PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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publié le 20 mai 2022

Une âpre bataille pour ouvrir l’espoir

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Une puissante demande de solutions progressiste aux crises et pour l’amélioration du sort des classes populaires s’est exprimée le 10 avril, lors du premier tour de l’élection présidentielle par le vote pour les divers candidats de gauche. C’est bien ce qui inquiète les milieux dirigeants. Ils savent la puissance du désir d’unité populaire pour rechercher un chemin qui conduise à une vie meilleure, maintenant, dès le mois de juillet.

Les pleurnichards médiatiques, qui ont usé tant de salive et d’encre pour faire croire qu’ils se désolaient de la désunion des forces de gauche et écologistes, sèchent vite leurs larmes. Ils sont désormais vent debout et montrent les dents face à la coalition des gauches et des écologistes en vue des élections législatives, qu’ils présentent maintenant comme la catastrophe du siècle.

Les menaces de guerre nucléaire et le réchauffement climatique ne sont pas grand-chose pour eux, comparés à l’hypothèse d’une majorité de gauche à l’Assemblée nationale.

En vérité, ils savent que les dominations politiques et sociales, le mépris du monde du travail et de la culture, sont contestés par un mouvement populaire qui refuse les injonctions des milieux financiers, des croqueurs de dividendes, des exploiteurs du travail salarié et des profiteurs de guerre.

Dans les cercles dirigeants et dans les dîners mondains, dans une partie de la grande presse, propriété de quelques oligarques, on malaxe, on dissèque, on déchiffre et on chiffre les programmes des forces de gauche, on cherche les failles, les différences et les divergences. On divise. On demande aux militants et aux élus socialistes de ne pas quitter le bateau du social libéralisme qui prend l’eau de toute part. La nomination à Matignon d’une factotum-techno, présentée comme venant de la gauche vise à la fois à tenter de contrer la gauche à la veille des législatives tout en rassurant le grand patronat.

Tout ceci poursuit l’objectif d’accréditer que la seule politique possible est libérale et de démontrer que la gauche de transformation sociale et écologique ne peut pas gouverner. Qu’elle mènerait au chaos.

Quel chaos donc pour les neuf millions de personnes qui ne peuvent plus se nourrir convenablement, pour celles qui ne peuvent accéder à un logement correct et celles qui ne peuvent plus payer leur loyer ? De quel chaos s’agit-il pour les millions de nos concitoyens qui terminent le mois à l’euro près ?

Quel chaos pour l’artisan ou le paysan asphyxié par la banque ? Quel chaos pour celles et ceux qui ne « sont rien » pour le président de la République ? Quel chaos pour les travailleurs et les jeunes des quartiers populaires qui se lèvent tôt pour un salaire de misère quand leurs enfants subissent le contrôle au faciès, les discriminations à l’embauche, les suspicions et le racisme ?

Toutes et tous ont fait connaître leur pressante demande de changement à l’occasion du premier tour des élections présidentielles en octroyant plus de 11 millions de voix aux candidats de gauche et écologistes. D’autres, en s’abstenant, ont exprimé cette même aspiration.

Elles et ils sont la majorité. C’est bien ce qui inquiète les milieux dirigeants. Ils savent la puissance du désir d’unité populaire pour rechercher un chemin qui conduise à une vie meilleure, maintenant, dès le mois de juillet.

Ils savent qu’une victoire de la gauche et des écologistes est possible. On retrouve aujourd’hui l’ambiance politique créée par les partisans du vote « oui » lors de la campagne du référendum sur le traité constitutionnel européen. À l’époque, cela n’empêcha pas le « NON » de l’emporter.

Inacceptable pour ces « démocrates », qui ont créé les conditions de violer l’expression majoritaire de notre peuple comme dans d’autres pays européens, sans parler de ceux où il a été refusé de donner la parole aux citoyens par peur d’obtenir le même refus de leur diktat.

Ce vote manifestait déjà, de la part des classes populaires, un puissant rejet du système. Son viol a encore élargi les fractures. Depuis les mouvements sociaux et citoyens, comme celui des gilets jaunes ou des jeunes pour le climat, n’ont cessé de se déployer, contre les reculs de l’âge de la retraite, contre l’austérité et la vie chère, contre la dégradation et la privatisation des services publics, contre les lois de destruction du code du travail, pour défendre le climat et changer nos systèmes productifs, contre le racisme et l’antisémitisme et pour l’égalité femmes-hommes.

Si ces mouvements n’ont pas convergé en un même point au même moment, ils sont l’expression de ce qui travaille en profondeur la société. Ils se retrouvent dans le fort espoir qui marque la préparation de ces élections législatives après tant de déceptions, de frustrations et de mépris.

Une puissante demande de solutions progressiste aux crises et pour l’amélioration du sort des classes populaires s’est exprimée le 10 avril, lors du premier tour de l’élection présidentielle, sur fond de l’accélération des recompositions politiques.

Ce sont ces aspirations majoritaires que veulent contrer ensemble, le parti macroniste, la droite et l’extrême droite venue en renfort la semaine dernière, en actant que le président doit avoir sa majorité à l’Assemblée nationale. Bref, comme à chaque moment clef de l’histoire, le « cercle de la raison » capitaliste s’active.

Leurs ancêtres criaient déjà « plutôt Hitler que le Front populaire ». Aujourd’hui, ils les paraphrasent et clament que le Pen et Mélenchon seraient la même chose. Ce faisant, ils veulent peut-être faire rentrer en force l’extrême droite à l’Assemblée, pour renforcer les politiques réactionnaires.

Or, l’immense majorité de nos concitoyens ne veut pas de la retraite à 65 ans, ni d’un dégel factice du point d’indice des agents de la fonction publique en deçà de l’actuelle inflation, ni des travaux obligatoires en échange d’un maigre RSA ; pas plus que du saccage de l’école, de l’hôpital et de la sécurité sociale.

La majorité populaire veut des actions concrètes sur les « salaires, les prix et les profits », la modernisation et la démocratisation des services publics. L’idée même d’une appropriation nouvelle des moyens de production et bancaires pour une nouvelle cohérence sociale et environnementale est en débat.

Vivre mieux exige des processus de rupture avec la domination capitaliste sur le travail et la création, la vie des individus, des animaux et la nature. Voilà pourquoi la bataille est si âpre. La conjonction d’une mobilisation électorale et d’une mobilisation sociale peut créer les conditions des changements tant attendus et pour les rendre durables. C’est possible maintenant.


 


 

Législatives : la NUPES assume un programme de gouvernement de rupture

par Michel Soudais sur www.politis.fr

En se dotant d’un programme de transformation, que défendront ses candidats communs, la coalition de gauche montre qu’elle n’est pas un simple cartel électoral et affiche clairement ses ambitions.

Ils avaient décidé de s’unir par des accords bilatéraux dans lesquels avaient été couchés quelques points de programme. Les partis politiques engagées dans la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes) ont dévoilé jeudi leur « programme partagé de gouvernement » pour les législatives. Fruit d’un travail collectif réunissant des représentants de LFI, d’EELV, du PS, du PCF et de Génération.s, il comprend 650 mesures et est publié sur le site internet de la Nupes.

Parmi elles : smic à 1.500 euros net, hausse des salaires, retraite à 60 ans, blocage des prix, réhaussement des ambitions climatiques de la France, passage à une agriculture écologique et paysanne, rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) avec un volet climatique, progressivité de l’impôt sur les sociétés pour favoriser les TPE-PME, recrutement de 100 000 soignants, réduction du nombre d’élèves par classe, passage à la 6e République, référendum d'initiative citoyenne…

« Lutter contre l'irresponsabilité écologique »

« L'idée n'a pas été d'aboutir à une fusion idéologique », a affirmé Jean-Luc Mélenchon en présence du premier secrétaire du PS Olivier Faure, et du secrétaire national d'EELV Julien Bayou, mais en l'absence du chef des communiste Fabien Roussel, « retenu dans sa circonscription, a indiqué Ian Brossat, porte-parole du PCF, par la fermeture du site de Vallourec à Saint-Saulve », une commune située dans une circonscription voisine de la sienne.

Ce programme se positionne « dans une rupture maîtrisé, raisonné, mais ferme » par rapport au « système dans lequel nous vivons, un système d'indifférence et d'irresponsabilité écologique, de prédation en matière économique et capitaliste, et de négation de la démocratie », a déclaré le chef de file de la France insoumise, candidat à Matignon si les électeurs et les électrices envoient à l’Assemblée nationale une majorité de député.es Nupes.

« Si nous gagnons, c'est notre programme qui s'appliquera. Rien ne sera négocié avec le chef de l'État », a-t-il affirmé. « Quand il y aura un problème, c'est le Parlement qui tranchera. » Car la Nupes revendique de s’inscrire « dans une démarche de reparlementarisation de la République française » par contraste avec « l'hyper présidentialisation » d'Emmanuel Macron, a insisté Jean-Luc Mélenchon.

Cette feuille de route compte huit chapitres : progrès social, emplois et retraites ; écologie, biodiversité, climat, biens communs et énergie ; partage des richesses et justice fiscale ; services publics : santé, éducation, culture, sport ; 6e République et démocratie ; sûreté et justice ; Union européenne et internationale. Chacun d’entre eux se clos sur une liste de « nuances », où les organisations qui soutiennent le programment font part de leurs désaccords. Elles portent notamment sur l’Europe ou le nucléaire et seront arbitrées « par le parlement », a-t-il été précisé.

Le texte recense 33 « nuances » sur 650 mesures et ne concerne donc que 5 % d’entre elles. Preuve que les partenaires ont « cherché le dépassement de [leurs] divergences », comme l’a affirmé Olivier Faure en confirmant que tous ont « bien la volonté ensemble d’être une gauche de transformation ». Avec ce projet « construit en une quinzaine de jours, en moins de temps qu'il a fallu pour Macron pour se trouver un Premier ministre, a renchérit Julien Bayou, nous voulons nous donner les moyens de gagner et de changer la vie du plus grand nombre ».


 


 

NUPES : pourquoi leurs députés ne seront pas des Playmobils

C Pierre Jacquemain sur www.regards.fr

Hier, toutes les composantes de la NUPES ont présenté son programme partagé avec ses 650 mesures.

Hier, toutes les composantes de la NUPES avaient donné rendez-vous à la presse pour présenter son programme partagé. Ils y croient. Et les sondages leur donnent raison d’y croire. En juin prochain, Jean-Luc Mélenchon peut s’installer à Matignon et mettre en place les 650 mesures du programme commun : le SMIC à 1500 euros net, le blocage des prix, la retraite à 60 ans, la règle verte, la 6ème République, le RIC ou encore le bouclier logement.

Il est reproché tout et son contraire à cette nouvelle force politique qui se créé à l’occasion des législatives. Les journalistes sont d’ailleurs à l’unisson avec la droite et l’extrême droite pour dénoncer à longueur de journée un accord électoral, un accord opportuniste. Et pourtant, à moins d’un mois du scrutin, quelles sont les familles politiques à pouvoir présenter un projet politique avec autant de précision ?

Même les points de désaccord sont mentionnés dans le programme. Et ces désaccords seront tranchés par le Parlement. Oui, parce qu’on a oublié que le Parlement avait une fonction majeure : lieu de débat, d’expression de ses convictions, d’échange contradictoire. Et à la fin, après avoir échangé ses arguments, c’est le vote qui s’impose. Un vote en conscience.

C’est vrai que ça n’est pas vraiment l’image du Parlement qu’on a eu jusque-là. Parlement godillot. Députés playmobils. Les députés de la majorité présidentielle ont toujours voté d’un seul homme. Qu’importent les idées, qu’importent les désaccords, l’enjeu : faire bloc derrière un homme. Le président de la République. Ça n’est pas ça la politique…

Ainsi la NUPES qu’on critique abondamment pour n’être qu’une coalition de façade tant les désaccords seraient importants assume de ne pas tout partager. Pas d’accord sur les violences policières ou sur la légalisation du cannabis ? Le parlement tranchera. Pas d’accord sur la sortie du nucléaire ? Le parlement tranchera. Pas d’accord sur la GPA ? L’accord NUPE prévoit un débat au Parlement. Et le Parlement tranchera. Pareil sur la nationalisation des banques, tout le monde n’est pas d’accord. Le parlement tranchera. Sortie du commandement intégré de l’OTAN ? Le Parlement tranchera et nul doute que LFI même si elle devait être majoritaire à gauche, sera mise en minorité par ses alliés et l’opposition de droite qui n’y est pas favorable. C’est le risque que prend la formation de Jean-Luc Mélenchon.

Qu’importe donc, le parlement tranchera. Tout ça est écrit noir sur blanc dans le programme de la NUPES que l’on peut consulter sur le site dédié. Et c’est suffisamment rare pour être relevé. Et là aussi, on aimerait voir les autres prétendants à gouverner le pays étaler dans l’espace public, comme le font les membres de cette union de la gauche et des écologistes, ce qui rassemble et ce qui divise. C’est honnête, transparent et les électeurs savent à quoi s’attendre. Après tout, que savons-nous de la nouvelle alliance de la majorité présidentielle ? Sur les retraites par exemple, est-ce que c’est la ligne Horizon ou la ligne En Marche / Renaissance qui l’emportera ? Nous n’en savons rien.

En tout cas sur l’essentiel, la NUPES l’assure : 95% des propositions présentées dans l’accord sont partagées. Mais on compte sur les détracteurs de la NUPES, qu’ils soient politiques ou journalistes, pour ne parler que des 5% restants… En tout cas en juin, c’est les électeurs qui trancheront.


 


 

Programmons la victoire populaire

Fabien Gay sur www.humanite.fr

Avec son nouveau gouvernement, Macron veut continuer son programme de régression sociale. Une alternative est possible : c’est la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). l faut maintenant faire grandir le mouvement populaire, pour battre les droites et l’extrême droite, et transformer l’espoir en réalité à portée de vote.

Fidèle à l’adage sportif disant qu’on ne change pas une équipe qui gagne (pour les plus riches du pays), Élisabeth Borne devrait annoncer une composition gouvernementale dans la continuité de la précédente équipe. Peu importe le casting, le contenu des régressions sociales annoncées ne laisse place à aucun doute. Loin d’avoir entendu les messages de cette élection présidentielle et tout en contournant le débat sur son bilan, le président Emmanuel Macron veut imposer un rouleau compresseur antisocial : retraite à 65 ans, RSA conditionné à du travail gratuit, coupes budgétaires de 10 milliards pour les collectivités, autonomie des écoles et du système de santé, inaction climatique.

Pourtant, l’urgence sociale est là et le Giec nous alerte : nous n’avons plus que trois ans pour changer de système, sous peine de menaces lourdes sur nos vies et la planète. Pour rejeter le scénario mortifère d’un macronisme tout-puissant à l’Élysée, comme à l’Assemblée, une alternative est possible : c’est la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). Elle a présenté jeudi son programme, qui pose les bases d’une législature de changements concrets, réels et immédiats, mais aussi durables. Hausse du Smic, blocage des prix, création d’emplois par la transition écologique, services publics revitalisés et renforcés. Il y a notamment une nécessité à redonner les moyens à l’hôpital public de fonctionner. La fermeture de services d’urgences nocturnes, comme à Bordeaux récemment, en est l’illustration. Avec une Assemblée nationale souveraine et porteuse des aspirations populaires, c’est vers un renouveau démocratique que nous devons aller.

Loin des caricatures qui en sont faites par les milieux financiers et les droites qui prédisent déjà un chaos en cas de victoire de la Nupes, il faut maintenant faire grandir le mouvement populaire, pour battre les droites et l’extrême droite, et transformer l’espoir en réalité à portée de vote.

publié le 17 mai 2022

Nouveau camouflet pour Darmanin :
le Conseil d’Etat suspend la dissolution
d’un groupe antifasciste

par Pierre Jequier-Zalc sur https://basta.media

Le Conseil d’État a suspendu lundi 16 mai le décret de dissolution du groupe antifasciste lyonnais GALE. Lors de l’audience, les avocats ont démontré le flou des accusations et l’atteinte aux libertés fondamentales que cette dissolution engendrait.

« D’un point de vue des libertés publiques, cet article est beaucoup trop souple. Si on l’interprète comme le ministère de l’Intérieur est en train de le faire, s’en est tout simplement fini du droit de manifester ». Cet article, dont parle l’avocat au Conseil d’État Antoine Lyon-Caen, représentant le Groupe antifasciste Lyon et environs (GALE), menacé de dissolution par Gérald Darmanin, c’est le premier alinéa de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure.

Il prévoit les motifs de dissolution administrative d’association et de groupement de fait, et a été modifié par la loi séparatisme, promulguée en août 2021. Dans sa version antérieure, il prévoyait de pouvoir dissoudre les groupes « qui provoquent à des manifestations armées dans la rue ». Désormais il est possible pour le ministère de l’appliquer pour ceux « qui provoquent à des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».

En décidant de dissoudre le GALE le 30 mars dernier, le gouvernement s’est uniquement basé sur cette modification, une première depuis le passage de la loi. C’est aussi la première fois depuis 40 ans qu’un groupe d’extrême-gauche serait dissous. Pour contester cette décision, le GALE, par l’intermédiaire de ses avocats Olivier Forray et Agnès Bouquin, a déposé début avril un référé liberté auprès du conseil d’État. Le but : suspendre ce décret et créer un précédent pour éviter à l’avenir un usage jugé excessif de cet article.

« Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère »

Dans une salle d’audience imposante, les trois griefs faits au groupe antifasciste lyonnais ont donc été abordés devant les juges des référés du Conseil d’État le 11 mai. Avec des stratégies bien distinctes de part et d’autres. D’un côté, la directrice des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur, Pascale Léglise, justifie cette dissolution par l’accumulation de faits présentés comme des agissements violents ou des provocations à la violence et à la haine contre les forces de l’ordre et l’extrême-droite.

En face, les avocats du GALE et Axel F., présenté par le ministère comme le leader du groupe essaient de démonter, point par point, les faits reprochés. « Je suis stupéfait de l’imprécision dont fait preuve le ministère. Si on vérifie chacun des faits, à chaque fois on se retrouve sur une contrevérité », assène l’un des avocats du groupe, Olivier Forray. L’avis des défenseurs du GALE été suivi par le Conseil d’État, qui a estimé dans une décision rendue le 16 mai que « les éléments avancés par le ministre de l’Intérieur ne permettent pas de démontrer que la GALE a incité à commettre des actions violentes et troublé gravement l’ordre public ».

« Le Gale inscrit sa stratégie dans la récurrence d’actions violentes », avançait le décret de dissolution, qui listait ensuite les rassemblements, manifestations ou actions durant lesquelles le GALE ou ses membres supposés auraient commis des violences.

Un rassemblement contre une manifestation d’un groupuscule d’extrême-droite en octobre 2017 est par exemple pointé du doigt. « En marge de la manifestation, on a trouvé des marteaux, des bombes de peinture, des gants coqués et le mot d’ordre était de marcher de manière déterminée sans faire marche arrière. Donc on considère que c’est une provocation à la violence, c’est un appel à l’affrontement », affirme le ministère de l’Intérieur.

« Alex F. était interdit de manifestation ce jour-là, donc il n’était pas présent. Aucun membre supposé du GALE n’a été interpellé ou condamné à la suite de cet évènement. Et l’appel à ce rassemblement n’émanait pas du Gale mais du NPA [Nouveau parti anticapitalisme] », rétorque les avocats du groupe antifasciste. Antoine Lyon-Caen enfonce le clou : « Quand je vous écoute, je suis très inquiet. Forcément il faut de la détermination pour manifester. Si à chaque fois qu’on est déterminé on tombe sous le coup de cet article L212-1, c’est très inquiétant… »

ACAB, un outrage ou une « invention subtile » ?

Au fil des faits reprochés au GALE, le ministère n’arrive presque jamais à les prouver. La seule violence avérée est un affrontement avec des militants du groupe d’extrême-droite Civitas, qui avaient infiltré une manifestation anti-passe sanitaire. Malgré l’absence de plainte, sept militants antifascistes sont poursuivis pour cette confrontation. Quatre d’entre ont été placés en détention provisoire pour ces faits puis simplement condamnés à une amende de 4e classe (135 euros). « Mon client a reconnu qu’il avait mis une claque et a été condamné par une simple contravention. Voilà de quoi nous parlons aujourd’hui », souligne Olivier Forray.

Les débats se concentrent ensuite sur le deuxième grief, les « invectives et les appels à la haine contre les forces de l’ordre ». Là encore, les faits allégués par le ministère de l’Intérieur se délitent. À titre d’exemple, ce dialogue tournant autour d’un post Facebook du GALE où les auteurs racontent le déroulé d’une manifestation, écrivant entre autre que « la première bataille commence et une pluie d’œufs et de peinture rose s’abat sur les flics (…) la BAC [brigade anti-criminalité] repart en courant sous une pluie de bouteilles et de pavé ». Avant de conclure en souhaitant à leur lecteur un « joyeux ACAB day ».

« Alex F. : « Le post est un récit de ce qu’il s’est passé. Les faits s’étaient déjà déroulés. C’est fait avec une pointe d’humour et des slogans historiques dans le milieu de la gauche radicale. »

Ministère de l’intérieur  : « Le sigle ACAB, qui veut dire all cops are bastards (tous les flics sont des bâtards), a une signification particulière. C’est un outrage et une incitation à la haine contre les policiers. Le fait de se féliciter de ces actions les légitime et constitue une incitation à se réjouir et à les réitérer. »

Antoine Lyon-Caen : « Le post est humoristique. ACAB ce n’est pas une injure. Initialement, ça fait état de l’origine populaire des policiers. La formule aux États-Unis n’a rien d’injurieux, elle a été inventée pour marquer la tension qui existe au sein de la police d’être né dans les milieux populaires et d’intervenir dans ces mêmes milieux. C’est ça la bâtardise initiale. Pourquoi la police prend-elle toujours négativement une invention subtile ? »

Sur les publications faites sur les réseaux sociaux du groupe, la décision du Conseil d’État est claire : « Les juges des référés observent que les publications du groupement sur ses réseaux sociaux ne peuvent être regardées à elles seules comme une légitimation du recours à la violence. Si le groupement tient des propos radicaux et parfois brutaux, ou relaie avec une complaisance contestable les informations sur les violences contre les forces de l’ordre, on ne peut considérer que le groupement ait appelé à commettre des actions violentes ».

« On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police" »

Quelques secondes plus tard, même type d’échanges sur l’Antifa Fest, un festival de musique qui avait créé la polémique à droite et à l’extrême droite en décembre 2021. En cause, la présence de drapeaux siglés « ACAB » et le slogan « tout le monde déteste la police » entonné sur scène par un groupe de rap.

Alex F. : « Il est vrai que je fais partie de l’association – déclarée en préfecture - qui organise ce festival. J’ai l’impression qu’on ne peut plus critiquer la police sur une scène musicale, on ne peut plus blasphémer la police et la justice. À l’époque, Georges Brassens le faisait par exemple. Il n’y a jamais eu de problèmes à ce festival organisé depuis 2013. »

Ministère de l’intérieur : « Je ne me laisserai pas entraîner sur le terrain de la liberté d’expression. Évidemment qu’on peut critiquer la police et la justice mais pas quand on légitime les actions violentes. C’est un ensemble, chaque fait n’est pas l’objet d’une provocation. Mais la manœuvre générale du GALE c’est de dire : à bas l’état fasciste et youpi c’est très bien qu’on s’en prenne à la police et allez-y, allez-y encore ! C’est ça qui est critiquable. »

Antoine Lyon-Caen : « Lorsque le Conseil d’État a fait une analyse détaillée de la loi séparatisme, il a validé le texte mais a précisé qu’il appelait à des motifs précis. On ne peut pas juste dire : il y a une espèce d’atmosphère. Je pense que tout ce qui justifie la dissolution doit être des faits précis. Là ce n’est pas le cas. Au festival, il n’y a aucune provocation. Il faut accepter que les artistes soient appelés à dire des choses désagréables pour le pouvoir. On ne peut pas reprocher à un organisateur de festival de ne pas avoir censuré "tout le monde déteste la police". Il faut que le ministère de l’intérieur accepte que ce débat ait lieu. »

« L’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis »

Ces dialogues illustrent parfaitement la teneur des débats qui se sont essentiellement concentrés sur la vision que le GALE a de la police. « On navigue d’un fait à l’autre et le ministère essaie de créer un lien, une perspective entre eux alors qu’il n’y en a pas. Le but est de critiquer, notamment la police, dans le cadre de la liberté d’expression. Ce que font d’ailleurs des syndicats de police à l’encontre de la justice », ironise Olivier Forray, faisant notamment référence à la manifestation organisée par le syndicat de police Alliance pour « la présomption de légitime défense ».

Le dernier grief, les appels et la légitimation du recours à la violence contre les mouvements d’extrême-droite, est finalement assez peu abordé. Seul des graffitis « Morts aux nazis » dans un local d’un groupuscule d’extrême-droite est débattu. Ce qui donne d’ailleurs lieu à un échange assez lunaire.

« Olivier Forray : « Ce mot, "nazi", a été apposé dans ce local pour des raisons claires et limpides. Nous sommes en train de débattre de la privation de la liberté d’expression de la GALE parce qu’elle a l’outrecuidance de qualifier de nazi ceux qui sont ouvertement nazis. Peut-on priver de liberté un groupe et des gens pour cela ? Donc le GALE et ses avocats assument cette action. »

Ministère de l’intérieur : « Quand bien même ils seraient nazis, il y a des armes légales pour lutter contre cela. Dans l’histoire, il y a eu d’autres stigmatisations de personnes sous couvert de justification. En stigmatisant une personne, quelque soit son pedigree, on légitime les violences contre cette personne. On appelle à une vendetta juste parce que le GALE saurait qui est bien et qui est mal. »

Alex F. : « Apparemment on ne peut pas stigmatiser les nazis… »

À la suite de cette audience, le Conseil d’État a donc jugé que le décret de dissolution du groupe représentait une « atteinte grave et manifestement illégale aux libertés d’association, de réunion, d’expression et d’opinion » . Il l’a donc suspendu, dans l’attente d’une procédure sur le fond qui devrait intervenir dans plusieurs mois. « La GALE ressurgit (...), on ne dissout pas une révolte qui gronde », a réagi sur Twitter le groupe antifasciste lyonnais qui, avant la décision, n’avait plus le droit d’utiliser ses réseaux sociaux.

« Le dossier était vide mais on n’avait pas l’expérience de cette instance donc on est vraiment content et contente. C’est une victoire collective, de nos avocats, de nos soutiens. Après, ce n’est qu’une étape, la lutte continue », confient à Basta! des sympathisants du GALE qui annoncent qu’ils vont reprendre « le travail de veille contre les violences de l’extrême-droite et de la police ainsi que les relais de divers appels à solidarité » sur leurs réseaux sociaux.

Cette décision de la plus haute juridiction administrative intervient quelques jours seulement après une autre suspension : celle des dissolutions de deux collectifs pro-palestiniens, Comité Action Palestine et Palestine Vaincra. Si cette décision se basait sur d’autres arguments juridiques, pour le gouvernement, c’est le deuxième camouflet en quelques jours. Qui prouve que l’usage de cet article controversé s’appuie parfois plus sur des objectifs politiques que sur des arguments juridiques.

 publié le 17 mai 2022

Marine Tondelier : « Pendant cinq ans, Marine Le Pen a été une députée fantôme »

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Nupes - Déterminée à « défendre les intérêts des habitants », notamment sur le pouvoir d’achat, l’écologiste Marine Tondelier portera les couleurs de la gauche face à la candidate d’extrême droite.

Pour la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), certains combats en vue des législatives de juin sont des plus emblématiques. C’est le cas du côté d’Hénin-Beaumont, où Marine Tondelier (EELV) affrontera pour la troisième fois la candidate du RN, Marine Le Pen. En 2017, cette dernière avait réuni 46 % au premier tour, et la gauche, dispersée, avait été disqualifiée. Cinq ans plus tard, le scénario est sensiblement différent : « J’ai toujours porté l’union, et là c’est l’union qui va me porter », se réjouit l’écologiste.

Vous avez été investie par la Nupes dans une circonscription hautement symbolique puisque vous ferez face à Marine Le Pen. Comment abordez-vous cette campagne ?

Marine Tondelier : Nous avons depuis cinq ans une députée fantôme vue à la télévision mais très absente localement, à part pendant les campagnes ou quelques commémorations. Nous avons besoin d’une députée pour de vrai. Notre territoire ne manque pas de combats : les rénovations de cités minières promises par l’État n’avancent pas ; des pollutions graves, notamment sur l’ancien site de Metaleurop, ont des conséquences financières, sanitaires et posent un problème de reconversion… Ces quelques exemples montrent la nécessité d’une députée qui défende les intérêts des habitants et travaille de concert avec les élus. L’alliance inédite et historique de la gauche est porteuse d’énormément d’espoir. L’enjeu désormais, c’est qu’elle ne se résume pas à une succession de logos sur le papier. Nous allons mettre en place une assemblée populaire de la circonscription qui se réunira tous les mercredis pour que les idées, les besoins puissent s’exprimer et être traduits en actions. Ce travail ne s’arrêtera pas au soir du second tour mais se poursuivra pendant tout le mandat, pour faire ce que Marine Le Pen ne fait pas.

Le RN s’est saisi de la question du pouvoir d’achat. Que lui opposez-vous ?

Marine Tondelier : Ce sujet touche beaucoup de monde ici. La question est de savoir à quoi nous a servi Marine Le Pen pendant cinq ans ? La réponse : à rien. À l’Assemblée, elle n’a rien réussi à contrer ni fait aboutir quelque idée que ce soit, heureusement d’ailleurs. Et localement, son mandat n’a apporté ni changement pour les habitants ni lien avec la circonscription. Après l’avoir battue à la présidentielle, il faut maintenant combattre la politique d’Emmanuel Macron : alors que le RN n’aura au mieux que 30 à 40 députés, le seul vote utile pour cela aux législatives est celui pour la Nupes avec sa dynamique de troisième tour. Et nous mettrons en place sitôt élus le Smic à 1 500 euros net, le blocage des prix et la retraite à 60 ans sans décote.

Comme opposante dans une municipalité RN, vous avez eu affaire à ses méthodes d’exercice du pouvoir. Comment réagissez-vous au progrès de l’extrême droite à la présidentielle ?

Marine Tondelier : J’ai été très soulagée qu’ils échouent au second tour, et il faudra tout mettre en œuvre pour qu’il en soit de même en 2027. Car je vis, à petite échelle, à Hénin-Beaumont ce que donne l’exercice du pouvoir par le Rassemblement national avec un rejet de l’altérité et un sentiment de toute-puissance. Tant que vous ne vous opposez pas frontalement, tout va bien. Mais sous les airs d’ouverture qu’ils se donnent, ils se sentent autorisés à opposer à ceux qui leur résistent un rouleau compresseur d’intimidations et d’invectives. Le but est à la fois de tenter de nous faire craquer mais aussi d’en faire un exemple dissuasif. Quand on voit ce dont ils sont capables avec les petits outils d’une ville de 27 000 habitants, on se dit qu’avec les moyens d’une région et a fortiori de l’État, ce serait terrible.

Certaines des propositions de la Nupes, comme la désobéissance aux règles européennes, font grincer des dents une partie du PS mais aussi certains écologistes ou anciens d’EELV. La rupture est-elle consommée ?

Marine Tondelier : D’abord, ces gens ne se considèrent pas tous comme de gauche, ou ne sont pas tous considérés comme de gauche. La vérité, c’est que nous avons fait en quelques jours ce qui n’avait pas été réussi en plusieurs années. Évidemment, nous ne sommes pas d’accord sur tout, sinon nous serions dans le même parti. Sur l’Europe, il n’aura échappé à personne que notre ligne n’est pas exactement celle des insoumis, et ce sera le débat des élections européennes. Le terme de désobéissance a fait beaucoup réagir mais la France désobéit déjà à l’Europe. Par exemple, sur la qualité de l’air, elle ne respecte pas les seuils réglementaires fixés par les directives. De même pour la sacro-sainte règle de l’austérité, dont tout d’un coup, pendant le Covid, les pays ont pu se dispenser. Nous sommes profondément pour la construction européenne, mais cela ne signifie pas que cette Union européenne là nous convient parfaitement. Nous voulons y rester, mais la changer.


 


 

Élisabeth Borne à Matignon, un bras d’honneur aux mouvements sociaux

Stéphane Ortega sur https://rapportsdeforce.fr

Jean Castex a donné sa démission trois semaines après la réélection d’Emmanuel Macron à un second quinquennat. Une heure plus tard, le suspense sur le nom de son remplaçant était dissipé, après de longues spéculations dans la presse. Ce sera une remplaçante. Élisabeth Borne passe du ministère du Travail à Matignon.

« Je sais aussi que nombre de nos compatriotes ont voté ce jour pour moi, non pour soutenir les idées que je porte, mais pour faire barrage à celles de l’extrême droite […] J’ai conscience que ce vote m’oblige pour les années à venir », annonçait Emmanuel Macron devant ses partisans au soir du second tour de l’élection présidentielle. Une déclaration qui comme les promesses électorales n’engage que ceux qui y croient. Alors que le président de la République doit largement sa réélection au vote des électeurs de gauche, tel un pied de nez, il nomme Élisabeth Borne trois semaines plus tard au poste de Premier ministre pour conduire sa politique.

Élisabeth Borne : un lourd bilan antisocial

Derrière le symbole de la nomination d’une femme au poste de Premier ministre, donnant une apparence progressiste au second mandat d’Emmanuel Macron, se cache une politique sociale particulièrement brutale. Élisabeth Borne a déjà occupé trois maroquins ministériels au cours des cinq dernières années. Celui du transport de mai 2017 à septembre 2019. Puis ceux de la Transition écologique de juillet 2019 à septembre 2020 et du Travail au moment de la nomination de Jean Castex.

Si son passage à l’écologie n’a pas profondément marqué les esprits, elle a conduit deux des réformes emblématiques du quinquennat. La première en 2018 au ministère des Transports. Élisabeth Borne a porté le projet de loi « pour un nouveau pacte ferroviaire ». Si le Premier ministre de l’époque, Édouard Philippe, se défendait de privatiser la SNCF, le texte modifiait pourtant le statut de l’entreprise, la transformant au 1er janvier 2020 en société anonyme. Même si pour le moment, ses capitaux sont exclusivement détenus par l’État. À la même date, le statut de cheminot disparaissait pour les nouveaux embauchés. Avec les droits associés évidemment. Autre élément de cette réforme : l’ouverture à la concurrence. D’abord sur les lignes régionales dès 2019, puis sur les lignes TGV en 2020 et 2021.

L’autre réforme majeure de liquidation de droits sociaux de ce quinquennat restera bien sûr celle de l’assurance chômage. Celle qui déclarait en février 2021 « je suis une femme de gauche. La justice sociale et l’égalité des chances sont les combats de ma vie » a conduit à son terme la réforme la plus antisociale des cinq dernières années, initiée par Muriel Pénicaud en 2018. Ici, la possibilité d’ouvrir à une indemnisation est passée de 4 mois à 6 mois pour les chômeurs, pendant que la possibilité de recharger des droits entre deux petits boulots passait d’un mois à six mois. Et comme si cela ne suffisait pas, le décret final change complètement le mode de calcul du salaire journalier de référence permettant de calculer le montant des allocations. Évidemment pas au bénéfice des chômeurs.

 Une méthode à craindre pour la réforme des retraites

Si Élisabeth Borne a un lourd bilan de dégradation des droits des cheminots et des demandeurs d’emploi sur le fond, elle se distingue également sur la forme. D’abord dans le dossier de la SNCF où elle n’a quasiment rien consenti à l’une des plus longue grève cheminote, durant plus de deux mois et portée par les quatre syndicats représentatifs de l’entreprise ferroviaire. Ensuite, dans le dossier de l’assurance chômage, elle a tenu son cap, malgré l’hostilité de l’ensemble des organisations syndicales de salariés. Et même face au désaveu du Conseil d’État en novembre 2020. Elle n’a pas ménagé sa peine pour imposer au forceps, quitte à mettre en œuvre quelques coups tordus, sa réforme de l’assurance chômage. Et ce, même lorsque l’Unédic mettait en cause les chiffrages du ministère pour présenter sous un jour moins défavorable sa réforme.

La gestion de ces deux dossiers ne présage rien de bon pour celui à venir des retraites. Même si à l’heure où nous écrivons rien n’est certain, les éléments distillés pendant la campagne électorale laissent supposer la tenue d’une grande conférence sociale au début de l’été pour lancer le projet. Au regard des multiples réunions que l’ancienne ministre du Travail a tenu, sans les écouter, avec les organisations de salariés, sur le dossier du chômage, il est à parier que ces réunions n’auront pour fonction que de dire au grand public : on discute. Même si évidemment, il est peu probable qu’Élisabeth Borne, la nouvelle Première ministre, négocie.

publié le 16 mai 2022

Élire une majorité de députés pour répondre à l’urgence sociale

Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Les familles populaires souffrent, mais les profits des groupes pétroliers montent aussi vite que le prix des carburants. Les chantiers de transformation immédiate sont immenses. Ils peuvent vite améliorer la vie quotidienne.

Le rassemblement de la nouvelle union populaire écologique et sociale, NUPÉS, est l’atout à la disposition de chacune et de chacun pour soi et sa famille. Il met ces changements tant attendus à portée de vote, dès le premier tour, dimanche 12 juin.

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Entre le mois de mars 2019 et le mois de mars dernier, le prix de l’huile de tournesol est passé de 1,83 € à 2,29 € le litre. Celui de la farine de 0,90 € à 2,29 € le kg. Celui du filet de bœuf de 39,30 € à 43,07 € le kilo, celui des tomates de 2,97 € à 4,09 € le kilo. On pourrait ajouter encore d’autres exemples, comme l’augmentation des prix des carburants pour se chauffer ou se déplacer, notamment pour se rendre au travail. La bouteille de gaz est passée de 34,35 € à 37,30 €. On ne remplit plus sa cuve de fioul de 1 000 litres à moins de 1 560 € alors que la même quantité coûtait 950 € il y a trois ans.

Le litre de super est passé de 1,47 € à 1,96 € tandis que le gasoil affiche en moyenne plus de 2 € contre 1,46 € en 2019. La même tendance s’observe pour le gasoil non routier qu’utilisent les paysans et les pêcheurs.

La vie devient chaque semaine plus dure pour les familles populaires alors que la rémunération du travail, les pensions de retraite et les prestations sociales stagnent. Les prix des matières premières indispensables à la production industrielle, comme le coton, la pâte à papier, le caoutchouc, l’acier, le cuivre, l’aluminium, l’énergie montent en flèche jusqu’à parfois 80 % d’augmentation, renchérissant tous les coûts de production.

Et nous parlons ici du moins mauvais scénarios, celui dans lequel il n’y a pas de pénurie conduisant à ralentir les chaînes de production ou à fermer des usines. D’ailleurs, curieusement, on n’entend plus le disque rayé des économistes de droite se pavanant sur les plateaux de télévision pour expliquer doctement que le fameux « coût du travail » serait la cause fondamentale de notre baisse de compétitivité.

Jamais ils ne soulèvent la question des prix des matières premières importées, des coûts du transport et de l’énergie comme facteurs de dégradation de la compétitivité. S’ils le faisaient, ils seraient contraints de reconnaître les douloureux méfaits de la mondialisation capitaliste financiarisée.

L’abandon de pans entiers de nos productions industrielle et agricole se paie aujourd’hui avec plus de 100 milliards de déficits commerciaux, des pénuries et les augmentations de prix pour les familles populaires.

La relance industrielle et agricole ne peuvent plus être des sujets de beaux discours gouvernementaux mais des priorités. Les familles populaires souffrent, mais les profits des groupes pétroliers montent aussi vite que le prix des carburants et ceux des géants mondiaux des transports battent tous les records.

Ceux de la seule grande multinationale française de fret CMA-CGM dépassent maintenant ceux de Total.

Une part importante des hausses actuelles des prix des carburants n’est pas liée à des difficultés d’approvisionnement mais le résultat de spéculations et d’un jeu géopolitique dangereux dans le cadre de l’insupportable guerre déclenchée par le maître du Kremlin contre le peuple ukrainien. La part des prix du pétrole dans le prix final des carburants est deux fois moins importante que les taxes étatiques.

Il en est de même pour les prix des matières premières alimentaires, particulièrement des pâtes et du pain. Il n’y a pas de manque de blé en Europe. Simplement, le prix du blé est fixé chaque jour à la bourse de Chicago par quatre à cinq firmes transnationales et les marchés financiers qui spéculent sur des anticipations de production liées à la guerre et aux modifications climatiques. La part du blé à 400 € la tonne, ne représente que 8 centimes d’euros dans une baguette de pain.

Il serait donc intéressant de disposer de la décomposition des différents coûts dans la fabrication alimentaire alors que ni le paysan, ni le boulanger ne s’y retrouvent. Cela pourrait être un intéressant sujet d’investigation d’une commission d’enquête parlementaire.

Une nouvelle majorité et un nouveau gouvernement de gauche populaire et écologiste devraient dès juillet prendre des initiatives internationales en lien avec les citoyens, les peuples et d’autres gouvernements pour faire cesser ces spéculations.

Ils devraient aussi, d’urgence, améliorer substantiellement la vie quotidienne de millions de personnes en passant le Smic à 1 800 € brut, en faisant rattraper le point d’indice des agents des fonctions publiques, en augmentant les prestations sociales qui devraient être indexées sur l’inflation, comme les devraient l’être les retraites sur les salaires. Les pensions de retraite ne devraient être inférieures au smic.

Ces décisions pourraient être prises dès le mois de juillet, ainsi qu’un premier blocage des prix des produits alimentaires indispensables et de l’énergie. De même une initiative spécifique, en lien avec les autorités européennes, devrait être décidée pour les 9 millions de personnes qui aujourd’hui ne peuvent manger que grâce à l’action solidaire d’associations tel le Secours populaire français.

Une telle majorité d’union populaire et le gouvernement qui en serait issu devraient préparer rapidement une conférence sociale préparatoire à une loi d’urgence pour le pouvoir d’achat et le travail stable avec la fin des contrats précaires, la création d’emplois stables, un immense effort de formations dans le cadre d’un grand plan de transformation sociale, démocratique et écologique.

À ceci devrait s’ajouter des initiatives nouvelles, en lien aussi avec les institutions européennes dont la banque centrale européenne, afin d’éviter une remontée des taux d’intérêts des prêts bancaires qui renchérirait le prix des crédits, la dette des ménages, celles des entreprises et des collectivités et de L’État.

Le débat pour transformer la construction européenne est bien sur la table, puisque le président de la République vient de proposer de retenir la proposition du Parlement européen de renégocier les traités. Pourquoi alors chercher querelle à la coalition de la nouvelle union populaire ?

Les chantiers de transformation immédiate sont immenses. Ils peuvent vite améliorer la vie quotidienne. Le rassemblement de la nouvelle union populaire écologique et sociale est l’atout à la disposition de chacune et de chacun pour soi et sa famille. Il met ces changements tant attendus à portée de vote, dès le premier tour, dimanche 12 juin.

 


 

Rachel Kéké,
de l’Ibis Batignolles
à l’Assemblée

Sohir Belabbas sur www.humanite.fr

La syndicaliste CGT, figure de la lutte victorieuse des femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles à Paris, est candidate de la Nupes aux législatives dans la 7e circonscription du Val-de-Marne.

Une femme de chambre députée ? La candidature enthousiasme. Samedi 8 mai, à la convention de la Nupes, le public l’acclame debout durant son discours enflammé. Au lendemain de son investiture, Rachel Kéké n’en revient pas de l’engouement suscité : « C’était, comme disent les jeunes, un truc de ouf ! »

Sur le trajet qui mène à Stains, à l’assemblée générale d’un collectif de militants des quartiers populaires, la candidate à la députation fait défiler les vidéos virales de son intervention sur son téléphone. On la revoit parée de son bazin violet, «la tenue africaine de fête que je portais le jour de la signature de la fin du conflit», précise-t-elle.

« La sous-traitance, c’est la maltraitance »

Ce conflit, c’est celui qui a opposé les femmes de chambre de l’hôtel Ibis des Batignolles au puissant groupe Accor et son sous-traitant de nettoyage, STN. En juillet 2019, elle se lance avec trente-trois employées, soutenues par la CGT-HPE (hôtels de prestige et économiques), dans une lutte pour revendiquer des conditions de travail et de rémunération dignes.

Sur les piquets de grève, une formule est née : « La sous-traitance, c’est la maltraitance. » Celles qui se désignent comme « les guerrières des Batignolles » dénoncent les cadences infernales, les mutations, les heures supplémentaires non payées, les agressions sexuelles, dont un viol qui aurait été commis par un ancien directeur de l’hôtel.

Au terme d’une lutte de vingt-deux mois, dont huit mois de grève, elles arrachent entre 250 et 500 euros d’augmentation de salaire, une prime de panier et la fin du travail à la chambre pour un paiement à l’heure. « 99 % de nos revendications », comme aime à le répéter la gouvernante. « La lutte, ça paye ! » La victoire les dépasse : « Des journalistes sont venus du Japon pour nous interviewer ! »

Depuis, Rachel Kéké a rejoint la France insoumise car elle estime que « leurs équipes étaient là jusqu’à la victoire ». Ce dimanche-là, la candidate est invitée à rencontrer le collectif autonome On s’en mêle, qui avait appelé à voter Union populaire au premier tour de l’élection présidentielle. Dans la salle de spectacle municipale, les retrouvailles sont chaleureuses avec Ahmed Berrahal, camarade de la CGT-RATP.

Sa verve et son sens de l’anaphore

Très vite après la présentation du programme, la militante de 47 ans prend le micro devant les quelque 200 participants : « C’est nous, les personnes des quartiers populaires, les femmes issues de l’immigration, c’est nous qui faisons ces métiers essentiels. » Avec sa verve et son sens de l’anaphore, la syndicaliste emporte la salle dans la même ferveur que la veille.

Il est temps d’aller à l’Assemblée nationale pour dire stop et pour voter des lois concrètes ! »

Rachel Kéké

Arrivée à Paris à l’âge de 26 ans, la jeune Ivoirienne a multiplié les galères pour régulariser sa situation, trouver un logement et un travail stable. La mère de cinq enfants connaît les difficultés rencontrées par « les papas et les mamans sous-traités » qui enchaînent les boulots sur des horaires décalés, avec de grosses amplitudes, pour des salaires de misère. « Cette situation ne nous donne pas les moyens d’éduquer nos enfants dans nos quartiers. Donc, il est temps d’aller à l’Assemblée nationale pour dire stop et pour voter des lois concrètes ! »

« De toute façon, on n’a pas le choix, il faut lutter ! »

Mais la bataille n’est pas gagnée d’avance. En 2017, au premier tour des législatives, le bloc libéral (LaREM, LR, DVD) raflait plus de 60 % des voix sur la circonscription qui compte les communes de Chevilly-Larue, Fresnes, L’Haÿ-les-Roses, Thiais et Rungis. L’abstention atteignait 52 %. Jean-Jacques Bridey (LaREM, ex-PS) l’avait emporté face au républicain Vincent Jeanbrun. Le très droitier maire de L’Haÿ-les-Roses rempile.

Pour remplacer le député sortant, qui traîne des casseroles liées à des frais de bouche exorbitants et une affaire de détournement de fonds publics, la Macronie a choisi de parachuter la ministre des Sports, Roxana Maracineanu. Mais le paysage politique a évolué depuis 2017 : excepté à Rungis, Mélenchon est arrivé partout en tête du premier tour de l’élection présidentielle dans une circonscription globalement à droite. Il réalise une surprenante percée, comprise entre 8 et 11 points, par rapport à 2017.

« De toute façon, on n’a pas le choix, il faut lutter ! » lance avec évidence l’habitante de Chevilly-Larue qui veut mener une campagne joyeuse. Son premier projet de loi ? « Revaloriser tous les métiers essentiels. J’ai combattu Accor, je saurai tenir tête au ministre du Travail, si besoin », assure-t-elle sur le chemin du retour. Elle repart avec le soutien du collectif et de ses collègues. Fière, légitime et déterminée, Rachel Kéké est en route pour prolonger le combat.

publié le 15 mai 2022

Roger Martelli :
« La gauche commence à reprendre
les couleurs de 1789 »

Aurélien Soucheyre sur wwwhumanite.fr

Rassemblée au sein de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), la gauche voit son centre de gravité s’affirmer de nouveau du côté de ses fondamentaux historiques : révolutionnaires, démocratiques et plébéiens.

L’historien Roger Martelli analyse l’émergence de la Nupes à l’aune de deux histoires pour grande partie liées. Celle du courant révolutionnaire, démocratique et plébéien, né en 1789, et celle de la gauche, tiraillée entre deux composantes majeures : une force de rupture avec le monde existant, l’autre de composition avec le système en place. Il retrace les grandes étapes observées depuis la Révolution française et s’attarde sur l’évolution de la gauche, en particulier depuis les années 1990.

Vous avez qualifié la création de la Nupes d’ « union inattendue ». Elle s’est, de plus, réalisée avec un centre de gravité très à gauche. Est-ce si surprenant en France ?

C’est surtout la poursuite d’une histoire, celle d’un pays qui, il y a plus de deux siècles, est entré dans la modernité bourgeoise et capitaliste sur la base d’une révolution massivement populaire. De ce fait, depuis 1789, il y a dans notre pays, à la différence de beaucoup d’autres, une gauche qui est marquée par la présence en continu d’un courant révolutionnaire, démocratique et plébéien. Il est plus ou moins sur le devant de la scène. Il peut être très dynamique, par exemple lors de la Révolution française, de celle de 1848, de la Commune de Paris, des grands mouvements ouvriers des XIX e et XX e siècles, dont celui du Front populaire, et lors du programme commun. Il peut aussi être plus en retrait, mais il ne disparaît jamais, quoi qu’on ait pu croire. Nous nous sommes habitués, après 1981, à une gauche dominée par un Parti socialiste tenté de plus en plus par des compromissions avec le courant ultralibéral dominant. Mais cela n’a pas été toujours le cas, loin de là. Le socialisme de Jaurès et de Guesde avant 1914, puis le communisme après 1920 ont coloré fortement le paysage de la gauche, en la tirant vers sa gauche. Pendant quelques décennies, entre la Libération et la fin des années 1970, c’est même le communisme qui était en tête de toute la gauche. Au fond, on pourrait dire que le plus « normal », chez nous, est que la gauche soit bien à gauche. Pas le contraire…

Quel rapport avec les élections législatives de 2022 ?

À mon avis, le rapport est double. Tout d’abord, après le désastreux quinquennat de Hollande, on voit réapparaître sur le devant de la scène une gauche qui, à nouveau, met son discours sur le registre de la rupture avec les logiques gestionnaires dominantes. Par ailleurs, cette gauche se présente sous une forme ouvertement unitaire. Ce n’est que la quatrième expérience d’union depuis 1920 : avant 2022, on a connu le Front populaire après 1934, l’union de la gauche et le programme commun après 1972, et la gauche plurielle entre 1997 et 2002. L’alliance actuelle s’inscrit dans cette continuité, mais de manière originale. Les trois premières unions ont précédé ou suivi des échéances électorales. Elles ont parfois conclu des accords programmatiques, plus ou moins longuement discutés à l’avance et plus ou moins fournis, comme en 1936 et en 1972. Elles ont débouché sur des accords électoraux qui se limitaient à la règle ancienne du désistement automatique au second tour. En 2022, c’est différent. Pour la première fois, la gauche se rassemble non pas avant ou après une séquence électorale, mais à l’intérieur même d’une séquence, entre la présidentielle et les législatives, avec un accord dès le premier tour sur plus de 500 circonscriptions, et un programme adopté rapidement, sur la base proposée par la force qui a emporté la compétition à gauche lors de la présidentielle, à savoir la France insoumise. Mais, quelles que soient les particularités, le fil rouge est pour l’essentiel le même : le refus de considérer que l’inégale distribution des richesses, des savoirs et des pouvoirs serait une fatalité, complété par l’objectif de rompre avec une tendance dominante.

Ce refus a-t-il toujours irrigué les deux partis qui ont dominé la gauche au XX e siècle, à savoir le PCF puis le PS ?

C’est évidemment plus compliqué que cela et il ne faut jamais oublier que la gauche se décline à la fois au singulier et au pluriel : la gauche est une et elle est polarisée. Deux tendances différentes la traversent ainsi en longue durée. Celle qui considère que le système en place conduit par nature aux inégalités et que quiconque veut l’égalité doit chercher à rompre avec ce système ; celle qui pense que l’on peut travailler à l’égalité à l’intérieur du système, en s’adaptant à lui. Au XX e siècle, la gauche de rupture s’est exprimée majoritairement dans le déploiement du PCF ; la gauche d’accommodement a été dominée par le PS. À tout moment, la question a été de savoir qui donnait le ton : en 2017 et 2022, comme à la présidentielle de 1969, c’est la gauche de gauche qui le fait. Ce qui change, c’est son équilibre interne. Pendant longtemps, la force du PCF a tenu à ce qu’il apportait trois choses : un raccord entre les perspectives politiques et un univers populaire et ouvrier, une espérance sociale nourrie par le mythe soviétique et des formules de rassemblement à gauche. L’utopie s’est retournée contre lui, crise du soviétisme aidant et, faute de transformer suffisamment leur outil, les communistes ont laissé le PS les devancer en s’accaparant la dynamique du programme commun.

Le socialisme de Jaurès et de Guesde avant 1914, puis le communisme après 1920 ont coloré fortement le paysage de la gauche.

Qu’en a-t-il fait ?

Il s’est petit à petit intégré dans les logiques dominantes. Sous le poids du néolibéralisme et des effets de la mondialisation capitaliste, il a glissé progressivement vers le social-libéralisme. Le point culminant a été atteint avec le quinquennat de Hollande. Mais les élections présidentielles de 2017 et 2022, où le PS a été lourdement sanctionné, ont dit et redit que les électeurs de gauche, en tout cas ceux qui sont restés à gauche et ne sont pas partis chez Macron, ne veulent pas de cette orientation, contraire aux valeurs de la gauche. Sans doute, une fois passée la période électorale, on ne devra pas limiter à cinq années l’examen critique de ce qui a plongé le mouvement populaire dans l’incertitude et la gauche politique dans le désarroi. Nous devrons alors relire et tenter de comprendre l’ensemble du processus qui, depuis 1983 et le tournant de la « rigueur », a désorienté le socle populaire et désarmé la gauche. Mais on peut convenir dès maintenant que le dernier conseil national du PS a opéré une première et salutaire clarification. Tel qu’il est, affaibli, ce parti semble avoir pris conscience que, s’il veut retrouver une place dans les constructions à gauche, il doit effacer les effets d’un passé récent. C’est un bon début, et il est très significatif que le noyau de l’opposition à Olivier Faure soit porté par les acteurs du quinquennat de Hollande, qui, eux, ne veulent tirer aucune leçon du passé.

Comment s’est affaibli le PS alors que la composante plébéienne et révolutionnaire de la gauche se reconstituait jusqu’à devenir majoritaire aujourd’hui ?

Ce qui se produit aujourd’hui vient de loin. Le processus s’est amorcé dès les années 1990, avant de se développer dans les années 2000. Le grand cauchemar des années 1980, c’était le triomphe du néolibéralisme et, partout dans le monde occidental, le reflux du mouvement ouvrier. Mais, dès le milieu des années 1990, on a vu s’amorcer un regain critique : le mouvement social de novembre-décembre 1995, puis la victoire législative en 1997 en ont été les signaux les plus marquants. Après l’échec de l’expérience Jospin, en 2002, la tendance s’est renforcée : c’est la dynamique majoritaire du non au projet de traité constitutionnel européen, puis l’essai malheureusement avorté des collectifs antilibéraux en 2006. Et il y a, enfin, l’apparition du Front de gauche en 2008, qui accélère le tout et débouche sur les scores croissants de Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017. Ce que nous vivons aujourd’hui est le fruit de cette longue bataille, où chacun a joué son rôle à sa façon. Cet effort collectif offre aujourd’hui à la gauche la possibilité d’entrer dans une nouvelle ère de son histoire.

La demande de rassemblement est massive dans le peuple de gauche et, dans cette situation politique, l’union est une clé incontournable.

Qu’est-ce qui a, selon vous, déterminé la création de la Nupes ?

Il y a, d’un côté, la longue évolution de la gauche. Mais, l’autre point de départ, c’est quand même cette présidentielle assez étonnante, et cela dès le premier tour. On nous annonçait une élection pliée d’avance, avec le tandem Macron-Le Pen et une gauche à la dérive. À l’arrivée, nous avons trois candidats qui ramassent les trois quarts des suffrages exprimés, laissant tous les autres dans les profondeurs du classement. Et ces trois candidats se trouvent à la tête de trois familles politiques, ce qui structure la suite. L’ordre est significatif. La première famille est celle de droite : elle rassemble certes 36 % des voix, mais, en dévorant la droite classique, Emmanuel Macron a affaibli et divisé la droite tout entière. La ­deuxième famille, c’est l’extrême droite, qui gagne 5 % et monte à 32 % des voix. Mais elle est, elle aussi, divisée, et l’on sait que les législatives sont souvent compliquées pour le RN. Enfin, la troisième famille, avec un peu moins de 32 %, c’est la gauche, qui était donnée par les sondages autour de 25 à 27 % il y a encore quelques mois. Cette gauche se trouve restructurée, avec un Jean-Luc Mélenchon qui arrive très largement en tête et qui, contrairement à 2017, tend la main à ses concurrents de gauche. Rien n’était gagné d’avance, mais écologistes, communistes et socialistes acceptent la main tendue. Ils ont eu raison de le faire : la demande de rassemblement est massive dans le peuple de gauche et, dans cette situation politique complexe et mouvante, l’union est une clé incontournable. Elle seule en effet offre les plus grandes chances de faire élire un maximum de députés et même, pour la toute première fois, il existe une opportunité pour qu’une législative se gagne à gauche après qu’a été perdue une présidentielle, quelques semaines plus tôt. Beaucoup disaient dépassé le clivage droite-gauche : manifestement, il a retrouvé tout son sens, au point que cette union apparaît désormais comme la véritable menace aux yeux du pouvoir macronien. Si la droite est si hargneuse contre la Nupes, c’est parce que la gauche s’est remise à lui faire peur. Voilà que la droite se vautre à nouveau dans le mensonge et l’exagération : très bonne nouvelle !

Une victoire vous semble-t-elle envisageable ?

Un possible s’est ouvert : la gauche doit se saisir de cette occasion et de cet élan. Elle a repris des couleurs et commence à retrouver ce qui faisait sa force au XX e siècle. Mais elle a encore un immense travail intellectuel, ­organisationnel et pratique devant elle, quel que soit le résultat des législatives. Il est vrai que le vote Mélenchon a su opérer une conjonction entre une part des populations les plus exploitées et discriminées de la société française, dans les quartiers populaires des grandes agglomérations, et une couche d’intellectuels souvent jeunes, mais souvent réduits à des tâches et des rémunérations qui ne sont pas à la hauteur de leurs compétences et qualifications. Mais cela ne doit pas cacher que, en dehors des grandes villes et des banlieues ouvrières, la gauche n’a pas suffisamment retrouvé le chemin des catégories populaires, qui trop souvent s’abstiennent ou, par déception et désillusion, regardent du côté de l’extrême droite. Du reste, elle doit retisser ce qui a été détissé, construire un processus de rupture avec les logiques dominantes, renforcer ses valeurs constitutives et changer ses modes d’organisation pour les adapter à la société d’aujourd’hui, comme elle a commencé à le faire sur les questions écologiques. Elle doit se montrer force de subversion, proposer et bâtir une nouvelle ère. Cela suppose de se raccorder encore plus à un mouvement social et populaire beaucoup plus composite qu’autrefois, se lier davantage à toutes les formes de contestation qui s’élèvent face au système de domination et d’aliénation constitutif du capitalisme. Il faut accoler à la colère la conscience et l’espérance : là est la clé pour l’avenir, pour la gauche comme pour le mouvement populaire.


 


 

Législatives.
Quatre militants de terrain, une même bannière :
la Nupes

sur www.humanite.fr

Altermondialiste, avocate, boulanger, soignant… et bientôt députés ? La Nouvelle Union populaire met en avant la diversité de ses candidats et des luttes qu’ils incarnent. Portraits de quatre d’entre eux.


 

L’avocate nordiste qui veut un droit pour les générations futures

Sarah Kerrich-Bernard Avocate et secrétaire de la fédération PS du Nord

La théorie des gauches irréconciliables édictée par Manuel Valls, elle n’y a jamais cru. « De là où je viens, dans les Hauts-de-France, c’est impossible d’y apporter du crédit : c’est l’union qui a nous permis d’envoyer à nouveau des élus à la région », assure Sarah Kerrich-Bernard, maintenant candidate socialiste dans une circonscription du Nord. Alors, samedi, sur l’estrade de la convention de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale, cette avocate en droit public s’est sentie « galvanisée », car « enfin on a parlé des sujets qui intéressent les gens ». La socialiste de 29 ans a notamment parlé d’écologie et de son souhait de voir naître un « droit des générations futures ». « Nous allons passer des États solitaires aux États solidaires. Nous allons créer un nouveau contrat de civilisation que nous inscrivons dans le temps et avec les autres espèces », a-t-elle annoncé, enthousiasmée par le rassemblement.

Nous allons créer un nouveau contrat de civilisation que nous inscrivons dans le temps et avec les autres espèces. 

Elle s’est revue en 2010 lorsque, à 17 ans, elle pousse la porte de la fédération PS du Nord pour y adhérer avec « l’envie de participer à un combat plus grand » que soi. Le parti à la rose est alors « celui qui pouvait fédérer » la gauche. Aujourd’hui, à cause des trahisons du quinquennat Hollande, il s’est « désagrégé », au point qu’avec le score d’Anne Hidalgo (1,7 %), Sarah Kerrich-Bernard était au bord de la rupture avec le PS : « Soit le parti faisait le choix de l’union, soit il faisait le mauvais choix et je ne voyais pas comment continuer. » Le conseil national, dont elle est membre après avoir soutenu deux fois l’actuel numéro 1, Olivier Faure, choisit la première option. Et elle décide de relever le drapeau socialiste dans une région qui ne compte plus aucun député socialiste depuis 2017. Après avoir été responsable départementale des Jeunes socialistes puis conseillère régionale, Sarah Kerrich-Bernard est désormais à la tête de la deuxième plus grosse fédération socialiste du pays. D’origine marocaine, cette fille d’enseignants compte maintenant s’asseoir sur les bancs de l’hémicycle du Palais-Bourbon. 

Le boulanger solidaire qui ne voulait pas faire de politique

Stéphane Ravacley Artisan

Une grève de la faim comme entrée en politique. En janvier 2021, Stéphane Ravacley, boulanger à Besançon depuis 1985, voit soudain la presse débarquer dans son fournil pour relayer son combat en faveur de son apprenti guinéen, Laye Fodé Traoré. Mineur isolé, celui-ci venait de recevoir, à ses 18 ans, une obligation de quitter le territoire français, et doit sa régularisation à la lutte acharnée de son patron. Ce dernier, qui n’avait « jamais voulu faire de la politique », va alors fonder avec d’autres entreprises dans la même situation l’association Patrons solidaires pour « battre le fer ensemble contre les préfectures » et porter, avec le sénateur PS Jérôme Durain, une proposition de loi. Elle se fracassera sur la « grande déconnexion entre les élus et la réalité du terrain », que le boulanger, candidat dans la 2e circonscription du Doubs, veut « révolutionner » en posant son tablier sur les bancs du Palais-Bourbon.

À l’Assemblée nationale, c’est son parcours, son ancrage sur le terrain et son « humanisme » qui guideraient sa députation. Le boulanger de 53 ans veut poursuivre son combat pour les mineurs isolés, étrangers comme français, en proposant de « les accompagner jusqu’à 25 ans et non 18 ans pour les protéger et les insérer doucement dans le monde du travail ». Il serait aussi un des premiers députés artisans et veut porter « la voix des petites entreprises des villages et petites villes », qu’il veut « redynamiser en réimplantant l’artisanat ». Originaire d’une famille de paysans de Bonnevent-Velloreille, commune de moins de 400 habitants en Haute-Saône, il promet aussi de défendre le monde de l’agriculture, avec le but de le « sortir de sa dépendance vis-à-vis de la grande distribution ».

Investi par EELV, Stéphane Ravacley ne prendra pas pour autant sa carte au parti afin de « garder (sa) liberté de ton et de conscience ». Pour faire de la politique autrement et « pour les gens », il se forme depuis quelques mois à l’Académie des futurs leaders pour apprendre à « construire un argumentaire et savoir rester soi-même dans ses prises de parole, pour ne surtout pas singer le monde politique ». F. L. D.

Un médecin communiste à élire de toute urgence

Loïc  Pen Médecin urgentiste à l’hôpital de Creil (Oise)

Cette fois, il y va pour gagner. Déjà candidat du PCF en 2007 et 2012 dans la 7e circonscription de l’Oise, Loïc Pen se présentait pour faire vivre les idées communistes. En 2022, il a de réelles chances de les porter à la tribune de l’Assemblée nationale . « C’est la première fois qu’on a une gauche rassemblée et crédible pour gagner », assure le médecin de 54 ans. Ce malgré un score important de l’extrême droite dans cette circonscription à la présidentielle, dont il combat l’imposture sociale avec les diverses forces militantes de gauche, qui n’ont pas attendu la Nupes pour s’unir.

Dans cette bataille, il peut compter sur des convictions certaines et intactes depuis près de quarante ans. En 1984, avant ses 16 ans, le tournant de la rigueur du PS et le mouvement pour la libération de Mandela le poussent à adhérer au PCF. Ses idéaux et ses combats se renforceront au fil de son parcours professionnel. Médecin urgentiste à l’hôpital de Creil (Oise), il vit de près « l’austérité qui pèse sur les services publics, aujourd’hui dans un état de déliquescence proche de l’effondrement en ce qui concerne l’hôpital public ».

Lui qui espère, avec la gauche rassemblée, « faire élire des gens qui connaissent les problématiques réelles de différents secteurs » souhaite continuer à exercer à l’hôpital, même dans un temps réduit, s’il devient parlementaire. «  Je ne veux pas perdre cet ancrage et le vécu quotidien, qui est très nourrissant », explique celui qui a aussi été chroniqueur vidéo pour l’Humanité, pendant la crise sanitaire. Comme urgentiste et syndicaliste CGT, Loïc Pen a ainsi développé des idées et des solutions concrètes pour stopper cette spirale mortifère pour les services publics de la santé : « Réinvestir massivement dans l’hôpital, arrêter d’emprunter à des taux pas possible aux banques privées, balayer la tarification à l’activité, repenser la gouvernance pas seulement à l’hôpital mais dans toute la santé… » Actuellement responsable du service de l’unité pénitentiaire rattaché à l’hôpital de Beauvais, Loïc Pen souligne aussi « les liens extrêmement étroits entre la médecine et le social », qui guideraient ses prises de parole et de position à l’Assemblée.

La militante altermondialiste qui a toujours été d’attaque contre le néolibéralisme

Aurélie Trouvé Agronome et ancienne porte-parole d’Attac

Qu’il vente, qu’il neige ou qu’il pleuve, elle ne fait jamais défaut à la lutte. Dans la rue, elle a toujours été là, souvent en tête de cortège ou micro à la main. Pendant quinze ans, Aurélie Trouvé a été l’un des visages de l’altermondialisme, tantôt porte-parole d’un contre-G7, tantôt candidate, « pour le symbole », à la tête du Fonds monétaire international (FMI) face à Christine Lagarde. Mais, début décembre, celle qui est alors porte-parole de l’ONG Attac décide de tourner la page pour entrer en politique. Son objectif ? « La conquête des institutions ». Comment ? En rejoignant la campagne de Jean-Luc Mélenchon. « Psychologiquement, ça a été dur mais je suis convaincue d’avoir fait le bon choix : je suis restée dans la même famille », raconte-t-elle, la gorge serrée.

La candidate se réclame de cette « gauche bolivarienne qui a concrètement transformé la vie des gens ».

Aujourd’hui, Aurélie Trouvé, habitante de Seine-Saint-Denis depuis une quinzaine d’années, est candidate dans la très populaire 9e circonscription du département, où la sortante FI Sabine Rubin ne brigue pas un nouveau mandat. Ici, Jean-Luc Mélenchon a tutoyé les 50 % au premier tour de la présidentielle. « C’est là que l’on vit puissance 10 les dégâts sociaux et environnementaux de Macron. Je ne voulais pas aller ailleurs », explique cette agronome de 42 ans.

Dans son dernier livre, le Bloc arc-en-ciel, elle rêvait d’unir « le rouge du syndicalisme et du communisme, le vert de l’écologie, le violet du féminisme, le jaune des insurrections populaires et le spectre multicolore des luttes antiracistes et LGBTQ+ ». Ces dernières semaines, Aurélie Trouvé a été l’une des chevilles ouvrières de l’accord entre les gauches pour former la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale, dont elle préside le parlement de campagne. Inspirée par la première campagne d’Evo Morales en Bolivie, où elle a fait un stage en 2002, elle se réclame de cette « gauche bolivarienne qui a concrètement transformé la vie des gens ». Pour changer la vie des Français, cette coureuse de demi-fond à haut niveau voudrait porter une mesure à l’Assemblée nationale : les cantines bio, locales et 100 % gratuites pour tout le monde.

publié le 14 mai 2022

L’analyse. La gauche au pouvoir, c’est ça !

Cyprien Caddeo et Florent LE DU sur www.humanite.fr

La gauche rassemblée a lancé sa campagne des législatives, le 7 mai à Aubervilliers. Avec un objectif : gouverner et imposer une rupture avec le quinquennat Macron. Smic à 1 400 euros, retraite à 60 ans, allocation pour les 18-25 ans, retour de l’ISF, renationalisations, planification écologique… Demandez le programme de cohabitation.

Petit exercice de projection. Nous sommes le 19 juin. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) obtient plus de 289 sièges de députés à l’Assemblée nationale. À l’Élysée, Emmanuel Macron tempête : pas le choix, même si ça lui brûle les tripes, il doit nommer Jean-Luc Mélenchon à Matignon. Darmanin, Le Maire, Véran, Borne, Blanquer… tout le cortège se met en marche vers la sortie. Insoumis, communistes, écologistes et socialistes s’installent dans les ministères. Maintenant, il s’agit de gouverner et de ne pas décevoir. De montrer que le contre-récit progressiste au néolibéralisme se traduit en actes.

« Nous ne sommes pas en train de régler je ne sais quel congrès entre nous, prévient Jean-Luc Mélenchon, le samedi 7 mai, depuis les Docks d’Aubervilliers, où a été lancé le coup d’envoi de la campagne de la Nupes. Nous posons un acte de résistance collective à une ère de maltraitance sociale, écologique et démocratique. Cet accord ne nous permettra de gagner que si nous convainquons que notre programme, nos idées correspondent à l’intérêt général humain. » « C’est un programme de réformes heureuses pour changer la vie des Français », abonde Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Alors comment « changer la vie » des gens, concrètement ?

Retraites et salaires

Tout le monde s’accorde au sein de l’union sur le chantier prioritaire : le pouvoir d’achat, préoccupation première des Français. Retour vers le futur, le 19 juin. Face à l’inflation nourrie par le double effet de la reprise post-Covid et de la guerre en Ukraine, la nouvelle majorité organise le blocage des prix sur les produits de première nécessité. Les prix à la pompe sont stabilisés – les grands pétroliers comme TotalEnergies, 16 milliards de dollars de bénéfice sur l’année 2021, sont contraints de mettre la main à la poche.

Cette mesure d’urgence s’accompagne d’une autre de plus long terme. « Dès le 1er juillet, avec notre nouvelle majorité, le Smic sera augmenté à 1 400 euros net, les salaires vont augmenter de 100 euros tout de suite, avec un salaire brut, avec des cotisations pour financer la Sécu », détaille Fabien Roussel. Car l’augmentation du salaire minimum tirerait, mécaniquement, l’ensemble des paies à la hausse. La Nupes convoque d’ailleurs, avec les syndicats, une convention pour une « renégociation générale des salaires ». La majorité de gauche cherche aussi à mettre fin aux insupportables images d’étudiants faisant la queue pour bénéficier d’aides alimentaires : un revenu minimum d’autonomie, fixé à 1 063 euros, est donc adopté pour les 18-25 ans pour la rentrée 2022. « Ce seront des améliorations rapides et concrètes du quotidien, des portefeuilles qui s’épaississent et des prix qui n’augmentent plus », s’enthousiasme Manon Aubry, eurodéputée FI et négociatrice des accords. De vraies mesures de soutien au pouvoir d’achat aussi, loin de la politique des chèques et des primes de Macron, qui cherche à tout prix à éviter la mise à contribution du capital.

C’est l’autre grand chantier de la Nupes. Plus besoin, pour la génération née entre 1961 et 1969, de se gratter la tête dans l’espoir de comprendre combien de trimestres supplémentaires elle va devoir trimer pour avoir le droit à une retraite complète. Oublié, le coup de massue, pour les moins de 50 ans, persuadés de devoir travailler jusqu’à 65 ans, minimum. Le « gouvernement Mélenchon » veut rétablir la retraite à 60 ans, avec 40 annuités pour une pension complète, et sans décote. « Il n’y aura plus une pension complète au-dessous du Smic », promet la Nupes.

Planification écologique

Des jeunes aux seniors, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale se fixe comme cap de « changer la vie » pour toutes les générations. Y compris celles à naître, menacées par la hausse des températures et l’exctinction d’une partie du vivant. « Les renoncements de Macron sont honteux, la Convention citoyenne sur le climat étant le paroxysme du cynisme», tance le numéro un d’EELV, Julien Bayou. Quoi de mieux qu’une colocation forcée avec la gauche pour l’obliger à se verdir ? C’est le sens de la planification écologique, qui « irriguera toutes les mesures économiques », défend Manon Aubry. Une fois le premier budget bouclé, à l’automne 2022, 200 milliards d’euros seront injectés dans le renouvelable, la rénovation thermique et un grand plan de relocalisations. De quoi créer des emplois tout en diminuant notre empreinte carbone. Un plan contre les sécheresses, de plus en plus fréquentes, devra être adopté. Enfin, la Nupes défend l’adoption de la règle verte – ne pas prendre à la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer.

Services Publics

La Nupes s’assume comme une gauche de gouvernement, où la puissance publique bande les muscles face aux appétits dévorants du marché. C’est un des fronts portés par le PCF  : l’État remettra la main sur les autoroutes, les aéroports, EDF, Engie. Des nationalisations pour les remettre au service des gens et non de la rente privée, et qui permettent un meilleur contrôle des prix. La fonction publique sera aussi remplumée. Pour répondre aux parents d’élèves inquiets des classes surchargées et des enseignants lessivés, les profs et les accompagnants scolaires seront recrutés en nombre et ils verront leurs salaires revalorisés. Enfin, pour que plus personne n’ait la douleur de voir sa grand-mère ou son grand-père maltraité par des entreprises cyniques comme Orpea, sera lancé un service public du grand âge.

Fiscalité

Sueurs froides chez les libéraux : la politique sociale et économique de la Nupes requiert un « pognon de dingue ». Pour financer ses ambitions, la gauche prévoit d’aller chercher l’argent là où il est, dans les poches des fortunés, en rétablissant l’impôt sur la fortune et en supprimant la flat tax. « Aujourd’hui, quand vous vivez de vos dividendes, vous êtes moins imposé que ceux qui payent l’impôt sur le revenu », tacle le premier secrétaire du PS, Olivier Faure. Sur cet impôt, la Nupes propose l’instauration de 14 tranches progressives, ce qui se traduirait par des baisses d’impôts dès 2023 pour les revenus de moins de 4 000 euros mensuels. Enfin, le « gouvernement Mélenchon » escompte faire la chasse aux grands évadés fiscaux.

Une démocratie refondée

À nouvelle politique, nouvelle pratique institutionnelle. Alors que l’Europe a longtemps fracturé les gauches entre elles, les membres de la Nupes s’accordent sur le fait de désobéir ponctuellement aux traités européens s’ils font obstacle au progrès social et écologique. Le peuple, du reste, sera davantage consulté au sein d’une hypothétique VIe République, plus parlementaire – lancer un processus constituant nécessitera cependant le concours d’Emmanuel Macron… Les citoyens pourront, grâce au référendum d’initiative citoyenne, être force de proposition à l’Assemblée nationale. Les communistes poussent aussi pour plus de démocratie dans l’entreprise, en ouvrant aux salariés plus de droits d’intervention et de décision, notamment dans les conseils d’administration.

En cas de victoire, la Nupes veut aller vite, consciente qu’Emmanuel Macron conserve une cartouche contre une éventuelle cohabitation : le droit présidentiel à dissoudre l’Assemblée et convoquer de nouvelles élections. Manon Aubry tempère : « Que Macron n’accepte pas les résultats des législatives serait une nouvelle illustration des travers de la Ve République, cela révélerait encore la nécessité de changer les institutions. Mais ce n’est pas ça qui doit nous préoccuper, notre seule boussole ce sont les gens, et comment on améliore leurs existences. »


 

Entretien. « Cette gauche est en mesure de reprendre le pouvoir sur l’argent »

Le négociateur pour le PCF, Igor Zamichiei, défend un accord qui acte une clarification à gauche et permettra, si la nouvelle union populaire sort gagnante des législatives, d’améliorer immédiatement la vie des Français.

L’accord signé à gauche est-il à vos yeux historique ?

Igor Zamichiei :C’est un accord porteur d’espoir. Un accord inédit qui permet d’affronter une situation de grave danger pour les droits sociaux et démocratiques, menacés par Emmanuel Macron. C’est aussi un accord qui permet de se donner les meilleures chances de faire élire des députés de gauche en juin, et comme nous l’espérons de conquérir une majorité à l’Assemblée nationale. C’est possible et c’est ce qu’attendent des millions de Français qui ne veulent pas du projet de notre président de la République, et qui au contraire défendent des mesures courageuses de transition sociale et écologique. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) porte cette forte ambition. C’est le cœur de ce que nous avons lancé en commun pour les législatives.

Que peut apporter cette alliance de gauche si elle l’emporte ?

Il y aura immédiatement de grandes réformes : le smic à 1 400 euros net, la retraite à 60 ans pour tous, un revenu d’autonomie pour les jeunes, des créations d’emplois massives dans les services publics, notamment dans la santé et l’éducation, ou encore la renationalisation d’EDF et d’Engie. Autant de mesures attendues qui vont changer très rapidement la vie des Français. Les communistes ont insisté pour que la Nupes défende des propositions structurelles pour réorienter nos modes de production, améliorer la démocratie en entreprise et reconquérir le pouvoir sur l’argent avec la création d’un grand pôle financier public. Les négociations sur ce programme ont été exigeantes à gauche, car nous n’arrivions pas tous avec les mêmes logiques et les mêmes priorités, mais nous avons très vite convergé sur de nombreuses batailles et solutions communes.

La gauche a-t-elle aujourd’hui changé de centre de gravité ?

Nous sommes arrivés à un moment de clarification. Non seulement notre famille politique est désormais indéniablement ancrée du côté de la gauche radicale, mais le Parti socialiste lui-même a validé un accord qui se trouve très éloigné de ce que le PS faisait la dernière fois qu’il a exercé le pouvoir, sous François Hollande. De ce point de vue, le PS a fait un vrai choix politique, en repoussant les logiques austéritaires. C’est une bonne nouvelle. Nous avions besoin que les socialistes rejoignent cette union pour être à la hauteur de la riposte que nous préparons face à Macron et contre l’extrême droite. Notre union est ainsi forte de sa cohérence, de son projet, et de la diversité de tous ceux qui la composent.

Quelle campagne commune est prévue ?

Nous lançons à la fois une campagne autour d’un programme partagé, et 577 campagnes où chaque candidat portera la Nupes dans toutes les circonscriptions du pays. Nous allons défendre ce projet national tout en le faisant entrer en résonance avec les attentes locales. Jamais les forces de gauche ne s’étaient ainsi entendues sur une répartition globale des circonscriptions. Bien sûr, nous pouvons comprendre que, dans cette situation, il y ait localement des tensions, car un certain nombre d’acteurs de terrain pouvaient se sentir les plus légitimes pour être candidats. Mais l’accord national doit être respecté, car il est la condition de notre union et de notre ambition : obtenir une majorité à l’Assemblée pour changer la vie des Français.


 

Législatives. Comment la gauche peut remporter l’Assemblée

L’alliance entend décrocher un grand nombre de sièges, voire la majorité, les 12 et 19 juin, et imposer un autre scénario. Voici toutes les raisons d’y croire.

Comment une gauche arrivée troisième à l’élection présidentielle pourrait-elle gagner les élections législatives ? D’abord, si l’on compare 2017 et 2022, l’ensemble des forces de gauche (32 %) a progressé de 4 points. Les premiers sondages réalisés en vue du prochain scrutin indiquent des intentions de vote dans cet étiage, voire supérieures. Mais la principale différence avec 2017 est la présence de candidatures uniques et donc de potentielles performances électorales bien supérieures. Il y a cinq ans, seuls 167 candidats de gauche étaient parvenus à atteindre le second tour des élections législatives. Dans plusieurs dizaines de circonscriptions, les différents candidats de gauche s’étaient neutralisés, laissant le champ libre à LaREM et RN au second tour.

En projetant les résultats des trois blocs (gauche, libéraux, extrême droite) à la présidentielle sur chacune des 577 circonscriptions, le bloc de gauche se classe dans les deux premiers dans 291 d’entre elles. Un gain considérable qui pourrait encore être accentué par la configuration du prochain scrutin. En effet les libéraux avancent divisés entre Renaissance (ex-LaREM) et ses alliés d’une part et LR d’autre part. Si des accords pourront discrètement se nouer entre LR et la majorité pour ne pas présenter de candidats dans certaines circonscriptions, les voix de droite devraient être divisées au premier tour. Il en va de même à l’extrême droite, puisque le parti Reconquête ! de Zemmour et le Rassemblement national de Le Pen partiront séparément. Cet éclatement des deux autres blocs offre à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) des possibilités supplémentaires de figurer au second tour. Dans cette configuration, la Nupes pourrait être en tête dans 241 circonscriptions, le RN 159 et Renaissance 139 d’entre elles. Les réalités locales et l’implantation de LR devraient cependant troubler ces projections. La force de la gauche au premier tour pourrait se transformer en faiblesse au second, faute de réserves de voix. L’attitude des électeurs des candidats éliminés pèsera lourd.

Si l’arithmétique électorale indique des possibilités pour l’union à gauche, tout sera cependant affaire de dynamique politique. L’abstention traditionnellement supérieure de plus de 20 points à la présidentielle sera une des clés du scrutin. La possibilité de la mise en œuvre de diverses mesures sociales pourrait bouleverser la donne. Les premières enquêtes d’opinion semblent indiquer le début d’un désir de gauche, puisque 35 % des Français disent vouloir une victoire de cette alliance pour le prochain scrutin, devant le RN à 29 % et LaREM à 26 %. 20 % des électeurs de Macron au premier tour de la présidentielle formulent ce souhait, signe d’un élargissement possible. Si cette dynamique continue, rien n’est interdit jusqu’à l’obtention d’une majorité relative, voire absolue, à l’Assemblée. Nul doute cependant que majorité présidentielle comme droite et extrême droite passeront les semaines à venir à tenter de discréditer la Nouvelle Union populaire. Le combat est rude mais pas ingagnable.


 


 

Pour un plan d’éradication de la pauvreté

par Didier Gelot Ancien secrétaire général de l’Observatoire national de la pauvreté sur www.humanite.fr

Avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, la rupture avec les politiques néolibérales est à portée de main. S’il y a un domaine où l’urgence sociale est forte, c’est celui de la lutte contre la pauvreté. Si les revenus des patrons du CAC 40 ont doublé entre 2020 et 2021 (Carlos Tavares a touché 66 millions d’euros), plus de 9 millions de personnes vivent avec moins de 1 100 euros par mois, et 5 millions avec moins de 870 euros.

Dans ce cadre, Emmanuel Macron, afin de s’attirer les votes populaires, propose de reprendre une mesure annoncée dès 2017. Il s’agit du versement automatique des prestations sociales (RSA, prime d’activité, aides au logement, allocation de solidarité spécifique, allocations familiales), ce qu’il appelle la « solidarité à la source », en référence au prélèvement des impôts.

Ce projet viserait à lutter contre le non-recours aux prestations sociales, chiffré à 10 milliards d’euros par an. Il avait déjà donné lieu en 2019 à une concertation, suivie en 2021 par un rapport de Fabrice Lenglart, remis à Jean Castex. Il s’agit de sortir d’un système d’attribution des aides sociales qui se traduit par le fait qu’un tiers des potentiels allocataires des minima sociaux ne les perçoivent pas, par manque de connaissance ou par crainte de stigmatisation.

Que peut-on penser de cette proposition ? Répondra-t-elle aux attentes des millions de personnes qui vivent dans la précarité ? Séduira-t-elle, comme l’espère son initiateur, les électeurs des quartiers populaires ?

Pour répondre à ces questions, il faut resituer ce projet dans le contexte des autres mesures qui l’accompagnent.

Emmanuel Macron a indiqué que le versement automatique des aides sociales serait accompagné d’un durcissement des conditions de leur attribution. Il conditionne le versement du RSA à « l’obligation de consacrer quinze à vingt heures par semaine pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle ». Cette conditionnalité remet au goût du jour le postulat libéral selon lequel les allocataires des minima sociaux préféreraient vivre de l’« assistanat » que de leur travail. Partant d’une revendication de l’ensemble des associations de lutte contre la pauvreté (passer des droits quérables à une automaticité des droits), on aboutit à une remise en cause de la possibilité reconnue aux plus pauvres de disposer, sans conditions si ce n’est de ressources, des aides sociales en vigueur.

Dans le cadre de son second mandat, Emmanuel Macron envisage aussi la fusion des différents minima sociaux en un dispositif unique (le revenu universel d’activité) qui relève de la même logique. L’enjeu est de baisser le niveau des prestations sociales, pourtant déjà insuffisant. Aujourd’hui, le total des prestations sociales représente 60 milliards d’euros par an (le fameux « pognon de dingue »). Il s’agit aussi de mettre fin à la possibilité de percevoir plusieurs allocations relevant de champs différents : allocations familiales d’un côté et aides sociales sous conditions de ressources de l’autre. Ce projet pose la question de l’individualisation versus conjugalisation/familialisation du versement d’une telle prestation. Ces options obéissent en effet à des logiques différentes. La première fait le choix de l’émancipation individuelle (une femme doit être financièrement indépendante de son mari, comme un jeune de ses parents). Les deux autres prennent en compte tous les revenus du ménage, quels que soient les rapports interfamiliaux.

Face à ces projets néfastes, la Nouvelle Union populaire propose un véritable plan d’éradication de la pauvreté. Augmentation du Smic à 1 400 euros ; création, sans contreparties et dès 18 ans, d’une garantie d’autonomie versée automatiquement (elle viendra compléter les actuels minima sociaux afin qu’aucune personne ne continue à vivre sous le seuil de pauvreté) ; interdiction des coupures d’eau, d’électricité et de gaz et création d’un pôle public permettant de gérer l’ensemble de ces biens communs ; blocage du prix des produits de première nécessité. Tout cela dans le cadre d’une justice fiscale à même de dégager les budgets nécessaires à ces mesures d’urgence.

On peut être certain que les jeunes et les habitants des quartiers populaires sauront faire la différence entre ces deux logiques, et qu’ils voteront en masse en juin prochain pour les candidats de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale.

 publié le 13 mai 2022

La gauche fait peur, et c’est bon signe

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Législatives Les macronistes, l’extrême droite et jusqu’aux dissidents du PS dénoncent la nouvelle union de manière caricaturale. La preuve que la dynamique électorale se situe bien à gauche, et que ses adversaires sont fébriles.

L’accord à gauche ? C’est, au choix : « Des anciens laïcards et des nouveaux islamistes, des nageuses en burkini et des zadistes en poncho », pour Éric Zemmour. La « banqueroute » assurée, pour Christophe Castaner. « Une véritable pétaudière, une sorte de salmigondis idéologique », pour le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand. Une « union d’extrême gauche et antirépublicaine » à laquelle il faut faire « barrage », pour Jordan Bardella. Certains signes ne trompent pas. Quand la gauche essuie une pluie d’attaques agressives et farfelues, c’est qu’elle peut conquérir le pouvoir. Depuis que le PCF, EELV et le PS se sont alliés à la France insoumise autour de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), le festival des « paniques morales » et d’arguments caricaturaux bat son plein. « Attendez-vous à ce que ce soit compliqué. Pourquoi ? Parce qu’ils ont peur », prévenait Jean-Luc Mélenchon le 1er Mai. Même l’hebdomadaire de droite le Point titre ainsi son dernier numéro : « Mélenchon, l’autre Le Pen », dans l’espoir de renverser le barrage républicain contre la gauche.

De la droite à son extrême droite en passant par les dissidents « socialistes », tous ont adopté la stratégie de la diabolisation de la gauche. Avec comme objectif final de maintenir leur position au pouvoir, comme principaux opposants ou comme tenants de partis historiques. Réunissant ses candidats, le 10 mai, Emmanuel Macron les a prévenus que la bataille, cette fois, se jouerait ainsi contre l’ « extrême gauche », qui serait « unie sur une seule chose, la décroissance ». Pour lui, la retraite à 60 ans, le Smic à 1 400 euros, l’allocation d’autonomie pour les jeunes, le blocage des prix, la justice fiscale (qui finance en partie les précédentes mesures) ne constitueraient même pas des avancées sociales, au motif qu’ «  il n’y a pas de projet de progrès social qui se fait sur le déficit : ce serait sur le dos de nos enfants » ! La prétendue infaisabilité ou le coût du projet de la Nupes sont mis en avant à longueur de plateaux pour alerter sur «  la folie du programme de Jean-Luc Mélenchon », comme le qualifie le patron des députés LaREM, Christophe Castaner (lui-même ancien membre du PS) .

La lutte contre les inégalités sociales serait
« dangereuse »

C’est pourtant d’abord une question de choix politiques et économiques, que la droite, macronienne ou non, tente ainsi de restreindre. «Quand toute la gauche était de gauche, ces mesures étaient classiques, pas extrémistes, rappelle Vincent Tiberj, sociologue et professeur à Sciences-Po Bordeaux. Le programme de la Nupes s’insère dans une tradition économique différente et veut remettre en scène un choix de politique économique, ce que le PS avait fini par abandonner. Emmanuel Macron considère que l’économie de marché délimite le champ de la raison. » Donc, que toute proposition de plus grande redistribution ou de lutte contre les inégalités sociales serait « dangereuse » ou « ne pourrait pas être tenue », comme l’a souligné la députée LaREM Aurore Bergé .

De telles attaques rappellent la campagne présidentielle de 2017, mais pas celle d’avril dernier. « Les macronistes n’avaient pas d’inquiétude concernant Mélenchon à la présidentielle, observe l’historien Damon Mayaffre, spécialiste de l’analyse du discours politique. Pas d’inquiétude, donc pas de nécessité d’agiter le chiffon rouge comme c’est le cas maintenant. » Mais, en se déchaînant sur la Nupes, ses adversaires valident le constat que la dynamique de campagne se trouve désormais à gauche, ce qui commence à faire stresser la Macronie . Car, la traditionnelle démobilisation des électeurs entre la présidentielle et les législatives (- 25 points en 2017) pourrait être moindre chez les électeurs de la Nupes galvanisés par le rassemblement, ce qui réduit aussi le risque d’élimination de la gauche dès le premier tour dans plusieurs circonscriptions. Or, en 2017, dans 231 d’entre elles, des candidats LaREM l’avaient emporté au second tour face à un concurrent LR, RN ou divers droite. Ce pourrait être une autre paire de manches face à un candidat de gauche, notamment si un « Tout sauf Macron » s’applique .

La droite macronienne, qui a tout fait pendant cinq ans pour désigner Marine Le Pen comme son adversaire, grince donc des dents. « C’est beaucoup plus simple d’en appeler à la République face à l’extrême droite, que de parler inégalités sociales, redistribution et de leur bilan en la matière », estime Vincent Tiberj. « Aujourd’hui, Emmanuel Macron doit réviser sa stratégie. Envoyer quelques signaux, sinon à la gauche, du moins aux réfractaires du PS, mais aussi, en même temps, se livrer à une diabolisation de la gauche », abonde le sociologue Éric Fassin. La présentation du « paquet » de mesures en faveur du pouvoir d’achat, prévue « à l’été », pourrait ainsi être avancée à l’avant-premier tour des législatives.

Dans le même temps, ses candidats, comme Manuel Valls ou Aurore Bergé, considèrent que la Nupes est « antirépublicaine ». Le chef de l’État l’a même qualifiée de « communautariste ». « C’est dans la continuité du premier mandat de Macron, avec des ministres qui parlaient d’islamo-gauchisme, de wokisme, analyse Damon Mayaffre. La difficulté des macronistes à répondre à la gauche sur le fonds économique et social les encourage à agiter ces paniques morales, à montrer que ces adversaires sont tous ou presque antirépublicains. C’est stratégique mais aussi idéologique. Il y a une vraie rupture et une peur sociale des dominants autour des mesures de la Nupes. »

Dans cette entreprise de caricature éhontée d’une « gauche bolchevique mangeuse d’enfants », certains grands médias nationaux et intellectuels osent tout. Le Figaro redoute « le soleil bolivarien sur une piscine municipale envahie de burkinis ». Pour Alain Finkielkraut, « Jean-Luc Mélenchon mise sur le grand remplacement pour accéder au pouvoir », tandis que Valeurs actuelles titre sur « La menace islamo-gauchiste ».

Anathèmes et attaques grotesques pour ne pas débattre du fond des propositions

Car, l’extrême droite n’est pas en reste. S’il a renoncé à viser Matignon, considérant que « la logique des institutions » veut que le président ait la majorité, le Rassemblement national compte bien rester l’opposant principal d’Emmanuel Macron. Et en matière d’insultes caricaturales, il sait faire. Son président Jordan Bardella voit dans la Nupes une «  ZAD de toutes les idéologies les plus dangereuses pour notre pays, les communautaristes et les islamo-gauchistes », quand Marine Le Pen évoque « l’opposition qui va défendre le burkini à la piscine, veut ouvrir les prisons, régulariser les clandestins, désarmer la police ». Là encore, un moyen de ne pas débattre sur le fond. Car, la dynamique de la gauche crée une autre alternative que celle de l’extrême droite au macronisme, notamment sur le pouvoir d’achat. Le programme social de la gauche, désormais discuté, dévoile par ricochet l’imposture de Marine Le Pen.

En quelques jours, la gauche aura donc considérablement perturbé ses adversaires. Avant même la signature de l’accord, des socialistes s’indignaient déjà de ce rassemblement. Dans le sillage de François Hollande, les éléphants socialistes ont dénoncé à travers cet accord une « reddition ». « Le PS a perdu son âme, il s’est soldé pour pas cher », a ainsi déclaré Julien Dray, qui tance un pacte « électoraliste ». « C’est risible, répond l’eurodéputée FI Manon Aubry. Cet accord se base sur des idées et plus de 300 propositions, issues de discussions très poussées », qui devraient être annoncées ce week-end.

Le programme, justement, semble un peu trop à gauche pour des gens qui revendiquent l’étiquette sans en épouser les idées. L’ex-dirigeant du PS Jean-Christophe Cambadélis porte sur ce projet une analyse tout en mesure dans l’Opinion : « On se retrouverait dans la situation de la Corée du Nord. » Dans le camp « écolo », des critiques fusent aussi de la part de personnalités ayant renoncé aux préceptes de la gauche depuis longtemps, comme Daniel Cohn-Bendit ou – plus surprenant – José Bové. Ces deux-là ont cosigné une tribune dans le Monde critiquant la signature de l’accord par EELV qui aurait ainsi « sacrifié l’essentiel : le principe démocratique et l’universalité ». « Cela nous raconte surtout la clarification dans ces partis, avec des détracteurs de l’accord qui se situent en fait du côté de l’économie de marché », estime Vincent Tiberj.

Du centre, de droite ou d’extrême droite, les détracteurs de la Nupes vont devoir se positionner sur le fond, sur les propositions de la gauche. D’autant que sa dynamique pourrait permettre d’imposer un agenda politique et des thèmes longtemps mis au second plan face à l’insécurité et l’immigration.

publié le 9 mai 2022

Frédéric Sawicki à propos de la NUPES : « On est en train de reparlementariser notre vie politique »

Week-end très politique avec la naissance à gauche de la NUPES (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale). Quelles conséquences à gauche et pour la majorité présidentielle ? Frédéric Sawicki, professeur de science politique, est l’invité de #LaMidinale.

 

UNE MIDINALE À VOIR.sur : https://youtu.be/Ir97O5DAvLQ

ET À LIRE...


 

Sur l’alliance de la NUPES

« Rien n’est jamais naturel dans la vie sociale et politique mais il y a une naturalité qui s’explique par l’état des rapports de force et des règles du jeu politique. »

« Il était assez logique d’anticiper qu’il y aurait une pression à une convergence ou à des accords minimums qui par le passé ont concerné le PS et le PCF - même quand ils n’étaient pas d’accord. »

« On aurait pu penser que l’actualité ukrainienne en pleine présidentielle aurait créé des fractures au sein de la gauche. Ces fractures demeurent mais elles ont été surmontées pour des raisons d’opportunités. »

« Pour des partis comme le parti communiste, le parti socialiste ou écologiste qui ont fait moins de 5% à l’élection présidentielle, la survie même de l’organisation supposait de pouvoir espérer rembourser les dépenses non remboursables du fait de ne pas avoir obtenu 5%, les rendait très dépendants du fait d’obtenir ou pas des députés. C’était un profond stimuli. »

« Du côté de LFI et de Jean-Luc Mélenchon, il faut quand même saluer le fait qu’à la différence de 2017 d’emblée, sans attendre le deuxième tour, Mélenchon et son mouvement ont joué la carte des élections législatives. »

« On aurait pu imaginer que, poussés par le ressentiment et la déception, Mélenchon et les siens adoptent une position de revanche et de volonté d’hégémonie totale et d’élimination du PCF, du PS et des verts. Ça n’est pas ce qu’ils ont fait. La sagesse l’a emporté. »

« LFI est encore un parti qui a peu de relais et de figures locales contrairement aux socialistes, communistes et écologistes. Il aurait été suicidaire de se priver de ces relais là pour gagner une majorité à l’élection législative. »

« Cette convergence d’une stratégie sage s’est en partie traduite sinon des renoncement du moins des édulcorations sur un certain nombre de propositions programmatiques, a favorisé une espèce de mariage qui n’est pas un mariage global : on n’est pas dans le cadre de la polygamie, on est dans une succession de relations monogames. »

Sur le caractère programmatique et politique de l’accord

« La dynamique première de l’accord vient d’abord de la contrainte du jeu électoral et de la survie des organisations partisanes. »

« La France insoumise a accepté de tendre la main très largement, ce qui n’était pas évident dès le départ. »

« Les écologistes et les socialistes ont accepté d’avaler un certain nombre de couleuvres notamment sur la question européenne. »

« Un tel accord reste assez peu précis dans les détails de ce que serait une politique à mener et on peut penser que ça déboucherait immanquablement sur des difficultés pour mettre un contenu précis. »

Sur l’état des rapports de force à gauche

« Les 22% de Mélenchon ne correspondent pas à un vote d’adhésion total au programme de Jean-Luc Mélenchon - c’est rarement le cas pour une élection présidentielle, ça l’est encore moins dans cette configuration-là. »

« Beaucoup d’électeurs se sont mobilisés au dernier moment pour faire barrage à Marine Le Pen, en votant pour le candidat qui avait l’expérience, le charisme, qui a su incarner une opposition forte au gouvernement d’Emmanuel Macron. À partir de là, les autres partenaires de la gauche étaient tout à fait fondés à considérer que le poids électoral de cette élection présidentielle n’était pas représentatif. »

« Les élections régionales, municipales et européennes ont montré qu’il y avait un électorat instable et très partagé entre les écologistes, socialistes, communistes, insoumis voire même quelques macronistes. »

Sur les discussions et les négociations à gauche

« Si on prend l’histoire des accords programmatiques à gauche, notamment le programme commun en 1981, cela ne s’est pas fait sur un coup de dés ou sur une seule élection. Tout a pris de longues années. Donc là, nous pouvons déplorer qu’entre 2017 et 2022, il n’y ait jamais eu de rencontres pour négocier. Tout cela s’est fait dans la précipitation. »

« Une des raisons pour lesquelles je suis plutôt optimiste, est qu’on est en train de reparlementariser notre vie politique. C’est à dire qu’il s’agit -non pas de dire que le programme sera celui-là à la virgule prêt- mais qu’il y a des orientations qui vont dans le bon sens, et qui seront ensuite discutées par une majorité parlementaire, qui resterait plurielle. La France insoumise a accepté que chaque groupe continue d’avoir sa propre autonomie. »

« Cela prend en compte la complexité des questions posées, par exemple sur le sujet du nucléaire. Nous ne pouvons pas imaginer que la France sorte du nucléaire ou y reste, simplement suite à une négociation de coin de table. »

Sur la ligne politique du Parti socialiste

« Du côté insoumis, on voit bien une centralité autour de Jean-Luc Mélenchon. Preuve en est, si la décision de s’allier avec le parti socialiste, était passée par les militants, on n’est pas sûr que cela serait passé. Il y a une haine des socialistes du côté des militants insoumis. »

« Le fait qu’Olivier Faure ait accepté d’entériner la loi El Khomri, a été un acte très fort d’un point de vue symbolique. Cela veut dire que les socialistes réfutent une partie non négligeable du bilan de François Hollande. Et là ce n’est pas de la tactique : il y a depuis 2017 une forte opposition dans le parti socialiste entre ceux qui considèrent que le quinquennat Hollande a permis un certain nombre d’avancées -le mariage pour tous mais aussi la prise en compte de la pénibilité au travail- et ceux qui considèrent que globalement cela a été un échec. »

« Et là, Olivier Faure a saisi avec son équipe, l’occasion de solder le bilan du quinquennat Hollande, c’est une manière de reconnaître que le parti socialiste a un regard lucide et critique sur ce qui a été fait. Il serait donc prêt à refonder quelque chose d’autre, et passer dans un nouveau cycle de son histoire. »

« Le monde des partis politiques n’est pas déconnecté des différentes idéologies qui existent dans la société. L’idéologie néo-libérale a profondément pénétré la société, y compris dans les classes populaires, qui considèrent que le travail est quelque chose de bien, et qu’il faut récompenser le mérite. Voir même à considérer que ceux touchant les aides vivent aux crochets de la société. »

« Le parti socialiste a perdu un électorat au profit d’Emmanuel Macron voulant des réformes sociales tout en continuant l’économie de marché. Rester sur une position politique, qui est celle d’une gauche radicale, est se condamner à rester longtemps minoritaire. Une grosse minorité certes, mais une grosse minorité reste une minorité. »

Sur les risques de dissidences

« Dans ce système d’élection, il y aura toujours des dissidences car les partis ont tendance à utiliser ces élections pour parachuter des candidats, ou faire des accords avec les autres partis, et localement les militants ne sont en général jamais contents des décisions prises par le haut. »

« Nous avons un parti insoumis derrière une figure très centralisée, qui va investir des candidats avec une légitimité faiblement démocratique. Je ne sais pas si les militants de la France insoumise de Villeurbanne sont absolument ravis à l’idée d’avoir à soutenir Gabriel Amard. De voir des candidats qui non seulement ne sont pas du parti des militants écologistes, socialistes ou communistes, et qui en plus vont devoir soutenir des candidats sans légitimité territoriale, ne peut que créer des résistances. »

« Le PS ou le PCF ne peuvent rien faire contre les dissidents, à part les exclure ou les priver de financement, mais cela n’a jamais empêché les dissidences. On verra bien, mais on peut s’attendre à un nombre de dissidences importantes ».

Sur l’attentisme d’Emmanuel Macron

« Macron a déjà évolué ne serait-ce qu’en s’engageant à désigner un premier ministre qui ait une sensibilité sociale et environnementale marquée. Ça veut plutôt dire qu’il irait chercher son Premier ministre vers le centre-gauche. »

« Là où Macron est embêté, c’est qu’il doit composer avec le passé - à commencer par ses anciens ministres qui estiment que leur place est importante et qu’ils doivent être reconduits. »

« Macron a beaucoup marginalisé Edouard Philippe. »

« La stratégie pour l’instant est plutôt une stratégie centriste et centrale : ne pas trop se marquer à droite et puis envoyer des signaux. »

« Je pense qu’on peut s’attendre à un Premier ministre qui sera de sensibilité social-écolo, pas trop techno. »

« Il y a une fébrilité de la part de la majorité présidentielle. »

« La grande inconnue, c’est le taux de participation. »

« Il y a eu une frustration d’une campagne présidentielle très courte et on peut s’attendre à une participation plus importante qu’attendue aux législatives. »

« Il y a beaucoup d’éléments qui peuvent perturber le jeu des législatives pour Macron avec notamment la possibilité de triangulaires plus nombreuses qu’attendues si la participation est plus importante. »

« L’hypothèse d’une majorité relative est très forte de même qu’aucun bloc n’ait de majorité à lui tout seul. »

publié le 2 mai 2022

1er mai : la bataille sociale suspendue aux législatives

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

Le 1er mai a rassemblé près de 210 000 personnes sur tout le territoire selon la CGT (116 500 selon l’Intérieur). A peine plus que l’an dernier. Nombre d’entre elles auraient souhaité un 1er mai d’ampleur, pour donner le ton dans la foulée de la réélection d’Emmanuel Macron. A Paris comme à Montpellier, les organisations politiques étaient particulièrement présentes, l’œil tournées vers les législatives. Mais au-delà, les manifestants s’interrogent sur ce qui pourrait déclencher un mouvement social conséquent dans les prochains mois. 

 « C’est dommage, c’est un moment qui aurait pu être plus important », glisse Jean-François, syndiqué à Sud Santé Sociaux, à la fin de la manifestation montpelliéraine du 1er mai. Celle-ci a réuni près de 2 000 personnes selon les organisateurs. Elles étaient près de 4 000 à Marseille ; 1500 à Grenoble ; ou encore 21 000 à Paris selon le cabinet Occurrence travaillant pour plusieurs médias (50 000 selon la CGT).

Dès dimanche après-midi, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a fustigé « des violences inacceptables » de la part de « casseurs » émaillant le cortège parisien. Le même jour, une quinzaine de militants d’extrême-droite ont attaqué le cortège du 1er mai à Angers. Une vidéo revendiquant l’agression a été postée sur leur canal Telegram. Sur cet événement, l’Intérieur n’a pas dit un mot.

 Un 1er mai pris dans l’attente des législatives

Sous le soleil de Montpellier, la mobilisation du jour n’aura pas eu l’ampleur des grands 1er mai. Dans la foulée du second tour des présidentielles, « je m’attendais à plus de monde », déplore Rachid, salarié du secteur des transports, syndiqué à FO. « Mais je pense que les partis politiques sont plus occupés par les élections législatives. Ils n’ont pas beaucoup communiqué pour le 1er mai… Ils ont oublié le plus important. Généralement, il y a beaucoup de monde ramené par les syndicats et les partis politiques. Aujourd’hui, c’est timide ».

Léonore, enseignante, syndiquée FSU, est venue manifester pour marquer la pression du mouvement social dès la réélection d’Emmanuel Macron. Mais même elle a les yeux tournés vers l’échéance des législatives. Et vers les négociations en cours entre partis de gauche autour de l’Union Populaire. « J’espère bien qu’on aura une majorité parlementaire de gauche. Sinon, on va passer les cinq prochaines années à souffrir. Et on va courber l’échine », lâche-t-elle avec amertume.

Dans le cortège, d’autres demeurent combatifs. Et ce, peu importe la composition parlementaire qui sortira des législatives. « Pour nous, quoi qu’il arrive, le troisième tour, c’est dans la rue », insiste Rachid. Lui et son camarade militant Mohammed, défilant à ses côtés, n’attendent rien des législatives. « Quels que soient les politiques mises en place, on sait que la classe ouvrière va se faire démonter. La sécurité sociale, le système de retraites, tout ce que les anciens ont acquis… On a beaucoup perdu dans les dix dernières années. Avec la réélection de Macron, ça va s’accélérer. Personnellement, je n’y crois plus, aux politiques : je crois à la rue, aux manifestations », conclut-il.

 « Il faut qu’il y ait un choc »

Alors que s’ouvre un nouveau quinquennat Macron, certains ont perdu l’espoir d’un sursaut du mouvement social. Léonore, par exemple, n’y croit plus trop. Elle aimerait un mouvement de l’ampleur des Gilets Jaunes, « mais j’ai des doutes. Je suis pragmatique… » Plus loin dans le cortège, Isabelle, éducatrice spécialisée et syndiquée Sud Santé Sociaux, songe : « c’est comme si on avait pas encore touché le fond suffisamment. On nous appuie encore sur la tête, et tant qu’il y a un peu d’air qui passe, on est contents. Mais nous, on veut des grands courants d’air ! »

D’autres croient encore à un nouvel élan. Sans arriver à déterminer ce qui l’enclenchera. « Il faut qu’il y ait un choc », estime Mohammed, de FO. Le militant évoque le contexte économique actuel, avec une inflation à 4,8 % en avril. Et la hausse du prix de l’énergie. Le gouvernement avait mis en place un bouclier tarifaire pour limiter l’impact de cette hausse sur les ménages, en amont des élections. « Je suis persuadé que ce sera fini à la rentrée, ou alors en août quand tout le monde sera au bord de la plage… La facture d’électricité et de gaz sera alors multipliée par trois ou quatre à la fin d’année. Ça peut faire bouger les choses », croit Mohammed. Il surveille aussi le mouvement étudiant : beaucoup « galéraient déjà à se nourrir et se loger » dans le quinquennat qui vient de s’achever.

 Salaires, retraites et protection sociale : les batailles à mener

 En attendant des manifestations plus massives, plusieurs militants misent sur les luttes pour les salaires, plus discrètes. « En interne, dans les entreprises, beaucoup de salariés bougent » soutient Rachid. Lors de l’année écoulée, les batailles autour des négociations salariales se sont multipliées. « En quinze ans » de travail dans le secteur des travaux publics, Mohammed confirme : c’est la première fois qu’il voyait de telles mobilisations.

« Il faut œuvrer dans les boîtes. Il y a des choses qui ont bougé, des mobilisations qui ont permis à des salariés de se poser des questions », abonde Isabelle, l’éducatrice spécialisée, en évoquant les mobilisations du médico-social ces derniers mois autour de la prime Ségur.

Au-delà des salaires, la réforme des retraites annoncée par Emmanuel Macron, avec un report de l’âge légal de départ à 65 ans, est dans tous les esprits. « Il y a aussi un troisième sujet : tout ce qui concerne Pôle Emploi, la Sécurité sociale, l’URSSAF… », ajoute Rachid. « On risque d’aller ver un modèle purement capitaliste. Les syndicats de travailleurs qui y siègent n’auront plus leur mot à dire. C’est tout un système que l’on est en train de démanteler ».

La réforme des retraites, et les autres atteintes annoncées au système de protection sociale, pourront-t-elle enclencher de fortes dynamiques dans la rue ? « Parfois, il y a de grands thèmes comme ça qui ne mobilisent pas. Et parfois, on ne s’y attend pas, mais il y a un ras-le-bol qui s’accumule, et une seule goutte d’eau fait tout déborder », philosophe Jean-François, en arrivant sur la place de la Comédie où s’achève le 1er mai montpelliérain.


 

1er mai : à Angers,
l’extrême droite attaque la manifestation

sur https://rapportsdeforce.fr/

Une quinzaine de militants d’extrême droite ont attaqué la manifestation du 1er mai à Angers, dénonce dans un communiqué de presse l’Union syndicale Solidaires du Maine-et-Loire. Une affirmation confirmée par la publication hier soir d’une vidéo revendiquant l’agression, postée sur le canal Telegram sur lequel les militants d’extrême droite affichent leurs actions violentes.

Selon le syndicat Solidaires, « une première provocation a eu lieu au début de la manifestation à 11 h. Les marches de l’Église Notre-Dame-des-Victoires située sur cette même place Imbach (lieu de départ du défilé) étaient alors occupées par les nervis de l’extrême droite locale. » Une heure plus tard, au retour de la manifestation sur la place Imbach, les militants d’extrême droite, toujours présents, ont chargé le cortège avec à leur tête, selon Solidaires, le porte-parole de l’Alvarium, un groupuscule local dissous en novembre dernier par décret du ministre de l’Intérieur.

Si les assaillants ont été repoussés par les manifestants, puis les forces de l’ordre comme le montrent les images, cette attaque dirigée contre un défilé de la journée de lutte des travailleurs à Angers est un signe, un de plus, d’une recrudescence des actions violentes de l’extrême droite.

publié le 25 avril 2022

Après la corvée électorale,
la responsabilité historique de la gauche, dans toutes ses expressions

par Ivan du Roy sur https://basta.media/

Emmanuel Macron a été réélu en partie grâce à l’électorat de gauche par devoir antifasciste. Après avoir évité le pire, il s’agit désormais de s’atteler à proposer le meilleur : une réelle alternative aux législatives de juin.

« La vraie bonne nouvelle, c’est la fin de la campagne présidentielle la plus raciste de l’histoire », a commenté l’avocat Yassine Bouzrou, habitué à défendre les personnes victimes de violences policières arbitraires [1]. Le « barrage » à l’accession au pouvoir de l’extrême droite a tenu, mais à quel prix ? Le délire raciste du « grand remplacement » s’est répandu jusque dans les rangs de la droite républicaine ; pendant des mois, l’extrême droitisation du débat a été allègrement relayée par certaines télévisions ; Marine Le Pen et son projet d’exclusion et de régression sociale ont été banalisés comme jamais ; les questions d’intérêt général ont été reléguées à quelques maigres débats.

Bien que défaite, l’extrême droite gagne du terrain

Pour la troisième fois en cinq élections présidentielles, l’extrême droite a accédé au second tour. Et pour la première fois elle dépasse la barre des 40 %, gagnant 2,6 millions de voix par rapport au scrutin précédent, arrivant en tête dans 30 départements (dont les cinq d’Outre-mer) contre deux en 2017. Marine Le Pen recueille près de 8 millions de suffrages supplémentaires par rapport à son père en 2002. C’est dire l’état du pays, quand plus de 13 millions d’électeurs et d’électrices sont prêts, par adhésion, par colère, par relativisme ou par totale défiance, à faire le choix de l’extrême droite. Seize millions d’abstentionnistes et votants blancs ou nuls ont refusé de se prêter à ce dilemme cornélien.

Macron ne doit sa réélection qu'à 5,5 millions de voix d'avance sur Marine Le Pen. Il en comptait 10 millions de plus en 2017, et Chirac 20 millions face à Jean-Marie Le Pen en 2002

En face, Emmanuel Macron ne doit sa réélection qu’à 5,5 millions seulement de voix d’avance sur Marine Le Pen. Il en comptait 10 millions de plus en 2017, et Jacques Chirac 20 millions face à Jean-Marie Le Pen en 2002. Voilà la tendance lourde qu’il va nous falloir contrecarrer, à moins de continuer à marcher, tels des somnambules, vers le désastre annoncé.

Emmanuel Macron a perdu deux millions de voix par rapport à 2017 (58,5 % des suffrages exprimés contre 66 % il y a cinq ans). Il ne recueille que 38,5% des voix, si l’on prend en compte l’ensemble des inscrits – l’un des plus bas socles électoraux sous la 5e République. Il ne doit ce second mandat qu’au douloureux report d’une grande partie de l’électorat de gauche, dont le niveau d’abnégation est à saluer. Pensons aux enseignants, aux soignants, à celles et ceux qui font malgré tout tourner les services publics, aux salariés, ouvriers, agriculteurs qui assurent la production de richesses et qui n’ont pas cédé aux sirènes de l’extrême droite, aux étudiants appauvris, tous et toutes largement méprisés pendant le premier quinquennat.

« J’ai conscience que ce vote m’oblige », a déclaré le président de la République devant ses partisans réunis sur le Champ de Mars, à Paris, le soir du 24 avril. À quelques centaines de mètres de là, les premières grenades lacrymogènes du quinquennat étaient tirée sur des manifestants, autour du Châtelet ou de la place de la République. On sait le peu de crédit que l’on peut placer dans la parole macronienne. D’autant que le discours présidentiel du 24 avril est aussi creux qu’un powerpoint réalisé par un cabinet de conseil grassement rémunéré : « Cette ère nouvelle ne sera pas la continuité du quinquennat qui s’achève mais l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux au service de notre pays, de notre jeunesse », a-t-il lancé, au terme d’une campagne où le président sortant a refusé tout débat – sauf avec l’extrême droite – et tout véritable bilan critique de son premier quinquennat.

À gauche, la nécessité absolue de refonder une dynamique

Malgré ce sinistre contexte, les électeurs et électrice de gauche « ont fait le job ». Ils et elles ont, au premier tour, redonné quelques couleurs à la possibilité d’une véritable alternative entre le néolibéralisme méprisant du président sortant et la société d’exclusion et de discrimination souhaitée par Le Pen. Le « bloc de gauche » y a progressé de plus d’un million de voix, malgré ses divisions, malgré les ralliements opportunistes au macronisme, malgré les entraves médiatiques, malgré l’absence de débat de fond. Au second tour, en dépit du coût « moral », ils et elles ont largement contribué à ne pas donner donner les clés du pays à l’extrême droite.

La vie démocratique et la possibilité de construire des alternatives ne se résument pas à une frustrante tragédie électorale tous les cinq ans

Désormais, c’est aux états-majors des partis de gauche – Union populaire et insoumis, écologistes, communistes, socialistes, anticapitalistes – de prouver leur sens des responsabilités. Cela semble plutôt en bonne voie, un accord national en vue des élections législatives de juin est en train de se négocier pour éviter un mortifère éparpillement des candidatures. Objectif : imposer, au mieux, une cohabitation à Emmanuel Macron, ou, au minimum, renforcer de manière conséquente le nombre d’élus combatifs (la gauche, dans toutes ses composantes, ne comptait qu’un peu plus d’une soixantaine de député sur 577, 28 socialistes, 17 insoumis, 15 communistes, une poignée de non inscrits). Reste à sortir de l’entre-soi pour poursuivre la dynamique naissante, à convaincre un électorat lassé qui risque de s’abstenir, à montrer que des changements concrets, au-delà des beaux slogans, sont encore possibles. Ce ne sera pas une mince affaire.

Il n’y a pas que les partis : la vie démocratique et la possibilité de construire des alternatives ne se résument pas à une frustrante tragédie électorale tous les cinq ans. Les syndicats, les associations petites ou grandes, les collectifs de lutte, bref, toutes les forces œuvrant pour l’émancipation individuelle et collective, ont également leur rôle à jouer. Elles doivent, elles aussi, sortir d’un relatif entre-soi et s’ouvrir. En parallèle, nombre de citoyens doivent ré-apprendre à s’en servir et à s’y engager. Ce sera bien moins pénible et bien plus enthousiasmant que devoir s’infliger une nouvelle corvée électorale d’ici cinq ans. Avec un risque accru de se conclure tragiquement.

publié le 25 avril 2022

Pour l’historienne
Ludivine Bantigny
« La progression de l’extrême droite
peut être combattue »

Florent LE DU sur www,humanite,fr

Selon l’historienne Ludivine Bantigny, des leçons doivent être tirées pour enrayer la croissance électorale de Le Pen et consorts. Ludivine Bantigny Maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen-Normandie

Jamais l’extrême droite française n’a été aussi forte depuis la Libération. Le soulagement de la défaite de Marine Le Pen ne peut faire oublier ce terrible constat. Face à un camp extrémiste qui n’en finit plus d’être normalisé et de progresser, le combat d’idées devient de plus en plus difficile mais d’autant plus nécessaire. Pour l’universitaire Ludivine Bantigny, coautrice de l’essai Face à la menace fasciste (Textuel, 2021), cette lutte doit être menée à deux niveaux : démonter sans relâche les impostures du RN et y opposer une autre alternative.

Marine Le Pen a réuni plus de 13 millions de voix au second tour. Malgré la défaite, cette présidentielle peut-elle être vue par l’extrême droite comme une victoire ?

C’est forcément une petite victoire. Ses thèses se sont encore plus banalisées pendant cette campagne, au point que Marine Le Pen puisse se faire passer pour une modérée. Et son score progresse. Des digues sont encore tombées dans l’entre-deux-tours. Des journalistes se sont même demandé si elle était vraiment d’extrême droite, de supposés intellectuels ont soutenu que non… Quant aux résultats, l’extrême droite atteint désormais un score d’autant plus terrorisant qu’on finit par s’y accoutumer. Cette progression paraît même parfois inéluctable, même si on peut et doit encore se battre pour qu’elle cesse. Les législatives seront une étape importante, avec le danger que l’extrême droite soit plus puissante politiquement, puisse se montrer parfaitement légitime dans le système et faire la démonstration qu’elle est prête à prendre le pouvoir.

Quand l’extrême droite est à ce point normalisée, comment peut-on la faire reculer ?

D’une part, il y a sans doute un travail journalistique qui doit être intensifié. Ce n’est pas acceptable que l’extrême droite argumente sans véritable contradiction comme aujourd’hui. On ne peut hélas plus vraiment compter sur ces médias détenus par des puissances d’argent. Ceux qui gardent une indépendance ont donc un travail immense à faire. Un travail d’explication du véritable projet de Le Pen, d’enquête aussi sur l’appareil du RN, ses cadres, à quelles idéologies ils se rattachent, leurs prises de décision… Il y a finalement, dans l’Histoire, assez peu d’exemples d’une extrême droite qui progresse mais a su être repoussée à temps. Au moment de l’affaire Dreyfus, elle était très haute et a pu être combattue par la construction d’une gauche forte. On peut penser aussi au Front populaire, qui a affaibli les ligues, bien qu’elles soient réapparues ensuite. Étant donné le cynisme des politiques actuellement menées et leur violence, il paraît compliqué d’imaginer que l’extrême droite va reculer. Mais la gauche peut progresser et montrer qu’il y a une autre alternative.

Le score relativement élevé d’une gauche de rupture au premier tour et la perspective d’un rassemblement pour les législatives constituent-ils des motifs d’espoir ?

Cette gauche de justice sociale doit devenir puissante, enthousiasmante. L’Union populaire a su convaincre grâce à un programme bien construit, avec un mélange de tradition réformiste, au sens vrai et fort du terme, et des traits d’anticapitalisme. La gauche doit savoir parler d’alternative, montrer que ce n’est pas en désignant des boucs émissaires que la situation va s’arranger. Parler à toutes les catégories populaires également : il existe encore un fort mépris de classe envers des personnes qui se tournent vers Le Pen parce qu’elles sont dans des situations de détresse sociale terribles. Pour trouver une puissance collective, l’unité est également très importante. La perspective d’avoir une opposition rassemblée, forte, à défaut de cohabitation, redonne de l’espoir. On a vu ces dernières années des députés de gauche qui savent se battre, proposer des alternatives. Avec l’appui des mobilisations sociales, il y a besoin de cette gauche pour montrer qu’une autre voie est possible.

Quel rôle peuvent avoir les mouvements sociaux dans la lutte contre l’extrême droite ?

Un mouvement social est l’occasion pour chacun de prendre la parole, de se sentir légitime à s’exprimer, à montrer sa réalité sociale. Cela permet aussi de créer des solidarités, de mettre des mots sur des colères et de sortir des gens de l’isolement. C’est fondamental car le RN se nourrit de ce désespoir et de cet isolement. Le mouvement des gilets jaunes n’était pas homogène politiquement, mais, partout où c’était possible, les discussions ont aussi consisté à contrer les idées de l’extrême droite, et sur les ronds-points beaucoup ont été convaincus. C’est par la lutte que les progrès sociaux peuvent arriver et qu’on peut montrer que les idées du RN n’apportent en réalité aucune réponse aux contestations. Le mouvement social est un moment de clarification.

publié le 23 avril 2022

Dimanche : pour une société
dans laquelle
vivre et lutter ensemble

edito de l’Actu Hebdo CGT sur https://r.newsletter.cgt.fr/

Enfant, j’écoutais avec attention les histoires de mon grand père, soldat pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’école, je découvrais les mécanismes de la montée du fascisme et les horreurs de la guerre.

 Puis, dans mon parcours militant à la CGT, j’ai rencontré d’anciens résistants. J’écoutais Cécile Rol Tanguy m’expliquer, avec humilité, comment elle cachait “juste” – ce sont ses mots – des armes dans le landau de son bébé.

 Comme de nombreux militants, je me suis souvent posé la question : moi, qu’aurais-je eu le courage de faire ?

Je n’ai jamais connu de situation aussi extrême… J’espère ne jamais en connaître. Mais cette histoire, ces histoires individuelles, font souvent écho à mon engagement quotidien.

Être là, ne pas se taire, sacrifier une journée de salaire ou encore glisser une enveloppe dans une urne pour barrer la route à l’extrême droite...

Ces gestes peuvent apparaitre dérisoires au regard de ce passé ou de ce qui se passe sur la planète. Pourtant, réunis, ils permettent de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société où nous pouvons vivre et lutter tous ensemble.

Alors, dimanche j’irai voter. Et lundi, quoi qu’il advienne, je poursuivrai le combat.

Plus que jamais, j’irai préparer le 1er mai, convaincre mes collègues d’aller manifester pour la paix, de meilleurs salaires et pour une retraite à 60 ans pour tous.

 publié le 23 avril 2022

« En 2017, le rapport de force permettait
que je vote blanc »

Mathilde Goanec sur www.mediapart.fr

Il y a cinq ans, une partie de l’électorat de gauche refusait de voter Macron au second tour de l’élection présidentielle, en raison de profonds désaccords politiques. Cinq ans plus tard, ces abstentionnistes font le chemin retour vers les urnes, afin d’éviter le possible accident électoral en faveur de Marine Le Pen.

Quelques jours après le premier tour, Mediapart a donné la parole aux électeurs et électrices, ayant le plus souvent voté Jean-Luc Mélenchon au premier tour et qui s’apprêtaient à s’abstenir ou voter blanc pour le second. Dans un contexte de grande incertitude, incertitude qui perdure après le débat en demi-teinte entre Macron et Le Pen mercredi 20 avril 2022, la question des reports de voix de l’électorat de gauche reste l’une des clés du scrutin présidentiel.

Mais d’autres citoyennes et citoyens, souvent engagé·es politiquement ou dans le domaine associatif, prennent au contraire 2022 à rebours de 2017. Ils et elles se sont abstenu·es, et sans regret, il y a cinq ans, mais iront voter Macron cette fois-ci. Certain·es le clament même haut et fort, pour convaincre. Dans ces témoignages se lit bien sûr la peur de l’extrême droite, une colère intacte contre l’actuel président de la République, mais également plusieurs des fractures de la société, qui resteront béantes après le 24 avril.


 

Sarah*, fonctionnaire, votera Macron « sans aucun état d’âme »

« En 2017,  j’ai voté blanc au second tour, pour la première fois de ma vie. Cela a été un tournant dans ma pratique du vote, clairement. J’ai compris que je pouvais ne pas choisir quand l’offre ne me convenait pas. Il faut dire que, vu mon âge, je n’ai pas voté en 2002 et qu’ayant grandi dans le Val-de-Marne, la gauche était le plus souvent au second tour. Dans l’entre-deux tours, en 2017, tout le monde avait cette discussion avec tout le monde, je me suis même disputée avec ma mère. Mais j’étais sûre de mon choix et je ne l’ai pas regretté. Depuis, aux élections locales et intermédiaires, je me suis abstenue plusieurs fois, quand le second tour se jouait à droite uniquement.

En 2022, je vais choisir le bulletin Macron sans aucun état d’âme, sans affect, car cette pratique de l’abstention m’a en quelque sorte libérée. Je mets moins de choses dingues dans un bulletin. Au premier tour cette année, j’ai voté Mélenchon après avoir passé cinq ans à me plaindre de la ligne stratégique de La France insoumise, simplement car c’était la première force à gauche. Le choix de ce second tour est tout aussi pragmatique, car les sondages ne donnent pas un gros écart entre Macron et Le Pen, or je veux sûre qu’elle ne passe pas.

L’ambiance médiatique, politique, est également différente. Il y a aujourd’hui effectivement trois blocs, un bloc autour de Macron, un bloc de gauche et un bloc d’extrême droite. La prise de pouvoir est possible aux législatives, avec une alliance entre le Rassemblement national, Reconquête! de Zemmour et la droite des Républicains. C’est ce qui me fait peur. Mais rien n’a donc changé dans mon rapport à Macron. Il a été président pendant cinq ans, je sais à quel point je suis opposée à son programme et à quel point il m’insupporte.   

Ma volonté, c’est aussi qu’il y ait le plus d’écart possible entre les deux pour que passe le message de la spécificité du Rassemblement national, y compris vis-à-vis de mon camp politique. Même si, paradoxalement, je suis très contente de la position de Mélenchon, comme en 2017. Je vais voter Macron sans même y réfléchir, mais c’est très simple pour moi de comprendre pourquoi on ne peut pas. »


 

Mélanie, journaliste, votera pour la première fois au second tour depuis 2002

Ancienne militante à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), « fondamentalement d’extrême gauche », engagée dans le secteur associatif, Mélanie a participé à la manifestation contre l’extrême droite, dimanche 17 avril 2022 à Paris, avec cette pancarte qui résume sa position : « To do list : 24 avril, battre Le Pen ; 1er Mai dans la rue ; législatives, battre Macron. »

« En 2002, j’ai pris un bulletin Chirac sur lequel j’ai écrit “ni facho ni escroc”, un vote nul, à destination de celui qui dépouille ou des historiens. En 2017, je savais déjà qui était Macron, je connaissais son pedigree, je ne voulais absolument pas voter pour lui. Toute la journée de dimanche, j’étais mal quand même… Je suis mariée avec un Sénégalais – il a la nationalité française maintenant et va voter Macron –, nos enfants sont métis. Je ressentais un peu d’angoisse mais le rapport de force permettait que je vote blanc. Le lendemain de l’élection, il y a eu une manif contre le nouveau président à Paris, j’y suis allée, mais j’avais le dos bloqué, impossible de tourner la tête à gauche, ça m’a marquée ! 

Cette année la question s’est très peu posée. Je suis hyper inquiète. Même si les sondages disent que l’écart se desserre, je ne suis pas rassurée. J’ai même une copine, avec qui j’ai milité pourtant auprès des migrants, qui m’a annoncé qu’elle ne souhaitait pas la victoire de Macron contre Le Pen ! Mon vote ne sera pas un blanc-seing, et je sais bien qu’Emmanuel Macron va s’asseoir dessus. »


 

Guillaume Floris, bibliothécaire, syndiqué à la FSU, refuse le scénario hongrois ou brésilien

Il y a cinq ans, pas question pour ce militant insoumis de voter Macron. Pour le second tour de 2022, son positionnement a changé. Guillaume Floris a participé activement aux deux campagnes présidentielles de Jean-Luc Mélenchon, entre Montreuil et Poitiers.

« En 2017, je pensais sincèrement qu’il n’y avait aucun risque que Marine Le Pen gagne, et donc pas question en plus de cautionner la politique libérale et ultra autoritaire d’Emmanuel Macron, qu’on avait connu comme ministre de l’économie au moment de la loi Travail, sous François Hollande.

Ces cinq dernières années, je me suis dit que je ferais pareil. Ce sont les dernières semaines qui m’ont fait changer d’avis. Les sondages, bien sûr, mais aussi ce que je sens autour de moi. J’ai participé à de nombreuses manifestations de gilets jaunes ces dernières années et, dans ces réseaux, des gens ont basculé dans un vote viscéralement anti-Macron. Syndicalement, c’est la même chose, la politique économique “euphémisée” du précédent quinquennat, nous nous la sommes prise en pleine poire sous ce mandat. Et il annonce encore des mesures sociales terribles pour les cinq ans à venir.

J’entends dans ces deux milieux deux choses : des gens qui assument d’aller voter l’une contre l’autre, ou des silences, parfois éloquents. À ceux qui hésitent, je demande qu’on regarde ce qui se passe en Hongrie, au Brésil, le déchaînement des violences sociales et racistes. Cette année, Viktor Orbán a gagné pour la troisième fois en écrasant toute l’opposition unie. Il l’a pliée comme jamais car pendant les deux derniers mandats, il a réussi à mettre au pas les médias et la justice. On ne prend pas ce risque-là.

Il n’y a pas de désaccord entre ma position et celle de La France insoumise, auprès de laquelle je milite. L’introduction de la consultation des militants et militantes à ce sujet était très claire, il n’y a pas de maux pires que l’extrême droite. Mais il y a aussi une préoccupation dans ce choix de ne pas donner de consigne de vote, d’entendre que c’est une violence terrible de glisser un vote Macron pour certains, pour les éborgnés, pour les parents des enfants qu’on a mis à genoux, les mains sur la tête, à Mantes-la-Jolie. »


 

Pour Yasmina Kettal, infirmière, le « risque est plus grand car la société est à genoux »

Cette habitante de Saint-Denis, membre du collectif Inter-Urgences, très engagée, fut la présidente d’un jour de Mediapart le 31 janvier 2020. Yasmina Kettal était également présente dans la manifestation qui a tenté d’approcher Emmanuel Macron, lors d’un de ses rares déplacements de campagne, dans la commune de Saint-Denis (93), le 21 avril 2022, pour lui faire entendre les critiques sur sa politique sociale.

« J’ai changé d’avis, par rapport à 2017, par peur, il n’y a pas d’autres mots. À la fois du score de Marine Le Pen au premier tour, mais aussi parce que de plus en plus de gens, épuisés par les cinq années passées au pouvoir d’Emmanuel Macron, n’iront pas voter. Je comprends tout à fait ce refus de faire barrage : c’est comme à l’hôpital, nous prenons des coups toutes les cinq secondes, et c’est encore à nous de faire tenir l’édifice quand il va mal ! Mais j’habite en banlieue parisienne, je suis une Arabe. Pour moi et les miens, le danger avec Marine Le Pen est bien plus grand. S’il faut se salir les mains, je m’en tape. Oui, Macron a fait et dit des choses autoritaires, dangereuses, islamophobes, mais il n’est pas issu d’un parti nazi, qui a un programme affiché xénophobe, qui pour nous les binationaux est une terrible menace. Avec Marine Le Pen, tout sera permis.  

Le risque est plus grand aussi parce que la société est à genoux ! En réalité, ce qui m’inquiète, ce ne sont pas les millions de personnes qui ont voté pour elle, mais surtout de ne pas être sûre que nous pourrons en face résister. Parce que ceux qui le faisaient à gauche sont épuisés, mais aussi parce que la masse n’a plus la capacité de résister.

Je vois bien, dans les milieux militants, que cette question fait débat : j’en conclus qu’on n’a pas la même vie ni les mêmes craintes. Là où je vis, on attend moins des politiques qu’ils changent notre vie, peut-être. Nous sommes bien au-delà de l’amertume, c’est quasiment de la survie.

Alors, entendre parler des législatives, du premier ministre, alors qu’on est tous morts de trouille, je ne comprends pas bien, même si je ne saisis pas tout des stratégies politiques. Concentrons-nous sur dimanche. Je trouve cela décalé et ça m’a un peu intriguée, pour le dire poliment. Je pense aussi que les consignes de vote sont parfois contreproductives, mais déjà si on pouvait parler de la victoire de Marine Le Pen comme d’un risque potentiel et problématique, cela me rassurerait.

J’ai vécu le Covid, première version, en Seine-Saint-Denis, dans l’un des hôpitaux les plus touchés par le virus, je vomis Macron à cause de ce qu’il nous a fait subir, mais vraiment, on n’a pas le choix. »


 

Omar Slaouti, élu d’opposition à Argenteuil (Val-d’Oise), refuse de passer d’une « sorte de racisme d’État à un État raciste »

Dans Mediapart, Omar Slaouti expliquait en 2017 les raisons de son abstention, pour « casser le cercle vicieux entre fascisme et néolibéralisme ». Cinq ans plus tard, le coauteur du livre Racismes de France, a rejoint avec d’autres militant·es des quartiers populaires l’initiative On s’en mêle, qui appelait à voter Mélenchon au premier tour, et Macron au second.

« Nous sommes un certain nombre à penser qu’il y a une différence de nature entre Macron et Marine Le Pen. L’un a largement aidé au processus de fascisation, via des dispositifs institutionnels comme la loi Séparatisme, l’autre est prête à graver dans le marbre de la Constitution la discrimination raciale et religieuse. On passerait en somme d’une sorte de racisme d’État à un État raciste.

Cette grille de lecture a été bien perçue dans les quartiers populaires, où le vote Mélenchon au premier tour était déjà un vote de raison et de sauvegarde. Il traduisait une adhésion à un partage des richesses, une société plus alerte sur les questions écologiques, mais aussi et parfois surtout un choix pour mettre fin aux propos et lois discriminatoires.

Et pour le second tour, il n’y a aucune raison que cette grille de lecture puisse se dissoudre. Si on veut le dire un peu vite, le vote blanc semble compliqué pour les non-Blancs car on joue notre peau, dans la période. Tout Français que nous sommes après la deuxième ou troisième génération, nous avons encore des familles qui ont une carte de résidence de dix ans et qui pourraient tout perdre, pour ne rien dire des sans-papiers et des migrants. On se rappelle aussi que nous avons eu un projet de déchéance de nationalité sous une présidence socialiste, qu’est-ce qui se passerait sous Le Pen ?

Contrairement à 2017, la crise institutionnelle est telle que celles et ceux qui nous gouvernent ont perdu toute crédibilité, l’abstention est souvent massive et donc les choses les plus obscures peuvent poindre. C’est beaucoup plus grave qu’il y a cinq ans, y compris parce que la construction d’un “ennemi intérieur” sous le macronisme laisse des traces.

L’extrême droite au premier tour, en comptant tous ses candidats en lice, a réalisé un score faramineux. Il y a une adhésion. Le seul ruissellement sous ce quinquennat auquel on a assisté, c’est celui de la discrimination, du racisme. Ça a si bien fonctionné que les Le Pen et Zemmour ont tiré les marrons du feu.

Il y a différentes logiques qui entrent en jeu dans ce second tour, et elles ne sont pas concurrentes. Si on parle de la tactique de Mélenchon, par exemple, elle répond à des logiques qui consistent à ne pas froisser, ne pas fissurer le cadre unitaire qui s’est constitué autour de lui. D’où nous parlons, nous avons les coudées plus franches, et nous pouvons parler plus cash

Ce qui est sûr, c’est que tout ira plus vite, plus fort si Le Pen passe. C’est cette accélération de l’histoire qui nous fait dire qu’il va falloir avec beaucoup de difficulté voter Macron. Ce n’est pas un vote d’adhésion mais de raison, et il va nous permettre de nous compter. On peut jouer un troisième tour social, et au-delà pérenniser un bloc de gauche fort aux législatives. »

publié le 22 avril 2022

Un vote pour souffrir
le moins possible 

Par Kamelia Ouaissa sur https://www.bondyblog.fr/

Cette élection présidentielle est la première pour notre contributrice Kamélia Ouaissa. Mais après une campagne fantôme, marquée par l'absence de débats d'idées et la primauté l'extrême-droite, l'heure est maintenant venue de faire un choix pour le second tour. Alors que Marine Le Pen n'a jamais été aussi proche d'accéder au pouvoir, notre contributrice ne peut se résoudre à l'idée de lui laisser la chance de nuire aux plus fragiles. Edito

Après la tristesse, la déception puis la colère, c’est la peur et la confusion qui prennent place. Au lendemain des résultats du premier tour et même si la pilule est encore difficile à avaler, il faut réfléchir à quoi faire. Je me suis demandée si, au final, mon vote pouvait vraiment faire pencher la balance, pire encore si mon rôle de citoyenne avait, encore, une réelle valeur en France. Voter Emmanuel Macron pour faire barrage à l’extrême droite ou ne pas voter et laisser une potentielle voix gratuite au fascisme.

Inconcevable de laisser, par le vote blanc ou l’abstention,  une possibilité à l’extrême droite d’être au pouvoir.

Je ne voulais pas que ce dilemme se pose une nouvelle fois, 5 ans après. Il est cependant inconcevable de laisser, par le vote blanc ou l’abstention,  une possibilité à l’extrême droite d’être au pouvoir.

Peur d’être considérée comme française de seconde zone. Peur de l’État de non-droit dans lequel les résidents étrangers, les exilés, les musulmans et musulmanes visibles seront. Peur pour nos libertés d’expression, de culte, d’opinion, de conscience, ou de manifestation. Il va donc falloir aller voter pour le bourreau social de ce quinquennat et ce pour éviter à une Le Pen de diriger mon pays.

Malgré tout ce que veulent nous faire croire Gérald Darmanin et Emmanuel Macron depuis l’entre-deux tours, je n’oublierai pas que le Ministre de l’Intérieur avait qualifié Marine Le Pen de ‘trop molle’.

Cette élection se résume à un vote simple : voter pour le moins pire des pires, voter pour éviter la catastrophe. J’ai peur que le résultat de mon vote soit dévastateur. Mais je suis terrifiée que le Rassemblement National prenne le contrôle d’une laïcité déjà mise à mal. Une présidence qui mènerait vers tant de nouvelles discriminations avec une islamophobie accentuée lors de ce quinquennat. Malgré tout ce que veulent nous faire croire Gérald Darmanin et Emmanuel Macron depuis l’entre-deux tours. Et je n’oublierai pas que le Ministre de l’Intérieur avait qualifié Marine Le Pen de “trop molle” quand il s’agissait de laïcité.

Mon devoir citoyen a laissé place à l’urgence sourde contre la montée de l’extrême-droite provoquée par celui-là même qui était au pouvoir.

À 20 ans, ma première élection est aussi ma première expérience du « devoir de citoyenneté ». Je n’imaginais pas que ce vote soit aussi douloureux tant sur un plan humain que psychologique. Mon devoir citoyen a laissé place à l’urgence sourde contre la montée de l’extrême-droite provoquée par celui-là même qui était au pouvoir.

La préférence nationale prônée par Marine Le Pen, pour l’accès aux droits les plus élémentaires comme le logement, la protection sociale, ou l’emploi, m’empêche de laisser faire.

Le barrage à l’extrême droite repose principalement sur l’envie de protéger les miens, ceux qui me ressemblent, d’un sort qui pourrait leur être fatal. La préférence nationale prônée par Marine Le Pen, pour l’accès aux droits les plus élémentaires comme le logement, la protection sociale, ou l’emploi, m’empêche de laisser faire.

Ce qui est sûr c’est que les cinq prochaines années vont être douloureuses. Parce que je suis une jeune femme, maghrébine, musulmane, habitante d’un quartier populaire et issue d’une famille modeste.

Mon vote sera celui qui me permettra de moins souffrir et cette idée est déjà compliquée à imaginer.

Tout se profile à devenir de plus en plus compliqué au cours de ce prochain quinquennat, qui nous promet entre autres un RSA sous condition de travail, une retraite à 65 ans, alors qu’à 62 ans, 25% des Français les plus pauvres sont déjà morts.

On va continuer à protester, se mobiliser, regrouper tout ce qui est à notre portée pour se faire entendre. Ne pas faiblir c’est un peu l’idée. Mon vote sera celui qui me permettra de moins souffrir et cette idée est déjà compliquée à imaginer.

Kamelia Ouaissa

publié le 19 avril 2022

Pourquoi je ne voterai pas Macron

Petrs Borel professeur de français en lycée sur https://blogs.mediapart.fr

Je ne voterai pas Macron ce dimanche. Il ne s'agit nullement d'une manifestation de colère ou de dégoût mais d'un choix mûrement réfléchi dont je tiens à rendre compte pour répondre à ceux qui penseraient qu'une telle décision serait irresponsable.

  Je ne voterai pas Macron dimanche. Et je tiens à préciser tout de suite que ma décision n’est pas l’expression d’un mouvement de colère ou de dégoût face à la politique de l’actuel locataire de l’Elysée mais résulte d’un choix mûrement réfléchi reposant sur une réflexion parfaitement rationnelle dont j’entends m’expliquer ici, non dans le but de convaincre qui que ce soit, mais pour qu’on ne considère pas que ma décision serait irresponsable.

  Commençons d’abord par clarifier un point précis : je ne mets pas un signe égal entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Je sais que la politique de la première, si tant est qu’elle puisse la mettre en œuvre, serait pire que celle du second. Et pourtant ce n’est pas ce qui peut me convaincre de mettre un bulletin Macron dans l’urne ce dimanche, pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas suffisant, dans l’époque troublée où nous vivons, d’éviter momentanément le pire. Il faut réfléchir à long terme si on ne veut pas se retrouver dans cinq ans confrontés aux mêmes problèmes qui, s’ils ne sont pas réglés, reviendront encore et encore.

  Je n’avais déjà pas voté Macron au deuxième tour de l’élection de 2017. Pour deux raisons. La première peut être considérée comme irrationnelle, elle reposait sur l’intuition, vague mais persistante, que Macron n’était pas le gentil démocrate qu’il avait l’air d’être et que derrière la figure du gendre idéal se cachait en réalité un personnage autoritaire ayant une conception verticale du pouvoir. La deuxième, parfaitement rationnelle quant à elle, reposait sur l’idée que la politique néolibérale qu’il entendait mettre en œuvre allait mécaniquement faire augmenter le taux de mécontentement dans ce pays et par là accroître l’assise électorale du Rassemblement national. Malheureusement, car j’aurais préféré que mes prévisions fussent fausses, je suis obligé de constater que sur ces deux points je ne m’étais pas vraiment trompé. Et j’avoue avoir eu beaucoup de mal à supporter, durant la campagne de second tour de 2017, le discours infantilisant d’une bonne partie des médias à l’égard de ceux qui avaient fait le même choix que moi.

  Confrontés à un choix qui est le même que celui que nous avons dû faire il y a cinq ans, il nous faut donc nous livrer à un peu de prospective. Imaginons que ceux qui représentent les forces progressistes, mettons les électeurs de gauche, ceux qui ont voté Mélenchon et quelques autres, votent tous pour Macron pour assurer sa réélection, que se passerait-il ? Il serait bien sûr réélu, dans la foulée obtiendrait une majorité à l’assemblée, et il continuerait, comme il l’a déjà annoncé, à mener une politique néolibérale de casse du service public, de destruction du code du travail, de stigmatisation des chômeurs et des précaires. Le taux de pauvreté continuerait à augmenter tandis que les milliardaires continueraient d’accroître leurs fortunes. Comment imaginer dans ces conditions que le problème de la montée de l’extrême-droite auquel nous croyions avoir momentanément échappé en votant Macron puisse se résorber ? Il ne fera au contraire que croître.

  Pour savoir de quoi le paysage électoral de demain sera fait, il faut observer le paysage actuel : on a constaté lors du premier tour que l’électorat se divisait en trois blocs sensiblement égaux. D’une part un bloc de gauche progressiste et réformiste représenté par les votes LFI, EELV, PCF, d’autre part un bloc de droite néolibérale représenté par les votes EM et LR, et enfin un bloc d’extrême-droite représenté par les votes RN, Reconquête et Debout la France. La question qui nous intéresse est évidemment de savoir comment et dans quel sens peut évoluer ce rapport de force. On peut raisonnablement penser que le bloc néolibéral sortirait affaibli d’un deuxième quinquennat Macron. D’abord pour des raisons purement mécaniques de pyramide des âges : l’électorat d’Emmanuel Macron se recrute essentiellement chez les plus de soixante-cinq ans. Ces électeurs seront donc dans cinq ans moins nombreux.

  Si on regarde bien les chiffres, ce bloc sort en réalité considérablement affaibli du premier quinquennat de Macron : en 2017, les scores cumulés de Macron et Fillon représentaient au premier tour 44 % des suffrages exprimés ; en 2022, les scores de Macron et Pécresse ne représentent plus que 32 % soit une baisse de plus de dix points. Le bloc de gauche progressiste, lui se maintient à peu près, progressant légèrement de 27 % à 29 %. Le seul bloc qui connaisse une progression significative est celui constitué par l’extrême-droite, il s’établissait à 27 % en 2017, il est dorénavant à 32 %.

  Comme il n’est pas raisonnable de penser que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, on peut imaginer que dans cinq ans, nous aurons un recul du bloc néolibéral, une légère progression du bloc de gauche progressiste et une forte augmentation du bloc d’extrême-droite. La question est de savoir dans quelles proportions. Imaginons qu’au deuxième tour le bloc néolibéral soit éliminé. On se retrouverait donc avec un second tour entre la gauche et l’extrême-droite. On le sait le barrage républicain fonctionne à gauche, assez peu à droite. Peu de chance donc que le bloc néolibéral se mobilise en faveur du bloc progressiste et social, ce qui donnerait toutes les chances à l’extrême-droite de remporter l’élection. Et le rapport de force ne serait pas le même qu’aujourd’hui.

  Imaginons maintenant que Marine Le Pen soit élue en 2022. Les forces de résistance à l’extrême-droite sont encore vives dans le pays. On peut raisonnablement parier sur le fait que les électeurs s’opposant au RN se mobilisent pour les législatives. Et il suffit de regarder la carte électorale des résultats du premier tour pour constater que Marine Le Pen n’arrive en premier que dans une quarantaine de départements et encore parfois d’une courte tête devant Emmnuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon. Il serait donc pour elle particulièrement difficile, voire impossible d’obtenir une majorité à l’Assemblée nationale.

  Nous nous retrouverions confrontés comme cela a déjà été le cas dans la cinquième République à un gouvernement de cohabitation. Mieux, il se pourrait qu’aucun des groupes parlementaires n’obtienne la majorité absolue, ce qui forcerait la présidente de la République à former un gouvernement de coalition. Il y aurait donc pendant cinq ans une forme de statu quo qui n’engagerait pas les réformes économiques et écologiques annoncées par la France Insoumise, mais qui ne se livrerait pas non plus à la casse sociale promise par Emmanuel Macron. On serait donc dans la politique du moindre mal. Une telle situation permettrait de surcroît de clarifier les positions de chacun, les débats à l’assemblée et au sein du gouvernement permettant à l’ensemble des citoyens de se faire une opinion sur les différentes options proposées, ce qui, généralement, se révèle favorable à la gauche.

  Certes, me dira-t-on, mais pourquoi serait-il préférable que cette situation arrive maintenant plutôt que dans cinq ans ? Parce que, comme je le disais, dans cinq ans le rapport de force ne sera plus le même. Emmanuel Macron à l’orée de son quinquennat promettait d’être un rempart contre l’extrême-droite. Cinq ans ont passé et on a pu constater que l’actuel président ne s’est pas contenté d’être une passoire face au fascisme mais qu’il s’est révélé être une passerelle. Nous nous sommes habitués à l’intolérable, nous avons accepté l’inacceptable. Nous ne rappellerons pas les tentes de migrants lacérés, les mains arrachés, les yeux crevés, les morts, parce qu’il faut le souligner, le régime sous lequel nous vivons tue et a tué. Faut-il évoquer les discours de plus en plus droitiers qui trouvent notamment Marine Le Pen « un peu molle », la dérive autoritaire sans précédent qui fait de la France selon les observateurs internationaux « une démocratie défaillante » ?

  Et comment pourrait-il en être autrement ? Face aux contestations sociales des politiques qu’il met en oeuvre, le bloc néolibéral est entraîné dans une escalade sans fin vers toujours plus de répression et d’autoritarisme. À mesure que ses forces s’affaiblissent, il est obligé de s’adosser au bloc d’extrême-droite pour pouvoir maintenir son emprise sur la société. La police a été ainsi laissée en roue libre. L’extrême-droitisation des discours dans la sphère médiatique est ainsi devenue la norme au point que Jean-Luc Mélenchon, le seul homme politique d’envergure à ne jamais avoir cédé sur les principes républicains, a été taxé d’ambiguïté. Au point que la candidate d’un parti censément républicain reprenne à son compte l’expression de « grand remplacement ». Macron réélu, il n’y a aucune raison pour que cette fuite en avant s’interrompe. Les discours d’extrême-droite vont continuer à saturer l’espace médiatique et vont infuser encore plus qu’ils ne l’ont déjà fait dans l’ensemble de la société.

  Face à cela, quelle possibilité aurons-nous de répliquer ? Les syndicats ont été affaiblis, ils continueront à l’être. L’école pouvait jouer jusqu’ici le rôle de contre-pouvoir. Mais là encore, le travail de sape entamé avec Blanquer va se poursuivre et s’amplifier. On le voit déjà, les enseignants porteurs de valeurs de gauche sont menacés, ils le seront encore plus avec le pouvoir accru des chefs d’établissement et des directeurs d’école. L’école dans son ensemble va subir une caporalisation sans précédent où ceux qui prônent une éducation émancipatrice seront priés d’aller voir ailleurs et de dégager. Ce que nous annonce Emmanuel Macron a le mérite d’être assez clair : apprentissage dès la cinquième, augmentation des frais d’inscription à l’université. Le but évident est de transformer l’ensemble des classes populaires en employés corvéables à merci, surtout pas d’en faire des citoyens éclairés et émancipés.

  Comment imaginer dans ces conditions qu’une conscience de gauche puisse émerger dans les jeunes générations qui obtiendront le droit de vote dans les cinq ans à venir ? Si l’on ajoute à cela la récente nomination d’un catho traditionaliste à la tête du conseil supérieur des programmes et le fait que la plupart des éditeurs de manuels scolaires soient tombés sous la coupe de Bolloré, le tableau a de quoi saisir d’effroi l’électeur de gauche.

  On connaît la métaphore : plongée directement dans une casserole d’eau bouillante, une grenouille en saute immédiatement échappant ainsi à la mort. En revanche, plongée dans la même casserole d’eau tiède placée sur le feu, ses défenses s’affaiblissent progressivement et elle finit par mourir ébouillantée sans réagir. Emmanuel Macron nous amène inexorablement à nous habituer à l’inacceptable, il prépare ainsi bien plus sûrement la victoire idéologique de l’extrême-droite que pourrait ne le faire Marine Le Pen. Imagine-t-on la réaction des médias si Marine Le Pen avait fait en matière de répression ne serait-ce que la moitié de ce qu’Emmanuel Macron a accompli ? On imagine dorénavant l’argumentaire : « ce que nous faisons n’est pas pire que ce qu’Emmanuel Macron a fait ».

  Arrivé à ce point de mon raisonnement, il convient d’envisager les principaux arguments que l’on pourrait m’opposer pour m’inciter à voter Macron. J’entends les examiner un par un afin de bien prouver que j’y ai réfléchi.

1. L’élection de Marine Le Pen encouragerait le passage à l’acte de factions d’extrême-droite qui prônent la violence.

  Pas besoin d’être un observateur avisé pour se rendre compte que c’est, dans une large mesure, déjà le cas. On a pu assister à des appels au meurtre sur les réseaux sociaux sans que cela ne semble émouvoir grand monde. On assiste à des actions coups de poing contre des militants de gauche, les forces d’extrême-droite n’ont pas attendu l’élection de Marine Le Pen pour se manifester dans l’espace public. La question n’est pas tant de savoir si ces forces se manifesteraient que de déterminer quelle résistance la société serait en mesure de lui opposer. Mon analyse est qu’une élection de Marine Le Pen rendrait ces manifestations de force plus scandaleuse pour l’ensemble des médias et de l’opinion publique. Le rapport de force médiatique s’inverserait : l’extrême-droite redeviendrait l’ennemi puisqu’il s’agirait pour le bloc néolibéral de reconquérir le pouvoir, en s’alliant au besoin avec la gauche sociétale.

2. Marine Le Pen pourrait passer outre le pouvoir du parlement en utilisant le référendum pour imposer une modification de la constitution lui donnant davantage de pouvoirs.

  Comme nous l’avons dit, le rapport électoral n’est pas favorable aux idées d’extrême-droite, on peut raisonnablement tabler sur le fait qu’une majorité de deux tiers des électeurs s’opposerait dans les urnes à un tel projet. Et comme nous l’avons dit, il y a des risques non négligeables que le rapport de force ne soit pas le même dans cinq ans.

3. Une fois au pouvoir, l’extrême-droite ne le lâche pas.

  Sur quels exemples s’appuie-t-on pour étayer cette affirmation ? La Hongrie ? La Russie (si tant est que Poutine soit d’extrême-droite) ? Ce sont des régimes qui n’ont pas une culture démocratique bien ancrée et qui vivent dans la nostalgie d’une époque où leur place sur la scène internationale était liée à une forme de régime autoritaire. Les démocraties illibérales que sont en train de devenir la Turquie d’Erdogan et l’Inde de Modi ? Ces démocraties ont vécu pendant des années avec un parti dominant qui écrasait tous les autres et dont l’effondrement a permis l’émergence d’un pouvoir autoritaire marqué par l’intégrisme religieux. Si on veut comparer ce qui est comparable, il faudrait rapprocher la France d’autres pays semblables où l’extrême-droite a été amenée à exercer des responsabilités, soit l’Italie, l’Autriche ou encore les Etats-unis. On constatera que, dans ces trois exemples, l’alternance a eu lieu et que l’extrême-droite a été chassée par les urnes.

  Fort de ce raisonnement et les principales objections qu’on pouvait lui opposer ayant été écartées, il conviendrait en toute logique que je ne me contente pas de ne pas voter Macron mais, comme certains électeurs de gauche comptent le faire, que j’aille jusqu’à poser un bulletin Marine Le Pen dans l’urne. Je ne le ferai pas. Pour deux raisons. La première est viscérale : tout dans mon parcours et dans ma vision du monde m’oppose au projet porté par Marine Le Pen et je me refuse à lui apporter ma caution même dans une perspective purement tactique. La deuxième est que mon analyse repose sur une série de suppositions qui ne sont que des suppositions. Autrement dit je ne suis pas certain d’avoir raison. Et je pourrais difficilement me pardonner de m’être trompé.

  Je me cantonnerai donc à m’abstenir (ou à voter blanc, je n’ai pas encore décidé) en vertu du raisonnement qui me semble le plus rationnel dans la circonstance présente : si Marine Le Pen est élue cette fois-ci, c’est qu’elle le sera dans une proportion encore plus large en 2027. Plutôt que de jouer le castor, il convient donc de tout mettre en œuvre pour que cette élection soit la moins nocive possible.

  J’ajouterai pour finir que mon choix n’est pas définitivement arrêté. Ceux qui pensent que j’ai intérêt à voter Macron peuvent encore essayer de me convaincre. Mais il va falloir être plus convaincant que les partisans de cette option ne l’ont été jusqu’à présent. Je m’étonne du fait que ceux qui se présentent comme le camp de la raison essayent essentiellement de peser sur mes affects. Donc je vous le dis de façon à ce que ce soit clair : inutile de jouer la carte de la culpabilisation, je ne suis pas responsable de la montée de l’extrême-droite, inutile également de jouer sur la peur. J’aurai de toute façon peur quelle que soit l’issue du scrutin, mais c’est précisément parce que je ne me laisse pas dominer par la peur qui est souvent mauvaise conseillère que je ne voterai pas Macron ce dimanche. Maintenant si vous avez des arguments rationnels à faire entendre, je suis prêt à en tenir compte.


 

Un commentaire, parmi d’autres

  • Par Gil DELHOUME

Merci pour ces éclairages très bienvenus ; je partage votre argumentaire très solide . Personnellement je vais voter Macron parce-que mon fils et mes frères ont de bonnes têtes d'arabes . Si aujourd'hui la BAC les arrête , les tutoie et les rudoie sans vergogne quasi toutes les semaines , que sera leur quotidien sous un régime qui autorisera/encouragera une totale désinhibition ? Quel sera le sort de mes élèves irakiens et syriens séjournant en France depuis peu avec des statuts provisoires ?

 publié le 19 avril 2022

L’art délicat (et particulièrement insupportable) de choisir ses ennemis

Albin Wagener - Enseignant-chercheur en analyse de discours et communication sur https://blogs.mediapart.fr

L’Histoire est pleine de ces moments où les citoyennes et les citoyens, en légitime état d’exaspération, ont fini par faire de très mauvais choix pour de très bonnes raisons. Et dans l’ambiance politique délétère et inquiétante de ce mois d’avril 2022, si le pire n’est jamais certain, il reste néanmoins possible.

Que les choses soient claires : non, je ne vais pas m’évertuer à donner des leçons de morale ou des consignes de vote. Tout simplement parce que je pense que tout le monde est suffisamment grand pour faire des choix en pleine intelligence, et aussi parce que je pense comprendre les raisons des tentations qui se trouvent désormais devant nous. Oui, la gueule de bois est encore palpable, quelques jours après les résultats de cet abominable 10 avril. Oui, nous aurions aimé, pour beaucoup, un second tour différent, avec une affiche qui ne serait ni une redite de 2017, ni la résultante de la prophétie auto-réalisatrice des instituts de sondage.

La campagne a été dure et épuisante. Dans nos cœurs, les braises de la colère sont encore vives, et il faudra beaucoup de temps pour faire oublier les trahisons et les attaques incompréhensibles, et encore plus pour solder sereinement ce qui méritera d’être discuté. Mais il faudra le faire, pour ne pas finir comme la queue de comète d’un Parti socialiste qui aura, jusqu’au bout, préféré le déni et la bassesse à la lucidité d’une auto-analyse qui l’aurait honoré. Les forces de gauche en sont donc là, divisées mais présentes, face à l’affiche d’un second tour qu’on déteste profondément, pour des raisons objectives qu’il s’agira de regarder en face. Laissons le temps aux émotions, elles doivent s’exprimer. Mais faut-il pour autant que ces émotions nous encouragent à faire un choix irréversible, ce dimanche 24 avril 2022 ?

Ne nous leurrons pas : nous n’allons pas élire un président, mais choisir l’ennemi contre lequel nous allons nous battre pour les cinq prochaines années – sauf si un heureux sursaut de l’Histoire permet à l’Assemblée nationale de nous offrir l’une de ces inspirantes cohabitations dont elle a le secret. D’aucuns diront que cela a sans doute statistiquement peu de chances d’arriver si l’on regarde l’Histoire récente, mais ceci ne doit pas pour autant nous empêcher de lutter pour tout faire pour le matérialiser. Après tout, l’Histoire, c’est aussi écrire de nouvelles pages.

Choisir son ennemi constitue un art délicat. Le choix que nous avons en face de nous peut paraître cornélien : la perversion méprisante du néolibéralisme d’un côté, et la monstrueuse tentation du fascisme de l’autre. Et en cette période pré-fasciste, on sait à quel point il ne faut pas grand-chose pour que les mauvais choix se concrétisent et se matérialisent rapidement. D’un côté, nous pourrions donc reconduire un Président contre lequel nous avons appris à nous battre, qui a tout fait pour banaliser l’extrême-droite et installer la casse sociale et climatique comme mantra politique. Oui, si nous choisissons Emmanuel Macron, tout cela continuera, c’est indubitable. De l’autre côté, nous pourrions tenter le saut vers l’inconnu, se dire qu’après tout, on a jamais essayé, et que « foutu pour foutu », on va « faire péter » le système en envoyant un « message » en votant Marine Le Pen.

Sauf qu’il n’est pas si inconnu que ça, ce saut. Et sans aller effleurer les points Godwin trop évidents dont regorge le XXè siècle, il suffit de regarder les évolutions récentes au sein de plusieurs démocraties, pour se rendre compte de ce que voter pour un parti d’extrême-droite signifie, concrètement. Donald Trump aux Etats-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Viktor Orban en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie, les frères Kaczynski en Pologne : les exemples sont nombreux et nous enseignent ce que nous sommes en droit de savoir avant de choisir. Avec, pour tous ces dirigeants, une constante qui n’aura échappé à personne : la tentation de modifier la loi et la constitution pour se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, le musèlement rapide de toute opposition, la persécution officielle des minorités et des communautés, et l’excitation de groupuscules qui finissent par agir comme des milices violentes, légitimées par un pouvoir qui les adoube tacitement.

Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? Le programme du Rassemblement National, si sa lecture vous en dit, fait froid dans le dos. Et si Marine Le Pen semble s’être refait une virginité en tant qu’éleveuse de chats, surfant avec paresse et facilité sur une banalisation de ses idées servie, au hasard, aussi bien par CNews, Cyril Hanouna ou Karine Lemarchand, il n’en reste pas moins que ses lieutenants n’ont rien de divertissants personnages ; certains d’entre eux pourraient même faire passer Eric Zemmour pour un provocateur gentillet. D’abord, il convient de tordre le cou à ce qui n’est qu’une hypothèse fragile : le fait que Marine Le Pen, une fois au pouvoir, n’aurait de toute façon aucune majorité pour pouvoir gouverner. D’abord, cela n’est pas écrit, et ce jeu est particulièrement dangereux ; le jeu des institutions ne garantit ni risque de réécriture constitutionnelle par référendum (les chefs d’Etat que j’ai cités ont tous tenté d’en passer par là, d’une façon ou d’une autre), et l’Histoire récente de la Vè République montre à quel point les législatives offrent bien souvent une majorité confortable à la personne à qui l’on offre le mandat présidentiel.

Plus concrètement, cela signifie que les plus fragiles seront les premières victimes d’une politique économique qui, par ailleurs, est à la fois particulièrement erratique et totalement incertaine. Je ne parle même pas de la banalisation du racisme, de l’islamophobie, de l’antisémitisme, de l’homophobie, de la transphobie, de l’oubli complet des personnes en situation de handicap, du recul très net des droits des femmes et de l’appauvrissement des plus précaires. Je ne parle pas non plus de l’arrivée au pouvoir d’une présidente qui devra bien plus au Kremlin qu’au mandat que les françaises et les français lui auront confié. Je ne parle pas non plus, enfin, des groupuscules d’extrême-droite qui se sentiront parfaitement légitimés pour passer à l’action – et qui feront passer les récentes agressions lyonnaises pour de gentils petits tours de chauffe.

Nous savons comment nous battre contre les infectes contorsions du néolibéralisme. Mais une chose est claire : nous savons que lorsque l’extrême-droite arrive au pouvoir, elle ne laisse aucun espace à celles et ceux qui luttent contre elle, parce qu’elle déteste la démocratie. Dans son ADN, c’est l’autoritarisme qui domine. Nous pourrons dire adieu à la presse libre, et bonjour à des verbalisations ou des emprisonnements de celles et ceux qui seront considérés comme des opposants : qu’il s’agisse des mouvements pour le climat ou de simples associations de quartiers, toutes celles et tous ceux qui auront pour ambition de faire vivre la vie démocratique en seront empêchés. Ce n’est pas une menace : c’est une réalité qui s’écrira ici, comme elle s'est déjà écrite ailleurs, parfois de manière irréversible.

Bien évidemment, alors que l’espace médiatique a très largement participé à la banalisation des idées d’extrême-droite et que les instituts de sondage sont devenus des acteurs à part entière de la vie démocratique et du processus électoral, on a l’impression que tout cela peut paraître exagéré. Est-ce si grave de voter pour quelqu’un qui, à la télé, a l’air plutôt sympa et que l’on traite avec déférence ? Est-ce si grave de voter pour quelqu’un devant qui les médias se couchent pour lui offrir le journaliste qu’elle désire pour une interview ? Est-ce si grave de voter pour quelqu’un dont on voit circuler les idées sur des émissions de divertissement que tout le monde regarde ? Oui. Ce n’est pas parce que l’espace médiatique est coupable de lâcheté et de complicité idéologique, ou que les instituts de sondage font mine d’observer la vie politique en produisant des enquêtes d’opinion toutes les 6 heures que la réalité n’en est pas moins celle-là : le fascisme existe, il est présent dans ce pays, il tue, il a déjà tué, et il tuera encore plus si nous lui donnons les clés du pouvoir.

Ce dimanche 24 avril, je n’irai pas élire un Président. J’irai choisir l’ennemi que je combattrai pour les 5 prochaines années, afin de structurer des luttes qui nous rendront plus solides pour les échéances électorales à venir. Je n’oublie rien. Je suis triste, amer et en colère, bien sûr. Je comprends que l’on soit tenté par un autre vote que celui d’Emmanuel Macron, si difficile à glisser dans l’urne, pour tant de raisons plus que légitimes. Je ne le ferai ni avec bonheur, ni avec sentiment du devoir accompli, et je m’en voudrai chaque jour qui passera. Mais jamais je ne pourrai supporter d’avoir contribué indirectement à l’installation d’un régime fasciste, qui ciblera mes frères, mes amies, les luttes en lesquelles je crois, les mouvements dans lesquels je m’engage. Et qui donnera une toute autre ampleur aux violences policières, au racisme systémique, aux discriminations abjectes et à la toxicité médiatique.

Nous avions tout pour faire changer notre société et imaginer un avenir meilleur. C’est décevant, c’est  une occasion manquée, ça fait mal, c’est démoralisant, et nous enrageons toutes et tous – à raison, même si la projection des élections législatives doit nous permettre de conserver une véritable dynamique, pleine d'espoir. Oui, des gens vont souffrir sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, et nous devrons nous organiser pour lutter, rester solidaires, et aider celles et ceux qui en auront besoin. Cela ne sera pas facile, souvent décourageant, et toujours dégueulasse. Mais avec tout ce que ce prochain quinquennat m’inspire, je peux vous assurer d’une chose : ce qui nous attend, si nous choisissons le programme nationaliste et populiste de Marine Le Pen, n’aura vraiment rien à voir. Dans un cas, nous devront nous battre beaucoup pour limiter les dégâts et obtenir de maigres avancées : ce ne sera pas le paradis. Dans l’autre cas, ce sera l’enfer.


 

Et un commentaire parmi bien d’autres :

  • Par PoussiereDeGrizzly

Mais avec le choix de l'ennemi Macron, que vont apporter 5 années encore plus dures de droite néolibérale ? Ces 5 années risquent de muscler l'extrême droite et ce sera un raz de marée de fascisme à la prochaine présidentielle, un autoritarisme dévergondé et ravageur ! On peut se demander s'il ne vaut mieux pas affronter immédiatement un ennemi fachiste pas encore assez mûr... Depuis 2002 il paraît que la gauche recule pour mieux sauter ... Toujours avec le même résultat, l'affaiblissement constant. Donc je ne vois pas de solution miracle pour le vote du second tour, la seule carte positive étant d'obtenir un maximum de députés insoumis, ou proches, aux législatives. Je voterai blanc mais participerai encore plus aux luttes.

 

publié le 18 avril 2022

LFI: 66% des soutiens de Mélenchon
ne voteront pas Macron

Par Astrid de Villaines sur https://www.huffingtonpost.fr/

LFI a lancé une grande consultation sur sa base de 215 292 soutiens apportés à Jean-Luc Mélenchon. Ils préfèrent le bulletin blanc, nul ou l'abstention.

POLITIQUE - Les urnes insoumises ont parlé. Comme en 2017, Jean-Luc Mélenchon a consulté sa base (environ 300.000 personnes) pour lui demander ce qu’elle comptait faire au second tour de la présidentielle 2022.

L’Insoumis en chef n’a pas proposé l’option “Marine Le Pen” qu’il combat et proposait à ses troupes trois options: vote blanc ou nul, abstention ou vote pour Emmanuel Macron. Les résultats sont sans appel: ce n’est pas le président de la République qui arrive en tête de cette consultation.

Selon les résultats transmis par le mouvement ce 17 avril, sur 215.292 participants au vote, 37,65% d’entre eux ont choisi le vote blanc ou nul et 28,96% disent qu’ils s’abstiendront, soit un total de 66,61% qui ne votera pas pour Emmanuel Macron. 

Arrivé en deuxième position, le bulletin de vote pour le président sortant n’obtient que 33,40% des sondés, soit un tiers des personnes ayant répondu. “Le résultat de cette consultation n’est pas une consigne donnée à qui que ce soit (...) Chacun conclura et votera en conscience, comme il l’entend”, précise le communiqué de La France insoumise qui publie ces résultats.

En 2017, une consultation similaire avait amené environ 240 000 Insoumis à choisir à 36,12% pour le vote blanc ou nul, à 34,83% pour Emmanuel Macron, et à 29,05% pour l’abstention.

publié le 17 avril 2022

Manif contre l’extrême droite à Paris :
« Mieux vaut un vote qui pue
qu’un vote qui tue »

.James Gregoire et David Perrotin sur www.mediapart.fr

Des milliers de personnes ont défilé dans toute la France ce samedi pour « dire non à l’extrême droite ». Au sein de la gauche, comme dans le cortège parisien, deux tendances cohabitent : ceux qui iront faire barrage et les abstentionnistes

Ce samedi à Paris et en plein soleil, la foule était déterminée à dire « non à l’extrême droite » tout en dénonçant la politique d’Emmanuel Macron. Près de 22 000 personnes (dont 9 200 à Paris selon la préfecture et 40 000 selon les organisateurs) ont en effet répondu présent  à l’appel unitaire à rassemblements - partout en France et dans la capitale - lancé par une centaine d’organisations de la société civile. 

« En rejetant Marine Le Pen, il s'agit d'empêcher l'avènement d'un projet de société destructeur de l’État de droit, de la république démocratique sociale et solidaire que nous défendons chaque jour », précisait le communiqué publié la veille par les organisateurs, à l’instar de la LDH, SOS Racisme, la CGT, le Syndicat de la magistrature ou encore le Syndicat national des journalistes. 

Si dans toutes les têtes s’imposaient les images des mobilisations massives de 2002 lorsque Jean-Marie Le Pen avait accédé au premier tour, tous se sont rendus à l’évidence : l’antifascisme mobilise beaucoup moins. « On voit que les idées d’extrême droite ont bien fait leur chemin depuis », regrette Cécile, 67 ans, qui est partagée entre colère et amertume face à une mobilisation « si faible »

Ce 1er mai 2002, environ 1,3 million de personnes, dont 400 000 à Paris, avaient battu le pavé dans toute la France pour « faire barrage par leur vote à Jean-Marie Le Pen ». Une mobilisation qui restera comme une des plus importantes avec celles organisées après l’attentat contre Charlie Hebdo

« Menu sur place ou à en pleurer »

Les temps ont cette fois-ci bien changé. Si Marine Le Pen n’a jamais été aussi proche d’accéder au second tour, l’inquiétude des personnalités politiques et syndicales s’est faite bien discrète. À l’exception de quelques têtes, (Olivier Besancenot, Audrey Pulvar, Danielle Simonnet, Jérôme Rodriguez…), la manifestation comptait surtout des militants ou des membres d'associations antiracistes. Depuis dimanche, la gauche n’a cette fois-ci pas su ou voulu déployer son énergie pour motiver les foules. 

Les slogans déployés tout au long du parcours entre Nation et République, illustrent quant à eux le dilemme vécu aujourd’hui par une large partie de la gauche. Ceux pour qui « dire non à l’extrême droite » implique de voter « une fois encore » pour Emmanuel Macron et qui l’affichent de différentes manières sur leurs pancartes :  « Mieux vaut un vote qui pue qu’un vote qui tue », « Ni Macron, ni Le Pen, mais surtout pas Le Pen », ou « Menu sur place ou à en pleurer ». Et les autres qui revendiquent leur future abstention.

Au milieu de nombreux chants revendicatifs, une voix grave et rocailleuse résonne. Les sourcils froncés, épais, mis en valeur par le kaki de sa veste, Sylvain veut montrer son opposition pure et simple à Marine Le Pen : « Je viens d’une famille de travailleurs. On est des purs prolos. Voter Macron, ce n’est pas accepter le capitalisme, c’est refuser le fascisme. »
Indépendamment de son origine sociale, Sylvain votera Emmanuel Macron dans une semaine, tout comme il avait voté Chirac en 2002. Il estime que le barrage républicain est plus important que tout : « En 2017, je n’ai pas voté parce que c’était sûr que Macron allait gagner, mais là, quand tu vois le score que font Le Pen et Zemmour, je suis inquiet », confie-t-il. 

Une crainte partagée par Anzoumane Sissoko, membre de la Marche des solidarités, qui a organisé la manifestation : « Le mot d’ordre est clair : aucune voix pour Le Pen ! » Mais avec cette marche, il souhaite aussi dénoncer « cinq ans de politique répressive d’Emmanuel Macron » et cite comme exemple la loi « séparatisme », les « détentions arbitraires de personnes exilées », et l’absence « d’avancée sociale en cinq ans ». 

Au milieu des drapeaux qui s’agitent et de la foule qui chante, Alexis, 27 ans, avance tranquillement. Cet agent d’accueil a profité du week-end ensoleillé pour montrer son opposition au choix qui lui est « imposé » : « Je refuse de voir une raciste à la tête d’un pays comme la France », lance-t-il, tout en continuant de taper de mains pour soutenir les « siamo tutti antifascisti » de la foule. Lui qui a voté Yannick Jadot au premier tour et comptait s’abstenir avant de se raviser, tente alors une comparaison : « Macron ce n’est pas le mieux, loin de là, mais entre la gastro et le Covid, j’ai choisi. » 

Dans le parcours, un cortège de la fédération parisienne du Parti socialiste ne passe pas inaperçu et reçoit quelques insultes. « C’était une évidence d’être ici aujourd’hui », insiste Alexandre, 50 ans et militant socialiste qui justifie malgré tout son vote pour Anne Hidalgo : « La question qu’on devrait me poser, c’est pourquoi je ne peux pas voter pour Mélenchon », poursuit-il. Il montre son T-shirt avec une inscription pro-Ukraine pour dénoncer les positions « pro-Poutine de Mélenchon ». 

Des militants socialistes, communistes et de la LFI défilent

Plus loin dans le cortège, des militants du Parti communiste distribuent des tracts montrant Fabien Roussel appeler « au rassemblement ». Julien, 46 ans, a justement voté pour le candidat communiste et dit aujourd’hui « s’en mordre les doigts ». Avec sa pancarte « Ne cédez pas au R-haine » et son fils de 16 ans à ses côtés, il martèle l’importance de battre l’extrême droite dimanche 24 avril. « C’est trop dangereux de confier le pouvoir à l’extrême droite. Cinq ans de Macron seront difficiles, mais il faudra se battre pour défendre encore et encore nos droits », explique-t-il. Plus loin, Yann 35 ans, déambule avec la tête de Jean-Luc Mélenchon collée à son costard trois-pièces. Militant de La France insoumise, il défend le vote barrage : « On a le choix avec deux extrêmes droites au second tour, je voterai pour la moins pire des deux ». 

Il aborde ensuite les sondages montrant que 30 % des électeurs de Mélenchon au premier tour voteraient Marine Le Pen au second, et veut relativiser. « Je n’y vois pas quelque chose de négatif. Cela signifie qu’on a réussi à faire en sorte que des gens qui auraient voté Le Pen au premier tour, ont finalement voté Mélenchon. Qu’on les perde face à Macron au second tour, c’était inéluctable », juge-t-il, estimant que c’est « déjà un petit pas contre l’extrême droite ». 

Lucile, 39 ans, tient une pancarte avec cette interrogation : « Abstention = collaboration ? ». « Je veux faire réfléchir ceux qui comptent s’abstenir. Pour moi, ceux qui n’iront pas voter Macron, ne veulent pas voir que c’est un privilège. Le privilège de ceux qui ne sont pas directement concernés par la politique de Le Pen », explique-t-elle avant de dénoncer l’autre effet, selon elle, d’une abstention massive. « On croit que la France est massivement à droite, mais si les abstentionnistes votaient, on verrait que c’est une illusion ».   

Le rejet du « vote barrage »

Comme à Marseille, Lyon, Poitiers ou Grenoble, les manifestants parisiens scandaient leur peur et leur colère de voir Marine Le Pen au pouvoir. De nombreux jeunes pourtant défilaient aussi pour rejeter cette fois-ci « tout barrage ». « Je suis abstentionniste, mais je suis présente aujourd’hui pour montrer qu’il y a une différence entre la politique et l’électoralisme », témoigne Laure, 35 ans.

« On a craché à la figure de tous les gens qui ne votent pas, mais les gens devraient ouvrir les yeux. La jeunesse de ce pays est ultra-politisée. Il va falloir comprendre qu’elle rejette désormais ce système et qu’un véritable changement passera par la rue », estime la jeune femme qui regrette « cette France de plus en plus à droite ». Le second tour se résume selon elle en un seul choix : « le fascisme ou l’autoroute vers le fascisme ». Face à elle, des pancartes affichent cette tendance plus radicale : « Nos pavés ne rentrent pas dans vos urnes », ou « À bas l’État, les flics et les fachos ».

Lucas, 24 ans, qui manifeste pour la première fois de sa vie, n’ira pas voter non plus pour le second tour. La pancarte qu’il tient sert de justification. Il exhibe le visage de Macron affublé d’un gilet jaune, un œil blessé par un LBD. « Je ne peux pas voter pour Macron, lui qui est responsable de toutes les violences policières qu’on a pu voir pendant le quinquennat. » 

Si cette élection est pour beaucoup « un remake » de 2002 ou de 2017, la colère a pris le pas sur les certitudes de faire cette fois-ci barrage à Marine Le Pen. Ceux qui iront glisser un bulletin Macron, ne veulent même pas blâmer ceux qui resteront chez eux. « J’irai voter contre Le Pen tout en comprenant ceux qui n’y arrivent pas », explique Clémence 37 ans. Et de lâcher : « Faut bien que certains s’y collent ».

publié le16 avril 2022

Montpellier : le lieu associatif «  Le Barricade » attaqué par des militants fascistes

Ricardo Parreira sur : https://www.lamule.media/

Ce jeudi soir, 14 avril 2022, vers 21 : 30, entre dix et quinze militants d’extrême droite ont attaqué, pour la deuxième fois depuis l’ouverture du nouveau local (samedi 11 décembre 2021), l’association Le Barricade. Dans une action très rapide et de grande violence, les militants fascistes ont jeté un fumigène bleu à l’intérieur de l’espace, puis des bouteilles de vodka/Manzana vides et des pierres vers les personnes qui se tenaient tranquillement à l’intérieur. Également, la baie vitrée de l’entrée fut brisée.

Sous le choc, les personnes présentes ont tenté de se défendre ; « l’utra gauche, vas-y viens ! » Ont crié les fafs, qui ont rapidement commencé à fuir vers l’avenue de Maurin.

Évidement, le lieu associatif Le Barricade, qui rassemble des personnes d’horizons différents, luttant pacifiquement pour partager des idées sociales de gauche, dérange les fascistes à Montpellier. Ces fafs, violents et plein de rage, sans crainte de représailles, mettent consciemment en danger l’intégrité physique des paisibles usagers qui profitent de cet espace alternatif. 

Pour un des membres de l’association, ce genre d’attaque peut avoir pour objectifs de susciter la peur et d’éloigner les nouveaux membres, car l’association devient de plus en plus populaire à Montpellier.

publié le 15 avril 2022

Le projet présidentiel de Marine Le Pen foule aux pieds les droits fondamentaux

Lucie Delaporte sur www.mediapart.fr

Derrière sa fade campagne, la candidate d’extrême droite défend un programme brutal, profondément xénophobe et autoritaire, qui mettrait la France au ban des démocraties européennes.

Sourire, en toute circonstance, et mesurer chacun de ses mots en public. Dans cette campagne qu’elle a voulue « de proximité », et centrée sur le pouvoir d’achat, Marine Le Pen a joué la contre-programmation. Attendue sur les thématiques habituelles de l’extrême droite – immigration, insécurité, islam –, la candidate du Rassemblement national (RN), assurée pour sa troisième candidature d’être déjà parfaitement identifiée sur ces sujets, les a stratégiquement remisées à l’arrière-plan.

Écumant les marchés en faisant des selfies, celle qui s’est déclarée « lassée du bruit et de la fureur » a voulu se montrer proche des Français confrontés aux difficultés du quotidien. Face à la candidature d’Éric Zemmour qui multipliait les sorties racistes et xénophobes, Marine Le Pen a offert cette image « assagie », apparaissant miraculeusement « recentrée », en comparaison de l’ancien journaliste du Figaro.

Une prouesse au regard de l’incroyable brutalité de son projet, pourtant. Un projet qui, sur bien des aspects, ferait basculer le pays dans un régime autoritaire à la hongroise avec des conséquences humaines, sociales pour des millions de résidents étrangers difficile à imaginer. 

Si la candidate du RN ne cesse de revendiquer son attachement aux « valeurs de la République » et au droit, rappelant à l’envi qu’elle est une ancienne avocate, son programme piétine en réalité tous les droits fondamentaux.

Pour habiller de légalité la « priorité nationale », soit la priorité d’accès à l’emploi, au logement ou aux aides sociales aux Français, Marine Le Pen s’est adjoint les services de l’ancien magistrat Jean-Paul Garraud. Afin d’écarter les critiques en « inconstitutionnalité » qui entourent depuis des années cette mesure phare du programme de l’extrême droite, l’ancien député Les Républicains (LR), rallié au RN, a déjà rédigé un projet de loi. « Nous sommes prêts à gouverner, nos mesures sont applicables », ne cesse d’ailleurs de répéter la candidate qui sait combien lui a coûté en 2017 son image d’amateurisme.

Marine Le Pen a décidé de passer par « un projet de loi sur l’immigration » soumis à référendum qui entérinerait la fameuse « priorité nationale ». Dans l’exposé des motifs, elle affirme qu’« organiser un référendum sur les questions essentielles de la maîtrise de l’immigration, de la protection de la nationalité et de l’identité françaises et de la primauté du droit national permettra de rétablir, par “la voie la plus démocratique qui soit”, pour reprendre l’expression du général de Gaulle, et donc de manière incontestable, la volonté souveraine du peuple français ».

Comme la « priorité nationale » est aujourd’hui anticonstitutionnelle, car contraire au principe constitutionnel d’égalité, la candidate RN veut faire sauter tous les verrous du droit susceptibles d’entraver sa politique xénophobe. Ne pouvant s’appuyer sur l’article 89 pour modifier la Constitution – lequel nécessite que le projet soit discuté à l’Assemblée nationale et au Sénat, avant d’être adopté en termes identiques par les deux chambres –, elle veut donc recourir à l’article 11, soit le recours au référendum, en arguant que de Gaulle l’a bien utilisé en 1962 dans ce cas de figure.

À l’époque, de Gaulle s’était assis sur les avis du Conseil constitutionnel, et depuis la jurisprudence est claire : l’article 11 ne peut servir à modifier le texte fondamental. Si elle décidait de passer malgré tout en force, le Conseil constitutionnel n’aurait plus son mot à dire car, détaille son programme, « le Conseil constitutionnel ne peut examiner une loi adoptée par référendum ». Interrogée sur France Inter sur les graves réserves émises par le constitutionnaliste Dominique Rousseau, Marine Le Pen l’a traité de « constitutionnaliste d’extrême gauche » et a raillé son « niveau d’incompétence », ce qui donne une idée assez claire de la manière dont, une fois au pouvoir, elle traiterait les contre-pouvoirs.

Son projet de « priorité nationale », rappellent tous les juristes consultés par Mediapart, contrevient pourtant à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui interdit d’opérer une distinction entre les Français et les étrangers dans l’accès aux droits fondamentaux. Le terrain est préparé puisque, dans sa famille politique, tout un travail de sape a été fait sur le « droitdelhommisme », accusé d’entraver la souveraineté populaire et dénoncé dès 1997 par Jean-Marie Le Pen.

L’idée de créer un « bouclier constitutionnel » établissant que la France ne serait plus soumise au droit international, et notamment européen s’il entre en contradiction avec la nouvelle Constitution, n’a, selon les juristes consultés par Mediapart, que peu de sens du point de vue du droit.

En droit, tout est possible et la France rejoindrait le club très fermé de la dictature des colonels et de la Russie.

« Le droit international des droits humains postule sa propre primauté à l’égard de toutes les normes juridiques internes », rappelle le juriste Yannick Lecuyer, maître de conférences à l’université d’Angers (Maine-et-Loire). L’argument avancé de la souveraineté ne tient pas, souligne-t-il, car « ces textes ont été ratifiés par la France. On est dans tout sauf de la négation de souveraineté ». Il rappelle aussi que la France peut évidemment choisir de tourner le dos à la Convention européenne des droits de l’homme : « En droit, tout est possible et la France rejoindrait le club très fermé de la dictature des colonels et de la Russie. »

Si les États européens ont ratifié ces traités, c’est précisément pour servir de garde-fou à une « dictature des majorités », c’est-à-dire empêcher qu’un dirigeant élu sur un programme qui contreviendrait à la dignité humaine ait les mains totalement libres. « On peut décider de ne pas suivre une décision de la Cour européenne des droits de l’homme, il ne se passera rien, mais on se met au ban des démocraties qui ont décidé que le respect des droits humains était garant de la paix », renchérit Stéphanie Hennette-Vauchez, professeure de droit public à l’université de Paris-Nanterre.

Appliquer aux ressortissants de l’Union européenne la « priorité nationale » contrevient également au droit européen. Refuser l’accès à l’emploi ou au logement social est contraire notamment à la charte des droits fondamentaux de l’UE. Ce serait une sorte de « Frexit » de fait, qui ne serait pas sans conséquence pour la France.

« La priorité nationale » aurait des conséquences dévastatrices pour des millions de personnes

Tout cela empêcherait-il Marine Le Pen d’appliquer son programme ? Sans doute que non. On sait qu’un habillage légaliste a permis à certains États européens de glisser vers des régimes de plus en plus autoritaires, à l’instar de la Hongrie de Viktor Orbán, qui constitue un modèle revendiqué pour Marine Le Pen.

Au-delà des considérations juridiques, « la priorité nationale » aurait des conséquences dévastatrices pour des millions de personnes. Priver potentiellement près de 5 millions de résidents étrangers, parmi lesquels 38 % d’Européens, de l’accès au travail, au logement social, au RSA, aux allocations familiales ou aux soins médicaux (hors situation d’urgence) provoquerait un chaos social difficile à imaginer.

« Penser que les étrangers quitteront le territoire parce qu’ils n’ont plus ces prestations, c’est le fantasme de l’extrême droite qui croit que ces étrangers sont venus pour les prestations sociales. Cela n’a rien à voir, on le sait, avec la réalité des migrations. Ceux qui sont là depuis longtemps ne repartiront pas mais certains seront plongés dans la misère », prévient Antoine Math, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales et expert pour le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés).

Le programme de la candidate du RN tend à rendre la vie des étrangers en situation régulière le plus difficile possible : suppression du regroupement familial, suppression du droit du sol et naturalisation « au mérite ». Un étranger qui n’aurait pas trouvé de travail au bout d’un an n’aurait plus droit au séjour en France, et l’aide médicale d’État serait aussi supprimée.

Pour les clandestins, le séjour illégal devenant un délit, les fonctionnaires auraient l’obligation de les dénoncer en vertu de l’article 40. En contradiction là encore avec le droit international et européen, l’asile dans la France de Marine Le Pen serait rendu pratiquement impossible.

Au-delà de cette xénophobie institutionnalisée, le programme de Marine Le Pen sur la sécurité pose aussi tous les jalons d’un exercice autoritaire du pouvoir. Dans un État qui se serait affranchi du carcan de la Déclaration universelle des droits de l’homme, comment interpréter la proposition d’instaurer une légitime défense pour les forces de l’ordre ?

La partie du projet consacrée à la lutte contre le terrorisme est l’une des plus inquiétantes de son programme en ce qu’il soumet la pratique de la religion musulmane à l’arbitraire le plus complet.

Le texte s’appuie sur le projet de loi de Marine Le Pen « visant à combattre les idéologies islamistes » et rédigé comme une contre-proposition à la loi sur le « séparatisme ». Peinant à définir précisément « l’idéologie islamiste » dans son premier article, il décline ensuite tous les moyens pour empêcher la diffusion de cette « idéologie » dans la société.

« Interdire une idéologie, on ne voit pas très bien la frontière avec le délit d’opinion. Si les mots ont un sens, une idéologie, c’est un système de pensée », prévient la juriste Stéphanie Hennette-Vauchez, pour qui ce texte « est en rupture avec la Déclaration des droits de l’homme qui a fait entrer le droit français dans la modernité ».

La pratique de l’islam soumise au pouvoir discrétionnaire de l’administration

L’autrice de La Démocratie en état d’urgence (Seuil, 2022) pointe à ce sujet « la puissance rhétorique et politique du danger, de l’urgence, de l’exception qui s’est installée dans la manière de gouverner ». Et qui permet, au nom de la lutte contre le terrorisme, de revenir sur des droits fondamentaux comme la liberté de conscience ou la liberté de culte.

Alors que « l’idéologie islamiste » n’est pas clairement définie, le projet de Marine Le Pen prévoit un contrôle de la diffusion des livres jeunesse, des œuvres cinématographiques susceptibles de la propager. Pour ceux qui douteraient du caractère « extensif » de l’application d’une telle loi, c’est elle qui permettrait à Marine Le Pen d’interdire le voile dans l’espace public – d’ailleurs toutes les « tenues islamistes », sans plus de précisions, seraient interdites.

Son projet autorise aussi le licenciement de tout salarié ayant « diffusé » cette idéologie et permet qu’un fonctionnaire refuse un logement ou une prestation sociale à cet « islamiste » présumé. Autant dire une pratique de l’islam sous surveillance constante et soumise à un effrayant pouvoir discrétionnaire.

Difficile face à ce tableau de souscrire à l’idée d’une Marine Le Pen assagie, amie des chats et du karaoké.

publié le 14 avril 2022

Présidentielle. Ils veulent "avoir le choix de leur avenir" : la colère des étudiants qui occupent la Sorbonne

Franck Cartelet sur www.humanite.fr

Depuis mercredi13 avril 2022, des étudiants occupent l’université de la Sorbonne à Paris. Ils protestent contre les choix de société prônés par Emmanuel Macron et Marine Le Pen, à une semaine du second tour de l’élection présidentielle. Et espèrent que leur mobilisation va s'étendre.

Certains ont passé la nuit là, investissent les amphithéâtres, manifestent devant le bâtiment. Plus d'une centaine d'étudiants de la Sorbonne et d’autres établissements du supérieur ont protesté ce jeudi 14 avril contre le « non-choix » qui s’offre à eux pour le second tour de l’élection présidentielle. Nombre d’entre eux ont l’impression d’être « laissés sur le carreau », « pas entendus », alors que les 18-24 ans ont voté à 31% pour Jean-Luc Mélenchon et que 40% des moins de 34 ne sont pas allés voter dimanche 10 avril. 

« Nous, les jeunes, avons majoritairement voté à gauche, on veut avoir le choix de notre avenir » explique Lola, étudiante à Sciences Po Strasbourg. Elle refuse, comme beaucoup de ses camarades, de choisir entre « un gouvernement qui a sabré la jeunesse pendant 5 ans » et qui n’a pas embrassé les urgences climatiques et sociales comme priorités, et de l’autre côté « un pouvoir fasciste ».  

S'abstenir ou non 

« Aujourd’hui, soit on s’abstient, pour renvoyer un message fort… Ou alors on vote Macron, parce que ça sera toujours le moins pire », concède l’étudiante, qui réfléchit déjà à comment occuper la rue pendant les 5 prochaines années.  

Après avoir affirmé ne pas savoir si elle allait s’abstenir ou non, Marie, étudiante en droit à Nanterre, semble néanmoins avoir déjà tranché: « C’est vrai que si l’extrême-droite passe, derrière, ce sont les minorités qui vont devoir subir ces choix-là », reconnaît l’étudiante qui questionne sa responsabilité dans un tel scénario. « Je pense que je vais voter Macron, même si ça me fait mal », finit-elle par lâcher, tout en insistant bien sur une chose : la nécessité de poursuivre la mobilisation après le vote, et de renforcer les ponts entre les divers mouvements de contestation.  

La Sorbonne fermée 

Antoine Boulanger, enseignant et élu CGT des enseignants à la faculté des lettres de la Sorbonne, se félicite de cet élan chez les étudiants. « Je pense qu’on ne peut être qu’enthousiasmés et heureux de voir que, loin d’être abattus par ce résultat catastrophique, les étudiants se mobilisent contre d’un côté l’ultra-libéralisme et de l’autre, un même programme ultra-libéral doublé d’une politique raciste et autoritaire », développe-t-il.

« Au lieu d’ouvrir les facs et de dire, “exprimez-vous, débattez”, le gouvernement envoie la police », regrette cet enseignant, alors que la direction de la Sorbonne a basculé les cours en distanciel et fermé ses portes aux étudiants jusqu’au 16 avril inclus.


 


 

 

 

Des groupes d’extrême droite
tentent de tuer dans l’œuf
le mouvement étudiant naissant

Sébastien Bourdon sur www.mediapart.fr

À Paris, le syndicat étudiant « La Cocarde », proche du Rassemblement national, a revendiqué le déblocage d’un bâtiment de Sciences Po en compagnie de membres de l’UNI et de Génération Zemmour. L’occupation de la Sorbonne a également fait face à une attaque dans la nuit.

Depuis l’annonce des résultats du premier tour de l’élection présidentielle, un mouvement étudiant naissant tente de faire entendre sa voix, notamment autour du slogan « Ni Macron ni Le Pen ». Les tentatives de blocages et d’occupations de bâtiments universitaires se multiplient en France, avec succès pour l’heure en ce qui concerne les locaux historiques de la Sorbonne à Paris, investis dans l’après-midi du mercredi 13 avril. Mais autour de plusieurs groupes d’extrême droite, une autre jeunesse se mobilise également pour leur faire face.

Jeudi matin, les occupants de la Sorbonne ont ainsi annoncé avoir fait face dans la nuit à une « attaque d’un groupe fasciste non identifié » tout en assurant sans plus de détails que « la situation a été maîtrisée ». Dans la foulée, un militant lié à un groupuscule d’extrême droite a revendiqué via Instagram sa participation aux événements en fanfaronnant sur le bilan : « 1 spotter [guetteur – ndlr] tabassé, 2 bloqueurs traumatisés, 5 vitres défoncées. »

Aux alentours de 16 heures, c’est près d’une trentaine de jeunes militant·es qui se sont rendus rue Saint-Guillaume, dans le VIIe arrondissement de Paris, pour débloquer les locaux de Sciences Po Paris, inaccessibles depuis le matin même. Aux cris de « Antifas casse-toi ! », ils ont déplacé les poubelles et barrières amassées devant l’entrée du bâtiment et arraché les banderoles qui s’y trouvaient. Certains avaient le visage masqué et étaient équipés de parapluies.

L’action, revendiquée via les réseaux sociaux, a été menée par le syndicat étudiant « La Cocarde » proche du Rassemblement national, qui assure avoir « pris les choses en main » en réponse « à l’inaction des directions et de l’État ». Y ont également pris part des membres de l’UNI et du mouvement Génération Zemmour. Le parti du candidat d’extrême droite ayant réuni 7,1 % des voix au premier tour de l’élection présidentielle s’en est d’ailleurs officiellement réjoui via son compte Twitter : « Félicitations à cette jeunesse qui part à la Reconquête des universités ! »

S’ils n’ont pas quant à eux pas signé leur participation, des militants plus radicaux et plus habitués à faire le coup de poing étaient également présents aux côtés des « débloqueurs ». En témoigne la diffusion d’une autre revendication, photo à l’appui, via un canal de la messagerie Telegram bien connu de l’ultra-droite et de ses franges néonazies. Parmi eux, Mediapart a pu identifier Paul P., le leader du groupuscule versaillais Auctorum, également proche de l’organisation angevine L’Alvarium récemment dissoute. Contacté via son profil Instagram, il n’a pour l’heure pas répondu à nos questions.

Bien conscient·es que de telles attaques et tentatives de déblocages sont monnaie courante en période de mouvements étudiants, une vingtaine de militant·es antifascistes avaient pour leur part revendiqué leur présence dans le Quartier latin la veille, le mercredi 13 avril. La possibilité d’autres actions dans les prochains jours, particulièrement renforcée par le contexte électoral et le succès de l’extrême droite dans les urnes, laisse craindre plus de violences.

publié le 13 avril 2022

Agression islamophobe à Montpellier : non à la banalisation des violences d’extrême-droite

sur https://lepoing.net/

Ce mardi 12 avril, en fin de matinée, deux femmes portant le foulard se sont faites violemment agresser par un homme au niveau des Rives-du-Lez. La vidéo, devenue virale sur internet dans un contexte où l’extrême-droite est aux portes du pouvoir, nous rappelle l’importance de nous mobiliser contre le racisme ambiant.

C’est un fait, le climat politique ambiant décomplexe les fachos. Ce mardi 14 avril, près des Rives-Du-Lez, un homme attaque deux femmes, dont une porte le foulard, et essaie de lui enlever.

Sur le compte Twitter Decolonial News, l’une des victimes témoigne : “On était sur un banc, on riait, un homme passe et dit “c’est vraiment la religion la plus conne du monde”. On se lève pour lui demander ce qu’il a dit et il nous insulte de “p*te”, “sale race” et au moment où on commence à filmer, il attrape l’une de nos copines et l’étrangle”.

La scène a été filmée par une troisième personne. Sur les images, l’auteur jette violemment au sol le téléphone portable de la principale victime.

Vidéo à voir sur : https://twitter.com/i/status/1513882082912710676

Il faut dire que les cinq dernières années n’ont pas été de tout repos pour les musulmans de France : Loi sur les séparatismes, épouvantail « d’islamo-gauchisme » rabâché à toutes les sauces, dissolution d’associations et de collectifs anti-fascistes, et au niveau local, une « charte de la laïcité » à deux vitesses inspirée d’une vision Vallsiste de celle-ci. Vous avez dit « rempart », ou « barrage » à l’extrême-droite ? Ici, on parlerait plutôt de marchepieds.
Sans compter la réaction des autorités, partagée par Midi Libre :
« Ce que les enquêteurs s’attachent à faire dans les plus brefs délais. Pour comprendre, principalement, le mobile qui a poussé cet homme à agir ainsi. Mais aussi pour assurer sa protection car de nombreux messages de haines et de représailles ont été postés sur les réseaux sociaux. » Les coupables deviennent victime, on est presque à deux doigts du tant fantasmé « racisme anti-blanc ».

Si Macron et son gouvernement ont commencé à attiser la haine, relayée allègrement sur des plateaux-télés contrôlés par Bolloré et consort, l’élection de Marine Lepen rendrait la situation encore plus étouffante : la police et les groupuscules d’extrême-droite bénéficieraient d’un total blanc-sein pour agresser, voire tuer, tout ce qui ne correspondrait pas à leurs critères racistes et sexistes. Quel que soit le résultat des élections, seule une réaction antifasciste et de grandes mobilisations anti-racistes de l’ampleur des manifestations pour la mort de George Floyd (et plus encore) seront des ripostes efficaces face à la violence d’extrême-droite.

publié le 12 avril 2022

Ugo Palheta : « Il y a
des traits communs entre
le fascisme historique
et les extrêmes droites »

par Olivier Doubre sur www.politis.fr

Le sociologue Ugo Palheta a publié plusieurs ouvrages sur la montée de l’extrême droite et le durcissement autoritaire des États occidentaux. Il souligne le risque réel, trop souvent nié, d’un projet néofasciste en France.

Spécialiste de la question scolaire ou des dominations et des inégalités, collaborateur de l’Institut national d’études démographiques (Ined) dans son unité « Migrations internationales et minorités », Ugo Palheta analyse, non sans inquiétude, l’actuelle « dynamique néofasciste » à l’œuvre dans des États reposant pourtant a priori sur des principes démocratiques. Une tendance due aux « effets politiques des contre-réformes néolibérales ». Avec l’accroissement des inégalités sociales, « la possibilité du fascisme », entre aiguisement des nationalismes et intensification du racisme, est selon lui un risque à appréhender. Il rappelle que les Brésiliens avec Bolsonaro, les Hongrois avec Orban ou les États-uniens avec Trump en ont déjà fait l’amère expérience. La France est-elle le prochain pays sur cette liste ?

La plupart des commentateurs n’ont cessé de présenter comme « impensables », à la veille des élections dans ces pays, les victoires de Trump, de Bolsonaro ou des ultraconservateurs polonais du PiS. Comment expliquer ce refus d’appréhender ces réalités ?

Ugo Palheta : Je vois plusieurs raisons. L’une des plus importantes, dans le Nord global, c’est que nous imaginons souvent que nos pays en auraient fini avec les formes de barbarie des siècles précédents, alors même que celles-ci ont eu principalement l’Europe pour épicentre. Que ce soit l’esclavage, le colonialisme, le fascisme, les guerres mondiales et bien sûr le génocide des juifs d’Europe et des Roms commis par les nazis ; cela sans nier les atrocités commises ailleurs par des pouvoirs tyranniques. Disons que, dans l’imaginaire dominant des pays d’Europe, on réserve la barbarie, la dictature ou les politiques d’épuration ethnique à des pays lointains, d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie. Or ce nationalisme radical de purification qu’est le fascisme est bien né sur le Vieux Continent et n’a pas disparu dans les décombres du bunker d’Hitler en 1945, comme le rappelait souvent l’historien du fascisme Zeev Sternhell.

Dans l’imaginaire dominant européen, on réserve la barbarie à des pays lointains.

Après l’éclipse de l’après-guerre, dans une Europe traumatisée par le second conflit mondial, le fascisme a été contraint de muter pour renaître et reprendre sa marche en avant. À partir des années 1970, chaque crise lui a permis de progresser, à des rythmes différents selon les pays. En centrant son activité sur la scène électorale et médiatique, il a adopté la guerre de position comme stratégie politico-culturelle, au sens de Gramsci. Même si des petits groupes violents se développent dans son sillage en cherchant à tenir la rue et, pour cela, en commettant des agressions contre les minorités (ethno-raciales, de genre, sexuelles) et les militant·es féministes, antiracistes, antifascistes et de gauche. Jusqu’à commettre des attentats, pour certains militants fascistes isolés.

Diriez-vous qu’un même déni est, sinon en cours, du moins tout à fait semblable, en France ?

Je dirais que le déni a longtemps été plus fort en France qu’ailleurs, parce qu’on s’imagine bien souvent que notre pays serait une sorte de phare de l’humanité : la « patrie des droits de l’homme ». Certains historiens ont même prétendu que la France avait été « allergique » au fascisme au XXe siècle : du fait notamment de la profondeur de l’ancrage des idées républicaines et de l’existence d’autres traditions à droite, le fascisme n’aurait pas pu trouver de terrain favorable et donc se développer. Or c’est oublier qu’il y eut des mouvements de masse authentiquement et indéniablement fascistes dans les années 1930 (par exemple le Parti populaire français de Jacques Doriot), que d’autres mouvements de masse (comme les Croix-de-Feu) avaient plus qu’un air de famille avec le fascisme, et que le régime de Vichy fut une dictature qui emprunta nombre de ses traits au fascisme (en particulier à sa variété portugaise que fut le salazarisme).

C’est aussi oublier à quel point l’un des principaux axes de propagande des fascismes européens, à savoir l’antisémitisme, fut central et endémique dans la politique française dès la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle. C’est oublier enfin combien la République fut compatible avec l’entreprise coloniale, et tout ce que celle-ci comportait de politiques de déshumanisation, de hiérarchisation raciale, d’accaparement de biens, etc. Des traits qui sont bien communs avec le projet fasciste. Rien d’étonnant, donc, à ce que, parmi les fondateurs du FN, se soient mêlés des collaborationnistes (pétainistes) et des nostalgiques de l’Algérie française – dont certains se vantaient même d’avoir torturé pendant la guerre coloniale.

Quels sont les signes qui vous laissent penser que cette « possibilité du fascisme », pour reprendre le titre d’un de vos récents livres, n’est peut-être pas aussi lointaine ? Que cela n’arrive pas « qu’aux autres » ? Et comment les réseaux numériques accroissent-ils un tel risque ?

On ne compte plus les « symptômes morbides », pour parler comme Gramsci. Il y a par exemple les dissolutions de collectifs antiracistes luttant contre l’islamophobie (CCIF et CRI), de collectifs anticolonialistes (Palestine vaincra) ou antifascistes (Gale, à Lyon) (1). Il y a également les lois jumelles liberticides imposées il y a deux ans, dites « sécurité globale » et « contre les séparatismes », qui conjointement intensifient l’autoritarisme et institutionnalisent encore un peu plus l’islamophobie. On pourrait évoquer évidemment aussi les politiques antimigratoires et leurs conséquences criminelles depuis plusieurs décennies, ou l’indifférence généralisée vis-à-vis du sort terrible que subissent les exilé·es et la manière dont les appareils de répression de l’État les brutalisent continûment.

Le fascisme a adopté la guerre de position comme stratégie politico-culturelle.

Il y a aussi la manière dont fonctionnent les institutions politiques en France, avec un pouvoir énorme concentré dans l’exécutif et une marginalisation de l’Assemblée nationale, qui n’est plus pour l’essentiel qu’un théâtre d’ombres : pendant la crise sanitaire, toutes les décisions étaient prises par le président de la République en conseil de défense, soit en toute opacité. Si les institutions de la Ve République ont toujours été bien peu démocratiques, le macronisme en a encore accentué les traits les plus autoritaires, à tel point que nous ne nous situons déjà plus dans le cadre de ce qu’on appelait les « démocraties bourgeoises ». Enfin, il faut rappeler les violences policières, presque toujours impunies, qui sont historiquement endémiques dans les quartiers populaires et d’immigration, et qui se sont largement intensifiées contre les mouvements sociaux depuis 2016, puis la répression policière et judiciaire ahurissante durant le mouvement des gilets jaunes.

Vous vous méfiez beaucoup des anachronismes ou des comparaisons aventureuses ou simplistes chevauchant les époques. Le terme « fascisme » convient-il pour décrire les régimes de Trump, Bolsonaro et consorts ? Convient-il aussi pour celle qui pourrait arriver au pouvoir en France ?

Il est intéressant de voir combien nombre de chercheurs sont gênés par la comparaison des extrêmes droites contemporaines avec le fascisme historique, mais emploient volontiers la catégorie « populisme », celle-ci renvoyant à des mouvements passés (les populismes russe et états-unien du XIXe siècle, ou les populismes latino-américains) qui n’ont à peu près rien à voir avec les extrêmes droites d’aujourd’hui.

En vérité, il y a de nombreux traits communs entre le fascisme historique et ces extrêmes droites, avec des différences qui justifient le fait de parler – pour être tout à fait précis lorsqu’on caractérise le projet de la plupart des organisations d’extrême droite – de « néofascisme ». C’est-à-dire une forme nouvelle de fascisme. Il est vrai toutefois que cette catégorisation « fasciste » ne convient effectivement pas pour décrire leur régime puisque, précisément, ils ne sont pas parvenus – pour l’instant dans le cas de Bolsonaro – à utiliser leur victoire électorale pour transformer profondément l’État et bâtir une dictature. Preuve qu’il ne suffit pas pour les fascistes de gagner une élection pour être ispo facto en capacité de mettre en place un régime à leur entière botte, parce qu’ils rencontrent nécessairement des résistances (mouvements sociaux, secteurs de la classe dominante rétifs par intérêt à une solution ultra-autoritaire, etc.). D’autant plus que les néo-fascistes ne disposent pas (sauf peut-être en Inde aujourd’hui) du type d’organisations de masse que les fascistes historiques avaient su créer jadis.

Dans notre livre avec Ludivine Bantigny, nous parlons de « fascisation » pour désigner précisément un processus, à la fois idéologique et matériel, de transformation de l’État dans un sens fasciste. Un·e leader ou une organisation néofasciste peut parvenir au pouvoir sans réussir à mener jusqu’au bout le processus de fascisation. Par ailleurs, ce type de processus peut s’enclencher sans que des forces fascistes soient au pouvoir ; c’est la manière dont nous analysons ce qui se joue en France depuis quelques années, avec notamment le macronisme, cet autoritarisme du capital qui est allé de manière systématique sur le terrain des réactionnaires (comme les lois déjà évoquées, la loi « asile et immigration » ou la dénonciation du prétendu « islamo-gauchisme », etc.). Évidemment, l’arrivée au pouvoir de Le Pen aurait pour conséquence d’accélérer ce processus, en intensifiant l’assujettissement et la brutalisation des minorités, et l’écrasement des mouvements de contestation sociale.

(1) Lire « Dissolution de la Gale : une décision sans précédent », Politis.fr, 5 avril 2022.

Ugo Palheta Sociologue à l’université de Lille. Derniers ouvrages publiés : Face à la menace fasciste (avec Ludivine Bantigny), Textuel, 2022 ; Défaire le racisme, affronter le fascisme (avec Omar Slaouti), La Dispute, 2022. Lire également : La Possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre, La Découverte, 2018.

publié le 11 avril 2022

Extrême droite : Le Pen
aux portes du pouvoir

Benjamin König sur www.humanite.fr

La candidate du RN, avec 23,3 %, accède à nouveau au second tour, tandis qu’Éric Zemmour obtient 7,2 %. La menace de la voir à l’Élysée n’a jamais été aussi grande.

Un nouveau « 21 avril ». Encore un. Le troisième, vingt ans quasiment jour pour jour après l’irruption au second tour de Jean-Marie Le Pen en 2002. Depuis, l’expression est entrée dans le langage courant, mais le fait politique n’est plus le même. En se qualifiant au second tour avec 23,3 % des voix, selon les estimations Ifop disponibles à 22 heures, l’héritière du clan Le Pen parvient à dépasser son score du premier tour de 2017 (21,3 %). Cependant, en cinq ans, la donne a radicalement changé : une victoire de l’extrême droite n’est plus du domaine de l’hypothèse surréaliste. Selon l’Ifop, elle est donnée à 49 % au second tour, dans la marge d’erreur. Sur TF1, le président du RN, Jordan Bardella, n’a pas manqué d’en appeler « à tous les amoureux de la France qui ne veulent pas d’un second quinquennat d’Emmanuel Macron ». Et lors de son allocution au quartier général de campagne du RN, Marine Le Pen en a appelé « aux forces de redressement du pays », face à un « choix de société et même de civilisation », clin d’œil aux électeurs d’Éric Zemmour, qui avait fait de cette expression un slogan.

Des réserves de voix importantes pour le second tour

« Je suis prête à gouverner », avait-elle asséné tout au long de cette campagne, notamment le 6 avril, dans un entretien au Figaro. « On va gagner », hurlaient en écho, hier, les militants nationalistes au siège du parti. Plusieurs éléments permettent aujourd’hui d’accréditer cette funeste thèse : la saturation médiatique par les thèmes de l’extrême droite et donc leur banalisation ; l’émergence d’un candidat pétainiste qui a considérablement élargi l’audience et l’électorat du camp nationaliste, apportant pour la première fois à Marine Le Pen des réserves de voix non négligeables ; enfin, la politique antisociale et autoritaire de ce quinquennat qui ouvre une voie royale à la cheffe du RN. L’historien spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg estime ainsi qu’ « Éric Zemmour a évidemment permis (à Marine Le Pen) de se recentrer. (…) Sur le créneau de la droite sociale, elle est seule », ajoute le chercheur.

Car ce nouveau duel Macron-Le Pen, pourtant rejeté par les Français tout au long de ces cinq années, est aussi le résultat d’une campagne axée, notamment, sur le pouvoir d’achat et la défense des libertés. Une récupération ahurissante, quand on connaît la tradition politique de l’extrême droite et les véritables intentions de Marine Le Pen, dont le libéralisme est davantage assumé qu’en 2017. Son programme ne laisse pas de place au doute : sa première mesure serait le « référendum contre l’immigration », projet qui remettrait en cause l’égalité des citoyens devant la loi et instaurerait la préférence nationale en matière de logement, emploi et aides sociales. La seule façon de le faire : changer la Constitution. « Grâce à notre référendum sur l’immigration, nous rendons inapplicable en droit interne les textes internationaux contraires à la Constitution, tout en constitutionnalisant la lutte contre l’immigration : c’est plus malin », se vantait-elle dans le Figaro.

Cette possibilité de victoire de l’extrême droite résulte également du cumul des scores. Avec 7,2 % des suffrages et malgré une rivalité de chapelles, Éric Zemmour apporte à Marine Le Pen des réserves de voix et un nouvel électorat, celui d’une droite plus bourgeoise, enthousiasmée par la candidature de l’ex-chroniqueur de CNews. Ce dernier a posé les jalons d’une « victoire qui viendra bientôt », signe que sa stratégie de recomposition et d’union des droites, renforcée par son avance sur Valérie Pécresse, reste d’actualité. Car malgré un score en deçà de ses attentes après un battage médiatique qui l’avait porté en février autour de 15 % des intentions de vote, l’idéologue raciste a martelé qu’il « n’en restera pas là ». Surtout, Éric Zemmour a appelé ses « électeurs à voter pour Marine Le Pen » malgré des « désaccords ». Nul doute que son électorat se reportera massivement : selon un sondage du « jour du vote » de l’Ifop, ils étaient 76 % à vouloir le faire. Un tiers des électeurs de Valérie Pécresse exprimait également leur intention de voter pour Marine Le Pen au second tour. Son concurrent à la primaire de LR, Éric Ciotti, a affirmé ce dimanche qu’il « ne votera pas Macron », sans réfuter un vote pour la cheffe du RN. Enfin, Nicolas Dupont-Aignan a obtenu 1,9 % et, comme en 2017, a appelé à voter pour elle.

Sous le discours social de façade, les antiennes de l’extrême droite

Malgré le bon score obtenu par Emmanuel Macron, qui distance finalement Marine Le Pen de près de 5 points, sa responsabilité est écrasante. Après un quinquennat de violence sociale et de division, le président sortant a tout fait pour installer à nouveau ce duel face à l’extrême droite. Ses seules propositions d’une campagne éclair auront été la retraite à 65 ans et le conditionnement du RSA, contribuant à fissurer un peu plus le front républicain. Jordan Bardella s’est engouffré dans la brèche et pointé la « casse sociale » et le « mépris » du président. Et désormais, la représentante de l’extrême droite a beau jeu de poser en recours « social » face au chef de l’État et jouer la carte du référendum anti-Macron. Hier, lors de son allocution, Marine Le Pen a opposé les « deux visions », celle d’un Macron basée sur « les divisions, l’injustice et le désordre », et la sienne, le « rassemblement autour de la protection sociale (…) sur la base millénaire de la nation et du peuple ». Et a même osé défendre « la place que nous voulons donner aux personnes face au pouvoir de l’argent ». Mais sous ce discours de façade sont vite revenues les antiennes de l’extrême droite : la défense des « us et coutumes de nos régions et le mode de vie des Français », et « la politique migratoire et sécuritaire ».

« Sans lui, avec Marine » : le slogan figure déjà en bonne place sur les affiches du Rassemblement national. Sa cheffe a prévu deux meetings : en Avignon le 14 avril, puis peu avant le second tour, à Arras. La date est lourde de sens : le 21 avril. Avec un total de 32,4 % pour trois candidats, l’extrême droite est aujourd’hui une force politique qui compte plus que jamais. Face à ce péril imminent pour notre démocratie, la mobilisation générale est de mise pour le 24 avril.

publié le 11 avril 2022

Le piège présidentiel
et la rage politique

Joseph Confavreux sur www.mediapart.fr

Le piège du scrutin présidentiel s’est refermé sur les fidèles aux idées de gauche. Avant de tenter de retrouver son sang-froid pour réfléchir au second tour, il est permis d’exprimer sa rage face à la stratégie électorale d’Emmanuel Macron et de ses adversaires de gauche, tant l’issue de cette campagne dessine une catastrophe politique. 

Tous. Tous les pièges tendus pour cette élection présidentielle ont fonctionné alors même qu’ils étaient repérés depuis le départ et exprimés depuis des mois : la qualification du prétendu « camp de la raison » et de l’escroquerie du « en même temps », la pseudo-dédiabolisation de Marine Le Pen catalysée par la candidature Zemmour, les divisions des gauches dont l’ensemble des responsables sont comptables, l’abstention la plus forte de la VRépublique à un premier tour de scrutin présidentiel à l’exception de 2002…

Face au résultat du scrutin de ce dimanche 10 avril, le sentiment dominant chez celles et ceux qui se reconnaissent encore dans ce qu’on pourrait encore appeler la gauche, ou partagent sincèrement et simplement le minimum syndical qu’est censée être notre devise républicaine - Liberté, Égalité, Fraternité –, ne peut alors guère être que la rage.

Le poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini (1922-1975) avait donné ce titre, La rage, au poème filmique qu’il écrivit, il y a tout juste soixante ans, et qui débutait par cette interrogation : « Pourquoi notre vie est-elle dominée par le mécontentement, l’angoisse, la peur de la guerre, la guerre ? »

La question non seulement demeure pendante, mais prend une dimension inédite, tant il est légitime de penser que ce second tour, identique dans la forme à ce qu’il était à 2017, est encore plus inquiétant dans le fond qu’il ne l’était alors. Ce résultat a en effet toutes les raisons d’être synonyme d’un futur fait de guerre identitaire ou de guerre sociale, sur fond d’effondrement écologique en radicalisant à chaque instant les termes.

Même en refusant fermement de mettre le moindre signe d’égalité entre l’héritière du fascisme français et le poulain du capitalisme mondialisé, on voit mal comment le bilan de ce scrutin pourrait susciter autre chose que de l’effroi, ni le prochain quinquennat promettre autre chose que du sang et des larmes.

Marine Le Pen a capitalisé sur les colères attisées par le quinquennat Macron et le président sortant se retrouve sans dynamique politique ni solide réserve de voix pour affronter sereinement la candidate d’extrême droite dans quinze jours. L’apprenti sorcier aura du mal à convaincre les électeurs et les électrices d’éteindre les braises de l’extrême droite sur lesquelles il a soufflé. Le « triangulateur » à succès de 2017 aura du mal à persuader les électeurs et électrices de gauche de voter pour lui quand il ne fait que s’attirer des quolibets en reprenant le slogan du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) lors de son meeting à La Défense. Et même si son arrogance, sa politique assumée de « président des riches » et les reniements de ses engagements de 2017, lorsque, à peine élu, il avait reconnu qu’il ne disposait pas d’un « blanc-seing » et qu’il respecterait les Françaises et les Français qui avaient voté pour lui « simplement pour défendre la République face à l’extrémisme » ne l’empêchent pas d’obtenir un second mandat, il n’y aurait pas de quoi se réjouir.

Il peut certes toujours paraître facile et/ou dangereux de jouer les Cassandre, mais que peut-on imaginer d’autre que l’accroissement des déflagrations sociales et/ou identitaires, à part – ce qui serait peut-être pire - une atonie politique et sociale renforcée, liée à une répression policière sans cesse accrue et un contrôle social catalysé par les moyens numériques mis en œuvre à l’occasion de l’épidémie de coronavirus, et facilité par nos auto-aliénations digitales en forme de « technococons », pour reprendre le néologisme de l’écrivain Alain Damasio, auteur d’un texte intitulé « Immunité partout, Humanité nulle part » dans le dernier numéro de la Revue du Crieur ?

Marine Le Pen accédant à la magistrature suprême, ce ne serait pas seulement une déflagration morale, mais aussi la promesse d’une guerre identitaire. Derrière la façade, c’est bien un programme d’extrême droite qu’elle mettrait en œuvre, xénophobe, hostile aux plus fragiles, menaçant pour les institutions démocratiques et faisant peser un danger existentiel sur de larges pans de la société civile.

Même si la présidente du Rassemblement national n’a eu de cesse de peaufiner sa stratégie de « dédiabolisation », allant jusqu’à affirmer « je n’entends pas m’attaquer à l’islam, qui est une religion comme une autre », bien aidée en cela par la majorité présidentielle et le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin la trouvant alors « un peu molle », elle reste l’héritière assumée d’un parti raciste, et l’alter ego français des partis d’extrême droite qu’elle côtoie au Parlement européen.

Elle appartient de plain-pied à un ensemble gagnant en puissance, dont le nationalisme étroit demeure la colonne vertébrale, et dont les comportements du Fidesz d’Orbán contre les migrants, du BJP de Modi contre les musulmans, du PiS de Kaczyński contre les LGTB+ rappellent l’essence fondamentalement violente. Et dont la trajectoire d’un Poutine, avec lequel elle s’est compromise, souligne les radicalisations possibles.

Emmanuel Macron cinq ans de plus à l’Élysée, en dépit de ses fraîches tentatives de n’être pas entièrement assimilé à la droite républicaine envers laquelle il a multiplié les emprunts et les baisers de la mort, demeure la promesse d’une guerre sociale toujours plus violente. Il faut se trouver dans une situation économiquement et socialement privilégiée pour ne pas entendre celles et ceux qui disaient voilà quelques jours, en appelant à voter Mélenchon : « Nous, la fraction la plus fragile de la société, nous n’avons pas le luxe de subir un deuxième mandat Macron. »

Emmanuel Macron n’est pas le libéral qu’il a prétendu être. Ou plutôt il est l’un des représentants de la captation de cette tradition libérale, complexe et autrefois émancipatrice, par le néolibéralisme, dont le tournant brutal ne cesse de s’étendre d’un continent à l’autre.

En matière de casse sociale, Emmanuel Macron a mis ses pas dans le quinquennat Hollande. En matière de désignation de boucs émissaires, il n’a fait que prolonger le quinquennat Sarkozy. Mais les mains arrachées et les éborgnés de différentes manifestations ayant émaillé son mandat constituent la marque de ce nouveau régime politique dont trois traits constitutifs sautent désormais au visage. 

Le premier est le mouvement de tenaille qui durcit la main droite et répressive de l’État au fur et à mesure que la main gauche se retire : on « réforme » l’assurance-chômage et, en même temps, on mutile les « gilets jaunes » ; on supprime des milliers de lits à l’hôpital et, en même temps, on réprime les manifestations de soignants ; on accroît les inégalités jusqu’au vertige et, en même temps, on « conditionne » les prestations sociales.

Le second, pour reprendre les mots du philosophe Grégoire Chamayou qui avait fait la genèse de ce « libéralisme autoritaire » dans son ouvrage La Société ingouvernable, est que le néolibéralisme est moins une grande idéologie qu’une technologie politique décidée à discipliner les citoyens « non pas tant par la répression de leurs grands désirs que par la réorientation de leurs plus petits choix », afin d’éluder « la grande question du choix de société » pour la dissoudre « dans les minuscules questions d’une société de choix ». D’où le vernis « raisonnable » et « technocratique » qui entoure la candidature Macron et lui fait office de viatique présidentiel.

Le troisième est que, contrairement à ce que suggère encore l’équation longtemps posée entre libéralisme et « laisser-faire », le néolibéralisme propose une nouvelle organisation du monde dans lequel l’État a toute sa place à jouer, à condition d’être transformé dans son fonctionnement et réorienté dans ses intentions.

Ainsi que le note l’historien canadien Quinn Slobodian, dans un livre traduit ces jours-ci au Seuil et intitulé Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, les artisans de la mise en œuvre du néolibéralisme voient dans les « États et les institutions internationales de possibles instruments pour protéger les marchés contre les effets de la souveraineté nationale, les changements politiques et les turbulences des revendications démocratiques ».

L’État du monde néolibéral n’est ni l’État-providence ni l’État réduit à ses fonctions régaliennes et répressives. Il est un domaine poreux et composite destiné à légitimer le pouvoir du capital et à continuer de le faire fructifier, comme l’affaire McKinsey qui cerne Emmanuel Macron et en est le dernier symptôme en date. Même si ce recours aux cabinets privés n’est pas, ainsi que l’actuel président s’en est défendu, propre à son quinquennat, et qu’il suffit de lire le dernier livre du prix Goncourt Nicolas Mathieu pour saisir comment ce métier de consultant qui « consiste quand même à ranger des pièces vides » a infusé à tous les échelons des organisations publiques, il est emblématique d’un moment où la ligne de clivage politique principale ne se situe plus entre étatistes et libéraux, mais entre néolibéralisme et altermondialisme, selon des termes radicalisés, par rapport à 2001, par l’urgence climatique.

La publication, lundi 4 avril, du sixième rapport du Giec laisse à ce sujet un goût amer, comme s’il n’était plus qu’un exercice rituel tout aussi inquiétant qu’incapable de faire renoncer nos sociétés aux énergies intenables, à enclencher le débat de fond sur le changement de nos modes de vie et à définir les contours d’une inévitable sobriété.

La vérité actuelle de ce que sont devenus l’alerte écologique, le discours de la catastrophe, l’angoisse climatique ou la solastalgie est apparue, à l’instar du petit Jésus, un soir du 24 décembre, avec la diffusion par Netflix du film Don’t look up : à savoir une tragicomédie dont il ne reste plus qu’à rire (jaune) pour ne pas désespérer.

Il faut en effet bien dresser ce constat difficile : si le Covid, grande répétition de la catastrophe climatique, qu’il s’agisse d’un virus échappé d’un laboratoire ou d’une mutation en milieu naturel effectuée sous la prédation de l’urbanisation, n’a pas réussi à faire dérailler le cours des choses, la catastrophe climatique planétaire est inévitable sauf rupture politique aussi massive que radicale.

Aujourd’hui, la certitude de la catastrophe semble plutôt paralyser l’action.

Pour l’exprimer comme le philosophe Bruno Latour dans son dernier ouvrage, Mémo sur la classe écologique (La Découverte) : « Aujourd’hui, la certitude de la catastrophe semble plutôt paralyser l’action » alors que « les alertes sonnent depuis quarante ans ; depuis vingt ans, elles vrillent les oreilles de tout le monde ; et depuis la dernière décennie – particulièrement pendant la dernière année – la menace est gravée au fer rouge dans l’expérience de centaines de millions de gens. »

Ce fond matériel et climatique de nos expériences et existences politiques alourdit considérablement le résultat du scrutin de dimanche 10 avril. Bien sûr, le vote ne constitue pas l’alpha et l’oméga de la politique et ce scrutin présidentiel n’est pas la fin d’un processus électoral qui durera jusqu’aux législatives de juin. Bien sûr, les élections sont à maints égards devenues un rituel vidé de son sens, voire la façade de démocraties représentatives qui ne représentent plus le peuple qui les habite, et cela n’est pas si neuf puisque, dès 1893, Émile Zola pouvait professer sa détestation de la politique électoraliste « pour le tapage vide dont elle nous assourdit, et pour les petits hommes qu’elle nous impose » comme le rappelait aujourd’hui le site RétroNews.

Bien sûr aussi, il faut entendre les voix de toutes celles et ceux qui ont refusé ou négligé d’aller voter ce dimanche, même si elles ne se sont pas exprimées dans les urnes, car cette désaffection du scrutin, alors que les enjeux de l’élection ont rarement été aussi intenses, constitue en soi un nouveau séisme politique. Cependant, même pour celles et ceux qui n’ont jamais fait du vote le moment le plus intense de notre condition politique, ce scrutin a un goût particulièrement amer.

D’abord en raison d’un contexte international qui oblige à se souvenir que la personne qui dirige la France, pays doté d’un droit de véto au Conseil de sécurité de l’ONU et d’une force de dissuasion nucléaire, possède une puissance diplomatique et internationale non négligeable.

Ensuite, parce qu’ainsi que nous l’écrivions dans un article récent consacré au « dilemme du vote utile » à gauche, l’atonie actuelle du mouvement social est aussi réelle que les limites du vote. À côté d’échecs patents, à l’instar de la marche « contre le fascisme » du 12 juin dernier ou de celle du dimanche précédant l’élection, les mobilisations réussies ne se traduisent guère par des politiques publiques pesant sur la vie des gens.

Et si le nombre d’alternatives territoriales, d’engagements solidaires, de modes de vie en rupture sont des signes que la politique se déploie de manière intense et novatrice ailleurs que dans les isoloirs, ces espaces ne paraissent guère en mesure de constituer un contre-système ou alors sont brisés par l’autorité détentrice de moyens contraignants, comme ce fut le cas à Notre-Dame-des-Landes.

On peut ainsi difficilement se contenter de miser sur les expériences et expérimentations qui constituent pourtant des socles sur lesquels fonder un monde de demain qui ne serait pas celui d’hier en pire. On peut certes abonder aux termes récents de l’anthropologue Philippe Descola et juger que « cest la diffusion de ces initiatives, qui rendra possibles des transformations profondes de notre société. Le XXIsiècle va être un moment de reconfiguration des rapports entre humains et non-humains, et de profond changement pour l’État-nation tel que nous le connaissons. Comme en Italie à la fin du Moyen Âge, on pourrait avoir des combinaisons explosives et conflictuelles avec des communes aristocratiques, d’autres démocratiques, des territoires gérés par des multinationales… ».

Mais peut-on vraiment croire à ce modèle de diffusion d’une autre politique et à cette relégation de l’État-nation aux oubliettes de l’histoire politique ? N’avons-nous pas plutôt le sentiment que ces lieux ne parviennent – même si c’est déjà beaucoup - qu’à créer de précieux réseaux et de fragiles archipels ?

L’astrologie a définitivement vaincu la sociologie comme déterminant des urnes.

Quoi qu’il en soit, l’alignement des planètes, pour un Emmanuel Macron servi en 2017 par la décision inédite d’un président de la VRépublique de ne pas se représenter après son premier mandat puis l’explosion en vol de François Fillon et aujourd’hui avantagé par un statut de chef des armées en guerre, comme pour une Marine Le Pen bénéficiant d’un boulevard ouvert par la majorité pour se présenter comme la candidate du peuple et d’un chroniqueur fasciste pour paraître présentable et présidentiable, a été tel qu’il pourrait donner le sentiment que l’astrologie a définitivement vaincu la sociologie comme déterminant des urnes.

Cet alignement des planètes des deux vainqueurs du premier tour ne dispense toutefois pas d’une introspection nécessaire pour toutes celles et ceux qui ont porté ou soutenu les couleurs de la gauche, et se retrouvent interdits de second tour pour la deuxième fois consécutive. Même si l’on sait que l’élection présidentielle, et sa personnalisation, est structurellement compliquée pour la gauche qui souffre, de part et d’autre de l’Atlantique, de l’adage selon lequel « Democrats want to fall in love, Republicans want to fall in line », elle devra rendre compte de ces divisions et de ses incapacités à mobiliser davantage.

Jean-Luc Mélenchon n’a cessé d’appeler, dans la dernière ligne droite, à la responsabilité individuelle. La sienne n’est pas moindre que les autres candidats de gauche qui n’ont pas su créer de dynamique commune ou dépasser des candidatures de façade ou de témoignage. Être le meilleur orateur et avoir un programme cohérent et solide n’empêche pas le leader insoumis d’avoir prétendu passer par un « trou de souris » avec un comportement parfois proche de celui d’un éléphanteau socialiste confondant vote utile et chantage à l’extrême droite, méprisant les communistes et s’avérant incapable d’envoyer un signal d’apaisement à des électeurs sociaux-démocrates troublés par certaines de ses déclarations passées sur la Syrie ou la Russie.

La faiblesse de l’écart entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen est un argument réversible, qui constitue un élément rageant dans la rage générale. Il peut bien sûr autant susciter l’agacement vis-à-vis de celles et ceux qui, à gauche, ont porté leur suffrage sur un autre candidat, qu’être un révélateur des limites, pour la troisième fois, de la stratégie insoumise.

Même si le mandat au Palais-Bourbon des députés insoumis restera l’un des honneurs de ce quinquennat infernal politiquement, l’ancien sénateur socialiste et sa garde rapprochée devront assumer cette stratégie solitaire et manquée, qui ne leur donne pas grand droit sur les recompositions prochaines de l’opposition de gauche au prochain locataire de l’Élysée. Et la relève que Mélenchon a permis de faire émerger, de Clémentine Autain à Danièle Obono, d’Adrien Quattenens à François Ruffin, devra s’autoriser d’un droit d’inventaire si ces député·es veulent rendre un véritable espoir au peuple – qu’il se dise de gauche ou non.

Dans son dernier ouvrage, intitulé Les Trente Inglorieuses (La Fabrique), le philosophe Jacques Rancière juge que, depuis trois décennies, « le fonctionnement régulier de la machine dominante a pu traiter de la même manière toutes perturbations, petites ou grandes : une attaque terroriste comme un indice boursier, une pandémie comme une manifestation de rue ». Telle est, selon lui, la « logique du consensus. Il proclame sa paix qui a pour cœur l’identification du pouvoir de la richesse avec l’absolu du droit. Il déclare abolies les anciennes divisions du conflit politique et de la lutte des classes. Il ne connaît plus du même coup qu’une seule forme d’altérité, l’altérité de celui qui est dehors, qui est absolument autre : empire du mal contre lequel toute violence est légitime ou victime absolue dont on s’approprie le droit sans limite ».

Alors que la lutte pour le second tour commence déjà et s’avère plus incertaine que jamais, l’enjeu n’est rien de moins que préparer déjà la riposte à une présidence Macron qui continuerait de confondre démocratie et consensus imposé par le bloc bourgeois, alors que la démocratie ne peut être que l’organisation du dissensus, ou à la possibilité d’un quinquennat Le Pen qui menacerait directement la démocratie elle-même.


 


 

La gauche entame
son difficile jeu de reconstruction

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Absentes du second tour, les forces progressistes en appellent à Macron pour convaincre leurs électeurs de s’opposer à l’extrême droite dans les urnes. Et s’interrogent déjà sur les législatives.

Emmanuel Macron doit comprendre ce qu’il n’a pas voulu comprendre en 2017, répètent les oppositions de gauche. Comprendre que les appels au barrage contre l’extrême droite ne valent ni soutien ni blanc-seing. Au lendemain d’un premier tour qui laisse un bloc de gauche à 32 % pour six candidatures, tous (sauf Nathalie Arthaud) peuvent s’accorder sur un point : Marine Le Pen ne doit pas gagner et le président-candidat doit « mettre de l’eau dans son vin » pour convaincre les électeurs de gauche de la faire battre. Car le report des voix PCF, FI, EELV ou même PS vers un bulletin Macron synonyme de retraite à 65 ans, de RSA conditionné ou d’inaction climatique est loin d’être garanti.

« Il faut qu’il entende la colère populaire. S’il présente le même programme au second tour qu’au premier, le risque d’une victoire de l’extrême droite est encore plus fort », prévient Ian Brossat, directeur de campagne du communiste Fabien Roussel. Il attend un geste fort. Même exigence côté insoumis avec le député Adrien Quatennens : « La responsabilité totale de ce qui va se passer au second tour incombe au principal protagoniste, Emmanuel Macron. C’est à lui de faire le nécessaire. » Face au rejet que l’actuel chef de l’État inspire, les écologistes disent qu’ils ne pourront « pas convaincre tout seuls » les hésitants : « Il faut qu’il aille les chercher », alerte le maire de Grenoble, Éric Piolle. Il rappelle aussi que « les castors sont fatigués de construire des barrages ». Les insoumis, eux, n’appellent en revanche pas directement à voter Macron mais à ce que « pas une voix (n’aille) à Marine Le Pen ».

De prétendus « candidats de trop »

Pour le reste, malgré une progression par rapport à 2017, la gauche se réveille avec une sévère gueule de bois. Chacun se renvoyant la responsabilité d’une troisième élimination du duel final en vingt ans. La tension, nourrie par la déception, n’a pas tardé à monter dès dimanche soir avec, par exemple, Ségolène Royal, soutien de Jean-Luc Mélenchon (21,95 %), s’en prenant aux « ego » de Fabien Roussel (2,28 %), Yannick Jadot (4,63 %) et Anne Hidalgo (1,75 %) sans qui, pense-t-elle, son candidat serait « au second tour ». Dépités d’avoir terminé à seulement 400 000 voix de Marine Le Pen, les cadres insoumis reprennent la rhétorique. Celle qui consiste à faire porter le chapeau de la défaite à de prétendus « candidats de trop », comme ce fut le cas, en 2002, avec Christiane Taubira, jugée responsable de la chute de Lionel Jospin. Cette fois, pour la FI, le Taubira de 2022 se nomme Fabien Roussel : « Oui, ses voix nous ont manqué, incontestablement », regrette Adrien Quatennens, qui aurait souhaité que les communistes fassent candidature commune avec les siens, comme en 2012 et 2017, escamotant leur propre responsabilité dans la non-construction de cette union.

Les autres candidats et leurs équipes ont eu une autre explication moins court-termiste. « En 2002, le total des voix de gauche était de 40 %, aujourd’hui, on en est loin. La gauche doit se remettre en cause et ce n’est pas seulement une question d’union, assure Ian Brossat. C’est une question de discours, de capacité à parler aux milieux populaires qui se sont éloignés de la gauche. Fabien Roussel a fait ce travail. » Un cadre écologiste, qui ne désespère pas d’un futur accord législatif, lâche aussi : « Jean-Luc Mélenchon avait cinq ans pour rassembler après son score de 2017. Il ne l’a pas fait, préférant le rapport de forces, et vient se plaindre aujourd’hui tout en refaisant la même erreur au soir du premier tour… »

L’ensemble des forces de gauche comptent maintenant sur les législatives, qui seront, selon le secrétaire national d’EELV, Julien Bayou, le « troisième tour ». Un scrutin lors duquel la France insoumise « veut imposer une cohabitation » à Macron, d’après Adrien Quatennens. Sans pour autant proposer d’alliance aux autres afin de créer cette hypothétique majorité. À l’inverse, Fabien Roussel et Olivier Faure, premier secrétaire du PS, ont respectivement appelé toute la gauche à « reconstruire (ensemble) l’espoir » dès juin et à « construire ensemble un pacte (législatif) pour la justice sociale et écologique ». De leur côté, bien qu’un temps réticents à discuter, les écologistes ont aujourd’hui tout intérêt à ouvrir les négociations. Ne serait-ce que pour sauver un parti menacé par le non-remboursement de ses frais de campagne et qui a lancé un appel aux dons pour trouver 2 millions d’euros en deux semaines. Le PCF, EELV et le PS espèrent un « rééquilibrage » des forces lors des législatives, où la dynamique de « vote utile » pour la FI devrait être moins prégnante.

publié le10 avril 2022

Deux prises de position rapides
pour le 2° tour

parues sur le site www.humanite.fr

Pour le MRAP, "faire barrage à la bête immonde"

Le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples réagit dans un communiqué au duel Macron-Le Pen au deuxième tour en lançant "un cri d’alarme: il faut tout faire pour battre l’extrême-droite, et ce, avec le score le plus large possible! Il est encore fécond le ventre d'où est sortie la bête immonde, il faut utiliser son bulletin de vote à faire barrage! Le MRAP appelle donc à aller voter pour le candidat de la démocratie."

Son bureau national rappelle que "le MRAP s’est opposé aux mesures liberticides adoptées au cours du dernier quinquennat, comme il a combattu les obstacles faits aux personnes étrangères ou migrantes désireuses de régulariser leur situation, les difficultés faites aux associations qui les défendent. Pour autant, on ne combat pas un danger en laissant advenir un danger plus grand".


 


 

"Le choix de l'extrême droite est un danger grave" pour le syndicat Solidaires

Réagissant au résultat du premier tour, le syndicat Solidaire réaffirme "que le RN n’est pas un parti comme les autres. Emprunt d’une idéologie nationaliste, sexiste, raciste, le choix de l’extrême droite est un danger grave. Il ne fera qu’empirer la crise sociale et la crise écologique, générer et attiser la haine, le racisme et la violence, désigner les étranger-es et les immigré-es comme boucs émissaires". Avant de conclure qu'"il n’y a aucune réponse pour améliorer nos vies chez le RN qui travestit son programme néolibéral par un affichage social (en particulier sur les retraites) mais c’est un piège grossier et dangereux! Oui, notre colère contre ce système d’exploitation et de domination est forte et légitime, mais jamais Marine Le Pen ne sera une solution : elle fait partie du système et du problème, elle le renforce même."

publié le 9 avril 2022

Voter

par Arthur Hay coursier syndicaliste sur www.humanite.fr

J’ai reçu ma première carte électorale avec joie. C’était en 2007, pile-poil pour l’élection présidentielle. À l’époque, j’avais envie de participer à l’effort démocratique. La veille du second tour, avec des amis, on avait passé toute la nuit à boire et convaincre un copain qu’il fallait absolument aller voter le lendemain. Cinq ans plus tard, pour ma deuxième carte électorale, je ne me rappelle plus si je l’ai jetée au tri ou dans le tout-venant. La troisième, je l’ai recyclée en la transformant en filtre à cigarette. Vous l’aurez compris, je n’ai pas été un citoyen assidu des bureaux de vote durant une bonne partie de ma courte vie d’adulte.

Il faut dire qu’en tant que jeune, peu engagé, il est facile de se désintéresser de la question politique. Toutes celles et tous ceux qui ont des responsabilités semblent mentir facilement. Ils semblent vivre loin des préoccupations du citoyen lambda, chercher la belle phrase plutôt que la bonne solution.

Mais j’en suis revenu. Je n’ai pas eu d’hallucination révélatrice à même de me redonner une foi absolue en la démocratie, sauce V République. Mais, depuis six ans que je m’implique syndicalement contre des multinationales qui nous exploitent, j’ai appris certaines choses, j’ai rencontré certaines gens. J’ai appris que lorsqu’une plateforme de travail nous exploite, elle ne détruit pas que nos vies, elle détruit aussi les acquis des luttes sociales menées par des militants qui ont risqué gros.

Comme pour le vote, notre modèle social est basé sur ces luttes passées. Rien n’est définitif, rien n’est jamais obtenu pour toujours. En six ans, j’ai pu rencontrer nombre de militants qui perpétuent ces luttes, qui sont les gardiens de nos acquis et l’avenir de jours meilleurs. Beaucoup sont des syndicalistes, bien sûr. D’autres sont des politiques. Pour moi, un politique, c’était forcément un carriériste imbu de sa personne. Alors à quoi bon voter pour des gens qui n’ont pour idéal que le pouvoir et un mandat rémunérateur ? Mais parmi ceux qui sont venus apporter leur soutien à la lutte des livreurs, il y a des personnalités qui m’ont fait évoluer, qui m’ont fait changer d’avis. De vrais gens de gauche, sincères, militants actifs.

Plus que les candidats de gauche à la une de la présidentielle, ce sont ces politiques rencontrés sur le terrain qui m’ont redonné un peu d’espoir en la démocratie représentative. Parce qu’ils ne sont pas venus demander un soutien électoral ; ils sont venus apporter leur pouvoir à la lutte. Je crois que seule la lutte des travailleurs peut changer radicalement les choses. Mais si un parti politique est la prolongation ou la traduction des luttes menées, alors donner mon vote me semble utile.

Je n’ai pas le courage de vous dire pour qui je vote. Les échanges sur les réseaux sociaux entre militants du PCF, de la FI ou du NPA sont d’une violence que je souhaite éviter. Mais bon passage aux urnes à vous, en espérant avoir un candidat anticapitaliste au deuxième tour. Mais, quoi qu’il arrive, je vous dis à bientôt dans la rue.

 

À gauche, nombre d’indécis choisiront dans l’isoloir

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Coincés entre leurs convictions, les divisions entre partis et l’envie d’éviter le même second tour qu’en 2017, les électeurs de gauche se montrent très hésitants cette année.

Que se passe-t-il dans la tête des électeurs de gauche ? À quelques jours du premier tour, ils sont à peine plus d’une moitié à être certains de leur vote, et ce quel que soit l’institut de sondage. Ainsi, 50 % de ceux qui ambitionnent de voter Fabien Roussel précisent qu’ils pourraient changer d’avis une fois dans l’isoloir. Et 58 % des électeurs qui prévoient de se saisir d’un bulletin au nom de Yannick Jadot se disent capables de changer d’avis au dernier moment. Des chiffres stables depuis des mois. Seul Jean-Luc Mélenchon progresse sur ce plan, puisqu’il est passé en quelques semaines de 66 % à 79 % d’électeurs potentiels se disant définitivement convaincus de voter pour lui.

« Un œil sur les sondages »

Malgré cette évolution notable pour l’un des candidats, la volatilité observée à gauche reste très forte pour les autres, ce qui rend le scrutin de dimanche d’autant plus illisible. « J’hésite sans cesse entre Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel. Entre se donner une chance de battre Le Pen ou donner du poids à une candidature qui reconstruit la gauche », souffle ainsi Bouchra, juste après avoir vu le candidat communiste en déplacement au marché de Gentilly (Val-de-Marne). « D’un côté, je suis plus proche du projet de Roussel, notamment sur le nucléaire, et puis Mélenchon n’a rien fait de ses 19 % en 2017. Mais, d’un autre côté, éliminer Le Pen d’emblée, puis avoir une confrontation et un débat public entre Mélenchon et Macron au second tour, c’est tentant », ajoute-t-elle. Le candidat insoumis est d’ailleurs celui qui bénéficie le plus d’un « vote de barrage » ou « vote contre », au premier tour, puisque 21 % de ceux souhaitant voter pour lui disent le faire afin d’empêcher un autre candidat d’y accéder, selon les enquêtes d’opinion. Bouchra n’a pas rejoint ces électeurs-là. Elle hésite encore. « Je garde un œil sur les sondages et je verrai au dernier moment », conclut-elle.

Une indécision qui se retrouve de la sortie de la station de métro Jules-Joffrin jusqu’à la fin de la rue commerçante du Poteau, à Paris, où militants PCF, FI, EELV et PS tractent régulièrement. « Moi, ne me demandez pas, je vote Hidalgo, je suis déjà prêt à prendre une claque  ! » assène Gérard, quand d’autres électeurs historiques du PS confient hésiter entre Roussel, Mélenchon et Jadot. « Je change d’avis tout le temps. Un coup, je me dis que mon vote naturel va à Yannick Jadot ; un coup, je me dis qu’à en croire les sondages, si je veux qu’il y ait un candidat qui défende la bifurcation écologique au second tour, il va falloir que je vote Mélenchon, même si je ne peux pas le supporter. Et puis, je me dis que, de toute façon, Mélenchon va rater le second tour, alors je repars sur Jadot, et mon raisonnement tourne en boucle », confie Marc.

« Si c’est juste pour faire barrage…»

« C’est perdu d’avance. Mélenchon sera en haut d’un champ de ruines, dont il est l’un des grands responsables, avec François Hollande. Alors moi, je vote pour repartir sur des bases saines. J’ai toujours voté PCF, et la gauche a besoin d’un PCF fort. Dans son histoire, elle n’a jamais rien fait de bien sans ce parti », mesure pour sa part Fanny, qui trouve que Fabien Roussel a réussi sa campagne. « Il risque de se faire siphonner un peu à la fin. L’argument du vote utile en faveur de celui qui est en tête à gauche, ça marche toujours, surtout quand l’extrême droite est en embuscade. Mais le fait que Mélenchon ne soit pas clair sur sa consigne de vote en cas de duel Macron-Le Pen, franchement, ça ne me donne pas envie de voter pour lui », regrette Paolo, qui ne sait toujours pas ce qu’il fera le 10 avril.

Par rapport à 2017, le nombre de Français ne se déclarant pas certains d’aller voter a augmenté de 11 %. « Je n’ai pas trop suivi cette année. Je m’en fous un peu. On sait très bien que Macron et Le Pen sont donnés devant depuis des mois, mais la gauche n’a rien tenté pour gagner cette élection. J’aurais bien voté Taubira. Une candidature de rassemblement avec un programme qui va à tout le monde à gauche, c’était une bonne idée. Je n’ai pas compris pourquoi personne n’a suivi », regrette Stéphanie, qui ira sans doute voter « pour faire barrage à Le Pen, quand même ». « Si c’est juste pour faire barrage, je vais plutôt attendre le second tour et voter pour un candidat qui me plaît au premier tour, reste à savoir qui entre Jadot et Hidalgo, car c’est un peu la même chose, non ? » expose ensuite Valérie. Sa fille, qui n’a pas encore le droit de vote, à deux mois près, lève les yeux au ciel. « Moi non plus, je ne sais pas ce que j’aurais fait car les partis de gauche se font la guerre pour rien, alors que l’urgence est là ! » tance-t-elle.

publié le 6 avril 2022

Préoccupations des Français :
le cœur à gauche,
le vote à droite ?

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Pouvoir d’achat, système de santé, environnement : en quelques mois, ces trois thèmes sont devenus ceux qui compteront le plus dans le choix des électeurs à la présidentielle. Sans que cela semble profiter à la gauche.

Les préoccupations des Français convergent avec les aspirations de la gauche. Pour ce qui est de leur vote, c’est une autre histoire. Quand on demande aux électeurs les trois enjeux qui détermineront le plus leur vote, le 10 avril, le pouvoir d’achat arrive largement en tête (55 %), devant le système de santé (26 %) et l’environnement (25 %), selon une étude Ipsos du 28 mars. Alors que, jusqu’à l’hiver, cinq thèmes étaient plus ou moins à égalité en tête des préoccupations, celui du pouvoir d’achat s’est envolé, tandis que deux autres ont fortement reculé : l’immigration, passée de 31 % en décembre 2021 à 24 %, et la délinquance, tombée de 25 % à 17 %. Une évolution liée à celle du débat public, démesurément axé sur ces thématiques, fin 2021, sous l’effet de la communication du gouvernement pendant l’été, puis de la candidature d’Éric Zemmour.

Une perte de confiance due au désastreux quinquennat Hollande

Pour autant, les intentions de vote cumulées pour les candidats d’extrême droite, qui surfent sur ces problématiques, sont restées stables sur cette même période. Mais, sous l’effet de l’évolution des attentes des Français, une hiérarchie s’est installée entre les deux, estime Antoine Bristielle, chercheur à la Fondation Jean-Jaurès : « À partir du moment où l’enjeu du pouvoir d’achat est monté, tandis que celui de la délinquance baissait, les courbes des deux candidats se sont éloignées. Dans le détail, les personnes préoccupées à la fois par l’immigration et l’insécurité votent davantage pour Éric Zemmour, quand celles qui mettent en avant l’immigration et le pouvoir d’achat se tournent massivement vers Marine Le Pen. »

Contrairement à Éric Zemmour, la candidate du RN a compris que la montée des prix des carburants et des produits de première nécessité dès novembre 2021, et davantage depuis le début de la guerre en Ukraine, aurait un impact sur la présidentielle. Mais son discours reste de façade. « Elle a un programme très libéral, qui n’améliorera pas les conditions de vie des Français, mais entretient la confusion en ne parlant que de ça depuis un mois, analyse le politiste Rémi Lefebvre, auteur de l’essai Faut-il désespérer de la gauche ? (Textuel, 2022). Comme elle a du crédit dans une partie des catégories populaires, le discours sur le pouvoir d’achat articulé avec celui, bien ancré, de l’immigration fonctionne. »

D’après une étude Ifop du 2 avril, selon laquelle le pouvoir d’achat aura un impact sur 74 % des électeurs, Marine Le Pen n’est cependant pas celle en qui les sondés ont le plus confiance pour l’améliorer. Elle est tout de même deuxième (17 %) derrière… Emmanuel Macron (21 %). Plus nombreux encore sont ceux qui n’ont confiance en aucun candidat (26 %), tandis que la gauche est distancée, 13 % citant Jean-Luc Mélenchon, 2 % Fabien Roussel. Alors que les solutions portées par ces deux candidats – voire par Yannick Jadot – ne manquent pas : Smic à 1 400 ou 1 600 euros, hausse des pensions, revenu étudiant, chèques énergie, blocages des prix…

« Les solutions avancées pour le pouvoir d’achat peuvent paraître utopiques, il y a donc un besoin d’expliquer », estime Janine Mossuz-Lavau, chercheuse au Cevipof.

Alors, qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi la progression du pouvoir d’achat comme enjeu déterminant du vote n’a pas fait monter les scores potentiels de la gauche ? « D’une part, le thème du “pouvoir d’achat” en lui-même n’est pas la justice sociale. Il n’est plus propre à la gauche, tous les candidats en parlent, avec des solutions très différentes », avance Rémi Lefebvre. Au-delà des impostures sociales, ce paradoxe renvoie aux difficultés de la gauche à convaincre et mobiliser, en particulier les catégories populaires. Une perte de confiance s’est notamment installée avec le désastreux quinquennat Hollande, qui a déteint sur toute la gauche, selon Rémi Lefebvre : « Beaucoup d’électeurs peuvent amalgamer tout le camp de la gauche comme ayant de bonnes paroles jamais suivies d’effet lorsqu’il est au pouvoir. Marine Le Pen profite aussi de cela, avec le fameux argument “on n’a jamais essayé”. » Et question crédibilité , « une petite musique sur le financement difficile des mesures, le danger d’une dette qui se creuserait, est entrée dans les têtes de beaucoup de gens », ajoute Antoine Bristielle.

Chercheuse au Cevipof, Janine Mossuz-Lavau pointe aussi la teneur du débat politique qui laisse moins de place au fond et aux explications : « Les candidats sont plus dans la communication que dans le développement de leurs projets. Or les solutions avancées pour le pouvoir d’achat peuvent paraître utopiques, il y a donc un besoin de détailler, d’expliquer », estime-t-elle. Les programmes sont justement faits pour cela. À gauche, particulièrement chez Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon, les propositions sont détaillées, chiffrées, expertisées. Les électeurs ont encore trois jours pour s’y plonger.

publié le 5 avril 2022

Les 4 preuves que
Macron poursuit
sa droitisation à tout-va

Lola Ruscio sur www.humanite.fr

Retraite à 65 ans, conditionnement du RSA à une activité, nouvelle baisse des impôts sur la production… Le président-candidat revendique une vision conservatrice des enjeux sociaux et sociétaux, loin du prétendu « humanisme » dont il se réclamait en 2017.

Après cinq années passéés à singer les mesures et les discours de la droite, Emmanuel Macron a franchi un nouveau palier qu’il mettra en scène lors de son premier grand meeting, ce samedi à Nanterre (Hauts-de-Seine).

Conditionnement du RSA à l’exercice d’une activité, retraite à 65 ans, surenchère sécuritaire et anti-immigration, attaque contre les services publics et baisse des cotisations… Le candidat continue de piocher dans la boîte à idées du Medef et de la droite en se détournant désormais ouvertement du projet « d’émancipation » qu’il prétendait porter en 2017.

Cette stratégie visant à siphonner définitivement l’électorat LR représente la suite logique des politiques mises en place sous son mandat.

1. Un modèle social menacé de disparition

Dans son livre Révolution et dans son programme de 2017, Emmanuel Macron s’engageait à créer un « système universel de retraite » fondé sur les principes « d’équité » et de « justice sociale », sans « modifier l’âge de départ à la retraite ». Sa réforme abandonnée en 2019 prévoyait tout l’inverse, quand bien même le président jurait ne pas vouloir toucher à l’âge de départ. Il montre désormais son vrai visage et ne s’embarrasse plus de faux-semblants : s’il est réélu cette année, le chef de l’État entend faire travailler les Français jusqu’à 65 ans ! Il faudrait « travailler plus » afin de « préserver les pensions des retraités », argumente-t-il. Sa réforme ne prévoit pourtant rien pour obliger les patrons à embaucher les salariés âgés au chômage. Bien au contraire, elle organise un élargissement du cumul emploi-retraite qui serait « plus simple et plus avantageux » pour les entreprises. Une proposition similaire à celle de Valérie Pécresse (LR), qui entend « libéraliser totalement le cumul d’un emploi et d’une retraite ». Emmanuel Macron a également annoncé une nouvelle refonte de l’assurance-chômage, déjà considérablement affaiblie sous son mandat.

2. Un programme économique au service du capital

L’ancien banquier d’affaires prend soin de faire de beaux cadeaux aux grands patrons. Sous son mandat, ils ont déjà obtenu la suppression de l’ISF, l’instauration d’une flat tax sur les revenus du capital et la pérennisation du CICE, qui en cumulé ont fait perdre plus de 100 milliards d’euros à l’État. Et Emmanuel Macron propose désormais une baisse massive « des impôts sur la production ». À la demande du Medef, il entend supprimer la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises à hauteur de 7,5 milliards d’euros par an. L’argument est toujours le même : ces impôts pèseraient trop lourd sur les entreprises. Mais dans le même mouvement, le candidat appelle à « rembourser la dette » et à retrouver un déficit à 3 % du PIB. Comment faire si de nouveaux cadeaux sont faits aux riches ? En retirant 10 milliards d’euros aux collectivités locales, comme le président vient de l’annoncer, alors même que celles-ci font vivre les services publics et la commande publique…

Mobilisé au service du capital, Emmanuel Macron veut aussi « poursuivre la modernisation du Code du travail engagée avec les ordonnances de 2017 », soit le détricoter toujours plus au nom d’une prétendue « compétitivité ». D’autres droits sociaux sont dans le viseur puisque le candidat veut s’attaquer au RSA, versé aux plus démunis. Absente de son projet 2017, la refonte de cette aide apparaît aujourd’hui comme l’une de ses priorités. En cas de réélection, il conditionnera le RSA à l’ « obligation de consacrer quinze à vingt heures par semaine » à une activité. Une façon de stigmatiser les plus précaires sans répondre à la question de l’emploi.

3. Un virage conservateur revendiqué sur l’immigration

En 2017, Emmanuel Macron promettait « d’accueillir dignement les réfugiés ». Mais les temps et les discours ont changé. Le président sortant tient aujourd’hui une ligne réactionnaire en promettant l’expulsion systématique des déboutés du droit d’asile ou le durcissement des conditions d’accès aux titres de séjour. Il veut également expulser « les étrangers ou les personnes détenant des titres provisoires qui troublent l’ordre public ». Une volonté de se montrer « ferme » sur l’immigration qui ne date pas d’hier. Dès les premiers mois de son mandat, le président avait fait des mesures d’éloignement un cheval de bataille, notamment avec la loi asile et immigration défendue par l’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. Un texte qui a considérablement nui à l’accueil et aux conditions de vie des exilés en France. Et que le président-candidat veut aggraver en copiant plusieurs mesures défendues par Valérie Pécresse.

4. Un « pacte républicain » aux accents répressifs

Quand Emmanuel Macron parle des quartiers sensibles, c’est uniquement sous un prisme sécuritaire. Il s’engage ainsi à créer une « force d’action républicaine » qui « va permettre de projeter des forces de sécurité dédiées qui vont venir sécuriser le quartier, aider à démanteler les principaux points de deal ». En parallèle, son programme de 2022 ne prévoit aucune mesure de soutien aux quartiers populaires, tandis qu’il promettait il y a cinq ans la création de « 10 000 » emplois pour les jeunes. Le président, qui a jeté aux orties le rapport Borloo sur les quartiers prioritaires, souhaite s’enfermer dans le tout-répressif sans se poser la question des services publics, de la formation et de l’emploi. Il entend ainsi doubler la présence policière sur la voie publique, augmenter significativement le budget du ministère de l’Intérieur et créer 200 brigades de gendarmerie en milieu rural, etc.

Celui qui a présidé à la répression des gilets jaunes et voulu interdire journalistes et citoyens de filmer la police tient également un double discours sur les violences policières. En mars 2017, il déclarait : « Ce n’est pas possible quand il y a une violence policière qu’il n’y ait aucune sanction dans la hiérarchie policière. Il y a un commissaire de police, il y a un directeur départemental de la sécurité publique, il y a un préfet et il y a un ministre… » Mais depuis, le chef de l’État a sans cesse soutenu les ministres de l’Intérieur et la hiérarchie policière, alors même que des affaires de brutalités policières ont secoué le quinquennat. Aujourd’hui, il récuse même l’usage du terme de violence policière. Par conséquent, aucune mesure n’est prévue dans son projet pour lutter contre ce problème systémique.

 

 

 

 

Cinq ans de
promesses non tenues

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Si Emmanuel Macron a appliqué une bonne moitié de ses propositions de la campagne de 2017, il en a aussi oublié quelques-unes, et pas des moindres. Passage en revue.

«Instaurer une dose de proportionnelle aux législatives. »

La mesure, visant à rendre l’Assemblée nationale plus représentative, faisait partie d’un ensemble de réformes contenues dans le projet de loi pour le renouveau de la vie démocratique. L’instauration de la proportionnelle pour 87 députés ne tenait qu’à une loi ordinaire mais la Macronie, déstabilisée par l’affaire Benalla, y a renoncé dès 2018. En 2022, le président-candidat réitère cette proposition.

« Changer notre rapport à l’écologie et à l’environnement. »

Les renoncements ont été nombreux, à l’image de ceux concernant les propositions de la Convention citoyenne pour le climat, qu’il promettait de transmettre « sans filtre » au Parlement. Emmanuel Macron voulait aligner la fiscalité du diesel sur l’essence ? Il ne l’a pas fait. Il s’engageait à doubler la capacité en éolien et en voltaïque ? Raté : la France est même le seul membre de l’Union européenne à avoir manqué l’objectif, fixé par une directive de 2009, de passer la barre des 23 % de renouvelable dans sa consommation énergétique. Il jurait de placer la France en tête du combat contre les pesticides ? Les ventes sont stables, le glyphosate toujours sur le marché. Quant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, elle a été réglée en abaissant en 2020 l’objectif de - 2,3 % à - 1,7 %, ce qui a permis à Macron de dire que la France a « tenu son objectif ».

« Recruter entre 4 000 et 5 000 nouveaux enseignants. »

La promesse a été trahie dans les grandes largeurs. L’éducation nationale comptait 726 800 professeurs pour l’année scolaire 2020-2021, contre 737 000 pour 2017-2018, soit une baisse d’effectif de 10 200 enseignants.

« Un accompagnateur de vie scolaire pour chaque enfant handicapé. »

On est très loin du compte, avec à peine 125 000 AESH pour 400 000 élèves en situation de handicap. « Une situation de pénurie » dénoncée par les associations de défense des personnes handicapées.

« Mettre en place un système plus juste de retraites, sans toucher à l’âge de départ. »

La promesse est doublement non tenue. Car, d’une part, la réforme des retraites, avec l’instauration d’un système à points, a été stoppée par le Covid juste après le passage en force du gouvernement avec le 49-3. D’autre part, parce que cette réforme n’avait rien de juste : elle avait pour objectif affiché « d’inciter les Français à partir plus tard », bien après 62 ans, et visait en réalité à marchandiser l’accès aux pensions de retraite.

« 15 000 nouvelles places en prison, pour que 80 % des détenus aient le droit à un encellulement individuel. »

Fin janvier 2022, on comptabilise à peine 2 000 nouvelles places de prison et le taux d’encellulement individuel stagne à 44 %. Les maisons d’arrêt restent surpeuplées avec un taux d’occupation de 103 %, selon l’Observatoire international des prisons.

« Je ferai tout pour qu’il n’y ait plus aucune raison de voter pour les extrêmes. »

Un engagement pris au lendemain de sa victoire. Cinq ans plus tard, l’extrême droite cumule plus de 30 % des intentions de vote dans les sondages. Cy. C.

publié le 2 avril 2022

Affaire McKinsey :
« En déléguant des missions, l’État s’affaiblit »

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

En documentant le recours aux cabinets de conseil, le Sénat a révélé un phénomène méconnu du grand public, mais bien identifié des fonctionnaires. Ce n’est pourtant « que la face émergée d’un phénomène d’externalisation » plus large, alerte Arnaud Bontemps, membre du collectif Nos services publics.

Le 17 mars, le Sénat a lancé une bombe à fragmentation sur la campagne électorale : un rapport détaillant par le menu les contrats de conseil passés au cours de ce quinquennat par les ministères ou agences d’État. Ce recours au privé a plus que doublé en cinq ans, dépassant le milliard d’euros, au bas mot, puisque la commission d’enquête s’est penchée sur les dépenses dans les ministères et de seulement 10 % des opérateurs de l’État.

En passant en revue les contrats hors de prix, aux conclusions vaporeuses, parfois sans suite, les sénateurs dynamitent la fascination du pouvoir pour ces « talents » du privé, comme les loue le ministre de la santé pour justifier leur intervention dans la gestion de la crise sanitaire, depuis l’achat des masques jusqu’à l’organisation de la campagne vaccinale, en passant par la conception de l’architecture des systèmes d’information de la vaccination et du passe sanitaire.

Le mal est en réalité plus profond, ses racines anciennes, décrypte Arnaud Bontemps, l’un des porte-parole du collectif Nos services publics, constitué de fonctionnaires, de contractuel·les, d’agent·es de la Sécurité sociale, toutes et tous inquiets du délitement du « sens du service public », et soucieux de trouver un espace d’expression pour en défendre « une autre vision ».

Énarque, Arnaud Bontemps a d’abord travaillé à la Cour des comptes, aux contrôles des politiques de santé et de sécurité sociale, avant de devenir fonctionnaire en Seine-Saint-Denis, à la Caisse primaire d’assurance-maladie, puis au conseil départemental.

Les membres du collectif viennent de tous les horizons du service public : la santé, la justice, l’université, l’Éducation nationale, la protection de l’enfance, etc. Toutes et tous partagent un même constat, selon Arnaud Bontemps : l’État a souvent recours au conseil « par défaut, parce qu’en interne, on n’a plus assez de moyens humains ». C’est l’aboutissement de politiques de « maîtrise de la dépense publique » menées avec constance depuis le milieu des années 1990. Entretien.

Le recours par l’État aux cabinets de conseil est un sujet documenté depuis plusieurs années. La Cour des comptes y a consacré dès 2015 un rapport sévère. Pourquoi le sujet éclate-t-il soudain, en pleine campagne présidentielle ? Est-ce un contrecoup de la crise du Covid ?

Arnaud Bontemps : La crise Covid, c’est le moment où les Français ont pris conscience du rôle fondamental des services publics : école publique, hôpitaux, etc. Quand on applaudissait les soignants le soir à 20 heures, tous les fonctionnaires qui étaient sur le terrain, qui n’ont pas compté leurs heures, en prenaient une petite part pour eux-mêmes. Mais ce sont bien des agents publics – le personnel hospitalier, les agents de l’assurance-maladie, ceux des agences régionales de santé – qui ont mis en œuvre les politiques, se sont investis à la hauteur de cette crise. Mais la crise du Covid, c’est aussi le moment où les Français réalisent le recul, la dégradation des services publics, qui leur posent des difficultés au quotidien.

Dans ce contexte a été révélé le rôle du cabinet de conseil McKinsey dans la campagne vaccinale, qui a en prime été jugée tardive, mal organisée. Cette nouvelle polémique a notamment conduit au lancement d’une commission d’enquête du Sénat qui a documenté avec des chiffres inédits un phénomène jusqu’ici opaque. Les dépenses de conseil des ministères ont plus que doublé entre 2018 et 2021 : de 379 millions d’euros à 893 millions d’euros. Le gouvernement a essayé d’en minimiser la portée mais n’a pas contesté la réalité de ces chiffres. Ce qui chatouille l’opinion, c’est l’ampleur du phénomène, son caractère « tentaculaire », comme l’ont écrit les sénateurs.

En externalisant l’organisation d’une campagne de vaccination, du système d’information de suivi de la vaccination, l’État ne s’avoue-t-il pas incompétent sur des sujets hautement stratégiques ?

Avoir recours à un cabinet de conseil, ce n’est pas mal en soi. Cela peut être très utile, si c’est un choix stratégique, sur des missions ponctuelles, techniques, lorsque la valeur ajoutée est forte.

La question me semble plutôt être : est-ce fait à bon escient ? 

Or nous, fonctionnaires, le constatons : ce recours au cabinet de conseil se fait souvent par défaut – parce qu’en interne on n’a pas assez de moyens humains –, sur des missions parfois pérennes, et avec un recours parfois à des cabinets généralistes à la plus-value discutable. La principale conséquence de ce recours « réflexe » aux cabinets de conseil est que la puissance publique, en déléguant ainsi ces missions, s’affaiblit en ne développant pas ces compétences en interne.

Ce gouvernement a une spécificité : sa proximité idéologique, parfois personnelle, avec le monde des consultants. Sous ce quinquennat, l’État a multiplié par deux le recours au privé, notamment sur des fonctions stratégiques ou de souveraineté. Derrière, il y a une mythification de la qualité, de l’efficacité du travail des cabinets de conseil. Ils seraient moins chers : un travail de consultant coûte en moyenne 2 200 euros par jour. Ils seraient plus flexibles : il n’y a en réalité rien de plus rigide qu’un marché public. Les consultants seraient plus compétents : les cabinets de conseil recrutent les mêmes profils que les fonctionnaires de l’État, qui eux ont la connaissance du service public. 

Vous avez produit une note où vous replacez ce recours au conseil dans un contexte bien plus large d’externalisation de l’État, que vous chiffrez à 160 milliards d’euros.

Les cabinets de conseil, ce n’est en fait que la face émergée du phénomène d’externalisation dans les services publics. Depuis qu’il y a un service public, il travaille avec le privé. Au XVIsiècle, l’État a fait appel à des entreprises privées pour assécher les marais, à la fin du XIXsiècle pour exploiter les concessions de gaz et d’électricité. La logique était de confier des missions entières, souvent assez spécifiques ou techniques, à un opérateur privé. Toutes ces concessions du service public – nous y incluons la gestion des réseaux d’eau, ou d’Internet à haut débit - pèsent 120 milliards d’euros.

Mais depuis le milieu des années 1990, on assiste à une autre forme d’externalisation, cette fois au nom de la « réforme de l’État ». Ce sont des délégations de missions à l’intérieur du service public : par exemple, on ne confie plus au privé un hôpital en entier, mais des petits bouts : le nettoyage, le gardiennage, pour ne parler que des prestations dites « support ». Parmi ces missions, il y a aussi des prestations intellectuelles, souvent prises en charge par les cabinets de conseil. Au total, pour toute la sphère publique, ces prestations représentent 40 milliards d’euros.

Les ordonnances Juppé en 1995, la révision générale des politiques publiques sous Nicolas Sarkozy, la « modernisation de l’action publique » sous François Hollande : vous décrivez un continuum dans les politiques publiques, qui veulent maîtriser les dépenses de l’État mais le conduisent en réalité à externaliser une partie de ces missions.

Derrière l’idée de modernisation de l’État, il y a un slogan toujours martelé, l’idée que le service public devrait se « recentrer sur son cœur de métier », mais sans jamais définir ce dont il s’agit. On a donc externalisé la production des cartes grises, les processus de fabrication des visas, on a des programmes entiers d’externalisation des achats dans les hôpitaux publics… Mais le cœur de métier de l’État ne se réduit pas à payer les factures de ses sous-traitants.

Entre 2006 et 2018, la fonction publique d’État a perdu 180 000 postes. Cette suppression n’est pas une économie budgétaire, c’est une contrainte supplémentaire faite aux gestionnaires publics. On n’a pas toujours supprimé les budgets, mais diminué ce que l’on appelle le plafond d’emploi et qui permet le recrutement de fonctionnaires ou de contractuels. La conséquence est qu’en interne, on a parfois de l’argent pour exercer nos missions, mais interdiction de l’utiliser pour recruter. Alors, pour accomplir certaines missions, les ministères doivent passer par des prestataires extérieurs, dont ces cabinets de conseil. Ils ne font pas appel à eux pour des missions ponctuelles, ciblées, avec une plus-value, mais de manière contrainte.

Les cabinets de conseil participent activement à cette politique d’« optimisation » des services publics, au service de l’objectif de baisse des dépenses publiques fixé par les gouvernements successifs. C’est le serpent qui se mord la queue : en réduisant ainsi les capacités de l’État, les dirigeants publics ouvrent de nouveaux marchés aux cabinets de conseil, qui s’installent ainsi durablement au plus près de la décision publique.

Les systèmes d’information sont le premier poste de dépenses de l’État dans le conseil. Pendant la crise Covid, Accenture a construit l’architecture des systèmes d’information de la vaccination et du passe sanitaire. Ces missions sont présentées comme techniques. Ne sont-elles pas hautement stratégiques ?

Le numérique est l’archétype de missions pérennes, stratégiques, d’avenir sur lesquelles l’État n’a jamais fait d’effort suffisamment cohérent pour développer ses propres compétences. C’est indispensable que les pouvoirs publics puissent s’appuyer sur des systèmes d’information robustes dans tous les domaines : prélèvement de l’impôt, versement des retraites, organisation des soins, rémunération des enseignants, etc. Les exercer en interne supposerait à la fois de recruter – de mettre les moyens et d’autoriser les emplois – et de s’organiser différemment - d’être attractif sur les conditions de travail, le rapport à la hiérarchie, etc. Il faut tenir les deux bouts du raisonnement, ce qui, malgré les alertes successives, n’est pas fait.

Ce gouvernement a été très friand de consultations citoyennes : le « grand débat national », la Convention citoyenne sur le climat, le collectif de 35 citoyens sur la vaccination dont on ignore tout… Organiser ces consultations est une spécialité de ces cabinets de conseil. L’État a-t-il perdu tout contact avec la société ?

La crise sanitaire nous l’a encore montré : il existe une méfiance grandissante entre les services publics et leurs usagers, entre l’État et les citoyens. Il faut réinventer le dialogue. Aujourd’hui, on ne sait pas faire : il faudrait apprendre, former des agents, développer de nouvelles méthodes de travail. Ce serait un profit inestimable de développer ces compétences en interne. Mais plus fondamentalement encore que l’utilisation des cabinets de conseil sur le sujet, ce qui interroge dans ces grandes consultations, c’est qu’elles ne changent rien aux pratiques quotidiennes. Est-ce qu’on en a quelque chose à faire du résultat ou est-ce que c’est juste de la communication ? Qu’est-ce qu’on en tire ? On a besoin de volonté politique, pas d’un rapport pour caler les tables.

La circulaire du 19 janvier 2022 censée encadrer le recours aux cabinets de conseil vous paraît-elle à la hauteur du sujet ?

Le matin même de son audition par la commission d’enquête du Sénat, la ministre de la transformation et de la fonction publique, Amélie de Montchalin, a annoncé une baisse de 15 % des dépenses de conseil des ministères. En apparence, une bonne nouvelle ! Mais, quand on lit bien la circulaire, on se rend compte que ces dépenses se cantonnent au conseil en stratégie et organisation, ce qui reviendrait à baisser de 2 % la totalité de ces dépenses par rapport à 2021, qui est une année record. Passer de 893 à 873 millions d’euros par an, ça n’est pas une diminution, cela revient à consacrer la place des cabinets de conseil au sein de l’État. Ce n’est pas une prise de conscience mais la continuation de la même politique.

L’État doit se remettre à réfléchir. Avant d’avoir recours à des prestataires privés, il doit s’interroger : est-ce que ce n’est pas une compétence stratégique, souveraine, qu’il faudrait développer en interne ? Mais pour réfléchir ainsi, il faudrait supprimer les mécanismes pernicieux qui compriment l’emploi public. Il faut réinternaliser certaines missions, et il faut s’y prendre maintenant. Car cela prend beaucoup plus de temps de faire repousser une branche du service public que de la couper.

 

publié le 31 mars 2022

Affaire McKinsey,
la Macronie bafouille

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Deux semaines après le rapport de la commission sénatoriale qui révélait qu’un milliard d’euros avaient été dépensés en 2021 pour des missions de cabinets de conseil privés, la majorité voit la polémique gonfler et peine à y répondre. L’argument du complotisme est brandi pour éviter les vrais sujets.

Nerveuse, la Macronie ? L’exécutif a bien du mal à assumer son recours croissant aux cabinets de conseil – pour au moins 2,4 milliards d’euros depuis 2018 – et paraît très embarrassé par « l’affaire McKinsey », du nom de l’entreprise qui symbolise le poids de ces prestataires privés dans l’administration publique. La majorité a tardé à réagir au rapport de la commission d’enquête sénatoriale du 17 mars, qui révélait ce « phénomène tentaculaire ». Elle a, depuis, choisi la diversion comme ligne de défense : dénoncer des « fausses informations » et « manipulations politiques ». Des termes utilisés par Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, envoyée au charbon mercredi soir, avec son homologue chargé des comptes publics, Olivier Dussopt, pour une conférence de presse improvisée qui soulignait la confusion de l’exécutif. Quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron lui-même répondait à la polémique sur le milliard d’euros dépensé auprès de cabinets privés en 2021 en ces termes : «On a l’impression qu’il y a des combines, c’est faux. (…) S’il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal ! » Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, est même allé jusqu’à parler de « complotisme ».

En insistant sur ces points, la Macronie cherche à allumer un contre-feu pour détourner l’attention sur les faits et le fond de l’affaire. Certes, des doutes peuvent être émis sur certains liens étroits entre la Macronie et des cabinets privés, McKinsey en tête. Plusieurs de ses consultants ont participé bénévolement à la campagne d’Emmanuel Macron en 2017 tandis que des marcheurs ont rejoint ensuite le cabinet. De plus, la commission d’enquête demande des explications sur l’enchaînement de plusieurs prestations attribuées à McKinsey, alors que le principe du « tourniquet », selon lequel l’État ne doit pas faire appel à la même entreprise plusieurs fois d’affilée, aurait dû s’appliquer. Le tout agrémenté du scandale d’évasion fiscale du cabinet, qui ne paye aucun impôt sur les sociétés en France depuis au moins dix ans, ses bénéfices étant déclarés dans le paradis fiscal du Delaware (États-Unis).

Une administration disqualifiée

Des questionnements sont donc légitimes, mais aucun élément matériel ne permet de crier au conflit d’intérêts. Si le gouvernement est attaqué, c’est principalement pour son choix de payer des cabinets de conseil, au détriment de l’administration, pour accompagner, voire déterminer des politiques publiques. « Le gouvernement use de différentes ficelles pour ne pas venir sur le vrai sujet, qui est l’influence des cabinets privés sur les décisions politiques », dénonce Éliane Assassi, rapporteure communiste de la commission d’enquête. « Aucun cabinet de conseil n’a décidé d’aucune réforme », a assuré Olivier Dussopt. Ce qui n’est pas tout à fait exact. Par une multitude d’exemples, le rapport de la commission parlementaire montre que les cabinets influencent la prise de décisions publiques. L’accord-cadre qui régit le recours aux consultants stipule même que leur intervention peut couvrir « la phase de contribution à la prise de décision stratégique ». Dans les faits, quand ils interviennent en amont de l’écriture d’une mesure, les consultants proposent plusieurs scénarios et « priorisent » l’un d’entre eux, influençant donc la décision finale.

Le gouvernement balaye cette problématique et répète qu’il n’a « rien à cacher », quand bien même les sénateurs ont eu besoin de trois mois d’enquête pour révéler ce système opaque. Les ministres n’assument pas et en minimisent les conséquences : « Est-ce qu’en ayant recours aux cabinets, nous remettrions en cause la qualité de l’administration et de ses hauts fonctionnaires ? » a demandé Amélie de Montchalin, avant de répondre « non ». Les intéressés ne sont pas de cet avis : « Ces recours disqualifient les fonctionnaires qui pourraient faire le même travail, il y a un sentiment de perte de sens », ressent Delphine Colin, de l’Union fédérale des syndicats de l’État CGT. La commission d’enquête publie aussi plusieurs témoignages d’agents subissant, sans avoir été mis au courant, l’arrivée de consultants venus avec mépris leur apprendre leur travail.

« Un système s’est installé, qui tend à remplacer des pans entiers de notre administration par des cabinets privés, déplore Éliane Assassi. Mais pourquoi ne fait-on pas un état des lieux de notre administration pour savoir si des compétences métiers manquent et comment les renforcer ? » Le programme présidentiel d’Emmanuel Macron, visant toujours plus de réductions des dépenses publiques, ne démontre ni remise en question ni volonté de modifier ce choix politique. En dépit de son coût, pour les finances publiques comme pour l’organisation de l’État.

publié le 30 mars 2022

Services publics :
jeu de dupes
à droite et au RN

Clotilde Mathieu sur www.humanite.fr

Enjeu de campagne - Emmanuel Macron, Valérie Pécresse et Marine Le Pen sont étrangement muets sur le devenir du service public. Privatisations, suppressions de postes, coupes budgétaires : leurs véritables desseins sont inquiétants.

Les candidats de droite et d’extrême droite avancent à pas de loup sur les services publics. La raison de cette prudence : avec la pandémie, le regard des Français a changé sur ces derniers. Selon un sondage Kantar réalisé en janvier, ils sont 52 % à avoir une image positive de leurs services publics. Un niveau jamais atteint depuis 2004. Si bien que, de la République en marche au Rassemblement national en passant par « Les Républicains », les partis des candidats qui s’étaient lancés dans une course aux suppressions de postes de fonctionnaires en 2017 (120 000 pour Macron, 500 000 pour Fillon) ont dû changer de braquet. Seule la prétendante LR, Valérie Pécresse, s’est autorisée à annoncer un plan de suppression de 150 000 postes de fonctionnaires, avant de préciser que 50 000 postes seraient réaffectés dans la santé, l’éducation et la police. Les candidats savent qu’ils avancent en terrain miné : les promesses de coupes claires dans les effectifs des fonctionnaires ont laissé place à celles de « recrutements » ou de « revalorisations » des rémunérations.

Des promesses comme autant de plans de communication

Pourtant, en passant aux cribles discours, débats et entretiens, on s’aperçoit vite que l’austérité budgétaire est toujours d’actualité. À l’image des 50 milliards d’euros d’effort budgétaire annoncés par Emmanuel Macron associés aux 15 milliards d’euros de baisses d’impôts promis aux entreprises, ou encore du « passage d’un poids de 55,7 % des dépenses publiques dans le PIB en 2022 au seuil symbolique de moins de 50 % de la richesse nationale dès 2027 », comme le propose Marine Le Pen dans la revue en ligne Acteurs publics. Ces choix des candidats ne laissent guère de doute sur leurs conséquences sur les services publics.

Certes, la ministre de la Fonction publique, Amélie de Montchalin, a annoncé dans la précipitation une augmentation du point d’indice, gelé depuis douze ans. Elle s’est bien gardée d’en donner l’ampleur. Et renvoie la mesure à juillet, soit après les élections législatives. De leur côté, Valérie Pécresse et Marine Le Pen annoncent une hausse des rémunérations ciblée sur les personnels de santé et des Ehpad grâce à des primes pour la première ou une revalorisation de 10 % pour la candidate d’extrême droite. « Le discours change, ils y sont obligés, mais dans les actes, dans nos administrations, le compte n’y est pas, analyse Céline Verzeletti, responsable confédérale de la CGT. Tout ce que nous avons obtenu, nous l’avons eu par des mobilisations », poursuit la responsable confédérale, cosecrétaire générale de la CGT fonction publique. Elle liste le Ségur de la santé, le Grenelle de l’éducation.

D’ailleurs, seuls ou à côté des salariés du privé, les fonctionnaires ont multiplié les actions, y compris pendant la campagne présidentielle, plusieurs fois en janvier, puis le 17 mars, avant une nouvelle journée ce jeudi, à l’appel de la CGT des services publics. Une combativité « retrouvée », « indispensable » qui doit s’inscrire dans la durée, estime la syndicaliste. Car, regrette Céline Verzeletti, même en pleine pandémie, dans la santé, les luttes n’ont pas empêché les fermetures de lits, de services dans les hôpitaux.

Même les promesses de nouvelles embauches d’infirmières ou d’aides-soignantes sont autant de plans de communication. « Tous nos hôpitaux, toutes nos structures cherchent à recruter, explique Delphine Girard, de la CGT santé. La réalité, c’est qu’elles n’y arrivent pas. » Aujourd’hui, entre 150 000 et 200 000 infirmières diplômées en âge de travailler n’exercent plus, souligne la syndicaliste. Sans compter que beaucoup de jeunes qui souhaitent se former n’y arrivent pas. « Les plans de recrutement ne sont jamais suivis de plans de formation avec des budgets consacrés », dénonce Delphine Girard. Or, d’ici à 2030, ce sont, en plus des besoins immédiats, plus de 220 000 emplois d’infirmières et d’aides-soignantes qui seront nécessaires, dixit France Stratégie.

Derrière les odes aux fonctionnaires, Emmanuel Macron et Valérie Pécresse ont dressé leur feuille de route dans la loi de transformation de la fonction publique, adoptée en 2021, à l’unanimité des parlementaires LaREM et LR. Marine Le Pen, en s’abstenant lors du vote à l’Assemblée nationale, ne s’y est pas non plus opposée. Et avoue, dans Acteurs publics, ne pas vouloir « modifier les règles en vigueur ». Or, cette loi-cadre, expliquent les syndicalistes, est un véritable « big-bang » comparable à celui de la loi travail dans le privé, et dont la mise en œuvre dans les collectivités et administrations devrait s’étaler jusqu’en 2025.

Supprimer les « petits avantages » des travailleurs de l’ombre

Une loi tentaculaire dont la première attaque a porté sur le temps de travail des fonctionnaires territoriaux, avec le passage aux 1 607 heures obligatoires, l’équivalent de 35 heures hebdomadaires et de 25 jours de congé dans l’année. Alors que, jusqu’ici, les agents bénéficiaient de régimes dérogatoires. Une réforme qui vise à gommer la pénibilité et les spécificités des métiers et qui supprime les « petits avantages » aux travailleurs de l’ombre. À l’instar de ceux qui ramassent, par exemple, les poubelles la nuit, les week-ends, en horaires décalés pour une paie « 25 % inférieure » à celle du privé, lance Thomas Barby, secrétaire général de la CGT Toulouse Métropole, lequel a fait grève durant près d’un mois pour obtenir la reconnaissance de la pénibilité des éboueurs toulousains. Après les communes et intercommunalités, ce sera au tour des départements et des régions de mettre en place cette réforme.

La deuxième étape de la loi dans le moule de laquelle se coulent Emmanuel Macron, Valérie Pécresse et Marine Le Pen consiste à modifier le statut général de la fonction publique en code général. Une manœuvre visant à « privatiser très facilement des missions de service public », explique Natacha Pommet, secrétaire générale de la CGT services publics. Et la syndicaliste de prendre l’exemple de l’agent d’une ville qui externaliserait la cantine scolaire : « En perdant son statut de fonctionnaire, l’agent basculerait dans les effectifs de l’entreprise » prestataire, poursuit-elle. Fini l’emploi à vie. Une fois repris, avec son contrat privé, l’ex-fonctionnaire pourrait dès lors perdre son emploi si son entreprise perdait par la suite l’offre publique. Alors qu’aujourd’hui, la collectivité qui privatise le service se doit de trouver à son agent « un autre poste dans la collectivité », poursuit Natacha Pommet.

Les politiques de baisse des dépenses passent aussi par la multiplication des contractuels , souvent moins bien payés. Depuis l’an dernier, les administrations sont autorisées à recruter des contrats de projet, comme dans le privé. Ceux-ci pourront être inférieurs à un an et concerner toutes les catégories hiérarchiques (A, B, C), alors que jusqu’ici, le recours à ces personnels précaires était limité par la loi.

À ce jeu du poker menteur, la promesse d’une hausse du point d’indice apparaît comme une vaste farce, une pure « promesse de campagne », quand durant tout un mandat, le candidat en tête des sondages s’est refusé à une telle concession, la jugeant « bien trop coûteuse », rappelle Céline Verzeletti. Certes, poursuit-elle, l’inflation galopante a changé la donne mais elle sera « minime », prédit la fonctionnaire. La question est désormais d’en connaître l’ampleur, alors que les agents « accusent une perte de pouvoir d’achat de 11,5 % », calcule Natacha Pommet, dont l’organisation revendique une hausse de 10 %, suivie d’une phase de négociation. Les syndicats restent sur leur garde, car rien n’assure que dans trois mois, après les élections, Emmanuel Macron ne se dédira pas en prétextant une situation budgétaire inadéquate.

La crainte est aussi de voir se développer un service public à la carte. Une « différenciation territoriale » appelée de ses vœux par Marine Le Pen, mais aussi par le parti «Les Républicains», et qui consisterait selon Emmanuel Macron à « mettre beaucoup plus de fonctionnaires sur les territoires ». Un discours en écho aux colères des gilets jaunes dénonçant les déserts de service public. Un leurre, pointe Thomas Barby, CGT Toulouse Métropole. Dans sa ville, le maire a « réaffecté les agents » dans de plus petites structures, là où « il n’y a plus aucun service public », à l’image des « maisons de services publics », appelées France Service. Sans nouvelle embauche, sans dotation supplémentaire, les agents devront être ultrapolyvalents, tiraillés entre les ordres de leur direction de service et l’élu en charge du territoire, pour in fine fournir, selon Thomas Barby, un service public « toujours plus dégradé ».


 


 

La gauche veut
plus d’argent et d’agents

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Loin de ses adversaires de droite et d’extrême droite, la gauche veut renforcer les services publics. Le candidat communiste, Fabien Roussel, propose un plan de création de 500 000 postes.

L’adage du mouvement social « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » est constitutif des services publics. De la petite enfance au grand âge, la fonction publique intervient quotidiennement dans la vie de chacun. Mise à l’épreuve durant la pandémie, elle est aujourd’hui des plus affaiblie après des années de politiques d’austérité. Le quinquennat Macron a fait fondre ses effectifs de 70 000 agents territoriaux, après les 85 000 fonctionnaires déjà supprimés sous Nicolas Sarkozy, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques (RGPP) et le non-­remplacement d’un agent sur deux. « Nous n’avons jamais eu autant besoin de services publics, utiles et accessibles à tous, qui s’opposent à ces logiques mortifères » de rentabilité des marchés financiers, assure pourtant Fabien Roussel dans son programme.

Au total, le candidat communiste à la présidentielle ambitionne de recruter 500 000 fonctionnaires en cinq ans. 30 000 agents pour une police de proximité et le même nombre dans les services fiscaux pour récupérer les 80 milliards d’euros qui s’évaporent chaque année dans la fraude et l’évasion fiscales. Il souhaite aussi recruter « 50 000 ouvriers, techniciens, ingénieurs » qui « seront nécessaires dans l’énergie, afin de garantir un mix énergétique ». Auxquels s’ajouteront 90 000 postes d’enseignants et 200 000 postes créés, au total, dans les hôpitaux et Ehpad. Le candidat défend aussi une hausse généralisée des salaires de 30 % dans la fonction publique.

Enfin, il table sur la création d’une nouvelle branche de la fonction publique dédiée aux métiers du lien, en soustrayant ces emplois des logiques de marché. Selon son décompte, cette mesure concernerait 1,3 million de personnes et même « 1,8 au terme de (son) mandat » – compte tenu des postes qu’il entend créer –, « protégées par un statut et avec un salaire qui ne sera pas inférieur à 1 700 euros net et 2 100 brut ».

Une santé prise en charge à 100 %

De son côté, Jean-Luc Mélenchon (FI) table sur la création de 15 000 nouveaux postes d’accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH). Plus largement, l’insoumis vise le recrutement d’un million de fonctionnaires dans des « secteurs indispensables » tels que l’hôpital, l’éducation ou encore la justice. Les candidats du PCF et de FI se retrouvent sur la nécessité de développer le maillage territorial des services publics. Fabien Roussel promet un établissement de santé « à moins de trente minutes de transport » dans chacun des bassins de vie. Le candidat de l’Union populaire élargit cette mesure à « tous les services publics essentiels ». Anne Hidalgo (PS) entend quant à elle « garantir » pour les cinq prochaines années « la carte des services publics ».

Mais c’est pour les services aux plus jeunes que la socialiste veut porter le gros des efforts. D’abord en poussant de 470 000 à 600 000, en dix ans, l’offre de places en crèche dans un service public dédié à la petite enfance. Ensuite, dans l’école, avec un plan de rattrapage des salaires des enseignants avec des débuts de carrière à 2 300 euros net, contre 1 700 aujourd’hui, couplé à un « plan mixité » dans les départements « permettant de mettre fin aux collèges­ghettos ». L’écologiste Yannick Jadot table, lui, sur une hausse des salaires des professeurs de 20 % sur le quinquennat « pour les situer dans la moyenne des pays de l’OCDE » et sur le recrutement de 65 000 enseignants. C’est 160 000 chez Jean-Luc Mélenchon.

Concernant la santé, Yannick Jadot veut l’embauche de 100 000 infirmiers couplée à la création d’une « réserve » composée des 180 000 soignants « qui avaient rejoint spontanément les hôpitaux pendant la pandémie ». Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon veulent en finir avec le renoncement aux soins pour raisons financières en instaurant la prise en charge à 100 % des dépenses de santé. Sur le volet dépendance des personnes âgées, Anne Hidalgo propose aussi un plan de formation et de recrutement aux métiers du grand âge. Les candidats communistes et insoumis se retrouvent sur l’interdiction des Ehpad à but lucratif.

Fin de l’évasion fiscale

Reste la question du financement. La fondation ultralibérale Ifrap estime, dans une étude pour le Figaro Magazine, les dépenses du programme de Fabien Roussel à 287 milliards d’euros par an, tous secteurs confondus. Le communiste chiffre à 87 milliards son plan global pour les services publics et la Sécurité sociale. Pour le financer, il entend tripler l’ISF, instaurer un impôt plus progressif et porté à 15 tranches, supprimer les niches fiscales et surtout mettre fin à l’évasion fiscale, notamment en introduisant un impôt à la source sur les profits des multinationales. Une logique de redistribution pour financer des services publics, la seule richesse de ceux qui n’en ont pas.

publié le 28 mars 2022

Tout comprendre au scandale McKinsey
en 6 points et 10 minutes

Nicolas Framont sur https://www.frustrationmagazine.fr

Depuis quelques mois, un scandale gonfle et se précise. L’Etat français aurait, via le gouvernement d’Emmanuel Macron, payé au moins 1 milliard d’euros par an à des cabinets de conseils pour concevoir sa politique, en doublon de l’administration publique et pour des missions dont l’intérêt n’est pas facile à saisir (et le mot est faible). De l’argent public balancé par les fenêtres ? Oui, et principalement en faveur d’une entreprise, McKinsey, dont on a appris la semaine dernière qu’elle ne payait absolument aucun euro d’impôt en France. L’homme en charge de la passation de contrat de ce cabinet de conseil avec l’Etat n’est autre qu’un ami du président, Karim Tadjeddine, qui partage avec lui une vision de l’Etat « en mode start up ». Tout comprendre de ce scandale d’Etat, de cette gabegie au service des copains, qui entraînerait la chute du gouvernement… si nous vivions en démocratie.

1 – Les cabinets de conseil, c’est quoi au juste ? 

Si vous ne travaillez pas dans le siège d’une moyenne ou grande entreprise privée, dans un ministère ou une administration publique, le monde des consultants des cabinets de conseil vous est sans doute inconnu. Pour résumer, les cabinets de conseil sont payés par des directions d’entreprise ou des ministres pour expertiser le travail mené, la comptabilité, mais aussi conseiller sur les décisions à prendre pour améliorer la stratégie d’une entreprise… ou les lois d’un pays. Leur arme de guerre ? Le PowerPoint. 

Concrètement, les consultants accèdent à l’entreprise, s’entretiennent avec ses strates hiérarchiques puis pondent des slides (les pages d’un PowerPoint) où ils disent comment faire mieux avec moins, être à la fois plus performant et plus économe. Cette activité est extrêmement lucrative car elle repose entièrement sur la maîtrise (supposée) d’un savoir. Une journée de travail est facturée fort cher au client, alors même que d’une entreprise à l’autre, le rendu est parfois le même, à quelques variations près. Les consultants en organisation par exemple distillent d’une entreprise à l’autre le même discours, fait de termes clichés que vous avez sans doute déjà entendu si vous travaillez dans le privé : « ne plus travailler en silo mais de façon collaborative », « être plus agile », « « fusionner des services pour réduire le millefeuille décisionnel”, “affronter les défis de la digitalisation”… leurs lieux d’intervention sont différents, leurs recettes sont les mêmes. 

Mais ce sont des gens qui ont le talent de surjouer la compétence et qui parviennent à impressionner leurs clients en les noyant sous un jargon technique et des schémas complexes. Ils travaillent pour le Boston Consulting Group, McKinsey, Accenture, sans oublier les “Big 4” (Deloitte, KPMG, PwC, Ernst & Young)… Autant de géants mondiaux dont la longévité (McKinsey existe depuis 1926) tient à la force de leur modèle économique : “Ils empruntent votre montre pour vous donner l’heure”, dit-on d’eux dans le monde de l’entreprise privée. Heureusement que ce ne sont que des gros groupes capitalistes plein d’argent qui le gaspillent en faisant appel à eux… non ?

2 – Pourquoi le gouvernement a-t-il fait appel à eux ?

Le scandale d’Etat qui se dessine petit à petit, c’est que ces cabinets de conseil aux pratiques fort douteuses ont été utilisés massivement par notre gouvernement pour l’aider dans ses missions, en doublon de l’administration publique et à prix d’or. La polémique a débuté l’année dernière, lorsque nous apprenions que le gouvernement avait eu massivement recours au cabinet McKinsey pendant la crise sanitaire, afin d’organiser la logistique de la campagne vaccinale. Sauf que McKinsey, cabinet mondial et puissant, semble être un choix particulièrement douteux. En effet, l’année dernière, il a été condamné aux Etats-Unis à une amende de 573 millions de dollars en raison du rôle joué au début des années 2010 auprès du laboratoire Purdue Pharma. Cette entreprise a commercialisé l’OxyContin, opiacé terriblement addictif qui aurait tué jusqu’à 200 000 Américains par overdose. Cet antidouleur a été sur-prescrit sur tout le territoire grâce à une vaste stratégie d’influence menée par le laboratoire, avec les bons conseils de McKinsey. Les consultants avaient même anticipé le nombre potentiel d’overdoses afin de conseiller à Purdue Pharma une stratégie d’indemnisation susceptible de maintenir les ventes et la réputation du produit.

Mais ça n’a pas empêché le gouvernement français de faire appel à eux pour gérer le dossier particulièrement sensible de la vaccination. Le poids croissant de ces consultants dans la gestion des affaires publiques ayant fait un peu de bruit, le groupe communiste au Sénat a mis en place l’année dernière une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur cette nouvelle tendance. Le rapport qui en a résulté et que nous avons consulté est particulièrement riche car il se base sur des dizaines d’heures d’audition des principaux acteurs de l’affaires, des consultants eux-mêmes aux ministres qui ont fait appel à eux. 

Les consultants ce sont des gens qui ont le talent de surjouer la compétence et qui parviennent à impressionner leurs clients en les noyant sous un jargon technique et des schémas complexes.

On y apprend d’abord que les dépenses de cabinet de conseil ont doublé au cours du quinquennat, pour atteindre la somme d’un milliard d’euros en 2021. Pour comparaison, le budget annuel consacré à l’égalité femmes-hommes est de 50 millions d’euros. Donner de l’argent aux cabinets privés semble être la véritable « grande cause du quinquennat », à en croire le rapport, qui souligne le recours de plus en plus systématique aux cabinets de conseil, majoritairement en doublons de compétences existantes dans l’administration publique. Les rapporteurs précisent que la somme d’un milliards d’euros annuelle est « une estimation minimale car les dépenses des opérateurs sont en réalité plus élevées. Si la commission d’enquête a interrogé ceux dont le budget était le plus important (Pôle emploi, Caisse des dépôts et consignations, etc.), l’échantillon ne représente que 10 % du total des opérateurs » (p.8). La somme d’un milliard d’euros est donc TRÈS sous-estimée.

3 – Pour quels résultats ?

Que faisaient-ils, concrètement, ces consultants, dans nos ministères et administrations ? Ils produisaient des conseils sur l’organisation des services d’une part, comme par exemple la création du “baromètre des résultats de l’action publique”, facturé aux contribuables 3,2 millions d’euros en 2021 par le cabinet Capgemini, nous apprend le rapport du Sénat, ou encore l’organisation de concertations, débats publics ou autres bullshits participatifs dont le macronisme raffole (souvenez-vous du « grand débat national » ou de la « convention citoyenne sur le climat » qui ont tous deux abouti à… rien).

Toujours selon le rapport du Sénat, ce même cabinet Capgemini a ainsi facturé à l’Etat un million d’euros pour son appui à l’organisation des « Etats généraux de la justice », grand raout censé permettre de résoudre l’institution en crise. Pour faire quoi ? Mettre en place une plateforme participative (Parlonsjustice.fr) et organiser des « ateliers délibératifs » avec des citoyens volontaires. Parfois, il s’agit de donner un coup de boost aux administrations pour appliquer vite vite des réformes : ainsi, Mckinsey a facturé 4 millions d’euros aux contribuables pour former l’administration aux ajustements nécessaires à l’application de la baisse des APL. Mais rassurez-vous : avec cette réforme, l’Etat a déjà économisé 10 milliards d’euros sur le dos des plus pauvres.

Mais ce qui est encore plus choquant, c’est qu’alors que nous payons déjà fort cher pour avoir des députés, des sénateurs et toute l’administration qui permet le fonctionnement législatif, les consultants ont été massivement utilisés pour changer la loi. Ainsi, ils sont intervenus dans la réforme de l’assurance-chômage (y compris dans les arbitrages politiques la concernant), celle de la formation professionnelle, mais aussi les lois sur la santé, sur les transports, la réforme de l’aide juridictionnelle, etc. Le rapport montre comment, au prétexte d’aider le gouvernement à « préparer » les lois, les cabinets de conseil orientent la décision publique, alors que personne ne les a mandatés pour ça.

558 900€ pour le cabinet Boston Consulting Group (BCG pour les intimes), pour l’organisation d’une “convention des managers de l’Etat” qui… n’a jamais eu lieu. 

Mais parfois, les cabinets de conseil nous ont coûté cher… pour rien du tout : le rapport documente ainsi une facture de 496 800€ de McKinsey pour une mission de réflexion sur « l’avenir du métier d’enseignant » qui n’a pas abouti. Enfin si, ça a abouti à un rapport de deux cent pages qui enfonce des portes ouvertes, soit 2 480€ la page. Mais aussi 558 900€ pour le cabinet Boston Consulting Group (BCG pour les intimes), pour l’organisation d’une “convention des managers de l’Etat” qui… n’a jamais eu lieu. 

Vous êtes sûrs que ce sont les fonctionnaires qui coûtent trop cher ? Même lorsque les missions aboutissent, l’action des consultants est très questionnable. Le rapport décrit leurs méthodes, directement inspirées du bullshit managérial dont les groupes privés raffolent, à base d’ateliers – pardon, de « workshop » – qui recourent aux pratiques suivantes, attention les yeux :

« – le « bateau pirate » : chaque participant s’identifie à un des personnages (capitaine, personnages en haut du mât ou en proue, etc.) et assume ce rôle, son positionnement, ses humeurs, etc.
le « lego serious play » : chaque participant construit un modèle avec des pièces lego, construit l’histoire qui donne du sens à son modèle et la présente aux autres »
Extrait du rapport du Sénat, page 102

Ce que révèle ce rapport rappelle “l’affaire du Sirhen”, un projet de méga-logiciel de gestion de ressources humaines pour l’Education nationale, qui a échoué après 10 ans de travaux, pour un coût total de 350 millions d’euros dont… 270 pour le cabinet de conseil Capgemini.

Cette façon de facturer fort cher des travaux de piètre qualité nous a été rapportée il y a deux ans par un consultant d’un des “Big Four” intervenant auprès de l’Etat, Joan. Voici ce qu’il nous racontait, dans un témoignage édifiant (à lire en intégralité ici)

En théorie, nos travaux devaient être solides et les prix justifiés : experts ayant plus de 15 ans de bouteille, expériences reconnues et savoir-faire prouvés et éprouvés d’un Big Four pour une qualité “assurée”. Par définition, un Big Four étant présent partout dans le monde, il dispose d’expériences et d’experts dans virtuellement tous domaines. En pratique, mon service avait une exigence de marge de 40 % : si nous avions un “projet” à 100 000 €, celui-ci ne devait coûter que 60 0000 € à réaliser à l’entreprise en coûts de personnels, les 40 000 € disparaissant dans le biz dev, les frais généraux et, surtout, les poches des actionnaires.”

Les honnêtes citoyens qui ont toujours peur de payer des profs à « se la couler douce », que pensent-ils du fait que Macron et ses amis payent un salaire mensuel par jour à des consultants chargés de faire jouer des fonctionnaires aux Lego pour remplir les poches de quelques actionnaires ?

4 – Pour quoi faire ?

A l’échelle des entreprises privées, le recours au cabinet de conseil participe de tout l’équilibre de la machine capitaliste. Il s’agit de fluidifier les rouages du système en légitimant des décisions purement financières au nom de considérations rationnelles et « stratégiques ». Autrement dit, la mission idéologique des consultants est de faire croire, y compris à ses membres, que les entreprises capitalistes sont là pour autre chose que de générer du profit pour les actionnaires. Ils interviennent pour conseiller des « réorganisations », des plans de licenciements et nimber le tout de grandes notions managériales, histoire de rendre la réalité moins mesquine et cruelle. Ils sont l’administration du mensonge : tout comme l’Union Soviétique avait sa bureaucratie et ses commissaires politiques, le monde capitaliste a ses consultants en costume qui viennent raisonner les collectifs de cadres à coup de PowerPoint, afin qu’ils mettent en oeuvre le sale boulot et contribuent à renforcer la remontée de dividendes.

Mais à quoi servent-ils à l’échelle d’un Etat ? Eh bien précisément à le faire fonctionner comme une entreprise, et à faire remonter le profit – via des économies budgétaires – aux actionnaires de son président : la grande bourgeoisie. Et au passage à se servir copieusement sur le dos du contribuable. Pour nous autres, c’est la double peine : non seulement les cabinets de conseils viennent imposer à nos administrations publiques une vision de leur action profondément nocive pour nous, à base de pseudo-consultations « participatives » et de violentes coupes budgétaires (comme la réforme des APL exécutée sous le saint patronage de McKinsey), mais en plus ils représentent un budget croissant que nous payons avec nos impôts !

La “convention des managers de l’Etat” n’a jamais eu lieu. On vous laisse apprécier le programme de cet évènement-fantôme qui nous aura tout de même coûté la modique somme de 558 900€, en faveur du cabinet Boston Consulting Group (extrait du rapport du Sénat)

Le rapport le documente noir sur blanc : l’arrivée des cabinets de conseils dans nos ministères a servi à forcer la main aux fonctionnaires. De gré ou de force, en les infantilisant à base d’ateliers Lego ou en les forçant via des « arbitrages » à coup de PowerPoint. Pour les pousser à quoi ? A adopter la logique cynique qui prévaut dans les groupes privés capitalistes, qui consiste à ne pas avoir d’états d’âme envers les usagers et les citoyens. C’est ce qu’a expliqué aux rapporteurs Estelle Piernas, secrétaire nationale de l’UFSE (Union fédérale des syndicats de l’État)-CGT : « c’est palpable quand des consultants parlent de “clients” et non “d’administrés”. Cette méconnaissance les amène à ne pas prendre en compte la qualité du service rendu à tous les administrés, en zone urbaine comme rurale ».

Quand on regarde la liste des interventions de cabinets, détaillés dans le rapport du Sénat, on se rend compte qu’il s’agit le plus souvent d’opération de « Transformation » de tel service ou telle administration. Transformation vers quoi ? En autre chose que du service public.

5 – Pour qui ?

La vision de l’action publique que portent les cabinets de conseil est celle du président Macron. Il l’a d’ailleurs développé dans un livre au titre explicite, L’État en mode start up sous la direction de Yann Algan et Thomas Cazenave (2016), qu’il a préfacé. Sa principale thèse consiste à promouvoir la vision « d’une action publique réinventée, plus agile et collaborative, « augmentée » par l’innovation technologique et sociale. » Et qui d’autre a participé à l’écriture de ce livre-manifeste ? Karim Tadjeddine, directeur associé du bureau français de McKinsey et chargé de la branche « Secteur public » de l’entreprise. C’est-à-dire celui-là même qui est l’interlocuteur des ministères pour toutes les missions réalisées à prix d’or par son cabinet.

L’un des principaux cabinets auquel l’Etat a recours, McKinsey, est dirigé par un ami d’Emmanuel Macron avec qui il partage une vision de l’Etat à transformer de gré ou de force selon les principes en vigueur dans les entreprises privées

La collaboration entre Emmanuel Macron et Karim Tadjeddine n’a pas commencé avec ce livre. Elle remonte à leur participation à la Commission « pour la libération de la croissance française », lancée par Nicolas Sarkozy en 2007 et plus connue sous le nom de « Commission Attali », du nom de son rapporteur. Parmi les préconisations de cette commission : « Transformer l’action publique ».

Une transformation que les cabinets de conseil, dont celui de Karim Tadjeddine, mettent en œuvre au forceps, avec la bénédiction de l’ami et président Macron, dont Tadjeddine a participé à la campagne électorale en 2017, ainsi que plusieurs autres consultants de Mc Kinsey, comme nous le révélait le Monde en février 2021. Ca s’appelle dans le métier faire du “pro bono”, c’est-à-dire travailler gratos pour les copains… mais rien n’est jamais gratuit et on peut dire que le cabinet a été largement récompensé pour son coup de pouce au candidat, une fois celui-ci devenu président.

En France, il n’est pas légal de donner plus de 2 500€ à un candidat à l’élection présidentielle, pour éviter de potentiels conflits d’intérêts. Par contre, il est tout à fait possible pour une société d’envoyer ses consultants travailler gratos pour le candidat pour bizarrement devenir le prestataire préféré de son gouvernement, une fois élu. 

6 – Pourquoi un tel silence autour de ce scandale d’Etat ?

Résumons : chaque année, le gouvernement se voit facturer au moins un milliard d’euros – soit plus que les dépenses 2021 pour la jeunesse et la vie associative – pour des prestations de conseils effectuées par quelques grands cabinets mondiaux. Ces prestations sont floues, parfois carrément sans effets, ou portent une certaine vision des services publics, clairement défavorable à sa qualité. L’un des principaux cabinets auquel l’Etat a recours, McKinsey, est dirigé par un ami d’Emmanuel Macron avec qui il partage une vision de l’Etat à transformer de gré ou de force selon les principes en vigueur dans les entreprises privées. Cerise sur le gâteau, nous apprenons cette semaine que McKinsey ne paye aucun impôt en France, contrairement à ce qu’a affirmé l’ami de Macron, Karim Tadjeddine, devant le Sénat.

On se fait donc, en tant que contribuable et citoyen, plumer trois fois au cours de cette affaire : une première fois en payant des millions d’euros à des cabinets de conseil. Une seconde fois quand le principal cabinet dont l’Etat est client pratique l’optimisation fiscale et ne paye aucun impôt en France. Une troisième fois, et pas la moindre, quand l’action de ces cabinets contribuent à détruire petit à petit notre protection sociale et nos services publics : d’abord en réduisant nos prestations, comme dans le cas de nos APL. Ensuite en rendant de plus en plus inaccessible l’administration aux millions de Français concernés par l’illectronisme (16,5% des Français ont des difficultés avec Internet et l’informatique en général) et qui sont donc exclus de la « digitalisation » à marche forcée des services publics dont ces cabinets de conseils sont les principaux promoteurs. Enfin, en faisant passer des décisions politiques pour des choix techniques, puisque ce sont de plus en plus des consultants en cravate surdiplômés qui choisissent notre avenir et de moins en moins des élus.

Pourquoi un tel silence face à ce scandale ? Pourquoi Macron, à trois semaines du premier tour, n’est-il pas plongé dans la tourmente, assailli de questions sur le choix d’un cabinet dirigé par l’un de ses amis et pratiquant l’optimisation fiscale, ce qu’aucun des ministères dans lequel ses consultants se rendaient ne devait ignorer ? Parce que l’ensemble de notre classe médiatique et la majeure partie de notre classe politique adhère au plus profond d’elle-même aux conceptions idéologiques de l’action publique portée par l’alliance entre la macronie et les cabinets de conseil. Car il s’agit là d’un projet porté de longue date par la bourgeoisie, de « transformation » de la politique publique en science technique réservée à quelques diplômés, et qu’il convient d’imposer de gré ou de force à la masse inculte de “Gaulois réfractaires” et de fonctionnaires archaïques qui composent ce pays.

La guerre aux usagers des services publics et de la protection sociale se déroule en parallèle de la guerre menée à l’encontre des salariés des entreprises privées.

C’est pourquoi l’ensemble de la presse mainstream fait passer la réélection de Macron pour une nécessité politique : pas au nom de la guerre en Ukraine, non, mais au nom de la guerre qui nous est faite à nous. Cette guerre des classes qui fait chaque jour des milliers de victimes : les chômeurs radiés car trop peu réactifs à l’appli Pôle Emploi (radiations records ce mois-ci), les étudiants à qui l’on reprend les APL au moindre justificatif erroné, les allocataires du RSA que Macron prévoit de faire travailler gratuitement… Cette guerre aux usagers des services publics et de la protection sociale se déroule en parallèle de la guerre menée à l’encontre des salariés des entreprises privées. Les lieutenants de cette guerre sont désormais les mêmes : les consultants cravatés des cabinets de conseil.

Une seule question se pose désormais à nous, maintenant que l’on sait que ce scandale d’Etat n’en sera pas un, car nous ne faisons que découvrir une réalité que toute la bourgeoisie connaît et salue : quand est-ce qu’on les dégage ?

publié le 27, mars 2022

 

L’extrême droite est, et sera toujours,

l’ennemie du monde du travail

communiqué CGT, FSU, Solidaires sur https://solidaires.org

Depuis janvier 2014, nos organisations ont lancé une campagne de longue haleine intitulée « Uni·e·s contre l’extrême droite, ses idées, ses pratiques », dans le prolonge- ment de l’appel « La préférence nationale n’est pas compatible avec le syndicalisme », signé en mars 2011.

Les politiques gouvernementales– dont notamment les mesures favorables au capital, la gestion catastrophique de la crise sanitaire –, subies par les salarié ·e ·s, les privé ·e ·s d’emploi, les retraité ·e ·s, les jeunes, les femmes, fournissent un terreau exploité par l’extrême droite. Les politiques d’austérité, sous l’aiguillon des organisations patronales et plus particulièrement du Medef, génèrent une aggravation du chômage, le développement des inégalités sociales, de la précarité, de la pauvreté et des processus d’exclusion. Elles accroissent la désespérance sociale et peuvent pousser dans les bras de l’extrême droite certain ·e ·s salarié ·e·s. Incontestablement, les politiques autoritaires et attentatoires aux libertés nourrissent également l’extrême droite.


 

« Respectabilité » de façade du RN et l’ultra-libéralisme raciste de Zemmour

Ce n’est pas le changement de nom en Rassemblement national et leur volonté de donner l’image d’un parti à la fois respectable et différent des autres qui change la donne : ce parti est fonda- mentalement fasciste, raciste, violent, divise les salarié·e·s et au-delà tend à toujours plus opposer les habitant·e·s entre elles et eux.

Sa stratégie de dissimulation en un « parti respectable » nourri par la colère sociale (retraite à 60 ans, augmentation de l’allocation aux adultes handicapé ·e· s et du minimum vieillesse, « défense » des services publics) n’est qu’un leurre pour cap ter des voix de salarié·e·s frappé·e·s par les politiques néolibérales et des choix austéritaires qui se suc cèdent depuis des années. Les cri- tiques sociales proclamées par ce parti sont une stratégiDécryptage. Cette école de la concurrence que le candidat Macron veut pour les élèvese masquant leur absence totale de volonté de renverser le déséquilibre à l’œuvre entre celles et ceux qui possèdent du capital et les salarié·e·s ne vivant que de leur travail. Rien à attendre de leur part pour nos salaires et nos pensions, notre protection sociale, les services publics, la sortie de l’austérité.

Zemmour, lui, ne fait même pas semblant et ne cache pas ses positions qui reprennent celles du Medef. Il est directement le produit des puissants qui l’ont créé comme personnage médiatique. C’est notamment Bolloré, grand patron, milliardaire et propriétaire de Cnews qui s’est assuré de lui donner une grande audience.

Obsédé par sa haine des immigré ·e ·s et des musulman ·e ·s, il essaie de détourner la colère populaire en créant des boucs-émissaires, fantasmant un monde qui n’a jamais existé où les seules différences seraient la couleur de peau ou la religion !

A l’opposé des orientations mortifères de l’extrême droite, nos organisa- tions syndicales portent un ensemble de propositions alternatives visant à changer le travail pour changer la société.

Nos organisations proposent aux étudiant·e·s, aux salarié·e·s, aux agent ·e·s de la Fonction publique, aux privé·e·s d’emploi, aux retraité·e·s de s’organiser au quotidien, sur les lieux de travail, d’études ou de vie, pour améliorer les droits et combattre les discriminations. De nombreuses mobilisations le montrent : la solidarité, l’égalité des droits, la justice sociale sont des aspirations fortes dans le monde du travail !

Par ailleurs, L’extrême droite joue aussi sur la corde « antimondialiste ». Pour notre part, nous revendiquons une autre mondialisation où les solidarités internationales priment en termes économiques, politiques et sociaux, contrairement à l’opposition entre les peuples prônée par l’extrême droite.


 

Nous diviser sous couvert de « préférence nationale » ne peut servir que ceux qui exploitent et accaparent les richesses.

La haine, l’exclusion, le racisme, ne sont plus le monopole des partis d’extrême droite, elles se sont largement diffusées dans toute la classe politique et participent d’une atmosphère délétère. Que le capitalisme soit d’ici ou d’ailleurs, peu im- porte : pour les salarié·e·s, c’est bien l’exploitation qui est en cause.

C’est bien ce système qui permet l’appropriation des richesses par une minorité . Et c’est bien l’unité des salarié·e·s dans la combativité, quels que soient leur nationalité et leur lieu de travail, qui permettra un meilleur partage des richesses.

Et c’est aussi parce que nos métiers et missions sont au service de l’intérêt général ou que nous voulons les transformer dans ce sens que nous n’acceptons pas de les voir remis en cause par la diffusion des idées d’extrême droite : que ce soit dans les services publics ou dans les entreprises privées, nous voulons travailler à l’égalité de traitement, à l’émancipation, au vivre ensemble, pas à la division et à l’exclusion.

publié le 23 mars 2022

 

Les menaces électorales

du candidat Macron.

Communiqué de presse du syndicat Solidaires sur https://solidaires.org/

Promesse de 2017 pour les retraités non tenue ...

En 2017, le candidat Macron avait notamment « promis », s’adressant aux personnes retraitées, de maintenir leur pouvoir d’achat. Nous savons qu’il n’en a rien été, il a même fait pire en diminuant les pensions en 2018. Cette fois, aucune promesse de ce genre, aucune promesse, d’ailleurs, globalement, quant à l’amélioration du pouvoir d’achat du plus grand nombre (salaires et pensions).

mais nouvelle avalanche de promesses pour les riches

En revanche, son programme électoral actuellement diffusé auprès des électeurs et des électrices contient un certain nombre de mesures qui sont autant de menaces pour le plus grand nombre et autant de promesses pour la minorité privilégiée qui verront leur situation confortée et leurs avantages renforcés.

Nouveau recul de l’age de la retraite

Une mesure « phare » de son « nouveau contrat social » est de repousser à 65 ans l’âge légal de départ en retraite en tenant compte, est-il précisé, de la « réalité des métiers et des tâches » ... alors qu’il a réduit la liste des métiers pénibles. Avec une telle mesure il assure aux employeurs, aux patrons des entreprises, qu’ils disposeront encore d’un confortable « volet de chômage », ce qui permet de penser que celles et ceux qui sont en emploi se tiendront « à carreau » pour éviter de « tomber au chômage ». Faire travailler plus longtemps celles et ceux qui sont déjà en emploi salarié c’est retarder d’autant l’embauche des jeunes, c’est accroître la compétition entre elles et eux, c’est avoir des jeunes diplômés aux exigences salariales réduites. Avoir un fort taux de chômage, c’est garantir aux patrons que leurs salariés accepteront plus facilement des conditions de travail, d’emploi et de rémunération dégradées. Pour chaque personne, lui reculer l’âge de départ en retraite, c’est lui voler ses meilleurs années de retraite, celles au cours desquelles elle aurait encore pu « profiter » un peu, de ses parents peut-être, de ses enfants et petits-enfants, d’engagements bénévoles, de réalisation de quelques vieux rêves, etc. La durée de vie moyenne à la retraite s’est raccourcie : la génération 1949, partie à 60 ans en 2009, avait l’espoir de passer 26,3 ans en retraite ; avec la réforme Macron la génération 1972 ne peut espérer que 24,7 ans en retraite. Faire travailler plus longtemps les personnes, c’est les obliger, soit à rester plus longtemps au chômage (31 % y sont à partir de 60 ans), soit à les maintenir au travail alors qu’elles sont de plus en plus fatiguées et usées : ces années de travail ajoutées seront les plus difficiles pour chacune et chacun. Et nous savons ce qu’a déjà fait Macron quant aux promesses de prise en compte de la « pénibilité » dans les départs en retraite.

Faire travailler les retraités

Le candidat Macron n’a pas signé le décret pour la retraite à 1 000 euros prévue dans les lois de 2003 et 2019, pourtant il annonce une « retraite minimale à taux plein à 1 100 euros » ... mais seulement pour celles et ceux qui ont cotisé durant toute la durée requise. C’est très loin des demandes syndicales, c’est très loin de répondre aux besoins des personnes, et particulièrement des femmes, nombreuses à ne pas avoir le « taux plein » compte tenu de leurs « carrières professionnelles ». Macron annonce aussi vouloir faciliter le cumul emploi- retraite, notamment pour rémunérer les volontaires à la retraite qui souhaitent faire profiter la société de leur expérience. Il est certain que ceci ne concernera pas les personnes qui sortent de l’emploi cassées par leurs années d’activité et qui ont les plus petites pensions.

Rogner sur les allocations sociales

Une autre mesure qui caractérise déjà la politique retenue par Macron c’est son intention de conditionner le versement du Revenu de Solidarité Active (RSA) à une activité de 15 à 20 heures par semaine en contrepartie de ce minima social, officiellement « pour aller vers l’insertion professionnelle ». En été 2017, le président des riches avait déjà fait des siennes en rognant de 5 euros les APL. Là, encore une fois, il veut taper sur les plus faibles ; pendant le même temps, les cadeaux fiscaux continuent de ruisseler sur les actionnaires et les dividendes, sans aucune contrepartie ! Dans la même veine, Macron va poursuivre la réforme de l’assurance chômage « pour l’adapter à la conjoncture ». Les pauvres doivent souffrir, qui « coûtent un pognon de dingue ». Le programme contient aussi un durcissement de l’accès aux titres de séjour. C’est encore un cadeau fait aux employeurs : maintenir des migrantes et des migrants dans la clandestinité, en leur refusant des papiers, c’est offrir aux patrons une main d’œuvre « taillable et corvéable », sans droits ni protections.

Et des cadeaux aux riches

De nouveaux cadeaux fiscaux et sociaux sont programmés pour « ceux d’en haut » : suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (coût annuel : 7 milliards d’euros, et là, sans contrepartie ni engagement) et abaissement des droits de succession, notamment en portant de 100 000 à 150 000 euros l’abattement en ligne directe : un cadeau qui va donner bien plus que le RSA aux héritiers des familles !

Laisser les EHPAD à la convoitise des actionnaires

Pour les personnes retraitées, nous voyons que le recours au « tout numérique » sera poursuivi et renforcé : c’est de l’exclusion garantie pour une bonne partie de la population ; ce sont de nouvelles fermetures de guichets, de bureaux et d’administrations de proximité. Le « virage domiciliaire », en ce qui concerne l’aide à l’autonomie, sera poursuivi : pas de constructions d’EHPAD publics, et incitation faite aux personnes de vivre chez elles, même quand ceci leur devient très difficile, car il n’y a aucun engagement d’améliorer le nombre et la situation des personnels des services de l’aide à l’autonomie, à domicile comme en établissement. Pour montrer que le candidat « suit l’actualité », on nous annonce « un renforcement des contrôles dans les EHPAD, mais ce secteur sera toujours ouvert à la convoitise des « investisseurs privés » du fait du retrait du secteur public.

Quant à nous, notre « promesse », faite à ce candidat comme à tout autre, est que nous continuerons de nous battre pour nos revendications et pour une société plus libre, plus juste, plus démocratique et plus solidaire.

(les intertitres sont du site 100paroles.fr)


 

 

 

Élection présidentielle :

répondre aux aspirations

de la population

et du monde du travail

sur le site www.cgt.fr

Loin de sous-estimer l’enjeu des élections présidentielles et législatives, la CGT constate scrutin après scrutin, le désintérêt croissant des citoyennes et des citoyens pour le suffrage universel. C’est particulièrement vrai pour les plus jeunes, pour celles et ceux habitant les quartiers populaires et les plus démunis d’entre nous. Malgré l’attachement de notre organisation syndicale au droit de vote, comment ne pas comprendre ce désintérêt pour les urnes ?

Une évidence face à tant de mépris, tant de promesses et d’engagements non tenus, face à une véritable méconnaissance de la réalité du travail de la part de très nombreux candidats et à un éloignement des préoccupations du quotidien des citoyennes et des citoyens !

L’actuel Président de la République s’est fait élire sur des promesses de changement, une autre façon de faire de la politique, un autre rapport à la population. Force est de constater que rien n’a changé, cela s’est même nettement dégradé en tout point.

Cela fait suite à d’autres quinquennats où les reniements aux engagements et promesses de campagne ont fait loi, et ont conduit à un accroissement des inégalités avec des milliardaires qui s’enrichissent, la précarité et la pauvreté qui augmentent.

Dans ces conditions, rien d’étonnant à la défiance grandissante de la population et particulièrement des plus jeunes vis-à-vis du monde politique.

Ces reniements, ces politiques libérales font le lit de l’extrême droite et des différents candidats ou candidates qui la représentent.

Ces derniers tentent d’imposer leurs idées dans la campagne électorale et sont trop souvent relayés par certains médias.

Nous assistons à une banalisation du racisme, du négationnisme et de toutes les formes de discrimination, c’est un vrai danger pour notre démocratie.

La CGT combat et combattra sans relâche les idées racistes et xénophobes, cette opposition orchestrée au sein du monde du travail visant à épargner les véritables responsables de la crise.

Car l’extrême droite fascisante est dans le camp des ultras libéraux avec des prétendues solutions économiques et sociales inspirées par le MEDEF comme c’est le cas, entre autres, pour les retraites, les salaires, les libertés notamment syndicales, et plus globalement concernant la répartition des richesses.

Face à la montée de ces idées racistes et haineuses, la CGT se félicite de la montée des luttes et des mobilisations sociales, remettant au centre des débats les premières préoccupations de la population que sont bien les salaires, l’égalité entre les femmes et les hommes, la protection sociale, la place et le rôle des services publics, l’industrie, le climat, la Paix…

Démonstration est faite que l’intervention des travailleurs et des travailleuses est indispensable et que cela pèse dans le débat public. Il est donc important que le monde du travail s’empare de ce moment démocratique que sont les élections.

Par ailleurs, la CGT appelle à amplifier ces mobilisations dans les entreprises et services car il n’y a pas de véritable démocratie politique sans démocratie sociale, sans intervention du monde du travail.


 


 

 

 

Les Français favorables à plus d'actions contre les discriminations

Camille Bauer sur www.humanite.fr

Le soutien des Français aux mesures contre les inégalités basées sur l’origine supposée se renforce, selon le sondage annuel Harris Interactive pour la Fédération des Maisons des potes, rendu public ce lundi 21 mars.

Cela peut paraître contre-intuitif, au regard de la teneur de la campagne électorale : les Français demeurent très majoritairement favorables à des actions plus volontaristes contre le racisme. À 84 %, ils soutiennent l’adoption de sanctions juridiques contre les employeurs coupables de discriminations liées à l’origine, la nationalité, la couleur de peau ou la religion, selon le sondage annuel Harris Interactive pour la Fédération des Maisons des potes, rendu public ce lundi 21 mars.

Ils sont également très nombreux (84 %) à vouloir un salaire et une retraite égal, quelle que soit la nationalité. 79 % soutiennent les actions collectives en justice (class actions) sur ce thème et 75 % sont favorables à une anonymisation des CV lors des embauches.

« Ce qui est frappant, c’est que le fait de parler d’égalité et de lutte contre les discriminations est vu de manière positive, et cela de manière assez stable depuis plusieurs années », souligne Jean-Daniel Lévy, le directeur délégué de l’institut de sondage. Quoique moins massif (61 %), le soutien à l’intégration des étrangers dans la fonction publique reste également fort. « On voit pourtant, par exemple, des enseignants étrangers qui, faute de pouvoir être titularisés, travaillent comme vacataires. Ils n’ont pas les mêmes caisses de retraite, pas de stabilité de l’emploi et pas le même salaire que leurs collègues », rappelle Samuel Thomas, délégué général de la Fédération des Maisons des potes.

« 500 000 sans papiers exploités, sans le moindre droits »

Les Français semblent bien conscients que les préjugés font obstacle aux promesses d’égalité de la République. Dans son dernier rapport sur le sujet, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) notait d’ailleurs que « de façon systématique, et malgré le principe d’égalité entre citoyens, les membres de certaines minorités visibles se retrouvent plus souvent discriminés dans l’accès à l’emploi, plus souvent contrôlés par la police, moins bien logés, sous ou mal représentés dans les médias ».

Plus surprenant : à rebours d’une idée couramment admise, la régularisation des travailleurs sans papiers se voit soutenue à 59 %. « Ce n’est pas un sujet de campagne parce qu’il y a un discours qui dit que, si on régularise, on fait un appel d’air. Mais donner des droits à ceux qui sont là ne veut pas dire ouvrir les frontières tous azimuts. Il y a, d’après le ministère de l’Intérieur, 500 000 travailleurs sans papiers. Ils sont en situation d’exploitation, sans le moindre droit. En les maintenant dans cette situation, on les empêche de sortir de la précarité et on tire le droit du travail vers le bas » rappelle Samuel Thomas. Quant au droit de vote des résidents étrangers aux élections municipales, promesse aujourd’hui délaissée par toute une partie de la gauche, il est encore soutenu à 56 %.

C’est pourtant bien dans l’électorat de gauche que, sans surprise, ces propositions sont le plus plébiscitées. Chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, par exemple, les mesures contre la discrimination dans l’emploi recueillent plus de 90 % d’approbation. « Malgré tout, le clivage traverse aussi une partie de l’électorat de droite et d’extrême droite », nuance Jean-Daniel Lévy. Ainsi, les électeurs de Valérie Pécresse sont 84 % à vouloir une rémunération et une retraite égales, quelle que soit la nationalité, et 73 % sont en faveur des CV anonymes. « La façon dont on pose les questions induit les réponses, explique le sondeur. Si vous parlez de migrants ou si vous mettez en avant l’angle discrimination, vous n’obtenez pas la même chose. »

La justice est un autre maillon faible de ce combat

Alors pourquoi ce thème populaire n’est-il plus évoqué par les politiques ou les médias ? « Les forces politiques de gauche sont démobilisées sur ces sujets. Elles sont silencieuses parce qu’elles pensent que défendre des étrangers ne va pas séduire les Français, mais aussi parce que les enfants d’étrangers, les gens des quartiers, ne votent pas beaucoup », estime Samuel Thomas.

Le militant regrette qu’au fil des ans la gauche ait fini par se contenter d’une posture défensive, au lieu de porter le débat et d’amener des propositions concrètes, qui seraient soutenues par leur électorat, soucieux d’égalité. Fabien Roussel, le candidat communiste, devrait d’ailleurs se prononcer sur ce thème lors d’un prochain meeting.

La justice est un autre maillon faible de ce combat. Bien qu’en principe dans l’obligation de faire respecter la loi de 1972, sanctionnant les comportements racistes et les discours de haine, l’appareil policier et judiciaire se montre frileux. « Au lieu de leur demander d’agir, on a créé des autorités adminis­tratives indépendan­tes, comme le Défenseur des droits et la Haute Autorité pour la lutte contre les discriminations et pour l’égalité. On les a déresponsabilisés. Or, seule la justice a le pouvoir de sanction », rappelle Samuel Thomas.

Face à l’inertie des parquets, qui cette année n’ont ouvert aucune poursuite sur ce thème, son organisation va déposer aujourd’hui une centaine de plaintes. Elles visent toutes des entreprises qui exigent, sans aucune base légale, que les candidats à l’embauche, de l’informaticien au laveur de carreaux, disposent de la nationalité française.

publié le 21 mars 2022

Marie-Noëlle Lienemann : « Avec Roussel, je fais le choix de ressouder le monde du travail »

sur www.regards.fr

La sénatrice de Paris, Marie-Noëlle Lienemman, a fait le choix de Fabien Roussel pour cette élection présidentielle. Elle estime qu’il est le mieux placé pour « réaffirmer une gauche populaire, républicaine, universaliste et sociale » et confie s’être éloignée de Mélenchon, insuffisamment rassembleur et dont la ligne idéologique a « glissé », estime-t-elle. Elle est l’invitée de #LaMidinale.


 

UNE MIDINALE À VOIR… sur https://youtu.be/MTZwiY3ftkY

 

 

ET À LIRE…


 

Sur la gauche et la présidentielle

« On ne doit pas se démolir mutuellement au sein de la gauche. »

« Je me suis éloignée de Jean-Luc Mélenchon qui est peu soucieux du rassemblement dans la diversité en croyant tout seul en lui. »

« La candidature de Fabien Roussel a cette vocation de réaffirmer une gauche qui soit populaire, républicaine, universaliste et sociale. »

« Ce qui se joue dans cette élection, c’est la capacité pour la gauche de récréer un rapport de force social qui ne peut se réaliser que dans l’esprit d’un rassemblement respectueux de la diversité. »

« Vous ne me ferez jamais dire que ça serait une catastrophe que quelqu’un de gauche arrive au second tour de l’élection présidentielle. »

« Je crains que le vote utile fonctionne à l’extrême droite. »

« Je trouve très peu probable que Mélenchon arrive au second tour. »

« A force de voter par défaut ou de voter pour un coup sans avoir le sentiment de défendre ses convictions, on assèche la gauche. »

« Le rapport de force politique est social. Et c’est aussi ça qui se joue dans cette élection. »

« On ne peut pas, quand on est de gauche, compter uniquement sur l’émergence de la colère. La colère ne construit pas de débouché. »

Sur Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel

« Le principal échec de Mélenchon est celui de ne pas avoir réussi à rassembler la gauche dès 2017. »

« Il y a un glissement idéologique chez Mélenchon. »

« Mélenchon ressemble plus à la gauche américaine qu’à la tradition républicaine de la gauche historique. »

« Je ne suis pas pour une République castratrice où l’Etat ferait tout. »

« Les chances de battre Emmanuel Macron ne sont pas nulles mais il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités. Et même si Mélenchon arrivait au deuxième tour, quel deuxième tout ferait-il ? »

« Je ne crois pas que la candidature de Fabien Roussel soit de nature à nuire aux chances de la gauche, au contraire. »

« Les désaccords à gauche ne sont pas si importants, mais importants, oui. »

« Je ne croirai jamais aux gauches irréconciliables mais je me méfie des fausses synthèses à gauche. »

« Je fais de la question du travail, une question centrale comme le fait Roussel et qui est de plus en plus estompée chez Mélenchon. »

Sur la laïcité comme fracture structurante à gauche

« La ligne de fracture à gauche sur la République et la laïcité est importante mais il ne faut pas la surestimer. »

« Toutes les enquêtes d’opinions montrent que les thèses intersectionnelles sont hyper minoritaires dans le pays - et même dans la réalité des quartiers. »

« L’ambition des jeunes de quartier comme des plus anciens c’est d’être reconnus comme citoyens à part entière et avec des droits à part entière. »

« Les propositions de Fabien Roussel de systématiquement combattre avec la dernière vigueur, toutes les formes de discriminations, sont essentielles. »

Sur la hiérarchie des combats à gauche

« Il faut savoir remettre les priorités à gauche. »

« La gauche n’est pas là pour faire la morale aux citoyens - notamment sur la question écologique. On doit s’attaquer structurellement aux problèmes et ne pas être dans le y’a qu’à, faut qu’on. »

« On a beaucoup abandonné la réflexion sur les structures à modifier qui vont permettre d’atteindre les objectifs - notamment écologiques. »

« Le combat de la gauche, c’est un combat de changement de structure. »

Sur les législatives et les accords à gauche

« L’hypothèse d’une disparition de la gauche à l’assemblée nationale est plausible si on ne se rassemble pas. »

« Il ne faut pas jouer à la roulette russe : il est urgentissime de travailler à un accord global aux législatives. »

« Il n’y a pas d’oukase. Tout le monde a sa place à gauche. Il y a des gens au PS qui sont sincèrement réformistes. »

« Il faut un minimum d’accords programmatiques qui donnent du sens. »

« L’union est un long chemin de dialogue pour lever les fausses différences et trouver les bons compromis là où il y a des divergences. »

Sur l’agenda de la gauche post élections

« Il faut réinventer une fédération. »

« La première étape sera de créer un comité de liaison de l’ensemble des forces de gauche pour établir une feuille de route de mobilisation avec les syndicats et les associations. »

« La France est dans un état d’ébullition larvée derrière une apparente apathie. Il faudra être prêt à donner des débouchés politiques aux combats qui vont s’imposer. »

« Tout le monde à gauche aura besoin de se dépasser. »

« Je ne crois pas à l’effacement des partis politiques. »

« L’indignation est là. Il nous faut des solutions. »

« Je ne comprends pas comment le besoin de gauche est tel, et en même temps que le recours à la gauche est si faible. Je n’y vois qu’une explication sociologique. En fragmentant les combats, on n’arrive pas à redonner du souffle. »

« On ne peut pas isoler les combats par cause. Nous avons besoin de combats fédérateurs. »

Sur Anne Hidalgo et la social-démocratie

« Le problème n’est pas tant Anne Hidalgo que la réalité politique qu’elle met en évidence. »

« Le quinquennat de François Hollande a lourdement discrédité le Parti socialiste. »

« Le PS a largement contribué à l’arrivée de Macron. »

« Le PS a sa place dans une recomposition générale. »

Sur Fabien Roussel

« En faisant le choix de Roussel, je fais le choix de ressouder le monde du travail et de retrouver une gauche qu’il incarne. »


 


 

 

 

Philippe Poutou veut
« donner la parole aux luttes sociales »

Lola Ruscio sur www.humanite.fr

Campagne Le candidat trotskiste se présente comme le relais des mobilisations au sein de cette élection présidentielle. Sauf que cette troisième candidature peine sérieusement à être entendue des électeurs.

À l’approche du premier tour, Philippe Poutou, qui plafonne à 2 % dans les sondages, ne vise pas la qualification mais entend, comme en 2017, mettre son grain de sel dans le débat présidentiel. Sa motivation à porter une candidature « révolutionnaire » n’a pas changé d’un iota depuis la précédente campagne. Lors d’un débat télévisé, l’ancien ouvrier licencié de chez Ford s’était alors fait remarquer face à François Fillon (LR), empêtré dans le Penelopegate, et à Marine Le Pen sur l’affaire des assistants parlementaires du FN. « Nous, quand on est convoqués par la police, on n’a pas d’immunité ouvrière, on y va », avait-il lancé devant des millions de spectateurs. Si cette réplique choc lui avait valu une certaine reconnaissance du public, les votes n’ont pas suivi. Au soir du premier tour, son parti avait enregistré seulement 1,09 % des voix, loin des 4 % recueillis en 2002 et 2007 par Olivier Besancenot.

Les mêmes thèmes de prédilection

Depuis, Philippe Poutou, également conseiller municipal sous l’étiquette Bordeaux en luttes, a rempilé pour une troisième campagne présidentielle après une confrontation interne avec Anasse Kazib qui a abouti au départ du courant Révolution permanente du NPA. Les thèmes de prédilection du candidat sont eux toujours les mêmes : refus du souverainisme, défense inconditionnelle de la liberté de circulation et d’installation, désarmement de la police, dénonciation de l’argent accumulé par les milliardaires sur le dos des travailleurs… « Nous voulons incarner une voix de rupture avec le capitalisme et donner la parole aux luttes sociales dans une période où le néolibéralisme montre ses limites, on le voit, avec la crise climatique, sanitaire et la guerre en Ukraine », développe Antoine Larrache, membre de l’équipe de campagne du candidat. Avant de poursuivre : « Les changements radicaux ne peuvent venir que des luttes sociales, ça ne passe pas par l’élection présidentielle. On y va parce qu’on a des choses à dire et on espère être utile dans le débat public, y compris pour lutter contre l’extrême droite et les propositions antisociales d’Emmanuel Macron. »

S’inquiétant du fait que le débat démocratique n’ait pas lieu, le NPA a envoyé un courrier, le 17 mars, aux formations de gauche les invitant à défendre une « position commune » afin « d’exiger un débat entre les candidat.e.s ». « Pour l’instant, pas de réponse, mais cela va certainement venir parce que l’on a un intérêt commun à ce qu’il y ait une véritable confrontation », a indiqué Philippe Poutou sur France Inter, ce week-end. « La démocratie, ce n’est pas juste la question du temps de parole dans une élection présidentielle ou la question des institutions. C’est aussi comment on arrive à faire respecter les droits sociaux », a poursuivi le syndicaliste, en défendant un salaire minimum de 1 800 euros net « pour tout le monde » et la sixième semaine de congés payés. Des propositions que le candidat du NPA pourra défendre lors de ses prochaines réunions publiques prévues à Marseille, le jeudi 24 mars, et le vendredi 25 mars, à Quimper dans le Finistère.


 


 

Mélenchon espère un duel avec Macron

Diego Chauvet sur www.humanite.fr

PRÉSIDENTIELLE Ce dimanche, à Paris, la Marche pour la VIe République a rassemblé « plus de 100 000 personnes ». Le candidat FI appelle à faire du scrutin élyséen un référendum pour la retraite à 60 ans.

«Si on est au deuxième tour, ce sera déjà une très belle victoire. Ça obligera Macron à affronter de vraies problématiques. » Pierre, la vingtaine, est monté de Lyon rejoindre la Marche pour la VIe République, organisée par la France insoumise, dimanche à Paris. Au même moment, sur le boulevard Beaumarchais, le candidat de l’Union populaire à la présidentielle fait son entrée dans le cortège sous les ovations de la foule. Malgré la virulence des attaques dont il est l’objet depuis l’invasion russe de l’Ukraine, Jean-Luc Mélenchon garde un soutien intact dans les rangs des insoumis et des sympathisants. Alors que les manifestants rejoignent la place de la République, la situation internationale qui bouleverse la campagne est évidemment dans toutes les têtes.

Manon, venue de Haute-Savoie, reconnaît que « ça a changé les choses, oui. Mais pour l’essentiel, ce sont des gens qui ne voulaient pas voter pour Mélenchon, et qui se sentent renforcés dans leurs positions. » Jean-Luc et Félix, eux, ont fait « dix heures de bus depuis Brest » pour être présents. Le premier est optimiste, persuadé que son candidat va l’emporter. Le second, lui, est conscient que, si le deuxième tour peut être à portée, la marche vers la victoire est beaucoup plus haute… « Si on avait un mois de campagne de plus, peut-être que ce serait possible. Mais Macron, c’est un mur. C’est incroyable, il est à 33 % dans certains sondages. » La marche du 20 mars fait ainsi figure de grand coup de pression dans la campagne pour faire grimper le candidat d’ici au 10 avril. Car certains dans le cortège ont vraiment du mal à envisager un nouveau second tour entre Macron et Le Pen. C’est le cas de Christine, « militante depuis trente ans », qui dit qu’elle pourrait ne pas glisser un bulletin au nom du président sortant dans une telle configuration… Drapeau à la main, venue d’Île-de-France, elle se dit persuadée que « 90 % des gilets jaunes vont voter Mélenchon ».

Smic à 1 400 euros net et blocage des prix

Dans son intervention, le candidat FI leur a d’ailleurs adressé quelques signaux, promettant l’amnistie de tous ceux qui ont été condamnés, et l’indemnisation des victimes des violences policières en manifestation. Il s’est aussi déclaré en faveur du référendum d’initiative citoyenne, et de la fin de la monarchie présidentielle à travers la mise en place d’une Constituante pour une VIe République. Mais c’est surtout face au programme du président sortant que le député s’est positionné. Jean-Luc Mélenchon commence son discours en dédiant ce rassemblement « à la résistance du peuple ukrainien face à l’invasion russe », et aux « Russes courageux qui résistent dans leur propre pays ». Sortant du seul débat international qui domine la campagne depuis plusieurs semaines, il ouvre alors le feu sur la mesure la plus emblématique du programme d’Emmanuel Macron : la retraite à 65 ans. Il y oppose la retraite à 60 ans, qu’il promet de rétablir s’il est élu le 24 avril. Juste avant le discours, le coordinateur de la FI, Adrien Quatennens, le clamait : « Avec Jean-Luc Mélenchon au second tour, cette élection présidentielle vaudra un référendum pour la retraite. » « Une nouvelle fois, nous allons lui faire remballer sa réforme », promettait-il. « Ne vous cachez pas derrière les divergences entre les chefs et les étiquettes, c’est vous qui faites la différence », appuie ensuite le candidat à la présidentielle à l’intention des électeurs, notamment ceux qui, à gauche, hésiteraient encore sur le nom à glisser dans les urnes le 10 avril. Et d’en appeler à leur « responsabilité » : « Oui, ce vote est un référendum social, vous êtes prévenus », un vote pour faire barrage à « la retraite à 65 ans », lance-t-il à la foule.

Pour mobiliser encore au-delà de ses troupes rassemblées place de la République (plus de 100 000 personnes selon les insoumis), le candidat met aussi l’accent sur la rapidité avec laquelle de nouvelles « conquêtes sociales » pourraient être mises en place en cas de victoire. C’est « une élection qui, parce qu’elle concentre tous les pouvoirs, nous permet de les renverser tous en même temps ». Aussi, dès son arrivée au pouvoir, Jean-Luc Mélenchon promet un décret faisant passer le Smic à 1 400 euros net et le blocage des prix. Avec la retraite à 60 ans, « tout de suite, 830 000 personnes pourront partir jouir de leur temps libre », tandis qu’autant d’emplois seront libérés pour les jeunes. « Pas besoin de grèves coûteuses pour votre budget, ou de manif rendue dangereuse par le préfet Lallement », assure encore le candidat. Pour y parvenir, il reste trois semaines à la « tortue électorale », donnée entre 12 % et 14 % des intentions de vote selon les sondages, pour convaincre… une majorité de Français.

publié le 19 mars 2022

Le projet de Macron marche sur ses deux jambes de droite

Romaric Godin et Ellen Salvi sur www.mediapart.fr

Le président-candidat a présenté, jeudi 17 mars, les grands axes de son programme. Plus que jamais néolibéral sur le plan économique, il propose une version conservatrice des enjeux sociaux et régaliens, en occupant le terrain de ses adversaires de droite et d’extrême droite.

Un long monologue, beaucoup d’autosatisfaction, de grandes formules absconses et un pillage d’idées à droite et à droite. Jeudi 17 mars, Emmanuel Macron a présenté pendant plus de quatre heures « les grands axes » de son programme lors d’une conférence de presse filmée par les seules caméras du candidat. Ce dernier a immédiatement annoncé qu’il ne pourrait être exhaustif, renvoyant à plus tard bon nombre de sujets, tels l’outre-mer, la biodiversité ou le logement.

Défendant aveuglément le bilan de son quinquennat, le président sortant a regretté de ne pas avoir mené à bout deux réformes promises en 2017 : celle des retraites, empêchée selon lui par la pandémie – ni la mobilisation sociale ni le 49-3 dégainé en première lecture à l’Assemblée nationale n’ont évidemment été évoqués – ; et celle des institutions, bloquée à l’en croire par le Sénat – mais en réalité enterrée par l’affaire Benalla, dont le nom n’a bien entendu pas été cité.

Évacuant toutes les questions portant sur son exercice solitaire du pouvoir – un mirage collectif, sans doute –, Emmanuel Macron a promis d’adopter une nouvelle méthode en cas de réélection, « pour essayer de lever les blocages ». « “Avec vous” n’est pas qu’un slogan, c’est une méthode », a-t-il assuré, sans avoir un mot sur l’échec de la convention citoyenne pour le climat, mais en convoquant un sibyllin « retour de la souveraineté populaire ».

Le candidat a ainsi annoncé vouloir mettre en place une « convention citoyenne » afin de trancher le débat sur la fin de vie. Comme il l’avait fait pour le premier exercice du genre – avant de renier sa promesse – il a indiqué qu’il soumettrait « à la représentation nationale ou au peuple le choix d’aller au bout du chemin qui sera préconisé » par cette convention, par voie de référendum s’il le faut.

Interrogé sur le copier-coller du programme Les Républicains (LR) qu’il venait de présenter, le président sortant a balayé les critiques, moquant ses adversaires qui n’arrivent pas, selon lui, à « se distinguer de son projet ». « Qu’ont ils été faire dans cette galère ? », a-t-il interrogé, avant de livrer sa vision toute personnelle du débat démocratique – les questions des journalistes étant sensées remplacer la confrontation d’idées avec les autres candidat·es.

« Je m’en fiche royalement, totalement, présidentiellement », a répondu le chef de l’État au sujet de sa droitisation décomplexée et des commentaires qui en sont faits. « J’assume, sur ce sujet, d’être gaulliste », a-t-il avancé, s’enorgueillissant d’avoir réuni, pendant cinq ans, des personnalités politiques de tous bords : « Ce que j’ai fait n’a jamais existé dans l’histoire politique contemporaine. » La présentation de son projet ne fait pourtant aucun doute.

Des propositions conservatrices, voire réactionnaires

Sur le plan économique, Emmanuel Macron a en effet confirmé son ancrage néolibéral et droitier. Certes, sur le plan énergétique, et devant la force des événements, il a promis la vague mise en place d’une « planification par secteur qui sera déclinée territoire par territoire». De la part d’un président de la République qui a fondé un haut-commissariat au plan sans aucun plan, une telle promesse ne saurait être prise sans une immense prudence.

D’autant plus que cet îlot vague de planification est perdu dans une mer de propositions conservatrices, voire réactionnaires. Au premier chef, on doit citer la confirmation d’une nouvelle réforme des retraites qui sera mise en place « en début de quinquennat » et qui prévoit l’allongement « progressif » de l’âge légal de départ à 65 ans. C’est donc un abandon entier de la grande réforme de 1981 qui ramenait l’âge légal à 60 ans et qui avait déjà été partiellement attaquée par la réforme Fillon de 2010 qui le portait à 62 ans. 

C’est un immense recul social que propose Emmanuel Macron. Un recul qui ne saurait se justifier par l’argument avancé de « l’allongement de la durée de vie » puisque les réformes précédentes avaient déjà permis de récupérer les gains d’espérance de vie. La seule justification est donc la réduction des dépenses publiques dans la logique du programme envoyé par le gouvernement à Bruxelles pour les cinq années à venir et qui prévoit le retour du déficit public sous les 3 % en fin de quinquennat. 

Dans la même perspective, l’autre grand recul social promis par le président-candidat concerne la réforme du revenu de solidarité active (RSA). Au nom de la prétendue « dignité » de ses bénéficiaires , il sera décidé d’une « obligation de consacrer 15 à 20 heures par semaine » à une « activité permettant d’aller vers l’insertion ». C’est une rupture dans le modèle social français qui se rapproche clairement du « workfare » promu au début des années 1970 par Richard Nixon et qui conditionne les prestations sociales à un travail.

Emmanuel Macron juge « difficile » de mieux payer les enseignants qui ne « font pas plus d’effort ».

Les modalités de ce travail sont encore inconnues, mais les bénéficiaires du RSA devront, dans les faits, effectuer un travail à mi-temps pour une rémunération proche du salaire minimum. La mise en œuvre concrète d’une telle réforme risque, au reste, de poser problème mais l’idée est claire : il s’agit de déligitimer les prestations sociales en tant que telle, de soumettre ses prestataires à une logique marchande et, partant, d’exercer une pression sur la partie du monde du travail la plus mal payée en intensifiant la concurrence. 

Cette proposition va encore offrir aux entreprises un bassin d’emplois pris en charge par l’État. Ce travail de sape est cependant plus large. Emmanuel Macron propose partout de renforcer la logique marchande et la concurrence. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre cette idée que l’on « ne traiterait pas la pauvreté ou la précarité uniquement au travers de prestations monétaires ». Mais la vision est plus large. 

Aux enseignants, il refuse toute valorisation générale au profit d’un paiement pour de nouvelles prestations – remplacements inopinés, soutiens personnalisés –, jugeant « difficile » de mieux payer ceux qui ne « font pas plus d’effort ». Aux salariés, il propose de « monétiser » le compte épargne temps. Pour les services publics, il souhaite un approfondissement des « appels ouverts à projets » où leur organisation serait soumise aux propositions du secteur privé, mais aussi une « simplification » qui réduirait le pouvoir normatif de l’État à travers des « lois d’exception »

La concurrence devra s’installer partout : entre les collectivités locales qui auront une « liberté d’innovation sur le terrain » dans un contexte où l’État leur demandera un « effort » de 20 milliards d’euros par an, mais aussi dans les universités et les écoles qui seront soumises à « l’autonomie ». Comme il l’avait esquissé à Marseille en septembre 2021, le candidat a confirmé vouloir permettre aux chefs d’établissement d’effectuer des recrutements « sur profils », rompant ainsi avec la promesse d’égalité territoriale de la fonction publique.

Reprise des récits dominants de la finance et du patronat

De façon globale, alors que les mesures disciplinaires contre le travail se multiplieraient, Emmanuel Macron veut poursuivre celles favorables au capital : un plan de subvention de la recherche de 30 milliards – pour notamment fonder un « Metaverse européen » (sic) –, une nouvelle baisse d’impôt de production, ainsi qu’une soumission de l’enseignement supérieur et de l’éducation nationale à la logique des entreprises. 

La nouvelle baisse annoncée des impôts de production, en l’occurrence de la contribution sur la valeur ajoutée (CVAE) vient prouver que le cœur du projet économique reste le même qu’en 2017. Ces 7,5 milliards d’euros par an viendraient en effet s’ajouter aux 10 milliards par an offerts depuis 2020. Très significativement, le candidat-président s’est soumis à la demande expresse du patronat sur ce sujet, comme l’ont fait avant lui Éric Zemmour et Marine Le Pen. 

Entre le Metaverse et les impôts de production, Emmanuel Macron reprend dans son programme les récits dominants de la finance et du patronat, confirmant son ancrage à droite. Les ménages, eux, devront se contenter de quelques mesures saupoudrées ici ou là, comme le relèvement à 150 000 euros de l’exonération des droits de succession, la suppression de la redevance télévisuelle ou la baisse des cotisations sur les indépendants. Le candidat-président a promis que cela équivalait aux 7,5 milliards d’euros offerts aux entreprises. 

Mais la réalité est que, face à la crise inflationniste qui pèse sur les revenus réels de la majorité de la population, il regarde ailleurs : il n’a pas dit un mot sur la hausse des prix, en dehors des mesures déjà lancées, et a soigneusement évité la question du niveau des salaires. La promesse du président sortant est donc au mieux de laisser les ménages prendre une large part de l’ajustement à la hausse des prix. Le tout avec l’épée de Damoclès constante d’une assurance-chômage vouée à être de plus en plus restrictive. Au final, c’est bien une forme de redite bavarde mais peu ambitieuse de son programme économique antisocial qu’a proposé Emmanuel Macron. 

Un système qui fera que le refus d’asile vaudra obligation de quitter le territoire français.

Sur le volet régalien, pudiquement qualifié « pacte républicain », le chef de l’État a là aussi confirmé adopter toutes les antiennes de la droite classique, notamment sur l’immigration. Il a ainsi annoncé vouloir opérer une « refonte de l’organisation du droit d’asile et de séjour », « avec un système qui fera que le refus d’asile vaudra obligation de quitter le territoire français », les possibilités de recours étant aujourd’hui trop nombreuses à ses yeux.

Rappelant que la France « a et aura à faire face à des arrivées importantes de femmes et d’hommes qui fuient l’Ukraine », Emmanuel Macron a indiqué vouloir également revoir « notre modèle d’intégration ». « La carte de séjour pluriannuelle sera donnée dans des conditions beaucoup plus restrictives », a-t-il précisé. En introduction de sa présentation, il avait pourtant souligné son « attachement à un humanisme », qu’il considère même comme une « conviction philosophique ».

Alors qu’il avait récemment assuré que la question de l’égalité entre les femmes et les hommes serait de nouveau la grande cause de son nouveau quinquennat, le président sortant n’a pas dit un mot sur le sujet. À peine a-t-il répondu à une question portant sur son opposition à l’allongement du délai légal de l’IVG, voté cette année par le Parlement contre l’avis du gouvernement. Il s’est « engagé » à ne pas aller au-delà, estimant que l’avortement est « toujours un drame pour les femmes ».

Se faisant chantre de la « simplification », Emmanuel Macron a expliqué vouloir mettre en œuvre un « droit à la différenciation qui permettra à chaque territoire, y compris de revenir sur les organisations territoriales établies ». Interrogé sur les récents propos de son ministre de l’intérieur sur une éventuelle autonomie pour la Corse, il s’est contenté de relire ce qu’il avait déjà dit sur le sujet durant la campagne de 2017, puis en 2018, sans jamais aller au bout du « pacte girondin » promis à l’époque.

Virage à 180 degrés opportuniste

Un exemple, parmi d’autres, des annonces et mesures bricolées à la dernière minute, distillées depuis quelques mois, à l’approche de l’élection présidentielle. Pour tenir la campagne avec un tel programme, le chef de l’État compte sans doute sur sa position de sortant qui lui offre en réalité non seulement une forme d’avantage permettant de se présenter comme le « capitaine » dans la tempête, mais aussi qui lui offre de disposer des leviers de l’État pour envoyer des messages à l’opinion. 

L’autre exemple de ce mélange des genres sous forme de virage à 180 degrés opportuniste, c’est l’annonce surprise de la revalorisation « avant l’été » du point d’indice des fonctionnaires. Pendant cinq ans, la ligne macroniste a été constante et claire sur ce dossier : l’augmentation générale des salaires des agents publics induite par le relèvement du point d’indice était à bannir au profit de mesures « ciblées ».

En décembre dernier, la ministre de la transformation et de la fonction publique, Amélie de Montchalin, avait d’ailleurs repoussé avec dédain les demandes de revalorisation demandées par tous les syndicats de la fonction publique. « Ce n’est pas avec une simple hausse du point d’indice, solution de facilité utilisée par tant de gouvernements […] que l’on peut vraiment résoudre et résorber les inégalités dans notre fonction publique », avait alors martelé celle qui, trois mois plus tard, annonçait donc un « dégel » de ce point d’indice.

La ministre a certes prétendu que ce geste brusque n’était pas « électoraliste », mais « économique » : l’accélération de l’inflation obligerait à cette revalorisation. Mais l’argument ne résiste pas une seconde à l’analyse. L’accélération de l’inflation ne date évidemment pas de l’attaque russe contre l’Ukraine, mais a commencé à l’été dernier. La question économique se posait donc au 1er janvier avec une inflation annuelle – non harmonisée – de plus de 3 % qui a été entièrement prise en charge par les fonctionnaires.

Certes, une inflation plus élevée rend le gel du point d’indice politiquement intenable. Mais la volte-face gouvernementale se limite à un effet d’annonce. Amélie de Montchalin ne s’est en effet pas engagée sur le montant de ce dégel. Or, en période de forte inflation, c’est ce point qui est crucial. Si la hausse du point est, par exemple, de 2 % avec une inflation de 5 %, la situation réelle des fonctionnaires sera la même qu’en janvier et en aucun cas les pertes immenses de pouvoir d’achat accumulées par les agents publics depuis la fin des années 2000 ne sera compensée. Il ne suffit donc pas de dire que le point d’indice sera dégelé, il faut dire de combien. 

On comprend ici que l’opération ressemble bel et bien à un rideau de fumée, laissant penser que si le président sortant est réélu en avril, la situation des fonctionnaires s’améliorera. 

Du côté de l’inflation, le chef de l’État n’a pas ménagé les effets d’annonce, de la prime inflation de 100 euros cet automne à la baisse de 15 centimes au litre promise au 1er avril la semaine dernière. Dans tous les cas, ces mesures sont cosmétiques, puisqu’elles évitent soigneusement de traiter l’essentiel du problème que pose l’inflation : celui du partage de son poids entre les salaires et les profits. 

Tout se passe comme si le président de la République avait cherché, à coup d’argent public, à gagner du temps en faisant croire qu’il soutenait le pouvoir d’achat pour reporter les vraies décisions à plus tard. Là encore, on est dans l’effet d’affichage électoraliste pur. Et son silence durant sa présentation sur le sujet, le plus brûlant du moment pour les ménages français, confirme cette idée.

publié le 18 mars 2022

Accroc aux cabinets de conseil,l’État se saborde

Floent LE DU et Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Sous le quinquennat, le recours aux consultants privés a explosé au sein des ministères, révèle le rapport de la commission d’enquête sénatoriale publié jeudi.

«Un pognon de dingue. » En 2021, plus d’un milliard d’euros ont été dépensés par l’État pour s’attacher les services de cabinets de conseil privés. Une évaluation « a minima », qui pourrait atteindre jusqu’à 3 milliards d’euros, précise le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur « l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques », qui a rendu ses travaux jeudi. En paraphrasant Emmanuel Macron, lorsqu’il évoquait les minima sociaux, la sénatrice communiste Éliane Assassi, rapporteure et à l’origine de cette commission, montre une tout autre réalité du « gâchis » qui peut exister dans les dépenses publiques. Le recours à ces cabinets constituerait selon le rapport « un phénomène tentaculaire et opaque ». « Des pans entiers des politiques publiques sont délégués à des consultants qui n’ont aucune légitimité démocratique », dénonce l’élue PCF.

L’État, à force de se passer des fonctionnaires, serait même devenu « dépendant » de ces cabinets, appelés pour préparer des séminaires, des réformes, des stratégies de réduction des coûts, de la communication et de la logistique… Sous Macron, ces recours ont explosé : les dépenses de l’État en la matière ont plus que doublé depuis 2018. Certes, la crise sanitaire est passée par là, mais les dépenses liées ne correspondent « que » à 41 millions d’euros (pour une augmentation globale qui avoisine les 500 millions). Le Covid-19 aura en tout cas permis de mettre en lumière cette hausse exponentielle. En janvier 2021, l’opinion publique découvre, stupéfaite, que le ministère de la Santé a demandé au cabinet McKinsey, pour 2 millions d’euros par mois, d’organiser la logistique de sa campagne vaccinale. Pendant la crise, « McKinsey est la clé de voûte de la campagne vaccinale, Citwell le logisticien des masques et de la vaccination, Accenture l’architecte du passe sanitaire », résume Éliane Assassi. Elle ajoute : « En moyenne, une journée de consultant est facturée 2 168 euros. »

Pendant ses travaux, la commission d’enquête a pu compiler de nombreux exemples de prestations, très chères, dont les intérêts étaient moindres, voire nuls. Lors de son audition en décembre 2021, Karim Tadjeddine, directeur associé de McKinsey France, a ainsi eu toutes les peines à justifier les 496 000 euros perçus par son entreprise pour « évaluer les évolutions du métier d’enseignant ». Il s’agissait en réalité de préparer un séminaire sur le sujet… qui n’a jamais été organisé. La plupart des missions recensées posent la même question : pourquoi les avoir déléguées au privé, alors que les agents de la fonction publique en ont les compétences ? Il en va ainsi des 920 000 euros touchés par McKinsey pour la préparation d’une potentielle ­réforme des retraites en 2019 auprès de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse, ou des 4 millions d’euros payés à McKinsey, encore, pour mettre en œuvre la réforme des APL – « cette même réforme qui réduisait les aides de 5 euros par foyer », rappelle Éliane Assassi.

 Des dépenses qui passent mal, alors que le point d’indice est gelé depuis douze ans

Les ministres auditionnés au Sénat ont mis en avant trois raisons pour lesquelles ils font appel à ces cabinets : la ­recherche d’une compétence spécifique ; la recherche d’un regard extérieur ; faire face à un pic d’activité. Des arguments largement battus en brèche par le rapport de la commission d’enquête, en particulier sur le supposé manque de compétences spécifiques en interne, même si ce déficit peut exister, notamment dans le domaine informatique. « Mais c’est surtout parce qu’on ne cherche pas du tout à former les fonctionnaires qui le réclament », indique Delphine Colin, secrétaire nationale de l’Union fédérale des syndicats de l’État CGT. Pour le chercheur au CNRS Frédéric Pierru, le recours accru aux consultants entraîne aussi un cercle vicieux : « Leur ­intervention systématique fait perdre des compétences, ce qui rend encore plus nécessaire l’intervention des cabinets. » Beaucoup de fonctionnaires se sentiraient ainsi dévalués. D’autant que les administrations ne recensent plus suffisamment, selon le rapport, leurs besoins en compétences. Auprès des agents du service public, ces dépenses mirobolantes en consultants passent mal, alors que leur point d’indice est gelé depuis douze ans et que les effectifs s’assèchent. « Le recours aux cabinets privés relève de choix politiques. L’objectif est d’éteindre la fonction publique d’État, en la contournant et en cassant les statuts », tance la sénatrice Éliane Assassi. Si les consultants viennent vraiment pallier un manque de personnel, que dire des 180 000 postes supprimés dans la fonction publique entre 2006 et 2018 ?

Les agents publics évoquent d’ailleurs souvent des infantilisations et du mépris de la part des consultants, en plus de l’utilisation d’un jargon très « start-up nation ». Dans ses préconisations, la commission sénatoriale propose ainsi que les cabinets « respectent l’emploi de termes français », l’usage d’anglicisme participant, selon le président LR de la commission, Arnaud Bazin, à « un rapport de forces et au rabaissement des agents de l’administration ». Les cabinets de conseil privés proposent en effet d’introduire des « méthodes disruptives » dans l’administration publique, en privilégiant les PowerPoint, les gommettes, les jeux de rôle… « C’est le risque d’une république du Post-It », alerte Éliane Assassi. Pour la syndicaliste Delphine Colin, il y a dans l’exécutif de Macron une « fascination du privé » qui peut expliquer le recours exponentiel aux consultants : « Ils veulent qu’on applique partout les mêmes méthodes de management, d’organisation que dans le privé. »

 Payés pour évaluer les économies réalisables par les administrations

La « transformation de l’État » est d’ailleurs l’un des domaines de prédilection des cabinets de conseil privés lorsqu’ils interviennent auprès des administrations. Depuis 2018, les frais engagés auprès des cabinets pour des missions des « conseils en stratégie et organisation » ont été multipliés par 3,7. Un coût énorme pour… ­réduire les dépenses. « C’est le paradoxe du serpent : les préconisations des cabinets de conseil affaiblissent les ressources de la sphère publique, qui dépend de plus en plus d’eux ». Ainsi, McKinsey a estimé en 2018 qu’il y avait entre 20 % et 25 % de lits en trop à l’hôpital. Et en février 2021, le ministère de l’Économie a mandaté le cabinet Accenture dans l’objectif de réaliser 800 millions d’euros d’économies sur les services de l’État… « Avec cette commission, nous avons voulu démontrer qu’un système se met en place, qui veut remplacer celui de la fonction publique, juge même Éliane Assassi. Si on ne met pas un frein maintenant, des pans entiers de notre administration seront confiés au privé. »

Les cabinets de conseil évaluent ainsi les économies réalisables par les administrations, en influençant fortement la politique publique qui sera mise en place, sans être guidés par la recherche de l’intérêt général, contrairement aux fonctionnaires censés conduire ce type de missions. « Ou l’inverse : le décideur public va commander les missions en orientant ses demandes, pour que les préconisations correspondent à ses attentes », précise Arnaud Bazin.

Une double influence très problématique, dans un cadre très opaque. Même la commission d’enquête sénatoriale n’a pu avoir accès à tous les rapports des cabinets, encore moins à leurs conséquences dans les décisions prises. Les représentants des fonctionnaires déplorent aussi ne jamais être au courant de l’arrivée de consultants dans leurs équipes. L’État lui-même n’a pas de vision globale sur ses commandes. Les sénateurs de la commission, qui préparent une proposition de loi en ce sens, suggèrent ainsi de publier la liste des prestations commandées par l’État, d’en assurer la traçabilité, ou encore d’impliquer la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Notamment via un contrôle déontologique systématique lorsqu’un consultant rejoint l’administration ou qu’un responsable public est recruté par un cabinet. Un « pantouflage » présent dans le domaine du « consulting », causant de grands risques de conflits d’intérêts.

Tout comme la proximité entre certains mouvements politiques et des cabinets privés. Pendant la campagne de 2017, Karim Tadjeddine, de McKinsey, avait ainsi utilisé son mail professionnel pour dialoguer avec le mouvement En marche. Ce même Karim Tadjeddine est par ailleurs accusé par la commission d’enquête de « faux témoignage », pour avoir assuré lors de son audition que McKinsey payait des impôts sur les sociétés en France, « ce qui n’est pas le cas depuis au moins dix ans », a déclaré le président de la commission, Arnaud Bazin. Parmi ses autres préconisations, la commission d’enquête propose d’interdire les « prestations gratuites “pro bono” », une pratique commerciale qui permet aux cabinets de s’offrir une publicité et une image de marque dans le privé sur le dos de l’État. La ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, avait émis un avis dans ce sens, lors de son audition le 15 février dernier. Le jour même, le premier ministre, Jean Castex, prenait une circulaire pour un « changement de doctrine » en matière de recours aux cabinets, avec l’objectif de réduire de 15 % les dépenses en la matière. « C’est opportun, tranche Éliane Assassi. Avec cette commission, il y a une certaine fébrilité qui a parcouru les rangs du gouvernement. Mais est-ce qu’il faut croire les pompiers pyromanes ? »

publié le 13 mars 2022

Fin du port du masque : un calendrier plus électoral que sanitaire

Loan Nguyen suur www.humanite.fr

Covid-19 La reprise épidémique constatée ces derniers jours n’a pas incité le gouvernement, en pleine campagne présidentielle, à revoir sa décision de lever nombre de restrictions sanitaires à partir de ce lundi, quitte à aggraver la situation.

La guerre en Ukraine occupe depuis plusieurs semaines les esprits et les colonnes des journaux partout en Europe, reléguant au second plan l’épidémie de coronavirus, qui continue pourtant de sévir en divers endroits dans le monde. À moins d’un mois de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron a pourtant décidé d’annoncer la levée quasi totale des mesures de restrictions sanitaires pesant sur les Français depuis de nombreux mois. À partir de ce lundi 14 mars, le passe vaccinal ne sera plus exigé dans les lieux où il était requis jusque-là. Seul le passe sanitaire restera obligatoire pour accéder aux hôpitaux, maisons de retraite et établissements pour personnes handicapées. Le port du masque, quant à lui, ne sera imposé que dans les transports collectifs et les établissements de santé.

Un soulagement pour la plupart des Français, soumis à deux ans de restrictions sanitaires et sociales, qui espèrent laisser une bonne fois pour toutes le virus derrière eux. Si la baisse du nombre de décès, des hospitalisations et du taux d’occupation des services de réanimation semble leur donner raison, certains experts alertent néanmoins sur une dynamique de reprise épidémique qui pointe ces derniers jours. L’effet combiné du retour des enfants à l’école et de la circulation désormais majoritaire du sous-variant BA.2, plus contagieux que la forme initiale d’Omicron, explique en partie la reprise épidémique. On en a observé les prémices ces derniers jours, avec 74 818 nouveaux cas constatés jeudi, contre 60 225 une semaine plus tôt.

« Mais cela ne suffit pas à expliquer ce rebond. Le facteur qui semble critique, c’est le changement de comportement des Français, avec une baisse de vigilance sur les gestes barrières et une augmentation du nombre de contacts », expliquaient les experts de Santé publique France, vendredi, appelant à la « responsabilité individuelle » en termes de respect des gestes barrières malgré la levée des restrictions sanitaires. De quoi causer un léger embarras, y compris dans l’état-major macroniste, tiraillé entre l’envie de séduire les électeurs et la réalité des chiffres. Pour tenter de juguler les critiques sur la pertinence de ce calendrier, le premier ministre, Jean Castex, a annoncé, ce samedi, l’ouverture « dès à présent (de) la quatrième dose aux plus de 80 ans » dans les colonnes du Parisien, tandis que le ministre de la Santé, Olivier Véran, s’est dit « extrêmement vigilant » face au rebond épidémique.

l’Institut Pasteur se veut rassurant

La veille, l’Institut Pasteur avait d’ailleurs mis à jour ses dernières modélisations, notant que cette reprise épidémique anticipée avait lieu plus tôt que ce que l’organisme avait prévu. D’après ses dernières données, le taux d’incidence est resté supérieur à 500 cas pour 100 000 habitants dans la majorité des régions la semaine du 28 février au 6 mars et a fortement augmenté en Martinique, où il atteint quasiment les 3 800, soit une multiplication par 5 en une semaine. Mais l’Institut Pasteur se veut rassurant : explorant plusieurs scénarios où, à partir du 14 mars, les taux de transmission deviennent entre 50 % et 130 % supérieurs aux niveaux de janvier-février, le centre de recherche estime que le nombre de contaminations restera inférieur au pic de janvier dans tous les cas.

Des données encourageantes pour certains experts. « À court terme, on peut espérer en avoir fini avec le Covid parce qu’on observe que le printemps et l’été sont des périodes favorables à la décroissance de la circulation du virus », estime Pascal Crépey, enseignant-chercheur en épidémiologie, qui pointe néanmoins qu’un « retour à l’automne » est prévisible. « Ce n’est pas raisonnable de lever ces mesures maintenant », juge en revanche Dominique Costagliola, épidémiologiste, qui regrette que l’annonce même de la date du 14 mars ait été faite « indépendamment de toute référence à un indicateur sanitaire ». « Si l’on voulait prendre des mesures sur la levée des masques, il aurait fallu travailler sur des dispositifs à court et moyen terme pour améliorer la qualité de l’air intérieur », insiste-t-elle, pointant à la fois la nécessité de généraliser les capteurs de CO2 mais également de créer des normes d’aération dans les nouveaux bâtiments. « Là, on condamne les personnes fragiles, qui ne sont pas immunisées malgré la vaccination, à l’isolement. »

#OuiAuMasque et #JeGarderaiLeMasque

« On ressent une inquiétude chez nos adhérents », confirme Pierre Foucaud, président de Vaincre la mucoviscidose, qui déplore l’accès toujours restreint des malades aux traitements par anticorps monoclonaux préventifs. « Il y a certes de moins en moins d’hospitalisations et de décès, mais on a l’impression de faire face à un déni collectif alors que plusieurs dizaines de personnes continuent de mourir chaque jour du Covid et que ces personnes-là sont des personnes vulnérables », précise-t-il, estimant que les décisions gouvernementales poussent les patients atteints de mucoviscidose à l’ « autoconfinement ». Même son de cloche du côté de France Rein, qui accompagne les malades souffrant d’insuffisance rénale. « On comprend que la levée des restrictions sanitaires soit une bonne chose pour la majorité des gens, mais il va falloir appeler au civisme de chacun », souligne Cécile Vandevivère, présidente de l’association. Sur les réseaux sociaux notamment, des appels de citoyens à garder le masque dans les lieux clos par solidarité pour les personnes immunodéprimées circulent depuis plusieurs semaines sous les mots-dièse #OuiAuMasque et #JeGarderaiLeMasque.

« Qu’est-ce qu’on va faire des 300 000 personnes immunodéprimées ? On les enferme ? » tempête Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française des médecins libéraux, qui estime qu’ignorer l’impact de la levée des mesures sanitaires constitue un pari dangereux. Mais, au-delà de l’impact pour les personnes fragiles, le praticien s’inquiète de l’invisibilisation des patients atteints de Covid longs. « Depuis un mois et demi, les Covid longs représentent 15 % à 20 % de ma patientèle. Certains s’en sortent avec uniquement de la fatigue mais d’autres gardent des séquelles neurologiques sept mois après et même au-delà. »

Contaminations le monde n’est pas sorti d’affaire

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a rappelé, le 9 mars, que la pandémie de Covid-19 était « loin d’être terminée » et « ne sera finie nulle part si elle n’est pas finie partout ». L’OMS relève une forte croissance dans le Pacifique occidental.  Au niveau mondial, le nombre de décès a baissé de 8 %.  Dimanche, la Chine faisait état du triplement du nombre quotidien de contaminations par rapport à la veille et procédait au confinement ou au semi-confinement des villes de Shenzhen, Jilin, Changchun et Yanji. En Europe, les autorités allemandes indiquent également que le pays se trouve dans une « situation critique », malgré l’impression partagée dans la population, selon laquelle la pandémie serait « maîtrisée ».


 


 


 

 

 

« On aimerait que les candidats fassent de la santé un enjeu » :
l’hôpital, grand oublié de la présidentielle

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Ni les importantes mobilisations des soignants, ni les alertes sur la dégradation du système de santé publique, ni même deux années de Covid et de gestion autoritaire de l’épidémie n’ont réussi à imposer la santé comme enjeu d’avenir. Sidérant.

C’était quelques mois seulement après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. En janvier 2018, la France connaissait une grande grève des personnels des Ehpad, en grande majorité des femmes. Le mouvement était soutenu par les familles et l’association des directeurs d’Ehpad. En cause : les conditions de travail, de plus en plus intenables, qui ne permettaient déjà plus de prendre en charge correctement les personnes âgées.

Dures, longues et inédites, les mobilisations n’ont ensuite plus cessé dans la santé. En avril 2018, des personnels de l’hôpital psychiatrique du Rouvray, près de Rouen, mènent trois semaines de grève de la faim pour demander des moyens et du personnel pour la prise en charge des patients. Leurs collègues de l’hôpital psychiatrique du Havre embrayent, et occupent le toit d’un bâtiment pendant trois semaines. À l’hôpital psychiatrique d’Amiens, un campement de protestation devant l’établissement se prolonge près de cinq mois. C’est dire les difficultés que les personnels connaissent !

En avril 2019, des services d’urgences des hôpitaux parisiens se mettent à leur tour en grève. Le mouvement part de la base, des aides-soignantes, brancardiers, infirmières et infirmiers. Structuré dans le Collectif inter-urgences, il essaime rapidement à travers le pays. En juin, 120 services d’urgences sont en grève, 200 en août (voir notre article). Des médecins et d’autres personnels de différents services hospitaliers créent en parallèle le Collectif inter-hôpitaux.

« Pression financière, détérioration des conditions de travail »

En janvier 2020, 1000 médecins hospitaliers chefs de service démissionnent de leurs fonctions administratives, là encore pour dénoncer la situation de l’hôpital public, à bout de souffle, en manque de moyens et de personnels. « Pour que tout ces médecins responsables de services osent sortir de leur devoir de réserve et osent se confronter à l’autorité gestionnaire toute puissante dans nos hôpitaux, c’était bien que que la situation était devenue intenable, rappelle Agnès Hartemann, chef du service de diabétologie de l’hôpital parisien de la Pitié-Salpétrière et l’une des coordinatrice du Collectif inter-hôpitaux [1]. Il y avait la pression financière, l’obsession devenue absurde d’un équilibre recette-dépense dans les hôpitaux publics et une détérioration des conditions de travail de tous les métiers de l’hôpital. Et pour autant, au moment de la première vague Covid, toutes ces équipes se sont jetées à cœur perdu dans la vague. »

Le Covid est arrivé, dans un hôpital public et un secteur du soin déjà exsangues. Alors que la cinquième vague « Omicron » entame sa décrue, le quinquennat se termine par des minutes de silence organisées tous les vendredi par les personnels de l’hôpital public. Leur but : alerter, encore et toujours, sur le risque de mise à mort de l’hôpital public. « Aujourd’hui, ce sont les heures sup’ qui font tenir l’hôpital. On appelle les gens en repos pour qu’ils reviennent travailler, témoigne Stéphane Fernandez, infirmier à l’hôpital gériatrique Émile-Roux, dans le Val-de-Marne. Lui et ses collègues ont créé un collectif début février. On voit notre hôpital qui meurt peu à peu. On est gérés par des gens qui sont déconnectés de la réalité du terrain. »

Dans cet hôpital de banlieue parisienne dédié à la prise en charge des personnes âgées, des lits se ferment par dizaines. « En novembre 2021 encore, nous avions une autorisation pour plus de 800 lits, nous dit l’infirmier. Aujourd’hui, nous avons 602 lits sur le papier, mais seulement 528 qui peuvent accueillir des patients, car nous n’avons pas assez de personnels pour ouvrir les autres. » « Les infirmiers s’en vont, constate celui qui gagne 2200 euros nets par mois après 30 ans de carrière. Au lieu de fidéliser les infirmiers présents, il est prévu d’embaucher des intérimaires avec des contrats à 3000 euros par mois. »

« Après la première vague, beaucoup de jeunes sont partis »

Partout, des lits hospitaliers ont fermé en nombre (voir notre cartographie de suivi de ces fermetures). Le phénomène ne date pas du début du quinquennat. Entre 2003 et 2017, plus de 69 000 places d’hospitalisation à temps complet ont disparu en France [2]. La dynamique n’a pas faibli depuis 2017, elle s’est même accélérée après le début de la pandémie. Fin 2016, la France comptait plus de 404 000 lits d’hospitalisation à temps complet. Fin 2020, le chiffre est tombé à 386 835 (les chiffres de 2021 ne sont pas encore disponibles). Soit plus de 17 000 lits d’hospitalisation rayés en quatre ans des tableaux managériaux du ministère et de ses cabinets de consultants. 5700 lits ont encore disparu en 2020, première année de la pandémie. Le nombre d’hôpitaux publics a aussi baissé : on compte 34 établissements de santé publics en moins en cinq ans [3], ce qui ouvre de nouveaux marchés au privé.

La lente destruction de l’hôpital public

Entre 2003 et 2017, plus de 69 000 places d’hospitalisation à temps complet ont été supprimés en France. La dynamique n’a pas faibli depuis 2017, elle s’est même accélérée après le début de la pandémie. Source : Drees

« On cherche aujourd’hui à optimiser le taux d’occupation des lits, et pour cela, il ne faut pas qu’il y ait de marge. Mais avoir des lits d’hospitalisation en nombre suffisant, c’est ce qui permet de ne pas être à flux tendu dans les services, rappelle Pierre-André Juven, sociologue, chargé de recherches au CNRS [4]. Ce qu’on voit depuis plusieurs années, et encore plus depuis 2019, c’est aussi que les conditions de travail indignes sont plus nombreuses et plus fréquentes qu’avant dans les hôpitaux. » C’est l’un des facteurs des vastes mobilisations d’avant la pandémie. « On avait rarement vu des aides-soignants et aides-soignantes, infirmières et infirmiers, se mobiliser aussi largement qu’en 2019, et encore plus rarement des médecins professeurs des universités-praticiens hospitaliers, qui sont tout en haut de la hiérarchie hospitalière, prendre la parole comme ils l’ont fait », relève le sociologue.

Comment le quinquennat de Macron a -t-il répondu à ces mobilisations ? Avant le Covid, fin 2018, la ministre de la Santé d’alors, Agnès Buzyn, avait lancé une réforme des hôpitaux avec son plan « Ma santé 2022 ». Celui-ci voulait, entre autres, transformer les petits établissements hospitaliers en « hôpitaux de proximité », sans maternité, ni chirurgie, ni urgence. Ce qui venait entériner un phénomène déjà à l’œuvre, et qui s’est amplifié depuis. Cet été et cet hiver 2021, les fermetures des services d’urgences, temporaire ou définitive, se sont multipliées dans les hôpitaux en France, surtout dans les petits centres hospitaliers (voir nos article ici et ici).

Après la première vague, en mai 2020, le nouveau ministre Olivier Véran lançait le « Ségur de la santé », une consultation qui devait dessiner des mesures à prendre pour l’hôpital. Qu’en est-il ressorti ? « Le Ségur n’a rien réglé », juge l’infirmier Stéphane Fernandez. À la suite des ces consultations, le gouvernement a certes décidé de revaloriser les rémunérations pour les personnels hospitaliers, dont 180 euros pour les paramédicaux (infirmières, aides-soignantes…) Mais de l’avis des personnels, c’est loin d’être suffisant. « La focale s’était posée presque uniquement sur les salaires. Là où on parlait au à l’ouverture du Ségur de remettre à plat le système de santé, on s’est finalement retrouvé avec une simple négociation salariale, note Pierre-André Juven. Le Ségur n’a rien décidé sur les conditions de travail en tant que telles. » Résultat : aujourd’hui, un an et demi après le Ségur, les hôpitaux peinent de plus en plus à recruter et même à conserver leurs personnels. « Après la première vague, beaucoup de jeunes sont partis. Ils se sont dit "Pour ce salaire et dans ces conditions, je ne fais pas ma vie à l’hôpital" », témoigne Olivier Costa, aide-soignant depuis 2012 à l’hôpital de la Pitié-Salpetrière, membre du Collectif inter-hôpitaux.

Ne pas laisser les décisions aux seuls managers déconnectés du soin

Au moment du Ségur, les syndicats et les collectifs de soignants avaient pourtant formulé des propositions concrètes qui allaient bien au-delà de la seule question salariale (voir notre article). Le Collectif Inter-hôpitaux (CIH) demandait par exemple une réforme du partage du pouvoir dans les hôpitaux. Pour ne pas laisser les décisions entre les seules mains de managers déconnectés du soin, le CIH voulait ouvrir la gouvernance des établissements aux soignants, médecins comme paramédicaux, en intégrant aussi les représentante des usagers.

« Lors des débats à la télévision, la santé disparaît complètement »

Une autre revendication centrale était de réformer le mode de financement des hôpitaux, pour en finir avec la toute puissance du système actuel dit de « tarification à l’activité » (T2A), mis en place en 2004. Ce modèle de financement rémunère mieux les activités très techniques, comme la chirurgie, et moins le suivi des patients. « La T2A n’est pas du tout adaptée pour les pathologies chroniques, expliquait début février Anca Nica, neurologue au CHU de Rennes. En plus, ce système prétend attribuer un tarif à chacune des activités de l’hôpital, mais certains de ces tarifs n’ont pas changé par exemple depuis 2005, alors que les moyens techniques et les exigences de sécurité ont largement augmenté. Le tarif est donc devenu déconnecté du coût réel. »

Étrangement, après deux ans d’épidémie, les nombreuses mobilisations et alertes sur l’état du système de santé publique, les controverses sur la gestion très verticale de la lutte contre le Covid, n’ont pas, pour l’instant, imposé ce sujet dans le débat politique. Les revendications portées par les soignants sont pourtant toujours d’actualité. Le collectif demande aussi que des ratios de soignants par patients soient définis par les équipes de soin elles-mêmes, pour chaque unité de soin. Pour permettre de recruter 100 000 infirmiers dans les années à venir , le collectif propose d’augmenter le nombre d’instituts de formation d’infirmière et le nombre de places.

« On aimerait que les candidats fassent de la santé un enjeu de la présidentielle, insiste l’aide-soignant Olivier Costa. Il en va de la vie de tout le monde. » « Dans certains programmes des présidentielles, on trouve des volets sur l’hôpital, qui sont certes toujours un peu les mêmes : plus de lits et plus de moyens. Mais il y a une grosse difficulté de l’ensemble des partis politiques à mettre en relation l’hôpital avec la médecine de ville, la santé publique, les inégalités de santé et la santé environnementale. Or, tous ces enjeux sont extrêmement liés, pointe de son côté Pierre-André Juven. Ce qui est terrible, c’est que même si certains des candidates et des candidats parlent de santé, dès qu’on arrive sur les questions qui sont mobilisées lors des débats à la télévision, la santé disparaît complètement. »

publié le 11 mars 2022

Génération Zemmour tracte devant l’université Paul Valéry et
agresse des étudiant-e-s

communiqué des syndicats, partis politiques de gauche et de la Ligue des Droits de l’Homme de Montpellier

paru sur https://solidaires.org

Hier, le mercredi 9 Mars 2022, Génération Zemmour a organisé une action de tractage devant l’Université Paul Valéry en début d’après-midi avec une vingtaine de leurs militants, plus des personnes cagoulées et armées (gants coqués, gazeuses, matraques téléscopiques), membres du groupuscule Jeunesse Saint Roch, connus pour avoir déjà agressé et revendiqué l’attaque des membres du SCUM le 5 décembre 2019. Leurs faits de violence ne s’arrêtent pas là étant donné qu’ils ont également mené une attaque contre le Barricade, un bar associatif de la ville, le 11 décembre dernier, faisant un blessé.

Deux semaines avant le 4ème anniversaire de l’attaque du commando armé à la fac de droit, pour mater des étudiants qui contestaient les mesures du gouvernement, nous voyons ce tractage comme un événement hautement symbolique, d’intimidation à l’encontre des étudiant-e-s.

S’ils ont été tenus à l’extérieur de l’université pendant toute leur action, lorsqu’ils sont finalement partis et après plus d’une demi-heure d’insultes de leur part sur des membres de syndicats étudiants et globalement contre toute personne ne partageant pas leurs idées racistes et nationalistes, les militants armés qui étaient avec Génération Zemmour ont agressé gratuitement des étudiant-e-s avec une béquille, avec l’appui d’un homme en moto armé d’une gazeuse grande capacité à poignée qui mettait des coups de pied en fonçant sur la foule. C’est d’ailleurs lui qui a récupéré toutes les armes de Génération Zemmour avant de s’enfuir sur son véhicule.

La montée de l’extrême-droite au niveau national n’est pas à prendre à la légère.

En effet, il n’est pas difficile de démontrer dans plusieurs villes la présence, au sein des rangs des militants Reconquête, de militants nationalistes, violents, néo-nazis et racistes. Si Génération Zemmour, l’organe de jeunesse du parti, souhaite se donner une image lisse et démocratique, nous ne sommes pas dupes : ce parti regroupe des militants armés, violents et prêts à en découdre physiquement pour leur idéologie réactionnaire, contre les étudiant-e-s, contre les travailleur-euse-s, contre la classe que nous défendons.


Face à l’extrême droite, aucune complaisance.

Ni oubli, ni pardon !

publié le 3 mars 2022

Candidats des inégalités :
à droite, les injustices fiscales et sociales au programme -
Un rapport d’ATTAC

par Attac France, Observatoire de la justice fiscale sur https://france.attac.org/

A la veille de la date limite de recueil des parrainages et alors que la candidature du président sortant doit enfin être annoncée, Attac, avec l’Observatoire de la justice fiscale, publie aujourd’hui son nouveau rapport sur « Les candidats des inégalités ».

Notre association y analyse les propositions socioéconomiques d’Emmanuel Macron, de Valérie Pécresse, de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour et pointe leur troublante similarité. Si bien sûr ces candidats ont des parcours et des sensibilités différentes, c’est bien le même logiciel néolibéral qui guide leurs projets, qui tous, déboucheraient sur une nouvelle offensive contre le modèle social français.


 

Un nouveau quinquennat des inégalités ?

Alors que le dernier quinquennat a été marqué par un enrichissement indécent des milliardaires et d’une pluie records de dividendes pour les actionnaires, en même temps, il a été celui de l’intensification de la pauvreté. 7 millions de personnes ont besoin d’aide alimentaire pour vivre, soit 10% de la population française, et 4 millions de personnes supplémentaires sont en situation de vulnérabilité. Le quinquennat Macron est définitivement celui des inégalités.

C’est à son issue que ce rapport reprend et analyse les propositions économiques et fiscales du président sortant, ainsi que des trois autres principaux candidats de la droite. Son contenu est issu des ébauches de leurs programmes rendues publiques jusqu’ici, mais aussi des déclarations qu’ils et elles ont pu faire dans les médias.

S’il existe bien sûr des différences entre ces quatre candidats, notamment sur leur rapport au monde et à l’étranger, tous portent des propositions socioéconomiques comparables. Tous s’inscrivent dans une forme de surenchère pour approfondir la logique néolibérale, qui n’aboutira qu’à aggraver les injustices fiscales et sociales. Tous sont ainsi susceptibles de creuser des inégalités déjà considérables, et à la racine d’un mécontentement latent dans le pays.

Fort avec les faibles, faible avec les forts

Aucun des « candidats des inégalités » ne veut renforcer la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales. En revanche, tous parlent de renforcer la lutte contre la fraude aux prestations sociales. Pourtant celle-ci est estimée à 3 milliards d’euros, contre 80 milliards d’euros pour la fraude fiscale. Et chaque année, plus de 10 milliards d’euros d’aides sociales ne sont pas réclamés par leurs potentiels bénéficiaires.

Alors qu’Emmanuel Macron a supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) pour le remplacer par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) au bénéfice des 350 000 personnes les plus riches, Valérie Pécresse et Eric Zemmour proposent d’affaiblir l’IFI en créant de nouvelles exonérations. De son côté, Marine Le Pen veut un impôt sur la fortune financière et ne plus imposer l’immobilier, ce qui rapporterait également moins que l’ISF historique.

Les 4 « candidats des inégalités » sont également d’accord pour baisser les droits de donation et de succession, et en ont fait un enjeu important, ce qui bénéficierait massivement aux personnes qui ont un patrimoine important à transmettre. Rappelons que selon France Stratégie, 85 % des successions sont déjà exonérées d’impôts. Tous veulent également poursuivre la baisse des impôts de production, comme le réclame le Medef, alors même que cela profitera surtout aux grandes entreprises dont les taux de marge sont aujourd’hui historiquement élevés et qui ont largement profité de la baisse de l’impôt sur les sociétés pendant le quinquennat Macron. Ces cadeaux fiscaux auraient un impact important sur les recettes de l’État, ce qui aurait nécessairement pour effet de réduire le périmètre et les moyens de l’action publique. C’est pourtant la protection sociale et les services publics qui permettent de diminuer les inégalités : par conséquent, en les affaiblissant, les inégalités ne pourraient qu’augmenter plus rapidement.

Les inégalités : un choix politique

Concernant le pouvoir d’achat, aucun des « candidats des inégalités » ne propose de revaloriser le SMIC ni les salaires de façon contraignante, mais Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine Le Pen promettent une meilleure rémunération du travail en réduisant les cotisations sociales. C’est un non-sens total. Une telle baisse signifierait nécessairement une diminution des ressources de la Sécurité sociale, ce qui justifierait demain de nouvelles contre-réformes des retraites ou des allocations chômage. Emmanuel Macron, lui, s’abstient de toute proposition, dans la lignée de son action depuis 2017.

En matière de retraites, Emmanuel Macron promet une « réforme » guidée par le principe de « travailler plus longtemps » risquant de se traduire par une baisse du niveau des pensions. Valérie Pécresse dit vouloir repousser l’âge de départ à la retraite à 65 ans, contre 64 ans pour Eric Zemmour, tandis que Marine Le Pen a abandonné sa promesse de retraite à 60 ans.

Alors que Marine Le Pen, Eric Zemmour et Valérie Pécresse se disputent le titre de principal opposant à Emmanuel Macron, lorsque l’on s’intéresse à leurs programmes socioéconomiques, il est troublant, pour ne pas dire confondant, d’observer la similarité de leurs propositions.

Nos 4 candidats des inégalités ont le même projet économique, hérité d’une tradition conservatrice qui n’a de cesse de combattre les impôts directs et le développement de l’action publique. Leurs choix politiques n’auront qu’une conséquence, creuser les inégalités, aux dépens des plus précaires, du consentement à l’impôt et de la cohésion sociale.


Pour accéder au rapport et à sa synthèse : https://france.attac.org/8203

publié le 22 février 2022

L’appel : Stop Bolloré !

sur https://france.attac.org

« L’empire Bolloré est cette entreprise visant à utiliser le pouvoir économique, pour asservir l’information, en vue d’acquérir le pouvoir politique et d’instaurer une hégémonie liberticide et antidémocratique. »

Plusieurs organisations, dont Attac, des médias, des maisons d’édition, ainsi que de très nombreuses personnalités unissent leurs voix pour « dénoncer » et « entraver ce processus ».

Rien que dans le monde de l’édition, il possèdera bientôt plus de 70% des livres scolaires, la moitié des livres de poche, une centaine de maisons d’édition, avec un quasi-monopole sur la distribution des livres.

Cette concentration de médias est sans précédent dans notre histoire. Elle renverse les principes démocratiques garantis depuis la Seconde Guerre mondiale, et tous les progrès de la liberté de la presse, du droit d’informer et des médias.

Sous nos yeux incrédules se déroule une révolution rétrograde qu’il est urgent d’empêcher.

Depuis la Libération, il est pourtant acquis que l’information n’est pas un objet commercial mais un instrument de culture. Il est entendu qu’elle ne peut remplir sa mission que « dans la liberté et par la liberté ». Il est clair qu’elle est libre quand elle ne dépend « ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs » (déclaration des droits et des devoirs de la presse libre, 1945).

Cette tradition démocratique, essentielle à l’État de droit, est aujourd’hui menacée. Le pluralisme du débat n’a plus de sens lorsqu’un groupe concentre autant d’organes d’information et d’édition sous sa fortune et ses ordres. La liberté des journalistes et des auteurs n’existe plus lorsque les rédactions et les maisons d’édition sont ainsi mises au pas. Quel sens y a-t-il à parler d’indépendance d’une information soumise à la volonté d’un seul homme ?

Auditionné par les sénateurs, Vincent Bolloré a prétendu que ses motivations n’étaient pas politiques mais strictement économiques. Pourtant, une idéologie mortifère est martelée chaque jour dans ses médias.

Le paroxysme est atteint sur CNews, où la polémique outrancière tient lieu de débat, le choix des invités fait fi du pluralisme, et la ligne éditoriale montre une obsession pour les thèmes d’extrême-droite. La chaîne devient le lieu de diffusion de discours haineux, racistes, homophobes, sexistes, celui de la promotion d’entrepreneurs identitaires, de l’incitation à la violence, celui de la banalisation du complotisme, du négationnisme climatique, finalement celui du triomphe du préjugé contre la science et la vérité. En rupture avec toute déontologie journalistique, il ne s’agit plus d’informer les citoyens mais de transformer les esprits.

Pour parvenir à ses fins, Bolloré emploie les méthodes qui ont fait sa réputation dans le milieu des affaires : casse sociale et management par la terreur. Combien de journalistes licenciés dans ses médias pour avoir osé exercer leur liberté professionnelle ? Combien d’auteurs privés de publications ? Combien d’intimidations via des poursuites judiciaires abusives ?

L’empire Bolloré est cette entreprise visant à utiliser le pouvoir économique, pour asservir l’information, en vue d’acquérir le pouvoir politique et d’instaurer une hégémonie liberticide et antidémocratique.

Le collectif StopBolloré, né de la volonté d’un front de la société civile, en défense de la démocratie et de l’État de droit, est déterminé à dénoncer et à entraver ce processus. Rendez-vous le 16 février 2022.

Parmi les signataires :

Attac, CFDT Journalistes, Revue Contretemps, CGT, FCPE, Fondation Copernic, La Revue Regards, Le Média, Le Syndicat National Des Journalistes CGT, Ligue Des Droits De L’homme, Les CEMEA, MRAP, Politis, SDJ de Médiapart, Société des personnels de l’Huma, Solidaires, Confédération Nationale du Logement, et bien d’autres

publié le 19 février 2022

Fabien Roussel,
le candidat qui réveille la gauche

Aurélien Soucheyre et Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Inconnu du grand public il y a encore six mois, le député du Nord secoue la campagne présidentielle dont il est l’une des révélations. À force de bonne humeur, de franc-parler et de propositions radicales, il fait entendre une voix différente et remet les idées communistes sur le ring. Un candidat « heureux » de l’être qui entend rallier les déçus de la gauche en portant le combat de la dignité et du «bonheur collectif ».

C’est une petite bête rouge qui monte, qui monte… jusqu’à devenir un candidat pleinement installé dans la campagne présidentielle. Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, a réussi sa percée médiatique. Certes, ce n’est pas encore le grand soir électoral, mais qui peut se targuer d’une telle dynamique à gauche ? Anne Hidalgo, Christiane Taubira et Yannick Jadot ne cessent de reculer dans les sondages, quand Fabien Roussel, lui, est monté de 1,5 % des intentions de vote en septembre jusqu’au seuil des 5 %, selon certains instituts. Qui l’eût cru il y a encore quelques semaines ? « Au départ, tout le monde se demandait : “Roussel, qu’est-ce qu’il vient faire dans cette campagne ?” Aujourd’hui, retournons la question : “Est-ce qu’on peut encore imaginer cette campagne sans lui ?” » observe Olivier Marchais. Le fils de Georges, grande figure du PCF des années 1980, est membre de l’équipe de campagne pour 2022 et a sa petite idée sur les raisons de cette évolution. « Ce n’est pas anodin de choisir comme slogan “La France des jours heureux”. Et ce n’est pas qu’un slogan d’ailleurs, c’est une réalité. On veut que tout le monde ait droit à la justice sociale et au bonheur », ajoute Olivier Marchais, qui a rencontré Fabien Roussel… sur les bancs du lycée, avant de militer avec lui contre l’apartheid en Afrique du Sud. « C’était déjà un boute-en-train, il était heureux et dynamique, et l’est toujours ! »

À tel point que les journalistes se l’arrachent, que les éditorialistes – même de droite – louent son humour et le trouvent « sympa ». « Franchement, place du Colonel-Fabien, j’y vais le sourire aux lèvres. On se marre ! » confie Julia Castanier. Fabien Roussel, l’humour d’abord ? « Pas seulement. Fabien est à la fois quelqu’un d’heureux et quelqu’un de révolté contre les injustices. On a beau avoir une bonne humeur et une bonne stratégie médias, ça ne suffit pas. Il faut aussi être ancré dans les réalités de la vie quotidienne, et montrer qu’il existe des solutions positives, efficaces, et résolument de gauche », ajoute la directrice de la communication du PCF. Les éditorialistes de droite commencent d’ailleurs à déchanter : Fabien Roussel est un communiste sympa mais… c’est un communiste ! « Ça me fait bien marrer quand j’entends dire que je suis le “candidat de gauche préféré de la droite”. Ceux qui disent ça n’ont pas dû lire mon programme ! » s’amuse le principal intéressé.

Le droit au bonheur des plus modestes

Et pour cause : Fabien Roussel est pour la semaine de 32 heures et la retraite à 60 ans. Aïe ! Il veut augmenter le Smic à 1 500 euros net. Ouille ! Recruter 500 000 fonctionnaires. Mince ! Augmenter l’impôt des plus riches, tripler l’ISF et baisser la TVA. Ouch ! Construire 200 000 logements sociaux par an. Non ! Nationaliser deux grandes banques (BNP Paribas et la Société générale) et une compagnie d’assurances (Axa). Mais c’est un scandale ! Inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution et mettre en place un plan d’éducation pour combattre les LGBTQI-phobies. Oulala ! Assurer l’égalité salariale homme-femme de façon contraignante et instaurer une échelle des salaires de 1 à 20. Quésako ? Sortir de l’Otan. Inadmissible ! Régulariser les travailleurs sans papiers. Argh ! Faire respecter le droit d’asile à l’échelle européenne. Impensable ! Lancer un plan « zéro jeune au chômage ». Utopique ! Et, entre autres, injecter 140 milliards d’euros pour le climat et l’urgence sociale.

« Roussel, c’est le Chirac de gauche ! » entend-on pourtant sur les chaînes d’info. Mais d’où vient ce parallèle permanent ? Et ce coup de cœur passager des journaux de droite pour le dirigeant communiste ? C’est que Roussel serait le candidat de « la gauche pas woke », de la « droitisation du PCF », avec un programme « vintage » et « franchouillard », selon une partie de la gauche. Pire : il serait même « raciste » et « suprémaciste blanc », selon des détracteurs qui semblent avoir perdu le sens des réalités. La raison ? Tout a commencé début janvier, lorsque Roussel prononce cette phrase : « Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : c’est la gastronomie française. Le meilleur moyen de la défendre, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès. » Ni une ni deux, certains comprennent que, pour le communiste, si tu n’accompagnes pas ton saucisson d’un verre de rouge, c’est que tu n’es pas français. « Notre position n’est pas du tout identitaire ! Ce que nous défendons, c’est le droit aux couches modestes de profiter du bonheur de la vie avec des produits de qualité, en liant politique sociale, alimentaire et préservation de l’environnement, avec un fonds de 10 milliards d’euros par an », explique André Chassaigne, chef de file des députés PCF.

Il faut se frotter les yeux pour le croire, mais c’est à ce moment-là que la machine médiatique s’emballe. La violence et l’outrance des attaques placent Roussel au cœur du débat. Aussitôt, il rend visite à l’École professionnelle de la boucherie, à Paris. « Je veux mettre les pieds dans le plat et défendre l’idée qu’il est possible de manger sain et à sa faim pour tous. C’est un vrai projet de société, c’est même un projet révolutionnaire. Ceux qui m’ont porté ces critiques sont en réalité coupés du peuple », lance-t-il devant une forêt de caméras, insistant sur les « cinq millions de Français (qui) se rendent dans les associations pour manger ». Il répond aussi en prenant une photo de lui, tout sourire, à table, en famille, avec ses enfants métis et un bon couscous du dimanche. La tornade s’est abattue, il a répliqué, et, depuis, il ne cesse de monter dans les sondages. « La polémique sur la bonne bouffe a contribué à le propulser sur la scène médiatique. Ceux qui l’ont entretenue doivent s’en mordre les doigts parce qu’en réalité ils l’ont aidé et se sont disqualifiés », mesure son directeur de campagne, Ian Brossat.

Des thèmes peu portés à gauche

La bataille se poursuit sur l’énergie : face au réchauffement climatique Roussel défend un mix entre le nucléaire et le renouvelable, ainsi que la nationalisation d’EDF et d’Engie. Une position qui clive à gauche. Le candidat est également attaqué pour s’être rendu, en mai 2021, à une manifestation de policiers devant l’Assemblée nationale. Non pas que Fabien Roussel partage les opinions du très droitier syndicat de police Alliance – il venait d’ailleurs de voter contre la loi dite de sécurité globale. « Il s’agit de dire que la gauche ne doit pas abandonner les questions de sécurité à la droite et à son extrême. L’insécurité frappe d’abord les couches populaires, pas les beaux quartiers. Le droit à la tranquillité doit être assuré, et la police doit être utilisée autrement », explique André Chassaigne. Dans son programme, Roussel propose ainsi de recruter 30 000 policiers de proximité, de révoquer les éléments racistes et violents de la police nationale, et de mettre fin au contrôle au faciès.

Désormais bien installé dans la campagne, battant même un record d’audience au 20 heures de France 2, le candidat tient également à se distinguer sur la question du travail. Plutôt qu’un revenu universel, il défend un « droit universel au travail ». « Nous voulons passer d’une France des bas salaires, du chômage et des allocations à une France du travail et d’un revenu élevé qui en est issu », assure-t-il.

Une notoriété qui s’installe : « il se passe quelque chose», observe l’ifop

Un épisode a néanmoins fait plus mal. Les dents ont même grincé en interne, au sujet de la présence de l’essayiste controversée Caroline Fourest, proche du Printemps républicain et du dessinateur Xavier Gorce, lors de la soirée dédiée à la mémoire de « Charlie Hebdo ». « C’est une polémique qui naît sur des bases malsaines. Nous rendons hommage aux victimes de la tuerie. On est les seuls à l’avoir fait à gauche. On défend la laïcité et la liberté d’expression. Et évidemment on invite ceux qui ont fait partie de “Charlie”. On ne trie pas. Certains viennent, d’autres non. Au final, il y a eu des mots durs. Le sens même de notre initiative a été oublié. C’est assez terrible », raconte Christophe Grassullo. Du reste, le directeur de cabinet de Fabien Roussel se dit content d’avoir tourné la page d’un automne difficile : « C’était compliqué. On avait fait une série de rencontres des “Jours heureux”. On sentait que Fabien marquait des points, qu’il se passait quelque chose. Mais aucun sondage ne bougeait. Ce sont des moments assez durs ».

À quoi sert en effet de se présenter si c’est pour faire 1 % à 2 % ? Quelle utilité pour les communistes et leurs idées ? C’est ce qui les avait amenés, après le 1,93 % obtenu par Marie-George Buffet en 2007, à impulser et participer pleinement au Front de gauche, porté par Jean-Luc Mélenchon en 2012, lequel avait aussi été soutenu par le PCF en 2017. Mais pas cette année. La direction du PCF a la conviction que l’insoumis s’est abîmé aux yeux des Français. Quant à la gauche, elle s’est avérée incapable de se parler. « Si tout le monde y va chacun de son côté en 2022, je vous le dis, je ne vois pas pourquoi les communistes n’iraient pas eux aussi », prévenait Fabien Roussel en 2020. Surtout, les militants communistes ont décidé de jouer la carte « PCF is back », de tenter de mettre au premier plan leur projet et leurs propositions. « Nous avons bien fait : nous avons imposé la question du travail, du pouvoir d’achat et de l’écologie populaire. La mayonnaise commence à prendre mais il faut aller plus loin. Le socle de gauche est beaucoup trop faible : l’obsession de Fabien, c’est de l’élargir et de ramener à gauche des gens qui sont partis ou s’abstiennent », expose Ian Brossat, qui souhaite désormais franchir définitivement la barre des 5 % dans les sondages. « La notoriété de Roussel s’installe grâce à plusieurs coups d’éclat et au sentiment de proximité qu’il suscite. Sans être un phénomène – il n’est pas à 10 % – il se passe un petit quelque chose », mesure Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop.

« le roussellement » pour irriguer l’économie réelle

Pour progresser, Roussel va-t-il miser sur ces bons mots qui lui ont permis de se faire remarquer ? « Il a fallu qu’on ait une discussion sur la place de l’humour en politique. Mais c’est comme ça, ça lui vient tout seul », note Julia Castanier. Ce qui lui joue parfois des tours, comme lorsqu’il se met à parler de « strings brésiliens » pour évoquer la légèreté des restrictions sanitaires aux frontières. « Au début, ça nous arrivait d’avoir des coups de chaud, mais l’humour, c’est aussi sa patte », s’amuse Christophe Grassullo. La dernière en date ? Roussel veut faire du « roussellement ». Soit l’inverse du ruissellement à la Macron, selon lequel plus les riches sont riches et plus ça profite à tous. Et donc le « roussellement » ? C’est simple : moins les pauvres sont pauvres, et plus ça profite à tous.e de texte >>

publié le 19 février 2022

Comment Jean-Luc Mélenchon s'est converti au vote utile

sur www.huffingtonpost.fr

Les anciennes critiques du chef de file des Insoumis lui reviennent comme un boomerang à l'heure où, à deux mois de la présidentielle, ses troupes agitent le "vote efficace".

POLITIQUE - Ne l’appelez plus vote utile, mais vote efficace. Tel est le nouvel argument de Jean-Luc Mélenchon et de ses troupes pour espérer une dynamique en ce printemps 2022. Nombreux sont les militants et élus insoumis à considérer que le député des Bouches-du-Rhône, candidat à la présidentielle pour la troisième fois de suite, est le mieux placé, à gauche, pour accéder au second tour. Voire le seul à être en capacité de le faire. 

Cela ne fait guère de doute si l’on regarde les intentions de vote mesurées à l’heure actuelle, comme vous pouvez le voir dans notre compilateur ci-dessous. Le chef de file LFI est donné à 10% environ, quand ses concurrents -écolos, socialistes ou communistes- plafonnent autour des 5, ou en dessous, soit deux fois moins.

L’idée est donc la suivante: que tous les électeurs de gauche tentés par les candidatures Jadot, Taubira, Roussel et Hidalgo délaissent leur choix du cœur et glissent un bulletin Mélenchon dans l’urne par raison.

Petite nouveauté: les partisans de l’Avenir en commun, le programme mélenchoniste, ne sont plus les seuls à prêcher cet argument. Ségolène Royal, l’ex-ministre PS a surpris son monde, mercredi 16 février au soir, en enjoignant les différents prétendants à se ranger derrière la bannière insoumise. “Le vote utile, c’est Jean-Luc Mélenchon”, a-t-elle ainsi estimé sur BFMTV en louant “la solidité”, la “culture” ou encore “l’expérience” du tribun de 70 ans. 

De quoi faire rougir le principal intéressé, lequel s’est fendu d’un message de remerciement immédiat sur les réseaux sociaux pour saluer “ses mots de rassemblement.” Question constance, en revanche, on repassera: Aujourd’hui promoteur du “vote efficace”, Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas toujours montré aussi laudatif à l’égard de qu’il considérait, jadis, comme un choix par défaut. 

Mélenchon, le vote utile et la camisole

Retour en 2012. Le candidat du Front de gauche qui a claqué la porte du PS quelques années plus tôt est donné loin derrière le président sortant Nicolas Sarkozy et son principal concurrent François Hollande. Il doit alors faire face à la pression du vote “utile” agité par les socialistes pour contrer la montée de l’extrême droite et assurer la présence de la gauche au second tour. A cette époque, on appelle cela “le vote de victoire.”

Impossible pour Jean-Luc Mélenchon. Le chantre de la VIe République -déjà- refuse invariablement les appels du pied pour ne pas laisser le PS en position hégémonique à gauche. Le tout, en multipliant les critiques à l’égard de ceux qui voudraient siphonner son électorat à travers cette stratégie. “Le vote utile est une camisole de force. Il culpabilise les électeurs: s’ils ne votent pas bien, c’est-à-dire pour les deux principaux partis, c’est Marine le Pen qui va passer”, avance-t-il, fin mars 2012, dans Sud Ouest, pour fustiger “un raisonnement” qui conduit ”à la catastrophe.”

Le vote utile est une camisole de force. Il culpabilise les électeurs.Jean-Luc Mélenchon en 2012

Leur idée”, ajoute-t-il, en parlant des socialistes, “est de ne pas bouger et de récupérer tous les votes, ceux des centristes et de la gauche. (...) On élirait donc un président par défaut. Alors que le pays veut des solutions tranchées.” Une opposition idéologique frontale, donc, qui ne se démentira pas tout au long de la campagne. “Le vote utile c’est le vote Front de gauche”, ira-t-il jusqu’à lancer, lors de son dernier meeting le 19 avril, deux jours avant le premier tour, jugeant que “le niveau du vote FG est l’indicateur du trouillomètre de la droite”.

Alors, pourquoi est-ce différent aujourd’hui? Les rapports de force ont changé. Jean-Luc Mélenchon et les insoumis se retrouvent (toute proportion gardée) dans la position qu’occupaient les socialistes auparavant, en tête des différentes forces de gauche. A une différence -majeure- près: le député des Bouches-du-Rhône est encore loin du second tour (à 5 ou 6 points) si l’on en croît les sondages, quand François Hollande, en 2012, était quasi assuré de se qualifier. 

Coco convoités

De quoi expliquer ce changement de pied? Dix ans plus tard, force est de constater que “le vote efficace” s’affiche désormais en grand -et en lettres capitales- sur les tracts insoumis. “Sans (Jean-Luc Mélenchon) le second tour sera un duo, et non pas un duel, entre la droite et l’extrême droite”, est-il ainsi écrit sur un visuel mis à disposition des militants le 11 février dernier. Culpabilisation, vous disiez? 

Dans le même temps, le numéro deux de la formation, Adrien Quatennens ne manque pas une occasion médiatique pour populariser l’expression et vanter les mérites d’un tel report de voix.

Vous êtes un électeur ou une électrice de gauche, vous voulez véritablement en finir avec le quinquennat d’Emmanuel Macron, vous êtes intéressé par tout ce que l’on propose (...) vous vous dites ‘en effet, il y a clairement un vote efficace qui apparaît dans le tableau’”, explique-t-il à Public Sénat dans une émission diffusée mercredi 16 février. Et d’ajouter: “Si on additionne le score de Jean-Luc Mélenchon et les 3,4% de Fabien Roussel, on est à la porte du second tour.” Ce qui n’est pas foncièrement faux, à condition que le report soit total (une hypothèse d’école qui se vérifie rarement), le ticket d’entrée étant aujourd’hui autour des 16%.

Oui moi voilà: ironie de cette campagne, les communistes -pourtant alliés à Jean-Luc Mélenchon en 2012 et 2017- se retrouvent désormais dans le rôle du poil à gratter. Ou de caillou -rouge- dans la chaussure insoumise.

Plaider pour le vote utile c’est se priver de voter pour les idées dont on se sent le plus proche."Fabien Roussel, candidat communiste à la présidentielle.

 Ce n’est pas un hasard si Fabien Roussel répond à la demande de “vote efficace” en puisant dans le registre utilisé dix ans plus tôt par son ancien camarade. Invité à réagir, ce jeudi, à la sortie de Ségolène Royal sur BFMTV, le chef de file des communistes -l’une des surprises de ce début de campagne- dit refuser la “camisole de force” critiquée, à l’époque, par le camp “populaire”.

Je crois que c’est Jean-Luc Mélenchon qui a déjà dit ça”, ajoute-t-il, dans un sourire, “plaider pour le vote utile c’est se priver de voter pour les idées dont on se sent le plus proche.”

A chaque fois on nous a expliqué qu’il fallait voter comme au PMU, pour le mieux placé et à chaque fois on s’est fait avoir”, martèle encore son directeur de campagne Ian Brossat sur LCI. Et voilà comment Jean-Luc Mélenchon se retrouve, à gauche, dans la même situation que François Hollande en 2012. En tête, mais relativement seul. Avec le même résultat final? Il veut le croire mais rien n’est moins sûr.

publié le 17 février 2022

Media Crash :
« Tuer l’information, mode d’emploi »

sur https://basta.media/

La concentration des médias n’a jamais été si forte ; et cela nuit à la démocratie. Mediapart et Premières Lignes nous expliquent pourquoi dans un documentaire, Media crash, qui sort au cinéma le 16 février et dont Basta! est partenaire.

Jamais la France n’a connu une telle concentration des médias privés aux mains de quelques-uns. Et cela commence à avoir des effets délétères sur la qualité de l’information, du débat public et donc, la démocratie. Une partie de ces industriels milliardaires, propriétaires de télévisions, de radios, de journaux, veillent à ce que leurs affaires lucratives ne soient pas trop perturbées par des investigations journalistiques.

Et quand les amicales pressions ou l’autocensure des rédactions ne suffisent plus, on passe aux mesures de rétorsion. Économique d’abord, comme celle qui a frappé Le Monde après une enquête sur le port d’Abidjan, alors propriété du groupe Bolloré. Le quotidien a été boudé par le groupe Havas (propriété du groupe Bolloré), qui achète des emplacements publicitaires dans la presse pour le compte de grandes marques, et a perdu plusieurs millions d’euros en recettes publicitaires. Juridique ensuite, à coups de procès en diffamation – et là encore Bolloré en est friand, en particulier dès qu’il s’agit de ses affaires en Afrique. Basta!, France 2 ou Mediapart en ont été notamment les cibles. Le documentaire Media Crash revient sur plusieurs de ces pressions et poursuites bâillons, qui ne concernent pas uniquement le groupe Bolloré.

TPMP a consacré 53 % de son temps d’antenne politique à des candidats d’extrême droite, en premier lieu Éric Zemmour

Un cap est désormais franchi : les médias achetés par le groupe Bolloré (CNews, C8, Europe 1...) servent carrément de tremplin à une idéologie et à un candidat d’extrême droite. La pluralité, même de façade, a disparu. En cachant ce qui est essentiel, en grossissant ce qui est accessoire, en mélangeant informations et opinions, experts en tout et en rien, divertissement et propagande politique, ces médias façonnent, orientent, hystérisent pour certains, le débat. Dans le documentaire, la chercheuse Claire Sécail (CNRS) montre ainsi que, derrière l’humeur badine de Cyril Hanouna et de son émission TPMP (« Touche pas à mon poste »), se cachent de véritables choix politiques : de septembre à décembre 2021, l’émission a consacré pas moins de 53 % de son temps d’antenne politique à des candidats d’extrême droite, en premier lieu Éric Zemmour.

Les grands perdants sont les citoyens et le débat public. C’est tout cela que met en lumière, ou que rappelle le documentaire réalisé par Mediapart et Premières Lignes.

Il sera en salle le 16 février prochain. De nombreuses discussions avec le public sont prévues à l’issue des représentations. Des représentants d’associations, ONG, chercheuses et chercheurs, médias indépendants seront également présents.

Quelques dates de projections-débats :