibilité du nouveau sans lesquelles nous ne pourrons que déplorer le développement de ces morbidités.

Saïd Bouamama, sociologue et co-fondateur du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires)

Notes

[1] Antonio Gramsci, Cahier de Prison 8, in Gramsci dans le texte, éditions sociales, Paris, 1975, p. 572

[2] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.298.

[3] Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires : Le triomphe médiatique des experts en mensonge, Gawsewitch, Paris, 2011

[4] Michel Onfray, Faire la guerre, https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/faire-la-guerre, consulté le 11 mai 2020 à 8h30

[5] Alain Finkielkraut, « Le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation », Le Figaro du 27 mars 2020

[6] « La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer les technologies de surveillance », Communiqué de l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) du 8 avril 2020

[7] Fiche-replis communautaires, Coronavirus et replis communautaristes, Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, p. 1

[8] Ibid., p. 2

[9] « Prévenir pour protéger », Plan national de prévention de la radicalisation, Service de Presse de Matignon, 23 février 2018, p.

[10] Fiche-replis communautaires, op. cit., p. 2

[11] Manuel Lafont Rapnouil, L’Effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?, Note diplomatique du Centre d’analyse, de Prévision et de Stratégie NDI 2020 - 0161812, Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 24 mars 2020, pp. 1, 3 et 4

[12] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.283

Publié le 07/05/2020

 

POUR CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU,

RETROUVER LES CHEMINS DE L’ESPOIR .

(Par OLIVIER GEBUHRER et PASCAL LEDERER)

* Nous sommes communistes et nous le disons : nous sommes inquiets. Ce qui suit se veut une incitation à la réflexion.  Nous ne voulons pas de la réédition d’un scénario catastrophe. Les luttes sociales, écologistes , féministes  sont indispensables. A elles seules, aussi importantes qu’elles puissent être pour la construction de la conscience collective, elles ne conduiront pas à créer l’alternative nécessaire. Nous ne voulons ni d’un gourou ni d’une promenade en solitaire. La réinvention nécessaire des partis politiques n’a pour nous rien en commun avec une dissolution dans une méta organisation aux contours fumeux. Si ce qui suit est entendu comme la contribution politique de militants qui n’ont rien abandonné mais qui « avouent avoir vécu », nous aurons atteint notre but. [1] 

I

1)L’angoisse, les tensions de tout ordre du confinement, vont progressivement laisser place aux hommages publics, à l’expression des souffrances liées à la perte d’êtres chers, au travail de deuil et aussi à l’espoir de la renaissance à la vie de notre pays. Ce moment devra être respecté.[2] 

  2) Pendant la période terrible qui a frappé toute l’humanité, à  divers degrés, tous les peuples du monde auront fait la cruelle expérience de la logique du profit contre l’humain. Elle provoque drames, conflits meurtriers et catastrophes impliquant des souffrances de tout ordre. Elle se montre incapable de répondre aux défis nouveaux qui décident de l’avenir de l’humanité comme de la planète.

Le coronavirus n’est pas la cause de la crise de civilisation dont nous sommes témoins, il en est, avec la crise climatique, l’un des révélateurs. [3] 

3) Aujourd’hui, toutes les attentions, les colères légitimes sont focalisées sur les systèmes de santé au sein desquels la France, malgré les coups portés depuis trois décennies se montre malgré tout capable de résister grâce au dévouement, à l’héroïsme de nos personnels soignants et au maintien des missions de service public. On redécouvre ainsi l’indispensable nécessité d’un service public de santé, échappant aux lois du marché, englobant toutes les dimensions y inclus celles liées au médicament.

4) Le droit à la santé, comme d’autres droits nouveaux devront être proclamés « biens communs de l’Humanité »[4]  et trouver leur traduction institutionnelle (droit à l’éducation, à la culture, à un environnement sain, au sport, droits nouveaux d’intervention, d’organisation professionnelle et syndicale….) .

5) Dans tous les secteurs d’activité vitaux, le rôle des femmes s’est montré crucial. Préparer demain suppose une reconnaissance nationale complète de leur rôle dans une société où l’humain doit primer. 

Mais si la focalisation actuelle sur les aspects sanitaires est compréhensible elle ne saurait dissimuler le fait que c’est l’ensemble des constituants d’une civilisation qui est convoqué.

Cette épreuve s’appuie sur plusieurs dimensions entrelacées : sanitaire, écologique, sociale, internationale.

6) La gouvernance mondiale devra être revisitée profondément à partir de ces dimensions. En particulier, l’ONU comme toutes les organisations mondiales qui en dépendent, devra être mise en mesure d’effectuer des missions trop longtemps tombées en déshérence. Ses résolutions, notamment celles qui sont relatives au respect des droits fondamentaux des peuples du monde, devront être mises en œuvre sans délai et l’ONU doit en recouvrer tous les moyens. Notre pays a le devoir impératif de s’y impliquer.

7) Les engagements planétaires relatifs aux mesures visant à préserver l’humanité de la catastrophe climatique devront être renforcés et mis en œuvre avec détermination, contrôle démocratique et évaluations régulières sans préjuger d’autres mesures importantes qui pourraient à la fois voir le jour et correspondre à des exigences majoritaires.  

8) Tirer toutes les leçons de la pandémie s’impose à tous et à toutes. C’est particulièrement le cas des dirigeants de l’Union Européenne et c’est évidemment celui de ceux de notre pays. Certaines déclarations, dont celles de Emmanuel Macron, semblent aller dans ce sens. Comment nos compatriotes pourraient -ils y être insensibles ? Des déclarations de cette nature ont toutefois vu le jour dans un passé récent sans que les actes ne suivent ….

 Nous sommes lucides : à nouveau, les voix des plus acharnées à détruire les fondements des services publics, à renforcer les pouvoirs sans partage des banques et des compagnies d’assurance sur notre vie, à détruire l’environnement, à préserver coûte que coûte profits des actionnaires et flux financiers spéculatifs, se font entendre quotidiennement : telle est l’expression des premiers responsables.  Leurs propos, jusqu’à ceux entendus aux Etats Unis d’Amérique, à la limite de la monstruosité, s’acharnent à préparer l’opinion à des cures nouvelles et dévastatrices d’une austérité sans fin. En France, ces dispositions ne peuvent que s’accompagner d’autoritarisme renforcé, d’atteintes profondes aux droits et libertés fondamentales, de xénophobie, de discriminations sociales et racistes.  Nous n'en doutons pas :   le pouvoir actuel cherche les moyens d’un renouvellement de son mandat acquis déjà une première fois dans des circonstances exceptionnelles, mettant en pleine lumière les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche. [5]

1) Nous l’affirmons : on ne construira pas un monde réellement nouveau[6]  en se pliant aux exigences des forces « qui n’ont rien compris et rien appris ».

2) Le rôle de la BCE doit être le financement direct des Etats et non du système bancaire. Les traités de libre-échange, tel le CETA doivent être dénoncés. Les règles d’airain des traités européens, particulièrement celles qui prétendent régir l’endettement public, la concurrence, le commerce, d’autre part le rôle du FMI et de la Banque Mondiale devront être profondément modifiés pour répondre aux immenses besoins des populations. L’annulation de la dette publique en Afrique notamment est une exigence immédiate.[7] 

3) Evoquer le rôle central des services publics ne suffit pas. Les considérer comme une charge, un coût, et les réduire à une fonction régalienne est l’antipode de la réponse indispensable à la crise dont le système de santé, après bien d’autres et avec d’autres, a été le révélateur.

 Ils doivent être les moteurs comme les garants de l’intérêt commun. Ils doivent garantir le statut des personnels qui les servent, en en faisant des citoyennes et citoyens à part entière disposant des droits nécessaires à l’accomplissement de leurs missions, sans subordination à la raison d’Etat. Ils doivent disposer des moyens stables et récurrents d’assurer la totalité de leurs missions.

4) Pour les forces de progrès, les forces de gauche, les forces qui se réclament d’une transformation sociale au service de l’Humain, le défi est historique.

Aucune de ces forces ne peut imaginer être seule en mesure d’assurer l’alternative politique dont le besoin se fera sentir de façon aiguë.  Aucune de ces forces ne peut prétendre, seule, à disposer des solutions à mettre en œuvre pour ouvrir à nouveau la perspective des « Jours heureux ». Mais toutes peuvent et doivent y contribuer. Ensemble. [8] 

5) Même alors qu’elles y seraient prêtes, et cela urge, même alors qu’elles seraient disposées à abandonner les querelles byzantines, les chapelles et les egos, leur mise en commun nécessaire, essentielle, n’y suffira pas.

6) Tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique. Tout nous semble imposer que nos compatriotes trouvent, dès le « jour d’après », les lieux de confrontation, de contribution, de décisions qui jusque-là dans toutes les expériences antérieures ont fait si cruellement défaut. Investir tous les lieux de communication permis par les moyens numériques s’impose. Ils ne sauraient remplacer les échanges directs ni faire oublier la fracture numérique qui prive nombre de nos compatriotes des couches les plus populaires d’expression individuelle et collective. [9] 

 7 ) « S’unir, s’exprimer, confronter pour construire du commun » doit devenir impératif pour toutes et tous.

8) Que faire ? Que proposer qui ne soit pas la réédition cocasse et tragique d’un passé fût-il glorieux ? Que dire de nouveau qui ne soit pas la source de nouveaux échecs, de nouvelles illusions et désillusions ?

 Personne ne part de rien. Etudier mieux ce qui a été la caractéristique de grands moments ou d’initiatives malheureuses est, nous semble-t-il, la première des exigences. Il ne manque pas d’expressions pour se référer au CNR à titre d’exemple. Sachons distinguer le contenu de l’étiquette. La droite politique et les forces qu’elle représente sortaient de l’Occupation affaiblies ou discréditées. Les éléments d’un courant de droite sociale s’étaient affermis dans la Résistance à l’occupant nazi. L’idée d’une reconstruction nationale était très largement majoritaire.  L’idée d’une « voie française au socialisme » s’était manifestée par un éditorial fracassant au Times. Aucune de ces caractéristiques ne se retrouve dans la situation actuelle où la dimension nationale est indissolublement liée aux aspects mondiaux et européens et où le courant social de la droite politique en France n’existe plus qu’à l’état de trace. Les dangers qui menacent l’existence même de l’Humanité comportent celui que représentent les forces de l’obscurité fasciste qui relèvent la tête, mais ce qui domine c’est la menace de l’anéantissement nucléaire et celle de la catastrophe climatique. Le désarmement nucléaire global est à l’ordre du jour comme l’est la réduction drastique des émissions de gaz à effets de serre. [10]   

 9) Si, comme nous l’avons dit, tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique et donc d’en créer les lieux d’expression, de confrontation et de décision dans la plus grande variété possible, comment les concevoir ?

10) Nous pensons devoir aller au-delà de souhaits vagues et formuler quelques principes directeurs. 

 11) Dans ces lieux nouveaux, les militantes et militants organisés s’y exprimeraient avec la volonté d’accepter les conditions du débat public démocratique. Importantes, leurs contributions ne sauraient revêtir par avance aucune autorité de principe. Partout, la règle reconnue et acceptée devrait être l’autorité de l’argument, l’expression d’une volonté largement majoritaire. [11] 

12) Les courants et sensibilités qui aspirent à des transformations profondes du système social, économique, politique, ont, ensemble des points communs et des différences, voire des désaccords. Les premiers ne sont pas plus importants que les seconds. Leur nature n’est pas la même. La diversité des approches ne crée pas par elle-même une dynamique populaire nouvelle, son moteur est constitué du travail respectueux de cette diversité.[12] 

13)   Il nous semble, dans cet esprit, que toutes les forces disponibles, associatives  syndicales, politiques devraient être convoquées : collectivités territoriales de gauche et écologistes, élus de gauche et écologistes départementaux et régionaux pourraient mettre locaux et moyens à disposition de ces lieux citoyens nouveaux, y apporter leur expérience en tant que de besoin. [13] 

14) Ne serait-il pas, dans ce même esprit, envisageable de constituer au niveau national, un Conseil National citoyen – ou toute autre forme assurant les mêmes missions – comportant à la fois, dans des proportions à déterminer, forces politiques, associatives, forces de l’économie sociale et solidaire, féministes, et syndicales d’une part, citoyen(nes)s non organisé(es)s de l’autre ? [14] 

15) Cette structure nationale ne se substituerait pas aux formations politiques existantes, qui gardent leur personnalité propre et leur capacité d’initiatives.

16) Les débats du Conseil National CITOYEN doivent être publics, avec pouvoir d’animation locale. Il devra avoir pour première tâche de stimuler, collecter et diffuser les expressions populaires locales avec le souci majeur d’ateliers législatifs, c’est-à-dire l’écriture des fondements de textes à vocation législative.[15] 

Fédérer, impulser, rassembler, telle devrait être sa mission à l’antipode d’enjeux de pouvoir. 

17)Au vu d’expériences passées, la constitution du Collège citoyen revêt une importance toute particulière. Votation citoyenne à partir des lieux locaux, désignation par les assemblées citoyennes régionales, tirage au sort …, toutes les modalités peuvent être envisagées si prévaut l’expression majoritaire de la volonté de s’impliquer dans le travail commun.[16] 

De telles initiatives seraient, à notre sens, en mesure, de façon offensive, de battre en brèche le scénario catastrophe mûrement réfléchi visant à sauver les ressorts d’un système, le capitalisme, qui moins que jamais ne peut prétendre assurer un avenir pour les humains et la planète. Nous vous convions à y réfléchir avec nous.

Commentaires de Pierre Bachman. Le 1er mai 2020.

D’accord avec l’esprit et le souci du texte d’Olivier et de Pascal : il s’agit d’inventer vite du neuf et de créer du mouvement dans les idées, dans les actes et dans les actions. Il y a des basculements idéologiques à engager, organiser et gagner. Mais il y a aussi quelques écueils à éviter :

  • Éviter « l’entre soi » des militants « avertis »[17]  qui ont déjà l’habitude de se rencontrer, d’échanger, de se confronter sans pouvoir, trop souvent, aller au-delà. Cet « entre soi » est très souvent protestataire ce qui construit une « bonne conscience » qui reste enfermée dans le terrain de jeu capitaliste. Cette « bonne conscience » n’est pas « conscience » de ce qu’il convient de faire, mais un piège incapacitant qui permet de moins en moins d’atteindre des masses critiques d’idées et d’action[18]  permettant la moindre victoire.
  • Ce dépassement est un effort stratégique à réaliser si l’on ne veut pas rééditer les échecs antérieurs comme ceux des « Collectifs Antilibéraux » ou des assemblées citoyennes du « Front de gauche » qui ont été incapables de s’autogérer, de générer du mouvement car, en leur sein, beaucoup trop de personnes ou de forces s’érigeaient en pôle dirigeant avec une culture trop étroite d’organisation plus que de transformation et d’invention de nouvelles pratiques.
  • Ceci ne veut pas dire le grand happening inorganisé mais pose de façon aiguë la question dialectique de l’écoute, du mouvement, du contenu, du sens, des objectifs, des moyens et des critères permettant de vivre une transformation qualitative et quantitative des rapports idéologiques et des rapports de force. Tout ceci devrait s’appeler une « démarche de dépassements ». Objectivement, elle peut s’engager dans un certain « entre soi » par la force des choses, mais elle ne peut y stagner sous peine de s’éteindre ou de rester sur le mode de véhémence protestataire de la « bonne conscience ».
  • « Dépassements » se conjugue au pluriel car il en est de nombreux à opérer : individuels, collectifs, culturels, intellectuels etc. Les références nostalgiques aux « repères » du passé sont certes intéressantes mais ce n’est pas en les fantasmant que nous cheminerons. Notre vision doit porter loin et créer du désir. Le CNR c’est bien… mais l’aventure de demain nécessite beaucoup d’inventivité.

Alors, du « passé ne faisons pas table rase » mais, au risque de devenir des conservateurs du musée de l’histoire, il faut « du présent faire un souvenir de l’avenir » car c’est dans les contradictions du présent, leur compréhension et les luttes qu’elles doivent susciter, que demain doit être fait.


Cet avertissement a du prix. Il dit en peu de mots l’ampleur de la tâche. Touché par la gentille allusion à Neruda !

Les auteurs sont des êtres délicats

Se reconstruire comme force révolutionnaire, cela demande de nettoyer notre langage et notre pensée. Dans cet alinea il y a malheureusement un « quiproquo » de taille : « la logique du profit contre l’humain ». Ce qui est devant nous, ce à quoi nous nous attaquons, ce n’est pas seulement une logique. Qui dit logique réduit la dimension du problème. Une logique c’est un enchaînement de propos, de projets, de pensées... La logique est émise par une personne, un groupe, une classe. Ces derniers sont susceptibles d’en changer. C’est du même ordre qu’un programme, ou une politique. Notre visée à nous n’est pas seulement de combattre une logique : elle est d’aider de grandes masses humaines à « s’extraire de rapports sociaux » étroits et mutilants, et à s’ « installer », ou se positionner dans des rapports de production et des rapports sociaux nouveaux. En tout cas on ne peut soupçonner les auteurs d’une pensée infantile qui ferait du virus ou du réchauffement une arme consciente de la classe dominante (comme Monique Poinçon-Charmlot par exemple).

Idem j’ai des réserves sur cette notion de « biens communs ». Je considère qu’il vaut mieux réserver ce concept pour les ressources naturelles déclarées inaliénables et insusceptibles d’une appropriation privée. Comme l’air, l’eau, certains espaces naturels . Peut être aussi certaines productions de l’activité humaine comme les œuvres d’art, ou bien les résultats et controverses scientifiques, les sources des logiciels..Le droit à la santé et les autres droits essentiels sont d’une autre nature.

Scepticisme éclairé de militants d’expérience.

 

Oui ! les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche

« Construire un monde nouveau » est à ranger au même rayon que la « logique du profit ».

Notre visée n’est pas de « construire un monde » ; cette ambition messianique n’est pas la notre. La notre devrait être plus modestement d’aider les gens exploités, dominés, aliénés, à s’affranchir pas à pas des positions subordonnées, infériorisées, limitées, souffrantes, mutilantes dans lesquelles ils sont assignés par des rapports sociaux dépassés.

La question centrale est de faire en sorte que la création de monnaie nécessaire pour redonner l’impulsion aux activités économiques utiles ne soit pas captée par la spéculation financière. Bien sûr redonner de l’air aux grands services publics, élargir leur champ de compétence (par exemple le fret ferroviaire, ou bien le renforcement d’une agriculture paysanne en proximité, … Mais surtout la question est celle de la conception de grands projets industriels, technologiques, scientifiques, de protection de l’environnement, de co-développement avec les pays éprouvant plus de difficultés.

Ici réside l’enjeu principal : comment faire participer les travailleurs et plus largement les citoyens à la conception de ces projets.

Aucune force ne peut prétendre seule ...etc. Oui ! dit crûment : allons nous assister à la dérisoire compétition pour voir qui pisse le plus haut et qui a la plus longue...

Souligné par Bachman. Bien sûr c’est l’essentiel. Trouver dès le jour d’après, les lieux où se confronter, contribuer, délibérer. Et sous quelle forme ?

Les auteurs font bien de rappeler que nous ne sommes pas en 1945. il faut donc créer et non invoquer « les jours heureux »

Aucune autorité de principe. Seule la force de l’argumentation et la volonté de contribuer à une expression majoritaire

Ne sous estimons pas les désaccords. Leur juxtaposition fait diversité mais en aucun cas ne favorise une dynamique populaire

Pour les assemblées élues, pour les élu-e-s : un rôle de facilitateurs et d’intercesseurs, et l’apport de leur expérience

Proposition majeure d’un conseil national associant forces organisées de différentes natures, et citoyen-nes inorganisé-es. Une composition mixte (proportions?)

Pour ce conseil national, un rôle d’impulsion, de collecte et de rediffusion. Ouverture d’ateliers législatifs.

Modalités de désignation du collège des citoyens non organisés

Comment éviter l’entresoi, pour atteindre des masses critiques

l’effet de masse critique dans le domaine des idées, et dans le domaine de l’action

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