PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 29/11/2018

Les gilets jaunes et les « leçons de l’histoire »


(site : lemonde.fr)

Dans une tribune publiée par le journal Le Monde (20/11/2018), le sociologue Pierre Merle écrit que « le mouvement des « gilets jaunes » rappelle les jacqueries de l’Ancien Régime et des périodes révolutionnaires ». Et il s’interroge: « Les leçons de l’histoire peuvent-elles encore être comprises ? »

Je suis convaincu, moi aussi, qu’une mise en perspective historique de ce mouvement social peut nous aider à le comprendre. C’est la raison pour laquelle le terme de « jacquerie » (utilisé par d’autres commentateurs et notamment par Eric Zemmour, l’historien du Figaro récemment adoubé par France Culture dans l’émission d’Alain Finkielkraut qui illustre parfaitement le titre de son livre sur « la défaite de la pensée ») ne me paraît pas pertinent. Dans mon Histoire populaire de la France, j’ai montré que tous les mouvements sociaux depuis le Moyen Age avaient fait l’objet d’une lutte intense entre les dominants et les dominés à propos de la définition et de la représentation du peuple en lutte. Le mot « jacquerie » a servi à désigner les soulèvements de ces paysans que les élites surnommaient les « jacques », terme méprisant que l’on retrouve dans l’expression « faire le Jacques » (se comporter comme un paysan lourd et stupide).

Le premier grand mouvement social qualifié de « jacquerie » a eu lieu au milieu du XIVe siècle, lorsque les paysans d’Ile de France se sont révoltés conte leurs seigneurs. La source principale qui a alimenté pendant des siècles le regard péjoratif porté sur les soulèvements paysans de cette époque, c’est le récit de Jean Froissart, l’historien des puissants de son temps, rédigé au cours des années 1360 et publié dans ses fameuses Chroniques. Voici comment Froissart présente la lutte de ces paysans : « Lors se assemblèrent et s’en allèrent, sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d’un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et mirent le feu à la maison […]. Ces méchants gens assemblés sans chef et sans armures volaient et brûlaient tout, et tuaient sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Et avaient fait un roi entre eux qui était, si comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l’élurent le pire des mauvais ; et ce roi on l’appelait Jacques Bonhomme ».

Ce mépris de classe présentant le chef des Jacques comme « le pire des mauvais » est invalidé par les archives qui montrent que les paysans en lutte se donnèrent pour principal porte-parole Guillaume Carle « bien sachant et bien parlant ». A la même époque, la grande lutte des artisans de Flandre fut emmenée par un tisserand, Pierre de Coninck décrit ainsi dans les Annales de Gand : « Petit de corps et de povre lignage, il avoit tant de paroles et il savoit si bien parler que c’estoit une fine merveille. Et pour cela, les tisserands, les foulons et les tondeurs le croyoient et aimoient tant qu’il ne sût chose dire ou commander qu’ils ne fissent ».

On a là une constante dans l’histoire des mouvements populaires. Pour échapper à la stigmatisation de leur lutte, les révoltés choisissent toujours des leaders « respectables » et capables de dire tout haut ce que le peuple pense tout bas. D’autres exemples, plus tardifs, confirment l’importance du langage dans l’interprétation des luttes populaires. Par exemple, le soulèvement qui agita tout le Périgord au début du XVIIe siècle fut désigné par les élites comme le soulèvement des « croquants » ; terme que récusèrent les paysans et les artisans en se présentant eux mêmes comme les gens du « commun », Ce fut l’un des points de départ des usages populaires du terme « commune » qui fut repris en 1870-71, à Paris, par les « Communards ».

Les commentateurs qui ont utilisé le mot « jacquerie » pour parler du mouvement des « gilets jaunes » ont voulu mettre l’accent sur un fait incontestable : le caractère spontané et inorganisé de ce conflit social. Même si ce mot est inapproprié, il est vrai qu’il existe malgré tout des points communs entre toutes les grandes révoltes populaires qui se sont succédé au cours du temps. En me fiant aux multiples reportages diffusés par les médias sur les gilets jaunes, j’ai noté plusieurs éléments qui illustrent cette permanence.

Le principal concerne l’objet initial des revendications : le refus des nouvelles taxes sur le carburant. Les luttes antifiscales ont joué un rôle extrêmement important dans l’histoire populaire de la France. Je pense même que le peuple français s’est construit grâce à l’impôt et contre lui. Le fait que le mouvement des gilets jaunes ait été motivé par le refus de nouvelles taxes sur le carburant n’a donc rien de surprenant. Ce type de luttes antifiscales a toujours atteint son paroxysme quand le peuple a eu le sentiment qu’il devait payer sans rien obtenir en échange. Sous l’Ancien Régime, le refus de la dîme fut fréquemment lié au discrédit touchant les curés qui ne remplissaient plus leur mission religieuse, et c’est souvent lorsque les seigneurs n’assuraient plus la protection des paysans que ceux-ci refusèrent de payer de nouvelles charges. Ce n’est donc pas un hasard si le mouvement des gilets jaunes a été particulièrement suivi dans les régions où le retrait des services publics est le plus manifeste. Le sentiment, largement partagé, que l’impôt sert à enrichir la petite caste des ultra-riches, alimente un profond sentiment d’injustice dans les classes populaires.

Ces facteurs économiques constituent donc bien l’une des causes essentielles du mouvement. Néanmoins, il faut éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles. L’une des inégalités les plus massives qui pénalisent les classes populaires concerne leur rapport au langage public. Les élites passent leur temps à interpréter dans leur propre langue ce que disent les dominés, en faisant comme s’il s’agissait toujours d’une formulation directe et transparente de leur expérience vécue. Mais la réalité est plus complexe. J’ai montré dans mon livre, en m’appuyant sur des analyses de Pierre Bourdieu, que la Réforme protestante avait fourni aux classes populaires un nouveau langage religieux pour nommer des souffrances qui étaient multiformes. Les paysans et les artisans du XVIe siècle disaient : « J’ai mal à la foi au lieu de dire j’ai mal partout ». Aujourd’hui, les gilets jaunes crient « j’ai mal à la taxe au lieu de dire j’ai mal partout ». Il ne s’agit pas, évidemment, de nier le fait que les questions économiques sont absolument essentielles car elles jouent un rôle déterminant dans la vie quotidienne des classes dominées. Néanmoins, il suffit d’écouter les témoignages des gilets jaunes pour constater la fréquence des propos exprimant un malaise général. Dans l’un des reportages diffusés par BFM-TV, le 17 novembre, le journaliste voulait absolument faire dire à la personne interrogée qu’elle se battait contre les taxes, mais cette militante répétait sans cesse : « on en a ras le cul » , « ras le cul », « ras le bol généralisé ».

« Avoir mal partout » signifie aussi souffrir dans sa dignité. C’est pourquoi la dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires et celle des gilets jaunes n’a fait que confirmer la règle. On a entendu un grand nombre de propos exprimant un sentiment d’humiliation, lequel nourrit le fort ressentiment populaire à l’égard d’Emmanuel Macron. « Pour lui, on n’est que de la merde ». Le président de la République voit ainsi revenir en boomerang l’ethnocentrisme de classe que j’ai analysé dans mon livre.

Néanmoins, ces similitudes entre des luttes sociales de différentes époques masquent de profondes différences. Je vais m’y arrêter un moment car elles permettent de comprendre ce qui fait la spécificité du mouvement des gilets jaunes. La première différence avec les « jacqueries » médiévales tient au fait que la grande majorité des individus qui ont participé aux blocages de samedi dernier ne font pas partie des milieux les plus défavorisés de la société. Ils sont issus des milieux modestes et de la petite classe moyenne qui possèdent au moins une voiture. Alors que « la grande jacquerie » de 1358 fut un sursaut désespéré des gueux sur le point de mourir de faim, dans un contexte marqué par la guerre de Cent Ans et la peste noire.

La deuxième différence, et c’est à mes yeux la plus importante, concerne la coordination de l’action. Comment des individus parviennent-ils à se lier entre eux pour participer à une lutte collective ? Voilà une question triviale, sans doute trop banale pour que les commentateurs la prennent au sérieux. Et pourtant elle est fondamentale. A ma connaissance, personne n’a insisté sur ce qui fait réellement la nouveauté des gilets jaunes : à savoir la dimension d’emblée nationale d’un mouvement spontané. Il s’agit en effet d’une protestation qui s’est développée simultanément sur tout le territoire français (y compris les DOM-TOM), mais avec des effectifs localement très faibles. Au total, la journée d’action a réuni moins de 300 000 personnes, ce qui est un score modeste comparé aux grandes manifestations populaires. Mais ce total est la somme des milliers d’actions groupusculaires réparties sur tout le territoire.

Cette caractéristique du mouvement est étroitement liée aux moyens utilisés pour coordonner l’action des acteurs de la lutte. Ce ne sont pas les organisations politiques et syndicales qui l’ont assurée par leurs moyens propres, mais les « réseaux sociaux ». Les nouvelles technologies permettent ainsi de renouer avec des formes anciennes « d’action directe », mais sur une échelle beaucoup plus vaste, car elles relient des individus qui ne se connaissent pas. Facebook, twitter et les smartphones diffusent des messages immédiats (SMS) en remplaçant ainsi la correspondance écrite, notamment les tracts et la presse militante qui étaient jusqu’ici les principaux moyens dont disposaient les organisations pour coordonner l’action collective ; l’instantanéité des échanges restituant en partie la spontanéité des interactions en face à face d’autrefois.

Toutefois les réseau sociaux, à eux seuls, n’auraient jamais pu donner une telle ampleur au mouvement des gilets jaunes. Les journalistes mettent constamment en avant ces « réseaux sociaux » pour masquer le rôle qu’ils jouent eux-mêmes dans la construction de l’action publique. Plus précisément, c’est la complémentarité entre les réseaux sociaux et les chaînes d’information continue qui ont donné à ce mouvement sa dimension d’emblée nationale. Sa popularisation résulte en grande partie de l’intense « propagande » orchestrée par les grands médias dans les jours précédents. Parti de la base, diffusé d’abord au sein de petits réseaux via facebook, l’événement a été immédiatement pris en charge par les grands médias qui ont annoncé son importance avant même qu’il ne se produise. La journée d’action du 17 novembre a été suivie par les chaînes d’information continue dès son commencement, minute par minute, « en direct » (terme qui est devenu désormais un équivalent de communication à distance d’événements en train de se produire). Les journalistes qui incarnent aujourd’hui au plus haut point le populisme (au sens vrai du terme) comme Eric Brunet qui sévit à la fois sur BFM-TV et sur RMC, n’ont pas hésité à endosser publiquement un gilet jaune, se transformant ainsi en porte-parole auto-désigné du peuple en lutte. Voilà pourquoi la chaîne a présenté ce conflit social comme un « mouvement inédit de la majorité silencieuse ».

Une étude qui comparerait la façon dont les médias ont traité la lutte des cheminots au printemps dernier et celle des gilets jaunes serait très instructive. Aucune des journées d’action des cheminots n’a été suivie de façon continue et les téléspectateurs ont été abreuvés de témoignages d’usagers en colère contre les grévistes, alors qu’on a très peu entendu les automobilistes en colère contre les bloqueurs.

Je suis convaincu que le traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes illustre l’une des facettes de la nouvelle forme de démocratie dans laquelle nous sommes entrés et que Bernard Manin appelle la « démocratie du public » (cf son livre Principe du gouvernement représentatif, 1995). De même que les électeurs se prononcent en fonction de l’offre politique du moment – et de moins en moins par fidélité à un parti politique – de même les mouvements sociaux éclatent aujourd’hui en fonction d’une conjoncture et d’une actualité précises. Avec le recul du temps, on s’apercevra peut-être que l’ère des partis et des syndicats a correspondu à une période limitée de notre histoire, l’époque où les liens à distance étaient matérialisés par la communication écrite. Avant la Révolution française, un nombre incroyable de révoltes populaires ont éclaté dans le royaume de France, mais elles étaient toujours localisées, car le mode de liaison qui permettait de coordonner l’action des individus en lutte reposait sur des liens directs : la parole, l’interconnaissance, etc. L’Etat royal parvenait toujours à réprimer ces soulèvements parce qu’il contrôlait les moyens d’action à distance. La communication écrite, monopolisée par les « agents du roi », permettait de déplacer les troupes d’un endroit à l’autre pour massacrer les émeutiers.

Dans cette perspective, la Révolution française peut être vue comme un moment tout à fait particulier, car l’ancienne tradition des révoltes locales a pu alors se combiner avec la nouvelle pratique de contestation véhiculée et coordonnée par l’écriture (cf les cahiers de doléances).

L’intégration des classes populaires au sein de l’Etat républicain et la naissance du mouvement ouvrier industriel ont raréfié les révoltes locales et violentes, bien qu’elles n’aient jamais complètement disparu (cf le soulèvement du « Midi rouge » en 1907). La politisation des résistances populaires a permis un encadrement, une discipline, une éducation des militants, mais la contrepartie a été la délégation de pouvoir au profit des leaders des partis et des syndicats. Les mouvements sociaux qui se sont succédé entre les années 1880 et les années 1980 ont abandonné l’espoir d’une prise du pouvoir par la force, mais ils sont souvent parvenus à faire céder les dominants grâce à des grèves avec occupations d’usine, et grâce à de grandes manifestations culminant lors des « marches sur Paris » (« de la Bastille à la Nation »).

L’une des questions que personne n’a encore posée à propos des gilets jaunes est celle-ci : pourquoi des chaînes privées dont le capital appartient à une poignée de milliardaires sont-elles amenées aujourd’hui à encourager ce genre de mouvement populaire ? La comparaison avec les siècles précédents aboutit à une conclusion évidente. Nous vivons dans un monde beaucoup plus pacifique qu’autrefois. Même si la journée des gilets jaunes a fait des victimes, celles-ci n’ont pas été fusillées par les forces de l’ordre. C’est le résultat des accidents causés par les conflits qui ont opposé le peuple bloqueur et le peuple bloqué.

Cette pacification des relations de pouvoir permet aux médias dominants d’utiliser sans risque le registre de la violence pour mobiliser les émotions de leur public car la raison principale de leur soutien au mouvement n’est pas politique mais économique : générer de l’audience en montrant un spectacle. Dès le début de la matinée, BFM-TV a signalé des « incidents », puis a martelé en boucle le drame de cette femme écrasée par une automobiliste refusant d’être bloqué. Avantage subsidiaire pour ces chaînes auxquelles on reproche souvent leur obsession pour les faits divers, les crimes, les affaires de mœurs : en soutenant le mouvement des gilets jaunes, elles ont voulu montrer qu’elles ne négligeaient nullement les questions « sociales ».

Au-delà de ces enjeux économiques, la classe dominante a évidemment intérêt à privilégier un mouvement présenté comme hostile aux syndicats et aux partis. Ce rejet existe en effet chez les gilets jaunes. Même si ce n’est sans doute pas voulu, le choix de la couleur jaune pour symboliser le mouvement (à la place du rouge) et de la Marseillaise (à la place de l’Internationale) rappelle malheureusement la tradition des « jaunes », terme qui a désigné pendant longtemps les syndicats à la solde du patronat. Toutefois, on peut aussi inscrire ce refus de la « récupération » politique dans le prolongement des combats que les classes populaires ont menés, depuis la Révolution française, pour défendre une conception de la citoyenneté fondée sur l’action directe. Les gilets jaunes qui bloquent les routes en refusant toute forme de récupération des partis politiques assument aussi confusément la tradition des Sans-culottes en 1792-93, des citoyens-combattants de février 1848, des Communards de 1870-71 et des anarcho-syndicalistes de la Belle Epoque.

C’est toujours la mise en œuvre de cette citoyenneté populaire qui a permis l’irruption dans l’espace public de porte-parole qui était socialement destinés à rester dans l’ombre. Le mouvement des gilets jaunes a fait émerger un grand nombre de porte-parole de ce type. Ce qui frappe, c’est la diversité de leur profil et notamment le grand nombre de femmes, alors qu’auparavant la fonction de porte-parole était le plus souvent réservée aux hommes. La facilité avec laquelle ces leaders populaires s’expriment aujourd’hui devant les caméras est une conséquence d’une double démocratisation : l’élévation du niveau scolaire et la pénétration des techniques de communication audio-visuelle dans toutes les couches de la société. Cette compétence est complètement niée par les élites aujourd’hui ; ce qui renforce le sentiment de « mépris » au sein du peuple. Alors que les ouvriers représentent encore 20% de la population active, aucun d’entre eux n’est présent aujourd’hui à la Chambre des députés. Il faut avoir en tête cette discrimination massive pour comprendre l’ampleur du rejet populaire de la politique politicienne.

Mais ce genre d’analyse n’effleure même pas « les professionnels de la parole publique » que sont les journalistes des chaînes d’information continue. En diffusant en boucle les propos des manifestants affirmant leur refus d’être « récupérés » par les syndicats et les partis, ils poursuivent leur propre combat pour écarter les corps intermédiaires et pour s’installer eux-mêmes comme les porte-parole légitimes des mouvements populaires. En ce sens, ils cautionnent la politique libérale d’Emmanuel Macron qui vise elle aussi à discréditer les structures collectives que se sont données les classes populaires au cours du temps.

Etant donné le rôle crucial que jouent désormais les grands médias dans la popularisation d’un conflit social, ceux qui les dirigent savent bien qu’ils pourront siffler la fin de la récréation dès qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire dès que l’audimat exigera qu’ils changent de cheval pour rester à la pointe de « l’actualité ». Un tel mouvement est en effet voué à l’échec car ceux qui l’animent sont privés de toute tradition de lutte autonome, de toute expérience militante. S’il monte en puissance, il se heurtera de plus en plus à l’opposition du peuple qui ne veut pas être bloqué et ces conflits seront présentés en boucle sur tous les écrans, ce qui permettra au gouvernement de réprimer les abus avec le soutien de « l’opinion ». L’absence d’un encadrement politique capable de définir une stratégie collective et de nommer le mécontentement populaire dans le langage de la lutte des classes est un autre signe de faiblesse car cela laisse la porte ouverte à toutes les dérives. N’en déplaise aux historiens (ou aux sociologues) qui idéalisent la « culture populaire », le peuple est toujours traversé par des tendances contradictoires et des jeux internes de domination. Au cours de cette journée des gilets jaunes, on a entendu des propos xénophobes, racistes, sexistes et homophobes. Certes, ils étaient très minoritaires, mais il suffit que les médias s’en emparent (comme ils l’ont fait dès le lendemain) pour que tout le mouvement soit discrédité.

L’histoire montre pourtant qu’une lutte populaire n’est jamais complètement vaine, même quand elles est réprimée. Le mouvement des gilets jaunes place les syndicats et les partis de gauche face à leurs responsabilités. Comment s’adapter à la réalité nouvelle que constitue la « démocratie du public » pour faire en sorte que ce type de conflit social – dont on peut prévoir qu’il se reproduira fréquemment – soit intégré dans un combat plus vaste contre les inégalités et l’exploitation ? Telle est l’une des grandes questions à laquelle il faudra qu’ils répondent

Publié le 28/11/2018

Les “gilets jaunes” sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social.

(site :ensemble-fdg.org)

La colère sociale a trouvé avec le mouvement des « gilets jaunes » une expression inédite. Le caractère néopoujadiste et antifiscaliste qui semblait dominer il y a encore quelques semaines et les tentatives d’instrumentalisation de l’extrême droite et de la droite extrême ont été relativisés par la dynamique propre du mouvement, qui s’est considérablement élargi, et la conscience que les taxes sur l’essence étaient « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

Quelques dérapages homophobes ou racistes, certes marginaux mais néanmoins détestables, et des incidents quelquefois graves n’en ternissent pas le sens. Ce mouvement d’auto-organisation populaire fera date et c’est une bonne nouvelle.

Le mouvement des « gilets jaunes » est d’abord le symptôme d’une crise généralisée, celle de la représentation politique et sociale des classes populaires. Le mouvement ouvrier organisé a longtemps été la force qui cristallisait les mécontentements sociaux et leur donnait un sens, un imaginaire d’émancipation. La puissance du néolibéralisme a progressivement affaibli son influence dans la société en ne lui laissant qu’une fonction d’accompagnement des régressions sociales.

Situation mouvante

Plus récemment, le développement des réseaux sociaux a appuyé cette transformation profonde en permettant une coordination informelle sans passer par les organisations. L’arrogance du gouvernement Macron a fait le reste avec le cynisme des dominants qui n’en finit pas de valoriser « les premiers de cordée », contre « ceux qui fument des clopes et roulent au diesel ».

Les « gilets jaunes » sont aussi le produit d’une succession d’échecs du mouvement social. Ces échecs se sont accentués depuis la bataille de 2010 sur les retraites jusqu’à celle sur les lois Travail ou la SNCF, et ont des raisons stratégiques toutes liées à l’incapacité de se refonder sur les plans politique, organisationnel, idéologique, après la guerre froide, la mondialisation financière et le refus de tout compromis social par les classes dirigeantes. Nous sommes tous comptables, militants et responsables de la gauche politique, syndicale et associative, de ces échecs.

Dans cette situation mouvante, la réponse de la gauche d’émancipation doit être la politisation populaire. C’est sur ce terreau qu’il nous faut travailler à la refondation d’une force ancrée sur des valeurs qui continuent à être les nôtres : égalité, justice fiscale, sociale et environnementale, libertés démocratiques, lutte contre les discriminations. Le mouvement des « gilets Jaunes » se caractérise par une défiance généralisée vis-à-vis du système politique, en particulier vis-à-vis des partis et des syndicats.

Ancrer une gauche émancipatrice dans les classes populaires

On ne combattra pas cette défiance, ni l’instrumentalisation par l’extrême droite, ni le risque d’antifiscalisme, en pratiquant la politique de la chaise vide ou en culpabilisant les manifestants. Il s’agit bien au contraire de se donner les moyens de peser en son sein et de gagner la bataille culturelle et politique de l’intérieur de ce mouvement contre l’extrême droite et les forces patronales qui veulent l’assujettir.

Deux questions sont posées par ce mouvement : celui de la misère sociale grandissante notamment dans les quartiers populaires des métropoles et les déserts ruraux ou ultrapériphériques ; celui de la montée d’une crise écologique et climatique qui menace les conditions d’existence même d’une grande partie de l’humanité et en premier lieu des plus pauvres.

Il faut répondre à ces deux questions par la conjonction entre un projet, des pratiques sociales et une perspective politique liant indissolublement la question sociale et la question écologique, la redistribution des richesses et la lutte contre le réchauffement climatique. L’ancrage d’une gauche émancipatrice dans les classes populaires est la condition première pour favoriser une coalition majoritaire pour la justice sociale et environnementale.

Les signataires de cette tribune parue dans Le Monde sont Annick Coupé, Patrick Farbiaz, Pierre Khalfa, Aurélie Trouvé, membres d’Attac et de la Fondation Copernic.

Publié le 27/11/2018

PCF : les paris d’un Congrès

Par Roger Martelli (site : regards.fr)

Annoncé comme exceptionnel, le 38e Congrès du PCF aura mérité ce qualificatif. Parce que, pour la première fois, le numéro un sortant a été désavoué. Et parce que le PC joue incontestablement sa survie.

Sans surprise, Pierre Laurent a laissé la place au député Fabien Roussel, qui dirigea jusqu’en 2017 la fédération communiste du Nord, l’une des plus importantes par ses effectifs. Voilà bien longtemps que le turn-over à la tête du parti n’a pas résulté d’une concurrence politique ouverte. Depuis les années 1930 [1], l’habitude avait été prise de laisser au secrétaire général sortant le soin de proposer son successeur. En 1969, seule la maladie du numéro un de l’époque, Waldeck Rochet, avait suspendu cette pratique, laissant au bureau politique la charge de choisir collectivement son remplaçant, en l’occurrence Georges Marchais.

Le parti n’est plus ce qu’il était

Fabien Roussel devient le "numéro un" d’un parti incontestablement affaibli, dont le déclin électoral quasi continu depuis 1978 s’est accompagné d’une sérieuse perte de substance militante. À la fin des années 1970, les données non publiques de la direction fixaient à 570 000 le nombre des cartes placées auprès des militants.

Officiellement, le PC actuel se réclame d’un chiffre de 120 000 cartes, ce qui laisserait supposer une quasi-stabilité des effectifs depuis dix ans. Or, les documents internes — et notamment les résultats des consultations militantes — indiquent que le nombre de cotisants est passé d’un peu moins de 80 000 en 2008 à 49 000 aujourd’hui, soit une perte de 4 cotisants sur 10 en dix ans. La densité militante est moindre qu’autrefois. Elle reste toutefois assez conséquente pour susciter l’envie, dans un paysage partisan depuis toujours modeste en effectifs et aujourd’hui particulièrement sinistré.

Le tableau est encore assombri par une autre dimension, généralement ignorée. Le communisme politique en France ne s’est pas réduit à un parti. Comme ce fut le cas pour les puissantes social-démocraties d’Europe du Nord, le PCF s’est trouvé au centre d’une galaxie inédite qui raccordait à l’action partisane des syndicats, des associations, des structures de presse et d’édition et un communisme municipal à la fois dense et original. Or cette galaxie s’est défaite peu à peu au fil des années, à partir des années 1970. La CGT a pris ses distances [2], le réseau associatif animé par des communistes s’est affaibli et l’espace municipal du PC ne cesse de se rétracter. Les municipalités à direction communiste regroupent un peu moins de 2,5 millions d’habitants, contre plus de 8,5 millions à l’apogée de l’influence municipale, en 1977.

Une majorité se dessine dans l’organisation pour dire que l’effacement électoral continu du PCF est dû d’abord à son absence répétée lors de l’élection décisive de la Ve République, la présidentielle. Dans les faits, cette conviction est discutable : le choix de soutenir François Mitterrand en 1965 n’a pas empêché le PC de réaliser en 1967 son meilleur score législatif de toute la Ve République  ; en sens inverse, la présence du PC aux scrutins présidentiels de 1981, 2002 ou 2007 n’a en rien interrompu le déclin.

Quoi qu’il en soit, ce qui compte est la conviction, dans une large part du corps militant, que l’effacement du parti résulte d’une visibilité insuffisante. Dès lors, les choix du Congrès, désormais portés par la nouvelle équipe dirigeante, reposent sur un pari : en réaffirmant l’identité propre du Parti communiste, en installant une présence plus autonome et plus visible, les communistes retrouveront le chemin des catégories populaires et relanceront la dynamique vertueuse interrompue à la charnière des années 1970-1980.

Il est vrai que le PCF a pour lui une solide tradition populaire, affaiblie mais non effacée. Il a des militants, dont une part importante appartient aux catégories les plus modestes [3]. Il lui reste des bases territoriales, amoindries mais qui continuent de susciter l’envie, celle des adversaires déclarés comme celle des alliés potentiels. Dans une phase de décomposition, d’instabilité et de crise politique aiguë, toute ambition politique repose sur des paris. Celui du PCF actuel est-il réaliste  ? Sa faisabilité se mesurera à sa capacité à répondre à quelques défis.

La visibilité ou l’utilité  ?

En politique, la visibilité n’est pas tout. D’une façon ou d’une autre, une force politique n’est reconnue que si une frange suffisante de population trouve de l’intérêt à cette reconnaissance. Le PC s’est longtemps servi des ouvriers pour se légitimer (il se définissait comme "le parti de la classe ouvrière") et, en retour, les ouvriers se sont servis de lui pour assurer leur représentation dans le monde des institutions publiques. Pendant plusieurs décennies, le PCF a été ainsi fonctionnellement utile : parce qu’il "représentait" le monde ouvrier jusqu’alors délaissé, parce qu’il nourrissait la vieille utopie de la "Sociale", en usant du mythe soviétique (le mythe, bien sûr, pas la réalité…) et parce qu’il donnait sens au raccord historique entre le mouvement ouvrier et gauche politique, en proposant des formules de rassemblement adaptées à l’époque : Front populaire, Résistance, union de la gauche. Fonction sociale, fonction prospective et fonction proprement politique… Cette conjonction était la clé de son utilité et donc de son pouvoir d’attraction.

Or ces fonctions se sont érodées avec le temps, dans une réalité sociale et politique bouleversée, sans que le PCF ait tiré les conséquences de ces bouleversements. Le peuple n’a plus de groupe central, l’unité relative que lui procurait la concentration industrielle et urbaine s’est effacée, l’État a abandonné ses fonctions redistributrices et protectrices, les échecs concrets des expériences révolutionnaires ont affaibli l’idée émancipatrice elle-même, l’espérance a laissé la place à l’amertume et au ressentiment. Face à la nécessité impérative d’une reconstruction collective, de portée historique, le PC laisse entendre que sa continuation et sa relance sont en elles-mêmes des réponses aux défis. Alors qu’il s’agit de redéfinir les fonctions permettant politiquement aux couches populaires de se constituer en mouvement et de s’affirmer comme sujet politique majeur, le PC se contente de dire : je suis là. Ce n’est pas faire injure aux militants communistes que de rester perplexe. Quand l’urgence est à reconstruire, de la cave au grenier, la fidélité nécessaire aux idées et aux valeurs ne peut se réduire à la continuation ou à la réaffirmation. Elle nécessite une initiative d’une tout autre ampleur.

Pendant quelques décennies, aucune force à la gauche du PS n’a profité des déboires de l’organisation communiste, si ce n’est la mouvance issue du trotskisme, un court moment, à la charnière des XXe et XXIe siècles. Or rien ne dit aujourd’hui que l’espace politique béant libéré par l’effondrement du socialisme français le sera durablement. De plus, en 2017, la France insoumise s’est installée dans des terres autrefois favorables à une implantation communiste qui, dans la "banlieue rouge", n’était jamais loin des rivages de l’hégémonie. "Continuer" dans ces conditions : pari à haut risque…

De plus, il n’y a pas que le problème de l’utilité partisane en général  : un second défi concerne l’univers communiste lui-même. Fabien Roussel, comme Pierre Laurent avant lui, affirme vouloir rassembler les communistes. Si l’on entend par cette formule les membres du PCF stricto sensu, l’objectif ne va déjà pas de soi. Le parti n’a plus en effet l’homogénéité qui fut la sienne jadis. L’organisation a connu elle aussi le choc qui résulte de la montée des exigences d’autonomie individuelle. Mais, du coup, c’est la conception même du collectif qui doit se repenser, si l’on ne veut pas rester englué dans les déboires des "communautarismes", anciens ou nouveaux. Le problème est que la culture du collectif continue de considérer avec défiance une diversité toujours suspectée de mettre en cause "l’unité" du parti. Le "commun", quoi qu’en dise le discours officiel, a toujours du mal à se dégager des images d’une unité trop souvent confondue avec l’affirmation de l’unique.

Les règles statutaires de l’organisation continuent de faire de la stigmatisation des "tendances" un principe actif, canalisant étroitement le dépôt de textes alternatifs et préférant réserver aux majorités constituées le soin de doser la présence des "dissidents" dans les directions élues. On peut donc douter de la capacité rassembleuse d’une culture qui persiste à nourrir le long processus de désaffection interne. Et que dire, si l’on élargit le problème à l’ensemble de ceux qui peuvent se dire communistes en dehors du parti  ? Régulièrement, les directions en appellent au retour de ces brebis égarées, dont on a dit parfois qu’elles constituaient "le plus grand parti de France". L’appel au grand retour sera-t-il entendu cette fois  ? Rien n’est moins sûr.

Un parti dans l’air du temps  ?

On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, dit la sagesse populaire. Il en est des anciens adhérents comme des électeurs : ils ne pourraient se sentir attirés que si renaissait le pouvoir d’attraction d’une structure partisane. Or le désir de relance s’exprime dans un moment de crise profonde de l’engagement dans des partis. La "forme-parti" traditionnelle pâtit en effet d’un double dysfonctionnement : on a du mal à déléguer à des partis le soin d’élaborer des orientations politiques globales et on répugne à s’engager, de façon durable, dans des structures historiquement marquées par la centralité de l’État que les partis avaient vocation à conquérir. La verticalité hiérarchique des partis attire moins, aujourd’hui, que la spontanéité des mouvements éphémères ou que l’incarnation charismatique des leaders.

Ce n’est pas que le temps soit venu du "mouvementisme" ou des ébauches partielles de démocratie plus directe (sur le modèle du mouvement des places ou sur celui des "primaires"). Pour l’instant, aucune forme d’organisation politique pérenne ne s’est imposée nulle part. Les tentatives de renouvellement laissent partout perplexes, soit parce qu’elles reposent sur des modèles d’orientation ambivalents (le contrôle de l’expression militante par des "réseaux" prétendument spontanés), soit parce qu’elles s’appuient sur des théorisations incertaines (le "mouvement gazeux" doté d’une "clé de voûte" cher à Jean-Luc Mélenchon). Mais, quand tout est bousculé, le parti pris de l’innovation radicale vaut mieux que la prudence des permanences revendiquées.

À ce jour, le choix communiste de "continuer le PCF" privilégie le maintien du modèle fondateur, comme si dominait, dans l’univers communiste, la conviction que le balancier, un jour où l’autre, repartira du bon côté. Dans les deux dernières décennies, les tentatives internes de changements homéopathiques, censés plus "participants", n’ont pas manqué. Elles n’ont pas débouché sur des résultats tangibles et sur une relance de l’agrégation militante. Aujourd’hui, une fois de plus, la promesse de renouveau est réaffirmée, sans que l’on perçoive bien quels en sont les contours et les ressorts, dans une forme partisane maintenue pour l’essentiel.

Terminons par une interrogation plus stratégique. Depuis 1936, la culture communiste repose sur le couple de l’affirmation identitaire et de l’union de la gauche. Incontestablement, le schéma a eu sa cohérence. D’une part, "l’’identité" communiste assurait le double ancrage du parti dans le monde ouvrier et dans la tradition révolutionnaire. D’autre part, l’union de la gauche permettait de donner une traduction politique à l’alliance de classes nécessaire (classes populaires et couches moyennes, puis monde ouvrier et salariat) et de viser à des majorités, en faisant converger les courants plus "révolutionnaires" et les sensibilités plus "réformistes" dans un projet transformateur partagé.

Or cette cohérence se heurte à l’éclatement sociologique du bloc transformateur (diversification du monde ouvrier et éclatement su salariat) et à la fin du duopole communistes-socialistes. À l’arrivée, l’union de la gauche traditionnelle n’a plus la force propulsive qui a été la sienne. Le problème est que son obsolescence ne s’est pas accompagnée de l’affirmation d’une alternative claire et partagée. Le "pôle de radicalité" a été récusé par le PC dans les années 1990-2000 ; la convergence des "révolutionnaires" chère au NPA a fait long feu ; le "courant antilibéral" n’a pas résisté à l’échec de la séquence 2005-2007 et le cartel réalisé par le Front de gauche n’a fonctionné que sur une courte période. Aujourd’hui, la France insoumise propose son rassemblement du "peuple" comme alternative à l’union de la gauche, mais ses contours et sa possibilité laissent perplexe dans une phase d’incertitude nourrie par la montée des extrêmes droites européennes.

Le PCF a-t-il dans ses cartons une démarche alternative souple et cohérente, en dehors de sa propre influence ? Abandonnera-t-il le pragmatisme d’une oscillation entre l’affirmation identitaire et des combinaisons électorales ? La lecture des ébauches de consensus majoritaire fait douter de cet abandon. Or l’indécision stratégique ou les pratiques du coup par coup n’ont débouché sur aucune relance jusqu’à ce jour. Comment pourrait-il en être autrement demain ?

Les limites d’un pari

L’indécision ne serait pas si grave, si nous ne trouvions pas dans une phase politique redoutable. Même si la France n’est pas l’Italie, on peut craindre une possible évolution à l’italienne : une gauche exsangue dans toutes ses composantes et, sur cette base, un espace laissé libre aux idéologies du ressentiment et à la percée des extrêmes droites. Dans ce contexte, il est à redouter que ni la tentation d’un "populisme de gauche", ni l’affirmation identitaire du PC ne soient en mesure de conjurer cette hypothèse noire.

Dans la culture communiste, il n’y a pas de communisme possible sans "parti communiste". Or ce "parti" n’a pas toujours eu la forme du parti politique moderne, qui ne s’est imposée que dans le dernier tiers du XIXe siècle. La politique, d’ailleurs, n’a pas toujours eu besoin du parti politique tel que nous avons pris tardivement l’habitude de le voir fonctionner. Pourquoi la forme d’une époque serait-elle la manière indépassable de structurer l’action politique collective ? Ce n’est pas trahir l’idée communiste que de faire un autre pari, qui consiste à dire que le communisme n’a plus besoin, pour vivre, d’un "parti communiste", au sens que le XXe siècle a donné à cette notion. Il peut y avoir des "communistes", sans que leur action suppose un parti communiste distinct. C’est d’autant moins vrai que l’on peut s’interroger sur la pertinence aujourd’hui des structures partisanes reposant sur un modèle de militantisme "total", où la continuité du dévouement prime sur tout, où la frontière de l’intérieur et de l’extérieur prend la valeur d’un absolu.

Ce qui manque à l’idéal émancipateur, ce n’est ni un "parti" ni même un de ces "mouvements" dont on ne sait pas très bien s’ils relèvent du patchwork ou de la cohérence centralisée. En fait, la politique moderne de l’émancipation manque d’une articulation nouvelle entre des champs que l’histoire a distingués, économique, social, politique, culturel. Penser surmonter, de façon volontariste, une séparation qui pénalise l’action sociale et enlise la dynamique démocratique manque sans nul doute de réalisme. En revanche, travailler à de l’articulation, combiner l’autonomie des domaines et des organisations et la recherche de convergences souples entre organisations politiques, syndicats, associations, monde intellectuel : tels sont les passages obligés de toute refondation démocratique.

Plutôt que le choix "continuateur", il eut été préférable que s’affirme l’engagement des communistes dans la construction de cette force politique pluraliste, cohérente sans être un bloc, faisant de sa diversité une force sans céder à l’exaltation de la différence. Nous sommes dans un moment où les extrêmes droites menacent notre continent et pourrissent notre univers démocratique, jusque dans le détail. Pour l’instant, les dispositifs organisationnels à gauche n’ont pas l’attractivité nécessaire pour contredire les facilités du bouc émissaire et la trouble fascination pour l’autorité fondée sur l’exclusion.

Seule une construction collective, partagée, ouverte à toutes les sensibilités de l’émancipation sera capable de proposer un univers mental radicalement contraire à celui de ces extrêmes droites. Tout ce qui donne l’impression que la continuité prime sur l’esprit de rupture, ou tout ce qui nourrit l’impression que la rupture se fonde sur le ressentiment plus que sur l’espérance, tout cela laisse le champ libre au désastre démocratique.

Construire une alternative démocratique, donner force politique à l’esprit de rupture en faisant l’impasse sur ceux qui portent aujourd’hui encore la riche tradition du communisme serait une folie. Tourner le dos aux militants communistes est une faute. Mais en ne choisissant pas la voie d’une refondation démocratique partagée, en privilégiant le choix de la continuation, un siècle après la naissance de leur parti, les militants du PCF n’ont pas alimenté la possibilité de relancer collectivement une gauche bien à gauche. Juxtaposer les forces ne suffit plus… Ils n’ont pas donné un élan immédiat à la seule démarche qui pourrait donner un coup d’arrêt radical aux dérives continentales préoccupantes.

Il faut bien sûr prendre acte de ce choix. Il restera que la vie politique et ses urgences pousseront chacun à bouger, pour promouvoir le meilleur et non pour se désoler du pire.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Maurice Thorez est secrétaire général de fait en juillet 1930, mais le titre, bien qu’employé en interne, ne devient officiel qu’en janvier 1936.

[2] En 2007, 7 % seulement des sympathisants de la CGT auraient voté en faveur de Marie-George Buffet, contre 42 % pour Ségolène Royal (sondage CSA du 22 avril 2007)

[3] Il est vrai que l’encadrement du parti, lui, est beaucoup moins populaire qu’il ne l’a été.

Publié le 21/11/2018

« Depuis samedi, nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux »

Que pensent les gilets jaunes ?

paru dans lundimatin#166,

Bonjour,
J’ai 57 ans et je suis employé dans une PME en Seine-Maritime. Je ne suis pas un de vos lecteurs mais il s’avère que mes enfants vous lisent régulièrement et qu’après de longues heures de discussion (et d’engueulades) ce dimanche, ils m’ont convaincu de rédiger et de vous envoyer ces quelques réflexions sur le mouvement des gilets jaunes auquel je suis heureux et fier d’appartenir.

Pour commencer, je tiens à dire que ce qui suit n’est que mon avis et mon regard sur le mouvement. Il est influencé par ce que j’ai vu et ce dont j’ai discuté tant avec des amis qu’avec mes enfants donc. Contrairement à tous les médias qui tentent de nous ausculter depuis deux jours, je ne prétends pas dire la vérité sur ce mouvement qui est composé de nombreuses personnes très différentes avec des idées différentes, des objectifs différents et probablement des rêves très différents. Ce que nous avons en commun, c’est notre ras-le-bol et notre action. C’est à la fois beaucoup et très peu mais il s’avère que désormais, on existe.
 
Avant même que nous agissions, la plupart des médias et de nombreux politiciens nous on décrit comme des gros balourds anti-écologiques qui voulaient préserver le droit à polluer tranquille. Sur quelle planète pensent-ils que nous vivons ? Contrairement à eux, nous avons les pieds sur terre. Non, nous ne réclamons pas le droit à polluer chaque jour un peu plus une planète déjà bien mal en point. Ce que nous refusons c’est ce chantage dégueulasse qui consiste à faire peser sur nos épaules la responsabilité du carnage écologique et son coût. Si la planète est dans cet état, si on n’est même pas certains que nos petits enfants y survivront, c’est pas parce que nous utilisons notre voiture pour aller au boulot mais parce que des entreprises, des dirigeants et des hommes politiques ont jugé pendant des années qu’il fallait mieux faire tourner l’économie à toute blinde plutôt que de se préoccuper des animaux qui disparaissent, de notre santé, de notre avenir. C’est d’ailleurs ce qu’ils continuent de faire en nous faisant les poches pour financer une pseudo transition écologique pas du tout à la hauteur des enjeux. Ces gens se sont décrédibilisés dans à peu près tous les domaines mais quand il est question de l’écologie et de la survie de l’humanité, là, il faudrait leur faire confiance ? À d’autres.
 
Certains disent que nous bloquons tout pour pouvoir mieux redémarrer le lendemain. C’est pas vrai. En tous cas, ce n’est pas mon cas. Ce que nous bloquons, c’est notre vie quotidienne. Les départementales, les nationales, les zones commerciales. Nous bloquons le train-train de notre propre vie. A Paris, les gilets jaunes ont voulu bloquer Disneyland aujourd’hui, la police les en a empêché et ils ont donc décidé de seulement rendre le parking gratuit. Quand tu vas à Disneyland et que tu apprends en arrivant que tu vas devoir payer 20€ [
1] juste pour pouvoir te garer, tu penses quoi ? Les gilets jaunes ils ont pensé que c’était du racket et l’ont rendu gratuit pour tout le monde. Que tu sois pour ou contre Disneyland, t’es pour que le parking de Disneyland soit gratuit.
 
Sur les blocages, il y avait des syndicalistes plutôt sympas mais qui passaient leur temps à dire à qui voulait les entendre qu’il fallait s’en prendre aux patrons, s’organiser sur nos lieux de travail, etc. Ils ont certainement raison mais le problème c’est que nous ne travaillons pas tous dans de grandes usines ou de grosses entreprises dans lesquelles le rapport de force nous permet de faire pression pour que nos salaires augmentent. Beaucoup d’entre nous sont simples employés, auto-entrepeneurs, chômeurs, etc. Le patron que nous avons par contre tous en commun, c’est Macron, c’est donc lui qu’on veut faire plier.

Après, oui c’est vrai que bloquer le pays ce n’est pas forcément révolutionnaire et pour tout dire, je ne suis pas bien certain de savoir ce que ça pourrait vouloir dire aujourd’hui de faire la révolution. D’un côté, il y a tellement de choses qui nous étouffent, nous asservissent, nous abêtissent et nous rendent globalement malheureux mais de l’autre il y a un mode de vie qui nous tient et auquel on tient. La famille, les barbecues avec les amis, les collègues de travail, ça peut paraître futile mais désolé, non, on ne passe pas nos soirées à regarder Arte et nos week-ends à aller au musée.
D’ailleurs, je suis pas un spécialiste de l’Histoire mais je crois pas qu’en 1789 ou en 1968, les manifestants savaient précisément ce qu’ils voulaient et la direction qu’ils voulaient prendre avant que les évènements commencent. Je suis peut-être trop optimiste mais je pense qu’il faut que nous nous fassions confiance.

Après, je comprends que ce flou, cet inconnu, fasse peur à certains. Beaucoup de gens dans mon entourage n’ont pas voulu rejoindre les gilets jaunes car ils disaient que c’était un truc de facho manipulé par le Front National. Sauf que ce n’est pas le cas, ils sont nombreux les politiciens qui voudraient récupérer le mouvement, le FN en première ligne (et Mélenchon pas loin derrière) mais pour l’instant aucun n’y arrive. Entendons-nous bien, je ne dis pas qu’ils n’y arriveront pas mais si cela arrive ce sera le cancer qui tuera le mouvement. Et oui, j’ai vu à la télévision qu’il y avait eu des actes et des insultes intolérables contre des homosexuels et des personnes d’origine étrangère, ça me révulse comme tout le monde mais c’est dégueulasse d’en faire ses choux gras pour amalgamer tout le monde et sous-entendre que lorsqu’on est « populaire » on est forcément bêtes et méchants. J’ajoute qu’aux deux blocages auxquels j’ai participé, le rond-point d’accès à toute une zone industrielle et toutes les entrées de la plus grande zone commerciale de la région, il n’y a pas eu d’incidents si ce n’est quelques prises de bec parfois un peu violentes verbalement avec quelques automobilistes qui en avaient marre d’attendre et faisaient franchement la gueule. Oui il y a bien des racistes et des abrutis sur les blocages mais c’est à nous qu’il revient de mettre les points sur le i avec eux, pas aux éditorialistes bien au chaud sous les projecteurs de leurs plateaux télés. Leur petit avis sur tout, on s’en fout.

On a aussi dit que la police était de notre côté. Ce n’est pas vrai. La preuve c’est que lorsque des gilets jaunes ont voulu se rendre à l’Elysée, ils en ont été empêchés par des fonctionnaires de police. Ce qui ne veut pas dire que les policiers qui les ont aspergé avec des gaz lacrymogènes sont des fidèles de Macron et pour le moment on peut dire qu’ils ont été plutôt courtois, mais quand le gouvernement leur dira de taper, quand nous serons 100 000, et pas 1 000, que feront-ils ?

Pour finir je voudrais revenir et rendre hommage à la dame qui est morte samedi matin en Savoie. C’est vraiment tragique, pour elle, sa famille mais aussi pour l’automobiliste qui a simplement paniqué selon ce que disent les médias. Evidemment que cela n’aurait jamais dû arriver et que ça en dit long sur notre niveau d’improvisation. Il faut donc tout faire pour que nous soyons toujours mieux organisés et que le pire soit évité (en Moselle par exemple, ils avaient bloqué toute la largeur de l’autoroute avec des pneus, qu’en plus ils ont enflammé. Ca a eu le mérite de dissuader quiconque voudrait forcer un barrage en voiture et l’autoroute n’a pas pu réouvrir le soir même). Par contre, utiliser cet accident pour essayer de discréditer le mouvement et dissuader les gens de nous rejoindre, c’est le comble du cynisme. Il y a plus de 300 morts par mois sur les routes en France, si je voulais être aussi cynique que nos dirigeants, je leur demanderais combien de morts ont été épargnés par notre journée de blocage et de combien baisseraient les particules fines si nous bloquions tout un mois.

Les gouvernants et les journalistes peuvent bien se moquer de nous en nous voyant bloquer les ronds points en dansant la queue leuleu mais depuis samedi nous nous sentons un peu moins seuls et un peu plus heureux.

[1] NDLR : Après vérification, la place de parking à Disneyland Paris s’élève à 30 euros et non 20.

Publié le 19/11/2018

Ce sont les milliardaires, pas les électeurs, qui décident des élections (Truth Dig)

Sonali Kolhatkar (site legrandsoir.info)

Les récentes élections de mi-mandat ont donné l’occasion aux riches élites de l’Amérique d’investir un peu de leur richesse insensée dans leurs causes et candidats préférés. Nous sommes pris dans un cercle vicieux, où les milliardaires accumulent des richesses grâce aux politiciens qu’ils ont achetés, ce qui leur donne encore plus de moyens pour faire pencher la politique américaine de leur côté.

Une partie du problème est que le contrôle des milliardaires sur notre démocratie est en grande partie invisible. Comme l’a montré une étude récente du Guardian, les milliardaires qui sont sous le feu des projecteurs, comme Warren Buffett ou Bill Gates, sont l’exception non la règle. En fait, ’la plupart des plus grands milliardaires américains ont fait des dons substantiels –des centaines de milliers de dollars par an, sans compter les contributions ‘au noir’ - aux candidats et responsables républicains conservateurs qui soutiennent la réduction très impopulaire des prestations sociales, selon les auteurs du rapport. ’Pourtant, au cours des dix années couvertes par notre étude, 97 % de ces milliardaires n’ont jamais exprimé officiellement la moindre opinion sur la sécurité sociale.’

Les élections de mi-mandat en Californie ont offert plusieurs exemples de la manière insidieuse dont la classe milliardaire détourne la démocratie à son profit, notamment avec le rejet de la Proposition 10, un projet de loi qui aurait étendu la compétence des gouvernements locaux en matière de contrôle des loyers. Il y a plusieurs années, les gérants de fonds spéculatifs de Wall Street ont commencé à acheter à bas prix ou à saisir des propriétés locatives et des maisons à Los Angeles. Selon le journaliste David Dayen, ’les fonds spéculatifs, les sociétés de capital-investissement et les grandes banques ont réuni d’énormes capitaux pour acheter des lots de maisons bradées’ … ’C’est la prochaine ruée vers l’or de Wall Street, avec tous les signes annonciateurs d’une nouvelle bulle spéculative’.

Il n’est donc pas surprenant que ces mêmes sociétés aient dépensé des millions de dollars pour combattre la Proposition 10 et protéger leurs investissements et leurs profits. Hélas, les Californiens ont mordu à l’hameçon de leur propagande, et 61,7 % des électeurs ont massivement dit ’non’ au contrôle des loyers. (Bizarrement, la Pharmaceutical Research and Manufacturers Association a elle aussi financé la campagne contre le contrôle des loyers.)

Toujours en Californie, des milliardaires ont financé la campagne de Marshall Tuck, pour le poste de directeur scolaire régional. Tuck venait du privé et il voulait privatiser les écoles. La course entre Tuck et son rival soutenu par les syndicats, Tony Thurmond, a battu tous les records de dépenses électorales : des millions de dollars ont été levés par les candidats sans compter les dizaines de millions qui ont afflué de partout. Et c’est encore plus choquant quand on pense à l’influence que la campagne du mi-mandat exerçait nécessairement sur cette élection. Parmi les personnes aux poches pleines qui ont soutenu Tuck, il y avait des membres de la famille Walton, le PDG de Netflix et Eli Broad, un riche philanthrope connu pour sa position en faveur des écoles à gestion privée financées par l’état*.

Si on savait que les milliardaires dépensent des sommes folles pour faire élire un candidat pro-privatisation, cela ne ferait-il pas réfléchir les enseignants et les parents des élèves des écoles publiques ?

À San Francisco, les électeurs ont voté pour une initiative fiscale appelée Proposition C, un impôt progressif sur les grandes sociétés visant à financer des initiatives pour les sans-abri. La Proposition a été adoptée, sans doute parce qu’il y avait des milliardaires des deux côtés. La ville doit remercier Marc Benioff, le PDG de Salesforce, d’avoir daigné faire ce qu’il fallait en encourageant cette initiative, contrairement à Jack Dorsey, le PDG de Twitter, entre autres.

On ne peut plus compter les fois où les milliardaires ont obtenu ce qu’ils voulaient dans ce pays, simplement parce qu’ils pouvaient investir autant d’argent qu’il le fallait dans leurs causes favorites. Les électeurs doivent savoir comment les classes riches influencent les élections. Ce n’est pas difficile : regardez qui a investi des millions de dollars dans un dossier ou un candidat et demandez-vous si l’objectif de ce donateur est vraiment noble. Il se peut que de temps en temps, les intérêts des Américains moyens soient les mêmes que ceux des milliardaires. Mais c’est l’exception et certainement pas la règle.

Les gens riches nagent dans la richesse parce que le reste d’entre nous se débat dans la pauvreté. Leur richesse est en proportion de notre misère - ils ont tout, et nous rien. Ils adorent avoir beaucoup plus que nous, et ils sont prêts à dépenser quelques pièces de leur tas d’or pour rester au pouvoir.

Cependant, dépenser d’énormes sommes d’argent dans une élection ne porte pas toujours ses fruits. Par exemple, Sheldon Adelson, un milliardaire très actif au plan politique, n’a pas réussi à faire avorter une initiative d’énergie renouvelable au Nevada. Mais ces magnats (des hommes pour la plupart) sont si riches que leur façon de calculer n’a rien à voir avec la nôtre. Ils peuvent se permettre de le dilapider. Ils peuvent perdre 100 millions de dollars dans un combat politique et en sortir encore plus riches et plus privilégiés que la plupart d’entre nous ne peuvent même l’imaginer.

Les milliardaires ne sont pas tous Républicains. Si c’était le cas, les Etasuniens moyens pourraient s’unir sous l’aile du Parti démocrate pour battre en brèche le programme milliardaire du GOP**. Hélas la cupidité entrepreneuriale est à l’œuvre dans les deux partis. Par exemple, J.B. Pritzker est arrivé au poste de gouverneur de l’Illinois avec l’étiquette démocrate. Il avait tellement d’argent qu’il n’a pas eu besoin de lever des fonds pour sa candidature et il a dépensé la somme incroyable de 171,5 millions de dollars pour sa campagne. S’il avait perdu, il aurait pu en dépenser autant dans une deuxième, troisième ou quatrième campagne jusqu’à ce qu’il gagne. Son adversaire, le républicain sortant Bruce Rauner, possède également une fortune fantastique ; entre les deux candidats, les électeurs de l’Illinois ont été matraqués par 230 millions de dollars de dépenses électorales. Imaginez tout ce dont nous manquons et que cet argent aurait pu financer.

Les riches Etasuniens profitent déjà à qui mieux mieux des avantages fiscaux que leurs mercenaires républicains du Congrès ont votés l’année dernière. Selon le New York Times, la loi n’a peut-être pas beaucoup profité aux ’simplement riches’ mais elle a été une aubaine pour les ’ultra riches’, car, comme le fait remarquer l’auteur Andrew Ross Sorkin, ’si vous êtes milliardaire, que vous possédez votre propre entreprise et que vous pouvez prendre votre jet privé pour ’faire des navettes’ dans un pays à faible fiscalité, ces lois fiscales sont idéales. Mille moyens d’échapper aux taux d’imposition les plus élevés s’offrent à vous.’ Les déductions fiscales appelées ’pass-through’*** ont été élaborées spécifiquement pour les immensément riches.

Il semble que la cupidité des ultra-riches n’a pas de limites et qu’ils n’en ont jamais assez. Nous les électeurs, nous devons, non seulement savoir comment fonctionnent les élections, mais nous devons aussi éprouver une aversion, un mépris, et un dégoût salvateurs pour la classe des milliardaires. Pour ce qui est de la politique, ils sont bel et bien les ’ennemis du peuple’, pour reprendre une expression du président Trump.

Sonali Kolhatkar

Traduction : Dominique Muselet

Publié le 16/11/2018

La stratégie de Mélenchon se discute

Par Roger Martelli (site regards.fr)

En quelques semaines, la France Insoumise a accumulé des positions qui dessinent une nouvelle stratégie. Comment la comprendre  ? Analyses et discussion de ce nouveau moment Mélenchon.

La France Insoumise est-elle en train de changer de stratégie ? Quelle est cette nouvelle étape du mouvement de Jean-Luc Mélenchon  ? Quelle est sa cohérence  ? En quelques semaines, on a assisté aux réactions mémorables face aux perquisitions disproportionnées, aux attaques de Jean-Luc Mélenchon contre le « parti médiatique », à la distance à l’égard du Manifeste pour l’accueil des migrants, au soutien chaque jour plus affirmé des blocages du 17 novembre contre les taxes sur l’essence… Autant de prises de position, dans le noyau dirigeant de la France insoumise, qui semblent dessiner une nouvelle cohérence que l’on peut interroger.

Une nouvelle stratégie  ?

En politique, plus que dans tout autre domaine, le fond et la forme sont inséparables. Du côté de la France Insoumise, la séquence politique de ces derniers mois peut être lue comme indiquant une inflexion stratégique vers un populisme de gauche plus affirmé. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon est trop influent et le moment politique trop préoccupant, pour que cette hypothèse ne soit pas discutée.

Depuis des années, Jean-Luc Mélenchon a la conviction que la période historique est inédite et qu’elle appelle de l’invention politique. La démocratie, qui était sortie revivifiée du combat contre les fascismes, est désormais dans une crise d’une profondeur inouïe. Le peuple, ce souverain théorique de nos institutions, est marginalisé, démobilisé, désorienté. Il n’est plus, comme autrefois, partagé entre l’enthousiasme et la colère, mais entre la sidération et le ressentiment, oscillant entre la mise en retrait (l’abstention civique) et la tentation du sortez-les tous  ! Nous sommes au bout d’un long cycle démocratique, dont la crise globale interdit toute continuation à l’identique des modèles jusqu’alors usités.

Face à cette évolution, les gouvernants tiennent le même discours, depuis plus de trois décennies : il faut faire barrage face aux extrêmes et sauver la démocratie, en rassemblant les modérés des deux rives, à droite comme à gauche, autour des seules options raisonnables, l’économie de marché et la démocratie des compétences. Or, même rassemblées, les élites au pouvoir sont balayées dans les urnes, par les Orban, Salvini et autres Bolsonaro. Inutile donc de compter sur ces modérés pour éviter le naufrage démocratique.

L’hypothèse de Mélenchon est qu’il n’est plus temps de canaliser les colères pour les guider vers les repères classiques de la gauche et du mouvement ouvrier. L’ouragan de la crise a balayé tout sur son passage, ne laissant dans son sillage que le constat violent du fossé qui sépare irrémédiablement le peuple et les élites. Les rationalités politiques classiques n’agissant plus, il n’y a pas d’autre choix que de se couler dans le flux des émotions populaires, en épousant le mouvement des colères.

D’abord rendre visible que l’on est du parti du peuple ; alors la possibilité sera ouverte de disputer sa primauté à l’extrême droite, en montrant qu’elle n’est pas en état de satisfaire aux attentes, d’apaiser les douleurs et de surmonter les frustrations populaires. De cette intuition découlent une suggestion et un pari. La suggestion est que, d’une manière dévoyée, l’extrême droite est du côté du peuple, contre les élites de l’Union européenne. Le pari est que, en acceptant ce constat, on peut toucher les cœurs et les cerveaux de ceux qui se tournent vers cette extrême droite et leur montrer qu’ils font fausse route.

Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

Nous-le peuple et eux-les élites : telle serait la figure renouvelée du vieil antagonisme de classes qui opposa jadis le noble et les paysans, puis les ouvriers et le patron. Le but, désormais, ne serait plus de rassembler les dominés, mais d’instituer un peuple dans les cadres de la nation. Qu’est-ce que le peuple, selon Mélenchon  ? Tout ce qui n’est pas l’élite. S’il prend conscience de lui-même, c’est donc par la détestation de tout ce que l’on désigne comme des élites, renvoyées du côté du eux  : la caste, la supranationalité, Bruxelles, Berlin, la mondialisation, le parti médiatique, les bons sentiments voire la "gôche", ce terme qui vient tout droit de l’extrême droite des années trente.

Les soubassements théoriques du "populisme de gauche" revendiqué sont connus : la paternité intellectuelle en revient à Ernesto Laclau, et l’usage contemporain à Chantal Mouffe. On soulignera ici sa faible consistance historique et, plus encore, son extrême danger politique.

Les pièges du "populisme de gauche"

La dialectique du eux et du nous est certes un moment indispensable pour que des individus aient conscience de ce qu’ils forment un tout. Du temps de la féodalité, ceux du village s’opposaient instinctivement à ceux du château. Puis le nous des ouvriers se constitua en groupe distinct, contre la galaxie des maîtres d’usines. Mais la prise de conscience élémentaire de faire groupe n’a jamais suffi à faire classe et, plus encore, à faire peuple.

Pour que les ouvriers dispersés se définissent en classe, il a fallu qu’ils deviennent un mouvement de lutte agissante, contestant leur place subalterne et aspirant à la reconnaissance et à la dignité. Et pour passer de la classe qui lutte au peuple qui aspire à diriger, il a fallu que grandisse la conscience que la domination de quelques-uns n’avait rien de fatal et que seul le pouvoir réel du plus grand nombre était légitime pour réguler le grand tout social. Les catégories populaires ne sont devenues peuple que lorsqu’elles ont combiné ce qu’elles refusaient et ce à quoi elles aspiraient, lorsqu’elles ont marié leurs colères et leur espérance.

C’est par ce mariage que la France monarchique a basculé en quelques semaines de la jacquerie paysanne et de l’émotion urbaine à la révolution populaire. De la même manière, c’est en reliant la lutte ouvrière et la Sociale que les ouvriers se sont institués en acteurs politiques, devenant peu à peu la figure centrale d’un peuple en mouvement. À la différence de ce qu’affirme Jean-Claude Michéa, c’est en réalisant la jonction du mouvement ouvrier et de la gauche politique que s’est opérée l’alchimie qui a bouleversé la vie politique française et l’histoire ouvrière, à la charnière des XIXe et XXe siècles.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute.

Aujourd’hui, il n’y a plus de groupe central en expansion, mais les catégories populaires, qui forment la masse des exploités et des dominés, sont toujours largement majoritaires. Elles sont toutefois éclatées, dispersées par les reculs de l’État-providence, la précarisation, l’instabilité financière, l’effet délétère des reculs, des compromissions, des abandons. Pire, l’espérance a été désagrégée par les échecs du XXe siècle. L’espoir déçu, les responsabilités du mal-être se faisant évanescentes, tout se passe comme si ne restait que le ressentiment, nourri par la désignation habituelle des boucs émissaires, substituts aux causes mal perçues des malheurs d’une époque.

Imaginer que la détestation du eux est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute. À ce jeu, on nourrit l’idée qu’il suffirait de changer les hommes, à la limite de procéder au grand remplacement, pour retrouver des dynamiques plus vertueuses. Or l’essentiel n’est pas de se dresser contre l’élite ou la caste, mais de combattre des logiques sociales aliénantes qui érigent un mur infranchissable entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés, peuple et élites. Le peuple ne devient pas souverain par le ressentiment qui l’anime, mais par le projet émancipateur qu’il propose à la société tout entière. L’objectif stratégique n’est donc pas de soulever ceux d’en bas contre ceux d’en haut, mais de rassembler les dominés pour qu’ils s’émancipent enfin, par eux-mêmes, de toutes les tutelles qui aliènent leur liberté. Il n’y a pas de voie de contournement ou de raccourci tactique pour parvenir à cet objectif.

Le « populisme de gauche » se veut une méthode de mobilisation et non une théorie ou un projet global. Or l’histoire suggère qu’il n’est pas possible de séparer le projet et la méthode, le but et le moyen. Les grands partis ouvriers des deux siècles passés ne se voulurent pas seulement populaires ou ouvriers  ; ils ne cherchèrent pas seulement à représenter un groupe. Pour fonder le désir d’imposer la dignité ouvrière, ils mirent en avant le projet de société capable de produire durablement cette dignité. Ils ne furent donc pas populistes, comme dans la Russie du XIXe siècle, mais anarchistes, socialistes ou communistes. Dans l’ensemble, la plupart ne succombèrent pas à la tentation de rejeter, dans la même détestation, tout ce qui était en dehors du nous ouvrier.

Ce n’est pas un hasard, si la grande figure historique fut en France celle de Jaurès. Dans le même mouvement, il refusait de laisser au radicalisme mollissant le monopole de l’idée républicaine et il ne se résignait pas au fossé séparant le socialisme et le syndicalisme révolutionnaire. Quoi qu’en disent les Michéa et ceux qui les encensent, c’est cet état d’esprit de rigueur et d’ouverture qui doit primer encore, avec les mots et les sensibilités de notre temps.

Une stratégie efficace à terme ?

Est-il réaliste de disputer à l’extrême droite sa primauté, en s’installant dans l’environnement mental qui fait aujourd’hui sa force  ? Voilà quelques décennies, la social-démocratie européenne se convainquit de ce que, le capitalisme l’ayant emporté sur le soviétisme, il fallait s’emparer des fondamentaux du libéralisme dominant pour l’infléchir dans un sens plus social. Le socialisme se fit alors social-libéralisme et, par ce choix, il précipita l’idée socialiste dans la débâcle. Le pari du « populisme de gauche » revient à faire de même avec le populisme de l’autre rive. Mais c’est au risque des mêmes mésaventures.

Prenons le cas de la question migratoire. Que cela plaise ou non, l’obsession migratoire sera au cœur des débats politiques à venir, parce qu’elle s’est hélas incrustée dans le champ des représentations sociales. Pour en minorer les effets délétères, il ne suffira pas de se réclamer de la primauté du social. L’extrême droite, comme elle le montre en Italie, ne dédaignera pas en effet de se placer sur ce terrain. Elle se contentera d’ajouter ce qui semble une vérité d’évidence et qui fait sa force : la part du gâteau disponible pour les natifs sera d’autant plus grande que les convives seront moins nombreux autour de la table. Tarissons les flux migratoires et nous aurons davantage à nous partager…

 Prenons l’autre cas, celui de la dénonciation du « parti médiatique  ». On ne rejettera pas ici l’idée que l’information est dans une grande crise de redéfinition de ses fonctions, de ses moyens et de ses méthodes. On sait par ailleurs que la presse ne bénéficie que d’une liberté relative. Et nul ne peut dénier à quiconque le droit de critiquer, même très vigoureusement, tout propos public jugé erroné ou mal intentionné. Mais comment ignorer que la mise en cause globale de la presse, la dénonciation indistincte de la dictature des bien-pensants, l’affirmation du complot organisé ont toujours été des traits marquants d’une extrême droite dressée contre le politiquement correct  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale.

Comment passer sous silence que, chez nous en tout cas, ce n’est pas de la tutelle politique qu’elle souffre d’abord, mais de la dictature de l’argent, de l’audimat et de la facilité  ? Dès lors il est surprenant que, confondant la critique et le matraquage concerté, les responsables de la France insoumise portent les feux, jusqu’à vouloir punir, contre cette part des médias qui s’écarte du modèle, par fonction (le service public) ou par choix (la presse critique) ? S’attaquer à la presse en général contredit l’esprit d’ouverture et de rassemblement sans lequel toute rupture reste une abstraction. Et, que cette affirmation plaise ou non, une telle attaque évoquera, auprès de beaucoup, de bien trop tristes souvenirs…

Prenons enfin l’exemple du mouvement du 17 novembre. Comment ne pas comprendre la rage de ceux qui, à juste titre, ont le sentiment que les plus modestes sont encore et toujours les plus frappés dans leur pouvoir d’achat ? Mais comment aussi ne pas voir ce que l’extrême-droite a parfaitement saisi ? Ce n’est pas par hasard qu’elle choisit ce terrain, et pas celui de la lutte salariale ou des combats pour la solidarité. Elle a une vieille propension à vitupérer l’impôt, non pas parce qu’il est injuste et inégalitaire, mais parce qu’il serait à l’avantage des fainéants, des magouilleurs, des étrangers, des mauvais payeurs.

On pourrait profiter du malaise pour s’interroger sur l’usage qui est fait de l’impôt, sur l’injustice profonde des impôts indirects, sur l’impossibilité de continuer indéfiniment à brûler des carburants fossiles, sur la nécessité de combiner justice sociale et exigences environnementales. Or la pression de l’extrême droite pousse à manifester sur une seule idée : bloquons tout et continuons comme avant. Comment dès lors ignorer que, si certains attisent les colères, c’est pour que la jonction ne se fasse surtout pas entre égalité, respect de l’environnement et refonte de la fiscalité  ?

On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui révèle de l’amertume et du désarroi, au moins autant que la colère. Pour la battre, il faut contester radicalement ses idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale. Ne pas mépriser ceux qui se sentent floués par les puissants est une chose. Légitimer une œuvre politique de dévoiement, une tentative pour découper en tranches les urgences sociales en est une autre.

Si l’on se veut du peuple, si l’on affiche le désir de la dignité populaire, on se doit d’arracher les catégories populaires aux idéologies du renfermement. La grande force du peuple a toujours été sa solidarité, pour tous les humbles, où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Et, par bonheur, ce trait de mentalité populaire a irrigué l’esprit public de notre pays, pendant longtemps. Ce n’est qu’en le cultivant que, dans le même mouvement, on ranimera la combativité de l’espérance et que l’on tarira les sources qui alimentent l’extrême-droite.

Ne pas s’enfermer dans la realpolitik

Entre 1934 et 1936, la gauche du Front populaire n’a pas voulu d’abord convaincre ceux qui se tournaient vers le fascisme qu’ils faisaient le mauvais choix. Elle a redonné confiance à ceux qui doutaient, qui ne reconnaissaient plus la gauche officielle dans la compromission du pouvoir. Elle n’a pas détourné les égarés, mais mobilisé ceux qui pouvaient espérer. Elle n’a pas canalisé le ressentiment, mais redonné au monde du travail et de l’intelligence le sens de la lutte collective. De fait, on ne gagne pas en grignotant les forces de l’adversaire, au centre ou à l’extrême droite, mais en mobilisant l’espace politique disponible à gauche et jusqu’alors délaissé.

On ne peut pas aujourd’hui se réclamer de la grande expérience du Front populaire et ne pas comprendre pleinement ce qui fit sa force. Ce Front populaire utilisa certes la mise en cause des 200 familles, du temps où le capital se voyait et s’incarnait — le patron avec haut-de-forme et gros cigare. Pourtant, ce qui dynamisa la gauche ne fut pas d’abord la détestation de la caste dirigeante, mais l’espoir d’un monde de justice. Le Front populaire fut antifasciste dans sa détermination, mais ce qui le rassembla jusqu’à la victoire électorale, ce fut le beau slogan positif du Pain, de la Paix et de la Liberté.

Le rappeler est-il un prêchi-prêcha d’intellectuels sans contact avec la vie ?

Il est de bon ton, dans une partie de la gauche, de jouer au réalisme. Il faudrait taper du poing sur la table et parler haut et fort : tout le reste ne serait que littérature. Mais ne voit-on pas que c’est de ce réalisme-là que notre monde est en train de crever  ? C’est le monde du pouvoir arrogant de l’argent, de l’état de guerre permanent, de l’étalage de la force, de l’égoïsme du "Not In My Backyard". C’est le monde d’un Bachar el-Assad, d’un Poutine pour qui la démocratie est un luxe inutile, d’un Trump qui n’a que faire du gaspillage insensé des ressources naturelles par les possédants américains.

Et que l’on ne m’objecte pas la lettre des programmes. Ils peuvent être techniquement parfaits et, pourtant, leur environnement mental peut être contestable. La politique vaut aussi et peut-être surtout par la façon d’être et la culture que l’on promeut parmi les siens. Malgré la dureté extrême des temps passés, l’esprit du Front populaire ne fut pas celui de la citadelle assiégée. Heureusement, cet esprit ne l’emporta que pour une courte période : au début des années trente (la période communiste dite classe contre classe) et dans les années cinquante (les temps manichéens de la guerre froide). Il ne se retrouva pas non plus, en France, dans la triste formule du "qui n’est pas avec moi est contre moi". Là encore, ce sont d’autres périodes et d’autres lieux qui ont été submergés par cette culture, qui se veut combative et qui n’est qu’amertume. Or cette façon de voir, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud, a conduit partout au pire de l’autoritarisme, quand ce ne fut pas au despotisme.

De la même manière, il est impensable que l’on s’abandonne à la facilité coutumière qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis. Ce n’est pas parce que l’Union européenne a tort (et plutôt deux fois qu’une  !) que le gouvernement italien a raison. On ne peut pas créditer le gouvernement italien d’être du côté du peuple : il en est l’antithèse absolue. Ce n’est pas parce qu’un grand nombre de personnes de revenus modestes sont pénalisées par la hausse des prix du carburant qu’il faut manifester avec l’extrême droite et… créer les conditions d’une extension de l’usage des transports individuels. Ce n’est pas parce que le cynisme de Poutine est l’envers de l’humiliation réservée à la Russie par le monde occidental qu’il faut mesurer les critiques, que l’on peut porter aux choix et aux méthodes adoptées par Moscou.

Prenons garde, à tout moment, à ce que, pensant accompagner les colères, on ne fasse qu’attiser le ressentiment. Si Jean-Luc Mélenchon a réussi sa percée, au printemps 2017, ce ne fut pas pour son populisme, qu’il sut mettre en sourdine jusqu’au soir du premier tour. Entre mars et avril, il parvint tout simplement à être le plus crédible, par son talent bien sûr, et par la radicalité et la cohérence de son discours de rupture, qui éloignait enfin le peuple de gauche de trois décennies de renoncement. Il ne renia pas la gauche, mais il lui redonna en même temps le souffle de ses valeurs et le parfum d’un air du temps. C’est par ce jeu de la trace et de la rupture qu’il s’est imposé.

Le fond et la forme

Nous ne sommes plus dans la France et le dans monde des siècles précédents. La combativité sociale demeure, mais le mouvement ouvrier d’hier n’est plus. Quant à la gauche, elle ne peut plus être ce qu’elle a été. Il en a toujours été ainsi d’ailleurs. À la fin du XIXe siècle, le radicalisme a revivifié un parti républicain assoupi. Au XXe siècle, le socialisme puis le communisme ont pris la suite. Aujourd’hui, des forces neuves prennent le relais de la grande épopée de l’émancipation.

L’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

Penser que les organisations dynamiques d’hier, mais épuisées aujourd’hui, sont en état d’offrir une perspective politique est sans nul doute un leurre. Mais la culture de la table rase n’a jamais produit du bon. Pour que le peuple lutte en se rassemblant, il faut du mouvement partagé, quand bien même ce n’est plus le mouvement ouvrier. Pour que la multitude qui se rassemble devienne peuple, il faut de l’organisation politique et même des systèmes pluriels d’organisations, quand bien même ce n’est plus sur le modèle ancien des partis. La gauche, à nouveau, doit se refonder radicalement. Il n’empêche qu’elle doit toujours être la gauche, c’est-à-dire moins une forme, reproductible à l’infini (l’union de la gauche), que le parti pris rassemblé de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité.

Et cette gauche-là n’a rien en commun avec l’extrême droite, pas même la référence théorique au peuple. Celui-ci n’est un acteur historique que par les valeurs qui, à tout moment, ont assuré sa dignité. Il ne se constitue que par le mouvement qui l’émancipe, par l’espérance qui le porte, par l’avenir qu’il dessine, dès aujourd’hui et pour demain. Dans la continuité des fascismes, l’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions, je ne vois pas d’issue positive à nos combats.

J’avance l’idée que les attitudes et prises de position récentes, du côté de la FI, laissent entrevoir une possible cohérence, dont je redoute la propension volontairement «  populiste  ». Si ma crainte est fondée, je ne cache pas mon inquiétude pour l’avenir. Je souhaite que cette impression soit démentie au plus vite par les actes et les mots. Si ce n’était pas le cas, j’estimerais que nous serions devant un tournant stratégique pour la FI, fragilisant les acquis des années précédentes.

La présidentielle de 2017 a montré qu’il était possible d’aller au-delà des forces rassemblées après 2008, dans le cadre du Front de gauche. Répéter à l’infini la formule du Front de gauche n’a donc aucun sens. Pourtant, ce n’est pas en construisant de nouveaux murs séparant les composantes hier réunies que l’on créera les conditions d’une dynamique populaire victorieuse. Si ces murs s’avéraient infranchissables, ce serait pour notre gauche la prémisse d’un désastre. La batterie récente de sondages — un sondage isolé ne vaut rien — converge d’ailleurs pour dire que le temps ne semble pas si favorable à la FI et si défavorable au parti de Marine Le Pen.

Heureusement, la gauche française nous a aussi habitués à des sursauts salvateurs. Mais pour cela, on ne peut faire l’économie du débat le plus large. À gauche, celui qui parle le plus fort n’a pas toujours raison.

 

Roger Martelli

 

Publié le 07/11/2018

Libéraux contre populistes, un clivage trompeur

Les réponses apportées à la crise de 2008 ont déstabilisé l’ordre politique et géopolitique. Longtemps perçues comme la forme ultime de gouvernement, les démocraties libérales sont sur la défensive. Face aux « élites » urbaines, les droites nationalistes mènent une contre-révolution culturelle sur le terrain de l’immigration et des valeurs traditionnelles. Mais elles poursuivent le même projet économique que leurs rivales. La médiatisation à outrance de ce clivage vise à contraindre les populations à choisir l’un de ces deux maux.

par Serge Halimi & Pierre Rimbert   (site : monde-diplomatique.fr) 

shirt, M. Stephen Bannon se plante devant un parterre d’intellectuels et de notables hongrois. « La mèche qui a embrasé la révolution Trump a été allumée le 15 septembre 2008 à 9 heures, quand la banque Lehman Brothers a été contrainte à la faillite. » L’ancien stratège de la Maison Blanche ne l’ignore pas : ici, la crise a été particulièrement violente. « Les élites se sont renflouées elles-mêmes. Elles ont entièrement socialisé le risque, enchaîne cet ancien vice-président de la banque Goldman Sachs, dont les activités politiques sont financées par des fonds spéculatifs. Est-ce que l’homme de la rue a été renfloué, lui ? » Un tel « socialisme pour les riches » aurait provoqué en plusieurs points du globe une « vraie révolte populiste. En 2010, Viktor Orbán est revenu au pouvoir en Hongrie » ; il fut « Trump avant Trump ».

Une décennie après la tempête financière, l’effondrement économique mondial et la crise de la dette publique en Europe ont disparu des terminaux Bloomberg où scintillent les courbes vitales du capitalisme. Mais leur onde de choc a amplifié deux grands dérèglements.

Celui, en premier lieu, de l’ordre international libéral de l’après-guerre froide, centré sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), les institutions financières occidentales, la libéralisation du commerce. Si, contrairement à ce que promettait Mao Zedong, le vent d’est ne l’emporte pas encore sur le vent d’ouest, la recomposition géopolitique a commencé : près de trente ans après la chute du mur de Berlin, le capitalisme d’État chinois étend son influence ; appuyée sur la prospérité d’une classe moyenne en ascension, l’« économie socialiste de marché » lie son avenir à la mondialisation continue des échanges, laquelle désosse l’industrie manufacturière de la plupart des pays occidentaux. Dont celle des États-Unis, que le président Donald Trump a promis dès son premier discours officiel de sauver du « carnage ».

L’ébranlement de 2008 et ses répliques ont également bousculé l’ordre politique qui voyait dans la démocratie de marché la forme achevée de l’histoire.

La morgue d’une technocratie onctueuse, délocalisée à New York ou à Bruxelles, imposant des mesures impopulaires au nom de l’expertise et de la modernité, a ouvert la voie à des gouvernants tonitruants et conservateurs. De Washington à Varsovie en passant par Budapest, M. Trump, M. Orbán et M. Jarosław Kaczyński se réclament tout autant du capitalisme que M. Barack Obama, Mme Angela Merkel, M. Justin Trudeau ou M. Emmanuel Macron ; mais un capitalisme véhiculé par une autre culture, « illibérale », nationale et autoritaire, exaltant le pays profond plutôt que les valeurs des grandes métropoles.

Cette fracture divise les classes dirigeantes. Elle est mise en scène et amplifiée par les médias qui rétrécissent l’horizon des choix politiques à ces deux frères ennemis. Or les nouveaux venus visent tout autant que les autres à enrichir les riches, mais en exploitant le sentiment qu’inspirent le libéralisme et la social-démocratie à une fraction souvent majoritaire des classes populaires : un écœurement mêlé de rage.

« Nous avons reconstruit la Chine »

La réponse à la crise de 2008 a exposé, sans laisser la possibilité de détourner les yeux, trois démentis au prêchi-prêcha sur le bon gouvernement que les dirigeants de centre droit et de centre gauche débitaient depuis la décomposition de l’Union soviétique. Ni la mondialisation, ni la démocratie, ni le libéralisme n’en sortent indemnes.

Premièrement, l’internationalisation de l’économie n’est pas bonne pour tous les pays, et pas même pour une majorité des salariés en Occident. L’élection de M. Trump a propulsé à la Maison Blanche un homme depuis longtemps convaincu que, loin d’être profitable aux États-Unis, la mondialisation avait précipité leur déclin et assuré le décollage de leurs concurrents stratégiques. Avec lui, « L’Amérique d’abord » a pris le pas sur le « gagnant-gagnant » des libre-échangistes. Ainsi, le 4 août dernier, dans l’Ohio, un État industriel habituellement disputé, mais qu’il avait remporté avec plus de huit points d’avance sur Mme Hillary Clinton, le président américain rappela le déficit commercial abyssal (et croissant) de son pays — « 817 milliards de dollars par an ! » —, avant d’en fournir l’explication : « Je n’en veux pas aux Chinois. Mais même eux n’arrivent pas à croire qu’on les a laissés à ce point agir à nos dépens ! Nous avons vraiment reconstruit la Chine ; il est temps de reconstruire notre pays ! L’Ohio a perdu 200 000 emplois manufacturiers depuis que la Chine a [en 2001] rejoint l’Organisation mondiale du commerce. L’OMC, un désastre total ! Pendant des décennies, nos politiciens ont ainsi permis aux autres pays de voler nos emplois, de dérober notre richesse et de piller notre économie. »

Au début du siècle dernier, le protectionnisme a accompagné le décollage industriel des États-Unis, comme celui de beaucoup d’autres nations ; les taxes douanières ont d’ailleurs longtemps financé la puissance publique, puisque l’impôt sur le revenu n’existait pas avant la première guerre mondiale. Citant William McKinley, président républicain de 1897 à 1901 (il fut assassiné par un anarchiste), M. Trump insiste donc : « Lui avait compris l’importance décisive des tarifs douaniers pour maintenir la puissance d’un pays. » La Maison Blanche y recourt désormais sans hésiter — et sans se soucier de l’OMC. Turquie, Russie, Iran, Union européenne, Canada, Chine : chaque semaine apporte son lot de sanctions commerciales contre des États, amis ou pas, que Washington a pris pour cibles. L’invocation de la « sécurité nationale » permet au président Trump de se dispenser de l’aval du Congrès, où les parlementaires et les lobbys qui financent leurs campagnes restent, eux, arrimés au libre-échange.

Aux États-Unis, la Chine fait davantage consensus, mais contre elle. Pas seulement pour des raisons commerciales : Pékin est également perçu comme le rival stratégique par excellence. Outre que celui-ci suscite la défiance par sa puissance économique, huit fois supérieure à celle de la Russie, et par ses tentations expansionnistes en Asie, son modèle politique autoritaire concurrence celui de Washington. D’ailleurs, même lorsqu’il soutient que sa théorie de 1989 sur le triomphe irréversible et universel du capitalisme libéral demeure valide, le politiste américain Francis Fukuyama y apporte un bémol essentiel : « La Chine est de loin le plus gros défi au récit de la “fin de l’histoire”, puisqu’elle s’est modernisée économiquement tout en restant une dictature. (…) Si, au cours des prochaines années, sa croissance se poursuit et qu’elle garde sa place de plus grande puissance économique du monde, j’admettrai que ma thèse a été définitivement réfutée (1).  » Au fond, M. Trump et ses adversaires intérieurs se retrouvent au moins sur un point : le premier estime que l’ordre international libéral coûte trop cher aux États-Unis ; les seconds, que les succès de la Chine menacent de le flanquer par terre.

De la géopolitique à la politique, il n’y a qu’un pas. La mondialisation a provoqué la destruction d’emplois et la dégringolade des salaires occidentaux — leur part est passée, aux États-Unis, de 64 % à 58 % du produit intérieur brut (PIB) rien que ces dix dernières années, soit une perte annuelle égale à 7 500 dollars (6 500 euros) par travailleur (2) !

Or c’est précisément dans les régions industrielles dévastées par la concurrence chinoise que les ouvriers américains ont le plus viré à droite ces dernières années. On peut bien sûr imputer ce basculement électoral à une noria de facteurs « culturels » (sexisme, racisme, attachement aux armes à feu, hostilité à l’avortement et au mariage homosexuel, etc.). Mais il faut alors fermer les yeux sur une explication économique au moins aussi probante : alors que le nombre de comtés où plus de 25 % des emplois dépendaient du secteur manufacturier s’est effondré de 1992 à 2016, passant de 862 à 323, l’équilibre entre votes démocrate et républicain s’y est métamorphosé. Il y a un quart de siècle, ils se répartissaient presque également entre les deux grands partis (environ 400 chacun) ; en 2016, 306 ont choisi M. Trump et 17 Mme Clinton (3). Promue par un président démocrate — M. William Clinton, justement —, l’adhésion de la Chine à l’OMC devait hâter la transformation de ce pays en une société capitaliste libérale. Elle a surtout dégoûté les ouvriers américains de la mondialisation, du libéralisme et du vote démocrate…

Peu avant la chute de Lehman Brothers, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan expliquait, tranquille : « Grâce à la mondialisation, les politiques publiques américaines ont été largement remplacées par les forces globales des marchés. En dehors des questions de sécurité nationale, l’identité du prochain président n’importe presque plus (4). » Dix ans plus tard, nul ne reprendrait un tel diagnostic.

Dans les pays d’Europe centrale dont l’expansion repose encore sur les exportations, la mise en cause de la mondialisation ne porte pas sur les échanges commerciaux. Mais les « hommes forts » au pouvoir dénoncent l’imposition par l’Union européenne de « valeurs occidentales » jugées faibles et décadentes, car favorables à l’immigration, à l’homosexualité, à l’athéisme, au féminisme, à l’écologie, à la dissolution de la famille, etc. Ils contestent aussi le caractère démocratique du capitalisme libéral. Non sans fondement, dans ce dernier cas. Car, en matière d’égalité des droits politiques et civiques, la question de savoir si les mêmes règles s’appliquaient à tous s’est trouvée une fois de plus tranchée après 2008 : « Aucune poursuite n’a abouti contre un financier de haut niveau, relève le journaliste John Lanchester. Lors du scandale des caisses d’épargne des années 1980, mille cent personnes avaient été inculpées (5).  » Les détenus d’un pénitencier français ricanaient déjà au siècle dernier : « Qui vole un œuf va en prison ; qui vole un bœuf va au Palais-Bourbon. »

Le peuple choisit, mais le capital décide. En gouvernant à rebours de leurs promesses, les dirigeants libéraux, de droite comme de gauche, ont conforté ce soupçon à l’issue de presque chaque élection. Élu pour rompre avec les politiques conservatrices de ses prédécesseurs, M. Obama réduit les déficits publics, comprime les dépenses sociales et, au lieu d’instaurer pour tous un système public de santé, impose aux Américains l’achat d’une assurance médicale à un cartel privé. En France, M. Nicolas Sarkozy retarde de deux ans l’âge de la retraite qu’il s’était formellement engagé à ne pas modifier ; avec la même désinvolture, M. François Hollande fait voter un pacte de stabilité européen qu’il avait promis de renégocier. Au Royaume-Uni, le dirigeant libéral Nick Clegg s’allie, à la surprise générale, au Parti conservateur, puis, devenu vice-premier ministre, accepte de tripler les frais d’inscription universitaires qu’il avait juré de supprimer.

Dans les années 1970, certains partis communistes d’Europe de l’Ouest suggéraient que leur éventuelle accession au pouvoir par les urnes constituerait un « aller simple », la construction du socialisme, une fois lancée, ne pouvant dépendre des aléas électoraux. La victoire du « monde libre » sur l’hydre soviétique a accommodé ce principe avec davantage de ruse : le droit de vote n’est pas suspendu, mais il s’accompagne du devoir de confirmer les préférences des classes dirigeantes. Sous peine d’avoir à recommencer. « En 1992, rappelle le journaliste Jack Dion, les Danois ont voté contre le traité de Maastricht : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2001, les Irlandais ont voté contre le traité de Nice : ils ont été obligés de retourner aux urnes. En 2005, les Français et les Néerlandais ont voté contre le traité constitutionnel européen (TCE) : celui-ci leur a été imposé sous le nom de traité de Lisbonne. En 2008, les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne : ils ont été obligés de revoter. En 2015, les Grecs ont voté à 61,3 % contre le plan d’amaigrissement de Bruxelles — qui leur a été quand même infligé (6).  »

Cette année-là, justement, s’adressant à un gouvernement de gauche élu quelques mois auparavant et contraint d’administrer un traitement de choc libéral à sa population, le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble résume la portée qu’il accorde au cirque démocratique : « Les élections ne doivent pas permettre qu’on change de politique économique (7).  » De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires Pierre Moscovici expliquera plus tard : « Vingt-trois personnes en tout et pour tout, avec leurs adjoints, prennent — ou non — des décisions fondamentales pour des millions d’autres, les Grecs en l’occurrence, sur des paramètres extraordinairement techniques, décisions qui sont soustraites à tout contrôle démocratique. L’Eurogroupe ne rend compte à aucun gouvernement, à aucun Parlement, surtout pas au Parlement européen (8).  » Une assemblée dans laquelle M. Moscovici aspire néanmoins à siéger l’année prochaine.

Autoritaire et « illibéral » à sa manière, ce mépris de la souveraineté populaire alimente l’un des plus puissants arguments de campagne des dirigeants conservateurs de part et d’autre de l’Atlantique. Contrairement aux partis de centre gauche ou de centre droit, qui s’engagent, sans s’en donner les moyens, à ranimer une démocratie expirante, MM. Trump et Orbán, comme M. Kaczyński en Pologne ou M. Matteo Salvini en Italie, entérinent son agonie. Ils n’en conservent que le suffrage majoritaire, et renversent la donne : à l’autoritarisme hors sol et expert de Washington, Bruxelles ou Wall Street ils opposent un autoritarisme national et déboutonné qu’ils présentent comme une reconquête populaire.

Un interventionnisme massif

Après ceux qui concernent la mondialisation et la démocratie, le troisième démenti apporté par la crise au discours dominant des années précédentes porte sur le rôle économique de la puissance publique. Tout est possible, mais pas pour tout le monde : rarement démonstration de ce principe fut administrée avec autant de clarté que dans la décennie écoulée. Création monétaire frénétique, nationalisations, dédain des traités internationaux, action discrétionnaire des élus, etc. : pour sauver sans contrepartie les établissements bancaires dont dépendait la survie du système, la plupart des opérations décrétées impossibles et impensables furent effectuées sans coup férir de part et d’autre de l’Atlantique. Cet interventionnisme massif a révélé un État fort, capable de mobiliser sa puissance dans un domaine dont il semblait pourtant s’être lui-même évincé (9). Mais, si l’État est fort, c’est d’abord pour garantir au capital un cadre stable.

Inflexible lorsqu’il s’agissait de réduire les dépenses sociales afin de ramener le déficit public sous la barre des 3 % du PIB, M. Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne de 2003 à 2011, a admis que les engagements financiers pris fin 2008 par les chefs d’État et de gouvernement pour sauver le système bancaire représentaient mi-2009 « 27 % du PIB en Europe et aux États-Unis (10)  ». Les dizaines de millions de chômeurs, d’expropriés, de malades déversés dans des hôpitaux à court de médicaments, comme en Grèce, n’eurent jamais le privilège, eux, de constituer un « risque systémique ». « Par leurs choix politiques, les gouvernements de la zone euro ont plongé des dizaines de millions de leurs citoyens dans les profondeurs d’une dépression comparable à celle des années 1930. C’est l’un des pires désastres économiques auto-infligés jamais observés », note l’historien Adam Tooze (11).

Le discrédit de la classe dirigeante et la réhabilitation du pouvoir d’État ne pouvaient qu’ouvrir la voie à un nouveau style de gouvernement. Quand on lui demanda en 2010 si accéder au pouvoir en plein orage planétaire le préoccupait, le premier ministre hongrois sourit : « Non, j’aime le chaos. Car, en partant de lui, je peux construire un ordre nouveau. L’ordre que je veux (12).  » À l’instar de M. Trump, les dirigeants conservateurs d’Europe centrale ont su ancrer la légitimité populaire d’un État fort au service des riches. Plutôt que de garantir des droits sociaux incompatibles avec les exigences des propriétaires, la puissance publique s’affirme en fermant les frontières aux migrants et en se proclamant garante de l’« identité culturelle » de la nation. Le fil de fer barbelé marque le retour de l’État.

Pour le moment, cette stratégie qui récupère, détourne et dénature une demande populaire de protection semble fonctionner. Autant dire que les causes de la crise financière qui fit dérailler le monde demeurent intactes, alors même que la vie politique de pays comme l’Italie ou la Hongrie ou de régions comme la Bavière paraît hantée par la question des réfugiés. Biberonnée aux priorités des campus américains, une partie de la gauche occidentale, très modérée ou très radicale, préfère affronter la droite sur ce terrain (13).

Pour contrer la Grande Récession, les chefs de gouvernement ont mis à nu le simulacre démocratique, la force de l’État, la nature très politique de l’économie et l’inclination antisociale de leur stratégie générale. La branche qui les portait s’en trouve fragilisée, comme le démontre l’instabilité électorale qui rebat les cartes politiques. Depuis 2014, la plupart des scrutins occidentaux signalent une décomposition ou un affaiblissement des forces traditionnelles. Et, symétriquement, l’essor de personnalités ou de courants hier marginaux qui contestent les institutions dominantes, souvent pour des raisons opposées, à l’instar de M. Trump et de M. Bernie Sanders, pourfendeurs l’un et l’autre de Wall Street et des médias. Même scénario de l’autre côté de l’Atlantique, où les nouveaux conservateurs jugent la construction européenne trop libérale sur les plans sociétal et migratoire, tandis que les nouvelles voix de gauche, comme Podemos en Espagne, La France insoumise ou M. Jeremy Corbyn, à la tête du Parti travailliste au Royaume-Uni, critiquent ses politiques d’austérité.

Parce qu’ils n’entendent pas renverser la table, mais seulement changer les joueurs, les « hommes forts » peuvent escompter l’appui d’une fraction des classes dirigeantes. Le 26 juillet 2014, en Roumanie, M. Orbán affiche la couleur dans un discours retentissant : « Le nouvel État que nous construisons en Hongrie est un État illibéral : un État non libéral. » Mais, contrairement à ce que les grands médias ont rabâché depuis, ses objectifs ne se résument pas au refus du multiculturalisme, de la « société ouverte » et à la promotion des valeurs familiales et chrétiennes. Il annonce aussi un projet économique, celui de « construire une nation concurrentielle dans la grande compétition mondiale des décennies qui viennent ». « Nous avons estimé, dit-il, qu’une démocratie ne doit pas nécessairement être libérale et que ce n’est pas parce qu’un État cesse d’être libéral qu’il cesse d’être une démocratie. » Prenant pour exemples la Chine, la Turquie et Singapour, le premier ministre hongrois retourne en somme à l’envoyeur le « There is no alternative » de Margaret Thatcher : « Les sociétés qui ont une démocratie libérale pour assise seront probablement incapables de maintenir leur compétitivité dans les décennies à venir » (14). Un tel dessein séduit les dirigeants polonais et tchèques, mais aussi les partis d’extrême droite français et allemand.

Les fariboles du « capitalisme inclusif »

Devant le succès éclatant de leurs concurrents, les penseurs libéraux ont perdu de leur superbe et de leur clinquant. « La contre-révolution est alimentée par la polarisation de la politique intérieure, l’antagonisme remplaçant le compromis. Et elle cible la révolution libérale et les gains réalisés par les minorités », frissonne Michael Ignatieff, recteur de l’université d’Europe centrale à Budapest, une institution fondée à l’initiative du milliardaire libéral George Soros. « Il est clair que le bref moment de domination de la société ouverte est terminé (15)  ». Selon Ignatieff, les dirigeants autoritaires qui prennent pour cibles l’État de droit, l’équilibre des pouvoirs, la liberté des médias privés et les droits des minorités s’attaquent en effet aux piliers principaux des démocraties.

L’hebdomadaire britannique The Economist, qui fait office de bulletin de liaison des élites libérales mondiales, consonne avec cette vision. Lorsque, le 16 juin dernier, il s’affole d’une « détérioration alarmante de la démocratie depuis la crise financière de 2007-2008 », il n’incrimine en priorité ni les inégalités de fortune abyssales, ni la destruction des emplois industriels par le libre-échange, ni le non-respect de la volonté des électeurs par les dirigeants « démocrates ». Mais « les hommes forts [qui] sapent la démocratie ». Face à eux, espère-t-il, « les juges indépendants et les journalistes remuants forment la première ligne de défense ». Une digue aussi étriquée que fragile.

Longtemps, les classes supérieures ont tiré profit du jeu électoral grâce à trois facteurs convergents : l’abstention croissante des classes populaires, le « vote utile » dû à la répulsion qu’inspiraient les « extrêmes », la prétention des partis centraux à représenter les intérêts combinés de la bourgeoisie et des classes moyennes. Mais les démagogues réactionnaires ont remobilisé une partie des abstentionnistes ; la Grande Récession a fragilisé les classes moyennes ; et les arbitrages politiques des « modérés » et de leurs brillants conseillers ont déclenché la crise du siècle…

Le désenchantement relatif à l’utopie des nouvelles technologies ajoute encore à l’amertume des amateurs de sociétés ouvertes. Hier célébrés comme les prophètes d’une civilisation libérale-libertaire, les patrons démocrates de la Silicon Valley ont construit une machine de surveillance et de contrôle social si puissante que le gouvernement chinois l’imite pour maintenir l’ordre. L’espoir d’une agora mondiale propulsée par une connectivité universelle s’effondre, au grand dam de quelques-uns de ses communiants d’antan : « La technologie, par les manipulations qu’elle permet, par les fake news, mais plus encore parce qu’elle véhicule l’émotion plutôt que la raison, renforce encore les cyniques et les dictateurs », sanglote un éditorialiste (16).

À l’approche du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les hérauts du « monde libre » redoutent que la fête soit morose. « Le transition vers les démocraties libérales a été largement pilotée par une élite instruite, très pro-occidentale », admet Fukuyama. Hélas, les populations moins éduquées « n’ont jamais été séduites par ce libéralisme, par l’idée qu’on pouvait avoir une société multiraciale, multiethnique, où toutes les valeurs traditionnelles s’effaceraient devant le mariage gay, l’immigration, etc. » (17). Mais à qui imputer ce manque d’effet d’entraînement de la minorité éclairée ? À l’indolence de tous les jeunes bourgeois qui, s’agace Fukuyama, « se contentent de rester assis chez eux, de se féliciter de leur largeur d’esprit, de leur absence de fanatisme. (…) Et qui ne se mobilisent contre l’ennemi qu’en allant s’asseoir à la terrasse d’un café un mojito à la main (18)  ».

En effet, cela ne suffira pas… Et pas davantage le fait de quadriller les médias ou d’inonder les réseaux sociaux de commentaires indignés destinés à des « amis » tout aussi indignés, toujours par les mêmes choses. M. Obama l’a compris. Le 17 juillet dernier, il a livré une analyse détaillée, souvent lucide, des décennies écoulées. Mais il n’a pu s’empêcher de reprendre l’idée fixe de la gauche néolibérale depuis qu’elle a adopté le modèle capitaliste. En substance, comme l’avait rappelé l’ancien président du conseil italien de centre gauche Paolo Gentiloni à M. Trump le 24 janvier 2018 à Davos, « on peut corriger le cadre, mais pas en changer ».

La mondialisation, admet donc M. Obama, s’est accompagnée d’erreurs et de rapacité. Elle a affaibli le pouvoir des syndicats et « permis au capital d’échapper aux impôts et aux lois des États en déplaçant des centaines de milliards de dollars par une simple pression sur une touche d’ordinateur ». Fort bien, mais le remède ? Un « capitalisme inclusif », éclairé par la moralité humaniste des capitalistes. Seul ce cautère sur une jambe de bois pourra selon lui corriger quelques-uns des défauts du système. Dès lors qu’il n’en voit pas d’autre en magasin, et que, au fond, celui-ci lui convient bien.

L’ancien président américain ne nie pas que la crise de 2008 et les mauvaises réponses qui y furent apportées (y compris par lui, on imagine) ont favorisé l’essor d’une « politique de la peur, du ressentiment et du repli », la « popularité des hommes forts », celle d’un « modèle chinois de contrôle autoritaire jugé préférable à une démocratie perçue comme désordonnée ». Mais il assigne la responsabilité essentielle de ces dérèglements aux « populistes » qui récupèrent les insécurités et menacent le monde d’un retour à un « ordre ancien, plus dangereux et plus brutal ». Ainsi, il épargne les élites sociales et intellectuelles (ses pairs…) qui créèrent les conditions de la crise — et qui, souvent, en profitèrent.

Un tel panorama comporte pour elles bien des avantages. D’abord, répéter que la dictature nous menace permet de faire croire que la démocratie règne, même si elle réclame toujours quelques ajustements. Plus fondamentalement, l’idée de M. Obama (ou celle, identique, de M. Macron) selon laquelle « deux visions très différentes de l’avenir de l’humanité sont en concurrence pour les cœurs et les esprits des citoyens du monde entier » permet d’escamoter ce que les « deux visions » qu’ils évoquent ont en partage. Rien de moins que le mode de production et de propriété, ou, pour reprendre les termes mêmes de l’ancien président américain, « l’influence économique, politique, médiatique disproportionnée de ceux qui sont au sommet ». Sur ce plan, rien ne distingue en effet M. Macron de M. Trump, ainsi que l’a d’ailleurs démontré leur empressement commun à réduire, dès leur accession au pouvoir, l’imposition des revenus du capital.

Ramener obstinément la vie politique des décennies qui viennent à l’affrontement entre démocratie et populisme, ouverture et souverainisme n’apportera aucun soulagement à cette fraction croissante des catégories populaires désabusée d’une « démocratie » qui l’a abandonnée et d’une gauche qui s’est métamorphosée en parti de la bourgeoisie diplômée. Dix ans après l’éclatement de la crise financière, le combat victorieux contre l’« ordre brutal et dangereux » qui se dessine réclame tout autre chose. Et, d’abord, le développement d’une force politique capable de combattre simultanément les « technocrates éclairés » comme les « milliardaires enragés » (19). Refusant ainsi le rôle de force d’appoint de l’un des deux blocs qui, chacun à sa façon, mettent l’humanité en danger.

Serge Halimi & Pierre Rimbert

(1) Francis Fukuyama, « Retour sur “La Fin de l’histoire ?” », Commentaire, no 161, Paris, printemps 2018.

(2) William Galston, « Wage stagnation is everyone’s problem », The Wall Street Journal, New York, 14 août 2018. Sur les destructions d’emplois dues à la mondialisation, cf. Daron Acemoğlu et al., « Import competition and the great US employment sag of the 2000s » (PDF), Journal of Labor Economics, vol. 34, no S1, Chicago, janvier 2016.

(3) Bob Davis et Dante Chinni, « America’s factory towns, once solidly blue, are now a GOP haven », et Bob Davis et Jon Hilsenrath, « How the China shock, deep and swift, spurred the rise of Trump », The Wall Street Journal, respectivement 19 juillet 2018 et 11 août 2016.

(4) Cité par Adam Tooze, Crashed : How a Decade of Financial Crises Changed the World, Penguin Books, New York, 2018.

(5) John Lanchester, « After the fall », London Review of Books, vol. 40, no 13, 5 juillet 2018.

(6) Jack Dion, « Les marchés contre les peuples », Marianne, Paris, 1er juin 2018.

(7) Yanis Varoufakis, Adults in the Room : My Battle With Europe’s Deep Establishment, The Bodley Head, Londres, 2017.

(8) Pierre Moscovici, Dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Choses vues au cœur du pouvoir, Plon, Paris, 2018.

(9) Lire Frédéric Lordon, « Le jour où Wall Street est devenu socialiste », Le Monde diplomatique, octobre 2008.

(10) « Jean-Claude Trichet : “Nous sommes encore dans une situation dangereuse” », Le Monde, 14 septembre 2013.

(11) Adam Tooze, Crashed, op. cit.

(12) Drew Hinshaw et Marcus Walker, « In Orban’s Hungary, a glimpse of Europe’s demise », The Wall Street Journal, 9 août 2018.

(13) Lire Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « La nouvelle vulgate planétaire », Le Monde diplomatique, mai 2000.

(14) « Prime minister Viktor Orbán’s speech at the 25th Bálványos Summer Free University and Student Camp », 30 juillet 2014.

(15) Michael Ignatieff et Stefan Roch (sous la dir. de), Rethinking Open Society : New Adversaries and New Opportunities, CEU Press, Budapest, 2018.

(16) Éric Le Boucher, « Le salut par l’éthique, la démocratie, l’Europe », L’Opinion, Paris, 9 juillet 2018.

(17) Cité par Michael Steinberger, « George Soros bet big on liberal democracy. Now he fears he is losing », The New York Times Magazine, 17 juillet 2018.

(18) « Francis Fukuyama : “Il y a un risque de défaite de la démocratie” », Le Figaro Magazine, Paris, 6 avril 2018.

(19) Thomas Frank, « Four more years », Harper’s, avril 2018.

Publié le 23/10/2018

La haine des médias ou la démocratie ?

Par Roger Martelli (site regards.fr)

La liberté de la presse est imprescriptible et inaliénable. Si le droit à la critiquer est tout aussi fondamental, rien ne peut justifier ce qui pourrait bien apparaître comme un désir de la museler. Et, a fortiori, rien ne peut justifier que l’on attise la haine contre elle et ses acteurs.

Voilà trop longtemps que la judiciarisation de la vie publique se substitue à un débat anémié, qui a oublié que la politique a pour fonction première de débattre de la société et des conditions de la vie commune. C’est là que git le problème principal, le vrai problème démocratique, celui qui nous étouffe et qui fait les beaux jours des semeurs de haine et d’exclusion. Faire porter la responsabilité de cette carence sur les acteurs de la presse et de la justice, comme s’ils constituaient un bloc, est une faute. Et agiter le spectre des complots est un facilité, trompeuse donc dangereuse. Au temps de la guerre froide, les uns vitupéraient le "parti américain", les autres le "parti de Moscou". Qui a gagné à ces simplismes ? En tout cas, je peux assurer que ce ne fut pas le Parti communiste français.

Qu’il y ait désormais une mise en scène publique délétère de la perquisition, de l’arrestation ou de la garde à vue est une chose. Elle est du même registre que l’étalage universel de la force, policiers grimés en Robocop ou vigiles bodybuildés qui arpentent les rues et les couloirs de métro. Mais cet usage spectaculaire, qui entend fonder l’ordre sur l’intimidation, n’est pas toujours étroitement ciblé. Il touche en grande majorité les humbles et épargne les puissants. Il peut aussi toucher des puissants, ou en tout cas des moins faibles, sans qu’il soit besoin d’invoquer le spectre des machinations, d’autant plus vénéneuses qu’elles sont bien entendu masquées. La main de Macron, après celle de Washington, de Moscou, de Tripoli ou de Téhéran ? Ce n’est pas être naïf que de dire que cette orientation du débat risque de présenter, pour ceux-là mêmes qui l’utilisent, plus de déboires que de succès.

Une presse plurielle

Il est arrivé, dans la dernière période, que des mots très durs soient employés contre la presse, parfois assortis de propos légitimant la « haine » à l’égard de la « médiacratie ». Stigmatiser en bloc une galaxie qui relève de statuts, d’options et surtout de moyens sans commune mesure entre eux est une facilité que l’on pardonne difficilement à qui veut changer le monde. Et que dire alors, quand les cibles ne sont pas les titres possédés par les puissances d’argent, mais des organes indépendants (Mediapart est un des rares qui soit parvenu à cette indépendance) et des médias du service public ? Comme si la dépendance présumée à l’égard du politique comptait bien davantage que la soumission bien réelle aux ratios financiers, à l’opinion publique calibrée et à l’air du temps. Comme si, parce que toute question sociale est fondamentalement politique, tout relevait dans le détail des organismes et des hommes politiques institués.

Qu’un responsable politique ou qu’un mouvement politique proteste contre ce qu’il croit être une injustice est un droit que nul ne peut contester. Mieux vaut toutefois se méfier de la façon d’exercer ce droit. Il est évident que, dans la pratique, la justice n’est pas si égale qu’elle doit l’être en théorie. Il n’est donc pas faux, hélas, de dire qu’il y a deux poids et deux mesures. Mais protester contre le fait que, par exemple, tel ou tel à droite a été moins sévèrement traité, quand les accusations portées étaient plus graves, est un exercice à double tranchant. On ne demande pas à la gauche d’être moins pire que la droite : on lui demande d’être autrement que la droite, dans un autre rapport à l’argent et au pouvoir. La gauche doit être irréprochable, ou bien, à un moment ou à un autre, elle se renie. Celui qui s’estime dans son bon droit doit s’attacher à démontrer son irréprochabilité, pas à étaler son agressivité.

L’indépendance inaliénable de la presse

On ne peut pas critiquer les magistrats et les policiers pour manque d’indépendance et agir avec eux comme si on leur demandait de se soumettre à une autre autorité. La justice doit être indépendante de tout pouvoir, quel qu’il soit. Elle ne doit pas plus dépendre du parlement que du gouvernement. La loi relève du parlement et des citoyens ; ce ne doit pas être le cas pour la justice. Ou alors, on risque de retomber sur les errements tragiques d’une certaine "justice populaire", aux ordres de ceux qui s’érigent en représentants légitimes et uniques du peuple souverain.

Il en est de même pour la presse. Il faut la libérer de la tutelle de l’argent, en premier lieu, mais aussi de celle de tout pouvoir. Je me méfie, de ce fait, de toutes les instances de contrôle qui, sous couvert de déontologie, sont le plus souvent des instances de mise au pas ou d’assujettissement à l’ordre, plutôt que des lieux de régulation et d’arbitrage sereins. La liberté de la presse se construit par le débat libre, pas par la mise sous tutelle, quand bien même elle serait morale et non administrative. Appeler le « peuple » à se soulever contre les médias, à les châtier ou à les « pourrir » évoque des souvenirs pas très glorieux…

Pour une presse libre, pas soumise à de nouveaux maîtres

Ne nous trompons pas de période. La question n’est pas de savoir qui sera le premier au sein d’une gauche exsangue, en 2019, 2020 ou 2022. Le problème est que nous sommes dans un moment d’incertitude extrême, où les digues démocratiques s’érodent, où les fantômes sinistres ressurgissent. Dans ce moment dangereux, il ne suffit pas de dénoncer les complots et surtout pas d’attiser les haines : il faut à la fois critiquer fermement et retisser l’espérance, celle sans laquelle le mouvement ouvrier et la gauche n’auraient pas su redonner aux catégories populaires le sentiment de leur force et de leur bon droit.

Qui pourrait ne pas comprendre la colère de celle ou de celui qui se sent injustement traité ? Mais quand on a l’ambition d’aider le peuple à installer sa dignité et sa souveraineté, tout écart de comportement dessert l’oeuvre collective que l’on souhaite impulser. La combativité est une qualité, la hargne n’en est que l’envers. Le courage est une vertu, l’invective révèle la faiblesse davantage qu’elle n’exprime la force.

Des millions d’individus sont en attente de projet, de sens partagé, de nouvelle espérance, individuelle et collective, qui les stimule et donne vie aux seuls idéaux valables, ceux de l’égalité, de la citoyenneté déployée et de la solidarité. C’est une force tranquille qui leur redonnera confiance. À la différence du passé, elle ne reposera ni sur une organisation unique ni sur un seul homme, mais sur le sentiment clairement exprimé de ce dont on ne veut plus et de ce que l’on veut construire. Et, dans ce cadre, plus que jamais nous aurons besoin d’une presse libre, pas d’une presse soumise à de nouveaux maîtres.

Publié le 14/10/2018

Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?

Compte-rendu de Jacques Wajnsztejn

paru dans lundimatin#159,

 

Du 20 au 22 septembre derniers se sont tenues des journées d’échanges organisées à l’initiative de Serge Quadruppani, dans le village d’Eymoutiers sis près du plateau de Millevaches dit aussi « la montagne limousine ». Sur le texte de présentation, on pouvait lire : "Réchauffement climatique s’accélérant hors de tout contrôle, montée des fanatismes et triomphe de la rapacité d’une hyper-bourgeoisie mondiale, chaque jour s’affirme un peu plus la conscience que des catastrophes vont s’accumuler, menaçant jusqu’à la vie même sur la planète Terre. Le sentiment d’impuissance n’a peut-être jamais été aussi grand devant un système social qui semble indéboulonnable. Le capitalisme est-il l’horizon indépassable de l’humanité ?"
Les journées se sont articulées "autour de livres qui racontent l’histoire et l’avenir d’une idée aussi solide que le capitalisme : sa remise en cause à travers l’auto-organisation des exploités ; de grands moments où l apossibilité de rupture est apparue : mai 68 en France et la décennie insurrectionnelle en Italie ; les opposition présentes à travers les luttes de territoires."
Nous publions ici le compte rendu de ces rencontres (présentation des livres par leurs auteurs et bribes de discussion) écrit par l’un des intervenants, Jacques Wajnsztejn, dont nous avions publié
les bonnes feuilles de son livre sur mai 68 à Lyon. Il nous livre également quelques impressions plus personelles.

Charles Reeve, Le Socialisme sauvage - Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours.

Le livre de Ch. Reeves (CR) qui commence le cycle de discussions nous présente les luttes historiques anticapitalistes les plus marquantes et principalement les luttes prolétariennes. Au-delà d’une simple énumération/description, CR amorce un bilan critique qui oppose d’une part, les courants socialistes antiautoritaires aux courants autoritaires, d’autre part l’ère des émancipateurs à l’ère de l’auto-émancipation.

Si la puissance du courant autoritaire a été effective à partir de différentes expériences historiques, elle ne s’est exprimée qu’à travers la toute-puissance de l’État-parti et il s’en est suivi un autre type de dictature de classe que celle de la bourgeoisie, destructrice de toutes les autres formes de pratiques et d’organisation révolutionnaires. En effet, la question des moyens en rapport avec les fins a été peu à peu dévoyée sur la base de la priorité donnée à l’efficacité politique sur les principes, au quantitatif par rapport au qualitatif, au pouvoir du parti au détriment de la puissance de classe ou à la spontanéité des masses. En filigrane, CR fait de la démocratie directe le principe de fonctionnement antiautoritaire par excellence, qu’il prenne la forme des conseils ouvriers ou celle des assemblées. C’est le chemin (moyen) qui conduit à l’auto-émancipation posé comme fin.

Si le socialisme autoritaire a aujourd’hui à peu près disparu partout, il n’a pas été vaincu par des forces révolutionnaires, mais par l’échec de son ’modèle’ face à celui représenté par les démocraties capitalistes occidentales. Force est de constater qu’il ne s’est pas produit, en retour, un renouveau des courants qui se rattachaient historiquement au socialisme antiautoritaire [1]

[1] ce sont les termes de socialisme et a fortiori de...

. De là, un sentiment d’impuissance, non plus cette fois par rapport à la puissance des formes autoritaires du socialisme, mais par rapport à la puissance du capital. Sa nouvelle dynamique semble en effet déboucher sur un no limit sans alternative (fatalité de la course à la croissance et l’emploi, fatalité de l’innovation technologique), alors même que ses mutations engendrent destructions et limites [2]

[2] des limites qui ne seraient plus seulement ou...

.

Il en ressort une impression d’horizon indépassable dans la mesure où il n’apparaît plus clairement de perspectives autres et d’alternatives. C’est comme si se produisait un « effacement de l’histoire » comme l’énonce le dernier Rancière. Un double effacement en fait, le premier produit par l’idéologie du capital (la « fin de l’histoire » de Fukuyama), le second par des fruits dérivés du structuralisme à travers des thèses post-modernes (la fin des ’grands récits’, Furet à la place de Kropotkine dans l’appréciation du rôle de la révolution française).

Pourtant, comme disait Benjamin Perret : « Seuls ceux qui ont perdu leurs illusions sont porteurs d’espoir ».

Serge Quadruppani intervient alors, au cours de la discussion, par rapport à la question du pouvoir. En effet, pour lui, la façon qu’a CR de présenter l’auto-organisation des luttes comme le point essentiel pourrait conduire vers des thèses qui reprennent peu ou prou la formule selon laquelle on peut changer le monde sans prendre le pouvoir ou sans se poser la question du pouvoir [3]

[3] cf. Holloway, ndlr...

. SQ élargit sa remarque au fait plus général de considérer la question de l’organisation comme une question tellement centrale qu’on a l’impression, à la lecture du livre de CR, que le processus révolutionnaire se réduirait à une question de forme sans poser celles du contenu et des objectifs.

CR répond en précisant ce qu’il appelle les forces et l’énergie, termes qui correspondent peut-être à ce que SQ appelle « puissance » (dans le sens de capacité d’agir) et non « pouvoir » [4]

[4] toujours le problème de la correspondance des termes et...

. Une personne dans l’assemblée intervient alors pour dire que, si le contenu ne doit pas être sacrifié à la forme, forme et contenu n’ont aucune portée pratique si tout cela n’est pas rapporté à une analyse sérieuse des transformations du capital. Tout en étant pertinente, cette affirmation ne peut trouver de débouché dans un temps de discussion forcément réduit et centré sur une autre problématique.

Par-delà ces divergences d’appréciation, la discussion se termine par ce qui semble être un point d’accord et d’espoir mesuré pour toute l’assemblée. C’est celui de remettre en cause la séparation marxiste orthodoxe entre conditions objectives et conditions subjectives et a fortiori la primauté des premières par rapport aux secondes. Il est nécessaire de sortir du déterminisme absolu. S’il y a encore de l’histoire, il n’y a pas de sens de l’histoire. Donc finalement, rien ne serait inéluctable et définitif.

Cela nous renvoie à la question générale posée en entête de cette série d’exposés-débats.

Jacques Wajnsztejn, Mai 68 à Lyon et le mai rampant italien (avec Jacques Guigou)

Le lendemain, JW intervient autour de Mai 68 pour insister sur le fait que ceux qui critiquent le déluge commémoratif sont souvent les mêmes qui énoncent un « effacement de l’histoire » qui a déjà été évoqué dans l’exposé précédent. Or le problème, au moins pour les protagonistes de Mai, est justement de ne pas se laisser déposséder d’une histoire par des sociologues et des historiens ou des grands médias modernes comme Mediapart qui ont substitué au récit des protagonistes, mélange de vérité et de subjectivité militante, les témoignages de ceux qui ont été « traversés » par l’événement et à qui on demande témoignages et « ressenti » puisque la psychologisation des rapports sociaux s’étend aujourd’hui jusqu’aux questions de température climatique.

Essayer de rappeler la vérité des faits s’imposait comme la tâche première la plus évidente. Pour ne prendre que l’exemple lyonnais, il s’avérait essentiel, en ce qui concerne la mort du commissaire Lacroix à Lyon au cours de la manifestation du 24 mai, de faire pièce non seulement à la version policière puis judiciaire qui a longtemps prévalu dans les médias, mais aussi à la version colportée jusqu’en 2008 inclus, par les historiens chargés de coordonner les travaux universitaires sur Mai-68 (Michèle Zancarini-Fournel en l’occurrence). De la même façon, il fallait rétablir la vérité sur le rôle des trimards dans la révolte et le mouvement de Mai-68 à Lyon. Mais au-delà de ce minimum de mémoire, il était aussi nécessaire de mettre l’accent sur le caractère d’événement au sens fort du mouvement de Mai-68. De relever son caractère exceptionnel, dans tous les sens du terme, qui ne se laisse pas noyer dans la vulgate de termes tels : « les événements » de 1968, « les années 68 » qui envahissent aujourd’hui journaux, émissions de radio ou télévision et les maisons d’édition.

Tout d’abord, je pense qu’il est nécessaire de définir cet événement le plus précisément possible et c’est aussi le recul du temps et le retour à … qui permet mieux de le qualifier.

Mai-68 ne fut pas une révolution, même si l’événement, dans sa force, révolutionna beaucoup de choses. Il ne fut pas non plus une insurrection ou alors cela serait seulement au sens faiblard d’insurrection des esprits. Il me semble que le meilleur terme, le plus proche de ce qu’on a vécu et avec le bilan objectif qu’on peut en faire maintenant et rétrospectivement, est celui d’une insubordination sociale, terme que j’ai d’ailleurs choisi comme sous-titre de mon livre sur Mai-68 à Lyon. Ce terme me semble marquer le caractère extrêmement massif d’un mouvement qui ébranla la plupart des institutions, y compris culturelles et sportives. Une insubordination à un double titre, par rapport à la domination la plus concrète et directe qui faisait peser sa contrainte sur les adolescents, les élèves, les soldats, les ouvriers et les employés, mais aussi par rapport à la domination plus abstraite de la loi et de l’ordre établi sur l’ensemble des individus en position subordonnée (les femmes et les travailleurs immigrés en constituant des fractions). Cette insubordination toucha tous les secteurs, mais ne fut pas générale. Elle concerna et fut surtout portée par ceux qui cumulaient plusieurs situations de domination, mais qui tenaient à l’exprimer de façon unitaire et non dans leur particularisme (les arrestations de travailleurs immigrés furent particulièrement nombreuses, d’après les rapports de la police et la presse, au cours de la nuit du 24 mai à Lyon). De larges fractions de la jeunesse (étudiante, ouvrière, mais aussi paysanne) rejoignirent ainsi, sans en avoir majoritairement conscience, le courant transhistorique de socialisme antiautoritaire dont a parlé CR. Mais ce mouvement d’insubordination fut quelque peu autolimité dans la mesure où s’il a pris conscience de sa puissance, il n’a pas véritablement su quoi en faire ce qui nous ramène à la question du pouvoir posée par SQ dans la discussion précédente. Dans cette mesure et contrairement à ce qui s’est passé en Italie dès le début des années 70, la question de porter la lutte et l’offensive au cœur de l’État n’a pas été envisagée. Le mouvement a plutôt dévoilé (ce qui est important certes, mais insuffisant) la vacuité du pouvoir en place quand tout s’arrête tout autour, c’est-à-dire quand la politique, au sens politicien du terme, est mise hors-jeu par la force d’un mouvement qui ne la conteste même pas, mais qui l’ignore délibérément. Ainsi, une grande manifestation le 7 mai passa devant l’Assemblée nationale sans y jeter un coup d’œil. [5]

[5] La situation était donc très différente de celle...

. Une fois de plus nous sommes ramenés à la question du rapport au pouvoir et à l’État.

Ensuite, je dirais que mai-68 et plus généralement les mouvements de ces années là, dans de nombreux pays, correspondaient à un point d’inflexion entre deux périodes historiques, la première qui épousait le cadre théorique et pratique du vieux mouvement ouvrier, y compris dans ses ’orgasmes’ prolétariens que CR met bien en évidence dans son livre (1848, la Commune, révolutions de 1917, 1919, 1923 et le mouvement des conseils en Allemagne, 1936-37 et la révolution espagnole) tout en exprimant déjà une perspective a-classiste d’une révolution « à titre humain » reposant sur la critique du travail, des organisations syndicales et politiques ouvrières analysées non comme des outils révolutionnaires, mais comme des médiations assurant la défense de la force de travail au sein d’un rapport de dépendance réciproque entre le capital et le travail.

La période qui court entre 1968 et 1978 est celle pendant laquelle s’exprime, dans plusieurs pays, cette double nature des mouvements, mélange d’ancien (le lien avec le fil rouge des luttes de classes - Marx disait à peu près, en analysant les luttes de classes en France, que les révolutions nouvelles se font souvent encore sous les oripeaux des révolutions précédentes) et de nouveau comme la rupture avec les valeurs communes aux deux grandes classes (idéologie du travail et du progrès, nécessité d’une hiérarchie professionnelle, sociale, générationnelle, de sexe) qui permet de poser d’autres questions, de lever des apories liées à des contradictions antérieures à l’avènement de la société bourgeoise (rôles sociaux, rapports à la nature extérieure). Ce n’est donc pas un hasard si ce sont de larges fractions de la jeunesse qui ont porté ce mouvement, mais avec ses limites, puisque loin de conduire à une unité supérieure de la classe en lutte, il a plutôt marqué le début d’une décomposition des classes que la restructuration du capital qui a suivi a achevé. Il a aussi reposé, le plus souvent en creux, la question du sujet révolutionnaire et même celle du sujet tout court.

Enfin, c’est bien le caractère d’événement de Mai-68 qui soit l’isole de ce que certains appellent « le cours quotidien des luttes de classes » qui ne perçoit dans chaque événement qu’un soubresaut conjoncturel au sein d’un continuum déterminé par les structures ou alors un mouvement de rattrapage dans des aires où le capital manquait de dynamique. Ces deux types de positions empêchent de saisir le nouveau du mouvement ou alors l’englobent dans le mouvement plus général qui le suit comme s’il n’était que le déclencheur de quelque chose de finalement beaucoup plus important. Cette dernière position sera d’ailleurs reprise par une personne de l’assemblée qui, sans dénier l’importance de Mai-68, n’en fait que le commencement d’un grand mouvement de ’libérations’. Or, nous affirmons au contraire, que c’est bien l’appréciation de Mai-68 en tant qu’événement et discontinuité qui nous fait dire que ce mouvement a été battu quelles que soient les conquêtes sociales ou la « libération des mœurs » qui y seront rattachées par la suite. C’est parce qu’il n’y a pas eu dépassement de l’événement dans un processus révolutionnaire plus avancé (tout se joue en moins de deux mois) que son englobement devient possible au sein d’un autre processus qui n’est sa suite que dans l’ordre chronologique et qu’auparavant on aurait appelé « contre-révolutionnaire », mais que j’ai préféré nommer ’révolution du capital’ afin de bien montrer, là aussi, la discontinuité, y compris au niveau des concepts utilisés. Dans cette mesure, certaines transformations peuvent bien se produire, c’est de la défaite ou de la victoire du mouvement que dépendra alors leur sens principal : d’aliénation/séparation ou au contraire ’socialiste’ (j’emploie le terme au sens générique de CR). Or, la défaite du mouvement a agi comme un déverrouillage par rapport à tous les obstacles et vieilleries de l’ancienne société bourgeoise qui l’empêchait d’atteindre la dimension de ’société capitalisée’. Contrairement à ce qui a souvent été dit, et encore ici cet après-midi par certains dans l’assistance, il n’y a pas eu « récupération ». C’est un mouvement dialectique qui a porté les transformations d’un nouveau cycle à partir des limites de l’ancien (à la critique du travail a répondu l’automation puis le chômage, aux revendications seulement quantitatives a répondu le consumérisme, à la critique de la famille a répondu son éclatement en une diversité de formes, etc.).

Si nous voulons revenir à la question de SQ censée donner unité à ce cycle de discussion et aussi nous projeter dans le futur ou au moins l’avenir proche, nous pouvons dire que cet événement et le mouvement qui lui est lié, ne fournissent aucune recette pour l’avenir. En effet, aucune forme d’auto-organisation n’aura eu le temps de s’y exprimer et surtout de s’y développer. Les comités de grève ou de quartier correspondaient à des formes immédiates qui n’ont pas connu le processus de maturation sur plusieurs années de leurs correspondants en Italie. C’est son caractère d’événement plus que ses réalisations qui lui fait conserver sa charge subversive, car il indique finalement que tout est toujours ouvert et possible. En effet, il y a toujours une part d’imprévisible qui ne peut être anticipée par une quelconque théorie prétendument porteuse d’un sens de l’histoire. La révolte et la résistance sont des ressorts qui ne se laissent pas analyser rationnellement à partir de conditions. Un dysfonctionnement conjoncturel, une grosse bavure sont autant d’opportunités. Et au-delà d’une mystique de l’événement, celui-ci conserve aussi sa force symbolique dans la mesure où sa simple évocation continue, d’un côté à faire peur aux puissances dominantes par la capacité qui a été la sienne à tenir la rue, à arrêter toute activité ; et de l’autre, à constituer une référence pour de nombreuses luttes et mouvements dans le monde entier. Sempiternellement, les médias s’en vont effectivement questionner chaque nouvelle lutte, chaque nouveau fauteur de trouble de l’ordre public sur leurs rapports à Mai-68.

Michèle Riot-Sarcey, historienne, auteure de Le procès de la liberté intervient sur le thème : « Les chemins de la liberté en questions – histoire et politique de 1848 à Notre-Dame-des-Landes »  

Le lendemain en début d’après-midi, l’intervention de Michèle Riot-Sarcey (RS) est centrée sur la révolution de 1848 en France, mais elle est précédée d’un petit préambule dans lequel elle nous fait part de sa position plus générale par rapport à Mai-68 qui, pour elle, du côté ouvrier, est bien un échec (comme le montre le film « Reprise » qui sera d’ailleurs projeté demain en complément de ces journées). Et elle aussi nous fait part de ce sentiment d’effacement de l’histoire qui semble rythmer toutes nos journées de discussion : idéologie de la fin de l’histoire, mise en veilleuse des expériences historiques en sont les manifestations les plus patentes.

Si on entre plus avant dans le processus révolutionnaire de 1848, RS insiste sur cette expérience historique qui ne se laisse pas réduire à ses composantes théoriques (Proudhon, Louis Blanc, St Simon, Fourier certes lus), mais se caractérise par des associations et « l’association des associations », une organisation non étatique de l’époque regroupant 104 associations corporatives parisiennes d’origine très diverse, du boutiquier à l’artisan et au compagnon de petites entreprises en passant par l’instituteur et le personnel de maison. C’est que dès la Restauration souffle un vent de liberté à travers le souvenir de 1789 ou de 1830 (Les Canuts et « La liberté ou la mort », Delacroix et « La liberté guidant le peuple »). De même, le journal La Fraternité, dès 1840 porte les idées de fraternité (cf. P. Leroux) et d’égalité au sein de ce petit peuple qui n’est pas encore prolétariat. Les classes ne sont pas encore théorisées et définies clairement ce qui fait que les termes restent confus. Ainsi, alors que le terme de peuple est accaparé par Lamartine comme antidote au « vilain mot de prolétaire », d’autres notions semblent s’emboîter sans peine comme collectif-commune-communisme. Mais tout ça n’est pas encore référée à ce que CR délimite comme socialisme antiautoritaire ou autoritaire et est plutôt perçu dans le cadre de ce qui sera appelé plus tard par Engels le « socialisme utopique », dont les perspectives se voient attaquées ou moquées par les pouvoirs en place et leur moyens de propagande [6]

[6] un socialisme utopique qui peut d’ailleurs parfaitement...

.

Il y a bien en 1848 une révolution sociale dont certaines des principales revendications sont l’abolition du salaire à la tâche et l’égalité des salaires. Certains de ces protagonistes cherchent à s’organiser de façon autonome au sein d’une commission ouvrière, tentative qui se substitue pendant un temps court à la Chambre des Pairs, mais la grande majorité rurale du pays est effrayée par les troubles et ce sont des Tocqueville et consorts qui organisent les élections politiques de l’après soulèvement. RS souligne que cette peur sera encore plus grande sous la Commune et elle ne touchera pas que les possédants et les paysans. Beaucoup d’intellectuels et écrivains verront en effet dans la Commune une pure aberration. Pour avoir une idée approximative des sentiments de l’époque, RS compare l’impression ressentie alors, à celle que produirait aujourd’hui le déversement impromptu et brutal des habitants des banlieues en direction des centres-villes [7]

[7] s’ils décidaient d’y faire autre chose que d’y...

.

Comme dans la période 1789-1793, RS fait bien apparaître le rôle important des femmes en 1848 (Jeanne Deroin) et leur intégration dans le processus révolutionnaire tant que celui-ci est dans sa phase ascendante, alors que la République qui va conclure ce processus innove le ’travail/famille/patrie’ qui fera flore ensuite au cours de l’histoire contemporaine et sera un facteur de relégation des femmes de la vie publique et politique.

Là encore, dans la révolution de 1848, comme plus tard dans la Commune, l’événement surprend. RS cite Deleuze qui, dans Qu’est-ce que la philosophie, écrit que l’événement est ce qui échappe à l’histoire [8]

[8] on devrait plutôt dire qui échappe à la continuité...

et qui est irréductible parce qu’il n’a pas de dépassement. Là brille « le cristal de l’événement total » (Walter Benjamin).

RS rajoute [9]

[9] dans le langage de l’École de Francfort, ndlr...

que c’est le devenir non advenu qui fait l’histoire et que cette phrase rend compte d’une caractéristique constante de l’histoire des révolutions en France.

1848-1968-2011 et les printemps arabes, constitueraient un fil historique révolutionnaire qui relie de nombreuses expériences et pays, mais l’exemple de l’effacement de ces dernières expériences de 2011 montre qu’il est nécessaire de s’attacher à « restituer l’historicité de l’histoire ».

J’’interviens en toute fin de la discussion pour m’étonner que la référence principale de RS au sein de ce fil historique soit 1848 … et non pas 1789 ou 1793. RS me répond y avoir réfléchi, y compris à l’intérieur du présent livre et nous renvoie à de prochains échanges faute de temps pour aborder ce point.

Serge Quadruppani, Le Monde des Grands Projets et ses ennemis

En fin d’après-midi, SQ nous présente son dernier ouvrage pour lequel il utilise, notamment, la notion d’Empire mise en avant par Hardt et Negri sans pour cela qu’il épouse, évidemment, les positions politiques de ces deux auteurs, fort contestables au demeurant. C’est cette puissance de l’Empire qui nécessiterait de toujours plus pousser vers un quadrillage géopolitique de l’espace social, espace de circulation des flux, mais aussi espace de contrôle du temps des individus. Les exemples paradigmatiques de ce « monde des grands projets » nous sont donnés par le mouvement déjà ancien du No-TAV dans le val de Suze en Italie et plus récemment avec le mouvement de la ZAD de Notre dame des landes (NDDL) contre l’aéroport de la région nantaise, en passant par la lutte à Sivens.

Plus opportunément, c’est aussi le mouvement contre la loi-travail (printemps 2016) qui a amené SQ à poser les luttes de territoire dans une perspective plus large. En effet, certaines banderoles brandies à cette occasion, par exemple dans les ’cortèges de tête’, faisaient clairement référence à cette dimension plus large en proclamant : « Contre la loi-travail et son monde ». C’est donc bien contre les grands projets et leur monde qu’il faut se battre, même si SQ intègre le « et son monde » à sa façon dans l’intitulé de son livre de façon à faire apparaître aussi les ennemis de ce monde.

Comment expliquer ce « monde des grands projets » ? Pour SQ, il ne s’agit pas que d’une question de profit ou de rentabilité. D’ailleurs, la plupart de ces projets ne sont pas le fruit premier d’un audit de rentabilité de la part de ceux qui les décident et les organisent, puisqu’ils sont avant tout des projets politiques, économiques et stratégiques. C’est pour cela que leur chiffrage préalable n’est qu’un effet d’annonce, dont le montant est la plupart du temps largement outrepassé. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les adjudications ne sont pas juteuses pour les entreprises qui en bénéficient. Mais si on prend de la hauteur stratégique et que l’on se place du point de vue global de l’Empire, il s’agit bien plutôt de passion (des ingénieurs) et d’hubris de la part des dominants et dirigeants de ce monde qui sont à l’origine de ces grands projets. Ils participent aussi de l’idéologie du progrès et de l’idée très actuelle que tout ce qui est possible doit être réalisé (les désirs et les besoins humains sont supposés illimités). Aucun champ n’y échappe plus aujourd’hui, y compris ceux qui étaient censés appartenir aux ’communs’ ou au ’vivant’ et si tous les projets concernent en principe un champ spécifique, ils s’insèrent néanmoins dans un projet plus général de la domination globale. Dans le cas des exemples principaux cités dans le livre, il s’agit ici précisément, de la mise en réseau des différentes métropoles de façon à faciliter les flux de marchandises et de personnes. Il en résulte non seulement une transformant de l’espace et du temps qui se trouvent tous deux comme réduits par la centralisation et la vitesse, mais aussi une marginalisation des espaces intermédiaires.

Contre ce monde se dressent des « ennemis » qui le contestent ou même en proposent un autre à travers des expériences qui tentent de réorganiser l’espace pour leur compte au sein des ZAD ou inventent une nouvelle temporalité comme dans le mouvement des « Nuits debout ». Ces expériences renouvellent quelque peu les expériences du socialisme utopique et l’État prend d’ailleurs prétexte de cette dimension utopique pour ne pas négocier sur les projets collectifs de sortie du conflit, ne prenant en compte que des projets individuels censés être plus rationnels alors qu’ils ne font que se conformer à la norme qui légitime le choix prioritaire en direction de la propriété privée individuelle ou familiale.

Pourtant, pour beaucoup de zadistes il ne s’agissait pas simplement de s’opposer à un projet capitaliste, mais de proposer des alternatives au rapport dominant à la nature. Comme le disent certains : « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ».

Ces luttes montrent qu’on peut gagner, même partiellement, en jouant sur les contradictions internes d’un Empire qui reste fragmenté [10]

[10] il n’y a pas de ’plan du capital’, ndlr...

. Elles tentent aussi d’échapper à une position strictement localiste en mentionnant bien qu’il ne s’agit pas d’aboutir à un déplacement géographique des grands projets, mais à leur remise en question (cf. le slogan : « ni ici, ni ailleurs »). Se mêlent ici étroitement la résistance des anciennes communautés montagnardes du Val de Suze et les nouvelles forces d’opposition à la domination globale des territoires formant, peu ou prou, un sujet collectif fort différent du sujet révolutionnaire tel qu’il était conçu dans les mouvements classistes historiques. Ces mouvements expriment, comme le dit SQ, une « puissance venue d’en bas » capable de poser des questions concrètes et situées, mais à valeur universelle. La formule de Marx sur le ’tort universel’ fait à la société toute entière à travers le ’tort particulier’ de l’exploitation subie par la classe ouvrière peut aujourd’hui être réutilisée par tous ceux « à qui on n’a pas fait qu’un tort particulier (le lieu agressé), mais aussi un tort universel (la marchandisation-destruction du vivant) ».

Par rapport au jugement qu’on peut avoir sur le résultat d’une lutte un débat s’engage entre ceux qui, comme CR, pensent qu’on ne négocie pas avec le capital ou ses représentants avec comme sous-entendu implicite, que la négociation ouvre vers le compromis et finalement un échec parce qu’on reconnaît par-là les forces de domination [ à la ZAD de NDDL, la négociation se fait sur la base du retrait des « nomades » de l’occupation et du maintien sur place de ceux qui peuvent arguer d’un droit de propriété, ndlr, JW] et ceux qui, comme SQ, estiment que c’est une façon de penser qui ne correspond plus à la réalité du rapport social capitaliste d’aujourd’hui. En effet, celui-ci impose maintenant dans tous les actes de la vie quotidienne aussi bien qu’au travail, des compromis, si ce n’est des compromissions [11]

[11] dit autrement, l’État et le capital c’est aussi nous...

.

De ce type de lutte peut se dégager un sujet collectif qui ne préexiste pas dans un commun déjà là, mais est en cours de formation dans des pratiques concrètes, des expériences de lutte.

Remarques personnelles

Les remarques qui suivent portent sur certains points présents dans le livre de SQ qui n’ont été qu’effleurés ou même pas été abordés au cours des échanges à Eymoutiers

Le principal bémol que je mettrais à cette construction théorique par ailleurs séduisante, c’est qu’elle repose bien trop sur le partage, à mon avis artificiel entre un monde (les autres, les dominants) et ses ennemis, ce qui donne tout à coup l’impression que « ses ennemis » forment déjà un autre monde. Outre que cette perspective s’origine chez Carl Schmitt et que comme le disait RS au cours d’un échange, on ne peut pas utiliser n’importe quel théoricien comme si ses thèses pouvaient être séparées de sa propre personne et du rôle qu’il a pu jouer dans l’histoire, ni de l’usage historique qui en a été fait. Or même si RS n’a pas précisé, il faut dire que Schmitt, spécialiste des théories du Droit, a été un haut dignitaire nazi et qu’il se trouve que ces thèses sur l’État d’exception et la ligne de partage fondamentale entre ennemis/amis étaient tombées dans l’oubli avec la défaite du nazisme jusqu’à ce que certains heideggériens de gauche, puis, plus récemment, les thèses des proches de l’Insurrection qui vient, les fassent resurgir. Mais je pense que ce n’est pas là l’essentiel qui est plutôt, pour moi, de vouloir tracer une nouvelle ligne de partage de ce type après l’échec qu’a pu constituer, au cours de l’histoire moderne, l’idéologie des frontières de classe. Et, qui plus est, de la voir resurgir, certes sous une autre forme, dans une période telle que celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui, où le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a bien du mal justement à délimiter une « ligne » et à fortiori une démarcation du type amis/ennemis. En effet, il se trouve que ces frontières sont justement de plus en plus floues, à tel point que certains croient qu’il il n’y a plus que 1% d’ennemis ou, autre variation, que l’ennemi n’est représentée que par une petite oligarchie, analyse qui se distingue mal de celle des souverainistes/populistes de droite et de gauche et néglige complètement les orientations réticulaires du capital qui viennent troubler ses tendances oligarchiques. Pour ne prendre qu’un exemple, voir l’importance prise par les ONG et leurs réseaux là où dominaient auparavant les anciennes fondations oligarchiques. Mais il n’y a pas forcément contradiction entre ces deux moments de la dynamique du capital dans la mesure où les deux reposent sur une crise de la forme État-nation et de ses institutions. Les réseaux de Greenpeace et Médecins sans frontières peuvent donc parfaitement coexister avec les conférences oligarchiques sur le climat, mais pas avec les anciennes manifestations de la souveraineté nationale (cf. l’affaire du Rainbow warrior). Dans le même ordre d’idée, l’ancien pantouflage entre élites publiques et privées a été bousculé par une interchangeabilité des personnels de tendance réticulaire et par l’importance prise par les jeunes loups du numérique et de la fintech. Cette difficulté à établir des délimitations claires ou antagoniques ne touche pas que l’analyse du capital, mais l’ensemble du rapport social capitaliste. Ainsi, l’hubris dont parle SQ ne touche pas que les dominants, car c’est le propre de la société du capital que de miniaturiser les grands projets collectifs du pouvoir, afin de rendre possible leur intégration (« internisation » dirait JG) dans des micro-projets individualistes de la société de consommation. Le tout est possible des ingénieurs, de la technologie et des grands mécanos de la domination est alors réapproprié (ou croît l’être), dans sa mise à disposition pour la satisfaction des désirs des individus de base. L’impression de toute puissance que procurait auparavant l’automobile a été démultipliée par la profusion des nouveaux objets techniques. Comme le disait Marx, mais pour la machine de l’usine, « le mort saisit le vif », mais il n’y a plus de repli hors champ dans la société capitalisée. Le mort tend à saisir l’ensemble du vivant avec les biotechnologies.

Cette passion de l’illimité est aujourd’hui la chose la mieux partagée du monde et appartient en propre à l’humanité, à la ’nature humaine’ (au risque de créer une seconde nature). Comme on dit vulgairement, le ver est dans le fruit et il n’y a qu’un seul monde. Les « ennemis » ne peuvent donc, au mieux et sans jeu de mot, ne faire qu’y camper. À la dépendance réciproque qui liait déjà travail et capital dans le rapport de production capitaliste vient alors se rajouter une nouvelle dépendance réciproque dans le rapport aux outils technologiques qui est à la base de la nouvelle reproduction des rapports sociaux dans la société capitalisée. On en a un peu parlé dans la discussion à travers la référence critique aux projets transhumanistes parce qu’ils entrent tout à fait dans le monde des grands projets, mais on a beaucoup moins parlé du fait que certains de ceux-ci sont déjà plébiscités par nombre d’individus et par l’ensemble des medias « éclairés » (les « grands sujets de société » faisant pendant aux « grands projets »). Je ne développerais pas plus pour ne pas ouvrir de polémique sur des sujets qui n’ont pas fait directement débat au cours de ces journées.

Pour conclure, si ces mouvements peuvent invoquer l’expérience historique de la « Commune de Nantes » et de l’expérience des ouvriers paysans de l’ouest de la France en 1968 ou la lutte du Larzac ou encore des communautés du Chiapas, la situation actuelle dans les pays industrialisés dominants a tellement évolué sous les coups de la mondialisation/globalisation/capitalisation du monde que la notion de ’base arrière’ ou celle de marge d’autonomie est devenue aujourd’hui hautement problématique. Résister oui, car, comme à l’époque des Canuts, c’est toujours la base minimum pour vivre debout ; se dissocier ? C’est une autre paire de manche et faudrait-il encore que ce soit la bonne stratégie, ce dont je doute.

 

JW 

[1] ce sont les termes de socialisme et a fortiori de communisme qui sont devenus incommodants, des ’gros mots’, ndlr, JW

[2] des limites qui ne seraient plus seulement ou essentiellement internes, comme la baisse tendancielle du taux de profit, la lutte des classes, mais externes, « environnementales », avec un développement subséquent des thèses catastrophistes, ndlr, JW

[3] cf. Holloway, ndlr JW

[4] toujours le problème de la correspondance des termes et de leur lisibilité dans les discussions, amplifié aujourd’hui par la disparition plus ou moins grande des grandes références théoriques et historiques et donc le flou artistique qui règne autour des différents concepts et des anciennes doxas, ndlr JW

[5] La situation était donc très différente de celle d’aujourd’hui ou tout est posé en termes de crise de la représentation, mais, en l’absence de mouvement, sans autre perspective immédiate que celles proposées par les divers populismes, ndlr, JW

[6] un socialisme utopique qui peut d’ailleurs parfaitement revêtir des traits autoritaires si on en croît les traités de l’époque, ndlr JW

[7] s’ils décidaient d’y faire autre chose que d’y consommer ou d’y voler, ndlr JW

[8] on devrait plutôt dire qui échappe à la continuité historique, ndlr JW

[9] dans le langage de l’École de Francfort, ndlr JW

[10] il n’y a pas de ’plan du capital’, ndlr JW

[11] dit autrement, l’État et le capital c’est aussi nous qui participons de la reproduction globale du rapport social capitaliste, ndlr, JW

Publié le 03/09/2018

Lucien Sève : « Nous vivons l’entrée historique du capitalisme en phase terminale »

Par Catherine Tricot | (site regards.fr)

Le bicentenaire de la naissance de Marx, la sortie de Capital, exit ou catastrophe… de bons prétextes pour un entretien, rare, avec le philosophe Lucien Sève. Il nous ouvre son appartement à Bagneux pour revenir sur son parcours intellectuel et politique.

Regards. Comment situez-vous la présence de Marx aujourd’hui ?

Lucien Sève. En vraie hausse, par-delà l’effet de mode. Marx était tombé dans un puits d’indifférence avec la vague néolibérale qui a déferlé depuis les années soixante-dix. Pendant trente ans, le travail que nous avons poursuivi en ce domaine s’est fait dans la soute. Inaudible. Mais la grande crise financière de 2007-2008 a remis en lumière sa critique du capitalisme. Des milieux financiers même est venue l’idée que ce qu’il avait montré dans Le Capital gardait une pertinence. Et, dans la foulée, on a vu commencer à remonter l’audience du Marx penseur de bien des questions majeures. Par exemple, de l’aliénation, telle du moins qu’il la concevait dans sa jeunesse et que s’y intéresse toujours l’École de Francfort. En 2014, il est enfin mis pour la première fois au programme des épreuves écrites de l’agrégation de philosophie, reconnaissance majeure. Nombre d’objections traditionnelles s’effondrent – par exemple l’accusation de productivisme, alors que les textes montrent à l’opposé, en lui, un pionnier du souci écologique. Dans Le Capital, il montre comment le capitalisme « épuise à la fois la terre et le travailleur ». Nous sommes dans une nouvelle appropriation d’une œuvre où il y a encore beaucoup à découvrir. Et c’est un heureux fait nouveau que le retentissement de son bicentenaire dans la jeunesse états-unienne…

Regards. Et vous, quel jeune homme étiez-vous ? Comment êtes-vous devenu « marxiste » ?

Par la politique. En sept ans d’études philosophiques, on ne m’avait presque pas parlé de Marx. J’ai passé l’agrégation en 1949 sans le connaître. En khâgne, j’étais sartrien. À Normale Sup, où Althusser fut nommé en 1948 "caïman", c’est-à-dire préparateur des agrégatifs de philo, lui-même n’était encore qu’un marxiste débutant… Il nous parlait surtout de Bachelard. C’est l’énorme audience qu’avait alors le Parti communiste à la rue d’Ulm même qui m’a fait évoluer. Reçu en bon rang à l’agrégation, on me nomme au lycée français de Bruxelles. L’ambassade m’organise un cycle de conférences pour faire valoir la culture française, mais je suis en train de passer de Sartre à Marx, comme je l’explique à un public très bourgeois, au plus fort de la guerre froide... Malgré les mises en garde, je vais jusqu’au bout, je termine le cycle en disant : « Entre Sartre et Marx, notre choix est fait ». C’est comme si j’avais lancé une boule puante. Convoqué le lendemain même par l’ambassadeur, je suis brutalement révoqué, pour pur délit d’opinion. Alors j’adhère au Parti communiste. Le Marx auquel je suis venu d’abord n’est pas le philosophe, mais le communiste.

Regards. Vous n’aviez pas encore croisé les communistes ?

Si, mais j’étais repoussé autant qu’attiré par ce que je voyais du parti, le stalinisme dans sa caricature estudiantine. Mais ma révocation scandaleuse ne me laissait pas le choix. On ne sait plus ce qu’a été la répression anticommuniste des années 50. Féroce. Envoyé en punition dans une petite ville de province, j’ai frôlé la radiation de l’Éducation nationale, à laquelle je n’ai échappé qu’en résiliant mon sursis d’incorporation militaire. Mais on m’a expédié dans un régiment ex-disciplinaire en Algérie…Et c’est là que j’ai lu avec un soin extrême Le Capital (Lucien Sève va chercher ses notes de lecture d’alors, quatre-vingt pages d’écriture fine avec lignes numérotées).

Regards. C’est la révélation ?

Très au-delà de ce que j’attendais… Bien sûr, j’ai découvert l’économie politique et sa critique marxienne. Mais bien autre chose aussi : ce que Lénine appelait « la logique du Capital », la dialectique de Hegel profondément retravaillée en sens matérialiste, un vrai trésor de pensée. Dès ce moment, je deviens un enthousiaste de la dialectique, ce que je suis toujours. Et je dois dire qu’une de mes stupéfactions est de constater combien peu de marxistes et plus largement d’intellectuels y portent attention… Mais ce n’est pas tout. La seconde découverte fut plus bouleversante encore, et plus intime. Travaillé par des interrogations juvéniles sur le sens de la vie, je découvre en Marx un penseur qui entend ces questions et y offre une réponse puissamment neuve pour moi. Je découvre un Marx grand penseur de l’individualité, justement parce que grand penseur de la société – chose qui reste à mes yeux encore bien trop peu vue aujourd’hui. C’est de cette lecture-choc qu’est né Marxisme et théorie de la personnalité. Plus tard seulement, j’ai aussi découvert à quel point ce souci de l’individu marque tout le communisme marxien. Dans le Livre I du Capital, il écrit que le communisme est (c’est-à-dire doit être) « une forme de société supérieure dont le principe fondamental est le plein et libre développement de chaque individu ». Vue cruciale, qui fait corps avec la socialisation, et que le drame du communisme historique est d’avoir entièrement méconnue. Le stalinisme – par là, j’entends bien plus que ce qu’a fait Staline lui-même – a été à l’antipode, et par là a fait un tort incalculable à Marx. Il ne faut pas hésiter à dire que le communisme de Marx est en même temps et au même degré un individuellisme : il ne peut y avoir émancipation du genre humain qui ne soit en même temps celle de tous les individus. Point absolument capital pour ce qui est de nos tâches en ce XXIe siècle.

Regards. Vous disiez que, jeune homme, vous étiez sartrien… Finalement, dans votre façon d’être, il y a une continuité avec Sartre, pour qui il n’est de liberté que celle d’un sujet ?

(Rires) Oui, il y a du vrai ! Ce qui veut dire que mon communisme n’a pas trahi mes choix d’adolescent… Mais ce que Marx m’a appris, c’est que pour changer la vie, il est indispensable de transformer le monde, de sorte que le libre développement de chacun renvoie à beaucoup plus que la liberté du sujet sartrien… La grande erreur, n’est-ce pas justement d’opposer liberté individuelle et objectivité sociale ? C’est en s’appropriant ce « monde de l’homme », sans cesse sécrété par l’humanité en dehors des individus, que chacun s’hominise en acquérant les moyens de sa liberté. Ce que dit la sixième thèse de Marx sur Feuerbach : l’essence humaine – ce qui fait de nous les humains que nous sommes – n’est autre que « l’ensemble des rapports sociaux », intériorisés en des personnalités autonomes. Plus tard, j’ai découvert que cette thèse était la cheville ouvrière d’une œuvre psychologique superbe, celle du grand psychologue soviétique Lev Vygotski. Voilà qui définit un matérialisme à l’opposé du mécanisme sommaire auquel plus d’un socialiste réduisait la pensée marxienne dans les années 1870, qui faisait dire à Marx « je ne suis pas marxiste », et à quoi Jaurès n’avait pas tort de se refuser.

Regards. Aujourd’hui, on peut dire que cet impensé de l’individualité est devenu un problème politique essentiel et pratique. Le PCF n’est pas seul concerné…

On est même là au cœur de l’obsolescence de la forme-parti, avec sa foncière verticalité de pouvoir. Comment peut-on faire avancer l’émancipation sociale générale avec une organisation dont les acteurs ne peuvent avoir eux-mêmes la maîtrise ? J’ai de plus en plus vécu comme insupportable cette contradiction dans le PCF, surtout à partir du moment où je me suis mis à la combattre du dedans… Il est capital d’inventer enfin un mode d’organisation transformatrice fonctionnant entièrement à la centralité horizontale.

Regards. Si l’on s’accorde sur cette idée qu’il n’y a pas d’action politique viable qui ne fasse droit à la personne, à sa créativité, sa temporalité, sa liberté… il faut alors repenser la façon de fabriquer du collectif. Que pensez-vous du travail de Jean-Luc Mélenchon pour reconstruire du commun politique ?

N’étant plus sur le terrain, vu mon grand âge, je ne peux répondre qu’à partir de ce que je lis et vois. Je suis, comme tous, très sensible à ce qu’il a puissamment contribué à relancer, en rendant crédibilité à l’effort transformateur commun. Mais, contradictoirement, il enferme ce mouvement dans une personnalisation outrancière de la décision stratégique. Je crains fort que ce mélange détonant ne soit voué à produire de graves déceptions. Ce qu’il faudrait, au contraire, c’est jouer à fond la carte de la démocratie décisionnelle, qui exige en permanence vrai débat, vraie collectivité de réflexion. C’est difficile, mais c’est vital. L’expérience militante à laquelle participe mon fils Jean à Sarlat est très instructive en ce sens pour lui, et indirectement pour moi. Je le dis un peu brutalement : des chefs, on n’en veut plus.

Regards. Il existe une multitude de collectifs plus ou moins formalisés, plus ou moins explicitement politiques, qui prennent des initiatives dans tous les champs de la société. Mais comment leur donner force politique ?

La multitude ne sera une force qu’en se donnant une cohérence, et qu’est-ce qui peut apporter la cohérence, si l’on refuse celle qu’impose l’autoritarisme vertical ? C’est le partage d’une juste vision d’ensemble. Or trop rares encore ceux qui osent se convaincre de cette vérité d’évidence : nous vivons l’entrée historique du capitalisme en phase terminale, la tâche qui domine tout est donc l’invention concrète d’un postcapitalisme. Énorme tâche du XXIe siècle, qui ne s’accomplira pas d’un coup, comme en rêvait la révolution à l’ancienne, mais au contraire par enchaînement cohérent de grandes réformes révolutionnaires. Chaque collectif qui travaille en ce sens est dans le vrai, mais à condition impérative de mettre son objectif particulier à la hauteur de la visée transformatrice générale. C’est ce que le Parti communiste a fait de mieux en son histoire quand, dans le rapport des forces créé à la Libération, il fut le moteur d’avancées majeures comme la Sécurité sociale ou le statut de la fonction publique, que le capital s’acharne depuis trois quarts de siècle à liquider. Le moule n’est pas cassé, à preuve par exemple la loi sur l’IVG ou les acquis de luttes plus récentes.

Regards. Et aujourd’hui ?

C’est à cette stratégie qu’il faut donner puissamment corps, ce qui commence par des luttes d’idées bien plus mordantes et suivies que ce qui se fait aujourd’hui. Il faut disqualifier le capitalisme, système exploiteur désormais insupportablement destructeur de la planète et de l’humanité civilisée. On peut, on doit se proposer de passer à une libre autogestion sociale généralisée, enfin émancipée de la tyrannie archaïque de l’actionnaire. Et c’est aussi pourquoi il importe d’en finir avec la forme-parti à direction d’en haut, pour développer des réseaux de collectifs à centralisation horizontale, lieux de formation en nombre de citoyens responsables d’un communisme réinventé. Jaurès disait en 1901 : « Le communisme doit être l’idée directrice et visible de tout le mouvement ».

Regards. Cela fait deux fois que vous citez Jaurès…

Marx authentiquement compris, Gramsci et Jaurès de même, je pense que c’est un excellent bagage pour qui veut aujourd’hui changer la vie et révolutionner le monde…

Publié le 30/09/2018

Roland Gori « Parier sur la part ingouvernable de l’individu pour renverser les rois »

Maud Vergnol (site l’humanité.fr)

Dans son dernier essai, La Nudité du pouvoir, le psychanalyste Roland Gori explore « l’imposture » du moment Macron et propose une réflexion sur la nature et l’origine du pouvoir. Pour l’initiateur de l’Appel des appels en 2009, le pouvoir ne détient sa force que de notre cécité, et il est temps de crier que « l’empereur est nu ! ».

« Nous vivons un moment politique inédit, dont l’élection d’Emmanuel Macron est à la fois le symptôme et l’opérateur », affirmez-vous, mettant en garde contre la tentation de le sous-estimer dans une image réductrice du « commis de la finance ». Alors, où la complexité du macronisme se niche-t-elle ?

Roland Gori Emmanuel Macron est un personnage intéressant, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Je suis l’un de ses plus fervents opposants, mais je pense qu’il faut reconnaître ses qualités pour mieux le combattre. Tout d’abord, il me semblait intéressant d’examiner le malentendu extraordinaire de son élection. En 2017, la plupart des peuples européens ont refusé les logiques austéritaires imposées par les différents gouvernements de démocratie libérale. Des États-Unis à l’Europe, ces gouvernements démocrates ou sociaux-libéraux ont fait la même politique de religion du marché que pouvait réaliser la droite traditionnelle. En France, ce « dégagisme » a abouti à une issue tout à fait atypique : c’est le produit d’un système dont les électeurs ne voulaient plus qui a pourtant été élu. Il s’agit d’un terrible malentendu. Emmanuel Macron, c’est Tancredi dans le Guépard de Visconti : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Son opportunisme dévoile celui de notre époque. Au regard de la première année de son quinquennat, le « vieux monde », qu’il a habilement dénoncé durant sa campagne, trouve chez ce jeune monarque républicain un de ses plus fervents défenseurs. Mais on ne peut pas pour autant lui reprocher de faire ce qu’il a dit. Cela révèle en France plusieurs choses. Celle qui doit le plus nous interpeller, c’est que, quelle que soit la belle campagne menée par Jean-Luc Mélenchon, elle n’a pas suffisamment rassemblé, et la gauche n’a pas pu s’imposer comme alternative crédible. En face, en guise de « réinvention » de la politique, Emmanuel Macron a fait émerger une nouvelle politique « ­a-politique ». Ce paradoxe est très intéressant. Le président de la République est un oxymore incarné.

Justement, on a beaucoup glosé sur le « et en même temps » d’Emmanuel Macron. En quoi cette formule « condense la vérité d’une signature politique », selon vos propres mots ?

Roland Gori Il en a habilement fait sa marque de fabrique politique. Du « ni droite ni gauche », qui rappelait un peu trop le fascisme, il a finalement revendiqué le « et droite et gauche », lui permettant de transcender les clivages traditionnels et de prendre le meilleur des deux camps. Il revendique cette formule comme réponse à la complexité du monde moderne. La France, enfin livrée au ravissement d’un économisme décomplexé et d’un humanisme affiché, pourrait assumer à la fois l’efficacité et la justice, le souci de l’entreprise et les exigences sociales. Bien sûr, c’est une fumisterie. Car nous le constatons sur l’emploi, l’écologie, l’éducation… il n’y a aucun « en même temps ». Car Emmanuel Macron a été sur un mirage, une illusion selon laquelle il allait faire progresser les idéaux citoyens en les rendant compatibles avec l’économie. Il a remis au goût du jour cette vieille lune saint-simonienne selon laquelle la justice sociale ne sera rien d’autre que le produit des bénéfices de l’économie. Ce qui explique qu’il se place lui-même sous l’enseigne du progrès, avec cette illusion vivace héritée du XIXe siècle selon laquelle l’efficacité des machines permettra le bonheur. « Quand on me parle du progrès, je demande toujours s’il rend plus humain, ou moins humain », disait George Orwell…

Le président de la République « invite les citoyens à s’autoexploiter, pour mieux se vendre en capital humain », écrivez-vous. Est-ce là l’essence du projet macronien et de sa « start-up nation » ?

Roland Gori Son projet consiste à considérer que l’entreprise est la matrice sur laquelle tout doit s’appuyer en matière individuelle et collective. Il existe chez Emmanuel Macron une théologie entrepreneuriale. Hors du foyer d’expériences de l’entreprise point de salut. L’individu serait réduit à une microentreprise libérale, autogérée, ouverte à la concurrence et à la compétition sur le marché des jouissances existentielles. Donc ceux qui ne fonctionnent pas comme une entreprise n’existent pas. C’était le sens de son discours sur « ceux qui ne sont rien ». Autrement dit, vous n’êtes pas humain si vous ne produisez pas. Nous sommes là au cœur du projet néolibéral, que Macron porte de manière très intelligente puisqu’il l’assoit en se servant de l’État. Il a parfaitement compris que la dérégulation doit être portée par les structures qui, habituellement, sont chargées de la régulation, c’est-à-dire l’État et les services publics. C’est dans ce but qu’il compte décomposer, démanteler toujours plus ces services et les recomposer sur le modèle de l’entreprise, comme pour la Poste, l’hôpital, ou même l’université… Même l’action sociale est frappée. Il s’agit, au nom de l’efficacité économique et de la charité, d’ouvrir l’immense espace de la pauvreté aux investisseurs et aux entrepreneurs. L’État n’a pas disparu, il a changé de fonction pour se fondre et se recomposer dans le creuset entrepreneurial. C’est la fameuse « start-up nation ». Le macronisme est en train d’imposer une vision du monde qui fait de l’entreprise « le foyer d’expérience », au sens foucaldien du terme, prônant la subordination de l’ensemble des secteurs à la logique des marchés financiers.

Alors l’élection d’Emmanuel Macron nous a déjà fait basculer dans une ère post­­- démocratique… ?

Roland Gori Nous sommes à la charnière d’une transition entre des démocraties libérales en décomposition et la possibilité d’une nouvelle forme de totalitarisme postdémocratique. La démocratie est en train d’être liquidée au profit d’une logique de gestion technico-financière des populations. On ne parle plus de peuple, mais de populations qu’on va gérer par des algorithmes prédictifs. Face à cette dépolitisation du monde, qui représente un risque majeur, nous perdons notre capacité de penser, de parler, de décider ensemble. L’espace public est liquidé. À l’aide d’un appareillage algorithmique contrôlant les réseaux sociaux, le pouvoir numérique finit par modeler et fabriquer l’opinion, en même temps qu’il leur prescrit des comportements préformatés. À partir du moment où se réduit le temps de rencontre entre citoyens qui peuvent débattre, on laisse libre court à l’externalisation des décisions politiques. Souvent par l’économie, qui décide désormais à la place du politique.

Votre livre est construit autour de l’idée de la nudité du pouvoir et raconte dès les premières pages le fameux conte d’Andersen les Habits neufs de l’empereur. Alors quels sont ces mécanismes qui conduisent à ce consentement intime par lequel les hommes et les femmes se font complices de leur aliénation ?

Roland Gori Ce conte d’Andersen met en évidence que nous sommes victimes d’impostures. Nous vivons face à l’injonction de se soumettre à une croyance pour ne pas passer pour un imbécile ou un inadapté. Un des opérateurs de la soumission des citoyens à un pouvoir qui les aliène et les exploite, c’est le conformisme. Un consensus qui nous conduit à adhérer à des illusions qui nous bernent. Le citoyen s’aveugle lui-même à l’imposture qui lui profite autant qu’il en est la victime. Dans le conte d’Andersen, c’est un enfant qui va s’écrier que le roi est nu, car il n’est pas encore pris dans une logique de conformisation sociale. C’est la part ingouvernable de l’individu. Et c’est là-dessus qu’il faut parier. Ce n’est pas seulement par la raison critique qu’on peut faire tomber les travestissements et les impostures de monarques. La révolte naît du fond infantile de l’humain, de cet insupportable sentiment d’injustice face à l’humiliation, à la dignité bafouée, aux injustices diverses.

Si nous étions capables de dire « l’empereur est nu », nous pourrions risquer de réaliser le désir démocratique.

Vous êtes aussi professeur émérite de psychopathologie clinique. Qu’apporte la psychanalyse à la compréhension du politique ?

Roland Gori Qu’est-ce qui fait qu’on externalise à un autre le soin de nous guider nous-mêmes ? Je me suis en effet toujours intéressé au pouvoir, et dans ma pratique de la psychanalyse et dans ma vie de citoyen engagé. Au-delà de la corruption des individus par le désir de servir un maître dans l’espoir d’en tirer profit, il me semble que nous avons tous tendance à chercher un autre qui puisse donner un sens et une cause aux comportements que nous pouvons avoir. D’ailleurs, même si la mode est plutôt au positivisme, que la psychanalyse est souvent malmenée, objet d’attaques plus ou moins légitimes, la demande des patients est toujours là. Concernant le pouvoir, ce sont bien nos croyances et nos attentes collectives qui le revêtent du sacre qu’il ne possède pas intrinsèquement. J’ai donc tenté d’y apporter une dimension psychologique et philosophique, à la manière de Walter Benjamin, dans l’idée que ces dimensions agitent les mécanismes les plus matériels de l’économie. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai toujours été intéressé, dans le courant marxiste, davantage par Gramsci ou Georg Lukács, que par le léninisme, qui m’a toujours paru d’un matérialisme non seulement rugueux, mais aussi politiquement dangereux, puisque je suis très critique du taylorisme dans le cadre de mon combat contre l’évaluation. Laquelle est, pour moi, une manière de mettre les travailleurs sous tutelle d’une soumission librement consentie. Pour Lénine, Taylor était un bienfaiteur de l’humanité, pour moi, c’est un criminel de l’humanisme des métiers. La ­question du pouvoir est à l’intersection des aliénations subjectives que ma pratique clinique met en évidence, mais aussi des aliénations sociales qui, finalement, poussent les individus à se soumettre à des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Vous citez beaucoup Hannah Arendt, pour qui la crise est le moment politique par excellence, qui ouvre la possibilité d’inventer… ou de sombrer dans la catastrophe. Face à cela s’impose l’exigence d’invention. « Inventer, ce n’est pas offrir le spectacle d’une innovation, écrivez-vous. C’est créer les conditions d’un commencement imprévisible »…

Roland Gori Face à un totalitarisme du marché, au danger de l’extrême droite, il faut trouver une troisième voie. Elle ne peut pas être le mirage macronien. Elle se construira sur les lieux de travail, où pourront s’émanciper les citoyens et se reconstruire la démocratie. Il faut redonner au politique toute sa place désertée au profit des règles technico-financières. Le politique est ce qui se construit par la parole, les œuvres, les services et les actions entre les humains. Je suis convaincu que nous ne parviendrons pas à créer un véritable paradigme politique alternatif si nous ne procédons pas à une analyse sociale du travail et à une analyse psychopathologique des relations au pouvoir que celle-ci requiert. Et si nous ne quittons pas la langue de l’adversaire pour créer un nouveau langage à même de dire notre libération. 

La Nudité du pouvoir. Comprendre le moment Macron, de Roland Gori, les Liens qui libèrent. 208 pages, 17,50 euros.

 

Un manifeste des œuvriers

Avec Bernard Lubat et Charles Silvestre, Roland Gori a publié chez Actes Sud, en 2017, un Manifeste des œuvriers qui appelle à redonner du sens et de la vie à un monde du travail soumis aux diktats du rendement et de l’évaluation. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création, pour lutter contre la normalisation technocratique et financière. Faire œuvre, c’est restituer aux métiers leurs dimensions artisanales et artistiques, et revivifier une scène démocratique délabrée, affirme le psychanalyste.

 

Entretien réalisé par Maud Vergnol

Publié le 28/09/2018

Un succès sans culture

(site journalzibeline.fr)

 

Les AmFIs de la France Insoumise ont réuni à Marseille près de 3 500 participants attentifs aux questions sociales, écologiques, sociétales. Mais culturelles ?

Le discours de Jean-Luc Mélenchon a clôturé avec brio des Universités d’été qui ont rassemblé des militants nombreux, souvent jeunes, divers de genres et d’origines, défenseurs de causes particulières, antinucléaires, légalisateurs de cannabis, antispécistes, LGBT. Tous anticapitalistes évidemment, pour une société nouvelle refusant le pseudo impératif économique brandi comme une loi de la nature.

Mais au cœur de cette Université enthousiaste et chaleureuse, ce sont certaines absences, des oublis plus ou moins volontaires, qui marquaient aussi les discours et les gestes. Alors que l’urgence d’une révolution écologique et de la production énergétique était clamée haut et fort, que le désir d’une Europe libérée des lobbies s’affinait, que le refus des inégalités grandissantes construisait un avenir possible pour notre modèle social aujourd’hui mis à mal, on notait l’absence dans les discours d’une allusion aux syndicats, mais surtout au Parti Communiste, malgré les poings levés et l’Internationale entonnée dès que Mélenchon quitta la tribune. De même, et sans doute moins volontairement, on pouvait noter l’absence d’un discours construit sur les politiques culturelles. Aucune allusion, même, aux enjeux, aux luttes, aux difficultés auxquelles le secteur est confronté.

La culture aux spécialistes

Il y avait bien, parmi les 134 ateliers prévus, un « parcours culturel », séparé d’ailleurs de celui de « l’éducation populaire », ce qui est étonnant pour un mouvement qui veut rassembler « le peuple ». Et lorsqu’en conférence de presse on interroge Manuel Bompard, tête de liste FI pour l’élection européenne, sur l’absence de toute évocation de la culture dans les propos des 5 élus ou candidats rassemblés, il répond qu’il n’est pas spécialiste. Comme si la mesure de l’enjeu n’avait pas été prise, à la FI, quand bien même un « parcours » a été prévu, ce qui n’était pas le cas l’an dernier.

Car si pour la FI la culture ne semble pas une question populaire, elle ne relève pas non plus du champ politique. Les quelques ateliers du parcours en témoignaient : peu suivis alors que la plupart des amphis étaient débordant de monde et d’enthousiasmes, aucun ne posait la culture et les arts en termes politiques de démocratie et de droits culturels du citoyen, de défense des artistes et de financement du secteur, de liberté de création, de décentralisation, de représentativité, de diversité. Il n’était pas question non plus des enjeux strictement politiques, de la confiscation par l’Elysée des moyens et des missions du Ministère, de la marchandisation du patrimoine public et du financement public du patrimoine privé, de l’affaiblissement actuel de la Ministre et du Ministère, de la mise en difficulté par l’État du financement culturel des collectivités locales.

Plus étonnant encore, à la veille de la campagne des Européennes, rien n’était dit sur sa politique culturelle. Faut-il rappeler que celle-ci est confiée aujourd’hui à Tibor Navracsics, ancien directeur de cabinet de Viktor Orbán, irrédentiste et nationaliste, arcbouté sur les pseudos valeurs identitaires d’une Hongrie plus que réactionnaire ?

La beauté est ailleurs

Dans les ateliers étaient invités des intellectuels et artistes sympathisants, et dont la notoriété n’est plus à faire. Mais dont la représentativité est problématique : des hommes, blancs, souvent d’un âge certain, contrastant fortement avec la diversité et la jeunesse des autres AmFIs, et en difficulté face à un auditoire dispersé et peu réceptif.

Ainsi Charles Plantade, le plus jeune, parlait de la nécessité du droit d’auteur dans une attitude défensive qui augurait mal de la compréhension du problème de la rémunération des artistes par la salle. Michel Simonot, mal à l’aise, faisait lire Delta Charlie Delta, sa pièce sur les adolescents morts dans le transformateur, et qui ont été à l’origine des émeutes de 2005, à Christian Benedetti. Il mit en évidence les enjeux esthétiques de sa langue dramatique (« Je leur ai donné une langue ») et se réjouit aussi de l’accueil de cette pièce « qui les concerne » dans les établissements scolaires : l’ensemble restait anecdotique, relevant davantage d’une performance artistique que de la vision d’une politique culturelle pouvant mettre l’art en relation avec la réalité sociale.

Christian Benedetti se demandait quant à lui, lors d’un atelier qui suivait avec le même auditoire clairsemé, « Ce que peut le théâtre ». Il fut passionné, mais guère plus convaincant sur le fond. En butte à une assemblée qui connaissait mal les réalités d’un secteur en grande difficulté économique et idéologique. Il tenta de dire combien, à force de coups sur la tête, le théâtre emboitait aujourd’hui le pas à la marchandisation à l’œuvre dans les arts plastiques. Combien il luttait ou cédait à la privatisation des salles, à la disparition du service public, au repli sur un entre-soi délétère. Il fit sentir, par instants, la difficulté personnelle de conserver un élan pour donner à voir l’art, le théâtre, dans une société où chacun est « captivé, capturé, par des industries culturelles qui assènent du préformaté auquel on ne peut échapper ».

Mais s’il parvint à dire son découragement, et ses combats, aucun relais n’était présent pour effectuer l’analyse nécessaire des changements à opérer, à désirer. Pourtant Jean Luc Mélenchon, au début de son discours, affirmait l’indispensable place de la beauté dans la vie du peuple. Mais il parlait de repeindre les murs d’une école, et non d’élaborer une politique culturelle pour que la beauté puisse advenir…

AGNÈS FRESCHEL
Septembre 2018

Les AmFIs, Université d’été de la France Insoumise, ont eu lieu à Marseille, Parc Chanot, du 23 au 26 août.

Publié le 26/09/2018

Populisme de gauche, du nouveau ?

(site ensemble-fdg.org)

Le dernier livre de Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche[1],offre l’occasion de faire le point sur les fondements, les évolutions et les problèmes de ce qui se présente comme une nouvelle stratégie pour la gauche[2]. On envisagera cet ouvrage en le replaçant dans la lignée d’autres écrits, en particulier le livre fondateur d’Enersto Laclau La raison populiste[3].

Une conception tronquée de la politique

Tout au long de ses écrits, Chantal Mouffe dénonce à juste titre l’illusion d’une politique sans conflits. Elle critique les conceptions consensuelles de la démocratie en affirmant « la nature hégémonique de tout ordre social »[4]. Dans son dernier ouvrage, elle oppose « deux façons d’envisager le champ politique. L’approche associative le présente comme la sphère de la liberté et de l’action de concert. À l’inverse l’approche dissociative le conçoit comme l’espace du conflit et de l’antagonisme[5] » et logiquement elle se réclame explicitement de cette dernière conception.

Cette opposition est réductrice. La désignation d’un adversaire/ennemi[6]est certes la condition du combat politique et la construction d’une frontière entre « le eux et le nous », pour reprendre le vocabulaire de Mouffe, est nécessaire. Mais la politique ne peut s’y réduire. L’espace politique est aussi un espace où se construit du commun à travers notamment l’élaboration de projets politiques. En ce sens, on ne peut opposer comme elle le fait les approches associative et dissociative de la politique qui forment un tout indissociable. Certes se focaliser sur l’approche associative a pour conséquence,in fine, de nier l’existence des conflits. Mais l’approche dissociative dont elle se réclame oublie que la politique ne peut se réduire à un strict rapport de forces.

À trop se focaliser sur l’ennemi/adversaire, on risque d’oublier la question du projet pour lequel on se bat. L’opposition « nous/eux » ne peut être féconde que surdéterminée par un projet émancipateur porteur d’un imaginaire social de transformation, comme l’a été en son temps l’idée de communisme[7]. Dans Pour un populisme de gauche, Mouffe précise cependant la nature de ce projet, radicaliser la démocratie – nous verrons plus loin ce qu’elle entend par là et les problèmes que cela soulève -, mais cela ne l’empêche pas tout au long de cet ouvrage de se focaliser sur la frontière entre le « eux et le nous » comme constituant le critère essentiel de l’action politique.

La question de l’extrême droite

Cette centralité est lourde de conséquences dans sa manière de traiter l’extrême droite. Mouffe n’emploie d’ailleurs jamais pour ces formations politiques le terme « extrême droite », terme qu’elle critique vertement, mais celui de « populiste de droite ». Elle reprend ainsi les antiennes des classes dirigeantes et des médias dominants qui qualifient de populiste l’extrême droite et la gauche de transformation sociale et écologique avec l’objectif d’amalgamer des courants politiques opposés et ainsi de discréditer les propositions de cette gauche. Mais là n’est pas le plus grave.

Prisonnière de sa conception de la politique comme création d’une frontière entre le « eux et le nous », et constatant que c’est aussi la démarche de l’extrême droite, elle reprend l’idée que face au néolibéralisme, « populisme de droite » et « populisme de gauche » mèneraient ainsi, chacun à leur manière, un combat contre le « système ». Elle en vient ainsi à écrire « que la plupart des demandes exprimées par les partis populistes de droite sont des demandes démocratiques auxquelles devrait être apportée une réponse progressiste[8] ». Pour justifier sa position, Mouffe indique que « ces revendications émanent de groupes qui sont les principaux perdants de la mondialisation néolibérale […] Une approche populiste de gauche devrait tenter de proposer un vocabulaire différent afin d’orienter ces demandes vers des objectives égalitaires […] leur sentiment d’exclusion et leur désir de reconnaissance démocratique, exprimés auparavant dans un langage xénophobe, (peuvent) se traduire dans un autre vocabulaire et être dirigés vers un autre adversaire[9] ».

Il est vrai qu’une partie de l’électorat de l’extrême droite est constituée de victimes des politiques néolibérales. Mais Mouffe ne semble pas voir que, pour cet électorat, les questions sociales sont vues à travers un prisme xénophobe et raciste surdéterminant une vision qui mobilise des affects puissants comme le ressentiment et la peur, où les passions mobilisées renvoient surtout à la haine de l’autre.Mouffe fait pourtant un long développement sur la nécessité de prendre en compte la force des affects en politique. Elle critique, à juste titre, une vision strictement rationaliste de la politique et pointe « le rôle décisif que jouent les affects dans la constitution d’identités politiques[10] ». Mais dans le cas de la xénophobie et du racisme, cette analyse est mise de côté et tout se passe comme si elle considérait les affects liés au racisme et à la xénophobie comme une simple couche superficielle car les individus touchés sont celles et ceux qui sont écrasés par le capitalisme financiarisé. Elle tombe là dans un économisme rationaliste, alors même qu’elle affirme par ailleurs très justement que « les identités politiques ne sont pas l’expression directe de positions objectives au sein de l’ordre social[11] ».

Ces affects mortifères pourraient donc être éradiqués simplement en changeant de vocabulaire. Est-ce vraiment si simple ? Elle ne nous dit d’ailleurs rien de ce que devrait être ce nouveau vocabulaire. S’agit-il de faire des concessions à la xénophobie en reprenant à son compte certains propos sur les migrants comme certains à gauche sont tentés de le faire[12] ? Gagner des électeurs aujourd’hui acquis à l’extrême droite suppose d’abord de rester ferme dans le combat et l’argumentation contre le racisme et la xénophobie. Toute concession  sur ce terrain ne peut que les renforcer dans leurs convictions et crédibiliser encore plus les formations politiques qui en ont fait leur doctrine. Cela suppose aussi d’être capable de transformer la rancœur haineuse, à la racine du racisme et de la xénophobie, en une espérance qui permet de se projeter dans l’avenir. C’est donc dans la construction d’un nouvel imaginaire émancipateur que réside la solution. La formation d’un tel imaginaire ne se décrète évidemment pas. Elle ne peut être qu’une création inédite, le produit de luttes sociales, de victoires, même partielles, d’espoirs qui petit à petit prennent le dessus sur la résignation dessinant ainsi l’horizon d’une société à advenir.

Dans la situation actuelle, la position de Mouffe ne peut que légitimer encore plus le Front national et nous désarmer dans le combat contre lui. Dans un texte synthétique présenté comme une feuille de route pour la « gauche populiste », Christophe Ventura, animateur du site Mémoire des luttes, refuse toute consigne de vote contre l’extrême droite lorsque cette dernière est opposée à un candidat du « système » sous prétexte qu’elle « n’a en réalité que très peu de chance d’être en position de conquérir le pouvoir[13] ». Il espère donc et mise sur le fait qu’une majorité d’électeurs ne suive pas sa recommandation ! De son côté, poussant jusqu’au bout ce type d’analyse, l’économiste Jacques Sapir, qui vient de la gauche, en est arrivé à défendre une alliance avec le Front national.

Radicaliser la démocratie

Mouffe indique clairement vouloir mettre la question de la démocratie au cœur d’un projet d’émancipation. Constatant que « les valeurs démocratiques continuent de jouer un rôle décisif dans l’imaginaire politique de nos sociétés[14][…] et qu’il pousse à étendre la liberté et l’égalité à une multiplicité de champs nouveaux[15] », elle se fixe comme objectif de « radicaliser la démocratie ». On ne peut que partager cette analyse, cet objectif et son rejet du « faux dilemme entre réforme et révolution[16] » ainsi que sa volonté de distinguer le libéralisme économique du libéralisme politique (existence d’un État de droit, séparation des pouvoirs et libertés démocratiques). Néanmoins trois problèmes demeurent.

Ennemis ou adversaires ?

Pour Mouffe, « le but de la politique démocratique est de construire le “eux” de telle sorte qu’il ne soit plus perçu comme un ennemi à détruire, mais comme un adversaire […] Un adversaire est un ennemi, mais un ennemi légitime avec lequel on partage des points communs parce que l’on partage avec lui une adhésion aux principes éthico-politiques de la démocratie libérale : la liberté et l’égalité. Mais nous sommes en désaccord quant à la signification et la mise en œuvre de ces principes[17] ». Pour elle donc « la finalité de la démocratie est de transformer l’antagonisme en agonisme[18] ».

La distinction entre ennemi et adversaire semble séduisante, mais toute la question est de savoir selon quels critères distinguer l’ennemi de l’adversaire. Réponse de Mouffe : « adhésion aux principes éthico-politiques de la démocratie libérale : la liberté et l’égalité ». Petit problème, les principes de liberté et d’égalité n’existent pas en soi mais ne prennent sens que dans leur déclinaison concrète. Prenons un exemple concret. Le Medef, et plus globalement le néolibéraux, promeuvent la liberté d’entreprendre comme un principe absolu. Nous savons que tout processus d’émancipation devra y mettre un terme et donc qu’il devra s’attaquer à ce principe. Le désaccord sur la mise en œuvre de ce principe qu’évoque Mouffe se traduit ici concrètement par sa remise en cause radicale. Comment Mouffe considérait-elle cette remise en cause ? Dans quelle catégorie range-t-elle ceux qui veulent remettre en cause ce principe ? On pourrait ainsi multiplier les exemples concrets qui montrent les ambigüités, voire les contradictions du critère proposé.

La période dite des «  Trente glorieuses » en est une autre illustration. Ce ne sont pas « les points communs » partagés avec les classes dirigeantes qui ont permis les avancées sociales à l’époque, mais des rapports de forces concrets suite à la seconde guerre mondiale qui les ont forcé à accepter « le compromis fordiste ». Ce dernier a été remis en cause dès que l’occasion en a été donnée et surtout quand cette configuration ne garantissait plus au capital un taux de profit suffisant. Les classes dirigeantes ont fait alors voler en éclat sans problème les points communs et principes éthico-politiques de la démocratie libérale dont Mouffe pensent qu’ils sont à la base de la démocratie libérale.

Il y a en fait une certaine naïveté dans ses propos lorsqu’elle écrit que la « confrontations entre des projets hégémoniques opposés qui ne peuvent être réconciliés rationnellement […] est mise en scène à travers une confrontation réglée par des procédures acceptées par les adversaires[19] ». Le problème est que les conflits sociaux ne se règlent pas comme des duels entre gentlemen et il est assez peu probable, comme le montrent nombre d’expériences historiques, que les classes dirigeantes acceptent tranquillement de se plier à des règles si celles-ci ont pour conséquence de les déposséder de leur pouvoir.

Bref, et c’est un paradoxe, partant d’une conception uniquement conflictuelle de la politique, elle aboutit, au nom de la distinction entre ennemis et adversaires, à considérer qu’« il faut qu’il y ait un consensus sur les institutions de base de la démocratie et sur les valeurs “ethico-politiques” qui définissent l’association politique[20] ». Partant d’une vision hypertrophiant et essentialisant l’opposition amis/ennemis, elle en vient, pour traiter politiquement cette opposition à prôner un consensus sur les institutions[21]et les principes qui les fondent.

La démocratie représentative horizon indépassable ?

Se plaçant dans le strict cadre de la démocratie libérale et réduisant la finalité de la démocratie à transformer l’antagonisme en agonisme, elle est amenée assez logiquement à borner son horizon à la démocratie représentative. Si elle critique à juste titre la vision de la Multitude de Hardt et Négri, elle ne répond pas à l’objection majeure qu’ils opposent au populisme : « le pouvoir du peuple est sans cesse mis en avant, mais au bout du compte c’est une petite clique de politiciens qui décident[22] ». Est ainsi évacué par elle tout un pan de la sociologie critique, de Max Weber, Robert Michels ou Moisei Ostrogorski dès le début du XXesiècle, à Pierre Bourdieu plus récemment.

Elle ne semble pas voir que le « gouvernement représentatif » s’est mis historiquement en place à la fin du XVIIIesiècleavec l’objectif explicite d’exclure les classes populaires (sans même parler des femmes) de toute possibilité de se mêler des affaires du gouvernement[23]. Non seulement le corps électoral est restreint (suffrage censitaire), mais les conditions d’éligibilité restreignent encore la couche des élus possibles (cens d’éligibilité). Si aux XIXeet XXesiècles, la fin du suffrage censitaire et l’élargissement du suffrage universel arrachés de haute lutte, semblent transformer la nature du lien représentatif avec la transformation du « gouvernement représentatif » en « démocratie représentative », les mécanismes d’exclusion sont toujours à l’œuvre. Nous vivons dans une oligarchie élective libérale : oligarchie, car nous sommes gouvernés par un petit nombre ; élective, car nous sommes appelés régulièrement à choisir par notre vote ces individus ; libérale, car nous avons historiquement arraché un certain nombre de droits, que les classes dirigeantes essaient d’ailleurs en permanence de rogner.

Radicaliser la démocratie suppose de remettre en cause ce processus. L’objectif d’une politique démocratique devrait être la participation de toutes et tous à tout pouvoir existant dans la société. C’est à partir d’un tel objectif que devraient être mises en place les institutions qui facilitent sa réalisation et débattue l’existence de formes de représentation. Contrairement à ce qu’affirme Mouffe, la mise en œuvre d’une démocratie active[24] n’est pas contradictoire avec le pluralisme politique ni avec l’existence des partis politiques. On voit mal comment la « conception radicale de la citoyenneté […] la participation active à la communauté politique[25] », qu’elle appelle de ses vœux par ailleurs, pourraient être compatibles avec les mécanismes actuels de la représentation qui dépossèdent « le peuple » des décisions politiques.

Pour Mouffe, « C’est le manque de débat agonistique, et non pas le fait même de la représentation, qui prive le citoyen de sa voix[26] ». Le débat et la confrontation d’idées sont évidemment des conditions indispensables à la démocratie. Mais croire que ceux-ci suffiraient à neutraliser les effets pervers de la représentation relève d’une certaine naïveté qui fait fi du rôle de l’État.

La question de l’État

Mouffe renvoie dos à dos « l’approche réformiste (qui) envisage l’État comme une institution neutre […] et l’approche révolutionnaire (qui) le considère comme une institution oppressive qu’il faut abolir ». On pourrait discuter de cette présentation qui semble oublier que les sociaux-démocrates avant leur conversion au néolibéralisme ont historiquement défendu l’idée qu’il faudrait le réformer et que les marxistes révolutionnaires n’ont jamais parlé de l’abolir et n’envisageaient son dépérissement que dans un processus complexe. Mais l’essentiel n’est pas là. Mouffe, à juste titre, considère l’État, qui ne peut se réduire à l’appareil gouvernemental, comme un enjeu de lutte politique. La transformation de l’État social en État néolibéral autoritaire montre bien qu’il y a là un enjeu politique majeur.

Néanmoins deux questions liées entre elles ne sont pas abordées : la question des contre-pouvoirs et celle de « la participation active à la communauté politique ». On peut certes penser qu’il est possible d’engager un processus de transformation profonde de l’État de telle sorte que ce dernier puisse être perméable à la multiplicité des demandes démocratiques. Mais l’État, même transformé en profondeur, restera une instance habitée par une techno-bureaucratie, séparée de la société et qui s’élève au-dessus d’elle. De ce point de vue, la reprise par Mouffe de la thèse de Gramsci sur l’« État intégral », incluant à la fois la société politique et la société civile, est pour le moins problématique. Elle fait l’impasse sur la question décisive des contre-pouvoirs qui devront être puissants, même dans une société où la démocratie aura été radicalisée. Sa critique de la thèse sommaire du dépérissement de l’État pour laquelle la disparition de l’État correspondrait à une société sans contradictions sociales, totalement transparente à elle-même, ne doit pas nous faire jeter le bébé avec l’eau du bain. L’État ne peut résumer l’activité politique instituante et créer les conditions d’une participation pérenne des citoyen-nes à la décision politique doit passer par des institutions politiques spécifiques qui ne peuvent être réduites à l’État et à ses appareils.

Le préalable du cadre national

Pour Mouffe « la lutte hégémonique qui cherche à revitaliser la démocratie doit commencer à l’échelle de l’État-nation. […] Ce n’est que lorsque cette volonté collective aura été consolidée qu’une collaboration avec des mouvements similaires dans d’autres pays pourra être productive[27] ». Cette position pose un double problème. D’une part, elle semble ignorer qu’une grande partie des politiques menées dans un pays européen sont élaborées par les gouvernements dans un cadre européen. Refuser d’agir au niveau européen en attendant que le processus de transformation démocratique soit mené à bien dans le cadre national, c’est se condamner à subir le poids des décisions prises au niveau européen.

Mais surtout, c’est ne pas voir qu’un pays entamant un tel processus subira immédiatement des mesures de rétorsion prises par les institutions et les gouvernements européens. La construction d’un mouvement social et citoyen à l’échelle européenne est donc décisive si on ne veut pas que ce pays reste isolé. Un des problèmes qu’a rencontrés le gouvernement Syriza a été la faiblesse des mouvements de soutien à l’échelle européenne alors que la Grèce était étranglée financièrement par les décisions de l’Eurogroupe et de la BCE. La capitulation du gouvernement grec, isolé au plan européen, s’explique aussi par cet élément.

La construction d’un mouvement social et citoyen à l’échelle européenne est évidemment compliquée, comme en témoigne hélas l’échec du Forum social européen. Raison de plus de s’y atteler. Il ne s’agit pas, ce faisant, de déserter le terrain national et une rupture avec l’ordre néolibéral passera probablement par une victoire électorale de forces de la gauche de transformation sociale et écologique dans un ou plusieurs pays. Le levier national est donc tout à fait décisif. Certes, Mouffe voit bien que « la lutte contre le néolibéralisme ne peut se gagner à l’échelle nationale et qu’il est nécessaire d’établir une alliance au niveau européen[28] », mais sa stratégie étapiste – l’État-nation d’abord, l’Europe ensuite – ne peut mener qu’à l’échec tant les questions européennes et nationales sont imbriquées.

Construire le peuple ?

Rappelons très schématiquement la conception de Laclau dans La raison populiste. Laclau se veut en rupture avec ce qu’il nomme « l’essentialisme marxiste ». Pour lui, il faut « concevoir le “peuple”[29]comme une catégorie politique non comme un donné de la structure sociale »[30]. Ce point est tout à fait décisif. Il n’y a pas de fondements objectifs qui permettent de définir l’acteur historique, le sujet de la transformation sociale, celui-ci est le résultat d’un processus politique. Si on ne peut qu’approuver Laclau sur ce point, la façon dont il envisage la construction du « peuple » comme un sujet et l’idée même de « construire le peuple » pose problème. Car la question immédiate est qui le construit ? Si on remplace le mot peuple par prolétariat, on retrouve là la thématique classique du substitutisme avant-gardiste dans laquelle, in fine, le prolétariat, ici le peuple, doit être construit politiquement par une entité extérieure. La question est de savoir quelle est cette entité.

Laclau part des demandes sociales spécifiques, qu’il qualifie de « démocratiques », hétérogènes et insatisfaites existant dans la société. Peut se former ainsi une « chaine d’équivalence » qui permet de les unifier et de construire ainsi un « peuple », étant entendu que toute demande sociale non satisfaite n’a pas la possibilité de s’intégrer à la chaine d’équivalence si « elle entre en conflit avec les fins particulières des demandes qui sont déjà des maillons de la chaine[31] ».

Mais la formation d’une chaine d’équivalence, donc un « peuple », n’est possible que si une des demandes insatisfaites arrive à incarner l’ensemble des autres demandes : « une demande déterminée, qui était peut-être à l’origine une demande parmi d’autres, acquiert à un certain moment une importance inattendue et devient le nom de quelque qui l’excède[32] » Pour que « le peuple » puisse se constituer, il faut « l’identification de tous les maillons de la chaine populaire à un principe d’identité qui permette la cristallisation de toutes les demandes différentes autour d’un dénominateur commun – lequel exige, évidemment, une expression symbolique positive[33] ». Alors « une frontière d’exclusion divise la société en deux camps[34] ». C’est la division entre « eux et nous ».

Or ce « principe d’identité » aboutit à la domination d’une demande sociale particulière qui prendrait un caractère universel. Laclau retrouve donc sous le nom de « peuple » le sujet universel unique avec la centralité d’une oppression particulière, niant ainsi, de fait, la pluralité des oppressions et leur non hiérarchisation. De plus, ce que n’explique pas Laclau, c’est pourquoi et comment une demande sociale spécifique devient-elle un référentiel universel permettant, comme il l’affirme, de construire le « peuple » ? Et, question primordiale, comment faire pour que ce référentiel universel devienne progressiste et comment le « populisme de gauche » peut-il l’emporter sur celui de droite ? Autant de questions sans réponses. En fait, nous verrons plus loin que Laclau a une solution qui est pour le moins discutable.

Dans Pour un populisme de gauche, Mouffe reprend, pour l’essentiel, cette conception. Elle y apporte néanmoins quelques inflexions. Elle admet ainsi que cette démarche, « en rassemblant les demandes démocratiques pour créer un “peuple”, produirait un sujet homogène qui nie la pluralité. Cela devrait être évité pour que la spécificité des différentes luttes ne soit pas gommée[35] ». Laclau insistait sur le fait que pour qu’une chaine d’équivalence, c’est-à-dire un « peuple », se forme, il fallait qu’une des demandes insatisfaite « acqui[ère] à un certain moment une importance inattendue et devien[ne] le nom de quelque qui l’excède » sans expliquer par quel processus cela pouvait se produire. Mouffe préfère indiquer qu’« une équivalence est établie entre une multiplicité de demandes hétérogènes, mais d’une manière qui maintient la différenciation interne du groupe[36] ». Elle évite ainsi un des problèmes posés par les théorisations de Laclau.

Mais reste celui de la nécessité « d’articuler les différentes luttes en une volonté collective[37] » ou, pour parler comme Laclau, comment opérer « la cristallisation de toutes les demandes différentes autour d’un dénominateur commun – lequel exige, évidemment, une expression symbolique positive » ? La réponse de Laclau dans La raison populisteest sans ambiguïté. C’est l’existence du leader qui permet de résoudre ce problème. Le populisme se distingue d’autres processus politiques par un rapport direct entre une personnalité se voulant charismatique et le peuple ;plus exactement,le peuple s’incarne dans le leader. À la question « qui ou quoi construit le peuple ? », la réponse populiste est : c’est le chef qui construit le peuple et incarne sa volonté.

Contrairement au populisme de droite qui n’a pas ce genre de pudeur, les partisans du populisme de gauche évitent généralement de traiter cette question. Laclau est un des rares à le faire sans détour. Il n’hésite pas à indiquer explicitement que, pour lui, « l’absence de meneur » équivaut à « la dissolution du politique[38] ». L’existence d’un chef est ici la condition même de possibilité du politique, « La nécessité d’un meneur existe toujours[39] » nous dit-il. En rapport avec le politique, l’existence d’un leader est élevée ici en nécessité ontologique et rendue politiquement indispensable car « La logique équivalentielle conduit à la singularité, et la singularité à l’identification de l’unité du groupe au nom du leader[40] ». Ainsi, pour Laclau, la construction même d’une chaine d’équivalence, c’est-à-dire pour lui le « peuple », aboutit à l’incarnation dans un leader. Pire, pour lui « l’amour pour le leader est une condition centrale de consolidation du lien social[41] ». Le leader charismatique est ainsi la clef de voute de sa construction théorique. Laclau aboutit ainsi au vieux cliché réactionnaire de l’homme providentiel (historiquement, c’est le plus souvent un homme).

Mouffe, qui n’en disait mot dans L’illusion du consensus, est obligée dans son dernier ouvrage d’aborder, sans s’y étendre, cette question. Il est d’abord significatif qu’elle ne reprenne aucune des formulations de Laclau sur l’existence d’un chef comme condition du politique. De plus, alors que Laclau insistait sur « l’identification de tous les maillons de la chaine populaire à un principe d’identité » comme nécessité pour former une chaine d’équivalence, elle préfère parler de « demande démocratique spécifique devenue le symbole du combat commun[42] » et admet qu’un tel symbole pourrait éventuellement remplacer la figure d’un leader. Cependant, elle continue de placer « les liens affectifs qui unissent un peuple à un chef charismatique[43] » comme un moyen privilégié de créer une volonté collective, présentant alors le leader comme un primus inter pares (premier parmi les égaux) et essayant de distinguer un leadership fort et l’autoritarisme. Il serait facile d’ironiser sur cette dernière distinction dont Emmanuel Macron fait son quotidien… Si elle essaie donc de désamorcer les critiques qu’ont entrainées les formulations de Laclau et certaines pratiques politiques se réclamant du populisme, on voit toujours mal comment la valorisation et le mythe du leader pourraient s’accommoder d’une perspective émancipatrice. Dans cette conception, la participation populaire et la démocratie radicale que Mouffe appelle de ses vœux, prennent au mieux une forme plébiscitaire où les citoyen.nes ont plus ou moins régulièrement à approuver les décisions prises en haut. Il n’y a d’ailleurs pas d’exemple historique où des expériences politiques de ce type se soient bien terminées.

Pour conclure (probablement provisoirement)

Ce que propose Mouffe « c’est une stratégie particulière de construction de la frontière politique […] Les partis ou les mouvements qui adoptent une stratégie populiste de gauche peuvent suivre des trajectoires variées […] et ils n’ont pas nécessairement à être identifiés sous cette appellation[44] ». La question qui se pose donc immédiatement est de savoir pourquoi donc qualifier une telle stratégie de populiste ? Mouffe, qui reconnait qu’une autre appellation aurait été possible, se pose effectivement la question. Sa réponse laisse perplexe. Pour elle « quand il est question de restaurer et de radicaliser la démocratie, le “populisme”, parce qu’il fait du demos un dimension essentielle, convient particulièrement pour qualifier la logique politique adaptée à la situation[45] ». Pourquoi alors ne pas mettre simplement en avant la question de la démocratie, ce qui aurait l’avantage, même du point de vue de Mouffe, de lier le sujet politique le demos, « le peuple », avec le projet politique porté « radicaliser la démocratie » ? De plus cela éviterait l’amalgame dont sont friands les commentateurs entre des forces politiques aux projets opposés. À moins justement que cet amalgame ne soit recherché, la mise en symétrie du « populisme de droite » et du « populisme de gauche » visant à se situer contre « le système ». On a vu plus haut les problèmes majeurs que pose ce type de stratégie.

Au-delà, si les réponses données par Mouffe ne sont pas vraiment convaincantes, ou même peuvent se révéler dangereuses, les questions qu’elle aborde sont incontournables : comment se forme un sujet de l’action collective alors même que la centralité politique du prolétariat a disparu, comment construire une cohérence stratégique si aucun acteur particulier (le prolétariat, le parti…) ne peut la donner a priori, comment construire un projet d’émancipation qui prenne en compte la multiplicité croisée des oppressionsqui existent dans la société ? Autant de questions décisives pour une gauche de transformation sociale et écologique qui ne se satisfait pas de la domination du capitalisme néolibéral.

Pierre Khalfa.

Publié sur Médiapart.

[1]Chantal Mouffe,Pour un populisme de gauche, Éditions Albin Michel, 2018.

[2]Voir aussi, Le populisme de gauche, réponse à la crise démocratique ?(https://blogs.mediapart.fr/pierre-khalfa/blog/021117/le-populisme-de-gau...) dont certains éléments sont repris ici.

[3]Ernesto Laclau,La raison populiste, Éditions du Seuil, 2008. Sauf indication contraire, les citations de Laclau sont issues de cet ouvrage.

[4]Chantal Mouffe,Le paradoxe démocratique, Beaux-arts de Paris Éditions, 2016, p. 108.

[5]Pour un populisme de gauche, p.123.

[6]Nous reviendrons plus loin sur la distinction que fait Mouffe entre adversaire et ennemi et les problèmes que cela pose.

[7]La nature réelle des régimes dits communistes importe peu ici.

[8]Pour un populisme de gauche, p. 37.

[9]Ibid p. 37-38-39. Pour justifier sa position, Mouffe indique que Jean-Luc Mélenchon avait réussi à gagner un nombre de voix significatif d’électeurs du FN. Toutes les enquêtes d’opinion montrent pourtant que la forte progression de Jean-Luc Mélenchon est provenue du fait qu’il avait réussi à gagner une forte proportion (environ 25 %) d’électeurs qui avaient auparavant voté François Hollande, le nombre de ceux venant du FN étant marginal (environ 2 %). Elle exagère également le nombre d’électeurs du UKIP étant passé au Labour. Seuls 11% (et non 16 % comme elle l’indique) d’électeurs UKIP en 2015 (réferendum Brexit) ont voté Labour en 2017 à comparer aux 45% des électeurs UKIP de 2015 qui ont voté conservateur en 2017. Voir https://yougov.co.uk/news/2017/06/22/how-did-2015-voters-cast-their-ball.... Merci à Philippe Marlière pour ces dernières précisions.

[10]Ibid p. 104.

[11]Ibid p. 66.

[12]Les propos sur les migrants de Sarah Wagenkencht, députée de Die Linke, et d’un responsable en vue de la France Insoumise, Djordje Kuzmanovic, heureusement désavoués par Jean-Luc Mélenchon, en sont l’illustration. Voir sur ce sujet Roger Martelli, http://www.regards.fr/politique/article/reponse-a-djordje-kuzmanovic.

[13]Christophe Ventura, Principes pour une gauche populiste, septembre 2017 (http://www.medelu.org/Principes-pour-une-gauche).

[14]Pour un populisme de gauche,p. 64.

[15]Ibid p. 68.

[16]Ibid p. 71.

[17]Le paradoxe démocratique, p. 110.

[18]L’illusion du consensus, p. 35.

[19]Pour un populisme de gauche, p. 130.

 

[20]Ibid, p. 50.

[21]Sur ce point voir, Patrick Braibant,Chantal Mouffe ou les incertitudes de la « radicalisation de la démocratie »,Les Possibles, n° 14 – été 2017 (https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-14-ete-20...).

[22]Michael Hardt et Antonio Negri, inPour un populisme de gauche, p. 82.

[23]Sur tous ces points, voir l’ouvrage désormais classique de Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion 1995.

[24]Je ne parle volontairement pas de « démocratie directe », cette expression étant, soit rattachée à la démocratie grecque, qui, si elle représente un germe (pour reprendre ici le terme employé à ce sujet par Cornélius Castoriadis), ne peut évidemment être reproduite, soit au modèle conseilliste qui est historiquement marqué.

[25]Pour un populisme de gauche, p. 95.

[26]Ibid, p. 86.

[27]Ibid, p. 103.

[28]Ibid, p. 103.

[29]Il est à noter que dans son livre, La Raison populiste, Laclau met la plupart du temps le mot peuple entre guillemets. Nous suivrons son exemple.

[30]La raison populiste p. 260.

[31]Ibid, p.165.

[32]Ibid, p.144.

[33]Ibid, p.102. Les italiques sont de Laclau.

[34]Ibid, p. 101.

[35]Pour un populisme de gauche, p. 91.

[36]Ibid, p. 92.

[37]Ibid, p. 91.

[38]La Raison populiste, p.81.

[39]Ibid, p.  78.

[40]Ibid, p. 122.

[41]Ibid, p.  102.

[42]Pour un populisme de gauche, p. 101.

[43]Ibid, p. 102.

[44]Ibid, p. 114-115.

[45]Ibid, p. 116.

 

Publié le 24/09/2018

Les grands débats. Comment faire pièce à la politique antisociale de Macron ?

Loan Nguyen et Julia Hamlaoui (site l’humanité.fr)

Après plus d’un an de macronisme caractérisé par une série de réformes antisociales, le premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé la couleur : cette année sera « une année de bagarres ». Aux premières loges dans l’Hémicycle, les députés Pierre Dharréville (PCF), François Ruffin (FI) et Valérie Rabault (PS) ont échangé sur les mauvais coups à venir et les moyens de riposter.

Que prépare le gouvernement en matière de politiques antisociales pour les mois à venir ?

Pierre Dharréville Une nouvelle attaque est portée contre les retraités après la hausse de la CSG : l’augmentation de 0,3 % seulement des pensions de retraite, nettement en dessous de celle du coût de la vie. C’est une des mesures que nous aurons à affronter dans les discussions budgétaires. On peut aussi s’attendre à des attaques frontales contre la Sécurité sociale solidaire et contre notre système de santé. Le plan pour la santé, je crains qu’il ne soit pas au niveau parce que la logique de compression des ressources et des dépenses qui y sont consacrées risque de se poursuivre. Nous, parlementaires communistes, avons fait un tour de France des hôpitaux qui montre une situation de crise aiguë et profonde, qui exige de changer de cap et de prendre des mesures d’urgence. Sur les retraites, le gouvernement avance masqué en disant qu’il s’agit de faire une réforme équitable. Mais il y a matière à s’inquiéter pour l’avenir de nos retraites quand on voit les attaques menées par Emmanuel Macron contre notre système de Sécurité sociale solidaire.

Valérie Rabault Je rejoins le constat de Pierre, le gouvernement avance masqué. C’est ce qui rend la prise de conscience plus difficile. Sur les retraites, 13 millions de retraités vont voir leur pension gelée au 1er janvier 2019, dont 8 millions ont subi la hausse de la CSG depuis le 1er janvier dernier, sans aucune compensation. Sur ces 8 millions – ceux qui dépassent 1 289 euros par mois –, c’est l’équivalent d’un demi-mois de retraite en moins en pouvoir d’achat sur l’année 2019. C’est du jamais-vu ! Pour ceux qui vivent à la campagne et qui n’ont pas accès aux transports en commun, le gouvernement a augmenté les taxes, pas pour aller à la transition énergétique mais pour renflouer les caisses de l’État vidées par la fin de l’ISF. Il y a aussi le carnage sur les emplois aidés, qui permettaient dans les associations et dans les petites communes de donner un coup de pouce et de ne pas laisser certaines personnes sur le bord du chemin. Sur la réforme des retraites, ce qui se dessine, c’est un régime par points. Et vous n’aurez aucune certitude de ce que vous aurez. Dans le fond, c’est faire un régime par capitalisation sans passer par les marchés financiers.

La politique d’Emmanuel Macron avance sur plusieurs fronts. La réplique est-elle possible point par point ?

François Ruffin Le programme des luttes à venir a été correctement tracé par nos amis. Pour vaincre Macron, il ne faut pas le lâcher sur son côté président des riches. La première mesure qu’il prend, c’est de donner 5 milliards d’euros supplémentaires par an aux riches avec la suppression de l’impôt sur la fortune. On a la chance que Macron soit l’incarnation d’une classe. Mais on ne gagnera pas seulement sur le rejet, parce qu’on risque d’avoir un autre visage ensuite qui incarne le même programme. Il faut avoir des combats défensifs comme sur les retraites – il faut dire que ce sont les retraites qui ont fait baisser le taux de pauvreté –, mais il faut aussi être offensif. Ça fait plus de quarante ans, depuis Pompidou, qu’on entend les mêmes discours sur les privatisations qui vont redonner confiance, faire de la croissance et créer de l’emploi. Il faut que nous, nous incarnions la nouveauté. Si on veut davantage d’espérance de vie, de bonheur, ça ne passe pas forcément par plus de croissance, qui peut être nuisible sur le plan écologique. Des chercheurs ont montré que ce qui fait le bonheur au sein des sociétés développées, c’est le niveau d’égalité.

Ce point, la question de la croissance, fait-il clivage entre vous ?

François Ruffin Je ne suis pas décroissant, je me dis a-croissant, comme d’autres sont agnostiques. Je fais sortir ce paramètre de mon champ de vision car cela a été une imposture pour interdire la redistribution. Plutôt que de se dire « comment répartir de manière plus égalitaire le gâteau ? », on nous dit « attendez, il faut d’abord le faire grossir et tout le monde sera content, il y en aura un peu plus pour les riches et un peu plus pour les pauvres ». Il ne faut pas attendre que le gâteau grossisse. À cette exigence sociale s’ajoute l’exigence écologique.

Valérie Rabault Moi, je crois à la croissance et au modèle français. Le modèle français, c’est la liberté. La liberté, c’est l’investissement, mais porté aussi par la puissance publique, qui, pour l’heure, fait complètement défaut. Renoncer à la croissance, c’est aussi renoncer à l’investissement. Cette notion de progrès qui fait qu’on vit mieux s’intègre dans la croissance économique, dans cette capacité à innover. Le deuxième pilier, c’est l’égalité, il faut effectivement une redistribution sans attendre. Le troisième volet, c’est la fraternité, la relation à l’autre, à l’Europe, aux autres pays. C’est ce modèle qui a soutenu la création de richesses en France depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale et qui a permis l’émergence de notre modèle social.

Pierre Dharréville En la matière, je pense qu’il ne faut pas de dogme, il s’agit de savoir quel développement nous voulons construire. Est-il utile de dépenser des ressources, de l’énergie humaine, du travail, de l’intelligence pour envoyer des touristes dans l’espace ? Est-ce que c’est le développement nécessaire demain ? Cela nous renvoie à une question fondamentale : qui décide de la manière dont nous utilisons ces richesses, le travail qui les produit et de la manière dont nous respectons la planète ? Un petit nombre exerce aujourd’hui le pouvoir grâce à l’argent, il faut s’y attaquer, reconquérir ces espaces de pouvoir, c’est cela aussi, la lutte des classes.

Vous avez des divergences, mais vous avez aussi mené des combats communs cette année. Est-ce un point d’appui important ? Comment faire pour que ces luttes dépassent les murs du Palais Bourbon ?

Pierre Dharréville Ce n’est pas au Palais Bourbon que va se faire la révolution. Ce qui me semble décisif, c’est qu’émergent dans la société des mouvements populaires profonds, puissants, enracinés, qui contestent le pouvoir d’Emmanuel Macron et de la finance. Parce que Macron mène la lutte des classes de manière extrêmement brutale. Les mouvements qui se sont développés dans l’année écoulée nous montrent les ressources, les valeurs, les aspirations fortes qui doivent s’exprimer. Cela suppose de faire émerger une alternative. Pas simplement médiatique, même si ça compte, mais aussi populaire, pour que les gens soient acteurs du changement. Tout ce que fait Emmanuel Macron vise à les décourager. C’est pour cela qu’il ne lâche rien, jamais. Cela doit au contraire nous encourager à monter le niveau parce qu’ils sont en difficulté. Le récit qui l’a conduit au pouvoir est discrédité par l’affaire Benalla, mais pas seulement. La promesse de nouveau monde n’est pas tenue, beaucoup sont en train de s’en rendre compte.

Valérie Rabault Nous tous, nous devons réaffirmer que notre vie politique s’organise autour d’un clivage gauche-droite qu’Emmanuel Macron a voulu gommer tout en distillant l’idée que ce serait lui ou le chaos. Parmi les raisons qui l’ont porté au pouvoir, il y a cette volonté de dynamiter tous les partis, mais il s’est aussi adressé à l’individualité de chacun. Il a fait disparaître la notion de cause commune du débat. Pour contrer cette idée que chacun serait face à lui-même, le meilleur moyen est sans doute de nous définir des causes communes. Sur certaines, nous nous rejoindrons, sur d’autres non. Mais la défense de l’hôpital, une transition énergétique qui permette à chacun de mieux vivre, l’école… sont de grandes causes sur lesquelles les uns et les autres nous pouvons trouver des combats communs.

François Ruffin Un an seulement après l’entrée en fonction d’Emmanuel Macron, on a réussi un mouvement ce printemps, les cheminots en particulier. L’assise serait sans doute supérieure aujourd’hui, vu la chute de popularité. Mais ce n’est pas aux politiques d’initier cela. J’espère qu’il va y avoir des luttes et que cela servira de points d’appui forts. Cependant, on ne va pas faire semblant d’être d’accord sur tout. Moi, je suis de gauche, je l’ai toujours été et je le resterai. Mais où sont les limites de la gauche ? Je n’ai aucune difficulté à mener des causes communes tous les jours, avec le camarade communiste cela va de soi pour moi, avec les socialistes, avec des personnes du Modem, de l’UDI… Mais Macron est quand même le fruit du socialisme. Le Cice, la loi travail, il n’y a pas de rupture. Quand le Parti socialiste est dans l’opposition, il est de gauche. La question, c’est où on est quand on est au pouvoir ? Il ne s’agit pas de tirer sur une ambulance, ni de dresser un mur infranchissable. Mais il y a besoin d’une clarification. Je n’ai pas envie de polémiquer davantage. Notre adversaire est à l’Élysée et il est évident qu’il nous faut grouper nos forces contre.

Pierre Dharréville Il faut de la clarté dans le débat politique et il y a eu beaucoup de confusion. Que reste-t-il du clivage droite-gauche ? Il reste la droite. La droite est au pouvoir avec Emmanuel Macron, et François Hollande a bien souvent mené une politique de droite. Ce clivage continue effectivement d’être structurant parce qu’il découle de l’histoire du mouvement ouvrier. La question, c’est de savoir ce qu’est la gauche. Ces cinq dernières années, je n’ai pas toujours été très fier de dire que j’étais de gauche parce que je ne la reconnaissais absolument pas dans la politique menée. Il faut faire preuve d’un peu de dialectique, il ne s’agit pas de dresser des frontières. Il y a une grande diversité à gauche. Il faut reconnaître ces différences et en faire une force. Mais l’avenir ne se construira ni avec des malentendus ni avec des logiques d’hégémonie.

Débat retranscrit par Loan Nguyen et Julia Hamlaoui

Publié le 20/09/2018

Fête de l’Huma: des militants confient leur désarroi sur les divisions de la gauche

 Pauline Graulle (site mediapart.fr)

Les divisions de la gauche en vue des européennes plongent bien des militants communistes dans la perplexité. Rencontre avec deux d’entre eux, à la Fête de l’Humanité.

À la Fête de l’Humanité, samedi 16 septembre, c’était le jour du grand méli-mélo des gauches : inauguration du stand du mouvement Génération.s par Benoît Hamon et Yanis Varoufakis, présence de l’Insoumis François Ruffin dans les travées du site de la Courneuve (invité à faire des selfies ou à boire des demis tous les deux mètres), et, bien sûr, discours annuel du secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, devant des représentants de l’ensemble des forces de la gauche française.

Dans le public, on pouvait apercevoir des élus communistes, mais aussi beaucoup de socialistes (la maire de Paris Anne Hidalgo, l’eurodéputé proche de La France insoumise Emmanuel Maurel ou encore Rachid Temal), des membres de Génération.s (Benoît Hamon, Pascal Cherki), quelques écologistes (la sénatrice Esther Benbassa et les porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, Julien Bayou et Sandra Regol), et Gérard Filoche. Seuls manquaient à l’appel des représentants de La France insoumise qui avaient boycotté le rendez-vous, après une passe d’armes sur les réseaux sociaux avec Ian Brossat, le candidat du PCF aux européennes, sur la question des migrants.

À la tribune, Pierre Laurent a longuement parlé écologie et social, a reproché aux journalistes de faire le récit de la séquence politique « par le petit bout de la lorgnette ». Plus étonnant : il n’a évoqué qu’une fois le « rassemblement », et n’a jamais cité le mot gauche.

C’est qu’à neuf mois des élections européennes, la gauche est éclatée façon puzzle. Alors qu’EELV et Génération.s ont échoué à présenter une liste commune, le PCF n’exclut pas, lui non plus, de partir seul dans la bataille. Benoît Hamon a beau promettre qu’« il y aura des surprises », le scénario d’une gauche partant divisée en cinq listes (La France insoumise, PCF, Génération.s, EELV, NPA) refait surface. Une situation qui plonge un certain nombre de communistes dans le plus grand désarroi.

Mediapart donne la parole à deux d’entre eux, rencontrés dans les allées de la Courneuve. L’un est un jeune militant, l’autre, une militante de longue date. Et s’ils ne voteront sans doute pas pour le même texte au prochain congrès du PCF, qui se tiendra en novembre à Ivry-sur-Seine, c’est un immense désarroi face aux divisions de la gauche qui les rassemble.

 

> Sabrina travaille dans le secteur des ressources humaines. Fille d’une famille issue « de la classe ouvrière mais aussi de l’immigration maghrébine », cette quinquagénaire milite depuis 1982 au PCF, aujourd’hui à Mitry-Mory, en Seine-et-Marne. Elle ne sait pas encore pour quel texte elle votera au congrès, mais, quel que soit le résultat, elle s’y pliera.

« Ce que je recherche, dans mon engagement politique, c’est la cohérence. J’ai voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017. C’était le candidat le mieux placé à gauche et il portait des idées auxquelles je suis attachée. J’ai beaucoup de copains [camarades – ndlr] qui ont refusé de voter pour lui à la dernière présidentielle. Ils n’ont pas apprécié que Mélenchon soit si agressif avec les communistes, et certains, dont moi, ont un problème avec son côté “binaire”. Mais moi, ce qui m’intéresse, ce sont les idées, et si quelqu’un d’emblématique peut les incarner, tant mieux.

Voilà pourquoi, aujourd’hui, j’en veux aux responsables de gauche de ne pas réussir à se mettre d’accord pour porter un projet commun. Nous, les militants de base, nous travaillons tous les jours ensemble sur le terrain, avec des militants de tous les partis, avec des associatifs, avec des syndicalistes… J’ai plein de copains à La France insoumise, on fait des actions communes sans arrêt. Alors si nous nous pouvons le faire, pourquoi les politiques n’arrivent pas à s’unir ?

Aujourd’hui, la situation politique est très grave : l’extrême droite est forte partout. Il y a un moment où il faut se retrouver, regarder ce qui fait nos forces, nous atouts, ce qui nous rassemble. Il y a un champ des possibles immense. Nous avons un boulevard devant nous, les gens sont motivés, comme l’a montré la grande marche pour le climat la semaine dernière. Ils ont envie de faire de la politique !

Mais au lieu de cela, on a l’impression qu’au-dessus de nous, dans les partis, ce sont des luttes de pouvoir, d’ego, qui priment. Les valeurs de repli, de “la gagne”, ont gagné les esprits. Mélenchon a beaucoup clivé pendant la campagne présidentielle, et ensuite, aux législatives [où le PCF et la FI ont fait des campagnes concurrentes – ndlr]. Je crois qu’il a eu tort car cela a divisé la gauche. Toutes ces divisions et ces postures, elles nous laissent dans une forme de désespérance. Une grande lassitude a gagné tout le monde, alors que nous aurions tout pour gagner.

Moi, j’habite dans un logement social. Je vois que les gens sont capables de vivre ensemble. Ils ont parfois des discours anti-réfugiés, oui ça arrive, mais ce ne sont pas des fachos pour autant. C’est juste qu’il y a un problème de repères. Il faut prendre le temps de leur expliquer qu’ils peuvent se tromper. Je me souviens d’un slogan du MRAP [Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples] : “Un raciste, c’est quelqu’un qui se trompe de colère.” Le discours de La France insoumise sur les migrants et sur l’international, je trouve que ce n’est vraiment pas terrible. 

Il y a un travail de fond à faire pour donner aux gens des repères et leur permettre de retrouver de la confiance en la politique, mais pour cela, les politiques doivent se montrer à la hauteur. »

 

> Antoine, 26 ans, est journaliste dans un magazine spécialisé dans la finance. Il s’est engagé en 2014 au PCF, parce qu’il voulait soutenir l’expérience du Front de gauche. Pour le congrès, il hésite entre « voter Faucillon, ou ne pas voter du tout ».

« Moi, je suis clairement pour un rassemblement avec La France insoumise. Globalement, je suis très mitigé par rapport aux décisions du PCF. La direction a énormément critiqué Jean-Luc Mélenchon – je suis le premier à reconnaître qu’il peut y avoir matière à le faire –, et l’a soutenu à reculons en 2017, alors qu’il aurait pu passer le premier tour. Cela fait des années que le PCF parle du rassemblement, mais pour une fois qu’on avait une incarnation forte dans un homme qui pense à 90 % comme nous, on n’a pas su saisir cette chance.

Évidemment, les torts sont partagés : Jean-Luc Mélenchon a le défaut de vouloir s’accaparer La France insoumise. Il a dit que le PCF n’existait plus, ce qui a beaucoup choqué chez les communistes. On s’est sentis humiliés. Son problème, c’est qu’il veut être hégémonique. Mais ce n’est pas parce qu’il tient ce discours qu’on doit rentrer dans son jeu !

Je crains que nous refaisions la même erreur aux européennes : Ian Brossat, je l’aime bien, mais il ne peut pas à la fois se positionner comme le candidat du rassemblement et ne pas s’allier avec La France insoumise. C’est incohérent ! D’autant qu’il semble très proche d’Anne Hidalgo qui, pour moi, n’est plus de gauche. Au final, nous allons nous retrouver avec deux blocs concurrents : d’un côté La France insoumise, de l’autre, EELV, le PCF et le PS.

Moi, je ne suis pas d’accord avec le positionnement de Benoît Hamon sur l’Europe, car il est pour rester à tout prix dans l’Union européenne, alors que moi, je veux en construire une autre. Et s’il faut sortir, on sortira.

En revanche, j’ai un gros problème avec le discours anti-migrants de la FI. Une ligne qui d’ailleurs ne les met pas tous d’accord, d’après ce que j’ai cru comprendre. Certes, Mélenchon s’est désolidarisé de son aile la plus nationaliste, mais cela fait des mois qu’il joue avec le feu, en ne se positionnant pas clairement. Or, le retour à une forme de nationalisme, c’est impossible pour moi qui suis internationaliste. C’est ce qui pourrait me pousser à voter pour Hamon aux européennes, même si je suis en désaccord avec le reste de son programme.

Moi, je voudrais que Mélenchon assume une position ouverte sur l’immigration et qu’on puisse tous ensemble dépasser les logiques d’appareils et arrêter de se morfondre sur un sigle ou sur un mot. J’ai d’ailleurs très mal vécu l’épisode corse, quand Mélenchon a, pour des raisons tactiques, cassé l’accord local entre les communistes et les Insoumis, et a choisi de soutenir les nationalistes qui clament “la Corse aux Corses”. Le PCF n’a pas le monopole du communisme ; Mélenchon n’a pas le monopole de l’insoumission. »

Publié le 14/09/2018

 (site regards.fr) Par Catherine Tricot |

La nouvelle stratégie de Mélenchon peut-elle l’emporter ?

Après sa rencontre avec l’aile gauche du PS, Mélenchon semble être à la recherche d’une ouverture. Mais le leader de la France insoumise entend-il élargir, rassembler ou dominer la gauche ? Le socialisme-républicain est-il l’avenir de la FI ?

La "rencontre impromptue" entre Mélenchon et Macron dans les rues de Marseille voulait délivrer un message : il y a en France deux leaders, deux forces politiques et deux seulement. Mais le rôle d’opposant n°1 ne suffit pas à Jean-Luc Mélenchon. Il veut imposer durablement sa marque idéologique sur la gauche. Et il a toujours dit que son objectif était de gouverner. Pour cela il va lui falloir élargir, rassembler plus encore et conforter sa crédibilité. Comme le PCF l’a fait si souvent avant lui, il s’adresse aux socialistes. C’était l’objet de l’autre rendez-vous de Marseille avec l’aile gauche du PS. Après le départ de Benoît Hamon et le faible score d’Emmanuel Maurel en interne (18%), les anciens camarades de Jean-Luc Mélenchon se demandent s’ils peuvent encore peser et rester au PS ? Mélenchon veut les convaincre de venir chez lui. Alors il a sorti le grand jeu :

« J’ai le cœur plein d’enthousiasme si vos chemins viennent en jonction avec les nôtres. Que finisse cette longue solitude pour moi d’avoir été séparé de ma famille. »

« Mes amis, vous me manquiez », leur a-t-il susurré. À travers eux, il entendait aussi parler aux électeurs toujours proches du PS que le macronisme rebute.

Ramasser le Parti socialiste

Après avoir tempêté contre les socialistes et pris ses distances avec la notion même de gauche, Mélenchon veut saisir le moment. Le PS est en déliquescence et Hamon est à la peine : il fera feu de tout bois pour ramasser l’essentiel de l’héritage PS. Ce contre-pied a surpris dans sa nouvelle famille. La ligne droite n’est décidément pas sa tasse de thé. En 2003, il s’allie avec le "courant antilibéral", puis avec le PCF de Marie-George Buffet avec qui il fonde le Front de gauche. Est-il totalement à l’aise dans cette gauche de cocos, néo-cocos, alter ? Pas évident pour lui qui vient d’une gauche républicaine plus structurée par la référence à la loi et à l’Etat que par le mouvement social.

Dès sa rupture avec le PS il crée le Parti de gauche (PG), tente le lancement d’un Mouvement pour la 6ème République (M6R). En 2016, il se dote d’une nouvelle structure politique, la FI (une « structure gazeuse » dont il est la « clé de voûte ») et forge un discours à partir d’une idée (le populisme), autour de quelques thèmes (le peuple, la caste, la souveraineté, le refus de la mondialisation et de l’Union européenne).

Ses efforts pour faire vivre, après Chevènement, une idée du socialisme républicain porte ses fruits. Tous les courants de gauche sont impactés, à commencer par le PS. La crise profonde de l’option sociale-libérale donne un élan à son discours républicain et souverainiste. D’autant que Mélenchon l’enracine dans une histoire large du socialisme (les références à Jaurès sont légion) et le stimule par un regard aigu sur le monde actuel et ses nouveaux enjeux, en premier lieu l’écologie.

Faire perdurer la dynamique de 2017

Cette dynamique déstabilise aussi ceux qui depuis 1995 ont attaqué l’hégémonie absolue du PS. Depuis plus de 20 ans le courant porté vers la rupture, que le PCF avait politiquement dominé, retrouve de l’allant. Relancé idéologiquement après 1995, politiquement après 2002, électoralement entre 2008 et 2012, il est porté haut en 2017 par le leader de la France Insoumise qui le place au tout premier rang de la gauche. Le fait est historique.

C’est aussi cette dynamique de longue durée et cette attractivité retrouvée qui l’a détaché de l’orbite social-démocrate droitisé. Mais Mélenchon est venu avec ses bagages et n’entend pas les laisser à la consigne. Ses références sont républicaines et écosocialistes. Problème : si cette affirmation politique se fait en marginalisant les cultures alternatives, si l’attention à la souveraineté se mue en « souverainisme », si le souci des catégories populaires devient du « populisme », si le souhait de protection se transforme en « protectionnisme » (quels que soient les qualificatifs dont on l’entoure), le risque est de voir se désagréger peu à peu le bloc originel.

On peut se dire : tant pis si on perd les "bobos", les intellos et les "alter", si on gagne les catégories populaires. Mais on sait que ce pari n’a jamais été gagnant et ne le sera pas. Prenons garde : si le clivage s’approfondissait, il laisserait sur le bord du chemin une grande part de la gauche vivante, celle qui dès le début s’est dressée contre le glissement progressif du PS, qui a maintenu la critique de l’ordre existant, qui n’a cessé de parler d’alternative quand le socialisme acceptait le "TINA". Si le clivage se structurait entre ces deux pans de la gauche critique, on pourrait même se retrouver devant quelque chose qui reprendrait sous une forme différente, plus "républicaine" et "souverainiste", la social-démocratie d’hier.

2017 a ouvert une porte. Pour qu’elle ne se referme pas, la première des conditions – mais elle est impérative – est que la dynamique de rassemblement ne retombe pas. Refuser l’arrivée de composantes nouvelles contredit l’objectif majoritaire. Mais il ne peut être obtenu en altérant l’alchimie populaire et radicale qui a permis d’ouvrir les possibles.

Publié le 10/09/2018

Le nouveau mouvement « Aufstehen », issu de la gauche allemande, a-t-il vraiment des positions xénophobes ?

par Rachel Knaebel (site bastamag.net)

Une députée du parti de gauche allemand Die Linke a officiellement lancé un nouveau mouvement, « Aufstehen », qui signifie « Debout ». Elle ambitionne de reconquérir l’électorat populaire et les laissés pour compte, alors que les précédentes réformes ont fait bondir le nombre de travailleurs pauvres. Problème : pour concurrencer l’extrême-droite sur son terrain, des fondateurs d’« Aufstehen » s’opposent à une politique migratoire hospitalière, certains ayant même pris des positions considérées comme xénophobes. Ce nouveau mouvement risque-t-il de diviser et d’affaiblir la gauche allemande face à une extrême-droite en pleine ascension dans les urnes et dans les rues ?

« Les sociaux démocrates, Die Linke et les Verts avaient, jusqu’aux dernières élections, la possibilité de gouverner ensemble. Ils ne l’ont pas utilisée ». C’est par ce constat d’échec d’une possible union des gauches en Allemagne que Sarah Wagenkencht, présidente du groupe du parti de gauche Die Linke au Bundestag, l’équivalent de l’Assemblée nationale, a expliqué, le 4 septembre, pourquoi elle a créé un nouveau mouvement destiné à fédérer la gauche allemande. Son nom : Aufstehen, ce qui signifie à la fois “debout” et “se soulever”. Un terme qui rappelle les “insoumis” du mouvement lancé par Jean-Luc Mélenchon en 2016.

Autre similitude, Aufstehen s’est lancé via une plateforme en ligne sur laquelle les personnes intéressées peuvent s’inscrire en remplissant un simple formulaire. Aufstehen n’a cependant pas encore de programme. Celui-ci doit s’écrire en commun avec ses futurs membres – 100 000 personnes se seraient déjà déclarées intéressées. Le mouvement a pour l’instant juste publié un appel qui vise à mettre en place une politique sociale en direction des travailleurs et des laissés pour compte – l’Allemagne compte plus de 20% de travailleurs pauvres parmi la population salariée (lire notre article). 80 personnalités – surtout des écrivains et chercheurs, quelques politiques, syndicalistes et artistes – lui ont apporté leur soutien.

« Chez les militants de base de Die Linke, le rejet est très grand »

À la différence de La France insoumise, Aufstehen n’est pas un parti et n’envisage pas, pour l’instant, de se présenter en tant que tel à une élection. « Aufstehen est un mouvement de rassemblement au-dessus des partis », dit l’appel fondateur. Aufstehen n’est pas une émanation du parti de gauche allemand, mais bien de personnalités de Die Linke : de Wagenkencht et de son mari, Oskar Lafontaine, ancien du parti social-démocrate SPD, qui en avait claqué la porte en 2005 pour fonder Die Linke.

« Dans le groupe Die Linke au Bundestag [qui dispose de 69 sièges, sur 709, ndlr], il n’y a qu’un quart environ des députés qui soutiennent Aufstehen. Chez les militants de base de Die Linke, le rejet est très grand, constate Niema Movassat, député de Die Linke depuis 2009 au Bundestag qui fait partie des sceptiques face à cette initiative. « Pour moi, c’est juste un recueil de noms et d’adresses mails pour envoyer une newsletter. Cette initiative n’a pas du tout été discutée au sein de la direction du parti. » Les deux co-présidents de Die Linke, Katja Kipping et Bernd Riexinger ont annoncé dans les médias qu’ils ne comptaient pas rejoindre Aufstehen.

Quelques politiques, des écrivains, des sociologues… et Nina Hagen

Qui sont alors les soutiens du mouvement ? Dans la liste des 80 initiateurs, rendue publique le 4 septembre, seulement trois autres personnalités politiques de Die Linke s’y affichent, : deux députés et un membre de la direction du parti. On trouve aussi plusieurs élus et responsables politique issus du SPD, un ancien président du parti des Verts, ainsi que de nombreux écrivains, sociologues, politologues, et même la chanteuse Nina Hagen. L’une des têtes du mouvement, qui apparaît depuis des semaines dans les médias aux côtés de Sarah Wagenknecht, n’est d’ailleurs pas issue du monde politique, mais des milieux artistiques, le dramaturge Bernd Stegemann.

Quant à l’esquisse de programme, face aux bas salaires, au travail intérimaire, à la pauvreté des retraités, et sur la nécessite d’imposer davantage les plus riches et le patrimoine, l’appel d’Aufstehen demeure similaire aux positions de Die Linke. Même sur la question des relations à la Russie, avec la volonté d’en finir avec une politique hostile à l’égard du pays de Vladimir Poutine, le texte fondateur du mouvement est très proche des positons officielles prises par le parti de gauche.

C’est sur la question migratoire que Sarah Wagenkecnht est contestée et divise au sein de son propre parti. « Les frontières ouvertes pour tout le monde, c’est naïf, avait-elle déclaré dans une interview au magazine Focus en février [1]. Et si l’objectif central d’une politique de gauche est de défendre les défavorisées, une position du “no-border“ [sans frontière, ndlr] est le contraire de la gauche. (…) La migration de travail, cela signifie plus de concurrence pour les emplois, particulièrement dans le secteur des bas salaires », poursuivait-elle. « Les études le prouvent : sans l’immigration, la croissance allemande aurait conduit à une plus grande augmentation des salaires dans le secteur des bas salaires », estime-t-elle encore dans une interview avec le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 12 août [2].

« Cela ne contribue pas à lutter contre l’extrême-droite, mais au contraire la renforce »

L’un des premiers soutiens de Aufstehen, le politologue Wolfgang Streeck, a publié des textes dans la même tonalité pendant l’été. Dans une tribune publiée le 30 août dans l’hebdomadaire Die Zeit, le chercheur évoque une « illusion du no-border ». Pour lui, Aufstehen doit « libérer la politique allemande de sa captivité babylonienne entre l’opportunisme de Merkel et l’illusion politiquement inconséquente du no-border. » « Est-ce xénophobe quand on voit les immigrants comme des concurrents pour des emplois, des places en crèche ou des logements ? Est-il xénophobe celui qui veut faire la différence entre des nouveaux arrivants désirés et ceux non-désirés ? », interroge-t-il.

« Oui, c’est xénophobe », lui ont répondu de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux. Mais pour le politologue, le courant dit “no-border” de Die Linke fait que « le parti est resté petit et ne pourra pas participer à un gouvernement à moyen terme » [3]. Die Linke a réuni 9 % des voix aux dernières législatives de 2017, mais réalise régulièrement des scores supérieurs à 15 % dans plusieurs Länders. « Dans ses interviews, Wagnekencht ne prend pas une position de gauche cosmopolite. Les initiateurs de Aufstehen sont plus orientés sur l’État national », analyse le député de gauche Niema Movassat. Je crois qu’il y a un risque que cela provoque une pression par la droite sur Die Linke. Et que cela ne contribue pas à lutter contre l’AfD, mais au contraire la renforce. »

Reconquérir l’Allemagne de l’Est

L’un des objectifs politiques affichés est de ramener à la politique les déçus, ceux qui se seraient détournés de la gauche, voire ceux qui ont voté pour le parti d’extrême droite AfD. L’AfD a récolté plus de 12 % des voix aux élections législatives de l’année dernière, devançant Die Linke. Et réalise des scores avoisinant les 25 % dans les régions de l’ex-Allemagne de l’Est [4]. C’est aussi dans ces zones de l’Est, en Saxe en particulier, que fleurissent depuis plusieurs années des mouvements et manifestations d’extrême droite et xénophobes comme Pegida, ou dans la ville de Chemnitz ces dernières semaines (lire notre article).

« Beaucoup de gens se sentent abandonnés par la politique, et ce n’est pas seulement un sentiment. 40 % de la population du pays a moins de salaire réel aujourd’hui que 20 ans plus tôt », rappelle Sarah Wagenknecht lors de la conférence de presse du 4 septembre. C’est bien aux laissés pour compte d’Allemagne de l’Est que veut surtout s’adresser Sarah Wagenknecht. En 2016, le produit intérieur brut par habitant restait encore largement inférieur pour les résidents d’Allemagne de l’Est que celui des Allemands de l’Ouest. Les salaires y sont bien plus bas et le chômage bien plus élevé – à 6,8 % contre 4,8 % à l’Ouest [5].

Les fondateurs d’Aufstehen n’étaient pas aux côtes des manifestants anti-racistes à Chemnitz

La presse de gauche allemande compare le mouvement Aufstehen à la France insoumise et au mouvement britannique Momentum, proche du dirigeant du Labour Jeremy Corbyn – deux organisations auxquelles Sarah Wagenknecht fait référence – ainsi qu’au mouvement italien Cinq Étoiles. Celui-ci aussi est né autour d’une figure charismatique, le comédien Beppe Grillo, de revendications en faveur des plus défavorisés et contre le système d’exploitation économique capitaliste. Puis Cinq Étoiles a pris des positions contre l’immigration, est devenu la première force politique italienne lors des dernières élections législatives, et s’est finalement allié avec le parti d’extrême-droite Ligue du Nord pour gouverner (voir notre article).

« C’est notre responsabilité de porter ce mouvement aussi dans la rue et aussi à la fin en politique. On ne doit pas laisser la rue à Pegida », a lancé Sarah Wagenknecht. Avec leurs positions fermées sur la question migratoire, les responsables d’Aufstehen ne risquent-ils pas de se couper de la frange importante de la population – un Allemand sur dix – qui s’est engagée bénévolement depuis 2015 pour l’accueil de réfugiés [6] ? Ne risque-t-elle pas d’heurter celle qui a manifesté durant tout l’été, dans tout le pays, pour des routes migratoires sûres à l’appel de l’organisation Seebrücke (pont en mer) ? Et celle qui a manifesté par dizaines de milliers contre la racisme à Chemnitz depuis fin août, face à l’AfD qui défilait aux côtés de néonazis ? Ni Sarah Wagenkencht ni le dramaturge co-initiateur d’Aufstehen, Bernd Stegemann, n’étaient à Chemnitz aux côtes des manifestants anti-racistes. Pour des raisons d’emploi du temps, ont-ils défendu.

Rachel Knaebel

Publié le 03/09/2018

Le présidentialisme, ses courtisans et son crétinisme

 Par Edwy Plenel (site mediapart.fr)

Au lendemain d’une démission de Nicolas Hulot qui souligne le fossé entre sa présidence et la société, Emmanuel Macron s’est distingué par une décision et par une déclaration qui le creusent encore plus : la nomination d’un ami proche, l’écrivain Philippe Besson, au consulat de Los Angeles ; la critique de son propre peuple qualifié de « Gaulois réfractaire au changement ».

Décidément, le nouveau monde macronien se révèle un bien vieux monde : un ancien régime monarchique. S’il n’en a pas les caractéristiques héréditaires, il n’en épouse pas moins les privilèges de caste et les morgues de classe, le pouvoir égocentrique et la société de cour. Chaque nouvel épisode de la chronique présidentielle le confirme, dévoilant, au-delà des choix économiques et sociaux dont le parti pris néolibéral était prévisible, une pratique politique à mille lieues de la « révolution démocratique profonde » promise aux premières pages d’un livre de campagne électorale carrément intitulé Révolution (XO Éditions, 2016).

Aveuglés par le poids de l’histoire, nous n’avons pas compris dans l’instant qu’il fallait entendre le mot à son sens premier, venu de l’astronomie, que définit ainsi le Littré : « Retour d’un astre au point d’où il était parti. » Le point de départ d’Emmanuel Macron est un retour en arrière. Il n’entend évidemment pas faire la révolution mais empêcher qu’elle se produise. Mâtiné d’une lecture sommaire de la critique des totalitarismes, faisant de la Révolution française leur ancêtre générique, son credo est un regret : la France se porterait mieux si elle n’avait pas coupé la tête de son roi et si elle avait fait confiance à la gestion des compétents qui entendaient réformer la monarchie plutôt qu’à l’invention aussi brouillonne que dangereuse de son peuple.

Pourtant, paru peu avant Révolution, un autre livre avait vendu la mèche dont l’auteur, Jean-Pierre Jouyet, n’est autre que le mentor initial d’Emmanuel Macron, son protecteur à l’inspection des finances et son promoteur à l’Élysée, puis au gouvernement sous la présidence de François Hollande. Écrit par le secrétaire général d’une présidence élue en 2012 sous l’étiquette socialiste, Ils ont fait la Révolution sans le savoir (Albin Michel, 2016), dont le bandeau publicitaire sonnait comme un programme (« Le libertinage contre la Terreur »), est une ode sans nuances à l’Ancien Régime, ses élégants et ses libertines, ses traditions et ses richesses, ses courtisans et ses intrigants…

Son refrain est de méfiance pour la société, son bouillonnement imprévisible, ses contre-pouvoirs incontrôlables, son peuple conservateur, ses emballements destructeurs. Tout le livre dit l’angoisse d’un représentant de cette noblesse d’État aujourd’hui alliée à l’aristocratie d’argent face à la possibilité que son monde de confort et de certitude s’effondre. Pour ne prendre qu’un exemple digne d’un sottisier, on y trouve cette caricature aussi ignare qu’anachronique du travail de Mediapart, dont les enquêtes sont assimilées aux vindictes du Père Duchesne sous la Révolution : « Le culte trotskiste est prêt à tout – ou presque – pour atteindre son but : détruire l’organisation sociale de l’intérieur. »

Or la seule information que l’on trouve dans Un personnage de roman (Julliard, 2017), le livre énamouré de Philippe Besson sur la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron qu’il a accompagnée avec enthousiasme, est précisément son penchant pour l’Ancien Régime. Chroniquant l’annonce de sa candidature par le futur président de la République, le 16 novembre 2016, il écrit : « J’apprendrai qu’après son annonce, il a demandé à passer au pied de la basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Je m’interroge sur ce geste, accompli dans la solitude, loin des caméras : en s’approchant de la tombe des Capétiens, est-il venu s’inscrire dans une histoire ? Chercher une onction ? » En mars 2017, toujours à propos de l’Ancien Régime et de son évocation par Emmanuel Macron, l’écrivain souligne : « Il l’aime décidément cette référence. »

Sous l’Ancien Régime, la révérence appelle la récompense, au mépris de la compétence. Voici donc Philippe Besson, récitant louangeur du macronisme triomphant, nommé consul général de France à Los Angeles. Certes ce poste prestigieux avait déjà fait l’objet de manœuvres clientélistes quand Nicolas Sarkozy y avait nommé son protégé David Martinon après son échec à la mairie de Neuilly-sur-Seine. Mais au moins les apparences administratives étaient-elles sauves puisque le poste restait réservé à un diplomate de carrière, l’énarque Martinon ayant le Quai d’Orsay comme port d’attache. Cette fois, aucun autre critère que l’amitié du président (et de son épouse), tout comme ce fut le cas, il y a un an, pour le publiciste Bruno Roger-Petit, nommé porte-parole de la présidence, poste créé sur mesure.

La nomination de Philippe Besson a été permise par l’un de ces coups de force estivaux qu’autorise notre présidentialisme monarchique, imposant le fait du prince à l’État de droit. Au conseil des ministres du 3 août dernier, un décret a été promulgué étendant le champ discrétionnaire de nomination du gouvernement – en pratique, celui du président – à vingt-deux postes de consul général qui, jusqu’ici, étaient laissés à la gestion interne de son personnel par le ministère des affaires étrangères. Selon les départs de leurs actuels occupants, vingt et un postes prestigieux attendent donc d’autres courtisans, de Barcelone à Hong Kong, de Bombay à Saint-Pétersbourg, de São Paulo à Shanghai, etc.

Ce faisant, le macronisme s’inscrit dans le sillage du mitterrandisme qui, le premier, avait immensément étendu le pouvoir de nomination du président de la République. Là encore, c’était au cœur de l’été, avec même cette similitude que le pouvoir d’alors comme celui d’aujourd’hui était aux prises avec un fait divers en forme d’explosif politique, l’affaire Greenpeace, il est vrai autrement plus dramatique que l’affaire Benalla. Après un décret du 24 juillet 1985 fixant les emplois supérieurs dont la nomination est laissée à la décision du gouvernement, un décret du 6 août 1985 listait pas moins de cent quarante-huit emplois de directions d’établissements, d’entreprises et de sociétés publics dont les titulaires sont nommés en conseil des ministres. Le précédent décret en vigueur, datant de 1967, sous la présidence du général de Gaulle, n’en énumérait que cinquante-trois.

Une petite armée d’obligés et d’affidés

Le présidentialisme français est donc une courtisanerie instituée : une fois élu, le chef de l’État a cinq années – c’était sept jusqu’en 2002 – pour se constituer une petite armée d’obligés et d’affidés, dans tous les secteurs de la vie publique. Au premier ministre, ministres, conseillers d’État, ambassadeurs, conseillers maîtres à la Cour des comptes, préfets, représentants de l’État dans les collectivités d’outre-mer, officiers généraux, recteurs, directeurs d’administrations centrales, membres du Conseil constitutionnel, etc., s’ajoutent désormais cent soixante-dix postes laissés à l’arbitrage présidentiel. C’est évidemment une arme de manœuvre et de contrôle qui renforce la citadelle élyséenne : François Mitterrand avait agrandi ce champ de nomination en vue des élections législatives de 1986 qu’il perdra, contraint à une cohabitation avec la droite avant d’être réélu en 1988.

Aucun de ses successeurs n’a remis en cause cette extension du pouvoir présidentiel, ce coup de force permanent où la volonté d’un seul se prévaut du pouvoir de tous. Reste que nous assistons, notamment depuis Nicolas Sarkozy, à une version de plus en plus abâtardie de ce présidentialisme, comme si une génération d’aventuriers avait pris le relais d’une cohorte de professionnels. Après tout, Romain Gary, le prestigieux prédécesseur de Philippe Besson au consulat de Los Angeles, n’était pas seulement un immense écrivain mais surtout un grand résistant, figure de la France libre et Compagnon de la Libération. De même, François Mitterrand avait-il l’habileté, sinon l’élégance, de nommer à de tels postes certains de ses contempteurs les plus farouches, par exemple Gilles Martinet à l’ambassade de Rome en 1981.

Hier, la tentation de privatiser l’État, bien réelle, se heurtait à de hautes figures du service public, ancrées dans une tradition de service de l’intérêt général. Aujourd’hui, ces digues semblent bien fragiles, sinon inexistantes : les auditions parlementaires de l’affaire Benalla n’ont-elles pas dévoilé la servilité active de nombre de hauts fonctionnaires envers l’Élysée, servilité qui aurait perduré sans états d’âme si la vidéo des violences du 1er mai n’avait pas été révélée et décryptée ? Le bon plaisir règne donc en maître, sans frein ni pudeur, à l’image de cette engeance dévolue aux frasques des people qu’incarne auprès du couple Macron la communicante Michèle Marchand, embauchée pour verrouiller leur image (déjà évoquée dans cet article sur l’affaire Benalla).

Peut-être faudra-t-il un jour refaire l’histoire de la Cinquième République à l’aune d’un seul critère : comment ce système de pouvoir personnel, profondément archaïque dans un monde complexe et face à des sociétés informées, abêtit ceux qui en bénéficient. Meilleur procureur de ce « coup d’État permanent », François Mitterrand fut lui-même vaincu par ces institutions, prenant la pose du monarque de droit divin sur la fin de ces quatorze années de présidence. Tous ses successeurs ont paru plus intelligents en campagne électorale, se déclarant lucides sur les pièges du présidentialisme, avant de succomber à son mirage, cédant à l’excitation et à l’aveuglement de l’hyper-présidence ou sombrant dans l’isolement et la solitude de l’Élysée. Aucun n’a su relever le défi de cette radicalité démocratique qu’appelle la sourde crise politique française.

Emmanuel Macron est le dernier en date de ces intelligents que le présidentialisme rend bêtes. Sa sortie au Danemark sur « le Gaulois réfractaire au changement » opposé à un « peuple luthérien qui a vécu les transformations des dernières décennies » en est la toute dernière illustration. Le trait d’humour aujourd’hui invoqué n’empêche pas que c’est une double ânerie, doublée d’une mauvaise manière. Bêtise historique comme se sont empressés de le rappeler les historiens spécialistes des Gaulois. Stupidité intellectuelle, tant essentialiser un peuple, le réduire à une réalité intangible, c’est raisonner comme les racistes qui ne voient qu’une masse uniforme, homogène et invariable là où il y a des individus divers, mouvants et différents. Inélégance enfin vis-à-vis du peuple qu’Emmanuel Macron est supposé représenter et dont il parle comme s’il en était lui-même extérieur et, surtout, supérieur.

Au siècle précédent, dans le bouillonnement intellectuel qui accompagna la critique d’une social-démocratie convertie à l’ordre établi et d’un communisme stalinien discréditant par ses crimes l’émancipation, le marxisme critique prisait une formule désuète : le « crétinisme parlementaire ». Venue sous la plume de Karl Marx en 1879 dans un échange polémique, en compagnie de Friedrich Engels, avec des figures de la social-démocratie allemande, elle voulait caractériser un personnel politique enfermé dans sa bulle institutionnelle qui en devient ignorant du cours du monde et indifférent au mouvement de la société, croyant au seul pouvoir de ses discours sans faire attention aux réalités sociales. « Ils sont atteints de crétinisme parlementaire au point de se figurer au-dessus de toute critique et de condamner la critique comme un crime de lèse-majesté », écrivait ainsi Marx comme le rappelle ici Maximilien Rubel, l’un de ses lecteurs les plus libertaires. 

Le crétinisme présidentiel est la pathologie d’un pouvoir personnel démesurément puissant et solitaire. Enfermés dans leur citadelle, nos présidents prennent le risque d’échapper au sens commun, de perdre pied et raison, à force de complaisance coupable pour un système institutionnel qui, tout en les renforçant, dévitalise notre démocratie. « Tout ce qu’on fait est inédit. Ça peut se déliter à une vitesse folle, j’en ai conscience », confiait Emmanuel Macron à Philippe Besson en septembre 2016. L’alerte vaut pour maintenant, à cette différence près que tout se délite parce que l’inédit promis n’est pas au rendez-vous, supplanté par la perpétuation de la plus vieille des politiques.

Publié le 01/09/2018

Nos grands entretiens à lire à tête reposée

Jean Ziegler : « Le capitalisme tue, il faut qu’il disparaisse »

(sitela-bas.org)

Camarades esclaves, exigeons des boulets moins lourds, demandons des chaînes plus longues, réclamons une réduction des coups de fouet ! Ou bien camarades, levons-nous, prenons les armes et pendons les tyrans. Vous souriez ? Oui, mais la question est toujours : réforme ou révolution ? Pour notre ami Jean Ziegler, c’est clair : le capitalisme n’est ni amendable, ni réformable. Voici la retranscription de l’entretien enregistré en mai dernier à l’occasion de la parution de son livre, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin) (Le Seuil, 2018), et de la sortie du film de Nicolas Wadimoff, Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté.

 

Daniel Mermet – « Nos ennemis peuvent couper toutes les fleurs, mais jamais ils ne seront les maîtres du printemps. » C’est la dernière phrase de ton dernier livre, et c’est une phrase d’un certain Pablo Neruda. Elle est très belle, très optimiste, alors que ton bouquin ne l’est pas trop. Tu ne nous dis pas grand-chose sur la façon d’en finir avec le capitalisme. Tu espères cependant que ta petite-fille, qui s’appelle Zohra, en verra la fin. Il faut que je te dise que tu n’as rien compris, parce qu’on n’en parle plus, du capitalisme ! En ce moment, on a un mouvement assez fort en France, avec les cheminots, avec le secteur public. Mais on a un peu l’impression que tout le monde a fini par baisser les bras en se disant : il faut faire avec, il faut l’aménager. Et toi, pas du tout. Tu attaques bille en tête : il faut en finir avec ce capitalisme, et voilà pourquoi.

Jean Ziegler – Le livre s’appelle, comme tu viens de le dire, Le Capitalisme expliqué à ma petite fille, avec le sous-titre « (en espérant qu’elle en verra la fin) ». Je voudrais ajouter que, moi aussi, j’aimerais voir la fin du capitalisme avant de mourir, et je suis presque certain que je la verrai.

D’abord, les mouvements sociaux en France sont magnifiques, la grève des cheminots dont nous parlons aujourd’hui est une grève de solidarité. Ils veulent garder le statut – non pas pour eux, mais pour ceux qui viennent après. C’est une solidarité transgénérationnelle. Ce sont vraiment les héritiers de 1789. Ces cheminots en grève sont des gens magnifiques, j’espère très profondément qu’ils vont gagner.

Mais ces mouvements ne sont pas compréhensibles si l’on ne prend pas dans sa totalité le système capitaliste qui opprime le monde. Nous vivons sous un ordre absurde, meurtrier, cannibale du monde, qui s’appelle le système capitaliste. Je voudrais le définir schématiquement en quelques mots : les 500 plus grandes sociétés transcontinentales privées (je prends des données incontestables de la Banque mondiale), tous secteurs confondus, de la banque à l’industrie, aux services, etc. ont contrôlé l’année dernière 52,8 % du produit mondial brut, c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur cette planète. L’oligarchie transcontinentale qui contrôle le capital financier, qui contrôle ces sociétés transcontinentales, échappe à tout examen étatique, syndical, parlementaire, etc. Ces sociétés ont un pouvoir que jamais un roi, un empereur ou un pape n’a eu sur cette planète. Elles sont plus puissantes que les États les plus puissants du monde, et elles imposent une dictature au monde. Ces sociétés transcontinentales, c’est vrai, et je le dis clairement dans mon livre, savent faire beaucoup de choses, elles contrôlent le processus du développement scientifique, technologique du monde.

Ce mode de production capitaliste est d’une créativité, d’une inventivité incroyables – dans la chimie bâloise, par exemple, une nouvelle molécule, un nouveau médicament naît tous les trois mois, à Wall Street un nouvel instrument financier naît tous les deux mois. C’est une créativité qui a produit d’immenses richesses sur cette planète, mais ces richesses ont été accaparées, comme le montre la Banque mondiale, par de très minces oligarchies, par une incroyable monopolisation de richesses idéologique, financière, économique, politique, jusqu’à militaire du monde. Ces sociétés transcontinentales privées, ces « cosmocrates », que Chomsky appelle les « gigantesques personnes immortelles », ont un seul projet, une seule stratégie, c’est la maximalisation du profit dans le temps le plus court et pratiquement à n’importe quel prix humain.

Je prends l’exemple de la faim. Toutes les 5 secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de la faim ou de ses suites immédiates. Le World Food Report, le rapport de la Food and Agriculture Organization of the United Nations (l’organisation des Nations unies spécialisée dans l’alimentation et l’agriculture) donne les chiffres des victimes, qui ne sont contestés par personne. Toutes les 5 secondes, un enfant meurt de faim sur cette planète, alors que l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème 12 milliards d’êtres humains, soit pratiquement le double de la population mondiale actuelle. Autrement dit, pour le massacre quotidien de la faim, il n’y a aujourd’hui, au début de ce millénaire (c’était différent dans les siècles passés), plus aucune fatalité. Un enfant qui meurt de faim dans ce moment où nous discutons est assassiné.

Ce terme, « il faut détruire le capitalisme », choque parfois. On dit : non, ce système, il faut l’améliorer, il faut le réformer, combattre ses excès. Non, mon livre est une arme pour sa destruction. Ce système doit être détruit parce qu’il détruit la planète et il détruit une large part de l’humanité. Ce système, avant qu’il nous détruise complètement, doit être détruit par nous. Pourquoi le mot « détruire » ? Je prends l’exemple historique du système esclavagiste qui, pendant 350 ans, a déporté 41 millions de personnes pour les réduire en esclavage, à travers l’Atlantique Sud et Nord. L’esclavagisme comme système ne pouvait pas être réformé ou amélioré, il fallait le détruire parce qu’il était destructeur d’hommes en lui-même. Le colonialisme, on ne pouvait pas l’améliorer. Le 1er novembre 1954, l’avant-garde du peuple algérien s’est levée et a dit : ce système spoliateur, meurtrier du colonialisme français en Algérie, doit finir. Sept ans et deux millions de victimes plus tard, c’est l’indépendance de l’Algérie. Les révolutionnaires du 14 juillet 1789 devaient abolir la féodalité, la monarchie de droit divin, instaurer la souveraineté populaire, la République. Ils ne pouvaient pas dire : on va discuter avec le roi pour améliorer un peu le système féodal. Non, ils ont tué le roi, c’était une nécessité historique.

Même chose pour le capitalisme : on ne peut pas l’amender, le réformer. Le capitalisme tue, détruit la nature. Je prends un exemple. L’année dernière en octobre, l’Organisation mondiale de la santé des Nations unies à Genève – Dieu sait que ce ne sont pas des révolutionnaires – a publié un rapport qui dit que 62 % de tous les cancers dans les pays industrialisés sont causés soit par l’environnement, soit par l’alimentation. Donc par le capitalisme, par l’alimentation industrielle ou la pollution, la dégradation climatologique, etc. Ce capitalisme tue, il faut qu’il disparaisse.

Évidemment, le problème est celui de l’incarnation. Nous portons en nous – et mon livre essaye de le dire – l’utopie, le désir du « tout autre », pour reprendre le terme de Marx. En nous, nous savons ce que nous ne voulons pas, et ce dont nous rêvons – d’un monde solidaire, de la distribution équitable des biens. Parce que pour la première fois dans l’histoire du monde, au début de ce siècle, il serait possible d’assurer le bonheur matériel – je ne parle pas du malheur immatériel, le chagrin d’amour, la solitude, la mort –, c’est-à-dire de donner à manger, une vie, une habitation, un accès à la médecine, à la culture à tous les 7,5 milliards d’êtres humains que nous sommes. C’est la première fois dans l’histoire du monde que ce serait possible. Comment est-ce que cela se fera, à quel moment l’utopie va-t-elle rejoindre le mouvement historique ? Je donne une anecdote : Jean-Paul Sartre a rencontré Frantz Fanon pour la première fois, la seule fois d’ailleurs, en août 1961 à Rome. Et Sartre, le lendemain de cette rencontre, écrit à Simone de Beauvoir : « nous avons été les semeurs de vent ; la tempête, c’est lui. »

C’est-à-dire que tout ce que peuvent faire les intellectuels, c’est dire le monde tel qu’il est, combattre l’obscurantisme néolibéral qui veut naturaliser les forces du marché, combattre l’aliénation, libérer dans l’Homme la conscience identitaire aujourd’hui bétonnée par la folie néolibérale. Maintenant, le mystère est de savoir à quel moment, à quelles conditions, une idée, une utopie que nous portons en nous devient force matérielle, insurrection. Et ce sont les peuples qui le font. À quel moment est-ce que ça arrive, et qu’est-ce qui va sortir de cette insurrection ? C’est le mystère. Les révolutionnaires français du 14 juillet 1789 ne savaient rien du tout de ce que la chute de la prison du roi allait produire.

Daniel Mermet – Puisque tu parles de la Révolution française, tu opposes deux figures : celle de Jean-Jacques Rousseau, qui t’est proche puisque tu es un citoyen suisse de Genève ; et puis celle de Robespierre. Pour toi, l’un des grands adversaires est la propriété privée, et tu lies la Révolution française à l’apparition de la bourgeoisie et de la propriété privée. Tu dis : c’est Robespierre qui a défendu et imposé la propriété privée, alors que Rousseau y était opposé. Ça te vaut évidemment des adversités, à commencer par ton éditeur lui-même, le patron du Seuil, qui est un bon spécialiste de Robespierre. Il y a un vrai débat, et je voudrais que tu t’expliques là-dessus, parce que ça continue. Si tu regardes ce qui se passe sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, c’est une affaire de commun et de propriété. Parle-nous de ton opposition à Robespierre.

Jean Ziegler – Le ratage, le point aveugle de la Révolution française, c’était non pas seulement le maintien mais la sanctification de la propriété privée. Robespierre fait de la propriété la problématique principale de l’injustice. Je vais juste lire l’extrait d’un texte de Rousseau que je reproduis dans mon livre :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne [1] ».

Dans la Révolution française, il y a eu la Conjuration des Égaux, avec le prêtre défroqué Jacques Roux, magnifique, ou Gracchus Babeuf, qui ont pris Rousseau au mot – Rousseau qui était, avec quelques autres, le grand inspirateur des révolutionnaires, et qui était le grand ancêtre intellectuel du mouvement insurrectionnel de 1789, 1793. On ne parlait pas de capitalisme à l’époque, mais le pivot du nouvel ordre bourgeois, c’était la propriété privée. Et Babeuf disait : pour éviter que cet ordre bourgeois remplace simplement l’ancienne classe féodale, abolissons la propriété privée. Babeuf a perdu, il a été guillotiné.

Roux a tenté de se suicider la veille de son exécution. La Conjuration des Égaux a été écrasée dans le sang. Parce que Robespierre (lui-même guillotiné aussi pour d’autres raisons) a défendu la propriété privée. Je cite deux extraits de discours, très courts. Le 24 avril 1793, il dit à la Convention : « l’égalité des biens est une chimère ». Un peu avant, il dit aux bourgeois, donc aux Girondins : « je ne veux point toucher à vos trésors [2] ». C’est Robespierre qui en est le responsable, au moment révolutionnaire, à ce moment crucial non seulement pour la France mais pour le monde, puisque la Révolution française a libéré des centaines de millions de personnes dans le monde. En Europe, par exemple, il n’y a pas une Constitution qui ne soit pas, dans sa déclaration des droits de l’Homme, pratiquement la copie conforme de celle de 1793, de la Ière République française.

Pourquoi Robespierre a-t-il rejeté Rousseau et sanctifié la propriété ? Il y a des historiens, comme Olivier Bétourné, pour dire : en fait, il n’était pas très convaincu, mais il était contraint. C’était avant Valmy (1792), où l’Europe se coalisait, les armées prussienne et autrichienne étaient sur la frontière française, menaçaient physiquement l’État français. Donc il y avait pour Robespierre une seule exigence – disent les historiens qui défendent Robespierre et sa défense de la propriété privée –, l’unité nationale. Unité nationale qui allait des bourgeois spéculateurs, prévaricateurs, jusqu’aux prolétaires, aux révolutionnaires véritables. Donc la propriété privée a été sanctifiée, institutionnalisée, protégée par des lois, par la Constitution, au grand malheur des peuples. Parce que imaginez une société sans propriété privée aujourd’hui. Le capitalisme oligarchique prévaricateur, qui menace la planète et qui menace l’humanité maintenant, n’aurait pas pu naître.

Daniel Mermet – Ce qui caractérise tout ce que tu dis et ce que tu écris dans ce livre, c’est vraiment « capitalisme = inégalité ». Et tu dis une chose très précieuse : « le capitalisme produit l’inégalité, mais c’est l’inégalité qui produit l’efficacité du capitalisme ». C’est-à-dire que cette inégalité nous force tous à le croire naturel. Et cette inégalité est aussi sa force. Ce n’est pas seulement un défaut qui pourrait, un jour ou l’autre, être comblé par on ne sait quelle magie. L’inégalité n’est pas seulement son effet, c’est aussi son but.

Jean Ziegler – C’est vrai, une des victoires principales de l’oligarchie, du capital financier globalisé, qui a imposé sa dictature matérielle sur cette planète et sur cette humanité, c’est l’aliénation. Elle l’a l’instaurée dans la conscience collective en général, par une idéologie qui s’appelle le néolibéralisme – que Bourdieu a appelé le nouvel (« obscurantisme », la plus efficace que le monde ait connue parce qu’elle invoque la raison [3].

Ce néolibéralisme dit : il y a une seule instance régulatrice sur cette planète, qui est le marché mondial ; la main invisible du marché qui fait l’allocation des ressources, la distribution des biens, etc., et qui fonctionne selon des lois de la nature. Ce n’est plus l’Homme qui est sujet de son histoire, ce ne sont pas les classes ni la lutte des classes qui font l’histoire. Ce sont les forces du marché qui, comme le mouvement des astres ou les champs magnétiques de l’univers, suivent les lois de la nature.

Tout ce que l’Homme peut faire, c’est s’adapter, devenir fonctionnel par rapport aux forces du marché. Comme le dit Emmanuel Kant, « l’inhumanité infligée à un autre détruit l’humanité en moi ». Cette conscience, qui est consubstantielle à chacun de nous au moment de sa naissance, est bétonnée, recouverte par l’obscurantisme néolibéral aujourd’hui. Quand elle sera libérée enfin de cette chape de plomb, cette conscience, incarnée par des mouvements sociaux, deviendra force matérielle et produira nécessairement le monde nouveau. Parce que la conscience de l’identité est une conscience qui conduit immédiatement à la pratique de solidarité, de réciprocité, de complémentarité entre les Hommes.

Je peux prendre n’importe quel mécanisme, mais, pour revenir à la faim, responsable d’un massacre quotidien absurde, toutes les causes de ce massacre sont faites de main d’homme. Et peuvent être demain brisées par notre insurrection, par la mobilisation de l’opinion publique, de l’électorat, de la grève générale. Prenons l’exemple de la spéculation boursière sur les aliments de base – riz, maïs et autres céréales qui couvrent 75 % de la consommation mondiale. On peut faire interdire demain matin par l’Assemblée nationale, par l’intermédiaire d’une loi sur la Bourse, la spéculation boursière sur les aliments de base. Et des millions de personnes seraient sauvées en l’espace de quelques mois. Ça, nous pouvons l’obtenir. Et vous pouvez prendre n’importe quel mécanisme responsable du massacre quotidien par la faim – la dette extérieure, le dumping agricole de l’Union européenne sur le marché africain –, tous ces mécanismes meurtriers sont faits de main d’homme et ils peuvent tous être brisés.

Daniel Mermet – En matière de lutte contre le capitalisme, il y a des précédents, et il y a de fâcheux précédents. On ne doit pas manquer de t’en parler, dans ta vie et dans ces débats qui suivent ton livre. Il y a eu quand même un empire communiste. Ces expériences-là, que ce soit en URSS, en Chine ou dans d’autres pays, se sont avérées assez fâcheuses. L’idée de lutter contre ce capitalisme n’est pas nouvelle, mais il y a eu une dérive terrible au cours du XXème siècle. Donc ça décourage et ça démobilise évidemment. Qu’est-ce que tu dis à ça ?

Jean Ziegler – Je dis que cette objection est irrecevable ! Je m’excuse d’être un peu dogmatique… C’est vrai que, jusqu’en août 1991, un homme sur trois vivait sous un régime communiste. Mais ils étaient communistes comme moi je suis bouddhiste. Ça n’avait rien à voir avec le Manifeste, rien à voir avec l’horizon d’un monde sans contrainte, sans État ; rien à voir avec la fédération des producteurs librement associés, gouvernée par une seule exigence : que chacun produise selon ses capacités et pour chacun selon ses besoins.

Vous prenez le texte du Manifeste de 1848, vous le comparez à ce que la dictature soviétique est devenue, il y a une antinomie totale. Pourquoi cette perversion du communisme de caserne ? Il y a des milliers de raisons – la première attaque cérébrale de Lénine en 1922, en 1924 il meurt ; la guerre civile, l’encerclement, etc. – qui ont fait naître Dzerjinski et la Tchéka. La sécurité prime sur toute autre volonté de politique. Il y a des raisons multiples pour cette perversion fondamentale.

Mais l’empire soviétique a eu des conséquences heureuses : briser le fascisme hitlérien, alimenter en armes et en soutien diplomatique les mouvements de libération nationale dans le tiers-monde. Mais comme système de pensée et d’organisation, l’empire soviétique n’avait rien à voir avec le monde qui vit en nous, plus juste ; ce monde à venir où la liberté qui est dans l’Homme pourra se révéler quand le capitalisme sera abattu.

Daniel Mermet – On est bien d’accord sur l’empire soviétique qui a été une catastrophe, et certains ont eu le talent de s’en rendre compte très rapidement.

Jean Ziegler – Mais le communisme reste l’horizon de l’histoire !

Daniel Mermet – Mais on te dit : vous n’avez pas d’autres exemples ? Pour vous qui connaissez bien l’Amérique latine, est-ce que par exemple Cuba peut nous inspirer ? Dans tel endroit ou dans tel moment de l’histoire (pendant la guerre d’Espagne, etc.), est-ce que là, on a des sources d’inspiration ?

Jean Ziegler – Che Guevara a dit : « les murs les plus puissants tombent par des fissures ». Les fissures apparaissent. La révolution cubaine, qui a résisté et qui vit maintenant ; le peuple palestinien, qui ne se laisse pas briser par les massacres effroyables que l’occupant lui inflige ; le réveil des Indiens en Bolivie instaurant un régime de justice à travers un des leurs, Evo Morales, un Aymara ; ce que Chávez a fait ; ce que l’Équateur de Correa a réussi… Tout cela, ce sont des fissures dans le mur du capitalisme, de l’oppression, qui donnent de l’espoir et qui montrent que le combat est possible. Jaurès a dit : « la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice [4] ». L’humanisation et l’émancipation progressives de l’homme sont en marche.

Daniel Mermet – Merci, et bonne chance à ta petite-fille qui, peut-être, verra la fin du capitalisme… à condition qu’elle s’y mette, à condition qu’elle lutte !

Jean Ziegler – La nouvelle génération ne va pas supporter ce que nous avons supporté.

journaliste : Daniel Mermet
transcription : Josette Barrera et Jérémie Younes

Publié le 30/08/2018

L’écosocialisme, une idée qui vient de loin

Karl Marx et l’exploitation de la nature

Pour certains, la crise écologique invaliderait les analyses de Karl Marx, coupable d’avoir délaissé la question environnementale. Le productivisme débridé des régimes se réclamant de lui a paru conforter cette critique. D’autres, tel l’intellectuel américain John Bellamy Foster, suggèrent au contraire que socialisme et écologie forment, chez lui, les deux volets d’un même projet.

par John Bellamy Foster (site monde-diplomatique.fr) 

Ces dernières années, l’influence croissante des questions écologiques s’est notamment manifestée par la relecture à travers le prisme de l’écologie de nombreux penseurs, de Platon à Mohandas Karamchand Gandhi. Mais, de tous, c’est sans aucun doute Karl Marx qui a suscité la littérature la plus abondante et la plus polémique. Anthony Giddens a ainsi affirmé que Marx, bien qu’il ait témoigné d’une sensibilité écologique particulièrement développée dans ses premiers écrits, avait ensuite adopté une « attitude prométhéenne » envers la nature (1). De la même manière, Michael Redclift remarque que, pour lui, l’environnement avait pour fonction de « rendre les choses possibles, mais toute valeur découlait de la force de travail (2)  ». Enfin, selon Alec Nove, Marx croyait que « le problème de la production avait été “résolu” par le capitalisme et que la future société des producteurs associés n’aurait donc pas à prendre au sérieux le problème de l’usage des ressources rares », ce qui signifie qu’il était inutile que le socialisme ait une quelconque « conscience écologique » (3). Ces critiques se justifient-elles ?

Au cours des années 1830 à 1870, la diminution de la fertilité des sols par la perte de leurs nutriments constitua la préoccupation écologique majeure de la société capitaliste, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. L’inquiétude suscitée par ce problème ne pouvait être comparée qu’à celle provoquée par la pollution croissante des villes, la déforestation de continents entiers et les craintes malthusiennes de la surpopulation. Dans les années 1820 et 1830, au Royaume-Uni, et peu après dans les autres économies capitalistes en expansion de l’Europe et de l’Amérique du Nord, l’inquiétude générale concernant l’épuisement des sols conduisit à une augmentation phénoménale de la demande d’engrais. Le premier bateau chargé de guano péruvien débarqua à Liverpool en 1835 ; en 1841, c’étaient 1 700 tonnes qui étaient importées et, en 1847, 220 000. Au cours de cette période, les agriculteurs retournèrent les champs de bataille napoléoniens, comme ceux de Waterloo et d’Austerlitz, dans une quête désespérée d’ossements à répandre sur leurs champs.

[S’intéressant aux États-Unis, le chimiste allemand] Justus von Liebig remarquait qu’il pouvait y avoir des centaines, voire des milliers, de kilomètres entre les centres de production de céréales et leurs marchés. Les éléments constitutifs de l’humus étaient donc envoyés très loin de leur lieu d’origine, rendant d’autant plus difficile la reproduction de la fertilité des sols.

Empester la Tamise

Loin d’être aveugle à l’écologie, Marx devait, sous l’influence des travaux de Liebig de la fin des années 1850 et du début des années 1860, développer à propos de la terre une critique systématique de l’« exploitation » capitaliste, au sens du vol de ses nutriments ou de l’incapacité à assurer sa régénération. Marx concluait ses deux principales analyses de l’agriculture capitaliste par une explication de la façon dont l’industrie et l’agriculture à grande échelle se combinaient pour appauvrir les sols et les travailleurs. L’essentiel de la critique qui en découle est résumé dans un passage situé à la fin du traitement de « La genèse de la rente foncière capitaliste », dans le troisième livre du Capital : « La grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum, à un chiffre qui baisse constamment en face d’une population industrielle concentrée dans les grandes villes et qui s’accroît sans cesse ; elle crée ainsi des conditions qui provoquent un hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme social composé par les lois naturelles de la vie ; il s’ensuit un gaspillage des forces du sol, gaspillage que le commerce transfère bien au-delà des frontières du pays considéré. (…) La grande industrie et la grande agriculture exploitée industriellement agissent dans le même sens. Si, à l’origine, elles se distinguent parce que la première ravage et ruine davantage la force de travail, donc la force naturelle de l’homme, l’autre plus directement la force naturelle de la terre, elles finissent, en se développant, par se donner la main : le système industriel à la campagne finissant aussi par débiliter les ouvriers, et l’industrie et le commerce, de leur côté, fournissant à l’agriculture les moyens d’exploiter la terre. »

La clé de toute l’approche théorique de Marx dans ce domaine est le concept de métabolisme (Stoffwechsel) socio-écologique, lequel est ancré dans sa compréhension du procès de travail. Dans sa définition générique du procès de travail (par opposition à ses manifestations historiques spécifiques), Marx a utilisé le concept de métabolisme pour décrire la relation de l’être humain à la nature à travers le travail : « Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains, pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais, en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. (…) Le procès de travail (…) est la condition naturelle éternelle de la vie des hommes (4).  »

Pour lui comme pour Liebig, l’incapacité à restituer au sol ses nutriments trouvait sa contrepartie dans la pollution des villes et l’irrationalité des systèmes d’égouts modernes. Dans Le Capital, il a cette remarque : « À Londres, par exemple, on n’a trouvé rien de mieux à faire de l’engrais provenant de quatre millions et demi d’hommes que de s’en servir pour empester, à frais énormes, la Tamise. » Selon lui, les « résidus résultant des échanges physiologiques naturels de l’homme » devaient, aussi bien que les déchets de la production industrielle et de la consommation, être réintroduits dans le cycle de la production, au sein d’un cycle métabolique complet (5). L’antagonisme entre la ville et la campagne, et la rupture métabolique qu’il entraînait étaient également évidents au niveau mondial : des colonies entières voyaient leurs terres, leurs ressources et leur sol volés pour soutenir l’industrialisation des pays colonisateurs. « Depuis un siècle et demi, écrivait Marx, l’Angleterre a indirectement exporté le sol irlandais, sans même accorder à ceux qui le cultivent les moyens de remplacer les composantes du sol (6).  »

Les considérations de Marx sur l’agriculture capitaliste et la nécessité de restituer au sol ses nutriments (et notamment les déchets organiques des villes) le conduisirent ainsi à une idée plus générale de durabilité écologique — idée dont il pensait qu’elle ne pouvait avoir qu’une pertinence pratique très limitée dans une société capitaliste, par définition incapable d’une telle action rationnelle et cohérente, mais idée au contraire essentielle à une société future de producteurs associés. « Le fait, pour la culture des divers produits du sol, de dépendre des fluctuations des prix du marché, qui entraînent un perpétuel changement de ces cultures, l’esprit même de la production capitaliste, axé sur le profit le plus immédiat, sont en contradiction avec l’agriculture, qui doit mener sa production en tenant compte de l’ensemble des conditions d’existence permanentes des générations humaines qui se succèdent. »

En soulignant la nécessité de préserver la terre pour « les générations suivantes », Marx saisissait l’essence de l’idée contemporaine de développement durable, dont la définition la plus célèbre a été donnée par le rapport Brundtland : « Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins (7).  » Pour lui, il est nécessaire que la terre soit « consciemment et rationnellement traitée comme la propriété perpétuelle de la collectivité, la condition inaliénable d’existence et de reproduction de la série des générations successives ». Ainsi, dans un passage fameux du Capital, il écrivait que, « du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain ».

On reproche aussi souvent à Marx d’avoir été aveugle au rôle de la nature dans la création de la valeur : il aurait développé une théorie selon laquelle toute valeur découlerait du travail, la nature étant considérée comme un « don » fait au capital. Mais cette critique repose sur un contresens. Marx n’a pas inventé l’idée que la terre serait un « cadeau » de la nature au capital. C’est Thomas Malthus et David Ricardo qui ont avancé cette idée, l’une des thèses centrales de leurs ouvrages économiques. Marx avait conscience des contradictions socio-écologiques inhérentes à de telles conceptions et, dans son Manuscrit économique de 1861-1863, il reproche à Malthus de tomber de façon récurrente dans l’idée « physiocratique » selon laquelle l’environnement est « un don de la nature à l’homme », sans prise en considération de la manière dont cela était lié à l’ensemble spécifique de relations sociales mis en place par le capital.

Certes, Marx s’accordait avec les économistes libéraux pour dire que, selon la loi de la valeur du capitalisme, aucune valeur n’est reconnue à la nature. Comme dans le cas de toute marchandise dans le capitalisme, la valeur du blé découle du travail nécessaire pour le produire. Mais, pour lui, cela ne faisait que refléter la conception étroite et limitée de la richesse inhérente aux relations marchandes capitalistes, dans un système construit autour de la valeur d’échange. La véritable richesse consistait en valeurs d’usage — qui caractérisent la production en général, au-delà de sa forme capitaliste. Par conséquent, la nature, qui contribuait à la production de valeurs d’usage, était autant une source de richesse que le travail. Dans sa Critique du programme de Gotha, Marx tance les socialistes qui attribuent ce qu’il appelle une « puissance de création surnaturelle » au travail en le considérant comme la seule source de richesse et en ne prenant pas en compte le rôle de la nature.

John Bellamy Foster

Rédacteur en chef de la Monthly Review, New York. Ce texte est extrait de Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011.

(1) Anthony Giddens, A Contemporary Critique of Historical Materialism, University of California Press, Berkeley, 1981.

(2) Michael Redclift, Development and the Environmental Crisis : Red or Green Alternatives ?, Methuen, Londres, 1984.

(3) Alec Nove, « Socialism », dans John Eatwell, Murray Milgate et Peter Newman (sous la dir. de), The New Palgrave : A Dictionary of Economics, vol. 4, Stockton, New York, 1987.

(4) Karl Marx, Le Capital, livre I, Éditions sociales, Paris, 1978.

(5) Karl Marx, Le Capital, livre III, Éditions sociales, 1978.

(6) Karl Marx, Le Capital, livre I, op. cit.

(7) « Notre avenir à tous », rapport rédigé en 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies sous la direction de la première ministre norvégienne Gro

Publié le 27/08/2018

Par Loïc Le Clerc | (site regards.fr)

EELV : crise ou pas crise ?

Pour lancer sa campagne des européennes, la tête de liste EELV Yannick Jadot a fermé la porte à une alliance avec Génération.s. Rien de tel pour diviser les écologistes d’entrée de jeu.

Quand on met deux écolos autour d’une table, il en sort trois tendances. Ce genre de poncifs colle à la peau des écologistes depuis un bon bout de temps. Au point que dès que l’un d’entre eux émet une nuance par rapport à un autre de ses camarades, on parle de crise.

Vrai ou pas vrai ?

Ainsi, le 19 août dernier, Yannick Jadot lance au JDD : « Notre priorité est de rassembler les écologistes autour d’une ligne claire, pas de faire de la vieille politique avec ses accords d’appareils et ses confusions. […] Il existait une possibilité de faire gagner nos idées [à la présidentielle de 2017, NDLR]. Finalement, l’échec a été assez retentissant. Il n’est pas interdit d’apprendre de ses erreurs. »

D’aucuns auront compris que la stratégie d’EELV lors de la présidentielle – se retirer pour appuyer Benoît Hamon – fut une "erreur", erreur à ne pas répéter aux européennes en s’alliant avec Génération.s.

Et dès le lendemain de la parution de cette interview, porte-parole d’EELV Julien Bayou expliquait à franceinfo : « Je pense qu’on devrait faire avec toutes celles et ceux qui se réclament écologistes », ajoutant : « J’espère qu’on pourra éventuellement en rediscuter [de la décision de Yannick Jadot, NDLR] […] je pense qu’on sera plus forts si on travaille ensemble. »

Une nuance écologiste

On pourrait croire que Yannick Jadot et Julien Bayou viennent d’émettre deux idées différentes concernant la stratégie d’EELV. Pourtant, du côté du parti écologiste, on refuse d’y voir-là un désaccord, un clivage, encore moins de parler de "crise". Que neni !, à écouter David Cormand, secrétaire national d’EELV : « Yannick Jadot et Julien Bayou disent à peu près la même chose : il faut une offre politique claire autour de l’écologie et celles et ceux qui se reconnaissent là-dedans ont vocation à pouvoir travailler ensemble. Si vous cherchez une nuance, Julien Bayou dit "oui, si…" et Yannick Jadot dit "non, sauf…". »

D’ailleurs, David Cormand nous explique ne pas voir dans l’interview de Yannick Jadot une fin de non-recevoir à l’adresse de Génération.s : « Ce que Yannick exprime, ce sont deux choses largement partagées par les militants écologistes : sur la présidentielle, il ne s’agit pas de dire qu’on aurait dû faire autrement, il s’agit de dire que le pari n’a pas fonctionné. La deuxième chose, c’est qu’on est dans un moment de glissement où une partie de la gauche traditionnelle veut reconstruire la gauche. Notre démarche est différente, cette guerre n’est pas la nôtre, nous, notre bataille, c’est de construire une nouvelle offre politique : l’écologie politique. La question tactique est secondaire. »

Est-ce à dire qu’EELV ne fera pas d’alliances ? Oui. Du moins, pas a priori. Du moins, pas pour le moment. D’après Sandra Regol, « la question n’est pas là ». La porte-parole d’EELV poursuit : « Vous savez, les alliances avec Génération.s, avec les communistes ou avec les socialistes, les électeurs s’en fichent complètement. Leur souci, c’est la santé de leurs enfants, l’emploi, etc. »

Ainsi, la stratégie avancée est celle de la (re)conquête de l’imaginaire écologiste. Incarnez l’écologie, en somme, là où les autres partis de gauche tendront vers le social, le "dégagisme".

Mais un doute subsiste, tel que le dépeint Sergio Coronado, candidat LFI aux européennes et membre d’EELV : « Ils étaient tous favorables à faire une liste avec Génération.s. Mais ils veulent tous se faire élire. Jadot défend l’idée d’une liste autonome parce qu’il la conduit. C’est une façon de faire monter les enchères. Il ne dirait pas non à une liste commune avec Génération.s tant qu’il reste tête de liste. »

Et il n’est pas le seul à s’agacer. Il y a aussi Esther Benbassa, qui martèle : « Yannick Jadot n’est pas notre secrétaire national, ce n’est pas au candidat désigné par le collectif de parler au nom du parti ». La sénatrice EELV regrette cette position de « fermeture » de la part de la tête de liste qui « hypothèque l’avenir avec des déclarations abruptes ». Elle lance : « Il faut expliquer ce "non" catégorique. Malgré les errements de Benoît Hamon, nous n’avons pas de grandes différences avec Génération.s. »

La perte du monopole de l’écologie

Comment comprendre l’attitude de Yannick Jadot ? Selon Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l’écologie politique, « tout le problème d’EELV, c’est de reprendre l’option écologiste à l’heure où tout le monde parle d’écologie ». En effet, de La France insoumise à Génération.s en passant par le PCF, la gauche toute entière s’est saisie, depuis un moment déjà, de la question écologique.

Mais il en faut plus pour inquiéter David Cormand. « Macron aussi s’est saisi d’écologie, nous glisse-t-il. Il s’est même saisi de Nicolas Hulot. » Pour le leader d’EELV, parler d’écologie ne suffit pas à détenir une offre politique cohérente. Et Sergio Coronado de rétorquer : « A EELV, ils n’ont pas vraiment de stratégie, ils pensent qu’il suffit de crier "écologie !" pour faire un résultat. »

Pour sa part, Esther Benbassa craint un « brouillage » du message d’EELV qui conduirait à l’isolement. « La question est simple, résume-t-elle, réunir nos forces, partager la dynamique, est-ce que cela renforce notre projet politique ? Est-ce que cela fera gagner l’écologie politique ? »

Vers une gauche à cinq listes

Pour ces élections européennes, chaque chapelle hisse son drapeau. On se retrouve ainsi, pour l’instant, avec le PS, EELV, Génération.s, le PCF et LFI. On peut s’interroger sur le risque d’un éparpillement des voix de la gauche, mais Sergio Coronado nous arrête de suite. Il ne « comprend pas pourquoi on pose cette question comme si c’était la première fois qu’il y avait des listes de gauche ».

De toute façon, personne n’a l’air chaud pour former des alliances. Sandra Regol admet bien qu’EELV « a des proximités avec Génération.s, avec LFI et le PCF », mais la porte-parole écolo se questionne : « Est-ce qu’on est mûrs pour travailler ensemble et proposer un projet de société là, tout de suite, en mai 2019 ? »

David Cormand déplore quant à lui la « pression unitaire ». Il appelle à « réfléchir à ce que pourrait être une coalition qui met en minorité Emmanuel Macron », ajoutant au passage : « Ceux qui auraient dû faire ce travail de leadership, c’est LFI. Ils ont refusé de le faire suite à la présidentielle. »

Jadot fait tapis

Erwan Lecœur parle de « syndrome d’EELV » selon lequel le parti a été profondément marqué par les européennes de 2009 – les écolos obtenaient alors 16% des voix – et garde en mémoire le rêve de rassembler à nouveau tous les écologistes. Selon le sociologue, Yannick Jadot a « raison de le faire au moment des européennes, parce que c’est une élection très favorable aux écologistes, élection à un tour, donc il n’y a pas de rassemblement qui vaille ».

Il reste neuf mois pour que chacun étudie le terrain et jauge les opportunités. A en croire David Cormand, « c’est à Génération.s de savoir ce qu’ils veulent faire. Si leur proposition, c’est de bricoler un accord d’appareils, on ne le fera pas. On perdrait en cohérence, eux comme nous. En revanche, s’il s’agit de construire cette nouvelle gauche du XXIème siècle, écologiste, tout le monde est le bienvenu. »

« Tout le monde est le bienvenu. » Comme la sensation que tout le monde dit ça à tout le monde. Ces européennes ressemblent, pour l’heure, à une fin de mercato. Les clubs se font mutuellement du pied pour démarcher les meilleurs joueurs. Tous les coups sont permis. Mais bon, EELV ne joue pas au foot.

Pour les élections européennes du printemps 2019, les sondages envisagent les résultats suivant : LREM/MoDem à 23%, RN(ex-FN) à 19%, LR à 15%.
Pour la gauche, on aurait LFI à 11%, EELV à 6%, le PS à 6%, Génération.s à 3% et le PCF à 2,5%. Si on additionne le tout, la gauche (hors-PS) atteint les 22,5%.

Publié le 26/08/2018

Alternative. Le mouvement social se réinvente à Grenoble

Pierre Duquesne (site l’humanité.fr)

L’université d’été solidaire et rebelle, organisée par 300 organisations, associations et syndicats, a lieu cette semaine. Entretien avec Annick Coupé, d’Attac.

Cette université d’été n’est pas celle d’un seul mouvement, mais de 300. L’université d’été solidaire et rebelle des mouvements sociaux, qui se tient jusqu’à dimanche à Grenoble, réunit une diversité d’organisations, mêlant des associations environnementales (Réseau action climat, les Amis de la Terre, 350.org…), syndicats (CGT, FSU, Solidaires), associations de défense des droits et d’aide aux migrants, réseaux de solidarité internationale (CCFD-Terre solidaire, AFPS, Survie, France-Amérique latine, Mouvement de la paix…), de lutte contre la pauvreté (Emmaüs, Secours catholique, Oxfam, MNCP…), médias indépendants et mouvements altermondialistes (Attac, Crid, Aitec). « C’est la première fois que des universités d’été sont coconstruites par autant de mouvements », souligne l’une des porte-parole de cet événement, Annick Coupé, par ailleurs secrétaire générale d’Attac.

Retrouver le Réseau action climat aux côtés de militants de la CGT, de la FSU et de Solidaires ou voir le collectif de lutte contre le contrôle au faciès associé à la réflexion sur l’avenir des mouvements sociaux est-il une nouveauté ?

Annick Coupé. Il y a déjà eu des expériences de travail en commun entre les associations environnementales et les syndicats, notamment pour préparer la COP21 de 2015. Cela fait plusieurs années que ces acteurs ont pris conscience que, face à la gravité de la crise climatique, il n’est pas possible de rester soit sur le terrain social, soit sur le terrain climatique. Il faut articuler ces deux problématiques, sinon on n’y arrivera pas. Les liens qui se sont créés en 2015 se prolongent aujourd’hui lors de ces universités d’été. C’est la même démarche concernant les violences policières. Ce sujet n’est pas l’apanage des quartiers populaires. Il s’agit d’un problème global dans la société, provoquant de telles discriminations qu’il ne peut laisser indifférent ceux qui sont attachés à l’égalité des droits. On doit créer des passerelles avec les organisations se battant sur ces sujets, restées trop longtemps isolées. Au-delà, ces politiques de répression s’inscrivent dans une augmentation de la violence d’État ces dernières années. Plus on s’attaque à l’État social, plus la répression et l’État pénal s’abattent sur toutes celles et tous ceux qui contestent l’ordre dominant. L’affaire Benalla, révélant comment, au plus haut niveau de l’État, certains se positionnent au-dessus des lois pour réprimer les manifestants, en est une illustration supplémentaire.

De telles convergences étaient visibles dans les forums sociaux européens ou mondiaux. Comment expliquer que votre université d’été, sorte de forum social hexagonal, soit déjà un succès, avec près de 1 500 inscrits ?

Annick Coupé. La politique menée par Macron depuis un an nous a aidés, d’une certaine façon, à fédérer autant d’acteurs. Il y a une volonté de savoir comment on va faire face à ce rouleau compresseur qui attaque sur tous les fronts en même temps : loi travail 2, attaques contre la SNCF, préparation de CAP 22 visant les services publics, restriction des droits des migrants, cadeaux aux plus riches plutôt que régulation de la finance. Macron avait annoncé qu’il voulait changer la France en deux ans. Et il le fait. Ce contexte a accéléré l’idée qu’il fallait trouver des cadres communs de réflexion, voire une réflexion commune. Nous allons fêter les 10 ans de la crise financière. Depuis, rien n’a été fait pour réguler la finance. Or, pour y parvenir, il faudra articuler cette question avec les enjeux climatiques, en exigeant par exemple l’arrêt des investissements dans les énergies fossiles. Face à Macron, on ne peut pas rester chacun dans son coin, mais au contraire travailler collectivement pour trouver des alternatives.

entretien réalisé par Pierre Duquesne

Publié le 15/08/2018

Par Pierre Jacquemain  (site refards.fr)

Sur l’immigration, la gauche n’a plus les mots

Luttant mollement contre la désignation des migrants comme boucs émissaires et la définition de l’immigration comme "problème", les partis de gauche semblent avoir renoncé à imposer un autre discours sur la question.

Lors de la manifestation du 21 février 2018 – la première unitaire depuis 2015 sur le sujet – seuls les associations et collectifs appelaient à se rassembler pour dénoncer le projet de loi "Asile et immigration". Parmi les participants, plusieurs centaines de personnes, avocats, agents de l’État du secteur de l’asile et associations d’aide aux migrants. Quelques élus, élus locaux ou députés communistes et insoumis, y ont participé mais leur présence est restée marginale. Parce que dans les faits, à part sur quelques plateaux de télés et de radios pour dénoncer mécaniquement "la politique du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb", il n’y a pas grand monde pour promouvoir une politique d’accueil ambitieuse et volontariste.

La bataille culturelle abandonnée

Aujourd’hui, c’est la France insoumise qui donne le la, à gauche. Et lorsqu’on observe les grandes campagnes nationales retenues par ses militants pour l’année 2018, aucune parmi les trois choisies ne concerne les droits des étrangers. Et pourtant, alors que la "crise migratoire" s’intensifie en Europe et que l’année 2018 – notamment par l’agenda politique engagé par Emmanuel Macron et cette loi "Asile et immigration" – va sans doute marquer un tournant sans précédent de la politique d’accueil en France, une mobilisation politique, intellectuelle, syndicale, de l’ensemble de la gauche aurait été nécessaire.

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Comme si la gauche avait abandonné la bataille culturelle. La bataille des idées. Celle des convictions. De la pédagogie, à travers de larges campagnes. Ne serait-ce que pour contrer à l’échelle nationale le discours ambiant qui, de l’actuelle majorité en passant par la droite de Laurent Wauquiez et l’extrême droite de Marine Le Pen, ne cesse de répandre des préjugés les plus nauséabonds. Ainsi, comme le relevait Héloïse Mary, présidente du BAAM (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) dans La Midinale du 21 février dernier : « La gauche a perdu une grande partie de son influence sur les questions migratoires par peur du Front national et de sa faiblesse idéologique […]. Elle est prise au piège de l’opinion publique. »

L’opinion publique. Sans doute a-t-elle été un élément déterminant dans l’évolution de la réflexion, à gauche. À commencer par celle de Jean-Luc Mélenchon, dont le discours a évolué au cours de ces quelques dernières années. Ou plutôt depuis la campagne électorale de 2012. Lors de son discours très remarqué à Marseille, devant près de 100 000 personnes sur la plage du Prado, le héros de la gauche avait alors tenu un discours qui faisait honneur à la tradition humaniste, celles des droits et de l’accueil, en France. Ainsi avait-on vanté son « ode à la Méditerranée et au métissage » : « Marseille est la plus française des villes de notre République. Ici, il y a 2 600 ans, une femme a fait le choix de prendre pour époux l’immigré qui descendait d’un bateau, c’était un Grec et de ce couple est née Marseille […]. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y a pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb. » Or, quelques jours après avoir tenu ce discours, les sondages pointaient un recul net de deux à trois points du candidat de feu le Front de gauche.

Rien ne dit que la coïncidence du discours et de l’évolution sondagière recelait un lien de cause à effet. Mais c’est ainsi qu’elle a été – bien imprudemment – interprétée. Et si, depuis, le quatrième homme de la présidentielle de 2018 n’a pas véritablement changé de discours sur le fond – les propositions politiques sont sensiblement les mêmes entre la présidentielle de 2012 et celle de 2018 –, sur la forme, la démonstration qu’en fait désormais Jean-Luc Mélenchon, a largement évolué. En 2012, alors que dans le programme du Front de gauche « l’immigration n’est pas un problème », il convient aujourd’hui, selon celui de L’Avenir en commun, de « lutter contre les causes des migrations ».

Changement de discours

Une évolution sémantique qui n’est pas insignifiante, si l’on en croit l’historien Benoît Bréville qui, dans un article de 2017 paru dans Le Monde diplomatique, relevait cet embarras de la gauche sur l’immigration :

« Lors de la précédente élection présidentielle, sans aller jusqu’à défendre explicitement la liberté d’installation, Mélenchon s’était présenté avec une liste de mesures d’ouverture : rétablissement de la carte unique de dix ans, abrogation de toutes les lois votées par la droite depuis 2002, régularisation des sans-papiers, fermeture des centres de rétention, décriminalisation du séjour irrégulier […]. En 2017, la ligne a changé. Il ne prône plus l’accueil des étrangers. »

Benoît Bréville relève alors plusieurs des propos tenus par le candidat de la France insoumise au cours de la dernière campagne. « Émigrer est toujours une souffrance pour celui qui part, explique le 59e point de sa nouvelle plate-forme. […] La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. » Et l’historien de conclure :

« Ce changement de pied a divisé le camp progressiste, dont une frange défend l’ouverture des frontières, à laquelle M. Mélenchon s’oppose désormais. Figure du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), M. Olivier Besancenot dénonce cette "partie de la gauche radicale [qui] aime se conforter dans les idées du souverainisme, de la frontière, de la nation", tandis que M. Julien Bayou, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts, qui [a soutenu] le candidat socialiste Benoît Hamon, accuse le candidat de La France insoumise de "faire la course à l’échalote avec le Front national". »

Le discours du parti communiste français a lui aussi connu bien des évolutions par le passé. Il s’était déjà montré fort peu enthousiaste sur l’accueil des étrangers. Et c’est peu dire. En 1981, Georges Marchais, secrétaire général du PCF, lançait : « Il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. Il est inadmissible de laisser entrer de nouveaux travailleurs immigrés en France alors que notre pays compte près de deux millions de chômeurs, français et immigrés. » L’extrême droite de l’époque n’avait pas fait la percée qu’elle connaît dans les années 1980, mais la tonalité générale du propos était dès lors si dangereuse qu’elle fut fort heureusement abandonnée par la suite.

Près de trente ans plus tard, le discours du PCF a retrouvé des airs plus solidaires, assez proches de la position du NPA. Pierre Laurent, à la suite de sa visite du centre d’accueil d’urgence de La Chapelle à Paris, déclarait ainsi dans L’Humanité du 23 janvier : « Quand les migrants s’installent, ils deviennent des travailleurs et producteurs de richesses. Ce ne sont pas les migrants qui s’accaparent les richesses, mais les prédateurs de la finance, ceux des paradis fiscaux ou des multinationales, dont les profits explosent. Les mêmes profiteurs du système organisent le dumping social. C’est à cela qu’il faut mettre un terme pour permettre à tous, Français et migrants, un accès aux droits sociaux et à une vie digne. » Mais si le propos apparaît généreux, il n’en reste pas moins consensuel à gauche et peu contraignant. Loin par exemple des revendications d’un NPA qui propose à la fois de régulariser tous les sans-papiers, le droit de vote des immigrés à toutes les élections et l’application du droit du sol intégral pour la citoyenneté.

Repenser la politique migratoire

Ainsi, du PCF à la France insoumise, en passant par les écologistes et même le dernier né Génération.s de Benoît Hamon, il est difficile d’y voir clair. Les bons sentiments empreints d’empathie sont, individuellement, souvent de sortie, mais l’on peine à trouver dans les discours et programmes de gauche ceux qui s’engagent – sans détour par la situation des pays de ceux qui les fuient –, à tout mettre en œuvre, en urgence, pour accueillir les réfugiés et migrants qui se retrouvent sur notre territoire aujourd’hui, tout en anticipant les besoins de demain en matière d’accueil et d’intégration.

Par son absence de clarté – et de projet alternatif sans doute –, un véritable discours de gauche peine donc à s’imposer dans l’espace public. Parce que la gauche a cessé de mener campagne sur le terrain des idées. Pourquoi le Parti socialiste, alors qu’il s’y était engagé dans la campagne de François Hollande en 2012, n’a-t-il pas mené une grande campagne de fond, partout en France, pour (r)éveiller les consciences sur le droit de vote des étrangers ? Pourquoi aujourd’hui, personne à gauche ne prend-il à bras-le-corps ce qui ressemble fort à un impératif moral, dans le débat public, sur l’accueil des personnes étrangères – qu’elle soit ou non en situation régulière sur notre territoire ? Comment pourrait-on honnêtement justifier que la France et l’Europe n’en ont pas les moyens ?

Enfin, pourquoi le discours d’une grande partie de la gauche a-t-il glissé au point de reprendre, parfois, les termes de la droite et de l’extrême droite : l’immigration comme problème ? Procéder ainsi revient à démobiliser la gauche, à l’engluer dans le piège de la droitisation, voire de l’extrême droitisation du débat public. Sans doute n’a-t-on pas toujours pris la mesure, à gauche, que c’est par la défense d’un accueil digne des réfugiés – qu’ils soient climatiques, économiques ou fuyant les conflits – que le combat contre l’extrême droite sera le plus efficace. Pas en flirtant avec ses solutions. Expériences à l’appui dans plusieurs centaines de territoires en France, toute la gauche pourrait trouver les mots pour le dire. Dire que l’immigration est une chance. Dans bien des domaines. Y compris – osons-le – économique.

À hésiter sur le sens de ce combat, la gauche se perd, court à la faillite et peut aller jusqu’au déshonneur. Mais il n’est jamais trop tard. Le dossier de ce numéro de Regards se veut une pierre à l’édifice de reconstruction d’une pensée de la politique migratoire et du sort fait à ces quelques milliers de réfugiés qui meurent de faim et de froid dans nos villes. D’abord en rétablissant quelques vérités, sur cette "crise" qui n’en est pas une, mais aussi sur la base d’un parti pris : l’immigration comme une chance. Parce qu’en matière d’accueil des réfugiés, assumons-le : nous le pouvons, nous le devons, nous le ferons, parce que c’est inéluctable et que c’est une chance, oui.

Publié le 28/07/2018

TEXTE A L’APPUI. Nos grands entretiens à lire à tête reposée (site labas.org)

Pourquoi la gauche a gouverné si peu et déçu si vite ? Un entretien à lire avec Serge Halimi

Audace et Espérance


Daniel Mermet - Je me demande, en lisant ton livre, si je ne me suis pas complètement trompé, je suis du côté de ceux qui perdent toujours, c’est-à-dire du côté gauche.

Serge Halimi - Disons qu’ils ne gagnent pas souvent ou qu’ils ne gagnent pas longtemps.

1924-1926 : le cartel des gauches

Prenons le XXe siècle. Selon toi, la gauche a été au pouvoir dix ou douze ans au total. On vit avec l’idée qu’il y a une alternance, tantôt c’est gauche, tantôt c’est droite. Commençons par le Cartel des gauches, c’est une période assez peu connue.

Très peu connue et pourtant l’une des plus intéressantes lorsqu’il s’agit de mesurer les difficultés que la gauche affronte avec le monde de la finance, et sa disposition à ne pas faire ce qu’elle devrait faire pour se dégager un peu, obtenir des marges de manœuvre et mener une politique qu’on qualifierait de gauche.

C’est 1924-1926 ; ensuite le Front populaire (1936-1938), deux années ; ensuite la Libération (1944-1947), ça dure trois ans ; et ensuite l’époque mitterrandienne (1981-1986), tu donnes cinq ans, tu as été généreux. Au total, cela fait donc entre dix et douze ans sur un siècle.

Oui, même si, quand on reprend le détail de ces périodes, le Cartel des gauches c’est un radical qui est au pouvoir, Édouard Herriot, qui serait plus qualifié de centre gauche que de gauche aujourd’hui. Mais qui sera perçu comme de gauche parce qu’il affrontera une opposition de droite tellement vociférante, tellement hostile – qui le soupçonnera de traîtrise parce qu’il essaiera d’arranger un peu les choses avec l’Allemagne, qui le soupçonnera de s’en prendre à la religion parce qu’il essaiera d’appliquer les lois laïques –, que cette opposition-là constituera presque Édouard Herriot en personnage plus à gauche qu’il ne fut en réalité lorsqu’il a été président du Conseil. Après, il y a Blum, dont on peut dire effectivement qu’il a mené une politique de gauche. Pas nécessairement parce qu’il en avait l’intention au départ, mais parce qu’il a subi et encouragé d’une certaine manière la pression sociale née des grèves de juin 1936. Et que sans ces grèves de juin 1936 le bilan du Front populaire aurait été sans doute assez médiocre. Après, je crois que de 1944 à 1947, il n’y a pas de doute, c’est une politique de gauche qui est menée. Parce que cette période intervient après la Libération et que la droite et le patronat ont été complètement disqualifiés par la collaboration qu’on leur prête avec les autorités allemandes. On se souvient de cette anecdote où de Gaulle revient à Paris en 1944. Il est accueilli par une délégation du patronat et il leur dit, de manière très méprisante, de son mètre quatre-vingt-dix et plus : « Je n’ai vu aucun de vous, messieurs, à Londres. Ma foi, après tout, vous n’êtes pas en prison ». C’est donc une période où les politiques de gauche peuvent se déployer d’autant plus librement qu’il n’y a pas d’adversaires. À ceci près que le pays étant ruiné, il doit faire appel à l’aide américaine et que, naturellement, cette aide contraint un peu ses marges de manœuvre.

Le sous-titre de ton livre est « Les leçons du pouvoir ». Ce qui est intéressant, c’est de voir en quoi cela peut nous être utile aujourd’hui. Et on a toujours un peu le même mécanisme, c’est-à-dire qu’on a espérance et renoncement. C’est « audace et enlisement, espérance et renoncement », selon tes propres mots. On trouve à chaque fois dans les quatre périodes que tu étudies, à peu près le même mécanisme. Évidemment, ce ne sont pas les mêmes circonstances historiques. Il est sûr qu’en 1944 c’est très différent de 1981, de 1936 ou de 1924. Comment naissent ces espérances ? Est-ce le résultat d’une volonté, d’un travail politique ou militant sur la longueur ? Est-ce un leader charismatique qui apparaît ? Est-ce un coup de chance, un événement qu’on n’a pas vu venir ? Parce que là, tu n’étudies pas les mouvements. Tu n’étudies pas 68, parce que c’est un mouvement qui n’a pas de débouché politique. Comment naît l’espérance, l’élan ?

Souvent ce n’est pas quelque chose qui est travaillé très en amont, c’est le produit des échecs de la droite et de l’exaspération que provoquent les politiques menées par les conservateurs. En 1924, on ne peut pas dire que ce soit un dirigeant charismatique, Édouard Herriot est tout sauf charismatique. Ce n’est pas vraiment un homme d’État, ce n’est pas quelqu’un qui a une volonté de fer, ce n’est pas non plus un stratège. Mais il est là, le Parti radical socialiste est à l’époque la principale force de gauche, c’est un parti plutôt républicain laïc. Et l’ensemble des Français progressistes sont exaspérés parce que la droite a mené une politique économique et financière très rigoureuse, a pris des initiatives internationales très hasardeuses (comme l’occupation de la Ruhr par exemple), a mené une politique cléricale qui a mécontenté les laïcs et les républicains. Tout ça converge vers le désir d’en finir, de se débarrasser de Poincaré, qui est le président du Conseil à l’époque. Et ce désir est tellement fort que les socialistes, qui pourtant ont toutes les raisons de se méfier des radicaux, estiment qu’ils ne pourront pas empêcher une alliance de front républicain avec les radicaux pour se débarrasser de Poincaré. Et de fait, cette élection qui n’oppose pas des forces très à gauche à des forces très à droite (même si les forces à droite sont vraiment très à droite) suscite un énorme enthousiasme, parce que les gens veulent se débarrasser du Bloc national. On a connu un peu la même chose avec François Hollande. Ce n’est pas que Hollande suscitait un grand enthousiasme – on a compris après pourquoi cet enthousiasme n’existait pas –, mais c’est que les gens voulaient dégager Sarkozy.

Dans l’exemple que tu cites du Cartel des gauches il n’y avait pas de grand projet politique, même réformateur ?

Non. Le seul grand projet c’était en quelque sorte de défaire tout ce que la droite avait fait en matière de politique étrangère, c’est-à-dire arrêter l’occupation de la Ruhr ; en matière de répression syndicale - parce qu’à la suite de la Première Guerre mondiale il y avait eu des mesures de répression antisyndicale particulièrement fortes - c’était d’amnistier les syndicalistes qui avaient été condamnés ; et enfin en matière de lois laïques, c’était de rétablir une forme de laïcité qui avait été mise en cause par ce Bloc national très lié à l’église catholique et à la droite la plus conservatrice. On se souvient que c’est quand même le Bloc national qui avait en 1920 introduit la criminalisation de l’avortement dans le cadre d’une politique nataliste. Il y avait donc ce climat d’ordre moral, de politique financière très à droite, très rigoureuse, et puis une politique étrangère aventuriste qui voulait continuer à faire payer l’Allemagne, alors même que l’Allemagne ne payait pas. Cette conjonction d’échecs et d’exaspération a provoqué cette alliance un peu inattendue que fut le Cartel des gauches.

1936 : le Front populaire, panique de la bourgeoisie

Continuons avec les élans, les espérances et les raisons qui font que la gauche arrive au pouvoir. Le Front populaire c’est différent.

Le Front populaire, c’est très différent, c’est probablement l’un des cas les plus intéressants. Parce que le Front populaire c’est au départ une alliance défensive. Il ne s’agit pas de changer la vie, il ne s’agit pas de transformer la France, il ne s’agit pas de construire le socialisme. Il s’agit d’occuper le pouvoir pour empêcher que les fascistes ne l’occupent, contre le mouvement du 6 février 1934. La crainte que le fascisme triomphe en France – comme ça s’était passé en Italie dix ans plus tôt, et en Allemagne sous une autre forme – est telle que des forces républicaines (qui par ailleurs se détestent, parce qu’avant 1934 il y a des affrontements y compris physiques entre les militants socialistes et les militants communistes) décident qu’il faut occuper le pouvoir. Faute de quoi le danger est trop grand. Et pour occuper le pouvoir, pour avoir une coalition aussi large que possible, pour remporter les élections, il ne faut surtout pas effrayer l’électorat centriste. Donc il faut arriver au pouvoir avec une proposition programmatique extrêmement modeste.

Sauf que la base populaire va aller beaucoup plus loin, va occuper les usines, va exiger les congés payés, etc. Et ce Front populaire fraîchement élu va être obligé de suivre cet élan.

Exactement. Quand la gauche arrive au pouvoir, des ouvriers qui n’ont pas compris ou qui ne pensent pas qu’il faut en rester là disent : puisque la gauche est arrivée au pouvoir, ça veut dire qu’on peut y aller, qu’en tout cas elle n’enverra pas la police contre nous si on occupe les usines. Donc allons-y. Après tout, on a été réprimé par les gouvernements de droite successifs. Les syndicats sont dans un état d’atrophie à peu près totale. On peut tenter quelque chose. Les forces du Front populaire se trouvent donc face à un mouvement qu’elles ne peuvent pas arrêter. Et elles trouvent avec elles, ou face à elles en quelque sorte, le patronat qui a tellement peur de voir ses usines occupées qu’il se tourne vers des syndicalistes qu’auparavant il pourchassait, vers des forces de gauche qu’auparavant il combattait, pour leur dire : s’il vous plaît, aidez-nous à rétablir l’ordre, on est prêt à payer très cher pour que les usines cessent d’être occupées. C’est donc ce paradoxe extraordinaire d’une majorité de gauche qui est élue à l’Assemblée nationale, qui n’a pas dans son programme les conventions collectives, les congés payés, la semaine de 40 heures, mais qui va faire adopter ces mesures non seulement par les députés de gauche qui ne les avaient pas proposées au moment de leur campagne, mais aussi par la quasi-totalité des députés de droite qui veulent que le fleuve ouvrier retrouve son lit le plus vite possible et que l’ordre revienne. Cette période de panique de la bourgeoisie est telle qu’elle permet au gouvernement de gauche de se présenter comme un intermédiaire en disant : si on obtient ceci, si on obtient cela, l’usine cessera d’être occupée. C’est cela qui est très intéressant, parce que quand on analyse la dialectique entre mobilisation sociale et mobilisation politique, on dit - et cette partie-là est la plus connue : il n’y aurait jamais eu de congés payés s’il n’y avait pas eu le mouvement social. Mais il y a une autre partie qui est moins connue, en tout cas qui est moins rappelée : il n’y aurait jamais eu de mouvement social s’il n’y avait pas eu de victoire électorale. Et, en amont, il n’y aurait pas eu de victoire électorale s’il n’y avait pas eu un programme politique extrêmement modéré ! C’est là que les choses sont intéressantes, et si on ne comprend pas ces étapes il y a quelque chose effectivement qui nous échappe. Il faut un programme modéré pour qu’il y ait une victoire électorale. La victoire électorale dit au mouvement social qu’il peut y aller, qu’il ne sera pas réprimé par un gouvernement de droite puisque c’est un gouvernement dirigé par les socialistes. Et après, ce gouvernement de gauche pourra se prévaloir de ce mouvement social pour obtenir, au profit de son électorat, des choses qui ne figuraient pas dans son programme initial.

1944-1947 : la Sociale arrachée

On va revenir ensuite sur les échecs et les raisons pour lesquelles ces mouvements vont s’arrêter. Mais on continue avec la Libération, cette période où la gauche est au pouvoir, 1944-1947. Là, c’est une situation totalement différente. La France est complètement à plat, appauvrie. Tu n’oublies pas de rappeler dans ton livre qu’en fait en 1944 le bilan des Français victimes de cette guerre n’est pas aussi lourd qu’à l’issue de la Première guerre mondiale, mais le pays est complètement en ruine. Et c’est sur ce champ de ruines que la gauche prend le pouvoir ou qu’elle est au pouvoir.

C’est la première fois, dans l’histoire de France, que le Parti communiste et le Parti socialiste ensemble ont une majorité de sièges à l’Assemblée nationale. Mais la majorité idéologique va très au-delà, puisque même des forces centristes parlent comme si elles étaient socialistes voire révolutionnaires. On est donc dans un contexte où, encore une fois, les forces conservatrices, les forces modérées, les mouvements liés au patronat sont balayés, c’est presque la feuille blanche. Le problème de cette feuille blanche est, comme tu viens de l’évoquer, qu’il n’y a rien : ce sont les rationnements, les tickets, et les gens vivent encore plus mal, en tout cas dans les premiers mois suivant la Libération, que sous l’Occupation.

Il y a un vrai élan populaire, patriotique, énorme. Ils s’y sont mis pour redresser le pays, mais ils l’ont fait à gauche.

« Produire est votre devoir de communiste et votre devoir de Français », disait Maurice Thorez dans le Pas-de-Calais pour que la production de charbon s’intensifie. Mais ça se fait encore une fois dans un contexte où les pénuries sont massives et où donc l’aide américaine devient indispensable. Évidemment, cette aide limite un peu les perspectives révolutionnaires à l’époque, et c’est tout le débat qui existera. Il y a deux moments où la question de la révolution sera posée. C’est juin 1936 : est-ce que tout est possible ? Il y a la fameuse phrase de Marceau Pivert, qui est un dirigeant socialiste à l’époque : « tout est possible maintenant à toute vitesse, la chance sourit aux audacieux ». Et la réponse de Maurice Thorez : tout n’est pas possible parce que nous n’avons pas derrière nous la grande masse du pays et qu’il y a le risque de se couper de ces classes moyennes qui votent pour le Parti radical. Alors même que l’objectif du Front populaire c’était de constituer cette alliance.

Est-ce que Marceau Pivert avait raison ?

Le risque qui est signalé par Maurice Thorez est un risque bien réel. C’est que les classes moyennes, les petits commerçants, etc., excédés par ce mouvement de grève qui interrompt l’approvisionnement, basculent du côté de l’extrême droite et des ligues, et réclament le retour à l’ordre, mais un ordre musclé. Cela dit, si on attend pour lancer un mouvement révolutionnaire qu’il soit absolument garanti de réussir, on ne le lance jamais. On sait bien que la même question se posera en Mai-68 et elle s’est posée cent fois dans l’histoire. À aucun moment on a dit : allez-y, c’est garanti.

Ce qu’il ne faut pas oublier évidemment en 1944, c’est que l’oligarchie est complètement discréditée. Le patronat, les forces économiques du pays se sont vautrés dans la collaboration et sont complètement discrédités, on l’a un peu oublié avec le temps.

Absolument, je l’évoque dans le livre. Il y a même des forces conservatrices qui disent que l’heure est venue de construire la France socialiste, que toute autre hypothèse a été balayée par la guerre et par la collaboration. François Mauriac, qui n’est pas un homme de gauche, qui écrivait dans « Le Figaro », qui est un catholique, qui est plutôt gaulliste à l’époque, écrit dans « Le Cahier noir » : seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée. Il y a donc ce sentiment qu’une seule classe sociale a en quelque sorte tenu son rang et tenu son rang patriotique. Évidemment c’est « La Bataille du rail », ce sont ces ouvriers qui sabotent les lieux de production, qui prennent des risques. Ce sont ces résistants qui sont fusillés, qui sont très largement associés aux forces de gauche même si la Résistance ne comportait pas que des éléments de gauche. Mais à la Libération, il y a ce sentiment que la Résistance a d’abord été une Résistance de gauche, et que ceux qui ont payé le plus lourd tribut à cette Résistance étaient les communistes. C’est probablement vrai pour une large part, mais il faut dire que les Allemands ont déclenché une telle campagne de propagande en attribuant tous les actes de résistance à des « terroristes communistes » qu’ils ont en quelque sorte entretenu le sentiment que la victoire – qui n’était pas uniquement une victoire liée à une libération par des armées étrangères, mais également liée à l’action des résistants et de l’armée française – était en partie liée à l’action du Parti communiste. Dans ce contexte, il est évident qu’il est très difficile pour les forces de droite, qui sont quand même très largement associées aux thématiques de Pétain, de redresser la tête. Ce qui est presque stupéfiant, c’est qu’elles le fassent aussi vite. Parce que dès 1948, donc très vite, l’équation a changé du tout au tout à cause de l’apparition de la guerre froide.

Et en 1944, l’Union soviétique bénéficie d’un prestige considérable. Depuis Stalingrad, l’Union soviétique c’est la force libératrice, avec des collaborations tout à fait surprenantes. Je me souviens de textes de George Orwell vis-à-vis de ce qu’il appelait « la Russie » mais qui était l’Union soviétique. C’était des amis, des alliés.

Oui, au point qu’il y a toujours une chose amusante et intéressante sur le souvenir historique à avoir à l’esprit. C’est qu’on a interrogé les Français tous les dix ans en leur demandant quel était le pays qui avait le plus contribué à la victoire contre le fascisme en 1945. On les interroge en 1945. La réponse est je crois 60 ou 65 % l’Union soviétique, 20 % les États-Unis, 10 ou 12 % le Royaume-Uni. Dix ans plus tard, la proportion reste à peu près la même. On l’a refait il y a vingt ans et puis il y a dix ans, les proportions étaient complètement renversées : l’Union soviétique était passée de 60 à 20 %, les États-Unis de 20 à 60 % ; naturellement à cause de l’influence de la culture populaire qui valorise au cinéma les œuvres d’Hollywood, à cause de Spielberg, à cause des images du débarquement. Il est certain que les gens en France ont beaucoup plus à l’esprit (ça se comprend d’une certaine manière) le débarquement sur les côtes de Normandie avec les troupes anglo-américano-canadiennes, que Stalingrad. Mais au moment où ils sont libérés, ils savent bien qu’en 1943 ils veillaient près de leur radio pour écouter des programmes interdits qui leur annonçaient que Von Paulus avait capitulé en février 1943 [1]. Et ils savent bien que c’est à partir de ce moment que le grand retournement s’est produit. Ils savent aussi que plus de 60 % des troupes allemandes ont été fixées sur le front russe. Ils savent enfin que les deux divisions allemandes qui ont occupé Paris en 1940 seront détruites à Stalingrad trois ans plus tard.

1981-1983 : le Programme commun

L’autre période, 1981-1983 ou 1986, comme on veut, là c’est Mitterrand qui arrive au pouvoir. Quel est le prétexte en 1981, qu’est-ce qui fait que la gauche l’emporte à ce moment-là ?

D’abord, il faut avoir à l’esprit que François Mitterrand avait failli être élu sept ans plus tôt, qu’il a été battu d’extrême justesse (50,8 % contre 49,2 %) par Valéry Giscard d’Estaing. Là, nous sommes sept ans plus tard, entre-temps le nombre des chômeurs a été multiplié par quatre, l’inflation atteint 15 %. Le bilan économique de Valéry Giscard d’Estaing est très mauvais. Par ailleurs, il avait développé un style monarchique qui avait exaspéré les Français et très libéral. En 1976, à partir de Raymond Barre, qui est son Premier ministre, il a déjà un ton un peu arrogant – vous n’avez qu’à créer vos entreprises, vous n’avez qu’à vous remuer un peu –, un ton qui rappelle ce qu’on entend de nos jours. Donc la droite bénéficie, pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, du fait que la rupture du Programme commun entre le Parti communiste et le Parti socialiste lui donne l’impression que la menace s’est en quelque sorte dissipée. Et au moment où François Mitterrand se présente, en 1980, personne ne lui donne la moindre chance d’être élu. Lui, qui est dans cette optique de la rivalité avec le Parti communiste, comme on lui reproche en permanence d’avoir viré à droite, se présentera sur la base d’un programme qui est très à gauche, pour en quelque sorte se défaire du reproche qu’on lui fera. Et, contre toute attente, il va l’emporter avec exactement le même score que François Hollande quand il bat Nicolas Sarkozy, au point près. Il va l’emporter en bénéficiant de cette espèce de fatigue, d’exaspération qu’avait provoquée le septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Et il va l’emporter sur la base d’un programme qui est de loin le plus radical que la gauche ait jamais proposé aux électeurs depuis le début du siècle. Il n’y a pas de doute, ça va beaucoup plus loin que le Front populaire, ça va plus loin que la Libération.

Plus loin que ce que propose La France insoumise aujourd’hui ?

Sans doute. Je pense d’ailleurs que les gens de La France insoumise seraient les premiers à l’admettre. Là, il s’agit carrément de rupture avec le capitalisme, de nationalisation de la quasi-totalité des banques importantes, de nationalisation de secteurs industriels considérables, d’augmentation massive des dépenses publiques, du salaire minimum… Donc ça va extrêmement loin. Encore une fois, ça va extrêmement loin parce que c’était un programme qui avait été en quelque sorte élaboré pas nécessairement pour être appliqué, mais pour être une carte électorale utile dans le cadre de cette concurrence entre les socialistes et les communistes. Toujours est-il que le 10 mai 1981, voilà, c’est le Programme.

Enlisement et Renoncement


On va voir maintenant pourquoi ça a planté. Quelles sont les raisons ? Le cliché qui vient tout de suite à l’esprit, c’est le « mur de l’argent ». À chaque fois c’est ça : le Cartel des gauches c’est le mur de l’argent, le Front populaire c’est les riches qui partent avec leurs sous. C’est la même chose, c’est la réaction des puissants, des riches, des capitalistes, qui s’organisent et qui font que ça échoue.

« Je vais vous dire qui est mon véritable adversaire… ». Ça vous rappelle quelque chose. C’est la phrase la plus connue, mais quand Hollande dit cela au Bourget, il ajoute : « Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États… ». Il est certain que cette idée qu’il y a un mur de l’argent est une idée très ancienne qui remonte au Cartel des gauches. On a constaté la même chose au moment du Front populaire. On constatera la même chose au moment de l’élection de François Mitterrand avec la fuite des capitaux qui sera massive dans les jours qui suivent le 10 mai 1981. C’est donc cette idée qu’il y a le mur de l’argent, et qui est une réalité. Le cas le plus net qui a conduit à réfléchir à cette question sérieusement, ça a été le Cartel des gauches. Parce que là, vous avez un gouvernement qui arrive au pouvoir, qui ne contrôle pas la finance puisque la Banque de France n’est pas encore nationalisée à l’époque, et qui doit faire appel en permanence aux plus gros actionnaires de la Banque de France, qui sont ses adversaires politiques, pour financer ses fins de mois.

C’est comme demander aux banques de financer la révolution.

Voilà. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que quand Herriot arrive au pouvoir, pour financer ses fins de mois, il faut qu’un plafond de prêt fixé par la loi ne soit pas dépassé. Or ce plafond a déjà été dépassé un certain nombre de fois, mais ça n’est pas su, ça n’est pas public. La Banque ne le dit pas, le gouvernement de Poincaré bien sûr ne le dit pas. Comme Herriot arrive au pouvoir, les banquiers lui disent : le plafond a été dépassé, ce n’est pas un problème, on peut continuer à le dépasser… tant que la politique d’Herriot ne les gêne pas trop, ou qu’ils pensent qu’il serait trop tôt pour l’affronter. Et dès qu’ils sentent que les difficultés s’accumulent autour d’Herriot, dès que sa politique les gêne, dès que Herriot parle d’instaurer un impôt sur le capital, aussitôt ils font connaître le fait que le plafond a été dépassé, et que donc le gouvernement de la République a menti en prétendant qu’il s’en tenait aux limites imposées par la loi. Et plutôt que d’imposer, dès son arrivée au pouvoir, des mesures financières pour que ce piège soit déjoué – relever le plafond ou que sais-je –, il accepte en quelque sorte de rester dans ces paramètres qui vont le conduire à être étouffé. Léon Blum, qui est le chef du Parti socialiste, qui soutient à l’époque le Cartel des gauches, écrit une lettre à Edouard Herriot et il lui dit ceci :

« Nos embarras de trésorerie, legs de l’ancienne législature, nous ont mis à la discrétion des banques et de la Banque de France. Trop souvent, pour régler une échéance difficile, il a fallu faire appel à leur complaisance qu’elles sont libres de refuser ou de faire payer. Un gouvernement démocratique ne peut pas accepter une telle servitude, il ne peut pas continuer de vivre ainsi. De mois en mois, de semaine en semaine, les mesures indispensables dont le gouvernement reconnaissait la nécessité ont été ajournées. Nous savons de quels conseils, de quels avertissements le gouvernement était entouré par les spécialistes de banque et de finance. Les mêmes hommes qui nous ont détournés des actes nécessaires au nom de la confiance se sont retournés un jour vers nous en déclarant : la confiance, le pays ne peut pas l’accorder au gouvernement actuel, à la politique actuelle. »

Et la réponse d’Herriot, c’est : « Léon Blum avait raison. J’avais voulu préparer des mesures. Malheureusement, le ministre des Finances n’a pas donné suite, et les fonctionnaires du ministère ont saboté les décisions que je souhaitais prendre. »

Cet exemple-là nous conduit à penser qu’il peut arriver – et ça arrive peut-être assez souvent – que la gauche, au lieu de prendre le pouvoir et d’accomplir les espérances populaires, renforce au contraire son adversaire, le rajeunit, constitue un bain de jouvence au lieu de l’abattre, de le subvertir et de le dominer.

Oui, c’est ce qui se passera au moment du Cartel des gauches. À ceci près que l’étranglement du gouvernement d’Edouard Herriot par les régents de la Banque de France sera tellement visible que, quand la gauche reviendra au pouvoir, elle aura ce souvenir en tête et elle se dira : on ne peut pas recommencer comme ça. Et donc le Front populaire décidera de nationaliser la Banque de France. Après, il fera d’autres erreurs financières. Mais en général, on peut dire que jusqu’en 1981 il y avait un certain nombre de leçons qui avaient été retenues, et contre lesquelles on essayait de bâtir des défenses afin que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets.

Mais en 1938 il y a la fuite des capitaux.

Et puis en 1981. Mais en 1981 et à la Libération, il n’y a pas de complot de la Banque de France contre le gouvernement, parce que la Banque de France dépend vraiment du ministre des Finances et obéit à la politique du gouvernement français. Ce qui est intéressant, c’est qu’en général ce à quoi on assiste c’est que certains gouvernements de gauche se disent qu’ils peuvent s’accommoder du système maintenant qu’ils ont les commandes. Et ils n’affrontent pas leur véritable adversaire.

Il y a une chose qui a une influence et dont on n’a pas parlé, dans l’histoire de ces quatre périodes, c’est l’Europe. C’est-à-dire qu’après la Seconde Guerre mondiale, la place de l’Europe va devenir importante et va définir et influencer la politique française.

Ça va énormément contraindre les politiques de la gauche quand elle arrive au pouvoir. On le remarquera en particulier au moment de l’élection de François Mitterrand, puisque ça sera tout le débat sur le Système monétaire européen, la nécessité d’avoir une politique coordonnée avec l’Allemagne qui à l’époque est gouvernée par les conservateurs, la nécessité de maintenir une alliance avec Margaret Thatcher qui à l’époque est au pouvoir au Royaume-Uni. Et à un moment, la question se pose de savoir si les socialistes ou la gauche peuvent mener une politique de gauche dans cette espèce de suite de contraintes qui existent à partir des années 1980 et – c’est un peu le paradoxe – qui seront en quelque sorte installées et durcies par François Mitterrand lui-même. C’est-à-dire qu’on a toute une période où les socialistes apprennent de l’histoire pour essayer de se dégager des contraintes qu’ils avaient observées auparavant (la Banque de France, le mur d’argent qu’on a évoqué). Et avec les deux septennats de Mitterrand, ce sont les socialistes qui eux-mêmes créent des contraintes qui les empêcheront de faire autre chose que des politiques néolibérales.

Si la gauche (je pense à La France insoumise) veut aller au pouvoir, il faut absolument qu’elle ait une position claire par rapport à l’Europe.

Je pense qu’elle l’a. Il est certain que la possibilité d’un verrou européen est connue et comprise maintenant par toutes les formations de gauche. Il y en a qui s’en accommodent. Il y en a qui disent : on essaie de faire l’Europe sociale malgré cela. Et il y en a qui disent : on ne peut pas imaginer mettre en œuvre notre programme si on ne remet pas en cause les traités européens. Maintenant, je crois que ce qu’on sait c’est que le discours sur l’Europe sociale sans remise en cause des traités est une illusion, une imposture. Toutes les expériences précédentes permettent de savoir d’avance qu’une politique de transformation économique et sociale en France serait interdite par les traités européens. Après, si on estime que rester dans l’Europe est plus important que le reste, on renonce à l’essentiel des transformations économiques et sociales qu’on promet. Autant le dire, autant ne pas se payer de mots.

Ce qu’on verra par la suite, c’est par exemple le gouvernement de Jospin qui se présentera comme un gestionnaire, qui dira : le capitalisme, il faut lui donner du sens, il faut le gérer, en somme. Ce qui fait que ces pouvoirs de gauche deviennent des fondés de pouvoir, en l’occurrence du néolibéralisme. Ils renoncent très tôt.

Oui. Quand le livre est sorti il y a une bonne vingtaine d’années, le chapitre qui traitait de François Mitterrand était titré « La chute finale ». Parce qu’il me semblait que ça n’était pas très intéressant de voir ce qui se passerait ensuite, y compris avec Lionel Jospin. Une fois que vous déclarez, comme en 1986 Henri Emmanuelli, qui est le chef de la gauche socialiste : « Les socialistes ont longtemps rêvé d’une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme, à l’évidence elle n’est plus possible. La solution, c’est de choisir clairement l’un des deux systèmes et d’en corriger les excès. Nous avons choisi l’économie de marché », on peut dire que c’est terminé. « Quand la gauche essayait »… elle n’essaie plus. C’est l’idée que le capitalisme est l’horizon historique des socialistes. D’ailleurs, dans la charte du Parti socialiste en 1990, ça sera l’une des phrases les plus remarquées : « Le capitalisme borne notre horizon historique. » Dès lors que le capitalisme borne notre horizon historique, les cas que j’évoque dans ce livre relèvent de l’Histoire. Il n’y a plus de possibilité de changer quelque chose.

Ça n’a pas porté chance aux socialistes puisque aujourd’hui ils ont complètement disparu.

C’est peut-être une bonne chose. En tout cas, ce qui est certain c’est que la poursuite de ces reniements socialistes a conduit assez logiquement à Emmanuel Macron. À la fois parce que nous avons (ou nous eûmes) des socialistes qui sont en très mauvais état et qui sont libéraux, donc qui ont été d’une certaine manière démocratiquement sanctionnés du fait qu’ils n’avaient pas tenu leurs promesses. Il faut tout de même souligner que cette sanction historique, on ne l’a jamais connue avant François Hollande. François Hollande est élu avec 52 % des voix, il y a la majorité des socialistes à l’Assemblée nationale, il y a la majorité des socialistes au Sénat, une majorité des villes, une majorité des régions. Et cinq ans plus tard, ils passent de près de 275 sièges à 30, ils perdent 90 % de leurs sièges. Et ils passent de 28 ou 29 % des voix au premier tour à 6 % des voix. C’est donc une sanction extraordinaire, plus forte encore que la sanction que les socialistes ont essuyée en 1993. Là, d’une certaine manière, justice est faite.

Les leçons du pouvoir


Ton livre porte donc sur les quatre moments où la gauche a été au pouvoir au XXe siècle. Il y a une chose importante à avoir à l’esprit, c’est l’influence que la gauche peut avoir à certains moments sur un gouvernement de droite. Ça a été le cas par exemple dans les années 1960, où le Parti communiste en France était puissant, arrivait à 20-25 % aux élections. Le pouvoir gaulliste qui dirigeait le pays devait tenir compte de cette puissance-là. Ce n’est pas être au pouvoir, mais c’est influencer le pouvoir, et ça c’est important.

C’est vrai que le pouvoir gaulliste devait tenir compte de cette influence-là. Mais en même temps, du temps du général de Gaulle, il y avait une volonté de ne pas être le fondé de pouvoir des grandes entreprises et des multinationales. Il y avait une vision un peu jacobine, un peu impérieuse d’une droite qui pensait que l’État c’était quelque chose, ce n’était pas le fondé de pouvoir des marchés. On se souvient que quand François Hollande a été élu, il a dit : mon seul adversaire, le monde de la finance. Et pour montrer que son adversaire était le monde de la finance, il a proposé un impôt de 75 % pour les gens qui gagnent plus de 1 million d’euros par mois. Cette histoire est assez intéressante, parce qu’il a proposé cet impôt tout en n’y croyant pas du tout lui-même, uniquement parce qu’à l’époque, dans les sondages Mélenchon monte, lui ne monte pas, il stagne, parce qu’on lui reproche finalement de ne pas vraiment vouloir la rupture avec Sarkozy. Donc il veut faire quelque chose de symboliquement fort. En l’occurrence, je connais l’histoire parce qu’elle concerne « Le Monde diplomatique », puisque l’un de ses conseillers, Aquilino Morelle, a lu un article dans « Le Monde diplomatique » qui évoque l’imposition des revenus par Roosevelt au moment du New Deal. Et, s’inspirant de cet article, Aquilino Morelle propose à Hollande, à Valls, à Moscovici cette mesure spectaculaire d’imposition des revenus de plus de 1 million d’euros par mois. Hollande la propose quelques jours plus tard. D’ailleurs il la connaît assez mal, puisqu’il bafouille en la proposant lors du journal télévisé de TF1. Et que se passe-t-il pour cette mesure ? Maintenant on le sait, puisque Pierre Moscovici, qui était son directeur de campagne à l’époque, qui a été son ministre des Finances et qui est maintenant Commissaire européen, vient de publier un livre où il raconte cette histoire. Il explique – et c’est là que j’en reviens à de Gaulle – que lorsqu’en tant que ministre des Finances il rencontre pour la première fois les grands patrons, il en rencontre un que nous connaissons bien qui s’appelle Bernard Arnault. Qui lui dit ceci – et Pierre Moscovici cite le passage : « si vous taxez à 75 % tous les revenus à plus de 1 million d’euros, eh bien je délocaliserai tous mes cadres. Parce que si je veux attirer des créateurs en France, je ne peux pas les rémunérer correctement avec vos 75 %. Tout le monde partira. Donc il faut absolument que cette mesure ne soit pas appliquée ». On imagine mal Bernard Arnault disant une chose pareille à de Gaulle. Vous avez été élu sur la base de cet engagement, parce que tout le monde considère que ça a été important dans l’élection de François Hollande, ce discours du Bourget et cet engagement à frapper le Capital. Et vous, patron, vous me dites que je ne peux pas appliquer, moi, gouvernement souverain, une mesure que réclament les Français ? Moscovici commente cet échange en disant : « renoncer à cette mesure sur instruction de Bernard Arnault ? Inimaginable ! C’était l’une des mesures, et il y en avait peu, qui avaient créé un électrochoc dans la campagne, et elle avait sans doute été nécessaire pour gagner l’élection ». Mais il ajoute : « Sur le fond, Bernard Arnault avait raison et nous le savions. Ce qui explique qu’elle ait été d’emblée présentée comme une mesure provisoire, comme si nous étions pressés d’enterrer cette ficelle électoraliste, et nous l’étions. Autant dire que nous n’avons pas été fâchés que le Conseil constitutionnel la censure ».  Là, dans cette scène, vous avez tout. Vous avez le patron qui avec arrogance dit à un ministre de la République qu’il ne doit pas appliquer une mesure à laquelle le président de la République vient de s’engager et grâce à laquelle il a été élu. Vous avez le verbalisme de la gauche socialiste destiné à tromper l’électeur et à couper l’herbe sous le pied d’un candidat vraiment de gauche qui monte dans les sondages. Vous avez l’improvisation pour donner le change, puisque Hollande ne connaît pas vraiment le détail de sa mesure. L’opposition du patronat et des grandes fortunes qui fait le chantage à l’emploi et aux délocalisations. Et enfin le barrage du Conseil constitutionnel qui, un peu comme la Cour des comptes, joue le rôle de cerbère de l’ordre social – le Conseil constitutionnel dont il faut rappeler qu’il avait déjà retardé la mise en œuvre des nationalisations en 1982. Après, la question qui se pose pour une gauche qui reviendrait au pouvoir, c’est : que faire dans un cas pareil ? Vous avez annoncé telle mesure qui figure à votre programme, vous y croyez ou vous n’y croyez pas, peu importe. Vous avez un patron qui a déjà la réputation d’avoir quitté la France au moment de l’élection de François Mitterrand, et qui l’a effectivement fait, qui vous dit : cette mesure-là, vous ne pouvez pas l’appliquer. Qu’est-ce que vous faites ?

Ça veut dire quoi ?

Je n’ai pas la réponse, mais il vaut mieux se poser la question avant.

Là, on est en France dans une période qu’on peut appeler de renoncement. On ne voit pas que la gauche arrive au pouvoir dans les jours prochains.

Ça, franchement, on ne peut pas le savoir. Les échéances électorales sont ce qu’elles sont, mais en 1935 personne ne voit la gauche au pouvoir très vite, et en 1993 on ne pense pas non plus que Jospin remportera les élections législatives quatre ans plus tard.

Donc on n’est pas à l’abri d’une bonne nouvelle.

D’abord, on est en train de danser sur un volcan qui est celui des marchés financiers. Vous avez vu que la Bourse bouge très vite. On est dans un contexte aussi où la guerre menace. Je pense que c’est un contexte international particulièrement menaçant entre l’Ukraine, entre l’Iran, entre la Corée. Il est très difficile de dire que dans deux ans on sera tranquillement là où nous en sommes, à se demander si la gauche de Macron va s’opposer à la droite de Macron. Les choses sont un peu imprévisibles. Disons que les forces sociales qui appuient un projet de gauche semblent totalement démoralisées à l’heure actuelle.

Elles semblaient aussi démoralisées il y a cinquante ans, quelques semaines avant le 22 mars 1968.

Et en 1936, où on a un syndicalisme français qui passe en quelques mois de 600 000 membres à plus de 3 millions.

Il y a toujours ce mystère de l’événement. Après on sait pourquoi, mais avant on ne sait jamais comme cela peut surgir, ce qui est à l’œuvre dans le souterrain des choses. On ne sait jamais, même si on a quand même (comme tu l’indiques dans la préface de cette édition-là) des forces, des courants, des mouvements de gauche appelons-la « radicale ». En France on a le mouvement des Insoumis avec Mélenchon, on a Corbyn en Grande-Bretagne, on a Sanders aux États-Unis, Podemos en Espagne… Il n’y a pas rien, il y a des choses qui travaillent, qui cherchent, qui se constituent, qui existent bel et bien.

Oui, et c’est d’une certaine manière la bonne nouvelle. Quand les socialistes sont balayés du pouvoir en 1993, les forces qui existent ailleurs dans les autres pays, ce sont des forces néolibérales de gauche. C’est Clinton, c’est Blair, c’est les sociaux-démocrates et autres allemands. Maintenant, ce courant-là est dévalué, pas seulement en France, il est en quelque sorte en déroute un peu partout. La logique de cette collaboration avec le système économique que nous connaissons avec l’ordre libéral a été tellement poussée qu’est apparue sur sa gauche une force qui veut transformer les choses. Ça n’a pas toujours été le cas. Sanders aux États-Unis, on ne pense pas à un précédent dans les années écoulées. Il y en a eu très peu aussi au Royaume-Uni. Après tout, Corbyn est sans doute le dirigeant travailliste le plus à gauche depuis les années 1980, et il n’est pas impossible qu’il arrive au pouvoir.

Tu es plus pessimiste là, en parlant, que tu ne l’es dans le dernier paragraphe de ton livre quand on arrive à la page 610. Tu sais très bien ce que tu veux dire, et je le lis : « Tout au long du XXe siècle, la gauche a accédé au pouvoir grâce à la puissance des passions collectives, dont celle de l’égalité. Et puis, elle a accepté de les tamiser avant de les étouffer sous une couverture de rationalité technique. Cette retraite bureaucratique, cette nouvelle conscience qui ne voit dans le monde que moyens et machines ont forgé les barreaux de sa cage de fer. » Donc nous sommes dans une cage de fer.

C’est la gauche de gouvernement dont je parle là.

Tu ne parles pas de la gauche de mouvement ?

Non. C’est la gauche de gouvernement qui a entériné un certain nombre de contraintes.

Mais elle aspire au pouvoir. Qu’est-ce qui pourrait faire qu’elle ne se laisse pas enfermer à nouveau dans cette cage de fer ?

À mon avis, l’une des conditions préalables, c’est qu’elle étudie les difficultés qu’elle a à affronter, et qu’elle mesure quels sont les moyens qui lui permettront de s’y soustraire, pour ne pas être surpris par des choses qui maintenant ne sont pas surprenantes. Ce qui est assez intéressant quand on étudie l’histoire de la gauche, c’est que jusqu’à une date récente les dirigeants socialistes et communistes avaient une très bonne connaissance de leur histoire, et pourtant ils avaient tendance à refaire les mêmes erreurs. Il y a même un passage que je cite à un moment, en 1982, quand Mauroy explique pourquoi il n’a pas fait la dévaluation au moment où François Mitterrand a été élu. Il dit : je sais que la gauche a pris des mauvaises mesures dans le passé, je décide qu’il faut tenir bon et ne pas dévaluer. On se dit : mais quelle est la leçon de l’histoire qu’il a retenue ? Puisqu’il est en train de refaire exactement la même erreur que celle de Léon Blum en 1936. Léon Blum arrive au pouvoir, il ne veut pas dévaluer, il dévaluera cinq mois plus tard quand son crédit est déjà atteint. Et puis il dévaluera une deuxième fois en juin 1937. François Mitterrand arrive au pouvoir en mai 1981, il ne veut pas dévaluer. Il sera obligé de dévaluer cinq mois plus tard quand son crédit est déjà un peu atteint, en octobre 1981. Et il dévaluera une deuxième fois en juin 1982. Alors on se dit que s’il avait vraiment voulu éviter les erreurs de son prédécesseur, il s’y serait pris sans doute autrement.

Tu t’adresses aux dirigeants, aux professionnels de la politique. Il semblerait qu’ils auraient besoin de rafraîchir leur mémoire et de connaître un peu mieux leur histoire. En tous les cas, l’histoire qu’on vient d’évoquer là, l’opinion, de façon générale, l’ignore tout à fait.

Je pense qu’il y a des épisodes qui sont connus quand même. Je crois que le Front populaire c’est connu, Mitterrand c’est connu. La Libération, ce qui est connu, c’est la Sécurité sociale. Les gens doivent quand même avoir l’idée que la Sécurité sociale n’est pas tombée du ciel, c’est le produit d’une victoire politique inouïe et on vit encore avec elle ; et que s’il n’y avait pas eu un gouvernement tripartite, avec la gauche, avec le Parti communiste qui a joué un rôle majeur dans cette affaire, il n’est pas évident qu’on aurait cette conquête que bien des pays du monde nous envient.

Une conquête qui est très menacée aujourd’hui

Oui, bien sûr. Il y a des tas de choses qui sont menacées. Ce sont des discussions qu’on a souvent. À force d’annoncer que tout est démantelé, on se dit que vraiment, on est cuit. Mais on annonce que tout est démantelé, ou qu’une nouvelle réforme va démanteler l’hôpital tous les cinq ans. Ça veut dire que la précédente n’a pas tout démantelé, qu’il reste quelque chose. Donc il faut aussi insister sur ce qui reste, en quoi c’est utile et comment on l’a obtenu.

C’est un défaut que nous avons tous de noircir le tableau dans l’espoir de susciter l’indignation, la colère et la mobilisation. Alors qu’ ainsi souvent on ne fait que déprimer le monde un peu plus, en oubliant qu’il faut au contraire noter les avancées et les progrès. Ce qui ne nous dispense absolument pas de continuer le combat.

journaliste : Daniel Mermet
transcription : Josette Barrerra et Jérémie Younes

Publié le 12/07/2018

« Et en même temps », c’est fini !

Par Pablo Pillaud-Vivien (site regards.fr)

Des sondages en berne, une “économie” qui peine à redémarrer, un discours devant le congrès à Versailles sans annonce aucune : rien ne va plus au royaume d’Emmanuel Macron qui a mis fin au « et en même temps ».

En ce moment, les astrologues nous disent que la lune est opposition avec Jupiter. C’est peut-être de là que vient le problème. Depuis maintenant plus d’un an qu’Emmanuel Macron a été élu président de la République, sa majorité à l’Assemblée nationale, comme les Français d’ailleurs, commencent à se lasser du style présidentiel et des réformes qui s’enchaînent s’en même le temps de crier gare. Les sondages sur l’exécutif déclinent de manière significative – pour s’approcher des pires scores de son prédécesseur (détenteur de records d’impopularité) – et l’on voit même certains de ses partisans commencer à faire la grimace. Il est peut-être temps de shooter la lune.

Hier, Emmanuel Macron s’est ainsi adressé aux parlementaires réunis en congrès à Versailles. Quatre-vingt onze minutes de discours. C’est plus que François Hollande et Nicolas Sarkozy réunis en 2015 et 2009 (respectivement trente-sept et quarante-quatre minutes). Mais pour dire quoi ? Plus qu’une adresse à sa majorité, aux députés et aux sénateurs de l’opposition, c’est la plèbe que le président a tenté de convaincre en proposant, une nouvelle fois, sa vision : le macronisme. Oui mais voilà, depuis la première allocution du genre, qui s’est tenue quelques semaines après son élection, il s’est passé un an. Et l’atmosphère n’est pas exactement la même...

Prêcher tout et son contraire - mais surtout son contraire

Au-delà du fond des réformes successives qui s’enchaînent sur un rythme endiablé, c’est surtout sur la qualité du discours que le bât de Macron blesse le plus. Derrière l’hypermédiatisation et l’hyperprésidentialisme, il ne reste souvent plus que des bribes de pensées, souvent paradoxales, parfois absconses, qui n’arrivent plus à émouvoir ni à convaincre personne. Ainsi a-t-il proposé lundi à son public de parlementaires policés, un exercice, classique pour lui, d’affirmations et de contre-affirmations, noyé dans un charabia de concepts mous et d’annonces calendaires. Ne voilà-t-il pas que « tout président de la République connait le doute » tout en étant « résolu », qu’« [il] sai[t] qu[‘il] ne peu[t] pas tout » mais que « pour la France et pour sa mission, le président de la République a le devoir de viser haut et [qu’il] n’[a] pas l’intention de manquer à ce devoir ». Tout et son contraire donc. Dans le même discours. OKLM comme dirait l’autre.

Il faut ajouter à cela, bien sûr, les contre-vérités habituelles, que l’on justifie par une volonté irrépressible de changement – peu importe vers où ou pour quoi, tant qu’il y a du changement, tout est bon dans le cochon. Ainsi, quand Macron affirme qu’il est « impossible de prétendre distribuer, quand on ne produit pas assez », personne n’est là pour lui répondre que c’est faux et que si, on peut redistribuer même en produisant peu. Parce que, contrairement à ce qu’il laisse entendre lorsqu’il affirme que « si l’on veut partager le gâteau, la première condition est qu’il y ait un gâteau », le « gâteau » français existe bel et bien ! Voire, il n’a jamais été aussi gros si l’on s’en réfère à la richesse des patrons du CAC40 ! La France n’a jamais créé autant de richesses donc le « gâteau » est bien plus gros qu’autrefois – notamment quand il s’est agi de créer la Sécurité sociale au lendemain de la guerre alors que l’économie était à la peine.

De même, lorsqu’il propose sa définition pour le moins lâche de la notion d’entreprise qui inclut les « travailleurs », les « dirigeants » mais aussi les « actionnaires », aucun contradicteur ne vient lui rétorquer que c’est hautement problématique de considérer dans un même tout, les producteurs de la richesse et ceux qui en captent les fruits… D’autant qu’il ajoute qu’il veut mener « une politique pour les entreprises » et non pas pour les riches ! Enfin, que dire de sa volonté, qui a l’air sincère lorsqu’il l’énonce, de réformer la France « avec tous les acteurs » mais dont on comprend très bien, dans les phrases qui suivent, que cela va se faire selon ses propres modalités… Honnêtement, c’est à n’y rien comprendre.

Macron a court de voix

Mais ce qui agace le plus, c’est lorsque le discours est utilisé comme adoucissant pour faire passer une mesure particulièrement brutale ou injuste. Et c’est sûrement cela que les Français perçoivent de la façon la plus aiguë : il ne peut continuer à mener la politique migratoire qu’il a initiée depuis un an et affirmer qu’il souhaite « rester fidèle à la Constitution » et « protéger de manière inconditionnelle les demandeurs d’asile. » Tout comme il ne peut se faire le fer de lance d’un « Etat-providence du XXIè siècle » alors même que dans son discours, on comprend très bien qu’il s’agit précisément de le détricoter car il serait aujourd’hui devenu « inadapté » et agirait comme « une barrière. »

Le problème d’Emmanuel Macron aujourd’hui, c’est que son discours ne porte plus. Il n’étonne plus, il lasse, voire il date. Le "nouveau monde" a repris les us et coutumes de l’ancien. Jusque dans le discours : « il faut libérer l’économie de ses contraintes ». On a parfaitement compris qu’il parlait excellemment bien (mépris de classe excepté), qu’il avait une connaissance du système institutionnel parfaite et que lorsqu’il s’attaque à un sujet, on a toujours envie de lui mettre 20 sur 20. Sauf que faire de la politique, diriger un pays, ce n’est pas cela – ou plutôt pas uniquement cela. Surtout dans un cadre démocratique qui nécessite que les débats puissent être productifs et que les corps intermédiaires soient en capacité de co-construire notre société. Pour ça, il faut de l’écoute et de l’empathie – précisément ce que des Français de plus en plus nombreux semblent reprocher à Macron...

Avancer masqué, prêcher le faux pour faire ce que l’on veut, dire à tout le monde de regarder à gauche alors que l’on va à droite : Emmanuel Macron décrédibilise la parole présidentielle et En Marche, celle du politique. Dans leur refus d’assumer qu’ils mènent une politique résolument de droite – voire parfois à la droite de la droite (après tout, la loi Asile et immigration n’a-t-elle pas inspirée le programme italien de la coalition d’extrême-droite en matière d’immigration ?), à sempiternellement répéter que si, la suppression de l’impôt sur la fortune, c’est une mesure qui profite à tous, ils ont fini par tellement brouiller les cartes qu’ils se brouillent eux-mêmes. Et qu’à l’enthousiasme pour la chose nouvelle semble avoir succédé la méfiance… Même Ruth Elkrief commence à se poser des questions et espère que Macron saura lui « redonner espoir », c’est dire.

Les oppositions à l’offensive

Et ça, ce n’est pas bon pour un président de la République qui a fait de sa relation à l’opinion publique un gage de sa réussite. Après la séduction et la lune de miel, les Français seraient-ils en train de se rendre compte qu’ils ont été bernés ? La succession de happenings par les groupes politiques qui a eu lieu hier, en marge du congrès, illustre sans doute cette rupture. Chacun à leur manière, ils ont fait part de leur hostilité avec la méthode Macron. Ainsi, les Insoumis ont-ils déserté Versailles pour envahir les réseaux sociaux pour une manifestation en ligne qui a cartonné. Certains membres de la famille des Républicains ne se sont pas non plus rendus à la convocation du président. De même que les députés communistes se sont réfugiés dans la salle du Jeu de Paume pour prêter serment et exiger un référendum sur la Constitution. Aussi, plus risible sans doute – tant ils semblent ne plus savoir où ils habitent – les parlementaires socialistes (de la Nouvelle Gauche) ont organisé un petit rassemblement pour dire que quand même, Emmanuel Macron pousse le bouchon un peu loin. La députée Valérie Rabault, sans blague, a même fait référence au 9 juin 1789, date à laquelle l’Assemblée nationale s’est transformée en Constituante. De là à dire qu’ils sont pour la VIème République…

Hier, Emmanuel Macron a donc mis fin au « et en même temps »... Le cap est maintenant clair. A droite toute. Mais comme le dit Alain Minc lui-même : « L’inégalité est trop forte, on risque l’insurrection ». Donc rien n’est joué. Et finalement, tout commence peut-être aujourd’hui.

 

Publié le 30/05/2018

D’une manifestation commune à un commun des mobilisations

Luttes sociales

Sylvie Ducatteau, Maël Duchemin et Stéphane Guérard

L'Humanité.fr

 

«Nous avons l’espoir d’un autre monde, d’une société meilleure, aux antipodes du business model d’Emmanuel Macron », résume Aurélie Trouvé, d’Attac. Julien Jaulin/HL

Quelque 280 000 manifestants ont pris part à la Marée populaire partout en France, samedi. Cette convergence a permis de faire le plein de militantisme et d’unités. Une première salve pour mener les nombreux combats sociaux.

Pancarte « Non à la sélection dans les universités » au-dessus d’elle, Susie s’extrait quelques instants de la marche parisienne de la Marée populaire, organisée, samedi, à l’appel de soixante organisations syndicales, associatives et politiques. Regardant passer quelques-uns des 80 000 manifestants (21 000 selon la préfecture de police de Paris et 31 000 selon le comptage Occurrence pour un collectif de médias), l’étudiante mobilisée contre Parcoursup sourit : « J’aime bien ce côté fourre-tout des revendications. Se retrouver avec des cheminots, des gens de la santé, des militants associatifs, des retraités… c’est joyeux. Souvent, c’est chacun pour sa pomme. Là, on voit qu’on n’est pas seul, qu’il y a un esprit de solidarité, l’envie de vivre, mais à notre façon. » Facteur dans les Hauts-de-Seine, Patrice Walle (SUD) confirme : « On se donne un coup de main et chacun peu ainsi tenir », explique-t-il en pleine collecte pour ses 150 collègues privés de salaire après un mois de grève.

« Cette manifestation, c’est une colère générale »

Si le premier ministre Édouard Philippe a estimé hier, dans les colonnes du Journal du dimanche, n’avoir enregistré qu’un « petit coefficient de marée » au passage des 280 000 manifestants répartis dans 190 rassemblements dans toute la France contre la politique de son gouvernement, selon leurs organisateurs, ces marcheurs d’un autre type ont été heureux de se compter. Aucun n’attendait le grand soir après cette seule journée. Mais cette convergence revendicative est de ces rendez-vous capables de poser les fondations d’un mouvement plus large de contestation du pouvoir en place.

« Le point commun de tous ces gens qui manifestent, c’est Macron ! assène Karl, cheminot lorrain venu à Paris faire le plein d’énergie militante. Il nous fait passer pour des privilégiés. Mais mon salaire d’aiguilleur, c’est 1 700 euros, primes comprises, pour travailler de jour, de nuit, le week-end. Partout, les gens nous disent qu’ils nous soutiennent. Que, s’ils pouvaient, ils feraient pareil. Mais on ne les entend pas. Les médias ne font parler que les deux ou trois qui se plaignent d’être bloqués. Moi, je peux vous dire que tout le monde en a marre de Macron. Ce qu’on vit à la SNCF, où il faut faire toujours plus avec toujours moins, on le retrouve dans les hôpitaux, dans les boîtes privées. Cette manifestation, c’est une colère générale. »

Le ras-le-bol général, c’est ce qui a aussi fait descendre dans la rue Charlotte et Loreleï, deux très jeunes infirmières en réanimation médicale : « On a l’impression d’être les grands oubliés de la télé, d’être invisibles. » Ni l’une ni l’autre ne sont syndiquées. « Nous ne pourrons jamais bloquer les hôpitaux, s’agacent-elles, mais nous cherchons des moyens d’agir. Peut-être la grève des cotations (enregistrement comptable des soins – NDLR) pour bloquer le financement des services. » À leurs côtés, en chasuble bleue, Claire, infirmière en psychiatrie, a travaillé toute la semaine pour être sûre de ne pas être réquisitionnée et de pouvoir prendre part à la Marée : « Ça ne changera pas grand-chose mais ça donne du courage », dit-elle. Très vite, elle raconte son quotidien. Des patients de plus en plus jeunes souffrant souvent de pathologies liées au travail, des burn-out notamment. « C’est un problème de santé publique, alors que le service public s’étiole et qu’il devient de plus en plus dur d’y travailler. »

Pour les manifestants de samedi, l’enjeu n’est pas d’agglomérer des combats sectoriels, mais de défendre des politiques de justice sociale. Éducateur spécialisé en hôpital pour enfants dans le Val-d’Oise, David a vu les subventions réduites, et les postes de ses collègues salariés fragilisés par la fin des contrats aidés dans les structures associatives. Mais ce qui le révolte encore plus, c’est que « toutes ces mesures d’économies frappent de plein fouet les publics vulnérables qu’on accompagne. Et ces mesures sont appliquées à coups de matraque. On nous demande de faire de la délation et de signaler les gens en situation irrégulière qui s’adressent à nous ! J’étais déjà énervé au temps de Sarkozy. Mais Macron fait encore plus fort ».

D’où les très nombreuses pancartes et les mannequins à l’effigie du « président des riches » : « Pour Macron, tout est bon dans le pognon », « Sire, on en a gros sur la patate » ou « Macron, méprisant de la République ». Les détournements de slogans LREM ont aussi fait florès, tels : « La manif, c’est assez disruptif ? », « L’esclavage, c’est moderne », « Nous en avons assez d’assister les riches ». Avec sa petite banderole « Je rêvais d’un autre monde, j’en rêve encore », Mathilde vise l’actuel locataire de l’Élysée. « La France qui est dans la merde est dans la rue, ironise cette infirmière dans un service de pédopsychiatrie. On sait qu’il va falloir un certain temps avant d’être entendu. Mais manifeste-t-on par utopie ou parce qu’on est convaincu que ça sert à quelque chose ? Là est la question. » Non loin d’elle, Sébastien, employé de la Caisse d’allocations familiales de Mâcon, venu tout spécialement à Paris pour se regonfler « en militantisme », a la réponse : « Autour de nous, on entend dire que lutter ne sert à rien. Mais moi, je crois en cette vieille maxime qui dit que si on ne se mobilise pas, on a déjà perdu. Elle s’est malheureusement toujours vérifiée. »

« On a tous besoin les uns des autres »

Reste à savoir quelles suites donner à cette journée de mise en commun des mobilisations. « La Marée populaire, c’est un signe. Un début. L’idée fédère du monde mais il faut que les responsables politiques, syndicaux appellent clairement à la convergence », juge Roger Calcani, syndicaliste CGT à Aubervilliers. Membre d’Ensemble !, Alain Montaufray a participé à la création du collectif de défense des services publics en avril dernier, annonciateur, à l’échelle locale, de l’envie de se retrouver des partis de gauche (hormis le PS), de syndicalistes, notamment CGT et SUD, et de militants associatifs. « Ça a été long à se mettre en place, mais chacun a considéré qu’il ne pouvait pas gagner tout seul, et que l’on pouvait respecter l’autonomie de chacun. » La démarche fonctionne. Samedi matin, la votation citoyenne sur la réforme de la SNCF qu’ils ont organisée à Aubervilliers a suscité de nombreux débats avec les habitants. « Les gens sont réceptifs, conscients des enjeux », commente Nasser, militant communiste. À l’image de madame Shaa, une mère de famille de quatre enfants rencontrée dans cette ville populaire de Seine-Saint-Denis : « Je cherche du travail uniquement à Aubervilliers car je n’ai pas les moyens de payer un Passe Navigo à 75 euros. Si la SNCF est privatisée, ce sera pire. Ce gouvernement va finir par nous demander de prendre des taxis pour nous déplacer. Alors, lance-t-elle, il faudrait que chaque ville organise sa manifestation ! »

Cette mobilisation générale devrait se poursuivre, au niveau local comme national, rappelaient samedi Christophe Prud’homme, Loïc Pen et Frédéric Boulanger, trois médecins et militants CGT : « À la rentrée, tout le monde doit se retrouver, médecins, soignants, élus, associations, alors que le budget de la Sécurité sociale pour 2019 sera en discussion. Et c’est pareil pour l’éducation, les minima sociaux… Il va falloir construire des rapports de forces avec les citoyens. » « La lutte s’annonce longue, confirme Pierre Khalfa (Fondation Copernic et Attac). Il n’y aura pas de victoire en rase campagne par une simple journée de mobilisation. Nous sommes dans une lutte prolongée, dans une guerre de position. » Du haut de son jeune âge, Romain, seul sur les 24 élèves de sa classe de terminale à avoir reçu une réponse positive de Parcoursup à ses demandes d’affectation, imagine cette lutte prolongée forcément unitaire : « Mon avenir, maintenant, c’est le post-bac. Mais dans dix ans, ce sera peut-être la SNCF. On a donc tous besoin les uns des autres et personne ne gagnera seul. »

Les manifestants complices des casseurs, selon collomb

« Je crois que si demain on veut garder le droit de manifester, qui est une liberté fondamentale, il faut que les personnes qui veulent exprimer leurs opinions puissent aussi s’opposer aux casseurs et ne pas, par leur passivité, être complices de ce qui se passe. » La déclaration du ministre de l’Intérieur, invité de BFMTV, samedi, au soir de la Marée populaire, a suscité une cascade de réactions. Pour Ian Brossat (PCF), Gérard Collomb fait une «  tentative minable de se dégager de toute responsabilité et de discréditer la mobilisation ». « Son travail (de ministre de l’Intérieur – NDLR) consiste justement à protéger ces citoyens dont le droit de manifester est une liberté fondamentale », a renchéri Benoît Hamon. Gérard Collomb avait été vivement critiqué pour sa gestion des affrontements lors de la manifestation du 1er Mai.

Sylvie Ducatteau, Stéphane Guérard, Maël Duchemin

 

Publié le 06/05/2018

Karl Marx et la France

Au pays de l’« ardeur révolutionnaire »

La ville de Trèves, où Karl Marx vit le jour le 5 mai 1818, s’apprête à fêter en grande pompe le bicentenaire de la naissance du penseur allemand. En France, l’événement revêt surtout une dimension éditoriale et universitaire. Une telle discrétion ne reflète guère la place occupée par ce pays, à la fois terre d’asile et champ de batailles politiques, dans la vie et l’œuvre du théoricien communiste.

par Antony Burlaud      (Site Le Monde Diplomatique)

 

En 1908, dans Les Trois Sources du marxisme, Karl Kautsky avance une thèse reprise plus tard par Lénine : Karl Marx (1818-1883) aurait accompli la « fusion de tout ce que la pensée anglaise, la pensée française et la pensée allemande avaient de grand et de fertile ». Dans ce schéma, rapidement devenu un lieu commun, la France représente, à côté de l’Allemagne des philosophes et de l’Angleterre des économistes, le pays de la « pensée politique », de la pratique radicale et de l’« ardeur révolutionnaire ». De fait, ce pays a été, pour Marx, la patrie de la grande Révolution, le foyer de l’explosion de 1848, et aussi le lieu d’une première rencontre avec un mouvement ouvrier vigoureux, organisé et doté de fortes traditions : en somme, le pays de la politique en actes.

Mais la France a été, pour le philosophe, bien d’autres choses encore : un lieu d’asile et de plaisirs, un pays de mission, un champ de batailles (théoriques et organisationnelles), un point d’ancrage familial, et aussi, en maintes occasions, un repoussoir. Surtout, elle a offert au penseur allemand plus qu’un passé révolutionnaire à méditer ou des traditions ouvrières à imiter : elle a vu apparaître sur son sol une multiplicité de formules politiques, durables (Second Empire, IIIe République) ou éphémères (IIe République, Commune), qui surprirent Marx, forcèrent sa pensée et l’obligèrent à revoir et à enrichir ses théories.

Il s’en est fallu de peu qu’il voie le jour en terre française. Trèves, sa ville natale, avait été rattachée à la République en 1797, avant de recevoir, sous le Consulat, le titre de préfecture du département de la Sarre, qu’elle conserva jusqu’en 1814. Ces dix-sept ans de présence française marquèrent profondément la région, en y apportant le « langage des droits universels (1)  » et la modernité juridique du code civil. Pour le tout jeune Marx, la France apparaît donc d’abord comme la Grande Nation, le pays des Lumières, de la Révolution, et jouit d’une certaine aura.

Au lycée, on lui fait apprendre, après le latin et le grec, le français (qu’il lira, parlera et écrira tout au long de sa vie) plutôt que l’hébreu. À Trèves, comme plus tard à l’université, à Berlin, il compte parmi ses maîtres quelques francs admirateurs de la Révolution. Cette imprégnation précoce est sans doute la source de sa fascination pour la bourgeoisie conquérante des Lumières, et de sa dilection pour des auteurs comme Denis Diderot ou Voltaire. Elle est, en tout cas, à l’origine de son intérêt pour la Révolution française et ses prodromes théoriques.

En octobre 1843, Marx s’installe à Paris pour tenter d’y faire vivre une revue, les Annales franco-allemandes. Ce premier séjour constitue pour lui une expérience politique d’une exceptionnelle densité. Car Paris, qui atteint le million d’habitants dans les années 1840, est alors le foyer politique de l’Europe, la « grande bouilloire magique, dans laquelle l’histoire du monde est en ébullition ». Après les Trois Glorieuses (2), le souvenir de la grande Révolution resurgit. Un courant néojacobin se structure, alimenté par les témoignages des révolutionnaires d’hier. Le socialisme ouvrier émerge, porté par quelques grandes figures et nourri par une intense fermentation utopique. L’animation politique est d’autant plus forte que Paris est une des capitales de l’exil politique européen, accueillant sous la monarchie de Juillet des libéraux et des radicaux venus de Pologne, de Russie et du monde germanique. Les communistes allemands y ont leurs organisations, leur presse, leurs lieux de réunion, généralement des cafés, dûment surveillés par la police. Plongé dans le chaudron parisien, Marx évolue rapidement — catalyse accélérée, à partir de fin août 1844, par la fréquentation de Friedrich Engels, avec qui il va partager, pendant son séjour, une vie à la fois studieuse et dissolue, écrivant, buvant et discutant sans fin dans les cafés du Palais-Royal ou du quai Voltaire.

Expulsé en 1845

Il lit, sans exclusive, les publications socialistes, mais aussi les romanciers français (Eugène Sue, George Sand), les économistes (Pierre Le Pesant de Boisguilbert, les physiocrates, Antoine Destutt de Tracy, Jean-Baptiste Say), qu’il discutera dans ses Manuscrits de 1844, et peut-être les historiens libéraux (François Guizot et Augustin Thierry), qu’il saluera comme les découvreurs de la lutte des classes (3). Ces lectures marquent suffisamment Marx et Engels pour qu’ils songent, en 1845, à créer une « bibliothèque des meilleurs écrivains socialistes français », où Charles Fourier, les saint-simoniens, Étienne-Gabriel Morelly et d’autres seraient traduits en allemand, et présentés par Marx.

Ce premier séjour parisien s’achève à l’hiver 1844-1845. Soumis aux pressions du pouvoir prussien, le gouvernement de Guizot expulse Marx, qui quitte Paris pour Bruxelles en février 1845. Engels, qui a échappé à la proscription, ne l’y rejoindra que plus tard, abandonnant à regret la capitale française, ses charmes et ses « très jolies grisettes ». Un sujet français va particulièrement occuper Marx dans son exil bruxellois : Pierre Joseph Proudhon. Admirateur de Qu’est-ce que la propriété ?, dont il aimait la vigueur et le goût du concret, il avait rencontré le socialiste bisontin à son domicile, rue Mazarine, en octobre 1844, et était resté en relation avec lui. Si Proudhon semble n’avoir pas accordé, sur le moment, beaucoup d’importance à cette rencontre, Marx et Engels avaient, eux, bien mesuré celle de Proudhon, « le plus conséquent » et « le plus pénétrant » des socialistes français.

Quand, en 1846, les deux amis tentent, de Bruxelles, d’établir un bureau de correspondance communiste à Paris, ils écrivent à Proudhon pour lui proposer d’y participer. Proudhon fait une réponse polie, mais circonspecte, acceptant de recevoir les circulaires, mais ne s’engageant pas à contribuer lui-même.

Cette réponse hâte la rupture. La parution, la même année, de Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère — un livre que même les admirateurs de Proudhon s’accordent à trouver nébuleux — donne à Marx l’occasion d’exprimer publiquement ses désaccords. Il rédige directement en français un pamphlet, Misère de la philosophie, dans lequel il précise, à sa manière à la fois rigoureuse et grinçante, ses critiques à Proudhon. Mais le livre n’a qu’un très faible écho. Les reproches faits à Proudhon — empirisme, faiblesse théorique, charlatanisme et boursouflure, cautèle petite-bourgeoise, incapacité à rompre vraiment avec l’ordre établi — s’attacheront longtemps, dans l’esprit de Marx, à l’ensemble du mouvement socialiste français, proudhonien ou non.

Marx et Engels saluent avec enthousiasme la révolution de février 1848, qui leur paraît annoncer le « triomphe de la démocratie dans toute l’Europe ». Ils participent tous deux aux suites de la révolution de mars en Allemagne. Dans leurs articles et leur correspondance sur la France, ils tâchent de rendre le processus révolutionnaire lisible en distinguant les forces en présence et en marquant les moments de césure. Après la défaite populaire de juin 1848, ils assistent avec lucidité à la consolidation de la République bourgeoise, puis à sa décomposition sous l’effet d’« une réaction royaliste plus impudente que sous Guizot ».

En 1850, exilé à Londres après un nouveau passage par Paris, Marx synthétise et systématise sa vision de la IIe République dans une série de trois articles, qui composeront plus tard l’ouvrage Les Luttes de classes en France. Dans ces textes majeurs, le théoricien analyse la révolution et ses suites en termes de classes, et rend compte du processus historique en cherchant à identifier, pour chaque grande séquence, quel groupe social (« ouvriers », « républicains petits-bourgeois », « bourgeoisie républicaine », « bourgeoisie royaliste ») domine le jeu. Il retrace les étapes du processus politique par lequel la République s’éloigne de son origine : la révolution populaire et l’instauration du gouvernement provisoire, solution de compromis ; la mise en place d’une république bourgeoise, « entourée d’institutions sociales » ; puis, après le bras de fer du printemps 1848, le retour à l’ordre des élections d’avril (où « paysans et petits bourgeois » vont voter « sous la conduite de la bourgeoisie ») et des « journées de juin », la liquidation du mouvement ouvrier ; enfin le triomphe apparent d’une république bourgeoise, qui se trouve vite fragilisée par l’élection de Louis Napoléon Bonaparte (un « coup d’État des paysans » mécontents), puis par le succès du « parti de l’ordre » aux élections de 1849.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 surprend Marx. Sa réponse théorique sera Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, publié en mai 1852 à New York. À première vue, l’ouvrage reprend la trame des Luttes de classes, en la prolongeant chronologiquement, pour montrer « comment la lutte de classes en France créa (…) une situation [telle] qu’elle permit à un personnage médiocre et grotesque de faire figure de héros ». Mais on aurait tort de n’y voir qu’une redite de ce précédent ouvrage, ou un simple portrait-charge de l’usurpateur, à la manière de Victor Hugo dans son Napoléon le Petit. Si Marx reprend, pour les années 1848-1850, le récit déjà connu de la liquidation progressive des éléments les plus à gauche, il ajoute à sa réflexion deux problèmes nouveaux.

D’abord, la question de l’appareil d’État : pour lui, la France se caractérise par le fait que « le pouvoir exécutif dispose d’une armée de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes et tient, par conséquent, constamment sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d’intérêts et d’existences ». L’État « enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile ». La bourgeoisie a besoin de cette armée de fonctionnaires — à la fois réserve de sinécures et instrument de répression — au point d’en favoriser le développement, et de « donner une force irrésistible au pouvoir exécutif qui lui était hostile », au détriment d’un Parlement qui lui était acquis.

À ce premier mystère, Marx en relie un autre : l’énigme du bonapartisme, de sa nature et de sa fonction de classe. Il s’agit de comprendre comment le règne d’un personnage sans envergure, aventurier entouré d’aventuriers, va apparaître, dans une situation de blocage politique, comme « la seule forme possible de gouvernement ». Et comment, en trouvant un point d’équilibre entre des groupes sociaux irréconciliables, il va, contre la bourgeoisie même, préserver les intérêts essentiels de la bourgeoisie.

Sous le Second Empire, la France perd sa centralité dans la pensée de Marx. Mais la Commune, proclamée le 28 mars 1871, mobilise à nouveau son attention. Il perçoit les limites et les failles du mouvement — qui, malgré ce que colportent alors les journaux, n’est pas « marxiste », et encore moins contrôlé par lui —, mais souhaite son succès, et laisse éclater son enthousiasme dans une lettre d’avril : « L’insurrection de Paris est le plus glorieux exploit de notre parti. »

C’est pour défendre la Commune, et corriger les nombreuses rumeurs qui courent à son sujet, que l’Association internationale des travailleurs (Ire Internationale) confie à Marx la rédaction d’une adresse sur l’insurrection parisienne, connue sous le titre La Guerre civile en France. C’est l’un des textes les plus brillants de Marx, à la fois satire, panégyrique et analyse. Après avoir dépeint d’une plume vengeresse Adolphe Thiers, ce « nabot monstrueux », il cherche à saisir ce que fut la Commune, « ce sphinx qui met l’entendement bourgeois à si rude épreuve ». Répondant aux interrogations du 18 Brumaire sur l’appareil d’État, il la caractérise comme l’« antithèse directe de l’Empire », comme la « forme positive de la République sociale », attachée à briser les institutions du « pouvoir d’État moderne » (armée permanente, police, justice, Église) sur lesquelles reposait le régime de Bonaparte.

L’inspirateur occulte de la Commune ?

C’est avec la Commune et La Guerre civile que Marx gagne, en France, quelque notoriété. Misère de la philosophie n’avait eu qu’une diffusion confidentielle, et les grands textes sur la France n’avaient pas été traduits. Mais sa réputation de chef de l’Internationale et d’inspirateur occulte de la Commune attire l’attention sur sa personne. On parle de lui dans les journaux, on publie des portraits jusque dans la grande presse. Dans le même mouvement, la police s’intéresse à lui. Jeannine Verdès a recensé, dans son dossier à la préfecture de police de Paris, 165 notes et coupures de presse couvrant la période 1871-1883  (4). Les informations des mouchards sont souvent fantaisistes, laissant entendre qu’il aurait tenté, avant de créer l’Internationale, de manipuler la franc-maçonnerie, qu’il manigancerait l’assassinat de Thiers ou du roi d’Espagne. La rumeur le plus souvent rapportée par les espions — une accusation promise à un bel avenir — en fait un agent du pangermanisme, stipendié par Bismarck.

La IIIe République constitue, pour Marx et Engels, un objet problématique. C’est un régime bourgeois, fondé par des hommes qu’ils exècrent, et tenu, dans ses premières années, par une majorité ultraréactionnaire. Mais c’est aussi, par rapport aux monarchies européennes, un régime de libertés civiles, qui permet aux socialistes français « d’agir par le biais de la presse, de réunions publiques et d’associations ». Comme le résume Engels, « si elle est la forme accomplie de la domination de la bourgeoisie, la république moderne est en même temps la forme d’État où la lutte de classe se débarrasse de ses dernières entraves et où se prépare son terrain de lutte ». Les deux amis connaissent d’autant mieux la situation politique française que les trois filles de Marx se sont éprises de militants socialistes français : Laura et Jenny ont respectivement épousé Paul Lafargue (1868) et Charles Longuet (1872), tandis qu’Eleanor est fiancée, jusqu’en 1880, avec le communard Prosper-Olivier Lissagaray.

Marx et Engels placent d’abord quelques espoirs dans les radicaux, et tout particulièrement en Georges Clemenceau, qu’ils n’excluent pas de voir évoluer vers des positions socialistes. Plus sérieusement, ils jugent que l’on passera « difficilement d’une république à la Gambetta au socialisme sans passer par une république à la Clemenceau ». Mais, plus que les radicaux, c’est bien sûr le mouvement socialiste qui bénéficie du soutien des deux hommes. En 1880, après le congrès de Marseille, Marx rencontre Jules Guesde et lui dicte la partie théorique du programme du Parti ouvrier. Tout en regrettant que ce programme contienne « quelques incongruités auxquelles Guesde tenait absolument », il juge que « c’est un pas énorme que de ramener les ouvriers français de leur brouillard phraséologique sur le terrain de la réalité ». Quelques années plus tard, Engels peut noter avec satisfaction : « Il y a de nouveau en France un mouvement remarquable qui marche bien, et le mieux c’est qu’il est dirigé par nos gens, Guesde, Lafargue, Deville. »

De fait, c’est principalement par l’intermédiaire de ce groupe « guesdiste », grâce à une première vague de traductions, à l’élaboration de résumés pédagogiques et à une intense activité de propagande, que le marxisme va, dans la décennie qui suit la mort de Marx, pénétrer le socialisme français, et y commencer la longue carrière que l’on sait.

Antony Burlaud

Doctorant en science politique au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP) - université Paris-I. Coordinateur, avec Jean-Numa Ducange, de Marx, une passion française (La Découverte, 2018). Cet article est une version condensée du prologue de l’ouvrage.

(1) Gareth Stedman Jones, Karl Marx. Greatness and Illusion, Harvard University Press, Cambridge (Massachusetts), 2016.

(2) Épisode révolutionnaire qui s’étala sur trois jours (du 27 au 29 juillet 1830) et aboutit à l’instauration d’un nouveau régime, la monarchie de Juillet.

(3) Jean-Numa Ducange, « Marx, le marxisme et le “père de la lutte des classes”, Augustin Thierry », Actuel Marx, no 58, Paris, 2015.

(4) Jeannine Verdès, « Ba 1175 : Marx vu par la police française, 1871-1883 », Cahiers de l’ISEA, no 176, Grenoble, 1966.

 

 

 

Publié le 03/05/2018

Mediapart a interviewé Karl Marx

 Par Romaric Godin (site médiapart.fr)

À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Karl Marx (1818-1883), Mediapart a mené un entretien fictif avec le penseur de Trèves sur l’état du capitalisme et de la France… à partir de citations réelles.

Le 5 mai 1818 naissait à Trèves, à l’époque en Prusse rhénane, Karl Marx. L’auteur du Capital, publié en 1867, a inspiré les mouvements ouvriers du monde entier puis, dans sa lecture léniniste, les États totalitaires issus de la révolution russe d’octobre 1917. La chute de ces régimes, en 1989-1991, a été l’occasion d’une tentative de dévalorisation profonde de la pensée de Karl Marx et de son évacuation du débat intellectuel.

Mais la pensée de Karl Marx, diverse et complexe, ne se limite pas à la caricature qu’on en fait souvent désormais. Elle est l’une des premières à sonder en profondeur la réalité du capitalisme, son fonctionnement, sa philosophie, ses conséquences politiques et sociales. Avant de revenir plus en détail cet été sur l’actualité de cette pensée, Mediapart propose un entretien fictif avec le plus célèbre des usagers de la bibliothèque du British Museum sur l’actualité du capitalisme dans le monde et en France. Entretien réalisé avec des citations authentiques issues des œuvres de Karl Marx.

Karl Marx, considérez-vous que les ressorts essentiels du capitalisme sont, depuis deux siècles, les mêmes ?

Karl Marx : La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandises. Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe.

Le capitalisme financiarisé actuel est dominé plus que jamais fondamentalement par le rendement, le désir d’argent. En êtes-vous surpris ?

L’argent, moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation, transforme tout, aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l’homme en représentations purement abstraites et par suite en imperfections, en chimères douloureuses, que d’autre part il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n’existent que dans l’imagination de l’individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà, d’après cette définition, il est donc la perversion générale des individualités, qui les change en leurs contraires et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités propres. Il apparaît alors aussi comme cette puissance de perversion contre l’individu et contre les liens sociaux qui prétendent être des essences pour soi. Il transforme la fidélité en infidélité, l’amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l’intelligence en crétinisme.

Comme l’argent, qui est le concept existant et manifeste de la valeur, confond et échange toutes choses, il est la confusion et la permutation universelle de toutes choses, donc le monde à l’envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines. Qui peut acheter le courage est courageux, même s’il est lâche. Comme l’argent ne s’échange pas contre une qualité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l’homme, mais contre tout le monde objectif de l’homme et de la nature, il échan­ge donc – du point de vue de son possesseur – toute qualité contre toute autre – et aussi sa qualité et son objet contraires ; il est la fraternisation des impossibilités. Il oblige à s’embras­ser ce qui se contredit.

Depuis l’effondrement des régimes du bloc de l’Est, le marxisme est cependant jugé très négativement par le monde intellectuel. Qu’en pensez-vous ?

Tout ce que je sais, c’est que moi, je ne suis pas marxiste.

Pour nous, le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu’elles existent actuellement.

Un des grands débats du moment concerne le libre-échange. Beaucoup d’économistes estiment que la mondialisation a eu des effets largement positifs et les principaux dirigeants européens s’opposent au président des États-Unis Donald Trump sur ce point. Emmanuel Macron, le président français, l’a lui-même récemment rappelé à son homologue étasunien, malgré sa visite cordiale outre-Atlantique. Partagez-vous ce constat ?

Ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu, en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur.

Comment cela ?

Toute cette argumentation revient à ceci : le libre-échange augmente les forces productives. Si l’industrie va croissant, si la richesse, si le pouvoir productif, si, en un mot, le capital productif augmentent, la demande du travail, le prix du travail, et, par conséquent, le salaire augmentent également. La meilleure condition pour l’ouvrier, c’est l’accroissement du capital. Et il faut en convenir. Si le capital reste stationnaire, l’industrie ne restera pas seulement stationnaire, mais elle déclinera, et, en ce cas, l’ouvrier en sera la première victime. Il périra avant le capitaliste. Et dans le cas où le capital va croissant, dans cet état de choses que nous avons dit le meilleur pour l’ouvrier, quel sera son sort ? Il périra également. L’accroissement du capital productif implique l’accumulation et la concentration des capitaux. La centralisation des capitaux amène une plus grande division du travail et une plus grande application des machines. La plus grande division du travail détruit la spécialité du travail, détruit la spécialité du travailleur et, en mettant à la place de cette spécialité un travail que tout le monde peut faire, elle augmente la concurrence entre les ouvriers.

Seriez-vous alors favorable au protectionnisme qui revient en vogue ?

Ne croyez pas qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste. On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l’Ancien Régime. D’ailleurs, le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du marché de l’univers, on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d'un pays.

Mais alors, quel regard portez-vous sur la mondialisation actuelle des échanges ?

De même que la classe des bourgeois d’un pays fraternise et s’unit contre les prolétaires d’un même pays, malgré la concurrence et la rivalité existant entre les membres individuels de la bourgeoisie, de même, les bourgeois de tous les pays fraternisent et s’unissent contre les prolétaires de tous les pays, malgré leurs luttes mutuelles et leur concurrence sur le marché mondial.

En France, pays que vous connaissez bien et sur lequel vous avez abondamment écrit, le président de la République Emmanuel Macron entend mener une politique de libéralisation de l’économie au nom du « bon sens ». Plus de concurrence, c’est cela la raison ?

Dire qu’il y a des industries qui ne sont pas encore à la hauteur de la concurrence, que d’autres encore sont au-dessous du niveau de la production bourgeoise, c’est un radotage qui ne prouve nullement l’éternité de la concurrence.

Il s’agit bien plutôt de représenter la production comme enclose dans des lois naturelles, éternelles, indépendantes de l’histoire, et à cette occasion de glisser en sous-main cette idée que les rapports bourgeois sont des lois naturelles immuables de la société conçue in abstracto. Tel est le but auquel tend plus ou moins consciemment tout ce procédé.

Avec le projet de loi PACTE, le gouvernement français entend favoriser la participation des salariés aux profits de l’entreprise pour apaiser les tensions sociales. Ceci entre dans l’idée, déjà défendue dans la réforme du marché du travail, que le dialogue social est de meilleure qualité au niveau des entreprises et qu’il faut dépolitiser, en quelque sorte, ce dialogue. Quelles réflexions cette vision vous inspire-t-elle ?

La condition d’affranchissement de la classe laborieuse, c’est l’abolition de toute classe, de même que la condition d’affranchissement du tiers état, de l’ordre bourgeois, fut l’abolition de tous les états et de tous les ordres. La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile.

En attendant, l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D’ailleurs, faut-il s’étonner qu’une société, fondée sur l’opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ? Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps. Ce n’est que dans un ordre de choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques.

Le gouvernement veut pourtant que le « travail paie » et « remettre la France au travail ». Ne sont-ce pas là de beaux principes ?

Le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Son tra­vail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. De même que, dans la religion, l’activité propre de l’imagination humaine, du cerveau humain et du cœur humain, agit sur l’individu indépendamment de lui, c’est-à-dire comme une activité étrangère divine ou diabolique, de même l’acti­vité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même.

Au 1er janvier dernier, la France a supprimé l’impôt sur la fortune et réduit l’imposition sur les revenus du capital. L’exécutif prétend soutenir ainsi la production. Êtes-vous de la même opinion ?

Les uns et les autres oublient que le gaspillage et l’épargne, le luxe et le dénuement, la richesse et la pauvreté s’équivalent. La volonté du capitaliste consiste certainement à prendre le plus possible. Ce que nous avons à faire, ce n’est pas disserter sur sa volonté, mais étudier sa puissance, les limites de cette puissance et le caractère de ces limites.

Ainsi, à mesure que le capital productif s’accroît, la concurrence entre les ouvriers s’accroît dans une proportion beaucoup plus forte. La rétribution du travail diminue pour tous, et le fardeau du travail augmente pour quelques-uns.

Avec la masse des objets augmen­te l’empire des êtres étrangers auquel l’homme est soumis et tout produit nouveau renforce encore la tromperie réciproque et le pillage mutuel. L’homme devient d’autant plus pauvre en tant qu’homme, il a d’autant plus besoin d’argent pour se rendre maître de l’être hostile, et la puissance de son argent tombe exactement en raison inverse du volume de la production, c’est-à-dire que son indigence augmente à mesure que croît la puissance de l’argent. Le besoin d’argent est donc le vrai besoin produit par l’économie politique et l’unique besoin qu’elle produit. La quantité de l’argent devient de plus en plus l’unique et puissante propriété de celui-ci. De même qu’il réduit tout être à son abstraction, il se réduit lui-même dans son propre mouvement à un être quantitatif. L’absence de mesure et la démesure deviennent sa véritable mesure.

Vous ne croyez donc pas à un quelconque « ruissellement » ou à un effet bénéfique des « réformes » ?

La tendance générale de la production capitaliste n’est pas d’élever le salaire normal moyen, mais de l’abaisser.

On comprend alors le mouvement actuel vers le creusement des inégalités… Les politiques d’opposition devraient-ils se pencher davantage sur ce sujet ?

Se représenter la société socialiste comme l’Empire de l’égalité est une conception française trop étroite et qui s’appuie sur la vieille devise Liberté, Égalité, Fraternité, conception qui, en ses temps et lieu, a eu sa raison d’être parce qu’elle répondait à une phase d’évolution, mais qui, comme toutes les conceptions trop étroites des écoles socialistes qui nous ont précédés, devrait à présent être dépassée, puisqu’elle ne crée que de la confusion dans les esprits et qu’elle a été remplacée par des conceptions plus précises et répondant mieux aux réalités. Au lieu de la vague formule redondante « éliminer toute inégalité sociale et politique », il faudrait dire : avec la suppression des différences de classes s’évanouit d’elle-même toute inégalité sociale et politique résultant de ces différences.

Quel regard portez-vous sur la social-démocratie, actuellement en crise profonde un peu partout ?

Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu’elle réclamait des institutions républicaines démocratiques comme moyen non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d’atténuer leur antagonisme et de le transformer en harmonie. Quelle que soit la diversité des mesures qu’on puisse proposer pour atteindre ce but, quel que soit le caractère plus ou moins révolutionnaire des conceptions dont il puisse être revêtu, le contenu reste le même. C’est la transformation de la société par voie démocratique, mais c’est une transformation dans le cadre petit-bourgeois. Il ne faudrait pas partager cette conception bornée que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales en dehors desquelles la société moderne ne peut être sauvée et la lutte de classes évitée.

La tombe de Karl Marx au cimetière de Highgate, à Londres. © DR

Faut-il dès lors organiser une « convergence des luttes » ou attendre une « coagulation » des mécontentements ?

L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Tous les efforts menant à ce but ont échoué faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les travailleurs des divers pays.

Les syndicats agissent utilement en tant que centres de résistance aux empiétements du capital. Ils manquent en partie leur but dès qu’ils font un emploi peu judicieux de leur puissance. Ils manquent entièrement leur but dès qu’ils se bornent à une guerre d’escarmouches contre les effets du régime existant, au lieu de travailler à sa transformation et de se servir de leur force organisée comme d’un levier pour l’émancipation définitive de la classe laborieuse, c’est-à-dire pour l’abolition définitive du salariat.

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Le président Emmanuel Macron a estimé, dans un entretien récent, être « l’émanation du goût du peuple français pour le romanesque » et « l’instrument de quelque chose qui le dépasse ». Le voyez-vous ainsi également ?

Dans la vie courante, n’importe quel shopkeeper sait fort bien faire la distinction entre ce que chacun prétend être et ce qu’il est réellement, mais notre histoire n’en est pas encore arrivée à cette connaissance vulgaire. Pour chaque époque, elle croit sur parole ce que l’époque en question dit d’elle-même et les illusions qu’elle se fait sur soi.

C’est-à-dire ?

Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante. Autrement dit, ce sont les idées de sa domination.

Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent. Pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque. Leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque.

Quand, au sommet de l’État, on joue du violon, comment ne pas s’attendre que ceux qui sont en bas se mettent à danser ?

Vous n’avez donc pas été convaincu par la première année du président français ?

Il voudrait se poser en bienfaiteur patriarcal de toutes les classes, mais il ne peut pas donner à l’une sans enlever à l’autre. Il voudrait voler toute la France pour en faire cadeau à la France. Poussé par les exigences contradictoires de sa situation, obligé comme un prestidigitateur de marcher de surprise en surprise pour garder fixés sur lui les yeux du public, il met toute l’économie bourgeoise sens dessus dessous, crée l’anarchie au nom même de l’ordre.

Votre regard sur la France contemporaine est donc sévère ?

Si jamais période historique fut peinte en grisaille, c’est bien celle-ci : l’imbécillité astucieuse d’un seul individu annihile le génie officiel de la France et la volonté de la nation, chaque fois qu’elle se manifeste dans le suffrage universel, cherche son expression adéquate chez les ennemis invétérés des intérêts des masses, jusqu’à ce qu’elle la rencontre finalement dans la volonté obstinée d’un flibustier.

 

Publié le 14/04/2018

Tisser les luttes

par Frédéric Lordon, (mondediplo.net)

Donc le 5 mai. Mais quoi le 5 mai ? Et pourquoi si loin ?

La fragmentation des dates, des cortèges et des revendications sectorielles est un fléau. Si ces luttes n’aperçoivent pas qu’elles se fondent toutes dans une cause commune, et que leur réel objectif c’est cette cause commune, elles seront toutes défaites. Or c’est l’évidence : si la chose est plus abstraite qu’une grille ou un statut, c’est quand même bien d’une unique matrice que vient le poison qui dévaste tous les secteurs du travail. Appelons-la néolibéralisme pour faire simple. Nous savons en quoi il consiste : en la soumission de toute activité humaine à la rationalité managériale sous contrainte de concurrence généralisée. C’est-à-dire à la déshumanisation de tout. Le spectacle du forçage n’est jamais si frappant que lorsqu’il se donne dans le secteur public, converti au knout à des logiques qui lui étaient radicalement étrangères. Pierre Bourdieu n’exagérait rien quand il parlait d’enjeux civilisationnels en 1995 (1). Lorsque la manière, l’état d’esprit, la forme des relations, en quoi consiste le service du public est remplacé par la subordination aux seules logiques du nombre, c’est bien en effet d’une destruction civilisationnelle qu’il s’agit.

La matrice du désastre

On n’en trouve sans doute pas d’illustration plus grotesque ni plus misérable que la proposition par La Poste d’un service « Veiller sur ses parents », offre très finement segmentée et tarifée en fonction de prestations dûment calibrées, et dont on voit immédiatement à quoi elle conduit : ce que le postier faisait de lui-même, porteur conscient d’un rôle social, ne comptant pas son temps, devient un enfer de standardisation d’où toute présence humaine est vouée à s’absenter. Comme toujours, le déchirement passera au travers des individus, encore remplis de leur manière ancienne et qui ne renonceront pas comme ça aux exigences élémentaires du contact humain, mais désormais asservis à la grille des temps, l’objectif du nombre de vieux et du bénéfice par vieux à tenir.

Voir le dossier services publics « L’intérêt général à la casse » dans Le Monde diplomatique d’avril 2018, en kiosques. Voilà comment, en effet, on détruit un monde. Il n’est pas un hasard que l’homme qui préside à ce désastre soit Philippe Wahl, ex-membre du cabinet de Michel Rocard, le premier ministre chéri de la gauche de droite, célébré par toute la classe nuisible énamourée, médias de marché en tête, comme l’homme de la modernité, quand sa responsabilité historique réelle aura été d’ouvrir tout le secteur public à la destruction néo-managériale. Les infirmières et les médecins à bout, les soignants et soignantes des Ehpad au désespoir, l’université ravagée, les suicides à Orange, à La Poste, immanquablement à la SNCF, voilà l’héritage historique réel de Michel Rocard.

La dette aura été le levier de cette conversion forcée, elle-même précédée par une stratégie particulièrement vicieuse de paupérisation délibérée du service public (2). Starving the beast annonçaient déjà les néolibéraux américains dans les années 70. Et rien de plus simple ! Il suffit de baisser massivement les impôts pour, comptant avec l’inertie relative des dépenses, ouvrir immédiatement des déficits. Et dégager le terrain pour le tapis de bombes idéologique – l’impossibilité de vivre au-dessus de ses moyens, l’État en faillite, la dette à nos enfants. Alors commence l’ajustement du côté des dépenses. Et la paupérisation est en marche. La dégradation du service n’est plus qu’un appel clignotant à la privatisation. Quant à certaines entités para-publiques, elles n’ont plus le choix pour survivre que de s’endetter. Toute la logique du travail s’en trouve réorganisée autour de la seule contrainte financière. Comme l’a rappelé Bernard Friot à Tolbiac le 3 avril en évoquant l’hôpital, les soignants des années 1970 qui étaient au bonheur de soigner pour soigner, connaissent désormais le malheur d’avoir à soigner pour rembourser.

Voilà comment après avoir intensifié l’asservissement actionnarial dans le privé, on soumet le public lui aussi à l’empire du nombre. Voilà la matrice où les Carrefour, les Ehpad, les hospitaliers, les postiers, les cheminots bientôt, et tant d’autres, trouvent leurs malheurs. Bourdieu, parlant de la misère du monde, enregistrait les effets, ici se tient leur foyer.

Il arrive parfois qu’un ensemble impersonnel de structures se trouve son incarnation parfaite. Rarement l’histoire nous aura fait la faveur d’une personnification aussi criante de vérité : un banquier d’affaire, porté au pouvoir par toutes les forces de l’argent, presse de l’argent en tête. Il est la zombification managériale du monde en personne, incapable de comprendre une situation humaine hors des abstractions du nombre. Toute confrontation avec un individu réel, autre qu’un entrepreneur du numérique, est vouée au désastre communicationnel. Le « dialogue » entre Macron et une infirmière du CHU de Rouen, si l’on peut appeler « dialogue » le fracassement d’une parole vivante contre le mur de l’autisme comptable, pourrait rester comme le résumé parfait d’une époque, la terrible confirmation du propos de Friot : l’une dénonce le manque des moyens pour que puissent travailler convenablement « des gens qui ici se donnent un mal de chien », l’autre répond par le ratio du déficit public et de la dette par rapport au PIB – non sans invoquer, comme de juste, « nos enfants ». Une caméra saisit la mine de commisération qui se peint sur le visage de la ministre Buzyn découvrant que les infirmières n’entendent rien à la macroéconomie de la dette publique, et en trois secondes d’un plan volé tout est dit.

Un nombre contre un autre

Notre vie est livrée à ces gens-là. Les arrêter de mettre méthodiquement toute la société à sac : tel est le sens du combat d’aujourd’hui. C’est peu dire qu’il excède celui des cheminots, ou des agents de la fonction publique, ou de n’importe quelle autre catégorie, même s’il les comprend tous. C’est pourquoi les luttes fragmentées, fixées sur leurs revendications propres, occupées seulement à « se compter », défilant en itinéraires différents (comme le 22 mars à Paris), arcboutées sur la grève de semaine comme l’unique moyen (qu’elle soit l’un des moyens, qui le nierait ?), portent la certitude de l’erreur stratégique, par méconnaissance des enjeux réels, et celle de la défaite. Car, comme souvent dans l’histoire, la victoire passe par le nombre. Un nombre contre un autre en quelque sorte ! Le nombre politique contre le nombre managérial (lire « Ordonnances SNCF : l’occasion »).

Et voilà le sens du pari du 5 mai : réaliser le nombre politique. Le nombre frappe les esprits. Une manifestation nationale, de masse, n’est pas juste « une manif de plus ». C’est une démonstration de force. C’est pourquoi elle est un objectif en soi – même si elle n’est en fait qu’un objectif intermédiaire. Pour réaliser le nombre, dans la rue, il faut un week-end. Beaucoup, entendant l’initiative du 5 mai, se sont inquiétés qu’elle ne vienne que beaucoup trop loin. S’ils savaient comme nous le pensons aussi. Mais, posé l’objectif de la manifestation de masse, qui fait tout le sens de cette initiative, il suffit de prendre un agenda et de constater. 21 avril : trop tôt pour la logistique d’un tel événement. 28 avril : jour de grève des cheminots, pas de trains pour acheminer vers Paris. L’un et l’autre (21 et 28) au surplus en pleine vacances de printemps parisiennes. Première date réaliste : le 5 mai.

Mais alors pourquoi pas le 1er mai ? Parce que ce sont les confédérations qui organisent les 1er mai et qu’elles les organisent locaux. Le nombre, lui, appelle la concentration. De viser après le 1er mai expose alors à la critique d’être à la remorque du calendrier de la CGT. D’autres sont aussi catégoriques : c’est bien de remorque qu’il s’agit, mais celle de la FI. Pour désamorcer les traqueurs de récupération, le mieux sera peut-être de leur dire que l’idée même est conçue pour être récupérée. Mais récupérée par tous, ce qui signifie par personne. Toutes les organisations, politiques, syndicales, associatives, sont invitées à se l’approprier – pourvu qu’elles soient capables du discernement minimal et d’accepter de se fondre dans un ensemble plus vaste qu’elles.

En tout cas, pour la constitution du nombre, le 5 mai est la première date, et c’est vrai qu’elle est loin. Nous n’avons le choix que de faire avec cette tension. Mais nous avons aussi le devoir de ne pas simplement en prendre notre parti. Il ne se passera rien le 5 mai s’il ne se passe rien entre temps, et d’abord pour soutenir les cheminots qui sont le fer de lance particulier de cette lutte générale, et ont besoin de tout et de tous pour tenir. La proposition lancée à la bourse du travail insiste sur la date du 19 avril, dont il ne faut pas simplement faire un défilé mais, après avoir marché, une occasion de rassemblement dans ou près des gares, pour que s’y retrouvent, se parlent, s’organisent, des gens ordinairement séparés : cheminots « chez eux », étudiants, salariés de toutes sortes. Mais tous les événements intermédiaires, quelle que soit leur forme, seront bons à prendre. Tous construiront une dynamique dont le 5 mai pourrait être une culmination – et un élan pour le coup d’après.

Le nombre et le tissage

Dans les événements intermédiaires, il y a d’ailleurs des occasions à créer pour combler toutes les lacunes de la proposition telle qu’elle a été lancée le 4 avril. Beaucoup de personnes, en effet, ont fait remarquer de criantes absences : pas un mot de la ZAD, ni des chômeurs, ni des paysans, ni des quartiers, les éternels délaissés des mouvements sociaux. Elles ont raison (même si, à décharge, ce ne serait peut-être pas trop demander que de solliciter un peu d’indulgence, et plaider la précipitation). Mais le fait demeure – où l’on retrouve, entre parenthèses, la vertu des réseaux d’interaction, qui viennent palier les manques des groupes d’initiatives. Et pourraient d’ailleurs offrir une forme, susceptible de répondre aux insuffisances mêmes qu’ils ont soulevées. Car la convergence des luttes n’est pas le seul modèle offert à leur composition. Les luttes, ça se tisse également. Si la convergence, au sens étroit, fait à un moment dans la rue la masse, le nombre, dont nous avons impérativement besoin dans la confrontation globale, une foule d’autres rapports sont à envisager.

Et notamment ceux qui visent à connecter – connecter des luttes que leur distance dans l’espace physique comme dans l’espace social, rend mutuellement ignorantes les unes des autres. Une connexion, ça n’est parfois qu’un mot. Quand en 2016 les ouvriers des raffineries déclarent que « s’il y a encore des jeunes blessés dans les manifs à Paris, on bloque », c’est une connexion – bien plus en fait : une merveille politique et sociale. Qui ne voit la force symbolique que revêtiraient des cheminots décidant de faire rouler les trains sur Nantes pour acheminer tous ceux qui ne sont pas décidés à regarder l’évacuation de la ZAD sans rien faire ? Et comment ne pas penser qu’il y a cent connexions de cette sorte à établir ? – l’une d’entre elles, déjà trouvée, consistant, en ces caisses de grève, dont le succès, d’ailleurs, est un signe (3).

Mais dans son genre également, l’extension de la répression policière-judiciaire ne créé-t-elle pas un intérêt commun à se retrouver, et notamment de faire la connexion avec la jeunesse des banlieues qui l’aura expérimentée de plus longue date et à plus haute intensité que tout le monde ? De l’abattage ordinaire dans les quartiers jusqu’à Tarnac en passant par le quai de Valmy, les Goodyear et les PSA, le fil de principe est absolument continu. Il n’y a que dans les têtes qu’il n’existe pas encore assez. Tous ces gens ont des histoires de garde-à-vue, de détention, de tribunal à se raconter – comme a commencé à le montrer la journée « Farce doit rester à la justice », ils découvriront que ce sont les mêmes histoires, et qu’à force d’être à ce point les mêmes, ça créé des liens.

Y a-t-il secteur de la société française plus concerné que les banlieues par la démolition de l’État social, le retrait de tous les services publics ou leur état d’abandon ? Et cette déshérence générale n’a-t-elle pas également de quoi parler aux populations rurales laissées à leur extinction par désertification. Que faudrait-il organiser pour que s’opèrent ces rencontres improbables, que tout justifie pourtant en principe, entre des associations de quartier de La Courneuve et des maires de petites communes – mais quelle image choc ! Et combien d’autres images aussi frappantes ne sont-elles pas en attente d’être produites ? Dont la réunion produirait un fameux tableau d’ensemble. Et une singulière vision du pouvoir : un groupuscule de forcenés, retranchés derrière des ratios et des cars de CRS .

 Mais il n’y aura pas de tableau d’ensemble sans une lecture d’ensemble de la situation. On peut même dire sans le moindre paradoxe que toutes les causes particulières doivent rejoindre la cause générale, et peut-être s’y oublier en partie, pour trouver leur plus puissante expression. Que, pour le coup, si le travail des intellectuels a un sens, ce ne peut être que de contribuer (eux aussi), avec les moyens qui leur sont propres, à la dégager. Mais quels bénéfices ! Car la cause générale, pour peu qu’elle devienne bien visible, appelle d’elle-même et le tissage et le rassemblement général. Et les AG du 19 avril et la manifestation du 5 mai. Et la nappe des connexions et le nombre concentré. La première préparant le second, et annonçant tout ce qui pourra suivre de la cause commune et de sa force constituée.

Frédéric Lordon

 

Publié le 10/04/2018

Pasolini, ce communiste poétique et solitaire

Posté par Kévin Boucaud-Victoire | (site lemédiapresse.fr)

Du mercredi 4 avril – jour où il a été diffusé à l’écran – au 11 avril, Pasolini d’Abel Ferrara est disponible sur le site d’Arte en streaming. Ce film qui retrace les dernières heures du célèbre cinéaste et écrivain communiste est une occasion parfaite pour nous pencher sur son œuvre iconoclaste.

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Le film commence avec ces mots de William Dafoe qui incarne Pier Paolo Pasolini. Trois phrases qui illustrent parfaitement sa carrière. Mis à la porte du Parti communiste italien (PCI) en 1949, ainsi que de l’éducation nationale, à cause d’une histoire de mœurs (il a eu des relations sexuelles avec un adolescent lors d’une fête de village), le Bolognais a collectionné les procès à cause de son œuvre. Le 1er novembre 1975, Pasolini est sur le point d’achever son film le plus scandaleux : Salò ou les 120 Journées de Sodome. Cette libre adaptation du marquis de Sade se veut une critique impitoyable du capitalisme et de la société de consommation, qui asservissent le sexe et le marchandisent. Le film de Ferrara nous montre des scènes de vie de Pasolini, sa relation avec sa mère ou sur un terrain de foot, sport qu’il affectionnait particulièrement. On y retrouve aussi des extraits de la dernière interview qu’il a accordée quelques heures avant sa mort au journaliste Furio Colombo, que la revue radicale Ballast a eu la bonne idée de remettre en ligne il y a quelques années. Puis, il y a cette tragédie sur la plage d’Ostie, près de Rome. Pasolini s’y rend avec un jeune prostitué. Dans le film de Ferrara, il est passé à tabac par une bande de jeunes, qui lui roulent dessus avec sa propre voiture, une Alfa Romeo Giulia GT. A la fin, on peut apercevoir sa mère pleurer la mort de son dernier fils. Pour rappel, l’aîné, Guido Pasolini, résistant et militant antifasciste, a été assassiné le 7 février 1945.

Un personnage subversif

Le film de Ferrara présente la mort de Pier Paolo Pasolini comme un simple crime crapuleux, limite homophobe. La nuit du meurtre, Giuseppe Pelosi, jeune prostitué de 17 ans avec qui le réalisateur aurait eu des relations sexuelles, est arrêté au volant de la fameuse Alfa Romeo. Il affirme avoir agit seul et pour une affaire sexuelle. Il est condamné pour homicide « avec le concours d’inconnus ». Certes, il n’existe aucune preuve, mais il semblerait pourtant que l’affaire soit plus complexe. Revenons à l’entretien qu’il accorde à Furio Colombo et dont il exige qu’elle soit titrée : « Nous sommes tous en danger. » Il sonne comme un testament. « En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », explique-t-il. Selon lui, alors que le moment est décisif, les intellectuels manquent à leur devoir en n’analysant pas comme il se doit le capitalisme. « Pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, “absurde”, contraire au bon sens », affirme-t-il avec conviction pour justifier sa critique féroce de la société. Le ton de l’interview peut aussi laisser entendre que Pasolini craignait pour sa vie.

A ce moment, il travaillait alors depuis trois ans sur son dernier roman, Pétrole, demeuré inachevé et publié à titre posthume. Celui-ci contiendrait un chapitre volé, « Lumières sur l’ENI », où l’écrivain faisait des révélations chocs sur une affaire touchant le gouvernement italien, la mafia, la CIA et une grande compagnie pétrolière. Quoiqu’il en soit, Pasolini dérangeait. Le communiste n’avait jamais de mots assez durs contre le pouvoir démocrate-chrétien. Il vomissait plus que tout la droite cléricale-fasciste. Le réalisateur de L’Evangile selon saint Matthieu n’était pas tendre vis-à-vis de l’Eglise catholique, institution qu’il affectionnait mais dont il estimait qu’elle s’était écartée de son rôle d’avocat des plus pauvres, en s’arrangeant avec le capitalisme et la bourgeoisie. Il était également très critique à l’égard de ses camarades du PCI, coupables selon lui de manquer de radicalité. Enfin, il affirmait avec détermination : « Je nourris une haine viscérale, profonde, irréductible, contre la bourgeoisie. » Pour Pasolini, « le bourgeois […] est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui ». Un détour par sa vie et sa pensée semble alors indispensable.

Un communiste à part

Fasciné par les classes populaires, et politisé par son défunt grand frère, Pasolini adhère en 1947 au PCI. « Ce qui m’a poussé à devenir communiste, c’est un soulèvement d’ouvriers agricoles contre les grands propriétaires du Frioul, au lendemain de la guerre. J’étais pour les braccianti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’ensuite », confesse-t-il. Il décide alors de se former intellectuellement en lisant d’abord l’auteur du Capital, puis surtout l’Italien, co-fondateur du PCI, auquel il dédiera en 1957 un recueil de poèmes, Les cendres de Gramsci. Après sa mise à l’écart du Parti, il clame : « Je resterai toujours communiste. » Mais un marxiste un peu particulier, admettons-le, qui ne croit guère au progrès, fait l’éloge des traditions, détruites par la société industrielle. Enfin, bien qu’athée, le poète s’inspire de la doctrine sociale de l’Eglise catholique. Ainsi, si Pasolini prône la collectivisation des moyens de production, ce n’est pas pour socialiser les usines, mais pour les détruire. Contrairement à la vulgate marxiste qui voit d’un bon œil le développement de la société industrielle, l’écrivain veut lutter contre. Il reproche également à son ancien parti, pour lequel il votera toujours, de vouloir au fond intégrer le prolétariat au capitalisme. Tandis que le PCI revendique de meilleurs salaires pour les ouvriers, en attendant la révolution, Pasolini préfère « la pauvreté des Napolitains au bien-être de la République italienne ». Pour le réalisateur, le confort matériel est une dangereuse illusion, qui n’a fait que détruire les classes populaires.

Il en veut aussi aux intellectuels petit-bourgeois de son époque, proche de la gauche radicale, qui croient au « sens de l’Histoire », comme d’autres croient en Dieu.  « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement “dans” l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette “acceptation réaliste” découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. […] C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile », pouvons-nous lire dans Lettres luthériennes, un de ses grands essais pamphlétaires publié en 2000. « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient pour abattre ce patron, sans pour autant devenir ce patron. Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait colonisés », raconte-t-il dans sa dernière interview, à rebours de l’intelligentsia de gauche de son temps. Pour Pasolini, la bourgeoisie est « une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les “solitaires” (comme moi) ». Cette maladie est inoculée par la société de consommation, qu’il perçoit comme le nouveau totalitarisme.

Contre le « fascisme de consommation »

Pour le communiste le premier élément qui permet au capitalisme de se propager est la culture de masse, la télévision en premier lieu. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante », écrit-il dans Contre la Télévision. « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir » ajoute-t-il en commentant une émission italienne populaire. Une arme qui est bien évidemment utilisée par le pouvoir politique pour abrutir et apaiser le peuple. La seconde arme du capitalisme est la mode, qui conforme les jeunes aux critères de la société de consommation. C’est ainsi que cette dernière a  « transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels » et ce, « grâce aux nouveaux moyens de communication et d’information (surtout, justement, la télévision) ». « Le capitalisme contemporain fonctionne désormais beaucoup plus grâce à la séduction qu’à la répression », constate l’Italien dans ses Écrits corsaires, recueil pamphlétaire publié quelques temps après son décès (1976).

Cette analyse pousse Pasolini à voir dans ce qu’on commence à appeler la “société de consommation” le nouveau fascisme, bien plus efficace que le précédent. Alors que sous Mussolini, les différentes composantes de l’Italie populaire (prolétariat, sous-prolétariat, paysannerie) avaient réussi à conserver leurs particularismes culturels, le “fascisme de consommation” a homogénéisé les modes de vie comme jamais auparavant. Dans Écrits corsaires, Pasolini explique : « Le fascisme avait en réalité fait d’eux [les classes populaires] des guignols, des serviteurs, peut-être en partie convaincus, mais il ne les avait pas vraiment atteints dans le fond de leur âme, dans leur façon d’être. » Elle réussit cet exploit en promettant un confort illusoire. L’âme du peuple a ainsi non seulement été « égratignée, mais encore lacérée, violée, souillée à jamais ». La société de consommation a alors réussi à créer un homme nouveau. Dans Lettres luthériennes, il souligne que « cette révolution capitaliste, du point de vue anthropologique, c’est-à-dire quant à la fondation d’une nouvelle “culture”, exige des hommes dépourvus de liens avec le passé (qui comportait l’épargne et la moralité). Elle exige que ces hommes vivent du point de vue de la qualité de la vie, du comportement et des valeurs, dans un état, pour ainsi dire, d’impondérabilité – ce qui leur fait élire, comme le seul acte existentiel possible, la consommation et la satisfaction de ses exigences hédonistes ». L’émergence de la figure du “rebelle”, qui se croit de gauche mais est surtout un petit-bourgeois parfaitement intégré au système, est pour lui le grand responsable de cette révolution anthropologique.

Pour l’écrivain, derrière la transgression et la « “tolérance” de l’idéologie hédoniste », se cache « la pire des répressions de toute l’histoire humaine ». Ce conformisme touche tous les domaines, et en premier lieu la sexualité. Or, « la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté […] le résultat d’une liberté sexuelle “offerte” par le pouvoir est une véritable névrose générale. » C’est cette réalité qu’il voulait dénoncer avec Salò ou les 120 Journées de Sodome. Si pour Pasolini ces transformations ont pour conséquence d’éradiquer l’humanité elle-même, il n’est pas défaitiste pour autant. Il continue par exemple de croire que « le communisme est en mesure de fournir une nouvelle vraie culture, une culture qui sera morale, l’interprétation de l’existence entière ». Mais pour cela, le communisme se devra de faire un détour vers le passé pour y retrouver certaines « valeurs anciennes » afin de refaire vivre la « fraternité perdue ». Une espérance qui l’éloignera toujours de la droite réactionnaire qui fait aujourd’hui tout pour le récupérer, au mépris de son antifascisme.

Crédits : Paola Severi Michelangeli/ Creatove commons

 

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