PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 15/09/2020

Débat. La gauche face au défi du pouvoir : comment imposer une alternative ?

 

Aurélien Soucheyre Julia Hamlaoui (site humanite.fr)

 

Au cœur d’une rentrée marquée par une crise sans précédent, Fabien Roussel (PCF), Olivier Faure (PS), Léa Balage El Mariky (EELV) et Adrien Quatennens (FI) ont débattu, ce samedi, à l’Agora de la Fête l’Humanité Autrement.

Dans cette période de crise exceptionnelle et face à la nouvelle offensive libérale du gouvernement, que peuvent être les combats communs à gauche ?

Léa Balage El Mariky La politique du gouvernement n’a pas changé alors que l’horizon est très court au regard des défis climatiques et sociaux. Il continue de soutenir les entreprises qui licencient avec nos impôts et d’approuver certaines thèses du RN jusque dans les actes. Dans le plan de relance, nous estimons à 12 milliards d’euros ce qui est véritablement destiné la transition écologique, loin des 30 milliards annoncés. Il faut aller plus loin, avec 4 milliards d’euros rien que pour la rénovation thermique des logements. Il faut aussi renouveler nos petites lignes, plutôt que d’investir dans les LGV. Avec la Convention citoyenne pour le climat, il y a tout pour faire un plan de relance vertueux. Ses 149 propositions vont dans le bon sens, il faut les reprendre sans filtre. Et nous avons besoin d’un travail entre toutes les forces de gauche. Nous l’avons fait pour la réforme des retraites, nous devons le faire sur la transition écologique pour préserver les emplois, sans maintenir toutes les activités puisque certaines sont néfastes pour la planète et l’humain.

Fabien Roussel Cette crise a révélé que, à l’inverse de ce que martèlent les libéraux, on a besoin d’État, de souveraineté économique, de services publics. Même Macron a dit gloire aux salariés en première ligne. Alors, réparons ce qui a été cassé. Quand eux parlent du « jour d’après », moi je veux parler du système d’après. Les 560 milliards d’euros mis sur la table – les 460 du plan de soutien et les 100 de la relance –, c’est notre argent. Nous voulons avoir notre mot à dire. Annoncer la suppression de plus d’un million d’emplois, c’est une manière de tétaniser le peuple, mais c’est aussi une réalité. Car des grands groupes profitent de la crise pour accélérer les délocalisations, diminuer la masse salariale et augmenter les dividendes comme à Verallia. Il faut sortir de ce modèle qui épuise l’humain et la planète, reprendre le contrôle de ce plan de relance pour imposer la réduction du temps de travail, l’égalité femmes-hommes… La rentrée doit se faire sous le signe de l’action. Après l’intersyndicale, le 17 septembre, nous appelons à la mobilisation le 10 octobre, devant les préfectures.

Olivier Faure Avec ces centaines de milliards, on se dit : « Génial, une relance keynésienne, les libéraux ont enfin compris quelque chose ! » Mais Macron a réussi à transformer l’or en plomb. Ces 100 milliards serviront non pas à la transition sociale et écologique, mais à l’avènement d’un projet préexistant : la baisse des impôts dits de production, sans aucune contrepartie. Comme je l’ai dit lors de l’inventaire du quinquennat précédent, le Cice ne pouvait pas être un cadeau non conditionné à une négociation sur son utilisation. Nous passons à côté d’une opportunité pour les services publics, les premiers de corvée oubliés, les plus précaires. Oui, il faut changer de modèle, de système, se réinventer. La question est aussi de savoir qui va payer. Les 40 milliards venant de l’Union européenne devront être remboursés sur trente ans avec intérêts, soit au total 77 milliards. Mais ce ne devrait pas être à nous de rembourser. Dans le monde d’après, ceux qui paient doivent être ceux qui peuvent payer. Je nous suggère de mener ensemble une grande campagne pour que, au prochain Conseil européen, s’impose une taxe sur les transactions financières digne de ce nom.

Adrien Quatennens Bien sûr des entreprises sont en difficulté, mais on voit aussi au grand jour les profiteurs de crise. Et on parle de sécurité, comme c’est l’usage à chaque controverse de ce type. Mais la première insécurité dans cette période, c’est l’insécurité sociale. La philosophie du plan de relance est anachronique, un nouveau catapultage sans contreparties. Souvenez-vous, au moment des 20 milliards du Cice, un petit pin’s mentionnait « 1 million d’emplois », dont nous n’avons pas vu la couleur. Il faut des conditions et les entreprises prises en flagrant délit de licenciements pour des motifs financiers devraient rembourser. Sur la dette, si nous admettons qu’il faudra rembourser, alors les générations futures seront prises à la gorge et ne pourront pas relever les défis qui nous font face. Il y a une solution technique, pacifique : il faut que la BCE rachète la dette des États et la classe en dette perpétuelle. En dix ans, en France, les dividendes ont augmenté de 70 %, le salaire minimum de 12 % et l’investissement productif a reculé de 5 %. On marche sur la tête. Refusons la sinistrose ambiante, nous avons des propositions sérieuses avec l’objectif du plein-emploi et celui d’une véritable planification écologique.

L’année à venir sera celle de deux rendez-vous électoraux : les régionales et les départementales. La question qui se pose à gauche est de savoir comment être utile aux citoyens pour changer et améliorer leur vie. Mais les stratégies semblent différentes entre vous...

Adrien Quatennens Le principal enseignement des municipales, c’est le caractère écrasant de l’abstention. C’est une grève civique. La FI propose donc un cadre national pour des programmes communs aux départementales et régionales. Le pire serait de se rendre illisibles avec une géométrie variable région par région. Alors, mettons sur la table nos convergences et nos différences. La question européenne fait débat, des propositions de la Convention citoyenne sont incompatibles avec les traités. Et des forces prônent une vision fédéraliste, quand d’autres pensent que c’est à l’État de planifier. Mais ces enjeux ne sont pas indépassables pour mars 2021. Nous avons donc écrit aux formations. Il n’est pas évident de s’adresser au PS. Mais s’il fait la clarté sur certains sujets, il est possible de discuter pour ces échéances. Enfin, cela ne peut pas être l’hégémonie pour un parti. Alexis Corbière a proposé de renommer EELV en « Europe Hégémonie Les Verts ». C’était une boutade. Mais, aux régionales, le PCF a vocation à mener des listes dans le cadre de rassemblements, et la FI aussi.

Olivier Faure La seule question qui nous est posée est de savoir comment gagner ensemble. Tout le reste, ce sont des babillages. Mais, je suis d’accord pour apporter des clarifications et en demander. Je souhaite que chacun soit respecté pour ce qu’il apporte. À partir de là, que fait-on sur les six ans des régions et sur les cinq ans d’un gouvernement ? Comment mettre en œuvre un programme commun ? Nous avons dix ans pour sauver le climat, mais vous pensez que l’on a dix ans pour savoir qui aura le leadership sur la gauche ? Si l’on joue à ça, ce ne sera pas le printemps de la gauche, mais son été meurtrier. Nous aurons encore Wauquiez, Pécresse et Bertrand, car les élections régionales se gagnent dès le premier tour. Tant nous rassemble… Faisons en sorte que les Français n’aient pas à choisir entre nous.

Fabien Roussel Notre devoir est de redonner envie aux Français de retourner aux urnes. Si la gauche ne gagne pas, ce n’est pas parce qu’elle est désunie, c’est parce qu’elle est faible. Additionnez l’ensemble des forces de gauche, ça fait 30 % ! Il faut regagner l’électorat, convaincre sur la base de nos idées et programmes. Dans les 13 grandes régions qui ont la taille et la population de certaines nations européennes, il y a de sacrés enjeux. La préoccupation du PCF est que la gauche l’emporte. Je ne veux plus avoir à voter contre. Je veux voter pour. Fixons comme objectif qu’il n’y ait pas l’extrême droite au second tour dans ma région des Hauts-de-France comme pour la présidentielle. Il faut aller chercher tous ceux que la gauche a déçus et leur redonner envie de s’engager pour l’humain et la planète. Sur le programme, il doit être construit « en commun », de la base au sommet. C’est comme ça qu’il aura le plus de force et que l’on pourra gagner.

Léa Balage El Mariky Bien malin serait le parti qui pourrait se lancer dans l’hégémonie quand on voit le niveau d’abstention et le désamour qui frappent les partis. Nous proposons un changement de paradigme avec un récit autour de l’écologie. Mais le social et l’écologie forment un même chemin. Donc, soit on se trouve des prétextes, soit on converge. Les prochaines élections sont structurantes pour mettre en place la transition que nous souhaitons tous les quatre. Mais ce n’est pas l’addition de nos partis qui créera la dynamique. Elle sera citoyenne et peut s’enclencher sur des réalités très locales, comme le triangle de Gonesse, le T4, ou l’artificialisation des sols à Saclay pour l’Île-de-France. À EELV, nous sommes fédéralistes. Nous devons respecter les électeurs en leur proposant un programme résolument régional. Et oui, nous sommes pro-européens, et pensons que l’on peut agir dans le cadre des traités. C’est ce que le plan de relance nous montre puisque la règle des 3 % de déficit a volé en éclats.

Estimez-vous qu’il peut y avoir une voie commune à gauche pour 2022 ?

Adrien Quatennens On peut le déplorer, mais beaucoup de citoyens ont intériorisé l’idée que la seule élection qui compte, c’est la présidentielle. C’est un rendez-vous que nous ne devons pas manquer. La règle que l’on se fixe est simple : pas de divisions superficielles et pas d’union artificielle. Si nous arrivons à traiter nos points de désaccord, alors c’est possible de gagner. Mais je note que, quand la gauche l’a fait par le passé, ce n’était à la faveur d’un candidat commun au premier tour. La priorité étant à la lutte contre l’abstention, il faut que l’incarnation soit appréciée des milieux populaires. Partons du programme. Avec le PCF, cela fait deux fois que l’on défend le même. Il est discutable, ce n’est pas à prendre ou à laisser. Mais nous voulons aussi être respectés, il a réuni 7 millions de voix. Quel chapitre, quelle ligne voulez-vous discuter ? Enfin, j’ai un problème avec le fait qu’un candidat qui a hissé notre famille politique à 12 % en 2012 et à près de 20 % en 2017 soit parfois traité comme il l’est. Quel est le problème avec Jean-Luc Mélenchon ? Je pose aussi la question.

Olivier Faure Quand François Mitterrand a été élu, c’était le temps de l’hégémonie, où on ratissait assez large avec plusieurs candidats au premier tour pour rassembler au second. Dans l’éclatement du monde politique actuel, s’il a beaucoup de dents au premier tour, le râteau n’est pas présent au second ; nous risquons de ne pas en être. Ce serait la troisième fois en vingt ans, ce n’est plus un accident. Le débat au PS n’est pas si simple ; ces temps-ci, quelques personnes sont là pour me rappeler que je ne suis pas le bon camarade auquel elles aspirent parce que, justement, j’essaie de répondre à ceux qui, à gauche, s’interrogent, de dire qu’on ne peut pas continuer comme avant. Il faut réaffirmer ce que nous sommes, nous, socialistes, mais en l’articulant à un rassemblement possible de la gauche. Il n’y a pas un problème Mélenchon, ni Hollande, ce n’est pas une question de personne. Aucun de nous n’a envie de se ranger derrière quiconque, personne n’acceptera de reddition. De ce point de vue, nous sommes tous des insoumis. Il s’agit de savoir comment se retrouver sur un projet, puis de chercher quelle en sera la meilleure incarnation.

Léa Balage El Mariky Nous avons commencé à construire la maison commune à laquelle a invité Julien Bayou avec la galaxie des partis écologistes et Génération.s. Nous avons lancé un appel pour les régionales en ce sens. Pour faire ensemble, nous devons être capables d’aller avec un peu d’humilité, de constance et de courage vers la société. La jeune génération lit très bien trois enjeux : la lutte pour le climat, pour l’égalité femmes- hommes et contre le racisme. Cette génération est extrêmement politisée. Il faut lui faire une place dans nos organisations, si on veut être crédibles quand on dit qu’on n’est pas là pour le casting et qu’on veut changer nos institutions.

Fabien Roussel Il n’y aura pas de programme en commun, de candidature commune – si c’est la voie pour gagner, car on peut en discuter –, si vous ne vous en mêlez pas. Ce débat-là doit se faire avec le mouvement social, avec les organisations syndicales, les associations du monde de la culture, du sport, les ONG… C’est ainsi que nous pourrons donner du poids et de la force à un programme derrière lequel nous saurons nous rassembler. Cette Ve République, avec cette présidentielle, pousse à se mettre d’accord sur un petit dénominateur commun, c’est mortifère. Cela pousse à ne pas remettre en cause le capitalisme, à ce que le PCF soit à chaque fois le porteur de voix de la force qui serait devant lui. Je dis non, ça va changer, ce n’est plus possible. Nous voulons sortir du capitalisme, dire aux citoyens que c’est possible et que nous ne reconstruirons pas une gauche forte, dynamique, ambitieuse sans un PCF fort et influent. En disant cela, je ne dis rien d’autre que discutons-en et créons toutes les conditions qu’au prochain second tour, ce ne soit ni Macron ni Le Pen.

Publié le 14/09/2020

« Aujourd’hui pour sauver l’accumulation du capital, on est obligé de détruire la démocratie »

 

par Barnabé Binctin (site bastamag.net)

 

L’inaction écologique menace désormais l’espace démocratique, estime le philosophe Pierre Charbonnier. Les régimes autoritaires qui émergent ne se constituent-ils pas en appui à l’accumulation de richesses par quelques-uns au prix de la dilapidation des ressources de tous ? Face à cette destructrice « utopie du marché », les progrès politiques viendront du contre-mouvement social. Entretien réalisé en partenariat avec l’hebdomadaire Politis.

Basta ! et Politis : Comment interprétez-vous la multiplication d’initiatives écologiques et sociales à l’échelle locale ?

Pierre Charbonnier [1] : Ces démarches perpétuent une grande tradition de lutte pour les libertés et les droits collectifs, elles remettent en avant ce que l’on peut appeler la conquête de l’autonomie. À la différence des précédentes transformations sociales, ces revendications ne se font pourtant plus seulement dans une relation positive à l’État, mais contre lui. Le droit du travail, la Sécurité sociale, les retraites : historiquement, les dispositifs de protection ont été négociés et obtenus avec l’État ; c’est ainsi que celui-ci est devenu l’interlocuteur principal du mouvement social, et donc une valeur pour la gauche. Puis, en grande partie sous l’effet de l’émergence des enjeux écologiques, ce jeu s’est renversé. C’est désormais contre l’État centralisateur et bureaucratique que se construit parfois le mouvement de conquête de l’autonomie collective.

La grande machine administrative qui a mis en forme la protection sociale a été largement incapable d’entendre d’autres demandes, en rupture avec le processus d’uniformisation territoriale qui caractérise la modernité. C’est ce qu’illustre la lutte contre les grands projets inutiles, ces infrastructures industrielles accusées de sacrifier des morceaux de territoire au nom de l’intérêt « national ». L’exemple le plus symbolique est celui de Notre-Dame-des-Landes : tout l’enjeu pour les opposants à ce projet de nouvel aéroport dans la région de Nantes consistait à démontrer à l’État qu’il ne savait plus administrer correctement ce territoire, que l’espace n’est pas seulement une juxtaposition de parcelles identiques les unes aux autres. Que ce soit au regard de ses caractéristiques écologiques propres ou de l’histoire des savoir-faire qui y sont implantés, il était possible de démontrer en actes que l’aéroport promu par l’État constituait un gâchis et un investissement obsolète.

Est-ce à dire que l’État serait aujourd’hui devenu un adversaire dans la lutte pour le progrès écologique et social ?

Ce n’est pas aussi simple. Je ne crois pas à une lecture qui opposerait l’autonomie radicale à l’État. Il ne faut pas oublier que la haine de l’État peut aussi venir du fanatisme marchand : c’est très clair dans la tradition viennoise, chez Hayek [Friedrich Hayek, économiste britannique, ndlr] et ses héritiers, qui étaient aussi des « autonomistes » à leur façon, avec l’idée que l’offre et la demande peuvent se rencontrer sans la tutelle d’un grand intendant général. L’enjeu est donc de savoir où et comment produire du commun et des politiques de solidarité à l’heure du choc climatique. Parfois, cela passe encore par les formes classiques et majestueuses de l’État, comme c’est le cas avec le projet d’un Green New Deal aux États-Unis, qui entend répondre au démantèlement de l’État fédéral américain par le président Donald Trump. Pour discipliner de grands oligopoles industriels, pour orienter les flux de capitaux dans la bonne direction et pour ajuster le droit à l’enjeu écologique, il est difficile de ne pas en passer par l’État.

Dans d’autres cas, cela passe plutôt par des échelles régionales ou municipales. La question, selon moi, n’est pas d’être pro ou anti-étatiste, mais plutôt de faire une critique de la souveraineté. Il faut contraindre l’État à ne pas s’envisager comme une sorte d’instance transcendante qui s’imposerait à son propre territoire et à ses administrés au nom d’une volonté qui s’exprime épisodiquement dans les urnes. La souveraineté est un concept issu de la théologie qu’il faut combattre. Cela ne veut pas dire que l’État, en tant que structure institutionnelle, ne doit plus faire l’objet d’une conquête.

Pour autant, le local n’est-il pas devenu un levier d’action plus efficace ?

Les initiatives de remunicipalisation à l’œuvre, pour l’eau ou pour alimenter en circuit court les cantines scolaires par exemple, peuvent avoir un impact gigantesque sur les modes de consommation et l’économie politique. C’est fascinant de voir que certaines municipalités ne se considèrent plus seulement comme des entités administratives et budgétaires abstraites, qui gèrent des crédits venus d’en haut et qui accordent des marchés aux entreprises compétitives, mais comme des acteurs qui veulent intervenir activement sur les dépendances matérielles qui définissent le monde urbain.
Les villes sont par définition des aspirateurs métaboliques qui absorbent de grandes quantités de ressources et produisent des déchets. En remodelant les infrastructures de transport et les chaînes d’approvisionnement, elles peuvent limiter ce déséquilibre et imprimer dans la conscience collective une meilleure culture écologique et une conscience accrue de la valeur des liens matériels et de la façon dont ceux-ci s’articulent à des liens institutionnels.

La question de l’énergie interroge aussi, à sa façon, l’organisation d’un contre-modèle dans lequel les territoires seraient plus autonomes : comment, par exemple, assurer un accès et une distribution équitables à l’énergie si tous n’ont pas les mêmes ressources ou la même capacité de production ?

L’économie de l’énergie est un objet fascinant parce qu’elle est à la fois liée à la territorialité locale, et imbriquée dans des jeux diplomatiques très complexes. Début 2020, par exemple, il y a eu une manifestation à Hambourg (Allemagne) contre la décision prise par Siemens de signer un contrat avec Adani (une entreprise indienne) pour construire la signalétique d’une ligne de chemin de fer en Australie, qui part d’une mine de charbon jusqu’à son terminal d’expédition vers la Chine. Nous sommes face à des capitaux indiens qui vont exploiter une ressource australienne en direction de la Chine avec un savoir-faire allemand. Il y a là, incontestablement, des questions de territoire, mais la cartographie politique a complètement explosé : on n’est plus au 19ème siècle, quand les ouvriers et les patrons habitaient dans la même ville, à quelques rues d’écart, et se faisaient face directement dans les luttes sociales.

Aujourd’hui, le contre-mouvement doit épouser les formes territoriales de l’organisation du capital, être aussi souple et mobile que lui. C’est une forme d’internationalisme, bien entendu, mais qui n’est plus tout à fait celui qui a été théorisé au 19ème siècle. Il ne s’agit pas seulement de coaliser des groupes sociaux similaires par-delà les frontières, mais de coaliser des groupes sociaux très différents dont les intérêts s’alignent.

C’est donc dans l’articulation entre toutes ces échelles que se jouerait aujourd’hui la conquête de l’autonomie ?

Ce qui compte, quelle que soit l’échelle à laquelle on se situe, c’est d’être attentif aux ressources que l’on peut exploiter pour faire société. Il en existe à l’échelle locale, d’autres qui sont à la mesure des vieux États-nations – comment, par exemple, gérer autrement la Sécurité sociale qu’à cette échelle ? – et d’autres qui sont transnationales. Historiquement, chacune de ces trois échelles est porteuse de ses pathologies propres : le localisme identitaire et l’idéologie de l’ancrage ont été le berceau des conservatismes, le patriotisme à tendance protectionniste est le péché mignon de certains socialistes, et le globalisme utopique est caractéristique des libéraux. Il faut savoir identifier ces pathologies pour ne pas enfermer la pensée et l’action politique dans un seul registre territorial.

Les nouvelles luttes écologistes, selon vous, sont un prolongement historique des luttes ouvrières…

L’une des caractéristiques fondamentales du mouvement ouvrier, c’est d’avoir compris que le choc matériel, celui de l’industrialisation, nous obligeait à reconsidérer ce que l’on appelait la liberté. Le développement des nouvelles technologies productives ainsi que les nouvelles formes de division du travail et de consommation ont bouleversé la conception individualiste dominante qui encadrait l’idéal d’émancipation – et dont l’idée de propriété était le socle. Le socialisme s’est construit en incorporant ce choc matériel à sa pensée politique. C’est ainsi que l’idée de société elle-même est née : les interdépendances entre les individus, et entre les individus et les choses, sont constitutives de leur condition, et on ne peut en rester aux idées nées à l’âge préindustriel. C’est un mouvement de pensée dans lequel la question des rapports collectifs à l’extériorité matérielle est indissociable de la réflexion politique.

Or, aujourd’hui, un nouveau choc matériel nous arrive, qui s’appelle le changement climatique et qui déstabilise les conditions matérielles dans lesquelles nous existons. Ce choc-là doit donner lieu à une nouvelle formulation des idéaux de justice et d’égalité, comme cela avait été le cas au 19ème siècle. C’est en cela qu’il y a une relation à la fois de continuité et de discontinuité avec l’héritage socialiste. D’une part, il y a, dans le nouveau pacte social à construire, certains aspects qui héritent directement du socialisme, comme le refus du seul marché comme régulateur. D’autre part, il doit aussi y avoir une rupture, car la relation productive au monde matériel ne peut plus être admise comme un socle intellectuel allant de soi.

La construction de l’État social, notamment après la Seconde Guerre mondiale, a eu pour contrepartie de rendre les finances publiques tributaires de hauts niveaux de croissance, longtemps dopés par l’accès à des énergies bon marché. Quand les gains de productivité se sont mis à ralentir, quand les énergies sont devenues plus chères, cette marche en avant s’est grippée, on a eu recours à la dette. La crise perpétuelle de l’État social est un signe que l’impératif de croissance est devenu néfaste sur le plan social autant qu’écologique. Aujourd’hui, il est impératif de rompre avec la logique qui subordonne les politiques de redistribution à la performance économique : il faut se demander quelles infrastructures techniques et écologiques on peut déployer pour engendrer de la justice sociale et de la sobriété, et plus seulement si notre sphère économique est assez compétitive pour financer notre modèle social.

À l’heure où l’écologie politique est parfois instrumentalisée par le discours du « ni droite, ni gauche », votre propos a le mérite de la positionner très clairement sur l’échiquier…

Il y a deux questions. D’abord, si la gauche veut survivre, il faut qu’elle se réinvente, comme le socialisme avait réinventé l’émancipation au 19ème siècle. L’articulation de la justice sociale à l’enjeu du choc climatique sera décisive. Ensuite, l’adversaire politique de cette gauche nouvelle version n’est pas monolithique. Schématiquement, il se présente sous les traits du mainstream néolibéral d’un côté et de la réaction nationaliste de l’autre. Ces deux blocs sont constamment en train de s’opposer officiellement tout en s’échangeant des arguments, mais il n’en reste pas moins qu’il faut trouver des arguments spécifiques en fonction des confrontations.

Ce pôle de « la gauche nouvelle version » est encore loin, toutefois, de s’affirmer comme uni et rassemblé. Sur quelles bases une alliance des forces actuelles vous semblerait-elle envisageable ?

Les résultats des élections européennes de 2019 ont incité les organisations issues de l’écologisme classique à penser qu’elles étaient en train de prendre leur revanche historique sur la gauche sociale-démocrate et anticapitaliste. Pendant des années, on a ridiculisé le « vert » comme un élément minoritaire, décorrélé des grandes luttes sociales. Alors, quand l’opinion leur paraît plus favorable, les écologistes n’ont plus envie de s’écraser et misent sur une stratégie d’indépendance. Mais ces résultats sont en trompe-l’œil : ils sont liés aux échecs du Parti socialiste, et aux hésitations idéologiques de La France insoumise autour de la stratégie « populiste ». Surtout, la capacité des écologistes à capter les demandes de justice issues des classes populaires reste pour le moins limitée. Après le mouvement des gilets jaunes, il aurait été nécessaire pour eux de construire un discours qui ne prête à aucune confusion concernant la culpabilisation du consommateur pauvre, tout en se séparant de l’attachement traditionnel au « vert », qui est encore largement perçu comme un instrument de distinction sociale.

Autrement dit, rendre l’écologie plus intelligible sur les questions sociales ?

Il faut pouvoir présenter l’écologie comme une proposition forte sur les transports, le logement, les territoires, mais aussi sur les conséquences de l’accumulation du capital – et pas seulement sur le glyphosate ou le nucléaire. Le recours même à la terminologie environnementale pourrait s’effacer pour laisser place à une réflexion sur les infrastructures matérielles de la liberté et de l’égalité. On entend encore trop souvent des discours « paléosocialistes » : la culture contestataire dans laquelle résonne le souvenir des grandes conquêtes sociales ne parle pas à tout le monde, parce qu’elle s’enracine dans un monde en partie révolu. La symbolique du vert, du tournesol, est en porte-à-faux par rapport à l’imagination politique du plus grand nombre, de la même manière que la symbolique des grandes confrontations de classe est décalée par rapport à la réalité sociale actuelle.

Sur la question de l’articulation entre la gauche et l’écologie, je ne pense pas qu’une alliance bien coordonnée autour d’un unique langage politique puisse se former à court terme. Il faut donc faire avec ce que l’on a et apprendre à orchestrer différents registres symboliques. J’aurais tendance à penser que la double opposition au pôle néolibéral et au pôle conservateur peut suffire à une alliance de circonstance, une alliance composée d’acteurs suffisamment polyglottes pour accepter les langages propres à différentes cultures sociales et formes de luttes. N’oublions pas que de larges pans de l’élite administrative et technique seront des alliés nécessaires dans la bascule écologique et sociale : il faut faire du droit, construire des infrastructures sobres, réapprendre de quel sol on vit. Tout cela nécessite aussi des savoirs de pointe. Les victoires du mouvement émancipateur se produisent toujours quand des groupes différents voient leurs intérêts s’aligner. Il ne faut donc pas manquer l’occasion lorsqu’elle se présente.

Autour de quels thèmes et de quels enjeux particuliers cette nouvelle culture politique pourrait-elle se former ?

D’abord sur la critique de l’inefficacité de l’économie politique capitaliste : en plus d’être socialement injuste, le marché n’arrive pas à faire bon usage de la nature car il subordonne tout à une logique comptable qui rend quasiment invisibles les liens très concrets que l’on entretient avec notre milieu. Il faut donc réactiver un contrôle démocratique de l’économie pour qu’elle soit en mesure de s’ajuster aux impératifs écologiques.

Et il y a des sujets qui n’ont, en apparence, de rapport qu’indirect avec l’écologie mais qui sont fondamentaux. L’éducation, par exemple : aujourd’hui, l’état de l’école est une honte nationale, le désinvestissement dans la transmission scolaire, notamment dans les régions les plus pauvres, est affligeant. Comment fait-on une société qui répond à l’injonction écologique de manière constructive si on n’a pas de leviers de transmission ? Il faut mettre en œuvre une alphabétisation écologique, un peu de la même manière que la IIIème République s’était efforcée de fabriquer des citoyens adaptés au nouveau régime politique en construction. Il faut qu’un enfant connaisse aujourd’hui les mécanismes de base des cycles du sol, du climat et des chaînes productives – c’est aussi important que la Révolution française et Victor Hugo ! On pourrait dire la même chose au sujet des retraites : comment se fait-il que ce débat, qui engage la solidarité intergénérationnelle et le temps long, soit à ce point déconnecté des thèmes de l’écologie ? Le système de retraite est tributaire d’estimations de croissance sur plusieurs décennies, et donc de notre capacité future à produire et à répartir des richesses. Il ne peut être réduit à un enjeu budgétaire abstrait. Là encore, il faut donc décloisonner l’écologie.

Un autre de vos combats intellectuels consiste à rappeler que ces impératifs écologiques ne sont pas incompatibles avec la préservation d’un idéal démocratique : pouvez-vous détailler votre raisonnement à ce sujet ?

Il y a une inquiétude, souvent répétée, que la réaction au choc climatique débouche sur une sorte d’autoritarisme vert. Cette inquiétude prouve, selon moi, que l’on n’a pas bien compris ce qu’était un État démocratique : on l’assimile aux libertés individuelles, comprises essentiellement comme des libertés économiques. Mais un espace démocratique, ce n’est pas « chacun fait ce qu’il veut », c’est au contraire la capacité collective à se donner des règles. Parmi celles-ci, il y en a une qui, au moins depuis le 19ème siècle, est constitutive de cet espace démocratique. C’est ce que l’on pourrait appeler « la discipline du capital » : l’impôt, évidemment, mais aussi le droit social, qui limite le temps de travail, ainsi qu’un certain nombre de règlementations sur l’utilisation des technologies ou de ressources. Cette discipline du capital souligne tout simplement l’erreur de l’utopie libérale : elle ne produit pas l’optimisation de l’utilisation des ressources sur la base du marché, comme elle le revendiquait, elle produit plutôt leur dilapidation.

L’économie politique capitaliste a été présentée comme la solution la plus simple pour nous faire suivre la voie du développement matériel. Cette promesse a été partiellement réalisée, il faut tout de même reconnaître que les conditions dans lesquelles on vit aujourd’hui n’ont rien à voir avec celles qui précèdent la grande mutation industrielle. Mais elle n’a pas forcément su convertir ce développement matériel en développement politique.

S’il y a eu des progrès politiques, essentiellement du côté de la protection sociale, ce n’est pas l’œuvre de l’utopie du marché, mais celle du contre-mouvement qui a réussi à faire monter dans l’État une demande de régulation. En réalité, ce qu’on nous vend comme spontané, à savoir le marché, est une construction institutionnelle, activement supportée par l’État, sur une période très longue, entre les 16ème et 19ème siècles.

Comme le disait l’économiste Karl Polanyi, « le libre-marché a été planifié, le contre-mouvement socialiste, lui, est spontané ». C’est ce contre-mouvement qui a restitué le droit à l’autonomie des individus. Cela fonctionne de la même manière pour la crise écologique : le freinage n’est pas un obstacle à la démocratie, on peut même considérer que c’est la voie par laquelle la démocratie va pouvoir subsister face au choc climatique. Il faut pouvoir sauver le climat, non par la technologie comme certains s’y essayent, mais plutôt par une mutation sociologique, c’est elle qui permet d’emmener le plus de monde.

Pour autant, on entend souvent dire que des mesures comme la taxe carbone ou la réduction du trafic aérien pourraient être jugées « anti-démocratiques »…

Où a-t-il été écrit que l’accès à des billets d’avion bon marché faisait partie du pacte démocratique ? Nulle part ! On mesure là à quel point cette ambition triviale qu’est l’accès sans limite à des biens, qui ne sont ni de subsistance, ni même d’agrément, paraît désormais presque constitutive de l’ordre démocratique. C’est tout de même fabuleux. Or ce qu’il se passe aujourd’hui, c’est que pour sauver l’« accumulation », comme on le dirait en des termes marxistes assez classiques, on est obligé de détruire la démocratie. Parce qu’il faut maintenir des gains de productivité sur le travail – c’est la réforme du droit du travail –, ou pour les ressources – c’est l’absence de contraintes pour les sphères fossiles et extractives.

Sauf que ces gains de productivité produisent de la souffrance sociale, dans le premier cas, et le choc écologique, dans le second. De surcroît, ces gains de productivité sont quasi-nuls depuis vingt ans. Même l’informatisation n’en a quasiment pas produit. C’est fini, l’histoire de cette grande conquête moderne, « l’abondance et la liberté en même temps », qui reposait sur les gains de productivité « smithien » (d’Adam Smith, qui a théorisé la division du travail) et « ricardien » (de David Ricardo, qui a théorisé l’optimisation de l’exploitation de la nature). Cela nous met en porte-à-faux, matériellement et socialement, et n’est plus générateur de démocratie. La démocratie est, et a toujours été, une forme d’auto-limitation et d’auto-contrainte.

On pourrait aussi renverser la perspective en considérant que c’est l’inaction écologique qui va miner l’espace démocratique. Que ce sont eux, les saboteurs. De fait, aujourd’hui, on peut constater que ce qui relève de l’autoritarisme vient plutôt en appui des politiques de croissance, aux États-Unis, au Brésil, en Inde…

Faut-il en passer par le droit ? Le mouvement pour les droits de la nature ou la reconnaissance d’un crime d’écocide prend de l’ampleur et a obtenu quelques premières victoires symboliques…

Aujourd’hui, le sujet politique n’entretient plus le même rapport au vivant et au non-humain. Dans les droits de la nature, il y a cette intention généreuse, qu’on pourrait appeler « l’animisme juridique », qui consiste à mettre à niveau humains et non-humains comme tous porteurs de droits. Intellectuellement, je suis méfiant sur les formulations naturalistes et dualistes des enjeux politiques : l’idée d’un crime d’écocide et d’un droit de la nature me met très mal à l’aise car cela oblige encore à séparer des donneurs de droit, d’un côté, et la nature, de l’autre, qui serait encore quelque chose d’un peu inerte. Dans un tribunal, pour l’instant, ça ne marche pas : il y a le principe d’intention, en droit, et il est impossible de prouver qu’on a voulu détruire la nature.

C’est un mouvement qui peut se justifier politiquement, au regard des dynamiques contemporaines, mais qui reste compliqué d’un point de vue juridique. En réalité, il est déjà écrit que la propriété ne saurait remettre en cause le droit à une vie décente, donc il est possible de démontrer l’infraction des activités agro-industrielles ou pétrolières au regard d’un droit déjà existant. Le problème n’est donc pas d’inventer un nouveau droit, c’est de mieux interpréter celui qui existe déjà, l’interpréter de manière un peu plus radicale et de l’appliquer.

 

Propos recueillis par Barnabé Binctin

 Publié le 13/09/2020

Discours du Panthéon : pauvre République !

Le 4 septembre, Emmanuel Macron a saisi l’occasion du 150ème anniversaire de la IIIème République pour célébrer... « les 150 ans de la République ». De République, il a surtout été question de sa version la plus conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire.

 

 Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le discours d’Emmanuel Macron n’était pas un simple exercice de style sur l’histoire d’hier. Ancré dans les enjeux de notre temps, il n’était pas non plus un événement isolé. La valorisation du 4 septembre 1870, l’inflexion sécuritaire, la loi en gestation sur la naturalisation et la stigmatisation du « séparatisme » forment un tout. Qui éloigne irrémédiablement l’action publique de la gauche…

Il ne suffit pas que l’on se dise républicain pour que la république vive. Il y a manière et manière de s’en réclamer. Les litanies sur la république comme un bloc ne sont que mauvaise idéologie. En réalité, la république n’est pas une essence immuable : c’est une construction, opposant ou rapprochant des forces loin de se confondre en quelque bloc que ce soit. Depuis qu’elle est apparue officiellement, en septembre 1792, elle a toujours été à la fois une et multiple : simultanément ou alternativement, un mot, une idée, un principe, un système, un projet et des actes. Ajoutons qu’elle s’exprime au singulier, mais n’a jamais existé qu’au pluriel.

N’est-il pas significatif qu’elle se décline chez nous en numéros ? Les deux premières (1792-1799 et 1848-1851) sont filles de révolutions réussies, la troisième (1870-1940) est née d’une défaite, la quatrième (1946-1958) d’une victoire et la cinquième (1958-…) d’un putsch militaire. Et ces cinq républiques n’ont pas eu moins de sept constitutions. Toutes ne sont pas équivalentes. La première a ouvert des portes démocratiques et sociales inédites ; la seconde a étouffé ses promesses émancipatrices initiales, parce que la peur du monde populaire urbain a conduit dès 1848 la bourgeoisie à s’effrayer de ses propres audaces ; la troisième n’a été véritablement propulsive que lorsque le mouvement ouvrier est parvenu à bousculer les atermoiements des républicains les plus tièdes ; la quatrième a vu ses potentialités démocratiques annihilées par les confusions de la guerre froide ; quant à la cinquième, son présidentialisme l’a portée vers des dérives monarchiques et la conduit aujourd’hui à la crise politique que nous connaissons et qui nous perturbe tant.

Dis-moi quelle république tu promeus et je te dirai qui tu es… Comme acte fondateur, Emmanuel Macron a choisi le 4 septembre 1870. Sa décision est lourde de sens et de troublantes ambiguïtés. Quand la défaite militaire face à la Prusse précipite la chute du Second Empire, à la fin de l’été 1870, c’est l’intervention du peuple parisien qui impose la proclamation de la République. Mais ceux qui la déclarent officiellement ne sont pas les plus révolutionnaires ou les plus radicaux : leur objectif est avant tout de rassurer les conservateurs, au nom de l’impératif de « Défense nationale ». Quelles que soient les intentions de l’homme, le nom de Gambetta n’est dès lors que le masque d’une capitulation républicaine de fait, au nom du nécessaire compromis national. Le résultat de la prudence extrême est sans appel : en février 1871, les élections législatives donnent une majorité écrasante aux ennemis de la république – 150 républicains, majoritairement très modérés, face à 400 monarchistes et une quinzaine de bonapartistes. L’idée républicaine qui se cache est une idée moribonde…

Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité.

Ainsi, cette république de 1870 qu’encense le Président jupitérien laissait les républicains à ses marges. Un an après cette fixation conservatrice, en mai 1871, elle révèle d’ailleurs sa nature profonde en plongeant Paris dans le bain de sang de la « Semaine sanglante », qui foudroie les promesses populaires et émancipatrices de la Commune de Paris. Ce n’est qu’en 1875 que la République est institutionnellement légitimée – à une voix de majorité ! Quant aux républicains, ce n’est qu’entre 1876 et 1879 qu’ils obtiennent enfin la majorité aux deux assemblées. Alors que la Commune avait dès 1871 décrété la séparation de l’Église et de l’État, institué le principe de l’école laïque et gratuite, réaffirmé le droit au travail et proclamé l’autonomie municipale, la IIIe République attendit 1881-1882 pour installer la laïcité scolaire, 1884 pour permettre aux conseils municipaux d’élire leurs maires et 1905 pour séparer l’Église et l’État. Et il fallut patienter plus longtemps encore pour que cette république des droits, indéfectiblement hostile aux droits des femmes, se décide à étendre au monde du travail le magistère régulateur de la loi. Ce n’est qu’en 1884 que les syndicats sont reconnus, en 1892 que sont créés les inspecteurs du travail et 1898 qu’est adoptée une loi sur les accidents du travail. Il est vrai que, entretemps, le socialisme en expansion a pris de relais d’un « parti républicain » divisé et émoussé… Les républicains du verbe sont rarement les défenseurs les plus pertinents de l’engagement républicain.

De fait, la République ne se vénère pas comme une idole univoque et figée. Elle ne s’emprisonne pas dans un consensus lénifiant. Elle se construit en assumant pour les réduire les tensions naissant d’une société traversée par les inégalités, les discriminations et les aliénations qui contredisent le parti pris républicain. Le consensus qu’invoque Emmanuel Macron est celui d’une république conservatrice, soucieuse d’ordre plus que d’égalité. La Déclaration fondatrice de 1789 était celle des droits ; la Constitution « bourgeoise » de 1795, rédigée après la chute de Robespierre et la mise au pas du mouvement populaire, tenait à équilibrer la référence aux droits par celle des devoirs ; le Président actuel enfonce le clou en précisant que s’il y a des droits, il y a « d’abord des devoirs ». Cette version minimaliste de l’idée républicaine fonde la liberté sur l’autorité davantage que sur la citoyenneté. Elle s’en tient à une égalité réduite à l’égalité en droit, rebelle à l’égalité des conditions, faisant de l’égalité des chances et du « mérite » la base de l’ordre social. L’émancipation est utilisée au passé – l’abolition de l’esclavage – mais ne se décline pas au présent. L’élargissement de la citoyenneté ne renvoie qu’à l’acquisition de la nationalité. Le bien commun et le service public qui en découle ne sont plus l’horizon de l’État. L’État-providence ouvertement revendiqué n’est plus celui de l’atténuation des inégalités, mais celui des pouvoirs régaliens garants de l’ordre social.

Ce n’est pas un hasard si Emmanuel Macron célèbre la timide proclamation républicaine du 4 septembre, mais fonde la naturalisation sur un pacte d’adhésion individuelle à la « France éternelle », bien plus qu’à une République dont il préfère visiblement les relents monarchiques au parfum d’une souveraineté populaire décidément aux abonnés absents. Ce n’est pas du côté d’une nation révolutionnaire ouverte et mobile que Macron va chercher le stimulant affectif d’une communauté de destin, mais dans l’obédience et l’acceptation d’une idéologie nationale strictement contrôlée. Dans cette vision, la république n’est au fond que la forme à peine modernisée d’une entité « France » définie exclusivement par la matérialité naturelle des « paysages », par une langue officielle standardisée (l’abbé Grégoire était ce révolutionnaire qui faisait reposer le triomphe de la langue officielle sur l’éradication des « patois ») et par une histoire mythifiée où l’on ne sait plus trop bien quelle est la part, dans ce qui l’identifie, des racines chrétiennes, de l’ordre monarchique de l’État et de la république de l’ordre. Une république hors du temps, sans peuple concret et sans révolution ; une république sage et policée où le peuple sociologique et le peuple politique ne se confondent surtout pas… Comment, dans ces conditions, faire de la république une passion populaire ?

En tout cas, le continuum est parfait, qui va du sacre de Clovis à la nouvelle monarchie républicaine, hier appuyée sur un choix institutionnel (l’élection du Président au suffrage universel) et aujourd’hui légitimée par une nouvelle doxa historienne, plus proche de l’imaginaire national étasunien que de la tradition révolutionnaire française. Le bicentenaire de la République, en 1992, avait laissé quelque chose de la coloration révolutionnaire de l’idée républicaine française. Emmanuel Macron efface définitivement la macule révolutionnaire. Le nom de Gambetta est prononcé, mais le héros subliminal de la république macronienne est Adolphe Thiers, cet orléaniste convaincu qui fut à la fois le massacreur de la Commune et le premier Président de la timide république née le 4 septembre 1870.

Au détour d’une cérémonie d’apparence consensuelle, devant le Panthéon national, Emmanuel Macron donne à son inflexion à droite une cohérence qui prépare l’échéance décisive de 2022. Si les « devoirs » et l’autorité respectée sont la base de l’ordre social, la plus extrême sévérité est requise pour l’observation rigoureuse de la loi. Si les contrevenants « ensauvagés » à la loi utilisent la violence contre les garants de l’autorité, rien n’est plus nécessaire que de déployer une force plus grande encore pour les empêcher de nuire. Si la responsabilité première est la solidarité « vis-à-vis de ses compatriotes », ce qui est le plus « naturel » est que le résident définitif devienne membre de la communauté nationale d’accueil, au risque de durcir la coupure entre le naturalisé et celui qui reste rebelle au « pacte » d’insertion que constitue la naturalisation.

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné.

Car comment empêcher que celui qui reste en dehors du pacte national ne soit, à un moment ou à un autre, suspect d’accorder une importance supérieure à la « communauté » dont il est issu ? Sans doute, les autorités actuelles affirment-elles vouloir éviter d’établir un trait d’égalité entre « communauté » et « séparatisme », mais le passage de l’un à l’autre se fait car la frontière est incertaine. Toute communauté est ainsi a priori suspecte, qu’elle soit religieuse, politique, idéologique ou sociale. En outre, une communauté, nationale ou non, n’est jamais si bien soudée que si elle a un « ennemi principal ». Ce fut hier « l’anti-France » des extrêmes droites ; c’est aujourd’hui le « séparatisme » qui est la cible désignée. L’ennemi prend forme au travers d’un continuum suggéré : sa base de recrutement est dans l’islam, que l’État entend contrôler – héritage concordataire – par le recours aux clergés et aux associations ; sa version plus poussée est l’islamisme (pourtant voisin musulman de ce que fut naguère la démocratie chrétienne…) ; sa forme ultime est le « terrorisme islamique » qu’il s’agit d’éradiquer.

Officiellement, les trois notions ne se confondent pas ; mais comment ne pas anticiper les glissements possibles de l’un à l’autre ? Il est vrai que le « communautarisme » est souvent une version pauvre du commun. Ou plutôt il est vrai que, quand des discriminés ne trouvent pas dans l’espace public la protection et la reconnaissance qu’ils espèrent, ils peuvent se laisser aller à la tentation de se constituer en communauté protectrice à part. Mais est-ce en laissant entendre qu’un groupe, une culture ou une religion portent en elles le risque d’une séparation qu’on écarte la possibilité de la mise à l’écart ? N’est-ce pas parce que la république officielle se détourne trop ostensiblement du bien public, qu’elle laisse le champ libre aux formes les plus réduites de la mise en commun ? Est-ce en discriminant un peu plus dans les mots, fût-ce au nom de l’universalisme, que l’on conjure les séparations possibles dans les têtes et dans les actes ?

La politique macronienne est cohérente. Elle est dangereuse, comme le fut la prudence des républicains du 4 septembre 1870. En principe, elle vise à couper la voie au Rassemblement national, en attirant vers l’hypothèse Macron de 2022 une part conséquente de la droite. En fait, elle légitime un peu plus le discours de l’adversaire désigné. Quand le cœur de la droite et de la gauche sont affaiblis, quand les repères fondamentaux s’émoussent, qui peut dire avec certitude que le refus de la droite la plus extrême l’emportera in fine sur la détestation des pouvoirs installés ?

La droite et la gauche ne fonctionnent plus, nous dit-on. Dans les faits, c’est la gauche qui est la plus fragilisée. En multipliant les clins d’œil vers la droite, avec un peu plus de sécuritaire, de protectionnisme, de souverainisme, Macron contribue à ce dangereux déséquilibre. À la part bien à gauche de l’idée républicaine d’en tirer les leçons. Sans compromis aucun avec ce qui mine la république conséquente, cette « vraie république » dont le mouvement ouvrier du XIXe siècle avait fait son drapeau.

 

Roger Martelli

Publié le 26/08/2020

 

Décentraliser n’est pas démocratiser

 

Par Antoine Châtelain  (site regards.fr)

 

Les vertus de la décentralisation s’évanouissent si elle ne sert que la gouvernance libérale sans assurer la participation des populations. Entre la marchandise et la technocratie, une autre voie doit être pensée.

C’est un faux débat par excellence. La ville est devenue le territoire par excellence de l’organisation sociale, et la métropolisation est le pivot de son expansion. Dès lors, revient sur le devant de la scène ce sempiternel débat sur l’obsolescence de l’État national. Si l’État désigne la puissance publique, il ne relève pas d’un seul territoire. La commune ne fait pas moins partie de la sphère étatique que le département, la région, la nation ou les institutions continentales. La question traditionnelle est de savoir comment fonctionne le grand « tout » de l’État : de façon centralisée ou décentralisée. Dans les dernières décennies, la réponse s’est portée vers la seconde hypothèse, ce que l’on peut tenir pour un progrès.

Dérégulation et « gouvernance »

Les structures moins étendues sont par définition plus proches de la population, et donc mieux à même d’assurer la participation du plus grand nombre à la délibération, à la décision et à l’évaluation des choix engageant le devenir d’un groupe humain. La logique de la décentralisation et du transfert des compétences vers les échelons dits autrefois « subalternes » relève à l’évidence de la nécessaire démocratisation de la gestion publique.

Toutefois, elle n’est pas en elle-même l’accomplissement démocratique. Dans la période récente, elle s’est même accompagnée de désastreuses régressions, pour deux raisons fondamentales. La première – la plus évidente – est que la décentralisation s’opère sur fond de dérégulation générale. Contrairement à l’opinion reçue, ce n’est pas que l’État a perdu de son importance stratégique. On considère simplement que la répartition générale des ressources ne procède plus de la « volonté générale », mais de la seule logique financière et marchande. L’impératif de plafonnement de la dépense publique et de désendettement de l’État est devenu un dogme canonique, une base du « consensus de Washington » (lire l’encadré), élargi aujourd’hui à l’ensemble des États.

La seconde cause de régression se trouve dans la conception dominante de ce que l’on appelle désormais la « gouvernance » et qui se substitue au « gouvernement ». Théoriquement, il s’agit de rompre avec la fixité administrative et d’introduire une plus grande souplesse dans la détermination des choix publics. En pratique, la gouvernance fait primer la rationalité supposée compétente sur le temps plus long et plus complexe de la consultation démocratique. Au lieu de diffuser la décision vers le bas, elle tend à la concentrer à toutes les échelles de territoire. La norme technique prend le relais de la loi et enserre la décision dans des mécanismes technocratiques pas moins contraignants que ceux de la logique administrative classique.

Moins d’État, moins de marché

Au total, la logique de l’intérêt général « par en haut » est remplacée de plus en plus par la double dominante de la concurrence et de la compétence. La décentralisation fonctionne de fait comme une simple déconcentration, qui pousse à intérioriser vers le bas les « contraintes » de la bonne gestion publique. Au lieu d’élargir le débat démocratique, en le faisant porter sur l’allocation des ressources en même temps que sur la définition des besoins, elle pousse à intérioriser les inégalités croissantes entre les territoires. Dans une pure logique de concurrence, les institutions décentralisées, communales ou supracommunales, sont incitées à rechercher la compétitivité et l’attractivité de leur territoire de compétence, fût-ce au détriment des territoires voisins.

Dans une logique maîtrisée de subsidiarité, il serait bon que les compétences les plus larges soient attribuées aux territoires les plus proches de l’expérience réelle des populations. À une double condition : que ces compétences fassent l’objet d’une participation élargie des populations à leur conception et à leur usage ; que les échelons plus larges aient pour mission de veiller à l’égalisation et donc à la péréquation des ressources, en même temps qu’à la gestion des biens communs à l’ensemble des territoires concernés.

Pour tout dire, on devrait tenir que la décentralisation est infirme si elle ne s’accompagne pas d’un double recul de la marchandise et de la technocratie. Les ultralibéraux nous disent depuis longtemps qu’il faut moins d’État et plus de marché. Une vision étroite de la République rétorque volontiers qu’il faut moins de marché et plus d’État. Peut-être faut-il expérimenter une autre voie considérant qu’il faut moins de marché, moins d’État administratif et davantage de partage, de bien commun et de détermination publique.

 

Antoine Châtelain

Le consensus de Washington est un ensemble de mesures d’inspiration libérale appliquées aux économies en difficulté face à leur dette (notamment en Amérique latine). Elles sont imposées par les institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et soutenues par le département du Trésor américain. Ce « consensus » reprend les idées présentées en 1989 par l’économiste John Williamson, qui énonçait dix propositions autour des notions de discipline budgétaire, de libéralisation complète de l’économie et de privatisations.

Publié le 25/08/2020

Éric Dupond-Moretti : l’ex-ténor passé à la solde du pouvoir exécutif

 

(site politis.fr)

 

En abandonnant la robe pour un maroquin ministériel, le nouveau Garde des Sceaux a aliéné ses convictions de défenseur des libertés, pointe l'avocat Vincent Brengarth, citations à l'appui.

Serions-nous en train d'assister passivement à la dissolution de la personnalité tonitruante d’Éric Dupond-Moretti dans les affres du pouvoir exécutif ? « Quand on est avocat pénaliste libre, on n’a pas la même parole que quand on représente l’État », déclarait-il le 8 juillet. Mais jusqu’à quel point ? La machine étatique serait-elle à ce point dévastatrice qu’elle annihilerait les convictions de ceux qu’elle entraîne dans son giron ?

Indépendamment du débat portant sur ses méthodes, nul ne saurait contester le talent qui a hissé Éric Dupond-Moretti au panthéon des avocats les plus en vogue de sa génération, pas plus que le mérite républicain dont il a su faire preuve avec exemplarité. Par sa nomination, et au-delà de tout souci de corporatisme, les avocats espéraient enfin rompre avec une vision politique autoritariste sur le monde de la justice, et remédier à la dégradation continue des moyens de cette dernière, tout en rehaussant par là-même la confiance des citoyens envers le système judiciaire. Si une telle réaction paraissait peu probable sur un plan purement politique, la propension d’Emmanuel Macron à vouloir séduire l'opinion publique, presque à tout prix, la rendait possible.

La présence d'un Garde des Sceaux affirmé est d’autant plus indispensable au vu de la nécessité de rétablir la crédibilité du discours des pouvoirs publics concernant la justice, notamment face aux incohérences induites par l'utilisation de nouveaux outils. À titre d'exemple, l’État souhaite, d'une part dématérialiser les procédures (recours à des procédures écritures, à la visioconférence…), éloigner le justiciable des juges, ce dont témoigne notamment l’architecture du Palais de justice de Paris, réaliser des économies, notamment à travers l’extension des cours criminelles, apparue pendant la crise sanitaire et vilipendée par… Éric Dupond-Moretti lui-même. D'autre part, le pouvoir exécutif affiche vouloir développer une « justice de proximité », ce qui est techniquement incompatible avec les objectifs cités précédemment. Un État de droit se doit d'avoir une vision cohérente sur la justice et une action reste à mener en ce sens.

Appliquer ses convictions d'avocat peut sembler compatible avec l'exercice du pouvoir politique. L’entretien donné le 19 juillet au Journal du Dimanche par le nouveau ministre de la Justice met néanmoins en cause l’authenticité des engagements qui semblaient le caractériser en tant qu'avocat. En 2015, il déclarait pourtant : « Je suis bien conscient d'être un "bobo", un bourgeois de gauche. Cela doit-il pour autant m'interdire d'avoir un idéal et d'essayer de lui donner consistance dans le choix des dossiers et la manière de les conduire ? Non. Et effectivement, être avocat pénaliste n'est pas dissociable de cette quête. » Mais où est donc passée cette dernière ?

Opposé à l’outrage sexiste, Éric Dupond-Moretti déclarait en 2018 : « Il ne suffit pas que la plaignante livre sa parole pour que sa parole soit sacralisée par la justice. » Devenu Garde des Sceaux, il souhaite désormais que « les hommes suspectés de violences conjugales, s’ils ne sont pas déférés, soient convoqués par le procureur et reçoivent un avertissement judiciaire solennel »... La « suspicion » se confond ainsi dangereusement avec le traitement judiciaire à charge, ce qui peut remettre en cause le principe de présomption d'innocence pourtant si utile lorsqu’il s’agit de Gérald Darmanin.

Le nouveau Garde des Sceaux, évidemment conscient de l’incompréhension légitime soulevée par sa nomination auprès du mouvement féministe, tente ainsi de nager entre deux eaux, au risque de noyer toute forme de cohérence.

La lutte contre les violences sexuelles et contre les dysfonctionnements dont la justice souffre en la matière impose de trouver des variables d’ajustement, notamment pour trouver une juste conciliation avec la présomption d’innocence. Ces variables ne doivent cependant pas se confondre avec un double de langage, au gré des publics et des attentes mais qui, in fine, viserait uniquement à protéger les intérêts du président de la République et de ses ministres. Ce double langage serait d’autant plus malvenu que les victimes de violences sexuelles attendent des gages face à une justice qui peine à les entendre.

Avocat d’Abdelkader Merah il dénonçait la dictature de l’émotion et plaidait : « Les chagrins indicibles n’autorisent pas les erreurs judiciaires. Cette époque confond tout. » Le Garde des Sceaux est désormais favorable à des mesures de sûreté contre les personnes condamnées pour terrorisme que les praticiens savent manquer de proportion. La dérive judiciaire, induite par des législations qui tendent à promouvoir l'exception en tant que principe de base, s'accroit.

Concernant le rapatriement des enfants en Syrie, Éric Dupond-Moretti semble également se ranger du côté de la politique gouvernementale, alors même que la CNCDH et le Défenseur des droits sont favorables à un rapatriement sans délai.

Lors de la passation de pouvoir, Éric Dupond-Moretti affichait vouloir l’indépendance du parquet. Quelques jours plus tard, il déclarait dans le JDD qu’il est « légitime pour le gouvernement de définir et de disposer des moyens de conduire une politique pénale », ou encore qu’il est « normal que le gouvernement soit informé d’affaires qui ont une certaine résonance ».

Le pouvoir exécutif n’aurait-il pas su obtenir la subordination d'un ténor du barreau afin de « gérer » au mieux certaines enquêtes sensibles, notamment celle portant sur la gestion de l’épidémie du Covid-19 ?

Fait plus grave, Éric Dupond-Moretti engage la crédibilité des avocats pénalistes dans des domaines où les libertés et principes sociétaux, inhérents à un État de droit, se trouvent remis en cause par la pression d'un pouvoir politique soucieux avant tout de préserver son propre intérêt. Il en va ainsi des procès antiterroristes, dans lesquels la tentation répressive et le principe de précaution semblent dépourvus de toute proportion, probablement afin d'atténuer la pression médiatique. Que devient la justice si les détracteurs les plus célèbres de telles dérives rallient le pouvoir politique, et ce pour des raisons qu'il ne m'appartient pas de juger ?

L’hommage rendu au « courage » d’Emmanuel Macron par un tel avocat est à lui-seul un mystère. Cette nomination s'inscrit-elle dans une logique de renoncement aux principes défendus jusqu'à présent ? En effet, et jusqu'à présent, le quinquennat de M. Macron n’est pas celui des droits de l’Homme, mais plutôt le symbole de la répression des mouvements sociaux, de la négation des violences policières, de la pérennisation de l’état d’urgence, de l’immixtion dans la nomination du procureur de Paris... Est-ce faire preuve de courage que de renier discrètement l’héritage des Lumières que soulignait il y a peu de temps encore Éric Dupond-Moretti ?

Si le Garde des Sceaux s’est montré plus convaincant face aux députés, la volonté de justice des mineurs figurait parmi les ambitions de son prédécesseur. De même, Emmanuel Macron avait déjà déclaré, en 2018, que les magistrats composant le parquet seront nommés, après avis conforme du Conseil Supérieur de la Magistrature, et bénéficieront en matière disciplinaire de la même procédure que leurs collègues juges…

Dans un contexte de fracture sociale de plus en plus marquée, il importe plus que jamais de disposer de défenseurs des droits animés de convictions que nul pouvoir ne saurait aliéner. Dans le cas contraire, et comme l'a illustré l'histoire à de trop nombreuses reprises, la situation sociale peut rapidement devenir incontrôlable.

 

par Vincent Brengarth

Publié le 14/08/2020

Pour un communisme luxueux

 

par Frédéric Lordon, (siteblog.mondediplo.net)

 

La proposition communiste n’aurait pas grande chance de succès si elle n’était qu’un discours de nécessités et de réductions. Il s’agirait quand même de se souvenir de la fin de la politique, qui est de vivre bien. Assurément, la garantie économique générale (alias le « salaire à vie ») — qui triomphe de l’aléa et de l’angoisse matériels —, la souveraineté des producteurs associés — qui abolit les rapports de pure subordination —, le droit au temps — inscrit dans le désarmement de l’impératif productif — sont autant de conquêtes qui feront vivre incomparablement mieux que sous le capitalisme. Et il faudra le dire. Mais peut-être faudra-t-il dire davantage pour défaire l’imaginaire entièrement négatif dont l’idée de sortir du capitalisme, pour ne rien dire du mot « communisme » lui-même, ont été surchargés — en gros : appartements collectifs, alimentation patates et saucisson, voitures grises, moulins à café gris, vêtements gris, murs gris, villes grises.

Le capitalisme, ou l’usurpation de « la vie »

Imaginairement, le capitalisme a fait main basse sur la couleur, la lumière et jusqu’à la vie même. Il faut les lui retirer, lui qui dans la réalité détruit absolument tout : la planète, les lieux d’habitation sauf pour les riches, la santé physique sauf celle des riches, la santé mentale, il est vrai celle des riches y compris, mais différemment. Pour être imaginairement, puis politiquement viable, le communisme doit tout se réapproprier. Il doit même revendiquer le luxe — puisque lux c’est la lumière. Or c’est bien de cela qu’il s’agit : de lumière dans l’existence.

Dans les multiples, grotesques, et honteuses usurpations dont il se sont rendus coupables, les publicitaires, après le « concept » et la « créativité » (misère des « créatifs »), ont jeté leur dévolu sur « la ville », ses « lumières » et ses « couleurs ». La publicité « embellit la ville », voilà le genre de saleté que ces crétins barbus en tongues et à lunettes épaisses n’hésitent pas à soutenir. Ôtez la publicité, et vous retournez à Berlin-Est d’avant la chute du Mur, ou à Tirana.

La vérité est plutôt : mettez à bas les panneaux JC Decaux, rendez la ville aux grapheurs, aux artistes de rue, et en fait à tout le monde, et vous verrez l’explosion de formes, de couleurs, d’idées, de slogans. Qu’on ouvre des concours pour les gigantesques bâches des immeubles en travaux – pour sûr on y verra autre chose que des montres, des parfums ou des téléphones portables en 20 mètres par 10. Mais on ne sait pas si l’on doit en vouloir aux publicitaires : eux-mêmes morts-vivants, comment pourraient-ils faire la différence entre la vie vivante et la vie morte, perdue dans le faux des images marchandes ? On sait en tout cas qu’on les empêchera de nuire : évidemment, la publicité viendra très haut dans la liste des choses à abolir. Fermeture du secteur de la publicité : en voilà un exemple typique de réorientation de la division du travail.

L’erreur publicitaire, concentré pur de l’erreur capitaliste, c’est d’avoir pris le désir de marchandise pour le désir tout court. Puis d’avoir conclu que, sans la marchandise, le désir désertait le monde — et la couleur et la lumière avec. Avec un peu de recul, on n’en revient pas d’une escroquerie de cette magnitude. Tout dans la conjoncture présente, notamment dans les prises de rue, contredit ce mensonge énorme, et dit la poussée du désir — de faire, de peindre, de grapher, d’écrire, de construire, de créer, mais cette fois pour de vrai, c’est-à-dire hors de la valeur d’échange, hors des commandements du capital. On pourrait dire, d’ailleurs, que telle est la prémisse quasi-anthropologique, et bien fondée, de la proposition de Friot : les individus humains désirent l’effectuation de leurs puissances. C’est peut-être un peu bête à dire mais ça n’en est pas moins profond, et vrai : les individus humains veulent faire des choses.

C’est la configuration particulière des structures sociales, à une époque donnée, qui contraint ce vouloir à se couler dans des formes préétablies, et les puissances humaines à s’exercer de telle manière et pas de telle autre — le plus souvent de la manière qui correspond aux visées du groupe hégémonique, et au service de ses intérêts. Mais qu’on libère les puissances individuelles de ces captures, et elles ne s’en exerceront que davantage. Telle est la justification dernière du salaire à vie de Friot : les gens feront des choses. Et ces choses seront autant de contributions à la vie sociale.

Bien sûr ce « faire des choses », de lui-même, ne compose pas spontanément une division du travail entièrement adéquate à l’ensemble des nécessités de la vie matérielle collective. Aussi une part continuera-t-elle d’être contrainte. Quelle part d’ailleurs ? Beaucoup des salariés actuels savent, et aiment, faire des choses qui s’insèrent parfaitement dans la division du travail, à ceci près qu’ils sont contraints de les faire dans des conditions terriblement dégradées par les données du capitalisme : les données concurrentielles et actionnariales. Mais, précisément, le système du salaire à vie affranchit de ces dégradations : restent la pleine fonctionnalité à la division du travail et la possibilité désormais de faire les choses bien.

Le luxe capitaliste, ou la beauté prisonnière de l’argent

Quand il n’est pas contraint par des enrôlements violents, le désir de faire des choses est par soi un désir de les faire bien, et même du mieux qu’on peut car, les faisant pour soi, on y met tout de soi. Pour certaines choses, les faire bien, c’est ipso facto les faire belles. Voilà le commencement du luxe.

On aperçoit peut-être déjà ce dont il va s’agir ici avec « luxe », et surtout ce dont il ne s’agira pas. Ni les bidets en or massif des enrichis du néolibéralisme, ni, de toute façon, l’amoncellement des objets, pour des raisons qu’on a assez dites : la pure logique de la quantité, qui est celle de la valeur capitaliste, en plus d’exploiter les hommes dévaste la planète. Il est extrêmement étrange, en fait même absurde, qu’on trouve le mot « communisme » embarqué dans le Fully Automated Luxury Communism de Aaron Bastani, sorte de prophétie technologiste à base d’imprimantes 3-D, de photovoltaïque partout, et de conquête spatiale, promettant la résolution des crises climatique, énergétique, et « l’abondance » pour tous — soit à peu de choses près le prospectus de l’imaginaire capitaliste à peine rectifié. Or, non. Le nombre des objets dont nous vivrons entourés, leurs taux de renouvellement, baisseront — ils le doivent. L’idée d’un communisme luxueux consiste alors en la réfutation de ce que cette réduction signifierait un enlaidissement de notre vie matérielle — car nous en aurons encore une. Et plus précisément : c’est la visée du maximum d’embellissement du minimum d’objets que nous conserverons.

Contrairement à sa version capitaliste qui réserve les choses belles à l’écrémage des fortunes, le luxe peut surgir de tout autres conditions que le pouvoir d’achat monétaire : la liberté pour les producteurs de faire les choses selon leur désir, qui sera le plus souvent un désir de les faire bien et belles.

L’esthétique des objets hors de la quantité et de la frénésie : voilà la première différence du luxe communiste et du luxe capitaliste. La manière d’y accéder est la seconde. Contrairement à sa version capitaliste qui réserve les choses belles à l’écrémage des fortunes, le luxe peut surgir de tout autres conditions que le pouvoir d’achat monétaire : la liberté pour les producteurs de faire les choses selon leur désir, qui sera le plus souvent un désir de les faire bien et belles. Donc l’affranchissement de toutes les contraintes de la production capitaliste qui les font faire mal.

C’est que ces contraintes expriment une cohérence globale : le capital s’efforce toujours de rémunérer minimalement le travail ; il structure donc une demande faiblement solvabilisée ; à laquelle on ne peut proposer que de la marchandise à prix suffisamment faible ; donc produite dans des conditions de productivité qui les vouent à être mal faites ; par des salariés maltraités et peu payés ; et la boucle est bouclée. Seule la crème des riches échappe à la boucle de la camelote. La frange où se concentre la richesse trouve alors une offre qui, au doublet « mauvaise qualité/productivité » des marchés de masse, substitue la formule « bonne qualité/prix élevé ».

Le système du salaire à vie brise cette fatalité de la camelote. Il la brise par le découplage de l’activité et de la rémunération. Quand les gens, protégés par la garantie économique générale, peuvent s’adonner à une activité, produire, sans que cela ait la moindre incidence sur leur rémunération, ils le font dans de tout autres conditions : selon leur désir, c’est-à-dire bien. Ici, il faut donc, une fois de plus, inverser l’énoncé capitaliste voulant que, laissés à eux-mêmes, affranchis du « sain aiguillon de la vie à gagner », les gens ne fassent plus rien — le peuple est essentiellement feignant. Or c’est l’exact contraire : « laissés à eux-mêmes », c’est-à-dire libérés des violences de la mise au travail capitaliste, les gens font, ils n’arrêtent plus de faire, et même : ils font de mieux en mieux : car ils sont des êtres de désir et d’activité.

Quand, par exemple, un agriculteur cesse d’être tenu par la camisole de la grande distribution, avec ses exigences de prix, donc de productivité, donc de chimie, quand il cesse d’être tenu par la dette contractée pour les investissements de mécanisation, imposés eux aussi par la logique des rendements et des prix bas, toutes choses avec lesquelles il peut rompre dès lors qu’il est sous la garantie économique générale, alors il produit pour la satisfaction de produire bien : des produits sains et de bonne qualité — sans doute en moins grandes quantités, mais il y aura bien plus de candidats à l’activité agricole si elle est satisfaisante, défaite de l’esclavage capitaliste et relevée de l’incertitude économique.

Dans le système capitaliste, ce sont les producteurs à l’écart des marchés de masse, mais alors à prix très hauts, qui, par exemple, fournissent la restauration gastronomique. Laquelle est elle-même prise dans la tenaille de la dette pour ses installations, et par la même logique des fournisseurs de qualité (meubles, vaisselle, etc.) qui, dans le capitalisme, prend la forme du prix élevé. Et toujours selon l’adage — capitaliste par excellence — « la qualité, ça se paye ». Or, il n’en est rien. La qualité n’a pas à « se payer ». Le capitalisme nous a mis dans la tête que la qualité se liait nécessairement à la quantité d’argent, faute de quoi nous n’aurions accès qu’à la camelote. C’est un mensonge. La qualité vient avec les conditions faites aux gens pour les laisser produire comme ils l’entendent, c’est-à-dire sans que leur survie en dépende. On s’aperçoit aussitôt que la qualité est le corrélat immédiat de cette liberté. Et ceci toujours pour la même raison : parce que les gens font les choses bien, et même au mieux de ce qu’ils peuvent, quand ils les font pour eux-mêmes et pour les proposer à la reconnaissance sociale, pourvu que celle-ci ne prenne pas la forme du prix monétaire, auquel leur reproduction matérielle serait accrochée. Alors sont réunies les conditions pour que, hors de la contrepartie de l’argent en quantité, se répandent les productions au meilleur de ce qu’elles peuvent, qu’elles deviennent la règle plutôt que l’exception.

Vocation esthétique du communisme

Si le communisme est une proposition grise, il perdra la bataille imaginaire. Mais il n’a nullement à l’être. C’est même tout le contraire. Il n’y aucun paradoxe à soutenir qu’il peut être, et qu’il doit être, luxueux. C’est-à-dire mettre partout la lumière des choses belles et bien faites parce que tout le monde aura été mis dans les conditions de les faire belles et bien — les conditions de la garantie économique générale. On voit ici à quel point maintenir les plus grandes latitudes d’expression possibles à la proposition privée est d’une importance cruciale. La division du travail a ses nécessités, on les a assez dites, et assez dit aussi qu’on ne saurait faire l’impasse à ce sujet. Mais la division du travail par elle-même ne contredit nullement que les choses nécessaires qui en sortent soient belles et bonnes. Or elles ne le seront que si la production est, bien sûr, extraite de la tyrannie de la valeur capitaliste, mais n’est pas non plus enrégimentée dans une planification tombée du haut.

Alors les producteurs associés souverains donneront leur meilleur : parce qu’ils feront ce qu’ils aiment faire. Sous cette forme communiste, l’initiative privée nous proposera des bons produits alimentaires, des beaux meubles, des beaux parfums, des beaux vêtements, bref des beaux objets, c’est-à-dire des choses qui font la vie esthétique. Le design ne sera plus la captation par le capitalisme de l’esthétique, comme il l’est aujourd’hui — car, des skylines des métropoles au métallisé des téléphones portables ou aux lignes des voitures, toute son intervention présente est faite pour nous inviter à contempler la puissance matérielle du capitalisme, pour nous mettre dans la tête, le plus souvent de manière inconsciente, ce lien de fer entre « beauté » des objets et système capitaliste des objets, pour nous faire penser : « Souvenez-vous de l’Allemagne de l’Est et de l’URSS, comme c’était moche, et comme chez nous c’est beau, comme c’est racé — eh bien ça, c’est le capitalisme ».

Le communisme perdra la bataille imaginaire, et puis la bataille politique, s’il s’enferme dans l’austérité des intellectuels critiques et leur désintérêt ostentatoire, quand ça n’est pas leur mépris, pour les objets, pour la vie sensible, à commencer par la vie domestique. « Pensons surtout à développer nos intellects », « soyons de purs esprits », « les objets nous sont indifférents », « nous sommes bien au-dessus des contingences matérielles », « ces choses n’ont aucune importance ». Quelle erreur. Elles en ont une, et considérable. Dans un scolie « diététique » inattendu, quoique parfaitement logique, Spinoza qui, en matière de développement de l’intellect, n’est pas exactement un petit joueur, recommande d’entourer sa vie « par des aliments et des boissons agréables, ainsi que par des parfums, le charme des plantes verdoyantes, la parure, la musique, les jeux qui exercent le corps, le théâtre et d’autres choses de même sorte dont chacun peut user sans dommage pour autrui » (Eth. IV, 45, scolie). L’esthétique doit être mise partout dans la vie, depuis son sens étymologique, comme sollicitation de la sensibilité des individus, jusqu’à ces pratiques les plus hautes où, la sollicitation des sens conduit possiblement aux méditations les plus profondes — comme dans le dialogue de Pierre Gagnaire et de Ryoko Sekiguchi à propos de l’art culinaire, comme on le retrouverait également dans l’art des parfums, mais aussi dans celui, japonais, de la préparation du thé, ou de la composition florale.

Par construction, les achèvements les plus hauts sont aussi les plus rares et, logiquement, le nombre de ceux qui y auront accès sera limité. Le critère capitaliste de la sélection est connu : l’argent — on va sur le site de Pierre Gagnaire et, de l’enchantement de sa parole, on tombe dans la réalité de ses tarifs : dîner à deux dans son restaurant coûte un SMIC… On a compris que ce critère n’aurait plus cours. Et cependant il y en aura nécessairement un autre à la place — puisque « le plus rare à la portée de tous » est une promesse logiquement défectueuse (en tout cas pour cette sorte de biens que les économistes appellent « rivaux » ). Une forme ou une autre de tirage au sort ? Et après tout, pourquoi pas.

En réalité l’essentiel est ailleurs que dans ces expériences tout à fait exceptionnelles. On a compris que par « luxe », il fallait moins entendre le rarissime réservé à un tout petit nombre, que le beau et bien fait mais généralisé et mis à la portée du grand. De la présence de moins de choses mais plus belles dans la vie quotidienne, comme habitude et comme éducation, jusqu’aux expériences les plus hautes auxquelles éventuellement elle prépare, c’est cela le luxe. Et c’est le désir des producteurs libres qui fait le communisme luxueux.

À suivre.

 

Frédéric Lordon

Publié le 22/07/2020

Une avant-garde municipaliste pour les mouvements sociaux

 

Par Collectif (site regards.fr)

 

De nombreuses initiatives émergent, à l’occasion des élections municipales de mars 2020, pour une réappropriation du politique par les citoyens. Réflexions sur le passé et l’avenir du municipalisme.

Listes citoyennes, campagnes de plaidoyer, référendums d’initiative citoyenne, confluences de partis, assemblées locales, élections sans candidat… Plusieurs expériences se réclament du municipalisme et invitent à revisiter son histoire en regard des débats actuels sur les stratégies de transformation sociale. Les mouvements sociaux doivent en effet s’intéresser à la question du municipalisme : le nouveau municipalisme s’inscrit dans la redéfinition de la place des institutions locales et municipales au sein des stratégies de transformation des sociétés. Il peut être défini comme un ensemble de pratiques politiques et d’actions locales visant à la mise en place d’alternatives et de démarches d’autogouvernement, qui partent du local dans une perspective de changement global.

Un retour sur l’histoire du municipalisme remet en perspective de nombreux débats actuels. Dans toutes les civilisations, les formes de gouvernement relient des sociétés et des territoires historiquement constitués. Le politique naît du gouvernement de la Cité et l’organise. Dans le passage du féodalisme au capitalisme, les villes vont suivre une évolution qui deviendra contradictoire : la ville se libère des liens féodaux et s’érige en commune – « L’air de la ville rend libre » –, mais les villes vont aussi inventer la matrice du capitalisme et de la bourgeoisie.

Aux origines, les communes révolutionnaires

Le débat est très tranché dans la Première Internationale. Les courants radicaux du municipalisme trouvent leurs sources dans l’histoire révolutionnaire : la transformation d’une ville capitale en « Commune », la libération des territoires pour contester et réinventer les pouvoirs par rapport aux États. La référence part de la Commune de Paris, mais s’étend à celles de Petrograd en 1917, Hambourg en 1923, Barcelone en 1937. Une autre approche, « possibiliste », est celle du socialisme municipal. Ce dernier allie une conception locale du socialisme avec la tradition communautaire communale illustrée par les chartes locales du Moyen Âge et par les biens communautaires.

Qu’attendre des élections locales et des pouvoirs locaux dans une perspective de transformation sociale radicale ? On peut les considérer comme une étape pour le pouvoir d’État, vers le pouvoir national. Progressivement, le gouvernement municipal est apparu comme une réponse à la ségrégation urbaine, et au cantonnement de la classe ouvrière et des couches populaires dans les banlieues. Il s’agit alors de rechercher une amélioration des conditions de vie des couches populaires à l’échelle locale – à travers, notamment, la maîtrise du foncier, la construction de logements et les services publics municipaux.

Des expériences d’autogouvernement

Dans la deuxième partie du XXe siècle, à la révolution urbaine liée à l’industrialisation va succéder une nouvelle révolution urbaine caractérisée par la mondialisation financière et néolibérale. L’équilibre des pouvoirs et la place des pouvoirs locaux vont être bouleversés. La décolonisation produit des villes en développement, des villes informelles et des quartiers autoconstruits.

Dans les années 1980, des pratiques d’autogouvernement à l’échelle communale vont se dégager : le « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin, l’expérience zapatiste des Chiapas, les budgets participatifs de Porto Alegre… D’autres réseaux cherchent à ralentir la ville, à augmenter sa résilience par des relocalisations. Les questions écologiques et démocratiques sont mises en avant.

C’est dans ce contexte qu’a émergé, depuis 2011, « le mouvement des places » dans plusieurs villes du monde. Il renoue avec les occupations de places pendant la période 1960-1975, les « mai 68 dans le monde ». En occupant les places, les mouvements réinvestissent le centre des villes, ils cherchent à se réapproprier l’espace public et à s’y installer. Ils ouvrent ainsi une nouvelle phase du municipalisme.

Une option stratégique face à la mondialisation

Une stratégie municipaliste dépend des facteurs propres à chaque territoire. Pour les mouvements sociaux, tout commence généralement par des luttes locales, des actions de plaidoyer et la construction d’alternatives concrètes. Les villes sont des lieux d’action privilégiés pour la lutte contre le changement climatique. Il s’agit également de mettre en œuvre des pratiques démocratiques qui préfigurent les expériences d’autogouvernement à travers des comités de quartier et des assemblées populaires.

L’un des enjeux porte sur une réappropriation des communs accompagnée par la mise en place de nouvelles gouvernances des ressources. Toutefois, les expériences municipalistes actuelles doivent prendre en compte les limites de l’action locale, en particulier le poids de la dette et les nouvelles formes de gouvernementalité. L’alliance entre mouvements sociaux et municipalités progressistes constitue une échelle pertinente pour construire des alternatives locales et des utopies concrètes qui résistent à la marchandisation, la financiarisation et aux replis identitaires.

Le municipalisme permet d’envisager une transformation de « l’intérieur » et de « l’extérieur » des institutions en constituant des alliances et d’éventuelles plateformes. D’une part, le municipalisme permet d’approfondir les pratiques nécessaires d’organisation de quartier, de construction d’alternatives locales et d’autogestion. Cet enracinement local permet de reconstruire les bases sociales indispensables à tout mouvement social. D’autre part, le municipalisme permet d’envisager une transformation des politiques publiques locales qui tend vers des formes d’autogestion et d’autogouvernement. Ces enjeux de démocratie locale participent également à une redéfinition des notions de citoyenneté sans limitation de celles-ci à l’échelle « nationale ».

Des villes en réseaux

La dimension internationale du nouveau municipalisme se retrouve dans le mouvement altermondialiste, au travers des forums des autorités locales ou des forums des autorités locales de périphéries qui ont accompagné les forums sociaux mondiaux depuis 2001. Les associations internationales de villes – notamment Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), la plus importante d’entre elles – mettent en avant le droit à la ville et le choix d’une ville solidaire contre la ville compétitive. Elles favorisent aussi l’alliance entre les autorités locales et les mouvements sociaux et citoyens.

Ce sont les réseaux de villes qui permettent d’élargir la vision et l’action des municipalités et du municipalisme. Internationaux, mais aussi régionaux ou nationaux, ils permettent de resituer le local dans des approches plus larges. Ils combinent la définition d’alternatives, à partir de la diversité des situations, et la popularisation de ces propositions. L’identification des réseaux permet d’explorer les terrains d’un programme alternatif : lutte contre la dette et le libre-échange, gestion de l’eau, accueil des migrants, etc.

Au sein d’un réseau coexistent des villes associées qui résistent et élargissent (par exemple, pour le réseau des villes hospitalières, celles qui se contentent de se déclarer villes hospitalières), et des villes motrices qui définissent les alternatives (égalité des droits et citoyenneté de résidence).

Un projet de transition

Le municipalisme s’inscrit dans une démarche stratégique, dans l’articulation entre urgence et alternative. Dans l’urgence, les municipalités peuvent être les points d’appui des résistances quant à l’orientation des services publics, des marchés publics et de l’emploi, de la citoyenneté de résidence, de l’égalité, du développement local, etc. L’inscription de ces actions dans la définition d’un projet alternatif est nécessaire afin de lui donner un sens, y compris pour résister. Ce projet est celui de la transition sociale, écologique et démocratique. Il se cherche à travers de nouveaux concepts, de nouvelles notions : le bien commun, la propriété sociale et collective, le buen vivir, la démocratisation de la démocratie, etc.

L’alliance stratégique est à construire entre les institutions locales et les mouvements sociaux et citoyens (appellations plus précises que celles de société civile ou d’association). Elle permet d’envisager un renouvellement de l’action politique, à l’instar de la municipalité de Barcelone et du mouvement En comùn. Différents acteurs économiques peuvent se fédérer – entreprises de l’économie sociale et solidaire, entreprises municipales, publiques, locales – autour du refus de la rationalité dominante (« marchandiser, privatiser, financiariser ») en mettant en avant une démarche fondée sur le respect des droits fondamentaux.

Le temps long du municipalisme

Il s’agit de redéfinir l’articulation des échelles d’intervention dans le rapport entre les sociétés et les territoires. Au niveau local : la démocratie de proximité, les alternatives locales, les services publics, les territoires. Au niveau national : les politiques publiques, l’État, une large part de la citoyenneté. Au niveau des grandes régions : le culturel et la géopolitique. Au niveau mondial : le droit international, les migrations, le climat et l’hégémonie culturelle. Du point de vue des priorités et des formes, l’articulation dépend des situations et des contextes. Les situations locales et nationales gardent leur importance par rapport aux échelles régionales et mondiales.

Le nouveau municipalisme renverse la conception de la transition qui accorde une priorité quasi exclusive à la prise du pouvoir d’État pour la transformation des sociétés. Ce renversement dégage le municipalisme et l’économie sociale et solidaire de leur enfermement dans le réformisme et dans l’économie réparatrice. Sans nier l’importance des ruptures, il rappelle l’importance du temps long et donne une portée nouvelle aux pratiques alternatives et à l’émergence de rapports nouveaux dans la société.

 

Par le groupe de travail « Municipalisme et mouvements sociaux » du réseau Intercoll : david Gabriel Bodinier, Magali Fricaudet, Gustave Massiah et Élise Monge

Le site intercoll.net s’inscrit dans l’ambition de construire un intellectuel collectif international des mouvements sociaux. Il se donne pour objectif de participer au renouvellement du mouvement altermondialiste, et construit un réseau de sites de mouvements sociaux. Le site est multilingue (anglais, arabe, espagnol, français, mandarin, portugais et bientôt hindi) et les groupes de travail cherchent à faire avancer la définition des stratégies des mouvements sociaux par thématique et par grande région. Intercoll participe activement aux mobilisations altermondialistes : forums sociaux (Porto Alegre, Tunis, Barcelone…), Tribunal permanent des peuples, Marche Jai Jagat (New Delhi), Université des mouvements sociaux (France), Grande transition (Montréal), etc.

Publié le 21/07/2020

Laurent Joffrin pour reconstruire la gauche: au secours, le Hollandisme revient!

 

Par Stéphane Alliès (site mediapart.fr)

 

Le directeur de Libération annonce le lancement d’un appel à refonder un parti d’union de la gauche, entreprise à laquelle il entend se consacrer à plein temps. Le spectre de François Hollande, qu’il en soit l’imam caché ou non, plane sur le texte. Une tentative de recyclage d’une gauche « moins-disante », qui profiterait de l’« anti-Macron », comme elle avait su profiter de l’« anti-Sarkozy ».

·  Laurent Joffrin vient d’annoncer à la rédaction de Libération son souhait de se lancer dans une entreprise de reconstruction-réunification de la gauche en vue de la présidentielle de 2022. Celui qui dirigea en alternance pendant plus de 40 ans Le Nouvel Observateur et Libé s’imagine désormais en fédérateur, dans la foulée d’un appel aux airs de synthèse molle de ce qu’il reste des partis de gauche.

En revanche, les journalistes de Libération s’opposent à ce qu’il conserve des fonctions au sein du titre et à ce qu’il continue de chroniquer dans leurs colonnes.

Même si l’appel qui sera dévoilé lundi ne sera pas signé par des politiques, la tentation est grande d’y voir derrière une tentative pour son alter ego générationnel François Hollande de revenir au premier plan. Ce même François Hollande avec qui Joffrin a rédigé son livre Les Leçons du pouvoir (Stock, 2017), un immense succès de librairie qui a toujours entretenu chez le président sortant l’espoir d’un « come back » (même si son livre suivant a en revanche fait un bide).

Laurent Joffrin est au journalisme ce que François Hollande est à la gauche : une trahison bonhomme de toute espérance, même raisonnable, de remise en cause de l’ordo-libéralisme dont s’est si bien accommodé le pouvoir sortant, que résume bien la continuité naturelle entre hollandisme et macronisme. Et qu’incarne à merveille Laurent Joffrin, lui qui a siégé au conseil d’administration du think tank « En temps réel », comme ensuite un certain Emmanuel Macron.

Joffrin et Hollande personnifient tous deux ce progressisme du leurre, qui dit et promet l’inverse de ce qu’il fait. L’un présente la finance comme adversaire, avant de s’en faire l’alliée. L’autre est capable d’imaginer un forum Libération à Libreville (où l’on retrouva un débat sur « le défi de l’indépendance de la presse »), moyennant 3 millions d’euros versés par l’agence publique gabonaise.

C’est le retour des fossoyeurs. Depuis plus de vingt ans, ils ont liquidé la gauche, sa presse et son parti de gouvernement. L’un a fait fuir les lecteurs, l’autre l’électeur.

Ils sont sexagénaires, blancs et n’ont d’autre audace plutôt que de prendre leur retraite que le retour au pouvoir. Un retour qui s’orchestrerait via un nouveau cheminement, ne reposant in fine que sur le vote utile face à Le Pen, habillé dans un discours « anti-Macron » (le titre du livre à paraître de Laurent Joffrin). Après tout, Hollande n’a-t-il pas gagné en 2012 en se contentant d’incarner un moment « anti-Sarkozy » ?

À la lecture du texte de l’appel de Joffrin (dans la version révélée par L'Obs), qui devrait être signé par une centaine de personnalités, le niveau d’enthousiasme oscille entre celui d’un pendu et celui de sa corde.

Dès son introduction, la potence est déjà visible. « L’espoir renaît », y est-il affirmé d’emblée, car « cette gauche qu’on disait faible, désunie, impuissante, vient de remporter des dizaines de mairies et de conquérir plusieurs métropoles ». Curieuse profession de foi que de s’inscrire dans la dynamique d’un scrutin ayant mobilisé un tiers de votants.

Foin de l’abstention, la gauche s’accommode depuis longtemps déjà d’être victorieuse sans le peuple, place désormais à « un nouveau mouvement, qui englobe et dépasse les formations de la gauche historique » et qui rassemblerait « la jeunesse éprise d’engagement pour la planète », « des femmes et des hommes qui veulent que leur combat pour la justice trouve une issue globale à travers une convergence des valeurs », et « des militants associatifs ou syndicaux qui savent que la politique est un débouché nécessaire », sans oublier bien sûr « des entrepreneurs soucieux à la fois de l’avenir de la planète et de la cohésion nationale »

La manœuvre parviendra-t-elle à faire oublier les fautes et les errances passées ? « L’espoir » peut-il renaître sur les fondements du socialisme de l’offre, de la mort de Rémi Fraisse et des interdictions de manifestations ? L’électorat de gauche peut-il passer l’éponge sur la tentative de déchéance de nationalité, l’état d’urgence permanent, le renoncement à toute ambition européenne et écologique, le refus dogmatique de nationalisation, la laïcité de fer virant à l’islamophobie, l’accueil des étrangers façon Leonarda ?

Finalement, qu’importe si l’initiative de Laurent Joffrin a pour but ou non de relégitimer François Hollande, ce président empêché par la réalité de se représenter. Si ce n’est lui qui en profite, ce ne pourra être que l’un de ses disciples de la gauche « moins-disante », tant la suite du texte emprunte à la philosophie du hollandisme, façon synthèse de congrès aussi molle que béate.

L’écologie doit ainsi être « au cœur de l’action publique », via un État qui aura « tout son rôle pour réorganiser notre économie », avec la solidarité comme « impératif catégorique ». Car « l’égalité » est la seule garantie de pouvoir réaliser « l’union nécessaire autour des valeurs républicaines de laïcité et d’égalité ». Et si le « sauvetage de la planète est prioritaire », le changement « radical » de « l’orientation de l’économie » doit aboutir à une « croissance écologique ».

On peut déjà parier sur les contours idéologiques de cette nouvelle vieille gauche : antiracisme moral d’un Julien Dray des années 1990 (oseront-ils encore la promesse du droit de vote des étrangers ?) ; réinvention d’un modèle social-démocrate façon Bad Godesberg vers une social-écologie que ne renierait pas un Laurent Fabius des années 2000 ; républicanisme, mystique de la nation et autoritarisme policier du Manuel Valls des années 2010…

Le processus veut enfin s’appuyer sur des « assises sociales et écologiques », une référence aux Assises de la transformation sociale organisée en 1994 par Jean-Christophe Cambadélis, prélude à la gauche plurielle d’alors. Conscient ou non, ce modèle est illusoire tant son périmètre politique ne correspond plus à la réalité du progressisme, au sens noble et non

La gauche plurielle n’est plus rien et tente de se reconstruire modestement et localement. L’initiative de Joffrin fait davantage penser à l’éphémère et oublié « Hé oh la gauche ! » de 2016, qui a réuni en tout et pour tout la pluralité des opportunistes un temps passés par des partis de gouvernement, avec l’ambition originelle de faire réélire Hollande. La déferlante s’était terminée en vaguelette, Manuel Valls remplaçant Hollande avant de s’incliner lourdement face à Benoît Hamon. La solidité de l’édifice médiatico-sondagier s’était alors révélée dans la réalité des isoloirs.

Derrière Joffrin (comme derrière Daniel Cohn-Bendit et son initiative vaine de primaire de gauche ouverte à Hollande en 2016), on retrouve la gauche d’hier, qui s’active pour empêcher tout lendemain chantant autrement que d’une voix raisonnable. Cette gauche d’hier qui veut encore être là demain, en continuant aujourd’hui de s’enferrer dans le déni des renoncements passés.

Il ne faut pas attendre de Joffrin une autocritique sur sa responsabilité dans la chute de Libération depuis vingt ans, éditoriale (malgré l’incontestable talent de sa rédaction) comme financière (malgré les aides renouvelées de l’État à la presse).

Comme depuis plus de vingt ans il ne faut pas davantage attendre de Hollande une quelconque remise en cause de sa responsabilité dans l’effacement progressif du socialisme. Aucun examen de conscience de son quinquennat, comme du 21 avril 2002 (mis sur le compte de la désunion à gauche et elle seule), le 29 mai 2005 (où la défaite de sa majorité socialiste au référendum européen n’a entraîné aucun revirement stratégique sur l’UE).

La suite de l’histoire dira si l’initiative est une nouvelle tentative de recyclage de ce « socialisme d’accompagnement », afin de renouveler l’adhésion majoritaire à un « bloc bourgeois », minoritaire en toute autre circonstance que la Ve République. Une ré-adhésion similaire à celle qu’assura Macron, au terme du quinquennat désastreux de Hollande.

Publié le 20/07/2020

Pourquoi les gilets jaunes n’ont-ils pas vu la couleur des quartiers ?

 

Entretien par Pierre Jacquemain (site regards.fr)

 

Inégalités territoriales et sociales, violences policières… Malgré des combats partagés, la convergence entre le mouvement des « gilets jaunes » et les mobilisations des banlieues populaires n’a pas eu lieu. Nos trois invités, impliqués dans ces luttes, discutent de l’isolement politique des « quartiers ».

Assa Traoré. Sœur d’Adama Traoré, mort en juillet 2016 à la gendarmerie de Persan après une arrestation brutale, elle est la porte-parole du comité Vérité et justice pour Adama. Ella a publié avec Elsa Vigoureux le livre Lettre à Adama (éd. Seuil, 2017).

Marie-Hélène Bacqué. Sociologue et urbaniste, professeure à l’université Paris Ouest, elle a participé à la création de la coordination nationale des quartiers populaires Pas sans nous, et dirigé avec Éric Charmes l’ouvrage Mixité sociale, et après ? (éd. Puf-Vie des idées, 2016).

Azzédine Taïbi. Maire communiste de Stains et conseiller départemental de Seine-Saint-Denis, il se mobilise régulièrement avec d’autres élus de son département contre les inégalités de traitement dont est victime leur territoire.

 

Regards. Quel regard les quartiers populaires portent-ils sur le mouvement des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Avec le Comité Adama, dès la deuxième semaine de mobilisation, nous avons décidé de soutenir les gilets jaunes et de lancer un appel. Au départ, on nous disait qu’il ne fallait pas y aller parce qu’on y entendait des propos racistes. Nous avons très vite compris qu’il s’agissait d’un mouvement qui pouvait être récupéré et qu’il fallait stopper cette récupération politique. Ça a tout de suite été le sens de notre démarche. On ne peut pas parler de ce mouvement sans parler de nous, sans parler des quartiers populaires. Qui, mieux que les quartiers populaires, peut parler de la pauvreté, de la précarité, du mal-logement et de la violence policière ? Nos voix sont aussi importantes que celles des autres. Donc nous ne rejoignons pas ce mouvement : ce mouvement nous appartient, il fait partie de notre histoire.

 

Marie-Hélène Bacqué. Une bonne partie des gilets jaunes vient de territoires où vivent des classes populaires. C’est la « France des petits-moyens », pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif. Tout dépend donc de ce que l’on qualifie de quartiers populaires. Si l’on restreint ceux-ci aux banlieues populaires qui ont une histoire sociale et politique spécifique, leurs revendications rencontrent largement celles des gilets jaunes en termes de redistribution sociale et de démocratie. On a cependant pu observer des hésitations parmi les habitants des banlieues populaires et leurs organisations à s’associer au mouvement des gilets jaunes, pour plusieurs raisons. D’abord parce que ces revendications ne sont pas nouvelles dans les banlieues populaires. J’ai pu entendre des réflexions comme : « Je suis un gilet jaune depuis bien longtemps, mais on ne nous entend pas ». Ensuite parce que les habitants des banlieues populaires se rappellent avoir été seuls lors des révoltes de 2005. Par ailleurs, au départ de la mobilisation, on a relevé des réactions racistes ou anti-immigration. Et enfin, il y avait une crainte que les violences de certaines manifestations ne soient directement attribuées aux « jeunes des quartiers » racialisés. Cela n’a d’ailleurs pas manqué dans les commentaires des médias. Sous-jacente à cette hésitation et cette discussion est posée la question de la discrimination. Mais il faut quand même relever, outre la position du Comité Adama, une série de convergences locales comme à Angers, à Clermont-Ferrand ou encore à Rungis.

Azzédine Taïbi. Le mouvement des gilets jaunes est clairement et profondément un mouvement populaire. Les classes populaires et moyennes y sont très largement représentées. Et dans le populaire, il y a le peuple. Mais j’ai très vite senti qu’il y avait une certaine résonance entre les revendications portées par ce mouvement et ce que je peux entendre, par exemple, dans les quartiers populaires de ma ville, Stains. La seule différence, c’est que les mobilisations portées par le milieu associatif et les habitants des quartiers populaires n’ont jamais été prises en compte. Elles ont même souvent été stigmatisées, y compris par les forces de gauche. Une gauche qui ne s’est pas non plus mobilisée – ou très tardivement, par exemple après la mort d’Adama Traoré. Ce qui est regrettable, c’est que ce qu’ont pu obtenir les gilets jaunes – même s’ils n’ont finalement pas obtenu grand-chose – nous rappelle que les revendications et les critiques que nous formulons depuis plusieurs années ne sont jamais ne serait-ce que considérées. S’il y avait eu du courage et une volonté politique, après 2005 notamment, on aurait pu imaginer un sursaut de la République. Ça n’a pas été le cas.

Pourquoi a-t-on fait ce reproche aux jeunes des quartiers populaires d’être absents des mobilisations des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Quelque chose me dérange dans les perceptions de la banlieue : il n’y a pas que des jeunes. On associe le mot « quartier » à celui de « jeune ». Cela veut dire que les jeunes ne sont même pas considérés comme des adultes. Le doigt pointé sur cette jeunesse-là continue de l’être quand ils sont adultes, quand ils sont pères ou mères de famille. Il faut arrêter : dans ces quartiers, il n’y a pas que des jeunes…

« La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation relève parfois du fantasme : on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi ? Les voir se faire tuer ? »
Assa Traoré

Vous discutez avec cette jeunesse qui, malgré tout, existe dans les quartiers. L’invitez-vous à rejoindre les cortèges des gilets jaunes ?

Assa Traoré. Honnêtement, je n’enverrais même pas mon petit frère dans le mouvement des gilets jaunes. Je pose toujours cette question : si l’on met un jeune noir ou arabe à côté d’un gilet jaune blanc, urbain, sur qui la police va-t-elle tirer en premier ? La réponse est malheureusement évidente. Alors, bien sûr, j’entends ceux qui nous disent que les jeunes des quartiers ne sont pas venus sur les Champs-Élysées ou dans les mobilisations des gilets jaunes, mais il faut comprendre cette jeunesse-là. Dans nos quartiers, il y a des luttes, aux abords des quartiers, il y a des combats. Les jeunes ne sont pas obligés de venir dans ces mobilisations, ils ne sont pas de la chair à canon pour les rues de Paris. La place des jeunes des quartiers dans cette mobilisation relève parfois du fantasme : on veut les voir. Mais on veut les voir pour quoi ? Les voir se faire tuer ? Nous, nous n’avons même pas besoin d’aller manifester dans la rue, on vient nous tuer dans nos quartiers.

Marie-Hélène Bacqué. « Où sont les jeunes des quartiers populaires ? », cette question est en effet revenue souvent dans les médias alors que, au même moment, les lycéens se mobilisaient en Seine Saint-Denis – notamment sur des enjeux liés à la justice sociale proches de ceux des gilets jaunes. Encore une fois, la question est de savoir de qui et de quels territoires on parle. L’opposition entre banlieues populaires et grande périphérie faite notamment par des intellectuels comme Christophe Guilluy est de ce point de vue trop simpliste. Il y aurait, schématiquement, d’un côté des territoires assistés habités par des immigrés ou enfants d’immigrés et, de l’autre, des territoires laissés pour compte peuplés de « Blancs » pauvres qui travaillent et qui n’arrivent pas à s’en sortir. C’est plus compliqué que cela, d’abord parce que dans toute une partie des banlieues populaires, comme dans les grandes périphéries, on observe les mêmes inégalités en termes de droit commun. Ensuite parce que ces territoires et leur avenir sont liés dans les choix de développement des métropoles. Cela souligne d’autant plus les enjeux de convergence des luttes.

Azzédine Taïbi. Il faut en finir avec cette idée que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilisées, mais totalement ignorées et rendues invisibles par les médias. On peut faire le constat inverse : tous ces politiques qui ont soutenu les gilets jaunes, où sont-ils lorsque ça explose dans les quartiers ? Cela dit, je suis inquiet d’une dérive possible du mouvement. Pas du fait des gilets jaunes, mais de celui d’une dérive médiatique et politique bien organisée, y compris par le pouvoir actuel à l’approche des élections européennes. J’ai perçu cette tournure inquiétante après l’agression d’Alain Finkielkraut, à propos de laquelle on a pointé du doigt, quasi automatiquement, les quartiers populaires et les mouvements radicalisés dont ils seraient issus. C’est terrible et inquiétant d’ignorer ce piège dans lequel même la gauche s’est engouffrée. C’est pour moi une manipulation supplémentaire, qui se retourne contre les quartiers pour les stigmatiser un peu plus et pour détourner le regard de leurs véritables revendications.

« Il faut en finir avec cette idée que les populations des quartiers ne se mobiliseraient pas. Elles sont en permanence mobilisées, mais totalement ignorées et rendues invisibles par les médias. »
Azzédine Taïbi

Quelle analyse faites-vous de ce que la gauche a fait, ou pas fait, pour les quartiers ?

Assa Traoré. Une partie de la gauche instrumentalise les quartiers populaires. Après la mort de mon frère, la gauche a déserté. Elle a cherché parfois à se donner bonne conscience avec des tweets et des photos. Il y a des députés, il y a eu des ministres de gauche, ils sont garants de nos droits. Qu’ont-ils fait ? Je leur dis aujourd’hui : prenez vos responsabilités. Nous voulons du concret. Il y a aussi beaucoup de paternalisme chez certains représentants de la gauche qui trouvent en nous une forme de caution. Je veux leur dire que nous valons mieux que ça, que nos voix comptent et que ce combat pour les quartiers populaires ne peut pas se faire sans nous. Avec nos mots. Et nos voix. Je sais qu’ils vont vouloir venir à la marche du 22 juillet prochain en mémoire d’Adama pour être sur la photo. Ils seront les bienvenus, mais qu’ils assument jusqu’au bout et qu’ils parcourent les cinquante kilomètres avec nous, dans ce cas. Qu’ils ne se contentent pas de passer pour être sur les images.

Azzédine Taïbi. Je ne veux pas être pessimiste, mais je trouve que la situation a empiré depuis 2005. La vie des quartiers se dégrade. La question sociale, la question des discriminations et des injustices est beaucoup plus puissante qu’avant. La République d’une manière générale, et la gauche en particulier, ont abandonné les quartiers populaires. Je vois ce qu’elle aurait pu, ce qu’elle aurait dû faire depuis tout ce temps. Et nous n’en serions pas là aujourd’hui si elle avait réellement œuvré pour défendre les quartiers. Quant à Macron, il surfe tout simplement sur ce qui n’a pas été fait depuis plus de trente ans. Je ne déconnecte pas ma sensibilité de citoyen de celle de maire. Et c’est pour ça que j’ai décidé de lancer un recours contre l’État pour le mettre face à ses responsabilités.

Est-ce que la figure du précaire, du pauvre, est la même dans les banlieues populaires, dans les territoires ruraux ou dans les périphéries urbaines ?

Assa Traoré. Il y a de la précarité partout. J’ai conscience de la précarité qui existe dans le monde rural. Je ne suis pas là pour faire une hiérarchie de la précarité et dire que dans les communes rurales, elle est moins importante que dans les quartiers populaires. Mais il y a des catégories. Et nous, dans les quartiers populaires, nous appartenons à une sous-catégorie. Mon frère était considéré comme un sous-homme. Azzédine a raison, la situation s’est aggravée depuis 2005 et le racisme s’est banalisé. Auparavant, la France, contrairement aux États-Unis, masquait le racisme derrière la classe sociale. Il faut cesser de nier la réalité : il y a en France un racisme bien réel. Et hélas, les gilets jaunes n’ont pas échappé à cette dérive. Les violences à l’endroit des habitants des quartiers populaires, victimes de ce racisme, c’est le grand problème d’aujourd’hui qu’on ne veut pas voir.

Azzédine Taïbi. Il existe une forte envie de dignité dans les quartiers populaires. Il est insupportable que ce gouvernement veuille nier que, dans les quartiers populaires, il y a des formes de solidarité et de résistance. Elles sont pourtant réelles, c’est le cas à Stains par exemple. On sait qu’il y a un tissu de citoyens, d’habitants qui se mobilisent pour cette quête d’égalité et de dignité. Et c’est sans doute plus fort aujourd’hui que ça ne l’était par le passé où j’ai vu des gens baisser les bras. Mais avec la réduction des dépenses publiques, qui impactent les associations, les répercussions sont énormes. Et le tissu associatif, si nécessaire dans ces quartiers, se délite peu à peu.

Assa Traoré. Il est vrai que, souvent, on parle des quartiers comme s’ils n’avaient pas de passé, pas d’histoire. Comme si tout ne faisait que commencer. Avant nous, il y a eu le MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues). Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Le MIB et d’autres organisations ont fait beaucoup de choses. Notre voix devrait compter d’autant plus. C’est ce que nous disons aussi aux gilets jaunes : avant nous, avant eux, il y a eu des luttes dont il faut se souvenir. Nous ne venons pas de nulle part. Il faut respecter les personnes qui se sont soulevées pour nous. Il faut aussi respecter la mémoire de nos morts. Parce que nous mourons dans les quartiers. Et on n’a pas attendu les violences contre les gilets jaunes pour réclamer l’interdiction de l’usage des LBD (lanceurs de balles de défense).

Marie-Hélène Bacqué. La dénonciation de la violence policière n’est en effet pas nouvelle dans les banlieues populaires et elle n’a jusqu’à présent pas été entendue, de même que celle des contrôles au faciès. Plusieurs mouvements se sont structurés après 2005 sur ces enjeux et plus largement sur les enjeux d’égalité. Il y a eu notamment le grand tour de France qu’avait organisé l’association AC Le Feu, avec les cahiers de doléances. Et Assa a raison : on a l’impression que l’on repart à zéro, sans prendre en compte ce travail et cette dynamique. Or l’histoire des quartiers populaires est aussi une histoire des luttes qui appartient à notre histoire collective.

Assa Traoré. On le voit dans l’Éducation nationale, qui a un rôle très important. Quand j’étais à l’école, on ne m’a pas enseigné l’histoire sociale et politique des quartiers. Et pourtant, le rôle de la transmission, des cultures, de l’histoire, dès l’enfance à l’école, est primordial. Parce que c’est notre héritage commun. C’est la même chose quand l’école se refuse de parler de la colonisation ou de l’esclavage. Et quand on ne veut pas en parler, cela signifie qu’on refuse de l’assumer. Alors aujourd’hui, nous nous battons pour imposer cette histoire, notre histoire. Qui est celle de la France. Il nous faut assumer notre histoire.

Les grands projets franciliens, avec l’arrivée de nouveaux transports, le Grand Paris Express, les Jeux olympiques, les infrastructures nouvelles, sont-ils une opportunité pour les quartiers ?

Azzédine Taïbi. Il faut dire la vérité : ces projets ne profiteront pas à tout le monde. Voire, ils profiteront qu’à quelques-uns. Je veux croire qu’il est encore temps d’inverser la tendance. Les grosses boîtes qui vont se gaver sur le dos des infrastructures que nous allons payer ne doivent pas tourner le dos aux habitants. Il y a des compétences dans nos quartiers. Et les habitants ne sont pas là uniquement pour assurer le gardiennage de chantiers, la sécurité ou le ménage des bureaux. 80 % des infrastructures prévues pour les JO le sont en Seine-Saint-Denis. Cela veut dire qu’il doit y avoir des retombées pour nous et les départements limitrophes. On n’en prend pas le chemin, mais nous devrons amplifier la bataille pour que ce soit le cas.

Marie-Hélène Bacqué. Le projet du Grand Paris Express permettra de désenclaver certains territoires et favorisera la mobilité des habitants. Mais quand on fait le tour des sites des nouvelles gares, on voit surtout des opérations immobilières privées cherchant à attirer des classes moyennes et des investisseurs. Une fois encore, la question est de savoir pour qui se développe la métropole francilienne. Quant aux Jeux olympiques, les bilans faits au Brésil ou en Grèce montrent qu’il faut être plus que prudent sur leurs retombées positives.

Il y a un décalage entre ces grands projets et les besoins des quartiers, qui souffrent notamment de l’affaiblissement, voire de la disparition des services publics ?

Azzédine Taïbi. Oui, et je peux vous dire que nous sommes dans un moment très critique de la vie des communes populaires. À Stains, avec les habitants, je suis obligé de me battre tous les jours pour maintenir les services publics : la Poste, la Sécurité sociale, les impôts, etc. Mais je suis habitué à ne rien lâcher avec les habitants qui se mobilisent. Et il y a de quoi être en colère quand on voit qu’à Neuilly-sur-Seine ou à Levallois, on conserve les services publics. Leurs habitants n’ont pas besoin de se battre, eux. Certains maires ont fini par renoncer et accepter l’idée de créer des maisons des services publics, sans voir le piège qui leur était tendu. On nous l’avait proposé à Stains, mais je l’ai refusé parce que derrière cette idée de mutualisation, il y a de fait la disparition d’autres services publics considérés comme non rentables. C’est très inquiétant.

Assa Traoré. Pour que notre jeunesse participe à la construction de ce monde, à la construction de cette France, à la construction de leur propre vie, il faut un véritable service public, accessible et disponible pour tous. Aujourd’hui, le seul service public qui profite de la jeunesse des quartiers, ce sont les prisons. Investir dans les autres services publics, ce serait investir dans l’avenir de la jeunesse des quartiers. Mais l’État ne le veut pas, comme s’il considérait qu’elle est nuisible. Nous, nous disons que cette jeunesse va participer à la construction de la maison France. Les infrastructures publiques nous appartiennent aussi. Il faut arrêter de nous considérer comme « les terroristes des quartiers », comme on a surnommé mes frères.

« On commence à comprendre l’importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d’altérisation des populations racisées, profondément ancrées dans les discours et les comportements. »
Marie-Hélène Bacqué

Pourquoi la question de la place des racisé-e-s dans l’espace public pose-t-elle problème ?

Assa Traoré. En France, on a tendance à se comparer aux États-Unis sur toutes les questions liées aux violences policières, mais pas sur les questions de racisme. De l’autre côté de l’Atlantique, on parle plus facilement du racisme d’État, par exemple. Chez nous, ce sera beaucoup moins clair, beaucoup moins assumé – alors que les actes sont là et que nos vies en dépendent trop souvent. Il faut donc imposer les personnes racisées dans l’espace public car leur voix compte. J’aimerais que des personnalités, des politiciens, des philosophes arrivent à assumer le mot de racisme.

Azzédine Taïbi. De mon point de vue, elle pose effectivement problème car le poids du passé colonial de la France est encore présent dans le débat politique et dans la manière dont nos institutions fonctionnent. La France refuse de reconnaître le fait colonial et les crimes qu’elle a pu commettre en son nom, principalement en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne. Or ce sont ces populations qui sont victimes de mépris, de discriminations et de racisme. Il est regrettable de voir, encore aujourd’hui, que la question du racisme et des discriminations est exclusivement portée par des collectifs et associations d’habitants des quartiers populaires – c’est le cas avec le combat que mènent Assa et le collectif Adama. Elle est aussi portée par des intellectuels, des historiens courageux, je pense à Pascal Blanchard par exemple, et concrètement par des équipes municipales progressistes et très engagées – c’est le cas à Stains.

Marie-Hélène Bacqué. La question de la discrimination est en train de rentrer dans le débat public, mais c’est un processus très long. En France, contrairement à d’autres pays, il est difficile de faire des études sur la discrimination car les statistiques ethniques sont interdites. Une série de travaux ont néanmoins mis en évidence cette réalité. On commence à comprendre l’importance de la racialisation de la question sociale, les logiques d’altérisation des populations racisées, profondément ancrées dans les discours et les comportements, y compris au plus haut niveau des institutions. Cela renvoie à ce disait Assa : il faudrait que la France arrive à se poser la question de l’héritage colonial et que ce soit un débat partagé. C’est l’histoire des racisés, mais c’est aussi l’histoire des Blancs.

Assa Traoré. Ce dont il faut se rendre compte, c’est que toute une partie de la population est entre la vie et la mort parce que, lorsque des jeunes sortent, ils peuvent se faire tuer. Et cela se passe en France, dans un État dont la devise est « liberté, égalité, fraternité ».

 

Entretien réalisé par Pierre Jacquemain

Publié le 17/07/2020

14 juillet d’Emmanuel Macron : les passions somnifères d’une fin de règne

 

par Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

 

Pour pallier l’absence du défilé militaire, le président de la République a renoué avec une autre tradition en ce jour de fête nationale : l’interview télévisée. Analyse critique d’un exercice raté.

Ce 14 juillet devait être celui de la réconciliation, du grand changement qu’Emmanuel Macron avait promis aux Français. Enfin, ça, c’était ses mots. Auxquels ont été heureux de croire ceux qui avaient déjà cru à ceux de Nicolas Sarkozy en 2008. Les autres, l’immense majorité des autres, n’attendaient plus rien d’un président pour qui, dans la juste continuité de ses prédécesseurs, les mots et les récits n’ont plus de sens et entrent en systématique contradiction avec les actes et les décisions.

Pourtant, une fois encore, on avait convoqué pour cette fête nationale, tous les avatars de ce qui fait la grande France dans les esprits étroits pour lesquels cela rime avec soldats et armée. Flanqué de slogans jusqu’à la lie, le non-défilé du 14 juillet 2020 avait presque les allures démagogiques d’une Union soviétique au fait de ses certitudes. A cela, plus pour capitaliser sur l’émotion suscitée par la crise du Covid-19 que pour affirmer qu’ils sont véritablement au centre de notre société, on a placé quelques soignants en blouse blanche au milieu des treillis – au garde-à-vous, comme pour renforcer le contraste avec les images qui nous ont abreuvés toute l’année passée de soignants en lutte pour la survie de leur outil de travail, en grève ou dans la rue.

Autoflagellation et autosatisfaction

« Emotion et fierté », commence par nous rappeler Emmanuel Macron, comme si quelqu’un avait encore envie de connaître la saveur de ses états d’âme. Emotion et fierté mais tout de même, ses communicants avaient du lui recommander de ne pas éviter de répondre aux questions sur son impopularité et sur la virulence, voire la violence, des réactions qu’il suscite dans la population. Nous avons donc eu droit à un magnifique épisode d’autoflagellation, mâtinée d’autosatisfaction. En bref, les Français comprennent mal le Macron alors qu’il est pourtant dans le juste. Pour ses thuriféraires, c’est une habile façon de reconnaître qu’il est dans une impasse politique tout en justifiant qu’il gardera le même cap.

Mais Emmanuel Macron l’a lui-même confessé : il ne croit plus au politique car ce qu’il prône, c’est un « dépassement politique ». Plus fort que le ni gauche ni droite (son fond de commerce depuis plus de trois ans), on arrive maintenant au stade final de la décomposition idéologique du politique : le plus de politique du tout. Tout s’imposerait de soi-même puisque les choses sont comme elles sont. Dès lors, impossible de juger l’action d’Emmanuel Macron bonne ou mauvaise à l’aune d’une quelconque colonne vertébrale idéologique : il fait simplement ce qu’il peut – et il n’y a que les efforts qu’il déploie que nous serions en mesure de juger. L’horizon de nos sociétés n’est plus un rêve mais une simple variation technique du présent. Mais, à trop être obnubilé par un devenir advenu avant même qu’il ait été politiquement débattu, on en vient à confondre le conditionnel et le futur, comme en témoigne assez magistralement ce tweet, publié à 13h55 en ce 14 juillet : « j’ai fait ce que j’avais dit que je ferai » (sic – et je ne suis même pas lacanien).

L’unité, mais pas à tout prix

Nier le politique dans sa dimension conflictuelle (c’est-à-dire le nier tout court), c’est aussi devoir affirmer l’absolu des unités du présent – sinon, comment justifier que la barque que l’on cherche politiquement et collectivement à mener n’aille nulle part ? C’est la réponse dite pragmatique aux questions dites du quotidien qui seraient les seules à animer les esprits des Français. Seulement, Emmanuel Macron en a aussi défini les limites : le « discours radical » et les femmes en semblent exclus. La République ne saurait en effet souffrir de ces fractures : c’est pourquoi il semble évident pour Emmanuel Macron, tout en les « respectant », de balayer d’un revers de la main, les revendications politiques de ceux qui prônent la rupture avec l’existant, en toute matière, qu’elle soit économique, sociale ou sociétale. Habile (ou non) argumentaire discursif pour avaliser les politiques d’austérité ou pour promouvoir un ministre accusé de viol.

Seulement, le réel rattrape souvent au galop les inepties logorrhéiques du président. Et, malgré « le charme de la France », la population qui souffre doit appeler un minimum de réactions politiques. Un minimum… A la crise du Covid, on en appelle ainsi aux tests qu’on aurait en nombre suffisant sans que, soi-disant, la demande ne suive – alors même que l’on pourrait penser que c’est au politique, précisément et en l’espèce, de créer la demande. A la crise économique qui nous pend au nez dans des proportions inégalées quand elle n’est pas déjà l’un des paramètres centraux pour la vie de beaucoup de Français, on annonce un plan de relance de 100 milliards d’euros, tout en renvoyant vers le Premier ministre l’impossible tâche d’en déterminer les détails.

Fin de règne

S’il ne s’agit pas tant de faire des comptes d’apothicaire afin de déterminer ce qu’Emmanuel Macron a détruit lors des trois premières années de son mandat (même s’il y a à faire en la matière), il faut regarder les choses en face : il reste deux ans au président-déjà candidat à sa réélection pour ne rien faire sans accroître la détestation dont il est l’objet. Le bloc bourgeois, solide socle électoral sur lequel il s’appuie aujourd’hui – et qui, pour l’instant, lui suffit pour prétendre à une seconde victoire en 2022 –, ne le soutiendra pas indéfectiblement s’il montre trop peu de considération pour tout ce qui lui est étranger. D’autant que l’abstention très importante aux élections cache mal un accroissement de la politisation de pans entiers de la population, des gilets jaunes aux marcheurs pour le climat en passant par les féministes et les racisés. Les alternatives se construisent et en sont peut-être au stade du beau brouillon mais leur mise en place efficace et efficiente n’est peut-être plus qu’une question de mois.

 

Pablo Pillaud-Vivien

Publié le 16/07/2020

Penser un monde nouveau. Souveraineté et mondialité, par Roger Martelli

 

Roger Martelli (site humanite.fr)

 

L’Humanité, avec sa plateforme numérique l’Humanite.fr, prend l’initiative de solliciter des contributions pour repenser le monde et inventer des alternatives, avec l’ambition d’être utile à chacune et chacun d’entre nous. Cette démarche sera prolongée par la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics. Aujourd’hui : Souveraineté et mondialité, par Roger Martelli, historien.

Un monde nouveau n’est envisageable que si l’on assume la « mondialité », c’est-à-dire notre communauté planétaire de destin. Nous savons que nous vivons une « mondialisation ». Dans le sens commun, le mot désigne le réseau des interdépendances qui structure désormais nos sociétés. Mais il ne dit pas que ce réseau est commandé par des logiques bien particulières : la concurrence régule la production et les échanges ; la « gouvernance » légitime le pouvoir des technostructures ; le rapport des forces direct entre les puissances se substitue à toute institution commune. La dimension mondiale constitue la forme du phénomène ; la logique qui le régit en structure le contenu.

 «La question concrète du moment n’est pas pour nous de retrouver notre souveraineté, mais de tourner le dos à des choix souverains qui nous ont conduits dans le mur.»

Quand tout va mal, on peut aisément se dire que la faute en revient aux interdépendances. La solution semble alors aller de soi : il faut regagner de l’indépendance et retrouver de la souveraineté perdue. Cette explication et cette solution sont des leurres. Prenons le cas du manque de masques et de tests. Il est le résultat de choix faits il y a déjà longtemps, au motif qu’il vaut mieux acheter à bas prix, quand le besoin s’en fait sentir, que de constituer et d’entretenir des stocks rarement utilisés. Les choix n’ont pas été faits sous la contrainte, mais en toute souveraineté, par des responsables légitimés par le vote. La question concrète du moment n’est pas pour nous de retrouver notre souveraineté, mais de tourner le dos à des choix souverains qui nous ont conduits dans le mur.

 «On peut combattre la mondialisation financière et technocratique ; on doit maîtriser la mondialité.»

Il se fait bien des choses douteuses au nom de la souveraineté. Quand Trump suspend le financement de l’Unesco et de l’ONU, en clamant « America first », il érode la souveraineté de continents entiers. Quand le Brésil déforeste l’Amazonie, il aliène celle de tous les peuples du monde. En fait, la plupart des grands défis de notre temps, santé, faim, équilibre écologique, recherche, limitation des dépenses d’armement, numérique, bioéthique, ne relèvent plus de la seule décision nationale. Refuser d’être assujetti – n’est-ce pas la base de l’indépendance ? – n’implique pas de tourner le dos aux interdépendances. On peut combattre la mondialisation financière et technocratique ; on doit maîtriser la mondialité.

Un clou ne devrait pas chasser l’autre. Il n’y a pas si longtemps, la mode était à l’extinction des nations. Les prophètes d’hier s’étant trompés, tout le monde célèbre le national revival. Dans les deux cas, le regard est faussé. Il y a plus de deux siècles, la nation est apparue comme un intermédiaire commode entre un local trop étroit et un monde trop abstrait. Elle est ainsi devenue le lieu par excellence de maîtrise de l’économie, d’apprentissage de la démocratie et de formulation d’un imaginaire commun à des sociétés divisées en classes.

«Le sentiment d’éloignement et de dépossession porte désormais sur l’activité politique elle-même, plus que sur le territoire de son exercice.»

La nation n’a pas perdu ces qualités et en décréter l’obsolescence est incongru. Mais sa force propulsive n’est plus celle du passé. Elle est certes démocratiquement un peu plus familière et les scrutins nationaux attirent un peu plus que les autres. Mais la démocratie ne va pas mieux dans ses habits nationaux. Le sentiment d’éloignement et de dépossession porte désormais sur l’activité politique elle-même, plus que sur le territoire de son exercice. De plus, le monde n’est plus aussi abstrait qu’il l’était il y a deux siècles : la communauté de destin qui relie tous les êtres en fait une réalité concrète, et pas seulement une représentation réservée à une élite savante. Le tout n’est plus la somme des parties ; la mondialité ne se réduit pas à la juxtaposition des États et des nations. Ce que nous vivons n’est plus seulement de « l’inter-nations », mais relève du « global ».

Le problème n’est pas dans l’existence des interdépendances, mais dans la carence démocratique de leur maîtrise. Que serait la souveraineté d’un peuple si elle s’exerçait sur le seul territoire national et laissait les normes les plus universelles au bon vouloir des marchés, des technocraties et des gouvernements des États les plus puissants ? On a cru, pendant quelques décennies, que l’on pouvait construire le socialisme dans un seul pays. On a pensé que la lutte pour une société nouvelle serait avant tout nationale. La vie a cruellement démenti cette croyance.

«Les problèmes qui sont les nôtres ne relèvent pas d’un manque de souveraineté, mais d’une carence grave de démocratie, partout.»

Nous ne changerons l’ordre – ou plutôt le désordre – des choses que si la lutte contre toutes les aliénations se pense, en temps long et de façon cohérente, à toutes les échelles de territoire en même temps, nationale, européenne, régionale, communale et planétaire. Il n’y a pas de raccourci convaincant, qu’il se veuille souverainiste, protectionniste, nationaliste, populiste ou européiste.

Les problèmes qui sont les nôtres ne relèvent pas d’un manque de souveraineté, mais d’une carence grave de démocratie, partout. Méfions-nous donc des faux remèdes. La nation n’est pas morte, mais son exaltation est explosive. La frontière est une construction historique, mais sa sacralisation en fait un mur. L’extrême droite nous a habitués, depuis les années 1970, à l’idée que les problèmes du XXIe siècle ne seraient plus ceux de l’égalité, mais ceux de l’identité. Nous ne serions plus « chez nous » : la protection et la sacralisation de la clôture deviendraient les axes d’une nouvelle représentation de l’ordre social, face à la menace de « l’autre ».

Face à cette extrême droite, nous devons nous cramponner à l’idée que nous n’avancerons pas en restaurant une souveraineté prétendument perdue, mais en fondant sur d’autres bases l’élan démocratique sans lequel rien n’est possible.

Publié le 08/07/2020

 

« Agréger les forces individuelles et collectives qui veulent ouvrir une perspective émancipatrice »

 

Entretien avec Clémentine Autain (site ensemble-fdg.org)

 

ContreTemps : À l’heure où nous parlons, la crise sanitaire a complètement recouvert le contexte politique précédent avec notamment la lutte contre le projet Macron de réforme des retraites. Macron vient lui-même d’effacer en quelque sorte cette séquence par un moratoire. La réforme de l’assurance-chômage est reportée de 6 mois, etc. Comment analyses-tu cette nouvelle phase ? Macron pourra-t-il revenir en arrière ?

Clémentine Autain : Nous sommes totalement concentrés sur la crise sanitaire. C’est un évènement tragique inédit qui bouleverse tout. Entre la peur de la mort et la dureté du confinement, les préoccupations se concentrent sur notre système de santé et les difficultés économiques engendrées par le confinement. Le moment est très anxiogène. Il l’est d’autant plus que Macron et le gouvernement semblent naviguer à vue. Nous payons des décennies de politiques néolibérales qui ont précarisé les travailleuses et travailleurs, et démantelé les services publics. L’hôpital public a payé particulièrement cher alors que ce secteur est vital. En pleine crise sanitaire, tout le monde peut voir le terrible résultat du manque de lits et de personnels, d’une recherche rivée sur la rentabilité à court terme, d’une production délocalisée et mal anticipée qui nous met en défaut de masques, de gel, de tests ou d’intubateurs. L’État est incapable de réquisitionner et d’organiser la fabrication du matériel qui manque cruellement. Il a émis 25 ordonnances qui broient le Code du travail – la semaine de 60 heures devient possible, les dimanches et vacances sont remis en cause… –, mais on y trouve aucune nationalisation, aucune contrainte sur les revenus du capital pour mettre au pot commun dans ce moment social et économique si difficile. La façon dont le gouvernement gère la crise sanitaire est totalement conforme à son orientation néolibérale et autoritaire. Si Emmanuel Macron a prononcé de jolis mots pour rendre hommage aux personnels médicaux et louer l’État providence, il ne faut pas se tromper : la crise sanitaire est l’occasion de préparer tout le monde à un choc de dérégulation économique et à la mise sous surveillance de nos libertés. Le report de la loi sur les retraites et le moratoire sur celle concernant l’assurance chômage, c’est au fond reculer pour mieux sauter. Quand le pays sera plongé dans la récession, la macronie ne manquera pas de demander aux Français de « faire des efforts ». Cela signifiera concrètement moins de droits et protections pour le grand nombre au nom d’une relance productiviste pour remettre en route, as usual, la machine financière et la logique de compétitivité. Je ne crois pas que le gouvernement révisera le sens de ses contre-réformes. C’est pourquoi nous devons être à l’offensive. Il est difficile de savoir comment la population va sortir de cette séquence, dont on ne connaît pas encore le bout. Mais nos partis pris seront sans doute plus audibles car nous aurons fait collectivement l’expérience de ce qui a manqué. Défendre les services publics, la relocalisation de l’économie, le partage des richesses, le développement des biens communs, la solidarité et l’entraide prendra une tournure particulièrement concrète.

CT : La LREM ayant échoué aux élections municipales, Macron n’est-il pas en train de se projeter sur une autre séquence, comme si la précédente devait être oubliée ? Ce qu’il a déjà fait avec les Gilets jaunes.

C. A. : Probablement ! Nous n’avons pas eu le temps et la disponibilité d’esprit de faire le bilan des résultats du premier tour des élections municipales. D’ailleurs, nous ne savons pas comment va s’organiser la suite… Mais la macronie a pris un coup sur le carafon. La colère à son égard s’est traduite dans les urnes. Macron espère sans doute se refaire en jouant le chef de guerre dans la crise et en pariant sur une improbable unité nationale. Les enquêtes d’opinion montrent pourtant que les Français n’ont pas confiance en lui pour faire face au Covid19. La défiance est majoritaire. Le sentiment d’impréparation et de messages contradictoires est un élément important. Peut-être s’y ajoute la prise de conscience que le modèle social de LREM nous conduit dans le mur. C’est cet enjeu du sens à faire société que nous devons porter haut et fort.

CT : Que penser du discours actuel du pouvoir ?

C. A. : La rhétorique guerrière dans laquelle Macron s’est engagée est complètement inappropriée. La culpabilisation des individus est indécente. Les dispositions légales, avec leur lot d’amendes, sont sévères à l’égard des individus – et je constate une adhésion massive à ce contrôle, qui n’est pas sans poser question… Mais les entreprises comme Amazon qui ont continué à faire travailler leurs salariés sans protection sanitaire digne de ce nom dans des entrepôts de plus de 500 personnes ne sont pas inquiétées. Pire, la ministre Pénicaud a encouragé les entreprises à maintenir leur activité, même quand elle n’est pas essentielle. Ce serait, dit-elle, une marque de civisme ! Pendant ce temps, le ministre Bruno Le Maire a invité les grandes entreprises à ne pas verser trop de dividendes cette année. Pourquoi une simple invitation verbale, sans aucune contrainte légale ? D’ailleurs, Boursorama annonce que le CAC 40 s’apprête à verser des dividendes records au printemps 2020.

Le pouvoir perçoit bien qu’il y a un problème dans la poursuite de la même logique politique. Il tente de trouver des mots pour montrer qu’il entend, qu’il comprend, qu’il va réorienter. Mais, au fond, il ne peut pas se défaire de ses convictions profondes.

CT : Quel bilan tires-tu de la phase de ton travail parlementaire qui s’est inscrite après le meeting unitaire du 11 décembre à Saint-Denis, avec les discussions pour parvenir à une déclaration commune des forces de gauche et écologistes ?

C. A. : Les groupes de gauche au Parlement ont partagé le combat contre la loi sur les retraites de façon assez convergente, même si chacun avait son style, ses propres fils conducteurs. En revanche, pour bâtir un contre-projet, ce fut nettement plus difficile. Le cadre de travail était à mon sens déséquilibré puisque la France insoumise n’a pas souhaité y participer. Par ailleurs, la méthode du consensus nous a tiré vers le moins-disant. Le document final était assez décevant, même s’il avait le mérite d’afficher la volonté de créer du commun. Par ailleurs, avec le groupe socialiste, insoumis et communistes avons eu quelques difficultés à nous mettre d’accord sur la stratégie. Nous étions partant pour une motion de censure bien plus tôt, mais les socialistes s’y sont opposés.

CT : Quels ont été les débats, les divergences et les convergences entre députés à ce moment-là ? Portaient-elles sur des problèmes de fond sur le « dossier retraites » ou des problèmes de postures ou tactiques politiques ?

C. A. : Les deux. Sur le fond, les socialistes voulaient par exemple valoriser la loi Touraine et n’étaient pas prêts à une grande rupture dans notre système. Sur la stratégie, je crois que les socialistes misaient sur un profil constructif vis-à-vis du projet de loi quand communistes et insoumis avaient clairement décidé une opposition en bloc.

CT : Comment comprendre l’attitude du PS ?

C. A. : N’oublions pas qu’il y a trois ans, le PS soutenait les politiques emmenées par François Hollande ! Or le projet communiste ou insoumis vise une rupture franche avec le néolibéralisme. Je trouve néanmoins que les socialistes, qui n’ont donc pas décidé de rejoindre la macronie, s’ancrent au fil du temps plus à gauche. Le bilan critique de la gauche au pouvoir doit maintenant mûrir. Pour avoir partagé des tribunes avec Olivier Faure et lu différentes interviews, je constate qu’il ouvert ce droit d’inventaire et donc potentiellement un nouveau chemin. Mais les résistances au sein du PS existent et se manifestent. Mon sentiment général, c’est que le PS ne me semble pas stabilisé sur son orientation.

CT : Le débat parlementaire sur la loi a été critiqué comme « une obstruction ». A-t-il quand même porté des fruits ?

C. A. : Je le crois, oui ! Nous avons été très suivis et encouragés. Je pense que nos discours faisaient écho dans le pays, majoritairement opposé au projet sur les retraites sur des bases sociales, solidaires. Je précise que nous n’avons pas à proprement parler fait de l’obstruction. Si nous avons assumé de déposer par milliers des amendements, pour ralentir l’étude du projet, nous n’avons cessé d’argumenter sur le fond. Et d’ailleurs, nous avons ainsi levé pas mal de lièvres, sur les paramètres de calcul de la valeur du point, le minimum contributif ou encore la part de l’État dans le paiement des retraites des fonctionnaires puisqu’elle s’aligne sur les normes du privé. Un peu comme pour le Traité constitutionnel européen, j’ai observé que beaucoup de gens se passionnaient pour des enjeux apparemment techniques mais qui signaient des choix politiques. Nous avons contribué à cette démocratisation du débat. Nous avons porté la colère légitime à l’Assemblée.

CT : L’intersyndicale était en train de construire une « vraie conférence de financement ». Est-ce que sur le plan politique, on aurait pu faire de même, dans un tempo différent ? Aurait-on pu imaginer une complémentarité ?

C. A. : Oui, idéalement ! Mais la séparation entre les sphères sociale et politique est-elle si pertinente dans la période ? Il me semble qu’un front rassemblé, social et politique, pour porter des alternatives concrètes sur les retraites aurait été le meilleur levier de mobilisation et d’espoir.

CT : Comment vois-tu le rôle du Big Bang maintenant, après la réunion à Paris qui a eu lieu il y a quelques semaines, qui devait se prolonger sur d’autres initiatives avant et pendant l’été ? Quel rôle le Big Bang peut-il jouer dans une recomposition/restructuration politique nécessaire ?

C. A. : Nous voulons prendre notre part dans la refondation sociale et écologiste. Celle-ci est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que la temporalité politique va s’accélérer du fait des crises sanitaires, économiques et démocratiques. La macronie peut vite être jugée illégitime pour construire le monde d’après. Elle le sera d’autant plus que d’autres perspectives émergeront. L’extrême droite est en embuscade. Elle espère tirer les marrons du feu d’une société qui, mue par la peur, pourrait être tentée par le repli et la remise de son destin dans les mains d’une leader réactionnaire (« c’était mieux avant ») et autoritaire (plus franchement encore que Macron). N’oublions pas que le brun a le vent en poupe à l’échelle internationale. Il y a donc une course de vitesse. C’est pourquoi il faut chercher à agréger les forces individuelles et collectives qui veulent ouvrir une perspective émancipatrice.

La crise du coronavirus n’est au fond qu’une répétition si l’on songe aux catastrophes climatiques qui nous attendent. Petit à petit, s’éclaircit le projet autour duquel nous pouvons bâtir une espérance. C’est celui qui se construit autour des biens communs, de la préservation de l’écosystème, des droits et libertés, du partage des richesses, des pouvoirs et des temps de la vie. C’est celui qui propose que la vie bonne pour toutes et tous structure notre organisation sociale en lieu et place de la jungle néolibérale, de la loi du profit, de l’austérité budgétaire, et de leur corollaire, toujours plus de contrôle social.

En pensant à Alice au pays des merveilles, disons que si ce monde n’a aucun sens, qu’est-ce qui nous empêche d’en inventer un ? Il faut commencer par les fins recherchées et travailler aux mesures de transition qui nous permettent d’avancer vers nos objectifs émancipateurs. Au sein du Big bang, nous voulons contribuer à ce travail. Nous continuerons de jouer un rôle passerelle et nous mettrons dans le débat public des contributions de fond, de nature à créer du liant et de l’espoir.

 

Propos recueillis par Jean-Claude Mamet. Publié dans le numéro 45 de Contretemps.

Publié le 07/07/2020

Repenser le commun à partir d’Antonio Gramsci

 

Par Pierre Girier-Timsit (site lvsl.fr)

-

Dans son célèbre article de juin 1920 sur les conseils d’usine turinois, le théoricien marxiste Antonio Gramsci analyse les formes politiques originales expérimentées par le prolétariat urbain. Concept central dans la prise de conscience et la construction de classe, le commun apparaît finalement comme le fondement même du socialisme et de l’État ouvrier à venir.


Dans leur ouvrage Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle [1], Pierre Dardot et Christian Laval citent le plus fréquemment deux auteurs : Marx et Proudhon. De nombreux autres travaux sont étudiés, une grande diversité marquant l’ensemble, avec des renvois multiples à des œuvres aussi différentes que celles d’Aristote, Kant, Engels, Jaurès, Arendt, Castoriadis, Negri ou Hardt. Par contre, nulle trace du penseur italien Antonio Gramsci, référence importante de nombreux intellectuels et courants critiques du XXe siècle comme les théoriciens du populisme Laclau et Mouffe, le penseur de l’État Poulantzas, les historiens Hobsbawm et E. P. Thompson ou encore les représentants des subaltern et cultural studies Spivak et Stuart Hall et, dans le cas français, des deux plus grandes figures du marxisme hexagonal, Althusser et Sartre et des deux principaux hérétiques de la génération suivante, Foucault et Bourdieu [2]. L’œuvre de Gramsci a également profondément influencé la formation de gauche radicale espagnole Podemos, son secrétaire général Pablo Iglesias et son ancien secrétaire politique Íñigo Errejón [3] se réclamant tous deux du théoricien de l’hégémonie.

On peut s’étonner de cette absence tant certains aspects de l’œuvre de Gramsci sembleraient mériter de figurer dans cette étude fleuve autour du commun (le commun), Dardot et Laval préférant l’usage du substantif à celui du qualificatif car « il faut affirmer que c’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes, de même que c’est seulement cette activité pratique qui peut produire un nouveau sujet collectif, bien loin qu’un tel sujet puisse préexister à cette activité au titre de titulaire de droits. Si « universalité » il y a, il ne peut s’agir que d’une universalité pratique, à savoir celle de tous les individus qui sont, à un moment donné et dans des conditions données, engagés dans une même tâche. »

L’article sur les conseils d’usines italiens, qui paraît en juin 1920 à l’apogée du mouvement conseilliste [4], permet tout particulièrement de penser le commun chez Gramsci.

« On peut donc retenir que le biennio rosso n’est pas le fait d’un parti politique de type léniniste, ni d’une centrale syndicale unique, mais le produit de l’activisme « conseilliste », largement spontané, des travailleurs. »

D’origine sarde, Antonio Gramsci se rend à Turin en 1911 afin de suivre des études à l’université. Il finit par quitter l’environnement de la faculté pour se consacrer à temps plein à des activités conjointes de journaliste et de militant politique [5]. En août 1917, une tentative insurrectionnelle échoue à Turin et est violemment réprimée par l’État. Deux mois plus tard, les bolcheviks s’emparent du pouvoir dans un Empire russe en plein chaos, en situation de « conjoncture fluide [6] » depuis la révolution de février qui avait entraîné la chute du tsarisme [7].

L’article de Gramsci s’inscrit plus spécifiquement au sein du biennio rosso, période italienne de 1919-1920 lors de laquelle de nombreuses villes en Italie du Nord sont marquées par une forte agitation ouvrière qui prend souvent la forme de grèves et d’occupations d’usines, à Turin notamment où les usines Fiat emploient « 20 000 travailleurs manuels en 1918 [8] ». Dans un court ouvrage consacré à l’exposition de la vie et de la pensée de Gramsci, George Hoare et Nathan Sperber résument le climat de l’époque de la façon suivante :

« Le paysage de la contestation est marqué par l’éclatement. Au PSI [Parti socialiste italien], les dirigeants nationaux hésitent et restent en retrait du mouvement, alors que les adhérents turinois les plus radicalisés (dont Gramsci) y participent passionnément. Les syndicats, dont la puissante CGL (Confederazione Generale del Lavoro), sont également sur place, mais leurs leaders sont surtout réformistes. Les animateurs principaux de la lutte sont en fait les conseils ouvriers, sous la forme des comités d’entreprise (commissioni interne), qui proposent de s’inspirer de l’expérience décentralisée des soviets russes de 1917. On peut donc retenir que le biennio rosso n’est pas le fait d’un parti politique de type léniniste, ni d’une centrale syndicale unique, mais le produit de l’activisme « conseilliste », largement spontané, des travailleurs. »

En tant que journaliste, Gramsci collabora à l’hebdomadaire socialiste Il Grido del popolo et à l’Avanti ! puis, suite à la fermeture du premier, il fonde avec Togliatti, Terracini et Tasca L’Ordine Nuovo, hebdomadaire « organe de presse qui joue le rôle d’avant-garde politique dans le mouvement » des conseils turinois, dont le premier numéro paraît en mai 1919 et qui devient clandestin à partir de 1922 sous le régime fasciste.

Dans cet article, Gramsci, qui a été profondément marqué par la révolution bolchevique, nous livre son analyse de cette nouvelle forme économico-politique originale que constituent les conseils d’usines italiens. Le concept du commun, absent de l’article de Gramsci, peut néanmoins servir de fil directeur dans l’intelligence du processus révolutionnaire socialiste. Cette notion doit alors être comprise dans une triple acception : économique, éthique et politique. Elle apparaît absolument centrale tout au long de la constitution d’une classe et du mouvement de transformation du réel.

« C’est seulement l’activité pratique des hommes qui peut rendre des choses communes »

« Le processus révolutionnaire se déroule sur le terrain de la production, à l’intérieur de l’usine où les rapports sont des rapports d’oppresseur à opprimé, d’exploiteur à exploité, où l’ouvrier est privé de liberté et la démocratie inexistante. Le processus révolutionnaire s’accomplit là où l’ouvrier n’est rien et veut devenir tout, là où le pouvoir du patron est illimité, et se ramène à un pouvoir de vie ou de mort sur l’ouvrier, sur la femme de l’ouvrier, sur les enfants de l’ouvrier. »

Par ces quelques lignes, Gramsci tente d’expliquer pourquoi les mobilisations sociales les plus radicales sont celles d’ouvriers qui se mobilisent au sein de l’usine en tant qu’ouvriers, et non celles d’autres groupes mobilisés en tant que citoyens. Pour saisir toute la portée de ce passage, un retour à Marx et aux marxistes est nécessaire.

Marx, dans son œuvre, utilise le concept de classe dans un double sens problématique [9]. À sa suite, de nombreux intellectuels se réclamant de son héritage et revendiquant l’étiquette de marxistes vont perpétuer voire renforcer cette confusion conceptuelle entre deux acceptions pourtant distinctes de la notion de classe dans la théorie marxiste : la classe économique et la classe politique.

Marx conçoit les classes comme des « types purs » regroupant des catégories d’agents engagés dans le processus économique, la division s’opérant en fonction de la source de revenu. Il énonce ainsi dans Le Capital : « Ceux qui ne possèdent que leur force de travail, ceux qui possèdent le capital et ceux qui possèdent la terre – leurs sources de revenus étant respectivement le salaire, le profit et la rente foncière –, en d’autres termes, les travailleurs salariés, les capitalistes, les propriétaires fonciers, constituent les trois grandes classes de la société moderne fondée sur le mode de production capitaliste. [10] »

Dans son autobiographie, Daniel Bensaïd note que selon Marx lui-même, « au-delà des trois livres du Capital, les classes pourraient […] accueillir de nouvelles déterminations, avec l’introduction du rôle de l’État, de la famille, du marché mondial ou du système éducatif [11] ». Pour Marx, les classes ne se constituent qu’en rapport les unes aux autres, le concept de rapports de classes étant constitutif du concept de classes : « Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe ; pour le reste, ils se retrouvent ennemis dans la concurrence. [12]  »

Par la suite, plusieurs critères, tous économiques, permettant de définir les classes sociales, ont été posés par Lénine, chaque critère étant nécessaire mais non suffisant pris séparément : propriété ou non des moyens de production, place dans l’organisation et la division du travail, la forme et le montant du revenu. De ces critères peuvent découler d’autres caractéristiques comme les conditions de scolarisation, de logement ou les taux de syndicalisation.

Ainsi, dans la tradition marxiste, le terme de classe renvoie d’une part au procès de production matérielle, les critères retenus par Lénine en étant une parfaite illustration, une identité de classe pouvant être assignable à une personne en fonction de sa position dans les rapports de production, dans le procès du travail et à partir de des rapports aux moyens de production, d’autre part à la lutte des classes, lutte politique qui engage des groupes mobilisés historiquement [13].

« Mais alors, libéré de la sujétion du « chef », libéré de l’esprit servile et hiérarchique, poussé aussi par les nouvelles conditions générales que la nouvelle phase historique impose à la société, l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative. »

Le problème réside dans le fait qu’un seul terme, celui de classe, comporte deux acceptions distinctes, l’une étant économique, c’est-à-dire liée directement au procès de production matérielle et indépendante de l’action politique des agents, et l’autre étant au contraire foncièrement politique, définie par l’action d’individus et de groupes dans l’histoire afin de défendre certains intérêts et valeurs. La première acception évacue la culture non-économique et conduit à un amalgame théorique éminemment problématique, puisque cela véhicule une conception spontanéiste et ontologique des classes sociales.

Revenons désormais à l’article de Gramsci. Celui-ci explique que l’ouvrier en tant qu’homme réel exploité et dominé au sein de l’usine par le capitaliste, le patron et le petit chef, « libère sa conscience » sur le plan économique au sein du mouvement des conseils d’usines : « Pendant la phase libérale [du processus historique de la classe bourgeoise et de la domination de la classe bourgeoise sur la société], le propriétaire était aussi un entrepreneur ; c’était aussi un industriel : le pouvoir industriel, la source du pouvoir industriel, se trouvant dans l’usine, et l’ouvrier ne parvenait pas à libérer sa conscience de la persuasion qu’on ne pouvait se passer du patron, dont la personne s’identifiait avec celle de l’industriel, avec celle du gérant qui était responsable de la production, et, partant, responsable du salaire, du pain, des habits, du toit de l’ouvrier. […] Mais alors, libéré de la sujétion du « chef », libéré de l’esprit servile et hiérarchique, poussé aussi par les nouvelles conditions générales que la nouvelle phase historique impose à la société, l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative. »

Gramsci souligne dans l’expression « l’ouvrier réalise d’inappréciables progrès dans le domaine de l’autonomie et de l’initiative » comment la reconnaissance d’intérêts matériels communs entre ouvriers est indissociablement économique et politique. En effet, des ouvriers qui n’ont pas lu Marx et qui ne connaissent pas la théorie marxienne de la paupérisation, de la polarisation entre deux classes antagonistes dans le développement du capitalisme, des crises de surproduction, de la plus-value absolue et relative, autrement dit de la dynamique du Capital, effectuent un bond en termes de conscience de la réalité matérielle objective de l’exploitation et de la domination capitalistes par l’unité réelle de la théorie et de la pratique révolutionnaire : la praxis.

« Le commun prend vie sous nos yeux, sous la forme primitive de la conscience économique et politique de classe, relevant de la compréhension de ce qui existe et de ce qui pourrait être, du fonctionnement de la société bourgeoise et de possibles changements. »

On peut noter que la définition du commun de Dardot et Laval retenue pour cette étude est donnée dans une section intitulée « Commun et praxis », l’absence de référence à Gramsci apparaissant alors encore plus surprenante, tant celui-ci reste connu comme le théoricien de la « philosophie de la praxis ». En luttant au niveau économique, par la grève, l’occupation d’usine, voire l’auto-organisation de la production, les ouvriers ne grippent pas seulement la machine à profits capitaliste. Ils proclament et démontrent à la face du monde que les capitalistes sont des parasites, bons à commander et à profiter du travail fourni par d’autres hommes.

Les ouvriers progressent dans leur conscience économique, dans la sphère du raisonnement objectif en la matière, dénué de valeurs, et leur action comporte de fait une dimension politique indéniable en ce qu’elle heurte nécessairement les conceptions des acteurs et des observateurs quant à l’organisation de la cité. Par la production de « choses communes », même à un niveau relativement microscopique, les ouvriers sortent de la pure acception économique du concept de classe pour se muer en un groupe mobilisé autour d’intérêts matériels communs, pas seulement économiques au sens étroit du terme, le temps de travail ayant par exemple toujours comme corollaire le temps libre. Le commun prend vie sous nos yeux, sous la forme primitive de la conscience économique et politique de classe, relevant de la compréhension de ce qui existe et de ce qui pourrait être, du fonctionnement de la société bourgeoise et de possibles changements.

Ainsi, pour Gramsci, les conseils d’usines permettent la reconnaissance et l’auto-gestion d’intérêts matériels communs des ouvriers face au capitalisme, et ainsi de développer une certaine forme de conscience de classe, économique et politique.

« Libéré de l’esprit servile et hiérarchique », l’ouvrier adopte une représentation propre du social. Le passage d’une reprise en mains de la production à l’échelle locale à un projet global de révolution politique déplace l’enjeu central de l’interprétation à la volonté et aux valeurs.

« C’est seulement cette activité pratique qui peut produire un nouveau sujet collectif »

« Les rapports qui doivent s’établir entre le parti politique et le Conseil d’usine, entre le syndicat et le Conseil d’usine, découlent déjà implicitement du principe suivant : le parti et le syndicat ne doivent se poser ni en tuteurs ni en superstructures déjà constituées de cette nouvelle institution, dans laquelle le processus historique de la révolution prend une forme historique contrôlable ; ils doivent se considérer comme des agents conscients qui libéreront cette institution de toutes les forces contraignantes que concentre l’État bourgeois ; ils doivent se proposer d’organiser les conditions extérieures et générales (c’est-à-dire politiques) dans lesquelles le processus de la révolution pourra être le plus rapide, dans lesquelles les forces productives libérées pourront trouver leur plus grande expansion. »

Sur la question de la construction d’une identité politique commune, Gramsci insiste sur le fait que partis et syndicats ne doivent pas chercher à contrôler le processus spécifique des conseils d’usines mais seulement à en permettre l’épanouissement maximal.

Le conseil d’usine constitue un lieu, au sens spatial du terme, qui appelle la curiosité et l’échange. Dans sa biographie de Gramsci, Giuseppe Fiori décrit comment, à Turin pendant le biennio rosso, les turinois, au-delà des ouvriers et des socialistes, assistent aux débats en plein air, notamment dans les jardins publics.

La centralité urbaine des usines permet ainsi de constituer un espace public habermassien, lieu d’échanges rationnels visant à la constitution d’une opinion publique éclairée, qui déborde la famille, l’Église, l’école, c’est-à-dire les institutions traditionnelles, où les idées incarnées par des individus circulent. Dans ces dernières, l’autorité est confisquée par le père, le curé ou le maître, les autres participants pouvant s’exprimer mais toujours de manière secondaire et contrôlée. Les conseils d’usines, au contraire, célèbrent l’égale légitimité de tous à prendre part aux discussions, sur un strict principe de souveraineté populaire. Les délibérations publiques mettent à mal la domination spatiale de la bourgeoisie qui, dans le cadre de l’usine comme des logements, des lieux de loisir et des transports cherche à contrôler les actions et les interactions des ouvriers [14].

Les conseils d’usines marquent donc la prise de parole publique des subalternes, des sans-voix, qui ne s’expriment habituellement jamais directement mais, au mieux, par le biais de journaux, de partis et de syndicats. Mais ces « superstructures déjà constituées » ne comportent ni la spontanéité ni le caractère réellement populaire des conseils d’usines. Des journalistes, des représentants politiques et syndicaux ne seront jamais le prolétariat, même s’ils s’expriment au nom du prolétariat tout entier.

Les conseils d’usines fonctionnent donc en tant qu’institution sui generis, pôle de radicalisation dépassant largement les ouvriers par son caractère ouvert et central géographiquement, entraînant un bouillonnement politique dans les villes dans lesquelles ils sont les plus puissants : Milan et Turin.

« Dans un même mouvement réel indistinctement économique, éthique et politique, les conseils d’usines permettent ainsi de construire une identité politique commune à des groupes irréductiblement hétérogènes et de former ainsi une classe au projet politique macro-structurel. »

Les questions économiques propres aux usines occupées ne sont pas le seul sujet des discussions. Les participants débattent du pouvoir extra-économique, du processus de décision, des différences entre égalité politique et économique, entre libertés démocratiques et libertés humaines…

« Dans la période de suprématie économique et politique de la classe bourgeoise, le déroulement réel du processus révolutionnaire se passe de façon souterraine, dans l’ombre de l’usine et dans l’ombre de la conscience de ces multitudes immenses que le capitalisme assujettit à ses lois ; il n’est donc ni contrôlable ni prévisible ; il le sera dans l’avenir, lorsque les éléments qui le constituent (sentiments, velléités, habitudes, embryons d’initiatives et de nouvelles mœurs) auront été développés et épurés par l’évolution de la société, par l’importance accrue de la place que la classe ouvrière sera amenée à occuper dans le domaine de la production. »

Ce passage est caractérisé par un mécanisme rare chez Gramsci. On a un schéma qui donne la priorité causale et chronologique à « l’évolution de la société » et à l’infrastructure économique sur les idées et les valeurs des ouvriers, alors que le respect du mouvement dialectique obligerait à considérer que le travail de « persuasion » des militants socialistes peut jouer un rôle déterminant dans l’ébranlement structurel. Le choix du terme de « persuasion » par Gramsci dans l’article est intéressant. En effet, au contraire de « convaincre » qui implique la démonstration objective et argumentative d’une vérité, quand on cherche à persuader quelqu’un, on accomplit un travail sur ses valeurs, conscientes et infra-conscientes, on se place dans le règne du relativisme politique.

Le commun est alors construction de nouvelles valeurs désembourgeoisées, terme que l’on préférera à celui d’« épurées », utilisé par Gramsci mais qui nous paraît absolutiste et positiviste : valeurs démocratiques, valeurs populaires, valeurs de luttes louant l’antagonisme, valeurs de partage et de solidarité, de co-décision, valeurs du temps libre et de l’épanouissement de tous. Le commun dans son acception éthique. Valeurs qui serviront de base à la constitution d’un projet politique global et d’une identité politique commune, menant inévitablement à la lutte avec les superstructures bourgeoises pour l’avènement du socialisme.

Dans un même mouvement réel indistinctement économique, éthique et politique, les conseils d’usines permettent ainsi de construire une identité politique commune à des groupes irréductiblement hétérogènes et de former ainsi une classe au projet politique macro-structurel.

« Il ne peut s’agir que d’une universalité pratique, à savoir celle de tous les individus qui sont, à un moment donné et dans des conditions données, engagés dans une même tâche »

« Nous disons que la période actuelle est révolutionnaire parce que la classe ouvrière tend de toutes ses forces et de toute sa volonté à fonder son État. Voilà pourquoi nous disons que la naissance des Conseils ouvriers d’usines représente un grandiose événement historique, qu’elle représente le commencement d’une ère nouvelle dans l’histoire du genre humain ; c’est grâce à elle que le processus révolutionnaire a affleuré à la lumière et est entré dans la phase où il peut être contrôlé et prévu. »

Il est étonnant de noter que Gramsci, dans son apologie de la forme originale des Conseils d’usines, ne mentionne ni les Soviets ni la Commune de Paris qui semblent pourtant se rapprocher fortement de cette forme de représentation, ces omissions servant possiblement un simple objectif rhétorique.

« La classe ouvrière affirme […] que le pouvoir industriel, que la source du pouvoir industriel, doit revenir à l’usine ; elle considère l’usine comme étant, dans une nouvelle perspective ouvrière, la forme où la classe ouvrière se coule en un corps organique déterminé, la cellule d’un nouvel État : l’État ouvrier, et la base d’un nouveau système représentatif : le système des Conseils. »

Ces passages illustrent que pour Gramsci, les conseils d’usines sont la définition même du socialisme. Gramsci place sa réflexion stratégique autour de l’État dans un cadre léniniste. Il reprend la thèse défendue par Lénine dans L’État et la révolution du double pouvoir et de la destruction de l’appareil d’État bourgeois.

Pour Lénine, et donc pour Gramsci, l’appareil d’État bourgeois est pourri par essence et doit être intégralement balayé afin d’instaurer un nouvel État prolétarien. Les anciennes institutions doivent être réduites en poussière et les anciens fonctionnaires démis de leurs fonctions. Pourquoi ? Car les structures ont une inertie très importante, elles ont des effets sur les habitudes, les idées, les valeurs de ceux qui les incarnent. Elles corrompent par les réseaux tissés et les privilèges accordés. Avant d’adopter une pratique centralisée du pouvoir, Lénine prône que tout le pouvoir aille aux Soviets, conseils d’ouvriers et de paysans dont tous les représentants sont élus, responsables et révocables [15].

La stratégie socialiste révolutionnaire consiste à construire un double pouvoir, en parallèle et à l’extérieur du pouvoir d’État bourgeois, sous la forme des conseils. Ce double pouvoir a pour objectif de construire l’hégémonie, d’organiser les classes révolutionnaires, de renverser les superstructures bourgeoises et de mettre en place le socialisme. Les partis et les syndicats révolutionnaires ont quant à eux pour tâche de permettre le développement du double pouvoir face à la répression bourgeoise, mais ils ne le constituent aucunement en eux-mêmes. Les conseils constituent la meilleure boussole en termes de représentation à l’aube de la transition socialiste.

« Ces propos de Gramsci apparaissent comme le couronnement suprême du commun : solidarité et co-élaboration pratiques des humains pour parvenir, finalement, à la possibilité pratique et politique concrète de l’épanouissement de chacun dans son devenir. »

Selon Gramsci, les conseils sont un État ouvrier à l’état embryonnaire, au double sens de moyen pour construire cet État et de principe représentatif fondamental de souveraineté politique populaire. Tout comme Marx, Gramsci prône la disparition de la division entre travail manuel et intellectuel, considérant que chaque homme est à la fois un corps et un esprit, chaque travailleur étant par conséquent parfaitement légitime à participer aux décisions publiques, à la vie de la cité. Le commun émerge alors comme principe fondamental du socialisme, à la fois au niveau politique et au niveau économique, et plus largement à l’échelle de la société toute entière, comme nouvelle universalité pratique.

« L’État ouvrier, puisqu’il prend naissance en fonction d’une configuration productive, crée déjà les conditions de son propre développement, de sa disparition en tant qu’État, de son incorporation organique dans un système mondial : l’Internationale communiste. »

Ces propos de Gramsci inaugurant le commun-isme, compris comme auto-gouvernement mondial, société réglée où le règne de la nécessité laisse place à la liberté humaine et à la société du temps libre, apparaissent comme le couronnement suprême du commun : solidarité et co-élaboration pratiques des humains pour parvenir, finalement, à la possibilité pratique et politique concrète de l’épanouissement de chacun dans son devenir.


1 DARDOT, Pierre, et LAVAL, Christian, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, Éditions La Découverte, 2014

2 Voir notamment GREEN, Marcus E. (ed.), Rethinking Gramsci, Routledge Innovations in Political Theory, 2011

3 Errejón quitte Podemos début 2019 pour des désaccords théoriques et stratégiques avec la direction et fonde son propre parti Más País.

4 Paru dans L’Ordine Nuovo, 4-5 juin 1920. GRAMSCI, Antonio, « Le conseil d’usine », dans Écrits politiques, tome I : 1914-1920, textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris, trad. Marie-Gracieuse Martin-Gistucci, Gilbert Moget, Robert Paris et Armando Tassi, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de Philosophie », 1974, pp.346-351. C’est cette traduction qui a été retenue pour notre étude. L’article est également accessible gratuitement sur les sites marxists.org et Les Classiques des sciences sociales de l’Université du Québec.

5 Gramsci a adhéré au Parti socialiste italien (PSI) dès 1912. Pour toutes les informations qui vont suivre, on renvoie à la biographie de Gramsci : FIORI, Giuseppe, La vie de Antonio Gramsci, Paris, Librairie générale française, Le Livre de Poche, coll. « Pluriel », 1977, 543 p.

6 La conjoncture fluide désigne une période de crise extraordinaire où les logiques habituellement fonctionnelles des champs sociaux se délitent au profit de devenirs ouverts et imprévisibles. On reprend l’expression au sociologue de la politique Michel Dobry. Voir DOBRY, Michel, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, « Références », 1986 ; rééd. 1992

 

7 Sur le sujet on renvoie à FERRO, Marc, La révolution de 1917, Paris, Albin Michel, 1997

8 HOARE, George, et SPERBER, Nathan, Introduction à Antonio Gramsci, Paris, Éditions La Découverte, coll. « Repères », 2013, p. 15

9 GODELIER, Maurice, « Ordres, classes, État chez Marx », dans Visions sur le développement des États européens. Théories et historiographies de l’État moderne, Actes du colloque de Rome (18-31 mars 1990), Rome, Publications de l’École Française de Rome, n° 171, 1993, pp. 117-135

10 MARX, Karl, Œuvres tome I. Économie 1, traduction et notes de Maximilien Rubel, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1965, p. 1484

11 BENSAÏD, Daniel, Une lente impatience, Paris, Éditions Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2004, p. 440

12 MARX, Karl, et ENGELS, Friedrich, L’Idéologie allemande, traduction présentée par Gilbert Badia, Paris, Les Éditions sociales, 1976, p. 61 ; rééd. 2012.

13 Sur la constitution historique d’une classe, on renvoie à THOMPSON, Edward Palmer, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, 1988 ; rééd. Paris, Éditions Points, 2012, 1164 p.

14 Sur cet aspect voir JESSOP, Bob, « Gramsci : l’espace, le territoire, de la nation, les frontières, le mouvement », dans CALOZ-TSCHOPP, Marie-Claire, FELLI, Romain, et CHOLLET, Antoine (dir.), Rosa Luxemburg, Antonio Gramsci, actuels ?, Paris, Éditions Kimé, 2018

15 Sur cet aspect de l’œuvre de Lénine, voir NEGRI, Antonio, « Socialisme = soviets + électricité », allocution prononcée au colloque « Penser l’émancipation » à Saint-Denis le 15 septembre 2017. Accessible sur la revue en ligne Période.

Publié le 20/06/2020

À quand des étincelles dans les terrains vagues ?

 

par Evelyne Pieiller, (site monde-diplomatique.fr)

 

On patauge dans le flou.
On se cogne dans le contradictoire.
C’est assez mauvais pour la santé.
L’OMS le 29 mai conseille d’ «
 envisager d’autoriser la tenue de rassemblements de masse lorsqu’il est sécuritaire de le faire ». La langue de l’OMS, comme celle de l’Unesco d’ailleurs, est une source d’étonnement sans cesse renouvelée, mais enfin, on croit possible de soupçonner qu’elle indique qu’on peut y aller. Si on a du gel. Ou bien ?

Le ministre de la santé etc. Olivier Véran rappelle le 15 juin qu’il faut toujours « éviter les regroupements de plusieurs personnes en milieu fermé » et que les interdictions des rassemblements de plus de 10 personnes sur la voie publique et des grands événements (plus de 5 000 personnes) sont toujours d’actualité.

Le Conseil d’État vient pour sa part de préciser : « Alors que la liberté de manifester est une liberté fondamentale, le juge des référés en déduit que, sauf circonstances particulières, l’interdiction des manifestations sur la voie publique n’est justifiée par les risques sanitaires que lorsque les “mesures barrières” ne peuvent être respectées ou que l’événement risque de réunir plus de 5 000 personnes ». À propos, l’éprouvante Fête de la musique, le 21 juin, autorisée, pas autorisée ?

La Vendée et les vicomtes ont la vertu inattendue d'être virusproof

Ouverture le 11 juin du Puy du Fou, annoncée le 20 mai. La Vendée et les vicomtes ont la vertu inattendue d’être virusproof. Les patrons de festivals qui ont été obligés d’annuler sont méditatifs.

Réouverture des lieux de spectacle dès le 2 juin en zone purifiée, dés le 15 ailleurs. Chaque spectateur impérativement masqué doit être isolé dans 4 mètres carrés. Les responsables de salles sont réservés.

Réouverture des cinémas le 22 juin. Obligation de n’utiliser qu’un fauteuil sur deux. Le spectateur sera incité à porter un masque. Dans le train, depuis le 31 mai, la solitude prophylactique du voyageur n’est plus réglementaire. Les exploitants sont interrogatifs.

Soit dit sans méchanceté particulière, on les comprend. C’est même à peu près tout ce qu’on comprend. Comme on ne souhaite pas induire le lecteur (tiens, à propos, le lecteur précisément, il peut gaiment aller acheter des livres, il doit vraiment en revanche étudier l’affaire de près pour savoir si, quand, comment la bibliothèque de son quartier est ouverte, et prendre rendez-vous ), donc, comme on ne souhaite pas induire le lecteur en erreur, on va chercher quelques éclaircissements sur le site du ministère de la culture. Avec une ruse dont la transparence finirait par être touchante, il titre sur « le déconfinement de la scène de la création contemporaine », c’est-à-dire sur, ah surprise surprise, les… plasticiens, et offre une affable publicité à une galerie privée. Le ministère devient fascinant. Le lecteur est toujours perplexe, et de surcroît un peu irrité qu’on le prenne pour un imbécile heureux. Il y a une chose sûre : il n’est pas heureux.

En réalité, ce long moment où les salles sont vides et où les artistes ne peuvent aller sur scène, n'est-ce pas la cristallisation grossissante du temps d'avant

On nous aura beaucoup parlé de « temps perdu » à propos des mois de confinement, sans compter les mois à venir, dont il est à peu près clair (noir clair) qu’ils vont être dépourvus d’opportunités pour une grande partie des artistes du spectacle vivant — épouvantable expression. Temps perdu, travail interrompu, projets qui ne verront pas le jour. Mais en réalité, ce long moment où les salles sont vides et où les artistes ne peuvent aller sur scène, n’est-ce pas la cristallisation grossissante du temps d’avant, où les salles étaient souvent peu remplies et où de nombreux artistes ne parvenaient pas à se faire programmer, faute d’entrer dans la grille des normes des programmateurs ? À se demander si ce n’est pas depuis une trentaine d’années qu’on est entré dans le temps perdu, dans les imaginaires perdus, dans les légendes perdues. Qu’il est doux de justifier l’absence de public par les failles de la démocratisation culturelle, comme si elle était possible sans transformation politique, économique, sociale radicale. Qu’il est simple de justifier le choix des spectacles ou des musiques par leur supposée vertu d’ouverture à l’autre, de contrepoids aux injustices, l’éditorial de la brochure de saison 2019-2020 du Théâtre de l’Odéon en donne ainsi une agréable illustration — à propos de ses artistes, le texte précise « il est beaucoup question de frontières et d’identités dans leurs créations — de ces frontières que beaucoup voudraient voir renaître en Europe — mais aussi de ces frontières de genre et des identités assignées — car s’il est une mission du théâtre — c’est bien celle de briser les frontières... »

Clichés pathétiques, vides de tout sens autre que celui de faire plaisir aux tutelles. Oui, ça fait trente ans au moins qu’on se dévitalise l’imaginative, avec brio. On ne peut qu’espérer que surgisse, à la faveur du désespoir péri-pandémie de chômage, l’invention de caves, grottes, terrains vagues, endroits perdus, arrière-salles etc, où se feront entendre les dissonances et les épopées incompatibles avec tous les extrême-centres, mais indispensables pour nous ébrécher le confort, nous creuser un vide qui fait désirer sans prévenir que la vie étincelle.

 

Evelyne Pieiller

<Publié le 18/06/2020

La tyrannie des bouffons

 

Par Christian Salmon (site mediapart.fr)

 

La pandémie de coronavirus a eu un effet de loupe sur une nouvelle forme de tyrannie qui se déploie à l’échelle de la planète. Elle ne cesse d’étendre son empire, aux États-Unis, au Brésil, aux Philippines, au Royaume-Uni, en Italie… En France, elle ne s’est pas encore incarnée dans une figure politique. Mais de nombreux Ubu se sentent pousser des ailes au point d’inquiéter l’Élysée.

 Après la mort de George Floyd, l’éditorialiste conservateur du Washington Post George Will n’a pas mâché ses mots contre Donald Trump : « La personne que les électeurs ont élue en 2016 pour “veiller à ce que les lois soient fidèlement exécutées” a déclaré le 28 juillet 2017 à des policiers en uniforme : “S’il vous plaît, ne soyez pas trop gentils lors des interpellations.” Son espoir s’est réalisé pendant 8 minutes et 46 secondes sur le trottoir de Minneapolis. »

Prix Pulitzer du commentaire politique, Georges Will est l’un des éditorialistes les plus écoutés de la mouvance conservatrice. Depuis 2016, il n’a pas caché « le dégoût » que lui inspirait Trump et la manière dont le parti républicain avait capitulé en en faisant son candidat. Mais son article va beaucoup plus loin, il appelle à sa défaite à la prochaine élection de novembre et à celle du parti républicain au Congrès, en particulier, a-t-il précisé, « ces sénateurs qui gambadent encore autour de ses chevilles, avec un appétit canin de caresses ».

Les néoconservateurs, exclus du pouvoir par Donald Trump à son arrivée à la Maison Blanche, ont de bonnes raisons de lui en vouloir mais ils ne sont pas les seuls. L’ancien président George W. Bush vient d’annoncer qu’il ne voterait pas pour lui en novembre. Colin Powell a décidé de voter Joe Biden.

Selon George Will, les provocations du président depuis son élection, amplifiées par « les technologies modernes de communication », ont « encouragé une escalade dans le débat public d’une telle violence que le seuil du passage à l’acte s’est trouvé rabaissé chez des individus aussi dérangés que lui ». Donald Trump « donne le ton à la société américaine qui est malheureusement une cire molle sur laquelle les présidents laissent leurs marques ». Et Will de conclure : « Ce roi Lear de bas étage a prouvé que l’expression “bouffon maléfique” n’est pas un oxymore. »

« Bouffon maléfique » : en associant ces deux termes contradictoires, l’éditorialiste conservateur met en évidence le caractère clivé du pouvoir de Trump sur lequel la critique de ses opposants a constamment achoppé. Si la bouffonnerie relève le plus souvent du registre de la comédie et de la farce, la « bouffonnerie » de Trump est maléfique. Elle utilise les ressorts du grotesque pour orchestrer le ressentiment des foules, réveiller les vieux démons sexistes, racistes, antisémites, dont la liste des victimes s’allonge, de Pittsburgh à El Paso – et à George Floyd.

« L’histoire est une blague », disait Henry Ford. Trump en a fait une politique.

Avec lui, il ne s’agit plus de gouverner à l’intérieur du cadre démocratique, mais de spéculer à la baisse sur son discrédit. Trump est un héros du soupçon qui a construit sa stratégie sur un paradoxe : asseoir la crédibilité de son « discours » sur le discrédit du « système », spéculer à la baisse sur le discrédit général et en aggraver les effets. Le danger, dans toute spéculation à la baisse, c’est qu’elle est autoréalisatrice. De même que beaucoup d’économistes voient dans la spéculation à la baisse les principales causes de la chute des bourses, on assiste à la même crise spéculative dans la sphère politique.

C’est le ressort de son pouvoir hégémonique qui s’impose non plus à travers des récits crédibles mais par des blagues qui jettent le discrédit sur toutes les formes d’autorités (économiques, médiatiques, politiques, médicales). Avec Trump, le grotesque a remplacé le récit (et le carnavalesque le romanesque) dans la conquête des cœurs et des esprits.

Selon le linguiste russe Mikhaïl Bakhtine, le carnaval au Moyen Âge, loin de n’être qu’une manifestation folklorique, était l’une des expressions les plus fortes de la culture populaire, en particulier dans sa dimension subversive. Dans son ouvrage, François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, il analysait l’esprit du carnavalesque comme le renversement des hiérarchies et des valeurs : entre le pouvoir et le peuple, entre le noble et le trivial, entre le haut et le bas, entre le style raffiné du savant et le langage grossier du peuple…

Le carnaval qui en est l’expression la plus achevée et culmine dans l’élection d’un roi du carnaval qui se substitue à l’autorité en place. « En la personne de Rabelais, écrit Bakhtine, la parole et le masque du bouffon médiéval, les formes des réjouissances populaires carnavalesques, la fougue de la basoche aux idées démocratiques qui travestissait et parodiait absolument tous les propos et les gestes des bateleurs de foire se sont associés au savoir humaniste, à la science et aux pratiques médicales, à l’expérience politique et aux connaissances d’un homme qui… était intimement initié à tous les problèmes et secrets de la haute politique internationale de son temps. »

Le trumpisme est une forme de carnavalesque renversé, un carnavalesque d’en haut qui installe les valeurs du grotesque au sommet du pouvoir et assoit leur légitimité sur les réseaux sociaux et la télé-réalité. Le reality show trumpiste rejoue, en le singeant, le renversement du haut et du bas, du noble et du trivial, du raffiné et du grossier, du sacré et du profane, le refus des normes et des hiérarchies instituées entre le pouvoir et les sans-pouvoir, le mépris des formes du beau style du savoir-vivre, au profit d’une vulgarité revendiquée assumée et conquérante.

Le lien souligné par Bakhtine entre le carnavalesque démocratique et le savoir humaniste est brisé. Si Trump a lancé un défi au système démocratique non pour le réformer ou le transformer, mais pour le ridiculiser. Son omniprésence sur Twitter et celle d’un roi de carnaval qui s’arroge le droit de tout dire et de jeter le discrédit sur toutes les formes de pouvoir. Loin de se présidentialiser une fois élu, il a ridiculisé la fonction présidentielle par ses foucades, ses sautes d’humeur, ses postures ubuesques. « C’est un clown – littéralement, il pourrait avoir sa place dans un cirque », a déclaré un jour Noam Chomsky.

L’épidémie de coronavirus en a été le théâtre insensé. Soudain, le grotesque butait sur le mur de l’épidémie. La puissance du discrédit qui enflammait les foules ne pouvait rien contre le virus qui s’attaquait à elles. Elle risquait même de se retourner contre celui qui était en charge de la santé publique. La crise épidémique a mis en évidence ce « grotesque discréditant » au travers de mille signes de mauvais goût, d’indécence et de stupidité.

Trump a d’abord cherché à sous-estimer la gravité du mal en contestant l’avis des épidémiologues et en prédisant la fin de l’épidémie pour le printemps. Puis, alors que sa dangerosité se précisait, il décida d’externaliser le virus en Chine et en Europe contre lequel il fallait dresser un mur pour endiguer son invasion : « La sécurité des frontières est également une sécurité sanitaire et vous avez tous vu le mur se lever comme par magie. […] Des mesures strictes aux frontières sont l’une des raisons pour lesquelles le nombre de cas aux États-Unis est faible. »

Enfin, il se déchargea de sa responsabilité fédérale déléguant aux gouverneurs des États sa responsabilité et jetant le discrédit sur leur inaction.

Mais on aurait tort d’en tirer des conclusions hâtives. Loin de le disqualifier auprès de ses supporters, la crise du coronavirus lui a fourni l’occasion de démontrer une sorte d’impunité, la preuve manifeste qu’il ne dépend d’aucun jugement et peut donc imposer inconditionnellement sa volonté.

ll a eu un effet de loupe sur cette nouvelle forme de tyrannie, qui se déploie à l’échelle de la planète, la tyrannie des bouffons, dont Trump n’aura été que la première manifestation et qui n’a cessé depuis quatre ans d’étendre son empire au-delà des frontières des États-Unis : Jair Bolsonaro au Brésil, Rodrigo Duterte aux Philippines, Boris Johnson au Royaume-Uni, Matteo Salvini et Beppe Grillo en Italie, Jimmy Morales au Guatemala, Viktor Orbán en Hongrie. Mais aussi Volodymyr Zelensky, ce comédien élu président de l’Ukraine. En Inde, le député Rahul Gandhi, petit fils d’Indira Ghandi, s’en est pris au premier ministre Narendra Modi en ces termes : « Cessez de faire le clown, l’Inde est en état d’urgence. »

Les tweets de Trump, les posts de Salvini sur Facebook, les clowneries de Beppe Grillo, les blagues de Boris Johnson reflètent un charisme clownesque, anti-héroïque. Ces nouveaux leaders, qu’on qualifie de populistes, sont dépourvus de l’ascendant des grands leaders populistes latino-américains comme Juan Perón ou Getúlio Vargas. Ce sont des clowns qui exercent leur influence par l’outrance, la parodie, les fake news.

Cette nouvelle génération de leaders met à l’épreuve la notion de pouvoir charismatique telle que l’avait définie Max Weber, « l’autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d’un individu… en tant qu’il se singularise par des qualités prodigieuses, par l’héroïsme ou d’autres particularités exemplaires qui font le chef ». Mais ils ne sont pas dénués d’un certain charisme. En eux, c’est l’homme commun que les réseaux sociaux acclament, l’homme-clown de la télé-réalité ou des talk-shows, magnifié et comme électrisé par les réseaux sociaux.

Leur performance appartient à l’univers de l’imagerie grotesque et à la syntaxe scatologique et sexuelle. Salvini fait appel à la nourriture en postant chaque jour sur Twitter des photos de ses repas, Trump n’hésite pas à parler de « chattes » et de sang menstruel comme lorsqu’il insulta la journaliste de CNN, Megyn Kelly, qui avait eu l’audace de lui rappeler ses propos sexistes. Dans les relations internationales, les jurons, insultes et grossièretés se multiplient et transgressent tous les usages diplomatiques à l’instar de Boris Johnson traitant François Hollande de « kapo » et qualifiant délicatement les Français de « petites crottes » ou de « fumiers ».

Le souverain grotesque ne nous est pas totalement inconnu. Et l’on pourrait en retracer la généalogie, comme le rappelait Michel Foucault dans ses cours au Collège de France sur l’anormal (1975-1976) de Caligula, avide de sang, cruel, incestueux avec ses sœurs, adultère, passionné par les jeux du cirque, et qui veut faire de son cheval un consul, à Héliogabale, « faisant l’amour comme une femme et comme un homme [...] accueillant la débauche par tous les orifices de son corps », en passant par Claude, asservi à sa femme, la vicieuse Messaline, et Néron, qui ne rougit pas de se livrer aux actes les plus honteux avec hommes et femmes, qui aime se travestir et épouse son affranchi.

Dans sa thèse Les Scènes de la vérité, Arianna Sforzini a rassemblé et problématisé les observations éparses de Foucault sur le pouvoir grotesque. « Foucault, écrit-elle, identifie dans le grotesque ou dans l’ubuesque, une catégorie précise de l’analyse historico-politique », catégorie qui exprime la force que « le pouvoir assume quand il revêt les formes les plus bouffonnes et les plus infâmes ». L’indignité du pouvoir n’en élimine pas les effets, qui sont au contraire d’autant plus violents et écrasants que le pouvoir est grotesque – Ubu roi, précisément. « Un énorme fonctionnement du souverain infâme ».

Foucault nous alertait contre l’illusion qui consiste à voir dans le pouvoir grotesque « un accident dans l’histoire du pouvoir », « un raté de la mécanique », mais « l’un des rouages qui font partie inhérente des mécanismes du pouvoir ». « En montrant explicitement le pouvoir comme abject, infâme, ubuesque ou simplement ridicule, il s’agit de manifester de manière éclatante le caractère incontournable, l’inévitabilité du pouvoir, qui peut précisément fonctionner dans toute sa rigueur et à la pointe extrême de sa rationalité violente, même lorsqu’il est entre les mains de quelqu’un qui se trouve effectivement disqualifié ».

Depuis l’élection de Trump, constate Xenophon Tenezakis, qui prolonge l’analyse de Foucault dans un article récent de la revue Esprit, « chaque jour, de nouvelles décisions sont prises à l’encontre des grands principes de la démocratie et des engagements des États-Unis ; de nouveaux ratés, de nouvelles saillies absurdes et de nouvelles fuites font surface, qui dévoilent l’anarchie au cœur du pouvoir. Devant cette allure carnavalesque du mandat trumpien, l’attitude souvent adoptée est celle de la sidération : “Comment est-il possible qu’il puisse rester au pouvoir, alors qu’il dit des choses si absurdes et qu’il prend des décisions à l’encontre parfois du bon sens ou de l’humanité la plus élémentaire ?” Si l’on suit le raisonnement foucaldien, c’est plutôt la question inverse qu’il faudrait poser. »

La lutte des bouffons et des hologrammes

Hitler et Mussolini pouvaient bien avoir des côtés grotesques mais c’était un grotesque malgré eux, un burlesque involontaire. Mussolini faisait du ski torse nu ou Hitler enfermé dans son bunker quelques heures avant son suicide demandait qu’on lui procure des gâteaux au chocolat « jusqu’à en crever ». Mais leur pouvoir empruntait à la représentation impériale la plus austère et recyclait les signes des souverainetés anciennes (les faisceaux, l’aigle, le salut romain, les parades, le svastika…). Leur mode opératoire s’appuyait sur un réseau administratif, policier et bureaucratique pour contrôler les individus et ne devait rien à l’improvisation burlesque des Trump et consorts.

Du roi Ubu (d’Alfred Jarry) à Arturo Ui (de Bertolt Brecht), ou au Dictateur de Chaplin, le grotesque exerçait ses pouvoirs aux dépens d’eux. Il visait à délégitimer leur pouvoir en lui retirant sa majesté. Brecht dit quelque part dans ses écrits : « Arturo Ui est une parabole dramatique écrite avec le dessein de détruire le traditionnel et néfaste respect qu’inspirent les grands tueurs de l’histoire. »

Cela est évidemment impossible avec une tyrannie qui revendique le pouvoir du grotesque. Trump est une figure du trash de luxe qui triomphe sous les signes du vulgaire, du scatologique et de la dérision. Il en incarne une sorte d’idéal type, le plouc revêtu d’une patine de notoriété. Les statues de Trump nu qui se sont répandues sur les places publiques des villes américaines pendant la campagne de 2016 consacraient une forme de sacralité kitsch, de statuaire dégradée. Elles constituent la représentation spontanée du pouvoir burlesque.

Carter Goodrich, le caricaturiste qui a dessiné la une du New Yorker présentant Trump en clown maléfique, a ainsi déclaré : « C’est difficile de parodier cet homme… Il marche, parle déjà comme une caricature de lui-même. »

Michel Foucault a évoqué ce pouvoir mystérieux du grotesque, « la terreur ubuesque » : « La souveraineté grotesque opère non pas en dépit de l’incompétence de celui qui l’exerce mais en raison même de cette incompétence et des effets grotesques qui en découlent […] J’appelle grotesque le fait qu’en raison de leur statut, un discours ou un individu peut avoir des effets de pouvoir que leurs qualités intrinsèques devraient les disqualifier. »

Selon Foucault, le pouvoir grotesque est l’expression de sa puissance extrême, de son caractère incontrôlable, inévitable, nécessaire. L’indignité du pouvoir n’en élimine pas les effets, qui sont au contraire d’autant plus violents et écrasants que le pouvoir est grotesque – Ubu roi, précisément.

Ce fonctionnement intense s’est adjoint aujourd’hui la puissance des réseaux sociaux et l’usage stratégique des big datas et des algorithmes. Partout où elle a réussi à s’imposer, la tyrannie des bouffons combine les pouvoirs fantasques du grotesque et la maîtrise méthodique des réseaux sociaux, la transgression burlesque et la loi des séries algorithmiques.

Le prototype en a été le couple formé par Beppe Grillo et l’expert en marketing Gianroberto Casaleggio qui ont à eux deux inventé le mouvement algorithmique Cinq Étoiles. Partout c’est sous ce même visage de Janus, le clown et l’ l’informaticien, qu’il est apparu. Donald Trump et Brad Parscale, Boris Johnson et Dominic Cummings, Viktor Orbán et Arthur Finkelstein, Matteo Salvini et Luca Morisi, l’inventeur de la « Bestia », un logiciel qui analyse les big datas avec ses 3,6 millions de fans sur Facebook.

Avec l’avènement des réseaux sociaux, une nouvelle génération de conseillers politiques est apparue : docteurs en sciences informatiques, « ingénieurs du chaos », comme les appelle l’ex-conseiller de Matteo Renzi, Giuliano da Empoli, capables d’exploiter les potentialités politiques du Web et de canaliser vers les urnes la colère née sur les réseaux sociaux.

Mais tous les partis politiques ont leurs ingénieurs informaticiens. Ils savent manipuler les électeurs grâce aux big datas et aux algorithmes. Le coup de génie de Gianroberto Casaleggio fut de synchroniser la figure du clown et celle de l’expert en marketing. Dans l’ombre de l’agitateur histrionique, il y a toujours l’informaticien. Mais l’ingénieur n’est rien sans le bouffon.

Sur la scène hypermoderne de notre carnaval politique, ce qui se joue, c’est le théâtre paradoxal de la dérision et de l’expertise. D’un côté, le clown comme accélérateur du discrédit ; de l’autre, le logiciel comme vecteur de mobilisation. L’un est extravagant quand l’autre est méthodique. Derrière le clown, un logiciel. Sous le désordre apparent du carnaval, la rigueur des algorithmes. Le Carnaval et le Vortex vont de pair.

En France, la tyrannie des bouffons ne s’est pas encore incarnée dans une figure politique. Marine Le Pen n’a pas voulu reprendre l’héritage de son père qui fut l’un des premiers à incarner le burlesque politique avec en Italie Silvio Berlusconi, mais l’un et l’autre étaient des figures télévisuelles, avant les réseaux sociaux.

Faute d’être incarné, le phénomène burlesque ne cesse de contaminer la vie publique comme un principe viral, par capillarité. Une série de micro-événements en témoignent : coups de fil d’Emmanuel Macron à Jean-Marie Bigard qui disait se faire l’interprète de la vox populi, se plaignant sur Twitter de la non réouverture des bistrots. Mais aussi échanges de SMS avec Cyril Hanouna. Ou déplacement à Marseille du président pour rendre visite à Didier Raoult.

 « Si on veut que les gens sensibles à ces personnes ne leur tombent pas dans les bras en 2022, il faut leur parler, leur manifester de la considération, montrer qu’on les entend », a expliqué Emmanuel Macron. Comme l’écrit vertement Ellen Salvi dans Mediapart, « Emmanuel Macron soigne sa démagogie. » Il flirte avec les bouffons. Pendant la crise des gilets jaunes, on apprenait ainsi que ce dernier avait passé une heure à discuter du mouvement social avec Patrick Sébastien et qu’il avait adressé un « sympathique SMS » à Cyril Hanouna pour lui dire qu’il appréciait ses émissions thématiques.

Dans le même temps, plusieurs membres du gouvernement se succédaient sur le plateau de l’animateur épinglé par le CSA pour ses humiliations ou ses dérapages sexistes et homophobes. Avec toujours la même explication : « Il n’y a pas de citoyens de seconde zone », « il faut parler à tout le monde ». Mais de Patrick Sébastien à Cyril Hanouna, l’attention présidentielle ne va pas vraiment à tout le monde. Elle va à Éric Zemmour, choyé pour avoir essuyé quelques jurons dans la rue, à Philippe de Villiers qui a obtenu la réouverture du Puy du Fou, à Jean-Marie Bigard, dont on dit à l’Élysée qu’il « incarne une certaine France ». Pourquoi pas une certaine idée de la France tant qu’on y est ?

C’est toute la vie publique qui est atteinte par le phénomène burlesque. Contamination sournoise qui opère ce glissement du domaine de l’exercice du pouvoir à celui de sa mise en scène burlesque. Les clowns n’ont pas encore détrôné ceux que Didier Raoult appelle les « hologrammes ». Mais ils sont déjà en mesure de « leur chier dessus », comme l’a élégamment affirmé Jean-Marie Bigard après le coup de téléphone du président : « Je ramène ma gueule, je chie sur le président et le président m’appelle. Je trouve ça génial. »

Depuis son exploit scatologique, Bigard se sent pousser des ailes. Le site Politico aux États-Unis lui consacre un article : « The comedian who would be French president ».

Mais Bigard n’est pas le seul à convoiter la place du clown qui voulait être président. L’ex-candidate de téléréalité Afida Turner a annoncé sa candidature, le 31 mai, sur Twitter. S’adressant à ses « dear fans, dear Français », « afin de remédier aux problèmes des Gilets jaunes et de surcroît à cette police violente ». Sur le plateau de Cyril Hanouna, elle a confirmé : « Vous savez à qui vous avez affaire. Je ne blague jamais », a-t-elle affirmé, ce qui est une évidence, quand on est une blague. Cyril Hanouna y pense. Didier Raoult fait mine de ne pas s’y intéresser mais c’est sans doute lui qui à la faveur de l’épidémie a conquis un véritable pouvoir grotesque, élevant sa figure pasteurienne au rang d’un mythe barthésien.

Le mythe du professeur Raoult repose sur la tête du professeur. C’est une belle tête si l’on entend par là, avec Roland Barthes, qu’elle réunit toute une série de signes contradictoires empruntés à la légende et associés à la modernité. Avec sa blouse blanche de Pasteur, ses longs cheveux grisonnants de Gaulois réfractaire, ses airs de Panoramix, le druide du village d’Asterix, détenteur du secret de fabrication de la potion magique, et sa bague à tête de mort, « qui lui donne une allure de rocker mais qu’il invoque comme le memento mori, “le souviens-toi que tu vas mourir” des Romains qui incite selon lui, à se méfier du triomphe ».

Raoult réunit en sa seule personne la figure dédoublée du clown et de l’expert. Grand prix de l’Inserm 2010, il chasse et collectionne les virus comme d’autres les papillons. Deux bactéries portent son nom : les « Raoultella » et les « Rickettsia raoulti ». Mais le savant aime aussi sortir de sa zone de confort. Il croise volontiers ses compétences épidémiologiques avec le talent du bateleur. Il enfile volontiers la tenue du bouffon narcissique qui s’autorise moins de Pasteur que de Trump, affiche la même indifférence aux valeurs scientifiques de cohérence, d’expérimentation, et se livre en de multiples interviews à une forme de décompensation narcissique

À chaque époque ses mythes. Celui de l’abbé Pierre présentait tous les signes de l’apostolat, écrivait Roland Barthes dans Mythologies. Un apostolat de la charité inspirée par la foi chrétienne. L’apostolat du professeur Raoult est bien différent, il prêche non pas la foi mais le discrédit. C’est un apostolat du soupçon, un discrédit qui frappe toutes les figures d’autorité : médicale, scientifique, politique, médiatique, intellectuelle. « Je crois, dit Raoult, que je représente quelque chose d’un choc qui secoue le monde en ce moment : c’est-à-dire qu’on vient vous disputer le monopole de la parole. Ce “droit de dire” dont vous jouissiez – notamment, vous, les médias – on vous le dispute, on vous le vole. On s’en fout de vous. Maintenant, on dit les choses nous-mêmes. »

Qui est ce « on », est-on tenté de lui demander ? Qui est ce « vous » ? Mais l’expertise du Professeur Raoult ne s’étend pas visiblement jusqu’à la rhétorique dont il recycle à son insu les pires procédés. « Les gens, ils pensent comme moi. […] Vous voulez faire un sondage entre Véran et moi ? Vous voulez voir ce que c’est que la crédibilité ? », a-t-il lancé à David Pujadias. Succès garanti.

Mais le professeur se targue aussi de parler philosophie avec Michel Onfray, Nietzsche. Platon. Tout ça. Il cite aussi volontiers Jean Baudrillard, qui aurait sans doute vu en lui une de ces « figures de mascarade » qu’il voyait poindre dans son dernier essai Carnaval et Cannibale, « qui ne sont pas déjà plus qu’une caricature d’eux-mêmes, se confondant avec leurs masques ».

La tyrannie des bouffons n’a pas encore triomphé mais de nombreux Ubu se dressent un peu partout, enhardis par l’épidémie qui poussent à la révolte. En leur tendant la main, le président Macron cherche à greffer le phénomène grotesque naissant à son pouvoir monarchique dévalué, mais rien ne dit que la greffe prenne et que les phénomènes de rejet de sa personne ne l’emportent. Le scénario d’une Cinquième République se retournant contre elle même en consacrant la rencontre d’un bouffon et de son peuple n’est plus à écarter.

Publié le 09/06/2020

Police, États-Unis, France

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

On fait momentanément un crochet dans la « série », mais c’est qu’il y a comme qui dirait une urgence.

Peut-être aurait-il fallu donner un autre titre : « La fenêtre ou le miroir ». Avec cette sûreté dans l’erreur qui est le propre de tous ses mouvements spontanés, la presse française a en effet instantanément pris le parti de la baie vitrée. Quel spectacle effrayant les États-Unis ne nous offrent-ils pas ? Depuis notre fenêtre sur le monde. L’idée que ce qui se passe là-bas pourrait aussi nous parler d’ici, l’idée que la police américaine nous tend un miroir sur la police française, n’a pour l’heure pas encore trouvé une tête d’éditorialiste à traverser.

On comprend pourquoi : les émeutes qui enflamment les villes américaines depuis six jours, et que, depuis, la fenêtre, on peinerait à ne pas comprendre, risqueraient de déboucher logiquement sur une compréhension du même type, les mêmes émeutes éclateraient-elles entre Stains et La Courneuve. Or pour Le Monde, L’Obs ou France Inter, la violence est non seulement condamnable absolument, mais exclue de toute intelligibilité, en tout cas quand elle a lieu en France : il faut, et il suffit, que les pauvres, les racisés, les grévistes et les « gilets jaunes » apprennent un peu à parler, et finissent par acquérir le bel ethos de la démocratie — le « débat » avant tout. Malheureusement, des deux côtés de l’Atlantique, tout ce petit monde commence à en avoir assez de se faire équarrir sous les auspices du débat et de l’agir communicationnel (1). Un graffiti retrouvé dans un commissariat de Minneapolis en ruine est assez explicite à cet égard : « Et maintenant, vous entendez ? »

Et en effet, il aura fallu ça pour qu’« ils » commencent à entendre. Ils, qui ? Ils, les institutions — policières et politiques. Ce dont cet épisode fait, une fois de plus, la démonstration, c’est que les institutions sont au naturel dures de la feuille. En réalité, même du gros volume sonore n’y suffit pas. Il faut toujours mettre un « petit quelque chose » en plus des décibels. Sans quoi rien. Aux États-Unis, la communauté noire a trouvé quoi. On ne sait pas trop jusqu’où elle parviendra à se faire entendre, mais ce qu’on sait, pour sûr, c’est que c’est là le « minimum syndical ». En dessous de quoi, donc : rien.

« À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand »

Comme toujours, les institutions font porter à ceux qui en ont assez de parler dans le vide le poids de leur surdité à elles. Expérience de pensée (ou sujet du bac de français créatif) : « À partir de l’hypothèse d’un commissariat de Seine-Saint Denis entièrement incendié, vous tenterez de composer l’éditorial du journal Le Monde ou la chronique matinale de Thomas Legrand ». Or, nous le savons, un jour en France, ça va partir. Comme c’est en train de partir depuis Minneapolis. Et ce sera au moins aussi justifié. Étonnamment cependant, on pressent que les médias français ne se pencheront pas sur le cas domestique avec la même intelligence des causes que sur le cas américain (la fenêtre oui, le miroir non !).

Nous compterons donc deux catégories de la population pour regretter le temps béni du confinement : les écrivaines de l’île de Ré et la police. Ah ça, quelle fête ce confinement ! Le corps social entièrement tétanisé dans sa peur, incapable de penser à autre chose, les médias coulés à pic dans la « couverture ». On ne pourra pas dire, la couverture a rempli son office : elle a couvert et recouvert. Couvert tout ce qu’elle disait couvrir, et recouvert tout le reste. Notamment les descentes de la police en banlieue, milice hors de contrôle, lâchée à proportion de ce que toute l’attention du corps social était ailleurs — la fête.

Comme toujours, la levée des censures révèle les vraies natures. Même si nous étions déjà très au courant, la police a parfait son autoportrait en deux mois de confinement. Le site Rebellyon tient les comptes que le reste de la presse ne veut pas tenir : 12 morts pendant le confinement, dans des conditions qui sont claires comme du jus de chique, ou plutôt qui ont la seule clarté des rapports de police. Mais il y a aussi toutes les interpellations qui ont montré le vrai visage de la police : celui qu’elle se donne quand elle est laissée à elle-même. Le journal Regards en a fait une compilation et c’est un enchantement républicain.

Comme la police se surpasse elle-même chaque jour, les compilations sont obsolètes au moment même où elles sont publiées. Entre-temps, la police française, qui n’est pas économe de son courage, a décidé de s’en prendre à un môme de 14 ans. En général, les policiers s’y mettent à quatre ou cinq sur un seul homme, ou s’arment jusqu’aux dents pour envoyer à l’hôpital une femme de 70 ans (comme Geneviève Legay). Mais c’est encore un déséquilibre de forces bien favorable aux agresseurs de la république, aussi, pour rétablir les conditions d’un affrontement qui ne sollicite pas la bravoure des troupes au-delà du raisonnable syndical, abaisser l’âge des prospects a semblé une réponse appropriée. À 14 ans, normalement, en s’y mettant à plusieurs, on doit pouvoir les prendre.

Dans le commentariat, l’idée que, dans le miroir de la police américaine on puisse voir la belle tête de la police française n’effleure personne

On en était là quand éclatent les émeutes aux États-Unis. Alors on parle de la-police-aux-États-Unis. Dans le commentariat, l’idée que, dans le miroir de la police américaine, on puisse voir la belle tête de la police française n’effleure personne. À la limite on pourrait presque comprendre : car la vérité, c’est que la police française est encore pire que la police américaine. Les médias américains découvrent que leurs journalistes peuvent se faire arrêter sans la moindre raison, ou se faire mettre en joue par un malade à LBD — et en sont très émus. S’ils savaient… Ces choses-là sont depuis longtemps devenues tout à fait ordinaires en France — il n’y a qu’Ariane Chemin pour en avoir des vapeurs en regardant MSNBC. Au reste, la presse française ne se sentant elle-même pas très concernée par toutes ces histoires n’y a longtemps prêté aucune attention tant que les premiers journalistes violentés n’appartenaient pas aux rédactions de barons. De même qu’il lui a fallu presque trois mois pour s’apercevoir que des mains et des yeux sautaient parmi les « gilets jaunes », et un peu plus pour commencer à envisager qu’il y a peut-être un problème plus général avec le maintien de l’ordre à la française que le monde entier nous envie — toutes choses dont n’importe qui descendu dans la rue depuis 2015 avait déjà eu cent fois l’occasion de s’horrifier.

Là où la comparaison devient spectaculairement accablante — pour la France — c’est que, si la police américaine est structurellement comme on la voit — casquée, armée, violente, raciste —, des shérifs, des chefs de police, de simples flics, sans doute très minoritaires, peut-être diversement sincères, mais tout de même, sont au moins capables d’oblats symboliques, font connaître publiquement leur sentiment de scandale au meurtre de George Floyd, mettent le genou à terre. Ça ne modifie aucune interprétation, mais ça donne des éléments de comparaison péjorative. Car ça n’est pas en France qu’on verrait des errements pareils. Chez nous la maison est bien tenue, et le front syndical bétonné. Quand un manifestant se fait arracher une main devant l’Assemblée nationale, le secrétaire général de Unité SGP Police commente sobrement que « c’est bien fait pour sa gueule ». On comprend dans ces conditions que poursuivre Camélia Jordana lui soit la moindre des choses. Encouragés par tous ses collègues syndicalistes, dont certains ont pour passe-temps de faire ouvertement la chasse aux journalistes qui leur déplaisent sur les réseaux sociaux. En fait c’est très simple : il n’est pas une affaire de violence où les syndicats policiers ne se soient portés spontanément à la défense de l’indéfendable.

Pendant ce temps le président de la Licra, désireux d’une « réconciliation du peuple français avec ses policiers », invite à ne pas emprunter « les sentiers rebattus de la facilité et de la généralisation ». On comprend : « pas d’amalgame ». Mais qui fait les « amalgames » ? La condition logique minimale pour dénoncer les amalgames serait que se fassent connaître des policiers qui ne fassent pas partie de l’amalgame. Pour l’heure, en France, nous n’avons pas vu un seul genou à terre (en verrions-nous un…). Nous n’avons pas vu un seul commissaire déclarer publiquement sa honte. Nous n’avons pas vu un seul groupe de policiers un peu consistant se former pour prendre dans l’espace public une position « républicaine », un mot qui ne veut plus rien dire depuis belle lurette mais qui, justement, retrouverait du sens par un simple effet de différence. Personne ne fait d’amalgame — à part la police qui s’amalgame elle-même, barricadée dans sa forteresse assiégée.

Le problème structurel de la police offre alors un étonnant parallèle, quoique à front renversé, avec celui de la finance

Le problème structurel de la police offre alors un étonnant parallèle, quoique à front renversé, avec celui de la finance : dans les deux cas on cherche l’exception pour racheter la structure. Mais dans la finance, l’exception, c’est la bad apple, alors que dans la police c’est la good  ! Parce que le trader fou est fou, on ne doit pas douter que la structure générale des marchés soit saine. Dans la police à l’inverse, c’est la good apple qui doit prouver que tout le panier est de qualité. On comprend que la « démonstration par l’exception » soit moins bien partie pour la police que pour la finance : il est plus difficile de racheter le panier quand presque toutes les pommes sont pourries. On comprend surtout qu’un genou à terre ne changera rien à l’analyse.

Qu’il ne s’en trouve aucun d’observable apporte cependant un argument a fortiori par son paradoxe même : l’argument pèse d’autant plus lourd que ce qu’il réclame est plus léger. Le genou ne coûte pas grand-chose mais, pour la police française, c’est encore exorbitant. Nous pouvons donc dire, d’autant plus assurés, que la police française est violente, raciste et hors de contrôle. Il faut voir d’ailleurs le déni forcené, général, dont ces qualités font l’objet. Des syndicats de police, ça va sans dire. Du pouvoir politique, instance supposée du contrôle mais confrontée à sa faillite de contrôleur, on le comprend. Disons que l’esprit logique le comprend. Mais pour le reste n’en est pas moins impressionné. Il faut lire l’entretien de Laurent Nuñez dans Libération pour mesurer l’épaisseur du bunker. « Un racisme diffus dans la police, je ne peux pas laisser dire ça » — c’est pourtant Libération qui, par charité ou plus probablement par autocensure, a proposé à Nuñez l’hypothèse du racisme diffus. « Dire qu’il y a un racisme diffus reviendrait à dire que tous les policiers ou qu’une grande partie d’entre eux seraient racistes ». Idée évidemment contredite par l’observation élémentaire des comportements de la police dans les quartiers, les statistiques des contrôles d’identité et la couleur de peau des morts. Nuñez : « je n’ai jamais constaté cela ».

Vous voyez qu'on est capable de le dire : il y a du racisme structurel !

Vient alors la pièce finale du dispositif d’ensemble de la dénégation : les médias. Car si l’idée que la police est violente, voire commence à « poser un problème » dans la société française, a fini — au bout de quatre ans de répression forcenée — par connaître un début de lumière, celle d’un racisme systémique, institutionnel, continue d’y faire l’objet d’un parfait refus d’obstacle. Dont l’indice nous est donné a contrario par la vitesse avec laquelle la presse mainstream en France sait porter la plume dans la plaie des autres : « Les Noirs américains se révoltent contre des violences policières qui semblent aussi inévitables que le racisme structurel qui plombe l’Amérique ». Vous voyez qu’on est capable de le dire : il y a du racisme structurel ! En Amérique. Et, finalement, dit comme ça, on comprendrait presque que les Noirs aient des raisons de se révolter. Alors, voyons : que disait L’Obs quand la police se détendait dans les quartiers pendant le confinement, et que, comme aux États-Unis aujourd’hui, les jeunes, à force de tabassés et d’estropiés, ont décidé que ça commençait à bien faire ? Eh bien… rien. On a parlé de « tensions », « d’échauffourées », et surtout bâtonné de la dépêche AFP. Rien.

On cherche la raison : comment une série d’observations aussi continues, aussi cohérentes et aussi accablantes ne parvient-elle pas à déboucher sur la conséquence logique à laquelle elle tend manifestement ? Le racisme structurel en « Amérique », ça on y arrive. Mais « l’Amérique » ne peut pas être un miroir. Et le racisme structurel ne peut pas exister en France. Puisque nous sommes « la République ». Donc ça n’existe pas.

Heureusement, des médias combattent courageusement les contrevérités, et aussi l’effondrement de la « confiance » en la police. C’est qu’il doit rester suffisamment de personnes n’ayant jamais eu affaire à la police à qui raconter les légendes de « la loi et l’ordre ». Ainsi, par exemple, il n’est pas une seule soirée de la semaine, pas une seule, où l’égout de la TNT, généralement entre C8, W9, TMC et TFX, ne propose un « reportage » de glorification embedded de la police — pour ne rien dire de l’unanimité des représentations de fiction. Certaines de ces chaînes, si profondément prises dans leur participation policière, ne se rendent d’ailleurs même plus compte de ce qu’elles montrent. Ainsi de cette scène édifiante de « formation » d’une police municipale, où l’« instructeur » explique comment s’adresser à « certaines personnes » — mais on comprend assez vite de qui il s’agit. Et la démonstration est alors imparable de ce que la police n’est ni violente ni raciste. Laurent Nuñez, toujours dans Libération, toujours sur la question du racisme (diffus) : « nous avons mis en place des formations ». On en est au point où la police française est si gangrenée de l’intérieur qu’on finit presque par se demander si, même les formations, il vaudrait mieux ne pas.

Et puis, bien sûr, il y a l’élite de l’information objective : BFM, CNews et LCI. Avec le même naturel qui lui fait demander s’il ne faut pas « baisser les salaires pour sauver l’emploi », BFM titre à propos d’une voiture de police de New York qui fonce délibérément dans les manifestants qu’elle « brave la foule ». La conjonction de ces deux traits de génie n’est pas fortuite, elle nous fait même voir que c’est tout un : baisser les salaires et laisser la police foncer en voiture dans la foule sont les aspects strictement complémentaires d’une même politique. Au reste, c’est bien ainsi que l’entendent les manifestants américains eux-mêmes, parmi lesquels on est loin de ne trouver que des Noirs, et qui descendent dans la rue porteurs d’un filet garni de colères écumantes — et solidaires.

Les mêmes qu’en France — comme ça se trouve ! Mais comment BFM (et avec elle tout l’oligopole des médias officiels), incapable de voir la première, serait-elle capable de voir les autres, et surtout leur accrochage ? Or c’est l’ensemble qui est appelé tôt ou tard à faire résurgence. Il y aurait d’ailleurs une sorte de satisfaction politique à ce que, comme aux États-Unis, ce soit dans la brèche ouverte par la révolte contre l’injustice raciste que s’engouffrent, à sa suite, toutes les autres révoltes.

Il faut être honnête : on peut maintenant comprendre la rationalité par laquelle la police s’accroche à ses LBD et s’enterre sous les stocks de munition. C’est qu’elle s’est rendue si haïssable que tous les matraqués de ces dernières années ont accumulé solidairement une grosse envie de lui présenter les comptes. La police, dont il est évident depuis longtemps qu’elle n’est absolument plus « gardienne de la paix » — on peut même soutenir qu’elle est devenue, littéralement, la principale cause de trouble à l’ordre public —, n’est même plus seulement gardienne de l’ordre social : elle n’est plus tendanciellement que gardienne d’elle-même.

Ce qui n’empêche nullement l’axe pouvoir-police de tenir, plus que jamais peut-être, par un simple effet d’alignement d’intérêts. Rationalité pour rationalité, on peut aussi comprendre celle de Nuñez, Castaner, Macron à s’enfermer dans le déni de toute violence policière, leur obstination à laisser les procureurs regarder ailleurs et l’IGPN tourner à l’Impunité Générale de la Police Nationale — l’argument, consciencieusement répété par Nuñez, des pauvres policiers qui font à eux seuls « 55 % des sanctions de la fonction publique » est toujours aussi drôle : il est certain qu’on ne risque ailleurs que de se prendre un coup de tampon encreur ou d’agrafeuse. Le pouvoir en est arrivé à un point de détestation tel que, ne tenant plus qu’abrité derrière une muraille de robocops sur-armés, il ne peut pas prendre le moindre risque de contrarier ceux-là mêmes qui tiennent son sort entre leurs mains. De part et d’autre de l’Atlantique, tout le monde est bien conscient de ça. Le bunker où Trump a été exfiltré quelques heures fait étrangement écho à l’hélicoptère en stand-by de Macron pendant les « gilets jaunes ». C’est la démocratie — « la patrie des droits de l’homme » ici, « la plus grande du monde » là. Et les deux ont également bonne mine.

Il ne faut pas attendre que les institutions de la surdité générale — pouvoir, police, médias — tirent en France les leçons de ce qui se passe aux États-Unis. Tous les relais de parole institutionnels ayant fait faillite, si les gens ont un message à faire passer ici, il va falloir procéder comme là-bas : avec des décibels et, en plus, le « petit quelque chose ». Avec également de la peinture et un pinceau pour le commentaire : « Et maintenant, vous entendez ? »

 

Frédéric Lordon

Publié le 06/06/2020

Faire dialoguer social et écologie

 

(site politis.fr)

 

Artisans d’une convergence inédite autour de la « sortie de crise », la CGT et Greenpeace ont engagé un débat exigeant, sans masquer leurs divergences. Entretien croisé avec Philippe Martinez et Jean-François Julliard.

Leur première rencontre a eu lieu à Irun, lors du contre-G7 en août 2019, à l’initiative d’Attac. Depuis, Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, et Jean-François Julliard, président de Greenpeace France, poursuivent leurs discussions aux côtés d’autres organisations et syndicats dans le collectif « Plus jamais ça (1) ». Politis les a réunis par visioconférence pour en savoir plus sur cet alliage inédit entre social et écologie désormais inscrit dans le programme commun de sortie de crise du collectif. Ils ont joué le jeu sans nier leurs désaccords et en analysant sans faux-semblants leurs marges de manœuvre pour tendre vers une société plus juste et écologique.

Greenpeace et la CGT qui discutent et pensent « le monde à reconstruire » ensemble. Cela signifie-t-il qu’il n’y a plus de points de divergence ou que vous faites d’énormes compromis ?

Philippe Martinez : Nous ne nions pas qu’il persiste des points de divergence, mais nous pouvons nous flatter d’avoir été suffisamment intelligents pour commencer par travailler sur l’immense quantité de choses qui nous rassemblent. Le nucléaire, nous devons en parler même si nous savons que nous ne sommes pas d’accord. Mais, si nous en parlons en premier, nous n’avancerons pas. Notre plan de sortie de crise est le résultat d’une écoute de notre part sur les énergies fossiles et les investissements dans le nucléaire, et Greenpeace, je pense, n’y a pas mis certaines de ses convictions. Ce texte est donc notre plus grand dénominateur commun. Il a été possible parce que nous nous faisons confiance et que nous ne faisons pas semblant d’être d’accord sur tout.


Jean-François Julliard : Chez Greenpeace, cela fait plusieurs années que nous souhaitons nous rapprocher d’organisations qui ne sont pas nos alliés naturels. Si nous voulons aller plus loin que le slogan « fin du monde, fin du mois, même combat », qui nous rassemble naturellement, nous devons créer ces rapprochements. Nous ne nions pas les désaccords, mais nous nous retrouvons autour de valeurs communes et du constat que le monde ne fonctionne pas bien.

Les emplois détruits dans les secteurs polluants par la transition écologique ne pourront pas être recréés dans les mêmes domaines : faut-il expliquer aux ouvriers de ces secteurs, aux transporteurs routiers, etc., qu’ils devront se reconvertir dans le maraîchage biologique ?

P. M. : Les choses ne sont pas si binaires. De nombreux exemples démontrent qu’il n’y a pas besoin de fermer une boîte pour qu’elle corresponde aux règles environnementales et à la protection de l’environnement. Nous avons trop tendance à couper le monde en deux, avec d’un côté les méchants salariés qui travaillent dans des industries polluantes, et de l’autre celles et ceux qui œuvreraient dans un monde écologique. De notre point de vue, des investissements permettraient à des employeurs de mieux respecter les règles environnementales. Seulement, il faut mettre de l’argent !

Ensuite, certains secteurs comme l’aéronautique ont besoin de se transformer, notamment concernant les petits trajets. Mais des mesures sociales permettraient de préserver l’emploi : si Air France et Hop ! appliquaient les 32 heures, les conséquences des réorganisations sur l’emploi seraient moindres.

J.-F. J. : Les transformations ne doivent pas se faire en une nuit. Nous sommes certes pressés, parce que l’urgence climatique est là, mais nous avons une approche pragmatique de cette question et nous ne sommes pas favorables à ce que quiconque perde son emploi à cause de la transition écologique. L’idée est d’anticiper autant que possible, pour commencer dès maintenant à convertir des secteurs. Les gens, notamment les plus jeunes, ont bien cela en tête.

Certaines centrales à charbon fermeront dès l’année prochaine. Les reconversions sont-elles engagées ?

P. M. : C’est toujours la même question. À la centrale de Cordemais (Loire-Atlantique), les salariés sont conscients que la planète ne va pas bien. Le problème est qu’ils ont le choix entre perdre leur boulot et sauver la planète. Cela fait quatre ans qu’ils travaillent sur une -reconversion de leur site, pour continuer à produire avec d’autres combustibles. La direction n’a pas souhaité examiner leur proposition parce que ça coûte trop cher, et l’État se cache derrière un discours pseudo-écolo : « Ça pollue, donc on ferme. » La notion de rentabilité prime toujours sur l’emploi et la planète. Les salariés ne sont pas des abrutis : ils réfléchissent, ils connaissent leur boîte. Il faut les écouter et les laisser proposer des choses.

J.-F. J. : Sur l’aspect climatique, nous sommes pour la fin du charbon et nous pensons qu’il faut fermer ces centrales en reconvertissant les emplois, ce qui ne me paraît pas insurmontable. Mais j’ai d’autres inquiétudes, concernant des industries à forte croissance plus problématiques que le charbon, qui, lui, décline. Nous avons par exemple beaucoup échangé avec la CGT au sujet de la raffinerie Total de La Mède, dans le Sud-Est, et sur la question des agrocarburants, qui sont pour nous très inquiétants, car c’est une industrie qui risque de croître fortement et d’accélérer la crise climatique et la déforestation.

Des militants de Greenpeace ont justement bloqué la raffinerie de La Mède. Quelle a été la réaction des ouvriers ?

P. M. : C’est sur ce genre de sujets qu’il me semble sain que nous discutions à la tête de nos organisations. Oui, il y a des syndicats de la CGT qui ont du mal à apprécier le fait que nous travaillons avec Greenpeace, parce qu’ils ont l’impression qu’on accuse les salariés d’être responsables de la pollution. Nous ne devons pas nous tromper de cible. Nous menons chacun des initiatives « coup de poing » qui nécessitent que nous discutions et que les militants de Greenpeace et de la CGT se rencontrent sur le terrain, pour faire en sorte que nos messages soient bien lus. Nous avancerons plus vite qu’en restant chacun dans notre coin à nous traiter de je ne sais quoi, pendant que ceux qui nous gouvernent se frottent les mains.

J.-F. J. : À La Mède, d’ailleurs, il y avait eu des rencontres entre militants de Greenpeace et syndiqués CGT qui ont permis que, le jour du blocage, les choses se passent bien. Nos activistes ont bien expliqué que les salariés n’étaient pas visés, et cela a été rappelé dans toutes nos prises de parole.

La CGT demande des protections contre les licenciements qui n’ont pas de justification économique, mais des activités devront cesser pour des besoins écologiques… Faut-il commencer à imaginer juridiquement des « plans sociaux pour raison écologique » et des garanties spécifiques pour les salariés qui perdront leur emploi ?

P. M. : Pour nous, il ne peut pas y avoir de licenciements si les salariés n’ont pas eu l’occasion de proposer des plans alternatifs par le biais de leurs représentants. On a des exemples : la papeterie Chapelle-Darblay est menacée de fermeture alors qu’elle fait du recyclage de papier et fournit une centrale biomasse. Les salariés ont un projet de poursuite de l’activité. C’est une question de volonté politique !

Le plan de relance de l’industrie automobile présenté fin mai par le gouvernement vise à faire de la France un champion mondial de la voiture électrique. Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

P. M. : La voiture électrique a un avenir, mais cela suppose de répondre à certaines questions comme le coût carbone de l’importation des batteries de Corée… Par ailleurs, il faut poursuivre les recherches, notamment sur l’hydrogène. Or les directions d’entreprise regardent leurs profits à court terme plutôt que l’emploi et la planète. Je travaille chez Renault depuis trente-huit ans, au Technocentre de Guyancourt : les ingénieurs ont pris l’habitude de dire : « Avant, on me demandait si mon projet marchait ; maintenant, on me demande combien il rapporte. » Il y a un véhicule électrique dans les cartons, chez Renault, depuis quatre ans, avec un coût d’investissement pour le lancer de 400 millions d’euros. Si on compare ça aux 5 milliards qui seront prêtés à Renault, ce n’est pas grand-chose.

J.-F. J. : Nous aurions préféré qu’Emmanuel Macron fasse plutôt de la France le champion d’une « mobilité » réinventée. La voiture électrique n’est pas la panacée, même si à court terme nous préférons qu’il y ait 100 % de voitures électriques plutôt que 100 % de voitures thermiques, comme c’est quasiment le cas aujourd’hui.

L’enjeu, pour nous, est d’apprendre à nous passer de la voiture. On aimerait donc que le gouvernement pense la mobilité comme un tout, qu’il fasse de la France un champion du ferroviaire, du vélo, des transports en commun, etc. Comme nous avons toujours tout pensé à l’aune de la voiture individuelle, beaucoup de gens n’ont pas d’autre choix aujourd’hui que d’utiliser leur voiture. Ils auront besoin de temps pour s’en passer, mais il faut au moins engager la transition.

En 2013, Greenpeace épinglait les syndicats qui défendent la filière nucléaire, notamment la CGT. Qu’est-ce qui a évolué en sept ans ?

P. M. : Des choses ont bougé. Pas pour tous nos adhérents, mais l’arrivée de beaucoup de jeunes dans la CGT pose le débat différemment. Nous restons convaincus que le nucléaire est indispensable. En revanche, nous considérons désormais qu’il faut mettre beaucoup plus de moyens dans les énergies renouvelables pour diminuer la part du nucléaire. Nous pensons aussi que la recherche doit se poursuivre, y compris sur le nucléaire, notamment sur la question des déchets.

Il y a un débat interne à la CGT et j’aimerais que ce débat ne soit pas uniquement l’affaire des travailleurs des centrales, mais de tous les adhérents, afin de montrer la diversité de nos appréciations. Au dernier congrès, beaucoup de jeunes sont montés au créneau pour demander un débat sur le sujet à l’échelle de la CGT. Nous évoluons donc, même si notre position reste encore bien différente de celle de Greenpeace.

J.-F. J. : Greenpeace, depuis sa création, a toujours été antinucléaire. Cela reste une constante, mais nous avons évolué en intégrant la dimension sociale. Pendant des années, Greenpeace disait : « il faut sortir du nucléaire le plus rapidement possible », sans expliquer comment faire, ce que ça allait coûter et ce que ça représentait en termes d’impact social pour les 200 000 travailleurs du secteur. Nous intégrons désormais cette question en rappelant que des alternatives existent. Nous avons démontré en 2018 avec le Réseau action climat que, pour 1 euro investi dans les énergies renouvelables, le nombre d’emplois créés est trois fois plus important que pour 1 euro investi dans le nucléaire. Nous essayons de convaincre et de faire en sorte que la CGT, peut-être dans cinq ou dix ans, puisse tenir un discours qui n’est pas encore le sien aujourd’hui et se rende compte qu’on peut se passer du nucléaire.

Dans son « plan de sortie de crise », le collectif Plus jamais ça demande « une loi contre la surconsommation et la surproduction » clairement antiproductiviste, antipub et opposée à « l’expansion du e-commerce ». Faut-il néanmoins souhaiter une reprise rapide de l’activité, comme cela semble se profiler depuis la fin du confinement ?

J.-F. J. : Ce qui nous a effectivement rassemblés, c’est une approche globale et une mise en garde sur une reprise économique qui consisterait à reprendre le même fonctionnement qu’avant. Nous interpellons donc sur la question de la surconsommation, qui est problématique d’un point de vue environnemental, mais qui l’est tout autant d’un point de vue social, notamment au sujet du e-commerce. Ce qui nous rassemble, c’est le constat qu’il faut transformer en profondeur notre société, nos appareils de production et nos modes de consommation. Cela ne signifie pas qu’il faut cesser toute activité économique, mais, oui, une décrue sera nécessaire dans certains secteurs.

P. M. : À la CGT, nous pensons qu’il faut produire différemment et consommer autrement, nous ne sommes pas partisans d’une « décroissance ». Il ne s’agit pas de moins consommer, mais de consommer mieux. Concernant la relance, nous disons qu’il faut rééquilibrer la consommation entre ceux qui surconsomment et ceux qui n’ont pas les moyens de se payer les choses essentielles. Enfin, le e-commerce doit aussi être revu au regard des conditions sociales de ses travailleurs. Nous pensons notamment que ce modèle répond au fait que les gens -travaillent de plus en plus. S’ils travaillaient 32 heures par semaine, ils n’auraient pas besoin de courir du matin au soir et de faire leurs achats sur Internet.

Le confinement a fait baisser les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 30 %, seulement, en France. Cela démontre l’ampleur du défi pour atteindre les objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050. Est-ce de nature à modifier votre perception des choses ?

J.-F. J. : Le confinement a montré à ceux qui en doutaient encore que les émissions de GES sont très directement liées aux activités humaines, notamment économiques. Et que, dès que notre économie ralentit fortement, l’impact est quasi immédiat sur l’amélioration de la qualité de l’air (Chine, nord de l’Italie, France…). En revanche, nous ne nous réjouissons pas totalement de ce répit pour l’environnement, car il a eu lieu dans des conditions qui nous sont imposées. Cela nous montre à quel point la tâche sera ardue, à quel point nous avons besoin d’une refonte importante de notre modèle économique, de nos pratiques d’échanges commerciaux pour que les objectifs de neutralité carbone ne soient pas qu’une mention inscrite en bas d’une feuille. On réalise que les mesures qui pouvaient paraître très radicales avant le confinement, comme réduire le trafic aérien ou transformer notre agriculture, ne le sont pas tant que ça et sont au contraire nécessaires.

P. M. : On peut dire sous forme de boutade que travailler moins est bon pour la planète ! Effectivement, le confinement a révélé que l’activité économique du pays, de la planète, a forcément un lien avec les enjeux -environnementaux et oblige à se poser des questions sur les échanges entre pays. Relocaliser certaines productions – sans être pour la fermeture des frontières – permettrait de diminuer l’impact du trafic routier et aérien, mais aussi des productions elles-mêmes. Par exemple, les deux voitures françaises les plus vendues dans l’Hexagone, la Peugeot 208 et la Renault Clio, ne sont pas fabriquées en France ! Cette période a mis en évidence beaucoup de choses que nous affirmions déjà : soit on continue comme avant, soit on opère des changements radicaux. Mais ceux-ci ne doivent pas être imposés, ils doivent correspondre à des envies, des opinions que les citoyens ne pouvaient pas assumer à cause de contraintes économiques décidées par le gouvernement ou le marché.

Peut-on relocaliser sans tomber dans le repli sur soi ?

J.-F. J. : À Greenpeace, nous avons une approche très internationaliste, nous sommes pour une liberté totale de circulation des personnes, donc relocalisation et circuit court ne signifient pas fermeture des frontières. Il faut relocaliser les productions pour que ce soit bénéfique sur le plan social et environnemental, tout en continuant à prôner le multilatéralisme pour résoudre la crise climatique, qui est internationale et globale.

P. M. : La CGT fait partie d’une confédération syndicale internationale, ce qui lui offre une vision globale. Nous pensons que, pour gagner sur les enjeux climatiques, il faut une harmonisation des règles sociales dans le monde, et nous défendons l’idée d’un tribunal international du social. Par exemple, il est demandé aux ouvriers brésiliens de Renault de baisser leur salaire de 30 % pour garder leur emploi ! C’est l’inverse de ce que nous prônons : changer les critères de relocalisation et de délocalisation afin que tout le monde travaille moins et gagne plus. Aujourd’hui, le critère qui prévaut pour affecter des productions dans un endroit reste le fameux coût du travail, donc ça n’empêche absolument pas de déplacer des entreprises dans des pays où les syndicats sont interdits ! S’il est précisé dans les appels d’offres que les travailleurs doivent avoir le droit de se syndiquer et de manifester, de nombreuses entreprises ne pourront même pas postuler.

La prise de conscience écologiste de la CGT vient-elle de vous, Philippe Martinez, ou d’échos venant de la base ?

P. M. : La CGT est une grande organisation qui compte 660 000 adhérents – et le renouvellement de génération fait évidemment évoluer les réalités, que ce soit sur les enjeux climatiques ou sociaux. Ensuite, je suis convaincu que, pour être un syndicat de son temps, il faut prendre en compte les préoccupations de notre époque, même pour un syndicat qui a fêté ses 125 ans ! Certains comparent nos 34 mesures au programme du Conseil national de la Résistance. Même si rien n’empêche de nous en inspirer, nous ne sommes pas à la sortie de la guerre, ce n’est pas du tout la même chose !

Concernant les écolos, le mouvement Climat et donc Greenpeace, pensez-vous que les gilets jaunes ont permis l’accélération de la prise de conscience autour de la notion de justice sociale ?

J.-F. J. : Avant les gilets jaunes, il y a eu la COP 21 à Paris en 2015. Pour la première fois s’est concrétisé ce mot d’ordre qui existait déjà dans le mouvement climat de « transition -écologique juste » sur le plan social. Cette transition doit se faire au bénéfice des gens et pas seulement des écosystèmes, incitant à se rapprocher des mouvements sociaux et des syndicats. Mais il est vrai que les gilets jaunes ont accéléré tout ça puisque l’origine du mouvement vient de l’augmentation de la taxe sur les carburants, mesure portée par les organisations environnementales. Dans le fond, nous étions d’accord, et nous le sommes toujours : augmenter le prix du carburant est indispensable pour se désintoxiquer des énergies fossiles, mais cette taxe a été mal expliquée par le gouvernement et était injuste car elle impactait les plus précaires. Chez Greenpeace, et au sein d’autres organisations du mouvement climat, nous nous sommes dit qu’il fallait rendre systématique cette façon de penser : nous ne portons plus de propositions bonnes pour l’environnement si celles-ci contribuent à accroître les inégalités sociales. D’autre part, les mobilisations climat qui ont fleuri ces deux dernières années, portées surtout par les mouvements de la jeunesse (Youth for Climate, ANV-COP 21…), nous ont donné une leçon importante car ils intégraient naturellement cette double injonction de l’écologie et du social.

Selon vous, l’écologie est-elle de gauche ?

J.-F. J. : L’écologie n’est pas forcément de gauche mais, de fait, nous avons constaté que nos propositions n’ont été commentées que par des partis de gauche et écolos. Si Les Républicains ou LREM veulent échanger sur nos propositions, c’est très bien !

P. M. : L’écologie est une affaire citoyenne, donc on ne peut pas la qualifier de gauche ou de quoi que ce soit. À mon avis, ce sont les questions sociales qui clivent davantage aujourd’hui : quand la droite dit qu’il faut travailler plus, ce n’est pas compatible avec nos mesures de réduction du temps de travail. Effectivement, les seuls qui nous ont interpellés sont les partis de « gauche » (avec des guillemets car on peut s’interroger sur l’étiquette de gauche pour certains). Nous avons réussi à réunir toute la gauche sur le même écran, c’est suffisamment rare pour être souligné ! Il n’y a qu’un parti à qui on ne répond jamais : le Rassemblement national.

Seriez-vous prêts à aller jusqu’à la rédaction d’un programme commun pour la présidentielle 2022 ou à soutenir une candidature unitaire ?

J.-F. J. : Ce n’est pas l’idée. Nous avons fixé une ligne rouge dès les premières discussions : nous sommes un collectif d’associations, de syndicats, d’ONG, de mouvements, de think tanks à la rigueur, mais nous n’incluons pas les partis politiques dans cette alliance. Notre rôle est de formuler des propositions, de les amener au débat public, puis les partis politiques doivent faire le boulot, qu’ils soient dans l’opposition ou la majorité. Nous ne sommes pas naïfs, nous savons que nous avons besoin de la puissance publique, car notre détermination ne suffira pas à transformer nos idées en changements concrets dans la vie réelle. Nous ne fuyons pas le dialogue avec les responsables politiques, au contraire. Mais cela n’ira pas jusqu’à avoir un programme commun, ni à devenir nous-mêmes un parti politique, ni même à soutenir un candidat.

P. M. : Nous faisons encore la démonstration que nous n’avons pas besoin des partis politiques pour réfléchir. Nos 34 mesures s’adressent en premier lieu aux citoyens, pour alimenter le débat collectif au niveau national, européen, mondial. Soit on cherche la défense des intérêts collectifs, soit on a une démarche partisane. Quant aux partis politiques, on leur pose une question : « Et vous, qu’est-ce que vous faites maintenant ? »

(1) Les Amis de la Terre France, Attac France, Confédération paysanne, FSU, Oxfam France, Union syndicale Solidaires, 350.org France, ANV-COP 21, Alternatiba, CCFD-Terre solidaire, Droit au logement, FIDL, Fondation Copernic, Syndicat de la magistrature, Unef, UNL. Lire _Politis_de la semaine dernière, n° 1605.

 

par Erwan Manac'h et Vanina Delmas

Publié le 26/05/2020

Le capitalisme ne va pas s’effondrer tout seul, il faut s’en préoccuper !

 

Eve76 (site legrandsoir.info)

 

La crise sanitaire actuelle pousse à interroger la régulation capitaliste du monde, par quelque bout qu’on la prenne. La soi-disant « main invisible du marché », selon laquelle les actes de chacun, guidés par son seul intérêt personnel, conduisent au bien commun, apparaît comme une triste fable. En réalité, cette « main invisible » n’est qu’un artifice idéologique qui masque les intérêts d’une classe dominante qui ne cesse d’étendre son emprise sur le monde, d’une manière qui devient chaque jour plus mortifère.

De quelque bout qu’on la prenne : l’origine de la crise actuelle est liée à l’irruption dans la communauté humaine d’un virus jusqu’à présent hébergé par un animal, le pangolin. Cette épidémie, comme d’autres qui l’ont précédée, est liée à la raréfaction des ressources sauvages, au rapprochement des humains et d’espèces animales. Ceci impose une gestion rationnelle et solidaire des ressources naturelles, aux antipodes de la « main invisible » qui conduit aux grands chantiers, aux grandes exploitations qui doivent satisfaire les exigences de rentabilité sans se préoccuper de considérations écologiques.

Au niveau de ses conséquences, on ne peut encore prévoir l’impact des ondes de choc qui vont bouleverser toutes les fragilités des constructions économiques et politiques qui assurent jusqu’à présent la marche du monde. Tout ce que les pouvoirs en place envoient comme message la poursuite de la même logique, en profitant de la désorganisation généralisée, du confinement, pour en accélérer le cours.

A l’étage de la vie quotidienne, la réponse aux besoins des citoyens et de l’économie du pays requerrait une intervention forte de l’Etat, pour faire face à l’immédiat et repartir. En pleine acceptation des règles du jeu libérales, l’Etat a depuis longtemps réduit ses ressources propres, s’est désengagé des services publics, du soutien des citoyens, et d’une façon générale de la conduite de politiques cohérentes avec la poursuite du bien commun. Depuis longtemps cette cohérence est mise au service de la classe dominante, dont il exécute soigneusement les tâches à l’agenda de « libéralisation » du monde. Plus crispée que jamais, l’équipe politique au pouvoir continue sans concession sa trajectoire antérieure, en se préparant à faire payer la crise aux mêmes et à faire face à la colère sociale qu’il anticipe par les méthodes musclées que l’on connaît.

Descendre dans la rue ne suffira pas. Outre que nous pouvons anticiper une violence d’Etat qui n’aura rien à envier à celle qui a précédé et accompagné le confinement, ne servira à rien si les manifestations ne portent pas un projet global, à opposer à la course folle du capitalisme.

Il ne s’agit plus de revendiquer. Revendiquer, c’est placer un autre pouvoir, au-dessus de soi, qui possède les moyens et qui pourra céder, sous la pression, des concessions plus ou moins importantes sur lesquelles il n’aura de cesse de revenir. Le capitalisme n’existe que traversé par une pulsion prédatrice ; il s’arrête devant l’obstacle, recule parfois, mais pour mieux reprendre la main.

Le dernier recul important du capital date des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. Un ensemble de facteurs historiques, au centre duquel la rivalité Est-Ouest a joué un rôle, a conduit à l’instauration d’un compromis entre le capital et travail. La mise en place d’une protection sociale qui garantit à chacun la sécurité de ses moyens d’existence tout au long de la vie, un meilleur partage de la plus-value procurant de meilleurs salaires, l’avenir ouvert grâce à « l’ascenseur social » ont formé la base de ce compromis. Mais le capital gardait en main ses armes essentielles : la propriété du capital, d’une part ; et de l’autre, découlant de cette propriété, les finalités et l’organisation de la production.

Ce compromis a tenu tant que le capital y a trouvé son compte : l’augmentation des salaires soutenait l’expansion économique et les profits. Mais le mécanisme s’est grippé progressivement au cours des années soixante-dix, et la « révolution libérale » s’est mise en marche. Elle s’est mise en place concrètement grâce à des mesures mises en place par les différents gouvernements, Etats-Unis et Grande-Bretagne en tête, bientôt suivi de nombreux autres. La chute de l’URSS a accéléré le processus. La Chine s’ouvre au monde capitaliste dès 1978 et intègre l’OMC en 2001 devenant depuis une pièce maitresse de la mondialisation capitaliste.

Cette mise en place de la révolution libérale s’est accompagnée d’un intense discours idéologique destiné à faire accepter tous les reculs sociaux et l’austérité pour les classes populaires. Ce discours tend à faire de la réaction capitaliste une évolution en quelque sorte naturelle de l’économie, face à laquelle on ne pourrait rien faire que de s’adapter, au prix bien sûr de sacrifices imposés par la concurrence. Ceux qui tirent leur épingle du jeu dans le monde actuel le sont parce qu’ils sont les meilleurs, et les autres n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes.

Cette idéologie a d’autant mieux été intériorisée qu’elle ne s’est pas heurtée à un autre discours qui aurait remis le monde sur ses pieds et démonté les mécanismes de la domination capitaliste. La gauche de « gouvernement », celle qui se prétend réaliste et raisonnable, a enfourché tous les thèmes de l’idéologie libérale et l’a très largement mise en œuvre. Les autres forces de gauche et les syndicats combatifs ont certes mené une salutaire ligne de résistance, mais en prenant comme repère les acquis (ou conquis) de la période du compromis historique, compromis répudié depuis belle lurette par le capital qui s’est acharné à détruire méthodiquement les bases de la force de résistance du monde du travail.

Il est temps de prendre conscience de la façon dont le capital a construit son emprise sur le monde, parce que c’est là que nous devons porter notre attention pour construire notre offensive. Cette emprise du capital repose sur des mesures politiques, prises par des gouvernements, élus démocratiquement ou non, et qui ont sacrifié l’intérêt de leurs peuples aux intérêts de la classe capitaliste. Le mouvement du monde n’a rien d’inéluctable ou de naturel : il est dû à des décisions conscientes de politiques un peu trop liés à la classe des possédants.

Et ce que des hommes ont fait, d’autres hommes et femmes peuvent le défaire. Les dénonciations des diktats du capitalisme existent déjà dans la globalité et dans l’abstrait ; ou bien de manière concrète mais éparpillée et sectorisée dans les différents domaines où ils s’exercent, sans être reliée à tout l’échafaudage de pouvoir qui les rendent possibles.

Entre la dénonciation globale et abstraite du capitalisme, qui ne donne prise sur rien, et les luttes spécifiques qui ne permettent pas d’aborder la cohérence d’ensemble et la racine des problèmes, il faut dégager le cœur du pouvoir capitaliste.

Une des mesures initiales du libéralisme concerne la liberté de circulation des capitaux. Les gros détenteurs de capitaux acquièrent de ce fait la liberté de se désengager de l’activité économique dans les pays où ils sont implantés et celle de s’installer là où ils veulent, en fonction des profits escomptés. Donc une pression importante (pour ne pas dire un chantage...) est exercée sur les gouvernements, qui n’ont aucun intérêt à voir leurs entreprises mettre la clef sous la porte en contrariant « les investisseurs » ; et de fait, dans le discours des politiques, il n’est question que « d’attractivité » des territoires, c’est-à-dire de dérouler le tapis rouge pour les multinationales qui voudraient bien s’implanter. La libéralisation des échanges, qui ne met aucune condition ni sociale ni écologique à la libre circulation des marchandises, complète cette mise en concurrence.

Un autre angle d’attaque majeur du capitalisme est l’appauvrissement de l’Etat, en le privant de ressources fiscales : il n’a qu’à se dégager des politiques sociales et du financement des services publics, pour laisser place à une marchandisation accessible à ceux qui auront les moyens de payer.

La limitation du déficit des Etats et l’obligation de faire re-financer ces déficits publics par des capitaux privés créé pour les détenteurs de ces capitaux l’occasion de prélever une rente sur des fonds publics déjà anémié par l’évasion fiscale organisée. Mais elle met ces mêmes Etats dans la dépendance de ces détenteurs de capitaux, qui peuvent faire varier les taux de leurs prêts au gré de leurs intérêts. A cet égard tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne : les Etats-Unis profitent du statut de monnaie internationale du dollar pour accumuler leurs déficits de manière vertigineuse.

Dépendance des Etats vis-à-vis de la finance et mise en concurrence des travailleurs et des pays sur la base de leurs politiques plus ou moins conciliantes sont les deux principales armes du capital pour exercer sa domination, exploiter sans limites les hommes et la nature. La crise sanitaire rend cette situation intenable et aiguise la confrontation : l’heure est moins que jamais à la recherche d’accommodements mais de faire face à un choix décisif : prendre les problèmes à bras le corps en visant les causes du désordre actuel du monde ou bien le voir étendre ses ravages : dans un premier temps, un recul grave de nos droits économiques, sociaux, démocratiques ; et à plus ou moins brève échéance subir les effets imprévisibles dans leurs modalités mais certains dans leur survenue des futurs bouleversements écologiques, accompagnés de drames humains qui mettront la sécurité de la planète en péril.

Face à cette situation, des propositions sont émises, par le biais d’articles, de pétitions... dont il importe de voir leur portée, et de comparer afin de voir jusqu’à quel point elles se recoupent (ce qui fera l’objet d’un autre article). La fameuse « convergence des luttes » davantage prônée de manière incantatoire que mise en pratique, a besoin d’un socle solide, qui ne peut se constituer qu’en s’attaquant aux fondements de la domination capitaliste sur le monde. Cette convergence passe au moins autant par la confrontation des analyses que par le regroupement dans les mêmes cortèges. On a du pain sur la planche....

Publié le 23/05/2020

Mathilde Panot (LFI) : « L’exécutif a confiné la démocratie pour gérer la crise du Covid-19 de façon autoritaire »

 

(site regards.fr)

 

Le 30 mars, les groupes parlementaires de La France insoumise ont lancé une commission d’enquête sur le Covid-19. Après plus de 100 auditions d’experts, de scientifiques, de syndicalistes, d’associatifs, de travailleurs, de chercheurs, d’intellectuels et citoyens, voici leurs conclusions.

 

Regards. Hier, mercredi 20 mai, vous avez présenté le rapport de LFI intitulé « Mensonges et fiascos : enquête sur la gestion du Covid-19 ». Avant d’entrer dans le vif, pourquoi avez-vous considéré nécessaire de mener cette enquête et comment a-t-elle eu lieu concrètement ?

Mathilde Panot. Au début du confinement, on a été convoqué pour voter l’état d’urgence sanitaire qui concentre encore plus les pouvoirs autour du Président et du gouvernement que ce que ne permet la Vème République, avec un contrôle des parlementaires quasiment inexistant. En avril, une mission d’information sur l’épidémie a été lancée et il est apparu de façon très clair que tout ceci n’est qu’une mascarade démocratique. Je me rappelle de la première séance – où l’on a auditionné le Premier ministre. On a eu deux minutes de parole au bout de 2h30 d’audition. Puis, Richard Ferrand, qui préside la mission d’information, a décidé de réduire le temps de parole à une minute pour auditionner les ministres. Ils ont confiné la démocratie, concentré tous les pouvoirs autour d’eux pour tout décider seuls dans un moment où une mobilisation populaire était possible et le besoin de démocratie fort, notamment dans l’entreprise. Il nous a apparu très important de pouvoir faire ce contrôle du gouvernement, aussi par le biais d’auditions qu’on ne pouvait pas mener dans le cadre de la mission d’information. C’est aussi un exercice de transparence et de démocratie. La seule histoire qui a été racontée pour l’heure, c’est la version gouvernementale. Nos auditions ont couvert un large panel de thèmes : travail, écologie, état de droit, démocratie, etc. Le but était d’avoir une vision la plus exhaustive possible de ce qu’il s’était passé, du point de vue des acteurs eux-mêmes. Une sorte d’histoire populaire de la gestion de la pandémie. Certaines auditions nous ont aidés pour nos questions au gouvernement. Quand je questionne Olivier Véran, il ment ouvertement en affirmant qu’il n’a jamais été demandé de limiter l’usage de médicaments face à une pénurie de morphine (par exemple). Or, dans ce rapport, on a des témoignages de soignants expliquant qu’ils ont dû diminuer les doses voire substituer à la morphine du Valium.

Quelles sont les observations et les conclusions de ce rapport et, plus précisément, quels « mensonges » et « fiascos » avez-vous constaté ?

Je pense que tout le monde a été choqué des propos d’Emmanuel Macron, il y a quelques jours, quand il affirmait que « nous n’avons jamais été en rupture » de masques. Après, il peut faire comme Olivier Véran et traiter les soignants de menteurs. La gestion de la crise ne s’est pas appuyée sur des recommandations scientifiques – je pense notamment à l’OMS qui disait « testez, testez, testez ! », dès le 16 mars. En fait, ça a été une gestion guidée par la pénurie, sans le dire : la pénurie de soignants, de lits de réanimation, de médicaments, de protections, de masques, de tests. On nous a raconté pendant tout le début du confinement que porter des masques ne servait à rien – la palme allant à Sibeth Ndiaye qui nous racontait qu’il fallait avoir fait polytechnique pour en porter un ! – alors qu’on sait maintenant que c’est important puisque le virus se propage par l’air. Par ailleurs, et ça a été très flagrant, le gouvernement a refusé de jouer son rôle d’État. Or nous avions besoin d’État, plus que jamais. On a maintes fois proposé une planification sanitaire : réquisition des usines de textiles pour produire des masques, nationalisation de Luxfer qui produit les dernières bouteilles d’oxygène en Europe ou de Famar qui produit des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur. Un des plus gros fiascos, c’est cette histoire de respirateurs où le gouvernement a voulu faire un coup de com’. Sauf que, une fois de plus, en décidant seul et en refusant d’associer les soignants, il produise des milliers de respirateurs qui ne sont pas adapter pour soigner les malades du Covid-19. Outre le refus de planifier, le gouvernement a refusé d’organiser la solidarité pour éviter que la crise sanitaire se double d’une crise économique et sociale. Le préfet de Seine-Saint-Denis a alerté sur le fait que 10 à 15.000 personnes risquaient de souffrir de la faim. Le gouvernement a refusé de faire payer les plus riches en rétablissant, même temporairement, l’ISF. Tout ça a été refusé alors que nous avions besoin que l’État organise la gestion de cette crise inédite, en lien avec les syndicats, les associations, etc.

« Emmanuel Macron a toujours été autoritaire, mais notre inquiétude c’est que ça soit pérennisé – on se rappelle de l’état d’urgence pour faire face au terrorisme en 2015, prorogé six fois avant d’être inscrit dans le droit commun. »

Que répondez-vous à Emmanuel Macron qui, le 20 mars dernier, lançait : « Je félicite ceux qui avaient prévu tous les éléments de la crise une fois qu’elle a eu lieu » ?

Là encore, ça a à voir avec sa gestion autoritaire de la crise. C’est notre rôle d’opposition de faire des propositions – jamais rien de ce que l’on propose n’est accepté – et des critiques. C’est nécessaire dans un moment de crise d’avoir des contradictions. À tout moment, en démocratie, il faut expliquer qu’il y a d’autres manières de faire. Emmanuel Macron reproche simplement que l’opposition démocratique existe. J’irais même plus loin : la critique est nécessaire pour que le jeu démocratique, le débat, puisse avoir lieu. Le Président a voulu décider seul, en écrasant le Parlement. Ça n’est pas une manière démocratique de gérer une crise. Emmanuel Macron a toujours été autoritaire, mais notre inquiétude c’est que ça soit pérennisé – on se rappelle de l’état d’urgence pour faire face au terrorisme en 2015, prorogé six fois avant d’être inscrit dans le droit commun.

Le « monde d’après » le Covid-19 se dessine petit à petit, avec la crainte qu’il ressemble au monde d’avant, mais en pire, et pas seulement pour l’hôpital public. Comment faire pour éviter la catastrophe économique, sociale et politique qui s’annonce ?

Contrairement à ce que dit le gouvernement, on n’est pas dans une parenthèse. On ne va pas revenir à la normale – ce qui serait même dangereux puisque c’est la normale qui est responsable de cette situation. En 50 ans, ces maladies qui se transmettent de l’animal à l’Homme ont été multipliées par dix, accéléré par la destruction de l’écosystème. On sait qu’on va avoir d’autres pandémies et que l’urgence écologique va nous faire vivre des moments de crise d’une même intensité. Dans notre rapport, il y a toute une partie de préconisations données par les acteurs auditionnés qui vise, à partir des erreurs constatées dans la gestion de la crise, à ce que, justement, on ne reproduise jamais ces erreurs. Il faut assumer que c’est une crise systémique et que donc il faut des réponses systémiques. La première des choses, c’est de rompre avec toute la boîte à outils néolibérale (il faut baisser le coût du travail, flexibiliser, délocaliser). Pendant la crise du coronavirus, on a signé deux accords de libre-échange avec le Mexique et le Vietnam ! Il faut rompre avec ces dogmes qui nous ont amené au chaos – la sixième puissance mondiale s’est retrouvée avec des soignants en sac-poubelle. Il faut relocaliser les activités, réinvestir dans les services publics qui nous ont permis de tenir – en plus du dévouement des personnels. Il faut profiter de cette occasion où l’on a stoppé les secteurs polluants pour repenser la bifurcation écologique et solidaire dont on a besoin, ce qui veut dire : augmenter les salaires, mieux indemniser les chômeurs, re-répartir la richesse, créer des emplois socialement et écologiquement utiles, repenser les déplacements, sortir de l’agriculture industrielle et chimique, arrêter les jobs de merde qu’on donne aux gens et qui n’ont aucun sens. Si l’on avait des dirigeants ayant une réaction saine et rationnelle par rapport à la crise qu’on est en train de vivre, ça serait le moment de repenser tout cela. Mais leur stratégie est assumée, c’est la stratégie du choc de Naomie Klein : on utilise un choc pour refaire un choc néolibéral où à la fin on va continuer comme avant, mais en pire. Et ça, ça n’est pas possible.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 20/05/2020

« On ne veut pas qu’on nous aide, on veut un plan pour la culture »

(site zibeline.fr)

 

Emmanuel Macron ne les a pas conviés à sa visioconférence sur la culture. Zibeline invite les syndicats du secteur culturel à réagir aux annonces présidentielles. Entretien avec la comédienne, chanteuse, metteuse en scène Danielle Stéfan, conseillère nationale du SFA-CGT (Syndicat français des artistes interprètes, affilié à la Fédération du spectacle CGT).

Zibeline : Le président de la République a choisi de s’adresser à une douzaine d’artistes triés sur le volet sans s’adresser aux organisations représentatives du secteur culturel comme les syndicats. Comment réagissez-vous ?

Danielle Stéfan : C’est d’un profond mépris. Avant cela, il y a eu le rapport du professeur Bricaire sur le déconfinement dans la culture qui avait donné lieu à des contacts avec des représentants d’employeurs mais pas de salariés. Cela signifie que l’on imagine la reprise des salariés sans les salariés que sont les artistes. Les règles de la démocratie ne sont pas respectées.

Les artistes consultés lors de la visioconférence sont de vrais artistes, qui ont toute légitimité en tant qu’artistes mais pas en tant que représentants des autres artistes.

Sur le fond, par sa vision de la culture et du rôle des artistes, le chef de l’État vous a-t-il paru convaincant ?

Il n’y a pas de fond. Ce n’est pas un plan, c’est un grand déballage, une espèce de fantasmagorie personnelle. Les propositions ne sont pas dignes d’un gouvernement. Un plan, c’est précis, avec un financement. Là, le président fait un grand show où il réinvente l’eau chaude et nous explique, à nous artistes, comment il faut travailler. Pourtant, on l’a vu dans des théâtres. Qu’est-ce qu’il y voit ? À moins qu’il regarde qu’on le regarde. Que le président donne les grandes lignes et n’annonce pas le financement, pourquoi pas ? Mais il aurait fallu que son ministre de la Culture le fasse a posteriori, en fixant le calendrier des concertations pour la mise en œuvre. Mais derrière, on n’a pas de ministre de la Culture, on a quelqu’un qui prend des notes et à l’air de découvrir des choses. Bien sûr, il va y avoir des rencontres, mais on a l’impression d’une grande improvisation. Que la situation exceptionnelle que nous vivons désarme tout le monde y compris le gouvernement, on peut le comprendre. Dans ce cas, on dit « ça on sait, ça on ne sait pas et on va essayer de faire ensemble » plutôt que de donner des leçons.

Êtes-vous sensible à sa demande d’intervenir auprès de la jeunesse et des publics sensibles ?

C’est la grande blague. Les artistes interviennent en dehors de lieux de représentation depuis très longtemps, déjà à l’époque de Jean Vilar. Mais depuis une bonne quinzaine d’années, on ne cesse de diminuer les financements pour tout ce qui concerne l’éducation artistique et culturelle tout en demandant aux artistes de faire plus avec moins de moyens. De leur côté, les collectivités territoriales imposent que les aides à la création soient toujours assorties d’action culturelle. Cela revient à donner de l’argent en moins, puisque pour le même budget on mène le projet artistique et l’action culturelle qui en découle. En fait, on troque notre travail contre la paix sociale.

Pour en revenir au discours d’Emmanuel Macron, il ne parle pas d’emploi, ni de métier, ni de projets. Il nous parle d’heures pour avoir droit au chômage. Donc à part les grands artistes avec lesquels il parle, les autres sont des chômeurs qu’il faut aider. Mais on ne veut pas qu’on nous aide ! On veut un plan pour la culture et que l’emploi soit une des composantes essentielles d’une politique culturelle.

Et à sa suggestion de réinvention ?

On pense tous qu’il a dans la tête les tas de propositions produites par les artistes pendant le confinement et vues sur Internet. La plupart gratuites d’ailleurs. Et ça lui plaît bien, ça. Mais les choses les plus construites ont été faites par des gens, que ce soit par l’Opéra de Paris ou l’Orchestre national de France, qui continuaient à être payés. C’était extrêmement beau et léché parce qu’ils en ont les moyens. Les autres ont fait ça dans leur cuisine, leur salle de bain, avec des rendus plus ou moins intéressants ou médiocres. Si Emmanuel Macron veut que nous réinventions via les nouveaux outils –bien que le spectacle vivant ait besoin du contact physique et qu’il ne pourra passer bien longtemps par la technologie– mais qu’il ne met pas sur la table les moyens en espèce sonnante et trébuchante, cela ne se passera pas. On n’a jamais vu autant d’artistes travailler au chapeau depuis quelques années. Les premières mutuelles artistiques se sont créées à la fin du XIXe siècle pour justement arrêter que les artistes soient payés au chapeau et demander qu’ils soient des salariés.

Ne serait-ce pas davantage les politiques culturelles qui ont besoin d’être réinventées ?

Sans doute. Pendant le confinement, on ne s’est pas arrêté de se réunir pour régler les urgences. Mais on a aussi relancé des réflexions sur le fond et notamment sur la politique culturelle. Et on s’est dit que le point central à réinventer était les structures d’emploi. La Fédération du spectacle assigne en justice quinze centres dramatiques nationaux dont La Criée à Marseille et le Théâtre national de Nice qui ne respectent pas du tout l’accord sur le volume d’emploi des artistes interprètes prévu par la convention collective. Quand on a des réunions avec des représentants de ces employeurs, le Syndeac entre autres, on s’entend dire que le gros problème du théâtre actuellement, c’est les artistes interprètes. On serait presque de trop. Alors que ces boîtes ont été construites, inventées pour y faire du théâtre avec des comédiens. La politique du projet est une politique du kleenex : on nous prend puis on nous jette.

L’extension des droits des intermittents jusqu’en août 2021 correspond-elle à la revendication de la profession ?

Une grande partie de la profession l’a demandé comme ça. À la Fédération du spectacle (CGT), on s’est dit que le demander comme ça ne suffisait pas parce que cela ne couvrait pas tout le monde. On a réfléchi à comment organiser le repêchage. En effet, il faut sauver des gens mais vraiment. Là, on ne sait pas pourquoi août 2021. Cela correspond à quoi ? Pourquoi pas septembre ou 2022 ? Nous avons demandé un dispositif pour la période d’impossibilité de travailler normalement. Cette période, on ne peut pas la prévoir parce que cela sera différente selon les secteurs artistiques. Donc on demande que la période de référence soit celle qui va de début mars jusqu’au moment où toutes les activités vont pouvoir reprendre normalement. Par ailleurs, dans cette année blanche, rien n’est dit sur les nouveaux entrants, c’est-à-dire les personnes qui n’avaient pas encore droit au chômage intermittent mais qui étaient en voie de l’obtenir, ou celles qui étaient en rupture de droit et qui comptaient sur les dates annulées pour recouvrer leurs droits. Tous ceux-là ne sont pas concernés par l’année blanche. S’ajoutent les cas des personnes en congés maladie ou maternité. L’accès à la Sécurité sociale, relatif lui aussi à un calcul d’heures, est également compromis. Cela fait beaucoup de situations non prises en compte.

Quelles autres mesures demande la CGT du spectacle ? 

Nous voulons que la reprise du travail s’effectue avec un comité sanitaire et social du spectacle vivant et enregistré, composé de représentants des organisations syndicales, salariales et patronales, de la médecine du travail du spectacle, de la protection sociale, de la formation professionnelle… afin d’établir ensemble les conditions de la reprise.

Différents fonds ont été mis en place depuis mars. Mais on a très peur que le ruissellement n’arrive pas jusqu’en bas, c’est-à-dire jusqu’aux salariés car ces fonds ne sont pas fléchés. Nous demandons des fléchages incluant des conditions de salaire et d’emploi. 

Mais le grand absent demeure l’emploi, depuis longtemps. Cette crise révèle encore plus qu’une grande majorité des artistes sont précaires. En amont d’un spectacle, d’un projet, il y a une continuité dans le temps. Tant qu’il sera pensé que la chose à payer est le rendu, il n’y aura pas de vraie politique. Le travail, c’est tout le reste. Ce sont des heures et des heures de travail, et pas pour du chômage justement.

Les employeurs ont-ils globalement joué le jeu ?

Les entreprises ont été aidées à plusieurs niveaux, la plupart d’entre elles ont honoré leurs contrats. Mais il a fallu un peu batailler dans certains endroits. Notre service juridique n’a pas chômé pour faire respecter les droits des salariés. À Marseille, par exemple, on vient d’obtenir une grande victoire : l’Opéra va payer tous les artistes et intermittents dont les spectacles ont été annulés. La mairie ne connaissait pas les textes et estimait qu’elle n’avait pas à payer pour des représentations qui n’avaient pas eu lieu.

Êtes-vous optimiste quant à la reprise ?

On ne peut pas être optimiste. Mais on peut se dire que le monde du spectacle est doté d’une capacité d’imagination et d’invention –quoi qu’en pense notre président– étonnante et débordante.

Entretien réalisé par LUDOVIC TOMAS
Mai 2020

Publié le 16/05/2020

Crise de légitimité et processus de fascisation : l’accélération par la pandémie

 

Par Saïd Bouamama (site regards.fr)

 

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Le Covid-19 montre au grand jour l’ampleur de cette crise qui touche Emmanuel Macron.

Les images de personnels hospitaliers manifestant avec banderoles et drapeaux syndicaux dans plusieurs hôpitaux français illustrent l’ampleur de la crise de légitimité qui touche le gouvernement Macron. Ces défilés revendicatifs se déroulent au moment même où le gouvernement et ses relais médiatiques déploient un discours appelant à célébrer et applaudir les « héros de première ligne ». Le désaveu des hospitaliers est ici à la hauteur d’une colère populaire qui gronde sans pouvoir se visibiliser du fait du confinement. Cette colère populaire est mesurée par le gouvernement qui prépare activement ses réponses – répressives d’une part et idéologiques d’autre part – pour la juguler et la détourner. La crise de légitimité antérieure à la pandémie est accélérée par celle-ci et suscite logiquement une accélération du processus de fascisation, lui aussi déjà entamé avant la séquence du Corona. Le rappel de quelques fondamentaux permet d’éclairer la signification politique et idéologique de quelques faits et choix gouvernementaux récents ayant à première vue aucun liens : gestion autoritaire du confinement ayant déjà fait dix victimes dans les quartiers populaires, note aux établissements scolaires appelant à « lutter contre le communautarisme » dans le cadre du déconfinement, document de prospective du ministère des affaires étrangères sur les conséquences politiques de la pandémie en Afrique, soutien d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour, etc.

Crise de légitimité et processus de fascisation

Le concept d’« hégémonie culturelle » proposé par Gramsci permet d’éclairer le lien entre la « crise de légitimité » et le « processus de fascisation ». Contrairement à une idée répandue ce n’est pas la répression qui est l’assise la plus importante de la domination. Les classes dominantes préfèrent s’en passer conscientes qu’elles sont de l’incertitude de l’issue d’un affrontement ouvert avec les classes dominées. C’est, souligne Gramsci, la dimension idéologique qui est l’assise la plus solide de la domination. Elle se déploie sous la forme de la construction d’une « hégémonie culturelle » dont la fonction est d’amener les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à considérer la politique économique qui en découle au mieux comme souhaitable et au pire comme la seule possible. « La classe bourgeoise se conçoit comme un organisme en perpétuel mouvement, capable d’absorber la société entière, l’assimilant ainsi à sa propre dimension culturelle et économique. Toute la fonction de l’État a été transformée ; il est devenu un éducateur », explique Gramsci. [1] C’est cette hégémonie culturelle qui est donneuse de légitimité, les élections en constituant une mesure. À l’inverse l’affaiblissement de l’hégémonie signifie une crise de légitimité que l’auteur appelle « esprit de scission » : « Que peut opposer une classe innovatrice, demande Gramsci, au formidable ensemble de tranchées et de fortifications de la classe dominante ? L’esprit de scission, c’est-à-dire l’acquisition progressive de la conscience de sa propre personnalité historique ; esprit de scission qui doit tendre à l’élargissement de la classe protagoniste aux classes qui sont ses alliées potentielles. » [2]

L’ampleur de la régression sociale produite par la séquence néolibérale du capitalisme depuis la décennie 80 sape progressivement les conditions de la légitimation de l’ordre dominant. Cette séquence est par son culte de l’individu, des « gagnants » et des « premiers de cordée », son retrait de l’État des fonctions de régulation et de redistribution, sa destruction des protections sociales minimums, etc., productrice d’un déclassement social généralisé reflétant une redistribution massive des richesses vers le haut. La crise de légitimité n’a cessé de se déployer depuis sous les formes successives et dispersées de grands mouvements syndicaux (1995, réforme des retraites, etc.), de la révolte des quartiers populaires en novembre 2005, du mouvement des Gilets Jaunes, etc. La progression de l’abstention et son installation durable constitue un des thermomètres de cette illégitimité grandissante. L’élection d’Emmanuel Macron avec seulement 18,19% des inscrits – qui représente les électeurs ayant émis un vote d’adhésion – au premier tour souligne l’ampleur de celle-ci.

Au fur et à mesure que se développe l’illégitimité croissent les « débats écran » d’une part et l’usage de la répression policière d’autre part. Les multiples « débats » propulsés politiquement et médiatiquement par en haut sur le communautarisme, le voile, la sécession des quartiers populaires, etc., illustrent le premier aspect. Les violences policières – jusque-là essentiellement réservées aux quartiers populaires – à l’encontre des gilets jaunes et des opposants à la réforme des retraites concrétisent le second. C’est ce que nous nommons « processus de fascisation » du fait de ses dimensions idéologiques (construction d’un bouc émissaire dérivatif des colères sociales), juridiques (entrée dans le droit commun de mesures jusque-là limitée aux situations d’exception) et politique (doctrine de maintien de l’ordre).

Il convient de préciser le concept de « fascisation » pour éviter les compréhensions possiblement « complotistes » et « réductionnistes » de l’expression. La fascisation n’est pas le fascisme qui est un régime de dictature ouverte se donnant pour objectif la destruction violente et totale des opposants. Le processus de fascisation n’est pas non plus une intentionnalité de la classe dominante ou un « complot » de celle-ci. Il est le résultat de l’accumulation de réponses autoritaires successives pour gérer les contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité. La carence de légitimité contraint la classe dominante et ses représentants à une gestion à court terme de la conflictualité sociale, crise par crise, mouvement social par mouvement social – par les trois vecteurs soulignés ci-dessus : idéologique, juridique et répressif. S’installe alors progressivement et tendanciellement un modèle autoritaire reflétant la crise de l’hégémonie culturelle de la classe dominante. Terminons ces précisions en soulignant que la fascisation ne mène pas systématiquement au fascisme, qu’elle n’en constitue pas fatalement l’antichambre. Le processus de fascisation exprime les séquences historiques particulières où les dominés ne croient plus aux discours idéologiques dominants sans pour autant encore constituer un « nous » susceptible d’imposer une alternative. L’issue de telles séquences est fonction du rapport de forces et de la capacité à produire ce « nous ».

C’est dans ce contexte que survient la pandémie qui comme toute perturbation durable du fonctionnement social et économique fait fonction de révélateur de dimensions que l’idéologie dominante parvenait encore à masquer : les pénuries de masques, de personnels de santé et de matériels médicaux visibilisent les conséquences de la destruction des services publics ; la faim qui apparaît dans certains quartiers populaires fait fonction de miroir grossissant de la paupérisation et de la précarisation massive qui avaient déjà suscités la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et le mouvement des Gilets Jaunes ; la gestion autoritaire du confinement et sa politique de l’amende révèlent au grand jour le modèle de citoyenneté infantilisante et méfiante qui s’est installé du fait de la crise de légitimité ; le maintien de l’activité dans des secteurs non vitaux en dépit du manque de moyens de protection démasquent l’ancrage de classe des choix gouvernementaux ; les aides et allégements de charges aux entreprises, l’absence de mesures sociales d’accompagnement des baisses de revenus brusques liées au confinement (annulation des loyers et des charges par exemple), l’annonce de mesures de restriction « temporaires » de conquis sociaux (durée du travail, congés, etc.) pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, les conditions du déconfinement scolaire, etc., finissent de déchirer le mythe du discours sur l’unité nationale face à la crise. La crise de légitimité déjà bien avancée avant la pandémie sort de celle-ci considérablement renforcée. Le déconfinement survient dans ce contexte de colère sociale massive, d’écœurement des personnels de santé, de quartiers populaires au bord de l’explosion, etc.

La préparation policière, juridique et idéologique de l’après-pandémie

Le bilan humain du choix d’une gestion autoritaire du confinement est à lui seul parlant et significatif de la préparation policière de l’après-pandémie. Déjà une dizaine de décès suite à des contrôles de police depuis le début du confinement. Les révoltes populaires dans plusieurs quartiers suite à ces violences policières révèlent l’état de tension qui y règne. Non seulement les habitants de ces quartiers populaires ont été abandonnés à leur sort – alors que les niveaux connus de pauvreté et de précarité rendaient prévisibles la dégradation brusque des conditions d’existence que le confinement produirait – mais ils subissent les pratiques d’un appareil de police gangréné par le racisme, infiltré de manière non marginale par l’extrême droite, habitué à l’impunité, etc. Le mépris de classe et l’humiliation raciste caractérisent plus que jamais le rapport entre institution policière et habitant des quartiers populaires.

Le discours politique et médiatiques sur l’incivilité et l’irresponsabilité des habitants des quartiers populaires a accompagné cette accélération des violences policières. Sans surprise ceux que le géo-politologue Pascal Boniface a pertinemment appelé les « intellectuels faussaires » [3] ou les « experts du mensonge » ont été mobilisés. Dès le 23 mars Michel Onfray ouvre le bal : « Que le confinement soit purement et simplement violé, méprisé, moqué, ridiculisé dans la centaine des territoires perdus de la République, voilà qui ne pose aucun problème au chef de l’État. Il est plus facile de faire verbaliser mon vieil ami qui fait sa balade autour de son pâté de maison avec son épouse d’une amende de deux fois 135 euros que d’appréhender ceux qui, dans certaines banlieues, font des barbecues dans la rue, brisent les parebrises pour voler les caducées dans les voitures de soignants, organisent ensuite le trafic de matériel médical volé, se font photographier vêtus de combinaison de protection en faisant les doigts d’honneur. » [4] Alain Finkielkraut confirme ce constat alarmant et s’interroge quelques jours plus tard : « Les quartiers qu’on appelle "populaires" depuis que l’ancien peuple en est parti, le trafic continue, les contrôles policiers dégénèrent en affrontements, des jeunes dénoncent une maladie ou un complot des "Blancs" et les maires hésitent à imposer un couvre-feu parce qu’ils n’auraient pas les moyens de le faire respecter. Union nationale, bien sûr, mais formons-nous encore une nation ? » [5] La situation et ces discours de stigmatisation sont d’autant plus insupportables que les quartiers populaires et leurs habitants ont été le lieu et les acteurs d’une mobilisation de solidarité citoyenne multiforme. Mobilisations familiales, de voisinages, associatives, informelles ou organisées, autofinancées, etc., sans laquelle la situation aurait été bien plus grave qu’elle ne l’est.

Le contrôle, la contrainte, la mise en scène de la force – que révèlent de nombreuses vidéos de contrôles pendant le confinement – et la répression, dessinent la tendance des réponses envisagées en réponse aux colères sociales qui s’exprimeront inévitablement après la pandémie. C’est dans cette direction que s’oriente l’approbation le 6 mai 2020 par la commission des lois de la proposition de plusieurs députés de la majorité visant à autoriser des « gardes particuliers » à participer au contrôle des règles du déconfinement et à dresser des procès-verbaux en cas d’infractions. L’annonce de l’utilisation de drones et autres outils technologiques pour la surveillance du déconfinement est dans la même teneur. Comme le souligne l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) ces nouvelles technologies de surveillance sont porteuses d’une « régression des libertés publiques » :

« Chacune des crises qui ont marqué le 21e siècle ont été l’occasion d’une régression des libertés publiques. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont vu l’Europe adopter la Directive sur la rétention des données de connexions électroniques et l’obligation faite aux opérateurs de stocker celles de tous leurs clients. Les attentats terroristes qui ont touché la France en 2015 ont permis le vote sans débat de la loi renseignement. Ils ont aussi entraîné la mise en place de l’état d’urgence dont des mesures liberticides ont été introduites dans le droit commun en 2017. La pandémie de Covid-19 menace d’entraîner de nouvelles régressions : discriminations, atteintes aux libertés, à la protection des données personnelles et à la vie privée. » [6]

La crise de légitimité oriente le gouvernement vers des réponses exclusivement autoritaires et répressives accompagnées d’une offensive idéologique visant à présenter les habitants des quartiers populaires comme incivils, irresponsables, irrationnels, complotistes, etc., à des fins d’isolement de leurs colères et de leurs révoltes légitimes. L’offensive idéologique s’annonce d’autant plus importante que l’expérience des Gilets Jaunes et du mouvement contre la réforme des retraites tant sur le plan du traitement médiatique [et des déformations des faits auquel il a donné lieu] que sur le plan des violences policières, ont produit des acquis palpables. En témoignent les déclarations de soutien aux habitants des quartiers populaires et de condamnation des violences policières qui ont vu le jour. Pour ne citer qu’un exemple, citons la vidéo de salariés et de syndicalistes de la RATP et de la SNCF témoignant de cette solidarité. De tels faits de solidarité étaient inexistants lors de la révolte des quartiers populaires de novembre 2005 et témoignent une nouvelle fois de l’approfondissement de la crise de légitimité.

C’est dans le cadre de ce besoin de détournement idéologique de l’attention qu’il faut, selon nous, situer la distribution à tous les établissements scolaires pour préparer le déconfinement d’une « fiche » intitulée « Coronavirus et risque de replis communautaristes ». Alors que la grande majorité des enseignants est légitimement préoccupée des conditions matérielles et pédagogiques de la reprise des cours, l’attention est orientée vers un pseudo danger « communautaristes » décrit de manière alarmante comme suit :

« Aujourd’hui, la violence de la pandémie causée par un nouveau virus nous confronte à l’incertitude sur de multiples plans (en matière, médicale, sociale, économique, culturelle...). La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des Etats à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés. Divers groupes radicaux exploitent cette situation dramatique dans le but de rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public. Leur projet politique peut être anti-démocratique et antirépublicain. Ces contre-projets de société peuvent être communautaires, autoritaires et inégalitaires. En conséquence, certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance : remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. » [7]

Dénoncer l’incapacité ou les carences de l’État en matière de protection ou exprimer un désaccord contre les mesures gouvernementales devient ainsi un indicateur de communautarisme. Une autre partie du document situe les actes du gouvernement sans contestation possible du côté de la « science » et des « valeurs républicaines » et toute critique de ces actes du côté de l’irrationalité, du complot et du communautarisme. Bien sûr une telle introduction au « problème » ne peut déboucher que sur un appel à la délation dont il est précisé qu’il doit s’étendre jusque dans la cour de récréation :« • Être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées. • Mobiliser la vigilance de tous : les enseignants en cours, les CPE et assistants d’éducation dans les couloirs et la cour pour repérer des propos hors de la sphère républicaine […] • Alerter l’équipe de direction afin qu’elle puisse : - Effectuer un signalement dans l’application « Faits établissement » ; - Informer l’IA-DASEN en lien avec la cellule départementale des services de l’État dédiée à cette action et mise en place par le préfet. » [8] Quand à la cible de cette vigilance et de cette délation, elle se situe, bien entendu dans les quartiers populaires, la « fiche » en question faisant référence au plan national de prévention de la radicalisation (« prévenir pour protéger ») du 23 février 2018 [9] 9 qui précise qu’il s’applique « plus particulièrement dans les quartiers sensibles ».

Même la politique étrangère française fait partie de ce document hallucinant au regard des questions concrètes et réelles que se posent les enseignants. Il leur est ainsi demandé de se faire les défenseurs de celle-ci : « • Aborder les questions sur la nouvelle situation géopolitique en lien avec la pandémie, en montrant à la fois la complexité des relations internationales et la place de la France ». [10] Il est vrai que les préoccupations africaines du gouvernement sont particulièrement fébriles comme en témoigne une autre note, cette fois-ci de ministère des affaires étrangères. Cette note datée du 24 mars 2020 et intitulée « L’effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? » émane du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie. Se voulant prospective l’analyse développée annonce une série de crises politiques en Afrique comme conséquences de la Pandémie : « En Afrique notamment, ce pourrait être « la crise de trop » qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) ». Elle en déduit la nécessité « de trouver d’autres interlocuteurs africains pour affronter cette crise aux conséquences politiques » c’est-à-dire qu’elle appelle tout simplement à de nouvelles ingérences. Enfin elle précise la nature de ces nouveaux interlocuteurs sur lesquels la stratégie française devrait s’appuyer : « les autorités religieuses », « les diasporas », les « artistes populaires » et « les entrepreneurs économiques et businessmen néo-libéraux ». [11] Sur le plan international également l’après pandémie est en préparation et il a la couleur de l’ingérence impérialiste.

Les conséquences économiques de la pandémie dans le contexte d’un néolibéralisme dominant au niveau mondial, de crise de légitimité profonde et de colères sociales massives et généralisées, sont le véritable enjeu de cette préparation active de l’après-pandémie sur les plans policier, juridique et idéologique. L’économiste, Nouriel Roubini qui avait un des rares à anticiper la crise de 2008 parle d’ores et déjà de « grande dépression » en référence à la crise de 1929. Le séisme qui s’annonce ne peut avoir que deux issues logiques : une dégradation et un déclassement social sans précédent depuis la seconde guerre mondiale ou une baisse conséquente des revenus des dividendes faramineux des actionnaires. La fascisation, le retour aux fondamentaux islamophobes et à la stigmatisation des quartiers populaires expriment la stratégie de la classe dominante pour faire face à cet enjeu. Plus que jamais la phrase célèbre de Gramsci résonne avec une grande modernité : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. Pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés. » [12] À nous d’accélérer par nos mobilisations la réunion des conditions de possibilité du nouveau sans lesquelles nous ne pourrons que déplorer le développement de ces morbidités.

Saïd Bouamama, sociologue et co-fondateur du FUIQP (Front uni des immigrations et des quartiers populaires)

Notes

[1] Antonio Gramsci, Cahier de Prison 8, in Gramsci dans le texte, éditions sociales, Paris, 1975, p. 572

[2] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.298.

[3] Pascal Boniface, Les Intellectuels faussaires : Le triomphe médiatique des experts en mensonge, Gawsewitch, Paris, 2011

[4] Michel Onfray, Faire la guerre, https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/faire-la-guerre, consulté le 11 mai 2020 à 8h30

[5] Alain Finkielkraut, « Le nihilisme n’a pas encore vaincu, nous demeurons une civilisation », Le Figaro du 27 mars 2020

[6] « La crise sanitaire ne justifie pas d’imposer les technologies de surveillance », Communiqué de l’Observatoire des Libertés et du Numérique (OLN) du 8 avril 2020

[7] Fiche-replis communautaires, Coronavirus et replis communautaristes, Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, p. 1

[8] Ibid., p. 2

[9] « Prévenir pour protéger », Plan national de prévention de la radicalisation, Service de Presse de Matignon, 23 février 2018, p.

[10] Fiche-replis communautaires, op. cit., p. 2

[11] Manuel Lafont Rapnouil, L’Effet Pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?, Note diplomatique du Centre d’analyse, de Prévision et de Stratégie NDI 2020 - 0161812, Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 24 mars 2020, pp. 1, 3 et 4

[12] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 3, Gallimard, Paris, 1996, p.283

Publié le 07/05/2020

 

POUR CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU,

RETROUVER LES CHEMINS DE L’ESPOIR .

(Par OLIVIER GEBUHRER et PASCAL LEDERER)

* Nous sommes communistes et nous le disons : nous sommes inquiets. Ce qui suit se veut une incitation à la réflexion.  Nous ne voulons pas de la réédition d’un scénario catastrophe. Les luttes sociales, écologistes , féministes  sont indispensables. A elles seules, aussi importantes qu’elles puissent être pour la construction de la conscience collective, elles ne conduiront pas à créer l’alternative nécessaire. Nous ne voulons ni d’un gourou ni d’une promenade en solitaire. La réinvention nécessaire des partis politiques n’a pour nous rien en commun avec une dissolution dans une méta organisation aux contours fumeux. Si ce qui suit est entendu comme la contribution politique de militants qui n’ont rien abandonné mais qui « avouent avoir vécu », nous aurons atteint notre but. [1] 

I

1)L’angoisse, les tensions de tout ordre du confinement, vont progressivement laisser place aux hommages publics, à l’expression des souffrances liées à la perte d’êtres chers, au travail de deuil et aussi à l’espoir de la renaissance à la vie de notre pays. Ce moment devra être respecté.[2] 

  2) Pendant la période terrible qui a frappé toute l’humanité, à  divers degrés, tous les peuples du monde auront fait la cruelle expérience de la logique du profit contre l’humain. Elle provoque drames, conflits meurtriers et catastrophes impliquant des souffrances de tout ordre. Elle se montre incapable de répondre aux défis nouveaux qui décident de l’avenir de l’humanité comme de la planète.

Le coronavirus n’est pas la cause de la crise de civilisation dont nous sommes témoins, il en est, avec la crise climatique, l’un des révélateurs. [3] 

3) Aujourd’hui, toutes les attentions, les colères légitimes sont focalisées sur les systèmes de santé au sein desquels la France, malgré les coups portés depuis trois décennies se montre malgré tout capable de résister grâce au dévouement, à l’héroïsme de nos personnels soignants et au maintien des missions de service public. On redécouvre ainsi l’indispensable nécessité d’un service public de santé, échappant aux lois du marché, englobant toutes les dimensions y inclus celles liées au médicament.

4) Le droit à la santé, comme d’autres droits nouveaux devront être proclamés « biens communs de l’Humanité »[4]  et trouver leur traduction institutionnelle (droit à l’éducation, à la culture, à un environnement sain, au sport, droits nouveaux d’intervention, d’organisation professionnelle et syndicale….) .

5) Dans tous les secteurs d’activité vitaux, le rôle des femmes s’est montré crucial. Préparer demain suppose une reconnaissance nationale complète de leur rôle dans une société où l’humain doit primer. 

Mais si la focalisation actuelle sur les aspects sanitaires est compréhensible elle ne saurait dissimuler le fait que c’est l’ensemble des constituants d’une civilisation qui est convoqué.

Cette épreuve s’appuie sur plusieurs dimensions entrelacées : sanitaire, écologique, sociale, internationale.

6) La gouvernance mondiale devra être revisitée profondément à partir de ces dimensions. En particulier, l’ONU comme toutes les organisations mondiales qui en dépendent, devra être mise en mesure d’effectuer des missions trop longtemps tombées en déshérence. Ses résolutions, notamment celles qui sont relatives au respect des droits fondamentaux des peuples du monde, devront être mises en œuvre sans délai et l’ONU doit en recouvrer tous les moyens. Notre pays a le devoir impératif de s’y impliquer.

7) Les engagements planétaires relatifs aux mesures visant à préserver l’humanité de la catastrophe climatique devront être renforcés et mis en œuvre avec détermination, contrôle démocratique et évaluations régulières sans préjuger d’autres mesures importantes qui pourraient à la fois voir le jour et correspondre à des exigences majoritaires.  

8) Tirer toutes les leçons de la pandémie s’impose à tous et à toutes. C’est particulièrement le cas des dirigeants de l’Union Européenne et c’est évidemment celui de ceux de notre pays. Certaines déclarations, dont celles de Emmanuel Macron, semblent aller dans ce sens. Comment nos compatriotes pourraient -ils y être insensibles ? Des déclarations de cette nature ont toutefois vu le jour dans un passé récent sans que les actes ne suivent ….

 Nous sommes lucides : à nouveau, les voix des plus acharnées à détruire les fondements des services publics, à renforcer les pouvoirs sans partage des banques et des compagnies d’assurance sur notre vie, à détruire l’environnement, à préserver coûte que coûte profits des actionnaires et flux financiers spéculatifs, se font entendre quotidiennement : telle est l’expression des premiers responsables.  Leurs propos, jusqu’à ceux entendus aux Etats Unis d’Amérique, à la limite de la monstruosité, s’acharnent à préparer l’opinion à des cures nouvelles et dévastatrices d’une austérité sans fin. En France, ces dispositions ne peuvent que s’accompagner d’autoritarisme renforcé, d’atteintes profondes aux droits et libertés fondamentales, de xénophobie, de discriminations sociales et racistes.  Nous n'en doutons pas :   le pouvoir actuel cherche les moyens d’un renouvellement de son mandat acquis déjà une première fois dans des circonstances exceptionnelles, mettant en pleine lumière les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche. [5]

1) Nous l’affirmons : on ne construira pas un monde réellement nouveau[6]  en se pliant aux exigences des forces « qui n’ont rien compris et rien appris ».

2) Le rôle de la BCE doit être le financement direct des Etats et non du système bancaire. Les traités de libre-échange, tel le CETA doivent être dénoncés. Les règles d’airain des traités européens, particulièrement celles qui prétendent régir l’endettement public, la concurrence, le commerce, d’autre part le rôle du FMI et de la Banque Mondiale devront être profondément modifiés pour répondre aux immenses besoins des populations. L’annulation de la dette publique en Afrique notamment est une exigence immédiate.[7] 

3) Evoquer le rôle central des services publics ne suffit pas. Les considérer comme une charge, un coût, et les réduire à une fonction régalienne est l’antipode de la réponse indispensable à la crise dont le système de santé, après bien d’autres et avec d’autres, a été le révélateur.

 Ils doivent être les moteurs comme les garants de l’intérêt commun. Ils doivent garantir le statut des personnels qui les servent, en en faisant des citoyennes et citoyens à part entière disposant des droits nécessaires à l’accomplissement de leurs missions, sans subordination à la raison d’Etat. Ils doivent disposer des moyens stables et récurrents d’assurer la totalité de leurs missions.

4) Pour les forces de progrès, les forces de gauche, les forces qui se réclament d’une transformation sociale au service de l’Humain, le défi est historique.

Aucune de ces forces ne peut imaginer être seule en mesure d’assurer l’alternative politique dont le besoin se fera sentir de façon aiguë.  Aucune de ces forces ne peut prétendre, seule, à disposer des solutions à mettre en œuvre pour ouvrir à nouveau la perspective des « Jours heureux ». Mais toutes peuvent et doivent y contribuer. Ensemble. [8] 

5) Même alors qu’elles y seraient prêtes, et cela urge, même alors qu’elles seraient disposées à abandonner les querelles byzantines, les chapelles et les egos, leur mise en commun nécessaire, essentielle, n’y suffira pas.

6) Tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique. Tout nous semble imposer que nos compatriotes trouvent, dès le « jour d’après », les lieux de confrontation, de contribution, de décisions qui jusque-là dans toutes les expériences antérieures ont fait si cruellement défaut. Investir tous les lieux de communication permis par les moyens numériques s’impose. Ils ne sauraient remplacer les échanges directs ni faire oublier la fracture numérique qui prive nombre de nos compatriotes des couches les plus populaires d’expression individuelle et collective. [9] 

 7 ) « S’unir, s’exprimer, confronter pour construire du commun » doit devenir impératif pour toutes et tous.

8) Que faire ? Que proposer qui ne soit pas la réédition cocasse et tragique d’un passé fût-il glorieux ? Que dire de nouveau qui ne soit pas la source de nouveaux échecs, de nouvelles illusions et désillusions ?

 Personne ne part de rien. Etudier mieux ce qui a été la caractéristique de grands moments ou d’initiatives malheureuses est, nous semble-t-il, la première des exigences. Il ne manque pas d’expressions pour se référer au CNR à titre d’exemple. Sachons distinguer le contenu de l’étiquette. La droite politique et les forces qu’elle représente sortaient de l’Occupation affaiblies ou discréditées. Les éléments d’un courant de droite sociale s’étaient affermis dans la Résistance à l’occupant nazi. L’idée d’une reconstruction nationale était très largement majoritaire.  L’idée d’une « voie française au socialisme » s’était manifestée par un éditorial fracassant au Times. Aucune de ces caractéristiques ne se retrouve dans la situation actuelle où la dimension nationale est indissolublement liée aux aspects mondiaux et européens et où le courant social de la droite politique en France n’existe plus qu’à l’état de trace. Les dangers qui menacent l’existence même de l’Humanité comportent celui que représentent les forces de l’obscurité fasciste qui relèvent la tête, mais ce qui domine c’est la menace de l’anéantissement nucléaire et celle de la catastrophe climatique. Le désarmement nucléaire global est à l’ordre du jour comme l’est la réduction drastique des émissions de gaz à effets de serre. [10]   

 9) Si, comme nous l’avons dit, tout nous semble imposer de créer les conditions d’une puissante vague d’initiative populaire et démocratique et donc d’en créer les lieux d’expression, de confrontation et de décision dans la plus grande variété possible, comment les concevoir ?

10) Nous pensons devoir aller au-delà de souhaits vagues et formuler quelques principes directeurs. 

 11) Dans ces lieux nouveaux, les militantes et militants organisés s’y exprimeraient avec la volonté d’accepter les conditions du débat public démocratique. Importantes, leurs contributions ne sauraient revêtir par avance aucune autorité de principe. Partout, la règle reconnue et acceptée devrait être l’autorité de l’argument, l’expression d’une volonté largement majoritaire. [11] 

12) Les courants et sensibilités qui aspirent à des transformations profondes du système social, économique, politique, ont, ensemble des points communs et des différences, voire des désaccords. Les premiers ne sont pas plus importants que les seconds. Leur nature n’est pas la même. La diversité des approches ne crée pas par elle-même une dynamique populaire nouvelle, son moteur est constitué du travail respectueux de cette diversité.[12] 

13)   Il nous semble, dans cet esprit, que toutes les forces disponibles, associatives  syndicales, politiques devraient être convoquées : collectivités territoriales de gauche et écologistes, élus de gauche et écologistes départementaux et régionaux pourraient mettre locaux et moyens à disposition de ces lieux citoyens nouveaux, y apporter leur expérience en tant que de besoin. [13] 

14) Ne serait-il pas, dans ce même esprit, envisageable de constituer au niveau national, un Conseil National citoyen – ou toute autre forme assurant les mêmes missions – comportant à la fois, dans des proportions à déterminer, forces politiques, associatives, forces de l’économie sociale et solidaire, féministes, et syndicales d’une part, citoyen(nes)s non organisé(es)s de l’autre ? [14] 

15) Cette structure nationale ne se substituerait pas aux formations politiques existantes, qui gardent leur personnalité propre et leur capacité d’initiatives.

16) Les débats du Conseil National CITOYEN doivent être publics, avec pouvoir d’animation locale. Il devra avoir pour première tâche de stimuler, collecter et diffuser les expressions populaires locales avec le souci majeur d’ateliers législatifs, c’est-à-dire l’écriture des fondements de textes à vocation législative.[15] 

Fédérer, impulser, rassembler, telle devrait être sa mission à l’antipode d’enjeux de pouvoir. 

17)Au vu d’expériences passées, la constitution du Collège citoyen revêt une importance toute particulière. Votation citoyenne à partir des lieux locaux, désignation par les assemblées citoyennes régionales, tirage au sort …, toutes les modalités peuvent être envisagées si prévaut l’expression majoritaire de la volonté de s’impliquer dans le travail commun.[16] 

De telles initiatives seraient, à notre sens, en mesure, de façon offensive, de battre en brèche le scénario catastrophe mûrement réfléchi visant à sauver les ressorts d’un système, le capitalisme, qui moins que jamais ne peut prétendre assurer un avenir pour les humains et la planète. Nous vous convions à y réfléchir avec nous.

Commentaires de Pierre Bachman. Le 1er mai 2020.

D’accord avec l’esprit et le souci du texte d’Olivier et de Pascal : il s’agit d’inventer vite du neuf et de créer du mouvement dans les idées, dans les actes et dans les actions. Il y a des basculements idéologiques à engager, organiser et gagner. Mais il y a aussi quelques écueils à éviter :

  • Éviter « l’entre soi » des militants « avertis »[17]  qui ont déjà l’habitude de se rencontrer, d’échanger, de se confronter sans pouvoir, trop souvent, aller au-delà. Cet « entre soi » est très souvent protestataire ce qui construit une « bonne conscience » qui reste enfermée dans le terrain de jeu capitaliste. Cette « bonne conscience » n’est pas « conscience » de ce qu’il convient de faire, mais un piège incapacitant qui permet de moins en moins d’atteindre des masses critiques d’idées et d’action[18]  permettant la moindre victoire.
  • Ce dépassement est un effort stratégique à réaliser si l’on ne veut pas rééditer les échecs antérieurs comme ceux des « Collectifs Antilibéraux » ou des assemblées citoyennes du « Front de gauche » qui ont été incapables de s’autogérer, de générer du mouvement car, en leur sein, beaucoup trop de personnes ou de forces s’érigeaient en pôle dirigeant avec une culture trop étroite d’organisation plus que de transformation et d’invention de nouvelles pratiques.
  • Ceci ne veut pas dire le grand happening inorganisé mais pose de façon aiguë la question dialectique de l’écoute, du mouvement, du contenu, du sens, des objectifs, des moyens et des critères permettant de vivre une transformation qualitative et quantitative des rapports idéologiques et des rapports de force. Tout ceci devrait s’appeler une « démarche de dépassements ». Objectivement, elle peut s’engager dans un certain « entre soi » par la force des choses, mais elle ne peut y stagner sous peine de s’éteindre ou de rester sur le mode de véhémence protestataire de la « bonne conscience ».
  • « Dépassements » se conjugue au pluriel car il en est de nombreux à opérer : individuels, collectifs, culturels, intellectuels etc. Les références nostalgiques aux « repères » du passé sont certes intéressantes mais ce n’est pas en les fantasmant que nous cheminerons. Notre vision doit porter loin et créer du désir. Le CNR c’est bien… mais l’aventure de demain nécessite beaucoup d’inventivité.

Alors, du « passé ne faisons pas table rase » mais, au risque de devenir des conservateurs du musée de l’histoire, il faut « du présent faire un souvenir de l’avenir » car c’est dans les contradictions du présent, leur compréhension et les luttes qu’elles doivent susciter, que demain doit être fait.


Cet avertissement a du prix. Il dit en peu de mots l’ampleur de la tâche. Touché par la gentille allusion à Neruda !

Les auteurs sont des êtres délicats

Se reconstruire comme force révolutionnaire, cela demande de nettoyer notre langage et notre pensée. Dans cet alinea il y a malheureusement un « quiproquo » de taille : « la logique du profit contre l’humain ». Ce qui est devant nous, ce à quoi nous nous attaquons, ce n’est pas seulement une logique. Qui dit logique réduit la dimension du problème. Une logique c’est un enchaînement de propos, de projets, de pensées... La logique est émise par une personne, un groupe, une classe. Ces derniers sont susceptibles d’en changer. C’est du même ordre qu’un programme, ou une politique. Notre visée à nous n’est pas seulement de combattre une logique : elle est d’aider de grandes masses humaines à « s’extraire de rapports sociaux » étroits et mutilants, et à s’ « installer », ou se positionner dans des rapports de production et des rapports sociaux nouveaux. En tout cas on ne peut soupçonner les auteurs d’une pensée infantile qui ferait du virus ou du réchauffement une arme consciente de la classe dominante (comme Monique Poinçon-Charmlot par exemple).

Idem j’ai des réserves sur cette notion de « biens communs ». Je considère qu’il vaut mieux réserver ce concept pour les ressources naturelles déclarées inaliénables et insusceptibles d’une appropriation privée. Comme l’air, l’eau, certains espaces naturels . Peut être aussi certaines productions de l’activité humaine comme les œuvres d’art, ou bien les résultats et controverses scientifiques, les sources des logiciels..Le droit à la santé et les autres droits essentiels sont d’une autre nature.

Scepticisme éclairé de militants d’expérience.

 

Oui ! les terribles effets de l’absence d’alternative à gauche

« Construire un monde nouveau » est à ranger au même rayon que la « logique du profit ».

Notre visée n’est pas de « construire un monde » ; cette ambition messianique n’est pas la notre. La notre devrait être plus modestement d’aider les gens exploités, dominés, aliénés, à s’affranchir pas à pas des positions subordonnées, infériorisées, limitées, souffrantes, mutilantes dans lesquelles ils sont assignés par des rapports sociaux dépassés.

La question centrale est de faire en sorte que la création de monnaie nécessaire pour redonner l’impulsion aux activités économiques utiles ne soit pas captée par la spéculation financière. Bien sûr redonner de l’air aux grands services publics, élargir leur champ de compétence (par exemple le fret ferroviaire, ou bien le renforcement d’une agriculture paysanne en proximité, … Mais surtout la question est celle de la conception de grands projets industriels, technologiques, scientifiques, de protection de l’environnement, de co-développement avec les pays éprouvant plus de difficultés.

Ici réside l’enjeu principal : comment faire participer les travailleurs et plus largement les citoyens à la conception de ces projets.

Aucune force ne peut prétendre seule ...etc. Oui ! dit crûment : allons nous assister à la dérisoire compétition pour voir qui pisse le plus haut et qui a la plus longue...

Souligné par Bachman. Bien sûr c’est l’essentiel. Trouver dès le jour d’après, les lieux où se confronter, contribuer, délibérer. Et sous quelle forme ?

Les auteurs font bien de rappeler que nous ne sommes pas en 1945. il faut donc créer et non invoquer « les jours heureux »

Aucune autorité de principe. Seule la force de l’argumentation et la volonté de contribuer à une expression majoritaire

Ne sous estimons pas les désaccords. Leur juxtaposition fait diversité mais en aucun cas ne favorise une dynamique populaire

Pour les assemblées élues, pour les élu-e-s : un rôle de facilitateurs et d’intercesseurs, et l’apport de leur expérience

Proposition majeure d’un conseil national associant forces organisées de différentes natures, et citoyen-nes inorganisé-es. Une composition mixte (proportions?)

Pour ce conseil national, un rôle d’impulsion, de collecte et de rediffusion. Ouverture d’ateliers législatifs.

Modalités de désignation du collège des citoyens non organisés

Comment éviter l’entresoi, pour atteindre des masses critiques

l’effet de masse critique dans le domaine des idées, et dans le domaine de l’action

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques