PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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debat à gauche  depuis oct 2021

publié le 24 octobre 2021

Bras de fer entre la Pologne et l’Union européenne : une affaire très politique

sur https://patrick-le-hyaric.fr/

L’arrêt de la cour constitutionnelle polonaise affirmant la primauté du droit national sur le droit européen n’en finit pas d’ébranler les institutions européennes, déjà bien mises à mal par des crises successives.

Le premier ministre polonais est venu s’en expliquer sans convaincre devant le Parlement européen et le Conseil européen (qui réunit les chefs d’État ou de gouvernement) doit en débattre cette fin de semaine. Ce sujet révélateur des tensions internes à l’Union européenne mérite d’être étudié de près.

Notons tout d’abord que ce débat est engagé car le gouvernement ultraréactionnaire polonais lance une série de dispositifs législatifs mettant en cause les droits humains fondamentaux. Il compte intégrer les fonctions de ministre de la Justice et de procureur général, tout en plaçant le Tribunal constitutionnel sous tutelle directe du gouvernement, déchiquetant ainsi le principe de séparation des pouvoirs.

Plusieurs centaines de magistrats ont été licenciés ou frappés de procédures disciplinaires, tandis que les nominations judiciaires se font sous contrôle politique.

Le droit à l’avortement est mis en cause comme la protection des minorités, et le principe de non-discrimination sexuelle est mis au panier. Les traités pour préserver l’environnement comme le droit d’asile sont tout autant battus en brèche. Autrement dit la Pologne, après la Hongrie, bafoue les droits humains et politiques fondamentaux.

Ce faisant, le gouvernement ultraconservateur de Pologne n’entend pas maniPatrick Le Hyaric fester sa réprobation des traités ultralibéraux qui déterminent le cadre de la concurrence entre états membres, interdisent les monopoles publics, détruisent des droits et conquis sociaux et démocratiques ou défigurent la définition républicaine des services publics. Au contraire, il les plébiscite.

Ici, donc, la Cour de justice de l’Union européenne exige le retrait de la réforme de son système judicaire qui porte atteinte au principe de séparation des pouvoirs, cher à tous les progressistes. Autrement dit, le gouvernement polonais, qui bénéficie plus qu’aucun autre pays des fonds structurels comme des politiques de déréglementation sociale qu’il réclame à tue-tête, ouvre une crise sur des bases les plus exécrables qui soient, tirant les contradictions de la construction européenne vers le bas, c’est-à-dire vers la pire   réaction. 

Juridiquement, cette décision brutale et à visée réactionnaire est fondée sur la prévalence du droit national sur le droit européen. A deux reprises, la Cour constitutionnelle allemande qui siège dans la ville de Karlsruhe a donné un avis similaire, pointant l’absence de peuple européen susceptible de détenir une souveraineté qui supplanterait celle des Etats membres.

C’est ainsi que l’Allemagne s’est opposée à la politique d’achat de titres de la Banque centrale européenne validée par la Cour de justice européenne, à la suite de la crise sanitaire, car jugée contraire au dogme monétariste inscrit dans sa Constitution.

On n’avait pas entendu, à l’époque, les thuriféraires de l’Europe libérale s’en offusquer aussi bruyamment, alors que cette décision marquait un refus flagrant de solidarité entre Etats membres…

On remarque ainsi que les crises qui secouent la construction européenne s’opèrent sur le flanc droit (le Brexit en est un autre exemple probant), tout en mobilisant une question cruciale pour tous les progressistes attachées à la République sociale, celle de la souveraineté.

De fait, cette question de la primauté du droit européen sur le droit national, et donc de l’exercice de la souveraineté, n’a jamais été vraiment tranchée et fait l’objet d’une jurisprudence qui entraine les cours vers ce que le juriste Alain Supiot appelle « une guerre du dernier mot ».

De ce flou juridique et de cette bataille jurisprudentielle menée par la Cour de justice européenne profitent allégrement les partisans d’une Europe libérale qui, à l’image de Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des affaires européennes et proche de M. Macron, veulent faire plier les états membres à la logique interne, capitaliste et atlantiste, de l’Union européenne.

C’est oublier que l’Union européenne n’est pas un Etat fédéral, mais une organisation à qui des Etats ont transféré, dans certains domaines que l’Union cherche sans cesse à élargir, « l’exercice de leur souveraineté » (et non pas leur souveraineté).

Ajoutons que les décisions prises au niveau européen n’ont de traduction nationale que dans la mesure où ils font l’objet de traités ou de directives que les Etats ont signés. Ces mêmes traités que nous n’avons cessé de combattre, de celui de Maastricht à celui de Lisbonne qui nous a été imposé contre l’avis majoritaire du peuple français. Les vices de forme démocratiques, au premier rang desquelles le poids exorbitant d’une Commission non élue, devrait donc interdire la suprématie totale du droit européen dès lors que celui-ci vise à réduire ou éliminer des drPatrick Le Hyaric oits sociaux et démocratiques nationaux supérieurs aux normes européennes.

Le cadre de l’exercice de la souveraineté populaire reste bien la nation. Autrement dit, en tout domaine devrait être mise en place une clause de non régression sociale, démocratique, féministe, antiraciste ou environnementale.

C’est le mouvement populaire qui peut remettre les choses à l’endroit en étant partie prenante d’un processus de construction d’une nouvelle Europe : celle des peuples et non plus des puissances d’argent. Il existe ainsi un espace considérable pour que les syndicats, associations, forces progressistes nationales et continentales luttent contre les tares libérales de la construction européenne.

Le caractère juridique de ce débat ne doit donc pas masquer sa dimension fortement politique. On observe en effet que ce sont les forces réactionnaires qui dominent les débats internes à l’Union européenne et ouvrent des crises qui ne remettent aucunement en cause la domination du capital. Bien au contraire ! Il faut donc se garder d’applaudir le bras de fer lancé par la Pologne car il élargit le lit d’une réaction toujours plus virulente et qui se sent de plus en libre d’imposer ses vues sur les questions migratoires, environnementales ou sociales.

Et ce qui se dit en Pologne se dit ici aussi de la part des partisans d’un national capitalisme tout aussi impitoyable avec les travailleuses et les travailleurs.

Nous avons la responsabilité avec le mouvement populaire progressiste de mener débats et luttes pour transformer radicalement le projet continental en un projet d’Union des peuples et des nations associés, libre et solidaires, sur des sujets souverainement consentis.

publié le 24 octobre 2021

Désobéir à l’Europe : la controverse reprend à gauche

Par Fabien Escalona et Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

La sortie d’Arnaud Montebourg, se félicitant de la décision de la Pologne de s’affranchir du droit européen, a relancé le débat, complexe et explosif à gauche, sur la désobéissance vis-à-vis des règles de l’Union européenne. Le consensus n’existe ni sur sa pertinence, ni sur ses modalités. 

S’il y a bien une question qui cristallise des différences de points de vue au sein de l’électorat et des partis à gauche, c’est le rapport à l’intégration européenne. Une récente polémique, déclenchée par un communiqué de presse d’Arnaud Montebourg, vient de l’illustrer. L’essentiel du débat n’a pas changé : il porte sur le degré de conflictualité à assumer, en cas d’arrivée au pouvoir, avec les organes et les règles de l’Union européenne (UE). 

Après avoir divisé les gauches lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (TCE), l’enjeu s’était révélé brûlant au début des années 2010, lorsque la crise des dettes souveraines de la zone euro battait son plein. Il avait ensuite été relégué à la périphérie du débat public, en raison de la maîtrise progressive de cette crise et de l’irruption de la pandémie de Covid. Mais depuis une dizaine de jours, la question européenne est à nouveau au centre des discussions.

La raison en est un coup de tonnerre juridique survenu à Varsovie. Le Tribunal constitutionnel polonais, contrôlé par le parti ultra-conservateur au pouvoir (le PiS), y a affirmé la primauté du droit national sur le droit communautaire. Au nom de la souveraineté du pays, cette instance a dénoncé une « tentative d’ingérence » de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), coupable d’arrêts allant à l’encontre des réformes judiciaires du gouvernement polonais, qui s’ingénie à mettre les magistrats à sa botte. 

Comme l’a expliqué le juriste Antoine Vauchez dans nos colonnes, cette décision va un cran au-delà des discussions qui animent déjà les juridictions nationales et européennes. Il s’agit selon lui d’une remise en cause de « l’idée fondamentale que tous les citoyens, toutes les entreprises, toutes les institutions appartenant à l’UE sont soumis au même droit européen, et qu’il n’appartient pas aux gouvernements ou aux cours nationales de faire “leur marché” dans le droit européen. C’est donc beaucoup plus qu’une question de droit : cela touche à […] l’existence de cette communauté politique européenne ».   

À contre-courant des réprobations suscitées par cette remise en cause, Arnaud Montebourg a publié un communiqué de presse le 8 octobre, dans lequel il prend acte d’un « événement important », et estime surtout que notre pays devra s’en inspirer. Selon lui, « la France devra procéder à la même affirmation de la supériorité de ses lois sur les décisions européennes ».

Même s’il avait voté contre le TCE en 2005, et n’a cessé depuis de multiplier les piques contre les autorités de Bruxelles et l’influence allemande en Europe, c’est la première fois qu’il défend une rupture aussi nette. En se contentant d’une simple incise pour se distancier des « orientations politiques » du gouvernement polonais, le chantre de la démondialisation a par ailleurs donné l’impression d’approuver son coup de force, provoquant des réactions outrées au sein d’une gauche percluse de divisions et de contradictions sur le sujet.

Arnaud Montebourg fait de la tactique politicienne avec de la nitroglycérine

Immédiatement après le communiqué de presse, les échanges salés se sont multipliés sur les réseaux sociaux, y compris parmi des soutiens du candidat, certains se disant choqués par sa ligne jugée anti-européenne. « Les thèmes sur lesquels il est en train d’aller sont un peu gênants, il se tire une balle dans le pied en faisant ça », persifle l’un des maires de l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo. Il estime qu’avec cette histoire, l’ancien ministre de François Hollande s’est mis à dos bon nombre d’électeurs socialistes pro-européens qui auraient pu être tentés par sa candidature. 

Les mots les plus durs sont venus du camp écologiste. Un constat peu surprenant, dans la mesure où cette famille politique se distingue par un idéal européen fédéraliste, et par une méfiance envers l’exaltation de la souveraineté nationale. Interrogé par Libération le 18 octobre, Julien Bayou, le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts (EELV), a ainsi jugé qu’Arnaud Montebourg était « en train de basculer dans le camp du Frexit [le terme désignant une sortie de la France de l’UE – ndlr] » : « Il applaudit la Pologne. Mais la Pologne n’est pas en train de remettre en cause la politique monétaire de l’UE, elle remet en cause l’Habeas Corpus, les fondements de l’Europe », a-t-il accusé.

Le spectre du Frexit a également été brandi par Yannick Jadot, le 11 octobre sur France Info. « La France est condamnée par la justice sur la pollution de l’air, sur le climat, sur la protection des sols grâce au droit européen », a-t-il fait valoir, en vantant « un levier extraordinaire de progrès ». Pressé par les journalistes de délivrer un commentaire sur la sortie d’Arnaud Montebourg, le candidat d’EELV à la présidentielle a appelé à ce que « ces responsables politiques arrêtent de faire de l’électoralisme bas de caisse ».

Contacté par Mediapart, l’eurodéputé écologiste David Cormand ajoute pour sa part que « sortir un communiqué de presse pour se féliciter de la décision de l’un des tenants de l’illibéralisme européen montre l’inquiétante confusion idéologique d’Arnaud Montebourg. Il fait de la tactique politicienne avec de la nitroglycérine. C’est clairement une tentative de triangulation avec la droite qui s’inscrit dans son récit politique actuel : il joue aux apprentis sorciers. »

Nous ne devons pas approuver les motivations polonaises

Arnaud Montebourg aurait pu espérer davantage de bienveillance de la part de La France insoumise (LFI), et de son leader Jean-Luc Mélenchon. Cela fait au moins dix ans que ce dernier et ses équipes développent des argumentaires en faveur d’une désobéissance aux dispositions européennes qui verrouillent des orientations antisociales et anti-écologiques. Dès 2011, alors qu’il était candidat pour le Front de gauche en pleine explosion de la crise des dettes souveraines, Mélenchon est allé au-delà d’un discours alter-européen classique, lequel consiste à promettre une Europe différente mais sans expliquer les moyens d’y parvenir.

Depuis cette époque, le leader actuel de La France insoumise tente de ménager deux principes. D’un côté, il affirme être prêt à la rupture avec le droit européen si ce dernier met en danger son programme. Il y voit un motif sérieux de ne pas rechercher à tout prix une union de la gauche en amont de la présidentielle, dans la mesure où ses concurrents socialiste et écologiste n’envisagent pas cette perspective. D’un autre côté, il s’évertue à rassurer contre tout risque de sortie de l’UE, qu’il dit explicitement ne pas souhaiter. En plus de n’avoir jamais eu sa préférence première, le scénario est jugé effrayant pour l’électorat visé. D’où le ménagement de certaines ambiguïtés, jusqu’à une clarification définitive prévue cet hiver.

En l’occurrence, revenant sur la décision polonaise dans un post de blog, Jean-Luc Mélenchon a exprimé son incompréhension envers l’approbation de Montebourg. « Dire que la loi nationale s’impose face aux décisions européennes n’a pas de sens », écrit-il à l’inverse de l’ex-ministre. « Pour moi, toutes les mises à distance des impératifs de l’Union européenne ne se valent pas », justifie-t-il en rappelant s’être opposé au Royaume-Uni lorsque ce dernier, encore membre de l’UE, avait demandé à être exonéré d’une limitation du temps de travail hebdomadaire. 

En somme, une posture de désobéissance ne devrait jamais être soutenue en tant que telle, et encore moins si elle aboutit à une régression démocratique ou sociale. Au demeurant, souligne Mélenchon, la Pologne ne remet aucunement en cause la dimension néolibérale de l’intégration européenne. À le lire, on comprend que la désobéissance façon LFI se veut à la fois sélective et « franc-jeu » : « Nous devons annoncer sans détour avant l’élection quels traités nous comptons rompre et sur quels points […]. Nous disons que nous désobéirons sur tous les sujets qui auront été adoptés avec notre programme. […] Cela ne fait pas de nous des sortistes de l’Union européenne. »

La justification d’Arnaud Montebourg

Ces remontrances ont poussé le candidat de la « remontada », neuf jours après son communiqué, à publier une tribune dans Libération afin de clarifier sa ligne. « On peut désapprouver vertement – comme je le fais – la politique du gouvernement polonais, cléricale et réactionnaire qui maltraite une partie de sa population, tout en rappelant que la Commission et le gouvernement français ont gravement tort d’affirmer que le droit européen serait supérieur à la Constitution des États membres. »

Une précision qui rejoint, pour le coup, la dénonciation d’une « double instrumentalisation » par l’eurodéputée Manon Aubry (LFI) auprès de Mediapart. Selon elle, nous assisterions en effet à une instrumentalisation du droit européen par la Cour constitutionnelle polonaise, « qui s’en sert pour attaquer l’indépendance de la justice, dans une manœuvre d’extrême droite » ; mais aussi à une instrumentalisation de la décision polonaise par la Commission européenne, « qui en profite pour affirmer la supériorité du droit européen au lieu d’agir dans le cadre du mécanisme de préservation de l’État de droit ».

Se défendant d’être un « sortiste » ou un apôtre du Frexit, Arnaud Montebourg estime qu’« il est parfaitement possible de défendre notre intérêt national sans quitter l’UE ». Mais il ne lâche rien sur la tenue d’un référendum, qui garantirait constitutionnellement « la primauté du droit français lorsque des intérêts vitaux de la nation […] sont en jeu ». La définition précise de ce que seraient ces intérêts vitaux n’est cependant pas donnée. Par ailleurs, le candidat cite des exemples lors desquels l’UE devrait simplement être rappelée à ses compétences, mais ne détaille pas de scénarios d’affrontement là où la compétence communautaire gênerait l’application de son programme. 

Dans les blogs de Mediapart, ses soutiens Frédéric Viale et François Cocq prolongent l’argumentation, en assumant le flou stratégique de la notion d’intérêt national, « suffisamment large pour permettre une réelle reprise en main ». Devenu porte-parole d’Arnaud Montebourg, le second a rompu avec les Insoumis précisément en raison de désaccords sur l’enjeu européen. Prôner la désobéissance au coup par coup est selon lui caduque, puisque « tout le monde désobéit déjà tout le temps ». « La vraie question, c’est que la Commission européenne doit arrêter de nous imposer des choses sur les questions économiques et sociales. »

Fustigeant le flou de son ancien parti, il en veut pour preuve une récente intervention de l’eurodéputé Younous Omarjee, qui s’est livré à une défense de la primauté du droit européen à la tribune du Parlement : « En l’occurrence, il dit exactement la même chose que Macron ou Ursula von der Leyen [la présidente de la Commission européenne – ndlr]. »

Comment désobéir, et sur quoi ?

À quelques mois de la présidentielle, l’affaire a au moins eu le mérite de rouvrir le débat sur le rapport à l’UE. Celle-ci forme un ensemble juridico-politique complexe, mais incontournable pour toute force prétendant à une transformation sociale et écologique un tant soit peu ambitieuse.

Pour Aurélie Trouvé, militante altermondialiste à Attac et proche de la ligne LFI, deux écueils symétriques sont à éviter : une position nationaliste qui estimerait que « tout ce qui peut entamer la souveraineté est critiquable », et une position sociale-démocrate qui estimerait que « toute désobéissance est fautive ».

Selon l’autrice de Bloc arc-en-ciel (La Découverte), la désobéissance ne se justifie que dans l’objectif de poursuivre « le progrès social, écologique et démocratique ». Ne pas y réfléchir et ne pas anticiper la conflictualité qu’elle entraînerait minerait la crédibilité de certains engagements : « Prenez la proposition des Verts de sortir des pesticides. C’est impensable pour les agriculteurs si vous ne les interdisez pas à l’import. Mais si vous le faites, vous allez contre le marché unique en vigueur. »

« Pour nous, les choses sont claires », assure pourtant David Cormand : « Il faut changer les traités, et, en attendant, on peut tout à fait désobéir concernant les règles budgétaires ou les questions écologiques. Mais autant on peut contester les règles économiques et sociales, autant on ne peut pas contester les questions d’État de droit et les valeurs fondamentales. » Sauf que sur la plateforme en ligne de Yannick Jadot, l’option de la désobéissance n’est pas affichée. Et que le droit de la concurrence, ou encore la libre circulation des capitaux, sont des obstacles à la transition écologique qui sont protégés avec beaucoup moins de laxisme que des règles de déficit provisoirement suspendues.

Côté LFI, Manon Aubry tient au contraire à affirmer que le programme présidentiel porté par Mélenchon a été entièrement « testé » au regard du droit européen. L’eurodéputée défend une approche résolument « pragmatique », qu’elle juge à la fois plus concrète et moins clivante que des postures de principe sur la loyauté à l’UE. « On a identifié une dizaine de blocages, dont les plus problématiques concernent le droit de la concurrence et la politique monétaire », détaille-t-elle à Mediapart. Pas de quoi envisager une sortie pour autant : la durée des poursuites devant la Cour de justice laisserait du temps pour construire un rapport de force politique, qui pourrait aller jusqu’à un chantage au budget.

Une stratégie qui laisse sceptique l’essayiste Aurélien Bernier, auteur de Désobéissons à l’Union européenne ! (Mille et une nuits, 2011). « La réaction d’Arnaud Montebourg m’a gêné, explique-t-il à Mediapart, dans un contexte où monte un nationalisme qui ne rompt pas avec les bases de l’ordre économique actuel, et s’exprime surtout par une répression accrue en matière migratoire. » Pour autant, il considère qu’une affirmation de la primauté du droit national est incontournable, « quand on a comme Jean-Luc Mélenchon un programme à ce point incompatible avec les traités, dont on sait la difficulté extrême à les refondre ».

Plus que les autorités judiciaires européennes, ce sont les juridictions françaises qui pourraient selon lui bloquer une authentique bifurcation sociale et écologique. « Prenons l’exemple d’un gouvernement qui aurait besoin de limiter les mouvements de certains capitaux : n’importe quelle banque ou grande fortune pourrait attaquer l’État devant le tribunal administratif, chargé de vérifier la conformité du droit français au droit communautaire. Compte tenu de la jurisprudence, à tous les coups la mesure saute. »

Dans cette logique, une gauche de transformation devrait « en passer par l’inversion de la hiérarchie des normes, soit en totalité (mais cela revient à sortir de l’UE sans le dire), soit en partie, en posant que la souveraineté prime sur un certain nombre de sujets, en dehors des droits et libertés fondamentales. Cela peut se faire en s’appuyant sur les Nations unies, qui affirment que chaque peuple a le droit de choisir son système économique et culturel ».

Même parmi ceux qui assument désobéir à l’UE, le consensus n’existe donc pas sur les modalités de cette désobéissance, dont la discussion revêt souvent un tour technique que beaucoup de responsables politiques sont prompts à fuir. En plus de l’aridité du sujet, difficilement « vendable » dans les interventions médiatiques, persiste la crainte d’apparaître comme des fauteurs de désordre, là où les tenants d’une approche non conflictuelle peuvent se présenter comme des pro-européens de bonne volonté – quitte à perpétuer le statu quo.

Quoi qu’il en soit, la position d’Arnaud Montebourg apparaît politiquement fragile dans ce débat. Le candidat désarçonne forcément ceux qui refusent la posture désobéissante au nom d’un idéal d’ouverture et de cosmopolitisme qu’il semble transgresser.

À droite et à gauche, ceux qui adoptent comme lui une posture désobéissante s’adossent généralement à une idéologie plus vaste et plus mobilisatrice : d’un côté, un nationalisme excluant et autoritaire ; de l’autre, une transformation de type écologiste et socialiste. À chaque fois, l’adversaire est intérieur en plus d’être à Bruxelles, qu’il s’agisse des individus jugés étrangers au corps national, ou des forces du capital à faire plier.

En campant sur une unité nationale quelque peu abstraite, sans jouer ouvertement sur les ressorts xénophobes tout en prétendant réconcilier les milieux populaires et la « bourgeoisie d’intérêt général », l’ancien ministre de François Hollande pourrait perdre sur tous les tableaux, à l’instar de toutes les tentatives ayant jusque-là tenté d’incarner un souverainisme « pur », par-delà les frontières prétendument obsolètes de la droite et de la gauche.



 

publié le 20 octobre 2021

Présidentielle. Les insoumis veulent un "pôle populaire"

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

Réunis à Reims pour la convention de l’Union populaire, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon ont précisé leur feuille de route.

« La victoire est possible, assure Jean-Luc Mélenchon. Ne croyez pas que je le dise seulement parce que j’en ai aussi follement envie que vous, mais parce que l’expérience et la connaissance du pays profond m’enseignent que la France se cherche à tâtons, à cette heure », a justifié le candidat des insoumis devant ses partisans réunis pour la convention de l’Union populaire à Reims, les 16 et 17 octobre. Selon lui, « elle trouvera son chemin comme elle l’a toujours fait dans son histoire : à partir du mouvement de son peuple et de ce qui détermine sa volonté, c’est-à-dire de vivre bien, de vivre mieux, ensemble ».

Les insoumis estiment être dans une « dynamique » : un sondage réalisé au mois d’août plébiscite les mesures emblématiques du programme L’avenir en commun ; des sondages font de leur candidat « le mieux placé à gauche pour accéder au second tour » ; et le débat face à Éric Zemmour a démontré, selon la FI, « la capacité (de J.-L. Mélenchon) à incarner les valeurs de fraternité et d’égalité ».

« Les sondages montrent que le deuxième tour est à une portée de petits points, bien plus facile qu’il ne l’était en 2016 » Jean-Luc Mélenchon

Mieux, a expliqué ce dernier aux quelque 1 000 participants, dont deux tiers avaient été tirés au sort parmi les soutiens à sa candidature en 2022 : « Les sondages montrent que le deuxième tour est à une portée de petits points, bien plus facile qu’il ne l’était en 2016 » et que « le pôle populaire existe dans ce pays, à côté de cette UDF de gauche que, paraît-il, certains veulent créer », pique à destination des écologistes et des socialistes.

Mais derrière, il fallait assurer la mobilisation des insoumis, notamment sur le terrain. Le coordinateur de la France insoumise, Adrien Quatennens, s’est attelé à démonter le bilan d’Emmanuel Macron. Guilhem Serieys, l’un des animateurs de la campagne, a lui lancé un appel à la mobilisation pour obtenir les 500 signatures : « Est-ce imaginable qu’il ne puisse pas se présenter en 2022 ? » a-t-il ainsi lancé aux participants. « Nous avons besoin de volontaires, de rencontrer un maximum de maires. De les rencontrer, pas d’envoyer des courriers », a insisté l’ex-conseiller régional insoumis.

Regard tourné vers une partie des écologistes

Les insoumis tentent également de commencer à élargir le cercle des soutiens. Après Huguette Bello, fin août, à Valence, c’est le nouveau président de la collectivité territoriale de Guyane, Gabriel Serville, qui est intervenu dans une vidéo. Lors des débats, l’ancien porte-parole de Sandrine Rousseau à la primaire écologiste, Thomas Portes, figurait parmi les intervenants : « Je n’ai jamais caché ma proximité avec Jean-Luc Mélenchon. C’est un candidat qui donne à voir quelque chose, avec un programme connu, porté par beaucoup de gens. Sur la planification écologique, il est très en avance. » « Une partie de l’électorat de Sandrine Rousseau n’était pas d’EELV. Et si Yannick Jadot ne fait pas un pas dans leur direction sur certains aspects programmatiques, ça ne va pas le faire », explique-t-il ensuite. Les insoumis le savent, et attendent de voir comment évoluera la campagne des présidentielles…

« L’Union populaire aura bientôt son parlement » Jean-Luc Mélenchon

Enfin, le candidat des insoumis a tracé une feuille de route à ses militants. « L’Union populaire aura bientôt son parlement », a-t-il promis. « En janvier, nous ferons le meeting d’ouverture de l’Union populaire, et j’espère que nous y verrons alors quelques-uns des visages qui auront décidé de faire ce mouvement vers nous et avec nous. » Jean-Luc Mélenchon a également fixé un rendez-vous, le 20 mars 2022, « pour cette marche que nous faisons à chacune de nos élections présidentielles ». Pour décoller après des sondages qui le bloquent depuis des semaines entre 8 et 11 % des intentions de vote, Jean-Luc Mélenchon s’accroche à ses succès de 2017.

publié le 9 octobre 2021

Contre le chaos climatique et social, Aurélie Trouvé appelle à
un « bloc arc-en-ciel »

Par Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Dans un essai, la porte-parole d’Attac propose de dépasser le paradoxe entre la vitalité des mouvements sociaux et la faiblesse politique de la gauche. Elle veut organiser leur complémentarité dans un « espace fédératif » et radical.  

Les gauches semblent promises à peser moins d’un tiers des suffrages, et se présentent de manière singulièrement fragmentée à l’élection présidentielle de l’an prochain (lire l’article de Pauline Graulle). Une victoire à ce scrutin national décisif apparaît aujourd’hui hors de portée, alors même que la droitisation de la société est très contestable, et que les mobilisations pour la justice se sont intensifiées, comme dans le reste du monde.

C’est de ce paradoxe que s’empare Aurélie Trouvé, dans un essai publié en septembre à La Découverte. « La faiblesse de la gauche dans les urnes est contemporaine d’une certaine vitalité retrouvée des mouvements sociaux et des réseaux de résistance et de solidarité », remarque-t-elle.

La porte-parole d’Attac ne méconnaît certes pas les faiblesses qui affectent ces derniers. Les défaites accumulées depuis le mitan des années 2000, la crise sanitaire, mais aussi la répression accrue dont l’autrice elle-même a fait les frais, ont provoqué bien des découragements individuels, ainsi que des doutes collectifs sur l’efficacité des formes traditionnelles de mobilisation.

Dans le même temps, observe-t-elle, ces luttes se sont révélées cruciales pour « freiner dans sa course le rouleau compresseur du productivisme et du néolibéralisme ». Sans elles, par exemple, plusieurs projets d’infrastructures climaticides auraient certainement vu le jour au lieu d’être abandonnés. L’État ne se verrait pas non plus reprocher son manque d’action en la matière par la justice administrative. Surtout, une « soif inextinguible de démocratie et de justice » s’est donnée à voir dans des mobilisations créatives, inédites par leur composition générationnelle et sociale, qui se sont notamment déployées sur les terrains de l’écologie, du féminisme et de l’antiracisme.

C’est cette dynamique, à la fois quantitative et qualitative, qui amène Aurélie Trouvé à pointer un contraste entre le « bouillonnement de la rue, des ronds-points, des places, des zones à défendre » et « l’étroitesse du champ partisan ». « Il nous faut opérer un saut stratégique », en conclut-elle, proposant qu’il se traduise par la construction d’un « bloc arc-en-ciel ». L’expression fait référence à la Rainbow Coalition lancée en 1969 à Chicago par des organisations noires, blanches et hispaniques, qui étaient parvenues à bâtir un front social commun en dépit de leurs différences culturelles.

Au « multicolore de l’antiracisme et des libertés publiques », l’altermondialiste appelle à joindre, dans la France de 2021, « le violet du féminisme », « le jaune des insurrections populaires », « le vert des mouvements écologistes » et « le rouge issu des traditions communistes et syndicales ». L’objectif est double : d’un côté, jouer de la complémentarité des causes et des tactiques plutôt que les opposer ; de l’autre, réduire le fossé entre les mobilisations populaires et l’action politique dans les institutions.

Ce faisant, la militante altermondialiste cherche à dépasser deux réflexes de défiance qui parcourent les mobilisations contemporaines : l’un envers l’enrôlement de luttes spécifiques sous un même mot d’ordre réducteur voire trompeur, l’autre envers leur instrumentalisation par des responsables politiques peu fiables voire opportunistes. Dans une enquête à paraître aux Presses de Sciences Po, menée auprès de plus d’une centaine d’activistes, la chercheuse Réjane Sénac constate que « le risque [perçu] de recomposition d’une unité hégémonique voire totalitaire, [les] amène à prendre de la distance vis-à-vis de toute généralisation, qu’elle soit procédurale ou idéologique ».

Le problème, rappelle Aurélie Trouvé, c’est que la catastrophe écologique et sociale grossit, et que les partisans d’une bifurcation ne pèsent toujours pas assez sur la trajectoire de nos sociétés. Face aux droites néolibérales et identitaristes, il s’agit donc de trouver un « dispositif politique » pour permettre aux luttes de « s’épauler » et de « faire “système” », tout en élargissant leur « base militante et politique ». La diversité des combats et des répertoires d’action ne doit plus être pensée comme un handicap, suggère-t-elle, mais comme une opportunité de « prendre la droite en tenaille ».  

Reprenant l’approche stratégique du sociologue Erik Olin Wright, dont nous avions recensé l’ouvrage posthume en décembre dernier, Aurélie Trouvé appelle à jouer sur tous les tableaux : au sein des institutions (puisque l’État n’est pas un monolithe impénétrable) et en dehors (puisqu’il faudra toujours un aiguillon et une force de rappel pour ceux qui pourraient être pris dans les filets de la bureaucratie). À ce titre, elle estime que la force de l’ordre social en place, ainsi que l’incertitude sur les moyens de l’ébranler, justifie une large panoplie d’actions, des recours juridiques aux sabotages en passant par des grèves : « Il n’y a pas d’actions qui seraient trop “bisounours” et d’autres trop “radicales”. »

En somme, il s’agirait de recréer des « écosystèmes » d’idées, de propagande, d’actions et de solidarités, là où ceux que la gauche avait bâtis au XIXe et au XXe siècle se sont étiolés. Les partis n’en seraient « plus le cœur » et la lutte des classes n’en serait plus « l’unique bataille », mais ces écosystèmes n’en seraient pas moins indispensables. Pour bousculer le conformisme individuel et l’inertie des structures sociales, il faut en effet non seulement convaincre qu’une autre solution est possible, mais aussi réduire les coûts de la rébellion contre l’ordre en place. Cela est encore trop peu le cas en raison de la petitesse, de l’éparpillement et de la faible « épaisseur organisationnelle » des partis et des mouvements actuels.

Radicalité et inclusion

Si les pistes avancées par Aurélie Trouvé sont encore des esquisses, elles vont plus loin que le simple appel verbal à la « convergence des luttes ». De même, son désir d’unité, qui fait écho à une aspiration répandue parmi les citoyens se reconnaissant encore dans la gauche, n’est pas un prétexte à n’importe quelle alliance. C’est bien parce qu’aucun cadre de travail commun n’existe, écrit-elle, que « la gauche se trouve face à un dilemme : rester faible car trop divisée ou bien s’unir sans projet politique articulé et prendre le risque de se perdre dans la confusion ».

La force des mouvements sociaux les plus dynamiques, diagnostique-t-elle, est de remettre en cause des logiques systémiques : celles du productivisme, du capitalisme, du patriarcat, du racisme… Selon elle, c’est en vue de les remplacer, et non de les aménager, que le bloc arc-en-ciel est pertinent. « L’unité pour l’unité n’a pas de sens, insiste-t-elle. Le rassemblement doit réunir autour de valeurs et d’aspirations communes. »

Ses parties prenantes devraient par exemple partager le présupposé d’une « diminution nécessaire de notre production et de notre consommation énergétiques et matérielles ». Et pour répondre aux besoins fondamentaux de la population, la militante altermondialiste propose un triptyque pas forcément consensuel, autour des principes de socialisation, de planification et de relocalisation des activités sociales. En revanche, cette clarté sur le contenu devrait prémunir contre tout sectarisme vis-à-vis d’individus ou de groupes dont les autres préférences peuvent n’être pas comprises ou partagées, par exemple des croyants ou des indépendantistes.  

Cette radicalité idéologique et cette posture inclusive, mais surtout la coexistence au sein de cette « plateforme pour une justice globale » ne seront pas spontanées, il faudra les organiser. Aurélie Trouvé propose à cet égard quelques principes d’une « fédération » dotée d’une méthode de travail pour aboutir à des consensus, et à laquelle pourraient adhérer tout autant des organisations que des citoyens individuels. Elle imagine notamment que ces instances de départ peuvent être peuplées, à proportion équivalente, de militants élus, de représentants des organisations ainsi rassemblées, et de membres tirés au sort.   

L’essai résonne de manière frappante avec celui publié cette même année par le philosophe brésilien Rodrigo Nunes, auteur d’une réflexion théorique sur l’organisation en politique (Verso, non traduit). Comme lui, Aurélie Trouvé tente d’échapper à des dichotomies stérilisantes, héritées d’une histoire politique révolue. Nostalgiques des partis d’avant-garde et laudateurs de mouvements sans leaders refont ainsi inlassablement le match entre « horizontalité et verticalité, diversité et unité, centralisation et décentralisation, macropolitique et micropolitique », là où tout devrait être question de dosage en fonction de la conjoncture.

Savoir construire de la capacité d’action, explique Rodrigo Nunes, est indispensable pour les partisans d’une transformation sociale. En même temps, cette construction peut aboutir à une accumulation de puissance dont les expériences tragiques du siècle dernier agissent encore comme un trauma. Le balancier est par conséquent parti dans l’autre sens, estime le philosophe, de manière d’autant plus aisée que, contrairement à ses excès, le manque de pouvoir d’agir ne produit aucun choc : il ne change rien à l’expérience quotidienne de l’impuissance vis-à-vis de l’ordre social.

Sauf que les promesses non remplies des mobilisations de masse de la décennie précédente ont agi comme une alarme. La « question de l’organisation » serait donc revenue au cœur des préoccupations. Selon Rodrigo Nunes, le modèle de la « plateforme » correspond aux conditions contemporaines d’existence. Il est adapté à la construction d’une « écologie » où collectifs et organisations pourront coopérer à des échelles différentes et s’enrichir mutuellement.

Lui aussi pense que les partis n’ont aucune raison d’unifier cette « écologie » sous leur magistère. Ils n’en sont qu’une branche, qui remplit une fonction spécifique : « s’adresser au peuple atomisé qui n’est ni politiquement actif ni impliqué dans aucune organisation, […] mettre au point des stratégies électorales, déployer des candidats, siéger au Parlement et finalement diriger un gouvernement ».

Reste à savoir comment passer de la situation fragmentée d’aujourd’hui au bloc arc-en-ciel promu par Aurélie Trouvé. Les déboires de la primaire populaire illustrent à quel point les partis sont rétifs à une construction qui leur échappe. Sans leur participation ni les ressources qu’ils tirent du financement public des partis, l’initiative n’ira pas bien loin. Au demeurant, l’engouement n’est pas au rendez-vous non plus du côté des simples citoyens (seuls 126 000 soutiennent l’initiative à ce stade).

La centralité de l’élection présidentielle, et l’énorme asymétrie qu’elle procure au leadership d’un individu, constitue à cet égard un obstacle à une « écologie » ou un « écosystème » équilibré. Peut-être faudra-t-il le noir d’une nouvelle défaite pour que la perspective d’un bloc arc-en-ciel se dessine..


 

publié le 8 octobre 2021

Manuel Cervera-Marzal :
« Mélenchon 2022, c’est la dernière cartouche du cycle populiste »


 

Où en est-on du populisme de gauche ? Quelle réalité matérielle le concept a-t-il jamais eue ? Manuel Cervera-Marzal, sociologue et auteur de Le populisme de gauche - Sociologie de la France insoumise, est l’invité de #LaMidinale.

Entretien par Pablo Vivien-Pillaud |

vidéo à voir sur https://youtu.be/ZL6BB9g24pg

 

en voici quelques extraits :..


 

 Sur le concept de populisme 

« Le populisme est un concept fourre-tout qui permet de mettre dans le même sac Marine Le Pen, Donald Trump et Bernie Sanders. »

« Le populisme n’est pas un concept au sens scientifique et sociologique du terme : c’est davantage un anathème. Est populiste celui qui ne pense pas comme moi, celui que l’on cherche à disqualifier du cercle de la raison. »

« Il y a eu un tournant majeur qui a eu lieu dans plusieurs pays européens ces dernières années : les anciennes gauches, c’est-à-dire des militants issus soit des partis socialistes soit des partis communistes, remettre profondément en question non pas leur idéologie (ils défendent la justice sociale et luttent contre les discriminations) mais la stratégie. »

« A Podemos comme à la France insoumise qui sont les deux cas prototypiques du populisme de gauche, on a abandonné la couleur rouge pour d’autres couleurs, on a supprimé l’Internationale à la fin des meetings pour la remplacer par de la musique populaire ou la Marseillaise, et on a fait un travail lexical et sémantique qui visait à retraduire le clivage gauche-droite mais aussi le clivage capital-travail dans un nouveau vocabulaire qui est celui du peuple qui s’opposerait à l’oligarchie. »

 

 Sur la notion de peuple, chère au populisme 

« Dans la conception des populismes de gauche, le peuple, c’est d’abord le demos au sens républicain du terme. Le peuple, c’est un contrat de société entre des individus et des groupes sociaux qui se battent pour les mêmes principes. »

« Il y a aussi la dimension sociale du peuple : le peuple comme plèbe, c’est-à-dire les sans-chemise, les sans-dents, les humiliés. »

« Il y a aussi le peuple-nation, non pas au sens du peuple nationaliste ou du peuple race issu du racisme culturel de la droite, mais une nation civique. »

« Il y a cette idée que l’on est sorti d’une période historique qui a duré plus d’un siècle, celle de la lutte des classes, et que l’on est entré désormais dans une nouvelle période où il s’agit de faire place à un nouveau sujet historique : non plus la classe ouvrière mais le peuple - qui la dépasse. »

« Le peuple n’existe qu’à travers une construction symbolique de lui-même. »

 

 Sur le score de Jean-Luc Mélenchon en 2017 

« Quand on regarde l’électorat de Jean-Luc Mélenchon en 2017, on voit qu’il est allé mordre dans toutes les franges de la gauche et de l’extrême gauche. »

« Quand on regarde les discours de Jean-Luc Mélenchon, même s’il a supprimé l’Internationale, la faucille et le marteau, et le rouge, il reste plein de références à Marx, Jaurès, à la classe ouvrière qu’il cite souvent : c’est un homme de gauche, il ne l’a jamais caché ni renié. »

« En 2017, après François Hollande, le label de gauche est largement démonétisé. La gauche est désormais associée à la déchéance de nationalité, à la loi Travail et au CICE et de moins en moins de Français et de Françaises se reconnaissent de gauche. Si on veut ramener ces gens-là aux urnes, il faut trouver de nouvelles façons de s’y adresser. »

« La méfiance vis-à-vis de la gauche se superpose à celle des partis politiques. Jean-Luc Mélenchon et ses stratèges l’ont compris et ils ont décidé de remplacer le Parti de Gauche par un mouvement. »

 

 Sur le programme dans un perspective populiste 

« Le programme de la France insoumise, l’Avenir en Commun, est celui qui est le plus développé, le plus chiffré, avec des propositions qui ne sortent pas exclusivement du cerveau de Jean-Luc Mélenchon mais, en amont, de consultations auprès d’experts, d’associations et d’ONG et de sa base militante. »

« La France insoumise a réhabilité le genre programmatique qui était tombé en désuétude dans les autres partis politiques : jusqu’à deux mois avant l’élection présidentielle de 2017, Emmanuel Macron pensait pouvoir s’en passer. »

« Il y a une vraie volonté de réidéologiser la politique et de réinsuffler du contenu. »

 

 Sur l’évolution de la France insoumise 

« Il y a une contradiction à la France insoumise et plus largement aux forces populistes de gauche : d’un côté, il y a un travail de fond sur l’aspect programmatique et idéologique et, en même temps, on n’en voit pas beaucoup les résultats. Ce n’est pas un hasard si les bougés tactiques de la France insoumise correspondent aux bougés de son leader. C’est un mouvement fortement personnalisé. »

« Le mouvement insoumis, en termes d’effectif militant, est très lié à la campagne de 2017. On a entre 80 et 100.000 personnes qui ont vraiment milité sur le terrain. En 2018, on a à peine 5 à 10.000 personnes. Pour une raison simple : la France insoumise n’a pas réussi à s’ancrer territorialement et socialement. Je crois que cette volonté n’a jamais eu lieu. Jean-Luc Mélenchon le dit comme ça : il ne voulait pas d’un mouvement avec des baronnies militantes et locales, qui pourraient venir faire de l’ombre au tribun. Il l’a connu en 2012 avec le Front de gauche et estime en avoir pâti. »

 

 Sur le rôle de LFI dans « les points d’appui à un processus d’émancipation sociale » 

« Les gauches ont toujours tenté de s’appuyer sur les mobilisations sociales. Le PCF sur les mobilisations ouvrières, les partis travaillistes sur la fonction publique, les partis écologistes sont précédés par de fortes mobilisations environnementales. »

« Pour les populistes de gauche aujourd’hui, la situation est ambivalente : quand on compare le programme de Podemos, Syriza ou celui de Bernie Sanders, et les revendications qu’on a vu apparaître dans les mobilisations qui les ont précédés, on constate une forte congruence. » « Simplement, ça s’arrête là. Il n’y a pas de relais militant. La France insoumise est peut-être la force politique qui a fait part le plus rapidement de sa sympathie vis-à-vis des Gilets jaunes, est-ce que ça s’est traduit par une interpénétration entre les deux, par un résultat dans les urnes aux européennes de 2019 ? Je ne crois pas. »

« La gauche radicale paye le fait que, depuis trois décennies, elle s’est coupée de la société et s’est étatisée de par ses élus et ses financements publics. »

 

 Sur les concepts « patrie », « ordre » et « souveraineté nationale » 

« Chez Robespierre, la défense de la nation est indissociable de la défense de la République. On va retrouver ça avec la Commune de Paris.

Aujourd’hui, ce sont plutôt des thèmes de droite. »

« Essayer d’aller récupérer ces termes est un combat perdu d’avance."

« La France insoumise ne parvient pas à récupérer des électeurs de Marine Le Pen, et ça va même dans l’autre sens : petit à petit, des voix, quelques centaines de milliers, vont de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême droite. »

 

 Sur la sociologie des insoumis 

« Il y a une très faible fidélité des membres vis-à-vis du mouvement. C’est en lien avec les modalités d’adhésion. Dans un parti, si vous adhérez, il faut payer une cotisation, prendre sa carte, aller aux réunions… À la France insoumise, on s’inscrit gratuitement en trois clics sur Internet. On entre et on sort très facilement. »

« Le fonctionnement interne est assez nébuleux. Les stratèges ont organisé la désorganisation du mouvement. »

 

 Sur la stratégie populiste en 2022 

« On est encore dans un mouvement populiste au sens où les élites font sécession et ça suscite des réactions populaires massives. Mais est-on encore dans le cycle populiste qui s’est ouvert en 2014-2015 et qui a vu arriver Corbyn à la tête du Labour,Tsipras en Grèce, Podemos, Sanders, Mélenchon ? Je crois qu’on est en bout de cycle. »

« Mélenchon 2022 est la dernière cartouche de ce cycle populiste.

Je ne vois pas de changement majeur dans la stratégie qu’il met en place pour la présidentielle par rapport à 2017. »

« Est-ce que ça peut payer ? Le populisme de gauche, c’est des forces et des faiblesses. La principale force de LFI, c’est son leader. Mélenchon, de part sa virtuosité et ses ambiguïtés, arrive à parler à différents segments de la population. C’est aussi la principale faiblesse du mouvement. Si d’ici six mois il a des soucis de santé ou des soucis judiciaires, derrière c’est l’ensemble de son mouvement qui tombe avec lui. »


 

publié le 1° octobre 2021

Les débats de la Fête de l’Humanité.
Quelles politiques pour répondre à l’explosion des inégalités ?

Aurélien Soucheyre, Alexandre Fache et Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

À l’Agora, Henriette Steinberg, secrétaire générale du Secours populaire français, Manuel Domergue, directeur des études de la Fondation Abbé-Pierre, et Florent Guéguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, ont dialogué avec Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe d’EELV, Adrien Quatennens, coordinateur national de la FI, et Ian Brossat, porte-parole du PCF.

Les inégalités se sont renforcées durant la crise du Covid. Une minorité plus riche a continué de s’enrichir, quand d’autres payaient l’addition. La France compte près de 10 millions de pauvres, avec de grandes difficultés dans l’accès à la nourriture, au logement, au travail, aux soins, à la culture et aux loisirs. À quelques mois de l’élection présidentielle, trois associations (le Secours populaire français, la Fondation Abbé-Pierre et la Fédération des acteurs de la solidarité) ont interpellé à la Fête de l’Humanité trois partis politiques lancés dans la course à l’Élysée (Europe Écologie-les Verts, la France insoumise et le Parti communiste français) sur la justice sociale dans toutes ses dimensions.

Les associations que vous représentez sont en première ligne pour lutter contre les inégalités. Comment peuvent-elles être davantage aidées et que proposez-vous pour traiter ce fléau à la racine ?


 

Henriette Steinberg ( Secours Populaire) - L’essentiel, l’urgence absolue, c’est la mobilisation générale pour la jeunesse et l’emploi. Des centaines de milliers de jeunes vivent dans l’absence de perspective pour construire leur avenir. C’est inacceptable. Pendant les mois terribles de la pandémie, des centaines de jeunes comme de moins jeunes sont venus nous dire qu’ils étaient sans travail, sans diplôme et vivaient mal leur relégation. Ils l’ont fait tout en venant aider le Secours populaire français (SPF). Face à cette situation, nous avons aussi pris plusieurs contacts pour faire monter en puissance les marchés populaires et solidaires, coconstruits avec les producteurs locaux. Nous avons réalisé que cela aidait à la fois les producteurs et la population en difficulté dans l’accès à des produits frais de haute qualité. D’où ma question aux partis politiques : dans vos engagements respectifs, prévoyez-vous d’agir et d’en tenir compte ? Comment pensez-vous associer l’ensemble des partenaires concernés ?


 

Florent Guéguen (Fédération des acteurs de la solidarité) - Je veux rappeler combien ce quinquennat a été dur pour les plus pauvres. Nous ne parlons pas seulement de l’augmentation des inégalités, nous parlons de l’appauvrissement de toute une partie de la population à cause de choix politiques. La crise sanitaire a accéléré cette division de la société, et il est de la responsabilité des candidats à la présidentielle d’y répondre. Nous avons ainsi quatre propositions. D’abord, un coup de pouce immédiat pour le RSA qui n’est que de 560 euros par mois, et dont le montant est gelé depuis 2017. Il faut aussi aller plus loin sur les minima sociaux, en fusionnant plusieurs prestations afin qu’aucune personne seule ne vive avec moins de 850 euros par mois. La deuxième priorité, c’est le logement : la France est victime d’un effondrement de la production de logements sociaux comme cela ne s’était jamais vu. Moins de 90 000 ont été produits en 2020 alors qu’il s’agit de la première dépense des Français. Les candidats doivent s’engager pour atteindre 150 000 logements sociaux par an. La troisième priorité, c’est un plan de création d’emplois solidaires alors que plus de 3 millions de personnes sont au chômage depuis plus d’un an. La quatrième priorité, c’est qu’on ne peut pas lutter contre la pauvreté en France sans une action beaucoup plus volontariste sur l’accès aux droits et la régularisation des étrangers qui vivent dans des situations extrêmement précaires. Nous avons des dizaines de milliers de personnes, souvent en famille, qui n’ont aucune chance de sortir de l’hébergement précaire ou des campements et des squats sans titre de séjour permettant l’accès à l’emploi, au logement et à une vie autonome.

Manuel Domergue (Fondation Abbé-Pierre ) - La première chose que j’attends d’une nouvelle majorité en 2022, c’est de revenir sur les choix négatifs qui ont été faits. Les financements publics pour le logement étaient à 2 % du PIB il y a dix ans. Aujourd’hui, ils sont à 1,5 %. L’État a donc enlevé 10 milliards d’euros par an qui permettaient d’aider les Français à se loger. Il faut revenir sur cette décision extrêmement négative et transformer le système. Nous appelons aussi à construire 150 000 logements sociaux par an. Et à reprendre les conclusions de la Convention citoyenne pour le climat pour mettre en place une planification des rénovations énergétiques. Il convient aussi de mieux financer les bailleurs sociaux, de revaloriser les APL et d’harmoniser par le haut les minima sociaux, en plus de lutter contre le non-recours et de les ouvrir aux moins de 25 ans. Il y a 4 millions de mal- logés en France et 300 000 sans-domicile fixe. Il y a beaucoup de personnes ancrées dans la pauvreté qui n’ont aucune perspective d’en sortir et sont les oubliés du plan de relance du gouvernement. Nous alertons depuis des mois sur la bombe à retardement sociale qui explosera quand les prolongements des droits sociaux et les aides aux entreprises liées au Covid vont s’arrêter. Un autre choix politique fort serait de régulariser les personnes en situation irrégulière afin de mieux lutter contre la pauvreté.

Les inégalités s’installent dès la naissance. À gauche, des débats existent sur l’ampleur de la réforme fiscale à mener, sur la suppression ou non de l’héritage, sur l’instauration d’un revenu universel ou sur une échelle des salaires à fixer. Qu’en pensez-vous et que répondez-vous aux associations ?


 

Sandra Regol (EELV) - Nous soutenons les propositions qui viennent d’être faites. Les inégalités se structurent en effet dès la naissance. L’endroit où l’on met son enfant en maternelle détermine pour moitié son parcours social… Le travail à mener est donc énorme. D’autant que les inégalités se poursuivent jusqu’à la mort. Il y a ici clairement une réforme de l’héritage à bâtir, car ceux qui héritent plus de 10 000 euros sont la portion congrue. De moins en moins de personnes consomment de plus en plus de richesses et provoquent la majeure partie de la pollution, altérant la santé des plus précaires. Il faut donc instaurer une fiscalité repensée et plus progressive, en restaurant l’ISF et en taxant la pollution et les dérives sociales. On ne peut plus continuer à avoir une société dans laquelle les gens qui abîment ne sont pas ceux qui remboursent. Nous proposons aussi un revenu minimum garanti pour toute personne, quel que soit l’âge, qui serait calculé sur 60 % du revenu médian, afin d’en finir avec les minima sociaux inhumains. Ce serait une étape vers un revenu universel ne laissant personne sur le bas-côté. Enfin, nous voulons lutter contre la pauvreté à tous les niveaux, y compris celle de ceux à qui le gouvernement refuse jusqu’au droit de vivre sur notre sol au mépris des traités internationaux et de ce qui fonde notre citoyenneté française, à savoir les droits humains. Protéger les migrants, mettre à l’abri et soigner ceux qui sont à la rue, c’est un devoir moral, et c’est aussi le meilleur moyen de protéger l’ensemble de la population.

Adrien Quatennens (FI) - Quand monsieur Macron est arrivé au pouvoir, les 500 familles les plus riches de France possédaient 570 milliards d’euros de patrimoine. Elles en posséderont bientôt le double. Tel est le résultat de la politique du président des riches. Victor Hugo disait que « c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches ». C’est vrai, car quand Macron est arrivé au pouvoir, il y avait 9 millions de Français sous le seuil de pauvreté et il y en aura bientôt 12. La situation s’est encore aggravée avec la pandémie. Les milliardaires français ont accumulé 230 milliards d’euros de plus en l’espace d’un an, quand 45 % des Français ont vu leurs revenus chuter. Or, avec 230 milliards d’euros, vous embauchez au salaire moyen 4 à 5 millions de personnes pendant un an. Si ce surplus de profit avait été capté par l’impôt, il n’y aurait plus de déficit ni de l’État ni des organismes sociaux. Nous avons des lois d’urgence sanitaire et des lois d’urgence sécuritaire : il est temps de déclarer l’état d’urgence social en s’appuyant sur l’État. Nous voulons ici un blocage des prix des éléments indispensables à la vie. Nous voulons revaloriser le travail par l’augmentation du Smic net à 1 400 euros. Nous voulons la réquisition des 51 milliards d’euros de dividendes de cette année. Le mot d’ordre est simple : pas de profits sur la pandémie. Nous voulons la création de millions d’emplois pérennes avec le partage du temps de travail, la planification écologique et un système de garantie de l’emploi. Et nous devons tous faire en sorte que celles et ceux qui ont intérêt à ce que ça change arrêtent de penser que la fronde consiste à s’abstenir.

Ian Brossat (PCF) - Je me demande dans quelle situation serait notre pays s’il n’y avait pas cet engagement extraordinaire des associations. Cela met en lumière le désengagement de l’État. Ce qu’il faut mettre à l’ordre du jour, c’est le retour de l’État et des services publics partout sur le territoire. La pandémie a révélé les inégalités sociales, mais elle ne les a pas créées. Elles sont le fruit des politiques gouvernementales. Or, ce que des politiques ont fait, d’autres politiques peuvent le défaire. L’urgence est à redonner du pouvoir d’achat : plus aucun minimum social ne doit être en dessous du seuil de pauvreté, et le travail qui confère sa dignité à un individu doit être revalorisé. Cela passe par le Smic à 1 800 euros et une réforme fiscale pour aller chercher l’argent là où il est : du côté des grosses fortunes gavées par Macron depuis cinq ans et du côté de l’évasion fiscale. Nous proposons une COP fiscale pour porter cet enjeu au même niveau que la défense de notre environnement. Sur le logement, nous avons besoin d’une régulation beaucoup plus stricte du secteur privé en plus de la réquisition des bâtiments vacants. Il est honteux que des gens dorment dehors alors que des bâtiments restent vides. Le logement social doit être massivement développé, notamment dans ces zones de non-droit qui refusent d’appliquer la loi SRU. Il faut rendre inéligibles les maires concernés et créer une police du logement pour rompre avec l’impunité car, trop souvent, les règles ne sont pas respectées.

Du côté des associations, avez-vous l’impression d’être entendues ? Que retenez-vous de ces interventions des responsables politiques de gauche ?

Henriette Steinberg ( Secours Populaire) - Manifestement, des aspects nous sont communs. Mais, sur la mobilisation générale nécessaire pour que les jeunes aient une formation, un emploi et qu’ils puissent prévoir l’avenir, je ne crois pas avoir entendu ce que j’espérais.

Adrien Quatennens (FI) - Il s’agit bien sûr d’un sujet majeur. Quand la pauvreté s’étend, ce sont d’abord les jeunes qui en payent le prix. Macron a fait 38 milliards d’euros de cadeaux fiscaux aux plus riches, mais a aussi refusé l’extension du RSA pour les jeunes. C’est pourtant une question de survie, de dignité. Pour lutter contre la précarité – qui touche spécialement les jeunes – nous proposons d’instaurer non pas un bonus-malus sur les contrats courts qui pèserait sur le budget de l’assurance sociale, mais des quotas. Par exemple, pas plus de 10 % de CDD dans une PME, pas plus de 5 % de CDD dans une grande entreprise.

Florent Guéguen (Fédération des acteurs de la solidarité) - Une très forte convergence se dessine sur un certain nombre de propositions. Cela montre que, pour imposer la question sociale dans l’agenda politique, il faut faire front commun entre les partis, les syndicats et le secteur associatif. Parce qu’une bataille culturelle est à mener. Elle a été, malheureusement, en partie perdue par la gauche, mais une possible reconquête se joue dans les mois à venir. Je veux aussi aborder la question de la gouvernance car il faut rompre avec l’actuelle verticalité du pouvoir. J’ai enfin une légère frustration sur la situation des étrangers, je souhaiterais des engagements un peu plus fermes sur la régularisation. C’est un sujet difficile, y compris au sein de l’électorat populaire. Mais il faut l’assumer et convaincre.

Sandra Regol (EELV) - La justice sociale et environnementale ne se construira pas sans la jeunesse. Il faut des emplois aidés, l’extension des territoires zéro chômeur, la création de chèques santé et contraception, des aides au développement des entreprises et la rénovation des logements étudiants. Sur le logement, au lieu de densifier, il faut penser à récupérer les friches, les espaces commerciaux non exploités, valoriser la mixité et déconcentrer l’emploi. Sur la démocratie, redonner le pouvoir au peuple passe par sortir de l’hyperprésidentialisation. C’est une urgence, mais il faut penser plus loin, avec une chambre du futur pour se projeter. Sur les migrants, il faut des visas de travail pour permettre l’accueil dans des conditions correctes et surtout l’abrogation des Dublin, des Frontex, et de toutes ces lois iniques qui nous déshumanisent.

Manuel Domergue (Fondation Abbé-Pierre ) - Pendant la campagne, nous allons défendre l’interdiction des coupures d’électricité, au nombre de 300 000 chaque année. Ce sont des familles qui vivent dans le noir, qui ne peuvent pas recharger leurs téléphones, qui n’ont plus de frigo… C’est une sorte de peine de mort sociale. Sur le logement, beaucoup est à redistribuer au-delà du CAC 40 : les classes moyennes supérieures ont fait, parfois sans volonté particulière, d’énormes profits via la hausse des prix de l’immobilier. Il faut une redistribution au moment des successions.

Ian Brossat (PCF) - La jeunesse doit être une des priorités majeures. Et nous lui proposons un véritable pacte avec un revenu étudiant qui permette de ne plus être enfermé dans des logiques de survie. Au sujet de l’accueil : lorsqu’il a décidé de rendre possibles les contrôles d’identité dans les centres d’hébergement, un certain nombre de gestionnaires s’étaient indignés. Dans la foulée, l’État a fait en sorte que les nouveaux centres soient gérés non plus par ceux qui avaient protesté, mais uniquement par des gestionnaires le doigt sur la couture du pantalon. Il faut rompre avec ces pratiques. Nous sommes évidemment favorables à la régularisation des travailleurs sans papiers. Ce n’est pas simplement leur rendre service à eux, mais à l’ensemble du monde du travail parce qu’on en finit alors avec cette logique de dumping.

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