PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 24/03/2020

Coronavirus : les 11 mesures d’urgence proposées par la France insoumise

 

(site lafranceinsoumise.fr)

 

L’épreuve sanitaire traversée par la France avec le Covid-19 place notre peuple dans une situation inédite. La violence de la situation change le cours de l’histoire. Les règles de fonctionnement de la société telle que nous la subissons nous ont exposés au risque et nous condamnent au désastre humanitaire si nous n’en changeons aussitôt que possible. Il faut agir sur d’autres bases sans attendre « le monde d’après » que nous promettent une nouvelle fois les responsables du désastre du « monde de maintenant ». Dès à présent, l’intérêt général humain doit prévaloir sur tous les intérêts particuliers. Le salut commun doit l’emporter sur la loi du marché. 

Alors, les pouvoirs publics ont la responsabilité d’organiser les moyens de la protection collective de la population, en anticipant chaque étape et en déployant des mesures d’urgence. Il faut à la fois empêcher la propagation du coronavirus, soigner les malades et assurer les besoins essentiels de chaque personne. Lutter contre les inégalités en matière de confinement et d’exposition à la contagion est prioritaire pour garantir que les dispositifs fonctionnent pleinement, c’est-à-dire partout et pour tous.  

N’oublions jamais cette règle trop longtemps ignorée : pour affronter l’épidémie et ses conséquences, la démocratie et la justice sociale sont des moyens décisifs et non des accessoires dispendieux. 

Dès lors, aucune crise sanitaire ne saurait justifier l’abrogation des méthodes démocratiques ou de la séparation des pouvoirs. Elles furent maintenues même durant la Première Guerre mondiale.

Le modèle néolibéral s’est déployé sans limites dans tous les domaines de la vie en société depuis plusieurs décennies.  Il a détruit les services publics en préférant partout la loi du marché, il a affaibli l’État, il a créé une culture de l’égoïsme et de l’indifférence à la souffrance des êtres, des animaux et de la nature. Tout cela nous place aujourd’hui en situation de fragilité pour affronter le Covid-19. 

La solidarité, le partage et l’entraide sont les valeurs cardinales sur lesquelles nous devons fonder notre réponse.

Dans le péril commun, l’auto-organisation des gens eux-mêmes est un des plus puissants leviers d’action et de sauvegarde collective. 

C’est pourquoi les insoumis appellent les travailleurs sur leur lieu de travail et les populations sur leur lieu de vie dans le confinement à prendre des mesures d’auto-organisation de la production et de la vie quotidienne pour rendre celle-ci possible dans les meilleures conditions sanitaires et sociales.

Le gouvernement a présenté un plan d’urgence. Ces mesures sont bienvenues, mais insuffisantes et déséquilibrées. C’est dans un esprit de lutte collective de la Nation toute entière que nous nous joignons au combat. Nous mettons 11 propositions en débat. Nous nous engageons sans réserve dans la lutte sanitaire et souhaitons provoquer une discussion collective autour des mesures nécessaires.

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Nous identifions 11
urgences auxquelles répondre :

1

URGENCE « SANTÉ » :
10 milliards tout de suite !

Le problème :

Depuis une dizaine d’années, des économies drastiques sont réalisées dans l’hôpital public et les établissements de santé en général. Au lieu de considérer notre système de santé efficace comme une chance, les gouvernements successifs l’ont perçu comme un coût. Cela a conduit à une réduction du nombre du personnel soignant, à une fermeture des infrastructures et à des déremboursements importants. Les difficultés que rencontrent les soignant.es pour faire face au Covid-19 sont la responsabilité des gouvernements qui se sont succédé.

Il est fondamental de changer de philosophie : non, la santé n’est pas un coût. Il ne s’agit pas d’une dépense évitable. C’est un service public nécessaire pour nos santés et pour nos vies. Il faut impérativement stopper les plans d’économie réalisés sur nos santés, et recréer rapidement un système de santé efficace et résilient pour les moments de crise, comme celui que nous traversons.

Nos mesures :

  • 10 milliards d’euros doivent immédiatement être injectés dans le système de santé pour faire face à l’urgence et limiter les dégâts des politiques austéritaires de ce gouvernement ;
  • L’État doit garantir par la réquisition des unités de production si nécessaire - la fourniture de l’ensemble du matériel nécessaire pour que les soignant·es puissent travailler en sécurité ;
  • Garantir le paiement des heures supplémentaires du personnel soignant, s’accompagnant d’une titularisation massive des personnels ;
  • Un recrutement important dans les fonctions support pour absorber les tâches administratives qui pèsent sur le travail des soignants ;
  • Mobiliser la réserve sanitaire immédiatement pour soutenir les soignants ;
  • Se donner les moyens d’une campagne de dépistage systématique conformément aux recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé  ;
  • L’annulation des nombreuses fermetures d’établissements prévues pour lutter contre les déserts médicaux ;
  • Une prise en charge à 100% des personnes hospitalisées et l’arrêt du forfait journalier.

2

URGENCE « PROTECTION » :
1 salarié, 1 masque

Le problème :

Face à la crise sanitaire, un maximum de monde doit rester en confinement. Les mesures prises par le gouvernement ne protègent pas suffisamment les salariés, notamment les employés et les ouvriers. Seules les personnes dans les secteurs essentiels dans ces temps de crise, ne pouvant travailler de chez elles, doivent se rendre sur leur lieu de travail.

Beaucoup de personnes aux avant-postes de la lutte contre la crise sanitaire ne sont pas protégées et vont aujourd’hui travailler la boule au ventre. Il s’agit des caissières et caissiers, des personnels de ménage, des agents de sécurité - notamment dans les hôpitaux, dans la grande distribution, les transports, les EHPAD, des assistants à domicile qui sont aux côtés des personnes vulnérables, des sages-femmes, aides-soignant.es, infirmiers et médecins libéraux, des cheminots, des éboueurs, des agents des services publics en général, fortement mobilisés actuellement… La liste est longue et non exhaustive.

Nos mesures :

  • Dans tous les secteurs stratégiques à la lutte contre la pandémie, des matériels de protection adaptés doivent être fournis par l’État ou les collectivités territoriales, en réquisitionnant les outils de production nécessaires ;
  • Dans ces secteurs stratégiques, les salariés doivent être associés à l’organisation de l’activité pour leur assurer le plus haut niveau de protection. Les sous-traitants, notamment dans le secteur du nettoyage, doivent être également associés ;
  • Les activités non essentielles doivent cesser, pour ne pas mettre en danger les salariés et ralentir la propagation du Covid-19 ;
  • Il faut intégrer le Covid-19 à la liste des maladies professionnelles.

3

URGENCE « PRÉCARITÉ » :
Assurer le nécessaire

Le problème :

Assurer le nécessaire pour les citoyens est la première mission de l’État, tout particulièrement en temps de crise. Les plus fragiles sont les plus pauvres et ceux dont les revenus vont baisser du fait de la baisse de l’activité économique. Il faut de l’eau pour l’hygiène, de l’énergie pour se chauffer, le téléphone pour donner des nouvelles ou en prendre et des revenus suffisants pour assurer les dépenses forcées ce mois-ci - autant de problèmes décuplés pour les malades. Les situations de crises augmentent toujours les inégalités et renforcent la vulnérabilité de certaines personnes. Il nous faut, au maximum, limiter l’impact négatif de cette crise sur la vie des personnes les plus précaires, qui sont souvent en première ligne.

Nos mesures :

  • Gratuité des quantités nécessaires au bien-être pour l’électricité, l’eau et le gaz pour toutes et tous.
  • Baisse du montant des loyers à proportion de la baisse des revenus, encadrement des loyers pour les faire baisser dans les zones tendues et interdiction des expulsions.
  • Baisse des remboursements des prêts bancaires des particuliers à proportion de la baisse des revenus et annulation des frais d’incidents bancaires pour découvert. En 2008, les États - et donc les contribuables - ont largement contribué au sauvetage des banques. Il est logique qu’elles contribuent à leur tour.
  • Appels téléphoniques illimités, accès facilité au téléphone et gratuité pour les personnes incarcérées. Le lien social est fondamental dans la période. Les personnes seules, les personnes âgées, les personnes les plus précaires doivent pouvoir continuer à communiquer avec leurs proches. 
  • Une prise en charge totale par l’État des frais d’obsèques des personnes décédées du fait du virus.
  • La mise en place de mesures pour suppléer au travail des associations qui délivrent de l’aide à la survie, par la mobilisation des citoyens, dans le respect des règles sanitaires qui s’imposent.

4

URGENCE « SALAIRES » :
100% du salaire habituel pour les salariés et du revenu mensuel moyen pour les indépendants

Le problème :

Le gouvernement s’est engagé à « ne pas rajouter de la détresse économique à l’inquiétude sanitaire ». Pourtant, si Bruno Le Maire a promis que les salariés mis au chômage partiel ne perdraient pas un centime d’euro, en réalité ceux-ci ne toucheront que 84 % de leur salaire net dans la limite de 35 heures payées (à l’exception des salariés au SMIC qui eux toucheront l’intégralité de leur salaire). Les travailleurs des plateformes (Deliveroo, Uber…) vivent de plein fouet les conséquences du confinement de la population. Pourtant, leur statut précaire les protège mal en cas de maladie ou d’interruption d’activité. Autre catégorie de travailleurs particulièrement exposés, les indépendants et libéraux ne sont pas suffisamment protégés par les annonces déjà faites. Enfin, du fait des annulations d’événements, les intermittents ont vu disparaître leurs sources de revenus.

Nos mesures :

  • Porter à 100% du salaire net la prise en charge par l’État du chômage partiel, dans la limite de 4,5 fois le SMIC. La même logique doit s’appliquer aux employés à domicile et aux stagiaires (maintien des revenus à 100%) ;
  • Toute personne qui perçoit des revenus inférieurs au SMIC doit recevoir un chèque qui couvre la différence ;
  • Garantir que les travailleurs en situation de handicap, notamment dans les ESAT (Établissement et service d’aide par le travail), bénéficient des mêmes droits que l’ensemble des salariés ;
  • Enfin faire reconnaître aux plateformes le statut de salariés de leurs travailleurs, avec les mécanismes de protection sociale qui en découlent. Sinon leur assurer l’accès au « Fonds de solidarité pour les entrepreneurs », donnant droit à une aide forfaitaire de 1 500 euros ; 
  • L’État doit verser à tous les indépendants un revenu à hauteur de ce qu’ils ont touché en moyenne lors de la dernière année, et allonger leurs droits à l’indemnisation chômage de 30 jours ;
  • Les intermittents qui bénéficient du régime doivent voir celui-ci prolongé aussi longtemps que la crise et ses conséquences dureront. Ceux qui n’en bénéficient pas encore doivent toucher une allocation forfaitaire de 1 500 euros. Ce dispositif doit être étendu aux artistes-auteur.rice.s
  • Interdiction des licenciements pendant la crise ;
  • Versement d’une prime exceptionnelle pour les travailleurs des services essentiels (santé, alimentaire, logistique, etc.) et prise en charge des frais de garde d’enfants.

5

URGENCE « ALLOCATIONS » :
Stopper le décompte des jours de chômage

Le problème :

Depuis le déclenchement de la pandémie, les jours d’allocation chômage s’écoulent ordinairement et rapprochent des millions de personnes de leur fin de droits. Or, la réforme Macron de l’assurance-chômage a expulsé des centaines de milliers de personnes de l’indemnisation. Elle a aussi drastiquement réduit le nombre d’indemnisés en activité irrégulière.

Cette situation devient totalement intenable. En effet, le recul de l’emploi est net : il y a de moins en moins de postes à occuper. De plus, tous les déplacements pour entretien d’embauche mettent en danger les candidat.es comme les employeurs. Pour allonger un peu leurs allocations, certains chômeurs essaient encore d’occuper certains postes, en intérim ou à temps partiel, dans plusieurs établissements. Ils multiplient ainsi les risques d’être contaminés puis de contaminer les autres. Enfin, les radiations administratives ont déjà frappé 1,4 million de chômeurs depuis l’arrivée au pouvoir de Macron - mais nul ne peut plus prétendre qu’il suffirait de traverser la rue pour trouver un emploi.

Nos mesures :

  • Abrogation totale et définitive de la réforme de l’assurance-chômage : on voit à quel point elle est inadaptée en temps de crise ; pourquoi vouloir seulement la repousser ?
  • Gel du décompte des jours : ne déduire aucune des journées passées depuis le 14 mars en allocation chômage (ARE) de la durée d’indemnisation.
  • Suspension des radiations et annulation de celles prononcées depuis le 1er mars 2020.

6

URGENCE « MAINTIEN DES DROITS » :
accès à l’IVG & hébergement d’urgence

Le problème :

Les femmes sont en première ligne face au Covid-19. Chez les infirmières et les sages-femmes, près de 90 % des effectifs sont composés de femmes. Les caissières sont à 80% des femmes, de même que 87 % du personnel employé dans les EHPAD. Les salaires sont trop faibles malgré le caractère essentiel de ces métiers.

Dans les périodes de crise, les droits fondamentaux des personnes sont souvent remis en question. Cela risque d’impacter tout particulièrement les femmes, dont certains droits ne semblent pas garantis. De plus, le confinement implique des risques de violence accrus pour les femmes.

Nos mesures :

  • La réouverture des plannings familiaux et la garantie du maintien de l’accès aux IVG sur le territoire ;
  • Des subventions d’urgence aux associations d’accompagnement des personnes contre les violences ;
  • Une ouverture 24h/24 du numéro vert 3919 contre les violences faites aux femmes et aux enfants ;
  • La réquisition de logements vacants et de chambres d’hôtels pour l’hébergement d’urgence pour les femmes et les enfants en respectant les normes sanitaires. Le confinement risquant de faire exploser les situations de violences intrafamiliales, il faut que l’État puisse accueillir plus de personnes en moins de temps, ce qui nécessite plus de places ;
  • Organiser des visites de vérification par la police dans les foyers où des violences intrafamiliales ont été signalées ; 
  • L’ajout d’une case dans le document de sortie dérogatoire permettant de signaler une sortie en cas de violence dans le foyer - ce qui permet une prise en charge immédiate de la personne dès le contrôle du document.

7

URGENCE « RÉQUISITION » :
protections, équipements, logements, nourriture

Le problème :

L’urgence est telle que le gouvernement français mobilise massivement le service public pour être en première ligne dans la lutte contre l’épidémie et continuer à assurer le fonctionnement des services essentiels : pompiers, soignants, policiers, cheminots, etc. ou le Service de Santé des Armées.

C’est le retour de l’État face à la crise. Beaucoup de personnes vulnérables sont à protéger. Aux personnes d’ores et déjà dans une situation précaire (sans-logis et mal-logés, réfugiés, détenus) viennent s’ajouter les travailleurs qui manquent de matériel de protection (masques, gels). Nous sommes capables, et nous devons, par la puissance publique, mettre en œuvre des mesures interventionnistes d’ampleur.

Nos mesures :

  • Pour protéger les travailleurs des secteurs essentiels
    - Réquisitionner les usines et transformer les lignes de production pour fabriquer massivement : masque, gel hydroalcoolique, bouteilles d’oxygènes, masques et cordons respiratoires.
    - Sécuriser l’approvisionnement des hôpitaux.
  • Pour protéger les plus précaires
    - Sécuriser l’approvisionnement et la distribution de nourriture pour garantir l’accès à l’alimentation de chacun : préparation de chariots-quarantaine (sucre, pâtes, riz, huile, papier toilette, savon et légumes disponibles) avec livraison aux plus âgés.
    - Réquisitionner les logements vacants, 640 000 chambres d’hôtel de France et ouvrir des gymnases. Il faut garantir de bonnes conditions de confinement à ceux qui n’ont pas de “chez eux” et lutter contre les conditions sanitaires dégradées (habitat indigne, suroccupation, promiscuité) subies par les mal-logés, les personnes en centre d’hébergement ou de rétention.
    - Ouverture de structures d’accueil (avec suivi médical, dépistage et confinement en fonction du résultat, et garantie d’une alimentation et accès aux sanitaires) pour les réfugiés.

8

URGENCE « CULTURE ET INFORMATION » :
accès aux journaux et suspension des poursuites pour streaming

Le problème :

L’accès à la culture et à l’information est un enjeu important de la crise sanitaire qui frappe actuellement la France. Du fait des bouleversements induits par les mesures de confinement, nos concitoyens sont confinés chez eux et parfois isolés. Il devient difficile d’accéder à de la musique, à des films ou à de la presse en dehors des abonnements préalablement contractés ou des stocks présents au domicile.

Assurer l’accès à l’information des citoyens sur tous les territoires est crucial. Dans cette situation exceptionnelle, nous ne devons pas priver nos concitoyens de culture : chacun doit avoir la possibilité de se divertir, de réfléchir et d’apprendre. Tous les savoirs ou les connaissances accumulés durant le confinement s’avéreront précieux au moment de reconstruire l’économie. 

Mais n’oublions pas un  instant combien nous avons besoin des créateurs, des artistes et d’une façon générale des praticiens des métiers d’art qui nous offrent la matière première de nos rêves et plaisirs culturels. Leur protection et la garantie de leurs revenus ne sont pas un accessoire coûteux, mais notre minimum vital commun.

Nos mesures :

  • Donner un accès gratuit à la base de données d’informations « Europresse » (qui centralise tous les articles de journaux) pour tout internaute
  • Que les principales informations sur le Covid-19 et l’attestation de déplacement soit accessibles à toutes les personnes souffrant d’un handicap physique ou mental en utilisant le FACL (Facile à lire et à comprendre)
  • Suspendre les avertissements ou les sanctions de l’HADOPI à l’encontre du streaming illégal
  • Garantir un accès facile aux programmes en libre accès de l’audiovisuel public sur ses sites internet, en indiquant clairement quels sont les programmes dédiés à l’enseignement pédagogique
  • Publier dans la presse écrite, notamment régionale, un modèle d’attestation pour pouvoir se déplacer pour ceux qui subissent la fracture numérique
  • Diffuser des programmes scolaires et de découverte pédagogique sur les chaînes publiques
  • Favoriser sur l’audiovisuel public et privé la diffusion de films de cinéma art et essai, de films de cinéma de patrimoine et de documentaires à vocation pédagogique, à travers des quotas.
  • Garantir le revenu des intermittents du spectacle et des métiers d’art.

9

URGENCE « SCOLARITÉ » :
éviter de bricoler

Le problème :

La fermeture des établissements scolaires est effective depuis le lundi 16 mars, et ce au moins jusqu’aux vacances de printemps. Pour assurer une continuité pédagogique, des outils numériques sont mobilisés, comme Pronote ou les ENT (espaces numériques de travail) mais ils saturent à cause de l’afflux massif de connexions.

Les élèves et des parents doivent bricoler. Cela implique des journées décousues et la continuité scolaire n’est pas assurée. Comment bien étudier lorsque l’enseignant n’est pas à proximité et que les parents ne peuvent pas aider en cas de difficultés ? Comment bien étudier lorsqu’on vit dans un logement trop petit, trop bruyant sans espace pour soi ?

Nos mesures :

  • Nous demandons que les examens dans leur ensemble soient reportés afin que les programmes puissent être travaillés dans des conditions satisfaisantes, avec des enseignants face aux élèves ;
  • Puisqu’il n’incombe pas aux parents d’assurer les cours, nous demandons qu’il soit laissé le temps de rattraper les cours une fois la crise passée. Enseigner est un métier qui ne s’improvise pas et les programmes correspondent à une somme de savoirs et compétences à maîtriser ;
  • La crise sanitaire et les mesures de confinement qui en découlent mettent en avant l’inégal accès des élèves aux ressources selon qu’ils disposent ou non d’un ordinateur, d’une (bonne) connexion à internet. Pour prévenir ces situations qui ne rend que plus vive cette inégalité structurelle, il est nécessaire qu’un chèque numérique soit donné aux familles les plus pauvres afin qu’elles puissent acheter un ordinateur à leur enfant ;
  • Nous demandons la suspension de toutes les réformes en cours concernant le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse.

10

URGENCE « JUSTICE ET PRISON » :
protéger les personnes

Le problème :

Les premières mesures annoncées par le gouvernement concernant la justice et les prisons nous semblent insuffisantes. Leur mise en pratique en montre assez les failles. La situation en établissements pénitentiaires est à apprécier avec une attention particulière en ce temps de crise sanitaire. Comme pour de nombreux secteurs, cette crise exacerbe les difficultés tant pour les personnels que les personnes détenues. La responsabilité de la gestion de crise ne peut reposer sur le comportement d’un chef d’établissement ou d’un magistrat, il faut des mesures claires des autorités publiques. Il est urgent de réduire drastiquement le nombre de détenus pour limiter les risques de crise sanitaire, qui met aujourd’hui en danger la vie de celles et ceux qui y sont condamnés et de ceux qui les côtoient.

Nos mesures :

  • Exclure de la liste des contentieux essentiels les audiences visant au placement en détention ou en rétention, notamment les audiences de comparution immédiate, et donner la priorité à celles qui permettront au contraire de réduire le nombre de détenus, telles que celles devant les juridictions de l’application des peines ;
  • Suspendre les délais de procédure et les prescriptions le temps de la crise sanitaire ;
  • Autoriser à titre dérogatoire, le recours à la visio-conférence et les formations réduites de magistrat.es pour les contentieux urgents ;
  • Faciliter les sorties de prison pour toutes les personnes qui peuvent l’être : systématiser et généraliser les mesures déjà prévues par la loi comme le contrôle judiciaire pour les personnes prévenues, multiplier les aménagements de peine et anticiper la libération des personnes en fin de peine, etc. ;
  • Faire respecter autant que possible l’encellulement individuel en mobilisant les places vacantes en semi-liberté ou en centre de détention ;
  • Assurer un approvisionnement en matériel de protection pour les personnels et les personnes en détention.

11

URGENCE « SPÉCULATION » :
anticiper la crise économique à venir

Le problème :

L’économie mondiale entre dans une période de rupture qui sera particulièrement violente. Il faut dès maintenant prendre des mesures à la fois pour limiter l’impact de la volatilité des flux financiers sur l’économie et pour anticiper la désorganisation de l’économie productive qui aura lieu. Même si cette crise sera profondément différente de celle de 2008, nous avons suffisamment appris au cours des dix dernières années pour anticiper, et prendre des mesures rapides.

Nos mesures :

  • Ordonner à l’Autorité des Marchés Financiers de suspendre les cours boursiers pour deux mois renouvelables et de mettre en place des dispositifs de limitation des échanges de titres non-cotés ;
  • Mettre en place une Force opérationnelle Trésor/Caisse des dépôts/BPI chargée de gérer l’entrée de l’État au capital (ou d’étendre sa présence) des entreprises qui s’avèrent stratégiques dans la crise en cours et à venir (santé, infrastructures, pharmaceutique, transition écologique) ;
  • Ordonner à la direction du Trésor, avec la Banque de France, pour les 5 années à venir, de mettre en place un système de “circuit du Trésor”, qui permettra de financer les dépenses publiques au taux d’intérêt 0 afin de se protéger de la hausse possible des taux d’intérêt des banques centrales après le choc. ;
  • Rétablir immédiatement l’Impôt de Solidarité sur la Fortune et annuler tous les cadeaux faits aux riches depuis le début du quinquennat afin de dégager des marges d’action pour l’État au cours des années à venir ;
  • Décréter un moratoire sur le paiement des loyers pour les petits commerçant.es et artisans pour deux mois, renouvelable, afin de réduire drastiquement leurs charges, en particulier dans les grandes villes, et donc de limiter les faillites ;
  • Bloquer au niveau du 1er mars les prix à la consommation, et mettre en place un dispositif de surveillance des circuits alternatifs de distribution (en ligne en particulier). Procéder à la saisie immédiate des stocks de produits de première nécessité qui sont retirés du marché (produits sanitaires et alimentaires en particulier) ;
  • Adopter une politique d’État acheteur en dernier ressort : toute perte de chiffre d’affaires que subissent les entreprises touchées par le confinement est compensée par l’État. Ce dernier verse aux concernés un chèque équivalent au loyer, aux intérêts, aux dépenses de personnel et aux frais de fonctionnement. Si le chèque dépasse les besoins réels de l’établissement en question, l’excédent est converti en prêt sans intérêt et remboursé ultérieurement ;
  • Nationalisation temporaire de toute entreprise en difficulté agissant dans un domaine dont la production est reconnue comme essentielle dans la période.

Publiéle 22/03/2020

« Les connards qui nous gouvernent »

 

Frederic LORDON (site legrandsoir.info)

 

Bien sûr ça n’est pas moi qui le dis — ça non. C’est Claude Askolovitch. Plus exactement, Claude Askolovitch rapporte les propos d’un «  ami pneumologue  ». En même temps, on sent qu’il les endosse un peu. Ça n’est pas exactement lui qui le dit mais un peu comme si quand même. En tout cas, tous les papiers de la respectabilité sont dûment tamponnés : un journaliste de France Inter et d’Arte, on pourra difficilement plus en règle. Et donc tout d’un coup, sans crier gare, le voilà qui parle, ou laisse parler, de nos gouvernants comme de «  connards  ».

On se demande ce qui l’a piqué — en même temps il faut admettre : quand une vidéo appelée à demeurer dans la mémoire collective montre Agnès Buzyn, ci-devant ministre de la santé, déclarer fin janvier qu’évidemment le virus restera à Wuhan et qu’il n’y a aucune chance que nous en voyions jamais la couleur  ; quand, jusqu’au 12 mars après-midi, le ministre Blanquer assène qu’il n’y a aucune raison de fermer les écoles (moi aussi, comme Claude Askolovitch, j’ai un ami : dans la classe de sa fille, sept cas positifs, mais pourquoi embêter les parents avec d’inutiles soucis de garde  ?), et que le soir même la fermeture générale est annoncée  ; quand, dans un tweet à ranger sur la même étagère que la vidéo de Buzyn, Macron, comme un hipster du 11e arrondissement qui aurait fait l’atelier poésie au collège, nous invite — le 11 mars –- : «  Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, au fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté  », pour le 12 fermer les écoles, le 14 laisser son premier ministre annoncer un début de confinement général, et le 16 morigéner la population qui continuait sur la lancée de l’exemple qu’il lui donnait depuis des semaines  ; quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise.

Mais l’établissement des archives ne serait pas complet si l’on n’y ajoutait cette séquence, éloquente et synthétique entre toutes, de l’intervention de Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP au journal de France 2 samedi soir : «  Je supplie l’ensemble des Français d’appliquer les mesures annoncées  ». Martin Hirsch, passé sans transition de la démolition à la supplication.

La Supplication, c’est le titre d’un livre de Svetlana Alexievitch. Sur la catastrophe de Tchernobyl. Et c’est vrai qu’il y a du Tchernobyl dans l’air. Il va y avoir des «  nettoyeurs  ». C’est le nom qu’on donnait aux sacrifiés, ceux qu’on envoyait muni d’un linge sur la bouche et d’une paire de bottes, pelleter les gravats vitrifiés de radioactivité. Une aide-soignante sur Twitter publie le patron qui circule pour fabriquer «  soi-même à la maison  » des masques avec du tissu. On s’est beaucoup moqué des soviétiques, de Tchernobyl et du socialisme réel, mais vraiment, le capitalisme néolibéral, qui a déjà oublié son Three Mile Island et son Fukushima, devrait prendre garde à ne pas faire le malin. À l’hôpital en France en 2020, il y a pénurie de gel et de masques pour le personnel soignant — alors que des fractions considérables de la population devraient y avoir accès. Et l’on n’a sans doute encore rien vu : que se passera-t-il d’ici quelques semaines quand les hospitaliers laissés démunis, contaminés, vont commencer à tomber comme des mouches, et toute la structure du soin menacer de s’effondrer sur elle-même, les soignants devenant à-soigner — mais par qui  ? Mais zéro-stock, zéro-bed : c’était la consigne efficace des lean-managers — les zéro-managers. À qui ne reste plus que la supplication.

Il y a les zéro-managers et, donc, il y a les epsilon-journalistes : ceux qui commencent à crier aux «  connards  » quand la catastrophe est là. C’est-à-dire un peu tard. D’autres gens criaient aux «  connards  », depuis longtemps même, mais, Dieu toute cette radicalité  ! Toute cette violence   ! La démocratie c’est le débat apaisé et loin des extrêmes (qui se touchent). À France Inter, sur Arte, au Monde et à Libération, la raison est le nom de la mission : la violence, c’est pour la populace bornée en ses passions jaunasses, ou les fous furieux de «  l’ultra-gauche  ». Et puis tout d’un coup, un jour : «  connards  ».

Le problème avec les grandes catastrophes — financières, nucléaires, sanitaires — c’est qu’il vaut mieux les avoir vues venir de loin. C’est-à-dire avoir pris le risque de gueuler «  connards  » quand tout allait bien, ou plutôt quand tout semblait aller bien — alors que le désastre grossissait dans l’ombre. L’armement, et le réarmement permanent de la finance, donc des crises financières, y compris après celle de 2007 : connards. La destruction de l’école, de l’université et de la recherche (notamment sur les coronavirus, quelle ironie) : connards. La démolition de l’hôpital public : ah oui, là, sacrés connards. Le surgissement des flacons de gel désinfectant dans les bureaux de vote quand même les personnels soignants en manquent : hors catégorie.

Enfin «  hors catégorie  », c’est vite dit. Car, sur le front des connards aussi, la concurrence non faussée est féroce. Le Royaume-Uni, qui a les mêmes à la maison, est en train de découvrir la légère boulette de sa première stratégie basée sur la construction d’une «  immunité de groupe  » — soit, dans la perspective d’une épidémie récurrente, laisser délibérément infecter 50 à 60 % de la population pour y distribuer largement la formation d’anticorps, en vue de «  la fois d’après  ». Or, on peut jouer «  l’immunité de groupe  » avec la grippe saisonnière, par exemple, mais pas avec la peste. Où est le coronavirus entre les deux  ? Un peu trop au milieu semble-t-il. Suffisamment en tout cas pour que jouer la «  propagation régulée  », au lieu du containment rigoureux, finisse par se solder en centaines de milliers de morts — 510 000 dans le cas britannique selon les estimations d’un rapport de l’Imperial College. Ici la philosophie conséquentialiste (1) a la main lourde, et l’esprit de sacrifice généreux — mais pour les autres, comme toujours.

Or l’organe complotiste de la gauche radicale, Le Figaro, nous apprend qu’il y a bien des raisons de penser que la première réponse du gouvernement français a été fortement imprégnée, sans le dire évidemment, de la stratégie sacrificielle de «  l’immunité de groupe  » — «  certes, il y aura bien quelques morts, mais enfin c’est pour le salut futur de la collectivité  ». Vient le moment où, à Paris et à Londres, on s’aperçoit que «  quelques morts  », ça va plutôt faire une montagne de morts. De là le passage un peu brutal de la poésie collégienne au confinement armé. De là également la légitime question de savoir à combien ça nous met sur l’échelle Richter ouverte de la connerie gouvernante.

On comprend, dans de telles conditions de fragilité morale, que le gouvernement ait besoin d’en appeler à la «  guerre  » et à «  l’union nationale  ». C’est qu’autoriser le moindre départ de contestation menace de tourner en incendie général. Au vrai, la solidarité dont Macron fait ses trémolos zézayants, et qui est en effet très impérieuse, n’entraîne nullement d’être solidaire avec lui — juste : entre nous. Dans ces conditions, rien n’est ôté du devoir de regarder et de la liberté de dire : «  connards  », s’il s’avère.

Mais le monde social est comme un grand système d’autorisations différentielles. Les droits à dire, et surtout à être entendu, sont inégalement distribués. Ce qui est dit compte peu, et qui le dit beaucoup. Par exemple, avertir aux «  connards  » tant que France Inter dit que tout va bien est irrecevable. Il faut que France Inter passe en mode «  connards  » pour que «  connards  » puisse être dit — et reçu. On a bien compris qu’ici France Inter était une métonymie. La métonymie du monopole epsilon-journaliste. Qu’on ne dessille que le nez sur l’obstacle. Mais alors hilarité garantie : en cette matinée de premier tour des municipales, CNews nous montre Philippe Poutou votant à Bordeaux où il est candidat, et l’on manque de tomber à la renverse en entendant la voix de commentaire rappeler que «  Philippe Poutou représente un parti dont le slogan a été longtemps “Nos vies valent plus que leurs profits”, et je trouve que ce que nous vivons en ce moment est la mise en œuvre de ce principe  ». Voilà, voilà. Ils étaient si drôles ces trostkystes avec leurs slogans, eh bien, justement, venus du fond de l’URSS de Tchernobyl (ânerie historiographique de première, mais c’est comme ça que ça se range dans une tête de journaliste). Ils étaient si drôles. Et puis voilà qu’ils ont raison. On dit les trotskystes, mais là aussi c’est une métonymie — symétrique du monopole d’en-face.

En-face, précisément, à part cette drôlerie, rien ou presque. Claude Askolovitch n’est pas France Inter — il le sera quand, ès qualités et en son nom propre, il dira «  connards  » au micro, même de la part d’un «  ami  », plutôt que sur son compte personnel de Twitter. À Libé, on était il y a peu encore secoué de sarcasmes à l’idée qu’on pouvait faire argument du krach boursier contre la réforme des retraites — ces Insoumis.... Au Monde, toute mise en cause d’ensemble du néolibéralisme dans la situation présente vaut éructations excitées au «  Grand soir  ».

Mais le propre des grandes crises, comme situations à évolutions fulgurantes, c’est que les opinions aussi connaissent des évolutions fulgurantes. Par exemple, à quelques jours de distance, on reprendrait volontiers le sentiment de Lilan Alemagna que la connexion krach/réforme des retraites faisait tant rire. Ou celui d’Abel Mestre maintenant qu’il a pris connaissance des articles de son propre journal sur les projections de mortalité et la situation progressivement révélée de l’hôpital, manière de voir comment il apprécie le degré de changement qu’il faut faire connaître à l’ordre social présent. L’ordre social qui donne du «  héros  » en verroterie symbolique aux personnels hospitaliers, mais leur fait envoyer des mails leur expliquant qu’une infection au coronavirus ne sera pas reconnue comme maladie professionnelle (des fois qu’entre deux gardes ils aillent se déchirer en discothèque)  ; celui qui par la bouche de Martin Hirsch — encore — traite de «  scrogneugneu  » les médecins et infirmières qui ont dénoncé l’agonie matérielle de l’hôpital (présidée par lui), et ceci au moment même où il demande aux personnels retraités de venir reprendre le collier aux urgences, c’est-à-dire de rejoindre leurs collègues tous déjà positifs, Tchernobyl-style  ; celui qui célèbre l’éthique du service public il-y-a-des-choses-qu’on-ne-peut-pas-confier-à-la-loi-du-marché, mais maintient le jour de carence pour ses agents malades  ; celui qui sort les vieux à toute force dans l’espoir de sécuriser les majorités municipales du bloc bourgeois (©)  ; celui qui produit des personnages aussi reluisants que, mais ça alors  ! de nouveau Martin Hirsch — décidément à lui seul la synthèse ambulante du régime —, expliquant sur France Inter à des interviewers pourtant pas feignants de l’encensoir mais cette fois un peu estomaqués, qu’il y a des réanimations qui, que, comment dire… durent très longtemps, des deux trois semaines, alors que eh bien à la fin ça se termine plutôt mal, et du coup elles n’ont pas servi à grand-chose (les réanimations), en fait à rien, qu’on pourrait peut-être songer à débrancher un peu plus tôt, vu qu’il s’agirait de libérer le lit rapidement, rapport à zero-bed. Et maintenant, verbatim : «  Lorsque les réanimateurs jugeront que la réanimation n’a pour effet que de prolonger que de huit jours, ils feront le rationnel (sic) de ne pas se lancer dans une réanimation dont la conclusion est déjà connue  ». Mais le verbatim, c’est encore trop peu, il manque le bafouillement caractéristique de celui qui dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable, en sachant qu’il dit une monstruosité, un truc obscène, imprésentable. Parce que juger «  d’une réanimation dont la conclusion est déjà connue  », c’est, comme qui dirait, et d’ailleurs comme dit Ali Baddou, une «  responsabilité terrible  ». À quoi Hirsch répond, du tac au tac, que «  la responsabilité terrible, c’est effectivement d’en faire le plus possible, d’être hyper-organisés, de convaincre les autres qu’il faut se mobiliser à fond  » — au cœur de la question qui venait de lui être posée donc. Car on n’avait pas bien compris de quoi la responsabilité terrible est la responsabilité terrible : c’est de se serrer les coudes et d’être «  mobilisés à fond  »  ! Disons, les choses : contre tout ça, la proposition de tout renverser et de tout refaire qui, sous le nom-épouvantail de «  Grand soir  » effraye tant Abel Mestre, est finalement des plus modérées, en fait minimale.

Mais le propre de tous les propagandistes de l’ordre présent, c’est que le sens du dégoûtant ne leur vient que tardivement — s’il leur vient. On ne sait jamais vraiment jusqu’où les dominants doivent aller pour leur arracher un début de revirement, un commencement d’interrogation globale. Mais peu importe : les «  interrogations globales  », d’autres qu’eux se les posent, plus nombreux et, le temps passant, de moins en moins calmes. Jusqu’ici, les morts du capitalisme néolibéral, entre amiante, scandales pharmaceutiques, accidents du travail, suicides France Télécom, etc., étaient trop disséminés pour que la conscience commune les récapitule sous un système causal d’ensemble. Mais ceux qui arrivent par wagons, on ne les planquera pas comme la merde au chat. On les planquera d’autant moins que les médecins disent depuis des mois l’effondrement du système hospitalier, et que la population les a entendus. De même qu’elle commence à comprendre de qui cet effondrement est «  la responsabilité terrible  ». L’heure de la reddition des comptes politiques se profile, et elle aussi risque d’être «  terrible  ».

En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics. La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : «  L’État compte les sous, on va compter les morts  ». Nous y sommes.

Pour l’heure on dit «  connards  », mais il ne faut pas s’y tromper : c’est peut-être encore une indulgence. Qui sait si bientôt on ne dira pas autre chose.

En fait, tout ce pouvoir, s’il lui était resté deux sous de dignité, aurait dû endosser le désastre déjà annoncé en face du public, reconnaître n’avoir rien compris ni à ce que c’est que vivre en collectivité ni à ce que l’époque appelle. Dans ces conditions, il aurait dû se rétrograder au rang de serviteur intérimaire, de fait en charge de la situation, pour annoncer qu’il se démettrait sitôt la crise passée. Tout le monde a compris que ça n’est pas exactement ce chemin que «  ceux qui nous gouvernent  » ont l’intention d’emprunter. Disons-leur quand même que, sur ce chemin, ils seront attendus au tournant.

 

Frédéric Lordon

Publié le 15/03/2020

Pourquoi EELV s’en prend-elle violemment à la gratuité des transports en commun urbains ?

 

Paul ARIES (site legrandsoir.info)

 

L’Observatoire International de la Gratuité propose cette tribune en réponse au texte contre la gratuité des Transports en Commun paru sur le site de Politis de la part d’EELV...

LGS la publie d’autant plus volontiers que nous avons été partenaires du Forum national de la gratuité organisé à Lyon par cet organisme et notre ami Paul Ariès en janvier 2019. Nous y sommes intervenus avec deux de nos administrateurs et nous avons rencontré et apprécié politiquement l’élue lyonnaise Nathalie Perrin-Gilbert, actuelle candidate à la mairie de Lyon et cible d’EELV.

EELV de LYON/Métropole attaque violemment le principe même de gratuité des transports en commun urbains qualifié de "mesure électoraliste", de "mesure antisociale", de "mesure antiproductive" donc anti-écolo.
L’attaque virulente d’EELV Lyon/Métropole contre la gratuité choisit délibérément d’ignorer que le débat existe (ou existait ?) au sein d’EELV sur cette question, que des listes EELV, comme celle de Roubaix, proposent cette gratuité, qu’ Eric Piole, le Maire EELV de Grenoble, s’est prononcé, à titre personnel, en faveur de la gratuité universelle des transports en commun urbains, qu’EELV avait participé au Forum national de la gratuité organisé par l’Observatoire International de la Gratuité le samedi 5 janvier 2019 à Lyon.

Le site EELV des Yvelines reconnait pourtant que la gratuité des TC à Dunkerque
a permis d’augmenter le nombre d’usagers de 65 % "dont de nombreux automobilistes qui laissentdésormais leur voiture au garage", 10 % des utilisateurs ayant même revendu leur deuxième voiture.

Cette haine de la gratuité, accusée soudainement de tous les maux par des édiles d’EELV, est donc une très mauvaise nouvelle pour l’écologie sociale et populaire et pour les élections de dimanche.

On savait déjà EELV favorable à la remise en cause du clivage droite/gauche,
on découvre EELV favorable à une remise en cause du clivage libéral/antilibéral, marchand/antimarchand.

Pourquoi cet alignement d’EELV Lyon/Métropole sur les pires positions des ennemis de la gratuité ?
Ce parti-pris du réalisme comptable est le signe des alliances contre-nature mises en place depuis 19 ans au Grand-Lyon puis au sein de la Métropole de Lyon entre EELV, le PS et... LREM !

EELV Lyon/Métropole partage donc le bilan de la majorité sortante, ayant participé à ses exécutifs.
Cette haine de la gratuité serait-elle une façon de camoufler qu’elle partage le bilan de Gérard Collomb ?
Ce parti-pris du réalisme comptable est aussi un mauvais signal car il pourrait faire craindre de nouvelles alliances contre nature consistant à faire demain du Collomb sans Collomb...
Ce part-pris du réalisme comptable explique qu’EELV fasse ses choux gras des études financées et réalisées par des adversaires irréductibles de la gratuité, à Lyon comme ailleurs... notamment les Lobby privés et publics responsables de la crise actuelle des transports.
EELV-Lyon-Métropole ne recule pas devant le fait de qualifier la gratuité de "mesure antisociale", car la gratuité concernerait aussi bien les riches que les milieux modestes, voire les pauvres...

Signe qu’EELV ne sort pas de la logique des tarifs sociaux qui ne va pourtant jamais sans condescendance ni flicage et qui a fait la preuve de son incapacité à changer le système.
On imagine mal Jean Jaurès prôner simplement la gratuité de l’école pour les gosses de pauvres.
EELV Lyon/Métropole se rend-elle même compte que dire que ceux qui peuvent payer doivent payer, concernant les transports en commun, pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’école ou à la santé ?
J’accuse EELV Lyon/Métropole de développer un discours sapant la logique de la sécurité sociale.
Chacun paye au moyen de la fiscalité et bénéficie des services en fonction de ses besoins.
EELV explique doctement que la gratuité va conduire à la saturation de certaines lignes... ce qui est bien la preuve que la gratuité augmente la fréquentation et répond à un besoin....
C’est d’ailleurs, pour cela, que la gratuité n’est pas seulement la suppression de la billetterie, mais une transformation de l’offre donc aussi le choix de nouveaux investissements...
On peut choisir soit d’adapter la demande à l’offre en préservant le principe du système marchand (puisque toutes les études prouvent que les tarifs sociaux restent trop chers pour les pauvres) soit d’adapter l’offre aux besoins légitimes en se donnant les moyens de financer les choix de société.
Car ce que ces écologistes libéraux ne comprennent pas c’est que la gratuité, pas plus que le service public, n’est une modalité de gestion des biens communs mais bien une conception différente de la société.

La gratuité n’est donc pas une mesure électoraliste, comme le prétend méchamment EELV mais un outil de transformation urbaine, en faveur du ralentissement et de lutte contre la gentrification.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une gratuité construite dans tous les domaines, comme celle, d’ailleurs, des routes, des trottoirs et, bien sûr, des pistes cyclables..
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV , est une mesure sociale
dans la mesure où elle distribue du pouvoir d’achat non monétaire.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une mesure écologique
car elle rompt avec la civilisation de la voiture et avec la satisfaction individuelle des besoins.
Cette gratuité, que nous défendons contre EELV, est une mesure politique
car l’enjeu est bien de multiplier les îlots de gratuité (eau et énergies élémentaires,
services culturels et funéraires, cantines scolaires, activités périscolaires, etc) avec l’espoir qu’ils deviennent des archipels de gratuité puis de nouveaux continents.

Quoi qu’en dit EELV Lyon/Métropole la gratuité c’est bon pour les usagers, les personnels et la planète.
Comment EELV ose-t-elle opposer la gratuité des TC et l’urgence climatique ?
La mouche qui a piqué EELV/Lyon-Métropole c’est celle d’une écologie libérale !
Nous ne voulons pas de cette écologie qui considère que donner un prix à toute chose serait bon.

Nous ne voulons pas de cette écologie d’hommes et de femmes patronnesses adeptes des tarifs sociaux.

Paul ARIES

Observatoire International de la Gratuité
Directeur de l’Observatoire International de la Gratuité
auteur de Gratuité vs capitalisme (éditions Larousse).

PS Cette attaque parue sur Politis contre le principe même de gratuité est reprise désormais dans de nombreuses villes par des militants/candidats EELV)

URL de cet article 35764
https://www.legrandsoir.info/pourquoi-eelv-s-en-prend-elle-violemment-a-la-gratuite-des-transports-en-commun-urbains.html

Publié le 11/03/2020

Dans les villes gérées par le RN : budgets sociaux sabrés, démocratie entravée, indemnités des maires augmentées…

 

par Collectif (site bastamag.net)

 

Que s’est-il passé pendant six ans au sein des quatorze villes gérées par le RN/FN ? Le collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes livre, avec les éditions Syllepse, son bilan de la gestion communale par l’extrême droite. En voici quelques illustrations.

Quatorze villes françaises sont aujourd’hui gérées par des maires d’extrême droite, ainsi que deux arrondissements de Marseille. Qu’y font-ils ? Quelle y est leur politique ? À l’approche des municipales, le collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa) [1] et les éditions Syllepse publient un nouveau bilan de la gestion municipales des villes gérées par des maires venus du Front national/Rassemblement national, le livre Lumière sur villes brunes. En voici des extraits au sujet de quatre villes : Mantes-la-Ville (Yvelines), Hayange (Moselle), Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), Orange (Vaucluse), Congolin et Luc (Var).

À Mantes-la-Ville, le maire RN s’augmente mais coupe drastiquement les budgets sociaux

C’est la seule ville d’Île-de-France administrée par le RN, mais les élections de 2017 y ont été très décevantes et montrent que son implantation n’est pas vraiment assurée [2]. Ces déboires n’empêchent pas le maire de veiller à la défense de ses intérêts propres. En juin 2017, il a augmenté son indemnité de maire de 7 %. Ce qui, ajouté à ses indemnités de conseiller régional et d’élu à la communauté urbaine, lui permet d’atteindre un confortable total mensuel brut de 7350 euros. L’opposition dénonce cette opération et rappelle que « le maire, en trois ans, a divisé les subventions aux associations par deux, baissé le nombre d’agents municipaux de près de 20 % [...], supprimé au maximum tout ce qui a trait au social, en expliquant que les finances municipales vont mal et qu’il faut faire des économies... » !

Cyril Nauth, le maire Front/Rassemblement national de Mantes-la-Ville, continue discrètement de mettre en œuvre sa politique inégalitaire et discriminatoire. Comme dans toutes les municipalités d’extrême droite, c’est l’argument de la « bonne gestion » et de la diminution des impôts locaux qui sert à justifier la politique menée. Nauth affirme qu’il gère la ville en « bon père de famille » et dans ses vœux 2018 il s’est engagé « à continuer dans la voie du sérieux et de l’exemplarité en matière budgétaire ». Qu’en est-il réellement ?

Lorsqu’on regarde plus précisément les décisions prises, ces économies servent surtout à justifier la diminution, voire la suppression, des structures d’aides sociales (CVS, missions locales pour l’emploi...) et des subventions aux associations (FC-Mantois, LDH, le Comité des fêtes, l’école d’arts plastiques...) dont il aimerait réduire les activités. Elles servent aussi de prétexte pour réduire le nombre d’agents publics, donc des services à la population.

Mais ne sont pas citées les dépenses liées à son acharnement contre les demandes de permis de construire d’une mosquée et d’un centre culturel musulman (plus de 100 000 euros de frais de justice). Ni les frais d’un audit financier pour un bilan d’autosatisfaction à mi-mandat largement diffusé dans la ville. Ni encore le budget renforcé de la police municipale et de la vidéosurveillance...

À Hayange, Fabien Engelmann coupe l’électricité et le chauffage au Secours populaire

Depuis le 30 septembre 2016, la municipalité avait coupé le gaz et l’électricité à l’association du Secours populaire, lui demandant en même temps de quitter – sans préavis – les locaux appartenant à la ville qu’elle occupait depuis 2005. La mairie reprochait à l’association son caractère « politisée et pro-migrants », alors qu’elle vient en aide aux nécessiteux sans distinction d’origine. Le Secours populaire de Hayange compte environ 1000 bénéficiaires de ses aides.

Le 19 décembre 2017, le tribunal de grande instance de Thionville (Moselle) – saisi en référé, donc pour une procédure d’urgence, depuis octobre 2017 – a ordonné à la ville de rétablir le gaz et l’électricité avec effet immédiat. Cela sous la menace de devoir payer 1500 euros d’astreinte pour le premier jour de retard, puis 500 euros pour chaque jour de retard. La mairie devra aussi verser 1500 euros d’indemnités à l’association. La mairie a annoncé son intention de faire appel de cette décision et de saisir le tribunal pour lui demander l’expulsion du Secours populaire de ses locaux.

 

À Hénin-Beaumont, Steeve Briois installe des caméras partout

Dès 2016, la mairie FN d’Hénin-Beaumont avait prévu l’installation de 110 caméras de surveillance à travers la ville (de moins de 30 000 habitant·es) et d’un centre de supervision, pour un coût global budgété de 531 000 euros.
Or, l’installation effective du dispositif de vidéosurveillance a pris du retard, puisque la mairie d’extrême droite avait tablé sur une aide financière de l’État de 300 000 euros, via le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FPID). Or, au moins jusqu’ici, l’État a un peu traîné les pieds, face à l’enthousiasme de la mairie FN.

Alors que l’ex-FN devenu RN poursuit tranquillement sa politique d’implantation locale et de préparation des municipales de 2020, sa gestion locale a fait, ces derniers mois, peu de vagues publiquement. La volonté de certaines municipalités d’extrême droite d’afficher une « normalité » vers l’extérieur y contribue autant que le comportement des médias, dont l’attention s’est détournée de la gestion des mairies FN/RN à partir du moment où l’actualité n’y apparaissait pas « spectaculaire » ou sensationnelle.

Hénin-Beaumont, la seule municipalité que le FN a prise en 2014 avec une majorité absolue dès le premier tour des élections municipales, a toujours été le laboratoire de cette stratégie du « peu de vagues ». Le maire de la ville, Steeve Briois, étant aussi vice-président du FN, ex-secrétaire général ainsi que député européen, il occupe les hautes positions dans l’appareil du parti parmi les maires d’extrême droite en place.

Au cours du premier semestre 2018, l’attention publique et médiatique a surtout été attirée sur la municipalité d’Hénin-Beaumont à l’occasion de plusieurs procès qui impliquent des acteurs politiques locaux, à la fois de l’équipe municipale mais aussi de l’opposition. Du côté de la municipalité, des poursuites sont en cours depuis l’automne 2017 contre l’adjoint à la culture du maire, Christopher Sczcurek, pour diffamation. Une adresse IP avait été identifiée comme appartenant à cet élu et entre décembre 2015 et décembre 2016, plusieurs articles à caractère diffamatoire avaient été publiés à partir de cette adresse. Il s’agissait avant tout d’attaques contre le quotidien régional, La Voix du Nord : « La propagande gauchiste de la VDN continue », « La VDN est à la botte de l’opposition et certains journalistes se couchent » ; « La VDN aux ordres de la gauche ». L’élu est mis en examen, pour ces propos, depuis le 3 octobre 2017.

Le 6 février 2018,le Parlement européen a voté la levée de l’immunité parlementaire de Steeve Briois, sur la demande du parquet de Douai. Ceci afin de permettre des poursuites pour des propos qualifiés d’injures publiques, que le maire avait publié le 23 décembre 2015 sur sa page Facebook et qui visait l’élu d’opposition David Noël (PCF). Ce dernier était accusé, notamment, de « haine » contre la ville. Du côté de l’opposition, l’élue écologiste Marine Tondelier, l’une des plus actives à tenir tête à la municipalité FN/RN, a été à son tour mise en examen, comme l’a annoncé la VDN le 7 juillet 2018. En cause, plusieurs passages du livre qu’elle a publié en mars 2017 sous le titre Nouvelles du Front, où elle relate les intimidations et les pressions exercées par l’équipe municipale contre ses détracteurs locaux.

- La face cachée d’une ville gérée par le Front National : une élue écologiste raconte

À Orange, Jacques Bompard muselle l’opposition

Depuis le début de ses mandats (en 1996), Jacques Bompard [ancien du FN, fondateur du parti Ligue du Sud, allié à divers groupes d’extrême-droite, mais concurrent local du FN/RN, ndlr] essaye de museler toute opposition. Cette politique s’amplifie au dernier trimestre 2017 : lors du conseil municipal du 29 octobre, la mairie ne fournit pas les documents nécessaires à la connaissance des dossiers, notamment le très épineux PLU (plan d’urbanisme). Lors du conseil municipal du 23 novembre, il suspend la séance dès que l’opposition prend « trop longtemps » ou de façon « intempestive » la parole et donne un blâme à l’une de ses représentantes...
Il préfère informer via les panneaux d’information électroniques municipaux (à côté de l’annonce du loto et du vide-greniers) : « Suite aux débordements aux conseils municipaux, le maire procédera directement au vote chaque fois que l’opposition lui déniera le droit de répondre. » Fin des débats et belle démonstration de démocratie.

M. Bompard a une vision bien particulière de la démocratie. Par exemple, son contournement de la loi sur le cumul des mandats. À la suite des élections législatives, M.Bompard en plus de son mandat obtient celui de député, ce qui n’est plus possible avec la nouvelle loi. Pas grave, ce grand défenseur de la démocratie a une stratégie pour garder tous les pouvoirs en mains : démissionner de son mandat de maire, pour être dans les clous dans un premier temps, puis se faire réélire par le conseil municipal (la dernière élection étant celle qui donne mandat) le 25 juillet, et en même temps, continuer à agir au sein de l’Assemblée nationale via sa suppléante.

À Congolin, le maire RN se vante d’être hors la loi

Le dévoilement de plusieurs heures d’enregistrements de conversations téléphoniques entre le maire, un notable bistrotier et son fils, en février 2017, est édifiant : menaces et chantages à peine voilés, mépris affiché des petits commerçants, cynisme vis-à-vis de sa propre majorité qualifiée de « liste de débiles que je trimbale » accusée de « demander des choses pour eux » dans leur « pré carré ». La cerise sur le gâteau arrive quand il parle de lui-même : lui qui est « prêt à tout » pour rester maire « ad vitam aeternam », qui se vante d’être un « vrai petit écureuil » qui a mis de l’argent partout, et pas seulement en Croatie, et qui explique à son interlocuteur qui lui certifiait n’avoir jamais fait les choses hors la loi : « Tu as bien de la chance, moi j’ai fait ça toute ma vie. »

Quel vent de panique a poussé Marc-Étienne Lansade à se lâcher ainsi et pourquoi, un an après, les enregistrements sont-ils sortis ? Le contexte politique l’explique : après de nombreuses défections, la majorité municipale ne tenait plus qu’à un fil et des élections anticipées se profilaient. Le maire préparait déjà les élections de 2020 en voulant « faire une liste divers droite, avec tous les gens normaux ». Pour ce faire, il voulait des déclarations publiques d’allégeance de notables de la ville et était prêt à toutes les pressions dans ce but ; il ne les a pas obtenu, par contre, il a réussi à « retourner » un conseiller municipal de l’opposition et à écarter ainsi provisoirement le spectre d’un retour aux urnes anticipé.

Et maintenant ? Sur le plan judiciaire, les enregistrements saisis par la gendarmerie de Saint-Tropez ont atterri sur le bureau du procureur de la République à Draguignan. On attend les suites. Sur le plan politique, les espoirs de reclassement « divers droite » du maire sont très compromis et le fossé avec son opposition de droite, ses ex-colistiers « traîtres » et les notables cogolinois n’a jamais été si profond. Signe des temps, en mai, le maire a une fois de plus demandé au conseil municipal la protection juridictionnelle pour lui-même dans cette affaire. Mais le quorum n’étant pas atteint, il s’est permis de voter, ce qui est contraire à la loi vu qu’il est directement concerné.
L’opposition a saisi le préfet pour faire annuler cette délibération. Un deuxième vote a eu lieu au conseil municipal du 26 juin pour confirmer celui du mois précédent.

Cette histoire nauséabonde n’empêche pas la mairie de continuer son Monopoly juteux. Ainsi, le 13 juin, Var Matin annonçait que la régie municipale du port des Marines de Cogolin avait fait l’acquisition d’un ensemble immobilier pour 3 millions d’euros pour y installer un yacht-club et qu’elle allait emprunter 6 millions d’euros en 2018.

Au Luc, valse des directeurs, menaces et charte « Ma commune sans migrant »...

Finis les états d’âme qui caractérisaient les deux maires précédents qui ont jeté l’éponge dans la commun varoise du Luc. Avec Pascal Verrelle, Le Luc dispose d’un maire FN droit dans ses bottes. D’abord, il fait le ménage dans ses services. On en est au quatrième directeur général des services ; ensuite, afin d’augmenter son pécule, le maire s’est fait voter une indemnité supplémentaire forfaitaire pour frais de 350 euros par mois. Mais surtout, le maire n’a pas peur de payer de sa personne. Il se permet des menaces physiques contre un responsable de l’association Ensemble pour Le Luc, membre de la Codex 83 (Coordination départementale contre l’extrême droite) ; une plainte a été déposée avec preuve enregistrée de cette « conversation » à l’appui.

Depuis octobre 2017, le maire a trouvé son nouveau cheval de bataille : les migrants. Prévoyant, il avait fait adopter en 2016 par le conseil municipal une charte : « Ma commune sans migrant ». Ensemble pour Le Luc l’a contestée devant le tribunal administratif mais a été débouté. Informé fin octobre 2017 par le préfet de l’arrivée probable d’ici début 2018 d’une trentaine de migrants dans un foyer sur sa commune, le maire s’est fendu d’une lettre aux habitants du Luc, où il accusait les migrants d’être des « clandestins » de faire peser sur Le Luc un risque économique car cela fera fuir des investisseurs... Heureusement, dans le Var, comme dans beaucoup d’autres régions, la solidarité concrète avec les migrants s’organise et ce n’est pas cette prose honteuse qui la freinera, même au Luc.

Collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa)

Quelques-unes de nos enquêtes sur le RN/FN :

- Egalité salariale, santé des travailleurs, droits des femmes : au Parlement européen, le FN vote contre ou s’abstient
 Austérité budgétaire, abandon des familles modestes, vision néolibérale du travail : le véritable programme du FN
 Ce que fait réellement l’extrême droite quand elle arrive au pouvoir en Europe

Lumière sur mairie brunes. Tome 3. Coordinateur : Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa), Éditions Syllepse. Février 2020.

Notes

[1] Visa est une association intersyndicale composée de structures syndicales de la FSU, de l’Union syndicale Solidaires, de la CGT, de la CFDT, de la CNT, de l’Unef et du syndicat de la Magistrature.

[2] Au 1er tour de la présidentielle, c’est Jean-Luc Mélenchon qui est arrivé en tête avec 28,5 % des voix. Au second, Marine Le Pen y a été largement battue (32 %) par Emmanuel Macron. Aux législatives, marquées par une très forte abstention (69%), le candidat FN n’a pas obtenu la majorité dans la ville, ndlr.

Publiéle 06/03/2020

 

« Il faut parler de classes sociales et non pas simplement d’inégalités » – Entretien avec Didier Eribon

 

Par Noemie Cadeau (site lvsl.fr)

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Didier Eribon est revenu pour Le Vent Se Lève sur son parcours atypique d’intellectuel transfuge de classe, ainsi que sur Retour à Reims, essai qui a fait date en ouvrant  une voie nouvelle à l’écriture autobiographique sur le mode de l’introspection sociologique. Nous avons évoqué son prochain livre qui portera sur la question politique du vieillissement, et la représentation des exclus qui n’ont pas voix au chapitre. Il nous livre son regard précieux sur l’actualité des mouvements sociaux, ainsi que sur l’évolution du vote ouvrier vers l’extrême-droite et la désintégration de la classe ouvrière. Deuxième volet d’un entretien réalisé par Noémie Cadeau et retranscrit par Jeanne du Roure et Victoire Diethelm. Découvrez la troisième partie de cet entretien ici.

LVSL – Votre ouvrage sera donc finalement un livre sur la représentation politique, qui s’intéresse au cas limite des gens qui n’ont pas voix au chapitre. Dans quelle mesure cette question peut-elle être élargie à d’autres groupes sociaux et quelles sont les conséquences politiques à en tirer ?

D.E. – Cette question peut en effet s’élargir aux chômeurs, par exemple, pour qui il n’est pas facile de se mobiliser puisque, par définition, ils sont isolés (hors d’un lieu de travail), mais aussi aux personnes handicapées, à mobilité réduite, etc. La question de la représentation est une question politique centrale puisque l’on a très souvent en tête cette idée que les gens qui souffrent, qui sont victimes de discrimination, d’exploitation, d’oppression, vont se mobiliser. Mais n’est-ce pas, en partie du moins, la mobilisation, et donc le regard politique, la théorie politique qui constituent un groupe comme groupe, en regroupant sous un même regard, dans une même action, des ensembles d’individus qui vivent séparément, dans la « sérialité » aurait dit Sartre, et dans une certaine impuissance, des situations identiques. Et par conséquent, le « représentation » politique, la « délégation », est presque toujours un élément décisif. Il faut que quelqu’un parle – ou que quelques-uns parlent – pour les autres.

On pourrait aller jusqu’à avancer, par exemple, que la « classe ouvrière » n’existe, en tant que « classe », qu’à travers des discours théoriques, des représentations politiques, associatives… Ce que Bourdieu appelait « l’effet de théorie ». Ma mère, quand elle était ouvrière, dans les années 1970, participait aux mobilisations syndicales, aux grèves, dans l’usine où elle travaillait, qui comptait 1700 ouvrières et ouvriers, dont 500 étaient syndiqués à la CGT, ce qui formait évidemment une force mobilisée ou mobilisable assez considérable. Par cette participation à la grève, par sa résistance à l’oppression patronale, ma mère s’inscrivait dans la longue histoire du mouvement ouvrier : elle était donc un sujet politique. Devenue retraitée, elle a, en grande partie, cessé de l’être et l’a été encore moins quand elle est devenue dépendante physiquement. C’est ce qui explique pourquoi mes parents se sont mis à voter pour le Front National : ils étaient désormais coupés du collectif auxquels ils appartenaient quand ils étaient ouvriers et qui existait à travers des structures syndicales (la CGT) ou politiques (le Parti communiste) et leur mode de protestation s’est transformé du tout au tout, passant d’un vote de gauche ancré dans une appartenance collective à un vote d’extrême-droite arrimé à une situation et à un sentiment d’isolement.

Quand Thomas Ostermeier a adapté Retour à Reims, nous sommes allés filmer les lieux où j’avais vécu et l’usine, désaffectée depuis dix ans et délabrée, où travaillait ma mère. Il y avait des affiches de Marine Le Pen partout. Les générations suivantes sont parties travailler dans d’autres usines ou plus probablement sont devenues des chômeurs, ou occupent des emplois précaires. Il faut analyser cette précarisation pour comprendre les phénomènes politiques d’aujourd’hui. Les 1700 ouvriers ne sont plus là… Où sont les syndiqués de la CGT ? Où sont les cartes d’adhérents au syndicat ? Un chômeur, un travailleur précaire, un travailleur à l’emploi « ubérisé » (vous avez sans doute vu les films magnifiques et terribles de Ken Loach, Moi, Daniel Blake et Sorry we missed you) ne peuvent plus être des sujets politiques de la même manière que l’étaient dans les années 1960 et 1970 les ouvriers syndiqués dans les grandes usines. Cette force mobilisable, collective n’existe plus, sauf en certains endroits, dans certaines conditions. Et cette atomisation, cette individualisation des existences et des rapports à la politique rend possible tous les égarements, toutes les dérives, toutes les transformations politiques auxquelles on a assisté (la montée de l’extrême-droite, du « populisme de droite ») qui mettent en évidence une réorganisation et une reformulation de la constitution de soi-même, comme sujet politique dans les classes populaires.

Mais ce ne sont pas seulement les mutations économiques qui ont fait disparaître la « classe ouvrière », ce sont aussi le déplacement vers la droite des discours politiques. Dans Retour à Reims, mais avant cela, dans le livre qui a précédé celui-ci, en 2007, D’une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, j’ai analysé comment l’idée de « classe ouvrière », et même l’idée de « classe sociale » », avait été déconstruite par le travail idéologique mené par des cercles néoconservateurs (la Fondation Saint-Simon, notamment, qui regroupaient des universitaires, des hiérarques du journalisme, des grands patrons…) : il s’agissait de faire prévaloir la notion de « responsabilité individuelle » en s’attaquant aux modes de pensée qui s’organisaient autour des notions de classes sociales, de déterminismes sociaux, et aussi de conflictualités, de luttes sociales… Il s’agissait de défaire tout ce qui ressortissait à l’inscription des individus dans des espaces sociaux, de tout ce qui se référait à du « collectif » – du « collectivisme » selon eux – dans l’analyse des vies et des modalités de déroulement de celles-ci. Ce qui avait été au cœur de la pensée de droite, et ressassé obsessionnellement par la pensée de droite depuis des décennies, se trouvait désormais promu par ces idéologues néo-aroniens (ils ne cachaient pas que leur démarche s’inspirait de Raymond Aron, ce qui suffisait à indiquer qu’il s’agissait très clairement d’une démarche de droite, foncièrement de droite) comme la nécessaire « modernisation » de la pensée de gauche. Cette entreprise, soutenue par les médias mainstream, avait pour fonction de légitimer le glissement vers la droite de tout le champ intellectuel et politique, et notamment celui du Parti socialiste, qui était en train de renoncer à tout ce qui faisait que la gauche était la gauche. Cette logique néoconservatrice a consisté non seulement à évacuer toute analyse en termes de classes sociales, mais aussi d’exploitation, d’oppression, de domination. Il n’y avait plus que des individus, responsables de leur sort, et qui devaient accepter de « vivre ensemble » dans un nouveau « pacte social » (c’est-à-dire accepter leur condition, et se soumettre en silence au pouvoir et aux gouvernants). L’ennemi de ces idéologues, c’était bien sûr la pensée de gauche, et la pensée sociologique (toujours assimilée dans l’imaginaire de la droite au « « social » honni, au « socialisme » encore plus honni…).

Il faut bien voir que c’est avec ce déblaiement préalable de la pensée de gauche comme arrière-fond qu’il a été possible de substituer à l’idée de classes, de déterminismes de classe, etc., la simple idée, hier, de « stratifications » ou, plus récemment, d’« inégalités ».

L’économiste Thomas Piketty est un symptôme éloquent de cet appauvrissement politique de la pensée. Il faisait d’ailleurs partie de la Fondation Saint Simon et publie ses livres dans une collection dirigée par l’un des principaux animateurs de ce défunt cénacle idéologique (Rosanvallon). N’oublions pas que ce sont ces gens-là qui, en 1995, avec la CFDT (bien sûr !) soutenaient activement le Plan Juppé de réforme des retraites que la grande mobilisation sociale a réussi à faire échouer. Piketty a écrit un livre sur le Capital au XXI ème siècle dans lequel on ne trouve pas la moindre théorie du capital. Le capital, pour lui, c’est le patrimoine économique qui se transmet par héritage. Mais on se demande d’où vient ce patrimoine, comment il s’est formé, comment il se reproduit ? Il n’est jamais question dans ce livre de l’usine, du travail, de l’exploitation, des ouvriers. Il ne parle pas du capital social, ni du capital culturel qui est l’un des instruments les plus importants de la reproduction des structures sociales et donc de la perpétuation des structures de la domination (car c’est le mot qu’il convient d’employer). Et ne pas en parler, ne pas même s’en préoccuper, c’est ratifier l’existence du système tel qu’il est et donc contribuer à sa légitimation. Ce que, d’ailleurs, il fait explicitement. Dans ce gros livre sous-théorisé (il publie de très gros livres, que personne ne lit, pour impressionner et intimider par le nombre de pages, et masquer ainsi la minceur de sa contribution intellectuelle), qui n’est qu’une succession de tableaux sans réflexion sur les structures sociales, il se contente de distinguer des différences de revenus entre des catégories de la population. Ce ne sont plus des « classes sociales », mais des niveaux dans des tableaux. D’où la remarque aussi stupide que violente dans l’introduction de son livre où il s’en prend à la « pensée paresseuse », celle qui entend lutter contre toute forme d’inégalités, car, déclare-t-il, il convient de réaffirmer qu’il y a des inégalités justes, celles qui sont fondées sur le travail et le mérite (c’est une citation ! on voit à quoi mène la philosophie politique rawlsienne qu’il a sans doute puisée dans les écrits de ses amis de la revue chrétienne Esprit). Il devrait aller expliquer cette magnifique pensée non-paresseuse à la femme de ménage qui nettoie son bureau tous les soirs, aux éboueurs qui vident ses poubelles, aux ouvriers qui fabriquent les objets techniques dont il se sert… Son problème dans ce livre, de toute évidence, ce n’est pas qu’il y ait des inégalités, c’est qu’un cadre « méritant » (ou un professeur à l’École d’économie de Paris) dispose de revenus inférieurs à un ceux d’un rentier. Cette idéologie méritocratique est un magnifique exemple de justification des inégalités (car ce cadre ou ce professeur d’université ont eu accès à des parcours scolaires privilégiés dont ont été privés tous les autres) et il aurait dû citer son propre livre dans celui qui a suivi, consacré à la justification des inégalités. Là encore, dans son récent (et tout aussi limité intellectuellement), Capital et idéologie, il réduit la reproduction du capital aux idéologies qui le justifient, sans se demander si le système capitaliste ne repose pas sur d’autres fondements que des discours de légitimation. Le colonialisme sur lequel s’est fondé le capitalisme moderne n’est pas simplement une idéologie. L’économiste américain James Galbraith (parmi tant d’autres auteurs) a démoli ce livre à juste titre, dans un article féroce, et même empreint d’indignation. Si ces avalanches de tableaux statistiques n’aboutissent qu’à recommander aux gouvernement sociaux-démocrates – ou aux candidat.e.s  sociaux-démocrates dont il aime à être le conseiller -d’augmenter la taxation des plus hauts revenus, on peut se dire que c’est beaucoup de pages pour pas grand-chose, et beaucoup de bruit pour rien (je parle de bruit, parce que ses livres font l’objet d’une promotion publicitaire tapageuse par les mêmes médias – Le Monde, Libération, L’Obs…-  que ceux qui ont été les vecteurs de la révolution néo-conservatrice dans les années 1980 et 1990 et dont, bien sûr, les directeurs appartenaient à la Fondation Saint Simon, et qui s’émerveillent qu’une pensée de gauche renaisse, alors qu’ils ont participé à la démolition de la pensée de gauche, et que ce qu’ils applaudissent aujourd’hui est tout sauf une pensée de gauche ; quand Le Monde, Libération et L’Obs chantent en chœur les louanges d’un « renouveau de la pensée de gauche », on peut être certain que ce n’est pas de la pensée, et que ce n’est pas de gauche).

Ce ne sont pas les inégalités qu’il convient d’étudier comme de simples niveaux différenciés de revenus, mais la structure de classes de la société qui en fonde la réalité et la perpétuation. Le mot « inégalités » fonctionne ici comme un concept-écran – qu’on essaie de faire passer en contrebande pour un concept critique, ce qu’il n’est absolument pas – qui sert à masquer ce qui est en jeu : non pas une simple distribution différentielle des revenus qui bénéficierait aux rentiers au détriment de ceux qui devraient en bénéficier en vertu de leur travail et de leur mérite, mais un système social d’exploitation et d’oppression.

Le mot « inégalités » fonctionne comme un concept-écran qui sert à masquer ce qui est en jeu : un système social d’exploitation et d’oppression.

Aujourd’hui, c’est parce qu’on a évacué la question des classes que la question des inégalités (qui ne pose pas la question de la structure, du système qui les fonde) a pu s’imposer comme le thème central de la discussion. Mais cela fait partie de la mystification idéologique. J’ai vu mes parents ne pas pouvoir finir les fins de mois à une époque où l’on habitait dans un HLM. Je me souviens de ces moments lorsque j’étais enfant et qu’un employé venait percevoir le gaz, l’électricité ou le loyer, ma mère allait se cacher dans la chambre et nous demandait de répondre à travers la porte qu’elle n’était pas là. Elle ne pouvait pas payer les factures. Les fins de mois étaient toujours très difficiles (et la fin du mois arrivait toujours très tôt, à cet égard). Ce sont des choses qui n’ont pas disparu. Il suffit de regarder le film de François Ruffin et Gilles Perret, J’veux du soleil, pour voir que les gens qui vivent encore dans de telles situations sont très, très nombreux. Donc il faut parler de classes sociales et non pas simplement des inégalités.  On doit parler du « capital » comme système de domination et d’exploitation – je ne suis pas marxiste mais il faut employer les mots qui conviennent car on ne peut pas ignorer totalement les analyses de Marx sur l’extorsion de la plus-value par l’exploitation des travailleurs. Il serait fort utile, et il est même urgent, qu’un auteur plus puissant et plus profond – et qui soit de gauche, et non pas un de ces sociaux-démocrates attachés à sauver le système par des mesures orthopédiques – écrive enfin un livre sur le Capital au XXIe siècle et en offre une théorisation.

LVSL – Dès lors, comment se constituent ces ensembles sociaux qui forment des classes ? Qu’est-ce qu’un groupe ? Comment retrouver le sens du collectif à l’encontre de l’atomisation individuelle ?

D.E. – On peut à la fois dire que les groupes sociaux, les « classes » au sens d’ensembles d’agents sociaux, sont à la fois donnés dans une certaine réalité objective, mais n’existent comme collectifs politiques, comme « groupes », au sens politique du terme, que lorsqu’ils se constituent comme tels par l’action, la mobilisation. Il y a de très belles analyses de Sartre sur la façon dont on passe de la sérialité au groupe. La sérialité, c’est quand on partage une même condition économique ou sociale, de mêmes caractéristiques, etc., mais isolément, séparés les uns des autres. Le groupe, c’est quand on se constitue comme ensemble mobilisé en se rassemblant précisément à partir de ces conditions et caractéristiques objectives.

Si l’on se réfère à ces analyses, la possibilité du « groupe » est toujours ouverte et, à moins de sombrer dans des conceptions essentialistes ou substantialistes, on peut penser qu’aucun ensemble n’est plus réel, ou plus vrai, ou plus authentique qu’un autre. Par conséquent, cela n’a aucun sens d’opposer la politique de classe à la politique des identités, comme croient pouvoir le faire certains (à gauche comme à droite, ou à l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite, la dénonciation de la  « politique des identités » étant souvent une manière de déguiser des positions et des pulsions de droite ou d’extrême-droite en discours de gauche dans la mesure où l’ « anti-libéralisme », non seulement économique mais aussi politique et « culturel »  est fréquemment lié aux doctrines réactionnaires, autoritaires, intégristes voire fascistes). Se créer comme un « nous », comme un groupe social, par le biais d’un cadre théorique et d’une construction politique de soi, c’est produire un découpage du monde social, une perception du monde social, qui produit la réalité du monde social, puisque ce découpage s’inscrit dans le réel et la perception devient réalité. Bien sûr, chaque découpage tend à chercher à s’imposer comme le seul vrai ou comme le plus important. C’était précisément la réponse que donnait Beauvoir à la question qu’elle posait : pourquoi les femmes ne disent-elles pas « nous » alors que les ouvriers ou les Noirs aux Etats-Unis disent « nous ». C’est parce que les femmes ouvrières et les femmes noires se définissent d’abord comme ouvrières et donc solidaires des hommes ouvriers, ou comme noires et donc solidaires des hommes noirs. Il y avait un mouvement ouvrier, il y avait un mouvement noir. Pour dire « nous » en tant que femmes, il fallait déplacer les lignes de la perception en fonction desquelles on opérait les découpages sociaux et politiques et penser qu’il fallait créer une place – intellectuellement et pratiquement- pour un mouvement des femmes (dont certaines formes existaient déjà auparavant, bien sûr, car elle n’a pas inventé le problème toute seule dans son coin, ce n’est jamais le cas). Il fallait donc installer l’idée qu’un autre découpage du monde social était envisageable et ouvrir ainsi l’espace d’un mouvement spécifique, dont les interrogations critiques et les revendications se situent sur un autre plan que celles des autres mouvements.

Cela n’a aucun sens d’opposer la politique de classe à la politique des identités.

Sartre le savait mieux que quiconque (malgré l’ouvriérisme qu’on lui prête parfois, en raison de son rapprochement critique avec la pensée marxiste et de ses considérations sur la classe ouvrière), puisqu’il a écrit Réflexions sur la question juive puis le texte intitulé « Orphée noir »… Et dans Saint Genet, dans lequel il monte comment Genet invente le « regard homosexuel » (et donc l’homosexuel comme sujet de son regard), il souligne qu’il y a de multiples possibilités de se constituer comme sujet de soi-même, et par conséquent comme groupe ou comme collectif. Sartre et Beauvoir – qui à côté de lui écrivait sur les femmes – n’ont cessé de s’interroger sur ce que sont les collectifs mobilisés Dès lors, on pourrait dire qu’il y a de multiples « sérialités » et de multiples « groupes », étant entendu que le nombre des sérialités et des groupes ne saurait jamais être limitatif. C’est d’ailleurs pourquoi je me suis demandé si, jusqu’à un certain point, le « groupe » ne précède pas la « sérialité » qu’il vient dépasser, car, au fond, la sérialité n’apparaît comme telle que quand un groupe émerge. Sinon, on ne voit pas le « sériel » qui préexistait dans cette « sérialité ».

A l’inverse, on peut dire aussi qu’il faut qu’un « groupe » existe déjà, à l’état potentiel, dans la « sérialité », même si c’est à un faible degré, pour que cette sérialité puisse être dépassée par la formation du « groupe ». On voit bien que « sérialité » et « groupe » sont des points-limites, ou disons, des points théoriques, mais que le groupe hante toujours-déjà la sérialité comme la sérialité hante toujours-encore le « groupe ». Mais il y a de de grandes différences malgré tout : une mobilisation des femmes, par exemple, un « nous » des femmes, similaire au « nous » des ouvriers, doivent être conquis sur la dispersion et la séparation. Mais c’était sans doute plus facile que pour les personnes âgées. C’est sans doute pourquoi Le Deuxième sexe a rencontré un énorme succès dès sa parution, et continue d’être dans les listes de best-sellers alors que La Vieillesse est resté longtemps un de ses livres les moins connus et a attendu 2020 pour passer en édition de poche. Beauvoir a posé le problème, l’a exploré, mais cela n’a pas rencontré d’écho. Son livre n’a pas eu l’efficacité performative du précédent, parce que cette efficacité a besoin, pour s’accomplir, de rencontrer à l’état latent ce qu’elle va produire. Il faut qu’existe la potentialité, ne serait-ce qu’en filigrane, de la constitution d’un « groupe ». Et donc, autant je me réjouis que Le Deuxième sexe soit un livre qui se vende par dizaine de milliers chaque année dans le monde entier, autant je m’interroge sur cette différence de réception. La Vieillesse n’est pas – ou n’était pas, car il va peut-être le devenir – un livre très lu et très utilisé car les personnes dont parle ce livre ne peuvent pas vraiment se constituer en collectif, ne peuvent pas produire une parole publique, un discours politique. Bien sûr, il y a des associations de retraités. Mais je parle ici des personnes âgées qui sont isolées, parce que chacune est dans sa chambre dans une maison de retraite, par exemple, et elles sont dès lors incapables de se réunir, de s’organiser. C’est l’impossible politique d’un ensemble de personnes qui ne peuvent pas se créer collectivement comme groupe mobilisé.

Par conséquent on ne voit pas le problème politique, s’il n’y a personne pour dire qu’il s’agit d’un problème politique. Et cela nous renvoie à cette question tout à fait capitale : qu’est-ce que nous percevons spontanément comme étant un problème politique ? Si on me demandait quels mouvements politiques sont importants pour moi, je citerais spontanément le mouvement ouvrier et les mouvements syndicaux, le féminisme, le mouvement LGBT, les mouvements antiracistes, la préoccupation écologiste, etc. Je ne parlerais pas spontanément des personnes âgées. Cela veut dire qu’il nous faut penser la politisation de ces conditions de vie faites à un nombre considérable de personnes âgées contre l’invisibilisation de ces situations et donc contre l’effacement de leur caractère politique. Je dois penser contre ma réaction spontanée, et m’appuyer sur des ouvrages, tels que ceux de Simone de Beauvoir, de Norbert Elias et de quelques écrivains auxquels je me réfère, pour aller débusquer la politique dans chaque décision administrative et jusque dans chaque pli du corps, dans chaque douleur et dans chaque gémissement d’une personne âgée (en l’occurrence de ma mère).

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Publié le 04/03/2020

Fascisme en France : entre reconstitution et désorganisation

 

La rédaction (site rapportsdeforce.fr)

 

Le 24 avril 2019, Christophe Castaner officialisait la dissolution du Bastion Social, organisation néofasciste française créée en 2017. Dans les plusieurs villes où elle était implantée, ses militants ne tardent pas à se réorganiser. Mais en fonction des endroits, les reconstitutions aboutissent ou tournent court. État des lieux.

Avec six antennes dans plusieurs grandes villes françaises, le Bastion Social, mouvement néofasciste inspiré de CasaPound en Italie et dont la base militante française est en grande partie issue du GUD, avait le vent en poupe depuis son lancement en 2017. Mais, lors de l’acte 3 des gilets jaunes à Paris le 1er décembre 2019, l’organisation incite à la constitution d’un groupe armé, ce qui lui vaut une dissolution, selon Mediapart (dont la source est le renseignement territorial français). La décision étatique met un gros coût d’arrêt à sa dynamique. « La dissolution a mis le désordre financier, posé des problèmes administratifs, cassé une dynamique », observe un militant antifasciste lyonnais. A cela s’ajoutent les condamnations pour violences écopées par ses membres à Lyon, Strasbourg, Marseille, Aix-en-Provence ou encore Clermont-Ferrand, qui amputent les nationalistes d’une part de leur troupes et peuvent décourager les moins impliqués.

Si le Bastion Social disparaît, ses militants ne s’évaporent pas pour autant. « Il nous faut repenser entièrement notre manière de militer et nos modes d’organisation en rompant avec le schéma classique des structures à échelle nationale fortement centralisées et hiérarchisées », explique Tristan Conchon, ex-leader du Bastion Social Lyon, le 12 octobre 2019 lors de la 13e édition des journées de synthèse nationaliste à Rungis. Le jeune cadre néofasciste annonce dans la foulée la création de deux nouvelles organisations : Audace (Lyon) et de Vent d’Est (Strasbourg). La stratégie a plusieurs avantages : éviter l’accusation pour reconstitution de ligue dissoute, qui « plane comme une épée de Damoclès sur le mouvement nationaliste », mais également s’appuyer en premier lieu sur des communautés affinitaires pour construire le mouvements  « proclamer le parti nationalistes quand on n’a que quelques dizaines de militants épars est inutile (…) Ce n’est pas en changeant de sigle qu’on parvient à changer la réalité », conclut Conchon en citant François Duprat ex n°2 du FN, théoricien du nationalisme révolutionnaire. Depuis cette annonce, les nouvelles organisations nationalistes ont germé dans quelques villes françaises, voire à la campagne.

 

 

Les Monts-du-lyonnais, une antenne à la campagne

La dynamique de réorganisation du néofascisme français est actuellement à l’œuvre dans les Monts-du-Lyonnais. À Larajasse, village situé à une cinquantaine de kilomètres de Lyon, le 29 février ne sera pas un jour comme les autres : la page Facebook « Terra Nostra – Monts du lyonnais » a annoncé l’ouverture d’un local dans un ancien restaurant de la commune à deux pas de la mairie. D’après la description faite sur le réseau social, il a pour but de « défendre et transmettre le mode de vie rural, les traditions françaises et locales ».

La municipalité de Larajasse ne s’y trompe pas : « c’est une association d’extrême droite issue des milieux identitaires de Lyon qui cherche à s’implanter dans la commune », dénonce-t-elle dans un communiqué. Louée par l’association « Les délices de Lug », sous un motif factice : la volonté de promouvoir « la vente de produits locaux », le local de Terra Nostra est en réalité une résurgence du Bastion Social. « Les réseaux sociaux des groupes issus du bastion social, comme Tenesoun à Aix, ont largement relayé cette ouverture », appuie Sébastien, chercheur en sources ouvertes alimentant le twitter @primeralinea, qui scrute l’extrême droite française.

Outre la proximité avec la capitale des Gaules, l’implantation d’un local néo fasciste dans les Monts-du-Lyonnais n’a rien d’un hasard. Les 1800 habitants de Larajasse ne sont pas étrangers à la présence de l’extrême droite. En juin 2012, un « barbecue nationaliste » organisé dans un bar du village fêtait la naissance des Jeunesses Nationalistes d’Alexandre Gabriac, qui seront dissoutes, ainsi que 3 autres groupes d’extrême droite, un an après la mort du militant antifasciste Clément Méric. « Dans les Monts-du-Lyonnais les nationalistes bénéficient, selon les forces de l’ordre, de plusieurs bars où les patrons ne cachent pas leur sympathie », écrit Rue89 Lyon dans une longue enquête effectuée dans la région en 2012.

Il y a donc fort à parier que les « produits locaux » que souhaite promouvoir Terra Nostra auront plus à voir avec la propagande politique qu’avec une quelconque activité culinaire. Après avoir infructueusement tenté de garder un local ouvert à Lyon, le Bastion Social nouvelle forme joue la carte de la ruralité, pas sûr qu’elle fonctionne mieux : le conseil municipal de Larajasse, alerté par l’installation des fascistes l’a refusée à l’unanimité. Les habitants du village soutenus par ceux des communes alentours et des militants associatifs organisent également une manifestation contre son implantation le 29 février.

Lyon, capitale du Bastion Social

 L’ouverture du local Terra Nostra a partie liée avec la naissance d’Audace Lyon, annoncée par Tristan Conchon et mise à l’œuvre en septembre 2019. Le 15 et 26 septembre 2019, une page Facebook du même nom explique que des maraudes à destination des« plus démunis de nos compatriotes », comprendre : des SDF identifiés comme français, ont été menées à Lyon. Ces actions rappellent celles du Bastion Social, elles mettent en application son slogan : « les nôtres avant les autres » et promeuvent une propagande politique qui passe par des actions sociales. Tristan Conchon est à sa tête, on le reconnait sur des photos Facebook d’Audace où il pose des tracts dans des boîtes-aux-lettres. Quelques jours avant le lancement de la page Facebook Audace-Lyon, il avait d’ailleurs été aperçu tenant une réunion dans un parc lyonnais en compagnie d’anciens membres du Bastion Social Lyon.

Sébastien révèle également que c’est le même groupe Instagram, renommé à chaque fois mais gardant les mêmes abonnés, qui a servi à la fois au GUD, puis au Bastion Social et enfin à Audace Lyon, ce qui prouve littéralement la continuité entre ces trois groupes. Il en sera de même à Strasbourg avec la page de Vent d’Est, issue de celle du Bastion Social Strasbourg.

Pour l’heure les militants d’Audace-Lyon semblent se tenir tranquille et mettent surtout en avant leurs actions sociales. Mais il n’est pas exclu qu’ils utilisent Audace comme une « vitrine respectable » et s’adonnent à des agressions sous d’autres bannières, rendant leurs organisations plus difficiles à faire fermer. C’est l’hypothèse que fait Sébastien constatant que quelques semaines après la création d’Audace Lyon, un groupe nommé Lyon Populaire, plus virulent dans sa communication, est créé dans la ville. Il est probable que les militants de Lyon Populaire, qui revendiquent leur fascisme en s’affichant à Rome aux côtés de CasaPound, mouvement italien qui a servi de modèle au Bastion Social, soient les même que ceux d’Audace mais « on n’a pas encore pu le prouver », indique un antifasciste lyonnais. Et Sébastien d’ajouter que les comptes de Lyon Populaire et d’Audace ne se suivent pas sur les réseaux sociaux.

Autre hypothèse, l’attaque d’un bar lyonnais du quartier de Croix-Rousse identifié comme « gauchiste » le 19 décembre 2019 et revendiquée par », un groupe qui n’est pas identifié formellement, mais qui pourrait être une coordination des différents groupes nationalistes, qui ne manquent pas dans la ville, dont les militants d’Audace. « Ils se connaissent tous et il y a de grandes porosités entre ces organisations », conclut Sébastien. Selon une source antifasciste, un militant de Lyon Populaire serait d’ailleurs impliqué dans l’ouverture de Terra Nostra à Larajasse. Enrayée, la dynamique néofasciste est cependant loin d’être éteinte dans la capitale des Gaules.

A Strasbourg Vent d’Est peine à s’installer

A Strasbourg, les néofascistes ne semblent pas parvenir à retrouver la dynamique créée par l’arrivée du Bastion Social en 2017 malgré le lancement de Vent d’Est courant septembre 2019. Le 10 janvier le nouveau groupe annonce l’ouverture d’un local à Ostwald, à 5 km de Strasbourg. Elle en rappelle une autre : en décembre 2018, le Bastion Social avait dû fermer son local, l’Arcadia, situé dans le quartier de l’Esplanade. A la différence de Lyon où le local du Bastion Social, le Pavillon noir, avait été fermé pour des raisons de sécurité et de mise au norme, après une visite de la Commission Hygiène et Sécurité de la ville, à Strasbourg une motion demandant la dissolution du mouvement nationaliste avait été adoptée lors du conseil municipal de la ville. Le local de Vent d’Est tiendra seulement 19 jours, bien moins longtemps que l’Arcadia. Le 29 janvier le groupuscule néofasciste publie un communiqué annonçant sa fermeture.

« A la différence de l’Arcadia, où le propriétaire les soutenait, là tout le monde était contre eux, le propriétaire, à qui ils avaient menti sur leurs actions, mais aussi la municipalité », témoigne le même militant. « De toute façon leur local était très peu fréquenté, les actions qu’il proposaient pour se donner un verni écolo et social – NDLR ramassage des déchets dans la nature et maraude – n’intéressaient pas grand monde dans leur milieux, les autres militants préfèrent les actions musclées où il faut “tenir la rue” comme ils disent. En ce moment nous sommes plutôt tranquille à Strasbourg, c’est dans les stades qu’il y a le plus de fascistes ». Selon Mediapart, le groupe de suporters d’extrême droite « Strasbourg Offender » était proche du Bastion Social de Strasbourg. Militants et hooligans avaient d’ailleurs fait la route ensemble pour participer à l’acte 3 des gilets jaunes à Paris.

Tenesoun, plus tranquille à Aix qu’à Marseille

Le groupe Tenesoum lancé le 21 octobre à Aix-en-Provence est lui aussi directement issu du Bastion Social. On y retrouve d’anciens militants et leaders de La Bastide, le Bastion Social d’Aix mais également de celui de Marseille, le Navarin, tous deux fermés lors de la dissolution. Si, à Lyon, c’est le GUD qui a fourni le gros des troupes du Bastion Social, on retrouve, chez Tenesoun, de nombreux membres de l’Action Française. Dans un long thread twitter, Sébastien recoupe les profils de ces militants dans lesquels on trouve plusieurs membre de l’Action Française Provence.

Tenesoum, qui a rapidement ouvert un local à Aix-en-Provence, semble être le groupe issu du Bastion Social le moins inquiété pour le moment. La location d’un bâtiment lui permet d’organiser conférences et réunions très régulièrement et de réunir ses militants. La page Facebook de Tenesoun fait également état de tractages à l’université. Pas de nouvelles en revanche du Bastion Social de Marseille. « A Aix et Marseille, c’était déjà un peu les mêmes militants, il semble qu’ils se soient regroupés à Aix. C’est plus facile d’y garder un local à Aix, qu’à Marseille où il existe une pression des milieux antifascistes plus forte », analyse Sébastien.

Chambéry, retour aux sources

Le groupe nationaliste révolutionnaire « Edelweiss Pays-de-Savoie”, créé en 2013 à la suite de la dissolution des Jeunesses Nationalistes par l’État a tenté l’aventure Bastion Social en 2017. Depuis la dissolution, les militants ont repris leurs activités au sein de leur ancien groupe.

Début février 2018, Edelweiss parvient à ouvrir un local. Bien que le conseil municipal de Chambéry vote rapidement une motion pour le faire fermer, c’est la dissolution par l’État du Bastion Social qui obligera les nationalistes à quitter le lieu. Les militants reprennent alors leur nom d’origine : Edelweiss (ainsi que les comptes affiliés sur les réseaux sociaux). Leur dernière action en date : la célébration des manifestations d’extrême droite du 6 février 1934.

A noter que six membres du Bastion social Chambéry ont été reconnus coupables de violences sur un des supporters venus fêter le titre de l’équipe de France de football le 15 juillet 2018. Un an plus tard, ils écoperont de 6 mois fermes pour l’un d’eux et de 4 mois avec sursis pour trois autres, comme le rappelle un article de Streetpress.

Clermont-Ferrand ne bouge plus

Clermont-Ferrand est la seule ville où le Bastion été anciennement implanté et où aucune nouvelle organisation ne s’est encore déclarée. L’Opidum, qui avait ouvert un local le 14 juillet 2018, le fermera d’elle même, deux de ses membres étant mis en examen pour violence. Plus de signe de vie du Bastion Social sur la ville depuis.


 

Publié le 23/02/2020

 

Étienne Balibar : « Le communisme, c’est une subjectivité collective agissante et diverse »

 

Jérôme Skalski (site humanite.fr)

 

Dans les deux premiers volumes de ses Écrits (la Découverte) réunissant essais et textes d’intervention – dont certains inédits – rédigés entre 1994 et 2019, le philosophe emprunte les chemins du concept et de l’histoire. À leur croisée, la politique.

Les deux premiers tomes de vos Écrits, publiés cette année aux éditions la Découverte, associent concept et histoire, notions souvent opposées. Qu’est-ce qui anime ce double intérêt de votre pensée ?

Étienne Balibar Au cours de la vie, j’ai travaillé, d’un côté, autour de questions dont le centre d’intérêt était le travail du concept, en particulier de questions épistémologiques et anthropologiques, et puis, d’un autre côté, comme citoyen et comme militant, j’ai eu le sentiment qu’il fallait s’affronter à l’histoire dont on fait partie. On pourrait se dire que l’histoire, c’est le domaine dans lequel tout change. Celui dans lequel les positions les plus assurées sont, à un moment ou un autre, inévitablement remises en question. J’en discute un certain nombre dans mon livre sous le nom de « traces ». De l’autre côté, on pourrait avoir le sentiment que le travail du concept vise à une sorte de permanence qui est l’opposé même de la fuite du temps. Il est vrai qu’il s’agit de deux styles de travail mais je dirai volontiers – et j’espère que ces deux livres le montrent – qu’il y a un troisième terme fondamental qui est partie prenante aussi bien de la réflexion sur l’histoire que du travail du concept qui est la politique au sens large du terme. Donc, d’un côté, j’ai essayé de travailler et de réfléchir sur des exemples, passés ou présents, et même à venir, au sens de la conjecture, à la façon dont se noue le rapport intrinsèque de la politique, de l’histoire ou de la praxis et de la temporalité, et puis, de l’autre côté, j’ai essayé, sur la trace des dernières tentatives d’Althusser et de Foucault en particulier, de produire et d’explorer une conception de la pensée théorique dont le conflit, et par voie de conséquence, inévitablement, la politique, constituerait non pas une extériorité contingente, voire même un danger dont il faudrait se prémunir, mais au contraire une sorte de ressort, ou de puissance intrinsèque.

Point sur lequel vous ne cessez de croiser Marx ?

Étienne Balibar Oui, je revendique différentes sources d’inspiration – y compris certaines qui ne vont pas de soi comme Weber ou Schmitt –, mais la plus grande de toutes, effectivement, pour moi, c’est toujours Marx. Il y a quelque chose chez lui qui est admirable et que j’avais déjà souligné dans mon petit livre sur la Philosophie de Marx (1). Marx m’apparaît comme quelqu’un qui n’a jamais cédé, au fond, sur deux exigences fondamentales, même quand elles risquaient d’entrer en conflit l’une avec l’autre. Celle, d’un côté, de transformer le monde. C’est l’idée que nous vivons dans une société qui non seulement est contradictoire mais insupportable et qu’il faut absolument trouver les leviers, les forces et les tendances sur lesquels on peut s’appuyer pour la faire accoucher de son propre avenir et de son alternative. De l’autre côté, il y a chez Marx une soif de vérité qui repousse le compromis avec les facilités ou les contingences de la lutte politique. Il n’a cédé sur aucune des deux exigences, ce qui veut dire aussi qu’il a pris le risque de se tromper. La vérité ne se découvre que par l’erreur. Car, comme disait Spinoza, « il faut comprendre », surtout comprendre ce que l’on a fait et ce qui arrive à ce que l’on a fait. Enthousiasme maximal, donc, et conceptualité maximale.

Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté. N’est-ce pas aussi, d’une certaine manière, la formule de Gramsci ?

Étienne Balibar C’est tout à fait la formule de Gramsci ! C’est une des expressions les plus claires de cette tension qui, certes, est malaisée, mais qui est aussi une condition sine qua non de l’action politique. Il y a d’autres formulations possibles. Celle, par exemple, que contient l’antithèse weberienne de l’éthique de la conviction et de l’éthique de la responsabilité, à condition de la lire non pas comme une exclusion mais comme une réciprocité de perspectives.  Max Weber ne passe pas pour un grand révolutionnaire, mais de mon point de vue, c’est un maître à penser au moins aussi important que Gramsci ou Marx, en tout cas sur le plan de la méthode. Il y a aussi la formule de Machivel : « Andar drieto alla verità effetuale della cosa » qui est dans une lettre de Machiavel à François Guichardin et que je cite dans l’ouverture de Passions du concept. « Andar drieto », dans la langue toscane de l’époque, cela ne veut pas dire « aller tout droit », mais cela veut dire « aller derrière », c’est-à-dire « suivre », « être à la poursuite » de la vérité.

Votre réflexion sur l’histoire de ce qu’on appelle le « socialisme réel » vous conduit, dans le sillage de Spinoza, à une réflexion critique réhabilitant l’idée, en particulier, de la démocratie. Pourquoi ?

Étienne Balibar Il y a un certain nombre de tournants décisifs dans l’histoire du « socialisme réel ». Naturellement, Staline en est la référence incontournable. La question qui se pose, c’est de savoir ce qui s’est joué au moment où Staline, et tout ce qu’il représentait, a pris le pouvoir en Union soviétique, quelque temps après la mort de Lénine. J’ai décrit cela dans mon texte sur la trace de la révolution d’Octobre, comme retour du principe de la souveraineté étatique dans l’histoire de la révolution communiste. Mais iI y a quelque chose qui s’est joué plus tôt que cela et j’ai complètement changé d’avis au cours de ma vie à ce sujet. C’est le moment où, en 1918, au fort de la guerre civile, Lénine décide que les élections de l’Assemblée constituante sont nulles et non avenues et que la démocratie parlementaire constitue un obstacle à la transformation révolutionnaire ou un foyer de résistance contre-­révolutionnaire, et que, par conséquent, il faut abolir ce type d’institutions représentatives pour mettre en place, dans la présentation idéale de l’époque, une démocratie plus radicale qui est la démocratie des soviets ou la démocratie conseilliste derrière laquelle, en fait, la toute-puissance du parti unique, même pour les meilleures raisons du monde, va finir par s’imposer. À ce moment-là, Rosa Luxemburg, de façon prémonitoire, écrit un texte qu’elle n’a pu publier elle-même en raison de son arrestation et de son assassinat et dans lequel figure cette phrase fameuse : « La liberté, c’est toujours la liberté de penser autrement. »  Ce qui veut dire que l’abolition du pluralisme idéologique contient en elle-même, d’une certaine façon, la sentence de mort de la tentative révolutionnaire. Dans la tradition communiste à laquelle j’appartenais, cette question était considérée comme tranchée : Lénine avait eu raison. C’était un argument qui faisait le plus mauvais usage possible de Machiavel au nom de l’efficacité immédiate derrière laquelle « la vérité effective de la chose » n’était pas elle-même saisie. Je pense que Rosa Luxemburg saisissait quelque chose qui a été tout à fait déterminant, avec des conséquences catastrophiques sur le devenir du socialisme de type soviétique.

La conséquence n’est pas que je me représente la démocratie parlementaire comme le nec plus ultra ou l’alpha et l’oméga de l’idée démocratique. Les tentatives que j’ai faites, avec d’autres, pour donner un peu de contenu à l’idée d’une démocratie radicale, dans mon recueil sur la Proposition de l’égaliberté (2) , par exemple, me conduisent à penser qu’il y a des formes démocratiques qui sont plus avancées que la représentation ou que le parlementarisme. Il est probable aussi que leurs rapports doivent être pensés de façon dynamique, donc inévitablement conflictuelle, comme une sorte de complémentarité ou bien de relève, plutôt que comme l’abolition pure et simple d’une forme au profit de l’autre. C’est bien ce que me semblent indiquer des multiples mouvements insurrectionnels revendiquant la démocratie participative qui se font jour en ce moment dans le monde entier et qui traduisent la vitalité des idéaux d’émancipation en leur ajoutant des contenus nouveaux.

Certains penseurs marxistes comme Lucien Sève insistent pour séparer socialisme et communisme dans la visée d’un dépassement critique des impasses historiques de ce « socialisme réel ». Qu’en pensez-vous ?

Étienne Balibar Je suis très content que les discussions sur le communisme soient plus vives et plus vivantes que jamais. J’essaye d’y participer. Le fond de ma position n’est pas qu’il faille choisir. Certains de nos contemporains – dont Lucien Sève, qui est le représentant d’une grande tradition, avec beaucoup d’éléments qui nous sont communs – ont tiré de toute cette histoire la leçon qu’il faut enterrer la catégorie de socialisme. Ils proposent de remonter à une espèce de pureté originelle de l’idée du communisme et, en même temps, ils essayent de montrer que l’idée du communisme sous cette forme d’une alternative radicale au monde de la propriété privée et de l’État (ce que certains appellent le « commun » pour éviter les connotations historiques gênantes) est en quelque sorte appelée par les contradictions du capitalisme absolu dans lequel nous vivons aujourd’hui. Ce n’est pas très différent, sur le plan verbal au moins, de ce que dit de son côté Toni Negri ou bien de ce qu’avait expliqué Althusser dans certains des derniers textes de sa vie, convergence que je trouve impressionnante. Je suis d’accord avec l’idée que nous devons penser en termes d’alternatives radicales, mais j’ai aussi tendance à penser qu’on a toujours besoin des deux catégories de communisme et de socialisme. À la condition évidemment de complètement sortir de la perspective évolutionniste dans laquelle le marxisme classique l’avait inscrite : d’abord, la prise du pouvoir politique ; ensuite, la transition économique et sociale… C’est ce schéma « étapiste » et en même temps étatiste qui a été complètement invalidé par l’histoire. Ce qui n’est pas invalidé, c’est l’idée de transition ou de confrontation de longue durée entre des forces sociales, politiques et culturelles qui incarnent des visions du monde radicalement alternatives. Et la réalité de la catastrophe environnementale dans laquelle nous sommes entrés maintenant sans retour possible met d’autant plus en évidence l’importance et l’urgence de forger et d’appliquer, inventer des systèmes de gouvernement et des programmes de transition sociale qui inévitablement nous confrontent au fait que, sur une période de très longue durée, on va avoir affaire à des conflits entre des forces antagonistes, avec des phases de compromis, des alliances plus ou moins solides et des réformes de plus en plus profondes. Dans le dernier texte de mon recueil, intitulé hypothétiquement « Pour un socialisme du XXIe siècle : régulations, insurrections, utopies », ce que j’essaye pour ma part, c’est de clarifier l’idée d’une transformation socialiste dont le contenu soit complètement repensé à partir des leçons de l’histoire et de l’urgence immédiate. On pourrait donc penser que, dans ces conditions, je dis au revoir  non pas au socialisme, comme Toni Negri, mais bien au communisme. Or je crois que c’est tout à fait l’inverse. Je suis persuadé, en effet, qu’il n’y aura pas de transition ou de programme socialiste d’aucune sorte, notamment de socialisme écologique qui est le seul pensable aujourd’hui, s’il n’y a pas des communistes, sous des appellations multiples d’ailleurs, qui fournissent à cette transition et à cette lutte l’énergie, la capacité d’invention, d’imagination, d’utopie, mais aussi la radicalité révolutionnaire dont elle a besoin. Le communisme, ce n’est pas une forme de propriété ou un mode de production, c’est une subjectivité collective agissante et diverse.

L’alternative aux vieux schémas, ce n’est pas de dire : oublions le socialisme et essayons de réaliser le communisme tout de suite dans le monde d’aujourd’hui. Ce n’est pas non plus celle qui consiste à dire : remettons le communisme à plus tard, comme un idéal éloigné, voire inaccessible. C’est celle qui consiste à dire : il faut plus que jamais que nous soyons des masses de communistes, intellectuels et autres, si nous voulons que quelque chose comme une alternative au capitalisme trouve sa réalité dans le monde qui est le nôtre. C’est pourquoi je cite la formule d’un autre « déviationniste » de notre tradition, je veux dire Eduard Bernstein,  « le but final n’est rien, le mouvement est tout », formule qui d’ailleurs vient de Marx. 

Entretien réalisé par Jérôme Skalski

(1) Étienne Balibar, la Philosophie de Marx, nouvelle édition augmentée 2014 (la Découverte). (2) Étienne Balibar, la Proposition de l’égaliberté. Essais politiques 1989-2009, PUF, 2010.

Passions du concept

Coauteur, avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière, Roger Establet, de Lire le Capital, professeur émérite de philosophie de l’université de Paris-Ouest et de la Kingston University de Londres, le philosophe Étienne Balibar a écrit une trentaine d’ouvrages dont Europe, crise et fin ?  (le Bord de l’eau, 2016), Des universels. Essais et conférences (Galilée, 2016) et Spinoza politique. Le transindividuel (PUF, 2018). Il engage la publication, cette année, des six recueils de ses Écrits aux éditions la Découverte avec  Histoire interminable. D’un siècle à l’autre et Passions du concept. Épistémologie, théologie et politique.

Publié le 17/02/2020

 

La gauche radicale et l’Union européenne : pourquoi autant d’ambiguïté ?

 

Par Antoine Bristielle (site lvsl.fr)

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La question européenne demeure un point extrêmement sensible dans la plupart des partis politiques français et en particulier au niveau de la gauche radicale. Si ces atermoiements s’expliquent en grande partie par l’ambivalence de l’électorat sur cet enjeu, il n’en demeure pas moins que la gauche radicale – sous les couleurs actuelles de la France insoumise – gagnerait largement à clarifier sa position, dont découle par ailleurs toute la stratégie politique du mouvement.

 

Depuis les années 1980, la position de la gauche radicale vis-à-vis de l’Union européenne semblait être marquée par une lente évolution vers davantage d’euroscepticisme. Si une position totalement europhile n’a jamais été pleinement assumée, l’espoir semblait longtemps permis de pouvoir réorienter la construction européenne dans un sens plus social. Aussi chimérique que cela puisse paraître à l’heure actuelle, la profession de foi de Robert Hue, candidat pour le parti communiste à la présidentielle de 2002, indiquait vouloir la renégociation du traité de Maastricht avec notamment la transformation du pacte de stabilité, le changement des statuts de la Banque centrale européenne « pour qu’ils soient favorables à la croissance et à l’emploi », ainsi que « l’arrêt de la mise en œuvre des directives ouvrant les services publics à la concurrence ». Alors que la crise de la zone euro montra clairement l’aspect totalement irréaliste de telles ambitions, la France Insoumise, dans son programme pour l’élection présidentielle de 2017, semblait, enfin, avoir franchi le pas : la profession de foi de Jean-Luc Mélenchon signifiait vouloir « libérer le peuple français et les peuples d’Europe des traités européens et des accords de libre-échange qui les obligent à s’entre-déchirer. »

Ces modifications d’approche par rapport à l’Union européenne ne sont par ailleurs pas uniquement propres à la gauche radicale ; d’autres acteurs politiques ont au cours de leur histoire récente largement modifié leurs positions sur cette dimension. Rappelons-nous ainsi qu’en 1988 le Front National militait en faveur de la mise en place d’une défense européenne et le fait de réserver en priorité les emplois aux Français et aux européens. Mais au fil des années, les positions du parti d’extrême droite se sont également largement durcies sur cette dimension jusqu’à proposer lors de la précédente élection présidentielle, un référendum sur l’appartenance de la France à l’Union européenne.

L’évolution de la position des partis politiques sur la dimension européenne semblait ainsi suivre une tendance historique d’augmentation de la défiance envers la construction européenne dans sa forme libérale avec trois ruptures assez clairement identifiables : le début des années 1990 et les discussions autour du traité de Maastricht, le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, et le début des années 2010 marquées à la fois par la crise de la zone euro et ce qui fut qualifié de « crise migratoire ». Ainsi alors qu’en 1988, les partis pleinement europhiles obtenaient plus de 70 % des suffrages, en 2017, parmi les principales formations politiques en lice, seul le mouvement En Marche d’Emmanuel Macron défendait clairement et largement l’Union européenne sans la critiquer outre mesure.

Alors qu’un clivage semblait s’instaurer et marquer clairement une ligne de rupture différente du clivage droite/gauche habituel, entre des formations politiques eurosceptiques et europhiles, la période post présidentielle de 2017 a semblé remettre en cause cette évolution.

Au sein de la France insoumise, la stratégie du plan A/plan B dans laquelle la sortie des traités européens est clairement une hypothèse prise en compte (plan B) si la renégociation des traités européens n’aboutit pas (plan A), est de moins en moins assumée. C’est au contraire uniquement une désobéissance aux traités européens qui est désormais envisagée. Du côté du Rassemblement National, les élections européennes de 2019 ont également montré une large inflexion du discours sur cette thématique, la sortie de l’euro n’étant même plus jugée prioritaire par la présidence du RN.

Faire face à des positions contradictoires sur l’Union européenne

Concernant l’enjeu européen, les mouvements politiques sont en effet pris entre deux feux largement contradictoires assez bien résumés par les données issues de l’Eurobaromètre[1]. Lors de l’étude menée cette année, 56 % des Français déclaraient plutôt ne pas avoir confiance dans l’Union européenne quand 33 % affirmaient avoir plutôt confiance dans cette institution. Néanmoins lorsqu’on demandait aux mêmes individus si la France ferait mieux face au futur si elle était hors de l’Union européenne, seules 32 % des personnes interrogés étaient d’accord avec cette affirmation alors que 56 % ne l’étaient pas.

Ces données expliquent largement l’atermoiement quasi général des formations politiques sur la dimension européenne. La première question indique ainsi que le « marché » des positions pleinement europhiles est extrêmement limité et qu’il ne dépasse globalement pas la base de soutiens à Emmanuel Macron. Il faut d’ailleurs remarquer qu’en 2017, François Fillon, candidat pour un courant de droite historiquement pro-européen, et qui, dans les faits ne proposait aucune modification de la dynamique libérale actuelle de l’Union, avait fait disparaître l’enjeu européen de sa communication. Même sa profession de foi indiquait vouloir « Bâtir une nouvelle Europe, respectueuse des nations, recentrée sur ses principales priorités ».

La seconde question, quant à elle, montre que pour une majorité des Français, il est néanmoins difficile de franchir le pas et de prendre en considération une sortie de l’Union Européenne. Les incertitudes sur un possible retour au franc et le mélodrame du Brexit contribuent sans doute largement à cette incapacité d’envisager une alternative claire à l’heure actuelle. La base des citoyens pleinement eurosceptiques semble ainsi à l’heure actuelle aussi peu large que celle des citoyens pleinement europhiles. Cela explique largement la modification stratégique au sein de la FI et du RN depuis 2017.

Un choix stratégique majeur pour la gauche radicale

Cependant, si la dynamique programmatique du Rassemblement National et de la France Insoumise sur la question européenne fait apparaître quelques convergences, les deux mouvements sont dans des situations bien différentes. Le Rassemblement National ayant réussi à fédérer autour de lui une grande partie de l’électorat pleinement eurosceptique, il peut tenter une ouverture à un électorat de droite plus modéré sur cette question mais faisant face à la décomposition des Républicains, tout en espérant être suffisamment identifié à une position eurosceptique par la base de son électorat.

La gauche radicale dans son incarnation actuelle par la France Insoumise se trouve quant à elle dans une position stratégique complètement différente et est confrontée à deux positions irréconciliables. La première solution est d’adopter une position pleinement eurosceptique, qui, tirant le bilan de la construction européenne et des implications de la constitutionnalisation de politiques économiques libérales, assume pleinement la possibilité d’une sortie de l’euro et de l’Union Européenne. La seconde solution, celle qui semble davantage suivie ces derniers mois, est de concilier un discours fondamentalement eurosceptique à certains vœux pieux concernant la réorientation souhaitée des institutions et des traités européens.

Ce choix est fondamental dans la mesure où il détermine en grande partie la stratégie globale du mouvement, un choix de la transversalité dans le premier cas, contre un choix d’union de de la gauche dans le second.

Trancher la question plutôt que l’éviter

Pour ne pas choisir un électorat plutôt qu’un autre, la France Insoumise a jusqu’à présent cherché à ne pas trancher sur le moyen terme la question européenne. Lors de la campagne de 2017, l’enjeu européen se caractérisait avant tout par sa faible prise en compte dans la communication de Jean-Luc Mélenchon. De même, l’explication de la stratégie réelle voulue par le mouvement lors des élections européennes est demeurée  extrêmement précaire.

Si vouloir ménager les deux électorats en ne choisissant pas fermement une des deux positions et en ne communiquant pas sur cette dernière peut s’entendre d’un point de vue relativement abstrait, les conséquences peuvent néanmoins être extrêmement néfastes. Ne pas adopter de position claire porte en effet le risque de se couper des deux électorats plutôt que de les faire converger. Par ailleurs, même lorsqu’une position n’est pas pleinement assumée, elle prête néanmoins largement le flan à la critique. Rappelons ainsi, que lors de la campagne de 2017, Benoît Hamon, alors candidat du Parti Socialiste et de ses alliés, avait fait de la question européenne la pomme de discorde entre lui et Jean-Luc Mélenchon, mettant un terme à tout espoir d’alliance avec la France Insoumise.

La question européenne nécessite donc d’être clairement débattue et tranchée pour le moyen terme car, même si elle n’est pas à la base de la rhétorique de la gauche radicale, de la position sur cette question découle l’ensemble de la stratégie électorale. Quand la stratégie envisageant sérieusement une sortie de l’Union Européenne doit clairement déboucher sur une transversalité par rapport à l’habituel clivage gauche/droite et permet de toucher des catégories populaires intéressées par le vote Rassemblement national, voire abstentionnistes, refuser cette sortie permet de son côté de toucher des classes moyennes se situant traditionnellement davantage dans la rhétorique et le positionnement idéologique de la gauche plurielle.

Deux positions conciliables sur le moyen terme

Le problème majeur posé par ce choix stratégique est qu’il semble néanmoins difficile de se priver d’un de ces deux électorats pour une formation politique anti-libérale ambitionnant de prendre le pouvoir. C’est pourquoi contrairement à la stratégie suivie jusqu’ici, se contentant largement d’ignorer le problème plutôt que de le régler, tout l’enjeu est de pouvoir décider de la stratégie adoptée sur cette question, en amont des échéances électorales, dans les fameux « temps froids » de la politique[2].

Si dans un premier temps le choix de l’une ou de l’autre des stratégies empêche théoriquement de parler aux deux électorats, le travail de fond pouvant être mené sur la question européenne peut, sur le moyen terme, arriver à réconcilier ces électorats, l’aspect profondément libéral de la construction européenne pouvant à la foi entraîner un rejet des classes populaires sur les questions économiques et sociales et un rejet des classes moyennes sur la question environnementale. Ou, pour le dire autrement et d’une manière schématique, le besoin de protections sur le plan économique et social peut très bien converger avec un impératif de protection de l’environnement, si tant-est que l’articulation de ces dimensions soit suffisamment expliquée. Dégager ces convergences d’intérêts oblige en effet à un travail préalable de construction de l’opinion publique nécessitant lui-même une déconstruction des arguments abondamment présentés dans les médias dominants. Cela ne peut être réalisé que dans le temps court de la période électorale. Au contraire, c’est un axe majeur et impératif à traiter de la part des acteurs de la gauche radicale, pour lequel la réflexion et l’action autour de cette question doivent être envisagées durant les périodes de plus faible intensité politique.

[1]Avec toutes les réserves que peuvent susciter ce genre d’enquêtes quantitatives.

[2]https://lvsl.fr/pour-un-patriotisme-vert/

Publié le 16/02/2020

 

Comment Macron est devenu marxiste

« Il est à présent le mieux placé pour l’être... »

 

paru dans lundimatin#229 (site lundi.am)

 

 

Emmanuel Macron devient progressivement marxiste. Dans sa chambre, en ce moment, ça phosphore. Le type est paraît-il brillant, et tout à fait en âge de recevoir une pensée qui le transforme. C’est certain : Macron comprend peu à peu le piège où l’existence l’a mis.

Depuis longtemps il s’arrangeait, sans trop y penser, d’une fatalité, une loi naturelle où la responsabilité des individus prévalait. En se rasant, il contemplait son image en songeant : « regardez-moi donc comme moi je me regarde, c’est pas plus compliqué que ça ; un type brillant doté d’un appétit joyeux », puis il envoyait valser la mousse, viril, exaspéré par la morosité de ses semblables et de son siècle. Lui n’était que poudre, tonnerre, pur-sang.

Maintenant c’est incontestable : il change son LBD d’épaule. Tant de gens bien informés lui ont parlé de lui-même. Tant de têtes pleines ont pensé, dé-pensé, repensé ce qu’il pensait : on a beau s’imaginer une surpuissance conceptuelle, malgré soi on se rencontre parfois dans le blanc des yeux : on est quand même moins sûr de son empire moral, on admet qu’existent des vivacités parallèles, des angles inconnus, des volontés, des synthèses surprenantes, lumineuses. Puis tant de portraits, d’esquisses, de romans, d’essais éclairant ses recoins, modulant son parcours, ses conditions, l’environnement, le charroi historique qui l’a roulé jusqu’ici….Bien sûr, des tas de salades ont été débité à l’avenant, mais il lui fallait bien reconnaître qu’une vérité se dégageait sur lui, qu’il n’aurait jamais pu entrevoir seul. Il était le produit, l’aboutissement de mécanismes qu’il ne contrôlait pas.

Alors un jour Macron se retrouve avec cette certitude d’une vérité marxiste : ça crève les yeux (pouf pouf), ça pique (ah ah), on joue d’abord avec, et puis on tremble : on est joué. Ce fut peut-être au cours d’un de ces bains de foule, lorsqu’une voix maladroite, bizarre dans sa colère, a éclaté contre la carapace de satin rhétorique. En se brisant, la voix n’eut pas le bruit prévu, le simple écho d’une défaite « naturelle », le morne éjaculat du sophisme aisé à tourner contre lui-même et qui vous rehausse sans effort devant les caméras. Non : le type avait des yeux fous, semblait perdu dans la demi-conscience typique du populo fébrile face à la Majesté. Il répétait un slogan usé jusqu’à l’os. Pourtant Macron, en triomphant sans péril, a malgré lui perçu l’insidieuse voix marxiste : pas de nature qui explique notre face-à-face aujourd’hui, monsieur, un simple rapport de forces. Ce slogan, ce populo hagard : comment on les brise, comment on les presse, comment on les dérobe. Macron s’est dédoublé une milliseconde : il a vu sa propre technique en face : une virtuosité dépourvue d’ivresse, seulement héritée, et mécanique. Dangereux comme profession, virtuose. Et l’idée s’est joué de lui, doucement.

Tout cela n’a rien changé au monde, bien entendu. Sur le fil du rasoir le matin son image restait d’airain. Mais un autre jour, puis cinq, puis cent jours en conversant avec ses chers amis, il a senti contre sa peau d’enfant les mailles du filet. Tous le regardaient comme celui qu’il n’était pas, comme celui qui intercéderait, comme un bouton, une pelle, un outil. Alors il s’est demandé ce qu’il pouvait faire par lui-même. Ses amis ne toléraient aucune marge sérieuse. Bien sûr il pouvait jouer d’untel pour obtenir telle chose d’un autre, mais ce n’était alors qu’une partie modeste, où toutes les cartes étaient connues, l’enjeu médiocre. Une gentille tricherie. Il retournait des questions étranges maintenant, et beaucoup plus sérieuses, et qu’il aurait voulu adresser à l’un deux hors champ, dans un répit, d’homme à homme. Il dut admettre qu’il ne pouvait pas les voir ainsi, ni poser ces questions. Il n’existe pas de hors champ. Il ne pouvait rien dire. Et surtout rien faire. Il était Président.
Mais il dispose aujourd’hui de tout le temps pour ramasser ces pierres au hasard des rues : slogans, sophismes, raisonnements, plaintes, plaidoyers. Son puissant cerveau brillant les analyse les trie, les synthétise sans même qu’il le veuille. Pire encore : son puissant cerveau en déduit des lignes convergentes, des axes, bref : il fait système de ce qui passe. Or son puissant cerveau a jadis entraperçu, au temps héroïque des amphithéâtres, des conclusions similaires, des théories proliférantes, sophistiquées, qui revenaient grosso modo au même : toutes les sciences humaines lui tendaient un miroir et dressaient le portrait lamentable de son rôle, son maigre rôle ancillaire. Son cerveau sans le vouloir à saisi ce que, pour simplifier, nous appellerons Marx et Macron est devenu l’homme le plus marxiste de France. Il est à présent le mieux placé pour l’être : dominant un vaste paysage où tout se tient, tout s’affronte, tout se maintient dans un équilibre jamais définitif, chacun des mécanismes lui saute aux yeux. Chaque levier dont il a joué, chaque poste supprimé, chaque budget construit, il devine maintenant son poids exact dans l’ordre actuel. Voir devient douloureux : son propre langage lui inspire de la répulsion. Tournures complaisantes, jargons d’école, argumentaires à trous : cela lui est entièrement soustrait, on parle à travers lui. Pour un peu, il relirait Rimbaud, ou Bourdieu. Il a été envahi et Marx lui désigne à chaque seconde l’envahisseur.
Il se sent malin, encore, génialement retors, et ce génie le tartine de honte. Son pas de course, ses costumes serrés, sourires, sa séduction remontent des profondeurs de la glèbe stratifiée du monde social, pour en circonscrire les possibles, en punir les déviances, en obérer la violence.

Après quelques verres, certaines nuits il se console en imaginant son populo suivre une pente inverse : s’en aller, tête basse, sous la loi naturelle. Combien de combats a-t-il perdus depuis trente ans, le type aux yeux fous ? Tant d’humiliations : il devait se vautrer dans la loi naturelle, non ? Sa dignité devait trouver des raisons antédiluviennes au déshonneur, et la fatalité comme un vieux ressort pouvait l’aider à rebondir. Encore une fois 1968, 1995, 2010...moins fort, moins haut, moins loin, avant de se rouiller complètement. Le populo abandonne son marxisme et se laisse couler, tandis que lui sombre dans Marx. En se croisant dans ces courbes de l’esprit, Macron adresse à l’autre un salut improbable, que l’autre ne lui rend pas.

Macron est las. Plus que jamais convaincu d’être comme emporté vers le passé, lui et son utopie de l’ancien temps, la belle époque des technologies, du dépassement démocratique, de l’excitation morose à la prospérité. Dans l’absolu il s’orienterait vers la Révolution bien sûr. Mais on ne fait plus la Révolution contre soi-même : maintenant qu’il est là-haut les découvertes arrivent sous forme de gifles. Il fatigue. Il pourrait se calmer, peut-être. Emprunter la social-démocratie à la papa, embaucher des hommes courageux et charismatiques : risquer de s’effacer, tenter l’apaisement. Apaiser Donald Trump ? Il n’a plus vraiment beaucoup d’envie. Marxiste, il suivra Donald Trump, ou l’Union Européenne, ou n’importe quel lobbyiste séduisant. Il suivra encore la pente, la vieille pente de son ascendance, de son héritage et de la pauvre liberté narcissique où il s’est enclos. Il regarde revenir ses amis vers lui avec horreur. Rien n’est possible, depuis le passé où il évolue. Macron s’efface, se fond dans sa caricature. Alors tout est possible.

 

Jean-Baptiste Happe (poète)

Publié le 09/02/2020

Ennemis de la démocratie ?

 

Patrick Le Hyaric (site humanie.fr)

 

C’est une petite musique qui devient tapageuse. Face à la colère populaire contre un pouvoir jugé obtus, arrogant et autoritaire par 72 % des Français, ses auxiliaires organisent la contre-offensive. Leur credo : faire passer les acteurs du mouvement social pour des adversaires de la République.

ous les arguments sont bons, jusqu’aux plus sournois, pour défendre un gouvernement et un président aux abois, et mener à cette fin une violente offensive idéologique. Celle-ci consiste, aujourd’hui, à faire des acteurs du mouvement social des ennemis de la République et de la démocratie. Le président a lui-même ouvert le bal dans l’avion qui le ramenait de Jérusalem, le 23 janvier, en invitant son opposition politique à « essayer la dictature » pour justifier ses dérives autoritaires. Manière, une fois de plus, d’inciter ses opposants à rejoindre l’extrême droite et, lui, d’incarner l’État de droit pour donner une légitimité, refusée par une grande majorité de Français, à la casse organisée des solidarités.

Ses fondés de pouvoir s’indignent qu’il puisse y avoir de-ci, de-là dans des cortèges des effigies du président de la République au bout d’un pic ou des « retraites au flambeau ». Les mêmes se scandalisaient, hier, que les gilets jaunes aient ressorti des guillotines – factices, faut-il le rappeler – au milieu des places et des ronds-points. Soyons clairs, ce n’est pas notre préconisation. Et celles et ceux qui agissent ainsi ne réclament pas le retour de la peine de mort. Il ne s’agit que d’une symbolique.

Que le peuple mobilise ces symboles qui ont contribué à le faire « roi dans la cité » hérisse les poils de ces drôles de « républicains ». Leur vient-il à l’idée qu’ils expriment en toute simplicité l’acquis fondamental de la République française, à savoir qu’il ne saurait y avoir d’autre souverain que la communauté des citoyens, et qu’il en coûterait à celui qui pense pouvoir agir contre ou sans elle ?

Cette frousse face à des symboles carnavalesques que l’intelligence et la mémoire populaires ont remis en selle contraste avec la violence, bien réelle, qu’affrontent les travailleurs de ce pays. Une violence sociale qui s’enracine dramatiquement depuis des décennies dans un pays où plus de 9 millions de citoyens vivent sous le seuil de pauvreté, confrontés à la désindustrialisation, au chômage, à la précarité, aux bas salaires et la sécession d’une partie des classes possédantes, qui considèrent ne plus avoir d’obligations à faire vivre le contrat social.

Pas d’autre souverain que la communauté des citoyens

La violence réelle, ce sont les plus de 500 travailleurs qui meurent chaque année dans l’exercice de leur métier ; ce sont les travaux pénibles qui, abîmant les corps et les esprits, réduisent drastiquement l’espérance de vie. La violence réside dans l’indécente accumulation des richesses créées par le travail à un pôle de la société, que les gouvernements successifs s’échinent à épargner de toute contribution au bien commun au nom de la compétitivité.

Ce concert d’injures ne rappelle que trop la coalition de ceux qui, au nom de l’ordre bourgeois, firent tourner les fusils de la Garde nationale sur les insurgés de juin 1848, avant de préparer l’avènement du second Empire. Pour eux, aujourd’hui comme hier, la République n’est qu’une garantie de l’ordre social inégalitaire. Toute velléité à faire vivre une République démocratique et sociale, pourtant inscrite dans la Constitution, doit être matée, fût-ce à l’aide d’un usage dévoyé de la force publique. Vers quels lendemains nous mènera cette intransigeance antisociale au nom d’un ordre inique ?

On nous dit, on nous répète que la République garantit la liberté d’expression, d’opinion, de manifestation, le suffrage universel, la séparation des pouvoirs. Elle le devrait, c’est sa raison d’être. Mais faut-il avoir la désobligeance de faire un diagnostic précis de chacune de ces conquêtes sur les dernières décennies, et du sort qui leur est réservé dans la France de M. Macron ?

La liberté d’expression et d’opinion est en berne quand l’écrasante majorité des éditorialistes et des moyens d’information soutient l’opinion exactement inverse de celle d’une large majorité de Français sur le « projet de société » régressif que constitue la réforme des retraites.

Libertés fondamentales menacées

La liberté de manifestation est en souffrance quand des policiers éborgnent, cognent à vue, s’extraient des règles qui régissent le maintien de l’ordre public pour dissuader des milliers de citoyens qui le souhaiteraient de garnir les cortèges, de peur d’y perdre un œil, d’y subir des coups de matraque ou des nuées de gaz lacrymogène.

Le suffrage universel est boudé et menacé quand le vote majoritaire des Français est nié sur les enjeux fondamentaux, comme ce fut le cas en 2005 lors du vote référendaire sur le projet de Constitution européenne. Il est réduit à peau de chagrin quand les élus locaux sont peu à peu dépossédés de leurs prérogatives, privés des moyens financiers de faire vivre la démocratie locale et le service public par l’asphyxie organisée des comptes publics. Les décisions essentielles sont centralisées par un appareil technocratique allié au capital financier.

La souveraineté populaire est ainsi réduite à une alternance sans alternative qui, au nom du consensus libéral – le fameux cercle de la raison – porté par les traités européens, défait toutes les solidarités pour garantir les intérêts des possédants. Ceux-ci s’étonnent ensuite d’une violence qu’ils suscitent chaque jour par une politique scélérate pour se retrancher, une fois inquiétés, derrière la morale et la police.

Un parlement muselé

La séparation des pouvoirs s’éloigne chaque jour quand le Parlement n’ose plus lever le petit doigt pour contredire son gouvernement et quand celles et ceux qui s’y risquent subissent l’opprobre et le mépris du pouvoir exécutif. Elle est malmenée quand l’institution judiciaire se rend perméable aux volontés du Prince et quand le parquet obéit aux injonctions gouvernementales pour organiser la répression judiciaire des mouvements sociaux. Le verrouillage démocratique devient ainsi la condition de la mainmise du capital financier sur les sociétés.

Nous ne sommes certes pas en dictature mais la République et son corollaire, la démocratie, sont très mal en point. La tentative de séparer, d’isoler l’État de droit des revendications populaires ne peut déboucher que sur un système de violence. Il faut absolument s’en prémunir tant l’histoire nous enseigne qu’une spirale de la violence est toujours défavorable aux intérêts populaires et jette dans les bras du parti de l’ordre des pans entiers de la société. Il faudra plus que des mots pour la conjurer, mais des actes pour ériger, enfin, une République sociale et travailler à un processus de dépassement du capitalisme.

 

Patrick Le Hyaric

Publié le 23/01/2020

Contre « la-démocratie »

 

par Frédéric Lordon, (site blog.mondediplo.net)

 

Quand Agnès Buzyn annonce aux personnels hospitaliers cette formidable innovation dont elle leur fait la grâce : des postes de beds managers, à quoi avons-nous affaire ? Plus exactement à quel type d’humanité ? Car nous sentons bien que la question doit être posée en ces termes. Il faut un certain type pour, après avoir procédé au massacre managérial de l’hôpital, envisager de l’en sortir par une couche supplémentaire de management — le management des beds. Mais bien sûr, avant tout, pour avoir imaginé ramener toute l’épaisseur humaine qui entoure la maladie et le soin à ce genre de coordonnées. Comme tout le reste dans la société.

Mais voilà, de la même manière qu’elle pourrait dire qu’elle n’est pas à vendre, la société aujourd’hui dit qu’elle n’est pas à manager. Et que le retrait de l’âge-pivot qui a si vite donné satisfaction à tous les collaborateurs ne fera pas tout à fait le compte.

Mais qui sont ces gens ?

Le jet des robes d’avocats, des blouses de médecin, des cartables de profs, des outils des artisans d’art du Mobilier national, mais aussi les danseuses de Garnier, l’orchestre de l’Opéra, le chœur de Radio France, ce sont des merveilles de la politique contre le management des forcenés — génitif subjectif : ici les forcenés ne sont pas ceux qui sont managés mais ceux qui managent (lesquels par ailleurs pensent que les « forcenés », les « fous », comme tout le reste, sont à manager). De la politique quasi-anthropologique, où l’on voit, par différence, l’essence des forcenés qui managent et, à leur propos, surgir la question vertigineuse : mais qui sont ces gens ? Qu’est-ce que c’est que cette humanité-là ?

À Radio France, Sibyle Veil demeure comme un piquet, statufiée. Belloubet, elle, ne connaît qu’un léger décrochage de mâchoire inférieure, et la même inertie. Le directeur du Mobilier national choisit le déni massif de réalité, et continue son discours, comme les directeurs d’hôpitaux. Que se passe-t-il à l’intérieur de ces personnes ? Se passe-t-il seulement quelque chose ? Y a-t-il des pensées ? Si oui lesquelles ? En fait, comment peut-on résister au-dedans de soi à des hontes pareilles ? Que ne faut-il pas dresser comme murailles pour parvenir à se maintenir aussi stupidement face à des désaveux aussi terribles ? Comment ne pas en contracter l’envie immédiate de disparaître ? Comment continuer de prétendre diriger quand les dirigés vous signifient à ce point leur irréparable mépris ? Quel stade de robotisation faut-il avoir atteint pour ne plus être capable de recevoir le moindre signal humain ?

Et de nouveau : qui sont ces gens ? Qu’est-ce que c’est que cette humanité-là ?

À l’évidence, elle est d’une autre sorte. N’importe qui à leur place entendrait, et se retirerait aussitôt, définitivement, le rouge au front. Eux, non. Ils restent, pas la moindre entame. On imagine sans peine alors au sommet — Macron, Philippe : totalement emmurés. Logiquement, comment leur sorte pourrait-elle comprendre quoi que ce soit à la vie de l’autre — puisqu’elles n’ont tendanciellement plus grand chose en commun.

Par apprentissage, nous découvrons donc progressivement toutes les conditions de possibilité cachées de la démocratie, sans lesquelles il n’y a que « la-démocratie ». Le macronisme nous aura au moins fait apercevoir qu’il y faut un respect élémentaire du sens commun des mots — détruit avec l’effondrement délibéré de la langue : la langue du management. Nous savons maintenant qu’il y faut également une proximité des sortes d’humanité, et notamment un partage minimal de la décence.

La décence, ce sont les danseurs et danseuses de Garnier qui refusent le « privilège » d’être les dernières préservées au prix de l’équarrissage des générations qui viendront après — qui refusent tout simplement d’être achetées, réaction sans doute bien faite pour laisser interloqué le pouvoir macronien qui ne connaît que les ressorts les plus crasses de l’individualisme, ignore qu’on puisse leur échapper, leur opposer ceux de la solidarité, comme on oppose les valeurs de la création à celles de la marchandise. Et c’est comme un camouflet non seulement politique, mais moral, et presque anthropologique, dont ces jeunes gens lui font honte.

La décence, c’est aussi celle, poignante, d’Agnès Hartemann, chef de service à la Pitié, qui rend sa blouse car il n’y a plus rien d’autre à faire, et qui raconte comment elle s’est reprise de l’implacable devenir-robot dans lequel était en train de la jeter les managers de l’hôpital, ces gens de l’autre sorte d’humanité, Buzyn en tête, dont on se demande comment ils peuvent se regarder dans une glace après avoir entendu des choses pareilles. En réalité on sait comment ils le peuvent : comme l’histoire l’a souvent montré, les destructeurs organisent leur tranquillité d’âme en se soustrayant systématiquement au spectacle de leurs destructions — signification historique du tableur Excel qui, à l’époque des connards, organise la cécité, le compartimentage des actes et de leurs conséquences, et joue le rôle du pare-feu de confort en mettant des abstractions chiffrées à la place des vies.

Le « respect » ?

Comme de respect de la langue, de décence il n’y a donc plus la moindre trace depuis que le macronisme est arrivé au pouvoir. Toutes ces choses qui n’ont cessé d’être érodées décennie après décennie, ont été poussées à un stade de démolition terminale avec le macronisme. C’est pourquoi, ayant méthodiquement détruit les conditions de possibilité de la démocratie, ses plaintes quant aux atteintes à « la-démocratie » sont vouées à rendre le son creux de l’incompréhension des demeurés.

« Il faut retrouver le respect normal de base » ânonne Emmanuelle Wargon, qui enfile comme les perles les débilités pleines de bienveillance de « la-démocratie » — « on peut ne pas être d’accord », « mais le gouvernement a été élu », « si on n’est pas d’accord, on n’aura qu’à voter contre », « la prochaine fois », soit le fin du fin de la pensée Macron, ou plutôt Macron-Berger-Hollande-Demorand-Salamé-Joffrin-Barbier-Calvi-Elkrief-on arrête là, la liste serait interminable. Mais quel « respect normal de base » la sous-classe robotique des bed managers, et celle pire encore de leurs maîtres, pourraient-elles s’attirer ? Elles ont perdu jusqu’à la capacité de produire une réponse décente, élémentaire, à des protestations symboliques qui, par leur force, alarmerait n’importe quelle personne n’ayant pas complètement tué le fond de moralité en elle. Forcément, c’est autre chose qui vient à la place du « respect ».

« Personne ne devrait accepter que l’on s’en prenne à des élus parce qu’ils sont élus », blatère pendant ce temps Aurore Bergé, outrée par ailleurs que le roitelet ait été chassé des Bouffes du Nord par les gueux. Mais comment faire comprendre à Aurore Bergé qu’en première approximation, les députés ici ne sont pas poursuivis pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils font. Il faut quand même une innocence qui frise la maladie mentale pour imaginer que les gens vont laisser détruire leurs conditions d’existence, et même se laisser détruire tout court, sans contracter un jour l’envie de détruire ce qui les détruit.

« La France sombre sous la coupe d’une minorité violente » glapit Jean-Christophe Lagarde (1) qui, comme toujours la langue macronienne, dit totalement vrai, mais sans le savoir et par inversion projective : oui la minorité macronienne violente la société comme jamais auparavant, elle démolit les existences, y compris physiquement. Alors les existences décident qu’elles ne se laisseront plus faire, qu’elles ont longtemps donné à leur protestation la vaine forme de « la-démocratie », sont allées au bout du constat de ce qu’on pouvait en attendre, et en tirent maintenant les conséquences : elles passent la seconde.

Quand tout ce qui a pu être dit, puis crié, puis hurlé, depuis trois décennies, ne rencontre que le silence abruti et le mépris d’acier, qui alors pourra s’étonner que les moyens changent ?

Les « gilets jaunes » resteront historiquement comme le premier moment de la grande lucidité : à des pouvoirs sourds, rien ne sert de parler. Quand tout ce qui a pu être dit, puis crié, puis hurlé, depuis trois décennies, ne rencontre que le silence abruti et le mépris d’acier, qui alors pourra s’étonner que les moyens changent ? Lorsque des populations au naturel enclin à la tranquillité sont dégondées, c’est qu’on les a dégondées. Les dégondeurs souffriront donc les effets dont ils sont les causes.

On peut désormais le prédire sans grand risque de se tromper : Macron n’a pas fini d’être poursuivi, les ministres empêchés de vœux, ou de lancement de campagne, les députés LRM de voir leurs permanences peinturlurées, leurs résidences murées, puisque c’est, toutes tentatives « démocratiques » faites, le seul moyen avéré que quelque chose leur parvienne. Quant à ce qu’ils en feront, évidemment… En tout cas, on ne trouvera pas grand-chose à opposer à l’argument qui sert de base à ces nouvelles formes d’action : ils nous font la vie impossible ? On va leur faire la vie impossible.

Un politologue en poil de zèbre, pilier de bistrot pour chaînes d’information en continu (il les fait toutes indifféremment), s’inquiète bruyamment que « chahuter Macron, c’est s’attaquer aux institutions et à leur légitimité ». Tout juste. À ceci près qu’en réalité « les institutions » ont d’elles-mêmes mis à bas leur propre « légitimité ». Comment peut-on espérer rester « légitime » à force d’imposer à la majorité les intérêts de la minorité ? Même un instrument aussi distordu que les sondages n’a pu que constater le refus majoritaire, continûment réaffirmé, de la loi sur les retraites. C’est sans doute pourquoi le gouvernement, supposément mandaté par le peuple, s’acharne à faire le contraire de ce que le peuple lui signifie.

Car l’époque néolibérale est au gouvernement sadique. Si ça fait mal, c’est que c’est bon. Les forcenés ont même fini par s’en faire une morale : le « courage des réformes ». Une morale et une concurrence : Fillon, du haut de ses « deux millions et demi de personnes dans la rue » en 2010 traite Macron de petit joueur avec ses quelques centaines de milliers de « gilets jaunes ». Dans ce monde totalement renversé, violenter le plus grand nombre est devenu un indice de valeur personnelle. Pendant ce temps, ils ont de « la-démocratie » plein la bouche. On ne sait pas si le plus étonnant est qu’ils y croient ou qu’ils soient à ce point étonnés que les autres n’y croient plus. Mais qui pourra être vraiment surpris qu’après avoir jeté si longtemps des paroles de détresse, des appels à être entendus, puis des blouses, des robes et des cartables, il vienne aux violentés des envies de jeter d’autres choses ?

Les conseils de Raymond

Cependant, entre ceux qui ont le pouvoir et les armes et ceux qui n’ont rien, l’asymétrie distribue asymétriquement les responsabilités : que ce soit par la continuité de leurs abus, leur enfermement dans la surdité ou le déchaînement répressif, ce sont toujours les dominants qui déterminent le niveau de la violence. Regardons la société française, disons, il y a dix ans : qui aurait pu alors imaginer des formes d’action semblables à celles d’aujourd’hui ? La question est assez simple : que s’est-il passé entre temps ?

Il s’en est passé suffisamment pour qu’on puisse maintenant lire sur des affichettes des choses inimaginables, des choses comme : « Manu, toi tu retires ta réforme, et nous, quand tu devras t’enfuir, on te laissera 5 minutes d’avance », ou pour qu’on entende chanter dans les cortèges « Louis XVI, Louis XVI, on l’a décapité ! Macron, Macron, on peut recommencer ! ». Et pour que tout ceci soit en réalité très facile à expliquer.

Il ne sera pas judicieux d’écarter ces propos comme « extrémistes » et « peu significatifs » : les extrémités disent toujours quelque chose de l’état moyen. Et, même si c’est à distance, le centre de gravité du corps politique se déplace avec ses pointes. C’était bien d’ailleurs la grande leçon des « gilets jaunes » : « ça gagne ». Ça prend des couches de population qu’on aurait jamais vues faire ce qu’elles ont fait.

Maintenant, le verrouillage d’en-haut ne cesse de hâter les déplacements d’en-bas. Le Parisien commence-t-il à en éprouver de la panique ? Quand il titre « L’inquiétante radicalisation », il est voué à avoir raison en ayant tort. Comme d’habitude parce que la radicalisation première est celle de l’oligarchie qu’il accompagnera jusque dans la chute, mais aussi, presque logiquement, car il va y avoir une contradiction à parler de radicalisation, ou d’extrémisme quand c’est la masse qui entre progressivement dans un devenir-extrémiste — fut-ce d’abord par simple approbation tacite.

Le plus étonnant, cependant, est qu’il reste dans l’oligarchie des gens capables de dire des choses sensées

Le zèbre politologue ne manque pas lui aussi de s’en alarmer : « Il y a un aspect groupusculaire parce qu’on parle d’une poignée d’individus, mais il y a également un public pour ça, et là c’est plus inquiétant ». Et puis il voit aussi que « cette montée de la violence (…) inquiétante (…) n’est pas spécifique à la France ». Comment dire : lui aussi on le sent inquiet.

Au vrai, il n’a pas tort. Il n’a pas tort parce qu’en effet, « ça gagne ». En effet, « il y a un public pour ça ». Et le pire, c’est que le public, par rangées, est en train de monter sur la scène. De tous côtés d’ailleurs, il ne cesse d’y être encouragé. Directement par les robots qui signifient assez qu’il n’y a plus rien à faire avec eux, ni par la parole ni par les symboles. Indirectement quand, par un aveu transparent de « la-démocratie », Christophe Barbier explique sans ciller que « 43 % des Français [contre 56…] souhaitent cette réforme », que « c’est énorme » et que « ça veut dire que les Français sont profondément convaincus qu’il faut passer à la retraite par points » — la chose certaine étant que, quand ça lui viendra dessus, il ne comprendra toujours pas qu’à l’écouter, « les Français » ont été convaincus de tout autre chose.

Le plus étonnant, cependant, est qu’il reste dans l’oligarchie des gens capables de dire des choses sensées. Sensées, mais curieuses. Ainsi Raymond Soubie, cet artisan de l’ombre de toutes les déréglementations du marché du travail, qui avait laissé coi le plateau entier de C’dans l’air (où il a son rond de serviette) en expliquant, lors de la démolition Macron du code du travail, qu’en réalité on n’avait jamais vraiment vu les dérégulations du droit du travail créer le moindre emploi… En somme un art de tout dire. Raymond Soubie, donc : « Les manifestations lorsqu’elles ne dégénèrent pas n’ont pas tellement d’influence sur les gouvernements ». Soit : un constat d’évidence. Un aveu implicite. Et un conseil à méditer.

Frédéric Lordon

Publié le 17/01/2020

L'Assemblée nationale n'a pas mandat pour casser nos retraites !

Les millions de voix de barrage dont a bénéficié Emmanuel Macron contre Marine Le Pen ne lui valent ni à lui ni aux députés un blanc-seing pour abîmer ce qui fait le cœur de notre république depuis la Libération.

 

(site huffingtonpost.fr)

 

Cette tribune est signée par le collectif Les Constituants, un collectif de citoyennes et citoyens né dans l’élan de la révolte des Gilets jaunes, du constat que, face à l’impasse politique, il appartient au peuple de revenir aux sources de la République en s’engageant dans un processus constituant.  

Le 17 février, le projet de loi sur les retraites doit être examiné par l’Assemblée nationale.

En ne renonçant pas à l’examen parlementaire d’un texte qui a d’ores et déjà suscité le plus long mouvement social du dernier demi-siècle et auquel les Français s’opposent très majoritairement, le gouvernement bafoue la démocratie.

Utilisant tous les expédients offerts par l’actuelle constitution, il a même déjà annoncé qu’il pourrait passer par ordonnance pour imposer l’âge pivot et agite la menace du 49.3 pour se réserver, in fine, le bénéfice de la tenue d’un débat en bonne et due forme au Parlement.

Plus que jamais, les institutions sont donc tournées contre le peuple, au service d’un rapport de force dont l’issue espérée est la victoire de la minorité contre la majorité, et la représentation nationale est utilisée comme chambre d’enregistrement et caution morale d’un pouvoir en réalité entièrement concentré entre les mains du président de la République. 

Pourtant, disons-le tout net: Emmanuel Macron n’a pas mandat pour toucher aux retraites. 

Premièrement, parce que les millions de voix de barrage dont il a bénéficié contre Marine Le Pen ne valent pas blanc-seing pour désosser la solidarité nationale et faire place nette aux assurances et autres fonds de pension.

Deuxièmement, parce qu’il a menti aux Français. En effet, quand son programme mentionnait une mesure purement technique, qui ne devait avoir pour conséquence ni de reculer l’âge de départ, ni de réduire les pensions, la réforme qu’il défend désormais contre la volonté populaire renie ces deux engagements. 

Pas plus que le président de la République dont ils procèdent, les députés de la majorité n’ont mandat pour abîmer ce qui fait le cœur de notre république depuis la Libération. Leur propre légitimité émanant directement de l’élection d’Emmanuel Macron, la réforme qu’ils adopteraient ainsi ne serait pas celle de la nation, mais celle d’un seul individu.

Alors que, depuis un mois et demi, des centaines de milliers de citoyennes et de citoyens font grève et descendent dans la rue pour exprimer leur refus d’une loi destructrice, il ne serait pas acceptable de laisser le processus législatif se poursuivre comme si de rien n’était.

Par ses manœuvres politiciennes, Macron ressuscite le vieux monde et nous ramène au régime des partis: la droite critique un texte qu’elle juge vidé de sa substance, la gauche un texte jusqu’au-boutiste, et Macron d’user de cette position d’entre-deux pour faire croire à une position d’équilibre. Mais à l’heure où le président se fait fort de réaliser le programme de la droite libérale, cette posture est au mieux un leurre, plus certainement un piège. Car à ce jeu-là, la suite de l’histoire est écrite d’avance. Les opposants à la réforme auront beau défendre brillamment leurs arguments dans l’hémicycle, à la fin des fins, la loi sera adoptée, les petites gens pourront bien travailler jusqu’à l’épuisement, les retraités être de plus en plus pauvres et les grands capitalistes faire main basse sur l’épargne des classes moyennes qui peuvent encore se permettre de mettre de l’argent de côté.

Au total, c’est la société tout entière qui aura renoncé à l’une des promesses de sa fondation: permettre à chacun de terminer sa carrière à un âge raisonnable, tout en continuant d’être rémunéré dignement. 

Depuis plus d’un an maintenant, les Françaises et les Français disent leur volonté de révoquer le théâtre d’ombres qu’était devenue la politique pour se réapproprier leur souveraineté. Mais Macron qui ne les entend pas continue de mettre en œuvre les vieilles tactiques de la république monarchique.

Une option moins déshonorante pour lui et plus conforme à l’esprit des institutions aurait été de soumettre son texte au référendum. Et cette option lui aurait encore donné l’avantage, aussi vrai qu’avoir le choix des mots, c’est avoir le choix des armes. 

Aujourd’hui, nous devons lui dire que sa tentative de passage en force doit s’arrêter là.

Nous devons lui dire qu’on ne réécrit pas le contrat social sur un coin de table, avec BlackRock pour commensal.

Nous devons lui dire que sa majorité n’a pas de délégation de souveraineté pour porter atteinte aux conditions matérielles d’existence des générations futures.

Nous devons affirmer que le temps constituant est arrivé, et qu’au point où nous en sommes de la décomposition du système politique, seul un processus de refondation permettra de remettre à l’heure les pendules de la démocratie; de redéfinir, toutes et tous ensemble, les principes fondamentaux de la société dans laquelle nous souhaitons vivre et vieillir.

Liste des signataires:

François Cocq, essayiste, Gwénolé Bourrée, syndicaliste étudiant, Flavien Chailleux, gilet jaune et fonctionnaire au sein du ministère du travail, Hélène Franco, magistrate syndicaliste, Charlotte Girard, maîtresse de conférences de droit public, Manon Le Bretton, enseignante et élue rurale, Walter Mancebon, militant pour une VIe République, Manon Milcent, étudiante gilet jaune, Sacha Mokritzky, directeur de la communication du média Reconstruire.org, Alphée Roche-Noël, essayiste, Frédéric Viale, juriste spécialiste des traités de libre-échange, membres des Constituants

Publié le 29/12/2019

Guillaume Balas : « Il faut aller plus loin pour une dynamique unitaire de la gauche »

 

Saliha Boussedra (site humanite.fr)

 

(4/4) Toute la semaine,  l’Humanité donne la parole aux composantes de la gauche. Aujourd’hui, Guillaume Balas, coordinateur national de Génération.s.

Quel est pour vous le pire élément de la réforme des retraites proposée par le gouvernement Macron ?

Guillaume Balas Pour moi, le pire de la réforme, c’est le passage des 25 meilleures années pour le privé à l’ensemble de la carrière pour les retraites, sans que nous ayons une quelconque idée de la pérennité de la fixation de la valeur du point et de son rendement. Ce qui fait qu’en réalité, on se retrouve avec une réforme dont le premier acte est le risque d’une baisse généralisée des pensions. Pour moi, c’est le pire parce qu’on n’en comprend pas la logique : pourquoi supprimer les 25 meilleures années au profit de l’ensemble de la carrière, si ce n’est justement pour baisser les pensions ? Il n’y a aucune autre raison qui puisse pousser à cela. Et quand on avance des arguments disant que certaines catégories s’en sortiraient mieux, je ne vois pas lesquelles.

Quelles sont vos contre-propositions ?

Guillaume Balas Pour nous, il n’y a pas d’urgence absolue à réformer aujourd’hui les retraites. On devrait prendre le temps de réfléchir en profondeur, et il y a plusieurs éléments à proposer : surtaxer les entreprises n’appliquant pas l’égalité salariale femme-homme. Comptabiliser l’ensemble des heures travaillées, y compris celles qui sont au-dessous de 150 heures (qu’elles soient discontinues ou continues). Taxer fortement les contrats courts pour éviter les discontinuités en termes de carrière. Mettre en place une contribution sociale pour les entreprises qui automatisent : quand vous remplacez de l’emploi humain par de l’automatisation, vous devez payer des cotisations sociales et patronales, c’est ce qu’on appelle la taxe robot. Dernier point très important, les plateformes numériques comme Uber : elles devraient payer l’intégralité des cotisations sociales comme si elles étaient des patrons qui embauchaient des salariés.

Pensez-vous que la gauche politique a un rôle à jouer par rapport au mouvement des retraites, et même plus largement ?

Guillaume Balas Évidemment ! C’est pour cela que nous participons à toutes les dynamiques unitaires. On a travaillé avec le PS, le Parti communiste, EELV à des éléments à la fois de réactions communes contre la réforme Macron, mais aussi à des débuts de contre-propositions. Mais il faut aller plus loin. Pour nous, c’est une dynamique globale, c’est-à-dire qu’il faut bien comprendre que ça doit nous mener jusqu’à la question de l’élection présidentielle, qui est l’élection majeure dans ce pays, qu’on le veuille ou non. Il ne suffit pas d’être ensemble pour dire non, il va falloir être ensemble pour dire oui sur des propositions, mais aussi être ensemble pour dire oui sur une alliance politique qui soit en capacité aujourd’hui d’incarner une alternative au match Macron-Le Pen, et je crois que, dans la population, il y a cette aspiration. Malgré des cultures politiques différentes, nous devons apprendre à conjuguer ces projets et, nous, à Génération.s, on aspire à cela, et on se battra évidemment pour ce rassemblement. Et évidemment, il faudra que cette gauche-là soit une gauche nouvelle, elle ne pourra être simplement la réédition de la gauche ancienne. De ce point de vue, la dimension écologique doit être absolument prioritaire. Pour ma part, je pense que c’est beaucoup plus à travers un processus de programme en commun, puis d’alliances larges et fortes au moment des régionales, qu’on pourra préparer au mieux la présidentielle.

 

Entretien réalisé par Saliha Boussedra

Publié le 29/12/2019

Cécile Cukierman : « La gauche doit défendre la crédibilité de propositions alternatives »

 

Julia Hamlaoui (site humanite.fr)

 

(3/4) Toute la semaine, l’Humanité donne la parole aux composantes de la gauche. Aujourd’hui, Cécile Cukierman, sénatrice de la Loire, porte-parole du PCF.

La sénatrice Cécile Cukierman estime que réformer les retraites revient à faire un « choix de société ». La porte-parole du PCF le résume par une question : « Est-ce qu’on se satisfait d’une société où les gens demain seront plus nombreux à vivre plus longtemps ? »

Les grévistes sont la cible de nombreuses attaques depuis les vacances scolaires. Avez-vous un message à leur adresser ?

Cécile Cukierman Les grévistes sont les premières victimes de la grève. Ils font ce choix pour combattre une réforme des retraites qui met en péril les droits de tous. Ils ne sont donc pas payés, avec toutes les conséquences que cela peut avoir en période de fêtes. Il faut leur apporter notre soutien et rappeler que le vrai et seul responsable, c’est le gouvernement. Non seulement il a joué avec le calendrier, mais il n’a, en plus, absolument rien fait pour que cessent les grèves.

L’âge pivot cristallise l’opposition à la réforme. Un recul du gouvernement sur cette seule question peut-il suffire ?

Cécile Cukierman Non, et l’ampleur de la mobilisation du 5 décembre, antérieure aux annonces d’Édouard Philippe, l’a montré. Cependant, avec cet âge pivot, le gouvernement finit de dévoiler qu’avec son projet, inévitablement, nous allons devoir travailler plus pour gagner moins, et ce, quelles que soient les catégories. Toute la réforme repose sur cette logique. Un exemple : le calcul de la pension pour le privé non plus sur les 25 meilleures années mais sur la carrière complète implique que toutes les interruptions de carrière seront pénalisées. La France a réussi à être l’un des pays d’Europe où le taux de pauvreté chez les retraités est le moins élevé, avec cette réforme par points qui individualise et reproduit les inégalités, cela va se dégrader.

Le refus du gouvernement de regarder du côté des recettes repose sur l’idée qu’alléger la contribution des entreprises serait inévitable, au nom de la « compétitivité ». Que répondez-vous ?

Cécile Cukierman C’est une aberration. Avec les allongements précédents de la durée du travail, le taux des inactifs de plus de 55 ans n’a cessé d’augmenter, mais la « compétitivité » ne s’est pas améliorée. En 2018, au total, le montant des exonérations de cotisations s’est élevé à plus de 50 milliards d’euros. Le déficit des retraites est de 3,8 milliards cette même année. C’est un choix de société. Est-ce qu’on se satisfait d’une société où les gens demain seront plus nombreux à vivre plus longtemps ? Si c’est le cas, si on considère positif d’avoir des retraités en bonne santé qui fassent vivre les associations ou les clubs sportifs, qui soutiennent leur famille, il faut augmenter les recettes pour financer les retraites. Mais cela implique que le premier ministre ne reçoive pas les organisations syndicales pour leur livrer son message mais pour les écouter afin de reposer les bases d’un contrat social qui assure à chacun le droit à un travail bien payé et en conséquence d’avoir une retraite digne en fin de carrière.

Le PCF a été à l’initiative d’un meeting le 11 décembre qui a rassemblé toute la gauche sur une même tribune. Les propositions pour les retraites des uns et des autres sont toutefois différentes. Quel rôle peut jouer la gauche dans ces circonstances ?

Cécile Cukierman Si les analyses ne sont pas toujours unanimes quant aux réponses à apporter, la gauche doit se rassembler pour défendre d’une même voix la crédibilité de propositions alternatives. Elle doit jouer ce rôle à la fois auprès de ceux qui sont mobilisés aujourd’hui, et demain lors du débat législatif. Nous avons la responsabilité d’appuyer les mobilisations et de leur proposer un débouché positif. Parce que définir les retraites dont nous bénéficierons demain est un choix de société, la gauche doit y prendre toute sa place.

 

Entretien réalisé par Julia Hamlaoui

Publié le 27/12/2019

Julien Bayou : « Nous devons passer de la coalition du rejet à celle du projet »

 

Cyprien Caddeo (site humanite.fr)

 

(2/4) Toute la semaine,  l’Humanité donne la parole aux composantes de la gauche. Aujourd’hui, Julien Bayou, le nouveau secrétaire national d’EELV, articule avenir des retraites et celui du climat…

Vous dites n’être pas forcément défavorable à une retraite à points, à condition d’avoir des garanties quant à la valeur du point ?

Julien Bayou L’idée n’est pas de s’arc-bouter sur un système qui serait bien par essence, et un autre mauvais par nature. L’enjeu, c’est plus de justice sociale et quelles possibilités pour les travailleurs et travailleuses de s’engager sereinement dans l’avenir. On pourrait travailler sur la perspective de réduction du temps de travail, de pouvoir repenser le rapport au travail, de réaffirmer le sens de la répartition intergénérationnelle. Ce n’est pas du tout le chemin que prend le gouvernement. Si on va sur un système par points, la question principale, c’est quelles sont les garanties sur la valeur du point, effectivement. L’autre enjeu, qui concerne l’écologie, c’est le fait qu’un régime par points avec une valeur du point incertaine incite grandement à la capitalisation. Or, les fonds de pension type BlackRock sont des prédateurs pour le climat…

Quelles sont les propositions d’EELV pour un éventuel contre-projet de réforme des retraites ?

Julien Bayou On récuse déjà le fait de raisonner à taux de chômage constant. Rien de tout cela ne fonctionne si on continue à n’avoir que 50 % des seniors en emploi et l’autre moitié au chômage ou en invalidité. D’abord, on propose un « green new deal ». En s’engageant pleinement sur la voie de la transition écologique, vous agissez face au changement climatique et vous contribuez à l’emploi ou à de meilleures retraites pour tous. Au-delà, il faut bien sûr une prise en compte de la pénibilité :l’espérance de vie en bonne santé peut atteindre dix ans d’écart entre certains cadres et certains salariés.

Il n’y a aucune ligne rouge, pour EELV, sur l’âge de la retraite, ou du moins le nombre d’annuités à cotiser ?

Julien Bayou Je ne raisonne pas forcément comme ça. Encore une fois, rien ne tient si on a un taux de chômage aussi élevé, si pour les jeunes qui entrent sur le marché du travail les conditions type CDI sont de toute manière inatteignables… Si aujourd’hui on prend l’ensemble de la carrière, on favorise les élèves de grandes écoles qui sortent avec un premier bon salaire, et on enfonce la tête sous l’eau de toutes celles et ceux qui n’ont que contrats précaires et conditions de travail très difficiles. De la même manière, on ne considère pas que les cotisations doivent être plafonnées à 14 % du PIB. Là encore, c’est une réponse absolument idiote, idéologique et dogmatique. Si on veut que les gens jouissent d’une espérance de vie en bonne santé à la retraite, eh bien il faut voir cela comme un investissement, et non un coût. Dans ce cas-là, il faut faire appel à d’autres sources de financement que celles reposant sur le travail, et réfléchir à faire contribuer le capital, à des taxes sur la robotisation et l’automatisation.

Est-il ressorti quelque chose de concret des deux meetings communs de la gauche ?

Julien Bayou Ces deux meetings ont permis d’affirmer le soutien au front syndical. Au-delà de l’opposition au projet Macron et Philippe, je souhaite que nous puissions être force de proposition. Car les Français ne sont pas opposés par principe au mot réforme, mais sentent bien qu’il s’agit encore de réclamer toujours plus d’efforts aux mêmes. Nous devons donc passer de la coalition du rejet à celle du projet. Et nous travaillons à une plateforme de propositions communes pour le mois de janvier. Nous avons notre projet, mais l’enjeu, c’est de se concentrer sur ce qui nous rassemble et d’en faire un bloc commun pour mieux peser dans le débat public. Parce que ce qui se trame est dangereux.

 

Entretien réalisé par Cyprien Caddeo

Publié le 25/12/2019

Clémentine Autain : « Faisons valoir une logique alternative reposant sur l’égalité »

Julia Hamlaoui (site humanite.fr)

 

Toute la semaine, l’Humanité donne la parole aux composantes de la gauche. Clémentine Autain (1/4), députée de Seine-Saint-Denis (France insoumise), voit dans le mouvement « un peuple qui relève la tête ».

Le premier ministre prétend que les femmes sont les « grandes gagnantes » de cette réforme. Pourquoi estimez-vous qu’au contraire elles ont le plus à y perdre ?

CLÉMENTINE AUTAIN Le système par points avec le calcul de la pension sur toute la carrière et l’âge pivot porté à 64 ans vont pénaliser toutes les personnes aux carrières hachées, précaires et aux bas salaires. Or les femmes sont les premières à interrompre leur carrière en raison des inégalités dans le partage des tâches domestiques et parentales. Elles ont des salaires inférieurs de 24 % à ceux des hommes. Avec des pensions déjà inférieures de 42 %, les femmes seront donc les plus pénalisées par un mécanisme qui paupérise, privatise et allonge le temps de travail. Le choix du gouvernement d’une majoration de 5 % dès le premier enfant pose, en plus, plusieurs problèmes. D’abord, elle peut être prise par la mère ou le père, mais, les pensions des hommes étant supérieures, l’hypothèse que les couples décident de la leur attribuer est forte. Comme il s’agit d’un pourcentage, cette mesure sera de surcroît plus avantageuse pour les plus riches. Il existe déjà des majorations, dès le premier enfant. Avec les 5 %, les mères de trois enfants vont y perdre et la majorité de celles d’un ou deux aussi. Quant aux pensions de réversion, elles ne pourront plus être prises à 55 ans, mais à 62 ans, ce qui devrait en exclure 84 000 femmes.

Que proposez-vous pour dépasser les inégalités générées par le système actuel ?

CLÉMENTINE AUTAIN En augmentant de 2 % la part des richesses consacrée aux retraites, il est possible de garantir le départ à 60 ans pour tous et aucune pension sous le Smic pour une carrière complète.

Pour les femmes, c’est évidemment le levier de la lutte contre la précarité, pour le partage des tâches domestiques et l’égalité salariale qui est décisif. Avec un ensemble de politiques publiques – davantage de contraintes pour les grands groupes sur l’égalité salariale, allongement du congé paternité, véritable service public d’accueil de la petite enfance –, nous pourrions passer un cap décisif. Mais on ne peut pas se payer de mots, cela nécessite de l’investissement public.

Quel rôle devrait à vos yeux jouer la gauche dans cette mobilisation contre la réforme du gouvernement ?

CLÉMENTINE AUTAIN La gauche peut contribuer à asseoir l’idée qui se propage qu’on peut faire autrement. Réduction de la dépense publique avec la sacro-sainte règle d’or, néolibéralisme et productivisme : ces trois dogmes de l’exécutif sont contenus dans sa réforme des retraites. En contestant la proposition gouvernementale, on a matière à faire valoir la logique alternative qui repose sur l’égalité, le partage des richesses et des temps, la sortie du consumérisme. Avec cette confrontation sociale qui dépasse la question des retraites, à laquelle s’ajoutent le mouvement des gilets jaunes, les jeunes pour le climat, de multiples conflits dans les entreprises, la vague #MeToo, notre peuple relève la tête. Sur le terrain politique, en revanche, le correspondant n’est pas sur pied. À gauche, nous avons la responsabilité de tracer cet horizon dans un contexte d’urgence climatique, sociale et politique. Nous devons déjouer le duopole Macron-Le Pen. Et personne n’ayant à lui seul la force propulsive suffisante, il est nécessaire, comme le disait Angela Davis, de renverser les murs pour construire des ponts.

 

Entretien réalisé par Julia Hamlaoui

Publié le 24/12/2019

 

Un magistral inventaire du communisme (et de sa trahison stalinienne) avant refondation

 

Par Gilles Alfonsi (site regards.fr)

 

Avec « Le communisme » ?, Lucien Sève explore le communisme de Marx et Engels, puis ce que fût le communisme, avec et sans guillemets, au XXème siècle. Une somme hyper stimulante.

Un ouvrage disponible depuis septembre que la critique ignore. Un pavé dans la mare des philosophes spéculatifs et des annonceurs de la fin de l’histoire. Une brèche pour renouveler et approfondir la connaissance des principaux penseurs-militants du communisme et affirmer la nécessité d’une visée du même nom. L’effort pédagogique de Lucien Sève est tel et les contenus de l’ouvrage si essentiels que ses 670 pages se dévorent sans peine. Dans l’attente impatiente du tome, en cours d’écriture, consacré au communisme du XXIème siècle, le lecteur a déjà là de quoi nourrir substantiellement sa réflexion, son engagement.

La première partie donne une vision panoramique, mais étayée, du communisme dans les travaux de Karl Marx et Friedrich Engels, avec cette originalité remarquable de raconter la formation, l’étayage puis l’affinage progressif de leurs pensées. Sève souligne les immenses mérites de Sève tout en abordant les limites, les manques voire les insuffisances de certains concepts mal ficelés ou le manque de fiabilité scientifique de certaines démonstrations. Entre encenser et enterrer Marx, il y a la voie choisie par l’auteur et d’autres intellectuels et militants : travailler.

Lucien Sève aborde les sources du communisme et rappelle le jugement d’abord défavorable de Marx envers le communisme avant que, prolongeant sa critique des penseurs essentiels de l’époque (Hegel, Feuerbach, Proudhon, Stirner, etc.), il devienne le forgeron exigeant d’une visée sans cesse retravaillée. Ce chapitre évoque notamment les relations entre socialisme et communisme, leurs convergences initiales et ambigües, l’exposé de leur différenciation progressive puis de leurs oppositions décisives. En particulier, loin de l’égalitarisme grossier auquel on assimile souvent le communisme, la visée communiste inverse la proposition socialiste « À chacun selon ses capacités », qui en définitive naturalise des inégalités, et porte l’idée « À chacun selon ses besoins ».

Marx métamorphose le communisme

Lucien Sève souligne que le communisme n’est pas pour Marx de portée seulement politique mais anthropologique : l’homme est « sociétaire du genre humain », son « essence déborde absolument la finitude de l’individu isolé ». Réfutation des puissances surnaturelles (et donc critique, et non diabolisation, de la religion), refus du clivage entre l’homme-citoyen et l’individu privé – « émanciper l’homme entier est une autre affaire qu’émanciper le seul citoyen » –, dénonciation de l’imposture de la « nature humaine »… l’affranchissement politique et l’émancipation sociale doivent être envisagées ensemble. Notons que nous que nous sommes déjà loin des conceptions qui dominent parfois encore aujourd’hui ! Après des années de tâtonnements et d’évolution de ses élaborations, Marx met à jour que l’individualité est forgée dans le rapport au monde : « Rien ne se comprend en dehors d’une vie elle-même de part en part interactive avec un monde historico-social donné [...] ce qui nous fait hommes au sens présent du terme, par delà la nature qui est en nous, est un monde hors de nous ». C’est pourquoi la visée communiste porte inséparablement l’idée d’une émancipation sociale et celle du plein développement individuel.

Les implications stratégiques de ces découvertes ici résumées de manière ultra-lapidaire sont immenses. Pas de mouvement transformateur possible sans transformation des « logiques selon lesquelles chemine l’histoire ». Importance décisive de la production de vie matérielle, car « les hommes produisent, et c’est en produisant qu’ils se produisent eux-mêmes ». Mais attention à ne pas aplatir cette idée : elle ne conduit pas du tout à faire du communisme un économisme, ni à considérer que l’émancipation se jouerait dans un (seul) lieu, l’entreprise. Bien plus profondément, « ce ne sont pas les idées qui mènent le monde, mais les conditions matérielles de la production et des échanges sociaux ». Et celles-ci contribuent à forger l’être, ou la conscience de soi. Au total, une leçon d’histoire, avant même l’heure des révolutions du XXème siècle, est la suivante : « Oui, c’est d’une radicale transformation sociale qu’il est besoin, ce qui est infiniment plus qu’une insurrection politique remplaçant les gouvernants par d’autres gouvernants, ou même la Constitution par une autre Constitution ». Cela n’empêche pas bien sûr que la révolution politique est indispensable, faute de quoi tout changement social – au-delà de quelques fragiles îlots localisés d’expériences alternatives – serait impossible.

Ce qui rend possible, ce qui réalise

Dans la pensée Sève, le volontarisme politique et plus encore la tendance de certains révolutionnaires à vouloir forcer l’histoire en prennent pour leurs frais avant même l’examen critique par l’auteur des révolutions du XXème siècle et le démontage du stalinisme. On comprend que les partisans de l’émancipation ne peuvent simplifier cela : chaque être humain est à la fois déterminé et libre de déterminations, ce qui veut dire qu’il n’existe aucune mécanique amenant au communisme et qu’il n’existe pas de raccourci brutal à l’avènement d’un nouvel ordre social. Le philosophe va y revenir, mais d’abord il évoque les concepts essentiels – aliénation, matérialisme, lutte des classes, etc. – et leur portée d’ensemble, qui est la marque de fabrique de Marx. On trouve ici, au-delà des explicitations pointues de chaque terme, une mise en mouvement fertile, où le mouvement historique est déterminé à la fois par le développement des forces productives, qui ouvre le champ des possibles, et par ce qui advient dans la conjoncture, qui régit le « tracé effectif du mouvement historique ».

Pour traiter de la révolution, ou de la visée communiste, il faut ainsi penser la dialectique entre le fondamental – les conditions nécessaires – et le décisif – l’action volontaire – : le déni, ou la sous estimation des limites du possible à une période donnée constitue un travers des révolutions du XXème siècle, que ce travers prenne la forme d’expériences utopiques sans conséquence systémiques (îlots de résistance légitimes mais faibles et isolés) ou la forme, catastrophique, d’une brutalisation de la société. Ainsi, le communisme n’a pas pour objet d’imposer une société sans propriété privée, mais d’être le mouvement d’appropriation commune des moyens de productions et d’échanges. Soulignons au passage qu’il ne s’agit pas là de remettre en cause le fait que chacun dispose de moyens individuels d’existence personnelle, contrairement à ce que veulent croire ce qui agitent le communisme comme un chiffon rouge. Autre exemple, s’agissant de la religion, il ne s’agit pas de la combattre, mais de remettre en cause l’aliénation en général. De fait, alimenter un conflit entre croyants et athées détourne de l’essentiel clivage de classe, alors que la question d’être ou non-athée perdrait toute son importance si l’idée hégémonique était que l’homme est un produit de l’histoire. Autre exemple, encore : à côté de l’appropriation des moyens de production et d’échange, le « progressif dépérissement de tout pouvoir étatique coercitif » n’a rien à voir avec la suppression des services et de l’action publique.

Lucien Sève dit pourquoi le communisme n’est ni un programme ni même un projet à mettre en oeuvre, mais une visée : l’entreprise révolutionnaire ne consiste pas à « forcer l’histoire de l’extérieur, à partir d’un projet à nous », mais à « l’orienter du dedans, à partir de son trajet à elle ». Là se niche selon lui le problème essentiel des conditions de possibilités du communisme, auquel s’est heurtée l’action révolutionnaire : il souligne la « prématurité historique de la visée communiste » au XXème siècle.

L’auteur aborde plusieurs points de débats, tenant la corde d’une relecture critique de Marx qui à la fois en souligne la dimension performative sur bien des sujets mais n’esquive pas des préoccupations essentielles. Mentionnons par exemple les illusions de Marx quant aux dynamiques positives de l’histoire, son optimisme stratégique ou encore l’immaturité des stratégies d’action qu’il propose. Ces limites de la pensée Marx reviennent à ignorer, ou du moins à minorer, le caractère indispensable d’un haut niveau culturel pour produire une pensée, des actions et un mouvement d’émancipation.

Anticipation, prématurité, carences

Lucien Sève évoque ainsi des « fautes d’appréciation systématiques » de Marx et Engels : « Ils surfont les possibles et sous-estiment les délais ». La thèse du livre est que Marx a « formidablement anticipé sur l’histoire  », mais précisément le revers de cette capacité à anticiper était une grande insuffisance à penser l’identification des possibles et à élaborer la construction de l’action. Ainsi, « la raison cardinale du drame qui a dominé le court XXème siècle n’est pas du tout l’invalidité de la visée communiste marxienne, mais son extrême prématurité ». Et ce n’est pas seulement parce que Marx était volontaire et enthousiaste : sa « façon de raisonner sur l’histoire comme sur un problème de pur ordre théorique » pose problème. « Marx et Engels ont vu fondamentalement juste, mais de façon bien trop abstraitement anticipatrice, faisant d’un avenir dont la forte probabilité est ultracomplexe un présent de nécessité toute simple. »

Lucien Sève évoque notamment comme manque significatif le « défaut dans le Manifeste [d’]une réflexion sur le problème hautement crucial et complexe du dépérissement de l’État », thème sur lequel il revient notamment après l’exposé, lui aussi passionnant, du Marx du Capital. Plus largement, Marx a centré ses efforts sur l’approfondissement des « aspects économico-sociaux », tandis qu’il a peu et insuffisamment traité ceux qui concernent les dimensions politiques de la visée communiste (prise de pouvoir, insurrection, État, etc.). Sève explique qu’à l’époque l’immaturité de la réflexion sur l’État était générale, ce qui n’était bien sûr pas le cas des théories économiques. Mais le résultat de ce manque est problématique, car le pouvoir d’État est par défaut d’élaboration considéré comme de « caractère purement répressif », vision qui manque de souligner la complexité, les immenses contradictions qui traversent l’État, qui en donne une vision homogène, unilatérale, désarmant les partisans de l’émancipation. Sève souligne à ce propos les apports magistraux de Gramsci sur cette question décisive.

Le lecteur sera passionné par les pages consacrées à la question de la violence révolutionnaire, réfutant entièrement l’idée d’un Marx faisant l’apologie de la violence mais soulignant que s’interdire une contre-violence face à la violence des adversaires de l’émancipation « équivaudrait à un défaitisme consenti ». Et surtout il traite du processus révolutionnaire, soutenant l’expression d’« évolutions révolutionnaires », c’est-à-dire de transformations sociales nécessairement réalisées dans la durée. On ne peut pas dans le cadre de cet article développer, mais l’enjeu est d’importance : comment sortir des impasses d’une révolution violente soudaine, alors que la révolution implique des transformations extrêmement profondes qui ne peuvent s’accomplir que sur la durée, et d’un réformisme électoraliste illusoire ? La révolution ne peut pas être une insurrection, même si ne sont pas exclus des épisodes violents (car bien sûr l’adversaire ne se laisse pas faire !) : c’est toute une époque de réforme transformatrice. Et d’évoquer positivement la conception révolutionnaire de la réforme de Jean Jaurès, dont il souligne toutefois la limite : elle est essentiellement institutionnelle, là où il doit s’agir d’un processus global qui implique et qui transforme les citoyens.

Puissante réussite, ratage complet

La seconde partie du livre est consacrée aux communismes ayant ou n’ayant pas existé au XXème siècle. L’auteur relit la révolution de 1917 au prisme de ce qu’il a mis à jour précédemment. D’un côté, la thèse de Marx et Engels promettant à la classe ouvrière un rôle décisif dans la Révolution est validée, de même que la nécessité de se faire des travailleurs de la campagne des alliés. Sève souligne en outre que la révolution russe fut d’abord essentiellement pacifique. Mais : qu’en était-il des conditions de possibilité du communisme dans la Russie du début du XXème siècle ? Lucien Sève souligne le paradoxe extraordinaire qu’avec la révolution russe, il s’est agi d’une victoire politiquement possible pour une visée historiquement prématurée.

Victoire politiquement possible : Lucien Sève évoque les événements successifs et entremêlés, entre insurrection armée, utilisation des possibilités légales, bataille d’idées, jusqu’à la prise du pouvoir le 7 novembre 1917. Démonstration d’une conquête révolutionnaire avec un recours minimum à la violence, grâce à « une adhésion très largement majoritaire aux objectifs de la révolution ». Mais visée communiste impossible à concrétiser : utopie d’un passage direct à la répartition communiste par delà les contraintes de l’échange marchand, aboutissant à la guerre civile (le communisme de guerre), et plus largement triple empêchement du « développement insuffisant des individus » (autrement dit incapacité des individus à gérer autrement les affaires communes), de l’arriération massive des moyens de production et de l’immaturité politique (« politique dictatoriale en opposition avec ses fins émancipatrices »). Ces pages sur ce qui a d’abord puissamment réussi puis irrémédiablement raté constitueront pour le lecteur une source nouvelle d’inspiration.

Staline à l’opposé de la visée communiste

Tirer au clair « la question névralgique du stalinisme » est aussi au cœur du livre, Lucien Sève soulignant d’emblée que « personne ne pouvait faire tort à la cause communiste autant que l’a fait Staline ». Reprenant une à une les différentes approches critiques du Stalinisme, il souligne d’abord que Staline a été un personnage « monstrueux » : « On est en tous les cas violemment saisi par la froide détermination aggravée de stupéfiante indifférence avec laquelle cet homme aura de manière direct ou indirecte – répression sociale, aberration économique, procès politique, impéritie militaire – conduit à la mort pareille quantité d’être humains, à chiffrer en millions ». Propos indispensable, au moment où on voit sur certains réseaux sociaux qu’il existe des zélateurs de Staline, dont certains tenaient d’ailleurs un stand à la Fête de L’Humanité. Mais le prisme de la personnalité de Staline n’explique pas « le fait politique qu’il ait effectivement pu disposer d’un pouvoir absolu » : l’explication psychologique du fou sanguinaire est très insuffisante.

Lucien Sève conteste ensuite que Staline puisse être considéré comme un continuateur de Lénine : « Non, il n’y a chez Lénine aucun culte de la violence en soi, aucune soif de guerre civile, et je mets quiconque au défi de produire un seul texte comme de citer un seul acte de lui faisant le choix de la terreur rouge autrement que comme riposte nécessaire à une terreur blanche préalable ». Et l’auteur d’évoquer notamment les travaux d’historiens ou de philosophes qui noircissent la vie et l’œuvre de Lénine : Lénine « n’a aucunement préfiguré Staline », affirme-t-il en décrivant son action en général et son action contre Staline en particulier.

Enfin, Lucien Sève étrille le pamphlet planétaire de l’historien François Furet, Le passé d’une illusion. Avec le recul des années avant qu’un débat digne de ce nom soit à nouveau possible sur le communisme, on prend la mesure (forces citations et déconstruction à l’appui) du caractère faussement démonstratif de ce livre : catalogue de formules de condamnation à mort, critique radicale de l’« idée communiste » sans jamais exprimer ce qu’elle recouvre, mais surtout plaidoyer pour le capitalisme qui ne doit pas être le « bouc émissaire » des malheurs du XXème siècle. Qui a pu prendre comme référence un auteur qui résume la révolution russe à un « putsch réussi dans le pays le plus arriéré d’Europe par une secte communiste dirigé par un chef audacieux » ?

Opposition entre Lénine et la politique stalinienne

Au-delà de ces aspects polémiques, Lucien Sève établit et documente dans « Le communisme » ? l’imposture du soi-disant léninisme de Staline. Staline a tout d’abord tourné le dos à Lénine en décidant contre la volonté de celui-ci de son embaumement. Mais la manière stalinienne de tourner le dos à Lénine a surtout été de se revendiquer de Lénine pour en fait imposer ses propres vues. Ainsi, il publie une série d’articles présentés comme Les principes du Léninisme, en altérant gravement les idées de Lénine. Lucien Sève étaye plusieurs exemples de « divergences politiques fondamentales entre Staline et Lénine » : oppositions concernant la question des nationalités (Lénine est un internationaliste, inflexible sur le droit de chaque nation à disposer d’elle-même, Staline est nationaliste), opposition quant à la façon de diriger l’État et le parti (conception ouverte au débat et au choix démocratique pour le premier, violence et culte du chef d’essence supérieure pour le second) ; conviction de Lénine qu’édifier le socialisme (première phase du communisme selon sa conception) est durablement impossible en Russie pour des raisons internes, contre discours de Staline estimant que le pays dispose de tout ce qui est nécessaire pour édifier une société pleinement socialiste etc. Sève aborde à ce propos les manipulations par Staline des écrits de Lénine.

Concrètement, Staline imposera ce que le philosophe Moshe Lewin appelle un « despotisme agraire », au lieu d’une agriculture socialiste, et s’en suit la bureaucratisation violente de la gestion, un essor des moyens de production sans désaliénation et bien sûr toute la politique stalinienne qui, de bout en bout, tourne le dos au projet d’émancipation. Sève évoque aussi la réduction du socialisme à l’industrialisation, la stratégie de rattrapage du capitalisme sans réflexion sur la définition d’une voie non capitaliste, l’étatisation des moyens de production sans appropriation sociale, et plus largement le renforcement de l’État, comme moyen de coercition de la société, au lieu de son dépérissement et de la transformation des pouvoirs publics. Bref, non seulement, pour Lucien Sève, il n’y a pas de continuité entre Lénine et Staline, ni caricature de la politique du premier par le second, mais politique contraire : « Staline a délibérément mis fin au bolchévisme ».

Staline contre Marx

Lucien Sève va plus loin en se proposant de démontrer que « la compréhension de la présentation stalinienne du marxisme est elle-même de bout en bout une dénaturation fondamentale de la pensée de Marx ». La parfaite connaissance de Marx par Staline ? Une contre-vérité criante, d’aberrations historiques en impostures politiques, que Sève illustre largement. Chez Staline, le déterminisme historique et le volontarisme politique, en principe fondamentalement contradictoires, sont constamment associés, dans un sens dictatorial. De manière purement idéologique, « le déterminisme historique fonctionne ici comme gage supposé du volontarisme politique », c’est-à-dire que « le volontarisme politique trouve à se légitimer en invoquant » le déterminisme.

Sève démontre, autre exemple, l’incompréhension par Staline de la dialectique, sa réduction à l’incompatibilité des opposés, qui participe à enfermer dans une vision politique unilatérale, dans laquelle le champ des possibles est des plus réduit. Or, Staline était au gouvernail, et la pensée rabougrie des dynamiques de la société eut des conséquences humaines désastreuses, par exemple en matière de doctrine militaire : « Plusieurs millions d’hommes ont perdu la vie sans nécessité par suite de ce long entêtement du chef suprême dans une vue non dialectique des choses ».

Communisme de Lénine et de Marx, « communisme » de Staline

Sève prolonge la délicate question de la filiation entre Lénine et Staline, et du coup cette question : Staline était-il communiste ? Pour l’historien communiste Roger Martelli, cité par Lucien Sève, « contrairement à ce que voulaient faire croire ses adversaires communistes, le stalinisme était un communisme et même, hélas, la forme dominante du communisme, pendant quelques décennies ». S’il exprime sa haute estime intellectuelle pour Martelli, Lucien Sève ne partage pas cette affirmation. D’une part, il estime que l’historiographie dominante dénature la politique de Lénine, dans un sens péjoratif. D’autre part, non seulement « Staline était le contraire d’un léninien », mais « Staline aura d’évidence été, de plus en plus brutalement à travers trois décennies, aux antipodes du communiste, jusqu’à en être l’anti-exemple absolu ».

Lucien Sève précise que, certes, on peut dire que le stalinisme était un communisme « au sens historico-factuel » : « Oui, le stalinisme en ce qu’il a eu de pire "était un communisme" dans ce sens frelaté du mot, et même, hélas, dans sa forme dominante pendant quelques décennies. Si la formule vous choque, tant mieux : elle est faite pour. Pour contraindre à penser jusqu’au bout ce fait terrible qu’a été la conversion implacable et répétitive de la plus grande entreprise d’émancipation sociale en pire déchaînement d’aliénation humaine. » Mais au sens politico-théorique du mot communisme, le stalinisme n’était pas un communisme – rien à voir avec la visée universellement émancipatrice de Marx – et Staline n’était pas un communiste. Bref, le « communisme » du « communiste » Staline n’avait rien à voir, et ne peuvent être assimilés, avec le communisme des communistes de Marx ou de Lénine. Le livre aborde alors comment a pu se faire le passage (et non la simple continuité) du léninisme au stalinisme, la question de la temporalité de la transformation de la société – où la tentation de forcer l’histoire se mue en déchaînement répressif, alors même que les conditions économiques, sociales, culturelles de possibilité du changement n’étaient pas là.

Sève taille en pièce les arguties des staliniens, d’hier et d’aujourd’hui, qui viennent dédouaner Staline ou plaider l’indulgence. En particulier, il dénonce l’explication de la Grande terreur de 1937-1938 – 750.000 morts au nom de la défense du pouvoir soviétique, y compris l’élimination de nombreux communistes – par la (seule) psychologie de Staline. Ce qui explique l’abominable carnage (qui a la spécificité d’avoir été commis en temps de paix), c’est pour le philosophe toutes une série d’inversions entre la conception de Lénine et celle de Staline : entre le pouvoir en principe dévolu au congrès (Lénine) et celui du noyau dirigeant (Staline), « la dictature du prolétariat se renverse en dictature sur le prolétariat, la démocratie des soviets en État autocrate, le socialisme en bureaucratisme, l’internationalisme en nationalisme, le marxisme critique en marxisme-léninisme doctrinaire ». Selon Lucien Sève, « seule la claire vision de ce qui oppose le stalinisme au léninisme » permet de comprendre la Grande Terreur : « empêcher à jamais de parler et d’agir » toutes les forces susceptibles de se mobiliser contre Staline était ainsi « une nécessité d’État ».

Les manques de Marx et des marxistes

Encore une fois, Lucien Sève s’interroge : le ver du stalinisme était-il dans le fruit Marx ? Sa réponse ouvre un champ nouveau : ce n’est pas dans l’œuvre de Marx, ni même dans le marxisme, qu’il faut chercher ce qui a produit les tares et les crimes du « communisme » en œuvre dans les multiples pays « communistes ». C’est plutôt dans ce que Marx ne contient pas. À l’époque de Marx et dans les décennies suivantes des révolutions se revendiquant du communisme, les conditions requises pour l’avènement du communisme n’avaient pas été pensées, et cela dans tous les domaines. Immaturité de la réflexion sur l’Etat, sur la démocratie, sur l’implication de chacun et sur les stratégies de conquête des esprits… ces manques conduisaient de fait à « une vision trop étroite de la politique et de la stratégie révolutionnaire ». À la place de telles élaborations, il y a eu la « dangereuse sottise de l’impatience historique », la croyance en la possibilité de forcer l’histoire, fut-ce par la violence. Sève en vient à cette appréciation aussi dure que nécessaire : « Il faut avoir la courageuse lucidité de le voir et de le dire : ayant révélé à des masses humaines la voie d’une émancipation vraie, mais sans leur en montrer assez l’inévitable longueur et complexité, ce qui est appelé "le marxisme", puissant initiateur de prise de conscience et de responsabilité, aura été aussi une formidable incitation à ce volontarisme ravageur ».

Lucien Sève évoque ensuite, dans des pages aussi denses que passionnantes, les régimes chinois, allemand de l’Est, cubain, soviétique, etc. Il expose les apports majeurs de Gramsci à la réflexion des partisans de l’émancipation, notamment sur l’État, mais aussi ce qu’il y a tirer des conquêtes émancipatrices en France et de la tentative qu’a été l’Eurocommunisme. L’appropriation critique du présent ouvrage, aussi érudit que porteur de sens pour le présent, est un excellent remède pour le lecteur impatient de découvrir l’ouvrage de l’auteur, en cours d’écriture, qui sera consacré au communisme du XXIème siècle à inventer.

 

Gilles Alfonsi

Publié le 11/11/2019

Frédéric Lordon interrogé par Joseph Andras

 

(site humanite.fr)

 

Evènement à découvrir dans l’Humanité du vendredi 8 novembre : l’entretien du sociologue, philosophe et économiste  Frédéric Lordon par l’écrivain Joseph Andras. Et en intégralité ici.

Vivre sans ? : tel est le titre du dernier ouvrage du philosophe et économiste Frédéric Lordon, paru aux éditions La Fabrique. Mais sans quoi ? Sans institutions, gouvernement, travail, argent, État ou police. C'est cette revendication générale, partagée par une part non négligeable de la gauche radicale, que l'auteur prend ici à bras le corps - et, en dépit d'évidentes sympathies, entend contrecarrer.

Vous vous dites « à contresens de [votre] époque ». Vous mobilisez en effet un quatuor qui n’a plus très bonne presse à gauche : Lénine, Trotsky, dictature du prolétariat et Grand soir. Quand l’idéal de « démocratie directe horizontale » s’impose avec force, pourquoi cette résurrection ?

Frédéric Lordon Par enchaînement logique. Si les données variées du désastre – désastre social, humain, existentiel, écologique – sont, comme je le crois, à rapporter au capitalisme, alors l’évitement du désastre ne passe que par la sortie du capitalisme. Or je pense que les manières locales de déserter le capitalisme ne sont que des manières partielles. Car, évidemment, ces manières locales ne peuvent internaliser toute la division du travail, et elles demeurent de fait dépendantes de l’extérieur capitaliste pour une part de leur reproduction matérielle. Ce que je dis là n’enlève rien à la valeur de ces expérimentations. Du reste, je ne pense pas qu’elles-mêmes se rêvent en triomphatrices du capitalisme ! Comme expérimentations, précisément, elles nourrissent le désir collectif d’en triompher, et c’est considérable. Mais pour en triompher vraiment, il y aura nécessairement une étape d’une tout autre nature. L’étape d’une confrontation globale et décisive. On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clés, quand il est manifeste qu’il épuisera jusqu’au dernier gramme de minerai, fera décharge du dernier mètre carré disponible et salopera jusqu’au dernier cours d’eau pour faire le dernier euro de profit. Ces gens ont perdu toute raison et déjà ils n’entendent plus rien. L’alarme climatique, d’ailleurs loin d’épuiser la question écologique, aidera peut-être à en venir à l’idée qu’avec le capital, maintenant, c’est lui ou nous. Mais si le problème se pose en ces termes, il faut en tirer les conséquences. Le capital est une puissance macroscopique et on n’en viendra à bout qu’en lui opposant une force de même magnitude. De là, logiquement, je vais chercher dans l’histoire les catégories homogènes à un affrontement de cette échelle. Ces noms et ces mots que je cite, et que vous rappelez, on sait assez de quel terrible stigmate historique ils sont marqués – et qui explique la déshérence radicale où ils sont tombés. Je tâche d’y faire analytiquement un tri et d’en conserver l’équation stratégique qu’à mon sens ils ont adéquatement circonscrite, mais sans rien oublier des abominations qui sont venues avec la « solution ». C’est évidemment ce qui explique qu’ils aient à ce point disparu du paysage idéologique et qu’à la place y aient pris place l’horizontalité, la démocratie directe et les communes. Je pense cependant que tout le bien-fondé de ces idées n’ôte pas qu’elles relèvent de fait davantage du projet de se soustraire au capitalisme que de celui de le renverser. L’équation contemporaine c’est donc : comment les tenir, car il faut les tenir, mais dans un horizon de renversement ? Ce qui suppose de retrouver les « noms », ceux dont vous dites qu’ils « n’ont plus très bonne presse », mais de donner à ce qui y gît une forme nouvelle.

Un spectre hante votre livre : « combien ». Les masses. Mais vous reconnaissez que le néocapitalisme a « capturé » nos corps, qu’il soumet en séduisant. Le grand nombre a-t-il vraiment envie de s’extraire du cocon libéral et technologique ?

Frédéric Lordon C’est la question décisive. En réalité c’est toujours la même question pour tout : où en est le désir majoritaire ? On peut dire ce qu’on veut du freudo-marxisme, mais au moins Reich avait-il compris qu’il y avait eu en Allemagne, non pas juste une chape totalitaire tombée du haut, mais, « en bas », un désir de fascisme. On peut bien dire, identiquement, qu’il y a un désir de capitalisme et que c’est lui qu’il s’agit de vaincre. Dieu sait qu’il est puissant. En effet, ça n’est pas seulement par la bricole marchande qu’il nous tient, mais plus profondément encore par le corps : le corps dorloté, conforté, choyé par toutes les attentions matérielles dont le capitalisme est capable. Il ne faut pas s’y tromper : la puissance d’attraction du capitalisme « par les corps » est très grande. Nous sommes alors rendus aux tautologies du désir : pour sortir du capitalisme, il faut que se forme un désir de sortie du capitalisme plus grand que le désir de capitalisme. Tout dépendra des solutions qui seront proposées à cette équation. La solution « ZAD » est admirable en soi mais elle est d’une exigence qui la rend très difficilement généralisable. C’est une solution pour « virtuoses », pas pour le grand nombre. Qu’il nous faudra consentir à des réductions de nos conditions matérielles d’existence en sortant du capitalisme, la chose devra être claire et admise. Mais dans des proportions tout de même qui la rendent raisonnablement praticable. Une trajectoire post-capitaliste reposant sur une hypothèse de dé-division du travail massive ne me semble pas viable. Notre problème, c’est donc de conserver la division du travail disons dans ses « ordres de grandeur » actuels – je dis ça sans préjudice de toutes les réductions que nous pourrions et devrions lui infliger –, mais en la revêtant de rapports sociaux de production entièrement neufs. Par exemple en abolissant la propriété lucrative des moyens de production pour la remplacer par une propriété d’usage, comme dit Friot. Transformation dont on voit bien qu’elle suppose ni plus ni moins qu’une révolution juridique. C’est-à-dire, puisqu’il s’agit du point de droit névralgique qui soutient tout le capitalisme, une révolution tout court. Retour aux « noms » maudits…

Ce nombre serait, au lendemain de la révolution, « le seul antidote au déchaînement » capitaliste. Allende a gagné avec 36,6 % des voix et, fait rare, obtenu après deux ans de pouvoir un score de 44 % aux législatives. Cela n’a pas entravé le coup d’État…

Frédéric Lordon J’allais dire que c’est l’écart entre une condition nécessaire et une condition suffisante. Mais en fait, ici vous me parlez d’un soutien manifesté sous une forme exclusivement électorale. Dont se trouve démontrée la terrible limite historique. Après tout, que des factieux s’asseyent sur le « verdict des urnes », comme on dit, ça n’est pas exactement une nouvelle. Ce dont pour ma part je parle c’est d’une mobilisation suffisamment puissante pour prendre physiquement l’espace public, et éventuellement les armes, pour défendre ce à quoi elle tient. Au Chili, ce sont les militaires qui sont descendus dans la rue. À la fin des fins, c’est toujours la même question : qui passe à l’action ? Et avec le plus d’intensité ?

Au titan (le capital), vous assurez qu’il faut opposer un géant (les masses). Gulliver, sur l’île de Lilliput, a été mis à terre puis enchaîné par des « insectes humains » : pourquoi une fédération de communes « swiftienne » n’y arriverait-elle pas ?

Frédéric Lordon Je n’exclus pas par principe qu’elle y parvienne, pourvu que l’accent soit mis là où il doit l’être : sur « fédération ». C’est-à-dire sur « coordination ». En réalité, c’est d’abord coordination le mot important : l’aimable fédération des communes, elle vient après ; elle est ce qui suit le renversement… ne serait-ce que parce que je vois mal les pouvoirs stato-capitalistes laisser prospérer avec largesse la formation d’une fédération de communes qui aurait pour objectif avoué de les renverser – ça, c’est un scénario à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. La « fédération des communes », ce sera donc pour après. Quant à ce qui opère le renversement, je pense que ce sera dans les faits d’une autre nature. Laquelle, je ne sais pas. Mais ou bien ce sera coordonné, et puissamment, d’une manière ou d’une autre, ou bien ce ne sera pas. On m’a récemment soumis l’exemple des Gilets Jaunes comme cas de spontanéité des masses. Ça n’est pas faux : avec toutes ses propriétés enthousiasmantes… et toutes ses limites stratégiques. Je ne crois aucunement que le mouvement des Gilets Jaunes appartienne au passé, tout au contraire !, mais sa première phase, précisément, aura montré les limites de ce que peut accomplir la « spontanéité ». Dans l’affrontement des blocs, « nous » sommes pourtant infiniment plus nombreux que le « eux » d’en-face. Mais « ils » sont infiniment mieux coordonnés que nous. L’oligarchie est une classe consciente et organisée. Et elle a pour elle un appareil de force qui fonctionne carrément à la coordination militaire. La dissymétrie dans la capacité de coordination lui fait surmonter à l’aise la dissymétrie numérique écrasante en sa défaveur. A un moment, il faudra bien réfléchir à ça. Nul n’en tirera la conséquence que nous n’avons qu’à répliquer « leur » forme de coordination, forme militaire comprise ! Mais il faut que nous en trouvions une – ou plusieurs d’ailleurs, mais articulées a minima. Sauf miracle, la spontanéité signifie la dispersion et n’arrive à rien. Pourtant, dira-t-on, le Chili, le Liban, l’Equateur… Oui, d’accord, attendons quand même un peu pour faire les bilans. Et craignons qu’ils ne soient pas fondamentalement différents de ceux qu’on a pu tirer après les printemps arabes. Ces demi-échecs sont le fait de coordinations d’action suffisantes – pour produire « quelque chose » – mais sans véritable coordination de visée : faire quoi quand on a « réussi », quoi mettre à la place de ce qu’on renverse ? Imaginons, pour le plaisir, un acte 2 ou 3 des Gilets Jaunes qui parvient à l’Elysée, et vire Macron manu militari. Quoi après ? C’est tellement incertain que c’en est difficilement figurable. Soit les institutions, intouchées, auraient accommodé le choc, quitte à se transformer à la marge ; soit, comme toujours, ce sont des groupes déjà organisés qui auraient raflé la mise. Le problème c’est que, dans la gauche radicale, intellectuelle notamment, tout un courant de pensée s’oppose à l’idée de visée, d’orientation stratégique, comprise, disons les choses, comme « capture bolchevique ». Alors on cultive l’idée du mouvement pour le mouvement, l’idée de l’intransitivité, on dit de bien belles choses, que le but est dans le chemin et que ce qui compte, ce sont les devenirs. Je ne méconnais nullement le risque inhérent à ceux qui se présentent pour, littéralement, prendre la direction des choses. Ce n’est pas un hasard qu’il s’agisse du même mot : toute proposition de direction enveloppe une candidature à diriger. Mais je crois que notre seul choix c’est d’assumer ce risque, de trouver à le contenir en l’ayant d’abord bien réfléchi, car si on ne sait pas où l’on va, il est certain qu’on n’arrive nulle part. En fait, voilà pourquoi il faut être organisé et savoir où l’on va : parce que d’autres sont organisés et savent où ils vont.

« Rupture globale ou […] rien », résumez-vous. Le Chiapas se situe dans cet entre-deux : ni un îlot zadiste (les zapatistes ont des dizaines de milliers de partisans, une armée et un gouvernement), ni le Palais national de Mexico. Et ça tient, non ?

Frédéric Lordon Je ne dirais pas ça – « entre-deux ». Dans leur périmètre, tant le Chiapas que le Rojava accomplissent une rupture globale, complète. Mais leur caractéristique commune est d’inscrire leur rupture dans une conjoncture particulière, et particulièrement « favorable », où cependant ni l’un ni l’autre ne maîtrise entièrement ses conditions externes de viabilité, lesquelles demeurent contingentes. C’est par le statu quo plus ou moins négocié avec le Mexique « environnant » que le Chiapas peut ne pas passer toute son énergie politique dans une guerre pour la survie pure et simple – comme le pouvoir bolchevique avait eu à en mener une à partir de 18. Le statut d’enclave est donc précaire et pour une très large part abandonné à une contingence externe. Que cette contingence vienne à mal tourner, et ça ne tiendra plus. Soit exactement ce qui menace de se passer au Rojava. Hors de ces circonstances miraculeusement favorables, où l’hostilité extérieure demeure modérée, une épreuve de mobilisation totale, militaire, marque la formation politique naissante d’un premier pli terrible. Et toute la question est de savoir si on en revient. Le Chiapas et le Rojava doivent plus aux circonstances extérieures qu’à leur propre principe d’avoir fait l’économie de cette épreuve.

Vous rappelez, à l’instar des anarchistes, que l’écrasement de Kronstadt par les bolcheviks a marqué « un coup d’arrêt » démocratique. Mais au regard de la conception autoritaire, verticale et militaire qu’avait Lénine de la révolution, ne peut-on pas dire que le vers était dans le fruit ?

Frédéric Lordon Oui, il y était. Et c’est bien ça le problème. Dans ce livre je ne fais que poser des problèmes. C’est-à-dire exposer des contradictions dont nous aurons à trouver une manière de tenir les deux pôles sans aucun espoir de résolution ou de dépassement – je ne suis pas hégélien. On ne renversera pas le capital sans en passer par un point de gigantomachie, mais dans le même moment où ce passage nous libère du capitalisme il nous laisse sur les bras un appareil formé au chaud de la convulsion révolutionnaire et sans doute de la guerre civile. Donc un appareil d’État originairement militarisé. Soit une verticalité policière, vouée au pire. Une fois encore, il faut bien voir la différence, abyssale, de configuration entre l’expérience russe et les expériences de type Chiapas-Rojava, et les contraintes que respectivement elles imposent, ou dont elles soulagent. Le Chiapas et le Rojava se constituent comme des enclaves homogènes : les individus y sont d’emblée accordés autour d’une manière commune de vivre. La révolution dans un pays capitaliste développé se pose dans de tout autres coordonnées : avec la perspective inévitable d’avoir à réduire une réaction intérieure ultra-déterminée, puissante, et puissamment soutenue par un extérieur capitaliste qui veut également à tout prix voir échouer une expérience communiste. Ce sont des conditions d’hostilité qui n’ont rien à voir, qui sont sans commune mesure. La situation de 17 a imposé ses réquisits et ils étaient terribles. C’est toujours très facile de passer 100 ans derrière et de dire « ah mais il aurait fallu, et il aurait fallu ne pas ». Les corps collectifs comme les corps individuels font ce qu’ils peuvent dans les situations de vie ou de mort. Comment on fait quand on se retrouve confronté à ce problème objectif, et comment on s’en tire après ? Voilà le problème que je pose – et dont je n’ai pas le commencement d’une solution. Mais je tiens au moins que si les problèmes ne sont pas convenablement posés, les « solutions » seront à coup sûr déconnantes. La genèse du Chiapas ou du Rojava est à l’opposé de ça : elle répond à un modèle de la fuite – on se tire, on vous laisse, nous on va faire notre affaire ailleurs. Du coup on se tire ensemble, entre individus qui ont le même désir, la même idée. Alors il n’y aura pas à lutter contre une réaction intérieure. C’est une donnée nouvelle, considérable ! C’est très beau ce modèle de la fuite collective. Mais à quel degré est-il généralisable ? Imaginez en France une masse assez importante qui investit une portion de territoire conséquente pour se faire un équivalent de Rojava. Et vous pensez que l’État français, centraliste, jacobin, laisserait faire une chose pareille ? Il n’a même pas toléré une ZAD qui devait être dix fois moins grande que le Larzac. Et ici nous parlerions de capter l’équivalent d’une région. Le temps a passé, le capital s’est déplacé, il est devenu (encore plus) méchant, l’État du capital avec lui, une possibilité comme le Larzac d’il y a 40 ans n’existe plus.

Il y a dans vos pages un souci de l’homme ordinaire – de « la gente común », diraient les zapatistes. Vous réhabilitez le quotidien quand d’autres misent tout sur l’Évènement : rompre avec l’ordre en place relèverait de la course de fond ?

Frédéric Lordon Je ne récuse nullement la catégorie d’événement, en tout cas en son sens ordinaire – l’événement aux sens de Badiou ou Deleuze, c’est autre chose. Écarter l’« événement », en quelque sens que ce soit, tout en réhabilitant le « Grand soir », il faut avouer que ce serait singulièrement incohérent. Non, pour emprunter son titre à Ludivine Bantigny, je dirais plutôt que, passé le Grand soir, il faut penser aux petits matins – moins enthousiasmants. L’effervescence du moment insurrectionnel est par définition transitoire. L’erreur serait de prendre ses intensités particulières pour une donnée permanente. Je me méfie des formules politiques qui tablent « en régime » sur une forte mobilisation au quotidien. C’est trop demander : le désir des gens c’est de vivre leur vie. Bien sûr cette antinomie de la « politique » et de la « vie » a sa limite, et l’on pourrait dire que la ZAD, le Chiapas, ou le Rojava, c’est vivre d’une manière qui est immédiatement politique, qu’y vivre c’est intrinsèquement faire de la politique. Alors la séparation de « la politique » et de « la vie » est résorbée. Mais il faut avoir atteint ce stade de résorption pour que l’idée même de « mobilisation au quotidien » s’en trouve dissoute et que, simplement vivre, ce soit de fait être mobilisé. Pour l’heure, nous qui contemplons la perspective d’un dépassement du capitalisme, nous n’y sommes pas, en tout cas pas majoritairement. Il faut donc trouver des voies politiques révolutionnaires qui fassent avec la « gente común » comme elle se présente actuellement, sans minimiser les déplacements considérables dont elle est capable, mais sans non plus présupposer des virtuoses de la politique, ayant déjà tout résorbé, tout dépassé, capables au surplus de performances « éthiques » bien au-delà du simple fait de « vivre politiquement » – donc sans présupposer que tout ce qu’il y a à faire est comme déjà fait. Finalement, l’une de mes préoccupations dans ce livre c’est ça : continuer de penser une politique qui ne soit réservée ni à des moments exceptionnels (« événements ») ni à des individus exceptionnels  (« virtuoses »).

Vous évoquiez, en commençant, le « désastre écologique ». L’essayiste marxiste Andreas Malm assure que l’écologie est « la question centrale qui englobe toutes les autres ». Signez-vous des deux mains ?

Frédéric Lordon Même pas d’une. Pour moi la question première, ça a toujours été « ce qu’on fait aux hommes ». « Ce qu’on fait à la Terre » est une question seconde, j’entends : qui ne fait sens que comme déclinaison de la question première – oui, à force de bousiller la Terre, ça va faire quelque chose aux hommes… Lesquels d’ailleurs ? Comme de juste, ça risque de leur faire des choses assez différenciées. Sauf à la toute fin bien sûr, quand tout aura brûlé, ou sera sous l’eau, je ne sais pas, mais ça n’est pas pour demain et entre temps les inégalités « environnementales » promettent d’être sauvages. J’avoue que le soudain éveil de conscience politique de certaines classes sociales urbaines éduquées au motif de « la planète » me fait des effets violemment contrastés. Pour « sauver la Terre » on veut bien désormais envisager de s’opposer au libre-échange international. Mais quand il s’agissait de sauver les classes ouvrières de la démolition économique, une position protectionniste était quasiment l’antichambre du fascisme. Que « la planète » puisse devenir ce puissant légitimateur là où « les classes ouvrières » ne suffisaient jamais à rien justifier, et finalement comptaient pour rien, c’est dégoûtant – et ça me semble un effet typique de la hiérarchisation des questions premières et secondes. Maintenant, on fait avec les formations passionnelles que nous offre l’histoire. Un affect « climatique » puissant est visiblement en train de se former. Toutes choses égales par ailleurs, c’est tant mieux, trouvons à en faire quelque chose. Et pour commencer, trouvons à y faire embrayer un certain travail de la conséquence. Car il y a encore loin de l’angoisse climatique à la nomination claire et distincte de sa cause : le capitalisme. Et à l’acceptation de la conséquence qui s’en suit logiquement : pour sauver la Terre afin de sauver les hommes, il faudra sortir du capitalisme. C’est peut-être une part déraisonnablement optimiste en moi, mais j’aime à croire, en tout cas sur ce sujet-là, que la logique trouvera, malgré tout, à faire son chemin.

Entretien réalisé par Joseph Andras

Joseph Andras

 

Publié le 07/11/2019

2022, un mauvais remake de 2017 ?

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Le pire n’est pas advenu, mais… Deux sondages récents (Elabe et Ifop) font le point sur l’état de l’opinion à mi-mandat du quinquennat Macron. Ils nous projettent déjà du côté de 2022, avec des hypothèses globalement concordantes. A priori, rien de bien réjouissant, pour l’instant…

La crise politique s’incruste. À peine un peu plus d’un tiers des interrogés (Elabe [1]) juge le bilan présidentiel positif pour la France. Il est rejeté massivement par la gauche (7 sur 10) et plus encore par l’extrême droite (9 sur 10). Il n’est soutenu que par les deux tiers du centre (LREM et Modem) et par 40% de la droite. À mi-mandat, moins de 60% des interrogés estiment que l’actuel Président pourra être réélu.

Emmanuel Macron avait bénéficié d’un relatif regain à la fin de l’été. Ses revirements sur l’immigration et sur la laïcité l’ont remis à la baisse. Il a voulu, au nom du « réalisme », faire un clin d’œil du côté d’une droite radicalisée. Il a déçu une part de ses soutiens et conforté ses adversaires, avant tout ceux situés le plus à sa droite. Pan sur le bec, comme dirait Le Canard enchaîné. Le problème est que ses malheurs ne font pas nécessairement le bonheur du côté gauche…

La fracture sociale s’approfondit en même temps que la crise politique. Aucune catégorie socio-démographique ne se reconnaît majoritairement dans le bilan de l’exécutif. Mais le rejet est plus massif dans les catégories les plus populaires, les revenus les plus modestes et les petites et moyennes communes. C’est dans ces catégories dites « subalternes » que le recul d’image du Président lui-même est le plus sensible, le mépris affiché et la violence exercée à l’encontre des demandes des gilets jaunes ayant largement contribué à cet affaissement. Alors qu’une majorité d’opinions affirme souvent dans les sondages l’exigence d’une plus grande autorité, « l’autoritarisme » accolé à l’image du Président le dessert au lieu de le conforter. Comme si, spontanément, « l’autorité » et « l’arrogance » ne faisaient pas bon ménage…

Une extrême droite à la fête

Les sondages incluent des intentions de vote présidentiel (déjà !). On rappellera qu’un sondage, surtout si loin de l’échéance, est d’autant moins une prédiction de vote qu’il ne maîtrise pas les dynamiques de l’abstention. Il n’est donc qu’une photographie, un peu floue, à un moment donné. Les deux récents confirment en les accentuant les indications fournies par les élections européennes [2].

1. Macron et Le Pen progresseraient tous deux sur 2017 et feraient jeu égal au premier tour (entre 27 et 29%). La ventilation des catégories d’électeurs accentue en apparence le clivage de la France « d’en haut » et de la France « d’en bas ». De fait, le bloc des ouvriers et des employés penche majoritairement en faveur de l’extrême droite, tandis que les couches supérieures et les professions intermédiaires se tournent aujourd’hui vers l’extrême centre macronien. Le « peuple » est très à droite et les couches moyennes très au centre : le clivage contemporain perturbe les dynamiques d’idées anciennes. Il éloigne le rapprochement nécessaire des catégories populaires et des couches moyennes ; il sert la droite et dessert la gauche.

2. La plus forte progression depuis la dernière élection présidentielle est celle de Marine Le Pen (elle passerait de 21,3% à 27-29%). Au-delà, on constate que l’extrême droite dans son ensemble aurait gagné dix points en deux ans et demi : elle bondit dans les deux sondages de 27 à 35-37%. Le glissement de la colère au ressentiment d’un côté, l’absence de projet émancipateur alternatif d’un autre côté laissent le champ libre à une droite radicalisée. Ni la nécessaire manifestation sociale (quand bien même elle est très populaire), ni la « convergence » ne suffisent pour contrecarrer politiquement un glissement qui va loin vers la droite. Pour l’instant, c’est l’extrême droite et elle seule qui bénéficie du discrédit de l’exécutif. La macronie prétend pouvoir éviter le pire ; elle ne fait que l’attiser.

3. Cela se voit dans façon spectaculaire dans l’hypothèse d’un second tour Macron-Le Pen. Selon l’Ifop, Macron ne l’emporterait qu’avec 55% des exprimés, alors qu’il en avait recueillis 66% en 2017. Voilà Marine Le Pen au niveau qui fut celui de François Mitterrand face au général De Gaulle en décembre 1965 ! Pour ceux qui considèrent que la France est par essence vaccinée contre une victoire électorale de l’extrême droite, ce sondage devrait être une incitation à la réflexion et au sursaut. La bonne conscience tranquille n’est plus de saison.

Il est à noter que ce sondage Ifop suggère que 63% des électeurs LFI de 2019 seraient prêts à voter Le Pen au second tour de 2022 et 47% des électeurs Mélenchon d’avril 2017. Ces chiffres contrastent avec les 35% d’électeurs Fillon et les 39% d’électeurs LR de juin 2019 qui se diraient prêts à en faire autant. Ils contredisent le constat classique d’un faible transfert des voix d’un camp vers l’autre. Il faudrait d’autres études pour confirmer ou infirmer l’image donnée par l’Ifop. Si elle était alors entérinée par d’autres [3], ce serait un incontestable sujet de préoccupation. Il ferait en tout cas la démonstration que, quelles que soient ses motivations de départ, seraient-elles « de gauche » comme le dit Chantal Mouffe, l’invocation « populiste » risquerait de conduire vers le mauvais côté.

4. La grande victime des deux années est la droite classique, laminée dans tous les cas de figure (au-dessous des 10% pour Elabe, au mieux à 10% pour l’Ifop). Macron et l’extrême droite se partagent ses dépouilles. La gauche, quant à elle, reste péniblement à son niveau de 2017 : elle se situait alors à 27,7% et elle oscille aujourd’hui entre 24 et 29%, un peu moins pour l’Ifop que pour Elabe. Rassemblée, elle peut certes mathématiquement contrecarrer le tête-à-tête Macron-Le Pen. Mais aucune des candidatures de gauche retenues n’est en état d’y parvenir à elle seule. Et chacun sait que politique ne rime pas toujours avec mathématique…

Plus d’hégémonie Mélenchon

Dans cette gauche dispersée, Jean-Luc Mélenchon est le seul qui dépasse le seuil des 10%. Avec ses 11 à 13%, il se trouve à peu près à son niveau de 2012. Il est nettement en tête de tous les autres candidats de gauche : il surclasse son ancien allié communiste (Fabien Roussel est mesuré à 1,5%, comme Philippe Poutou) et le concurrent socialiste (2,5 à 3% pour Olivier Faure ; entre 4,5 et 5,5% pour Bernard Cazeneuve). Il devance nettement Yannick Jadot, un peu moins dans le sondage Ifop (où Jadot est entre 7,5 et 9%) que du côté d’Elabe (Jadot à 6,5-7%).

Le niveau atteint par Mélenchon se retrouve dans à peu près toutes les catégories socio-démographiques. Les seuls écarts sensibles par rapport à la moyenne s’observent positivement chez les électeurs les plus jeunes (22 à 29%) et négativement chez les plus âgés (7 à 8%). Il se rapproche de sa moyenne de 2017 dans la catégorie des revenus les plus modestes (17 à 19%), chez les salariés du public (17-19% pour Elabe) et dans les professions intermédiaires (14-19%).

Toutefois, Mélenchon est aujourd’hui bien loin de son score d’avril 2017. Le marasme à gauche aurait dû conforter sa position. Mais il recueillerait en 2019 moins de la moitié du total des voix de gauche (entre 42 et 47%), alors qu’il en obtenait 70% en avril 2017. Cela s’explique par le fait qu’il est, dans le trio de tête, celui qui récupère le plus faible pourcentage de ses électeurs précédents. Macron conserve entre 75 et 80% de ses électeurs d’avril 2017 et Marine Le Pen en conserve plus de 85% ! Mélenchon, lui, doit se contenter de 52 à 60% de ses gains de 2017.

Au total, la candidature de Mélenchon est retenue par 32 à 35% de ceux qui se classent à gauche. C’est nettement plus que tous ses concurrents (le mieux placé après lui, Jadot, en obtient au mieux 24%), mais c’est nettement moins qu’en avril 2017 (44%). Il tient toujours la corde, mais n’est plus en position d’hégémonie à gauche.

Cela aurait pu n’avoir pas d’effet, si les pertes à gauche avaient été compensées par un gain du côté du « peuple » de droite ou des abstentionnistes. Or les nouveaux sondages ne font que confirmer les précédents, pour l’essentiel validées par le résultat des européennes. Mélenchon ne mord ni sur la droite ni sur l’extrême droite : dans tous les cas de figure, Le Pen récupère davantage d’électeurs Mélenchon 2017 que Mélenchon ne récupère d’électeurs Le Pen. Par ailleurs, à la différence de ses concurrents, Mélenchon ne « mord » que faiblement sur la réserve des abstentionnistes de 2017 et de ceux qui se déclarent « sans appartenance partisane ». Le Pen et Macron récupèrent entre un quart et un tiers de ces catégories ; Mélenchon doit se contenter d’un volant de 7 à 14%. Par rapport à 2019, le sondage suggère qu’il a donc perdu sur sa gauche, sans rien gagner de significatif par ailleurs.

Se sortir du piège

La gauche retient volontiers la formule célèbre attribuée à Romain Rolland par Antonio Gramsci : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». Elle peut être plus que jamais notre adage. On ne peut pas en effet sous-estimer le danger actuel : dans une société clivée par les inégalités, s’est installé le piège politique d’un face-à-face entre le « haut » et le « bas », les « ouverts » et les « fermés » ou les « gagnants » et les « perdants ». Dans la lignée de ses prédécesseurs, l’actuel Président a voulu nous enfermer dans ce choix binaire. Il n’a fait que démontrer un peu plus qu’un tel choix sert à terme les intérêts de l’extrême droite. C’est donc de ce piège qu’il faut se sortir. Il est en train de se refermer, comme il faillit se refermer dans les années 1930. Mais les mâchoires ne se touchent pas encore. Encore faut-il les desserrer.

En institutionnalisant le clivage, la dynamique actuelle produit en pratique le risque d’une division à l’intérieur même du « peuple » que l’on prétend rassembler. Il ne laisse la place qu’à trois hypothèses : le rassemblement du peuple national contre toutes les menaces venues de « l’étranger » ; le rassemblement du peuple « raisonnable » autour des « compétences » de la gouvernance ; l’enfermement d’une partie du peuple déshérité dans une radicalité du verbe qui exclut tout autant qu’elle rassemble. Le peuple des seuls nationaux, le peuple de l’effort et des nécessaires sacrifices, le peuple des damnés de la terre… À ce jour, le mouvement porte avant tout vers la première hypothèse. Il nous jette dans les bras de la droite extrême. Surtout si le « tous pareils » finit par conforter l’idée qu’il n’y a plus de différence majeure entre les protagonistes attendus du second tour. Si Macron est à ce point « haïssable », pourquoi ne pas tenter Le Pen ? Elle, au moins, n’est pas de la « caste »…

Dans les années trente, ce qui permit de conjurer la tentation fasciste ne fut pas l’exaltation du « classe contre classe », mais la conjonction de la lutte sociale, de l’espérance et du rassemblement politique. Ce ne furent ni les effets de muscles et les propos cavaliers, ni l’exaltation de la colère en elle-même et a fortiori de la haine, ni la simple convergence volontaire des combats existants, ni la simple incantation de l’union qui provoquèrent le sursaut, mais la désignation d’un avenir possible qui se condensa dans une formule simple, opposée aux simplismes du fascisme européen : « Le pain, la paix, la liberté ».

Macron et Le Pen, le « libéralisme autoritaire » et « l’illibéralisme » – comme on dit poliment aujourd’hui – ont pour eux d’être des récits cohérents de la manière dont on peut faire société. Ils ne sont pas nécessairement partagés par tous, mais ils nourrissent des dynamiques d’idées qui peuvent atteindre à la majorité, au moins partiellement. Il est alors inutile de se cacher que la gauche d’émancipation a sans nul doute des idées, voire des programmes, mais qu’elle n’est pas encore parvenue aux rivages de ce que l’on appellera, comme on veut, un projet, un récit, un imaginaire ou une utopie.

Ce qui divise la gauche, la rend inaudible et la voue aux minorités n’est pas d’abord la mauvaise volonté, les sous-entendus et les démesures d’egos, mais la carence qu’ont produite les tentatives ratées du XXe siècle. Les pousses ne manquent pas, qui nourrissent l’optimisme dans ce moment inquiétant ? Sans nul doute. Mais elles restent infirmes, si ne se trouvent pas le carburant qui fait des impulsions particulières une multitude en mouvement, ainsi que les formes politiques rassembleuses faisant de la multitude un peuple capable d’imposer sa souveraineté.

Plus que d’exclure, il faut vouloir rassembler, à la fois les catégories populaires et la gauche. Pour cela, il faut de l’ouverture et pas de la fermeture, de l’ambition émancipatrice et pas du recours au moindre mal, de la créativité et pas de la répétition. Dans tous les domaines.

 

Roger Martelli

Publié le 03/11/2019

Une Bible qui met le feu à un mythe : à la Libération, la France n’a pas été "épurée".

 

Jacques-Marie BOURGET (site legrandsoir.info)

 

Nos têtes sont parfois un bric-à-brac digne du vide grenier. Beaucoup d'idées fausses, ou tordues, ou vermoulues. Même pour un homme généreux ou "bien intentionné", la répétition des mensonges à la cadence du langage pic-vert, finissent par nous faire croire (un peu) à trop d'odieuses sottises sur la Résistance, la Libération, l'Epuration. A un moment où le communisme, le progressisme, sont en voie d'interdiction par décret européen, le bouquin d'Annie Lacroix-Riz est une tente à oxygène.

A l’approche de la Toussaint si le Parlement européen ne sait plus quoi faire, ne sachant auxquels de tous ces saints il doit se vouer... si Bruxelles se retrouve donc subitement en état de de crise en thèmes, je lui suggère une urgence. Et je m’étonne, dans la foulée de son vote sur l’interdiction du communisme en Europe, que les frères de Juncker n’y aient pas pensé : il faut interdire l’historienne Annie Lacroix-Riz. La brûler (si possible ailleurs que sur la place du Vieux Marché à Rouen, cité bien assez enfumée).

Lacroix-Riz étant récidiviste, le sursis tombe. Avec elle, inutile de prendre des gants ou des pincettes à foyer : au bûcher ! L’historienne qui fait des histoires. De l’Histoire. Naguère cette ennemie de l’intérieur a déjà révélé que, pendant la Seconde guerre la France a produit du Zyclon B. Le gaz qui a alimenté l’extermination dans les camps de la mort. Ecrire qu’en toute connaissance de cause, avec un génocide au bout de la chimie, que d’aucunes de nos élites industrielles tricolores aient pu prêter la main à Eichmann ne relève-t-il pas d’un délit majeur, celui de l’anti-France ? C’est vous dire si Annie Lacroix-Riz est adorée aux péages du capitalisme, sur les autoroutes du pouvoir. Universitaire mondialement reconnue – mais jamais conviée à s’exprimer – Lacroix-Riz tire son savoir, ses révélations fulgurantes, de sa puissance de travail, de son courage. Et du fait qu’elle dorme dans les cartons de salles d’archives, ce qui lui met les cotes en long, donc plus faciles à lire. Quand un imprudent lui oppose un argument boiteux, le malheureux, par exemple, prend sur la tête l’archive 77554 B, une sorte de kalachnikov du savoir, qui prouve tout le contraire de ce vient d’affirmer le hardi expert. La force de Lacroix-Riz c’est qu’elle n’écrit pas, elle tisse. Collés les uns aux autres les documents reprennent vie et font cracher la vérité à l’Histoire. Quand Annie Lacroix-Riz écrit quelque chose, il ne reste à ses contradicteurs qu’à fermer le cercueil à mensonges. C’est dire si cette statue de la Commandeuse est une emmerdeuse.

De son avant-dernier opus, Industriels et banquiers français sous l’occupation (éditions Armand Colin), je retiens une perle qui me plait beaucoup. Qui montre que les hommes nés dirigeants finissent toujours par diriger. Et survivent à tous les crimes afin de faire tourner le monde comme il leur convient. Le Xerox social, la « reproduction de classe » existe depuis l’invention de l’injustice. Et c’est cette loi fondamentale du capital qui a fait que, même criminel pendant l’occupation, le bien-né retrouvait vite sa splendeur après un petit moment d’ombre. L’anecdote que je retiens dans « Industriels et Banquiers » se rapporte à Pierre Taittinger, patriarche d’une dynastie qui, aujourd’hui garde toutes ses plumes. Taittinger, fondateur de la maison de champagne, président du Conseil de Paris nommé par Pétain, est un homme dont le butin n’est jamais assez lourd. Par la copie d’une lettre, Annie Lacroix- Riz nous montre ce Taittinger, le 3 février 1944, écrivant à son ami Lucien Boué, directeur général de « l’aryanisation des biens juifs ». De la lourdeur de sa plume, ce Taittinger s’en vient pousser les feux sous la fortune de son beau-frère Louis Burnouf. Il tance l’immonde Boué qui, dans l’administration des « biens juifs », n’a pas été assez généreux avec le beauf : « Ce qui lui a été réservé jusqu’ici constitue un ensemble de broutilles, plutôt qu’en occupation sérieuse ». Résumons en 1944, après de multiples demandes du même genre, ce Taittinger, lui-même ou par le biais d’amis, règne sur un vaste ensemble de biens volés aux juifs. Et que croyez-vous qu’il arriva, quand De Gaulle et la IIe DB parvinrent à Paris ? Pas grand-chose. Taittinger, l’admirateur de l’entreprise nazie va passer six mois au placard, être déchu de ses droits civiques et inéligible pendant 5 ans. Champagne !

Ici j’en arrive au nouveau bouquin de Lacroix-Riz : « La Non Epuration » toujours chez le courageux éditeur Armand Colin L’anecdote Taittinger est un bon miroir de l’ouvrage. La descendance Taittinger est toujours aux manettes du capitalisme, aux carrefours du pouvoir, à Sciences-Po par exemple. En 1978, dans un entretien donné à Philippe Ganier-Raymond, Darquier de Pellepoix, le Commissaire aux Affaire Juives, héros non épuré, a déclaré : « Á Auschwitz on n‘a gazé que des poux ». On pourrait paraphraser cette ordure d’hier, cette vieille ordure, et écrire avec les mots du Nouveau Monde : « Á la Libération on n’a épuré que des sans-nom, des gens-qui-n’existaient-pas » et pas grand monde au sein des deux cents familles. L’argument qui veut que le Général ait lui-même prêché pour une épuration épargnant les « d’élites » afin qu’elles structurent l’administration de la République, ne tient pas le coup. La prescription de De Gaulle est marginale. L’épuration n’a pas eu lieu parce que les hommes chargés de juger les collaborateurs étaient leurs cousins, leurs amis de lycée, leurs compagnons de conseils d’administration ou de Cour au tribunal. Des deux côtés de la barre, à quelques égarés près, se trouvaient les mêmes familles, en puzzle. Pas question de se bannir dans l’entre soi alors que les communistes, sortis des maquis avec leurs pistolets-mitrailleurs, étaient prêts, disait-on, à prendre le pouvoir. On retrouvait la consigne d’avant-guerre qui voulait qu’Hitler était préférable au Front Populaire, cette nous avions : « Mieux vaut les bulles de Taittinger que le rouge du PCF ».

Á la Libération si les hommes des maquis ont bien exercé cette forme de justice lapidaire, commencée durant la guérilla de la Résistance, elle fut faible. Le livre la décrit et la rétablit dans son rôle historique. Et opère une démystification salutaire puisque perdure l’idée fausse d’une épuration accomplie comme une « boucherie communiste ». Alors que les FTP, dans l’urgence du coup de commando, n’ont épuré que les traîtres les plus visibles, et accessibles. Vite désarmés en 1944, expédiés sur le champ de bataille en Allemagne, les héros des maquis ont été contraints de céder le nettoyage de la France vert de gris à des gens plus raisonnables qu’eux. L’épuration née dans le maquis a vite cédé la main à des magistrats professionnels, dont Annie Lacroix-Riz dresse un tableau qui donne la nausée. Rappelons-nous qu’en 1940 le juge Paul Didier fut le seul à refuser de prêter le « Serment de fidélité à Pétain ». C’est dire si les épurateurs relevaient, eux-mêmes, des sanctions qu’ils étaient en charge d’appliquer.

Au fil du temps cette épuration en caoutchouc mou a tourné à la mascarade. Pour Annie Lacroix-Riz, se plaindre de cette épuration fantôme n’est pas en appeler aux balles des pelotons, au fil de la guillotine. Une véritable épuration économique aurait été la mesure la plus juste et utile pour le pays. En commençant par la nationalisation de tous les biens, de toutes les fortunes des collaborateurs, parallèlement reclus pour une peine plus ou moins longue. Rien de tout ceci n’a eu lieu et la nationalisation de Renault est un petit arbre masquant l’Amazonie.

Très vite, les réseaux du pouvoir d’avant-guerre, non éradiqués, reprenant force et vigueur, se mettent en marche pour sauver la peau des amis collabos. L’urgence est de gagner du temps : chaque jour les tribunaux montrent une indulgence plus grande que la veille. Jusqu’en 1950, où ces crimes devenus lassants, rengaines, ont été étouffés sous les oreillers de l’histoire. En Corée les communistes montrent qu’ils veulent conquérir le monde. Le temps n’est plus à se chamailler pour des broutilles. Aujourd’hui d’ailleurs, l’Europe vient de nous dire que le communisme et le nazisme sont deux blancs bonnets. Et les épurés de 44-50 font, soixante-dix ans plus tard, figures de victimes ou de sacrés cons.

Le diabolique René Bousquet, l’ami de François Mitterrand, le responsable de la rafle du « Vel’ d’hiv », illustre aussi cette « Non Epuration ». En 1949 il est l’avant dernier français à être traduit en Haute Cour. Une juridiction devenue mondaine, où ne manquent que le porto et les petits fours. Bousquet est jugé pour avoir été présent à Marseille lors du dynamitage du Vieux Port par les nazis. Il est acquitté, juste convaincu « d’indignité nationale » et immédiatement relevé de sa sanction pour « avoir participé de façon active et soutenue à la résistance contre l’occupant ». Pas décoré, le Bousquet, mais le cœur y est. Bousquet va rejoindre la Banque de l’Indochine, financer les activités politiques de Mitterrand, parader à l’administration du journal de Toulouse La Dépêche du midi, et siéger au conseil d’UTA compagnie aérienne présidée par Antoine Veil, le mari de Simone.

Ce fiasco, celui de l’épuration, était programmé puisque le livre de l’historienne nous rapporte que dès l’établissement de son Etat-strapontin à Alger, la France Libre n’a jamais souhaité une purge massive de l’appareil économique, politique et militaire de Vichy. Annie Lacroix-Riz montre aussi que, si des « Commissions d’épuration » furent mises en place, ainsi que cela avait été prévu dès le début de l’occupation au sein de la Résistance, elles furent aussitôt réduites à l’impuissance. Le livre, bien sûr, n’oublie pas d’épingler ces collaborateurs devenus résistants par magie, juste à la vingt-cinquième heure. L’un avait « sauvé un juif », l’autre créé un réseau de résistance dont, hélas, personne n’avait entendu parler. Ainsi pour en revenir au destin exemplaire du sieur Taittinger, lors de l’instruction de son procès, il s’en sort en faisant croire que c’est lui qui a convaincu Otto Abetz de ne pas faire sauter tous les monuments de Paris... En la matière, le laborieux parcours de Mitterrand résistant donne un bel éclairage. La légende d’un Tonton résistant n’est entrée dans les esprits, de force, qu’après que le héros a été élu président. Avec le tapage des affidés, la caution de l’ambigu Frenay et le quitus de l’ami Pierre Péan. La journaliste Georgette Elgey, sur le passé de Mitterrand, veillant à la pureté des archives. Un statut de résistant, c’est aussi du marbre, et ça se sculpte aussi.

Le danger de l’épuration écarté, De Gaulle parti à Colombey, les puissants d’avant-guerre, les fans d’Hitler, se montrent plus à l’aise. Deviennent si puissants que le philosophe et résistant Vladimir Jankélévitch, prévoit qu’il est possible que « demain la Résistance devra se justifier pour avoir résisté ». Inquiétez-vous, nous avançons sur cette trace. Au risque de radoter le texte du Parlement européen qui renvoie dos à dos communisme et nazisme nous rapproche de la prédiction de Jankélévitch. Viendra le jour où les martyrs de Chateaubriant devront être extraits de leur mausolée. Dans un tir d’artillerie préparatoire, un révisionniste nommé Berlière et l’odieux Onfray ont déjà entamé une séance de crachats sur la mémoire de Guy Môquet.

La charge des mots est comme celle des canons des fusils, elle fait peur. Images de femmes tondues, de jeunes gens collés au poteau : pour un amateur d’histoire, même de bonne foi, l’épuration est donc décrite comme « sauvage ». Annie Lacroix-Riz démontre que tout cela est un mythe, et rapporte archives en main, que cela n’a jamais eu lieu, et que des femmes furent tondues pour des faits bien plus graves que celui d’avoir partagé le sommier des Allemands.

D’ailleurs, nous disent les historiens bénis au saint chrême du libéralisme, pourquoi « épurer » puisque la France ne fut pas vraiment collaborationniste. Un minimaliste affirmant sans crainte que seuls agirent en France de 1500 à 2000 « collaborateurs de sang ». Finalement c’est peu pour aider les Allemands à provoquer près de 150 000 morts. Puisqu’en mai 1947 « les pertes humaines » s’élevaient à 30 000 fusillés, 150 000 déportés « morts ou disparus », de 95 000 « déportés politiques » et de 100 000 « déportés raciaux ». Cruelle mathématique qui nous démontre que l’historien qui minore nombre des criminels devrait réviser son Histoire.

Assigner le rôle de la Résistance à l’action d’une troupe de vengeurs, sortis de maquis qui n’existaient pas, ou peu, pour dresser des poteaux d’exécution le jour de la Libération, et manier la tondeuse, est une sale besogne. Pourtant entreprise par quelques historiens sponsorisés qui parlent à la télé. Ces « chercheurs » sont fidèles à leur obsession : l’effacement du CNR, des FTP, de la France-Libre. Pour réécrire l’Histoire et nous convaincre que si nous sommes aujourd’hui libres, nous ne le devons pas à Stalingrad mais exclusivement à l’ami Américain.

Ici relevons une contradiction sortie de boites d’archives qui sont bien entêtées. Si la Résistance n’était rien que du pipi de chat, pourquoi, pendant l’occupation, Londres et Washington se sont-ils ligués pour annihiler la France Libre et De Gaulle ? Pourquoi un complot contre Jean Moulin ? Pourquoi ? Si ses hommes et leurs troupes sont négligeables ? Soudain dans « La Non Epuration » apparaît, sans tapage et avec modestie, un chapitre pourtant considérable. Justement il traite de la trahison faite à Jean Moulin. Des pages passionnantes, haletantes, un peu sacrées. Le travail d’Annie Lacroix-Riz permet enfin de clouer la porte aux fantasmagories envahissantes : René Hardy, l’anticommuniste maladif, a bien vendu Moulin. Mais pourquoi, pour qui ? Pour le compte d’une phalange d’extrême-droite. Un groupe cagoulard, c’est-à-dire à ses industriels et ses banquiers, soucieux d’éviter à la France de demain les dangers d’un régime trop rouge. Celui que Moulin et les FTP auraient pu soutenir.

Vous l’avez compris, une historienne qui écrit la vérité sur tous nos Taittinger, nos Renault, nos Wendel et autre homo-copies doit être karcherisée. La voyez- vous parler de ses recherches dans des médias dont quelques-uns sont encore entre les mains de fils et de filles dont les parents ont eu de la chance entre 40 et 45 ?

Son travail me fait penser à celui de la chercheuse britannique Frances Stonor Saunders. Qui a publié une étude inoxydable et jubilatoire sur le rôle de la CIA comme machine à soutenir, guider, aider, financer des milliers d’artistes et intellectuels européens et américains, avant et après la Seconde guerre. Investissement fou dont le but était de contrer les dangers « de la création soviétique ». Traduit en France et publié par Denoël en 2004, ce livre, Qui mène la danse, est aujourd’hui introuvable. Si rare qu’il coûte plus de 600 euros, d’occasion sur Internet. Pour une fois permettez moi de vous donner un conseil qui sort de mon champ, celui d’un boursier : achetez « La Non Epuration ». Si la politique totalitaire, maintenant en marche, progresse un peu, le bouquin d’Annie Lacroix-Riz se vendra sous le manteau. Et vous le revendrez alors très cher.

Jacques-Marie BOURGET

La « Non Epuration » éditions Armand Colin.

URL de cet article 35366
https://www.legrandsoir.info/une-bible-qui-met-le-feu-a-un-mythe-a-la-liberation-le-france-n-a-pas-ete-epuree.html

Publié le 13/10/2019

Le Big Bang passe la seconde

 

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

Trois mois après leur premier grand rendez-vous, les initiatrices du Big Bang, Clémentine Autain et Elsa Faucillon, entament leur Acte II : rassembler plus large encore la gauche et les écologistes.

Ils affichent leur union et leurs ambitions. Ce mercredi 9 octobre, sous le ciel d’automne de Paris, dans un café proche de la place de la République, Clémentine Autain (LFI), Elsa Faucillon (PCF), Guillaume Balas (Génération.s) et Alain Colombel (EELV) ont convié la presse pour annoncer les suites du Big Bang, initié le 30 juin dernier.

 « Un parfum de Big Bang s’est développé » depuis cet été, avance la députée insoumise. Elle constate un « changement de ton », le fait que « des mots réapparaissent » dans la bouche des représentants politiques, notamment à l’université d’été de LFI à Toulouse ou encore lors de la Fête de l’Huma, ou encore dans plusieurs villes en vue des municipales. Mais si la gauche se parle, on reste très loin du compte.

Et pour cause : aux élections européennes, « personne n’a écrasé personne ». Ces élections ont dessinées une gauche divisée et faible : avec pas moins de six listes, pour un score cumulé de 32,52%. Sauf que la division conduit à l’échec. Et, pendant ce temps-là, l’extrême droite et l’extrême centre se partage le haut de l’affiche, seuls. Les 13% d’EELV n’auront fait que donner des ailes aux autruches. Clémentine Autain regrette les « tentations du repli partidaire et de l’hégémonie ». Long est le chemin.

Se rassembler pour contre le « duopole RN/LREM »

En trois mois seulement, Clémentine Autain déplore le renforcement de la « menace du duopole RN/LREM », l’extrême droite étant bien aidée par la « courte-échelle faite par Macron avec le débat sur l’immigration ». Un constat déjà opéré au sortir des européennes, un constat qui s’aggrave et qui pousse la gauche au rassemblement.

Le Big Bang présente alors deux scénarios : rassembler la gauche et les écolos ou bien laisser le champ libre au « fascisme à la française », pour reprendre l’expression de Guillaume Balas. « Il est urgent d’élargir », lance le représentant de Génération.s. Pour se faire, ils proposent de se faire « facilitateurs de la mise en mouvement d’une gauche éparpillée ».

Un « archipel ». Voilà la métaphore choisie pour illustrer l’état d’esprit. Un « espace commun et des îlots ». Et Alain Colombel d’ajouter qu’il ne faut « pas nier ou renier l’histoire de la gauche ni l’imaginaire écologiste, mais les fondre ».

Le projet sera sans nul doute décrié, moqué même, comme il l’a été à ses débuts. L’union de la gauche a mauvaise réputation. Mais les acteurs du Big Bang le martèle : il n’y a « pas d’autre issue que le rassemblement ». Depuis quelques temps, les tentations hégémoniques prennent le pas. Par facilité, par égo. Avec quels résultats ? Celui des européennes ? Pour contrecarrer celles et ceux qui seraient plus enclins à d’autres chemins, Guillaume Balas ne se fait pas d’illusion : il faudra leur « montrer que cette envie d’union existe », leur « démontrer qu’on ne peut pas gagner tout seul ». Reste à la gauche à « dépasser ses contradictions ».

Ne pas manquer (à) la société

La députée communiste Elsa Faucillon insiste sur un point précis : pendant que les partis de gauche s’écharpent sur des points programmatiques ou stratégiques, la société, elle, se mobilise. « Il y a des aspirations à des bouleversements. » Les gens n’attendent pas – plus – que les partis soient moteur. La défiance est bien installée et l’écart entre ce que les citoyens réclament à chacune de leur manifestation/occupation et ce que raconte le politique depuis des années ne cesse de se faire large.

Quand la jeunesse marche pour le climat, quand Extinction Rebellion agit de façon spectaculaire, où sont les politiques ? « Ils sont le symptôme de l’incapacité des forces politiques à être à l’écoute de la société, résume Alain Colombel. On veut effacer ce creuset et bousculer nos appareils. » Guillaume Balas insiste lui sur un point : « Syndicalistes et citoyens me disent très souvent qu’ils attendent de nous qu’on se rassemble, qu’on fasse notre boulot, pour pouvoir avoir des perspectives ». Et l’ancien député européen prévient : « À l’issue des municipales, il ne faut pas qu’on ait l’air de ne pas avoir été à la hauteur », sinon, la pente sera très raide en vue de 2022.

La présidentielle, au Big Bang, on n’élude pas le sujet. À l’instar de Clémentine Autain : « Ce qui est bien en politique, c’est d’avoir une stratégie au long court, pas une tactique en vue de la prochaine élection ». Et Guillaume Balas de préciser : « On ne peut pas se permettre d’arriver éclatés en 2022 et ainsi prendre le risque de voir le fascisme l’emporter ». Le ton est alarmiste. Il faut dire que la situation est grave. Urgemment. Pour toutes ces raisons, les membres du Big Bang espèrent voir fleurir des répliques de juin 2019, partout en France.

 

Loïc Le Clerc

Les prochains rendez-vous

Le dernier film de Ken Loach, « Sorry we missed you », sera projeté en avant-première, en présence du réalisateur, à l’Assemblée nationale, puis mardi 15 octobre à 19h30 à l’UGC Normandie, suivi d’un débat animé par Clémentine Autain et Olivier Besancenot. L’idée est de partir d’un objet culturel et d’en faire le point d’appui de débats et de propositions politiques.

Les 19 et 30 novembre, respectivement à Limoges et Nantes, se tiendront des événements similaires à celui organisé au cirque Romanès en juin dernier. La même chose devrait advenir à Tours et Montpellier.

Le 7 décembre, le Big Bang entend organiser un « grand moment de discussion » autour de cinq thèmes : le travail, l’écologie, l’égalité, le racisme et la démocratie. Un moment qui permettra aussi de décider des suites à donner au mouvement.

Le Big Bang a également annoncé ce matin un meeting parisien sur ADP, meeting qui sera exclusivement féminin, car cette bataille est trop représentée par des hommes. Autre actu à venir : la prochaine création de la « André Gorz académie », du nom du père de l’écologie politique. Là encore, l’idée est de créer des passerelles, des débats entre les gauches, les écologistes.

Publié le 22/09/2019

Réfugiés, immigration… Faut-il capituler devant Marine Le Pen ?

 

Par Roger Martelli (site regards.fr)

 

Emmanuel Macron a décidé d’infléchir le discours officiel sur l’immigration vers l’extrême droite. Le choix présidentiel témoigne d’un manque tragique d’humanité, de courage et de lucidité. Il n’est pas digne de la France.

Emmanuel Macron reprend ses mots (« l’angélisme »), attise comme elle la peur et, comble du cynisme, il se réclame des « plus pauvres » contre « les bourgeois des centres-villes » pour appeler à « armer » la France contre les risques d’invasion migratoire à venir. Il entend faire, avec le Rassemblement national, ce que le socialisme au pouvoir a fait naguère avec l’ultralibéralisme : composer avec lui pour limiter son expansion. À ce jeu, on sait qui a tiré les marrons du feu : ce ne furent en tout cas ni la gauche ni les peuples.

1. « Regarder en face » la réalité, nous dit aujourd’hui le chef de l’État. Encore faut-il les bonnes lunettes, la bonne échelle et les bonnes clefs pour le faire. Si l’on prend le cas des pays les plus riches, ceux de l’OCDE, les données disponibles évoquent certes une hausse des flux migratoires dans leur ensemble : la proportion d’immigrés dans la population (12%) a augmenté de 3% depuis 2000. Toutefois, les déplacements ne viennent pas avant tout des populations les plus démunies. Les principaux pays d’origine sont le Mexique, l’Inde, la Chine et les pays de l’Est européen : pas les plus favorisés, mais pas non plus les plus misérables… De ce fait, on compte dans les pays de l’OCDE plus d’immigrés diplômés du supérieur que d’immigrés ayant un faible niveau d’éducation et le taux d’emploi des immigrés est à peine inférieur à celui du reste de la population. Dans l’ensemble, la population immigrée, réfugiés compris, contribue comme les autres à la production de la richesse nationale. Comme l’a montré un étude savante parue en juin 2018, les demandeurs d’asile ne sont pas un « fardeau » pour les riches et, selon les auteurs, les « chocs migratoires » ont rapidement un effet positif en augmentant le PIB par habitant, en réduisant le chômage et en améliorant l’équilibre des dépenses publiques [1].

2. L’essentiel des migrations dans le monde se font à l’intérieur des États et pas entre les États. Dans leur grande majorité, il s’agit de migrations liées au travail. Les migrations dites « humanitaires » sont quant à elles plus limitées : en 2018, le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU a dénombré 41 millions de déplacés internes (à la suite de conflits, de désastres climatiques ou d’épidémies) et un peu plus de 20 millions de réfugiés. Or l’écrasante majorité de ces réfugiés se trouve dans les pays du Sud. L’Europe et les Amériques n’en recueillent que 17%, alors que l’Afrique à elle seule en absorbe près d’un tiers. Si l’on s’en tient aux pays de l’OCDE, les statistiques les plus récentes indiquent que les migrations humanitaires reculent : la part des réfugiés a baissé de 28% par rapport à 2016 et celle des demandeurs d’asile de 35% (600.000 de moins qu’en 2016). La « réalité » des réfugiés est d’abord celle des millions concentrés dans les États les plus pauvres.

3. L’attention officielle est portée exclusivement sur les demandeurs d’asile. Le prétexte ? Alors que le nombre de demandeurs d’asile a baissé à l’échelle de l’OCDE, celle de la France a augmenté (+19.000, soit une hausse de 20%). Au total, la France enregistre 110.000 demandeurs d’asile sur les plus de 600.000 recensés dans l’Union européenne. Quant à l’Aide médicale d’État (AME), dont on suggère qu’elle est gangrenée par le « tourisme médical », elle concerne un peu plus de 300.000 personnes (soit à peine plus d’un dixième de la population qui y a théoriquement droit) et voit 70% de ses coûts résultant de frais hospitaliers, pour des traitements de maladies (tuberculose, VIH ou accouchement) qui relèvent de la santé publique et pas seulement de l’engagement humanitaire.

4. Ce sont donc une vingtaine de milliers de demandeurs d’asile et quelques poignées de milliers d’euros d’hypothétiques économies qui légitimeraient un tournant de la politique française d’asile et d’accueil. C’est à la fois dérisoire et inadmissible. Le flux des demandeurs d’asile a augmenté à l’échelle mondiale (+400.000) et a baissé dans les pays riches (-175.000). La baisse est due avant tout au durcissement des politiques migratoires aux États-Unis (-77.000), en Italie (-73.000) et dans une moindre mesure en Allemagne (-36.000). Emmanuel Macron propose donc d’aligner la France sur le modèle proposé par la droite américaine radicalisée et par l’extrême droite italienne.

La France sans grandeur

5. La France s’enfoncerait ainsi un peu plus dans cette politique de l’autruche qui caractérise le nouveau monde des puissances souveraines. Nous en avons souvent évoqué les contours à Regards (ici et , par exemple). Au nom de la présumée « crise migratoire », la propension des gouvernants, à droite comme à gauche, est de réduire au maximum le volume des flux entrants. Pour cela, tout est bon, la méthode brutale de la fermeture (Orban, Trump, Salvini) ou l’expédient plus feutré des « hotspots » qui consiste à déléguer à certains pays du Sud, comme la Turquie, le Niger, le Sénégal ou le Mali, le soin de réguler en limitant le volume des candidats à l’entrée dans l’Union européenne.

Ce faisant, les plus riches ne font qu’accentuer la logique en œuvre depuis des décennies : les migrants qui se déplacent du Sud vers le Nord ne représentent qu’un peu plus du tiers des migrants internationaux. La plupart des migrations se font en grande partie vers les pays les plus proches, donc du Sud vers le Sud. Les plus pauvres vont vers les pauvres ; les plus riches (et mieux formés) et les moins pauvres vont vers les riches. Nous n’accueillons qu’une part infime de la « misère du monde » : sa plus grosse part revient aux miséreux. À qui peut-on faire croire qu’ajouter de la misère à la pauvreté contribue à rendre moins explosif un monde que la spirale des inégalités déchire déjà si cruellement ?

La grandeur de la France, si toutefois elle voulait être fidèle au meilleur de son passé, serait de dire qu’il faut renoncer à cette conception égoïste. Elle a la voix nécessaire pour clamer haut et fort que les choix faits en Hongrie, aux États-Unis ou en Italie vont à rebours des exigences raisonnables du partage. Hélas, le Président, au contraire, nous explique qu’il convient de se mettre à leur remorque.

6. La décision d’Emmanuel Macron n’a rien d’un coup de tête conjoncturel. Pour une part, le nouveau discours ne fait que prolonger une évolution sensible depuis quelque temps. « Nous ne pouvons accueillir tout le monde », affirmait-il déjà dans ses vœux de décembre 2017. À plusieurs reprises, entre 2016 et 2018, il a repris à son compte la formule de « l’insécurité culturelle » de l’animateur du Printemps républicain, Laurent Bouvet, qui reliait directement l’immigration et le sentiment de dépossession des couches moyennes et des classes populaires.

En difficulté sur le plan social, Macron veut consolider son socle électoral autour des questions ainsi nommées « régaliennes » (l’ordre et l’immigration). Le candidat Macron flirtait avec le « libéralisme culturel » d’une partie de la gauche. Mais dès le soir du second tour, le Jupiter monarchien arpentait, ostensiblement seul, la grande cour du Louvre. Malmené dans la société, l’hôte de l’Élysée veut aujourd’hui profiter des carences de la gauche et des déboires de la droite. En affichant les habits de l’autoritarisme (la rigueur policière) et en assumant une rigueur accrue dans le contrôle des migrations, il veut attirer à lui une large part de la droite désorientée et geler ainsi les bases de renforcement du Rassemblement national.

Le jeu du RN

7. Cette stratégie est moralement douteuse et politiquement hasardeuse. Elle veut concurrencer l’extrême droite sur son terrain et ne fait que légitimer les valeurs qu’elle met à la base de son action. La critique de « l’angélisme » et des « bons sentiments », l’invocation de la realpolitik et la flatterie à l’égard du « peuple » contre les « bourgeois » cautionnent Marine Le Pen quand il faudrait la combattre. De plus, il est douteux d’expliquer que la question de l’immigration est en elle-même un moteur pour le vote en faveur de l’extrême droite.

Mettons par exemple en relation, à l’échelle de toutes les communes françaises, le vote en faveur de Marine Le Pen et toute une série d’indicateurs socio-démographiques. À l’arrivée, on constate que les corrélations statistiques se font sans surprise entre le vote Le Pen, le taux de pauvreté, la part des sans diplômes et dans une moindre mesure la part des ouvriers. En revanche, la corrélation avec le pourcentage d’immigrés est négative : le vote Le Pen est un peu plus dense dans des communes où le taux d’immigrés est relativement faible. À l’échelle départementale, il n’est pas anodin de noter que le Val-de-Marne (20% d’immigrés en 2016) et surtout la Seine-Saint-Denis (30%) font partie des neuf départements où Marine Le Pen ne dépasse pas les 15%.
L’attitude à l’égard de l’immigration est certes un élément qui fonctionne dans le choix des électeurs, mais elle ne le fait pas de façon isolée. Tout dépend de l’environnement social et mental : elle agit en faveur de l’extrême droite quand elle s’articule à un sentiment de dépossession et d’abandon ; elle le fait d’autant plus que les forces hostiles à l’extrême droite sont en situation de carence en matière d’idéologie et de projet.

8. Il faut donc renoncer à l’illusion que l’on peut battre l’extrême droite française en entérinant, comme relevant de la « réalité », la plupart de ses affirmations doctrinales. À la fin de 2018, Emmanuel Macron se désolait de ce que la laïcité était « bousculée » par « des modes de vie qui créent des barrières, de la distance ». Le 10 décembre, il allait plus loin encore en reliant l’immigration à la nécessité « que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde ». Quelques années avant lui un Président évoquait « les odeurs » et son successeur créait un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Sans doute l’institutionnalisation de « l’identité » est-elle dans l’air du temps européen. Il n’en reste pas moins que cette thématique de l’identité – au singulier – est depuis les années 1970 au cœur de l’offensive de l’extrême droite française et européenne contre l’égalité.

9. Il ne faut pas se tromper de réalité. Les chiffres nous disent certes depuis longtemps qu’il ne faut pas exagérer l’ampleur des migrations (3,4% de la population mondiale). Mais, même contenus, les déplacements de population – constitutifs de la formation historique de notre commune humanité – continueront, qu’ils soient souhaités ou contraints. Il convient dès lors d’agir pour que les seconds reculent peu à peu au bénéfice des premiers. Or ce recul ne pourra être que progressif et, pendant une période vraisemblablement longue, dans une humanité qui va vers les 11 milliards d’individus, dans un monde instable et un environnement dégradé, il faudra faire face à la réalité des déplacements contraints.

Plutôt que de s’enfermer dans la logique égoïste des fermetures qui favorisent les États les plus puissants et aggravent la situation des plus faibles, mieux vaut alors mettre sur la table les enjeux les plus déterminants. La France a des atouts pour se faire entendre dans le monde. Les utilisera-t-elle pour promouvoir enfin une mondialité assumée, contredisant sur le fond les caractères régressifs de l’actuelle mondialisation ? S’attachera-t-on à mettre en œuvre, à l’échelle continentale et planétaire, ce que réclament depuis des années des institutions internationales installées, des ONG et des mouvements, sociaux ou politiques ? Quand se décidera-t-on à contenir l’hégémonie des marchés financiers, la dérégulation, la compétition sauvage qui gaspillent les ressources et aliènent les êtres humains ? Quand commencerons-nous à universaliser l’extension des droits pour tous, la protection élargie, la reconnaissance de statuts salariaux stabilisés, la formation permanente, la démocratisation au travail comme dans la cité, la lutte contre les discriminations qui sont les clés des dynamiques vertueuses à construire ?

Sortir de « l’état de guerre »

10. Faire face au monde instable et dangereux qui est le nôtre n’implique pas « d’armer notre pays », comme l’a affirmé la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndikaye. Il y a assez de guerre dans notre monde et s’il est un réalisme bien compris, il consiste plutôt à se sortir de « l’état de guerre » à laquelle on a voulu nous habituer depuis 2001. Les pourfendeurs contemporains de « l’angélisme » sont les irréalistes d’aujourd’hui. Regarder la réalité en face ? Sans doute, mais cela implique d’écarter résolument le repli sur soi, la méfiance à l’égard du nouvel arrivant, la peur de ne plus être chez soi, l’enfermement communautaire et l’égoïsme ethnique et/ou national.

11. Emmanuel Macron joue un jeu dangereux, pour lui-même comme pour la France. L’apprenti sorcier pense récupérer la droite « classique » et enrayer la mécanique du Rassemblement national. Incontestablement, ses choix l’ancrent un peu plus du côté de la droite. Mais il légitime un peu plus la dynamique de Marine Le Pen et il rejette cette part de la gauche qui avait fait le pari d’assumer son « et de droite et de gauche » d’avant 2017. Il risque d’éloigner aussi une part de ce centrisme et de se social-libéralisme qui ont vu en lui un libéral « culturel ». Dès lors, le dispositif qui consiste à opposer « l’ouverture » et la « fermeture » ou le « progressisme » et « conservatisme » peut perdre de sa vigueur politique. Dans l’état actuel de crise politique, qui mieux que Marine Le Pen est à même d’en cueillir les fruits ?

On ne combattra pas l’extrême droite en capitulant devant ses mots et devant sa vision du monde. En poussant un peu plus loin sa propension « régalienne », Macron met en péril son propre récit qui a séduit une part des couches moyennes et de la jeunesse. Tant pis pour lui : nul ne regagnera pas les catégories populaires en jouant sur le ressentiment et le repli. Face à un projet dangereux, seul un autre projet, un autre récit, tous deux combatifs et projectifs, seront en état de réarticuler des attentes, des exigences, des espérances et des combats concrets. À gauche donc, mais dans une gauche d’aujourd’hui.

On pourrait rappeler à notre Jupiter, pour conclure, les mots cruels du très conservateur Winston Churchill, après la signature des désastreux accords de Munich : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ». Le déshonneur est déjà là.

 

Roger Martelli

Les statistiques sont extraites des publications de l’OCDE, du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et d’Eurostat.

Notes

[1] H. d’Albis, E. Boubtane et D. Coulibaly, Macroeconomic evidence suggests that asylum seekers are not a burden for Western European countries (Les données macroéconomiques suggèrent que les demandeurs d’asile ne sont pas un « fardeau » pour les pays d’Europe occidentale), Science Advances, 20 juin 2018

Pubkié le 19/09/2019

Huma 2019 : remarques post-festives

Deux journées de Fête de l’Humanité ont inspiré quelques remarques à Roger Martelli. (site regards.fr)

Le cru 2019 a été à l’image des précédents, depuis plusieurs décennies. Sous les auspices d’un des plus vieux quotidiens français, le plus grand rassemblement populaire festif d’Île-de-France a été une fois encore l’œuvre des militants communistes, cité éphémère et égalitaire dont les services sont assurés par les membres du PCF, sans distinction de fonction, de statut ou de responsabilité.

Son public est à l’image exacte de la société française, métissant joyeusement les âges, les origines et les conditions. On trouve réalisé, dans cette fête politique, le brassage que nulle manifestation n’est aujourd’hui à même de réaliser dans la rue, quels qu’en soient le motif et la taille. Le nombre et la qualité des spectacles proposés est certes pour beaucoup dans cet amalgame heureux. Mais, pendant trois jours, la foule arpente des rues bordées de stands politiques et associatifs, baigne dans un univers communiste, s’installe dans des espaces balisés par les mots et les symboles multiples de l’engagement. Serait-elle là si, d’une manière ou d’une autre, bien au-delà des analyses politiques explicites, elle ne partageait pas quelque chose d’un état d’esprit, d’une culture historiquement travaillée par le désir d’égalité et l’esprit de révolution ? La Fête est un parfum qui rapproche, bien plus que l’expression d’un éthos partisan… Ce n’est pas pour autant que ce lien d’un week-end est capable de s’installer dans la durée.

La société française n’est pas seulement diverse : elle est éclatée par les inégalités, cloisonnée par les murs des ghettos matériels et mentaux, déchirée par les discriminations qui sont au cœur du désordre capitaliste dominant. Ainsi morcelé, le peuple est à la fois majoritaire et subordonné. Il peut certes se rebeller et se rassembler, mais tout rassemblement n’est pas affecté d’un signe positif. Tout dépend de ce qui est son moteur. On peut le chercher dans la haine et le ressentiment : ce sont les ressorts historiques des fascismes. Il peut au contraire s’adosser à l’espérance et à la solidarité : elles seules transcendent la colère en combativité ; elles seules ont été les moteurs de toute progression démocratique et sociale. Ce sont elles qui vibrent à la Fête de l’Humanité ; ce sont elles qui y relient ceux que la dynamique sociale tend à séparer.

Il reste alors à prendre la mesure d’un paradoxe, qui est à la fois celui de la Fête elle-même et celui de la politique dans son ensemble. La Fête dit la force qui émane d’un peuple rassemblé ; elle suggère que le communisme dans son acception la plus large – il ne se limite pas à un parti – n’est pas un astre mort. Mais si les militants communistes réalisent sur trois jours ce que nulle autre force n’est en état de faire, le PCF lui-même est un univers rétracté, électoralement réduit à la portion congrue. De même, dans la société française, les forces critiques ne manquent pas, s’expriment et agissent, dans des formes plus ou moins anciennes (les traces vivantes du mouvement ouvrier) ou plus originales (à l’exemple des gilets jaunes, des mobilisations écologistes ou des combats multiples contre les discriminations). Mais la vivacité de la critique sociale peine à s’imposer sur le terrain proprement politique et institutionnel.

Le piège du couple Macron/Le Pen

Le premier tour de la présidentielle de 2017 semblait dessiner les contours d’un espace politique quadripolaire plutôt bien équilibré. Deux forces (incarnées par Mélenchon et Fillon) s’inscrivaient dans le clivage multiséculaire de la droite et de la gauche ; deux autres (incarnées par Macron et Le Pen) disaient explicitement vouloir s’en abstraire. Deux ans plus tard, à l’issue des élections européennes, la crise politique reste bien ancrée, mais seuls deux pôles émergent dans le paysage politique. Droite et gauche sont mortes, nous dit-on ; resteraient le bloc d’en haut et celui d’en bas, autour de deux visions du monde, l’une réputée ouverte et l’autre fermée, l’une attirée par la fluidité de la concurrence et l’autre par la sûreté de la protection. La symbolique politique s’inscrirait désormais dans deux récits et deux seulement : celui des libéraux « macronistes » et celui des extrêmes droites.

Ce duopole, dans la continuité de la bipolarisation induite par les institutions de 1958-1962, est une impasse meurtrière pour la démocratie. En se centrant sur « l’ouverture » et la « fermeture », il laisse dans le vague les logiques économiques et sociales et les valeurs qui structurent le champ social dans son ensemble. On parle « d’élites » et de « peuple », selon les cas on vitupère la « caste » ou les « populistes », mais on ne dit rien du système qui sépare inexorablement le haut et le bas, les exploiteurs et les exploités, les dominants et les dominés. On regrette que le peuple soit mis à l’écart, mais on ne sait pas très bien ce qui a permis qu’il en soit ainsi. Dès lors, comment lutter contre l’attrait des utopies libérales de la richesse accumulée ou contre la tentation des boucs émissaires commodes ?

Si le peuple se rassemble, ce ne devrait se faire sur la base du ressentiment, mais sur celle de l’espérance. La dénonciation de l’élite ne devrait pas se substituer à la promotion d’un autre récit, d’une autre vision du monde que celle des libéraux et de l‘extrême droite. Toute conception de la société repose sur en effet des finalités, des valeurs, des méthodes permettant aux individus de vivre ensemble. Pour l’instant, à l’issue d’un XXe siècle déroutant, il semble que n’existent comme conceptions possibles que la fascination pour une accumulation illimitée et prédatrice ou le confort trompeur du chacun chez soi, la confiance dans le pouvoir des technostructures ou le maelstrom de l’autorité, quand ce n’est pas le culte du chef.

Plus qu’une fête

Il n’y a pas de fatalité perpétuant la prégnance de ces deux récits. Un autre est possible, autour d’autres finalités (le développement sobre des capacités humaines, individuelles et collectives), d’autres valeurs (la solidarité), d’autres critères (le bien commun, le respect des équilibres hommes-nature), d’autres méthodes (la démocratie active, le partage), d’autres normes démocratiques, écologiques et sociales. Mais pour que ce récit – ou ce projet, comme on voudra – émerge, s’étende et s’impose, des ruptures sont incontestablement nécessaires : avec l’esprit de chapelle, avec les propensions à l’hégémonie, avec la frontière indépassable qui sépare aujourd’hui les champs du politique, du social et du culturel.

La politique proprement dite n’y parviendra qu’au prix de sa subversion, s’identifiant avec d’autres façons de faire de la politique, d’agréger des individus pleinement autonomes, de marier l’égalité et la liberté. S’y engager n’est pas tourner le dos à la gauche historique : c’est au contraire, une fois de plus, travailler à lui redonner du sens, en élaborant d’autres manières de rassembler et de penser ce qui s’est exprimé jadis dans les aspirations à la « coalition des gauches » ou à « l’union de la gauche ».

Le PCF fut influent quand il parvint à « représenter » le peuple, à donner corps à l’espérance et à suggérer de vastes perspectives de rassemblement. À sa manière – aujourd’hui non reproductibles à l’identique –, il œuvra à l’articulation du social, du politique et du culturel. La Fête de l’Humanité dit la possibilité persistante d’une dynamique du même ordre. Elle ne relèvera plus toutefois de l’initiative d’un seul ; elle sera œuvre commune, dans les mots, les affects et les formes de notre temps. Une Humanité sauvegardée y contribuera ; une Fête de l’Humanité perpétuée en portera encore la flamme.

 

Roger Martelli

Publié le 02/09/2019

Gilets Jaunes: Syndicalisme rassemblé ou syndicalisme de classe

Par Jean-Pierre Page

(site mondialisation.ca)

Le Mouvement des Gilets jaunes s’est développé massivement à côté d’un courant syndical en déclin, ce qui a provoqué le mécontentement de nombreux militants de la CGT et ce qui a permis de relancer des activités combatives et des convergences des luttes à partir de ses structures de base. Ce qui a permis aussid’empêcher la normalisation néolibérale du « syndicalisme rassemblé » prévue par sa direction lors durécent congrès de la CGT. Désormais, la défense de la structure confédérale et démocratique du syndicat, la multiplication des actions autonomes lancées par les fédérations syndicales les plus combatives, les activités de terrains de la part des Unions locales et départementales en coordination avec lesmouvementssociaux, les gilets jaunes, les quartiers populaires a connu un essor inédit. Sans plus avoir à tenir compte des injonctions provenant d’en haut. Le reconquête d’un syndicalisme de lutte et de classe s’opèresur le terrainen même temps que la relance d’initiatives régionales et localesde formationmilitante. L’ébullition sociale qui s’est répandue tout au long de l’année écoulée connaît des prolongements quiprovoque desréflexionsauxquellesparticipenotre collègue de rédaction, militant de longue date de la CGT et acteur connu du mouvement syndical internationaliste et anti-impérialiste.

1-Assumer ses responsabilités!

L’aiguisement de la crise qui s’annonce est marqué entre autres par l’effondrement possible de la Deutsche Bank avec ses 20 000 suppressions d’emplois1soutenues par la fédération Ver.di2affiliée au syndicat DGB3et à la Confédération européenne des Syndicats (CES), comme sur un autre plan, par la guerre commerciale, monétaire, politique et militaire qui se déroule entre la Chine, la Russie d’un côté et les USA de l’autre. Trump souffle en permanence le chaud et le froid. Les manifestations de Hong Kong et de Moscou sont là pour le rappeler !4

Après les élections européennes de juin 2019, les péripéties politiques et institutionnelles liées à l’élection des nouveaux dirigeants européens ont mis en évidence une nouvelle fois la contradiction existant entre les partisans d’une Europe prétendument « plus juste et plus unie »5et les peuples ! De manière plus ou moins conscients, ces derniers sentent que « l’aventure européenne » ne mène qu’à plus de casse sociale et à la confiscation de la démocratie. Une nouvelle fois, ils l’ont exprimé à travers une abstention record.

Ces exemples parmi d’autres sont les manifestations récentes et révélatrices qui précèdent un « tsunami » économique, financier, social, politique et démocratique. L’assujettissement des médias et le recul de l’esprit critique masquent de plus en plus mal cette réalité.

Enfin, le surendettement et le retournement des marchés financiers soulignent l’extrême précarité d’une économie mondiale soumise non pas aux règles, mais aux rapports des forces. Ainsi le contrôle de l’Eurasie6est devenu un des enjeux majeurs de la conflictualité mondiale.

La croissance française est révisée à la baisse7et sera en net recul par rapport à 2018. Les inégalités s’accroissent de manière sans précédent avec une richesse insolente à une extrémité et une pauvreté exponentielle à l’autre. À l’échelle mondiale, le montant des dividendes versés aux actionnaires atteint un nouveau record avec 513 milliards de dollars.

La France est de loin le plus grand payeur de dividendes en Europe, en hausse, à 51 milliards de dollars US8. Cette situation de forte instabilité est devenue insupportable. Elle se paie socialement et politiquement au prix fort. 65% des Français9avouent avoir déjà renoncé à partir en vacances faute d’argent et 4 d’entre eux sur 10 de manière répétée ! Les peuples font face à ce qu’il faut bien appeler une guerre de classes.

Cela n’est pas indifférent à l’opposition, au mécontentement, à la colère qu’expriment les travailleurs et la population, les jeunes en particulier, à travers leurs luttes et leurs sentiments à l’égard des institutions politiques et répressives. C’est ce que montre ces dernières semaines et dans une grande diversité, la permanence de l’action des Gilets jaunes, le succès de l’idée de référendum contre la privatisation d’Aéroports de Paris, l’affaire Steve10, le mouvement « Justice pour Adama Traoré »11ou encore les rassemblements contre le G7 de Biarritz, là où les confédérations syndicales brillent par leur absence, les nombreuses luttes paysannes contre la malfaisance du CETA,12et bien sûr de nombreuses grèves dans les entreprises.

Comme l’illustre un sondage inédit, huit mois après le début du mouvement, une majorité de Français continuent à apporter leur soutien aux Gilets jaunes, quand 40 % sont convaincus qu’une révolution est nécessaire13pour améliorer la situation du pays.

Or, plutôt que de prendre en charge cette radicalité, le mouvement syndical donne l’impression d’être plus préoccupé par son statut de régulateur social que par celui de donner du contenu et ouvrir une perspective à cette évolution significative de l’opinion. Ainsi, la décomposition/recomposition du syndicalisme se poursuit et va sans aucun doute s’accélérer. Cette conversion se concrétise par l’approbation et la complicité des dirigeants des confédérations syndicales européennes. Elle se fait également dans « une consanguinité » entre celles-ci, les institutions européennes, les gouvernements et le patronat.

A la veille du G7 de Biarritz, les entreprises conduites par le MEDEF et les organisations syndicales conduites par le Secrétaire général de la CFDT se sont concertées pour élaborer une déclaration commune « afin de favoriser une croissance mondiale et un libre-échange qui profitent à tous ». Ceci est présenté comme « un signal fort adressé aux gouvernements pour qu’ils prennent en compte les entreprises comme acteur du changement »14. En fait, il s’agit clairement de voler au secours du libéralisme, en d’autres termes du capitalisme pour, au nom de « l’union sacrée », faire le choix de la guerre économique sous leadership US dans une confrontation avec la Chine et la Russie. Comme en d’autres périodes de notre histoire, l’objectif des « partenaires dits sociaux » va être de mobiliser le monde du travail pour faire le choix de la collaboration de classes au nom de l’association capital/travail. Tel sera le rôle imparti aux organisations syndicales.

Voilà pourquoi on souhaite aller au plus vite vers une transformation de celles-ci en un syndicalisme de service et de représentation, déléguant ses pouvoirs à des structures bureaucratiques supranationales comme le sont celles entre autre de la CES. On veille à ce que cette évolution se fasse dans l’ignorance de la part des travailleurs que l’on cherche à priver des moyens dont ils disposent pour se défendre et ouvrir une alternative de rupture avec le système dominant.

Cet objectif implique en France en particulier pour la Confédération générale du Travail (CGT), une transformation mettant un terme à sa conception confédérale. Elle consiste à la faire renoncer aux principes, aux finalités comme aux conceptions qui sont les siennes. Le type d’organisation est toujours dépendant de l’orientation et de la stratégie dont on fait le choix. Celles-ci ont changé, il lui faudrait donc s’adapter en conséquence, renoncer au confédéralisme et à la liberté de décision de chaque syndicat affilié comme à la recherche du travail en commun pour de mêmes intérêts de classe.

Cela suppose de renoncer à la relation et à la fonction des principes fondateurs qui unissent les organisations et les adhérents de la CGT. Depuis plus d’un siècle, celle-ci s’est construite entre les syndicats d’entreprises qui permettent, depuis le lieu de travail, d’enraciner toute démarche syndicale, les fédérations professionnelles, les unions départementales et unions locales interprofessionnelles. Ce qui est visé dorénavant est un syndicalisme de type institutionnel, vertical, à plusieurs vitesses, qui devra se structurer à partir d’une action et d’une organisation de type corporatiste s’adossant à de grandes régions européennes.

Une confédération comme la CGT ne saurait pas vivre, fonctionner et se reproduire pour et par elle-même, en s’écartant de la vie réelle de ses organisations de base qui l’unissent aux travailleurs, en établissant des cloisons étanches entre ses différentes structures. Déjà en désavouant son histoire, en rompant ses amarres, « Tel un bateau ivre»15de ce pourquoi elle existe, on cherche à lui faire jouer un autre rôle en la déconnectant progressivement de ce qui a fondé historiquement sa conception et son rôle.

Ce qui est en cause et menacé n’est rien moins que son unité, sa cohésion, son utilité. La CGT est particulièrement visée de par l’influence et l’action qui est la sienne, par son identité et son histoire. De sa capacité à faire face à ce défi va dépendre son rôle futur. Le combat pour défendre et faire vivre la confédéralisation est déterminant et ne peut être éludé, il doit être mené dans la clarté.

Or, comme l’a montré son 52e Congrès16, il est clair qu’il existe au sein de la CGT au moins deux lignes fondées sur des orientations distinctes et radicalement opposées.

La question politique est donc de savoir s’il faut chercher une position moyenne entre les deux, une forme de compromis pour infléchir l’orientation, ou bien en tenant compte de tout ce que cela signifie, s’employer à construire autre chose à partir de l’acquis, en termes d’alternative syndicale, sociale et politique et, si oui, comment le faire sans tarder?

En effet, la situation et son évolution probable imposent d’anticiper et de ne rien exclure ! C’est une exigence pour les syndicalistes conséquents qui dans leurs analyses et leurs actions se revendiquent de la lutte des classes. Ceci est devenu un impératif car il s’agit de défendre et faire progresser l’outil indispensable aux luttes sociales et politiques des travailleurs, à leur émancipation. Le devenir de la CGT, sa raison d’être et son efficacité en dépendent. Or, celle-ci s’est affaiblie, non seulement en influence et force organisée, mais également à travers ses idées, son programme, son projet de société, sa vision, son indépendance, son fonctionnement. La mutation stratégique de la CGT déjà engagée à la fin des années 1970 et accélérée au début des années 2000, l’a profondément déstabilisée17. Ainsi par exemple et entre autres, elle s’est écartée de manière significative de toutes références aux principes de souveraineté nationale et populaire sur lesquels elle s’était pourtant construite. Son internationalisme s’est érodé !

La CGT est aujourd’hui divisée entre des options différentes et opposées, quand elle devrait contribuer à rassembler, bâtir un rapport des forces sur la durée contre la malfaisance du néolibéralisme. De la même manière, elle devrait encourager les convergences pour contribuer à un « Front populaire  »18 de toutes les forces sociales et politiques qui luttent pour une société en rupture avec l’exploitation capitaliste et les dominations impérialistes.

Sur tout ce qui touche à son orientation stratégique, à sa finalité comme à son identité, la lucidité impose de constater combien les fractures se sont multipliées. Celles-ci menacent non seulement la place de la CGT dans les lieux de travail, la perception que l’on a de son rôle, mais y compris à terme sa nature. Les désaccords sont nombreux, ils se sont radicalisés par le refus, les atermoiements et l’opposition de sa direction à en débattre. Trop longtemps des questionnements restés sans réponse ont contribué à la mutation délétère de ce qui était la première organisation syndicale française.

Comment ne pas constater le décalage saisissant entre l’état d’esprit, le fonctionnement de la direction confédérale et celui des organisations confédérées ?

Il faut en faire un bilan lucide, tout en veillant à l’unité, sans exclusion ni ostracisme vis-à-vis des idées qui dérangent, dans un esprit fraternel et militant. Dorénavant, il y a urgence à assumer cette responsabilité19!

2- Faire preuve de lucidité!

Certes, il y a toujours eu dans la CGT et sous la pression des idées dominantes, celles du patronat, de forces politiques, d’institutions internationales, des confrontations, certaines ont même conduit à des ruptures, à des scissions. Mais, aujourd’hui les différences d’approches et d’opinions sont d’une ampleur inédite.

La raison principale de cette situation n’est pas à chercher dans les faiblesses d’analyses de l’appareil, son absence d’esprit d’initiative ou dans son fonctionnement bureaucratique, ou encore dans la médiocrité qui caractérise sa direction. Même si ces réalités sont incontestables. La seule et véritable cause, n’est rien d’autre que le changement d’orientation stratégique qui s’est construit sur une longue période et plus particulièrement sur ces vingt dernières années. Cette dépolitisation à marche forcée, mais qui souvent n’est qu’apparente, a conduit la CGT dans une impasse et, avec elle, le syndicalisme français dont les résultats sont devenus un bilan accablant.

La CGT est dorénavant dans une démarche non plus de confrontation et de contestation radicale du système capitaliste comme l’avaient voulu ses fondateurs, mais dans un accompagnement qui vise à corriger les excès du système dominant par la magie de la proposition et de la négociation tout en se ralliant à une forme « d’union sacrée »

En fait, comme en d’autres temps et au prix d’un renoncement, une partie de la CGT a fait le choix sans bataille, de conceptions syndicales que celle-ci avait combattues pendant presqu’un siècle. Voir la réalité en face c’est reconnaître que le courant de classe dans la CGT a nettement reculé, concédé du terrain en recherchant les compromis, puis qu’il s’est affaissé.

Globalement, cette nouvelle orientation a été assimilée et soutenue par de nombreux dirigeants à tous les niveaux des structures de la CGT, volontairement ou simplement par ignorance ou bien par opportunisme. Elle s’est développée parallèlement et pendant tout un temps en phase avec les changements d’orientation successifs du Parti communiste français (PCF) et l’évolution des rapports de force politiques en France, en Europe et internationalement.

Cette adaptation qui a pris parfois la forme de reniements peut se vérifier à travers un alignement de la CGT sur les positions défendues par les autres syndicats français, qu’il s’agisse du partenariat et du dialogue social, de la mise en cause du mouvement des Gilets jaunes, de l’intégration européenne20ou encore de l’ostracisme et de la caricature à l’égard d’une partie du mouvement syndical international21, y compris jusqu’à admettre une certaine « fin de l’histoire » depuis 1989/91, qui serait un fait acquis une bonne fois pour toute.

Cette mutation aux conséquences multiples bute dorénavant contre une évidence de plus en plus partagée dans la CGT, celle de l’échec.Il est celui patent d’une orientation stratégique et non d’une mauvaise gestion. Refusant de mettre en cause ce fiasco, on cherche à l’ignorer avec une obstination frôlant l’aveuglement. Le cap devrait être maintenu selon la direction de la Confédération, quel qu’en soit le prix! Pourquoi?

Ainsi, des dirigeants de la CGT s’accrochent quasi religieusement à cette révision stratégique qui inclut la proposition et la négociation indépendamment du rapport des forces, le « syndicalisme rassemblé », les problèmes sociétaux que détermine l’air du temps, les affiliations à la CES et à la Confédération syndicale internationale (CSI)22qui sont devenues des préalables et les balises légitimant cette mutation23. Renoncer à ces concepts et engagements serait pour les partisans du recentrage de la CGT mettre en cause l’orientation passée, celle présente ou celle future. Pour Bernard Thibault, « C’est toute la conception de notre organisation et sa vision du syndicalisme qui est en question ».

Selon les tenants de cette évolution, cela serait également menacer l’action, le rôle qui est revendiqué pour militer en faveur de l’émergence d’un pôle syndical réformiste en France, aux côtés de la CFDT, arrimé au niveau européen à la CES, et internationalement à la Confédération syndicale internationale (CSI).

La tâche est donc pour les convertis à cette vision d’arriver à convaincre qu’il faut dorénavant unilatéralement et en urgence se conformer à une vision « européenne » qui n’est rien d’autre que l’abandon de toute souveraineté populaire, celle de la collaboration des classes et de l’association capital/travail, quitte à le faire en maintenant certaines apparences. Selon eux, il n’y a pas d’autres orientations possibles, l’avenir du syndicalisme et de la CGT en dépendrait. Pour cela, les militants devraient accepter de se remettre en cause, de le faire en faisant preuve de réalisme et de pragmatisme, battre leur coulpe, se transformer en « béni-oui-oui», pour mieux s’effacer, afin de permettre que se concrétise la forme achevée d’un syndicalisme rassemblé.

 3- Ce qu’a révélé le 52e Congrès de la CGT!

Toutefois, ces certitudes volontaristes masquent mal des inquiétudes. Elles seraient justifiées par le fait que l’orientation actuelle de la CGT serait menacée de l’intérieur. Sa mise en œuvre serait chaotique, sa gestion déplorable. Selon les partisans de cette évolution/mutation, à leur avis nécessaire et incontournable, le 52e congrès serait la preuve des insuffisances de la nouvelle direction. Tout particulièrement celles de son Secrétaire général, incapable de mettre en œuvre ce qu’on lui a demandé, mais aussi et surtout la conséquence des agissements d’une sorte de « 5e colonne», qui aurait fait le choix récent de « saboter» le congrès de l’intérieur.

Ainsi, l’introduction de la référence à la Fédération syndicale mondiale (FSM)24dans les nouveaux documents d’orientation de la CGT serait un recul inacceptable qui aurait du être évité. Cela va, dit-on, encourager et légitimer les opinions, les critiques des décisions passées et celles qui se manifestent contre l’immobilisme et les complicités d’une CES, rouage des institutions européennes comme à l’égard d’une CSI au service de l’oligarchie mondialiste et de ses préoccupations géopolitiques.

Mais, plus encore, l’abandon, et de surcroît piteusement, d’un projet de changement des structures de la CGT a provoqué un choc. Car comme ce fut le cas en son temps avec le recentrage de la CFDT25, il est intéressant de noter l’importance accordée à cette transformation par ceux-là mêmes qui entendent inspirer la transformation de la CGT et contribuer plus généralement à celle du syndicalisme. Aux yeux de certains groupes fonctionnant dorénavant en lobbies et groupes d’influence, celle-ci ne pourrait se conformer à son agenda sans la métamorphose de son organisation. Si cette ambition n’est pas nouvelle, les objectifs politiques recherchés à travers le changement de structures auraient pris un caractère impératif. Ce qui serait justifié par un rapport des forces défavorables au plan social et politique qui exigerait de s’adapter au plus vite, tout comme à la perspective d’une plus grande intégration européenne. Par ailleurs, la précarisation, la multiplication des statuts, l’éclatement du lieu de travail imposeraient de s’adapter sans attendre.

Face à cette évolution, le syndicalisme CGT d’entreprise avec ses caractéristiques historiques et combatives est perçu comme une anomalie, voire un frein au regard de ce qui devrait dominer au sein du syndicalisme européen. De par l’existence de la CGT et de ses principes de lutte, l’exception syndicale française serait une réalité et une rigidité bien dérangeante dont il faudrait achever le cycle26.

4- Vers un syndicalisme de services ?

De tout temps, la fonction répressive du Capital et de son Etat s’est exercée pour aboutir à la criminalisation de l’activité syndicale, à la mise en cause du droit de grève et de manifestation, et à l’usage aujourd’hui de moyens matériels et technologiques sans précédent pour faire taire critique et contestation. Si le Capital entend persévérer dans cette voie autoritaire et implicitement fascisante, cela ne lui suffit pas! Après s’être fixé des objectifs visant à intégrer à sa politique les syndicats et les travailleurs pour les désarmer durablement, il a choisi de sortir le syndicat du lieu de travail, de lui substituer un syndicalisme de représentation formelle à la fonction subalterne, un syndicalisme de service. Dans le meilleur des cas, le caractère revendicatif de la mission du syndicat serait dans les entreprises réduit « aux carreaux cassés » et à la gestion de certaines activités sociales.

Cette vision, nous dit-on, serait conçue pour enrayer une forme de déclin. Ce serait la réponse miraculeuse à la crise de la représentation sociale, à la désyndicalisation et à la marginalisation des organisations de travailleurs27.

On a commencé à théoriser ce besoin impérieux au nom du rôle et de la place nouvealle qu’il faudrait accorder aux structures intermédiaires, d’autant que la contestation des « élites »s’est accrue dangereusement ! Emmanuel Macron parle de «reconquête des corps intermédiaires dans une perspective d’un projet national et européen d’émancipation »28. Ainsi, le Centre d’analyse stratégique (l’ancien Commissariat au plan)29 propose, sur le modèle scandinave, de redéfinir la mission des syndicats jugés en France trop combatifs afin de leur permettre de fournir :

– Des offres plus concrètes sur le modèle des comités d’entreprise.

– Une mutualisation pour de meilleurs services, en partenariat avec d’autres secteurs comme des centrales d’achat, des banques, des assurances…

– Un meilleur accompagnement des parcours professionnels, sujet sur lequel la CGT a montré un grand intérêt.

Par ailleurs, des chercheurs nord- et latino-américains considèrent qu’à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, le syndicat d’entreprise perdrait sa raison d’être puisque le salarié pourrait directement via son ordinateur, consulter son responsable aux relations humaines, son fameux « DRH », voire négocier directement et sans intermédiaire avec son employeur30. Ses techniques « managériales » ne sont pas sans influencer le fonctionnement même de la CGT.

Ainsi, la nouvelle étape de la mise en place de la loi sur la représentation syndicale doit contribuer à ces programmes ambitieux.

Déjà, celle-ci va conduire à la suppression de 200 000 postes de délégués syndicaux et à la disparition du fait syndical dans un grand nombre d’entreprises. Est-il utile de rappeler que c’est un ancien dirigeant national de la CGT qui a assisté la ministre du travail sur cette orientation réactionnaire du gouvernement Macron ? Celle-ci va compléter les lois antisyndicales des ministres socialistes de François Hollande, François Rebsamen amphitryon du récent congrès de la CGT et Myriam El Khomri31pour expulser les syndicats des bourses du travail, procédures qui, depuis, se multiplient partout, contre les Unions locales et les Unions départementales, sans que cela ne fasse l’objet d’une riposte nationale de la CGT, ni d’ailleurs des autres confédérations syndicales.

Mais on veut aller encore plus loin! Il s’agit maintenant d’obtenir la taxation des syndicats qui seraient appliquée au même titre que celle des entreprises, avec imposition de la TVA, taxation à 33% des excédents budgétaires, interdiction d’embauches de dirigeants syndicaux, soumission aux contrôles fiscaux et à l’URSSAF, etc. Ces objectifs du gouvernement connus depuis la fin 2018 par les confédérations, dont la direction de la CGT, seront applicables début 2020. Ils sont pour l’heure ignorés ou consentis, car ils ne font l’objet d’aucune contestation ni action, à l’exception de celle organisée par la Région CGT Centre-Val de Loire32.

En Europe, et au nom du réalisme, ces objectifs ne sont pas insensibles à la CES et aux organisations syndicales qui entendent participer à de telles évolutions en rompant avec des conceptions jugées traditionnelles, archaïques et passéistes. Car cette ambition devrait être complétée par une délégation des prérogatives nationales des syndicats comme le pouvoir de négociations à des systèmes syndicaux qui dorénavant parleraient et agiraient supranationalement. Cela entraînerait une forme de vassalisation des confédérations nationales à un « centre » parlant, agissant et négociant en leur nom. Au récent congrès de la CES33, la délégation de la CGT tout comme celles des autres confédérations syndicales ont approuvé unanimement des orientations qui s’inscrivent dans une telle approche34.

Cette démarche de rupture est encouragée en France notamment par la CFDT, dont le Secrétaire général assume la présidence de la CES, avec le soutien de la CGT35.

Par ailleurs, la direction de la CGT n’est pas indifférente à cette rénovation et les critiques avant congrès de Philippe Martinez sur le fonctionnement des syndicats, comme le soutien à de premières expériences comme celle du «syndicat inter-entreprises ouverts aux auto-entrepreneurs de Malakoff, le SIEMVVE»36. Cette démarche des partisans du recentrage de la CGT a pour objectif de participer à une vision qui se veut transformatrice mais qui en réalité met en cause le syndicat d’entreprise et le rôle de l’union locale. Les propositions de modifications des structures de la CGT qui devaient être soumises au 52e Congrès voulaient s’inspirer et prendre appui sur cette vision des choses.

Pratiquement, à quoi avons nous affaire avec cette mutation fondamentale du syndicalisme que l’on aimerait voir s’accorder avec la refonte des statuts de la CGT?

Comme on le voit, de tels changements doivent encourager le syndicalisme au nom de l’union sacrée à prendre sa place dans une Europe fédérale en abandonnant ses attributions nationales. Concrètement, il faut une mise en conformité de la CGT avec un type d’organisation syndicale fondé sur quelques branches professionnelles pour permettre l’intégration autour de grandes régions et de pôles de développement européens.

Soutenir cette manière de voir serait faire le choix de la verticalité dans le fonctionnement des syndicats, au détriment de principes d’organisation fondés sur le fédéralisme, la démocratie syndicale et ouvrière, ceux de la solidarité interprofessionnelle entre fédérations, unions départementales et unions locales, donc finalement affaiblir les droits et devoirs du syndiqué. Ainsi suivre cet objectif conduirait le Congrès confédéral de la CGT à devenir le congrès de structures, plus celui des syndicats d’entreprises. S’opposeraient alors structures professionnelles et interprofessionnelles, conduirait à la division de la CGT elle-même37.

Cette approche régressive aboutirait inévitablement à la poussée d’un corporatisme dont la CGT avait historiquement fait le choix de se défaire. Cela se ferait au détriment du rassemblement de la classe sociale des travailleurs, sans lequel aucune dynamique de luttes transformatrices n’est possible. Cette mise en conformité de la CGT avec les conceptions syndicales qui prévalent en Europe constitue un des objectifs recherchés. Autant dire que cette tendance lourde ne pourrait faire qu’encourager les comportements étriqués de certaines fédérations et l’étouffement de toute solidarité concrète de classes.

Cela contribuerait à opposer la revendication professionnelle et interprofessionnelle, cela serait reculer sur toute l’orientation des réponses aux besoins des salariés comme à tout projet de transformation de la société. Il ne s’agit pas de nier les différences, il faut les prendre en compte. Il existe des revendications d’entreprise et il existe aussi des revendications communes38. Mais la réponse aux exigences de l’un peut coïncider avec celles de tous et inversement, c’est là le rôle et la fonction de la confédéralisation d’y contribuer!

Que deviendrait également le fédéralisme, la mutualisation des moyens au service de la lutte des classes? Comme on le voit déjà, cela serait sans doute remplacé par la multiplication des directives et des notes de service au détriment du débat, du partage d’opinions, de prises de décisions collectives et de la solidarité de combat entre toutes les organisations de la CGT.

Enfin, faire de tels choix permet de mieux comprendre pourquoi il faudrait rompre avec certaines règles et organismes collectifs de la vie démocratique de la CGT.

De manière parfaitement cohérente, il en va ainsi par exemple de la mise en cause du rôle et de la place du Comité confédéral national de la CGT. Après avoir voulu le faire disparaître, on cherche à le dévaloriser en le transformant de plus en plus en un “forum” où tout peut se dire sans véritable conséquence et surtout sans que cela n’influe sur les décisions de la direction confédérale! D’ailleurs, le bilan affligeant de la Commission exécutive confédérale elle-même, à la participation formelle et fortement réduite, confirme l’appauvrissement d’une vie démocratique au bénéfice d’une armée de collaborateurs et d’un appareil professionnalisé à l’extrême, financé on ne sait trop comment. Rappelons que la part des cotisations ne représente aujourd’hui plus que 29 % du budget confédéral.

Il faudrait donc ranger au magasin des accessoires les vieilleries des principes de classe en matière d’organisation et se fondre dans la supposée modernité et innovation. Ni neutre, ni innocente, ces orientations ne sont en réalité que le retour à des formes de structures anciennes du mouvement syndical39.

S’engager dans cette voie serait pour la CGT faire un choix qui équivaudrait à une rupture définitive avec la nature et l’identité qui doivent demeurer la sienne. C’est le prix qu’il lui faudrait payer pour épouser définitivement la cause du réformisme syndical en France, en Europe et internationalement.

Il faut comme en d’autres époques combattre cette démarche qui marginaliserait la CGT car elle ne pourrait que contribuer à son affaiblissement, à celle des luttes, en les opposant entre elles, à diviser les travailleurs et donc à nourrir l’attentisme, à ruiner la crédibilité du syndicalisme.

5- Une CGT compatible avec le syndicalisme réformiste ?

Ce que l’on a changé sur le contenu de l’orientation devrait donc dorénavant coïncider avec ce que l’on veut réformer du point de vue de l’organisation. C’est dire l’ampleur de cette nouvelle étape, véritable conversion stratégique à laquelle on veut soumettre la CGT.

La CGT est elle prête à cela ? Rien n’est moins sûr !

C’est ce que les délégués du 52e Congrès ont voulu signifier en repoussant démocratiquement l’examen de ces propositions visant à modifier les structures à dans 3 ans, c’est à dire, au prochain Congrès confédéral. Il en a été ainsi de ce sujet comme d’autres soumis à la discussion et à de fortes contestations comme sur le bilan d’activité, le concept de syndicalisme rassemblé, le programme revendicatif, les affiliations internationales.

Ceci a contribué à créer une situation paradoxale. D’un côté, ce congrès fut celui de l’insatisfaction et n’aura apporté aucune réponse aux questions en suspens. Mais, de l’autre, une situation inattendue est apparue, à savoir l’émergence d’un état d’esprit nouveau parmi les délégués des différents syndicats.

À travers de multiples interventions critiques et aussi par leurs votes, de nombreux militants ont exprimé une volonté de réappropriation de la CGT par ses adhérents et ses militants eux-mêmes. Des intervenants ont même voulu signifier à la direction confédérale ce que l’on pourrait résumer de la manière suivante : « puisque depuis des années et malgré nos critiques et propositions vous n’écoutez pas, nous allons passer à la mise en œuvre de ce que nous décidons nous-mêmes, et nous le ferons avec ou sans vous ».

Face à ce qui est déjà plus qu’un défi, et de peur de le voir devenir contagieux, certains dirigeants anciens et nouveaux, mais aussi les «experts ès syndicalisme», sont conduits à penser qu’il faudrait anticiper et faire le choix d’un changement de direction, Secrétaire général inclus. Selon eux, ce qui s’apparenterait à une « révolution de palais », permettrait de sauver une mutation à laquelle ils se sont beaucoup consacrés et se consacrent toujours autant. Une telle orientation viserait surtout à évacuer le nécessaire débat de fond. Non seulement, elle ne réglerait rien mais, pire, elle enfoncerait la CGT dans la division, les batailles de clans et de courtisans, la paralysie. Comme on l’a vu avec l’affaire Lepaon, cette apparence de changement serait vaine, voire pire40.

Évidemment, l’illusion qu’avec le temps, les choses pourraient s’arranger d’elles-mêmes ne peut qu’aggraver cette situation tant la contradiction entre des orientations et des ambitions aussi radicalement opposées devront se résoudre d’une manière ou d’une autre. Compte-tenu de la faiblesse intrinsèque de la direction confédérale, de son style de travail, des ambitions diverses et variées qu’elle suscite, de la professionnalisation, d’une institutionnalisation qui s’aggrave, de la mise sous tutelle de certains secteurs de travail, les phénomènes négatifs constatés antérieurement ne pourront qu’empirer!

L’instabilité va donc se poursuivre! Pour y remédier, il faudrait la volonté de procéder à un bilan, une nouvelle orientation fondée sur l’action, un programme revendicatif intelligible, des alliances transparentes, des convictions, des engagements conscients, des positionnements européens et internationaux clairs. Nous n’en sommes pas là, on semble même s’en éloigner. Un mois après le 52e Congrès, le récent CCN de fin juin 2019 en a été l’illustration. Ainsi, le processus revendicatif est de nouveau paralysé. Une nouvelle date d’action « saute-mouton », le 24 septembre 2019, dans le genre « il faut bien faire quelque chose » devrait préparer une semaine d’action à la fin de l’année 2019. Faut-il suggérer aux organisations de la CGT de rester l’arme au pied face à un agenda social qui s’annonce d’une brutalité inouïe, ou faut-il assumer dès à présent les responsabilités qu’exige cette situation? Là est la question!

D’autant que la crise sociale, économique et politique qui découle de la mise en œuvre des choix du Capital va s’accélérer! D’importantes échéances comme le dossier des retraites, ceux de la santé, de la Sécurité sociale dans ses principes fondateurs, la réforme de l’assurance chômage, de nombreux conflits pour l’emploi comme ceux de General Electric/Alsthom, l’avenir de la Centrale de Gardanne, celui d’Aéroports de Paris face à la privatisation, l’enjeu du statut des fonctionnaires, la poursuite de la restructuration de la SNCF après la défaite du conflit 2018, d’EDF, la situation catastrophique de l’éducation nationale et de l’hôpital public illustrée respectivement par le rapport sur la correction du Bac et par le mouvement des urgentistes sont des échéances incontournables41.

Ce contexte et son évolution rapide peuvent provoquer des situations inattendues « une étincelle peut mettre le feu aux poudres »42, or il y a beaucoup de poudres accumulées. Il peut contribuer à l’expression du besoin de convergences qu’il faudra encourager, susciter et assumer. Il est significatif que Jacques Attali ai souligné récemment que “Si les classes dirigeantes ne faisaient pas attention, le mouvement des Gilets jaunes pourrait entrer dans l’histoire comme le début d’une nouvelle révolution française”.43

Bien évidemment il convient d’intégrer dans cette approche la dimension d’une Europe en crise sociale, économique, financière, politique, institutionnelle aggravée au plan environnemental et agricole avec l’approbation du traité de libre échange CETA entre l’Union européenne et le Canada ou celui avec le MERCOSUR en Amérique latine. A cela s’ajoute les nouvelles tensions internationales avec la multiplication des conflits asymétriques au Proche-Orient, en Asie comme en Amérique latine, les confrontations majeures déjà engagées entre les Etats-Unis, l’Iran, la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan44, l’émergence de l’Eurasie comme pivot du futur développement mondial.

Sans une prise de conscience salutaire et un renouveau véritable de ses orientations dans un sens de lutte de classes la CGT va continuer à apparaître de plus en plus hors-sol, coupée des réalités et des attentes des travailleurs, des militants comme des organisations, tout particulièrement celles et ceux qui organisent l’action au jour le jour et qui font vivre le syndicat.

Par ailleurs, les organisations de la CGT seront interpellées par la poursuite souhaitée et sans aucun doute le développement de l’action des Gilets jaunes dont l’objectif est de contribuer par de nouvelles initiatives à bloquer l’économie afin d’exercer le maximum de pression sur le pouvoir et le patronat. Ce mouvement va prendre une nouvelle ampleur qui mériterait sans tarder la mise au point d’une stratégie commune de recherche de convergences d’actions. À l’évidence la direction de la confédération n’en est pas là!45

 6- Savoir anticiper en tirant les leçons !

Par conséquent, on ne saurait s’accommoder de cette situation sans perspectives alors qu’il faudrait anticiper, tirer les conséquences et se donner les moyens de prendre sa place dans les résistances qui doivent s’organiser et s’organisent déjà.

Comment la CGT pourrait-elle faire le choix de l’attentisme, de l’hésitation, de débats aux préoccupations existentielles comme on le suggère quand l’urgence sociale commande de prendre des décisions ?

Ne faut-il pas tirer les leçons de la période récente ? Par exemple, comment s’étonner que des comportements condescendants vis-à-vis des Gilets jaunes aient provoqué de leur part une certaine suspicion à l’égard du syndicalisme, parfois la conviction de son inutilité. Ainsi, plutôt que d’encourager l’action commune, n’a-t-on pas, au nom du syndicalisme rassemblé, préféré faire le choix de se rallier à la ligne de la CFDT dont le « macronisme » est assumé. Ainsi le syndicalisme s’est enfermé dans des certitudes et des postures qui, au final, ont permis au pouvoir de rebondir et de manœuvrer.

Persévérer dans la voie qui a précédé le 52e Congrès serait donc faire le choix de nouvelles déconvenues. Sans sursaut nécessaire, la situation de la CGT en interne s’aggravera avec la perspective de nouvelles tensions, des conflits, de mises à l’écart. Persévérer dans cette voie, serait prendre le risque d’un nouveau préjudice pour celle-ci. Il faut s’y opposer !

Comment ? Il ne saurait y avoir d’autres solutions ni alternatives que d’assumer les responsabilités que la situation exige. D’autant plus que, si les risques existent, les possibilités le sont également, tant les attentes et les disponibilités sont fortes.

Adopter une attitude faite d’expectatives serait stérile et improductive. On ne saurait s’accommoder des déclarations d’intentions, de l’irrésolution, de la perplexité. Il faut au contraire, et sans tarder, proposer et mettre en débat dans les entreprises une orientation de combat, des objectifs et des mots d’ordre précis. C’est-à-dire avec un contenu clair et unitaire, une volonté, un programme intelligible qui contribue au développement d’actions coordonnées, professionnelles, interprofessionnelles et transversales afin d’exercer une pression maximum par le blocage de l’économie à travers des formes d’actions et des initiatives qui permettent la durée. Seule une mobilisation déterminée depuis les entreprises peut contribuer aux avancées, il n’en est pas d’autres. Cela doit être le postulat de départ à toute ambition de reconquête. Il en faut la volonté politique ! Il faut donc y contribuer, l’alimenter, y compris même à contre-courant !

Le contexte général et celui propre à la CGT placent le syndicalisme face à des responsabilités inédites. Celui-ci doit les assumer! Si le mouvement des Gilets jaunes a contribué à une prise de conscience, il a aussi donné du sens et du contenu à l’action collective, au besoin de faire preuve de ténacité, en favorisant les solidarités intergénérationnelles, d’encourager l’action des urbains et des ruraux, du privé comme du public, comme de rechercher des convergences en faveur de choix de société. C’est ce qu’a montré d’ailleurs la 3e Assemblée nationale des Assemblées des Gilets jaunes de Montceau-les-Mines46pour laquelle c’est bien le capitalisme et rien d’autre qui est la cause des problèmes que rencontrent les gens. Dans leur déclaration, la troisième Assemblée a ainsi appelé à « une convergence des luttes sociales, démocratiques et écologiques »47et au retrait pur et simple du projet de réforme des retraites.

Si nous partageons ce constat, ne faut-il pas en tirer les conséquences, partout, et d’abord à partir du lieu de travail, là où la contradiction capital/travail se noue? Au regard de la permanence, de la continuité du mouvement social, de sa durée, a-t-on pris toute la mesure du changement qualitatif des consciences, des disponibilités comme des nécessités qu’elles impliquent. Elles ouvrent des perspectives nouvelles !

Faut-il s’accommoder des sentiments d’impuissance et d’incompréhensions qui souvent font place au mécontentement et au désengagement. Faut-il se taire ou ignorer quand l’on entend: « Ca ne peut plus durer comme ça dans notre CGT !» ?

Ne faut-il pas plutôt s’impliquer autrement, voire si nécessaire, se remettre en cause, faire preuve de lucidité, anticiper, ne pas subir. Pourquoi le syndicalisme devrait-il déserter les responsabilités qui sont les siennes, suivre l’air du temps, se soumettre à l’idéologie dominante48 ?

 7- Passer des intentions aux actes!

Le clivage se banalise, il n’y a en effet aucune position commune ni recherche d’une position commune sur l’interprétation et la promotion des statuts fondateurs qui sont ceux de la CGT, aucune sur la nature de la crise, le sens donné à la mondialisation capitaliste et aux stratégies néolibérales, aucune sur le programme revendicatif, aucune sur la stratégie des luttes pour gagner, aucune sur la proposition d’actions et de grèves visant le blocage de l’économie et des profits, aucune sur le sens à donner à la grève générale49, aucune sur les rapports avec les autres organisations syndicales, et en particulier la CFDT, aucune sur le concept de ‘syndicalisme rassemblé’, aucune sur la relation au mouvement populaire comme c’est le cas avec les Gilets jaunes, aucune sur la dimension politique et idéologique de l’action de la CGT et donc aucune sur quel projet de société pour rompre avec le capitalisme, aucune sur l’Europe, aucune sur les affiliations internationales, aucune sur le rôle et la nature des structures dans la CGT, aucune sur la place et le rôle des régions, des fédérations, aucune sur la finalité des unions départementales et des unions locales et, par dessus tout, aucune sur le rôle déterminant du syndicat d’entreprise, aucune sur le fonctionnement de la confédération, aucune sur le contenu et la place de la propagande, aucune sur la teneur de la formation syndicale et donc aucune sur la politique et le rôle des cadres syndicaux, etc.

La situation exige de dépasser les défaillances, la paralysie, les manœuvres dilatoires, les manquements, les faux-fuyants qui veulent temporiser!

Car, faudrait-il prendre acte de ces nombreux désaccords et continuer comme si de rien n’était? Cela n’est pas concevable!

Il est donc indispensable d’encourager partout à ce que l’on s’assume, à ce que l’on prenne la parole, que l’on se réapproprie le débat, que l’on s’attache à donner du contenu aux analyses, à ce que l’on clarifie et que l’on détermine collectivement les objectifs des mobilisations et les moyens d’y parvenir.

La recherche de cette efficacité ne peut se faire sans “un cadre approprié” qui permette cette impulsion en faveur d’initiatives concrètes comme ce fut le cas pour l’action gilets jaunes/gilets rouges du 27 avril 201950. Celui-ci doit être animé à partir d’organisations représentatives, il exige moyens matériels et militants, expressions, publications, formation pour encourager partout à la prise d’initiatives collectives et en premier lieu dans les entreprises.

Ce sont les militants et les syndiqués, les syndicats qui sont et seront toujours déterminants car ils sont dépositaires de l’unité et de la cohésion de la CGT. C’est cette démarche qui doit guider chacun et chacune dans un esprit fraternel. La CGT a besoin de tous et de toutes, il faut la rassembler et non pas la diviser, il faut lui donner les moyens de prendre la parole et de passer à l’offensive !

Il faut entendre et tenir compte d’attentes qui sont fortes. On veut être entendu, pour décider et agir. Il ne saurait pas y avoir ceux qui décident et ceux qui appliquent. La CGT n’est pas la propriété de quelques-uns, elle appartient à tous et toutes. C’est le fait d’avoir pris une distance avec de telles exigences pourtant simples et évidentes qui a ouvert des brèches dans l’unité sans laquelle il est illusoire de vouloir construire un projet syndical de notre temps.

Le combat pour l’unité de la CGT est devenu un combat prioritaire. Mais celle-ci ne saurait pas être l’addition de positions et d’approches différentes. Ce combat exige la clarté des objectifs que l’on se fixe et, pour cela, il doit écarter les ambiguïtés tout comme les renoncements. Il doit valoriser par des actes et une volonté commune le sens donné à la confédéralisation.

Il ne s’agit pas plus de sauver les apparences ou devenir une forme de SAMU (service secours) syndical CGT. Il s’agit de construire une alternative, une issue permettant les convergences indispensables à un rapport de force pour gagner, ce qui suppose aussi de se donner la direction confédérale dont l’on a besoin pour ce faire.

La CGT doit réaffirmer clairement son anticapitalisme et son anti-impérialisme qui sont à la base de son identité de classe.Elle doit réaffirmer son choix en faveur de la socialisation des moyens de production et d’échange, sans lequel il est vain de mettre un terme à l’exploitation capitaliste51. Une vision de progrès social, passe par le changement des structures de propriété, nationalisations, planification, promotion sociale, valorisation de la science et de la culture, sécurité sociale. Comme ce fût le cas en France avec la mise en œuvre du programme duConseil national de la Résistance de mars 1944 (CNR)52.

Aujourd’hui, l’existence et l’activité mondialisée de grands groupes industriels et financiers imposent une véritable dictature aux entreprises sous-traitantes comme à une toute autre échelle aux États, aux peuples et aux travailleurs. Cela renvoie à la convergence d’actions et d’intérêts entre salariés et donc également au besoin de rompre avec un néolibéralisme prédateur qui sacrifie l’intérêt national à ses exigences de profit immédiat comme on peut le voir dans le conflit Alsthom/General Electric ou celui d’Aéroports de Paris.

On ne peut résoudre les problèmes par les compromis ou les clivages qui figent les positions. La CGT doit retrouver sa cohésion et son unité nonpas en soi, mais au service d’un programme et d’une action.

 Pour cela, cinq objectifs doivent être clarifiés de manière concrète, il faut en débattre ! :

I- Quelle stratégie pour des luttes gagnantes.

Comment contribuer à élargir l’opposition à la politique du Capital en multipliant et coordonnant les luttes à partir d’objectifs communs et offensifs pour permettre à nouveau des avancées réelles, et donner confiance. On ne saurait pas faire le choix de luttes sectorielles coupées les unes des autres, sans cohérence, des actions « saute mouton », des journées sans lendemain à la programmation incertaine.

Par conséquent, il n’y a pas d’autres choix que de construire par en bas, depuis les syndicats d’entreprises, un projet qui restitue la CGT à ses syndiqués et ses militants. Pas un projet en soi et pour soi mais un projet lisible et partagé, mêlant des temps d’actions professionnelles et des temps interprofessionnels de grèves et de manifestation. Il s’agit, par des explications, de permettre un combat de résistance de longue durée face au Capital. Cette démarche doit intégrer un projet politique de changement de société. Pas l’un sans l’autre, c’est là un problème de cohérence! Cela doit se faire par la discussion, l’étude, la lecture, la formation, la prise de responsabilités, la prise en charge et la mise en œuvre de valeurs et de principes. Ceux que toute une histoire prestigieuse a façonné et qui contribuent à la fierté d’être la CGT.

La meilleure solidarité est celle que l’on pratique en organisant la lutte là où l’on se trouve. L’objectif doit être d’unir par l’action et transversalement à travers des engagements communs concrets, intelligibles et solidaires pour tous, public et privé, dans une coordination étroite de l’interprofessionnelle et du professionnel. Les unions locales ont un rôle déterminant et stratégique pour y contribuer.

L’action doit se construire pour contraindre les entreprises, par le blocage de l’économie et de leurs profits, à travers les circuits de distributions stratégiques, celui des transports, des raffineries, des péages, des voies de circulation, les plates-formes logistiques, des centres d’approvisionnement comme les Marchés d’intérêt nationaux (MIN), les services publics. La lutte ne peut se construire que sur la durée et sur une base commune permettant d’engager de manière tournante toutes les professions, les secteurs d’activités, localement, départementalement, régionalement, nationalement. Pas les uns sans les autres. Cela doit se faire sans délégation de pouvoir. La solidarité internationale doit aussi en être une dimension, et singulièrement en Europe.

II- Un programme de lutte de classes doit prendre le contre-pied de la logique du Capital.

Il suppose des objectifs clairs et rassembleurs.

Le combat pour les retraites peut contribuer à mobiliser largement. Il faudra pour cela être précis, en particulier s’agissant des régimes spéciaux. Il faut avoir l’ambition d’un régime de retraite de haut niveau permettant de déboucher sur une conquête et non sur la position défensive et corporatiste qui consiste à maintenir “des avantages acquis” qui d’ailleurs ne le sont pratiquement plus du tout. On ne saurait sur un tel objectif additionner des luttes différentes revendiquées par tel ou tel secteur. Car cela ne serait plus une lutte interprofessionnelle, ni la recherche de convergences, mais une fois encore “la coïncidence des luttes”.

– Abrogation des lois Macron, Rebsamen, El Khomri qui remettent en cause les garanties collectives (socle des conventions collectives et statuts)

– Retrait des réformes et restructurations annoncées (SNCF, EDF, Fonction publique, éducation nationale, santé publique)

– Suppression des exonérations des cotisations sociales et mise à contribution des revenus du Capital au même taux que les revenus du travail. Retour de l’ISF. Mettre fin aux 4 000 dispositifs de détournement des richesses, notamment le nouveau CICE et le CIR.

– Financement de la Sécurité sociale par l’augmentation des cotisations patronales et non par l’impôt (CSG), retour aux élections des représentants des assurés sociaux.

– Rétablissement du caractère obligatoire et sans dérogations du code du travail et des conventions collectives

– Augmentation des salaires point d’indice et pensions sur la base d’un SMIC à 1 800 euros.

– Embauche immédiate avec 32 heures hebdomadaires.

– Égalité professionnelle hommes et femmes.

– Retraite solidaire à taux plein à 60 ans, prise en compte des années d’études, 55 ans pour les métiers pénibles.

– Maintien et développement d’une industrie nationale et de services publics répondant aux besoins de la population et non au dogme de la rentabilité.

– Réappropriation sociale et publique des entreprises ayant une importance stratégique pour garantir l’intérêt commun.

– Reconnaissance et élargissement du fait syndical et politique sans restrictions dans les entreprises privées comme publiques, les localités, les départements, les régions.

– Abandon des fermetures des bourses du travail comme des mesures sur la représentation syndicale et la taxation des syndicats. Rejet de toutes les poursuites judiciaires contre des syndicalistes, Gilets jaunes, militants antiracistes et internationalistes comme ceux du Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) Palestine.

III- Mener une intense bataille d’idées.

En premier lieu sur les causes du caractère systémique de la crise capitaliste et pas seulement sur ses conséquences. Ensuite, sur le contenu des solutions et des issues à partir des arguments réfutant les formules ambiguës, les contenus équivoques, celles dépendantes de l’idéologie dominante ou de l’air du temps. Par exemple, on sous-estime grandement cette colonisation du langage qui s’est imposée progressivement dans le vocabulaire syndical et dans celui de la CGT : – les terminologies, les anglicismes, « le globish »53, les concepts imposés par le marché et le néolibéralisme comme: travail décent, cahier des charges, chefs de projets (comme on peut le lire dans les avis de recrutement de la CGT), équité en lieu et place d’égalité, bonne gouvernance, global au détriment d’international, client et usager, progressisme, dérégulation, développement durable, etc.

Ne faut-il pas encourager les publications décentralisées d’ateliers et de bureaux, de syndicats d’entreprises comme d’établissements scolaires, d’unions locales en leur donnant prioritairement les moyens matériels, financiers et humains pour une prise en charge par les militants et militantes eux-mêmes de l’expression de leur orientation, de valorisation de leurs initiatives et actions ?

Les syndicalistes de la CGT ont besoin d’une revue d’action comme ce fut la préoccupation première des fondateurs de La Vie Ouvrière. C’est ce qu’exprima avec force leur déclaration-manifeste d’octobre 1909. Aujourd’hui, ce besoin est identique ! « Une revue qui rende service aux militants au cours de leurs luttes, qu’elle leur fournisse des matériaux utilisables dans la bataille et la propagande et qu’ainsi l’action gagnât en efficacité et en ampleur. Nous voudrions qu’elle aidât ceux qui ne sont pas encore parvenus à voir clair dans le milieu économique et politique actuel, en secondant leurs efforts d’investigation. Nous n’avons ni catéchisme ni sermon à offrir »54. Pierre Monatte55 et ses camarades voulaient « une revue différente : une revue d’action, coopérative intellectuelle, transparence financière, en étaient les trois caractéristiques essentielles »56. Il faut créer, faire vivre et développer une démarche semblable à travers une publication, en lui donnant les moyens de répondre à ces besoins.

Le phénomène de désyndicalisation lié à la perte de repères, de moyens de réflexions de plus en plus souvent confiés à d’autres, d’abandon de l’étude personnelle et collective, de la lecture, de la transmission des connaissances. Il y a donc urgence à donner ou redonner des instruments d’analyse fondés sur les principes, les valeurs, qui sont ceux historiquement de la CGT, afin de continuer à forger son identité de classe et assurer la transition militante avec les nouvelles générations de cadres syndicaux. C’est là une responsabilité essentielle. Il faut pour cela engager une intense bataille de formation syndicale de masse en privilégiant une analyse de classe familiarisant les cadres syndicaux avec les principes d’économie politique, d’histoire, de philosophie, de connaissances des enjeux et rapports de forces internationaux, de culture. Il faut pour ce faire une révision, une mise à plat et l’élaboration de programmes de formation permettant, en fonction des besoins, la mise sur pied à tous les niveaux et depuis l’entreprise, d’un vaste projet d’éducation populaire assumé par des cadres dirigeants de la CGT formés à cet effet.

Contribuer au renforcement et au développement des unions locales, dont la représentation et la crédibilité sont si décisives. Les 800 unions locales de la CGT mériteraient d’être privilégiées, réunies, entendues, renforcées prioritairement en cadres syndicaux pour contribuer à la nécessaire impulsion du travail syndical vers les entreprises et au renforcement de la CGT, comme “les initiatives cartes CGT en mains”57de la fin des années 1970.Par leurs positions stratégiques, leurs moyens, les unions locales sont l’une des clefs des mobilisations nécessaires.

IV-  La stratégie de syndicalisme rassemblé

Dans les faits, cette formule relève de l’incantatoire, elle ne correspond à aucune sorte de réalité ou pratique sur les lieux de travail58et plus, après l’accord de principe donné par Laurent Berger au projet du gouvernement de casse des systèmes de retraite. Si ce dernier est cohérent avec la démarche et les objectifs défendus par la CFDT et la CES, comment la CGT pourrait elle justifier son soutien au « syndicalisme rassemblé » et son appui à la CES? Il ne s’agit plus de trahison en cours d’action de la part de la CFDT comme ce fut le cas par le passé, mais cette fois encore, l’abandon est proclamé en amont, elle apporte en l’occurrence un appui non dissimulé aux orientations de Macron et de l’Union européenne. Se taire à ce sujet serait la énième tentative pitoyable de justifier la faillite d’une démarche syndicale que pourtant certains persistent à défendre.

En fait, le « syndicalisme rassemblé » masque de plus en plus mal les abandons stratégiques soutenus par une partie de la CGT comme l’ont montré les déclarations communes sur le dialogue social, la critique du mouvement des Gilets jaunes, le ralliement à l’intégration européenne et aux côtés de la CFDT, la défense inconditionnelle des positions macronistes sur le «progressisme» au sens malhonnêtement détourné opposé au « nationalisme ».59Le soutien en forme d’allégeance apporté au Secrétaire général de la CFDT pour la présidence de la CES comme l’alignement sur les positions internationales du réformisme syndical en sont la preuve. Ce recul des positions indépendantes de la CGT n’est pas étranger à sa perte d’influence et donc de crédibilité. La CGT fait le choix systématique de s’effacer. Il faut donc impérativement mettre en lumière ce qui distingue une conception syndicale de classe d’une conception réformiste et de collaboration de classes, faire la clarté systématique sur ce point est un impératif.

Il faut clarifier les positions de chaque organisation afin que les travailleurs puissent se déterminer en toute clarté. Dans les faits, cela suppose de mettre un terme au concept de syndicalisme rassemblé. Ce qui doit être visé, c’est l’unité des travailleurs, pas l’addition des sigles syndicaux, de surcroît sur des positions contestables.

V- La CGT doit réaffirmer le contenu de son internationalisme!

Cela exige de donner un contenu clairement anticapitaliste et anti-impérialiste à son action.Sur de nombreux points, sinon pour l’essentiel, les organisations syndicales internationales défendent des positions opposées, qu’on ne saurait réduire à l’affiliation de tel ou tel membre. Une réalité distingue clairement la différence des positions de la CSI de celle de la FSM. Il n’y a pas une, mais deux organisations syndicales internationales. Il faut donc raisonner à partir des positions réelles et non supposées, des actes, des initiatives, de la représentativité.

Une affiliation internationale ne saurait pas être un choix formel indépendant des positions réelles. La question se pose donc de la compatibilité des principes et orientations de la CGT avec celles-ci. De qui internationalement ses syndicats se sentent-ils les plus proches? Il faut leur donner les moyens d’apprécier, de juger en toute clarté pour décider et prendre toutes initiatives en ce sens. Le fédéralisme garantit le libre choix de chaque organisation de la CGT, et ce depuis l’entreprise, comme il ne saurait s’opposer à la double affiliation, comme cela est admis dans le mouvement syndical international.

Personne ne saurait prétendre seul être en mesure de confronter les défis et enjeux internationaux. Il faut donc faire converger les actions, elles existent, mais sont trop souvent ignorées. Le débat dans la CGT existe également dans d’autres confédérations, en Europe et ailleurs. Il faut donc avoir l’ambition de rassembler les secteurs critiques et de luttes dans un esprit disponible, savoir se saisir des opportunités, occuper l’espace qui s’est ouvert. Le dialogue doit être engagé avec tous, indépendamment des affiliations internationales et sans ostracisme, mais toujours avec l’objectif de contribuer aux luttes de classes à l’échelle mondiale. On ne saurait se satisfaire d’engagements formels et superficiels, tout doit contribuer à faire grandir un rapport des forces au service des peuples et des travailleurs.

Ce nécessaire débat doit aussi se poursuivre dans la CGT après les décisions du congrès confédéral d’écarter toute forme d’exclusive dans ses relations internationales. La référence à la FSM dans les documents d’orientation n’a pas clos le débat, il convient d’en tirer les conséquences pratiques. Plusieurs organisations de la CGT, dont récemment l’Union départementale CGT des Bouches du Rhône, ont fait le choix de rejoindre la FSM60, et de développer des coopérations de lutte avec ses affiliés. D’autres organisations s’apprêtent à le faire. Il faut en débattre sans idées préconçues et avec l’objectif de partager les expériences et, chaque fois, pour agir ensemble.

Il faut donner au combat pour la paix et le désarmement le contenu qu’il mérite dans la clarification des responsabilités et des menaces qui pèsent sur le monde avec le risque d’un 3econflit mondial. C’est ce qu’illustre la décision unilatérale des Etats-Unis de quitter le « traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire » conclu en 1987 entre les USA et l’URSS.61. La Fédération des Industries chimiques CGT en assumant ses responsabilités a, en décembre 2018, été à l’initiative d’une importante conférence internationale qui a tracé des perspectives et donné une urgence à ce combat de toujours de la CGT.

Comme syndicat internationaliste, la CGT doit refuser les conditionnalités, le «double standard»62comme elle le pratique à l’égard de certains gouvernements et pays que l’impérialisme cherche à déstabiliser, les ingérences de toute nature, l’intégration supranationale et lutter pour un syndicalisme international réellement indépendant, sans exclusive, avec toutes les forces qui luttent pour la justice sociale, la paix, pour le respect de la souveraineté et pour peser en faveur d’un multilatéralisme de progrès. Cela exige de lutter prioritairement contre la politique impérialiste et prédatrice du gouvernement français, sa vassalisation à la stratégie de domination US, son soutien à Israël et aux pétromonarchies criminelles, les abandons de notre souveraineté nationale comme le préconise la CES. Le soutien de celle-ci à la politique réactionnaire de l’Union européenne doit être dénoncé car elle constitue un obstacle au développement des luttes sociales63.

10- Contribuer au renouveau syndical de classe de la CGT.

Le syndicalisme doit changer, c’est une évidence, mais il ne saurait le faire en soutenant les renoncements sur lesquels on veut entraîner la CGT en la contraignant à faire le choix d’un réformisme syndical en faillite! Les travailleurs doivent savoir où se situe la CGT et à quoi elle sert. Car on ne le sait plus vraiment! Il est donc impératif que ses syndiqués, ses militants, les travailleurs se réapproprient leur CGT, à tous les niveaux de son organisation, sans confondre les échéances, sans dogmatisme, sectarisme ou nostalgie.

La CGT leur appartient collectivement et ils doivent en décider. C’est sans doute pourquoi il faudra pour l’avenir plus construire que reconstruire. A ce prix seulement, la CGT retrouvera la voie qui doit être la sienne, celle des fondateurs du syndicalisme révolutionnaire, de cette CGT indépendante parce que de classe, démocratique et réellement internationaliste pour qu’enfin « l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des travailleurs eux-mêmes »64.

Ce qui est à l’ordre du jour, c’est avec la force de nos convictions avec confiance, travailler collectivement à relever ce défi en faveur d’un renouveau syndical de classe. Il faut s’en donner les moyens en faisant preuve de volonté nécessaire, d’esprit d’initiatives pour que, quelle que soient les circonstances, être en mesure d’assumer toutes nos responsabilités.

Jean-Pierre Page

juillet 2019

jean.pierre.page@gmail.com

 

Notes :

1Karl Heychenne, « Deutsche Bank, effet papillon ou effet bretzel  », Defend Democracy press, 10 juillet 2019

2Ver.di est une fédération syndicale allemande (services publics, banques, assurances, transports, commerce, médias et poste). C’est la plus grande fédération syndicale au monde, elle compte 3 millions d’adhérents, elle est plus puissante que la fédération de la métallurgie IG.Metall. Elle est affiliée au DGB et à la CES.

3« La restructuration de la Deutsche Bank, une stratégie eyes wide shut  », La Tribune, 18 juillet 2019.

4L’implication des services d’intelligence US a été révélée tout comme celle du « National Endowment for Democracy  » mis en place par Ronald Reagan en 1983 pour compléter l’action de la CIA. Le NED est financé directement par l’administration US et de grandes sociétés comme Goldman & Sachs, Google, Boeing. La fondation « OPEN Society », aussi très active à Hong Kong ,est celle de l’escroc milliardaire Gorges Soros, financier des « révolutions de couleurs ». Voir Jean-Pierre Page, « Nouvelle attaque de la CGT contre la CGT », Le Grand Soir, 23 août 2019.

5Ruptures, 28 juin 2019.

6« Qui contrôle l’Eurasie, contrôle les destinées du monde  », Notes de la revue Analyse Géo politique, août 2014.

7« La croissance française devra ralentir plus que prévue en 2019», La Tribune, 11 juin 2019.

8« Le montant des dividendes versés aux actionnaires. », Le Figaro économie, 19 août 2019.

9« 65% des Français ont déjà renoncé à partir en vacances  », Le Point, juin 2019.

10« Justice pour Steve », RT France, 30 juillet 2019

11« Nous sommes Adama Traoré  », déclaration du « Mouvement 17 novembre », 27 juin 2019.

12CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement),accord de libre échange entre l’Union européenne et le Canada. « Opposition dans le groupe LREM  », Le Monde ,24 juillet 2019

13Sondage IFOP publié par Atlantico, mars 2019.

14Déclaration commune B7 (entreprises) et L7 (syndicats), Business Summit, Biarritz 2019.

15Jean-Pierre Page, CGT – Pour que les choses soient dites ! », Delga, Paris, juin 2018

1652eCongrès Confédéral de la CGT, du 13 au 17 mai 2019, Dijon.

1746eCongrès Confédéral de la CGT, Strasbourg, 31 janvier au 5 février 2000. Ce congrès fut marqué par l’élection de Bernard Thibault comme Secrétaire général de la CGT, en présence de Nicole Notat, Secrétaire générale de la CFDT et d’Ernesto Gabaglio, Secrétaire général de la CES et d’un secrétaire de la CISL/CSI (Confédération internationale des Syndicats libres).

18En référence à l’Appel à la manifestation nationale du 27 avril 2019, à l’appel de plusieurs fédérations et unions départementales de la CGT, des Gilets jaunes, de La France Insoumise, du PCF, du PRCF, de l’ANC…

19« Défendons la CGT », un appel de militants au moment de la crise de direction de la CGT et de « l’affaire Lepaon », 15 décembre 2014.

20« L’Europe que nous voulons  », déclaration commune CGT, CFDT, UNSA, CFTC, FO et DGB d’Allemagne, 9 novembre 2018, www.cfdt.fr

21« Pour un internationalisme en acte  », Contribution collective au 52econgrès de la CGT avec les signatures notamment d’ancien dirigeants de la CGT comme Alain Guinot, Jean-Louis Moynot, Gérard Billon, Syndicollectif, 6 mai 2019.

22CSI : En 2006 elle a succédé à la CISL (Confédération Internationale des Syndicats Libres) résultat de la scission de la Fédération syndicale mondiale (FSM) en 1949, sur injonction des Etats-Unis. Anticommuniste, elle admet que le capitalisme est une fin de l’histoire, elle soutient les objectifs géopolitiques du camp occidental. Dans les années 1960/70 elle a apporté son soutien actif aux dictatures militaires en Amérique Latine ou en Corée aux côtés de la CIA. Parmi ses affiliés, on trouve l’AFL-CIO des USA, la Histadrouth d’Israël, la GSEE de Grèce, le DGB d’Allemagne, la KFTU de Corée ou le Rengo Japonais. Son récent congrès de Copenhague en décembre 2018 a été marqué par d’importantes divisions. Son action demeure très institutionnalisée. Elle impose son contrôle contre tout respect du pluralisme syndical au sein de l’Organisation international du Travail (OIT), dont le directeur général est son ancien Secrétaire général. Elle revendique 207 millions d’affiliés. La CGT a rejoint ses rangs en 2006, sans véritable débat dans ses rangs.

23Bernard Thibault, « La CGT dans le syndicalisme européen », Le Monde, 19 avril 2019

24 NDLR. La FSM est l’Internationale syndicale qui regroupe les syndicats d’orientation anticapitaliste et anti-impérialiste. En 1949, elle se divisa sous la pression des partisans de la guerre froide et du plan Marshall qui étaient soutenus financièrement et politiquement par les Etats-Unis à travers l’action de la CIA, des syndicats AFL, CIO puis de l’AFL-CIO. Elle a été fondée en 1945 par les confédérations des pays victorieux du fascisme. Elle a connu un recul après la dislocation du camp socialiste. Aujourd’hui, elle a connu une remontée et compte près de 100 millions d’affiliés dans 130 pays sur les 5 continents, en particulier dans le Sud. Son retour au sein du syndicalisme international est indiscutable. Elle est structurée par bureaux régionaux et branches professionnelles (UIS). Elle compte dans ses rangs d’importantes confédérations comme le CITU de l’Inde, la CTB du Brésil, la PAME de Grèce, la COSATU d’Afrique du Sud, la CTC de Cuba, des Confédérations libanaise, syrienne, iranienne, palestinienne, chypriote, d’importantes fédérations de branches professionnelles comme celles fonctionnant au sein de la CGTP.In du Portugal, de la CGT de France, des cheminots britanniques ou de la très combative et influente Fédération de la construction, mines énergie d’Australie (CFMMEU). Elle s’est même implantée récemment aux USA. Elle maintient d’importantes relations avec la Fédération des syndicats de Chine, des organisations comme l’OUSA, la confédération unitaire des syndicats africains, ou la CISA des syndicats arabes. Elle siège dans les institutions internationales du système onusien.

25« La CFDT veut développer un syndicalisme de service », Le Figaro, 5 novembre 2015.

26« Le syndicalisme de services, un modèle peu compatible en France »,  Le Point, 10 août 2010.

27« Vers un syndicalisme de services », Institut Montaigne,  26 mai 2014,

28« Macron, par delà les corps intermédiaires », Le Figaro,  22 février 2019

29« Le syndicalisme de services, une piste pour le renouveau des relations sociales », Centre d’Analyses stratégique, 4 aout 2010.

30Fernando Schüller de MPS/Atlas Network, cité par Tamara Kunanayakam in « Sri Lankan sovereignty no negotiable  », The Island, 24 juin 2018 et Kathka, 19 juin 2018.

31Myriam el Khomri, ministre du travail de François Hollande, co-auteur avec Emmanuel Macron de la loi de destruction du code du travail.

32Taxation des syndicats, courrier de Philippe Cordat, Secrétaire général de l’Union régionale Centre-Val de Loire au Bureau Confédéral de la CGT, 9 juillet 2019.

3314eCongrès de la CES Vienne, 21 au 24 mai 2019.

34Interview commune Laurent Berger CFDT et Philippe Martinez CGT, Editions Législatives, 24 mai 2019.

35« Laurent Berger élu à la tête de la CES », Le Monde, 24 mai 2019.

36« A Malakoff, création d’un syndicat inter-entreprises », NVO, 26 février 2019.

37Voir le document de réflexion du 57eCongrès de l’Union départementale CGT des Bouches-du-Rhône, 11 au 13 juin 2019, Martigues.

38Idem.

39Voir les Statuts de la CGT, Principes, condition, buts.

40Christian Dellacherie, ancien secrétaire de Bernard Thibault, « Contribution sur l’état du mouvement syndical  », Syndicollectif, 12 juin 2019.

41« Ce que préparent les syndicats pour la rentrée sociale », BFM TV,31 août 2019

42« Une étincelle peut mettre le feu aux poudres » Jérôme Fourquet, le Parisien, 18 août 2019.

43Jacques Attali, « Les Gilets jaunes sont les prémices de ce qui pourrait être une révolution », Europe1, 19 avril 2019.

44S.M Hali, « PC Gwadar assault », Daily Times, 24 mai 2019 et Elias Groll, « Trump does an about-face on Pakistan-and blanders into the Kashmir dispute », Foreign Policy, 22 juillet 2019.

45« C’est promis, dès septembre la rentrée sera jaune », La Marseillaise, 24 juillet 2019.

46Gilets jaunes, Assemblée des assemblées, Montceau-les-Mines, 29 et 30 juin 2019.

47« Appel à la convergence, et au blocage du pays », Plus de 240 groupes locaux des Gilets jaunes ont participé à la 3eAssemblée, lire dans Rapports de force, 1erjuillet 2019.

48« Le congrès de la CGT, en route vers un basculement conforme à l’idéologie dominante ? » Jean-Pierre Page et Pierre Levy, Le Grand Soir, 16 avril 2019.

49« Le syndicalisme prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste, la grève générale et le syndicat comme groupement de résistance et de réorganisation sociale », Charte d’Amiens, 1906.

50Déjà cité note 15.

51A la fin des années 90, la CGT a abandonné le concept de « socialisation des moyens de production et d’échange  » dans ses statuts.

52Le programme du CNR adopté par les mouvements de la résistance à l’occupant nazi prévoyait dès 1944 un ensemble de mesures sociales et économiques à appliquer immédiatement « à la libération du territoire ».

53« Nouvelle attaque de la CGT contre la Chine ». Voir à ce sujet le commentaire du Grand Soir (LGS), 21 août 2019.

54La Vie Ouvrière, déclaration de couverture du premier numéro le 5 octobre 1909, dans Colette Chambelland, « La Vie Ouvrière (1909-1914) »Cahiers Georges Sorel, 1987.

55Pierre Monatte (1881-1960), ouvrier correcteur d’imprimerie, Fondateur de La Vie Ouvrière, figure du syndicalisme révolutionnaire, dirigeant de la CGT.

56Colette Chambelland, « La Vie Ouvrière (1909-1914) », Cahiers Georges Sorel, 1987.

57La CGT avait impulsé alors une importante action nationale de recrutement et d’organisation, illustrée par un déploiement aux portes et dans les entreprises, les zones d’activités et industrielle, dirigeants syndicaux en tête pour encourager au renforcement de la CGT et à la création de base syndicales.

58« Philippe Cordat, « Pour vaincre la régression sociale », dans Camarades, je demande la parole, Investig’Action, 2016.

59Interview commune Laurent Berger et Philippe Martinez au Congrès de la CES, Editions Législatives, 24 mai 2019.

60La décision a été prise par 90% des 670 délégués du 57eCongrès de l’Union départementale à Martigues le 13 juin 2019 en présence de Georges Mavrikos, Secrétaire général de la FSM.

61Nicolas Gaoutte et Barbara Starr, « Pentagon to test new missile as pulls out of nuclear treaty », CNN, 1eraout 2019.

62« Il y en assez du double standard », Interview de Patricia Rojas ancienne Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Zelaya au Honduras cité par Maurice Lemoine, Mémoires de luttes, juillet 2019.

63« La CES félicite Jean-Claude Junker pour avoir sauvé l’Europe sociale », Agoravox, 4 juin 2019

64Karl Marx, Statuts de l’Association internationale des travailleurs (AIT), 1864.

La source originale de cet article est La pensée libre

Copyright © Jean-Pierre Page, La pensée libre, 2019


Publié le 14/08/2019

Comment refonder les clivages politiques ?

Par Gildas Le Dem (site regards.fr)

L’écrasante majorité législative du président Macron cautionne la thèse de l’effacement du clivage gauche/droite, alors qu’elle marque surtout de nouvelles alliances et occulte la recomposition « populiste de gauche » incarnée par La France insoumise.

On aura pu s’en apercevoir durant les législatives de 2017 : c’est le refus de la loi Travail qui a conduit Benoît Hamon (PS) à appeler à voter, à Évry, contre Manuel Valls et pour Farida Amrani (LFI). Inversement, et pour les mêmes raisons, Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise ont appelé à voter pour les rares députés socialistes qui avaient déposé une motion de censure contre un gouvernement qui avait fait passer – par les voies du 49.3 – cette même loi Travail. Un renouveau de la vie politique passe par une refondation idéologique, mais il trouve son sens dernier dans la recomposition des groupes qui y concourent et l’animent.

Cliver, c’est regrouper

C’est encore plus vrai en temps de crise. On ne peut, pour comprendre les clivages qui organisent et structurent la vie politique, s’en tenir à leur seule signification idéologique. Il faut également prendre en compte leur fonction, leur sens pratique. Des philosophes, des théoriciens aussi peu opportunistes qu’un Louis Althusser, qu’une Chantal Mouffe, le disent : faire de la politique, c’est d’abord tracer « une ligne de démarcation », une « frontière ». Mais précisément, encore faut-il savoir entre quoi et quoi, ou mieux, entre qui et qui passe la ligne démarcation ou la frontière.

Un clivage politique, surtout s’il est nouveau et prétend imposer de nouvelles perceptions, tend en effet à rassembler ce qui apparaissait dispersé et à l’inverse, à différencier ou dissocier ce qui apparaissait semblable ou proche. Quels sont donc, aujourd’hui, ces nouveaux clivages ? Comment s’articulent-ils avec les clivages traditionnels, notamment le clivage « gauche/droite » ? Et surtout, comment fonctionnent-ils, quelle est leur fonction ?

Les clivages politiques tendent à opérer, en premier lieu, des regroupements d’acteurs plus ou moins inédits. Prenons, pour exemple, le clivage « ouvert/fermé », que La République en marche a mis en avant. Une note du CEVIPOF réalisée par Luc Rouban révèle que le profil sociologique des 529 candidats investis par LREM, loin d’incarner un renouvellement social, révèle plutôt une « fermeture sociale », caractérisée par une « appartenance majoritaire à une bourgeoisie moderniste, diplômée, libérale sur le plan culturel comme sur le plan économique ». En fait, les éditorialistes et les candidats, qui parlent sans cesse d’ouverture au monde (c’est-à-dire en fait à leurs semblables de par le monde), apparaissent fermés à toute ouverture à d’autres que leurs semblables, c’est-à-dire aux déclassés de la mondialisation, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs.

Ralliement de la classe moyenne au « bloc bourgeois »

De la même façon, une fois dit que le profil sociologique des candidats LREM relève de catégories socioprofessionnelles situées (des avocats, des médecins, etc.), on comprend mieux que le clivage « société civile/politiques partisans » relève bien plus, en vérité, d’une promotion de ce que Hegel appelait, avec plus de franchise, la « société civile bourgeoise ». C’est-à-dire aussi le retour au pouvoir de grandes corporations contre des organisations politiques, syndicales et en général militantes qui, si elles ont échoué dans leur fonction d’éducation et de recrutement de cadres issus des catégories populaires, étaient du moins portées par un souci sinon d’égalité, au moins de pluralisme social.

Ainsi peut-on parler, avec les économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, de l’avènement d’un « bloc bourgeois » : au nom de l’Europe et de la « modernisation », celui-ci fonde sur le « dépassement » du « clivage gauche/droite » le rapprochement, et finalement l’alliance de la classe moyenne supérieure et de la haute bourgeoisie, « auparavant ralliées autant au bloc de gauche qu’au bloc de droite ».

Tout se passe donc comme si les clivages idéologiques fonctionnaient à la manière des classifications pratiques chères à Pierre Bourdieu expliquant les stratégies matrimoniales. Ils remplissent la même fonction : « Ils tendent à séparer ce qui était uni ou à unir ce qui était séparé, à manifester et tenir des distances contre les risques de mésalliance ou, au contraire, à rapprocher, à se rapprocher, à s’unir et à établir des alliances ». Faut-il en conclure que les groupes politiques sont homogènes, et ne rapprochent que ce qui était déjà semblable ou similaire ? Non, mais c’est aussi la promesse ou la menace que porte toute nouvelle alliance.

« Populisme de gauche » et émancipation partagée

Un monde où les algorithmes feraient disparaître le hasard, la spontanéité mais aussi le libre choix concernant notre vie sociale, notre santé, notre environnement est-il souhaitable ? Éric Sadin dénonce une « économie de l’accompagnement algorithmique de la vie » et une marchandisation intégrale de l’existence. Cette « organisation automatisée du monde » aurait pour conséquences « un dessaisissement de l’autonomie de notre jugement », « une dissolution des responsabilités » et, au fond, « une décomposition du monde commun ». Plus qu’un projet politique, c’est un projet de civilisation d’où le politique est évincé – Éric Sadin nomme cela le « technolibertarisme ». De fait, les empereurs du numérique rejettent l’intervention de l’État et toute limitation de la « liberté d’entreprendre ». Cela se traduit notamment par l’évasion fiscale systématique, le mépris de la propriété intellectuelle et du droit du travail.

L’organisation de la production repose sur des castes distinctes. En haut, les « rois du code » (king coders) qui conçoivent des algorithmes complexes, « élite mondiale que les entrepreneurs s’arrachent », puis les autres métiers (marketing, design, programmation, finance...). Dans la Silicon Valley, on bichonne ces salariés qui mangent bio dans des cantines gratuites, se détendent avec des séances de yoga ou de massage, envoient leur progéniture dans des écoles alternatives qui bannissent les écrans et développent des projets personnels sur leur temps de travail. La catégorie en-dessous est celle des « individus prestataires » des plateformes numériques (Uber, par exemple) dont l’activité est continuellement guidée par des algorithmes. Et tout en bas, les « invisibles » : les travailleurs de l’ombre qui fabriquent les composants du matériel informatique, dans des usines le plus souvent situées en Asie. Ils forment un lumpenprolétariat dont les droits et la santé sont sacrifiés.

Souveraineté populaire contre souveraineté nationale

Bien plus, c’est en ce sens que ce qu’on appelle le populisme de gauche pourrait constituer une chance de repenser la gauche, mais aussi la souveraineté. Comme le fait remarquer Paolo Gerbaudo, sociologue au King’s College, la différence passe moins aujourd’hui entre gauche et droite, internationalistes et souverainistes d’une part, qu’entre gauche et droite, souveraineté populaire et souveraineté nationale d’autre part. Les populistes de gauche réinvestiraient prioritairement la valeur de la première, là où les populistes de droite réinvestiraient d’abord la valeur de la seconde.

Pour le dire d’une autre manière : alors qu’à droite, la souveraineté nationale constituerait une valeur en soi, la souveraineté nationale ne vaudrait, à gauche, que ce que vaut un cadre d’expression et d’affirmation de la souveraineté populaire – que ce cadre soit du reste local, national ou même transnational. Si bien qu’on peut rejeter d’une même main un traité comme le CETA (qui contrevient aux normes de la souveraineté environnementale), comme souscrire, au contraire, aux accords de Paris consécutifs à la COP 21.

Bref, l’une des manières de rétablir le clivage gauche/droite pourrait bien être de jouer, demain, « la souveraineté populaire contre la souveraineté nationale ». Jean-Luc Mélenchon, le soir du 9 avril 2017 sur France 2, traçait une frontière nette, en refusant d’engager toute discussion que ce soit avec Nicolas Dupont-Aignan.

 

Gildas Le Dem

 

Publié le 07/08/2019

La gauche peut-elle encore convertir la tristesse en colère ?

Par Marion Rousset (site regards.fr)

Défaites idéologiques, marginalisation, sentiment d’impuissance… Si la gauche a longtemps su trouver dans ses revers la volonté de poursuivre ses combats, elle semble aujourd’hui apathique. Doit-elle enfin affronter ses émotions pour retrouver de l’énergie dans son désespoir ?

À quelques mois de l’élection présidentielle de 2017, le Président et son Premier ministre pratiquent la méthode Coué. Invité du Grand jury RTL/LCI/Le Figaro, Manuel Valls assène : « Ça suffit d’être déprimé, ça suffit d’être honteux », estimant que la gauche « peut gagner la présidentielle si elle défend son bilan ». Quant à François Hollande, il fustige dans L’Obs la « mélancolie de gauche », confondue au passage avec de la nostalgie : « C’était mieux quand le Front populaire instituait les congés payés, quand François Mitterrand abolissait la peine de mort, quand Lionel Jospin instituait les 35 heures. Et surtout quand la gauche était dans l’opposition ».

À l’évidence, les électeurs de gauche font grise mine. Mais c’est faire peu de cas des affects en politique que de croire pouvoir convertir la déprime en enthousiasme à coup d’incantations. Pour effacer la tristesse, il en faudrait davantage. Car ce n’est pas un vague à l’âme passager, mais une lame de fond qui s’est abattue sur toute une partie de la population abasourdie face à la fierté conquérante d’une droite traditionnaliste et ultralibérale. « Un sentiment très lourd pèse sur la gauche. Nous n’arrivons pas à sortir de l’héritage d’un siècle de révolutions qui ont toutes été suivies d’échecs. Du coup, nous portons un deuil que nous ne parvenons pas à élaborer », estime l’historien Enzo Traverso [1].

Reste l’impression d’assister à la marche du monde sur le bas-côté, avec un sentiment d’impuissance d’autant plus fort que chaque espoir est aussitôt douché : « Des mouvements trébuchent comme les révolutions arabes, d’autres capitulent à cause de la force de l’adversaire comme Syriza en Grèce, d’autres encore sont désorientés dès leur premier succès comme Podemos en Espagne », poursuit le chercheur. D’où cette mélancolie des vaincus qui rime moins aujourd’hui avec énergie qu’avec apathie.

Le spleen des révolutions manquées

Hier pourtant, les larmes avaient cette capacité de se transformer en colère. Quoiqu’occulté par l’imagerie révolutionnaire focalisée sur l’extase de la lutte et le plaisir d’agir ensemble, le chagrin pouvait réveiller des puissances enfouies susceptibles de soulever des montagnes. « Il y a, dans tout "pouvoir d’être affecté", la possibilité d’un renversement émancipateur », écrit Georges Didi-Huberman dans Peuples en larmes, peuples en armes [2]. À la fin des années 1980, confrontés aux ravages du sida, les activistes gays d’Act Up ont su réinventer le plaisir et le sexe alors qu’ils pleuraient leurs amis disparus et craignaient eux-mêmes d’être condamnés. Dans un contexte de forte homophobie, l’impression d’une catastrophe inéluctable a impulsé la conversion de la honte en fierté et ouvert la voie à de nouvelles pratiques. « C’est l’exemple même d’une mélancolie fructueuse : au lieu de se contenter de la passivité, elle fut une incitation inventer un militantisme qui tirait sa force du deuil et du chagrin », analyse Enzo Traverso.

Vingt ans auparavant, c’est un autre traumatisme que surmontaient les nombreux membres du bureau politique et militants d’origine juive que comptait la Ligue communiste révolutionnaire dans ses premières années d’existence : pour ceux-là, Mai-68 a peut-être été l’occasion de transmuer en action collective un désir de vengeance personnel – désir né d’une mémoire familiale du génocide qui avait transmis les discriminations et les humiliations, la déportation et les chambres à gaz. C’est ce que suggère la sociologue Florence Johsua qui interprète, sur la base des entretiens réalisés avec des militants « historiques » de la LCR, « la révolte de cette fraction particulière de la jeunesse (des rescapés de la deuxième génération, fils et filles de survivants de la Shoah) comme un éclat lointain des traumatismes de la seconde guerre mondiale » [3].

La tristesse à gauche n’est donc pas née des tribulations récentes du PS. Bien que refoulée derrière le bonheur de lutter ensemble, elle était déjà consubstantielle des révolutions socialistes passées. À la fin de L’Insurgé, son roman consacré à la Commune, Jules Vallès délivre un message d’espoir teinté de chagrin : le ciel que regarde le personnage de Vingtras est « d’un bleu cru, avec des nuées de rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang ». Pour Louise Michel, la Commune « n’avait que la mort à l’horizon », mais elle « avait ouvert la porte toute grande à l’avenir ». Et un peu plus tard, Rosa Luxemburg célébrera la défaite des ouvriers de Berlin à la fin de la révolte spartakiste, nom donné à la grève générale de 1919, en rappelant les échecs de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle… ce qui ne l’empêchera pas de promettre la renaissance du socialisme. « Où en serions-nous aujourd’hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l’idéalisme qui nous animent ? », écrivait-elle.

La braise sans la flamme

Alors, que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui le sentiment de perte ne se mue plus en révolte ? « Le mouvement ouvrier est né dans une situation terrible, souvent en réaction à des accidents du travail, qui aurait eu de quoi nourrir la tristesse ! Pourtant, jusqu’aux années 1970, c’est la colère qui mobilise. Cette émotion n’est plus dominante aujourd’hui », assure la politologue Isabelle Sommier. Non pas qu’elle ait déserté l’arène politique : les mobilisations contre la loi El Khomri sur le travail ont ainsi été le lieu de violents corps-à-corps, de même qu’en 2005 la mort de Zyned Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois avaient suscité une rage explosive dans les banlieues.

Mais cette colère peine à se prolonger dans un engagement qui lui donne sens, telle une petite braise qui clignoterait sans réussir à s’embraser faute d’être portée par un souffle suffisamment puissant. Et tandis qu’elle s’allume par intermittence, d’autres affects qu’lsabelle Sommier juge moins mobilisateurs occupent le terrain : « C’est l’indignation qui est devenue l’émotion dominante à gauche. Or ce soulèvement moral n’implique pas forcément une action. Il peut même conduire à l’apathie et laisser les gens en monade », affirme-t-elle. Face au sort réservé aux migrants ou aux victimes des attentats, le cœur se soulève et les larmes montent. Et si rien n’interdit en principe que cette empathie devant les souffrances d’autrui devienne un moteur, elle n’est pas suffisante. « Cet univers émotionnel dans lequel nous évoluons reste émietté. Devant la guerre qui détruit Alep en Syrie et les tentes à Stalingrad, on peut ressentir de l’effroi ou de la culpabilité. Les réseaux sociaux s’en font l’écho. Mais force est de constater que ces émotions ne coagulent pas afin de se constituer en volonté de lutte et de solutions », pointe l’historienne Arlette Farge.

Sans doute l’accumulation des défaites à gauche explique-t-elle l’actuelle paralysie. En 1989, l’effondrement des régimes communistes est ainsi venu clore une longue séquence colorée par la croyance dans les potentialités émancipatrices du socialisme. Après la fin d’un espoir qui avait marqué une partie du XXe siècle, la chute du mur de Berlin a créé dans les esprits une puissante onde de choc, jetant le discrédit non seulement sur les expériences concrètes, mais sur le récit lui-même : « Toute l’histoire du communisme s’est trouvée réduite à sa dimension totalitaire et sous cette forme, elle est apparue comme une représentation partagée, la doxa du début du XXIe siècle », relève Enzo Traverso. C’est sur l’idée même de révolution qu’a rejailli alors le renversement de la promesse de libération en symbole d’aliénation. Si bien que la vision téléologique de l’histoire, qui permettait de métaboliser les échecs, est entrée en crise.

Panne de libido

En achevant de refermer la page des possibles, les événements de la fin des années 1980 ont donc produit un deuil pathologique. Car depuis, la gauche n’a jamais retrouvé sa libido. Aucun autre objet d’amour n’est venu combler la perte. Et le déni de tristesse participe de la paralysie : « La défaite devient plus lourde et durable quand elle est refoulée. Pour que la mélancolie puisse nous guider de façon efficace, consciente, responsable, elle doit être reconnue comme un sentiment légitime », prévient Enzo Traverso. Mais « il faut avoir fait beaucoup de chemin [...] pour s’avouer malheureux », précise le philosophe Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique [4]. Car selon lui, une fois l’idée de malheur installée, « celle-ci ne laisse plus que deux possibilités : la lutte ou l’effondrement ».

Devant ce chagrin en forme d’impasse, les organisations politiques de gauche ont aussi une responsabilité : autrefois capables de convertir les émotions populaires en mobilisations collectives, elles s’y évertuent aujourd’hui sans grand résultat. « Les organisations politiques jouent un rôle essentiel en proposant une boîte à conceptualiser le monde qui procure des mots, un langage et un cadre d’explication cohérent à des phénomènes et rapports sociaux vécus et observés, pour les rendre intelligibles et leur donner un sens excluant le fatalisme ou l’indignité personnelle », analyse Florence Johsua. Ainsi le service d’ordre de la LCR des débuts était-il, selon elle, « un rouage organisationnel capable de convertir la peur et la colère en puissance d’agir, dirigée contre un ennemi politique générique ».

Dans l’absolu, les organisations devraient donc pouvoir transformer des affects paralysants en émotions mobilisatrices. Mais coincées entre un passé au goût amer et un futur que personne n’arrive à dessiner, elles n’y parviennent plus. Voire, elles rechignent souvent à s’emparer de cette dimension émotionnelle, exception faite des mouvements féministes ou LGBT, lesquels ont fait de la fierté associée à la colère un moteur de mobilisation politique. En revanche, souligne Isabelle Sommier, « cette dimension est moins assumée par la tradition viriliste liée au mouvement ouvrier ». Un tel registre a aussi longtemps été éludé, voire disqualifié par la recherche scientifique. Ce qui n’a sans doute pas aidé. « Au début, l’histoire des émotions était marginalisée. C’était un sujet associé au féminin et à l’irrationalité », rappelle l’historienne Arlette Farge.

Pour certains, ce discrédit était lié aux modèles d’analyse marxistes et structuralistes qui ont dominé jusque dans les années 1980. « Le gros reproche que les sciences sociales adressent aux émotions, c’est de dépolitiser la réflexion, ajoute l’historien Guillaume Mazeau [5]. Pour certains chercheurs, étudier le rôle de celles-ci serait le signe du désarmement idéologique de la gauche. En gros, nous aurions renoncé aux grandes explications par les idées et le social. » Pour d’autres, il tient davantage à une philosophie rationaliste héritée du XVIIIe siècle. « Une partie de la gauche est restée très attachée à une vision de la politique issue des Lumières, elle défend l’idée d’un citoyen éclairé et raisonnant. Mais cette posture tient aussi aux transformations sociologiques des militants de gauche qui sont aujourd’hui extrêmement diplômés et plus enclins à mettre à distance l’expérience sensible », suggère le sociologue Joël Gombin, spécialiste du vote Front national.

Retrouver le sens de l’émotion

Quoi qu’il en soit, un tel refoulement a offert un boulevard à la droite et à l’extrême droite, désormais en mesure de configurer la palette des passions dominantes et potentiellement dangereuses. À commencer par la peur et ses corollaires : la haine de l’autre et le repli sur soi. Ainsi, au côté du registre compassionnel de « la France qui souffre » entonné par de nombreux candidats à la présidentielle, de Nicolas Sarkozy à Alain Juppé, le contexte des attentats est venu renforcer celui d’une France terrorisée. D’un côté, on assiste à la mise en scène d’une souffrance à l’état brut, dépolitisée, qui traverse le lexique des gouvernants depuis les années 1990 : « Les inégalités s’effacent au profit de l’exclusion, la domination se transforme en malheur, l’injustice se dit dans les mots de la souffrance, la violence s’exprime en termes de traumatisme », observait l’anthropologue Didier Fassin dans La Raison humanitaire. D’un autre côté, les politiques prétendent comprendre l’angoisse des Français : au premier plan chaque fois que surgit une crise profonde, celle-ci est aussi pour partie une fiction utile qu’on ne cesse de recycler depuis la légende de la « peur de l’An mille » décrétée par l’église chrétienne au XIe siècle.

Aidé par les événements récents, le Front national excelle à traduire la peur en haine contre les réfugiés et les musulmans. C’est également le ressort communicationnel de Robert Ménard, élu avec le soutien du FN à Béziers, qui a fait imprimer des affiches au message anxiogène : « Ça y est, ils arrivent… les migrants dans notre centre-ville ! » Mais toute la subtilité rhétorique de Marine Le Pen tient à la capacité qu’elle a de faire cohabiter un tel ressentiment avec des émotions positives liées au progrès, comme l’espoir et l’enthousiasme, captées à son profit. « L’idéologie politique ne relève pas d’un discours intrinsèquement rationnel. Dès lors, on est bien obligé de constater que la capacité à produire des récits du monde qui donnent sens à l’expérience quotidienne des individus, appuyée sur des émotions, est aujourd’hui du côté des droites extrêmes, et pas tellement des gauches alternatives », résume Joël Gombin. « La colère de l’extrême droite peut aujourd’hui être dite après avoir été longtemps refoulée, ce qui lui donne une grande puissance. À gauche, on est en manque de prise de responsabilité collective », complète Arlette Farge. Signe du succès de cette stratégie, la parole raciste, qui trouve des relais dans les figures d’Éric Zemmour ou d’Alain Soral, s’est banalisée…

Reste à savoir comment reprendre la main. L’exercice est difficile, mais il n’est pas sûr qu’abandonner le terrain des émotions à ses adversaires politiques soit la bonne solution. « Un des enjeux pour la gauche, c’est de savoir quoi faire de cette peur qui est instrumentalisée par la droite et l’extrême droite, et qui gouverne même une portion du Parti socialiste », rétorque Guillaume Mazeau. Pour lui, « la possibilité d’imposer ses idées dans le champ politique dépend d’une capacité à universaliser ses émotions, à les faire partager, à donner de la chair à des principes abstraits. Les affects permettent de créer du commun ». Le jeu en vaut la chandelle.

 

Marion Rousset

Notes

[1] Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), éd. La Découverte

[2] Georges Didi-Huberman, Peuples en larmes, peuples en armes. L’œil de l’histoire 6, éd. Les éditions de Minuit

[3] Florence Johsua, Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement, éd. La Découverte

[4] Frédéric Lordon, Les Affects de la politique, éd. Seuil

[5] Guillaume Mazeau, dans Histoire des émotions, tome 1, éd. Seuil

 

Publié le 06/08/2019

Il y a 89 ans naissait Pierre Bourdieu.

(site monde-diplomatique.fr)

Selon le sociologue, militant pour un savoir engagé, le rôle des chercheurs est « de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d’action. ». Un mouvement social qui résisterait à la « colonisation mentale » de l’impérialisme symbolique porté par une nouvelle vulgate planétaire qui fait apparaitre la mondialisation comme une nécessité naturelle.

La nouvelle vulgate planétaire

par Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant 

 

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes », « ethnicité », « minorité », « identité », « fragmentation », etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux — Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation »

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire », et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme », terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous », corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique », alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’Etat.

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme », qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités », alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle », des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation », qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire « Irrésistibles « business schools » »). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

MARCHÉ

ÉTAT

liberté

contrainte

ouvert

fermé

flexible

rigide

dynamique, mouvant

immobile, figé

futur, nouveauté

passé, dépassé

croissance

immobilisme, archaïsme

individu, individualisme

groupe, collectivisme

diversité, authenticité

uniformité, artificialité

démocratique

autocratique (« totalitaire »)

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie », qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic)  », convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) ». Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

Sociologue, professeur au Collège de France.

Loïc Wacquant

Professeur à l’université de Californie, Berkeley, et à la New School for Social Research, New York.

Publié le 05/07/2019

Un « Big Bang » pour quoi faire ? Retour sur le meeting au Cirque Romanès

(site revolutionpermanente.fr)

Dimanche, le « Big Bang » avait lieu au Cirque Romanès. Depuis le revers de LFI aux européennes, Clémentine Autain et Elsa Faucillon multiplient les appels à « fédérer la gauche ». Si des représentants de la gauche politique et syndicale ont bien répondu présents, l’initiative est cependant restée limitée des mots mêmes de participants. Les objectifs du « bigbang », quant à eux, étaient clairement assumés : être prêt pour les élections municipales.

Au programme de cette journée, trois heures de discussions qui ont réuni plus de 400 personnes sous le chapiteau du Cirque Romanès, mêlant militants associatifs et politiques, intellectuels, représentants d’organisations politiques et syndicales, avec la présence particulièrement remarquée du secrétaire confédéral de la CGT, Philippe Martinez.

Parmi les politiques présents, Pauline Graulle de Mediapart recense : « Les communistes unitaires – le député Stéphane Peu ou l’ex-eurodéputée Marie-Pierre Vieu – et, plus étonnant, un communiste dit « identitaire » – Igor Zamichiei. Mais aussi quelques représentants d’Europe Écologie-Les Verts – l’élu de Paris Jérôme Gleizes ou la sénatrice, égérie des gilets jaunes, Esther Benbassa –, des camarades de Benoît Hamon – l’ex-ministre de François Hollande Dominique Bertinotti, et Guillaume Balas. Sans oublier Olivier Besancenot, du NPA, qui depuis un an hurle dans le désert pour appeler au réveil de la gauche face à Macron et Le Pen. »

D’où vient le « Big Bang », quels sont ses objectifs ?

Début juin, dans le sillage du résultat des élections européennes, Clémentine Autain (député LFI du 93) et Elsa Faucillon (député PCF du 92), lançaient ensemble un appel à un « Big Bang de la gauche écologique et sociale » visant à réunir les forces qui se reconnaissent derrière un projet de « gauche » pour proposer une « perspective émancipatrice qui puisse fédérer les colères et les aspirations autour d’un projet politique de profonde transformation de la société » dans un contexte où la gauche apparaît « en miettes ».

Un « Big Bang » qui sonne comme un appel à l’union de la gauche, mais pas « à la papa » comme s’en défend Elsa Faucillon. Pour les politiques et militants réunis, il s’agit de proposer une alternative pour infléchir la stratégie « populiste de gauche » portée par la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon en tête, mais aussi d’interpeler Yannick Jadot, le leader d’EELV, qui serait bien tenté de partir seul en échappée.
En somme, l’objectif premier du « big bang » est de peser pour « fédérer la gauche » en vue notamment des prochaines élections comme l’affirme Clémentine Autain : « l’objectif du big bang n’est pas de construire des listes aux municipales mais on tentera de faire en sorte qu’il y ait moins d’éparpillement, que la gauche mène des listes communes ».

Un « big bang » électoral sans un big-bang des luttes ?

Si l’objectif semble centralement électoral, sous le chapiteau, se succèdent micro les interventions faisant référence au mouvement des Gilets jaunes, et de nombreux représentants des « mouvements sociaux » ont été conviés. Tout au long de la journée interviendront ainsi un représentant du Comité Gonesse, Aurélie Trouvé de Attac, Youcef Brakni du Comité Adama, un militant de Pas Sans Nous ou encore Christophe Prudhomme, médecin urgentiste venu parler du mouvement qui secoue les SAU de France ou Léna Lazard de Youth For Climate. De même, différents syndicalistes prennent la parole, comme Zora Abdallah de la CGT Carrefour ou une ancienne déléguée du personnel de GM&S.

Cependant, force est de constater que si Elsa Faucillon affirme que le « Big bang » doit « lutter contre l’éparpillement » et jouer un rôle de « catalyseur » la question de comment regrouper l’avant-garde qui lutte actuellement, ainsi que la discussion d’un plan de bataille commun visant à faire converger les différents secteurs en lutte à la base, n’a en aucun cas été le sujet de la discussion, se bornant au strict aspect électoral, avec l’enjeu des regroupements possibles pour 2020.

Un certain décalage à l’heure où la radicalité des Gilets jaunes contre l’Etat et ses institutions alimente, sans qu’ils convergent pour le moment, la lutte des hospitaliers en grève ce 2 juillet, et des enseignants en lutte contre Blanquer. En ce sens, l’absence quasiment totale du mouvement des Gilets jaunes dans l’événement est marquante.

Pour seule représentation, la mobilisation qui dure depuis bientôt 8 mois a eu le droit à la projection d’une vieille interview de Geneviève Legay, tournée juste avant que celle-ci soit jetée au sol par un policier à Nice. De même, si beaucoup font référence au mouvement, c’est avant tout pour déplorer que celui-ci n’ait pas été capitalisé par la gauche lors des élections européennes. Pour la « gauche » qui s’exprime ici, la séquence lutte de classe semble déjà refermée, et les perspectives qui se dessinent sont centrées autour des seules perspectives électorales.

Une impression que confirme Clémentine Autain lors de sa prise de parole. Invitant à réinvestir les valeurs de la République ainsi que la notion de « gauche », qu’il s’agit « de remplir, pas de brandir », elle explique que les élections municipales constitueront l’occasion d’expérimentations de listes communes. « Il ne s’agit pas de faire une liste de plus, mais des listes en moins » résume-t-elle, sans « caporalisation ». Le sujet de la discussion a le mérite d’être clair : la question est bien de peser dans le rapport de force pour une « union de la gauche » relookée en vue des présidentielles comme l’affirme Clémentine Autain : « nous poursuivrons le travail, pour avoir en 2022 la meilleure proposition contre le dangereux duel entre pouvoir en place et extrême droite ».

« Discuter des luttes » sans discuter de la stratégie de Martinez ? Une gageure !

Un tropisme électoral qui explique que, si le débat entre « stratégie populiste » et « union de la gauche » est évoquée de nombreuses fois au cours de la journée, notamment lors de la discussion opposant un journaliste de Regards et un représentant du média Le Vent Se Lève, le bilan du mouvement des Gilets jaunes ne fera en revanche l’objet d’aucune table-ronde ni de véritable discussion. Les leçons stratégiques de 7 mois de luttes semblent ici d’un intérêt moindre que la réflexion sur la ligne à adopter pour les prochaines élections.

L’échec de la gauche radicale aux européennes n’aurait-il aucun lien avec la faiblesse de son intervention dans la lutte de classe ? Le silence de la plupart des représentants de la gauche qui intervienne semblent le dire, à l’exception de Olivier Besancenot qui résume : « Quand on loupe ce type de rendez-vous dans la lutte de classe, on loupe les rendez-vous politiques derrière. » et appelle la « gauche radicale » à assumer d’avoir manqué le « grand rendez-vous » des Gilets jaunes.

Philippe Martinez ferme quant à lui immédiatement toute possibilité de discussion sur la stratégie de la CGT au cours du mouvement des Gilets jaunes. « Nous n’avons pas besoin de conseillers spéciaux pour savoir comment organiser la lutte » explique ainsi le secrétaire général de la CGT, applaudi par une partie de la salle, avant d’évoquer l’importance de « se parler pour faire des choses ensemble. » Une interdiction de critique qui ne sera bravée par aucun intervenant, y compris Olivier Besancenot qui revenait pourtant récemment, lors d’un meeting du NPA, sur la stratégie délétère des journées « saute moutons » avant de rebrousser chemin et de minorer dans la foulée la responsabilité des directions syndicales dans le mouvement des Gilets jaunes.

L’impasse d’un "Big Bang" sur un terrain purement institutionnel

Par-delà les débats de « ligne » stratégique à porter, c’est donc bien sur le terrain des urnes, le terrain purement institutionnel que l’« unité de la gauche » proposée dans le « Big Bang » semble se dessiner.

Pourtant, alors que les Gilets jaunes ont impacté profondément la situation politique, ce sont les brèches ouvertes par le mouvement qu’il conviendrait de chercher à approfondir, de même que les tendances à la radicalité, que l’on observe aujourd’hui à l’état embryonnaire chez les enseignants ou les hospitaliers.

Dans un contexte international éruptif, ce n’est pas à partir d’une énième « union de la gauche » que la « gauche radicale » pourra se « recomposer », mais plutôt en travaillant centralement à partir du terrain de la lutte des classes, en s’appuyant sur la radicalité montrée par les Gilets jaunes pour la lier avec le mouvement ouvrier organisé et les luttes actuelles comme le mouvement des hospitaliers et des enseignants.

Publié le 18/06/2019

Européennes : de la montée de l’extrême-droite à une autre perspective
de : Eve76
 

(site bellaciao.org)

Il faut replacer les résultats aux européennes dans leur contexte et leur spécificité de scrutin de listes. Concernant ceux de la France insoumise, il était illusoire d’espérer que la montée de la logique de rupture, portée par Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles, allait se poursuivre au Européennes.

Il faut cependant repérer les tendances lourdes à travers les résultats volatiles. Les résultats de la liste Jadot, avec 13,48 % est certes supérieur à celui d’EELV en 2014 (8,14 %) mais inférieur à celui de 2009 (16,28 %) ; ce score fut ramené en 2012 aux 2,31 % d’Eva Joly.

Concernant la France insoumise, le score de 2019 est quasi équivalent aux résultats du Front de gauche aux européennes de 2009 et 2014, et ce sans les voix qui se sont portées sur la liste du parti communiste (2 %). On peut penser qu’une liste commune des anciens partenaires du Front de Gauche aurait permis au moins une faible progression.

On peut tout incriminer pour expliquer cette stagnation. Peut-être aurait-il mieux valu choisir une tête de liste à laquelle les classes populaires aurait pu mieux s’identifier, plutôt qu’une porte-parole d’ONG ; il n’est bien sûr pas question de remettre en cause le dynamisme et l’investissement dans la campagne de Manon Aubry, qui aurait eu toute sa place dans le « peloton de tête » des candidats, mais n’avait pas le profil sociologique idéal pour incarner la liste.

Mais ce surplace la France insoumise reste inquiétant face à la tendance lourde de la montée de l’extrême droite. Après l’apparition du Front National aux européennes de 1984 (10,95 %) un deuxième décollage a eu lieu entre 2012 et 2014 : 17, 90 % aux présidentielles ; 24,86% aux Européennes de 2014. Le score de 2019 (23,34 %) confirme l’installation du phénomène.

Le grand désarroi

Cette montée traduit le désarroi devant l’évolution du monde. Ballottés de la droite à la gauche « classique », qui n’ont en rien amélioré leur sort, nombres de citoyens se sont tournés, paradoxalement, vers ceux que la diabolisation désignent comme les champions de l’anti système, du refus du monde tel qu’il est. Les campagnes pour révéler le vrai visage du Rassemblement National et démonter ses mensonges n’ont pas eu les résultats escomptés.

De plus, la montée de l’extrême-droite ne se mesure pas uniquement par les scores du RN. Le pire est probablement la reprise des thèmes de discours et des pratiques politiques par les partis « classiques », pensons à Manuel Valls, aux dérives de LR, à la dissolution de l’Etat de droit et à la perte de tout repère moral par LERM et son promoteur.

Par ailleurs, le divorce total entre les promesses électorales et la réalité des politiques menées a fait perdre le sens des mots, a brouillé la compréhension du monde et rend ardue la possibilité de forger sa propre opinion.

La montée de l’extrême-droite et le reflux du camp qui prône la rupture et l’alternative ne concerne pas que la France. Le groupe GUE-GNL a perdu plus de 10 élus et dans plusieurs pays la liste a été purement et simplement balayée.

Tout ceci incite à prendre de la distance avec les explications superficielles qui prétendent rendre compte de la différence de score entre 2017 et 2019. Des problèmes de démocratie interne ont pu jouer un certain rôle mais la racine du problème n’est pas là.

Pour être en mesure d’apporter des réponses à ce désarroi, il faut comprendre à quel point 40 ans d’évolution du capitalisme ont transformé le monde. La libre circulation des capitaux et l’ouverture des frontières ont mis en concurrence des travailleurs du monde entier. En France, ce qui reste de notre industrie est à la portion congrue. L’économie de services ne peut compenser les pertes subies. Elle donne lieu à des emplois valorisés et bien payés à une classe aisée qui choisit d’habiter là où elle veut, parmi ses pairs, et trouve le monde de Macron à sa convenance. La classe moyenne traditionnelle–enseignants, travailleurs sociaux soignants…–est sérieusement malmenée et voit son horizon s’obscurcir. Les autres se répartissent entre des emplois de services où ils sont interchangeables, la précarité et le chômage.

L’emploi industriel qui subsiste ne donne guère lieu à des emplois pérennes et encore moins à des collectifs soudés de travailleurs. Les entreprises sous-traitantes, qui pressurent les travailleurs pour en tirer leur bénéfice, sont fragile face à leurs donneurs d’ordre qui eux empochent l’essentiel de la plus-value.

Le capitalisme a organisé le monde pour se mettre à l’abri des luttes sociales. Partout dans le monde, les classes populaires se sont défendues dans des cadres nationaux alors que le capital s’accapare et organise le monde à son profit. Nos schémas de pensée n’ont pas intégré cet état de fait et nous en payons le prix.

Plutôt qu’un big-bang, des pistes de réflexion et de travail

Après des décennies de retard sur le capital, avons-nous réellement les moyens de réaliser un « big bang » ?

Encore faudrait-il faire porter notre volonté de renouvellement au niveau où elle mérite de l’être. Ce qui manque le plus cruellement, c’est la pertinence d’un projet.

L’Avenir en commun est une avancée mais elle n’est pas suffisante. Ce programme a une cohérence, propose des éléments de rupture significatifs avec le fonctionnement dominant, avance des pistes de pour reconfigurer le monde. Le problème est que ce qui pourrait être une base de départ très intéressante est présenté comme un document abouti et achevé, sur lequel il n’y a plus à revenir. Il suffirait de le populariser et de faire élire les candidats FI qui vont le mettre en œuvre. Les processus participatifs (ateliers législatifs…) semblent très contrôlés. En tout cas on ne peut pas dire que ces thèmes fassent l’objet d’une large appropriation. C’est dommage, car des thèmes comme la planification écologique, le protectionnisme solidaire (qu’on ferait mieux d’appeler la régulation solidaire des échanges) sont des notions clés pour construire un avenir différent, et qui mériteraient d’être davantage élaborés.

Une des façons de changer nos méthodes politiques, c’est assurément de s’arrimer au concret. Les grandes discussions autour de la notion de « populisme », par exemple, risquent de ne pas apporter grand-chose tant chacun met ce qu’il veut dans cette notion floue. Revenir au concret, c’est dire comment on modifie la réalité, ce que l’on défait et ce que l’on refait, pour commencer à reprendre le pouvoir sur nos vies. Cela semble évident, et pourtant… Comme l’écrit Jean-Claude Mamet : « La question est : est-ce que cela suffit d’être solidaires ? Le vrai engagement politique commun serait de prolonger la solidarité élémentaire par des propositions politiques : sur les services publics européens, sur les priorités écologiques, sur la démocratie. Mais là, il n’y a plus personne ! (…) L’offre politique doit être enracinée dans l’action, sinon elle court le risque du projet en surplomb auquel il faut se rallier, sans être appelé à coconstruire. L’émancipation implique la participation à la fabrique du politique. »[1]

Cette fabrique du politique par des enjeux concrets se fait à plusieurs niveaux. Les prochaines municipales mettent en avant des enjeux liés à la vie quotidienne. Excellente occasion d’aller à la rencontre des abstentionnistes, de ceux qui pensent que « les politiques, ce sont tous les mêmes », et de leur suggérer, justement, de se mêler directement de leurs affaires.

D’autres enjeux concernent les territoires : comment y construire une autre économie, répondant aux besoins humains et écologiquement soutenables ? Ceci implique de réfléchir en termes d’activités, mais aussi de planification, de socialisation du crédit (dont il faudrait réfléchir aux modalités pratiques).

Un niveau supérieur met en jeu la solidarité internationale. La mise en place des accords de libre-échange, avec les clauses des tribunaux d’arbitrage, piègent totalement la démocratie, en transformant les Etats en aménageurs de terrain de jeux pour multinationales et en interdisant de facto la prise en compte des intérêts des populations. Ces attaques frontales devraient donner lieu à des luttes communes et à l’établissement de liens transnationaux durables, d’une manière beaucoup plus large qu’aujourd’hui. La remise en cause de l’emprise capitaliste devrait être associée à la projection d’une autre conception du monde. Dire qu’un « autre monde est possible » n’est qu’un slogan creux si cette proposition n’est pas ensuite déclinée concrètement.

Il faut nous saisir de ces questions. La réappropriation du monde pour le bien de l’humanité entière impose de penser l’interdépendance des territoires (la reterritorialisation n’est pas l’autarcie). Comment sortir de la division internationale du travail, et de la division internationale des processus productifs imposées par le capitalisme en fonction de ses intérêts ?

Ce n’est pas parce que l’on est au creux de la vague qu’il faut manquer d’ambition, de vision de l’avenir, bien au contraire. Plus que jamais, l’imagination d’un monde différent doit être au pouvoir.

 

Publié le 17/06/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

Loïc Le Clerc (site rgards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Après la liberté de la presse, quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la justice ?

Article 64 de la Constitution : « Le Président de la République est garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire »

Dans l’épisode 1 de cette série sur « Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ? », nous vous parlions du rapport malsain qu’entretient le chef de l’Etat aux médias. Depuis, le hasard faisant bien les choses, la Macronie nous a d’elle-même trouvé une transition. Alors que plusieurs journalistes se voyaient convoqués par la DGSI – que cela concerne la vente d’armes à l’Arabie saoudite ou l’affaire Benalla –, Emmanuel Macron lui-même arguait à ce propos que « la protection des sources, c’est très bien, mais il y a la protection de l’Etat et une réserve qui doit prévaloir ». De son côté, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, justifiait cette entrave au secret des sources comme ceci : « Les journalistes sont des justiciables comme les autres ». Or, c’est faux. Et ce n’est certainement pas au pouvoir exécutif d’en décider. Tout un symbole.

Fouler du pied une liberté fondamentale, la liberté de la presse, au nom de la défense de l’Etat, la ficelle semble bien grosse. Ce qui nous amène à la question suivante : Emmanuel Macron est-il un danger pour la justice ?

Le principal coup a été porté le 23 mars dernier, avec l’adoption de la réforme de la justice. C’est plus qu’une profession qui s’est élevé contre ce texte de loi, c’est tous les acteurs du monde de la justice, qu’ils soient magistrats, greffiers, avocats ou qu’ils viennent de la « société civile ». Fidèle à sa méthode, l’exécutif n’aura discuté avec personne. C’est qu’on ne négocie pas avec Emmanuel Macron. La loi, c’est lui.

La justice version start-up nation

En France, le budget consacré à la justice est de 7 milliards d’euros annuel, pour environ 30.000 fonctionnaires de justice, 70.000 avocats et 8500 magistrats en exercice – soit autant de magistrats qu’au XIXème siècle. Sauf que depuis 200 ans, la population française a grandement augmenté, ainsi que le nombre de litiges. Mais au-delà du manque de magistrats, ces derniers souffrent de la diminution perpétuelle du nombre de fonctionnaires de justice, greffiers en tête. Une juge exerçant en Seine-Saint-Denis, sous couvert d’anonymat, nous raconte qu’elle change de greffier toutes les semaines, quand elle en a un à ses côtés… En fait, tout est sous-dimensionné : le personnel, les bureaux, le matériel informatique, etc. Comme un signe du temps, le nombre d’arrêts-maladie est en hausse au sein des acteurs de la justice. Moins d’argent, moins de gens, moins de temps. Un juge peut-il décemment rendre la justice avec la même clairvoyance quand il rend sa décision au bout de la nuit, après une journée à voir défiler les affaires ?

Emmanuel Macron fait-il pire que ses prédécesseurs ? « Il est dans la continuité, nous explique Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature. C’est une extension sans fin de l’idéologie sécuritaire. Sa spécificité est dans la manière de présenter les choses de façon simple, moderne et pragmatique, sous-couvert d’une soi-disante absence d’idéologie. La ministre de la Justice nous a même dit qu’elle voulait faire une loi "débarrassée des oripeaux de l’idéologie". » C’est que le Président veut aller plus loin, intensifier le travail de démantèlement de la justice. A l’instar de tout service public, il a entrepris une vaste opération de privatisation de la justice, avec pour justification… l’état laborieux du service public.

Pour Katia Dubreuil, ce « sous-dimensionnement structurel du budget de la justice » n’est pas neutre : « On barre l’accès au juridiction, afin que le juge soit moins saisi et qu’il y ait moins d’affaires. Mais comme il faut quand même traiter ces contentieux, on passe par le privé. » En effet, auparavant, certains contentieux se réglaient au tribunal d’instance, parfois sans avocat, de toute façon sans frais. Désormais, des « plateformes » pourront servir de lieux de médiation des conflits. En matière familiale ou concernant le droit du travail, c’est de plus en plus à la mode. En soi, la médiation n’est pas un problème. Sauf quand il passe du statut de service public à celui de marché. Car ces plateformes seront gérées par des entreprises privées. Aux dires de Laurence Roques, présidente du Syndicat des avocats de France, « c’est très simple : la neutralité du juge en tant que service public, même apparente, n’existera plus ».

Illusion de modernisme

Sachez-le, Emmanuel Macron veut valoriser la justice de proximité. Il veut faire rentrer la justice dans les foyers. Quelle audace ! Sauf que, on commence à en avoir l’habitude, ses actes sont antinomiques de ses paroles. Comment compte-t-il s’y prendre ? Par la suppression des tribunaux d’instance (concentrés en un tribunal par département) et par le numérique. Plus loin et en même temps plus près ?

Par la dématérialisation, non seulement le service rendu n’est pas le même, mais cela aggrave nécessairement les inégalités sociales. D’après le Défenseur des droits, 25 à 30% des Français sont en situation de fracture numérique. Quant à ceux qui maîtrisent les outils numériques, ils se retrouverons seuls face au vocabulaire juridique avec toutes les difficultés que cela comprend. « Cette rationalisation des procédures remet en cause l’accès au juge et la garantie du procès équitable », souligne Dominique Noguères, vice-présidente de la LDH. Pour couronner le tout, « rien n’est prêt pour l’ouverture de la saisine en ligne de la justice. Les moyens informatiques, les logiciels, etc., la justice est à l’âge préhistorique », lance Katia Dubreuil.

Par la centralisation, la justice perd un peu plus sa fonction de service public. Les tribunaux d’instance étaient des lieux où chacun pouvait venir déposer son dossier, expliquer son histoire avec ses mots, obtenir l’aide d’un greffier pour remplir les formulaires et rencontrer un juge, le tout sans frais de justice. Laurence Roques ne cache pas son agacement :

« Sous prétexte de recentrer le juge sur son cœur de métier – les beaux dossiers –, on met la justice du quotidien à la marge. Et le justiciable, il ira voir ailleurs ! Leur grande idée, que ce soit avec le numérique ou la territorialité des tribunaux, c’est de fermer des lieux de justice sans le dire, et surtout de diminuer le nombre de fonctionnaires. »

Pour résumer, non seulement la justice de proximité s’éloigne – avec l’illusion inverse via le numérique – mais elle devient aussi payante. Les questions qui se posent sont les suivantes : les justiciables pourront-ils toujours avoir accès à un juge ? La justice devient-elle un luxe ? La justice se rend-elle toujours « au nom du peuple français » lorsqu’elle est privatisée ? « Le risque c’est que la justice ne joue plus son rôle d’institution qui aide à la paix sociale », déplore Katia Dubreuil. De son côté, Laurence Roques craint surtout que l’« on crée des zones de non-droit. Comme pour la santé, il y a ceux qui auront les moyens d’être bien soignés et les autres. »

Un jour, l’indépendance du parquet…

Emmanuel Macron, ça n’est pas que des mots et des actes, c’est aussi un style. On ne développera pas ici l’éternel problème de la non-indépendance du parquet – dont le rattachement à la Chancellerie autorise tacitement la suspicion du parquet « aux ordres ». Katia Dubrueil constate « une utilisation assez maximaliste des textes qui permettent ce lien avec le parquet ». L’exemple le plus flagrant a été la nomination du procureur de Paris. Edouard Philippe a ostensiblement mis en scène ses entretiens avec les candidats, souhaitant que le futur procureur soit « en ligne et à l’aise » avec l’exécutif.

Ça se passe comme ça, en Macronie. « La façon dont le pouvoir conçoit ses relations avec la justice est très problématique », juge Katia Dubreuil. Elle est d’autant plus inquiète qu’« avec l’extrême droite aux portes du pouvoir, et Emmanuel Macron qui se présente comme le seul rempart, il y a une difficulté à expliquer que c’est bien le pouvoir en place met en place des mesures dont l’idéologie est extrêmement régressive ».

Certains en viennent à regretter le temps où Sarkozy s’en prenait à eux. Il était dans la provocation, mais cela avait le mérite de provoquer une réaction. « Avec Macron, c’est beaucoup plus insidieux », nous glisse une magistrate, déplorant « l’entreprise de déstabilisation de tout ce qui se rattache aux idéaux de la République. Ça n’est pas un dégât collatéral, c’est un projet de société bien pensé. » Un projet de société qui n’aura pour seule conséquence qu’une justice injuste.

 

Loïc Le Clerc

Prison : vous avez dit laxisme ?

52.000 détenus en 2002. 72.000 aujourd’hui, pour 61.000 places de prison. Le ratio augmente beaucoup plus vite que la population française. Et d’aucuns qualifient cela de « laxisme »… En parallèle, on constate une baisse du nombre de saisine des juges d’instruction. Ces deux données mises côte-à-côte indiquent une seule chose : la France incarcère plus pour des faits moins graves que par le passé. En effet, en matière criminelle, la saisine du juge d’instruction est obligatoire. CQFD.

La question de la détention provisoire est centrale. En avril dernier, on dénombrait 20.000 prévenus derrière les barreaux des maisons d’arrêt. Ici, le taux de surpopulation carcérale est de 140%. En comparaison, dans les centrales (peines supérieurs à 10 ans), il n’y a pas de surpopulation. Pour Marie Crétenot, responsable du plaidoyer à l’Observatoire international des prisons, « rien qu’avec des aménagements de peine – pour les 19.000 personnes emprisonnées pour une peine de moins d’un an –, on règle le problème de la surpopulation carcérale ».

La difficulté avec Emmanuel Macron et ses semblables, c’est qu’ils sont « très forts en communication, explique Marie Crétenot. Au moment de la réforme de la justice, ils ont sorti de nulle part le chiffre de 8000 détenus en moins grâce à cette loi – ce qui est faux. Et en même temps, ils annoncent la création de 15.000 places de prison. » Sophie Chardon, vice-présidente du Genepi, est lasse : « Plus on construit de places de prison, moins on aménage les peines, plus on enferme. C’est juste logique. Dire le contraire est un mensonge. »

La force du « et en même temps ». Et ses ravages sur les vies humaines. La prison en France, on pourrait la résumer en trois points : 1/ la dégradation des conditions de travail des fonctionnaires de justice, qui se traduit par une dégradation des droits des justiciables. 2/ la surpopulation carcérale, la France est le troisième pire pays d’Europe, après la Macédoine et la Roumanie. 3/ en 2018, il y a plus de 130 morts en prison. En 2019, on est déjà à 25.

 

L.L.C.

 

Publié le 11/06/2019

Qu’est-ce que le pop-fascisme ? - Marcello Tarì

Sur La contre-révolution de Trump

lundimatin#195, (site lundi.am)

 

Dans le pays où j’écris, le livre de Mikkel Bolt Rasmussen La contre-révolution de Trump, tout juste traduit et publié par les Éditions Divergences, apparaît comme une précieuse image-diagnostic de notre présent (ndlr : voir à ce propos l’entretien avec M.B.Rasmussen que nous publiions il y a deux semaines sur lundimatin). L’Italie, en fait, présente aujourd’hui en Europe un intérêt particulier pour qui observe l’extrême-droite de gouvernement. Le ministre de l’Intérieur Salvini, qui apparaît, si ce n’est comme le véritable chef du gouvernement italien, du moins comme le poids qui fait pencher la balance, est la parfaite expression du modèle trumpien que Rasmussen dissèque dans son texte : la façon de se présenter, les mots d’ordre, la police comme moyen principal du gouvernement des populations, le mépris des règles formelles, l’utilisation sans scrupules des réseaux sociaux, l’interventionnisme sur tout et n’importe quoi, le racisme comme unique arme de propagande ou presque, la polémique anti-élites, sont des éléments qui unifient effectivement au niveau global l’action politique de l’extrême-droite de gouvernement.

Les raids anti-migrants des petits groupes néofascistes italiens ne sont désormais pas grand chose de plus que du folklore comparés à l’action gouvernementale, qui s’est donné pour but d’en réaliser personnellement les contenus à l’intérieur d’un cadre parfaitement capitaliste et souverainement démocratique. Toute la vieille rhétorique du vieux néofascisme – les héros, les valeurs éternelles, la communauté organique, la mystique antimoderne, etc. – attendrirait presque, devant ce fascisme ultra-capitaliste, par son aspect totalement outdated. Et cela vaut aussi pour la rhétorique antifasciste, évidemment.

Des États-Unis à la France, du Brésil à la Pologne et de l’Italie à l’Angleterre, il s’est formé ces dernières années une internationale férocement contre-révolutionnaire qui dispose d’un agenda, d’une vision et d’un langage communs, c’est-à-dire d’une stratégie globale. Toutes les choses qui font défaut à la gauche moribonde mais qui, il faut le dire, ont aussi souvent du mal à être perçues comme quelque chose de nécessaire par les mouvements antisystèmes : de là, une des raisons pour lesquelles le capitalisme fasciste semble partout rencontrer un vent favorable.

L’aspect le plus intéressant du livre de Rasmussen ne consiste cependant pas dans la démonstration de cette évidence qu’est l’installation d’un certain « fascisme tardif » mais, d’une part, dans l’analyse de cette affirmation gouvernementale de l’extrême-droite comme élément essentiel d’un processus de contre-révolution mondiale, c’est-à-dire comme réaction au cycle de lutte de 2010-2011 – d’Occupy aux Printemps Arabes et des Indignados aux luttes des afroaméricains – et, d’autre part, dans le fait de ne pas séparer la question du fascisme de celle de la démocratie.

La question, en particulier, à laquelle je crois que ce livre contribue à donner des réponses est la suivante : comment est-il arrivé que la puissance des mouvements et des insurrections qui ont parcouru le globe au début des années 2010 paraît avoir été d’abord débordé puis en partie à vrai dire soumise à la vague noire qui partout nous submerge ?

Le fait que l’auteur, en plus d’être un militant communiste, soit un historien de l’art n’est pas étranger à sa capacité d’interpréter la nouvelle esthétisation de la politique comme part essentielle de l’affirmation du fascisme social que le monde met en place. Reportons-nous en particulier au chapitre Politique de l’image, où il arrive à cette conclusion : « L’image n’est plus seulement un medium, elle est devenue la matière même de la politique contemporaine » (p. 53). C’est une erreur typique de la gauche, en revanche, de regarder la grossièreté apparente de l’opération médiatico-esthétique de l’extrême-droite pop – si Trump utilise les modèles de divertissement télévisés, Salvini utilise lui ceux de la conversation au bar ou des ultras du football – avec les yeux du moraliste, en croyant être plus intelligents, plus raffinés, plus civilisés et en fin de compte plus « beaux » que tous les Trump, Salvini, Orban ou Bolsonaro, au lieu de penser la politisation radicale de l’esthétique comme l’arme indispensable dans la configuration de l’actuelle conflictualité historique.

Dans une lettre que Karl Korsch a écrit à Brecht, il disait qu’au fond, le Blitzkrieg nazi n’était pas autre chose que de l’énergie de gauche concentrée puis libérée autrement : cette énergie qui dans les années 1920 paraissait encore se diffuser et pousser vers une Europe des Conseils, dix années plus tard avait été retournée et se retrouvait ainsi à être utilisée par ses adversaires, qui lanceront la classe ouvrière mondiale dans une « bataille de matériaux » gigantesque et fratricide qui ne pouvait avoir d’autre terme que l’anéantissement matériel et spirituel de la classe ouvrière en tant que telle, d’où la défaite de chaque perspective révolutionnaire au XXe siècle. Au moment de la débâcle, Benjamin a dû consigner, à son grand désespoir, que les fascistes semblaient comprendre mieux que la gauche révolutionnaire les lois qui régissent les émotions et les sentiments populaires, affects qui aujourd’hui encore sont traités par toutes les nuances de la gauche avec suffisance, quand ce n’est pas avec mépris, et on leur préfère toujours les arguments « rationnels », de « bon sens », « progressistes », « civiques », c’est-à-dire tout ce qui non seulement ne convainc désormais personne parmi les classes populaires, mais qui, au contraire, génère l’effet inverse, celui de se faire détester encore plus.

C’est ainsi que se produit Trump qui « pourtant récupère partiellement l’analyse d’Occupy concernant la crise financière et le sauvetage des banques » (p. 43), qu’en Italie la haine populaire envers la « caste » est capturée et jetée dans la guerre contre les migrants, les roms et les « tiques » ([zecche] c’est ainsi que sont surnommés en Italie les activistes des centres sociaux), tout cela avec comme arrière-plan le mépris évident que tous éprouvent à l’encontre des institutions de l’Union Européenne destinées à être, faute de mieux, transfigurées par le « souverainisme ». Au Brésil la corruption de la gauche, sa foi dans l’économie, sa prétention à savoir gouverner le capitalisme mieux que les autres, sa défiance chronique envers les mouvements autonomes et, ça va sans dire, sa vocation antirévolutionnaire, ont livré le pays à un bourreau du calibre de Bolsonaro. On pourrait décliner des exemples du genre pour beaucoup d’autres pays. Les mouvements, de leur côté, ont manqué le kairos pour transformer leur puissance propre en force révolutionnaire et une bonne partie de cette force se retourne maintenant contre eux. Nous pouvons donc en tirer une sorte de loi politique qui nous concerne aussi personnellement : dans les périodes de grand changement, chaque erreur d’interprétation, chaque erreur de sous-évaluation, chaque manque de courage, chaque hésitation dans le déroulement d’un événement potentiellement révolutionnaire, se paie d’un accroissement de la puissance de l’ennemi, du fascisme. Le corollaire de cette loi est qu’il faut en finir avec tous les affects gauchistes qui nous habitent.

Un autre élément important que Rasmussen porte à notre attention est de montrer comment Trump, face à et contre la jeunesse métropolitaine d’Occupy et les afroaméricains de Black Lives Matter, a su mobiliser les ouvriers et les employés blancs qui vivent en dehors ou aux marges de la métropoles et qui ont subi les coups les plus durs de la part de la crise économique débutée en 2008. De cette façon « Trump porte ainsi une contestation de la contestation, dont l’objectif est de repousser violemment la possibilité de changer le système de fond en comble » (p. 41). C’est aussi de cette façon que dans beaucoup de pays la rage justifiée contre la métropole a été soumise et utilisée par ceux-là même qui contrôlent les métropoles depuis toujours. Nous ne pouvons plus permettre que cela se produise encore et c’est pourquoi un autre corollaire est qu’il faut en finir avec cette illusion que cultive la gauche sur la réappropriation de la métropole ou sur sa gestion alternative : la métropole est irréformable, inhabitable et prise dans un devenir-fasciste désormais évident pour qui veut bien voir la réalité. Quand l’on pense à la France des Gilets Jaunes et à leur vocation contre-métropolitaine, c’est en fait un vrai chef-d’oeuvre que d’avoir réussi à éviter une manœuvre similaire à celles de Trump ou de Salvini, même si l’on ne peut pas encore dire le dernier mot : encore une fois, même en ce qui concerne les Gilets Jaunes, la règle du politique veut que si l’on ne porte pas l’attaque en profondeur, c’est le fascisme qui aura toutes les chances d’utiliser la force accumulée par le mouvement. Si Rasmussen raconte comment l’effet Trump a réussi à se produire avant que la critique du racisme structurel de la part de Black Lives Matter ne se conjugue à la contestation du mode de production capitaliste en général, en France il faudrait alors miser sur la combinaison entre contestation sociale, esprit anti-métropolitain et critique écologique, avant que les pouvoirs puissent couper les communications entre ces différentes tendances qui, effectivement, peuvent autant devenir un complexe révolutionnaire ample et doté d’une grande force de frappe qu’être détourné séparément en autant de puissances contre-révolutionnaires.

On ne peut donc se permettre aucun optimisme, et au contraire, comme le disait sagement Benjamin, « organiser le pessimisme » est dans ces moments la seule devise politique raisonnable qui soit. Une nouvelle avant-garde qui conjugue l’ivresse extatique de la révolte et la discipline révolutionnaire doit naître et nous permettre de « sortir ». Le seul art qui compte est celui de la sortie nous disait en effet Marc’O il y a quelques jours, dans un parfait style surréaliste (sur la nécessité d’une nouvelle avant-garde on peut se reporter à un autre récent texte de M. B. Rasmussen, Après le grand refus, sorti non sans raison en même temps que le livre sur Trump). Et je crois que cette fois ce sera une avant-garde qui tourne le dos à l’avenir et dirige son regard vers le bas.

Ce qui est aussi particulièrement important dans le livre de Rasmussen c’est la discussion sur la catégorie de fascisme et son actualité. Balayant tous les faux débats qui vont des déclarations selon lesquelles « le fascisme est revenu » à celles qui affirment qu’il « n’y a aucun Hitler ou Mussolini, aucune chemise brune ou noire qui justifie un tel diagnostic », l’auteur traite le fascisme comme n’importe quel courant idéologique, et par conséquent, au même titre que le socialisme, l’anarchisme ou le libéralisme ont une histoire qui les a modifiés à travers le temps, en plus de présenter des spécificités locales et des façons différentes d’être réprésenté, le fascisme n’est pas non plus réductible à un modèle unique, même pas d’ailleurs pendant l’entre-deux-guerres. C’est pourquoi à la svastika et aux faisceaux de licteur se sont substitués aujourd’hui la casquette de baseball de Trump et les sweats de Salvini, et à la différence des portraits du Chef jadis exhibés dans les bâtiments publics et les défilés, leurs mots et leurs visages sont présents sur les écrans 24h/24. La seule constante historique fasciste paraît être inscrite dans l’appel à une communauté imaginaire, originaire-naturelle, qui s’identifie à la nation et donc au Chef qui la représente, soit en substance un ethno-nationalisme autoritaire qui exprime la volonté, hier comme aujourd’hui, de s’opposer par tous les moyens à l’émergence d’un mouvement révolutionnaire qui en finirait avec le capitalisme.

Au-delà de tout cela et de la profondeur d’analyse sur l’Amérique trumpienne, Rasmussen nous livre une réflexion cruciale sur la question de la démocratie : « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie : il émerge, croit et triomphe en son sein même, lorsqu’une crise exige de restaurer l’ordre et d’empêcher la formation d’une alternative révolutionnaire. Le fascisme n’est pas une anomalie, mais une possibilité inhérente à tous les régimes démocratiques » (p.134). Voilà pourquoi toutes les tentatives d’y opposer un front démocratique antifasciste, des libéraux aux anarchistes, sont vouées à la défaite. D’autre part Giorgio Agamben avait déjà noté il y a quelques années que les lois d’exception promulguées par la démocratie qui nous est contemporaine sont encore plus liberticides que celles du fascisme historique, et ce sont les mêmes Trump et Salvini qui n’hésitent pas à se définir comme de fervents défenseurs du système démocratique (grâce auquel, entre autres, ils ont été élus, comme déjà Hitler au temps de la république de Weimar). Et s’il est vrai, comme l’écrivait Mario Tronti, que c’est la démocratie qui a vaincu et anéanti la classe ouvrière, on ne peut comprendre comment il est encore possible aujourd’hui de croire qu’une quelconque démocratie puisse sauver la terre de la catastrophe en cours. C’est pour cela que Rasmussen conclut que la seule alternative au fascisme est celle qui vise une destitution de la démocratie indissoluble de celle du capitalisme.

« Sortir, sortir et encore sortir ! » est notre seul mot d’ordre.

Publié le 10/06/2019

Cette gauche a-t-elle fait son temps ?

Benjamin Konig (site humanite.fr)

 

Les classes populaires, que la gauche est censée défendre, se tournent plutôt vers l’abstention ou le vote RN. Et le mot même de gauche n’attire plus les électeurs. Est-ce la fin de la gauche ? Ou peut-elle se transformer pour renaître ?

Il y a de cela sept ans à peine : à la Bastille et sur de nombreuses places françaises, on fêtait la victoire de « la gauche » à l’occasion de l’élection de François Hollande. Que s’est-il passé pour que la situation soit aujourd’hui si désastreuse ? Un quinquennat de reniements et de trahisons, certes… Mais, avec les dernières européennes, le constat s’est encore assombri : des classes populaires qui s’abstiennent massivement, une jeunesse en grande partie démobilisée, une incapacité à faire le lien entre crise sociale et débouché politique, un clivage trompeur libéraux-nationalistes.

Les questions posées par les résultats des européennes en France conduisent à s’interroger sur le devenir même de la gauche. Si les causes de cette débâcle sont nombreuses et parfois conjoncturelles, l’avenir semble bien sombre. D’autant que ces résultats surviennent après six mois d’une contestation sociale et démocratique majeure : le mouvement des gilets jaunes. Mais cette contestation, en termes électoraux, s’exprime très majoritairement par l’abstention et par le vote RN.

En cumulé, le score des listes se réclamant de la gauche est historiquement bas, totalisant 31 %. Et encore : la campagne d’EELV a été marquée par le ni droite ni gauche imprimé par sa tête de liste, Yannick Jadot. Les eurodéputés EELV pourraient d’ailleurs siéger avec le groupe des libéraux à Strasbourg, et sera sans doute partie prenante de la coalition majoritaire bruxelloise. Loin, très loin de la gauche… « Il nous faut construire une alternative crédible pour conquérir le pouvoir et l’exercer, avançait Yannick Jadot au lendemain des élections. L’écologie est en train de devenir le centre de gravité du paysage politique européen, en tout cas des pays fondateurs. »

Certes, les Verts français ont souvent navigué entre la gauche et le centre libéral, mais la problématique demeure : est-ce la fin de la gauche telle qu’on la connaît ? « La gauche en France n’est pas morte, a réagi la tête de liste PS-PP, Raphaël Glucksmann. Demain, il faudra reprendre notre bâton de pèlerin et chercher enfin à rassembler la gauche. » Ian Brossat, le chef de file du PCF, qui n’a rassemblé que 2,49 % des suffrages malgré une belle campagne, estime que « la gauche est affaiblie et tout est à reconstruire ». Mais sur quelles bases, et avec qui ? « J’ai l’intime conviction que l’avenir passe par l’humilité, le travail collectif, le respect mutuel, le refus de la tentation hégémonique. » Nul n’en a de toute façon la légitimité : ni un PS encore en recul par rapport aux résultats de 2017, ni une France insoumise en très nette perte de vitesse, avec un score décevant de 6,3 % (le même score que le Front de gauche en 2014, qui rassemblait PCF et PG), et dont la proposition de fédération populaire formulée par Jean-Luc Mélenchon à la veille des européennes semble mort-née. Quant à Génération.s, avec 3,3 %, il n’enverra pas non plus de députés à Strasbourg et semble échouer à incarner une gauche alternative entre PS et insoumis. C’est dans ce contexte de fragmentation que les députés PCF et insoumise, Elsa Faucillon et Clémentine Autain, lancent xxxxxxx.

Dans un entretien au magazine « Regards », Olivier Besancenot revient sur les enjeux primordiaux pour la gauche. Et d’abord sur le sens même : « Le mot gauche a un sens parce que historiquement, ça en a un. C’est une notion discréditée du fait des politiques de gauche qui ont été menées et qui étaient en fait des politiques de droite. » Lui, insiste d’ailleurs sur la notion d’unité : « La proposition unitaire a du sens et peu importe qui la mène : tous ceux qui disent qu’il faut apprendre à se reparler et à rediscuter ont raison. Mais il faut le faire sur la base d’une pratique, d’où cette proposition d’une coordination permanente. » La pratique, le terrain, le concret : c’est là qu’il faut repartir.

L’enjeu de la rupture

Actions et mobilisations pour l’urgence climatique, la défense des services publics – grèves et revendications dans les écoles ou les hôpitaux –, ou bien encore sur la mobilisation dans les ports contre les ventes d’armes : autant de secteurs qui font la preuve que les valeurs de gauche sont toujours là. Pourtant, ce qui fait le cœur de la gauche ne semble pas trouver de voie dans les urnes, comme le résume la députée PCF Elsa Faucillon dans un texte posté sur Internet : « Alors que le mouvement social et culturel offre une version riche de la vie démocratique, les urnes en livrent une version réduite et appauvrie. Cette déconnexion est précisément le problème. » Clémentine Autain plaide, elle, pour que la gauche politique « s’ouvre sur la société, les citoyens, les syndicats, les intellectuels, les associations ». Benoît Hamon, dans la même veine, souhaite « des initiatives des mouvements politiques, sociaux et citoyens qui veulent réinventer le projet de la gauche ». Quant à Olivier Faure, premier secrétaire du PS, il appelle dans un entretien au « Monde » à la « constitution d’une structure qui porte l’ensemble de la gauche et de l’écologie » et fait le constat d’une « gauche fragmentée qui apparaît comme faible alors que, rassemblée, elle aurait été la première force politique en France ».

Rien n’est moins sûr : outre que les attelages de partis agglomérés sont loin d’attirer les électeurs, la question de la ligne et des idées politique demeure. À cet égard, il est frappant de constater que le retour du PSOE en Espagne, comme du PS portugais, se fonde sur un tournant à gauche de leur ligne politique, après des années de reniement social-libéral. Comme le résume Ian Brossat, « soyons clairs : cette reconquête des cœurs et des esprits ne sera possible sans la rupture avec le libéralisme. » Ce que l’essayiste et ex-militant d’Attac Aurélien Bernier, auteur avec le collectif Chapitre 2 de « la Gauche à l’épreuve de l’Union européenne » (Éditions du Croquant, 2019), résume ainsi : « C’est dans le programme et les propositions que les choses se jugent. » Pour lui, ce qui peut contribuer à ce que la gauche retrouve de la vigueur, c’est précisément « ce principe fondateur : la défense des classes populaires contre les privilégiés. Il faut le défendre et l’affirmer. Il faut une ligne de démarcation claire, notamment avec la social-démocratie, qui ne défend plus ce principe ». Selon lui, « le débat de fond, de programme, doit primer sur le débat stratégique : le rapport à l’Union européenne, l’affrontement avec les grandes puissances financières, la question de la nationalisation sont plus importants que de savoir s’il faut être populiste ou bien brandir l’étendard de la gauche ».

Quel clivage ?

Le débat entre stratégie populiste et clivage traditionnel droite-gauche est également un des enjeux, d’autant que LaREM est désormais clairement marquée à droite, comme le démontre son électorat lors des européennes (lire p. 15). La France insoumise est tiraillée entre ces deux stratégies, d’autant que ses alliés en Europe connaissent une même érosion, à l’image de Podemos (11 % des voix en Espagne).

« Rester dans le vase clos des gens qui se disent de gauche, c’est petit bras », a estimé Raquel Garrido, alors que, à l’inverse, la députée insoumise Clémentine Autain estime que « le ressort de la stratégie populiste, le choix entre “eux” et “nous”, tout cela a fait long feu ». Dans « Libération », elle exhorte au contraire à « s’ouvrir, parce que ça se passe dehors. La gauche, c’est les gens qui aident les migrants, c’est le personnel hospitalier qui lutte, c’est la jeunesse des quartiers… Il y a une déconnexion entre les politiques et la réalité sur le terrain ».

Dans un entretien au « Monde », Christophe Aguiton, auteur de « la Gauche du XXI e siècle » (La Découverte, 2017), revient notamment sur ce débat : « La gauche n’a pas disparu dans ce pays (…) et les divisions de la gauche préexistaient bien avant les élections européennes », mais il estime toutefois que « se réclamer de gauche après le quinquennat Hollande est compliqué ». Au-delà de cette simple question du clivage droite-gauche ou de la stratégie populiste, Christophe Aguiton insiste sur un point : « Un besoin tangible de refondation d’une pensée doctrinale. Celle-ci est en train d’émerger sur les questions écologiques, les biens communs, et sur tout ce qui permet à la société de s’exprimer sans passer par des structures étatiques. »

Il est indéniable que le clivage trompeur « libéraux-nationalistes », installé à la fois par LaREM et le RN, ait progressivement gagné une partie des esprits. À cet égard, ces élections ont conforté le RN dans un vote de protestation, le fameux « référendum anti-Macron ». Pour la gauche, cette fausse opposition est mortifère, mais la reconstruction ne peut s’épargner un débat de fond, sans quoi les municipales, dans neuf mois, pourraient bien n’être qu’une nouvelle étape du recul des valeurs mêmes de la gauche. Et bien que la question des alliances soit posée, elle ne peut l’être qu’en termes électoraux : « Il y a un besoin de refondation doctrinale pour toute la gauche, ajoute Christophe Aguiton. Ce qui implique de retravailler ensemble. Si on repart dans cet état d’émiettement, le désastre est garanti. »

Comme le résume Ian Brossat, « cette gauche que nous devons, que nous allons reconstruire doit placer au cœur de son projet la justice sociale et l’urgence écologique ». Dans une période de forte contestation sociale et démocratique et de répression violente de la part du pouvoir, la tâche est immense : se réinventer ou disparaître.

Benjamin König

Publié le 08/06/2019

Garrido - Jadot : le populisme contre la gauche

Par Etienne Sandoz, Pablo Pillaud-Vivien  (site regards.fr)

 

Certains gagnent, d’autres perdent mais en ce moment, ils ont la même obsession : les écolos et les insoumis s’en prennent à la gauche pour viser l’hégémonie. Une stratégie à risque.

Les élections européennes passées, le débat stratégique à gauche redémarre sur les chapeaux de roues. C’est dire que ce scrutin n’a rien résolu de la crise à gauche. Dans l’espace social-démocrate, Place publique a perdu son pari de rassembler autre chose que les restes du Parti socialiste. Quant au PCF, he is NOT back. L’exploit de La France insoumise en 2017 semble loin. Une plus ample réaction de Jean-Luc Mélenchon est attendue, mais, à en entendre les députés La France insoumise Danièle Obono ou Eric Coquerel, rien à signaler, circulez, y’a rien à voir. Se remettre à travailler est la seule option envisagée après l’échec, avoué douloureusement.

Yannick Jadot, lui, est heureux de sa place sur le podium derrière l’infernal duo Marine Le Pen/Emmanuel Macron, et il se sent pousser des ailes, mais surtout des ambitions. Le choc des résultats s’estompe et sortent les premières réactions. Aux premiers rangs : Raquel Garrido, l’insoumise devenue chroniqueuse télé, mais bien décidée à revenir dans l’arène, et ledit Yannick Jadot, tous deux dans les starting-blocks. En politique, mieux vaut jouer un coup d’avance quand l’horizon est trouble. Ces deux-là que tout semble opposer sur le fond, font pourtant un plaidoyer commun pour le « ni droite ni gauche ». L’une s’en sert pour tenter rassembler au-delà des frontières idéologiques, l’autre pour s’installer au centre mais les deux le font, de facto, contre la gauche.

L’hybris populiste

Raquel Garrido n’en démord pas. Après le succès de son passage dans la Midinale de Regards, elle enfonce à nouveau le clou dans Marianne. Le souverainisme et le dégagisme sont l’unique avenir de La France insoumise. Cette dernière se doit d’imposer sa « summa divisio » chère, si on la suit, à Ernesto Laclau. Abandonner la gauche pour un projet souverainiste qui mobiliserait largement en dehors des appartenances partisanes et des cohérences idéologiques qui ont fait la gauche et la droite des années durant.

Pour s’en convaincre, elle enchaîne alors les contre-vérités et les vœux pieux. Lorsqu’elle annonce par exemple que « La France insoumise, contrairement aux partis de gauche traditionnels, a refusé le cadre de la Ve République », on ne peut que lui rappeler que la VIème République était revendiquée par le PS (et notamment par Arnaud Montebourg) dès 2002. On la retrouvait aussi dans le programme de la communiste Marie-George Buffet, sans compter celui de Jean-Luc Mélenchon en 2012 avec le Front de Gauche, et même celui de Benoît Hamon en 2017. Plus loin, elle revient ensuite sur son obsession pour « les abstentionnistes, les votes blancs et nuls, les dégoûtés de la politique, les nostalgiques d’une droite classique chassée des seconds tours des scrutins » qui semblent, pour Raquel Garrido, représenter la solution à tous les problèmes.

Selon l’Insee pourtant, il est important de rappeler que l’abstention totale n’est que de 14%, si l’on s’en tient à l’année 2017. En effet, 86% des Français et des Françaises ont voté à au moins un des quatre tours de cette année-là (soit à l’un des deux tours de l’élection présidentielle et ou des élections législatives). Bref, ils ne représentent ainsi qu’un faible vivier électoral. Mais qu’importe, ça fait toujours populaire de parler de ceux qui ne votent plus ! Et que dire du potentiel chez les électeurs de droite ? Ils représentaient, en 2017, de 2 à 4% chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, c’est-à-dire presque rien mais quand on ne veut pas voir... On nous rétorquera que la campagne n’était sans doute pas assez souverainiste !

Un bouc-émissaire : la gauche

Ce que Raquel Garrido ne veut en vérité pas voir, c’est que la candidature de Jean-Luc Mélenchon a été portée par la déception du hollandisme et parce qu’il était le choix plébiscité par la gauche. Et d’ailleurs, si l’on pose la question « qui est Jean-Luc Mélenchon ? » en dehors des petits cénacles qui suivent de près la politique, qui peut honnêtement répondre autre chose que « un homme politique de gauche » ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon était d’ailleurs, en 2017, majoritairement composé de personnes se positionnant à gauche : 72% des personnes se déclarant « très à gauche » l’ont choisi en 2017, ainsi que 53% de ceux et celles se présentant comme étant « à gauche » ou encore 30% de ceux et celles s’estimant « plutôt de gauche » Chez les électeurs « sans sympathie partisane », la pénétration électorale de Jean-Luc Mélenchon est de 16,4% soit en dessous de sa moyenne dans l’électorat (19,6%). De même chez les « ni de droite ni de gauche », 16 et 19%, pas franchement saillant ! La droite et la gauche, un peu trop vieux monde ?

L’électorat de Jean-Luc Mélenchon est pourtant un de ce qui estime le moins que « le clivage gauche/droite n’est plus pertinent et doit être dépassé », avec 57% de réponses positives contre 66% dans la moyenne de l’électorat, 83% chez les électeurs de Macron, et 70% chez ceux de Marine Le Pen. Quant aux motivations du vote, aucune doute sur leur appartenance partisane, dans l’ordre : hausse des salaires et du pouvoir d’achat, lutte contre la précarité, santé, environnement et défense des services publics. Mais Raquel Garrido de dire en substance dans la Midinale de Regards que « La France insoumise pêche parce qu’elle a trop à dire déjà sur le social, l’environnement, le droit des animaux »...

Le mythe de la composition de l’électorat de La France insoumise

Finalement, Raquel Garrido fait deux erreurs majeures. Elle estime d’abord assez rapidement que, suite à l’érosion du socle de gauche de Macron, Jadot en fut le réceptacle naturel déclarant que « ces votes ne seraient pas venus à La France insoumise ». Que dire alors des 21% d’électeurs de Macron qui ont hésité à voter Jean-Luc Mélenchon en 2017 ? Alors que Macron rodait sur les terres de la droite, au contraire, ces votes auraient pu se porter sur La France insoumise, si elle avait choisi d’endosser sa place à gauche. Déçus de la continuité des politiques néolibérales, ces électeurs et électrices ne pouvaient-ils pas être convaincus ? Trop CSP+ sans doute... Faut-il alors rappeler que ces mêmes CSP+ composaient 49,9% du vote Mélenchon en 2017 ? C’est comme si Raquel Garrido était à la recherche d’un électorat qui n’existait que dans ses rêves.

Encore plus loin dans la politique fiction, elle pense également que la social-démocratie est morte, enterrée avec le vieux monde, alors que sa proposition souverainiste est sans doute le plus grand risque pour la faire renaître. L’extrême dispersion de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon de 2017, notamment en faveur d’EELV (17%), montre en effet que, loin d’être acquis, ces électeurs de gauche peuvent repartir, ne pas adhérer au discours uniquement dégagiste entamé par Jean-Luc Mélenchon, décidé, du moins, pendant la séquence gilets jaunes, à se couper de la gauche. On ne fidélise pas ses électeurs en tournant le dos à leurs repères politiques et idéologiques. L’hybris populiste mal aidé par les presque 20% de 2017 s’engage donc dans un pari dangereux pour la suite du combat.

L’hybris que l’on n’avait pas venu venir

Quant à EELV, depuis le 26 mai la formation écologiste fait dans le triomphalisme : avec 12,6% aux élections européennes et quelque 3 millions de voix, Yannick Jadot se voit déjà à la tête de l’Etat : « Nous voulons conquérir et exercer le pouvoir ». Aux élections européennes de 2009, les écologistes avaient réalisé 16,28% des voix et près des 3 millions de voix, ce qui n’empêcha pas Eva Joly d’en faire 2 millions de moins à la présidentielle en 2012 avec ses 2,31%.

Yannick Jadot veut y croire. Son moment, c’est sans doute maintenant alors que son thème de prédilection domine la scène politique. Les écologistes ont souvent, par tradition et par culture, renâclé à l’idée de s’identifier à gauche. L’écologie devait tracer son chemin pour s’imposer et devenir centrale, sans se soucier du dualisme qui composait la scène politique. Marginalisée, vue comme un sujet secondaire, l’écologie ne le sera probablement jamais plus. Reste que la bataille sur son contenu est ouvert. Même les plus retardataires semblent s’y mettre, que ce soit du côté du Rassemblement national ou à droite. Quelle stratégie donc pour les écologistes ?

Dans son interview au Monde du 5 juin 2019, Yannick Jadot se rêve en leader « d’une nouvelle espérance ». Mais, surprise ! Jadot fait du mauvais Mélenchon. Son but : « sauver le climat et pas les vieux appareils » car « les jeunes ne nous ont pas donné mandat pour nous asseoir autour d’une table avec Olivier Faure, Benoît Hamon et Fabien Roussel ». Encore quelques secondes et il aurait pu parler de « tambouilles ». On verra bien aux municipales où les écologistes ont souvent survécu au moyen d’accords multiples, sans parler d’un passage au gouvernement sous Hollande ! Une chose est sûre, « je ne participerai pas à un rafistolage du paysage politique du XXe siècle », annonce celui à qui certains ont décerné la première place à gauche. Quelle responsabilité ! Mais voilà qu’après La France insoumise, les écolos ont chopé le virus de l’hégémonie !

La technique de la terre brûlée pour mieux rassembler

Et celui qui appelle à rassembler EELV, les animalistes et la liste Urgence écologie ne lésine pas sur ses mots : le rassemblement se fera autour de son projet, « que chacun fasse son aggiornamento ». L’hybris verte mâtiné de populisme se lance à toute vapeur dans les mêmes écueils que la galaxie insoumise. Pour Yannick Jadot, Génération.s et La France insoumise « ne sont pas des partis écologistes ». Les militants de Générations et les insoumis sont cependant les bienvenus pour rejoindre le mouvement. Ce message sectaire n’est cependant « ni de l’arrogance ni du mépris ». C’est mal parti pour véritablement rassembler à terme les électeurs – de gauche comme d’ailleurs...

Yannick Jadot veut sans doute d’abord récupérer l’hémorragie du flanc gauche de Macron. Dont acte. Mais jouer du « ni droite ni gauche » macronien a aussi un coût. Il ne faut pas oublier que les jeunes (les 18-35 ans), dont il est si fier d’avoir suscité l’attention, avaient placé en tête de leur vote de 2017 un certain Jean-Luc Mélenchon. Le degré de radicalité observé chez les manifestants pour le climat pourrait d’ailleurs rentrer en conflit avec son ambiguïté réelle sur la question de la rupture avec le libéralisme – ou avec l’économie de marché. Le député européen se dit pour le libre-échange à condition de ne pas abuser du dumping social et fiscal. Un peu ne fait pas de mal ? S’il n’a pas d’opposition avec l’économie de marché, il risque par contre d’avoir du mal à convaincre ceux et celles pour qui l’écologie politique rime avec une rupture profonde avec le système économique actuel. Existe-t-il donc un espace politique entre Macron et Mélenchon, pour un populisme vert ? Pour le moment, s’il peut échapper à un positionnement gauche/droite, il n’échappera pas à la nécessité de trancher sur son rapport au capitalisme.

En attendant, EELV doit son succès autant à la gauche qu’à l’hémorragie macroniste. Il rencontre en effet le succès chez 17% des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017 qui ont voté aux européennes, chez 26% de ceux de Benoît Hamon, et 20 % des électeurs de Macron. Il existe d’autant plus un potentiel à gauche, que les premiers décrochages du bloc macroniste se sont fait chez les sympathisants de gauche. Difficile de savoir, si Yannick Jadot trouvera l’équilibre sur un temps plus long que la campagne européenne. D’autant que la temporalité du vote de son électorat n’a rien de rassurant pour lui, 16% de ses électeurs se sont décidés à voter pour sa liste seulement dans la dernière semaine et 15% le jour du vote !

La gauche est morte, vive le populisme ?

On l’aura compris, le concept à abattre, pour une partie de la France insoumise comme pour une partie d’EELV, c’est la gauche. L’énigme de 2017 reste entière et l’on ne saura jamais vraiment si c’est parce que Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas revendiqué de gauche qu’il a réussi à attirer ses électeurs. Mais force est de constater que tirer à boulets rouges sur elle n’a pas marché pour La France Insoumise et risque de coûter cher à Jadot à l’avenir.

Le populisme revendiqué par Raquel Garrido ne rend d’ailleurs pas hommage à Ernesto Laclau ni à Chantal Mouffe. Il est finalement confondu avec l’imaginaire jacobin au travers de la volonté d’engager une révolution citoyenne comme moyen de la souveraineté du peuple. Les théoriciens du populisme mettaient en garde contre ce concept de révolution dans l’imaginaire de gauche qui « implique un caractère fondationnel de l’acte révolutionnaire, l’institution d’un point de concentration du pouvoir depuis lequel la société pourrait être "rationnellement" réorganisée. C’est là une perspective qui est incompatible avec la pluralité et l’ouverture qu’une démocratie radicale requiert. »

Ainsi, peut-être doit-on préférer la pluralité des réalités populaires à l’unilatéralisme souverainiste pour construire une alternative à la société marchande totale que propose le gouvernement. Et, si le souci des deux penseurs du populisme a toujours été de fédérer, à tort ou à raison, le peuple dont l’identité politique est nécessairement plurielle, jamais n’a-t-on vu, sous leurs plumes, d’invitation à considérer comme des ennemis politiques de potentiels alliés dans la conquête du pouvoir et l’avènement d’un projet émancipateur de gauche. Si Raquel Garrido et Yannick Jadot jouent contre la gauche finiront-ils par comprendre qu’ils jouent aussi contre leur camp ?

 

Pablo Pillaud-Vivien et Etienne Sandoz

 

Publié le 07/06/2019

« Il y a eu une mésinterprétation par La France insoumise du vote de 2017 »

par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

19,58%... 11,03%... 6,31%. En deux ans, La France insoumise a vu ses résultats électoraux chuter. Pourquoi ? Comment ? Où sont passés les sept millions d’électeurs de « JLM 2017 » ? Quel rapport entre la ligne politique et l’électorat ? Éléments de réponse avec Rémi Lefebvre et Mathieu Gallard.

Dimanche 26 mai, après des semaines de sondages annonçant La France insoumise (LFI) proche voire au-delà des 10%, le résultat des urnes est sans appel : 6,31%. Tout juste 25.000 voix devant le Parti socialiste emmené par Raphaël Glucksmann. C’est ce qu’on appelle une douche froide. Pour la plupart des insoumis, cette déconvenue électorale s’explique par la ligne. Mais c’est là que le bât blesse. De quelle ligne parle-t-on ? Dans la Midinale de Regards, le 28 mai dernier, Raquel Garrido arguait : « La ligne Autain a été mise en œuvre lors de cette élection européenne. Et elle a pris 6%. »

La ligne, la ligne… Quelle est-elle la ligne ? A-t-elle changé entre 2017 et 2019 ? Que s’est-il passé pour que LFI flirte tout juste avec le score du Front de gauche des européennes de 2014 (6,33%), là où chacun espérait voir plutôt celui de la présidentielle de 2017 (19,58%) ou, au pire, celui du premier tour des législatives (11,03%) ? Et, finalement, quel est le lien (et l’écart) entre la ligne affichée et le comportement de l’électorat ?

Mathieu Gallard est directeur d’études à l’institut Ipsos. Rémi Lefebvre est professeur de Sciences politiques à l’Université de Lille et membre de la GRS.

Regards. La gauche, aux élections européennes de 2019, peine à atteindre les 20% des suffrages – 32% si l’on compte EELV. Comment qualifieriez-vous l’état de la gauche ?

Mathieu Gallard. Si on prend toute la gauche – et je pense qu’il faut compter EELV, car leurs électeurs se disent de gauche – on est à environ un tiers de l’électorat. C’est plus que lors de la séquence présidentielle/législatives de 2017 où on était à 25%. Et ça n’est pas fondamentalement beaucoup plus bas que pour les élections intermédiaires sous Hollande, où on tournait autour de 36-38%. En 2019, on a donc une gauche qui a récupéré une partie de ses électeurs captée par Macron en 2017. Mais tout ceci reste catastrophique d’un point de vue historique. Avant 2012, si la gauche tombait sous les 40% on considérait que c’était très mauvais.

Rémi Lefebvre. On ne peut pas raisonner en agrégats de bouts d’électorat. 32%, là, on additionne les carottes et les navets. Le problème, c’est qu’on devient ventriloque après une élection : on fait parler les électorats et il y a dans les interprétations avancées beaucoup de spéculations qui sont en général conforment aux intérêts, aux projections de celui qui interprète. Les électorats sont de plus en plus volatiles et fragiles. On peut même se demander si la notion d’électorat existe encore. Les logiques de vote utile ou stratège minent la cohésion des votes collectifs qui sont de plus en plus hétérogènes. Quant aux européennes : il n’y a que 50% de participation et on universalise ces élections comme si elles avaient la même signification qu’une présidentielle. Leur portée politique est à nuancer. Les représentations de la gauche ne peuvent être construites sur un scrutin de second ordre comme celui là.

« L’électorat de JLM 2017 est parti dans toutes les directions à gauche aux européennes »

A la présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon avait obtenu 19,58% des suffrages. Deux ans plus tard, LFI est à 6,31%. Que s’est-il passé ?

MG. Ce n’est pas un score très étonnant si on regarde ce que faisait LFI (ou avant le Front de gauche) lors des élections intermédiaires. Sous le mandat de Hollande, que ce soit pour les européennes, régionales, départementales, etc., ils naviguaient entre 6 et 8%. Alors qu’à la présidentielle de 2012, Jean-Luc Mélenchon avait fait 11,1%. Quand l’élection est très personnalisée, comme la présidentielle, et que LFI est portée par Jean-Luc Mélenchon, qui est une figure charismatique et populaire à gauche, il fédère l’électorat de gauche et ça porte LFI. Sinon, il y a une plus forte dispersion de cet électorat. L’enjeu pour LFI à chaque élection intermédiaire, c’est de fidéliser son électorat. Mais ça ne fonctionne pas vraiment. De plus, parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon de 2017, il n’y a que 45% de votants aux européennes. Ce sont ceux qui se sont le plus abstenus.

RL. On voit bien qu’une bonne partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon se sont abstenus ou sont partis chez les Verts. Il y a à la fois une défection et une migration électorale. La question est de savoir pourquoi ? Parce que son électorat a pensé que la proposition de l’offre LFI n’était pas satisfaisante ou trop confuse ? Est-ce qu’il a jugé qu’il n’était pas opportun de se déplacer parce que, au fond, il n’y avait pas d’enjeux majeurs, que le scrutin n’était pas essentiel ?

Entre 2017 et 2019, quelle a été la « fluidité » de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon au sein du « bloc de gauche » ?

MG. Disons que c’est particulier à gauche parce qu’il y a beaucoup de listes. On a bien vu que son électorat de 2017 est parti dans toutes les directions à gauche, se dispersant sur cinq listes. Il n’y a qu’un gros tiers qui est resté, les autres sont partis notamment chez les écologistes et les communistes, mais aussi au PS et à Génération.s. Mais on constate la même chose pour l’électorat de Benoît Hamon. Beaucoup d’électeurs de gauche se considèrent d’abord « de gauche » avant de se dire « socialiste », « écologiste », « communiste » ou « insoumis ». Ils font leur choix parmi la gauche en fonction des personnalités des candidats, des enjeux de la campagne, etc. Les électeurs de gauche n’ont pas vraiment de préférence très forte entre les différents partis de gauche. C’est la même chose à droite, mais il y a moins de listes sur lesquelles s’éparpiller.

« La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI. »

A en croire certains cadres de LFI, cette quatrième place en 2017 était due à leur stratégie « populiste », et le mauvais résultat des européennes à l’abandon de cette stratégie. L’électorat est-il si sensible aux stratégies politiques ?

MG. En 2017, Jean-Luc Mélenchon a fait une OPA sur la gauche, enfin, sur une partie de l’électorat de gauche. C’était un électorat de classes moyennes inférieurs, de fonctionnaires, de salariés, etc. Un électorat classique de gauche. Il faisait 19% chez les cadres, 22% chez les employés, 23% chez les professions intermédiaires et 24% chez les ouvriers. Mais les catégories populaires, les ouvriers, n’y étaient pas sur-représentés. Le parti qui bénéficie de cet ancrage populaire, c’était et ça reste le RN. Marine Le Pen faisait 32% chez les employés et 37% chez les ouvriers. Aux européennes, ça n’a pas vraiment changé. LFI a reculé dans son électorat de 2017, sans gagner au sein des catégories populaires. Ils ont fait 11% chez les employés et 7% chez les ouvriers. Là encore, le RN fait 27% chez les employés et 40% chez les ouvriers. La stratégie populiste ne fonctionne pas vraiment pour LFI.

RL. Est-ce que les gens votent sur une ligne ? Il y a un tropisme, un ethnocentrisme de classes politisées, un peu intellos, à projeter leurs catégories de pensées sur celles de l’électeur. Les débats de lignes politiques et de positionnements échappent à une très large partie des électeurs, ça ne les intéresse pas ou ils ne les maîtrisent pas. Ce qu’on peut dire c’est qu’il y a eu une mésinterprétation par LFI du vote de 2017. Jean-Luc Mélenchon a considéré qu’il était propriétaire des électeurs de la présidentielle – comme Yannick Jadot est en train de le faire avec ses 13% aux européennes. Il surestime la cohérence de ce vote et sous-estime le fait qu’il s’agit dans une large mesure d’un électorat de gauche assez classique. Or, comme l’a très bien analysé Bruno Cautrès dans Le Vote disruptif, le vote Jean-Luc Mélenchon de 2017, c’est trois choses : 1/ le vote des communistes et de la gauche radicale. 2/ les déçus du hollandisme. 25% des électeurs de Hollande 2012 ont voté Mélenchon 2017 (et 40% des électeurs écolos). 3/ une toute petite partie d’électorat populaire qui va au-delà de ces groupes. LFI a rallié en 2017 les électorats des partis de gauche, pas les partis de gauche, qui se sont autodétruits. Tout ça dans un contexte particulier où il était la seule alternative après l’implosion du PS, la désignation de Benoît Hamon à la primaire, la déshérence du PCF et le choix des écolos de s’aligner derrière Hamon. Que ce soit en 2017 ou aujourd’hui, l’électorat de LFI est classique sociologiquement et ne répond qu’imparfaitement aux catégories du populisme de gauche – qui sont aussi assez confuses parce que ledit « peuple » est traversée par des contradictions et des conflits.

Finalement, n’y a-t-il pas un grand écart entre la stratégie affichée par LFI et son électorat ?

RL. Il y a une forme d’illisibilité de la ligne de La France insoumise avec l’opposition artificielle entre « populisme de gauche » et « union de la gauche ». Mais cette illisibilité est aussi fonctionnelle. Elle permet de cumuler les électorats et une certaine agilité tactique. Dans les faits, Jean-Luc Mélenchon n’a jamais tranché entre les deux stratégies. Il joue de l’une et de l’autre depuis 2017. Il est pris entre deux contradictions : d’un côté, il ne peut pas s’aliéner l’électorat de gauche traditionnelle qui est son socle, celui qui était censé fonder son leadership et lui permettre de rallier et d’entraîner ; d’un autre côté, il ne peut pas s’en satisfaire parce que c’est son plafond de verre et que cette gauche-là est minoritaire et divisée. Mais ce débat stratégique, c’est l’aporie de la gauche. Une gauche qui est bien dans une impasse, sociologique notamment. La vraie question est comment reconquérir les milieux populaires. Et quelles médiations la gauche construit pour les enrôler, les politiser, les mobiliser.

MG. Je pense que l’électorat de LFI vote pour LFI pour exactement les mêmes raisons qu’il votait pour le Front de gauche. Je ne sais pas s’il y a un grand écart, mais cette stratégie n’est pas perçue, elle n’a aucun impact.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

 

Publié le 06/06/2019

BIG BANG

Il est minuit moins deux.

L'urgence nous oblige.

Où sont passés la colère sociale et l’esprit critique qui s’aiguisent depuis des mois dans notre pays ? Ils demeurent dans les têtes, dans les cœurs et dans la rue. Mais la situation politique est catastrophique. Au lendemain des élections européennes, le bon résultat de l’écologie politique ne peut masquer le fait que la gauche est en miettes, désertée par une très grande partie des classes populaires. La gauche et l’écologie politique sont loin de pouvoir constituer une alternative alors même que le pouvoir en place et la droite fascisante dominent la scène politique dans un face à face menaçant où chacun se nourrit du rejet de l’autre et le renforce. Le pire peut désormais arriver. Nous n’acceptons pas ce scénario. Nous devons, nous pouvons proposer un nouvel horizon.

La raison essentielle de ce désastre est l’absence d’une perspective émancipatrice qui puisse fédérer les colères et les aspirations autour d’un projet politique de profonde transformation de la société. Un big bang est nécessaire pour construire une espérance capable de rassembler et de mobiliser.

Il y a du pain sur la planche : réinventer nos modèles et nos imaginaires, rompre avec le productivisme et le consumérisme qui nous mènent au chaos climatique, à la disparition des espèces et à une dramatique déshumanisation, substituer le partage des richesses, des pouvoirs et des savoirs aux lois de la finance et de la compétitivité. L’enjeu, c’est aussi d’articuler les différents combats émancipateurs pour dégager une cohérence nouvelle qui s’attache aux exigences sociales comme écologiques, à la liberté des femmes comme à la fin de toutes les formes de racisme, aux conditions et au sens du travail comme au droit à la ville, à la maîtrise de la révolution numérique comme à l’égalité dans l’accès à l’éducation et à la culture, à la promotion des services publics comme au développement de la gratuité. Nous n’y parviendrons qu’en assumant des ruptures franches avec les normes et les logiques capitalistes. Ce qui suppose de nous affranchir des logiques néolibérales et autoritaires qu'organisent les traités européens et de donner à nos combats une dimension internationaliste.

Et pour cela, ce big-bang doit aussi toucher aux formes de l’engagement. La politique est en crise globale. La défiance est massive à l’égard des représentants et des partis politiques, et plus généralement à l’égard de toutes les formes délégataires de représentation. Il est impératif d’inventer la façon de permettre, à toutes celles et ceux désireux de s’engager, de vivre ensemble et d’agir avec des courants politiques constitués qui doivent intégrer dans leurs orientations les expériences alternatives en cours. Et cela suppose de repenser les lieux et les modalités du militantisme autant que  les rouages de la délibération collective. L’exigence démocratique se trouve dans toutes les luttes de notre époque, sociales, écologistes, féministes, antiracistes…, des nuits debout aux gilets jaunes. Elle implique de penser les médiations, de favoriser des liens respectueux, loin de toute logique de mise au pas, avec les espaces politiques, sociaux, culturels qui visent l’émancipation humaine. Puisque nous prônons une nouvelle République, la façon dont nous allons nous fédérer dira notre crédibilité à porter cette exigence pour la société toute entière.

Le pire serait de continuer comme avant, de croire que quelques micro-accords de sommet et de circonstances pourraient suffire à régénérer le camp de l’émancipation, que l’appel à une improbable « union de la gauche » à l’ancienne serait le sésame. Nous sommes animés par un sentiment d’urgence et par la nécessité de briser les murs qui se dressent au fur et à mesure que la situation produit des crispations et des raidissements. Il est temps de se parler et de s’écouter, de se respecter pour pouvoir avancer en combinant le combat pour les exigences sociales et écologiques. Nous pensons bien sûr aux forces politiques – insoumis, communistes, anticapitalistes, socialistes et écologistes décidés à rompre avec le néolibéralisme. Mais ce dialogue entre mouvements politiques constitués ne suffira pas à soulever les montagnes pour redonner confiance et espoir. C’est plus largement que les portes et les fenêtres doivent s’ouvrir aux citoyens, à la vitalité associative, au monde syndical, aux espaces culturels et intellectuels critiques, aux désobéissants du climat, à celles et ceux qui luttent au quotidien contre les oppressions et les violences policières.

Il y a urgence. Nous savons la disponibilité d’un grand nombre de citoyen.ne.s et de militant.e.s à unir leurs énergies pour ouvrir une perspective de progrès. Ces forces existent dans la société mais elles n’arrivent pas à se traduire dans l’espace politique. C’est ce décalage qu’il faut affronter et combler. Sans raccourci. Un travail patient autant qu’urgent de dialogue, d’ouverture, d’expérimentations est devant nous si nous voulons rassembler pour émettre une proposition politique propulsive. Il faut de la visée, du sens, de l’enthousiasme pour qu’une dynamique s’enclenche, pour qu’elle se fixe l’objectif d’être majoritaire. C’est d’une vision plus encore que d’une juxtaposition de colères et de propositions dont notre pays a aujourd’hui besoin. Loin du ressentiment et de la haine pour moteur, nous devons faire vivre un horizon commun de progrès pour l’humanité. La réussite de cette entreprise tient en grande partie à la capacité à assumer un pluralisme authentique tout en dégageant de nouvelles cohérences partagées. Toute logique de ralliement, de mise au pas derrière un seul des courants d’idées qui composent ce large espace à fédérer, se traduira par un échec à court ou moyen terme.

C’est pourquoi nous appelons au débat partout pour la construction d’un cadre de rassemblement politique et citoyen, avec l’objectif de participer activement à la réussite de cette invention à gauche que nous appelons de nos vœux. Nous savons la difficulté de l’entreprise. Mais elle est indispensable. Et beaucoup de voix s’élèvent pour en affirmer l’exigence.  Faisons converger nos efforts. Engageons-la ensemble le 30 juin prochain au Cirque Romanès.

 

Pour rejoindre le « Big Bang » site  https://www.pourunbigbang.fr/

Publié le 05/06/2019

L’alarme par Roger MARTELLI

 

 (site lefildescommuns.fr)

Difficile de ne pas voir dans les résultats des européennes un rude signal d’alarme. En avril 2017, Marine Le Pen était en tête dans 9 000 communes ; en mai 2019, le RN est en tête dans plus de 25 000 communes métropolitaines. Le total des voix d’extrême droite approche les 29 %, en progrès depuis avril 2017. Face à cela, le total de la gauche reste dans ses basses eaux, à peine mieux qu’en 2017 et toujours sous la barre du tiers des suffrages exprimés. Quand on accepte que le clivage de la droite et de la gauche perde de son sens, c’est la droite qui a le vent en poupe, et dans sa variante la plus extrême.

Les repères anciens se diluant, que reste-t-il ? Pour ceux qui veulent éviter le pire, à gauche et à droite, on accepte le clivage des « ouverts » et des « fermés » et on vote REM. Pour ceux qui, à gauche, cherchent une utilité, même partielle, on est tenté par les Verts, portés par leur vague européenne. Pour ceux qui, surtout dans les catégories populaires, veulent exprimer leur colère et leur ressentiment, on vote RN.

Cette logique n’atténue en rien, bien au contraire, l’éclatement du champ politique manifesté par le premier tour de la présidentielle. Mais si les européennes ont radicalisé la droite, au détriment des Républicains, elle n’en a pas fait autant de la gauche. Le premier tour d’avril 2017 avait sanctionné l’échec du social-libéralisme de gouvernement. Le bon score de Jean-Luc Mélenchon avait dit qu’à gauche le ton était passé du côté d’une gauche bien à gauche, bien ancrée dans les valeurs d’égalité, de citoyenneté et de solidarité.

De ce point de vue, les européennes sont désastreuses. Le PCF voulait montrer qu’il existait : il a confirmé un peu plus son déclin et sa marginalisation électorale. La FI s’est campée sur son hégémonie de 2017, a confirmé qu’elle ne voulait plus rassembler la gauche mais le peuple et a proposé de faire des européennes un référendum anti-Macron. Elle pensait pouvoir poursuivre son élan vers une majorité et réduire l’impact du RN dans les catégories populaires. La dynamique majoritaire est enrayée et les 6,3 % de la FI sont bien loin des 19,6 % d’avril et même des 11 % de juin 2017. Quant au RN, il a confirmé que si le parti de l’abstention reste le premier parti des catégories populaires, il est lui-même devenu le premier parti des employés et des ouvriers qui votent. Quand la colère tourne au simple ressentiment du « nous » contre « eux », quand elle ne s’adosse pas à l’espérance, le pire peut advenir.

En règle générale, l’histoire a le plus souvent vu la conjonction de la dynamique des luttes sociales et du vote à gauche ; en 2019, après plus de cinq mois de mobilisation des Gilets jaunes, c’est l’extrême droite qui prospère. Le référendum anti-Macron s’est retourné contre la FI. Mélenchon et ses amis ont perdu sur leur gauche, sans rien gagner, ni sur les électeurs d’extrême droite, ni sur ceux qui se disent loin de toute sympathie partisane. Les cartes ont été à ce point brouillées que des sondages laissent entendre qu’un bon nombre des électeurs FI pourraient être tentés par un vote Le Pen contre Macron, dans l’hypothèse d’un second tour présidentiel Macron-Le Pen.

Il n’est plus temps de tergiverser. On ne rassemblera pas le peuple en tournant le dos à la gauche ; mais, en sens inverse, on ne le rassemblera pas en invoquant des modalités dépassées du rassemblement à gauche. Ni le « populisme » ni l’union de la gauche d’hier ne peuvent être notre horizon.

Pour que la gauche puisse se rassembler, encore faut-il qu’elle se refonde, qu’elle retrouve langue avec ses valeurs, mais qu’elle les fasse vivre dans les enjeux, les mots et le formes de regroupement qui sont ceux de notre temps. Le maître mot doit rester celui de l’émancipation, individuelle et collective. Mais l’égalité ne peut plus être pensée comme hier, le public ne peut plus se confondre avec l’État administré, la démocratie ne peut en rester à la représentation, la politique ne peut plus s’imaginer dans le seul cadre national et partisan.

Et, surtout, au-delà de la gauche, le mouvement populaire doit se recomposer, après la longue phase du mouvement ouvrier. La déconnexion de la colère sociale et du vote à gauche met le doigt sur une carence, manifeste depuis plus de vingt ans : alors que l’émancipation ne peut être qu’un processus global, le social, le politique, le culturel et le symbolique restent cruellement déconnectés. Les réarticuler de façon souple, sans hégémonie de quelque structure que ce soit : l’enjeu est tout aussi grand que celui de la recomposition de la gauche politique. En fait, les deux sont inséparables.

Roger Martelli

Publié le 04/06/2019

En un tweet, Adrien Quatennens clôt-il le débat ?

 

Par Catherine Tricot (site regards.fr)

Le député insoumis refuse que La France insoumise soit « un énième parti de gauche » et voit bien plus grand : être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne ».

Quatre jours après les très mauvais résultats de la France insoumise aux élections européennes, Adrien Quatennens, le député du Nord, tweet : « Que nul ne s’y trompe : la France insoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. »

Adrien Quatennens

@AQuatennens

 

Que nul ne s’y trompe : la @FranceInsoumise n’a pas vocation à être un énième parti de gauche. Elle est née pour être l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne. C’est avec cela que nous devons renouer. C’est à cela que nous allons travailler. pic.twitter.com/JX9xxN0xS7

 

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23:13 - 30 mai 2019

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On relèvera l’étonnante et très sèche formule « que nul ne s’y trompe »... On aurait pu penser que l’heure était venue à la réflexion collective pour comprendre et réfléchir sur une telle déroute. Faut-il vraiment persévérer dans le « clivage » et « l’avant-garde autoproclamée » ?

Mais tenons-nous en au fond du propos d’Adrien Quatennens. La FI n’aurait donc pas « vocation à être un énième parti de gauche ». Comment dire l’amertume que l’on ressent en lisant une telle affirmation bravache ? La FI n’était pas un énième parti de gauche : elle était le pôle d’agrégation de la gauche qui n’avait pas renoncé à changer le monde. Sur cette base, elle avait réuni à la présidentielle de 2017 près de 20% des électeurs, tous venus de la gauche, issus des catégories populaires et des couches moyennes. C’était sa force. Deux ans plus tard, seul un électeur sur cinq de Jean-Luc Mélenchon a revoté FI. En deux ans, la FI est devenue une force parmi d’autres. Si affaiblie avec ses 6% qu’elle n’a plus la puissance d’agrégation dans un paysage éclaté par la bombe Macron, ravagé par l’emprise de l’extrême droite, hébété par trente ans de déréliction des grands partis de gauche.

La petite musique de ce tweet est par ailleurs conforme aux propos d’autres dirigeants insoumis : la campagne de la FI n’aurait pas été assez lisible. Elle aurait été brouillée par la personnalité de la tête de liste, d’une gauche assumée et par trop consensuelle. Rien ne permet d’étayer cette explication. Manon Aubry est une jeune femme qui a mené une campagne dynamique sans jamais s’écarter du discours FI, allant même jusqu’à saluer, au micro d’Europe 1, le caractère très démocratique de l’organisation : « Jean-Luc Mélenchon ne décide rien. La FI est gouvernée par sa base. »

Inconnue il y a six mois, elle n’a pas modifié l’image du mouvement. On se souvient bien moins de ses discours que des saillies de Jean-Luc Mélenchon contre les médias, des invectives contre Philippe Martinez ou Benoît Hamon, de la vindicte sans répits contre l’appel de soutien des migrants ou encore des désastreuses images des perquisitions.

Et ils sont où les gilets jaunes ?

Mais de ces cinq derniers mois, on retient surtout l’appui sans relâche de la FI au mouvement des gilets jaunes. Il fut un temps où le PCF soutenait de toutes ses forces les luttes ouvrières, en particulier contre la désindustrialisation. On peut partager l’un et l’autre de ces engagements et noter que dans les deux cas, la fonction politique n’a pas été remplie.

Les gilets jaunes n’ont pas besoin de la FI pour s’auto-organiser. Les ouvriers de Renault, les sidérurgistes, les mineurs avaient des syndicats. Dans les deux cas, ils n’ont pas eu l’outil nécessaire pour gagner, une victoire qui ne pouvait être que politique. L’outil attendu est un outil politique qui propose une perspective globale et crédible, qui rassemble la société sur cette alternative. La rupture opérée par la FI avec les couches moyennes, intellectuelles et culturelles, a lourdement pesé dans l’absence de débouché progressiste au mouvement des gilets jaunes.

De surcroît, le défaut d’analyses sur la composition du peuple moderne a affaibli les interventions de la FI : les gilets jaunes ont été l’émergence d’une partie du peuple et non de tout le peuple. Faute d’avoir su proposer une perspective pour la France confrontée à la crise des gilets jaunes, la FI a perdu ses soutiens populaires et manqué son utilité. C’est comme pour le pudding, être « l’outil du peuple et de sa révolution citoyenne » se prouve. Cela n’a pas été le cas, malgré l’intensité du moment.

 

Catherine Tricot

Publié le 28/05/2019

Après les européennes, la crise s’épaissit

par Roger Martelli  (site regards.ft)

Les élections sont passées, avec leurs certitudes et leurs surprises. L’extrême droite et LREM en tête, les autres loin derrière. Surtout la gauche.

Une gauche toujours dans ses basses eaux, un Rassemblement national guilleret, un pouvoir qui colmate les brèches non sans mal. Les Verts ont pris la main et les acteurs de l’ex-Front de gauche sont dans les choux.

L’extrême droite, vent en poupe

Pendant de longs mois, La République en marche (LREM) faisait la course en tête dans les sondages. Depuis quelques semaines, porté par la vague « populiste » européenne, le Rassemblement national (RN) avait pris l’ascendant sur le parti du Président. À l’arrivée, il confirme qu’il est devenu la première force du pays. Si l’on y ajoute les autres listes de la même famille, l’extrême droite française frôle désormais les 30%.

Le RN a surfé sur le discrédit de l’équipe au pouvoir, attisé la fragilité que les gilets jaunes ont spectaculairement aggravée, joué sur le ressentiment des classes populaires. Le vote du 26 mai a confirmé ce que l’on sait depuis quelques années et que les sondages annonçaient. Parmi ceux qui votent, un quart des employés, 40% des ouvriers, un tiers de ceux dont la formation est inférieure au bac, près d’un tiers des revenus les plus bas auraient choisi de voter pour la liste patronnée par Marine Le Pen.

Force est de constater que le RN a contribué à la mobilisation civique plus large des catégories populaires. Sans doute la propension à l’abstention continue-t-elle de toucher davantage les classes dites subalternes et notamment les employés. Mais, cette fois, les écarts de participation électorale entre les cadres et les ouvriers a été réduit, comme si une part de ces groupes avait trouvé, dans le vote en faveur du RN, le moyen d’exprimer sa colère et son ressentiment, quand la gauche d’autrefois les mobilisait autour de l’espérance.

Le vote en faveur de l’extrême droite est en passe de devenir un vote stable, comme l’était le vote communiste dans les trois premières décennies de l’après 1945. Il s’agit d’un vote fortement nationalisé, au-dessus de 30% dans 18 départements (presque 40% dans l’Aisne), au-dessous de 20% dans 19 départements et au-dessous de 10% uniquement à Paris et dans les Hauts-de-Seine. En même temps, il s’agit d’un vote régionalisé, dont les points forts se situent dans le quart Nord et Est et sur le pourtour méditerranéen, tandis que les zones relativement les plus réfractaires sont sur les terres du grand Ouest.

Le vote RN est celui qui mobilise le plus largement l’électorat antérieur – en l’occurrence celui d’avril 2017 – et ceux qui se déclarent proches de lui. C’est l’ensemble de ces traits qui expliquent que, au bout du compte, c’est bien l’extrême droite qui a profité conjoncturellement d’une mobilisation des gilets jaunes qu’elle ne contrôlait pourtant pas. Selon Ipsos, la moitié de ceux qui se « sentent très proches » des gilets jaunes et plus de 40% de ceux qui se disent « plutôt proches » se sont portés sur un vote en faveur de l’extrême droite.

Sans doute, ce vote n’est-il pas nécessairement un vote d’adhésion aux propos et a fortiori aux valeurs du RN. Mais il ne faut pas sous-estimer l’aspect structurant d’un vote, surtout quand il se rattache à un courant ou à une formation capable de donner à la colère l’aliment d’un discours structuré, d’un véritable récit chargé de sens. Au fond, quand les catégories populaires ont commencé, à la fin des années 70, à se détourner du vote communiste, on pouvait penser qu’ils pouvaient revenir à leur vote ancien. De fait, cette possibilité est toujours réelle, mais mieux vaut ne pas sous-estimer ce que cela impose de lucidité et de renouvellement, si l’on veut éviter de laisser durablement la place de tribun à des forces qui tournent le dos à l’émancipation.

Une fois de plus, l’écologie

Après 2017, la donne s’annonçait favorable à une gauche de gauche requinquée. Le socialisme issu du congrès d’Épinay de 1971 était agonisant et le plateau de la balance revenu vers une gauche bien à gauche. Or le scrutin d’hier a été l’occasion d’au moins deux surprises : le total de la France insoumise et du PCF n’est plus l’axe de la gauche ; il est surpassé par le total du PS-PP et de Génération.s ; les écologistes ont retrouvé, dans la toute dernière ligne droite, jusque dans l’isoloir, la dynamique qui porta la candidature Cohn-Bendit en 2009.

Nous avions fait l’hypothèse que le choix fait par Yannick Jadot de se détourner du clivage droite-gauche le pénaliserait. Ce n’a pas été le cas. Le total des mouvances plus ou moins écologistes dépasse largement les 15%. Quant aux Verts eux-mêmes, ils ont été portés à la fois par l’ampleur de la crise climatique, la vivacité des mobilisations, notamment de jeunes autour de enjeux écologistes, la force des critiques anti-consuméristes, la visibilité européenne de l’écologie politique… et l’absence d’entraînement produit par les autres listes de gauche.

A priori, le fait que l’écologie est devenue un passage obligé de la politique aurait pu desservir en le banalisant l’engagement propre d’un parti écologiste « spécialisé ». Manifestement, en l’absence de crédibilité suffisante d’un monde politique discrédité, la spécificité « verte » a été préférée. Conjoncturellement ou non ? Cela reste à voir.

Quant au PS, il est désormais au milieu du gué. Il reste au-dessous de son score plus que médiocre de juin 2017. Mais il le dépasse si l’on additionne les voix de PS-PP et de Génération.s. Et, face à la menace d’une disparition du socialisme français de l’enceinte parlementaire européenne, le maintien a minima apparaît comme une demi-victoire.

La déception du PCF

Le PC comptait beaucoup sur cette élection. Le récent congrès avait mis au centre de sa réflexion l’idée que le PCF avait trop souffert de son absence aux consultation électorales les plus décisives. En décidant d’aller jusqu’au bout de la présentation d’une liste autonome, dirigeants et militants entendaient montrer que la visibilité électorale du parti et son potentiel militant pouvaient inverser la courbe du déclin.

Ils savaient certes que la tâche serait difficile, mais l’enjeu européen a fini par faire partie du fond culturel des communistes, qui pouvaient arguer d’un regain européen de la gauche dite « radicale », bien regroupée dans le cadre de la Gauche unie européenne. Il s’est avéré par ailleurs que le choix de la tête de liste, l’adjoint à la maire de Paris, Ian Brossat, a plutôt « boosté » la campagne communiste, au point de laisser espérer un miraculeux franchissement de la barre des 5% et, à tout le moins, du seuil de remboursement des frais de campagne.

Or l’immense déception a été au rendez-vous. Le PC, qui se réclamait de 3,4% en juin 2017, parvient tout juste à 2,5% des suffrages exprimés, devancé d’un cheveu par la liste de Jean-Christophe Lagarde et talonné par… le Parti animaliste. Il ne dépasse les 5% qu’en Seine-Saint-Denis (5,6%)et n’est au-dessus de 3% que dans 24 départements. Il est en recul sur le pourtant médiocre résultat de juin 2017 dans 45 départements métropolitains, et notamment dans ses zones de force d’autrefois. Il perd plus du quart de son potentiel de 2017 dans 18 départements, dont la Seine-Maritime, le Puy-de-Dôme, le Cher, la Haute-Vienne, l’Allier, le Nord et le Val-de-Marne.

Le PC a fait un pari risqué et sa tête de liste l’a bravement assumé. À l’arrivée, contrairement à l’image dynamique enregistrée par les médias, le PCF est encore un peu plus fragilisé, contraint en outre à assumer la totalité de ses frais de campagne. Les militants font l’amère expérience, une fois de plus, que la volonté ne suffit pas à asseoir une force dans un espace politique national. Encore faut-il que le choix en sa faveur soit perçu comme utile. Difficile d’y parvenir, surtout pour une force anciennement installée – bientôt cent ans d’existence –, une fois qu’elle est parvenue aux lisières incertaines de la marginalisation électorale, autrefois réservée aux « gauchistes » copieusement vilipendés.

L’échec de la France insoumise

On pouvait penser que les élections européennes allaient rejouer la grande scène de la présidentielle. Elles ont joué de fait celle du second tour. Mais n’ont n’a pas confirmé la distribution des rôles au premier. Le parti de Jean-Luc Mélenchon et le regroupement officiels des partisans de Fillon ont mordu la poussière. Le « dégagisme » a ainsi ses coquetteries inattendues…

On savait – en tout cas à Regards – que le score de Mélenchon, en avril 2017, n’était pas celui de la nouvelle organisation qu’il avait mise en place à cet effet, mais que c’était tout simplement un vote de gauche, le mieux à même, pour le « peuple de gauche », d’énoncer clairement le désir de mettre un terme à quelques décennies de dérive libérale. Les législatives de juin, tout naturellement, avaient déjà remis les pendules à l’heure. Elles avaient simplement permis de régler dans les urnes la polémique qui avait peu à peu séparé les deux partenaires principaux du Front de gauche : jeu, set et match en faveur de la FI et de ses 11%. Le résultat de juin 2017 était donc le point de référence majeur pour jauger du nouveau résultat à venir.

L’entourage de Mélenchon affirmait à cors et à cris qu’il était possible d’atteindre cet objectif et même d’aller au-delà, pour parvenir au moins à la troisième place tant espérée, avant les majorités à venir. Le score « à deux chiffres » était l’eldorado, que quelques sondages ont entretenu, de-ci de-là. La FI en est loin au soir du 26 mai. Avec ses 6,31%, la FI approche certes à elle seule le résultat du Front de gauche aux précédentes européennes (6,6%) et accroche de justesse une cinquième place. Mais elle recule partout sur juin 2017, sauf dans le Cantal et récupère à peine un peu plus de la moitié de son résultat de l’époque sur le plan national. Elle perd plus de 5% dans 43 départements, où son influence de 2017 était au-dessus de la moyenne nationale.

Comment s’explique ce résultat ? Le profil de son électorat suggère que la FI n’a pas véritablement de point fort. Elle attire un peu plus que la moyenne les 18-24 ans (9%) et les 35-49 ans (10%), les professions intermédiaires (10%) et les employés (11%), les revenus les plus faibles (12% des moins de 1200 euros). Mais, de façon globale, les plus jeunes sont attirés par les Verts, les employés, les ouvriers et les chômeurs par le RN. La FI recueille les suffrages de 20% de ceux qui se sentent « très proches » des gilets jaunes, mais bien loin derrière l’extrême droite.

La ventilation des électeurs antérieurs et des « proches » est le déterminant le plus structurant. Alors que 57% des électeurs Macron d’avril 2017 ont choisi LREM et que 78% des électeurs Le Pen ont porté leur voix au RN, les électeurs Mélenchon n’ont été que 36% à voter en faveur de la liste de Manon Aubry. Plus significatif encore est le vote des « proches » : 78% de ceux des Verts, 88% de ceux de LREM et surtout 91% de ceux du RN ont voté pour le parti qui les attire le plus. Ce n’a été le cas que pour 67% des proches de la FI, ce qui a été corroboré par toutes les enquêtes depuis le début de l’année.

Au total, depuis deux ans la FI a perdu sur sa gauche sans mordre significativement sur de nouveaux électeurs, à gauche comme à droite.

Une stratégie décalée

Dès le soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon s’est installé dans la conviction que le « dégagisme » poussait à abandonner l’ancrage dans le vieux clivage de la droite et de la gauche, pour se fixer l’objectif de rassembler le « peuple » et non la « gauche ». Il assortissait ce choix de l’affirmation selon laquelle, dans un moment « destituant », l’essentiel est d’attiser la colère contre la « caste », en l’occurrence incarnée par la personnalité de Macron.

La stratégie « populiste » avait donc un double objectif : attirer la plupart de ceux qui rejettent Macron pour prolonger en majorité effective le score de la présidentielle ; détourner du vote d’extrême droite les catégories populaires en colère. Les gilets jaunes ont amplifié ce choix, qu’un homme comme François Ruffin a porté à son apogée, en cultivant ouvertement la « haine » à l’égard du « représentant » des patrons et des riches. Quand s’approche la perspective de l’élection européenne, le noyau dirigeant de la FI décide d’en faire un terrain d’application de la logique retenue : l’élection doit devenir un « référendum anti-Macron ».

Le 12 novembre dernier, nous émettions des doutes sur cette stratégie. Le résultat du scrutin européen ne fait que les aiguiser. Loin de l’élargissement majoritaire, la volonté de clivage avec la « gôche » – horrible terme venu tout droit de l’extrême droite des années trente –, la dénonciation de la « soupe aux logos » et le jeu du « bruit et de la fureur » ont éloigné une part de la gauche, sans gagner d’autres forces pour compenser cet éloignement. À la limite, l’obsession du clivage – manifeste sur l’affaire de l’appel pour l’accueil des migrants en novembre 2018 – a plutôt redonné de l’espace à une gauche jugée moins virulente, en particulier aux écologistes et au tandem PS-PP. Elle a même redoré le blason du PC violemment critiqué, même si le résultat électoral n’a pas été probant de ce côté-là.

Au soir du 26 mai, trois constats cruels peuvent être faits : loin d’une amplification de la dynamique du printemps 2017, la FI enregistre un recul sévère, qui fait du parti pris majoritaire un vœu pieux ; le tropisme qui attire une partie des couches populaires vers l’extrême droite continue d’agir ; le référendum anti-Macron a profité au rassemblement national et piégé la FI. Du vote européen, il serait donc préférable de tirer la conclusion qu’il y a désormais trois impasses qui menacent la gauche et avivent la désaffection à son égard : les sirènes du libéralisme, l’invocation d’une union de la gauche à l’ancienne et le parti pris populiste. Le profil des votes à l’échelle européenne rend plus urgent encore de tirer les leçons stratégiques des butoirs rencontrés.

À la différence des consultations précédentes, c’est la totalité de la gauche européenne qui est au pied du mur. Malgré de beaux résultats dans l’Europe du Sud, la social-démocratie a reculé autant que la droite classique. Les écologistes, qui refusent de faire du clivage politique binaire un repère pertinent, ont certes bénéficié de cette carence, mais infiniment moins que l’extrême droite et les libéraux conservateurs.

Mais, cette fois, la gauche dite « radicale » n’a tiré aucun bénéfice des déboires de la social-démocratie. Le groupe de la GUE recule de façon sensible, perdant 14 sièges sur 52 et reculant de près de 2%. À l’exception du Bloco portugais qui progresse sensiblement – alors qu’il participe à une gestion gouvernementale sociale-démocrate –, presque toutes les composantes de la GUE stagne ou recule. La FI à elle seule atteint à peine le niveau du front de gauche en 2014, Podemos perd plus de 7%, Die Linke s’essouffle, les communistes reculent en Tchéquie et la gauche reste atomisée et inaudible en Italie.

Reconstruire à gauche

La gauche est toujours dans ses basses eaux (moins d’un tiers des suffrages exprimés) et elle est dispersée. Pendant plus de trois décennies, entre la Libération et la fin des années 1970, le PC en a été la force la plus influente et la plus dynamique. Après 1978, c’est le PS de François Mitterrand qui prend la relève et le PC s’engage dans son long déclin, tandis que le PS s’enlise dans un « social-libéralisme » de plus en plus affirmé. En avril 2017, le résultat présidentiel de Jean-Luc Mélenchon bouscule enfin la donne : il rassemble un peu plus de 70% du total des voix de gauche. Les législatives de juin rectifient le mouvement, mais n’inversent pas la tendance : la FI à elle seule concentre près de 40% des voix de gauche et le total PCF-FI approche les 50%.

Le 26 avril 2019, la FI ne représente plus que moins de 20% du total de la gauche et l’ensemble communistes-Insoumis dépasse tout juste le quart. La frange de la gauche la plus à gauche, celle qui fut en longue durée la plus critique à l’égard des gestions socialistes, n’est plus en position d’hégémonie. En scrutin européen, comme en 2009, la main est passée une fois de plus du côté des écologistes.

La fin présumée du clivage de la droite et de la gauche a, comme prévu, fait pencher la balance du côté de la droite. Le résultat est paradoxal. Dans l’ensemble, les poussées des mouvements populaires ont plutôt porté la gauche en avant. En novembre-décembre 1995, l’impulsion du « mouvement social », alors même que la droite chiraquienne triomphe, amorce la dynamique qui verra la victoire législative de la « gauche plurielle » en 1997. Cette année, l’un des mouvements populaires les plus originaux des dernières se traduit par une victoire totale de l’extrême droite française.

La crise politique est devant nous. Le pouvoir en place est ébranlé, mais pas terrassé, comptant sur les divisions de ses adversaires plus que sur les vertus de sa force de conviction. L’extrême droite donne tranquillement le ton, impose ses thèmes comme autant de demandes populaires que nul ne peut ignorer.

La gauche est éclatée, à l’image d’un peuple lui-même divisé, éparpillé territorialement en un archipel que seul le « récit » d’exclusion de l’extrême droite est capable de réunir politiquement. Dans les années 1980, le socialisme pensa qu’il pouvait durablement gouverner en composant avec le néolibéralisme dominant. Il ne faudrait pas que la gauche, et a fortiori sa part la plus à gauche s’imagine qu’elle pourra en faire autant avec l’air du temps imposé par l’extrême droite. La fixation identitaire et l’obsession sécuritaire sont des pièges que nulle ruse ne peut permettre d’éviter, fût-ce au nom du peuple et de sa « souveraineté ».

Face au grand récit qui tourne le dos à l’émancipation, il convient donc de retisser un récit, dans l’esprit de ce qui fit la force de la gauche historique et qui porta le mouvement ouvrier : la passion de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité. Reconstruire une gauche bien à gauche suppose de renoncer aux demi-mots, aux compromis boiteux et aux consensus étouffants. Mais la gauche politique et sociale est aussi menacée par la guerre des courants, les clivages que l’on cultive à l’excès et que l’on voudrait trop souvent transformer en frontières entre « les » gauches, les libertaires et les républicains, les centralisateurs et les fédéralistes, les mondialistes et les souverainistes, les individualistes et les collectivistes, les « sociaux » et les « sociétaux ». Autant de tensions qui reflètent les contradictions du réel, qu’il est déraisonnable de vouloir effacer, mais qu’il convient de maîtriser collectivement, pour n pas faire de la spécificité de chacun une différence et la source d’inépuisables déchirements.

Inventer les formes de la mise en commun, repenser toutes les facettes de l’espace public, ne plus confondre la liberté et la concurrence marchande, le public et l’administratif sont des enjeux majeurs. Inventer la forme moderne de l’association d’individus libres, autonomes et solidaires est une autre tâche, tout aussi rude. La vie contemporaine nous en assigne une autre. Le mouvement ouvrier européen avait trouvé,dans différents pays et différents moments, des manières d’articuler les champs séparés du social, du politique et du culturels. De vastes galaxies ouvrières s’y attelèrent, sous forme travailliste, sociale-démocrate ou communiste. Mais ces galaxies se sont défaites, parce qu’elles étaient trop rigides et parce le temps de l’histoire ouvrière s’est révolutionné, en bien ou en mal.

Le résultat est que l’on est passé de la subordination à la séparation, de l’obédience à la méfiance. Or là s’est trouvée la grande faiblesse des dernières décennies, dont l’actualité récente vient de montrer les dangers : économique, social, politique et culturel ne marchent plus du même pas. Du coup, la régulation globale des sociétés reste aux forces dominantes, de l’argent ou de la puissance. Et l’aliénation des individus suit son petit bonhomme de chemin. Réarticuler sans subordonner quiconque à qui que ce soit : rude et nécessaire objectif.

Le scrutin d’hier nous laisse au moins une certitude : ou nous bougeons ensemble ou nous mourrons…

Roger Martelli

Publié le 21/05/2019

Politique et pratique

par Lia Cigarini et Luisa Muraro de la Librairie des femmes de Milan (1992)

paru dans lundimatin#192, (site lundi.am)

 

À l’occasion de la réédition de Ne crois pas avoir de droits par les éditions La Tempête, nous publions ici un article traduit de l’italien (l’orginal est disponible ici) et écrit par Lia Cigarini et Luisa Muraro qui furent parmi les fondatrices de la Librairie des femmes de Milan en 1975. Cet article, écrit en 1992 et paru dans la revue « Critique Marxiste », fait un écho singulier au temps présent au travers d’une critique de la pratique politique de l’organisation, en particulier dans la tradition de la gauche, ou encore de la tentative de redéfinir la place de la politique dans la vie. Surtout, quelques années seulement après l’effondrement du Bloc de l’Est, ces femmes préfèrent le mot de « communisme » pour parler de leur pratique plutôt que celui de « féminisme » : par là, elles entendent entre autre le fait de « partir de soi » pour faire de la politique à partir d’une réalité vécue et de relations réelles.

La pratique de l’organisation

Nous sommes à chaque fois surprises de constater la difficulté que nous avons à nous faire comprendre au sujet de la pratique politique – pas seulement de son importance mais même de sa simple notion – y compris par des femmes et des hommes communistes. Cela nous surprend parce que la tradition marxiste a toujours mis l’accent sur la pratique. Il suffit de penser à Gramsci qui parlait de philosophie de la pratique pour indiquer la pensée propre aux communistes. Il est vrai qu’entre la culture de gauche et celle du mouvement des femmes la communication est entravée par une distance notoire de langages et de positions. Distance qui, à notre avis, est justement due à la différence des pratiques. Essayons donc de mesurer cette distance à la lumière des différentes pratiques politiques. Il nous semble que la pratique dominante dans la gauche soit encore l’organisation. En témoigne le fait que la gauche abonde d’organisations. Le parti est organisé, les mouvements sont organisés, la condition humaine elle-même (femmes, jeunes) est organisée, pour ne rien dire des ouvriers, des paysans, etc.

Aujourd’hui, on sait bien que cette pratique politique connaît une crise grave, qui fait corps, non sans raison, avec la crise de la gauche. Les organisations sont déconnectées de la réalité ; elles n’exercent aucune attraction sur les plus jeunes, sinon sur tous. En effet il semble bien qu’il y ait un refus généralisé de cette pratique sociale (bien qu’on ne puisse pas dire qu’il s’agisse d’un phénomène irréversible - mais ce n’est pas le sujet). Le mouvement des femmes, en ce qui le concerne, n’a pas d’organisation ni de coordination centralisée. Au contraire, il s’oppose positivement à toute forme d’organisation, y compris celle de la simple coordination. Et ceci depuis les origines. Il y a de temps en temps des tentatives d’innovation à ce sujet, mais elles ont toujours failli et n’ont même jamais pris sérieusement. Les pratiques des femmes : nous avons, au lieu de l’organisation, un certain nombre de pratiques dont beaucoup reconnaissent la validité, transmises d’une situation à l’autre et reprises également par des femmes plus jeunes ou par des femmes qui ne se considèrent pas féministes. C’est en ce sens seulement que l’on peut reconnaître un tissu unitaire.

La politique des femmes équivaut à un ensemble de pratiques, un ensemble dont la partie la plus stable et reconnaissable ne l’empêche pas de pouvoir varier et de varier souvent. Parmi les pratiques les plus importantes et les plus caractéristiques, la première consiste à partir de soi. Cela signifie qu’on emploie des mots, qu’on fait de la politique, non pour représenter ou changer les choses, mais pour établir, manifester, ou changer un rapport entre soi et l’autre-que-soi. Mais aussi entre soi et soi, dans la mesure où l’altérité traverse également l’être humain dans sa singularité. En d’autres termes, la pratique qui consiste à partir de soi conçoit toute parole et toute action comme une médiation, et exige de mettre bien au clair ce qui s’y joue de la part du sujet. Pour le démasquer ? Oui, éventuellement, mais aussi et surtout pour libérer ses énergies, souvent freinées par des représentations fallacieuses et des projets forcés. C’est de cette manière, à notre avis, qu’il est possible d’être disponible aux changements de la réalité.

Un large débat est né dans le mouvement à propos d’un projet de camp de la paix en Palestine à l’initiative d’un groupe de femmes. Cela a suscité discussions et critiques parce que dans cette initiative la manière dont elles sont parties de soi a manqué de clarté et n’a pas été mise au clair ; une femme formée à cette pratique, dans cette initiative-là – dont les bonnes intentions ne sont mises en question par personne – ne peut pas ne pas voir le risque d’un volontarisme et d’un activisme non étrangers à l’impérialisme occidental. Autre exemple, en positif. On nous a reproché de faire de la politique sans avoir déjà une analyse de la condition féminine. Un tel raisonnement présuppose (ou, peut-être, suit mécaniquement) un schéma qui n’est pas le nôtre.

En ce qui nous concerne, nous ne partons pas d’un cadre général, mais de contradictions vécues à la première personne (comme le blocage de la parole en lieux mixtes, l’attraction-répulsion pour le pouvoir, l’indifférence de la société face à des sentiments ressentis personnellement comme très importants etc.), que nous mettons au centre du travail politique. Aussi arrive-t-il que des éléments que la représentation dominante du monde reléguait aux marges, retrouvent un rôle central, qui correspond au fait qu’ils se trouvaient déjà au centre de la vie telle qu’elle est vécue. Beaucoup d’entre nous s’y sont reconnues, et cela a donné lieu à ce que l’on appelle le mouvement des femmes ; les idées et les textes issus de ce mouvement connaissent par ailleurs une circulation et une réception étendues . C’est à notre avis grâce à cette pratique qui consiste à partir de soi qu’aujourd’hui les femmes peuvent être vues et désignées comme « sujet fort » (Gaiotti de Biase, Unità du 10 juillet 1992), terme que, soit dit en passant, nous rejetons. Un tel résultat n’aurait jamais été atteint si dès le début nous n’avions pas mis au centre du discours politique – à la place de ce qui était, dans le discours de la gauche, la condition féminine – l’expérience vécue à la première personne. Nous observons en outre que ce procédé permettant de passer du cas concret à la théorie – procédé qui remplace celui plus ancien de l’abstraction - a été pratiqué par Freud avant nous : ses écrits en témoignent clairement.

Politique et non politique

Une autre pratique dans laquelle nous nous reconnaissons toutes concerne le passage du politique au non politique, qui n’est pas pour nous sans solution de continuité. C’est pourquoi, nous nous retrouvons aussi bien dans des lieux qui sont politiques que dans d’autres qui ne le sont pas, comme les librairies, les cercles d’amies, ou les maisons, et nous mêlons les occupations politiques à d’autres qui ne portent pas ce nom, comme les vacances, le temps libre, les amours, les amitiés. Nous ne disons pas que tout est politique, mais plutôt que tout est susceptible de le devenir. Ou, plus simplement, que nous n’avons pas les critères (ni intérêt à en trouver) pour séparer la politique de la culture, de l’amour, du travail. Une politique aussi séparée nous déplairait et nous ne saurions la mettre en place. À cette exigence de ne pas séparer la politique de la vie répond aussi l’usage de la parole, marqué également dans une certaine mesure par la pratique psychanalytique.

Dans nos discussions la prise de parole n’est pas codifiée ; nous supportons des temps morts, des silences, même prolongés, et des incidents en tout genre ; nous évitons autant que possible les discours déjà écrits, les interventions préparées. Les discussions sont par ailleurs traditionnellement autofinancées. Parmi d’autres initiatives elles donnent vie à un nomadisme politique, favorisé par la pratique de l’hospitalité, qui crée un réseau de rapports à travers lesquels circulent récits, cassettes, photographies, photocopies et textes imprimés. On dira que tout ceci est typique d’un mouvement relativement jeune et donc capable de vivre avec peu de moyens. Mais il y a là aussi un choix de pratique politique et un pari en faveur d’une politique dont les formes ne doivent pas supplanter les formes de la vie. Nous avons ainsi pour habitude de réfléchir sur les choses que nous faisons contextuellement, pendant que nous les faisons, ce qui offre, à celles qui agissent, la possibilité de corriger petit à petit leur manière de faire. D’autre part rien n’empêche (et les faits nous le confirment chaque jour davantage) que ces pratiques de notre invention se traduisent en pratiques communes à la vie sociale ou rejoignent des comportements féminins anciens, auxquels une signification de liberté féminine est alors restituée ou conférée : à ce point, on ne peut plus parler, au sens étroit, de mouvement.

La question du pouvoir

Dans son éditorial au second numéro de « Critica marxista », Aldo Tortorella reprend une phrase de l’archevêque de Milan, Martini, selon lequel « les dégâts sont à l’intérieur des hommes », et commente : oui, mais, de cette manière on s’apprête à conclure que la politique n’entre pas en compte. C’est pourquoi, ajoute-t-il, « nous avons tenté (et j’ai tenté moi aussi) de fournir une traduction institutionnelle et politique à la question morale ». On dirait presque, à ces mots, que la politique est essentiellement extériorité.

Nous admettons aussi que l’on refuse de conduire la politique dans le domaine de l’intériorité par une peur légitime de retomber ou de tomber dans une forme d’intégrisme. Mais il y a une question plus simple à soulever, à savoir d’où vient cette opposition entre intériorité et extériorité qui ne correspond pas à l’expérience effective. Certainement pas à l’expérience féminine si nous nous basons sur les pratiques qui caractérisent la politique des femmes. Avec l’opposition entre intériorité et extériorité, Tortorella et Martini se répartissent peut-être de manière équilibrée compétences et sphères de compétences. Mais cela semble correspondre à une nécessité de l’ordre de l’histoire (et de la société) plus qu’à l’expérience humaine commune et confirmée par l’expérience politique des femmes. Il est donc possible que la nécessité de maintenir cette opposition, et de conserver la politique dans l’extériorité, ne provienne pas tant de la peur de l’intégrisme que de la question du pouvoir ; un pouvoir partagé en deux est, indubitablement, un garde-fou contre l’intégrisme.

La question de la pratique politique rejoint ainsi la question du pouvoir, centrale pour la politique (comme pour la vie des êtres humains et pour la vie en général).

La pratique de la disparité

Aujourd’hui, dans le mouvement des femmes, beaucoup consacrent du temps à réfléchir sur ce thème, auquel nous sommes arrivées à travers la pratique de la disparité et le débat qu’elle a suscité. On a commencé à parler de pratique de la disparité dans les années quatre-vingt, pas avant. Nous y avons été amenées (et nous faisons ici référence à la Librairie des femmes de Milan en particulier) par le fait que nous n’avons pas d’organisation ni de rôles, ni de fonctions, ni d’autres dispositifs pour systématiser les disparités réelles. Ce qui nous exposait sans défense aux émotions fortes suscitées par la disparité. La pratique de la disparité est née comme réponse à ce problème. Sa formulation, d’une part, et son acceptation, de l’autre, sont entravées par l’égalitarisme qui caractérise la culture de gauche. Pour simplifier, nous disons qu’il s’agit de ne pas étouffer et de ne pas se défendre du sentiment d’une disparité par rapport à une semblable lorsque ce sentiment se fait sentir à l’intérieur de soi. Mais plutôt de le prendre comme signe du réveil d’un désir, en faisant du rapport de disparité le levier de la réalisation du désir lui-même. Comme on peut le voir, il ne s’agit pas, comme certains ont cru, de confirmer les disparités d’une société injuste.

Cependant, le sentiment de la disparité, que cette pratique invite à ne pas étouffer, peut aussi être suscité par ce type de disparité-là. Nous nous trouvons donc à nouveau face à une pratique qui dépasse la séparation entre réalité intérieure et réalité extérieure, puisqu’elle les rend traduisibles l’une dans l’autre. De la pratique de la disparité, que l’on appelle aussi « la porte étroite », celles qui l’acceptent disent qu’il s’agit d’un passage essentiel. Elle est en effet vitale pour une politique de la liberté féminine, dans la mesure où elle produit de l’autorité féminine au lieu de produire du pouvoir. Ce point est aujourd’hui au centre d’une réflexion dont nous ne pouvons anticiper l’issue. Nous sommes nombreuses à nous être orientées vers une politique centrée sur l’autorité et décentrée du pouvoir ; cette orientation nous semble par ailleurs donner l’interprétation la plus précise du mouvement des femmes : interprétation qui bien sûr n’est pas sociologique mais politique, et qui est un pari sur le sens de la réalité qui change.

L’intérêt que nous portons à cette approche se résume dans la considération suivante : le pouvoir est homologuant et détruit la différence féminine comme toute différence qualitative. Ce n’est pas une découverte originale que nous avons faite. Comme d’autres l’ont déjà observé à propos du mouvement ouvrier, la conquête du pouvoir ou l’objectif constant de cette conquête a conduit à perdre de vue la motivation originaire qui était de créer une société plus libre et plus juste.

Autorité et pouvoir

Nous apportons un élément en plus qui est la possibilité, expérimentée pratiquement, de créer dans les rapports sociaux une autorité sans pouvoir. En allant jusqu’à la destruction de toute forme de pouvoir ? Notre formule, aujourd’hui, est la suivante : « le maximum d’autorité avec le minimum de pouvoir ». Nous faisons une proposition volontariste : la plupart des femmes, en effet, sont opprimées intérieurement par le pouvoir, par sa logique et par ses symboles. En témoigne le fait, à notre avis trop peu pris en compte par la gauche, que les stratégies pour accéder aux postes de pouvoir, tentées sous des diverses formes (égalité des opportunités, actions positives, politiques des quotas, représentation féminine), fournissent des résultats qui étonnent par leur médiocrité. On le constate également dans des pays d’émancipation avancée, comme les États-Unis, où, par exemple, vingt ans d’ « actions positives » pour faire entrer plus de femmes au parlement ont abouti à l’augmentation d’un seul pourcent, de 16 à 17% (selon l’Herald Tribune du 15 juillet 1991).

La faiblesse de ces résultats contraste avec la visibilité et l’autorité que les femmes acquièrent peu à peu dans la vie sociale. Si cela vaut pour une grande partie des femmes, nous ne savons pas si c’est aussi le cas pour les hommes, en dehors d’une petite minorité chez laquelle il est facile de reconnaître notre propre dégoût pour une politique réduite à une lutte pour le pouvoir. Il manque, en effet, du côté masculin, un travail de prise de conscience. Nous ne pouvons donc pas savoir combien la possession du pouvoir compte pour un homme et pour la sexualité masculine. En conséquence, nous ne savons pas si la gauche, dans son ensemble, peut agir politiquement sans être marquée par le sceau du pouvoir, sceau qui équivaut, faut-il préciser, à un ordre symbolique. C’est-à-dire, à un langage.

Le refus de ce langage nous a fait nous sentir, par le passé, étrangères à la politique. Mais plus maintenant : aujourd’hui, si nous faisons de la politique, c’est en affrontant l’emprise du pouvoir sur l’existence humaine. Afin que nous pussions faire de la politique avec des hommes, il est indispensable qu’il y ait une prise de conscience masculine sur le pouvoir. La spontanéité masculine se laisse en effet infiltrer par le langage du pouvoir, ce qui interdit toute possibilité d’entente.

Contre le capitalisme

Nous ne manquons pas, par ailleurs, de désir d’échanger, et le cas échéant, d’arriver à une entente avec des hommes engagés dans la critique et la lutte contre le capitalisme. Il y a chez nous deux, comme chez les autres, une aversion pour le capitalisme qui nous pousse à rechercher des alliances avec des personnes ou des groupes qui le combattent, tout en étant bien conscientes que notre anticapitalisme a probablement des raisons qui ne coïncident pas avec celles de la gauche traditionnelle. Mais ce n’est pas en soi un obstacle si l’échange se produit.

Les raisons de notre opposition à la synthèse capitaliste sont de deux types. Il y a les raisons spontanées de la condition humaine féminine : celle-ci, comme ce fut souligné par Claudio Napoleoni dans Cercate Ancora [Cherchez encore], se soustrait sous certains aspects à la compréhension capitaliste. Il y a les raisons de notre pratique politique, qui fait de la relation d’échange à deux basée sur la confiance – relation marginale dans une société capitaliste – la médiatrice de la liberté féminine. Dans cette recherche d’un échange, qui est déjà une tentative d’échange, nous mettons au premier plan la question de la pratique parce qu’il nous semble qu’elle peut donner la juste mesure des difficultés comme des opportunités que nous avons devant nous.

Nous attribuons au manque d’une pratique politique adaptée, plus qu’à la confusion mentale, la divergence visible au sein de la gauche, entre ceux, nombreux, qui cherchent anxieusement à s’assimiler (pas toujours par simple conformisme) et d’autres qui sont enclins à des comportements apocalyptiques et se désintéressent presque de ce que la réalité présente d’irrésolu ou de suspendu. Ce problème n’est pas des moindres pour nous et il n’est pas négligeable : la partie n’est pas perdue, comme pensent les uns, ni déjà jouée, comme pensent les autres. Il est clair que les règles du jeu (autrement dit : du sens de la réalité qui change) ont énormément changé. Mais nous soutenons que si l’on a une pratique le désarroi n’est jamais total.

Lorsque l’on a une pratique, on est en mesure de faire face à la réalité présente selon les modalités imposée par cette réalité (et ce sont sans aucun doute aujourd’hui des modalités difficiles pour un anticapitaliste) sans devoir renoncer à soi-même, à son expérience particulière, à ses propres désirs. Il est vrai que cela vaut si le soi-même, l’expérience particulière et les désirs propres ne requièrent pas la possession du pouvoir ; la question précédente revient alors avec la nécessité d’une prise de conscience sur la question du pouvoir, y compris au niveau personnel.

Le mouvement communiste a été démenti dans sa politique prométhéenne. Mais la réalité qui l’a démenti a en même temps témoigné de son indépendance vis-à-vis de nos projets, et non de son hostilité. C’est une grande différence que seule la volonté de domination échoue à saisir.

Communisme

L’invention et l’attention portée à la pratique, dans le mouvement des femmes, ont une telle importance, et cette importance y est à ce point ancrée – au moins dans le cas italien que le mouvement international des femmes a fini par remarquer – qu’elle impose presque d’abandonner le terme de « féminisme » pour nommer plutôt la pratique, fondamentale, de la relation entre femmes (pratique où se retrouvent les différents points que nous venons d’exposer). Nous le disons en ayant en tête le terme de « communisme ». Beaucoup de femmes donnent volontiers ce nom à leur anticapitalisme tout en craignant sa charge idéologique dont le poids risque de faire le vide sous lui : un vide d’existence et d’effectivité authentiques. Lors de la réunion avec la rédaction de « Critique marxiste », le 3 juillet dernier à Rome, alors que nous partagions le sentiment de difficulté que beaucoup exprimaient à propos du temps présent, nous avons aussi perçu à plusieurs reprises une tendance au catastrophisme, symptôme d’une difficulté bien plus grave, celle de vivre le présent dans ce qu’il a de vivant. Difficulté due, nous semble-t-il, à l’envie de se maintenir dans un cadre désormais démenti et au poids excessif accordé à ces démentis.

La pratique qui consiste à partir de soi, dans un tel contexte, signifie qu’on peut parler de communisme s’il commence à exister au sein des relations qui se nouent là où on parle de communisme. Et il est possible qu’il y ait finalement plus d’exactitude et de signification à mettre en mots la pratique plutôt qu’à parler de communisme. Là où il y a pratique, les noms viennent d’eux-mêmes, changent et, parfois, se représentent sous un autre jour.

 

Lia Cigarini, Luisa Muraro

Publié le 13/05/2019

Emmanuel Macron est-il un danger pour la République ?

| Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

Alors qu’Emmanuel Macron fête se deux ans au palais de l’Elysée, nous proposons de faire une sorte de bilan. Pour commencer : quel mal le Président a-t-il déjà fait à... la liberté de la presse ?

Samuel Jebb : « Une gazette est une sentinelle avancée qui veille sans cesse sur le peuple. »

« Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité. » Cette phrase aux allures des « you are fake news » d’un Donald Trump, c’est Emmanuel Macron qui la prononce, quelques jours après le début de l’affaire Benalla à l’été 2018. N’est-ce pas lui aussi qui qualifiait le service public audiovisuel de « honte de la République » – alors même que c’est sa camarade de promo de l’ENA Sybile Veil qui a pris la tête de Radio France et que Bertrand Delais, auteur de deux documentaires admiratifs sur Emmanuel Macron, est devenu président de LCP – ?

Il n’en a peut-être pas l’air, mais Emmanuel Macron déteste les médias. A l’instar des autres contre-pouvoirs, celui des journalistes l’ennuie au plus haut point. Lui se voit comme la pointe avancée de la communication, prise dans une espèce de bataille effrénée contre le journalisme. De là à se montrer pire que ses prédécesseurs ? Pour Vincent Lanier, premier secrétaire général du SNJ, Emmanuel Macron « est dans la continuité. Mais comme ça va toujours un peu plus loin, c’est forcément pire qu’avant. » Pis, le secrétaire général du SNJ-CGT, Emmanuel Vire, a le sentiment d’être revenu « à l’époque Sarko », précisant que « concernant la liberté de la presse, on a toujours été inquiets avec Macron. Il a toujours eu un rapport très compliqué aux journalistes. »

Ainsi, alors que chaque journal y va de sa révélation concernant Alexandre Benalla, un nouveau cap est atteint avec Mediapart : quelques jours après un de leurs articles sur le sujet, le 4 février 2019, une tentative de perquisition a lieu dans leurs locaux. Deux procureurs et trois policiers qui frappent à la porte d’un journal, c’est donc ça la France d’Emmanuel Macron ? Le motif est risible : « atteinte à l’intimité de la vie privée », sachant que tout ceci vient directement du parquet, sans qu’Alexandre Benalla n’ait même été consulté… La protection des sources, le cadre légal ? A priori, au moment de la demande de perquisition, on n’en a eu cure. D’ailleurs, quand ce même Mediapart révèle le passé d’extrême droite de Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux élections européennes et ancienne ministre du gouvernement Philippe, celle-ci qualifie le travail de ce journal qu’elle « déteste » d’« inquisition ». On gage qu’elle pèse ses mots.

Mais revenons au commencement.

18 mai 2017, premier conseil des ministres du quinquennat. L’Elysée fait part aux rédactions de sa volonté de choisir les journalistes qui suivront les déplacements d’Emmanuel Macron. Le but affiché est clair : plutôt que de voyager avec un journaliste politique, le chef de l’Etat souhaite être accompagné du rubricard spécialiste du thème du déplacement (diplomatie, éducation, etc.). Le tollé est immédiat. Le Président ne saurait-il souffrir qu’on l’interroge que sur les sujets qu’il a lui-même choisis ?

Les accrochages s’enchaînent comme si de rien n’était. En juin 2017, le gouvernement porte plainte contre Libération après leurs révélations sur la future réforme du code du travail. Scène similaire en décembre 2017, quand la ministre de la Culture de l’époque, Françoise Nyssen, annonce sa volonté de porter plainte contre X après la publication du Monde de « pistes de travail » pour réformer l’audiovisuel public. Si ces deux plaintes ont été retirées, celle du ministre des Comptes publics Gérald Darmanin contre Mediapart est belle et bien déposée en août 2017.

Autre ambiance, en février 2018, quand l’Elysée décide de déménager la salle de presse hors des murs du « Palais ». Donald Trump rêvait de le faire à la Maison Blanche, en vain. Comme le rappelle Paris Match : « En campagne, déjà, il avait présenté les journalistes à la lumière d’un procédé de déshumanisation, brocardant "le Moloch médiatique" (6 février 2017 à Bobino, à Paris) ou "la bête médiatique" qui "va toujours chercher les mêmes gens" (5 mai 2017, Mediapart). » « Emmanuel Macron, en arrivant, a voulu se montrer moderne, renverser la table, etc., mais il l’a fait de façon autoritaire, sous couvert de modernisme », commente Vincent Lanier. Déjà s’esquissait en fait le rapport que le Président allait entretenir avec les journalistes.

Mettre les médias au pas

Prenons la fameuse loi anti-fake news. Pour rappel, cette loi a pour ambition de lutter contre la diffusion de fausses informations en période électorale. Une bien belle idée sauf que la loi du 29 juillet 1881, loi fondatrice de la liberté de la presse, est tout autant belle et complète que l’est la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les fake news, la liberté et la protection des journalistes, tout y est ! Pas exactement, selon Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, qui ajoute :

« Il y a un changement de paradigme dans l’espace public. Même s’il y avait déjà des libelles à Versailles, aujourd’hui la capacité de manipulation est sans commune mesure. Or, la loi de 1881 permet de condamner a posteriori – le cas échéant deux ans plus tard – quelqu’un qui avait propagé une fausse information. Aujourd’hui, cette loi n’a pas la portée suffisante pour protéger une démocratie que l’on tente de déstabiliser. »

Plus récemment, début 2019, alors qu’Emmanuel Macron invite une poignée d’éditorialistes à l’Elysée, il leur annonce sa volonté de « financer des structures qui assurent la neutralité » des médias publics et privés et que pour « la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée ». En langage courant, cela donne : l’Etat doit contrôler ce qu’écrivent et disent les journalistes, en jouant avec le bâton et la carotte du financement public. S’agit-il du conseil de déontologie que le ministre de la Culture souhaite instaurer ? Nul ne sait. Ce qui est sûr, c’est que « sa vision de la liberté de la presse est vieille France, affirme Vincent Lanier. Il est dans le contrôle. »

Là encore, c’est toute une profession qui crie au scandale, à la censure, à la Pravda. Sur le site du Point, on pouvait notamment lire ceci : « Emmanuel Macron se dit "inquiet du statut de l’information et de la vérité" dans notre démocratie. […] Comment recrédibiliser les médias et faire la part du vrai et du faux ?, s’interroge-t-il. » Au mot « liberté », Emmanuel Macron préfère « vérité », au concept de « pluralisme » il oppose et choisit celui de « neutralité ». George Orwell en aurait fait un roman. L’erreur du Président, c’est qu’à vouloir provoquer un corps professionnel qu’il exècre, il finit par se mettre à dos légions de journalistes, dont ceux totalement en accord avec sa politique, ceux-là même qui ont contribué à sa surexposition médiatique lors de la campagne présidentielle de 2017. Emmanuel Vire constate amèrement qu’« il tape sur les journalistes alors que les médias mainstream ont fait Macron, et que les détenteurs de ces médias sont ses grands amis ».

Criminaliser les journalistes

Au printemps 2018, c’est une autre loi, relative au secret des affaires, qui est venue se planter dans le dos de la liberté de la presse. « Une loi bâillon qui donne des gages aux multinationales et aux lobbies pour permettre de contourner la protection des sources des journalistes », déplore Vincent Lanier. Se faisant, Emmanuel Macron plaçait les informations que les entreprises souhaitaient conserver secrètes en dehors du giron de l’intérêt général. L’inversion des normes, si cher à Emmanuel Macron, se produit : la transparence devient exception, l’opacité la règle. Et donc, enquêter sur les petites affaires d’une entreprise, que l’on soit journaliste ou lanceur d’alertes, devient encore plus compliqué que ça ne l’était déjà. Christophe Deloire nous explique que « dans la loi sur le secret des affaires, il y a une exception pour le journalisme. Mais on a vu que des documents ont été refusés au journal Le Monde au motif de cette loi… »

Emmanuel Macron a été coupé dans son élan liberticide par l’intrusion politique des gilets jaunes. Rassurez-vous (ou pas), si l’élan n’est plus là, le liberticide se porte bien. Dans la loi dite anti-casseurs, « il y a une ambiguïté sur la protection du visage, souligne Christophe Deloire. Il faudra absolument que les décrets d’application précisent que le journalisme est un motif légitime pour se couvrir le visage. » Au-delà de cette loi, les journalistes n’ont pas été en reste lors de ces semaines de manifestations. Le plus symbolique demeure l’arrestation de Gaspard Glanz, en avril 2019. Après 48h de garde à vue, il se voit convoqué au tribunal et interdit de séjour dans la capitale. Une atteinte majeure à la liberté de la presse ? Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, n’aura comme défense que la remise en question de son statut de journaliste.

Qu’a donc commis Gaspard Glanz pour mériter tout ça ? Avoir répondu à un tir de grenade par un doigt d’honneur… Comment ? On tire sur des journalistes ? Eh bien oui. En France, en 2018, en 2019, les forces de l’ordre tirent, frappent, blessent des journalistes lors des manifestations, sachant pertinemment qu’ils sont journalistes. Vincent Lanier se désole :

« Quand on est sur 90 cas de violences policières contre des journalistes, on se pose des questions sur les consignes qui sont données. Les reporters se sentent harcelés, visés, pris pour cible par les forces de l’ordre. On dit aux journalistes de bien s’identifier, de mettre "presse" sur un casque par exemple, mais malheureusement, ça ne les protège pas, au contraire, ça en fait des cibles. »

En décembre 2018, 24 photographes et journalistes avaient fait part de leur intention de porter plainte pour violences policières. Le SNJ décompte, mi-avril 2019, plus de 80 cas de violences commises à l’encontre de journalistes. C’est plus de 10% des victimes totales, précise David Dufresne auprès de nos confrères de L’Humanité. Des chiffres confirmés par Reporters sans frontières.

Dans une tribune publiée le 1er mai 2019, plus de 300 journalistes dénoncent les violences policières, affirmant que « la liberté de la presse est une et indivisible ». Rappelant que la France est à la 32ème position du classement mondial de la liberté de la presse par RSF, ils écrivent :

« La police et la justice ne nous laissent que deux options :
 venir et subir une répression physique et ou judiciaire ;
 ne plus venir et ainsi renoncer à la liberté d’information. »

Partant du cas de Gaspard Glanz – « un cap répressif a été franchi » – ces 300 journalistes s’émeuvent aussi de « la récente convocation de trois journalistes de Disclose et Radio France par la DGSI après leurs révélations sur l’implication de l’armement français dans la guerre au Yémen [qui] renforce [leurs] inquiétudes ».

Pour Christophe Deloire, il faut tout de même rendre à Emmanuel Macron son action à l’international au sujet de la liberté de la presse : « Sur un certain nombre de dossiers, Emmanuel Macron est intervenu auprès de chefs d’Etat étrangers, à notre demande. Il en fait plus que ses prédécesseurs, il faut le reconnaître. » Néanmoins, c’est au niveau national que les choses se compliquent : « Si on compare la France à la Chine ou à la Turquie, c’est un pays merveilleux pour la liberté de la presse. Pas nécessairement comparé à d’autres démocraties. La France est un pays où il y a plus de conflits d’intérêts qu’ailleurs, où la loi sur le secret des sources est insatisfaisante, où il y a une haine montante traduite en actes dans les manifestations et des violences policières. »

Vendredi 3 mai, Emmanuel Macron a promis à RSF d’agir sur les violences policières contre les journalistes. Mais « comme Emmanuel Macron est dans la négation des violences policières, comment pourrait-il reconnaître qu’il y a des consignes contre les journalistes ? », interroge Vincent Lanier. L’impossible « en même temps ».

Loïc Le Clerc

http://www.regards.fr/politique/article/emmanuel-macron-est-il-un-danger-pour-la-republique

Publié le 26/04/2019

Lutte de classes en France

Au mouvement des « gilets jaunes » le chef de l’État français a répondu en lançant un « grand débat national ». Ce genre d’exercice postule que les conflits sociaux s’expliquent par des problèmes de communication entre le pouvoir et ses opposants, plutôt que par des antagonismes fondamentaux. Une hypothèse hasardeuse…

par Serge Halimi & Pierre Rimbert  (site monde-diplomatique.fr)

La peur. Pas celle de perdre un scrutin, d’échouer à « réformer » ou de voir fondre ses actifs en Bourse. Plutôt celle de l’insurrection, de la révolte, de la destitution. Depuis un demi-siècle, les élites françaises n’avaient plus éprouvé pareil sentiment. Samedi 1er décembre 2018, il a soudain glacé certaines consciences. « L’urgent, c’est que les gens rentrent chez eux », s’affole la journaliste-vedette de BFM TV Ruth Elkrief. Sur les écrans de sa chaîne défilent les images de « gilets jaunes » bien déterminés à arracher une vie meilleure.

Quelques jours plus tard, la journaliste d’un quotidien proche du patronat, L’Opinion, révèle sur un plateau de télévision à quel point la bourrasque a soufflé fort : « Tous les grands groupes vont distribuer des primes, parce qu’ils ont vraiment eu peur à un moment d’avoir leurs têtes sur des piques. Ah oui, les grandes entreprises, quand il y avait le samedi terrible, là, avec toutes les dégradations, ils avaient appelé le patron du Medef [Mouvement des entreprises de France], Geoffroy Roux de Bézieux, en lui disant : “Tu lâches tout ! Tu lâches tout, parce que sinon…” Ils se sentaient menacés, physiquement. »

Assis à côté de la journaliste, le directeur d’un institut de sondage évoque à son tour « des grands patrons effectivement très inquiets », une atmosphère « qui ressemble à ce que j’ai lu sur 1936 ou 1968. Il y a un moment où on se dit : “Il faut savoir lâcher des grosses sommes, plutôt que de perdre l’essentiel” (1)  ». Lors du Front populaire, le dirigeant de la Confédération générale du travail (CGT) Benoît Frachon rappelait en effet qu’au cours des négociations de Matignon, consécutives à une flambée de grèves imprévues avec occupation d’usines, les patrons avaient même « cédé sur tous les points ».

Ce genre de décomposition de la classe possédante est rare, mais il a pour corollaire une leçon qui a traversé l’histoire : ceux qui ont eu peur ne pardonnent ni à ceux qui leur ont fait peur ni à ceux qui ont été témoins de leur peur (2). Le mouvement des « gilets jaunes » — durable, insaisissable, sans leader, parlant une langue inconnue des institutions, tenace malgré la répression, populaire malgré la médiatisation malveillante des déprédations — a donc provoqué une réaction riche de précédents. Dans les instants de cristallisation sociale, de lutte de classes sans fard, chacun doit choisir son camp. Le centre disparaît, le marais s’assèche. Et alors, même les plus libéraux, les plus cultivés, les plus distingués oublient les simagrées du vivre-ensemble.

Saisis d’effroi, ils perdent leur sang-froid, tel Alexis de Tocqueville quand il évoque dans ses Souvenirs les journées de juin 1848. Les ouvriers parisiens réduits à la misère furent alors massacrés par la troupe que la bourgeoisie au pouvoir, persuadée que « le canon seul peut régler les questions [du] siècle (3)  », avait dépêchée contre eux.

Décrivant le dirigeant socialiste Auguste Blanqui, Tocqueville en oublie alors ses bonnes manières : « L’air malade, méchant, immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi (…). Il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir. Il me faisait l’effet d’un serpent auquel on pince la queue. »

Une même métamorphose de la civilité en fureur s’opère au moment de la Commune de Paris. Et elle saisit cette fois de nombreux intellectuels et artistes, progressistes parfois — mais de préférence par temps calme. Le poète Leconte de Lisle s’emporte contre « cette ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs ». Pour Gustave Flaubert, « le premier remède serait d’en finir avec le suffrage universel, la honte de l’esprit humain ». Rasséréné par le châtiment (vingt mille morts et près de quarante mille arrestations), Émile Zola en tirera les leçons pour le peuple de Paris : « Le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres (4). »

Autant dire que le 7 janvier dernier, M. Luc Ferry, agrégé de philosophie et de science politique, mais aussi ancien ministre de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, pouvait avoir en tête les outrances de personnages au moins aussi galonnés que lui lorsque la répression des « gilets jaunes » (lire « Des violences policières aux violences judiciaires »), trop indolente à ses yeux, lui arracha — sur Radio Classique… — cette injonction aux gardiens de la paix : « Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois » contre « ces espèces de nervis, ces espèces de salopards d’extrême droite ou d’extrême gauche ou des quartiers qui viennent taper du policier ». Puis M. Ferry songea à son déjeuner.

D’ordinaire, le champ du pouvoir se déploie en composantes distinctes et parfois concurrentes : hauts fonctionnaires français ou européens, intellectuels, patrons, journalistes, droite conservatrice, gauche modérée. C’est dans ce cadre aimable que s’opère une alternance calibrée, avec ses rituels démocratiques (élections puis hibernation). Le 26 novembre 1900 à Lille, le dirigeant socialiste français Jules Guesde disséquait déjà ce petit manège auquel la « classe capitaliste » devait sa longévité au pouvoir : « On s’est divisé en bourgeoisie progressiste et en bourgeoisie républicaine, en bourgeoisie cléricale et en bourgeoisie libre-penseuse, de façon à ce qu’une fraction vaincue pût toujours être remplacée au pouvoir par une autre fraction de la même classe également ennemie. C’est le navire à cloisons étanches qui peut faire eau d’un côté et qui n’en demeure pas moins insubmersible. » Il arrive cependant que la mer s’agite et que la stabilité du vaisseau soit menacée. Dans un tel cas, les querelles doivent s’effacer devant l’urgence d’un front commun.

Face aux « gilets jaunes », la bourgeoisie a effectué un mouvement de ce type. Ses porte-parole habituels, qui, par temps calme, veillent à entretenir l’apparence d’un pluralisme d’opinions, ont associé d’une même voix les contestataires à une meute de possédés racistes, antisémites, homophobes, factieux, complotistes. Mais surtout ignares. « “Gilets jaunes” : la bêtise va-t-elle gagner ? », interroge Sébastien Le Fol dans Le Point (10 janvier). « Les vrais “gilets jaunes”, confirme l’éditorialiste Bruno Jeudy, se battent sans réfléchir, sans penser » (BFM TV, 8 décembre). « Les bas instincts s’imposent au mépris de la civilité la plus élémentaire », s’alarme à son tour le roturier Vincent Trémolet de Villers (Le Figaro, 4 décembre).

Car ce « mouvement de beaufs poujadistes et factieux » (Jean Quatremer), conduit par une « minorité haineuse » (Denis Olivennes), est volontiers assimilé à un « déferlement de rage et de haine » (éditorial du Monde) où des « hordes de minus, de pillards » « rongés par leurs ressentiments comme par des puces » (Franz-Olivier Giesbert) donnent libre cours à leurs « pulsions malsaines » (Hervé Gattegno). « Combien de morts ces nouveaux beaufs auront-ils sur la conscience ? », s’alarme Jacques Julliard.

Inquiet lui aussi des « détestations nues et aveugles à leur propre volonté », Bernard-Henri Lévy condescend cependant à signer dans… Le Parisien une pétition, agrémentée des noms de Cyril Hanouna, Jérôme Clément et Thierry Lhermitte, pour inviter les « gilets jaunes » à « transformer la colère en débat ». Sans succès… Mais, Dieu soit loué, soupire Pascal Bruckner, « la police, avec sang-froid, a sauvé la République » contre les « barbares » et la « racaille cagoulée » (5).

D’Europe Écologie - Les Verts (EELV) aux débris du Parti socialiste, de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) aux deux animateurs de la matinale de France Inter (un « partenariat de l’intelligence », au dire de la directrice de la station), tout un univers social s’est retrouvé pour pilonner les personnalités politiques bienveillantes envers le mouvement. Leur tort ? Attenter à la démocratie en ne se montrant pas solidaires de la minorité apeurée. Comment contrer de tels gêneurs ? User d’une vieille ficelle : rechercher tout ce qui pourrait associer un porte-parole des « gilets jaunes » à un point de vue que l’extrême droite aurait un jour défendu ou repris. Mais, à ce compte-là, devrait-on aussi encourager les violences contre des journalistes au motif que Mme Marine Le Pen, dans ses vœux à la presse, voit en elles « la négation même de la démocratie et du respect de l’autre sans lequel il n’est pas d’échange constructif, pas de vie démocratique, pas de vie sociale » (17 janvier) ?

Jamais le sursaut du bloc bourgeois qui forme le socle électoral de M. Emmanuel Macron (6) ne s’est dévoilé aussi crûment que le jour où Le Monde a publié le portrait, empathique, d’une famille de « gilets jaunes », « Arnaud et Jessica, la vie à l’euro près » (16 décembre). Un millier de commentaires enragés ont aussitôt déferlé sur le site du journal. « Couple pas très futé… La vraie misère ne serait-elle pas, dans certains cas, plus culturelle que financière ? », estimait un lecteur. « Le problème pathologique des pauvres : leur capacité à vivre au-dessus de leurs moyens », renchérissait un second. « N’imaginez pas en faire des chercheurs, des ingénieurs ou des créateurs. Ces quatre enfants seront comme leurs parents : une charge pour la société », tranchait un troisième. « Mais qu’attendent-ils du président de la République ?, s’insurgeait un autre. Qu’il se rende chaque jour à Sens pour veiller à ce que Jessica prenne bien sa pilule ?! » La journaliste auteure du portrait chancela devant ce « déluge d’attaques » aux « accents paternalistes » (7). « Paternalistes » ? Il ne s’agissait pas, pourtant, d’une dispute de famille : les lecteurs d’un quotidien réputé pour sa modération sonnaient plutôt le tocsin d’une guerre de classes.

Clarification sociologique

Le mouvement des « gilets jaunes » marque en effet le fiasco d’un projet né à la fin des années 1980 et porté depuis par les évangélistes du social-libéralisme : celui d’une « République du centre » qui en aurait fini avec les convulsions idéologiques en expulsant les classes populaires du débat public comme des institutions politiques (8). Encore majoritaires, mais trop remuantes, elles devaient céder la place — toute la place — à la bourgeoisie cultivée.

Le « tournant de la rigueur » en France (1983), la contre-révolution libérale impulsée en Nouvelle-Zélande par le Parti travailliste (1984) puis, à la fin des années 1990, la « troisième voie » de MM. Anthony Blair, William Clinton et Gerhard Schröder, ont paru réaliser ce dessein. À mesure que la social-démocratie se lovait dans l’appareil d’État, prenait ses aises dans les médias et squattait les conseils d’administration des grandes entreprises, elle reléguait aux marges du jeu politique son socle populaire d’autrefois. Aux États-Unis, on s’étonne à peine que, devant une assemblée de pourvoyeurs de fonds électoraux, Mme Hillary Clinton range dans le « panier des gens pitoyables » les soutiens populaires de son adversaire.

Mais la situation française est à peine meilleure. Dans un livre de stratégie politique, M. Dominique Strauss-Kahn, un socialiste qui a formé nombre de proches du président français actuel, expliquait il y a déjà dix-sept ans que la gauche devait dorénavant reposer sur « les membres du groupe intermédiaire, constitué en immense partie de salariés, avisés, informés et éduqués, qui forment l’armature de notre société. Ils en assurent la stabilité, en raison (…) de leur attachement à l’“économie de marché” ». Quant aux autres — moins « avisés » —, leur sort était scellé : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence » (9).

On ne se préoccuperait donc plus de ces populations qu’une fois tous les cinq ans, en général pour leur reprocher les scores de l’extrême droite. Après quoi, elles retourneraient au néant et à l’invisibilité — la sécurité routière n’exigeant pas encore de tous les automobilistes la possession d’un gilet jaune.

La stratégie a fonctionné. Les classes populaires se trouvent exclues de la représentation politique. Déjà faible, la part des députés ouvriers ou employés a été divisée par trois depuis cinquante ans. Exclues également du cœur des métropoles : avec 4 % de nouveaux propriétaires ouvriers ou employés chaque année, le Paris de 2019 ressemble au Versailles de 1789. Exclues, enfin, des écrans de télévision : 60 % des personnes qui apparaissent dans les émissions d’information appartiennent aux 9 % d’actifs les plus diplômés (10). Et, aux yeux du chef de l’État, ces classes populaires n’existent pas, l’Europe n’étant pour lui qu’un « vieux continent de petits-bourgeois se sentant à l’abri dans le confort matériel (11)  ». Seulement voilà : ce monde social oblitéré, décrété rétif à l’effort scolaire, à la formation, et donc responsable de son sort, a resurgi sous l’Arc de triomphe et sur les Champs-Élysées (voir « Une carte qui dérange »). Confondu et consterné, le conseiller d’État et constitutionnaliste Jean-Éric Schoettl n’eut plus qu’à diagnostiquer sur le site Internet du Figaro (11 janvier 2019) une « rechute dans une forme primitive de lutte des classes ».

Brouillage idéologique

Si le projet d’escamoter du champ politique la majorité de la population tourne à la bérézina, un autre chapitre du programme des classes dirigeantes, celui qui visait à brouiller les repères entre droite et gauche, connaît en revanche une fortune inespérée. L’idée initiale, devenue dominante après la chute du mur de Berlin, en 1989, consistait à repousser aux marges discréditées des extrêmes toute position mettant en cause le « cercle de la raison » libérale — une expression de l’essayiste Alain Minc. La légitimité politique ne reposerait plus alors sur une manière de voir le monde, capitaliste ou socialiste, nationaliste ou internationaliste, conservatrice ou émancipatrice, autoritaire ou démocratique, mais sur la dichotomie entre raisonnables et radicaux, ouverts et fermés, progressistes et populistes. Le refus de distinguer droite et gauche, que les professionnels de la représentation reprochent aux « gilets jaunes », reproduit en somme au sein des classes populaires la politique de brouillage poursuivie depuis des décennies par le bloc bourgeois.

Cet hiver, les revendications de justice fiscale, d’amélioration du niveau de vie et de refus de l’autoritarisme du pouvoir occupent bien le devant de la scène, mais la lutte contre l’exploitation salariale et la mise en accusation de la propriété privée des moyens de production en sont largement absentes. Or ni le rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune, ni le retour aux 90 kilomètres à l’heure sur les routes secondaires, ni le contrôle plus strict des notes de frais des élus, ni même le référendum d’initiative citoyenne (lire « Qui a peur de l’initiative citoyenne ? ») ne remettent en cause la subordination des salariés dans l’entreprise, la répartition fondamentale des revenus ou le caractère factice de la souveraineté populaire au sein de l’Union européenne et dans la mondialisation.

Bien évidemment, les mouvements apprennent en marchant ; ils se fixent de nouveaux objectifs à mesure qu’ils perçoivent des obstacles imprévus et des occasions inespérées : au moment des états généraux, en 1789, les républicains n’étaient en France qu’une poignée. Marquer sa solidarité avec les « gilets jaunes », c’est donc agir pour que l’approfondissement de leur action continue à se faire dans le sens de la justice et de l’émancipation. En sachant toutefois que d’autres œuvrent à une évolution inverse et escomptent que la colère sociale profitera à l’extrême droite dès les élections européennes de mai prochain.

Un tel aboutissement serait favorisé par l’isolement politique des « gilets jaunes », que le pouvoir et les médias s’emploient à rendre infréquentables en exagérant la portée de propos ou d’actes répréhensibles mais isolés. L’éventuelle réussite de cette entreprise de disqualification validerait la stratégie suivie depuis 2017 par M. Macron, qui consiste à résumer la vie politique à un affrontement entre libéraux et populistes (12). Une fois ce clivage imposé, le président de la République pourrait amalgamer dans un même opprobre ses opposants de droite et de gauche, puis associer toute contestation intérieure à l’action d’une « Internationale populiste » où, en compagnie du Hongrois Viktor Orbán et de l’Italien Matteo Salvini, se côtoieraient selon lui des conservateurs polonais et des socialistes britanniques, des Insoumis français et des nationalistes allemands.

Le président français devra néanmoins résoudre un paradoxe. Appuyé sur une base sociale étroite, il ne pourra mettre en œuvre ses « réformes » de l’assurance-chômage, des retraites et de la fonction publique qu’au prix d’un autoritarisme politique renforcé, répression policière et « grand débat sur l’immigration » à l’appui. Après avoir sermonné les gouvernements « illibéraux » de la planète, M. Macron finirait ainsi par en plagier les recettes…

Serge Halimi & Pierre Rimbert

(1) « L’info du vrai », Canal Plus, 13 décembre 2018.

(2Cf. Louis Bodin et Jean Touchard, Front populaire, 1936, Armand Colin, Paris, 1961.

(3) Auguste Romieu, Le Spectre rouge de 1852, Ledoyen, Paris, 1851, cité dans Christophe Ippolito, « La fabrique du discours politique sur 1848 dans L’Éducation sentimentale », Op. Cit., no 17, Pau, 2017.

(4) Paul Lidsky, Les Écrivains contre la Commune, La Découverte, Paris, 1999 (1re éd. :1970).

(5) Respectivement : Twitter, 29 décembre 2018 ; Marianne, Paris, 9 janvier 2019 et 4 décembre 2018 ; Le Point, Paris, 13 décembre 2018 et 10 janvier 2019 ; Le Journal du dimanche, Paris, 9 décembre 2018 ; Le Figaro, Paris, 7 janvier 2019 ; Le Point, 13 décembre 2018 ; Le Parisien, 7 décembre 2018 ; Le Figaro, 10 décembre 2018.

(6) Lire Bruno Amable, « Majorité sociale, minorité politique », Le Monde diplomatique, mars 2017, et, du même auteur, avec Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Raisons d’agir, Paris, 2017.

(7) Faustine Vincent, « Pourquoi le quotidien d’un couple de “gilets jaunes” dérange une partie de nos lecteurs », Le Monde, 20 décembre 2018.

(8) Lire Laurent Bonelli, « Les architectes du social-libéralisme », Le Monde diplomatique, septembre 1998.

(9) Dominique Strauss-Kahn, La Flamme et la Cendre, Grasset, Paris, 2002. Lire Serge Halimi, « Flamme bourgeoise, cendre prolétarienne », Le Monde diplomatique, m5728502.

(10) « Baromètre de la diversité de la société française. Vague 2017 » (PDF), Conseil supérieur de l’audiovisuel, Paris, décembre 2017.

(11) « Emmanuel Macron - Alexandre Duval-Stalla - Michel Crépu, l’histoire redevient tragique (une rencontre) », La Nouvelle Revue française, no 630, Paris, mai 2018.

(12) Lire « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Le Monde diplomatique, septembre 2018.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/HALIMI/59568

Publié le 09/04/2019

Les sens de la révolte

Par Clémentine Autain (site regards.fr)

Inédit voire inespéré, le soulèvement de la fin d’année offre la possibilité de changer les rapports de forces politiques. À condition de basculer du côté d’un projet de transformation sociale et écologique. Par Clémentine Autain.

Nourrie par trente ans de politiques néolibérales qui ont appauvri et désespéré, la colère s’est étalée au grand jour. Les « gilets jaunes » auront a minima remporté une première victoire : dans les médias et sur les réseaux sociaux, s’est imposée l’expression brute de la dureté du quotidien pour des millions de Français. Ce qui n’était que chiffres et courbes a pris un visage profondément humain. Face à la froideur des discours technocratiques et à l’arrogance des classes dominantes, se sont exprimés les témoignages poignants, les paroles simples et sincères qui traduisent le réel des inégalités sociales et territoriales, le dégoût face au mépris de classe décomplexé des puissants, la colère face à une démocratie en lambeaux.

Les « premiers de cordée », ceux qui gouvernent ont bien été obligés d’entendre la voix de celles et ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, qui travaillent, mais se situent sous le seuil de pauvreté ou ne peuvent pas partir en vacances, qui sont écrasés par la vie chère, subissent les services publics manquants et un développement urbain qui isole. Ce monde qui trime ne veut pas payer la facture. Et il a bien raison.

Dynamique populaire

Le mouvement des gilets jaunes aurait pu se borner à un rejet des taxes et nourrir le mépris de l’urgence environnementale. Il aurait pu n’être qu’une expression réactionnaire, encouragée par Minute et Marine Le Pen. Ce ne fut pas le cas. La dynamique a rapidement pris une ampleur populaire inédite et des couleurs bien plus diverses. Très vite, il fut question de justice sociale et fiscale, de démocratie véritable et d’écologie populaire. De nombreuses pancartes exhortaient de rendre l’ISF d’abord, de mettre en place le référendum d’initiative citoyenne, de taxer le kérosène. La hausse du smic et des retraites s’est imposée parmi les revendications premières. Et Macron fut la cible privilégiée d’une révolte tous azimuts.

Après plusieurs semaines de ronds-points bloqués, il est difficile d’interpréter l’événement avec les normes anciennes, de classer dans des cadres traditionnels la mobilisation. Les gilets jaunes sont apparus dans une période, notre époque, profondément troublée dans ses repères historiques sociaux, politiques, idéologiques. Ce temps où les syndicats n’ont plus la main, les partis politiques ont du plomb dans l’aile et les médias sont décriés. Ce trouble est en quelque sorte mis en lumière et accéléré par le mouvement des gilets jaunes qui, comme souvent dans l’histoire quand une partie du peuple fait irruption, ne rentre pas dans les cases connues et anciennes.

Issue incertaine

L’excellente nouvelle de la révolte en cours, c’est la remise en cause de l’existant. Pas à bas bruit, mais avec fracas. Pas seulement du pouvoir de Macron, mais de celui des puissants qui écrasent depuis trop longtemps et sans sourciller la tête de ceux qui rament, qui trinquent, qui souffrent. C’est un mouvement qui exige le respect et la dignité face à un si petit monde qui impose sa loi, se reproduit sur lui-même, tout acquis au pouvoir de l’argent.

Oui, il y a de la lutte des classes et de l’exigence démocratique dans le processus en cours. Oui, il est possible de greffer une ambition environnementale sur la colère des gilets jaunes, et surtout de faire valoir l’articulation – et non l’opposition – entre le social et l’écologie. Mais l’issue politique reste profondément incertaine. Le danger d’une traduction conservatrice et autoritaire aux cris de révolte de notre époque n’est pas écarté, surtout si l’on observe le mouvement international qui a porté au pouvoir les Trump, Bolsonaro et autres Salvini. C’est pourquoi je ne suis pas seulement animée d’une grande joie face aux événements qui, bien sûr, galvanisent et offrent des potentialités nouvelles pour agréger du côté de l’émancipation humaine. Je ressens aussi une extrême gravité dans la séquence que nous traversons.

Vision du monde

S’il faut en être, y être, choisir résolument le camp des gilets jaunes contre le pouvoir en place, il ne va pas de soi de se retrouver dans des mobilisations soutenues également par les revues, forces politiques et personnalités d’extrême droite. Cette spécificité historique, liée au rapport de forces qui préexistait au mouvement, ne peut être balayée d’un revers de la main. Les classes dominantes cherchent par tous les moyens à discréditer ce mouvement. Les violences de certains gilets jaunes comme les « quenelles » et autres formes de racisme ou de sexisme seront donc abondamment relayés par les opposants au mouvement pour mieux dénigrer la mobilisation populaire. Pour autant, nous ne pouvons opérer en miroir un déni des actes et des paroles qui existent bel et bien dans ce mouvement, dans ce brun qui menace.

C’est pourquoi j’ai la conviction qu’il ne faut pas se tromper de route. C’est en affirmant la cohérence d’un projet de transformation sociale et écologique, avec ses partis pris, ses propositions, ses symboles, ses mots repérables comme opposés, distincts de l’univers réactionnaire et fascisant, que nous pourrons valoriser notre vision du monde dans un combat opposant deux choix de société après l’ère Macron, après les décennies d’échecs d’une même politique. Dans le mouvement lui-même, rien ne sert de gommer la conflictualité entre deux voies diamétralement opposées sur le terrain politique et idéologique. C’est de cette confrontation que naîtra la possibilité de gagner, d’améliorer la vie, de rompre avec les recettes libérales, austères, autoritaires et injustes. Il le faut.

Publié le 30/03/2019

Le moment d’une coalescence politique est venu pour les Gilets-Jaunes

Par Jean-Yves Jézéquel

(site mondialisation.ca,)

L’expérience qui a été faite jusqu’à présent, par les Gilets-jaunes, est une expérience extraordinaire, parce qu’elle est, par dessus-tout, une expérience de la conscience. Des citoyens se sont réveillés. Les Gilets-jaunes se sont mobilisés au commencement, à partir d’une motivation prioritairement éthique : la révolte face à l’incompréhension, face à l’abus, face au mépris et à l’arrogance d’une classe politique se montrant odieuse et franchement insupportable.

Des Français sont venus crier leur colère et faire entendre qu’ils réclamaient une justice élémentaire et une visibilité. C’était le symbole involontaire, disons instinctif, des gilets-jaunes fluo qui disaient en soi la volonté humaine d’être vu. Il était question d’une vision des choses. Les Gilets-jaunes se mobilisaient en fait pour faire connaître leur regard sur cette situation insupportable dans laquelle ils étaient enfermés depuis de nombreuses années. Ils voulaient que les politiques regardent à leur tour là où il fallait regarder et qu’ils cessent de les mener en bateau comme ils l’avaient fait depuis 40 ans, tantôt à droite, tantôt à gauche et toujours en leur faisant porter le poids du désastre que cette trahison des « élites » au pouvoir provoquait sur la vie réelle des gens les plus modestes…

Voilà aussi pourquoi les yeux des meneurs ou des représentants des Gilets-jaunes étaient visés réellement mais aussi symboliquement par les LBD. Le Pouvoir comprenait qu’il s’agissait d’un regard qu’il fallait porter sur une injustice devenue insupportable. Il voulait donc symboliquement empêcher ce regard en crevant réellement les yeux!

En obligeant les « élites » à regarder là où elles ne voulaient surtout pas regarder, les Gilets-jaunes sont devenus sans le savoir vraiment, une force politique et ils se sont donc mis à faire de la politique sans même y penser. Il se trouve que cette politique est une authentique politique de « gauche », même si dans la réalité les Gilets-jaunes viennent de toutes les sensibilités du pays et qu’ils se positionnent donc comme apolitiques. Nous dirons donc qu’ils sont « transpolitiques ».

Aujourd’hui, le Pouvoir croit et tente de faire croire, via les médias collabos, qu’il a enfin trouvé la recette pour garroter ce mouvement de révolte. Les commentaires entendus et venant des journalistes, pratiquant le psittacisme du « politiquement correct », comme des Pontes de Partis, désormais devenus inaudibles dans le paysage politique français, sont déconcertants de naïveté et de simplisme! Ne parlons pas des menaces de mort adressées aux journalistes de RT France, ni des attaques débiles de la macronie contre ce média accusé d’être au service de la propagande du Kremlin, parce qu’il est l’un des rares en France à répercuter de manière conséquente les informations du terrain qualifiées de « fake news »! Remarquons au passage que Le Média fait entendre le même son et TV Liberté également, mais ceux-là, curieusement, ne sont pas accusés de propagande et leurs journalistes ne sont pas menacés de mort. Pourquoi donc RT France a ce privilège d’être interdit d’accès à la salle de presse de l’Élysée et pourquoi ses journalistes sont-ils les seuls à être menacés de mort? Pourquoi le Pouvoir psychotique actuel veut-il crever les yeux de ce regard émancipé sur le réel de la société française? Qui sont les ordures qui se cachent derrière ce comportement de salauds? Les médias collabos avec France Télévision ne sont pas, bien entendu, des instruments de la propagande des imposteurs actuellement au pouvoir, alors que la Télévision publique est, elle aussi, financée par l’argent des contribuables et donc contrôlée par le « Ministère de la Vérité » qui est en place, comme chacun peut le constater par lui-même s’il est honnête…

Nous avions tous remarqué que, dans un deuxième temps, celui de la maturation du mouvement, les premières revendications éthiques s’étaient transformées peu à peu en un ciblage beaucoup plus politique, notamment lorsque l’idée du « RIC en toutes matières », à introduire dans une nouvelle Constitution, s’était faite entendre en priorité dans toutes les mobilisations dès la fin du mois de décembre 2018.

Le glissement de la motivation éthique vers la motivation politique était un processus logique et nécessaire pour donner du sens à cette mobilisation, dans la durée. Il fallait que se produise cette coalescence des revendications vers leur aboutissement politique, pour que cette révolte puisse trouver son sens, sa finalité, un objectif qui se traduise par une incarnation ayant un sens concret dans la réalité des gens et dans la durée.

Du coup, comprendre que la souveraineté politique était essentielle, allait donner le ton à toute la suite du mouvement. Et c’est là que l’évolution des Gilets-jaune va être déterminante. S’ils comprenaient la réelle importance qu’il y avait dans le fait de retrouver une légitimité citoyenne par l’exercice redevenu possible d’une souveraineté, d’une capacité de participation et de décision, d’une reprise en mains de leur vie politique, prise en otage depuis trop longtemps par les partis de tout bord, alors le moment était venu de mettre en application pour eux-mêmes, cette nouvelle conscience citoyenne. Il fallait dès maintenant qu’ils s’y mettent sérieusement. Ce n’est pas Macron qui, même en dégageant, pourrait faire quelque chose dans le sens de cette conscience, car il serait tout simplement remplacé par un autre individu qui mènerait le peuple Français dans la même direction d’impasse, étant donné le discours borné des « élites » politiques en Occident et le système pervers mis en place pour les promotionner. 

Il est clair que l’expérience d’une coalescence de cette nouvelle conscience transpolitique, doit se faire sans l’avis des partis, sans l’avis des « élites » au pouvoir, sans l’avis des Traités, sans l’avis des règles établies en faveur des prédateurs de la société ultra libérale, sans l’avis des personnalités politiques, sans l’avis des élus actuels, sans l’avis des Institutions de l’État, sans l’avis des syndicats… Bref, sans l’avis de personne!

Cette nouvelle expérience doit se faire dans le cadre plus large du mouvement citoyen qui est né à partir et à travers la mobilisation des Gilets-jaunes, mais qui transcende les Gilets-jaunes. 

Les Gilets-jaunes et tous ceux qui partagent leur revendication politique essentielle, doivent maintenant se retrouver entre eux sur le terrain de l’échange, de la parole, du verbe qui va mettre des mots sur les choses vécues en commun. Ils doivent tous ensemble trouver le moyen de faire naître une Charte commune, devenant la base de la libération des schémas précédents, ou une « Déclaration de la nouvelle citoyenneté », en accouchant  d’une sorte de préambule à toute la vie politique imaginée par l’élan nouveau d’un peuple qui a pris conscience de sa volonté démocratique devenue réelle. Il est nécessaire qu’ils se retrouvent dans les Communes, dans les Départements ou dans les Régions ou même au-delà de tous ces niveaux, dans une plate-forme commune sur le Net.

En quelque sorte, il leur revient le droit de redevenir des « Citoyens Constituants » et de se mettre à écrire d’eux-mêmes, une nouvelle Constitution, sans attendre l’autorisation ou le bon vouloir des maîtres desquels ils n’ont plus rien à attendre. C’est à eux d’organiser cette nouvelle mobilisation de masse pour se mettre à ce travail. Cette organisation des ateliers constituants pourrait être faite à grande échelle, comme cela s’était réalisé il n’y a pas longtemps, au Venezuela, inspiré par l’exemple français d’août 1789. 

Le Roi avait demandé au Tiers-État de bien vouloir se disperser et de cesser les manifestations. C’était par la volonté du peuple qu’il s’était joint aux Etats Généraux convoqués à Versailles à cause d’une situation désastreuse des finances de la France, et donc, s’il devait être dispersé, ce serait par « la force des baïonnettes », disait Mirabeau. C’est à la suite de cette interdiction que le Tiers-État prenait l’initiative de se réunir, sans l’avis de la Noblesse, sans l’avis de l’Église, sans l’avis du Roi, et ses membres, représentant le peuple des « sujets » subissant le Pouvoir, juraient de ne plus se séparer tant qu’ils n’auraient pas donné une Constitution à la France.

Les Gilets-jaunes en sont à cette nouvelle étape: on les a empêchés de manifester par la force coercitive conjuguée du pouvoir judiciaire, de l’armée et de la police. Le moment est donc venu pour tous les Gilets-jaunes dans leur large signification, plus de 70% des Français, de travailler à une nouvelle Constitution pour la France et de ne plus relâcher le travail tant que cette nouvelle Constitution ne sera pas née de ce travail constituant!

Citoyens Français, aspirant à la liberté politique et à l’autonomie d’une vie réellement démocratique et décente, respectueuse de l’humain, réunissez-vous, organisez-vous localement et nationalement, pour mettre en commun vos idées, vos aspirations légitimes et vos exigences à la fois éthiques et politiques. Travaillez déjà dès maintenant à l’élaboration d’une nouvelle Constitution sans rien attendre des « élites ». 

Nous avons fait ensemble ce constat: la liberté d’expression est devenue rigoureusement interdite en France et cette équipe de dictateurs au pouvoir est un ramassis de délinquants qui ne détiennent aucune légitimité. 

Citoyens, libres et responsables, transformez vos mobilisations musclées des samedis, sur les Avenues du luxe et de l’arrogance des puissants, en mobilisations pour le travail constituant. Désormais, il est temps de mettre à profit ce qui est prêt pour la coalescence politique du mouvement et de ses revendications. 

Une charte pouvant servir de base à ce travail constituant est entrain d’être écrite en ce moment, selon une déclaration récente du porte-parole des Gilets-jaunes de Rouen, l’avocat devenu célèbre: François BOULO. Chacun sera invité à donner son avis sur les principes d’un travail constituant défini par la charte. Il y a un certain nombre de personnes qui ont accompagné les Gilets-jaunes depuis ces 4 mois passés et qui ont déjà une bonne expérience des ateliers constituants. Nous renvoyons nos lecteurs aux articles précédents, publiés dès 2018, dans lesquels des indications pratiques étaient données pour faciliter cette initiative. D’autres éléments concrets sont également diffusés sur les réseaux sociaux pour l’information de tout un chacun, concernant les lieux de la parole citoyenne en marche. Ces volontaires « accompagnants » et compagnons de la libération, pourront aider les citoyens dans ce travail et réunir les participations.

Certes, le « grand débat » national véritable, celui de la majorité des citoyens représentée par les Gilets-jaunes, est déjà en marche depuis un certain temps. Il est encore au travail, en dehors du « show présidentiel » qui a soi-disant été le « grand débat » national désormais clos, ce débat qui avait été organisé à partir d’un acte autoritariste de la macronie, alors qu’il faisait taire l’institution normalement habilitée à diriger ce genre de consultation nationale, comme on l’avait dit en son temps…

Les Français doivent continuer ce débat, en dehors de ce que le Pouvoir décrète et sans son avis. Les citoyens de ce pays sont libres de se réunir dans des lieux de leur choix ou sur Internet et de mettre en commun leur travail constituant. Certes, Macron sera à nouveau furieux et pourra écumer de rage dans une surenchère d’arrogance et de mépris contre ceux « qui ne sont rien », mais d’office, il n’aura plus la parole et il devra se plier à la volonté démocratique de la majorité des Français qui ne veulent plus entendre parler ni de son faux mandat, ni de politique politicienne.

Lorsque les Français auront achevé leur travail constituant, ils organiseront eux-mêmes un Referendum d’Initiative Citoyenne sans l’avis de personne et ils mettront en place une nouvelle forme de « gouvernance commune ». 

Sur le plan économique et pour tous les secteurs de l’économie, ils inventeront avec les acteurs concernés, les « communaux collaboratifs » qui sont déjà annoncés par la nouvelle forme de l’économie transformée par la révolution industrielle de l’Internet des objets dépassant les frontières de la France. La dimension nouvelle de cette révolution incarnée par l’avènement des « communaux collaboratifs » contribuera à la réalisation de facto d’une Europe des Nations.

Le sujet central de la nouvelle ou troisième révolution, (1 : révolution agraire, 2 : révolution industrielle, 3 : révolution de l’information) est celui de la communication, celui de « l’Internet des objets » et des « Communaux Collaboratifs ». Voilà comment la métamorphose de la société est entrain de se faire sous nos yeux avec les quelques contractions naturelles de l’accouchement. 

« La subversion du capitalisme », appartient à la logique intrinsèque de cette nouvelle révolution des infrastructures et elle est inévitable. Il est important de comprendre que la mutation se réalise à grande vitesse en laissant le monde politique ancien, désuet, dépassé, macronien et autres, « sur le bord de la route », à cause du fait que ces personnes agissent toutes sous l’emprise des lobbies de la haute finance internationale et qu’elles sont prisonnières des anciens schémas de société en prétendant incarner la nouveauté. C’est cela qui explique l’incompréhension de certaines structures concernant le sens de ce qui est entrain de se passer sous nos yeux et à cause des résistances du Capitalisme sauvage qui veut ménager son pouvoir en profitant de l’aubaine… Mais nous savons déjà que cette guerre est perdue pour lui et pour ses représentants en retard d’une bataille qui était essentielle: il faudra bien qu’il se soumette et se dilue  dans un processus d’hybridation où il perdra complétement le contrôle en laissant désormais la place au principe collaboratif. Au-delà des Gilets-jaunes, c’est cela qui est fondamentalement en cause dans ce qui se passe en ce moment en France et que les inconscients auraient grand tort de sous-estimer!

Il est déterminant que chacun comprenne, dans ce nouveau paradigme, la nécessité de bouleverser ses conceptions liées à l’argent, à la marchandise, à la richesse, à la propriété et adopter la nouvelle dynamique des « Communaux Collaboratifs ». Chacun doit opérer en soi un changement dans sa mentalité, dans ses choix, dans ses comportements…

Le développement accéléré des « communaux collaboratifs, associé à la construction d’une infrastructure intelligente, sera susceptible de conduire à l’éclipse du capitalisme, plus précisément à un type de société hybride où le nouveau paradigme deviendra dominant », écrit un économiste, Bertrand Chédotal. C’est là l’avenir de ce qui se met en place grâce à tous ceux qui vivent dans le réel et non pas dans l’isolement béatifique des profiteurs d’en haut qui ne se posent aucune autre question que celle de savoir comment ils pourront continuer à profiter grâce à l’exploitation et au pillage de ceux qui travaillent…

Si la mise en place d’une nouvelle forme de gouvernance rencontre le déchaînement de la dictature et ses menaces de mort, alors les Français créeront un « Gouvernement provisoire de transition », un nouveau « Gouvernement de la France Libre », dont le siège sera en un lieu protégé, à l’abri des dictateurs…

Puis, le temps viendra où il faudra régler les comptes. Les médias collabos seront bien entendu en première ligne et un Nouveau Conseil National de la Résistance, redonnera les indications nécessaires pour le retour des médias entre les mains du peuple ayant donné aux « communaux collaboratifs » toute leur ampleur afin qu’ils se remettent à leur seule place légitime: au service des humains réunis dans une véritable volonté démocratique…

Jean-Yves Jézéquel

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Jean-Yves Jézéquel, Mondialisation.ca, 2019


Publiéle 26/03/2019

Et le grand débat échappa à Macron

Benjamin Konig (site humanité.fr)

 

Fin du grand débat version officielle ! Dans sa tour d’ivoire, Emmanuel Macron va maintenant réfléchir, seul, à la suite. Mais les millions de doléances et contributions dessinent une France bien éloignée de la sienne.

Que ce soit du côté des gilets jaunes ou de celui du gouvernement, la date du 16 mars était très attendue : lendemain de la fin du grand débat officiel, elle marque le début du processus de restitution des doléances. Pour les manifestants, il s’agissait de marquer le coup, avec une mobilisation en fort regain. Tout l’opposé de la stratégie de Macron, qui consistait à désamorcer la crise sociale et politique et à délégitimer les manifestations, tout en restant sourd aux revendications de fond : un véritable changement de politique. Plus encore, ce 16 mars a vu une convergence entre gilets jaunes et manifestants de la Marche du siècle pour le climat (qui a réuni plus de 350 000 personnes en France), unis pour dénoncer une politique mortifère sur le plan social comme sur le plan environnemental. Quant aux saccages sur les Champs-Élysées, repris en boucle dans les médias dominants, ils illustrent l’échec de la stratégie sécuritaire du gouvernement, alors que les violences policières et le choix de la force ont contribué à faire monter la colère.

Difficile, dans ce contexte, de savoir quelle suite peuvent donner le gouvernement et Emmanuel Macron à ce grand débat. Et d’abord, s’agit-il d’un véritable exercice démocratique ou d’une grande opération de communication gouvernementale ? À vrai dire, personne ne peut le dire, y compris le collège des « garants » de la neutralité : « La manière dont s’est prolongée la communication gouvernementale et présidentielle tout au long des débats a pu contribuer, après avoir mobilisé, à entraver la mobilisation en introduisant un doute chez les citoyens sur la neutralité des débats », critique le politologue Pascal Perrineau, l’un des cinq garants. Autres limites relevées par ces garants, « un calendrier serré », « une organisation extrêmement contrainte », « des questions compliquées, ambiguës, parfois orientées ». C’est là que le bât blesse, en effet : depuis son lancement mi-janvier, c’est tout le processus qui est biaisé. Guère étonnant quand on entend les responsables macronistes écarter d’un revers de manche tout « changement de cap ». Pourtant, il est indéniable que le grand débat, dans le cadre officiel ou non, est l’occasion d’une prise de parole citoyenne massive. « L’exercice a pris », s’est félicité Édouard Philippe, le 5 mars. Avec près de 10 000 réunions, 1,5 million de contributions, 16 000 cahiers de doléances remplis dans les mairies, il est indéniable que les Français (ou, à tout le moins, une partie d’entre eux) se sont emparés de l’exercice pour prendre la parole. Mais quelle en sera la restitution ?

La question se pose d’autant plus que Macron poursuit en solitaire « son » grand débat : après 60 intellectuels (triés sur le volet, bien entendu) reçus à l’Élysée le 18 mars, il doit consulter les « corps intermédiaires » – syndicats, ONG, associations –, sans oublier les 18 conférences régionales avec des citoyens tirés au sort, les week-ends des 16-17 et 23-24 mars. Après un débat à l’Assemblée le 3 avril, puis au Sénat dans la foulée, les premières mesures seront annoncées par le chef de l’État à partir de la mi-avril. D’ores et déjà, il considère que les mesures annoncées le 10 décembre ont répondu à la crise économique et sociale. Et, de toutes les « réformes structurelles » prévues par le gouvernement, pas une n’a été ajournée : système de santé, retraites et chômage en tête. Confirmation par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, qui parle d’un nouveau recul de l’âge de la retraite car elle a « vu ces propositions remonter du grand débat ». Ou par Stanislas Guerini, délégué général de LaREM, qui évoque un autre jour férié supprimé pour financer la dépendance.

Mais ce qui va ressortir de toutes ces revendications et doléances dépend aussi de la façon dont elles seront restituées. Deux entreprises sont chargées d’assurer cette restitution : OpinionWay pour la partie numérique, et le cabinet Roland Berger pour le reste. Aucune piste n’a, pour l’heure, été validée officiellement. Le référendum sur les institutions est toujours sur la table, preuve que Macron n’a pas renoncé à sa réforme institutionnelle – réduction du nombre de parlementaires, prise en compte du vote blanc, introduction d’une petite dose de proportionnelle.

Si la justice fiscale et sociale, ainsi que l’exigence démocratique symbolisée par le référendum d’initiative citoyenne (RIC) sont les thèmes les plus cités dans les contributions, le premier ministre a déjà envoyé une fin de non-recevoir : « Le RIC, ça me hérisse. » Même chose du côté de la justice fiscale : « Les Français veulent moins d’impôts et de taxes, ça, je l’ai bien entendu », s’est écrié Édouard Philippe, avant de faire passer comme une mesure de justice fiscale… la suppression de l’ISF.

Boîte de Pandore

Côté écologie, les contributions permettent de mettre au jour la sensibilité des Français sur le sujet : c’est le second thème arrivé en tête des contributions, et le mot qui revient le plus souvent est « urgence ».

La convergence, le 16 mars, entre la mobilisation pour le climat et les gilets jaunes est le signe que, dans les consciences, le lien entre crise sociale et crise écologique est, chaque jour, plus établi. À l’heure qu’il est, la seule mesure issue du grand débat retenue par l’exécutif consiste en une refonte de la loi Notre, votée en 2015, et qui avait bouleversé l’équilibre territorial du pays en forçant les communes à se regrouper au sein d’intercommunalités géantes. « L’intercommunalité ne doit pas imposer ses vues aux communes et les déposséder de leurs compétences » : les associations d’élus locaux (AMF, ADF, ARF) ont fortement interpellé le président sur ce thème, et ils devraient être entendus, reste à savoir selon quelles modalités. Pour le reste, l’objectif paraît surtout d’endormir l’opinion pour sauver les « réformes ».

Mais il se pourrait bien que le « grand débat » soit une boîte de Pandore ouverte par Macron lui-même : qu’il soit officiel ou non, ce débat est une occasion pour le peuple de se saisir à nouveau de son avenir, de reprendre la parole et l’initiative. Pour l’exécutif, tout l’enjeu est de poursuivre l’exercice en donnant le sentiment d’une réelle prise en compte démocratique, comme le résume Gabriel Attal : « Il faut proposer un autre cadre de débat et de participation permanent pour la suite des opérations. » Une chose est sûre : le printemps sera social et écologique. Il ne fait que commencer.

Publié le 20/03/2019

65 intellectuels invités à débattre à l’Elysée

La réponse de Frédéric Lordon à Emmanuel Macron

paru dans lundimatin#183, (site lundi.am)

 

Pour clore en beauté le grand débat national, 65 « intellectuels » ont été convié à l’Élysée ce lundi 18 mars, auprès du président en personne. Une rencontre qui sera retransmise en direct sur France Culture. Parmi les invités, nous pourrons écouter l’historien Marcel Gauchet, le sociologue Michel Wieviorka ou encore le psychiatre Boris Cyrulnik mais pas l’économiste et philosophe Frédéric Lordon. Alors que ce dernier était dûment invité par M. Macron, il a préféré décliner. Rompu aux usages de la bonne société, M. Lordon n’a cependant pas manqué de s’en excuser publiquement à l’occasion d’une assemblée extraordinaire qui se tenait à la Bourse du travail jeudi 14 [1]. Nous publions ici sa réponse au président ainsi que la vidéo de son intervention.

Cher Monsieur Macron,

Vous comprendrez que si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL, Enthoven, ou des intellectuels de cour comme Patrick Boucheron, je préférerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat. Savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la-démocratie-c’est-le-débat, votre grand débat à vous, personne n’y croit ? Vous-même n’y croyez pas davantage. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». C’est très frais. Vous ressoudez et vous réattaquez. C’est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi viendrons avec le chalumeau.

En réalité, sur la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement – au moins, après la grande réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.

Bien sûr, dans vos institutions, on continue de mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, votre police ment, vos experts médicaux de service mentent – ce que vous avez tenté de faire à la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde. Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.

Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.

Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère. De tous les arguments qui justifient amplement la rage qui s’est emparée du pays, il y a donc celui-ci qui, je crois, pèse également, à côté des 30 ans de violences sociales et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots – donc, pensez-y, la possibilité même de discuter –, la seule solution restante, j’en suis bien désolé, c’est de vous chasser.

Il y a peu encore, vous avez déclaré : « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Mais M. Macron, vous êtes irréparable. Comment dire : dans un Etat de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. À une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question – mais quasi-psychiatrique – qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité au juste vous demeurez.

Des éléments de réponse nous sont donnés par un article publié il y a de ça quelques jours par le Gorafi sous le titre : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ». M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.

Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire, et somme toute logique. En vérité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score de premier tour corrigé du taux d’abstention et surtout du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté non par adhésion à vos idées mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».

Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n’en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple un ennemi de l’État, peut-être même un ennemi personnel, en tout cas au moment où vous lui faites la guerre – avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, et jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdogan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous faire la leçon en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.

Mais de l’international, il n’arrive pas que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un très beau spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou française et ça n’a aucune importance, écrit ceci : « Macron soutient Boutef ; les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes ; solidarité internationale ». Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.

Dans le film de Perret et Ruffin, un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute – mais on a l’âge de sa vitalité bien davantage que celui de son état civil –, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre de sa vie. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà c’est ça qu’il faut faire, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Savez-vous qu’en réalité ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.

C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris, et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.

Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.

Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés.

[1] La discussion ce jour-là avait une toute autre teneur. Intitulée Fin du grand débat, début du grand débarras, elle réunissait entre autres Jérome Rodrigues, Hervé Kempf, Priscillia Ludosky et Youssef Brakni. On retrouvera les interventions des uns et des autres ici.

[2] Entre cette intervention et sa transcription, le casting du « Grand Débat avec les Intellectuels » a été révélé. Patrick Boucheron n’en est pas, semble-t-il. Mais son macronisme déclaré et son mépris, tout aussi déclaré, des Gilets Jaunes, ne sont pas de nature à commander une correction sur le fond. Idem d’ailleurs pour les deux autres clowns.

Publié le 05/03/2019

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps

Serge Quadruppani

Serge Quadruppani - paru dans lundimatin#181 (site lundi.am)

Du point de vue qui nous intéresse, à savoir la critique anticapitaliste, le mouvement des gilets jaunes est un événement au sens fort : son surgissement a pris tout le monde, quidam ou spécialiste de la pensée, par surprise. On peut toujours en expliquer les causes factuelles- une histoire de taxe sur les carburants, lui dresser de manière plus ou moins convaincante une généalogie historique, enquêter et argumenter sur sa composition sociale, mais ce sera un travail d’interprétation a posteriori, et nul ne peut prétendre l’avoir prévu. Cet événement a un sens fort, donc, mais quel lequel ? Pour répondre, on s’efforcera d’abord de le replacer dans une temporalité plus longue, celle des luttes sociales dans le capitalisme français (et donc mondial) depuis 1968. [1]

Les gilets jaunes et la nécessité de reprendre le temps
Le macronisme est une tentative d’achèvement à marche forcée de la mise aux normes ultra-libérales de la société française, dont la thatchérisation a sans cesse été ralentie en France par le fantôme de Mai 68. Ce mouvement d’insubordination de la société a eu, quoi que racontent les pleureuses qui n’y voient qu’une ouverture de nouveaux marchés de la consommation, quelques effets bénéfiques avec les accords de Grenelle et le départ, un an plus tard de De Gaulle. Même si les bénéfices concrets des accords ont été perdus par la suite, et si le général a été remplacé par des politiciens aussi néfastes, on a conservé la conscience, aussi bien du côté du peuple, que du côté des gouvernants qu’en descendant dans la rue, on pouvait ébranler l’État et contrer ses desseins.

Contre la loi Devaquet en 86, contre le CIP en 1994, contre la réforme des régimes spéciaux de retraite en 1995, contre l’accord CFDT-patronat sur la suppression des Assedic en 1997-98, contre le CPE en 2006 : de nombreux mouvements avaient entraîné une reculade des gouvernements successifs. Mais en 2008, le mouvement contre la réforme des retraites, en dépit de manifs massives et de blocages réunissant étudiants, précaires et ouvriers, s’est soldé par la défaite. Le « mai 68, c’est fini » de Sarkozy était censé acter l’évaporation du fantôme. Le renouveau de combativité manifesté dans la lutte contre la loi travail n’a pas empêché une défaite orchestrée avec les centrales syndicales. Seule la lutte de la Zad de Notre-Dame des Landes s’est soldée par une victoire (amère, certes, mais une victoire) : s’il n’y a pas d’aéroport aujourd’hui, il n’a échappé à personne que c’était grâce, d’une part à l’alliance d’opposants hétérogènes, et d’autre part à une confrontation directe et courageuse avec les forces de l’ordre. Si éloignés qu’ils soient des préoccupations immédiates des gilets jaunes, les différents épisodes de ce combat ont offert une leçon qui n’a pas été perdue.

Si, aujourd’hui, 40 ans après l’irruption du modèle reagano-thatchérien, la contre-révolution néo-libérale n’est pas tout à fait achevée, malgré l’adhésion fanatique de toute l’éditocratie et des médias dominants, on le doit à ce « retard français », à cette « gréviculture » qui fait que Macron intervient à un moment où la donne, mondialement, a changé : après la crise de 2008 et ses séquelles, et dans une époque de chaos géostratégique, il ne peut s’appuyer, à la différence de Thatcher ni, sur des promesses d’actionnariat populaire, ni espérer, autour de l’enlisement des opérations sub-sahariennes, un élan patriotique comme celui de la guerre des Malouines. Même la lutte antiterroriste ou contre l’antisémitisme ne fonctionnent comme vecteurs d’union sacrée que de manière éphémère et seulement pour un segment précis de population.

Saisir le sens de l’événement gilets jaunes implique de se dessaisir de grilles d’analyse qui s’avéraient déjà depuis quelques décennies bien incommodes pour saisir la réalité et qui sont ici tout à fait inopérantes.

Pour moi, qui suis issu de cette famille, aller voir ce que racontaient sur ce mouvement les groupes et individus de l’ultragauche issue de la critique marxienne du léninisme, fut une expérience à la fois intéressante et déprimante : à quelques exceptions près (Temps Critiques, notamment), l’impression d’être en visite dans un Ehpad de la pensée dérangé dans ses habitudes. Tel qui a passé sa vie à recenser jusqu’à la moindre grève patagone pour prouver que dans le monde il n’y a qu’une classe en lutte, ne trouve à dire, après trois mois d’un mouvement étendu à toute la France, qui a durablement marqué la vie économique et sociale et qui a pour la première fois depuis la Commune porté le feu dans les beaux quartiers du pouvoir, qu’il ne s’est pas passé grand-chose. Tel autre a très tôt tranché : ça ce n’est pas le prolétariat, donc, il ne peut l’emporter contre le Capital – et de s’inventer une composition sociale du mouvement : ce serait « la classe de l’encadrement ». Tel autre groupe a décidé que ce mouvement ne pourrait être qu’une tentative de constituer un peuple en dialogue exclusif avec l’Etat, donc étranger à la seule voie pour l’émancipation universelle, l’autonomie ouvrière. Le fond de l’affaire étant la dérangeante composition sociale du mouvement, beaucoup trop composite.

Il faudra vous y faire, les copaines, nous sommes entrés dans l’ère des soulèvements impurs. Au lieu de regretter que ne s’affirme pas « la classe en tant que classe », vous auriez peut-être beaucoup à gagner à vous demander comment il se fait qu’il y ait tant d’ouvriers, et de plus en plus, sur les ronds-points et dans les manifs, et pourquoi ils ont choisi de se battre là plutôt que sur leur lieu de travail. Et continuer en vous demandant ce qu’est devenue cette notion de « lieu du travail » - et si par hasard, le trajet pour se rendre à l’usine n’en faisait pas partie. Pourquoi les ouvriers qui voient les établissements fermer du jour au lendemain suivant les fluctuations d’un capital en circulation accélérée ont-ils tendance à délaisser ce que vous appelez encore les « lieux de production », pour aller se battre ailleurs ? Peut-être parce que la « production » s’étend désormais à toute la société et qu’il est bien hasardeux de lui attribuer un « lieu » exclusif ?

Comprendre toutes les potentialités de ce bouillonnement impur nécessite aussi de prendre la juste mesure de la présence d’éléments nationalistes, racistes, antisémites au sein du mouvement. Sans les ignorer, ni les surestimer, il faut être conscients du danger réel qu’ils représentent pour l’avenir, celui d’un repli d’une partie de ses troupes sur des formes régressives, populistes-électoralistes. Car si les phénomènes répugnants, xénophobes et antisémites, sont restés isolés, très largement marginalisés par d’innombrables déclarations collectives antiracistes, si les groupes fascistes organisés n’ont jamais, aux dires mêmes de la DGSI, pris une position dominante, il est vrai que l’âme du mouvement, cette volonté de constitution d’un peuple qui dresserait l’immense majorité contre les mauvais gouvernants, est ambigüe. Qu’on ait beaucoup chanté la Marseillaise au début et qu’on la chante encore, suivant les occasions et les lieux (mais le mouvement a su aussi créer ses propres chants), peut se comprendre aisément. Comme disait un gilet jaune : « Quand on est face au flic, notre seule force c’est d’être ensemble et pour se sentir ensemble, on a besoin de chanter, et le seul chant que tout le monde connaît, c’est celui-là ». La référence à la Révolution française est bien la référence universelle. Mais quelle république ? La Marseillaise peut être le chant de la République Universelle à la Anarchasis Cloots que Temps Critiques appelle de ses vœux dans une affiche : la république de tous ceux qui veulent en être membres, quelle que soit leur nationalité. Elle peut aussi être ce qu’elle a beaucoup été dans l’histoire : le chant des bourreaux versant un sang impur. Le piège du RIC peut se refermer sur la question : « qui est citoyen ? ». Comme dit TL : « il faut aussi rappeler qu’il paraît difficile d’être sur un barrage ou un rond-point avec un « étranger » qui se bat contre l’injustice fiscale à côté de vous et de lui dire que le RIC ce n’est pas pour lui ! »

Ce genre d’involution ne peut être combattu que par l’approfondissement et la radicalisation des tendances les plus positives. C’est ici que s’avère féconde la confrontation à la dernière séquence de luttes (luttes de territoires contre les Grands Projets, lutte contre la loi travail avec ses cortèges de tête). Les gilets jaunes se distinguent de ces luttes en ce que, contrairement à elles, ils ne mettent en cause ni les modes de production de la richesse, ni la nature même des richesses, mais se battent presque exclusivement sur le terrain de leur répartition. Gilets jaunes, zadistes et réfractaires à la loi « Travaille ! » ont cependant en commun un point essentiel : le refus de l’exploitation. Comme le montre la lutte contre les Grands Projets et ses échanges (de slogans, de participants, d’imaginaire) avec les cortèges de tête, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation de la femme par l’homme et l’exploitation de la nature procèdent de la même démarche. Elle consiste à dominer l’autre pour s’approprier ce qu’il-elle produit en ne lui laissant que de quoi survivre dans les normes fixées par le dominant. Ces normes ont été fabriquées par des siècles de batailles et d’arrachements : séparation nature-culture, sophistication de la domination masculine, imposition du temps de travail comme mesure de la valeur.

La socialité née sur les ronds-points, qui échappe au temps de l’économie et aux rôles sociaux (notamment genrés), est déjà en elle-même une piste pour combattre ces normes et elle favorise aussi les échanges d’expérience qui permettent de dépasser l’opposition entre la question de la fin du monde et celle des fins de mois. Pour que nous ayons le temps d’avancer sur ces pistes là, il faut tenir bon sur les points forts du mouvement : sa magnifique solidarité face à la répression, et le refus obstiné de la représentation (malgré les porte-paroles médiatiquement fabriqués). Plutôt que de céder à la tentation du Grand Blabla national, du dialogue obligatoire avec les autorités comme s’il allait de soi qu’on leur déléguait la tâche de décider de tout à la fin, c’est à nous de continuer à avancer à notre rythme. Continuer à prendre le temps. C’est le propre de l’événement de nous obliger à repenser aussi bien nos outils de pensée que nos priorités d’action et, d’une façon très générale, au niveau des groupes comme de l’ensemble de la société, notre manière d’employer le tem>

Publié le 04/03/2019

Gilets jaunes : Le RIC ou la «parabole des aveugles».

Par Jean-Claude Paye

 

(site mondialisation.ca)

La question de la représentation est devenue centrale dans le discours des gilets jaunes, alors qu’au départ, seules des revendications salariales, la défense du pouvoir d’achat, (« pouvoir remplir le frigo »)  étaient émises par les manifestants. Le Référendum d’Initiative Citoyenne s’est progressivement imposé à travers les médias. Ainsi, le pouvoir est parvenu à occulter les priorités des manifestants, en faisant de la représentation la condition pour pouvoir entendre leurs voix.

S’opère ainsi une opération de déplacement, de la lutte salariale à une demande de réforme de légitimation du pouvoir. Le déplacement, en ce qui concerne la nature des revendications, permet un renversement de celles-ci en leur contraire. Elle permute une lutte sur le salaire, une lutte politique qui s’attaque directement aux nouveaux mécanismes d’exploitation, en une revendication de réforme de l’État qui, en ouvrant la possibilité à un renforcement du pouvoir, vide le caractère de contestation  sociale du mouvement.

Résultat de cette double opération, de déplacement et de renversement, le RIC occupe la place du fétiche, d’un objet partiel se substituant au tout. C’est un vide que peut remplir le pouvoir, selon les nécessités du moment et l’évolution du rapport de forces. Le RIC devient une opération de fusion avec les institutions, qui empêche toute séparation d’avec celles-ci et s’oppose à tout procès de luttes de classes.

Le  rapport entre les gilets jaunes et le pouvoir est l’envers d’Oedipe et le Sphinx, relaté par la mythologie grecque. Ici, c’est le mouvement social qui se précipite dans le vide, car, en acceptant de se placer sur le terrain du pouvoir, il ne peut répondre à l’ injonction : qui es-tu ? qu’en se déniant lui-même, en affirmant « nous sommes le peuple », alors que leur unité était basée sur une lutte contre la sur-exploitation, sur la réponse à la seule question recevable par le mouvement : « que voulons-nous ? » : « des sous ! ».

Le RIC, une revendication « embarquée »

La revendication d’un Référendum d’Initiative Populaire était restée marginale jusqu’à la mi-décembre 2018. Ensuite, elle a été présentée comme l’axe central de la lutte des gilets jaunes. Dans les faits, le RIC a été d’avantage mis en avant par les médias que par les manifestants eux-mêmes qui, le plus souvent, se limitent à revendiquer cette réforme, sans lui donner de contenu, comme si le mot lui-même était synonyme de démocratie. En conséquence, pour le patronat et le gouvernement, le RIC présente l’avantage de reléguer au second plan les revendications initiales, totalement inacceptables, portant sur la revalorisation des salaires minimaux et sur la baisse du prix des carburants, in fine sur la valeur de la force de travail.

Parallèlement, les médias ont fait connaître au grand public Etienne Chouard, porteur emblématique du « référendum d’initiative citoyenne ». Cette initiative a déjà été immédiatement reçue favorablement par le gouvernement. Le premier ministre, Edouard Philippe, a tout de suite exprimé le 17 décembre 2018, dans un entretien aux Echos, : « Je ne vois pas comment on peut être contre son principe ». Ensuite, fût installée une division des rôles entre le premier ministre et le président, l’un et l’autre alternant le rejet et l’ouverture.

Finalement, le président Macron, après avoir renouvelé sa défiance vis à vis du « RIC », un dispositif de démocratie directe qui « peut nourrir la démagogie » et risque de « tuer la démocratie représentative,[1] » a ensuite laissé entendre qu’il pourrait se convertir à l’idée d’un référendum, son premier ministre émettant alors d’avantage de réserves [2] .

L’adoption du référendum d’initiative citoyenne commence à faire son chemin dans les arcanes du pouvoir. Terra Nova, think tank de « centre-gauche », a rendu public une « étude » estimant que le référendum d’initiative citoyenne est une « procédure légitime ». Tout le problème serait de circonscrire les « risques » liés à cette réforme en ajoutant « un temps de réflexion collective.» Une assemblée citoyenne composée d’une centaine de personnes « tirées au sort » serait chargée d’évaluer l’impact du scrutin, entre la période de recueil des signatures et le vote.[3]

Une manœuvre de diversion.

Une discussion centrée sur la proposition du RIC a l’avantage de faire diversion. Elle est beaucoup moins onéreuse qu’une réponse positive aux exigences monétaires et salariales. La possibilité d’organiser des référendums citoyens existe déjà en Suisse et en Italie, sans que l’organisation du pouvoir en ait été bouleversée, sans que des classes populaires aient pu effectivement peser sur la politique gouvernementale.

En ce qui concerne la France, il faut aussi rappeler la saga du référendum sur le Traité de la Constitution européenne en 2005, qui malgré le rejet de plus de 54 % des votants s’est terminée plus tard par la signature du Traité de Lisbonne, texte qui intégrait l’essentiel du caractère supranational de l’acte précédemment rejeté par les Français.

Le dispositif des référendums populaires, qu’ils soient à « l’initiative » des pouvoirs constitués ou du « peuple », se sont, le plus souvent, avérés incapables de peser sur la politique gouvernementale. Cependant, dans le contexte politique actuel, de neutralisation du pouvoir législatif par l’exécutif, le RIC pourrait avoir une influence sur les institutions, mais dans le sens inverse de celui attendu par ses promoteurs, celui d’un renforcement du pouvoir présidentiel au dépend du Parlement.

Un renforcement de l’exécutif.

Le 5 février, lors du vote en première lecture de la loi à l’Assemblée nationale « sur la prévention des violences lors des manifestations et sanction de leur auteurs », 50 députés de la majorité se sont abstenus, afin de marquer leur désaccord avec la proposition de loi [4]. Pourtant, le parti gouvernemental a été entièrement construit par le président. Les candidats de la République en Marche à l’élection législative n’ont pas été élus par les bases locales du mouvement, mais désignés, d’en haut, par une commission dont les membres ont été choisis par Emmanuel Macron [5] .

Un Parlement, même avec une majorité caporalisée, peut toujours poser un problème au pouvoir exécutif. C’est pourquoi ce dernier a constamment introduit des réformes destinées à neutraliser le travail parlementaire. Ainsi, les procédures accélérées réduisent déjà considérablement toute capacité de contestation, en imposant qu’un projet de loi ne puisse faire l’objet que d’une seule lecture par chambre du Parlement.

Le référendum d’initiative citoyenne, une réforme qui pourrait établir une « relation » directe entre le Président et le « peuple », pourrait favoriser une présidentialisation accrue du régime politique, une concentration des pouvoirs encore plus radicale dans les mains de l’exécutif. Ce que deviendra concrètement le RIC, dépendra de ses modalités d’applications et surtout, à chaque fois, du rapport de forces entre ses promoteurs et le pouvoir constitué.

Il n’est pas possible de maintenir en permanence un haut niveau de mobilisation pour faire passer des réformes, même si le vote est d’abord un succès pour ses initiateurs. Comme le montre l’adoption du Traité de Lisbonne, la pression doit être constante, afin que la volonté populaire soit finalement respectée. Cela suppose un ensemble de conditions particulièrement favorables, liés à des conditions historiques limitées.

« L’État du peuple tout entier ».

Les gilets jaunes représentent une partie importante de la population, mais ils ont des intérêts propres qui ne sont pas ceux de l’ensemble de la société. Ainsi, l’évocation de la notion de peuple occulte la spécificité d’un mouvement social, portant des revendications particulières, opposées aux intérêts patronaux.

La manière dont le mouvement se définit pose problème. Si les exigences exprimées portent bien sur la question du salaire et du pouvoir d’achat, les actions sont nommées comme celles d’un mouvement citoyen. Alors que la question salariale est au centre des revendications, le patronat se met complètement hors jeu. L’État peut alors se poser comme le seul interlocuteur des manifestants.

La notion de peuple recouvrerait un agrégat qui comprend quasiment l’ensemble de population, un rassemblement dont l’unité est présupposée, du fait qu’il ne comprendrait pas les 1 %, ou les 0,1 % ou même les 0,01 % de « l’oligarchie » financière. Ainsi, ce n’est pas un concept reposant sur la différence, mais au contraire une catégorie englobante, dont on déduit l’identité par  une opposition pré-supposée aux ultra-riches.

Si les classes sociales n’existent que dans leur rapports de luttes, la notion de peuple, quant à elle, neutralise toute opposition de classe. C’est une notion psychotique, supprimant la différence et rejetant toute séparation d’avec les pouvoirs constitués. Ainsi, c’est une idée  qui a souvent servi de référence idéologique diversifiée, à une partie de la social-démocratie, à des régimes autoritaires ou à Joseph Staline qui a même parlé « d’État du peuple tout entier. »

En France, les promoteurs de la notion de peuple font référence à la révolution de 1789 où le prolétariat urbain a renversé l’aristocratie avec les armes distribuées par les bourgeois et à qui ils les ont remis, une fois le travail accompli [6]. Déjà, dans historiographie de la révolution française, la référence au peuple est un paravent dissimulant les acteurs réels, tels les prolétariats urbain et agraire. Elle a le même effet actuellement, au niveau du mouvement des gilets jaunes, de déni de la composition de classe des manifestants.

Ainsi, disparaît plus de deux siècles d’histoire sociale et politique, celle des luttes prolétaires, au nom d’une référence a-historique de peuple, véhiculée non pas par l’histoire réelle, mais officielle de la révolution française de 1789.

Le RIC, une réforme compatible avec « l’anti-système » macronien.

La mutation de l’organisation du pouvoir, basée sur le RIC, pourrait suivre les traces des réformes antérieures, celles de « l’anti-système » macronien, d’une restructuration par le haut du système de la représentation politique. Son adoption pourrait aboutir à un mode de gouvernance qui abandonne d’avantage le système des partis et qui, dans les faits, rejette le politique, c’est dire la reconnaissance des oppositions de points de vue et d’intérêts, au profit d’une relation fusionnelle du président et de son peuple.[7] Ainsi, le RIC peut conduire à un nouveau stade d’une mutation, déjà bien avancée, de l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation d’avec la société civile.

L’élection du président Macron est en elle-même exemplaire de ce processus. Emmanuel Macron fût élu par une petite minorité de Français, 16,5 % des électeurs inscrits, permettant à son parti d’obtenir 60 % des sièges à l’Assemblée nationale [8]. Non seulement l’élection, mais déjà sa candidature à la présidence, pose question. Elle fut déjà envisagée au niveau d’une réunion du groupe de Bilderberg un an avant son élection. Son premier ministre y fût aussi présenté quelques mois avant sa désignation. Cette influence internationale explique pourquoi le président Macron est largement indifférent aux revendications des français : il ne leur doit pas son élection.

Ce 5 février 2019, une proposition de loi « anticasseur, » «  visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs [9] », a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Grâce au soutien du Parti des Républicains, il s’agit d’une première contre-offensive du pouvoir, couplée à une tentative de déstabilisation développée sur le mode de la lutte contre l’antisémitisme.[10]

Pendant longtemps, les gilets jaunes se sont trouvés face à un vide de pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement d’une tactique destinée à pratiquer une politique de terre brûlée, face à un mouvement social difficilement contrôlable, mais aussi un élément caractéristique de la forme actuelle de l’exercice du pouvoir national. Celui-ci vient de réagir, dans le seul champ qui lui reste disponible, celui de la provocation idéologique et l’organisation de la répression.

Un État policier.

La répression, subie par les gilets jaunes, est d’un niveau inconnu en France depuis des dizaines d’années. On dénombre quelques 1 800 condamnations accompagnées de centaines de peines de prison ferme, ainsi que 1 400 personnes en attente de jugement. Il s’agit pourtant d’un mouvement social non violent qui n’a aucune capacité, ni volonté, de menacer l’exercice même du pouvoir. La violence policière est avant tout « proactive », elle a pour but de créer la peur et de dissoudre préventivement tout processus de recomposition sociale. Au 15 janvier, on comptait au moins 1700 blessés, 93 blessés graves dont 13 personnes éborgnées [11] parmi les manifestants.

Ainsi, tout au long de leurs manifestations, les gilets jaunes ont été confrontés à la seule structure effective de l’État national : la police. Les États membres de l’UE, même de grands pays comme la France, sont aujourd’hui des instances dépourvues de la plupart des prérogatives régaliennes, qu’elles soient politiques ou économiques. La plupart de celles-ci ont été transférés à des instances instances européennes et internationales. Les politiques économiques et sociales, telles la réforme du code du travail, sont de simples applications de directives de l’UE.
La police devient l’appareil central de l’État national [12] . La prérogative du maintien de l’ordre reste bien de son ressort, contrairement à la guerre, à la monnaie ou à la politique économique. Si à ce niveau, l’État national garde bien une autonomie, elle est relative car étroitement encadré par la structure impériale étasunienne. Depuis une trentaine d’années, les polices européennes ont été structurées directement par le FBI [13] . Non seulement, la police fédérale américaine a organisé les équipes mixtes d’intervention, mais grâce à ses initiatives, elle est parvenue aussi à influencer fortement les législations européennes, tant nationales que communautaires et cela dans les domaines de l’interception des communications, du contrôle du Net, de la création de nouvelles incriminations spéci