PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 07/08/2019

La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en colère ?

Par Marion Rousset (site regards.fr)

Défaites idéologiques, marginalisation, sentiment d’impuissance… Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volonté de poursuivre ses combats, elle semble aujourd’hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses émotions pour retrouver de l’énergie dans son désespoir ?

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2017, le Président et son Premier ministre pratiquent la méthode Coué. Invité du Grand jury RTL/LCI/Le Figaro, Manuel Valls assène : « Ça suffit d’être déprimé, ça suffit d’être honteux », estimant que la gauche « peut gagner la présidentielle si elle défend son bilan ». Quant à François Hollande, il fustige dans L’Obs la « mélancolie de gauche », confondue au passage avec de la nostalgie : « C’était mieux quand le Front populaire instituait les congés payés, quand François Mitterrand abolissait la peine de mort, quand Lionel Jospin instituait les 35 heures. Et surtout quand la gauche était dans l’opposition ».

À l’évidence, les électeurs de gauche font grise mine. Mais c’est faire peu de cas des affects en politique que de croire pouvoir convertir la déprime en enthousiasme à coup d’incantations. Pour effacer la tristesse, il en faudrait davantage. Car ce n’est pas un vague à l’âme passager, mais une lame de fond qui s’est abattue sur toute une partie de la population abasourdie face à la fierté conquérante d’une droite traditionnaliste et ultralibérale. « Un sentiment très lourd pèse sur la gauche. Nous n’arrivons pas à sortir de l’héritage d’un siècle de révolutions qui ont toutes été suivies d’échecs. Du coup, nous portons un deuil que nous ne parvenons pas à élaborer », estime l’historien Enzo Traverso [1].

Reste l’impression d’assister à la marche du monde sur le bas-côté, avec un sentiment d’impuissance d’autant plus fort que chaque espoir est aussitôt douché : « Des mouvements trébuchent comme les révolutions arabes, d’autres capitulent à cause de la force de l’adversaire comme Syriza en Grèce, d’autres encore sont désorientés dès leur premier succès comme Podemos en Espagne », poursuit le chercheur. D’où cette mélancolie des vaincus qui rime moins aujourd’hui avec énergie qu’avec apathie.

Le spleen des révolutions manquées

Hier pourtant, les larmes avaient cette capacité de se transformer en colère. Quoiqu’occulté par l’imagerie révolutionnaire focalisée sur l’extase de la lutte et le plaisir d’agir ensemble, le chagrin pouvait réveiller des puissances enfouies susceptibles de soulever des montagnes. « Il y a, dans tout "pouvoir d’être affecté", la possibilité d’un renversement émancipateur », écrit Georges Didi-Huberman dans Peuples en larmes, peuples en armes [2]. À la fin des années 1980, confrontés aux ravages du sida, les activistes gays d’Act Up ont su réinventer le plaisir et le sexe alors qu’ils pleuraient leurs amis disparus et craignaient eux-mêmes d’être condamnés. Dans un contexte de forte homophobie, l’impression d’une catastrophe inéluctable a impulsé la conversion de la honte en fierté et ouvert la voie à de nouvelles pratiques. « C’est l’exemple même d’une mélancolie fructueuse : au lieu de se contenter de la passivité, elle fut une incitation inventer un militantisme qui tirait sa force du deuil et du chagrin », analyse Enzo Traverso.

Vingt ans auparavant, c’est un autre traumatisme que surmontaient les nombreux membres du bureau politique et militants d’origine juive que comptait la Ligue communiste révolutionnaire dans ses premières années d’existence : pour ceux-là, Mai-68 a peut-être été l’occasion de transmuer en action collective un désir de vengeance personnel – désir né d’une mémoire familiale du génocide qui avait transmis les discriminations et les humiliations, la déportation et les chambres à gaz. C’est ce que suggère la sociologue Florence Johsua qui interprète, sur la base des entretiens réalisés avec des militants « historiques » de la LCR, « la révolte de cette fraction particulière de la jeunesse (des rescapés de la deuxième génération, fils et filles de survivants de la Shoah) comme un éclat lointain des traumatismes de la seconde guerre mondiale » [3].

La tristesse à gauche n’est donc pas née des tribulations récentes du PS. Bien que refoulée derrière le bonheur de lutter ensemble, elle était déjà consubstantielle des révolutions socialistes passées. À la fin de L’Insurgé, son roman consacré à la Commune, Jules Vallès délivre un message d’espoir teinté de chagrin : le ciel que regarde le personnage de Vingtras est « d’un bleu cru, avec des nuées de rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang ». Pour Louise Michel, la Commune « n’avait que la mort à l’horizon », mais elle « avait ouvert la porte toute grande à l’avenir ». Et un peu plus tard, Rosa Luxemburg célébrera la défaite des ouvriers de Berlin à la fin de la révolte spartakiste, nom donné à la grève générale de 1919, en rappelant les échecs de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle… ce qui ne l’empêchera pas de promettre la renaissance du socialisme. « Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? », écrivait-elle.

La braise sans la flamme

Alors, que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui le sentiment de perte ne se mue plus en révolte ? « Le mouvement ouvrier est né dans une situation terrible, souvent en réaction à des accidents du travail, qui aurait eu de quoi nourrir la tristesse ! Pourtant, jusqu’aux années 1970, c’est la colère qui mobilise. Cette émotion n’est plus dominante aujourd’hui », assure la politologue Isabelle Sommier. Non pas qu’elle ait déserté l’arène politique : les mobilisations contre la loi El Khomri sur le travail ont ainsi été le lieu de violents corps-à-corps, de même qu’en 2005 la mort de Zyned Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois avaient suscité une rage explosive dans les banlieues.

Mais cette colère peine à se prolonger dans un engagement qui lui donne sens, telle une petite braise qui clignoterait sans réussir à s’embraser faute d’être portée par un souffle suffisamment puissant. Et tandis qu’elle s’allume par intermittence, d’autres affects qu’lsabelle Sommier juge moins mobilisateurs occupent le terrain : « C’est l’indignation qui est devenue l’émotion dominante à gauche. Or ce soulèvement moral n’implique pas forcément une action. Il peut même conduire à l’apathie et laisser les gens en monade », affirme-t-elle. Face au sort réservé aux migrants ou aux victimes des attentats, le cœur se soulève et les larmes montent. Et si rien n’interdit en principe que cette empathie devant les souffrances d’autrui devienne un moteur, elle n’est pas suffisante. « Cet univers émotionnel dans lequel nous évoluons reste émietté. Devant la guerre qui détruit Alep en Syrie et les tentes à Stalingrad, on peut ressentir de l’effroi ou de la culpabilité. Les réseaux sociaux s’en font l’écho. Mais force est de constater que ces émotions ne coagulent pas afin de se constituer en volonté de lutte et de solutions », pointe l’historienne Arlette Farge.

Sans doute l’accumulation des défaites à gauche explique-t-elle l’actuelle paralysie. En 1989, l’effondrement des régimes communistes est ainsi venu clore une longue séquence colorée par la croyance dans les potentialités émancipatrices du socialisme. Après la fin d’un espoir qui avait marqué une partie du XXe siècle, la chute du mur de Berlin a créé dans les esprits une puissante onde de choc, jetant le discrédit non seulement sur les expériences concrètes, mais sur le récit lui-même : « Toute l’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire et sous cette forme, elle est apparue comme une représentation partagée, la doxa du début du XXIe siècle », relève Enzo Traverso. C’est sur l’idée même de révolution qu’a rejailli alors le renversement de la promesse de libération en symbole d’aliénation. Si bien que la vision téléologique de l’histoire, qui permettait de métaboliser les échecs, est entrée en crise.

Panne de libido

En achevant de refermer la page des possibles, les événements de la fin des années 1980 ont donc produit un deuil pathologique. Car depuis, la gauche n’a jamais retrouvé sa libido. Aucun autre objet d’amour n’est venu combler la perte. Et le déni de tristesse participe de la paralysie : « La défaite devient plus lourde et durable quand elle est refoulée. Pour que la mélancolie puisse nous guider de façon efficace, consciente, responsable, elle doit être reconnue comme un sentiment légitime », prévient Enzo Traverso. Mais « il faut avoir fait beaucoup de chemin [...] pour s’avouer malheureux », précise le philosophe Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique [4]. Car selon lui, une fois l’idée de malheur installée, « celle-ci ne laisse plus que deux possibilités : la lutte ou l’effondrement ».

Devant ce chagrin en forme d’impasse, les organisations politiques de gauche ont aussi une responsabilité : autrefois capables de convertir les émotions populaires en mobilisations collectives, elles s’y évertuent aujourd’hui sans grand résultat. « Les organisations politiques jouent un rôle essentiel en proposant une boîte à conceptualiser le monde qui procure des mots, un langage et un cadre d’explication cohérent à des phénomènes et rapports sociaux vécus et observés, pour les rendre intelligibles et leur donner un sens excluant le fatalisme ou l’indignité personnelle », analyse Florence Johsua. Ainsi le service d’ordre de la LCR des débuts était-il, selon elle, « un rouage organisationnel capable de convertir la peur et la colère en puissance d’agir, dirigée contre un ennemi politique générique ».

Dans l’absolu, les organisations devraient donc pouvoir transformer des affects paralysants en émotions mobilisatrices. Mais coincées entre un passé au goût amer et un futur que personne n’arrive à dessiner, elles n’y parviennent plus. Voire, elles rechignent souvent à s’emparer de cette dimension émotionnelle, exception faite des mouvements féministes ou LGBT, lesquels ont fait de la fierté associée à la colère un moteur de mobilisation politique. En revanche, souligne Isabelle Sommier, « cette dimension est moins assumée par la tradition viriliste liée au mouvement ouvrier ». Un tel registre a aussi longtemps été éludé, voire disqualifié par la recherche scientifique. Ce qui n’a sans doute pas aidé. « Au début, l’histoire des émotions était marginalisée. C’était un sujet associé au féminin et à l’irrationalité », rappelle l’historienne Arlette Farge.

Pour certains, ce discrédit était lié aux modèles d’analyse marxistes et structuralistes qui ont dominé jusque dans les années 1980. « Le gros reproche que les sciences sociales adressent aux émotions, c’est de dépolitiser la réflexion, ajoute l’historien Guillaume Mazeau [5]. Pour certains chercheurs, étudier le rôle de celles-ci serait le signe du désarmement idéologique de la gauche. En gros, nous aurions renoncé aux grandes explications par les idées et le social. » Pour d’autres, il tient davantage à une philosophie rationaliste héritée du XVIIIe siècle. « Une partie de la gauche est restée très attachée à une vision de la politique issue des Lumières, elle défend l’idée d’un citoyen éclairé et raisonnant. Mais cette posture tient aussi aux transformations sociologiques des militants de gauche qui sont aujourd’hui extrêmement diplômés et plus enclins à mettre à distance l’expérience sensible », suggère le sociologue Joël Gombin, spécialiste du vote Front national.

Retrouver le sens de l’émotion

Quoi qu’il en soit, un tel refoulement a offert un boulevard à la droite et à l’extrême droite, désormais en mesure de configurer la palette des passions dominantes et potentiellement dangereuses. À commencer par la peur et ses corollaires : la haine de l’autre et le repli sur soi. Ainsi, au côté du registre compassionnel de « la France qui souffre » entonné par de nombreux candidats à la présidentielle, de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, le contexte des attentats est venu renforcer celui d’une France terrorisée. D’un côté, on assiste à la mise en scène d’une souffrance à l’état brut, dépolitisée, qui traverse le lexique des gouvernants depuis les années 1990 : « Les inégalités s’effacent au profit de l’exclusion, la domination se transforme en malheur, l’injustice se dit dans les mots de la souffrance, la violence s’exprime en termes de traumatisme », observait l’anthropologue Didier Fassin dans La Raison humanitaire. D’un autre côté, les politiques prétendent comprendre l’angoisse des Français : au premier plan chaque fois que surgit une crise profonde, celle-ci est aussi pour partie une fiction utile qu’on ne cesse de recycler depuis la légende de la « peur de l’An mille » décrétée par l’église chrétienne au XIe siècle.

Aidé par les événements récents, le Front national excelle à traduire la peur en haine contre les réfugiés et les musulmans. C’est également le ressort communicationnel de Robert Ménard, élu avec le soutien du FN à Béziers, qui a fait imprimer des affiches au message anxiogène : « Ça y est, ils arrivent… les migrants dans notre centre-ville ! » Mais toute la subtilité rhétorique de Marine Le Pen tient à la capacité qu’elle a de faire cohabiter un tel ressentiment avec des émotions positives liées au progrès, comme l’espoir et l’enthousiasme, captées à son profit. « L’idéologie politique ne relève pas d’un discours intrinsèquement rationnel. Dès lors, on est bien obligé de constater que la capacité à produire des récits du monde qui donnent sens à l’expérience quotidienne des individus, appuyée sur des émotions, est aujourd’hui du côté des droites extrêmes, et pas tellement des gauches alternatives », résume Joël Gombin. « La colère de l’extrême droite peut aujourd’hui être dite après avoir été longtemps refoulée, ce qui lui donne une grande puissance. À gauche, on est en manque de prise de responsabilité collective », complète Arlette Farge. Signe du succès de cette stratégie, la parole raciste, qui trouve des relais dans les figures d’Éric Zemmour ou d’Alain Soral, s’est banalisée…

Reste à savoir comment reprendre la main. L’exercice est difficile, mais il n’est pas sûr qu’abandonner le terrain des émotions à ses adversaires politiques soit la bonne solution. « Un des enjeux pour la gauche, c’est de savoir quoi faire de cette peur qui est instrumentalisée par la droite et l’extrême droite, et qui gouverne même une portion du Parti socialiste », rétorque Guillaume Mazeau. Pour lui, « la possibilité d’imposer ses idées dans le champ politique dépend d’une capacité à universaliser ses émotions, à les faire partager, à donner de la chair à des principes abstraits. Les affects permettent de créer du commun ». Le jeu en vaut la chandelle.

 

Marion Rousset

Notes

[1] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), éd. La Découverte

[2] Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire 6, éd. Les éditions de Minuit

[3] Florence Johsua, Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement, éd. La Découverte

[4] Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, éd. Seuil

[5] Guillaume Mazeau, dans Histoire des émotions, tome 1, éd. Seuil

 

Publié le 06/08/2019

Il y a 89 ans naissait Pierre Bourdieu.

(site monde-diplomatique.fr)

Selon le sociologue, militant pour un savoir engagé, le rôle des chercheurs est « de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action. ». Un mouvement social qui résisterait à la « colonisation mentale » de l’impérialisme symbolique porté par une nouvelle vulgate planétaire qui fait apparaitre la mondialisation comme une nécessité naturelle.

La nouvelle vulgate planétaire

par Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant 

 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes », « ethnicité », « minorité », « identité », « fragmentation », etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux — Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation »

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire », et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme », terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous », corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique », alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat.

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme », qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités », alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle », des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation », qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire « Irrésistibles « business schools » »). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

MARCHÉ

ÉTAT

liberté

contrainte

ouvert

fermé

flexible

rigide

dynamique, mouvant

immobile, figé

futur, nouveauté

passé, dépassé

croissance

immobilisme, archaïsme

individu, individualisme

groupe, collectivisme

diversité, authenticité

uniformité, artificialité

démocratique

autocratique (« totalitaire »)

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie », qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic)  », convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) ». Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à la New School for Social Research, New York.

Publié le 05/07/2019

Un « Big Bang » pour quoi faire ? Retour sur le meeting au Cirque Romanès

(site revolutionpermanente.fr)

Dimanche, le « Big Bang » avait lieu au Cirque Romanès. Depuis le revers de LFI aux européennes, Clémentine Autain et Elsa Faucillon multiplient les appels à « fédérer la gauche ». Si des représentants de la gauche politique et syndicale ont bien répondu présents, l’initiative est cependant restée limitée des mots mêmes de participants. Les objectifs du « bigbang », quant à eux, étaient clairement assumés : être prêt pour les élections municipales.

Au programme de cette journée, trois heures de discussions qui ont réuni plus de 400 personnes sous le chapiteau du Cirque Romanès, mêlant militants associatifs et politiques, intellectuels, représentants d’organisations politiques et syndicales, avec la présence particulièrement remarquée du secrétaire confédéral de la CGT, Philippe Martinez.

Parmi les politiques présents, Pauline Graulle de Mediapart recense : « Les communistes unitaires – le député Stéphane Peu ou l’ex-eurodéputée Marie-Pierre Vieu – et, plus étonnant, un communiste dit « identitaire » – Igor Zamichiei. Mais aussi quelques représentants d’Europe Écologie-Les Verts – l’élu de Paris Jérôme Gleizes ou la sénatrice, égérie des gilets jaunes, Esther Benbassa –, des camarades de Benoît Hamon – l’ex-ministre de François Hollande Dominique Bertinotti, et Guillaume Balas. Sans oublier Olivier Besancenot, du NPA, qui depuis un an hurle dans le désert pour appeler au réveil de la gauche face à Macron et Le Pen. »

D’où vient le « Big Bang », quels sont ses objectifs ?

Début juin, dans le sillage du résultat des élections européennes, Clémentine Autain (député LFI du 93) et Elsa Faucillon (député PCF du 92), lançaient ensemble un appel à un « Big Bang de la gauche écologique et sociale » visant à réunir les forces qui se reconnaissent derrière un projet de « gauche » pour proposer une « perspective émancipatrice qui puisse fédérer les colères et les aspirations autour d’un projet politique de profonde transformation de la société » dans un contexte où la gauche apparaît « en miettes ».

Un « Big Bang » qui sonne comme un appel à l’union de la gauche, mais pas « à la papa » comme s’en défend Elsa Faucillon. Pour les politiques et militants réunis, il s’agit de proposer une alternative pour infléchir la stratégie « populiste de gauche » portée par la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon en tête, mais aussi d’interpeler Yannick Jadot, le leader d’EELV, qui serait bien tenté de partir seul en échappée.
En somme, l’objectif premier du « big bang » est de peser pour « fédérer la gauche » en vue notamment des prochaines élections comme l’affirme Clémentine Autain : « l’objectif du big bang n’est pas de construire des listes aux municipales mais on tentera de faire en sorte qu’il y ait moins d’éparpillement, que la gauche mène des listes communes ».

Un « big bang » électoral sans un big-bang des luttes ?

Si l’objectif semble centralement électoral, sous le chapiteau, se succèdent micro les interventions faisant référence au mouvement des Gilets jaunes, et de nombreux représentants des « mouvements sociaux » ont été conviés. Tout au long de la journée interviendront ainsi un représentant du Comité Gonesse, Aurélie Trouvé de Attac, Youcef Brakni du Comité Adama, un militant de Pas Sans Nous ou encore Christophe Prudhomme, médecin urgentiste venu parler du mouvement qui secoue les SAU de France ou Léna Lazard de Youth For Climate. De même, différents syndicalistes prennent la parole, comme Zora Abdallah de la CGT Carrefour ou une ancienne déléguée du personnel de GM&S.

Cependant, force est de constater que si Elsa Faucillon affirme que le « Big bang » doit « lutter contre l’éparpillement » et jouer un rôle de « catalyseur » la question de comment regrouper l’avant-garde qui lutte actuellement, ainsi que la discussion d’un plan de bataille commun visant à faire converger les différents secteurs en lutte à la base, n’a en aucun cas été le sujet de la discussion, se bornant au strict aspect électoral, avec l’enjeu des regroupements possibles pour 2020.

Un certain décalage à l’heure où la radicalité des Gilets jaunes contre l’Etat et ses institutions alimente, sans qu’ils convergent pour le moment, la lutte des hospitaliers en grève ce 2 juillet, et des enseignants en lutte contre Blanquer. En ce sens, l’absence quasiment totale du mouvement des Gilets jaunes dans l’événement est marquante.

Pour seule représentation, la mobilisation qui dure depuis bientôt 8 mois a eu le droit à la projection d’une vieille interview de Geneviève Legay, tournée juste avant que celle-ci soit jetée au sol par un policier à Nice. De même, si beaucoup font référence au mouvement, c’est avant tout pour déplorer que celui-ci n’ait pas été capitalisé par la gauche lors des élections européennes. Pour la « gauche » qui s’exprime ici, la séquence lutte de classe semble déjà refermée, et les perspectives qui se dessinent sont centrées autour des seules perspectives électorales.

Une impression que confirme Clémentine Autain lors de sa prise de parole. Invitant à réinvestir les valeurs de la République ainsi que la notion de « gauche », qu’il s’agit « de remplir, pas de brandir », elle explique que les élections municipales constitueront l’occasion d’expérimentations de listes communes. « Il ne s’agit pas de faire une liste de plus, mais des listes en moins » résume-t-elle, sans « caporalisation ». Le sujet de la discussion a le mérite d’être clair : la question est bien de peser dans le rapport de force pour une « union de la gauche » relookée en vue des présidentielles comme l’affirme Clémentine Autain : « nous poursuivrons le travail, pour avoir en 2022 la meilleure proposition contre le dangereux duel entre pouvoir en place et extrême droite ».

« Discuter des luttes » sans discuter de la stratégie de Martinez ? Une gageure !

Un tropisme électoral qui explique que, si le débat entre « stratégie populiste » et « union de la gauche » est évoquée de nombreuses fois au cours de la journée, notamment lors de la discussion opposant un journaliste de Regards et un représentant du média Le Vent Se Lève, le bilan du mouvement des Gilets jaunes ne fera en revanche l’objet d’aucune table-ronde ni de véritable discussion. Les leçons stratégiques de 7 mois de luttes semblent ici d’un intérêt moindre que la réflexion sur la ligne à adopter pour les prochaines élections.

L’échec de la gauche radicale aux européennes n’aurait-il aucun lien avec la faiblesse de son intervention dans la lutte de classe ? Le silence de la plupart des représentants de la gauche qui intervienne semblent le dire, à l’exception de Olivier Besancenot qui résume : « Quand on loupe ce type de rendez-vous dans la lutte de classe, on loupe les rendez-vous politiques derrière. » et appelle la « gauche radicale » à assumer d’avoir manqué le « grand rendez-vous » des Gilets jaunes.

Philippe Martinez ferme quant à lui immédiatement toute possibilité de discussion sur la stratégie de la CGT au cours du mouvement des Gilets jaunes. « Nous n’avons pas besoin de conseillers spéciaux pour savoir comment organiser la lutte » explique ainsi le secrétaire général de la CGT, applaudi par une partie de la salle, avant d’évoquer l’importance de « se parler pour faire des choses ensemble. » Une interdiction de critique qui ne sera bravée par aucun intervenant, y compris Olivier Besancenot qui revenait pourtant récemment, lors d’un meeting du NPA, sur la stratégie délétère des journées « saute moutons » avant de rebrousser chemin et de minorer dans la foulée la responsabilité des directions syndicales dans le mouvement des Gilets jaunes.

L’impasse d’un "Big Bang" sur un terrain purement institutionnel

Par-delà les débats de « ligne » stratégique à porter, c’est donc bien sur le terrain des urnes, le terrain purement institutionnel que l’« unité de la gauche » proposée dans le « Big Bang » semble se dessiner.

Pourtant, alors que les Gilets jaunes ont impacté profondément la situation politique, ce sont les brèches ouvertes par le mouvement qu’il conviendrait de chercher à approfondir, de même que les tendances à la radicalité, que l’on observe aujourd’hui à l’état embryonnaire chez les enseignants ou les hospitaliers.

Dans un contexte international éruptif, ce n’est pas à partir d’une énième « union de la gauche » que la « gauche radicale » pourra se « recomposer », mais plutôt en travaillant centralement à partir du terrain de la lutte des classes, en s’appuyant sur la radicalité montrée par les Gilets jaunes pour la lier avec le mouvement ouvrier organisé et les luttes actuelles comme le mouvement des hospitaliers et des enseignants.

Publié le 18/06/2019

Européennes : de la montée de l’extrême-droite à une autre perspective
de : Eve76
 

(site bellaciao.org)

Il faut replacer les résultats aux européennes dans leur contexte et leur spécificité de scrutin de listes. Concernant ceux de la France insoumise, il était illusoire d’espérer que la montée de la logique de rupture, portée par Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, allait se poursuivre au Européennes.

Il faut cependant repérer les tendances lourdes à travers les résultats volatiles. Les résultats de la liste Jadot, avec 13,48 % est certes supérieur à celui d’EELV en 2014 (8,14 %) mais inférieur à celui de 2009 (16,28 %) ; ce score fut ramené en 2012 aux 2,31 % d’Eva Joly.

Concernant la France insoumise, le score de 2019 est quasi équivalent aux résultats du Front de gauche aux européennes de 2009 et 2014, et ce sans les voix qui se sont portées sur la liste du parti communiste (2 %). On peut penser qu’une liste commune des anciens partenaires du Front de Gauche aurait permis au moins une faible progression.

On peut tout incriminer pour expliquer cette stagnation. Peut-être aurait-il mieux valu choisir une tête de liste à laquelle les classes populaires aurait pu mieux s’identifier, plutôt qu’une porte-parole d’ONG ; il n’est bien sûr pas question de remettre en cause le dynamisme et l’investissement dans la campagne de Manon Aubry, qui aurait eu toute sa place dans le « peloton de tête » des candidats, mais n’avait pas le profil sociologique idéal pour incarner la liste.

Mais ce surplace la France insoumise reste inquiétant face à la tendance lourde de la montée de l’extrême droite. Après l’apparition du Front National aux européennes de 1984 (10,95 %) un deuxième décollage a eu lieu entre 2012 et 2014 : 17, 90 % aux présidentielles ; 24,86% aux Européennes de 2014. Le score de 2019 (23,34 %) confirme l’installation du phénomène.

Le grand désarroi

Cette montée traduit le désarroi devant l’évolution du monde. Ballottés de la droite à la gauche « classique », qui n’ont en rien amélioré leur sort, nombres de citoyens se sont tournés, paradoxalement, vers ceux que la diabolisation désignent comme les champions de l’anti système, du refus du monde tel qu’il est. Les campagnes pour révéler le vrai visage du Rassemblement National et démonter ses mensonges n’ont pas eu les résultats escomptés.

De plus, la montée de l’extrême-droite ne se mesure pas uniquement par les scores du RN. Le pire est probablement la reprise des thèmes de discours et des pratiques politiques par les partis « classiques », pensons à Manuel Valls, aux dérives de LR, à la dissolution de l’Etat de droit et à la perte de tout repère moral par LERM et son promoteur.

Par ailleurs, le divorce total entre les promesses électorales et la réalité des politiques menées a fait perdre le sens des mots, a brouillé la compréhension du monde et rend ardue la possibilité de forger sa propre opinion.

La montée de l’extrême-droite et le reflux du camp qui prône la rupture et l’alternative ne concerne pas que la France. Le groupe GUE-GNL a perdu plus de 10 élus et dans plusieurs pays la liste a été purement et simplement balayée.

Tout ceci incite à prendre de la distance avec les explications superficielles qui prétendent rendre compte de la différence de score entre 2017 et 2019. Des problèmes de démocratie interne ont pu jouer un certain rôle mais la racine du problème n’est pas là.

Pour être en mesure d’apporter des réponses à ce désarroi, il faut comprendre à quel point 40 ans d’évolution du capitalisme ont transformé le monde. La libre circulation des capitaux et l’ouverture des frontières ont mis en concurrence des travailleurs du monde entier. En France, ce qui reste de notre industrie est à la portion congrue. L’économie de services ne peut compenser les pertes subies. Elle donne lieu à des emplois valorisés et bien payés à une classe aisée qui choisit d’habiter là où elle veut, parmi ses pairs, et trouve le monde de Macron à sa convenance. La classe moyenne traditionnelle–enseignants, travailleurs sociaux soignants…–est sérieusement malmenée et voit son horizon s’obscurcir. Les autres se répartissent entre des emplois de services où ils sont interchangeables, la précarité et le chômage.

L’emploi industriel qui subsiste ne donne guère lieu à des emplois pérennes et encore moins à des collectifs soudés de travailleurs. Les entreprises sous-traitantes, qui pressurent les travailleurs pour en tirer leur bénéfice, sont fragile face à leurs donneurs d’ordre qui eux empochent l’essentiel de la plus-value.

Le capitalisme a organisé le monde pour se mettre à l’abri des luttes sociales. Partout dans le monde, les classes populaires se sont défendues dans des cadres nationaux alors que le capital s’accapare et organise le monde à son profit. Nos schémas de pensée n’ont pas intégré cet état de fait et nous en payons le prix.

Plutôt qu’un big-bang, des pistes de réflexion et de travail

Après des décennies de retard sur le capital, avons-nous réellement les moyens de réaliser un « big bang » ?

Encore faudrait-il faire porter notre volonté de renouvellement au niveau où elle mérite de l’être. Ce qui manque le plus cruellement, c’est la pertinence d’un projet.

L’Avenir en commun est une avancée mais elle n’est pas suffisante. Ce programme a une cohérence, propose des éléments de rupture significatifs avec le fonctionnement dominant, avance des pistes de pour reconfigurer le monde. Le problème est que ce qui pourrait être une base de départ très intéressante est présenté comme un document abouti et achevé, sur lequel il n’y a plus à revenir. Il suffirait de le populariser et de faire élire les candidats FI qui vont le mettre en œuvre. Les processus participatifs (ateliers législatifs…) semblent très contrôlés. En tout cas on ne peut pas dire que ces thèmes fassent l’objet d’une large appropriation. C’est dommage, car des thèmes comme la planification écologique, le protectionnisme solidaire (qu’on ferait mieux d’appeler la régulation solidaire des échanges) sont des notions clés pour construire un avenir différent, et qui mériteraient d’être davantage élaborés.

Une des façons de changer nos méthodes politiques, c’est assurément de s’arrimer au concret. Les grandes discussions autour de la notion de « populisme », par exemple, risquent de ne pas apporter grand-chose tant chacun met ce qu’il veut dans cette notion floue. Revenir au concret, c’est dire comment on modifie la réalité, ce que l’on défait et ce que l’on refait, pour commencer à reprendre le pouvoir sur nos vies. Cela semble évident, et pourtant… Comme l’écrit Jean-Claude Mamet : « La question est : est-ce que cela suffit d’être solidaires ? Le vrai engagement politique commun serait de prolonger la solidarité élémentaire par des propositions politiques : sur les services publics européens, sur les priorités écologiques, sur la démocratie. Mais là, il n’y a plus personne ! (…) L’offre politique doit être enracinée dans l’action, sinon elle court le risque du projet en surplomb auquel il faut se rallier, sans être appelé à coconstruire. L’émancipation implique la participation à la fabrique du politique. »[1]

Cette fabrique du politique par des enjeux concrets se fait à plusieurs niveaux. Les prochaines municipales mettent en avant des enjeux liés à la vie quotidienne. Excellente occasion d’aller à la rencontre des abstentionnistes, de ceux qui pensent que « les politiques, ce sont tous les mêmes », et de leur suggérer, justement, de se mêler directement de leurs affaires.

D’autres enjeux concernent les territoires : comment y construire une autre économie, répondant aux besoins humains et écologiquement soutenables ? Ceci implique de réfléchir en termes d’activités, mais aussi de planification, de socialisation du crédit (dont il faudrait réfléchir aux modalités pratiques).

Un niveau supérieur met en jeu la solidarité internationale. La mise en place des accords de libre-échange, avec les clauses des tribunaux d’arbitrage, piègent totalement la démocratie, en transformant les Etats en aménageurs de terrain de jeux pour multinationales et en interdisant de facto la prise en compte des intérêts des populations. Ces attaques frontales devraient donner lieu à des luttes communes et à l’établissement de liens transnationaux durables, d’une manière beaucoup plus large qu’aujourd’hui. La remise en cause de l’emprise capitaliste devrait être associée à la projection d’une autre conception du monde. Dire qu’un « autre monde est possible » n’est qu’un slogan creux si cette proposition n’est pas ensuite déclinée concrètement.

Il faut nous saisir de ces questions. La réappropriation du monde pour le bien de l’humanité entière impose de penser l’interdépendance des territoires (la reterritorialisation n’est pas l’autarcie). Comment sortir de la division internationale du travail, et de la division internationale des processus productifs imposées par le capitalisme en fonction de ses intérêts ?

Ce n’est pas parce que l’on est au creux de la vague qu’il faut manquer d’ambition, de vision de l’avenir, bien au contraire. Plus que jamais, l’imagination d’un monde différent doit être au pouvoir.

 

Publié le 17/06/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

Loïc Le Clerc (site rgards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Après la liberté de la presse, quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la justice ?

Article 64 de la Constitution : « Le Président de la République est garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire »

Dans l’épisode 1 de cette série sur « Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ? », nous vous parlions du rapport malsain qu’entretient le chef de l’Etat aux médias. Depuis, le hasard faisant bien les choses, la Macronie nous a d’elle-même trouvé une transition. Alors que plusieurs journalistes se voyaient convoqués par la DGSI – que cela concerne la vente d’armes à l’Arabie saoudite ou l’affaire Benalla –, Emmanuel Macron lui-même arguait à ce propos que « la protection des sources, c’est très bien, mais il y a la protection de l’Etat et une réserve qui doit prévaloir ». De son côté, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, justifiait cette entrave au secret des sources comme ceci : « Les journalistes sont des justiciables comme les autres ». Or, c’est faux. Et ce n’est certainement pas au pouvoir exécutif d’en décider. Tout un symbole.

Fouler du pied une liberté fondamentale, la liberté de la presse, au nom de la défense de l’Etat, la ficelle semble bien grosse. Ce qui nous amène à la question suivante : Emmanuel Macron est-il un danger pour la justice ?

Le principal coup a été porté le 23 mars dernier, avec l’adoption de la réforme de la justice. C’est plus qu’une profession qui s’est élevé contre ce texte de loi, c’est tous les acteurs du monde de la justice, qu’ils soient magistrats, greffiers, avocats ou qu’ils viennent de la « société civile ». Fidèle à sa méthode, l’exécutif n’aura discuté avec personne. C’est qu’on ne négocie pas avec Emmanuel Macron. La loi, c’est lui.

La justice version start-up nation

En France, le budget consacré à la justice est de 7 milliards d’euros annuel, pour environ 30.000 fonctionnaires de justice, 70.000 avocats et 8500 magistrats en exercice – soit autant de magistrats qu’au XIXème siècle. Sauf que depuis 200 ans, la population française a grandement augmenté, ainsi que le nombre de litiges. Mais au-delà du manque de magistrats, ces derniers souffrent de la diminution perpétuelle du nombre de fonctionnaires de justice, greffiers en tête. Une juge exerçant en Seine-Saint-Denis, sous couvert d’anonymat, nous raconte qu’elle change de greffier toutes les semaines, quand elle en a un à ses côtés… En fait, tout est sous-dimensionné : le personnel, les bureaux, le matériel informatique, etc. Comme un signe du temps, le nombre d’arrêts-maladie est en hausse au sein des acteurs de la justice. Moins d’argent, moins de gens, moins de temps. Un juge peut-il décemment rendre la justice avec la même clairvoyance quand il rend sa décision au bout de la nuit, après une journée à voir défiler les affaires ?

Emmanuel Macron fait-il pire que ses prédécesseurs ? « Il est dans la continuité, nous explique Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature. C’est une extension sans fin de l’idéologie sécuritaire. Sa spécificité est dans la manière de présenter les choses de façon simple, moderne et pragmatique, sous-couvert d’une soi-disante absence d’idéologie. La ministre de la Justice nous a même dit qu’elle voulait faire une loi "débarrassée des oripeaux de l’idéologie". » C’est que le Président veut aller plus loin, intensifier le travail de démantèlement de la justice. A l’instar de tout service public, il a entrepris une vaste opération de privatisation de la justice, avec pour justification… l’état laborieux du service public.

Pour Katia Dubreuil, ce « sous-dimensionnement structurel du budget de la justice » n’est pas neutre : « On barre l’accès au juridiction, afin que le juge soit moins saisi et qu’il y ait moins d’affaires. Mais comme il faut quand même traiter ces contentieux, on passe par le privé. » En effet, auparavant, certains contentieux se réglaient au tribunal d’instance, parfois sans avocat, de toute façon sans frais. Désormais, des « plateformes » pourront servir de lieux de médiation des conflits. En matière familiale ou concernant le droit du travail, c’est de plus en plus à la mode. En soi, la médiation n’est pas un problème. Sauf quand il passe du statut de service public à celui de marché. Car ces plateformes seront gérées par des entreprises privées. Aux dires de Laurence Roques, présidente du Syndicat des avocats de France, « c’est très simple : la neutralité du juge en tant que service public, même apparente, n’existera plus ».

Illusion de modernisme

Sachez-le, Emmanuel Macron veut valoriser la justice de proximité. Il veut faire rentrer la justice dans les foyers. Quelle audace ! Sauf que, on commence à en avoir l’habitude, ses actes sont antinomiques de ses paroles. Comment compte-t-il s’y prendre ? Par la suppression des tribunaux d’instance (concentrés en un tribunal par département) et par le numérique. Plus loin et en même temps plus près ?

Par la dématérialisation, non seulement le service rendu n’est pas le même, mais cela aggrave nécessairement les inégalités sociales. D’après le Défenseur des droits, 25 à 30% des Français sont en situation de fracture numérique. Quant à ceux qui maîtrisent les outils numériques, ils se retrouverons seuls face au vocabulaire juridique avec toutes les difficultés que cela comprend. « Cette rationalisation des procédures remet en cause l’accès au juge et la garantie du procès équitable », souligne Dominique Noguères, vice-présidente de la LDH. Pour couronner le tout, « rien n’est prêt pour l’ouverture de la saisine en ligne de la justice. Les moyens informatiques, les logiciels, etc., la justice est à l’âge préhistorique », lance Katia Dubreuil.

Par la centralisation, la justice perd un peu plus sa fonction de service public. Les tribunaux d’instance étaient des lieux où chacun pouvait venir déposer son dossier, expliquer son histoire avec ses mots, obtenir l’aide d’un greffier pour remplir les formulaires et rencontrer un juge, le tout sans frais de justice. Laurence Roques ne cache pas son agacement :

« Sous prétexte de recentrer le juge sur son cœur de métier – les beaux dossiers –, on met la justice du quotidien à la marge. Et le justiciable, il ira voir ailleurs ! Leur grande idée, que ce soit avec le numérique ou la territorialité des tribunaux, c’est de fermer des lieux de justice sans le dire, et surtout de diminuer le nombre de fonctionnaires. »

Pour résumer, non seulement la justice de proximité s’éloigne – avec l’illusion inverse via le numérique – mais elle devient aussi payante. Les questions qui se posent sont les suivantes : les justiciables pourront-ils toujours avoir accès à un juge ? La justice devient-elle un luxe ? La justice se rend-elle toujours « au nom du peuple français » lorsqu’elle est privatisée ? « Le risque c’est que la justice ne joue plus son rôle d’institution qui aide à la paix sociale », déplore Katia Dubreuil. De son côté, Laurence Roques craint surtout que l’« on crée des zones de non-droit. Comme pour la santé, il y a ceux qui auront les moyens d’être bien soignés et les autres. »

Un jour, l’indépendance du parquet…

Emmanuel Macron, ça n’est pas que des mots et des actes, c’est aussi un style. On ne développera pas ici l’éternel problème de la non-indépendance du parquet – dont le rattachement à la Chancellerie autorise tacitement la suspicion du parquet « aux ordres ». Katia Dubrueil constate « une utilisation assez maximaliste des textes qui permettent ce lien avec le parquet ». L’exemple le plus flagrant a été la nomination du procureur de Paris. Edouard Philippe a ostensiblement mis en scène ses entretiens avec les candidats, souhaitant que le futur procureur soit « en ligne et à l’aise » avec l’exécutif.

Ça se passe comme ça, en Macronie. « La façon dont le pouvoir conçoit ses relations avec la justice est très problématique », juge Katia Dubreuil. Elle est d’autant plus inquiète qu’« avec l’extrême droite aux portes du pouvoir, et Emmanuel Macron qui se présente comme le seul rempart, il y a une difficulté à expliquer que c’est bien le pouvoir en place met en place des mesures dont l’idéologie est extrêmement régressive ».

Certains en viennent à regretter le temps où Sarkozy s’en prenait à eux. Il était dans la provocation, mais cela avait le mérite de provoquer une réaction. « Avec Macron, c’est beaucoup plus insidieux », nous glisse une magistrate, déplorant « l’entreprise de déstabilisation de tout ce qui se rattache aux idéaux de la République. Ça n’est pas un dégât collatéral, c’est un projet de société bien pensé. » Un projet de société qui n’aura pour seule conséquence qu’une justice injuste.

 

Loïc Le Clerc

Prison : vous avez dit laxisme ?

52.000 détenus en 2002. 72.000 aujourd’hui, pour 61.000 places de prison. Le ratio augmente beaucoup plus vite que la population française. Et d’aucuns qualifient cela de « laxisme »… En parallèle, on constate une baisse du nombre de saisine des juges d’instruction. Ces deux données mises côte-à-côte indiquent une seule chose : la France incarcère plus pour des faits moins graves que par le passé. En effet, en matière criminelle, la saisine du juge d’instruction est obligatoire. CQFD.

La question de la détention provisoire est centrale. En avril dernier, on dénombrait 20.000 prévenus derrière les barreaux des maisons d’arrêt. Ici, le taux de surpopulation carcérale est de 140%. En comparaison, dans les centrales (peines supérieurs à 10 ans), il n’y a pas de surpopulation. Pour Marie Crétenot, responsable du plaidoyer à l’Observatoire international des prisons, « rien qu’avec des aménagements de peine – pour les 19.000 personnes emprisonnées pour une peine de moins d’un an –, on règle le problème de la surpopulation carcérale ».

La difficulté avec Emmanuel Macron et ses semblables, c’est qu’ils sont « très forts en communication, explique Marie Crétenot. Au moment de la réforme de la justice, ils ont sorti de nulle part le chiffre de 8000 détenus en moins grâce à cette loi – ce qui est faux. Et en même temps, ils annoncent la création de 15.000 places de prison. » Sophie Chardon, vice-présidente du Genepi, est lasse : « Plus on construit de places de prison, moins on aménage les peines, plus on enferme. C’est juste logique. Dire le contraire est un mensonge. »

La force du « et en même temps ». Et ses ravages sur les vies humaines. La prison en France, on pourrait la résumer en trois points : 1/ la dégradation des conditions de travail des fonctionnaires de justice, qui se traduit par une dégradation des droits des justiciables. 2/ la surpopulation carcérale, la France est le troisième pire pays d’Europe, après la Macédoine et la Roumanie. 3/ en 2018, il y a plus de 130 morts en prison. En 2019, on est déjà à 25.

 

L.L.C.

 

Publié le 11/06/2019

Qu’est-ce que le pop-fascisme ? - Marcello Tarì

Sur La contre-révolution de Trump

lundimatin#195, (site lundi.am)

 

Dans le pays où j’écris, le livre de Mikkel Bolt Rasmussen La contre-révolution de Trump, tout juste traduit et publié par les Éditions Divergences, apparaît comme une précieuse image-diagnostic de notre présent (ndlr : voir à ce propos l’entretien avec M.B.Rasmussen que nous publiions il y a deux semaines sur lundimatin). L’Italie, en fait, présente aujourd’hui en Europe un intérêt particulier pour qui observe l’extrême-droite de gouvernement. Le ministre de l’Intérieur Salvini, qui apparaît, si ce n’est comme le véritable chef du gouvernement italien, du moins comme le poids qui fait pencher la balance, est la parfaite expression du modèle trumpien que Rasmussen dissèque dans son texte : la façon de se présenter, les mots d’ordre, la police comme moyen principal du gouvernement des populations, le mépris des règles formelles, l’utilisation sans scrupules des réseaux sociaux, l’interventionnisme sur tout et n’importe quoi, le racisme comme unique arme de propagande ou presque, la polémique anti-élites, sont des éléments qui unifient effectivement au niveau global l’action politique de l’extrême-droite de gouvernement.

Les raids anti-migrants des petits groupes néofascistes italiens ne sont désormais pas grand chose de plus que du folklore comparés à l’action gouvernementale, qui s’est donné pour but d’en réaliser personnellement les contenus à l’intérieur d’un cadre parfaitement capitaliste et souverainement démocratique. Toute la vieille rhétorique du vieux néofascisme – les héros, les valeurs éternelles, la communauté organique, la mystique antimoderne, etc. – attendrirait presque, devant ce fascisme ultra-capitaliste, par son aspect totalement outdated. Et cela vaut aussi pour la rhétorique antifasciste, évidemment.

Des États-Unis à la France, du Brésil à la Pologne et de l’Italie à l’Angleterre, il s’est formé ces dernières années une internationale férocement contre-révolutionnaire qui dispose d’un agenda, d’une vision et d’un langage communs, c’est-à-dire d’une stratégie globale. Toutes les choses qui font défaut à la gauche moribonde mais qui, il faut le dire, ont aussi souvent du mal à être perçues comme quelque chose de nécessaire par les mouvements antisystèmes : de là, une des raisons pour lesquelles le capitalisme fasciste semble partout rencontrer un vent favorable.

L’aspect le plus intéressant du livre de Rasmussen ne consiste cependant pas dans la démonstration de cette évidence qu’est l’installation d’un certain « fascisme tardif » mais, d’une part, dans l’analyse de cette affirmation gouvernementale de l’extrême-droite comme élément essentiel d’un processus de contre-révolution mondiale, c’est-à-dire comme réaction au cycle de lutte de 2010-2011 – d’Occupy aux Printemps Arabes et des Indignados aux luttes des afroaméricains – et, d’autre part, dans le fait de ne pas séparer la question du fascisme de celle de la démocratie.

La question, en particulier, à laquelle je crois que ce livre contribue à donner des réponses est la suivante : comment est-il arrivé que la puissance des mouvements et des insurrections qui ont parcouru le globe au début des années 2010 paraît avoir été d’abord débordé puis en partie à vrai dire soumise à la vague noire qui partout nous submerge ?

Le fait que l’auteur, en plus d’être un militant communiste, soit un historien de l’art n’est pas étranger à sa capacité d’interpréter la nouvelle esthétisation de la politique comme part essentielle de l’affirmation du fascisme social que le monde met en place. Reportons-nous en particulier au chapitre Politique de l’image, où il arrive à cette conclusion : « L’image n’est plus seulement un medium, elle est devenue la matière même de la politique contemporaine » (p. 53). C’est une erreur typique de la gauche, en revanche, de regarder la grossièreté apparente de l’opération médiatico-esthétique de l’extrême-droite pop – si Trump utilise les modèles de divertissement télévisés, Salvini utilise lui ceux de la conversation au bar ou des ultras du football – avec les yeux du moraliste, en croyant être plus intelligents, plus raffinés, plus civilisés et en fin de compte plus « beaux » que tous les Trump, Salvini, Orban ou Bolsonaro, au lieu de penser la politisation radicale de l’esthétique comme l’arme indispensable dans la configuration de l’actuelle conflictualité historique.

Dans une lettre que Karl Korsch a écrit à Brecht, il disait qu’au fond, le Blitzkrieg nazi n’était pas autre chose que de l’énergie de gauche concentrée puis libérée autrement : cette énergie qui dans les années 1920 paraissait encore se diffuser et pousser vers une Europe des Conseils, dix années plus tard avait été retournée et se retrouvait ainsi à être utilisée par ses adversaires, qui lanceront la classe ouvrière mondiale dans une « bataille de matériaux » gigantesque et fratricide qui ne pouvait avoir d’autre terme que l’anéantissement matériel et spirituel de la classe ouvrière en tant que telle, d’où la défaite de chaque perspective révolutionnaire au XXe siècle. Au moment de la débâcle, Benjamin a dû consigner, à son grand désespoir, que les fascistes semblaient comprendre mieux que la gauche révolutionnaire les lois qui régissent les émotions et les sentiments populaires, affects qui aujourd’hui encore sont traités par toutes les nuances de la gauche avec suffisance, quand ce n’est pas avec mépris, et on leur préfère toujours les arguments « rationnels », de « bon sens », « progressistes », « civiques », c’est-à-dire tout ce qui non seulement ne convainc désormais personne parmi les classes populaires, mais qui, au contraire, génère l’effet inverse, celui de se faire détester encore plus.

C’est ainsi que se produit Trump qui « pourtant récupère partiellement l’analyse d’Occupy concernant la crise financière et le sauvetage des banques » (p. 43), qu’en Italie la haine populaire envers la « caste » est capturée et jetée dans la guerre contre les migrants, les roms et les « tiques » ([zecche] c’est ainsi que sont surnommés en Italie les activistes des centres sociaux), tout cela avec comme arrière-plan le mépris évident que tous éprouvent à l’encontre des institutions de l’Union Européenne destinées à être, faute de mieux, transfigurées par le « souverainisme ». Au Brésil la corruption de la gauche, sa foi dans l’économie, sa prétention à savoir gouverner le capitalisme mieux que les autres, sa défiance chronique envers les mouvements autonomes et, ça va sans dire, sa vocation antirévolutionnaire, ont livré le pays à un bourreau du calibre de Bolsonaro. On pourrait décliner des exemples du genre pour beaucoup d’autres pays. Les mouvements, de leur côté, ont manqué le kairos pour transformer leur puissance propre en force révolutionnaire et une bonne partie de cette force se retourne maintenant contre eux. Nous pouvons donc en tirer une sorte de loi politique qui nous concerne aussi personnellement : dans les périodes de grand changement, chaque erreur d’interprétation, chaque erreur de sous-évaluation, chaque manque de courage, chaque hésitation dans le déroulement d’un événement potentiellement révolutionnaire, se paie d’un accroissement de la puissance de l’ennemi, du fascisme. Le corollaire de cette loi est qu’il faut en finir avec tous les affects gauchistes qui nous habitent.

Un autre élément important que Rasmussen porte à notre attention est de montrer comment Trump, face à et contre la jeunesse métropolitaine d’Occupy et les afroaméricains de Black Lives Matter, a su mobiliser les ouvriers et les employés blancs qui vivent en dehors ou aux marges de la métropoles et qui ont subi les coups les plus durs de la part de la crise économique débutée en 2008. De cette façon « Trump porte ainsi une contestation de la contestation, dont l’objectif est de repousser violemment la possibilité de changer le système de fond en comble » (p. 41). C’est aussi de cette façon que dans beaucoup de pays la rage justifiée contre la métropole a été soumise et utilisée par ceux-là même qui contrôlent les métropoles depuis toujours. Nous ne pouvons plus permettre que cela se produise encore et c’est pourquoi un autre corollaire est qu’il faut en finir avec cette illusion que cultive la gauche sur la réappropriation de la métropole ou sur sa gestion alternative : la métropole est irréformable, inhabitable et prise dans un devenir-fasciste désormais évident pour qui veut bien voir la réalité. Quand l’on pense à la France des Gilets Jaunes et à leur vocation contre-métropolitaine, c’est en fait un vrai chef-d’oeuvre que d’avoir réussi à éviter une manœuvre similaire à celles de Trump ou de Salvini, même si l’on ne peut pas encore dire le dernier mot : encore une fois, même en ce qui concerne les Gilets Jaunes, la règle du politique veut que si l’on ne porte pas l’attaque en profondeur, c’est le fascisme qui aura toutes les chances d’utiliser la force accumulée par le mouvement. Si Rasmussen raconte comment l’effet Trump a réussi à se produire avant que la critique du racisme structurel de la part de Black Lives Matter ne se conjugue à la contestation du mode de production capitaliste en général, en France il faudrait alors miser sur la combinaison entre contestation sociale, esprit anti-métropolitain et critique écologique, avant que les pouvoirs puissent couper les communications entre ces différentes tendances qui, effectivement, peuvent autant devenir un complexe révolutionnaire ample et doté d’une grande force de frappe qu’être détourné séparément en autant de puissances contre-révolutionnaires.

On ne peut donc se permettre aucun optimisme, et au contraire, comme le disait sagement Benjamin, « organiser le pessimisme » est dans ces moments la seule devise politique raisonnable qui soit. Une nouvelle avant-garde qui conjugue l’ivresse extatique de la révolte et la discipline révolutionnaire doit naître et nous permettre de « sortir ». Le seul art qui compte est celui de la sortie nous disait en effet Marc’O il y a quelques jours, dans un parfait style surréaliste (sur la nécessité d’une nouvelle avant-garde on peut se reporter à un autre récent texte de M. B. Rasmussen, Après le grand refus, sorti non sans raison en même temps que le livre sur Trump). Et je crois que cette fois ce sera une avant-garde qui tourne le dos à l’avenir et dirige son regard vers le bas.

Ce qui est aussi particulièrement important dans le livre de Rasmussen c’est la discussion sur la catégorie de fascisme et son actualité. Balayant tous les faux débats qui vont des déclarations selon lesquelles « le fascisme est revenu » à celles qui affirment qu’il « n’y a aucun Hitler ou Mussolini, aucune chemise brune ou noire qui justifie un tel diagnostic », l’auteur traite le fascisme comme n’importe quel courant idéologique, et par conséquent, au même titre que le socialisme, l’anarchisme ou le libéralisme ont une histoire qui les a modifiés à travers le temps, en plus de présenter des spécificités locales et des façons différentes d’être réprésenté, le fascisme n’est pas non plus réductible à un modèle unique, même pas d’ailleurs pendant l’entre-deux-guerres. C’est pourquoi à la svastika et aux faisceaux de licteur se sont substitués aujourd’hui la casquette de baseball de Trump et les sweats de Salvini, et à la différence des portraits du Chef jadis exhibés dans les bâtiments publics et les défilés, leurs mots et leurs visages sont présents sur les écrans 24h/24. La seule constante historique fasciste paraît être inscrite dans l’appel à une communauté imaginaire, originaire-naturelle, qui s’identifie à la nation et donc au Chef qui la représente, soit en substance un ethno-nationalisme autoritaire qui exprime la volonté, hier comme aujourd’hui, de s’opposer par tous les moyens à l’émergence d’un mouvement révolutionnaire qui en finirait avec le capitalisme.

Au-delà de tout cela et de la profondeur d’analyse sur l’Amérique trumpienne, Rasmussen nous livre une réflexion cruciale sur la question de la démocratie : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie : il émerge, croit et triomphe en son sein même, lorsqu’une crise exige de restaurer l’ordre et d’empêcher la formation d’une alternative révolutionnaire. Le fascisme n’est pas une anomalie, mais une possibilité inhérente à tous les régimes démocratiques » (p.134). Voilà pourquoi toutes les tentatives d’y opposer un front démocratique antifasciste, des libéraux aux anarchistes, sont vouées à la défaite. D’autre part Giorgio Agamben avait déjà noté il y a quelques années que les lois d’exception promulguées par la démocratie qui nous est contemporaine sont encore plus liberticides que celles du fascisme historique, et ce sont les mêmes Trump et Salvini qui n’hésitent pas à se définir comme de fervents défenseurs du système démocratique (grâce auquel, entre autres, ils ont été élus, comme déjà Hitler au temps de la république de Weimar). Et s’il est vrai, comme l’écrivait Mario Tronti, que c’est la démocratie qui a vaincu et anéanti la classe ouvrière, on ne peut comprendre comment il est encore possible aujourd’hui de croire qu’une quelconque démocratie puisse sauver la terre de la catastrophe en cours. C’est pour cela que Rasmussen conclut que la seule alternative au fascisme est celle qui vise une destitution de la démocratie indissoluble de celle du capitalisme.

« Sortir, sortir et encore sortir ! » est notre seul mot d’ordre.

Publié le 10/06/2019

Cette gauche a-t-elle fait son temps ?

Benjamin Konig (site humanite.fr)

 

Les classes populaires, que la gauche est censée défendre, se tournent plutôt vers l’abstention ou le vote RN. Et le mot même de gauche n’attire plus les électeurs. Est-ce la fin de la gauche ? Ou peut-elle se transformer pour renaître ?

Il y a de cela sept ans à peine : à la Bastille et sur de nombreuses places françaises, on fêtait la victoire de « la gauche » à l’occasion de l’élection de François Hollande. Que s’est-il passé pour que la situation soit aujourd’hui si désastreuse ? Un quinquennat de reniements et de trahisons, certes… Mais, avec les dernières européennes, le constat s’est encore assombri : des classes populaires qui s’abstiennent massivement, une jeunesse en grande partie démobilisée, une incapacité à faire le lien entre crise sociale et débouché politique, un clivage trompeur libéraux-nationalistes.

Les questions posées par les résultats des européennes en France conduisent à s’interroger sur le devenir même de la gauche. Si les causes de cette débâcle sont nombreuses et parfois conjoncturelles, l’avenir semble bien sombre. D’autant que ces résultats surviennent après six mois d’une contestation sociale et démocratique majeure : le mouvement des gilets jaunes. Mais cette contestation, en termes électoraux, s’exprime très majoritairement par l’abstention et par le vote RN.

En cumulé, le score des listes se réclamant de la gauche est historiquement bas, totalisant 31 %. Et encore : la campagne d’EELV a été marquée par le ni droite ni gauche imprimé par sa tête de liste, Yannick Jadot. Les eurodéputés EELV pourraient d’ailleurs siéger avec le groupe des libéraux à Strasbourg, et sera sans doute partie prenante de la coalition majoritaire bruxelloise. Loin, très loin de la gauche… « Il nous faut construire une alternative crédible pour conquérir le pouvoir et l’exercer, avançait Yannick Jadot au lendemain des élections. L’écologie est en train de devenir le centre de gravité du paysage politique européen, en tout cas des pays fondateurs. »

Certes, les Verts français ont souvent navigué entre la gauche et le centre libéral, mais la problématique demeure : est-ce la fin de la gauche telle qu’on la connaît ? « La gauche en France n’est pas morte, a réagi la tête de liste PS-PP, Raphaël Glucksmann. Demain, il faudra reprendre notre bâton de pèlerin et chercher enfin à rassembler la gauche. » Ian Brossat, le chef de file du PCF, qui n’a rassemblé que 2,49 % des suffrages malgré une belle campagne, estime que « la gauche est affaiblie et tout est à reconstruire ». Mais sur quelles bases, et avec qui ? « J’ai l’intime conviction que l’avenir passe par l’humilité, le travail collectif, le respect mutuel, le refus de la tentation hégémonique. » Nul n’en a de toute façon la légitimité : ni un PS encore en recul par rapport aux résultats de 2017, ni une France insoumise en très nette perte de vitesse, avec un score décevant de 6,3 % (le même score que le Front de gauche en 2014, qui rassemblait PCF et PG), et dont la proposition de fédération populaire formulée par Jean-Luc Mélenchon à la veille des européennes semble mort-née. Quant à Génération.s, avec 3,3 %, il n’enverra pas non plus de députés à Strasbourg et semble échouer à incarner une gauche alternative entre PS et insoumis. C’est dans ce contexte de fragmentation que les députés PCF et insoumise, Elsa Faucillon et Clémentine Autain, lancent xxxxxxx.

Dans un entretien au magazine « Regards », Olivier Besancenot revient sur les enjeux primordiaux pour la gauche. Et d’abord sur le sens même : « Le mot gauche a un sens parce que historiquement, ça en a un. C’est une notion discréditée du fait des politiques de gauche qui ont été menées et qui étaient en fait des politiques de droite. » Lui, insiste d’ailleurs sur la notion d’unité : « La proposition unitaire a du sens et peu importe qui la mène : tous ceux qui disent qu’il faut apprendre à se reparler et à rediscuter ont raison. Mais il faut le faire sur la base d’une pratique, d’où cette proposition d’une coordination permanente. » La pratique, le terrain, le concret : c’est là qu’il faut repartir.

L’enjeu de la rupture

Actions et mobilisations pour l’urgence climatique, la défense des services publics – grèves et revendications dans les écoles ou les hôpitaux –, ou bien encore sur la mobilisation dans les ports contre les ventes d’armes : autant de secteurs qui font la preuve que les valeurs de gauche sont toujours là. Pourtant, ce qui fait le cœur de la gauche ne semble pas trouver de voie dans les urnes, comme le résume la députée PCF Elsa Faucillon dans un texte posté sur Internet : « Alors que le mouvement social et culturel offre une version riche de la vie démocratique, les urnes en livrent une version réduite et appauvrie. Cette déconnexion est précisément le problème. » Clémentine Autain plaide, elle, pour que la gauche politique « s’ouvre sur la société, les citoyens, les syndicats, les intellectuels, les associations ». Benoît Hamon, dans la même veine, souhaite « des initiatives des mouvements politiques, sociaux et citoyens qui veulent réinventer le projet de la gauche ». Quant à Olivier Faure, premier secrétaire du PS, il appelle dans un entretien au « Monde » à la « constitution d’une structure qui porte l’ensemble de la gauche et de l’écologie » et fait le constat d’une « gauche fragmentée qui apparaît comme faible alors que, rassemblée, elle aurait été la première force politique en France ».

Rien n’est moins sûr : outre que les attelages de partis agglomérés sont loin d’attirer les électeurs, la question de la ligne et des idées politique demeure. À cet égard, il est frappant de constater que le retour du PSOE en Espagne, comme du PS portugais, se fonde sur un tournant à gauche de leur ligne politique, après des années de reniement social-libéral. Comme le résume Ian Brossat, « soyons clairs : cette reconquête des cœurs et des esprits ne sera possible sans la rupture avec le libéralisme. » Ce que l’essayiste et ex-militant d’Attac Aurélien Bernier, auteur avec le collectif Chapitre 2 de « la Gauche à l’épreuve de l’Union européenne » (Éditions du Croquant, 2019), résume ainsi : « C’est dans le programme et les propositions que les choses se jugent. » Pour lui, ce qui peut contribuer à ce que la gauche retrouve de la vigueur, c’est précisément « ce principe fondateur : la défense des classes populaires contre les privilégiés. Il faut le défendre et l’affirmer. Il faut une ligne de démarcation claire, notamment avec la social-démocratie, qui ne défend plus ce principe ». Selon lui, « le débat de fond, de programme, doit primer sur le débat stratégique : le rapport à l’Union européenne, l’affrontement avec les grandes puissances financières, la question de la nationalisation sont plus importants que de savoir s’il faut être populiste ou bien brandir l’étendard de la gauche ».

Quel clivage ?

Le débat entre stratégie populiste et clivage traditionnel droite-gauche est également un des enjeux, d’autant que LaREM est désormais clairement marquée à droite, comme le démontre son électorat lors des européennes (lire p. 15). La France insoumise est tiraillée entre ces deux stratégies, d’autant que ses alliés en Europe connaissent une même érosion, à l’image de Podemos (11 % des voix en Espagne).

« Rester dans le vase clos des gens qui se disent de gauche, c’est petit bras », a estimé Raquel Garrido, alors que, à l’inverse, la députée insoumise Clémentine Autain estime que « le ressort de la stratégie populiste, le choix entre “eux” et “nous”, tout cela a fait long feu ». Dans « Libération », elle exhorte au contraire à « s’ouvrir, parce que ça se passe dehors. La gauche, c’est les gens qui aident les migrants, c’est le personnel hospitalier qui lutte, c’est la jeunesse des quartiers… Il y a une déconnexion entre les politiques et la réalité sur le terrain ».

Dans un entretien au « Monde », Christophe Aguiton, auteur de « la Gauche du XXI e siècle » (La Découverte, 2017), revient notamment sur ce débat : « La gauche n’a pas disparu dans ce pays (…) et les divisions de la gauche préexistaient bien avant les élections européennes », mais il estime toutefois que « se réclamer de gauche après le quinquennat Hollande est compliqué ». Au-delà de cette simple question du clivage droite-gauche ou de la stratégie populiste, Christophe Aguiton insiste sur un point : « Un besoin tangible de refondation d’une pensée doctrinale. Celle-ci est en train d’émerger sur les questions écologiques, les biens communs, et sur tout ce qui permet à la société de s’exprimer sans passer par des structures étatiques. »

Il est indéniable que le clivage trompeur « libéraux-nationalistes », installé à la fois par LaREM et le RN, ait progressivement gagné une partie des esprits. À cet égard, ces élections ont conforté le RN dans un vote de protestation, le fameux « référendum anti-Macron ». Pour la gauche, cette fausse opposition est mortifère, mais la reconstruction ne peut s’épargner un débat de fond, sans quoi les municipales, dans neuf mois, pourraient bien n’être qu’une nouvelle étape du recul des valeurs mêmes de la gauche. Et bien que la question des alliances soit posée, elle ne peut l’être qu’en termes électoraux : « Il y a un besoin de refondation doctrinale pour toute la gauche, ajoute Christophe Aguiton. Ce qui implique de retravailler ensemble. Si on repart dans cet état d’émiettement, le désastre est garanti. »

Comme le résume Ian Brossat, « cette gauche que nous devons, que nous allons reconstruire doit placer au cœur de son projet la justice sociale et l’urgence écologique ». Dans une période de forte contestation sociale et démocratique et de répression violente de la part du pouvoir, la tâche est immense : se réinventer ou disparaître.

Benjamin König

Publié le 08/06/2019

Garrido - Jadot : le populisme contre la gauche

Par Etienne Sandoz, Pablo Pillaud-Vivien  (site regards.fr)

 

Certains gagnent, d’autres perdent mais en ce moment, ils ont la même obsession : les écolos et les insoumis s’en prennent à la gauche pour viser l’hégémonie. Une stratégie à risque.

Les élections européennes passées, le débat stratégique à gauche redémarre sur les chapeaux de roues. C’est dire que ce scrutin n’a rien résolu de la crise à gauche. Dans l’espace social-démocrate, Place publique a perdu son pari de rassembler autre chose que les restes du Parti socialiste. Quant au PCF, he is NOT back. L’exploit de La France insoumise en 2017 semble loin. Une plus ample réaction de Jean-Luc Mélenchon est attendue, mais, à en entendre les députés La France insoumise Danièle Obono ou Eric Coquerel, rien à signaler, circulez, y’a rien à voir. Se remettre à travailler est la seule option envisagée après l’échec, avoué douloureusement.

Yannick Jadot, lui, est heureux de sa place sur le podium derrière l’infernal duo Marine Le Pen/Emmanuel Macron, et il se sent pousser des ailes, mais surtout des ambitions. Le choc des résultats s’estompe et sortent les premières réactions. Aux premiers rangs : Raquel Garrido, l’insoumise devenue chroniqueuse télé, mais bien décidée à revenir dans l’arène, et ledit Yannick Jadot, tous deux dans les starting-blocks. En politique, mieux vaut jouer un coup d’avance quand l’horizon est trouble. Ces deux-là que tout semble opposer sur le fond, font pourtant un plaidoyer commun pour le « ni droite ni gauche ». L’une s’en sert pour tenter rassembler au-delà des frontières idéologiques, l’autre pour s’installer au centre mais les deux le font, de facto, contre la gauche.

L’hybris populiste

Raquel Garrido n’en démord pas. Après le succès de son passage dans la Midinale de Regards, elle enfonce à nouveau le clou dans Marianne. Le souverainisme et le dégagisme sont l’unique avenir de La France insoumise. Cette dernière se doit d’imposer sa « summa divisio » chère, si on la suit, à Ernesto Laclau. Abandonner la gauche pour un projet souverainiste qui mobiliserait largement en dehors des appartenances partisanes et des cohérences idéologiques qui ont fait la gauche et la droite des années durant.

Pour s’en convaincre, elle enchaîne alors les contre-vérités et les vœux pieux. Lorsqu’elle annonce par exemple que « La France insoumise, contrairement aux partis de gauche traditionnels, a refusé le cadre de la Ve République », on ne peut que lui rappeler que la VIème République était revendiquée par le PS (et notamment par Arnaud Montebourg) dès 2002. On la retrouvait aussi dans le programme de la communiste Marie-George Buffet, sans compter celui de Jean-Luc Mélenchon en 2012 avec le Front de Gauche, et même celui de Benoît Hamon en 2017. Plus loin, elle revient ensuite sur son obsession pour « les abstentionnistes, les votes blancs et nuls, les dégoûtés de la politique, les nostalgiques d’une droite classique chassée des seconds tours des scrutins » qui semblent, pour Raquel Garrido, représenter la solution à tous les problèmes.

Selon l’Insee pourtant, il est important de rappeler que l’abstention totale n’est que de 14%, si l’on s’en tient à l’année 2017. En effet, 86% des Français et des Françaises ont voté à au moins un des quatre tours de cette année-là (soit à l’un des deux tours de l’élection présidentielle et ou des élections législatives). Bref, ils ne représentent ainsi qu’un faible vivier électoral. Mais qu’importe, ça fait toujours populaire de parler de ceux qui ne votent plus ! Et que dire du potentiel chez les électeurs de droite ? Ils représentaient, en 2017, de 2 à 4% chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, c’est-à-dire presque rien mais quand on ne veut pas voir... On nous rétorquera que la campagne n’était sans doute pas assez souverainiste !

Un bouc-émissaire : la gauche

Ce que Raquel Garrido ne veut en vérité pas voir, c’est que la candidature de Jean-Luc Mélenchon a été portée par la déception du hollandisme et parce qu’il était le choix plébiscité par la gauche. Et d’ailleurs, si l’on pose la question « qui est Jean-Luc Mélenchon ? » en dehors des petits cénacles qui suivent de près la politique, qui peut honnêtement répondre autre chose que « un homme politique de gauche » ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon était d’ailleurs, en 2017, majoritairement composé de personnes se positionnant à gauche : 72% des personnes se déclarant « très à gauche » l’ont choisi en 2017, ainsi que 53% de ceux et celles se présentant comme étant « à gauche » ou encore 30% de ceux et celles s’estimant « plutôt de gauche » Chez les électeurs « sans sympathie partisane », la pénétration électorale de Jean-Luc Mélenchon est de 16,4% soit en dessous de sa moyenne dans l’électorat (19,6%). De même chez les « ni de droite ni de gauche », 16 et 19%, pas franchement saillant ! La droite et la gauche, un peu trop vieux monde ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon est pourtant un de ce qui estime le moins que « le clivage gauche/droite n’est plus pertinent et doit être dépassé », avec 57% de réponses positives contre 66% dans la moyenne de l’électorat, 83% chez les électeurs de Macron, et 70% chez ceux de Marine Le Pen. Quant aux motivations du vote, aucune doute sur leur appartenance partisane, dans l’ordre : hausse des salaires et du pouvoir d’achat, lutte contre la précarité, santé, environnement et défense des services publics. Mais Raquel Garrido de dire en substance dans la Midinale de Regards que « La France insoumise pêche parce qu’elle a trop à dire déjà sur le social, l’environnement, le droit des animaux »...

Le mythe de la composition de l’électorat de La France insoumise

Finalement, Raquel Garrido fait deux erreurs majeures. Elle estime d’abord assez rapidement que, suite à l’érosion du socle de gauche de Macron, Jadot en fut le réceptacle naturel déclarant que « ces votes ne seraient pas venus à La France insoumise ». Que dire alors des 21% d’électeurs de Macron qui ont hésité à voter Jean-Luc Mélenchon en 2017 ? Alors que Macron rodait sur les terres de la droite, au contraire, ces votes auraient pu se porter sur La France insoumise, si elle avait choisi d’endosser sa place à gauche. Déçus de la continuité des politiques néolibérales, ces électeurs et électrices ne pouvaient-ils pas être convaincus ? Trop CSP+ sans doute... Faut-il alors rappeler que ces mêmes CSP+ composaient 49,9% du vote Mélenchon en 2017 ? C’est comme si Raquel Garrido était à la recherche d’un électorat qui n’existait que dans ses rêves.

Encore plus loin dans la politique fiction, elle pense également que la social-démocratie est morte, enterrée avec le vieux monde, alors que sa proposition souverainiste est sans doute le plus grand risque pour la faire renaître. L’extrême dispersion de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon de 2017, notamment en faveur d’EELV (17%), montre en effet que, loin d’être acquis, ces électeurs de gauche peuvent repartir, ne pas adhérer au discours uniquement dégagiste entamé par Jean-Luc Mélenchon, décidé, du moins, pendant la séquence gilets jaunes, à se couper de la gauche. On ne fidélise pas ses électeurs en tournant le dos à leurs repères politiques et idéologiques. L’hybris populiste mal aidé par les presque 20% de 2017 s’engage donc dans un pari dangereux pour la suite du combat.

L’hybris que l’on n’avait pas venu venir

Quant à EELV, depuis le 26 mai la formation écologiste fait dans le triomphalisme : avec 12,6% aux élections européennes et quelque 3 millions de voix, Yannick Jadot se voit déjà à la tête de l’Etat : « Nous voulons conquérir et exercer le pouvoir ». Aux élections européennes de 2009, les écologistes avaient réalisé 16,28% des voix et près des 3 millions de voix, ce qui n’empêcha pas Eva Joly d’en faire 2 millions de moins à la présidentielle en 2012 avec ses 2,31%.

Yannick Jadot veut y croire. Son moment, c’est sans doute maintenant alors que son thème de prédilection domine la scène politique. Les écologistes ont souvent, par tradition et par culture, renâclé à l’idée de s’identifier à gauche. L’écologie devait tracer son chemin pour s’imposer et devenir centrale, sans se soucier du dualisme qui composait la scène politique. Marginalisée, vue comme un sujet secondaire, l’écologie ne le sera probablement jamais plus. Reste que la bataille sur son contenu est ouvert. Même les plus retardataires semblent s’y mettre, que ce soit du côté du Rassemblement national ou à droite. Quelle stratégie donc pour les écologistes ?

Dans son interview au Monde du 5 juin 2019, Yannick Jadot se rêve en leader « d’une nouvelle espérance ». Mais, surprise ! Jadot fait du mauvais Mélenchon. Son but : « sauver le climat et pas les vieux appareils » car « les jeunes ne nous ont pas donné mandat pour nous asseoir autour d’une table avec Olivier Faure, Benoît Hamon et Fabien Roussel ». Encore quelques secondes et il aurait pu parler de « tambouilles ». On verra bien aux municipales où les écologistes ont souvent survécu au moyen d’accords multiples, sans parler d’un passage au gouvernement sous Hollande ! Une chose est sûre, « je ne participerai pas à un rafistolage du paysage politique du XXe siècle », annonce celui à qui certains ont décerné la première place à gauche. Quelle responsabilité ! Mais voilà qu’après La France insoumise, les écolos ont chopé le virus de l’hégémonie !

La technique de la terre brûlée pour mieux rassembler

Et celui qui appelle à rassembler EELV, les animalistes et la liste Urgence écologie ne lésine pas sur ses mots : le rassemblement se fera autour de son projet, « que chacun fasse son aggiornamento ». L’hybris verte mâtiné de populisme se lance à toute vapeur dans les mêmes écueils que la galaxie insoumise. Pour Yannick Jadot, Génération.s et La France insoumise « ne sont pas des partis écologistes ». Les militants de Générations et les insoumis sont cependant les bienvenus pour rejoindre le mouvement. Ce message sectaire n’est cependant « ni de l’arrogance ni du mépris ». C’est mal parti pour véritablement rassembler à terme les électeurs – de gauche comme d’ailleurs...

Yannick Jadot veut sans doute d’abord récupérer l’hémorragie du flanc gauche de Macron. Dont acte. Mais jouer du « ni droite ni gauche » macronien a aussi un coût. Il ne faut pas oublier que les jeunes (les 18-35 ans), dont il est si fier d’avoir suscité l’attention, avaient placé en tête de leur vote de 2017 un certain Jean-Luc Mélenchon. Le degré de radicalité observé chez les manifestants pour le climat pourrait d’ailleurs rentrer en conflit avec son ambiguïté réelle sur la question de la rupture avec le libéralisme – ou avec l’économie de marché. Le député européen se dit pour le libre-échange à condition de ne pas abuser du dumping social et fiscal. Un peu ne fait pas de mal ? S’il n’a pas d’opposition avec l’économie de marché, il risque par contre d’avoir du mal à convaincre ceux et celles pour qui l’écologie politique rime avec une rupture profonde avec le système économique actuel. Existe-t-il donc un espace politique entre Macron et Mélenchon, pour un populisme vert ? Pour le moment, s’il peut échapper à un positionnement gauche/droite, il n’échappera pas à la nécessité de trancher sur son rapport au capitalisme.

En attendant, EELV doit son succès autant à la gauche qu’à l’hémorragie macroniste. Il rencontre en effet le succès chez 17% des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui ont voté aux européennes, chez 26% de ceux de Benoît Hamon, et 20 % des électeurs de Macron. Il existe d’autant plus un potentiel à gauche, que les premiers décrochages du bloc macroniste se sont fait chez les sympathisants de gauche. Difficile de savoir, si Yannick Jadot trouvera l’équilibre sur un temps plus long que la campagne européenne. D’autant que la temporalité du vote de son électorat n’a rien de rassurant pour lui, 16% de ses électeurs se sont décidés à voter pour sa liste seulement dans la dernière semaine et 15% le jour du vote !

La gauche est morte, vive le populisme ?

On l’aura compris, le concept à abattre, pour une partie de la France insoumise comme pour une partie d’EELV, c’est la gauche. L’énigme de 2017 reste entière et l’on ne saura jamais vraiment si c’est parce que Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas revendiqué de gauche qu’il a réussi à attirer ses électeurs. Mais force est de constater que tirer à boulets rouges sur elle n’a pas marché pour La France Insoumise et risque de coûter cher à Jadot à l’avenir.

Le populisme revendiqué par Raquel Garrido ne rend d’ailleurs pas hommage à Ernesto Laclau ni à Chantal Mouffe. Il est finalement confondu avec l’imaginaire jacobin au travers de la volonté d’engager une révolution citoyenne comme moyen de la souveraineté du peuple. Les théoriciens du populisme mettaient en garde contre ce concept de révolution dans l’imaginaire de gauche qui « implique un caractère fondationnel de l’acte révolutionnaire, l’institution d’un point de concentration du pouvoir depuis lequel la société pourrait être "rationnellement" réorganisée. C’est là une perspective qui est incompatible avec la pluralité et l’ouverture qu’une démocratie radicale requiert. »

Ainsi, peut-être doit-on préférer la pluralité des réalités populaires à l’unilatéralisme souverainiste pour construire une alternative à la société marchande totale que propose le gouvernement. Et, si le souci des deux penseurs du populisme a toujours été de fédérer, à tort ou à raison, le peuple dont l’identité politique est nécessairement plurielle, jamais n’a-t-on vu, sous leurs plumes, d’invitation à considérer comme des ennemis politiques de potentiels alliés dans la conquête du pouvoir et l’avènement d’un projet émancipateur de gauche. Si Raquel Garrido et Yannick Jadot jouent contre la gauche finiront-ils par comprendre qu’ils jouent aussi contre leur camp ?

 

Pablo Pillaud-Vivien et Etienne Sandoz

 

Publié le 07/06/2019

« Il y a eu une mésinterprétation par La France insoumise du vote de 2017 »

par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

19,58%... 11,03%... 6,31%. En deux ans, La France insoumise a vu ses résultats électoraux chuter. Pourquoi ? Comment ? Où sont passés les sept millions d’électeurs de « JLM 2017 » ? Quel rapport entre la ligne politique et l’électorat ? Éléments de réponse avec Rémi Lefebvre et Mathieu Gallard.

Dimanche 26 mai, après des semaines de sondages annonçant La France insoumise (LFI) proche voire au-delà des 10%, le résultat des urnes est sans appel : 6,31%. Tout juste 25.000 voix devant le Parti socialiste emmené par Raphaël Glucksmann. C’est ce qu’on appelle une douche froide. Pour la plupart des insoumis, cette déconvenue électorale s’explique par la ligne. Mais c’est là que le bât blesse. De quelle ligne parle-t-on ? Dans la Midinale de Regards, le 28 mai dernier, Raquel Garrido arguait : « La ligne Autain a été mise en œuvre lors de cette élection européenne. Et elle a pris 6%. »

La ligne, la ligne… Quelle est-elle la ligne ? A-t-elle changé entre 2017 et 2019 ? Que s’est-il passé pour que LFI flirte tout juste avec le score du Front de gauche des européennes de 2014 (6,33%), là où chacun espérait voir plutôt celui de la présidentielle de 2017 (19,58%) ou, au pire, celui du premier tour des législatives (11,03%) ? Et, finalement, quel est le lien (et l’écart) entre la ligne affichée et le comportement de l’électorat ?

Mathieu Gallard est directeur d’études à l’institut Ipsos. Rémi Lefebvre est professeur de Sciences politiques à l’Université de Lille et membre de la GRS.

Regards. La gauche, aux élections européennes de 2019, peine à atteindre les 20% des suffrages – 32% si l’on compte EELV. Comment qualifieriez-vous l’état de la gauche ?

Mathieu Gallard. Si on prend toute la gauche – et je pense qu’il faut compter EELV, car leurs électeurs se disent de gauche – on est à environ un tiers de l’électorat. C’est plus que lors de la séquence présidentielle/législatives de 2017 où on était à 25%. Et ça n’est pas fondamentalement beaucoup plus bas que pour les élections intermédiaires sous Hollande, où on tournait autour de 36-38%. En 2019, on a donc une gauche qui a récupéré une partie de ses électeurs captée par Macron en 2017. Mais tout ceci reste catastrophique d’un point de vue historique. Avant 2012, si la gauche tombait sous les 40% on considérait que c’était très mauvais.

Rémi Lefebvre. On ne peut pas raisonner en agrégats de bouts d’électorat. 32%, là, on additionne les carottes et les navets. Le problème, c’est qu’on devient ventriloque après une élection : on fait parler les électorats et il y a dans les interprétations avancées beaucoup de spéculations qui sont en général conforment aux intérêts, aux projections de celui qui interprète. Les électorats sont de plus en plus volatiles et fragiles. On peut même se demander si la notion d’électorat existe encore. Les logiques de vote utile ou stratège minent la cohésion des votes collectifs qui sont de plus en plus hétérogènes. Quant aux européennes : il n’y a que 50% de participation et on universalise ces élections comme si elles avaient la même signification qu’une présidentielle. Leur portée politique est à nuancer. Les représentations de la gauche ne peuvent être construites sur un scrutin de second ordre comme celui là.

« L’électorat de JLM 2017 est parti dans toutes les directions à gauche aux européennes »

A la présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon avait obtenu 19,58% des suffrages. Deux ans plus tard, LFI est à 6,31%. Que s’est-il passé ?

MG. Ce n’est pas un score très étonnant si on regarde ce que faisait LFI (ou avant le Front de gauche) lors des élections intermédiaires. Sous le mandat de Hollande, que ce soit pour les européennes, régionales, départementales, etc., ils naviguaient entre 6 et 8%. Alors qu’à la présidentielle de 2012, Jean-Luc Mélenchon avait fait 11,1%. Quand l’élection est très personnalisée, comme la présidentielle, et que LFI est portée par Jean-Luc Mélenchon, qui est une figure charismatique et populaire à gauche, il fédère l’électorat de gauche et ça porte LFI. Sinon, il y a une plus forte dispersion de cet électorat. L’enjeu pour LFI à chaque élection intermédiaire, c’est de fidéliser son électorat. Mais ça ne fonctionne pas vraiment. De plus, parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017, il n’y a que 45% de votants aux européennes. Ce sont ceux qui se sont le plus abstenus.

RL. On voit bien qu’une bonne partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon se sont abstenus ou sont partis chez les Verts. Il y a à la fois une défection et une migration électorale. La question est de savoir pourquoi ? Parce que son électorat a pensé que la proposition de l’offre LFI n’était pas satisfaisante ou trop confuse ? Est-ce qu’il a jugé qu’il n’était pas opportun de se déplacer parce que, au fond, il n’y avait pas d’enjeux majeurs, que le scrutin n’était pas essentiel ?

Entre 2017 et 2019, quelle a été la « fluidité » de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon au sein du « bloc de gauche » ?

MG. Disons que c’est particulier à gauche parce qu’il y a beaucoup de listes. On a bien vu que son électorat de 2017 est parti dans toutes les directions à gauche, se dispersant sur cinq listes. Il n’y a qu’un gros tiers qui est resté, les autres sont partis notamment chez les écologistes et les communistes, mais aussi au PS et à Génération.s. Mais on constate la même chose pour l’électorat de Benoît Hamon. Beaucoup d’électeurs de gauche se considèrent d’abord « de gauche » avant de se dire « socialiste », « écologiste », « communiste » ou « insoumis ». Ils font leur choix parmi la gauche en fonction des personnalités des candidats, des enjeux de la campagne, etc. Les électeurs de gauche n’ont pas vraiment de préférence très forte entre les différents partis de gauche. C’est la même chose à droite, mais il y a moins de listes sur lesquelles s’éparpiller.

« La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI. »

A en croire certains cadres de LFI, cette quatrième place en 2017 était due à leur stratégie « populiste », et le mauvais résultat des européennes à l’abandon de cette stratégie. L’électorat est-il si sensible aux stratégies politiques ?

MG. En 2017, Jean-Luc Mélenchon a fait une OPA sur la gauche, enfin, sur une partie de l’électorat de gauche. C’était un électorat de classes moyennes inférieurs, de fonctionnaires, de salariés, etc. Un électorat classique de gauche. Il faisait 19% chez les cadres, 22% chez les employés, 23% chez les professions intermédiaires et 24% chez les ouvriers. Mais les catégories populaires, les ouvriers, n’y étaient pas sur-représentés. Le parti qui bénéficie de cet ancrage populaire, c’était et ça reste le RN. Marine Le Pen faisait 32% chez les employés et 37% chez les ouvriers. Aux européennes, ça n’a pas vraiment changé. LFI a reculé dans son électorat de 2017, sans gagner au sein des catégories populaires. Ils ont fait 11% chez les employés et 7% chez les ouvriers. Là encore, le RN fait 27% chez les employés et 40% chez les ouvriers. La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI.

RL. Est-ce que les gens votent sur une ligne ? Il y a un tropisme, un ethnocentrisme de classes politisées, un peu intellos, à projeter leurs catégories de pensées sur celles de l’électeur. Les débats de lignes politiques et de positionnements échappent à une très large partie des électeurs, ça ne les intéresse pas ou ils ne les maîtrisent pas. Ce qu’on peut dire c’est qu’il y a eu une mésinterprétation par LFI du vote de 2017. Jean-Luc Mélenchon a considéré qu’il était propriétaire des électeurs de la présidentielle – comme Yannick Jadot est en train de le faire avec ses 13% aux européennes. Il surestime la cohérence de ce vote et sous-estime le fait qu’il s’agit dans une large mesure d’un électorat de gauche assez classique. Or, comme l’a très bien analysé Bruno Cautrès dans Le Vote disruptif, le vote Jean-Luc Mélenchon de 2017, c’est trois choses : 1/ le vote des communistes et de la gauche radicale. 2/ les déçus du hollandisme. 25% des électeurs de Hollande 2012 ont voté Mélenchon 2017 (et 40% des électeurs écolos). 3/ une toute petite partie d’électorat populaire qui va au-delà de ces groupes. LFI a rallié en 2017 les électorats des partis de gauche, pas les partis de gauche, qui se sont autodétruits. Tout ça dans un contexte particulier où il était la seule alternative après l’implosion du PS, la désignation de Benoît Hamon à la primaire, la déshérence du PCF et le choix des écolos de s’aligner derrière Hamon. Que ce soit en 2017 ou aujourd’hui, l’électorat de LFI est classique sociologiquement et ne répond qu’imparfaitement aux catégories du populisme de gauche – qui sont aussi assez confuses parce que ledit « peuple » est traversée par des contradictions et des conflits.

Finalement, n’y a-t-il pas un grand écart entre la stratégie affichée par LFI et son électorat ?

RL. Il y a une forme d’illisibilité de la ligne de La France insoumise avec l’opposition artificielle entre « populisme de gauche » et « union de la gauche ». Mais cette illisibilité est aussi fonctionnelle. Elle permet de cumuler les électorats et une certaine agilité tactique. Dans les faits, Jean-Luc Mélenchon n’a jamais tranché entre les deux stratégies. Il joue de l’une et de l’autre depuis 2017. Il est pris entre deux contradictions : d’un côté, il ne peut pas s’aliéner l’électorat de gauche traditionnelle qui est son socle, celui qui était censé fonder son leadership et lui permettre de rallier et d’entraîner ; d’un autre côté, il ne peut pas s’en satisfaire parce que c’est son plafond de verre et que cette gauche-là est minoritaire et divisée. Mais ce débat stratégique, c’est l’aporie de la gauche. Une gauche qui est bien dans une impasse, sociologique notamment. La vraie question est comment reconquérir les milieux populaires. Et quelles médiations la gauche construit pour les enrôler, les politiser, les mobiliser.

MG. Je pense que l’électorat de LFI vote pour LFI pour exactement les mêmes raisons qu’il votait pour le Front de gauche. Je ne sais pas s’il y a un grand écart, mais cette stratégie n’est pas perçue, elle n’a aucun impact.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

 

Publié le 06/06/2019

BIG BANG

Il est minuit moins deux.

L'urgence nous oblige.

Où sont passés la colère sociale et l’esprit critique qui s’aiguisent depuis des mois dans notre pays ? Ils demeurent dans les têtes, dans les cœurs et dans la rue. Mais la situation politique est catastrophique. Au lendemain des élections européennes, le bon résultat de l’écologie politique ne peut masquer le fait que la gauche est en miettes, désertée par une très grande partie des classes populaires. La gauche et l’écologie politique sont loin de pouvoir constituer une alternative alors même que le pouvoir en place et la droite fascisante dominent la scène politique dans un face à face menaçant où chacun se nourrit du rejet de l’autre et le renforce. Le pire peut désormais arriver. Nous n’acceptons pas ce scénario. Nous devons, nous pouvons proposer un nouvel horizon.

La raison essentielle de ce désastre est l’absence d’une perspective émancipatrice qui puisse fédérer les colères et les aspirations autour d’un projet politique de profonde transformation de la société. Un big bang est nécessaire pour construire une espérance capable de rassembler et de mobiliser.

Il y a du pain sur la planche : réinventer nos modèles et nos imaginaires, rompre avec le productivisme et le consumérisme qui nous mènent au chaos climatique, à la disparition des espèces et à une dramatique déshumanisation, substituer le partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs aux lois de la finance et de la compétitivité. L’enjeu, c’est aussi d’articuler les différents combats émancipateurs pour dégager une cohérence nouvelle qui s’attache aux exigences sociales comme écologiques, à la liberté des femmes comme à la fin de toutes les formes de racisme, aux conditions et au sens du travail comme au droit à la ville, à la maîtrise de la révolution numérique comme à l’égalité dans l’accès à l’éducation et à la culture, à la promotion des services publics comme au développement de la gratuité. Nous n’y parviendrons qu’en assumant des ruptures franches avec les normes et les logiques capitalistes. Ce qui suppose de nous affranchir des logiques néolibérales et autoritaires qu'organisent les traités européens et de donner à nos combats une dimension internationaliste.

Et pour cela, ce big-bang doit aussi toucher aux formes de l’engagement. La politique est en crise globale. La défiance est massive à l’égard des représentants et des partis politiques, et plus généralement à l’égard de toutes les formes délégataires de représentation. Il est impératif d’inventer la façon de permettre, à toutes celles et ceux désireux de s’engager, de vivre ensemble et d’agir avec des courants politiques constitués qui doivent intégrer dans leurs orientations les expériences alternatives en cours. Et cela suppose de repenser les lieux et les modalités du militantisme autant que  les rouages de la délibération collective. L’exigence démocratique se trouve dans toutes les luttes de notre époque, sociales, écologistes, féministes, antiracistes…, des nuits debout aux gilets jaunes. Elle implique de penser les médiations, de favoriser des liens respectueux, loin de toute logique de mise au pas, avec les espaces politiques, sociaux, culturels qui visent l’émancipation humaine. Puisque nous prônons une nouvelle République, la façon dont nous allons nous fédérer dira notre crédibilité à porter cette exigence pour la société toute entière.

Le pire serait de continuer comme avant, de croire que quelques micro-accords de sommet et de circonstances pourraient suffire à régénérer le camp de l’émancipation, que l’appel à une improbable « union de la gauche » à l’ancienne serait le sésame. Nous sommes animés par un sentiment d’urgence et par la nécessité de briser les murs qui se dressent au fur et à mesure que la situation produit des crispations et des raidissements. Il est temps de se parler et de s’écouter, de se respecter pour pouvoir avancer en combinant le combat pour les exigences sociales et écologiques. Nous pensons bien sûr aux forces politiques – insoumis, communistes, anticapitalistes, socialistes et écologistes décidés à rompre avec le néolibéralisme. Mais ce dialogue entre mouvements politiques constitués ne suffira pas à soulever les montagnes pour redonner confiance et espoir. C’est plus largement que les portes et les fenêtres doivent s’ouvrir aux citoyens, à la vitalité associative, au monde syndical, aux espaces culturels et intellectuels critiques, aux désobéissants du climat, à celles et ceux qui luttent au quotidien contre les oppressions et les violences policières.

Il y a urgence. Nous savons la disponibilité d’un grand nombre de citoyen.ne.s et de militant.e.s à unir leurs énergies pour ouvrir une perspective de progrès. Ces forces existent dans la société mais elles n’arrivent pas à se traduire dans l’espace politique. C’est ce décalage qu’il faut affronter et combler. Sans raccourci. Un travail patient autant qu’urgent de dialogue, d’ouverture, d’expérimentations est devant nous si nous voulons rassembler pour émettre une proposition politique propulsive. Il faut de la visée, du sens, de l’enthousiasme pour qu’une dynamique s’enclenche, pour qu’elle se fixe l’objectif d’être majoritaire. C’est d’une vision plus encore que d’une juxtaposition de colères et de propositions dont notre pays a aujourd’hui besoin. Loin du ressentiment et de la haine pour moteur, nous devons faire vivre un horizon commun de progrès pour l’humanité. La réussite de cette entreprise tient en grande partie à la capacité à assumer un pluralisme authentique tout en dégageant de nouvelles cohérences partagées. Toute logique de ralliement, de mise au pas derrière un seul des courants d’idées qui composent ce large espace à fédérer, se traduira par un échec à court ou moyen terme.

C’est pourquoi nous appelons au débat partout pour la construction d’un cadre de rassemblement politique et citoyen, avec l’objectif de participer activement à la réussite de cette invention à gauche que nous appelons de nos vœux. Nous savons la difficulté de l’entreprise. Mais elle est indispensable. Et beaucoup de voix s’élèvent pour en affirmer l’exigence.  Faisons converger nos efforts. Engageons-la ensemble le 30 juin prochain au Cirque Romanès.

 

Pour rejoindre le « Big Bang » site  https://www.pourunbigbang.fr/

Publié le 05/06/2019

L’alarme par Roger MARTELLI

 

 (site lefildescommuns.fr)

Difficile de ne pas voir dans les résultats des européennes un rude signal d’alarme. En avril 2017, Marine Le Pen était en tête dans 9 000 communes ; en mai 2019, le RN est en tête dans plus de 25 000 communes métropolitaines. Le total des voix d’extrême droite approche les 29 %, en progrès depuis avril 2017. Face à cela, le total de la gauche reste dans ses basses eaux, à peine mieux qu’en 2017 et toujours sous la barre du tiers des suffrages exprimés. Quand on accepte que le clivage de la droite et de la gauche perde de son sens, c’est la droite qui a le vent en poupe, et dans sa variante la plus extrême.

Les repères anciens se diluant, que reste-t-il ? Pour ceux qui veulent éviter le pire, à gauche et à droite, on accepte le clivage des « ouverts » et des « fermés » et on vote REM. Pour ceux qui, à gauche, cherchent une utilité, même partielle, on est tenté par les Verts, portés par leur vague européenne. Pour ceux qui, surtout dans les catégories populaires, veulent exprimer leur colère et leur ressentiment, on vote RN.

Cette logique n’atténue en rien, bien au contraire, l’éclatement du champ politique manifesté par le premier tour de la présidentielle. Mais si les européennes ont radicalisé la droite, au détriment des Républicains, elle n’en a pas fait autant de la gauche. Le premier tour d’avril 2017 avait sanctionné l’échec du social-libéralisme de gouvernement. Le bon score de Jean-Luc Mélenchon avait dit qu’à gauche le ton était passé du côté d’une gauche bien à gauche, bien ancrée dans les valeurs d’égalité, de citoyenneté et de solidarité.

De ce point de vue, les européennes sont désastreuses. Le PCF voulait montrer qu’il existait : il a confirmé un peu plus son déclin et sa marginalisation électorale. La FI s’est campée sur son hégémonie de 2017, a confirmé qu’elle ne voulait plus rassembler la gauche mais le peuple et a proposé de faire des européennes un référendum anti-Macron. Elle pensait pouvoir poursuivre son élan vers une majorité et réduire l’impact du RN dans les catégories populaires. La dynamique majoritaire est enrayée et les 6,3 % de la FI sont bien loin des 19,6 % d’avril et même des 11 % de juin 2017. Quant au RN, il a confirmé que si le parti de l’abstention reste le premier parti des catégories populaires, il est lui-même devenu le premier parti des employés et des ouvriers qui votent. Quand la colère tourne au simple ressentiment du « nous » contre « eux », quand elle ne s’adosse pas à l’espérance, le pire peut advenir.

En règle générale, l’histoire a le plus souvent vu la conjonction de la dynamique des luttes sociales et du vote à gauche ; en 2019, après plus de cinq mois de mobilisation des Gilets jaunes, c’est l’extrême droite qui prospère. Le référendum anti-Macron s’est retourné contre la FI. Mélenchon et ses amis ont perdu sur leur gauche, sans rien gagner, ni sur les électeurs d’extrême droite, ni sur ceux qui se disent loin de toute sympathie partisane. Les cartes ont été à ce point brouillées que des sondages laissent entendre qu’un bon nombre des électeurs FI pourraient être tentés par un vote Le Pen contre Macron, dans l’hypothèse d’un second tour présidentiel Macron-Le Pen.

Il n’est plus temps de tergiverser. On ne rassemblera pas le peuple en tournant le dos à la gauche ; mais, en sens inverse, on ne le rassemblera pas en invoquant des modalités dépassées du rassemblement à gauche. Ni le « populisme » ni l’union de la gauche d’hier ne peuvent être notre horizon.

Pour que la gauche puisse se rassembler, encore faut-il qu’elle se refonde, qu’elle retrouve langue avec ses valeurs, mais qu’elle les fasse vivre dans les enjeux, les mots et le formes de regroupement qui sont ceux de notre temps. Le maître mot doit rester celui de l’émancipation, individuelle et collective. Mais l’égalité ne peut plus être pensée comme hier, le public ne peut plus se confondre avec l’État administré, la démocratie ne peut en rester à la représentation, la politique ne peut plus s’imaginer dans le seul cadre national et partisan.

Et, surtout, au-delà de la gauche, le mouvement populaire doit se recomposer, après la longue phase du mouvement ouvrier. La déconnexion de la colère sociale et du vote à gauche met le doigt sur une carence, manifeste depuis plus de vingt ans : alors que l’émancipation ne peut être qu’un processus global, le social, le politique, le culturel et le symbolique restent cruellement déconnectés. Les réarticuler de façon souple, sans hégémonie de quelque structure que ce soit : l’enjeu est tout aussi grand que celui de la recomposition de la gauche politique. En fait, les deux sont inséparables.

Roger Martelli

Publié le 04/06/2019

En un tweet, Adrien Quatennens clôt-il le débat ?

 

Par Catherine Tricot (site regards.fr)

Le député insoumis refuse que La France insoumise soit « un énième parti de gauche » et voit bien plus grand : être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne ».

Quatre jours après les très mauvais résultats de la France insoumise aux élections européennes, Adrien Quatennens, le député du Nord, tweet : « Que nul ne s’y trompe : la France insoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. »

Adrien Quatennens

@AQuatennens

 

Que nul ne s’y trompe : la @FranceInsoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. pic.twitter.com/JX9xxN0xS7

 

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23:13 - 30 mai 2019

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On relèvera l’étonnante et très sèche formule « que nul ne s’y trompe »... On aurait pu penser que l’heure était venue à la réflexion collective pour comprendre et réfléchir sur une telle déroute. Faut-il vraiment persévérer dans le « clivage » et « l’avant-garde autoproclamée » ?

Mais tenons-nous en au fond du propos d’Adrien Quatennens. La FI n’aurait donc pas « vocation à être un énième parti de gauche ». Comment dire l’amertume que l’on ressent en lisant une telle affirmation bravache ? La FI n’était pas un énième parti de gauche : elle était le pôle d’agrégation de la gauche qui n’avait pas renoncé à changer le monde. Sur cette base, elle avait réuni à la présidentielle de 2017 près de 20% des électeurs, tous venus de la gauche, issus des catégories populaires et des couches moyennes. C’était sa force. Deux ans plus tard, seul un électeur sur cinq de Jean-Luc Mélenchon a revoté FI. En deux ans, la FI est devenue une force parmi d’autres. Si affaiblie avec ses 6% qu’elle n’a plus la puissance d’agrégation dans un paysage éclaté par la bombe Macron, ravagé par l’emprise de l’extrême droite, hébété par trente ans de déréliction des grands partis de gauche.

La petite musique de ce tweet est par ailleurs conforme aux propos d’autres dirigeants insoumis : la campagne de la FI n’aurait pas été assez lisible. Elle aurait été brouillée par la personnalité de la tête de liste, d’une gauche assumée et par trop consensuelle. Rien ne permet d’étayer cette explication. Manon Aubry est une jeune femme qui a mené une campagne dynamique sans jamais s’écarter du discours FI, allant même jusqu’à saluer, au micro d’Europe 1, le caractère très démocratique de l’organisation : « Jean-Luc Mélenchon ne décide rien. La FI est gouvernée par sa base. »

Inconnue il y a six mois, elle n’a pas modifié l’image du mouvement. On se souvient bien moins de ses discours que des saillies de Jean-Luc Mélenchon contre les médias, des invectives contre Philippe Martinez ou Benoît Hamon, de la vindicte sans répits contre l’appel de soutien des migrants ou encore des désastreuses images des perquisitions.

Et ils sont où les gilets jaunes ?

Mais de ces cinq derniers mois, on retient surtout l’appui sans relâche de la FI au mouvement des gilets jaunes. Il fut un temps où le PCF soutenait de toutes ses forces les luttes ouvrières, en particulier contre la désindustrialisation. On peut partager l’un et l’autre de ces engagements et noter que dans les deux cas, la fonction politique n’a pas été remplie.

Les gilets jaunes n’ont pas besoin de la FI pour s’auto-organiser. Les ouvriers de Renault, les sidérurgistes, les mineurs avaient des syndicats. Dans les deux cas, ils n’ont pas eu l’outil nécessaire pour gagner, une victoire qui ne pouvait être que politique. L’outil attendu est un outil politique qui propose une perspective globale et crédible, qui rassemble la société sur cette alternative. La rupture opérée par la FI avec les couches moyennes, intellectuelles et culturelles, a lourdement pesé dans l’absence de débouché progressiste au mouvement des gilets jaunes.

De surcroît, le défaut d’analyses sur la composition du peuple moderne a affaibli les interventions de la FI : les gilets jaunes ont été l’émergence d’une partie du peuple et non de tout le peuple. Faute d’avoir su proposer une perspective pour la France confrontée à la crise des gilets jaunes, la FI a perdu ses soutiens populaires et manqué son utilité. C’est comme pour le pudding, être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne » se prouve. Cela n’a pas été le cas, malgré l’intensité du moment.

 

Catherine Tricot

Publié le 28/05/2019

Après les européennes, la crise s’épaissit

par Roger Martelli  (site regards.ft)

Les élections sont passées, avec leurs certitudes et leurs surprises. L’extrême droite et LREM en tête, les autres loin derrière. Surtout la gauche.

Une gauche toujours dans ses basses eaux, un Rassemblement national guilleret, un pouvoir qui colmate les brèches non sans mal. Les Verts ont pris la main et les acteurs de l’ex-Front de gauche sont dans les choux.

L’extrême droite, vent en poupe

Pendant de longs mois, La République en marche (LREM) faisait la course en tête dans les sondages. Depuis quelques semaines, porté par la vague « populiste » européenne, le Rassemblement national (RN) avait pris l’ascendant sur le parti du Président. À l’arrivée, il confirme qu’il est devenu la première force du pays. Si l’on y ajoute les autres listes de la même famille, l’extrême droite française frôle désormais les 30%.

Le RN a surfé sur le discrédit de l’équipe au pouvoir, attisé la fragilité que les gilets jaunes ont spectaculairement aggravée, joué sur le ressentiment des classes populaires. Le vote du 26 mai a confirmé ce que l’on sait depuis quelques années et que les sondages annonçaient. Parmi ceux qui votent, un quart des employés, 40% des ouvriers, un tiers de ceux dont la formation est inférieure au bac, près d’un tiers des revenus les plus bas auraient choisi de voter pour la liste patronnée par Marine Le Pen.

Force est de constater que le RN a contribué à la mobilisation civique plus large des catégories populaires. Sans doute la propension à l’abstention continue-t-elle de toucher davantage les classes dites subalternes et notamment les employés. Mais, cette fois, les écarts de participation électorale entre les cadres et les ouvriers a été réduit, comme si une part de ces groupes avait trouvé, dans le vote en faveur du RN, le moyen d’exprimer sa colère et son ressentiment, quand la gauche d’autrefois les mobilisait autour de l’espérance.

Le vote en faveur de l’extrême droite est en passe de devenir un vote stable, comme l’était le vote communiste dans les trois premières décennies de l’après 1945. Il s’agit d’un vote fortement nationalisé, au-dessus de 30% dans 18 départements (presque 40% dans l’Aisne), au-dessous de 20% dans 19 départements et au-dessous de 10% uniquement à Paris et dans les Hauts-de-Seine. En même temps, il s’agit d’un vote régionalisé, dont les points forts se situent dans le quart Nord et Est et sur le pourtour méditerranéen, tandis que les zones relativement les plus réfractaires sont sur les terres du grand Ouest.

Le vote RN est celui qui mobilise le plus largement l’électorat antérieur – en l’occurrence celui d’avril 2017 – et ceux qui se déclarent proches de lui. C’est l’ensemble de ces traits qui expliquent que, au bout du compte, c’est bien l’extrême droite qui a profité conjoncturellement d’une mobilisation des gilets jaunes qu’elle ne contrôlait pourtant pas. Selon Ipsos, la moitié de ceux qui se « sentent très proches » des gilets jaunes et plus de 40% de ceux qui se disent « plutôt proches » se sont portés sur un vote en faveur de l’extrême droite.

Sans doute, ce vote n’est-il pas nécessairement un vote d’adhésion aux propos et a fortiori aux valeurs du RN. Mais il ne faut pas sous-estimer l’aspect structurant d’un vote, surtout quand il se rattache à un courant ou à une formation capable de donner à la colère l’aliment d’un discours structuré, d’un véritable récit chargé de sens. Au fond, quand les catégories populaires ont commencé, à la fin des années 70, à se détourner du vote communiste, on pouvait penser qu’ils pouvaient revenir à leur vote ancien. De fait, cette possibilité est toujours réelle, mais mieux vaut ne pas sous-estimer ce que cela impose de lucidité et de renouvellement, si l’on veut éviter de laisser durablement la place de tribun à des forces qui tournent le dos à l’émancipation.

Une fois de plus, l’écologie

Après 2017, la donne s’annonçait favorable à une gauche de gauche requinquée. Le socialisme issu du congrès d’Épinay de 1971 était agonisant et le plateau de la balance revenu vers une gauche bien à gauche. Or le scrutin d’hier a été l’occasion d’au moins deux surprises : le total de la France insoumise et du PCF n’est plus l’axe de la gauche ; il est surpassé par le total du PS-PP et de Génération.s ; les écologistes ont retrouvé, dans la toute dernière ligne droite, jusque dans l’isoloir, la dynamique qui porta la candidature Cohn-Bendit en 2009.

Nous avions fait l’hypothèse que le choix fait par Yannick Jadot de se détourner du clivage droite-gauche le pénaliserait. Ce n’a pas été le cas. Le total des mouvances plus ou moins écologistes dépasse largement les 15%. Quant aux Verts eux-mêmes, ils ont été portés à la fois par l’ampleur de la crise climatique, la vivacité des mobilisations, notamment de jeunes autour de enjeux écologistes, la force des critiques anti-consuméristes, la visibilité européenne de l’écologie politique… et l’absence d’entraînement produit par les autres listes de gauche.

A priori, le fait que l’écologie est devenue un passage obligé de la politique aurait pu desservir en le banalisant l’engagement propre d’un parti écologiste « spécialisé ». Manifestement, en l’absence de crédibilité suffisante d’un monde politique discrédité, la spécificité « verte » a été préférée. Conjoncturellement ou non ? Cela reste à voir.

Quant au PS, il est désormais au milieu du gué. Il reste au-dessous de son score plus que médiocre de juin 2017. Mais il le dépasse si l’on additionne les voix de PS-PP et de Génération.s. Et, face à la menace d’une disparition du socialisme français de l’enceinte parlementaire européenne, le maintien a minima apparaît comme une demi-victoire.

La déception du PCF

Le PC comptait beaucoup sur cette élection. Le récent congrès avait mis au centre de sa réflexion l’idée que le PCF avait trop souffert de son absence aux consultation électorales les plus décisives. En décidant d’aller jusqu’au bout de la présentation d’une liste autonome, dirigeants et militants entendaient montrer que la visibilité électorale du parti et son potentiel militant pouvaient inverser la courbe du déclin.

Ils savaient certes que la tâche serait difficile, mais l’enjeu européen a fini par faire partie du fond culturel des communistes, qui pouvaient arguer d’un regain européen de la gauche dite « radicale », bien regroupée dans le cadre de la Gauche unie européenne. Il s’est avéré par ailleurs que le choix de la tête de liste, l’adjoint à la maire de Paris, Ian Brossat, a plutôt « boosté » la campagne communiste, au point de laisser espérer un miraculeux franchissement de la barre des 5% et, à tout le moins, du seuil de remboursement des frais de campagne.

Or l’immense déception a été au rendez-vous. Le PC, qui se réclamait de 3,4% en juin 2017, parvient tout juste à 2,5% des suffrages exprimés, devancé d’un cheveu par la liste de Jean-Christophe Lagarde et talonné par… le Parti animaliste. Il ne dépasse les 5% qu’en Seine-Saint-Denis (5,6%)et n’est au-dessus de 3% que dans 24 départements. Il est en recul sur le pourtant médiocre résultat de juin 2017 dans 45 départements métropolitains, et notamment dans ses zones de force d’autrefois. Il perd plus du quart de son potentiel de 2017 dans 18 départements, dont la Seine-Maritime, le Puy-de-Dôme, le Cher, la Haute-Vienne, l’Allier, le Nord et le Val-de-Marne.

Le PC a fait un pari risqué et sa tête de liste l’a bravement assumé. À l’arrivée, contrairement à l’image dynamique enregistrée par les médias, le PCF est encore un peu plus fragilisé, contraint en outre à assumer la totalité de ses frais de campagne. Les militants font l’amère expérience, une fois de plus, que la volonté ne suffit pas à asseoir une force dans un espace politique national. Encore faut-il que le choix en sa faveur soit perçu comme utile. Difficile d’y parvenir, surtout pour une force anciennement installée – bientôt cent ans d’existence –, une fois qu’elle est parvenue aux lisières incertaines de la marginalisation électorale, autrefois réservée aux « gauchistes » copieusement vilipendés.

L’échec de la France insoumise

On pouvait penser que les élections européennes allaient rejouer la grande scène de la présidentielle. Elles ont joué de fait celle du second tour. Mais n’ont n’a pas confirmé la distribution des rôles au premier. Le parti de Jean-Luc Mélenchon et le regroupement officiels des partisans de Fillon ont mordu la poussière. Le « dégagisme » a ainsi ses coquetteries inattendues…

On savait – en tout cas à Regards – que le score de Mélenchon, en avril 2017, n’était pas celui de la nouvelle organisation qu’il avait mise en place à cet effet, mais que c’était tout simplement un vote de gauche, le mieux à même, pour le « peuple de gauche », d’énoncer clairement le désir de mettre un terme à quelques décennies de dérive libérale. Les législatives de juin, tout naturellement, avaient déjà remis les pendules à l’heure. Elles avaient simplement permis de régler dans les urnes la polémique qui avait peu à peu séparé les deux partenaires principaux du Front de gauche : jeu, set et match en faveur de la FI et de ses 11%. Le résultat de juin 2017 était donc le point de référence majeur pour jauger du nouveau résultat à venir.

L’entourage de Mélenchon affirmait à cors et à cris qu’il était possible d’atteindre cet objectif et même d’aller au-delà, pour parvenir au moins à la troisième place tant espérée, avant les majorités à venir. Le score « à deux chiffres » était l’eldorado, que quelques sondages ont entretenu, de-ci de-là. La FI en est loin au soir du 26 mai. Avec ses 6,31%, la FI approche certes à elle seule le résultat du Front de gauche aux précédentes européennes (6,6%) et accroche de justesse une cinquième place. Mais elle recule partout sur juin 2017, sauf dans le Cantal et récupère à peine un peu plus de la moitié de son résultat de l’époque sur le plan national. Elle perd plus de 5% dans 43 départements, où son influence de 2017 était au-dessus de la moyenne nationale.

Comment s’explique ce résultat ? Le profil de son électorat suggère que la FI n’a pas véritablement de point fort. Elle attire un peu plus que la moyenne les 18-24 ans (9%) et les 35-49 ans (10%), les professions intermédiaires (10%) et les employés (11%), les revenus les plus faibles (12% des moins de 1200 euros). Mais, de façon globale, les plus jeunes sont attirés par les Verts, les employés, les ouvriers et les chômeurs par le RN. La FI recueille les suffrages de 20% de ceux qui se sentent « très proches » des gilets jaunes, mais bien loin derrière l’extrême droite.

La ventilation des électeurs antérieurs et des « proches » est le déterminant le plus structurant. Alors que 57% des électeurs Macron d’avril 2017 ont choisi LREM et que 78% des électeurs Le Pen ont porté leur voix au RN, les électeurs Mélenchon n’ont été que 36% à voter en faveur de la liste de Manon Aubry. Plus significatif encore est le vote des « proches » : 78% de ceux des Verts, 88% de ceux de LREM et surtout 91% de ceux du RN ont voté pour le parti qui les attire le plus. Ce n’a été le cas que pour 67% des proches de la FI, ce qui a été corroboré par toutes les enquêtes depuis le début de l’année.

Au total, depuis deux ans la FI a perdu sur sa gauche sans mordre significativement sur de nouveaux électeurs, à gauche comme à droite.

Une stratégie décalée

Dès le soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon s’est installé dans la conviction que le « dégagisme » poussait à abandonner l’ancrage dans le vieux clivage de la droite et de la gauche, pour se fixer l’objectif de rassembler le « peuple » et non la « gauche ». Il assortissait ce choix de l’affirmation selon laquelle, dans un moment « destituant », l’essentiel est d’attiser la colère contre la « caste », en l’occurrence incarnée par la personnalité de Macron.

La stratégie « populiste » avait donc un double objectif : attirer la plupart de ceux qui rejettent Macron pour prolonger en majorité effective le score de la présidentielle ; détourner du vote d’extrême droite les catégories populaires en colère. Les gilets jaunes ont amplifié ce choix, qu’un homme comme François Ruffin a porté à son apogée, en cultivant ouvertement la « haine » à l’égard du « représentant » des patrons et des riches. Quand s’approche la perspective de l’élection européenne, le noyau dirigeant de la FI décide d’en faire un terrain d’application de la logique retenue : l’élection doit devenir un « référendum anti-Macron ».

Le 12 novembre dernier, nous émettions des doutes sur cette stratégie. Le résultat du scrutin européen ne fait que les aiguiser. Loin de l’élargissement majoritaire, la volonté de clivage avec la « gôche » – horrible terme venu tout droit de l’extrême droite des années trente –, la dénonciation de la « soupe aux logos » et le jeu du « bruit et de la fureur » ont éloigné une part de la gauche, sans gagner d’autres forces pour compenser cet éloignement. À la limite, l’obsession du clivage – manifeste sur l’affaire de l’appel pour l’accueil des migrants en novembre 2018 – a plutôt redonné de l’espace à une gauche jugée moins virulente, en particulier aux écologistes et au tandem PS-PP. Elle a même redoré le blason du PC violemment critiqué, même si le résultat électoral n’a pas été probant de ce côté-là.

Au soir du 26 mai, trois constats cruels peuvent être faits : loin d’une amplification de la dynamique du printemps 2017, la FI enregistre un recul sévère, qui fait du parti pris majoritaire un vœu pieux ; le tropisme qui attire une partie des couches populaires vers l’extrême droite continue d’agir ; le référendum anti-Macron a profité au rassemblement national et piégé la FI. Du vote européen, il serait donc préférable de tirer la conclusion qu’il y a désormais trois impasses qui menacent la gauche et avivent la désaffection à son égard : les sirènes du libéralisme, l’invocation d’une union de la gauche à l’ancienne et le parti pris populiste. Le profil des votes à l’échelle européenne rend plus urgent encore de tirer les leçons stratégiques des butoirs rencontrés.

À la différence des consultations précédentes, c’est la totalité de la gauche européenne qui est au pied du mur. Malgré de beaux résultats dans l’Europe du Sud, la social-démocratie a reculé autant que la droite classique. Les écologistes, qui refusent de faire du clivage politique binaire un repère pertinent, ont certes bénéficié de cette carence, mais infiniment moins que l’extrême droite et les libéraux conservateurs.

Mais, cette fois, la gauche dite « radicale » n’a tiré aucun bénéfice des déboires de la social-démocratie. Le groupe de la GUE recule de façon sensible, perdant 14 sièges sur 52 et reculant de près de 2%. À l’exception du Bloco portugais qui progresse sensiblement – alors qu’il participe à une gestion gouvernementale sociale-démocrate –, presque toutes les composantes de la GUE stagne ou recule. La FI à elle seule atteint à peine le niveau du front de gauche en 2014, Podemos perd plus de 7%, Die Linke s’essouffle, les communistes reculent en Tchéquie et la gauche reste atomisée et inaudible en Italie.

Reconstruire à gauche

La gauche est toujours dans ses basses eaux (moins d’un tiers des suffrages exprimés) et elle est dispersée. Pendant plus de trois décennies, entre la Libération et la fin des années 1970, le PC en a été la force la plus influente et la plus dynamique. Après 1978, c’est le PS de François Mitterrand qui prend la relève et le PC s’engage dans son long déclin, tandis que le PS s’enlise dans un « social-libéralisme » de plus en plus affirmé. En avril 2017, le résultat présidentiel de Jean-Luc Mélenchon bouscule enfin la donne : il rassemble un peu plus de 70% du total des voix de gauche. Les législatives de juin rectifient le mouvement, mais n’inversent pas la tendance : la FI à elle seule concentre près de 40% des voix de gauche et le total PCF-FI approche les 50%.

Le 26 avril 2019, la FI ne représente plus que moins de 20% du total de la gauche et l’ensemble communistes-Insoumis dépasse tout juste le quart. La frange de la gauche la plus à gauche, celle qui fut en longue durée la plus critique à l’égard des gestions socialistes, n’est plus en position d’hégémonie. En scrutin européen, comme en 2009, la main est passée une fois de plus du côté des écologistes.

La fin présumée du clivage de la droite et de la gauche a, comme prévu, fait pencher la balance du côté de la droite. Le résultat est paradoxal. Dans l’ensemble, les poussées des mouvements populaires ont plutôt porté la gauche en avant. En novembre-décembre 1995, l’impulsion du « mouvement social », alors même que la droite chiraquienne triomphe, amorce la dynamique qui verra la victoire législative de la « gauche plurielle » en 1997. Cette année, l’un des mouvements populaires les plus originaux des dernières se traduit par une victoire totale de l’extrême droite française.

La crise politique est devant nous. Le pouvoir en place est ébranlé, mais pas terrassé, comptant sur les divisions de ses adversaires plus que sur les vertus de sa force de conviction. L’extrême droite donne tranquillement le ton, impose ses thèmes comme autant de demandes populaires que nul ne peut ignorer.

La gauche est éclatée, à l’image d’un peuple lui-même divisé, éparpillé territorialement en un archipel que seul le « récit » d’exclusion de l’extrême droite est capable de réunir politiquement. Dans les années 1980, le socialisme pensa qu’il pouvait durablement gouverner en composant avec le néolibéralisme dominant. Il ne faudrait pas que la gauche, et a fortiori sa part la plus à gauche s’imagine qu’elle pourra en faire autant avec l’air du temps imposé par l’extrême droite. La fixation identitaire et l’obsession sécuritaire sont des pièges que nulle ruse ne peut permettre d’éviter, fût-ce au nom du peuple et de sa « souveraineté ».

Face au grand récit qui tourne le dos à l’émancipation, il convient donc de retisser un récit, dans l’esprit de ce qui fit la force de la gauche historique et qui porta le mouvement ouvrier : la passion de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité. Reconstruire une gauche bien à gauche suppose de renoncer aux demi-mots, aux compromis boiteux et aux consensus étouffants. Mais la gauche politique et sociale est aussi menacée par la guerre des courants, les clivages que l’on cultive à l’excès et que l’on voudrait trop souvent transformer en frontières entre « les » gauches, les libertaires et les républicains, les centralisateurs et les fédéralistes, les mondialistes et les souverainistes, les individualistes et les collectivistes, les « sociaux » et les « sociétaux ». Autant de tensions qui reflètent les contradictions du réel, qu’il est déraisonnable de vouloir effacer, mais qu’il convient de maîtriser collectivement, pour n pas faire de la spécificité de chacun une différence et la source d’inépuisables déchirements.

Inventer les formes de la mise en commun, repenser toutes les facettes de l’espace public, ne plus confondre la liberté et la concurrence marchande, le public et l’administratif sont des enjeux majeurs. Inventer la forme moderne de l’association d’individus libres, autonomes et solidaires est une autre tâche, tout aussi rude. La vie contemporaine nous en assigne une autre. Le mouvement ouvrier européen avait trouvé,dans différents pays et différents moments, des manières d’articuler les champs séparés du social, du politique et du culturels. De vastes galaxies ouvrières s’y attelèrent, sous forme travailliste, sociale-démocrate ou communiste. Mais ces galaxies se sont défaites, parce qu’elles étaient trop rigides et parce le temps de l’histoire ouvrière s’est révolutionné, en bien ou en mal.

Le résultat est que l’on est passé de la subordination à la séparation, de l’obédience à la méfiance. Or là s’est trouvée la grande faiblesse des dernières décennies, dont l’actualité récente vient de montrer les dangers : économique, social, politique et culturel ne marchent plus du même pas. Du coup, la régulation globale des sociétés reste aux forces dominantes, de l’argent ou de la puissance. Et l’aliénation des individus suit son petit bonhomme de chemin. Réarticuler sans subordonner quiconque à qui que ce soit : rude et nécessaire objectif.

Le scrutin d’hier nous laisse au moins une certitude : ou nous bougeons ensemble ou nous mourrons…

Roger Martelli

Publié le 21/05/2019

Politique et pratique

par Lia Cigarini et Luisa Muraro de la Librairie des femmes de Milan (1992)

paru dans lundimatin#192, (site lundi.am)

 

À l’occasion de la réédition de Ne crois pas avoir de droits par les éditions La Tempête, nous publions ici un article traduit de l’italien (l’orginal est disponible ici) et écrit par Lia Cigarini et Luisa Muraro qui furent parmi les fondatrices de la Librairie des femmes de Milan en 1975. Cet article, écrit en 1992 et paru dans la revue « Critique Marxiste », fait un écho singulier au temps présent au travers d’une critique de la pratique politique de l’organisation, en particulier dans la tradition de la gauche, ou encore de la tentative de redéfinir la place de la politique dans la vie. Surtout, quelques années seulement après l’effondrement du Bloc de l’Est, ces femmes préfèrent le mot de « communisme » pour parler de leur pratique plutôt que celui de « féminisme » : par là, elles entendent entre autre le fait de « partir de soi » pour faire de la politique à partir d’une réalité vécue et de relations réelles.

La pratique de l’organisation

Nous sommes à chaque fois surprises de constater la difficulté que nous avons à nous faire comprendre au sujet de la pratique politique – pas seulement de son importance mais même de sa simple notion – y compris par des femmes et des hommes communistes. Cela nous surprend parce que la tradition marxiste a toujours mis l’accent sur la pratique. Il suffit de penser à Gramsci qui parlait de philosophie de la pratique pour indiquer la pensée propre aux communistes. Il est vrai qu’entre la culture de gauche et celle du mouvement des femmes la communication est entravée par une distance notoire de langages et de positions. Distance qui, à notre avis, est justement due à la différence des pratiques. Essayons donc de mesurer cette distance à la lumière des différentes pratiques politiques. Il nous semble que la pratique dominante dans la gauche soit encore l’organisation. En témoigne le fait que la gauche abonde d’organisations. Le parti est organisé, les mouvements sont organisés, la condition humaine elle-même (femmes, jeunes) est organisée, pour ne rien dire des ouvriers, des paysans, etc.

Aujourd’hui, on sait bien que cette pratique politique connaît une crise grave, qui fait corps, non sans raison, avec la crise de la gauche. Les organisations sont déconnectées de la réalité ; elles n’exercent aucune attraction sur les plus jeunes, sinon sur tous. En effet il semble bien qu’il y ait un refus généralisé de cette pratique sociale (bien qu’on ne puisse pas dire qu’il s’agisse d’un phénomène irréversible - mais ce n’est pas le sujet). Le mouvement des femmes, en ce qui le concerne, n’a pas d’organisation ni de coordination centralisée. Au contraire, il s’oppose positivement à toute forme d’organisation, y compris celle de la simple coordination. Et ceci depuis les origines. Il y a de temps en temps des tentatives d’innovation à ce sujet, mais elles ont toujours failli et n’ont même jamais pris sérieusement. Les pratiques des femmes : nous avons, au lieu de l’organisation, un certain nombre de pratiques dont beaucoup reconnaissent la validité, transmises d’une situation à l’autre et reprises également par des femmes plus jeunes ou par des femmes qui ne se considèrent pas féministes. C’est en ce sens seulement que l’on peut reconnaître un tissu unitaire.

La politique des femmes équivaut à un ensemble de pratiques, un ensemble dont la partie la plus stable et reconnaissable ne l’empêche pas de pouvoir varier et de varier souvent. Parmi les pratiques les plus importantes et les plus caractéristiques, la première consiste à partir de soi. Cela signifie qu’on emploie des mots, qu’on fait de la politique, non pour représenter ou changer les choses, mais pour établir, manifester, ou changer un rapport entre soi et l’autre-que-soi. Mais aussi entre soi et soi, dans la mesure où l’altérité traverse également l’être humain dans sa singularité. En d’autres termes, la pratique qui consiste à partir de soi conçoit toute parole et toute action comme une médiation, et exige de mettre bien au clair ce qui s’y joue de la part du sujet. Pour le démasquer ? Oui, éventuellement, mais aussi et surtout pour libérer ses énergies, souvent freinées par des représentations fallacieuses et des projets forcés. C’est de cette manière, à notre avis, qu’il est possible d’être disponible aux changements de la réalité.

Un large débat est né dans le mouvement à propos d’un projet de camp de la paix en Palestine à l’initiative d’un groupe de femmes. Cela a suscité discussions et critiques parce que dans cette initiative la manière dont elles sont parties de soi a manqué de clarté et n’a pas été mise au clair ; une femme formée à cette pratique, dans cette initiative-là – dont les bonnes intentions ne sont mises en question par personne – ne peut pas ne pas voir le risque d’un volontarisme et d’un activisme non étrangers à l’impérialisme occidental. Autre exemple, en positif. On nous a reproché de faire de la politique sans avoir déjà une analyse de la condition féminine. Un tel raisonnement présuppose (ou, peut-être, suit mécaniquement) un schéma qui n’est pas le nôtre.

En ce qui nous concerne, nous ne partons pas d’un cadre général, mais de contradictions vécues à la première personne (comme le blocage de la parole en lieux mixtes, l’attraction-répulsion pour le pouvoir, l’indifférence de la société face à des sentiments ressentis personnellement comme très importants etc.), que nous mettons au centre du travail politique. Aussi arrive-t-il que des éléments que la représentation dominante du monde reléguait aux marges, retrouvent un rôle central, qui correspond au fait qu’ils se trouvaient déjà au centre de la vie telle qu’elle est vécue. Beaucoup d’entre nous s’y sont reconnues, et cela a donné lieu à ce que l’on appelle le mouvement des femmes ; les idées et les textes issus de ce mouvement connaissent par ailleurs une circulation et une réception étendues . C’est à notre avis grâce à cette pratique qui consiste à partir de soi qu’aujourd’hui les femmes peuvent être vues et désignées comme « sujet fort » (Gaiotti de Biase, Unità du 10 juillet 1992), terme que, soit dit en passant, nous rejetons. Un tel résultat n’aurait jamais été atteint si dès le début nous n’avions pas mis au centre du discours politique – à la place de ce qui était, dans le discours de la gauche, la condition féminine – l’expérience vécue à la première personne. Nous observons en outre que ce procédé permettant de passer du cas concret à la théorie – procédé qui remplace celui plus ancien de l’abstraction - a été pratiqué par Freud avant nous : ses écrits en témoignent clairement.

Politique et non politique

Une autre pratique dans laquelle nous nous reconnaissons toutes concerne le passage du politique au non politique, qui n’est pas pour nous sans solution de continuité. C’est pourquoi, nous nous retrouvons aussi bien dans des lieux qui sont politiques que dans d’autres qui ne le sont pas, comme les librairies, les cercles d’amies, ou les maisons, et nous mêlons les occupations politiques à d’autres qui ne portent pas ce nom, comme les vacances, le temps libre, les amours, les amitiés. Nous ne disons pas que tout est politique, mais plutôt que tout est susceptible de le devenir. Ou, plus simplement, que nous n’avons pas les critères (ni intérêt à en trouver) pour séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique aussi séparée nous déplairait et nous ne saurions la mettre en place. À cette exigence de ne pas séparer la politique de la vie répond aussi l’usage de la parole, marqué également dans une certaine mesure par la pratique psychanalytique.

Dans nos discussions la prise de parole n’est pas codifiée ; nous supportons des temps morts, des silences, même prolongés, et des incidents en tout genre ; nous évitons autant que possible les discours déjà écrits, les interventions préparées. Les discussions sont par ailleurs traditionnellement autofinancées. Parmi d’autres initiatives elles donnent vie à un nomadisme politique, favorisé par la pratique de l’hospitalité, qui crée un réseau de rapports à travers lesquels circulent récits, cassettes, photographies, photocopies et textes imprimés. On dira que tout ceci est typique d’un mouvement relativement jeune et donc capable de vivre avec peu de moyens. Mais il y a là aussi un choix de pratique politique et un pari en faveur d’une politique dont les formes ne doivent pas supplanter les formes de la vie. Nous avons ainsi pour habitude de réfléchir sur les choses que nous faisons contextuellement, pendant que nous les faisons, ce qui offre, à celles qui agissent, la possibilité de corriger petit à petit leur manière de faire. D’autre part rien n’empêche (et les faits nous le confirment chaque jour davantage) que ces pratiques de notre invention se traduisent en pratiques communes à la vie sociale ou rejoignent des comportements féminins anciens, auxquels une signification de liberté féminine est alors restituée ou conférée : à ce point, on ne peut plus parler, au sens étroit, de mouvement.

La question du pouvoir

Dans son éditorial au second numéro de « Critica marxista », Aldo Tortorella reprend une phrase de l’archevêque de Milan, Martini, selon lequel « les dégâts sont à l’intérieur des hommes », et commente : oui, mais, de cette manière on s’apprête à conclure que la politique n’entre pas en compte. C’est pourquoi, ajoute-t-il, « nous avons tenté (et j’ai tenté moi aussi) de fournir une traduction institutionnelle et politique à la question morale ». On dirait presque, à ces mots, que la politique est essentiellement extériorité.

Nous admettons aussi que l’on refuse de conduire la politique dans le domaine de l’intériorité par une peur légitime de retomber ou de tomber dans une forme d’intégrisme. Mais il y a une question plus simple à soulever, à savoir d’où vient cette opposition entre intériorité et extériorité qui ne correspond pas à l’expérience effective. Certainement pas à l’expérience féminine si nous nous basons sur les pratiques qui caractérisent la politique des femmes. Avec l’opposition entre intériorité et extériorité, Tortorella et Martini se répartissent peut-être de manière équilibrée compétences et sphères de compétences. Mais cela semble correspondre à une nécessité de l’ordre de l’histoire (et de la société) plus qu’à l’expérience humaine commune et confirmée par l’expérience politique des femmes. Il est donc possible que la nécessité de maintenir cette opposition, et de conserver la politique dans l’extériorité, ne provienne pas tant de la peur de l’intégrisme que de la question du pouvoir ; un pouvoir partagé en deux est, indubitablement, un garde-fou contre l’intégrisme.

La question de la pratique politique rejoint ainsi la question du pouvoir, centrale pour la politique (comme pour la vie des êtres humains et pour la vie en général).

La pratique de la disparité

Aujourd’hui, dans le mouvement des femmes, beaucoup consacrent du temps à réfléchir sur ce thème, auquel nous sommes arrivées à travers la pratique de la disparité et le débat qu’elle a suscité. On a commencé à parler de pratique de la disparité dans les années quatre-vingt, pas avant. Nous y avons été amenées (et nous faisons ici référence à la Librairie des femmes de Milan en particulier) par le fait que nous n’avons pas d’organisation ni de rôles, ni de fonctions, ni d’autres dispositifs pour systématiser les disparités réelles. Ce qui nous exposait sans défense aux émotions fortes suscitées par la disparité. La pratique de la disparité est née comme réponse à ce problème. Sa formulation, d’une part, et son acceptation, de l’autre, sont entravées par l’égalitarisme qui caractérise la culture de gauche. Pour simplifier, nous disons qu’il s’agit de ne pas étouffer et de ne pas se défendre du sentiment d’une disparité par rapport à une semblable lorsque ce sentiment se fait sentir à l’intérieur de soi. Mais plutôt de le prendre comme signe du réveil d’un désir, en faisant du rapport de disparité le levier de la réalisation du désir lui-même. Comme on peut le voir, il ne s’agit pas, comme certains ont cru, de confirmer les disparités d’une société injuste.

Cependant, le sentiment de la disparité, que cette pratique invite à ne pas étouffer, peut aussi être suscité par ce type de disparité-là. Nous nous trouvons donc à nouveau face à une pratique qui dépasse la séparation entre réalité intérieure et réalité extérieure, puisqu’elle les rend traduisibles l’une dans l’autre. De la pratique de la disparité, que l’on appelle aussi « la porte étroite », celles qui l’acceptent disent qu’il s’agit d’un passage essentiel. Elle est en effet vitale pour une politique de la liberté féminine, dans la mesure où elle produit de l’autorité féminine au lieu de produire du pouvoir. Ce point est aujourd’hui au centre d’une réflexion dont nous ne pouvons anticiper l’issue. Nous sommes nombreuses à nous être orientées vers une politique centrée sur l’autorité et décentrée du pouvoir ; cette orientation nous semble par ailleurs donner l’interprétation la plus précise du mouvement des femmes : interprétation qui bien sûr n’est pas sociologique mais politique, et qui est un pari sur le sens de la réalité qui change.

L’intérêt que nous portons à cette approche se résume dans la considération suivante : le pouvoir est homologuant et détruit la différence féminine comme toute différence qualitative. Ce n’est pas une découverte originale que nous avons faite. Comme d’autres l’ont déjà observé à propos du mouvement ouvrier, la conquête du pouvoir ou l’objectif constant de cette conquête a conduit à perdre de vue la motivation originaire qui était de créer une société plus libre et plus juste.

Autorité et pouvoir

Nous apportons un élément en plus qui est la possibilité, expérimentée pratiquement, de créer dans les rapports sociaux une autorité sans pouvoir. En allant jusqu’à la destruction de toute forme de pouvoir ? Notre formule, aujourd’hui, est la suivante : « le maximum d’autorité avec le minimum de pouvoir ». Nous faisons une proposition volontariste : la plupart des femmes, en effet, sont opprimées intérieurement par le pouvoir, par sa logique et par ses symboles. En témoigne le fait, à notre avis trop peu pris en compte par la gauche, que les stratégies pour accéder aux postes de pouvoir, tentées sous des diverses formes (égalité des opportunités, actions positives, politiques des quotas, représentation féminine), fournissent des résultats qui étonnent par leur médiocrité. On le constate également dans des pays d’émancipation avancée, comme les États-Unis, où, par exemple, vingt ans d’ « actions positives » pour faire entrer plus de femmes au parlement ont abouti à l’augmentation d’un seul pourcent, de 16 à 17% (selon l’Herald Tribune du 15 juillet 1991).

La faiblesse de ces résultats contraste avec la visibilité et l’autorité que les femmes acquièrent peu à peu dans la vie sociale. Si cela vaut pour une grande partie des femmes, nous ne savons pas si c’est aussi le cas pour les hommes, en dehors d’une petite minorité chez laquelle il est facile de reconnaître notre propre dégoût pour une politique réduite à une lutte pour le pouvoir. Il manque, en effet, du côté masculin, un travail de prise de conscience. Nous ne pouvons donc pas savoir combien la possession du pouvoir compte pour un homme et pour la sexualité masculine. En conséquence, nous ne savons pas si la gauche, dans son ensemble, peut agir politiquement sans être marquée par le sceau du pouvoir, sceau qui équivaut, faut-il préciser, à un ordre symbolique. C’est-à-dire, à un langage.

Le refus de ce langage nous a fait nous sentir, par le passé, étrangères à la politique. Mais plus maintenant : aujourd’hui, si nous faisons de la politique, c’est en affrontant l’emprise du pouvoir sur l’existence humaine. Afin que nous pussions faire de la politique avec des hommes, il est indispensable qu’il y ait une prise de conscience masculine sur le pouvoir. La spontanéité masculine se laisse en effet infiltrer par le langage du pouvoir, ce qui interdit toute possibilité d’entente.

Contre le capitalisme

Nous ne manquons pas, par ailleurs, de désir d’échanger, et le cas échéant, d’arriver à une entente avec des hommes engagés dans la critique et la lutte contre le capitalisme. Il y a chez nous deux, comme chez les autres, une aversion pour le capitalisme qui nous pousse à rechercher des alliances avec des personnes ou des groupes qui le combattent, tout en étant bien conscientes que notre anticapitalisme a probablement des raisons qui ne coïncident pas avec celles de la gauche traditionnelle. Mais ce n’est pas en soi un obstacle si l’échange se produit.

Les raisons de notre opposition à la synthèse capitaliste sont de deux types. Il y a les raisons spontanées de la condition humaine féminine : celle-ci, comme ce fut souligné par Claudio Napoleoni dans Cercate Ancora [Cherchez encore], se soustrait sous certains aspects à la compréhension capitaliste. Il y a les raisons de notre pratique politique, qui fait de la relation d’échange à deux basée sur la confiance – relation marginale dans une société capitaliste – la médiatrice de la liberté féminine. Dans cette recherche d’un échange, qui est déjà une tentative d’échange, nous mettons au premier plan la question de la pratique parce qu’il nous semble qu’elle peut donner la juste mesure des difficultés comme des opportunités que nous avons devant nous.

Nous attribuons au manque d’une pratique politique adaptée, plus qu’à la confusion mentale, la divergence visible au sein de la gauche, entre ceux, nombreux, qui cherchent anxieusement à s’assimiler (pas toujours par simple conformisme) et d’autres qui sont enclins à des comportements apocalyptiques et se désintéressent presque de ce que la réalité présente d’irrésolu ou de suspendu. Ce problème n’est pas des moindres pour nous et il n’est pas négligeable : la partie n’est pas perdue, comme pensent les uns, ni déjà jouée, comme pensent les autres. Il est clair que les règles du jeu (autrement dit : du sens de la réalité qui change) ont énormément changé. Mais nous soutenons que si l’on a une pratique le désarroi n’est jamais total.

Lorsque l’on a une pratique, on est en mesure de faire face à la réalité présente selon les modalités imposée par cette réalité (et ce sont sans aucun doute aujourd’hui des modalités difficiles pour un anticapitaliste) sans devoir renoncer à soi-même, à son expérience particulière, à ses propres désirs. Il est vrai que cela vaut si le soi-même, l’expérience particulière et les désirs propres ne requièrent pas la possession du pouvoir ; la question précédente revient alors avec la nécessité d’une prise de conscience sur la question du pouvoir, y compris au niveau personnel.

Le mouvement communiste a été démenti dans sa politique prométhéenne. Mais la réalité qui l’a démenti a en même temps témoigné de son indépendance vis-à-vis de nos projets, et non de son hostilité. C’est une grande différence que seule la volonté de domination échoue à saisir.

Communisme

L’invention et l’attention portée à la pratique, dans le mouvement des femmes, ont une telle importance, et cette importance y est à ce point ancrée – au moins dans le cas italien que le mouvement international des femmes a fini par remarquer – qu’elle impose presque d’abandonner le terme de « féminisme » pour nommer plutôt la pratique, fondamentale, de la relation entre femmes (pratique où se retrouvent les différents points que nous venons d’exposer). Nous le disons en ayant en tête le terme de « communisme ». Beaucoup de femmes donnent volontiers ce nom à leur anticapitalisme tout en craignant sa charge idéologique dont le poids risque de faire le vide sous lui : un vide d’existence et d’effectivité authentiques. Lors de la réunion avec la rédaction de « Critique marxiste », le 3 juillet dernier à Rome, alors que nous partagions le sentiment de difficulté que beaucoup exprimaient à propos du temps présent, nous avons aussi perçu à plusieurs reprises une tendance au catastrophisme, symptôme d’une difficulté bien plus grave, celle de vivre le présent dans ce qu’il a de vivant. Difficulté due, nous semble-t-il, à l’envie de se maintenir dans un cadre désormais démenti et au poids excessif accordé à ces démentis.

La pratique qui consiste à partir de soi, dans un tel contexte, signifie qu’on peut parler de communisme s’il commence à exister au sein des relations qui se nouent là où on parle de communisme. Et il est possible qu’il y ait finalement plus d’exactitude et de signification à mettre en mots la pratique plutôt qu’à parler de communisme. Là où il y a pratique, les noms viennent d’eux-mêmes, changent et, parfois, se représentent sous un autre jour.

 

Lia Cigarini, Luisa Muraro

Publié le 13/05/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

| Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Pour commencer : quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la liberté de la presse ?

Samuel Jebb : « Une gazette est une sentinelle avancée qui veille sans cesse sur le peuple. »

« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. » Cette phrase aux allures des « you are fake news » d’un Donald Trump, c’est Emmanuel Macron qui la prononce, quelques jours après le début de l’affaire Benalla à l’été 2018. N’est-ce pas lui aussi qui qualifiait le service public audiovisuel de « honte de la République » – alors même que c’est sa camarade de promo de l’ENA Sybile Veil qui a pris la tête de Radio France et que Bertrand Delais, auteur de deux documentaires admiratifs sur Emmanuel Macron, est devenu président de LCP – ?

Il n’en a peut-être pas l’air, mais Emmanuel Macron déteste les médias. A l’instar des autres contre-pouvoirs, celui des journalistes l’ennuie au plus haut point. Lui se voit comme la pointe avancée de la communication, prise dans une espèce de bataille effrénée contre le journalisme. De là à se montrer pire que ses prédécesseurs ? Pour Vincent Lanier, premier secrétaire général du SNJ, Emmanuel Macron « est dans la continuité. Mais comme ça va toujours un peu plus loin, c’est forcément pire qu’avant. » Pis, le secrétaire général du SNJ-CGT, Emmanuel Vire, a le sentiment d’être revenu « à l’époque Sarko », précisant que « concernant la liberté de la presse, on a toujours été inquiets avec Macron. Il a toujours eu un rapport très compliqué aux journalistes. »

Ainsi, alors que chaque journal y va de sa révélation concernant Alexandre Benalla, un nouveau cap est atteint avec Mediapart : quelques jours après un de leurs articles sur le sujet, le 4 février 2019, une tentative de perquisition a lieu dans leurs locaux. Deux procureurs et trois policiers qui frappent à la porte d’un journal, c’est donc ça la France d’Emmanuel Macron ? Le motif est risible : « atteinte à l’intimité de la vie privée », sachant que tout ceci vient directement du parquet, sans qu’Alexandre Benalla n’ait même été consulté… La protection des sources, le cadre légal ? A priori, au moment de la demande de perquisition, on n’en a eu cure. D’ailleurs, quand ce même Mediapart révèle le passé d’extrême droite de Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes et ancienne ministre du gouvernement Philippe, celle-ci qualifie le travail de ce journal qu’elle « déteste » d’« inquisition ». On gage qu’elle pèse ses mots.

Mais revenons au commencement.

18 mai 2017, premier conseil des ministres du quinquennat. L’Elysée fait part aux rédactions de sa volonté de choisir les journalistes qui suivront les déplacements d’Emmanuel Macron. Le but affiché est clair : plutôt que de voyager avec un journaliste politique, le chef de l’Etat souhaite être accompagné du rubricard spécialiste du thème du déplacement (diplomatie, éducation, etc.). Le tollé est immédiat. Le Président ne saurait-il souffrir qu’on l’interroge que sur les sujets qu’il a lui-même choisis ?

Les accrochages s’enchaînent comme si de rien n’était. En juin 2017, le gouvernement porte plainte contre Libération après leurs révélations sur la future réforme du code du travail. Scène similaire en décembre 2017, quand la ministre de la Culture de l’époque, Françoise Nyssen, annonce sa volonté de porter plainte contre X après la publication du Monde de « pistes de travail » pour réformer l’audiovisuel public. Si ces deux plaintes ont été retirées, celle du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin contre Mediapart est belle et bien déposée en août 2017.

Autre ambiance, en février 2018, quand l’Elysée décide de déménager la salle de presse hors des murs du « Palais ». Donald Trump rêvait de le faire à la Maison Blanche, en vain. Comme le rappelle Paris Match : « En campagne, déjà, il avait présenté les journalistes à la lumière d’un procédé de déshumanisation, brocardant "le Moloch médiatique" (6 février 2017 à Bobino, à Paris) ou "la bête médiatique" qui "va toujours chercher les mêmes gens" (5 mai 2017, Mediapart). » « Emmanuel Macron, en arrivant, a voulu se montrer moderne, renverser la table, etc., mais il l’a fait de façon autoritaire, sous couvert de modernisme », commente Vincent Lanier. Déjà s’esquissait en fait le rapport que le Président allait entretenir avec les journalistes.

Mettre les médias au pas

Prenons la fameuse loi anti-fake news. Pour rappel, cette loi a pour ambition de lutter contre la diffusion de fausses informations en période électorale. Une bien belle idée sauf que la loi du 29 juillet 1881, loi fondatrice de la liberté de la presse, est tout autant belle et complète que l’est la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les fake news, la liberté et la protection des journalistes, tout y est ! Pas exactement, selon Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui ajoute :

« Il y a un changement de paradigme dans l’espace public. Même s’il y avait déjà des libelles à Versailles, aujourd’hui la capacité de manipulation est sans commune mesure. Or, la loi de 1881 permet de condamner a posteriori – le cas échéant deux ans plus tard – quelqu’un qui avait propagé une fausse information. Aujourd’hui, cette loi n’a pas la portée suffisante pour protéger une démocratie que l’on tente de déstabiliser. »

Plus récemment, début 2019, alors qu’Emmanuel Macron invite une poignée d’éditorialistes à l’Elysée, il leur annonce sa volonté de « financer des structures qui assurent la neutralité » des médias publics et privés et que pour « la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée ». En langage courant, cela donne : l’Etat doit contrôler ce qu’écrivent et disent les journalistes, en jouant avec le bâton et la carotte du financement public. S’agit-il du conseil de déontologie que le ministre de la Culture souhaite instaurer ? Nul ne sait. Ce qui est sûr, c’est que « sa vision de la liberté de la presse est vieille France, affirme Vincent Lanier. Il est dans le contrôle. »

Là encore, c’est toute une profession qui crie au scandale, à la censure, à la Pravda. Sur le site du Point, on pouvait notamment lire ceci : « Emmanuel Macron se dit "inquiet du statut de l’information et de la vérité" dans notre démocratie. […] Comment recrédibiliser les médias et faire la part du vrai et du faux ?, s’interroge-t-il. » Au mot « liberté », Emmanuel Macron préfère « vérité », au concept de « pluralisme » il oppose et choisit celui de « neutralité ». George Orwell en aurait fait un roman. L’erreur du Président, c’est qu’à vouloir provoquer un corps professionnel qu’il exècre, il finit par se mettre à dos légions de journalistes, dont ceux totalement en accord avec sa politique, ceux-là même qui ont contribué à sa surexposition médiatique lors de la campagne présidentielle de 2017. Emmanuel Vire constate amèrement qu’« il tape sur les journalistes alors que les médias mainstream ont fait Macron, et que les détenteurs de ces médias sont ses grands amis ».

Criminaliser les journalistes

Au printemps 2018, c’est une autre loi, relative au secret des affaires, qui est venue se planter dans le dos de la liberté de la presse. « Une loi bâillon qui donne des gages aux multinationales et aux lobbies pour permettre de contourner la protection des sources des journalistes », déplore Vincent Lanier. Se faisant, Emmanuel Macron plaçait les informations que les entreprises souhaitaient conserver secrètes en dehors du giron de l’intérêt général. L’inversion des normes, si cher à Emmanuel Macron, se produit : la transparence devient exception, l’opacité la règle. Et donc, enquêter sur les petites affaires d’une entreprise, que l’on soit journaliste ou lanceur d’alertes, devient encore plus compliqué que ça ne l’était déjà. Christophe Deloire nous explique que « dans la loi sur le secret des affaires, il y a une exception pour le journalisme. Mais on a vu que des documents ont été refusés au journal Le Monde au motif de cette loi… »

Emmanuel Macron a été coupé dans son élan liberticide par l’intrusion politique des gilets jaunes. Rassurez-vous (ou pas), si l’élan n’est plus là, le liberticide se porte bien. Dans la loi dite anti-casseurs, « il y a une ambiguïté sur la protection du visage, souligne Christophe Deloire. Il faudra absolument que les décrets d’application précisent que le journalisme est un motif légitime pour se couvrir le visage. » Au-delà de cette loi, les journalistes n’ont pas été en reste lors de ces semaines de manifestations. Le plus symbolique demeure l’arrestation de Gaspard Glanz, en avril 2019. Après 48h de garde à vue, il se voit convoqué au tribunal et interdit de séjour dans la capitale. Une atteinte majeure à la liberté de la presse ? Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, n’aura comme défense que la remise en question de son statut de journaliste.

Qu’a donc commis Gaspard Glanz pour mériter tout ça ? Avoir répondu à un tir de grenade par un doigt d’honneur… Comment ? On tire sur des journalistes ? Eh bien oui. En France, en 2018, en 2019, les forces de l’ordre tirent, frappent, blessent des journalistes lors des manifestations, sachant pertinemment qu’ils sont journalistes. Vincent Lanier se désole :

« Quand on est sur 90 cas de violences policières contre des journalistes, on se pose des questions sur les consignes qui sont données. Les reporters se sentent harcelés, visés, pris pour cible par les forces de l’ordre. On dit aux journalistes de bien s’identifier, de mettre "presse" sur un casque par exemple, mais malheureusement, ça ne les protège pas, au contraire, ça en fait des cibles. »

En décembre 2018, 24 photographes et journalistes avaient fait part de leur intention de porter plainte pour violences policières. Le SNJ décompte, mi-avril 2019, plus de 80 cas de violences commises à l’encontre de journalistes. C’est plus de 10% des victimes totales, précise David Dufresne auprès de nos confrères de L’Humanité. Des chiffres confirmés par Reporters sans frontières.

Dans une tribune publiée le 1er mai 2019, plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières, affirmant que « la liberté de la presse est une et indivisible ». Rappelant que la France est à la 32ème position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF, ils écrivent :

« La police et la justice ne nous laissent que deux options :
 venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;
 ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information. »

Partant du cas de Gaspard Glanz – « un cap répressif a été franchi » – ces 300 journalistes s’émeuvent aussi de « la récente convocation de trois journalistes de Disclose et Radio France par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen [qui] renforce [leurs] inquiétudes ».

Pour Christophe Deloire, il faut tout de même rendre à Emmanuel Macron son action à l’international au sujet de la liberté de la presse : « Sur un certain nombre de dossiers, Emmanuel Macron est intervenu auprès de chefs d’Etat étrangers, à notre demande. Il en fait plus que ses prédécesseurs, il faut le reconnaître. » Néanmoins, c’est au niveau national que les choses se compliquent : « Si on compare la France à la Chine ou à la Turquie, c’est un pays merveilleux pour la liberté de la presse. Pas nécessairement comparé à d’autres démocraties. La France est un pays où il y a plus de conflits d’intérêts qu’ailleurs, où la loi sur le secret des sources est insatisfaisante, où il y a une haine montante traduite en actes dans les manifestations et des violences policières. »

Vendredi 3 mai, Emmanuel Macron a promis à RSF d’agir sur les violences policières contre les journalistes. Mais « comme Emmanuel Macron est dans la négation des violences policières, comment pourrait-il reconnaître qu’il y a des consignes contre les journalistes ? », interroge Vincent Lanier. L’impossible « en même temps ».

Loïc Le Clerc

http://www.regards.fr/politique/article/emmanuel-macron-est-il-un-danger-pour-la-republique

Publié le 26/04/2019

Lutte de classes en France

Au mouvement des « gilets jaunes » le chef de l’État français a répondu en lançant un « grand débat national ». Ce genre d’exercice postule que les conflits sociaux s’expliquent par des problèmes de communication entre le pouvoir et ses opposants, plutôt que par des antagonismes fondamentaux. Une hypothèse hasardeuse…

par Serge Halimi & Pierre Rimbert  (site monde-diplomatique.fr)

La peur. Pas celle de perdre un scrutin, d’échouer à « réformer » ou de voir fondre ses actifs en Bourse. Plutôt celle de l’insurrection, de la révolte, de la destitution. Depuis un demi-siècle, les élites françaises n’avaient plus éprouvé pareil sentiment. Samedi 1er décembre 2018, il a soudain glacé certaines consciences. « L’urgent, c’est que les gens rentrent chez eux », s’affole la journaliste-vedette de BFM TV Ruth Elkrief. Sur les écrans de sa chaîne défilent les images de « gilets jaunes » bien déterminés à arracher une vie meilleure.

Quelques jours plus tard, la journaliste d’un quotidien proche du patronat, L’Opinion, révèle sur un plateau de télévision à quel point la bourrasque a soufflé fort : « Tous les grands groupes vont distribuer des primes, parce qu’ils ont vraiment eu peur à un moment d’avoir leurs têtes sur des piques. Ah oui, les grandes entreprises, quand il y avait le samedi terrible, là, avec toutes les dégradations, ils avaient appelé le patron du Medef [Mouvement des entreprises de France], Geoffroy Roux de Bézieux, en lui disant : “Tu lâches tout ! Tu lâches tout, parce que sinon…” Ils se sentaient menacés, physiquement. »

Assis à côté de la journaliste, le directeur d’un institut de sondage évoque à son tour « des grands patrons effectivement très inquiets », une atmosphère « qui ressemble à ce que j’ai lu sur 1936 ou 1968. Il y a un moment où on se dit : “Il faut savoir lâcher des grosses sommes, plutôt que de perdre l’essentiel” (1)  ». Lors du Front populaire, le dirigeant de la Confédération générale du travail (CGT) Benoît Frachon rappelait en effet qu’au cours des négociations de Matignon, consécutives à une flambée de grèves imprévues avec occupation d’usines, les patrons avaient même « cédé sur tous les points ».

Ce genre de décomposition de la classe possédante est rare, mais il a pour corollaire une leçon qui a traversé l’histoire : ceux qui ont eu peur ne pardonnent ni à ceux qui leur ont fait peur ni à ceux qui ont été témoins de leur peur (2). Le mouvement des « gilets jaunes » — durable, insaisissable, sans leader, parlant une langue inconnue des institutions, tenace malgré la répression, populaire malgré la médiatisation malveillante des déprédations — a donc provoqué une réaction riche de précédents. Dans les instants de cristallisation sociale, de lutte de classes sans fard, chacun doit choisir son camp. Le centre disparaît, le marais s’assèche. Et alors, même les plus libéraux, les plus cultivés, les plus distingués oublient les simagrées du vivre-ensemble.

Saisis d’effroi, ils perdent leur sang-froid, tel Alexis de Tocqueville quand il évoque dans ses Souvenirs les journées de juin 1848. Les ouvriers parisiens réduits à la misère furent alors massacrés par la troupe que la bourgeoisie au pouvoir, persuadée que « le canon seul peut régler les questions [du] siècle (3)  », avait dépêchée contre eux.

Décrivant le dirigeant socialiste Auguste Blanqui, Tocqueville en oublie alors ses bonnes manières : « L’air malade, méchant, immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi (…). Il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir. Il me faisait l’effet d’un serpent auquel on pince la queue. »

Une même métamorphose de la civilité en fureur s’opère au moment de la Commune de Paris. Et elle saisit cette fois de nombreux intellectuels et artistes, progressistes parfois — mais de préférence par temps calme. Le poète Leconte de Lisle s’emporte contre « cette ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs ». Pour Gustave Flaubert, « le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain ». Rasséréné par le châtiment (vingt mille morts et près de quarante mille arrestations), Émile Zola en tirera les leçons pour le peuple de Paris : « Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres (4). »

Autant dire que le 7 janvier dernier, M. Luc Ferry, agrégé de philosophie et de science politique, mais aussi ancien ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, pouvait avoir en tête les outrances de personnages au moins aussi galonnés que lui lorsque la répression des « gilets jaunes » (lire « Des violences policières aux violences judiciaires »), trop indolente à ses yeux, lui arracha — sur Radio Classique… — cette injonction aux gardiens de la paix : « Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois » contre « ces espèces de nervis, ces espèces de salopards d’extrême droite ou d’extrême gauche ou des quartiers qui viennent taper du policier ». Puis M. Ferry songea à son déjeuner.

D’ordinaire, le champ du pouvoir se déploie en composantes distinctes et parfois concurrentes : hauts fonctionnaires français ou européens, intellectuels, patrons, journalistes, droite conservatrice, gauche modérée. C’est dans ce cadre aimable que s’opère une alternance calibrée, avec ses rituels démocratiques (élections puis hibernation). Le 26 novembre 1900 à Lille, le dirigeant socialiste français Jules Guesde disséquait déjà ce petit manège auquel la « classe capitaliste » devait sa longévité au pouvoir : « On s’est divisé en bourgeoisie progressiste et en bourgeoisie républicaine, en bourgeoisie cléricale et en bourgeoisie libre-penseuse, de façon à ce qu’une fraction vaincue pût toujours être remplacée au pouvoir par une autre fraction de la même classe également ennemie. C’est le navire à cloisons étanches qui peut faire eau d’un côté et qui n’en demeure pas moins insubmersible. » Il arrive cependant que la mer s’agite et que la stabilité du vaisseau soit menacée. Dans un tel cas, les querelles doivent s’effacer devant l’urgence d’un front commun.

Face aux « gilets jaunes », la bourgeoisie a effectué un mouvement de ce type. Ses porte-parole habituels, qui, par temps calme, veillent à entretenir l’apparence d’un pluralisme d’opinions, ont associé d’une même voix les contestataires à une meute de possédés racistes, antisémites, homophobes, factieux, complotistes. Mais surtout ignares. « “Gilets jaunes” : la bêtise va-t-elle gagner ? », interroge Sébastien Le Fol dans Le Point (10 janvier). « Les vrais “gilets jaunes”, confirme l’éditorialiste Bruno Jeudy, se battent sans réfléchir, sans penser » (BFM TV, 8 décembre). « Les bas instincts s’imposent au mépris de la civilité la plus élémentaire », s’alarme à son tour le roturier Vincent Trémolet de Villers (Le Figaro, 4 décembre).

Car ce « mouvement de beaufs poujadistes et factieux » (Jean Quatremer), conduit par une « minorité haineuse » (Denis Olivennes), est volontiers assimilé à un « déferlement de rage et de haine » (éditorial du Monde) où des « hordes de minus, de pillards » « rongés par leurs ressentiments comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) donnent libre cours à leurs « pulsions malsaines » (Hervé Gattegno). « Combien de morts ces nouveaux beaufs auront-ils sur la conscience ? », s’alarme Jacques Julliard.

Inquiet lui aussi des « détestations nues et aveugles à leur propre volonté », Bernard-Henri Lévy condescend cependant à signer dans… Le Parisien une pétition, agrémentée des noms de Cyril Hanouna, Jérôme Clément et Thierry Lhermitte, pour inviter les « gilets jaunes » à « transformer la colère en débat ». Sans succès… Mais, Dieu soit loué, soupire Pascal Bruckner, « la police, avec sang-froid, a sauvé la République » contre les « barbares » et la « racaille cagoulée » (5).

D’Europe Écologie - Les Verts (EELV) aux débris du Parti socialiste, de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) aux deux animateurs de la matinale de France Inter (un « partenariat de l’intelligence », au dire de la directrice de la station), tout un univers social s’est retrouvé pour pilonner les personnalités politiques bienveillantes envers le mouvement. Leur tort ? Attenter à la démocratie en ne se montrant pas solidaires de la minorité apeurée. Comment contrer de tels gêneurs ? User d’une vieille ficelle : rechercher tout ce qui pourrait associer un porte-parole des « gilets jaunes » à un point de vue que l’extrême droite aurait un jour défendu ou repris. Mais, à ce compte-là, devrait-on aussi encourager les violences contre des journalistes au motif que Mme Marine Le Pen, dans ses vœux à la presse, voit en elles « la négation même de la démocratie et du respect de l’autre sans lequel il n’est pas d’échange constructif, pas de vie démocratique, pas de vie sociale » (17 janvier) ?

Jamais le sursaut du bloc bourgeois qui forme le socle électoral de M. Emmanuel Macron (6) ne s’est dévoilé aussi crûment que le jour où Le Monde a publié le portrait, empathique, d’une famille de « gilets jaunes », « Arnaud et Jessica, la vie à l’euro près » (16 décembre). Un millier de commentaires enragés ont aussitôt déferlé sur le site du journal. « Couple pas très futé… La vraie misère ne serait-elle pas, dans certains cas, plus culturelle que financière ? », estimait un lecteur. « Le problème pathologique des pauvres : leur capacité à vivre au-dessus de leurs moyens », renchérissait un second. « N’imaginez pas en faire des chercheurs, des ingénieurs ou des créateurs. Ces quatre enfants seront comme leurs parents : une charge pour la société », tranchait un troisième. « Mais qu’attendent-ils du président de la République ?, s’insurgeait un autre. Qu’il se rende chaque jour à Sens pour veiller à ce que Jessica prenne bien sa pilule ?! » La journaliste auteure du portrait chancela devant ce « déluge d’attaques » aux « accents paternalistes » (7). « Paternalistes » ? Il ne s’agissait pas, pourtant, d’une dispute de famille : les lecteurs d’un quotidien réputé pour sa modération sonnaient plutôt le tocsin d’une guerre de classes.

Clarification sociologique

Le mouvement des « gilets jaunes » marque en effet le fiasco d’un projet né à la fin des années 1980 et porté depuis par les évangélistes du social-libéralisme : celui d’une « République du centre » qui en aurait fini avec les convulsions idéologiques en expulsant les classes populaires du débat public comme des institutions politiques (8). Encore majoritaires, mais trop remuantes, elles devaient céder la place — toute la place — à la bourgeoisie cultivée.

Le « tournant de la rigueur » en France (1983), la contre-révolution libérale impulsée en Nouvelle-Zélande par le Parti travailliste (1984) puis, à la fin des années 1990, la « troisième voie » de MM. Anthony Blair, William Clinton et Gerhard Schröder, ont paru réaliser ce dessein. À mesure que la social-démocratie se lovait dans l’appareil d’État, prenait ses aises dans les médias et squattait les conseils d’administration des grandes entreprises, elle reléguait aux marges du jeu politique son socle populaire d’autrefois. Aux États-Unis, on s’étonne à peine que, devant une assemblée de pourvoyeurs de fonds électoraux, Mme Hillary Clinton range dans le « panier des gens pitoyables » les soutiens populaires de son adversaire.

Mais la situation française est à peine meilleure. Dans un livre de stratégie politique, M. Dominique Strauss-Kahn, un socialiste qui a formé nombre de proches du président français actuel, expliquait il y a déjà dix-sept ans que la gauche devait dorénavant reposer sur « les membres du groupe intermédiaire, constitué en immense partie de salariés, avisés, informés et éduqués, qui forment l’armature de notre société. Ils en assurent la stabilité, en raison (…) de leur attachement à l’“économie de marché” ». Quant aux autres — moins « avisés » —, leur sort était scellé : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence » (9).

On ne se préoccuperait donc plus de ces populations qu’une fois tous les cinq ans, en général pour leur reprocher les scores de l’extrême droite. Après quoi, elles retourneraient au néant et à l’invisibilité — la sécurité routière n’exigeant pas encore de tous les automobilistes la possession d’un gilet jaune.

La stratégie a fonctionné. Les classes populaires se trouvent exclues de la représentation politique. Déjà faible, la part des députés ouvriers ou employés a été divisée par trois depuis cinquante ans. Exclues également du cœur des métropoles : avec 4 % de nouveaux propriétaires ouvriers ou employés chaque année, le Paris de 2019 ressemble au Versailles de 1789. Exclues, enfin, des écrans de télévision : 60 % des personnes qui apparaissent dans les émissions d’information appartiennent aux 9 % d’actifs les plus diplômés (10). Et, aux yeux du chef de l’État, ces classes populaires n’existent pas, l’Europe n’étant pour lui qu’un « vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel (11)  ». Seulement voilà : ce monde social oblitéré, décrété rétif à l’effort scolaire, à la formation, et donc responsable de son sort, a resurgi sous l’Arc de triomphe et sur les Champs-Élysées (voir « Une carte qui dérange »). Confondu et consterné, le conseiller d’État et constitutionnaliste Jean-Éric Schoettl n’eut plus qu’à diagnostiquer sur le site Internet du Figaro (11 janvier 2019) une « rechute dans une forme primitive de lutte des classes ».

Brouillage idéologique

Si le projet d’escamoter du champ politique la majorité de la population tourne à la bérézina, un autre chapitre du programme des classes dirigeantes, celui qui visait à brouiller les repères entre droite et gauche, connaît en revanche une fortune inespérée. L’idée initiale, devenue dominante après la chute du mur de Berlin, en 1989, consistait à repousser aux marges discréditées des extrêmes toute position mettant en cause le « cercle de la raison » libérale — une expression de l’essayiste Alain Minc. La légitimité politique ne reposerait plus alors sur une manière de voir le monde, capitaliste ou socialiste, nationaliste ou internationaliste, conservatrice ou émancipatrice, autoritaire ou démocratique, mais sur la dichotomie entre raisonnables et radicaux, ouverts et fermés, progressistes et populistes. Le refus de distinguer droite et gauche, que les professionnels de la représentation reprochent aux « gilets jaunes », reproduit en somme au sein des classes populaires la politique de brouillage poursuivie depuis des décennies par le bloc bourgeois.

Cet hiver, les revendications de justice fiscale, d’amélioration du niveau de vie et de refus de l’autoritarisme du pouvoir occupent bien le devant de la scène, mais la lutte contre l’exploitation salariale et la mise en accusation de la propriété privée des moyens de production en sont largement absentes. Or ni le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune, ni le retour aux 90 kilomètres à l’heure sur les routes secondaires, ni le contrôle plus strict des notes de frais des élus, ni même le référendum d’initiative citoyenne (lire « Qui a peur de l’initiative citoyenne ? ») ne remettent en cause la subordination des salariés dans l’entreprise, la répartition fondamentale des revenus ou le caractère factice de la souveraineté populaire au sein de l’Union européenne et dans la mondialisation.

Bien évidemment, les mouvements apprennent en marchant ; ils se fixent de nouveaux objectifs à mesure qu’ils perçoivent des obstacles imprévus et des occasions inespérées : au moment des états généraux, en 1789, les républicains n’étaient en France qu’une poignée. Marquer sa solidarité avec les « gilets jaunes », c’est donc agir pour que l’approfondissement de leur action continue à se faire dans le sens de la justice et de l’émancipation. En sachant toutefois que d’autres œuvrent à une évolution inverse et escomptent que la colère sociale profitera à l’extrême droite dès les élections européennes de mai prochain.

Un tel aboutissement serait favorisé par l’isolement politique des « gilets jaunes », que le pouvoir et les médias s’emploient à rendre infréquentables en exagérant la portée de propos ou d’actes répréhensibles mais isolés. L’éventuelle réussite de cette entreprise de disqualification validerait la stratégie suivie depuis 2017 par M. Macron, qui consiste à résumer la vie politique à un affrontement entre libéraux et populistes (12). Une fois ce clivage imposé, le président de la République pourrait amalgamer dans un même opprobre ses opposants de droite et de gauche, puis associer toute contestation intérieure à l’action d’une « Internationale populiste » où, en compagnie du Hongrois Viktor Orbán et de l’Italien Matteo Salvini, se côtoieraient selon lui des conservateurs polonais et des socialistes britanniques, des Insoumis français et des nationalistes allemands.

Le président français devra néanmoins résoudre un paradoxe. Appuyé sur une base sociale étroite, il ne pourra mettre en œuvre ses « réformes » de l’assurance-chômage, des retraites et de la fonction publique qu’au prix d’un autoritarisme politique renforcé, répression policière et « grand débat sur l’immigration » à l’appui. Après avoir sermonné les gouvernements « illibéraux » de la planète, M. Macron finirait ainsi par en plagier les recettes…

Serge Halimi & Pierre Rimbert

(1) « L’info du vrai », Canal Plus, 13 décembre 2018.

(2Cf. Louis Bodin et Jean Touchard, Front populaire, 1936, Armand Colin, Paris, 1961.

(3) Auguste Romieu, Le Spectre rouge de 1852, Ledoyen, Paris, 1851, cité dans Christophe Ippolito, « La fabrique du discours politique sur 1848 dans L’Éducation sentimentale », Op. Cit., no 17, Pau, 2017.

(4) Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune, La Découverte, Paris, 1999 (1re éd. :1970).

(5) Respectivement : Twitter, 29 décembre 2018 ; Marianne, Paris, 9 janvier 2019 et 4 décembre 2018 ; Le Point, Paris, 13 décembre 2018 et 10 janvier 2019 ; Le Journal du dimanche, Paris, 9 décembre 2018 ; Le Figaro, Paris, 7 janvier 2019 ; Le Point, 13 décembre 2018 ; Le Parisien, 7 décembre 2018 ; Le Figaro, 10 décembre 2018.

(6) Lire Bruno Amable, « Majorité sociale, minorité politique », Le Monde diplomatique, mars 2017, et, du même auteur, avec Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Raisons d’agir, Paris, 2017.

(7) Faustine Vincent, « Pourquoi le quotidien d’un couple de “gilets jaunes” dérange une partie de nos lecteurs », Le Monde, 20 décembre 2018.

(8) Lire Laurent Bonelli, « Les architectes du social-libéralisme », Le Monde diplomatique, septembre 1998.

(9) Dominique Strauss-Kahn, La Flamme et la Cendre, Grasset, Paris, 2002. Lire Serge Halimi, « Flamme bourgeoise, cendre prolétarienne », Le Monde diplomatique, m5728502.

(10) « Baromètre de la diversité de la société française. Vague 2017 » (PDF), Conseil supérieur de l’audiovisuel, Paris, décembre 2017.

(11) « Emmanuel Macron - Alexandre Duval-Stalla - Michel Crépu, l’histoire redevient tragique (une rencontre) », La Nouvelle Revue française, no 630, Paris, mai 2018.

(12) Lire « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/HALIMI/59568

Publié le 09/04/2019

Les sens de la révolte

Par Clémentine Autain (site regards.fr)

Inédit voire inespéré, le soulèvement de la fin d’année offre la possibilité de changer les rapports de forces politiques. À condition de basculer du côté d’un projet de transformation sociale et écologique. Par Clémentine Autain.

Nourrie par trente ans de politiques néolibérales qui ont appauvri et désespéré, la colère s’est étalée au grand jour. Les « gilets jaunes » auront a minima remporté une première victoire : dans les médias et sur les réseaux sociaux, s’est imposée l’expression brute de la dureté du quotidien pour des millions de Français. Ce qui n’était que chiffres et courbes a pris un visage profondément humain. Face à la froideur des discours technocratiques et à l’arrogance des classes dominantes, se sont exprimés les témoignages poignants, les paroles simples et sincères qui traduisent le réel des inégalités sociales et territoriales, le dégoût face au mépris de classe décomplexé des puissants, la colère face à une démocratie en lambeaux.

Les « premiers de cordée », ceux qui gouvernent ont bien été obligés d’entendre la voix de celles et ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, qui travaillent, mais se situent sous le seuil de pauvreté ou ne peuvent pas partir en vacances, qui sont écrasés par la vie chère, subissent les services publics manquants et un développement urbain qui isole. Ce monde qui trime ne veut pas payer la facture. Et il a bien raison.

Dynamique populaire

Le mouvement des gilets jaunes aurait pu se borner à un rejet des taxes et nourrir le mépris de l’urgence environnementale. Il aurait pu n’être qu’une expression réactionnaire, encouragée par Minute et Marine Le Pen. Ce ne fut pas le cas. La dynamique a rapidement pris une ampleur populaire inédite et des couleurs bien plus diverses. Très vite, il fut question de justice sociale et fiscale, de démocratie véritable et d’écologie populaire. De nombreuses pancartes exhortaient de rendre l’ISF d’abord, de mettre en place le référendum d’initiative citoyenne, de taxer le kérosène. La hausse du smic et des retraites s’est imposée parmi les revendications premières. Et Macron fut la cible privilégiée d’une révolte tous azimuts.

Après plusieurs semaines de ronds-points bloqués, il est difficile d’interpréter l’événement avec les normes anciennes, de classer dans des cadres traditionnels la mobilisation. Les gilets jaunes sont apparus dans une période, notre époque, profondément troublée dans ses repères historiques sociaux, politiques, idéologiques. Ce temps où les syndicats n’ont plus la main, les partis politiques ont du plomb dans l’aile et les médias sont décriés. Ce trouble est en quelque sorte mis en lumière et accéléré par le mouvement des gilets jaunes qui, comme souvent dans l’histoire quand une partie du peuple fait irruption, ne rentre pas dans les cases connues et anciennes.

Issue incertaine

L’excellente nouvelle de la révolte en cours, c’est la remise en cause de l’existant. Pas à bas bruit, mais avec fracas. Pas seulement du pouvoir de Macron, mais de celui des puissants qui écrasent depuis trop longtemps et sans sourciller la tête de ceux qui rament, qui trinquent, qui souffrent. C’est un mouvement qui exige le respect et la dignité face à un si petit monde qui impose sa loi, se reproduit sur lui-même, tout acquis au pouvoir de l’argent.

Oui, il y a de la lutte des classes et de l’exigence démocratique dans le processus en cours. Oui, il est possible de greffer une ambition environnementale sur la colère des gilets jaunes, et surtout de faire valoir l’articulation – et non l’opposition – entre le social et l’écologie. Mais l’issue politique reste profondément incertaine. Le danger d’une traduction conservatrice et autoritaire aux cris de révolte de notre époque n’est pas écarté, surtout si l’on observe le mouvement international qui a porté au pouvoir les Trump, Bolsonaro et autres Salvini. C’est pourquoi je ne suis pas seulement animée d’une grande joie face aux événements qui, bien sûr, galvanisent et offrent des potentialités nouvelles pour agréger du côté de l’émancipation humaine. Je ressens aussi une extrême gravité dans la séquence que nous traversons.

Vision du monde

S’il faut en être, y être, choisir résolument le camp des gilets jaunes contre le pouvoir en place, il ne va pas de soi de se retrouver dans des mobilisations soutenues également par les revues, forces politiques et personnalités d’extrême droite. Cette spécificité historique, liée au rapport de forces qui préexistait au mouvement, ne peut être balayée d’un revers de la main. Les classes dominantes cherchent par tous les moyens à discréditer ce mouvement. Les violences de certains gilets jaunes comme les « quenelles » et autres formes de racisme ou de sexisme seront donc abondamment relayés par les opposants au mouvement pour mieux dénigrer la mobilisation populaire. Pour autant, nous ne pouvons opérer en miroir un déni des actes et des paroles qui existent bel et bien dans ce mouvement, dans ce brun qui menace.

C’est pourquoi j’ai la conviction qu’il ne faut pas se tromper de route. C’est en affirmant la cohérence d’un projet de transformation sociale et écologique, avec ses partis pris, ses propositions, ses symboles, ses mots repérables comme opposés, distincts de l’univers réactionnaire et fascisant, que nous pourrons valoriser notre vision du monde dans un combat opposant deux choix de société après l’ère Macron, après les décennies d’échecs d’une même politique. Dans le mouvement lui-même, rien ne sert de gommer la conflictualité entre deux voies diamétralement opposées sur le terrain politique et idéologique. C’est de cette confrontation que naîtra la possibilité de gagner, d’améliorer la vie, de rompre avec les recettes libérales, austères, autoritaires et injustes. Il le faut.

Publié le 30/03/2019

Le moment d’une coalescence politique est venu pour les Gilets-Jaunes

Par Jean-Yves Jézéquel

(site mondialisation.ca,)

L’expérience qui a été faite jusqu’à présent, par les Gilets-jaunes, est une expérience extraordinaire, parce qu’elle est, par dessus-tout, une expérience de la conscience. Des citoyens se sont réveillés. Les Gilets-jaunes se sont mobilisés au commencement, à partir d’une motivation prioritairement éthique : la révolte face à l’incompréhension, face à l’abus, face au mépris et à l’arrogance d’une classe politique se montrant odieuse et franchement insupportable.

Des Français sont venus crier leur colère et faire entendre qu’ils réclamaient une justice élémentaire et une visibilité. C’était le symbole involontaire, disons instinctif, des gilets-jaunes fluo qui disaient en soi la volonté humaine d’être vu. Il était question d’une vision des choses. Les Gilets-jaunes se mobilisaient en fait pour faire connaître leur regard sur cette situation insupportable dans laquelle ils étaient enfermés depuis de nombreuses années. Ils voulaient que les politiques regardent à leur tour là où il fallait regarder et qu’ils cessent de les mener en bateau comme ils l’avaient fait depuis 40 ans, tantôt à droite, tantôt à gauche et toujours en leur faisant porter le poids du désastre que cette trahison des « élites » au pouvoir provoquait sur la vie réelle des gens les plus modestes…

Voilà aussi pourquoi les yeux des meneurs ou des représentants des Gilets-jaunes étaient visés réellement mais aussi symboliquement par les LBD. Le Pouvoir comprenait qu’il s’agissait d’un regard qu’il fallait porter sur une injustice devenue insupportable. Il voulait donc symboliquement empêcher ce regard en crevant réellement les yeux!

En obligeant les « élites » à regarder là où elles ne voulaient surtout pas regarder, les Gilets-jaunes sont devenus sans le savoir vraiment, une force politique et ils se sont donc mis à faire de la politique sans même y penser. Il se trouve que cette politique est une authentique politique de « gauche », même si dans la réalité les Gilets-jaunes viennent de toutes les sensibilités du pays et qu’ils se positionnent donc comme apolitiques. Nous dirons donc qu’ils sont « transpolitiques ».

Aujourd’hui, le Pouvoir croit et tente de faire croire, via les médias collabos, qu’il a enfin trouvé la recette pour garroter ce mouvement de révolte. Les commentaires entendus et venant des journalistes, pratiquant le psittacisme du « politiquement correct », comme des Pontes de Partis, désormais devenus inaudibles dans le paysage politique français, sont déconcertants de naïveté et de simplisme! Ne parlons pas des menaces de mort adressées aux journalistes de RT France, ni des attaques débiles de la macronie contre ce média accusé d’être au service de la propagande du Kremlin, parce qu’il est l’un des rares en France à répercuter de manière conséquente les informations du terrain qualifiées de « fake news »! Remarquons au passage que Le Média fait entendre le même son et TV Liberté également, mais ceux-là, curieusement, ne sont pas accusés de propagande et leurs journalistes ne sont pas menacés de mort. Pourquoi donc RT France a ce privilège d’être interdit d’accès à la salle de presse de l’Élysée et pourquoi ses journalistes sont-ils les seuls à être menacés de mort? Pourquoi le Pouvoir psychotique actuel veut-il crever les yeux de ce regard émancipé sur le réel de la société française? Qui sont les ordures qui se cachent derrière ce comportement de salauds? Les médias collabos avec France Télévision ne sont pas, bien entendu, des instruments de la propagande des imposteurs actuellement au pouvoir, alors que la Télévision publique est, elle aussi, financée par l’argent des contribuables et donc contrôlée par le « Ministère de la Vérité » qui est en place, comme chacun peut le constater par lui-même s’il est honnête…

Nous avions tous remarqué que, dans un deuxième temps, celui de la maturation du mouvement, les premières revendications éthiques s’étaient transformées peu à peu en un ciblage beaucoup plus politique, notamment lorsque l’idée du « RIC en toutes matières », à introduire dans une nouvelle Constitution, s’était faite entendre en priorité dans toutes les mobilisations dès la fin du mois de décembre 2018.

Le glissement de la motivation éthique vers la motivation politique était un processus logique et nécessaire pour donner du sens à cette mobilisation, dans la durée. Il fallait que se produise cette coalescence des revendications vers leur aboutissement politique, pour que cette révolte puisse trouver son sens, sa finalité, un objectif qui se traduise par une incarnation ayant un sens concret dans la réalité des gens et dans la durée.

Du coup, comprendre que la souveraineté politique était essentielle, allait donner le ton à toute la suite du mouvement. Et c’est là que l’évolution des Gilets-jaune va être déterminante. S’ils comprenaient la réelle importance qu’il y avait dans le fait de retrouver une légitimité citoyenne par l’exercice redevenu possible d’une souveraineté, d’une capacité de participation et de décision, d’une reprise en mains de leur vie politique, prise en otage depuis trop longtemps par les partis de tout bord, alors le moment était venu de mettre en application pour eux-mêmes, cette nouvelle conscience citoyenne. Il fallait dès maintenant qu’ils s’y mettent sérieusement. Ce n’est pas Macron qui, même en dégageant, pourrait faire quelque chose dans le sens de cette conscience, car il serait tout simplement remplacé par un autre individu qui mènerait le peuple Français dans la même direction d’impasse, étant donné le discours borné des « élites » politiques en Occident et le système pervers mis en place pour les promotionner. 

Il est clair que l’expérience d’une coalescence de cette nouvelle conscience transpolitique, doit se faire sans l’avis des partis, sans l’avis des « élites » au pouvoir, sans l’avis des Traités, sans l’avis des règles établies en faveur des prédateurs de la société ultra libérale, sans l’avis des personnalités politiques, sans l’avis des élus actuels, sans l’avis des Institutions de l’État, sans l’avis des syndicats… Bref, sans l’avis de personne!

Cette nouvelle expérience doit se faire dans le cadre plus large du mouvement citoyen qui est né à partir et à travers la mobilisation des Gilets-jaunes, mais qui transcende les Gilets-jaunes. 

Les Gilets-jaunes et tous ceux qui partagent leur revendication politique essentielle, doivent maintenant se retrouver entre eux sur le terrain de l’échange, de la parole, du verbe qui va mettre des mots sur les choses vécues en commun. Ils doivent tous ensemble trouver le moyen de faire naître une Charte commune, devenant la base de la libération des schémas précédents, ou une « Déclaration de la nouvelle citoyenneté », en accouchant  d’une sorte de préambule à toute la vie politique imaginée par l’élan nouveau d’un peuple qui a pris conscience de sa volonté démocratique devenue réelle. Il est nécessaire qu’ils se retrouvent dans les Communes, dans les Départements ou dans les Régions ou même au-delà de tous ces niveaux, dans une plate-forme commune sur le Net.

En quelque sorte, il leur revient le droit de redevenir des « Citoyens Constituants » et de se mettre à écrire d’eux-mêmes, une nouvelle Constitution, sans attendre l’autorisation ou le bon vouloir des maîtres desquels ils n’ont plus rien à attendre. C’est à eux d’organiser cette nouvelle mobilisation de masse pour se mettre à ce travail. Cette organisation des ateliers constituants pourrait être faite à grande échelle, comme cela s’était réalisé il n’y a pas longtemps, au Venezuela, inspiré par l’exemple français d’août 1789. 

Le Roi avait demandé au Tiers-État de bien vouloir se disperser et de cesser les manifestations. C’était par la volonté du peuple qu’il s’était joint aux Etats Généraux convoqués à Versailles à cause d’une situation désastreuse des finances de la France, et donc, s’il devait être dispersé, ce serait par « la force des baïonnettes », disait Mirabeau. C’est à la suite de cette interdiction que le Tiers-État prenait l’initiative de se réunir, sans l’avis de la Noblesse, sans l’avis de l’Église, sans l’avis du Roi, et ses membres, représentant le peuple des « sujets » subissant le Pouvoir, juraient de ne plus se séparer tant qu’ils n’auraient pas donné une Constitution à la France.

Les Gilets-jaunes en sont à cette nouvelle étape: on les a empêchés de manifester par la force coercitive conjuguée du pouvoir judiciaire, de l’armée et de la police. Le moment est donc venu pour tous les Gilets-jaunes dans leur large signification, plus de 70% des Français, de travailler à une nouvelle Constitution pour la France et de ne plus relâcher le travail tant que cette nouvelle Constitution ne sera pas née de ce travail constituant!

Citoyens Français, aspirant à la liberté politique et à l’autonomie d’une vie réellement démocratique et décente, respectueuse de l’humain, réunissez-vous, organisez-vous localement et nationalement, pour mettre en commun vos idées, vos aspirations légitimes et vos exigences à la fois éthiques et politiques. Travaillez déjà dès maintenant à l’élaboration d’une nouvelle Constitution sans rien attendre des « élites ». 

Nous avons fait ensemble ce constat: la liberté d’expression est devenue rigoureusement interdite en France et cette équipe de dictateurs au pouvoir est un ramassis de délinquants qui ne détiennent aucune légitimité. 

Citoyens, libres et responsables, transformez vos mobilisations musclées des samedis, sur les Avenues du luxe et de l’arrogance des puissants, en mobilisations pour le travail constituant. Désormais, il est temps de mettre à profit ce qui est prêt pour la coalescence politique du mouvement et de ses revendications. 

Une charte pouvant servir de base à ce travail constituant est entrain d’être écrite en ce moment, selon une déclaration récente du porte-parole des Gilets-jaunes de Rouen, l’avocat devenu célèbre: François BOULO. Chacun sera invité à donner son avis sur les principes d’un travail constituant défini par la charte. Il y a un certain nombre de personnes qui ont accompagné les Gilets-jaunes depuis ces 4 mois passés et qui ont déjà une bonne expérience des ateliers constituants. Nous renvoyons nos lecteurs aux articles précédents, publiés dès 2018, dans lesquels des indications pratiques étaient données pour faciliter cette initiative. D’autres éléments concrets sont également diffusés sur les réseaux sociaux pour l’information de tout un chacun, concernant les lieux de la parole citoyenne en marche. Ces volontaires « accompagnants » et compagnons de la libération, pourront aider les citoyens dans ce travail et réunir les participations.

Certes, le « grand débat » national véritable, celui de la majorité des citoyens représentée par les Gilets-jaunes, est déjà en marche depuis un certain temps. Il est encore au travail, en dehors du « show présidentiel » qui a soi-disant été le « grand débat » national désormais clos, ce débat qui avait été organisé à partir d’un acte autoritariste de la macronie, alors qu’il faisait taire l’institution normalement habilitée à diriger ce genre de consultation nationale, comme on l’avait dit en son temps…

Les Français doivent continuer ce débat, en dehors de ce que le Pouvoir décrète et sans son avis. Les citoyens de ce pays sont libres de se réunir dans des lieux de leur choix ou sur Internet et de mettre en commun leur travail constituant. Certes, Macron sera à nouveau furieux et pourra écumer de rage dans une surenchère d’arrogance et de mépris contre ceux « qui ne sont rien », mais d’office, il n’aura plus la parole et il devra se plier à la volonté démocratique de la majorité des Français qui ne veulent plus entendre parler ni de son faux mandat, ni de politique politicienne.

Lorsque les Français auront achevé leur travail constituant, ils organiseront eux-mêmes un Referendum d’Initiative Citoyenne sans l’avis de personne et ils mettront en place une nouvelle forme de « gouvernance commune ». 

Sur le plan économique et pour tous les secteurs de l’économie, ils inventeront avec les acteurs concernés, les « communaux collaboratifs » qui sont déjà annoncés par la nouvelle forme de l’économie transformée par la révolution industrielle de l’Internet des objets dépassant les frontières de la France. La dimension nouvelle de cette révolution incarnée par l’avènement des « communaux collaboratifs » contribuera à la réalisation de facto d’une Europe des Nations.

Le sujet central de la nouvelle ou troisième révolution, (1 : révolution agraire, 2 : révolution industrielle, 3 : révolution de l’information) est celui de la communication, celui de « l’Internet des objets » et des « Communaux Collaboratifs ». Voilà comment la métamorphose de la société est entrain de se faire sous nos yeux avec les quelques contractions naturelles de l’accouchement. 

« La subversion du capitalisme », appartient à la logique intrinsèque de cette nouvelle révolution des infrastructures et elle est inévitable. Il est important de comprendre que la mutation se réalise à grande vitesse en laissant le monde politique ancien, désuet, dépassé, macronien et autres, « sur le bord de la route », à cause du fait que ces personnes agissent toutes sous l’emprise des lobbies de la haute finance internationale et qu’elles sont prisonnières des anciens schémas de société en prétendant incarner la nouveauté. C’est cela qui explique l’incompréhension de certaines structures concernant le sens de ce qui est entrain de se passer sous nos yeux et à cause des résistances du Capitalisme sauvage qui veut ménager son pouvoir en profitant de l’aubaine… Mais nous savons déjà que cette guerre est perdue pour lui et pour ses représentants en retard d’une bataille qui était essentielle: il faudra bien qu’il se soumette et se dilue  dans un processus d’hybridation où il perdra complétement le contrôle en laissant désormais la place au principe collaboratif. Au-delà des Gilets-jaunes, c’est cela qui est fondamentalement en cause dans ce qui se passe en ce moment en France et que les inconscients auraient grand tort de sous-estimer!

Il est déterminant que chacun comprenne, dans ce nouveau paradigme, la nécessité de bouleverser ses conceptions liées à l’argent, à la marchandise, à la richesse, à la propriété et adopter la nouvelle dynamique des « Communaux Collaboratifs ». Chacun doit opérer en soi un changement dans sa mentalité, dans ses choix, dans ses comportements…

Le développement accéléré des « communaux collaboratifs, associé à la construction d’une infrastructure intelligente, sera susceptible de conduire à l’éclipse du capitalisme, plus précisément à un type de société hybride où le nouveau paradigme deviendra dominant », écrit un économiste, Bertrand Chédotal. C’est là l’avenir de ce qui se met en place grâce à tous ceux qui vivent dans le réel et non pas dans l’isolement béatifique des profiteurs d’en haut qui ne se posent aucune autre question que celle de savoir comment ils pourront continuer à profiter grâce à l’exploitation et au pillage de ceux qui travaillent…

Si la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance rencontre le déchaînement de la dictature et ses menaces de mort, alors les Français créeront un « Gouvernement provisoire de transition », un nouveau « Gouvernement de la France Libre », dont le siège sera en un lieu protégé, à l’abri des dictateurs…

Puis, le temps viendra où il faudra régler les comptes. Les médias collabos seront bien entendu en première ligne et un Nouveau Conseil National de la Résistance, redonnera les indications nécessaires pour le retour des médias entre les mains du peuple ayant donné aux « communaux collaboratifs » toute leur ampleur afin qu’ils se remettent à leur seule place légitime: au service des humains réunis dans une véritable volonté démocratique…

Jean-Yves Jézéquel

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Yves Jézéquel, Mondialisation.ca, 2019


Publiéle 26/03/2019

Et le grand débat échappa à Macron

Benjamin Konig (site humanité.fr)

 

Fin du grand débat version officielle ! Dans sa tour d’ivoire, Emmanuel Macron va maintenant réfléchir, seul, à la suite. Mais les millions de doléances et contributions dessinent une France bien éloignée de la sienne.

Que ce soit du côté des gilets jaunes ou de celui du gouvernement, la date du 16 mars était très attendue : lendemain de la fin du grand débat officiel, elle marque le début du processus de restitution des doléances. Pour les manifestants, il s’agissait de marquer le coup, avec une mobilisation en fort regain. Tout l’opposé de la stratégie de Macron, qui consistait à désamorcer la crise sociale et politique et à délégitimer les manifestations, tout en restant sourd aux revendications de fond : un véritable changement de politique. Plus encore, ce 16 mars a vu une convergence entre gilets jaunes et manifestants de la Marche du siècle pour le climat (qui a réuni plus de 350 000 personnes en France), unis pour dénoncer une politique mortifère sur le plan social comme sur le plan environnemental. Quant aux saccages sur les Champs-Élysées, repris en boucle dans les médias dominants, ils illustrent l’échec de la stratégie sécuritaire du gouvernement, alors que les violences policières et le choix de la force ont contribué à faire monter la colère.

Difficile, dans ce contexte, de savoir quelle suite peuvent donner le gouvernement et Emmanuel Macron à ce grand débat. Et d’abord, s’agit-il d’un véritable exercice démocratique ou d’une grande opération de communication gouvernementale ? À vrai dire, personne ne peut le dire, y compris le collège des « garants » de la neutralité : « La manière dont s’est prolongée la communication gouvernementale et présidentielle tout au long des débats a pu contribuer, après avoir mobilisé, à entraver la mobilisation en introduisant un doute chez les citoyens sur la neutralité des débats », critique le politologue Pascal Perrineau, l’un des cinq garants. Autres limites relevées par ces garants, « un calendrier serré », « une organisation extrêmement contrainte », « des questions compliquées, ambiguës, parfois orientées ». C’est là que le bât blesse, en effet : depuis son lancement mi-janvier, c’est tout le processus qui est biaisé. Guère étonnant quand on entend les responsables macronistes écarter d’un revers de manche tout « changement de cap ». Pourtant, il est indéniable que le grand débat, dans le cadre officiel ou non, est l’occasion d’une prise de parole citoyenne massive. « L’exercice a pris », s’est félicité Édouard Philippe, le 5 mars. Avec près de 10 000 réunions, 1,5 million de contributions, 16 000 cahiers de doléances remplis dans les mairies, il est indéniable que les Français (ou, à tout le moins, une partie d’entre eux) se sont emparés de l’exercice pour prendre la parole. Mais quelle en sera la restitution ?

La question se pose d’autant plus que Macron poursuit en solitaire « son » grand débat : après 60 intellectuels (triés sur le volet, bien entendu) reçus à l’Élysée le 18 mars, il doit consulter les « corps intermédiaires » – syndicats, ONG, associations –, sans oublier les 18 conférences régionales avec des citoyens tirés au sort, les week-ends des 16-17 et 23-24 mars. Après un débat à l’Assemblée le 3 avril, puis au Sénat dans la foulée, les premières mesures seront annoncées par le chef de l’État à partir de la mi-avril. D’ores et déjà, il considère que les mesures annoncées le 10 décembre ont répondu à la crise économique et sociale. Et, de toutes les « réformes structurelles » prévues par le gouvernement, pas une n’a été ajournée : système de santé, retraites et chômage en tête. Confirmation par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui parle d’un nouveau recul de l’âge de la retraite car elle a « vu ces propositions remonter du grand débat ». Ou par Stanislas Guerini, délégué général de LaREM, qui évoque un autre jour férié supprimé pour financer la dépendance.

Mais ce qui va ressortir de toutes ces revendications et doléances dépend aussi de la façon dont elles seront restituées. Deux entreprises sont chargées d’assurer cette restitution : OpinionWay pour la partie numérique, et le cabinet Roland Berger pour le reste. Aucune piste n’a, pour l’heure, été validée officiellement. Le référendum sur les institutions est toujours sur la table, preuve que Macron n’a pas renoncé à sa réforme institutionnelle – réduction du nombre de parlementaires, prise en compte du vote blanc, introduction d’une petite dose de proportionnelle.

Si la justice fiscale et sociale, ainsi que l’exigence démocratique symbolisée par le référendum d’initiative citoyenne (RIC) sont les thèmes les plus cités dans les contributions, le premier ministre a déjà envoyé une fin de non-recevoir : « Le RIC, ça me hérisse. » Même chose du côté de la justice fiscale : « Les Français veulent moins d’impôts et de taxes, ça, je l’ai bien entendu », s’est écrié Édouard Philippe, avant de faire passer comme une mesure de justice fiscale… la suppression de l’ISF.

Boîte de Pandore

Côté écologie, les contributions permettent de mettre au jour la sensibilité des Français sur le sujet : c’est le second thème arrivé en tête des contributions, et le mot qui revient le plus souvent est « urgence ».

La convergence, le 16 mars, entre la mobilisation pour le climat et les gilets jaunes est le signe que, dans les consciences, le lien entre crise sociale et crise écologique est, chaque jour, plus établi. À l’heure qu’il est, la seule mesure issue du grand débat retenue par l’exécutif consiste en une refonte de la loi Notre, votée en 2015, et qui avait bouleversé l’équilibre territorial du pays en forçant les communes à se regrouper au sein d’intercommunalités géantes. « L’intercommunalité ne doit pas imposer ses vues aux communes et les déposséder de leurs compétences » : les associations d’élus locaux (AMF, ADF, ARF) ont fortement interpellé le président sur ce thème, et ils devraient être entendus, reste à savoir selon quelles modalités. Pour le reste, l’objectif paraît surtout d’endormir l’opinion pour sauver les « réformes ».

Mais il se pourrait bien que le « grand débat » soit une boîte de Pandore ouverte par Macron lui-même : qu’il soit officiel ou non, ce débat est une occasion pour le peuple de se saisir à nouveau de son avenir, de reprendre la parole et l’initiative. Pour l’exécutif, tout l’enjeu est de poursuivre l’exercice en donnant le sentiment d’une réelle prise en compte démocratique, comme le résume Gabriel Attal : « Il faut proposer un autre cadre de débat et de participation permanent pour la suite des opérations. » Une chose est sûre : le printemps sera social et écologique. Il ne fait que commencer.

Publié le 20/03/2019

65 intellectuels invités à débattre à l’Elysée

La réponse de Frédéric Lordon à Emmanuel Macron

paru dans lundimatin#183, (site lundi.am)

 

Pour clore en beauté le grand débat national, 65 « intellectuels » ont été convié à l’Élysée ce lundi 18 mars, auprès du président en personne. Une rencontre qui sera retransmise en direct sur France Culture. Parmi les invités, nous pourrons écouter l’historien Marcel Gauchet, le sociologue Michel Wieviorka ou encore le psychiatre Boris Cyrulnik mais pas l’économiste et philosophe Frédéric Lordon. Alors que ce dernier était dûment invité par M. Macron, il a préféré décliner. Rompu aux usages de la bonne société, M. Lordon n’a cependant pas manqué de s’en excuser publiquement à l’occasion d’une assemblée extraordinaire qui se tenait à la Bourse du travail jeudi 14 [1]. Nous publions ici sa réponse au président ainsi que la vidéo de son intervention.

Cher Monsieur Macron,

Vous comprendrez que si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL, Enthoven, ou des intellectuels de cour comme Patrick Boucheron, je préférerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat. Savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la-démocratie-c’est-le-débat, votre grand débat à vous, personne n’y croit ? Vous-même n’y croyez pas davantage. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». C’est très frais. Vous ressoudez et vous réattaquez. C’est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi viendrons avec le chalumeau.

En réalité, sur la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement – au moins, après la grande réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.

Bien sûr, dans vos institutions, on continue de mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, votre police ment, vos experts médicaux de service mentent – ce que vous avez tenté de faire à la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde. Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.

Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.

Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère. De tous les arguments qui justifient amplement la rage qui s’est emparée du pays, il y a donc celui-ci qui, je crois, pèse également, à côté des 30 ans de violences sociales et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots – donc, pensez-y, la possibilité même de discuter –, la seule solution restante, j’en suis bien désolé, c’est de vous chasser.

Il y a peu encore, vous avez déclaré : « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Mais M. Macron, vous êtes irréparable. Comment dire : dans un Etat de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. À une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question – mais quasi-psychiatrique – qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité au juste vous demeurez.

Des éléments de réponse nous sont donnés par un article publié il y a de ça quelques jours par le Gorafi sous le titre : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ». M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.

Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire, et somme toute logique. En vérité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score de premier tour corrigé du taux d’abstention et surtout du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté non par adhésion à vos idées mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».

Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n’en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple un ennemi de l’État, peut-être même un ennemi personnel, en tout cas au moment où vous lui faites la guerre – avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, et jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdogan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous faire la leçon en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.

Mais de l’international, il n’arrive pas que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un très beau spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou française et ça n’a aucune importance, écrit ceci : « Macron soutient Boutef ; les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes ; solidarité internationale ». Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.

Dans le film de Perret et Ruffin, un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute – mais on a l’âge de sa vitalité bien davantage que celui de son état civil –, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre de sa vie. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà c’est ça qu’il faut faire, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Savez-vous qu’en réalité ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.

C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris, et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.

Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.

Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés.

[1] La discussion ce jour-là avait une toute autre teneur. Intitulée Fin du grand débat, début du grand débarras, elle réunissait entre autres Jérome Rodrigues, Hervé Kempf, Priscillia Ludosky et Youssef Brakni. On retrouvera les interventions des uns et des autres ici.

[2] Entre cette intervention et sa transcription, le casting du « Grand Débat avec les Intellectuels » a été révélé. Patrick Boucheron n’en est pas, semble-t-il. Mais son macronisme déclaré et son mépris, tout aussi déclaré, des Gilets Jaunes, ne sont pas de nature à commander une correction sur le fond. Idem d’ailleurs pour les deux autres clowns.

Publié le 05/03/2019

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#181 (site lundi.am)

Du point de vue qui nous intéresse, à savoir la critique anticapitaliste, le mouvement des gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles- une histoire de taxe sur les carburants, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique, enquêter et argumenter sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a un sens fort, donc, mais quel lequel ? Pour répondre, on s’efforcera d’abord de le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968. [1]

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps
Le macronisme est une tentative d’achèvement à marche forcée de la mise aux normes ultra-libérales de la société française, dont la thatchérisation a sans cesse été ralentie en France par le fantôme de Mai 68. Ce mouvement d’insubordination de la société a eu, quoi que racontent les pleureuses qui n’y voient qu’une ouverture de nouveaux marchés de la consommation, quelques effets bénéfiques avec les accords de Grenelle et le départ, un an plus tard de De Gaulle. Même si les bénéfices concrets des accords ont été perdus par la suite, et si le général a été remplacé par des politiciens aussi néfastes, on a conservé la conscience, aussi bien du côté du peuple, que du côté des gouvernants qu’en descendant dans la rue, on pouvait ébranler l’État et contrer ses desseins.

Contre la loi Devaquet en 86, contre le CIP en 1994, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite en 1995, contre l’accord CFDT-patronat sur la suppression des Assedic en 1997-98, contre le CPE en 2006 : de nombreux mouvements avaient entraîné une reculade des gouvernements successifs. Mais en 2008, le mouvement contre la réforme des retraites, en dépit de manifs massives et de blocages réunissant étudiants, précaires et ouvriers, s’est soldé par la défaite. Le « mai 68, c’est fini » de Sarkozy était censé acter l’évaporation du fantôme. Le renouveau de combativité manifesté dans la lutte contre la loi travail n’a pas empêché une défaite orchestrée avec les centrales syndicales. Seule la lutte de la Zad de Notre-Dame des Landes s’est soldée par une victoire (amère, certes, mais une victoire) : s’il n’y a pas d’aéroport aujourd’hui, il n’a échappé à personne que c’était grâce, d’une part à l’alliance d’opposants hétérogènes, et d’autre part à une confrontation directe et courageuse avec les forces de l’ordre. Si éloignés qu’ils soient des préoccupations immédiates des gilets jaunes, les différents épisodes de ce combat ont offert une leçon qui n’a pas été perdue.

Si, aujourd’hui, 40 ans après l’irruption du modèle reagano-thatchérien, la contre-révolution néo-libérale n’est pas tout à fait achevée, malgré l’adhésion fanatique de toute l’éditocratie et des médias dominants, on le doit à ce « retard français », à cette « gréviculture » qui fait que Macron intervient à un moment où la donne, mondialement, a changé : après la crise de 2008 et ses séquelles, et dans une époque de chaos géostratégique, il ne peut s’appuyer, à la différence de Thatcher ni, sur des promesses d’actionnariat populaire, ni espérer, autour de l’enlisement des opérations sub-sahariennes, un élan patriotique comme celui de la guerre des Malouines. Même la lutte antiterroriste ou contre l’antisémitisme ne fonctionnent comme vecteurs d’union sacrée que de manière éphémère et seulement pour un segment précis de population.

Saisir le sens de l’événement gilets jaunes implique de se dessaisir de grilles d’analyse qui s’avéraient déjà depuis quelques décennies bien incommodes pour saisir la réalité et qui sont ici tout à fait inopérantes.

Pour moi, qui suis issu de cette famille, aller voir ce que racontaient sur ce mouvement les groupes et individus de l’ultragauche issue de la critique marxienne du léninisme, fut une expérience à la fois intéressante et déprimante : à quelques exceptions près (Temps Critiques, notamment), l’impression d’être en visite dans un Ehpad de la pensée dérangé dans ses habitudes. Tel qui a passé sa vie à recenser jusqu’à la moindre grève patagone pour prouver que dans le monde il n’y a qu’une classe en lutte, ne trouve à dire, après trois mois d’un mouvement étendu à toute la France, qui a durablement marqué la vie économique et sociale et qui a pour la première fois depuis la Commune porté le feu dans les beaux quartiers du pouvoir, qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Tel autre a très tôt tranché : ça ce n’est pas le prolétariat, donc, il ne peut l’emporter contre le Capital – et de s’inventer une composition sociale du mouvement : ce serait « la classe de l’encadrement ». Tel autre groupe a décidé que ce mouvement ne pourrait être qu’une tentative de constituer un peuple en dialogue exclusif avec l’Etat, donc étranger à la seule voie pour l’émancipation universelle, l’autonomie ouvrière. Le fond de l’affaire étant la dérangeante composition sociale du mouvement, beaucoup trop composite.

Il faudra vous y faire, les copaines, nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements impurs. Au lieu de regretter que ne s’affirme pas « la classe en tant que classe », vous auriez peut-être beaucoup à gagner à vous demander comment il se fait qu’il y ait tant d’ouvriers, et de plus en plus, sur les ronds-points et dans les manifs, et pourquoi ils ont choisi de se battre là plutôt que sur leur lieu de travail. Et continuer en vous demandant ce qu’est devenue cette notion de « lieu du travail » - et si par hasard, le trajet pour se rendre à l’usine n’en faisait pas partie. Pourquoi les ouvriers qui voient les établissements fermer du jour au lendemain suivant les fluctuations d’un capital en circulation accélérée ont-ils tendance à délaisser ce que vous appelez encore les « lieux de production », pour aller se battre ailleurs ? Peut-être parce que la « production » s’étend désormais à toute la société et qu’il est bien hasardeux de lui attribuer un « lieu » exclusif ?

Comprendre toutes les potentialités de ce bouillonnement impur nécessite aussi de prendre la juste mesure de la présence d’éléments nationalistes, racistes, antisémites au sein du mouvement. Sans les ignorer, ni les surestimer, il faut être conscients du danger réel qu’ils représentent pour l’avenir, celui d’un repli d’une partie de ses troupes sur des formes régressives, populistes-électoralistes. Car si les phénomènes répugnants, xénophobes et antisémites, sont restés isolés, très largement marginalisés par d’innombrables déclarations collectives antiracistes, si les groupes fascistes organisés n’ont jamais, aux dires mêmes de la DGSI, pris une position dominante, il est vrai que l’âme du mouvement, cette volonté de constitution d’un peuple qui dresserait l’immense majorité contre les mauvais gouvernants, est ambigüe. Qu’on ait beaucoup chanté la Marseillaise au début et qu’on la chante encore, suivant les occasions et les lieux (mais le mouvement a su aussi créer ses propres chants), peut se comprendre aisément. Comme disait un gilet jaune : « Quand on est face au flic, notre seule force c’est d’être ensemble et pour se sentir ensemble, on a besoin de chanter, et le seul chant que tout le monde connaît, c’est celui-là ». La référence à la Révolution française est bien la référence universelle. Mais quelle république ? La Marseillaise peut être le chant de la République Universelle à la Anarchasis Cloots que Temps Critiques appelle de ses vœux dans une affiche : la république de tous ceux qui veulent en être membres, quelle que soit leur nationalité. Elle peut aussi être ce qu’elle a beaucoup été dans l’histoire : le chant des bourreaux versant un sang impur. Le piège du RIC peut se refermer sur la question : « qui est citoyen ? ». Comme dit TL : « il faut aussi rappeler qu’il paraît difficile d’être sur un barrage ou un rond-point avec un « étranger » qui se bat contre l’injustice fiscale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui ! »

Ce genre d’involution ne peut être combattu que par l’approfondissement et la radicalisation des tendances les plus positives. C’est ici que s’avère féconde la confrontation à la dernière séquence de luttes (luttes de territoires contre les Grands Projets, lutte contre la loi travail avec ses cortèges de tête). Les gilets jaunes se distinguent de ces luttes en ce que, contrairement à elles, ils ne mettent en cause ni les modes de production de la richesse, ni la nature même des richesses, mais se battent presque exclusivement sur le terrain de leur répartition. Gilets jaunes, zadistes et réfractaires à la loi « Travaille ! » ont cependant en commun un point essentiel : le refus de l’exploitation. Comme le montre la lutte contre les Grands Projets et ses échanges (de slogans, de participants, d’imaginaire) avec les cortèges de tête, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la femme par l’homme et l’exploitation de la nature procèdent de la même démarche. Elle consiste à dominer l’autre pour s’approprier ce qu’il-elle produit en ne lui laissant que de quoi survivre dans les normes fixées par le dominant. Ces normes ont été fabriquées par des siècles de batailles et d’arrachements : séparation nature-culture, sophistication de la domination masculine, imposition du temps de travail comme mesure de la valeur.

La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie et aux rôles sociaux (notamment genrés), est déjà en elle-même une piste pour combattre ces normes et elle favorise aussi les échanges d’expérience qui permettent de dépasser l’opposition entre la question de la fin du monde et celle des fins de mois. Pour que nous ayons le temps d’avancer sur ces pistes là, il faut tenir bon sur les points forts du mouvement : sa magnifique solidarité face à la répression, et le refus obstiné de la représentation (malgré les porte-paroles médiatiquement fabriqués). Plutôt que de céder à la tentation du Grand Blabla national, du dialogue obligatoire avec les autorités comme s’il allait de soi qu’on leur déléguait la tâche de décider de tout à la fin, c’est à nous de continuer à avancer à notre rythme. Continuer à prendre le temps. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensée que nos priorités d’action et, d’une façon très générale, au niveau des groupes comme de l’ensemble de la société, notre manière d’employer le tem>

Publié le 04/03/2019

Gilets jaunes : Le RIC ou la «parabole des aveugles».

Par Jean-Claude Paye

 

(site mondialisation.ca)

La question de la représentation est devenue centrale dans le discours des gilets jaunes, alors qu’au départ, seules des revendications salariales, la défense du pouvoir d’achat, (« pouvoir remplir le frigo »)  étaient émises par les manifestants. Le Référendum d’Initiative Citoyenne s’est progressivement imposé à travers les médias. Ainsi, le pouvoir est parvenu à occulter les priorités des manifestants, en faisant de la représentation la condition pour pouvoir entendre leurs voix.

S’opère ainsi une opération de déplacement, de la lutte salariale à une demande de réforme de légitimation du pouvoir. Le déplacement, en ce qui concerne la nature des revendications, permet un renversement de celles-ci en leur contraire. Elle permute une lutte sur le salaire, une lutte politique qui s’attaque directement aux nouveaux mécanismes d’exploitation, en une revendication de réforme de l’État qui, en ouvrant la possibilité à un renforcement du pouvoir, vide le caractère de contestation  sociale du mouvement.

Résultat de cette double opération, de déplacement et de renversement, le RIC occupe la place du fétiche, d’un objet partiel se substituant au tout. C’est un vide que peut remplir le pouvoir, selon les nécessités du moment et l’évolution du rapport de forces. Le RIC devient une opération de fusion avec les institutions, qui empêche toute séparation d’avec celles-ci et s’oppose à tout procès de luttes de classes.

Le  rapport entre les gilets jaunes et le pouvoir est l’envers d’Oedipe et le Sphinx, relaté par la mythologie grecque. Ici, c’est le mouvement social qui se précipite dans le vide, car, en acceptant de se placer sur le terrain du pouvoir, il ne peut répondre à l’ injonction : qui es-tu ? qu’en se déniant lui-même, en affirmant « nous sommes le peuple », alors que leur unité était basée sur une lutte contre la sur-exploitation, sur la réponse à la seule question recevable par le mouvement : « que voulons-nous ? » : « des sous ! ».

Le RIC, une revendication « embarquée »

La revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire était restée marginale jusqu’à la mi-décembre 2018. Ensuite, elle a été présentée comme l’axe central de la lutte des gilets jaunes. Dans les faits, le RIC a été d’avantage mis en avant par les médias que par les manifestants eux-mêmes qui, le plus souvent, se limitent à revendiquer cette réforme, sans lui donner de contenu, comme si le mot lui-même était synonyme de démocratie. En conséquence, pour le patronat et le gouvernement, le RIC présente l’avantage de reléguer au second plan les revendications initiales, totalement inacceptables, portant sur la revalorisation des salaires minimaux et sur la baisse du prix des carburants, in fine sur la valeur de la force de travail.

Parallèlement, les médias ont fait connaître au grand public Etienne Chouard, porteur emblématique du « référendum d’initiative citoyenne ». Cette initiative a déjà été immédiatement reçue favorablement par le gouvernement. Le premier ministre, Edouard Philippe, a tout de suite exprimé le 17 décembre 2018, dans un entretien aux Echos, : « Je ne vois pas comment on peut être contre son principe ». Ensuite, fût installée une division des rôles entre le premier ministre et le président, l’un et l’autre alternant le rejet et l’ouverture.

Finalement, le président Macron, après avoir renouvelé sa défiance vis à vis du « RIC », un dispositif de démocratie directe qui « peut nourrir la démagogie » et risque de « tuer la démocratie représentative,[1] » a ensuite laissé entendre qu’il pourrait se convertir à l’idée d’un référendum, son premier ministre émettant alors d’avantage de réserves [2] .

L’adoption du référendum d’initiative citoyenne commence à faire son chemin dans les arcanes du pouvoir. Terra Nova, think tank de « centre-gauche », a rendu public une « étude » estimant que le référendum d’initiative citoyenne est une « procédure légitime ». Tout le problème serait de circonscrire les « risques » liés à cette réforme en ajoutant « un temps de réflexion collective.» Une assemblée citoyenne composée d’une centaine de personnes « tirées au sort » serait chargée d’évaluer l’impact du scrutin, entre la période de recueil des signatures et le vote.[3]

Une manœuvre de diversion.

Une discussion centrée sur la proposition du RIC a l’avantage de faire diversion. Elle est beaucoup moins onéreuse qu’une réponse positive aux exigences monétaires et salariales. La possibilité d’organiser des référendums citoyens existe déjà en Suisse et en Italie, sans que l’organisation du pouvoir en ait été bouleversée, sans que des classes populaires aient pu effectivement peser sur la politique gouvernementale.

En ce qui concerne la France, il faut aussi rappeler la saga du référendum sur le Traité de la Constitution européenne en 2005, qui malgré le rejet de plus de 54 % des votants s’est terminée plus tard par la signature du Traité de Lisbonne, texte qui intégrait l’essentiel du caractère supranational de l’acte précédemment rejeté par les Français.

Le dispositif des référendums populaires, qu’ils soient à « l’initiative » des pouvoirs constitués ou du « peuple », se sont, le plus souvent, avérés incapables de peser sur la politique gouvernementale. Cependant, dans le contexte politique actuel, de neutralisation du pouvoir législatif par l’exécutif, le RIC pourrait avoir une influence sur les institutions, mais dans le sens inverse de celui attendu par ses promoteurs, celui d’un renforcement du pouvoir présidentiel au dépend du Parlement.

Un renforcement de l’exécutif.

Le 5 février, lors du vote en première lecture de la loi à l’Assemblée nationale « sur la prévention des violences lors des manifestations et sanction de leur auteurs », 50 députés de la majorité se sont abstenus, afin de marquer leur désaccord avec la proposition de loi [4]. Pourtant, le parti gouvernemental a été entièrement construit par le président. Les candidats de la République en Marche à l’élection législative n’ont pas été élus par les bases locales du mouvement, mais désignés, d’en haut, par une commission dont les membres ont été choisis par Emmanuel Macron [5] .

Un Parlement, même avec une majorité caporalisée, peut toujours poser un problème au pouvoir exécutif. C’est pourquoi ce dernier a constamment introduit des réformes destinées à neutraliser le travail parlementaire. Ainsi, les procédures accélérées réduisent déjà considérablement toute capacité de contestation, en imposant qu’un projet de loi ne puisse faire l’objet que d’une seule lecture par chambre du Parlement.

Le référendum d’initiative citoyenne, une réforme qui pourrait établir une « relation » directe entre le Président et le « peuple », pourrait favoriser une présidentialisation accrue du régime politique, une concentration des pouvoirs encore plus radicale dans les mains de l’exécutif. Ce que deviendra concrètement le RIC, dépendra de ses modalités d’applications et surtout, à chaque fois, du rapport de forces entre ses promoteurs et le pouvoir constitué.

Il n’est pas possible de maintenir en permanence un haut niveau de mobilisation pour faire passer des réformes, même si le vote est d’abord un succès pour ses initiateurs. Comme le montre l’adoption du Traité de Lisbonne, la pression doit être constante, afin que la volonté populaire soit finalement respectée. Cela suppose un ensemble de conditions particulièrement favorables, liés à des conditions historiques limitées.

« L’État du peuple tout entier ».

Les gilets jaunes représentent une partie importante de la population, mais ils ont des intérêts propres qui ne sont pas ceux de l’ensemble de la société. Ainsi, l’évocation de la notion de peuple occulte la spécificité d’un mouvement social, portant des revendications particulières, opposées aux intérêts patronaux.

La manière dont le mouvement se définit pose problème. Si les exigences exprimées portent bien sur la question du salaire et du pouvoir d’achat, les actions sont nommées comme celles d’un mouvement citoyen. Alors que la question salariale est au centre des revendications, le patronat se met complètement hors jeu. L’État peut alors se poser comme le seul interlocuteur des manifestants.

La notion de peuple recouvrerait un agrégat qui comprend quasiment l’ensemble de population, un rassemblement dont l’unité est présupposée, du fait qu’il ne comprendrait pas les 1 %, ou les 0,1 % ou même les 0,01 % de « l’oligarchie » financière. Ainsi, ce n’est pas un concept reposant sur la différence, mais au contraire une catégorie englobante, dont on déduit l’identité par  une opposition pré-supposée aux ultra-riches.

Si les classes sociales n’existent que dans leur rapports de luttes, la notion de peuple, quant à elle, neutralise toute opposition de classe. C’est une notion psychotique, supprimant la différence et rejetant toute séparation d’avec les pouvoirs constitués. Ainsi, c’est une idée  qui a souvent servi de référence idéologique diversifiée, à une partie de la social-démocratie, à des régimes autoritaires ou à Joseph Staline qui a même parlé « d’État du peuple tout entier. »

En France, les promoteurs de la notion de peuple font référence à la révolution de 1789 où le prolétariat urbain a renversé l’aristocratie avec les armes distribuées par les bourgeois et à qui ils les ont remis, une fois le travail accompli [6]. Déjà, dans historiographie de la révolution française, la référence au peuple est un paravent dissimulant les acteurs réels, tels les prolétariats urbain et agraire. Elle a le même effet actuellement, au niveau du mouvement des gilets jaunes, de déni de la composition de classe des manifestants.

Ainsi, disparaît plus de deux siècles d’histoire sociale et politique, celle des luttes prolétaires, au nom d’une référence a-historique de peuple, véhiculée non pas par l’histoire réelle, mais officielle de la révolution française de 1789.

Le RIC, une réforme compatible avec « l’anti-système » macronien.

La mutation de l’organisation du pouvoir, basée sur le RIC, pourrait suivre les traces des réformes antérieures, celles de « l’anti-système » macronien, d’une restructuration par le haut du système de la représentation politique. Son adoption pourrait aboutir à un mode de gouvernance qui abandonne d’avantage le système des partis et qui, dans les faits, rejette le politique, c’est dire la reconnaissance des oppositions de points de vue et d’intérêts, au profit d’une relation fusionnelle du président et de son peuple.[7] Ainsi, le RIC peut conduire à un nouveau stade d’une mutation, déjà bien avancée, de l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation d’avec la société civile.

L’élection du président Macron est en elle-même exemplaire de ce processus. Emmanuel Macron fût élu par une petite minorité de Français, 16,5 % des électeurs inscrits, permettant à son parti d’obtenir 60 % des sièges à l’Assemblée nationale [8]. Non seulement l’élection, mais déjà sa candidature à la présidence, pose question. Elle fut déjà envisagée au niveau d’une réunion du groupe de Bilderberg un an avant son élection. Son premier ministre y fût aussi présenté quelques mois avant sa désignation. Cette influence internationale explique pourquoi le président Macron est largement indifférent aux revendications des français : il ne leur doit pas son élection.

Ce 5 février 2019, une proposition de loi « anticasseur, » «  visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs [9] », a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Grâce au soutien du Parti des Républicains, il s’agit d’une première contre-offensive du pouvoir, couplée à une tentative de déstabilisation développée sur le mode de la lutte contre l’antisémitisme.[10]

Pendant longtemps, les gilets jaunes se sont trouvés face à un vide de pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement d’une tactique destinée à pratiquer une politique de terre brûlée, face à un mouvement social difficilement contrôlable, mais aussi un élément caractéristique de la forme actuelle de l’exercice du pouvoir national. Celui-ci vient de réagir, dans le seul champ qui lui reste disponible, celui de la provocation idéologique et l’organisation de la répression.

Un État policier.

La répression, subie par les gilets jaunes, est d’un niveau inconnu en France depuis des dizaines d’années. On dénombre quelques 1 800 condamnations accompagnées de centaines de peines de prison ferme, ainsi que 1 400 personnes en attente de jugement. Il s’agit pourtant d’un mouvement social non violent qui n’a aucune capacité, ni volonté, de menacer l’exercice même du pouvoir. La violence policière est avant tout « proactive », elle a pour but de créer la peur et de dissoudre préventivement tout processus de recomposition sociale. Au 15 janvier, on comptait au moins 1700 blessés, 93 blessés graves dont 13 personnes éborgnées [11] parmi les manifestants.

Ainsi, tout au long de leurs manifestations, les gilets jaunes ont été confrontés à la seule structure effective de l’État national : la police. Les États membres de l’UE, même de grands pays comme la France, sont aujourd’hui des instances dépourvues de la plupart des prérogatives régaliennes, qu’elles soient politiques ou économiques. La plupart de celles-ci ont été transférés à des instances instances européennes et internationales. Les politiques économiques et sociales, telles la réforme du code du travail, sont de simples applications de directives de l’UE.
La police devient l’appareil central de l’État national [12] . La prérogative du maintien de l’ordre reste bien de son ressort, contrairement à la guerre, à la monnaie ou à la politique économique. Si à ce niveau, l’État national garde bien une autonomie, elle est relative car étroitement encadré par la structure impériale étasunienne. Depuis une trentaine d’années, les polices européennes ont été structurées directement par le FBI [13] . Non seulement, la police fédérale américaine a organisé les équipes mixtes d’intervention, mais grâce à ses initiatives, elle est parvenue aussi à influencer fortement les législations européennes, tant nationales que communautaires et cela dans les domaines de l’interception des communications, du contrôle du Net, de la création de nouvelles incriminations spécifiant le terrorisme, ainsi que sur les réformes des appareils policiers et judiciaires.

La centralité de l’appareil policier au niveau national a d’abord été explicite dans des pays ayant abandonné depuis longtemps toute souveraineté nationale, telle la Belgique. Elle est maintenant organique à des pays comme la France. Il s’agit là du résultat d’une politique d’abandon de toute indépendance nationale et d’une intégration accrue dans l’Empire étasunien.

« La parabole des aveugles ».

Si la police est devenue, en France, le corps central de l’État national, c’est d’abord comme appareil soumis aux structures impériales. Cette articulation explique les difficultés rencontrées par les luttes prolétaires. La gestion de force de travail est internationale et les luttes restent nationales. L’adversaire est globalement insaisissable. Face aux gilets jaunes, il n’y a que la police comme représentante d’un Etat qui a perdu ses prérogatives régaliennes. Les manifestants doivent faire face à un vide de pouvoir. Ils sont confrontés à un Etat qui règne, mais ne gouverne pas.

La violence de la police vis à vis des manifestants, ainsi que l’utilisation massive de la procédure de comparution immédiate, sont révélatrices de la forme actuelle de l’État, d’un Etat national qui n’a plus d’autres prérogatives que les fonctions de police et de justice, cette dernière étant réduite à un simple auxiliaire de l’appareil répressif. La procédure de « comparution immédiate » est explicite de cette mutation. C’est donc le droit pénal qui est maintenant au centre des relations entre le pouvoir et la population.

Actuellement, le droit pénal a acquis un caractère constituant. Abandonner, comme le demande Etienne Chouard, les revendications salariales et ne pas faire de la défense des libertés fondamentales un axe central de lutte , afin de concentrer tous ses efforts sur le RIC, conduit à l’anéantissement du mouvement. Cela amène à traiter comme objectif principal, sinon unique, la capacité de transformer un texte constitutionnel qui n’a plus qu’une place résiduelle dans l’ordre politique et juridique actuel.  Cette tactique se place hors de toute réalité effective. Elle conduit à un suicide politique, comme le suggère notre référence à la peinture de Jerôme Bosh, « La parabole des aveugles ».

Le RIC  comme substitut à la lutte sur le salaire.

La dissolution de ses revendications propres dans une demande abstraite de démocratisation de l’État ne peut qu’affaiblir le mouvement. Cette exigence peut facilement se transformer en son contraire, en un renforcement du pouvoir exécutif. Le déni de la composition de classe du mouvement, leur refus de se nommer comme prolétariat fait qu’ils sont désignés comme peuple, comme base imaginaire d’une organisation étatique qui les combat.

En effet, la manière dont certains manifestants se définissent pose problème. Si leurs revendications portent  bien sur la question du salaire, elle ne se nomment pas comme telles. Elles se présentent pas comme des actions prolétaires, destinées à défendre la valeur de la force de travail, mais comme un mouvement « citoyen », se réclamant d’un État qui est en première ligne dans la baisse du salaire direct et indirect.

En conclusion, il apparaît que la revendication du RIC repose sur un double déni de la réalité politique. Elle suppose que l’État national exerce encore un pouvoir conséquent et que la Constitution en est encore un vecteur essentiel.

Un déni du caractère politique de la lutte salariale.

C’est aussi un déni du caractère directement politique de la lutte salariale, qui dans le contexte actuel, affronte globalement une accumulation du capital basée, non plus principalement, comme dans « les trente glorieuses », sur l’augmentation de la production de plus-value relative, mais bien sur une nouvelle croissance de la plus-value absolue [14].

En occident, donc en France, dans une structure de très faible croissance, l’augmentation de la productivité du travail n’est plus le vecteur principal de l’augmentation de l’exploitation, de la hausse du taux de plus-value, mais bien la baisse des salaires directs et indirects, ainsi que l’augmentation de la durée et de la flexibilité du travail.

La lutte sur le salaire devient directement politique, car toute valorisation de la force de travail remet directement en cause un système d’exploitation basé essentiellement sur la baisse de la valeur absolue de la force de travail. La fonction de l’État comme capitaliste collectif, telles que nous le montre la loi El Khomri et les ordonnances Macron, est aujourd’hui centrale dans le démantèlement des garanties permettant aux travailleurs de défendre leurs salaires et leurs conditions de travail. Toute lutte pour le salaire devient une lutte directement politique.

Jean-Claude Paye

Notes

[1]Louis Nadau, « Face au RIC , Macron brandit le Brexit », Marianne.net, le 16/1/2019,https://www.marianne.net/politique/face-au-ric-macron-brandit-le-brexit

[2]« Comment Emmanuel Macron prépare un référendum en secret », Le Journal du Dimanche,  le 2 février 2019, https://www.lejdd.fr/Politique/exclusif-comment-emmanuel-macron-prepare-un-referendum-en-secret-3850556

[3]Carole Piquet, « Qu’est-ce que le «RIC délibératif» proposé par Terra Nova ? »,  Le Parisien.fr, le 19 février 2019, http://www.leparisien.fr/politique/qu-est-ce-que-le-ric-deliberatif-propose-par-terra-nova-19-02-2019-8015343.php

[4]« L’Assemblée vote la proposition de loi « anti-casseurs » par 387 voix contre 92 », Europe1.fr, le 5 février 2019, https://www.europe1.fr/politique/lassemblee-vote-la-proposition-de-loi-anticasseurs-par-387-voix-contre-92-3852311

[5]Lire : Jean-Claude Paye, « Que rien ne change pour que tout change », Alter Info, le 8 juin 2017, http://www.alterinfo.net/Que-rien-ne-change-pour-que-tout-change-_a131165.html

[6]Henri Guillemins, « La révolution française (1789-1794)», https://www.youtube.com/watch?v=mh7DWUr_nyA

[7]Jean-Claude Paye, « Macron. La fin du système des partis », Alter Info, le 20 avril 2017, http://www.alterinfo.net/Macron-La-fin-du-systeme-des-partis_a130104.html

[8]Résultats des élections législatives 2017, Ministère de l’Intérieur, https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Legislatives/elecresult__legislatives-2017/(path)/legislatives-2017/FE.html

[9]« Les députés ont voté pour limiter la liberté de manifester », Reporterre.net, le 5 février 2019, https://reporterre.net/Les-deputes-ont-vote-pour-limiter-la-liberte-de-manifester

[10]Bernard-Henri Lévy: « L’antisémitisme, c’est le coeur du mouvement des gilets jaunes », AFP, le 18 février 2019, https://www.lalibre.be/actu/international/bernard-henri-levy-l-antisemitisme-c-est-le-coeur-du-mouvement-des-gilets-jaunes-5c6a69ffd8ad5878f0c92226

[11]« Au moins 93 blessés graves depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, 13 personnes éborgnées », RT France, le 15 janvier 2019, https://francais.rt.com/france/57917-au-moins-93-blesses-graves-debut-mouvement-gilets-jaunes-13-personnes-eborgnees

[12] Jean-claude Paye, «  « L’État policier, forme moderne de l’Etat ? L’exemple de la Belgique », Les Temps modernes,, no 605, août-septembre-octobre 1999 et « Vers un Etat policier en Belgique ? », Le Monde diplomatique, novembre 1999, ainsi que Vers un Etat policier en Belgique, 159 p, EPO 1999.

[13]Jean-claude Paye, « Europe-Etats-Unis : un rapport impérial », Le Monde, le 23 février 2004, https://www.lemonde.fr/international/article/2004/02/23/europe-etats-unis-un-rapport-imperial-par-jean-claude-paye_354079_3210.html

[14]L’augmentation de la valeur du capital par la production de plus-value absolue est la forme dominante au 19ieme siècle, avant que les travailleurs aient pu s’organiser massivement. Elle s’effectue par la prolongation de la journée de travail et la réduction des salaires réels. L’augmentation de la plus-value relative s’effectue, quant à elle, par l’accroissement de l’intensité et de la productivité du travail, en s’assurant que l’augmentation des salaires soit inférieure à celle de la productivité.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Claude Paye, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 26/02/2019

Eclairage de Shlomo Sand sur les amalgames

(site lamarseillaise-encommun.org)

Nous prenons le parti de revenir sur la lettre ouverte au Président de la République française rédigée par l’historien juif israélien, Shlomo Sand, en juillet 2017. Ce document faisait suite au discours d’Emmanuel Macron tenu en présence de Benjamin Netanyahou, pour la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv. Il concerne son amalgame entre “anti-sionisme” et “antisémitisme”. Ce rappel historique demeure d’actualité à l’heure où un groupe de parlementaires présidé par le député LREM  Sylvain Maillard lance une initiative législative visant à faire de l’antisionisme un délit au même titre que l’antisémitisme.

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

Par Shlomo Sand, historien israélien (Traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Publié dans le club de Médiapart, le 21 juillet 2017.

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale.
Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

«L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : «Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger.» Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit État palestinien étroit doit être constitué à côté de l’État d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un État où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’État juif.

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un État juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’État dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un État, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Source Mediapart 21/07/2017

Publié le 14/02/2019

UNE POLITIQUE EXPERIENTIELLE (II) – Les gilets jaunes en tant que « peuple » pensant

Entretien avec le sociologue Michalis Lianos

paru dans lundimatin#178, (site lundi.aù)

Depuis le mois de novembre 2018, le sociologue Michalis Lianos est allé à la rencontre de centaines de gilets jaunes afin de recueillir leurs paroles et de tenter d’analyser ce mouvement aussi surprenant que protéiforme. Fin décembre, nous avions publié les premiers résultats de ses recherches sous la forme d’une interview : Une politique expérientielle – Les gilets jaunes en tant que « peuple ». Cette semaine, nous publions ce second entretien. Une mise à jour autant qu’un approfondissement, un travail d’analyse aussi fin que tranchant.

Il y a huit semaines, vous avez restitué vos premières observations sur les gilets jaunes à partir de votre enquête sociologique. Votre recherche continue. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

 

J’ai voulu dès le départ éviter une recherche « d’actualité ». Mon objectif scientifique – si l’on peut se permettre cette prétention – est de suivre la dynamique socio-politique de l’expression et de la répression organisée autour du mouvement des Gilets Jaunes. Je ne cherche pas à comprendre seulement une lutte ponctuelle mais comment une lutte naît et meurt dans le cadre des sociétés postindustrielles contemporaines. Tous mes travaux confluent sur un thème qui reste constant : les contraintes de la socialité humaine. Qu’il s’agisse du conflit ou du don, de la confiance ou du soupçon, de la liberté ou du contrôle, de l’amour ou de la violence, la forme que prend le lien social détermine ce qui est possible pour une collectivité.

En l’occurrence, le mouvement des Gilets Jaunes se transforme à partir de deux fondements spécifiques : une conscience profonde de la situation et la solidarité en tant que réponse à cette situation.

“Conscience profonde” ?

 

Oui. Il ne s’agit pas seulement de réflexivité, c’est-à-dire de la capacité de réfléchir sur la condition dont on fait partie et de notre rôle dans cette condition. Ce que je constate est l’émergence d’une représentation très dense qui commence à s’organiser en tant que philosophie sociale et politique.

Le point de départ est une immense frustration concernant la réponse de pouvoirs établis et des institutions qui les expriment. Vous vous souvenez peut-être que les premières manifestations étaient des événements de famille, des bandes d’amis, des voisins, des collègues. On est venu avec ses enfants en poussette en pensant que l’on ferait comprendre aux “élites” le besoin d’agir de façon urgente. Il s’agissait de montrer que l’on faisait partie de l’âme de ce pays, du “peuple” qui allait communiquer avec ses dirigeants. Certes, il y avait la colère d’en être arrivé à la situation qui obligeait à cette manifestation mais il y avait aussi l’enthousiasme de se voir protagoniste sur la scène civique et la certitude que l’on allait se faire comprendre.

Or, que découvre-t-on de samedi à samedi ? Que “le pays” n’est pas comme on le pensait. Ce n’est pas seulement le pays des tensions des ronds-points et des supermarchés bloqués. A un autre niveau, c’est le pays de quelqu’un d’autre - on ne sait qui précisément - quelqu’un qui n’hésite pas à aligner devant vous des murs anti-émeutes, des blindés, des armes, des lacrymogènes. A vous qui avez dépensé une partie non négligeable de votre revenu mensuel pour venir sur les Champs Elysées et communier avec la nation des citoyen.ne.s, telle que vous la ressentiez à travers ce que l’on vous a appris à l’école et que l’on vous la présente dans les discours solennels. Et là, sur les Champs Elysées, le chemin le plus symbolique du pays, on vous traite comme un ennemi de cette chose précise que vous êtes venu réclamer et qui nourrit votre enthousiasme, votre frustration et votre espoir : la République.

La déception est immense. Vous comprenez assez rapidement qu’il ne s’agit pas d’une mécompréhension. Je l’ai entendu plusieurs fois - aussi bien par des gens de gauche que de droite - à partir de la mi-décembre : “Je ne mettrai plus les pieds à Paris pour me faire gazer comme un criminel. C’est une honte !”, “Je viens ici pour le bien de mon pays, pour les jeunes ; et tout ce que je trouve, c’est la matraque”.

Cela explique le changement dans la composition des manifestants avec le temps. Pas d’enfants, bien moins de femmes, retrait des non urbains dans leur espace d’origine. L’effet de percolation de ces expériences à travers les réseaux en ligne et les contacts directs sur les ronds-points fut rapide et profond. Une autre perception de la société française commence donc à émerger progressivement chez les Gilets Jaunes.

Quelles sont les caractéristiques de cette nouvelle perception ? Comment change-t-elle leur propre positionnement dans le paysage politique ?

 

En premier, la confiance qu’ils et elles avaient dans leur lien avec la communauté civique nationale est brisée. Mais leur analyse n’est pas que tout le monde est contre eux. Ils voient que la majorité de la population - donc d’autres classes que la leur - les soutiennent. Par conséquent, ils ressentent que ce lien est brisé parce qu’il est ‘trahi’ par les “élites”. Ce terme désignera à partir de cette étape tous ceux qui ont le pouvoir d’agir comme intermédiaires entre les différentes parties de la société française parce qu’ils sont des acteurs puissants ou institutionnels, souvent les deux. La perception est alors que le jeu est faussé depuis la distribution des cartes elle-même. Hormis quelques inévitables éléments de conspiration ça et là, cela conduit à la réalisation que l’impasse dans lequel ils se trouvent n’est pas due à une coïncidence conjoncturelle mais à une tendance ‘lourde’. Ils expriment cela en affirmant qu’ “ils veulent faire de nous des rien-du-tout, ils ne veulent plus qu’il existe de classe moyenne ; pour qu’on soit pauvre et qu’on obéisse à tout”. Quand on leur demande qui sont “ils”, la réponse est complexe : “la finance qui tient le gouvernement dans chaque pays ; si on remplace Macron par un autre, ça ne changera rien. Le nouveau sera obligé de faire comme l’ancien”.

N’oublions pas que pour une grande partie d’entre eux, qu’ils aient voté pour Emmanuel Macron ou non, LREM représentait un espoir de changement par le seul fait de se réclamer d’une politique non ‘professionnelle’. Or, ils commencent à penser que si cela ne peut faire aucune différence, le pouvoir est ailleurs. Cette dimension obscure ils l’appellent “système”, “mondialisation”, “finance”, “Europe”, “l’argent”... selon leurs affinités et cultures politiques. Mais ils parlent clairement - et de façon très précise et habile - de l’architecture du système sociopolitique qui limite de fait les changements substantiels. Ils en concluent donc que cette dimension qui canalise et cadre les évolutions possibles dépasse en force la volonté du “peuple”, car elle aboutit toujours à des compromis qui la perpétuent.

C’est à ce point que le lien se fait avec un pouvoir spécifique auquel ils n’attachaient pas une grande importance avant : qui pose les questions ? Et ensuite : qui les rend pertinentes, voire importantes ? Vous voyez ici la mise en question fondamentale du processus politique dans son ensemble et, dans un deuxième temps, la mise en question du rôle de la sphère médiatique dans ce processus. Dans leurs discussions, ils découvrent alors que toute sorte de question peut être posée et doit être examinée. Je vous donne mon exemple le plus extrême ayant eu lieu au sein d’un groupe des gilets jaunes inconnus entre eux aux abords de l’Etoile : un homme paraissant absolument sain d’esprit, très éloquent et avenant, explique qu’il est naturel qu’une espèce change son environnement et que c’est seulement dans ce cadre que nous devons considérer l’écologie politique. De toute façon, dit-il, nous avons déjà engagé notre avenir sur des milliers d’années. Si la terre ne peut plus nous accueillir dans le futur, il faudra se préparer à habiter d’autres planètes. L’embarras est total dans le groupe. Un illuminé ? Un provocateur ? Quelqu’un lui pose alors spontanément la question : “Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? - Je travaille dans le traitement des déchets nucléaires”. Vu son discours, l’homme est en plus de formation supérieure, probablement ingénieur. L’assistance se fait donc à l’idée qu’ici existe une question absolument “hallucinante” mais qui pourrait finalement sous certains aspects constituer une question politique légitime.

L’interaction au sein du mouvement cultive le sentiment que le cadre d’interrogation du politique n’est ni si certain ni si justifié qu’on le croyait. Cela ne signifie pas que les gilets jaunes ne sont pas en majorité des pragmatistes convaincu.e.s focalisé.e.s sur la vie ordinaire. Il signifie au contraire qu’ils sont obligés par le processus qu’ils ont lancé eux-mêmes de se rendre à l’évidence que ce pragmatisme n’aboutira à rien s’il est déjà encadré par les questions posées par les pouvoirs en place, par les interrogations intelligentes de “ceux qui savent comment faire”. On réalise en somme que quand on sait faire quelque chose, il est impossible de revenir à la position où on ne sait pas le faire afin de l’interroger totalement.

C’est dans ce processus d’approfondissement que se cultive le goût pour la démocratie directe - sous la forme du RIC et de la réforme constitutionnelle - et la méfiance face au “grand débat” organisé par le gouvernement. Ce que les couches sociales supérieures ne comprennent pas à propos de cette méfiance est sa complexité. Il ne s’agit pas d’un rejet des positions précises du gouvernement et des acteurs politiques établis, plus généralement. Il s’agit du rejet d’un processus que l’on connaît convaincant, car il l’est objectivement une fois les jalons de l’interrogation posés. Les gilets jaunes ne doutent pas une seconde de l’intelligence des dirigeants, ils doutent que cette intelligence soit exploitée autant qu’il le faut au bénéfice du “peuple”. Leur revendication ne relève donc plus du raisonnement technique de résolution des problèmes, elle relève du principe politique de l’identification des problèmes.

Comme toute interrogation politique profonde, celle-ci met l’interrogeant face à un horizon pratique à 360 degrés. Que faire avec ce que l’on a compris ? N’en déplaise aux amateurs de la violence, aussi bien fascistes qu’insurrectionnels, les gilets jaunes ne sont majoritairement pas là pour pratiquer la subversion et encore moins la guerre sociale. Ils sont partisans d’un ordre permanent, prévisible et relativement juste. Mais ils ont compris qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de l’ordre établi non plus. Nous arrivons donc au deuxième fondement de leur action : la solidarité. Puisqu’il heurte les analyses que nous avons l’habitude de faire, nous ne relevons pas assez la rareté d’un phénomène politique majeur dont nous sommes témoins. Les gilets jaunes arrivent à être solidaires dans le désaccord. Ce n’est pas sans intuition émotionnelle que certains voient le mouvement comme “leur famille”. A travers une architecture neuronale dont le modèle est bien sûr l’Internet, ils sentent que la fin de leur diversité sonnera le glas de leur légitimité, car ils se transformeront en un ‘courant’ politique comme les autres, avec ses propres mécanismes et ses propres vérités ; convaincantes mais fermées, donc sujettes aux mêmes pressions qu’ils considèrent malsaines. Entrer dans les couloirs et dans les débats du pouvoir ne peut se faire sans limiter son horizon. Or, maintenant ils sont conscients que leur apport à la France et à l’Europe est précisément cette possibilité alternative d’ouverture.

S’il est donc extrêmement difficile de trouver une issue qui évite un “retour à la normale”, il n’est pas impossible de gagner du temps en s’appuyant les uns sur les autres pour maintenir l’ouverture. L’ “Assemblée des assemblées” à Commercy exprime précisément cette affirmation de solidarité. Par sa transmission transparente - gérée sans médias externes - et par sa réserve face aux possibilités de la représentativité politique, elle maintient l’équilibre entre une large plateforme de revendications politiques et une pratique qui respecte les principes que le mouvement prône désormais. On se doit de demander combien d’espaces politiques - militants ou intellectuels - peuvent s’enorgueillir d’un tel équilibre.

Si tout cela prouve une maturité, on dirait que cela ne résout pas la question de l’action. Les institutions les pressent vers une normalisation partisane d’un côté tout en limitant leur capacité de manifester de l’autre. Combien de temps peuvent-ils tenir leur position fine avant que leurs sources d’énergie se tarissent ?

 

Cela dépendra de plusieurs facteurs parmi lesquels les aléas joueront un rôle déterminant. Par exemple, il est indéniable que les blessures graves causées par les armes de la police ravivent leur persévérance. Ils se le disent constamment pour s’encourager : “on ne lâche rien”. Evidemment, le gouvernement fait très attention pour éviter des morts, ce qui renflammerait le mouvement.

Il faudrait lire aussi dans la stratégie du gouvernement un mouvement d’encerclement de l’ ‘opinion publique’. Cela ne s’adresse pas au cœur du mouvement des gilets jaunes mais surtout à la périphérie et aux couches qui les soutiennent passivement. Le fameux “grand débat” est encore une démonstration d’intelligence à l’égard de ceux qui ne sont pas en train de questionner le cadre politique. Cette opération, si elle est suivie par un RIC de valeur symbolique, est susceptible de faire perdre aux gilets jaunes le statut des contestataires légitimes et de les requalifier en tant que ‘râleurs’ déraisonnés. Dans le même sens, l’engouement récent de l’état pour ‘les banlieues’ vise à éviter que leurs populations se rapprochent des gilets jaunes sur le plan militant ou émotionnel afin d’éviter que les couches inférieures traversent la plus grande barrière qui les sépare aujourd’hui, la barrière ethno raciale. Car si cette barrière est franchie et ‘les banlieues’ entrent dans une posture affirmée de revendication de citoyenneté, l’architecture politique et électorale dans les sociétés multiraciales s’effondrera immédiatement en Europe de l’Ouest. Là se trouve un des plus grands enjeux concernant l’impact possible des gilets jaunes. Il s’agit d’un enjeu profondément enfoui dont les partis politiques ont une conscience aiguë, car pour eux il s’agit d’une question de survie.

Un autre aspect est le rapport aux syndicats. La grève du 5 février a montré que si les convergences sont possibles et souhaitables, les ambitions politiques ne sont pas les mêmes. Les syndicats ne lient pas leur action à la condition sociopolitique générale et c’est pour cette raison qu’ils sont largement abandonnés. C’est étrange à énoncer de cette façon mais une vision du monde - implicite ou explicite mais avant tout réflexive - semble aujourd’hui nécessaire pour rendre un syndicat crédible. Les luttes contre les mesures spécifiques et le corporatisme co-gestionnaire ne produisent aucune loyauté, car justement la mise en question du cadre d’interrogation de la réalité manque. En apportant cela, les gilets jaunes menacent le modus operandi syndical fondé sur des lignes d’action spécifiques et datées. Les syndicats ne peuvent plus dire en somme qu’ils ne sont pas là pour questionner la légitimité d’un gouvernement, proposer une politique économique alternative, etc. Les gilets jaunes sont là pour tout, du prix du carburant à la démocratie directe. La dissonance est évidente. Comme pour la question ethno-raciale, on pourrait imaginer que les gilets jaunes puissent bouleverser le modèle syndical aussi.

Pensez-vous que de telles évolutions sont possibles ? Par exemple une convergence entre les gilets jaunes, la banlieue et les syndicats ?

 

Possible, théoriquement oui. Probable, non. Pour une série des raisons. En premier, seuls les gilets jaunes combinent la conscience politique collective avec l’absence d’une structure pyramidale. Cela signifie que tout acteur qui s’intéresse à eux doit en quelque sorte démonter sa hiérarchie interne, ce qui ne serait pas au goût de n’importe quel syndicat ou parti politique. Inversement, il faudrait faire confiance à une vision collective incluant ceux que vous avez appris à voir comme “Autres”, par exemple les premières ou deuxièmes générations des français par les français plus anciens.

Des structures de pouvoir et des identités collectives qui s’auto-déchoient pour laisser leur place à une vision politique partagée, ce n’est pas fréquent dans l’histoire humaine. Il est clair en même temps qu’un sentiment d’inadéquation systémique couvre l’Europe et cela devrait retenir notre plus grande attention. Si le souci d’un pouvoir est de se perpétuer en se légitimant, les conséquences de ses actions dépassent bien cette intention. En l’occurrence, l’Europe entière observe ce qui se passe avec les gilets jaunes en France. Un assèchement du mouvement sera bien sûr interprété par les partis politiques et les médias comme une victoire du gouvernement. Mais il ne sera pas interprété ainsi par les populations sous pression qui voient que la volonté de changement se heurte à un filtrage si puissant qui convertit tout le monde à l’absence d’alternative. Même quand vous accédez avec un mandat alternatif au pouvoir, vous n’avez qu’à vous adapter à une interdépendance qui vous dépasse. Le cas de Syriza en Grèce illustre parfaitement cette condition. Par conséquent, si les voies électorales et de protestation traditionnelle sont impossibles, que reste-t-il ?

Les gilets jaunes n’aiment pas parler actuellement de l’éventualité de “lâcher” mais que feront-ils si l’état parvient à user leur énergie ? Vers quelle direction iront-ils et elles ? Quelles sont les forces établies les plus ‘anti-systémiques’ déjà dans le jeu électoral et parlementaire ? Vous comprenez que nous pourrions avoir ici une belle prophétie qui s’auto-vérifie par un discours de respect du citoyen et de la nation, et par la promesse du lavage de l’affront que vous avez subi en vous sentant ignoré.e pendant des semaines et des semaines de protestation pacifique et solidaire. Je n’exclus donc pas la probabilité de ce scénario par lequel vous pouvez devenir réellement ce dont on vous accuse, ne serait-ce que pour faire tomber ceux qui vous ont humilié.e.s. Cela, non seulement s’est vu réaliser dans l’histoire européenne récente mais les signes d’une frustration à travers l’Europe sont forts. Chercher une victoire nette contre les gilets jaunes n’est pas du tout une chose positive, ni pour la société française ni pour l’Europe.

Vous insistez beaucoup sur le gouvernement et les médias que vous semblez comprendre comme un espace plutôt homogène dans l’univers des gilets jaunes. Dans quelle mesure cela est vrai et pour quelle raison cette homogénéisation existe ?

 

Dans l’univers symbolique des Gilets Jaunes existent bien sûr des distinctions et des nuances considérables. Cela n’empêche pas la convergence vers une vision assez unifiée des grandes influences qui s’exercent sur la société. Je parle de politique expérientielle. Considérons la situation suivante : vous êtes seul.e à ne pas vous en sortir en dépit de vos efforts. Vous avez honte de ne pas pouvoir faire ce que vous pensez être le minimum pour vos enfants et parfois aussi pour vos parents retraités. Vous vivez cela comme un échec personnel, une inadéquation individuelle. Votre image de ce qui veut dire ‘être normal.e” se construit à partir de ce qui ‘passe à la télé’, les représentations de fiction, les débats, les discours des hommes et des femmes d’influence paraissant aux infos. Puis, pour une raison qui est liée au prix du carburant, vous commencez à parler à d’autres qui sont touché.e.s par un sujet si important pour vous, si banal pour les gens ‘normaux’ que vous ne supposez pas en difficulté. Vous échangez sur Internet, vous les rencontrez, et vous découvrez alors que cela fait longtemps - très longtemps - que vous n’êtes pas seul.e. dans votre situation. Tout le pays est traversé par vos difficultés, vos incertitudes, vos angoisses. Alors, vous vous posez ensemble la question : comment cela se fait que vous ignoriez cette situation, que vos innombrables heures d’exposition au contenu de la sphère politique et médiatique ne vous ont pas révélé cette situation qui s’avère très répandue sur le plan de l’expérience ? “On a commencé à parler entre nous, à ne plus avoir honte” déclarent mes répondants. Parfois, on a l’impression d’être devant un MeToo social par lequel les Gilets Jaunes ont lié les pièces expérientielles individuelles en image sociopolitique générale.

Il en résulte naturellement que la contemplation collective de cette image provoque un violent rejet du récit politico-médiatique auquel ils adhéraient auparavant. Ici, il faut comprendre un autre point fin. Les couches qui se considèrent intellectuelles et adéquates se sentiraient aussi coupables de ne pas avoir pu comprendre la vérité, de ne pas avoir cherché d’autres sources d’information plus critiques etc. Mais pour les gilets jaunes ce qui prévaut est la confiance. On doit le répéter, ils ne sont pas demandeurs - du moins jusqu’à présent - d’un effondrement de l’ordre social mais ils veulent être respecté.e.s par les dirigeants. Alors, quand ces derniers ne vous révèlent pas ce que vous considérez comme le problème le plus grave du pays et de surcroît vous vous situez au cœur de ce problème, c’est que l’on cherche à abuser de vous. Il ne peut y avoir d’autres explications plus indulgentes.

La dernière étape de la rupture est la confirmation de ces conclusions dans la représentation du mouvement par les pouvoirs politiques et par plusieurs médias. Les Gilets Jaunes ont été pour la première fois conscients des luttes autour de la communication politique qui se livrent tous les jours. Ils ont été choqués par leur propre représentation dans les médias et par le fait qu’aussi bien le gouvernement que les médias qu’ils avaient l’habitude de regarder ou écouter refusaient de donner d’eux une image du “peuple” qui proteste légitimement et pacifiquement au bénéfice de tous. Cette réalisation douloureuse amplifie leur méfiance et leur hostilité en joignant les dimensions politiques et médiatiques dans un seul ensemble symbolique peu fiable, pour le dire de façon élégante.

Justement, on dirait que certaines dimensions de ce phénomène ont changé, notamment les représentations de la violence auprès de tous les acteurs impliqués avec le passage du temps. En dépit de l’abondance des discussions autour des Gilets Jaunes, nous n’avons pas une idée claire de leur posture concernant la violence en général et l’émeute en particulier. Avez-vous pu comprendre des éléments de leur posture ?

 

Encore une fois, on devra partir de deux points saillants. Leur refus initial de la violence, et la déception de s’être trouvé.e face à celle-ci. Dans le mouvement, il existe évidemment des groupes et des individus avec des postures différentes mais ils ont partagé très vite un constat : “On s’occupe de nous seulement quand il y a violence. Je le regrette mais je dois reconnaître que les black bloc nous servent au moins pour être entendus”. Ce rapport de bénéficiaire involontaire de la violence portée par les autres les a constamment interrogé.e.s au plus haut point, car il a déterminé très vite leur rapport avec la maturation politique du mouvement. A savoir, comment avoir un impact quand on cherche à vous contourner ? Si les barrages des ronds-points ont montré leur efficacité locale, le rapport avec la police, le gouvernement et les médias a déterminé leur impact national. A partir de décembre, l’enjeu était crucial et ils ont compris que les graffiti sur l’Arc de Triomphe - souvent décriés par eux-mêmes - faisaient plus la une que leurs revendications. Cela a donné rapidement voie à deux réactions ; la première, établissant une ‘vérité objective’ selon laquelle la violence n’était pas la dimension importante, communiquée à l’intérieur du mouvement sur les réseaux en ligne. La seconde, une tolérance de ceux qui étaient violents dans les manifestations. Ces deux réactions ont ensuite conflué pour construire et stabiliser leur compréhension du rôle que le gouvernement accordait à la police, à savoir de réprimer les manifestations de façon illégitime et de provoquer de la violence afin de décrédibiliser le mouvement. Naturellement, ils se sont donc tournés vers ce que la police faisait, les “nassages” systématiques et l’usage des armes à létalité réduite. La structure réticulaire de leurs communications a fait ensuite le nécessaire pour révéler l’ensemble documenté des blessés graves et injustifiés parmi les Gilets Jaunes. Et là, ils ont élevé ces expériences en conscience collective de victimes innocentes. Encore une fois donc, leur compréhension de la violence a changé, car ils ont pensé que subir cette violence sans céder à la peur, était un acte de résistance politique en soi. Il ne fallait donc pas riposter pour affirmer leur position. Être là suffisait.

Comme vous le comprenez, les gilets jaunes ne sont pas des émeutiers dans l’âme, ils ne veulent pas provoquer de situations d’émeute, car ils ont la conviction confiante qu’eux-mêmes sont l’âme de ce pays. Le fait que l’on ne les écoute pas ne représente pas pour eux la conséquence d’une lutte ; cela démontre directement une usurpation. Ils voient la révolution comme un fleuve qui grossit tranquillement et inonde bien au-delà de ses berges impuissantes. Cela ne signifie pas que l’insurrection violente - qui est avant tout une situation produite sur le terrain - est impossible. Il signifie que ce n’est pas un objectif, voire que l’objectif serait de parvenir aux changements souhaités en évitant toute violence.

Dans certains cas, on pourrait parler de centristes radicaux si l’on aime les paradoxes. Par exemple, comment classer une fonctionnaire d’environ quarante-cinq ans qui a participé à la “Manif pour tous” et ayant éprouvé la violence policière dans ce cadre, rejoint le Gilets Jaunes en considérant que la violence contre eux est “injustifiée et impardonnable” ? Elle se déclare “pas du tout radicale” tout en restant sur la place de la République tandis que la police cherche à l’évacuer par des charges et des émissions de lacrymogènes. Elle fait connaissance dans ces circonstances avec deux autres femmes qui sont venus d’ailleurs pour manifester à Paris et lui parlent des conséquences déchirantes du chômage pour des jeunes gens dans leurs familles. Elle écoute, elle comprend, elle compatit. Quand on lui pose des questions à propos de la violence ensuite, elle dit qu’ “elle ne sait plus” tout en étant consciente qu’il s’agirait aussi d’atteindre des objectifs politiques avec lesquels elle est partiellement en désaccord. La question se pose donc de plus en termes de clôture des voies de communication vers les élites et l’inadéquation du processus électoral actuel en tant que participation politique. Il est à noter ici que l’avènement de LREM en tant que nouvel acteur a favorisé cette représentation de clôture, car des appareils partisans n’étaient pas en place à tous les niveaux afin de “verrouiller” les réactions et de récupérer ou canaliser les revendications lors de leur émergence. Ainsi, des liens directs entre des individus ont pu se nouer et la représentation a pu émerger qu’en face il y avait directement le gouvernement et le Président.

En somme, la posture des Gilets Jaunes envers la violence continue à évoluer en restant toujours prudente sous une perspective de ‘délégation passive’ aux éléments les plus radicaux ou de tolérance de ces derniers. C’est significatif que les idées, les motivations et les objectifs de ces groupes radicaux ne sont pas discutés parmi les Gilets Jaunes sur le terrain. Au plus, vous entendrez certains dire que la raison pour lesquelles la police n’arrête pas les black bloc et les laisse déambuler facilement parmi les manifestants, est parce que “ça sert à Castaner”. Il existe un consensus général sur le fait que le gouvernement recherche des épisodes violents afin de délégitimer le mouvement. Ce consensus ne se fonde pas sur une vision complotiste générale mais sur des observations très précises lors des manifestations.

Finalement, les blessures graves causées par les armes de la police ont consolidé la représentation collective de la violence au point où cela a influencé les médias qui se sont penchés un peu plus sur le sujet et ont commencé à les représenter comme victimes. Les éborgnements et les mutilations ont finalement surgi à travers l’extraordinaire persévérance du mouvement. Les Gilets Jaunes ont progressivement compris aussi que l’on n’a pas besoin d’un complot pour expliquer le fonctionnement du pouvoir. Ils commencent à le comprendre comme un exercice d’influence et de filtrage. Comme ils le disent, “ce ne sont pas les journalistes sur le terrain, ce sont les patrons plus haut qui laissent ou laissent pas passer”. Encore une fois, leur expérience les conduit vers une conscience profonde, une critique calme et systémique qui renforce leur conviction qu’il n’est pas suffisant de changer les dirigeants, il faut un nouveau rapport du peuple au pouvoir. C’est ce qu’ils entendent par la VIe République.

Quelles sont les évolutions que vous voyez pour le mouvement des Gilets Jaunes ?

 

Bien sûr, non seulement l’histoire ne se prédit pas mais le plus souvent elle ne s’annonce pas non plus. Une issue heureuse serait évidemment que nous ayons de changements considérables du système électoral et exécutif vers une participation qui permet la priorisation et la décision par des grands nombres.

Mon appréciation à cet instant est que cette issue est improbable, car elle se heurte non seulement à la volonté du gouvernement mais aussi à celle de tous les acteurs politiques établis. Vous aurez par exemple remarqué que le Président consulte tous les autres partis politiques - chose inouïe - afin de fonder l’impression d’un dialogue large faisant paraître les Gilets Jaunes comme des mécontents obtus qui ne savent pas que ce qu’ils proposent est déjà là : la démocratie, le débat avec la société, l’écoute, la solidarité etc. En somme, hormis le “pouvoir d’achat”, ces gens n’ont aucune revendication raisonnable. C’est une façon structurée pour faire revenir les Gilets Jaunes à leur condition habituelle, à savoir se taire individuellement et voter pour quiconque semble plus susceptible de leur offrir une marge de consommation un peu plus élevée. Ils n’ont pas à se mêler des “grandes questions”. Cette fonction est trop importante pour leur laisser une place. En somme, il s’agit de la question politique primaire de qui se trouve sous la tutelle de qui, car les Gilets Jaunes affirment de plus en plus depuis un moment que ce sont les “élites” qui doivent être sous la tutelle du “peuple” et non pas l’inverse.

L’enjeu porté donc par les Gilets Jaunes avec force est pleinement la réorganisation politique des sociétés postindustrielles. Le fait qu’ils ne l’expriment pas de cette façon ne le rend pas moins important. On pourrait en vérité dire le contraire : puisque cet enjeu émerge en tant qu’expérience et non pas en tant que discours, il existe vraiment comme réalité plutôt que comme projection intellectuelle.

L’objectif inavoué de la classe politique établie est naturellement de contenir cette interrogation avant qu’elle ne paraisse légitime auprès de société élargie. C’est pour cette raison par exemple qu’à partir d’avant-hier (samedi 9 février) un nouvel assaut discursif est lancé sous le terme d’“antiparlementarisme”. Du moment où l’accusation d’extrême droite et d’extrême gauche n’a pas pu éroder le soutien pour le mouvement, voici un nouveau concept pour enfermer tous les Gilets Jaunes dans une catégorie ‘sale’.

La lutte symbolique est forte. Il y en a aussi parmi les médias et le monde politique certains qui ironisent sur leurs slogans mal orthographiés sans comprendre l’importance capitale de cet acte : oser publier sa vision même si on est conscient que l’on fait des erreurs. Se réclamer du droit d’exister en tant qu’être médiocre, simple, normal en dehors de toute “excellence”.

Tout cela augmente la probabilité que le mouvement soit contenu par une alliance spontanée et implicite de toutes les forces qui craignent un changement sociopolitique important. Si les choses avancent ainsi, le résultat paraîtra parfaitement recevable pour les vainqueurs mais ce sera probablement une catastrophe pour la France et pour l’Europe. La seule voie qui restera alors ouverte sera la voie électorale où ceux qui surenchérissent en crainte ou en identité récolteront les bénéfices de l’impasse. Ce sera un résultat malheureux pour tous, sauf pour les partis politiques qui échapperont à la révélation de leur inutilité croissante devant l’affirmation d’une citoyenneté prétendant à l’accès direct au pouvoir.

Michalis Lianos est professeur à l’université de Rouen et directeur de la revue « European Societies » de l’Association Européenne de Sociologie. Il est notamment l’auteur de l’excellent Le nouveau contrôle social - Toile institutionnelle, normativité et lien social

Publié le 09/02/2019

« Macron, c’est la violence de classe totalement assumée »

Dominique Sicot (site humanité.fr)

 

Outre sa politique, le mépris de classe affiché du président a contribué à déclencher la colère. Passé l’irruption, les gilets jaunes s’organisent pour durer. Une assemblée des assemblées s’est tenue à Commercy. Et, comme la CGT, certaines figures du moment appellent à la grève le 5 février.

Parmi les premiers intellectuels à aller à la rencontre des gilets jaunes, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon leur proposent, à travers leur nouveau livre, des armes de combat idéologique contre le président des ultra-riches. Entretien avec Monique Pinçon-Charlot.

L’idée de ce livre vous est-elle réellement venue « entre deux tartines un matin d’automne 2017 », comme vous l’évoquez dans le préambule ?

En fait, nous nous intéressons au parcours d’Emmanuel Macron depuis dix ans. Après avoir travaillé pour Sarkozy, sur la commission pour la libéralisation de la croissance, il est entré en septembre 2008 à la banque Rothschild, dont il deviendra associé-gérant deux ans plus tard. Nous nous sommes dit voilà un jeune homme qui a l’air d’en vouloir !

Nous n’avons donc pas cru une seconde à cette histoire de candidat hors système. C’est au contraire un enfant du sérail, un enfant de l’oligarchie, qui a construit ses réseaux avec une grande rapidité et même instrumentalisé son couple. Alors quand il a dit : « Je ne suis pas le président des riches », nous y avons vu un défi et nous l’avons relevé. Ce livre devait sortir pour la Fête de l’Humanité 2019. Mais à la fin de l’allocution d’Emmanuel Macron, le 10 décembre 2018, nous avons demandé à notre éditeur s’il était possible d’accélérer la sortie. Tout le monde a dit oui, et tout a suivi ! L’objectif est de donner des armes aux gilets jaunes – qu’ils souhaitent ou non participer au grand débat –, dont beaucoup n’ont pas la formation politique et syndicale des militants habituels.

Après « le Président des riches », en 2010, voici « le Président des ultra-riches ». Quelle est la différence ?

Les cadeaux faits par Emmanuel Macron aux plus riches sont infiniment supérieurs au bouclier fiscal de Nicolas Sarkozy. C’est un système qui est mis au point. Prenons la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) au profit de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) : sortir les valeurs mobilières de la base d’imposition des riches, c’est pour les plus riches d’entre eux exclure 90 % de leur fortune. Autrement dit, le stock de patrimoine mobilier échappe à l’impôt. De plus, l’impôt sur le flux des capitaux mobiliers a été diminué d’une façon indécente. Avec la flat tax, les revenus du capital ne sont imposés – de manière non pas progressive mais forfaitaire – qu’à 12,8 %. On nous raconte que c’est à 30 %, mais c’est un mensonge ! Quand il s’agit des plus riches, on inclut en effet dans le taux d’imposition la CSG et les autres prélèvements sociaux. Mais pas quand il s’agit des salariés. Les revenus du capital sont donc moins imposés que ceux du travail.

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Ce qui caractérise ce quinquennat, c’est aussi le mépris de classe, comme le souligne le sous-titre de votre livre. N’est-ce pas ce qui nourrit la colère des gilets jaunes plus encore que la politique menée ?

La politique économique menée, avec tous ces cadeaux faits sans aucun contrôle, ne fait pas baisser le chômage. Mais c’est difficile pour beaucoup d’avoir accès aux chiffres, de bien les comprendre, alors que de nombreux médias manipulent l’opinion. Ce qui va couler Macron, c’est la violence linguistique. La violence de classe à l’égard des travailleurs. Tous ces mots dont nous avons fait un florilège pour ouvrir le livre. Les premiers gilets jaunes que nous avons rencontrés nous ont dit : « On peut accepter d’avoir faim, de ne pas pouvoir offrir de Noël à nos enfants, on peut accepter de survivre, mais être humiliés à ce point, ça, ce n’est plus possible ! » Aujourd’hui le couple Macron suscite de la haine. Brigitte Macron elle-même, « sexygénaire » à la silhouette fine et au visage semblant échapper au temps, passe mal auprès des femmes gilets jaunes dont les corps portent les marques de leur vie difficile.

Ce mépris n’est pas dissimulé...

C’est même totalement assumé. Dès le soir du premier tour, alors que son score est faible (moins de 18 % des votes des inscrits), il va fêter ce qui n’est pas encore advenu à la Rotonde, une brasserie chic de la rive gauche. Il est déjà dans cette violence de classe qui est faite pour tétaniser, pour rendre impuissant. Il savait que ce traumatisme allait étouffer le peuple et l’a expérimenté dès son arrivée au pouvoir avec les ordonnances poursuivant, après la loi El Khomri, le détricotage du Code du travail. Il s’est dit : c’est gagné, on continue ! La taxe sur le carburant a été pourtant l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Mais, en réalité, c’est le bouquet final d’un feu d’artifice qui était là.

Dans les ors de Versailles, le 19 janvier, le peuple et les ouvriers ? Tout ce qui fait tourner l’économie réelle ? Non, les sociétés du Cac 40 et ses 2 500 filiales dans les paradis fiscaux.

Dans les ors de Versailles, le 19 janvier, le peuple et les ouvriers ? Tout ce qui fait tourner l’économie réelle ? Non, les sociétés du Cac 40 et ses 2 500 filiales dans les paradis fiscaux.

Ce président des ultra-riches a aussi des airs de monarque, lui qui affirmait, dès 2015, que « l’absent » dans la politique française, c’est « la figure du roi ».

La Ve République instaure une monarchie républicaine. L’élection au suffrage universel du président de la République, depuis 1962, puis l’inversion du calendrier électoral, depuis 2000, ont aggravé cette tendance. Emmanuel Macron a poussé un peu plus loin ce processus et l’a mis en scène. Dès l’annonce de sa candidature, il est allé se recueillir à la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Il s’agissait de s’inscrire symboliquement dans la lignée d’une ancienne dynastie. C’est pourquoi nous avons consacré un chapitre aux « deux corps du roi » : la théâtralisation du pouvoir sacralise la fonction et transcende le corps du roi en une immortalité symbolique.

Vous avez été parmi les premiers intellectuels à aller à la rencontre des gilets jaunes. Quel est votre constat ?

Le 17 novembre, jour de l’acte I, nous faisions une conférence à Manosque où était jouée l’adaptation théâtrale de « la Violence des riches ». Sur le trajet, depuis la gare d’Aix-en-Provence, nous avons été surpris de voir que deux voitures sur trois arboraient le gilet jaune sur le pare-brise. Une idée géniale en termes de visibilité. Le soir, à la conférence, il y avait des militants communistes, des syndicalistes qui avaient participé aux manifestations, impressionnés par ce mouvement populaire, réfutant l’étiquette d’extrême droite dont certains voulaient l’affubler. La semaine suivante nous étions à Paris. En tant que « spécialistes des beaux quartiers », nous avons décidé d’aller voir comment des gens de milieu populaire venus de tous les coins de France allaient investir les Champs-Élysées. Nous avions toujours été un peu déçus que la CGT ou le Parti communiste ne manifestent pas dans les beaux quartiers. C’est vraiment important que les grands bourgeois nous voient, qu’ils nous entendent. Et les gilets jaunes le font spontanément. Comme nous l’avons raconté dans les articles publiés dans « l’Humanité », nous avons été surpris par le niveau de conscience de classe, par la lucidité de ces manifestants. Bien sûr, ceux qui venaient nous parler étaient ceux qui nous reconnaissaient, il y avait un biais. Mais cela s’est confirmé avec les slogans, les graffitis, les tags visant le pouvoir, les beaux quartiers, Macron…

Aujourd’hui, les conflits sont souvent analysés en opposant les élites et le peuple. Qu’en pensez-vous ?

C’est une manipulation idéologique de parler d’élites contre le peuple. Nous sommes marxistes et bourdieusiens. La théorie de l’exploitation par Marx et la sociologie de la domination chez Bourdieu donnent un tout théorique très cohérent pour analyser les sociétés d’aujourd’hui. Nous parlons de capitalisme, de capitalistes, de créanciers, d’actionnaires, de capital, de travail. C’est pourquoi nous nous sommes immiscés dans le mouvement des gilets jaunes pour essayer, si on peut apporter quelque chose, que ce soit dans cette direction. Mais, honnêtement, ils n’avaient pas besoin de nous !

Cela dit, leurs attaques et leurs revendications ciblent le pouvoir politique. Mais pas le capital ?

Si, ils s’attaquent systématiquement aux banques et à tout ce qui symbolise la grande richesse.

À la finance, mais pas à l’exploitation capitaliste, semble-t-il ? Ils ne revendiquent pas de hausses de salaire dans les entreprises.

Le fait qu’ils soient passés au-dessus des corps intermédiaires – les syndicats, les partis politiques installés – fait qu’effectivement ils sautent une étape. Ils vont directement contre le pouvoir politique. Mais ce pouvoir, en réalité, c’est la finance, le capitalisme qui vient donner le coup d’épée final dans un État protecteur, un État providence, un État où existait la défense de l’intérêt général. Avec le pantouflage, le revolving door dans tous les sens, l’État est pillé. Certes, les gilets jaunes ne revendiquent pas au niveau des entreprises, mais c’est peut-être bien, d’une certaine façon. Ils vont directement au cœur, à une classe sociale, des prédateurs qui ont pris le pouvoir, et qu’il faut éliminer. Ensuite, tout s’écroulera comme un château de cartes.

Mais cela génère des incompréhensions pour certains militants syndicaux ou politiques...

Certains disent effectivement : on ne les a pas vus au moment de la loi travail, des luttes pour la SNCF… on ne va pas aller les soutenir. Je pense qu’ils ont tort. Les gilets jaunes n’étaient pas là, c’est hautement probable. Mais d’une certaine manière on s’en moque. Parce qu’ils ont trouvé des moyens d’action originaux. Ils continuent à travailler, ne font pas grève, et donc ne mettent en péril ni leur emploi ni le peu de salaire qu’ils ont. Ils occupent des ronds-points, qui sont des lieux de transit que l’on traverse pour aller de sa maison au travail, des aires de péage d’autoroute, domaine des actionnaires de Vinci. Ils vont aux Champs-Élysées, lieu de pouvoir mais aussi de déambulation, où se réalise une certaine mixité sociale. Dès le 17 novembre, ils ont cherché à atteindre l’Élysée. Ils sont bien sur les bons lieux. Et cette stratégie leur a permis de s’installer dans la durée.

Les beaux quartiers, le jour d’après

 

Le dimanche 9 décembre 2018, lendemain de manifestations des gilets jaunes, nos deux sociologues sont de retour dans les beaux quartiers. À 11 heures, c’est la messe à l’église Saint-Augustin, dans le 8e arrondissement de Paris. Extrait du livre.

 

« L’église immense est quasiment pleine de fidèles dont les apparences et les manières ne laissent aucun doute quant à leur appartenance sociale. Ils sont venus en famille avec des ribambelles d’enfants pour s’entendre confirmer qu’ils sont bien sur le chemin de la vérité, de la justice, du droit, de la paix et de la béatitude – c’est du moins ce que leur a dit le curé. Le sermon est consacré, à partir de l’Évangile selon saint Luc, au thème de la marche. Il faut faire la distinction entre les bons chemins, les voies du rassemblement, celles qui guident vers l’étoile qui brille au firmament du grand large, et les mauvais, ceux de l’errance où le mouvement est sans fin ni but. Nous croyons saisir l’allusion. (…) Après le baptême des santons, apportés par les petits enfants, le prêtre se laisse aller à quelques trivialités en rappelant, non sans quelque gêne, que ceux qui auront la générosité de donner de l’argent pour le denier du culte bénéficieront de déductions fiscales à hauteur de 66 %. L’église a même trouvé “une astuce” pour que ses chers paroissiens puissent payer par carte bancaire et obtenir sur place leur reçu fiscal.

 

Les chants de fin de messe emplissent le bel édifice dont le décorum, mêlant style néobyzantin et néo-Renaissance, magnifie l’entre-soi de la bonne société dont l’interconnaissance nous est confirmée sur le parvis de l’église à la sortie de la cérémonie. Tout le monde reste et bavarde, des groupes se forment pour discuter des événements de la veille. Les uns racontent qu’ils ont définitivement fermé fenêtres et volets après qu’un pavé a échoué sur le canapé du salon, les autres expliquent à leurs enfants que le Monoprix a été pillé par des gens qui ne sont en réalité que des voleurs. L’évocation des blindés rassemble un petit groupe de préadolescents qui échangent dans l’enthousiasme, tout émoustillés d’avoir vécu des scènes de violence dans le confort et l’aisance de leur vie quotidienne, toujours sous haute protection du pouvoir. Une société affable, malgré les événements, et toujours ravie d’être ainsi elle-même. »

entretien réalisé par Dominique sicot

Publié le 06/02/2019

Les « gilets jaunes » et le malaise démocratique

par Alain Garrigou, (site mondediplo.net

Le mouvement des « gilets jaunes » a surpris. Des commentateurs l’ont humblement avoué, ils ne l’avaient pas vu venir. Puis ils avaient parié sur l’avortement rapide d’un mouvement sans organisation. Plus éloquents que les mots furent les visages graves et inquiets des dirigeants, pris de cours par la révolte qu’ils avaient suscitée avec une mesure fiscale intempestive.

Pour eux, il ne s’agit pas seulement de commentaires — qu’on pourra toujours refaire quand l’amnésie aura effacé les erreurs — mais bien de leur capacité à gouverner. Après coup et souvent par vanité, les mémorialistes, tout à leur affaire de dénouer les causes, ne laissent souvent rien paraître. Alexis de Tocqueville avait entendu des hommes politiques aussi éminents que Guizot, Thiers ou Molé dire de la révolution de 1848 « qu’il ne fallait attribuer cet événement qu’à une surprise et ne le considérer que comme un pur accident, un coup heureux et rien de plus (1) ». Dans ce cas, le jugement servait à consoler ou à excuser. À l’inverse, Tocqueville avait fait quelques jours avant, le 29 janvier 1848, un discours prémonitoire, au point qu’on lui reprocha d’avoir cherché à faire peur. Se demandant s’il avait été aussi alarmé qu’il l’avait dit à la tribune, il se livra à un exercice rare d’humilité : « Non je ne m’attendais pas à une révolution telle que nous l’allions voir ; et qui eut pu s’y attendre ? (2 ». Les prophètes rétrospectifs n’ont pas toujours cette modestie.

En bonne logique, on ne devrait plus être surpris à force de l’être, ou être surpris de toute autre chose : comment en effet expliquer que les situations dramatiques et intenables durent aussi longtemps sans bruit ni réaction ? Réponse : parce que se révolter est difficile, coûteux et dangereux. Cela pourrait être un résumé d’une histoire millénaire d’événements prévisibles et imprévus. Pourquoi à ce moment, sur ce sujet ? Les crises politiques arrivent généralement par surprise. L’irruption du mouvement des gilets jaunes n’y a pas échappé.

Dans ce cas, on peut dire que la surprise s’est conjuguée au pluriel : portant à la fois sur la population protestataire, les méthodes, la violence et enfin sur les causes. Il y eut d’abord la surprise d’un mouvement venu d’ailleurs, en tout cas d’où on ne l’attendait pas, une mobilisation qu’on appelait autrefois « spontanée » pour dire qu’elle venait des populations elles-mêmes et non de quelque parti ou organisation dite représentative. Et encore une population a priori peu politisée, comprenant une forte proportion de femmes, vivant dans des régions périphériques, périurbaines et rurales. En somme celles et ceux qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les mouvements sociaux, en tout cas au premier rang et selon une identité propre.

Comme un redoublement de cette originalité sociale première, les méthodes ont été inédites, tranchant avec le répertoire classique de l’action collective. Les réseaux sociaux ont joué un rôle important en donnant à des citoyens dispersés les moyens de coordonner leurs actions, d’organiser l’occupation des ronds-points, de gérer les rassemblements mouvants lors des samedis de manifestation, au point de désorienter dans un premier temps les forces de l’ordre tout en fixant l’attention médiatique. Sans parler du détournement de l’usage d’un instrument de la panoplie légale de l’automobiliste, transformé en étendard de la révolte au point de lui donner son nom. Ce nouveau répertoire d’action collective va probablement se reproduire à mesure que les corps intermédiaires perdront du crédit et que l’économie numérique ouvrira de nouvelles possibilités, en France comme ailleurs.

Il y eut aussi la surprise d’une violence inhabituelle, physique et verbale. On n’était plus habitué à des scènes de sédition rappelant les révolutions du XIXe siècle. Oubliés, les gestes comme les défis lancés aux forces de l’ordre. Oubliés, les attroupements itinérants et les manœuvres de harcèlement qui étaient le savoir-faire insurrectionnel du peuple parisien. Les voici qu’ils resurgissent, signe d’une exaspération désinhibée offrant un cadre favorable à certains individus ou groupes plus ou moins préparés à la guérilla urbaine.

Enfin, les interprètes se sont rapidement accordés sur les causes. Sans doute personne n’avait imaginé, à commencer par le gouvernement, qu’une augmentation de la fiscalité sur les carburants allait provoquer la révolte d’une population appauvrie issue des catégories populaires ou moyennes. Puis sont venues les demandes plus larges sur le pouvoir d’achat, en attendant que, fort de son écho et de ses succès, le mouvement avance d’autres revendications comme le référendum d’initiative citoyenne.

Rappelons que la révolte antifiscale fut la protestation la plus ordinaire dans la France d’Ancien Régime. Si la pression fiscale était alors bien moins forte qu’aujourd’hui, elle était aussi plus pesante du fait de la faiblesse de l’économie monétaire. Plus proche de nous, le mouvement initié par Pierre Poujade dans les années 1950 est celui qui s’apparente le plus au mouvement des « gilets jaunes », non seulement parce qu’il s’attaquait à la pression fiscale mais aussi parce qu’il touchait surtout les régions pauvres, des catégories sociales différentes sans doute — les petits commerçants plutôt que les salariés —, mais se servait d’une rhétorique similaire au « dégagisme » actuel. Le mot d’ordre de la campagne législative pour les élections du 2 janvier 1956 était parfaitement explicite : « sortez les sortants ». S’il faut envisager un prolongement partisan aux « gilets jaunes », l’histoire du poujadisme risque bien de devenir un leitmotiv des commentaires médiatiques.

La démocratie sans délégation

Le régime représentatif semble avoir été toujours en crise. En France, sa critique a souvent été plus vive qu’ailleurs. Avec le mouvement des « gilets jaunes », elle a pris une acuité spéciale, jusqu’au refus de toute représentation politique ; ce qu’illustrent un tag comme « Ni Macron ni personne », la revendication du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et encore le refus de se doter de porte-paroles. Cette protestation se nourrit de la critique des élites ou de la représentation politique, formulée depuis longtemps mais confinée à des sphères intellectuelles ; plus encore : elle se nourrit de l’existence bien visible d’élites homogènes culturellement, si ce n’est socialement. Leur méconnaissance de « la France d’en bas », selon l’expression d’un ancien premier ministre, est chez eux quasi congénitale. Au sentiment de supériorité des élites répond le sentiment d’autonomie de populations qui s’estiment désormais à égalité de compétence politique avec les dirigeants. Le credo démocratique de l’égalité, l’élévation du niveau d’instruction, l’accès à l’information facilité par Internet, et les propres discrédits accumulés par les dirigeants, sinon par les corps intermédiaires, ont affranchi les gouvernés de toute rapport consenti de délégation. Une coupure encore approfondie par les relations nouvelles d’intermédiation, technologiques, entre les gens.

Lire aussi Jean-Michel Dumay, « La France abandonne ses villes moyennes », Le Monde diplomatique, mai 2018. Pour connaître la simple et concrète réalité, il suffit de parcourir la France : commerces de centres-villes fermés, façades aveuglées, panneaux « à vendre » sur des maisons rurales et citadines dont on voit mal ce qui pourrait les sauver. Quant aux écoles primaires et aux postes, il en reste souvent des bâtiments désaffectés. À l’inverse, les centres commerciaux installés en périphérie drainent les consommateurs sur des parkings couverts d’automobiles, où les caddies illustrent moins un consumérisme débridé qu’une atomisation de la sociabilité. Aux heures de pointe, les routes qui séparent lieux d’habitation et lieux de travail sont embouteillées. On peut imaginer une autre convivialité que la télévision du soir, le jardinage du dimanche, la possession de deux voitures par couple, l’éloignement du lieu de travail, de l’école, de la Poste et des commerces. Chacun n’a qu’à se débrouiller avec la précarité au travail, la décentralisation et la concurrence. Quant aux gens dont on dit justement mais avec décence qu’ils sont « à la rue », les voit-on encore ? Bien trop nombreux et souvent très jeunes. Dérangeant forcément. On a pourtant des mots pour en parler : paupérisation, désertification des campagnes, déclin des centres urbains. Mais ce ne sont que des mots.

Des études, des essais grand public comme des publications sociologiques et économiques, pointent depuis longtemps les maux de la société française. Plusieurs courants de pensée ont sonné l’alerte. Dès 1992, La misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, attirait l’attention non seulement sur la « misère de situation » mais sur la « misère de position », et donnait la parole aux victimes en transformant le plus possible l’enquêteur en scribe. Les naufragés, de Patrick Declerck (2001), Les classes moyennes à la dérive, de Louis Chauvel (2004), La France périphérique de Christophe Guilly (2014), pour n’en citer que quelques-unes ayant obtenu le plus large écho. Est-ce l’abondance de livres qui finirait par nuire ? Mais elle s’étire sur plusieurs décennies. Leurs leçons ont peut-être été oubliées. Ou peut-être ont-ils été pas lus, mal lus — comme Woody Allen le disait pour Guerre et paix de Tolstoï, lu selon la méthode de lecture rapide : « Ça se passe en Russie ». Il faut dire que les livres qui ne sont pas franchement désespérants ne sont pas non plus très distrayants. Quant aux dirigeants ? Peut-être les approchent-ils sous forme de fiches de lecture.

Pas lu, pas vu, en tout cas pas compris. Cette mal-appropriation intellectuelle des faits entache toute l’éducation, particulièrement celle des élites. Celle en tout cas de ceux qui, après avoir excellé dans leurs études secondaires, s’engagent dans des classes préparatoires, font Sciences Po ou entrent directement dans une grande école puis à l’ENA ? Croit-on que ces années de forçage soient propres à doter d’une culture approfondie ? Qu’elles permettent de rester en phase avec la vie de la plupart des gens ?

Les débuts de carrière des élites ne favorisent guère le contact avec la vie banale. On ne se soucie guère plus du souci de l’apprentissage de terrain dont l’expression « aller au charbon » — désignant le début du travail d’ingénieur devant descendre à la mine — garde la trace. En tout cas pour ceux qui entrent dans les administrations centrales, les grands corps ou les services auxiliaires de l’État, jusqu’aux entreprises publiques où le recrutement se fait forcément sur les titres scolaires. Le détour par le privé, ou « pantouflage », ne saurait être considéré comme un passage initiatique par le bas. Lorsque les hauts-fonctionnaires reviennent au service de l’État, c’est pour y importer plutôt les principes de la gestion entrepreneuriale et les mœurs des sièges sociaux que l’expérience du monde du travail. Ajoutons que ces vies ne laissent guère de temps à la lecture et encore moins à la réflexion. Les exceptions impressionnantes de ministres écrivains sont rares.

On peut certes toujours faire confiance à l’intelligence de jeunes gens doués, mais que peut-on à la force des choses ? Sans doute profitent-ils du concours de plus jeunes gens doués pour leur résumer les dossiers, et peuvent-ils éventuellement briller avec les connaissances acquises par procuration. Elles n’en restent pas moins une connaissance de dossier. Comment cet habitus pourrait-il être amendé, sinon corrigé, par la forte endogamie des élites, se rencontrant quotidiennement, se fréquentant régulièrement et partageant les mêmes valeurs de carrière ? Si l’ENA fut une fausse bonne idée, on voit mal comment on reviendrait sur cette voie de la formation de la haute administration, tant il affecterait trop d’intérêts. Il est probablement possible de faire des aménagement en prévoyant des parcours plus diversifiées de carrières avant de s’installer dans les palais républicains, en supprimant les possibilités de « rétropantouflage », ou en interdisant les reconversions politiques, sauf à quitter définitivement la fonction publique comme sous la IIIe République, mais on a presque le sentiment de proférer là une grossièreté. Ou un crime de lèse-majesté si l’on considère que le président actuel, avec de telles règles, n’aurait pas pu l’être.

Comme il est trop facile et intellectuellement régressif de s’en prendre à une personne, fût-il un chef d’État, il est aussi partiel de s’en prendre à une noblesse d’État qui a le tort d’être homogène et visible. Cela ne résume aucunement le système politique français. Le régime représentatif ne donne plus aux gouvernants une juste vue des choses et des gens ? C’est que la case parlementaire du processus législatif ressemble surtout à un mauvais moment à passer pour le gouvernement qui toujours, in fine, décide. Les députés relaient-ils encore l’état d’esprit de leur circonscription ? Seraient-ils défaillants, il resterait encore les maires. D’autant plus lorsqu’ils gèrent de petites communes, les maires connaissent bien leur population. N’ont-ils pas alerté le pouvoir central sur la paupérisation qui dure depuis plus de trente ans ? Bien sûr, ils l’ont fait. Chaque année, leur association organise le congrès des maires de France où traditionnellement le président de la république vient faire un discours. En 2018, Emmanuel Macron l’a ignoré quelques jours avant la révolte des « gilets jaunes ». Avant d’en rencontrer quelques-uns triés sur le volet pour lancer son « grand débat » censé y mettre un terme.

Quels sont les relais entre les maires et le gouvernement ? En principe l’administration préfectorale. Dans l’État français, les préfets et les policiers (des souvent décriés Renseignements généraux) faisaient régulièrement leurs rapports sur cette « France périphérique ». Aujourd’hui, les principes du management public conduisent à se passer de plus en plus des corps dits intermédiaires, donc de la négociation, pour appliquer les normes de la bonne gestion comptable. Au nom de la rationalité, des contraintes financières et de la dépendance internationale, la prise en compte du public y est réduite au minimum. C’est l’ère du technocratisme éclairé comme il y eut un temps du despotisme éclairé.

Finalement il faudrait peut-être parler d’addiction tant les pouvoirs politiques sont devenus dépendants de sources d’information purement instrumentales. Jamais sans doute n’ont-ils été autant obsédés par les médias, la télévision surtout, épiant les réactions à l’aide d’une armée de chargés en communication attachés à les influencer. Quant aux sentiments des gouvernés, ne sont-ils pas censés être mieux connus que jamais grâce aux sondages que des officines privées et autres conseillers dissèquent quotidiennement ?! Question osée : les sondages n’avaient-ils pas prévu la révolte des « gilets jaunes » ? S’ils n’ont rien annoncé, n’est-ce pas qu’ils ne servent à rien ? Puisque l’on ne voit plus certaines réalités du monde, spécialement la souffrance, derrière les outils d’objectivation (sondages et statistiques) qui sont ceux de la science et du pouvoir, ne devrait-on pas s’en passer ?

La mobilisation des gilets jaunes est une piqûre de rappel concernant la coupure entre gouvernants et gouvernés. S’agissant de l’avenir, on n’est pas certain qu’elle ait plus d’effet que les précédentes ou qu’au contraire, elle laisse une trace durable.

Alain Garrigou

Publié le 03/02/2019

Le complotiste de l’Élysée

par Frédéric Lordon, (site mondediplo.net)

On peut tenir pour l’un des symptômes les plus caractéristiques des crises organiques l’emballement des événements, et la survenue à haute fréquence de faits ou de déclarations parfaitement renversants. En moins de 24 heures, nous aurons eu les enregistrements Benalla, aussitôt enchaînés avec une rafale de propos à demi-« off » signés Macron, et la mesure du dérèglement général est donnée à ceci que, dans la compétition des deux, c’est Benalla qui fait figure de gnome. En fait, on n’arrive plus à suivre.

Il le faut pourtant, car tout est magnifique. Macron en « off », c’est chatoyant. C’est qu’il est l’époque en personne, son plus haut point de réalisation : managérial, ignorant de tout ce qui n’est pas sa classe, le racisme social jusque dans la moelle des os, le mépris en toute innocence, et surtout l’absence complète de limite, de censure, de reprise de soi. C’est une compulsion venue de trop loin : dans l’instant même où il annonce sa propre réforme et jure de faire désormais « très attention » à ses « petites phrases », il se scandalise que le premier « Jojo avec un gilet jaune » ait « le même statut qu’un ministre ou un député » — « les petites phrases, j’arrête quand je veux », d’ailleurs « je commence demain ». Et c’est cet individu dont les « analystes » des grands médias se demandent « dans quelle mesure il tiendra compte des résultats du grand débat »… Mais peu importe, c’est tellement beau qu’on en reste émerveillé. Même une fiction à petit budget n’oserait pas se donner un personnage aussi énorme, aussi « cogné » — mais c’est sans doute le propre de cette époque que la fiction, même débridée, peine à se tenir au niveau de la réalité.

Avec « Jojo » déjà, il y avait de quoi faire — un hashtag #JeSuisJojo par exemple ? Mais on n’avait encore rien vu. C’est quand il entre dans « l’analyse » que le « patron » de Benalla se surpasse. La restitution par Le Point de ces merveilleux « off », assurément des documents pour l’Histoire, livre sur l’entendement, il faudrait plutôt dire sur la psyché présidentielle des aperçus proprement vertigineux — et, à chaque jour qui passe, nous savons un peu mieux à qui nous avons à faire.

C’est tellement ahurissant qu’on est presque obligé de se demander s’il n’y a pas quelque part de malignité chez les scribes du Point. En revanche il n’y a pas beaucoup de place pour le doute quant à la fidélité de la transcription. « Le président de la République considère l’embrasement du mouvement des « gilets jaunes » comme une manipulation des extrêmes, avec le concours d’une puissance étrangère » (c’est Le Point qui parle). Dès la première ligne on mesure le diamètre du cigare de moquette. Tout le reste n’est qu’une énorme taf, avec cendriers qui débordent et ronds de fumée comme ça. « Dans l’affaire Benalla comme “gilets jaunes”, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet (…) Ce mouvement est fabriqué par des groupes qui manipulent, et deux jours après, ça devient un sujet dans la presse quotidienne » (Macron). « Selon lui (ici c’est Le Point qui parle), il est évident que les “gilets jaunes” radicalisés ont été “conseillés” par l’étranger ».

En général, le spectacle d’une déchéance n’est pas beau à voir, à plus forte raison quand elle est si précoce. Mais disons les choses : ici, c’est franchement drôle. Un peu inquiétant, sans doute (en fait beaucoup), mais drôle. En fait c’est surtout drôle d’imaginer les mâchoires décrochées des chasseurs de complotistes. Parce que Macron en roue libre dans la russosphère, les « gilets jaunes » pilotés depuis le Kremlin, pour n’importe qui, c’est à mourir de rire, mais pour eux, c’est Ganelon, Trafalgar et Blücher réunis. Normalement, on était d’accord : le complotisme, c’était pour les « autres », les « affreux », ceux précisément qui ne croient pas en la raison libérale. Mais comment fait-on si c’est le héros, celui pour qui on a raconté tout ça, qui décompense et se met à courir en chemise de nuit dans les rues ?

Ici, on rêverait de voir leurs têtes à tous : Jean-Michel Aphatie, Patrick Cohen, Nicolas Demorand, Léa Salamé, Ali Baddou, Sonia Devillers (la chasse au complotisme n’a pas de soldats plus typiques que les demi-habiles de France Inter), mais aussi les inénarrables Décodeurs, les animateurs de France Culture qui n’ont pas cessé d’organiser, gravement concernés, des émissions et des débats publics sur les fake news, de la parlote au kilomètre, de la conférence à rallonge, des régiments d’intellectuels vigilants, à Blois, au Mans, aux Bernardins, à l’Opéra Bastille, bref partout où l’on « pense », et puis aussi les chefferies éditoriales qui s’étaient trouvé cette opportune croisade de substitution pour faire oublier leurs propres abyssales défaillances. Mais le point de tragédie est atteint quand on pense aux malheureux de Conspiracy Watch, à ce pauvre Rudy Reichstadt qui vient de se manger l’équivalent psychique d’un tir de Flashball, qui vit son moment LBD à lui — et comme les autres : en pleine tête.

Voilà donc toute cette armée de la Vertu, totalement décomposée, pétrifiée même, à la limite de la fatal error face à au dilemme qui vient : Macron qui passe le 38e parallèle, en parler ou n’en pas parler ? En parler, c’est ou bien se couvrir de ridicule ou bien devoir renoncer à ses buts de guerre cachés — le complotisme, c’était les gueux, l’anticomplotisme le passeport tamponné pour le Cercle, doublé d’une pétoire idéologique anti-contestation. N’en pas parler donc ? Mais patatras : boulevard pour RT France qui s’est spécialisée dans tout ce dont les médias français ne parlent pas, et qui ne se refusera pas pareil caviar : retourner le complotisme contre ses accusateurs de complotisme, un mets de choix.

C’est qu’en effet RT se porte bien en exacte proportion de ce que les médias officiels font défaut. S’être redémarrés à la manivelle pour essayer de refaire leur retard sur les violences policières, n’ôtera pas que, pendant presque deux mois, ils ont été aveugles et sourds à l’un des événements les plus importants de l’histoire française depuis un demi-siècle : un soulèvement sans précédent, la montée du régime vers un niveau de répression inouï, l’effondrement de toute démocratie dans l’obligation pour les manifestants de mettre très gravement leur intégrité physique en jeu au moment d’exercer leur droit politique le plus fondamental. Il restera dans l’Histoire que ces médias ont d’abord recouvert l’Histoire.

C’est pourquoi il est fatal que la honte du journalisme français se mesure à ce paradoxe tout à fait inattendu que RT est devenu à peu près le seul média audiovisuel honorable ! Personne n’est assez malvoyant pour ne pas saisir que l’entrain de RT ne doit pas qu’aux enthousiasmes déontologiques de la « bonne information » — mais enfin la presse du capital a elle aussi les ressorts troubles de ses propres entrains, ou plutôt de ses propres absences d’entrain. Il reste que RT donne à voir pendant que les autres oblitèrent, et que ça fait quand même une sacrée différence quand il s’agit d’information.

Lire aussi Maxime Audinet, « La voix de Moscou trouble le concert de l’information internationale », Le Monde diplomatique, avril 2017. Alors le Russe a un mauvais fond, c’est certain, mais il n’a pas oublié d’être malin. En réalité, dans l’état de ruine où se trouve le champ médiatique français, sa stratégie était gagnante à coup sûr : 1) repérer dans le système du débat public français le défaut de la cuirasse : les médias mainstream totalement alignés sur l’européisme libéral et pâmés devant sa variante macronienne ; 2) fournir tout ce qu’il était devenu presque impossible d’avoir dans ces médias : de l’information immédiate, gênante, du débat rouvert ; 3) faire passer en contrebande, et bien enrobé dans le reste, tous les contenus de la géopolitique poutinienne, jusqu’aux plus limites, parce que de ce point de vue, en effet, ça y va, et sans se gêner (cependant, personne ne s’est beaucoup offusqué que depuis des décennies Le Monde soit le porte-voix du Quai d’Orsay, ni que France 24 ait l’indépendance d’une roue dentée). Heureusement, Macron, qui n’est pas la moitié d’un futé non plus, voit tout dans le jeu des Russkofs : ils organisent les « gilets jaunes » et font faire du média-training au Gitan, c’est assez clair. Et pendant ce temps « nous, on est des pitres » (Macron au Point). Pour le coup, c’est pas faux.

Qui s’étonnera, en tout cas, que la stratégie RT rentre comme dans du beurre ? L’événement produit implacablement ses effets de crible : les médias officiels se sont d’abord déconsidérés, à proportion de ce que le mouvement des « gilets jaunes » est historique ; logiquement les autres se sont engouffrés dans l’énorme vacuum, RT portés par ses intérêts particuliers, Le Média parce qu’il a immédiatement saisi l’importance de ce qui allait se jouer. Qui s’en plaindra, à part les pouvoirs assiégés et leurs officines anticomplotistes ?

Il y a quelque temps, on avait essayé de défendre qu’il n’y a parfois pas tournure d’esprit plus complotiste que celle des anticomplotistes (1). C’est que l’anticomplotisme est devenu par excellence la grammaire disqualificatrice des pouvoirs installés, à qui ne reste d’autre argument que de saturer le paysage avec des errements, au reste fort minoritaires, pour ne plus avoir à engager la discussion sur les contenus. Or, les hommes de pouvoir vivent dans l’élément du complot — ils se souviennent très bien des moyens qui les ont fait parvenir, et s’inquiètent sans cesse, à raison, de ceux qui pourraient les faire tomber : des complots en effet — entre ici, Carlos Ghosn. De là que toute leur vision du monde en soit teintée, et qu’en vérité ils soient incapables de penser autrement, et puis, par imprégnation (et insuffisance), tous ceux qui vivent dans leur proximité et importent leurs formes de pensée — éditorialistes, journalistes politiques. Macron sait très bien de quel concours organisé il est le produit : financement des plus fortunés, portage par tous les lobbies de la richesse, soutien de la presse du capital. Racisme social aidant, la spontanéité des Jojos ne saurait à ses yeux constituer la moindre menace sérieuse, au reste, ont-ils quelque raison réelle de se plaindre ? Les Jojos ont donc forcément été manipulés — par une puissance supérieure, c’est-à-dire équivalente à la sienne.

Les Jojos ont donc forcément été manipulés — par une puissance supérieure, c’est-à-dire équivalente à la sienne.

Dans ce jeu de miroir et de projections renversées, c’est avec l’effet de retour de la russophobie en roue libre que le complotisme de l’anticomplotisme se fait le plus spectaculaire. Il faut dire que tout ce que le pays compte d’élites auto-proclamées (par définition anticomplotistes) s’en est monté le bourrichon jusqu’à se créer une obsession maléfique au pouvoir explicatif universel : « c’est les Russes » — soit à peu près la définition canonique du complotisme. En tout cas, on savait déjà que Macron ne comprend rigoureusement rien à la société qu’il prétend diriger, mais il est bien certain qu’avec ce pâté dans la tête, ses vues ne sont pas près de s’éclaircir. Sur aucun sujet d’ailleurs : « Si on veut rebâtir les choses dans notre société », poursuit-il, décidément bien allumé, « on doit accepter qu’il y ait une hiérarchie des paroles (…) Celui qui est maire, celui qui est député, celui qui est ministre a une légitimité. Le citoyen lambda n’a pas la même » — passe ton chemin, Jojo. On ne niera pas qu’en pleine crise démocratique, au moment où la population hurle pour avoir droit de nouveau à la parole et où, accessoirement on essaye de faire tenir debout la pantomime du « grand débat », nous avons là un mot ajusté au millimètre, et comme une pièce d’orfèvrerie.

Arrivé à ce point d’étonnement, toutes les certitudes vacillent, toutes les hypothèses demandent à être rebattues. Normalement on postule qu’un homme de pouvoir désire s’y maintenir. On ne manque pas d’arguments raisonnables pour l’appliquer à Macron, à commencer par son usage délirant des forces de police. « En même temps », comme dirait l’autre, on le voit faire méthodiquement, et continûment, tout ce qui est requis pour s’attirer la plus grande détestation possible, et finir expulsé. C’est tout de même très étrange, et presque incompréhensible.

Prenons les choses autrement. Hegel écrit quelque part que l’Histoire se trouve toujours les individus particuliers capables d’accomplir sa nécessité. C’est peut-être sous cet angle qu’il faut envisager le cas Macron. Comme une bénédiction imprévue. Peut-être fallait-il l’extrémité d’un grand malade, produit ultime d’une séquence de l’histoire pour en finir avec cette séquence de l’histoire. Si vraiment il faut en passer par là, ainsi soit-il.

Frédéric Lordon

Publié le 19/12/2018

Gilets jaunes. L’exigence démocratique fleurit sur les ronds-points

Pierre Duquesne (site humanite.fr)

Les barrages filtrants sont des mini-agoras où la parole se libère et où on se politise à la vitesse grand V. Ce bouillonnement démocratique à même l’asphalte permet de faire émerger des idées neuves pour refonder la République.

Commercy n’est plus uniquement connue pour ses madeleines. C’est de cette petite ville de la Meuse qu’est parti le désormais célèbre « Appel de Commercy ». Lancé le 30 novembre, depuis une cabane construite sur place dans la commune, il s’est diffusé comme une traînée de poudre sur les réseaux. « Vive la démocratie directe ! » peut-on lire dans ce texte destiné au départ à contrecarrer la désignation de porte-parole régionaux des gilets jaunes. « Ne mettons pas le doigt dans l’engrenage de la représentation ! » alertent ces citoyens déterminés à se battre pour la défense du pouvoir d’achat mais aussi « sur les retraites, les chômeurs, le statut des fonctionnaires et tout le reste » ! Des porte-parole, expliquent-ils « finiraient forcément par parler à notre place ». « Comme avec les directions syndicales, (le pouvoir) cherche des intermédiaires, des gens avec qui il pourrait négocier. Sur qui il pourra mettre la pression pour apaiser l’éruption. (…) Mais c’est compter sans la force et l’intelligence de notre mouvement. » Et d’appeler l’ensemble des gilets jaunes à monter des comités populaires partout où ils le peuvent. « Le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple ! » clament les huit gilets de Commercy, le poing levé.

Depuis, leur appel a été vu des milliers de fois sur le Net. « On a reçu des centaines de messages, de Belgique, d’Allemagne, du Chiapas et de partout en France pour savoir comment nous fonctionnons », raconte Claude, fonctionnaire à fond dans la lutte. Ce n’est pas si compliqué. Toutes les décisions sont soumises au vote d’une assemblée générale, organisée chaque jour à 17 h 30. « Avec une animation tournante pour que les gens puissent exercer leur citoyenneté, leur capacité de dialogue, poursuit-il. On est tous novices, on apprend tous ensemble. » Chaque soir, depuis trois semaines, il y a toujours entre 25 et 30 présents. Ils étaient plus de 150, la semaine dernière, pour une AG extraordinaire sur l’enjeu démocratique. « Il est plus facile de demander le retrait d’une taxe ou l’augmentation des salaires que de dire qu’on étouffe de ce système. Mais lorsqu’on parvient à mettre des mots sur ce sentiment, on s’aperçoit que cela rencontre une préoccupation profonde », rapporte Claude.

« Représentons-nous nous-mêmes ! » et « inventons un nouveau modèle démocratique », voilà qui pourrait être le point de ralliement de l’ensemble des gilets jaunes. Sur l’île de La Réunion, certains d’entre eux ont délaissé Facebook pour lancer leur propre plateforme numérique de délibération collective. Ils sont près de 5 000 à débattre, à s’organiser et à élaborer des revendications de façon horizontale, en créole et en français, via un site conçu par une start-up de la Civic Tech. Des mini-référendums sont réalisés chaque jour à Gaillon, dans l’Eure (lire ci-contre), auprès des voitures passant le barrage filtrant. « Faut-il dissoudre l’Assemblée, oui ou non ? » était la question soumise, mercredi, aux conducteurs. Une consultation express, à emporter.

L’ancienne préfecture transformée en « Maison du peuple »

À Saint-Nazaire, l’ancienne préfecture, occupée, a été transformée en « Maison du peuple » pour permettre aux personnes mobilisées de se coordonner et d’imaginer la suite. De pouvoir enfin s’exprimer. « Il y a tout un système qui nous empêche de nous plaindre. Tu peux plus faire la grève… parce que si tu paies pas ton crédit, tu perds ta maison. Ça devrait être gratuit, pourtant, de se plaindre », explique l’un des gilets jaunes nazairiens, dont les propos sont rapportés sur le site lundi.am.

Un acronyme revient fréquemment dans les multiples échanges de cette « démocratie des ronds-points » : le « RIC ». Le référendum d’initiative citoyenne devient la revendication numéro 1 des gilets jaunes. C’est en tout cas la volonté de pionniers du mouvement comme Priscilla Ludovsky et Éric Drouet, qui ont organisé hier une conférence de presse devant la salle du Jeu de paume à Versailles. À l’endroit même où les révolutionnaires de 1789 se sont juré d’écrire une nouvelle Constitution, ils ont proposé, outre une baisse des taxes sur les produits de première nécessité et la baisse des salaires des ministres, de soumettre aux Français ces outils permettant de modifier la Constitution, de proposer une loi, voire de destituer un membre du gouvernement à condition de réunir un certain nombre de signatures. Ils proposent aussi la création d’une « assemblée citoyenne », avec des électeurs tirés au sort, qui « proposerait des sujets à soumettre à référendum et/ou qui défendrait les intérêts des citoyens face au gouvernement ». Une conférence sur le référendum d’initiative citoyenne, diffusée par le youtubeur Demos Kratos, a enregistré près de 800 000 vues sur Facebook en moins d’une semaine.

Manifestement, ils n’ont pas été convaincus par l’intervention, lundi, d’Emmanuel Macron. Ni même par sa volonté de lancer un « débat sans précédent » sur la question de « la représentation ». Le chef de l’État s’est dit prêt, pourtant, à étudier « la possibilité de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis ». La révision constitutionnelle va être repoussée pour tenir compte de cette consultation nationale, a annoncé mercredi le porte-parole du gouvernement. Mais ces propositions sont apparues bien trop floues, comparées aux annonces sur le pouvoir d’achat.

Il est urgent d’entamer un processus constituant

« Il veut nous faire passer pour de simples consommateurs », estime un des gilets jaunes rencontré par l’Humanité, lundi, sur un barrage filtrant de Rungis. « Pas représentés », « pas concernés », « pas écoutés »… En quelques mots, Jimmy, employé chez Carrefour, révèle la grande distance prise avec la démocratie représentative. Le « tous pourris » n’est jamais très loin dès qu’on évoque les corps intermédiaires ou les élus. « Certains peut-être sont honnêtes, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. En général, je ne sais pas s’ils sont aussi sincères que ça ! » s’exclame Jimmy. À Commercy, la CGT, qui était venue proposer son aide, a été gentiment éconduite par peur de la récupération, rapporte Claude… qui est lui-même syndiqué à la CGT. Mais il se dit rasséréné par ce mouvement où on parle à « des gens de toute sorte » sans exclusive, qu’ils votent FN ou plutôt à gauche, mais « toujours dans une relation extrêmement respectueuse. Les idées s’échangent, elles progressent, ce qu’on ne sentait pas avant », juge ce militant. S’il présente des avantages, cet effacement des appartenances peut aussi renforcer encore la confusion politique. Et elle est parfois amplifiée par certains personnages sulfureux. Étienne Chouard, par exemple, était l’un des invités phares de la conférence à succès sur le référendum d’initiative citoyenne. S’il défend un processus constituant depuis le référendum de 2005, ce professeur d’économie en lycée prône aussi le dépassement des clivages, au point de s’afficher aux côtés de figures d’extrême droite. Il n’a pas caché ses sympathies pour François Asselineau lors de la dernière présidentielle.

À l’avant-garde des expérimentations démocratiques, le maire de Kingersheim, Jo Spiegel, qui a récemment rejoint Place publique, a, lui, été agréablement surpris par la dynamique des gilets jaunes. « On aurait pu craindre au départ qu’il s’agisse d’un individualisme de masse, avec chacun son gilet jaune et ses revendications, mais ils ont commencé à faire de la politique dignement, dépassant les intérêts catégoriels et corporatistes à mesure qu’ils ont discuté sur les ronds-points. La mobilisation contre une taxe s’est peu à peu transformée en manifestation contre l’injustice fiscale, par exemple. » Et vu la crise de la démocratie représentative élective, complètement déligitimée, il est urgent d’entamer une transition sociale, écologique et démocratique, via un processus constituant. « Une espèce d’assemblée générale nationale, sur plusieurs mois, avec des citoyens tirés au sort pour imaginer un renouveau démocratique. C’est ça ou le risque, c’est de voir un scénario à l’italienne se produire en France. »

Publié le 16/12/2018

Au gouvernement, l’improvisation pour politique


 

Depuis qu’ils ont découvert les mesures d’Emmanuel Macron censées répondre aux « gilets jaunes », le gouvernement et la majorité parlementaire peinent à en défendre les contours et le financement. À l’Assemblée nationale comme au plus haut niveau de l’État, chacun navigue à vue.

Qui Emmanuel Macron a-t-il prévenu avant de lancer ses annonces en faveur du pouvoir d’achat lundi 10 décembre, à 20 heures ? Et plus important : comment ces mesures ont-elles été préparées et chiffrées ? La question se pose, au regard du flottement général qui a saisi le gouvernement et la majorité parlementaire lorsqu’il s’est agi de défendre les choix du président de la République, dès lundi soir et toute la journée de mardi, y compris devant le Parlement.

« Le président a gardé très, très longtemps pour lui la teneur des annonces », glisse un ministre à Mediapart. Au point que juste avant son allocution, les membres du gouvernement ont été contraints d’accepter les invitations sur les plateaux télé sans savoir exactement ce qu’ils auraient à défendre. Ni comment ils pourraient le faire.

Hausse de la rémunération pour les salariés autour du Smic, annulation de la hausse de la CSG pour les retraités les plus modestes, défiscalisation des heures supplémentaires… Ces mesures coûteront cher, autour de 6 milliards d’euros pour l’année 2019, auxquels il faut ajouter les 4 milliards qu’aurait dû rapporter la hausse de la taxe sur les carburants, annulée dans le premier des reculs de l’exécutif. Comment ces manques à gagner seront-ils financés ? Il est fort probable que nul ne le savait lorsque Emmanuel Macron a fait ses annonces.

« Les modalités sont encore en cours de travail », confiait pudiquement un haut responsable de Bercy, à la mi-journée, mardi. « Pour le moment, on n’a pas les détails du financement des mesures », indiquait au même moment un ministre. À l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement, le premier ministre Édouard Philippe a renvoyé le détail des réponses dans les prochains jours, lorsque la motion de censure déposée par les groupes de gauche au Palais-Bourbon.

Quant au calendrier, il n’est guère plus clair. Si le gouvernement fait le maximum pour que la hausse de la rémunération pour les salariés autour du Smic démarre en janvier, ses effets ne seront pas perceptibles avant février au mieux, la prime d’activité de janvier étant versée par la caisse d’allocations familiales (CAF) le 5 février. Les autres mesures ont peu de chance d’être effectives dès la rentrée de janvier. Contrairement à ce que les observateurs avaient pu déduire de l’allocution de lundi soir, la défiscalisation des heures supplémentaires sera par exemple mise en application « courant 2019 », selon un responsable de Bercy.

Une chose est sûre : l’objectif de contenir le déficit budgétaire à 2,8 % du PIB en 2019 ne sera pas tenu (lire ici le parti pris de Romaric Godin sur les choix budgétaires gouvernementaux). À rebours de toute la politique menée par le gouvernement jusqu’ici. « Lundi soir, la doctrine budgétaire a été mise de côté. On ne lâche pas complètement les 3 %, mais ça ne doit pas être la doctrine du pays », confie un ministre. « On vit mieux avec 0,2 ou 0,3 point de déficit en plus qu’avec un pays bloqué », lâche un second.

Mais au-delà de ce constat, aucun membre du gouvernement ne se risque à expliquer dans le détail quels sont les plans de l’exécutif. Et le plus grand flou règne, y compris au sujet de la mesure phare d’Emmanuel Macron, la première annoncée lors de son allocution : l’augmentation de revenu pour les salariés payés autour du Smic. « Le salaire d’un travailleur au Smic augmentera de 100 euros par mois dès 2019, sans qu’il en coûte un euro de plus à l’employeur », a simplement déclaré le président de la République.

Sur le site de l’Élysée, cette mesure figurait toujours mardi soir. Elle était même promue au rang d’« engagement de campagne » : « Le salaire d’un salarié au Smic augmentera au total de 100 euros par mois […], et cela dès 2019. » Problème : pour sa partie principale, la mesure ne concerne en fait pas le salaire des Français, et elle ne sera pas versée à tous les travailleurs pauvres. Dans les faits, le Smic n’augmentera pas plus qu’il était prévu il y a plusieurs semaines : il ne bénéficiera que de la hausse légale et automatique déjà inscrite dans la loi, soit une vingtaine d’euros net (+ 1,8 %).

Pour atteindre les 100 euros de hausse, il faudra compter sur la revalorisation de la prime d’activité, qui verra toutes les hausses initialement programmées jusqu’en 2021 accordées d’un coup, début 2019. Mais la prime d’activité n’est pas un salaire. Autrement dit, le salarié qui la touche ne pourra pas la compter pour calculer le montant de sa pension de retraite ou le montant de ses droits au chômage. Et cette prestation sociale ne sera revalorisée que de 0,3 % en 2019 et 2020, alors que l’inflation devrait atteindre au moins 1,3 % pour ces deux années. Contrairement au montant du Smic, la prime d’activité augmentera donc moins vite que les prix.

Lancée en janvier 2016, la prime d’activité était la mesure phare du plan pauvreté de François Hollande. En décembre 2017, elle était versée à 2,6 millions de foyers (avec un taux de recours de 70 %). Ce complément de revenu ciblant les travailleurs pauvres et modestes (ceux-là même qui constituent une bonne partie des « gilets jaunes ») fonctionne plutôt bien : il a réduit de 0,4 point le taux de pauvreté en France, selon l’estimation officielle réalisée par le gouvernement en mars 2017.

Certes efficace, ce revenu de complément ne concerne pour autant pas tous les salariés : la prime est versée aux Français gagnant l’équivalent d’un demi-Smic jusqu’à 1,2 fois le Smic (le montant versé augmente proportionnellement jusqu’au niveau du Smic, puis redescend rapidement). Les salariés à mi-temps touchant le salaire minimum ne devraient donc rien gagner. Et surtout, la prime est calculée en fonction des revenus du foyer fiscal dans son ensemble : si la conjointe ou le conjoint d’un smicard touche un gros salaire, elle n’est pas versée.

Une autre confusion est entretenue par le gouvernement, qui tente de faire croire que les 100 euros supplémentaires s’ajouteraient aux 20 euros de hausse automatique du Smic. Pourtant, lundi soir, l’Élysée expliquait le contraire : peu après l’intervention du chef de l’État, l’un de ses conseillers confirmait en effet à France Info que la hausse de la prime d’activité, d’environ 80 euros, serait bien « couplée aux 20 euros d’augmentation automatique » pour atteindre les fameux 100 euros.

Changement de discours officiel quelques heures plus tard. Sur BFMTV et RMC, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, assure que les salariés toucheront « en cumulé, un peu plus de 120 euros en plus sur la fiche de paie ». Même affirmation de la part de la ministre du travail Muriel Pénicaud, qui indique au même moment sur France Inter qu’un célibataire qui gagne « 1 307 euros, y compris la prime d’activité », touchera à partir de janvier « 1430 euros », soit 123 euros de plus. Calcul réitéré lors des questions au gouvernement, à l’Assemblée, mardi après-midi.

Le gain pour un smicard se montera-t-il alors à 80, 100 ou 120 euros ? Après vérification, et malgré les annonces des membres de son gouvernement, la hausse annoncée par Emmanuel Macron est bien de 100 euros environ, dont 20 euros de revalorisation automatique du Smic. Les 20 euros supplémentaires promis par Benjamin Griveaux et Muriel Pénicaud apparaissent en fait déjà sur les fiches de paye : ils proviennent de la baisse de cotisations sociales effective depuis octobre 2018. Et si on se penche sur les détails, il apparaît même que 10 euros compris dans leurs calculs sont déjà versés au titre d'une hausse de la prime d'activité accordée en août dernier.

« On est dans une totale confusion »

Au Palais-Bourbon, Édouard Philippe a ajouté une bonne dose de confusion en assurant que l’ensemble des salariés payés au Smic pourraient à terme bénéficier d’une augmentation de 100 euros… même s’ils ne perçoivent pas la prime d’activité. Le premier ministre n’a pas précisé comment il entendait procéder, mais Matignon a indiqué à l’AFP quelques instants plus tard qu’il était envisagé de modifier « d’autres paramètres de la prime » ou de procéder à de nouveaux « allègements de charges ». Étonnant : car sur un Smic, les seules cotisations salariales qui restent sont celles qui financent le régime de retraite ou correspondent à la CSG, impôt que le gouvernement n’a vraisemblablement pas l’intention de baisser.

Au moment même où Édouard Philippe faisait cette annonce, son ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, s’exprimait devant le Sénat, sans dire un mot de cette idée de dernière minute et ne s’en tenant qu’à la ligne élyséenne, qui parle uniquement d’« accélération du versement de la prime d’activité, à partir de janvier ».

Édouard Philippe et le ministre en charge des relations avec le Parlement, Marc Fesneau. © Reuters

De quoi faire sortir de ses gonds le sénateur communiste Pascal Savoldelli. « Il faut pas qu’on s’étonne qu’on ait une crise politique dans notre pays, s’est-il agacé. On est dans une totale confusion, il y a un manque de respect vis-à-vis de nos concitoyens, et vis-à-vis des parlementaires. On a un ministre qui nous dit : “Ce n’est pas l’augmentation du Smic, c’est une prestation sociale.” Et on a un premier ministre à l’Assemblée nationale […] qui dit aux députés que tous les gens au Smic vont toucher 100 euros par mois. […] C’est honteux ! »

Il est vrai que la séance au Sénat avait de quoi mettre les parlementaires sous tension. L’après-midi aurait dû être consacrée à boucler la première lecture du projet de loi de finances (PLF) pour 2019, en passant au vote solennel, sans plus toucher au texte élaboré au Palais du Luxembourg. Mais le gouvernement, très pressé d’inscrire ses nouvelles mesures dans le projet de loi, a fait voter in extremis la hausse de la prime d’activité (de 600 millions d’euros) et son entrée en vigueur précoce dès janvier, en remettant les sénateurs au travail sur l’article 82, quelques minutes avant le vote solennel.

Cette « seconde délibération » s’est déroulée dans le plus grand désordre, les élus ayant le plus grand mal à comprendre ce qui leur était demandé exactement. « Il faudrait vraiment que nous ayons des précisions sur tout ce que cela veut dire. Nous avons le souci de voter les dispositions qu’on nous soumet, néanmoins nous aimerions avoir quelques précisions », s’est ainsi ému le pourtant très conciliant parlementaire centriste Hervé Marseille.

Voilà plusieurs semaines déjà que l’exécutif navigue à vue pour tenter d’éteindre la crise. Et ce, sous les yeux d’un Parlement qui ne peut que constater, impuissant, les errements du pouvoir. La semaine passée, déjà, les députés avaient écouté Édouard Philippe défendre le « moratoire-suspension-annulation-suppression » de la hausse des taxes sur les carburants, avant que l’Élysée ne comprenne dans la soirée du mercredi 5 décembre que le message n’avait pas été énoncé de façon assez claire pour satisfaire la toute première revendication des « gilets jaunes ». L’entourage d’Emmanuel Macron s’était alors livré à une explication de texte, en faisant résonner la cacophonie au plus haut niveau de l’État.

Cette cacophonie a contaminé l’Assemblée, où quelques députés La République en marche (LREM) tentaient tout de même, mardi matin, de faire le service après-vente des mesures annoncées la veille par le président de la République. C’était notamment le cas de Pieyre-Alexandre Anglade, élu des Français de l’étranger, qui se réjouissait desdites mesures, tout en se disant satisfait de retrouver « l’ADN du mouvement », grâce à la grande consultation décidée par l’exécutif.

Nombre de ses collègues de la majorité avaient déjà utilisé les éléments de langage sur les réseaux sociaux peu après l’allocution du chef de l’État. Le lendemain, le député de Paris, Hugues Renson, vantait encore, en salle des Quatre-Colonnes, le « nouvel élan » que ces « mesures indispensables » permettaient, à l’entendre, de prendre. Parmi les rares députés LREM à s’exprimer auprès de la presse, beaucoup ne cachaient pas un certain soulagement.

Les autres ont préféré se murer dans le silence. « Je passe mon tour aujourd’hui », nous a répondu un député de la commission des affaires sociales, pourtant habitué aux confidences. « Désolée mais non, je ne parlerai pas aujourd’hui », a indiqué une membre de la commission des finances. « Je suis désolée mais je dois étudier les éléments en profondeur avant de vous répondre », a également écrit une autre. Une députée LREM confiait d’ailleurs à Mediapart se désespérer que ses collègues demandent encore et toujours l’aval du gouvernement pour pouvoir agir. « La réunion de groupe était étonnante à ce titre », soufflait-elle.

Les élus de la majorité ont, comme tout un chacun, découvert les mesures d’Emmanuel Macron devant leur poste de télévision. Ces mesures doivent, comme le leur a répété Édouard Philippe, être mises en œuvre dès le mois de janvier 2019. Un exercice d’autant plus difficile pour les députés qu’il leur a d’abord fallu décrypter la manière dont il était envisagé d’augmenter le Smic mensuel de 100 euros. « Je ne veux plus rien qui ne soit pas clair, tonne Jacques Savatier, membre LREM de la commission des finances. Emmanuel Macron, je vais lui demander des précisions, on ne peut plus faire les choses ainsi, de travers. »

Comme la quasi-totalité des parlementaires de la majorité, cet élu de la Vienne se rendra mardi soir à l’Élysée. Le député Mustapha Laabid, quant à lui, confie qu’il pourrait sécher le rendez-vous, en raison du format proposé. En effet, chacun aura du mal à exprimer ce qu’il a sur le cœur ou ce qu’il porte comme proposition, les députés à la tête des commissions et les « whip » (référents) devant prendre la parole en priorité. L’horizontalité et la consultation demeurent un exercice difficile au sein de LREM.

Pour les députés, la séquence qui s’ouvre est complètement inédite, tant l’improvisation semble être de mise au plus haut niveau de l’État. Martine Wonner, députée du Bas-Rhin et vice-présidente de la commission des affaires sociales, est d’ailleurs bien incapable de donner ne serait-ce qu’un calendrier sur le travail législatif qui se met en place en urgence. Pour tenir la promesse d’exonérer de la hausse de la CSG les retraités touchant moins de 2 000 euros, le Parlement doit en effet voter un projet de loi de financement de la sécurité sociale rectificatif – un PLFSS R dans le jargon du Palais-Bourbon – avant la fin de l’année.

« On doit tenir les délais, nous sommes obligés », assume Martine Wonner, avant d’évoquer la période du 26 au 28 décembre pour que les deux chambres puissent débattre et voter le texte. Elle avoue cependant n’avoir encore eu aucun contact avec les ministres chargés de la question pour en discuter. « S’il faut siéger le 31 décembre, alors on siégera le 31 décembre », assure pour sa part la députée LREM de la Marne, Aina Kuric.

Du côté de la commission des finances, le même flou règne. Jacques Savatier s’enthousiasme des mesures, mais s’étonne du retard à l’allumage. « Ça fait un an et demi que je le dis. Alors, aujourd’hui, on fait quoi ? » interroge-t-il. Les membres de sa commission se sont réunis mardi matin pour réfléchir aux premières pistes sur le financement de l’accélération de la hausse de la prime d’activité. Ils doivent dîner tous ensemble le 12 décembre lors d’une soirée de travail. « À ce moment-là, on en saura plus sur les arbitrages de Bercy », glisse l’un d’entre eux.

Laurianne Rossi, questeuse de l’Assemblée, sait qu’il faut presser le pas dans un contexte de complète désorganisation, à moins de deux semaines des vacances parlementaires officielles. « Il faut aller vite. Certains collègues ne veulent pas entendre que ces mesures doivent être prêtes pour janvier ! » affirme-t-elle. Le projet de loi de finances (PLF) n’étant pas définitivement voté, il pourra être encore discuté selon le calendrier prévu. Le texte doit revenir en commission le vendredi 14 décembre. Les députés ont donc deux jours pour travailler sur le nouveau budget…

Dès aujourd’hui, ils ont commencé à plancher pour trouver les 10 milliards que devrait coûter l’accélération politique voulue par l’exécutif, mais sans trop creuser le déficit. Chacun à son idée sur la question : taxer le chiffre d’affaires des géants de l’Internet (les Gafa) en France (ce que refuse de faire l’Europe) ; revenir sur la niche dite Copé (exonération de l’impôt sur les sociétés en cas de revente des sociétés détenues depuis plus de deux ans), dont personne n’arrive à évaluer le coût ; mettre en place une taxe sur les transactions financières ; jouer sur les droits de succession… La machine à propositions est lancée, un grand fourre-tout budgétaire, dans l’attente des pistes de Bercy.

Le député Mathieu Orphelin se veut pourtant rassurant : « Nous sommes dans l’urgence, pas dans l’improvisation, assure-t-il. Il y a de multiples pistes à fouiller. » Certes, mais sans dialogue enclenché avec l’exécutif en ce début de semaine, cet exercice à l’aveugle s’annonce ardu d’ici à la fin de l’année. « Aujourd’hui commence vraiment notre boulot. L’an II commence », tranche Mustapha Laabid. De fait, les députés – notamment les plus « sociaux » – ont de quoi tenir tête au gouvernement, qui compte sur eux pour légiférer au plus vite.

Dan Israel, Manuel Jardinaud et Ellen Salvi (site mediapart.fr)

Publié le 11/12/2018

Pour un Tous Ensemble, un débat politique s'impose

(site ensemble-fdg.org)

Avec le mouvement des Gilets jaunes, nous voici devant un débat qu’il est fondamental de ne pas escamoter. Si aucune provocation ne vient précipiter encore la crise politique, nous devons mieux définir entre nous les enjeux et les axes d’action  dans la période Soyons réalistes : il ne sert de rien de classer « à gauche » ou « plutôt racistes » et de discuter un à un les points d’exigences des Gilets jaunes qui circulent. Ils témoignent des inquiétudes, de vraies revendications et des confusions qui appellent une large discussion politique. Gardons-nous, quand les discussions doivent encore se préciser, de figer les formulations et les « mesures immédiatement nécessaires pour débloquer ».   

1°)  Il est inscrit dans une durée.

75% de la population se prononçaient pour les luttes contre la Loi El Khomri (2016), puis contre la Loi Travail, et plus de 70% des usagers pour le soutien aux cheminots.
Maintenant 80% pour la mobilisation contre la politique d’austérité. 
Depuis trois ans, avec continuité, au moins les  2/3 des habitant.e.s de ce pays approuvent les mobilisations contre les politiques néolibérales.

2°) Il se produit malgré, ou même contre, les défauts de la gauche.
Au vu du taux d’abstentions dans les élections et les « opinions favorables » aux partis de la gauche (moins de 30% pour le moment), on peut penser que, de fait, une partie de nombreux électeurs, par ailleurs mobilisables et mobilisés, marquent leur désaveu de lignes et pratiques politiques (le gouvernement Hollande, la gauche, dont le PCF et FI, pour la séquence en cours).
Observons aussi l’écart entre la participation limitée aux mobilisations syndicales, hormis les débuts de la grève de la SNCF, et l’expression du  mécontentement  aujourd’hui : ceci devrait inciter à une discussion sérieuse.                                                                                                                                                               Pour la défense des exigences de classe, les problèmes de redistribution et de fiscalité ne peuvent sans risque être discutés à part des rapports au travail. 
Des exigences [alternatives] de classe sont à construire, mais l’effacement politique, idéologique et culturel d’une gauche de lutte et la crise stratégique du syndicalisme de transformation sociale peuvent aboutir à une négation, en fait, de ces exigences.

3°) Le mécontentement est en même temps l’enjeu d’une bataille idéologique.
Confondre les cotisations sociales (part socialisée des salaires) avec « les taxes », les « charges sociales », le « poids de la fiscalité », - comme le font tous les agents culturels liés aux sociétés de pensée de droite et libéraux-, c’est une bataille constante dans les médias. Nous ne pouvons pas y répondre en nous contentant de critiquer les erreurs d’information : à force de répétition, « rétablir la réalité » au sujet des cotisations sociales finit par devenir peu audible.
Il nous faut donc traiter de façon radicalement différente  la question du travail.
Notre mouvement, en lien avec des réflexions syndicales trop peu connues, y a assez réfléchi. Prenons la question centrale frontalement, justement parce qu’elle  tend à être escamotée.

Entre  9 450 000 et 10 450 000 de personnes dans des situations
de chômage et de statut de précarité

Ensemble ! a commencé à faire comprendre, dans quelques tracts et articles sur le site, que 10 millions de personnes de la population active sont au chômage à plein temps ou à temps partiel. : 4.250.000 hors emploi  (toutes catégories comptées) et 6.200.000 précaires. Dans la diversité des précaires on se perd dans les statuts : ils sont 13% des emplois du privé et 20%  dans le public. 80 % des embauches sont des contrats de moins d’un mois. Sur dix ans, 29 % d’allocataires n’ont jamais eu de contrats de plus de 10 mois.
Il est décisif pour une perspective de classe de faire apparaître cette réalité des « surnuméraires » ou des sous-statutaires (temps partiel imposé, faux indépendants, contrats atypiques divers...) Le « chômage » réel comporte diverses situations nommées différemment . Souvenons-nous du fait politique majeur : le chantage de la classe dirigeante (« vous acceptez ou vous descendez plus bas ! ») fait un outil central pour maintenir son ordre,  utilisé même  par la bourgeoisie pour opposer les « bons salarié.e.s qui se lèvent tôt le matin pour aller au boulot» aux « relativement inemployables » ou pire aux « fainéants-fraudeurs » qu’il faut punir.
Nous devons donc nous exprimer, en tant qu’organisation : soumettre nos propositions au débat.
Dire comment éradiquer les situations de pauvreté…
Cela passe par des choix sociaux et politiques qui dessinent un autre monde.

56 milliards de dividendes sont dans les mains des  actionnaires.  Il faut récupérer une grande partie de cette plus-value accumulée par les grands actionnaires  pour faire société en commun. C’est tellement insupportable que nous pourrions proposer de faire un front commun, sur ce sujet, avec une partie des revues se réclamant du christianisme, qui ont commenté le scandale à leurs yeux : « Dans un monde où l’année dernière 82% des richesses créées dans le monde ont bénéficié aux 1% les plus riches, est-il encore raisonnable de rémunérer un patron du CAC 40 257 fois le SMIC ? ». (Aleteia, mai 2018). Citons ceux ayant les taux les plus élevés de redistribution des bénéfices en dividendes aux actionnaires : le sidérurgiste ArcelorMittal, l'énergéticien Engie et le leader mondial de la gestion de l'eau Veolia.  Oxfam et Basic appellent le gouvernement "à reprendre la main sur cette économie déboussolée avec des mesures de régulation ambitieuses", "en préservant la capacité d'investissement et en interdisant que la part des bénéfices reversée aux actionnaires dépasse celle qui est reversée aux salariés".

Rendez tout de suite les 3 milliards de l’ISF…                                                                                                          Cette exigence paraît comme une insolence forte et irréaliste, En fait c’est très peu de choses  en comparaison des 56 milliards de dividendes, auxquels il faut ajouter la fin indispensables de cadeaux au patronat (les 40 milliards du CICE…) et des 80 milliards d’évasion ou d’optimisation fiscale.  Une véritable réforme fiscale, l’éradication des paradis fiscaux… sont des mesures qui peuvent rapidement financer d’autres choix, utiliser l’argent existant autrement. Répondre  à toutes les urgences sociales les plus brûlantes et qui s’expriment aujourd’hui, et pour le droit au salaire, au travail et à la formation c’est possible.  A condition d’en avoir la volonté politique.                                                                                                                                                                                                                                                      Il faut donc ces réponses immédiates : prendre l’argent des mains où il est arrivé abusivement (du fait des « aides » de l’Etat, des bas salaires dans les PME, des prix serrés  à tous les étages, des dispositions  pour les principaux profiteurs et leurs pouvoirs...)                                                                                                                 Re-prendre immédiatement cette part des richesses produites ne permettra pas de supprimer les mécanismes dont ils/elles profitent, c’est certain. Il faudra donc aussi débattre de quelques réformes radicales. Ces réponses devraient être profilées pour les jours qui viennent et pour les semaines où les débats vont rebondir. Citons trois domaines de réformes.                                                                                                    
Pour les droits des travailleurs.                                                                                                                                         En imposant, tout de suite, l’égalité de salaires entre les femmes et les hommes, il est possible de contraindre les employeurs, tous, à intégrer une mesure de justice qui, en même temps, assurerait la prospérité des caisses de retraites pour au moins les 20 ans qui viennent. Cela se sait. Mais qu’en fait-on ?                                      

                                                                                                                                         Il faut en finir avec le chômage et les précarisations         

                                                                                     Nous pouvons, avec les milliards récupérés sur les dividendes mettre  en place une sécurité sociale universelle. Pour imposer, aussi vite que possible, un nouveau statut du travail salarié, l’abolition du chômage… Dans l’immédiat, avec un autre usage des richesses existantes, la sécurité sociale doit être un droit universel. Nous proposons (et les dispositifs concrets existent et doivent être soumis au débat public) de réunir tous les salarié.es et les précaires autour un nouveau statut pour un salaire garanti pour toutes et tous,  un statut qui garantisse une sécurité professionnelle : une indemnisation de toutes les formes de chômage et de précarité, l’établissement d’un service public de l’emploi qui oriente et qualifie, le droit aux études, à la formation choisie ( y compris pour les salariés qui veulent changer de travail), à la qualification reconnue… Arrêt immédiat de la chasse aux chômeurs, des atteintes à leurs droits.

Comment le payer ? Finissons-en avec le discours sur les « charges » : que les groupes qui profitent du travail de toutes et tous contribuent enfin aux droits de toutes et tous. Souvent, l’essentiel du travail de production est fait par des personnes mal payées, dans de petites entreprises dont les grands groupes assurent le montage définitif et la commercialisation. Nous avons une proposition : qu’une ponction soit faite sur les grands groupes d’actionnaires pour qu’ils participent en fonction de leurs moyens à une péréquation pour les salariés des PME.  Qu’ils paient pour la Sécurité sociale pour toutes et tous .

Une société qui reconnaisse une égalité nouvelle, en rapport avec les richesses sociales et culturelles de toutes et tous.

Celles dans les services publics.

Reprenons des lignes SNCF et organisons d’autres transports collectifs, etc… Des transports adaptés et gratuits, pour toutes et tous ! Voilà qui devrait être aussi le débouché des discussions locales que Jupiter élyséen apeuré veut concéder au peuple. Sur tout cela bien des expressions des Gilets Jaunes eux-mêmes, ainsi que des positions syndicales, et des associations de défense des services publics existent et sont là pour alimenter le débat. Il faut  des dispositifs de financement pour mettre fin aux statuts précaires dans les Fonctions publiques.

Des « régies locales » ou des associations, ou des coopératives doivent donner des garanties à toutes les personnes qui travaillent dans les aides à domicile et les EPHAD... et autres tâches de services aux personnes aujourd’hui uberisées.  Tous ces secteurs sont des tâches de services et de fonctions publiques ou à mettre en commun.

Il faut des cadres locaux de coordination des travaux d’équipements en économie d’énergie, garantir salaires et conditions de travail pour les salarié.e.s de toutes ces entreprises.

Des droits dans les entreprises

Toutes ses propositions doivent s’accompagner de droits nouveaux dans les entreprises pour combattre les despotismes « cool » du management : il faut viser la démocratie, l’autogestion  dans les lieux de travail pour vraiment rendre possible  une réelle réduction du temps de travail qui  doit s’accompagner d’une réorganisation démocratique du travail contre le droit absolu d’user et d’abuser des propriétaires

Au niveau européen aussi nous pourrions reprendre, ici, le calcul sur le SMIC, les minimas sociaux, et les relations qui sont possibles avec les différences de situations.

Pour tous les droits politiques et civiques. 

Même sans vouloir tout traiter, évidemment, cette question est présente ; elle a donné lieu à des actes nettement condamnés par le mouvement des G.J.                                                                                      Sans développer ici cette dimension, la mobilisation en cours amène à rediscuter des questions des migrants, des sans-papiers, et des résidents… Évidemment, dans le marasme du mouvement ouvrier, des prises de parole plus ou moins « racistes », ou xénophobes sont entendues.                                                            Mais, comment les prenons-nous ? Si nous ne nous laissons pas déstabiliser, nous avons plusieurs points d’appui, que nous devrions mobiliser pour les faire discuter. Les positions antiracistes des organisations syndicales et les campagnes de la LDH, que nous pouvons lier au regroupement Rosa Park, et au  grand mouvement de soutien aux migrants autour de l’égalité des droits, ne sont pas rien. Nous savons aussi l’évolution   des opinions en France en faveur du droit de vote pour tous les résidents ; les documents du collectif « J’y suis/j’y vote » sont certainement pleinement d’actualité. Qu’on se rende compte que 70% des jeunes de 18 à 24 ans sont favorables à ce que tous les résidents européens ou extra-communautaires aient le droit de vote, même 65% parmi les électeurs de La république en Marche ; et malgré le poids de la droite et de l’extrême droite, 58% des français en tout. Rendons-nous compte que ces opinions s’expriment  alors que les débats publics n’en parlent pas : une vraie bataille politique pourrait donc donner de très bons résultats.

Pour changer vraiment, cela doit commencer.

Nous devons répondre à l’enjeu, après des années qui ont trop été marquées par un mépris des appareils politiques pour les réalités des « gens de la moyenne », des salarié.e.s, et de tous les subalternes plus ou moins précarisé.e.s. Faisons-le en nous appuyant sur une intuition juste répandue dans la population : cette société, la « nôtre » est bien assez riche pour que nous y vivions autrement .

Pragmatiquement, accompagner les exigences portées par la colère ne doit pas enfermer celle-ci dans des solutions qui seraient des impasses…

Notre démarche, pour être utile devrait être d’affirmer « ce qui serait juste » et d’agir pour imposer des pas en avant.

Il est nécessaire de compléter les dénonciations contre les bas salaires, les bas revenus des retraité.e.s, par les exigences fortes, une logique sociale d’ensemble : droit au salaire, droit au travail, droit à la formation, droit aux études.

En même temps, pour sortir des injustices, pas de minimas sociaux au-dessous de 1000€ (60% du salaire médian) avec un SMIC à 1800€, soit une augmentation générale pour toutes et tous de 300€.
On sait où sont les capacités d’investissements, de travail qualifié et où cela devrait amener des embauches.
Donnons les moyens à la population, localement, d’exprimer ses besoins et ses propositions !
Ce ne doit pas être « une idée pour le temps que ça se calme ». Mais un droit démocratique : que les élu.e.s et candidat.e.s aux diverses élections, comme les fonctionnaires, écoutent… Il s’agit d’inventer comment ne pas en rester dans la démocratie revendicative et inventer des formes qui permettent une intervention dans les décisions politiques. Mais aussi de rétablir les droits face à des administrations qui ont développé depuis quelques années l’arbitraire et l’autoritaire  sur les populations qu’elles sont  censées servir ; comme le dit l’Article 14 de la déclaration des droits de 1793 : « Le peuple est le souverain, les fonctionnaires publics sont ses commis ».

Avec ce mouvement, il est possible de faire un pas vers une reconstruction des objectifs politiques et des forces d’un mouvement d’émancipation, par un rassemblement à dynamique de classe.

Etienne Adam, Pierre Cours-Salies (2 décembre 2018)

1  - En Europe, le taux d’emplois élevé et le taux de chômage plus bas qu’en France s’explique souvent (Pays-Bas, Allemagne, Grande-Bretagne) par 20 à 35% des emplois avec des contrats de moins de 20h par semaine, parfois zéro heures sauf jobs aléatoires de quelques heures…
2  - Selon une étude en mai 2018,  l’ONG Oxfam et le BASIC révèlent comment les grandes entreprises alimentent les inégalités : sur 100€ de bénéfices, elles versent en moyenne 67€ aux actionnaires et seulement 5€ aux salariés.
3- Dans l’automobile, 75% du travail est fait par des sous-traitants. Dans l’agro-alimentaire ce sont les agriculteurs qui triment et les marques qui gagnent. Dans les Grandes surfaces, ce sont les grands groupes qui placent leur argent et les artisans et tous les  producteurs qui sont payés au lance-pierre.
 4  - Il faut lire l’excellent article de Gérard Noiriel, dans Le Monde du 28 novembre.

 

Publié le 10/12/2018

Fin de monde ?

Frederic LORDON (site legrandsoir.info)

La chute d’un ordre de domination se reconnaît à la stupéfaction qui se lit sur les visages de ses desservants. Samedi, le spectacle n’était pas seulement dans la rue. Il était, et il dure toujours depuis, sur les faces ahuries de BFM, de CNews, de France 2, et d’à peu près tous les médias audiovisuels, frappées d’incompréhension radicale. Que la stupidité ait à voir avec la stupéfaction, c’est l’étymologie même qui le dit. Les voilà rendues au point d’indistinction, et leur spectacle commun se donne comme cette sorte particulière d’« information » : en continu.

Comme l’esprit se rend préférentiellement aux idées qui font sa satisfaction et là où il trouve du confort, les trompettistes du «  nouveau monde  » et du «  macronisme révolutionnaire  », sans faire l’économie d’une contradiction, retournent invariablement à l’écurie de leurs vieilles catégories, les catégories du vieux monde puisque c’est celui-là qui a fait leur situation, leurs émoluments et leur magistère (lire «  Macron, le spasme du système  »). Et les voilà qui divaguent entre l’ultradroite et l’extrême gauche, ou l’ultragauche et l’extrême droite, cherchent avec angoisse des «  représentants  » ou des «  porte-parole  » présentables, voudraient une liste circonstanciée de «  revendications  » qu’on puisse «  négocier  », n’en trouvent pas davantage, ni de «  table  » autour de laquelle se mettre. Alors, en désespoir de cause, on cherche frénétiquement avec le gouvernement au fond du magasin des accessoires : consultations des chefs de parti, débat à l’Assemblée, réunion avec les syndicats — l’espoir d’une «  sortie de crise  » accrochée à un moratoire sur la taxe gasoil  ? un Grenelle de quelque chose peut-être  ? C’est-à-dire pantomime avec tout ce qui est en train de tomber en ruine. Voilà où en sont les «  élites  » : incapables de seulement voir qu’il n’est plus temps, que c’est tout un monde qui est en train de partir en morceaux, le leur, qu’on ne tiendra pas pareille dislocation avec du report de taxe ou des taux minorés, bien content si les institutions politiques elles-mêmes ne sont pas prises dans l’effondrement général. Car il ne s’agit pas d’un «  mouvement social  » : il s’agit d’un soulèvement.

Car il ne s’agit pas d’un « mouvement social » : il s’agit d’un soulèvement.

Quand une domination approche de son point de renversement, ce sont toutes les institutions du régime, et notamment celles du gardiennage symbolique, qui se raidissent dans une incompréhension profonde de l’événement — l’ordre n’était-il pas le meilleur possible ? —, doublée d’un regain de hargne, mais aussi d’un commencement de panique quand la haine dont elles font l’objet éclate au grand jour et se découvre d’un coup à leurs yeux. Ceci d’autant plus que, comme il a été noté, la singularité de ce mouvement tient à ce qu’il porte désormais l’incendie là où il n’avait jamais été, et là où il doit être : chez les riches. Et sans doute bientôt, chez leurs collaborateurs.

 

On lit que la directrice de BFM est restée interloquée d’entendre scander « BFM enculés » sur les Champs, et que le président de la société des journalistes a découvert, dans le même état, que « cela ne vient pas de militants mais de gens du quotidien ». Les pouvoirs de ce genre, ceux de la tyrannie des possédants et de leurs laquais, finissent toujours ainsi, dans la sidération et l’hébétude : « ils nous détestent donc tant que ça ». La réponse est oui, et pour les meilleures raisons du monde. Elle est aussi qu’après toutes ces décennies, le moment est venu de passer à la caisse et, disons-le leur dès maintenant, l’addition s’annonce salée. Car il y a trop d’arriérés et depuis trop longtemps.

Depuis les grèves de 1995, la conscience de ce que les médias censément contre-pouvoirs sont des auxiliaires des pouvoirs, n’a cessé d’aller croissant. Du reste, ils ont œuvré sans discontinuer à donner plus de corps à cette accusation à mesure que le néolibéralisme s’approfondissait, mettait les populations sous des tensions de plus en plus insupportables, qui ne pouvaient être reprises que par un matraquage intensif des esprits, avant qu’on en vienne à celui des corps.

C’est à ce moment que, devenant ouvertement les supplétifs du ministère de l’intérieur en plus d’être ceux de la fortune, ils se sont mis à rendre des comptages de manifestants plus avantageux encore que ceux de la préfecture, puis à entreprendre de dissoudre tous les mouvements de contestation dans «  la violence  » — et par-là à indiquer clairement à qui et à quoi ils avaient partie liée.

C’est peut-être en ce lieu, la «  violence  », que la hargne des laquais trouve à se dégonder à proportion de ce qu’ils sentent la situation leur échapper. Au reste, «  condamner  » ayant toujours été le meilleur moyen de ne pas comprendre, à plus forte raison poussé par des intérêts si puissants à la cécité volontaire, «  la violence des casseurs  » a été érigée en dernière redoute de l’ordre néolibéral, en antidote définitif à toute contestation possible — sans par ailleurs voir le moins du monde le problème à célébrer le 14 juillet 1789 ou commémorer Mai 68 : folle inconséquence de l’Histoire embaumée, mise à distance, dévitalisée, et privée de tout enseignement concret pour le présent.

C’est peut-être en ce lieu, la « violence », que la hargne des laquais trouve à se dégonder à proportion de ce qu’ils sentent la situation leur échapper.

En tout cas, dans le paysage général de la violence, les médias, surtout audiovisuels, ont toujours pris ce qui les arrangeait en ayant bien soin de laisser le reste invisible, donc la violence incompréhensible, par conséquent à l’état de scandale sans cause : le mal à l’état pur. Mais pourquoi, et surtout au bout de quoi, les Conti envahissent-ils la sous-préfecture de Compiègne, les Goodyear séquestrent-ils leur direction, les Air France se font-ils une chemise de DRH, et certains gilets jaunes sont-ils au bord de prendre les armes  ? Qu’est-ce qu’il faut avoir fait à des gens ordinaires, qui ont la même préférence que tout le monde pour la tranquillité, pour qu’ils en viennent à ces extrémités, sinon, précisément, les avoir poussés à toute extrémité  ?

Les « gilets jaunes » offrent à profusion cette figure oxymorique, incompréhensible pour les pouvoirs, des « braves gens enragés »

Croyant que ce dont ils ne parlent pas n’existe pas, les médias ne les avaient pas vu venir ces enragés-là. Mais voilà, ils sont là, produits d’une longue et silencieuse accumulation de colère, qui vient de rompre sa digue. Ceux-là on ne les fera pas rentrer facilement à la maison. Et ceci d’autant moins qu’avec la naïveté des «  braves gens  », ils ont expérimenté, à l’occasion de leur première manifestation pour beaucoup d’entre eux, ce que c’est que la violence policière. En sont restés d’abord sidérés. Puis maintenant, s’étant repris, dégoupillés pour de bon. Alors on ne compte plus ceux qui, à l’origine «  braves gens  » certifiés, sont pris dans un devenir-casseur — comme certains autres, débitant des palettes sur un rond-point pour construire une cabane, sont pris dans un étonnant devenir-zadiste.

Gageons d’ailleurs que des révisions de grande ampleur doivent être en train de s’opérer dans leurs esprits. Car tous ces gens qui depuis 2016 et la loi El Khomri, jusqu’à 2018 avec Notre-Dame-des-Landes et les ordonnances SNCF, avaient été abreuvés de BFM et de France Info, invités à pleurer les vitres de Necker, se retrouvent aujourd’hui dans la position structurale des casseurs, en vivent la condition de violence policière et médiatique, et savent un peu mieux à quoi s’en tenir quant à ce que ces deux institutions diront désormais des «  ultras violents radicalisés  ». En tout cas c’est très embêtant pour les chaînes d’information en continu cette affaire : car si le devenir-casseur prend cette extension, que pourra donc encore vouloir dire «  casseur  »  ?

L’autre condition est de maintenir les agissements réels de la police hors-champ. Sur ce front-là, on se battra jusqu’au bout dans les chefferies audiovisuelles. Le mensonge par occultation est général, acharné, épais comme de la propagande de dictature. La population basculerait instantanément dans l’indignation si elle avait l’occasion de voir le dixième de ce que les grands médias audiovisuels lui cachent systématiquement, ainsi ces vidéos d’une vieille dame en sang gazée ou d’un retraité matraqué. Quand France Info nous avait saoulés jusqu’à la nausée des vitres de Necker ou du McDo en feu, aucun flash à la mi-journée de lundi n’avait encore informé de la mort d’une octogénaire tuée par une grenade lacrymogène. Les robots de BFM n’opposent jamais aucune image aux syndicalistes policiers qui disent qu’on les «  matraque  » (sic  !) et qu’on les «  mutile  ». Mais, si les mots ont encore un sens, de quel côté du flashball ou du lanceur de grenades compte-t-on les éborgnés et les mains arrachées  ? On se demande si Nathalie Saint-Cricq ou Apathie garderaient leur déjeuner si on leur montrait au débotté les photos proprement insoutenables (il s’agit de blessures de guerre) de manifestants mutilés — vraiment — par les armes de la police. On ne sache pas qu’il se soit encore trouvé un seul grand média audiovisuel pour montrer en boucle, comme ils le font d’habitude, aux «  braves gens  » pas encore devenus casseurs cette vidéo d’un jeune homme roué de coups par huit policiers, qui achèverait de les informer sur le degré de confiance qu’il convient d’avoir en la «  police républicaine  » quand on met tout ça — ces dizaines de vidéos, ces centaines de témoignages — bout à bout.

Mais il y a une économie générale de la violence et on sait ce qu’elle donne quand elle est lancée : elle est réciprocitaire, divergente et peut emmener très loin. Nul ne sait jusqu’où dans la situation actuelle, et peut-être à des extrémités dramatiques. Mais qui l’aura déclenchée sinon Macron qui, après avoir déclaré la guerre sociale à son peuple, lui déclare la guerre policière, peut-être bientôt la guerre militaire, en compagnie des médias de gouvernement qui lui déclarent la guerre symbolique  ? Le partage des responsabilités est d’autant plus clair que les offensés auront encaissé très longtemps sans mot dire : l’agression économique, le mépris élitaire, le mensonge médiatique, la brutalité policière. Or le mauvais génie de la réciprocité violente est une mémoire, et une mémoire longue. Sur un fil Twitter une baqueuse découvre sidérée — elle aussi, comme les primo-manifestants matraqués pour rien, mais en sens inverse, car, en définitive tout est affaire de sidération dans cette histoire, de sidérations opposées, qui passent les unes dans les autres, qui se nourrissent les unes les autres — la baqueuse, donc, découvre de quelle haine ses collègues et elle sont l’objet. Et l’on peine à le croire. Décidément toutes les institutions de la violence néolibérale tombent ensemble des nues. Les collégiens cernés et gazés au poivre par des flics accompagnés de chiens n’oublieront pas de sitôt ce moment de leur vie où s’est formé décisivement leur rapport à la police et, dans deux ans, cinq ans, cette police oublieuse qui les croisera de nouveau s’émouvra de la détestation brute qu’elle lira sur leurs visages — et n’y comprendra rien.

Et voilà que le corps préfectoral se met à avoir des sueurs froides à son tour. C’est qu’ils ont de quoi se sentir un peu seulets dans leurs hôtels. Depuis que la préfecture du Puy-en-Velay a brûlé, on sait de quoi «  les autres  » sont capables — oui, maintenant, de tout. Alors il est urgent de négocier un virage sur l’aile sans attendre, pour faire savoir par «  quotidien de référence  » interposé que l’Élysée macronien a quitté terre, que, eux, préfets, ont conscience des malheurs du peuple, qu’ils pourraient même se reconvertir en lanceurs d’alerte si on les écoutait. On tâchera quand même de se souvenir que ce sont ces préfets qui depuis Nuit debout font éborgner, grenader, et tirer-tendu.

Mais l’on y verra surtout le retour de ce qu’on pourrait appeler «  la situation La Boétie  », celle que le pouvoir s’efforce de nous faire oublier constamment, et d’ailleurs que nous oublions constamment, tant elle semble un incompréhensible mystère : ils sont très peu et règnent sur nous qui sommes nombreux. Il arrive cependant que le voile se déchire et que fasse retour la cruelle réalité arithmétique du pouvoir. Et c’est bien cet aveu touchant de candeur qu’a consenti samedi soir le sous-ministre de l’intérieur, en reconnaissant qu’il ne pouvait guère engager davantage de troupe à Paris quand toute la carte de France clignote et demande de la garnison. Un manager de la startup nation trouverait sans doute à dire que le dispositif est «  stressé  ». Le «  stress du dispositif  », c’est le retour de La Boétie. Nous sommes les plus nombreux. Nous sommes même beaucoup plus nombreux qu’eux. C’est d’autant plus vrai que le plein est loin d’avoir été fait et qu’il y a encore une belle marge de progression. Tout ça se vérifiera bientôt : lycéens, étudiants, ambulanciers, agriculteurs, tant d’autres.

Le déni de la violence sociale est cette forme suprême de violence à laquelle Bourdieu donnait le nom de violence symbolique, bien faite pour que ses victimes soient réduites à merci : car violentées socialement, et méthodiquement dépouillées de tout moyen d’y résister «  dans les formes  » puisque tous les médiateurs institutionnels les ont abandonnées, elles n’ont plus le choix que de la soumission intégrale ou de la révolte, mais alors physique, et déclarée d’emblée odieuse, illégitime et anti-démocratique — normalement le piège parfait. Vient cependant un moment où la terreur symbolique ne prend plus, où les verdicts de légitimité ou d’illégitimité volent à leur tour, et où la souffrance se transforme chimiquement en rage, à proportion de ce qu’elle a été niée. Alors tout est candidat à y passer, et il ne faudra pas s’en étonner : permanences de députés, banques, hôtels particuliers, préfectures, logiquement plus rien n’est respecté quand tout a failli.

Il est vrai qu’à ceux qui ont lié leur position et leurs avantages au cadre du moment, et qui n’ont cessé de répéter qu’il n’y en avait ni de meilleur ni simplement d’autre possible, l’irruption du hors-cadre radical ne laisse aucune autre solution de lecture que «  l’aberrant  », le «  monstrueux  », ou mieux encore, quand elle est «  avérée  », la «  violence  ». Encore fallait-il qu’elle demeure marginale pour pouvoir être maintenue dans son statut de monstruosité, et puis aussi qu’on occulte systématiquement la responsabilité de celle des forces de police. Mais ce sont ces deux conditions qui sont en train d’être détruites en ce moment.

La première parce que les «  gilets jaunes  » offrent à profusion cette figure oxymorique, incompréhensible pour les pouvoirs, des «  braves gens enragés  ». «  Enragé  » normalement c’est «  enragé  », c’est-à-dire ultra-radical-minoritaire. Ça ne peut pas être «  braves gens  », qui veut dire majorité silencieuse — ou bien contradiction dans les termes. Or, si. Assez simplement même : on est enragé quand on est poussé à bout. Il se trouve qu’au bout de 30 ans de néolibéralisme parachevés par 18 mois macroniens de guerre sociale à outrance, des groupes sociaux entiers ont été poussés à bout. Alors enragés.

Ils sont très peu et règnent sur nous qui sommes nombreux. Il arrive cependant que le voile se déchire et que fasse retour la cruelle réalité arithmétique du pouvoir.

Mais alors quoi  ? L’armée  ? L’adolescent désaxé qui est à l’Élysée en est très capable : n’utilise-t-il pas contre sa population des grenades qui sont des armes de guerre, et n’a-t-il pas fait placer des snipers avec fusils à lunettes au sommet de quelques bâtiments parisiens, image des plus impressionnantes, étonnamment offerte par Le Monde qui est peut-être en train de se demander lui aussi s’il n’est pas temps de lâcher son encombrant protégé dans un virage  ?

En tout cas, terrible moment de vérité pour l’éditorialisme «  faites ce que vous voulez  ». On avait adoré le dégagisme à Tunis ou place Tahrir. Mais expliqué que ce qui est là-bas un merveilleux sursaut de la liberté est ici du populisme crasseux qui rappelle les heures sombres. Jusqu’ici ça tenait. Et voilà que «  mais votez Macron  » pourrait bien tourner Moubarak, mon dieu dans quelle mouscaille ne nous sommes-nous pas mis  ? Et forcément, plus on pagaye pour en sortir, plus on en met partout. Tout revient, tout éclabousse. Or nous en sommes là : quand un pouvoir verse une prime exceptionnelle à des forces de l’ordre qui se rendent chaque jour plus odieuses, c’est qu’il redoute par-dessus tout d’être lâché par elles et que, toute légitimité effondrée, il ne tient plus que par son appareil de force, dans la main duquel en réalité il se remet entièrement. Faites ce que vous voulez, mais votez Moubarak.

Ce pouvoir est honni car il s’est méthodiquement rendu haïssable. Il paye une facture sans doute venue de très loin, mais dont il est le parachèvement le plus forcené, par conséquent l’endosseur le plus logique. Il n’a plus pour se cramponner que le choix de la répression sanglante, peut-être même de la dérive militaire. Il ne mérite plus que de tomber.

Frédéric Lordon

Publié le 08/12/2018

Le crépuscule du macronisme

Par Laurent Mauduit (site mediapart.fr)

Le mélange de libéralisme en économie et d’autoritarisme en politique qui avait assuré la victoire du macronisme le conduit aujourd’hui vers un échec. Car quel que soit le dénouement de la crise, Emmanuel Macron ne pourra pas achever son quinquennat comme il l’a commencé, dans une boulimie de réformes conduites au pas de charge et en piétinant la démocratie sociale.

 Sans doute Emmanuel Macron aurait-il été bien avisé de réfléchir à l’adage populaire selon lequel on est souvent puni par où l’on a péché. Car s’il faut résumer l’histoire de sa formidable et récente ascension sur l’arène politique, puis la tout aussi brutale crise de régime qu’il traverse aujourd’hui et qui marquera, quoi qu’il arrive, irrémédiablement son quinquennat, on est enclin à faire un constat voisin : les ressorts de sa victoire totalement inattendue à la dernière élection présidentielle sont aussi ceux qui permettent de comprendre, à peine dix-huit mois plus tard, l’échec retentissant qui est maintenant le sien – échec retentissant que symbolise le moratoire sur la hausse des taxes sur les carburants, ou des tarifs de l'électricité et du gaz, dont ne voulait surtout pas entendre parler Emmanuel Macron jusqu'à ces derniers jours et qu'il est obligé de concéder aujourd'hui. À croire que même en politique, il y a des lois quasi physiques auxquelles nul ne peut échapper.

Que l’on se souvienne en effet de l’image dont Emmanuel Macron a profité auprès des milieux d’affaires et qui lui a permis de devenir leur champion. Ces milieux d’argent se sont progressivement convaincus qu’il serait libéral en économie, comme l’avaient été avant lui aussi bien Nicolas Sarkozy que François Hollande ; mais qu’à la différence de ces deux prédécesseurs, et plus encore de Jacques Chirac, il n’avancerait pas à pas comptés. Non, si Emmanuel Macron est parvenu assez tôt à devenir le candidat de l’oligarchie, comme nous l’écrivions dès juillet 2016, presque un an avant l’échéance présidentielle, c’est parce que ces milieux d’affaires, comme la haute fonction publique de Bercy qui lui est acquise, ont très vite compris qu’Emmanuel Macron avancerait à marche forcée ; qu’il conduirait un maximum de réformes ultrasensibles dans un minimum de temps. Qu’il n’aurait pas les prudences qu’avaient eues en certaines circonstances ses prédécesseurs.

C'est ce que fut l’étrange alchimie de la victoire du macronisme : la promesse de politiques ultralibérales conduites dans le cadre d’un régime autoritaire, ne perdant pas le moindre temps à respecter une démocratie sociale réputée en crise.

Sans doute cette alchimie a-t-elle surpris les soutiens les plus candides d’Emmanuel Macron. Car certains ont pu penser que le libéral Emmanuel Macron, jeune et dynamique patron d’une « start-up nation », le serait évidemment en économie, mais tout autant en politique. Ils ont pu penser qu’il aurait la volonté de bousculer ou au moins de dépoussiérer les institutions de la Ve République pour sortir des relations politiques verticales et inventer des relations plus horizontales – en un mot, plus collectives. Ils ont pu espérer qu’il sortirait de l’exercice solitaire du pouvoir pour mettre plus de collectif dans la vie publique. Ils ont pu croire qu’il allait bousculer les syndicats, tout en les respectant et en cherchant à refonder la démocratie sociale. Ils ont pu imaginer qu’il aurait de la considération pour les contre-pouvoirs, à commencer par le Parlement, et pour les autorités indépendantes.

Bref, certains des partisans d’Emmanuel Macron ont pu croire, de bonne foi, qu’il pourrait rompre avec le présidentialisme et, dans une conception libérale au sens anglo-saxon, refonder l’exercice du pouvoir en France, de sorte qu’il soit plus conforme à ce qu’est une véritable démocratie. D’autant qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République par défaut. Au premier tour du scrutin, le 23 avril 2017, il arrive en tête avec 24,01 % des suffrages exprimés mais, avec une forte abstention, il ne recueille en réalité que 18,19 % des inscrits. Au second tour, il profite non pas d’un vote d’adhésion, mais d’un vote de rejet de sa rivale d’extrême droite, Marine Le Pen.

En 2002, dans des circonstances équivalentes, Jacques Chirac avait trouvé la formule qui convenait – même s’il n’en avait rien fait : « Ce vote m’oblige ! », avait-il déclaré au pays. D’Emmanuel Macron, ses partisans ont pu espérer des mots courageux similaires. Et de la parole aux actes, ils auraient pu croire qu’il chercherait d’abord à redonner vie à une démocratie à bout de souffle et à rassembler un pays divisé.

Pourtant, sitôt élu, le chef de l’État fait l’exact contraire : même s’il n’a obtenu le soutien que d’une minorité de Français, il ne songe pas un instant à rassembler le pays ni à parler à ceux des citoyens qui avaient voté pour lui uniquement pour écarter le danger d’extrême droite. Usant des pouvoirs exorbitants – sans équivalent dans aucune grande démocratie au monde – que lui offrent les institutions, il se transmute sur-le-champ en une sorte d’Emmanuel le Petit autoritaire. Son comportement ne doit rien au hasard : il ne fait que mettre en pratique la conception des pouvoirs de l’oligarchie française, qui n’a jamais été libérale au sens politique du terme mais qui s’est, au contraire, toujours accommodée des institutions néomonarchiques de la Ve République, voulant réformer la France tambour battant, ce qui serait difficile dans un régime démocratique, c’est-à-dire soucieux de l’avis des citoyens ou des délibérations des élus de la nation.

Un moment, pendant la campagne présidentielle, le candidat de La République en marche avait certes suggéré qu’il tiendrait les deux bouts de la corde. C’est son fameux « en même temps ». Mais très vite, le « en même temps » est oublié et la politique conduite est 100 % néolibérale, pas le moins du monde sociale-libérale et encore moins sociale.

En somme, le macronisme apparaît très tôt comme une variété hybride du bonapartisme : c’est l’autoritarisme d’un régime quasi monarchique, mais sans la moindre coloration sociale. Comment pourrait-il en être autrement ? Par définition, le social-libéralisme repose sur un troc : les salariés acceptent davantage de flexibilité en contrepartie de nouvelles sécurités. Il exige donc un pacte social, conclu par des partenaires sociaux à qui sont reconnus des pouvoirs de négociation. Or avec Emmanuel Macron, rien de tel : des concertations sont imaginables à l'extrême rigueur – et encore… le moins souvent possible –, mais surtout pas des négociations. Dès lors, le quinquennat d’Emmanuel Macron promet une folle farandole de mesures antisociales – démantèlement par ordonnances de pans entiers du code du travail et du droit du licenciement, refus de tout coup de pouce en faveur du salaire minimum, gel confirmé des rémunérations publiques, renforcement du contrôle des chômeurs, réforme de la retraite avec l’introduction d’un système par points, suppression des effectifs publics, hausse de la CSG pour les retraités, y compris les plus modestes…

Ce régime est le plus régressif que l’on ait connu depuis les débuts de la Ve République, et le plus désinhibé : il conduit sa politique de déconstruction du modèle social français de la manière la plus violente. Presque avec ostentation. Cette caractéristique renvoie à un trait qui est sans doute celui d’Emmanuel Macron, mais qui plus largement a contaminé la haute fonction publique du ministère des finances : l’adoration, quasi fétichiste, pour les chiffres – les 3 % de déficit public, les 60 % d’endettement public… – qui ne sont, après tout, que des conventions ; et la détestation de la question sociale, sinon le mépris de classe… De ce trait un tantinet méprisant, on trouve d’innombrables indices. D’abord, les sorties d’Emmanuel Macron – tantôt des gaffes, tantôt du mépris assumé – qui donnent à comprendre ce qu’il pense des plus modestes : de ces ouvrières de chez Gad qui sont « pour beaucoup des illettrées » ; de ces ouvriers de Lunel, dans l’Hérault, qui n’ont pas compris que « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » ; de ces « gens qui ne sont rien », que l’on croise dans les gares, à côté des « gens qui réussissent » ; de ces « fainéants » auxquels il ne veut rien céder, pas plus qu’aux « cyniques » ou aux « extrêmes » ; ou encore de ceux qui préfèrent « aller foutre le bordel » plutôt que « d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes ». Autant de formules qui, d'un bout à l'autre du pays, à tous les ronds-points occupés par des « gilets jaunes », n'ont évidemment pas été oubliées…

Le dédain ou l’arrogance d’Emmanuel Macron

Il faut bien connaître l’état d’esprit de la haute fonction publique de Bercy pour comprendre les raisons profondes du comportement quasi monarchique, autoritaire d’Emmanuel Macron. Car au fil des années, un sentiment d’exaspération n’a cessé de croître au sein de cette caste, dont Emmanuel Macron est devenu le champion. Parce que si la droite comme la gauche socialiste ont conduit depuis vingt ans des politiques de plus en plus franchement libérales, elles l’ont fait à leur rythme, pas toujours accéléré ; parce qu’aux yeux de cette oligarchie il faudrait presser la cadence, accélérer les réformes dites structurelles.

Dire que la caste se défie de la démocratie, ou s’en écarte, serait assurément excessif. Mais pour de nombreux hauts fonctionnaires, c’est à coup sûr une perte de temps, malheureusement. Une perte de temps, parce que les politiques font des promesses inconsidérées à chaque échéance électorale ; parce que les partenaires sociaux veulent être consultés et retardent d’autant la mise en œuvre de ces réformes. L’exaspération est d’autant plus forte qu’un dédain oligarchique s’est répandu : sans l’exprimer de manière aussi brutale, beaucoup des membres de la caste ont la conviction qu’eux savent ce qui est bon pour le peuple, même si le peuple, lui, ne le sait pas.

Dans cette nouvelle génération de hauts fonctionnaires qui constitue désormais la garde rapprochée d'Emmanuel Macron, il y a une forme de dédain pour le petit peuple qui ne comprend pas que le train de vie de la France est trop élevé, que la dépense publique et surtout la dépense sociale doivent impérativement être contenues…

Quiconque a approché ces hauts fonctionnaires de Bercy sait de quoi je parle. Dans le cas de la réforme des retraites, le discours dominant est en boucle : pourquoi les politiques avancent-ils si lentement ? Alors que depuis le début des années 1990, et notamment depuis le célèbre « Livre blanc » de Michel Rocard, le diagnostic est posé, pourquoi les gouvernements n’ont-ils procédé que par touches successives, un premier pas étant fait par Édouard Balladur, un autre par Alain Juppé, un autre par Jean-Pierre Raffarin ? Pourquoi faudrait-il conduire une nouvelle négociation alors que l'on sait très précisément ce qu'il faut faire ?

Bercy, à l’instar des marchés financiers, privilégie le court terme. Par-dessus tout, il déteste le débat public. Puisqu’il n’y a qu’une seule politique possible, il n’y a pas de place pour la contradiction ou pour l’interpellation. Et encore moins pour la négociation. Sans même parler de paritarisme. C’est peu dire qu’il existe dans ces sphères élevées une forme d’exaspération radicale et de mépris à l’égard des politiques.

En cela, le quinquennat qui commence au printemps 2017 a donc des allures de revanche. D’un seul coup, le clan des hauts fonctionnaires qui appuient Emmanuel Macron voit avec ivresse l’un des siens accéder à la fonction suprême et en capacité d’appliquer ce qu’il préconise depuis des années. Emmanuel Macron est devenu populaire dans ces milieux oligarchiques. Il a exprimé leur conviction qu’il fallait désormais conduire une politique de rupture. Poursuivre la politique néolibérale des gouvernements antérieurs, mais au pas de course. Sans se demander si le pays va suivre, sinon se rebeller. Rattraper le temps perdu, en somme. Poursuivre en même temps toutes les réformes libérales trop longtemps différées.

C’est pour cette raison qu’Emmanuel Macron et la caste dont il est le porte-étendard ne sont pas partisans du libéralisme politique. Pour ces cercles dirigeants, les institutions du « coup d’État permanent » sont les plus adaptées pour conduire les réformes : réforme du code du travail en même temps que réforme de la formation professionnelle, remise en cause des obligations de service public de la SNCF et nouvelle réforme des retraites.

Car c’est ce qu’il y a de plus spectaculaire dans l’action conduite par Emmanuel Macron : il n’y a pas de temps pour de véritables concertations – ou alors juste un simulacre, comme pour les ordonnances –, pas de temps pour que le Parlement délibère souverainement. Avec au bout du compte ce paradoxe, qui est la marque du quinquennat Macron : à la boulimie libérale répond l’anorexie démocratique (lire ici). De ce point de vue, le recours à la procédure très antidémocratique des ordonnances (lire notre parti pris écrit à l’époque) pour démanteler une bonne partie du droit du travail aura constitué un point culminant dans la marche échevelée entreprise par ce nouveau pouvoir.

Encore faut-il dire que l’expression d’anorexie démocratique ne donne qu’une faible idée de l’autoritarisme d’Emmanuel Macron, qui le conduit au recours constant à la violence policière depuis le début de son quinquennat. Un jour, ce sont les migrants qui sont les victimes de cette violence, le lendemain les étudiants, le surlendemain les zadistes. Et maintenant, ce sont les gilets jaunes qui en font les frais.

Comment a réagi le pays ? Avec le recul, on comprend mieux désormais ce qui s’est passé dans les profondeurs de l’opinion. Pendant tout un temps, sans doute pendant presque un an, il y a eu comme un effet de sidération. Assommé par l’irruption de ce nouveau pouvoir, tétanisé par la cascade de réformes qui a ensuite commencé, le pays n’a trop rien dit. Pendant le mouvement social contre la loi sur le travail, la division syndicale – et notamment la spectaculaire division orchestrée par la direction de Force ouvrière – a aussi contribué à ce que la colère sociale ne débouche pas. Puis il y a eu cet étrange et interminable conflit à la SNCF, où une partie de la population était de cœur avec les cheminots, mais a bien compris que la grève perlée risquait de ne pas déboucher sur grand-chose.

Finalement, il y a eu comme un phénomène d’accumulations. Réforme après réforme, la colère sociale a pris forme, s'est sédimentée. Après la colère des cheminots, il y a eu celle, beaucoup plus diffuse mais terriblement forte, des retraités auxquels le gouvernement veut ponctionner l’équivalent d’un quart à un demi-mois de pension sous la forme du relèvement de la CSG et de la brutale désindexation des retraites. Et puis, parmi d’innombrables autres mesures, il y a eu la poursuite de la hausse de la taxe sur les produits pétroliers. Et allez savoir pourquoi, c’est cela qui a constitué l’étincelle – « c’est le contingent qui réalise le nécessaire », aurait-on dit dans la phraséologie marxiste qui avait cours en d’autres temps.

Et c’est pour cela que ce conflit des gilets jaunes est sans doute comme un point de bascule irrémédiable dans cette brève histoire du macronisme. Car d’un seul coup, toute la politique antisociale de ce gouvernement est vouée aux gémonies, alors que le pays semblait amorphe ou chloroformé ; c’est le dédain ou l’arrogance d’Emmanuel Macron qui sont pointés dans toutes les manifestations, accompagnant désormais le chef de l’État, où qu’il aille, sous la forme de huées. « Macron démission ! » : même les lycéens commencent à entonner le slogan… c’est dire si l’impopularité du chef de l’État est désormais enracinée dans tout le pays.

La boulimie de réformes mariée à l’anorexie démocratique a donc fini par se retourner contre son promoteur : ce qui était le moteur du succès d’Emmanuel Macron est en passe de sceller l’échec de son quinquennat, alors qu'il est bien loin d'être achevé. Car quelle que soit l’issue de cette crise, en imaginant même que le chef de l’État puisse éviter une dissolution et que la crise politique ne se transforme pas en crise de régime, en supposant même qu’il parvienne à reprendre la main, peut-il espérer que le gouvernement reparte plus tard du même pied ? Imagine-t-on que le pouvoir va être en mesure de casser le paritarisme du régime d’assurance-chômage et de mettre à la diète les futurs chômeurs ? Et puis après, qu’il promouvra sa réforme de la retraite, qui va conduire à remettre en cause les droits des futurs retraités, sous la forme d'une remise en cause de l'âge du départ à la retraite ou d'une baisse des pensions ? Et puis après encore, qu’il livrera Aéroports de Paris ou la Française des jeux à quelques-uns de ses amis dans les milieux d’argent ? Et après, qu'il mettra en application toutes les mesures envisagées qui devraient venir ponctionner dans les prochains mois le pouvoir d'achat d'une grande majorité de Français (lire ici) ?

On peine à imaginer que la folle farandole des réformes reprenne et surtout que la vie politique française retrouve dans un proche avenir un cours plus apaisé. Sans le moindre doute, le moratoire de six mois sur la hausse des taxes sur les carburants ainsi que sur les hausses des tarifs de l'électricité et du gaz va être interprété par le pays pour ce qu’il est : la preuve de l’extrême faiblesse d’un régime, avec à sa tête un président qui a perdu son autorité, sinon même sa légitimité. Par surcroît, dans le cas des taxes sur le carburant, il ne s’agit que d’un moratoire de six mois et pas d’une annulation, ce qui a bien peu de chances d’apaiser la colère sociale.

Comme il n'y a rien en faveur du Smic, rien en faveur des retraités, rien non plus en faveur d'un nouvel impôt sur la fortune ; comme, en fin des compte, les concessions sont très minimes et aléatoires, le mouvement social semble devoir durer. Ce qui risque de conduire, tôt ou tard, Emmanuel Macron à devoir faire de nouvelles concessions. Après les réformes à marche forcée, voici venu le temps piteux des reculades à répétition.

Sous le masque étroit d'un président qui, dans son orgueil démesuré, se croyait jupitérien, devra-t-on bientôt chercher à déceler les traits d'un président impuissant, devant « se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes », selon la formule célèbre du général de Gaulle ? Il est trop tôt pour savoir comment l'Histoire se vengera. C’est en tout cas l’un des tours de force du chef de l’État : Emmanuel Macron a sans doute irrémédiablement enterré le macronisme !

Publié le 07/12/2018

Les casseurs de la France ne sont pas ceux que l’on croit !
 

de : Claude JANVIER (site bellaciao.org)
 

En effet, les véritables casseurs de notre pays sont en cols blancs (on pourrait les appeler les White blocs). À l’autre extrémité, se trouvent les Blacks blocs, que Castaner décrivit de suite issus de la mouvance ultra-droite. Bien pratique pour détourner l’attention. Au milieu de tout ça, la population, ceux qui bossent et qui endossent le Gilet Jaune. Seul moyen d’action ? Les manifestations.

Au moment où j’écris ces lignes, Edouard Philippe vient de proposer quelques mesures. Le pipeautage habituel politicien qui ne mène à rien et ne résout rien. Je cite : "Suspension pour 6 mois des hausses de carburants, gel pendant l’hiver des hausses de l’énergie, et suspension aussi de la modalité pollution du contrôle technique automobile."

Autrement dit, dans 6 mois, tout repartira de plus belle, et de nouveau, ce sera le même cinéma en technicolor. Tout repartira à la hausse. Ne nous laissons pas berner par ces suspensions de pacotille. Ne vous y trompez pas.

La voyoucratie en cols blancs est intouchable. Les casseurs ce sont eux. Une véritable chienlit de "bobos sur gavés". Ce sont eux qui cassent le pays depuis 40 ans. Ce sont eux qui cassent la création de nouveaux hôpitaux, eux qui cassent vos retraites, eux qui cassent votre pouvoir d’achat, eux qui cassent vos économies, eux qui dilapident l’argent public, etc. Voir l’excellent article paru dans les moutons enragés : les casseurs de la France. *1

Pendant que l’Etat casse tout ce qu’il peut pour rendre exsangue une bonne partie de la population, Macron distribue 300 milliards de cadeaux aux entreprises du CAC 40.* 2 Mais ce n’est pas nouveau : "En 2007, bien que les grands patrons regroupés au sein du Mouvement des Entreprises de France - Medef - ne cessent de rabâcher « qu’en France la fiscalité et les charges sociales sont les plus élevées au monde » et que « l’état actuel de la fiscalité empêche d’augmenter les salaires » ils se gardent bien de parler des augmentations de salaire qu’ils s’attribuent et qui représentent, avec le chômage, la plus lourde… charge pour leurs entreprises ! Les abus sont tels que certains vont jusqu’à refuser d’appliquer la loi ou la détourner dans la présentation des bilans aux actionnaires et sociétaires. Et pour cause : la rémunération annuelle moyenne de ces mêmes grands patrons français comprenant le salaire de base, les bonus et les stock-options se monte à 6,17 millions d’euros ! Elle ne cesse d’augmenter - de plus de 40 % en 2007 ! - et en font de loin les dirigeants les mieux payés des pays de l’Union Européenne de 2006, les cinquante patrons les mieux payés de France ont touché en moyenne 3,8 millions d’euros soit 316 années de SMIC ! Une flambée qui accompagne les résultats à la hausse des bénéfices des entreprises du CAC 40 - 100 milliards d’euros - et des cours de la Bourse de 17 %." Extrait du livre : Pourquoi la crise ? (Ed. Amalthée) de Jean Loup Izambert

La voyoucratie en col blanc englobe non seulement les politiciens, mais aussi la quasi-totalité des médias, les syndicats (CGT et compagnie), les hauts fonctionnaires d’état, une bonne partie de la justice, les députés, les sénateurs et j’en oublie.

BFMTV et CNEWS notamment ont poussés des cris d’orfraie sur les gilets jaunes, mais ils ne font pas de l’info. Juste de l’intox. Ruth Elkrief est une "digne" représentante de l’intox. Si vous voulez vous désintoxiquer, allez regarder TV Libertés par exemple, et lisez Agoravox, les Moutons enragés et tous ceux qui valent la peine d’être étudiés. Les grands médias sont vendus aux grands patrons, comme M. Drahi... et en plus touchent des subventions de l’Etat.

Les syndicats sont de mèche et roulent pour nos gouvernements corrompus. La CGT par exemple possède 46 millions d’actions en bourse. Non, vous ne rêvez pas ! Un petit café pour vous remettre de vos émotions ? Surprenant de détenir pour un syndicat anti-capitaliste 46 millions d’actions... *3 et *4

Revenons aux casseurs d’en bas. Les Blacks blocs. En général fichés S pour la plupart. Curieusement, les CRS et les policiers en civil ont arrêtés des citoyens Gilets Jaunes dont la majorité n’est pas issue des Blacks blocs. Légitimes arrestations ou pas, une question se pose :
 Ordre du gouvernement de ne pas arrêter les vrais casseurs ou faute professionnelle ? À vous de choisir.

Comparution immédiate des Gilets Jaunes arrêtés, condamnations et fichages des citoyens. Mais la justice a tendance à partir à vau-l’eau. Complice des White blocs ? Ma foi...

Du procès litigieux récent à Saint Lô où un "présumé" violeur est innocenté, en passant par deux mois de prison ferme pour vol de pâtes à Cahors, la question est légitime. Les véritables casseurs, la voyoucratie en col blanc reste toujours quasiment intouchable. * 5, 6, 7, 8,9

Le slogan "dissolution de l’Assemblée nationale" que l’on voit circuler sur les réseaux sociaux doit être d’actualité. Nous avons une assemblée de guignols qui ne connaissent rien à la vie de tous les jours. Marre d’entendre des députés qui estiment qu’à plus de 5 000 € de salaire par mois, ils ne peuvent manger que des pâtes, *10,11, marre d’entendre en son temps Julien Dray qui déclarait qu’à moins de 9 000 € de salaire par mois un député était corruptible, *12, marre d’entendre hier la députée LREM déclarer qu’elle ne connaît pas le montant du SMIC.*13. On croit rêver. Des jean-foutres et des incapables.

Pauvres chéris. S’ils ne peuvent pas s’en sortir avec à minima 5 000 € par mois, comment fait-on avec 1153 € par mois net ?

Cette assemblée doit être remplacée par la création d’une assemblée citoyenne. L’AN et le Sénat doivent disparaître. Ils sont pratiquement tous indignes de leurs fonctions ( un certain nombre de ces personnes ont des affaires de détournement de fonds publics, etc..). Comme le chef de l’état et le reste de l’exécutif. Ils nous trahissent tous. La création de la VI éme république c’est maintenant.

Claude Janvier

Publién le 05/12/2018

Gilets jaunes : que la colère se mue en espérance

Clémentine Autain  (site regards.fr)

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ?

La première victoire est déjà remportée. Oui, le mouvement des gilets jaunes a déjà réussi à marquer le paysage social, à imprimer le débat public, à faire émerger de nouveaux visages qui posent des mots sur la dureté d’un quotidien si méconnu des sphères de pouvoir. Les colères se répondent en écho.

Ici, on entend cette femme qui crie son désespoir parce qu’elle travaille à s’user la santé mais vit dans la pauvreté. Voilà dix ans qu’elle n’est pas partie en vacances. Là, c’est un homme qui raconte face caméra que pour lui, ce ne sont pas les fins de mois qui sont difficiles car la galère commence dès le premier jour du mois. Ailleurs encore, une personne s’en prend violemment au Président Macron qui décidément n’entend rien, ne comprend rien : « Il nous prend vraiment pour des gogos ! » quand une autre conclut calmement mais fermement : « C’est d’une révolution dont on a besoin. Il faudrait un nouveau 4 août pour l’abolition des privilèges ». Le ras-le-bol général, voilà ce qu’on entend. Enfin.

Parti d’un coup de semonce contre la hausse de la taxe sur le carburant, le mouvement a entraîné bien au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. L’axe de départ s’est comme désaxé. Le caractère hétéroclite des revendications, des mots d’ordre, des familles politiques qui apportent leur soutien laisse les portes encore très ouvertes sur l’issue de cette colère XXL.

Rien n’est joué mais la tonalité n’est plus celle que l’on pouvait redouter au départ, quand les courants d’extrême droite s’étaient rués le mouvement en espérant voir se développer leurs obsessions identitaires et grandir leur terreau du ressentiment. Loin d’une focalisation sur le "trop de taxe, trop d’impôt", c’est le sentiment d’injustice sociale et territoriale qui semble dominer. C’est le rejet des politiques d’austérité et la défense des services publics qui donne le ton davantage que le repli sur soi. Ce sont les inégalités qui sont clairement pointées du doigt. Quant à la question environnementale qui aurait pu se trouvée marginalisée, elle n’est pas désertée. Les courants écologistes s’engagent progressivement dans la danse.

Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge.

Le bouillonnement est là et des jonctions commencent à s’établir. Là encore, rien n’est joué mais les dockers, au Havre, se joignent aux gilets jaunes pendant que les lycéens enclenchent leur soutien. Des secteurs entiers du mouvement social s’impliquent désormais franchement. Des personnalités proposent de venir physiquement apporter leur notoriété pour protéger les gilets jaunes aux Champs-Elysées d’éventuelles violences. L’ordre des choses est bouleversé.

D’ores et déjà, des lignes ont bougé dans les têtes. Partout, sauf visiblement au sommet de l’État où l’on reste empêtré dans de tristes logiques comptables et où l’incompréhension voire l’aversion du monde populaire domine. La crise politique est en marche. Au point que la délégation des gilets jaunes ne s’est finalement pas rendue à Matignon. Signe du temps, les groupes politiques insoumis et communistes proposent de soumettre au Parlement une motion de censure. In fine, c’est sur le terrain politique que le plus gros va se cristalliser. Il n’échappe à personne qu’un mouvement soutenu par 80% de la population, par des sensibilités politiques et des personnalités que tout oppose par ailleurs, ne dit pas le sens, la cohérence du projet de changement souhaité. La liste des revendications du comité auto-organisé par les initiateurs des gilets jaunes posent de sérieux jalons mais la confrontation politique reste évidemment devant nous.

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ? Il le faut. Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge. Il faut maintenant que la colère se mue en espérance.

 

Clémentine Autain

 

Publié le04/12/2018

Sur le mouvement des gilets jaunes

Temps critiques

paru dans lundimatin#168,

Nous reproduisons ici une analyse historique de l’émergence et de la composition du mouvement des gilets jaunes parue le 29 novembre dans la revue Temps Critiques. Si nous n’en partageons pas toutes les prémices et conclusions, elle nous est apparue extrêmement intéressante et éclairante.

Un autre fil historique que celui des luttes de classes 

On pourrait raisonnablement y voir des analogies avec plusieurs événements historiques comme le soulèvement des Fédérés pendant la Révolution française. Même si bien évidemment il n’y a jamais de véritable répétition dans l’histoire, force est de constater que des éléments communs caractérisent les grandes révoltes populaires dont la lutte antifiscale représente sûrement le point le plus basique [1]. Ainsi en fut-il du soulèvement insurrectionnel des Fédérés de l’été 1793 dans les Provinces du sud-est et de l’ouest de la France, qui s’opposait au coup d’État des Jacobins, lesquels cherchaient à imposer leur pouvoir despotique sur l’État-nation bourgeois dans l’ensemble du territoire. Il n’est pas irraisonné de faire une analogie entre les Fédérés et les Gilets jaunes puisque les uns comme les autres ne contestent pas les fondements républicains de l’État, mais demandent une reconnaissance de leur citoyenneté provinciale et la fin de leur condition de sous-citoyens. De la même façon, certaines doléances des manifestants rappellent les fameux « Cahiers de doléance » des années 1788-89, ainsi que les oppositions actuelles aux taxes rappellent les actions menées contre les fermiers généraux à l’époque. Cette analogie peut prendre consistance lorsqu’on sait que la puissance du capital globalisé et totalisé a conduit à un affaiblissement de la forme État-nation démo-républicain. Or c’est cette forme [2] qui contenait le principe d’égalité de condition célébré par Tocqueville dans son livre sur la démocratie en Amérique. Elle s’est progressivement accomplie dans les formes républicaines ou/et parlementaires à travers les politiques réformistes plus ou moins social-démocrates et la victoire contre l’alternative fasciste des années 1930-1940. Sortie plus forte de 1945, elle s’est développée dans les différentes formes d’État-providence de la période des Trente glorieuses jusqu’à même triompher du dernier sursaut des luttes prolétariennes des années 1960-70.

La perte de légitimité de l’État-nation

À partir de la fin des années 1970, les restructurations industrielles et le processus de globalisation/ mondialisation s’enclenchent alors, dans ce qui n’est pas pour nous une contre-révolution (il n’y a pas vraiment eu révolution), mais une révolution du capital. Elle s’initie puis prospère sur les limites du dernier cycle de lutte de classes et épuise la dynamique historique de l’égalité portée par l’idéologie universaliste de la première bourgeoisie soutenue par la classe ouvrière au sein de l’État-nation. Désormais l’équité remplace l’égalité, la lutte contre les discriminations remplace la lutte contre les inégalités

Des formes précapitalistes de rapports sociaux subordonnés réémergent alors : les relations sociales (« le piston »), l’hérédité sociale, reprennent de l’importance à l’intérieur même du processus démocratique comme le montre la situation dans l’éducation où de plus en plus d’élèves entrent dans le cycle supérieur sans que le pourcentage d’enfants d’ouvriers s’élèvent pour autant ; comme le montre aussi une augmentation des taxes qui, dans le système redistributif français où 50 % de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu, est la façon la plus directe de faire contribuer les pauvres, comme sous l’Ancien régime finalement. Toutes ces mesures sont à la racine de la révolte fiscale actuelle. C’est d’autant plus injuste que contrairement à ce qui se dit souvent sur la part respective de chacun à la pollution, ce ne sont pas les moins aisés qui pollueraient le plus (on accuse l’automobile et le diesel), mais les plus riches. Tout cela est posé en termes individuels comme si cela était du ressort de chacun et non pas du rapport social capitaliste dans son ensemble.

D’après des statistiques [3] récentes, un cadre supérieur sera beaucoup plus pollueur et aura une empreinte carbone supérieure (à cause surtout de ses loisirs supérieurs et des dépenses en essence bien supérieures, en valeur absolue, à un ouvrier ou une aide-soignante, mais sa dépense en essence représentera une part proportionnelle bien moins importante de son budget en valeur relative. Statistiquement en France, les 10 % les plus riches émettent quatre fois plus d’empreinte carbone que les 50 % les plus pauvres donc chaque foyer des 10 % des plus riches émettent vingt fois plus que les plus pauvres alors que le mode de vie des plus riches (avions, grosses voitures, 4x4) est non seulement préservé, mais en voie de démocratisation avec crédit et voyages low cost [4]. Ces données s’inscrivent en faux contre l’image donnée des Gilets jaunes comme de gros beaufs pollueurs. Certes, ils accordent sûrement moins d’attention idéologique à l’écologie que les cadres ou professions intellectuelles, mais leurs pratiques sont moins contradictoires que les leurs.

L’augmentation de la CSG avait déjà eu cet effet de taxation de tous (pauvres comme retraités), mais comme toutes les taxes, elle est proportionnelle et non pas progressive avec donc elle n’a aucun caractère redistributif, bien au contraire puisque certaines taxes touchent des produits qui représentent une plus grande part du budget des familles en difficulté que des familles riches (c’est par exemple le cas de la TVA). Il ne faut donc pas s’étonner de voir des petits retraités dont beaucoup vivent mal le paiement de la CSG, être très actifs sur les barrages, d’autant qu’ils ont le temps disponible pour eux. C’est donc la fonction sociale de l’impôt qui est remise en question du fait du sentiment de déclin des services publics de proximité au profit de leur contractualisation (prestations-clients, numérisation) particulièrement évidente en ce qui concerne la SNCF, ce qui produit une réaction individuelle face à l’impôt faisant la balance entre ce qui est payé et ce qui est reçu. Toute solidarité, même abstraite, s’efface devant des réflexes individualistes qui se porteront facilement vers et sur des boucs émissaires.

Si toute augmentation des prix sur des produits de consommation courante a tendance à plus toucher les ménages à petit budget, les individus réagissent en général moins à ces mouvements de prix qui leur apparaissent comme quasi naturels, au moins dans les pays capitalistes développés. Néanmoins, de plus en plus de prix leur apparaissent comme des prix artificiels soit parce qu’ils sont administrés par l’État et subis comme des prix politiques entraînant une augmentation des dépenses contraintes, soit comme des prix de monopole imposés par les firmes multinationales et la grande distribution. Mais, hormis dans les DOM-TOM et encore aujourd’hui à la Réunion, ces prix sont rarement attaqués de front dans des émeutes populaires qui existent pourtant dans les pays pauvres (Tunisie, Égypte). Il n’y a pas d’émeutes de la faim dans des pays comme la France et la lutte contre les prix s’avère indirecte dans le cadre d’une lutte contre les augmentations de taxes qui apparaissent souvent incompréhensibles, du moins en France, vu le principe de non-affectation. Il n’en faut donc pas plus pour que les Gilets jaunes et leurs soutiens refusent une taxation soi-disant « verte » qui en fait renfloue la caisse globale de l’État qui ensuite seulement procède aux arbitrages budgétaires [
5]. Question sociale et question environnementale restent donc séparées, même si elles sont reconnues comme légitimes, car beaucoup de présents sur les barrages ou dans les manifestations refusent l’image de « beauf » qui leur a été collée et qu’ils ressentent comme un mépris de caste si ce n’est de classe. Il n’empêche que la phrase énoncée dans les rassemblements : « Les élites parlent de la fin du monde quand nous parlons de fin du mois » est peut être la plus forte entendue parce qu’elle consacre cette tension.

La révolte contre l’impôt ou les taxes ne peut donc être assimilée au refus pur et simple exprimé par de nombreuses couches supérieures, professions libérales et autres petits patrons croulant sous les charges sociales.

D’où aussi des contestations contre les nouveaux « privilèges », et contre la paupérisation de la vie quotidienne. Un autre argument joue en faveur de cette thèse d’un soulèvement du peuple fédéré : la carte des révoltes et des soulèvements des Fédérés de l’été 1793 [6] correspond assez bien à la carte des régions où les blocages et les actions des Gilets jaunes sont les plus forts. Mais, là encore, la spécificité de l’État français et de son centralisme qui perdure malgré la crise générale de la forme État-nation, empêche cette révolte de suivre la tentation italienne ou espagnole de l’autonomie (Padanie) ou de l’indépendance (Catalogne) ou encore de la sécession européenne comme avec le Brexit [7]. Il n’empêche que le redéploiement de l’État-nation en État-réseau ne se fait pas d’un coup de baguette magique. La contradiction entre le verticalisme centraliste de ce qui perdure d’État-nation dans la gestion des rapports sociaux se heurte à la forme décentralisée que prend l’aménagement des territoires. Une forme qui privilégie le développement des métropoles au détriment des villes petites et moyennes qui se trouvent dans le dilemme insoluble d’avoir à prendre plus de choses en charge avec moins de moyens. D’où le mouvement de démissions des maires qui se produit aujourd’hui et un sentiment de solde pour tout compte qui fait resurgir un « Peuple » qui n’a pas attendu Marine Le Pen où Mélenchon et leur notion de « peuple central » pour être affirmé. Une notion qu’on retrouvait déjà chez Arlette Laguiller dont on se moquait de la formule plus populaire que prolétarienne : « travailleuses, travailleurs, on vous exploite, on vous spolie [8] » et qui semble assez proche de la perception actuelle de beaucoup de manifestants qui ont à la fois l’impression d’être exploités (chômage, CDD, allongement des temps de transport) et spoliés par des taxes qui portent en soi l’injustice dans la mesure où elles touchent proportionnellement davantage les pauvres que les riches. C’est parce qu’ils sont arrivés à une grande connaissance intuitive de cette situation d’exploitation (qui ne passe pas par la case « conscience de classe ») que la radicalisation du mécontentement n’épouse pas les formes d’organisation traditionnelles (par exemple syndicales) et diffère dans sa composition sociale. Mais pourquoi s’en étonner quand les restructurations du capital ont liquidé les anciennes forteresses ouvrières et qu’on est bien loin de l’époque où dominait la figure de l’ouvrier-masse de Renault ou de Fiat. L’ouvrier de petite entreprise, du bâtiment, des services, l’employé du Mac Do trouvent à cette occasion un lieu d’expression de la révolte qui a du mal a existé sur des lieux de travail fracturés où les collectifs de travail peinent à s’agréger. L’ancrage local des points de fixation renforce cette possibilité de rassemblement, hors des cadres structurés et institutionnalisés. Cette connaissance intuitive s’appuie sur le fait que la croissance des revenus en valeur absolue qui apparaît dans les statistiques et qui est répercutée par les médias entre en contradiction avec une baisse du pouvoir d’achat à cause de l’augmentation des dépenses contraintes (charges fixes). Mais cette connaissance intuitive n’est pas sans matérialité objective. En effet, si ce sont les habitants des régions rurales et périurbaines qui ont tendance à manifester c’est aussi en rapport avec un budget dédié à la « cohésion territoriale » qui vient d’être amputé de 1,4 Mds d’euros.

Il y a conjonction entre trois éléments, un « ça suffit » qui ne vise pas seulement Macron, comme avec le « Dix ans ça suffit » contre de Gaulle, en Mai-68, mais l’ensemble du corps politique ; une exigence d’égalité, de justice et de fraternité, même si on ne sait pas bien jusqu’où s’étend cette dernière, devant des rapports sociaux dont la dureté ne semble plus compensée par les acquis sociaux des années 1960-1970 et l’air de grande liberté (“libération”) qui l’accompagnait ; enfin des conditions matérielles de vie souvent difficiles eu égard aux standards en cours dans une société capitaliste avancée.

La soudaineté de l’événement

Ce mouvement échappe aussi aux divers corporatismes qui ont pu être à la base d’autres mouvements plus anciens souvent désignés comme « inclassables » comme l’était celui de Poujade (rattaché aux commerçants et artisans avec l’UDCA [9]). La preuve en est qu’alors que les syndicats de taxis et des transports routiers (FNTR) restent à l’écart ou même condamnent le mouvement (la FNTR demande au gouvernement de dégager les routes !) puisque ce sont des organisations qui ont négocié et obtenu quelques avantages, de nombreux routiers et des chauffeurs Uber sont aperçus sur les blocages. Les routiers jouant d’ailleurs souvent au « bloqué-bloqueur » et conseillant parfois les novices du blocage à déterminer les bons objectifs comme les dépôts d’essence (cf. Feyzin dans le Rhône, Fos-sur-Mer ou Brest). De la même façon, certains s’aperçoivent que les blocages des grands axes ont des répercussions sur l’approvisionnement en pièces pour les grandes entreprises qui sous-traitent au maximum. Ainsi, l’usine Peugeot de Montbéliard s’est retrouvée momentanément à l’arrêt.

On assiste bien là à un surgissement événementiel qui se situe en dehors des habituelles convergences ou appels à convergence des luttes sociales traditionnelles, parce qu’il pose, dans l’immédiateté de son expression directe sa capacité à faire rassemblement [10] en mêlant à la fois le caractère « bon enfant » et une grande détermination. Il faut dire que beaucoup de manifestants en sont à leur première manifestation. Ils s’étonnent, naïvement de l’écart entre les engagements formels à participer qui pleuvent sur les réseaux sociaux et le nombre relativement restreint des présents sur les barrages et aux manifestations. Le fait de les interroger sur leur absence ou indifférence aux manifestations de ces dernières années les interloquent, mais ne les agacent pas tant ils ont l’impression d’un dévoilement soudain, d’être à l’origine de quelque chose de nouveau. Certains ressentent bien la contradiction entre d’un côté le fait de rester calme et en même temps la nécessité de rester décidés et déterminés dans une ambiance qui ne peut tourner qu’à la confrontation (deux morts, 500 blessés, dont une vingtaine de graves, y compris chez un commandant de police [11]) si ce n’est à l’affrontement violent (le 24 novembre à Paris). Il s’en suit un changement de position progressif vis-à-vis des forces de l’ordre qui passe parfois de la compréhension mutuelle à l’invective renforcée par le fait que le mouvement ne cherche pas d’abord et avant tout à négocier et ne déclare pas ses points de blocage, qu’il développe des moyens de communication par réseau et des moyens d’action qui sont plus ceux des associations que des groupes politiques ou syndicats (les « flashmob [12] », par exemple). De la même façon qu’une ligne de partage de classe ne parcourt pas le mouvement (nous y reviendrons), les tenants de la ligne amis/ennemis, comme ceux de la ligne droite/gauche en seront pour leur frais. Certains s’essaient à des variantes comme « la France d’en bas contre la France d’en haut » ou, plus original, comme D. Cormand, secrétaire national d’Europe-écologie-les-Verts qui retient la séparation entre ceux qui craignent la fin du monde et ceux qui craignent la fin du mois [13] ou une délocalisation et le chômage comme les salariés de Renault-Maubeuge qui ont eu le gilet jaune facile avant l’action du samedi 17 car l’exemple ne vient évidemment pas d’en haut, bien au contraire. La communication gouvernementale, particulièrement maladroite parce que peu au fait des stratégies politiques s’avère particulièrement contre-productive. Les phrases macroniennes sur le fait de n’avoir qu’à traverser la rue pour trouver du travail ont fait plus pour réintégrer les chômeurs dans la communauté virtuelle du travail que tout populisme de gauche. De même la phrase de certains élus de la majorité sur les Gilets jaunes « de la clope et du diesel » a exprimé au grand jour que la cigarette n’était pas, pour l’État et le pouvoir une question de santé publique, mais de santé morale dans le monde aseptisé dont ils rêvent [14].

La tarte à la crème de l’interprétation en termes de classes moyennes

On ne sait pas encore si c’est « l’insurrection qui vient », mais comme dit Patrick Cingolani dans Libération du 21 novembre 2018, on a déjà « un peuple qui vient ». Il est toujours difficile de savoir ce qu’est « le peuple », mais concept mis à part, faut-il encore que ce « peuple » ne soit pas celui constitué autour de l’identité nationale, fut-elle de gauche qui clôturerait le choix entre populisme de droite et populisme de gauche, mais un « peuple » qui se constituerait dans le mouvement en dépassant la coexistence de différentes luttes et dans une sorte de coextension.

Car d’une manière générale et encore une fois tout le discours de classes est mis à mal. L’insistance sur la notion de classes moyennes, de la part des journalistes surtout, en est la démonstration. Dans les années 60 et 70, cette notion pouvait encore avoir quelque pertinence, du point de vue des pouvoirs en place pour saisir les modifications alors en cours (la « grande société » de Kennedy-Humphrey, la démocratie de classes moyennes de Giscard) quand croissance et progrès social semblaient marcher de pair, mais aujourd’hui ce terme cherche juste à éviter de parler simplement en termes de riches et de pauvres en assimilant aux classes moyennes tous ceux qui ne sont pas assez aisés pour être riches et assez pauvres pour être assistés (un classement que le Rassemblement national et la France insoumise reprennent à leur compte) et bien évidemment en termes de prolétariat, notion devenue complètement obsolète dans les pays ou une partie non négligeable des individus qui « tirent le diable par la queue » en fin de mois sont propriétaires de leur appartement (hors grandes métropoles) et possèdent une ou deux automobiles.

Le conseiller du Prince (en géographie) Christophe Guilluy a essayé de croiser cette analyse en termes de classes (ce qu’il appelle les « classes populaires »), avec les nouvelles territorialisations et ce qu’il appelle « la France périphérique ». Mais pour lui tous les salariés non-cadres et les artisans, commerçants, petits entrepreneurs forment cette classe moyenne inférieure (une autre appellation pour « classes populaires ») qui serait majoritaire en nombre. Ce grand niveau de généralisation le conduit à ne pas distinguer les Gilets jaunes des Bonnets rouges de 2013 et à ne pas tenir compte de la grande différence de composition sociale entre les deux mouvements. En fait, chez lui le territorial surdétermine l’analyse en termes de couches sociales ce qui l’amène à exclure de sa notion de classes populaires les habitants des cités de banlieues et les immigrés récents qui peuplent certains quartiers des grandes métropoles, en les racialisant par opposition aux « petits blancs » de la périphérie [15]. C’est qu’effectivement les formes de révolte qui peuvent exister dans ces ne prennent pas la même forme (révolte de 2005). Mais pourquoi faire comme si la segmentation territoriale était définitive alors que la mobilité géographique est de plus en plus forte et que beaucoup d’anciens travailleurs immigrés quittent ces cités pour aller habiter dans le pavillonnaire des périphéries ? D’ailleurs la diversité des personnes présentes dans les actions des Gilets jaunes, plus sur les barrages que dans les manifestations d’ailleurs, infirme les simplismes de Guilluy. Bien sûr les médias se feront un malin plaisir d’exhiber quelques actes antimusulmans ou homophobes, auxquels on pourra facilement, sur les barrages ou dans les rassemblements, opposer d’autres faits et déclarations [16]. De telles dénonciations, reposant sur un nombre de faits très réduit, ont d’ailleurs cessé, preuve qu’ils étaient montés en épingle dans le but de discréditer le mouvement et surtout de mettre l’accent sur ce qui serait son orientation fondamentalement réactionnaire et droitière.

S’il y a bien des réactions à une paupérisation relative, ce n’est pas non plus une manifestation des « sans parts [17] » comme le prétend un disciple de Rancière dans Libération du 24 novembre 2018. Les personnes les plus pauvres où les plus en détresse sont dans les villes et éventuellement dans les cités, mais ce ne sont pas elles qui manifestent, car elles vivent en partie de l’assistance de l’État et il leur est difficile de s’y opposer. Sauf à La Réunion où Gilets jaunes et jeunes des cités semblent coexister pendant la journée sur les barrages avant que les débordements que l’on sait interviennent pendant les nuits entre jeunes de Saint-Denis et forces de l’ordre. Il est vrai que la question de la vie chère dans les DOM-TOM a déjà entraîné de nombreux conflits et affrontements depuis une vingtaine d’années et aujourd’hui, à La Réunion le couvre-feu qui a duré une semaine montre que la lutte est intense et profonde. Mais ce n’est pas un cas totalement isolé. À Douai, le 17 novembre, la proximité d’un barrage avec une cité a entraîné des heurts avec la police, soit un exemple de coexistence de différentes formes de lutte sans coextension.

Une même coexistence entre plusieurs forces, semble se manifester dans les rassemblements autour des raffineries de pétrole, comme à Feyzin, près de Lyon où les ouvriers du couloir de la chimie des syndicalistes et des militants politiques ont participé à une assemblée générale avec les Gilets jaunes avant de se rendre sur d’autres lieux d’action.

Ce qui se transforme dans la société capitalisée, c’est la perception que les individus ont du capital et de l’État. Le premier n’apparaît plus comme fournisseur d’emploi, de lien social et de progrès (technique et social associés), mais comme un ensemble de monopoles au niveau ou même au service d’un hypercapitalisme du sommet : les compagnies pétrolières, les entreprises du CAC40, les grandes banques too big pour qu’on ne les renfloue pas en temps de crise, les hypermarchés de la grande distribution, les GAFAM créent certes encore des emplois, mais dans des lieux restreints à forte densité capitalistique comme on vient de le voir avec l’installation de nouveaux sièges de Google à Washington et New York qui laissent des zones entières en déshérence.

« Dans quel régime vivons-nous ? »

Dans quel régime vivons-nous est une interrogation qui semble faire le tour des barrages et manifestations. Beaucoup ressentent un système complètement corseté parce qu’ils n’ont pas de relations intermédiaires avec l’État qui leur ferait penser qu’il y a du donnant-donnant ou du « grain à moudre » comme disent les syndicats ouvriers, à condition de respecter un certain nombre de formes (déclaration préalable de manifestation par groupe ou personnes autorités, déclaration de lieu de départ et trajet) qui font partie des règles du jeu social entre partenaires sociaux bien élevés. Le refus des « Gilets jaunes » d’être « parqués » au Champ-de-Mars est en revanche significatif de ce rapport direct à l’État qui leur fait choisir les Champs-Élysées alors qu’ils savent qu’ils vont y rencontrer les forces de l’ordre. Le mouvement a beau ne pas être « organisé », quelle est belle l’image retransmise par les télévisions de ce champ de Mars absolument vide à l’heure où il devait être plein !

Les médias, toujours dans une forme spontanée ou calculée d’infantilisation par rapport aux « gens du peuple », invoquent une colère à la base du mouvement (type « grosse colère », ça leur passera), pourtant le mouvement a une tout autre ampleur que celui des motards de la Fédération française des motards en colère ou du mouvement né en janvier 2018, de manière informelle et lui aussi à partir des réseaux sociaux, les deux initiatives s’opposant à la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes. Des médias qui légitiment le mouvement… tant qu’il reste dans la légalité et l’intervention pacifique, tout en montrant ce qui est pour eux la manifestation d’une autre France. S’ils ont jugé la grève des cheminots illégitime, celle des Gilets jaunes serait, elle, légitime. On ne peut mieux transcrire la perte de centralité du travail dans la société du capital qui rend inessentielle la force de travail pour la valorisation. Mais lorsque l’action de Gilets jaunes se poursuit et que ladite simple « colère » se manifeste dans des formes jugées illégalistes, les médias sonnent l’alarme et multiplient la désinformation.

Comme diraient les marxistes orthodoxes, le mouvement des Gilets jaunes est de l’ordre de la circulation, il n’est donc pas fondamental, alors que nous le voyons depuis plusieurs années, le blocage des flux est un élément essentiel des luttes dans la mesure où la société du capital est basée sur la flexibilité/fluidité et le minimum d’immobilisations et de stocks. Nous ne dirons pas que le mouvement est conscient de cela, mais le fait que des Gilets jaunes aient été réticents à se rendre à Paris, qu’ils aient maintenu les barrages et rassemblements en province indiquent qu’ils sentent bien la nécessité de rester un mouvement diffus et à cent têtes en quelque sorte (et donc sans leader la Poujade ou Nicoud), un mouvement qui ne laisse pas prise au spectaculaire, mais impose sa présence en quadrillant tout le territoire, ce que ne peuvent pas faire les forces de l’ordre par exemple. Bien sûr, ils ne refusent pas la présence des médias sur les rassemblements, mais ils la contrôlent mieux (c’est du donnant-donnant) que dans des opérations telle la « montée » sur Paris. En fait, peut être pour la première fois, les médias sont supplantés par les réseaux sociaux et sont obligés de donner une chambre d’écho encore plus forte pour représenter le mouvement puisqu’ils veulent tout représenter et parce qu’ils veulent le faire entrer dans un cadre connu et institutionnel (comment le réintégrer dans l’espace démocratique).

Si Gérard Noiriel, dans sa tribune du journal (op. cit.) met bien l’accent sur la façon dont cette question sociale se repose aujourd’hui, c’est-à-dire finalement en dehors de l’hypothèse strictement classiste qui a dominé au XXe siècle, via les différentes formes de partis communistes, une des faiblesses de son analyse est d’affirmer que la presse ne pense que spectacle et que donc elle est pour le mouvement si elle peut en tirer des images spectaculaires. Les images et paroles des médias au soir des violences du 24 novembre montrent au contraire une réaction virulente contre des « casseurs » que les images n’ont pas réussi à transformer en Black Bloc [18]. Il était d’ailleurs piquant de voir des journalistes retranscrire en direct ce qu’ils représentent comme le spectacle de désolation laissé derrière eux par les « casseurs », alors qu’en arrière-fond des Gilets jaunes qui n’étaient sûrement ni des identitaires ni des membres de « l’ultra gauche », hurlaient contre les « flics collabos ».

Quand le pouvoir, en la personne de Macron, invoque une « souffrance » qui s’exprime, renvoyant les Gilets jaunes à ce qui serait leur condition de sacrifiés de la conjugaison aujourd’hui structurelle de la mondialisation et de la start-up nation, cela ne suggère-t-il pas qu’il s’agit d’un mouvement qui dépasse l’indignation démocratique telle qu’elle s’était développée autour du Manifeste des Indignés, et qui s’apparente à une révolte ? Cette dimension de soulèvement collectif bouscule les règles du débat et des luttes habituelles maintenues dans le cadre démocratique et politique traditionnel, dont celle de la SNCF nous a fourni un dernier exemple affligeant. Mais elle n’est pas dégagée d’une tendance au ressentiment (cette haine de classe sans conscience de classe) contre les élites et les « gros », les « voleurs », les « profiteurs » qui donne dans la facilité et fait que la dimension « antisystème » souvent relevée est finalement assez superficielle, le « système » étant réduit à quelque tête d’affiche (le « banquier Macron », le mafieux Castaner, le clientéliste Gaudin à Marseille, etc.), mais non pas remis en cause dans ses fondements. Le rapport à l’État qui transparait ici est d’ailleurs très ambigu puisqu’à la différence du mouvement antifiscal des Tea Party aux États-Unis, les Gilets jaunes ne sont pas, dans l’ensemble, pour une politique plus libérale ni pour un État minimum. Pour la plupart d’entre eux il est probable qu’ils n’étaient pas descendus dans la rue en 2015 pour la défense du service public puisqu’ils aujourd’hui ont l’impression de ne plus en avoir que les vestiges (fermetures d’écoles primaires, de petits hôpitaux, de gares ferroviaires et de postes [19]). C’est un mouvement non exempt de contradictions puisqu’il réclame la baisse générale des taxes tout en ayant encore des demandes par rapport à l’État conçu encore comme État social. Or la baisse des impôts et taxes est contradictoire à une action sociale de l’État. Cela peut accroitre la crise de légitimité de l’État qui fait que les personnes défavorisées ne se reconnaissent plus dans son action et peuvent en cela rejoindre des fractions, elles aussi populaires, qui ne veulent plus de cette action sociale de l’État, en direction des chômeurs, des migrants et dénoncent le trop grand nombre de fonctionnaires, les « assistés », etc. Il est vrai que ce mouvement n’est pas guidé par la Théorie révolutionnaire historique ni par ses fractions communistes ou anarchistes contemporaines, qu’il est « interclassiste » (quelle horreur [20] !) et ouvert à tous les vents. Il s’inscrit en tout cas dans un ensemble de mouvements diffus qui, depuis l’occupation des places dans de nombreux pays, des luttes comme celles du No-TAV ou de NDDL ou encore certaines actions au cours de la lutte contre la loi-travail, fédèrent des initiatives qui ne dépendent pas de partis ou syndicats et qui se développent d’une façon horizontale à partir des réseaux sociaux. Leurs caractéristiques sont toutefois suffisamment différentes pour qu’on n’y cherche pas des convergences possibles au sein d’un supposé bloc anticapitaliste et a fortiori « communiste ». Pour le moment, ces luttes coexistent sans connaître de coextension.

Temps critiques, le 29 novembre 2018

[1]  – Certains parlent de jacquerie ou de « jacquerie numérique », mais le phénomène n’est pas réductible au monde rural du fait même de la transformation générale des territoires et la place prédominante du rurbain (H. Lefebvre) dans l’espace, hors métropole. À la limite, le terme de fronde serait plus approprié. Une fronde populaire qui fait mouvement contre ce qui lui apparaît comme une nouvelle caste, dont Macron se veut le roi Soleil. Dans un premier temps, la Fronde a été un mouvement très populaire avec ces « mazarinades » avant de connaître un deuxième temps correspondant à la Fronde des Princes.

[2]  – Comme le fait remarquer Gérard Noiriel dans Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire  » [http://www.fondation-copernic.org/index.php/2018/11/22/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/] ces cahiers de doléances, première forme d’écrit populaire, ont changé la donne par rapport aux jacqueries ou autres révoltes populaires précédentes, parce qu’ils ont permis une extension de la lutte à l’ensemble du territoire. C’est ce qu’ont réalisé aujourd’hui les réseaux sociaux pour les Gilets jaunes.

[3]  – Cf. Observatoire du bilan carbone des ménages et aussi Planetoscope « Concernant le type de foyers, il apparaît que les foyers disposant des niveaux de revenus les plus élevés affichent des bilans globalement plus mauvais que la moyenne. La quantité de CO2 induite par la consommation des ménages est, en effet, croissante avec le niveau de vie et plus spécifiquement avec la capacité à consommer des loisirs. À l’inverse, les catégories socioprofessionnelles et les tranches de revenus plus modestes se distinguent par des niveaux d’émissions moindres. Les foyers des professions intermédiaires, des employés et des ouvriers présentent des bilans carbone relativement proches ».

[4]  – Toujours pour tordre le cou aux idées reçues, ce sont les personnes les moins aisées (moins de 9600 euros de revenu par an) qui utilisent le moins l’automobile pour se rendre à leur travail (38 %) et le décile inférieur de revenu ne roule en moyenne que 8000 kilomètres par an contre 22000 pour le décile supérieur. Par ailleurs, la part carburant des ménages dans le budget total reste stable depuis 1970 (4 %), mais est plus forte évidemment en valeur relative dans le budget des personnes du décile inférieur (8 %).

[5]  – Si ce principe de non-affectation est bien républicain à l’origine et fait pour ne pas favoriser le corporatisme et les luttes d’influence, il ne peut rester légitime que dans le cadre incontesté de l’État-nation. À partir du moment où cette forme entre en crise, c’est tout l’édifice et les principes sur lesquels il repose qui menacent de s’effondrer.

[6]  – Soulèvement insurrectionnel qui est parti des provinces du sud-est et de l’ouest de la France, qui s’opposait au despotisme du pouvoir central des Jacobins lesquels mettaient en place à allure forcée l’État-nation bourgeois sur l’ensemble du territoire. Les Fédérés comme les Girondins dont ils étaient parfois proches étaient républicains et patriotes, mais ils ne faisaient pas table rase de certains modes de vie ruraux et agricoles issus de la féodalité. 

[7]  – Le mouvement des « Bonnets rouges » de 2013 contre l’écotaxe sur les poids lourds a gardé un aspect régional dans une région bretonne particulièrement touchée par la crise et c’est pour cela qu’il est resté isolé. Il avait aussi une coloration plus corporatiste et moins sociale, à base de petits patrons.

Si les Gilets jaunes ont une correspondance en Italie, c’est plutôt avec le mouvement des forconi (les fourches) qui barrèrent les routes quelques années avant l’organisation des Cinque Stelle.

[8]  – Le groupe Lutte ouvrière a d’ailleurs pris fait et cause pour le mouvement, ce qui n’est pas le cas de certains « radicaux » pour qui « le peuple ça n’existe pas » parce que « c’est une chimère qui masque les fractures » (suit une énumération de particularismes) et pour qui « cette colère est non-émancipatrice » contrairement à celle qui règne dans le quartier de La Plaine à Marseille ! (cf. l’article de Défense Collective sur le site DNDF intitulé : « C’est moche, c’est jaune et ça peut vous pourrir la vie »).

[9]  – Le mouvement de révolte fiscale commence en 1953, dans les campagnes et petites villes. C’est un mouvement de commerçants contre les contrôleurs fiscaux qui s’appuie aussi sur le tissu de voisinage, mais il se veut général (« L’armée des braves gens en marche ») avant de devenir clairement nationaliste (« contre les trusts apatrides et le gang des charognards ») puis antiparlementaire après l’invalidation des députés de l’UDCA en 1955. À noter que le PCF les soutiendra jusqu’à cette date parce qu’ils sont des représentants de la France rurale laissée de côté par la marche forcée vers la modernité. Plus proche de nous, dès le début des années 1970, le CID-UNATI de Gérard Nicoud reprendra le flambeau contre les contrôles fiscaux et pour l’intégration des artisans-commerçants dans le régime de Sécurité Sociale. Là encore, bien que plus apolitique à ses débuts, le mouvement sera soutenu par la Gauche prolétarienne, au moins jusqu’au procès de Nicoud à Grenoble en mai 1970 car elle y voyait un moyen de réaliser l’unité populaire et la violence des affrontements entre commerçants et forces de l’ordre s’insérait dans leur stratégie de confrontation directe avec l’État.

[10]  – « On a toujours une raison pour se rassembler » dit un Gilet jaune dans L’Obs du 22 novembre 2018.

[11]  – Sur certains barrages le filtrage se fait en ne laissant passer que les automobilistes ou camionneurs qui revêtent le gilet jaune. Berger, de la CFDT y voit une atteinte fondamentale à la liberté. On peut supposer qu’il s’opposerait aussi aux piquets de grève devant les usines qui empêchent les non-grévistes (les « jaunes » là aussi) de prendre leur poste de travail. Sur cette base on donne peu de chance à la proposition de ce même Berger à ce que la CFDT joue son rôle de médiateur entre l’État et le mouvement.

[12]  – Moyens largement employés par d’autres « Gilets jaunes », en 2009-2010 avec École en danger qui rassemblait parents et professeurs des écoles contre la réforme de l’école primaire et le fichage des élèves. Là aussi les protagonistes avaient défini de nouvelles formes de luttes (« les enseignants désobéisseurs plus que revendicants, des déclarations plus ou moins aléatoires de manifestations, six porte-paroles nationaux et des délégués par département).

[13]  – Or, si on en croit beaucoup de personnes interrogées, le souci écologiste n’est pas éloigné des préoccupations des Gilets jaunes, mais ils s’estiment floués sur la fiscalité verte puisqu’ils lui reprochent son manque d’affectation précise et le fait qu’elle serve surtout à réduire le déficit public pour respecter les accords de Maastricht.

[14]  – Si beaucoup de manifestants en sont à leur première manifestation, beaucoup d’hommes politiques macroniens sont des novices en stratégie politique et gestion des conflits sociaux.

[15]  – On en arrive au paradoxe d’un auteur anti post-moderne et plutôt classé aujourd’hui dans les « néo-réacs » par les groupes politiques de gauche et une Université qui lui dénie le titre de géographe (il n’a pas de certification universitaire officielle), s’exprimant finalement dans les termes mêmes du langage post-moderne et particulariste qu’il reprend à son compte par simplification idéologique à finalité politique (chasser sur les terres du Rassemblement national pour opposer un populisme de gauche au populisme de droite). Ce sur quoi il met le doigt avec raison, par exemple la déconnexion entre la perception de « l’immigré » aujourd’hui et celle du travailleur immigré de la période des Trente glorieuses (thème que nous abordons ailleurs dans « Immigration et salaires, un retour inattendu » [http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article378]) perd tout son intérêt politique et flirte avec l’idéologie de l’identité nationale.

[16]  – À Lyon, au rassemblement de la place Bellecour, à 11 h 30 le 24 novembre, un porte-parole organisateur local des Gilets jaunes définit clairement le mouvement comme n’étant ni raciste, ni xénophobe, mais le mouvement de tous ceux qui veulent porter un gilet jaune. C’est affirmer sans grandiloquence et sans rappel historique exagéré la ligne politique des clubs révolutionnaires de 1789-1793 faisant citoyens tous ceux qui œuvraient pour la République et contre le pouvoir royal et ses alliés étrangers, quelque soit leur nationalité d’origine et leur couleur de peau.

[17]  – La notion de « sans parts » (sans papiers, sans domicile fixe) n’est pas sans intérêt, mais elle contribue à fractionner les dominations, sans qu’une perspective d’ensemble puisse se dégager.

[18]  – Sur la grosse centaine de manifestants déférés à la justice pratiquement aucun n’avait eu à faire à la police précédemment. Cette référence systématique aux « casseurs » montre bien que pour l’État les Gilets jaunes ne sont pas reconnus comme des interlocuteurs : ils ne sont pas des paysans encadrés par la FNSEA qui ont « le droit » d’attaquer les préfectures et de casser sans être accusés d’être des « casseurs ».

[19]  – Cf. Les déclarations du maire de Guéret pour sa région. Pour lui, les Gilets jaunes sont des « invisibles », des « interstitiels ». Il n’est toutefois pas exclu que ce mouvement très contradictoire puisse déboucher en négatif sur un Tea Party à la française sous une forme propre à la France : trop de taxes, trop d’impôts, trop de dépenses publiques, trop pour les migrants (leitmotiv du Rassemblement national au démarrage du mouvement), les immigrés, trop de cotisations sur le travail donc contraire à l’emploi et au pouvoir d’achat, trop de fonctionnaires…

[20]  – Cf. Le commentaire assez venimeux, d’origine communisateur de la page « Agitations », sur le site Des nouvelles du front (DNDF), titré : « Des gilets jaunes à ceux qui voient rouge » qui lui reproche son interclassisme tout en affirmant la « dissolution de toute identité ouvrière reconnaissable et communément partagée ». C’est fort de café quand même de reconnaître qu’un mouvement est interclassiste quand on reconnaît qu’on ne peut plus « reconnaître » une classe ! Une partie de l’analyse (faite après le 17) est d’ailleurs invalidée par le 24 (attitude de la police et des médias prétendument favorables au mouvement ce qui prouve bien que…).

Deux enquêtes permettent de se faire une idée de la composition sociale des Gilets jaunes actifs aux barrages des ronds-points. Le géographe Aurélien Delpirou a relevé (url :
https://laviedesidees.fr/La-couleurdes-gilets-jaunes.html), lui, « infirmiers, travailleurs sociaux, professeurs des écoles, personnels administratifs de catégorie B des collectivités locales, techniciens de l’industrie, employés des services commerciaux ou comptables des entreprises, etc. ». Benoît Coquard, qui était sur un barrage en zone rurale le 17 novembre, a interrogé 80 personnes sur leur profession : « à 9 exceptions près (professions intermédiaires du privé, artisans, agriculteurs), celles et ceux que j’ai rencontrés appartiennent sans surprise aux classes populaires. Typiquement, il s’agissait de femmes employées et d’hommes ouvriers » (source : Alternatives économiques, 27 novembre 2018, article de Xavier Molénat : « A quoi carburent les Gilets jaunes »).

Publiéle 03/12/2018

Paroles de Gilets jaunes

marie josée sirach (site l’humanité.fr)

Avenue des Champs Elysées, nous y étions. Petits échanges au hasard des rencontres. Autant le dire. Accueil chaleureux et respectueux pour l’équipe de l’Humanité. Tous se disent « écœurés par BFM » qui « veut uniquement des images de violence » ou se débrouille « pour faire parler les plus bêtes ». Nous avons rencontré et parlé avec plusieurs des manifestants. Il y a de la colère. De l’amertume. On y décèle la peur de l’avenir. De la méfiance à l’égard des politiques, des syndicats. Retrouvez leurs paroles sur le web et le facebook de l’Humanité. Reportage. 

Les Champs Elysées, 10h du matin samedi 1er décembre. La plus belle avenue du monde est sous très haute surveillance. Les magasins barricadés. Toutes les stations de métro – Etoile, Georges V, Champs-Elysées Clémenceau, Concorde, Argentine, Kléber… sont fermées « sur ordre de la préfecture » répète en boucle les hauts parleurs du métro. Barrages filtrants dans toutes les rues perpendiculaires qui mènent aux Champs. Beaucoup de Gilets jaunes se sont retrouvés sur les avenues qui aboutissent en étoile à l’Arc de Triomphe. Les avenues Foch, Kleber, Mac Mahon ou Marceau sont jaunes de gilets portés par des manifestants venus le plus souvent d’Île-de-France, parfois d’un peu plus loin. 

En couple, entre ami-e-s. Des petits groupes se forment. Ça discute sec. Des petites agoras spontanées qui se font et se défont. Damien, 29 ans, et Alison, 24 ans, viennent de Moselle. Ils ont un enfant de 5 ans. Ancien gardien de prison, « je gagnais 1500 euros, c’est pas mal, mais plus suffisant. Alors je suis devenu travailleur frontalier au Luxembourg ». Alison est auto-entrepreneuse dans le toilettage. Ils s’estiment pas trop mal dans l’échelle sociale mais voient bien qu’autour d’eux, leurs parents futurs retraités, leurs copains, « ça devient de plus en plus dur de joindre les deux bouts ». « L’essence augmente, mais aussi les péages, les timbres, les patates… Même acheter une fenêtre pour mieux isoler ta maison ça devient impossible ». Ils sont là « pour notre gosse, son avenir. Quel sera son avenir ? Les mômes sont à peine nés qu’ils sont déjà endettés ». Damien conclue : « les politiques sont déconnectés de la réalité. Ils ne savent même pas à combien est le Smic ».

Muriel, secrétaire, Rémi, pompier et Jean-Paul cheminot se connaissent depuis 5 minutes. Ils viennent de l’Essonne et de la Seine-et-Marne. Muriel a dû prendre un deuxième travail (vente à domicile) pour s’en sortir. Tous trois parlent de « ras le bol général. Dans nos campagnes, tout ferme : la poste, le centre des impôts. Tout se déshumanise, tout passe dans les mains du privé ». Pourquoi ne se sentent-ils pas représentés par « les corps intermédiaires » ? « Les syndicats ne nous écoutent pas. Les gouvernants non plus. Les politiques parlent un jargon pour qu’on ne comprenne pas. Mais on comprend très bien. Que je vote ou pas, ça change quoi ? Pourquoi n’y a-t-il pas la proportionnelle ? Pourquoi ne pas organiser davantage de référendum ? »    

Sylvie et Philippe, deux jeunes retraités. Elle de l’enseignement. Lui de la fonction publique hospitalière. Philippe a pris sa retraite en mars 2017 et un nouveau travail en mars 2018. « Macron nous a trompés. Je m’en mords les doigts d’avoir voté pour lui. Il a réussi à faire voler en éclat tous les repères. C’est un président ultra-libéral qui roule uniquement pour les capitalistes » dit Philippe. Sylvie elle a voté « Marine », sans état d’âme. « Macron, je ne le sentais pas ». La surprise se lit sur le visage de Philippe. « Depuis 2002, dit-il, on nous demande de choisir entre la peste et le choléra. Et la gauche, à part les premiers mois du septennat de Mitterrand, elle nous trahit… » 

Plus haut, arrêtés par un déploiement de CRS, Yves, Antoine et François sont en grande discussion. « Il faudrait repenser un nouveau contrat social. Je bosse 39 heures, raconte Yves. J’estime que je fais mon boulot. Il faudrait qu’on ait de quoi vivre dignement  sans avoir peur des fins des mois difficiles. Je ne cherche pas à être riche. Je n’ai pas des goûts de luxe. Je veux juste de quoi vivre décemment, me faire plaisir de temps en temps en m’offrant un petit resto et pouvoir partir un peu en vacances. Jusqu’ici,  on vivait mieux que nos parents et que nos grands-parents. Mais là, on recule au niveau social. Les gens sont de plus en plus dans la misère. Il y a de plus en plus de pauvres, de plus en plus de riches. Mais des gars comme Carlos Ghons, qu’est-ce qu’ils foutent de tout leur argent ? ça vire à l’horreur. Faire de l’argent à tout prix, au détriment de la planète… Il faut redistribuer l’argent, taxer le capital». Gérard, à la retraite, le reprend : « On va pas sortir du capitalisme… » « J’ai pas dit ça. Mais il y a eu un capitalisme créateur. Dorénavant, c’est un capitalisme de prédateurs ». Antoine, étudiant, est venu de Lyon. « Je vis avec ma copine. Notre loyer s’élève à 700 euros. L’an dernier, on nous a baissé les APL. 30 euros, c’est une semaine de course au Lidel, un abonnement de transport! ». « Les gens en ont marre de Macron, de son arrogance. Il demande des efforts à tout le monde… sauf à ses proches. On a supprimé l’ISF. Pourquoi ? Pour qui ? »

Publié le 02/12/2018

Et si l’on parlait de la veste jaune du président ?

 

Pierre Sernat (site l’humanité.fr)

Gauche et droite renvoyées dos à dos, refus des cadres sociaux et politiques, « dégagisme »... Pierre Serna inscrit le mouvement des gilets jaunes dans l’histoire et montre comment il est aussi une « créature » du macronisme.

 

Pour toutes celles et tous ceux qui ont une culture de gauche, le jaune n’est pas leur couleur préférée. Je me souviens des lectures passionnantes des œuvres de Madeleine Rebérioux ou de Michelle Perrot sur les mouvements ouvriers, sur les colères paysannes au XIXe siècle, lorsque la lutte des classes devint plus âpre. Je découvris dans leurs ouvrages comment la prise de conscience collective avait structuré ces centaines de milliers d’ouvriers, qui avaient inventé leurs syndicats. Ce qui les fédérait s’appelait la politique, c’est-à-dire l’espoir que, par-delà les difficultés économiques du moment, par-delà les structures sociales et leur lourdeur, la conscience de la collectivité souveraine se disait dans le dialogue, se construisait dans la culture partagée des combats organisés, se fondait sur les valeurs inscrites sur des affiches, puis mises sur le papier. Ce qui devait en résulter était une refondation de la cité, un projet qui reliait les démocrates de l’Athènes du Ve siècle avant notre ère aux ouvriers des cités industrieuses de la fin du XIXe siècle. Hélas, dans ces combats existaient ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui refusaient cette perspective d’un monde meilleur pour tous, et se vendaient au plus offrant quitte à devenir les casseurs de grève. C’étaient les jaunes...

Ce n’est évidemment pas une raison pour ne pas observer ce mouvement des gilets jaunes et d’en proposer un regard en tant qu’historien des révoltes et des révolutions. Les secousses antifiscalistes, les émotions, les tumultes contre les taxes injustes, les insurrections contre les impôts abusifs, ont construit l’histoire populaire de la France. Depuis le XVIe siècle, avec l’édification de l’État, et ses deux sombres piliers, l’armée pour imposer l’ordre et démontrer à tous qui a le monopole de la force, et l’impôt pour financer justement l’armée et donc la guerre, les populations les plus modestes se sont vues toujours davantage taxées. Il n’est pas inutile de remonter à François Ier, le premier roi de l’époque moderne, construisant un appareil d’État fondé sur de lourds impôts.

gabelle et privilèges

À cette époque-là, l’essence de l’économie est le sel qui permet de conserver les aliments, de les conditionner pour les transporter. L’impôt sur cette matière première indispensable s’appelle la gabelle et va peser sur ceux qui sont les plus durs au mal, exploités, loin des villes, ne comprenant pas pourquoi ils devraient payer cet impôt, alors que les privilégiés de toutes sortes ne le payent pas. La réaction ne se fit pas attendre et la grande révolte de la gabelle explose dans les campagnes, en Aquitaine, entre 1544 et 1547. Un sommet de violence en 1548 embrase les villes de Blaye, Poitiers, Cognac, Saintes, Libourne, occupées par des milliers de manifestants. Durant l’été, la foule, toujours plus déterminée, envahit Bordeaux. Des scènes de violence ont lieu. Puis sont rédigés des projets de réforme envoyés sous forme d’adresse au souverain. Montmorency, le connétable de France envoyé en Guyenne, châtie le mouvement au moyen d’une répression spectaculaire et cruelle. Pourtant, un an plus tard, en septembre 1549, pour restaurer un ordre précaire, le roi est obligé de supprimer l’impôt détesté dans les régions qui se sont soulevées. Les pitauds, le nom des révoltés d’alors, ont gagné. Colère victorieuse, répression homicide resteront longtemps dans la mémoire orale de toutes les autres insurrections antifiscales des deux siècles suivants, des nu-pieds aux croquants, des bonnets rouges aux masques noirs du Vivarais, la France connaît trois siècles de révoltes antifiscales, jusqu’à ce que les injustices trop criantes en temps de crise après 1780 finissent par provoquer la chute de la monarchie spoliatrice et rapace installée dans les ors de Versailles. Comme le dit l’historien Jean Nicolas, auteur du magnifique ouvrage « la Rébellion française », étudiant plus de 8 500 colères entre 1660 et 1789, la France a toujours vécu dans « l’intranquillité ».

En fait, un État ne peut se construire, comme le rappelle la Déclaration de 1789, sans les contributions des citoyens. À la condition qu’elles soient consenties, justes, servent le bien public, soient efficaces pour la prospérité générale, et se voient utilisées pour l’éducation, la santé, la protection de tous par une police de proximité. Ne rêvons pas, cela implique également que l’État, dont les besoins sont toujours plus grands et les équilibres sociaux toujours fragilisés, soit obligé de respecter un espace public de contestations libres. Cela s’appelle la démocratie avec ses luttes, dont on comprend qu’elles sont d’autant plus puissantes qu’elles sont exprimées, puis traduites en réformes à proposer. Ces combats constituent l’étincelle qui permet d’inventer le futur et de proposer une autre société.

un « extrême centre »

Est-ce le but des gilets jaunes, dans leur colère antifiscale dont on vient de voir qu’elle se raccroche à la lente horloge des exaspérations populaires ? Oui, dans un premier temps. L’outrance de la politique fiscale qui consiste à pénaliser les plus défavorisés, en taxant leur outil de travail, en défiscalisant les plus riches, renforçant la caste des privilégiés, faisant passer pour passéiste le combat des plus modestes, parce qu’ils n’auraient pas compris que le futur écologique implique leur sacrifice, ne peut que mener à la révolte et en retour à la répression. Sidérée par la violence déséquilibrée des ripostes des forces de l’ordre, une citoyenne eut cette remarque très subtile : « Ils nous dictent déjà toute notre vie et ils voudraient nous dicter même comment on doit se mécontenter ? » Découvrant la force de frappe du pouvoir et disant à sa façon, très juste, la bascule brutale qui est opérée depuis la loi EL Khomri en 2016, et les nouveaux modes opératoires de la police. Ainsi, le gouvernant a la double responsabilité de la politique fiscale et des conséquences qu’elle provoque.

Dans un second temps, un autre constat peut être dressé. En dépolitisant toute forme de compréhension de la société par la politique, en délégitimant en permanence les partis, en niant les clivages droite-gauche, en rejetant les idées politiques sous la forme méprisante de vieilleries idéologiques, le président Macron a inventé les gilets jaunes, qui ne sont qu’un reflet biaisé de sa politique. Les gilets jaunes sont le miroir déformant d’un extrême centre qui, en refusant le débat politique et législatif, en imposant le pouvoir exécutif comme la fin ultime de la conduite des affaires d’État, en créant l’illusion qu’une vie réussie est une vie de millionnaire, a inventé une colère sans politique, l’ire des intérêts particuliers, réellement bafoués et qui se retournent contre lui. En poursuivant et renforçant une politique d’arrangement et de complicité avec le Medef, politique menée depuis une trentaine d’années, le pouvoir a détourné la colère de tous ceux qui souffrent des nouvelles conditions de travail dans l’entreprise, vers lui-même, puisqu’il est devenu le bouclier des grandes compagnies internationales, obéissant aux injonctions d’un capitalisme global. En proposant comme modèle de société une vie d’égoïsme obligé, pour soutenir la concurrence, pour accroître son pouvoir d’achat, pour ne pas perdre son temps avec la politique et ses idées irréalisables et utopiques, le macronisme a inventé cette colère désordonnée, parce que sans but politique, pour le moment. Mais l’horloge du temps des luttes tourne… Le pouvoir ne laisse qu’une seule alternative : résister. C’est-à-dire inventer encore et toujours la politique.

Pierre Serna, Historien spécialiste de la Révolution française et de « l’extrême centre »

gilets jaunes

Publié le 29/11/2018

Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire »


(site : lemonde.fr)

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde (20/11/2018), le sociologue Pierre Merle écrit que « le mouvement des « gilets jaunes » rappelle les jacqueries de l’Ancien Régime et des périodes révolutionnaires ». Et il s’interroge: « Les leçons de l’histoire peuvent-elles encore être comprises ? »

Je suis convaincu, moi aussi, qu’une mise en perspective historique de ce mouvement social peut nous aider à le comprendre. C’est la raison pour laquelle le terme de « jacquerie » (utilisé par d’autres commentateurs et notamment par Eric Zemmour, l’historien du Figaro récemment adoubé par France Culture dans l’émission d’Alain Finkielkraut qui illustre parfaitement le titre de son livre sur « la défaite de la pensée ») ne me paraît pas pertinent. Dans mon Histoire populaire de la France, j’ai montré que tous les mouvements sociaux depuis le Moyen Age avaient fait l’objet d’une lutte intense entre les dominants et les dominés à propos de la définition et de la représentation du peuple en lutte. Le mot « jacquerie » a servi à désigner les soulèvements de ces paysans que les élites surnommaient les « jacques », terme méprisant que l’on retrouve dans l’expression « faire le Jacques » (se comporter comme un paysan lourd et stupide).

Le premier grand mouvement social qualifié de « jacquerie » a eu lieu au milieu du XIVe siècle, lorsque les paysans d’Ile de France se sont révoltés conte leurs seigneurs. La source principale qui a alimenté pendant des siècles le regard péjoratif porté sur les soulèvements paysans de cette époque, c’est le récit de Jean Froissart, l’historien des puissants de son temps, rédigé au cours des années 1360 et publié dans ses fameuses Chroniques. Voici comment Froissart présente la lutte de ces paysans : « Lors se assemblèrent et s’en allèrent, sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d’un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et mirent le feu à la maison […]. Ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Et avaient fait un roi entre eux qui était, si comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l’élurent le pire des mauvais ; et ce roi on l’appelait Jacques Bonhomme ».

Ce mépris de classe présentant le chef des Jacques comme « le pire des mauvais » est invalidé par les archives qui montrent que les paysans en lutte se donnèrent pour principal porte-parole Guillaume Carle « bien sachant et bien parlant ». A la même époque, la grande lutte des artisans de Flandre fut emmenée par un tisserand, Pierre de Coninck décrit ainsi dans les Annales de Gand : « Petit de corps et de povre lignage, il avoit tant de paroles et il savoit si bien parler que c’estoit une fine merveille. Et pour cela, les tisserands, les foulons et les tondeurs le croyoient et aimoient tant qu’il ne sût chose dire ou commander qu’ils ne fissent ».

On a là une constante dans l’histoire des mouvements populaires. Pour échapper à la stigmatisation de leur lutte, les révoltés choisissent toujours des leaders « respectables » et capables de dire tout haut ce que le peuple pense tout bas. D’autres exemples, plus tardifs, confirment l’importance du langage dans l’interprétation des luttes populaires. Par exemple, le soulèvement qui agita tout le Périgord au début du XVIIe siècle fut désigné par les élites comme le soulèvement des « croquants » ; terme que récusèrent les paysans et les artisans en se présentant eux mêmes comme les gens du « commun », Ce fut l’un des points de départ des usages populaires du terme « commune » qui fut repris en 1870-71, à Paris, par les « Communards ».

Les commentateurs qui ont utilisé le mot « jacquerie » pour parler du mouvement des « gilets jaunes » ont voulu mettre l’accent sur un fait incontestable : le caractère spontané et inorganisé de ce conflit social. Même si ce mot est inapproprié, il est vrai qu’il existe malgré tout des points communs entre toutes les grandes révoltes populaires qui se sont succédé au cours du temps. En me fiant aux multiples reportages diffusés par les médias sur les gilets jaunes, j’ai noté plusieurs éléments qui illustrent cette permanence.

Le principal concerne l’objet initial des revendications : le refus des nouvelles taxes sur le carburant. Les luttes antifiscales ont joué un rôle extrêmement important dans l’histoire populaire de la France. Je pense même que le peuple français s’est construit grâce à l’impôt et contre lui. Le fait que le mouvement des gilets jaunes ait été motivé par le refus de nouvelles taxes sur le carburant n’a donc rien de surprenant. Ce type de luttes antifiscales a toujours atteint son paroxysme quand le peuple a eu le sentiment qu’il devait payer sans rien obtenir en échange. Sous l’Ancien Régime, le refus de la dîme fut fréquemment lié au discrédit touchant les curés qui ne remplissaient plus leur mission religieuse, et c’est souvent lorsque les seigneurs n’assuraient plus la protection des paysans que ceux-ci refusèrent de payer de nouvelles charges. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des gilets jaunes a été particulièrement suivi dans les régions où le retrait des services publics est le plus manifeste. Le sentiment, largement partagé, que l’impôt sert à enrichir la petite caste des ultra-riches, alimente un profond sentiment d’injustice dans les classes populaires.

Ces facteurs économiques constituent donc bien l’une des causes essentielles du mouvement. Néanmoins, il faut éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles. L’une des inégalités les plus massives qui pénalisent les classes populaires concerne leur rapport au langage public. Les élites passent leur temps à interpréter dans leur propre langue ce que disent les dominés, en faisant comme s’il s’agissait toujours d’une formulation directe et transparente de leur expérience vécue. Mais la réalité est plus complexe. J’ai montré dans mon livre, en m’appuyant sur des analyses de Pierre Bourdieu, que la Réforme protestante avait fourni aux classes populaires un nouveau langage religieux pour nommer des souffrances qui étaient multiformes. Les paysans et les artisans du XVIe siècle disaient : « J’ai mal à la foi au lieu de dire j’ai mal partout ». Aujourd’hui, les gilets jaunes crient « j’ai mal à la taxe au lieu de dire j’ai mal partout ». Il ne s’agit pas, évidemment, de nier le fait que les questions économiques sont absolument essentielles car elles jouent un rôle déterminant dans la vie quotidienne des classes dominées. Néanmoins, il suffit d’écouter les témoignages des gilets jaunes pour constater la fréquence des propos exprimant un malaise général. Dans l’un des reportages diffusés par BFM-TV, le 17 novembre, le journaliste voulait absolument faire dire à la personne interrogée qu’elle se battait contre les taxes, mais cette militante répétait sans cesse : « on en a ras le cul » , « ras le cul », « ras le bol généralisé ».

« Avoir mal partout » signifie aussi souffrir dans sa dignité. C’est pourquoi la dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires et celle des gilets jaunes n’a fait que confirmer la règle. On a entendu un grand nombre de propos exprimant un sentiment d’humiliation, lequel nourrit le fort ressentiment populaire à l’égard d’Emmanuel Macron. « Pour lui, on n’est que de la merde ». Le président de la République voit ainsi revenir en boomerang l’ethnocentrisme de classe que j’ai analysé dans mon livre.

Néanmoins, ces similitudes entre des luttes sociales de différentes époques masquent de profondes différences. Je vais m’y arrêter un moment car elles permettent de comprendre ce qui fait la spécificité du mouvement des gilets jaunes. La première différence avec les « jacqueries » médiévales tient au fait que la grande majorité des individus qui ont participé aux blocages de samedi dernier ne font pas partie des milieux les plus défavorisés de la société. Ils sont issus des milieux modestes et de la petite classe moyenne qui possèdent au moins une voiture. Alors que « la grande jacquerie » de 1358 fut un sursaut désespéré des gueux sur le point de mourir de faim, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et la peste noire.

La deuxième différence, et c’est à mes yeux la plus importante, concerne la coordination de l’action. Comment des individus parviennent-ils à se lier entre eux pour participer à une lutte collective ? Voilà une question triviale, sans doute trop banale pour que les commentateurs la prennent au sérieux. Et pourtant elle est fondamentale. A ma connaissance, personne n’a insisté sur ce qui fait réellement la nouveauté des gilets jaunes : à savoir la dimension d’emblée nationale d’un mouvement spontané. Il s’agit en effet d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM), mais avec des effectifs localement très faibles. Au total, la journée d’action a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé aux grandes manifestations populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire.

Cette caractéristique du mouvement est étroitement liée aux moyens utilisés pour coordonner l’action des acteurs de la lutte. Ce ne sont pas les organisations politiques et syndicales qui l’ont assurée par leurs moyens propres, mais les « réseaux sociaux ». Les nouvelles technologies permettent ainsi de renouer avec des formes anciennes « d’action directe », mais sur une échelle beaucoup plus vaste, car elles relient des individus qui ne se connaissent pas. Facebook, twitter et les smartphones diffusent des messages immédiats (SMS) en remplaçant ainsi la correspondance écrite, notamment les tracts et la presse militante qui étaient jusqu’ici les principaux moyens dont disposaient les organisations pour coordonner l’action collective ; l’instantanéité des échanges restituant en partie la spontanéité des interactions en face à face d’autrefois.

Toutefois les réseau sociaux, à eux seuls, n’auraient jamais pu donner une telle ampleur au mouvement des gilets jaunes. Les journalistes mettent constamment en avant ces « réseaux sociaux » pour masquer le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans la construction de l’action publique. Plus précisément, c’est la complémentarité entre les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue qui ont donné à ce mouvement sa dimension d’emblée nationale. Sa popularisation résulte en grande partie de l’intense « propagande » orchestrée par les grands médias dans les jours précédents. Parti de la base, diffusé d’abord au sein de petits réseaux via facebook, l’événement a été immédiatement pris en charge par les grands médias qui ont annoncé son importance avant même qu’il ne se produise. La journée d’action du 17 novembre a été suivie par les chaînes d’information continue dès son commencement, minute par minute, « en direct » (terme qui est devenu désormais un équivalent de communication à distance d’événements en train de se produire). Les journalistes qui incarnent aujourd’hui au plus haut point le populisme (au sens vrai du terme) comme Eric Brunet qui sévit à la fois sur BFM-TV et sur RMC, n’ont pas hésité à endosser publiquement un gilet jaune, se transformant ainsi en porte-parole auto-désigné du peuple en lutte. Voilà pourquoi la chaîne a présenté ce conflit social comme un « mouvement inédit de la majorité silencieuse ».

Une étude qui comparerait la façon dont les médias ont traité la lutte des cheminots au printemps dernier et celle des gilets jaunes serait très instructive. Aucune des journées d’action des cheminots n’a été suivie de façon continue et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes, alors qu’on a très peu entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.

Je suis convaincu que le traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes illustre l’une des facettes de la nouvelle forme de démocratie dans laquelle nous sommes entrés et que Bernard Manin appelle la « démocratie du public » (cf son livre Principe du gouvernement représentatif, 1995). De même que les électeurs se prononcent en fonction de l’offre politique du moment – et de moins en moins par fidélité à un parti politique – de même les mouvements sociaux éclatent aujourd’hui en fonction d’une conjoncture et d’une actualité précises. Avec le recul du temps, on s’apercevra peut-être que l’ère des partis et des syndicats a correspondu à une période limitée de notre histoire, l’époque où les liens à distance étaient matérialisés par la communication écrite. Avant la Révolution française, un nombre incroyable de révoltes populaires ont éclaté dans le royaume de France, mais elles étaient toujours localisées, car le mode de liaison qui permettait de coordonner l’action des individus en lutte reposait sur des liens directs : la parole, l’interconnaissance, etc. L’Etat royal parvenait toujours à réprimer ces soulèvements parce qu’il contrôlait les moyens d’action à distance. La communication écrite, monopolisée par les « agents du roi », permettait de déplacer les troupes d’un endroit à l’autre pour massacrer les émeutiers.

Dans cette perspective, la Révolution française peut être vue comme un moment tout à fait particulier, car l’ancienne tradition des révoltes locales a pu alors se combiner avec la nouvelle pratique de contestation véhiculée et coordonnée par l’écriture (cf les cahiers de doléances).

L’intégration des classes populaires au sein de l’Etat républicain et la naissance du mouvement ouvrier industriel ont raréfié les révoltes locales et violentes, bien qu’elles n’aient jamais complètement disparu (cf le soulèvement du « Midi rouge » en 1907). La politisation des résistances populaires a permis un encadrement, une discipline, une éducation des militants, mais la contrepartie a été la délégation de pouvoir au profit des leaders des partis et des syndicats. Les mouvements sociaux qui se sont succédé entre les années 1880 et les années 1980 ont abandonné l’espoir d’une prise du pouvoir par la force, mais ils sont souvent parvenus à faire céder les dominants grâce à des grèves avec occupations d’usine, et grâce à de grandes manifestations culminant lors des « marches sur Paris » (« de la Bastille à la Nation »).

L’une des questions que personne n’a encore posée à propos des gilets jaunes est celle-ci : pourquoi des chaînes privées dont le capital appartient à une poignée de milliardaires sont-elles amenées aujourd’hui à encourager ce genre de mouvement populaire ? La comparaison avec les siècles précédents aboutit à une conclusion évidente. Nous vivons dans un monde beaucoup plus pacifique qu’autrefois. Même si la journée des gilets jaunes a fait des victimes, celles-ci n’ont pas été fusillées par les forces de l’ordre. C’est le résultat des accidents causés par les conflits qui ont opposé le peuple bloqueur et le peuple bloqué.

Cette pacification des relations de pouvoir permet aux médias dominants d’utiliser sans risque le registre de la violence pour mobiliser les émotions de leur public car la raison principale de leur soutien au mouvement n’est pas politique mais économique : générer de l’audience en montrant un spectacle. Dès le début de la matinée, BFM-TV a signalé des « incidents », puis a martelé en boucle le drame de cette femme écrasée par une automobiliste refusant d’être bloqué. Avantage subsidiaire pour ces chaînes auxquelles on reproche souvent leur obsession pour les faits divers, les crimes, les affaires de mœurs : en soutenant le mouvement des gilets jaunes, elles ont voulu montrer qu’elles ne négligeaient nullement les questions « sociales ».

Au-delà de ces enjeux économiques, la classe dominante a évidemment intérêt à privilégier un mouvement présenté comme hostile aux syndicats et aux partis. Ce rejet existe en effet chez les gilets jaunes. Même si ce n’est sans doute pas voulu, le choix de la couleur jaune pour symboliser le mouvement (à la place du rouge) et de la Marseillaise (à la place de l’Internationale) rappelle malheureusement la tradition des « jaunes », terme qui a désigné pendant longtemps les syndicats à la solde du patronat. Toutefois, on peut aussi inscrire ce refus de la « récupération » politique dans le prolongement des combats que les classes populaires ont menés, depuis la Révolution française, pour défendre une conception de la citoyenneté fondée sur l’action directe. Les gilets jaunes qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération des partis politiques assument aussi confusément la tradition des Sans-culottes en 1792-93, des citoyens-combattants de février 1848, des Communards de 1870-71 et des anarcho-syndicalistes de la Belle Epoque.

C’est toujours la mise en œuvre de cette citoyenneté populaire qui a permis l’irruption dans l’espace public de porte-parole qui était socialement destinés à rester dans l’ombre. Le mouvement des gilets jaunes a fait émerger un grand nombre de porte-parole de ce type. Ce qui frappe, c’est la diversité de leur profil et notamment le grand nombre de femmes, alors qu’auparavant la fonction de porte-parole était le plus souvent réservée aux hommes. La facilité avec laquelle ces leaders populaires s’expriment aujourd’hui devant les caméras est une conséquence d’une double démocratisation : l’élévation du niveau scolaire et la pénétration des techniques de communication audio-visuelle dans toutes les couches de la société. Cette compétence est complètement niée par les élites aujourd’hui ; ce qui renforce le sentiment de « mépris » au sein du peuple. Alors que les ouvriers représentent encore 20% de la population active, aucun d’entre eux n’est présent aujourd’hui à la Chambre des députés. Il faut avoir en tête cette discrimination massive pour comprendre l’ampleur du rejet populaire de la politique politicienne.

Mais ce genre d’analyse n’effleure même pas « les professionnels de la parole publique » que sont les journalistes des chaînes d’information continue. En diffusant en boucle les propos des manifestants affirmant leur refus d’être « récupérés » par les syndicats et les partis, ils poursuivent leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer eux-mêmes comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. En ce sens, ils cautionnent la politique libérale d’Emmanuel Macron qui vise elle aussi à discréditer les structures collectives que se sont données les classes populaires au cours du temps.

Etant donné le rôle crucial que jouent désormais les grands médias dans la popularisation d’un conflit social, ceux qui les dirigent savent bien qu’ils pourront siffler la fin de la récréation dès qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire dès que l’audimat exigera qu’ils changent de cheval pour rester à la pointe de « l’actualité ». Un tel mouvement est en effet voué à l’échec car ceux qui l’animent sont privés de toute tradition de lutte autonome, de toute expérience militante. S’il monte en puissance, il se heurtera de plus en plus à l’opposition du peuple qui ne veut pas être bloqué et ces conflits seront présentés en boucle sur tous les écrans, ce qui permettra au gouvernement de réprimer les abus avec le soutien de « l’opinion ». L’absence d’un encadrement politique capable de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes est un autre signe de faiblesse car cela laisse la porte ouverte à toutes les dérives. N’en déplaise aux historiens (ou aux sociologues) qui idéalisent la « culture populaire », le peuple est toujours traversé par des tendances contradictoires et des jeux internes de domination. Au cours de cette journée des gilets jaunes, on a entendu des propos xénophobes, racistes, sexistes et homophobes. Certes, ils étaient très minoritaires, mais il suffit que les médias s’en emparent (comme ils l’ont fait dès le lendemain) pour que tout le mouvement soit discrédité.

L’histoire montre pourtant qu’une lutte populaire n’est jamais complètement vaine, même quand elles est réprimée. Le mouvement des gilets jaunes place les syndicats et les partis de gauche face à leurs responsabilités. Comment s’adapter à la réalité nouvelle que constitue la « démocratie du public » pour faire en sorte que ce type de conflit social – dont on peut prévoir qu’il se reproduira fréquemment – soit intégré dans un combat plus vaste contre les inégalités et l’exploitation ? Telle est l’une des grandes questions à laquelle il faudra qu’ils répondent

Publié le 28/11/2018

Les “gilets jaunes” sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social.

(site :ensemble-fdg.org)

La colère sociale a trouvé avec le mouvement des « gilets jaunes » une expression inédite. Le caractère néopoujadiste et antifiscaliste qui semblait dominer il y a encore quelques semaines et les tentatives d’instrumentalisation de l’extrême droite et de la droite extrême ont été relativisés par la dynamique propre du mouvement, qui s’est considérablement élargi, et la conscience que les taxes sur l’essence étaient « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

Quelques dérapages homophobes ou racistes, certes marginaux mais néanmoins détestables, et des incidents quelquefois graves n’en ternissent pas le sens. Ce mouvement d’auto-organisation populaire fera date et c’est une bonne nouvelle.

Le mouvement des « gilets jaunes » est d’abord le symptôme d’une crise généralisée, celle de la représentation politique et sociale des classes populaires. Le mouvement ouvrier organisé a longtemps été la force qui cristallisait les mécontentements sociaux et leur donnait un sens, un imaginaire d’émancipation. La puissance du néolibéralisme a progressivement affaibli son influence dans la société en ne lui laissant qu’une fonction d’accompagnement des régressions sociales.

Situation mouvante

Plus récemment, le développement des réseaux sociaux a appuyé cette transformation profonde en permettant une coordination informelle sans passer par les organisations. L’arrogance du gouvernement Macron a fait le reste avec le cynisme des dominants qui n’en finit pas de valoriser « les premiers de cordée », contre « ceux qui fument des clopes et roulent au diesel ».

Les « gilets jaunes » sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social. Ces échecs se sont accentués depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, et ont des raisons stratégiques toutes liées à l’incapacité de se refonder sur les plans politique, organisationnel, idéologique, après la guerre froide, la mondialisation financière et le refus de tout compromis social par les classes dirigeantes. Nous sommes tous comptables, militants et responsables de la gauche politique, syndicale et associative, de ces échecs.

Dans cette situation mouvante, la réponse de la gauche d’émancipation doit être la politisation populaire. C’est sur ce terreau qu’il nous faut travailler à la refondation d’une force ancrée sur des valeurs qui continuent à être les nôtres : égalité, justice fiscale, sociale et environnementale, libertés démocratiques, lutte contre les discriminations. Le mouvement des « gilets Jaunes » se caractérise par une défiance généralisée vis-à-vis du système politique, en particulier vis-à-vis des partis et des syndicats.

Ancrer une gauche émancipatrice dans les classes populaires

On ne combattra pas cette défiance, ni l’instrumentalisation par l’extrême droite, ni le risque d’antifiscalisme, en pratiquant la politique de la chaise vide ou en culpabilisant les manifestants. Il s’agit bien au contraire de se donner les moyens de peser en son sein et de gagner la bataille culturelle et politique de l’intérieur de ce mouvement contre l’extrême droite et les forces patronales qui veulent l’assujettir.

Deux questions sont posées par ce mouvement : celui de la misère sociale grandissante notamment dans les quartiers populaires des métropoles et les déserts ruraux ou ultrapériphériques ; celui de la montée d’une crise écologique et climatique qui menace les conditions d’existence même d’une grande partie de l’humanité et en premier lieu des plus pauvres.

Il faut répondre à ces deux questions par la conjonction entre un projet, des pratiques sociales et une perspective politique liant indissolublement la question sociale et la question écologique, la redistribution des richesses et la lutte contre le réchauffement climatique. L’ancrage d’une gauche émancipatrice dans les classes populaires est la condition première pour favoriser une coalition majoritaire pour la justice sociale et environnementale.

Les signataires de cette tribune parue dans Le Monde sont Annick Coupé, Patrick Farbiaz, Pierre Khalfa, Aurélie Trouvé, membres d’Attac et de la Fondation Copernic.

Publié le 27/11/2018

PCF : les paris d’un Congrès

Par Roger Martelli (site : regards.fr)

Annoncé comme exceptionnel, le 38e Congrès du PCF aura mérité ce qualificatif. Parce que, pour la première fois, le numéro un sortant a été désavoué. Et parce que le PC joue incontestablement sa survie.

Sans surprise, Pierre Laurent a laissé la place au député Fabien Roussel, qui dirigea jusqu’en 2017 la fédération communiste du Nord, l’une des plus importantes par ses effectifs. Voilà bien longtemps que le turn-over à la tête du parti n’a pas résulté d’une concurrence politique ouverte. Depuis les années 1930 [1], l’habitude avait été prise de laisser au secrétaire général sortant le soin de proposer son successeur. En 1969, seule la maladie du numéro un de l’époque, Waldeck Rochet, avait suspendu cette pratique, laissant au bureau politique la charge de choisir collectivement son remplaçant, en l’occurrence Georges Marchais.

Le parti n’est plus ce qu’il était

Fabien Roussel devient le "numéro un" d’un parti incontestablement affaibli, dont le déclin électoral quasi continu depuis 1978 s’est accompagné d’une sérieuse perte de substance militante. À la fin des années 1970, les données non publiques de la direction fixaient à 570 000 le nombre des cartes placées auprès des militants.

Officiellement, le PC actuel se réclame d’un chiffre de 120 000 cartes, ce qui laisserait supposer une quasi-stabilité des effectifs depuis dix ans. Or, les documents internes — et notamment les résultats des consultations militantes — indiquent que le nombre de cotisants est passé d’un peu moins de 80 000 en 2008 à 49 000 aujourd’hui, soit une perte de 4 cotisants sur 10 en dix ans. La densité militante est moindre qu’autrefois. Elle reste toutefois assez conséquente pour susciter l’envie, dans un paysage partisan depuis toujours modeste en effectifs et aujourd’hui particulièrement sinistré.

Le tableau est encore assombri par une autre dimension, généralement ignorée. Le communisme politique en France ne s’est pas réduit à un parti. Comme ce fut le cas pour les puissantes social-démocraties d’Europe du Nord, le PCF s’est trouvé au centre d’une galaxie inédite qui raccordait à l’action partisane des syndicats, des associations, des structures de presse et d’édition et un communisme municipal à la fois dense et original. Or cette galaxie s’est défaite peu à peu au fil des années, à partir des années 1970. La CGT a pris ses distances [2], le réseau associatif animé par des communistes s’est affaibli et l’espace municipal du PC ne cesse de se rétracter. Les municipalités à direction communiste regroupent un peu moins de 2,5 millions d’habitants, contre plus de 8,5 millions à l’apogée de l’influence municipale, en 1977.

Une majorité se dessine dans l’organisation pour dire que l’effacement électoral continu du PCF est dû d’abord à son absence répétée lors de l’élection décisive de la Ve République, la présidentielle. Dans les faits, cette conviction est discutable : le choix de soutenir François Mitterrand en 1965 n’a pas empêché le PC de réaliser en 1967 son meilleur score législatif de toute la Ve République  ; en sens inverse, la présence du PC aux scrutins présidentiels de 1981, 2002 ou 2007 n’a en rien interrompu le déclin.

Quoi qu’il en soit, ce qui compte est la conviction, dans une large part du corps militant, que l’effacement du parti résulte d’une visibilité insuffisante. Dès lors, les choix du Congrès, désormais portés par la nouvelle équipe dirigeante, reposent sur un pari : en réaffirmant l’identité propre du Parti communiste, en installant une présence plus autonome et plus visible, les communistes retrouveront le chemin des catégories populaires et relanceront la dynamique vertueuse interrompue à la charnière des années 1970-1980.

Il est vrai que le PCF a pour lui une solide tradition populaire, affaiblie mais non effacée. Il a des militants, dont une part importante appartient aux catégories les plus modestes [3]. Il lui reste des bases territoriales, amoindries mais qui continuent de susciter l’envie, celle des adversaires déclarés comme celle des alliés potentiels. Dans une phase de décomposition, d’instabilité et de crise politique aiguë, toute ambition politique repose sur des paris. Celui du PCF actuel est-il réaliste  ? Sa faisabilité se mesurera à sa capacité à répondre à quelques défis.

La visibilité ou l’utilité  ?

En politique, la visibilité n’est pas tout. D’une façon ou d’une autre, une force politique n’est reconnue que si une frange suffisante de population trouve de l’intérêt à cette reconnaissance. Le PC s’est longtemps servi des ouvriers pour se légitimer (il se définissait comme "le parti de la classe ouvrière") et, en retour, les ouvriers se sont servis de lui pour assurer leur représentation dans le monde des institutions publiques. Pendant plusieurs décennies, le PCF a été ainsi fonctionnellement utile : parce qu’il "représentait" le monde ouvrier jusqu’alors délaissé, parce qu’il nourrissait la vieille utopie de la "Sociale", en usant du mythe soviétique (le mythe, bien sûr, pas la réalité…) et parce qu’il donnait sens au raccord historique entre le mouvement ouvrier et gauche politique, en proposant des formules de rassemblement adaptées à l’époque : Front populaire, Résistance, union de la gauche. Fonction sociale, fonction prospective et fonction proprement politique… Cette conjonction était la clé de son utilité et donc de son pouvoir d’attraction.

Or ces fonctions se sont érodées avec le temps, dans une réalité sociale et politique bouleversée, sans que le PCF ait tiré les conséquences de ces bouleversements. Le peuple n’a plus de groupe central, l’unité relative que lui procurait la concentration industrielle et urbaine s’est effacée, l’État a abandonné ses fonctions redistributrices et protectrices, les échecs concrets des expériences révolutionnaires ont affaibli l’idée émancipatrice elle-même, l’espérance a laissé la place à l’amertume et au ressentiment. Face à la nécessité impérative d’une reconstruction collective, de portée historique, le PC laisse entendre que sa continuation et sa relance sont en elles-mêmes des réponses aux défis. Alors qu’il s’agit de redéfinir les fonctions permettant politiquement aux couches populaires de se constituer en mouvement et de s’affirmer comme sujet politique majeur, le PC se contente de dire : je suis là. Ce n’est pas faire injure aux militants communistes que de rester perplexe. Quand l’urgence est à reconstruire, de la cave au grenier, la fidélité nécessaire aux idées et aux valeurs ne peut se réduire à la continuation ou à la réaffirmation. Elle nécessite une initiative d’une tout autre ampleur.

Pendant quelques décennies, aucune force à la gauche du PS n’a profité des déboires de l’organisation communiste, si ce n’est la mouvance issue du trotskisme, un court moment, à la charnière des XXe et XXIe siècles. Or rien ne dit aujourd’hui que l’espace politique béant libéré par l’effondrement du socialisme français le sera durablement. De plus, en 2017, la France insoumise s’est installée dans des terres autrefois favorables à une implantation communiste qui, dans la "banlieue rouge", n’était jamais loin des rivages de l’hégémonie. "Continuer" dans ces conditions : pari à haut risque…

De plus, il n’y a pas que le problème de l’utilité partisane en général  : un second défi concerne l’univers communiste lui-même. Fabien Roussel, comme Pierre Laurent avant lui, affirme vouloir rassembler les communistes. Si l’on entend par cette formule les membres du PCF stricto sensu, l’objectif ne va déjà pas de soi. Le parti n’a plus en effet l’homogénéité qui fut la sienne jadis. L’organisation a connu elle aussi le choc qui résulte de la montée des exigences d’autonomie individuelle. Mais, du coup, c’est la conception même du collectif qui doit se repenser, si l’on ne veut pas rester englué dans les déboires des "communautarismes", anciens ou nouveaux. Le problème est que la culture du collectif continue de considérer avec défiance une diversité toujours suspectée de mettre en cause "l’unité" du parti. Le "commun", quoi qu’en dise le discours officiel, a toujours du mal à se dégager des images d’une unité trop souvent confondue avec l’affirmation de l’unique.

Les règles statutaires de l’organisation continuent de faire de la stigmatisation des "tendances" un principe actif, canalisant étroitement le dépôt de textes alternatifs et préférant réserver aux majorités constituées le soin de doser la présence des "dissidents" dans les directions élues. On peut donc douter de la capacité rassembleuse d’une culture qui persiste à nourrir le long processus de désaffection interne. Et que dire, si l’on élargit le problème à l’ensemble de ceux qui peuvent se dire communistes en dehors du parti  ? Régulièrement, les directions en appellent au retour de ces brebis égarées, dont on a dit parfois qu’elles constituaient "le plus grand parti de France". L’appel au grand retour sera-t-il entendu cette fois  ? Rien n’est moins sûr.

Un parti dans l’air du temps  ?

On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, dit la sagesse populaire. Il en est des anciens adhérents comme des électeurs : ils ne pourraient se sentir attirés que si renaissait le pouvoir d’attraction d’une structure partisane. Or le désir de relance s’exprime dans un moment de crise profonde de l’engagement dans des partis. La "forme-parti" traditionnelle pâtit en effet d’un double dysfonctionnement : on a du mal à déléguer à des partis le soin d’élaborer des orientations politiques globales et on répugne à s’engager, de façon durable, dans des structures historiquement marquées par la centralité de l’État que les partis avaient vocation à conquérir. La verticalité hiérarchique des partis attire moins, aujourd’hui, que la spontanéité des mouvements éphémères ou que l’incarnation charismatique des leaders.

Ce n’est pas que le temps soit venu du "mouvementisme" ou des ébauches partielles de démocratie plus directe (sur le modèle du mouvement des places ou sur celui des "primaires"). Pour l’instant, aucune forme d’organisation politique pérenne ne s’est imposée nulle part. Les tentatives de renouvellement laissent partout perplexes, soit parce qu’elles reposent sur des modèles d’orientation ambivalents (le contrôle de l’expression militante par des "réseaux" prétendument spontanés), soit parce qu’elles s’appuient sur des théorisations incertaines (le "mouvement gazeux" doté d’une "clé de voûte" cher à Jean-Luc Mélenchon). Mais, quand tout est bousculé, le parti pris de l’innovation radicale vaut mieux que la prudence des permanences revendiquées.

À ce jour, le choix communiste de "continuer le PCF" privilégie le maintien du modèle fondateur, comme si dominait, dans l’univers communiste, la conviction que le balancier, un jour où l’autre, repartira du bon côté. Dans les deux dernières décennies, les tentatives internes de changements homéopathiques, censés plus "participants", n’ont pas manqué. Elles n’ont pas débouché sur des résultats tangibles et sur une relance de l’agrégation militante. Aujourd’hui, une fois de plus, la promesse de renouveau est réaffirmée, sans que l’on perçoive bien quels en sont les contours et les ressorts, dans une forme partisane maintenue pour l’essentiel.

Terminons par une interrogation plus stratégique. Depuis 1936, la culture communiste repose sur le couple de l’affirmation identitaire et de l’union de la gauche. Incontestablement, le schéma a eu sa cohérence. D’une part, "l’’identité" communiste assurait le double ancrage du parti dans le monde ouvrier et dans la tradition révolutionnaire. D’autre part, l’union de la gauche permettait de donner une traduction politique à l’alliance de classes nécessaire (classes populaires et couches moyennes, puis monde ouvrier et salariat) et de viser à des majorités, en faisant converger les courants plus "révolutionnaires" et les sensibilités plus "réformistes" dans un projet transformateur partagé.

Or cette cohérence se heurte à l’éclatement sociologique du bloc transformateur (diversification du monde ouvrier et éclatement su salariat) et à la fin du duopole communistes-socialistes. À l’arrivée, l’union de la gauche traditionnelle n’a plus la force propulsive qui a été la sienne. Le problème est que son obsolescence ne s’est pas accompagnée de l’affirmation d’une alternative claire et partagée. Le "pôle de radicalité" a été récusé par le PC dans les années 1990-2000 ; la convergence des "révolutionnaires" chère au NPA a fait long feu ; le "courant antilibéral" n’a pas résisté à l’échec de la séquence 2005-2007 et le cartel réalisé par le Front de gauche n’a fonctionné que sur une courte période. Aujourd’hui, la France insoumise propose son rassemblement du "peuple" comme alternative à l’union de la gauche, mais ses contours et sa possibilité laissent perplexe dans une phase d’incertitude nourrie par la montée des extrêmes droites européennes.

Le PCF a-t-il dans ses cartons une démarche alternative souple et cohérente, en dehors de sa propre influence ? Abandonnera-t-il le pragmatisme d’une oscillation entre l’affirmation identitaire et des combinaisons électorales ? La lecture des ébauches de consensus majoritaire fait douter de cet abandon. Or l’indécision stratégique ou les pratiques du coup par coup n’ont débouché sur aucune relance jusqu’à ce jour. Comment pourrait-il en être autrement demain ?

Les limites d’un pari

L’indécision ne serait pas si grave, si nous ne trouvions pas dans une phase politique redoutable. Même si la France n’est pas l’Italie, on peut craindre une possible évolution à l’italienne : une gauche exsangue dans toutes ses composantes et, sur cette base, un espace laissé libre aux idéologies du ressentiment et à la percée des extrêmes droites. Dans ce contexte, il est à redouter que ni la tentation d’un "populisme de gauche", ni l’affirmation identitaire du PC ne soient en mesure de conjurer cette hypothèse noire.

Dans la culture communiste, il n’y a pas de communisme possible sans "parti communiste". Or ce "parti" n’a pas toujours eu la forme du parti politique moderne, qui ne s’est imposée que dans le dernier tiers du XIXe siècle. La politique, d’ailleurs, n’a pas toujours eu besoin du parti politique tel que nous avons pris tardivement l’habitude de le voir fonctionner. Pourquoi la forme d’une époque serait-elle la manière indépassable de structurer l’action politique collective ? Ce n’est pas trahir l’idée communiste que de faire un autre pari, qui consiste à dire que le communisme n’a plus besoin, pour vivre, d’un "parti communiste", au sens que le XXe siècle a donné à cette notion. Il peut y avoir des "communistes", sans que leur action suppose un parti communiste distinct. C’est d’autant moins vrai que l’on peut s’interroger sur la pertinence aujourd’hui des structures partisanes reposant sur un modèle de militantisme "total", où la continuité du dévouement prime sur tout, où la frontière de l’intérieur et de l’extérieur prend la valeur d’un absolu.

Ce qui manque à l’idéal émancipateur, ce n’est ni un "parti" ni même un de ces "mouvements" dont on ne sait pas très bien s’ils relèvent du patchwork ou de la cohérence centralisée. En fait, la politique moderne de l’émancipation manque d’une articulation nouvelle entre des champs que l’histoire a distingués, économique, social, politique, culturel. Penser surmonter, de façon volontariste, une séparation qui pénalise l’action sociale et enlise la dynamique démocratique manque sans nul doute de réalisme. En revanche, travailler à de l’articulation, combiner l’autonomie des domaines et des organisations et la recherche de convergences souples entre organisations politiques, syndicats, associations, monde intellectuel : tels sont les passages obligés de toute refondation démocratique.

Plutôt que le choix "continuateur", il eut été préférable que s’affirme l’engagement des communistes dans la construction de cette force politique pluraliste, cohérente sans être un bloc, faisant de sa diversité une force sans céder à l’exaltation de la différence. Nous sommes dans un moment où les extrêmes droites menacent notre continent et pourrissent notre univers démocratique, jusque dans le détail. Pour l’instant, les dispositifs organisationnels à gauche n’ont pas l’attractivité nécessaire pour contredire les facilités du bouc émissaire et la trouble fascination pour l’autorité fondée sur l’exclusion.

Seule une construction collective, partagée, ouverte à toutes les sensibilités de l’émancipation sera capable de proposer un univers mental radicalement contraire à celui de ces extrêmes droites. Tout ce qui donne l’impression que la continuité prime sur l’esprit de rupture, ou tout ce qui nourrit l’impression que la rupture se fonde sur le ressentiment plus que sur l’espérance, tout cela laisse le champ libre au désastre démocratique.

Construire une alternative démocratique, donner force politique à l’esprit de rupture en faisant l’impasse sur ceux qui portent aujourd’hui encore la riche tradition du communisme serait une folie. Tourner le dos aux militants communistes est une faute. Mais en ne choisissant pas la voie d’une refondation démocratique partagée, en privilégiant le choix de la continuation, un siècle après la naissance de leur parti, les militants du PCF n’ont pas alimenté la possibilité de relancer collectivement une gauche bien à gauche. Juxtaposer les forces ne suffit plus… Ils n’ont pas donné un élan immédiat à la seule démarche qui pourrait donner un coup d’arrêt radical aux dérives continentales préoccupantes.

Il faut bien sûr prendre acte de ce choix. Il restera que la vie politique et ses urgences pousseront chacun à bouger, pour promouvoir le meilleur et non pour se désoler du pire.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Maurice Thorez est secrétaire général de fait en juillet 1930, mais le titre, bien qu’employé en interne, ne devient officiel qu’en janvier 1936.

[2] En 2007, 7 % seulement des sympathisants de la CGT auraient voté en faveur de Marie-George Buffet, contre 42 % pour Ségolène Royal (sondage CSA du 22 avril 2007)

[3] Il est vrai que l’encadrement du parti, lui, est beaucoup moins populaire qu’il ne l’a été.

Publié le 21/11/2018

« Depuis samedi, nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux »

Que pensent les gilets jaunes ?

paru dans lundimatin#166,

Bonjour,
J’ai 57 ans et je suis employé dans une PME en Seine-Maritime. Je ne suis pas un de vos lecteurs mais il s’avère que mes enfants vous lisent régulièrement et qu’après de longues heures de discussion (et d’engueulades) ce dimanche, ils m’ont convaincu de rédiger et de vous envoyer ces quelques réflexions sur le mouvement des gilets jaunes auquel je suis heureux et fier d’appartenir.

Pour commencer, je tiens à dire que ce qui suit n’est que mon avis et mon regard sur le mouvement. Il est influencé par ce que j’ai vu et ce dont j’ai discuté tant avec des amis qu’avec mes enfants donc. Contrairement à tous les médias qui tentent de nous ausculter depuis deux jours, je ne prétends pas dire la vérité sur ce mouvement qui est composé de nombreuses personnes très différentes avec des idées différentes, des objectifs différents et probablement des rêves très différents. Ce que nous avons en commun, c’est notre ras-le-bol et notre action. C’est à la fois beaucoup et très peu mais il s’avère que désormais, on existe.
 
Avant même que nous agissions, la plupart des médias et de nombreux politiciens nous on décrit comme des gros balourds anti-écologiques qui voulaient préserver le droit à polluer tranquille. Sur quelle planète pensent-ils que nous vivons ? Contrairement à eux, nous avons les pieds sur terre. Non, nous ne réclamons pas le droit à polluer chaque jour un peu plus une planète déjà bien mal en point. Ce que nous refusons c’est ce chantage dégueulasse qui consiste à faire peser sur nos épaules la responsabilité du carnage écologique et son coût. Si la planète est dans cet état, si on n’est même pas certains que nos petits enfants y survivront, c’est pas parce que nous utilisons notre voiture pour aller au boulot mais parce que des entreprises, des dirigeants et des hommes politiques ont jugé pendant des années qu’il fallait mieux faire tourner l’économie à toute blinde plutôt que de se préoccuper des animaux qui disparaissent, de notre santé, de notre avenir. C’est d’ailleurs ce qu’ils continuent de faire en nous faisant les poches pour financer une pseudo transition écologique pas du tout à la hauteur des enjeux. Ces gens se sont décrédibilisés dans à peu près tous les domaines mais quand il est question de l’écologie et de la survie de l’humanité, là, il faudrait leur faire confiance ? À d’autres.
 
Certains disent que nous bloquons tout pour pouvoir mieux redémarrer le lendemain. C’est pas vrai. En tous cas, ce n’est pas mon cas. Ce que nous bloquons, c’est notre vie quotidienne. Les départementales, les nationales, les zones commerciales. Nous bloquons le train-train de notre propre vie. A Paris, les gilets jaunes ont voulu bloquer Disneyland aujourd’hui, la police les en a empêché et ils ont donc décidé de seulement rendre le parking gratuit. Quand tu vas à Disneyland et que tu apprends en arrivant que tu vas devoir payer 20€ [
1] juste pour pouvoir te garer, tu penses quoi ? Les gilets jaunes ils ont pensé que c’était du racket et l’ont rendu gratuit pour tout le monde. Que tu sois pour ou contre Disneyland, t’es pour que le parking de Disneyland soit gratuit.
 
Sur les blocages, il y avait des syndicalistes plutôt sympas mais qui passaient leur temps à dire à qui voulait les entendre qu’il fallait s’en prendre aux patrons, s’organiser sur nos lieux de travail, etc. Ils ont certainement raison mais le problème c’est que nous ne travaillons pas tous dans de grandes usines ou de grosses entreprises dans lesquelles le rapport de force nous permet de faire pression pour que nos salaires augmentent. Beaucoup d’entre nous sont simples employés, auto-entrepeneurs, chômeurs, etc. Le patron que nous avons par contre tous en commun, c’est Macron, c’est donc lui qu’on veut faire plier.

Après, oui c’est vrai que bloquer le pays ce n’est pas forcément révolutionnaire et pour tout dire, je ne suis pas bien certain de savoir ce que ça pourrait vouloir dire aujourd’hui de faire la révolution. D’un côté, il y a tellement de choses qui nous étouffent, nous asservissent, nous abêtissent et nous rendent globalement malheureux mais de l’autre il y a un mode de vie qui nous tient et auquel on tient. La famille, les barbecues avec les amis, les collègues de travail, ça peut paraître futile mais désolé, non, on ne passe pas nos soirées à regarder Arte et nos week-ends à aller au musée.
D’ailleurs, je suis pas un spécialiste de l’Histoire mais je crois pas qu’en 1789 ou en 1968, les manifestants savaient précisément ce qu’ils voulaient et la direction qu’ils voulaient prendre avant que les évènements commencent. Je suis peut-être trop optimiste mais je pense qu’il faut que nous nous fassions confiance.

Après, je comprends que ce flou, cet inconnu, fasse peur à certains. Beaucoup de gens dans mon entourage n’ont pas voulu rejoindre les gilets jaunes car ils disaient que c’était un truc de facho manipulé par le Front National. Sauf que ce n’est pas le cas, ils sont nombreux les politiciens qui voudraient récupérer le mouvement, le FN en première ligne (et Mélenchon pas loin derrière) mais pour l’instant aucun n’y arrive. Entendons-nous bien, je ne dis pas qu’ils n’y arriveront pas mais si cela arrive ce sera le cancer qui tuera le mouvement. Et oui, j’ai vu à la télévision qu’il y avait eu des actes et des insultes intolérables contre des homosexuels et des personnes d’origine étrangère, ça me révulse comme tout le monde mais c’est dégueulasse d’en faire ses choux gras pour amalgamer tout le monde et sous-entendre que lorsqu’on est « populaire » on est forcément bêtes et méchants. J’ajoute qu’aux deux blocages auxquels j’ai participé, le rond-point d’accès à toute une zone industrielle et toutes les entrées de la plus grande zone commerciale de la région, il n’y a pas eu d’incidents si ce n’est quelques prises de bec parfois un peu violentes verbalement avec quelques automobilistes qui en avaient marre d’attendre et faisaient franchement la gueule. Oui il y a bien des racistes et des abrutis sur les blocages mais c’est à nous qu’il revient de mettre les points sur le i avec eux, pas aux éditorialistes bien au chaud sous les projecteurs de leurs plateaux télés. Leur petit avis sur tout, on s’en fout.

On a aussi dit que la police était de notre côté. Ce n’est pas vrai. La preuve c’est que lorsque des gilets jaunes ont voulu se rendre à l’Elysée, ils en ont été empêchés par des fonctionnaires de police. Ce qui ne veut pas dire que les policiers qui les ont aspergé avec des gaz lacrymogènes sont des fidèles de Macron et pour le moment on peut dire qu’ils ont été plutôt courtois, mais quand le gouvernement leur dira de taper, quand nous serons 100 000, et pas 1 000, que feront-ils ?

Pour finir je voudrais revenir et rendre hommage à la dame qui est morte samedi matin en Savoie. C’est vraiment tragique, pour elle, sa famille mais aussi pour l’automobiliste qui a simplement paniqué selon ce que disent les médias. Evidemment que cela n’aurait jamais dû arriver et que ça en dit long sur notre niveau d’improvisation. Il faut donc tout faire pour que nous soyons toujours mieux organisés et que le pire soit évité (en Moselle par exemple, ils avaient bloqué toute la largeur de l’autoroute avec des pneus, qu’en plus ils ont enflammé. Ca a eu le mérite de dissuader quiconque voudrait forcer un barrage en voiture et l’autoroute n’a pas pu réouvrir le soir même). Par contre, utiliser cet accident pour essayer de discréditer le mouvement et dissuader les gens de nous rejoindre, c’est le comble du cynisme. Il y a plus de 300 morts par mois sur les routes en France, si je voulais être aussi cynique que nos dirigeants, je leur demanderais combien de morts ont été épargnés par notre journée de blocage et de combien baisseraient les particules fines si nous bloquions tout un mois.

Les gouvernants et les journalistes peuvent bien se moquer de nous en nous voyant bloquer les ronds points en dansant la queue leuleu mais depuis samedi nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux.

[1] NDLR : Après vérification, la place de parking à Disneyland Paris s’élève à 30 euros et non 20.

Publié le 19/11/2018

Ce sont les milliardaires, pas les électeurs, qui décident des élections (Truth Dig)

Sonali Kolhatkar (site legrandsoir.info)

Les récentes élections de mi-mandat ont donné l’occasion aux riches élites de l’Amérique d’investir un peu de leur richesse insensée dans leurs causes et candidats préférés. Nous sommes pris dans un cercle vicieux, où les milliardaires accumulent des richesses grâce aux politiciens qu’ils ont achetés, ce qui leur donne encore plus de moyens pour faire pencher la politique américaine de leur côté.

Une partie du problème est que le contrôle des milliardaires sur notre démocratie est en grande partie invisible. Comme l’a montré une étude récente du Guardian, les milliardaires qui sont sous le feu des projecteurs, comme Warren Buffett ou Bill Gates, sont l’exception non la règle. En fait, ’la plupart des plus grands milliardaires américains ont fait des dons substantiels –des centaines de milliers de dollars par an, sans compter les contributions ‘au noir’ - aux candidats et responsables républicains conservateurs qui soutiennent la réduction très impopulaire des prestations sociales, selon les auteurs du rapport. ’Pourtant, au cours des dix années couvertes par notre étude, 97 % de ces milliardaires n’ont jamais exprimé officiellement la moindre opinion sur la sécurité sociale.’

Les élections de mi-mandat en Californie ont offert plusieurs exemples de la manière insidieuse dont la classe milliardaire détourne la démocratie à son profit, notamment avec le rejet de la Proposition 10, un projet de loi qui aurait étendu la compétence des gouvernements locaux en matière de contrôle des loyers. Il y a plusieurs années, les gérants de fonds spéculatifs de Wall Street ont commencé à acheter à bas prix ou à saisir des propriétés locatives et des maisons à Los Angeles. Selon le journaliste David Dayen, ’les fonds spéculatifs, les sociétés de capital-investissement et les grandes banques ont réuni d’énormes capitaux pour acheter des lots de maisons bradées’ … ’C’est la prochaine ruée vers l’or de Wall Street, avec tous les signes annonciateurs d’une nouvelle bulle spéculative’.

Il n’est donc pas surprenant que ces mêmes sociétés aient dépensé des millions de dollars pour combattre la Proposition 10 et protéger leurs investissements et leurs profits. Hélas, les Californiens ont mordu à l’hameçon de leur propagande, et 61,7 % des électeurs ont massivement dit ’non’ au contrôle des loyers. (Bizarrement, la Pharmaceutical Research and Manufacturers Association a elle aussi financé la campagne contre le contrôle des loyers.)

Toujours en Californie, des milliardaires ont financé la campagne de Marshall Tuck, pour le poste de directeur scolaire régional. Tuck venait du privé et il voulait privatiser les écoles. La course entre Tuck et son rival soutenu par les syndicats, Tony Thurmond, a battu tous les records de dépenses électorales : des millions de dollars ont été levés par les candidats sans compter les dizaines de millions qui ont afflué de partout. Et c’est encore plus choquant quand on pense à l’influence que la campagne du mi-mandat exerçait nécessairement sur cette élection. Parmi les personnes aux poches pleines qui ont soutenu Tuck, il y avait des membres de la famille Walton, le PDG de Netflix et Eli Broad, un riche philanthrope connu pour sa position en faveur des écoles à gestion privée financées par l’état*.

Si on savait que les milliardaires dépensent des sommes folles pour faire élire un candidat pro-privatisation, cela ne ferait-il pas réfléchir les enseignants et les parents des élèves des écoles publiques ?

À San Francisco, les électeurs ont voté pour une initiative fiscale appelée Proposition C, un impôt progressif sur les grandes sociétés visant à financer des initiatives pour les sans-abri. La Proposition a été adoptée, sans doute parce qu’il y avait des milliardaires des deux côtés. La ville doit remercier Marc Benioff, le PDG de Salesforce, d’avoir daigné faire ce qu’il fallait en encourageant cette initiative, contrairement à Jack Dorsey, le PDG de Twitter, entre autres.

On ne peut plus compter les fois où les milliardaires ont obtenu ce qu’ils voulaient dans ce pays, simplement parce qu’ils pouvaient investir autant d’argent qu’il le fallait dans leurs causes favorites. Les électeurs doivent savoir comment les classes riches influencent les élections. Ce n’est pas difficile : regardez qui a investi des millions de dollars dans un dossier ou un candidat et demandez-vous si l’objectif de ce donateur est vraiment noble. Il se peut que de temps en temps, les intérêts des Américains moyens soient les mêmes que ceux des milliardaires. Mais c’est l’exception et certainement pas la règle.

Les gens riches nagent dans la richesse parce que le reste d’entre nous se débat dans la pauvreté. Leur richesse est en proportion de notre misère - ils ont tout, et nous rien. Ils adorent avoir beaucoup plus que nous, et ils sont prêts à dépenser quelques pièces de leur tas d’or pour rester au pouvoir.

Cependant, dépenser d’énormes sommes d’argent dans une élection ne porte pas toujours ses fruits. Par exemple, Sheldon Adelson, un milliardaire très actif au plan politique, n’a pas réussi à faire avorter une initiative d’énergie renouvelable au Nevada. Mais ces magnats (des hommes pour la plupart) sont si riches que leur façon de calculer n’a rien à voir avec la nôtre. Ils peuvent se permettre de le dilapider. Ils peuvent perdre 100 millions de dollars dans un combat politique et en sortir encore plus riches et plus privilégiés que la plupart d’entre nous ne peuvent même l’imaginer.

Les milliardaires ne sont pas tous Républicains. Si c’était le cas, les Etasuniens moyens pourraient s’unir sous l’aile du Parti démocrate pour battre en brèche le programme milliardaire du GOP**. Hélas la cupidité entrepreneuriale est à l’œuvre dans les deux partis. Par exemple, J.B. Pritzker est arrivé au poste de gouverneur de l’Illinois avec l’étiquette démocrate. Il avait tellement d’argent qu’il n’a pas eu besoin de lever des fonds pour sa candidature et il a dépensé la somme incroyable de 171,5 millions de dollars pour sa campagne. S’il avait perdu, il aurait pu en dépenser autant dans une deuxième, troisième ou quatrième campagne jusqu’à ce qu’il gagne. Son adversaire, le républicain sortant Bruce Rauner, possède également une fortune fantastique ; entre les deux candidats, les électeurs de l’Illinois ont été matraqués par 230 millions de dollars de dépenses électorales. Imaginez tout ce dont nous manquons et que cet argent aurait pu financer.

Les riches Etasuniens profitent déjà à qui mieux mieux des avantages fiscaux que leurs mercenaires républicains du Congrès ont votés l’année dernière. Selon le New York Times, la loi n’a peut-être pas beaucoup profité aux ’simplement riches’ mais elle a été une aubaine pour les ’ultra riches’, car, comme le fait remarquer l’auteur Andrew Ross Sorkin, ’si vous êtes milliardaire, que vous possédez votre propre entreprise et que vous pouvez prendre votre jet privé pour ’faire des navettes’ dans un pays à faible fiscalité, ces lois fiscales sont idéales. Mille moyens d’échapper aux taux d’imposition les plus élevés s’offrent à vous.’ Les déductions fiscales appelées ’pass-through’*** ont été élaborées spécifiquement pour les immensément riches.

Il semble que la cupidité des ultra-riches n’a pas de limites et qu’ils n’en ont jamais assez. Nous les électeurs, nous devons, non seulement savoir comment fonctionnent les élections, mais nous devons aussi éprouver une aversion, un mépris, et un dégoût salvateurs pour la classe des milliardaires. Pour ce qui est de la politique, ils sont bel et bien les ’ennemis du peuple’, pour reprendre une expression du président Trump.

Sonali Kolhatkar

Traduction : Dominique Muselet

Publié le 16/11/2018

La stratégie de Mélenchon se discute

Par Roger Martelli (site regards.fr)

En quelques semaines, la France Insoumise a accumulé des positions qui dessinent une nouvelle stratégie. Comment la comprendre  ? Analyses et discussion de ce nouveau moment Mélenchon.

La France Insoumise est-elle en train de changer de stratégie ? Quelle est cette nouvelle étape du mouvement de Jean-Luc Mélenchon  ? Quelle est sa cohérence  ? En quelques semaines, on a assisté aux réactions mémorables face aux perquisitions disproportionnées, aux attaques de Jean-Luc Mélenchon contre le « parti médiatique », à la distance à l’égard du Manifeste pour l’accueil des migrants, au soutien chaque jour plus affirmé des blocages du 17 novembre contre les taxes sur l’essence… Autant de prises de position, dans le noyau dirigeant de la France insoumise, qui semblent dessiner une nouvelle cohérence que l’on peut interroger.

Une nouvelle stratégie  ?

En politique, plus que dans tout autre domaine, le fond et la forme sont inséparables. Du côté de la France Insoumise, la séquence politique de ces derniers mois peut être lue comme indiquant une inflexion stratégique vers un populisme de gauche plus affirmé. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est trop influent et le moment politique trop préoccupant, pour que cette hypothèse ne soit pas discutée.

Depuis des années, Jean-Luc Mélenchon a la conviction que la période historique est inédite et qu’elle appelle de l’invention politique. La démocratie, qui était sortie revivifiée du combat contre les fascismes, est désormais dans une crise d’une profondeur inouïe. Le peuple, ce souverain théorique de nos institutions, est marginalisé, démobilisé, désorienté. Il n’est plus, comme autrefois, partagé entre l’enthousiasme et la colère, mais entre la sidération et le ressentiment, oscillant entre la mise en retrait (l’abstention civique) et la tentation du sortez-les tous  ! Nous sommes au bout d’un long cycle démocratique, dont la crise globale interdit toute continuation à l’identique des modèles jusqu’alors usités.

Face à cette évolution, les gouvernants tiennent le même discours, depuis plus de trois décennies : il faut faire barrage face aux extrêmes et sauver la démocratie, en rassemblant les modérés des deux rives, à droite comme à gauche, autour des seules options raisonnables, l’économie de marché et la démocratie des compétences. Or, même rassemblées, les élites au pouvoir sont balayées dans les urnes, par les Orban, Salvini et autres Bolsonaro. Inutile donc de compter sur ces modérés pour éviter le naufrage démocratique.

L’hypothèse de Mélenchon est qu’il n’est plus temps de canaliser les colères pour les guider vers les repères classiques de la gauche et du mouvement ouvrier. L’ouragan de la crise a balayé tout sur son passage, ne laissant dans son sillage que le constat violent du fossé qui sépare irrémédiablement le peuple et les élites. Les rationalités politiques classiques n’agissant plus, il n’y a pas d’autre choix que de se couler dans le flux des émotions populaires, en épousant le mouvement des colères.

D’abord rendre visible que l’on est du parti du peuple ; alors la possibilité sera ouverte de disputer sa primauté à l’extrême droite, en montrant qu’elle n’est pas en état de satisfaire aux attentes, d’apaiser les douleurs et de surmonter les frustrations populaires. De cette intuition découlent une suggestion et un pari. La suggestion est que, d’une manière dévoyée, l’extrême droite est du côté du peuple, contre les élites de l’Union européenne. Le pari est que, en acceptant ce constat, on peut toucher les cœurs et les cerveaux de ceux qui se tournent vers cette extrême droite et leur montrer qu’ils font fausse route.

Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

Nous-le peuple et eux-les élites : telle serait la figure renouvelée du vieil antagonisme de classes qui opposa jadis le noble et les paysans, puis les ouvriers et le patron. Le but, désormais, ne serait plus de rassembler les dominés, mais d’instituer un peuple dans les cadres de la nation. Qu’est-ce que le peuple, selon Mélenchon  ? Tout ce qui n’est pas l’élite. S’il prend conscience de lui-même, c’est donc par la détestation de tout ce que l’on désigne comme des élites, renvoyées du côté du eux  : la caste, la supranationalité, Bruxelles, Berlin, la mondialisation, le parti médiatique, les bons sentiments voire la "gôche", ce terme qui vient tout droit de l’extrême droite des années trente.

Les soubassements théoriques du "populisme de gauche" revendiqué sont connus : la paternité intellectuelle en revient à Ernesto Laclau, et l’usage contemporain à Chantal Mouffe. On soulignera ici sa faible consistance historique et, plus encore, son extrême danger politique.

Les pièges du "populisme de gauche"

La dialectique du eux et du nous est certes un moment indispensable pour que des individus aient conscience de ce qu’ils forment un tout. Du temps de la féodalité, ceux du village s’opposaient instinctivement à ceux du château. Puis le nous des ouvriers se constitua en groupe distinct, contre la galaxie des maîtres d’usines. Mais la prise de conscience élémentaire de faire groupe n’a jamais suffi à faire classe et, plus encore, à faire peuple.

Pour que les ouvriers dispersés se définissent en classe, il a fallu qu’ils deviennent un mouvement de lutte agissante, contestant leur place subalterne et aspirant à la reconnaissance et à la dignité. Et pour passer de la classe qui lutte au peuple qui aspire à diriger, il a fallu que grandisse la conscience que la domination de quelques-uns n’avait rien de fatal et que seul le pouvoir réel du plus grand nombre était légitime pour réguler le grand tout social. Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

C’est par ce mariage que la France monarchique a basculé en quelques semaines de la jacquerie paysanne et de l’émotion urbaine à la révolution populaire. De la même manière, c’est en reliant la lutte ouvrière et la Sociale que les ouvriers se sont institués en acteurs politiques, devenant peu à peu la figure centrale d’un peuple en mouvement. À la différence de ce qu’affirme Jean-Claude Michéa, c’est en réalisant la jonction du mouvement ouvrier et de la gauche politique que s’est opérée l’alchimie qui a bouleversé la vie politique française et l’histoire ouvrière, à la charnière des XIXe et XXe siècles.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute.

Aujourd’hui, il n’y a plus de groupe central en expansion, mais les catégories populaires, qui forment la masse des exploités et des dominés, sont toujours largement majoritaires. Elles sont toutefois éclatées, dispersées par les reculs de l’État-providence, la précarisation, l’instabilité financière, l’effet délétère des reculs, des compromissions, des abandons. Pire, l’espérance a été désagrégée par les échecs du XXe siècle. L’espoir déçu, les responsabilités du mal-être se faisant évanescentes, tout se passe comme si ne restait que le ressentiment, nourri par la désignation habituelle des boucs émissaires, substituts aux causes mal perçues des malheurs d’une époque.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute. À ce jeu, on nourrit l’idée qu’il suffirait de changer les hommes, à la limite de procéder au grand remplacement, pour retrouver des dynamiques plus vertueuses. Or l’essentiel n’est pas de se dresser contre l’élite ou la caste, mais de combattre des logiques sociales aliénantes qui érigent un mur infranchissable entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés, peuple et élites. Le peuple ne devient pas souverain par le ressentiment qui l’anime, mais par le projet émancipateur qu’il propose à la société tout entière. L’objectif stratégique n’est donc pas de soulever ceux d’en bas contre ceux d’en haut, mais de rassembler les dominés pour qu’ils s’émancipent enfin, par eux-mêmes, de toutes les tutelles qui aliènent leur liberté. Il n’y a pas de voie de contournement ou de raccourci tactique pour parvenir à cet objectif.

Le « populisme de gauche » se veut une méthode de mobilisation et non une théorie ou un projet global. Or l’histoire suggère qu’il n’est pas possible de séparer le projet et la méthode, le but et le moyen. Les grands partis ouvriers des deux siècles passés ne se voulurent pas seulement populaires ou ouvriers  ; ils ne cherchèrent pas seulement à représenter un groupe. Pour fonder le désir d’imposer la dignité ouvrière, ils mirent en avant le projet de société capable de produire durablement cette dignité. Ils ne furent donc pas populistes, comme dans la Russie du XIXe siècle, mais anarchistes, socialistes ou communistes. Dans l’ensemble, la plupart ne succombèrent pas à la tentation de rejeter, dans la même détestation, tout ce qui était en dehors du nous ouvrier.

Ce n’est pas un hasard, si la grande figure historique fut en France celle de Jaurès. Dans le même mouvement, il refusait de laisser au radicalisme mollissant le monopole de l’idée républicaine et il ne se résignait pas au fossé séparant le socialisme et le syndicalisme révolutionnaire. Quoi qu’en disent les Michéa et ceux qui les encensent, c’est cet état d’esprit de rigueur et d’ouverture qui doit primer encore, avec les mots et les sensibilités de notre temps.

Une stratégie efficace à terme ?

Est-il réaliste de disputer à l’extrême droite sa primauté, en s’installant dans l’environnement mental qui fait aujourd’hui sa force  ? Voilà quelques décennies, la social-démocratie européenne se convainquit de ce que, le capitalisme l’ayant emporté sur le soviétisme, il fallait s’emparer des fondamentaux du libéralisme dominant pour l’infléchir dans un sens plus social. Le socialisme se fit alors social-libéralisme et, par ce choix, il précipita l’idée socialiste dans la débâcle. Le pari du « populisme de gauche » revient à faire de même avec le populisme de l’autre rive. Mais c’est au risque des mêmes mésaventures.

Prenons le cas de la question migratoire. Que cela plaise ou non, l’obsession migratoire sera au cœur des débats politiques à venir, parce qu’elle s’est hélas incrustée dans le champ des représentations sociales. Pour en minorer les effets délétères, il ne suffira pas de se réclamer de la primauté du social. L’extrême droite, comme elle le montre en Italie, ne dédaignera pas en effet de se placer sur ce terrain. Elle se contentera d’ajouter ce qui semble une vérité d’évidence et qui fait sa force : la part du gâteau disponible pour les natifs sera d’autant plus grande que les convives seront moins nombreux autour de la table. Tarissons les flux migratoires et nous aurons davantage à nous partager…

 Prenons l’autre cas, celui de la dénonciation du « parti médiatique  ». On ne rejettera pas ici l’idée que l’information est dans une grande crise de redéfinition de ses fonctions, de ses moyens et de ses méthodes. On sait par ailleurs que la presse ne bénéficie que d’une liberté relative. Et nul ne peut dénier à quiconque le droit de critiquer, même très vigoureusement, tout propos public jugé erroné ou mal intentionné. Mais comment ignorer que la mise en cause globale de la presse, la dénonciation indistincte de la dictature des bien-pensants, l’affirmation du complot organisé ont toujours été des traits marquants d’une extrême droite dressée contre le politiquement correct  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale.

Comment passer sous silence que, chez nous en tout cas, ce n’est pas de la tutelle politique qu’elle souffre d’abord, mais de la dictature de l’argent, de l’audimat et de la facilité  ? Dès lors il est surprenant que, confondant la critique et le matraquage concerté, les responsables de la France insoumise portent les feux, jusqu’à vouloir punir, contre cette part des médias qui s’écarte du modèle, par fonction (le service public) ou par choix (la presse critique) ? S’attaquer à la presse en général contredit l’esprit d’ouverture et de rassemblement sans lequel toute rupture reste une abstraction. Et, que cette affirmation plaise ou non, une telle attaque évoquera, auprès de beaucoup, de bien trop tristes souvenirs…

Prenons enfin l’exemple du mouvement du 17 novembre. Comment ne pas comprendre la rage de ceux qui, à juste titre, ont le sentiment que les plus modestes sont encore et toujours les plus frappés dans leur pouvoir d’achat ? Mais comment aussi ne pas voir ce que l’extrême-droite a parfaitement saisi ? Ce n’est pas par hasard qu’elle choisit ce terrain, et pas celui de la lutte salariale ou des combats pour la solidarité. Elle a une vieille propension à vitupérer l’impôt, non pas parce qu’il est injuste et inégalitaire, mais parce qu’il serait à l’avantage des fainéants, des magouilleurs, des étrangers, des mauvais payeurs.

On pourrait profiter du malaise pour s’interroger sur l’usage qui est fait de l’impôt, sur l’injustice profonde des impôts indirects, sur l’impossibilité de continuer indéfiniment à brûler des carburants fossiles, sur la nécessité de combiner justice sociale et exigences environnementales. Or la pression de l’extrême droite pousse à manifester sur une seule idée : bloquons tout et continuons comme avant. Comment dès lors ignorer que, si certains attisent les colères, c’est pour que la jonction ne se fasse surtout pas entre égalité, respect de l’environnement et refonte de la fiscalité  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale. Ne pas mépriser ceux qui se sentent floués par les puissants est une chose. Légitimer une œuvre politique de dévoiement, une tentative pour découper en tranches les urgences sociales en est une autre.

Si l’on se veut du peuple, si l’on affiche le désir de la dignité populaire, on se doit d’arracher les catégories populaires aux idéologies du renfermement. La grande force du peuple a toujours été sa solidarité, pour tous les humbles, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Et, par bonheur, ce trait de mentalité populaire a irrigué l’esprit public de notre pays, pendant longtemps. Ce n’est qu’en le cultivant que, dans le même mouvement, on ranimera la combativité de l’espérance et que l’on tarira les sources qui alimentent l’extrême-droite.

Ne pas s’enfermer dans la realpolitik

Entre 1934 et 1936, la gauche du Front populaire n’a pas voulu d’abord convaincre ceux qui se tournaient vers le fascisme qu’ils faisaient le mauvais choix. Elle a redonné confiance à ceux qui doutaient, qui ne reconnaissaient plus la gauche officielle dans la compromission du pouvoir. Elle n’a pas détourné les égarés, mais mobilisé ceux qui pouvaient espérer. Elle n’a pas canalisé le ressentiment, mais redonné au monde du travail et de l’intelligence le sens de la lutte collective. De fait, on ne gagne pas en grignotant les forces de l’adversaire, au centre ou à l’extrême droite, mais en mobilisant l’espace politique disponible à gauche et jusqu’alors délaissé.

On ne peut pas aujourd’hui se réclamer de la grande expérience du Front populaire et ne pas comprendre pleinement ce qui fit sa force. Ce Front populaire utilisa certes la mise en cause des 200 familles, du temps où le capital se voyait et s’incarnait — le patron avec haut-de-forme et gros cigare. Pourtant, ce qui dynamisa la gauche ne fut pas d’abord la détestation de la caste dirigeante, mais l’espoir d’un monde de justice. Le Front populaire fut antifasciste dans sa détermination, mais ce qui le rassembla jusqu’à la victoire électorale, ce fut le beau slogan positif du Pain, de la Paix et de la Liberté.

Le rappeler est-il un prêchi-prêcha d’intellectuels sans contact avec la vie ?

Il est de bon ton, dans une partie de la gauche, de jouer au réalisme. Il faudrait taper du poing sur la table et parler haut et fort : tout le reste ne serait que littérature. Mais ne voit-on pas que c’est de ce réalisme-là que notre monde est en train de crever  ? C’est le monde du pouvoir arrogant de l’argent, de l’état de guerre permanent, de l’étalage de la force, de l’égoïsme du "Not In My Backyard". C’est le monde d’un Bachar el-Assad, d’un Poutine pour qui la démocratie est un luxe inutile, d’un Trump qui n’a que faire du gaspillage insensé des ressources naturelles par les possédants américains.

Et que l’on ne m’objecte pas la lettre des programmes. Ils peuvent être techniquement parfaits et, pourtant, leur environnement mental peut être contestable. La politique vaut aussi et peut-être surtout par la façon d’être et la culture que l’on promeut parmi les siens. Malgré la dureté extrême des temps passés, l’esprit du Front populaire ne fut pas celui de la citadelle assiégée. Heureusement, cet esprit ne l’emporta que pour une courte période : au début des années trente (la période communiste dite classe contre classe) et dans les années cinquante (les temps manichéens de la guerre froide). Il ne se retrouva pas non plus, en France, dans la triste formule du "qui n’est pas avec moi est contre moi". Là encore, ce sont d’autres périodes et d’autres lieux qui ont été submergés par cette culture, qui se veut combative et qui n’est qu’amertume. Or cette façon de voir, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud, a conduit partout au pire de l’autoritarisme, quand ce ne fut pas au despotisme.

De la même manière, il est impensable que l’on s’abandonne à la facilité coutumière qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis. Ce n’est pas parce que l’Union européenne a tort (et plutôt deux fois qu’une  !) que le gouvernement italien a raison. On ne peut pas créditer le gouvernement italien d’être du côté du peuple : il en est l’antithèse absolue. Ce n’est pas parce qu’un grand nombre de personnes de revenus modestes sont pénalisées par la hausse des prix du carburant qu’il faut manifester avec l’extrême droite et… créer les conditions d’une extension de l’usage des transports individuels. Ce n’est pas parce que le cynisme de Poutine est l’envers de l’humiliation réservée à la Russie par le monde occidental qu’il faut mesurer les critiques, que l’on peut porter aux choix et aux méthodes adoptées par Moscou.

Prenons garde, à tout moment, à ce que, pensant accompagner les colères, on ne fasse qu’attiser le ressentiment. Si Jean-Luc Mélenchon a réussi sa percée, au printemps 2017, ce ne fut pas pour son populisme, qu’il sut mettre en sourdine jusqu’au soir du premier tour. Entre mars et avril, il parvint tout simplement à être le plus crédible, par son talent bien sûr, et par la radicalité et la cohérence de son discours de rupture, qui éloignait enfin le peuple de gauche de trois décennies de renoncement. Il ne renia pas la gauche, mais il lui redonna en même temps le souffle de ses valeurs et le parfum d’un air du temps. C’est par ce jeu de la trace et de la rupture qu’il s’est imposé.

Le fond et la forme

Nous ne sommes plus dans la France et le dans monde des siècles précédents. La combativité sociale demeure, mais le mouvement ouvrier d’hier n’est plus. Quant à la gauche, elle ne peut plus être ce qu’elle a été. Il en a toujours été ainsi d’ailleurs. À la fin du XIXe siècle, le radicalisme a revivifié un parti républicain assoupi. Au XXe siècle, le socialisme puis le communisme ont pris la suite. Aujourd’hui, des forces neuves prennent le relais de la grande épopée de l’émancipation.

L’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

Penser que les organisations dynamiques d’hier, mais épuisées aujourd’hui, sont en état d’offrir une perspective politique est sans nul doute un leurre. Mais la culture de la table rase n’a jamais produit du bon. Pour que le peuple lutte en se rassemblant, il faut du mouvement partagé, quand bien même ce n’est plus le mouvement ouvrier. Pour que la multitude qui se rassemble devienne peuple, il faut de l’organisation politique et même des systèmes pluriels d’organisations, quand bien même ce n’est plus sur le modèle ancien des partis. La gauche, à nouveau, doit se refonder radicalement. Il n’empêche qu’elle doit toujours être la gauche, c’est-à-dire moins une forme, reproductible à l’infini (l’union de la gauche), que le parti pris rassemblé de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité.

Et cette gauche-là n’a rien en commun avec l’extrême droite, pas même la référence théorique au peuple. Celui-ci n’est un acteur historique que par les valeurs qui, à tout moment, ont assuré sa dignité. Il ne se constitue que par le mouvement qui l’émancipe, par l’espérance qui le porte, par l’avenir qu’il dessine, dès aujourd’hui et pour demain. Dans la continuité des fascismes, l’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

J’avance l’idée que les attitudes et prises de position récentes, du côté de la FI, laissent entrevoir une possible cohérence, dont je redoute la propension volontairement «  populiste  ». Si ma crainte est fondée, je ne cache pas mon inquiétude pour l’avenir. Je souhaite que cette impression soit démentie au plus vite par les actes et les mots. Si ce n’était pas le cas, j’estimerais que nous serions devant un tournant stratégique pour la FI, fragilisant les acquis des années précédentes.

La présidentielle de 2017 a montré qu’il était possible d’aller au-delà des forces rassemblées après 2008, dans le cadre du Front de gauche. Répéter à l’infini la formule du Front de gauche n’a donc aucun sens. Pourtant, ce n’est pas en construisant de nouveaux murs séparant les composantes hier réunies que l’on créera les conditions d’une dynamique populaire victorieuse. Si ces murs s’avéraient infranchissables, ce serait pour notre gauche la prémisse d’un désastre. La batterie récente de sondages — un sondage isolé ne vaut rien — converge d’ailleurs pour dire que le temps ne semble pas si favorable à la FI et si défavorable au parti de Marine Le Pen.

Heureusement, la gauche française nous a aussi habitués à des sursauts salvateurs. Mais pour cela, on ne peut faire l’économie du débat le plus large. À gauche, celui qui parle le plus fort n’a pas toujours raison.

 

Roger Martelli

 

Publié le 07/11/2018

Libéraux contre populistes, un clivage trompeur

Les réponses apportées à la crise de 2008 ont déstabilisé l’ordre politique et géopolitique. Longtemps perçues comme la forme ultime de gouvernement, les démocraties libérales sont sur la défensive. Face aux « élites » urbaines, les droites nationalistes mènent une contre-révolution culturelle sur le terrain de l’immigration et des valeurs traditionnelles. Mais elles poursuivent le même projet économique que leurs rivales. La médiatisation à outrance de ce clivage vise à contraindre les populations à choisir l’un de ces deux maux.

par Serge Halimi & Pierre Rimbert   (site : monde-diplomatique.fr) 

shirt, M. Stephen Bannon se plante devant un parterre d’intellectuels et de notables hongrois. « La mèche qui a embrasé la révolution Trump a été allumée le 15 septembre 2008 à 9 heures, quand la banque Lehman Brothers a été contrainte à la faillite. » L’ancien stratège de la Maison Blanche ne l’ignore pas : ici, la crise a été particulièrement violente. « Les élites se sont renflouées elles-mêmes. Elles ont entièrement socialisé le risque, enchaîne cet ancien vice-président de la banque Goldman Sachs, dont les activités politiques sont financées par des fonds spéculatifs. Est-ce que l’homme de la rue a été renfloué, lui ? » Un tel « socialisme pour les riches » aurait provoqué en plusieurs points du globe une « vraie révolte populiste. En 2010, Viktor Orbán est revenu au pouvoir en Hongrie » ; il fut « Trump avant Trump ».

Une décennie après la tempête financière, l’effondrement économique mondial et la crise de la dette publique en Europe ont disparu des terminaux Bloomberg où scintillent les courbes vitales du capitalisme. Mais leur onde de choc a amplifié deux grands dérèglements.

Celui, en premier lieu, de l’ordre international libéral de l’après-guerre froide, centré sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), les institutions financières occidentales, la libéralisation du commerce. Si, contrairement à ce que promettait Mao Zedong, le vent d’est ne l’emporte pas encore sur le vent d’ouest, la recomposition géopolitique a commencé : près de trente ans après la chute du mur de Berlin, le capitalisme d’État chinois étend son influence ; appuyée sur la prospérité d’une classe moyenne en ascension, l’« économie socialiste de marché » lie son avenir à la mondialisation continue des échanges, laquelle désosse l’industrie manufacturière de la plupart des pays occidentaux. Dont celle des États-Unis, que le président Donald Trump a promis dès son premier discours officiel de sauver du « carnage ».

L’ébranlement de 2008 et ses répliques ont également bousculé l’ordre politique qui voyait dans la démocratie de marché la forme achevée de l’histoire.

La morgue d’une technocratie onctueuse, délocalisée à New York ou à Bruxelles, imposant des mesures impopulaires au nom de l’expertise et de la modernité, a ouvert la voie à des gouvernants tonitruants et conservateurs. De Washington à Varsovie en passant par Budapest, M. Trump, M. Orbán et M. Jarosław Kaczyński se réclament tout autant du capitalisme que M. Barack Obama, Mme Angela Merkel, M. Justin Trudeau ou M. Emmanuel Macron ; mais un capitalisme véhiculé par une autre culture, « illibérale », nationale et autoritaire, exaltant le pays profond plutôt que les valeurs des grandes métropoles.

Cette fracture divise les classes dirigeantes. Elle est mise en scène et amplifiée par les médias qui rétrécissent l’horizon des choix politiques à ces deux frères ennemis. Or les nouveaux venus visent tout autant que les autres à enrichir les riches, mais en exploitant le sentiment qu’inspirent le libéralisme et la social-démocratie à une fraction souvent majoritaire des classes populaires : un écœurement mêlé de rage.

« Nous avons reconstruit la Chine »

La réponse à la crise de 2008 a exposé, sans laisser la possibilité de détourner les yeux, trois démentis au prêchi-prêcha sur le bon gouvernement que les dirigeants de centre droit et de centre gauche débitaient depuis la décomposition de l’Union soviétique. Ni la mondialisation, ni la démocratie, ni le libéralisme n’en sortent indemnes.

Premièrement, l’internationalisation de l’économie n’est pas bonne pour tous les pays, et pas même pour une majorité des salariés en Occident. L’élection de M. Trump a propulsé à la Maison Blanche un homme depuis longtemps convaincu que, loin d’être profitable aux États-Unis, la mondialisation avait précipité leur déclin et assuré le décollage de leurs concurrents stratégiques. Avec lui, « L’Amérique d’abord » a pris le pas sur le « gagnant-gagnant » des libre-échangistes. Ainsi, le 4 août dernier, dans l’Ohio, un État industriel habituellement disputé, mais qu’il avait remporté avec plus de huit points d’avance sur Mme Hillary Clinton, le président américain rappela le déficit commercial abyssal (et croissant) de son pays — « 817 milliards de dollars par an ! » —, avant d’en fournir l’explication : « Je n’en veux pas aux Chinois. Mais même eux n’arrivent pas à croire qu’on les a laissés à ce point agir à nos dépens ! Nous avons vraiment reconstruit la Chine ; il est temps de reconstruire notre pays ! L’Ohio a perdu 200 000 emplois manufacturiers depuis que la Chine a [en 2001] rejoint l’Organisation mondiale du commerce. L’OMC, un désastre total ! Pendant des décennies, nos politiciens ont ainsi permis aux autres pays de voler nos emplois, de dérober notre richesse et de piller notre économie. »

Au début du siècle dernier, le protectionnisme a accompagné le décollage industriel des États-Unis, comme celui de beaucoup d’autres nations ; les taxes douanières ont d’ailleurs longtemps financé la puissance publique, puisque l’impôt sur le revenu n’existait pas avant la première guerre mondiale. Citant William McKinley, président républicain de 1897 à 1901 (il fut assassiné par un anarchiste), M. Trump insiste donc : « Lui avait compris l’importance décisive des tarifs douaniers pour maintenir la puissance d’un pays. » La Maison Blanche y recourt désormais sans hésiter — et sans se soucier de l’OMC. Turquie, Russie, Iran, Union européenne, Canada, Chine : chaque semaine apporte son lot de sanctions commerciales contre des États, amis ou pas, que Washington a pris pour cibles. L’invocation de la « sécurité nationale » permet au président Trump de se dispenser de l’aval du Congrès, où les parlementaires et les lobbys qui financent leurs campagnes restent, eux, arrimés au libre-échange.

Aux États-Unis, la Chine fait davantage consensus, mais contre elle. Pas seulement pour des raisons commerciales : Pékin est également perçu comme le rival stratégique par excellence. Outre que celui-ci suscite la défiance par sa puissance économique, huit fois supérieure à celle de la Russie, et par ses tentations expansionnistes en Asie, son modèle politique autoritaire concurrence celui de Washington. D’ailleurs, même lorsqu’il soutient que sa théorie de 1989 sur le triomphe irréversible et universel du capitalisme libéral demeure valide, le politiste américain Francis Fukuyama y apporte un bémol essentiel : « La Chine est de loin le plus gros défi au récit de la “fin de l’histoire”, puisqu’elle s’est modernisée économiquement tout en restant une dictature. (…) Si, au cours des prochaines années, sa croissance se poursuit et qu’elle garde sa place de plus grande puissance économique du monde, j’admettrai que ma thèse a été définitivement réfutée (1).  » Au fond, M. Trump et ses adversaires intérieurs se retrouvent au moins sur un point : le premier estime que l’ordre international libéral coûte trop cher aux États-Unis ; les seconds, que les succès de la Chine menacent de le flanquer par terre.

De la géopolitique à la politique, il n’y a qu’un pas. La mondialisation a provoqué la destruction d’emplois et la dégringolade des salaires occidentaux — leur part est passée, aux États-Unis, de 64 % à 58 % du produit intérieur brut (PIB) rien que ces dix dernières années, soit une perte annuelle égale à 7 500 dollars (6 500 euros) par travailleur (2) !

Or c’est précisément dans les régions industrielles dévastées par la concurrence chinoise que les ouvriers américains ont le plus viré à droite ces dernières années. On peut bien sûr imputer ce basculement électoral à une noria de facteurs « culturels » (sexisme, racisme, attachement aux armes à feu, hostilité à l’avortement et au mariage homosexuel, etc.). Mais il faut alors fermer les yeux sur une explication économique au moins aussi probante : alors que le nombre de comtés où plus de 25 % des emplois dépendaient du secteur manufacturier s’est effondré de 1992 à 2016, passant de 862 à 323, l’équilibre entre votes démocrate et républicain s’y est métamorphosé. Il y a un quart de siècle, ils se répartissaient presque également entre les deux grands partis (environ 400 chacun) ; en 2016, 306 ont choisi M. Trump et 17 Mme Clinton (3). Promue par un président démocrate — M. William Clinton, justement —, l’adhésion de la Chine à l’OMC devait hâter la transformation de ce pays en une société capitaliste libérale. Elle a surtout dégoûté les ouvriers américains de la mondialisation, du libéralisme et du vote démocrate…

Peu avant la chute de Lehman Brothers, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan expliquait, tranquille : « Grâce à la mondialisation, les politiques publiques américaines ont été largement remplacées par les forces globales des marchés. En dehors des questions de sécurité nationale, l’identité du prochain président n’importe presque plus (4). » Dix ans plus tard, nul ne reprendrait un tel diagnostic.

Dans les pays d’Europe centrale dont l’expansion repose encore sur les exportations, la mise en cause de la mondialisation ne porte pas sur les échanges commerciaux. Mais les « hommes forts » au pouvoir dénoncent l’imposition par l’Union européenne de « valeurs occidentales » jugées faibles et décadentes, car favorables à l’immigration, à l’homosexualité, à l’athéisme, au féminisme, à l’écologie, à la dissolution de la famille, etc. Ils contestent aussi le caractère démocratique du capitalisme libéral. Non sans fondement, dans ce dernier cas. Car, en matière d’égalité des droits politiques et civiques, la question de savoir si les mêmes règles s’appliquaient à tous s’est trouvée une fois de plus tranchée après 2008 : « Aucune poursuite n’a abouti contre un financier de haut niveau, relève le journaliste John Lanchester. Lors du scandale des caisses d’épargne des années 1980, mille cent personnes avaient été inculpées (5).  » Les détenus d’un pénitencier français ricanaient déjà au siècle dernier : « Qui vole un œuf va en prison ; qui vole un bœuf va au Palais-Bourbon. »

Le peuple choisit, mais le capital décide. En gouvernant à rebours de leurs promesses, les dirigeants libéraux, de droite comme de gauche, ont conforté ce soupçon à l’issue de presque chaque élection. Élu pour rompre avec les politiques conservatrices de ses prédécesseurs, M. Obama réduit les déficits publics, comprime les dépenses sociales et, au lieu d’instaurer pour tous un système public de santé, impose aux Américains l’achat d’une assurance médicale à un cartel privé. En France, M. Nicolas Sarkozy retarde de deux ans l’âge de la retraite qu’il s’était formellement engagé à ne pas modifier ; avec la même désinvolture, M. François Hollande fait voter un pacte de stabilité européen qu’il avait promis de renégocier. Au Royaume-Uni, le dirigeant libéral Nick Clegg s’allie, à la surprise générale, au Parti conservateur, puis, devenu vice-premier ministre, accepte de tripler les frais d’inscription universitaires qu’il avait juré de supprimer.

Dans les années 1970, certains partis communistes d’Europe de l’Ouest suggéraient que leur éventuelle accession au pouvoir par les urnes constituerait un « aller simple », la construction du socialisme, une fois lancée, ne pouvant dépendre des aléas électoraux. La victoire du « monde libre » sur l’hydre soviétique a accommodé ce principe avec davantage de ruse : le droit de vote n’est pas suspendu, mais il s’accompagne du devoir de confirmer les préférences des classes dirigeantes. Sous peine d’avoir à recommencer. « En 1992, rappelle le journaliste Jack Dion, les Danois ont voté contre le traité de Maastricht : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2001, les Irlandais ont voté contre le traité de Nice : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2005, les Français et les Néerlandais ont voté contre le traité constitutionnel européen (TCE) : celui-ci leur a été imposé sous le nom de traité de Lisbonne. En 2008, les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne : ils ont été obligés de revoter. En 2015, les Grecs ont voté à 61,3 % contre le plan d’amaigrissement de Bruxelles — qui leur a été quand même infligé (6).  »

Cette année-là, justement, s’adressant à un gouvernement de gauche élu quelques mois auparavant et contraint d’administrer un traitement de choc libéral à sa population, le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble résume la portée qu’il accorde au cirque démocratique : « Les élections ne doivent pas permettre qu’on change de politique économique (7).  » De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires Pierre Moscovici expliquera plus tard : « Vingt-trois personnes en tout et pour tout, avec leurs adjoints, prennent — ou non — des décisions fondamentales pour des millions d’autres, les Grecs en l’occurrence, sur des paramètres extraordinairement techniques, décisions qui sont soustraites à tout contrôle démocratique. L’Eurogroupe ne rend compte à aucun gouvernement, à aucun Parlement, surtout pas au Parlement européen (8).  » Une assemblée dans laquelle M. Moscovici aspire néanmoins à siéger l’année prochaine.

Autoritaire et « illibéral » à sa manière, ce mépris de la souveraineté populaire alimente l’un des plus puissants arguments de campagne des dirigeants conservateurs de part et d’autre de l’Atlantique. Contrairement aux partis de centre gauche ou de centre droit, qui s’engagent, sans s’en donner les moyens, à ranimer une démocratie expirante, MM. Trump et Orbán, comme M. Kaczyński en Pologne ou M. Matteo Salvini en Italie, entérinent son agonie. Ils n’en conservent que le suffrage majoritaire, et renversent la donne : à l’autoritarisme hors sol et expert de Washington, Bruxelles ou Wall Street ils opposent un autoritarisme national et déboutonné qu’ils présentent comme une reconquête populaire.

Un interventionnisme massif

Après ceux qui concernent la mondialisation et la démocratie, le troisième démenti apporté par la crise au discours dominant des années précédentes porte sur le rôle économique de la puissance publique. Tout est possible, mais pas pour tout le monde : rarement démonstration de ce principe fut administrée avec autant de clarté que dans la décennie écoulée. Création monétaire frénétique, nationalisations, dédain des traités internationaux, action discrétionnaire des élus, etc. : pour sauver sans contrepartie les établissements bancaires dont dépendait la survie du système, la plupart des opérations décrétées impossibles et impensables furent effectuées sans coup férir de part et d’autre de l’Atlantique. Cet interventionnisme massif a révélé un État fort, capable de mobiliser sa puissance dans un domaine dont il semblait pourtant s’être lui-même évincé (9). Mais, si l’État est fort, c’est d’abord pour garantir au capital un cadre stable.

Inflexible lorsqu’il s’agissait de réduire les dépenses sociales afin de ramener le déficit public sous la barre des 3 % du PIB, M. Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne de 2003 à 2011, a admis que les engagements financiers pris fin 2008 par les chefs d’État et de gouvernement pour sauver le système bancaire représentaient mi-2009 « 27 % du PIB en Europe et aux États-Unis (10)  ». Les dizaines de millions de chômeurs, d’expropriés, de malades déversés dans des hôpitaux à court de médicaments, comme en Grèce, n’eurent jamais le privilège, eux, de constituer un « risque systémique ». « Par leurs choix politiques, les gouvernements de la zone euro ont plongé des dizaines de millions de leurs citoyens dans les profondeurs d’une dépression comparable à celle des années 1930. C’est l’un des pires désastres économiques auto-infligés jamais observés », note l’historien Adam Tooze (11).

Le discrédit de la classe dirigeante et la réhabilitation du pouvoir d’État ne pouvaient qu’ouvrir la voie à un nouveau style de gouvernement. Quand on lui demanda en 2010 si accéder au pouvoir en plein orage planétaire le préoccupait, le premier ministre hongrois sourit : « Non, j’aime le chaos. Car, en partant de lui, je peux construire un ordre nouveau. L’ordre que je veux (12).  » À l’instar de M. Trump, les dirigeants conservateurs d’Europe centrale ont su ancrer la légitimité populaire d’un État fort au service des riches. Plutôt que de garantir des droits sociaux incompatibles avec les exigences des propriétaires, la puissance publique s’affirme en fermant les frontières aux migrants et en se proclamant garante de l’« identité culturelle » de la nation. Le fil de fer barbelé marque le retour de l’État.

Pour le moment, cette stratégie qui récupère, détourne et dénature une demande populaire de protection semble fonctionner. Autant dire que les causes de la crise financière qui fit dérailler le monde demeurent intactes, alors même que la vie politique de pays comme l’Italie ou la Hongrie ou de régions comme la Bavière paraît hantée par la question des réfugiés. Biberonnée aux priorités des campus américains, une partie de la gauche occidentale, très modérée ou très radicale, préfère affronter la droite sur ce terrain (13).

Pour contrer la Grande Récession, les chefs de gouvernement ont mis à nu le simulacre démocratique, la force de l’État, la nature très politique de l’économie et l’inclination antisociale de leur stratégie générale. La branche qui les portait s’en trouve fragilisée, comme le démontre l’instabilité électorale qui rebat les cartes politiques. Depuis 2014, la plupart des scrutins occidentaux signalent une décomposition ou un affaiblissement des forces traditionnelles. Et, symétriquement, l’essor de personnalités ou de courants hier marginaux qui contestent les institutions dominantes, souvent pour des raisons opposées, à l’instar de M. Trump et de M. Bernie Sanders, pourfendeurs l’un et l’autre de Wall Street et des médias. Même scénario de l’autre côté de l’Atlantique, où les nouveaux conservateurs jugent la construction européenne trop libérale sur les plans sociétal et migratoire, tandis que les nouvelles voix de gauche, comme Podemos en Espagne, La France insoumise ou M. Jeremy Corbyn, à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni, critiquent ses politiques d’austérité.

Parce qu’ils n’entendent pas renverser la table, mais seulement changer les joueurs, les « hommes forts » peuvent escompter l’appui d’une fraction des classes dirigeantes. Le 26 juillet 2014, en Roumanie, M. Orbán affiche la couleur dans un discours retentissant : « Le nouvel État que nous construisons en Hongrie est un État illibéral : un État non libéral. » Mais, contrairement à ce que les grands médias ont rabâché depuis, ses objectifs ne se résument pas au refus du multiculturalisme, de la « société ouverte » et à la promotion des valeurs familiales et chrétiennes. Il annonce aussi un projet économique, celui de « construire une nation concurrentielle dans la grande compétition mondiale des décennies qui viennent ». « Nous avons estimé, dit-il, qu’une démocratie ne doit pas nécessairement être libérale et que ce n’est pas parce qu’un État cesse d’être libéral qu’il cesse d’être une démocratie. » Prenant pour exemples la Chine, la Turquie et Singapour, le premier ministre hongrois retourne en somme à l’envoyeur le « There is no alternative » de Margaret Thatcher : « Les sociétés qui ont une démocratie libérale pour assise seront probablement incapables de maintenir leur compétitivité dans les décennies à venir » (14). Un tel dessein séduit les dirigeants polonais et tchèques, mais aussi les partis d’extrême droite français et allemand.

Les fariboles du « capitalisme inclusif »

Devant le succès éclatant de leurs concurrents, les penseurs libéraux ont perdu de leur superbe et de leur clinquant. « La contre-révolution est alimentée par la polarisation de la politique intérieure, l’antagonisme remplaçant le compromis. Et elle cible la révolution libérale et les gains réalisés par les minorités », frissonne Michael Ignatieff, recteur de l’université d’Europe centrale à Budapest, une institution fondée à l’initiative du milliardaire libéral George Soros. « Il est clair que le bref moment de domination de la société ouverte est terminé (15)  ». Selon Ignatieff, les dirigeants autoritaires qui prennent pour cibles l’État de droit, l’équilibre des pouvoirs, la liberté des médias privés et les droits des minorités s’attaquent en effet aux piliers principaux des démocraties.

L’hebdomadaire britannique The Economist, qui fait office de bulletin de liaison des élites libérales mondiales, consonne avec cette vision. Lorsque, le 16 juin dernier, il s’affole d’une « détérioration alarmante de la démocratie depuis la crise financière de 2007-2008 », il n’incrimine en priorité ni les inégalités de fortune abyssales, ni la destruction des emplois industriels par le libre-échange, ni le non-respect de la volonté des électeurs par les dirigeants « démocrates ». Mais « les hommes forts [qui] sapent la démocratie ». Face à eux, espère-t-il, « les juges indépendants et les journalistes remuants forment la première ligne de défense ». Une digue aussi étriquée que fragile.

Longtemps, les classes supérieures ont tiré profit du jeu électoral grâce à trois facteurs convergents : l’abstention croissante des classes populaires, le « vote utile » dû à la répulsion qu’inspiraient les « extrêmes », la prétention des partis centraux à représenter les intérêts combinés de la bourgeoisie et des classes moyennes. Mais les démagogues réactionnaires ont remobilisé une partie des abstentionnistes ; la Grande Récession a fragilisé les classes moyennes ; et les arbitrages politiques des « modérés » et de leurs brillants conseillers ont déclenché la crise du siècle…

Le désenchantement relatif à l’utopie des nouvelles technologies ajoute encore à l’amertume des amateurs de sociétés ouvertes. Hier célébrés comme les prophètes d’une civilisation libérale-libertaire, les patrons démocrates de la Silicon Valley ont construit une machine de surveillance et de contrôle social si puissante que le gouvernement chinois l’imite pour maintenir l’ordre. L’espoir d’une agora mondiale propulsée par une connectivité universelle s’effondre, au grand dam de quelques-uns de ses communiants d’antan : « La technologie, par les manipulations qu’elle permet, par les fake news, mais plus encore parce qu’elle véhicule l’émotion plutôt que la raison, renforce encore les cyniques et les dictateurs », sanglote un éditorialiste (16).

À l’approche du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les hérauts du « monde libre » redoutent que la fête soit morose. « Le transition vers les démocraties libérales a été largement pilotée par une élite instruite, très pro-occidentale », admet Fukuyama. Hélas, les populations moins éduquées « n’ont jamais été séduites par ce libéralisme, par l’idée qu’on pouvait avoir une société multiraciale, multiethnique, où toutes les valeurs traditionnelles s’effaceraient devant le mariage gay, l’immigration, etc. » (17). Mais à qui imputer ce manque d’effet d’entraînement de la minorité éclairée ? À l’indolence de tous les jeunes bourgeois qui, s’agace Fukuyama, « se contentent de rester assis chez eux, de se féliciter de leur largeur d’esprit, de leur absence de fanatisme. (…) Et qui ne se mobilisent contre l’ennemi qu’en allant s’asseoir à la terrasse d’un café un mojito à la main (18)  ».

En effet, cela ne suffira pas… Et pas davantage le fait de quadriller les médias ou d’inonder les réseaux sociaux de commentaires indignés destinés à des « amis » tout aussi indignés, toujours par les mêmes choses. M. Obama l’a compris. Le 17 juillet dernier, il a livré une analyse détaillée, souvent lucide, des décennies écoulées. Mais il n’a pu s’empêcher de reprendre l’idée fixe de la gauche néolibérale depuis qu’elle a adopté le modèle capitaliste. En substance, comme l’avait rappelé l’ancien président du conseil italien de centre gauche Paolo Gentiloni à M. Trump le 24 janvier 2018 à Davos, « on peut corriger le cadre, mais pas en changer ».

La mondialisation, admet donc M. Obama, s’est accompagnée d’erreurs et de rapacité. Elle a affaibli le pouvoir des syndicats et « permis au capital d’échapper aux impôts et aux lois des États en déplaçant des centaines de milliards de dollars par une simple pression sur une touche d’ordinateur ». Fort bien, mais le remède ? Un « capitalisme inclusif », éclairé par la moralité humaniste des capitalistes. Seul ce cautère sur une jambe de bois pourra selon lui corriger quelques-uns des défauts du système. Dès lors qu’il n’en voit pas d’autre en magasin, et que, au fond, celui-ci lui convient bien.

L’ancien président américain ne nie pas que la crise de 2008 et les mauvaises réponses qui y furent apportées (y compris par lui, on imagine) ont favorisé l’essor d’une « politique de la peur, du ressentiment et du repli », la « popularité des hommes forts », celle d’un « modèle chinois de contrôle autoritaire jugé préférable à une démocratie perçue comme désordonnée ». Mais il assigne la responsabilité essentielle de ces dérèglements aux « populistes » qui récupèrent les insécurités et menacent le monde d’un retour à un « ordre ancien, plus dangereux et plus brutal ». Ainsi, il épargne les élites sociales et intellectuelles (ses pairs…) qui créèrent les conditions de la crise — et qui, souvent, en profitèrent.

Un tel panorama comporte pour elles bien des avantages. D’abord, répéter que la dictature nous menace permet de faire croire que la démocratie règne, même si elle réclame toujours quelques ajustements. Plus fondamentalement, l’idée de M. Obama (ou celle, identique, de M. Macron) selon laquelle « deux visions très différentes de l’avenir de l’humanité sont en concurrence pour les cœurs et les esprits des citoyens du monde entier » permet d’escamoter ce que les « deux visions » qu’ils évoquent ont en partage. Rien de moins que le mode de production et de propriété, ou, pour reprendre les termes mêmes de l’ancien président américain, « l’influence économique, politique, médiatique disproportionnée de ceux qui sont au sommet ». Sur ce plan, rien ne distingue en effet M. Macron de M. Trump, ainsi que l’a d’ailleurs démontré leur empressement commun à réduire, dès leur accession au pouvoir, l’imposition des revenus du capital.

Ramener obstinément la vie politique des décennies qui viennent à l’affrontement entre démocratie et populisme, ouverture et souverainisme n’apportera aucun soulagement à cette fraction croissante des catégories populaires désabusée d’une « démocratie » qui l’a abandonnée et d’une gauche qui s’est métamorphosée en parti de la bourgeoisie diplômée. Dix ans après l’éclatement de la crise financière, le combat victorieux contre l’« ordre brutal et dangereux » qui se dessine réclame tout autre chose. Et, d’abord, le développement d’une force politique capable de combattre simultanément les « technocrates éclairés » comme les « milliardaires enragés » (19). Refusant ainsi le rôle de force d’appoint de l’un des deux blocs qui, chacun à sa façon, mettent l’humanité en danger.

Serge Halimi & Pierre Rimbert

(1) Francis Fukuyama, « Retour sur “La Fin de l’histoire ?” », Commentaire, no 161, Paris, printemps 2018.

(2) William Galston, « Wage stagnation is everyone’s problem », The Wall Street Journal, New York, 14 août 2018. Sur les destructions d’emplois dues à la mondialisation, cf. Daron Acemoğlu et al., « Import competition and the great US employment sag of the 2000s » (PDF), Journal of Labor Economics, vol. 34, no S1, Chicago, janvier 2016.

(3) Bob Davis et Dante Chinni, « America’s factory towns, once solidly blue, are now a GOP haven », et Bob Davis et Jon Hilsenrath, « How the China shock, deep and swift, spurred the rise of Trump », The Wall Street Journal, respectivement 19 juillet 2018 et 11 août 2016.

(4) Cité par Adam Tooze, Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Penguin Books, New York, 2018.

(5) John Lanchester, « After the fall », London Review of Books, vol. 40, no 13, 5 juillet 2018.

(6) Jack Dion, « Les marchés contre les peuples », Marianne, Paris, 1er juin 2018.

(7) Yanis Varoufakis, Adults in the Room : My Battle With Europe’s Deep Establishment, The Bodley Head, Londres, 2017.

(8) Pierre Moscovici, Dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Choses vues au cœur du pouvoir, Plon, Paris, 2018.

(9) Lire Frédéric Lordon, « Le jour où Wall Street est devenu socialiste », Le Monde diplomatique, octobre 2008.

(10) « Jean-Claude Trichet : “Nous sommes encore dans une situation dangereuse” », Le Monde, 14 septembre 2013.

(11) Adam Tooze, Crashed, op. cit.

(12) Drew Hinshaw et Marcus Walker, « In Orban’s Hungary, a glimpse of Europe’s demise », The Wall Street Journal, 9 août 2018.

(13) Lire Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « La nouvelle vulgate planétaire », Le Monde diplomatique, mai 2000.

(14) « Prime minister Viktor Orbán’s speech at the 25th Bálványos Summer Free University and Student Camp », 30 juillet 2014.

(15) Michael Ignatieff et Stefan Roch (sous la dir. de), Rethinking Open Society : New Adversaries and New Opportunities, CEU Press, Budapest, 2018.

(16) Éric Le Boucher, « Le salut par l’éthique, la démocratie, l’Europe », L’Opinion, Paris, 9 juillet 2018.

(17) Cité par Michael Steinberger, « George Soros bet big on liberal democracy. Now he fears he is losing », The New York Times Magazine, 17 juillet 2018.

(18) « Francis Fukuyama : “Il y a un risque de défaite de la démocratie” », Le Figaro Magazine, Paris, 6 avril 2018.

(19) Thomas Frank, « Four more years », Harper’s, avril 2018.

Publié le 23/10/2018

La haine des médias ou la démocratie ?

Par Roger Martelli (site regards.fr)

La liberté de la presse est imprescriptible et inaliénable. Si le droit à la critiquer est tout aussi fondamental, rien ne peut justifier ce qui pourrait bien apparaître comme un désir de la museler. Et, a fortiori, rien ne peut justifier que l’on attise la haine contre elle et ses acteurs.

Voilà trop longtemps que la judiciarisation de la vie publique se substitue à un débat anémié, qui a oublié que la politique a pour fonction première de débattre de la société et des conditions de la vie commune. C’est là que git le problème principal, le vrai problème démocratique, celui qui nous étouffe et qui fait les beaux jours des semeurs de haine et d’exclusion. Faire porter la responsabilité de cette carence sur les acteurs de la presse et de la justice, comme s’ils constituaient un bloc, est une faute. Et agiter le spectre des complots est un facilité, trompeuse donc dangereuse. Au temps de la guerre froide, les uns vitupéraient le "parti américain", les autres le "parti de Moscou". Qui a gagné à ces simplismes ? En tout cas, je peux assurer que ce ne fut pas le Parti communiste français.

Qu’il y ait désormais une mise en scène publique délétère de la perquisition, de l’arrestation ou de la garde à vue est une chose. Elle est du même registre que l’étalage universel de la force, policiers grimés en Robocop ou vigiles bodybuildés qui arpentent les rues et les couloirs de métro. Mais cet usage spectaculaire, qui entend fonder l’ordre sur l’intimidation, n’est pas toujours étroitement ciblé. Il touche en grande majorité les humbles et épargne les puissants. Il peut aussi toucher des puissants, ou en tout cas des moins faibles, sans qu’il soit besoin d’invoquer le spectre des machinations, d’autant plus vénéneuses qu’elles sont bien entendu masquées. La main de Macron, après celle de Washington, de Moscou, de Tripoli ou de Téhéran ? Ce n’est pas être naïf que de dire que cette orientation du débat risque de présenter, pour ceux-là mêmes qui l’utilisent, plus de déboires que de succès.

Une presse plurielle

Il est arrivé, dans la dernière période, que des mots très durs soient employés contre la presse, parfois assortis de propos légitimant la « haine » à l’égard de la « médiacratie ». Stigmatiser en bloc une galaxie qui relève de statuts, d’options et surtout de moyens sans commune mesure entre eux est une facilité que l’on pardonne difficilement à qui veut changer le monde. Et que dire alors, quand les cibles ne sont pas les titres possédés par les puissances d’argent, mais des organes indépendants (Mediapart est un des rares qui soit parvenu à cette indépendance) et des médias du service public ? Comme si la dépendance présumée à l’égard du politique comptait bien davantage que la soumission bien réelle aux ratios financiers, à l’opinion publique calibrée et à l’air du temps. Comme si, parce que toute question sociale est fondamentalement politique, tout relevait dans le détail des organismes et des hommes politiques institués.

Qu’un responsable politique ou qu’un mouvement politique proteste contre ce qu’il croit être une injustice est un droit que nul ne peut contester. Mieux vaut toutefois se méfier de la façon d’exercer ce droit. Il est évident que, dans la pratique, la justice n’est pas si égale qu’elle doit l’être en théorie. Il n’est donc pas faux, hélas, de dire qu’il y a deux poids et deux mesures. Mais protester contre le fait que, par exemple, tel ou tel à droite a été moins sévèrement traité, quand les accusations portées étaient plus graves, est un exercice à double tranchant. On ne demande pas à la gauche d’être moins pire que la droite : on lui demande d’être autrement que la droite, dans un autre rapport à l’argent et au pouvoir. La gauche doit être irréprochable, ou bien, à un moment ou à un autre, elle se renie. Celui qui s’estime dans son bon droit doit s’attacher à démontrer son irréprochabilité, pas à étaler son agressivité.

L’indépendance inaliénable de la presse

On ne peut pas critiquer les magistrats et les policiers pour manque d’indépendance et agir avec eux comme si on leur demandait de se soumettre à une autre autorité. La justice doit être indépendante de tout pouvoir, quel qu’il soit. Elle ne doit pas plus dépendre du parlement que du gouvernement. La loi relève du parlement et des citoyens ; ce ne doit pas être le cas pour la justice. Ou alors, on risque de retomber sur les errements tragiques d’une certaine "justice populaire", aux ordres de ceux qui s’érigent en représentants légitimes et uniques du peuple souverain.

Il en est de même pour la presse. Il faut la libérer de la tutelle de l’argent, en premier lieu, mais aussi de celle de tout pouvoir. Je me méfie, de ce fait, de toutes les instances de contrôle qui, sous couvert de déontologie, sont le plus souvent des instances de mise au pas ou d’assujettissement à l’ordre, plutôt que des lieux de régulation et d’arbitrage sereins. La liberté de la presse se construit par le débat libre, pas par la mise sous tutelle, quand bien même elle serait morale et non administrative. Appeler le « peuple » à se soulever contre les médias, à les châtier ou à les « pourrir » évoque des souvenirs pas très glorieux…

Pour une presse libre, pas soumise à de nouveaux maîtres

Ne nous trompons pas de période. La question n’est pas de savoir qui sera le premier au sein d’une gauche exsangue, en 2019, 2020 ou 2022. Le problème est que nous sommes dans un moment d’incertitude extrême, où les digues démocratiques s’érodent, où les fantômes sinistres ressurgissent. Dans ce moment dangereux, il ne suffit pas de dénoncer les complots et surtout pas d’attiser les haines : il faut à la fois critiquer fermement et retisser l’espérance, celle sans laquelle le mouvement ouvrier et la gauche n’auraient pas su redonner aux catégories populaires le sentiment de leur force et de leur bon droit.

Qui pourrait ne pas comprendre la colère de celle ou de celui qui se sent injustement traité ? Mais quand on a l’ambition d’aider le peuple à installer sa dignité et sa souveraineté, tout écart de comportement dessert l’oeuvre collective que l’on souhaite impulser. La combativité est une qualité, la hargne n’en est que l’envers. Le courage est une vertu, l’invective révèle la faiblesse davantage qu’elle n’exprime la force.

Des millions d’individus sont en attente de projet, de sens partagé, de nouvelle espérance, individuelle et collective, qui les stimule et donne vie aux seuls idéaux valables, ceux de l’égalité, de la citoyenneté déployée et de la solidarité. C’est une force tranquille qui leur redonnera confiance. À la différence du passé, elle ne reposera ni sur une organisation unique ni sur un seul homme, mais sur le sentiment clairement exprimé de ce dont on ne veut plus et de ce que l’on veut construire. Et, dans ce cadre, plus que jamais nous aurons besoin d’une presse libre, pas d’une presse soumise à de nouveaux maîtres.

Publié le 14/10/2018

Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

Compte-rendu de Jacques Wajnsztejn

paru dans