PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 30/03/2019

Le moment d’une coalescence politique est venu pour les Gilets-Jaunes

Par Jean-Yves Jézéquel

(site mondialisation.ca,)

L’expérience qui a été faite jusqu’à présent, par les Gilets-jaunes, est une expérience extraordinaire, parce qu’elle est, par dessus-tout, une expérience de la conscience. Des citoyens se sont réveillés. Les Gilets-jaunes se sont mobilisés au commencement, à partir d’une motivation prioritairement éthique : la révolte face à l’incompréhension, face à l’abus, face au mépris et à l’arrogance d’une classe politique se montrant odieuse et franchement insupportable.

Des Français sont venus crier leur colère et faire entendre qu’ils réclamaient une justice élémentaire et une visibilité. C’était le symbole involontaire, disons instinctif, des gilets-jaunes fluo qui disaient en soi la volonté humaine d’être vu. Il était question d’une vision des choses. Les Gilets-jaunes se mobilisaient en fait pour faire connaître leur regard sur cette situation insupportable dans laquelle ils étaient enfermés depuis de nombreuses années. Ils voulaient que les politiques regardent à leur tour là où il fallait regarder et qu’ils cessent de les mener en bateau comme ils l’avaient fait depuis 40 ans, tantôt à droite, tantôt à gauche et toujours en leur faisant porter le poids du désastre que cette trahison des « élites » au pouvoir provoquait sur la vie réelle des gens les plus modestes…

Voilà aussi pourquoi les yeux des meneurs ou des représentants des Gilets-jaunes étaient visés réellement mais aussi symboliquement par les LBD. Le Pouvoir comprenait qu’il s’agissait d’un regard qu’il fallait porter sur une injustice devenue insupportable. Il voulait donc symboliquement empêcher ce regard en crevant réellement les yeux!

En obligeant les « élites » à regarder là où elles ne voulaient surtout pas regarder, les Gilets-jaunes sont devenus sans le savoir vraiment, une force politique et ils se sont donc mis à faire de la politique sans même y penser. Il se trouve que cette politique est une authentique politique de « gauche », même si dans la réalité les Gilets-jaunes viennent de toutes les sensibilités du pays et qu’ils se positionnent donc comme apolitiques. Nous dirons donc qu’ils sont « transpolitiques ».

Aujourd’hui, le Pouvoir croit et tente de faire croire, via les médias collabos, qu’il a enfin trouvé la recette pour garroter ce mouvement de révolte. Les commentaires entendus et venant des journalistes, pratiquant le psittacisme du « politiquement correct », comme des Pontes de Partis, désormais devenus inaudibles dans le paysage politique français, sont déconcertants de naïveté et de simplisme! Ne parlons pas des menaces de mort adressées aux journalistes de RT France, ni des attaques débiles de la macronie contre ce média accusé d’être au service de la propagande du Kremlin, parce qu’il est l’un des rares en France à répercuter de manière conséquente les informations du terrain qualifiées de « fake news »! Remarquons au passage que Le Média fait entendre le même son et TV Liberté également, mais ceux-là, curieusement, ne sont pas accusés de propagande et leurs journalistes ne sont pas menacés de mort. Pourquoi donc RT France a ce privilège d’être interdit d’accès à la salle de presse de l’Élysée et pourquoi ses journalistes sont-ils les seuls à être menacés de mort? Pourquoi le Pouvoir psychotique actuel veut-il crever les yeux de ce regard émancipé sur le réel de la société française? Qui sont les ordures qui se cachent derrière ce comportement de salauds? Les médias collabos avec France Télévision ne sont pas, bien entendu, des instruments de la propagande des imposteurs actuellement au pouvoir, alors que la Télévision publique est, elle aussi, financée par l’argent des contribuables et donc contrôlée par le « Ministère de la Vérité » qui est en place, comme chacun peut le constater par lui-même s’il est honnête…

Nous avions tous remarqué que, dans un deuxième temps, celui de la maturation du mouvement, les premières revendications éthiques s’étaient transformées peu à peu en un ciblage beaucoup plus politique, notamment lorsque l’idée du « RIC en toutes matières », à introduire dans une nouvelle Constitution, s’était faite entendre en priorité dans toutes les mobilisations dès la fin du mois de décembre 2018.

Le glissement de la motivation éthique vers la motivation politique était un processus logique et nécessaire pour donner du sens à cette mobilisation, dans la durée. Il fallait que se produise cette coalescence des revendications vers leur aboutissement politique, pour que cette révolte puisse trouver son sens, sa finalité, un objectif qui se traduise par une incarnation ayant un sens concret dans la réalité des gens et dans la durée.

Du coup, comprendre que la souveraineté politique était essentielle, allait donner le ton à toute la suite du mouvement. Et c’est là que l’évolution des Gilets-jaune va être déterminante. S’ils comprenaient la réelle importance qu’il y avait dans le fait de retrouver une légitimité citoyenne par l’exercice redevenu possible d’une souveraineté, d’une capacité de participation et de décision, d’une reprise en mains de leur vie politique, prise en otage depuis trop longtemps par les partis de tout bord, alors le moment était venu de mettre en application pour eux-mêmes, cette nouvelle conscience citoyenne. Il fallait dès maintenant qu’ils s’y mettent sérieusement. Ce n’est pas Macron qui, même en dégageant, pourrait faire quelque chose dans le sens de cette conscience, car il serait tout simplement remplacé par un autre individu qui mènerait le peuple Français dans la même direction d’impasse, étant donné le discours borné des « élites » politiques en Occident et le système pervers mis en place pour les promotionner. 

Il est clair que l’expérience d’une coalescence de cette nouvelle conscience transpolitique, doit se faire sans l’avis des partis, sans l’avis des « élites » au pouvoir, sans l’avis des Traités, sans l’avis des règles établies en faveur des prédateurs de la société ultra libérale, sans l’avis des personnalités politiques, sans l’avis des élus actuels, sans l’avis des Institutions de l’État, sans l’avis des syndicats… Bref, sans l’avis de personne!

Cette nouvelle expérience doit se faire dans le cadre plus large du mouvement citoyen qui est né à partir et à travers la mobilisation des Gilets-jaunes, mais qui transcende les Gilets-jaunes. 

Les Gilets-jaunes et tous ceux qui partagent leur revendication politique essentielle, doivent maintenant se retrouver entre eux sur le terrain de l’échange, de la parole, du verbe qui va mettre des mots sur les choses vécues en commun. Ils doivent tous ensemble trouver le moyen de faire naître une Charte commune, devenant la base de la libération des schémas précédents, ou une « Déclaration de la nouvelle citoyenneté », en accouchant  d’une sorte de préambule à toute la vie politique imaginée par l’élan nouveau d’un peuple qui a pris conscience de sa volonté démocratique devenue réelle. Il est nécessaire qu’ils se retrouvent dans les Communes, dans les Départements ou dans les Régions ou même au-delà de tous ces niveaux, dans une plate-forme commune sur le Net.

En quelque sorte, il leur revient le droit de redevenir des « Citoyens Constituants » et de se mettre à écrire d’eux-mêmes, une nouvelle Constitution, sans attendre l’autorisation ou le bon vouloir des maîtres desquels ils n’ont plus rien à attendre. C’est à eux d’organiser cette nouvelle mobilisation de masse pour se mettre à ce travail. Cette organisation des ateliers constituants pourrait être faite à grande échelle, comme cela s’était réalisé il n’y a pas longtemps, au Venezuela, inspiré par l’exemple français d’août 1789. 

Le Roi avait demandé au Tiers-État de bien vouloir se disperser et de cesser les manifestations. C’était par la volonté du peuple qu’il s’était joint aux Etats Généraux convoqués à Versailles à cause d’une situation désastreuse des finances de la France, et donc, s’il devait être dispersé, ce serait par « la force des baïonnettes », disait Mirabeau. C’est à la suite de cette interdiction que le Tiers-État prenait l’initiative de se réunir, sans l’avis de la Noblesse, sans l’avis de l’Église, sans l’avis du Roi, et ses membres, représentant le peuple des « sujets » subissant le Pouvoir, juraient de ne plus se séparer tant qu’ils n’auraient pas donné une Constitution à la France.

Les Gilets-jaunes en sont à cette nouvelle étape: on les a empêchés de manifester par la force coercitive conjuguée du pouvoir judiciaire, de l’armée et de la police. Le moment est donc venu pour tous les Gilets-jaunes dans leur large signification, plus de 70% des Français, de travailler à une nouvelle Constitution pour la France et de ne plus relâcher le travail tant que cette nouvelle Constitution ne sera pas née de ce travail constituant!

Citoyens Français, aspirant à la liberté politique et à l’autonomie d’une vie réellement démocratique et décente, respectueuse de l’humain, réunissez-vous, organisez-vous localement et nationalement, pour mettre en commun vos idées, vos aspirations légitimes et vos exigences à la fois éthiques et politiques. Travaillez déjà dès maintenant à l’élaboration d’une nouvelle Constitution sans rien attendre des « élites ». 

Nous avons fait ensemble ce constat: la liberté d’expression est devenue rigoureusement interdite en France et cette équipe de dictateurs au pouvoir est un ramassis de délinquants qui ne détiennent aucune légitimité. 

Citoyens, libres et responsables, transformez vos mobilisations musclées des samedis, sur les Avenues du luxe et de l’arrogance des puissants, en mobilisations pour le travail constituant. Désormais, il est temps de mettre à profit ce qui est prêt pour la coalescence politique du mouvement et de ses revendications. 

Une charte pouvant servir de base à ce travail constituant est entrain d’être écrite en ce moment, selon une déclaration récente du porte-parole des Gilets-jaunes de Rouen, l’avocat devenu célèbre: François BOULO. Chacun sera invité à donner son avis sur les principes d’un travail constituant défini par la charte. Il y a un certain nombre de personnes qui ont accompagné les Gilets-jaunes depuis ces 4 mois passés et qui ont déjà une bonne expérience des ateliers constituants. Nous renvoyons nos lecteurs aux articles précédents, publiés dès 2018, dans lesquels des indications pratiques étaient données pour faciliter cette initiative. D’autres éléments concrets sont également diffusés sur les réseaux sociaux pour l’information de tout un chacun, concernant les lieux de la parole citoyenne en marche. Ces volontaires « accompagnants » et compagnons de la libération, pourront aider les citoyens dans ce travail et réunir les participations.

Certes, le « grand débat » national véritable, celui de la majorité des citoyens représentée par les Gilets-jaunes, est déjà en marche depuis un certain temps. Il est encore au travail, en dehors du « show présidentiel » qui a soi-disant été le « grand débat » national désormais clos, ce débat qui avait été organisé à partir d’un acte autoritariste de la macronie, alors qu’il faisait taire l’institution normalement habilitée à diriger ce genre de consultation nationale, comme on l’avait dit en son temps…

Les Français doivent continuer ce débat, en dehors de ce que le Pouvoir décrète et sans son avis. Les citoyens de ce pays sont libres de se réunir dans des lieux de leur choix ou sur Internet et de mettre en commun leur travail constituant. Certes, Macron sera à nouveau furieux et pourra écumer de rage dans une surenchère d’arrogance et de mépris contre ceux « qui ne sont rien », mais d’office, il n’aura plus la parole et il devra se plier à la volonté démocratique de la majorité des Français qui ne veulent plus entendre parler ni de son faux mandat, ni de politique politicienne.

Lorsque les Français auront achevé leur travail constituant, ils organiseront eux-mêmes un Referendum d’Initiative Citoyenne sans l’avis de personne et ils mettront en place une nouvelle forme de « gouvernance commune ». 

Sur le plan économique et pour tous les secteurs de l’économie, ils inventeront avec les acteurs concernés, les « communaux collaboratifs » qui sont déjà annoncés par la nouvelle forme de l’économie transformée par la révolution industrielle de l’Internet des objets dépassant les frontières de la France. La dimension nouvelle de cette révolution incarnée par l’avènement des « communaux collaboratifs » contribuera à la réalisation de facto d’une Europe des Nations.

Le sujet central de la nouvelle ou troisième révolution, (1 : révolution agraire, 2 : révolution industrielle, 3 : révolution de l’information) est celui de la communication, celui de « l’Internet des objets » et des « Communaux Collaboratifs ». Voilà comment la métamorphose de la société est entrain de se faire sous nos yeux avec les quelques contractions naturelles de l’accouchement. 

« La subversion du capitalisme », appartient à la logique intrinsèque de cette nouvelle révolution des infrastructures et elle est inévitable. Il est important de comprendre que la mutation se réalise à grande vitesse en laissant le monde politique ancien, désuet, dépassé, macronien et autres, « sur le bord de la route », à cause du fait que ces personnes agissent toutes sous l’emprise des lobbies de la haute finance internationale et qu’elles sont prisonnières des anciens schémas de société en prétendant incarner la nouveauté. C’est cela qui explique l’incompréhension de certaines structures concernant le sens de ce qui est entrain de se passer sous nos yeux et à cause des résistances du Capitalisme sauvage qui veut ménager son pouvoir en profitant de l’aubaine… Mais nous savons déjà que cette guerre est perdue pour lui et pour ses représentants en retard d’une bataille qui était essentielle: il faudra bien qu’il se soumette et se dilue  dans un processus d’hybridation où il perdra complétement le contrôle en laissant désormais la place au principe collaboratif. Au-delà des Gilets-jaunes, c’est cela qui est fondamentalement en cause dans ce qui se passe en ce moment en France et que les inconscients auraient grand tort de sous-estimer!

Il est déterminant que chacun comprenne, dans ce nouveau paradigme, la nécessité de bouleverser ses conceptions liées à l’argent, à la marchandise, à la richesse, à la propriété et adopter la nouvelle dynamique des « Communaux Collaboratifs ». Chacun doit opérer en soi un changement dans sa mentalité, dans ses choix, dans ses comportements…

Le développement accéléré des « communaux collaboratifs, associé à la construction d’une infrastructure intelligente, sera susceptible de conduire à l’éclipse du capitalisme, plus précisément à un type de société hybride où le nouveau paradigme deviendra dominant », écrit un économiste, Bertrand Chédotal. C’est là l’avenir de ce qui se met en place grâce à tous ceux qui vivent dans le réel et non pas dans l’isolement béatifique des profiteurs d’en haut qui ne se posent aucune autre question que celle de savoir comment ils pourront continuer à profiter grâce à l’exploitation et au pillage de ceux qui travaillent…

Si la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance rencontre le déchaînement de la dictature et ses menaces de mort, alors les Français créeront un « Gouvernement provisoire de transition », un nouveau « Gouvernement de la France Libre », dont le siège sera en un lieu protégé, à l’abri des dictateurs…

Puis, le temps viendra où il faudra régler les comptes. Les médias collabos seront bien entendu en première ligne et un Nouveau Conseil National de la Résistance, redonnera les indications nécessaires pour le retour des médias entre les mains du peuple ayant donné aux « communaux collaboratifs » toute leur ampleur afin qu’ils se remettent à leur seule place légitime: au service des humains réunis dans une véritable volonté démocratique…

Jean-Yves Jézéquel

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Yves Jézéquel, Mondialisation.ca, 2019


Publiéle 26/03/2019

Et le grand débat échappa à Macron

Benjamin Konig (site humanité.fr)

 

Fin du grand débat version officielle ! Dans sa tour d’ivoire, Emmanuel Macron va maintenant réfléchir, seul, à la suite. Mais les millions de doléances et contributions dessinent une France bien éloignée de la sienne.

Que ce soit du côté des gilets jaunes ou de celui du gouvernement, la date du 16 mars était très attendue : lendemain de la fin du grand débat officiel, elle marque le début du processus de restitution des doléances. Pour les manifestants, il s’agissait de marquer le coup, avec une mobilisation en fort regain. Tout l’opposé de la stratégie de Macron, qui consistait à désamorcer la crise sociale et politique et à délégitimer les manifestations, tout en restant sourd aux revendications de fond : un véritable changement de politique. Plus encore, ce 16 mars a vu une convergence entre gilets jaunes et manifestants de la Marche du siècle pour le climat (qui a réuni plus de 350 000 personnes en France), unis pour dénoncer une politique mortifère sur le plan social comme sur le plan environnemental. Quant aux saccages sur les Champs-Élysées, repris en boucle dans les médias dominants, ils illustrent l’échec de la stratégie sécuritaire du gouvernement, alors que les violences policières et le choix de la force ont contribué à faire monter la colère.

Difficile, dans ce contexte, de savoir quelle suite peuvent donner le gouvernement et Emmanuel Macron à ce grand débat. Et d’abord, s’agit-il d’un véritable exercice démocratique ou d’une grande opération de communication gouvernementale ? À vrai dire, personne ne peut le dire, y compris le collège des « garants » de la neutralité : « La manière dont s’est prolongée la communication gouvernementale et présidentielle tout au long des débats a pu contribuer, après avoir mobilisé, à entraver la mobilisation en introduisant un doute chez les citoyens sur la neutralité des débats », critique le politologue Pascal Perrineau, l’un des cinq garants. Autres limites relevées par ces garants, « un calendrier serré », « une organisation extrêmement contrainte », « des questions compliquées, ambiguës, parfois orientées ». C’est là que le bât blesse, en effet : depuis son lancement mi-janvier, c’est tout le processus qui est biaisé. Guère étonnant quand on entend les responsables macronistes écarter d’un revers de manche tout « changement de cap ». Pourtant, il est indéniable que le grand débat, dans le cadre officiel ou non, est l’occasion d’une prise de parole citoyenne massive. « L’exercice a pris », s’est félicité Édouard Philippe, le 5 mars. Avec près de 10 000 réunions, 1,5 million de contributions, 16 000 cahiers de doléances remplis dans les mairies, il est indéniable que les Français (ou, à tout le moins, une partie d’entre eux) se sont emparés de l’exercice pour prendre la parole. Mais quelle en sera la restitution ?

La question se pose d’autant plus que Macron poursuit en solitaire « son » grand débat : après 60 intellectuels (triés sur le volet, bien entendu) reçus à l’Élysée le 18 mars, il doit consulter les « corps intermédiaires » – syndicats, ONG, associations –, sans oublier les 18 conférences régionales avec des citoyens tirés au sort, les week-ends des 16-17 et 23-24 mars. Après un débat à l’Assemblée le 3 avril, puis au Sénat dans la foulée, les premières mesures seront annoncées par le chef de l’État à partir de la mi-avril. D’ores et déjà, il considère que les mesures annoncées le 10 décembre ont répondu à la crise économique et sociale. Et, de toutes les « réformes structurelles » prévues par le gouvernement, pas une n’a été ajournée : système de santé, retraites et chômage en tête. Confirmation par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui parle d’un nouveau recul de l’âge de la retraite car elle a « vu ces propositions remonter du grand débat ». Ou par Stanislas Guerini, délégué général de LaREM, qui évoque un autre jour férié supprimé pour financer la dépendance.

Mais ce qui va ressortir de toutes ces revendications et doléances dépend aussi de la façon dont elles seront restituées. Deux entreprises sont chargées d’assurer cette restitution : OpinionWay pour la partie numérique, et le cabinet Roland Berger pour le reste. Aucune piste n’a, pour l’heure, été validée officiellement. Le référendum sur les institutions est toujours sur la table, preuve que Macron n’a pas renoncé à sa réforme institutionnelle – réduction du nombre de parlementaires, prise en compte du vote blanc, introduction d’une petite dose de proportionnelle.

Si la justice fiscale et sociale, ainsi que l’exigence démocratique symbolisée par le référendum d’initiative citoyenne (RIC) sont les thèmes les plus cités dans les contributions, le premier ministre a déjà envoyé une fin de non-recevoir : « Le RIC, ça me hérisse. » Même chose du côté de la justice fiscale : « Les Français veulent moins d’impôts et de taxes, ça, je l’ai bien entendu », s’est écrié Édouard Philippe, avant de faire passer comme une mesure de justice fiscale… la suppression de l’ISF.

Boîte de Pandore

Côté écologie, les contributions permettent de mettre au jour la sensibilité des Français sur le sujet : c’est le second thème arrivé en tête des contributions, et le mot qui revient le plus souvent est « urgence ».

La convergence, le 16 mars, entre la mobilisation pour le climat et les gilets jaunes est le signe que, dans les consciences, le lien entre crise sociale et crise écologique est, chaque jour, plus établi. À l’heure qu’il est, la seule mesure issue du grand débat retenue par l’exécutif consiste en une refonte de la loi Notre, votée en 2015, et qui avait bouleversé l’équilibre territorial du pays en forçant les communes à se regrouper au sein d’intercommunalités géantes. « L’intercommunalité ne doit pas imposer ses vues aux communes et les déposséder de leurs compétences » : les associations d’élus locaux (AMF, ADF, ARF) ont fortement interpellé le président sur ce thème, et ils devraient être entendus, reste à savoir selon quelles modalités. Pour le reste, l’objectif paraît surtout d’endormir l’opinion pour sauver les « réformes ».

Mais il se pourrait bien que le « grand débat » soit une boîte de Pandore ouverte par Macron lui-même : qu’il soit officiel ou non, ce débat est une occasion pour le peuple de se saisir à nouveau de son avenir, de reprendre la parole et l’initiative. Pour l’exécutif, tout l’enjeu est de poursuivre l’exercice en donnant le sentiment d’une réelle prise en compte démocratique, comme le résume Gabriel Attal : « Il faut proposer un autre cadre de débat et de participation permanent pour la suite des opérations. » Une chose est sûre : le printemps sera social et écologique. Il ne fait que commencer.

Publié le 20/03/2019

65 intellectuels invités à débattre à l’Elysée

La réponse de Frédéric Lordon à Emmanuel Macron

paru dans lundimatin#183, (site lundi.am)

 

Pour clore en beauté le grand débat national, 65 « intellectuels » ont été convié à l’Élysée ce lundi 18 mars, auprès du président en personne. Une rencontre qui sera retransmise en direct sur France Culture. Parmi les invités, nous pourrons écouter l’historien Marcel Gauchet, le sociologue Michel Wieviorka ou encore le psychiatre Boris Cyrulnik mais pas l’économiste et philosophe Frédéric Lordon. Alors que ce dernier était dûment invité par M. Macron, il a préféré décliner. Rompu aux usages de la bonne société, M. Lordon n’a cependant pas manqué de s’en excuser publiquement à l’occasion d’une assemblée extraordinaire qui se tenait à la Bourse du travail jeudi 14 [1]. Nous publions ici sa réponse au président ainsi que la vidéo de son intervention.

Cher Monsieur Macron,

Vous comprendrez que si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL, Enthoven, ou des intellectuels de cour comme Patrick Boucheron, je préférerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat. Savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la-démocratie-c’est-le-débat, votre grand débat à vous, personne n’y croit ? Vous-même n’y croyez pas davantage. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». C’est très frais. Vous ressoudez et vous réattaquez. C’est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi viendrons avec le chalumeau.

En réalité, sur la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement – au moins, après la grande réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.

Bien sûr, dans vos institutions, on continue de mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, votre police ment, vos experts médicaux de service mentent – ce que vous avez tenté de faire à la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde. Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.

Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.

Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère. De tous les arguments qui justifient amplement la rage qui s’est emparée du pays, il y a donc celui-ci qui, je crois, pèse également, à côté des 30 ans de violences sociales et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots – donc, pensez-y, la possibilité même de discuter –, la seule solution restante, j’en suis bien désolé, c’est de vous chasser.

Il y a peu encore, vous avez déclaré : « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Mais M. Macron, vous êtes irréparable. Comment dire : dans un Etat de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. À une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question – mais quasi-psychiatrique – qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité au juste vous demeurez.

Des éléments de réponse nous sont donnés par un article publié il y a de ça quelques jours par le Gorafi sous le titre : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ». M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.

Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire, et somme toute logique. En vérité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score de premier tour corrigé du taux d’abstention et surtout du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté non par adhésion à vos idées mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».

Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n’en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple un ennemi de l’État, peut-être même un ennemi personnel, en tout cas au moment où vous lui faites la guerre – avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, et jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdogan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous faire la leçon en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.

Mais de l’international, il n’arrive pas que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un très beau spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou française et ça n’a aucune importance, écrit ceci : « Macron soutient Boutef ; les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes ; solidarité internationale ». Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.

Dans le film de Perret et Ruffin, un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute – mais on a l’âge de sa vitalité bien davantage que celui de son état civil –, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre de sa vie. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà c’est ça qu’il faut faire, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Savez-vous qu’en réalité ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.

C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris, et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.

Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.

Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés.

[1] La discussion ce jour-là avait une toute autre teneur. Intitulée Fin du grand débat, début du grand débarras, elle réunissait entre autres Jérome Rodrigues, Hervé Kempf, Priscillia Ludosky et Youssef Brakni. On retrouvera les interventions des uns et des autres ici.

[2] Entre cette intervention et sa transcription, le casting du « Grand Débat avec les Intellectuels » a été révélé. Patrick Boucheron n’en est pas, semble-t-il. Mais son macronisme déclaré et son mépris, tout aussi déclaré, des Gilets Jaunes, ne sont pas de nature à commander une correction sur le fond. Idem d’ailleurs pour les deux autres clowns.

Publié le 05/03/2019

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#181 (site lundi.am)

Du point de vue qui nous intéresse, à savoir la critique anticapitaliste, le mouvement des gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles- une histoire de taxe sur les carburants, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique, enquêter et argumenter sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a un sens fort, donc, mais quel lequel ? Pour répondre, on s’efforcera d’abord de le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968. [1]

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps
Le macronisme est une tentative d’achèvement à marche forcée de la mise aux normes ultra-libérales de la société française, dont la thatchérisation a sans cesse été ralentie en France par le fantôme de Mai 68. Ce mouvement d’insubordination de la société a eu, quoi que racontent les pleureuses qui n’y voient qu’une ouverture de nouveaux marchés de la consommation, quelques effets bénéfiques avec les accords de Grenelle et le départ, un an plus tard de De Gaulle. Même si les bénéfices concrets des accords ont été perdus par la suite, et si le général a été remplacé par des politiciens aussi néfastes, on a conservé la conscience, aussi bien du côté du peuple, que du côté des gouvernants qu’en descendant dans la rue, on pouvait ébranler l’État et contrer ses desseins.

Contre la loi Devaquet en 86, contre le CIP en 1994, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite en 1995, contre l’accord CFDT-patronat sur la suppression des Assedic en 1997-98, contre le CPE en 2006 : de nombreux mouvements avaient entraîné une reculade des gouvernements successifs. Mais en 2008, le mouvement contre la réforme des retraites, en dépit de manifs massives et de blocages réunissant étudiants, précaires et ouvriers, s’est soldé par la défaite. Le « mai 68, c’est fini » de Sarkozy était censé acter l’évaporation du fantôme. Le renouveau de combativité manifesté dans la lutte contre la loi travail n’a pas empêché une défaite orchestrée avec les centrales syndicales. Seule la lutte de la Zad de Notre-Dame des Landes s’est soldée par une victoire (amère, certes, mais une victoire) : s’il n’y a pas d’aéroport aujourd’hui, il n’a échappé à personne que c’était grâce, d’une part à l’alliance d’opposants hétérogènes, et d’autre part à une confrontation directe et courageuse avec les forces de l’ordre. Si éloignés qu’ils soient des préoccupations immédiates des gilets jaunes, les différents épisodes de ce combat ont offert une leçon qui n’a pas été perdue.

Si, aujourd’hui, 40 ans après l’irruption du modèle reagano-thatchérien, la contre-révolution néo-libérale n’est pas tout à fait achevée, malgré l’adhésion fanatique de toute l’éditocratie et des médias dominants, on le doit à ce « retard français », à cette « gréviculture » qui fait que Macron intervient à un moment où la donne, mondialement, a changé : après la crise de 2008 et ses séquelles, et dans une époque de chaos géostratégique, il ne peut s’appuyer, à la différence de Thatcher ni, sur des promesses d’actionnariat populaire, ni espérer, autour de l’enlisement des opérations sub-sahariennes, un élan patriotique comme celui de la guerre des Malouines. Même la lutte antiterroriste ou contre l’antisémitisme ne fonctionnent comme vecteurs d’union sacrée que de manière éphémère et seulement pour un segment précis de population.

Saisir le sens de l’événement gilets jaunes implique de se dessaisir de grilles d’analyse qui s’avéraient déjà depuis quelques décennies bien incommodes pour saisir la réalité et qui sont ici tout à fait inopérantes.

Pour moi, qui suis issu de cette famille, aller voir ce que racontaient sur ce mouvement les groupes et individus de l’ultragauche issue de la critique marxienne du léninisme, fut une expérience à la fois intéressante et déprimante : à quelques exceptions près (Temps Critiques, notamment), l’impression d’être en visite dans un Ehpad de la pensée dérangé dans ses habitudes. Tel qui a passé sa vie à recenser jusqu’à la moindre grève patagone pour prouver que dans le monde il n’y a qu’une classe en lutte, ne trouve à dire, après trois mois d’un mouvement étendu à toute la France, qui a durablement marqué la vie économique et sociale et qui a pour la première fois depuis la Commune porté le feu dans les beaux quartiers du pouvoir, qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Tel autre a très tôt tranché : ça ce n’est pas le prolétariat, donc, il ne peut l’emporter contre le Capital – et de s’inventer une composition sociale du mouvement : ce serait « la classe de l’encadrement ». Tel autre groupe a décidé que ce mouvement ne pourrait être qu’une tentative de constituer un peuple en dialogue exclusif avec l’Etat, donc étranger à la seule voie pour l’émancipation universelle, l’autonomie ouvrière. Le fond de l’affaire étant la dérangeante composition sociale du mouvement, beaucoup trop composite.

Il faudra vous y faire, les copaines, nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements impurs. Au lieu de regretter que ne s’affirme pas « la classe en tant que classe », vous auriez peut-être beaucoup à gagner à vous demander comment il se fait qu’il y ait tant d’ouvriers, et de plus en plus, sur les ronds-points et dans les manifs, et pourquoi ils ont choisi de se battre là plutôt que sur leur lieu de travail. Et continuer en vous demandant ce qu’est devenue cette notion de « lieu du travail » - et si par hasard, le trajet pour se rendre à l’usine n’en faisait pas partie. Pourquoi les ouvriers qui voient les établissements fermer du jour au lendemain suivant les fluctuations d’un capital en circulation accélérée ont-ils tendance à délaisser ce que vous appelez encore les « lieux de production », pour aller se battre ailleurs ? Peut-être parce que la « production » s’étend désormais à toute la société et qu’il est bien hasardeux de lui attribuer un « lieu » exclusif ?

Comprendre toutes les potentialités de ce bouillonnement impur nécessite aussi de prendre la juste mesure de la présence d’éléments nationalistes, racistes, antisémites au sein du mouvement. Sans les ignorer, ni les surestimer, il faut être conscients du danger réel qu’ils représentent pour l’avenir, celui d’un repli d’une partie de ses troupes sur des formes régressives, populistes-électoralistes. Car si les phénomènes répugnants, xénophobes et antisémites, sont restés isolés, très largement marginalisés par d’innombrables déclarations collectives antiracistes, si les groupes fascistes organisés n’ont jamais, aux dires mêmes de la DGSI, pris une position dominante, il est vrai que l’âme du mouvement, cette volonté de constitution d’un peuple qui dresserait l’immense majorité contre les mauvais gouvernants, est ambigüe. Qu’on ait beaucoup chanté la Marseillaise au début et qu’on la chante encore, suivant les occasions et les lieux (mais le mouvement a su aussi créer ses propres chants), peut se comprendre aisément. Comme disait un gilet jaune : « Quand on est face au flic, notre seule force c’est d’être ensemble et pour se sentir ensemble, on a besoin de chanter, et le seul chant que tout le monde connaît, c’est celui-là ». La référence à la Révolution française est bien la référence universelle. Mais quelle république ? La Marseillaise peut être le chant de la République Universelle à la Anarchasis Cloots que Temps Critiques appelle de ses vœux dans une affiche : la république de tous ceux qui veulent en être membres, quelle que soit leur nationalité. Elle peut aussi être ce qu’elle a beaucoup été dans l’histoire : le chant des bourreaux versant un sang impur. Le piège du RIC peut se refermer sur la question : « qui est citoyen ? ». Comme dit TL : « il faut aussi rappeler qu’il paraît difficile d’être sur un barrage ou un rond-point avec un « étranger » qui se bat contre l’injustice fiscale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui ! »

Ce genre d’involution ne peut être combattu que par l’approfondissement et la radicalisation des tendances les plus positives. C’est ici que s’avère féconde la confrontation à la dernière séquence de luttes (luttes de territoires contre les Grands Projets, lutte contre la loi travail avec ses cortèges de tête). Les gilets jaunes se distinguent de ces luttes en ce que, contrairement à elles, ils ne mettent en cause ni les modes de production de la richesse, ni la nature même des richesses, mais se battent presque exclusivement sur le terrain de leur répartition. Gilets jaunes, zadistes et réfractaires à la loi « Travaille ! » ont cependant en commun un point essentiel : le refus de l’exploitation. Comme le montre la lutte contre les Grands Projets et ses échanges (de slogans, de participants, d’imaginaire) avec les cortèges de tête, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la femme par l’homme et l’exploitation de la nature procèdent de la même démarche. Elle consiste à dominer l’autre pour s’approprier ce qu’il-elle produit en ne lui laissant que de quoi survivre dans les normes fixées par le dominant. Ces normes ont été fabriquées par des siècles de batailles et d’arrachements : séparation nature-culture, sophistication de la domination masculine, imposition du temps de travail comme mesure de la valeur.

La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie et aux rôles sociaux (notamment genrés), est déjà en elle-même une piste pour combattre ces normes et elle favorise aussi les échanges d’expérience qui permettent de dépasser l’opposition entre la question de la fin du monde et celle des fins de mois. Pour que nous ayons le temps d’avancer sur ces pistes là, il faut tenir bon sur les points forts du mouvement : sa magnifique solidarité face à la répression, et le refus obstiné de la représentation (malgré les porte-paroles médiatiquement fabriqués). Plutôt que de céder à la tentation du Grand Blabla national, du dialogue obligatoire avec les autorités comme s’il allait de soi qu’on leur déléguait la tâche de décider de tout à la fin, c’est à nous de continuer à avancer à notre rythme. Continuer à prendre le temps. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensée que nos priorités d’action et, d’une façon très générale, au niveau des groupes comme de l’ensemble de la société, notre manière d’employer le tem>

Publié le 04/03/2019

Gilets jaunes : Le RIC ou la «parabole des aveugles».

Par Jean-Claude Paye

 

(site mondialisation.ca)

La question de la représentation est devenue centrale dans le discours des gilets jaunes, alors qu’au départ, seules des revendications salariales, la défense du pouvoir d’achat, (« pouvoir remplir le frigo »)  étaient émises par les manifestants. Le Référendum d’Initiative Citoyenne s’est progressivement imposé à travers les médias. Ainsi, le pouvoir est parvenu à occulter les priorités des manifestants, en faisant de la représentation la condition pour pouvoir entendre leurs voix.

S’opère ainsi une opération de déplacement, de la lutte salariale à une demande de réforme de légitimation du pouvoir. Le déplacement, en ce qui concerne la nature des revendications, permet un renversement de celles-ci en leur contraire. Elle permute une lutte sur le salaire, une lutte politique qui s’attaque directement aux nouveaux mécanismes d’exploitation, en une revendication de réforme de l’État qui, en ouvrant la possibilité à un renforcement du pouvoir, vide le caractère de contestation  sociale du mouvement.

Résultat de cette double opération, de déplacement et de renversement, le RIC occupe la place du fétiche, d’un objet partiel se substituant au tout. C’est un vide que peut remplir le pouvoir, selon les nécessités du moment et l’évolution du rapport de forces. Le RIC devient une opération de fusion avec les institutions, qui empêche toute séparation d’avec celles-ci et s’oppose à tout procès de luttes de classes.

Le  rapport entre les gilets jaunes et le pouvoir est l’envers d’Oedipe et le Sphinx, relaté par la mythologie grecque. Ici, c’est le mouvement social qui se précipite dans le vide, car, en acceptant de se placer sur le terrain du pouvoir, il ne peut répondre à l’ injonction : qui es-tu ? qu’en se déniant lui-même, en affirmant « nous sommes le peuple », alors que leur unité était basée sur une lutte contre la sur-exploitation, sur la réponse à la seule question recevable par le mouvement : « que voulons-nous ? » : « des sous ! ».

Le RIC, une revendication « embarquée »

La revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire était restée marginale jusqu’à la mi-décembre 2018. Ensuite, elle a été présentée comme l’axe central de la lutte des gilets jaunes. Dans les faits, le RIC a été d’avantage mis en avant par les médias que par les manifestants eux-mêmes qui, le plus souvent, se limitent à revendiquer cette réforme, sans lui donner de contenu, comme si le mot lui-même était synonyme de démocratie. En conséquence, pour le patronat et le gouvernement, le RIC présente l’avantage de reléguer au second plan les revendications initiales, totalement inacceptables, portant sur la revalorisation des salaires minimaux et sur la baisse du prix des carburants, in fine sur la valeur de la force de travail.

Parallèlement, les médias ont fait connaître au grand public Etienne Chouard, porteur emblématique du « référendum d’initiative citoyenne ». Cette initiative a déjà été immédiatement reçue favorablement par le gouvernement. Le premier ministre, Edouard Philippe, a tout de suite exprimé le 17 décembre 2018, dans un entretien aux Echos, : « Je ne vois pas comment on peut être contre son principe ». Ensuite, fût installée une division des rôles entre le premier ministre et le président, l’un et l’autre alternant le rejet et l’ouverture.

Finalement, le président Macron, après avoir renouvelé sa défiance vis à vis du « RIC », un dispositif de démocratie directe qui « peut nourrir la démagogie » et risque de « tuer la démocratie représentative,[1] » a ensuite laissé entendre qu’il pourrait se convertir à l’idée d’un référendum, son premier ministre émettant alors d’avantage de réserves [2] .

L’adoption du référendum d’initiative citoyenne commence à faire son chemin dans les arcanes du pouvoir. Terra Nova, think tank de « centre-gauche », a rendu public une « étude » estimant que le référendum d’initiative citoyenne est une « procédure légitime ». Tout le problème serait de circonscrire les « risques » liés à cette réforme en ajoutant « un temps de réflexion collective.» Une assemblée citoyenne composée d’une centaine de personnes « tirées au sort » serait chargée d’évaluer l’impact du scrutin, entre la période de recueil des signatures et le vote.[3]

Une manœuvre de diversion.

Une discussion centrée sur la proposition du RIC a l’avantage de faire diversion. Elle est beaucoup moins onéreuse qu’une réponse positive aux exigences monétaires et salariales. La possibilité d’organiser des référendums citoyens existe déjà en Suisse et en Italie, sans que l’organisation du pouvoir en ait été bouleversée, sans que des classes populaires aient pu effectivement peser sur la politique gouvernementale.

En ce qui concerne la France, il faut aussi rappeler la saga du référendum sur le Traité de la Constitution européenne en 2005, qui malgré le rejet de plus de 54 % des votants s’est terminée plus tard par la signature du Traité de Lisbonne, texte qui intégrait l’essentiel du caractère supranational de l’acte précédemment rejeté par les Français.

Le dispositif des référendums populaires, qu’ils soient à « l’initiative » des pouvoirs constitués ou du « peuple », se sont, le plus souvent, avérés incapables de peser sur la politique gouvernementale. Cependant, dans le contexte politique actuel, de neutralisation du pouvoir législatif par l’exécutif, le RIC pourrait avoir une influence sur les institutions, mais dans le sens inverse de celui attendu par ses promoteurs, celui d’un renforcement du pouvoir présidentiel au dépend du Parlement.

Un renforcement de l’exécutif.

Le 5 février, lors du vote en première lecture de la loi à l’Assemblée nationale « sur la prévention des violences lors des manifestations et sanction de leur auteurs », 50 députés de la majorité se sont abstenus, afin de marquer leur désaccord avec la proposition de loi [4]. Pourtant, le parti gouvernemental a été entièrement construit par le président. Les candidats de la République en Marche à l’élection législative n’ont pas été élus par les bases locales du mouvement, mais désignés, d’en haut, par une commission dont les membres ont été choisis par Emmanuel Macron [5] .

Un Parlement, même avec une majorité caporalisée, peut toujours poser un problème au pouvoir exécutif. C’est pourquoi ce dernier a constamment introduit des réformes destinées à neutraliser le travail parlementaire. Ainsi, les procédures accélérées réduisent déjà considérablement toute capacité de contestation, en imposant qu’un projet de loi ne puisse faire l’objet que d’une seule lecture par chambre du Parlement.

Le référendum d’initiative citoyenne, une réforme qui pourrait établir une « relation » directe entre le Président et le « peuple », pourrait favoriser une présidentialisation accrue du régime politique, une concentration des pouvoirs encore plus radicale dans les mains de l’exécutif. Ce que deviendra concrètement le RIC, dépendra de ses modalités d’applications et surtout, à chaque fois, du rapport de forces entre ses promoteurs et le pouvoir constitué.

Il n’est pas possible de maintenir en permanence un haut niveau de mobilisation pour faire passer des réformes, même si le vote est d’abord un succès pour ses initiateurs. Comme le montre l’adoption du Traité de Lisbonne, la pression doit être constante, afin que la volonté populaire soit finalement respectée. Cela suppose un ensemble de conditions particulièrement favorables, liés à des conditions historiques limitées.

« L’État du peuple tout entier ».

Les gilets jaunes représentent une partie importante de la population, mais ils ont des intérêts propres qui ne sont pas ceux de l’ensemble de la société. Ainsi, l’évocation de la notion de peuple occulte la spécificité d’un mouvement social, portant des revendications particulières, opposées aux intérêts patronaux.

La manière dont le mouvement se définit pose problème. Si les exigences exprimées portent bien sur la question du salaire et du pouvoir d’achat, les actions sont nommées comme celles d’un mouvement citoyen. Alors que la question salariale est au centre des revendications, le patronat se met complètement hors jeu. L’État peut alors se poser comme le seul interlocuteur des manifestants.

La notion de peuple recouvrerait un agrégat qui comprend quasiment l’ensemble de population, un rassemblement dont l’unité est présupposée, du fait qu’il ne comprendrait pas les 1 %, ou les 0,1 % ou même les 0,01 % de « l’oligarchie » financière. Ainsi, ce n’est pas un concept reposant sur la différence, mais au contraire une catégorie englobante, dont on déduit l’identité par  une opposition pré-supposée aux ultra-riches.

Si les classes sociales n’existent que dans leur rapports de luttes, la notion de peuple, quant à elle, neutralise toute opposition de classe. C’est une notion psychotique, supprimant la différence et rejetant toute séparation d’avec les pouvoirs constitués. Ainsi, c’est une idée  qui a souvent servi de référence idéologique diversifiée, à une partie de la social-démocratie, à des régimes autoritaires ou à Joseph Staline qui a même parlé « d’État du peuple tout entier. »

En France, les promoteurs de la notion de peuple font référence à la révolution de 1789 où le prolétariat urbain a renversé l’aristocratie avec les armes distribuées par les bourgeois et à qui ils les ont remis, une fois le travail accompli [6]. Déjà, dans historiographie de la révolution française, la référence au peuple est un paravent dissimulant les acteurs réels, tels les prolétariats urbain et agraire. Elle a le même effet actuellement, au niveau du mouvement des gilets jaunes, de déni de la composition de classe des manifestants.

Ainsi, disparaît plus de deux siècles d’histoire sociale et politique, celle des luttes prolétaires, au nom d’une référence a-historique de peuple, véhiculée non pas par l’histoire réelle, mais officielle de la révolution française de 1789.

Le RIC, une réforme compatible avec « l’anti-système » macronien.

La mutation de l’organisation du pouvoir, basée sur le RIC, pourrait suivre les traces des réformes antérieures, celles de « l’anti-système » macronien, d’une restructuration par le haut du système de la représentation politique. Son adoption pourrait aboutir à un mode de gouvernance qui abandonne d’avantage le système des partis et qui, dans les faits, rejette le politique, c’est dire la reconnaissance des oppositions de points de vue et d’intérêts, au profit d’une relation fusionnelle du président et de son peuple.[7] Ainsi, le RIC peut conduire à un nouveau stade d’une mutation, déjà bien avancée, de l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation d’avec la société civile.

L’élection du président Macron est en elle-même exemplaire de ce processus. Emmanuel Macron fût élu par une petite minorité de Français, 16,5 % des électeurs inscrits, permettant à son parti d’obtenir 60 % des sièges à l’Assemblée nationale [8]. Non seulement l’élection, mais déjà sa candidature à la présidence, pose question. Elle fut déjà envisagée au niveau d’une réunion du groupe de Bilderberg un an avant son élection. Son premier ministre y fût aussi présenté quelques mois avant sa désignation. Cette influence internationale explique pourquoi le président Macron est largement indifférent aux revendications des français : il ne leur doit pas son élection.

Ce 5 février 2019, une proposition de loi « anticasseur, » «  visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs [9] », a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Grâce au soutien du Parti des Républicains, il s’agit d’une première contre-offensive du pouvoir, couplée à une tentative de déstabilisation développée sur le mode de la lutte contre l’antisémitisme.[10]

Pendant longtemps, les gilets jaunes se sont trouvés face à un vide de pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement d’une tactique destinée à pratiquer une politique de terre brûlée, face à un mouvement social difficilement contrôlable, mais aussi un élément caractéristique de la forme actuelle de l’exercice du pouvoir national. Celui-ci vient de réagir, dans le seul champ qui lui reste disponible, celui de la provocation idéologique et l’organisation de la répression.

Un État policier.

La répression, subie par les gilets jaunes, est d’un niveau inconnu en France depuis des dizaines d’années. On dénombre quelques 1 800 condamnations accompagnées de centaines de peines de prison ferme, ainsi que 1 400 personnes en attente de jugement. Il s’agit pourtant d’un mouvement social non violent qui n’a aucune capacité, ni volonté, de menacer l’exercice même du pouvoir. La violence policière est avant tout « proactive », elle a pour but de créer la peur et de dissoudre préventivement tout processus de recomposition sociale. Au 15 janvier, on comptait au moins 1700 blessés, 93 blessés graves dont 13 personnes éborgnées [11] parmi les manifestants.

Ainsi, tout au long de leurs manifestations, les gilets jaunes ont été confrontés à la seule structure effective de l’État national : la police. Les États membres de l’UE, même de grands pays comme la France, sont aujourd’hui des instances dépourvues de la plupart des prérogatives régaliennes, qu’elles soient politiques ou économiques. La plupart de celles-ci ont été transférés à des instances instances européennes et internationales. Les politiques économiques et sociales, telles la réforme du code du travail, sont de simples applications de directives de l’UE.
La police devient l’appareil central de l’État national [12] . La prérogative du maintien de l’ordre reste bien de son ressort, contrairement à la guerre, à la monnaie ou à la politique économique. Si à ce niveau, l’État national garde bien une autonomie, elle est relative car étroitement encadré par la structure impériale étasunienne. Depuis une trentaine d’années, les polices européennes ont été structurées directement par le FBI [13] . Non seulement, la police fédérale américaine a organisé les équipes mixtes d’intervention, mais grâce à ses initiatives, elle est parvenue aussi à influencer fortement les législations européennes, tant nationales que communautaires et cela dans les domaines de l’interception des communications, du contrôle du Net, de la création de nouvelles incriminations spécifiant le terrorisme, ainsi que sur les réformes des appareils policiers et judiciaires.

La centralité de l’appareil policier au niveau national a d’abord été explicite dans des pays ayant abandonné depuis longtemps toute souveraineté nationale, telle la Belgique. Elle est maintenant organique à des pays comme la France. Il s’agit là du résultat d’une politique d’abandon de toute indépendance nationale et d’une intégration accrue dans l’Empire étasunien.

« La parabole des aveugles ».

Si la police est devenue, en France, le corps central de l’État national, c’est d’abord comme appareil soumis aux structures impériales. Cette articulation explique les difficultés rencontrées par les luttes prolétaires. La gestion de force de travail est internationale et les luttes restent nationales. L’adversaire est globalement insaisissable. Face aux gilets jaunes, il n’y a que la police comme représentante d’un Etat qui a perdu ses prérogatives régaliennes. Les manifestants doivent faire face à un vide de pouvoir. Ils sont confrontés à un Etat qui règne, mais ne gouverne pas.

La violence de la police vis à vis des manifestants, ainsi que l’utilisation massive de la procédure de comparution immédiate, sont révélatrices de la forme actuelle de l’État, d’un Etat national qui n’a plus d’autres prérogatives que les fonctions de police et de justice, cette dernière étant réduite à un simple auxiliaire de l’appareil répressif. La procédure de « comparution immédiate » est explicite de cette mutation. C’est donc le droit pénal qui est maintenant au centre des relations entre le pouvoir et la population.

Actuellement, le droit pénal a acquis un caractère constituant. Abandonner, comme le demande Etienne Chouard, les revendications salariales et ne pas faire de la défense des libertés fondamentales un axe central de lutte , afin de concentrer tous ses efforts sur le RIC, conduit à l’anéantissement du mouvement. Cela amène à traiter comme objectif principal, sinon unique, la capacité de transformer un texte constitutionnel qui n’a plus qu’une place résiduelle dans l’ordre politique et juridique actuel.  Cette tactique se place hors de toute réalité effective. Elle conduit à un suicide politique, comme le suggère notre référence à la peinture de Jerôme Bosh, « La parabole des aveugles ».

Le RIC  comme substitut à la lutte sur le salaire.

La dissolution de ses revendications propres dans une demande abstraite de démocratisation de l’État ne peut qu’affaiblir le mouvement. Cette exigence peut facilement se transformer en son contraire, en un renforcement du pouvoir exécutif. Le déni de la composition de classe du mouvement, leur refus de se nommer comme prolétariat fait qu’ils sont désignés comme peuple, comme base imaginaire d’une organisation étatique qui les combat.

En effet, la manière dont certains manifestants se définissent pose problème. Si leurs revendications portent  bien sur la question du salaire, elle ne se nomment pas comme telles. Elles se présentent pas comme des actions prolétaires, destinées à défendre la valeur de la force de travail, mais comme un mouvement « citoyen », se réclamant d’un État qui est en première ligne dans la baisse du salaire direct et indirect.

En conclusion, il apparaît que la revendication du RIC repose sur un double déni de la réalité politique. Elle suppose que l’État national exerce encore un pouvoir conséquent et que la Constitution en est encore un vecteur essentiel.

Un déni du caractère politique de la lutte salariale.

C’est aussi un déni du caractère directement politique de la lutte salariale, qui dans le contexte actuel, affronte globalement une accumulation du capital basée, non plus principalement, comme dans « les trente glorieuses », sur l’augmentation de la production de plus-value relative, mais bien sur une nouvelle croissance de la plus-value absolue [14].

En occident, donc en France, dans une structure de très faible croissance, l’augmentation de la productivité du travail n’est plus le vecteur principal de l’augmentation de l’exploitation, de la hausse du taux de plus-value, mais bien la baisse des salaires directs et indirects, ainsi que l’augmentation de la durée et de la flexibilité du travail.

La lutte sur le salaire devient directement politique, car toute valorisation de la force de travail remet directement en cause un système d’exploitation basé essentiellement sur la baisse de la valeur absolue de la force de travail. La fonction de l’État comme capitaliste collectif, telles que nous le montre la loi El Khomri et les ordonnances Macron, est aujourd’hui centrale dans le démantèlement des garanties permettant aux travailleurs de défendre leurs salaires et leurs conditions de travail. Toute lutte pour le salaire devient une lutte directement politique.

Jean-Claude Paye

Notes

[1]Louis Nadau, « Face au RIC , Macron brandit le Brexit », Marianne.net, le 16/1/2019,https://www.marianne.net/politique/face-au-ric-macron-brandit-le-brexit

[2]« Comment Emmanuel Macron prépare un référendum en secret », Le Journal du Dimanche,  le 2 février 2019, https://www.lejdd.fr/Politique/exclusif-comment-emmanuel-macron-prepare-un-referendum-en-secret-3850556

[3]Carole Piquet, « Qu’est-ce que le «RIC délibératif» proposé par Terra Nova ? »,  Le Parisien.fr, le 19 février 2019, http://www.leparisien.fr/politique/qu-est-ce-que-le-ric-deliberatif-propose-par-terra-nova-19-02-2019-8015343.php

[4]« L’Assemblée vote la proposition de loi « anti-casseurs » par 387 voix contre 92 », Europe1.fr, le 5 février 2019, https://www.europe1.fr/politique/lassemblee-vote-la-proposition-de-loi-anticasseurs-par-387-voix-contre-92-3852311

[5]Lire : Jean-Claude Paye, « Que rien ne change pour que tout change », Alter Info, le 8 juin 2017, http://www.alterinfo.net/Que-rien-ne-change-pour-que-tout-change-_a131165.html

[6]Henri Guillemins, « La révolution française (1789-1794)», https://www.youtube.com/watch?v=mh7DWUr_nyA

[7]Jean-Claude Paye, « Macron. La fin du système des partis », Alter Info, le 20 avril 2017, http://www.alterinfo.net/Macron-La-fin-du-systeme-des-partis_a130104.html

[8]Résultats des élections législatives 2017, Ministère de l’Intérieur, https://www.interieur.gouv.fr/Elections/Les-resultats/Legislatives/elecresult__legislatives-2017/(path)/legislatives-2017/FE.html

[9]« Les députés ont voté pour limiter la liberté de manifester », Reporterre.net, le 5 février 2019, https://reporterre.net/Les-deputes-ont-vote-pour-limiter-la-liberte-de-manifester

[10]Bernard-Henri Lévy: « L’antisémitisme, c’est le coeur du mouvement des gilets jaunes », AFP, le 18 février 2019, https://www.lalibre.be/actu/international/bernard-henri-levy-l-antisemitisme-c-est-le-coeur-du-mouvement-des-gilets-jaunes-5c6a69ffd8ad5878f0c92226

[11]« Au moins 93 blessés graves depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, 13 personnes éborgnées », RT France, le 15 janvier 2019, https://francais.rt.com/france/57917-au-moins-93-blesses-graves-debut-mouvement-gilets-jaunes-13-personnes-eborgnees

[12] Jean-claude Paye, «  « L’État policier, forme moderne de l’Etat ? L’exemple de la Belgique », Les Temps modernes,, no 605, août-septembre-octobre 1999 et « Vers un Etat policier en Belgique ? », Le Monde diplomatique, novembre 1999, ainsi que Vers un Etat policier en Belgique, 159 p, EPO 1999.

[13]Jean-claude Paye, « Europe-Etats-Unis : un rapport impérial », Le Monde, le 23 février 2004, https://www.lemonde.fr/international/article/2004/02/23/europe-etats-unis-un-rapport-imperial-par-jean-claude-paye_354079_3210.html

[14]L’augmentation de la valeur du capital par la production de plus-value absolue est la forme dominante au 19ieme siècle, avant que les travailleurs aient pu s’organiser massivement. Elle s’effectue par la prolongation de la journée de travail et la réduction des salaires réels. L’augmentation de la plus-value relative s’effectue, quant à elle, par l’accroissement de l’intensité et de la productivité du travail, en s’assurant que l’augmentation des salaires soit inférieure à celle de la productivité.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Claude Paye, Mondialisation.ca, 2019

Publié le 26/02/2019

Eclairage de Shlomo Sand sur les amalgames

(site lamarseillaise-encommun.org)

Nous prenons le parti de revenir sur la lettre ouverte au Président de la République française rédigée par l’historien juif israélien, Shlomo Sand, en juillet 2017. Ce document faisait suite au discours d’Emmanuel Macron tenu en présence de Benjamin Netanyahou, pour la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv. Il concerne son amalgame entre “anti-sionisme” et “antisémitisme”. Ce rappel historique demeure d’actualité à l’heure où un groupe de parlementaires présidé par le député LREM  Sylvain Maillard lance une initiative législative visant à faire de l’antisionisme un délit au même titre que l’antisémitisme.

Lettre ouverte à M. le Président de la République française

Par Shlomo Sand, historien israélien (Traduit de l’hébreu par Michel Bilis). Publié dans le club de Médiapart, le 21 juillet 2017.

En commençant à lire votre discours sur la commémoration de la rafle du Vel’d’hiv, j’ai éprouvé de la reconnaissance envers vous. En effet, au regard d’une longue tradition de dirigeants politiques, de droite, comme de gauche, qui, au passé et au présent, se sont défaussés quant à la participation et à la responsabilité de la France dans la déportation des personnes d’origine juive vers les camps de la mort, vous avez pris une position claire et dénuée d’ambiguïté : oui la France est responsable de la déportation, oui il y a bien eu un antisémitisme, en France, avant et après la seconde guerre mondiale.
Oui, il faut continuer à combattre toutes les formes de racisme. J’ai vu ces positions comme étant en continuité avec votre courageuse déclaration faite en Algérie, selon laquelle le colonialisme constitue un crime contre l’humanité.

Pour être tout à fait franc, j’ai été plutôt agacé par le fait que vous ayez invité Benjamin Netanyahou, qui est incontestablement à ranger dans la catégorie des oppresseurs, et ne saurait donc s’afficher en représentant des victimes d’hier. Certes, je connais depuis longtemps l’impossibilité de séparer la mémoire de la politique. Peut-être déployez-vous une stratégie sophistiquée, encore non révélée, visant à contribuer à la réalisation d’un compromis équitable, au Proche-Orient ?

J’ai cessé de vous comprendre lorsqu’au cours de votre discours, vous avez déclaré que :

«L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme». Cette déclaration avait-elle pour but de complaire à votre invité, ou bien est-ce purement et simplement une marque d’inculture politique ? L’ancien étudiant en philosophie, l’assistant de Paul Ricœur a-t-il si peu lu de livres d’histoire, au point d’ignorer que nombre de juifs, ou de descendants de filiation juive se sont toujours opposés au sionisme sans, pour autant, être antisémites ? Je fais ici référence à presque tous les anciens grands rabbins, mais aussi, aux prises de position d’une partie du judaïsme orthodoxe contemporain. J’ai également en mémoire des personnalités telles Marek Edelman, l’un des dirigeants rescapé de l’insurrection du ghetto de Varsovie, ou encore les communistes d’origine juive, résistants du groupe Manouchian, qui ont péri. Je pense aussi à mon ami et professeur : Pierre Vidal-Naquet, et à d’autres grands historiens ou sociologues comme Eric Hobsbawm et Maxime Rodinson dont les écrits et le souvenir me sont chers, ou encore à Edgar Morin. Enfin, je me demande si, sincèrement, vous attendez des Palestiniens qu’ils ne soient pas antisionistes !

Je suppose, toutefois, que vous n’appréciez pas particulièrement les gens de gauche, ni, peut-être, les Palestiniens ; aussi, sachant que vous avez travaillé à la banque Rothschild, je livre ici une citation de Nathan Rothschild, président de l’union des synagogues en Grande-Bretagne, et premier juif à avoir été nommé Lord au Royaume Uni, dont il devint également la gouverneur de la banque. Dans une lettre adressée, en 1903, à Théodore Herzl, le talentueux banquier écrit : «Je vous le dis en toute franchise : je tremble à l’idée de la fondation d’une colonie juive au plein sens du terme. Une telle colonie deviendrait un ghetto, avec tous les préjugés d’un ghetto. Un petit, tout petit, Etat juif, dévot et non libéral, qui rejettera le Chrétien et l’étranger.» Rothschild s’est, peut-être, trompé dans sa prophétie, mais une chose est sûre, cependant : il n’était pas antisémite !

Il y a eu, et il y a, bien sûr, des antisionistes qui sont aussi des antisémites, mais je suis également certain que l’on trouve des antisémites parmi les thuriféraires du sionisme. Je puis aussi vous assurer que nombre de sionistes sont des racistes dont la structure mentale ne diffère pas de celle de parfaits judéophobes : ils recherchent sans relâche un ADN juif (ce, jusqu’à l’université où j’enseigne).

Pour clarifier ce qu’est un point de vue antisioniste, il importe, cependant, de commencer par convenir de la définition, ou, à tout le moins, d’une série de caractéristiques du concept : « sionisme » ; ce à quoi, je vais m’employer le plus brièvement possible.

Tout d’abord, le sionisme n’est pas le judaïsme, contre lequel il constitue même une révolte radicale. Tout au long des siècles, les juifs pieux ont nourri une profonde ferveur envers leur terre sainte, plus particulièrement pour Jérusalem, mais ils s’en sont tenus au précepte talmudique qui leur intimait de ne pas y émigrer collectivement, avant la venue du Messie. En effet, la terre n’appartient pas aux juifs mais à Dieu. Dieu a donné et Dieu a repris, et lorsqu’il le voudra, il enverra le Messie pour restituer. Quand le sionisme est apparu, il a enlevé de son siège le « Tout Puissant », pour lui substituer le sujet humain actif.

Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un Etat juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, est une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. Jusqu’alors, les masses du peuple yiddish, voulant fuir les pogroms de l’empire Russe, avaient préféré émigrer vers le continent américain, que deux millions atteignirent effectivement, échappant ainsi aux persécutions nazies (et à celles du régime de Vichy).

En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’Etat d’Israël. Malgré cela, et dans le contexte de l’extermination des juifs d’Europe, nombre d’antisionistes sont parvenus à la conclusion que si l’on ne veut pas créer de nouvelles tragédies, il convient de considérer l’État d’Israël comme un fait accompli irréversible. Un enfant né d’un viol a bien le droit de vivre, mais que se passe-t-il si cet enfant marche sur les traces de son père ?

Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans un « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés….et cela n’est pas terminé !

Est-cela le sionisme d’aujourd’hui ? Non ! Répondront mes amis de la gauche sioniste qui ne cesse de se rétrécir, et ils diront qu’il faut mettre fin à la dynamique de la colonisation sioniste, qu’un petit État palestinien étroit doit être constitué à côté de l’État d’Israël, que l’objectif du sionisme était de fonder un État où les juifs exerceront la souveraineté sur eux-mêmes, et non pas de conquérir dans sa totalité « l’antique patrie ». Et le plus dangereux dans tout cela, à leurs yeux : l’annexion des territoires occupé constitue une menace pour Israël en tant qu’État juif.

Voici précisément le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. Votre parti politique inscrit, dans son intitulé : « La République », c’est pourquoi je présume que vous êtes un fervent républicain. Et dussé-je vous étonner : c’est aussi mon cas. Donc, étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un État juif. Le Ministère de l’Intérieur israélien recense 75% de ses citoyens comme juifs, 21% comme musulmans et chrétiens arabes et 4% comme « autres » (sic). Or, selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. Ainsi, par exemple, Israël appartient beaucoup plus à Bernard Henry-Lévy et à Alain Finkielkraut qu’à mes étudiants palestino-israéliens qui s’expriment en hébreu, parfois mieux que moi-même ! Israël espère aussi qu’un jour viendra où tous les gens du CRIF, et leurs « supporters » y émigreront ! Je connais même des français antisémites que cette perspective enchante ! En revanche, on a pu entendre deux ministres israéliens, proches de Benjamin Nétanyahou, émettre l’idée selon laquelle il faut encourager le « transfert » des Israéliens arabes, sans que personne n’ait émis la demande qu’ils démissionnent de leurs fonctions.

Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’État dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un Etat communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un État, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. A votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?

Shlomo Sand, historien israélien
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

Source Mediapart 21/07/2017

Publié le 14/02/2019

UNE POLITIQUE EXPERIENTIELLE (II) – Les gilets jaunes en tant que « peuple » pensant

Entretien avec le sociologue Michalis Lianos

paru dans lundimatin#178, (site lundi.aù)

Depuis le mois de novembre 2018, le sociologue Michalis Lianos est allé à la rencontre de centaines de gilets jaunes afin de recueillir leurs paroles et de tenter d’analyser ce mouvement aussi surprenant que protéiforme. Fin décembre, nous avions publié les premiers résultats de ses recherches sous la forme d’une interview : Une politique expérientielle – Les gilets jaunes en tant que « peuple ». Cette semaine, nous publions ce second entretien. Une mise à jour autant qu’un approfondissement, un travail d’analyse aussi fin que tranchant.

Il y a huit semaines, vous avez restitué vos premières observations sur les gilets jaunes à partir de votre enquête sociologique. Votre recherche continue. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

 

J’ai voulu dès le départ éviter une recherche « d’actualité ». Mon objectif scientifique – si l’on peut se permettre cette prétention – est de suivre la dynamique socio-politique de l’expression et de la répression organisée autour du mouvement des Gilets Jaunes. Je ne cherche pas à comprendre seulement une lutte ponctuelle mais comment une lutte naît et meurt dans le cadre des sociétés postindustrielles contemporaines. Tous mes travaux confluent sur un thème qui reste constant : les contraintes de la socialité humaine. Qu’il s’agisse du conflit ou du don, de la confiance ou du soupçon, de la liberté ou du contrôle, de l’amour ou de la violence, la forme que prend le lien social détermine ce qui est possible pour une collectivité.

En l’occurrence, le mouvement des Gilets Jaunes se transforme à partir de deux fondements spécifiques : une conscience profonde de la situation et la solidarité en tant que réponse à cette situation.

“Conscience profonde” ?

 

Oui. Il ne s’agit pas seulement de réflexivité, c’est-à-dire de la capacité de réfléchir sur la condition dont on fait partie et de notre rôle dans cette condition. Ce que je constate est l’émergence d’une représentation très dense qui commence à s’organiser en tant que philosophie sociale et politique.

Le point de départ est une immense frustration concernant la réponse de pouvoirs établis et des institutions qui les expriment. Vous vous souvenez peut-être que les premières manifestations étaient des événements de famille, des bandes d’amis, des voisins, des collègues. On est venu avec ses enfants en poussette en pensant que l’on ferait comprendre aux “élites” le besoin d’agir de façon urgente. Il s’agissait de montrer que l’on faisait partie de l’âme de ce pays, du “peuple” qui allait communiquer avec ses dirigeants. Certes, il y avait la colère d’en être arrivé à la situation qui obligeait à cette manifestation mais il y avait aussi l’enthousiasme de se voir protagoniste sur la scène civique et la certitude que l’on allait se faire comprendre.

Or, que découvre-t-on de samedi à samedi ? Que “le pays” n’est pas comme on le pensait. Ce n’est pas seulement le pays des tensions des ronds-points et des supermarchés bloqués. A un autre niveau, c’est le pays de quelqu’un d’autre - on ne sait qui précisément - quelqu’un qui n’hésite pas à aligner devant vous des murs anti-émeutes, des blindés, des armes, des lacrymogènes. A vous qui avez dépensé une partie non négligeable de votre revenu mensuel pour venir sur les Champs Elysées et communier avec la nation des citoyen.ne.s, telle que vous la ressentiez à travers ce que l’on vous a appris à l’école et que l’on vous la présente dans les discours solennels. Et là, sur les Champs Elysées, le chemin le plus symbolique du pays, on vous traite comme un ennemi de cette chose précise que vous êtes venu réclamer et qui nourrit votre enthousiasme, votre frustration et votre espoir : la République.

La déception est immense. Vous comprenez assez rapidement qu’il ne s’agit pas d’une mécompréhension. Je l’ai entendu plusieurs fois - aussi bien par des gens de gauche que de droite - à partir de la mi-décembre : “Je ne mettrai plus les pieds à Paris pour me faire gazer comme un criminel. C’est une honte !”, “Je viens ici pour le bien de mon pays, pour les jeunes ; et tout ce que je trouve, c’est la matraque”.

Cela explique le changement dans la composition des manifestants avec le temps. Pas d’enfants, bien moins de femmes, retrait des non urbains dans leur espace d’origine. L’effet de percolation de ces expériences à travers les réseaux en ligne et les contacts directs sur les ronds-points fut rapide et profond. Une autre perception de la société française commence donc à émerger progressivement chez les Gilets Jaunes.

Quelles sont les caractéristiques de cette nouvelle perception ? Comment change-t-elle leur propre positionnement dans le paysage politique ?

 

En premier, la confiance qu’ils et elles avaient dans leur lien avec la communauté civique nationale est brisée. Mais leur analyse n’est pas que tout le monde est contre eux. Ils voient que la majorité de la population - donc d’autres classes que la leur - les soutiennent. Par conséquent, ils ressentent que ce lien est brisé parce qu’il est ‘trahi’ par les “élites”. Ce terme désignera à partir de cette étape tous ceux qui ont le pouvoir d’agir comme intermédiaires entre les différentes parties de la société française parce qu’ils sont des acteurs puissants ou institutionnels, souvent les deux. La perception est alors que le jeu est faussé depuis la distribution des cartes elle-même. Hormis quelques inévitables éléments de conspiration ça et là, cela conduit à la réalisation que l’impasse dans lequel ils se trouvent n’est pas due à une coïncidence conjoncturelle mais à une tendance ‘lourde’. Ils expriment cela en affirmant qu’ “ils veulent faire de nous des rien-du-tout, ils ne veulent plus qu’il existe de classe moyenne ; pour qu’on soit pauvre et qu’on obéisse à tout”. Quand on leur demande qui sont “ils”, la réponse est complexe : “la finance qui tient le gouvernement dans chaque pays ; si on remplace Macron par un autre, ça ne changera rien. Le nouveau sera obligé de faire comme l’ancien”.

N’oublions pas que pour une grande partie d’entre eux, qu’ils aient voté pour Emmanuel Macron ou non, LREM représentait un espoir de changement par le seul fait de se réclamer d’une politique non ‘professionnelle’. Or, ils commencent à penser que si cela ne peut faire aucune différence, le pouvoir est ailleurs. Cette dimension obscure ils l’appellent “système”, “mondialisation”, “finance”, “Europe”, “l’argent”... selon leurs affinités et cultures politiques. Mais ils parlent clairement - et de façon très précise et habile - de l’architecture du système sociopolitique qui limite de fait les changements substantiels. Ils en concluent donc que cette dimension qui canalise et cadre les évolutions possibles dépasse en force la volonté du “peuple”, car elle aboutit toujours à des compromis qui la perpétuent.

C’est à ce point que le lien se fait avec un pouvoir spécifique auquel ils n’attachaient pas une grande importance avant : qui pose les questions ? Et ensuite : qui les rend pertinentes, voire importantes ? Vous voyez ici la mise en question fondamentale du processus politique dans son ensemble et, dans un deuxième temps, la mise en question du rôle de la sphère médiatique dans ce processus. Dans leurs discussions, ils découvrent alors que toute sorte de question peut être posée et doit être examinée. Je vous donne mon exemple le plus extrême ayant eu lieu au sein d’un groupe des gilets jaunes inconnus entre eux aux abords de l’Etoile : un homme paraissant absolument sain d’esprit, très éloquent et avenant, explique qu’il est naturel qu’une espèce change son environnement et que c’est seulement dans ce cadre que nous devons considérer l’écologie politique. De toute façon, dit-il, nous avons déjà engagé notre avenir sur des milliers d’années. Si la terre ne peut plus nous accueillir dans le futur, il faudra se préparer à habiter d’autres planètes. L’embarras est total dans le groupe. Un illuminé ? Un provocateur ? Quelqu’un lui pose alors spontanément la question : “Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? - Je travaille dans le traitement des déchets nucléaires”. Vu son discours, l’homme est en plus de formation supérieure, probablement ingénieur. L’assistance se fait donc à l’idée qu’ici existe une question absolument “hallucinante” mais qui pourrait finalement sous certains aspects constituer une question politique légitime.

L’interaction au sein du mouvement cultive le sentiment que le cadre d’interrogation du politique n’est ni si certain ni si justifié qu’on le croyait. Cela ne signifie pas que les gilets jaunes ne sont pas en majorité des pragmatistes convaincu.e.s focalisé.e.s sur la vie ordinaire. Il signifie au contraire qu’ils sont obligés par le processus qu’ils ont lancé eux-mêmes de se rendre à l’évidence que ce pragmatisme n’aboutira à rien s’il est déjà encadré par les questions posées par les pouvoirs en place, par les interrogations intelligentes de “ceux qui savent comment faire”. On réalise en somme que quand on sait faire quelque chose, il est impossible de revenir à la position où on ne sait pas le faire afin de l’interroger totalement.

C’est dans ce processus d’approfondissement que se cultive le goût pour la démocratie directe - sous la forme du RIC et de la réforme constitutionnelle - et la méfiance face au “grand débat” organisé par le gouvernement. Ce que les couches sociales supérieures ne comprennent pas à propos de cette méfiance est sa complexité. Il ne s’agit pas d’un rejet des positions précises du gouvernement et des acteurs politiques établis, plus généralement. Il s’agit du rejet d’un processus que l’on connaît convaincant, car il l’est objectivement une fois les jalons de l’interrogation posés. Les gilets jaunes ne doutent pas une seconde de l’intelligence des dirigeants, ils doutent que cette intelligence soit exploitée autant qu’il le faut au bénéfice du “peuple”. Leur revendication ne relève donc plus du raisonnement technique de résolution des problèmes, elle relève du principe politique de l’identification des problèmes.

Comme toute interrogation politique profonde, celle-ci met l’interrogeant face à un horizon pratique à 360 degrés. Que faire avec ce que l’on a compris ? N’en déplaise aux amateurs de la violence, aussi bien fascistes qu’insurrectionnels, les gilets jaunes ne sont majoritairement pas là pour pratiquer la subversion et encore moins la guerre sociale. Ils sont partisans d’un ordre permanent, prévisible et relativement juste. Mais ils ont compris qu’il n’y a pas grand-chose à attendre de l’ordre établi non plus. Nous arrivons donc au deuxième fondement de leur action : la solidarité. Puisqu’il heurte les analyses que nous avons l’habitude de faire, nous ne relevons pas assez la rareté d’un phénomène politique majeur dont nous sommes témoins. Les gilets jaunes arrivent à être solidaires dans le désaccord. Ce n’est pas sans intuition émotionnelle que certains voient le mouvement comme “leur famille”. A travers une architecture neuronale dont le modèle est bien sûr l’Internet, ils sentent que la fin de leur diversité sonnera le glas de leur légitimité, car ils se transformeront en un ‘courant’ politique comme les autres, avec ses propres mécanismes et ses propres vérités ; convaincantes mais fermées, donc sujettes aux mêmes pressions qu’ils considèrent malsaines. Entrer dans les couloirs et dans les débats du pouvoir ne peut se faire sans limiter son horizon. Or, maintenant ils sont conscients que leur apport à la France et à l’Europe est précisément cette possibilité alternative d’ouverture.

S’il est donc extrêmement difficile de trouver une issue qui évite un “retour à la normale”, il n’est pas impossible de gagner du temps en s’appuyant les uns sur les autres pour maintenir l’ouverture. L’ “Assemblée des assemblées” à Commercy exprime précisément cette affirmation de solidarité. Par sa transmission transparente - gérée sans médias externes - et par sa réserve face aux possibilités de la représentativité politique, elle maintient l’équilibre entre une large plateforme de revendications politiques et une pratique qui respecte les principes que le mouvement prône désormais. On se doit de demander combien d’espaces politiques - militants ou intellectuels - peuvent s’enorgueillir d’un tel équilibre.

Si tout cela prouve une maturité, on dirait que cela ne résout pas la question de l’action. Les institutions les pressent vers une normalisation partisane d’un côté tout en limitant leur capacité de manifester de l’autre. Combien de temps peuvent-ils tenir leur position fine avant que leurs sources d’énergie se tarissent ?

 

Cela dépendra de plusieurs facteurs parmi lesquels les aléas joueront un rôle déterminant. Par exemple, il est indéniable que les blessures graves causées par les armes de la police ravivent leur persévérance. Ils se le disent constamment pour s’encourager : “on ne lâche rien”. Evidemment, le gouvernement fait très attention pour éviter des morts, ce qui renflammerait le mouvement.

Il faudrait lire aussi dans la stratégie du gouvernement un mouvement d’encerclement de l’ ‘opinion publique’. Cela ne s’adresse pas au cœur du mouvement des gilets jaunes mais surtout à la périphérie et aux couches qui les soutiennent passivement. Le fameux “grand débat” est encore une démonstration d’intelligence à l’égard de ceux qui ne sont pas en train de questionner le cadre politique. Cette opération, si elle est suivie par un RIC de valeur symbolique, est susceptible de faire perdre aux gilets jaunes le statut des contestataires légitimes et de les requalifier en tant que ‘râleurs’ déraisonnés. Dans le même sens, l’engouement récent de l’état pour ‘les banlieues’ vise à éviter que leurs populations se rapprochent des gilets jaunes sur le plan militant ou émotionnel afin d’éviter que les couches inférieures traversent la plus grande barrière qui les sépare aujourd’hui, la barrière ethno raciale. Car si cette barrière est franchie et ‘les banlieues’ entrent dans une posture affirmée de revendication de citoyenneté, l’architecture politique et électorale dans les sociétés multiraciales s’effondrera immédiatement en Europe de l’Ouest. Là se trouve un des plus grands enjeux concernant l’impact possible des gilets jaunes. Il s’agit d’un enjeu profondément enfoui dont les partis politiques ont une conscience aiguë, car pour eux il s’agit d’une question de survie.

Un autre aspect est le rapport aux syndicats. La grève du 5 février a montré que si les convergences sont possibles et souhaitables, les ambitions politiques ne sont pas les mêmes. Les syndicats ne lient pas leur action à la condition sociopolitique générale et c’est pour cette raison qu’ils sont largement abandonnés. C’est étrange à énoncer de cette façon mais une vision du monde - implicite ou explicite mais avant tout réflexive - semble aujourd’hui nécessaire pour rendre un syndicat crédible. Les luttes contre les mesures spécifiques et le corporatisme co-gestionnaire ne produisent aucune loyauté, car justement la mise en question du cadre d’interrogation de la réalité manque. En apportant cela, les gilets jaunes menacent le modus operandi syndical fondé sur des lignes d’action spécifiques et datées. Les syndicats ne peuvent plus dire en somme qu’ils ne sont pas là pour questionner la légitimité d’un gouvernement, proposer une politique économique alternative, etc. Les gilets jaunes sont là pour tout, du prix du carburant à la démocratie directe. La dissonance est évidente. Comme pour la question ethno-raciale, on pourrait imaginer que les gilets jaunes puissent bouleverser le modèle syndical aussi.

Pensez-vous que de telles évolutions sont possibles ? Par exemple une convergence entre les gilets jaunes, la banlieue et les syndicats ?

 

Possible, théoriquement oui. Probable, non. Pour une série des raisons. En premier, seuls les gilets jaunes combinent la conscience politique collective avec l’absence d’une structure pyramidale. Cela signifie que tout acteur qui s’intéresse à eux doit en quelque sorte démonter sa hiérarchie interne, ce qui ne serait pas au goût de n’importe quel syndicat ou parti politique. Inversement, il faudrait faire confiance à une vision collective incluant ceux que vous avez appris à voir comme “Autres”, par exemple les premières ou deuxièmes générations des français par les français plus anciens.

Des structures de pouvoir et des identités collectives qui s’auto-déchoient pour laisser leur place à une vision politique partagée, ce n’est pas fréquent dans l’histoire humaine. Il est clair en même temps qu’un sentiment d’inadéquation systémique couvre l’Europe et cela devrait retenir notre plus grande attention. Si le souci d’un pouvoir est de se perpétuer en se légitimant, les conséquences de ses actions dépassent bien cette intention. En l’occurrence, l’Europe entière observe ce qui se passe avec les gilets jaunes en France. Un assèchement du mouvement sera bien sûr interprété par les partis politiques et les médias comme une victoire du gouvernement. Mais il ne sera pas interprété ainsi par les populations sous pression qui voient que la volonté de changement se heurte à un filtrage si puissant qui convertit tout le monde à l’absence d’alternative. Même quand vous accédez avec un mandat alternatif au pouvoir, vous n’avez qu’à vous adapter à une interdépendance qui vous dépasse. Le cas de Syriza en Grèce illustre parfaitement cette condition. Par conséquent, si les voies électorales et de protestation traditionnelle sont impossibles, que reste-t-il ?

Les gilets jaunes n’aiment pas parler actuellement de l’éventualité de “lâcher” mais que feront-ils si l’état parvient à user leur énergie ? Vers quelle direction iront-ils et elles ? Quelles sont les forces établies les plus ‘anti-systémiques’ déjà dans le jeu électoral et parlementaire ? Vous comprenez que nous pourrions avoir ici une belle prophétie qui s’auto-vérifie par un discours de respect du citoyen et de la nation, et par la promesse du lavage de l’affront que vous avez subi en vous sentant ignoré.e pendant des semaines et des semaines de protestation pacifique et solidaire. Je n’exclus donc pas la probabilité de ce scénario par lequel vous pouvez devenir réellement ce dont on vous accuse, ne serait-ce que pour faire tomber ceux qui vous ont humilié.e.s. Cela, non seulement s’est vu réaliser dans l’histoire européenne récente mais les signes d’une frustration à travers l’Europe sont forts. Chercher une victoire nette contre les gilets jaunes n’est pas du tout une chose positive, ni pour la société française ni pour l’Europe.

Vous insistez beaucoup sur le gouvernement et les médias que vous semblez comprendre comme un espace plutôt homogène dans l’univers des gilets jaunes. Dans quelle mesure cela est vrai et pour quelle raison cette homogénéisation existe ?

 

Dans l’univers symbolique des Gilets Jaunes existent bien sûr des distinctions et des nuances considérables. Cela n’empêche pas la convergence vers une vision assez unifiée des grandes influences qui s’exercent sur la société. Je parle de politique expérientielle. Considérons la situation suivante : vous êtes seul.e à ne pas vous en sortir en dépit de vos efforts. Vous avez honte de ne pas pouvoir faire ce que vous pensez être le minimum pour vos enfants et parfois aussi pour vos parents retraités. Vous vivez cela comme un échec personnel, une inadéquation individuelle. Votre image de ce qui veut dire ‘être normal.e” se construit à partir de ce qui ‘passe à la télé’, les représentations de fiction, les débats, les discours des hommes et des femmes d’influence paraissant aux infos. Puis, pour une raison qui est liée au prix du carburant, vous commencez à parler à d’autres qui sont touché.e.s par un sujet si important pour vous, si banal pour les gens ‘normaux’ que vous ne supposez pas en difficulté. Vous échangez sur Internet, vous les rencontrez, et vous découvrez alors que cela fait longtemps - très longtemps - que vous n’êtes pas seul.e. dans votre situation. Tout le pays est traversé par vos difficultés, vos incertitudes, vos angoisses. Alors, vous vous posez ensemble la question : comment cela se fait que vous ignoriez cette situation, que vos innombrables heures d’exposition au contenu de la sphère politique et médiatique ne vous ont pas révélé cette situation qui s’avère très répandue sur le plan de l’expérience ? “On a commencé à parler entre nous, à ne plus avoir honte” déclarent mes répondants. Parfois, on a l’impression d’être devant un MeToo social par lequel les Gilets Jaunes ont lié les pièces expérientielles individuelles en image sociopolitique générale.

Il en résulte naturellement que la contemplation collective de cette image provoque un violent rejet du récit politico-médiatique auquel ils adhéraient auparavant. Ici, il faut comprendre un autre point fin. Les couches qui se considèrent intellectuelles et adéquates se sentiraient aussi coupables de ne pas avoir pu comprendre la vérité, de ne pas avoir cherché d’autres sources d’information plus critiques etc. Mais pour les gilets jaunes ce qui prévaut est la confiance. On doit le répéter, ils ne sont pas demandeurs - du moins jusqu’à présent - d’un effondrement de l’ordre social mais ils veulent être respecté.e.s par les dirigeants. Alors, quand ces derniers ne vous révèlent pas ce que vous considérez comme le problème le plus grave du pays et de surcroît vous vous situez au cœur de ce problème, c’est que l’on cherche à abuser de vous. Il ne peut y avoir d’autres explications plus indulgentes.

La dernière étape de la rupture est la confirmation de ces conclusions dans la représentation du mouvement par les pouvoirs politiques et par plusieurs médias. Les Gilets Jaunes ont été pour la première fois conscients des luttes autour de la communication politique qui se livrent tous les jours. Ils ont été choqués par leur propre représentation dans les médias et par le fait qu’aussi bien le gouvernement que les médias qu’ils avaient l’habitude de regarder ou écouter refusaient de donner d’eux une image du “peuple” qui proteste légitimement et pacifiquement au bénéfice de tous. Cette réalisation douloureuse amplifie leur méfiance et leur hostilité en joignant les dimensions politiques et médiatiques dans un seul ensemble symbolique peu fiable, pour le dire de façon élégante.

Justement, on dirait que certaines dimensions de ce phénomène ont changé, notamment les représentations de la violence auprès de tous les acteurs impliqués avec le passage du temps. En dépit de l’abondance des discussions autour des Gilets Jaunes, nous n’avons pas une idée claire de leur posture concernant la violence en général et l’émeute en particulier. Avez-vous pu comprendre des éléments de leur posture ?

 

Encore une fois, on devra partir de deux points saillants. Leur refus initial de la violence, et la déception de s’être trouvé.e face à celle-ci. Dans le mouvement, il existe évidemment des groupes et des individus avec des postures différentes mais ils ont partagé très vite un constat : “On s’occupe de nous seulement quand il y a violence. Je le regrette mais je dois reconnaître que les black bloc nous servent au moins pour être entendus”. Ce rapport de bénéficiaire involontaire de la violence portée par les autres les a constamment interrogé.e.s au plus haut point, car il a déterminé très vite leur rapport avec la maturation politique du mouvement. A savoir, comment avoir un impact quand on cherche à vous contourner ? Si les barrages des ronds-points ont montré leur efficacité locale, le rapport avec la police, le gouvernement et les médias a déterminé leur impact national. A partir de décembre, l’enjeu était crucial et ils ont compris que les graffiti sur l’Arc de Triomphe - souvent décriés par eux-mêmes - faisaient plus la une que leurs revendications. Cela a donné rapidement voie à deux réactions ; la première, établissant une ‘vérité objective’ selon laquelle la violence n’était pas la dimension importante, communiquée à l’intérieur du mouvement sur les réseaux en ligne. La seconde, une tolérance de ceux qui étaient violents dans les manifestations. Ces deux réactions ont ensuite conflué pour construire et stabiliser leur compréhension du rôle que le gouvernement accordait à la police, à savoir de réprimer les manifestations de façon illégitime et de provoquer de la violence afin de décrédibiliser le mouvement. Naturellement, ils se sont donc tournés vers ce que la police faisait, les “nassages” systématiques et l’usage des armes à létalité réduite. La structure réticulaire de leurs communications a fait ensuite le nécessaire pour révéler l’ensemble documenté des blessés graves et injustifiés parmi les Gilets Jaunes. Et là, ils ont élevé ces expériences en conscience collective de victimes innocentes. Encore une fois donc, leur compréhension de la violence a changé, car ils ont pensé que subir cette violence sans céder à la peur, était un acte de résistance politique en soi. Il ne fallait donc pas riposter pour affirmer leur position. Être là suffisait.

Comme vous le comprenez, les gilets jaunes ne sont pas des émeutiers dans l’âme, ils ne veulent pas provoquer de situations d’émeute, car ils ont la conviction confiante qu’eux-mêmes sont l’âme de ce pays. Le fait que l’on ne les écoute pas ne représente pas pour eux la conséquence d’une lutte ; cela démontre directement une usurpation. Ils voient la révolution comme un fleuve qui grossit tranquillement et inonde bien au-delà de ses berges impuissantes. Cela ne signifie pas que l’insurrection violente - qui est avant tout une situation produite sur le terrain - est impossible. Il signifie que ce n’est pas un objectif, voire que l’objectif serait de parvenir aux changements souhaités en évitant toute violence.

Dans certains cas, on pourrait parler de centristes radicaux si l’on aime les paradoxes. Par exemple, comment classer une fonctionnaire d’environ quarante-cinq ans qui a participé à la “Manif pour tous” et ayant éprouvé la violence policière dans ce cadre, rejoint le Gilets Jaunes en considérant que la violence contre eux est “injustifiée et impardonnable” ? Elle se déclare “pas du tout radicale” tout en restant sur la place de la République tandis que la police cherche à l’évacuer par des charges et des émissions de lacrymogènes. Elle fait connaissance dans ces circonstances avec deux autres femmes qui sont venus d’ailleurs pour manifester à Paris et lui parlent des conséquences déchirantes du chômage pour des jeunes gens dans leurs familles. Elle écoute, elle comprend, elle compatit. Quand on lui pose des questions à propos de la violence ensuite, elle dit qu’ “elle ne sait plus” tout en étant consciente qu’il s’agirait aussi d’atteindre des objectifs politiques avec lesquels elle est partiellement en désaccord. La question se pose donc de plus en termes de clôture des voies de communication vers les élites et l’inadéquation du processus électoral actuel en tant que participation politique. Il est à noter ici que l’avènement de LREM en tant que nouvel acteur a favorisé cette représentation de clôture, car des appareils partisans n’étaient pas en place à tous les niveaux afin de “verrouiller” les réactions et de récupérer ou canaliser les revendications lors de leur émergence. Ainsi, des liens directs entre des individus ont pu se nouer et la représentation a pu émerger qu’en face il y avait directement le gouvernement et le Président.

En somme, la posture des Gilets Jaunes envers la violence continue à évoluer en restant toujours prudente sous une perspective de ‘délégation passive’ aux éléments les plus radicaux ou de tolérance de ces derniers. C’est significatif que les idées, les motivations et les objectifs de ces groupes radicaux ne sont pas discutés parmi les Gilets Jaunes sur le terrain. Au plus, vous entendrez certains dire que la raison pour lesquelles la police n’arrête pas les black bloc et les laisse déambuler facilement parmi les manifestants, est parce que “ça sert à Castaner”. Il existe un consensus général sur le fait que le gouvernement recherche des épisodes violents afin de délégitimer le mouvement. Ce consensus ne se fonde pas sur une vision complotiste générale mais sur des observations très précises lors des manifestations.

Finalement, les blessures graves causées par les armes de la police ont consolidé la représentation collective de la violence au point où cela a influencé les médias qui se sont penchés un peu plus sur le sujet et ont commencé à les représenter comme victimes. Les éborgnements et les mutilations ont finalement surgi à travers l’extraordinaire persévérance du mouvement. Les Gilets Jaunes ont progressivement compris aussi que l’on n’a pas besoin d’un complot pour expliquer le fonctionnement du pouvoir. Ils commencent à le comprendre comme un exercice d’influence et de filtrage. Comme ils le disent, “ce ne sont pas les journalistes sur le terrain, ce sont les patrons plus haut qui laissent ou laissent pas passer”. Encore une fois, leur expérience les conduit vers une conscience profonde, une critique calme et systémique qui renforce leur conviction qu’il n’est pas suffisant de changer les dirigeants, il faut un nouveau rapport du peuple au pouvoir. C’est ce qu’ils entendent par la VIe République.

Quelles sont les évolutions que vous voyez pour le mouvement des Gilets Jaunes ?

 

Bien sûr, non seulement l’histoire ne se prédit pas mais le plus souvent elle ne s’annonce pas non plus. Une issue heureuse serait évidemment que nous ayons de changements considérables du système électoral et exécutif vers une participation qui permet la priorisation et la décision par des grands nombres.

Mon appréciation à cet instant est que cette issue est improbable, car elle se heurte non seulement à la volonté du gouvernement mais aussi à celle de tous les acteurs politiques établis. Vous aurez par exemple remarqué que le Président consulte tous les autres partis politiques - chose inouïe - afin de fonder l’impression d’un dialogue large faisant paraître les Gilets Jaunes comme des mécontents obtus qui ne savent pas que ce qu’ils proposent est déjà là : la démocratie, le débat avec la société, l’écoute, la solidarité etc. En somme, hormis le “pouvoir d’achat”, ces gens n’ont aucune revendication raisonnable. C’est une façon structurée pour faire revenir les Gilets Jaunes à leur condition habituelle, à savoir se taire individuellement et voter pour quiconque semble plus susceptible de leur offrir une marge de consommation un peu plus élevée. Ils n’ont pas à se mêler des “grandes questions”. Cette fonction est trop importante pour leur laisser une place. En somme, il s’agit de la question politique primaire de qui se trouve sous la tutelle de qui, car les Gilets Jaunes affirment de plus en plus depuis un moment que ce sont les “élites” qui doivent être sous la tutelle du “peuple” et non pas l’inverse.

L’enjeu porté donc par les Gilets Jaunes avec force est pleinement la réorganisation politique des sociétés postindustrielles. Le fait qu’ils ne l’expriment pas de cette façon ne le rend pas moins important. On pourrait en vérité dire le contraire : puisque cet enjeu émerge en tant qu’expérience et non pas en tant que discours, il existe vraiment comme réalité plutôt que comme projection intellectuelle.

L’objectif inavoué de la classe politique établie est naturellement de contenir cette interrogation avant qu’elle ne paraisse légitime auprès de société élargie. C’est pour cette raison par exemple qu’à partir d’avant-hier (samedi 9 février) un nouvel assaut discursif est lancé sous le terme d’“antiparlementarisme”. Du moment où l’accusation d’extrême droite et d’extrême gauche n’a pas pu éroder le soutien pour le mouvement, voici un nouveau concept pour enfermer tous les Gilets Jaunes dans une catégorie ‘sale’.

La lutte symbolique est forte. Il y en a aussi parmi les médias et le monde politique certains qui ironisent sur leurs slogans mal orthographiés sans comprendre l’importance capitale de cet acte : oser publier sa vision même si on est conscient que l’on fait des erreurs. Se réclamer du droit d’exister en tant qu’être médiocre, simple, normal en dehors de toute “excellence”.

Tout cela augmente la probabilité que le mouvement soit contenu par une alliance spontanée et implicite de toutes les forces qui craignent un changement sociopolitique important. Si les choses avancent ainsi, le résultat paraîtra parfaitement recevable pour les vainqueurs mais ce sera probablement une catastrophe pour la France et pour l’Europe. La seule voie qui restera alors ouverte sera la voie électorale où ceux qui surenchérissent en crainte ou en identité récolteront les bénéfices de l’impasse. Ce sera un résultat malheureux pour tous, sauf pour les partis politiques qui échapperont à la révélation de leur inutilité croissante devant l’affirmation d’une citoyenneté prétendant à l’accès direct au pouvoir.

Michalis Lianos est professeur à l’université de Rouen et directeur de la revue « European Societies » de l’Association Européenne de Sociologie. Il est notamment l’auteur de l’excellent Le nouveau contrôle social - Toile institutionnelle, normativité et lien social

Publié le 09/02/2019

« Macron, c’est la violence de classe totalement assumée »

Dominique Sicot (site humanité.fr)

 

Outre sa politique, le mépris de classe affiché du président a contribué à déclencher la colère. Passé l’irruption, les gilets jaunes s’organisent pour durer. Une assemblée des assemblées s’est tenue à Commercy. Et, comme la CGT, certaines figures du moment appellent à la grève le 5 février.

Parmi les premiers intellectuels à aller à la rencontre des gilets jaunes, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon leur proposent, à travers leur nouveau livre, des armes de combat idéologique contre le président des ultra-riches. Entretien avec Monique Pinçon-Charlot.

L’idée de ce livre vous est-elle réellement venue « entre deux tartines un matin d’automne 2017 », comme vous l’évoquez dans le préambule ?

En fait, nous nous intéressons au parcours d’Emmanuel Macron depuis dix ans. Après avoir travaillé pour Sarkozy, sur la commission pour la libéralisation de la croissance, il est entré en septembre 2008 à la banque Rothschild, dont il deviendra associé-gérant deux ans plus tard. Nous nous sommes dit voilà un jeune homme qui a l’air d’en vouloir !

Nous n’avons donc pas cru une seconde à cette histoire de candidat hors système. C’est au contraire un enfant du sérail, un enfant de l’oligarchie, qui a construit ses réseaux avec une grande rapidité et même instrumentalisé son couple. Alors quand il a dit : « Je ne suis pas le président des riches », nous y avons vu un défi et nous l’avons relevé. Ce livre devait sortir pour la Fête de l’Humanité 2019. Mais à la fin de l’allocution d’Emmanuel Macron, le 10 décembre 2018, nous avons demandé à notre éditeur s’il était possible d’accélérer la sortie. Tout le monde a dit oui, et tout a suivi ! L’objectif est de donner des armes aux gilets jaunes – qu’ils souhaitent ou non participer au grand débat –, dont beaucoup n’ont pas la formation politique et syndicale des militants habituels.

Après « le Président des riches », en 2010, voici « le Président des ultra-riches ». Quelle est la différence ?

Les cadeaux faits par Emmanuel Macron aux plus riches sont infiniment supérieurs au bouclier fiscal de Nicolas Sarkozy. C’est un système qui est mis au point. Prenons la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) au profit de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) : sortir les valeurs mobilières de la base d’imposition des riches, c’est pour les plus riches d’entre eux exclure 90 % de leur fortune. Autrement dit, le stock de patrimoine mobilier échappe à l’impôt. De plus, l’impôt sur le flux des capitaux mobiliers a été diminué d’une façon indécente. Avec la flat tax, les revenus du capital ne sont imposés – de manière non pas progressive mais forfaitaire – qu’à 12,8 %. On nous raconte que c’est à 30 %, mais c’est un mensonge ! Quand il s’agit des plus riches, on inclut en effet dans le taux d’imposition la CSG et les autres prélèvements sociaux. Mais pas quand il s’agit des salariés. Les revenus du capital sont donc moins imposés que ceux du travail.

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Non content d’avoir supprimé l’ISF, Macron a créé la flat tax. Elle permet au mieux loti des actionnaires de payer moins en impôt sur le revenu, sur chaque euro de dividendes perçus (12,8 %), que le plus mal payé des contribuables sur chaque euro de salaire reçu (14 %).

Ce qui caractérise ce quinquennat, c’est aussi le mépris de classe, comme le souligne le sous-titre de votre livre. N’est-ce pas ce qui nourrit la colère des gilets jaunes plus encore que la politique menée ?

La politique économique menée, avec tous ces cadeaux faits sans aucun contrôle, ne fait pas baisser le chômage. Mais c’est difficile pour beaucoup d’avoir accès aux chiffres, de bien les comprendre, alors que de nombreux médias manipulent l’opinion. Ce qui va couler Macron, c’est la violence linguistique. La violence de classe à l’égard des travailleurs. Tous ces mots dont nous avons fait un florilège pour ouvrir le livre. Les premiers gilets jaunes que nous avons rencontrés nous ont dit : « On peut accepter d’avoir faim, de ne pas pouvoir offrir de Noël à nos enfants, on peut accepter de survivre, mais être humiliés à ce point, ça, ce n’est plus possible ! » Aujourd’hui le couple Macron suscite de la haine. Brigitte Macron elle-même, « sexygénaire » à la silhouette fine et au visage semblant échapper au temps, passe mal auprès des femmes gilets jaunes dont les corps portent les marques de leur vie difficile.

Ce mépris n’est pas dissimulé...

C’est même totalement assumé. Dès le soir du premier tour, alors que son score est faible (moins de 18 % des votes des inscrits), il va fêter ce qui n’est pas encore advenu à la Rotonde, une brasserie chic de la rive gauche. Il est déjà dans cette violence de classe qui est faite pour tétaniser, pour rendre impuissant. Il savait que ce traumatisme allait étouffer le peuple et l’a expérimenté dès son arrivée au pouvoir avec les ordonnances poursuivant, après la loi El Khomri, le détricotage du Code du travail. Il s’est dit : c’est gagné, on continue ! La taxe sur le carburant a été pourtant l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Mais, en réalité, c’est le bouquet final d’un feu d’artifice qui était là.

Dans les ors de Versailles, le 19 janvier, le peuple et les ouvriers ? Tout ce qui fait tourner l’économie réelle ? Non, les sociétés du Cac 40 et ses 2 500 filiales dans les paradis fiscaux.

Dans les ors de Versailles, le 19 janvier, le peuple et les ouvriers ? Tout ce qui fait tourner l’économie réelle ? Non, les sociétés du Cac 40 et ses 2 500 filiales dans les paradis fiscaux.

Ce président des ultra-riches a aussi des airs de monarque, lui qui affirmait, dès 2015, que « l’absent » dans la politique française, c’est « la figure du roi ».

La Ve République instaure une monarchie républicaine. L’élection au suffrage universel du président de la République, depuis 1962, puis l’inversion du calendrier électoral, depuis 2000, ont aggravé cette tendance. Emmanuel Macron a poussé un peu plus loin ce processus et l’a mis en scène. Dès l’annonce de sa candidature, il est allé se recueillir à la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Il s’agissait de s’inscrire symboliquement dans la lignée d’une ancienne dynastie. C’est pourquoi nous avons consacré un chapitre aux « deux corps du roi » : la théâtralisation du pouvoir sacralise la fonction et transcende le corps du roi en une immortalité symbolique.

Vous avez été parmi les premiers intellectuels à aller à la rencontre des gilets jaunes. Quel est votre constat ?

Le 17 novembre, jour de l’acte I, nous faisions une conférence à Manosque où était jouée l’adaptation théâtrale de « la Violence des riches ». Sur le trajet, depuis la gare d’Aix-en-Provence, nous avons été surpris de voir que deux voitures sur trois arboraient le gilet jaune sur le pare-brise. Une idée géniale en termes de visibilité. Le soir, à la conférence, il y avait des militants communistes, des syndicalistes qui avaient participé aux manifestations, impressionnés par ce mouvement populaire, réfutant l’étiquette d’extrême droite dont certains voulaient l’affubler. La semaine suivante nous étions à Paris. En tant que « spécialistes des beaux quartiers », nous avons décidé d’aller voir comment des gens de milieu populaire venus de tous les coins de France allaient investir les Champs-Élysées. Nous avions toujours été un peu déçus que la CGT ou le Parti communiste ne manifestent pas dans les beaux quartiers. C’est vraiment important que les grands bourgeois nous voient, qu’ils nous entendent. Et les gilets jaunes le font spontanément. Comme nous l’avons raconté dans les articles publiés dans « l’Humanité », nous avons été surpris par le niveau de conscience de classe, par la lucidité de ces manifestants. Bien sûr, ceux qui venaient nous parler étaient ceux qui nous reconnaissaient, il y avait un biais. Mais cela s’est confirmé avec les slogans, les graffitis, les tags visant le pouvoir, les beaux quartiers, Macron…

Aujourd’hui, les conflits sont souvent analysés en opposant les élites et le peuple. Qu’en pensez-vous ?

C’est une manipulation idéologique de parler d’élites contre le peuple. Nous sommes marxistes et bourdieusiens. La théorie de l’exploitation par Marx et la sociologie de la domination chez Bourdieu donnent un tout théorique très cohérent pour analyser les sociétés d’aujourd’hui. Nous parlons de capitalisme, de capitalistes, de créanciers, d’actionnaires, de capital, de travail. C’est pourquoi nous nous sommes immiscés dans le mouvement des gilets jaunes pour essayer, si on peut apporter quelque chose, que ce soit dans cette direction. Mais, honnêtement, ils n’avaient pas besoin de nous !

Cela dit, leurs attaques et leurs revendications ciblent le pouvoir politique. Mais pas le capital ?

Si, ils s’attaquent systématiquement aux banques et à tout ce qui symbolise la grande richesse.

À la finance, mais pas à l’exploitation capitaliste, semble-t-il ? Ils ne revendiquent pas de hausses de salaire dans les entreprises.

Le fait qu’ils soient passés au-dessus des corps intermédiaires – les syndicats, les partis politiques installés – fait qu’effectivement ils sautent une étape. Ils vont directement contre le pouvoir politique. Mais ce pouvoir, en réalité, c’est la finance, le capitalisme qui vient donner le coup d’épée final dans un État protecteur, un État providence, un État où existait la défense de l’intérêt général. Avec le pantouflage, le revolving door dans tous les sens, l’État est pillé. Certes, les gilets jaunes ne revendiquent pas au niveau des entreprises, mais c’est peut-être bien, d’une certaine façon. Ils vont directement au cœur, à une classe sociale, des prédateurs qui ont pris le pouvoir, et qu’il faut éliminer. Ensuite, tout s’écroulera comme un château de cartes.

Mais cela génère des incompréhensions pour certains militants syndicaux ou politiques...

Certains disent effectivement : on ne les a pas vus au moment de la loi travail, des luttes pour la SNCF… on ne va pas aller les soutenir. Je pense qu’ils ont tort. Les gilets jaunes n’étaient pas là, c’est hautement probable. Mais d’une certaine manière on s’en moque. Parce qu’ils ont trouvé des moyens d’action originaux. Ils continuent à travailler, ne font pas grève, et donc ne mettent en péril ni leur emploi ni le peu de salaire qu’ils ont. Ils occupent des ronds-points, qui sont des lieux de transit que l’on traverse pour aller de sa maison au travail, des aires de péage d’autoroute, domaine des actionnaires de Vinci. Ils vont aux Champs-Élysées, lieu de pouvoir mais aussi de déambulation, où se réalise une certaine mixité sociale. Dès le 17 novembre, ils ont cherché à atteindre l’Élysée. Ils sont bien sur les bons lieux. Et cette stratégie leur a permis de s’installer dans la durée.

Les beaux quartiers, le jour d’après

 

Le dimanche 9 décembre 2018, lendemain de manifestations des gilets jaunes, nos deux sociologues sont de retour dans les beaux quartiers. À 11 heures, c’est la messe à l’église Saint-Augustin, dans le 8e arrondissement de Paris. Extrait du livre.

 

« L’église immense est quasiment pleine de fidèles dont les apparences et les manières ne laissent aucun doute quant à leur appartenance sociale. Ils sont venus en famille avec des ribambelles d’enfants pour s’entendre confirmer qu’ils sont bien sur le chemin de la vérité, de la justice, du droit, de la paix et de la béatitude – c’est du moins ce que leur a dit le curé. Le sermon est consacré, à partir de l’Évangile selon saint Luc, au thème de la marche. Il faut faire la distinction entre les bons chemins, les voies du rassemblement, celles qui guident vers l’étoile qui brille au firmament du grand large, et les mauvais, ceux de l’errance où le mouvement est sans fin ni but. Nous croyons saisir l’allusion. (…) Après le baptême des santons, apportés par les petits enfants, le prêtre se laisse aller à quelques trivialités en rappelant, non sans quelque gêne, que ceux qui auront la générosité de donner de l’argent pour le denier du culte bénéficieront de déductions fiscales à hauteur de 66 %. L’église a même trouvé “une astuce” pour que ses chers paroissiens puissent payer par carte bancaire et obtenir sur place leur reçu fiscal.

 

Les chants de fin de messe emplissent le bel édifice dont le décorum, mêlant style néobyzantin et néo-Renaissance, magnifie l’entre-soi de la bonne société dont l’interconnaissance nous est confirmée sur le parvis de l’église à la sortie de la cérémonie. Tout le monde reste et bavarde, des groupes se forment pour discuter des événements de la veille. Les uns racontent qu’ils ont définitivement fermé fenêtres et volets après qu’un pavé a échoué sur le canapé du salon, les autres expliquent à leurs enfants que le Monoprix a été pillé par des gens qui ne sont en réalité que des voleurs. L’évocation des blindés rassemble un petit groupe de préadolescents qui échangent dans l’enthousiasme, tout émoustillés d’avoir vécu des scènes de violence dans le confort et l’aisance de leur vie quotidienne, toujours sous haute protection du pouvoir. Une société affable, malgré les événements, et toujours ravie d’être ainsi elle-même. »

entretien réalisé par Dominique sicot

Publié le 06/02/2019

Les « gilets jaunes » et le malaise démocratique

par Alain Garrigou, (site mondediplo.net

Le mouvement des « gilets jaunes » a surpris. Des commentateurs l’ont humblement avoué, ils ne l’avaient pas vu venir. Puis ils avaient parié sur l’avortement rapide d’un mouvement sans organisation. Plus éloquents que les mots furent les visages graves et inquiets des dirigeants, pris de cours par la révolte qu’ils avaient suscitée avec une mesure fiscale intempestive.

Pour eux, il ne s’agit pas seulement de commentaires — qu’on pourra toujours refaire quand l’amnésie aura effacé les erreurs — mais bien de leur capacité à gouverner. Après coup et souvent par vanité, les mémorialistes, tout à leur affaire de dénouer les causes, ne laissent souvent rien paraître. Alexis de Tocqueville avait entendu des hommes politiques aussi éminents que Guizot, Thiers ou Molé dire de la révolution de 1848 « qu’il ne fallait attribuer cet événement qu’à une surprise et ne le considérer que comme un pur accident, un coup heureux et rien de plus (1) ». Dans ce cas, le jugement servait à consoler ou à excuser. À l’inverse, Tocqueville avait fait quelques jours avant, le 29 janvier 1848, un discours prémonitoire, au point qu’on lui reprocha d’avoir cherché à faire peur. Se demandant s’il avait été aussi alarmé qu’il l’avait dit à la tribune, il se livra à un exercice rare d’humilité : « Non je ne m’attendais pas à une révolution telle que nous l’allions voir ; et qui eut pu s’y attendre ? (2 ». Les prophètes rétrospectifs n’ont pas toujours cette modestie.

En bonne logique, on ne devrait plus être surpris à force de l’être, ou être surpris de toute autre chose : comment en effet expliquer que les situations dramatiques et intenables durent aussi longtemps sans bruit ni réaction ? Réponse : parce que se révolter est difficile, coûteux et dangereux. Cela pourrait être un résumé d’une histoire millénaire d’événements prévisibles et imprévus. Pourquoi à ce moment, sur ce sujet ? Les crises politiques arrivent généralement par surprise. L’irruption du mouvement des gilets jaunes n’y a pas échappé.

Dans ce cas, on peut dire que la surprise s’est conjuguée au pluriel : portant à la fois sur la population protestataire, les méthodes, la violence et enfin sur les causes. Il y eut d’abord la surprise d’un mouvement venu d’ailleurs, en tout cas d’où on ne l’attendait pas, une mobilisation qu’on appelait autrefois « spontanée » pour dire qu’elle venait des populations elles-mêmes et non de quelque parti ou organisation dite représentative. Et encore une population a priori peu politisée, comprenant une forte proportion de femmes, vivant dans des régions périphériques, périurbaines et rurales. En somme celles et ceux qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les mouvements sociaux, en tout cas au premier rang et selon une identité propre.

Comme un redoublement de cette originalité sociale première, les méthodes ont été inédites, tranchant avec le répertoire classique de l’action collective. Les réseaux sociaux ont joué un rôle important en donnant à des citoyens dispersés les moyens de coordonner leurs actions, d’organiser l’occupation des ronds-points, de gérer les rassemblements mouvants lors des samedis de manifestation, au point de désorienter dans un premier temps les forces de l’ordre tout en fixant l’attention médiatique. Sans parler du détournement de l’usage d’un instrument de la panoplie légale de l’automobiliste, transformé en étendard de la révolte au point de lui donner son nom. Ce nouveau répertoire d’action collective va probablement se reproduire à mesure que les corps intermédiaires perdront du crédit et que l’économie numérique ouvrira de nouvelles possibilités, en France comme ailleurs.

Il y eut aussi la surprise d’une violence inhabituelle, physique et verbale. On n’était plus habitué à des scènes de sédition rappelant les révolutions du XIXe siècle. Oubliés, les gestes comme les défis lancés aux forces de l’ordre. Oubliés, les attroupements itinérants et les manœuvres de harcèlement qui étaient le savoir-faire insurrectionnel du peuple parisien. Les voici qu’ils resurgissent, signe d’une exaspération désinhibée offrant un cadre favorable à certains individus ou groupes plus ou moins préparés à la guérilla urbaine.

Enfin, les interprètes se sont rapidement accordés sur les causes. Sans doute personne n’avait imaginé, à commencer par le gouvernement, qu’une augmentation de la fiscalité sur les carburants allait provoquer la révolte d’une population appauvrie issue des catégories populaires ou moyennes. Puis sont venues les demandes plus larges sur le pouvoir d’achat, en attendant que, fort de son écho et de ses succès, le mouvement avance d’autres revendications comme le référendum d’initiative citoyenne.

Rappelons que la révolte antifiscale fut la protestation la plus ordinaire dans la France d’Ancien Régime. Si la pression fiscale était alors bien moins forte qu’aujourd’hui, elle était aussi plus pesante du fait de la faiblesse de l’économie monétaire. Plus proche de nous, le mouvement initié par Pierre Poujade dans les années 1950 est celui qui s’apparente le plus au mouvement des « gilets jaunes », non seulement parce qu’il s’attaquait à la pression fiscale mais aussi parce qu’il touchait surtout les régions pauvres, des catégories sociales différentes sans doute — les petits commerçants plutôt que les salariés —, mais se servait d’une rhétorique similaire au « dégagisme » actuel. Le mot d’ordre de la campagne législative pour les élections du 2 janvier 1956 était parfaitement explicite : « sortez les sortants ». S’il faut envisager un prolongement partisan aux « gilets jaunes », l’histoire du poujadisme risque bien de devenir un leitmotiv des commentaires médiatiques.

La démocratie sans délégation

Le régime représentatif semble avoir été toujours en crise. En France, sa critique a souvent été plus vive qu’ailleurs. Avec le mouvement des « gilets jaunes », elle a pris une acuité spéciale, jusqu’au refus de toute représentation politique ; ce qu’illustrent un tag comme « Ni Macron ni personne », la revendication du référendum d’initiative citoyenne (RIC) et encore le refus de se doter de porte-paroles. Cette protestation se nourrit de la critique des élites ou de la représentation politique, formulée depuis longtemps mais confinée à des sphères intellectuelles ; plus encore : elle se nourrit de l’existence bien visible d’élites homogènes culturellement, si ce n’est socialement. Leur méconnaissance de « la France d’en bas », selon l’expression d’un ancien premier ministre, est chez eux quasi congénitale. Au sentiment de supériorité des élites répond le sentiment d’autonomie de populations qui s’estiment désormais à égalité de compétence politique avec les dirigeants. Le credo démocratique de l’égalité, l’élévation du niveau d’instruction, l’accès à l’information facilité par Internet, et les propres discrédits accumulés par les dirigeants, sinon par les corps intermédiaires, ont affranchi les gouvernés de toute rapport consenti de délégation. Une coupure encore approfondie par les relations nouvelles d’intermédiation, technologiques, entre les gens.

Lire aussi Jean-Michel Dumay, « La France abandonne ses villes moyennes », Le Monde diplomatique, mai 2018. Pour connaître la simple et concrète réalité, il suffit de parcourir la France : commerces de centres-villes fermés, façades aveuglées, panneaux « à vendre » sur des maisons rurales et citadines dont on voit mal ce qui pourrait les sauver. Quant aux écoles primaires et aux postes, il en reste souvent des bâtiments désaffectés. À l’inverse, les centres commerciaux installés en périphérie drainent les consommateurs sur des parkings couverts d’automobiles, où les caddies illustrent moins un consumérisme débridé qu’une atomisation de la sociabilité. Aux heures de pointe, les routes qui séparent lieux d’habitation et lieux de travail sont embouteillées. On peut imaginer une autre convivialité que la télévision du soir, le jardinage du dimanche, la possession de deux voitures par couple, l’éloignement du lieu de travail, de l’école, de la Poste et des commerces. Chacun n’a qu’à se débrouiller avec la précarité au travail, la décentralisation et la concurrence. Quant aux gens dont on dit justement mais avec décence qu’ils sont « à la rue », les voit-on encore ? Bien trop nombreux et souvent très jeunes. Dérangeant forcément. On a pourtant des mots pour en parler : paupérisation, désertification des campagnes, déclin des centres urbains. Mais ce ne sont que des mots.

Des études, des essais grand public comme des publications sociologiques et économiques, pointent depuis longtemps les maux de la société française. Plusieurs courants de pensée ont sonné l’alerte. Dès 1992, La misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, attirait l’attention non seulement sur la « misère de situation » mais sur la « misère de position », et donnait la parole aux victimes en transformant le plus possible l’enquêteur en scribe. Les naufragés, de Patrick Declerck (2001), Les classes moyennes à la dérive, de Louis Chauvel (2004), La France périphérique de Christophe Guilly (2014), pour n’en citer que quelques-unes ayant obtenu le plus large écho. Est-ce l’abondance de livres qui finirait par nuire ? Mais elle s’étire sur plusieurs décennies. Leurs leçons ont peut-être été oubliées. Ou peut-être ont-ils été pas lus, mal lus — comme Woody Allen le disait pour Guerre et paix de Tolstoï, lu selon la méthode de lecture rapide : « Ça se passe en Russie ». Il faut dire que les livres qui ne sont pas franchement désespérants ne sont pas non plus très distrayants. Quant aux dirigeants ? Peut-être les approchent-ils sous forme de fiches de lecture.

Pas lu, pas vu, en tout cas pas compris. Cette mal-appropriation intellectuelle des faits entache toute l’éducation, particulièrement celle des élites. Celle en tout cas de ceux qui, après avoir excellé dans leurs études secondaires, s’engagent dans des classes préparatoires, font Sciences Po ou entrent directement dans une grande école puis à l’ENA ? Croit-on que ces années de forçage soient propres à doter d’une culture approfondie ? Qu’elles permettent de rester en phase avec la vie de la plupart des gens ?

Les débuts de carrière des élites ne favorisent guère le contact avec la vie banale. On ne se soucie guère plus du souci de l’apprentissage de terrain dont l’expression « aller au charbon » — désignant le début du travail d’ingénieur devant descendre à la mine — garde la trace. En tout cas pour ceux qui entrent dans les administrations centrales, les grands corps ou les services auxiliaires de l’État, jusqu’aux entreprises publiques où le recrutement se fait forcément sur les titres scolaires. Le détour par le privé, ou « pantouflage », ne saurait être considéré comme un passage initiatique par le bas. Lorsque les hauts-fonctionnaires reviennent au service de l’État, c’est pour y importer plutôt les principes de la gestion entrepreneuriale et les mœurs des sièges sociaux que l’expérience du monde du travail. Ajoutons que ces vies ne laissent guère de temps à la lecture et encore moins à la réflexion. Les exceptions impressionnantes de ministres écrivains sont rares.

On peut certes toujours faire confiance à l’intelligence de jeunes gens doués, mais que peut-on à la force des choses ? Sans doute profitent-ils du concours de plus jeunes gens doués pour leur résumer les dossiers, et peuvent-ils éventuellement briller avec les connaissances acquises par procuration. Elles n’en restent pas moins une connaissance de dossier. Comment cet habitus pourrait-il être amendé, sinon corrigé, par la forte endogamie des élites, se rencontrant quotidiennement, se fréquentant régulièrement et partageant les mêmes valeurs de carrière ? Si l’ENA fut une fausse bonne idée, on voit mal comment on reviendrait sur cette voie de la formation de la haute administration, tant il affecterait trop d’intérêts. Il est probablement possible de faire des aménagement en prévoyant des parcours plus diversifiées de carrières avant de s’installer dans les palais républicains, en supprimant les possibilités de « rétropantouflage », ou en interdisant les reconversions politiques, sauf à quitter définitivement la fonction publique comme sous la IIIe République, mais on a presque le sentiment de proférer là une grossièreté. Ou un crime de lèse-majesté si l’on considère que le président actuel, avec de telles règles, n’aurait pas pu l’être.

Comme il est trop facile et intellectuellement régressif de s’en prendre à une personne, fût-il un chef d’État, il est aussi partiel de s’en prendre à une noblesse d’État qui a le tort d’être homogène et visible. Cela ne résume aucunement le système politique français. Le régime représentatif ne donne plus aux gouvernants une juste vue des choses et des gens ? C’est que la case parlementaire du processus législatif ressemble surtout à un mauvais moment à passer pour le gouvernement qui toujours, in fine, décide. Les députés relaient-ils encore l’état d’esprit de leur circonscription ? Seraient-ils défaillants, il resterait encore les maires. D’autant plus lorsqu’ils gèrent de petites communes, les maires connaissent bien leur population. N’ont-ils pas alerté le pouvoir central sur la paupérisation qui dure depuis plus de trente ans ? Bien sûr, ils l’ont fait. Chaque année, leur association organise le congrès des maires de France où traditionnellement le président de la république vient faire un discours. En 2018, Emmanuel Macron l’a ignoré quelques jours avant la révolte des « gilets jaunes ». Avant d’en rencontrer quelques-uns triés sur le volet pour lancer son « grand débat » censé y mettre un terme.

Quels sont les relais entre les maires et le gouvernement ? En principe l’administration préfectorale. Dans l’État français, les préfets et les policiers (des souvent décriés Renseignements généraux) faisaient régulièrement leurs rapports sur cette « France périphérique ». Aujourd’hui, les principes du management public conduisent à se passer de plus en plus des corps dits intermédiaires, donc de la négociation, pour appliquer les normes de la bonne gestion comptable. Au nom de la rationalité, des contraintes financières et de la dépendance internationale, la prise en compte du public y est réduite au minimum. C’est l’ère du technocratisme éclairé comme il y eut un temps du despotisme éclairé.

Finalement il faudrait peut-être parler d’addiction tant les pouvoirs politiques sont devenus dépendants de sources d’information purement instrumentales. Jamais sans doute n’ont-ils été autant obsédés par les médias, la télévision surtout, épiant les réactions à l’aide d’une armée de chargés en communication attachés à les influencer. Quant aux sentiments des gouvernés, ne sont-ils pas censés être mieux connus que jamais grâce aux sondages que des officines privées et autres conseillers dissèquent quotidiennement ?! Question osée : les sondages n’avaient-ils pas prévu la révolte des « gilets jaunes » ? S’ils n’ont rien annoncé, n’est-ce pas qu’ils ne servent à rien ? Puisque l’on ne voit plus certaines réalités du monde, spécialement la souffrance, derrière les outils d’objectivation (sondages et statistiques) qui sont ceux de la science et du pouvoir, ne devrait-on pas s’en passer ?

La mobilisation des gilets jaunes est une piqûre de rappel concernant la coupure entre gouvernants et gouvernés. S’agissant de l’avenir, on n’est pas certain qu’elle ait plus d’effet que les précédentes ou qu’au contraire, elle laisse une trace durable.

Alain Garrigou

Publié le 03/02/2019

Le complotiste de l’Élysée

par Frédéric Lordon, (site mondediplo.net)

On peut tenir pour l’un des symptômes les plus caractéristiques des crises organiques l’emballement des événements, et la survenue à haute fréquence de faits ou de déclarations parfaitement renversants. En moins de 24 heures, nous aurons eu les enregistrements Benalla, aussitôt enchaînés avec une rafale de propos à demi-« off » signés Macron, et la mesure du dérèglement général est donnée à ceci que, dans la compétition des deux, c’est Benalla qui fait figure de gnome. En fait, on n’arrive plus à suivre.

Il le faut pourtant, car tout est magnifique. Macron en « off », c’est chatoyant. C’est qu’il est l’époque en personne, son plus haut point de réalisation : managérial, ignorant de tout ce qui n’est pas sa classe, le racisme social jusque dans la moelle des os, le mépris en toute innocence, et surtout l’absence complète de limite, de censure, de reprise de soi. C’est une compulsion venue de trop loin : dans l’instant même où il annonce sa propre réforme et jure de faire désormais « très attention » à ses « petites phrases », il se scandalise que le premier « Jojo avec un gilet jaune » ait « le même statut qu’un ministre ou un député » — « les petites phrases, j’arrête quand je veux », d’ailleurs « je commence demain ». Et c’est cet individu dont les « analystes » des grands médias se demandent « dans quelle mesure il tiendra compte des résultats du grand débat »… Mais peu importe, c’est tellement beau qu’on en reste émerveillé. Même une fiction à petit budget n’oserait pas se donner un personnage aussi énorme, aussi « cogné » — mais c’est sans doute le propre de cette époque que la fiction, même débridée, peine à se tenir au niveau de la réalité.

Avec « Jojo » déjà, il y avait de quoi faire — un hashtag #JeSuisJojo par exemple ? Mais on n’avait encore rien vu. C’est quand il entre dans « l’analyse » que le « patron » de Benalla se surpasse. La restitution par Le Point de ces merveilleux « off », assurément des documents pour l’Histoire, livre sur l’entendement, il faudrait plutôt dire sur la psyché présidentielle des aperçus proprement vertigineux — et, à chaque jour qui passe, nous savons un peu mieux à qui nous avons à faire.

C’est tellement ahurissant qu’on est presque obligé de se demander s’il n’y a pas quelque part de malignité chez les scribes du Point. En revanche il n’y a pas beaucoup de place pour le doute quant à la fidélité de la transcription. « Le président de la République considère l’embrasement du mouvement des « gilets jaunes » comme une manipulation des extrêmes, avec le concours d’une puissance étrangère » (c’est Le Point qui parle). Dès la première ligne on mesure le diamètre du cigare de moquette. Tout le reste n’est qu’une énorme taf, avec cendriers qui débordent et ronds de fumée comme ça. « Dans l’affaire Benalla comme “gilets jaunes”, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet (…) Ce mouvement est fabriqué par des groupes qui manipulent, et deux jours après, ça devient un sujet dans la presse quotidienne » (Macron). « Selon lui (ici c’est Le Point qui parle), il est évident que les “gilets jaunes” radicalisés ont été “conseillés” par l’étranger ».

En général, le spectacle d’une déchéance n’est pas beau à voir, à plus forte raison quand elle est si précoce. Mais disons les choses : ici, c’est franchement drôle. Un peu inquiétant, sans doute (en fait beaucoup), mais drôle. En fait c’est surtout drôle d’imaginer les mâchoires décrochées des chasseurs de complotistes. Parce que Macron en roue libre dans la russosphère, les « gilets jaunes » pilotés depuis le Kremlin, pour n’importe qui, c’est à mourir de rire, mais pour eux, c’est Ganelon, Trafalgar et Blücher réunis. Normalement, on était d’accord : le complotisme, c’était pour les « autres », les « affreux », ceux précisément qui ne croient pas en la raison libérale. Mais comment fait-on si c’est le héros, celui pour qui on a raconté tout ça, qui décompense et se met à courir en chemise de nuit dans les rues ?

Ici, on rêverait de voir leurs têtes à tous : Jean-Michel Aphatie, Patrick Cohen, Nicolas Demorand, Léa Salamé, Ali Baddou, Sonia Devillers (la chasse au complotisme n’a pas de soldats plus typiques que les demi-habiles de France Inter), mais aussi les inénarrables Décodeurs, les animateurs de France Culture qui n’ont pas cessé d’organiser, gravement concernés, des émissions et des débats publics sur les fake news, de la parlote au kilomètre, de la conférence à rallonge, des régiments d’intellectuels vigilants, à Blois, au Mans, aux Bernardins, à l’Opéra Bastille, bref partout où l’on « pense », et puis aussi les chefferies éditoriales qui s’étaient trouvé cette opportune croisade de substitution pour faire oublier leurs propres abyssales défaillances. Mais le point de tragédie est atteint quand on pense aux malheureux de Conspiracy Watch, à ce pauvre Rudy Reichstadt qui vient de se manger l’équivalent psychique d’un tir de Flashball, qui vit son moment LBD à lui — et comme les autres : en pleine tête.

Voilà donc toute cette armée de la Vertu, totalement décomposée, pétrifiée même, à la limite de la fatal error face à au dilemme qui vient : Macron qui passe le 38e parallèle, en parler ou n’en pas parler ? En parler, c’est ou bien se couvrir de ridicule ou bien devoir renoncer à ses buts de guerre cachés — le complotisme, c’était les gueux, l’anticomplotisme le passeport tamponné pour le Cercle, doublé d’une pétoire idéologique anti-contestation. N’en pas parler donc ? Mais patatras : boulevard pour RT France qui s’est spécialisée dans tout ce dont les médias français ne parlent pas, et qui ne se refusera pas pareil caviar : retourner le complotisme contre ses accusateurs de complotisme, un mets de choix.

C’est qu’en effet RT se porte bien en exacte proportion de ce que les médias officiels font défaut. S’être redémarrés à la manivelle pour essayer de refaire leur retard sur les violences policières, n’ôtera pas que, pendant presque deux mois, ils ont été aveugles et sourds à l’un des événements les plus importants de l’histoire française depuis un demi-siècle : un soulèvement sans précédent, la montée du régime vers un niveau de répression inouï, l’effondrement de toute démocratie dans l’obligation pour les manifestants de mettre très gravement leur intégrité physique en jeu au moment d’exercer leur droit politique le plus fondamental. Il restera dans l’Histoire que ces médias ont d’abord recouvert l’Histoire.

C’est pourquoi il est fatal que la honte du journalisme français se mesure à ce paradoxe tout à fait inattendu que RT est devenu à peu près le seul média audiovisuel honorable ! Personne n’est assez malvoyant pour ne pas saisir que l’entrain de RT ne doit pas qu’aux enthousiasmes déontologiques de la « bonne information » — mais enfin la presse du capital a elle aussi les ressorts troubles de ses propres entrains, ou plutôt de ses propres absences d’entrain. Il reste que RT donne à voir pendant que les autres oblitèrent, et que ça fait quand même une sacrée différence quand il s’agit d’information.

Lire aussi Maxime Audinet, « La voix de Moscou trouble le concert de l’information internationale », Le Monde diplomatique, avril 2017. Alors le Russe a un mauvais fond, c’est certain, mais il n’a pas oublié d’être malin. En réalité, dans l’état de ruine où se trouve le champ médiatique français, sa stratégie était gagnante à coup sûr : 1) repérer dans le système du débat public français le défaut de la cuirasse : les médias mainstream totalement alignés sur l’européisme libéral et pâmés devant sa variante macronienne ; 2) fournir tout ce qu’il était devenu presque impossible d’avoir dans ces médias : de l’information immédiate, gênante, du débat rouvert ; 3) faire passer en contrebande, et bien enrobé dans le reste, tous les contenus de la géopolitique poutinienne, jusqu’aux plus limites, parce que de ce point de vue, en effet, ça y va, et sans se gêner (cependant, personne ne s’est beaucoup offusqué que depuis des décennies Le Monde soit le porte-voix du Quai d’Orsay, ni que France 24 ait l’indépendance d’une roue dentée). Heureusement, Macron, qui n’est pas la moitié d’un futé non plus, voit tout dans le jeu des Russkofs : ils organisent les « gilets jaunes » et font faire du média-training au Gitan, c’est assez clair. Et pendant ce temps « nous, on est des pitres » (Macron au Point). Pour le coup, c’est pas faux.

Qui s’étonnera, en tout cas, que la stratégie RT rentre comme dans du beurre ? L’événement produit implacablement ses effets de crible : les médias officiels se sont d’abord déconsidérés, à proportion de ce que le mouvement des « gilets jaunes » est historique ; logiquement les autres se sont engouffrés dans l’énorme vacuum, RT portés par ses intérêts particuliers, Le Média parce qu’il a immédiatement saisi l’importance de ce qui allait se jouer. Qui s’en plaindra, à part les pouvoirs assiégés et leurs officines anticomplotistes ?

Il y a quelque temps, on avait essayé de défendre qu’il n’y a parfois pas tournure d’esprit plus complotiste que celle des anticomplotistes (1). C’est que l’anticomplotisme est devenu par excellence la grammaire disqualificatrice des pouvoirs installés, à qui ne reste d’autre argument que de saturer le paysage avec des errements, au reste fort minoritaires, pour ne plus avoir à engager la discussion sur les contenus. Or, les hommes de pouvoir vivent dans l’élément du complot — ils se souviennent très bien des moyens qui les ont fait parvenir, et s’inquiètent sans cesse, à raison, de ceux qui pourraient les faire tomber : des complots en effet — entre ici, Carlos Ghosn. De là que toute leur vision du monde en soit teintée, et qu’en vérité ils soient incapables de penser autrement, et puis, par imprégnation (et insuffisance), tous ceux qui vivent dans leur proximité et importent leurs formes de pensée — éditorialistes, journalistes politiques. Macron sait très bien de quel concours organisé il est le produit : financement des plus fortunés, portage par tous les lobbies de la richesse, soutien de la presse du capital. Racisme social aidant, la spontanéité des Jojos ne saurait à ses yeux constituer la moindre menace sérieuse, au reste, ont-ils quelque raison réelle de se plaindre ? Les Jojos ont donc forcément été manipulés — par une puissance supérieure, c’est-à-dire équivalente à la sienne.

Les Jojos ont donc forcément été manipulés — par une puissance supérieure, c’est-à-dire équivalente à la sienne.

Dans ce jeu de miroir et de projections renversées, c’est avec l’effet de retour de la russophobie en roue libre que le complotisme de l’anticomplotisme se fait le plus spectaculaire. Il faut dire que tout ce que le pays compte d’élites auto-proclamées (par définition anticomplotistes) s’en est monté le bourrichon jusqu’à se créer une obsession maléfique au pouvoir explicatif universel : « c’est les Russes » — soit à peu près la définition canonique du complotisme. En tout cas, on savait déjà que Macron ne comprend rigoureusement rien à la société qu’il prétend diriger, mais il est bien certain qu’avec ce pâté dans la tête, ses vues ne sont pas près de s’éclaircir. Sur aucun sujet d’ailleurs : « Si on veut rebâtir les choses dans notre société », poursuit-il, décidément bien allumé, « on doit accepter qu’il y ait une hiérarchie des paroles (…) Celui qui est maire, celui qui est député, celui qui est ministre a une légitimité. Le citoyen lambda n’a pas la même » — passe ton chemin, Jojo. On ne niera pas qu’en pleine crise démocratique, au moment où la population hurle pour avoir droit de nouveau à la parole et où, accessoirement on essaye de faire tenir debout la pantomime du « grand débat », nous avons là un mot ajusté au millimètre, et comme une pièce d’orfèvrerie.

Arrivé à ce point d’étonnement, toutes les certitudes vacillent, toutes les hypothèses demandent à être rebattues. Normalement on postule qu’un homme de pouvoir désire s’y maintenir. On ne manque pas d’arguments raisonnables pour l’appliquer à Macron, à commencer par son usage délirant des forces de police. « En même temps », comme dirait l’autre, on le voit faire méthodiquement, et continûment, tout ce qui est requis pour s’attirer la plus grande détestation possible, et finir expulsé. C’est tout de même très étrange, et presque incompréhensible.

Prenons les choses autrement. Hegel écrit quelque part que l’Histoire se trouve toujours les individus particuliers capables d’accomplir sa nécessité. C’est peut-être sous cet angle qu’il faut envisager le cas Macron. Comme une bénédiction imprévue. Peut-être fallait-il l’extrémité d’un grand malade, produit ultime d’une séquence de l’histoire pour en finir avec cette séquence de l’histoire. Si vraiment il faut en passer par là, ainsi soit-il.

Frédéric Lordon

Publié le 19/12/2018

Gilets jaunes. L’exigence démocratique fleurit sur les ronds-points

Pierre Duquesne (site humanite.fr)

Les barrages filtrants sont des mini-agoras où la parole se libère et où on se politise à la vitesse grand V. Ce bouillonnement démocratique à même l’asphalte permet de faire émerger des idées neuves pour refonder la République.

Commercy n’est plus uniquement connue pour ses madeleines. C’est de cette petite ville de la Meuse qu’est parti le désormais célèbre « Appel de Commercy ». Lancé le 30 novembre, depuis une cabane construite sur place dans la commune, il s’est diffusé comme une traînée de poudre sur les réseaux. « Vive la démocratie directe ! » peut-on lire dans ce texte destiné au départ à contrecarrer la désignation de porte-parole régionaux des gilets jaunes. « Ne mettons pas le doigt dans l’engrenage de la représentation ! » alertent ces citoyens déterminés à se battre pour la défense du pouvoir d’achat mais aussi « sur les retraites, les chômeurs, le statut des fonctionnaires et tout le reste » ! Des porte-parole, expliquent-ils « finiraient forcément par parler à notre place ». « Comme avec les directions syndicales, (le pouvoir) cherche des intermédiaires, des gens avec qui il pourrait négocier. Sur qui il pourra mettre la pression pour apaiser l’éruption. (…) Mais c’est compter sans la force et l’intelligence de notre mouvement. » Et d’appeler l’ensemble des gilets jaunes à monter des comités populaires partout où ils le peuvent. « Le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple ! » clament les huit gilets de Commercy, le poing levé.

Depuis, leur appel a été vu des milliers de fois sur le Net. « On a reçu des centaines de messages, de Belgique, d’Allemagne, du Chiapas et de partout en France pour savoir comment nous fonctionnons », raconte Claude, fonctionnaire à fond dans la lutte. Ce n’est pas si compliqué. Toutes les décisions sont soumises au vote d’une assemblée générale, organisée chaque jour à 17 h 30. « Avec une animation tournante pour que les gens puissent exercer leur citoyenneté, leur capacité de dialogue, poursuit-il. On est tous novices, on apprend tous ensemble. » Chaque soir, depuis trois semaines, il y a toujours entre 25 et 30 présents. Ils étaient plus de 150, la semaine dernière, pour une AG extraordinaire sur l’enjeu démocratique. « Il est plus facile de demander le retrait d’une taxe ou l’augmentation des salaires que de dire qu’on étouffe de ce système. Mais lorsqu’on parvient à mettre des mots sur ce sentiment, on s’aperçoit que cela rencontre une préoccupation profonde », rapporte Claude.

« Représentons-nous nous-mêmes ! » et « inventons un nouveau modèle démocratique », voilà qui pourrait être le point de ralliement de l’ensemble des gilets jaunes. Sur l’île de La Réunion, certains d’entre eux ont délaissé Facebook pour lancer leur propre plateforme numérique de délibération collective. Ils sont près de 5 000 à débattre, à s’organiser et à élaborer des revendications de façon horizontale, en créole et en français, via un site conçu par une start-up de la Civic Tech. Des mini-référendums sont réalisés chaque jour à Gaillon, dans l’Eure (lire ci-contre), auprès des voitures passant le barrage filtrant. « Faut-il dissoudre l’Assemblée, oui ou non ? » était la question soumise, mercredi, aux conducteurs. Une consultation express, à emporter.

L’ancienne préfecture transformée en « Maison du peuple »

À Saint-Nazaire, l’ancienne préfecture, occupée, a été transformée en « Maison du peuple » pour permettre aux personnes mobilisées de se coordonner et d’imaginer la suite. De pouvoir enfin s’exprimer. « Il y a tout un système qui nous empêche de nous plaindre. Tu peux plus faire la grève… parce que si tu paies pas ton crédit, tu perds ta maison. Ça devrait être gratuit, pourtant, de se plaindre », explique l’un des gilets jaunes nazairiens, dont les propos sont rapportés sur le site lundi.am.

Un acronyme revient fréquemment dans les multiples échanges de cette « démocratie des ronds-points » : le « RIC ». Le référendum d’initiative citoyenne devient la revendication numéro 1 des gilets jaunes. C’est en tout cas la volonté de pionniers du mouvement comme Priscilla Ludovsky et Éric Drouet, qui ont organisé hier une conférence de presse devant la salle du Jeu de paume à Versailles. À l’endroit même où les révolutionnaires de 1789 se sont juré d’écrire une nouvelle Constitution, ils ont proposé, outre une baisse des taxes sur les produits de première nécessité et la baisse des salaires des ministres, de soumettre aux Français ces outils permettant de modifier la Constitution, de proposer une loi, voire de destituer un membre du gouvernement à condition de réunir un certain nombre de signatures. Ils proposent aussi la création d’une « assemblée citoyenne », avec des électeurs tirés au sort, qui « proposerait des sujets à soumettre à référendum et/ou qui défendrait les intérêts des citoyens face au gouvernement ». Une conférence sur le référendum d’initiative citoyenne, diffusée par le youtubeur Demos Kratos, a enregistré près de 800 000 vues sur Facebook en moins d’une semaine.

Manifestement, ils n’ont pas été convaincus par l’intervention, lundi, d’Emmanuel Macron. Ni même par sa volonté de lancer un « débat sans précédent » sur la question de « la représentation ». Le chef de l’État s’est dit prêt, pourtant, à étudier « la possibilité de voir les courants d’opinion mieux entendus dans leur diversité, une loi électorale plus juste, la prise en compte du vote blanc et même que soient admis à participer au débat des citoyens n’appartenant pas à des partis ». La révision constitutionnelle va être repoussée pour tenir compte de cette consultation nationale, a annoncé mercredi le porte-parole du gouvernement. Mais ces propositions sont apparues bien trop floues, comparées aux annonces sur le pouvoir d’achat.

Il est urgent d’entamer un processus constituant

« Il veut nous faire passer pour de simples consommateurs », estime un des gilets jaunes rencontré par l’Humanité, lundi, sur un barrage filtrant de Rungis. « Pas représentés », « pas concernés », « pas écoutés »… En quelques mots, Jimmy, employé chez Carrefour, révèle la grande distance prise avec la démocratie représentative. Le « tous pourris » n’est jamais très loin dès qu’on évoque les corps intermédiaires ou les élus. « Certains peut-être sont honnêtes, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. En général, je ne sais pas s’ils sont aussi sincères que ça ! » s’exclame Jimmy. À Commercy, la CGT, qui était venue proposer son aide, a été gentiment éconduite par peur de la récupération, rapporte Claude… qui est lui-même syndiqué à la CGT. Mais il se dit rasséréné par ce mouvement où on parle à « des gens de toute sorte » sans exclusive, qu’ils votent FN ou plutôt à gauche, mais « toujours dans une relation extrêmement respectueuse. Les idées s’échangent, elles progressent, ce qu’on ne sentait pas avant », juge ce militant. S’il présente des avantages, cet effacement des appartenances peut aussi renforcer encore la confusion politique. Et elle est parfois amplifiée par certains personnages sulfureux. Étienne Chouard, par exemple, était l’un des invités phares de la conférence à succès sur le référendum d’initiative citoyenne. S’il défend un processus constituant depuis le référendum de 2005, ce professeur d’économie en lycée prône aussi le dépassement des clivages, au point de s’afficher aux côtés de figures d’extrême droite. Il n’a pas caché ses sympathies pour François Asselineau lors de la dernière présidentielle.

À l’avant-garde des expérimentations démocratiques, le maire de Kingersheim, Jo Spiegel, qui a récemment rejoint Place publique, a, lui, été agréablement surpris par la dynamique des gilets jaunes. « On aurait pu craindre au départ qu’il s’agisse d’un individualisme de masse, avec chacun son gilet jaune et ses revendications, mais ils ont commencé à faire de la politique dignement, dépassant les intérêts catégoriels et corporatistes à mesure qu’ils ont discuté sur les ronds-points. La mobilisation contre une taxe s’est peu à peu transformée en manifestation contre l’injustice fiscale, par exemple. » Et vu la crise de la démocratie représentative élective, complètement déligitimée, il est urgent d’entamer une transition sociale, écologique et démocratique, via un processus constituant. « Une espèce d’assemblée générale nationale, sur plusieurs mois, avec des citoyens tirés au sort pour imaginer un renouveau démocratique. C’est ça ou le risque, c’est de voir un scénario à l’italienne se produire en France. »

Publié le 16/12/2018

Au gouvernement, l’improvisation pour politique


 

Depuis qu’ils ont découvert les mesures d’Emmanuel Macron censées répondre aux « gilets jaunes », le gouvernement et la majorité parlementaire peinent à en défendre les contours et le financement. À l’Assemblée nationale comme au plus haut niveau de l’État, chacun navigue à vue.

Qui Emmanuel Macron a-t-il prévenu avant de lancer ses annonces en faveur du pouvoir d’achat lundi 10 décembre, à 20 heures ? Et plus important : comment ces mesures ont-elles été préparées et chiffrées ? La question se pose, au regard du flottement général qui a saisi le gouvernement et la majorité parlementaire lorsqu’il s’est agi de défendre les choix du président de la République, dès lundi soir et toute la journée de mardi, y compris devant le Parlement.

« Le président a gardé très, très longtemps pour lui la teneur des annonces », glisse un ministre à Mediapart. Au point que juste avant son allocution, les membres du gouvernement ont été contraints d’accepter les invitations sur les plateaux télé sans savoir exactement ce qu’ils auraient à défendre. Ni comment ils pourraient le faire.

Hausse de la rémunération pour les salariés autour du Smic, annulation de la hausse de la CSG pour les retraités les plus modestes, défiscalisation des heures supplémentaires… Ces mesures coûteront cher, autour de 6 milliards d’euros pour l’année 2019, auxquels il faut ajouter les 4 milliards qu’aurait dû rapporter la hausse de la taxe sur les carburants, annulée dans le premier des reculs de l’exécutif. Comment ces manques à gagner seront-ils financés ? Il est fort probable que nul ne le savait lorsque Emmanuel Macron a fait ses annonces.

« Les modalités sont encore en cours de travail », confiait pudiquement un haut responsable de Bercy, à la mi-journée, mardi. « Pour le moment, on n’a pas les détails du financement des mesures », indiquait au même moment un ministre. À l’Assemblée nationale, lors des questions au gouvernement, le premier ministre Édouard Philippe a renvoyé le détail des réponses dans les prochains jours, lorsque la motion de censure déposée par les groupes de gauche au Palais-Bourbon.

Quant au calendrier, il n’est guère plus clair. Si le gouvernement fait le maximum pour que la hausse de la rémunération pour les salariés autour du Smic démarre en janvier, ses effets ne seront pas perceptibles avant février au mieux, la prime d’activité de janvier étant versée par la caisse d’allocations familiales (CAF) le 5 février. Les autres mesures ont peu de chance d’être effectives dès la rentrée de janvier. Contrairement à ce que les observateurs avaient pu déduire de l’allocution de lundi soir, la défiscalisation des heures supplémentaires sera par exemple mise en application « courant 2019 », selon un responsable de Bercy.

Une chose est sûre : l’objectif de contenir le déficit budgétaire à 2,8 % du PIB en 2019 ne sera pas tenu (lire ici le parti pris de Romaric Godin sur les choix budgétaires gouvernementaux). À rebours de toute la politique menée par le gouvernement jusqu’ici. « Lundi soir, la doctrine budgétaire a été mise de côté. On ne lâche pas complètement les 3 %, mais ça ne doit pas être la doctrine du pays », confie un ministre. « On vit mieux avec 0,2 ou 0,3 point de déficit en plus qu’avec un pays bloqué », lâche un second.

Mais au-delà de ce constat, aucun membre du gouvernement ne se risque à expliquer dans le détail quels sont les plans de l’exécutif. Et le plus grand flou règne, y compris au sujet de la mesure phare d’Emmanuel Macron, la première annoncée lors de son allocution : l’augmentation de revenu pour les salariés payés autour du Smic. « Le salaire d’un travailleur au Smic augmentera de 100 euros par mois dès 2019, sans qu’il en coûte un euro de plus à l’employeur », a simplement déclaré le président de la République.

Sur le site de l’Élysée, cette mesure figurait toujours mardi soir. Elle était même promue au rang d’« engagement de campagne » : « Le salaire d’un salarié au Smic augmentera au total de 100 euros par mois […], et cela dès 2019. » Problème : pour sa partie principale, la mesure ne concerne en fait pas le salaire des Français, et elle ne sera pas versée à tous les travailleurs pauvres. Dans les faits, le Smic n’augmentera pas plus qu’il était prévu il y a plusieurs semaines : il ne bénéficiera que de la hausse légale et automatique déjà inscrite dans la loi, soit une vingtaine d’euros net (+ 1,8 %).

Pour atteindre les 100 euros de hausse, il faudra compter sur la revalorisation de la prime d’activité, qui verra toutes les hausses initialement programmées jusqu’en 2021 accordées d’un coup, début 2019. Mais la prime d’activité n’est pas un salaire. Autrement dit, le salarié qui la touche ne pourra pas la compter pour calculer le montant de sa pension de retraite ou le montant de ses droits au chômage. Et cette prestation sociale ne sera revalorisée que de 0,3 % en 2019 et 2020, alors que l’inflation devrait atteindre au moins 1,3 % pour ces deux années. Contrairement au montant du Smic, la prime d’activité augmentera donc moins vite que les prix.

Lancée en janvier 2016, la prime d’activité était la mesure phare du plan pauvreté de François Hollande. En décembre 2017, elle était versée à 2,6 millions de foyers (avec un taux de recours de 70 %). Ce complément de revenu ciblant les travailleurs pauvres et modestes (ceux-là même qui constituent une bonne partie des « gilets jaunes ») fonctionne plutôt bien : il a réduit de 0,4 point le taux de pauvreté en France, selon l’estimation officielle réalisée par le gouvernement en mars 2017.

Certes efficace, ce revenu de complément ne concerne pour autant pas tous les salariés : la prime est versée aux Français gagnant l’équivalent d’un demi-Smic jusqu’à 1,2 fois le Smic (le montant versé augmente proportionnellement jusqu’au niveau du Smic, puis redescend rapidement). Les salariés à mi-temps touchant le salaire minimum ne devraient donc rien gagner. Et surtout, la prime est calculée en fonction des revenus du foyer fiscal dans son ensemble : si la conjointe ou le conjoint d’un smicard touche un gros salaire, elle n’est pas versée.

Une autre confusion est entretenue par le gouvernement, qui tente de faire croire que les 100 euros supplémentaires s’ajouteraient aux 20 euros de hausse automatique du Smic. Pourtant, lundi soir, l’Élysée expliquait le contraire : peu après l’intervention du chef de l’État, l’un de ses conseillers confirmait en effet à France Info que la hausse de la prime d’activité, d’environ 80 euros, serait bien « couplée aux 20 euros d’augmentation automatique » pour atteindre les fameux 100 euros.

Changement de discours officiel quelques heures plus tard. Sur BFMTV et RMC, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, assure que les salariés toucheront « en cumulé, un peu plus de 120 euros en plus sur la fiche de paie ». Même affirmation de la part de la ministre du travail Muriel Pénicaud, qui indique au même moment sur France Inter qu’un célibataire qui gagne « 1 307 euros, y compris la prime d’activité », touchera à partir de janvier « 1430 euros », soit 123 euros de plus. Calcul réitéré lors des questions au gouvernement, à l’Assemblée, mardi après-midi.

Le gain pour un smicard se montera-t-il alors à 80, 100 ou 120 euros ? Après vérification, et malgré les annonces des membres de son gouvernement, la hausse annoncée par Emmanuel Macron est bien de 100 euros environ, dont 20 euros de revalorisation automatique du Smic. Les 20 euros supplémentaires promis par Benjamin Griveaux et Muriel Pénicaud apparaissent en fait déjà sur les fiches de paye : ils proviennent de la baisse de cotisations sociales effective depuis octobre 2018. Et si on se penche sur les détails, il apparaît même que 10 euros compris dans leurs calculs sont déjà versés au titre d'une hausse de la prime d'activité accordée en août dernier.

« On est dans une totale confusion »

Au Palais-Bourbon, Édouard Philippe a ajouté une bonne dose de confusion en assurant que l’ensemble des salariés payés au Smic pourraient à terme bénéficier d’une augmentation de 100 euros… même s’ils ne perçoivent pas la prime d’activité. Le premier ministre n’a pas précisé comment il entendait procéder, mais Matignon a indiqué à l’AFP quelques instants plus tard qu’il était envisagé de modifier « d’autres paramètres de la prime » ou de procéder à de nouveaux « allègements de charges ». Étonnant : car sur un Smic, les seules cotisations salariales qui restent sont celles qui financent le régime de retraite ou correspondent à la CSG, impôt que le gouvernement n’a vraisemblablement pas l’intention de baisser.

Au moment même où Édouard Philippe faisait cette annonce, son ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, s’exprimait devant le Sénat, sans dire un mot de cette idée de dernière minute et ne s’en tenant qu’à la ligne élyséenne, qui parle uniquement d’« accélération du versement de la prime d’activité, à partir de janvier ».

Édouard Philippe et le ministre en charge des relations avec le Parlement, Marc Fesneau. © Reuters

De quoi faire sortir de ses gonds le sénateur communiste Pascal Savoldelli. « Il faut pas qu’on s’étonne qu’on ait une crise politique dans notre pays, s’est-il agacé. On est dans une totale confusion, il y a un manque de respect vis-à-vis de nos concitoyens, et vis-à-vis des parlementaires. On a un ministre qui nous dit : “Ce n’est pas l’augmentation du Smic, c’est une prestation sociale.” Et on a un premier ministre à l’Assemblée nationale […] qui dit aux députés que tous les gens au Smic vont toucher 100 euros par mois. […] C’est honteux ! »

Il est vrai que la séance au Sénat avait de quoi mettre les parlementaires sous tension. L’après-midi aurait dû être consacrée à boucler la première lecture du projet de loi de finances (PLF) pour 2019, en passant au vote solennel, sans plus toucher au texte élaboré au Palais du Luxembourg. Mais le gouvernement, très pressé d’inscrire ses nouvelles mesures dans le projet de loi, a fait voter in extremis la hausse de la prime d’activité (de 600 millions d’euros) et son entrée en vigueur précoce dès janvier, en remettant les sénateurs au travail sur l’article 82, quelques minutes avant le vote solennel.

Cette « seconde délibération » s’est déroulée dans le plus grand désordre, les élus ayant le plus grand mal à comprendre ce qui leur était demandé exactement. « Il faudrait vraiment que nous ayons des précisions sur tout ce que cela veut dire. Nous avons le souci de voter les dispositions qu’on nous soumet, néanmoins nous aimerions avoir quelques précisions », s’est ainsi ému le pourtant très conciliant parlementaire centriste Hervé Marseille.

Voilà plusieurs semaines déjà que l’exécutif navigue à vue pour tenter d’éteindre la crise. Et ce, sous les yeux d’un Parlement qui ne peut que constater, impuissant, les errements du pouvoir. La semaine passée, déjà, les députés avaient écouté Édouard Philippe défendre le « moratoire-suspension-annulation-suppression » de la hausse des taxes sur les carburants, avant que l’Élysée ne comprenne dans la soirée du mercredi 5 décembre que le message n’avait pas été énoncé de façon assez claire pour satisfaire la toute première revendication des « gilets jaunes ». L’entourage d’Emmanuel Macron s’était alors livré à une explication de texte, en faisant résonner la cacophonie au plus haut niveau de l’État.

Cette cacophonie a contaminé l’Assemblée, où quelques députés La République en marche (LREM) tentaient tout de même, mardi matin, de faire le service après-vente des mesures annoncées la veille par le président de la République. C’était notamment le cas de Pieyre-Alexandre Anglade, élu des Français de l’étranger, qui se réjouissait desdites mesures, tout en se disant satisfait de retrouver « l’ADN du mouvement », grâce à la grande consultation décidée par l’exécutif.

Nombre de ses collègues de la majorité avaient déjà utilisé les éléments de langage sur les réseaux sociaux peu après l’allocution du chef de l’État. Le lendemain, le député de Paris, Hugues Renson, vantait encore, en salle des Quatre-Colonnes, le « nouvel élan » que ces « mesures indispensables » permettaient, à l’entendre, de prendre. Parmi les rares députés LREM à s’exprimer auprès de la presse, beaucoup ne cachaient pas un certain soulagement.

Les autres ont préféré se murer dans le silence. « Je passe mon tour aujourd’hui », nous a répondu un député de la commission des affaires sociales, pourtant habitué aux confidences. « Désolée mais non, je ne parlerai pas aujourd’hui », a indiqué une membre de la commission des finances. « Je suis désolée mais je dois étudier les éléments en profondeur avant de vous répondre », a également écrit une autre. Une députée LREM confiait d’ailleurs à Mediapart se désespérer que ses collègues demandent encore et toujours l’aval du gouvernement pour pouvoir agir. « La réunion de groupe était étonnante à ce titre », soufflait-elle.

Les élus de la majorité ont, comme tout un chacun, découvert les mesures d’Emmanuel Macron devant leur poste de télévision. Ces mesures doivent, comme le leur a répété Édouard Philippe, être mises en œuvre dès le mois de janvier 2019. Un exercice d’autant plus difficile pour les députés qu’il leur a d’abord fallu décrypter la manière dont il était envisagé d’augmenter le Smic mensuel de 100 euros. « Je ne veux plus rien qui ne soit pas clair, tonne Jacques Savatier, membre LREM de la commission des finances. Emmanuel Macron, je vais lui demander des précisions, on ne peut plus faire les choses ainsi, de travers. »

Comme la quasi-totalité des parlementaires de la majorité, cet élu de la Vienne se rendra mardi soir à l’Élysée. Le député Mustapha Laabid, quant à lui, confie qu’il pourrait sécher le rendez-vous, en raison du format proposé. En effet, chacun aura du mal à exprimer ce qu’il a sur le cœur ou ce qu’il porte comme proposition, les députés à la tête des commissions et les « whip » (référents) devant prendre la parole en priorité. L’horizontalité et la consultation demeurent un exercice difficile au sein de LREM.

Pour les députés, la séquence qui s’ouvre est complètement inédite, tant l’improvisation semble être de mise au plus haut niveau de l’État. Martine Wonner, députée du Bas-Rhin et vice-présidente de la commission des affaires sociales, est d’ailleurs bien incapable de donner ne serait-ce qu’un calendrier sur le travail législatif qui se met en place en urgence. Pour tenir la promesse d’exonérer de la hausse de la CSG les retraités touchant moins de 2 000 euros, le Parlement doit en effet voter un projet de loi de financement de la sécurité sociale rectificatif – un PLFSS R dans le jargon du Palais-Bourbon – avant la fin de l’année.

« On doit tenir les délais, nous sommes obligés », assume Martine Wonner, avant d’évoquer la période du 26 au 28 décembre pour que les deux chambres puissent débattre et voter le texte. Elle avoue cependant n’avoir encore eu aucun contact avec les ministres chargés de la question pour en discuter. « S’il faut siéger le 31 décembre, alors on siégera le 31 décembre », assure pour sa part la députée LREM de la Marne, Aina Kuric.

Du côté de la commission des finances, le même flou règne. Jacques Savatier s’enthousiasme des mesures, mais s’étonne du retard à l’allumage. « Ça fait un an et demi que je le dis. Alors, aujourd’hui, on fait quoi ? » interroge-t-il. Les membres de sa commission se sont réunis mardi matin pour réfléchir aux premières pistes sur le financement de l’accélération de la hausse de la prime d’activité. Ils doivent dîner tous ensemble le 12 décembre lors d’une soirée de travail. « À ce moment-là, on en saura plus sur les arbitrages de Bercy », glisse l’un d’entre eux.

Laurianne Rossi, questeuse de l’Assemblée, sait qu’il faut presser le pas dans un contexte de complète désorganisation, à moins de deux semaines des vacances parlementaires officielles. « Il faut aller vite. Certains collègues ne veulent pas entendre que ces mesures doivent être prêtes pour janvier ! » affirme-t-elle. Le projet de loi de finances (PLF) n’étant pas définitivement voté, il pourra être encore discuté selon le calendrier prévu. Le texte doit revenir en commission le vendredi 14 décembre. Les députés ont donc deux jours pour travailler sur le nouveau budget…

Dès aujourd’hui, ils ont commencé à plancher pour trouver les 10 milliards que devrait coûter l’accélération politique voulue par l’exécutif, mais sans trop creuser le déficit. Chacun à son idée sur la question : taxer le chiffre d’affaires des géants de l’Internet (les Gafa) en France (ce que refuse de faire l’Europe) ; revenir sur la niche dite Copé (exonération de l’impôt sur les sociétés en cas de revente des sociétés détenues depuis plus de deux ans), dont personne n’arrive à évaluer le coût ; mettre en place une taxe sur les transactions financières ; jouer sur les droits de succession… La machine à propositions est lancée, un grand fourre-tout budgétaire, dans l’attente des pistes de Bercy.

Le député Mathieu Orphelin se veut pourtant rassurant : « Nous sommes dans l’urgence, pas dans l’improvisation, assure-t-il. Il y a de multiples pistes à fouiller. » Certes, mais sans dialogue enclenché avec l’exécutif en ce début de semaine, cet exercice à l’aveugle s’annonce ardu d’ici à la fin de l’année. « Aujourd’hui commence vraiment notre boulot. L’an II commence », tranche Mustapha Laabid. De fait, les députés – notamment les plus « sociaux » – ont de quoi tenir tête au gouvernement, qui compte sur eux pour légiférer au plus vite.

Dan Israel, Manuel Jardinaud et Ellen Salvi (site mediapart.fr)

Publié le 11/12/2018

Pour un Tous Ensemble, un débat politique s'impose

(site ensemble-fdg.org)

Avec le mouvement des Gilets jaunes, nous voici devant un débat qu’il est fondamental de ne pas escamoter. Si aucune provocation ne vient précipiter encore la crise politique, nous devons mieux définir entre nous les enjeux et les axes d’action  dans la période Soyons réalistes : il ne sert de rien de classer « à gauche » ou « plutôt racistes » et de discuter un à un les points d’exigences des Gilets jaunes qui circulent. Ils témoignent des inquiétudes, de vraies revendications et des confusions qui appellent une large discussion politique. Gardons-nous, quand les discussions doivent encore se préciser, de figer les formulations et les « mesures immédiatement nécessaires pour débloquer ».   

1°)  Il est inscrit dans une durée.

75% de la population se prononçaient pour les luttes contre la Loi El Khomri (2016), puis contre la Loi Travail, et plus de 70% des usagers pour le soutien aux cheminots.
Maintenant 80% pour la mobilisation contre la politique d’austérité. 
Depuis trois ans, avec continuité, au moins les  2/3 des habitant.e.s de ce pays approuvent les mobilisations contre les politiques néolibérales.

2°) Il se produit malgré, ou même contre, les défauts de la gauche.
Au vu du taux d’abstentions dans les élections et les « opinions favorables » aux partis de la gauche (moins de 30% pour le moment), on peut penser que, de fait, une partie de nombreux électeurs, par ailleurs mobilisables et mobilisés, marquent leur désaveu de lignes et pratiques politiques (le gouvernement Hollande, la gauche, dont le PCF et FI, pour la séquence en cours).
Observons aussi l’écart entre la participation limitée aux mobilisations syndicales, hormis les débuts de la grève de la SNCF, et l’expression du  mécontentement  aujourd’hui : ceci devrait inciter à une discussion sérieuse.                                                                                                                                                               Pour la défense des exigences de classe, les problèmes de redistribution et de fiscalité ne peuvent sans risque être discutés à part des rapports au travail. 
Des exigences [alternatives] de classe sont à construire, mais l’effacement politique, idéologique et culturel d’une gauche de lutte et la crise stratégique du syndicalisme de transformation sociale peuvent aboutir à une négation, en fait, de ces exigences.

3°) Le mécontentement est en même temps l’enjeu d’une bataille idéologique.
Confondre les cotisations sociales (part socialisée des salaires) avec « les taxes », les « charges sociales », le « poids de la fiscalité », - comme le font tous les agents culturels liés aux sociétés de pensée de droite et libéraux-, c’est une bataille constante dans les médias. Nous ne pouvons pas y répondre en nous contentant de critiquer les erreurs d’information : à force de répétition, « rétablir la réalité » au sujet des cotisations sociales finit par devenir peu audible.
Il nous faut donc traiter de façon radicalement différente  la question du travail.
Notre mouvement, en lien avec des réflexions syndicales trop peu connues, y a assez réfléchi. Prenons la question centrale frontalement, justement parce qu’elle  tend à être escamotée.

Entre  9 450 000 et 10 450 000 de personnes dans des situations
de chômage et de statut de précarité

Ensemble ! a commencé à faire comprendre, dans quelques tracts et articles sur le site, que 10 millions de personnes de la population active sont au chômage à plein temps ou à temps partiel. : 4.250.000 hors emploi  (toutes catégories comptées) et 6.200.000 précaires. Dans la diversité des précaires on se perd dans les statuts : ils sont 13% des emplois du privé et 20%  dans le public. 80 % des embauches sont des contrats de moins d’un mois. Sur dix ans, 29 % d’allocataires n’ont jamais eu de contrats de plus de 10 mois.
Il est décisif pour une perspective de classe de faire apparaître cette réalité des « surnuméraires » ou des sous-statutaires (temps partiel imposé, faux indépendants, contrats atypiques divers...) Le « chômage » réel comporte diverses situations nommées différemment . Souvenons-nous du fait politique majeur : le chantage de la classe dirigeante (« vous acceptez ou vous descendez plus bas ! ») fait un outil central pour maintenir son ordre,  utilisé même  par la bourgeoisie pour opposer les « bons salarié.e.s qui se lèvent tôt le matin pour aller au boulot» aux « relativement inemployables » ou pire aux « fainéants-fraudeurs » qu’il faut punir.
Nous devons donc nous exprimer, en tant qu’organisation : soumettre nos propositions au débat.
Dire comment éradiquer les situations de pauvreté…
Cela passe par des choix sociaux et politiques qui dessinent un autre monde.

56 milliards de dividendes sont dans les mains des  actionnaires.  Il faut récupérer une grande partie de cette plus-value accumulée par les grands actionnaires  pour faire société en commun. C’est tellement insupportable que nous pourrions proposer de faire un front commun, sur ce sujet, avec une partie des revues se réclamant du christianisme, qui ont commenté le scandale à leurs yeux : « Dans un monde où l’année dernière 82% des richesses créées dans le monde ont bénéficié aux 1% les plus riches, est-il encore raisonnable de rémunérer un patron du CAC 40 257 fois le SMIC ? ». (Aleteia, mai 2018). Citons ceux ayant les taux les plus élevés de redistribution des bénéfices en dividendes aux actionnaires : le sidérurgiste ArcelorMittal, l'énergéticien Engie et le leader mondial de la gestion de l'eau Veolia.  Oxfam et Basic appellent le gouvernement "à reprendre la main sur cette économie déboussolée avec des mesures de régulation ambitieuses", "en préservant la capacité d'investissement et en interdisant que la part des bénéfices reversée aux actionnaires dépasse celle qui est reversée aux salariés".

Rendez tout de suite les 3 milliards de l’ISF…                                                                                                          Cette exigence paraît comme une insolence forte et irréaliste, En fait c’est très peu de choses  en comparaison des 56 milliards de dividendes, auxquels il faut ajouter la fin indispensables de cadeaux au patronat (les 40 milliards du CICE…) et des 80 milliards d’évasion ou d’optimisation fiscale.  Une véritable réforme fiscale, l’éradication des paradis fiscaux… sont des mesures qui peuvent rapidement financer d’autres choix, utiliser l’argent existant autrement. Répondre  à toutes les urgences sociales les plus brûlantes et qui s’expriment aujourd’hui, et pour le droit au salaire, au travail et à la formation c’est possible.  A condition d’en avoir la volonté politique.                                                                                                                                                                                                                                                      Il faut donc ces réponses immédiates : prendre l’argent des mains où il est arrivé abusivement (du fait des « aides » de l’Etat, des bas salaires dans les PME, des prix serrés  à tous les étages, des dispositions  pour les principaux profiteurs et leurs pouvoirs...)                                                                                                                 Re-prendre immédiatement cette part des richesses produites ne permettra pas de supprimer les mécanismes dont ils/elles profitent, c’est certain. Il faudra donc aussi débattre de quelques réformes radicales. Ces réponses devraient être profilées pour les jours qui viennent et pour les semaines où les débats vont rebondir. Citons trois domaines de réformes.                                                                                                    
Pour les droits des travailleurs.                                                                                                                                         En imposant, tout de suite, l’égalité de salaires entre les femmes et les hommes, il est possible de contraindre les employeurs, tous, à intégrer une mesure de justice qui, en même temps, assurerait la prospérité des caisses de retraites pour au moins les 20 ans qui viennent. Cela se sait. Mais qu’en fait-on ?                                      

                                                                                                                                         Il faut en finir avec le chômage et les précarisations         

                                                                                     Nous pouvons, avec les milliards récupérés sur les dividendes mettre  en place une sécurité sociale universelle. Pour imposer, aussi vite que possible, un nouveau statut du travail salarié, l’abolition du chômage… Dans l’immédiat, avec un autre usage des richesses existantes, la sécurité sociale doit être un droit universel. Nous proposons (et les dispositifs concrets existent et doivent être soumis au débat public) de réunir tous les salarié.es et les précaires autour un nouveau statut pour un salaire garanti pour toutes et tous,  un statut qui garantisse une sécurité professionnelle : une indemnisation de toutes les formes de chômage et de précarité, l’établissement d’un service public de l’emploi qui oriente et qualifie, le droit aux études, à la formation choisie ( y compris pour les salariés qui veulent changer de travail), à la qualification reconnue… Arrêt immédiat de la chasse aux chômeurs, des atteintes à leurs droits.

Comment le payer ? Finissons-en avec le discours sur les « charges » : que les groupes qui profitent du travail de toutes et tous contribuent enfin aux droits de toutes et tous. Souvent, l’essentiel du travail de production est fait par des personnes mal payées, dans de petites entreprises dont les grands groupes assurent le montage définitif et la commercialisation. Nous avons une proposition : qu’une ponction soit faite sur les grands groupes d’actionnaires pour qu’ils participent en fonction de leurs moyens à une péréquation pour les salariés des PME.  Qu’ils paient pour la Sécurité sociale pour toutes et tous .

Une société qui reconnaisse une égalité nouvelle, en rapport avec les richesses sociales et culturelles de toutes et tous.

Celles dans les services publics.

Reprenons des lignes SNCF et organisons d’autres transports collectifs, etc… Des transports adaptés et gratuits, pour toutes et tous ! Voilà qui devrait être aussi le débouché des discussions locales que Jupiter élyséen apeuré veut concéder au peuple. Sur tout cela bien des expressions des Gilets Jaunes eux-mêmes, ainsi que des positions syndicales, et des associations de défense des services publics existent et sont là pour alimenter le débat. Il faut  des dispositifs de financement pour mettre fin aux statuts précaires dans les Fonctions publiques.

Des « régies locales » ou des associations, ou des coopératives doivent donner des garanties à toutes les personnes qui travaillent dans les aides à domicile et les EPHAD... et autres tâches de services aux personnes aujourd’hui uberisées.  Tous ces secteurs sont des tâches de services et de fonctions publiques ou à mettre en commun.

Il faut des cadres locaux de coordination des travaux d’équipements en économie d’énergie, garantir salaires et conditions de travail pour les salarié.e.s de toutes ces entreprises.

Des droits dans les entreprises

Toutes ses propositions doivent s’accompagner de droits nouveaux dans les entreprises pour combattre les despotismes « cool » du management : il faut viser la démocratie, l’autogestion  dans les lieux de travail pour vraiment rendre possible  une réelle réduction du temps de travail qui  doit s’accompagner d’une réorganisation démocratique du travail contre le droit absolu d’user et d’abuser des propriétaires

Au niveau européen aussi nous pourrions reprendre, ici, le calcul sur le SMIC, les minimas sociaux, et les relations qui sont possibles avec les différences de situations.

Pour tous les droits politiques et civiques. 

Même sans vouloir tout traiter, évidemment, cette question est présente ; elle a donné lieu à des actes nettement condamnés par le mouvement des G.J.                                                                                      Sans développer ici cette dimension, la mobilisation en cours amène à rediscuter des questions des migrants, des sans-papiers, et des résidents… Évidemment, dans le marasme du mouvement ouvrier, des prises de parole plus ou moins « racistes », ou xénophobes sont entendues.                                                            Mais, comment les prenons-nous ? Si nous ne nous laissons pas déstabiliser, nous avons plusieurs points d’appui, que nous devrions mobiliser pour les faire discuter. Les positions antiracistes des organisations syndicales et les campagnes de la LDH, que nous pouvons lier au regroupement Rosa Park, et au  grand mouvement de soutien aux migrants autour de l’égalité des droits, ne sont pas rien. Nous savons aussi l’évolution   des opinions en France en faveur du droit de vote pour tous les résidents ; les documents du collectif « J’y suis/j’y vote » sont certainement pleinement d’actualité. Qu’on se rende compte que 70% des jeunes de 18 à 24 ans sont favorables à ce que tous les résidents européens ou extra-communautaires aient le droit de vote, même 65% parmi les électeurs de La république en Marche ; et malgré le poids de la droite et de l’extrême droite, 58% des français en tout. Rendons-nous compte que ces opinions s’expriment  alors que les débats publics n’en parlent pas : une vraie bataille politique pourrait donc donner de très bons résultats.

Pour changer vraiment, cela doit commencer.

Nous devons répondre à l’enjeu, après des années qui ont trop été marquées par un mépris des appareils politiques pour les réalités des « gens de la moyenne », des salarié.e.s, et de tous les subalternes plus ou moins précarisé.e.s. Faisons-le en nous appuyant sur une intuition juste répandue dans la population : cette société, la « nôtre » est bien assez riche pour que nous y vivions autrement .

Pragmatiquement, accompagner les exigences portées par la colère ne doit pas enfermer celle-ci dans des solutions qui seraient des impasses…

Notre démarche, pour être utile devrait être d’affirmer « ce qui serait juste » et d’agir pour imposer des pas en avant.

Il est nécessaire de compléter les dénonciations contre les bas salaires, les bas revenus des retraité.e.s, par les exigences fortes, une logique sociale d’ensemble : droit au salaire, droit au travail, droit à la formation, droit aux études.

En même temps, pour sortir des injustices, pas de minimas sociaux au-dessous de 1000€ (60% du salaire médian) avec un SMIC à 1800€, soit une augmentation générale pour toutes et tous de 300€.
On sait où sont les capacités d’investissements, de travail qualifié et où cela devrait amener des embauches.
Donnons les moyens à la population, localement, d’exprimer ses besoins et ses propositions !
Ce ne doit pas être « une idée pour le temps que ça se calme ». Mais un droit démocratique : que les élu.e.s et candidat.e.s aux diverses élections, comme les fonctionnaires, écoutent… Il s’agit d’inventer comment ne pas en rester dans la démocratie revendicative et inventer des formes qui permettent une intervention dans les décisions politiques. Mais aussi de rétablir les droits face à des administrations qui ont développé depuis quelques années l’arbitraire et l’autoritaire  sur les populations qu’elles sont  censées servir ; comme le dit l’Article 14 de la déclaration des droits de 1793 : « Le peuple est le souverain, les fonctionnaires publics sont ses commis ».

Avec ce mouvement, il est possible de faire un pas vers une reconstruction des objectifs politiques et des forces d’un mouvement d’émancipation, par un rassemblement à dynamique de classe.

Etienne Adam, Pierre Cours-Salies (2 décembre 2018)

1  - En Europe, le taux d’emplois élevé et le taux de chômage plus bas qu’en France s’explique souvent (Pays-Bas, Allemagne, Grande-Bretagne) par 20 à 35% des emplois avec des contrats de moins de 20h par semaine, parfois zéro heures sauf jobs aléatoires de quelques heures…
2  - Selon une étude en mai 2018,  l’ONG Oxfam et le BASIC révèlent comment les grandes entreprises alimentent les inégalités : sur 100€ de bénéfices, elles versent en moyenne 67€ aux actionnaires et seulement 5€ aux salariés.
3- Dans l’automobile, 75% du travail est fait par des sous-traitants. Dans l’agro-alimentaire ce sont les agriculteurs qui triment et les marques qui gagnent. Dans les Grandes surfaces, ce sont les grands groupes qui placent leur argent et les artisans et tous les  producteurs qui sont payés au lance-pierre.
 4  - Il faut lire l’excellent article de Gérard Noiriel, dans Le Monde du 28 novembre.

 

Publié le 10/12/2018

Fin de monde ?

Frederic LORDON (site legrandsoir.info)

La chute d’un ordre de domination se reconnaît à la stupéfaction qui se lit sur les visages de ses desservants. Samedi, le spectacle n’était pas seulement dans la rue. Il était, et il dure toujours depuis, sur les faces ahuries de BFM, de CNews, de France 2, et d’à peu près tous les médias audiovisuels, frappées d’incompréhension radicale. Que la stupidité ait à voir avec la stupéfaction, c’est l’étymologie même qui le dit. Les voilà rendues au point d’indistinction, et leur spectacle commun se donne comme cette sorte particulière d’« information » : en continu.

Comme l’esprit se rend préférentiellement aux idées qui font sa satisfaction et là où il trouve du confort, les trompettistes du «  nouveau monde  » et du «  macronisme révolutionnaire  », sans faire l’économie d’une contradiction, retournent invariablement à l’écurie de leurs vieilles catégories, les catégories du vieux monde puisque c’est celui-là qui a fait leur situation, leurs émoluments et leur magistère (lire «  Macron, le spasme du système  »). Et les voilà qui divaguent entre l’ultradroite et l’extrême gauche, ou l’ultragauche et l’extrême droite, cherchent avec angoisse des «  représentants  » ou des «  porte-parole  » présentables, voudraient une liste circonstanciée de «  revendications  » qu’on puisse «  négocier  », n’en trouvent pas davantage, ni de «  table  » autour de laquelle se mettre. Alors, en désespoir de cause, on cherche frénétiquement avec le gouvernement au fond du magasin des accessoires : consultations des chefs de parti, débat à l’Assemblée, réunion avec les syndicats — l’espoir d’une «  sortie de crise  » accrochée à un moratoire sur la taxe gasoil  ? un Grenelle de quelque chose peut-être  ? C’est-à-dire pantomime avec tout ce qui est en train de tomber en ruine. Voilà où en sont les «  élites  » : incapables de seulement voir qu’il n’est plus temps, que c’est tout un monde qui est en train de partir en morceaux, le leur, qu’on ne tiendra pas pareille dislocation avec du report de taxe ou des taux minorés, bien content si les institutions politiques elles-mêmes ne sont pas prises dans l’effondrement général. Car il ne s’agit pas d’un «  mouvement social  » : il s’agit d’un soulèvement.

Car il ne s’agit pas d’un « mouvement social » : il s’agit d’un soulèvement.

Quand une domination approche de son point de renversement, ce sont toutes les institutions du régime, et notamment celles du gardiennage symbolique, qui se raidissent dans une incompréhension profonde de l’événement — l’ordre n’était-il pas le meilleur possible ? —, doublée d’un regain de hargne, mais aussi d’un commencement de panique quand la haine dont elles font l’objet éclate au grand jour et se découvre d’un coup à leurs yeux. Ceci d’autant plus que, comme il a été noté, la singularité de ce mouvement tient à ce qu’il porte désormais l’incendie là où il n’avait jamais été, et là où il doit être : chez les riches. Et sans doute bientôt, chez leurs collaborateurs.

 

On lit que la directrice de BFM est restée interloquée d’entendre scander « BFM enculés » sur les Champs, et que le président de la société des journalistes a découvert, dans le même état, que « cela ne vient pas de militants mais de gens du quotidien ». Les pouvoirs de ce genre, ceux de la tyrannie des possédants et de leurs laquais, finissent toujours ainsi, dans la sidération et l’hébétude : « ils nous détestent donc tant que ça ». La réponse est oui, et pour les meilleures raisons du monde. Elle est aussi qu’après toutes ces décennies, le moment est venu de passer à la caisse et, disons-le leur dès maintenant, l’addition s’annonce salée. Car il y a trop d’arriérés et depuis trop longtemps.

Depuis les grèves de 1995, la conscience de ce que les médias censément contre-pouvoirs sont des auxiliaires des pouvoirs, n’a cessé d’aller croissant. Du reste, ils ont œuvré sans discontinuer à donner plus de corps à cette accusation à mesure que le néolibéralisme s’approfondissait, mettait les populations sous des tensions de plus en plus insupportables, qui ne pouvaient être reprises que par un matraquage intensif des esprits, avant qu’on en vienne à celui des corps.

C’est à ce moment que, devenant ouvertement les supplétifs du ministère de l’intérieur en plus d’être ceux de la fortune, ils se sont mis à rendre des comptages de manifestants plus avantageux encore que ceux de la préfecture, puis à entreprendre de dissoudre tous les mouvements de contestation dans «  la violence  » — et par-là à indiquer clairement à qui et à quoi ils avaient partie liée.

C’est peut-être en ce lieu, la «  violence  », que la hargne des laquais trouve à se dégonder à proportion de ce qu’ils sentent la situation leur échapper. Au reste, «  condamner  » ayant toujours été le meilleur moyen de ne pas comprendre, à plus forte raison poussé par des intérêts si puissants à la cécité volontaire, «  la violence des casseurs  » a été érigée en dernière redoute de l’ordre néolibéral, en antidote définitif à toute contestation possible — sans par ailleurs voir le moins du monde le problème à célébrer le 14 juillet 1789 ou commémorer Mai 68 : folle inconséquence de l’Histoire embaumée, mise à distance, dévitalisée, et privée de tout enseignement concret pour le présent.

C’est peut-être en ce lieu, la « violence », que la hargne des laquais trouve à se dégonder à proportion de ce qu’ils sentent la situation leur échapper.

En tout cas, dans le paysage général de la violence, les médias, surtout audiovisuels, ont toujours pris ce qui les arrangeait en ayant bien soin de laisser le reste invisible, donc la violence incompréhensible, par conséquent à l’état de scandale sans cause : le mal à l’état pur. Mais pourquoi, et surtout au bout de quoi, les Conti envahissent-ils la sous-préfecture de Compiègne, les Goodyear séquestrent-ils leur direction, les Air France se font-ils une chemise de DRH, et certains gilets jaunes sont-ils au bord de prendre les armes  ? Qu’est-ce qu’il faut avoir fait à des gens ordinaires, qui ont la même préférence que tout le monde pour la tranquillité, pour qu’ils en viennent à ces extrémités, sinon, précisément, les avoir poussés à toute extrémité  ?

Les « gilets jaunes » offrent à profusion cette figure oxymorique, incompréhensible pour les pouvoirs, des « braves gens enragés »

Croyant que ce dont ils ne parlent pas n’existe pas, les médias ne les avaient pas vu venir ces enragés-là. Mais voilà, ils sont là, produits d’une longue et silencieuse accumulation de colère, qui vient de rompre sa digue. Ceux-là on ne les fera pas rentrer facilement à la maison. Et ceci d’autant moins qu’avec la naïveté des «  braves gens  », ils ont expérimenté, à l’occasion de leur première manifestation pour beaucoup d’entre eux, ce que c’est que la violence policière. En sont restés d’abord sidérés. Puis maintenant, s’étant repris, dégoupillés pour de bon. Alors on ne compte plus ceux qui, à l’origine «  braves gens  » certifiés, sont pris dans un devenir-casseur — comme certains autres, débitant des palettes sur un rond-point pour construire une cabane, sont pris dans un étonnant devenir-zadiste.

Gageons d’ailleurs que des révisions de grande ampleur doivent être en train de s’opérer dans leurs esprits. Car tous ces gens qui depuis 2016 et la loi El Khomri, jusqu’à 2018 avec Notre-Dame-des-Landes et les ordonnances SNCF, avaient été abreuvés de BFM et de France Info, invités à pleurer les vitres de Necker, se retrouvent aujourd’hui dans la position structurale des casseurs, en vivent la condition de violence policière et médiatique, et savent un peu mieux à quoi s’en tenir quant à ce que ces deux institutions diront désormais des «  ultras violents radicalisés  ». En tout cas c’est très embêtant pour les chaînes d’information en continu cette affaire : car si le devenir-casseur prend cette extension, que pourra donc encore vouloir dire «  casseur  »  ?

L’autre condition est de maintenir les agissements réels de la police hors-champ. Sur ce front-là, on se battra jusqu’au bout dans les chefferies audiovisuelles. Le mensonge par occultation est général, acharné, épais comme de la propagande de dictature. La population basculerait instantanément dans l’indignation si elle avait l’occasion de voir le dixième de ce que les grands médias audiovisuels lui cachent systématiquement, ainsi ces vidéos d’une vieille dame en sang gazée ou d’un retraité matraqué. Quand France Info nous avait saoulés jusqu’à la nausée des vitres de Necker ou du McDo en feu, aucun flash à la mi-journée de lundi n’avait encore informé de la mort d’une octogénaire tuée par une grenade lacrymogène. Les robots de BFM n’opposent jamais aucune image aux syndicalistes policiers qui disent qu’on les «  matraque  » (sic  !) et qu’on les «  mutile  ». Mais, si les mots ont encore un sens, de quel côté du flashball ou du lanceur de grenades compte-t-on les éborgnés et les mains arrachées  ? On se demande si Nathalie Saint-Cricq ou Apathie garderaient leur déjeuner si on leur montrait au débotté les photos proprement insoutenables (il s’agit de blessures de guerre) de manifestants mutilés — vraiment — par les armes de la police. On ne sache pas qu’il se soit encore trouvé un seul grand média audiovisuel pour montrer en boucle, comme ils le font d’habitude, aux «  braves gens  » pas encore devenus casseurs cette vidéo d’un jeune homme roué de coups par huit policiers, qui achèverait de les informer sur le degré de confiance qu’il convient d’avoir en la «  police républicaine  » quand on met tout ça — ces dizaines de vidéos, ces centaines de témoignages — bout à bout.

Mais il y a une économie générale de la violence et on sait ce qu’elle donne quand elle est lancée : elle est réciprocitaire, divergente et peut emmener très loin. Nul ne sait jusqu’où dans la situation actuelle, et peut-être à des extrémités dramatiques. Mais qui l’aura déclenchée sinon Macron qui, après avoir déclaré la guerre sociale à son peuple, lui déclare la guerre policière, peut-être bientôt la guerre militaire, en compagnie des médias de gouvernement qui lui déclarent la guerre symbolique  ? Le partage des responsabilités est d’autant plus clair que les offensés auront encaissé très longtemps sans mot dire : l’agression économique, le mépris élitaire, le mensonge médiatique, la brutalité policière. Or le mauvais génie de la réciprocité violente est une mémoire, et une mémoire longue. Sur un fil Twitter une baqueuse découvre sidérée — elle aussi, comme les primo-manifestants matraqués pour rien, mais en sens inverse, car, en définitive tout est affaire de sidération dans cette histoire, de sidérations opposées, qui passent les unes dans les autres, qui se nourrissent les unes les autres — la baqueuse, donc, découvre de quelle haine ses collègues et elle sont l’objet. Et l’on peine à le croire. Décidément toutes les institutions de la violence néolibérale tombent ensemble des nues. Les collégiens cernés et gazés au poivre par des flics accompagnés de chiens n’oublieront pas de sitôt ce moment de leur vie où s’est formé décisivement leur rapport à la police et, dans deux ans, cinq ans, cette police oublieuse qui les croisera de nouveau s’émouvra de la détestation brute qu’elle lira sur leurs visages — et n’y comprendra rien.

Et voilà que le corps préfectoral se met à avoir des sueurs froides à son tour. C’est qu’ils ont de quoi se sentir un peu seulets dans leurs hôtels. Depuis que la préfecture du Puy-en-Velay a brûlé, on sait de quoi «  les autres  » sont capables — oui, maintenant, de tout. Alors il est urgent de négocier un virage sur l’aile sans attendre, pour faire savoir par «  quotidien de référence  » interposé que l’Élysée macronien a quitté terre, que, eux, préfets, ont conscience des malheurs du peuple, qu’ils pourraient même se reconvertir en lanceurs d’alerte si on les écoutait. On tâchera quand même de se souvenir que ce sont ces préfets qui depuis Nuit debout font éborgner, grenader, et tirer-tendu.

Mais l’on y verra surtout le retour de ce qu’on pourrait appeler «  la situation La Boétie  », celle que le pouvoir s’efforce de nous faire oublier constamment, et d’ailleurs que nous oublions constamment, tant elle semble un incompréhensible mystère : ils sont très peu et règnent sur nous qui sommes nombreux. Il arrive cependant que le voile se déchire et que fasse retour la cruelle réalité arithmétique du pouvoir. Et c’est bien cet aveu touchant de candeur qu’a consenti samedi soir le sous-ministre de l’intérieur, en reconnaissant qu’il ne pouvait guère engager davantage de troupe à Paris quand toute la carte de France clignote et demande de la garnison. Un manager de la startup nation trouverait sans doute à dire que le dispositif est «  stressé  ». Le «  stress du dispositif  », c’est le retour de La Boétie. Nous sommes les plus nombreux. Nous sommes même beaucoup plus nombreux qu’eux. C’est d’autant plus vrai que le plein est loin d’avoir été fait et qu’il y a encore une belle marge de progression. Tout ça se vérifiera bientôt : lycéens, étudiants, ambulanciers, agriculteurs, tant d’autres.

Le déni de la violence sociale est cette forme suprême de violence à laquelle Bourdieu donnait le nom de violence symbolique, bien faite pour que ses victimes soient réduites à merci : car violentées socialement, et méthodiquement dépouillées de tout moyen d’y résister «  dans les formes  » puisque tous les médiateurs institutionnels les ont abandonnées, elles n’ont plus le choix que de la soumission intégrale ou de la révolte, mais alors physique, et déclarée d’emblée odieuse, illégitime et anti-démocratique — normalement le piège parfait. Vient cependant un moment où la terreur symbolique ne prend plus, où les verdicts de légitimité ou d’illégitimité volent à leur tour, et où la souffrance se transforme chimiquement en rage, à proportion de ce qu’elle a été niée. Alors tout est candidat à y passer, et il ne faudra pas s’en étonner : permanences de députés, banques, hôtels particuliers, préfectures, logiquement plus rien n’est respecté quand tout a failli.

Il est vrai qu’à ceux qui ont lié leur position et leurs avantages au cadre du moment, et qui n’ont cessé de répéter qu’il n’y en avait ni de meilleur ni simplement d’autre possible, l’irruption du hors-cadre radical ne laisse aucune autre solution de lecture que «  l’aberrant  », le «  monstrueux  », ou mieux encore, quand elle est «  avérée  », la «  violence  ». Encore fallait-il qu’elle demeure marginale pour pouvoir être maintenue dans son statut de monstruosité, et puis aussi qu’on occulte systématiquement la responsabilité de celle des forces de police. Mais ce sont ces deux conditions qui sont en train d’être détruites en ce moment.

La première parce que les «  gilets jaunes  » offrent à profusion cette figure oxymorique, incompréhensible pour les pouvoirs, des «  braves gens enragés  ». «  Enragé  » normalement c’est «  enragé  », c’est-à-dire ultra-radical-minoritaire. Ça ne peut pas être «  braves gens  », qui veut dire majorité silencieuse — ou bien contradiction dans les termes. Or, si. Assez simplement même : on est enragé quand on est poussé à bout. Il se trouve qu’au bout de 30 ans de néolibéralisme parachevés par 18 mois macroniens de guerre sociale à outrance, des groupes sociaux entiers ont été poussés à bout. Alors enragés.

Ils sont très peu et règnent sur nous qui sommes nombreux. Il arrive cependant que le voile se déchire et que fasse retour la cruelle réalité arithmétique du pouvoir.

Mais alors quoi  ? L’armée  ? L’adolescent désaxé qui est à l’Élysée en est très capable : n’utilise-t-il pas contre sa population des grenades qui sont des armes de guerre, et n’a-t-il pas fait placer des snipers avec fusils à lunettes au sommet de quelques bâtiments parisiens, image des plus impressionnantes, étonnamment offerte par Le Monde qui est peut-être en train de se demander lui aussi s’il n’est pas temps de lâcher son encombrant protégé dans un virage  ?

En tout cas, terrible moment de vérité pour l’éditorialisme «  faites ce que vous voulez  ». On avait adoré le dégagisme à Tunis ou place Tahrir. Mais expliqué que ce qui est là-bas un merveilleux sursaut de la liberté est ici du populisme crasseux qui rappelle les heures sombres. Jusqu’ici ça tenait. Et voilà que «  mais votez Macron  » pourrait bien tourner Moubarak, mon dieu dans quelle mouscaille ne nous sommes-nous pas mis  ? Et forcément, plus on pagaye pour en sortir, plus on en met partout. Tout revient, tout éclabousse. Or nous en sommes là : quand un pouvoir verse une prime exceptionnelle à des forces de l’ordre qui se rendent chaque jour plus odieuses, c’est qu’il redoute par-dessus tout d’être lâché par elles et que, toute légitimité effondrée, il ne tient plus que par son appareil de force, dans la main duquel en réalité il se remet entièrement. Faites ce que vous voulez, mais votez Moubarak.

Ce pouvoir est honni car il s’est méthodiquement rendu haïssable. Il paye une facture sans doute venue de très loin, mais dont il est le parachèvement le plus forcené, par conséquent l’endosseur le plus logique. Il n’a plus pour se cramponner que le choix de la répression sanglante, peut-être même de la dérive militaire. Il ne mérite plus que de tomber.

Frédéric Lordon

Publié le 08/12/2018

Le crépuscule du macronisme

Par Laurent Mauduit (site mediapart.fr)

Le mélange de libéralisme en économie et d’autoritarisme en politique qui avait assuré la victoire du macronisme le conduit aujourd’hui vers un échec. Car quel que soit le dénouement de la crise, Emmanuel Macron ne pourra pas achever son quinquennat comme il l’a commencé, dans une boulimie de réformes conduites au pas de charge et en piétinant la démocratie sociale.

 Sans doute Emmanuel Macron aurait-il été bien avisé de réfléchir à l’adage populaire selon lequel on est souvent puni par où l’on a péché. Car s’il faut résumer l’histoire de sa formidable et récente ascension sur l’arène politique, puis la tout aussi brutale crise de régime qu’il traverse aujourd’hui et qui marquera, quoi qu’il arrive, irrémédiablement son quinquennat, on est enclin à faire un constat voisin : les ressorts de sa victoire totalement inattendue à la dernière élection présidentielle sont aussi ceux qui permettent de comprendre, à peine dix-huit mois plus tard, l’échec retentissant qui est maintenant le sien – échec retentissant que symbolise le moratoire sur la hausse des taxes sur les carburants, ou des tarifs de l'électricité et du gaz, dont ne voulait surtout pas entendre parler Emmanuel Macron jusqu'à ces derniers jours et qu'il est obligé de concéder aujourd'hui. À croire que même en politique, il y a des lois quasi physiques auxquelles nul ne peut échapper.

Que l’on se souvienne en effet de l’image dont Emmanuel Macron a profité auprès des milieux d’affaires et qui lui a permis de devenir leur champion. Ces milieux d’argent se sont progressivement convaincus qu’il serait libéral en économie, comme l’avaient été avant lui aussi bien Nicolas Sarkozy que François Hollande ; mais qu’à la différence de ces deux prédécesseurs, et plus encore de Jacques Chirac, il n’avancerait pas à pas comptés. Non, si Emmanuel Macron est parvenu assez tôt à devenir le candidat de l’oligarchie, comme nous l’écrivions dès juillet 2016, presque un an avant l’échéance présidentielle, c’est parce que ces milieux d’affaires, comme la haute fonction publique de Bercy qui lui est acquise, ont très vite compris qu’Emmanuel Macron avancerait à marche forcée ; qu’il conduirait un maximum de réformes ultrasensibles dans un minimum de temps. Qu’il n’aurait pas les prudences qu’avaient eues en certaines circonstances ses prédécesseurs.

C'est ce que fut l’étrange alchimie de la victoire du macronisme : la promesse de politiques ultralibérales conduites dans le cadre d’un régime autoritaire, ne perdant pas le moindre temps à respecter une démocratie sociale réputée en crise.

Sans doute cette alchimie a-t-elle surpris les soutiens les plus candides d’Emmanuel Macron. Car certains ont pu penser que le libéral Emmanuel Macron, jeune et dynamique patron d’une « start-up nation », le serait évidemment en économie, mais tout autant en politique. Ils ont pu penser qu’il aurait la volonté de bousculer ou au moins de dépoussiérer les institutions de la Ve République pour sortir des relations politiques verticales et inventer des relations plus horizontales – en un mot, plus collectives. Ils ont pu espérer qu’il sortirait de l’exercice solitaire du pouvoir pour mettre plus de collectif dans la vie publique. Ils ont pu croire qu’il allait bousculer les syndicats, tout en les respectant et en cherchant à refonder la démocratie sociale. Ils ont pu imaginer qu’il aurait de la considération pour les contre-pouvoirs, à commencer par le Parlement, et pour les autorités indépendantes.

Bref, certains des partisans d’Emmanuel Macron ont pu croire, de bonne foi, qu’il pourrait rompre avec le présidentialisme et, dans une conception libérale au sens anglo-saxon, refonder l’exercice du pouvoir en France, de sorte qu’il soit plus conforme à ce qu’est une véritable démocratie. D’autant qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République par défaut. Au premier tour du scrutin, le 23 avril 2017, il arrive en tête avec 24,01 % des suffrages exprimés mais, avec une forte abstention, il ne recueille en réalité que 18,19 % des inscrits. Au second tour, il profite non pas d’un vote d’adhésion, mais d’un vote de rejet de sa rivale d’extrême droite, Marine Le Pen.

En 2002, dans des circonstances équivalentes, Jacques Chirac avait trouvé la formule qui convenait – même s’il n’en avait rien fait : « Ce vote m’oblige ! », avait-il déclaré au pays. D’Emmanuel Macron, ses partisans ont pu espérer des mots courageux similaires. Et de la parole aux actes, ils auraient pu croire qu’il chercherait d’abord à redonner vie à une démocratie à bout de souffle et à rassembler un pays divisé.

Pourtant, sitôt élu, le chef de l’État fait l’exact contraire : même s’il n’a obtenu le soutien que d’une minorité de Français, il ne songe pas un instant à rassembler le pays ni à parler à ceux des citoyens qui avaient voté pour lui uniquement pour écarter le danger d’extrême droite. Usant des pouvoirs exorbitants – sans équivalent dans aucune grande démocratie au monde – que lui offrent les institutions, il se transmute sur-le-champ en une sorte d’Emmanuel le Petit autoritaire. Son comportement ne doit rien au hasard : il ne fait que mettre en pratique la conception des pouvoirs de l’oligarchie française, qui n’a jamais été libérale au sens politique du terme mais qui s’est, au contraire, toujours accommodée des institutions néomonarchiques de la Ve République, voulant réformer la France tambour battant, ce qui serait difficile dans un régime démocratique, c’est-à-dire soucieux de l’avis des citoyens ou des délibérations des élus de la nation.

Un moment, pendant la campagne présidentielle, le candidat de La République en marche avait certes suggéré qu’il tiendrait les deux bouts de la corde. C’est son fameux « en même temps ». Mais très vite, le « en même temps » est oublié et la politique conduite est 100 % néolibérale, pas le moins du monde sociale-libérale et encore moins sociale.

En somme, le macronisme apparaît très tôt comme une variété hybride du bonapartisme : c’est l’autoritarisme d’un régime quasi monarchique, mais sans la moindre coloration sociale. Comment pourrait-il en être autrement ? Par définition, le social-libéralisme repose sur un troc : les salariés acceptent davantage de flexibilité en contrepartie de nouvelles sécurités. Il exige donc un pacte social, conclu par des partenaires sociaux à qui sont reconnus des pouvoirs de négociation. Or avec Emmanuel Macron, rien de tel : des concertations sont imaginables à l'extrême rigueur – et encore… le moins souvent possible –, mais surtout pas des négociations. Dès lors, le quinquennat d’Emmanuel Macron promet une folle farandole de mesures antisociales – démantèlement par ordonnances de pans entiers du code du travail et du droit du licenciement, refus de tout coup de pouce en faveur du salaire minimum, gel confirmé des rémunérations publiques, renforcement du contrôle des chômeurs, réforme de la retraite avec l’introduction d’un système par points, suppression des effectifs publics, hausse de la CSG pour les retraités, y compris les plus modestes…

Ce régime est le plus régressif que l’on ait connu depuis les débuts de la Ve République, et le plus désinhibé : il conduit sa politique de déconstruction du modèle social français de la manière la plus violente. Presque avec ostentation. Cette caractéristique renvoie à un trait qui est sans doute celui d’Emmanuel Macron, mais qui plus largement a contaminé la haute fonction publique du ministère des finances : l’adoration, quasi fétichiste, pour les chiffres – les 3 % de déficit public, les 60 % d’endettement public… – qui ne sont, après tout, que des conventions ; et la détestation de la question sociale, sinon le mépris de classe… De ce trait un tantinet méprisant, on trouve d’innombrables indices. D’abord, les sorties d’Emmanuel Macron – tantôt des gaffes, tantôt du mépris assumé – qui donnent à comprendre ce qu’il pense des plus modestes : de ces ouvrières de chez Gad qui sont « pour beaucoup des illettrées » ; de ces ouvriers de Lunel, dans l’Hérault, qui n’ont pas compris que « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » ; de ces « gens qui ne sont rien », que l’on croise dans les gares, à côté des « gens qui réussissent » ; de ces « fainéants » auxquels il ne veut rien céder, pas plus qu’aux « cyniques » ou aux « extrêmes » ; ou encore de ceux qui préfèrent « aller foutre le bordel » plutôt que « d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes ». Autant de formules qui, d'un bout à l'autre du pays, à tous les ronds-points occupés par des « gilets jaunes », n'ont évidemment pas été oubliées…

Le dédain ou l’arrogance d’Emmanuel Macron

Il faut bien connaître l’état d’esprit de la haute fonction publique de Bercy pour comprendre les raisons profondes du comportement quasi monarchique, autoritaire d’Emmanuel Macron. Car au fil des années, un sentiment d’exaspération n’a cessé de croître au sein de cette caste, dont Emmanuel Macron est devenu le champion. Parce que si la droite comme la gauche socialiste ont conduit depuis vingt ans des politiques de plus en plus franchement libérales, elles l’ont fait à leur rythme, pas toujours accéléré ; parce qu’aux yeux de cette oligarchie il faudrait presser la cadence, accélérer les réformes dites structurelles.

Dire que la caste se défie de la démocratie, ou s’en écarte, serait assurément excessif. Mais pour de nombreux hauts fonctionnaires, c’est à coup sûr une perte de temps, malheureusement. Une perte de temps, parce que les politiques font des promesses inconsidérées à chaque échéance électorale ; parce que les partenaires sociaux veulent être consultés et retardent d’autant la mise en œuvre de ces réformes. L’exaspération est d’autant plus forte qu’un dédain oligarchique s’est répandu : sans l’exprimer de manière aussi brutale, beaucoup des membres de la caste ont la conviction qu’eux savent ce qui est bon pour le peuple, même si le peuple, lui, ne le sait pas.

Dans cette nouvelle génération de hauts fonctionnaires qui constitue désormais la garde rapprochée d'Emmanuel Macron, il y a une forme de dédain pour le petit peuple qui ne comprend pas que le train de vie de la France est trop élevé, que la dépense publique et surtout la dépense sociale doivent impérativement être contenues…

Quiconque a approché ces hauts fonctionnaires de Bercy sait de quoi je parle. Dans le cas de la réforme des retraites, le discours dominant est en boucle : pourquoi les politiques avancent-ils si lentement ? Alors que depuis le début des années 1990, et notamment depuis le célèbre « Livre blanc » de Michel Rocard, le diagnostic est posé, pourquoi les gouvernements n’ont-ils procédé que par touches successives, un premier pas étant fait par Édouard Balladur, un autre par Alain Juppé, un autre par Jean-Pierre Raffarin ? Pourquoi faudrait-il conduire une nouvelle négociation alors que l'on sait très précisément ce qu'il faut faire ?

Bercy, à l’instar des marchés financiers, privilégie le court terme. Par-dessus tout, il déteste le débat public. Puisqu’il n’y a qu’une seule politique possible, il n’y a pas de place pour la contradiction ou pour l’interpellation. Et encore moins pour la négociation. Sans même parler de paritarisme. C’est peu dire qu’il existe dans ces sphères élevées une forme d’exaspération radicale et de mépris à l’égard des politiques.

En cela, le quinquennat qui commence au printemps 2017 a donc des allures de revanche. D’un seul coup, le clan des hauts fonctionnaires qui appuient Emmanuel Macron voit avec ivresse l’un des siens accéder à la fonction suprême et en capacité d’appliquer ce qu’il préconise depuis des années. Emmanuel Macron est devenu populaire dans ces milieux oligarchiques. Il a exprimé leur conviction qu’il fallait désormais conduire une politique de rupture. Poursuivre la politique néolibérale des gouvernements antérieurs, mais au pas de course. Sans se demander si le pays va suivre, sinon se rebeller. Rattraper le temps perdu, en somme. Poursuivre en même temps toutes les réformes libérales trop longtemps différées.

C’est pour cette raison qu’Emmanuel Macron et la caste dont il est le porte-étendard ne sont pas partisans du libéralisme politique. Pour ces cercles dirigeants, les institutions du « coup d’État permanent » sont les plus adaptées pour conduire les réformes : réforme du code du travail en même temps que réforme de la formation professionnelle, remise en cause des obligations de service public de la SNCF et nouvelle réforme des retraites.

Car c’est ce qu’il y a de plus spectaculaire dans l’action conduite par Emmanuel Macron : il n’y a pas de temps pour de véritables concertations – ou alors juste un simulacre, comme pour les ordonnances –, pas de temps pour que le Parlement délibère souverainement. Avec au bout du compte ce paradoxe, qui est la marque du quinquennat Macron : à la boulimie libérale répond l’anorexie démocratique (lire ici). De ce point de vue, le recours à la procédure très antidémocratique des ordonnances (lire notre parti pris écrit à l’époque) pour démanteler une bonne partie du droit du travail aura constitué un point culminant dans la marche échevelée entreprise par ce nouveau pouvoir.

Encore faut-il dire que l’expression d’anorexie démocratique ne donne qu’une faible idée de l’autoritarisme d’Emmanuel Macron, qui le conduit au recours constant à la violence policière depuis le début de son quinquennat. Un jour, ce sont les migrants qui sont les victimes de cette violence, le lendemain les étudiants, le surlendemain les zadistes. Et maintenant, ce sont les gilets jaunes qui en font les frais.

Comment a réagi le pays ? Avec le recul, on comprend mieux désormais ce qui s’est passé dans les profondeurs de l’opinion. Pendant tout un temps, sans doute pendant presque un an, il y a eu comme un effet de sidération. Assommé par l’irruption de ce nouveau pouvoir, tétanisé par la cascade de réformes qui a ensuite commencé, le pays n’a trop rien dit. Pendant le mouvement social contre la loi sur le travail, la division syndicale – et notamment la spectaculaire division orchestrée par la direction de Force ouvrière – a aussi contribué à ce que la colère sociale ne débouche pas. Puis il y a eu cet étrange et interminable conflit à la SNCF, où une partie de la population était de cœur avec les cheminots, mais a bien compris que la grève perlée risquait de ne pas déboucher sur grand-chose.

Finalement, il y a eu comme un phénomène d’accumulations. Réforme après réforme, la colère sociale a pris forme, s'est sédimentée. Après la colère des cheminots, il y a eu celle, beaucoup plus diffuse mais terriblement forte, des retraités auxquels le gouvernement veut ponctionner l’équivalent d’un quart à un demi-mois de pension sous la forme du relèvement de la CSG et de la brutale désindexation des retraites. Et puis, parmi d’innombrables autres mesures, il y a eu la poursuite de la hausse de la taxe sur les produits pétroliers. Et allez savoir pourquoi, c’est cela qui a constitué l’étincelle – « c’est le contingent qui réalise le nécessaire », aurait-on dit dans la phraséologie marxiste qui avait cours en d’autres temps.

Et c’est pour cela que ce conflit des gilets jaunes est sans doute comme un point de bascule irrémédiable dans cette brève histoire du macronisme. Car d’un seul coup, toute la politique antisociale de ce gouvernement est vouée aux gémonies, alors que le pays semblait amorphe ou chloroformé ; c’est le dédain ou l’arrogance d’Emmanuel Macron qui sont pointés dans toutes les manifestations, accompagnant désormais le chef de l’État, où qu’il aille, sous la forme de huées. « Macron démission ! » : même les lycéens commencent à entonner le slogan… c’est dire si l’impopularité du chef de l’État est désormais enracinée dans tout le pays.

La boulimie de réformes mariée à l’anorexie démocratique a donc fini par se retourner contre son promoteur : ce qui était le moteur du succès d’Emmanuel Macron est en passe de sceller l’échec de son quinquennat, alors qu'il est bien loin d'être achevé. Car quelle que soit l’issue de cette crise, en imaginant même que le chef de l’État puisse éviter une dissolution et que la crise politique ne se transforme pas en crise de régime, en supposant même qu’il parvienne à reprendre la main, peut-il espérer que le gouvernement reparte plus tard du même pied ? Imagine-t-on que le pouvoir va être en mesure de casser le paritarisme du régime d’assurance-chômage et de mettre à la diète les futurs chômeurs ? Et puis après, qu’il promouvra sa réforme de la retraite, qui va conduire à remettre en cause les droits des futurs retraités, sous la forme d'une remise en cause de l'âge du départ à la retraite ou d'une baisse des pensions ? Et puis après encore, qu’il livrera Aéroports de Paris ou la Française des jeux à quelques-uns de ses amis dans les milieux d’argent ? Et après, qu'il mettra en application toutes les mesures envisagées qui devraient venir ponctionner dans les prochains mois le pouvoir d'achat d'une grande majorité de Français (lire ici) ?

On peine à imaginer que la folle farandole des réformes reprenne et surtout que la vie politique française retrouve dans un proche avenir un cours plus apaisé. Sans le moindre doute, le moratoire de six mois sur la hausse des taxes sur les carburants ainsi que sur les hausses des tarifs de l'électricité et du gaz va être interprété par le pays pour ce qu’il est : la preuve de l’extrême faiblesse d’un régime, avec à sa tête un président qui a perdu son autorité, sinon même sa légitimité. Par surcroît, dans le cas des taxes sur le carburant, il ne s’agit que d’un moratoire de six mois et pas d’une annulation, ce qui a bien peu de chances d’apaiser la colère sociale.

Comme il n'y a rien en faveur du Smic, rien en faveur des retraités, rien non plus en faveur d'un nouvel impôt sur la fortune ; comme, en fin des compte, les concessions sont très minimes et aléatoires, le mouvement social semble devoir durer. Ce qui risque de conduire, tôt ou tard, Emmanuel Macron à devoir faire de nouvelles concessions. Après les réformes à marche forcée, voici venu le temps piteux des reculades à répétition.

Sous le masque étroit d'un président qui, dans son orgueil démesuré, se croyait jupitérien, devra-t-on bientôt chercher à déceler les traits d'un président impuissant, devant « se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes », selon la formule célèbre du général de Gaulle ? Il est trop tôt pour savoir comment l'Histoire se vengera. C’est en tout cas l’un des tours de force du chef de l’État : Emmanuel Macron a sans doute irrémédiablement enterré le macronisme !

Publié le 07/12/2018

Les casseurs de la France ne sont pas ceux que l’on croit !
 

de : Claude JANVIER (site bellaciao.org)
 

En effet, les véritables casseurs de notre pays sont en cols blancs (on pourrait les appeler les White blocs). À l’autre extrémité, se trouvent les Blacks blocs, que Castaner décrivit de suite issus de la mouvance ultra-droite. Bien pratique pour détourner l’attention. Au milieu de tout ça, la population, ceux qui bossent et qui endossent le Gilet Jaune. Seul moyen d’action ? Les manifestations.

Au moment où j’écris ces lignes, Edouard Philippe vient de proposer quelques mesures. Le pipeautage habituel politicien qui ne mène à rien et ne résout rien. Je cite : "Suspension pour 6 mois des hausses de carburants, gel pendant l’hiver des hausses de l’énergie, et suspension aussi de la modalité pollution du contrôle technique automobile."

Autrement dit, dans 6 mois, tout repartira de plus belle, et de nouveau, ce sera le même cinéma en technicolor. Tout repartira à la hausse. Ne nous laissons pas berner par ces suspensions de pacotille. Ne vous y trompez pas.

La voyoucratie en cols blancs est intouchable. Les casseurs ce sont eux. Une véritable chienlit de "bobos sur gavés". Ce sont eux qui cassent le pays depuis 40 ans. Ce sont eux qui cassent la création de nouveaux hôpitaux, eux qui cassent vos retraites, eux qui cassent votre pouvoir d’achat, eux qui cassent vos économies, eux qui dilapident l’argent public, etc. Voir l’excellent article paru dans les moutons enragés : les casseurs de la France. *1

Pendant que l’Etat casse tout ce qu’il peut pour rendre exsangue une bonne partie de la population, Macron distribue 300 milliards de cadeaux aux entreprises du CAC 40.* 2 Mais ce n’est pas nouveau : "En 2007, bien que les grands patrons regroupés au sein du Mouvement des Entreprises de France - Medef - ne cessent de rabâcher « qu’en France la fiscalité et les charges sociales sont les plus élevées au monde » et que « l’état actuel de la fiscalité empêche d’augmenter les salaires » ils se gardent bien de parler des augmentations de salaire qu’ils s’attribuent et qui représentent, avec le chômage, la plus lourde… charge pour leurs entreprises ! Les abus sont tels que certains vont jusqu’à refuser d’appliquer la loi ou la détourner dans la présentation des bilans aux actionnaires et sociétaires. Et pour cause : la rémunération annuelle moyenne de ces mêmes grands patrons français comprenant le salaire de base, les bonus et les stock-options se monte à 6,17 millions d’euros ! Elle ne cesse d’augmenter - de plus de 40 % en 2007 ! - et en font de loin les dirigeants les mieux payés des pays de l’Union Européenne de 2006, les cinquante patrons les mieux payés de France ont touché en moyenne 3,8 millions d’euros soit 316 années de SMIC ! Une flambée qui accompagne les résultats à la hausse des bénéfices des entreprises du CAC 40 - 100 milliards d’euros - et des cours de la Bourse de 17 %." Extrait du livre : Pourquoi la crise ? (Ed. Amalthée) de Jean Loup Izambert

La voyoucratie en col blanc englobe non seulement les politiciens, mais aussi la quasi-totalité des médias, les syndicats (CGT et compagnie), les hauts fonctionnaires d’état, une bonne partie de la justice, les députés, les sénateurs et j’en oublie.

BFMTV et CNEWS notamment ont poussés des cris d’orfraie sur les gilets jaunes, mais ils ne font pas de l’info. Juste de l’intox. Ruth Elkrief est une "digne" représentante de l’intox. Si vous voulez vous désintoxiquer, allez regarder TV Libertés par exemple, et lisez Agoravox, les Moutons enragés et tous ceux qui valent la peine d’être étudiés. Les grands médias sont vendus aux grands patrons, comme M. Drahi... et en plus touchent des subventions de l’Etat.

Les syndicats sont de mèche et roulent pour nos gouvernements corrompus. La CGT par exemple possède 46 millions d’actions en bourse. Non, vous ne rêvez pas ! Un petit café pour vous remettre de vos émotions ? Surprenant de détenir pour un syndicat anti-capitaliste 46 millions d’actions... *3 et *4

Revenons aux casseurs d’en bas. Les Blacks blocs. En général fichés S pour la plupart. Curieusement, les CRS et les policiers en civil ont arrêtés des citoyens Gilets Jaunes dont la majorité n’est pas issue des Blacks blocs. Légitimes arrestations ou pas, une question se pose :
 Ordre du gouvernement de ne pas arrêter les vrais casseurs ou faute professionnelle ? À vous de choisir.

Comparution immédiate des Gilets Jaunes arrêtés, condamnations et fichages des citoyens. Mais la justice a tendance à partir à vau-l’eau. Complice des White blocs ? Ma foi...

Du procès litigieux récent à Saint Lô où un "présumé" violeur est innocenté, en passant par deux mois de prison ferme pour vol de pâtes à Cahors, la question est légitime. Les véritables casseurs, la voyoucratie en col blanc reste toujours quasiment intouchable. * 5, 6, 7, 8,9

Le slogan "dissolution de l’Assemblée nationale" que l’on voit circuler sur les réseaux sociaux doit être d’actualité. Nous avons une assemblée de guignols qui ne connaissent rien à la vie de tous les jours. Marre d’entendre des députés qui estiment qu’à plus de 5 000 € de salaire par mois, ils ne peuvent manger que des pâtes, *10,11, marre d’entendre en son temps Julien Dray qui déclarait qu’à moins de 9 000 € de salaire par mois un député était corruptible, *12, marre d’entendre hier la députée LREM déclarer qu’elle ne connaît pas le montant du SMIC.*13. On croit rêver. Des jean-foutres et des incapables.

Pauvres chéris. S’ils ne peuvent pas s’en sortir avec à minima 5 000 € par mois, comment fait-on avec 1153 € par mois net ?

Cette assemblée doit être remplacée par la création d’une assemblée citoyenne. L’AN et le Sénat doivent disparaître. Ils sont pratiquement tous indignes de leurs fonctions ( un certain nombre de ces personnes ont des affaires de détournement de fonds publics, etc..). Comme le chef de l’état et le reste de l’exécutif. Ils nous trahissent tous. La création de la VI éme république c’est maintenant.

Claude Janvier

Publién le 05/12/2018

Gilets jaunes : que la colère se mue en espérance

Clémentine Autain  (site regards.fr)

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ?

La première victoire est déjà remportée. Oui, le mouvement des gilets jaunes a déjà réussi à marquer le paysage social, à imprimer le débat public, à faire émerger de nouveaux visages qui posent des mots sur la dureté d’un quotidien si méconnu des sphères de pouvoir. Les colères se répondent en écho.

Ici, on entend cette femme qui crie son désespoir parce qu’elle travaille à s’user la santé mais vit dans la pauvreté. Voilà dix ans qu’elle n’est pas partie en vacances. Là, c’est un homme qui raconte face caméra que pour lui, ce ne sont pas les fins de mois qui sont difficiles car la galère commence dès le premier jour du mois. Ailleurs encore, une personne s’en prend violemment au Président Macron qui décidément n’entend rien, ne comprend rien : « Il nous prend vraiment pour des gogos ! » quand une autre conclut calmement mais fermement : « C’est d’une révolution dont on a besoin. Il faudrait un nouveau 4 août pour l’abolition des privilèges ». Le ras-le-bol général, voilà ce qu’on entend. Enfin.

Parti d’un coup de semonce contre la hausse de la taxe sur le carburant, le mouvement a entraîné bien au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. L’axe de départ s’est comme désaxé. Le caractère hétéroclite des revendications, des mots d’ordre, des familles politiques qui apportent leur soutien laisse les portes encore très ouvertes sur l’issue de cette colère XXL.

Rien n’est joué mais la tonalité n’est plus celle que l’on pouvait redouter au départ, quand les courants d’extrême droite s’étaient rués le mouvement en espérant voir se développer leurs obsessions identitaires et grandir leur terreau du ressentiment. Loin d’une focalisation sur le "trop de taxe, trop d’impôt", c’est le sentiment d’injustice sociale et territoriale qui semble dominer. C’est le rejet des politiques d’austérité et la défense des services publics qui donne le ton davantage que le repli sur soi. Ce sont les inégalités qui sont clairement pointées du doigt. Quant à la question environnementale qui aurait pu se trouvée marginalisée, elle n’est pas désertée. Les courants écologistes s’engagent progressivement dans la danse.

Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge.

Le bouillonnement est là et des jonctions commencent à s’établir. Là encore, rien n’est joué mais les dockers, au Havre, se joignent aux gilets jaunes pendant que les lycéens enclenchent leur soutien. Des secteurs entiers du mouvement social s’impliquent désormais franchement. Des personnalités proposent de venir physiquement apporter leur notoriété pour protéger les gilets jaunes aux Champs-Elysées d’éventuelles violences. L’ordre des choses est bouleversé.

D’ores et déjà, des lignes ont bougé dans les têtes. Partout, sauf visiblement au sommet de l’État où l’on reste empêtré dans de tristes logiques comptables et où l’incompréhension voire l’aversion du monde populaire domine. La crise politique est en marche. Au point que la délégation des gilets jaunes ne s’est finalement pas rendue à Matignon. Signe du temps, les groupes politiques insoumis et communistes proposent de soumettre au Parlement une motion de censure. In fine, c’est sur le terrain politique que le plus gros va se cristalliser. Il n’échappe à personne qu’un mouvement soutenu par 80% de la population, par des sensibilités politiques et des personnalités que tout oppose par ailleurs, ne dit pas le sens, la cohérence du projet de changement souhaité. La liste des revendications du comité auto-organisé par les initiateurs des gilets jaunes posent de sérieux jalons mais la confrontation politique reste évidemment devant nous.

Jusqu’où portera la vague de colère incarnée par le mouvement des gilets jaunes ? Saurons-nous faire grandir les conditions d’une issue émancipatrice ? Il le faut. Le brun rêve de prendre la main. Mais le jaune a pris un sérieux coup de rouge. Il faut maintenant que la colère se mue en espérance.

 

Clémentine Autain

 

Publié le04/12/2018

Sur le mouvement des gilets jaunes

Temps critiques

paru dans lundimatin#168,

Nous reproduisons ici une analyse historique de l’émergence et de la composition du mouvement des gilets jaunes parue le 29 novembre dans la revue Temps Critiques. Si nous n’en partageons pas toutes les prémices et conclusions, elle nous est apparue extrêmement intéressante et éclairante.

Un autre fil historique que celui des luttes de classes 

On pourrait raisonnablement y voir des analogies avec plusieurs événements historiques comme le soulèvement des Fédérés pendant la Révolution française. Même si bien évidemment il n’y a jamais de véritable répétition dans l’histoire, force est de constater que des éléments communs caractérisent les grandes révoltes populaires dont la lutte antifiscale représente sûrement le point le plus basique [1]. Ainsi en fut-il du soulèvement insurrectionnel des Fédérés de l’été 1793 dans les Provinces du sud-est et de l’ouest de la France, qui s’opposait au coup d’État des Jacobins, lesquels cherchaient à imposer leur pouvoir despotique sur l’État-nation bourgeois dans l’ensemble du territoire. Il n’est pas irraisonné de faire une analogie entre les Fédérés et les Gilets jaunes puisque les uns comme les autres ne contestent pas les fondements républicains de l’État, mais demandent une reconnaissance de leur citoyenneté provinciale et la fin de leur condition de sous-citoyens. De la même façon, certaines doléances des manifestants rappellent les fameux « Cahiers de doléance » des années 1788-89, ainsi que les oppositions actuelles aux taxes rappellent les actions menées contre les fermiers généraux à l’époque. Cette analogie peut prendre consistance lorsqu’on sait que la puissance du capital globalisé et totalisé a conduit à un affaiblissement de la forme État-nation démo-républicain. Or c’est cette forme [2] qui contenait le principe d’égalité de condition célébré par Tocqueville dans son livre sur la démocratie en Amérique. Elle s’est progressivement accomplie dans les formes républicaines ou/et parlementaires à travers les politiques réformistes plus ou moins social-démocrates et la victoire contre l’alternative fasciste des années 1930-1940. Sortie plus forte de 1945, elle s’est développée dans les différentes formes d’État-providence de la période des Trente glorieuses jusqu’à même triompher du dernier sursaut des luttes prolétariennes des années 1960-70.

La perte de légitimité de l’État-nation

À partir de la fin des années 1970, les restructurations industrielles et le processus de globalisation/ mondialisation s’enclenchent alors, dans ce qui n’est pas pour nous une contre-révolution (il n’y a pas vraiment eu révolution), mais une révolution du capital. Elle s’initie puis prospère sur les limites du dernier cycle de lutte de classes et épuise la dynamique historique de l’égalité portée par l’idéologie universaliste de la première bourgeoisie soutenue par la classe ouvrière au sein de l’État-nation. Désormais l’équité remplace l’égalité, la lutte contre les discriminations remplace la lutte contre les inégalités

Des formes précapitalistes de rapports sociaux subordonnés réémergent alors : les relations sociales (« le piston »), l’hérédité sociale, reprennent de l’importance à l’intérieur même du processus démocratique comme le montre la situation dans l’éducation où de plus en plus d’élèves entrent dans le cycle supérieur sans que le pourcentage d’enfants d’ouvriers s’élèvent pour autant ; comme le montre aussi une augmentation des taxes qui, dans le système redistributif français où 50 % de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu, est la façon la plus directe de faire contribuer les pauvres, comme sous l’Ancien régime finalement. Toutes ces mesures sont à la racine de la révolte fiscale actuelle. C’est d’autant plus injuste que contrairement à ce qui se dit souvent sur la part respective de chacun à la pollution, ce ne sont pas les moins aisés qui pollueraient le plus (on accuse l’automobile et le diesel), mais les plus riches. Tout cela est posé en termes individuels comme si cela était du ressort de chacun et non pas du rapport social capitaliste dans son ensemble.

D’après des statistiques [3] récentes, un cadre supérieur sera beaucoup plus pollueur et aura une empreinte carbone supérieure (à cause surtout de ses loisirs supérieurs et des dépenses en essence bien supérieures, en valeur absolue, à un ouvrier ou une aide-soignante, mais sa dépense en essence représentera une part proportionnelle bien moins importante de son budget en valeur relative. Statistiquement en France, les 10 % les plus riches émettent quatre fois plus d’empreinte carbone que les 50 % les plus pauvres donc chaque foyer des 10 % des plus riches émettent vingt fois plus que les plus pauvres alors que le mode de vie des plus riches (avions, grosses voitures, 4x4) est non seulement préservé, mais en voie de démocratisation avec crédit et voyages low cost [4]. Ces données s’inscrivent en faux contre l’image donnée des Gilets jaunes comme de gros beaufs pollueurs. Certes, ils accordent sûrement moins d’attention idéologique à l’écologie que les cadres ou professions intellectuelles, mais leurs pratiques sont moins contradictoires que les leurs.

L’augmentation de la CSG avait déjà eu cet effet de taxation de tous (pauvres comme retraités), mais comme toutes les taxes, elle est proportionnelle et non pas progressive avec donc elle n’a aucun caractère redistributif, bien au contraire puisque certaines taxes touchent des produits qui représentent une plus grande part du budget des familles en difficulté que des familles riches (c’est par exemple le cas de la TVA). Il ne faut donc pas s’étonner de voir des petits retraités dont beaucoup vivent mal le paiement de la CSG, être très actifs sur les barrages, d’autant qu’ils ont le temps disponible pour eux. C’est donc la fonction sociale de l’impôt qui est remise en question du fait du sentiment de déclin des services publics de proximité au profit de leur contractualisation (prestations-clients, numérisation) particulièrement évidente en ce qui concerne la SNCF, ce qui produit une réaction individuelle face à l’impôt faisant la balance entre ce qui est payé et ce qui est reçu. Toute solidarité, même abstraite, s’efface devant des réflexes individualistes qui se porteront facilement vers et sur des boucs émissaires.

Si toute augmentation des prix sur des produits de consommation courante a tendance à plus toucher les ménages à petit budget, les individus réagissent en général moins à ces mouvements de prix qui leur apparaissent comme quasi naturels, au moins dans les pays capitalistes développés. Néanmoins, de plus en plus de prix leur apparaissent comme des prix artificiels soit parce qu’ils sont administrés par l’État et subis comme des prix politiques entraînant une augmentation des dépenses contraintes, soit comme des prix de monopole imposés par les firmes multinationales et la grande distribution. Mais, hormis dans les DOM-TOM et encore aujourd’hui à la Réunion, ces prix sont rarement attaqués de front dans des émeutes populaires qui existent pourtant dans les pays pauvres (Tunisie, Égypte). Il n’y a pas d’émeutes de la faim dans des pays comme la France et la lutte contre les prix s’avère indirecte dans le cadre d’une lutte contre les augmentations de taxes qui apparaissent souvent incompréhensibles, du moins en France, vu le principe de non-affectation. Il n’en faut donc pas plus pour que les Gilets jaunes et leurs soutiens refusent une taxation soi-disant « verte » qui en fait renfloue la caisse globale de l’État qui ensuite seulement procède aux arbitrages budgétaires [
5]. Question sociale et question environnementale restent donc séparées, même si elles sont reconnues comme légitimes, car beaucoup de présents sur les barrages ou dans les manifestations refusent l’image de « beauf » qui leur a été collée et qu’ils ressentent comme un mépris de caste si ce n’est de classe. Il n’empêche que la phrase énoncée dans les rassemblements : « Les élites parlent de la fin du monde quand nous parlons de fin du mois » est peut être la plus forte entendue parce qu’elle consacre cette tension.

La révolte contre l’impôt ou les taxes ne peut donc être assimilée au refus pur et simple exprimé par de nombreuses couches supérieures, professions libérales et autres petits patrons croulant sous les charges sociales.

D’où aussi des contestations contre les nouveaux « privilèges », et contre la paupérisation de la vie quotidienne. Un autre argument joue en faveur de cette thèse d’un soulèvement du peuple fédéré : la carte des révoltes et des soulèvements des Fédérés de l’été 1793 [6] correspond assez bien à la carte des régions où les blocages et les actions des Gilets jaunes sont les plus forts. Mais, là encore, la spécificité de l’État français et de son centralisme qui perdure malgré la crise générale de la forme État-nation, empêche cette révolte de suivre la tentation italienne ou espagnole de l’autonomie (Padanie) ou de l’indépendance (Catalogne) ou encore de la sécession européenne comme avec le Brexit [7]. Il n’empêche que le redéploiement de l’État-nation en État-réseau ne se fait pas d’un coup de baguette magique. La contradiction entre le verticalisme centraliste de ce qui perdure d’État-nation dans la gestion des rapports sociaux se heurte à la forme décentralisée que prend l’aménagement des territoires. Une forme qui privilégie le développement des métropoles au détriment des villes petites et moyennes qui se trouvent dans le dilemme insoluble d’avoir à prendre plus de choses en charge avec moins de moyens. D’où le mouvement de démissions des maires qui se produit aujourd’hui et un sentiment de solde pour tout compte qui fait resurgir un « Peuple » qui n’a pas attendu Marine Le Pen où Mélenchon et leur notion de « peuple central » pour être affirmé. Une notion qu’on retrouvait déjà chez Arlette Laguiller dont on se moquait de la formule plus populaire que prolétarienne : « travailleuses, travailleurs, on vous exploite, on vous spolie [8] » et qui semble assez proche de la perception actuelle de beaucoup de manifestants qui ont à la fois l’impression d’être exploités (chômage, CDD, allongement des temps de transport) et spoliés par des taxes qui portent en soi l’injustice dans la mesure où elles touchent proportionnellement davantage les pauvres que les riches. C’est parce qu’ils sont arrivés à une grande connaissance intuitive de cette situation d’exploitation (qui ne passe pas par la case « conscience de classe ») que la radicalisation du mécontentement n’épouse pas les formes d’organisation traditionnelles (par exemple syndicales) et diffère dans sa composition sociale. Mais pourquoi s’en étonner quand les restructurations du capital ont liquidé les anciennes forteresses ouvrières et qu’on est bien loin de l’époque où dominait la figure de l’ouvrier-masse de Renault ou de Fiat. L’ouvrier de petite entreprise, du bâtiment, des services, l’employé du Mac Do trouvent à cette occasion un lieu d’expression de la révolte qui a du mal a existé sur des lieux de travail fracturés où les collectifs de travail peinent à s’agréger. L’ancrage local des points de fixation renforce cette possibilité de rassemblement, hors des cadres structurés et institutionnalisés. Cette connaissance intuitive s’appuie sur le fait que la croissance des revenus en valeur absolue qui apparaît dans les statistiques et qui est répercutée par les médias entre en contradiction avec une baisse du pouvoir d’achat à cause de l’augmentation des dépenses contraintes (charges fixes). Mais cette connaissance intuitive n’est pas sans matérialité objective. En effet, si ce sont les habitants des régions rurales et périurbaines qui ont tendance à manifester c’est aussi en rapport avec un budget dédié à la « cohésion territoriale » qui vient d’être amputé de 1,4 Mds d’euros.

Il y a conjonction entre trois éléments, un « ça suffit » qui ne vise pas seulement Macron, comme avec le « Dix ans ça suffit » contre de Gaulle, en Mai-68, mais l’ensemble du corps politique ; une exigence d’égalité, de justice et de fraternité, même si on ne sait pas bien jusqu’où s’étend cette dernière, devant des rapports sociaux dont la dureté ne semble plus compensée par les acquis sociaux des années 1960-1970 et l’air de grande liberté (“libération”) qui l’accompagnait ; enfin des conditions matérielles de vie souvent difficiles eu égard aux standards en cours dans une société capitaliste avancée.

La soudaineté de l’événement

Ce mouvement échappe aussi aux divers corporatismes qui ont pu être à la base d’autres mouvements plus anciens souvent désignés comme « inclassables » comme l’était celui de Poujade (rattaché aux commerçants et artisans avec l’UDCA [9]). La preuve en est qu’alors que les syndicats de taxis et des transports routiers (FNTR) restent à l’écart ou même condamnent le mouvement (la FNTR demande au gouvernement de dégager les routes !) puisque ce sont des organisations qui ont négocié et obtenu quelques avantages, de nombreux routiers et des chauffeurs Uber sont aperçus sur les blocages. Les routiers jouant d’ailleurs souvent au « bloqué-bloqueur » et conseillant parfois les novices du blocage à déterminer les bons objectifs comme les dépôts d’essence (cf. Feyzin dans le Rhône, Fos-sur-Mer ou Brest). De la même façon, certains s’aperçoivent que les blocages des grands axes ont des répercussions sur l’approvisionnement en pièces pour les grandes entreprises qui sous-traitent au maximum. Ainsi, l’usine Peugeot de Montbéliard s’est retrouvée momentanément à l’arrêt.

On assiste bien là à un surgissement événementiel qui se situe en dehors des habituelles convergences ou appels à convergence des luttes sociales traditionnelles, parce qu’il pose, dans l’immédiateté de son expression directe sa capacité à faire rassemblement [10] en mêlant à la fois le caractère « bon enfant » et une grande détermination. Il faut dire que beaucoup de manifestants en sont à leur première manifestation. Ils s’étonnent, naïvement de l’écart entre les engagements formels à participer qui pleuvent sur les réseaux sociaux et le nombre relativement restreint des présents sur les barrages et aux manifestations. Le fait de les interroger sur leur absence ou indifférence aux manifestations de ces dernières années les interloquent, mais ne les agacent pas tant ils ont l’impression d’un dévoilement soudain, d’être à l’origine de quelque chose de nouveau. Certains ressentent bien la contradiction entre d’un côté le fait de rester calme et en même temps la nécessité de rester décidés et déterminés dans une ambiance qui ne peut tourner qu’à la confrontation (deux morts, 500 blessés, dont une vingtaine de graves, y compris chez un commandant de police [11]) si ce n’est à l’affrontement violent (le 24 novembre à Paris). Il s’en suit un changement de position progressif vis-à-vis des forces de l’ordre qui passe parfois de la compréhension mutuelle à l’invective renforcée par le fait que le mouvement ne cherche pas d’abord et avant tout à négocier et ne déclare pas ses points de blocage, qu’il développe des moyens de communication par réseau et des moyens d’action qui sont plus ceux des associations que des groupes politiques ou syndicats (les « flashmob [12] », par exemple). De la même façon qu’une ligne de partage de classe ne parcourt pas le mouvement (nous y reviendrons), les tenants de la ligne amis/ennemis, comme ceux de la ligne droite/gauche en seront pour leur frais. Certains s’essaient à des variantes comme « la France d’en bas contre la France d’en haut » ou, plus original, comme D. Cormand, secrétaire national d’Europe-écologie-les-Verts qui retient la séparation entre ceux qui craignent la fin du monde et ceux qui craignent la fin du mois [13] ou une délocalisation et le chômage comme les salariés de Renault-Maubeuge qui ont eu le gilet jaune facile avant l’action du samedi 17 car l’exemple ne vient évidemment pas d’en haut, bien au contraire. La communication gouvernementale, particulièrement maladroite parce que peu au fait des stratégies politiques s’avère particulièrement contre-productive. Les phrases macroniennes sur le fait de n’avoir qu’à traverser la rue pour trouver du travail ont fait plus pour réintégrer les chômeurs dans la communauté virtuelle du travail que tout populisme de gauche. De même la phrase de certains élus de la majorité sur les Gilets jaunes « de la clope et du diesel » a exprimé au grand jour que la cigarette n’était pas, pour l’État et le pouvoir une question de santé publique, mais de santé morale dans le monde aseptisé dont ils rêvent [14].

La tarte à la crème de l’interprétation en termes de classes moyennes

On ne sait pas encore si c’est « l’insurrection qui vient », mais comme dit Patrick Cingolani dans Libération du 21 novembre 2018, on a déjà « un peuple qui vient ». Il est toujours difficile de savoir ce qu’est « le peuple », mais concept mis à part, faut-il encore que ce « peuple » ne soit pas celui constitué autour de l’identité nationale, fut-elle de gauche qui clôturerait le choix entre populisme de droite et populisme de gauche, mais un « peuple » qui se constituerait dans le mouvement en dépassant la coexistence de différentes luttes et dans une sorte de coextension.

Car d’une manière générale et encore une fois tout le discours de classes est mis à mal. L’insistance sur la notion de classes moyennes, de la part des journalistes surtout, en est la démonstration. Dans les années 60 et 70, cette notion pouvait encore avoir quelque pertinence, du point de vue des pouvoirs en place pour saisir les modifications alors en cours (la « grande société » de Kennedy-Humphrey, la démocratie de classes moyennes de Giscard) quand croissance et progrès social semblaient marcher de pair, mais aujourd’hui ce terme cherche juste à éviter de parler simplement en termes de riches et de pauvres en assimilant aux classes moyennes tous ceux qui ne sont pas assez aisés pour être riches et assez pauvres pour être assistés (un classement que le Rassemblement national et la France insoumise reprennent à leur compte) et bien évidemment en termes de prolétariat, notion devenue complètement obsolète dans les pays ou une partie non négligeable des individus qui « tirent le diable par la queue » en fin de mois sont propriétaires de leur appartement (hors grandes métropoles) et possèdent une ou deux automobiles.

Le conseiller du Prince (en géographie) Christophe Guilluy a essayé de croiser cette analyse en termes de classes (ce qu’il appelle les « classes populaires »), avec les nouvelles territorialisations et ce qu’il appelle « la France périphérique ». Mais pour lui tous les salariés non-cadres et les artisans, commerçants, petits entrepreneurs forment cette classe moyenne inférieure (une autre appellation pour « classes populaires ») qui serait majoritaire en nombre. Ce grand niveau de généralisation le conduit à ne pas distinguer les Gilets jaunes des Bonnets rouges de 2013 et à ne pas tenir compte de la grande différence de composition sociale entre les deux mouvements. En fait, chez lui le territorial surdétermine l’analyse en termes de couches sociales ce qui l’amène à exclure de sa notion de classes populaires les habitants des cités de banlieues et les immigrés récents qui peuplent certains quartiers des grandes métropoles, en les racialisant par opposition aux « petits blancs » de la périphérie [15]. C’est qu’effectivement les formes de révolte qui peuvent exister dans ces ne prennent pas la même forme (révolte de 2005). Mais pourquoi faire comme si la segmentation territoriale était définitive alors que la mobilité géographique est de plus en plus forte et que beaucoup d’anciens travailleurs immigrés quittent ces cités pour aller habiter dans le pavillonnaire des périphéries ? D’ailleurs la diversité des personnes présentes dans les actions des Gilets jaunes, plus sur les barrages que dans les manifestations d’ailleurs, infirme les simplismes de Guilluy. Bien sûr les médias se feront un malin plaisir d’exhiber quelques actes antimusulmans ou homophobes, auxquels on pourra facilement, sur les barrages ou dans les rassemblements, opposer d’autres faits et déclarations [16]. De telles dénonciations, reposant sur un nombre de faits très réduit, ont d’ailleurs cessé, preuve qu’ils étaient montés en épingle dans le but de discréditer le mouvement et surtout de mettre l’accent sur ce qui serait son orientation fondamentalement réactionnaire et droitière.

S’il y a bien des réactions à une paupérisation relative, ce n’est pas non plus une manifestation des « sans parts [17] » comme le prétend un disciple de Rancière dans Libération du 24 novembre 2018. Les personnes les plus pauvres où les plus en détresse sont dans les villes et éventuellement dans les cités, mais ce ne sont pas elles qui manifestent, car elles vivent en partie de l’assistance de l’État et il leur est difficile de s’y opposer. Sauf à La Réunion où Gilets jaunes et jeunes des cités semblent coexister pendant la journée sur les barrages avant que les débordements que l’on sait interviennent pendant les nuits entre jeunes de Saint-Denis et forces de l’ordre. Il est vrai que la question de la vie chère dans les DOM-TOM a déjà entraîné de nombreux conflits et affrontements depuis une vingtaine d’années et aujourd’hui, à La Réunion le couvre-feu qui a duré une semaine montre que la lutte est intense et profonde. Mais ce n’est pas un cas totalement isolé. À Douai, le 17 novembre, la proximité d’un barrage avec une cité a entraîné des heurts avec la police, soit un exemple de coexistence de différentes formes de lutte sans coextension.

Une même coexistence entre plusieurs forces, semble se manifester dans les rassemblements autour des raffineries de pétrole, comme à Feyzin, près de Lyon où les ouvriers du couloir de la chimie des syndicalistes et des militants politiques ont participé à une assemblée générale avec les Gilets jaunes avant de se rendre sur d’autres lieux d’action.

Ce qui se transforme dans la société capitalisée, c’est la perception que les individus ont du capital et de l’État. Le premier n’apparaît plus comme fournisseur d’emploi, de lien social et de progrès (technique et social associés), mais comme un ensemble de monopoles au niveau ou même au service d’un hypercapitalisme du sommet : les compagnies pétrolières, les entreprises du CAC40, les grandes banques too big pour qu’on ne les renfloue pas en temps de crise, les hypermarchés de la grande distribution, les GAFAM créent certes encore des emplois, mais dans des lieux restreints à forte densité capitalistique comme on vient de le voir avec l’installation de nouveaux sièges de Google à Washington et New York qui laissent des zones entières en déshérence.

« Dans quel régime vivons-nous ? »

Dans quel régime vivons-nous est une interrogation qui semble faire le tour des barrages et manifestations. Beaucoup ressentent un système complètement corseté parce qu’ils n’ont pas de relations intermédiaires avec l’État qui leur ferait penser qu’il y a du donnant-donnant ou du « grain à moudre » comme disent les syndicats ouvriers, à condition de respecter un certain nombre de formes (déclaration préalable de manifestation par groupe ou personnes autorités, déclaration de lieu de départ et trajet) qui font partie des règles du jeu social entre partenaires sociaux bien élevés. Le refus des « Gilets jaunes » d’être « parqués » au Champ-de-Mars est en revanche significatif de ce rapport direct à l’État qui leur fait choisir les Champs-Élysées alors qu’ils savent qu’ils vont y rencontrer les forces de l’ordre. Le mouvement a beau ne pas être « organisé », quelle est belle l’image retransmise par les télévisions de ce champ de Mars absolument vide à l’heure où il devait être plein !

Les médias, toujours dans une forme spontanée ou calculée d’infantilisation par rapport aux « gens du peuple », invoquent une colère à la base du mouvement (type « grosse colère », ça leur passera), pourtant le mouvement a une tout autre ampleur que celui des motards de la Fédération française des motards en colère ou du mouvement né en janvier 2018, de manière informelle et lui aussi à partir des réseaux sociaux, les deux initiatives s’opposant à la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes. Des médias qui légitiment le mouvement… tant qu’il reste dans la légalité et l’intervention pacifique, tout en montrant ce qui est pour eux la manifestation d’une autre France. S’ils ont jugé la grève des cheminots illégitime, celle des Gilets jaunes serait, elle, légitime. On ne peut mieux transcrire la perte de centralité du travail dans la société du capital qui rend inessentielle la force de travail pour la valorisation. Mais lorsque l’action de Gilets jaunes se poursuit et que ladite simple « colère » se manifeste dans des formes jugées illégalistes, les médias sonnent l’alarme et multiplient la désinformation.

Comme diraient les marxistes orthodoxes, le mouvement des Gilets jaunes est de l’ordre de la circulation, il n’est donc pas fondamental, alors que nous le voyons depuis plusieurs années, le blocage des flux est un élément essentiel des luttes dans la mesure où la société du capital est basée sur la flexibilité/fluidité et le minimum d’immobilisations et de stocks. Nous ne dirons pas que le mouvement est conscient de cela, mais le fait que des Gilets jaunes aient été réticents à se rendre à Paris, qu’ils aient maintenu les barrages et rassemblements en province indiquent qu’ils sentent bien la nécessité de rester un mouvement diffus et à cent têtes en quelque sorte (et donc sans leader la Poujade ou Nicoud), un mouvement qui ne laisse pas prise au spectaculaire, mais impose sa présence en quadrillant tout le territoire, ce que ne peuvent pas faire les forces de l’ordre par exemple. Bien sûr, ils ne refusent pas la présence des médias sur les rassemblements, mais ils la contrôlent mieux (c’est du donnant-donnant) que dans des opérations telle la « montée » sur Paris. En fait, peut être pour la première fois, les médias sont supplantés par les réseaux sociaux et sont obligés de donner une chambre d’écho encore plus forte pour représenter le mouvement puisqu’ils veulent tout représenter et parce qu’ils veulent le faire entrer dans un cadre connu et institutionnel (comment le réintégrer dans l’espace démocratique).

Si Gérard Noiriel, dans sa tribune du journal (op. cit.) met bien l’accent sur la façon dont cette question sociale se repose aujourd’hui, c’est-à-dire finalement en dehors de l’hypothèse strictement classiste qui a dominé au XXe siècle, via les différentes formes de partis communistes, une des faiblesses de son analyse est d’affirmer que la presse ne pense que spectacle et que donc elle est pour le mouvement si elle peut en tirer des images spectaculaires. Les images et paroles des médias au soir des violences du 24 novembre montrent au contraire une réaction virulente contre des « casseurs » que les images n’ont pas réussi à transformer en Black Bloc [18]. Il était d’ailleurs piquant de voir des journalistes retranscrire en direct ce qu’ils représentent comme le spectacle de désolation laissé derrière eux par les « casseurs », alors qu’en arrière-fond des Gilets jaunes qui n’étaient sûrement ni des identitaires ni des membres de « l’ultra gauche », hurlaient contre les « flics collabos ».

Quand le pouvoir, en la personne de Macron, invoque une « souffrance » qui s’exprime, renvoyant les Gilets jaunes à ce qui serait leur condition de sacrifiés de la conjugaison aujourd’hui structurelle de la mondialisation et de la start-up nation, cela ne suggère-t-il pas qu’il s’agit d’un mouvement qui dépasse l’indignation démocratique telle qu’elle s’était développée autour du Manifeste des Indignés, et qui s’apparente à une révolte ? Cette dimension de soulèvement collectif bouscule les règles du débat et des luttes habituelles maintenues dans le cadre démocratique et politique traditionnel, dont celle de la SNCF nous a fourni un dernier exemple affligeant. Mais elle n’est pas dégagée d’une tendance au ressentiment (cette haine de classe sans conscience de classe) contre les élites et les « gros », les « voleurs », les « profiteurs » qui donne dans la facilité et fait que la dimension « antisystème » souvent relevée est finalement assez superficielle, le « système » étant réduit à quelque tête d’affiche (le « banquier Macron », le mafieux Castaner, le clientéliste Gaudin à Marseille, etc.), mais non pas remis en cause dans ses fondements. Le rapport à l’État qui transparait ici est d’ailleurs très ambigu puisqu’à la différence du mouvement antifiscal des Tea Party aux États-Unis, les Gilets jaunes ne sont pas, dans l’ensemble, pour une politique plus libérale ni pour un État minimum. Pour la plupart d’entre eux il est probable qu’ils n’étaient pas descendus dans la rue en 2015 pour la défense du service public puisqu’ils aujourd’hui ont l’impression de ne plus en avoir que les vestiges (fermetures d’écoles primaires, de petits hôpitaux, de gares ferroviaires et de postes [19]). C’est un mouvement non exempt de contradictions puisqu’il réclame la baisse générale des taxes tout en ayant encore des demandes par rapport à l’État conçu encore comme État social. Or la baisse des impôts et taxes est contradictoire à une action sociale de l’État. Cela peut accroitre la crise de légitimité de l’État qui fait que les personnes défavorisées ne se reconnaissent plus dans son action et peuvent en cela rejoindre des fractions, elles aussi populaires, qui ne veulent plus de cette action sociale de l’État, en direction des chômeurs, des migrants et dénoncent le trop grand nombre de fonctionnaires, les « assistés », etc. Il est vrai que ce mouvement n’est pas guidé par la Théorie révolutionnaire historique ni par ses fractions communistes ou anarchistes contemporaines, qu’il est « interclassiste » (quelle horreur [20] !) et ouvert à tous les vents. Il s’inscrit en tout cas dans un ensemble de mouvements diffus qui, depuis l’occupation des places dans de nombreux pays, des luttes comme celles du No-TAV ou de NDDL ou encore certaines actions au cours de la lutte contre la loi-travail, fédèrent des initiatives qui ne dépendent pas de partis ou syndicats et qui se développent d’une façon horizontale à partir des réseaux sociaux. Leurs caractéristiques sont toutefois suffisamment différentes pour qu’on n’y cherche pas des convergences possibles au sein d’un supposé bloc anticapitaliste et a fortiori « communiste ». Pour le moment, ces luttes coexistent sans connaître de coextension.

Temps critiques, le 29 novembre 2018

[1]  – Certains parlent de jacquerie ou de « jacquerie numérique », mais le phénomène n’est pas réductible au monde rural du fait même de la transformation générale des territoires et la place prédominante du rurbain (H. Lefebvre) dans l’espace, hors métropole. À la limite, le terme de fronde serait plus approprié. Une fronde populaire qui fait mouvement contre ce qui lui apparaît comme une nouvelle caste, dont Macron se veut le roi Soleil. Dans un premier temps, la Fronde a été un mouvement très populaire avec ces « mazarinades » avant de connaître un deuxième temps correspondant à la Fronde des Princes.

[2]  – Comme le fait remarquer Gérard Noiriel dans Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire  » [http://www.fondation-copernic.org/index.php/2018/11/22/les-gilets-jaunes-et-les-lecons-de-lhistoire/] ces cahiers de doléances, première forme d’écrit populaire, ont changé la donne par rapport aux jacqueries ou autres révoltes populaires précédentes, parce qu’ils ont permis une extension de la lutte à l’ensemble du territoire. C’est ce qu’ont réalisé aujourd’hui les réseaux sociaux pour les Gilets jaunes.

[3]  – Cf. Observatoire du bilan carbone des ménages et aussi Planetoscope « Concernant le type de foyers, il apparaît que les foyers disposant des niveaux de revenus les plus élevés affichent des bilans globalement plus mauvais que la moyenne. La quantité de CO2 induite par la consommation des ménages est, en effet, croissante avec le niveau de vie et plus spécifiquement avec la capacité à consommer des loisirs. À l’inverse, les catégories socioprofessionnelles et les tranches de revenus plus modestes se distinguent par des niveaux d’émissions moindres. Les foyers des professions intermédiaires, des employés et des ouvriers présentent des bilans carbone relativement proches ».

[4]  – Toujours pour tordre le cou aux idées reçues, ce sont les personnes les moins aisées (moins de 9600 euros de revenu par an) qui utilisent le moins l’automobile pour se rendre à leur travail (38 %) et le décile inférieur de revenu ne roule en moyenne que 8000 kilomètres par an contre 22000 pour le décile supérieur. Par ailleurs, la part carburant des ménages dans le budget total reste stable depuis 1970 (4 %), mais est plus forte évidemment en valeur relative dans le budget des personnes du décile inférieur (8 %).

[5]  – Si ce principe de non-affectation est bien républicain à l’origine et fait pour ne pas favoriser le corporatisme et les luttes d’influence, il ne peut rester légitime que dans le cadre incontesté de l’État-nation. À partir du moment où cette forme entre en crise, c’est tout l’édifice et les principes sur lesquels il repose qui menacent de s’effondrer.

[6]  – Soulèvement insurrectionnel qui est parti des provinces du sud-est et de l’ouest de la France, qui s’opposait au despotisme du pouvoir central des Jacobins lesquels mettaient en place à allure forcée l’État-nation bourgeois sur l’ensemble du territoire. Les Fédérés comme les Girondins dont ils étaient parfois proches étaient républicains et patriotes, mais ils ne faisaient pas table rase de certains modes de vie ruraux et agricoles issus de la féodalité. 

[7]  – Le mouvement des « Bonnets rouges » de 2013 contre l’écotaxe sur les poids lourds a gardé un aspect régional dans une région bretonne particulièrement touchée par la crise et c’est pour cela qu’il est resté isolé. Il avait aussi une coloration plus corporatiste et moins sociale, à base de petits patrons.

Si les Gilets jaunes ont une correspondance en Italie, c’est plutôt avec le mouvement des forconi (les fourches) qui barrèrent les routes quelques années avant l’organisation des Cinque Stelle.

[8]  – Le groupe Lutte ouvrière a d’ailleurs pris fait et cause pour le mouvement, ce qui n’est pas le cas de certains « radicaux » pour qui « le peuple ça n’existe pas » parce que « c’est une chimère qui masque les fractures » (suit une énumération de particularismes) et pour qui « cette colère est non-émancipatrice » contrairement à celle qui règne dans le quartier de La Plaine à Marseille ! (cf. l’article de Défense Collective sur le site DNDF intitulé : « C’est moche, c’est jaune et ça peut vous pourrir la vie »).

[9]  – Le mouvement de révolte fiscale commence en 1953, dans les campagnes et petites villes. C’est un mouvement de commerçants contre les contrôleurs fiscaux qui s’appuie aussi sur le tissu de voisinage, mais il se veut général (« L’armée des braves gens en marche ») avant de devenir clairement nationaliste (« contre les trusts apatrides et le gang des charognards ») puis antiparlementaire après l’invalidation des députés de l’UDCA en 1955. À noter que le PCF les soutiendra jusqu’à cette date parce qu’ils sont des représentants de la France rurale laissée de côté par la marche forcée vers la modernité. Plus proche de nous, dès le début des années 1970, le CID-UNATI de Gérard Nicoud reprendra le flambeau contre les contrôles fiscaux et pour l’intégration des artisans-commerçants dans le régime de Sécurité Sociale. Là encore, bien que plus apolitique à ses débuts, le mouvement sera soutenu par la Gauche prolétarienne, au moins jusqu’au procès de Nicoud à Grenoble en mai 1970 car elle y voyait un moyen de réaliser l’unité populaire et la violence des affrontements entre commerçants et forces de l’ordre s’insérait dans leur stratégie de confrontation directe avec l’État.

[10]  – « On a toujours une raison pour se rassembler » dit un Gilet jaune dans L’Obs du 22 novembre 2018.

[11]  – Sur certains barrages le filtrage se fait en ne laissant passer que les automobilistes ou camionneurs qui revêtent le gilet jaune. Berger, de la CFDT y voit une atteinte fondamentale à la liberté. On peut supposer qu’il s’opposerait aussi aux piquets de grève devant les usines qui empêchent les non-grévistes (les « jaunes » là aussi) de prendre leur poste de travail. Sur cette base on donne peu de chance à la proposition de ce même Berger à ce que la CFDT joue son rôle de médiateur entre l’État et le mouvement.

[12]  – Moyens largement employés par d’autres « Gilets jaunes », en 2009-2010 avec École en danger qui rassemblait parents et professeurs des écoles contre la réforme de l’école primaire et le fichage des élèves. Là aussi les protagonistes avaient défini de nouvelles formes de luttes (« les enseignants désobéisseurs plus que revendicants, des déclarations plus ou moins aléatoires de manifestations, six porte-paroles nationaux et des délégués par département).

[13]  – Or, si on en croit beaucoup de personnes interrogées, le souci écologiste n’est pas éloigné des préoccupations des Gilets jaunes, mais ils s’estiment floués sur la fiscalité verte puisqu’ils lui reprochent son manque d’affectation précise et le fait qu’elle serve surtout à réduire le déficit public pour respecter les accords de Maastricht.

[14]  – Si beaucoup de manifestants en sont à leur première manifestation, beaucoup d’hommes politiques macroniens sont des novices en stratégie politique et gestion des conflits sociaux.

[15]  – On en arrive au paradoxe d’un auteur anti post-moderne et plutôt classé aujourd’hui dans les « néo-réacs » par les groupes politiques de gauche et une Université qui lui dénie le titre de géographe (il n’a pas de certification universitaire officielle), s’exprimant finalement dans les termes mêmes du langage post-moderne et particulariste qu’il reprend à son compte par simplification idéologique à finalité politique (chasser sur les terres du Rassemblement national pour opposer un populisme de gauche au populisme de droite). Ce sur quoi il met le doigt avec raison, par exemple la déconnexion entre la perception de « l’immigré » aujourd’hui et celle du travailleur immigré de la période des Trente glorieuses (thème que nous abordons ailleurs dans « Immigration et salaires, un retour inattendu » [http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article378]) perd tout son intérêt politique et flirte avec l’idéologie de l’identité nationale.

[16]  – À Lyon, au rassemblement de la place Bellecour, à 11 h 30 le 24 novembre, un porte-parole organisateur local des Gilets jaunes définit clairement le mouvement comme n’étant ni raciste, ni xénophobe, mais le mouvement de tous ceux qui veulent porter un gilet jaune. C’est affirmer sans grandiloquence et sans rappel historique exagéré la ligne politique des clubs révolutionnaires de 1789-1793 faisant citoyens tous ceux qui œuvraient pour la République et contre le pouvoir royal et ses alliés étrangers, quelque soit leur nationalité d’origine et leur couleur de peau.

[17]  – La notion de « sans parts » (sans papiers, sans domicile fixe) n’est pas sans intérêt, mais elle contribue à fractionner les dominations, sans qu’une perspective d’ensemble puisse se dégager.

[18]  – Sur la grosse centaine de manifestants déférés à la justice pratiquement aucun n’avait eu à faire à la police précédemment. Cette référence systématique aux « casseurs » montre bien que pour l’État les Gilets jaunes ne sont pas reconnus comme des interlocuteurs : ils ne sont pas des paysans encadrés par la FNSEA qui ont « le droit » d’attaquer les préfectures et de casser sans être accusés d’être des « casseurs ».

[19]  – Cf. Les déclarations du maire de Guéret pour sa région. Pour lui, les Gilets jaunes sont des « invisibles », des « interstitiels ». Il n’est toutefois pas exclu que ce mouvement très contradictoire puisse déboucher en négatif sur un Tea Party à la française sous une forme propre à la France : trop de taxes, trop d’impôts, trop de dépenses publiques, trop pour les migrants (leitmotiv du Rassemblement national au démarrage du mouvement), les immigrés, trop de cotisations sur le travail donc contraire à l’emploi et au pouvoir d’achat, trop de fonctionnaires…

[20]  – Cf. Le commentaire assez venimeux, d’origine communisateur de la page « Agitations », sur le site Des nouvelles du front (DNDF), titré : « Des gilets jaunes à ceux qui voient rouge » qui lui reproche son interclassisme tout en affirmant la « dissolution de toute identité ouvrière reconnaissable et communément partagée ». C’est fort de café quand même de reconnaître qu’un mouvement est interclassiste quand on reconnaît qu’on ne peut plus « reconnaître » une classe ! Une partie de l’analyse (faite après le 17) est d’ailleurs invalidée par le 24 (attitude de la police et des médias prétendument favorables au mouvement ce qui prouve bien que…).

Deux enquêtes permettent de se faire une idée de la composition sociale des Gilets jaunes actifs aux barrages des ronds-points. Le géographe Aurélien Delpirou a relevé (url :
https://laviedesidees.fr/La-couleurdes-gilets-jaunes.html), lui, « infirmiers, travailleurs sociaux, professeurs des écoles, personnels administratifs de catégorie B des collectivités locales, techniciens de l’industrie, employés des services commerciaux ou comptables des entreprises, etc. ». Benoît Coquard, qui était sur un barrage en zone rurale le 17 novembre, a interrogé 80 personnes sur leur profession : « à 9 exceptions près (professions intermédiaires du privé, artisans, agriculteurs), celles et ceux que j’ai rencontrés appartiennent sans surprise aux classes populaires. Typiquement, il s’agissait de femmes employées et d’hommes ouvriers » (source : Alternatives économiques, 27 novembre 2018, article de Xavier Molénat : « A quoi carburent les Gilets jaunes »).

Publiéle 03/12/2018

Paroles de Gilets jaunes

marie josée sirach (site l’humanité.fr)

Avenue des Champs Elysées, nous y étions. Petits échanges au hasard des rencontres. Autant le dire. Accueil chaleureux et respectueux pour l’équipe de l’Humanité. Tous se disent « écœurés par BFM » qui « veut uniquement des images de violence » ou se débrouille « pour faire parler les plus bêtes ». Nous avons rencontré et parlé avec plusieurs des manifestants. Il y a de la colère. De l’amertume. On y décèle la peur de l’avenir. De la méfiance à l’égard des politiques, des syndicats. Retrouvez leurs paroles sur le web et le facebook de l’Humanité. Reportage. 

Les Champs Elysées, 10h du matin samedi 1er décembre. La plus belle avenue du monde est sous très haute surveillance. Les magasins barricadés. Toutes les stations de métro – Etoile, Georges V, Champs-Elysées Clémenceau, Concorde, Argentine, Kléber… sont fermées « sur ordre de la préfecture » répète en boucle les hauts parleurs du métro. Barrages filtrants dans toutes les rues perpendiculaires qui mènent aux Champs. Beaucoup de Gilets jaunes se sont retrouvés sur les avenues qui aboutissent en étoile à l’Arc de Triomphe. Les avenues Foch, Kleber, Mac Mahon ou Marceau sont jaunes de gilets portés par des manifestants venus le plus souvent d’Île-de-France, parfois d’un peu plus loin. 

En couple, entre ami-e-s. Des petits groupes se forment. Ça discute sec. Des petites agoras spontanées qui se font et se défont. Damien, 29 ans, et Alison, 24 ans, viennent de Moselle. Ils ont un enfant de 5 ans. Ancien gardien de prison, « je gagnais 1500 euros, c’est pas mal, mais plus suffisant. Alors je suis devenu travailleur frontalier au Luxembourg ». Alison est auto-entrepreneuse dans le toilettage. Ils s’estiment pas trop mal dans l’échelle sociale mais voient bien qu’autour d’eux, leurs parents futurs retraités, leurs copains, « ça devient de plus en plus dur de joindre les deux bouts ». « L’essence augmente, mais aussi les péages, les timbres, les patates… Même acheter une fenêtre pour mieux isoler ta maison ça devient impossible ». Ils sont là « pour notre gosse, son avenir. Quel sera son avenir ? Les mômes sont à peine nés qu’ils sont déjà endettés ». Damien conclue : « les politiques sont déconnectés de la réalité. Ils ne savent même pas à combien est le Smic ».

Muriel, secrétaire, Rémi, pompier et Jean-Paul cheminot se connaissent depuis 5 minutes. Ils viennent de l’Essonne et de la Seine-et-Marne. Muriel a dû prendre un deuxième travail (vente à domicile) pour s’en sortir. Tous trois parlent de « ras le bol général. Dans nos campagnes, tout ferme : la poste, le centre des impôts. Tout se déshumanise, tout passe dans les mains du privé ». Pourquoi ne se sentent-ils pas représentés par « les corps intermédiaires » ? « Les syndicats ne nous écoutent pas. Les gouvernants non plus. Les politiques parlent un jargon pour qu’on ne comprenne pas. Mais on comprend très bien. Que je vote ou pas, ça change quoi ? Pourquoi n’y a-t-il pas la proportionnelle ? Pourquoi ne pas organiser davantage de référendum ? »    

Sylvie et Philippe, deux jeunes retraités. Elle de l’enseignement. Lui de la fonction publique hospitalière. Philippe a pris sa retraite en mars 2017 et un nouveau travail en mars 2018. « Macron nous a trompés. Je m’en mords les doigts d’avoir voté pour lui. Il a réussi à faire voler en éclat tous les repères. C’est un président ultra-libéral qui roule uniquement pour les capitalistes » dit Philippe. Sylvie elle a voté « Marine », sans état d’âme. « Macron, je ne le sentais pas ». La surprise se lit sur le visage de Philippe. « Depuis 2002, dit-il, on nous demande de choisir entre la peste et le choléra. Et la gauche, à part les premiers mois du septennat de Mitterrand, elle nous trahit… » 

Plus haut, arrêtés par un déploiement de CRS, Yves, Antoine et François sont en grande discussion. « Il faudrait repenser un nouveau contrat social. Je bosse 39 heures, raconte Yves. J’estime que je fais mon boulot. Il faudrait qu’on ait de quoi vivre dignement  sans avoir peur des fins des mois difficiles. Je ne cherche pas à être riche. Je n’ai pas des goûts de luxe. Je veux juste de quoi vivre décemment, me faire plaisir de temps en temps en m’offrant un petit resto et pouvoir partir un peu en vacances. Jusqu’ici,  on vivait mieux que nos parents et que nos grands-parents. Mais là, on recule au niveau social. Les gens sont de plus en plus dans la misère. Il y a de plus en plus de pauvres, de plus en plus de riches. Mais des gars comme Carlos Ghons, qu’est-ce qu’ils foutent de tout leur argent ? ça vire à l’horreur. Faire de l’argent à tout prix, au détriment de la planète… Il faut redistribuer l’argent, taxer le capital». Gérard, à la retraite, le reprend : « On va pas sortir du capitalisme… » « J’ai pas dit ça. Mais il y a eu un capitalisme créateur. Dorénavant, c’est un capitalisme de prédateurs ». Antoine, étudiant, est venu de Lyon. « Je vis avec ma copine. Notre loyer s’élève à 700 euros. L’an dernier, on nous a baissé les APL. 30 euros, c’est une semaine de course au Lidel, un abonnement de transport! ». « Les gens en ont marre de Macron, de son arrogance. Il demande des efforts à tout le monde… sauf à ses proches. On a supprimé l’ISF. Pourquoi ? Pour qui ? »

Publié le 02/12/2018

Et si l’on parlait de la veste jaune du président ?

 

Pierre Sernat (site l’humanité.fr)

Gauche et droite renvoyées dos à dos, refus des cadres sociaux et politiques, « dégagisme »... Pierre Serna inscrit le mouvement des gilets jaunes dans l’histoire et montre comment il est aussi une « créature » du macronisme.

 

Pour toutes celles et tous ceux qui ont une culture de gauche, le jaune n’est pas leur couleur préférée. Je me souviens des lectures passionnantes des œuvres de Madeleine Rebérioux ou de Michelle Perrot sur les mouvements ouvriers, sur les colères paysannes au XIXe siècle, lorsque la lutte des classes devint plus âpre. Je découvris dans leurs ouvrages comment la prise de conscience collective avait structuré ces centaines de milliers d’ouvriers, qui avaient inventé leurs syndicats. Ce qui les fédérait s’appelait la politique, c’est-à-dire l’espoir que, par-delà les difficultés économiques du moment, par-delà les structures sociales et leur lourdeur, la conscience de la collectivité souveraine se disait dans le dialogue, se construisait dans la culture partagée des combats organisés, se fondait sur les valeurs inscrites sur des affiches, puis mises sur le papier. Ce qui devait en résulter était une refondation de la cité, un projet qui reliait les démocrates de l’Athènes du Ve siècle avant notre ère aux ouvriers des cités industrieuses de la fin du XIXe siècle. Hélas, dans ces combats existaient ceux qui n’y croyaient pas, ceux qui refusaient cette perspective d’un monde meilleur pour tous, et se vendaient au plus offrant quitte à devenir les casseurs de grève. C’étaient les jaunes...

Ce n’est évidemment pas une raison pour ne pas observer ce mouvement des gilets jaunes et d’en proposer un regard en tant qu’historien des révoltes et des révolutions. Les secousses antifiscalistes, les émotions, les tumultes contre les taxes injustes, les insurrections contre les impôts abusifs, ont construit l’histoire populaire de la France. Depuis le XVIe siècle, avec l’édification de l’État, et ses deux sombres piliers, l’armée pour imposer l’ordre et démontrer à tous qui a le monopole de la force, et l’impôt pour financer justement l’armée et donc la guerre, les populations les plus modestes se sont vues toujours davantage taxées. Il n’est pas inutile de remonter à François Ier, le premier roi de l’époque moderne, construisant un appareil d’État fondé sur de lourds impôts.

gabelle et privilèges

À cette époque-là, l’essence de l’économie est le sel qui permet de conserver les aliments, de les conditionner pour les transporter. L’impôt sur cette matière première indispensable s’appelle la gabelle et va peser sur ceux qui sont les plus durs au mal, exploités, loin des villes, ne comprenant pas pourquoi ils devraient payer cet impôt, alors que les privilégiés de toutes sortes ne le payent pas. La réaction ne se fit pas attendre et la grande révolte de la gabelle explose dans les campagnes, en Aquitaine, entre 1544 et 1547. Un sommet de violence en 1548 embrase les villes de Blaye, Poitiers, Cognac, Saintes, Libourne, occupées par des milliers de manifestants. Durant l’été, la foule, toujours plus déterminée, envahit Bordeaux. Des scènes de violence ont lieu. Puis sont rédigés des projets de réforme envoyés sous forme d’adresse au souverain. Montmorency, le connétable de France envoyé en Guyenne, châtie le mouvement au moyen d’une répression spectaculaire et cruelle. Pourtant, un an plus tard, en septembre 1549, pour restaurer un ordre précaire, le roi est obligé de supprimer l’impôt détesté dans les régions qui se sont soulevées. Les pitauds, le nom des révoltés d’alors, ont gagné. Colère victorieuse, répression homicide resteront longtemps dans la mémoire orale de toutes les autres insurrections antifiscales des deux siècles suivants, des nu-pieds aux croquants, des bonnets rouges aux masques noirs du Vivarais, la France connaît trois siècles de révoltes antifiscales, jusqu’à ce que les injustices trop criantes en temps de crise après 1780 finissent par provoquer la chute de la monarchie spoliatrice et rapace installée dans les ors de Versailles. Comme le dit l’historien Jean Nicolas, auteur du magnifique ouvrage « la Rébellion française », étudiant plus de 8 500 colères entre 1660 et 1789, la France a toujours vécu dans « l’intranquillité ».

En fait, un État ne peut se construire, comme le rappelle la Déclaration de 1789, sans les contributions des citoyens. À la condition qu’elles soient consenties, justes, servent le bien public, soient efficaces pour la prospérité générale, et se voient utilisées pour l’éducation, la santé, la protection de tous par une police de proximité. Ne rêvons pas, cela implique également que l’État, dont les besoins sont toujours plus grands et les équilibres sociaux toujours fragilisés, soit obligé de respecter un espace public de contestations libres. Cela s’appelle la démocratie avec ses luttes, dont on comprend qu’elles sont d’autant plus puissantes qu’elles sont exprimées, puis traduites en réformes à proposer. Ces combats constituent l’étincelle qui permet d’inventer le futur et de proposer une autre société.

un « extrême centre »

Est-ce le but des gilets jaunes, dans leur colère antifiscale dont on vient de voir qu’elle se raccroche à la lente horloge des exaspérations populaires ? Oui, dans un premier temps. L’outrance de la politique fiscale qui consiste à pénaliser les plus défavorisés, en taxant leur outil de travail, en défiscalisant les plus riches, renforçant la caste des privilégiés, faisant passer pour passéiste le combat des plus modestes, parce qu’ils n’auraient pas compris que le futur écologique implique leur sacrifice, ne peut que mener à la révolte et en retour à la répression. Sidérée par la violence déséquilibrée des ripostes des forces de l’ordre, une citoyenne eut cette remarque très subtile : « Ils nous dictent déjà toute notre vie et ils voudraient nous dicter même comment on doit se mécontenter ? » Découvrant la force de frappe du pouvoir et disant à sa façon, très juste, la bascule brutale qui est opérée depuis la loi EL Khomri en 2016, et les nouveaux modes opératoires de la police. Ainsi, le gouvernant a la double responsabilité de la politique fiscale et des conséquences qu’elle provoque.

Dans un second temps, un autre constat peut être dressé. En dépolitisant toute forme de compréhension de la société par la politique, en délégitimant en permanence les partis, en niant les clivages droite-gauche, en rejetant les idées politiques sous la forme méprisante de vieilleries idéologiques, le président Macron a inventé les gilets jaunes, qui ne sont qu’un reflet biaisé de sa politique. Les gilets jaunes sont le miroir déformant d’un extrême centre qui, en refusant le débat politique et législatif, en imposant le pouvoir exécutif comme la fin ultime de la conduite des affaires d’État, en créant l’illusion qu’une vie réussie est une vie de millionnaire, a inventé une colère sans politique, l’ire des intérêts particuliers, réellement bafoués et qui se retournent contre lui. En poursuivant et renforçant une politique d’arrangement et de complicité avec le Medef, politique menée depuis une trentaine d’années, le pouvoir a détourné la colère de tous ceux qui souffrent des nouvelles conditions de travail dans l’entreprise, vers lui-même, puisqu’il est devenu le bouclier des grandes compagnies internationales, obéissant aux injonctions d’un capitalisme global. En proposant comme modèle de société une vie d’égoïsme obligé, pour soutenir la concurrence, pour accroître son pouvoir d’achat, pour ne pas perdre son temps avec la politique et ses idées irréalisables et utopiques, le macronisme a inventé cette colère désordonnée, parce que sans but politique, pour le moment. Mais l’horloge du temps des luttes tourne… Le pouvoir ne laisse qu’une seule alternative : résister. C’est-à-dire inventer encore et toujours la politique.

Pierre Serna, Historien spécialiste de la Révolution française et de « l’extrême centre »

gilets jaunes

Publié le 29/11/2018

Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire »


(site : lemonde.fr)

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde (20/11/2018), le sociologue Pierre Merle écrit que « le mouvement des « gilets jaunes » rappelle les jacqueries de l’Ancien Régime et des périodes révolutionnaires ». Et il s’interroge: « Les leçons de l’histoire peuvent-elles encore être comprises ? »

Je suis convaincu, moi aussi, qu’une mise en perspective historique de ce mouvement social peut nous aider à le comprendre. C’est la raison pour laquelle le terme de « jacquerie » (utilisé par d’autres commentateurs et notamment par Eric Zemmour, l’historien du Figaro récemment adoubé par France Culture dans l’émission d’Alain Finkielkraut qui illustre parfaitement le titre de son livre sur « la défaite de la pensée ») ne me paraît pas pertinent. Dans mon Histoire populaire de la France, j’ai montré que tous les mouvements sociaux depuis le Moyen Age avaient fait l’objet d’une lutte intense entre les dominants et les dominés à propos de la définition et de la représentation du peuple en lutte. Le mot « jacquerie » a servi à désigner les soulèvements de ces paysans que les élites surnommaient les « jacques », terme méprisant que l’on retrouve dans l’expression « faire le Jacques » (se comporter comme un paysan lourd et stupide).

Le premier grand mouvement social qualifié de « jacquerie » a eu lieu au milieu du XIVe siècle, lorsque les paysans d’Ile de France se sont révoltés conte leurs seigneurs. La source principale qui a alimenté pendant des siècles le regard péjoratif porté sur les soulèvements paysans de cette époque, c’est le récit de Jean Froissart, l’historien des puissants de son temps, rédigé au cours des années 1360 et publié dans ses fameuses Chroniques. Voici comment Froissart présente la lutte de ces paysans : « Lors se assemblèrent et s’en allèrent, sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d’un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et mirent le feu à la maison […]. Ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Et avaient fait un roi entre eux qui était, si comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l’élurent le pire des mauvais ; et ce roi on l’appelait Jacques Bonhomme ».

Ce mépris de classe présentant le chef des Jacques comme « le pire des mauvais » est invalidé par les archives qui montrent que les paysans en lutte se donnèrent pour principal porte-parole Guillaume Carle « bien sachant et bien parlant ». A la même époque, la grande lutte des artisans de Flandre fut emmenée par un tisserand, Pierre de Coninck décrit ainsi dans les Annales de Gand : « Petit de corps et de povre lignage, il avoit tant de paroles et il savoit si bien parler que c’estoit une fine merveille. Et pour cela, les tisserands, les foulons et les tondeurs le croyoient et aimoient tant qu’il ne sût chose dire ou commander qu’ils ne fissent ».

On a là une constante dans l’histoire des mouvements populaires. Pour échapper à la stigmatisation de leur lutte, les révoltés choisissent toujours des leaders « respectables » et capables de dire tout haut ce que le peuple pense tout bas. D’autres exemples, plus tardifs, confirment l’importance du langage dans l’interprétation des luttes populaires. Par exemple, le soulèvement qui agita tout le Périgord au début du XVIIe siècle fut désigné par les élites comme le soulèvement des « croquants » ; terme que récusèrent les paysans et les artisans en se présentant eux mêmes comme les gens du « commun », Ce fut l’un des points de départ des usages populaires du terme « commune » qui fut repris en 1870-71, à Paris, par les « Communards ».

Les commentateurs qui ont utilisé le mot « jacquerie » pour parler du mouvement des « gilets jaunes » ont voulu mettre l’accent sur un fait incontestable : le caractère spontané et inorganisé de ce conflit social. Même si ce mot est inapproprié, il est vrai qu’il existe malgré tout des points communs entre toutes les grandes révoltes populaires qui se sont succédé au cours du temps. En me fiant aux multiples reportages diffusés par les médias sur les gilets jaunes, j’ai noté plusieurs éléments qui illustrent cette permanence.

Le principal concerne l’objet initial des revendications : le refus des nouvelles taxes sur le carburant. Les luttes antifiscales ont joué un rôle extrêmement important dans l’histoire populaire de la France. Je pense même que le peuple français s’est construit grâce à l’impôt et contre lui. Le fait que le mouvement des gilets jaunes ait été motivé par le refus de nouvelles taxes sur le carburant n’a donc rien de surprenant. Ce type de luttes antifiscales a toujours atteint son paroxysme quand le peuple a eu le sentiment qu’il devait payer sans rien obtenir en échange. Sous l’Ancien Régime, le refus de la dîme fut fréquemment lié au discrédit touchant les curés qui ne remplissaient plus leur mission religieuse, et c’est souvent lorsque les seigneurs n’assuraient plus la protection des paysans que ceux-ci refusèrent de payer de nouvelles charges. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des gilets jaunes a été particulièrement suivi dans les régions où le retrait des services publics est le plus manifeste. Le sentiment, largement partagé, que l’impôt sert à enrichir la petite caste des ultra-riches, alimente un profond sentiment d’injustice dans les classes populaires.

Ces facteurs économiques constituent donc bien l’une des causes essentielles du mouvement. Néanmoins, il faut éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles. L’une des inégalités les plus massives qui pénalisent les classes populaires concerne leur rapport au langage public. Les élites passent leur temps à interpréter dans leur propre langue ce que disent les dominés, en faisant comme s’il s’agissait toujours d’une formulation directe et transparente de leur expérience vécue. Mais la réalité est plus complexe. J’ai montré dans mon livre, en m’appuyant sur des analyses de Pierre Bourdieu, que la Réforme protestante avait fourni aux classes populaires un nouveau langage religieux pour nommer des souffrances qui étaient multiformes. Les paysans et les artisans du XVIe siècle disaient : « J’ai mal à la foi au lieu de dire j’ai mal partout ». Aujourd’hui, les gilets jaunes crient « j’ai mal à la taxe au lieu de dire j’ai mal partout ». Il ne s’agit pas, évidemment, de nier le fait que les questions économiques sont absolument essentielles car elles jouent un rôle déterminant dans la vie quotidienne des classes dominées. Néanmoins, il suffit d’écouter les témoignages des gilets jaunes pour constater la fréquence des propos exprimant un malaise général. Dans l’un des reportages diffusés par BFM-TV, le 17 novembre, le journaliste voulait absolument faire dire à la personne interrogée qu’elle se battait contre les taxes, mais cette militante répétait sans cesse : « on en a ras le cul » , « ras le cul », « ras le bol généralisé ».

« Avoir mal partout » signifie aussi souffrir dans sa dignité. C’est pourquoi la dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires et celle des gilets jaunes n’a fait que confirmer la règle. On a entendu un grand nombre de propos exprimant un sentiment d’humiliation, lequel nourrit le fort ressentiment populaire à l’égard d’Emmanuel Macron. « Pour lui, on n’est que de la merde ». Le président de la République voit ainsi revenir en boomerang l’ethnocentrisme de classe que j’ai analysé dans mon livre.

Néanmoins, ces similitudes entre des luttes sociales de différentes époques masquent de profondes différences. Je vais m’y arrêter un moment car elles permettent de comprendre ce qui fait la spécificité du mouvement des gilets jaunes. La première différence avec les « jacqueries » médiévales tient au fait que la grande majorité des individus qui ont participé aux blocages de samedi dernier ne font pas partie des milieux les plus défavorisés de la société. Ils sont issus des milieux modestes et de la petite classe moyenne qui possèdent au moins une voiture. Alors que « la grande jacquerie » de 1358 fut un sursaut désespéré des gueux sur le point de mourir de faim, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et la peste noire.

La deuxième différence, et c’est à mes yeux la plus importante, concerne la coordination de l’action. Comment des individus parviennent-ils à se lier entre eux pour participer à une lutte collective ? Voilà une question triviale, sans doute trop banale pour que les commentateurs la prennent au sérieux. Et pourtant elle est fondamentale. A ma connaissance, personne n’a insisté sur ce qui fait réellement la nouveauté des gilets jaunes : à savoir la dimension d’emblée nationale d’un mouvement spontané. Il s’agit en effet d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM), mais avec des effectifs localement très faibles. Au total, la journée d’action a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé aux grandes manifestations populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire.

Cette caractéristique du mouvement est étroitement liée aux moyens utilisés pour coordonner l’action des acteurs de la lutte. Ce ne sont pas les organisations politiques et syndicales qui l’ont assurée par leurs moyens propres, mais les « réseaux sociaux ». Les nouvelles technologies permettent ainsi de renouer avec des formes anciennes « d’action directe », mais sur une échelle beaucoup plus vaste, car elles relient des individus qui ne se connaissent pas. Facebook, twitter et les smartphones diffusent des messages immédiats (SMS) en remplaçant ainsi la correspondance écrite, notamment les tracts et la presse militante qui étaient jusqu’ici les principaux moyens dont disposaient les organisations pour coordonner l’action collective ; l’instantanéité des échanges restituant en partie la spontanéité des interactions en face à face d’autrefois.

Toutefois les réseau sociaux, à eux seuls, n’auraient jamais pu donner une telle ampleur au mouvement des gilets jaunes. Les journalistes mettent constamment en avant ces « réseaux sociaux » pour masquer le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans la construction de l’action publique. Plus précisément, c’est la complémentarité entre les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue qui ont donné à ce mouvement sa dimension d’emblée nationale. Sa popularisation résulte en grande partie de l’intense « propagande » orchestrée par les grands médias dans les jours précédents. Parti de la base, diffusé d’abord au sein de petits réseaux via facebook, l’événement a été immédiatement pris en charge par les grands médias qui ont annoncé son importance avant même qu’il ne se produise. La journée d’action du 17 novembre a été suivie par les chaînes d’information continue dès son commencement, minute par minute, « en direct » (terme qui est devenu désormais un équivalent de communication à distance d’événements en train de se produire). Les journalistes qui incarnent aujourd’hui au plus haut point le populisme (au sens vrai du terme) comme Eric Brunet qui sévit à la fois sur BFM-TV et sur RMC, n’ont pas hésité à endosser publiquement un gilet jaune, se transformant ainsi en porte-parole auto-désigné du peuple en lutte. Voilà pourquoi la chaîne a présenté ce conflit social comme un « mouvement inédit de la majorité silencieuse ».

Une étude qui comparerait la façon dont les médias ont traité la lutte des cheminots au printemps dernier et celle des gilets jaunes serait très instructive. Aucune des journées d’action des cheminots n’a été suivie de façon continue et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes, alors qu’on a très peu entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.

Je suis convaincu que le traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes illustre l’une des facettes de la nouvelle forme de démocratie dans laquelle nous sommes entrés et que Bernard Manin appelle la « démocratie du public » (cf son livre Principe du gouvernement représentatif, 1995). De même que les électeurs se prononcent en fonction de l’offre politique du moment – et de moins en moins par fidélité à un parti politique – de même les mouvements sociaux éclatent aujourd’hui en fonction d’une conjoncture et d’une actualité précises. Avec le recul du temps, on s’apercevra peut-être que l’ère des partis et des syndicats a correspondu à une période limitée de notre histoire, l’époque où les liens à distance étaient matérialisés par la communication écrite. Avant la Révolution française, un nombre incroyable de révoltes populaires ont éclaté dans le royaume de France, mais elles étaient toujours localisées, car le mode de liaison qui permettait de coordonner l’action des individus en lutte reposait sur des liens directs : la parole, l’interconnaissance, etc. L’Etat royal parvenait toujours à réprimer ces soulèvements parce qu’il contrôlait les moyens d’action à distance. La communication écrite, monopolisée par les « agents du roi », permettait de déplacer les troupes d’un endroit à l’autre pour massacrer les émeutiers.

Dans cette perspective, la Révolution française peut être vue comme un moment tout à fait particulier, car l’ancienne tradition des révoltes locales a pu alors se combiner avec la nouvelle pratique de contestation véhiculée et coordonnée par l’écriture (cf les cahiers de doléances).

L’intégration des classes populaires au sein de l’Etat républicain et la naissance du mouvement ouvrier industriel ont raréfié les révoltes locales et violentes, bien qu’elles n’aient jamais complètement disparu (cf le soulèvement du « Midi rouge » en 1907). La politisation des résistances populaires a permis un encadrement, une discipline, une éducation des militants, mais la contrepartie a été la délégation de pouvoir au profit des leaders des partis et des syndicats. Les mouvements sociaux qui se sont succédé entre les années 1880 et les années 1980 ont abandonné l’espoir d’une prise du pouvoir par la force, mais ils sont souvent parvenus à faire céder les dominants grâce à des grèves avec occupations d’usine, et grâce à de grandes manifestations culminant lors des « marches sur Paris » (« de la Bastille à la Nation »).

L’une des questions que personne n’a encore posée à propos des gilets jaunes est celle-ci : pourquoi des chaînes privées dont le capital appartient à une poignée de milliardaires sont-elles amenées aujourd’hui à encourager ce genre de mouvement populaire ? La comparaison avec les siècles précédents aboutit à une conclusion évidente. Nous vivons dans un monde beaucoup plus pacifique qu’autrefois. Même si la journée des gilets jaunes a fait des victimes, celles-ci n’ont pas été fusillées par les forces de l’ordre. C’est le résultat des accidents causés par les conflits qui ont opposé le peuple bloqueur et le peuple bloqué.

Cette pacification des relations de pouvoir permet aux médias dominants d’utiliser sans risque le registre de la violence pour mobiliser les émotions de leur public car la raison principale de leur soutien au mouvement n’est pas politique mais économique : générer de l’audience en montrant un spectacle. Dès le début de la matinée, BFM-TV a signalé des « incidents », puis a martelé en boucle le drame de cette femme écrasée par une automobiliste refusant d’être bloqué. Avantage subsidiaire pour ces chaînes auxquelles on reproche souvent leur obsession pour les faits divers, les crimes, les affaires de mœurs : en soutenant le mouvement des gilets jaunes, elles ont voulu montrer qu’elles ne négligeaient nullement les questions « sociales ».

Au-delà de ces enjeux économiques, la classe dominante a évidemment intérêt à privilégier un mouvement présenté comme hostile aux syndicats et aux partis. Ce rejet existe en effet chez les gilets jaunes. Même si ce n’est sans doute pas voulu, le choix de la couleur jaune pour symboliser le mouvement (à la place du rouge) et de la Marseillaise (à la place de l’Internationale) rappelle malheureusement la tradition des « jaunes », terme qui a désigné pendant longtemps les syndicats à la solde du patronat. Toutefois, on peut aussi inscrire ce refus de la « récupération » politique dans le prolongement des combats que les classes populaires ont menés, depuis la Révolution française, pour défendre une conception de la citoyenneté fondée sur l’action directe. Les gilets jaunes qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération des partis politiques assument aussi confusément la tradition des Sans-culottes en 1792-93, des citoyens-combattants de février 1848, des Communards de 1870-71 et des anarcho-syndicalistes de la Belle Epoque.

C’est toujours la mise en œuvre de cette citoyenneté populaire qui a permis l’irruption dans l’espace public de porte-parole qui était socialement destinés à rester dans l’ombre. Le mouvement des gilets jaunes a fait émerger un grand nombre de porte-parole de ce type. Ce qui frappe, c’est la diversité de leur profil et notamment le grand nombre de femmes, alors qu’auparavant la fonction de porte-parole était le plus souvent réservée aux hommes. La facilité avec laquelle ces leaders populaires s’expriment aujourd’hui devant les caméras est une conséquence d’une double démocratisation : l’élévation du niveau scolaire et la pénétration des techniques de communication audio-visuelle dans toutes les couches de la société. Cette compétence est complètement niée par les élites aujourd’hui ; ce qui renforce le sentiment de « mépris » au sein du peuple. Alors que les ouvriers représentent encore 20% de la population active, aucun d’entre eux n’est présent aujourd’hui à la Chambre des députés. Il faut avoir en tête cette discrimination massive pour comprendre l’ampleur du rejet populaire de la politique politicienne.

Mais ce genre d’analyse n’effleure même pas « les professionnels de la parole publique » que sont les journalistes des chaînes d’information continue. En diffusant en boucle les propos des manifestants affirmant leur refus d’être « récupérés » par les syndicats et les partis, ils poursuivent leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer eux-mêmes comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. En ce sens, ils cautionnent la politique libérale d’Emmanuel Macron qui vise elle aussi à discréditer les structures collectives que se sont données les classes populaires au cours du temps.

Etant donné le rôle crucial que jouent désormais les grands médias dans la popularisation d’un conflit social, ceux qui les dirigent savent bien qu’ils pourront siffler la fin de la récréation dès qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire dès que l’audimat exigera qu’ils changent de cheval pour rester à la pointe de « l’actualité ». Un tel mouvement est en effet voué à l’échec car ceux qui l’animent sont privés de toute tradition de lutte autonome, de toute expérience militante. S’il monte en puissance, il se heurtera de plus en plus à l’opposition du peuple qui ne veut pas être bloqué et ces conflits seront présentés en boucle sur tous les écrans, ce qui permettra au gouvernement de réprimer les abus avec le soutien de « l’opinion ». L’absence d’un encadrement politique capable de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes est un autre signe de faiblesse car cela laisse la porte ouverte à toutes les dérives. N’en déplaise aux historiens (ou aux sociologues) qui idéalisent la « culture populaire », le peuple est toujours traversé par des tendances contradictoires et des jeux internes de domination. Au cours de cette journée des gilets jaunes, on a entendu des propos xénophobes, racistes, sexistes et homophobes. Certes, ils étaient très minoritaires, mais il suffit que les médias s’en emparent (comme ils l’ont fait dès le lendemain) pour que tout le mouvement soit discrédité.

L’histoire montre pourtant qu’une lutte populaire n’est jamais complètement vaine, même quand elles est réprimée. Le mouvement des gilets jaunes place les syndicats et les partis de gauche face à leurs responsabilités. Comment s’adapter à la réalité nouvelle que constitue la « démocratie du public » pour faire en sorte que ce type de conflit social – dont on peut prévoir qu’il se reproduira fréquemment – soit intégré dans un combat plus vaste contre les inégalités et l’exploitation ? Telle est l’une des grandes questions à laquelle il faudra qu’ils répondent

Publié le 28/11/2018

Les “gilets jaunes” sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social.

(site :ensemble-fdg.org)

La colère sociale a trouvé avec le mouvement des « gilets jaunes » une expression inédite. Le caractère néopoujadiste et antifiscaliste qui semblait dominer il y a encore quelques semaines et les tentatives d’instrumentalisation de l’extrême droite et de la droite extrême ont été relativisés par la dynamique propre du mouvement, qui s’est considérablement élargi, et la conscience que les taxes sur l’essence étaient « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

Quelques dérapages homophobes ou racistes, certes marginaux mais néanmoins détestables, et des incidents quelquefois graves n’en ternissent pas le sens. Ce mouvement d’auto-organisation populaire fera date et c’est une bonne nouvelle.

Le mouvement des « gilets jaunes » est d’abord le symptôme d’une crise généralisée, celle de la représentation politique et sociale des classes populaires. Le mouvement ouvrier organisé a longtemps été la force qui cristallisait les mécontentements sociaux et leur donnait un sens, un imaginaire d’émancipation. La puissance du néolibéralisme a progressivement affaibli son influence dans la société en ne lui laissant qu’une fonction d’accompagnement des régressions sociales.

Situation mouvante

Plus récemment, le développement des réseaux sociaux a appuyé cette transformation profonde en permettant une coordination informelle sans passer par les organisations. L’arrogance du gouvernement Macron a fait le reste avec le cynisme des dominants qui n’en finit pas de valoriser « les premiers de cordée », contre « ceux qui fument des clopes et roulent au diesel ».

Les « gilets jaunes » sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social. Ces échecs se sont accentués depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, et ont des raisons stratégiques toutes liées à l’incapacité de se refonder sur les plans politique, organisationnel, idéologique, après la guerre froide, la mondialisation financière et le refus de tout compromis social par les classes dirigeantes. Nous sommes tous comptables, militants et responsables de la gauche politique, syndicale et associative, de ces échecs.

Dans cette situation mouvante, la réponse de la gauche d’émancipation doit être la politisation populaire. C’est sur ce terreau qu’il nous faut travailler à la refondation d’une force ancrée sur des valeurs qui continuent à être les nôtres : égalité, justice fiscale, sociale et environnementale, libertés démocratiques, lutte contre les discriminations. Le mouvement des « gilets Jaunes » se caractérise par une défiance généralisée vis-à-vis du système politique, en particulier vis-à-vis des partis et des syndicats.

Ancrer une gauche émancipatrice dans les classes populaires

On ne combattra pas cette défiance, ni l’instrumentalisation par l’extrême droite, ni le risque d’antifiscalisme, en pratiquant la politique de la chaise vide ou en culpabilisant les manifestants. Il s’agit bien au contraire de se donner les moyens de peser en son sein et de gagner la bataille culturelle et politique de l’intérieur de ce mouvement contre l’extrême droite et les forces patronales qui veulent l’assujettir.

Deux questions sont posées par ce mouvement : celui de la misère sociale grandissante notamment dans les quartiers populaires des métropoles et les déserts ruraux ou ultrapériphériques ; celui de la montée d’une crise écologique et climatique qui menace les conditions d’existence même d’une grande partie de l’humanité et en premier lieu des plus pauvres.

Il faut répondre à ces deux questions par la conjonction entre un projet, des pratiques sociales et une perspective politique liant indissolublement la question sociale et la question écologique, la redistribution des richesses et la lutte contre le réchauffement climatique. L’ancrage d’une gauche émancipatrice dans les classes populaires est la condition première pour favoriser une coalition majoritaire pour la justice sociale et environnementale.

Les signataires de cette tribune parue dans Le Monde sont Annick Coupé, Patrick Farbiaz, Pierre Khalfa, Aurélie Trouvé, membres d’Attac et de la Fondation Copernic.

Publié le 27/11/2018

PCF : les paris d’un Congrès

Par Roger Martelli (site : regards.fr)

Annoncé comme exceptionnel, le 38e Congrès du PCF aura mérité ce qualificatif. Parce que, pour la première fois, le numéro un sortant a été désavoué. Et parce que le PC joue incontestablement sa survie.

Sans surprise, Pierre Laurent a laissé la place au député Fabien Roussel, qui dirigea jusqu’en 2017 la fédération communiste du Nord, l’une des plus importantes par ses effectifs. Voilà bien longtemps que le turn-over à la tête du parti n’a pas résulté d’une concurrence politique ouverte. Depuis les années 1930 [1], l’habitude avait été prise de laisser au secrétaire général sortant le soin de proposer son successeur. En 1969, seule la maladie du numéro un de l’époque, Waldeck Rochet, avait suspendu cette pratique, laissant au bureau politique la charge de choisir collectivement son remplaçant, en l’occurrence Georges Marchais.

Le parti n’est plus ce qu’il était

Fabien Roussel devient le "numéro un" d’un parti incontestablement affaibli, dont le déclin électoral quasi continu depuis 1978 s’est accompagné d’une sérieuse perte de substance militante. À la fin des années 1970, les données non publiques de la direction fixaient à 570 000 le nombre des cartes placées auprès des militants.

Officiellement, le PC actuel se réclame d’un chiffre de 120 000 cartes, ce qui laisserait supposer une quasi-stabilité des effectifs depuis dix ans. Or, les documents internes — et notamment les résultats des consultations militantes — indiquent que le nombre de cotisants est passé d’un peu moins de 80 000 en 2008 à 49 000 aujourd’hui, soit une perte de 4 cotisants sur 10 en dix ans. La densité militante est moindre qu’autrefois. Elle reste toutefois assez conséquente pour susciter l’envie, dans un paysage partisan depuis toujours modeste en effectifs et aujourd’hui particulièrement sinistré.

Le tableau est encore assombri par une autre dimension, généralement ignorée. Le communisme politique en France ne s’est pas réduit à un parti. Comme ce fut le cas pour les puissantes social-démocraties d’Europe du Nord, le PCF s’est trouvé au centre d’une galaxie inédite qui raccordait à l’action partisane des syndicats, des associations, des structures de presse et d’édition et un communisme municipal à la fois dense et original. Or cette galaxie s’est défaite peu à peu au fil des années, à partir des années 1970. La CGT a pris ses distances [2], le réseau associatif animé par des communistes s’est affaibli et l’espace municipal du PC ne cesse de se rétracter. Les municipalités à direction communiste regroupent un peu moins de 2,5 millions d’habitants, contre plus de 8,5 millions à l’apogée de l’influence municipale, en 1977.

Une majorité se dessine dans l’organisation pour dire que l’effacement électoral continu du PCF est dû d’abord à son absence répétée lors de l’élection décisive de la Ve République, la présidentielle. Dans les faits, cette conviction est discutable : le choix de soutenir François Mitterrand en 1965 n’a pas empêché le PC de réaliser en 1967 son meilleur score législatif de toute la Ve République  ; en sens inverse, la présence du PC aux scrutins présidentiels de 1981, 2002 ou 2007 n’a en rien interrompu le déclin.

Quoi qu’il en soit, ce qui compte est la conviction, dans une large part du corps militant, que l’effacement du parti résulte d’une visibilité insuffisante. Dès lors, les choix du Congrès, désormais portés par la nouvelle équipe dirigeante, reposent sur un pari : en réaffirmant l’identité propre du Parti communiste, en installant une présence plus autonome et plus visible, les communistes retrouveront le chemin des catégories populaires et relanceront la dynamique vertueuse interrompue à la charnière des années 1970-1980.

Il est vrai que le PCF a pour lui une solide tradition populaire, affaiblie mais non effacée. Il a des militants, dont une part importante appartient aux catégories les plus modestes [3]. Il lui reste des bases territoriales, amoindries mais qui continuent de susciter l’envie, celle des adversaires déclarés comme celle des alliés potentiels. Dans une phase de décomposition, d’instabilité et de crise politique aiguë, toute ambition politique repose sur des paris. Celui du PCF actuel est-il réaliste  ? Sa faisabilité se mesurera à sa capacité à répondre à quelques défis.

La visibilité ou l’utilité  ?

En politique, la visibilité n’est pas tout. D’une façon ou d’une autre, une force politique n’est reconnue que si une frange suffisante de population trouve de l’intérêt à cette reconnaissance. Le PC s’est longtemps servi des ouvriers pour se légitimer (il se définissait comme "le parti de la classe ouvrière") et, en retour, les ouvriers se sont servis de lui pour assurer leur représentation dans le monde des institutions publiques. Pendant plusieurs décennies, le PCF a été ainsi fonctionnellement utile : parce qu’il "représentait" le monde ouvrier jusqu’alors délaissé, parce qu’il nourrissait la vieille utopie de la "Sociale", en usant du mythe soviétique (le mythe, bien sûr, pas la réalité…) et parce qu’il donnait sens au raccord historique entre le mouvement ouvrier et gauche politique, en proposant des formules de rassemblement adaptées à l’époque : Front populaire, Résistance, union de la gauche. Fonction sociale, fonction prospective et fonction proprement politique… Cette conjonction était la clé de son utilité et donc de son pouvoir d’attraction.

Or ces fonctions se sont érodées avec le temps, dans une réalité sociale et politique bouleversée, sans que le PCF ait tiré les conséquences de ces bouleversements. Le peuple n’a plus de groupe central, l’unité relative que lui procurait la concentration industrielle et urbaine s’est effacée, l’État a abandonné ses fonctions redistributrices et protectrices, les échecs concrets des expériences révolutionnaires ont affaibli l’idée émancipatrice elle-même, l’espérance a laissé la place à l’amertume et au ressentiment. Face à la nécessité impérative d’une reconstruction collective, de portée historique, le PC laisse entendre que sa continuation et sa relance sont en elles-mêmes des réponses aux défis. Alors qu’il s’agit de redéfinir les fonctions permettant politiquement aux couches populaires de se constituer en mouvement et de s’affirmer comme sujet politique majeur, le PC se contente de dire : je suis là. Ce n’est pas faire injure aux militants communistes que de rester perplexe. Quand l’urgence est à reconstruire, de la cave au grenier, la fidélité nécessaire aux idées et aux valeurs ne peut se réduire à la continuation ou à la réaffirmation. Elle nécessite une initiative d’une tout autre ampleur.

Pendant quelques décennies, aucune force à la gauche du PS n’a profité des déboires de l’organisation communiste, si ce n’est la mouvance issue du trotskisme, un court moment, à la charnière des XXe et XXIe siècles. Or rien ne dit aujourd’hui que l’espace politique béant libéré par l’effondrement du socialisme français le sera durablement. De plus, en 2017, la France insoumise s’est installée dans des terres autrefois favorables à une implantation communiste qui, dans la "banlieue rouge", n’était jamais loin des rivages de l’hégémonie. "Continuer" dans ces conditions : pari à haut risque…

De plus, il n’y a pas que le problème de l’utilité partisane en général  : un second défi concerne l’univers communiste lui-même. Fabien Roussel, comme Pierre Laurent avant lui, affirme vouloir rassembler les communistes. Si l’on entend par cette formule les membres du PCF stricto sensu, l’objectif ne va déjà pas de soi. Le parti n’a plus en effet l’homogénéité qui fut la sienne jadis. L’organisation a connu elle aussi le choc qui résulte de la montée des exigences d’autonomie individuelle. Mais, du coup, c’est la conception même du collectif qui doit se repenser, si l’on ne veut pas rester englué dans les déboires des "communautarismes", anciens ou nouveaux. Le problème est que la culture du collectif continue de considérer avec défiance une diversité toujours suspectée de mettre en cause "l’unité" du parti. Le "commun", quoi qu’en dise le discours officiel, a toujours du mal à se dégager des images d’une unité trop souvent confondue avec l’affirmation de l’unique.

Les règles statutaires de l’organisation continuent de faire de la stigmatisation des "tendances" un principe actif, canalisant étroitement le dépôt de textes alternatifs et préférant réserver aux majorités constituées le soin de doser la présence des "dissidents" dans les directions élues. On peut donc douter de la capacité rassembleuse d’une culture qui persiste à nourrir le long processus de désaffection interne. Et que dire, si l’on élargit le problème à l’ensemble de ceux qui peuvent se dire communistes en dehors du parti  ? Régulièrement, les directions en appellent au retour de ces brebis égarées, dont on a dit parfois qu’elles constituaient "le plus grand parti de France". L’appel au grand retour sera-t-il entendu cette fois  ? Rien n’est moins sûr.

Un parti dans l’air du temps  ?

On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, dit la sagesse populaire. Il en est des anciens adhérents comme des électeurs : ils ne pourraient se sentir attirés que si renaissait le pouvoir d’attraction d’une structure partisane. Or le désir de relance s’exprime dans un moment de crise profonde de l’engagement dans des partis. La "forme-parti" traditionnelle pâtit en effet d’un double dysfonctionnement : on a du mal à déléguer à des partis le soin d’élaborer des orientations politiques globales et on répugne à s’engager, de façon durable, dans des structures historiquement marquées par la centralité de l’État que les partis avaient vocation à conquérir. La verticalité hiérarchique des partis attire moins, aujourd’hui, que la spontanéité des mouvements éphémères ou que l’incarnation charismatique des leaders.

Ce n’est pas que le temps soit venu du "mouvementisme" ou des ébauches partielles de démocratie plus directe (sur le modèle du mouvement des places ou sur celui des "primaires"). Pour l’instant, aucune forme d’organisation politique pérenne ne s’est imposée nulle part. Les tentatives de renouvellement laissent partout perplexes, soit parce qu’elles reposent sur des modèles d’orientation ambivalents (le contrôle de l’expression militante par des "réseaux" prétendument spontanés), soit parce qu’elles s’appuient sur des théorisations incertaines (le "mouvement gazeux" doté d’une "clé de voûte" cher à Jean-Luc Mélenchon). Mais, quand tout est bousculé, le parti pris de l’innovation radicale vaut mieux que la prudence des permanences revendiquées.

À ce jour, le choix communiste de "continuer le PCF" privilégie le maintien du modèle fondateur, comme si dominait, dans l’univers communiste, la conviction que le balancier, un jour où l’autre, repartira du bon côté. Dans les deux dernières décennies, les tentatives internes de changements homéopathiques, censés plus "participants", n’ont pas manqué. Elles n’ont pas débouché sur des résultats tangibles et sur une relance de l’agrégation militante. Aujourd’hui, une fois de plus, la promesse de renouveau est réaffirmée, sans que l’on perçoive bien quels en sont les contours et les ressorts, dans une forme partisane maintenue pour l’essentiel.

Terminons par une interrogation plus stratégique. Depuis 1936, la culture communiste repose sur le couple de l’affirmation identitaire et de l’union de la gauche. Incontestablement, le schéma a eu sa cohérence. D’une part, "l’’identité" communiste assurait le double ancrage du parti dans le monde ouvrier et dans la tradition révolutionnaire. D’autre part, l’union de la gauche permettait de donner une traduction politique à l’alliance de classes nécessaire (classes populaires et couches moyennes, puis monde ouvrier et salariat) et de viser à des majorités, en faisant converger les courants plus "révolutionnaires" et les sensibilités plus "réformistes" dans un projet transformateur partagé.

Or cette cohérence se heurte à l’éclatement sociologique du bloc transformateur (diversification du monde ouvrier et éclatement su salariat) et à la fin du duopole communistes-socialistes. À l’arrivée, l’union de la gauche traditionnelle n’a plus la force propulsive qui a été la sienne. Le problème est que son obsolescence ne s’est pas accompagnée de l’affirmation d’une alternative claire et partagée. Le "pôle de radicalité" a été récusé par le PC dans les années 1990-2000 ; la convergence des "révolutionnaires" chère au NPA a fait long feu ; le "courant antilibéral" n’a pas résisté à l’échec de la séquence 2005-2007 et le cartel réalisé par le Front de gauche n’a fonctionné que sur une courte période. Aujourd’hui, la France insoumise propose son rassemblement du "peuple" comme alternative à l’union de la gauche, mais ses contours et sa possibilité laissent perplexe dans une phase d’incertitude nourrie par la montée des extrêmes droites européennes.

Le PCF a-t-il dans ses cartons une démarche alternative souple et cohérente, en dehors de sa propre influence ? Abandonnera-t-il le pragmatisme d’une oscillation entre l’affirmation identitaire et des combinaisons électorales ? La lecture des ébauches de consensus majoritaire fait douter de cet abandon. Or l’indécision stratégique ou les pratiques du coup par coup n’ont débouché sur aucune relance jusqu’à ce jour. Comment pourrait-il en être autrement demain ?

Les limites d’un pari

L’indécision ne serait pas si grave, si nous ne trouvions pas dans une phase politique redoutable. Même si la France n’est pas l’Italie, on peut craindre une possible évolution à l’italienne : une gauche exsangue dans toutes ses composantes et, sur cette base, un espace laissé libre aux idéologies du ressentiment et à la percée des extrêmes droites. Dans ce contexte, il est à redouter que ni la tentation d’un "populisme de gauche", ni l’affirmation identitaire du PC ne soient en mesure de conjurer cette hypothèse noire.

Dans la culture communiste, il n’y a pas de communisme possible sans "parti communiste". Or ce "parti" n’a pas toujours eu la forme du parti politique moderne, qui ne s’est imposée que dans le dernier tiers du XIXe siècle. La politique, d’ailleurs, n’a pas toujours eu besoin du parti politique tel que nous avons pris tardivement l’habitude de le voir fonctionner. Pourquoi la forme d’une époque serait-elle la manière indépassable de structurer l’action politique collective ? Ce n’est pas trahir l’idée communiste que de faire un autre pari, qui consiste à dire que le communisme n’a plus besoin, pour vivre, d’un "parti communiste", au sens que le XXe siècle a donné à cette notion. Il peut y avoir des "communistes", sans que leur action suppose un parti communiste distinct. C’est d’autant moins vrai que l’on peut s’interroger sur la pertinence aujourd’hui des structures partisanes reposant sur un modèle de militantisme "total", où la continuité du dévouement prime sur tout, où la frontière de l’intérieur et de l’extérieur prend la valeur d’un absolu.

Ce qui manque à l’idéal émancipateur, ce n’est ni un "parti" ni même un de ces "mouvements" dont on ne sait pas très bien s’ils relèvent du patchwork ou de la cohérence centralisée. En fait, la politique moderne de l’émancipation manque d’une articulation nouvelle entre des champs que l’histoire a distingués, économique, social, politique, culturel. Penser surmonter, de façon volontariste, une séparation qui pénalise l’action sociale et enlise la dynamique démocratique manque sans nul doute de réalisme. En revanche, travailler à de l’articulation, combiner l’autonomie des domaines et des organisations et la recherche de convergences souples entre organisations politiques, syndicats, associations, monde intellectuel : tels sont les passages obligés de toute refondation démocratique.

Plutôt que le choix "continuateur", il eut été préférable que s’affirme l’engagement des communistes dans la construction de cette force politique pluraliste, cohérente sans être un bloc, faisant de sa diversité une force sans céder à l’exaltation de la différence. Nous sommes dans un moment où les extrêmes droites menacent notre continent et pourrissent notre univers démocratique, jusque dans le détail. Pour l’instant, les dispositifs organisationnels à gauche n’ont pas l’attractivité nécessaire pour contredire les facilités du bouc émissaire et la trouble fascination pour l’autorité fondée sur l’exclusion.

Seule une construction collective, partagée, ouverte à toutes les sensibilités de l’émancipation sera capable de proposer un univers mental radicalement contraire à celui de ces extrêmes droites. Tout ce qui donne l’impression que la continuité prime sur l’esprit de rupture, ou tout ce qui nourrit l’impression que la rupture se fonde sur le ressentiment plus que sur l’espérance, tout cela laisse le champ libre au désastre démocratique.

Construire une alternative démocratique, donner force politique à l’esprit de rupture en faisant l’impasse sur ceux qui portent aujourd’hui encore la riche tradition du communisme serait une folie. Tourner le dos aux militants communistes est une faute. Mais en ne choisissant pas la voie d’une refondation démocratique partagée, en privilégiant le choix de la continuation, un siècle après la naissance de leur parti, les militants du PCF n’ont pas alimenté la possibilité de relancer collectivement une gauche bien à gauche. Juxtaposer les forces ne suffit plus… Ils n’ont pas donné un élan immédiat à la seule démarche qui pourrait donner un coup d’arrêt radical aux dérives continentales préoccupantes.

Il faut bien sûr prendre acte de ce choix. Il restera que la vie politique et ses urgences pousseront chacun à bouger, pour promouvoir le meilleur et non pour se désoler du pire.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Maurice Thorez est secrétaire général de fait en juillet 1930, mais le titre, bien qu’employé en interne, ne devient officiel qu’en janvier 1936.

[2] En 2007, 7 % seulement des sympathisants de la CGT auraient voté en faveur de Marie-George Buffet, contre 42 % pour Ségolène Royal (sondage CSA du 22 avril 2007)

[3] Il est vrai que l’encadrement du parti, lui, est beaucoup moins populaire qu’il ne l’a été.

Publié le 21/11/2018

« Depuis samedi, nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux »

Que pensent les gilets jaunes ?

paru dans lundimatin#166,

Bonjour,
J’ai 57 ans et je suis employé dans une PME en Seine-Maritime. Je ne suis pas un de vos lecteurs mais il s’avère que mes enfants vous lisent régulièrement et qu’après de longues heures de discussion (et d’engueulades) ce dimanche, ils m’ont convaincu de rédiger et de vous envoyer ces quelques réflexions sur le mouvement des gilets jaunes auquel je suis heureux et fier d’appartenir.

Pour commencer, je tiens à dire que ce qui suit n’est que mon avis et mon regard sur le mouvement. Il est influencé par ce que j’ai vu et ce dont j’ai discuté tant avec des amis qu’avec mes enfants donc. Contrairement à tous les médias qui tentent de nous ausculter depuis deux jours, je ne prétends pas dire la vérité sur ce mouvement qui est composé de nombreuses personnes très différentes avec des idées différentes, des objectifs différents et probablement des rêves très différents. Ce que nous avons en commun, c’est notre ras-le-bol et notre action. C’est à la fois beaucoup et très peu mais il s’avère que désormais, on existe.
 
Avant même que nous agissions, la plupart des médias et de nombreux politiciens nous on décrit comme des gros balourds anti-écologiques qui voulaient préserver le droit à polluer tranquille. Sur quelle planète pensent-ils que nous vivons ? Contrairement à eux, nous avons les pieds sur terre. Non, nous ne réclamons pas le droit à polluer chaque jour un peu plus une planète déjà bien mal en point. Ce que nous refusons c’est ce chantage dégueulasse qui consiste à faire peser sur nos épaules la responsabilité du carnage écologique et son coût. Si la planète est dans cet état, si on n’est même pas certains que nos petits enfants y survivront, c’est pas parce que nous utilisons notre voiture pour aller au boulot mais parce que des entreprises, des dirigeants et des hommes politiques ont jugé pendant des années qu’il fallait mieux faire tourner l’économie à toute blinde plutôt que de se préoccuper des animaux qui disparaissent, de notre santé, de notre avenir. C’est d’ailleurs ce qu’ils continuent de faire en nous faisant les poches pour financer une pseudo transition écologique pas du tout à la hauteur des enjeux. Ces gens se sont décrédibilisés dans à peu près tous les domaines mais quand il est question de l’écologie et de la survie de l’humanité, là, il faudrait leur faire confiance ? À d’autres.
 
Certains disent que nous bloquons tout pour pouvoir mieux redémarrer le lendemain. C’est pas vrai. En tous cas, ce n’est pas mon cas. Ce que nous bloquons, c’est notre vie quotidienne. Les départementales, les nationales, les zones commerciales. Nous bloquons le train-train de notre propre vie. A Paris, les gilets jaunes ont voulu bloquer Disneyland aujourd’hui, la police les en a empêché et ils ont donc décidé de seulement rendre le parking gratuit. Quand tu vas à Disneyland et que tu apprends en arrivant que tu vas devoir payer 20€ [
1] juste pour pouvoir te garer, tu penses quoi ? Les gilets jaunes ils ont pensé que c’était du racket et l’ont rendu gratuit pour tout le monde. Que tu sois pour ou contre Disneyland, t’es pour que le parking de Disneyland soit gratuit.
 
Sur les blocages, il y avait des syndicalistes plutôt sympas mais qui passaient leur temps à dire à qui voulait les entendre qu’il fallait s’en prendre aux patrons, s’organiser sur nos lieux de travail, etc. Ils ont certainement raison mais le problème c’est que nous ne travaillons pas tous dans de grandes usines ou de grosses entreprises dans lesquelles le rapport de force nous permet de faire pression pour que nos salaires augmentent. Beaucoup d’entre nous sont simples employés, auto-entrepeneurs, chômeurs, etc. Le patron que nous avons par contre tous en commun, c’est Macron, c’est donc lui qu’on veut faire plier.

Après, oui c’est vrai que bloquer le pays ce n’est pas forcément révolutionnaire et pour tout dire, je ne suis pas bien certain de savoir ce que ça pourrait vouloir dire aujourd’hui de faire la révolution. D’un côté, il y a tellement de choses qui nous étouffent, nous asservissent, nous abêtissent et nous rendent globalement malheureux mais de l’autre il y a un mode de vie qui nous tient et auquel on tient. La famille, les barbecues avec les amis, les collègues de travail, ça peut paraître futile mais désolé, non, on ne passe pas nos soirées à regarder Arte et nos week-ends à aller au musée.
D’ailleurs, je suis pas un spécialiste de l’Histoire mais je crois pas qu’en 1789 ou en 1968, les manifestants savaient précisément ce qu’ils voulaient et la direction qu’ils voulaient prendre avant que les évènements commencent. Je suis peut-être trop optimiste mais je pense qu’il faut que nous nous fassions confiance.

Après, je comprends que ce flou, cet inconnu, fasse peur à certains. Beaucoup de gens dans mon entourage n’ont pas voulu rejoindre les gilets jaunes car ils disaient que c’était un truc de facho manipulé par le Front National. Sauf que ce n’est pas le cas, ils sont nombreux les politiciens qui voudraient récupérer le mouvement, le FN en première ligne (et Mélenchon pas loin derrière) mais pour l’instant aucun n’y arrive. Entendons-nous bien, je ne dis pas qu’ils n’y arriveront pas mais si cela arrive ce sera le cancer qui tuera le mouvement. Et oui, j’ai vu à la télévision qu’il y avait eu des actes et des insultes intolérables contre des homosexuels et des personnes d’origine étrangère, ça me révulse comme tout le monde mais c’est dégueulasse d’en faire ses choux gras pour amalgamer tout le monde et sous-entendre que lorsqu’on est « populaire » on est forcément bêtes et méchants. J’ajoute qu’aux deux blocages auxquels j’ai participé, le rond-point d’accès à toute une zone industrielle et toutes les entrées de la plus grande zone commerciale de la région, il n’y a pas eu d’incidents si ce n’est quelques prises de bec parfois un peu violentes verbalement avec quelques automobilistes qui en avaient marre d’attendre et faisaient franchement la gueule. Oui il y a bien des racistes et des abrutis sur les blocages mais c’est à nous qu’il revient de mettre les points sur le i avec eux, pas aux éditorialistes bien au chaud sous les projecteurs de leurs plateaux télés. Leur petit avis sur tout, on s’en fout.

On a aussi dit que la police était de notre côté. Ce n’est pas vrai. La preuve c’est que lorsque des gilets jaunes ont voulu se rendre à l’Elysée, ils en ont été empêchés par des fonctionnaires de police. Ce qui ne veut pas dire que les policiers qui les ont aspergé avec des gaz lacrymogènes sont des fidèles de Macron et pour le moment on peut dire qu’ils ont été plutôt courtois, mais quand le gouvernement leur dira de taper, quand nous serons 100 000, et pas 1 000, que feront-ils ?

Pour finir je voudrais revenir et rendre hommage à la dame qui est morte samedi matin en Savoie. C’est vraiment tragique, pour elle, sa famille mais aussi pour l’automobiliste qui a simplement paniqué selon ce que disent les médias. Evidemment que cela n’aurait jamais dû arriver et que ça en dit long sur notre niveau d’improvisation. Il faut donc tout faire pour que nous soyons toujours mieux organisés et que le pire soit évité (en Moselle par exemple, ils avaient bloqué toute la largeur de l’autoroute avec des pneus, qu’en plus ils ont enflammé. Ca a eu le mérite de dissuader quiconque voudrait forcer un barrage en voiture et l’autoroute n’a pas pu réouvrir le soir même). Par contre, utiliser cet accident pour essayer de discréditer le mouvement et dissuader les gens de nous rejoindre, c’est le comble du cynisme. Il y a plus de 300 morts par mois sur les routes en France, si je voulais être aussi cynique que nos dirigeants, je leur demanderais combien de morts ont été épargnés par notre journée de blocage et de combien baisseraient les particules fines si nous bloquions tout un mois.

Les gouvernants et les journalistes peuvent bien se moquer de nous en nous voyant bloquer les ronds points en dansant la queue leuleu mais depuis samedi nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux.

[1] NDLR : Après vérification, la place de parking à Disneyland Paris s’élève à 30 euros et non 20.

Publié le 19/11/2018

Ce sont les milliardaires, pas les électeurs, qui décident des élections (Truth Dig)

Sonali Kolhatkar (site legrandsoir.info)

Les récentes élections de mi-mandat ont donné l’occasion aux riches élites de l’Amérique d’investir un peu de leur richesse insensée dans leurs causes et candidats préférés. Nous sommes pris dans un cercle vicieux, où les milliardaires accumulent des richesses grâce aux politiciens qu’ils ont achetés, ce qui leur donne encore plus de moyens pour faire pencher la politique américaine de leur côté.

Une partie du problème est que le contrôle des milliardaires sur notre démocratie est en grande partie invisible. Comme l’a montré une étude récente du Guardian, les milliardaires qui sont sous le feu des projecteurs, comme Warren Buffett ou Bill Gates, sont l’exception non la règle. En fait, ’la plupart des plus grands milliardaires américains ont fait des dons substantiels –des centaines de milliers de dollars par an, sans compter les contributions ‘au noir’ - aux candidats et responsables républicains conservateurs qui soutiennent la réduction très impopulaire des prestations sociales, selon les auteurs du rapport. ’Pourtant, au cours des dix années couvertes par notre étude, 97 % de ces milliardaires n’ont jamais exprimé officiellement la moindre opinion sur la sécurité sociale.’

Les élections de mi-mandat en Californie ont offert plusieurs exemples de la manière insidieuse dont la classe milliardaire détourne la démocratie à son profit, notamment avec le rejet de la Proposition 10, un projet de loi qui aurait étendu la compétence des gouvernements locaux en matière de contrôle des loyers. Il y a plusieurs années, les gérants de fonds spéculatifs de Wall Street ont commencé à acheter à bas prix ou à saisir des propriétés locatives et des maisons à Los Angeles. Selon le journaliste David Dayen, ’les fonds spéculatifs, les sociétés de capital-investissement et les grandes banques ont réuni d’énormes capitaux pour acheter des lots de maisons bradées’ … ’C’est la prochaine ruée vers l’or de Wall Street, avec tous les signes annonciateurs d’une nouvelle bulle spéculative’.

Il n’est donc pas surprenant que ces mêmes sociétés aient dépensé des millions de dollars pour combattre la Proposition 10 et protéger leurs investissements et leurs profits. Hélas, les Californiens ont mordu à l’hameçon de leur propagande, et 61,7 % des électeurs ont massivement dit ’non’ au contrôle des loyers. (Bizarrement, la Pharmaceutical Research and Manufacturers Association a elle aussi financé la campagne contre le contrôle des loyers.)

Toujours en Californie, des milliardaires ont financé la campagne de Marshall Tuck, pour le poste de directeur scolaire régional. Tuck venait du privé et il voulait privatiser les écoles. La course entre Tuck et son rival soutenu par les syndicats, Tony Thurmond, a battu tous les records de dépenses électorales : des millions de dollars ont été levés par les candidats sans compter les dizaines de millions qui ont afflué de partout. Et c’est encore plus choquant quand on pense à l’influence que la campagne du mi-mandat exerçait nécessairement sur cette élection. Parmi les personnes aux poches pleines qui ont soutenu Tuck, il y avait des membres de la famille Walton, le PDG de Netflix et Eli Broad, un riche philanthrope connu pour sa position en faveur des écoles à gestion privée financées par l’état*.

Si on savait que les milliardaires dépensent des sommes folles pour faire élire un candidat pro-privatisation, cela ne ferait-il pas réfléchir les enseignants et les parents des élèves des écoles publiques ?

À San Francisco, les électeurs ont voté pour une initiative fiscale appelée Proposition C, un impôt progressif sur les grandes sociétés visant à financer des initiatives pour les sans-abri. La Proposition a été adoptée, sans doute parce qu’il y avait des milliardaires des deux côtés. La ville doit remercier Marc Benioff, le PDG de Salesforce, d’avoir daigné faire ce qu’il fallait en encourageant cette initiative, contrairement à Jack Dorsey, le PDG de Twitter, entre autres.

On ne peut plus compter les fois où les milliardaires ont obtenu ce qu’ils voulaient dans ce pays, simplement parce qu’ils pouvaient investir autant d’argent qu’il le fallait dans leurs causes favorites. Les électeurs doivent savoir comment les classes riches influencent les élections. Ce n’est pas difficile : regardez qui a investi des millions de dollars dans un dossier ou un candidat et demandez-vous si l’objectif de ce donateur est vraiment noble. Il se peut que de temps en temps, les intérêts des Américains moyens soient les mêmes que ceux des milliardaires. Mais c’est l’exception et certainement pas la règle.

Les gens riches nagent dans la richesse parce que le reste d’entre nous se débat dans la pauvreté. Leur richesse est en proportion de notre misère - ils ont tout, et nous rien. Ils adorent avoir beaucoup plus que nous, et ils sont prêts à dépenser quelques pièces de leur tas d’or pour rester au pouvoir.

Cependant, dépenser d’énormes sommes d’argent dans une élection ne porte pas toujours ses fruits. Par exemple, Sheldon Adelson, un milliardaire très actif au plan politique, n’a pas réussi à faire avorter une initiative d’énergie renouvelable au Nevada. Mais ces magnats (des hommes pour la plupart) sont si riches que leur façon de calculer n’a rien à voir avec la nôtre. Ils peuvent se permettre de le dilapider. Ils peuvent perdre 100 millions de dollars dans un combat politique et en sortir encore plus riches et plus privilégiés que la plupart d’entre nous ne peuvent même l’imaginer.

Les milliardaires ne sont pas tous Républicains. Si c’était le cas, les Etasuniens moyens pourraient s’unir sous l’aile du Parti démocrate pour battre en brèche le programme milliardaire du GOP**. Hélas la cupidité entrepreneuriale est à l’œuvre dans les deux partis. Par exemple, J.B. Pritzker est arrivé au poste de gouverneur de l’Illinois avec l’étiquette démocrate. Il avait tellement d’argent qu’il n’a pas eu besoin de lever des fonds pour sa candidature et il a dépensé la somme incroyable de 171,5 millions de dollars pour sa campagne. S’il avait perdu, il aurait pu en dépenser autant dans une deuxième, troisième ou quatrième campagne jusqu’à ce qu’il gagne. Son adversaire, le républicain sortant Bruce Rauner, possède également une fortune fantastique ; entre les deux candidats, les électeurs de l’Illinois ont été matraqués par 230 millions de dollars de dépenses électorales. Imaginez tout ce dont nous manquons et que cet argent aurait pu financer.

Les riches Etasuniens profitent déjà à qui mieux mieux des avantages fiscaux que leurs mercenaires républicains du Congrès ont votés l’année dernière. Selon le New York Times, la loi n’a peut-être pas beaucoup profité aux ’simplement riches’ mais elle a été une aubaine pour les ’ultra riches’, car, comme le fait remarquer l’auteur Andrew Ross Sorkin, ’si vous êtes milliardaire, que vous possédez votre propre entreprise et que vous pouvez prendre votre jet privé pour ’faire des navettes’ dans un pays à faible fiscalité, ces lois fiscales sont idéales. Mille moyens d’échapper aux taux d’imposition les plus élevés s’offrent à vous.’ Les déductions fiscales appelées ’pass-through’*** ont été élaborées spécifiquement pour les immensément riches.

Il semble que la cupidité des ultra-riches n’a pas de limites et qu’ils n’en ont jamais assez. Nous les électeurs, nous devons, non seulement savoir comment fonctionnent les élections, mais nous devons aussi éprouver une aversion, un mépris, et un dégoût salvateurs pour la classe des milliardaires. Pour ce qui est de la politique, ils sont bel et bien les ’ennemis du peuple’, pour reprendre une expression du président Trump.

Sonali Kolhatkar

Traduction : Dominique Muselet

Publié le 16/11/2018

La stratégie de Mélenchon se discute

Par Roger Martelli (site regards.fr)

En quelques semaines, la France Insoumise a accumulé des positions qui dessinent une nouvelle stratégie. Comment la comprendre  ? Analyses et discussion de ce nouveau moment Mélenchon.

La France Insoumise est-elle en train de changer de stratégie ? Quelle est cette nouvelle étape du mouvement de Jean-Luc Mélenchon  ? Quelle est sa cohérence  ? En quelques semaines, on a assisté aux réactions mémorables face aux perquisitions disproportionnées, aux attaques de Jean-Luc Mélenchon contre le « parti médiatique », à la distance à l’égard du Manifeste pour l’accueil des migrants, au soutien chaque jour plus affirmé des blocages du 17 novembre contre les taxes sur l’essence… Autant de prises de position, dans le noyau dirigeant de la France insoumise, qui semblent dessiner une nouvelle cohérence que l’on peut interroger.

Une nouvelle stratégie  ?

En politique, plus que dans tout autre domaine, le fond et la forme sont inséparables. Du côté de la France Insoumise, la séquence politique de ces derniers mois peut être lue comme indiquant une inflexion stratégique vers un populisme de gauche plus affirmé. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est trop influent et le moment politique trop préoccupant, pour que cette hypothèse ne soit pas discutée.

Depuis des années, Jean-Luc Mélenchon a la conviction que la période historique est inédite et qu’elle appelle de l’invention politique. La démocratie, qui était sortie revivifiée du combat contre les fascismes, est désormais dans une crise d’une profondeur inouïe. Le peuple, ce souverain théorique de nos institutions, est marginalisé, démobilisé, désorienté. Il n’est plus, comme autrefois, partagé entre l’enthousiasme et la colère, mais entre la sidération et le ressentiment, oscillant entre la mise en retrait (l’abstention civique) et la tentation du sortez-les tous  ! Nous sommes au bout d’un long cycle démocratique, dont la crise globale interdit toute continuation à l’identique des modèles jusqu’alors usités.

Face à cette évolution, les gouvernants tiennent le même discours, depuis plus de trois décennies : il faut faire barrage face aux extrêmes et sauver la démocratie, en rassemblant les modérés des deux rives, à droite comme à gauche, autour des seules options raisonnables, l’économie de marché et la démocratie des compétences. Or, même rassemblées, les élites au pouvoir sont balayées dans les urnes, par les Orban, Salvini et autres Bolsonaro. Inutile donc de compter sur ces modérés pour éviter le naufrage démocratique.

L’hypothèse de Mélenchon est qu’il n’est plus temps de canaliser les colères pour les guider vers les repères classiques de la gauche et du mouvement ouvrier. L’ouragan de la crise a balayé tout sur son passage, ne laissant dans son sillage que le constat violent du fossé qui sépare irrémédiablement le peuple et les élites. Les rationalités politiques classiques n’agissant plus, il n’y a pas d’autre choix que de se couler dans le flux des émotions populaires, en épousant le mouvement des colères.

D’abord rendre visible que l’on est du parti du peuple ; alors la possibilité sera ouverte de disputer sa primauté à l’extrême droite, en montrant qu’elle n’est pas en état de satisfaire aux attentes, d’apaiser les douleurs et de surmonter les frustrations populaires. De cette intuition découlent une suggestion et un pari. La suggestion est que, d’une manière dévoyée, l’extrême droite est du côté du peuple, contre les élites de l’Union européenne. Le pari est que, en acceptant ce constat, on peut toucher les cœurs et les cerveaux de ceux qui se tournent vers cette extrême droite et leur montrer qu’ils font fausse route.

Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

Nous-le peuple et eux-les élites : telle serait la figure renouvelée du vieil antagonisme de classes qui opposa jadis le noble et les paysans, puis les ouvriers et le patron. Le but, désormais, ne serait plus de rassembler les dominés, mais d’instituer un peuple dans les cadres de la nation. Qu’est-ce que le peuple, selon Mélenchon  ? Tout ce qui n’est pas l’élite. S’il prend conscience de lui-même, c’est donc par la détestation de tout ce que l’on désigne comme des élites, renvoyées du côté du eux  : la caste, la supranationalité, Bruxelles, Berlin, la mondialisation, le parti médiatique, les bons sentiments voire la "gôche", ce terme qui vient tout droit de l’extrême droite des années trente.

Les soubassements théoriques du "populisme de gauche" revendiqué sont connus : la paternité intellectuelle en revient à Ernesto Laclau, et l’usage contemporain à Chantal Mouffe. On soulignera ici sa faible consistance historique et, plus encore, son extrême danger politique.

Les pièges du "populisme de gauche"

La dialectique du eux et du nous est certes un moment indispensable pour que des individus aient conscience de ce qu’ils forment un tout. Du temps de la féodalité, ceux du village s’opposaient instinctivement à ceux du château. Puis le nous des ouvriers se constitua en groupe distinct, contre la galaxie des maîtres d’usines. Mais la prise de conscience élémentaire de faire groupe n’a jamais suffi à faire classe et, plus encore, à faire peuple.

Pour que les ouvriers dispersés se définissent en classe, il a fallu qu’ils deviennent un mouvement de lutte agissante, contestant leur place subalterne et aspirant à la reconnaissance et à la dignité. Et pour passer de la classe qui lutte au peuple qui aspire à diriger, il a fallu que grandisse la conscience que la domination de quelques-uns n’avait rien de fatal et que seul le pouvoir réel du plus grand nombre était légitime pour réguler le grand tout social. Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

C’est par ce mariage que la France monarchique a basculé en quelques semaines de la jacquerie paysanne et de l’émotion urbaine à la révolution populaire. De la même manière, c’est en reliant la lutte ouvrière et la Sociale que les ouvriers se sont institués en acteurs politiques, devenant peu à peu la figure centrale d’un peuple en mouvement. À la différence de ce qu’affirme Jean-Claude Michéa, c’est en réalisant la jonction du mouvement ouvrier et de la gauche politique que s’est opérée l’alchimie qui a bouleversé la vie politique française et l’histoire ouvrière, à la charnière des XIXe et XXe siècles.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute.

Aujourd’hui, il n’y a plus de groupe central en expansion, mais les catégories populaires, qui forment la masse des exploités et des dominés, sont toujours largement majoritaires. Elles sont toutefois éclatées, dispersées par les reculs de l’État-providence, la précarisation, l’instabilité financière, l’effet délétère des reculs, des compromissions, des abandons. Pire, l’espérance a été désagrégée par les échecs du XXe siècle. L’espoir déçu, les responsabilités du mal-être se faisant évanescentes, tout se passe comme si ne restait que le ressentiment, nourri par la désignation habituelle des boucs émissaires, substituts aux causes mal perçues des malheurs d’une époque.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute. À ce jeu, on nourrit l’idée qu’il suffirait de changer les hommes, à la limite de procéder au grand remplacement, pour retrouver des dynamiques plus vertueuses. Or l’essentiel n’est pas de se dresser contre l’élite ou la caste, mais de combattre des logiques sociales aliénantes qui érigent un mur infranchissable entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés, peuple et élites. Le peuple ne devient pas souverain par le ressentiment qui l’anime, mais par le projet émancipateur qu’il propose à la société tout entière. L’objectif stratégique n’est donc pas de soulever ceux d’en bas contre ceux d’en haut, mais de rassembler les dominés pour qu’ils s’émancipent enfin, par eux-mêmes, de toutes les tutelles qui aliènent leur liberté. Il n’y a pas de voie de contournement ou de raccourci tactique pour parvenir à cet objectif.

Le « populisme de gauche » se veut une méthode de mobilisation et non une théorie ou un projet global. Or l’histoire suggère qu’il n’est pas possible de séparer le projet et la méthode, le but et le moyen. Les grands partis ouvriers des deux siècles passés ne se voulurent pas seulement populaires ou ouvriers  ; ils ne cherchèrent pas seulement à représenter un groupe. Pour fonder le désir d’imposer la dignité ouvrière, ils mirent en avant le projet de société capable de produire durablement cette dignité. Ils ne furent donc pas populistes, comme dans la Russie du XIXe siècle, mais anarchistes, socialistes ou communistes. Dans l’ensemble, la plupart ne succombèrent pas à la tentation de rejeter, dans la même détestation, tout ce qui était en dehors du nous ouvrier.

Ce n’est pas un hasard, si la grande figure historique fut en France celle de Jaurès. Dans le même mouvement, il refusait de laisser au radicalisme mollissant le monopole de l’idée républicaine et il ne se résignait pas au fossé séparant le socialisme et le syndicalisme révolutionnaire. Quoi qu’en disent les Michéa et ceux qui les encensent, c’est cet état d’esprit de rigueur et d’ouverture qui doit primer encore, avec les mots et les sensibilités de notre temps.

Une stratégie efficace à terme ?

Est-il réaliste de disputer à l’extrême droite sa primauté, en s’installant dans l’environnement mental qui fait aujourd’hui sa force  ? Voilà quelques décennies, la social-démocratie européenne se convainquit de ce que, le capitalisme l’ayant emporté sur le soviétisme, il fallait s’emparer des fondamentaux du libéralisme dominant pour l’infléchir dans un sens plus social. Le socialisme se fit alors social-libéralisme et, par ce choix, il précipita l’idée socialiste dans la débâcle. Le pari du « populisme de gauche » revient à faire de même avec le populisme de l’autre rive. Mais c’est au risque des mêmes mésaventures.

Prenons le cas de la question migratoire. Que cela plaise ou non, l’obsession migratoire sera au cœur des débats politiques à venir, parce qu’elle s’est hélas incrustée dans le champ des représentations sociales. Pour en minorer les effets délétères, il ne suffira pas de se réclamer de la primauté du social. L’extrême droite, comme elle le montre en Italie, ne dédaignera pas en effet de se placer sur ce terrain. Elle se contentera d’ajouter ce qui semble une vérité d’évidence et qui fait sa force : la part du gâteau disponible pour les natifs sera d’autant plus grande que les convives seront moins nombreux autour de la table. Tarissons les flux migratoires et nous aurons davantage à nous partager…

 Prenons l’autre cas, celui de la dénonciation du « parti médiatique  ». On ne rejettera pas ici l’idée que l’information est dans une grande crise de redéfinition de ses fonctions, de ses moyens et de ses méthodes. On sait par ailleurs que la presse ne bénéficie que d’une liberté relative. Et nul ne peut dénier à quiconque le droit de critiquer, même très vigoureusement, tout propos public jugé erroné ou mal intentionné. Mais comment ignorer que la mise en cause globale de la presse, la dénonciation indistincte de la dictature des bien-pensants, l’affirmation du complot organisé ont toujours été des traits marquants d’une extrême droite dressée contre le politiquement correct  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale.

Comment passer sous silence que, chez nous en tout cas, ce n’est pas de la tutelle politique qu’elle souffre d’abord, mais de la dictature de l’argent, de l’audimat et de la facilité  ? Dès lors il est surprenant que, confondant la critique et le matraquage concerté, les responsables de la France insoumise portent les feux, jusqu’à vouloir punir, contre cette part des médias qui s’écarte du modèle, par fonction (le service public) ou par choix (la presse critique) ? S’attaquer à la presse en général contredit l’esprit d’ouverture et de rassemblement sans lequel toute rupture reste une abstraction. Et, que cette affirmation plaise ou non, une telle attaque évoquera, auprès de beaucoup, de bien trop tristes souvenirs…

Prenons enfin l’exemple du mouvement du 17 novembre. Comment ne pas comprendre la rage de ceux qui, à juste titre, ont le sentiment que les plus modestes sont encore et toujours les plus frappés dans leur pouvoir d’achat ? Mais comment aussi ne pas voir ce que l’extrême-droite a parfaitement saisi ? Ce n’est pas par hasard qu’elle choisit ce terrain, et pas celui de la lutte salariale ou des combats pour la solidarité. Elle a une vieille propension à vitupérer l’impôt, non pas parce qu’il est injuste et inégalitaire, mais parce qu’il serait à l’avantage des fainéants, des magouilleurs, des étrangers, des mauvais payeurs.

On pourrait profiter du malaise pour s’interroger sur l’usage qui est fait de l’impôt, sur l’injustice profonde des impôts indirects, sur l’impossibilité de continuer indéfiniment à brûler des carburants fossiles, sur la nécessité de combiner justice sociale et exigences environnementales. Or la pression de l’extrême droite pousse à manifester sur une seule idée : bloquons tout et continuons comme avant. Comment dès lors ignorer que, si certains attisent les colères, c’est pour que la jonction ne se fasse surtout pas entre égalité, respect de l’environnement et refonte de la fiscalité  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale. Ne pas mépriser ceux qui se sentent floués par les puissants est une chose. Légitimer une œuvre politique de dévoiement, une tentative pour découper en tranches les urgences sociales en est une autre.

Si l’on se veut du peuple, si l’on affiche le désir de la dignité populaire, on se doit d’arracher les catégories populaires aux idéologies du renfermement. La grande force du peuple a toujours été sa solidarité, pour tous les humbles, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Et, par bonheur, ce trait de mentalité populaire a irrigué l’esprit public de notre pays, pendant longtemps. Ce n’est qu’en le cultivant que, dans le même mouvement, on ranimera la combativité de l’espérance et que l’on tarira les sources qui alimentent l’extrême-droite.

Ne pas s’enfermer dans la realpolitik

Entre 1934 et 1936, la gauche du Front populaire n’a pas voulu d’abord convaincre ceux qui se tournaient vers le fascisme qu’ils faisaient le mauvais choix. Elle a redonné confiance à ceux qui doutaient, qui ne reconnaissaient plus la gauche officielle dans la compromission du pouvoir. Elle n’a pas détourné les égarés, mais mobilisé ceux qui pouvaient espérer. Elle n’a pas canalisé le ressentiment, mais redonné au monde du travail et de l’intelligence le sens de la lutte collective. De fait, on ne gagne pas en grignotant les forces de l’adversaire, au centre ou à l’extrême droite, mais en mobilisant l’espace politique disponible à gauche et jusqu’alors délaissé.

On ne peut pas aujourd’hui se réclamer de la grande expérience du Front populaire et ne pas comprendre pleinement ce qui fit sa force. Ce Front populaire utilisa certes la mise en cause des 200 familles, du temps où le capital se voyait et s’incarnait — le patron avec haut-de-forme et gros cigare. Pourtant, ce qui dynamisa la gauche ne fut pas d’abord la détestation de la caste dirigeante, mais l’espoir d’un monde de justice. Le Front populaire fut antifasciste dans sa détermination, mais ce qui le rassembla jusqu’à la victoire électorale, ce fut le beau slogan positif du Pain, de la Paix et de la Liberté.

Le rappeler est-il un prêchi-prêcha d’intellectuels sans contact avec la vie ?

Il est de bon ton, dans une partie de la gauche, de jouer au réalisme. Il faudrait taper du poing sur la table et parler haut et fort : tout le reste ne serait que littérature. Mais ne voit-on pas que c’est de ce réalisme-là que notre monde est en train de crever  ? C’est le monde du pouvoir arrogant de l’argent, de l’état de guerre permanent, de l’étalage de la force, de l’égoïsme du "Not In My Backyard". C’est le monde d’un Bachar el-Assad, d’un Poutine pour qui la démocratie est un luxe inutile, d’un Trump qui n’a que faire du gaspillage insensé des ressources naturelles par les possédants américains.

Et que l’on ne m’objecte pas la lettre des programmes. Ils peuvent être techniquement parfaits et, pourtant, leur environnement mental peut être contestable. La politique vaut aussi et peut-être surtout par la façon d’être et la culture que l’on promeut parmi les siens. Malgré la dureté extrême des temps passés, l’esprit du Front populaire ne fut pas celui de la citadelle assiégée. Heureusement, cet esprit ne l’emporta que pour une courte période : au début des années trente (la période communiste dite classe contre classe) et dans les années cinquante (les temps manichéens de la guerre froide). Il ne se retrouva pas non plus, en France, dans la triste formule du "qui n’est pas avec moi est contre moi". Là encore, ce sont d’autres périodes et d’autres lieux qui ont été submergés par cette culture, qui se veut combative et qui n’est qu’amertume. Or cette façon de voir, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud, a conduit partout au pire de l’autoritarisme, quand ce ne fut pas au despotisme.

De la même manière, il est impensable que l’on s’abandonne à la facilité coutumière qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis. Ce n’est pas parce que l’Union européenne a tort (et plutôt deux fois qu’une  !) que le gouvernement italien a raison. On ne peut pas créditer le gouvernement italien d’être du côté du peuple : il en est l’antithèse absolue. Ce n’est pas parce qu’un grand nombre de personnes de revenus modestes sont pénalisées par la hausse des prix du carburant qu’il faut manifester avec l’extrême droite et… créer les conditions d’une extension de l’usage des transports individuels. Ce n’est pas parce que le cynisme de Poutine est l’envers de l’humiliation réservée à la Russie par le monde occidental qu’il faut mesurer les critiques, que l’on peut porter aux choix et aux méthodes adoptées par Moscou.

Prenons garde, à tout moment, à ce que, pensant accompagner les colères, on ne fasse qu’attiser le ressentiment. Si Jean-Luc Mélenchon a réussi sa percée, au printemps 2017, ce ne fut pas pour son populisme, qu’il sut mettre en sourdine jusqu’au soir du premier tour. Entre mars et avril, il parvint tout simplement à être le plus crédible, par son talent bien sûr, et par la radicalité et la cohérence de son discours de rupture, qui éloignait enfin le peuple de gauche de trois décennies de renoncement. Il ne renia pas la gauche, mais il lui redonna en même temps le souffle de ses valeurs et le parfum d’un air du temps. C’est par ce jeu de la trace et de la rupture qu’il s’est imposé.

Le fond et la forme

Nous ne sommes plus dans la France et le dans monde des siècles précédents. La combativité sociale demeure, mais le mouvement ouvrier d’hier n’est plus. Quant à la gauche, elle ne peut plus être ce qu’elle a été. Il en a toujours été ainsi d’ailleurs. À la fin du XIXe siècle, le radicalisme a revivifié un parti républicain assoupi. Au XXe siècle, le socialisme puis le communisme ont pris la suite. Aujourd’hui, des forces neuves prennent le relais de la grande épopée de l’émancipation.

L’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

Penser que les organisations dynamiques d’hier, mais épuisées aujourd’hui, sont en état d’offrir une perspective politique est sans nul doute un leurre. Mais la culture de la table rase n’a jamais produit du bon. Pour que le peuple lutte en se rassemblant, il faut du mouvement partagé, quand bien même ce n’est plus le mouvement ouvrier. Pour que la multitude qui se rassemble devienne peuple, il faut de l’organisation politique et même des systèmes pluriels d’organisations, quand bien même ce n’est plus sur le modèle ancien des partis. La gauche, à nouveau, doit se refonder radicalement. Il n’empêche qu’elle doit toujours être la gauche, c’est-à-dire moins une forme, reproductible à l’infini (l’union de la gauche), que le parti pris rassemblé de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité.

Et cette gauche-là n’a rien en commun avec l’extrême droite, pas même la référence théorique au peuple. Celui-ci n’est un acteur historique que par les valeurs qui, à tout moment, ont assuré sa dignité. Il ne se constitue que par le mouvement qui l’émancipe, par l’espérance qui le porte, par l’avenir qu’il dessine, dès aujourd’hui et pour demain. Dans la continuité des fascismes, l’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

J’avance l’idée que les attitudes et prises de position récentes, du côté de la FI, laissent entrevoir une possible cohérence, dont je redoute la propension volontairement «  populiste  ». Si ma crainte est fondée, je ne cache pas mon inquiétude pour l’avenir. Je souhaite que cette impression soit démentie au plus vite par les actes et les mots. Si ce n’était pas le cas, j’estimerais que nous serions devant un tournant stratégique pour la FI, fragilisant les acquis des années précédentes.

La présidentielle de 2017 a montré qu’il était possible d’aller au-delà des forces rassemblées après 2008, dans le cadre du Front de gauche. Répéter à l’infini la formule du Front de gauche n’a donc aucun sens. Pourtant, ce n’est pas en construisant de nouveaux murs séparant les composantes hier réunies que l’on créera les conditions d’une dynamique populaire victorieuse. Si ces murs s’avéraient infranchissables, ce serait pour notre gauche la prémisse d’un désastre. La batterie récente de sondages — un sondage isolé ne vaut rien — converge d’ailleurs pour dire que le temps ne semble pas si favorable à la FI et si défavorable au parti de Marine Le Pen.

Heureusement, la gauche française nous a aussi habitués à des sursauts salvateurs. Mais pour cela, on ne peut faire l’économie du débat le plus large. À gauche, celui qui parle le plus fort n’a pas toujours raison.

 

Roger Martelli

 

Publié le 07/11/2018

Libéraux contre populistes, un clivage trompeur

Les réponses apportées à la crise de 2008 ont déstabilisé l’ordre politique et géopolitique. Longtemps perçues comme la forme ultime de gouvernement, les démocraties libérales sont sur la défensive. Face aux « élites » urbaines, les droites nationalistes mènent une contre-révolution culturelle sur le terrain de l’immigration et des valeurs traditionnelles. Mais elles poursuivent le même projet économique que leurs rivales. La médiatisation à outrance de ce clivage vise à contraindre les populations à choisir l’un de ces deux maux.

par Serge Halimi & Pierre Rimbert   (site : monde-diplomatique.fr) 

shirt, M. Stephen Bannon se plante devant un parterre d’intellectuels et de notables hongrois. « La mèche qui a embrasé la révolution Trump a été allumée le 15 septembre 2008 à 9 heures, quand la banque Lehman Brothers a été contrainte à la faillite. » L’ancien stratège de la Maison Blanche ne l’ignore pas : ici, la crise a été particulièrement violente. « Les élites se sont renflouées elles-mêmes. Elles ont entièrement socialisé le risque, enchaîne cet ancien vice-président de la banque Goldman Sachs, dont les activités politiques sont financées par des fonds spéculatifs. Est-ce que l’homme de la rue a été renfloué, lui ? » Un tel « socialisme pour les riches » aurait provoqué en plusieurs points du globe une « vraie révolte populiste. En 2010, Viktor Orbán est revenu au pouvoir en Hongrie » ; il fut « Trump avant Trump ».

Une décennie après la tempête financière, l’effondrement économique mondial et la crise de la dette publique en Europe ont disparu des terminaux Bloomberg où scintillent les courbes vitales du capitalisme. Mais leur onde de choc a amplifié deux grands dérèglements.

Celui, en premier lieu, de l’ordre international libéral de l’après-guerre froide, centré sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), les institutions financières occidentales, la libéralisation du commerce. Si, contrairement à ce que promettait Mao Zedong, le vent d’est ne l’emporte pas encore sur le vent d’ouest, la recomposition géopolitique a commencé : près de trente ans après la chute du mur de Berlin, le capitalisme d’État chinois étend son influence ; appuyée sur la prospérité d’une classe moyenne en ascension, l’« économie socialiste de marché » lie son avenir à la mondialisation continue des échanges, laquelle désosse l’industrie manufacturière de la plupart des pays occidentaux. Dont celle des États-Unis, que le président Donald Trump a promis dès son premier discours officiel de sauver du « carnage ».

L’ébranlement de 2008 et ses répliques ont également bousculé l’ordre politique qui voyait dans la démocratie de marché la forme achevée de l’histoire.

La morgue d’une technocratie onctueuse, délocalisée à New York ou à Bruxelles, imposant des mesures impopulaires au nom de l’expertise et de la modernité, a ouvert la voie à des gouvernants tonitruants et conservateurs. De Washington à Varsovie en passant par Budapest, M. Trump, M. Orbán et M. Jarosław Kaczyński se réclament tout autant du capitalisme que M. Barack Obama, Mme Angela Merkel, M. Justin Trudeau ou M. Emmanuel Macron ; mais un capitalisme véhiculé par une autre culture, « illibérale », nationale et autoritaire, exaltant le pays profond plutôt que les valeurs des grandes métropoles.

Cette fracture divise les classes dirigeantes. Elle est mise en scène et amplifiée par les médias qui rétrécissent l’horizon des choix politiques à ces deux frères ennemis. Or les nouveaux venus visent tout autant que les autres à enrichir les riches, mais en exploitant le sentiment qu’inspirent le libéralisme et la social-démocratie à une fraction souvent majoritaire des classes populaires : un écœurement mêlé de rage.

« Nous avons reconstruit la Chine »

La réponse à la crise de 2008 a exposé, sans laisser la possibilité de détourner les yeux, trois démentis au prêchi-prêcha sur le bon gouvernement que les dirigeants de centre droit et de centre gauche débitaient depuis la décomposition de l’Union soviétique. Ni la mondialisation, ni la démocratie, ni le libéralisme n’en sortent indemnes.

Premièrement, l’internationalisation de l’économie n’est pas bonne pour tous les pays, et pas même pour une majorité des salariés en Occident. L’élection de M. Trump a propulsé à la Maison Blanche un homme depuis longtemps convaincu que, loin d’être profitable aux États-Unis, la mondialisation avait précipité leur déclin et assuré le décollage de leurs concurrents stratégiques. Avec lui, « L’Amérique d’abord » a pris le pas sur le « gagnant-gagnant » des libre-échangistes. Ainsi, le 4 août dernier, dans l’Ohio, un État industriel habituellement disputé, mais qu’il avait remporté avec plus de huit points d’avance sur Mme Hillary Clinton, le président américain rappela le déficit commercial abyssal (et croissant) de son pays — « 817 milliards de dollars par an ! » —, avant d’en fournir l’explication : « Je n’en veux pas aux Chinois. Mais même eux n’arrivent pas à croire qu’on les a laissés à ce point agir à nos dépens ! Nous avons vraiment reconstruit la Chine ; il est temps de reconstruire notre pays ! L’Ohio a perdu 200 000 emplois manufacturiers depuis que la Chine a [en 2001] rejoint l’Organisation mondiale du commerce. L’OMC, un désastre total ! Pendant des décennies, nos politiciens ont ainsi permis aux autres pays de voler nos emplois, de dérober notre richesse et de piller notre économie. »

Au début du siècle dernier, le protectionnisme a accompagné le décollage industriel des États-Unis, comme celui de beaucoup d’autres nations ; les taxes douanières ont d’ailleurs longtemps financé la puissance publique, puisque l’impôt sur le revenu n’existait pas avant la première guerre mondiale. Citant William McKinley, président républicain de 1897 à 1901 (il fut assassiné par un anarchiste), M. Trump insiste donc : « Lui avait compris l’importance décisive des tarifs douaniers pour maintenir la puissance d’un pays. » La Maison Blanche y recourt désormais sans hésiter — et sans se soucier de l’OMC. Turquie, Russie, Iran, Union européenne, Canada, Chine : chaque semaine apporte son lot de sanctions commerciales contre des États, amis ou pas, que Washington a pris pour cibles. L’invocation de la « sécurité nationale » permet au président Trump de se dispenser de l’aval du Congrès, où les parlementaires et les lobbys qui financent leurs campagnes restent, eux, arrimés au libre-échange.

Aux États-Unis, la Chine fait davantage consensus, mais contre elle. Pas seulement pour des raisons commerciales : Pékin est également perçu comme le rival stratégique par excellence. Outre que celui-ci suscite la défiance par sa puissance économique, huit fois supérieure à celle de la Russie, et par ses tentations expansionnistes en Asie, son modèle politique autoritaire concurrence celui de Washington. D’ailleurs, même lorsqu’il soutient que sa théorie de 1989 sur le triomphe irréversible et universel du capitalisme libéral demeure valide, le politiste américain Francis Fukuyama y apporte un bémol essentiel : « La Chine est de loin le plus gros défi au récit de la “fin de l’histoire”, puisqu’elle s’est modernisée économiquement tout en restant une dictature. (…) Si, au cours des prochaines années, sa croissance se poursuit et qu’elle garde sa place de plus grande puissance économique du monde, j’admettrai que ma thèse a été définitivement réfutée (1).  » Au fond, M. Trump et ses adversaires intérieurs se retrouvent au moins sur un point : le premier estime que l’ordre international libéral coûte trop cher aux États-Unis ; les seconds, que les succès de la Chine menacent de le flanquer par terre.

De la géopolitique à la politique, il n’y a qu’un pas. La mondialisation a provoqué la destruction d’emplois et la dégringolade des salaires occidentaux — leur part est passée, aux États-Unis, de 64 % à 58 % du produit intérieur brut (PIB) rien que ces dix dernières années, soit une perte annuelle égale à 7 500 dollars (6 500 euros) par travailleur (2) !

Or c’est précisément dans les régions industrielles dévastées par la concurrence chinoise que les ouvriers américains ont le plus viré à droite ces dernières années. On peut bien sûr imputer ce basculement électoral à une noria de facteurs « culturels » (sexisme, racisme, attachement aux armes à feu, hostilité à l’avortement et au mariage homosexuel, etc.). Mais il faut alors fermer les yeux sur une explication économique au moins aussi probante : alors que le nombre de comtés où plus de 25 % des emplois dépendaient du secteur manufacturier s’est effondré de 1992 à 2016, passant de 862 à 323, l’équilibre entre votes démocrate et républicain s’y est métamorphosé. Il y a un quart de siècle, ils se répartissaient presque également entre les deux grands partis (environ 400 chacun) ; en 2016, 306 ont choisi M. Trump et 17 Mme Clinton (3). Promue par un président démocrate — M. William Clinton, justement —, l’adhésion de la Chine à l’OMC devait hâter la transformation de ce pays en une société capitaliste libérale. Elle a surtout dégoûté les ouvriers américains de la mondialisation, du libéralisme et du vote démocrate…

Peu avant la chute de Lehman Brothers, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan expliquait, tranquille : « Grâce à la mondialisation, les politiques publiques américaines ont été largement remplacées par les forces globales des marchés. En dehors des questions de sécurité nationale, l’identité du prochain président n’importe presque plus (4). » Dix ans plus tard, nul ne reprendrait un tel diagnostic.

Dans les pays d’Europe centrale dont l’expansion repose encore sur les exportations, la mise en cause de la mondialisation ne porte pas sur les échanges commerciaux. Mais les « hommes forts » au pouvoir dénoncent l’imposition par l’Union européenne de « valeurs occidentales » jugées faibles et décadentes, car favorables à l’immigration, à l’homosexualité, à l’athéisme, au féminisme, à l’écologie, à la dissolution de la famille, etc. Ils contestent aussi le caractère démocratique du capitalisme libéral. Non sans fondement, dans ce dernier cas. Car, en matière d’égalité des droits politiques et civiques, la question de savoir si les mêmes règles s’appliquaient à tous s’est trouvée une fois de plus tranchée après 2008 : « Aucune poursuite n’a abouti contre un financier de haut niveau, relève le journaliste John Lanchester. Lors du scandale des caisses d’épargne des années 1980, mille cent personnes avaient été inculpées (5).  » Les détenus d’un pénitencier français ricanaient déjà au siècle dernier : « Qui vole un œuf va en prison ; qui vole un bœuf va au Palais-Bourbon. »

Le peuple choisit, mais le capital décide. En gouvernant à rebours de leurs promesses, les dirigeants libéraux, de droite comme de gauche, ont conforté ce soupçon à l’issue de presque chaque élection. Élu pour rompre avec les politiques conservatrices de ses prédécesseurs, M. Obama réduit les déficits publics, comprime les dépenses sociales et, au lieu d’instaurer pour tous un système public de santé, impose aux Américains l’achat d’une assurance médicale à un cartel privé. En France, M. Nicolas Sarkozy retarde de deux ans l’âge de la retraite qu’il s’était formellement engagé à ne pas modifier ; avec la même désinvolture, M. François Hollande fait voter un pacte de stabilité européen qu’il avait promis de renégocier. Au Royaume-Uni, le dirigeant libéral Nick Clegg s’allie, à la surprise générale, au Parti conservateur, puis, devenu vice-premier ministre, accepte de tripler les frais d’inscription universitaires qu’il avait juré de supprimer.

Dans les années 1970, certains partis communistes d’Europe de l’Ouest suggéraient que leur éventuelle accession au pouvoir par les urnes constituerait un « aller simple », la construction du socialisme, une fois lancée, ne pouvant dépendre des aléas électoraux. La victoire du « monde libre » sur l’hydre soviétique a accommodé ce principe avec davantage de ruse : le droit de vote n’est pas suspendu, mais il s’accompagne du devoir de confirmer les préférences des classes dirigeantes. Sous peine d’avoir à recommencer. « En 1992, rappelle le journaliste Jack Dion, les Danois ont voté contre le traité de Maastricht : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2001, les Irlandais ont voté contre le traité de Nice : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2005, les Français et les Néerlandais ont voté contre le traité constitutionnel européen (TCE) : celui-ci leur a été imposé sous le nom de traité de Lisbonne. En 2008, les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne : ils ont été obligés de revoter. En 2015, les Grecs ont voté à 61,3 % contre le plan d’amaigrissement de Bruxelles — qui leur a été quand même infligé (6).  »

Cette année-là, justement, s’adressant à un gouvernement de gauche élu quelques mois auparavant et contraint d’administrer un traitement de choc libéral à sa population, le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble résume la portée qu’il accorde au cirque démocratique : « Les élections ne doivent pas permettre qu’on change de politique économique (7).  » De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires Pierre Moscovici expliquera plus tard : « Vingt-trois personnes en tout et pour tout, avec leurs adjoints, prennent — ou non — des décisions fondamentales pour des millions d’autres, les Grecs en l’occurrence, sur des paramètres extraordinairement techniques, décisions qui sont soustraites à tout contrôle démocratique. L’Eurogroupe ne rend compte à aucun gouvernement, à aucun Parlement, surtout pas au Parlement européen (8).  » Une assemblée dans laquelle M. Moscovici aspire néanmoins à siéger l’année prochaine.

Autoritaire et « illibéral » à sa manière, ce mépris de la souveraineté populaire alimente l’un des plus puissants arguments de campagne des dirigeants conservateurs de part et d’autre de l’Atlantique. Contrairement aux partis de centre gauche ou de centre droit, qui s’engagent, sans s’en donner les moyens, à ranimer une démocratie expirante, MM. Trump et Orbán, comme M. Kaczyński en Pologne ou M. Matteo Salvini en Italie, entérinent son agonie. Ils n’en conservent que le suffrage majoritaire, et renversent la donne : à l’autoritarisme hors sol et expert de Washington, Bruxelles ou Wall Street ils opposent un autoritarisme national et déboutonné qu’ils présentent comme une reconquête populaire.

Un interventionnisme massif

Après ceux qui concernent la mondialisation et la démocratie, le troisième démenti apporté par la crise au discours dominant des années précédentes porte sur le rôle économique de la puissance publique. Tout est possible, mais pas pour tout le monde : rarement démonstration de ce principe fut administrée avec autant de clarté que dans la décennie écoulée. Création monétaire frénétique, nationalisations, dédain des traités internationaux, action discrétionnaire des élus, etc. : pour sauver sans contrepartie les établissements bancaires dont dépendait la survie du système, la plupart des opérations décrétées impossibles et impensables furent effectuées sans coup férir de part et d’autre de l’Atlantique. Cet interventionnisme massif a révélé un État fort, capable de mobiliser sa puissance dans un domaine dont il semblait pourtant s’être lui-même évincé (9). Mais, si l’État est fort, c’est d’abord pour garantir au capital un cadre stable.

Inflexible lorsqu’il s’agissait de réduire les dépenses sociales afin de ramener le déficit public sous la barre des 3 % du PIB, M. Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne de 2003 à 2011, a admis que les engagements financiers pris fin 2008 par les chefs d’État et de gouvernement pour sauver le système bancaire représentaient mi-2009 « 27 % du PIB en Europe et aux États-Unis (10)  ». Les dizaines de millions de chômeurs, d’expropriés, de malades déversés dans des hôpitaux à court de médicaments, comme en Grèce, n’eurent jamais le privilège, eux, de constituer un « risque systémique ». « Par leurs choix politiques, les gouvernements de la zone euro ont plongé des dizaines de millions de leurs citoyens dans les profondeurs d’une dépression comparable à celle des années 1930. C’est l’un des pires désastres économiques auto-infligés jamais observés », note l’historien Adam Tooze (11).

Le discrédit de la classe dirigeante et la réhabilitation du pouvoir d’État ne pouvaient qu’ouvrir la voie à un nouveau style de gouvernement. Quand on lui demanda en 2010 si accéder au pouvoir en plein orage planétaire le préoccupait, le premier ministre hongrois sourit : « Non, j’aime le chaos. Car, en partant de lui, je peux construire un ordre nouveau. L’ordre que je veux (12).  » À l’instar de M. Trump, les dirigeants conservateurs d’Europe centrale ont su ancrer la légitimité populaire d’un État fort au service des riches. Plutôt que de garantir des droits sociaux incompatibles avec les exigences des propriétaires, la puissance publique s’affirme en fermant les frontières aux migrants et en se proclamant garante de l’« identité culturelle » de la nation. Le fil de fer barbelé marque le retour de l’État.

Pour le moment, cette stratégie qui récupère, détourne et dénature une demande populaire de protection semble fonctionner. Autant dire que les causes de la crise financière qui fit dérailler le monde demeurent intactes, alors même que la vie politique de pays comme l’Italie ou la Hongrie ou de régions comme la Bavière paraît hantée par la question des réfugiés. Biberonnée aux priorités des campus américains, une partie de la gauche occidentale, très modérée ou très radicale, préfère affronter la droite sur ce terrain (13).

Pour contrer la Grande Récession, les chefs de gouvernement ont mis à nu le simulacre démocratique, la force de l’État, la nature très politique de l’économie et l’inclination antisociale de leur stratégie générale. La branche qui les portait s’en trouve fragilisée, comme le démontre l’instabilité électorale qui rebat les cartes politiques. Depuis 2014, la plupart des scrutins occidentaux signalent une décomposition ou un affaiblissement des forces traditionnelles. Et, symétriquement, l’essor de personnalités ou de courants hier marginaux qui contestent les institutions dominantes, souvent pour des raisons opposées, à l’instar de M. Trump et de M. Bernie Sanders, pourfendeurs l’un et l’autre de Wall Street et des médias. Même scénario de l’autre côté de l’Atlantique, où les nouveaux conservateurs jugent la construction européenne trop libérale sur les plans sociétal et migratoire, tandis que les nouvelles voix de gauche, comme Podemos en Espagne, La France insoumise ou M. Jeremy Corbyn, à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni, critiquent ses politiques d’austérité.

Parce qu’ils n’entendent pas renverser la table, mais seulement changer les joueurs, les « hommes forts » peuvent escompter l’appui d’une fraction des classes dirigeantes. Le 26 juillet 2014, en Roumanie, M. Orbán affiche la couleur dans un discours retentissant : « Le nouvel État que nous construisons en Hongrie est un État illibéral : un État non libéral. » Mais, contrairement à ce que les grands médias ont rabâché depuis, ses objectifs ne se résument pas au refus du multiculturalisme, de la « société ouverte » et à la promotion des valeurs familiales et chrétiennes. Il annonce aussi un projet économique, celui de « construire une nation concurrentielle dans la grande compétition mondiale des décennies qui viennent ». « Nous avons estimé, dit-il, qu’une démocratie ne doit pas nécessairement être libérale et que ce n’est pas parce qu’un État cesse d’être libéral qu’il cesse d’être une démocratie. » Prenant pour exemples la Chine, la Turquie et Singapour, le premier ministre hongrois retourne en somme à l’envoyeur le « There is no alternative » de Margaret Thatcher : « Les sociétés qui ont une démocratie libérale pour assise seront probablement incapables de maintenir leur compétitivité dans les décennies à venir » (14). Un tel dessein séduit les dirigeants polonais et tchèques, mais aussi les partis d’extrême droite français et allemand.

Les fariboles du « capitalisme inclusif »

Devant le succès éclatant de leurs concurrents, les penseurs libéraux ont perdu de leur superbe et de leur clinquant. « La contre-révolution est alimentée par la polarisation de la politique intérieure, l’antagonisme remplaçant le compromis. Et elle cible la révolution libérale et les gains réalisés par les minorités », frissonne Michael Ignatieff, recteur de l’université d’Europe centrale à Budapest, une institution fondée à l’initiative du milliardaire libéral George Soros. « Il est clair que le bref moment de domination de la société ouverte est terminé (15)  ». Selon Ignatieff, les dirigeants autoritaires qui prennent pour cibles l’État de droit, l’équilibre des pouvoirs, la liberté des médias privés et les droits des minorités s’attaquent en effet aux piliers principaux des démocraties.

L’hebdomadaire britannique The Economist, qui fait office de bulletin de liaison des élites libérales mondiales, consonne avec cette vision. Lorsque, le 16 juin dernier, il s’affole d’une « détérioration alarmante de la démocratie depuis la crise financière de 2007-2008 », il n’incrimine en priorité ni les inégalités de fortune abyssales, ni la destruction des emplois industriels par le libre-échange, ni le non-respect de la volonté des électeurs par les dirigeants « démocrates ». Mais « les hommes forts [qui] sapent la démocratie ». Face à eux, espère-t-il, « les juges indépendants et les journalistes remuants forment la première ligne de défense ». Une digue aussi étriquée que fragile.

Longtemps, les classes supérieures ont tiré profit du jeu électoral grâce à trois facteurs convergents : l’abstention croissante des classes populaires, le « vote utile » dû à la répulsion qu’inspiraient les « extrêmes », la prétention des partis centraux à représenter les intérêts combinés de la bourgeoisie et des classes moyennes. Mais les démagogues réactionnaires ont remobilisé une partie des abstentionnistes ; la Grande Récession a fragilisé les classes moyennes ; et les arbitrages politiques des « modérés » et de leurs brillants conseillers ont déclenché la crise du siècle…

Le désenchantement relatif à l’utopie des nouvelles technologies ajoute encore à l’amertume des amateurs de sociétés ouvertes. Hier célébrés comme les prophètes d’une civilisation libérale-libertaire, les patrons démocrates de la Silicon Valley ont construit une machine de surveillance et de contrôle social si puissante que le gouvernement chinois l’imite pour maintenir l’ordre. L’espoir d’une agora mondiale propulsée par une connectivité universelle s’effondre, au grand dam de quelques-uns de ses communiants d’antan : « La technologie, par les manipulations qu’elle permet, par les fake news, mais plus encore parce qu’elle véhicule l’émotion plutôt que la raison, renforce encore les cyniques et les dictateurs », sanglote un éditorialiste (16).

À l’approche du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les hérauts du « monde libre » redoutent que la fête soit morose. « Le transition vers les démocraties libérales a été largement pilotée par une élite instruite, très pro-occidentale », admet Fukuyama. Hélas, les populations moins éduquées « n’ont jamais été séduites par ce libéralisme, par l’idée qu’on pouvait avoir une société multiraciale, multiethnique, où toutes les valeurs traditionnelles s’effaceraient devant le mariage gay, l’immigration, etc. » (17). Mais à qui imputer ce manque d’effet d’entraînement de la minorité éclairée ? À l’indolence de tous les jeunes bourgeois qui, s’agace Fukuyama, « se contentent de rester assis chez eux, de se féliciter de leur largeur d’esprit, de leur absence de fanatisme. (…) Et qui ne se mobilisent contre l’ennemi qu’en allant s’asseoir à la terrasse d’un café un mojito à la main (18)  ».

En effet, cela ne suffira pas… Et pas davantage le fait de quadriller les médias ou d’inonder les réseaux sociaux de commentaires indignés destinés à des « amis » tout aussi indignés, toujours par les mêmes choses. M. Obama l’a compris. Le 17 juillet dernier, il a livré une analyse détaillée, souvent lucide, des décennies écoulées. Mais il n’a pu s’empêcher de reprendre l’idée fixe de la gauche néolibérale depuis qu’elle a adopté le modèle capitaliste. En substance, comme l’avait rappelé l’ancien président du conseil italien de centre gauche Paolo Gentiloni à M. Trump le 24 janvier 2018 à Davos, « on peut corriger le cadre, mais pas en changer ».

La mondialisation, admet donc M. Obama, s’est accompagnée d’erreurs et de rapacité. Elle a affaibli le pouvoir des syndicats et « permis au capital d’échapper aux impôts et aux lois des États en déplaçant des centaines de milliards de dollars par une simple pression sur une touche d’ordinateur ». Fort bien, mais le remède ? Un « capitalisme inclusif », éclairé par la moralité humaniste des capitalistes. Seul ce cautère sur une jambe de bois pourra selon lui corriger quelques-uns des défauts du système. Dès lors qu’il n’en voit pas d’autre en magasin, et que, au fond, celui-ci lui convient bien.

L’ancien président américain ne nie pas que la crise de 2008 et les mauvaises réponses qui y furent apportées (y compris par lui, on imagine) ont favorisé l’essor d’une « politique de la peur, du ressentiment et du repli », la « popularité des hommes forts », celle d’un « modèle chinois de contrôle autoritaire jugé préférable à une démocratie perçue comme désordonnée ». Mais il assigne la responsabilité essentielle de ces dérèglements aux « populistes » qui récupèrent les insécurités et menacent le monde d’un retour à un « ordre ancien, plus dangereux et plus brutal ». Ainsi, il épargne les élites sociales et intellectuelles (ses pairs…) qui créèrent les conditions de la crise — et qui, souvent, en profitèrent.

Un tel panorama comporte pour elles bien des avantages. D’abord, répéter que la dictature nous menace permet de faire croire que la démocratie règne, même si elle réclame toujours quelques ajustements. Plus fondamentalement, l’idée de M. Obama (ou celle, identique, de M. Macron) selon laquelle « deux visions très différentes de l’avenir de l’humanité sont en concurrence pour les cœurs et les esprits des citoyens du monde entier » permet d’escamoter ce que les « deux visions » qu’ils évoquent ont en partage. Rien de moins que le mode de production et de propriété, ou, pour reprendre les termes mêmes de l’ancien président américain, « l’influence économique, politique, médiatique disproportionnée de ceux qui sont au sommet ». Sur ce plan, rien ne distingue en effet M. Macron de M. Trump, ainsi que l’a d’ailleurs démontré leur empressement commun à réduire, dès leur accession au pouvoir, l’imposition des revenus du capital.

Ramener obstinément la vie politique des décennies qui viennent à l’affrontement entre démocratie et populisme, ouverture et souverainisme n’apportera aucun soulagement à cette fraction croissante des catégories populaires désabusée d’une « démocratie » qui l’a abandonnée et d’une gauche qui s’est métamorphosée en parti de la bourgeoisie diplômée. Dix ans après l’éclatement de la crise financière, le combat victorieux contre l’« ordre brutal et dangereux » qui se dessine réclame tout autre chose. Et, d’abord, le développement d’une force politique capable de combattre simultanément les « technocrates éclairés » comme les « milliardaires enragés » (19). Refusant ainsi le rôle de force d’appoint de l’un des deux blocs qui, chacun à sa façon, mettent l’humanité en danger.

Serge Halimi & Pierre Rimbert

(1) Francis Fukuyama, « Retour sur “La Fin de l’histoire ?” », Commentaire, no 161, Paris, printemps 2018.

(2) William Galston, « Wage stagnation is everyone’s problem », The Wall Street Journal, New York, 14 août 2018. Sur les destructions d’emplois dues à la mondialisation, cf. Daron Acemoğlu et al., « Import competition and the great US employment sag of the 2000s » (PDF), Journal of Labor Economics, vol. 34, no S1, Chicago, janvier 2016.

(3) Bob Davis et Dante Chinni, « America’s factory towns, once solidly blue, are now a GOP haven », et Bob Davis et Jon Hilsenrath, « How the China shock, deep and swift, spurred the rise of Trump », The Wall Street Journal, respectivement 19 juillet 2018 et 11 août 2016.

(4) Cité par Adam Tooze, Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Penguin Books, New York, 2018.

(5) John Lanchester, « After the fall », London Review of Books, vol. 40, no 13, 5 juillet 2018.

(6) Jack Dion, « Les marchés contre les peuples », Marianne, Paris, 1er juin 2018.

(7) Yanis Varoufakis, Adults in the Room : My Battle With Europe’s Deep Establishment, The Bodley Head, Londres, 2017.

(8) Pierre Moscovici, Dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Choses vues au cœur du pouvoir, Plon, Paris, 2018.

(9) Lire Frédéric Lordon, « Le jour où Wall Street est devenu socialiste », Le Monde diplomatique, octobre 2008.

(10) « Jean-Claude Trichet : “Nous sommes encore dans une situation dangereuse” », Le Monde, 14 septembre 2013.

(11) Adam Tooze, Crashed, op. cit.

(12) Drew Hinshaw et Marcus Walker, « In Orban’s Hungary, a glimpse of Europe’s demise », The Wall Street Journal, 9 août 2018.

(13) Lire Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « La nouvelle vulgate planétaire », Le Monde diplomatique, mai 2000.

(14) « Prime minister Viktor Orbán’s speech at the 25th Bálványos Summer Free University and Student Camp », 30 juillet 2014.

(15) Michael Ignatieff et Stefan Roch (sous la dir. de), Rethinking Open Society : New Adversaries and New Opportunities, CEU Press, Budapest, 2018.

(16) Éric Le Boucher, « Le salut par l’éthique, la démocratie, l’Europe », L’Opinion, Paris, 9 juillet 2018.

(17) Cité par Michael Steinberger, « George Soros bet big on liberal democracy. Now he fears he is losing », The New York Times Magazine, 17 juillet 2018.

(18) « Francis Fukuyama : “Il y a un risque de défaite de la démocratie” », Le Figaro Magazine, Paris, 6 avril 2018.

(19) Thomas Frank, « Four more years », Harper’s, avril 2018.

Publié le 23/10/2018

La haine des médias ou la démocratie ?

Par Roger Martelli (site regards.fr)

La liberté de la presse est imprescriptible et inaliénable. Si le droit à la critiquer est tout aussi fondamental, rien ne peut justifier ce qui pourrait bien apparaître comme un désir de la museler. Et, a fortiori, rien ne peut justifier que l’on attise la haine contre elle et ses acteurs.

Voilà trop longtemps que la judiciarisation de la vie publique se substitue à un débat anémié, qui a oublié que la politique a pour fonction première de débattre de la société et des conditions de la vie commune. C’est là que git le problème principal, le vrai problème démocratique, celui qui nous étouffe et qui fait les beaux jours des semeurs de haine et d’exclusion. Faire porter la responsabilité de cette carence sur les acteurs de la presse et de la justice, comme s’ils constituaient un bloc, est une faute. Et agiter le spectre des complots est un facilité, trompeuse donc dangereuse. Au temps de la guerre froide, les uns vitupéraient le "parti américain", les autres le "parti de Moscou". Qui a gagné à ces simplismes ? En tout cas, je peux assurer que ce ne fut pas le Parti communiste français.

Qu’il y ait désormais une mise en scène publique délétère de la perquisition, de l’arrestation ou de la garde à vue est une chose. Elle est du même registre que l’étalage universel de la force, policiers grimés en Robocop ou vigiles bodybuildés qui arpentent les rues et les couloirs de métro. Mais cet usage spectaculaire, qui entend fonder l’ordre sur l’intimidation, n’est pas toujours étroitement ciblé. Il touche en grande majorité les humbles et épargne les puissants. Il peut aussi toucher des puissants, ou en tout cas des moins faibles, sans qu’il soit besoin d’invoquer le spectre des machinations, d’autant plus vénéneuses qu’elles sont bien entendu masquées. La main de Macron, après celle de Washington, de Moscou, de Tripoli ou de Téhéran ? Ce n’est pas être naïf que de dire que cette orientation du débat risque de présenter, pour ceux-là mêmes qui l’utilisent, plus de déboires que de succès.

Une presse plurielle

Il est arrivé, dans la dernière période, que des mots très durs soient employés contre la presse, parfois assortis de propos légitimant la « haine » à l’égard de la « médiacratie ». Stigmatiser en bloc une galaxie qui relève de statuts, d’options et surtout de moyens sans commune mesure entre eux est une facilité que l’on pardonne difficilement à qui veut changer le monde. Et que dire alors, quand les cibles ne sont pas les titres possédés par les puissances d’argent, mais des organes indépendants (Mediapart est un des rares qui soit parvenu à cette indépendance) et des médias du service public ? Comme si la dépendance présumée à l’égard du politique comptait bien davantage que la soumission bien réelle aux ratios financiers, à l’opinion publique calibrée et à l’air du temps. Comme si, parce que toute question sociale est fondamentalement politique, tout relevait dans le détail des organismes et des hommes politiques institués.

Qu’un responsable politique ou qu’un mouvement politique proteste contre ce qu’il croit être une injustice est un droit que nul ne peut contester. Mieux vaut toutefois se méfier de la façon d’exercer ce droit. Il est évident que, dans la pratique, la justice n’est pas si égale qu’elle doit l’être en théorie. Il n’est donc pas faux, hélas, de dire qu’il y a deux poids et deux mesures. Mais protester contre le fait que, par exemple, tel ou tel à droite a été moins sévèrement traité, quand les accusations portées étaient plus graves, est un exercice à double tranchant. On ne demande pas à la gauche d’être moins pire que la droite : on lui demande d’être autrement que la droite, dans un autre rapport à l’argent et au pouvoir. La gauche doit être irréprochable, ou bien, à un moment ou à un autre, elle se renie. Celui qui s’estime dans son bon droit doit s’attacher à démontrer son irréprochabilité, pas à étaler son agressivité.

L’indépendance inaliénable de la presse

On ne peut pas critiquer les magistrats et les policiers pour manque d’indépendance et agir avec eux comme si on leur demandait de se soumettre à une autre autorité. La justice doit être indépendante de tout pouvoir, quel qu’il soit. Elle ne doit pas plus dépendre du parlement que du gouvernement. La loi relève du parlement et des citoyens ; ce ne doit pas être le cas pour la justice. Ou alors, on risque de retomber sur les errements tragiques d’une certaine "justice populaire", aux ordres de ceux qui s’érigent en représentants légitimes et uniques du peuple souverain.

Il en est de même pour la presse. Il faut la libérer de la tutelle de l’argent, en premier lieu, mais aussi de celle de tout pouvoir. Je me méfie, de ce fait, de toutes les instances de contrôle qui, sous couvert de déontologie, sont le plus souvent des instances de mise au pas ou d’assujettissement à l’ordre, plutôt que des lieux de régulation et d’arbitrage sereins. La liberté de la presse se construit par le débat libre, pas par la mise sous tutelle, quand bien même elle serait morale et non administrative. Appeler le « peuple » à se soulever contre les médias, à les châtier ou à les « pourrir » évoque des souvenirs pas très glorieux…

Pour une presse libre, pas soumise à de nouveaux maîtres

Ne nous trompons pas de période. La question n’est pas de savoir qui sera le premier au sein d’une gauche exsangue, en 2019, 2020 ou 2022. Le problème est que nous sommes dans un moment d’incertitude extrême, où les digues démocratiques s’érodent, où les fantômes sinistres ressurgissent. Dans ce moment dangereux, il ne suffit pas de dénoncer les complots et surtout pas d’attiser les haines : il faut à la fois critiquer fermement et retisser l’espérance, celle sans laquelle le mouvement ouvrier et la gauche n’auraient pas su redonner aux catégories populaires le sentiment de leur force et de leur bon droit.

Qui pourrait ne pas comprendre la colère de celle ou de celui qui se sent injustement traité ? Mais quand on a l’ambition d’aider le peuple à installer sa dignité et sa souveraineté, tout écart de comportement dessert l’oeuvre collective que l’on souhaite impulser. La combativité est une qualité, la hargne n’en est que l’envers. Le courage est une vertu, l’invective révèle la faiblesse davantage qu’elle n’exprime la force.

Des millions d’individus sont en attente de projet, de sens partagé, de nouvelle espérance, individuelle et collective, qui les stimule et donne vie aux seuls idéaux valables, ceux de l’égalité, de la citoyenneté déployée et de la solidarité. C’est une force tranquille qui leur redonnera confiance. À la différence du passé, elle ne reposera ni sur une organisation unique ni sur un seul homme, mais sur le sentiment clairement exprimé de ce dont on ne veut plus et de ce que l’on veut construire. Et, dans ce cadre, plus que jamais nous aurons besoin d’une presse libre, pas d’une presse soumise à de nouveaux maîtres.

Publié le 14/10/2018

Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

Compte-rendu de Jacques Wajnsztejn

paru dans lundimatin#159,

 

Du 20 au 22 septembre derniers se sont tenues des journées d’échanges organisées à l’initiative de Serge Quadruppani, dans le village d’Eymoutiers sis près du plateau de Millevaches dit aussi « la montagne limousine ». Sur le texte de présentation, on pouvait lire : "Réchauffement climatique s’accélérant hors de tout contrôle, montée des fanatismes et triomphe de la rapacité d’une hyper-bourgeoisie mondiale, chaque jour s’affirme un peu plus la conscience que des catastrophes vont s’accumuler, menaçant jusqu’à la vie même sur la planète Terre. Le sentiment d’impuissance n’a peut-être jamais été aussi grand devant un système social qui semble indéboulonnable. Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?"
Les journées se sont articulées "autour de livres qui racontent l’histoire et l’avenir d’une idée aussi solide que le capitalisme : sa remise en cause à travers l’auto-organisation des exploités ; de grands moments où l apossibilité de rupture est apparue : mai 68 en France et la décennie insurrectionnelle en Italie ; les opposition présentes à travers les luttes de territoires."
Nous publions ici le compte rendu de ces rencontres (présentation des livres par leurs auteurs et bribes de discussion) écrit par l’un des intervenants, Jacques Wajnsztejn, dont nous avions publié
les bonnes feuilles de son livre sur mai 68 à Lyon. Il nous livre également quelques impressions plus personelles.

Charles Reeve, Le Socialisme sauvage - Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours.

Le livre de Ch. Reeves (CR) qui commence le cycle de discussions nous présente les luttes historiques anticapitalistes les plus marquantes et principalement les luttes prolétariennes. Au-delà d’une simple énumération/description, CR amorce un bilan critique qui oppose d’une part, les courants socialistes antiautoritaires aux courants autoritaires, d’autre part l’ère des émancipateurs à l’ère de l’auto-émancipation.

Si la puissance du courant autoritaire a été effective à partir de différentes expériences historiques, elle ne s’est exprimée qu’à travers la toute-puissance de l’État-parti et il s’en est suivi un autre type de dictature de classe que celle de la bourgeoisie, destructrice de toutes les autres formes de pratiques et d’organisation révolutionnaires. En effet, la question des moyens en rapport avec les fins a été peu à peu dévoyée sur la base de la priorité donnée à l’efficacité politique sur les principes, au quantitatif par rapport au qualitatif, au pouvoir du parti au détriment de la puissance de classe ou à la spontanéité des masses. En filigrane, CR fait de la démocratie directe le principe de fonctionnement antiautoritaire par excellence, qu’il prenne la forme des conseils ouvriers ou celle des assemblées. C’est le chemin (moyen) qui conduit à l’auto-émancipation posé comme fin.

Si le socialisme autoritaire a aujourd’hui à peu près disparu partout, il n’a pas été vaincu par des forces révolutionnaires, mais par l’échec de son ’modèle’ face à celui représenté par les démocraties capitalistes occidentales. Force est de constater qu’il ne s’est pas produit, en retour, un renouveau des courants qui se rattachaient historiquement au socialisme antiautoritaire [1]

[1] ce sont les termes de socialisme et a fortiori de...

. De là, un sentiment d’impuissance, non plus cette fois par rapport à la puissance des formes autoritaires du socialisme, mais par rapport à la puissance du capital. Sa nouvelle dynamique semble en effet déboucher sur un no limit sans alternative (fatalité de la course à la croissance et l’emploi, fatalité de l’innovation technologique), alors même que ses mutations engendrent destructions et limites [2]

[2] des limites qui ne seraient plus seulement ou...

.

Il en ressort une impression d’horizon indépassable dans la mesure où il n’apparaît plus clairement de perspectives autres et d’alternatives. C’est comme si se produisait un « effacement de l’histoire » comme l’énonce le dernier Rancière. Un double effacement en fait, le premier produit par l’idéologie du capital (la « fin de l’histoire » de Fukuyama), le second par des fruits dérivés du structuralisme à travers des thèses post-modernes (la fin des ’grands récits’, Furet à la place de Kropotkine dans l’appréciation du rôle de la révolution française).

Pourtant, comme disait Benjamin Perret : « Seuls ceux qui ont perdu leurs illusions sont porteurs d’espoir ».

Serge Quadruppani intervient alors, au cours de la discussion, par rapport à la question du pouvoir. En effet, pour lui, la façon qu’a CR de présenter l’auto-organisation des luttes comme le point essentiel pourrait conduire vers des thèses qui reprennent peu ou prou la formule selon laquelle on peut changer le monde sans prendre le pouvoir ou sans se poser la question du pouvoir [3]

[3] cf. Holloway, ndlr...

. SQ élargit sa remarque au fait plus général de considérer la question de l’organisation comme une question tellement centrale qu’on a l’impression, à la lecture du livre de CR, que le processus révolutionnaire se réduirait à une question de forme sans poser celles du contenu et des objectifs.

CR répond en précisant ce qu’il appelle les forces et l’énergie, termes qui correspondent peut-être à ce que SQ appelle « puissance » (dans le sens de capacité d’agir) et non « pouvoir » [4]

[4] toujours le problème de la correspondance des termes et...

. Une personne dans l’assemblée intervient alors pour dire que, si le contenu ne doit pas être sacrifié à la forme, forme et contenu n’ont aucune portée pratique si tout cela n’est pas rapporté à une analyse sérieuse des transformations du capital. Tout en étant pertinente, cette affirmation ne peut trouver de débouché dans un temps de discussion forcément réduit et centré sur une autre problématique.

Par-delà ces divergences d’appréciation, la discussion se termine par ce qui semble être un point d’accord et d’espoir mesuré pour toute l’assemblée. C’est celui de remettre en cause la séparation marxiste orthodoxe entre conditions objectives et conditions subjectives et a fortiori la primauté des premières par rapport aux secondes. Il est nécessaire de sortir du déterminisme absolu. S’il y a encore de l’histoire, il n’y a pas de sens de l’histoire. Donc finalement, rien ne serait inéluctable et définitif.

Cela nous renvoie à la question générale posée en entête de cette série d’exposés-débats.

Jacques Wajnsztejn, Mai 68 à Lyon et le mai rampant italien (avec Jacques Guigou)

Le lendemain, JW intervient autour de Mai 68 pour insister sur le fait que ceux qui critiquent le déluge commémoratif sont souvent les mêmes qui énoncent un « effacement de l’histoire » qui a déjà été évoqué dans l’exposé précédent. Or le problème, au moins pour les protagonistes de Mai, est justement de ne pas se laisser déposséder d’une histoire par des sociologues et des historiens ou des grands médias modernes comme Mediapart qui ont substitué au récit des protagonistes, mélange de vérité et de subjectivité militante, les témoignages de ceux qui ont été « traversés » par l’événement et à qui on demande témoignages et « ressenti » puisque la psychologisation des rapports sociaux s’étend aujourd’hui jusqu’aux questions de température climatique.

Essayer de rappeler la vérité des faits s’imposait comme la tâche première la plus évidente. Pour ne prendre que l’exemple lyonnais, il s’avérait essentiel, en ce qui concerne la mort du commissaire Lacroix à Lyon au cours de la manifestation du 24 mai, de faire pièce non seulement à la version policière puis judiciaire qui a longtemps prévalu dans les médias, mais aussi à la version colportée jusqu’en 2008 inclus, par les historiens chargés de coordonner les travaux universitaires sur Mai-68 (Michèle Zancarini-Fournel en l’occurrence). De la même façon, il fallait rétablir la vérité sur le rôle des trimards dans la révolte et le mouvement de Mai-68 à Lyon. Mais au-delà de ce minimum de mémoire, il était aussi nécessaire de mettre l’accent sur le caractère d’événement au sens fort du mouvement de Mai-68. De relever son caractère exceptionnel, dans tous les sens du terme, qui ne se laisse pas noyer dans la vulgate de termes tels : « les événements » de 1968, « les années 68 » qui envahissent aujourd’hui journaux, émissions de radio ou télévision et les maisons d’édition.

Tout d’abord, je pense qu’il est nécessaire de définir cet événement le plus précisément possible et c’est aussi le recul du temps et le retour à … qui permet mieux de le qualifier.

Mai-68 ne fut pas une révolution, même si l’événement, dans sa force, révolutionna beaucoup de choses. Il ne fut pas non plus une insurrection ou alors cela serait seulement au sens faiblard d’insurrection des esprits. Il me semble que le meilleur terme, le plus proche de ce qu’on a vécu et avec le bilan objectif qu’on peut en faire maintenant et rétrospectivement, est celui d’une insubordination sociale, terme que j’ai d’ailleurs choisi comme sous-titre de mon livre sur Mai-68 à Lyon. Ce terme me semble marquer le caractère extrêmement massif d’un mouvement qui ébranla la plupart des institutions, y compris culturelles et sportives. Une insubordination à un double titre, par rapport à la domination la plus concrète et directe qui faisait peser sa contrainte sur les adolescents, les élèves, les soldats, les ouvriers et les employés, mais aussi par rapport à la domination plus abstraite de la loi et de l’ordre établi sur l’ensemble des individus en position subordonnée (les femmes et les travailleurs immigrés en constituant des fractions). Cette insubordination toucha tous les secteurs, mais ne fut pas générale. Elle concerna et fut surtout portée par ceux qui cumulaient plusieurs situations de domination, mais qui tenaient à l’exprimer de façon unitaire et non dans leur particularisme (les arrestations de travailleurs immigrés furent particulièrement nombreuses, d’après les rapports de la police et la presse, au cours de la nuit du 24 mai à Lyon). De larges fractions de la jeunesse (étudiante, ouvrière, mais aussi paysanne) rejoignirent ainsi, sans en avoir majoritairement conscience, le courant transhistorique de socialisme antiautoritaire dont a parlé CR. Mais ce mouvement d’insubordination fut quelque peu autolimité dans la mesure où s’il a pris conscience de sa puissance, il n’a pas véritablement su quoi en faire ce qui nous ramène à la question du pouvoir posée par SQ dans la discussion précédente. Dans cette mesure et contrairement à ce qui s’est passé en Italie dès le début des années 70, la question de porter la lutte et l’offensive au cœur de l’État n’a pas été envisagée. Le mouvement a plutôt dévoilé (ce qui est important certes, mais insuffisant) la vacuité du pouvoir en place quand tout s’arrête tout autour, c’est-à-dire quand la politique, au sens politicien du terme, est mise hors-jeu par la force d’un mouvement qui ne la conteste même pas, mais qui l’ignore délibérément. Ainsi, une grande manifestation le 7 mai passa devant l’Assemblée nationale sans y jeter un coup d’œil. [5]

[5] La situation était donc très différente de celle...

. Une fois de plus nous sommes ramenés à la question du rapport au pouvoir et à l’État.

Ensuite, je dirais que mai-68 et plus généralement les mouvements de ces années là, dans de nombreux pays, correspondaient à un point d’inflexion entre deux périodes historiques, la première qui épousait le cadre théorique et pratique du vieux mouvement ouvrier, y compris dans ses ’orgasmes’ prolétariens que CR met bien en évidence dans son livre (1848, la Commune, révolutions de 1917, 1919, 1923 et le mouvement des conseils en Allemagne, 1936-37 et la révolution espagnole) tout en exprimant déjà une perspective a-classiste d’une révolution « à titre humain » reposant sur la critique du travail, des organisations syndicales et politiques ouvrières analysées non comme des outils révolutionnaires, mais comme des médiations assurant la défense de la force de travail au sein d’un rapport de dépendance réciproque entre le capital et le travail.

La période qui court entre 1968 et 1978 est celle pendant laquelle s’exprime, dans plusieurs pays, cette double nature des mouvements, mélange d’ancien (le lien avec le fil rouge des luttes de classes - Marx disait à peu près, en analysant les luttes de classes en France, que les révolutions nouvelles se font souvent encore sous les oripeaux des révolutions précédentes) et de nouveau comme la rupture avec les valeurs communes aux deux grandes classes (idéologie du travail et du progrès, nécessité d’une hiérarchie professionnelle, sociale, générationnelle, de sexe) qui permet de poser d’autres questions, de lever des apories liées à des contradictions antérieures à l’avènement de la société bourgeoise (rôles sociaux, rapports à la nature extérieure). Ce n’est donc pas un hasard si ce sont de larges fractions de la jeunesse qui ont porté ce mouvement, mais avec ses limites, puisque loin de conduire à une unité supérieure de la classe en lutte, il a plutôt marqué le début d’une décomposition des classes que la restructuration du capital qui a suivi a achevé. Il a aussi reposé, le plus souvent en creux, la question du sujet révolutionnaire et même celle du sujet tout court.

Enfin, c’est bien le caractère d’événement de Mai-68 qui soit l’isole de ce que certains appellent « le cours quotidien des luttes de classes » qui ne perçoit dans chaque événement qu’un soubresaut conjoncturel au sein d’un continuum déterminé par les structures ou alors un mouvement de rattrapage dans des aires où le capital manquait de dynamique. Ces deux types de positions empêchent de saisir le nouveau du mouvement ou alors l’englobent dans le mouvement plus général qui le suit comme s’il n’était que le déclencheur de quelque chose de finalement beaucoup plus important. Cette dernière position sera d’ailleurs reprise par une personne de l’assemblée qui, sans dénier l’importance de Mai-68, n’en fait que le commencement d’un grand mouvement de ’libérations’. Or, nous affirmons au contraire, que c’est bien l’appréciation de Mai-68 en tant qu’événement et discontinuité qui nous fait dire que ce mouvement a été battu quelles que soient les conquêtes sociales ou la « libération des mœurs » qui y seront rattachées par la suite. C’est parce qu’il n’y a pas eu dépassement de l’événement dans un processus révolutionnaire plus avancé (tout se joue en moins de deux mois) que son englobement devient possible au sein d’un autre processus qui n’est sa suite que dans l’ordre chronologique et qu’auparavant on aurait appelé « contre-révolutionnaire », mais que j’ai préféré nommer ’révolution du capital’ afin de bien montrer, là aussi, la discontinuité, y compris au niveau des concepts utilisés. Dans cette mesure, certaines transformations peuvent bien se produire, c’est de la défaite ou de la victoire du mouvement que dépendra alors leur sens principal : d’aliénation/séparation ou au contraire ’socialiste’ (j’emploie le terme au sens générique de CR). Or, la défaite du mouvement a agi comme un déverrouillage par rapport à tous les obstacles et vieilleries de l’ancienne société bourgeoise qui l’empêchait d’atteindre la dimension de ’société capitalisée’. Contrairement à ce qui a souvent été dit, et encore ici cet après-midi par certains dans l’assistance, il n’y a pas eu « récupération ». C’est un mouvement dialectique qui a porté les transformations d’un nouveau cycle à partir des limites de l’ancien (à la critique du travail a répondu l’automation puis le chômage, aux revendications seulement quantitatives a répondu le consumérisme, à la critique de la famille a répondu son éclatement en une diversité de formes, etc.).

Si nous voulons revenir à la question de SQ censée donner unité à ce cycle de discussion et aussi nous projeter dans le futur ou au moins l’avenir proche, nous pouvons dire que cet événement et le mouvement qui lui est lié, ne fournissent aucune recette pour l’avenir. En effet, aucune forme d’auto-organisation n’aura eu le temps de s’y exprimer et surtout de s’y développer. Les comités de grève ou de quartier correspondaient à des formes immédiates qui n’ont pas connu le processus de maturation sur plusieurs années de leurs correspondants en Italie. C’est son caractère d’événement plus que ses réalisations qui lui fait conserver sa charge subversive, car il indique finalement que tout est toujours ouvert et possible. En effet, il y a toujours une part d’imprévisible qui ne peut être anticipée par une quelconque théorie prétendument porteuse d’un sens de l’histoire. La révolte et la résistance sont des ressorts qui ne se laissent pas analyser rationnellement à partir de conditions. Un dysfonctionnement conjoncturel, une grosse bavure sont autant d’opportunités. Et au-delà d’une mystique de l’événement, celui-ci conserve aussi sa force symbolique dans la mesure où sa simple évocation continue, d’un côté à faire peur aux puissances dominantes par la capacité qui a été la sienne à tenir la rue, à arrêter toute activité ; et de l’autre, à constituer une référence pour de nombreuses luttes et mouvements dans le monde entier. Sempiternellement, les médias s’en vont effectivement questionner chaque nouvelle lutte, chaque nouveau fauteur de trouble de l’ordre public sur leurs rapports à Mai-68.

Michèle Riot-Sarcey, historienne, auteure de Le procès de la liberté intervient sur le thème : « Les chemins de la liberté en questions – histoire et politique de 1848 à Notre-Dame-des-Landes »  

Le lendemain en début d’après-midi, l’intervention de Michèle Riot-Sarcey (RS) est centrée sur la révolution de 1848 en France, mais elle est précédée d’un petit préambule dans lequel elle nous fait part de sa position plus générale par rapport à Mai-68 qui, pour elle, du côté ouvrier, est bien un échec (comme le montre le film « Reprise » qui sera d’ailleurs projeté demain en complément de ces journées). Et elle aussi nous fait part de ce sentiment d’effacement de l’histoire qui semble rythmer toutes nos journées de discussion : idéologie de la fin de l’histoire, mise en veilleuse des expériences historiques en sont les manifestations les plus patentes.

Si on entre plus avant dans le processus révolutionnaire de 1848, RS insiste sur cette expérience historique qui ne se laisse pas réduire à ses composantes théoriques (Proudhon, Louis Blanc, St Simon, Fourier certes lus), mais se caractérise par des associations et « l’association des associations », une organisation non étatique de l’époque regroupant 104 associations corporatives parisiennes d’origine très diverse, du boutiquier à l’artisan et au compagnon de petites entreprises en passant par l’instituteur et le personnel de maison. C’est que dès la Restauration souffle un vent de liberté à travers le souvenir de 1789 ou de 1830 (Les Canuts et « La liberté ou la mort », Delacroix et « La liberté guidant le peuple »). De même, le journal La Fraternité, dès 1840 porte les idées de fraternité (cf. P. Leroux) et d’égalité au sein de ce petit peuple qui n’est pas encore prolétariat. Les classes ne sont pas encore théorisées et définies clairement ce qui fait que les termes restent confus. Ainsi, alors que le terme de peuple est accaparé par Lamartine comme antidote au « vilain mot de prolétaire », d’autres notions semblent s’emboîter sans peine comme collectif-commune-communisme. Mais tout ça n’est pas encore référée à ce que CR délimite comme socialisme antiautoritaire ou autoritaire et est plutôt perçu dans le cadre de ce qui sera appelé plus tard par Engels le « socialisme utopique », dont les perspectives se voient attaquées ou moquées par les pouvoirs en place et leur moyens de propagande [6]

[6] un socialisme utopique qui peut d’ailleurs parfaitement...

.

Il y a bien en 1848 une révolution sociale dont certaines des principales revendications sont l’abolition du salaire à la tâche et l’égalité des salaires. Certains de ces protagonistes cherchent à s’organiser de façon autonome au sein d’une commission ouvrière, tentative qui se substitue pendant un temps court à la Chambre des Pairs, mais la grande majorité rurale du pays est effrayée par les troubles et ce sont des Tocqueville et consorts qui organisent les élections politiques de l’après soulèvement. RS souligne que cette peur sera encore plus grande sous la Commune et elle ne touchera pas que les possédants et les paysans. Beaucoup d’intellectuels et écrivains verront en effet dans la Commune une pure aberration. Pour avoir une idée approximative des sentiments de l’époque, RS compare l’impression ressentie alors, à celle que produirait aujourd’hui le déversement impromptu et brutal des habitants des banlieues en direction des centres-villes [7]

[7] s’ils décidaient d’y faire autre chose que d’y...

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Comme dans la période 1789-1793, RS fait bien apparaître le rôle important des femmes en 1848 (Jeanne Deroin) et leur intégration dans le processus révolutionnaire tant que celui-ci est dans sa phase ascendante, alors que la République qui va conclure ce processus innove le ’travail/famille/patrie’ qui fera flore ensuite au cours de l’histoire contemporaine et sera un facteur de relégation des femmes de la vie publique et politique.

Là encore, dans la révolution de 1848, comme plus tard dans la Commune, l’événement surprend. RS cite Deleuze qui, dans Qu’est-ce que la philosophie, écrit que l’événement est ce qui échappe à l’histoire [8]

[8] on devrait plutôt dire qui échappe à la continuité...

et qui est irréductible parce qu’il n’a pas de dépassement. Là brille « le cristal de l’événement total » (Walter Benjamin).

RS rajoute [9]

[9] dans le langage de l’École de Francfort, ndlr...

que c’est le devenir non advenu qui fait l’histoire et que cette phrase rend compte d’une caractéristique constante de l’histoire des révolutions en France.

1848-1968-2011 et les printemps arabes, constitueraient un fil historique révolutionnaire qui relie de nombreuses expériences et pays, mais l’exemple de l’effacement de ces dernières expériences de 2011 montre qu’il est nécessaire de s’attacher à « restituer l’historicité de l’histoire ».

J’’interviens en toute fin de la discussion pour m’étonner que la référence principale de RS au sein de ce fil historique soit 1848 … et non pas 1789 ou 1793. RS me répond y avoir réfléchi, y compris à l’intérieur du présent livre et nous renvoie à de prochains échanges faute de temps pour aborder ce point.

Serge Quadruppani, Le Monde des Grands Projets et ses ennemis

En fin d’après-midi, SQ nous présente son dernier ouvrage pour lequel il utilise, notamment, la notion d’Empire mise en avant par Hardt et Negri sans pour cela qu’il épouse, évidemment, les positions politiques de ces deux auteurs, fort contestables au demeurant. C’est cette puissance de l’Empire qui nécessiterait de toujours plus pousser vers un quadrillage géopolitique de l’espace social, espace de circulation des flux, mais aussi espace de contrôle du temps des individus. Les exemples paradigmatiques de ce « monde des grands projets » nous sont donnés par le mouvement déjà ancien du No-TAV dans le val de Suze en Italie et plus récemment avec le mouvement de la ZAD de Notre dame des landes (NDDL) contre l’aéroport de la région nantaise, en passant par la lutte à Sivens.

Plus opportunément, c’est aussi le mouvement contre la loi-travail (printemps 2016) qui a amené SQ à poser les luttes de territoire dans une perspective plus large. En effet, certaines banderoles brandies à cette occasion, par exemple dans les ’cortèges de tête’, faisaient clairement référence à cette dimension plus large en proclamant : « Contre la loi-travail et son monde ». C’est donc bien contre les grands projets et leur monde qu’il faut se battre, même si SQ intègre le « et son monde » à sa façon dans l’intitulé de son livre de façon à faire apparaître aussi les ennemis de ce monde.

Comment expliquer ce « monde des grands projets » ? Pour SQ, il ne s’agit pas que d’une question de profit ou de rentabilité. D’ailleurs, la plupart de ces projets ne sont pas le fruit premier d’un audit de rentabilité de la part de ceux qui les décident et les organisent, puisqu’ils sont avant tout des projets politiques, économiques et stratégiques. C’est pour cela que leur chiffrage préalable n’est qu’un effet d’annonce, dont le montant est la plupart du temps largement outrepassé. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les adjudications ne sont pas juteuses pour les entreprises qui en bénéficient. Mais si on prend de la hauteur stratégique et que l’on se place du point de vue global de l’Empire, il s’agit bien plutôt de passion (des ingénieurs) et d’hubris de la part des dominants et dirigeants de ce monde qui sont à l’origine de ces grands projets. Ils participent aussi de l’idéologie du progrès et de l’idée très actuelle que tout ce qui est possible doit être réalisé (les désirs et les besoins humains sont supposés illimités). Aucun champ n’y échappe plus aujourd’hui, y compris ceux qui étaient censés appartenir aux ’communs’ ou au ’vivant’ et si tous les projets concernent en principe un champ spécifique, ils s’insèrent néanmoins dans un projet plus général de la domination globale. Dans le cas des exemples principaux cités dans le livre, il s’agit ici précisément, de la mise en réseau des différentes métropoles de façon à faciliter les flux de marchandises et de personnes. Il en résulte non seulement une transformant de l’espace et du temps qui se trouvent tous deux comme réduits par la centralisation et la vitesse, mais aussi une marginalisation des espaces intermédiaires.

Contre ce monde se dressent des « ennemis » qui le contestent ou même en proposent un autre à travers des expériences qui tentent de réorganiser l’espace pour leur compte au sein des ZAD ou inventent une nouvelle temporalité comme dans le mouvement des « Nuits debout ». Ces expériences renouvellent quelque peu les expériences du socialisme utopique et l’État prend d’ailleurs prétexte de cette dimension utopique pour ne pas négocier sur les projets collectifs de sortie du conflit, ne prenant en compte que des projets individuels censés être plus rationnels alors qu’ils ne font que se conformer à la norme qui légitime le choix prioritaire en direction de la propriété privée individuelle ou familiale.

Pourtant, pour beaucoup de zadistes il ne s’agissait pas simplement de s’opposer à un projet capitaliste, mais de proposer des alternatives au rapport dominant à la nature. Comme le disent certains : « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ».

Ces luttes montrent qu’on peut gagner, même partiellement, en jouant sur les contradictions internes d’un Empire qui reste fragmenté [10]

[10] il n’y a pas de ’plan du capital’, ndlr...

. Elles tentent aussi d’échapper à une position strictement localiste en mentionnant bien qu’il ne s’agit pas d’aboutir à un déplacement géographique des grands projets, mais à leur remise en question (cf. le slogan : « ni ici, ni ailleurs »). Se mêlent ici étroitement la résistance des anciennes communautés montagnardes du Val de Suze et les nouvelles forces d’opposition à la domination globale des territoires formant, peu ou prou, un sujet collectif fort différent du sujet révolutionnaire tel qu’il était conçu dans les mouvements classistes historiques. Ces mouvements expriment, comme le dit SQ, une « puissance venue d’en bas » capable de poser des questions concrètes et situées, mais à valeur universelle. La formule de Marx sur le ’tort universel’ fait à la société toute entière à travers le ’tort particulier’ de l’exploitation subie par la classe ouvrière peut aujourd’hui être réutilisée par tous ceux « à qui on n’a pas fait qu’un tort particulier (le lieu agressé), mais aussi un tort universel (la marchandisation-destruction du vivant) ».

Par rapport au jugement qu’on peut avoir sur le résultat d’une lutte un débat s’engage entre ceux qui, comme CR, pensent qu’on ne négocie pas avec le capital ou ses représentants avec comme sous-entendu implicite, que la négociation ouvre vers le compromis et finalement un échec parce qu’on reconnaît par-là les forces de domination [ à la ZAD de NDDL, la négociation se fait sur la base du retrait des « nomades » de l’occupation et du maintien sur place de ceux qui peuvent arguer d’un droit de propriété, ndlr, JW] et ceux qui, comme SQ, estiment que c’est une façon de penser qui ne correspond plus à la réalité du rapport social capitaliste d’aujourd’hui. En effet, celui-ci impose maintenant dans tous les actes de la vie quotidienne aussi bien qu’au travail, des compromis, si ce n’est des compromissions [11]

[11] dit autrement, l’État et le capital c’est aussi nous...

.

De ce type de lutte peut se dégager un sujet collectif qui ne préexiste pas dans un commun déjà là, mais est en cours de formation dans des pratiques concrètes, des expériences de lutte.

Remarques personnelles

Les remarques qui suivent portent sur certains points présents dans le livre de SQ qui n’ont été qu’effleurés ou même pas été abordés au cours des échanges à Eymoutiers

Le principal bémol que je mettrais à cette construction théorique par ailleurs séduisante, c’est qu’elle repose bien trop sur le partage, à mon avis artificiel entre un monde (les autres, les dominants) et ses ennemis, ce qui donne tout à coup l’impression que « ses ennemis » forment déjà un autre monde. Outre que cette perspective s’origine chez Carl Schmitt et que comme le disait RS au cours d’un échange, on ne peut pas utiliser n’importe quel théoricien comme si ses thèses pouvaient être séparées de sa propre personne et du rôle qu’il a pu jouer dans l’histoire, ni de l’usage historique qui en a été fait. Or même si RS n’a pas précisé, il faut dire que Schmitt, spécialiste des théories du Droit, a été un haut dignitaire nazi et qu’il se trouve que ces thèses sur l’État d’exception et la ligne de partage fondamentale entre ennemis/amis étaient tombées dans l’oubli avec la défaite du nazisme jusqu’à ce que certains heideggériens de gauche, puis, plus récemment, les thèses des proches de l’Insurrection qui vient, les fassent resurgir. Mais je pense que ce n’est pas là l’essentiel qui est plutôt, pour moi, de vouloir tracer une nouvelle ligne de partage de ce type après l’échec qu’a pu constituer, au cours de l’histoire moderne, l’idéologie des frontières de classe. Et, qui plus est, de la voir resurgir, certes sous une autre forme, dans une période telle que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui, où le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a bien du mal justement à délimiter une « ligne » et à fortiori une démarcation du type amis/ennemis. En effet, il se trouve que ces frontières sont justement de plus en plus floues, à tel point que certains croient qu’il il n’y a plus que 1% d’ennemis ou, autre variation, que l’ennemi n’est représentée que par une petite oligarchie, analyse qui se distingue mal de celle des souverainistes/populistes de droite et de gauche et néglige complètement les orientations réticulaires du capital qui viennent troubler ses tendances oligarchiques. Pour ne prendre qu’un exemple, voir l’importance prise par les ONG et leurs réseaux là où dominaient auparavant les anciennes fondations oligarchiques. Mais il n’y a pas forcément contradiction entre ces deux moments de la dynamique du capital dans la mesure où les deux reposent sur une crise de la forme État-nation et de ses institutions. Les réseaux de Greenpeace et Médecins sans frontières peuvent donc parfaitement coexister avec les conférences oligarchiques sur le climat, mais pas avec les anciennes manifestations de la souveraineté nationale (cf. l’affaire du Rainbow warrior). Dans le même ordre d’idée, l’ancien pantouflage entre élites publiques et privées a été bousculé par une interchangeabilité des personnels de tendance réticulaire et par l’importance prise par les jeunes loups du numérique et de la fintech. Cette difficulté à établir des délimitations claires ou antagoniques ne touche pas que l’analyse du capital, mais l’ensemble du rapport social capitaliste. Ainsi, l’hubris dont parle SQ ne touche pas que les dominants, car c’est le propre de la société du capital que de miniaturiser les grands projets collectifs du pouvoir, afin de rendre possible leur intégration (« internisation » dirait JG) dans des micro-projets individualistes de la société de consommation. Le tout est possible des ingénieurs, de la technologie et des grands mécanos de la domination est alors réapproprié (ou croît l’être), dans sa mise à disposition pour la satisfaction des désirs des individus de base. L’impression de toute puissance que procurait auparavant l’automobile a été démultipliée par la profusion des nouveaux objets techniques. Comme le disait Marx, mais pour la machine de l’usine, « le mort saisit le vif », mais il n’y a plus de repli hors champ dans la société capitalisée. Le mort tend à saisir l’ensemble du vivant avec les biotechnologies.

Cette passion de l’illimité est aujourd’hui la chose la mieux partagée du monde et appartient en propre à l’humanité, à la ’nature humaine’ (au risque de créer une seconde nature). Comme on dit vulgairement, le ver est dans le fruit et il n’y a qu’un seul monde. Les « ennemis » ne peuvent donc, au mieux et sans jeu de mot, ne faire qu’y camper. À la dépendance réciproque qui liait déjà travail et capital dans le rapport de production capitaliste vient alors se rajouter une nouvelle dépendance réciproque dans le rapport aux outils technologiques qui est à la base de la nouvelle reproduction des rapports sociaux dans la société capitalisée. On en a un peu parlé dans la discussion à travers la référence critique aux projets transhumanistes parce qu’ils entrent tout à fait dans le monde des grands projets, mais on a beaucoup moins parlé du fait que certains de ceux-ci sont déjà plébiscités par nombre d’individus et par l’ensemble des medias « éclairés » (les « grands sujets de société » faisant pendant aux « grands projets »). Je ne développerais pas plus pour ne pas ouvrir de polémique sur des sujets qui n’ont pas fait directement débat au cours de ces journées.

Pour conclure, si ces mouvements peuvent invoquer l’expérience historique de la « Commune de Nantes » et de l’expérience des ouvriers paysans de l’ouest de la France en 1968 ou la lutte du Larzac ou encore des communautés du Chiapas, la situation actuelle dans les pays industrialisés dominants a tellement évolué sous les coups de la mondialisation/globalisation/capitalisation du monde que la notion de ’base arrière’ ou celle de marge d’autonomie est devenue aujourd’hui hautement problématique. Résister oui, car, comme à l’époque des Canuts, c’est toujours la base minimum pour vivre debout ; se dissocier ? C’est une autre paire de manche et faudrait-il encore que ce soit la bonne stratégie, ce dont je doute.

 

JW 

[1] ce sont les termes de socialisme et a fortiori de communisme qui sont devenus incommodants, des ’gros mots’, ndlr, JW

[2] des limites qui ne seraient plus seulement ou essentiellement internes, comme la baisse tendancielle du taux de profit, la lutte des classes, mais externes, « environnementales », avec un développement subséquent des thèses catastrophistes, ndlr, JW

[3] cf. Holloway, ndlr JW

[4] toujours le problème de la correspondance des termes et de leur lisibilité dans les discussions, amplifié aujourd’hui par la disparition plus ou moins grande des grandes références théoriques et historiques et donc le flou artistique qui règne autour des différents concepts et des anciennes doxas, ndlr JW

[5] La situation était donc très différente de celle d’aujourd’hui ou tout est posé en termes de crise de la représentation, mais, en l’absence de mouvement, sans autre perspective immédiate que celles proposées par les divers populismes, ndlr, JW

[6] un socialisme utopique qui peut d’ailleurs parfaitement revêtir des traits autoritaires si on en croît les traités de l’époque, ndlr JW

[7] s’ils décidaient d’y faire autre chose que d’y consommer ou d’y voler, ndlr JW

[8] on devrait plutôt dire qui échappe à la continuité historique, ndlr JW

[9] dans le langage de l’École de Francfort, ndlr JW

[10] il n’y a pas de ’plan du capital’, ndlr JW

[11] dit autrement, l’État et le capital c’est aussi nous qui participons de la reproduction globale du rapport social capitaliste, ndlr, JW

Publié le 03/10/2018

Lucien Sève : « Nous vivons l’entrée historique du capitalisme en phase terminale »

Par Catherine Tricot | (site regards.fr)

Le bicentenaire de la naissance de Marx, la sortie de Capital, exit ou catastrophe… de bons prétextes pour un entretien, rare, avec le philosophe Lucien Sève. Il nous ouvre son appartement à Bagneux pour revenir sur son parcours intellectuel et politique.

Regards. Comment situez-vous la présence de Marx aujourd’hui ?

Lucien Sève. En vraie hausse, par-delà l’effet de mode. Marx était tombé dans un puits d’indifférence avec la vague néolibérale qui a déferlé depuis les années soixante-dix. Pendant trente ans, le travail que nous avons poursuivi en ce domaine s’est fait dans la soute. Inaudible. Mais la grande crise financière de 2007-2008 a remis en lumière sa critique du capitalisme. Des milieux financiers même est venue l’idée que ce qu’il avait montré dans Le Capital gardait une pertinence. Et, dans la foulée, on a vu commencer à remonter l’audience du Marx penseur de bien des questions majeures. Par exemple, de l’aliénation, telle du moins qu’il la concevait dans sa jeunesse et que s’y intéresse toujours l’École de Francfort. En 2014, il est enfin mis pour la première fois au programme des épreuves écrites de l’agrégation de philosophie, reconnaissance majeure. Nombre d’objections traditionnelles s’effondrent – par exemple l’accusation de productivisme, alors que les textes montrent à l’opposé, en lui, un pionnier du souci écologique. Dans Le Capital, il montre comment le capitalisme « épuise à la fois la terre et le travailleur ». Nous sommes dans une nouvelle appropriation d’une œuvre où il y a encore beaucoup à découvrir. Et c’est un heureux fait nouveau que le retentissement de son bicentenaire dans la jeunesse états-unienne…

Regards. Et vous, quel jeune homme étiez-vous ? Comment êtes-vous devenu « marxiste » ?

Par la politique. En sept ans d’études philosophiques, on ne m’avait presque pas parlé de Marx. J’ai passé l’agrégation en 1949 sans le connaître. En khâgne, j’étais sartrien. À Normale Sup, où Althusser fut nommé en 1948 "caïman", c’est-à-dire préparateur des agrégatifs de philo, lui-même n’était encore qu’un marxiste débutant… Il nous parlait surtout de Bachelard. C’est l’énorme audience qu’avait alors le Parti communiste à la rue d’Ulm même qui m’a fait évoluer. Reçu en bon rang à l’agrégation, on me nomme au lycée français de Bruxelles. L’ambassade m’organise un cycle de conférences pour faire valoir la culture française, mais je suis en train de passer de Sartre à Marx, comme je l’explique à un public très bourgeois, au plus fort de la guerre froide... Malgré les mises en garde, je vais jusqu’au bout, je termine le cycle en disant : « Entre Sartre et Marx, notre choix est fait ». C’est comme si j’avais lancé une boule puante. Convoqué le lendemain même par l’ambassadeur, je suis brutalement révoqué, pour pur délit d’opinion. Alors j’adhère au Parti communiste. Le Marx auquel je suis venu d’abord n’est pas le philosophe, mais le communiste.

Regards. Vous n’aviez pas encore croisé les communistes ?

Si, mais j’étais repoussé autant qu’attiré par ce que je voyais du parti, le stalinisme dans sa caricature estudiantine. Mais ma révocation scandaleuse ne me laissait pas le choix. On ne sait plus ce qu’a été la répression anticommuniste des années 50. Féroce. Envoyé en punition dans une petite ville de province, j’ai frôlé la radiation de l’Éducation nationale, à laquelle je n’ai échappé qu’en résiliant mon sursis d’incorporation militaire. Mais on m’a expédié dans un régiment ex-disciplinaire en Algérie…Et c’est là que j’ai lu avec un soin extrême Le Capital (Lucien Sève va chercher ses notes de lecture d’alors, quatre-vingt pages d’écriture fine avec lignes numérotées).

Regards. C’est la révélation ?

Très au-delà de ce que j’attendais… Bien sûr, j’ai découvert l’économie politique et sa critique marxienne. Mais bien autre chose aussi : ce que Lénine appelait « la logique du Capital », la dialectique de Hegel profondément retravaillée en sens matérialiste, un vrai trésor de pensée. Dès ce moment, je deviens un enthousiaste de la dialectique, ce que je suis toujours. Et je dois dire qu’une de mes stupéfactions est de constater combien peu de marxistes et plus largement d’intellectuels y portent attention… Mais ce n’est pas tout. La seconde découverte fut plus bouleversante encore, et plus intime. Travaillé par des interrogations juvéniles sur le sens de la vie, je découvre en Marx un penseur qui entend ces questions et y offre une réponse puissamment neuve pour moi. Je découvre un Marx grand penseur de l’individualité, justement parce que grand penseur de la société – chose qui reste à mes yeux encore bien trop peu vue aujourd’hui. C’est de cette lecture-choc qu’est né Marxisme et théorie de la personnalité. Plus tard seulement, j’ai aussi découvert à quel point ce souci de l’individu marque tout le communisme marxien. Dans le Livre I du Capital, il écrit que le communisme est (c’est-à-dire doit être) « une forme de société supérieure dont le principe fondamental est le plein et libre développement de chaque individu ». Vue cruciale, qui fait corps avec la socialisation, et que le drame du communisme historique est d’avoir entièrement méconnue. Le stalinisme – par là, j’entends bien plus que ce qu’a fait Staline lui-même – a été à l’antipode, et par là a fait un tort incalculable à Marx. Il ne faut pas hésiter à dire que le communisme de Marx est en même temps et au même degré un individuellisme : il ne peut y avoir émancipation du genre humain qui ne soit en même temps celle de tous les individus. Point absolument capital pour ce qui est de nos tâches en ce XXIe siècle.

Regards. Vous disiez que, jeune homme, vous étiez sartrien… Finalement, dans votre façon d’être, il y a une continuité avec Sartre, pour qui il n’est de liberté que celle d’un sujet ?

(Rires) Oui, il y a du vrai ! Ce qui veut dire que mon communisme n’a pas trahi mes choix d’adolescent… Mais ce que Marx m’a appris, c’est que pour changer la vie, il est indispensable de transformer le monde, de sorte que le libre développement de chacun renvoie à beaucoup plus que la liberté du sujet sartrien… La grande erreur, n’est-ce pas justement d’opposer liberté individuelle et objectivité sociale ? C’est en s’appropriant ce « monde de l’homme », sans cesse sécrété par l’humanité en dehors des individus, que chacun s’hominise en acquérant les moyens de sa liberté. Ce que dit la sixième thèse de Marx sur Feuerbach : l’essence humaine – ce qui fait de nous les humains que nous sommes – n’est autre que « l’ensemble des rapports sociaux », intériorisés en des personnalités autonomes. Plus tard, j’ai découvert que cette thèse était la cheville ouvrière d’une œuvre psychologique superbe, celle du grand psychologue soviétique Lev Vygotski. Voilà qui définit un matérialisme à l’opposé du mécanisme sommaire auquel plus d’un socialiste réduisait la pensée marxienne dans les années 1870, qui faisait dire à Marx « je ne suis pas marxiste », et à quoi Jaurès n’avait pas tort de se refuser.

Regards. Aujourd’hui, on peut dire que cet impensé de l’individualité est devenu un problème politique essentiel et pratique. Le PCF n’est pas seul concerné…

On est même là au cœur de l’obsolescence de la forme-parti, avec sa foncière verticalité de pouvoir. Comment peut-on faire avancer l’émancipation sociale générale avec une organisation dont les acteurs ne peuvent avoir eux-mêmes la maîtrise ? J’ai de plus en plus vécu comme insupportable cette contradiction dans le PCF, surtout à partir du moment où je me suis mis à la combattre du dedans… Il est capital d’inventer enfin un mode d’organisation transformatrice fonctionnant entièrement à la centralité horizontale.

Regards. Si l’on s’accorde sur cette idée qu’il n’y a pas d’action politique viable qui ne fasse droit à la personne, à sa créativité, sa temporalité, sa liberté… il faut alors repenser la façon de fabriquer du collectif. Que pensez-vous du travail de Jean-Luc Mélenchon pour reconstruire du commun politique ?

N’étant plus sur le terrain, vu mon grand âge, je ne peux répondre qu’à partir de ce que je lis et vois. Je suis, comme tous, très sensible à ce qu’il a puissamment contribué à relancer, en rendant crédibilité à l’effort transformateur commun. Mais, contradictoirement, il enferme ce mouvement dans une personnalisation outrancière de la décision stratégique. Je crains fort que ce mélange détonant ne soit voué à produire de graves déceptions. Ce qu’il faudrait, au contraire, c’est jouer à fond la carte de la démocratie décisionnelle, qui exige en permanence vrai débat, vraie collectivité de réflexion. C’est difficile, mais c’est vital. L’expérience militante à laquelle participe mon fils Jean à Sarlat est très instructive en ce sens pour lui, et indirectement pour moi. Je le dis un peu brutalement : des chefs, on n’en veut plus.

Regards. Il existe une multitude de collectifs plus ou moins formalisés, plus ou moins explicitement politiques, qui prennent des initiatives dans tous les champs de la société. Mais comment leur donner force politique ?

La multitude ne sera une force qu’en se donnant une cohérence, et qu’est-ce qui peut apporter la cohérence, si l’on refuse celle qu’impose l’autoritarisme vertical ? C’est le partage d’une juste vision d’ensemble. Or trop rares encore ceux qui osent se convaincre de cette vérité d’évidence : nous vivons l’entrée historique du capitalisme en phase terminale, la tâche qui domine tout est donc l’invention concrète d’un postcapitalisme. Énorme tâche du XXIe siècle, qui ne s’accomplira pas d’un coup, comme en rêvait la révolution à l’ancienne, mais au contraire par enchaînement cohérent de grandes réformes révolutionnaires. Chaque collectif qui travaille en ce sens est dans le vrai, mais à condition impérative de mettre son objectif particulier à la hauteur de la visée transformatrice générale. C’est ce que le Parti communiste a fait de mieux en son histoire quand, dans le rapport des forces créé à la Libération, il fut le moteur d’avancées majeures comme la Sécurité sociale ou le statut de la fonction publique, que le capital s’acharne depuis trois quarts de siècle à liquider. Le moule n’est pas cassé, à preuve par exemple la loi sur l’IVG ou les acquis de luttes plus récentes.

Regards. Et aujourd’hui ?

C’est à cette stratégie qu’il faut donner puissamment corps, ce qui commence par des luttes d’idées bien plus mordantes et suivies que ce qui se fait aujourd’hui. Il faut disqualifier le capitalisme, système exploiteur désormais insupportablement destructeur de la planète et de l’humanité civilisée. On peut, on doit se proposer de passer à une libre autogestion sociale généralisée, enfin émancipée de la tyrannie archaïque de l’actionnaire. Et c’est aussi pourquoi il importe d’en finir avec la forme-parti à direction d’en haut, pour développer des réseaux de collectifs à centralisation horizontale, lieux de formation en nombre de citoyens responsables d’un communisme réinventé. Jaurès disait en 1901 : « Le communisme doit être l’idée directrice et visible de tout le mouvement ».

Regards. Cela fait deux fois que vous citez Jaurès…

Marx authentiquement compris, Gramsci et Jaurès de même, je pense que c’est un excellent bagage pour qui veut aujourd’hui changer la vie et révolutionner le monde…

Publié le 30/09/2018

Roland Gori « Parier sur la part ingouvernable de l’individu pour renverser les rois »

Maud Vergnol (site l’humanité.fr)

Dans son dernier essai, La Nudité du pouvoir, le psychanalyste Roland Gori explore « l’imposture » du moment Macron et propose une réflexion sur la nature et l’origine du pouvoir. Pour l’initiateur de l’Appel des appels en 2009, le pouvoir ne détient sa force que de notre cécité, et il est temps de crier que « l’empereur est nu ! ».

« Nous vivons un moment politique inédit, dont l’élection d’Emmanuel Macron est à la fois le symptôme et l’opérateur », affirmez-vous, mettant en garde contre la tentation de le sous-estimer dans une image réductrice du « commis de la finance ». Alors, où la complexité du macronisme se niche-t-elle ?

Roland Gori Emmanuel Macron est un personnage intéressant, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Je suis l’un de ses plus fervents opposants, mais je pense qu’il faut reconnaître ses qualités pour mieux le combattre. Tout d’abord, il me semblait intéressant d’examiner le malentendu extraordinaire de son élection. En 2017, la plupart des peuples européens ont refusé les logiques austéritaires imposées par les différents gouvernements de démocratie libérale. Des États-Unis à l’Europe, ces gouvernements démocrates ou sociaux-libéraux ont fait la même politique de religion du marché que pouvait réaliser la droite traditionnelle. En France, ce « dégagisme » a abouti à une issue tout à fait atypique : c’est le produit d’un système dont les électeurs ne voulaient plus qui a pourtant été élu. Il s’agit d’un terrible malentendu. Emmanuel Macron, c’est Tancredi dans le Guépard de Visconti : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Son opportunisme dévoile celui de notre époque. Au regard de la première année de son quinquennat, le « vieux monde », qu’il a habilement dénoncé durant sa campagne, trouve chez ce jeune monarque républicain un de ses plus fervents défenseurs. Mais on ne peut pas pour autant lui reprocher de faire ce qu’il a dit. Cela révèle en France plusieurs choses. Celle qui doit le plus nous interpeller, c’est que, quelle que soit la belle campagne menée par Jean-Luc Mélenchon, elle n’a pas suffisamment rassemblé, et la gauche n’a pas pu s’imposer comme alternative crédible. En face, en guise de « réinvention » de la politique, Emmanuel Macron a fait émerger une nouvelle politique « ­a-politique ». Ce paradoxe est très intéressant. Le président de la République est un oxymore incarné.

Justement, on a beaucoup glosé sur le « et en même temps » d’Emmanuel Macron. En quoi cette formule « condense la vérité d’une signature politique », selon vos propres mots ?

Roland Gori Il en a habilement fait sa marque de fabrique politique. Du « ni droite ni gauche », qui rappelait un peu trop le fascisme, il a finalement revendiqué le « et droite et gauche », lui permettant de transcender les clivages traditionnels et de prendre le meilleur des deux camps. Il revendique cette formule comme réponse à la complexité du monde moderne. La France, enfin livrée au ravissement d’un économisme décomplexé et d’un humanisme affiché, pourrait assumer à la fois l’efficacité et la justice, le souci de l’entreprise et les exigences sociales. Bien sûr, c’est une fumisterie. Car nous le constatons sur l’emploi, l’écologie, l’éducation… il n’y a aucun « en même temps ». Car Emmanuel Macron a été sur un mirage, une illusion selon laquelle il allait faire progresser les idéaux citoyens en les rendant compatibles avec l’économie. Il a remis au goût du jour cette vieille lune saint-simonienne selon laquelle la justice sociale ne sera rien d’autre que le produit des bénéfices de l’économie. Ce qui explique qu’il se place lui-même sous l’enseigne du progrès, avec cette illusion vivace héritée du XIXe siècle selon laquelle l’efficacité des machines permettra le bonheur. « Quand on me parle du progrès, je demande toujours s’il rend plus humain, ou moins humain », disait George Orwell…

Le président de la République « invite les citoyens à s’autoexploiter, pour mieux se vendre en capital humain », écrivez-vous. Est-ce là l’essence du projet macronien et de sa « start-up nation » ?

Roland Gori Son projet consiste à considérer que l’entreprise est la matrice sur laquelle tout doit s’appuyer en matière individuelle et collective. Il existe chez Emmanuel Macron une théologie entrepreneuriale. Hors du foyer d’expériences de l’entreprise point de salut. L’individu serait réduit à une microentreprise libérale, autogérée, ouverte à la concurrence et à la compétition sur le marché des jouissances existentielles. Donc ceux qui ne fonctionnent pas comme une entreprise n’existent pas. C’était le sens de son discours sur « ceux qui ne sont rien ». Autrement dit, vous n’êtes pas humain si vous ne produisez pas. Nous sommes là au cœur du projet néolibéral, que Macron porte de manière très intelligente puisqu’il l’assoit en se servant de l’État. Il a parfaitement compris que la dérégulation doit être portée par les structures qui, habituellement, sont chargées de la régulation, c’est-à-dire l’État et les services publics. C’est dans ce but qu’il compte décomposer, démanteler toujours plus ces services et les recomposer sur le modèle de l’entreprise, comme pour la Poste, l’hôpital, ou même l’université… Même l’action sociale est frappée. Il s’agit, au nom de l’efficacité économique et de la charité, d’ouvrir l’immense espace de la pauvreté aux investisseurs et aux entrepreneurs. L’État n’a pas disparu, il a changé de fonction pour se fondre et se recomposer dans le creuset entrepreneurial. C’est la fameuse « start-up nation ». Le macronisme est en train d’imposer une vision du monde qui fait de l’entreprise « le foyer d’expérience », au sens foucaldien du terme, prônant la subordination de l’ensemble des secteurs à la logique des marchés financiers.

Alors l’élection d’Emmanuel Macron nous a déjà fait basculer dans une ère post­­- démocratique… ?

Roland Gori Nous sommes à la charnière d’une transition entre des démocraties libérales en décomposition et la possibilité d’une nouvelle forme de totalitarisme postdémocratique. La démocratie est en train d’être liquidée au profit d’une logique de gestion technico-financière des populations. On ne parle plus de peuple, mais de populations qu’on va gérer par des algorithmes prédictifs. Face à cette dépolitisation du monde, qui représente un risque majeur, nous perdons notre capacité de penser, de parler, de décider ensemble. L’espace public est liquidé. À l’aide d’un appareillage algorithmique contrôlant les réseaux sociaux, le pouvoir numérique finit par modeler et fabriquer l’opinion, en même temps qu’il leur prescrit des comportements préformatés. À partir du moment où se réduit le temps de rencontre entre citoyens qui peuvent débattre, on laisse libre court à l’externalisation des décisions politiques. Souvent par l’économie, qui décide désormais à la place du politique.

Votre livre est construit autour de l’idée de la nudité du pouvoir et raconte dès les premières pages le fameux conte d’Andersen les Habits neufs de l’empereur. Alors quels sont ces mécanismes qui conduisent à ce consentement intime par lequel les hommes et les femmes se font complices de leur aliénation ?

Roland Gori Ce conte d’Andersen met en évidence que nous sommes victimes d’impostures. Nous vivons face à l’injonction de se soumettre à une croyance pour ne pas passer pour un imbécile ou un inadapté. Un des opérateurs de la soumission des citoyens à un pouvoir qui les aliène et les exploite, c’est le conformisme. Un consensus qui nous conduit à adhérer à des illusions qui nous bernent. Le citoyen s’aveugle lui-même à l’imposture qui lui profite autant qu’il en est la victime. Dans le conte d’Andersen, c’est un enfant qui va s’écrier que le roi est nu, car il n’est pas encore pris dans une logique de conformisation sociale. C’est la part ingouvernable de l’individu. Et c’est là-dessus qu’il faut parier. Ce n’est pas seulement par la raison critique qu’on peut faire tomber les travestissements et les impostures de monarques. La révolte naît du fond infantile de l’humain, de cet insupportable sentiment d’injustice face à l’humiliation, à la dignité bafouée, aux injustices diverses.

Si nous étions capables de dire « l’empereur est nu », nous pourrions risquer de réaliser le désir démocratique.

Vous êtes aussi professeur émérite de psychopathologie clinique. Qu’apporte la psychanalyse à la compréhension du politique ?

Roland Gori Qu’est-ce qui fait qu’on externalise à un autre le soin de nous guider nous-mêmes ? Je me suis en effet toujours intéressé au pouvoir, et dans ma pratique de la psychanalyse et dans ma vie de citoyen engagé. Au-delà de la corruption des individus par le désir de servir un maître dans l’espoir d’en tirer profit, il me semble que nous avons tous tendance à chercher un autre qui puisse donner un sens et une cause aux comportements que nous pouvons avoir. D’ailleurs, même si la mode est plutôt au positivisme, que la psychanalyse est souvent malmenée, objet d’attaques plus ou moins légitimes, la demande des patients est toujours là. Concernant le pouvoir, ce sont bien nos croyances et nos attentes collectives qui le revêtent du sacre qu’il ne possède pas intrinsèquement. J’ai donc tenté d’y apporter une dimension psychologique et philosophique, à la manière de Walter Benjamin, dans l’idée que ces dimensions agitent les mécanismes les plus matériels de l’économie. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai toujours été intéressé, dans le courant marxiste, davantage par Gramsci ou Georg Lukács, que par le léninisme, qui m’a toujours paru d’un matérialisme non seulement rugueux, mais aussi politiquement dangereux, puisque je suis très critique du taylorisme dans le cadre de mon combat contre l’évaluation. Laquelle est, pour moi, une manière de mettre les travailleurs sous tutelle d’une soumission librement consentie. Pour Lénine, Taylor était un bienfaiteur de l’humanité, pour moi, c’est un criminel de l’humanisme des métiers. La ­question du pouvoir est à l’intersection des aliénations subjectives que ma pratique clinique met en évidence, mais aussi des aliénations sociales qui, finalement, poussent les individus à se soumettre à des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Vous citez beaucoup Hannah Arendt, pour qui la crise est le moment politique par excellence, qui ouvre la possibilité d’inventer… ou de sombrer dans la catastrophe. Face à cela s’impose l’exigence d’invention. « Inventer, ce n’est pas offrir le spectacle d’une innovation, écrivez-vous. C’est créer les conditions d’un commencement imprévisible »…

Roland Gori Face à un totalitarisme du marché, au danger de l’extrême droite, il faut trouver une troisième voie. Elle ne peut pas être le mirage macronien. Elle se construira sur les lieux de travail, où pourront s’émanciper les citoyens et se reconstruire la démocratie. Il faut redonner au politique toute sa place désertée au profit des règles technico-financières. Le politique est ce qui se construit par la parole, les œuvres, les services et les actions entre les humains. Je suis convaincu que nous ne parviendrons pas à créer un véritable paradigme politique alternatif si nous ne procédons pas à une analyse sociale du travail et à une analyse psychopathologique des relations au pouvoir que celle-ci requiert. Et si nous ne quittons pas la langue de l’adversaire pour créer un nouveau langage à même de dire notre libération. 

La Nudité du pouvoir. Comprendre le moment Macron, de Roland Gori, les Liens qui libèrent. 208 pages, 17,50 euros.

 

Un manifeste des œuvriers

Avec Bernard Lubat et Charles Silvestre, Roland Gori a publié chez Actes Sud, en 2017, un Manifeste des œuvriers qui appelle à redonner du sens et de la vie à un monde du travail soumis aux diktats du rendement et de l’évaluation. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création, pour lutter contre la normalisation technocratique et financière. Faire œuvre, c’est restituer aux métiers leurs dimensions artisanales et artistiques, et revivifier une scène démocratique délabrée, affirme le psychanalyste.

 

Entretien réalisé par Maud Vergnol

Publié le 28/09/2018

Un succès sans culture

(site journalzibeline.fr)

 

Les AmFIs de la France Insoumise ont réuni à Marseille près de 3 500 participants attentifs aux questions sociales, écologiques, sociétales. Mais culturelles ?

Le discours de Jean-Luc Mélenchon a clôturé avec brio des Universités d’été qui ont rassemblé des militants nombreux, souvent jeunes, divers de genres et d’origines, défenseurs de causes particulières, antinucléaires, légalisateurs de cannabis, antispécistes, LGBT. Tous anticapitalistes évidemment, pour une société nouvelle refusant le pseudo impératif économique brandi comme une loi de la nature.

Mais au cœur de cette Université enthousiaste et chaleureuse, ce sont certaines absences, des oublis plus ou moins volontaires, qui marquaient aussi les discours et les gestes. Alors que l’urgence d’une révolution écologique et de la production énergétique était clamée haut et fort, que le désir d’une Europe libérée des lobbies s’affinait, que le refus des inégalités grandissantes construisait un avenir possible pour notre modèle social aujourd’hui mis à mal, on notait l’absence dans les discours d’une allusion aux syndicats, mais surtout au Parti Communiste, malgré les poings levés et l’Internationale entonnée dès que Mélenchon quitta la tribune. De même, et sans doute moins volontairement, on pouvait noter l’absence d’un discours construit sur les politiques culturelles. Aucune allusion, même, aux enjeux, aux luttes, aux difficultés auxquelles le secteur est confronté.

La culture aux spécialistes

Il y avait bien, parmi les 134 ateliers prévus, un « parcours culturel », séparé d’ailleurs de celui de « l’éducation populaire », ce qui est étonnant pour un mouvement qui veut rassembler « le peuple ». Et lorsqu’en conférence de presse on interroge Manuel Bompard, tête de liste FI pour l’élection européenne, sur l’absence de toute évocation de la culture dans les propos des 5 élus ou candidats rassemblés, il répond qu’il n’est pas spécialiste. Comme si la mesure de l’enjeu n’avait pas été prise, à la FI, quand bien même un « parcours » a été prévu, ce qui n’était pas le cas l’an dernier.

Car si pour la FI la culture ne semble pas une question populaire, elle ne relève pas non plus du champ politique. Les quelques ateliers du parcours en témoignaient : peu suivis alors que la plupart des amphis étaient débordant de monde et d’enthousiasmes, aucun ne posait la culture et les arts en termes politiques de démocratie et de droits culturels du citoyen, de défense des artistes et de financement du secteur, de liberté de création, de décentralisation, de représentativité, de diversité. Il n’était pas question non plus des enjeux strictement politiques, de la confiscation par l’Elysée des moyens et des missions du Ministère, de la marchandisation du patrimoine public et du financement public du patrimoine privé, de l’affaiblissement actuel de la Ministre et du Ministère, de la mise en difficulté par l’État du financement culturel des collectivités locales.

Plus étonnant encore, à la veille de la campagne des Européennes, rien n’était dit sur sa politique culturelle. Faut-il rappeler que celle-ci est confiée aujourd’hui à Tibor Navracsics, ancien directeur de cabinet de Viktor Orbán, irrédentiste et nationaliste, arcbouté sur les pseudos valeurs identitaires d’une Hongrie plus que réactionnaire ?

La beauté est ailleurs

Dans les ateliers étaient invités des intellectuels et artistes sympathisants, et dont la notoriété n’est plus à faire. Mais dont la représentativité est problématique : des hommes, blancs, souvent d’un âge certain, contrastant fortement avec la diversité et la jeunesse des autres AmFIs, et en difficulté face à un auditoire dispersé et peu réceptif.

Ainsi Charles Plantade, le plus jeune, parlait de la nécessité du droit d’auteur dans une attitude défensive qui augurait mal de la compréhension du problème de la rémunération des artistes par la salle. Michel Simonot, mal à l’aise, faisait lire Delta Charlie Delta, sa pièce sur les adolescents morts dans le transformateur, et qui ont été à l’origine des émeutes de 2005, à Christian Benedetti. Il mit en évidence les enjeux esthétiques de sa langue dramatique (« Je leur ai donné une langue ») et se réjouit aussi de l’accueil de cette pièce « qui les concerne » dans les établissements scolaires : l’ensemble restait anecdotique, relevant davantage d’une performance artistique que de la vision d’une politique culturelle pouvant mettre l’art en relation avec la réalité sociale.

Christian Benedetti se demandait quant à lui, lors d’un atelier qui suivait avec le même auditoire clairsemé, « Ce que peut le théâtre ». Il fut passionné, mais guère plus convaincant sur le fond. En butte à une assemblée qui connaissait mal les réalités d’un secteur en grande difficulté économique et idéologique. Il tenta de dire combien, à force de coups sur la tête, le théâtre emboitait aujourd’hui le pas à la marchandisation à l’œuvre dans les arts plastiques. Combien il luttait ou cédait à la privatisation des salles, à la disparition du service public, au repli sur un entre-soi délétère. Il fit sentir, par instants, la difficulté personnelle de conserver un élan pour donner à voir l’art, le théâtre, dans une société où chacun est « captivé, capturé, par des industries culturelles qui assènent du préformaté auquel on ne peut échapper ».

Mais s’il parvint à dire son découragement, et ses combats, aucun relais n’était présent pour effectuer l’analyse nécessaire des changements à opérer, à désirer. Pourtant Jean Luc Mélenchon, au début de son discours, affirmait l’indispensable place de la beauté dans la vie du peuple. Mais il parlait de repeindre les murs d’une école, et non d’élaborer une politique culturelle pour que la beauté puisse advenir…

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2018

Les AmFIs, Université d’été de la France Insoumise, ont eu lieu à Marseille, Parc Chanot, du 23 au 26 août.

Publié le 26/09/2018

Populisme de gauche, du nouveau ?

(site ensemble-fdg.org)

Le dernier livre de Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche[1],offre l’occasion de faire le point sur les fondements, les évolutions et les problèmes de ce qui se présente comme une nouvelle stratégie pour la gauche[2]. On envisagera cet ouvrage en le replaçant dans la lignée d’autres écrits, en particulier le livre fondateur d’Enersto Laclau La raison populiste[3].

Une conception tronquée de la politique

Tout au long de ses écrits, Chantal Mouffe dénonce à juste titre l’illusion d’une politique sans conflits. Elle critique les conceptions consensuelles de la démocratie en affirmant « la nature hégémonique de tout ordre social »[4]. Dans son dernier ouvrage, elle oppose « deux façons d’envisager le champ politique. L’approche associative le présente comme la sphère de la liberté et de l’action de concert. À l’inverse l’approche dissociative le conçoit comme l’espace du conflit et de l’antagonisme[5] » et logiquement elle se réclame explicitement de cette dernière conception.

Cette opposition est réductrice. La désignation d’un adversaire/ennemi[6]est certes la condition du combat politique et la construction d’une frontière entre « le eux et le nous », pour reprendre le vocabulaire de Mouffe, est nécessaire. Mais la politique ne peut s’y réduire. L’espace politique est aussi un espace où se construit du commun à travers notamment l’élaboration de projets politiques. En ce sens, on ne peut opposer comme elle le fait les approches associative et dissociative de la politique qui forment un tout indissociable. Certes se focaliser sur l’approche associative a pour conséquence,in fine, de nier l’existence des conflits. Mais l’approche dissociative dont elle se réclame oublie que la politique ne peut se réduire à un strict rapport de forces.

À trop se focaliser sur l’ennemi/adversaire, on risque d’oublier la question du projet pour lequel on se bat. L’opposition « nous/eux » ne peut être féconde que surdéterminée par un projet émancipateur porteur d’un imaginaire social de transformation, comme l’a été en son temps l’idée de communisme[7]. Dans Pour un populisme de gauche, Mouffe précise cependant la nature de ce projet, radicaliser la démocratie – nous verrons plus loin ce qu’elle entend par là et les problèmes que cela soulève -, mais cela ne l’empêche pas tout au long de cet ouvrage de se focaliser sur la frontière entre le « eux et le nous » comme constituant le critère essentiel de l’action politique.

La question de l’extrême droite

Cette centralité est lourde de conséquences dans sa manière de traiter l’extrême droite. Mouffe n’emploie d’ailleurs jamais pour ces formations politiques le terme « extrême droite », terme qu’elle critique vertement, mais celui de « populiste de droite ». Elle reprend ainsi les antiennes des classes dirigeantes et des médias dominants qui qualifient de populiste l’extrême droite et la gauche de transformation sociale et écologique avec l’objectif d’amalgamer des courants politiques opposés et ainsi de discréditer les propositions de cette gauche. Mais là n’est pas le plus grave.

Prisonnière de sa conception de la politique comme création d’une frontière entre le « eux et le nous », et constatant que c’est aussi la démarche de l’extrême droite, elle reprend l’idée que face au néolibéralisme, « populisme de droite » et « populisme de gauche » mèneraient ainsi, chacun à leur manière, un combat contre le « système ». Elle en vient ainsi à écrire « que la plupart des demandes exprimées par les partis populistes de droite sont des demandes démocratiques auxquelles devrait être apportée une réponse progressiste[8] ». Pour justifier sa position, Mouffe indique que « ces revendications émanent de groupes qui sont les principaux perdants de la mondialisation néolibérale […] Une approche populiste de gauche devrait tenter de proposer un vocabulaire différent afin d’orienter ces demandes vers des objectives égalitaires […] leur sentiment d’exclusion et leur désir de reconnaissance démocratique, exprimés auparavant dans un langage xénophobe, (peuvent) se traduire dans un autre vocabulaire et être dirigés vers un autre adversaire[9] ».

Il est vrai qu’une partie de l’électorat de l’extrême droite est constituée de victimes des politiques néolibérales. Mais Mouffe ne semble pas voir que, pour cet électorat, les questions sociales sont vues à travers un prisme xénophobe et raciste surdéterminant une vision qui mobilise des affects puissants comme le ressentiment et la peur, où les passions mobilisées renvoient surtout à la haine de l’autre.Mouffe fait pourtant un long développement sur la nécessité de prendre en compte la force des affects en politique. Elle critique, à juste titre, une vision strictement rationaliste de la politique et pointe « le rôle décisif que jouent les affects dans la constitution d’identités politiques[10] ». Mais dans le cas de la xénophobie et du racisme, cette analyse est mise de côté et tout se passe comme si elle considérait les affects liés au racisme et à la xénophobie comme une simple couche superficielle car les individus touchés sont celles et ceux qui sont écrasés par le capitalisme financiarisé. Elle tombe là dans un économisme rationaliste, alors même qu’elle affirme par ailleurs très justement que « les identités politiques ne sont pas l’expression directe de positions objectives au sein de l’ordre social[11] ».

Ces affects mortifères pourraient donc être éradiqués simplement en changeant de vocabulaire. Est-ce vraiment si simple ? Elle ne nous dit d’ailleurs rien de ce que devrait être ce nouveau vocabulaire. S’agit-il de faire des concessions à la xénophobie en reprenant à son compte certains propos sur les migrants comme certains à gauche sont tentés de le faire[12] ? Gagner des électeurs aujourd’hui acquis à l’extrême droite suppose d’abord de rester ferme dans le combat et l’argumentation contre le racisme et la xénophobie. Toute concession  sur ce terrain ne peut que les renforcer dans leurs convictions et crédibiliser encore plus les formations politiques qui en ont fait leur doctrine. Cela suppose aussi d’être capable de transformer la rancœur haineuse, à la racine du racisme et de la xénophobie, en une espérance qui permet de se projeter dans l’avenir. C’est donc dans la construction d’un nouvel imaginaire émancipateur que réside la solution. La formation d’un tel imaginaire ne se décrète évidemment pas. Elle ne peut être qu’une création inédite, le produit de luttes sociales, de victoires, même partielles, d’espoirs qui petit à petit prennent le dessus sur la résignation dessinant ainsi l’horizon d’une société à advenir.

Dans la situation actuelle, la position de Mouffe ne peut que légitimer encore plus le Front national et nous désarmer dans le combat contre lui. Dans un texte synthétique présenté comme une feuille de route pour la « gauche populiste », Christophe Ventura, animateur du site Mémoire des luttes, refuse toute consigne de vote contre l’extrême droite lorsque cette dernière est opposée à un candidat du « système » sous prétexte qu’elle « n’a en réalité que très peu de chance d’être en position de conquérir le pouvoir[13] ». Il espère donc et mise sur le fait qu’une majorité d’électeurs ne suive pas sa recommandation ! De son côté, poussant jusqu’au bout ce type d’analyse, l’économiste Jacques Sapir, qui vient de la gauche, en est arrivé à défendre une alliance avec le Front national.

Radicaliser la démocratie

Mouffe indique clairement vouloir mettre la question de la démocratie au cœur d’un projet d’émancipation. Constatant que « les valeurs démocratiques continuent de jouer un rôle décisif dans l’imaginaire politique de nos sociétés[14][…] et qu’il pousse à étendre la liberté et l’égalité à une multiplicité de champs nouveaux[15] », elle se fixe comme objectif de « radicaliser la démocratie ». On ne peut que partager cette analyse, cet objectif et son rejet du « faux dilemme entre réforme et révolution[16] » ainsi que sa volonté de distinguer le libéralisme économique du libéralisme politique (existence d’un État de droit, séparation des pouvoirs et libertés démocratiques). Néanmoins trois problèmes demeurent.

Ennemis ou adversaires ?

Pour Mouffe, « le but de la politique démocratique est de construire le “eux” de telle sorte qu’il ne soit plus perçu comme un ennemi à détruire, mais comme un adversaire […] Un adversaire est un ennemi, mais un ennemi légitime avec lequel on partage des points communs parce que l’on partage avec lui une adhésion aux principes éthico-politiques de la démocratie libérale : la liberté et l’égalité. Mais nous sommes en désaccord quant à la signification et la mise en œuvre de ces principes[17] ». Pour elle donc « la finalité de la démocratie est de transformer l’antagonisme en agonisme[18] ».

La distinction entre ennemi et adversaire semble séduisante, mais toute la question est de savoir selon quels critères distinguer l’ennemi de l’adversaire. Réponse de Mouffe : « adhésion aux principes éthico-politiques de la démocratie libérale : la liberté et l’égalité ». Petit problème, les principes de liberté et d’égalité n’existent pas en soi mais ne prennent sens que dans leur déclinaison concrète. Prenons un exemple concret. Le Medef, et plus globalement le néolibéraux, promeuvent la liberté d’entreprendre comme un principe absolu. Nous savons que tout processus d’émancipation devra y mettre un terme et donc qu’il devra s’attaquer à ce principe. Le désaccord sur la mise en œuvre de ce principe qu’évoque Mouffe se traduit ici concrètement par sa remise en cause radicale. Comment Mouffe considérait-elle cette remise en cause ? Dans quelle catégorie range-t-elle ceux qui veulent remettre en cause ce principe ? On pourrait ainsi multiplier les exemples concrets qui montrent les ambigüités, voire les contradictions du critère proposé.

La période dite des «  Trente glorieuses » en est une autre illustration. Ce ne sont pas « les points communs » partagés avec les classes dirigeantes qui ont permis les avancées sociales à l’époque, mais des rapports de forces concrets suite à la seconde guerre mondiale qui les ont forcé à accepter « le compromis fordiste ». Ce dernier a été remis en cause dès que l’occasion en a été donnée et surtout quand cette configuration ne garantissait plus au capital un taux de profit suffisant. Les classes dirigeantes ont fait alors voler en éclat sans problème les points communs et principes éthico-politiques de la démocratie libérale dont Mouffe pensent qu’ils sont à la base de la démocratie libérale.

Il y a en fait une certaine naïveté dans ses propos lorsqu’elle écrit que la « confrontations entre des projets hégémoniques opposés qui ne peuvent être réconciliés rationnellement […] est mise en scène à travers une confrontation réglée par des procédures acceptées par les adversaires[19] ». Le problème est que les conflits sociaux ne se règlent pas comme des duels entre gentlemen et il est assez peu probable, comme le montrent nombre d’expériences historiques, que les classes dirigeantes acceptent tranquillement de se plier à des règles si celles-ci ont pour conséquence de les déposséder de leur pouvoir.

Bref, et c’est un paradoxe, partant d’une conception uniquement conflictuelle de la politique, elle aboutit, au nom de la distinction entre ennemis et adversaires, à considérer qu’« il faut qu’il y ait un consensus sur les institutions de base de la démocratie et sur les valeurs “ethico-politiques” qui définissent l’association politique[20] ». Partant d’une vision hypertrophiant et essentialisant l’opposition amis/ennemis, elle en vient, pour traiter politiquement cette opposition à prôner un consensus sur les institutions[21]et les principes qui les fondent.

La démocratie représentative horizon indépassable ?

Se plaçant dans le strict cadre de la démocratie libérale et réduisant la finalité de la démocratie à transformer l’antagonisme en agonisme, elle est amenée assez logiquement à borner son horizon à la démocratie représentative. Si elle critique à juste titre la vision de la Multitude de Hardt et Négri, elle ne répond pas à l’objection majeure qu’ils opposent au populisme : « le pouvoir du peuple est sans cesse mis en avant, mais au bout du compte c’est une petite clique de politiciens qui décident[22] ». Est ainsi évacué par elle tout un pan de la sociologie critique, de Max Weber, Robert Michels ou Moisei Ostrogorski dès le début du XXesiècle, à Pierre Bourdieu plus récemment.

Elle ne semble pas voir que le « gouvernement représentatif » s’est mis historiquement en place à la fin du XVIIIesiècleavec l’objectif explicite d’exclure les classes populaires (sans même parler des femmes) de toute possibilité de se mêler des affaires du gouvernement[23]. Non seulement le corps électoral est restreint (suffrage censitaire), mais les conditions d’éligibilité restreignent encore la couche des élus possibles (cens d’éligibilité). Si aux XIXeet XXesiècles, la fin du suffrage censitaire et l’élargissement du suffrage universel arrachés de haute lutte, semblent transformer la nature du lien représentatif avec la transformation du « gouvernement représentatif » en « démocratie représentative », les mécanismes d’exclusion sont toujours à l’œuvre. Nous vivons dans une oligarchie élective libérale : oligarchie, car nous sommes gouvernés par un petit nombre ; élective, car nous sommes appelés régulièrement à choisir par notre vote ces individus ; libérale, car nous avons historiquement arraché un certain nombre de droits, que les classes dirigeantes essaient d’ailleurs en permanence de rogner.

Radicaliser la démocratie suppose de remettre en cause ce processus. L’objectif d’une politique démocratique devrait être la participation de toutes et tous à tout pouvoir existant dans la société. C’est à partir d’un tel objectif que devraient être mises en place les institutions qui facilitent sa réalisation et débattue l’existence de formes de représentation. Contrairement à ce qu’affirme Mouffe, la mise en œuvre d’une démocratie active[24] n’est pas contradictoire avec le pluralisme politique ni avec l’existence des partis politiques. On voit mal comment la « conception radicale de la citoyenneté […] la participation active à la communauté politique[25] », qu’elle appelle de ses vœux par ailleurs, pourraient être compatibles avec les mécanismes actuels de la représentation qui dépossèdent « le peuple » des décisions politiques.

Pour Mouffe, « C’est le manque de débat agonistique, et non pas le fait même de la représentation, qui prive le citoyen de sa voix[26] ». Le débat et la confrontation d’idées sont évidemment des conditions indispensables à la démocratie. Mais croire que ceux-ci suffiraient à neutraliser les effets pervers de la représentation relève d’une certaine naïveté qui fait fi du rôle de l’État.

La question de l’État

Mouffe renvoie dos à dos « l’approche réformiste (qui) envisage l’État comme une institution neutre […] et l’approche révolutionnaire (qui) le considère comme une institution oppressive qu’il faut abolir ». On pourrait discuter de cette présentation qui semble oublier que les sociaux-démocrates avant leur conversion au néolibéralisme ont historiquement défendu l’idée qu’il faudrait le réformer et que les marxistes révolutionnaires n’ont jamais parlé de l’abolir et n’envisageaient son dépérissement que dans un processus complexe. Mais l’essentiel n’est pas là. Mouffe, à juste titre, considère l’État, qui ne peut se réduire à l’appareil gouvernemental, comme un enjeu de lutte politique. La transformation de l’État social en État néolibéral autoritaire montre bien qu’il y a là un enjeu politique majeur.

Néanmoins deux questions liées entre elles ne sont pas abordées : la question des contre-pouvoirs et celle de « la participation active à la communauté politique ». On peut certes penser qu’il est possible d’engager un processus de transformation profonde de l’État de telle sorte que ce dernier puisse être perméable à la multiplicité des demandes démocratiques. Mais l’État, même transformé en profondeur, restera une instance habitée par une techno-bureaucratie, séparée de la société et qui s’élève au-dessus d’elle. De ce point de vue, la reprise par Mouffe de la thèse de Gramsci sur l’« État intégral », incluant à la fois la société politique et la société civile, est pour le moins problématique. Elle fait l’impasse sur la question décisive des contre-pouvoirs qui devront être puissants, même dans une société où la démocratie aura été radicalisée. Sa critique de la thèse sommaire du dépérissement de l’État pour laquelle la disparition de l’État correspondrait à une société sans contradictions sociales, totalement transparente à elle-même, ne doit pas nous faire jeter le bébé avec l’eau du bain. L’État ne peut résumer l’activité politique instituante et créer les conditions d’une participation pérenne des citoyen-nes à la décision politique doit passer par des institutions politiques spécifiques qui ne peuvent être réduites à l’État et à ses appareils.

Le préalable du cadre national

Pour Mouffe « la lutte hégémonique qui cherche à revitaliser la démocratie doit commencer à l’échelle de l’État-nation. […] Ce n’est que lorsque cette volonté collective aura été consolidée qu’une collaboration avec des mouvements similaires dans d’autres pays pourra être productive[27] ». Cette position pose un double problème. D’une part, elle semble ignorer qu’une grande partie des politiques menées dans un pays européen sont élaborées par les gouvernements dans un cadre européen. Refuser d’agir au niveau européen en attendant que le processus de transformation démocratique soit mené à bien dans le cadre national, c’est se condamner à subir le poids des décisions prises au niveau européen.

Mais surtout, c’est ne pas voir qu’un pays entamant un tel processus subira immédiatement des mesures de rétorsion prises par les institutions et les gouvernements européens. La construction d’un mouvement social et citoyen à l’échelle européenne est donc décisive si on ne veut pas que ce pays reste isolé. Un des problèmes qu’a rencontrés le gouvernement Syriza a été la faiblesse des mouvements de soutien à l’échelle européenne alors que la Grèce était étranglée financièrement par les décisions de l’Eurogroupe et de la BCE. La capitulation du gouvernement grec, isolé au plan européen, s’explique aussi par cet élément.

La construction d’un mouvement social et citoyen à l’échelle européenne est évidemment compliquée, comme en témoigne hélas l’échec du Forum social européen. Raison de plus de s’y atteler. Il ne s’agit pas, ce faisant, de déserter le terrain national et une rupture avec l’ordre néolibéral passera probablement par une victoire électorale de forces de la gauche de transformation sociale et écologique dans un ou plusieurs pays. Le levier national est donc tout à fait décisif. Certes, Mouffe voit bien que « la lutte contre le néolibéralisme ne peut se gagner à l’échelle nationale et qu’il est nécessaire d’établir une alliance au niveau européen[28] », mais sa stratégie étapiste – l’État-nation d’abord, l’Europe ensuite – ne peut mener qu’à l’échec tant les questions européennes et nationales sont imbriquées.

Construire le peuple ?

Rappelons très schématiquement la conception de Laclau dans La raison populiste. Laclau se veut en rupture avec ce qu’il nomme « l’essentialisme marxiste ». Pour lui, il faut « concevoir le “peuple”[29]comme une catégorie politique non comme un donné de la structure sociale »[30]. Ce point est tout à fait décisif. Il n’y a pas de fondements objectifs qui permettent de définir l’acteur historique, le sujet de la transformation sociale, celui-ci est le résultat d’un processus politique. Si on ne peut qu’approuver Laclau sur ce point, la façon dont il envisage la construction du « peuple » comme un sujet et l’idée même de « construire le peuple » pose problème. Car la question immédiate est qui le construit ? Si on remplace le mot peuple par prolétariat, on retrouve là la thématique classique du substitutisme avant-gardiste dans laquelle, in fine, le prolétariat, ici le peuple, doit être construit politiquement par une entité extérieure. La question est de savoir quelle est cette entité.

Laclau part des demandes sociales spécifiques, qu’il qualifie de « démocratiques », hétérogènes et insatisfaites existant dans la société. Peut se former ainsi une « chaine d’équivalence » qui permet de les unifier et de construire ainsi un « peuple », étant entendu que toute demande sociale non satisfaite n’a pas la possibilité de s’intégrer à la chaine d’équivalence si « elle entre en conflit avec les fins particulières des demandes qui sont déjà des maillons de la chaine[31] ».

Mais la formation d’une chaine d’équivalence, donc un « peuple », n’est possible que si une des demandes insatisfaites arrive à incarner l’ensemble des autres demandes : « une demande déterminée, qui était peut-être à l’origine une demande parmi d’autres, acquiert à un certain moment une importance inattendue et devient le nom de quelque qui l’excède[32] » Pour que « le peuple » puisse se constituer, il faut « l’identification de tous les maillons de la chaine populaire à un principe d’identité qui permette la cristallisation de toutes les demandes différentes autour d’un dénominateur commun – lequel exige, évidemment, une expression symbolique positive[33] ». Alors « une frontière d’exclusion divise la société en deux camps[34] ». C’est la division entre « eux et nous ».

Or ce « principe d’identité » aboutit à la domination d’une demande sociale particulière qui prendrait un caractère universel. Laclau retrouve donc sous le nom de « peuple » le sujet universel unique avec la centralité d’une oppression particulière, niant ainsi, de fait, la pluralité des oppressions et leur non hiérarchisation. De plus, ce que n’explique pas Laclau, c’est pourquoi et comment une demande sociale spécifique devient-elle un référentiel universel permettant, comme il l’affirme, de construire le « peuple » ? Et, question primordiale, comment faire pour que ce référentiel universel devienne progressiste et comment le « populisme de gauche » peut-il l’emporter sur celui de droite ? Autant de questions sans réponses. En fait, nous verrons plus loin que Laclau a une solution qui est pour le moins discutable.

Dans Pour un populisme de gauche, Mouffe reprend, pour l’essentiel, cette conception. Elle y apporte néanmoins quelques inflexions. Elle admet ainsi que cette démarche, « en rassemblant les demandes démocratiques pour créer un “peuple”, produirait un sujet homogène qui nie la pluralité. Cela devrait être évité pour que la spécificité des différentes luttes ne soit pas gommée[35] ». Laclau insistait sur le fait que pour qu’une chaine d’équivalence, c’est-à-dire un « peuple », se forme, il fallait qu’une des demandes insatisfaite « acqui[ère] à un certain moment une importance inattendue et devien[ne] le nom de quelque qui l’excède » sans expliquer par quel processus cela pouvait se produire. Mouffe préfère indiquer qu’« une équivalence est établie entre une multiplicité de demandes hétérogènes, mais d’une manière qui maintient la différenciation interne du groupe[36] ». Elle évite ainsi un des problèmes posés par les théorisations de Laclau.

Mais reste celui de la nécessité « d’articuler les différentes luttes en une volonté collective[37] » ou, pour parler comme Laclau, comment opérer « la cristallisation de toutes les demandes différentes autour d’un dénominateur commun – lequel exige, évidemment, une expression symbolique positive » ? La réponse de Laclau dans La raison populisteest sans ambiguïté. C’est l’existence du leader qui permet de résoudre ce problème. Le populisme se distingue d’autres processus politiques par un rapport direct entre une personnalité se voulant charismatique et le peuple ;plus exactement,le peuple s’incarne dans le leader. À la question « qui ou quoi construit le peuple ? », la réponse populiste est : c’est le chef qui construit le peuple et incarne sa volonté.

Contrairement au populisme de droite qui n’a pas ce genre de pudeur, les partisans du populisme de gauche évitent généralement de traiter cette question. Laclau est un des rares à le faire sans détour. Il n’hésite pas à indiquer explicitement que, pour lui, « l’absence de meneur » équivaut à « la dissolution du politique[38] ». L’existence d’un chef est ici la condition même de possibilité du politique, « La nécessité d’un meneur existe toujours[39] » nous dit-il. En rapport avec le politique, l’existence d’un leader est élevée ici en nécessité ontologique et rendue politiquement indispensable car « La logique équivalentielle conduit à la singularité, et la singularité à l’identification de l’unité du groupe au nom du leader[40] ». Ainsi, pour Laclau, la construction même d’une chaine d’équivalence, c’est-à-dire pour lui le « peuple », aboutit à l’incarnation dans un leader. Pire, pour lui « l’amour pour le leader est une condition centrale de consolidation du lien social[41] ». Le leader charismatique est ainsi la clef de voute de sa construction théorique. Laclau aboutit ainsi au vieux cliché réactionnaire de l’homme providentiel (historiquement, c’est le plus souvent un homme).

Mouffe, qui n’en disait mot dans L’illusion du consensus, est obligée dans son dernier ouvrage d’aborder, sans s’y étendre, cette question. Il est d’abord significatif qu’elle ne reprenne aucune des formulations de Laclau sur l’existence d’un chef comme condition du politique. De plus, alors que Laclau insistait sur « l’identification de tous les maillons de la chaine populaire à un principe d’identité » comme nécessité pour former une chaine d’équivalence, elle préfère parler de « demande démocratique spécifique devenue le symbole du combat commun[42] » et admet qu’un tel symbole pourrait éventuellement remplacer la figure d’un leader. Cependant, elle continue de placer « les liens affectifs qui unissent un peuple à un chef charismatique[43] » comme un moyen privilégié de créer une volonté collective, présentant alors le leader comme un primus inter pares (premier parmi les égaux) et essayant de distinguer un leadership fort et l’autoritarisme. Il serait facile d’ironiser sur cette dernière distinction dont Emmanuel Macron fait son quotidien… Si elle essaie donc de désamorcer les critiques qu’ont entrainées les formulations de Laclau et certaines pratiques politiques se réclamant du populisme, on voit toujours mal comment la valorisation et le mythe du leader pourraient s’accommoder d’une perspective émancipatrice. Dans cette conception, la participation populaire et la démocratie radicale que Mouffe appelle de ses vœux, prennent au mieux une forme plébiscitaire où les citoyen.nes ont plus ou moins régulièrement à approuver les décisions prises en haut. Il n’y a d’ailleurs pas d’exemple historique où des expériences politiques de ce type se soient bien terminées.

Pour conclure (probablement provisoirement)

Ce que propose Mouffe « c’est une stratégie particulière de construction de la frontière politique […] Les partis ou les mouvements qui adoptent une stratégie populiste de gauche peuvent suivre des trajectoires variées […] et ils n’ont pas nécessairement à être identifiés sous cette appellation[44] ». La question qui se pose donc immédiatement est de savoir pourquoi donc qualifier une telle stratégie de populiste ? Mouffe, qui reconnait qu’une autre appellation aurait été possible, se pose effectivement la question. Sa réponse laisse perplexe. Pour elle « quand il est question de restaurer et de radicaliser la démocratie, le “populisme”, parce qu’il fait du demos un dimension essentielle, convient particulièrement pour qualifier la logique politique adaptée à la situation[45] ». Pourquoi alors ne pas mettre simplement en avant la question de la démocratie, ce qui aurait l’avantage, même du point de vue de Mouffe, de lier le sujet politique le demos, « le peuple », avec le projet politique porté « radicaliser la démocratie » ? De plus cela éviterait l’amalgame dont sont friands les commentateurs entre des forces politiques aux projets opposés. À moins justement que cet amalgame ne soit recherché, la mise en symétrie du « populisme de droite » et du « populisme de gauche » visant à se situer contre « le système ». On a vu plus haut les problèmes majeurs que pose ce type de stratégie.

Au-delà, si les réponses données par Mouffe ne sont pas vraiment convaincantes, ou même peuvent se révéler dangereuses, les questions qu’elle aborde sont incontournables : comment se forme un sujet de l’action collective alors même que la centralité politique du prolétariat a disparu, comment construire une cohérence stratégique si aucun acteur particulier (le prolétariat, le parti…) ne peut la donner a priori, comment construire un projet d’émancipation qui prenne en compte la multiplicité croisée des oppressionsqui existent dans la société ? Autant de questions décisives pour une gauche de transformation sociale et écologique qui ne se satisfait pas de la domination du capitalisme néolibéral.

Pierre Khalfa.

Publié sur Médiapart.

[1]Chantal Mouffe,Pour un populisme de gauche, Éditions Albin Michel, 2018.

[2]Voir aussi, Le populisme de gauche, réponse à la crise démocratique ?(https://blogs.mediapart.fr/pierre-khalfa/blog/021117/le-populisme-de-gau...) dont certains éléments sont repris ici.

[3]Ernesto Laclau,La raison populiste, Éditions du Seuil, 2008. Sauf indication contraire, les citations de Laclau sont issues de cet ouvrage.

[4]Chantal Mouffe,Le paradoxe démocratique, Beaux-arts de Paris Éditions, 2016, p. 108.

[5]Pour un populisme de gauche, p.123.

[6]Nous reviendrons plus loin sur la distinction que fait Mouffe entre adversaire et ennemi et les problèmes que cela pose.

[7]La nature réelle des régimes dits communistes importe peu ici.

[8]Pour un populisme de gauche, p. 37.

[9]Ibid p. 37-38-39. Pour justifier sa position, Mouffe indique que Jean-Luc Mélenchon avait réussi à gagner un nombre de voix significatif d’électeurs du FN. Toutes les enquêtes d’opinion montrent pourtant que la forte progression de Jean-Luc Mélenchon est provenue du fait qu’il avait réussi à gagner une forte proportion (environ 25 %) d’électeurs qui avaient auparavant voté François Hollande, le nombre de ceux venant du FN étant marginal (environ 2 %). Elle exagère également le nombre d’électeurs du UKIP étant passé au Labour. Seuls 11% (et non 16 % comme elle l’indique) d’électeurs UKIP en 2015 (réferendum Brexit) ont voté Labour en 2017 à comparer aux 45% des électeurs UKIP de 2015 qui ont voté conservateur en 2017. Voir https://yougov.co.uk/news/2017/06/22/how-did-2015-voters-cast-their-ball.... Merci à Philippe Marlière pour ces dernières précisions.

[10]Ibid p. 104.

[11]Ibid p. 66.

[12]Les propos sur les migrants de Sarah Wagenkencht, députée de Die Linke, et d’un responsable en vue de la France Insoumise, Djordje Kuzmanovic, heureusement désavoués par Jean-Luc Mélenchon, en sont l’illustration. Voir sur ce sujet Roger Martelli, http://www.regards.fr/politique/article/reponse-a-djordje-kuzmanovic.

[13]Christophe Ventura, Principes pour une gauche populiste, septembre 2017 (http://www.medelu.org/Principes-pour-une-gauche).

[14]Pour un populisme de gauche,p. 64.

[15]Ibid p. 68.

[16]Ibid p. 71.

[17]Le paradoxe démocratique, p. 110.

[18]L’illusion du consensus, p. 35.

[19]Pour un populisme de gauche, p. 130.

 

[20]Ibid, p. 50.

[21]Sur ce point voir, Patrick Braibant,Chantal Mouffe ou les incertitudes de la « radicalisation de la démocratie »,Les Possibles, n° 14 – été 2017 (https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-14-ete-20...).

[22]Michael Hardt et Antonio Negri, inPour un populisme de gauche, p. 82.

[23]Sur tous ces points, voir l’ouvrage désormais classique de Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion 1995.

[24]Je ne parle volontairement pas de « démocratie directe », cette expression étant, soit rattachée à la démocratie grecque, qui, si elle représente un germe (pour reprendre ici le terme employé à ce sujet par Cornélius Castoriadis), ne peut évidemment être reproduite, soit au modèle conseilliste qui est historiquement marqué.

[25]Pour un populisme de gauche, p. 95.

[26]Ibid, p. 86.

[27]Ibid, p. 103.

[28]Ibid, p. 103.

[29]Il est à noter que dans son livre, La Raison populiste, Laclau met la plupart du temps le mot peuple entre guillemets. Nous suivrons son exemple.

[30]La raison populiste p. 260.

[31]Ibid, p.165.

[32]Ibid, p.144.

[33]Ibid, p.102. Les italiques sont de Laclau.

[34]Ibid, p. 101.

[35]Pour un populisme de gauche, p. 91.

[36]Ibid, p. 92.

[37]Ibid, p. 91.

[38]La Raison populiste, p.81.

[39]Ibid, p.  78.

[40]Ibid, p. 122.

[41]Ibid, p.  102.

[42]Pour un populisme de gauche, p. 101.

[43]Ibid, p. 102.

[44]Ibid, p. 114-115.

[45]Ibid, p. 116.

 

Publié le 24/09/2018

Les grands débats. Comment faire pièce à la politique antisociale de Macron ?

Loan Nguyen et Julia Hamlaoui (site l’humanité.fr)

Après plus d’un an de macronisme caractérisé par une série de réformes antisociales, le premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé la couleur : cette année sera « une année de bagarres ». Aux premières loges dans l’Hémicycle, les députés Pierre Dharréville (PCF), François Ruffin (FI) et Valérie Rabault (PS) ont échangé sur les mauvais coups à venir et les moyens de riposter.

Que prépare le gouvernement en matière de politiques antisociales pour les mois à venir ?

Pierre Dharréville Une nouvelle attaque est portée contre les retraités après la hausse de la CSG : l’augmentation de 0,3 % seulement des pensions de retraite, nettement en dessous de celle du coût de la vie. C’est une des mesures que nous aurons à affronter dans les discussions budgétaires. On peut aussi s’attendre à des attaques frontales contre la Sécurité sociale solidaire et contre notre système de santé. Le plan pour la santé, je crains qu’il ne soit pas au niveau parce que la logique de compression des ressources et des dépenses qui y sont consacrées risque de se poursuivre. Nous, parlementaires communistes, avons fait un tour de France des hôpitaux qui montre une situation de crise aiguë et profonde, qui exige de changer de cap et de prendre des mesures d’urgence. Sur les retraites, le gouvernement avance masqué en disant qu’il s’agit de faire une réforme équitable. Mais il y a matière à s’inquiéter pour l’avenir de nos retraites quand on voit les attaques menées par Emmanuel Macron contre notre système de Sécurité sociale solidaire.

Valérie Rabault Je rejoins le constat de Pierre, le gouvernement avance masqué. C’est ce qui rend la prise de conscience plus difficile. Sur les retraites, 13 millions de retraités vont voir leur pension gelée au 1er janvier 2019, dont 8 millions ont subi la hausse de la CSG depuis le 1er janvier dernier, sans aucune compensation. Sur ces 8 millions – ceux qui dépassent 1 289 euros par mois –, c’est l’équivalent d’un demi-mois de retraite en moins en pouvoir d’achat sur l’année 2019. C’est du jamais-vu ! Pour ceux qui vivent à la campagne et qui n’ont pas accès aux transports en commun, le gouvernement a augmenté les taxes, pas pour aller à la transition énergétique mais pour renflouer les caisses de l’État vidées par la fin de l’ISF. Il y a aussi le carnage sur les emplois aidés, qui permettaient dans les associations et dans les petites communes de donner un coup de pouce et de ne pas laisser certaines personnes sur le bord du chemin. Sur la réforme des retraites, ce qui se dessine, c’est un régime par points. Et vous n’aurez aucune certitude de ce que vous aurez. Dans le fond, c’est faire un régime par capitalisation sans passer par les marchés financiers.

La politique d’Emmanuel Macron avance sur plusieurs fronts. La réplique est-elle possible point par point ?

François Ruffin Le programme des luttes à venir a été correctement tracé par nos amis. Pour vaincre Macron, il ne faut pas le lâcher sur son côté président des riches. La première mesure qu’il prend, c’est de donner 5 milliards d’euros supplémentaires par an aux riches avec la suppression de l’impôt sur la fortune. On a la chance que Macron soit l’incarnation d’une classe. Mais on ne gagnera pas seulement sur le rejet, parce qu’on risque d’avoir un autre visage ensuite qui incarne le même programme. Il faut avoir des combats défensifs comme sur les retraites – il faut dire que ce sont les retraites qui ont fait baisser le taux de pauvreté –, mais il faut aussi être offensif. Ça fait plus de quarante ans, depuis Pompidou, qu’on entend les mêmes discours sur les privatisations qui vont redonner confiance, faire de la croissance et créer de l’emploi. Il faut que nous, nous incarnions la nouveauté. Si on veut davantage d’espérance de vie, de bonheur, ça ne passe pas forcément par plus de croissance, qui peut être nuisible sur le plan écologique. Des chercheurs ont montré que ce qui fait le bonheur au sein des sociétés développées, c’est le niveau d’égalité.

Ce point, la question de la croissance, fait-il clivage entre vous ?

François Ruffin Je ne suis pas décroissant, je me dis a-croissant, comme d’autres sont agnostiques. Je fais sortir ce paramètre de mon champ de vision car cela a été une imposture pour interdire la redistribution. Plutôt que de se dire « comment répartir de manière plus égalitaire le gâteau ? », on nous dit « attendez, il faut d’abord le faire grossir et tout le monde sera content, il y en aura un peu plus pour les riches et un peu plus pour les pauvres ». Il ne faut pas attendre que le gâteau grossisse. À cette exigence sociale s’ajoute l’exigence écologique.

Valérie Rabault Moi, je crois à la croissance et au modèle français. Le modèle français, c’est la liberté. La liberté, c’est l’investissement, mais porté aussi par la puissance publique, qui, pour l’heure, fait complètement défaut. Renoncer à la croissance, c’est aussi renoncer à l’investissement. Cette notion de progrès qui fait qu’on vit mieux s’intègre dans la croissance économique, dans cette capacité à innover. Le deuxième pilier, c’est l’égalité, il faut effectivement une redistribution sans attendre. Le troisième volet, c’est la fraternité, la relation à l’autre, à l’Europe, aux autres pays. C’est ce modèle qui a soutenu la création de richesses en France depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale et qui a permis l’émergence de notre modèle social.

Pierre Dharréville En la matière, je pense qu’il ne faut pas de dogme, il s’agit de savoir quel développement nous voulons construire. Est-il utile de dépenser des ressources, de l’énergie humaine, du travail, de l’intelligence pour envoyer des touristes dans l’espace ? Est-ce que c’est le développement nécessaire demain ? Cela nous renvoie à une question fondamentale : qui décide de la manière dont nous utilisons ces richesses, le travail qui les produit et de la manière dont nous respectons la planète ? Un petit nombre exerce aujourd’hui le pouvoir grâce à l’argent, il faut s’y attaquer, reconquérir ces espaces de pouvoir, c’est cela aussi, la lutte des classes.

Vous avez des divergences, mais vous avez aussi mené des combats communs cette année. Est-ce un point d’appui important ? Comment faire pour que ces luttes dépassent les murs du Palais Bourbon ?

Pierre Dharréville Ce n’est pas au Palais Bourbon que va se faire la révolution. Ce qui me semble décisif, c’est qu’émergent dans la société des mouvements populaires profonds, puissants, enracinés, qui contestent le pouvoir d’Emmanuel Macron et de la finance. Parce que Macron mène la lutte des classes de manière extrêmement brutale. Les mouvements qui se sont développés dans l’année écoulée nous montrent les ressources, les valeurs, les aspirations fortes qui doivent s’exprimer. Cela suppose de faire émerger une alternative. Pas simplement médiatique, même si ça compte, mais aussi populaire, pour que les gens soient acteurs du changement. Tout ce que fait Emmanuel Macron vise à les décourager. C’est pour cela qu’il ne lâche rien, jamais. Cela doit au contraire nous encourager à monter le niveau parce qu’ils sont en difficulté. Le récit qui l’a conduit au pouvoir est discrédité par l’affaire Benalla, mais pas seulement. La promesse de nouveau monde n’est pas tenue, beaucoup sont en train de s’en rendre compte.

Valérie Rabault Nous tous, nous devons réaffirmer que notre vie politique s’organise autour d’un clivage gauche-droite qu’Emmanuel Macron a voulu gommer tout en distillant l’idée que ce serait lui ou le chaos. Parmi les raisons qui l’ont porté au pouvoir, il y a cette volonté de dynamiter tous les partis, mais il s’est aussi adressé à l’individualité de chacun. Il a fait disparaître la notion de cause commune du débat. Pour contrer cette idée que chacun serait face à lui-même, le meilleur moyen est sans doute de nous définir des causes communes. Sur certaines, nous nous rejoindrons, sur d’autres non. Mais la défense de l’hôpital, une transition énergétique qui permette à chacun de mieux vivre, l’école… sont de grandes causes sur lesquelles les uns et les autres nous pouvons trouver des combats communs.

François Ruffin Un an seulement après l’entrée en fonction d’Emmanuel Macron, on a réussi un mouvement ce printemps, les cheminots en particulier. L’assise serait sans doute supérieure aujourd’hui, vu la chute de popularité. Mais ce n’est pas aux politiques d’initier cela. J’espère qu’il va y avoir des luttes et que cela servira de points d’appui forts. Cependant, on ne va pas faire semblant d’être d’accord sur tout. Moi, je suis de gauche, je l’ai toujours été et je le resterai. Mais où sont les limites de la gauche ? Je n’ai aucune difficulté à mener des causes communes tous les jours, avec le camarade communiste cela va de soi pour moi, avec les socialistes, avec des personnes du Modem, de l’UDI… Mais Macron est quand même le fruit du socialisme. Le Cice, la loi travail, il n’y a pas de rupture. Quand le Parti socialiste est dans l’opposition, il est de gauche. La question, c’est où on est quand on est au pouvoir ? Il ne s’agit pas de tirer sur une ambulance, ni de dresser un mur infranchissable. Mais il y a besoin d’une clarification. Je n’ai pas envie de polémiquer davantage. Notre adversaire est à l’Élysée et il est évident qu’il nous faut grouper nos forces contre.

Pierre Dharréville Il faut de la clarté dans le débat politique et il y a eu beaucoup de confusion. Que reste-t-il du clivage droite-gauche ? Il reste la droite. La droite est au pouvoir avec Emmanuel Macron, et François Hollande a bien souvent mené une politique de droite. Ce clivage continue effectivement d’être structurant parce qu’il découle de l’histoire du mouvement ouvrier. La question, c’est de savoir ce qu’est la gauche. Ces cinq dernières années, je n’ai pas toujours été très fier de dire que j’étais de gauche parce que je ne la reconnaissais absolument pas dans la politique menée. Il faut faire preuve d’un peu de dialectique, il ne s’agit pas de dresser des frontières. Il y a une grande diversité à gauche. Il faut reconnaître ces différences et en faire une force. Mais l’avenir ne se construira ni avec des malentendus ni avec des logiques d’hégémonie.

Débat retranscrit par Loan Nguyen et Julia Hamlaoui

Publié le 20/09/2018

Fête de l’Huma: des militants confient leur désarroi sur les divisions de la gauche

 Pauline Graulle (site mediapart.fr)

Les divisions de la gauche en vue des européennes plongent bien des militants communistes dans la perplexité. Rencontre avec deux d’entre eux, à la Fête de l’Humanité.

À la Fête de l’Humanité, samedi 16 septembre, c’était le jour du grand méli-mélo des gauches : inauguration du stand du mouvement Génération.s par Benoît Hamon et Yanis Varoufakis, présence de l’Insoumis François Ruffin dans les travées du site de la Courneuve (invité à faire des selfies ou à boire des demis tous les deux mètres), et, bien sûr, discours annuel du secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, devant des représentants de l’ensemble des forces de la gauche française.

Dans le public, on pouvait apercevoir des élus communistes, mais aussi beaucoup de socialistes (la maire de Paris Anne Hidalgo, l’eurodéputé proche de La France insoumise Emmanuel Maurel ou encore Rachid Temal), des membres de Génération.s (Benoît Hamon, Pascal Cherki), quelques écologistes (la sénatrice Esther Benbassa et les porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, Julien Bayou et Sandra Regol), et Gérard Filoche. Seuls manquaient à l’appel des représentants de La France insoumise qui avaient boycotté le rendez-vous, après une passe d’armes sur les réseaux sociaux avec Ian Brossat, le candidat du PCF aux européennes, sur la question des migrants.

À la tribune, Pierre Laurent a longuement parlé écologie et social, a reproché aux journalistes de faire le récit de la séquence politique « par le petit bout de la lorgnette ». Plus étonnant : il n’a évoqué qu’une fois le « rassemblement », et n’a jamais cité le mot gauche.

C’est qu’à neuf mois des élections européennes, la gauche est éclatée façon puzzle. Alors qu’EELV et Génération.s ont échoué à présenter une liste commune, le PCF n’exclut pas, lui non plus, de partir seul dans la bataille. Benoît Hamon a beau promettre qu’« il y aura des surprises », le scénario d’une gauche partant divisée en cinq listes (La France insoumise, PCF, Génération.s, EELV, NPA) refait surface. Une situation qui plonge un certain nombre de communistes dans le plus grand désarroi.

Mediapart donne la parole à deux d’entre eux, rencontrés dans les allées de la Courneuve. L’un est un jeune militant, l’autre, une militante de longue date. Et s’ils ne voteront sans doute pas pour le même texte au prochain congrès du PCF, qui se tiendra en novembre à Ivry-sur-Seine, c’est un immense désarroi face aux divisions de la gauche qui les rassemble.

 

> Sabrina travaille dans le secteur des ressources humaines. Fille d’une famille issue « de la classe ouvrière mais aussi de l’immigration maghrébine », cette quinquagénaire milite depuis 1982 au PCF, aujourd’hui à Mitry-Mory, en Seine-et-Marne. Elle ne sait pas encore pour quel texte elle votera au congrès, mais, quel que soit le résultat, elle s’y pliera.

« Ce que je recherche, dans mon engagement politique, c’est la cohérence. J’ai voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017. C’était le candidat le mieux placé à gauche et il portait des idées auxquelles je suis attachée. J’ai beaucoup de copains [camarades – ndlr] qui ont refusé de voter pour lui à la dernière présidentielle. Ils n’ont pas apprécié que Mélenchon soit si agressif avec les communistes, et certains, dont moi, ont un problème avec son côté “binaire”. Mais moi, ce qui m’intéresse, ce sont les idées, et si quelqu’un d’emblématique peut les incarner, tant mieux.

Voilà pourquoi, aujourd’hui, j’en veux aux responsables de gauche de ne pas réussir à se mettre d’accord pour porter un projet commun. Nous, les militants de base, nous travaillons tous les jours ensemble sur le terrain, avec des militants de tous les partis, avec des associatifs, avec des syndicalistes… J’ai plein de copains à La France insoumise, on fait des actions communes sans arrêt. Alors si nous nous pouvons le faire, pourquoi les politiques n’arrivent pas à s’unir ?

Aujourd’hui, la situation politique est très grave : l’extrême droite est forte partout. Il y a un moment où il faut se retrouver, regarder ce qui fait nos forces, nous atouts, ce qui nous rassemble. Il y a un champ des possibles immense. Nous avons un boulevard devant nous, les gens sont motivés, comme l’a montré la grande marche pour le climat la semaine dernière. Ils ont envie de faire de la politique !

Mais au lieu de cela, on a l’impression qu’au-dessus de nous, dans les partis, ce sont des luttes de pouvoir, d’ego, qui priment. Les valeurs de repli, de “la gagne”, ont gagné les esprits. Mélenchon a beaucoup clivé pendant la campagne présidentielle, et ensuite, aux législatives [où le PCF et la FI ont fait des campagnes concurrentes – ndlr]. Je crois qu’il a eu tort car cela a divisé la gauche. Toutes ces divisions et ces postures, elles nous laissent dans une forme de désespérance. Une grande lassitude a gagné tout le monde, alors que nous aurions tout pour gagner.

Moi, j’habite dans un logement social. Je vois que les gens sont capables de vivre ensemble. Ils ont parfois des discours anti-réfugiés, oui ça arrive, mais ce ne sont pas des fachos pour autant. C’est juste qu’il y a un problème de repères. Il faut prendre le temps de leur expliquer qu’ils peuvent se tromper. Je me souviens d’un slogan du MRAP [Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples] : “Un raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de colère.” Le discours de La France insoumise sur les migrants et sur l’international, je trouve que ce n’est vraiment pas terrible. 

Il y a un travail de fond à faire pour donner aux gens des repères et leur permettre de retrouver de la confiance en la politique, mais pour cela, les politiques doivent se montrer à la hauteur. »

 

> Antoine, 26 ans, est journaliste dans un magazine spécialisé dans la finance. Il s’est engagé en 2014 au PCF, parce qu’il voulait soutenir l’expérience du Front de gauche. Pour le congrès, il hésite entre « voter Faucillon, ou ne pas voter du tout ».

« Moi, je suis clairement pour un rassemblement avec La France insoumise. Globalement, je suis très mitigé par rapport aux décisions du PCF. La direction a énormément critiqué Jean-Luc Mélenchon – je suis le premier à reconnaître qu’il peut y avoir matière à le faire –, et l’a soutenu à reculons en 2017, alors qu’il aurait pu passer le premier tour. Cela fait des années que le PCF parle du rassemblement, mais pour une fois qu’on avait une incarnation forte dans un homme qui pense à 90 % comme nous, on n’a pas su saisir cette chance.

Évidemment, les torts sont partagés : Jean-Luc Mélenchon a le défaut de vouloir s’accaparer La France insoumise. Il a dit que le PCF n’existait plus, ce qui a beaucoup choqué chez les communistes. On s’est sentis humiliés. Son problème, c’est qu’il veut être hégémonique. Mais ce n’est pas parce qu’il tient ce discours qu’on doit rentrer dans son jeu !

Je crains que nous refaisions la même erreur aux européennes : Ian Brossat, je l’aime bien, mais il ne peut pas à la fois se positionner comme le candidat du rassemblement et ne pas s’allier avec La France insoumise. C’est incohérent ! D’autant qu’il semble très proche d’Anne Hidalgo qui, pour moi, n’est plus de gauche. Au final, nous allons nous retrouver avec deux blocs concurrents : d’un côté La France insoumise, de l’autre, EELV, le PCF et le PS.

Moi, je ne suis pas d’accord avec le positionnement de Benoît Hamon sur l’Europe, car il est pour rester à tout prix dans l’Union européenne, alors que moi, je veux en construire une autre. Et s’il faut sortir, on sortira.

En revanche, j’ai un gros problème avec le discours anti-migrants de la FI. Une ligne qui d’ailleurs ne les met pas tous d’accord, d’après ce que j’ai cru comprendre. Certes, Mélenchon s’est désolidarisé de son aile la plus nationaliste, mais cela fait des mois qu’il joue avec le feu, en ne se positionnant pas clairement. Or, le retour à une forme de nationalisme, c’est impossible pour moi qui suis internationaliste. C’est ce qui pourrait me pousser à voter pour Hamon aux européennes, même si je suis en désaccord avec le reste de son programme.

Moi, je voudrais que Mélenchon assume une position ouverte sur l’immigration et qu’on puisse tous ensemble dépasser les logiques d’appareils et arrêter de se morfondre sur un sigle ou sur un mot. J’ai d’ailleurs très mal vécu l’épisode corse, quand Mélenchon a, pour des raisons tactiques, cassé l’accord local entre les communistes et les Insoumis, et a choisi de soutenir les nationalistes qui clament “la Corse aux Corses”. Le PCF n’a pas le monopole du communisme ; Mélenchon n’a pas le monopole de l’insoumission. »

Publié le 14/09/2018

 (site regards.fr) Par Catherine Tricot |

La nouvelle stratégie de Mélenchon peut-elle l’emporter ?

Après sa rencontre avec l’aile gauche du PS, Mélenchon semble être à la recherche d’une ouverture. Mais le leader de la France insoumise entend-il élargir, rassembler ou dominer la gauche ? Le socialisme-républicain est-il l’avenir de la FI ?

La "rencontre impromptue" entre Mélenchon et Macron dans les rues de Marseille voulait délivrer un message : il y a en France deux leaders, deux forces politiques et deux seulement. Mais le rôle d’opposant n°1 ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon. Il veut imposer durablement sa marque idéologique sur la gauche. Et il a toujours dit que son objectif était de gouverner. Pour cela il va lui falloir élargir, rassembler plus encore et conforter sa crédibilité. Comme le PCF l’a fait si souvent avant lui, il s’adresse aux socialistes. C’était l’objet de l’autre rendez-vous de Marseille avec l’aile gauche du PS. Après le départ de Benoît Hamon et le faible score d’Emmanuel Maurel en interne (18%), les anciens camarades de Jean-Luc Mélenchon se demandent s’ils peuvent encore peser et rester au PS ? Mélenchon veut les convaincre de venir chez lui. Alors il a sorti le grand jeu :

« J’ai le cœur plein d’enthousiasme si vos chemins viennent en jonction avec les nôtres. Que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma famille. »

« Mes amis, vous me manquiez », leur a-t-il susurré. À travers eux, il entendait aussi parler aux électeurs toujours proches du PS que le macronisme rebute.

Ramasser le Parti socialiste

Après avoir tempêté contre les socialistes et pris ses distances avec la notion même de gauche, Mélenchon veut saisir le moment. Le PS est en déliquescence et Hamon est à la peine : il fera feu de tout bois pour ramasser l’essentiel de l’héritage PS. Ce contre-pied a surpris dans sa nouvelle famille. La ligne droite n’est décidément pas sa tasse de thé. En 2003, il s’allie avec le "courant antilibéral", puis avec le PCF de Marie-George Buffet avec qui il fonde le Front de gauche. Est-il totalement à l’aise dans cette gauche de cocos, néo-cocos, alter ? Pas évident pour lui qui vient d’une gauche républicaine plus structurée par la référence à la loi et à l’Etat que par le mouvement social.

Dès sa rupture avec le PS il crée le Parti de gauche (PG), tente le lancement d’un Mouvement pour la 6ème République (M6R). En 2016, il se dote d’une nouvelle structure politique, la FI (une « structure gazeuse » dont il est la « clé de voûte ») et forge un discours à partir d’une idée (le populisme), autour de quelques thèmes (le peuple, la caste, la souveraineté, le refus de la mondialisation et de l’Union européenne).

Ses efforts pour faire vivre, après Chevènement, une idée du socialisme républicain porte ses fruits. Tous les courants de gauche sont impactés, à commencer par le PS. La crise profonde de l’option sociale-libérale donne un élan à son discours républicain et souverainiste. D’autant que Mélenchon l’enracine dans une histoire large du socialisme (les références à Jaurès sont légion) et le stimule par un regard aigu sur le monde actuel et ses nouveaux enjeux, en premier lieu l’écologie.

Faire perdurer la dynamique de 2017

Cette dynamique déstabilise aussi ceux qui depuis 1995 ont attaqué l’hégémonie absolue du PS. Depuis plus de 20 ans le courant porté vers la rupture, que le PCF avait politiquement dominé, retrouve de l’allant. Relancé idéologiquement après 1995, politiquement après 2002, électoralement entre 2008 et 2012, il est porté haut en 2017 par le leader de la France Insoumise qui le place au tout premier rang de la gauche. Le fait est historique.

C’est aussi cette dynamique de longue durée et cette attractivité retrouvée qui l’a détaché de l’orbite social-démocrate droitisé. Mais Mélenchon est venu avec ses bagages et n’entend pas les laisser à la consigne. Ses références sont républicaines et écosocialistes. Problème : si cette affirmation politique se fait en marginalisant les cultures alternatives, si l’attention à la souveraineté se mue en « souverainisme », si le souci des catégories populaires devient du « populisme », si le souhait de protection se transforme en « protectionnisme » (quels que soient les qualificatifs dont on l’entoure), le risque est de voir se désagréger peu à peu le bloc originel.

On peut se dire : tant pis si on perd les "bobos", les intellos et les "alter", si on gagne les catégories populaires. Mais on sait que ce pari n’a jamais été gagnant et ne le sera pas. Prenons garde : si le clivage s’approfondissait, il laisserait sur le bord du chemin une grande part de la gauche vivante, celle qui dès le début s’est dressée contre le glissement progressif du PS, qui a maintenu la critique de l’ordre existant, qui n’a cessé de parler d’alternative quand le socialisme acceptait le "TINA". Si le clivage se structurait entre ces deux pans de la gauche critique, on pourrait même se retrouver devant quelque chose qui reprendrait sous une forme différente, plus "républicaine" et "souverainiste", la social-démocratie d’hier.

2017 a ouvert une porte. Pour qu’elle ne se referme pas, la première des conditions – mais elle est impérative – est que la dynamique de rassemblement ne retombe pas. Refuser l’arrivée de composantes nouvelles contredit l’objectif majoritaire. Mais il ne peut être obtenu en altérant l’alchimie populaire et radicale qui a permis d’ouvrir les possibles.

Publié le 10/09/2018

Le nouveau mouvement « Aufstehen », issu de la gauche allemande, a-t-il vraiment des positions xénophobes ?

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Une députée du parti de gauche allemand Die Linke a officiellement lancé un nouveau mouvement, « Aufstehen », qui signifie « Debout ». Elle ambitionne de reconquérir l’électorat populaire et les laissés pour compte, alors que les précédentes réformes ont fait bondir le nombre de travailleurs pauvres. Problème : pour concurrencer l’extrême-droite sur son terrain, des fondateurs d’« Aufstehen » s’opposent à une politique migratoire hospitalière, certains ayant même pris des positions considérées comme xénophobes. Ce nouveau mouvement risque-t-il de diviser et d’affaiblir la gauche allemande face à une extrême-droite en pleine ascension dans les urnes et dans les rues ?

« Les sociaux démocrates, Die Linke et les Verts avaient, jusqu’aux dernières élections, la possibilité de gouverner ensemble. Ils ne l’ont pas utilisée ». C’est par ce constat d’échec d’une possible union des gauches en Allemagne que Sarah Wagenkencht, présidente du groupe du parti de gauche Die Linke au Bundestag, l’équivalent de l’Assemblée nationale, a expliqué, le 4 septembre, pourquoi elle a créé un nouveau mouvement destiné à fédérer la gauche allemande. Son nom : Aufstehen, ce qui signifie à la fois “debout” et “se soulever”. Un terme qui rappelle les “insoumis” du mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon en 2016.

Autre similitude, Aufstehen s’est lancé via une plateforme en ligne sur laquelle les personnes intéressées peuvent s’inscrire en remplissant un simple formulaire. Aufstehen n’a cependant pas encore de programme. Celui-ci doit s’écrire en commun avec ses futurs membres – 100 000 personnes se seraient déjà déclarées intéressées. Le mouvement a pour l’instant juste publié un appel qui vise à mettre en place une politique sociale en direction des travailleurs et des laissés pour compte – l’Allemagne compte plus de 20% de travailleurs pauvres parmi la population salariée (lire notre article). 80 personnalités – surtout des écrivains et chercheurs, quelques politiques, syndicalistes et artistes – lui ont apporté leur soutien.

« Chez les militants de base de Die Linke, le rejet est très grand »

À la différence de La France insoumise, Aufstehen n’est pas un parti et n’envisage pas, pour l’instant, de se présenter en tant que tel à une élection. « Aufstehen est un mouvement de rassemblement au-dessus des partis », dit l’appel fondateur. Aufstehen n’est pas une émanation du parti de gauche allemand, mais bien de personnalités de Die Linke : de Wagenkencht et de son mari, Oskar Lafontaine, ancien du parti social-démocrate SPD, qui en avait claqué la porte en 2005 pour fonder Die Linke.

« Dans le groupe Die Linke au Bundestag [qui dispose de 69 sièges, sur 709, ndlr], il n’y a qu’un quart environ des députés qui soutiennent Aufstehen. Chez les militants de base de Die Linke, le rejet est très grand, constate Niema Movassat, député de Die Linke depuis 2009 au Bundestag qui fait partie des sceptiques face à cette initiative. « Pour moi, c’est juste un recueil de noms et d’adresses mails pour envoyer une newsletter. Cette initiative n’a pas du tout été discutée au sein de la direction du parti. » Les deux co-présidents de Die Linke, Katja Kipping et Bernd Riexinger ont annoncé dans les médias qu’ils ne comptaient pas rejoindre Aufstehen.

Quelques politiques, des écrivains, des sociologues… et Nina Hagen

Qui sont alors les soutiens du mouvement ? Dans la liste des 80 initiateurs, rendue publique le 4 septembre, seulement trois autres personnalités politiques de Die Linke s’y affichent, : deux députés et un membre de la direction du parti. On trouve aussi plusieurs élus et responsables politique issus du SPD, un ancien président du parti des Verts, ainsi que de nombreux écrivains, sociologues, politologues, et même la chanteuse Nina Hagen. L’une des têtes du mouvement, qui apparaît depuis des semaines dans les médias aux côtés de Sarah Wagenknecht, n’est d’ailleurs pas issue du monde politique, mais des milieux artistiques, le dramaturge Bernd Stegemann.

Quant à l’esquisse de programme, face aux bas salaires, au travail intérimaire, à la pauvreté des retraités, et sur la nécessite d’imposer davantage les plus riches et le patrimoine, l’appel d’Aufstehen demeure similaire aux positions de Die Linke. Même sur la question des relations à la Russie, avec la volonté d’en finir avec une politique hostile à l’égard du pays de Vladimir Poutine, le texte fondateur du mouvement est très proche des positons officielles prises par le parti de gauche.

C’est sur la question migratoire que Sarah Wagenkecnht est contestée et divise au sein de son propre parti. « Les frontières ouvertes pour tout le monde, c’est naïf, avait-elle déclaré dans une interview au magazine Focus en février [1]. Et si l’objectif central d’une politique de gauche est de défendre les défavorisées, une position du “no-border“ [sans frontière, ndlr] est le contraire de la gauche. (…) La migration de travail, cela signifie plus de concurrence pour les emplois, particulièrement dans le secteur des bas salaires », poursuivait-elle. « Les études le prouvent : sans l’immigration, la croissance allemande aurait conduit à une plus grande augmentation des salaires dans le secteur des bas salaires », estime-t-elle encore dans une interview avec le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 12 août [2].

« Cela ne contribue pas à lutter contre l’extrême-droite, mais au contraire la renforce »

L’un des premiers soutiens de Aufstehen, le politologue Wolfgang Streeck, a publié des textes dans la même tonalité pendant l’été. Dans une tribune publiée le 30 août dans l’hebdomadaire Die Zeit, le chercheur évoque une « illusion du no-border ». Pour lui, Aufstehen doit « libérer la politique allemande de sa captivité babylonienne entre l’opportunisme de Merkel et l’illusion politiquement inconséquente du no-border. » « Est-ce xénophobe quand on voit les immigrants comme des concurrents pour des emplois, des places en crèche ou des logements ? Est-il xénophobe celui qui veut faire la différence entre des nouveaux arrivants désirés et ceux non-désirés ? », interroge-t-il.

« Oui, c’est xénophobe », lui ont répondu de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Mais pour le politologue, le courant dit “no-border” de Die Linke fait que « le parti est resté petit et ne pourra pas participer à un gouvernement à moyen terme » [3]. Die Linke a réuni 9 % des voix aux dernières législatives de 2017, mais réalise régulièrement des scores supérieurs à 15 % dans plusieurs Länders. « Dans ses interviews, Wagnekencht ne prend pas une position de gauche cosmopolite. Les initiateurs de Aufstehen sont plus orientés sur l’État national », analyse le député de gauche Niema Movassat. Je crois qu’il y a un risque que cela provoque une pression par la droite sur Die Linke. Et que cela ne contribue pas à lutter contre l’AfD, mais au contraire la renforce. »

Reconquérir l’Allemagne de l’Est

L’un des objectifs politiques affichés est de ramener à la politique les déçus, ceux qui se seraient détournés de la gauche, voire ceux qui ont voté pour le parti d’extrême droite AfD. L’AfD a récolté plus de 12 % des voix aux élections législatives de l’année dernière, devançant Die Linke. Et réalise des scores avoisinant les 25 % dans les régions de l’ex-Allemagne de l’Est [4]. C’est aussi dans ces zones de l’Est, en Saxe en particulier, que fleurissent depuis plusieurs années des mouvements et manifestations d’extrême droite et xénophobes comme Pegida, ou dans la ville de Chemnitz ces dernières semaines (lire notre article).

« Beaucoup de gens se sentent abandonnés par la politique, et ce n’est pas seulement un sentiment. 40 % de la population du pays a moins de salaire réel aujourd’hui que 20 ans plus tôt », rappelle Sarah Wagenknecht lors de la conférence de presse du 4 septembre. C’est bien aux laissés pour compte d’Allemagne de l’Est que veut surtout s’adresser Sarah Wagenknecht. En 2016, le produit intérieur brut par habitant restait encore largement inférieur pour les résidents d’Allemagne de l’Est que celui des Allemands de l’Ouest. Les salaires y sont bien plus bas et le chômage bien plus élevé – à 6,8 % contre 4,8 % à l’Ouest [5].

Les fondateurs d’Aufstehen n’étaient pas aux côtes des manifestants anti-racistes à Chemnitz

La presse de gauche allemande compare le mouvement Aufstehen à la France insoumise et au mouvement britannique Momentum, proche du dirigeant du Labour Jeremy Corbyn – deux organisations auxquelles Sarah Wagenknecht fait référence – ainsi qu’au mouvement italien Cinq Étoiles. Celui-ci aussi est né autour d’une figure charismatique, le comédien Beppe Grillo, de revendications en faveur des plus défavorisés et contre le système d’exploitation économique capitaliste. Puis Cinq Étoiles a pris des positions contre l’immigration, est devenu la première force politique italienne lors des dernières élections législatives, et s’est finalement allié avec le parti d’extrême-droite Ligue du Nord pour gouverner (voir notre article).

« C’est notre responsabilité de porter ce mouvement aussi dans la rue et aussi à la fin en politique. On ne doit pas laisser la rue à Pegida », a lancé Sarah Wagenknecht. Avec leurs positions fermées sur la question migratoire, les responsables d’Aufstehen ne risquent-ils pas de se couper de la frange importante de la population – un Allemand sur dix – qui s’est engagée bénévolement depuis 2015 pour l’accueil de réfugiés [6] ? Ne risque-t-elle pas d’heurter celle qui a manifesté durant tout l’été, dans tout le pays, pour des routes migratoires sûres à l’appel de l’organisation Seebrücke (pont en mer) ? Et celle qui a manifesté par dizaines de milliers contre la racisme à Chemnitz depuis fin août, face à l’AfD qui défilait aux côtés de néonazis ? Ni Sarah Wagenkencht ni le dramaturge co-initiateur d’Aufstehen, Bernd Stegemann, n’étaient à Chemnitz aux côtes des manifestants anti-racistes. Pour des raisons d’emploi du temps, ont-ils défendu.

Rachel Knaebel

Publié le 03/09/2018

Le présidentialisme, ses courtisans et son crétinisme

 Par Edwy Plenel (site mediapart.fr)

Au lendemain d’une démission de Nicolas Hulot qui souligne le fossé entre sa présidence et la société, Emmanuel Macron s’est distingué par une décision et par une déclaration qui le creusent encore plus : la nomination d’un ami proche, l’écrivain Philippe Besson, au consulat de Los Angeles ; la critique de son propre peuple qualifié de « Gaulois réfractaire au changement ».

Décidément, le nouveau monde macronien se révèle un bien vieux monde : un ancien régime monarchique. S’il n’en a pas les caractéristiques héréditaires, il n’en épouse pas moins les privilèges de caste et les morgues de classe, le pouvoir égocentrique et la société de cour. Chaque nouvel épisode de la chronique présidentielle le confirme, dévoilant, au-delà des choix économiques et sociaux dont le parti pris néolibéral était prévisible, une pratique politique à mille lieues de la « révolution démocratique profonde » promise aux premières pages d’un livre de campagne électorale carrément intitulé Révolution (XO Éditions, 2016).

Aveuglés par le poids de l’histoire, nous n’avons pas compris dans l’instant qu’il fallait entendre le mot à son sens premier, venu de l’astronomie, que définit ainsi le Littré : « Retour d’un astre au point d’où il était parti. » Le point de départ d’Emmanuel Macron est un retour en arrière. Il n’entend évidemment pas faire la révolution mais empêcher qu’elle se produise. Mâtiné d’une lecture sommaire de la critique des totalitarismes, faisant de la Révolution française leur ancêtre générique, son credo est un regret : la France se porterait mieux si elle n’avait pas coupé la tête de son roi et si elle avait fait confiance à la gestion des compétents qui entendaient réformer la monarchie plutôt qu’à l’invention aussi brouillonne que dangereuse de son peuple.

Pourtant, paru peu avant Révolution, un autre livre avait vendu la mèche dont l’auteur, Jean-Pierre Jouyet, n’est autre que le mentor initial d’Emmanuel Macron, son protecteur à l’inspection des finances et son promoteur à l’Élysée, puis au gouvernement sous la présidence de François Hollande. Écrit par le secrétaire général d’une présidence élue en 2012 sous l’étiquette socialiste, Ils ont fait la Révolution sans le savoir (Albin Michel, 2016), dont le bandeau publicitaire sonnait comme un programme (« Le libertinage contre la Terreur »), est une ode sans nuances à l’Ancien Régime, ses élégants et ses libertines, ses traditions et ses richesses, ses courtisans et ses intrigants…

Son refrain est de méfiance pour la société, son bouillonnement imprévisible, ses contre-pouvoirs incontrôlables, son peuple conservateur, ses emballements destructeurs. Tout le livre dit l’angoisse d’un représentant de cette noblesse d’État aujourd’hui alliée à l’aristocratie d’argent face à la possibilité que son monde de confort et de certitude s’effondre. Pour ne prendre qu’un exemple digne d’un sottisier, on y trouve cette caricature aussi ignare qu’anachronique du travail de Mediapart, dont les enquêtes sont assimilées aux vindictes du Père Duchesne sous la Révolution : « Le culte trotskiste est prêt à tout – ou presque – pour atteindre son but : détruire l’organisation sociale de l’intérieur. »

Or la seule information que l’on trouve dans Un personnage de roman (Julliard, 2017), le livre énamouré de Philippe Besson sur la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron qu’il a accompagnée avec enthousiasme, est précisément son penchant pour l’Ancien Régime. Chroniquant l’annonce de sa candidature par le futur président de la République, le 16 novembre 2016, il écrit : « J’apprendrai qu’après son annonce, il a demandé à passer au pied de la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Je m’interroge sur ce geste, accompli dans la solitude, loin des caméras : en s’approchant de la tombe des Capétiens, est-il venu s’inscrire dans une histoire ? Chercher une onction ? » En mars 2017, toujours à propos de l’Ancien Régime et de son évocation par Emmanuel Macron, l’écrivain souligne : « Il l’aime décidément cette référence. »

Sous l’Ancien Régime, la révérence appelle la récompense, au mépris de la compétence. Voici donc Philippe Besson, récitant louangeur du macronisme triomphant, nommé consul général de France à Los Angeles. Certes ce poste prestigieux avait déjà fait l’objet de manœuvres clientélistes quand Nicolas Sarkozy y avait nommé son protégé David Martinon après son échec à la mairie de Neuilly-sur-Seine. Mais au moins les apparences administratives étaient-elles sauves puisque le poste restait réservé à un diplomate de carrière, l’énarque Martinon ayant le Quai d’Orsay comme port d’attache. Cette fois, aucun autre critère que l’amitié du président (et de son épouse), tout comme ce fut le cas, il y a un an, pour le publiciste Bruno Roger-Petit, nommé porte-parole de la présidence, poste créé sur mesure.

La nomination de Philippe Besson a été permise par l’un de ces coups de force estivaux qu’autorise notre présidentialisme monarchique, imposant le fait du prince à l’État de droit. Au conseil des ministres du 3 août dernier, un décret a été promulgué étendant le champ discrétionnaire de nomination du gouvernement – en pratique, celui du président – à vingt-deux postes de consul général qui, jusqu’ici, étaient laissés à la gestion interne de son personnel par le ministère des affaires étrangères. Selon les départs de leurs actuels occupants, vingt et un postes prestigieux attendent donc d’autres courtisans, de Barcelone à Hong Kong, de Bombay à Saint-Pétersbourg, de São Paulo à Shanghai, etc.

Ce faisant, le macronisme s’inscrit dans le sillage du mitterrandisme qui, le premier, avait immensément étendu le pouvoir de nomination du président de la République. Là encore, c’était au cœur de l’été, avec même cette similitude que le pouvoir d’alors comme celui d’aujourd’hui était aux prises avec un fait divers en forme d’explosif politique, l’affaire Greenpeace, il est vrai autrement plus dramatique que l’affaire Benalla. Après un décret du 24 juillet 1985 fixant les emplois supérieurs dont la nomination est laissée à la décision du gouvernement, un décret du 6 août 1985 listait pas moins de cent quarante-huit emplois de directions d’établissements, d’entreprises et de sociétés publics dont les titulaires sont nommés en conseil des ministres. Le précédent décret en vigueur, datant de 1967, sous la présidence du général de Gaulle, n’en énumérait que cinquante-trois.

Une petite armée d’obligés et d’affidés

Le présidentialisme français est donc une courtisanerie instituée : une fois élu, le chef de l’État a cinq années – c’était sept jusqu’en 2002 – pour se constituer une petite armée d’obligés et d’affidés, dans tous les secteurs de la vie publique. Au premier ministre, ministres, conseillers d’État, ambassadeurs, conseillers maîtres à la Cour des comptes, préfets, représentants de l’État dans les collectivités d’outre-mer, officiers généraux, recteurs, directeurs d’administrations centrales, membres du Conseil constitutionnel, etc., s’ajoutent désormais cent soixante-dix postes laissés à l’arbitrage présidentiel. C’est évidemment une arme de manœuvre et de contrôle qui renforce la citadelle élyséenne : François Mitterrand avait agrandi ce champ de nomination en vue des élections législatives de 1986 qu’il perdra, contraint à une cohabitation avec la droite avant d’être réélu en 1988.

Aucun de ses successeurs n’a remis en cause cette extension du pouvoir présidentiel, ce coup de force permanent où la volonté d’un seul se prévaut du pouvoir de tous. Reste que nous assistons, notamment depuis Nicolas Sarkozy, à une version de plus en plus abâtardie de ce présidentialisme, comme si une génération d’aventuriers avait pris le relais d’une cohorte de professionnels. Après tout, Romain Gary, le prestigieux prédécesseur de Philippe Besson au consulat de Los Angeles, n’était pas seulement un immense écrivain mais surtout un grand résistant, figure de la France libre et Compagnon de la Libération. De même, François Mitterrand avait-il l’habileté, sinon l’élégance, de nommer à de tels postes certains de ses contempteurs les plus farouches, par exemple Gilles Martinet à l’ambassade de Rome en 1981.

Hier, la tentation de privatiser l’État, bien réelle, se heurtait à de hautes figures du service public, ancrées dans une tradition de service de l’intérêt général. Aujourd’hui, ces digues semblent bien fragiles, sinon inexistantes : les auditions parlementaires de l’affaire Benalla n’ont-elles pas dévoilé la servilité active de nombre de hauts fonctionnaires envers l’Élysée, servilité qui aurait perduré sans états d’âme si la vidéo des violences du 1er mai n’avait pas été révélée et décryptée ? Le bon plaisir règne donc en maître, sans frein ni pudeur, à l’image de cette engeance dévolue aux frasques des people qu’incarne auprès du couple Macron la communicante Michèle Marchand, embauchée pour verrouiller leur image (déjà évoquée dans cet article sur l’affaire Benalla).

Peut-être faudra-t-il un jour refaire l’histoire de la Cinquième République à l’aune d’un seul critère : comment ce système de pouvoir personnel, profondément archaïque dans un monde complexe et face à des sociétés informées, abêtit ceux qui en bénéficient. Meilleur procureur de ce « coup d’État permanent », François Mitterrand fut lui-même vaincu par ces institutions, prenant la pose du monarque de droit divin sur la fin de ces quatorze années de présidence. Tous ses successeurs ont paru plus intelligents en campagne électorale, se déclarant lucides sur les pièges du présidentialisme, avant de succomber à son mirage, cédant à l’excitation et à l’aveuglement de l’hyper-présidence ou sombrant dans l’isolement et la solitude de l’Élysée. Aucun n’a su relever le défi de cette radicalité démocratique qu’appelle la sourde crise politique française.

Emmanuel Macron est le dernier en date de ces intelligents que le présidentialisme rend bêtes. Sa sortie au Danemark sur « le Gaulois réfractaire au changement » opposé à un « peuple luthérien qui a vécu les transformations des dernières décennies » en est la toute dernière illustration. Le trait d’humour aujourd’hui invoqué n’empêche pas que c’est une double ânerie, doublée d’une mauvaise manière. Bêtise historique comme se sont empressés de le rappeler les historiens spécialistes des Gaulois. Stupidité intellectuelle, tant essentialiser un peuple, le réduire à une réalité intangible, c’est raisonner comme les racistes qui ne voient qu’une masse uniforme, homogène et invariable là où il y a des individus divers, mouvants et différents. Inélégance enfin vis-à-vis du peuple qu’Emmanuel Macron est supposé représenter et dont il parle comme s’il en était lui-même extérieur et, surtout, supérieur.

Au siècle précédent, dans le bouillonnement intellectuel qui accompagna la critique d’une social-démocratie convertie à l’ordre établi et d’un communisme stalinien discréditant par ses crimes l’émancipation, le marxisme critique prisait une formule désuète : le « crétinisme parlementaire ». Venue sous la plume de Karl Marx en 1879 dans un échange polémique, en compagnie de Friedrich Engels, avec des figures de la social-démocratie allemande, elle voulait caractériser un personnel politique enfermé dans sa bulle institutionnelle qui en devient ignorant du cours du monde et indifférent au mouvement de la société, croyant au seul pouvoir de ses discours sans faire attention aux réalités sociales. « Ils sont atteints de crétinisme parlementaire au point de se figurer au-dessus de toute critique et de condamner la critique comme un crime de lèse-majesté », écrivait ainsi Marx comme le rappelle ici Maximilien Rubel, l’un de ses lecteurs les plus libertaires. 

Le crétinisme présidentiel est la pathologie d’un pouvoir personnel démesurément puissant et solitaire. Enfermés dans leur citadelle, nos présidents prennent le risque d’échapper au sens commun, de perdre pied et raison, à force de complaisance coupable pour un système institutionnel qui, tout en les renforçant, dévitalise notre démocratie. « Tout ce qu’on fait est inédit. Ça peut se déliter à une vitesse folle, j’en ai conscience », confiait Emmanuel Macron à Philippe Besson en septembre 2016. L’alerte vaut pour maintenant, à cette différence près que tout se délite parce que l’inédit promis n’est pas au rendez-vous, supplanté par la perpétuation de la plus vieille des politiques.

Publié le 01/09/2018

Nos grands entretiens à lire à tête reposée

Jean Ziegler : « Le capitalisme tue, il faut qu’il disparaisse »

(sitela-bas.org)

Camarades esclaves, exigeons des boulets moins lourds, demandons des chaînes plus longues, réclamons une réduction des coups de fouet ! Ou bien camarades, levons-nous, prenons les armes et pendons les tyrans. Vous souriez ? Oui, mais la question est toujours : réforme ou révolution ? Pour notre ami Jean Ziegler, c’est clair : le capitalisme n’est ni amendable, ni réformable. Voici la retranscription de l’entretien enregistré en mai dernier à l’occasion de la parution de son livre, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin) (Le Seuil, 2018), et de la sortie du film de Nicolas Wadimoff, Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté.

 

Daniel Mermet – « Nos ennemis peuvent couper toutes les fleurs, mais jamais ils ne seront les maîtres du printemps. » C’est la dernière phrase de ton dernier livre, et c’est une phrase d’un certain Pablo Neruda. Elle est très belle, très optimiste, alors que ton bouquin ne l’est pas trop. Tu ne nous dis pas grand-chose sur la façon d’en finir avec le capitalisme. Tu espères cependant que ta petite-fille, qui s’appelle Zohra, en verra la fin. Il faut que je te dise que tu n’as rien compris, parce qu’on n’en parle plus, du capitalisme ! En ce moment, on a un mouvement assez fort en France, avec les cheminots, avec le secteur public. Mais on a un peu l’impression que tout le monde a fini par baisser les bras en se disant : il faut faire avec, il faut l’aménager. Et toi, pas du tout. Tu attaques bille en tête : il faut en finir avec ce capitalisme, et voilà pourquoi.

Jean Ziegler – Le livre s’appelle, comme tu viens de le dire, Le Capitalisme expliqué à ma petite fille, avec le sous-titre « (en espérant qu’elle en verra la fin) ». Je voudrais ajouter que, moi aussi, j’aimerais voir la fin du capitalisme avant de mourir, et je suis presque certain que je la verrai.

D’abord, les mouvements sociaux en France sont magnifiques, la grève des cheminots dont nous parlons aujourd’hui est une grève de solidarité. Ils veulent garder le statut – non pas pour eux, mais pour ceux qui viennent après. C’est une solidarité transgénérationnelle. Ce sont vraiment les héritiers de 1789. Ces cheminots en grève sont des gens magnifiques, j’espère très profondément qu’ils vont gagner.

Mais ces mouvements ne sont pas compréhensibles si l’on ne prend pas dans sa totalité le système capitaliste qui opprime le monde. Nous vivons sous un ordre absurde, meurtrier, cannibale du monde, qui s’appelle le système capitaliste. Je voudrais le définir schématiquement en quelques mots : les 500 plus grandes sociétés transcontinentales privées (je prends des données incontestables de la Banque mondiale), tous secteurs confondus, de la banque à l’industrie, aux services, etc. ont contrôlé l’année dernière 52,8 % du produit mondial brut, c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur cette planète. L’oligarchie transcontinentale qui contrôle le capital financier, qui contrôle ces sociétés transcontinentales, échappe à tout examen étatique, syndical, parlementaire, etc. Ces sociétés ont un pouvoir que jamais un roi, un empereur ou un pape n’a eu sur cette planète. Elles sont plus puissantes que les États les plus puissants du monde, et elles imposent une dictature au monde. Ces sociétés transcontinentales, c’est vrai, et je le dis clairement dans mon livre, savent faire beaucoup de choses, elles contrôlent le processus du développement scientifique, technologique du monde.

Ce mode de production capitaliste est d’une créativité, d’une inventivité incroyables – dans la chimie bâloise, par exemple, une nouvelle molécule, un nouveau médicament naît tous les trois mois, à Wall Street un nouvel instrument financier naît tous les deux mois. C’est une créativité qui a produit d’immenses richesses sur cette planète, mais ces richesses ont été accaparées, comme le montre la Banque mondiale, par de très minces oligarchies, par une incroyable monopolisation de richesses idéologique, financière, économique, politique, jusqu’à militaire du monde. Ces sociétés transcontinentales privées, ces « cosmocrates », que Chomsky appelle les « gigantesques personnes immortelles », ont un seul projet, une seule stratégie, c’est la maximalisation du profit dans le temps le plus court et pratiquement à n’importe quel prix humain.

Je prends l’exemple de la faim. Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim ou de ses suites immédiates. Le World Food Report, le rapport de la Food and Agriculture Organization of the United Nations (l’organisation des Nations unies spécialisée dans l’alimentation et l’agriculture) donne les chiffres des victimes, qui ne sont contestés par personne. Toutes les 5 secondes, un enfant meurt de faim sur cette planète, alors que l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains, soit pratiquement le double de la population mondiale actuelle. Autrement dit, pour le massacre quotidien de la faim, il n’y a aujourd’hui, au début de ce millénaire (c’était différent dans les siècles passés), plus aucune fatalité. Un enfant qui meurt de faim dans ce moment où nous discutons est assassiné.

Ce terme, « il faut détruire le capitalisme », choque parfois. On dit : non, ce système, il faut l’améliorer, il faut le réformer, combattre ses excès. Non, mon livre est une arme pour sa destruction. Ce système doit être détruit parce qu’il détruit la planète et il détruit une large part de l’humanité. Ce système, avant qu’il nous détruise complètement, doit être détruit par nous. Pourquoi le mot « détruire » ? Je prends l’exemple historique du système esclavagiste qui, pendant 350 ans, a déporté 41 millions de personnes pour les réduire en esclavage, à travers l’Atlantique Sud et Nord. L’esclavagisme comme système ne pouvait pas être réformé ou amélioré, il fallait le détruire parce qu’il était destructeur d’hommes en lui-même. Le colonialisme, on ne pouvait pas l’améliorer. Le 1er novembre 1954, l’avant-garde du peuple algérien s’est levée et a dit : ce système spoliateur, meurtrier du colonialisme français en Algérie, doit finir. Sept ans et deux millions de victimes plus tard, c’est l’indépendance de l’Algérie. Les révolutionnaires du 14 juillet 1789 devaient abolir la féodalité, la monarchie de droit divin, instaurer la souveraineté populaire, la République. Ils ne pouvaient pas dire : on va discuter avec le roi pour améliorer un peu le système féodal. Non, ils ont tué le roi, c’était une nécessité historique.

Même chose pour le capitalisme : on ne peut pas l’amender, le réformer. Le capitalisme tue, détruit la nature. Je prends un exemple. L’année dernière en octobre, l’Organisation mondiale de la santé des Nations unies à Genève – Dieu sait que ce ne sont pas des révolutionnaires – a publié un rapport qui dit que 62 % de tous les cancers dans les pays industrialisés sont causés soit par l’environnement, soit par l’alimentation. Donc par le capitalisme, par l’alimentation industrielle ou la pollution, la dégradation climatologique, etc. Ce capitalisme tue, il faut qu’il disparaisse.

Évidemment, le problème est celui de l’incarnation. Nous portons en nous – et mon livre essaye de le dire – l’utopie, le désir du « tout autre », pour reprendre le terme de Marx. En nous, nous savons ce que nous ne voulons pas, et ce dont nous rêvons – d’un monde solidaire, de la distribution équitable des biens. Parce que pour la première fois dans l’histoire du monde, au début de ce siècle, il serait possible d’assurer le bonheur matériel – je ne parle pas du malheur immatériel, le chagrin d’amour, la solitude, la mort –, c’est-à-dire de donner à manger, une vie, une habitation, un accès à la médecine, à la culture à tous les 7,5 milliards d’êtres humains que nous sommes. C’est la première fois dans l’histoire du monde que ce serait possible. Comment est-ce que cela se fera, à quel moment l’utopie va-t-elle rejoindre le mouvement historique ? Je donne une anecdote : Jean-Paul Sartre a rencontré Frantz Fanon pour la première fois, la seule fois d’ailleurs, en août 1961 à Rome. Et Sartre, le lendemain de cette rencontre, écrit à Simone de Beauvoir : « nous avons été les semeurs de vent ; la tempête, c’est lui. »

C’est-à-dire que tout ce que peuvent faire les intellectuels, c’est dire le monde tel qu’il est, combattre l’obscurantisme néolibéral qui veut naturaliser les forces du marché, combattre l’aliénation, libérer dans l’Homme la conscience identitaire aujourd’hui bétonnée par la folie néolibérale. Maintenant, le mystère est de savoir à quel moment, à quelles conditions, une idée, une utopie que nous portons en nous devient force matérielle, insurrection. Et ce sont les peuples qui le font. À quel moment est-ce que ça arrive, et qu’est-ce qui va sortir de cette insurrection ? C’est le mystère. Les révolutionnaires français du 14 juillet 1789 ne savaient rien du tout de ce que la chute de la prison du roi allait produire.

Daniel Mermet – Puisque tu parles de la Révolution française, tu opposes deux figures : celle de Jean-Jacques Rousseau, qui t’est proche puisque tu es un citoyen suisse de Genève ; et puis celle de Robespierre. Pour toi, l’un des grands adversaires est la propriété privée, et tu lies la Révolution française à l’apparition de la bourgeoisie et de la propriété privée. Tu dis : c’est Robespierre qui a défendu et imposé la propriété privée, alors que Rousseau y était opposé. Ça te vaut évidemment des adversités, à commencer par ton éditeur lui-même, le patron du Seuil, qui est un bon spécialiste de Robespierre. Il y a un vrai débat, et je voudrais que tu t’expliques là-dessus, parce que ça continue. Si tu regardes ce qui se passe sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, c’est une affaire de commun et de propriété. Parle-nous de ton opposition à Robespierre.

Jean Ziegler – Le ratage, le point aveugle de la Révolution française, c’était non pas seulement le maintien mais la sanctification de la propriété privée. Robespierre fait de la propriété la problématique principale de l’injustice. Je vais juste lire l’extrait d’un texte de Rousseau que je reproduis dans mon livre :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne [1] ».

Dans la Révolution française, il y a eu la Conjuration des Égaux, avec le prêtre défroqué Jacques Roux, magnifique, ou Gracchus Babeuf, qui ont pris Rousseau au mot – Rousseau qui était, avec quelques autres, le grand inspirateur des révolutionnaires, et qui était le grand ancêtre intellectuel du mouvement insurrectionnel de 1789, 1793. On ne parlait pas de capitalisme à l’époque, mais le pivot du nouvel ordre bourgeois, c’était la propriété privée. Et Babeuf disait : pour éviter que cet ordre bourgeois remplace simplement l’ancienne classe féodale, abolissons la propriété privée. Babeuf a perdu, il a été guillotiné.

Roux a tenté de se suicider la veille de son exécution. La Conjuration des Égaux a été écrasée dans le sang. Parce que Robespierre (lui-même guillotiné aussi pour d’autres raisons) a défendu la propriété privée. Je cite deux extraits de discours, très courts. Le 24 avril 1793, il dit à la Convention : « l’égalité des biens est une chimère ». Un peu avant, il dit aux bourgeois, donc aux Girondins : « je ne veux point toucher à vos trésors [2] ». C’est Robespierre qui en est le responsable, au moment révolutionnaire, à ce moment crucial non seulement pour la France mais pour le monde, puisque la Révolution française a libéré des centaines de millions de personnes dans le monde. En Europe, par exemple, il n’y a pas une Constitution qui ne soit pas, dans sa déclaration des droits de l’Homme, pratiquement la copie conforme de celle de 1793, de la Ière République française.

Pourquoi Robespierre a-t-il rejeté Rousseau et sanctifié la propriété ? Il y a des historiens, comme Olivier Bétourné, pour dire : en fait, il n’était pas très convaincu, mais il était contraint. C’était avant Valmy (1792), où l’Europe se coalisait, les armées prussienne et autrichienne étaient sur la frontière française, menaçaient physiquement l’État français. Donc il y avait pour Robespierre une seule exigence – disent les historiens qui défendent Robespierre et sa défense de la propriété privée –, l’unité nationale. Unité nationale qui allait des bourgeois spéculateurs, prévaricateurs, jusqu’aux prolétaires, aux révolutionnaires véritables. Donc la propriété privée a été sanctifiée, institutionnalisée, protégée par des lois, par la Constitution, au grand malheur des peuples. Parce que imaginez une société sans propriété privée aujourd’hui. Le capitalisme oligarchique prévaricateur, qui menace la planète et qui menace l’humanité maintenant, n’aurait pas pu naître.

Daniel Mermet – Ce qui caractérise tout ce que tu dis et ce que tu écris dans ce livre, c’est vraiment « capitalisme = inégalité ». Et tu dis une chose très précieuse : « le capitalisme produit l’inégalité, mais c’est l’inégalité qui produit l’efficacité du capitalisme ». C’est-à-dire que cette inégalité nous force tous à le croire naturel. Et cette inégalité est aussi sa force. Ce n’est pas seulement un défaut qui pourrait, un jour ou l’autre, être comblé par on ne sait quelle magie. L’inégalité n’est pas seulement son effet, c’est aussi son but.

Jean Ziegler – C’est vrai, une des victoires principales de l’oligarchie, du capital financier globalisé, qui a imposé sa dictature matérielle sur cette planète et sur cette humanité, c’est l’aliénation. Elle l’a l’instaurée dans la conscience collective en général, par une idéologie qui s’appelle le néolibéralisme – que Bourdieu a appelé le nouvel (« obscurantisme », la plus efficace que le monde ait connue parce qu’elle invoque la raison [3].

Ce néolibéralisme dit : il y a une seule instance régulatrice sur cette planète, qui est le marché mondial ; la main invisible du marché qui fait l’allocation des ressources, la distribution des biens, etc., et qui fonctionne selon des lois de la nature. Ce n’est plus l’Homme qui est sujet de son histoire, ce ne sont pas les classes ni la lutte des classes qui font l’histoire. Ce sont les forces du marché qui, comme le mouvement des astres ou les champs magnétiques de l’univers, suivent les lois de la nature.

Tout ce que l’Homme peut faire, c’est s’adapter, devenir fonctionnel par rapport aux forces du marché. Comme le dit Emmanuel Kant, « l’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi ». Cette conscience, qui est consubstantielle à chacun de nous au moment de sa naissance, est bétonnée, recouverte par l’obscurantisme néolibéral aujourd’hui. Quand elle sera libérée enfin de cette chape de plomb, cette conscience, incarnée par des mouvements sociaux, deviendra force matérielle et produira nécessairement le monde nouveau. Parce que la conscience de l’identité est une conscience qui conduit immédiatement à la pratique de solidarité, de réciprocité, de complémentarité entre les Hommes.

Je peux prendre n’importe quel mécanisme, mais, pour revenir à la faim, responsable d’un massacre quotidien absurde, toutes les causes de ce massacre sont faites de main d’homme. Et peuvent être demain brisées par notre insurrection, par la mobilisation de l’opinion publique, de l’électorat, de la grève générale. Prenons l’exemple de la spéculation boursière sur les aliments de base – riz, maïs et autres céréales qui couvrent 75 % de la consommation mondiale. On peut faire interdire demain matin par l’Assemblée nationale, par l’intermédiaire d’une loi sur la Bourse, la spéculation boursière sur les aliments de base. Et des millions de personnes seraient sauvées en l’espace de quelques mois. Ça, nous pouvons l’obtenir. Et vous pouvez prendre n’importe quel mécanisme responsable du massacre quotidien par la faim – la dette extérieure, le dumping agricole de l’Union européenne sur le marché africain –, tous ces mécanismes meurtriers sont faits de main d’homme et ils peuvent tous être brisés.

Daniel Mermet – En matière de lutte contre le capitalisme, il y a des précédents, et il y a de fâcheux précédents. On ne doit pas manquer de t’en parler, dans ta vie et dans ces débats qui suivent ton livre. Il y a eu quand même un empire communiste. Ces expériences-là, que ce soit en URSS, en Chine ou dans d’autres pays, se sont avérées assez fâcheuses. L’idée de lutter contre ce capitalisme n’est pas nouvelle, mais il y a eu une dérive terrible au cours du XXème siècle. Donc ça décourage et ça démobilise évidemment. Qu’est-ce que tu dis à ça ?

Jean Ziegler – Je dis que cette objection est irrecevable ! Je m’excuse d’être un peu dogmatique… C’est vrai que, jusqu’en août 1991, un homme sur trois vivait sous un régime communiste. Mais ils étaient communistes comme moi je suis bouddhiste. Ça n’avait rien à voir avec le Manifeste, rien à voir avec l’horizon d’un monde sans contrainte, sans État ; rien à voir avec la fédération des producteurs librement associés, gouvernée par une seule exigence : que chacun produise selon ses capacités et pour chacun selon ses besoins.

Vous prenez le texte du Manifeste de 1848, vous le comparez à ce que la dictature soviétique est devenue, il y a une antinomie totale. Pourquoi cette perversion du communisme de caserne ? Il y a des milliers de raisons – la première attaque cérébrale de Lénine en 1922, en 1924 il meurt ; la guerre civile, l’encerclement, etc. – qui ont fait naître Dzerjinski et la Tchéka. La sécurité prime sur toute autre volonté de politique. Il y a des raisons multiples pour cette perversion fondamentale.

Mais l’empire soviétique a eu des conséquences heureuses : briser le fascisme hitlérien, alimenter en armes et en soutien diplomatique les mouvements de libération nationale dans le tiers-monde. Mais comme système de pensée et d’organisation, l’empire soviétique n’avait rien à voir avec le monde qui vit en nous, plus juste ; ce monde à venir où la liberté qui est dans l’Homme pourra se révéler quand le capitalisme sera abattu.

Daniel Mermet – On est bien d’accord sur l’empire soviétique qui a été une catastrophe, et certains ont eu le talent de s’en rendre compte très rapidement.

Jean Ziegler – Mais le communisme reste l’horizon de l’histoire !

Daniel Mermet – Mais on te dit : vous n’avez pas d’autres exemples ? Pour vous qui connaissez bien l’Amérique latine, est-ce que par exemple Cuba peut nous inspirer ? Dans tel endroit ou dans tel moment de l’histoire (pendant la guerre d’Espagne, etc.), est-ce que là, on a des sources d’inspiration ?

Jean Ziegler – Che Guevara a dit : « les murs les plus puissants tombent par des fissures ». Les fissures apparaissent. La révolution cubaine, qui a résisté et qui vit maintenant ; le peuple palestinien, qui ne se laisse pas briser par les massacres effroyables que l’occupant lui inflige ; le réveil des Indiens en Bolivie instaurant un régime de justice à travers un des leurs, Evo Morales, un Aymara ; ce que Chávez a fait ; ce que l’Équateur de Correa a réussi… Tout cela, ce sont des fissures dans le mur du capitalisme, de l’oppression, qui donnent de l’espoir et qui montrent que le combat est possible. Jaurès a dit : « la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice [4] ». L’humanisation et l’émancipation progressives de l’homme sont en marche.

Daniel Mermet – Merci, et bonne chance à ta petite-fille qui, peut-être, verra la fin du capitalisme… à condition qu’elle s’y mette, à condition qu’elle lutte !

Jean Ziegler – La nouvelle génération ne va pas supporter ce que nous avons supporté.

journaliste : Daniel Mermet
transcription : Josette Barrera et Jérémie Younes

Publié le 30/08/2018

L’écosocialisme, une idée qui vient de loin

Karl Marx et l’exploitation de la nature

Pour certains, la crise écologique invaliderait les analyses de Karl Marx, coupable d’avoir délaissé la question environnementale. Le productivisme débridé des régimes se réclamant de lui a paru conforter cette critique. D’autres, tel l’intellectuel américain John Bellamy Foster, suggèrent au contraire que socialisme et écologie forment, chez lui, les deux volets d’un même projet.

par John Bellamy Foster (site monde-diplomatique.fr) 

Ces dernières années, l’influence croissante des questions écologiques s’est notamment manifestée par la relecture à travers le prisme de l’écologie de nombreux penseurs, de Platon à Mohandas Karamchand Gandhi. Mais, de tous, c’est sans aucun doute Karl Marx qui a suscité la littérature la plus abondante et la plus polémique. Anthony Giddens a ainsi affirmé que Marx, bien qu’il ait témoigné d’une sensibilité écologique particulièrement développée dans ses premiers écrits, avait ensuite adopté une « attitude prométhéenne » envers la nature (1). De la même manière, Michael Redclift remarque que, pour lui, l’environnement avait pour fonction de « rendre les choses possibles, mais toute valeur découlait de la force de travail (2)  ». Enfin, selon Alec Nove, Marx croyait que « le problème de la production avait été “résolu” par le capitalisme et que la future société des producteurs associés n’aurait donc pas à prendre au sérieux le problème de l’usage des ressources rares », ce qui signifie qu’il était inutile que le socialisme ait une quelconque « conscience écologique » (3). Ces critiques se justifient-elles ?

Au cours des années 1830 à 1870, la diminution de la fertilité des sols par la perte de leurs nutriments constitua la préoccupation écologique majeure de la société capitaliste, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. L’inquiétude suscitée par ce problème ne pouvait être comparée qu’à celle provoquée par la pollution croissante des villes, la déforestation de continents entiers et les craintes malthusiennes de la surpopulation. Dans les années 1820 et 1830, au Royaume-Uni, et peu après dans les autres économies capitalistes en expansion de l’Europe et de l’Amérique du Nord, l’inquiétude générale concernant l’épuisement des sols conduisit à une augmentation phénoménale de la demande d’engrais. Le premier bateau chargé de guano péruvien débarqua à Liverpool en 1835 ; en 1841, c’étaient 1 700 tonnes qui étaient importées et, en 1847, 220 000. Au cours de cette période, les agriculteurs retournèrent les champs de bataille napoléoniens, comme ceux de Waterloo et d’Austerlitz, dans une quête désespérée d’ossements à répandre sur leurs champs.

[S’intéressant aux États-Unis, le chimiste allemand] Justus von Liebig remarquait qu’il pouvait y avoir des centaines, voire des milliers, de kilomètres entre les centres de production de céréales et leurs marchés. Les éléments constitutifs de l’humus étaient donc envoyés très loin de leur lieu d’origine, rendant d’autant plus difficile la reproduction de la fertilité des sols.

Empester la Tamise

Loin d’être aveugle à l’écologie, Marx devait, sous l’influence des travaux de Liebig de la fin des années 1850 et du début des années 1860, développer à propos de la terre une critique systématique de l’« exploitation » capitaliste, au sens du vol de ses nutriments ou de l’incapacité à assurer sa régénération. Marx concluait ses deux principales analyses de l’agriculture capitaliste par une explication de la façon dont l’industrie et l’agriculture à grande échelle se combinaient pour appauvrir les sols et les travailleurs. L’essentiel de la critique qui en découle est résumé dans un passage situé à la fin du traitement de « La genèse de la rente foncière capitaliste », dans le troisième livre du Capital : « La grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum, à un chiffre qui baisse constamment en face d’une population industrielle concentrée dans les grandes villes et qui s’accroît sans cesse ; elle crée ainsi des conditions qui provoquent un hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme social composé par les lois naturelles de la vie ; il s’ensuit un gaspillage des forces du sol, gaspillage que le commerce transfère bien au-delà des frontières du pays considéré. (…) La grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement agissent dans le même sens. Si, à l’origine, elles se distinguent parce que la première ravage et ruine davantage la force de travail, donc la force naturelle de l’homme, l’autre plus directement la force naturelle de la terre, elles finissent, en se développant, par se donner la main : le système industriel à la campagne finissant aussi par débiliter les ouvriers, et l’industrie et le commerce, de leur côté, fournissant à l’agriculture les moyens d’exploiter la terre. »

La clé de toute l’approche théorique de Marx dans ce domaine est le concept de métabolisme (Stoffwechsel) socio-écologique, lequel est ancré dans sa compréhension du procès de travail. Dans sa définition générique du procès de travail (par opposition à ses manifestations historiques spécifiques), Marx a utilisé le concept de métabolisme pour décrire la relation de l’être humain à la nature à travers le travail : « Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains, pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais, en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. (…) Le procès de travail (…) est la condition naturelle éternelle de la vie des hommes (4).  »

Pour lui comme pour Liebig, l’incapacité à restituer au sol ses nutriments trouvait sa contrepartie dans la pollution des villes et l’irrationalité des systèmes d’égouts modernes. Dans Le Capital, il a cette remarque : « À Londres, par exemple, on n’a trouvé rien de mieux à faire de l’engrais provenant de quatre millions et demi d’hommes que de s’en servir pour empester, à frais énormes, la Tamise. » Selon lui, les « résidus résultant des échanges physiologiques naturels de l’homme » devaient, aussi bien que les déchets de la production industrielle et de la consommation, être réintroduits dans le cycle de la production, au sein d’un cycle métabolique complet (5). L’antagonisme entre la ville et la campagne, et la rupture métabolique qu’il entraînait étaient également évidents au niveau mondial : des colonies entières voyaient leurs terres, leurs ressources et leur sol volés pour soutenir l’industrialisation des pays colonisateurs. « Depuis un siècle et demi, écrivait Marx, l’Angleterre a indirectement exporté le sol irlandais, sans même accorder à ceux qui le cultivent les moyens de remplacer les composantes du sol (6).  »

Les considérations de Marx sur l’agriculture capitaliste et la nécessité de restituer au sol ses nutriments (et notamment les déchets organiques des villes) le conduisirent ainsi à une idée plus générale de durabilité écologique — idée dont il pensait qu’elle ne pouvait avoir qu’une pertinence pratique très limitée dans une société capitaliste, par définition incapable d’une telle action rationnelle et cohérente, mais idée au contraire essentielle à une société future de producteurs associés. « Le fait, pour la culture des divers produits du sol, de dépendre des fluctuations des prix du marché, qui entraînent un perpétuel changement de ces cultures, l’esprit même de la production capitaliste, axé sur le profit le plus immédiat, sont en contradiction avec l’agriculture, qui doit mener sa production en tenant compte de l’ensemble des conditions d’existence permanentes des générations humaines qui se succèdent. »

En soulignant la nécessité de préserver la terre pour « les générations suivantes », Marx saisissait l’essence de l’idée contemporaine de développement durable, dont la définition la plus célèbre a été donnée par le rapport Brundtland : « Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins (7).  » Pour lui, il est nécessaire que la terre soit « consciemment et rationnellement traitée comme la propriété perpétuelle de la collectivité, la condition inaliénable d’existence et de reproduction de la série des générations successives ». Ainsi, dans un passage fameux du Capital, il écrivait que, « du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain ».

On reproche aussi souvent à Marx d’avoir été aveugle au rôle de la nature dans la création de la valeur : il aurait développé une théorie selon laquelle toute valeur découlerait du travail, la nature étant considérée comme un « don » fait au capital. Mais cette critique repose sur un contresens. Marx n’a pas inventé l’idée que la terre serait un « cadeau » de la nature au capital. C’est Thomas Malthus et David Ricardo qui ont avancé cette idée, l’une des thèses centrales de leurs ouvrages économiques. Marx avait conscience des contradictions socio-écologiques inhérentes à de telles conceptions et, dans son Manuscrit économique de 1861-1863, il reproche à Malthus de tomber de façon récurrente dans l’idée « physiocratique » selon laquelle l’environnement est « un don de la nature à l’homme », sans prise en considération de la manière dont cela était lié à l’ensemble spécifique de relations sociales mis en place par le capital.

Certes, Marx s’accordait avec les économistes libéraux pour dire que, selon la loi de la valeur du capitalisme, aucune valeur n’est reconnue à la nature. Comme dans le cas de toute marchandise dans le capitalisme, la valeur du blé découle du travail nécessaire pour le produire. Mais, pour lui, cela ne faisait que refléter la conception étroite et limitée de la richesse inhérente aux relations marchandes capitalistes, dans un système construit autour de la valeur d’échange. La véritable richesse consistait en valeurs d’usage — qui caractérisent la production en général, au-delà de sa forme capitaliste. Par conséquent, la nature, qui contribuait à la production de valeurs d’usage, était autant une source de richesse que le travail. Dans sa Critique du programme de Gotha, Marx tance les socialistes qui attribuent ce qu’il appelle une « puissance de création surnaturelle » au travail en le considérant comme la seule source de richesse et en ne prenant pas en compte le rôle de la nature.

John Bellamy Foster

Rédacteur en chef de la Monthly Review, New York. Ce texte est extrait de Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011.

(1) Anthony Giddens, A Contemporary Critique of Historical Materialism, University of California Press, Berkeley, 1981.

(2) Michael Redclift, Development and the Environmental Crisis : Red or Green Alternatives ?, Methuen, Londres, 1984.

(3) Alec Nove, « Socialism », dans John Eatwell, Murray Milgate et Peter Newman (sous la dir. de), The New Palgrave : A Dictionary of Economics, vol. 4, Stockton, New York, 1987.

(4) Karl Marx, Le Capital, livre I, Éditions sociales, Paris, 1978.

(5) Karl Marx, Le Capital, livre III, Éditions sociales, 1978.

(6) Karl Marx, Le Capital, livre I, op. cit.

(7) « Notre avenir à tous », rapport rédigé en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies sous la direction de la première ministre norvégienne Gro

Publié le 27/08/2018

Par Loïc Le Clerc | (site regards.fr)

EELV : crise ou pas crise ?

Pour lancer sa campagne des européennes, la tête de liste EELV Yannick Jadot a fermé la porte à une alliance avec Génération.s. Rien de tel pour diviser les écologistes d’entrée de jeu.

Quand on met deux écolos autour d’une table, il en sort trois tendances. Ce genre de poncifs colle à la peau des écologistes depuis un bon bout de temps. Au point que dès que l’un d’entre eux émet une nuance par rapport à un autre de ses camarades, on parle de crise.

Vrai ou pas vrai ?

Ainsi, le 19 août dernier, Yannick Jadot lance au JDD : « Notre priorité est de rassembler les écologistes autour d’une ligne claire, pas de faire de la vieille politique avec ses accords d’appareils et ses confusions. […] Il existait une possibilité de faire gagner nos idées [à la présidentielle de 2017, NDLR]. Finalement, l’échec a été assez retentissant. Il n’est pas interdit d’apprendre de ses erreurs. »

D’aucuns auront compris que la stratégie d’EELV lors de la présidentielle – se retirer pour appuyer Benoît Hamon – fut une "erreur", erreur à ne pas répéter aux européennes en s’alliant avec Génération.s.

Et dès le lendemain de la parution de cette interview, porte-parole d’EELV Julien Bayou expliquait à franceinfo : « Je pense qu’on devrait faire avec toutes celles et ceux qui se réclament écologistes », ajoutant : « J’espère qu’on pourra éventuellement en rediscuter [de la décision de Yannick Jadot, NDLR] […] je pense qu’on sera plus forts si on travaille ensemble. »

Une nuance écologiste

On pourrait croire que Yannick Jadot et Julien Bayou viennent d’émettre deux idées différentes concernant la stratégie d’EELV. Pourtant, du côté du parti écologiste, on refuse d’y voir-là un désaccord, un clivage, encore moins de parler de "crise". Que neni !, à écouter David Cormand, secrétaire national d’EELV : « Yannick Jadot et Julien Bayou disent à peu près la même chose : il faut une offre politique claire autour de l’écologie et celles et ceux qui se reconnaissent là-dedans ont vocation à pouvoir travailler ensemble. Si vous cherchez une nuance, Julien Bayou dit "oui, si…" et Yannick Jadot dit "non, sauf…". »

D’ailleurs, David Cormand nous explique ne pas voir dans l’interview de Yannick Jadot une fin de non-recevoir à l’adresse de Génération.s : « Ce que Yannick exprime, ce sont deux choses largement partagées par les militants écologistes : sur la présidentielle, il ne s’agit pas de dire qu’on aurait dû faire autrement, il s’agit de dire que le pari n’a pas fonctionné. La deuxième chose, c’est qu’on est dans un moment de glissement où une partie de la gauche traditionnelle veut reconstruire la gauche. Notre démarche est différente, cette guerre n’est pas la nôtre, nous, notre bataille, c’est de construire une nouvelle offre politique : l’écologie politique. La question tactique est secondaire. »

Est-ce à dire qu’EELV ne fera pas d’alliances ? Oui. Du moins, pas a priori. Du moins, pas pour le moment. D’après Sandra Regol, « la question n’est pas là ». La porte-parole d’EELV poursuit : « Vous savez, les alliances avec Génération.s, avec les communistes ou avec les socialistes, les électeurs s’en fichent complètement. Leur souci, c’est la santé de leurs enfants, l’emploi, etc. »

Ainsi, la stratégie avancée est celle de la (re)conquête de l’imaginaire écologiste. Incarnez l’écologie, en somme, là où les autres partis de gauche tendront vers le social, le "dégagisme".

Mais un doute subsiste, tel que le dépeint Sergio Coronado, candidat LFI aux européennes et membre d’EELV : « Ils étaient tous favorables à faire une liste avec Génération.s. Mais ils veulent tous se faire élire. Jadot défend l’idée d’une liste autonome parce qu’il la conduit. C’est une façon de faire monter les enchères. Il ne dirait pas non à une liste commune avec Génération.s tant qu’il reste tête de liste. »

Et il n’est pas le seul à s’agacer. Il y a aussi Esther Benbassa, qui martèle : « Yannick Jadot n’est pas notre secrétaire national, ce n’est pas au candidat désigné par le collectif de parler au nom du parti ». La sénatrice EELV regrette cette position de « fermeture » de la part de la tête de liste qui « hypothèque l’avenir avec des déclarations abruptes ». Elle lance : « Il faut expliquer ce "non" catégorique. Malgré les errements de Benoît Hamon, nous n’avons pas de grandes différences avec Génération.s. »

La perte du monopole de l’écologie

Comment comprendre l’attitude de Yannick Jadot ? Selon Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l’écologie politique, « tout le problème d’EELV, c’est de reprendre l’option écologiste à l’heure où tout le monde parle d’écologie ». En effet, de La France insoumise à Génération.s en passant par le PCF, la gauche toute entière s’est saisie, depuis un moment déjà, de la question écologique.

Mais il en faut plus pour inquiéter David Cormand. « Macron aussi s’est saisi d’écologie, nous glisse-t-il. Il s’est même saisi de Nicolas Hulot. » Pour le leader d’EELV, parler d’écologie ne suffit pas à détenir une offre politique cohérente. Et Sergio Coronado de rétorquer : « A EELV, ils n’ont pas vraiment de stratégie, ils pensent qu’il suffit de crier "écologie !" pour faire un résultat. »

Pour sa part, Esther Benbassa craint un « brouillage » du message d’EELV qui conduirait à l’isolement. « La question est simple, résume-t-elle, réunir nos forces, partager la dynamique, est-ce que cela renforce notre projet politique ? Est-ce que cela fera gagner l’écologie politique ? »

Vers une gauche à cinq listes

Pour ces élections européennes, chaque chapelle hisse son drapeau. On se retrouve ainsi, pour l’instant, avec le PS, EELV, Génération.s, le PCF et LFI. On peut s’interroger sur le risque d’un éparpillement des voix de la gauche, mais Sergio Coronado nous arrête de suite. Il ne « comprend pas pourquoi on pose cette question comme si c’était la première fois qu’il y avait des listes de gauche ».

De toute façon, personne n’a l’air chaud pour former des alliances. Sandra Regol admet bien qu’EELV « a des proximités avec Génération.s, avec LFI et le PCF », mais la porte-parole écolo se questionne : « Est-ce qu’on est mûrs pour travailler ensemble et proposer un projet de société là, tout de suite, en mai 2019 ? »

David Cormand déplore quant à lui la « pression unitaire ». Il appelle à « réfléchir à ce que pourrait être une coalition qui met en minorité Emmanuel Macron », ajoutant au passage : « Ceux qui auraient dû faire ce travail de leadership, c’est LFI. Ils ont refusé de le faire suite à la présidentielle. »

Jadot fait tapis

Erwan Lecœur parle de « syndrome d’EELV » selon lequel le parti a été profondément marqué par les européennes de 2009 – les écolos obtenaient alors 16% des voix – et garde en mémoire le rêve de rassembler à nouveau tous les écologistes. Selon le sociologue, Yannick Jadot a « raison de le faire au moment des européennes, parce que c’est une élection très favorable aux écologistes, élection à un tour, donc il n’y a pas de rassemblement qui vaille ».

Il reste neuf mois pour que chacun étudie le terrain et jauge les opportunités. A en croire David Cormand, « c’est à Génération.s de savoir ce qu’ils veulent faire. Si leur proposition, c’est de bricoler un accord d’appareils, on ne le fera pas. On perdrait en cohérence, eux comme nous. En revanche, s’il s’agit de construire cette nouvelle gauche du XXIème siècle, écologiste, tout le monde est le bienvenu. »

« Tout le monde est le bienvenu. » Comme la sensation que tout le monde dit ça à tout le monde. Ces européennes ressemblent, pour l’heure, à une fin de mercato. Les clubs se font mutuellement du pied pour démarcher les meilleurs joueurs. Tous les coups sont permis. Mais bon, EELV ne joue pas au foot.

Pour les élections européennes du printemps 2019, les sondages envisagent les résultats suivant : LREM/MoDem à 23%, RN(ex-FN) à 19%, LR à 15%.
Pour la gauche, on aurait LFI à 11%, EELV à 6%, le PS à 6%, Génération.s à 3% et le PCF à 2,5%. Si on additionne le tout, la gauche (hors-PS) atteint les 22,5%.

Publié le 26/08/2018

Alternative. Le mouvement social se réinvente à Grenoble

Pierre Duquesne (site l’humanité.fr)

L’université d’été solidaire et rebelle, organisée par 300 organisations, associations et syndicats, a lieu cette semaine. Entretien avec Annick Coupé, d’Attac.

Cette université d’été n’est pas celle d’un seul mouvement, mais de 300. L’université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux, qui se tient jusqu’à dimanche à Grenoble, réunit une diversité d’organisations, mêlant des associations environnementales (Réseau action climat, les Amis de la Terre, 350.org…), syndicats (CGT, FSU, Solidaires), associations de défense des droits et d’aide aux migrants, réseaux de solidarité internationale (CCFD-Terre solidaire, AFPS, Survie, France-Amérique latine, Mouvement de la paix…), de lutte contre la pauvreté (Emmaüs, Secours catholique, Oxfam, MNCP…), médias indépendants et mouvements altermondialistes (Attac, Crid, Aitec). « C’est la première fois que des universités d’été sont coconstruites par autant de mouvements », souligne l’une des porte-parole de cet événement, Annick Coupé, par ailleurs secrétaire générale d’Attac.

Retrouver le Réseau action climat aux côtés de militants de la CGT, de la FSU et de Solidaires ou voir le collectif de lutte contre le contrôle au faciès associé à la réflexion sur l’avenir des mouvements sociaux est-il une nouveauté ?

Annick Coupé. Il y a déjà eu des expériences de travail en commun entre les associations environnementales et les syndicats, notamment pour préparer la COP21 de 2015. Cela fait plusieurs années que ces acteurs ont pris conscience que, face à la gravité de la crise climatique, il n’est pas possible de rester soit sur le terrain social, soit sur le terrain climatique. Il faut articuler ces deux problématiques, sinon on n’y arrivera pas. Les liens qui se sont créés en 2015 se prolongent aujourd’hui lors de ces universités d’été. C’est la même démarche concernant les violences policières. Ce sujet n’est pas l’apanage des quartiers populaires. Il s’agit d’un problème global dans la société, provoquant de telles discriminations qu’il ne peut laisser indifférent ceux qui sont attachés à l’égalité des droits. On doit créer des passerelles avec les organisations se battant sur ces sujets, restées trop longtemps isolées. Au-delà, ces politiques de répression s’inscrivent dans une augmentation de la violence d’État ces dernières années. Plus on s’attaque à l’État social, plus la répression et l’État pénal s’abattent sur toutes celles et tous ceux qui contestent l’ordre dominant. L’affaire Benalla, révélant comment, au plus haut niveau de l’État, certains se positionnent au-dessus des lois pour réprimer les manifestants, en est une illustration supplémentaire.

De telles convergences étaient visibles dans les forums sociaux européens ou mondiaux. Comment expliquer que votre université d’été, sorte de forum social hexagonal, soit déjà un succès, avec près de 1 500 inscrits ?

Annick Coupé. La politique menée par Macron depuis un an nous a aidés, d’une certaine façon, à fédérer autant d’acteurs. Il y a une volonté de savoir comment on va faire face à ce rouleau compresseur qui attaque sur tous les fronts en même temps : loi travail 2, attaques contre la SNCF, préparation de CAP 22 visant les services publics, restriction des droits des migrants, cadeaux aux plus riches plutôt que régulation de la finance. Macron avait annoncé qu’il voulait changer la France en deux ans. Et il le fait. Ce contexte a accéléré l’idée qu’il fallait trouver des cadres communs de réflexion, voire une réflexion commune. Nous allons fêter les 10 ans de la crise financière. Depuis, rien n’a été fait pour réguler la finance. Or, pour y parvenir, il faudra articuler cette question avec les enjeux climatiques, en exigeant par exemple l’arrêt des investissements dans les énergies fossiles. Face à Macron, on ne peut pas rester chacun dans son coin, mais au contraire travailler collectivement pour trouver des alternatives.

entretien réalisé par Pierre Duquesne

Publié le 15/08/2018

Par Pierre Jacquemain  (site refards.fr)

Sur l’immigration, la gauche n’a plus les mots

Luttant mollement contre la désignation des migrants comme boucs émissaires et la définition de l’immigration comme "problème", les partis de gauche semblent avoir renoncé à imposer un autre discours sur la question.

Lors de la manifestation du 21 février 2018 – la première unitaire depuis 2015 sur le sujet – seuls les associations et collectifs appelaient à se rassembler pour dénoncer le projet de loi "Asile et immigration". Parmi les participants, plusieurs centaines de personnes, avocats, agents de l’État du secteur de l’asile et associations d’aide aux migrants. Quelques élus, élus locaux ou députés communistes et insoumis, y ont participé mais leur présence est restée marginale. Parce que dans les faits, à part sur quelques plateaux de télés et de radios pour dénoncer mécaniquement "la politique du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb", il n’y a pas grand monde pour promouvoir une politique d’accueil ambitieuse et volontariste.

La bataille culturelle abandonnée

Aujourd’hui, c’est la France insoumise qui donne le la, à gauche. Et lorsqu’on observe les grandes campagnes nationales retenues par ses militants pour l’année 2018, aucune parmi les trois choisies ne concerne les droits des étrangers. Et pourtant, alors que la "crise migratoire" s’intensifie en Europe et que l’année 2018 – notamment par l’agenda politique engagé par Emmanuel Macron et cette loi "Asile et immigration" – va sans doute marquer un tournant sans précédent de la politique d’accueil en France, une mobilisation politique, intellectuelle, syndicale, de l’ensemble de la gauche aurait été nécessaire.

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR >> Réfugiés, migrants : derrière les mots, des politiques de tri

Comme si la gauche avait abandonné la bataille culturelle. La bataille des idées. Celle des convictions. De la pédagogie, à travers de larges campagnes. Ne serait-ce que pour contrer à l’échelle nationale le discours ambiant qui, de l’actuelle majorité en passant par la droite de Laurent Wauquiez et l’extrême droite de Marine Le Pen, ne cesse de répandre des préjugés les plus nauséabonds. Ainsi, comme le relevait Héloïse Mary, présidente du BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) dans La Midinale du 21 février dernier : « La gauche a perdu une grande partie de son influence sur les questions migratoires par peur du Front national et de sa faiblesse idéologique […]. Elle est prise au piège de l’opinion publique. »

L’opinion publique. Sans doute a-t-elle été un élément déterminant dans l’évolution de la réflexion, à gauche. À commencer par celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le discours a évolué au cours de ces quelques dernières années. Ou plutôt depuis la campagne électorale de 2012. Lors de son discours très remarqué à Marseille, devant près de 100 000 personnes sur la plage du Prado, le héros de la gauche avait alors tenu un discours qui faisait honneur à la tradition humaniste, celles des droits et de l’accueil, en France. Ainsi avait-on vanté son « ode à la Méditerranée et au métissage » : « Marseille est la plus française des villes de notre République. Ici, il y a 2 600 ans, une femme a fait le choix de prendre pour époux l’immigré qui descendait d’un bateau, c’était un Grec et de ce couple est née Marseille […]. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Or, quelques jours après avoir tenu ce discours, les sondages pointaient un recul net de deux à trois points du candidat de feu le Front de gauche.

Rien ne dit que la coïncidence du discours et de l’évolution sondagière recelait un lien de cause à effet. Mais c’est ainsi qu’elle a été – bien imprudemment – interprétée. Et si, depuis, le quatrième homme de la présidentielle de 2018 n’a pas véritablement changé de discours sur le fond – les propositions politiques sont sensiblement les mêmes entre la présidentielle de 2012 et celle de 2018 –, sur la forme, la démonstration qu’en fait désormais Jean-Luc Mélenchon, a largement évolué. En 2012, alors que dans le programme du Front de gauche « l’immigration n’est pas un problème », il convient aujourd’hui, selon celui de L’Avenir en commun, de « lutter contre les causes des migrations ».

Changement de discours

Une évolution sémantique qui n’est pas insignifiante, si l’on en croit l’historien Benoît Bréville qui, dans un article de 2017 paru dans Le Monde diplomatique, relevait cet embarras de la gauche sur l’immigration :

« Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, Mélenchon s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier […]. En 2017, la ligne a changé. Il ne prône plus l’accueil des étrangers. »

Benoît Bréville relève alors plusieurs des propos tenus par le candidat de la France insoumise au cours de la dernière campagne. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. […] La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Et l’historien de conclure :

« Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais. Figure du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette "partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation", tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, qui [a soutenu] le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de "faire la course à l’échalote avec le Front national". »

Le discours du parti communiste français a lui aussi connu bien des évolutions par le passé. Il s’était déjà montré fort peu enthousiaste sur l’accueil des étrangers. Et c’est peu dire. En 1981, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, lançait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » L’extrême droite de l’époque n’avait pas fait la percée qu’elle connaît dans les années 1980, mais la tonalité générale du propos était dès lors si dangereuse qu’elle fut fort heureusement abandonnée par la suite.

Près de trente ans plus tard, le discours du PCF a retrouvé des airs plus solidaires, assez proches de la position du NPA. Pierre Laurent, à la suite de sa visite du centre d’accueil d’urgence de La Chapelle à Paris, déclarait ainsi dans L’Humanité du 23 janvier : « Quand les migrants s’installent, ils deviennent des travailleurs et producteurs de richesses. Ce ne sont pas les migrants qui s’accaparent les richesses, mais les prédateurs de la finance, ceux des paradis fiscaux ou des multinationales, dont les profits explosent. Les mêmes profiteurs du système organisent le dumping social. C’est à cela qu’il faut mettre un terme pour permettre à tous, Français et migrants, un accès aux droits sociaux et à une vie digne. » Mais si le propos apparaît généreux, il n’en reste pas moins consensuel à gauche et peu contraignant. Loin par exemple des revendications d’un NPA qui propose à la fois de régulariser tous les sans-papiers, le droit de vote des immigrés à toutes les élections et l’application du droit du sol intégral pour la citoyenneté.

Repenser la politique migratoire

Ainsi, du PCF à la France insoumise, en passant par les écologistes et même le dernier né Génération.s de Benoît Hamon, il est difficile d’y voir clair. Les bons sentiments empreints d’empathie sont, individuellement, souvent de sortie, mais l’on peine à trouver dans les discours et programmes de gauche ceux qui s’engagent – sans détour par la situation des pays de ceux qui les fuient –, à tout mettre en œuvre, en urgence, pour accueillir les réfugiés et migrants qui se retrouvent sur notre territoire aujourd’hui, tout en anticipant les besoins de demain en matière d’accueil et d’intégration.

Par son absence de clarté – et de projet alternatif sans doute –, un véritable discours de gauche peine donc à s’imposer dans l’espace public. Parce que la gauche a cessé de mener campagne sur le terrain des idées. Pourquoi le Parti socialiste, alors qu’il s’y était engagé dans la campagne de François Hollande en 2012, n’a-t-il pas mené une grande campagne de fond, partout en France, pour (r)éveiller les consciences sur le droit de vote des étrangers ? Pourquoi aujourd’hui, personne à gauche ne prend-il à bras-le-corps ce qui ressemble fort à un impératif moral, dans le débat public, sur l’accueil des personnes étrangères – qu’elle soit ou non en situation régulière sur notre territoire ? Comment pourrait-on honnêtement justifier que la France et l’Europe n’en ont pas les moyens ?

Enfin, pourquoi le discours d’une grande partie de la gauche a-t-il glissé au point de reprendre, parfois, les termes de la droite et de l’extrême droite : l’immigration comme problème ? Procéder ainsi revient à démobiliser la gauche, à l’engluer dans le piège de la droitisation, voire de l’extrême droitisation du débat public. Sans doute n’a-t-on pas toujours pris la mesure, à gauche, que c’est par la défense d’un accueil digne des réfugiés – qu’ils soient climatiques, économiques ou fuyant les conflits – que le combat contre l’extrême droite sera le plus efficace. Pas en flirtant avec ses solutions. Expériences à l’appui dans plusieurs centaines de territoires en France, toute la gauche pourrait trouver les mots pour le dire. Dire que l’immigration est une chance. Dans bien des domaines. Y compris – osons-le – économique.

À hésiter sur le sens de ce combat, la gauche se perd, court à la faillite et peut aller jusqu’au déshonneur. Mais il n’est jamais trop tard. Le dossier de ce numéro de Regards se veut une pierre à l’édifice de reconstruction d’une pensée de la politique migratoire et du sort fait à ces quelques milliers de réfugiés qui meurent de faim et de froid dans nos villes. D’abord en rétablissant quelques vérités, sur cette "crise" qui n’en est pas une, mais aussi sur la base d’un parti pris : l’immigration comme une chance. Parce qu’en matière d’accueil des réfugiés, assumons-le : nous le pouvons, nous le devons, nous le ferons, parce que c’est inéluctable et que c’est une chance, oui.

Publié le 28/07/2018

TEXTE A L’APPUI. Nos grands entretiens à lire à tête reposée (site labas.org)

Pourquoi la gauche a gouverné si peu et déçu si vite ? Un entretien à lire avec Serge Halimi

Audace et Espérance


Daniel Mermet - Je me demande, en lisant ton livre, si je ne me suis pas complètement trompé, je suis du côté de ceux qui perdent toujours, c’est-à-dire du côté gauche.

Serge Halimi - Disons qu’ils ne gagnent pas souvent ou qu’ils ne gagnent pas longtemps.

1924-1926 : le cartel des gauches

Prenons le XXe siècle. Selon toi, la gauche a été au pouvoir dix ou douze ans au total. On vit avec l’idée qu’il y a une alternance, tantôt c’est gauche, tantôt c’est droite. Commençons par le Cartel des gauches, c’est une période assez peu connue.

Très peu connue et pourtant l’une des plus intéressantes lorsqu’il s’agit de mesurer les difficultés que la gauche affronte avec le monde de la finance, et sa disposition à ne pas faire ce qu’elle devrait faire pour se dégager un peu, obtenir des marges de manœuvre et mener une politique qu’on qualifierait de gauche.

C’est 1924-1926 ; ensuite le Front populaire (1936-1938), deux années ; ensuite la Libération (1944-1947), ça dure trois ans ; et ensuite l’époque mitterrandienne (1981-1986), tu donnes cinq ans, tu as été généreux. Au total, cela fait donc entre dix et douze ans sur un siècle.

Oui, même si, quand on reprend le détail de ces périodes, le Cartel des gauches c’est un radical qui est au pouvoir, Édouard Herriot, qui serait plus qualifié de centre gauche que de gauche aujourd’hui. Mais qui sera perçu comme de gauche parce qu’il affrontera une opposition de droite tellement vociférante, tellement hostile – qui le soupçonnera de traîtrise parce qu’il essaiera d’arranger un peu les choses avec l’Allemagne, qui le soupçonnera de s’en prendre à la religion parce qu’il essaiera d’appliquer les lois laïques –, que cette opposition-là constituera presque Édouard Herriot en personnage plus à gauche qu’il ne fut en réalité lorsqu’il a été président du Conseil. Après, il y a Blum, dont on peut dire effectivement qu’il a mené une politique de gauche. Pas nécessairement parce qu’il en avait l’intention au départ, mais parce qu’il a subi et encouragé d’une certaine manière la pression sociale née des grèves de juin 1936. Et que sans ces grèves de juin 1936 le bilan du Front populaire aurait été sans doute assez médiocre. Après, je crois que de 1944 à 1947, il n’y a pas de doute, c’est une politique de gauche qui est menée. Parce que cette période intervient après la Libération et que la droite et le patronat ont été complètement disqualifiés par la collaboration qu’on leur prête avec les autorités allemandes. On se souvient de cette anecdote où de Gaulle revient à Paris en 1944. Il est accueilli par une délégation du patronat et il leur dit, de manière très méprisante, de son mètre quatre-vingt-dix et plus : « Je n’ai vu aucun de vous, messieurs, à Londres. Ma foi, après tout, vous n’êtes pas en prison ». C’est donc une période où les politiques de gauche peuvent se déployer d’autant plus librement qu’il n’y a pas d’adversaires. À ceci près que le pays étant ruiné, il doit faire appel à l’aide américaine et que, naturellement, cette aide contraint un peu ses marges de manœuvre.

Le sous-titre de ton livre est « Les leçons du pouvoir ». Ce qui est intéressant, c’est de voir en quoi cela peut nous être utile aujourd’hui. Et on a toujours un peu le même mécanisme, c’est-à-dire qu’on a espérance et renoncement. C’est « audace et enlisement, espérance et renoncement », selon tes propres mots. On trouve à chaque fois dans les quatre périodes que tu étudies, à peu près le même mécanisme. Évidemment, ce ne sont pas les mêmes circonstances historiques. Il est sûr qu’en 1944 c’est très différent de 1981, de 1936 ou de 1924. Comment naissent ces espérances ? Est-ce le résultat d’une volonté, d’un travail politique ou militant sur la longueur ? Est-ce un leader charismatique qui apparaît ? Est-ce un coup de chance, un événement qu’on n’a pas vu venir ? Parce que là, tu n’étudies pas les mouvements. Tu n’étudies pas 68, parce que c’est un mouvement qui n’a pas de débouché politique. Comment naît l’espérance, l’élan ?

Souvent ce n’est pas quelque chose qui est travaillé très en amont, c’est le produit des échecs de la droite et de l’exaspération que provoquent les politiques menées par les conservateurs. En 1924, on ne peut pas dire que ce soit un dirigeant charismatique, Édouard Herriot est tout sauf charismatique. Ce n’est pas vraiment un homme d’État, ce n’est pas quelqu’un qui a une volonté de fer, ce n’est pas non plus un stratège. Mais il est là, le Parti radical socialiste est à l’époque la principale force de gauche, c’est un parti plutôt républicain laïc. Et l’ensemble des Français progressistes sont exaspérés parce que la droite a mené une politique économique et financière très rigoureuse, a pris des initiatives internationales très hasardeuses (comme l’occupation de la Ruhr par exemple), a mené une politique cléricale qui a mécontenté les laïcs et les républicains. Tout ça converge vers le désir d’en finir, de se débarrasser de Poincaré, qui est le président du Conseil à l’époque. Et ce désir est tellement fort que les socialistes, qui pourtant ont toutes les raisons de se méfier des radicaux, estiment qu’ils ne pourront pas empêcher une alliance de front républicain avec les radicaux pour se débarrasser de Poincaré. Et de fait, cette élection qui n’oppose pas des forces très à gauche à des forces très à droite (même si les forces à droite sont vraiment très à droite) suscite un énorme enthousiasme, parce que les gens veulent se débarrasser du Bloc national. On a connu un peu la même chose avec François Hollande. Ce n’est pas que Hollande suscitait un grand enthousiasme – on a compris après pourquoi cet enthousiasme n’existait pas –, mais c’est que les gens voulaient dégager Sarkozy.

Dans l’exemple que tu cites du Cartel des gauches il n’y avait pas de grand projet politique, même réformateur ?

Non. Le seul grand projet c’était en quelque sorte de défaire tout ce que la droite avait fait en matière de politique étrangère, c’est-à-dire arrêter l’occupation de la Ruhr ; en matière de répression syndicale - parce qu’à la suite de la Première Guerre mondiale il y avait eu des mesures de répression antisyndicale particulièrement fortes - c’était d’amnistier les syndicalistes qui avaient été condamnés ; et enfin en matière de lois laïques, c’était de rétablir une forme de laïcité qui avait été mise en cause par ce Bloc national très lié à l’église catholique et à la droite la plus conservatrice. On se souvient que c’est quand même le Bloc national qui avait en 1920 introduit la criminalisation de l’avortement dans le cadre d’une politique nataliste. Il y avait donc ce climat d’ordre moral, de politique financière très à droite, très rigoureuse, et puis une politique étrangère aventuriste qui voulait continuer à faire payer l’Allemagne, alors même que l’Allemagne ne payait pas. Cette conjonction d’échecs et d’exaspération a provoqué cette alliance un peu inattendue que fut le Cartel des gauches.

1936 : le Front populaire, panique de la bourgeoisie

Continuons avec les élans, les espérances et les raisons qui font que la gauche arrive au pouvoir. Le Front populaire c’est différent.

Le Front populaire, c’est très différent, c’est probablement l’un des cas les plus intéressants. Parce que le Front populaire c’est au départ une alliance défensive. Il ne s’agit pas de changer la vie, il ne s’agit pas de transformer la France, il ne s’agit pas de construire le socialisme. Il s’agit d’occuper le pouvoir pour empêcher que les fascistes ne l’occupent, contre le mouvement du 6 février 1934. La crainte que le fascisme triomphe en France – comme ça s’était passé en Italie dix ans plus tôt, et en Allemagne sous une autre forme – est telle que des forces républicaines (qui par ailleurs se détestent, parce qu’avant 1934 il y a des affrontements y compris physiques entre les militants socialistes et les militants communistes) décident qu’il faut occuper le pouvoir. Faute de quoi le danger est trop grand. Et pour occuper le pouvoir, pour avoir une coalition aussi large que possible, pour remporter les élections, il ne faut surtout pas effrayer l’électorat centriste. Donc il faut arriver au pouvoir avec une proposition programmatique extrêmement modeste.

Sauf que la base populaire va aller beaucoup plus loin, va occuper les usines, va exiger les congés payés, etc. Et ce Front populaire fraîchement élu va être obligé de suivre cet élan.

Exactement. Quand la gauche arrive au pouvoir, des ouvriers qui n’ont pas compris ou qui ne pensent pas qu’il faut en rester là disent : puisque la gauche est arrivée au pouvoir, ça veut dire qu’on peut y aller, qu’en tout cas elle n’enverra pas la police contre nous si on occupe les usines. Donc allons-y. Après tout, on a été réprimé par les gouvernements de droite successifs. Les syndicats sont dans un état d’atrophie à peu près totale. On peut tenter quelque chose. Les forces du Front populaire se trouvent donc face à un mouvement qu’elles ne peuvent pas arrêter. Et elles trouvent avec elles, ou face à elles en quelque sorte, le patronat qui a tellement peur de voir ses usines occupées qu’il se tourne vers des syndicalistes qu’auparavant il pourchassait, vers des forces de gauche qu’auparavant il combattait, pour leur dire : s’il vous plaît, aidez-nous à rétablir l’ordre, on est prêt à payer très cher pour que les usines cessent d’être occupées. C’est donc ce paradoxe extraordinaire d’une majorité de gauche qui est élue à l’Assemblée nationale, qui n’a pas dans son programme les conventions collectives, les congés payés, la semaine de 40 heures, mais qui va faire adopter ces mesures non seulement par les députés de gauche qui ne les avaient pas proposées au moment de leur campagne, mais aussi par la quasi-totalité des députés de droite qui veulent que le fleuve ouvrier retrouve son lit le plus vite possible et que l’ordre revienne. Cette période de panique de la bourgeoisie est telle qu’elle permet au gouvernement de gauche de se présenter comme un intermédiaire en disant : si on obtient ceci, si on obtient cela, l’usine cessera d’être occupée. C’est cela qui est très intéressant, parce que quand on analyse la dialectique entre mobilisation sociale et mobilisation politique, on dit - et cette partie-là est la plus connue : il n’y aurait jamais eu de congés payés s’il n’y avait pas eu le mouvement social. Mais il y a une autre partie qui est moins connue, en tout cas qui est moins rappelée : il n’y aurait jamais eu de mouvement social s’il n’y avait pas eu de victoire électorale. Et, en amont, il n’y aurait pas eu de victoire électorale s’il n’y avait pas eu un programme politique extrêmement modéré ! C’est là que les choses sont intéressantes, et si on ne comprend pas ces étapes il y a quelque chose effectivement qui nous échappe. Il faut un programme modéré pour qu’il y ait une victoire électorale. La victoire électorale dit au mouvement social qu’il peut y aller, qu’il ne sera pas réprimé par un gouvernement de droite puisque c’est un gouvernement dirigé par les socialistes. Et après, ce gouvernement de gauche pourra se prévaloir de ce mouvement social pour obtenir, au profit de son électorat, des choses qui ne figuraient pas dans son programme initial.

1944-1947 : la Sociale arrachée

On va revenir ensuite sur les échecs et les raisons pour lesquelles ces mouvements vont s’arrêter. Mais on continue avec la Libération, cette période où la gauche est au pouvoir, 1944-1947. Là, c’est une situation totalement différente. La France est complètement à plat, appauvrie. Tu n’oublies pas de rappeler dans ton livre qu’en fait en 1944 le bilan des Français victimes de cette guerre n’est pas aussi lourd qu’à l’issue de la Première guerre mondiale, mais le pays est complètement en ruine. Et c’est sur ce champ de ruines que la gauche prend le pouvoir ou qu’elle est au pouvoir.

C’est la première fois, dans l’histoire de France, que le Parti communiste et le Parti socialiste ensemble ont une majorité de sièges à l’Assemblée nationale. Mais la majorité idéologique va très au-delà, puisque même des forces centristes parlent comme si elles étaient socialistes voire révolutionnaires. On est donc dans un contexte où, encore une fois, les forces conservatrices, les forces modérées, les mouvements liés au patronat sont balayés, c’est presque la feuille blanche. Le problème de cette feuille blanche est, comme tu viens de l’évoquer, qu’il n’y a rien : ce sont les rationnements, les tickets, et les gens vivent encore plus mal, en tout cas dans les premiers mois suivant la Libération, que sous l’Occupation.

Il y a un vrai élan populaire, patriotique, énorme. Ils s’y sont mis pour redresser le pays, mais ils l’ont fait à gauche.

« Produire est votre devoir de communiste et votre devoir de Français », disait Maurice Thorez dans le Pas-de-Calais pour que la production de charbon s’intensifie. Mais ça se fait encore une fois dans un contexte où les pénuries sont massives et où donc l’aide américaine devient indispensable. Évidemment, cette aide limite un peu les perspectives révolutionnaires à l’époque, et c’est tout le débat qui existera. Il y a deux moments où la question de la révolution sera posée. C’est juin 1936 : est-ce que tout est possible ? Il y a la fameuse phrase de Marceau Pivert, qui est un dirigeant socialiste à l’époque : « tout est possible maintenant à toute vitesse, la chance sourit aux audacieux ». Et la réponse de Maurice Thorez : tout n’est pas possible parce que nous n’avons pas derrière nous la grande masse du pays et qu’il y a le risque de se couper de ces classes moyennes qui votent pour le Parti radical. Alors même que l’objectif du Front populaire c’était de constituer cette alliance.

Est-ce que Marceau Pivert avait raison ?

Le risque qui est signalé par Maurice Thorez est un risque bien réel. C’est que les classes moyennes, les petits commerçants, etc., excédés par ce mouvement de grève qui interrompt l’approvisionnement, basculent du côté de l’extrême droite et des ligues, et réclament le retour à l’ordre, mais un ordre musclé. Cela dit, si on attend pour lancer un mouvement révolutionnaire qu’il soit absolument garanti de réussir, on ne le lance jamais. On sait bien que la même question se posera en Mai-68 et elle s’est posée cent fois dans l’histoire. À aucun moment on a dit : allez-y, c’est garanti.

Ce qu’il ne faut pas oublier évidemment en 1944, c’est que l’oligarchie est complètement discréditée. Le patronat, les forces économiques du pays se sont vautrés dans la collaboration et sont complètement discrédités, on l’a un peu oublié avec le temps.

Absolument, je l’évoque dans le livre. Il y a même des forces conservatrices qui disent que l’heure est venue de construire la France socialiste, que toute autre hypothèse a été balayée par la guerre et par la collaboration. François Mauriac, qui n’est pas un homme de gauche, qui écrivait dans « Le Figaro », qui est un catholique, qui est plutôt gaulliste à l’époque, écrit dans « Le Cahier noir » : seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée. Il y a donc ce sentiment qu’une seule classe sociale a en quelque sorte tenu son rang et tenu son rang patriotique. Évidemment c’est « La Bataille du rail », ce sont ces ouvriers qui sabotent les lieux de production, qui prennent des risques. Ce sont ces résistants qui sont fusillés, qui sont très largement associés aux forces de gauche même si la Résistance ne comportait pas que des éléments de gauche. Mais à la Libération, il y a ce sentiment que la Résistance a d’abord été une Résistance de gauche, et que ceux qui ont payé le plus lourd tribut à cette Résistance étaient les communistes. C’est probablement vrai pour une large part, mais il faut dire que les Allemands ont déclenché une telle campagne de propagande en attribuant tous les actes de résistance à des « terroristes communistes » qu’ils ont en quelque sorte entretenu le sentiment que la victoire – qui n’était pas uniquement une victoire liée à une libération par des armées étrangères, mais également liée à l’action des résistants et de l’armée française – était en partie liée à l’action du Parti communiste. Dans ce contexte, il est évident qu’il est très difficile pour les forces de droite, qui sont quand même très largement associées aux thématiques de Pétain, de redresser la tête. Ce qui est presque stupéfiant, c’est qu’elles le fassent aussi vite. Parce que dès 1948, donc très vite, l’équation a changé du tout au tout à cause de l’apparition de la guerre froide.

Et en 1944, l’Union soviétique bénéficie d’un prestige considérable. Depuis Stalingrad, l’Union soviétique c’est la force libératrice, avec des collaborations tout à fait surprenantes. Je me souviens de textes de George Orwell vis-à-vis de ce qu’il appelait « la Russie » mais qui était l’Union soviétique. C’était des amis, des alliés.

Oui, au point qu’il y a toujours une chose amusante et intéressante sur le souvenir historique à avoir à l’esprit. C’est qu’on a interrogé les Français tous les dix ans en leur demandant quel était le pays qui avait le plus contribué à la victoire contre le fascisme en 1945. On les interroge en 1945. La réponse est je crois 60 ou 65 % l’Union soviétique, 20 % les États-Unis, 10 ou 12 % le Royaume-Uni. Dix ans plus tard, la proportion reste à peu près la même. On l’a refait il y a vingt ans et puis il y a dix ans, les proportions étaient complètement renversées : l’Union soviétique était passée de 60 à 20 %, les États-Unis de 20 à 60 % ; naturellement à cause de l’influence de la culture populaire qui valorise au cinéma les œuvres d’Hollywood, à cause de Spielberg, à cause des images du débarquement. Il est certain que les gens en France ont beaucoup plus à l’esprit (ça se comprend d’une certaine manière) le débarquement sur les côtes de Normandie avec les troupes anglo-américano-canadiennes, que Stalingrad. Mais au moment où ils sont libérés, ils savent bien qu’en 1943 ils veillaient près de leur radio pour écouter des programmes interdits qui leur annonçaient que Von Paulus avait capitulé en février 1943 [1]. Et ils savent bien que c’est à partir de ce moment que le grand retournement s’est produit. Ils savent aussi que plus de 60 % des troupes allemandes ont été fixées sur le front russe. Ils savent enfin que les deux divisions allemandes qui ont occupé Paris en 1940 seront détruites à Stalingrad trois ans plus tard.

1981-1983 : le Programme commun

L’autre période, 1981-1983 ou 1986, comme on veut, là c’est Mitterrand qui arrive au pouvoir. Quel est le prétexte en 1981, qu’est-ce qui fait que la gauche l’emporte à ce moment-là ?

D’abord, il faut avoir à l’esprit que François Mitterrand avait failli être élu sept ans plus tôt, qu’il a été battu d’extrême justesse (50,8 % contre 49,2 %) par Valéry Giscard d’Estaing. Là, nous sommes sept ans plus tard, entre-temps le nombre des chômeurs a été multiplié par quatre, l’inflation atteint 15 %. Le bilan économique de Valéry Giscard d’Estaing est très mauvais. Par ailleurs, il avait développé un style monarchique qui avait exaspéré les Français et très libéral. En 1976, à partir de Raymond Barre, qui est son Premier ministre, il a déjà un ton un peu arrogant – vous n’avez qu’à créer vos entreprises, vous n’avez qu’à vous remuer un peu –, un ton qui rappelle ce qu’on entend de nos jours. Donc la droite bénéficie, pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, du fait que la rupture du Programme commun entre le Parti communiste et le Parti socialiste lui donne l’impression que la menace s’est en quelque sorte dissipée. Et au moment où François Mitterrand se présente, en 1980, personne ne lui donne la moindre chance d’être élu. Lui, qui est dans cette optique de la rivalité avec le Parti communiste, comme on lui reproche en permanence d’avoir viré à droite, se présentera sur la base d’un programme qui est très à gauche, pour en quelque sorte se défaire du reproche qu’on lui fera. Et, contre toute attente, il va l’emporter avec exactement le même score que François Hollande quand il bat Nicolas Sarkozy, au point près. Il va l’emporter en bénéficiant de cette espèce de fatigue, d’exaspération qu’avait provoquée le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Et il va l’emporter sur la base d’un programme qui est de loin le plus radical que la gauche ait jamais proposé aux électeurs depuis le début du siècle. Il n’y a pas de doute, ça va beaucoup plus loin que le Front populaire, ça va plus loin que la Libération.

Plus loin que ce que propose La France insoumise aujourd’hui ?

Sans doute. Je pense d’ailleurs que les gens de La France insoumise seraient les premiers à l’admettre. Là, il s’agit carrément de rupture avec le capitalisme, de nationalisation de la quasi-totalité des banques importantes, de nationalisation de secteurs industriels considérables, d’augmentation massive des dépenses publiques, du salaire minimum… Donc ça va extrêmement loin. Encore une fois, ça va extrêmement loin parce que c’était un programme qui avait été en quelque sorte élaboré pas nécessairement pour être appliqué, mais pour être une carte électorale utile dans le cadre de cette concurrence entre les socialistes et les communistes. Toujours est-il que le 10 mai 1981, voilà, c’est le Programme.

Enlisement et Renoncement


On va voir maintenant pourquoi ça a planté. Quelles sont les raisons ? Le cliché qui vient tout de suite à l’esprit, c’est le « mur de l’argent ». À chaque fois c’est ça : le Cartel des gauches c’est le mur de l’argent, le Front populaire c’est les riches qui partent avec leurs sous. C’est la même chose, c’est la réaction des puissants, des riches, des capitalistes, qui s’organisent et qui font que ça échoue.

« Je vais vous dire qui est mon véritable adversaire… ». Ça vous rappelle quelque chose. C’est la phrase la plus connue, mais quand Hollande dit cela au Bourget, il ajoute : « Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États… ». Il est certain que cette idée qu’il y a un mur de l’argent est une idée très ancienne qui remonte au Cartel des gauches. On a constaté la même chose au moment du Front populaire. On constatera la même chose au moment de l’élection de François Mitterrand avec la fuite des capitaux qui sera massive dans les jours qui suivent le 10 mai 1981. C’est donc cette idée qu’il y a le mur de l’argent, et qui est une réalité. Le cas le plus net qui a conduit à réfléchir à cette question sérieusement, ça a été le Cartel des gauches. Parce que là, vous avez un gouvernement qui arrive au pouvoir, qui ne contrôle pas la finance puisque la Banque de France n’est pas encore nationalisée à l’époque, et qui doit faire appel en permanence aux plus gros actionnaires de la Banque de France, qui sont ses adversaires politiques, pour financer ses fins de mois.

C’est comme demander aux banques de financer la révolution.

Voilà. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que quand Herriot arrive au pouvoir, pour financer ses fins de mois, il faut qu’un plafond de prêt fixé par la loi ne soit pas dépassé. Or ce plafond a déjà été dépassé un certain nombre de fois, mais ça n’est pas su, ça n’est pas public. La Banque ne le dit pas, le gouvernement de Poincaré bien sûr ne le dit pas. Comme Herriot arrive au pouvoir, les banquiers lui disent : le plafond a été dépassé, ce n’est pas un problème, on peut continuer à le dépasser… tant que la politique d’Herriot ne les gêne pas trop, ou qu’ils pensent qu’il serait trop tôt pour l’affronter. Et dès qu’ils sentent que les difficultés s’accumulent autour d’Herriot, dès que sa politique les gêne, dès que Herriot parle d’instaurer un impôt sur le capital, aussitôt ils font connaître le fait que le plafond a été dépassé, et que donc le gouvernement de la République a menti en prétendant qu’il s’en tenait aux limites imposées par la loi. Et plutôt que d’imposer, dès son arrivée au pouvoir, des mesures financières pour que ce piège soit déjoué – relever le plafond ou que sais-je –, il accepte en quelque sorte de rester dans ces paramètres qui vont le conduire à être étouffé. Léon Blum, qui est le chef du Parti socialiste, qui soutient à l’époque le Cartel des gauches, écrit une lettre à Edouard Herriot et il lui dit ceci :

« Nos embarras de trésorerie, legs de l’ancienne législature, nous ont mis à la discrétion des banques et de la Banque de France. Trop souvent, pour régler une échéance difficile, il a fallu faire appel à leur complaisance qu’elles sont libres de refuser ou de faire payer. Un gouvernement démocratique ne peut pas accepter une telle servitude, il ne peut pas continuer de vivre ainsi. De mois en mois, de semaine en semaine, les mesures indispensables dont le gouvernement reconnaissait la nécessité ont été ajournées. Nous savons de quels conseils, de quels avertissements le gouvernement était entouré par les spécialistes de banque et de finance. Les mêmes hommes qui nous ont détournés des actes nécessaires au nom de la confiance se sont retournés un jour vers nous en déclarant : la confiance, le pays ne peut pas l’accorder au gouvernement actuel, à la politique actuelle. »

Et la réponse d’Herriot, c’est : « Léon Blum avait raison. J’avais voulu préparer des mesures. Malheureusement, le ministre des Finances n’a pas donné suite, et les fonctionnaires du ministère ont saboté les décisions que je souhaitais prendre. »

Cet exemple-là nous conduit à penser qu’il peut arriver – et ça arrive peut-être assez souvent – que la gauche, au lieu de prendre le pouvoir et d’accomplir les espérances populaires, renforce au contraire son adversaire, le rajeunit, constitue un bain de jouvence au lieu de l’abattre, de le subvertir et de le dominer.

Oui, c’est ce qui se passera au moment du Cartel des gauches. À ceci près que l’étranglement du gouvernement d’Edouard Herriot par les régents de la Banque de France sera tellement visible que, quand la gauche reviendra au pouvoir, elle aura ce souvenir en tête et elle se dira : on ne peut pas recommencer comme ça. Et donc le Fron