PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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capitalisme depuis oct 2021

 publié le 14 mai 2022

Le grand dérèglement
de la machine mondiale de production

Martine Orange sur www.medipart.fr

La crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont eu raison de l’organisation industrielle mondiale qui a prévalu pendant quatre décennies. Le juste-à-temps, le zéro stock ne sont plus de mise dans une période marquée par les ruptures d’approvisionnement et les pénuries. Conscients de leur vulnérabilité et de leur degré de dépendance, les groupes industriels pensent à relocaliser, amplifiant par leurs choix la fragmentation du monde. 

Retour à la case départ. Deux ans et demi après l’apparition du Covid-19 à Wuhan, la Chine se retrouve dans la même situation de paralysie. Depuis plus de 45 jours, Shanghai est coupée du monde. Et personne n’ose avancer la moindre date de sortie. Le confinement de la capitale économique de la Chine, tout comme celui d’autres grandes villes, est en train de provoquer une chute spectaculaire de la deuxième économie mondiale – qui reste, pour une large part, le plus grand fournisseur du monde. 

Les premiers chiffres commencent à donner l’ampleur du choc à venir. L’indice officiel des directeurs d’achat (PMI) du secteur manufacturier, publié le 2 mai, a chuté à 47,4 en avril, contre 49,5 en mars, pour un deuxième mois consécutif de contraction, a indiqué le 7 mai le Bureau national des statistiques (NBS). Il s’agit du plus bas niveau depuis février 2020. Trois jours plus tard, l’indice PMI des services Caixin d’avril annonçait la deuxième plus grande chute de son histoire, passant de 42 à 36,2. Le 9 mai, les chiffres des exportations chinoises attestaient d’une nouvelle baisse, la plus importante depuis juin 2020.

Avant même la publication de ces indicateurs, les groupes mondiaux savaient à quoi s’en tenir. Les yeux fixés sur la carte du port de Shanghai, le plus grand port de Chine, ils suivent en temps réel l’immense embouteillage des cargos et porte-conteneurs, obligés désormais de passer des jours d’attente avant de pouvoir décharger et recharger leurs cargaisons. Beaucoup de ceux qui ont parié sur « l’eldorado » chinois voient leurs ventes s’effondrer ces dernières semaines. 

Maudissant la politique « zéro Covid » du gouvernement chinois, qui n’a pas évolué d’un pouce depuis deux ans, tous redoutent ce qui les attend : une thrombose généralisée dans les chaînes d’approvisionnement, marquée par de nouvelles pénuries, des ruptures, des délais de livraison interminables, une envolée des coûts des fournitures et des transports encore plus explosive que lors du premier confinement. D’autant qu’à la paralysie de la Chine s’ajoute désormais la guerre en Ukraine, qui a amplifié la crise de l’énergie, et crée des tensions mondiales sur l’approvisionnement en matières premières agricoles et industrielles. Toute perspective de croissance ou même d'équilibre mondial semble désormais infondée.

Lors de leurs résultats trimestriels, certains acteurs ont commencé à donner un aperçu des mois à venir sur fond de pénuries, d’inflation et de tensions sur le pouvoir d’achat. Apple a prévenu qu’il risquait de manquer au moins 8 milliards de dollars de ventes au prochain trimestre, en raison des difficultés de production de son principal sous-traitant chinois Foxcom.

Le constructeur automobile japonais Toyota anticipe une baisse de 21 % de ses profits, en raison des ruptures dans ses approvisionnements et de l’envolée des cours des matières premières. Amazon a dû reconnaître qu’il peine à obtenir nombre de produits figurant sur sa plateforme et que les délais de livraison ne cessent de s’allonger. Il faut désormais compter 52 jours en moyenne pour qu’un conteneur de chaussures de sport, parti de Chine, atteigne les États-Unis. Il y a deux ans, le transport était effectué en moins de 15 jours. 

De Coca-Cola à Pernod Ricard, en passant par Siemens ou Solvay, la liste des groupes touchés est interminable. Le manque de matières premières (acier, métaux non ferreux, cuivre), de produits semi-finis, de matériaux de construction, de composants, de pièces détachées et finalement de produits finis est généralisé. Dans la grande distribution, les linéaires vides commencent à se multiplier, attestant d’une nouvelle ère, celle des rationnements et de pénuries inconnues jusqu’alors dans notre société de consommation. 

Pas un secteur n’est épargné. Les groupes miniers se plaignent de ne pas trouver de machines d’extraction. Les chimistes manquent de matières premières. Les fabricants de meubles cherchent éperdument du bois. Les fabricants de semi-conducteurs peinent à trouver des équipements pour graver des puces.

Cela s’étend jusque dans les recoins les plus inattendus. Le groupe de défense américain Raytheon a ainsi déclaré qu’il ne serait pas en mesure de respecter le rythme de production des lance-missiles Stinger, très utilisés par les forces ukrainiennes contre l’aviation russe, en raison d’une pénurie de composants. Dans un tout autre registre, les vignerons du Sud-Ouest français s’alarment de ne plus trouver de bouteilles en verre.

Pas de retour possible à la normale

Pour tous les grands groupes internationaux, ceux qui modèlent et rythment l’économie mondiale, le réveil est brutal. Tous tablaient sur un retour à la normale, une fois passée la crise sanitaire. Toutes leurs croyances et certitudes se délitent sous leurs yeux. 

Depuis des décennies, ils étaient convaincus d’évoluer dans une économie réelle sans frottements, identique au monde de la finance, où les marchandises et les productions, comme les capitaux, pouvaient transiter sans à-coups d’un bout à l’autre de la Terre, et même faire plusieurs fois le tour de la Terre, avant d’arriver jusqu’aux consommateurs finaux. Tout était disponible à tout moment, en un clic. 

Cela leur avait permis d’élaborer un modèle commun, adopté par toutes les grandes multinationales du monde : délocaliser la production dans les pays éloignés les moins chers, sous-traiter les emplois à faible valeur ajoutée, s’appuyer sur le juste-à-temps et les transports maritimes pour réduire les coûts.

Tous affirmaient avoir trouvé la formule la plus efficace, la plus rationnelle, qui permettait d’optimiser au mieux les coûts, en externalisant les charges, à commencer par les coûts environnementaux, sur l’ensemble de la collectivité. Dans ce modèle censé être optimal, ils avaient juste omis d’inclure les risques géopolitiques, politiques et climatiques.

La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

Les signaux d’alerte, pourtant, n’ont pas manqué ces dernières années pour montrer que « la Terre plate », pour reprendre le titre d’un ouvrage devenu le porte-étendard de la mondialisation heureuse, touchait à sa fin. Dès la crise financière de 2008, le commerce mondial a commencé à ralentir et les échanges ont été inférieurs à la production. La guerre commerciale lancée en 2018 par Donald Trump contre la Chine, mais aussi contre d’autres régions dont l’Europe, a remis en vigueur des barrières et des taxes douanières. Ces interdictions et ces prohibitions étaient censées avoir été remisées dans les greniers de l’histoire.

La pandémie, par la suite, a mis en lumière les fragilités et les vulnérabilités d’une organisation économique mondiale étirée sans précaution et sans stratégie, la plaçant dans un état de dépendance insoupçonnée, y compris pour des productions essentielles. La guerre en Ukraine a planté le dernier clou : elle vient mettre un terme à une ère d’énergie bon marché et marque le retour d’une fragmentation du monde. La machine mondiale de production, telle qu’elle a été conçue ces 40 dernières années, est durablement et peut-être définitivement déréglée. 

La fin du juste-à-temps

S’il y a un secteur qui a servi de modèle à l’ensemble de l’industrie mondiale ces dernières décennies, c’est bien celui de l’automobile. À partir des années 1980, tous les constructeurs automobiles ont scruté avec attention l’organisation du japonais Toyota et de l’automobile japonaise, bien plus efficace et compétitive que la leur.

Le lean production, visant à optimiser toutes les ressources, à supprimer les gaspillages, les temps d’attente, la fin des stocks, s’est imposé partout. Tout un réseau de sous-traitance et de délocalisation s’est mis en place à travers le monde, la moindre pièce a été examinée afin de savoir s’il n’y avait pas moyen de produire ailleurs, moins cher, dans l’optique de réduire toujours plus les coûts, puisque le transport ne valait rien, l’énergie étant bon marché, et les coûts de pollution niés. 

Aujourd’hui, les constructeurs automobiles découvrent le revers de cette politique du juste-à-temps. Tous bataillent depuis deux ans pour trouver les composants électroniques, désormais indispensables. Avec retard, ils comprennent qu’ils ont favorisé une concentration sans précédent de ces productions en Asie, à Taïwan, en Corée du Sud et en Chine, qui les met à la merci de la moindre bourrasque.

Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

La guerre en Ukraine a révélé un peu plus l’ampleur des fragilités de ces organisations. À l’occasion du conflit, d’autres aspects de cet éclatement total accepté au nom du profit ont été mis en lumière. Ainsi, 80 % de la production mondiale du gaz néon – un des gaz rares de l’air utilisé pour la fabrication des semi-conducteurs – vient d’Ukraine. De même, les constructeurs allemands et européens ont trouvé bien plus avantageux d’y faire fabriquer tous les câblages électriques, système nerveux des véhicules automobiles. La production tourne aujourd’hui au ralenti. 

Dans la plus grande improvisation, tous cherchent désormais des sources d’approvisionnement de substitution. Ces derniers mois, les stocks de précaution ont refait leur apparition dans les usines, les entrepôts. Toute la politique du zéro stock, du juste-à-temps a été enterrée dans la discrétion, sans fleurs ni couronnes. Certains, toujours prêts à tirer parti de toutes les occasions, ont même raflé des productions au-delà de leurs besoins, par crainte de manquer, par volonté aussi, parfois, de distancer leurs concurrents. 

Par précaution, certains sont allés plus loin en rachetant certains de leurs fournisseurs importants et les ont réintégrés dans leur groupe, afin de sécuriser leurs approvisionnements. D’autres ont choisi de revoir totalement leurs relations avec leurs sous-traitants.

Alors qu’ils leur imposaient une mise en concurrence permanente et les payaient à 90 jours ou plus, certains grands groupes proposent désormais une coopération à leurs sous-traitants indispensables, en leur offrant de les payer au moment de la commande sur la base de contrats pouvant aller jusqu’à deux ans. Une vraie révolution pour le monde industriel, habitué à la loi du plus fort.

Ces nouvelles relations sont mises à l’œuvre en Allemagne, dans l’Europe du Nord, parfois en Italie mais beaucoup moins en France, où la culture d'un darwinisme économique – très éloigné de celui de l'auteur de l'Origine des espèces – prévaut toujours. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations.

Avoir des stocks, c’est du capital immobilisé inutilement, selon la théorie en vigueur jusqu’alors. Ces derniers mois, les industries ont trouvé que le surcoût se justifiait amplement. Cela leur a permis de maintenir plus ou moins leurs productions.

Surtout, les circonstances leur ont permis de largement en amortir les effets. Plus des deux tiers des entreprises industrielles en France ont pu répercuter sans problème la hausse de leurs coûts d’approvisionnement dans leurs prix de vente. La proportion est identique dans les autres pays industrialisés. 

Là encore, le secteur automobile sert de référence pour l’ensemble de l’industrie. En mars, les constructeurs automobiles allemands ont annoncé une chute de 29 % de leur production et de 21 % des immatriculations, en raison des difficultés d’approvisionnement.

Les producteurs français rencontrent les mêmes problèmes. Renault a vu ses ventes plonger de 17 % au premier trimestre, et Stellantis, né de la fusion entre PSA et Fiat, de 12 %. Pourtant, en dépit de la baisse des volumes de production et de vente, les constructeurs européens ont tous affiché des bénéfices record l’an dernier. Mercedes-Benz a ainsi multiplié par près de trois son résultat net à 14,2 milliards d’euros.

Rassuré par la longue liste de ses commandes, le constructeur en a profité pour augmenter ses prix de façon spectaculaire : en deux ans, le prix moyen de ses véhicules est passé de 39 400 à 49 800 euros, soit une augmentation de 26,4 %. 

Cela faisait des années que le monde industriel ne s’autorisait plus de telles augmentations. Même si les hausses n’ont pas été dans les mêmes proportions, tous les secteurs ont adopté la même politique, afin de sauvegarder leurs marges. Mais ces expédients n’ont qu’un temps. Les stocks constitués s’amenuisent, les difficultés de production s’étalent tout au long des chaînes de valeur, et la question de l’acceptation de la hausse galopante des prix par les consommateurs commence à être sérieusement posée. 

Sortir de la dépendance chinoise 

Même s’ils n’en font pas publiquement état, la réflexion sur l’organisation de leur production est engagée dans nombre d’états-majors industriels. Tous ont conscience qu’il leur faut désormais inclure la question de la sécurité des approvisionnements, des coûts environnementaux jusqu’alors niés, dans un nouvel environnement de ruptures technologiques dans leur mode de production. 

Tout ou presque est sur la table, des changements de production aux déménagements géographiques, en passant par la fin des dépendances. 

Les ruptures technologiques, portées notamment par la montée en puissance des véhicules électriques, l’emprise grandissante du numérique, avaient déjà amorcé la nécessité de repenser de fond en comble les organisations.

Mais ces remises à plat soulèvent de nouveaux problèmes. Au charbon, à l’acier, à l’aluminium se substituent désormais les terres rares, le lithium, le palladium ou le titane. Des ressources que les Occidentaux ont largement négligées jusqu’alors, laissant la Chine acquérir une mainmise mondiale sur ces matières premières. Depuis deux ans, la course aux métaux rares est lancée aux États-Unis, et évoquée en Europe, au risque de provoquer un colonialisme « vert » peu différent des précédents pour s’emparer de ces ressources stratégiques. 

Au-delà, l’impératif d’assurer la sécurité des approvisionnements et de sortir de la dépendance chinoise pour les approvisionnements stratégiques s’inscrit en tête des préoccupations des industriels. Sur l’insistance du gouvernement américain, et plus encore du ministère de la défense, la relocalisation de la production des semi-conducteurs est redevenue priorité nationale dès la fin du premier confinement. Un plan (Chips for America Act) de 52 milliards de dollars est en discussion au Congrès.

Le groupe Intel, qui a massivement délocalisé sa production en Asie dans les années 1990, a annoncé un plan d’investissement de plus de 20 milliards de dollars pour construire de nouvelles usines sur le continent américain. Dans la foulée, le taïwanais TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), premier producteur mondial de semi-conducteurs et le plus avancé en technologie, a lancé un projet d’investissement de 12 milliards en Arizona, afin d’assurer la sécurité de ses productions. 

Toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches.

L’Europe se veut tout aussi entreprenante sur ce dossier. Mais, pour l’instant, les projets pour ramener la production de semi-conducteurs sur le continent européen n’existent que sur le papier, à l’exception de celui d’Intel, qui a annoncé une grande usine de semi-conducteurs à Berlin. 

D’une manière ou d’une autre, toutes les industries sont en train de revoir leurs circuits d’approvisionnement, d’étudier les moyens de raccourcir les chaînes, voire de les rapatrier sur des territoires nationaux ou proches afin de les rendre plus sûres et plus contrôlables. Les gouvernements sont les premiers à les y inciter, comprenant avec retard combien la maîtrise des ressources et de la production est un enjeu stratégique. 

Cette stratégie de relocalisation est vivement critiquée par le Fonds monétaire international (FMI), qui craint de voir une remise en cause de la globalisation. « Les politiques de relocalisation d’activités pourraient exposer davantage les économies aux ruptures d’approvisionnement et non pas moins », met en garde le chef économiste du FMI Pierre-Olivier Gourinchas, qui prône plutôt une diversification des fournisseurs.

L’avertissement risque de rester lettre morte. Le grand mouvement de la réorganisation de la machine mondiale de production est enclenché. Accompagnant, et accélérant même, une fragmentation du monde marquée par la montée des tensions géopolitiques et l’émergence de blocs rivaux.

publié le 11 mai 202

Rémunérations des PDG,
dividendes pour les actionnaires :
le CAC 40 bat encore des records

par Mélissandre Pichon et Olivier Petitjean sur https://basta.media/

Après plus de deux ans de pandémie et plus de deux mois de guerre en Ukraine, les grandes entreprises françaises transfèrent plus de 80 milliards d’euros à leurs actionnaires. Soit une hausse de 57 % par rapport à l’année dernière.

Fi de la guerre, de la pandémie, de l’inflation et du dérèglement climatique ? Dans un contexte pourtant marqué par des crises multiples et une remise en cause des fondements de l’ordre économique international, les groupes du CAC40 ont abordé leurs assemblées générales annuelles 2022 sur l’air de « Tout va très bien, madame la marquise ».

Records de bénéfices, records de dividendes, records de rachats d’actions, records de rémunérations patronales… Cela ressemble à une véritable curée, rendue possible par l’argent public avec la bénédiction du pouvoir exécutif. Dans le même temps, les suppressions d’emplois se poursuivent dans la plupart des multinationales tricolores, à l’exception de quelques groupes de services à distance (Teleperformance, Capgemini) dont l’effectif explose... à l’international.

L’adage selon lequel « les bons résultats du CAC40 seraient les emplois de demain », repris en boucle par l’exécutif, ne résiste pas à l’épreuve des faits. Dans un contexte de guerre en Ukraine et de fin sans fin de l’épidémie de Covid 19, les groupes du CAC40 ont continué à profiter à plein de dizaines de milliards d’aides publiques.

100 % des groupes du CAC40 ont profité au moins d’une des nouvelles aides mises en place pour faire face à la pandémie et à ses conséquences – et le plus souvent de plusieurs aides. Aux dispositifs d’urgence (prêt garanti par l’État, chômage partiel, reports de charges et cotisations) se sont ajoutés des plans sectoriels, le plan de relance qui a profité de manière disproportionnée aux grandes entreprises, la baisse des impôts de production, les achats de dette des banques centrales, le plan France 2030, de nouvelles aides à l’embauche, les aides aux industriels sur les prix de l’énergie, et les nombreux autres plans mis en place au nom de la « relocalisation » et de la « souveraineté économique ».

Stellantis, TotalEnergies, Sanofi : des champions très aidés

Ce qui n’empêche pas les milieux d’affaires de réclamer aujourd’hui de nouvelles aides et de nouvelles baisses d’impôts. Cela forme un contraste saisissant avec la situation des ménages confrontés aux conséquences de l’inflation. La richesse du CAC40 est très peu redistribuée, les négociations de revalorisation salariale ayant patiné dans de nombreux groupes. Les grandes entreprises françaises ont profité de la manne sans faire grand-chose pour se préparer aux crises futures et à leurs répercussions, que ce soit à court terme avec la guerre en Ukraine et les tensions d’approvisionnement venues s’ajouter à celles déjà existantes du fait de la pandémie, ou à court, moyen et long terme avec le dérèglement climatique.

On constate que certains des groupes les plus aidés du CAC40 sont aussi ceux qui suppriment le plus d’emplois et gâtent le plus leurs patrons et actionnaires. Sur les six groupes du CAC40 qui versent le plus de dividendes au titre de l’année 2021, cinq ont encore supprimé des milliers d’emplois au cours de l’année écoulée (Total, BNP Paribas, Axa, Sanofi, Stellantis). Ces mêmes groupes figurent aussi souvent parmi ceux qui versent les rémunérations les plus astronomiques à leur PDG.

Alors que la rémunération de Carlos Tavares (19,1 millions d’euros) fait scandale et que plus de 3 milliards d’euros de dividendes doivent être versés aux actionnaires, PSA/Stellantis a supprimé plus de 17 000 emplois dans le monde en 2021 et a déjà annoncé d’autres suppressions en 2022. Or PSA/Stellantis a bénéficié des dispositifs du chômage partiel, de baisses d’impôts de production, du plan automobile et d’autres programmes des plans de relance et France 2030, ainsi que du soutien de la BCE pendant la pandémie.

Certains des groupes les plus aidés du CAC40 sont aussi ceux qui suppriment le plus d’emplois et gâtent le plus leurs patrons et actionnaires.

Après son bénéfice record de 14 milliards d’euros en 2021, TotalEnergies conserve la médaille d’or des dividendes du CAC40 en versant près de 6,8 milliards d’euros à ses actionnaires, à quoi s’ajoutent 1,8 milliard de rachats d’actions. Le groupe prévoit déjà d’augmenter le dividende pour 2022 (+5 %) et son programme de rachats d’action (+3 milliards d’euros). Bien que TotalEnergies ait profité du plan automobile et du plan hydrogène, ainsi que du soutien de la BCE et de la baisse des impôts de production, la multinationale a tout de même supprimé des emplois en 2020 (-2300) et en 2021 (-4167).

Malgré ces suppressions d’emplois dans le monde en 2021, dont 700 en France, Patrick Pouyanné a touché en 2021 la jolie somme de 5,9 millions d’euros (+52 % par rapport à 2020). Le groupe engrange à nouveau un bénéfice record au premier trimestre 2022 grâce à la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre russe en Ukraine – et ce alors même que le groupe est étroitement lié au régime poutinien, et fait tout ce qu’il peut pour préserver ses investissements dans le pays.

Jackpot du côté du secteur financier

Tête de gondole des profiteurs de crise, Sanofi, qui avait affiché un bénéfice de 12 milliards la première année de pandémie, distribue plus de 4 milliards d’euros à ses actionnaires au titre de 2021. Son PDG, Paul Hudson se voit rémunéré à la hauteur de près de 11 millions d’euros. Pourtant en 2021, Sanofi aura supprimé presque 4000 emplois, dont une petite centaine en France. Pire encore, la firme pharmaceutique a bénéficié du chômage partiel, d’un plan pour la relocalisation du médicament, de baisse d’impôts de production, et du soutien de la BCE pendant la crise Covid.

BNP Paribas et Axa versent respectivement 4,5 milliards et 3,7 milliards d’euros à leurs actionnaires en 2021, avec plus de 3500 suppressions de postes dans le monde chacun. Les deux groupes ont largement profité de la baisse des impôts dits de production, ainsi que des largesses de la BCE.

Grand luxe pour Bernard Arnault cette année, qui touchera presque 8 millions d’euros en tant que PDG, sans compter les dividendes sur les actions LVMH qu’il détient en direct et via son groupe familial. Le 21 avril dernier, LVMH a voté un dividende de 5 milliards d’euros, soit le deuxième plus gros dividende (derrière TotalEnergies) du CAC40. À l’image d’autres grandes entreprises, LVMH s’est vu accorder le chômage partiel, des baisses d’impôt de production et le soutien de la BCE.

Plus de 80 milliards pour les actionnaires

Les deux tiers du CAC40 ont battu en 2021 leurs records historiques de profits, avec une poignée de groupes dépassant les 12 milliards d’euros : TotalEnergies, Stellantis, LVMH et ArcelorMittal [1].

Des profits qui ont été rendus possibles, au moins indirectement, par les dizaines de milliards d’euros d’aides publiques débloquées pour les « sauver » durant la crise. Aides dont elles continuent à bénéficier aujourd’hui alors qu’elles ne sont manifestement pas dans le besoin. Noyé dans l’argent public, le CAC n’a pas choisi d’utiliser ses profits pour investir dans la transition, créer de l’emploi ou augmenter les salaires, mais a une nouvelle fois priorisé ses actionnaires.

D’abord en rachetant des actions propres en vue de les annuler, afin d’entretenir à la hausse la valorisation boursière du groupe et de satisfaire les actionnaires. Un record historique a été atteint dans ce domaine, avec 23 milliards d’euros en 2021 (un chiffre qui n’inclut pas les programmes de rachats d’actions annoncés fin 2021 et qui se sont poursuivis en 2022).

Ensuite en augmentant à nouveau leurs versements de dividendes. Les dividendes proposés aux AG 2021 par les groupes du CAC40 s’élèvent à 57,5 milliards d’euros – également un record historique, alors même que deux poids lourds de l’indice parisien, Renault et Unibail, n’ont pas repris leurs versements aux actionnaires. C’est une augmentation de 33 % par rapport à 2020. Cela représente au total une gratification de 80 milliards d’euros pour les actionnaires du CAC40 au titre de l’année 2021.

Les principaux bénéficiaires de ces versements de dividendes et de ces rachats d’actions sont comme d’habitude le groupe Arnault (2,4 milliards d’euros de dividendes pour 2021) et BlackRock (plus de 2 milliards d’euros). Ils sont suivis par l’État français (en incluant Bpifrance et hors Caisse des dépôts et consignations) et les familles Bettencourt et Pinault. Les patrons du CAC40 seront en moyenne rémunérés à hauteur de 5,9 millions d’euros en 2021, pour une moyenne de 4,8 millions en 2020 (+23 %). Globalement, ce sont 236,8 millions d’euros qui ont été versés aux patrons du CAC40 à titre de rémunération.

Les champions dans ce domaine sont les habitués Bernard Charlès (Dassault Systèmes, 44 millions), Daniel Julien (Teleperformance, 19,5 millions), Carlos Tavares (Stellantis, 19,1 millions) ou encore Paul Hudson (Sanofi, 10,9 millions). Certains estiment même la rémunération du PDG de Stellantis à 66 millions d’euros en comptant les actions et rémunérations qui doivent lui être versées sous condition de performance [2].

Pendant ce temps, la majorité du CAC40 continue de tailler dans ses effectifs

Dans la foulée de l’épidémie de Covid-19, et dans la lignée de leur stratégie de réduction de l’emploi depuis des décennies, la majorité des groupes du CAC40 continue de tailler dans leurs effectifs.

Stellantis a donc effacé plus de 17 000 emplois en 2021, ArcelorMittal et la Société générale plus de 9000, TotalEnergies, Axa, Sanofi et BNP Paribas autour de 4000. Tous ces groupes figurent pourtant en tête du classement des profits réalisés en 2021. Se distinguent également Vivendi, Bouygues et Danone. Au niveau des effectifs français, pour lesquels nous ne disposons que d’une information partielle (25 groupes sur 40 seulement donnent ce chiffre), on enregistre la suppression de 17 613 emplois en 2021.

Les résultats du refus de conditionner les aides publiques s’étalent devant les yeux de tous.

Au niveau global du CAC40, ces suppressions d’emplois sont compensées par l’explosion continue des effectifs de Teleperformance (+35 000) et Capgemini (+55 000), principalement pour des emplois à bas salaire situés dans des pays comme l’Inde. Globalement, le CAC40 supprime des emplois industriels en Europe et crée des emplois de services ailleurs dans le monde, emplois caractérisés par une main d’œuvre très jeune, relativement plus mal payée qu’en France et un fort turn-over.

Depuis le printemps 2020, le gouvernement a systématiquement refusé de conditionner les aides publiques nouvelles créées pour faire face à l’urgence et pour la relance à des critères stricts en termes de protection de l’emploi, de transition climatique, de transparence fiscale et de suspension des dividendes et de rachats d’actions. La solidarité nationale a ainsi été mise au service des actionnaires et des patrons du CAC40, sans contrepartie.

Le gouvernement continue de créer de nouvelles aides et refuse de mettre en cause le maquis des aides publiques au secteur privé, qui ne cesse de s’accroître depuis plus de 15 ans. Aujourd’hui, alors que les résultats de son refus d’agir s’étalent devant les yeux de tous, le gouvernement s’illustre par un autre refus : celui de mettre en œuvre une taxation exceptionnelle des profits et des dividendes des grands groupes pour payer au moins une partie de la facture de la crise.

Olivier Petitjean et Mélissandre Pichon, de l’Observatoire des multinationales


 

Un Pognon de dingue, mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie (coédition Seuil/Don Quichotte, mai 2022), de Maxime Combes et Olivier Petitjean, de l’Observatoire des multinationales.

Notes

[1] Voir la note Allô Bercy n°3.

[2] Ces chiffres incluent les rémunérations attribuées au PDG ou au DG au titre de l’année 2021 (ou 2020-2021 pour Alstom et Pernod-Ricard), sur l’ensemble du périmètre du CAC40, sans les éventuelles rémunérations futures sous condition de performance (dont bénéficie cette année par exemple Carlos Tavares).


 


 

Soulever le capot des gestions d’entreprise

Pierre Ivorra sur www.humanite.fr

Les géants du CAC 4O, l’indice de la Bourse de Paris qui regroupe les valeurs des plus grands groupes à base française, ont établi un nouveau record d’activité et de bénéfices en 2021. Ils ont même dépassé leur pic de 2017. De leur côté, les banques européennes sont en superforme, tandis que les constructeurs automobiles ont battu l’année passée tous leurs records de rentabilité. Vivendi, leader mondial de la culture, du divertissement, des médias et de la communication, a affiché un résultat net de près de 25 milliards d’euros, Total Energies de 14,2 milliards, Stellantis, le groupe de Peugeot, Fiat et Chrysler, de 13,4 milliards, LVMH, le géant du luxe, de 12 milliards, BNP Paribas de 9,5 milliards. Même un groupe plutôt habitué aux déficits comme ArcelorMittal a réussi à dégager un bénéfice de 13,2 milliards d’euros. Bref, ça baigne pour les profits !

Cette situation incite évidemment les adversaires du capitalisme ou, plus simplement, les gens soucieux de justice sociale à réclamer un partage de ces richesses produites par les salariés. Celles-ci sont trop souvent distribuées pour leur plus grande part aux actionnaires sous forme de dividendes ou de rachats d’actions, opération qui permet de réduire le nombre de titres et par là même d’augmenter la part reçue par chacun d’entre eux. Au total, ce sont 80 milliards d’euros qui ont ainsi été versés en 2021. Comme souvent, L’Oréal, Total Energies et Sanofi ont été les groupes les plus généreux, avec le versement respectivement de 12,3 milliards, 8,6 milliards et 4,4 milliards d’euros, soit un peu plus du tiers du total.

On ne peut cependant pas en rester là. En effet, les bénéfices déclarés par les groupes ne constituent qu’une partie des profits qu’ils réalisent. En amont, on peut évaluer la valeur ajoutée créée, ou les revenus que génère l’activité d’une entreprise avant les intérêts versés, les impôts et taxes acquittés, avant les provisions constituées et les dotations aux amortissements réalisées. En entrant dans le détail de ces données, on peut évaluer la politique d’investissement mise en œuvre, mesurer les priorités assignées. Ainsi, une entreprise qui investit bien peu et consacre une part essentielle de ses ressources au versement de dividendes risque d’avoir de sérieux problèmes. En même temps, la nature des investissements réalisés est souvent très éclairante. L’accumulation de moyens matériels au détriment de l’emploi et de la formation peut alerter. Bref, il faut soulever le capot de la gestion des entreprises pour faire prévaloir d’autres critères que ceux visant à gonfler et accaparer les profits.


 


 

La bulle se dégonfle un peu

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Spéculation La croissance de géants des technologies marque le pas, entraînant une baisse générale du marché boursier. Ce rééquilibrage ne met pas à l’abri d’un krach.

Pour la première fois de leur brève mais néanmoins fulgurante histoire, des géants des nouvelles technologies ont perdu des abonnés. C’est ce que révèlent les résultats du premier trimestre de Facebook comme de Netflix. Oh, ce n’est pas grand-chose, le réseau social a perdu 500 000 inscrits, une goutte d’eau dans son océan de 2 milliards de comptes, quand 200 000 utilisateurs ont résilié leur abonnement au service de streaming de vidéos. Mais ces chiffres mettent un coup d’arrêt au mythe de la croissance infinie des entreprises du numérique.

Le pib de l’Epagne

La réponse ne s’est pas fait attendre. Depuis la publication des résultats, arrivés progressivement depuis fin avril, la valeur des géants de la tech a fondu de 1 800 milliards de dollars, l’équivalent du PIB de la Corée du Sud ou de l’Espagne. La chute est bien plus impressionnante encore si on prend comme point de repère le pic de valorisation de novembre 2021. Tous les Gafam – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – marquent le pas et ont chacun vu disparaître environ 500 milliards de dollars en Bourse en six mois. L’indice Nasdaq, où sont cotées toutes ces entreprises technologiques, a lui chuté de 4 500 points sur la période.

Ces valeurs ne plongent pas seules. Le marché des cryptomonnaies a été divisé par deux depuis six mois. La capitalisation du secteur a plongé à 1 450 milliards, alors qu’il tutoyait les 3 000 milliards de dollars en novembre 2021. La valeur des principales cryptomonnaies a chuté d’un tiers, le bitcoin se stabilise ces derniers jours autour de 30 000 dollars. Les entreprises comme les places de change en cryptomonnaies ou les gestionnaires de portefeuilles numériques souffrent bien plus encore. Coinbase, par exemple, a perdu 66 % de sa valeur en Bourse.

Le risque d’un effet domino

Ces chiffres peuvent donner le vertige. Songeons que, lors de l’éclatement de la bulle Internet, et du krach qui s’était ensuivi, en 2000-2001, le total des capitalisations volatilisées des 4 300 entreprises cotées au Nasdaq s’élevait à 145 milliards de dollars. Facebook a perdu 220 milliards le jour de l’annonce de ses résultats et n’a pas vacillé. D’aucuns voient cette baisse comme un « rééquilibrage ». En tout cas, si la bulle s’est légèrement dégonflée, le risque d’éclatement, donc d’un krach sans commune mesure avec celui de 2001, demeure. Les Gafam sont en effet la pointe de l’iceberg – certes, une très grosse pointe – des valeurs de la tech. Derrière, les milliers de start-up et de licornes complètement surcotées constituent le gros de la bulle.

Un exemple près de chez nous ? La banque en ligne Qonto, fierté de la French Tech, est valorisée 4,4 milliards d’euros du haut de ses 200 000 clients et de ses 658 salariés. À côté, la Société générale est valorisée 18,7 milliards d’euros, pour plus de 30 millions de clients dans le monde et 131 000 salariés. Ainsi, aux yeux des spéculateurs, un client Qonto « vaudrait » 22 000 euros de capitalisation, quand celui se la Société générale ne pèse que 610 euros. Est-ce bien rationnel…

publié le 9 mai 2022

Russie : les sanctions européennes enrichissent les firmes pétrolières.

Gérard Le Puill sur www.humanite.fr

Nous avons eu droit la semaine dernière à de nombreux commentaires sur la volonté de la Commission européenne de réduire les importations des 27 pays membres de l’Union en gaz et en pétrole provenant de Russie. Mais cette stratégie alimente la spéculation sur les prix des énergies et enrichit les firmes pétrolières au détriment du pouvoir d’achat des ménages.

En présentant le 4 mai son sixième paquet de sanctions contre la Russie devant le Parlement européen, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a notamment déclaré : « nous renoncerons progressivement aux livraisons russes de pétrole brut dans les six mois et à celles des produits raffinés d’ici la fin de l’année. Ce ne sera pas facile, mais nous devons le faire ». Il reste à voir quelles en seront les conséquences pour la population des pays membres de l’Union européenne. Surtout que les pays membres du G7 ont annoncé une décision similaire ce week-end, l’étendant ainsi au Royaume Uni, au Canada, aux États-Unis et au Japon.

Dans Le Monde daté du 6 mai, Virginie Malingre, correspondante de ce journal à Bruxelles, citait un diplomate selon lequel « le délai que propose la Commission est déjà un problème car il menace le marché intérieur » des pays membres de l’Union. Selon ce diplomate, « la Hongrie et la Slovaquie vont acheter du pétrole pas cher quand les autres pays européens devront payer plus cher », le pétrole provenant des pays de l’OPEP.

Le 6 mai, le quotidien « Les Échos » informait ses lecteurs qu’au mois de juin, « l’OPEP se limitera à une hausse de production de quelques 432.000 barils par jour », ce qui est très peu. Dans cet article, Sharon Wajsbtot écrivait que « le statu quo annoncé par l’OPEP devrait continuer de faire grimper les cours. À la suite de la réunion, le prix du baril de brent a quasiment atteint les 115 euros (…) Selon les données compilées par Bloomberg, l’alliance n’a pas mis sur le marché les volumes annoncés le mois dernier. L’Angola et le Nigeria en particulier échouent régulièrement à augmenter leurs volumes ». Cités en fin d’article, les analystes de Rystad Energy affirmaient que « les cours actuels ne tiennent pas encore compte de l’impact de l‘embargo européen sur le pétrole russe. Des prix élevés sont à attendre cet été si la proposition de la Commission est adoptée ».

Faire payer les pauvres pour enrichir BP et TotalEnergies…

Pour parler clairement, les millions de personnes qui doivent utiliser leur voiture pour se rendre au travail paieront la note. Il en ira de même pour toutes celles qui utiliseront leur véhicule pour partir en vacances cet été. La hausse du prix du pétrole pénalisera aussi les entreprises de transport routier, les exploitations agricoles dans la mise en place des cultures et dans la récolte des moissons.

Mais on connaît déjà les gagnants de la décision prise en Europe la semaine dernière. Dans « Les Échos » du 4 mai on apprenait que le premier trimestre de 2022 a été bénéfique pour le géant pétrolier BP. Durant les trois premiers mois écoulés « porté par la flambée des cours du pétrole et du gaz, il a engrangé des bénéfices courants jamais vu depuis 2008. Hors éléments exceptionnels, son bénéfice courant atteint 6,25  milliards de dollars. C‘est plus du double des bénéfices engrangés l’an dernier sur la même période. Pour BP, ces performances sont liées à la flambée des cours des hydrocarbures, à la très bonne santé de la division trading de pétrole et de gaz, ainsi qu’à la hausse de ses marges de raffinage. Profitant de la même tendance, le français TotalEnergies a publié en fin de semaine dernière un bénéfice hors éléments exceptionnels de 9 milliards de dollars au premier trimestre, trois fois plus qu’il y a un an », lisait-on encore dans cet article.

Cette cherté des carburants d’origine fossile est aussi de nature à faire croître la production d’éthanol à partir de la canne à sucre, de la betterave, mais aussi du blé et du maïs. Il en ira de même pour la production du diester pour les moteurs diesel à partir des graines à huile comme le soja, le colza, le tournesol ainsi que des fruits du palmier à huile. Ces cultures énergétiques sont souvent subventionnées, sous prétexte que leur combustion par les moteurs émet moins de CO2 que celle des énergies fossiles. Mais ce calcul ne prend pas en compte le bilan carbone de la mise en cultures, de la récolte et de la transformation de ces plantes en carburants soi-disant verts.

Et accroître la déforestation en Amazonie

À ce bilan carbone s’ajoute celui de la déforestation Amazonie, en Afrique et en Asie pour multiplier les superficies agricoles réservées à la production d’énergie au détriment des produits alimentaires. Alors que le prix du blé et du maïs a augmenté de près de 50 % en deux mois et que la principale conséquence de la sécheresse en cours dans les pays de l’hémisphère nord risque de se traduire par une baisse de rendements céréaliers en 2022, de nouvelles flambées des cours sont à craindre désormais avec une augmentation des famines dans les pays pauvres. Même en France, les reportages se multiplient actuellement pour faire état des difficultés d’un nombre croissant de ménages qui réduisent leurs achats de produits alimentaires et optent pour les produits de bas de gamme afin de réduire les dépenses.

Sans la garantie d’aboutir à une quelconque efficacité contre la politique de Vladimir Poutine en Ukraine, les sanctions de l’Union Européenne contre la Russie risquent de coûter très cher aux ménages européens, à commencer par ceux qui se privent déjà en permanence, faute de disposer d’un pouvoir d’achat suffisant.

 


 

 

« Les salaires,
premier levier pour
le pouvoir d’achat »

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

L’économiste Anne Eydoux détaille la politique fiscale et sociale du quinquennat Macron qui, en favorisant les plus aisés, a rendu particulièrement sensible la question du reste à vivre des plus pauvres.

Anne Eydoux est maîtresse de conférences en économie au Cnam et membre des Économistes atterrés, Anne Eydoux analyse les mécanismes qui ont conduit à aggraver les difficultés de ceux qui en avaient déjà pour boucler les fins de mois.


 

Le pouvoir d’achat des Français a-t-il réellement baissé durant le quinquennat Macron ?

Anne Eydoux : Il y a une divergence entre les statistiques et les perceptions. À l’approche de l’élection présidentielle, les statistiques de l’Insee, du Trésor ou de l’OFCE indiquaient une hausse moyenne du pouvoir d’achat par unité de consommation de l’ordre de 1 % par an, sur les cinq dernières années. Pourtant, les sondages révélaient que plus de la moitié de la population pensait que son pouvoir d’achat avait baissé durant le quinquennat, et que seuls les plus aisés avaient tiré leur épingle du jeu. Les mouvements sociaux, qu’il s’agisse des gilets jaunes ou des mobilisations contre la réforme des retraites, se sont fait l’écho de cette perception, sans réellement être entendus. Pour rappel, en décembre 2018, le président de la République annonçait une hausse du Smic de 100 euros par mois. Mais c’est la prime d’activité, une aide sociale, qui a augmenté, sans bénéficier à tous les salariés au Smic, notamment celles et ceux à temps partiel.

Comment expliquer ce paradoxe ?

Anne Eydoux : En observant les effets redistributifs des mesures sociofiscales adoptées ces cinq dernières années, on constate que les réformes comme le prélèvement forfaitaire unique (ou flat tax) et la suppression de l’impôt sur la fortune ont bénéficié aux plus riches. Quelques mesures comme les baisses d’impôt sur le revenu ou la défiscalisation des heures supplémentaires ont amélioré le pouvoir d’achat de la classe moyenne. Mais le revenu disponible des 5 % les plus aisés a bien plus augmenté que celui des ménages médians. Quant aux plus modestes, ils ont bien moins profité des mesures sociofiscales du quinquennat. La hausse de la prime d’activité et de certains minima sociaux, ou encore de la prime énergie et du reste à charge zéro en santé, ne compense pas la perte de pouvoir d’achat qu’ils ont subie.

Quels ont été les facteurs de cette perte de pouvoir d’achat chez les plus pauvres ?

Anne Eydoux : Les ménages en bas de l’échelle des revenus ont été affectés d’abord par le changement du mode de calcul des aides au logement qui a pesé surtout sur les jeunes actifs et sur les familles monoparentales. La hausse des taxes sur l’énergie et le tabac a touché les ménages ayant les budgets les plus contraints, notamment ceux qui doivent utiliser leur véhicule en zone rurale ou qui vivent dans un logement mal isolé. Enfin, et surtout, la réforme de l’assurance-chômage a entamé les revenus des chômeurs et des précaires. Une fois payés le loyer, les factures, etc., leur budget réellement disponible est souvent insuffisant pour boucler les fins de mois. L’effet de calendrier a été un facteur aggravant : des mesures en faveur des plus aisés ont été prises dès le début du quinquennat, tandis que les mesures pour le pouvoir d’achat des plus modestes ont été différées. La hausse des taxes sur le carburant et le tabac, ainsi que celle de la CSG ont précédé la suppression de la taxe d’habitation et des cotisations salariales d’assurance-chômage. Cette dernière mesure, présentée comme favorable au pouvoir d’achat, s’est finalement retournée contre les chômeurs : en fragilisant le système d’indemnisation, elle a permis au gouvernement d’imposer des mesures d’économie aux partenaires sociaux.

Quels seraient les leviers d’action les plus efficaces pour que les citoyens les plus modestes puissent vivre dignement ?

Anne Eydoux : Le premier levier, ce sont les salaires. C’était une revendication des gilets jaunes, et la crise sanitaire a révélé que, parmi les travailleurs (et singulièrement les travailleuses) essentiels, beaucoup sont mal payés. Or, cela fait dix ans que le Smic n’a pas été revalorisé autrement que par son indexation automatique sur l’inflation. Le salaire minimum est maintenant plus élevé au Royaume-Uni qu’en France et il le sera bientôt en Allemagne. La revalorisation des minima sociaux est un deuxième levier : elle améliore directement le niveau de vie des plus pauvres. Depuis plus de trente ans, les minima sociaux ont très peu augmenté. Depuis 2017, ils se sont même dévalorisés par rapport au salaire minimum. Résultat : les ménages modestes n’ont plus de quoi finir le mois. Il est aujourd’hui essentiel de revaloriser ces aides au lieu de stigmatiser leurs bénéficiaires. Le blocage des prix est un troisième levier. Celui des loyers aurait un effet redistributif. Dans l’urgence, celui des prix de l’énergie ou des biens de première nécessité permettrait de protéger le pouvoir d’achat des plus précaires. Mais des mesures de plus long terme sont nécessaires pour assurer une transition écologique et sociale qui réduise la dépendance aux importations et permette le développement des énergies renouvelables à un prix abordable.

publié le 6 mai 2022

Quand la finance fait
main basse sur la santé

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

OPA Le fonds d’investissement américain KKR veut poursuivre son rachat des cliniques françaises. De quoi alerter les syndicats, qui mettent en garde contre une financiarisation du secteur, mortifère tant pour les salariés que pour les patients.

Il est toujours désagréable d’apprendre, en ouvrant le journal, que son entreprise est convoitée par l’un des fonds d’investissement les plus sulfureux de la planète. Surtout lorsque sa société appartient à un secteur aussi sensible que la santé… Olivier Poher est délégué CGT chez Ramsay, l’un des plus gros groupes de soins de l’Hexagone, du haut de ses 132 hôpitaux et cliniques privés. « Même notre direction générale l’a appris dans les médias, soupire-t-il. L’inquiétude domine. Tout ce que nous savons, c’est que nous sommes sous le coup d’une OPA (offre publique d’achat – NDLR) hostile, et que les choses se jouent très loin de l’Hexagone, entre la maison mère australienne et un fonds américain. » KKR, géant financier, a donc l’intention d’avaler Ramsay, en déboursant près de 14 milliards d’euros. Pour le syndicaliste, cette somme colossale pourrait faire tourner bien des têtes parmi les actionnaires du groupe. En cas de rachat réussi, le fonds d’investissement se taillerait une place de choix dans la santé hexagonale, en devenant tout simplement le plus gros propriétaire de cliniques privées.

Si le nom de KKR donne des sueurs froides aux salariés, c’est que ces trois lettres renvoient à une histoire funeste, ponctuée de raids fracassants et de saignées sociales, qui s’étend sur quatre décennies. Fondé en 1976 par trois anciens banquiers d’affaires, Jerome Kohlberg, Henry Kravis et George Roberts, KKR a bâti un empire planétaire en expérimentant à grande échelle une technique jusque-là confidentielle, le LBO (leveraged buy-out, ou rachat par endettement). En gros, l’opération consiste à racheter une entreprise grâce à de l’argent emprunté auprès des banques, à la restructurer à la hache avant de la revendre quelques années plus tard, dans le but de réaliser une coquette plus-value. Peu porté sur la question sociale, KKR n’a aucun scrupule à dépecer des entreprises entières, licenciant des salariés par dizaines de milliers. Aux États-Unis, la rudesse des fondateurs leur a valu le sympathique qualificatif de « barbarians » (les « barbares »), à la fin des années 1980. Aujourd’hui, KKR gère 471 milliards de dollars d’actifs et emploie 800 000 salariés à travers ses entreprises.

Pas de quoi rassurer les salariés de Ramsay, qui redoutent de voir le fonds importer sa culture financière, faite de rationalisation à tous les étages et de course au profit. « Le risque, c’est que KKR nous impose une vision court-termiste, craint Olivier Poher. Pour l’instant, nos actionnaires (dont le Crédit agricole – NDLR) ne se versent pas de dividendes et défendent des projets plutôt sociaux. Par exemple, nous avons une politique d’implantation de centres de santé dans des quartiers populaires très faiblement dotés en médecins : est-ce que KKR se souciera d’investir dans des déserts médicaux ? »

Un secteur qui fait figure d’eldorado

Ce n’est pas la première fois que les fonds d’investissement s’intéressent à la santé, en France comme à l’étranger. Dans un contexte de vieillissement de la population et de multiplication des maladies chroniques, le secteur fait même de plus en plus figure d’eldorado, une réalité encore renforcée par la pandémie. Résultat, les fonds ont injecté 151 milliards de dollars en 2021 pour mettre la main sur des entreprises de santé à travers la planète, soit cinq fois plus que dix ans plus tôt (1). Exemple parmi d’autres de cette folie des grandeurs, le fabricant géant de produits médicaux Medline (masques, gants, solutions de stérilisation…) a été raflé par un consortium de fonds d’investissement, dont Blackstone et Carlyle. Montant de l’opération : 34 milliards de dollars.

La France occupe une place de choix sur cet échiquier, pas tant en raison de la taille de sa population que d’une particularité liée à son histoire : chez nous, c’est la Sécurité sociale qui finance 80 % de nos dépenses de santé. Autrement dit, une très large partie du chiffre d’affaires des cliniques est directement subventionnée par les assurés sociaux. Un rêve pour les fonds, qui savent qu’ils disposent ainsi d’un marché « solvable », préservé des aléas de la conjoncture par le système de protection sociale. Et les géants de la finance ne se privent pas. Le groupe Elsan, concurrent de Ramsay, est déjà détenu par une kyrielle de fonds d’investissement, dont KKR. Si ce dernier menait à bien son OPA sur Ramsay, il se retrouverait donc – indirectement – propriétaire d’environ 270 cliniques, soit près de 30 % de l’ensemble du parc tricolore. L’autorité de la concurrence y trouverait d’ailleurs peut-être à redire…

En attendant, si KKR ne voit pas d’inconvénient à débourser 14 milliards d’euros pour acquérir sa cible, c’est qu’il espère la revendre encore plus cher dans quelques années. Question : comment le monstre financier compte-t-il s’y prendre pour doper le prix de revente ? « Une fois qu’ils se retrouvent à la tête d’un groupe de cliniques, les fonds utilisent principalement trois leviers pour créer de la valeur, explique un très bon connaisseur du secteur. Premier levier, la course à la taille, ou croissance externe. Racheter d’autres établissements permet à la fois de gonfler le prix de revente du groupe, et de se retrouver en position de force face aux fournisseurs. Deuxième levier, la course à la marge, par l’augmentation du reste à charge pour le patient, c’est-à-dire la partie du séjour non remboursée par la Sécu. Troisième levier, l’améliorati on de la productivité des salariés, par la diminution du taux d’encadrement (le nombre de soignants par patient – NDLR). »

L’obsession des marges

Bref, les fonds gagnent à tous les coups. Ce n’est pas le cas de tout le monde. La course à la taille aggrave la concentration d’un marché livré aux appétits des conglomérats. Quant à l’obsession des marges, elle accentue les logiques de médecine à deux vitesses, où il vaut mieux être riche quand on est mal portant : dans certaines cliniques Elsan, les chambres les plus chères valent près de 200 euros par jour. À ce tarif, le patient a le droit à un « espace salon et décoration soignée », un meuble réfrigéré et un déjeuner à la carte.

La hausse de la productivité, elle, se fait au détriment des salariés. Valérie Galaud, infirmière et secrétaire du comité de groupe CGT chez Elsan, a vu au quotidien les effets délétères de la financiarisation : « Je travaille dans la même clinique depuis vingt-deux ans, j’ai vécu le passage d’une gestion familiale à une gestion technocratique axée sur le profit avec l’arrivée des fonds d’investissement. Nos propriétaires restructurent les services en permanence pour diminuer le plus possible le ratio soignants/malades. Jusqu’à présent, chez nous, un binôme – c’est-à-dire un médecin et une infirmière – s’ occupait de 12 patients : ils veulent passer à 15 lits pour un binôme. »

Faire la toilette d’un malade ou remettre un pansement sont autant d’activités exécutées désormais avec un œil sur la montre. Et la peur de sortir des clous. « Nous avons une “équipe performance” qui passe de clinique en clinique avec un tableau Excel à la main, raconte Valérie Galaud. Ils nous expliquent que telle activité doit être réalisée en tant de minutes, à nous de faire en sorte de ne pas dépasser le temps imparti. Le problème, c’est que nous nous occupons d’êtres humains, pas de boîtes de conserve. » Un autre syndicaliste ajoute, en écho : « C’est du commerce plus que de la santé. Les patients sont vus avant tout comme des clients qui doivent débourser le plus d’argent possible quand ils passent la porte de la clinique. »

Que l’OPA de KKR sur Ramsay réussisse ou non, il semble peu probable que les fonds relâchent leur emprise dans les années à venir : le gâteau est trop alléchant. « Quand vous êtes à la tête d’une boîte de smartphones, vous pouvez devenir obsolète d’un coup, observe notre expert de la santé. Il suffit qu’un concurrent sorte un modèle plus innovant. Rien de tel dans la santé : c’est un investissement sans risque. On continuera d’avoir des enfants, les personnes âgées auront toujours besoin de prothèses… Et la Sécu, bonne fille, continuera de verser son obole. »

(1) Chiffres tirés du Global Healthcare Private Equity and M & A Report 2022, de Bain & Company.


 


 

Les biologistes indépendants lancent l’alerte

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Détenue à 67 % par des fonds de pension, la biologie médicale est le « laboratoire » de la financiarisation de la santé, pointe une étude publiée jeudi.

Horaires d’ouverture restreints, prise en charge impersonnelle du fait d’une rotation importante, impossibilité de se faire expliquer par un biologiste les examens réalisés, résultats envoyés tardivement aux médecins, impossibilité de lancer rapidement des examens médicaux urgents faute de personnel suffisant… Tels sont les dysfonctionnements de plus en plus fréquents constatés unanimement par les patients et les médecins géné­ralistes dans les laboratoires de biologie, selon une enquête Ipsos publiée jeudi 5 mai. Elle révèle que la surcharge des professionnels de santé employés par les grands groupes conduit à une indisponibilité vis-à-vis des patients et des correspondants médicaux.

Plus de 50 % des médecins interrogés déplorent une absence de communication sur les résultats de leurs patients, ce qui entraîne parfois un retard de diagnostic, et donc de prise en charge médicale. Pour la docteure Dominique Lunte, présidente du réseau des biologistes indépendants, « cette dégradation tient à la financiarisation du secteur. La pression de la rentabilité existe chez tous les laboratoires qui sont aux mains de grands groupes financiers. Or, ceux-ci détiennent aujourd’hui 67 % du marché, contre 0 % il y a vingt ans ». Selon l’étude Ipsos, 67 % des Français et 75 % des médecins généralistes pointent une tendance négative, car ces grands groupes financiers vont surtout chercher à réduire les investissements matériels et humains pour dégager le plus possible de profits pour leurs actionnaires.

Désertification médicale

Le souci de rentabilité a notamment pour conséquence de renforcer la désertification médicale dans les territoires à faible densité­ de population. « Le constat est accablant, confirme Étienne Mercier, directeur du pôle opinion et santé d’Ipsos. Il devient difficile pour les patients d’accéder aux infrastructures de santé, dont le nombre se tarit au fil des années. D’après notre étude, six médecins géné­ralistes sur dix estiment que le territoire sur lequel ils exercent est d’ores et déjà un désert médical ou est en passe de l’être. »

Ces craintes liées aux difficultés d’accès aux infrastructures de santé vont d’ailleurs compter dans le choix de plus de 80 % Français aux élections législatives, indique l’enquête. C’est pourquoi les biologistes indépendants appellent les pouvoirs publics à veiller à la préservation d’une biologie au service de tous les patients sur l’ensemble du territoire, « pour que l’argent soit au service de la santé, et non l’inverse ».

 


 

La médecine de ville
dans le viseur

Loan Nguyen sur www.humanite.fr

Déjà leader sur le marché de l’hospitalisation privée, Ramsay Santé a décidé de jeter son dévolu sur les soins primaires en ouvrant plusieurs centres de santé en France. Si ceux-ci répondent à des besoins locaux, professionnels et patients s’inquiètent d’une marchandisation accrue du secteur.

C’est un nouvel arrivant dans le secteur des soins primaires qui fait grincer des dents. Ramsay Santé, numéro un de l’hospitalisation privée en France, a décidé­ de se lancer dans la médecine de ville en ouvrant, cette année, une dizaine de centres de santé dans le pays. Cinq structures nouvelles et six autres que le groupe pourraient acquérir à travers la cession de centres médicaux jusqu’ici gérés par la Croix-Rouge française en Île-de-France. Une stratégie qui étonne tout d’abord les acteurs installés que sont les médecins généralistes libéraux : « On regarde ça avec pas mal de curiosité et de questions. Comment se fait-il qu’un acteur privé investisse ce champ, alors qu’on sait qu’il est particulièrement difficile d’équilibrer les dépenses et les recettes ? Une équation que nous sommes contraints de régler en sous-­investissant dans le personnel », pointe Jacques Battistoni, président de MG France. « Ils vont surtout en profiter pour capter de la clientèle pour leurs cliniques privées », redoute de son côté Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération des médecins de France (FMF).

Dans l’immédiat, la rentabilité, Ramsay semble l’avoir trouvée en optimisant le temps des médecins sur des tâches purement médicales. Exit la paperasse ou la bobologie, les activités ne nécessitant pas l’attention du praticien sont déléguées à des secrétaires ou des infirmières, permettant aux médecins de traiter plus de patients. Sur le plan du financement, ces centres bénéficient d’une expérimentation portée par le ministère de la Santé et l’assurance-maladie. Cette dernière verse à la structure un forfait dont le montant dépend du nombre de patients et du type de pathologies traitées. Inspiré du modèle scandinave, ce financement est censé être « vertueux », explique Olivier Poher, représentant CGT au conseil d’administration de Ramsay. « L’idée, c’est que, contrairement à la tarification à l’acte, cela incite à ce qu’on soigne mieux le patient, à renforcer la prévention pour qu’il vienne moins souvent », précise-t-il.

Aucune garantie écrite

Un scénario qui ne rassure que partiellement les salariés des centres de la Croix-Rouge française d’Île-de-France que Ramsay compte acquérir d’ici à début juillet. « Ils nous ont expliqué qu’ils créeraient une structure associative et qu’ils seraient tenus de respecter la convention des centres de santé leur imposant notamment d’accueillir tous les publics et de ne pas pratiquer de dépassements d’honoraires », explique une représentante du personnel. Mais sur ce sujet comme sur celui de la pérennisation des statuts et des salaires des employés de ces centres, l’élue déplore qu’il n’existe aucune garantie écrite, renforçant les craintes à l’approche d’un possible changement d’actionnaires chez Ramsay (lire page 2). « On travaille à la Croix-Rouge, parce qu’on est engagés sur un certain nombre de principes qui ne sont pas ceux du privé lucratif », pointe une autre syndicaliste. Contactée, la direction de Ramsay France n’a pas répondu aux sollicitations de l’Humanité.

publié le 5 mai 2022

« Notre boulot, c’est de piloter la centrale » : comment
la sûreté nucléaire est assurée au quotidien

par Nolwenn Weiler sur https://basta.media/

La relance du nucléaire fait partie des projets d’Emmanuel Macron. Dans les centrales, les travailleurs témoignent d’un recours à la sous-traitance qui ne cesse d’augmenter, de collectifs de travail abîmés et d’une sûreté fragilisée.

La prolongation du parc nucléaire et la construction de nouveaux réacteurs sont inscrites au programme d’Emmanuel Macron pour son second quinquennat. Certains, dans le secteur, s’en réjouissent. Mais au sein des centrales, ce projet laisse nombre de travailleurs incrédules. Pour eux, les conditions ne sont pas réunies pour qu’une telle ambition puisse voir le jour.

« Réussir, au quotidien, à faire tourner les centrales existantes c’est déjà très compliqué », disent-ils. À l’usure des machines, qui nécessitent une maintenance sans cesse plus coûteuse, s’ajoutent la raréfaction des compétences au sein d’EDF, le statut précaire des dizaines de milliers de sous-traitants qui assurent l’entretien de ces énormes machines, et la fragilisation continue des collectifs qui mettent en péril la simple possibilité de travailler et, par ricochet, la sûreté des installations.

Un nombre incalculable de coups de fils, de mails et de réunion pour... une vis

« Récemment, dans la centrale où je travaille, il y avait une vis de diamètre 5 qui était abîmée, raconte Benoît, ingénieur mécanique en charge de la maintenance [1]. C’est une pièce importante, qui sert à fixer un capteur de vitesse sur une pompe qui doit alimenter le mécanisme de refroidissement du générateur de vapeur en cas de problème », poursuit-il. L’ensemble doit pouvoir résister au choc d’un séisme, car le générateur de vapeur est un rouage essentiel du fonctionnement d’une centrale [2].

Usée, cette vis ne tenait plus grand-chose. Il fallait donc la remplacer vite. « Le bon sens dit qu’il faut prendre le diamètre au dessus, pour qu’il n’y ait plus de jeu dans le pas de vis, détaille Benoît. Mais comme c’est un matériel important, qui engage la sûreté, on n’a pas le droit de le modifier comme ça. Même si c’est évident et qu’il n’y a pas besoin de grands calculs mathématiques pour le comprendre, ou le prouver. Résultat : un nombre incalculable de coups de fils, de mails et de réunions. Des dizaines de personnes ont été mobilisées pour ce problème de vis qui n’en était pas un. »

Ces situations aberrantes se multiplient, soupire Luc, membre d’une équipe de conduite depuis 30 ans. « Avant, si on avait un problème, on le soumettait à nos supérieurs, aux ingénieurs qui géraient le site, et ils prenaient la responsabilité d’y répondre. Aujourd’hui pour un même problème, je dois solliciter une organisation. Plus jamais des personnes. » Plus personne, au sein des hiérarchies, ne veut se risquer à prendre une décision, seule. « Pour l’histoire de la vis, personne ne voulait prendre la responsabilité de dire que, avec une vis de 6, cela pouvait tenir en cas de séisme. Tout le jeu en fait, c’est de trouver le pigeon qui va signer en bas de la feuille », ajoute Benoît.

Procédures vs travail réel ?

Dans le secteur nucléaire comme ailleurs dans l’industrie, l’organisation du travail est de plus en plus formalisée. Les procédures, mises en place au fil des années pour fiabiliser la machine, occupent désormais une place centrale et « déraisonnable » pensent les travailleurs qui se sentent « couverts de paperasse ». « Il y a beaucoup de normes qualité, de traçage, de logiques de certification, de process, précise un expert. On dit ce qu’on fait, on vérifie qu’on fait bien comme on avait dit, et qu’on dit bien comme on avait fait, etc. Tout cela sans plus du tout parler du travail. »

L’inflation des procédures « tape sur le système » des travailleurs, sur le terrain. « Les prestataires se retrouvent souvent empêchés de travailler. Il peuvent mettre plusieurs heures à disposer d’un écrou : il va leur falloir faire une demande, remplir une fiche, la faire valider, obtenir des dizaines de signatures, pour avoir un écrou. Cela n’a pourtant rien d’extraordinaire un écrou. Il y en a dans tous les magasins de bricolage », témoigne encore Benoît.

« Une centrale, c’est une usine gigantesque, un monstre technologique, précise Pascal, qui a fait partie d’une équipe de conduite pendant plus de 30 ans. Il y a des centaines de kilomètres de tuyaux et de circuits électriques, et des milliers de vannes. Des milliers. Il y a donc des aléas à gérer en permanence. On passe nos journées à y remédier. » « Et notre boulot, c’est de piloter la centrale, complète Luc, collègue conduite de Pascal. On doit se débrouiller pour gérer l’installation telle qu’elle est, avec ses problèmes, ses incidents et toutes les contraintes liées au réseau électrique et à la demande de production ; sans oublier la sûreté. Tout cela constamment, en permanence, en temps réel. »

Quelques agents de conduite et des centaines de sous-traitants

« La particularité de la conduite, c’est la connaissance parfaite de l’installation, rapporte un agent de terrain. On doit passer notre vie à essayer d’être performant, à apprendre en permanence. C’est indispensable pour assurer le pilotage. » Très mobiles sur l’installation, les agents de terrain sont les yeux et les oreilles des opérateurs. Ce sont eux qui s’assurent qu’aucun aléa ne va venir perturber le fonctionnement de la machine.

Une quinzaine de personnes s’occupent de la conduite, en permanence, pour chacun des réacteurs. Soit 200 personnes au total pour une centrale comme celle de Paluel en Normandie, qui compte quatre réacteurs. En dehors de la conduite, mille agents EDF y travaillent en permanence (auxquels il faut ajouter quelques centaines de prestataires), essentiellement à des activités de surveillance et de maintenance. En arrêt de tranche, quand l’un des réacteurs est arrêté pour changement de combustible, il y a deux fois plus de monde. Et tous ces intervenants surnuméraires et temporaires sont des sous-traitants. « L’essentiel des activités dans une centrale nucléaire, c’est la maintenance, effectuée pendant que la tranche est en marche ou quand elle est arrêtée pour des raisons de rechargement de combustible, détaille un expert. L’enjeu, c’est d’entretenir la machine pour qu’elle dure un certain temps et que quand les choses dysfonctionnent ou se dérèglent on puisse y intervenir. »

La maintenance, aujourd’hui largement sous-traitée, va du vulgaire graissage ou de la quête bureaucratique d’un écrou, au changement d’une pompe en passant par la vérification de l’état de corrosion des tuyaux. Elle inclut aussi la surveillance des vannes – de leur bon fonctionnement, de l’état des joints, des traces de corrosion –, la surveillance de l’état de contamination radioactive des divers endroits et équipements, et leur décontamination si besoin.

Selon le degré de contamination de l’équipement à assainir (pompes, robinets, sols ou parois de certain locaux, piscine abritant les barres de combustible), les décontamineurs peuvent revêtir une tenue « Mururoa », du nom de l’île du Pacifique où la France procédait à ses essais nucléaires militaires, qui donne un air de cosmonaute.

« Décontamineur, c’est un travail manuel que l’on peut comparer à plongeur dans un restaurant, décrit Philippe Billard, ancien sous-traitant, maçon de métier, et devenu décontamineur. Il y a de la saleté sur les assiettes. Pour l’enlever il n’y a pas 36 méthodes : il faut des lingettes, des produits décontaminant et de la force de bras. Parfois, pour la piscine, on est aidés par un robot qui descend au fond avant nous pour nettoyer les points les plus chauds. Mais le plus souvent, on fait tout à la main. Des centaines de m² à la main. »

Une sous-traitance qui ne cesse d’augmenter

« Quand je suis arrivé à la centrale de Paluel au début des années 1980 on devait être 20 % de sous traitants et 80 % d’agents EDF, évoque-t-il. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Ils ont d’abord sous-traité tout ce qui était le plus exposé à la radioactivité, par exemple les jumpers [chargés de se faufiler rapidement dans le générateur de vapeur des centrales au moment des arrêts de tranche pour en assurer l’entretien tout en évitant d’être exposés trop longtemps à la radioactivité]. Puis le reste à suivi : les mécanos, les robinétiers, les soudeurs, les chaudronniers, les électriciens... Les agents EDF qui étaient nos collègues, et qui travaillaient avec nous, sont devenus ceux qui nous surveillent. Parfois, sans rien connaître à ce que l’on fait. »

« Autrefois, à EDF, la formation était très bien faite, intervient Daniel, agent EDF proche de la retraite. Quand on arrivait opérateur, après plusieurs années de terrain, on connaissait vraiment bien les circuits. » Avec ses collègues de la conduite, il évoque les écoles de métiers d’EDF, par lesquelles beaucoup d’anciens agents sont passés et qui sont aujourd’hui fermées.

Créées après guerre, ces écoles proposaient une formation pratique et théorique en deux ans. « C’était un outil formidable, juge Laurent, qui a travaillé pendant 30 ans au service des essais, à Paluel, en Normandie. On allait très loin en thermodynamique ou en mécanique des fluides, avec des enseignants qui arrivaient du terrain. On avait des ateliers de montage et démontage du matériel. Le but était vraiment que l’on comprenne comment cela fonctionne. »

Ouvertes dans les années 1940, les écoles des métiers ont formé « pas moins de 33 000 jeunes hommes », rappelle Mireille Délivré-Landrot dans un mémoire consacré au sujet [3]. « Quand je suis arrivé en centrale, j’avais 19 ans et j’étais tout de suite opérationnel. Je savais me débrouiller partout », se souvient Luc, qui est sorti de l’école en mars 1985.
Outre cette formation technique pointue et participative, les écoles des métiers formaient les futurs agents EDF au travail d’équipe, à l’importance de la solidarité et de la responsabilité. Ceux qui y sont passés évoquent un fort attachement à leur entreprise et à l’importance d’un service public de l’électricité. C’était
« un socle commun essentiel de la culture d’entreprise », constate Mireille Délivré-Landrot dans son mémoire sur les écoles des métiers. Aujourd’hui recrutés sur diplômes avant d’être formés en interne pendant au moins un an, les plus jeunes n’ont pas cette connaissance intime avec la technique, encore moins avec le travail d’équipe. « On les voit très peu sur le terrain, ils sont en classe tout le temps et nous sommes obligés de constater que leur formation n’est pas très efficace, regrette Luc. Quand ils arrivent en centrale, il faut tout recommencer. »

L’omniprésence de la sous-traitance, et de nouvelles organisations du travail, ont distendu les liens des agents avec le terrain, et amoindri les compétences. « Dans les années 1980, il y avait des équipes mixtes, EDF et sous-traitants, détaille Annie Thébaud-Mony, sociologue, qui a mené une longue enquête de terrain auprès des sous-traitants du nucléaire. Les premiers agents EDF qui se sont mis à surveiller le travail des sous-traitants se reposaient sur leur expérience. Puis, on a vu arriver des chargés de surveillance qui n’avaient plus l’expérience du travail réel sur les installations, mais une simple connaissance par ordinateur. Et cette déconnexion avec la machine ne fait que s’accentuer au fur et à mesure que les anciens partent à la retraite. »

« Nos gestionnaires ont décidé de transférer de plus en plus d’activités sans s’apercevoir que des jeunes qui intégraient l’entreprise, et étaient chargés de contrôle, ne connaissaient même pas le boulot, s’offusque Francis, qui a passé 30 ans aux essais à Paluel. C’est arrivé à un point où il sont parfois formés par les intervenants de la boîte prestataire et donc considérés comme des incapables. »

« Ça ne me gêne pas d’être surveillé quand je travaille, parce qu’effectivement, dans le nucléaire, il y a des enjeux de sûreté. Mais je préfère que ce soit par quelqu’un qui a déjà fait mon travail et qui va m’interpeller si je fais une erreur, une bêtise », mentionne Gilles Raynaud, ancien sous-traitant et président de l’association Ma zone contrôlée, qui défend les droits des travailleurs sous-traitants.

Des collectifs abîmés, une sûreté fragilisée

Ces nouvelles organisations pèsent sur la qualité du travail mais aussi sur la solidité du collectif pourtant indispensable en terme de sûreté. « Le fossé s’est creusé entre ceux qui font le travail et ceux qui surveillent, contrôlent et potentiellement punissent », remarque Nicolas Spire, sociologue du travail ayant fait plusieurs enquêtes en centrales nucléaires. Les sous-traitants sont en effet sommés de réaliser leurs tâches dans un temps imparti, et ils ont des pénalités s’ils dépassent les délais, sans qu’EDF ne cherche jamais à savoir pourquoi ils ont pu prendre du retard.

« Ce risque de punition met les sous-traitants dans une tout autre logique, reprend Nicolas Spire. Si je fais une boulette, et que le surveillant n’est pas là, comme je n’ai pas envie de me faire taper sur les doigts, je ne vais pas lui dire. Je vais le dissimuler. Cela fragilise la logique collective, de collaboration, et de culture de sûreté. » « Avant, on ne faisait pas n’importe quoi, se remémore Gilles Raynaud. Si on ne savait pas faire, on demandait. Aujourd’hui, on s’assure que personne ne regarde, et on se casse. »

« Un agent EDF peut avoir 30 chantiers à surveiller en même temps, défend Daniel. Il ne peut pas être derrière tout le monde. Par contre, les papiers vont être bien remplis, pour ça il n’y a pas de problème », ironise-t-il, en faisant référence à l’inflation de procédures et de documents à remplir qui incombent aux travailleurs du secteur.

Des travailleurs en souffrance

« On voit se développer deux logiques d’action, analyse Nicolas Spire. D’un côté, celle de l’agent EDF qui éprouve des difficultés à surveiller des activités qu’il ne maîtrise pas forcément et qui va donc se retrancher derrière des procédures. Et de l’autre, celle des personnes sur le terrain qui estiment que les agents EDF ne comprennent plus rien à ce qui se passe et qui bricolent pour rentrer tant bien que mal dans le cadre des papiers censés surveiller leur travail. » 

Cette scission entre le terrain et l’encadrement a également opéré au sein des équipes EDF, marginalisant les plus anciens, les mettant parfois en difficulté, voire en grande souffrance. « La privatisation partielle, opérée en 2004, nous a fait beaucoup de mal, souligne Francis. Des cadres techniciens ont été remplacés par des cadres gestionnaires dont certains ne connaissaient même pas le boulot ! Que veux-tu aller défendre auprès d’un gars qui ne connaît même pas ton boulot ? Comment peut-on espérer qu’il comprenne nos demandes et l’exigence du savoir faire ? »

Ancien secrétaire du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), Francis évoque une expertise commandée suite au suicide de l’un de ses collègues. Le rapport avait mis en évidence un important malaise au travail des agents EDF, notamment à cause de ce mépris pour leur savoir faire. « Je me suis aperçu qu’EDF était devenu une machine à tuer l’envie », souffle-t-il. De nombreuses alertes ont été émises dans ce sens par diverses expertises réalisées au sein du groupe depuis plusieurs années.

Écouter le terrain, tenir compte de ses alertes

« Le pouvoir s’est déplacé des techniciens aux services centraux qui sont davantage dans des logiques de rentabilité financière, analyse Anne Salmon, philosophe et sociologue, qui a mené une longue enquête de terrain auprès des agents des industries électriques et gazières. Cela s’est fait au détriment de l’ensemble des salariés qui le vivent douloureusement. Les changements organisationnels ont aussi déstabilisé et fragilisé l’appareil syndical, qui était fort auparavant au sein de l’entreprise EDF. »

À l’école des métiers d’EDF, il y avait des cours de législation du travail, raconte Laurent : « On décortiquait le Code du travail pour connaître nos droits. C’était un élément fondateur d’une culture d’entreprise. Beaucoup de militants syndicaux sont sortis de ces écoles. » Pour les plus anciens des agents EDF, la casse de cette culture syndicale et de l’attachement au service public font partie des raisons qui ont amené à la fermeture des écoles des métiers. Le choix de la sous-traitance, qui amoindrit les besoins de compétences en interne, est une autre raison de la fermeture. Mireille Délivré-Landrot évoque de son côté la structuration grandissante de l’enseignement technique sur le plan national avec la création des lycées professionnels puis du bac professionnel, qui auraient pris le pas sur les écoles des métiers.

Anne Salmon tient à rappeler le rôle « essentiel » du management dans le changement de fonctionnement au sein d’EDF. Introduisant des « valeurs », fixant des objectifs individuels et divisant les équipes,« le management est souvent présenté comme ayant un but d’efficacité, de performance, et de cohérence, souligne-t-elle. Mais on oublie qu’il a une fonction politique d’accaparement du pouvoir. » La philosophe, qui précise qu’il y a « évidemment » des garde-fous dans le secteur nucléaire, estime que cet accaparement du pouvoir peut-être problématique. Selon elle, « il est indispensable de continuer à écouter ceux qui sont au plus près de l’outil de production, pour pouvoir prendre en compte les alertes qu’ils émettent ».

Si la confiance dans la fiabilité de « la bécane » reste entière, les travailleurs mettent en garde nos politiques sur la fragilisation des compétences et des collectifs, et sur le travail « empêché ». « Avec quels salariés, dans quelles conditions de travail et avec quelle logique industrielle Emmanuel Macron prévoit-il de prolonger les centrales et lancer son nouveau programme nucléaire ? On ne sait pas », remarquent-ils.

Notes

[1] Certains prénoms ont été modifiés à la demande de nos interlocuteurs.

[2] Il récupère la chaleur du « circuit d’eau primaire », l’eau qui est réchauffée par le combustible nucléaire, pour la transmettre au « circuit secondaire », où l’eau transformée en vapeur est destinée à faire tourner les turbines qui produisent l’électricité.

[3] Pour consulter le mémoire de Mireille Délivré-Landrot, voir ici.

 publié le 4 mai 2022

La vie chère, mode d’emploi

Kareen Janselme, Eugénie Barbezat et Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Hausse des prix Face à une inflation record, les quelques mesures gouvernementales n’empêchent pas les personnes aux plus faibles revenus de se serrer la ceinture, rognant sur la moindre dépense.

« L es supermarchés sont devenus trop chers pour nous, donc on y va uniquement quand c’est nécessaire, confient Thaïs et Dylan, deux étudiants de 22 et 26 ans. On profite surtout des aides alimentaires, des distributions et des épiceries solidaires qui nous permettent de tenir. » Dans ce supermarché de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), chacun regarde à la dépense. Rachel, 40 ans et privée d’emploi, « fait attention ». Bakary, retraité de 63 ans, a observé le lot de poulets augmenter de 15 à 25 euros et n’a « jamais vu de flambée comme ça ». « Ces derniers temps, les prix augmentent toutes les semaines et ça devient intenable », confirme Marie Ondo, 50 ans. Tous les consommateurs de cette grande surface constatent avec amertume la hausse des prix qui touche toute la zone euro : + 7,5 % en mars (+ 8,8 % dans la zone OCDE, selon les chiffres parus ce mercredi). En France, l’inflation a établi un nouveau record : 4,8 % au mois d’avril sur un an. Depuis les années 1980, celle-ci n’avait jamais dépassé les 3 %…

Tous les postes de dépenses sont atteints

Guerre en Ukraine qui impacte la production de blé et accentue la crise énergétique, confinements répétés en Chine qui altèrent la chaîne de distribution mondiale, grippe aviaire qui menace la vente des volailles : ces causes additionnées touchent les produits de première nécessité et affectent plus durement les bas salaires. Par ricochet, tous les postes de dépenses sont atteints chez les plus démunis. Anne Falciola, 53 ans, accompagne les élèves en situation de handicap dans un collège de l’Ain. « J’habite en milieu rural où il n’y a aucun transport en commun. Je suis obligée de prendre ma voiture pour aller travailler au collège. L’augmentation de l’essence a été la goutte d’eau qui a fait que je ne boucle plus mon budget. » Depuis quinze ans qu’elle travaille comme AESH, son salaire net mensuel est de 923 euros. « Ma voiture aurait dû être révisée, explique-t-elle, et j’aurais dû changer les pneus. Mais je reporte ça sans cesse car je n’en ai pas les moyens. D’ailleurs, je ne prends plus mon véhicule pour aucun autre déplacement. Je vais au supermarché à pied. Heureusement, il n’est pas trop loin. Mon pouvoir d’achat s’érode d’année en année car le point d’indice des fonctionnaires est gelé depuis longtemps dans l’éducation nationale et les AESH en dépenden t aussi. »

« C’était difficile, maintenant c’est très compliqué »

Le 1er avril, pourtant, le premier ministre a annoncé la remise à la pompe de 15 centimes par litre de carburant. Mais ce coup de pouce est insuffisant aussi pour Caroline. À 48 ans, cette chanteuse travaille depuis plus de vingt ans dans la région niçoise (Alpes-Maritimes) avec le statut d’intermittent du spectacle. La pandémie a donné un coup d’arrêt à ses concerts. Petit à petit, la reprise lui a permis de « mieux joindre les deux bouts », mais désormais, elle « utilise quotidiennement les transports en commun » et réserve sa voiture « uniquement pour les déplacements professionnels et pour aller voir (s)a mère dans le Var ». Quant à ses dépenses en électricité… « J’essaie d’utiliser le moins possible le chauffage électrique installé à la maison. J’ai investi dans un chauffage à bain d’huile, plus pratique à gérer. » Dans l’Ain, Anne Falciola a, elle, été surprise par la coupure du chauffage de son habitation très tôt dans l’année, pour cause d’augmentation du prix de l’énergie : « J’occupe un logement social et le bailleur nous a mis devant le fait accompli. »

« Les chèques énergie du président, ils ont vite été bouffés », renchérit Christophe Doisy, 44 ans, qui peine à boucler ses fins de mois. Cet ancien métallurgiste de Douai (Nord), au dos cassé par le travail à l’usine et en reconversion professionnelle, perçoit aujourd’hui le RSA (revenu de solidarité active). Son loyer a augmenté de 4 euros, alors que le gouvernement Macron a rogné les aides au logement de 5 euros. Presque 10 euros à débourser en plus, ce n’est pas insignifiant quand on guette chaque mois le versement de 497 euros sur son compte en banque. « Les sorties en famille, je ne peux plus. Le cinéma est à 10 euros la séance ! Les commerçants du Douaisis ont créé un carnet de bons de réduction qui permet de payer moins, mais il faut acheter deux billets. » Même en abandonnant les loisirs, celui qui se bat au sein du comité des travailleurs privés d’emploi et précaires CGT est obligé de compter tous les jours. « C’était déjà difficile, mais maintenant c’est très compliqué. Je regarde au centime près. Depuis sept mois, j’ai constaté un bond de 25 % des steaks et des volailles. Tous les quinze jours, je m’occupe de mes deux enfants de 14 et 8 ans. À ces moments-là, je me prive de manger pour eux : je ne fais plus qu’un repas par jour, pour leur acheter des gâteaux, des yaourts, des sucreries. Les fruits o nt terriblement augmenté, c’est du jamais-vu ! » Il y a quelques mois, Christophe Doisy avait obtenu une formation rémunérée à 335 euros, puis reçu la prime d’activité. « Mon RSA a alors baissé à 130 euros. Mais à la fin de la formation, je n’ai pas trouvé de travail, et j’ai tout perdu. J’ai dû attendre trois mois pour retrouver le socle normal du RSA. Avec 300 euros pour vivre, on paie les factures et le loyer, mais on ne mange pas. »

Pour les plus démunis, les banques alimentaires deviennent l’ultime recours.

Les étudiants Thaïs et Dylan ont opté pour la débrouille en se connectant régulièrement à une application qui permet de récupérer les invendus des boulangeries et autres enseignes alimentaires à prix réduits. Le privé s’adapte. Plusieurs magasins ont ouvert des collections « vintage » pour attirer le chaland, en offrant des habits de seconde main, trois à quatre fois moins chers que les neufs. Les magasins Leclerc viennent d’annoncer bloquer les prix de 120 articles jusqu’en juillet. Côté gouvernement, le bouclier énergétique et la ristourne sur le prix du carburant allègent à peine les budgets des Français face à une alimentation en hausse en avril (+ 6,6% pour les produits frais) et des tarifs de l’énergie qui bondissent (+ 26,6 %). Sujet arrivé en toute fin de la campagne de l’élection présidentielle, la question du pouvoir d’achat et de l’appauvrissement des ménages restera au menu jusqu’à la fin de l’année, assurent les économistes.

publié le 20 avril 2022

Deliveroo : une condamnation historique

Maïa Courtois sur https://rapportsdeforce.fr/

C’est une condamnation qui ouvre une page importante dans la lutte des coursiers. Après une semaine de procès, du 8 au 16 mars, l’entreprise Deliveroo France vient d’être condamnée à la peine maximale encourue pour travail dissimulé. La justice reconnaît ainsi que les livreurs de la plateforme auraient dû être salariés, et non auto-entrepreneurs. Et que l’entreprise a dévoyé le cadre légal du travail. 

 « Cest la première condamnation au pénal d’une plateforme de livraison. Et pas n’importe laquelle : la première d’entre elles ». Ainsi est résumée par Laurent Degousée, juriste pour la fédération Sud Commerces, l’importance du verdict rendu par le tribunal correctionnel de Paris. Début mars, Deliveroo France a répondu aux accusations de « travail dissimulé » pendant une semaine de procès. La justice vient de rendre son jugement, ce mardi 19 avril. L’entreprise est condamnée à la peine maximale prévue par la loi : 375 000 euros d’amende.

Le verdict est historique. Il reconnaît que les livreurs de cette plateforme auraient dû travailler comme salariés. Et non comme auto-entrepreneurs. Si des coursiers ont pu, par le passé, gagner aux Prud’hommes sur cette question, c’est la première fois qu’une condamnation au pénal est établie.

Au-delà de l’entreprise elle-même, trois ex-dirigeants étaient sur le banc des accusés. Hugues Decosse et Adrien Falcon sont condamnés à douze mois de prison avec sursis, et cinq ans avec sursis d’interdiction de diriger une société. Tous deux avaient occupé le poste de directeur général de Deliveroo France sur la période couverte par le procès, de 2015 à 2017. Les deux ex-DG écopent également, chacun, d’une amende de plus de 27 000 euros à verser à l’URSSAF.

Le troisième homme, Elie Demoustier, directeur des opérations jusqu’en 2018, est condamné en tant que salarié complice à quatre mois d’emprisonnement avec sursis.

 Deliveroo doit des dommages et intérêts aux syndicats et aux livreurs victimes

 Le jugement rendu par le tribunal correctionnel est resté fidèle aux réquisitions de la procureure énoncées le 16 mars. Lors du dernier jour du procès, raconté en détails par Les Jours dans une série dédiée, la procureure avait dénoncé « une instrumentalisation et un détournement de la régulation du travail ». De quoi construire un système de « dissimulation systémique » d’emplois, selon ses termes. Elle avait requis les peines aujourd’hui prononcées à l’encontre des ex-DG.

« Leur défense était catastrophique. On a des faits qui parlent pour nous. Et personne n’est mieux placé que nous pour les dire. On ne pouvait que gagner », réagit Jérémy Wick, coursier à Bordeaux, engagé au sein du premier syndicat CGT de livreurs.

Contactée, l’entreprise Deliveroo France n’a pas encore donné suite à notre demande de réaction.

Elle devra verser 50 000 euros de dommages et intérêts à chaque syndicat engagé dans les parties civiles. À savoir : la CGT, Solidaires, Sud Commerce et Services, la CNT-SO, et le Syndicat national des transports légers.

Des dommages et intérêts seront aussi versés aux 116 livreurs qui se sont portés partie civile. « Ils auront au minimum 1 500 euros de provisions », explique Laurent Degousée. Une audience portée sur l’intérêt civil précisera le montant de ces versements individuels. Elle aura lieu le 6 février 2023.

Enfin, ce jugement en première instance devra être rendu visible là où Deliveroo est présent en ligne. Et ce, durant un mois. L’affichage devrait se faire sur l’application mobile et/ou le site de l’entreprise. Les modalités restent, là aussi, à préciser.

Ce procès, « c’est une grenade dégoupillée »

 « Ce procès va déboucher sur d’autres procès. C’est une grenade dégoupillée », croit Laurent Degousée. Le procès faisait suite à plusieurs enquêtes, dont celles de la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (ex-DIRECCTE) et de l’Office central de lutte contre le travail illégal. Il ne couvrait qu’une période précise : du 20 mars 2015 au 12 décembre 2017. « Or, depuis, la situation s’est empirée. On a encore plus tiré vers le bas ces travailleurs », souligne le juriste.

« Ce qui se passait durant la période 2015-2017, est encore largement valable aujourd’hui. La géolocalisation permanente, l’auto-édition des factures… Tout cela continue », complète Jérémy Wick.

Ce procès au pénal fera donc jurisprudence, et les Prud’hommes seront au coeur de la tourmente. « On a déjà eu des cas de coursiers qui se sont faits indemniser 15 000, 20 000 euros », rappelle Laurent Degousée. D’autres dossiers sont en cours de traitement.

Jérémy Wick, par exemple, fait partie d’un groupe d’une vingtaine de coursiers de Bordeaux espérant faire requalifier leurs contrats de travail Deliveroo aux Prud’hommes. L’audience a eu lieu la semaine passée. Le jugement devrait être rendu mi-juin.

En juin également, une affaire importante concernant Frichti, une autre plateforme, sera jugée aux Prud’hommes de Paris. Il s’agit de « 99 dossiers d’auto-entrepreneurs sans-papiers. Ils veulent obtenir réparation, avec la possibilité, à terme, d’être régularisés », expose Laurent Degousée. Sud Commerces et la CNT-SO les accompagnent.

Dans la foulée du jugement de ce jour, la CNT-SO dépose une requête visant à l’annulation des élections professionnelles pour les travailleurs des plateformes, prévues entre le 9 et le 16 mai. « La formule de représentation au rabais prévue par le gouvernement n’est pas acceptable au vu de la condamnation », estime le syndicat. Sur la forme également, « le scrutin a été organisé dans des conditions matérielles et juridiques déplorables ».

L’enjeu global du travail ubérisé

 La question de fond était de savoir si Deliveroo était une plateforme de simple mise en relation entre coursiers et clients ; ou une entreprise prestataire de services de livraison. La justice a conclu à la seconde option. Elle estime que les livreurs étaient donc soumis à un lien de subordination par rapport à leur employeur, Deliveroo France.

La Cour de Cassation définit la subordination comme « l’exécution d’un travail sous l’autorité d’un employeur qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements de son subordonné », dans son arrêt du 28 novembre 2018 sur Take Eat Easy.

Pour Laurent Degousée, ce procès s’inscrivait dans un enjeu global. Celui du travail ubérisé, et de sa « forme d’emploi atypique dont l’enjeu est qu’elle ne devienne pas la norme ».

« C’est une des petites pierres apportées à l’édifice. Il en faudra d’autres pour les faire tomber. Mais il y en aura d’autres », espère aussi Jérémy Wick. D’ici là, le jugement du jour « ne va pas bouleverser notre quotidien. Mais il nous légitime et nous conforte. Cela aura un effet boule de neige pour motiver d’autres livreurs et organisations ».

 publié le 3 avril 2022

Attac occupe la Samaritaine pour dénoncer les vrais « assistés » du quinquennat Macron

sur https://france.attac.org

Ce dimanche 3 avril, 70 militants et militantes d’Attac, du Droit Au Logement, du collectif Inter-Urgences et du syndicat Solidaires Finances publiques ont investi à 11h30 la Samaritaine pour l’occuper. Face à la traque des précaires, organisée et annoncée par Emmanuel Macron, ils sont venus démasquer les véritables « assistés » de son quinquennat : les plus riches et les multinationales. Les premiers, grands héritiers pratiquant l’évasion fiscale pour la plupart, les secondes, abreuvées d’aides publiques sans conditions pendant la crise du Covid, ont considérablement profité des choix politiques d’Emmanuel Macron. On assiste ainsi à une concentration inédite des richesses et au creusement des inégalités.

Dans le hall du bâtiment, les activistes ont déployé sous une pluie de billets une banderole à l’effigie des ultra-riches « Françoise Bettencourt, Vincent Bolloré, Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel, Patrick Drahi » portant le message « Profiteurs des aides publiques, fraudeurs fiscaux, héritiers... c’est qui les assistés ? ». En contrebas, alors que les interventions des différents porte-paroles se succèdent, les militants brandissent des pancartes reprenant les slogans de l’action pendant que d’autres organisent un simulacre de jeu télévisé nommé « L’injuste prix » étrillant les vrais assistés du quinquennat Macron.

Pour Raphaël Pradeau, porte-parole d’Attac "Chaque campagne présidentielle fournit son lot d’attaques contre les plus précaires. A droite et à l’extrême droite, on promet de faire la chasse aux « fraudeurs sociaux », quand, de fait, Macron s’y est déjà allègrement prêté dans son quinquennat. Le ton est cependant bien plus doux, et les mesures proposées floues, voire inexistantes, quand il s’agit de s’attaquer à la fraude fiscale et aux aides publiques des vrais assistés : les plus riches et les multinationales. Emmanuel Macron et les autres candidats des inégalités (Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine Le Pen) proposent même de diminuer les droits de succession, accroissant l’injustice fiscale et les inégalités en faveur des plus riches."

Comme l’ont montré les rapports «  Allo Bercy  » de l’Observatoire des multinationales, les aides publiques massives sont à l’origine des records de bénéfices pour les entreprises du CAC 40. Ainsi, en 2021, elle ont accumulé 160 milliards d’euros de bénéfices : il s’agit là d’un nouveau record de profits, « dépassant de plus de 60 % son précédent pic de 2007 ».

Pour justifier la fortune indécente des milliardaires, il est régulièrement expliqué que les « premiers de cordée » ont un incroyable talent, prennent des risques et que leur rémunération reflète leur mérite. Or, quel est leur mérite alors que 80 % des milliardaires français sont des héritiers selon Forbes, à part celui d’être bien nés et que 100 % des milliardaires sont des actionnaires. Une récente note du Conseil d’analyse économique alerte sur le fait que la France est en train de redevenir une «  société d’héritiers ».

Par ailleurs, le quinquennat d’Emmanuel Macron a été marqué par un net durcissement du « contrôle social » et un affaiblissement préoccupant du contrôle fiscal alors que la fraude aux prestations sociales représente 1 à 3 milliards d’euros, contre 80 à 100 milliards pour la fraude et l’évasion fiscales. Comme révélé par la récente affaire du "McKinseyGate", le contrôle fiscal est atrophié par une législation complaisante et une baisse de moyens considérable : ce recul des contrôles n’est qu’un choix politique soigneusement dissimulé !

Par rétablir justice fiscale, Attac propose les mesures suivantes :

  • le rétablissement et le renforcement de l’ISF ;

  • le rétablissement de la progressivité de l’imposition des revenus financiers avec la suppression de la flat tax ;

  • le remboursement des aides publiques aux entreprises du CAC 40 qui ont été utilisées pour gonfler le versement de dividendes plutôt que dans des plans d’investissement ou d’embauches ;

  • le renforcement des moyens humains et financiers du contrôle fiscal ;

  • la réhabilitation des droits de succession et de donation.

publié le 2 avril 2022

Qu’est-ce que Swift,
le système bancaire dont on parle tant  ?

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

En guise de sanctions financières pour avoir envahi l’Ukraine, plusieurs banques russes ont été exclues du réseau de messagerie Swift. Voyons ce qui se cache derrière cet acronyme et si la « punition » atteint son but : le bannissement de la Russie de la finance mondiale.

Swift est une entreprise privée belge, Society for Worldwide Inter­bank Financial Telecommunication de son nom complet, qui propose aux institutions financières du monde entier un système de messagerie instantanée. Quelque 11 000 établissements, principalement des banques réparties dans 200 pays, s’y échangent plus de 40 millions de messages par jour. Swift a progressivement remplacé le télex, ce réseau de téléscripteurs connectés via les réseaux téléphoniques. Ces messages sont principalement des ordres de virement. Comme le système financier ­repose sur la confiance, les infor­mations envoyées ne sont pas annulées. Si une banque se dédit, elle perd de sa crédibilité. Lorsqu’un ordre de virement passe par la messagerie, il est en général effectif trente minutes après. Au final, Swift ressemble à un énorme registre de comptes où est inscrit qui a viré des fonds, quand et à qui.

En être exclu ne revient donc pas à ­sortir du système financier, contrairement à ce que d’aucuns ont pu penser à l’annonce de l’éviction de certaines banques russes du système. En revanche, les opérations qui n’y passent plus sont sérieusement ralenties. Car si Swift domine le marché, des concurrents existent, comme le chinois Cips, qui connecte 1 300 banques dans plus de 100 pays. Ou encore SPFS, développé justement par la banque centrale de Moscou, qui rassemble principalement des établissements russes, arméniens, biélorusses, kazakhs ou kirghiz. Ainsi, privée de Swift, la Russie peut emprunter ces autres moyens d’émettre ou de recevoir des paiements, moins pratiques et plus chers. Le SPFS prend une commission à chaque ordre émis par sa messagerie. En outre, cette messagerie domestique n’est ouverte qu’aux horaires de travail, tandis que Swift fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Importations d’hydrocarbures

Les conséquences concrètes du bannissement partiel des établissements russes restent aujourd’hui difficiles à évaluer, puisqu’ils concernent les flux financiers. Il n’en reste pas moins que le rouble a vu sa valeur chuter et que plusieurs fonds se sont mis à spéculer sur un possible défaut de paiement de la Russie. Certains experts avancent au doigt mouillé que l’ensemble des sanctions pourrait faire chuter le PIB russe de 1 à 5 points. D’autres, comme JP Morgan, anticipent une récession supérieure à 7 %.

De 2012 à 2016, l’Iran avait subi la même exclusion de Swift. Si son économie ne s’était pas effondrée, elle en avait énormément souffert, en particulier son commerce extérieur, car ces sanctions financières étaient accompagnées d’un véritable embargo sur le pétrole iranien. Ce que ne subissait pas réellement, à l’heure du bouclage de cet article, la Russie. L’or noir est pourtant le nerf de la guerre : selon le cabinet Rystad Energy, les pays qui ont adopté des sanctions contre Moscou représentent plus de 200 milliards de dollars d’importations d’hydrocarbures par an, contre moins de 50 milliards pour la Chine et environ 25 milliards pour le reste du monde. Notons toutefois qu’au fil des semaines, de plus en plus d’établissements russes, mais aussi biélorusses, sont touchés par cette sanction.

Un registre dans la kleptocratie

Mais la mainmise de l’Occident sur Swift a ses limites. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis se sont bien accordé un droit de regard sur la messagerie pour tenter de repérer les circuits de financement du terrorisme. Mais, vingt ans plus tard, les plus de 40 millions de transactions enregistrées quotidiennement rendent la tâche colossale. Avec des moyens et un peu de volonté politique, garder un œil sur la messagerie pourrait néanmoins permettre de surveiller les comptes en banque officiels des oligarques russes visés par les sanctions. Et, de manière plus large, de quiconque soupçonné d’évasion fiscale ou de blanchir de l’argent sale. Il est par exemple facile de demander à Swift toutes les entrées et sorties de fonds sur un compte précis et, ainsi, de rassembler petit à petit des preuves de mouvements suspects. Outre le ralentissement de l’économie, l’exclusion de la messagerie peut agacer les riches kleptocrates russes, et remettre en cause leur soutien à Poutine. Ils ont d’autant plus de pouvoir que le pays est parmi les plus inégalitaires au monde : 1 % des Russes les plus fortunés possédaient 58,2 % des ­richesses du pays en 2020.

Les oligarques dans la panade, vraiment ?

Outre la volonté de mettre en grande difficulté l’économie du pays, l’exclusion de la plupart des banques russes de la messagerie Swift a été justifiée par l’objectif de mettre à genoux les oligarques proches du Kremlin. Mais l’efficacité de l’opération ne va pas de soi. Tout d’abord, tous ont eu largement l’opportunité, le temps que les sanctions soient discutées et mises en place, de placer leur argent dans des paradis fiscaux lointains, derrière un écheveau de sociétés-écrans. Des structures qui sont par définition opaques et n’utilisent pas la messagerie Swift. En revanche, ces propriétaires de grandes sociétés industrielles et énergétiques risquent de rencontrer des problèmes pour rapatrier leur fortune dans des banques ayant pignon sur rue, notamment à Londres où ils sont nombreux à vivre. Schématiquement, si l’on ne peut, via Swift, suivre l’argent sale dans les officines des îles Caïmans par exemple, on peut essayer de voir disparaître et surtout réapparaître ces sommes dans des banques traditionnelles.

publié le 31 mars 2022

« La coopérative, ça change tout ! » : Chez les Fralib,
sept ans après la reprise de l’usine

par Jean de Peña et Nina Hubinet sur https://basta.media/

À Gémenos, près de Marseille, les « Fralib », ex-salariés d’Unilever, ont repris leur usine de thé sous une forme coopérative en 2015. Depuis, même si rien n’est facile, les salariés-coopérateurs ne sont pas prêts de revenir en arrière.

Les petites boîtes en carton siglées « 1336 » défilent sur la ligne. Dans l’immense salle de production des Fralib, cathédrale industrielle baignée dans le brouhaha des machines, Nasserdine Assaoui, opérateur mécanicien, a les yeux rivés sur la chaîne. Il vérifie que tout se déroule normalement, que chaque sachet de thé en mousseline tombe bien dans une des boîtes rectangulaires, dont le logo rappelle les 1336 jours de lutte des anciens salariés de la marque Éléphant pour récupérer leur usine.

1336 jours de lutte - Le logo de la marque de thé rappelle les 1336 jours de lutte des anciens salariés de la marque Éléphant, propriété d’Unilever, pour récupérer leur usine.

En 2010, le groupe Unilever, propriétaire d’Éléphant, annonçait vouloir délocaliser la production en Pologne. La multinationale laissait alors le choix aux 182 salariés du site entre un déménagement vers l’est de l’Europe et un licenciement économique. Les Fralib se sont alors inventé un autre avenir : récupérer leur usine et créer une coopérative pour relancer la production (voir notre article). C’est finalement en 2015 que les machines ont redémarré, avec 42 salariés-coopérateurs aux manettes, tous et toutes venues de la lutte.

Solidarité - « Il y a une solidarité nouvelle. Quand on a un problème sur une machine, les autres viennent nous aider. »

À quelques mètres de Nasserdine, Fabrice Caillol est en train de réparer une pièce. « À l’époque d’Unilever, on avait tout un stock de pièces détachées. Quand une pièce était défectueuse, on la jetait et on en prenait une neuve. Alors qu’aujourd’hui, on n’a pas les mêmes moyens… donc on répare ! » sourit le technicien de 49 ans, qui travaille dans cette usine depuis 1994. Même si cette « frugalité » lui demande plus d’efforts, il ne regrette pas l’époque de la multinationale. « On n’a plus quelqu’un qui nous surveille en permanence, et on est soudés… Donc on vient pas bosser la boule au ventre », explique-t-il. Son collègue Nasserdine, 46 ans dont 25 passés à l’usine de thés de Gémenos, opine du chef : « Il y a une solidarité nouvelle. Quand on a un problème sur une machine, les autres viennent nous aider. Alors qu’avant, le mécanicien faisait que de la mécanique et l’électricien que de l’électricité. Il fallait faire venir un intérimaire pour réparer un truc. »

Nasserdine Assaoui, opérateur mécanicien : « La coopérative, c’est comme une famille. Donc comme dans une famille, il y a des hauts et des bas. C’est pas le monde des bisounours ! »

Pour autant, l’un comme l’autre ne cherchent pas à gommer les tensions ou les désaccords. « La coopérative, c’est comme une famille. Donc comme dans une famille, il y a des hauts et des bas. C’est pas le monde des bisounours ! » sourit Nasserdine. Et le passage d’une multinationale de l’agroalimentaire à une société coopérative de production (Scop) qui se lance comporte aussi des désagréments financiers : finies les primes de fin d’année et les augmentations. « Nos salaires étaient un peu plus élevés à l’époque d’Unilever, reconnaît Fabrice. Et puis on s’est fixé une règle : pour l’instant, on ne s’augmente pas et on ne verse pas de treizième mois, parce que notre priorité, c’est de pérenniser l’entreprise. » Après six années de fonctionnement, la nouvelle coopérative est encore fragile : 2020 a été la première année à l’équilibre, en partie grâce aux aides gouvernementale liées au Covid.

« On sait qu’on représente un espoir dans la lutte contre les multinationales »

Malgré les inquiétudes que peut susciter ce nouveau modèle, Nasserdine et Fabrice ne voudraient pour rien au monde revenir à un modèle capitaliste et hiérarchique classique. « On a établi les nouveaux horaires ensemble, et chacun a choisi s’il voulait faire quatre ou cinq jours dans la semaine », détaille Nasserdine. Il n’y a par ailleurs plus de travail de nuit ou le week-end. Mais ce n’est pas vraiment un choix : si les Fralib parviennent à avoir plus de commandes, ils ne s’interdisent pas de relancer la production la nuit et le week-end. En termes de santé au travail aussi, l’ambiance n’est pas la même qu’à l’époque d’Éléphant. « Si l’un de nous a une fragilité, on essaie d’aménager son poste pour qu’il se fatigue moins ou qu’il ne se fasse pas mal », souligne Nasserdine, en étirant justement une épaule un peu douloureuse.

Fabrice Caillol, technicien : « À l’époque d’Unilever, on avait tout un stock de pièces détachées. Quand une pièce était défectueuse, on la jetait et on en prenait une neuve. Aujourd’hui, on n’a pas les mêmes moyens… donc on répare ! »

« Dans tous les cas, maintenant, s’il y a un souci de planning, on monte à l’étage en parler, dit l’opérateur mécanicien. Avant il n’y avait aucune relation entre les gens de la ligne et ceux des bureaux. » Peut-être aussi important que les horaires ou l’ambiance dans l’usine, les deux ouvriers évoquent aussi la « fierté » qui les animent. « Maintenant, quand on a des stagiaires, on les prend vraiment en charge. On a quelque chose à leur transmettre, affirme Nasserdine. Et puis, il y a des gens qui nous soutiennent partout en France, on nous envoie de l’argent... On sait qu’on représente un espoir dans la lutte contre les multinationales. Donc on veut pas décevoir. »

Repère : Un équilibre financier encore fragile
L’année 2020 a été la première à l’équilibre pour Scop-Ti, en partie grâce aux aides versées par le gouvernement. « En 2021, notre chiffre d’affaires a subi un recul de 8 %, mais nous restons à l’équilibre », fait savoir Olivier Leberquier. Et sur les 220 tonnes produites, 80 % sont des « marques repères » destinées à la grande distribution, pour seulement 20 % de thé et tisanes de marque 1336. Si la coopérative a encore du mal à se développer, c’est notamment parce que la nouvelle marque peine à trouver ses circuits de diffusion. « Au-delà du sud de la France, les thés 1336 sont encore peu présents dans les rayons des supermarchés », déplore Gérard Cazorla. L’un des espoirs des ex-Fralib se situe du côté de la vente en ligne : les commandes passées via leur site internet représentent aujourd’hui 15 % de leur chiffre d’affaires, et sont en augmentation constante. Un collectif de mutuelles envisage par ailleurs de racheter le terrain sur lequel l’usine est installée, pour y créer, autour du lieu de production des thés, un pôle dédié à l’économie sociale et solidaire. De quoi soulager Scop-Ti d’un loyer qui dépasse les 100 000 euros par an.

 

De manutentionnaire à comptable

Dans les bureaux, à l’étage, où le bruit des machines n’est presque plus perceptible, un même sentiment de responsabilité se fait entendre. « Beaucoup de gens nous voient comme une solution pour conserver les emplois industriels et inventer un autre modèle social, assure Rim Hidri, assise face à son ordinateur. On y croit, mais ça met la pression !  » Le passage à la Scop a transformé sa vie professionnelle : manutentionnaire à l’époque d’Unilever, intérimaire pendant six ans, Rim, 45 ans, est aujourd’hui comptable. « Grâce à ma formation initiale, j’avais des compétences en ressources humaines que j’ai mises au service du groupe pendant la lutte, pour monter les dossiers juridiques des salariés notamment. »

Rim Hidri, comptable de la coopérative : « Comme d’autres ici, je me suis rendue compte que j’étais capable de faire quelque chose que je n’aurais pas imaginé possible avant », Rim Hidri, ancienne manutentionnaire, est devenue comptable de la coopérative.

Lorsque les Fralib réussissent enfin à récupérer l’usine, les cadres sont partis, il faut tout réorganiser pour assurer toutes les fonctions dans l’entreprise. Le groupe propose alors à Rim de se former pour devenir assistante comptable. « Au départ, j’ai eu peur ! D’autant que je n’étais pas très "chiffres"... », sourit l’ancienne intérimaire. Mais elle suit alors un principe que s’est fixé le collectif soudé par le long conflit social : « Il n’y a pas un métier qu’on ne peut pas apprendre ! On a chacun était obligé de dépasser nos limites. » Touchée par leur combat, l’ancienne directrice financière d’une autre entreprise agro-alimentaire vient accompagner Rim dans son apprentissage de la comptabilité. « Comme d’autres ici, je me suis rendue compte que j’étais capable de faire quelque chose que je n’aurais pas imaginé possible avant. »

Olivier Leberquier, président du conseil d’administration : « L’assemblée des 58 coopérateurs élit le conseil d’administration, qui lui-même désigne un comité de pilotage », Olivier Leberquier, président du conseil d’administration de Scop-TI, était délégué CGT du temps d’Unilever.

Malgré la joie d’être partie prenante de cette aventure collective, Rim souligne aussi que travailler dans une coopérative, « c’est parfois dur, il faut beaucoup s’investir ». Son nouveau métier comme le nouveau statut de l’entreprise génèrent aussi du stress. « Avant, quand j’étais manutentionnaire, je pointais en arrivant ici, et quand je rentrais chez moi je me déconnectais totalement. Là, évidemment, ce n’est pas la même chose. »

« Avant on devait deviner quelle était la stratégie de l’entreprise »

Pour Olivier Leberquier aussi, la « charge mentale » liée à la coopérative est plus prenante. Et ses horaires de travail ont plutôt enflé par rapport à ce qu’ils étaient du temps d’Unilever. « Je quitte rarement les lieux avant 20 h », regrette – avec le sourire – le président du conseil d’administration de Scop-Ti, toujours aussi enthousiaste et déterminé. L’ancien délégué CGT est aujourd’hui l’un des coordinateurs de la coopérative, dont il détaille volontiers l’organisation : « L’assemblée des 58 coopérateurs élit le conseil d’administration, qui lui-même désigne un comité de pilotage. »

« Les salariés ont leur destin en main » - « Avant on devait deviner quelle était la stratégie de l’entreprise… Maintenant les salariés ont leur destin en main », Gérard Cazorla, désormais retraité, est président de l’association Fraliberthé.

Ce comité, qui se réunit au minimum deux fois par mois, fait des propositions de décision envoyées au conseil d’administration puis à l’ensemble des coopérateurs. « Si une décision prise est remise en cause par les coopérateurs, on détricote », explique Olivier. La prise de décision collective ne peut fonctionner que si les salariés-coopérateurs se tiennent informés des discussions et réflexions de ce comité de pilotage, rapportées dans des compte-rendus par mail. « Malheureusement, il y a toujours quelques coopérateurs qui viennent travailler à Scop-Ti comme ils venaient avant travailler dans l’usine Unilever. Ils ne lisent pas les mails et disent ensuite "J’étais pas au courant !"… », déplore Olivier.

Henri Soler, ancien magasinier : Henri Soler, ancien magasinier, désormais à l’accueil de l’usine. C’est aussi l’un des artisans de la pièce de théâtre que les ex-Fralib ont créée sur leur combat contre Unilever.

Si le temps passé en réunion est pris sur le temps de travail, l’investissement que demande la coopérative n’a en effet rien de naturel. « Les gens ont besoin de hiérarchie, ils préfèrent souvent qu’il y ait une personne qui prenne les décisions, alors que nous on veut au contraire responsabiliser, se désole Gérard Cazorla, autre ancien leader de la lutte contre Unilever. La transformation prend du temps... On a été élevé comme ça, pour obéir plus que pour réfléchir et prendre des initiatives. »

Elargir la distribution - L’enjeu pour la coopérative est de trouver de nouveaux réseaux de distribution, pour assurer sa pérennité.

Aujourd’hui retraité, il n’en est pas moins très investi dans l’association Fraliberthé, qui s’occupe d’élargir la diffusion des produits 1336 comme de promouvoir le modèle coopératif. L’ancien secrétaire CGT de l’usine est lui persuadé que la coopérative, « ça change tout ! » : « Avant on devait deviner quelle était la stratégie de l’entreprise… Maintenant les salariés ont leur destin en main. »

publié le 28 mars 2022

Les milliards de l’évasion
à portée de vote

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Enjeu de campagne Quasi absente du débat présidentiel jusqu’ici, la lutte contre la fraude fiscale se réinvite dans le débat public, après les révélations sur le cabinet de conseil McKinsey. Au point mort depuis cinq ans, elle pourrait permettre à l’État d’encaisser plusieurs milliards d’euros.

Près de 80 milliards d’euros par an. L’équivalent du PIB de l’Uruguay. Plus que les dépenses publiques cumulées pour le versement des allocations-chômage et de tous les minima sociaux. Ce « pognon de dingue », c’est le coût annuel estimé de la fraude fiscale en France. En cinq ans, Emmanuel Macron n’aura rien fait pour réduire l’ampleur de ce scandale perpétuel qui mine le consentement à l’impôt. Désormais, le président de la République est même soupçonné d’avoir été rémunéré par son ancien employeur, la banque Rothschild, sur un compte opaque dans un paradis fiscal, comme l’envisage le journaliste Jean-Baptiste Rivoire (voir son entretien, page 4). Son nom est aussi associé au scandale des cabinets de conseil privés dont ses gouvernements ont été friands. Parmi eux McKinsey, qui n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France depuis au moins dix ans grâce au transfert d’une partie de ses bénéfices à son siège, situé dans le paradis fiscal du Delaware (États-Unis). Une révélation de la commission d’enquête dédiée du Sénat, qui a saisi la justice, vendredi, pour faux témoignage du responsable français du cabinet, Karim Tadjeddine.

Malgré des scandales à répétition, rares sont les candidats qui se sont saisis du sujet dans la campagne. « Je souhaite un véritable débat sur l’évasion fiscale, ce  cancer pour notre économie », appelait de ses vœux le candidat communiste à la présidentielle Fabien Roussel, début octobre 2021, alors qu’un énième scandale venait d’éclater, celui des Pandora Papers avec leurs 11 300 milliards d’euros cachés dans les paradis fiscaux. Ce débat n’a pas vraiment eu lieu jusqu’à présent, malgré des interventions médiatiques, notamment du député PCF qui, depuis son élection en 2017, en a fait l’un de ses chevaux de bataille. Pourtant, la quasi-totalité des candidats l’ont inscrit à leur programme (à l’exception de Jean Lassalle et… d’Emmanuel Macron). À gauche, les propositions sont détaillées, en particulier les plus ambitieuses au PCF et à la France insoumise, et, dans une moindre mesure à Europe Écologie-les Verts. Tandis qu’à droite et à son extrême, les intentions se résument à quelques mots. « Je lutterai contre les fraudes fiscales et sociales », se contente ainsi d’affirmer Valérie Pécresse (LR), rapprochant deux domaines incomparables, sur le plan moral comme financier. Un même parallèle qui se retrouve chez Éric Zemmour et Marine Le Pen, sans mesures concrètes contre l’évasion fiscale.

baisse des effectifs des contrôleurs fiscaux

« Ce qui peut expliquer que le sujet ne soit pas au centre du débat, ce sont aussi les déclarations d’Emmanuel Macron et de Bruno Le Maire, qui se sont félicités de quelques accords pourtant insuffisants et ont pu laisser entendre que le travail était fini, alors que tout reste à faire », déplore Quentin Parrinello, responsable de plaidoyer pour Oxfam France. Le bilan d’Emmanuel Macron en chiffres parle de lui-même : en 2021, 13,4 milliards d’euros ont été recouvrés, contre 18 milliards en 2017. La conséquence notamment d’une baisse des effectifs des contrôleurs fiscaux à la Direction générale des finances publiques. « On estime qu’on a perdu entre 3 500 et 4 000 agents depuis la fin des années 2000, sur un effectif à peine supérieur à 10 000», a calculé Vincent Drezet, économiste à Attac. Pour y pallier, les candidats de gauche proposent tous de réarmer l’administration fiscale, avec notamment l’embauche de 3 900 contrôleurs pour Jean-Luc Mélenchon (auxquels s’ajoutent 10 000 postes dans la police et la justice fiscales), et même 15 000 pour Fabien Roussel.

« La philosophie du contrôle fiscal a aussi changé, en 2018, avec la loi Essoc, raconte Vincent Drezet.  Désormais, le contrôle ne doit pas être trop intrusif, l’idée est qu’il faut que les redressements soient acceptés par le contribuable. » Une complaisance avec les fraudeurs qui, la même année, se reflétait par la possibilité, pour ceux-ci, de contracter une convention judiciaire d’intérêt public (Cjip), donc de négocier leur peine, sans reconnaissance de culpabilité. « Ce qui crée une justice à deux vitesses, inacceptable », déplore Lison Rehbinder, chargée de plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire.

Dans cette loi anti-fraude de 2018, le ministre des Comptes publics de l’époque, Gérald Darmanin, promettait de créer un Observatoire national de la fraude fiscale, qui n’a jamais vu le jour. Fabien Roussel propose de l’installer « en y incluant des magistrats, des responsables associatifs, des lanceurs d’alerte, des journalistes, des parlementaires ». Dans ce même texte de loi, figurait en revanche l’une des rares avancées du quinquennat : l’assouplissement, pour les gros dossiers uniquement, du verrou de Bercy qui prévoyait que le ministère était le seul à décider de poursuivre ou non les fraudeurs. Les candidats de gauche à la présidentielle proposent désormais de le supprimer totalement.

En revanche, rappellent les ONG, rien n’a été fait pour agir concrètement sur les trois principaux piliers de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. À savoir : la transparence, l’établissement d’une véritable liste des paradis fiscaux et des sanctions massives contre les fraudeurs. La France a même bloqué des négociations, à Bruxelles, pour davantage de transparence des multinationales, en calquant sa position sur celle du Medef.

un registre centralisé des actifs des plus riches

L’enjeu, autour de cette opacité, est pourtant de taille. Il s’agit d’obtenir que les multinationales payent leurs impôts là où elles réalisent leur activité et non en fonction de leur domiciliation ou du lieu où elles déclarent leurs bénéfices. Soit les montages qui ont permis à McKinsey d’échapper à l’impôt sur les sociétés. Pour atteindre cet objectif, les candidats de gauche proposent des solutions différentes. Pour Fabien Roussel, c’est grâce au prélèvement à la source des bénéfices des multinationales. L’idée est de calculer les bénéfices avant qu’ils ne puissent être transférés ailleurs. Grâce à la TVA, il est possible de calculer le chiffre d’affaires d’une entreprise en France, donc son pourcentage vis-à-vis de son chiffre d’affaires global. Ce même pourcentage serait ensuite appliqué sur les bénéfices totaux pour calculer la vraie assiette fiscale. « Prenons l’exemple d’une multinationale active dans la vente en ligne et qui réalise 50 milliards de bénéfices au niveau mondial, détaillait Fabien Roussel dès 2019. Si 15 % de ce dernier se fait en France, alors 15 % de ses bénéfices mondiaux seront imposés en France, soit 7,5 milliards d’euros. »

D’autres modes de calcul sont possibles . « Il faudrait mettre en place un reporting public, pays par pays, des activités réelles de chaque entreprise multinationale, avec le chiffre d’affaires, le nombre d’employés… » détaille Quentin Parrinello, d’Oxfam. Une proposition reprise à son compte par Jean-Luc Mélenchon. En 2013, une telle publication d’informations avait été imposée aux banques, ce qui a permis de révéler notamment que la BNP Paribas faisait 175 millions d’euros de bénéfices aux îles Caïmans sans y avoir le moindre employé. En se basant sur ce reporting, les insoumis proposent d’appliquer ensuite ce qu’ils nomment « l’impôt universel » : « Pour toutes les entreprises actives sur le sol français, on regarde leurs activités à l’échelle mondiale et on applique un taux d’imposition à 25 %. On calcule la différence entre ce qu’elles ont payé effectivement à l’échelon international, et ce qu’elles auraient payé avec ce taux à 25 %. Sur ce montant, on récupère ensuite notre part française, en fonction de la part d’activité réelle », explique l’eurodéputée insoumise Manon Aubry, estimant à 28 milliards d’euros les montants ainsi récupérés.

En ce qui concerne les particuliers, la transparence est tout aussi nécessaire, notamment pour connaître les bénéficiaires effectifs de sociétés écrans et de trusts (véhicules d’investissements opaques) créés pour brouiller les pistes et échapper à l’impôt. La guerre en Ukraine et la difficulté de saisir les biens des oligarques russes ont d’ailleurs révélé cette opacité. L’ambition des ONG et de la gauche est donc de créer un registre centralisé des actifs des plus riches, parfois appelé « cadastre financier », afin d’exiger dans un second temps l’impôt dû. Ce qui nécessite d’obtenir les informations nécessaires auprès des paradis fiscaux ou en enquêtant pour retracer les flux financiers. Le système bancaire Swift, aussi mis en lumière par la guerre en Ukraine, peut être un outil utile dans ce sens. En plus d’être un moyen de bloquer les flux financiers vers les paradis fiscaux, comme cela a été fait vers la Russie, même si d’autres intermédiaires financiers sont possibles.

réduire le montant de la fraude fiscale

Ces paradis fiscaux ne sont, officiellement pour la France, qu’au nombre de 7 – 13 à l’échelle européenne. Ces listes ne comprennent pas les plus importants d’entre eux, en particulier ceux de l’Union européenne : le Luxembourg, Malte, l’Irlande ou les Pays-Bas. Tous les candidats de gauche à la présidentielle promettent ainsi d’établir une véritable liste. Ce qui pourrait permettre de les sanctionner, notamment en cas de non-transmission d’informations. Mais aussi de repérer et condamner beaucoup plus facilement les fraudeurs. « Dans le droit français, il existe, pour les pays sur la liste des paradis fiscaux, le renversement de la charge de la preuve : on considère qu’il y a fraude jusqu’à preuve du contraire. Si on fait une vraie liste, on va faire rentrer dans ce champ énormément de flux », précise ainsi Vincent Drezet, d’Attac. À cette liste, les communistes ajoutent la création d’un « organisme mondial de la finance, sous l’égide de l’ONU », précise le sénateur Éric Bocquet (lire notre entretien sur Humanite.fr).

L’ensemble de cet attirail législatif pourrait permettre de réduire considérablement le montant de la fraude fiscale, donc d’augmenter les recettes. Jusqu’à 80 milliards ? L’ambition paraît grande, mais le PCF comme la France insoumise prennent le pari. Ils veulent pour cela condamner aussi les intermédiaires, comme les avocats fiscalistes. Fabien Roussel ajoute une nouvelle arme de dissuasion : la peine de prison ferme pour les fraudeurs. Anne Hidalgo et Yannick Jadot se sont faits plus prudents, en tablant respectivement sur 6 et 10 milliards d’euros, « un objectif réaliste à court terme, même si le but est de tout récupérer », précise l’écologiste François Thomazeau. « L’important, c’est d’avoir enfin une volonté politique pour agir concrètement, espère Lison Rehbinder, de CCFD-Terre Solidaire.  Les recettes suivront. »

 


 

Eric Bocquet :
« Tout ce que l’État perd avec l’évasion fiscale
se transforme en dette »

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Malgré les scandales à répétition depuis une dizaine d’années, les fraudeurs fiscaux jouissent d’une quasi-impunité, dénonce Eric Bocquet. Autant de milliards qui pourraient servir à la transition énergétique ou encore à l’éradication des inégalités sociales, estime le sénateur communiste qui plaide en faveur de l’instauration d’un « organisme mondial de la finance »

Grande absente de la campagne pendant de longs mois, la lutte contre l’évasion fiscale s’est invitée dans le débat présidentiel, dans le sillage de la commission d’enquête sénatorial sur les cabinets privés. L’un d’eux, Mckinsey ne payant pas ses impôts en France. Avec son frère et ancien député Alain, le sénateur du PCF Éric Bocquet en a fait un cheval de bataille. L’auteur de Sans domicile fisc et de Milliards en fuite !, que le candidat communiste à la présidentielle Fabien Roussel nommerait à la tête d’un ministère dédié, donne à voir l’ampleur du phénomène et livre ses propositions pour y mettre un terme.

Où en est le combat contre l’évasion fiscale qui s’invite régulièrement à la une de l’actualité ?

Depuis l’affaire Cahuzac et les 15 scandales qui ont suivi, les choses n’ont pas fondamentalement changé. Ils suscitent de l’émotion pendant quelques jours puis le soufflé retombe. D’ailleurs, la dernière affaire, les Pandora papers qui éclabousse notamment des politiques comme Dominique Strauss-Kahn, n’a rien modifié. Quant aux Openlux qui ont révélé en février 2021, comment quelque 55 000 sociétés offshore détenaient 6 050 milliards d’euros au Luxembourg, cela a été pareil. Avec les Gafam qui négocient leurs impositions avec les États, on tombe dans l’indécence. Amazon, par exemple, a explosé son chiffre d’affaires durant la pandémie - 44 milliards d’euros en 2020 – et, grâce à sa filiale au Luxembourg, n’a rien payé comme impôt. Force est de constater que le système d’évasion fiscale n’est pas remis en cause, il est même en plein boom. Au sein de l’Union européenne, la fraude dépasse les 1 000 milliards d’euros. Rendez-vous compte, c’est six fois son budget annuel ! Avec cet argent on pourrait régler bien des problèmes : assurer les investissements nécessaires à la transition énergétique, éradiquer les inégalités sociales et la question de l’accueil des migrants ne se poserait même plus.

L’affaire McKinsey, ce cabinet de conseil qui a bénéficié de multiples commandes l’État sans payer ses impôts en France, est-elle révélatrice ?

Absolument. C’est une tendance libérale à l’œuvre depuis 40 ans : affaiblir les capacités de l’État pour laisser place à des cabinets privés qui, en retour, ne payent même pas leurs impôts en France. Les responsables font d’ailleurs montre d’hypocrisie. Après les Pandora papers, Bruno Le Maire s’était dit choqué, indigné, mais aucune action concrète n’a été engagée, notamment concernant sur le listing des paradis fiscaux. Sans compter que les moyens de contrôles n’ont cessé d’être affaiblis, la direction générale des Finances publiques (DGFIP) a perdu 38 000 emplois en 20 ans. Et ce alors que ces affaires affaiblissent le consentement à l’impôt et donc notre République. Je suis un militant de l’impôt juste, progressiste et auquel personne n’échappe. Notre pays poursuit une personne qui vole un paquet de pâtes pour se nourrir et devrait négocier l’impôt avec des GAFAM et leurs armées d’avocats fiscalistes ?

Quel lien peut-on établir entre l’évasion fiscale et la question de la dette ?

C’est un peu la face B. Tout ce que l’État perd avec l’évasion fiscale se transforme en dette. D’ailleurs, pour les marchés financiers, la dette n’est qu’un levier pour discipliner les États, les contraindre dans leurs dépenses sociales et s’assurer une mainmise sur la marche du monde. Je vois deux pistes pour sortir de leurs griffes. D’abord que la Banque centrale européenne prête elle-même aux États. Ensuite, solliciter l’épargne des Français, 5 600 milliards d’euros, pour lancer des bons du trésor. Être financé par les marchés privés, des grandes banques, des fonds de pension n’est pas une fatalité.

Quel rôle jouent les nouvelles technologies dans ces circuits où se mêlent recettes de l’évasion et argent sale ?

C’est le paradis pour les fraudeurs ! Alors que la monnaie est un attribut de souveraineté au même titre que les institutions, les cryptos monnaies ne sont pas adossées à un État. Or laisser se développer des systèmes financiers parallèles, sans régulation, ouvre la porte à tous les trafics et contournements possibles. Déjà que dans le système bancaire régulé, les flux illicites prospèrent, alors le bitcoin… S’y retrouve l’argent des trafics d’arme, de la drogue, de la prostitution. Cela se fait en toute opacité via des transactions à la picoseconde.

La guerre en Ukraine amplifie l’instabilité économique, fragilisant d’autant plus la santé financière des États. Cette situation rend-elle impérieuse l’instauration d’un « organisme mondial de la finance », que vous proposez dans « Milliards en fuite ! » ?

Nous devons repenser nos rapports économiques et financiers à l’échelle planétaire. Avec la guerre en Ukraine, nous voyons au grand jour les interconnexions entre les États autoritaires et le monde de la finance. Il devient urgent de ne plus laisser les affaires financières aux seules mains des financiers. C’est un enjeu mondial et nous devons nous doter d’un tel organisme, sous l’égide de l’ONU, car la finance n’est qu’un outil qui doit être mis au service de l’humain. Le problème c’est qu’avec cette économie libérale et dérégulée, elle est devenue un but en soi. Même l’arrêt de l’économie durant la pandémie n’a eu d’impact sur ce fléau.

publié le 28 mars 2022

Tout comprendre au scandale McKinsey
en 6 points et 10 minutes

Nicolas Framont sur https://www.frustrationmagazine.fr

Depuis quelques mois, un scandale gonfle et se précise. L’Etat français aurait, via le gouvernement d’Emmanuel Macron, payé au moins 1 milliard d’euros par an à des cabinets de conseils pour concevoir sa politique, en doublon de l’administration publique et pour des missions dont l’intérêt n’est pas facile à saisir (et le mot est faible). De l’argent public balancé par les fenêtres ? Oui, et principalement en faveur d’une entreprise, McKinsey, dont on a appris la semaine dernière qu’elle ne payait absolument aucun euro d’impôt en France. L’homme en charge de la passation de contrat de ce cabinet de conseil avec l’Etat n’est autre qu’un ami du président, Karim Tadjeddine, qui partage avec lui une vision de l’Etat « en mode start up ». Tout comprendre de ce scandale d’Etat, de cette gabegie au service des copains, qui entraînerait la chute du gouvernement… si nous vivions en démocratie.

1 – Les cabinets de conseil, c’est quoi au juste ? 

Si vous ne travaillez pas dans le siège d’une moyenne ou grande entreprise privée, dans un ministère ou une administration publique, le monde des consultants des cabinets de conseil vous est sans doute inconnu. Pour résumer, les cabinets de conseil sont payés par des directions d’entreprise ou des ministres pour expertiser le travail mené, la comptabilité, mais aussi conseiller sur les décisions à prendre pour améliorer la stratégie d’une entreprise… ou les lois d’un pays. Leur arme de guerre ? Le PowerPoint. 

Concrètement, les consultants accèdent à l’entreprise, s’entretiennent avec ses strates hiérarchiques puis pondent des slides (les pages d’un PowerPoint) où ils disent comment faire mieux avec moins, être à la fois plus performant et plus économe. Cette activité est extrêmement lucrative car elle repose entièrement sur la maîtrise (supposée) d’un savoir. Une journée de travail est facturée fort cher au client, alors même que d’une entreprise à l’autre, le rendu est parfois le même, à quelques variations près. Les consultants en organisation par exemple distillent d’une entreprise à l’autre le même discours, fait de termes clichés que vous avez sans doute déjà entendu si vous travaillez dans le privé : « ne plus travailler en silo mais de façon collaborative », « être plus agile », « « fusionner des services pour réduire le millefeuille décisionnel”, “affronter les défis de la digitalisation”… leurs lieux d’intervention sont différents, leurs recettes sont les mêmes. 

Mais ce sont des gens qui ont le talent de surjouer la compétence et qui parviennent à impressionner leurs clients en les noyant sous un jargon technique et des schémas complexes. Ils travaillent pour le Boston Consulting Group, McKinsey, Accenture, sans oublier les “Big 4” (Deloitte, KPMG, PwC, Ernst & Young)… Autant de géants mondiaux dont la longévité (McKinsey existe depuis 1926) tient à la force de leur modèle économique : “Ils empruntent votre montre pour vous donner l’heure”, dit-on d’eux dans le monde de l’entreprise privée. Heureusement que ce ne sont que des gros groupes capitalistes plein d’argent qui le gaspillent en faisant appel à eux… non ?

2 – Pourquoi le gouvernement a-t-il fait appel à eux ?

Le scandale d’Etat qui se dessine petit à petit, c’est que ces cabinets de conseil aux pratiques fort douteuses ont été utilisés massivement par notre gouvernement pour l’aider dans ses missions, en doublon de l’administration publique et à prix d’or. La polémique a débuté l’année dernière, lorsque nous apprenions que le gouvernement avait eu massivement recours au cabinet McKinsey pendant la crise sanitaire, afin d’organiser la logistique de la campagne vaccinale. Sauf que McKinsey, cabinet mondial et puissant, semble être un choix particulièrement douteux. En effet, l’année dernière, il a été condamné aux Etats-Unis à une amende de 573 millions de dollars en raison du rôle joué au début des années 2010 auprès du laboratoire Purdue Pharma. Cette entreprise a commercialisé l’OxyContin, opiacé terriblement addictif qui aurait tué jusqu’à 200 000 Américains par overdose. Cet antidouleur a été sur-prescrit sur tout le territoire grâce à une vaste stratégie d’influence menée par le laboratoire, avec les bons conseils de McKinsey. Les consultants avaient même anticipé le nombre potentiel d’overdoses afin de conseiller à Purdue Pharma une stratégie d’indemnisation susceptible de maintenir les ventes et la réputation du produit.

Mais ça n’a pas empêché le gouvernement français de faire appel à eux pour gérer le dossier particulièrement sensible de la vaccination. Le poids croissant de ces consultants dans la gestion des affaires publiques ayant fait un peu de bruit, le groupe communiste au Sénat a mis en place l’année dernière une commission d’enquête chargée de faire la lumière sur cette nouvelle tendance. Le rapport qui en a résulté et que nous avons consulté est particulièrement riche car il se base sur des dizaines d’heures d’audition des principaux acteurs de l’affaires, des consultants eux-mêmes aux ministres qui ont fait appel à eux. 

Les consultants ce sont des gens qui ont le talent de surjouer la compétence et qui parviennent à impressionner leurs clients en les noyant sous un jargon technique et des schémas complexes.

On y apprend d’abord que les dépenses de cabinet de conseil ont doublé au cours du quinquennat, pour atteindre la somme d’un milliard d’euros en 2021. Pour comparaison, le budget annuel consacré à l’égalité femmes-hommes est de 50 millions d’euros. Donner de l’argent aux cabinets privés semble être la véritable « grande cause du quinquennat », à en croire le rapport, qui souligne le recours de plus en plus systématique aux cabinets de conseil, majoritairement en doublons de compétences existantes dans l’administration publique. Les rapporteurs précisent que la somme d’un milliards d’euros annuelle est « une estimation minimale car les dépenses des opérateurs sont en réalité plus élevées. Si la commission d’enquête a interrogé ceux dont le budget était le plus important (Pôle emploi, Caisse des dépôts et consignations, etc.), l’échantillon ne représente que 10 % du total des opérateurs » (p.8). La somme d’un milliard d’euros est donc TRÈS sous-estimée.

3 – Pour quels résultats ?

Que faisaient-ils, concrètement, ces consultants, dans nos ministères et administrations ? Ils produisaient des conseils sur l’organisation des services d’une part, comme par exemple la création du “baromètre des résultats de l’action publique”, facturé aux contribuables 3,2 millions d’euros en 2021 par le cabinet Capgemini, nous apprend le rapport du Sénat, ou encore l’organisation de concertations, débats publics ou autres bullshits participatifs dont le macronisme raffole (souvenez-vous du « grand débat national » ou de la « convention citoyenne sur le climat » qui ont tous deux abouti à… rien).

Toujours selon le rapport du Sénat, ce même cabinet Capgemini a ainsi facturé à l’Etat un million d’euros pour son appui à l’organisation des « Etats généraux de la justice », grand raout censé permettre de résoudre l’institution en crise. Pour faire quoi ? Mettre en place une plateforme participative (Parlonsjustice.fr) et organiser des « ateliers délibératifs » avec des citoyens volontaires. Parfois, il s’agit de donner un coup de boost aux administrations pour appliquer vite vite des réformes : ainsi, Mckinsey a facturé 4 millions d’euros aux contribuables pour former l’administration aux ajustements nécessaires à l’application de la baisse des APL. Mais rassurez-vous : avec cette réforme, l’Etat a déjà économisé 10 milliards d’euros sur le dos des plus pauvres.

Mais ce qui est encore plus choquant, c’est qu’alors que nous payons déjà fort cher pour avoir des députés, des sénateurs et toute l’administration qui permet le fonctionnement législatif, les consultants ont été massivement utilisés pour changer la loi. Ainsi, ils sont intervenus dans la réforme de l’assurance-chômage (y compris dans les arbitrages politiques la concernant), celle de la formation professionnelle, mais aussi les lois sur la santé, sur les transports, la réforme de l’aide juridictionnelle, etc. Le rapport montre comment, au prétexte d’aider le gouvernement à « préparer » les lois, les cabinets de conseil orientent la décision publique, alors que personne ne les a mandatés pour ça.

558 900€ pour le cabinet Boston Consulting Group (BCG pour les intimes), pour l’organisation d’une “convention des managers de l’Etat” qui… n’a jamais eu lieu. 

Mais parfois, les cabinets de conseil nous ont coûté cher… pour rien du tout : le rapport documente ainsi une facture de 496 800€ de McKinsey pour une mission de réflexion sur « l’avenir du métier d’enseignant » qui n’a pas abouti. Enfin si, ça a abouti à un rapport de deux cent pages qui enfonce des portes ouvertes, soit 2 480€ la page. Mais aussi 558 900€ pour le cabinet Boston Consulting Group (BCG pour les intimes), pour l’organisation d’une “convention des managers de l’Etat” qui… n’a jamais eu lieu. 

Vous êtes sûrs que ce sont les fonctionnaires qui coûtent trop cher ? Même lorsque les missions aboutissent, l’action des consultants est très questionnable. Le rapport décrit leurs méthodes, directement inspirées du bullshit managérial dont les groupes privés raffolent, à base d’ateliers – pardon, de « workshop » – qui recourent aux pratiques suivantes, attention les yeux :

« – le « bateau pirate » : chaque participant s’identifie à un des personnages (capitaine, personnages en haut du mât ou en proue, etc.) et assume ce rôle, son positionnement, ses humeurs, etc.
le « lego serious play » : chaque participant construit un modèle avec des pièces lego, construit l’histoire qui donne du sens à son modèle et la présente aux autres »
Extrait du rapport du Sénat, page 102

Ce que révèle ce rapport rappelle “l’affaire du Sirhen”, un projet de méga-logiciel de gestion de ressources humaines pour l’Education nationale, qui a échoué après 10 ans de travaux, pour un coût total de 350 millions d’euros dont… 270 pour le cabinet de conseil Capgemini.

Cette façon de facturer fort cher des travaux de piètre qualité nous a été rapportée il y a deux ans par un consultant d’un des “Big Four” intervenant auprès de l’Etat, Joan. Voici ce qu’il nous racontait, dans un témoignage édifiant (à lire en intégralité ici)

En théorie, nos travaux devaient être solides et les prix justifiés : experts ayant plus de 15 ans de bouteille, expériences reconnues et savoir-faire prouvés et éprouvés d’un Big Four pour une qualité “assurée”. Par définition, un Big Four étant présent partout dans le monde, il dispose d’expériences et d’experts dans virtuellement tous domaines. En pratique, mon service avait une exigence de marge de 40 % : si nous avions un “projet” à 100 000 €, celui-ci ne devait coûter que 60 0000 € à réaliser à l’entreprise en coûts de personnels, les 40 000 € disparaissant dans le biz dev, les frais généraux et, surtout, les poches des actionnaires.”

Les honnêtes citoyens qui ont toujours peur de payer des profs à « se la couler douce », que pensent-ils du fait que Macron et ses amis payent un salaire mensuel par jour à des consultants chargés de faire jouer des fonctionnaires aux Lego pour remplir les poches de quelques actionnaires ?

4 – Pour quoi faire ?

A l’échelle des entreprises privées, le recours au cabinet de conseil participe de tout l’équilibre de la machine capitaliste. Il s’agit de fluidifier les rouages du système en légitimant des décisions purement financières au nom de considérations rationnelles et « stratégiques ». Autrement dit, la mission idéologique des consultants est de faire croire, y compris à ses membres, que les entreprises capitalistes sont là pour autre chose que de générer du profit pour les actionnaires. Ils interviennent pour conseiller des « réorganisations », des plans de licenciements et nimber le tout de grandes notions managériales, histoire de rendre la réalité moins mesquine et cruelle. Ils sont l’administration du mensonge : tout comme l’Union Soviétique avait sa bureaucratie et ses commissaires politiques, le monde capitaliste a ses consultants en costume qui viennent raisonner les collectifs de cadres à coup de PowerPoint, afin qu’ils mettent en oeuvre le sale boulot et contribuent à renforcer la remontée de dividendes.

Mais à quoi servent-ils à l’échelle d’un Etat ? Eh bien précisément à le faire fonctionner comme une entreprise, et à faire remonter le profit – via des économies budgétaires – aux actionnaires de son président : la grande bourgeoisie. Et au passage à se servir copieusement sur le dos du contribuable. Pour nous autres, c’est la double peine : non seulement les cabinets de conseils viennent imposer à nos administrations publiques une vision de leur action profondément nocive pour nous, à base de pseudo-consultations « participatives » et de violentes coupes budgétaires (comme la réforme des APL exécutée sous le saint patronage de McKinsey), mais en plus ils représentent un budget croissant que nous payons avec nos impôts !

La “convention des managers de l’Etat” n’a jamais eu lieu. On vous laisse apprécier le programme de cet évènement-fantôme qui nous aura tout de même coûté la modique somme de 558 900€, en faveur du cabinet Boston Consulting Group (extrait du rapport du Sénat)

Le rapport le documente noir sur blanc : l’arrivée des cabinets de conseils dans nos ministères a servi à forcer la main aux fonctionnaires. De gré ou de force, en les infantilisant à base d’ateliers Lego ou en les forçant via des « arbitrages » à coup de PowerPoint. Pour les pousser à quoi ? A adopter la logique cynique qui prévaut dans les groupes privés capitalistes, qui consiste à ne pas avoir d’états d’âme envers les usagers et les citoyens. C’est ce qu’a expliqué aux rapporteurs Estelle Piernas, secrétaire nationale de l’UFSE (Union fédérale des syndicats de l’État)-CGT : « c’est palpable quand des consultants parlent de “clients” et non “d’administrés”. Cette méconnaissance les amène à ne pas prendre en compte la qualité du service rendu à tous les administrés, en zone urbaine comme rurale ».

Quand on regarde la liste des interventions de cabinets, détaillés dans le rapport du Sénat, on se rend compte qu’il s’agit le plus souvent d’opération de « Transformation » de tel service ou telle administration. Transformation vers quoi ? En autre chose que du service public.

5 – Pour qui ?

La vision de l’action publique que portent les cabinets de conseil est celle du président Macron. Il l’a d’ailleurs développé dans un livre au titre explicite, L’État en mode start up sous la direction de Yann Algan et Thomas Cazenave (2016), qu’il a préfacé. Sa principale thèse consiste à promouvoir la vision « d’une action publique réinventée, plus agile et collaborative, « augmentée » par l’innovation technologique et sociale. » Et qui d’autre a participé à l’écriture de ce livre-manifeste ? Karim Tadjeddine, directeur associé du bureau français de McKinsey et chargé de la branche « Secteur public » de l’entreprise. C’est-à-dire celui-là même qui est l’interlocuteur des ministères pour toutes les missions réalisées à prix d’or par son cabinet.

L’un des principaux cabinets auquel l’Etat a recours, McKinsey, est dirigé par un ami d’Emmanuel Macron avec qui il partage une vision de l’Etat à transformer de gré ou de force selon les principes en vigueur dans les entreprises privées

La collaboration entre Emmanuel Macron et Karim Tadjeddine n’a pas commencé avec ce livre. Elle remonte à leur participation à la Commission « pour la libération de la croissance française », lancée par Nicolas Sarkozy en 2007 et plus connue sous le nom de « Commission Attali », du nom de son rapporteur. Parmi les préconisations de cette commission : « Transformer l’action publique ».

Une transformation que les cabinets de conseil, dont celui de Karim Tadjeddine, mettent en œuvre au forceps, avec la bénédiction de l’ami et président Macron, dont Tadjeddine a participé à la campagne électorale en 2017, ainsi que plusieurs autres consultants de Mc Kinsey, comme nous le révélait le Monde en février 2021. Ca s’appelle dans le métier faire du “pro bono”, c’est-à-dire travailler gratos pour les copains… mais rien n’est jamais gratuit et on peut dire que le cabinet a été largement récompensé pour son coup de pouce au candidat, une fois celui-ci devenu président.

En France, il n’est pas légal de donner plus de 2 500€ à un candidat à l’élection présidentielle, pour éviter de potentiels conflits d’intérêts. Par contre, il est tout à fait possible pour une société d’envoyer ses consultants travailler gratos pour le candidat pour bizarrement devenir le prestataire préféré de son gouvernement, une fois élu. 

6 – Pourquoi un tel silence autour de ce scandale d’Etat ?

Résumons : chaque année, le gouvernement se voit facturer au moins un milliard d’euros – soit plus que les dépenses 2021 pour la jeunesse et la vie associative – pour des prestations de conseils effectuées par quelques grands cabinets mondiaux. Ces prestations sont floues, parfois carrément sans effets, ou portent une certaine vision des services publics, clairement défavorable à sa qualité. L’un des principaux cabinets auquel l’Etat a recours, McKinsey, est dirigé par un ami d’Emmanuel Macron avec qui il partage une vision de l’Etat à transformer de gré ou de force selon les principes en vigueur dans les entreprises privées. Cerise sur le gâteau, nous apprenons cette semaine que McKinsey ne paye aucun impôt en France, contrairement à ce qu’a affirmé l’ami de Macron, Karim Tadjeddine, devant le Sénat.

On se fait donc, en tant que contribuable et citoyen, plumer trois fois au cours de cette affaire : une première fois en payant des millions d’euros à des cabinets de conseil. Une seconde fois quand le principal cabinet dont l’Etat est client pratique l’optimisation fiscale et ne paye aucun impôt en France. Une troisième fois, et pas la moindre, quand l’action de ces cabinets contribuent à détruire petit à petit notre protection sociale et nos services publics : d’abord en réduisant nos prestations, comme dans le cas de nos APL. Ensuite en rendant de plus en plus inaccessible l’administration aux millions de Français concernés par l’illectronisme (16,5% des Français ont des difficultés avec Internet et l’informatique en général) et qui sont donc exclus de la « digitalisation » à marche forcée des services publics dont ces cabinets de conseils sont les principaux promoteurs. Enfin, en faisant passer des décisions politiques pour des choix techniques, puisque ce sont de plus en plus des consultants en cravate surdiplômés qui choisissent notre avenir et de moins en moins des élus.

Pourquoi un tel silence face à ce scandale ? Pourquoi Macron, à trois semaines du premier tour, n’est-il pas plongé dans la tourmente, assailli de questions sur le choix d’un cabinet dirigé par l’un de ses amis et pratiquant l’optimisation fiscale, ce qu’aucun des ministères dans lequel ses consultants se rendaient ne devait ignorer ? Parce que l’ensemble de notre classe médiatique et la majeure partie de notre classe politique adhère au plus profond d’elle-même aux conceptions idéologiques de l’action publique portée par l’alliance entre la macronie et les cabinets de conseil. Car il s’agit là d’un projet porté de longue date par la bourgeoisie, de « transformation » de la politique publique en science technique réservée à quelques diplômés, et qu’il convient d’imposer de gré ou de force à la masse inculte de “Gaulois réfractaires” et de fonctionnaires archaïques qui composent ce pays.

La guerre aux usagers des services publics et de la protection sociale se déroule en parallèle de la guerre menée à l’encontre des salariés des entreprises privées.

C’est pourquoi l’ensemble de la presse mainstream fait passer la réélection de Macron pour une nécessité politique : pas au nom de la guerre en Ukraine, non, mais au nom de la guerre qui nous est faite à nous. Cette guerre des classes qui fait chaque jour des milliers de victimes : les chômeurs radiés car trop peu réactifs à l’appli Pôle Emploi (radiations records ce mois-ci), les étudiants à qui l’on reprend les APL au moindre justificatif erroné, les allocataires du RSA que Macron prévoit de faire travailler gratuitement… Cette guerre aux usagers des services publics et de la protection sociale se déroule en parallèle de la guerre menée à l’encontre des salariés des entreprises privées. Les lieutenants de cette guerre sont désormais les mêmes : les consultants cravatés des cabinets de conseil.

Une seule question se pose désormais à nous, maintenant que l’on sait que ce scandale d’Etat n’en sera pas un, car nous ne faisons que découvrir une réalité que toute la bourgeoisie connaît et salue : quand est-ce qu’on les dégage ?

publié le 23 mars 2022

CAC 40 : 160 milliards d'euros de bénéfices,
« ce n’est pas vraiment de bon augure... »

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

L’année fiscale se clôt et les entreprises ont publié leurs résultats record, annonçant des distributions de dividendes tout aussi exceptionnelles en 2022.

Il n’y a pas de quoi se réjouir. Le journal les Échos a compilé, lundi, les 38 résultats cumulés disponibles des multinationales du CAC 40. Les bénéfices enregistrés en 2021 atteignent un montant record de 160 milliards d’euros, qualifié d’« historique » ou encore d’« exceptionnel » par le quotidien financier. Des qualificatifs élogieux que ne partage pas Maxime Combes. « Le précédent record de profits comparable était en 2007, juste avant l’éclatement de la crise financière. Ce n’est pas vraiment de bon augure », insiste l’économiste de l’Observatoire des multinationales.

Nombreuses aides publiques touchées par ces multinationales

Dans l’ensemble, ces grands groupes font valoir le rattrapage de l’activité de 2020, ralentie par la pandémie, pour expliquer leurs résultats indécents. Dans les faits, ces multinationales n’ont pas souffert du Covid, à quelques exceptions près, comme Renault, qui était mal en point avant, ou Airbus. « Au contraire, ces entreprises sont restées fidèles à leurs principes : ne jamais oublier de profiter d’une bonne crise en sabrant dans leurs coûts et dans leurs effectifs », assure Maxime Combes. Ainsi les seules entreprises du CAC 40 se sont saisies du prétexte du Covid pour supprimer 60 000 emplois dans le monde, dont près de 30 000 en France. La sous-traitance a aussi été saignée : toutes les fonderies françaises des constructeurs automobiles sont par exemple menacées. « Le gouvernement affirme que les profits de 2021 sont les emplois de 2022. Ce n’est pas vrai ! Les suppressions d’emploi de 2020 sont les profits de 2021 et seront les dividendes de 2022 », corrige l’économiste, qui n’oublie pas non plus de regretter les nombreuses aides publiques massivement touchées par ces multinationales, alors qu’elles n’en avaient pas besoin.

« Avec la guerre en Ukraine, les cours s’envolent »

Cette logique dure encore aujourd’hui. Air Liquide – 2,6 milliards de bénéfices – touche 200 millions d’euros de subvention pour installer une usine près de Rouen. Total – 14,2 milliards de profits – reçoit une aide publique pour une « gigafactory » de batteries… Sans oublier le crédit impôt recherche dont profitent proportionnellement plus les sociétés du CAC 40, ni les rachats de titres de dettes de ces entreprises par la Banque centrale européenne. « Et ce n’est pas fini, car, avec la guerre en Ukraine, les énergéticiens voient les cours s’envoler, leurs profits aussi », renchérit Maxime Combes.

« La question d’une taxation exceptionnelle de ces bénéfices »

Pour 2021, Vivendi, détenu par Vincent Bolloré, affiche les plus gros profits, avec 24,7 milliards d’euros : des revenus exceptionnels liés à la vente d’Universal. Derrière, TotalEnergies, habitué des premières places qui lui aussi bat son record de 2007, devance Stellantis, ArcelorMittal et LVMH, entre 13 et 14 milliards de bénéfices chacun. La BNP et Axa s’approchent des 10 milliards. Sanofi fait un peu pâle figure avec « seulement » 6,2 milliards, loin des 12,3 accumulés en 2020 au cœur de l’épidémie.

« En ces temps de calamités, il faut poser la question d’une taxation exceptionnelle de ces bénéfices, conclut Maxime Combes. La pandémie n’est pas finie. L’hôpital est au plus mal. On n’a toujours pas de purificateur d’air dans les écoles. Il y a une guerre et des réfugiés qu’il faut accueillir. Sans parler d’une transition énergétique à mener à bien… Et ces entreprises se permettent de cumuler 160 milliards de bénéfices en contribuant si peu à l’effort collectif. »

publié le 21 mars 2022

Clinéa : la filiale d’Orpea qui profite de la privatisation rampante
de l’hôpital public

par Leo le Calvez sur https://basta.media/

Filiale d’Orpea, entreprise pointée du doigt pour sa gestion des Ephad, Clinéa s’implante dans des hôpitaux publics de villes moyennes. Une « coopération » public-privé dont les conséquences sur les patients et les soignants inquiètent.

Des lits d’hôpitaux en augmentation : le phénomène devient de plus en plus rare. C’est pourtant ce qui doit arriver au centre hospitalier de Verdun-Saint-Mihiel, dans la Meuse, où 90 lits et 20 places de jour de « soins de suite et de réadaptation » vont être créés, et deux services spécialisés de soins de suite en cardiologie et en pédiatrie – pour prendre en charge les patients en cours de guérison ou tout juste opérés – seront rénovés. Le tout dans un bâtiment flambant neuf, qui devrait sortir de terre en 2024. Une indéniable bonne nouvelle pour les 40 000 habitants des communes alentour… Problème : ces créations de lits masquent une privatisation rampante de l’hôpital public. Car elles entrent dans le cadre d’un « protocole de coopération » signé mi-avril 2021 entre l’hôpital et Clinéa, une filiale d’Orpea, l’entreprise à but lucratif leader du secteur des Ehpad privés en France.

Cette « coopération » sera encadrée par un « groupement de coopération sanitaire ». Créé en décembre 2021, il réunit Clinéa et le groupement hospitalier de territoire Cœur-Grand-Est, qui se compose de neuf établissements hospitaliers dont celui de Verdun Saint-Mihiel. Ce type d’alliance est « l’outil privilégié dans le cadre des coopérations entre le secteur public et privé », avance le ministère de la Santé. En d’autres termes, il s’agit d’un partenariat public-privé. « Le privé s’affiche comme un créateur de soin pour l’hôpital de Verdun, or nous sommes dans une configuration où ces lits étaient prévus pour le public, mais ils sont transférés au privé », alerte ainsi Guillaume Gobet, ex-délégué CGT au sein d’Orpea. Avec le risque d’un management plus agressif, un plus grand turn-over chez les soignants, des frais en augmentation pour les patients.

Des lits prévus pour l’hôpital public mais transférés au privé

Du côté de Clinéa, tout est présenté comme si le système de santé publique avait nécessairement besoin de s’appuyer sur le groupe privé pour créer ces nouveaux services aux patients. Clinéa « propose des soins sur des territoires plus ruraux, voire délaissés sur le plan de l’offre médicale, permettant ainsi, de contribuer à recréer une offre de proximité autorisée et contrôlée par les agences régionales de santé, en réponse à un vrai besoin », explique la direction, dans un communiqué.

Mais dans le projet de protocole d’accord que basta! a pu consulter, Clinéa apparaît plutôt comme le demandeur : « En 2019, Clinéa a initié un projet de partenariat en matière de soins de suite et de réadaptation et s’est rapproché à cet effet du centre hospitalier de Verdun-Saint-Mihiel. À la suite de cette manifestation spontanée d’intérêt, le [centre hospitalier] a procédé à la publication dans le journal L’Est républicain à la date du 31 juillet 2020, d’un avis de publicité préalable afin de s’assurer de l’absence de toute autre manifestation d’intérêt concurrente avant qu’il procède aux démarches nécessaires au partenariat », détaille le texte. C’est donc après que Clinéa s’est rapproché de l’hôpital que l’appel à candidature a été publié. L’offre est arrivée avant la demande. Et a permis à la filiale d’Orpea de mettre un pied dans l’hôpital.

Marge sur les salaires et risque de turn-over

Il n’y a pas qu’à Verdun qu’une telle privatisation rampante a lieu. En épluchant la carte des groupements de coopérations sanitaires, on voit que le ministère de la Santé et Clinéa multiplient ces partenariats. En 2012, le groupement « Territoire Ardennes Nord » est créé. Clinéa y est actionnaire ainsi que sa maison mère Orpea. Le groupe privé s’installe ainsi au sein de l’hôpital de Charleville-Mézières où elle a en charge les soins de suite et réadaptation. « Je me rends compte que Clinéa a une facilité à se rendre indispensable en arrivant au moment où l’agence régionale de santé (ARS) lance des appels d’offres, estime Philippe Gallais, ancien salarié de Clinéa et délégué à la CGT Santé privée. De son côté l’ARS y voit l’occasion de réduire les coûts. Mais cette habitude de confier des missions au privé met en danger à terme la pérennité de l’hôpital public ».

« Cette habitude de confier des missions au privé met en danger à terme la pérennité de l’hôpital public »

Les soignants appréhendent l’arrivée de nouvelles pratiques dans les ressources humaines, avec des différences salariales et des évolutions de carrières négociées au cas par cas. Chez Clinéa, une infirmière débutante commence à 2100 euros bruts par mois, selon le témoignage d’une salariée de l’entreprise que basta! a recueilli. « Certes, c’est un salaire attractif sauf que chez Clinéa, il n’y a jamais d’augmentation. Il faut aller voir la directrice en entretien et c’est à son appréciation seulement. Alors que dans la fonction publique, c’est automatique », nous explique-t-elle. Philippe Gallais abonde : « Là où le privé se fait le plus de marge, c’est sur la masse salariale ». Le risque, selon Jean-Marc Albert, de la CGT de l’hôpital de Verdun, c’est « le turn-over régulier, car le privé fonctionne en prenant des jeunes diplômés. Ils les mettent en difficulté car ils savent très bien qu’ils ne vont pas y arriver avec leur faible expérience, puis ils mettent fin à leur contrat et en réembauchent d’autres tout juste sortis d’école. »

« Le privé, à la différence du public, considère les patients comme des vaches à lait. Plus il en a, plus il est content. Rien n’est mis sur le volet prévention. Ce qui se joue c’est l’égalité d’accès aux soins », ajoute Jean-Marc Albert. Une chambre individuelle de soins de suite et réadaptation coûte entre 65 et 200 euros par jour selon le type d’établissement de soin, privée ou public. Ni Orpea ni la direction de l’hôpital n’ont voulu donner de chiffres sur le projet de Verdun. Mais une ancienne patiente admise dans un service de soins de suite tenu par Clinéa confie avoir dû batailler pour ne pas sortir de la clinique avec une note trop élevée. « Ils voulaient me faire payer 170 euros par nuit en plus des 68 euros pris en charge par ma mutuelle, soit 3000 euros le mois à payer de ma poche. C’est plus élevé que mon salaire. En négociant avec le secrétariat, j’ai réussi à faire passer ce supplément de 170 euros à 32 euros. Je m’en suis sortie avec 1100 euros pour y être restée un mois et demi, au lieu de 4500 euros. »

Les évaluations de la Haute autorité de santé, cheval de Troie du privé ?

Le groupement hospitalier dont dépend Verdun Saint-Mihiel va-t-il étendre sa coopération avec Clinéa ? Certains soignants le craignent, notamment pour l’hôpital psychiatrique André-Breton, situé sur la commune de Saint-Dizier (Haute-Marne). Car la situation tendue qui y règne est propice à l’arrivée du groupe privé. En cause, une audition de Jérôme Goeminne, directeur du groupement hospitalier, devant le conseil départemental, le 19 novembre 2021, lors d’une réunion avec les élus pour présenter un projet de fusion entre deux établissements hospitaliers. L’hôpital André-Breton a été mal noté par la Haute autorité de santé, il faut donc y remédier, argue Jérôme Goeminne. La solution, pour le directeur, étant la fusion. Et pour la justifier, celui-ci accable les personnels.

« Le directeur a dit que les soignants faisaient faire des siestes aux patients pour pouvoir faire la fête. Il a ajouté que les patients étaient enfermés dans leur chambre, ce qui est faux », illustre Sandrine Roussel-Druart, secrétaire départementale FO Santé. Le 9 décembre 2021, les membres de l’équipe médicale et soignante de cet hôpital psychiatrique ont même rédigé une lettre à l’attention du ministère de la Santé dans laquelle ils expliquent que « de par les propos entendus et vidéos [de l’intervention de Jérôme Goeminne] visionnés dans la population, des centaines de patients se trouvent envahis par un doute, une crainte et une réticence à accéder aux soins ». Ils dénoncent des « propos diffamatoires dont le mobile et la finalité demeurent obscurs ».

Sollicitée, la direction refuse de « [commenter] cette intervention datant d’il y a plus de trois mois maintenant et qui, par ailleurs, n’a été que partiellement relayée » et préfère mettre l’accent sur « les groupes de travail [qui] sont à pied d’œuvre depuis le mois de décembre afin d’améliorer les prises en charge des usagers ainsi que les conditions de travail des professionnels en vue d’une certification de l’établissement ».

Quel lien avec Clinéa ? Une évaluation négative d’un établissement par la Haute autorité de santé peut être l’occasion, pour les directions, de lancer un « protocole de coopération ». « C’est à peu près la même chose qu’il s’était passé à Charleville lorsqu’il y a eu la création du groupement de coopération sanitaire (créé en 2012, dont Clinéa et Orpea sont actionnaires, ndlr). Le bloc opératoire avait été mis en cause par la Haute autorité de santé. Peu de temps après, les membres de la direction ont officialisé la création du groupement. La concomitance des dates m’interroge », ajoute Michèle Leflon, présidente du Collectif de défense des hôpitaux ardennais.

En attendant, Clinéa continue de tisser sa toile et est sur le point d’ouvrir une clinique psychiatrique privée à Toul, d’une centaine de lits. Elle sera « en concurrence avec le centre psychiatrique de Nancy », dénonce un communiqué de la CGT santé Sociale 54. À Verdun, la CGT Santé demande la suspension du partenariat avec Clinéa. L’organisation syndicale « renvoie chacun à ses responsabilités et recommande toutes les précautions nécessaires avant de foncer tête baissée dans un tel projet ». Sauver les territoires ruraux « délaissés sur le plan de l’offre médicale », tel est le principal argument avancé par Clinéa. Les pratiques de maison-mère, Orpea, font pourtant l’objet d’un vaste scandale depuis la publication en février d’un livre enquête consacré à l’entreprise.

publié le 20 mars 2022

Le pathétique destin
du capitalisme français

par Liêm Hoang-Ngoc sur www.politis.fr

L’industrie a été sacrifiée sur l’autel du Monopoly financier. La spécialisation du capitalisme français au XXIe siècle transparaît à la lecture de certains comptes de sa balance des paiements.

Premièrement, celui des transactions courantes recouvre les échanges de biens (la balance commerciale, qui offre une estimation de la compétitivité industrielle d’un pays) et le solde des échanges de services (balance des « invisibles »). Son déficit, contenu à 7,1 milliards d’euros en 2019, s’est creusé pendant la crise sanitaire par la combinaison de deux phénomènes : la balance commerciale s’est dégradée en raison d’une hausse du prix de l’énergie et d’une baisse des exportations du secteur aéronautique, et les excédents de la balance des « invisibles » se sont réduits, du fait d’un ralentissement de l’activité dans les services de voyage et de transport, en grande partie dépendants du tourisme.

Au-delà de ces évolutions liées à la crise sanitaire, le caractère désormais structurel du déficit commercial français illustre : 1) la forte dépendance de l’économie française aux énergies fossiles importées (le déficit du solde énergétique représente la principale contribution au déficit commercial) ; 2) la perte de compétitivité de l’industrie française, qui n’a cessé de se dégrader depuis l’entrée en vigueur de l’euro (le solde des échanges de biens « hors énergie » est en permanence dans le rouge). Les politiques de dévaluation interne ou « politiques de l’offre », incarnées par l’« abaissement du coût du travail » et les privatisations, devaient redresser la compétitivité de la France. Mais notre pays s’est en réalité désindustrialisé et nombre d’entreprises ont été sommées par leurs actionnaires de délocaliser leurs unités de production.

Désormais, les soldes excédentaires de la balance courante sont l’aéronautique, le luxe et le tourisme. Ce dernier secteur assure, en rythme de croisière, les excédents de la balance des services, qui permettent à la France de compenser le déficit chronique de sa balance commerciale et d’afficher un déficit courant limité, mais permanent, inférieur aux 4 % du PIB autorisés par les textes européens.

Deuxièmement, il faut observer le compte financier de la France, qui inclut les investissements directs à l’étranger (IDE) et les investissements de portefeuille. Si le solde des IDE est légèrement positif (les placements français à l’étranger excèdent les IDE en France), la France est, selon les années, le 2e ou 3e pays d’accueil des IDE. Ce qui signifie que les placements destinés à prendre le contrôle des entreprises françaises cotées en Bourse continuent à se réaliser, à l’image du regrettable épisode Alstom.

Ainsi va la France. L’industrie a été sacrifiée sur l’autel du Monopoly financier. Son pathétique destin est de devenir le parc d’attractions du monde où sont acheminés, par ses propres avions, touristes et retraités aisés venant se procurer sur place les produits de luxe mondialement exportés par la société ruisselant de dividendes au bonheur de la première fortune du pays.

publié le 18 mars 2022

Accroc aux cabinets de conseil,l’État se saborde

Floent LE DU et Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Sous le quinquennat, le recours aux consultants privés a explosé au sein des ministères, révèle le rapport de la commission d’enquête sénatoriale publié jeudi.

«Un pognon de dingue. » En 2021, plus d’un milliard d’euros ont été dépensés par l’État pour s’attacher les services de cabinets de conseil privés. Une évaluation « a minima », qui pourrait atteindre jusqu’à 3 milliards d’euros, précise le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur « l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques », qui a rendu ses travaux jeudi. En paraphrasant Emmanuel Macron, lorsqu’il évoquait les minima sociaux, la sénatrice communiste Éliane Assassi, rapporteure et à l’origine de cette commission, montre une tout autre réalité du « gâchis » qui peut exister dans les dépenses publiques. Le recours à ces cabinets constituerait selon le rapport « un phénomène tentaculaire et opaque ». « Des pans entiers des politiques publiques sont délégués à des consultants qui n’ont aucune légitimité démocratique », dénonce l’élue PCF.

L’État, à force de se passer des fonctionnaires, serait même devenu « dépendant » de ces cabinets, appelés pour préparer des séminaires, des réformes, des stratégies de réduction des coûts, de la communication et de la logistique… Sous Macron, ces recours ont explosé : les dépenses de l’État en la matière ont plus que doublé depuis 2018. Certes, la crise sanitaire est passée par là, mais les dépenses liées ne correspondent « que » à 41 millions d’euros (pour une augmentation globale qui avoisine les 500 millions). Le Covid-19 aura en tout cas permis de mettre en lumière cette hausse exponentielle. En janvier 2021, l’opinion publique découvre, stupéfaite, que le ministère de la Santé a demandé au cabinet McKinsey, pour 2 millions d’euros par mois, d’organiser la logistique de sa campagne vaccinale. Pendant la crise, « McKinsey est la clé de voûte de la campagne vaccinale, Citwell le logisticien des masques et de la vaccination, Accenture l’architecte du passe sanitaire », résume Éliane Assassi. Elle ajoute : « En moyenne, une journée de consultant est facturée 2 168 euros. »

Pendant ses travaux, la commission d’enquête a pu compiler de nombreux exemples de prestations, très chères, dont les intérêts étaient moindres, voire nuls. Lors de son audition en décembre 2021, Karim Tadjeddine, directeur associé de McKinsey France, a ainsi eu toutes les peines à justifier les 496 000 euros perçus par son entreprise pour « évaluer les évolutions du métier d’enseignant ». Il s’agissait en réalité de préparer un séminaire sur le sujet… qui n’a jamais été organisé. La plupart des missions recensées posent la même question : pourquoi les avoir déléguées au privé, alors que les agents de la fonction publique en ont les compétences ? Il en va ainsi des 920 000 euros touchés par McKinsey pour la préparation d’une potentielle ­réforme des retraites en 2019 auprès de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse, ou des 4 millions d’euros payés à McKinsey, encore, pour mettre en œuvre la réforme des APL – « cette même réforme qui réduisait les aides de 5 euros par foyer », rappelle Éliane Assassi.

 Des dépenses qui passent mal, alors que le point d’indice est gelé depuis douze ans

Les ministres auditionnés au Sénat ont mis en avant trois raisons pour lesquelles ils font appel à ces cabinets : la ­recherche d’une compétence spécifique ; la recherche d’un regard extérieur ; faire face à un pic d’activité. Des arguments largement battus en brèche par le rapport de la commission d’enquête, en particulier sur le supposé manque de compétences spécifiques en interne, même si ce déficit peut exister, notamment dans le domaine informatique. « Mais c’est surtout parce qu’on ne cherche pas du tout à former les fonctionnaires qui le réclament », indique Delphine Colin, secrétaire nationale de l’Union fédérale des syndicats de l’État CGT. Pour le chercheur au CNRS Frédéric Pierru, le recours accru aux consultants entraîne aussi un cercle vicieux : « Leur ­intervention systématique fait perdre des compétences, ce qui rend encore plus nécessaire l’intervention des cabinets. » Beaucoup de fonctionnaires se sentiraient ainsi dévalués. D’autant que les administrations ne recensent plus suffisamment, selon le rapport, leurs besoins en compétences. Auprès des agents du service public, ces dépenses mirobolantes en consultants passent mal, alors que leur point d’indice est gelé depuis douze ans et que les effectifs s’assèchent. « Le recours aux cabinets privés relève de choix politiques. L’objectif est d’éteindre la fonction publique d’État, en la contournant et en cassant les statuts », tance la sénatrice Éliane Assassi. Si les consultants viennent vraiment pallier un manque de personnel, que dire des 180 000 postes supprimés dans la fonction publique entre 2006 et 2018 ?

Les agents publics évoquent d’ailleurs souvent des infantilisations et du mépris de la part des consultants, en plus de l’utilisation d’un jargon très « start-up nation ». Dans ses préconisations, la commission sénatoriale propose ainsi que les cabinets « respectent l’emploi de termes français », l’usage d’anglicisme participant, selon le président LR de la commission, Arnaud Bazin, à « un rapport de forces et au rabaissement des agents de l’administration ». Les cabinets de conseil privés proposent en effet d’introduire des « méthodes disruptives » dans l’administration publique, en privilégiant les PowerPoint, les gommettes, les jeux de rôle… « C’est le risque d’une république du Post-It », alerte Éliane Assassi. Pour la syndicaliste Delphine Colin, il y a dans l’exécutif de Macron une « fascination du privé » qui peut expliquer le recours exponentiel aux consultants : « Ils veulent qu’on applique partout les mêmes méthodes de management, d’organisation que dans le privé. »

 Payés pour évaluer les économies réalisables par les administrations

La « transformation de l’État » est d’ailleurs l’un des domaines de prédilection des cabinets de conseil privés lorsqu’ils interviennent auprès des administrations. Depuis 2018, les frais engagés auprès des cabinets pour des missions des « conseils en stratégie et organisation » ont été multipliés par 3,7. Un coût énorme pour… ­réduire les dépenses. « C’est le paradoxe du serpent : les préconisations des cabinets de conseil affaiblissent les ressources de la sphère publique, qui dépend de plus en plus d’eux ». Ainsi, McKinsey a estimé en 2018 qu’il y avait entre 20 % et 25 % de lits en trop à l’hôpital. Et en février 2021, le ministère de l’Économie a mandaté le cabinet Accenture dans l’objectif de réaliser 800 millions d’euros d’économies sur les services de l’État… « Avec cette commission, nous avons voulu démontrer qu’un système se met en place, qui veut remplacer celui de la fonction publique, juge même Éliane Assassi. Si on ne met pas un frein maintenant, des pans entiers de notre administration seront confiés au privé. »

Les cabinets de conseil évaluent ainsi les économies réalisables par les administrations, en influençant fortement la politique publique qui sera mise en place, sans être guidés par la recherche de l’intérêt général, contrairement aux fonctionnaires censés conduire ce type de missions. « Ou l’inverse : le décideur public va commander les missions en orientant ses demandes, pour que les préconisations correspondent à ses attentes », précise Arnaud Bazin.

Une double influence très problématique, dans un cadre très opaque. Même la commission d’enquête sénatoriale n’a pu avoir accès à tous les rapports des cabinets, encore moins à leurs conséquences dans les décisions prises. Les représentants des fonctionnaires déplorent aussi ne jamais être au courant de l’arrivée de consultants dans leurs équipes. L’État lui-même n’a pas de vision globale sur ses commandes. Les sénateurs de la commission, qui préparent une proposition de loi en ce sens, suggèrent ainsi de publier la liste des prestations commandées par l’État, d’en assurer la traçabilité, ou encore d’impliquer la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Notamment via un contrôle déontologique systématique lorsqu’un consultant rejoint l’administration ou qu’un responsable public est recruté par un cabinet. Un « pantouflage » présent dans le domaine du « consulting », causant de grands risques de conflits d’intérêts.

Tout comme la proximité entre certains mouvements politiques et des cabinets privés. Pendant la campagne de 2017, Karim Tadjeddine, de McKinsey, avait ainsi utilisé son mail professionnel pour dialoguer avec le mouvement En marche. Ce même Karim Tadjeddine est par ailleurs accusé par la commission d’enquête de « faux témoignage », pour avoir assuré lors de son audition que McKinsey payait des impôts sur les sociétés en France, « ce qui n’est pas le cas depuis au moins dix ans », a déclaré le président de la commission, Arnaud Bazin. Parmi ses autres préconisations, la commission d’enquête propose d’interdire les « prestations gratuites “pro bono” », une pratique commerciale qui permet aux cabinets de s’offrir une publicité et une image de marque dans le privé sur le dos de l’État. La ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin, avait émis un avis dans ce sens, lors de son audition le 15 février dernier. Le jour même, le premier ministre, Jean Castex, prenait une circulaire pour un « changement de doctrine » en matière de recours aux cabinets, avec l’objectif de réduire de 15 % les dépenses en la matière. « C’est opportun, tranche Éliane Assassi. Avec cette commission, il y a une certaine fébrilité qui a parcouru les rangs du gouvernement. Mais est-ce qu’il faut croire les pompiers pyromanes ? »

publié le 17 mars2022

Procès pour travail dissimulé. La peine maximale requise contre Deliveroo

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

Après cinq jours d’audience devant le tribunal correctionnel de Paris, la procureure a demandé la première condamnation pénale pour « travail dissimulé » contre la plateforme. Elle a requis l’amende maximale de 375 000 euros contre la société, ainsi que des peines d’emprisonnement avec sursis contre trois de ses anciens dirigeants. Décryptage d'un réquisitoire implacable.

À la barre, les prévenus n’ont pas vraiment la fière figure conquérante des hérauts de la start-up nation. Poursuivis pour travail dissimulé, deux anciens directeurs généraux de Deliveroo France et le directeur des opérations ont fait face à des quantités de documents, si ce n’est de preuves, de la subordination à laquelle sont soumis les milliers de livreurs travaillant pour la plateforme pour la période 2015-2017.

Les peines encourues sont lourdes. En ce dernier jour de procès, la procureure a requis le maximum contre l’entreprise : 375 000 euros d’amende, sans parler des arriérés de cotisations de 9,7 millions d’euros que réclame l’Urssaf et d’éventuels dommages et intérêts pour les parties civiles. Les deux principaux dirigeants risquent un an de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de diriger une entreprise avec sursis.

Leur stratégie de défense est simple : renvoyer la responsabilité soit à la maison mère de Londres, seule apte à les entendre, à prendre les décisions d’importance, soit aux maladresses de « petites mains », mais ce n’était pas de leur ressort. « Vous aviez un salaire annuel de 100 000 euros, sans parler des bonus et des stock-options. Mais, concrètement, vous faisiez quoi, chez Deliveroo ? » s’est ainsi agacée la procureure lors des interrogatoires. Ce qui lui a valu une nouvelle réponse d’une vacuité consommée sur le rôle de « general manager dans une entreprise matricielle ».

La défense de Deliveroo, comme personne morale, n’est guère plus conquérante, à part quelques bravades mettant en exergue la connivence de l’entreprise avec l’actuel président de la République et sa ministre du Travail.

Une géolocalisation constante

« On sent qu’ils s’attendent à une condamnation mais qu’ils veulent la limiter, et souligner auprès du tribunal que s’il y a eu quelques erreurs, c’est du passé, et que cela ne doit pas remettre en cause le système actuel », explique Me Mention, avocat de 111 livreurs constitués partie civile, lors d’une interruption d’audience. Deliveroo prend néanmoins l’affaire très au sérieux.

Si le PDG William Shu n’a pas daigné se déplacer, au grand déplaisir de la cour, la défense est représentée par pas moins de 14 avocats. Et une grosse demi-douzaine de salariés du siège londonien, ainsi que le responsable de la communication, assistent à chaque audience.

Les indices de la subordination sont ici légion. Ils font suite à une longue enquête de l’inspection du travail, suivie de celle de l’Office central de lutte contre le travail illégal. Pour le parquet, la méthode est simple, il s’agit de reprendre ce qui, en droit du travail, définit le lien de subordination caractéristique du salariat, à savoir qu’un employeur donne des ordres et des directives, contrôle l’exécution d’une tâche et exerce un pouvoir de sanction. « Nous avons des éléments matériels démontrant que les ­livreurs étaient obligés de porter la tenue, que Deliveroo exigeait d’eux des gestes métier comme enlever son casque et avoir le sac à dos au bras lorsqu’ils entraient dans un 6restaurant », énumère à la barre l’inspection du travail. Le contrôle s’exerçait, lui, de plusieurs façons : par les restaurateurs, qui pouvaient dénoncer à la plateforme les livreurs en cas de faute ; par les « ambassadeurs », ces livreurs privilégiés et véritables « yeux » de Deliveroo sur le terrain ; et par le service support, qui pratiquait une géolocalisation constante, contrôlait les absences, les retards… De nombreux messages ont été présentés : un livreur est réprimandé car il est jugé trop lent, un autre pour avoir dévié de l’itinéraire imposé par l’application, ou est appelé parce que cela fait trop longtemps qu’il attend au restaurant ou devant chez le client.

Il ne faut dire ni « salaire » ni « rémunération »

Quant à la sanction, l’inspection du travail a « pu établir qu’il y avait bien un système de sanctions progressif : de l’avertissement oral, puis écrit, à la déconnexion de plusieurs minutes et plusieurs jours, avec obligation de contacter le référent de zone avant reconnexion. Jusqu’à la résiliation du contrat », a témoigné la représentante de la Direccte Île-de-France.

Un livreur est réprimandé car il est jugé trop lent, un autre pour avoir dévié de l’itinéraire imposé par l’application.

Il y a aussi les abus. Les parties civiles ont versé au dossier des e-mails internes à Deliveroo intitulés « identification grévistes », qui pointent que des livreurs en grève ont été identifiés grâce à la géolocalisation, dans le but de s’en débarrasser. « Lorsque Deliveroo a unilatéralement baissé les rémunérations, on a organisé une opération escargot, ce qui a simplement consisté à respecter le Code de la route, raconte Arthur Hay, ancien livreur pour la plateforme. La semaine suivante, cinq coursiers qui avaient participé à l’action ont vu leur contrat résilié. J’ai fait plusieurs jobs, avec des vrais contrats, mais c’est la première fois que j’ai un patron avec autant de pouvoir », insiste le fondateur du syndicat CGT des coursiers bordelais. « Si les livreurs sont libres, c’est seulement de subir ou de partir », résume de son côté l’avocate de Solidaires.

D’autres pièces risquent de faire mal à Deliveroo, lorsqu’il s’agira pour les juges d’estimer l’intentionnalité du travail dissimulé. Ainsi, un document de formation interne vise à expliquer aux équipes comment s’adresser aux livreurs. « Au maximum à l’oral », y est-il indiqué, car l’écrit fait partie des « situations à risques », comme la moindre mention de l’inspection du travail, des prud’hommes ou de l’Urssaf. Il y a aussi tout un cours sur le vocabulaire à employer. Ainsi, il ne faut dire ni « salaire » ni « rémunération », mais « chiffre d’affaires ». Deliveroo ne forme pas, ni ne contrôle, et encore moins ne donne d’ordres, mais… informe.

Tout cela constitue bien, selon le réquisitoire de la procureure, un « faisceau d’indices » caractérisant la subordination de «milliers de travailleurs », renforcée par leur dépendance économique. Elle a aussi balayé l’argument selon lequel Deliveroo ne ferait que de la mise en relation entre des consommateurs, des restaurants et des livreurs. Elle « apparaît bien comme une entreprise de transport et de livraison », ce qui est d’ailleurs mentionné dans sa raison sociale. Le Syndicat national des transporteurs légers s’est donc légitimement porté partie civile, s’estimant victime de concurrence déloyale. « Voilà même pas dix ans que Deliveroo existe, ils ont perdu des centaines de millions d’euros, détruit des milliers d’emplois salariés, et sont en procès dans tous les pays où ils se sont implantés. Est-ce que vraiment c’est ça, une entreprise saine ? » a questionné l’avocat du syndicat. Le jugement est attendu dans les prochains mois.


 


 

 

 

Justice de classe

Arthur Hay Chroniqueur, coursier syndicaliste sur www.humanite.fr

Je ne suis pas un grand fan de la punition par la case prison. Mais, puisqu’elle existe, je suis plutôt pour qu’on y partage l’accès de manière équitable.

Jusqu’au 16 mars se déroule le procès d’anciens dirigeants de la plateforme Deliveroo pour « travail dissimulé ». Ils encourent trois ans de prison et une amende de 45 000 euros. Leur salaire étant sensiblement plus élevé que celui d’un livreur, je pense que leur seule crainte est justement d’atterrir en prison. Le 2 mars, j’ai témoigné à ce procès en tant que partie civile devant le tribunal judiciaire de Paris. J’y ai demandé que les responsables de l’exploitation 2.0 soient les nouveaux colocataires de Balkany.

À Chalon, une femme a été condamnée à deux mois de prison ferme, avec maintien en détention, pour un vol évalué à 10,80 euros dans un magasin Aldi. Le juge dira que c’est pour « éviter la réitération des faits ». Le mois dernier à Reims, des dirigeants d’entreprises étaient condamnés pour travail dissimulé impliquant un retard de cotisation à l’Urssaf de plus de 500 000 euros. Leur peine ? Un paiement des cotisations avec majorations et du sursis. Le vol de la Sécurité sociale semble moins grave que le vol de denrées. La justice de classe est une réalité encore bien ancrée.

J’étais donc au tribunal judiciaire de Paris, devant les organisateurs d’un modèle économique qui fait travailler 22 000 personnes en les cantonnant dans la précarité. Le modèle de la plateforme est de faire livrer des plats par des coursiers précarisés qui, eux, doivent faire la queue pour l’aide alimentaire. Pire encore, le 11 janvier, un livreur est mort à Lille. Il travaillait pour Deliveroo ; il avait 16 ans. Le nouveau porte-parole de l’entreprise se défend : « On n’autorise pas le travail des mineurs. » Depuis cinq ans, nous alertons les pouvoirs publics et les plateformes de la sous-location du compte à des mineurs. Qu’a-t-il été fait pour endiguer le problème ? Rien. Tant que cela rapporte de l’argent et que les conséquences sont nulles, rien ne sera fait. J’ai demandé que les personnes incriminées soient emmenées dans une cellule. Pas par esprit de vengeance, mais pour que les parents des victimes n’aient plus à se battre des années durant pour faire reconnaître ces tragédies en accident du travail.

Apparemment, bafouer le droit du travail n’est pas un métier à risque. Adrien Roose et Karim Slaoui sont les ex-dirigeants de la start-up de livraison Take Eat Easy ayant déposé le bilan en 2016. Leur entreprise a perdu à de multiples reprises aux prud’hommes, et une fois en Cour de cassation, face à des livreurs qui demandaient la requalification de leur contrat commercial en contrat de travail. Sont-ils en prison ou interdits de business ? Non. Au grand dégoût des livreurs de la plateforme, ils sont aujourd’hui dirigeants d’une autre start-up de vélos connectés ayant levé plus de 80 millions d’euros en janvier. Les représentants commerciaux embauchés pour vendre les vélos sont appelés des « test riders » ; ils ont le statut d’indépendants. Sans justice.

 publié le 12 mars 2022

Mickaël Correia : « Le changement climatique n’est pas la conséquence funeste de nos individualités »

Jules Brion sur https://lvsl.fr

Beaucoup estiment aujourd’hui que la crise climatique est imputable à des actions individuelles et que notre salut repose sur une politique de responsabilisation des citoyens. Mickaël Correia, journaliste pour Médiapart, nous invite plutôt à considérer la responsabilité profonde et systémique de certaines entreprises. Dans son dernier ouvrage, Criminels climatiques : Enquête sur les multinationales qui brûlent notre planète (La découverte, 2022), l’auteur enquête sur les pratiques peu vertueuses des trois groupes les plus polluants au monde : Saudi Aramco, Gazprom et China Energy. La crise climatique serait-elle finalement plus un problème d’offre que de demande ? Entretien.


 

LVSL : En référence au mouvement de Pierre Rabhi, vous écrivez dans votre introduction que « all collibris are bastards ». La pensée du paysan ardéchois nous conduit-elle dans une impasse ?

Mickaël Correia : Quand il est mort, la première formule de condoléances qui m’est venue à l’esprit a été : « Pierre Rabhi est mort, j’espère que son écologie sans ennemis aussi ». Tout n’est pas à jeter dans sa pensée. Il a eu le mérite d’être une des rares personnes racisées à s’être penché sur la question écologique en France. Il a été conscient du passé colonial français. Il a également eu un discours anticapitaliste, par le prisme de la « sobriété heureuse ». Ses ouvrages ont été une porte d’entrée et de politisation intéressante pour beaucoup de gens comme moi. Le problème de Rabhi, c’est qu’il n’a jamais mis à nu les rapports de domination. C’est quelqu’un qui a eu un discours très vite centré sur les « écogestes » et les « petits pas ». Il a utilisé cette fameuse parabole du colibri alors qu’elle a été détournée.

Comme bien d’autres – cela va de Jacques Attali à Nicolas Hulot-, Pierre Rabhi incarnait une approche environnementale libérale. On pose la question climatique sous un angle de discipline individuelle. Je la mets en perspective avec ce discours qu’on trouve ailleurs sur la racisme ou le sexisme. Beaucoup disent que ce ne sont que des questions de relations individuelles, qui ne sont pas systémiques. Pourtant, elles sont intimement liées à des constructions sociales et historiques très profondément enracinées dans la société. Ce que j’essaie de montrer à travers mon ouvrage, c’est que le changement climatique n’est pas la conséquence funeste de nos individualités. Encore une fois, c’est une question d’Histoire. La civilisation industrielle a dès le début reposé sur l’exploitation des énergies fossiles. Je pense que cette politique des petits pas, si elle a pu servir de porte d’entrée de politisation pour certains, nous détourne aujourd’hui des véritables moteurs de l’embrasement du climat. Ces moteurs, ce sont notamment les trois multinationales que j’étudie dans l’ouvrage. Les études sont de plus en plus nombreuses – je cite notamment celle de Carbone 14 qui date de 2019t -, qui montrent que même si l’ensemble des Français se mettaient à pratiquer réellement des écogestes, disons « héroïques », les émissions du pays ne diminueraient que de 25% .  Cela illustre bien l’impasse de cette écologie du colibri.

LVSL : Vous avez mené une enquête sur le long terme : pendant deux ans, vous avez étudié minutieusement trois entreprises ultrapolluantes : Gazprom, China Energy et Aramco. Pourquoi vous êtes-vous concentré sur ces dernières ?

M.C : Ces entreprises sont assez inconnues du grand public. En 2017, un recueil de données a été édité par le Climate Acountability Institute et le Carbon Disclosure Project.  Depuis il est réactualisé chaque année. Ce jeu de données montre notamment que cent producteurs d’énergies fossiles ont émis à eux-seuls 71% des émissions de gaz à effet de serre cumulées depuis 1988, la date de création du GIEC (un tel calcul est obtenu en calculant les émissions crées par l’utilisation d’un produit vendu par une entreprise, dites émissions SCOP 3, ndlr). Les vingt-cinq entreprises les plus émettrices représentent 51% des émissions cumulées !

« Il y a vraiment des liens très forts entre ces grandes entreprises et leurs États respectifs »

Le recueil a depuis été réactualisé pour prendre en compte les données à partir de 1965, date du premier rapport commandé par la Maison blanche à Washington sur la question climatique. On estime que c’est la date à partir de laquelle les grandes industries ont pris conscience que leurs activités étaient néfastes pour le climat. Quand j’ai regardé cette liste pour la première fois, je m’attendais à voir des boites connues du grand public : Shell, Total ou Exxon …  Pourtant, les trois premières étaient Saudi Aramco,China Energy et Gazprom. Les émissions de ces trois entreprises cumulées en feraient, en terme d’équivalence, la troisième nation la plus polluante au monde, juste après la Chine et les Etats-Unis. C’est à ce moment que j’ai compris qu’il y avait un réel sujet d’enquête à mener  : comprendre leurs stratégies et leurs liens avec les États – ce sont des entreprises publiques. Bref, il me fallait déterminer comment elles continuent de nous rendre « accros » aux énergies fossiles. Il y a vraiment un ressort d’addiction.

LVSL : Comme vous venez de le souligner, il est frappant de constater que les trois entreprises que vous avez étudiées sont possédées en majeure partie par leurs États respectifs. De ce fait, l’influence de ces multinationales pèse-t-elle plus lourdement sur la scène internationale ?

M.C : On le voit bien avec Saudi Aramco dans le capital de laquelle l’État Saoudien est majoritaire. Elle possède plus de 10% des réserves mondiales de pétrole ! C’est un outil géopolitique immense. Quand le pays va négocier aux COP, il a ces enjeux en tête. C’était d’ailleurs un des plus gros bloqueurs des négociations climatiques à Glasgow. L’Aramco engendre plus de 50% du PIB du pays. J’avais interrogé une historienne américaine spécialiste de la multinationale – Ellen R Wald – qui m’avait confié que le pétrole est perçu comme un don de Dieu par les Saoudiens.

Autre exemple, Gazprom est contrôlé depuis 2005 par le clan Poutine. C’est une de ses armes politiques majeures. On le voit avec le conflit ukrainien, où la Russie peut menacer de couper l’approvisionnement en gaz. Il faut rappeler que 41 % du gaz consommé en Europe est fourni par Gazprom. Comme je le montre dans l’ouvrage, Gazprom essaie depuis plusieurs dizaines d’années d’ouvrir des exploitations au-delà du cercle polaire, sur la péninsule de Yamal en Russie ou encore sur le site de Stokhman. Une telle zone devrait pourtant être sacralisée la richesse de sa biodiversité est énorme. Hélas, elle recèle des quantités gigantesques de pétrole, jusqu’à 2 % des réserves mondiales. Lorsque Gazprom y a ouvert une plateforme pétrolière, Greenpeace a tenté d’alerter l’opinion mondiale en s’approchant de ces exploitations. Poutine a immédiatement contacté le FSB, les services secrets russes, pour arraisonner le bateau et enfermer une dizaine de militants pendant plusieurs jours. Il y a vraiment des liens très forts entre ces grandes entreprises et leurs États respectifs.

« Le capitalisme fossile fonctionne grâce aux États »

Pour autant, Gazprom n’est pas seul dans cette aventure puisqu’il a été aidé par le groupe norvégien Statoil et par la firme française Total (qui s’est retiré du projet en 2015 mais n’exclut pas de réinvestir dans des projets similaires, ndlr). La France soutient d’ailleurs énormément les activités du groupe. Certains articles ont montré que Total investit beaucoup dans des projets d’extraction de gaz en Arctique en partenariat avec des groupes russes, notamment dans le cadre du projet Arctic LNG2. Cela a créé de grosses tensions entre Américains et Français puisque ces derniers refusaient que des sanctions soient émises contre ces projets. Il ne faut pas oublier que le capitalisme fossile fonctionne également grâce aux États.

LVSL : Ces trois entreprises ne sont pas françaises. Paradoxalement, votre enquête débute à Paris. Quels sont les liens qui existent entre ces multinationales et l’Hexagone ?

M.C : Pour chacune des trois parties du livre, j’ai voulu commencer mon enquête en France. Je ne voulais pas qu’on puisse dire : les trois entreprises qui polluent le plus au monde ne sont pas françaises, par conséquent nous n’avons aucune responsabilité. Car ces dernières sont pleinement enracinées en France. L’enquête commence donc avec Gazprom qui a signé dès 1975 un accord de livraison avec Gaz de France (Gazprom est né de la privatisation du ministère soviétique du Gaz en 1989 avec lequel l’accord avait été signé, ndlr). Le contrat a été renouvelé en 2006, lorsque Gazprom a ouvert sa filiale française, et court jusqu’en 2030.  Gazprom fournit jusqu’à un quart du gaz d’Engie (ex Gaz de France, ndlr) et fournit directement plus de 15 000 entreprises. Parmi ces dernières, on retrouve de grands noms comme le géant foncier Foncia, l’université de Strasbourg, la métropole de Nantes. Même le ministère de la Défense ou le Conseil de l’Europe à Strasbourg achètent une partie de leur gaz au géant russe.

« Le plus grand criminel climatique de l’Histoire travaille, avec la complicité de l’État français, à perpétuer le modèle de la voiture individuelle »

Pour Saudi Aramco, l’histoire est encore plus intrigante. À dix kilomètres de Paris, l’entreprise collabore avec le très discret laboratoire de l’Institut Français du Pétrole et des Energies Nouvelles (IFPEN). C’est une des premières institutions créée par de Gaulle en juin 1944, avant même la libération de Paris. C’est donc une organisation très ancienne et très importante ! Elle travaille à optimiser les moteurs à essence, à les rendre plus performants. L’idée est bien de perpétuer le modèle du moteur à essence. Pour résumer, Saudi Aramco, le plus grand criminel climatique de l’Histoire travaille, avec la complicité de l’État français, à perpétuer le règne de la voiture individuelle. Le tout à dix kilomètres de Paris, une des capitales européennes où tu meurs le plus de la pollution automobile !

Au-delà de ce laboratoire, l’IFPEN sert également à former l’élite scientifique du carbone, qui est ensuite envoyée en Arabie Saoudite. Ils ont même créé un master spécial pour Saudi Aramco. Le savoir faire industriel français est au service d’Aramco et du royaume saoudien.

Concernant China Energy, l’État chinois est venu signer en 2019 divers contrats avec l’Élysée. Un des plus énormes a été passé avec Électricité De France (EDF) pour permettre au groupe français de construire un parc éolien à Dongtai, près de Shanghai. Il se trouve que depuis 1997, EDF détient 20% des parts d’un consortium de trois gigantesques centrales à charbon. Ces centrales ont une puissance six fois supérieur au futur parc éolien de Dongtai – 3600 mégawatts contre 500 mégawatts. Ces centrales sont classées « sous-critiques », c’est-à-dire qu’elles ont un rendement médiocre et sont donc hyper-polluantes. Depuis la prise de participation d’EDF en 1997, ces centrales ont craché une fois et demie plus de CO² que ce que rejette la France en un an.

LVSL : Il aurait été tentant d’imputer la responsabilité univoque de ces pollutions environnementales à la Chine, l’Arabie Saoudite ou la Russie. Pourtant, vous montrez que ces multinationales pourraient difficilement prospérer comme elles le font aujourd’hui sans les investissements massifs des acteurs financiers internationaux.

M.C : On estime que depuis le début de la signature des accords de Paris les principaux industriels bancaires ont injecté 2 000 milliards dans l’industrie fossile. Le plus gros financeur est JP Morgan Chase qui investit 65 milliards d’euros par an dans des projets polluants. Les six plus grosses banques françaises ne sont pas en reste et investissent énormément dans le secteur fossile. Entre 2016 et 2020, elles ont augmenté chaque année de 19% leurs investissements dans les énergies fossiles – pour un total de 295 milliards de dollars sur la période.

Pour Médiapart, j’ai enquêté sur Amundi, le plus grand actionnaire de Total. C’est un énorme fonds d’investissement qui pèse plus de 2 000 milliards d’euros dont 12 milliards d’euros de participations dans le groupe français. Ce même groupe français vient d’ailleurs d’engranger des bénéfices records. 

« L’industrie pétrolière a encore de beaux jours devant elle. »
Patrick Pouyanné, PDG de Total

C’est un signe révélateur si on veut mesurer où en est la lutte climatique en France ou dans le monde. En pleine urgence climatique et sociale, l’entreprise française qui fait le plus de bénéfices – bénéfices historiquement élevés par ailleurs – est un pétrolier !

LVSL : Une phrase dans votre ouvrage est particulièrement intrigante : Amin Nasser, PDG de l’ARAMCO déclare que le pétrole est une énergie qui va « jouer un rôle clé dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre ». Comment le secteur du pétrole prépare-t-il son avenir ?

M.C : C’est vrai que le cynisme de ces entreprises a de quoi étonner. Beaucoup d’informations présentes dans mon enquête ne sont pas issues de sources secrètes. Il suffit de fouiller dans la presse et de trouver les bilans financiers des groupes. Ils se gargarisent ouvertement de cette expansion pétrolière.

Le gros angle mort de le lutte climatique actuelle – ce n’est pas moi qui le dis mais l’Agence internationale de l’Energie – c’est le secteur pétrochimique. C’est la nouvelle voie de valorisation du pétrole. Il est issu à 99% de composés fossiles. En 2019, la production et l’incinération de plastique a ajouté plus de 850 millions de tonnes de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, presque autant que les émissions allemandes. D’ici vingt ans, on utilisera plus le pétrole pour produire du plastique que dans les voitures ! Une déclaration de Patrick Pouyanné, PDG de Total, résume assez bien la question : grâce au plastique,  « l’industrie pétrolière a encore de beaux jours devant elle. »

Amin Nasser a investi énormément dans l’industrie plastique. C’est un message très puissant pour les investisseurs ; il les encourage à investir encore plus dans le pétrole. Cette industrie s’avère d’autant plus rentable qu’il y a actuellement une énorme révolution technologique mise en œuvre par Aramco. Fort de son réseau de 1 300 chercheurs dans le monde, l’entreprise développe actuellement le crude oil-to chemicals (COTC) qui permet de convertir directement jusqu’à 70% d’un baril de brut en dérivés pétrochimiques, alors que les raffineries conventionnelles atteignent difficilement le ratio de 20%. Ça double la rentabilité du pétrole ! C’est assez mortifère.

Bien entendu, cette stratégie s’ancre vite dans le réel. Quand Aramco annonce qu’il va produire beaucoup de plastique, cela implique de construire d’immenses usines de raffineries et de production. En avril 2018, un protocole a été signé entre Aramco et New Dehli pour construire en 2025 un monstrueux site pétrochimique pour plus de 44 milliards de dollars. Tout cela se fera au prix de nombreux accidents du travail et d’une destruction extrême des environnements locaux. Il faut donc bien comprendre que tous ces choix politiques et économiques ne sont pas dématérialisés. Ils sont bien réels.

LVSL : Pour respecter ses engagements climatiques, la Chine a annoncé vouloir limiter le développement de centrales à charbon tout en favorisant le déploiement d’énergies renouvelables. Pourtant, vous montrez que China Energy prépare en toute discrétion un « torrent de charbon » à venir, contre la volonté du gouvernement central.

M.C :  C’est quelque chose qui m’a beaucoup étonné en écrivant l’ouvrage. On pense souvent la Chine comme un État ultra-centralisé qui, après avoir décidé d’une action, serait capable capable de la mettre directement en place. Xi Jinping a donné de nombreux signaux de sa volonté de rendre plus écologique son pays. Il a parlé plusieurs fois dans ses discours d’une « civilisation écologique ». Il y a deux ans, il a annoncé que son pays allait atteindre la neutralité carbone d’ici 2060. En septembre dernier, il également annoncé que la Chine ne construirait plus de centrales charbon à l’étranger – sans donner de dates précises.

En opposition frontale avec ces discours, China Energy développe en catimini une bombe climatique. Des activistes ont découvert, en analysant des données satellites, que de nombreuses nouvelles centrales étaient en train d’être construites. Ces infrastructures totalisent 259 GW de capacité électrique – l’équivalent de toutes les centrales thermiques des Etats-Unis. On parle souvent de « centrales zombies ». Je montre ainsi dans mon livre que, malgré les décrets mis en place, China Energy a déployé un lobbying intense, notamment au niveau des provinces chinoises. Ce lobbying s’est opéré à travers le Conseil chinois de l’électricité, organisation créée en 1988 qui réunit les seize plus grandes majors énergétiques du pays. Le lobbying au sein de l’État central est tellement puissant qu’il n’y a toujours pas de ministère de l’Energie là-bas. Ce constat rend dérisoires mal d’a priori que l’on pourrait avoir sur la Chine. C’est ce qui me fait dire que, l’annonce de Xi Jinping concernant les centrales à l’étranger ne va avoir que peu d’effets.  

LVSL : Ces trois entreprises sont susceptibles de catalyser un large mécontentement face à leurs attitudes prédatrices. Quelles sont les stratégies déployées par ces dernières pour légitimer leurs pratiques ?

Il y a toute une nouvelle politique de greenwashing mise en place par ces groupes au service du soft power. Gazprom est un véritable champion sur la question, notamment dans le domaine du football. Le géant russe a compris qu’être présent dans le monde sportif était une très bonne façon de redorer son blason, notamment en Europe de l’Est où la Russie a eu mauvaise image. Gazprom a acheté de nombreuses équipes comme le FC Zenith de Saint Petersbourg, sponsorise FC Schalke 04, une grande équipe ouvrière mythique d’Allemagne et la coupe du monde 2018. En mai dernier, ses dirigeants ont signé un nouveau contrat avec l’UEFA Champions League.

« Le greenwashing est aujourd’hui le nouveau déni climatique. »
Laurence Tubiana, une des architectes des accords de Paris sur le climat .

On peut également parler de la nouvelle passion d’Aramco et de China Energy : planter des arbres. Aramco a planté plus de cinq millions de sujets en Arabie Saoudite et se décrit comme un guerrier en première ligne de la question climatique … Pourtant, si on fait les calculs, ces arbres ne vont même pas absorber 1% des émissions du groupe. Total fait la même chose. Depuis quelques mois, le groupe a annoncé des plantations concernant quarante millions d’hectares  sur les plateaux Batéké en République du Congo.

LVSL : Bien qu’ils l’aient fait pendant de nombreuses années, les producteurs de gaz ou de pétrole ne peuvent plus directement nier la crise climatique à laquelle nous faisons face. Ils plaident désormais pour la mise en place de technologies de Carbon capture and storage (CCS). Que pensez-vous de ce discours ? Disposons-nous d’une porte de sortie rapide, facile et économe de la crise environnementale ?

M.C : L’idée est de mettre un dispositif autour des cheminées capable de capter et de stocker le CO² en profondeur. Il n’y a qu’une vingtaine de dispositifs à l’œuvre autour du monde. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’il faudrait augmenter de 4 000% ce type de dispositifs pour viser la neutralité carbone d’ici 2050. C’est le dernier gadget utilisé par les multinationales pour dire qu’elles agissent pour le climat.  

Je suis allé à la COP de Glasgow ; les journalistes et les activistes ont vu un nouveau mot émerger. Dans toutes les discussions, les diplomates parlaient d’unabated carbon. Ce terme désigne tous les projets polluants qui n’ont pas ces fameux dispositifs de stockage de carbone. Par exemple il y a eu un accord de principe signé notamment par la France pour arrêter les financements fossiles à l’étranger excepté ceux dotés d’une technologie de stockage carbone. Exxon développe de tels projets au Mozambique. Alors qu’encore une fois, quand on fait les calculs, ces projets ne stockent qu’un partie infinitésimale des émissions engendrées par l’homme. La meilleure façon de stocker du carbone c’est de le laisser dans les sous-sols. Ce n’est pas avec des arbres ou encore moins avec de fausses solutions techniques. Ces dispositifs permettent encore une fois de retarder l’action climatique.  

Même Laurence Tubiana, qui est l’une des architectes des accords de Paris sur le climat, a critiqué le greenwashing présent dans certains plans de neutralité carbone. Ces technologies permettent de dire que nous avons encore trente ans devant nous, tous les grands scénarios de prospective reposent là-dessus. On le voit dans les courbes de prospective à chaque fois : on a une courbe progressive jusque 2030 et là d’un seul coup ça descends. C’est complètement absurde ! L’échéance ce n’est pas 2050 mais bien 2030 !

Criminels climatiques: Enquête sur les multinationales qui brûlent notre planète. Mickaël Correia ; La découverte, 2022.

https://www.editionsladecouverte.fr/criminels_climatiques-9782348046773

publié le 10 mars 2022

Les fondements économiques
de la guerre en Ukraine

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

L’évolution économique de la Russie depuis 1991 permet de comprendre la fuite en avant militaire du régime. Plus qu’un conflit entre deux modèles de capitalisme concurrents, la guerre livrée à l’Ukraine répond au besoin de nouvelles ressources, de nouveaux marchés.

Certes, le retour d’une guerre de haute intensité en Europe, portée par une puissance militaire majeure, n’est pas le fruit direct d’une tension économique. Les causes immédiates sont sans doute à chercher dans la renaissance de l’impérialisme russe et dans la montée de l’autocratie à Moscou. Mais ces sources elles-mêmes ne sont certainement pas indépendantes des conditions économiques. Une guerre de grande ampleur contre un pays de 44 millions d’habitants ne s’engage pas sans qu’une lecture du contexte économique ne soit prise en compte.

Aussi doit-on s’efforcer de saisir le conflit dans le cadre de l’évolution du système capitaliste avant son déclenchement. Le premier élément de réponse réside dans la situation russe elle-même.

Les origines du modèle économique russe

La Russie est un pays traumatisé par la « thérapie de choc » des années 1990, qui était censée apporter la prospérité et assurer son maintien parmi les grandes puissances économiques du monde. Cette stratégie a été un désastre absolu. Le PIB russe s’est effondré et avec lui a disparu l’essentiel de la capacité industrielle du pays. Selon la Banque mondiale, en PIB par habitant et en parité de pouvoir d’achat, la Russie n’a retrouvé son niveau de 1990 qu’en 2006.

Ces seize années de stagnation n’ont cependant pas été suivies d’une forte accélération de la croissance. Certes, entre 2006 et 2013, la croissance annuelle moyenne du PIB par habitant a été tirée par la hausse du prix des matières premières et le PIB a augmenté de 2,5 % par an, ce qui n’est pas très élevé pour une économie en rattrapage. Une fois cet effet prix disparu, et les premières sanctions après l’occupation de la Crimée mises en place, l’économie russe est entrée en phase de stagnation : entre 2013 et 2019, le PIB par habitant a progressé de 0,6 % en moyenne cha

Ce cadre général ne rend pas compte de la modification de l’économie politique de la Russie. Du chaos de la thérapie de choc à la crise financière de 1998, a émergé un système économique dominé par des « oligarques », ceux-là mêmes qui avaient profité des privatisations massives dans une ambiance de corruption dans les années 1990, mais « arbitré » par un pouvoir politique fort incarné par Vladimir Poutine. Dans les années 2000, l’État se fait ainsi « respecter » par les oligarques alors que, jusqu’ici, il était le terrain de jeu de ces derniers.

L’arrestation fin 2003 de Mikhaïl Khodorkovski agit comme le tournant de cette évolution. Désormais, l’État autoritaire récupère une partie de la valeur et l’utilise dans le maintien de son pouvoir. Et ceux qui ne jouent pas le jeu de la collaboration avec le pouvoir sont implacablement réprimés.

La kleptocratie qui a émergé de la thérapie de choc n’a pas été supprimée, elle a été réorganisée par l’État dans l’intérêt de la classe dirigeante. Un tel régime n’est donc pas un régime redistributif. La confiscation des fortunes des oligarques récalcitrants se fait au bénéfice de proches du pouvoir, avec comme fonction le renforcement de ce dernier.

Dans cette structure, la Russie poutinienne tolère donc en grande partie l’évasion de valeur menée par les oligarques vers les paradis fiscaux et leurs lieux de résidence à Londres ou dans les pays méditerranéens. Mais une partie de cette valeur est récupérée par l’État pour assurer l’enrichissement personnel des dirigeants, une partie des investissements non réalisés par le secteur privé et le renforcement de l’appareil sécuritaire. Les oligarques continuent de s’enrichir, les dirigeants assurent leur maintien au pouvoir.

Les perdants, c’est la masse des Russes qui ne touchent que les miettes d’une telle politique. Les inégalités dans le pays sont massives. Selon les données de la World Inequality Database (WID), les inégalités de revenus, qui se sont un peu réduites depuis 20 ans, restent à un niveau très élevé, que ce soit historiquement ou en comparaison.

Les 1 % les plus riches captaient ainsi en Russie en 2020 pas moins de 21,4 % du revenu total, contre 17 % pour les 50 % les moins riches. Certes, en 2000, les 1 % captaient 26,6 % du revenu contre 13,1 % pour les 50 %, mais on est loin des chiffres de la fin de l’époque soviétique, où les 1 % captaient 5 % du revenu total, tandis que les 50 % obtenaient 28 %. À titre de comparaison, en France, les 1 % les plus riches captaient en 2019 9,9 % du total, les 50 % obtenant 22,7 %.

Mais l’essentiel réside dans les inégalités de patrimoine, vrai indicateur de l’accumulation de capital et donc du régime économique. En 2020, 47,7 % du patrimoine total était détenu par 1 % de la population, contre 3,1 % pour la moitié la moins fortunée de la population. De ce point de vue, les inégalités se sont même creusées depuis 20 ans puisqu’en 2000 les 1 % détenaient 39,2 % du patrimoine total. La situation est donc encore loin de celle de la France, où les 1 % détiennent 26,1 % du patrimoine total, et même des États-Unis, où cette part est de 34,5 %.

Globalement, le développement russe post-soviétique est un échec. La Russie n’est pas redevenue la grande puissance économique qu’était l’URSS. Son PIB nominal est resté inférieur à celui de l’Italie et son PIB par habitant a été dépassé par celui de la Pologne et est désormais talonné par la Chine, deux pays jadis très loin des niveaux de richesse de l’ancienne URSS.

Dangereuses contradictions

Elle est clairement dans le camp des perdants de l’évolution économique mondiale des 30 dernières années. C’est un pays centré sur l’extraction de ressources et qui, pour reprendre les termes des penseurs de l’impérialisme, est voué à être une périphérie fournisseuse de matières premières du centre.

Un tel système est intrinsèquement parcouru de contradictions dangereuses. Le maintien du pouvoir repose à la fois sur l’idée d’une amélioration de la situation des masses au regard des années 1990, mais aussi sur le maintien d’une accumulation ultra-concentrée.

La résolution de cette contradiction est complexe. Elle implique évidemment la répression, mais aussi une politique nationaliste. C’est un ressort habituel de ce type de régime pour maintenir l’ordre. Dans le cas russe, cela s’appuie sur un sentiment de revanche et de sursaut faisant suite aux reculs de la zone d’influence russe depuis la fin des années 1990.

Mais ce ressort vient ouvrir une autre contradiction : l’héritier de la puissance militaire soviétique dispose effectivement d’un arsenal militaire de grande puissance tout en étant une puissance économique secondaire. Face à ces contradictions, la tentation de la fuite en avant pour un régime autoritaire semble logique. Incapable de développer le pays économiquement, le pouvoir russe ne pouvait, pour assurer sa stabilité, qu’investir massivement dans la seule force dont il disposait : la force militaire.

L’impérialisme régional russe devient alors la conséquence logique de ces contradictions. Le discours « chauviniste grand-russe », pour reprendre les termes de Lénine, permet de dissimuler derrière la persistance de la puissance militaire et de la revendication d’une aire d’influence la faiblesse intrinsèque de l’économie nationale et l’incapacité du régime d’améliorer le bien-être global de la population. Il permet aussi d’avoir accès à de nouvelles ressources, ce qui explique notamment le développement de l’influence russe au Sahel, par exemple.

L’impérialisme russe et sa logique

Ce développement de l’impérialisme russe a conduit naturellement à des frictions avec d’autres zones d’influence, notamment celle des pays occidentaux, et le cœur de cette friction est devenu l’Ukraine à partir de 2014. Il est alors important de se souvenir que le capitalisme est d’abord une extension, y compris spatiale.

Lorsque l’extraction de valeur est de plus en plus difficile à réaliser, comme c’est le cas depuis les années 1970 et encore plus depuis 2008, l’expansion géographique pour ouvrir des marchés, trouver des ressources et de la main-d’œuvre bon marché est incontournable. Le retrait soviétique en Europe centrale et orientale s’est ainsi conjugué avec l’expansion économique allemande et son corollaire militaire états-unien. Dans ce cadre, entre deux capitalismes en recherche d’expansion, le choc était inévitable.

La crise de 2014 a alors plongé le régime russe dans une fuite en avant dangereuse. Les sanctions qui ont suivi l’invasion de la Crimée et le soutien aux séparatistes de Louhansk et Donetsk ont conduit Moscou à construire la « forteresse Russie », une économie jugée moins dépendante de l’extérieur et plus autonome. Cette politique a cependant encore aggravé les contradictions internes au régime.

Certes, la Banque centrale russe a réduit la dépendance au dollar et s’est appuyée sur l’excédent commercial du pays pour construire d’impressionnantes réserves en devises et en or. De son côté, pour ne plus faire appel au financement étranger, le gouvernement russe a réduit son déficit budgétaire pour dégager un excédent à partir de 2018.

Cette politique « autarcique » est aussi classique pour un pays qui se considère comme « isolé » économiquement tout en ayant des ambitions impériales. C’est celle menée par l’Italie fasciste, par exemple. Dans le cas russe, cependant, cette politique a conduit à deux points de contradiction.

D’abord, cette « forteresse » s’est construite sur la répression de la demande intérieure. Tout excédent commercial est le signe d’une sous-consommation. L’excédent budgétaire et la politique de taux élevés de la banque centrale sont des outils pour assurer cette sous-consommation. La Banque centrale de Russie a augmenté ses taux de 9,5 % à 20 % après l’invasion de l’Ukraine, ce qui risque de tuer l’activité du pays. Mais il est important de noter que, déjà, à 9,5 %, le taux d’escompte russe était élevé au regard des grands pays avancés, y compris en termes réels (0,75 % en janvier 2022, contre − 5 % en zone euro, par exemple).

En 2018, le projet de réforme des retraites avait provoqué une rare poussée de mécontentement social dans le pays qui, fait encore plus rare, avait contraint Vladimir Poutine à reculer en partie. Il avait renoncé à relever l’âge de départ des femmes de 55 à 63 ans pour le fixer à 60 ans, relevant celui des hommes de 60 à 65 ans.

Ce recul partiel avait permis de prendre conscience du prix de la « forteresse Russie » pour la population et de révéler, derrière le rideau du régime, l’état réel de la tension sociale. Globalement depuis 2014, les revenus du travail sont d’ailleurs sous pression, avec un ralentissement continuel de la croissance du salaire réel en tendance. En février 2021, le FMI lui-même soulignait que « le revenu par tête progresse faiblement et ne converge pas vers les niveaux des économies avancées ». Ce qui n’empêchait pas le Fonds de saluer les mesures de « ciblage » des politiques sociales annoncées par le gouvernement Poutine.

Au total, l'économie russe, aussi résistante soit-elle, s'appuie sur un sous-jacent faible. En décembre 2021, la Banque Mondiale confirmait la faiblesse globale de la croissance potentielle russe au regard de sa situation de pays émergent, faute de dynamisme de la productivité, d'industrie et de forte croissance de la demande. Le maintien de la paix sociale devenait d’autant plus complexe que la crise sanitaire est venue creuser le budget russe. Pour la population, l’amélioration globale de son sort devenait de plus en plus lointaine. D'ailleurs, en Russie comme dans le reste du monde, la reprise post-Covid commençait à s’épuiser et l’inflation accélérait malgré un resserrement des taux. Au troisième trimestre 2021, le PIB russe a reculé de 1,2 % sur un trimestre.

Une telle situation ne pouvait donc qu’inciter le régime à relancer la logique impérialiste. D’autant que le succès apparent de la « forteresse Russie » donnait une forme d’assurance dans sa capacité à résister à de nouvelles sanctions. Les conditions d’un basculement du régime dans l’agression de l’Ukraine étaient ainsi largement posées : un contrôle du voisin permettrait dans cette logique de ressouder la population (éventuellement de lui faire accepter de nouveaux sacrifices) autour du prestige militaire, mais aussi de disposer de nouvelles ressources, notamment agricoles. Pour un pays construit autour de l’extraction de ressources, la proie pouvait être tentante. Et il pouvait s’agir de résoudre les contradictions propres au capitalisme russe.

Dans ce cadre, l’agression russe dispose aussi d’une logique économique qui prend ses racines dans le désastre qu’a été la transition des années 1990. Ironiquement, la thérapie de choc s’inscrivait dans un contexte où l’établissement général d’un régime néolibéral marquait la « fin de l’histoire ». Or c’est aussi sur les ruines de ce mythe économique que rebondit aujourd’hui l’histoire.

Un conflit entre deux capitalismes ?

Reste une question. Ce conflit russo-ukrainien, qui s’est déjà étendu indirectement, et notamment sur le plan économique, au reste du monde, est-il un conflit entre deux « modèles » ? En 2019, l’économiste serbo-états-unien Branko Milanović émettait dans son livre Le Capitalisme, sans rival (La Découverte, 2019, discuté ici) l’hypothèse que le capitalisme contemporain, désormais unique mode de production mondial, serait divisé en deux variantes : le capitalisme « libéral méritocratique » de l’Occident et le capitalisme « politique » issu notamment d’une accumulation primitive réalisée par l’expérience du « socialisme réel ».

Les caractéristiques de ce dernier reposent sur l’existence d’un État fort contrôlant directement ou indirectement le secteur privé par l’absence d’État de droit et la corruption. Dans la préface à l’édition française, Pascal Combemale résume la différence entre les deux systèmes : dans le système libéral, « le pouvoir économique donne accès au pouvoir politique » et dans le capitalisme politique, « c’est l’inverse ». Et d’ajouter : « Dans les deux cas, la concentration des pouvoirs bénéficie à une élite qui tend de plus en plus à se reproduire. »

Branko Milanović insiste beaucoup sur le cas chinois comme étant l’idéal-type du capitalisme politique et n’évoque qu’en passant le cas russe. Mais ce dernier pourrait répondre plutôt bien à cette définition. Les événements actuels pourraient laisser croire que c’est cette division entre ces deux types de capitalisme qui est en jeu dans le conflit ukrainien. La guerre en Ukraine serait finalement le premier acte du conflit central entre Russie et États-Unis que chacun prévoyait à plus ou moins long terme.

Certains éléments pourraient même aller dans ce sens. La volonté des Occidentaux de frapper « l’oligarchie » russe confirmerait le caractère politique du pouvoir économique. Par ailleurs, les votes aux Nations unies semblent dessiner deux camps qui recoupent en partie cette division entre les deux types de capitalisme. D’un côté, l’Union européenne, les États-Unis, le Japon et l’Asie du Sud-Est « libérale », et de l’autre la Chine, la Russie, l’Inde, le Vietnam, l’Amérique latine « socialiste » et certains pays d’Afrique désormais fortement liés à la Chine et à la Russie.

Mais cette division apparente ne doit pas tromper. En réalité, cette division semble très discutable dans le contexte actuel. D’abord, la pandémie a fait évoluer le capitalisme vers un modèle plus unifié où l’État agit comme une sorte de garant en dernier ressort du secteur privé, ce qui tend partout à concentrer pouvoirs économique et politique et à politiser de plus en plus les choix économiques. Dans ce contexte, les définitions des deux ensembles semblent s’effacer ou, du moins, s’amenuiser.

Les sanctions contre la Russie font ainsi bon marché de certains fondements de l’État de droit tel qu’il est conçu dans le droit occidental, comme le respect de la propriété privée. Ce n’est pas étonnant et cela arrive régulièrement en temps de conflit, mais c’est aussi le signe de la politisation de l’économie dans le capitalisme dit « libéral » de Milanović. Ce dernier avait déjà, d’ailleurs, dans son livre, émis l’hypothèse d’une fusion entre les deux modèles. Et cette vision a été confirmée dans un texte écrit après l’invasion où il confirme le caractère politique du capitalisme contemporain.

Au reste, même si le cas russe est extrême, on sait que les liens entre puissance économique et puissance politique existent dans les économies occidentales. Depuis un demi-siècle, ces économies ont même pris, avec la pseudo-théorie du ruissellement et ses variantes (« les baisses d’impôts pour favoriser les investissements »), un chemin où l’État ménage la puissance économique et favorise le creusement des inégalités.

En réalité, la Russie a été dans les années 1990 le laboratoire des idées néolibérales pro-riches. Et que le modèle économique russe est le fruit de cette expérience. C'est donc une sorte de forme poussée à bout des lubies néolibérales. Mais alors, la différence entre les deux modèles de capitalisme devient principalement une différence d’intensité et non de nature.

L’autre élément est que, quand bien même la division entre les deux capitalismes existerait et perdurerait, les lignes sont assez floues. Des pays de l’UE comme la Pologne et la Hongrie auraient trouvé leur place dans le capitalisme politique, mais sont alignés sur les positions occidentales.

Les États-Unis tentent, pour assurer leur approvisionnement en pétrole, de se rapprocher du Venezuela, qui a voté contre la condamnation de l’agression russe à l’ONU. Plus fondamentalement, l’Ukraine elle-même ne peut apparaître comme un membre du capitalisme libéral occidental, même si, sous la pression du FMI, elle tente de s’en rapprocher. L’élément de modèle économique ne semble pas ici jouer un rôle majeur. C’est bien plutôt la nature de l’influence dominante qui est déterminante.

Quant à la Chine, si elle n’est pas solidaire de la Russie, elle est, comme l’Inde ou d’autres, dans une position opportuniste où elle tente de sauvegarder les importations russes, tout en ménageant ses accès aux marchés occidentaux, qui restent vitaux pour elle.

Rien ne laisse présager ces jours-ci un « bloc idéologique » russo-chinois fondé sur un modèle économique commun. Au reste, il n’y a là rien d’étonnant : le modèle économique chinois est assez différent de celui de la Russie, ne serait-ce que parce que la thérapie de choc n’a pas été appliquée en Chine.

Certes, la République populaire traverse aussi une forme de crise et n’hésite pas elle-même à avoir recours à l’impérialisme. Mais, précisément pour cette raison, elle est aussi concurrente de la Russie : c’est le cas en Afrique, mais aussi, on l’a vu plus récemment, au Kazakhstan et en Asie centrale.

Dans son ambition de construire une croissance plus équilibrée, Pékin agit prudemment et ne peut se passer de son accès aux marchés occidentaux. Tout alignement sur la Russie mettrait ces débouchés en danger, mais en ne coupant pas les ponts avec Moscou, la Chine entend aussi pouvoir profiter des besoins de ce pays désormais affaibli. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la possibilité de rachat de parts dans les grandes entreprises d’État russes par Pékin annoncée le 8 mars. En réalité, la Chine continue de prendre en compte les interdépendances que les États-Unis et la Russie tentent d’effacer.

Les événements actuels viennent confirmer ce que l’on savait depuis 1914 : la domination mondiale du capitalisme n’est pas la garantie de la paix, y compris lorsqu’elle s’appuie sur des interdépendances commerciales. Dans un capitalisme structurellement en crise où il est de plus en plus difficile de dégager de la croissance, les logiques géopolitiques peuvent prendre le dessus pour s’approprier de nouvelles ressources, de nouveaux marchés ou apaiser des tensions sociales internes.

Lorsque, comme dans le cas russe, la contradiction entre la faiblesse de l’économie et la puissance militaire s’accroît, le conflit apparaît comme une possibilité sérieuse. Et les interdépendances commerciales sont mise à mal, soit parce qu’on les croit plus solides qu’elles ne sont, soit parce qu’on juge que les gains potentiels de leur rupture sont plus élevés. Les turbulences économiques issues des années 1990 et des crises successives qui ont eu lieu depuis 2008 ont donc rendu le monde plus dangereux. Dès lors, la guerre en Ukraine est moins un choc entre deux types de capitalisme qu’un nouveau symptôme d’un capitalisme en crise.

publié le 10 mars 2022

 

Les deux tiers du CAC40 ont battu

leurs records historiques de

profits en 2021

sur https://multinationales.org/

Les deux tiers du CAC40 (21 groupes sur les 34 qui ont publié leurs résultats financiers à date) ont battu leurs records historiques de profits en 2021.

TotalEnergies affiche le plus gros profit avec 14,2 milliards d’euros (+7% par rapport à son record précédent de 2007), mais il est suivi de près par Stellantis, ArcelorMittal et LVMH qui réalisent tous plus de 12 milliards de bénéfices, battant également leur record historique.

Ces 34 groupes du CAC40 ont réalisé un bénéfice cumulé de 130 milliards d’euros, 71% de plus qu’en 2019, l’année d’avant la pandémie, et près du quadruple de 2020.

32 groupes ont déjà annoncé leurs propositions de dividendes pour ce printemps, avec là aussi un record de plus de 54 milliards d’euros (sans compter les dividendes qui seront annoncés par les 9 autres groupes et les 23,8 milliards de rachats d'actions du CAC40 en 2021).

Profitant à plein des aides financières publiques durant la pandémie, les groupes du CAC40 ont dédaigné de se préparer aux chocs futurs et en particulier de réduire leur dépendance aux énergies fossiles et aux chaînes d'approvisionnement internationales. La guerre en Ukraine est venue leur rappeler plus tôt que prévu les risques de cet aveuglement.


 

Pour la plupart d’entre nous, 2021 a été la seconde année de la pan- démie, rythmée par les vagues d’infection et les restrictions sanitaires, puis par la hausse des prix à la consommation. Pour le CAC40, qui a continué à bénéficier des largesses du “quoiqu’il en coûte” et de nouveaux mécanismes d’aides financières comme le plan de relance et le plan France 2030, 2021 a été une année de bénéfices record. 21 des 34 groupes du CAC40 qui ont publié leurs résultats financiers, c’est-à-dire 62%, ont battu leur record historique de profits en 2021.

C’est le cas du groupe pétrolier TotalEnergies, qui affiche le plus gros profit du CAC40 avec 14,2 milliards d’euros. Son précédent record de profits, en date de 2007, s’établissait toutefois déjà à plus de 13 milliards d’euros.

Total, Stellantis, ArcelorMittal, LVMH et BNP Paribas, champions des corona-profits

Ce qui est plus inédit, c’est que plusieurs autres groupes font presque aussi bien cette année, à l’image de Stellantis et d’ArcelorMittal avec 13,2 milliards d’eu- ros de profits chacun, ou encore LVMH avec 12 milliards d’euros. Le groupe bancaire BNP Paribas affiche quant à lui 9,5 milliards d’euros de profits.

Sanofi fait figure d’exception, puisque le groupe pharmaceutique a battu son record historique de profits en 2020, soit l’an 1 de la pandémie, avec 12,3 milliards d’euros. Pour 2021, il n'engrange « que » 6,2 milliards d’euros de profits.

Les 12 milliards d’euros affichés en 2021 par LVMH représentent un bond de 68% par rapport au précédent record du groupe de luxe, 7 milliards d’euros, en date de 2019. Pour ArcelorMittal, le bond est de 45% par rapport au précé- dent record de 2007, pour BNP Paribas de 16% par rapport à un record de 2019. Le cas de Stellantis est à part, le groupe s’étant formé très récemment à partir de la fusion de PSA et FiatChrysler.

Sans afficher des profits aussi stratosphériques en valeur absolue, d’autres groupes du CAC40 pulvérisent néanmoins eux aussi cette année leurs propres records historiques de bénéfices, à l’image de Hermès (+60% par rapport au précédent record de 2019, avec 1,5 milliard d’euros) ou STMicro (+56% par rapport au record de 2019, à 1,8 milliard d’euros). Teleperformance dépasse son précédent record historique de profits de 39,2%, Airbus le sien de 38%, et Schneider Electric le sien de 32,8%. La plupart des records de bénéfices du CAC40 se situent soit en 2017-2019, soit dans les années 2005-2008 précédant la crise financière globale.

Ces performances historiques se retrouvent virtuellement dans tous les secteurs d’activités, mais certains secteurs se distinguent comme la finance (Axa, BNP Paribas, Crédit agricole et la Société générale ont toutes quatre battu leurs records de bénéfices en 2021) ou encore le luxe (LVMH, Hermès et L’Oréal, mais pas Kering).

130 milliards de profits en 2021 malgré la pandémie

Les 34 entreprises du CAC40 qui ont publié leurs résultats financiers pour 2021 ont réalisé un bénéfice cumulé de 130 milliards d’euros. Seuls deux groupes affichent des pertes : le géant des centres commerciaux Unibail-Rodamco- Westfield, encore affecté par les restrictions, et le spécialiste des moyens de paiement Worldline, qui subit la concurrence du paiement par smartphone.

Ces 130 milliards représentent un pro- grès de 277% par rapport aux 34 milliards de profits réalisés en 2020 par les mêmes 34 groupes, soit presque une multiplication par 4. C’est un progrès de 71% par rap- port aux profits de 2019, l’année d’avant la pandémie (76 milliards d’euros).

Certains secteurs se distinguent par leurs records de profits, comme le luxe ou la finance.

Ces chiffres laissent augurer de nouveaux records de versement de dividendes et de rachats d’actions en 2022. Les 32 groupes du CAC40 qui ont déjà annoncé le dividende qui serait proposé à leur Assemblée générale ce printemps se préparent à verser 54 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires (à quoi s’ajoutent les rachats d’actions). Il s’agirait là aussi d’un record historique.

Prime aux suppressions d’emplois

Nous ne disposons pas encore des don- nées sur l’évolution de l’emploi dans les groupes concernés, mais les bénéfices réalisés confirment le constat que nous avons réalisé dans une précédente note, selon lequel certains des groupes les plus profitables en 2021 sont ceux qui ont sup- primé le plus d’emplois en 2020, à l’instar d’ArcelorMittal, Stellantis, Airbus et BNP Paribas. Le groupe Stellantis, malgré ses 13 milliards de profits, a supprimé près de 5000 emplois en 2020 et a annoncé début février 2022 un nouveau plan de suppression de 2600 emplois 1 .

Comme nous l’avons montré dans les précédents rapports « Allô Bercy » 2 , les groupes du CAC40 ont bénéficié d’aides publiques importantes à l’occasion de la crise sanitaire (aides d’urgence dont PGE et chômage partiel, achats d’obligations des banques centrales, plans sectoriels, plan de relance et plan France 2030). En l’absence de conditionnalités sociales, environnementales ou fiscales à ces aides, le CAC40 a choisi – plutôt que de préserver l’emploi ou d’investir dans la transition – d’utiliser cet argent pour verser plus de 76 milliards de dividendes en deux ans, et de battre en 2021 son record historique de rachats de ses propres actions, avec 25 milliards d’euros.

Les groupes du CAC40 ont dédaigné de se préparer aux chocs futurs et en particulier de réduire leur dépendance aux énergies fossiles et aux chaînes d'approvisionnement internationales. La guerre en Ukraine est venue leur rappeler plus tôt que prévu les risques de cet aveuglement.

1 https://www.lemonde.fr/economie/ article/2022/02/02/automobile-stellantis-va- continuer-a-se-separer-de-ses-salaries-francais- a-un-rythme-eleve_6111962_3234.html

2 #À lire sur le site https://allobercy. multinationales.org

 publié le 9 mars 2022

Présidence française du Conseil de l’UE - Sponsors de la PFUE : qu’a donc à cacher le gouvernement ?

par Olivier Petitjean sur https://multinationales.org

Malgré les critiques, le gouvernement a choisi de faire sponsoriser la présidence française du Conseil de l’UE par deux entreprises, les constructeurs automobiles Renault et Stellantis, assurant que cela ne donnerait lieu à aucune forme de contrepartie ou de conflits d’intérêts.

Mise à jour, 9/3/2022, 15h15 : Suite à la publication de cet article mercredi 9 mars au matin, le Secrétariat général de la Présidence française du Conseil de l’UE nous a informé avoir mis en ligne les deux conventions, en masquant « les données personnelles, les éléments tenant à la sécurité publique et au secret des affaires ». Ces deux documents sont accessibles ici (Renault) et (Stellantis). Les éléments relatifs au « secret des affaires » semblent le détail de la valorisation des deux prêts de véhicules (479 560 euros pour 180 véhicules en ce qui concerne Stellantis et 146 417 euros pour 40 véhicules en ce qui concerne Renault), qui ouvriront droit, rappelons, à un crédit impôt mécénat de 60%. Il n’est pas précisé si lesdits véhicules ont vraiment été utilisés, dans le contexte du passage de la plupart des événements PFUE en distantiel sur les mois de janvier et février.

Depuis quelques années, l’habitude s’est installée de faire sponsoriser les présidences tournantes du Conseil de l’Union européenne par des multinationales comme Coca-Cola, Microsoft ou BMW. Ces sponsorings, symboles de l’influence des grandes entreprises au plus haut niveau de l’UE et de la confusion entre intérêt public et intérêts privés, sont de plus en plus contestés, mais la pratique n’est toujours ni interdite, ni encadrée, en raison de l’opposition de certains pays dont la France.

À l’approche de la présidence française du Conseil de l’UE (PFUE), au premier semestre 2022, de nombreuses voix se sont élevées, y compris du sein même de la majorité présidentielle, pour demander au gouvernement de ne pas faire appel à des sponsors. L’Observatoire des multinationales s’est associé aux associations foodwatch et Corporate Europe Observatory pour lancer une pétition en ce sens.

En vain, puisque la PFUE est bien sponsorisée par deux grandes entreprises : Renault et Stellantis (groupe issu de la fusion entre FiatChrysler et PSA). Les deux constructeurs doivent fournir à la présidence des véhicules électriques et hybrides pour les déplacements des délégués. Un autre sponsoring avait été envisagé avec EDF, mais il a été abandonné, sans que la raison en ait été communiquée.

En réponse à la polémique suscitée par ce choix, le gouvernement a joué sur les mots, essayant de faire une distinction totalement vide de sens entre « sponsoring » et « mécénat ». Par la voix du secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Clément Beaune, il a assuré que que ces accords de sponsoring n’entraîneraient aucune forme de conflit d’intérêts ou de contreparties, que Renault et Stellantis n’auraient pas le droit de s’en prévaloir à des fins publicitaires, et que ces mécénats se feraient dans « un cadre transparent » [1].

C’est fort de ces assurances que nous avons demandé au gouvernement, en janvier, de rendre publics les accords de sponsoring passés avec les deux groupes automobiles. Depuis, c’est le silence radio. L’Observatoire des multinationales, en concertation avec foodwatch et Corporate Europe Observatory, a donc saisi ce jour la Commission d’accès aux documents administratifs. (Voir mise à jour ci-dessus.)

Une industrie automobile très influence à Paris comme à Bruxelles

Le secret maintenu sur la teneur des accords avec Renault et Stellantis confirme que ces « partenariats » ne sont pas aussi innocents que le gouvernement le laisse entendre. Ces deux groupes industriels sont directement concernés par plusieurs gros dossiers en cours d’examen dans la capitale européenne. Parmi eux, la date de fin des véhicules à moteur thermique, y compris des hybrides dont Stellantis est un important producteur. Une étude récente suggère d’ailleurs que les hybrides émettent en réalité presque autant que les véhicules classiques.

Également au menu de la présidence française du Conseil de l’UE, les nouvelles normes d’émission de CO2 des automobiles dans le cadre du paquet climat, ou encore la politique de soutien public massif aux secteurs des batteries et des semi-conducteurs ou aux filières d’approvisionnement en minerais stratégiques – autant d’enjeux vitaux pour le secteur automobile. Les industriels ont d’ailleurs été étroitement associés à la préparation de la PFUE. Dès juillet 2021, Clément Beaune avait participé au sommet de l’automobile organisé par Emmanuel Macron à l’Elysée pour écouter leurs demandes. Les représentants de la France à Bruxelles ont rencontré à plusieurs reprises ces derniers mois les représentants de Renault, Stellantis et de la Plateforme de l’automobile, principal lobby du secteur [2]. Cette proximité s’étend également au commissaire européen français, Thierry Breton. En mai 2021, dans une lettre à ce dernier adressée par Luc Chatel, ancien ministre et aujourd’hui patron de la Plateforme de l’automobile, on trouve la mention manuscrite « Merci de ton soutien, Amitiés ». En décembre 2021, Thierry Breton a rencontré des représentants de Stellantis, mais a refusé de rendre public le thème et les notes de cette rencontre, comme c’est la règle au niveau européen. De Paris à Bruxelles, l’omertà semble donc la règle concernant les liens entre décideurs français et industrie automobile.

[1] Voir l’enquête de la cellule investigation de Radio France.

[2] Voir le « registre de transparence » de la Représentation permanente de la France à Bruxelles.

publié le 7 mars 2022

Pourquoi TotalEnergies s'accroche à ses activités en Russie

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Alors que la guerre en Ukraine fait rage, la multinationale française refuse toujours de lâcher ses activités en Russie. Ses intérêts économiques et stratégiques y sont colossaux. Explications

Les bonnes intentions et les coups de menton de Bruno Le Maire n’y changeront rien. Alors que la liste des pétroliers internationaux qui retirent leurs actifs de Russie s’allonge, le français TotalEnergies, lui, ne semble pas enclin à reprendre ses billes. C’est même « le moins que l’on puisse dire », ironise-t-on, en interne.

15 milliards d’euros d’actifs sur place

Après avoir tenté de minimiser la part de ses activités en Russie, les réduisant à une fourchette de « 3 à 5 % de (ses) revenus globaux », Patrick Pouyanné (PDG du groupe pétrolier et gazier français), qui « condamne l’agression militaire de la Russie envers l’Ukraine », s’en tient pourtant à affirmer qu’il n’engagera plus de capitaux « dans de nouveaux projets ». La firme conservera donc ses quelque 15 milliards d’euros d’actifs sur place.

« En capital investi, c’est énorme, bien plus qu’en Birmanie, où Total a fini par jeter l’éponge », note Éric Sellini, coordinateur CGT du groupe. Un désengagement du bout des doigts, qui intervient alors que, depuis près de dix jours, ses concurrents désertent le terrain russe. La compagnie anglo-néerlandaise Shell, la britannique BP, l’italienne ENI, la norvégienne Equinor et même l’américaine Exxon ont ainsi toutes renoncé à leurs opérations sur place et rompu leurs partenariats avec les entreprises locales.

Le gaz russe, une priorité

Déshonorante autant qu’immorale, la position de TotalEnergies traduit en réalité l’importance colossale de la Russie dans la stratégie du groupe. Celle-ci vise à « faire de l’extraction et de la distribution de gaz la clef de voûte du développement et des investissements actuels et futurs de l’entreprise », détaille une note publiée en fin de semaine dernière par le T-Lab, corédigée par l’économiste Maxime Combes, la chercheuse Amélie Canonne et l’auteur Nicolas Haeringer.

Engagée depuis 1995 sur les champs pétroliers en Russie, la firme française, en s’offrant près de 30 % des parts du site gazier de Yamal en 2011, et plus de 21 % de celui d’Arctic LNG 2 en 2018, a résolument pris le parti de faire du gaz russe l’une de ses priorités.

Le gaz russe représente près de 30 % de la production mondiale de TotalEnergies.

Son partenaire sur place ? L’entreprise privée Novatek, dont le président, Leonid Mikhelson, « est un proche de Poutine », tandis que son deuxième actionnaire, Guennadi Timtchenko, « est visé par les sanctions américaines depuis 2014 et désormais sous sanction de l’UE », précise la note.

Alors que le gaz russe représente près de 30 % de la production mondiale de TotalEnergies – et plus de 60 % de sa production en Europe et en Asie centrale –, les réserves dont dispose le pays représentent, à elles seules, la moitié des perspectives de développement du groupe.

Un robinet toujours ouvert

En somme, résume Thierry Defresne, de la CGT Total, la direction « veut coûte que coûte continuer à faire du business ». Mais, à l’autre bout de la chaîne, les salariés du pétrolier n’entendent pas donner quitus à Patrick Pouyanné. « À Donges, les camarades ont refusé de décharger un tanker en provenance de Russie, cinq autres bateaux attendent au Havre et un à Fos-sur-Mer », explique le syndicaliste.

Reste que, pour lui, exclure l’énergie du paquet des sanctions contre la Russie provoque ce genre d’imbroglio. « Quand on parle de l’approvisionnement russe, il s’agit de contrats à long terme, souvent associés à des conditions de paiement. On n’achète pas du gaz comme on achète une baguette de pain », abonde Éric Sellini.

D’ailleurs, fait valoir le syndicaliste, « à l’annonce du paquet de sanctions, Moscou n’a pas fermé les robinets, y compris lorsque la Russie se retrouve exclue de la plateforme interbancaire Swift ». L’arrêt de l’approvisionnement en gaz russe aurait, poursuit-il, des conséquences préoccupantes en Europe. « L’Autriche ne saurait plus fournir d’énergie à ses citoyens alors que l’Allemagne dépend de la Russie pour un tiers de sa consommation. »

Le coup de pouce d'Emmanuel Macron

Sous le feu des projecteurs, les géants mondiaux du pétrole et du gaz ne sont cependant pas les seuls responsables de notre dépendance aux fossiles russes. Dans l’ombre de leurs business plans, les États, bien souvent, ont joué en sous-main.

Pour ce qui est de la France, la note du T-Lab rappelle qu’« à l’occasion d’un déplacement d’Emmanuel Macron à Moscou en 2018, TotalEnergies a obtenu une participation directe entre 10 % et 15 % dans tous les futurs projets GNL (gaz naturel liquéfié – NDLR) de Novatek situés sur les péninsules de Yamal et Gydan ». Une promotion directe des intérêts de la firme française auprès de Vladimir Poutine, qui fait de l’Élysée et de Bercy les « coresponsables du refus de TotalEnergies de quitter la Russie ».

publié le 5 mars 2022

Nouvelles révélations sur les Ehpad de Korian et DomusVi

sur www.cgt.fr

Un mois après Les fossoyeurs, le livre choc de Victor Castanet sur les Ehpad d’Orpea, Cash Investigation a filmé en caméra cachée le quotidien harassant des personnels soignants d’un établissement Korian, près de Nantes. Un autre reportage a décortiqué les méthodes immobilières fallacieuses de DomusVi. Triste tableau d’une course au profit, sur le dos de nos ainés.

Les images sont édifiantes. Débordés, contraints de conseiller à une résidente de "faire pipi dans sa protection" car le personnel manque pour l'accompagner aux toilettes, les soignants de l’Ehpad privé Le Ranzay, près de Nantes, doivent s’occuper de 69 résidents. Prix du loyer : 2 856 € par mois.

À raison de 11 résidents par aide-soignant (contre 10 pour 12 au Danemark), comment bien faire son boulot et respecter la dignité de nos ainés dépendants ?

Le reportage réalisé en caméra cachée par Marie Maurice, de Cash Investigation (France 2), dénonce la maltraitance institutionnelle des résidents, faute de moyens humains suffisants.

Un système malade 

Sans diplôme de soignante, sans formation, sans expérience, la journaliste s’est faite embauchée pendant trois jours comme auxiliaire de vie par Korian, leader européen des Ephad privées (4,31 Md€ de chiffre d’affaires en 2021, + 11%) et affectée à des tâches d’aide-soignante ou d’infirmière. Pour 9,58€ net de l’heure. 

Pas d’infirmière pour administrer les médicaments, personnel non diplômé, repas rationnés, effectifs insuffisants : les méthodes de Korian décrites pour maximiser ses bénéfices, au détriment du bien-être des résidents et des conditions de travail des salariés, sont choquantes.

Comme dans le livre Les Fossoyeurs, les questions soulevées se rejoignent, notamment autour des coûts que les deux groupes cherchent constamment à baisser pour augmenter leurs marges.

Pas de croutons

Deux anciens directeurs d'Ehpad affirment que Korian soumet ses cadres à une pression constante pour qu'ils réduisent les coûts et maximisent le bénéfice de l'entreprise : l'un raconte avoir reçu instruction de supprimer les croûtons dans la soupe des résidents pour réaliser des économies ! 

Selon des documents internes à Korian que les journalistes se sont procurés, la direction ne remplacerait que partiellement le personnel soignant en congé. Les kiné et les médecins ne le seraient pas du tout. Korian ferait de fausses déclarations aux autorités de tutelle sur les effectifs afin de maximiser ses dotations publiques (532M€ reçus en 2020 selon le site mis en ligne en réaction à la diffusion de l’enquête).

Interrogé par Élise Lucet, le directeur général France, Nicolas Merigot, a réfuté l'ensemble des allégations. Sur le plateau de l’émission, Sophie Boissard a fait de même : « Nous ne faisons pas de marges sur les dotations publiques », a affirmé la directrice générale de Korian, avant d’annoncer que son groupe allait devenir une entreprise à mission. Pour se racheter une virginité ? 

DomusVi, orfèvre de l’immobilier 

Également épinglé, DomusVi, numéro 3 du secteur (745 M€ de CA), a vu ses méthodes immobilières fallacieuses décortiquées par les journalistes.

Elles consistent à laisser pourrir le parc immobilier loué à des particuliers qui ont investi dans des chambres d'Ehpad achetées à prix fort, puis à quitter les lieux à la fin du bail. Un orfèvre de l’immobilier mais aussi un spécialiste de l’optimisation fiscale via le Luxembourg et Jersey, alors que le groupe percevrait 226 M€ d’argent public par an, selon les calculs de Cash.
Ses dirigeants n‘ont pas voulu répondre aux questions. 

Défaillances des autorités de contrôle 

De leur côté, les Agences régionales de santé ne jouent pas leur rôle de contrôle : devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, S. Boissard a indiqué que son groupe fait l’objet d’un dizaine de 10 contrôles par an. Pas inopinés. 

Emmanuel Macron avait pris l’engagement de mener à son terme un projet social sur la dépendance. Alors que son quinquennat s’achève, ce chantier a disparu de l’agenda présidentiel. 

 

La CGT milite pour la création de droits pour les aidants familiaux de personnes en perte d’autonomie, la création d’un grand service public de l’aide à l’autonomie en établissements ou à domicile avec du personnel formé, qualifié, correctement rémunéré.

La perte d’autonomie et son financement doivent relever de la branche maladie de la Sécurité sociale.

Et le traitement de l’accueil en établissement et de son financement doit être rapidement l’objet d’une loi conformément aux engagements de l’actuel gouvernement.

publié le 3 mars 2022

Candidats des inégalités :
à droite, les injustices fiscales et sociales au programme -
Un rapport d’ATTAC

par Attac France, Observatoire de la justice fiscale sur https://france.attac.org/

A la veille de la date limite de recueil des parrainages et alors que la candidature du président sortant doit enfin être annoncée, Attac, avec l’Observatoire de la justice fiscale, publie aujourd’hui son nouveau rapport sur « Les candidats des inégalités ».

Notre association y analyse les propositions socioéconomiques d’Emmanuel Macron, de Valérie Pécresse, de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour et pointe leur troublante similarité. Si bien sûr ces candidats ont des parcours et des sensibilités différentes, c’est bien le même logiciel néolibéral qui guide leurs projets, qui tous, déboucheraient sur une nouvelle offensive contre le modèle social français.


 

Un nouveau quinquennat des inégalités ?

Alors que le dernier quinquennat a été marqué par un enrichissement indécent des milliardaires et d’une pluie records de dividendes pour les actionnaires, en même temps, il a été celui de l’intensification de la pauvreté. 7 millions de personnes ont besoin d’aide alimentaire pour vivre, soit 10% de la population française, et 4 millions de personnes supplémentaires sont en situation de vulnérabilité. Le quinquennat Macron est définitivement celui des inégalités.

C’est à son issue que ce rapport reprend et analyse les propositions économiques et fiscales du président sortant, ainsi que des trois autres principaux candidats de la droite. Son contenu est issu des ébauches de leurs programmes rendues publiques jusqu’ici, mais aussi des déclarations qu’ils et elles ont pu faire dans les médias.

S’il existe bien sûr des différences entre ces quatre candidats, notamment sur leur rapport au monde et à l’étranger, tous portent des propositions socioéconomiques comparables. Tous s’inscrivent dans une forme de surenchère pour approfondir la logique néolibérale, qui n’aboutira qu’à aggraver les injustices fiscales et sociales. Tous sont ainsi susceptibles de creuser des inégalités déjà considérables, et à la racine d’un mécontentement latent dans le pays.

Fort avec les faibles, faible avec les forts

Aucun des « candidats des inégalités » ne veut renforcer la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales. En revanche, tous parlent de renforcer la lutte contre la fraude aux prestations sociales. Pourtant celle-ci est estimée à 3 milliards d’euros, contre 80 milliards d’euros pour la fraude fiscale. Et chaque année, plus de 10 milliards d’euros d’aides sociales ne sont pas réclamés par leurs potentiels bénéficiaires.

Alors qu’Emmanuel Macron a supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) pour le remplacer par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) au bénéfice des 350 000 personnes les plus riches, Valérie Pécresse et Eric Zemmour proposent d’affaiblir l’IFI en créant de nouvelles exonérations. De son côté, Marine Le Pen veut un impôt sur la fortune financière et ne plus imposer l’immobilier, ce qui rapporterait également moins que l’ISF historique.

Les 4 « candidats des inégalités » sont également d’accord pour baisser les droits de donation et de succession, et en ont fait un enjeu important, ce qui bénéficierait massivement aux personnes qui ont un patrimoine important à transmettre. Rappelons que selon France Stratégie, 85 % des successions sont déjà exonérées d’impôts. Tous veulent également poursuivre la baisse des impôts de production, comme le réclame le Medef, alors même que cela profitera surtout aux grandes entreprises dont les taux de marge sont aujourd’hui historiquement élevés et qui ont largement profité de la baisse de l’impôt sur les sociétés pendant le quinquennat Macron. Ces cadeaux fiscaux auraient un impact important sur les recettes de l’État, ce qui aurait nécessairement pour effet de réduire le périmètre et les moyens de l’action publique. C’est pourtant la protection sociale et les services publics qui permettent de diminuer les inégalités : par conséquent, en les affaiblissant, les inégalités ne pourraient qu’augmenter plus rapidement.

Les inégalités : un choix politique

Concernant le pouvoir d’achat, aucun des « candidats des inégalités » ne propose de revaloriser le SMIC ni les salaires de façon contraignante, mais Valérie Pécresse, Eric Zemmour et Marine Le Pen promettent une meilleure rémunération du travail en réduisant les cotisations sociales. C’est un non-sens total. Une telle baisse signifierait nécessairement une diminution des ressources de la Sécurité sociale, ce qui justifierait demain de nouvelles contre-réformes des retraites ou des allocations chômage. Emmanuel Macron, lui, s’abstient de toute proposition, dans la lignée de son action depuis 2017.

En matière de retraites, Emmanuel Macron promet une « réforme » guidée par le principe de « travailler plus longtemps » risquant de se traduire par une baisse du niveau des pensions. Valérie Pécresse dit vouloir repousser l’âge de départ à la retraite à 65 ans, contre 64 ans pour Eric Zemmour, tandis que Marine Le Pen a abandonné sa promesse de retraite à 60 ans.

Alors que Marine Le Pen, Eric Zemmour et Valérie Pécresse se disputent le titre de principal opposant à Emmanuel Macron, lorsque l’on s’intéresse à leurs programmes socioéconomiques, il est troublant, pour ne pas dire confondant, d’observer la similarité de leurs propositions.

Nos 4 candidats des inégalités ont le même projet économique, hérité d’une tradition conservatrice qui n’a de cesse de combattre les impôts directs et le développement de l’action publique. Leurs choix politiques n’auront qu’une conséquence, creuser les inégalités, aux dépens des plus précaires, du consentement à l’impôt et de la cohésion sociale.


Pour accéder au rapport et à sa synthèse : https://france.attac.org/8203

publié le 2 mars 2022

Le logement, envolée
des prix… des inégalités

V. Monvoisin sur https://blogs.mediapart.fr

Dans un contexte où la dégradation du pouvoir d'achat s'accélère, la hausse des prix du logement joue un rôle fondamental. Besoin impérieux s'il en est, se loger devient le révélateur du creusement des inégalités et de la polarisation du patrimoine. Par V. Monvoisin, membre du collectif d'animation des Économistes Atterrés.


 

La question du logement n’occupe pas la place qu’elle devrait dans les débats publics et politiques. Et l’on peut regretter que cette question reste – encore à cette heure – marginale en cette période de campagne présidentielle alors qu’elle est bien présente dans plusieurs programmes de candidats de gauche. Ce besoin fondamental (Les Économistes atterrés, 2021[1]) est à la conjonction de notre vie privée, de notre rattachement à une communauté et de l’action politique et publique. En effet, si le logement faisait autrefois l’objet de politiques de grande ampleur, les politiques libérales actuelles s’accommodent mal de ce sujet qui nécessite des investissements importants et, ces dernières années, le logement a été délaissé par les pouvoirs publics.

Or la crise du logement est bien là. La crise sanitaire et ses ondes de chocs se sont traduites depuis plusieurs mois par une forte hausse sur les prix à la consommation : la hausse des prix de l’alimentaire et de l’énergie frappe de plein fouet les ménages et contribue à tendre encore un peu plus le climat social. Moins médiatisé, l’emballement des prix de l’immobilier et des loyers est réel et concourt largement à la dégradation de la situation financière des ménages[2]. Rappelons qu’en 2020, les Français consacraient le tiers de leurs dépenses au logement, soit 33,4% avec le chauffage et l’éclairage contre 23 % en 1998[3] ; ces dépenses sont de loin les dépenses les plus lourdes assumées par les ménages. Alors que de nombreux candidats à la présidentielle invoquent des mesures de soutien au pouvoir d’achat des Français, quelle est l’ampleur de la crise du logement et de la hausse des prix du logement ? Qu’en est-il des politiques publiques actuelles ?

Hausse des prix de l’immobilier et des loyers et dégradation des conditions de vie

Les tensions relatives au logement touchent les propriétaires comme les locataires et le parc immobilier privé comme le logement social.

En 2021, la hausse des prix de l’immobilier a été spectaculaire. Au troisième trimestre, elle était déjà de 7,1 % depuis le début de l’année. Et, en un an, le nombre de transactions a atteint le nombre record de 1 208 000, soit un bond de 23 %[4]. Bien sûr, la crise sanitaire et le ralentissement du marché en 2020 expliquent partiellement ces augmentations. Néanmoins, elles s’inscrivent dans une tendance antérieure à la crise et ne font que la confirmer. En réalité, le prix de l’immobilier connaît une hausse continue depuis plusieurs années. L’éclatement de la bulle en 2007-2008 (en 10 ans, les prix avaient été multipliés par 2,5, voire 3) s’était traduit par une relative stabilité pendant 7 ans. Mais, depuis 2015, les prix repartent à la hausse : + 26,1 % en 6 ans[5].

Il en est de même pour les loyers. L’indice de référence des loyers (IRL indexé sur l’inflation) qui fixe les plafonds d’augmentation annuelle des loyers est en hausse continue depuis 1998[6]. Plus exactement, la hausse avait ralenti entre 2012 et 2015, repris en 2016 avec encore un ralentissement en 2019-2020. Mais, avec la reprise de l’inflation, on peut craindre que les loyers repartent fortement à la hausse – ce qui est déjà le cas en 2021.

Pour ceux qui veulent – ou peuvent – accéder à la propriété, l’effort financier pour l’achat de biens immobiliers devient de plus en plus conséquent, ce qui contraint de plus en plus les autres dépenses des ménages. En effet, si l’on rapporte l’indice des prix des logements au revenu disponible, on obtient un ratio reflétant l’effort consenti. Pendant près de 35 ans, jusqu’en 1995, ce ratio était pratiquement stable – c’est le tunnel de Friggit – l’évolution des prix de l’immobilier était la même que celle des revenus.

Depuis, ce ratio est sorti du tunnel : il passe de 1 en 1998 à 1,72 pour la province, 2,65 pour Paris et 3,1 pour Lyon en 2021 – l’évolution des prix est devenue bien supérieure à celle des revenus. Cela a plusieurs conséquences. La durée moyenne du crédit immobilier ne cesse de s’allonger pour atteindre la moyenne record de 20 ans en 2021 (elle était de 13 ans en 2000)[7]. D’ailleurs, le Haut Conseil de Stabilité Financière (HCSF) a imposé une nouvelle réglementation depuis le 1er janvier 2022 : la durée maximale des crédits est plafonnée à 25 ans et le taux d’endettement strict de l’emprunteur ne peut plus dépasser 35 % des revenus. Les ménages les plus fragiles deviennent de moins en moins propriétaires de leur logement – selon l’Insee, le fléchissement se fait sentir dès 2008 et le nombre de nouvelles résidences principales stagne[8].

De fait, s’il est plus difficile d’accéder à la propriété, les efforts financiers concernent également les locataires et cela se mesure à l’aune des évolutions et adaptations observées relatives au « confort de vie » des ménages. En 50 ans, les conditions sanitaires se sont améliorées notamment grâce à l’élévation du niveau de vie et la mise en place de normes définissant les caractéristiques d’un logement décent : soit la surface minimale, l’absence de risque pour la sécurité et la santé du locataire, l’absence d’animaux nuisibles, une performance énergétique minimale et la mise à disposition de certains équipements[9].

Cela dit, on assiste ces dernières années à une dégradation des conditions de vie et du confort– hors questions sanitaires – que les confinements et le télétravail ont mis en lumière : par exemple, le surpeuplement (le manque d’une pièce ou plus) qui touche plus de 8,5 millions de personnes rend difficiles le travail et l’éducation à distance. De même, la colocation a évolué ; elle concerne maintenant d’abord les salariés à hauteur de 45 % et à 40 % seulement les étudiants. La précarité énergétique ne cesse d’augmenter : le taux d’effort énergétique de l’Observatoire de la précarité énergétique[10] est reparti à la hausse depuis 2016 : 20 % des Français ont déclaré avoir souffert du froid dans leur logement en 2020 et 36 % pour des raisons financières. L’augmentation des prix de l’énergie cette année va certainement contribuer à accentuer cette tendance…

Enfin, cette précarisation se lit aussi dans l’arbitrage fait par de nombreux ménages de s’éloigner de leur lieu de travail afin d’avoir accès à des logements moins coûteux – devant alors assumer le coût et les contraintes des transports – ou dans les chiffres relatifs à la mauvaise qualité des logements, au type de logement occupé (appartement, chambre), le statut d’occupation, etc. Clairement, si tout cela ne se traduit pas directement par un effort financier, on voit bien que ces évolutions qualitatives consenties visent à amortir le poids financier du logement.

Malheureusement, cette dégradation générale est à distinguer du mal logement… qui progresse lui aussi. Il concerne les personnes privées de logement personnel (sans domicile, vivant à l’hôtel ou chez un tiers…) ou vivant dans des conditions de logement très difficiles (normes sanitaires non respectées, ménages auxquels il manque au moins deux pièces…).

Selon la Fondation Abbé Pierre[11], la situation s’est dégradée et a été accentuée par la crise sanitaire : 3,5 millions de personnes étaient concernées en 2015, elles sont aujourd’hui 4,1 millions ; le nombre de sans domicile a doublé depuis 2012 ; 2,2 millions de ménages sont en demande de logements sociaux – un chiffre progressant 5 fois plus vite que le nombre de ménages. La situation est devenue tellement tendue qu’il est non seulement très difficile d’obtenir un logement social (les délais se rallongeant) mais que les plus fragiles n’ont plus accès aux logements sociaux. La précarisation des ménages candidats et la hausse des loyers de ces logements – due justement à la hausse des prix du foncier et à la baisse des aides publiques – excluent de fait les plus pauvres car leur taux d’effort atteint rapidement les fameux 30 % d’efforts financiers !

Une transformation des principaux acteurs

Quelles explications sont alors avancées pour comprendre cette hausse continue des prix ? L’évolution de la demande est souvent mise en cause. Le vieillissement de la population ralentit les transferts de propriété ; l’explosion du nombre de familles monoparentales gonfle la demande et la réoriente vers des logements plus petits ; les taux d’intérêt de l’immobilier sont particulièrement bas. Et depuis le début de la crise sanitaire, la demande pour les résidences secondaires, les maisons et les habitations dans des environnements plus apaisés (villes moyennes, campagne…) a clairement explosé. Toutefois, d’autres facteurs sont également à prendre en compte.

D’une part, la demande de logement pour des objectifs purement financiers structure le marché de l’immobilier. Certes, les Français sont réputés pour préférer « investir dans la pierre ». Néanmoins, on assiste à un mouvement de concentration de la propriété car l’immobilier s’est « financiarisé » : il est devenu un placement dont on cherche à maximiser les rendements. – l’ONU a publié un rapport en 2017 dénonçant les effets de cette tendance mondiale[12]. À la fin des années 1990, l’immobilier devient un actif financier comme les autres et entre dans les stratégies de diversification de portefeuille des investisseurs grâce à une série d’innovations financières[13].

On voit donc une intervention massive de fonds d’investissements (fonds bancaires ou fonds de grandes entreprises qui cherchent un retour sur investissement), le recours aux SIIC (société d’investissement immobilier cotée en bourse), un changement dans les comportements de placements des plus fortunés et de nouvelles techniques financières (pour le financement de l’endettement comme les crédits subprimes ou pour la cession des créances immobilières sur les marchés financiers soit la titrisation). Selon l’Insee[14], 24 % des Français les plus aisés détiennent plus de 68 % du parc immobilier et sont donc multipropriétaires et 3,5 % des Français détiennent… 50 % des logements en location possédés par un particulier !

Ce mouvement est d’autant plus amplifié que la hausse des prix encourage l’achat de biens immobiliers pouvant générer une plus-value intéressante, générant alors une hausse des prix, etc. On est alors dans un phénomène classique de bulle financière, dont l’objet ici est le logement. Dans les lieux touristiques, cette concentration est encore accentuée par le développement des plateformes de location courte, type AirBnB, qui entrent en concurrence avec les résidents et avec l’activité hôtelière. S’il est difficile d’estimer le nombre de logements uniquement destinés à un tel usage, le phénomène est d’une ampleur suffisante – la mairie de Paris donne l’estimation de 25 000 à 30 000 logements concernés – pour que les municipalités légifèrent.

Aussi, cette demande toujours plus forte de biens immobiliers à des fins spéculatives et non plus patrimoniales alimente largement la flambée des prix et des loyers – pour les logements ayant un rendement élevé. Elle est particulièrement vive dans les « lieux dit remarquables » comme les littoraux et les centres-villes historiques, maintenant une forte hausse des prix alors que l’on aurait pu s’attendre à une baisse des prix du fait de la défection des ménages pour les grandes villes.

D’autre part, l’offre de logements marque le pas : en moyenne, le parc immobilier n’augmente pas de plus de 1 % ces dernières années, ce qui reste nettement insuffisant. En 2017, plus 500 000 logements étaient en construction ; en 2020, ce chiffre est descendu à 381 600. Professionnels du bâtiment comme associations en faveur du logement en appellent à des plans massifs de construction impulsés par l’État ou les collectivités locales.

Du côté du logement social, le tableau est plus qu’en demi-teinte. Certaines communes sont déjà allées au-delà du quota demandé en 2025 par la loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU), mais pour la plupart d’entre elles, il est désormais acquis que les objectifs ne seront pas atteints. Si le gouvernement avait annoncé en 2021 la construction de 125 000 logements sociaux par an, on a atteint difficilement les 95 000 l’an dernier… pour 2,2 millions de ménages qui ont fait une demande. Il faut dire que les dernières mesures ont complexifié la tâche des bailleurs sociaux : aides publiques en baisse, incitation à la privatisation et la vente de logements sociaux – la loi Élan de 2018 permet jusqu’à 40 000 cessions par an –, fragilisation de leurs ressources financières, etc… Or cela fait plusieurs années que les gouvernements successifs délaissent les politiques du logement.

Des marges de manœuvre politiques

Pourquoi se tourner vers la puissance publique ? Car la question du logement est hautement politique et les défis sont nombreux. Comme dit plus haut, elle constitue un élément fondamental du pouvoir d’achat des ménages, elle révèle les inégalités, entame la santé sociale des citoyens et elle est au cœur des problématiques écologiques puisque le logement a un impact environnemental important de par sa construction, ses dépenses d’énergie et les transports qu’il implique. La conception des bâtiments devient plus coûteuse et complexe du fait des nouvelles exigences de construction – pour davantage de durabilité – et des nouvelles réglementations thermiques ou acoustiques. En outre, l’habitat ne se conçoit plus sans la mobilité et l’aménagement du territoire. L’allongement des temps de trajet entre le domicile et le lieu de travail finit de complexifier l’équation. S’attaquer aux problèmes du logement nécessite donc a minima une impulsion publique.

Or, l’éventail des interventions publiques peut être large : aide à la construction, la réhabilitation et rénovation, aide aux paiements des loyers ou à l’accession à la propriété, etc. Néanmoins, les gouvernements successifs ont lentement abandonné les plans de support à la production de logement au profit de politiques d’accompagnement des ménages par le biais d’allocations notamment – allocations que le gouvernement actuel a d’ailleurs réduites en 2021 (7 % en moyenne, 10 % pour les étudiants, soit une économie de 4 milliards d’euros par an).

L’aide à la pierre, qui par le passé pouvait représenter 60 % des coûts d’un logement, a baissé ; par exemple, pour les logements sociaux, la subvention PALULOS pour travaux d’amélioration du confort ou de mise en conformité ne couvre plus que 10 % des coûts contre 20 % avant 1998. En revanche, on a vu se multiplier les outils fiscaux qui sont devenus les aides principales du secteur comme la TVA à 5,5 % sur les travaux et la construction ou les dispositif Robien, Borloo, Anah, ou Besson – qui encouragent l’achat de logements en vue de leur location et la concentration de la propriété. Préférant alors s’en remettre aux mécanismes de marché – l’offre et la demande devant s’ajuster – les pouvoirs publics ne proposent pas une politique de logement à la hauteur des enjeux sociaux, économiques, urbains et environnementaux.

Pourtant, plusieurs axes d’action sont possibles

En priorité bien sûr, le logement social a besoin de mesures de grande envergure. Dans un premier temps, il paraît indispensable que les villes respectent la loi SRU et que les sanctions soient enfin efficaces. Dans un second temps, la construction de logements sociaux – 150 000 par an étant une fourchette basse pour les associations – est nécessaire aussi bien pour offrir des logements à des prix abordables que pour atténuer les tensions sur le parc locatif. Il s’agit alors de réorienter la logique d’aide à la personne vers une logique plus globale de construction et réhabilitation ; le candidat Yannick Jadot prend d’ailleurs pour exemple le logement étudiant pour illustrer les besoins de construction et de rénovation. Quant aux logements très sociaux, il est même urgent de construire et d’accueillir dans la dignité les sans domiciles toujours plus nombreux.

Dans le même ordre d’idées, l’État pourrait mettre également en place un plan à l’intention du parc immobilier privé. Si c’est une nécessité en matière d’habitat – la fondation Abbé Pierre estime qu’il faudrait construire 500 000 logements par an –, c’est une nécessité économique, énergétique et écologique. Les fluctuations des prix de l’énergie fragilisent les ménages et une meilleure efficacité thermique diminue l’impact du logement sur l’environnement.

Aides directes à la pierre réelles – certains proposent jusqu’à 40 % des coûts des logements – ou dispositifs de prêts pourraient même être « compensés » grâce aux emplois créés. En outre, l’habitat de demain ne peut pas être pensé sans articulation avec les mobilités et l’aménagement – écologique – du territoire… que seule une planification de moyen et long terme permettrait de construire – planification réclamée par de nombreux acteurs politiques, associations, voire des acteurs du secteur.

En outre, plusieurs dispositifs pourraient être mis en place pour éviter la concentration foncière et les distorsions de prix dues à la financiarisation et à « l’uberisation » (le développement des locations courtes grâce aux plateformes de partage) de l’habitat. L’intervention des pouvoirs publics sur le marché par l’intermédiaire de foncières publiques permettrait de réguler les prix et de protéger certains territoires dans le cas où ces foncières seraient rattachées à une zone géographique. Repenser la fiscalité foncière et sa dégressivité – quand l’achat immobilier à une vocation locative – constituerait un levier de redistribution de ceux qui ont le plus de patrimoine vers les plus défavorisés.

Enfin, de nombreuses dispositions seraient possibles pour encadrer les loyers et soutenir les ménages. Encadrement simple, conditionné à la performance énergétique du logement ou à une part plus basse dans le budget des ménages (non plus 35 % en moyenne mais 20 % pour le candidat communiste), voire décote dans les zones tendues, les propositions en la matière ne manquent pas. Dans le même sens, les aides au logement pourraient s’appuyer sur le poids réel du logement pour les ménages et devenir des compléments quand ce dernier devient trop lourd…

La difficulté de se loger ou de faire face à cette contrainte financière ne cesse de croître. Mais elle nous amène à nous interroger sur le fonctionnement du marché immobilier et du parc locatif, sur la place de l’habitat dans nos sociétés en général. Or nous y retrouvons des excès bien connus du système économique : concentration de la propriété, distorsion des prix, creusement des inégalités, etc. Nous le voyons, la libéralisation et l’absence de régulation n’apportent pas de solution, bien au contraire. Agir pour un habitat apaisé et durable passerait par la concertation et une réelle vision de moyen

[1] Les Économistes atterrés (2021), De quoi avons-nous vraiment besoin ?, Les Liens qui libèrent, Paris.

[2] Rappelons que les loyers sont pris en compte dans l’indice des prix à la consommation qui mesure l’inflation mais pas le prix de l’immobilier.

[3] Insee (2021a), Tableau de bord de l'économie française, Édition 2021. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/details/30_RPC/35_CEM/35C_Figure3.

[4] Notaires de France (2021), Notes de conjoncture immobilière. Disponible sur : https://www.notaires.fr/fr/immobilier-fiscalit%C3%A9/prix-et-tendances-de-limmobilier/les-notes-de-conjoncture-immobili%C3%A8re

[5] Indice des prix des logements (neufs et anciens) – Brut – Base 100 en moyenne annuelle 2015. Voir Insee (2021), « Indice des prix des logements (neufs et anciens) », Statistiques et Études. Disponible sur https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/010001868#Graphique.

[6] L’Insee calcule cet indice en base 100 en 1998 et correspond à la moyenne, sur les 12 derniers mois, de l’évolution de l’indice des prix à la consommation. Il était à 132,62 fin 2021. Insee (2022), Indice de référence des loyers (IRL) - Base 100 4ème trimestre 1998. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/3532378?sommaire=3530678&q=IRL.

[7] Observatoire Crédit Logement CSA (2021), La durée des crédits immobiliers aux particuliers, Novembre. Disponible sur : https://www.lobservatoirecreditlogement.fr/derniere-publication#3.

[8] Insee (2021b), 37,2 millions de logements en France au 1er janvier 2021. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5761272.

[9] La loi du 13 décembre 2000 définit les conditions minimales d’un logement décent. Voir : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000005632175/

[10] ONPE (2021), Tableau de bord de la précarité énergétique, édition 2021 (1er semestre). Disponible sur : https://onpe.org/sites/default/files/onpe_tableau_de_bord_2021_s1_vf_v07.1.pdf.

[11] Fondation Abbé Pierre (2022), L’état du mal-logement en France 2022, rapport annuel. Disponible sur : https://www.fondation-abbe-pierre.fr/actualites/27e-rapport-sur-letat-du-mal-logement-en-france-2022#telechargementreml2022

[12] ONU (2017), Rapport de la Rapporteuse spéciale sur le logement convenable en tant qu’élément du droit à un niveau de vie suffisant ainsi que sur le droit à la non-discrimination à cet égard, Nations unies, Conseil des droits de l’Homme. Disponible sur : https://undocs.org/fr/A/HRC/34/51

[13] Plus exactement, la finance intervient à de nombreux niveaux – construction, transactions, structuration des financements, etc. – grâce à un « ensemble d’innovations juridiques et financières permettant la transformation des droits de propriété foncière en titres financiers » (Drozdz, M., Guironnet A. et Halbert L. (2020), Les villes à l’ère de la financiarisation, Métropolitiques. Disponible sur https://metropolitiques.eu/Les-villes-a-l-ere-de-la-financiarisation.html).

[14] Insee (2021c), 24 % des ménages détiennent 68 % des logements possédés par des particuliers. Disponible sur : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5432517?sommaire=5435421&q=%22logement+d%C3%A9tenu%22.

publié le 1° mars 2022

Ehpad : qui sont les responsables ?

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Au-delà du scandale dévoilé par le livre les Fossoyeurs, de Victor Castanet, il est utile d’effectuer un retour en arrière pour mettre en avant les responsabilités des gouvernements qui se sont succédé depuis le début des années 1990 et qui sont à l’origine de cette situation.

La loi sur les Ehpad a été votée en janvier 2002 sous un gouvernement de gauche avec Bernard Kouchner comme ministre de la Santé. Il s’agissait de l’ouverture de ce secteur au privé lucratif, l’État déclarant ne pas avoir les moyens de répondre aux besoins grandissants du fait du vieillissement de la population. Le groupe Orpea, créé en 1989, a alors pu changer de dimension et en 2003 est apparu le groupe Korian, qui est aujourd’hui le premier opérateur en France dans les Ehpad. Puis de nombreuses autres sociétés se sont développées dans ce qui est appelé la silver economy ou l’or gris. En 2009, sous le gouvernement Sarkozy, deux députés UMP, Censi et Bouvard, font adopter un régime particulier pour les investissements immobiliers dans les Ehpad, ouvrant le doit à une défiscalisation. C’est ainsi qu’étant considéré en tant que médecin comme une personne ayant des revenus à placer, je reçois régulièrement des publicités m’incitant à investir dans, je cite, « un marché porteur du fait de l’allongement de la durée de vie et du vieillissement de la population augmentant considérablement la demande ». Il est ainsi promis des rendements annuels jusqu’à 5 ou 6 % et des réductions d’impôts permises par des dispositifs qui sont de véritables niches fiscales.

Nous ne pouvons aujourd’hui que constater la collusion des politiques avec les groupes privés qui génèrent des bénéfices considérables sur le dos de la Sécurité sociale, des retraités et de leurs enfants, soumis à l’obligation d’assurer le paiement de factures qui se montent en moyenne à 3 000 euros par mois, ce qui est bien au-delà du montant moyen des pensions de retraite. En effet, les ARS sollicitées depuis des années par les syndicats de salariés et les familles n’ont jamais joué leur rôle de contrôle. Cela a notamment été le cas de l’ARS d’Île-de-France, dirigée par Claude Évin, ancien ministre socialiste de la Santé, qui connaissait parfaitement le problème et qui essaie aujourd’hui de se dédouaner par presse interposée. Enfin, l’actuel gouvernement n’a jamais répondu au mouvement initié en 2018 et qui réclamait un encadrement d’un soignant par résident dans toutes les Ehpad, ce qui correspondrait à la création de 200 000 emplois. Donc ils savaient et ils n’ont rien fait. Nous en avons assez aujourd’hui des déclarations de contrition de la part de ceux qui sont responsables de cette situation. Nous demandons des actes et le premier doit être l’exclusion des opérateurs privés à but lucratif de toutes les activités de la santé et du médico-social.

publié le 17 février 2022

Un terrible parfum de krach

Bruno Odent sur www.humanite.fr

La finance, gavée par une injection massive de liquidités des banques centrales, multiplie les bulles spéculatives qui s’étendent jusqu’aux activités les plus vitales. Cette fuite en avant accroît les risques d’un krach : plus la bulle grossit... Tous les signes avant-coureurs d’une crise majeure sont là.

Il en est des krachs financiers comme des tremblements de terre. Ils sont précédés de secousses telluriques annonciatrices. La menace d’une crise d’une ampleur historique est maintenant repérée. À l’origine : la financiarisation de ces dernières années. Elle a connu un développement exponentiel avec la pandémie. Pendant le Covid, le capital a enflé, enflé, jusqu’à afficher une obésité monstrueuse inégalée, incarnée par quelques dizaines d’oligarques multimilliardaires. Des politiques publiques destinées à combattre « quoi qu’il en coûte », selon l’expression du président français Emmanuel Macron, les conséquences économiques des confinements, ont nourri cette énorme boursouflure. Les banques centrales ont déversé des milliers de milliards des crédits gratuits sur les banques et les grands opérateurs boursiers.

Les Bourses déconnectées

Or, ce flot d’argent obtenu par création monétaire – la planche à billets des instituts d’émission – n’a jamais vraiment servi à une stimulation salutaire de l’activité, tant il fut le plus souvent aspiré par les marchés financiers qui ont considéré cette manne comme une aubaine, non pour investir mais pour spéculer. Ainsi, par exemple, des milliers de firmes ont utilisé ces prêts gratuits pour racheter au meilleur compte leurs propres actions, dans le seul objectif de booster leurs cours à la Bourse de Paris, de Francfort ou à Wall Street.

Les actionnaires ont vu exploser la valeur de leurs titres. La fortune d’un Elon Musk, misant sur ses SUV électriques et la privatisation de la banlieue spatiale de la planète, a été projetée (notre chiffre) à des niveaux stratosphériques ; en dépit des impostures vertes que constituent les choix de développement imposés. Pendant ce temps-là, les investissements dans les services publics, la formation, la santé, l’écologie ou la recherche, réputés financièrement non rentables, sont restés réduits à la portion congrue.

L’austérité qui vient

Un gouffre s’est creusé entre les Bourses et le monde. On ne compte plus les « bulles » financières : immobilier, matières premières, numérique, cryptomonnaies, ces devises virtuelles. La prise de contrôle par la finance – et ses critères de rentiers – s’étend jusqu’aux activités les plus vitales et concrètes, comme celles des géants mondiaux de la pharmacie, des maisons de retraite européennes ou des universités états-uniennes avec une dette étudiante au montant astronomique. Un tel degré de financiarisation de l’économie n’a jamais été atteint. Il fait dire dans le « Guardian » au Britannique Jeremy Grantham, observateur avisé de la scène financière, que le cap est mis sur « un super krach ».

Le high-tech états-unien (Facebook, Microsoft, Netflix, etc.), gonflé à bloc par tous les parieurs des casinos financiers, est très malmené. L’indice Nasdaq sur lequel il est cotée à Wall Street a perdu plus de 12 % sur son record atteint en novembre. Pas encore un krach, défini à partir de 30 % de chute. Mais cette secousse tellurique est enregistrée comme un très sérieux symptôme. Comme l’est l’irruption de l’inflation.

Traduction de la transmission de la surchauffe financière à l’économie, elle précipite le retournement de tendance. Elle fait craindre un arrêt plus ou moins brutal du robinet à crédits gratuits des banques centrales. La Réserve fédérale états-unienne (Fed) a déjà annoncé la couleur : elle augmentera ses taux d’intérêt dès mars pour combattre une flambée des prix de 7 %, plus jamais vue Outre-Atlantique depuis quarante ans.

Le tour de vis monétaire est l’outil standard des institutions financières pour enrayer une flambée des prix qui ronge la valeur des placements. L’austérité serait le seul moyen de la juguler et donc de faire payer, selon une logique de classe éprouvée, les exubérances spéculatives passées aux travailleurs et aux citoyens ordinaires en barrant la route à l’augmentation des salaires ou (et) des dépenses publiques.

Dilemme : le retour à de telles règles signifie aussi la fin de l’ère de l’argent facile déversé sur les Bourses et peut déclencher une chute vertigineuse des indices. Le monde est prévenu. Seule une mobilisation de ceux à qui l’on voudra, selon un scénario bien rodé, faire payer au prix le plus fort la crise annoncée, peut empêcher un nouveau cataclysme. L’argent, son utilisation, sa gestion, ne sauraient rester plus longtemps l’apanage d’une dictature des marchés. Les travailleurs et les citoyens ont besoin d’accéder à de nouveaux pouvoirs pour orienter les crédits à taux nuls des banques centrales vers les investissements si indispensables aujourd’hui à la survie et au développement de toute l’humanité.

Les clés sont à la BCE

En Europe, la BCE détient les clés d’une sortie de crise. On lui suggère bruyamment d’emboîter le pas à la Réserve fédérale états-unienne et d’augmenter ses taux d’intérêt pour combattre l’inflation. Mais une telle hausse, synonyme d’austérité, serait le meilleur moyen de faire replonger l’économie. Maintenir des crédits quasi gratuits est indispensable. « Mais à condition d’enclencher un changement complet de paradigme dans leur attribution », soulignent les économistes du PCF. Il s’agit de financer au meilleur compte les biens communs, l’activité utile et non plus les poids lourds des Bourses. Aux premiers serait réservé l’accès aux crédits gratuits, destinés à des investissements riches en emploi, en formation, pour les services publics ou la lutte contre le réchauffement climatique. On pourrait y parvenir immédiatement, sans même devoir attendre une hypothétique révision des traités européens, grâce à la création d’un fonds européen ad hoc solidaire refinancé par la banque centrale.

 publié le 12 février 2022

Filière nucléaire : Macron tente d’effacer son passif

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Il fallait faire oublier le désastre d’Alstom, dans lequel il porte une lourde responsabilité. Jeudi, Emmanuel Macron a annoncé à Belfort le rachat de l’activité nucléaire à General Electric, censée être au centre de sa politique énergétique.

Avant même d’entendre le discours d’Emmanuel Macron ce jeudi 10 février, les salariés de General Electric (GE) à Belfort ne se faisaient aucune illusion : ils risquaient d’être les figurants d’« un coup de com », d’une énième « carte postale » adressée dans une campagne qui ne dit pas son nom. Et cela a bien été un discours de campagne électorale.

Le président de la République a annoncé sa grande relance du nucléaire en France, et présenté sa vision de la politique énergétique pour le pays, à mille lieues de ce qu’il a soutenu et réalisé pendant cinq ans. Concédant parfois à tous les salarié·es qui mènent bataille depuis des années qu’ils et elles avaient eu raison dans leur résistance.

L’avenir pour Emmanuel Macron passe désormais par le nucléaire. Il souhaite la construction de 6 EPR2 d’ici à 2035 – un calendrier jugé totalement irréaliste pour les connaisseurs du secteur. Il entend y ajouter 8 EPR2 en option. Mais tout cela n’en est qu’au stade des annonces : « Nous avancerons ainsi par paliers. […] Nous allons engager dès les semaines à venir les chantiers préparatoires : finalisation des études de conception, saisine de la Commission nationale du débat public, définition des lieux d’implantation de trois paires d’EPR, montée en charge de la filière. »

Au cœur de cette stratégie, Emmanuel Macron a décidé de placer le rachat de l’activité nucléaire (les turbines Arabelle, les alternateurs, etc., composants indispensables dans toute construction de réacteurs dont l’essentiel est fabriqué à Belfort) de l’ancienne branche énergie d’Alstom vendue à GE en 2015, quand Emmanuel Macron était ministre de l’économie. Cette opération est censée incarner la volonté de reconquête industrielle du candidat, le retour à une souveraineté mise à mal pendant des décennies. Et surtout gommer par magie le désastre de la vente d’Alstom. Une catastrophe industrielle dont il est en grande partie responsable et qu’il ne parvient pas à faire oublier.

« C’est pathétique. Il essaie d’effacer l’erreur qu’il a commise. Si on n’avait pas eu le malheur d’entrer chez GE, on n’aurait pas aujourd’hui à en sortir », s’indigne Laurent Santoire, délégué syndical central CGT de GE power, résumant en quelques mots le sentiment partagé par les responsables de l’intersyndicale du groupe à Belfort. « C’est l’aveu de Macron qu’il s’est lourdement trompé sur notre souveraineté, lourdement trompé sur GE, qui a conduit le groupe à la Berezina. Il tente de tout faire oublier en espérant que les Français ont une mémoire de poisson rouge [moins d’une minute, selon les scientifiques – ndlr] »,  renchérit le député LR Olivier Marleix, ancien président de la commission d’enquête sur la politique industrielle de l’État, qui a mis au jour nombre de manœuvres dans ce dossier.

La mémoire de l’affaire Alstom

Les salarié·es de Belfort, et plus largement la population du territoire, n’ont rien oublié pour leur part. Ils et elles connaissent sur le bout des doigts le rôle joué par Emmanuel Macron dans ce qui est appelé ici le scandale Alstom : ses plans secrets, alors qu’il était secrétaire général de l’Élysée, lancés dès septembre 2012 à l’insu du gouvernement pour faire tomber Alstom dans les bras de GE ; son opposition en 2014 aux tentatives d’Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif, accusé de vouloir faire en France un « Cuba sans le soleil », quand il tentait de contrer le rachat du géant américain ; le démantèlement assumé, dès sa nomination au ministère de l’économie, des maigres protections négociées par son prédécesseur.

Ils n’oublient surtout pas « le saccage industriel », comme le définit Philippe Petitcolin, coordinateur national CFE-CGC à GE, depuis ce rachat. Sept ans au cours desquels les activités industrielles ont été « réorganisées », délocalisées, démantelées. Sept ans pendant lesquels les plans sociaux se sont enchaînés dans tout le groupe, dans toutes les branches. Plus de 5 000 emplois ont ainsi disparu, dont 1 200 rien que dans la branche énergie à Belfort. Sept ans où l’État a fait preuve d’une bienveillance inattendue à l’égard de GE et a décidé de fermer les yeux.

Lors de la reprise des activités d’Alstom, le groupe américain avait pris des engagements fermes auprès des pouvoirs publics, promettant de créer 5 000 emplois en France au cours des trois années suivantes, de faire de Belfort le centre mondial pour les turbines à gaz, de développer les activités énergie du groupe. « Aucun de ces engagements n’a été tenu, rappelle Philippe Petitcolin. Et le gouvernement n’a rien dit. » Même lorsque l’intersyndicale a mis au jour, documents à l’appui, le montage d’évasion fiscale mis en place par GE pour échapper à l’impôt en France, il a détourné le regard.

À entendre le ministre des finances, Bruno Le Maire, tout cela relève du passé. Il faut savoir tourner la page. Et il n’y a aucune volte-face dans la conduite du gouvernement. Seules la situation, la crise énergétique auraient tout changé. « La décision d’Emmanuel Macron de réinvestir massivement dans le nucléaire est une excellente nouvelle. Elle va permettre à la France de faire face à la transition climatique, de garantir son indépendance énergétique et de rester un des leaders mondiaux dans le domaine », a-t-il expliqué au micro de France Inter le 7 février.

Un rachat bricolé dans l’urgence

Le rachat des équipements industriels spécialisés de GE s’inscrit dans le cadre de cette relance annoncée. L’idée de ce rachat sur cette entité où l’État français gardait encore un droit de veto cheminait depuis plus de trois ans. Dès sa sortie de prison des États-Unis, Frédéric Pierucci, ancien cadre dirigeant d’Alstom accusé de corruption par la justice américaine en 2013 et celui par lequel arrive le scandale Alstom, tente de monter un tour de table pour la racheter. Un autre industriel spécialisé dans les services nucléaires, qui préfère garder l’anonymat, était aussi sur les rangs.

Parfaitement informé de ces projets, l’Élysée en a récupéré l’idée au moment où le conglomérat américain, en pleine déconfiture, a décidé de céder toutes ses activités dans l’énergie, notamment pour se recentrer sur l’aéronautique. La proposition élyséenne avait d’autant plus de chances d’être entendue par GE que son dirigeant en France est Hugh Bailey, ancien conseiller technique d’Emmanuel Macron à Bercy. Une solution de reprise a été imaginée et EDF a été désigné par l’Élysée comme le candidat naturel pour reprendre l’activité.

Est-il pertinent d’intégrer de nouvelles activités d’équipements industriels au sein d’un groupe opérateur ? Que deviennent les relations avec le groupe russe Rosatom, concurrent d’EDF , mais principal client de la branche ? Mystère. Le mot nucléaire semble suffire pour justifier tout.

Mais que rachète EDF exactement ? Au moment où Emmanuel Macron fait ses annonces à Belfort, rien n’est encore signé entre EDF et GE. Le conseil d’administration du groupe public s’est juste prononcé le 7 février sur une intention de rachat. Mais, à ce stade, les contours restent encore flous. Acceptant une nouvelle fois de se faire tordre le bras par le pouvoir, la direction de l’électricien a toutefois posé comme condition de n’acheter que les seules activités nucléaires de GE. « On achète une entité qui n’existe pas. Cela entraîne un détourage compliqué, car il y a aussi les turbines pour les centrales au charbon et au gaz », reconnaît un cadre d’EDF.

Depuis des mois, les équipes d’EDF et celles de GE, accompagnées de banquiers d’affaires, tracent donc des projets selon des pointillés, prenant telle portion de l’activité, en rejetant une autre. EDF devrait racheter l’unité qui fabrique les équipements pour les centrales en construction, les services de maintenance et d’entretien pour les centrales déjà en fonctionnement. Le groupe doit aussi récupérer les brevets. Mais des interrogations subsistent notamment sur le sort réservé à l’ingénierie des commandes des systèmes (le cerveau des centrales qui permet de les piloter). Au total, la nouvelle entité devrait employer 3 500 personnes dans le monde (le groupe a des implantations importantes en Grande-Bretagne et en Inde), dont 2 500 en France.

« C’est ignorer ce qu’est notre industrie. Il y a des partages d’expérience, de compétences en permanence dans nos différents métiers. Et que vont devenir les 300 salariés qui travaillent sur les centrales charbon et au gaz ? Qu’advient-il des activités Grid (réseaux), hydro (pour les barrages) et renouvelables, qui sont ne sont pas rachetées mais qui sont pourtant indispensables dans la transition énergétique », interroge Laurent Santoire. À Belfort, tous redoutent le sort que GE projette pour ces activités.

En dépit des annonces, l’opération suscite plus de questions que d’approbation. Beaucoup ont le sentiment d’une opération bricolée à la va-vite pour permettre à Emmanuel Macron de faire ses annonces de campagne. « Emmanuel Macron a mis une telle pression politique dans ce dossier qu’EDF devient l’otage de GE. C’est irresponsable », critique Olivier Marleix.

Une vision sans moyens

Parmi les points les plus critiqués, il y a le coût du rachat. Selon plusieurs sources, EDF rachèterait l’ensemble pour environ 270 millions d’euros, alors qu’au moment du rachat par GE, il était valorisé 558 millions. « Le gouvernement parle d’une bonne affaire. Mais ce n’est pas vrai. Parce que GE va partir avec toute la trésorerie des activités nucléaires », s’indigne Philippe Petitcolin. Cet abandon de trésorerie, ajouté à une reprise partielle de la dette, change notablement l’addition finale : au lieu des 270 millions d’euros annoncés, l’opération s’élève à 1,2 milliard d’euros. Ce qui n’est pas la même chose et laisse entrevoir la plus-value réelle que devrait réaliser GE. En sept ans, le groupe américain est appelé à plus que doubler sa mise de départ, alors que sa conduite a été catastrophique.

Cette disparition de la trésorerie inquiète au plus haut point les salarié·es de GE. Car ce n’est pas de l’argent accumulé, ce sont les avances que paient les clients, comme dans tous les grands contrats d’équipements, au moment de la commande, et qui servent à financer les réalisations par la suite. Comment vont-ils faire pour honorer ces contrats ? EDF est-il en capacité de reconstituer au plus vite leur trésorerie comme cela s’impose ?

À Belfort, les derniers déboires de l’électricien public, obligé par le gouvernement de revendre à perte de l’électricité à ses concurrents au nom de la défense du pouvoir d’achat des ménages, n’ont échappé à personne. Tout le monde a compris que la politique du « en même temps » de l’énergie, prônée par le pouvoir, allait plomber durablement EDF. Comment le groupe public, qui risque de perdre 8 milliards d’euros par décision gouvernementale, qui doit faire des investissements considérables dans son parc actuel, qui doit assumer déjà la construction de trois EPR – un à Flamanville, deux sur le site britannique de Hinkley Point –, va-t-il pouvoir dégager les ressources financières nécessaires pour soutenir une activité qui n’est pas au cœur de son métier ?

« On risque d’être virtuellement dans une situation de déficit permanent et de ne pas changer de logique, en continuant à aligner les plans d’économie, les plans sociaux, redoute Laurent Santoire. Le temps de la politique et de la finance, celui des annonces, cela suffit. Il faut retrouver le temps long de l’industrie. »

« Si l’on veut relancer le nucléaire, il faut reconstruire une vraie filière industrielle », renchérit Philippe Petitcolin, pointant les destructions intervenues au cours de ces dernières décennies. Dans son discours, Emmanuel Macron se veut rassurant. Grâce à lui, toutes les difficultés sont derrière : « En donnant de la visibilité avec des entrées en fonction en 2035, puis un deuxième palier qui ira même au-delà, on se donne une profondeur de champ qui permet de donner du plan de charge, de développer et de planifier le développement, dont on a besoin, et aussi préparer et monter les compétences », a-t-il expliqué.

« Il y a un écart substantiel entre la vision et les moyens », pointe Philippe Petitcolin. 6 EPR et peut-être 8 en plus sont promis, mais rien n’est dit sur les financements, sur les investissements nécessaires, sur la nécessaire reconstruction d’un écosystème avec les partenaires, les sous-traitants qui ont été laminés par GE. Pourtant 80 % des composants d’une turbine sont achetés à l’extérieur. Rien de très concret non plus sur la formation, la montée en qualité, la transmission des compétences et des savoir-faire. « Rien ne s’improvise dans l’industrie », dit Laurent Santoire. « Il faut entre trois et cinq ans pour qu’un salarié sache parfaitement des machines et des équipements pour fabriquer une turbine », rappelle–t-il en guise d’exemple.

Mais à aucun moment le pouvoir n’a cru bon d’entendre ces récits du terrain. Pas une seule fois, les conseillers, le groupe EDF, les banquiers n’ont souhaité rencontrer les délégué·es du personnel de GE ou des salarié·es pour les écouter, entendre leurs expériences. Comme au temps de la vente de GE, comme sur tous les dossiers industriels sur lesquels l’Élysée entend avoir la haute main, tout se discute et s’arbitre en petit comité. Rien qu’en cela Emmanuel Macron montre qu’il n’a tiré aucune leçon de ses erreurs sur Alstom et illustre sa profonde incompréhension de l’industrie.

 publié le 11 février 2022

Entretien. Jean-Marie Harribey : « Le “monde d’avant”, la cause des désastres »

Jérôme Skalski sur www.humanite.fr

Économie - Dans son dernier ouvrage, En finir avec le capitalovirus, le chercheur interroge de manière critique la crise que nous traversons, et travaille à une « alternative possible ».

Maître de conférences honoraire en économie, coprésident d’Attac de 2006 à 2009, membre des Économistes atterrés et de la Fondation Copernic, Jean-Marie Harribey est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont la Richesse, la valeur et l’inestimable (Les liens qui ­libèrent, 2013) et les Feuilles mortes du capitalisme (Le Bord de l’eau, 2014). Son dernier ouvrage, En finir avec le capitalisme (1), fait suite aux réflexions engagées dans le Trou noir du capitalisme. « Pour ne pas y être aspiré, réhabiliter le ­travail, instituer les communs et socialiser la monnaie. » Il est sous-titré : « L’alternative est possible. »

Dans votre ouvrage, vous analysez la crise du Covid comme un révélateur de l’« absurdité » du capitalisme. En quoi le capitalisme actuel peut-il être qualifié de cette manière ?

J’ai donné à ce livre le titre En finir avec le capitalovirus, avec un sous-titre « L’alternative est possible », pour signifier deux choses. Fondamentalement, le capitalisme broie simultanément la force de travail et la nature pour assouvir sa soif de profit. Tout doit devenir marchandise, même au risque de compromettre les conditions de la vie sur la planète Terre, tant celles des humains que celles de tous les vivants, ainsi que les équilibres écologiques. Au-delà même de la brutalité et de la vénalité de l’exploitation, c’est le comble de l’absurde. Et s’il fallait encore une preuve supplémentaire de l’inhumanité du capitalisme, on la trouverait dans la violence du traitement infligé aux personnes âgées dans les Ehpad possédés par la multinationale Orpea. Marchandiser tout le vivant va jusqu’à développer un marché de la mort.

Pourquoi faites-vous de cette crise l’expression d’une tendance structurelle du capitalisme contemporain et non pas l’effet d’un facteur externe ?

La crise déclenchée par le Covid doit être reliée à la dynamique de l’accumulation du capital, qui se nourrit d’une croissance économique sans fin, et aux transformations des cinquante dernières années néolibérales. La déforestation, l’agriculture intensive, l’urbanisation toujours plus étendue ont contribué à effacer peu à peu les frontières séparant les habitats de la faune sauvage et ceux des humains. La survenue des zoonoses en est grandement facilitée. La libre circulation des marchandises dans le monde a fait le reste pour, en quelques semaines, produire une pandémie. Dès lors, on ne peut croire à un accident de parcours, il convient au contraire de mettre ce choc en relation avec l’évolution du système capitaliste mondialisé. Or, celui-ci est frappé depuis plus de deux décennies par une forte diminution de la progression de la productivité du travail dans tous les pays, errodant ainsi les potentialités de rentabilité du ­capital – qui ne peut être rétablie que par une restriction des salaires et des droits sociaux et par une fuite en avant financière. Dit dans les termes de Marx, nous avons affaire, en ce début du XXIe siècle, à une conjonction de contradictions sociales et écologiques sur lesquelles est venue se greffer la récession due à la pandémie.

Pour en caractériser l’alternative, vous en appelez à une « grande transformation », selon l’expression de Karl Polanyi, mais « nouvelle ». Quels domaines de la vie sociale vise-t-elle ?

Je mobilise Marx pour comprendre la situation et penser la possibilité du socialisme et du communisme. Mais il faut ouvrir le chemin pour y parvenir, et c’est là que peut nous aider Polanyi, qui avait eu l’intuition de la mort de la société si le travail, la terre et la monnaie étaient transformés en marchandises. J’examine donc une inversion de ce sombre destin. Après des années de dégradation de la condition au travail, le monde, hébété, a découvert que le travail était essentiel, et que le travail le plus essentiel était celui qui était le plus méprisé et dévalorisé ! Mieux encore, le travail accompli dans les services publics non marchands (notamment à l’hôpital, à l’école) est hautement utile et productif, alors que le mantra libéral est de réduire ces services ou de les privatiser. La réhabilitation du travail passe alors par un partage des revenus en sa faveur et par l’instauration de droits non seulement d’ordre social, mais aussi de droit au contrôle des décisions dans les entreprises. La perte de la biodiversité, les pollutions multiples et le réchauffement du climat nous obligent à ériger l’eau, l’air, le climat, les ressources naturelles et aussi les connaissances en biens communs, à les gérer démocratiquement et à en permettre l’accès à tous. La pandémie nous fournit un exemple : les vaccins ne doivent pas devenir des marchandises  – tel est l’enjeu de la levée des brevets détenus par les firmes multinationales. Il s’ensuit que l’on ne peut mettre fin à l’exploitation conjointe du travail et de la nature qu’en concevant une réponse simultanée à la question sociale et à la question écologique, et cela dans nos pays développés et a fortiori dans tous les autres.

Vous abordez en particulier la question de la monnaie et de la dette. Pourquoi et comment sortir de leur subordination capitaliste ?

Ce sont les leçons de la crise financière de 2007 et de la pandémie. Les grandes banques centrales (Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne (BCE), Banque d’Angleterre, Banque du Japon) ont été obligées de réduire leurs taux d’intérêt et de racheter des masses considérables de titres de dette, permettant ainsi aux États de se financer à moindre coût sur les marchés financiers, puisque la crise pandémique imposait aux États de sortir momentanément de leurs dogmes austéritaires. Plusieurs débats ont donc été ouverts, à rebours de l’orthodoxie dominante. Puisque le bilan de la BCE grossissait à vue d’œil (il a été multiplié par huit en dix ans), la question s’est posée d’annuler les dettes publiques qu’elle détenait, non pas pour obtenir de nouvelles ressources, mais pour enfoncer un coin dans l’orthodoxie monétaire, notamment contre l’interdiction faite à la BCE de prêter directement aux États. À l’heure où, en France, plus de 100 milliards d’euros d’investissements par an pendant plusieurs décennies seront nécessaires pour investir en faveur de la transition écologique (entre 400 et 500 milliards à l’échelle de l’Union européenne), il n’est pas concevable que l’État et les collectivités territoriales ne puissent faire appel à un financement monétaire par la Banque centrale et qu’ils continuent à être obligés d’emprunter sur les marchés financiers. Enfin, le contrôle démocratique de la BCE doit s’exercer pour que celle-ci ne puisse refinancer les banques que si les crédits que celles-ci accordent à l’économie répondent à des critères sociaux et environnementaux stricts, loin de la taxonomie de la Commission européenne qui intègre le gaz et l’énergie nucléaire dans les activités « vertes » ou « durables ».

Un autre aspect de votre réflexion concerne le travail et l’environnement dans leur interaction. Pourquoi cette question occupe-t-elle une place centrale dans le processus d’émancipation sociale ?

Historiquement, la lutte du prolétariat s’est placée sous l’aspiration à l’émancipation, a contrario de l’aliénation subie en premier lieu dans le travail, afin d’obtenir des conditions de travail décentes, de réduire le temps de travail, de conquérir des droits et des protections. Cette quête d’émancipation s’inscrivait dans la perspective d’une société débarrassée de la logique capitaliste, vers le socialisme et le communisme. Cette perspective ne s’est pas éteinte malgré les échecs politiques du XXe siècle. Mais elle est renouvelée à la faveur de la prise de conscience écologique. Le travail est toujours la source de la valeur produite dans l’économie, et l’exigence d’une répartition égale des revenus est toujours aussi forte, mais la préservation des équilibres écologiques impose de penser la qualité et la soutenabilité de la production. Ainsi, s’interroger sur les finalités du travail est au cœur d’une stratégie à la fois sociale et écologique. C’est là que les difficultés commencent, car il faut bâtir des alliances entre toutes les forces sociales qui subissent les coups du capitalisme sauvage : réunifier la classe populaire autour des enjeux socio-écologiques désormais indissociables. C’est dire le chemin étroit à explorer face à une social-­démocratie qui a tout perdu (le social et la démocratie) et une écologie politique qui se pose en surplomb de tout mais qui peine à prononcer le mot « capitalisme », qui ignore la classe prolétaire toujours plus nombreuse à l’échelle du monde et qui se perd dans sa dernière lubie : la classe écologique, bien sûr sans antagonisme avec le capital. On l’a vu avec la pandémie, la qualité de la vie en société dépend beaucoup des institutions et des infrastructures collectives qui permettent de socialiser les forces de travail et les ressources. Si, comme je le soutiens contre les libéraux et aussi les marxistes traditionnels, le financement des services non marchands n’est pas prélevé sur l’activité marchande mais sur un produit total déjà augmenté du produit non marchand, il faut agir pour que le périmètre des activités non marchandes soit élargi et non rétréci. C’est alors que les investissements publics de transition prendront leur sens et montreront leur efficacité. Cependant, l’aspect économique ne revêt qu’une partie des enjeux. Instituer les biens communs comporte une dimension anthropologique. Marx disait que l’homme noue par son travail une relation métabolique avec la nature. Il faut voir cette idée féconde à l’aune du changement radical du rapport entre la société et la nature, entre la culture et la nature, qu’impose la crise écologique provoquée par la dynamique mortifère du capitalisme. En effet, la rupture nécessaire avec le capitalisme porte bien entendu sur les conditions sociales et écologiques d’une vie bonne, mais, en outre, les sciences sociales et politiques sont confrontées aujourd’hui à un bouleversement épistémologique : dans une Terre habitée par des humains et des non-humains, il s’agit d’imaginer une communauté de vivants, hors de toute vision de domination prédatrice de la nature. En d’autres termes, un nouveau regard sur la philosophie des Lumières, associant droits humains et devoirs envers tout le vivant.

Pourquoi écologie libérale-compatible, plans classiques de relance et revenu minimum universel sont-ils en dessous de toute solution réelle ?

Tout est lié, bien sûr, mais votre question réunit trois plans que je vais un instant séparer pour les traiter. D’abord, les cercles dirigeants, politiques et économiques, ont bien compris maintenant qu’il y avait un enjeu environnemental à relever. Mais, loin d’adopter rapidement des mesures en faveur d’une réelle transition (voyez le résultat désastreux de la COP26 à Glasgow), ils font le pari de l’ouverture d’un marché « vert », grâce à une finance « verte » fondée sur la multiplication d’actifs financiers affublés de la même couleur, pendant que les multinationales repeignent leur communication et que les banques continuent de financer les industries fossiles ou extractives. Le capitalisme vert et la croissance verte sont des oxymores. Il s’ensuit que les plans de relance imaginés pour sortir de la crise pandémique font comme si l’on pouvait retrouver la trajectoire ancienne, une fois la « parenthèse » de la pandémie refermée. Le « monde d’après » comme clone du « monde d’avant ». Mais c’est justement celui-ci qui est la cause des désastres. Le cocasse, si ce n’était pas dramatique, est que les centaines de milliards à l’échelle européenne prévus pour le budget 2021-2027 seraient à peine suffisants pour une seule année. La problématique du revenu universel inconditionnel part d’un bon sentiment, mais se heurte à des contradictions insurmontables. D’abord, le risque est de le voir s’instaurer, au moins en partie, à la place de la protection sociale. Ensuite, il surfe sur la croyance en une manne miraculeuse qui jaillirait du dehors du travail productif collectif. Enfin, au lieu d’imaginer une réduction du temps de travail répartie sur tous, ils ne l’envisagent que par un retrait individuel de l’emploi. Au-delà de ces aspects économiques, les partisans du revenu universel abandonnent trop souvent la nécessité d’une insertion des individus dans toutes les sphères de la vie sociale, en l’occurrence celle du travail. La réduction de la pauvreté ne passera pas par un revenu universel mais par un bouleversement qualitatif du système productif et de l’emploi et, dans l’attente que celui-ci produise ses effets, par le versement d’un revenu garanti à ceux qui sont dépourvus d’emploi.

En quoi l’émancipation peut-elle s’identifier à l’émergence d’un socialisme démocratique et écologique à inventer ?

Quand on fait le bilan analytique, on mesure la difficulté stratégique pour enclencher les transformations radicales. Les rapports de forces étant bloqués en faveur du capital à peu près partout dans le monde, le risque autoritaire, pour ne pas dire plus, grandissant chaque jour, la condition première pour amorcer les transformations peut être l’introduction de la démocratie dans tous les rouages de la société, à commencer par les entreprises dont elle est totalement absente. La mise sous contrôle citoyen des décisions engageant l’avenir permettrait de jeter les bases d’une planification démocratique dont on a urgemment besoin pour rendre compatible l’ensemble des objectifs sociaux et écologiques. Cela signifie que la question de la propriété collective des moyens de production, fer de lance du socialisme au XXe siècle, n’est pas abandonnée mais radicalement remodelée sous les impératifs de la démocratie, du respect du travail et de l’institution des biens communs inaliénables.

(1) En finir avec le capitalovirus, de Jean-Marie Harribey, éditions Dunod, 220 pages, 17,90 euros.

publié le 10 février 2022

Chiffres du chômage :
les 4 vérités dont
le gouvernement
se garde bien de parler

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

Peut-on se réjouir de l’impressionnante baisse du nombre d’inscrits à Pôle emploi en 2021 ? Le gouvernement s’enorgueillit de ce bilan. Mais ce recul masque d’autres réalités moins reluisantes. Explications

« Une année exceptionnelle pour l’emploi. » Face à une baisse peu ordinaire des chiffres du chômage au cours de l’année 2021, la ministre du Travail, Élisabeth Borne, ne manque pas de s’autocongratuler. Les commentaires élogieux n’ont pas non plus tari pour qualifier les données : les chiffres seraient au plus bas, la baisse exceptionnelle.

En France, hors Mayotte, les personnes inscrites à Pôle emploi en catégorie A (regroupant celles n’ayant pas travaillé du tout) étaient 12,6 % moins nombreuses au quatrième trimestre de l’année 2021 qu’au quatrième trimestre 2020, selon la Dares, service des statistiques du ministère du Travail. Le presque candidat Emmanuel Macron a déjà commencé à surfer sur la bonne nouvelle pour en faire un élément de son bilan. À y regarder de près, pourtant, l’équation n’est pas vraiment époustouflante.

1. Derrière la baisse, la précarisation des travailleurs

La baisse du nombre de chômeurs n’ayant eu aucune activité a de quoi faire parler d’elle : elle est la plus importante depuis plus de dix ans. Pourtant, cette donnée est loin de signifier que la courbe du chômage s’est drastiquement inversée.

Toutes catégories confondues, la chute n’est que de 4,3 % en un an. « Il existe un phénomène de vases communicants entre la catégorie A et les catégories B et C. Cela n’est pas le signe d’une reprise d’un emploi de qualité, ça signifie que l’on remplace du chômage à temps complet par de l’emploi précaire », observe Pierre-Édouard Magnan, président du Mouvement national des chômeurs et des précaires.

En effet, en dépit de la forte baisse de la catégorie A, la seule mise en lumière par le gouvernement, les comptages des chômeurs ayant exercé au maximum 78 heures par mois (catégorie B) ou plus de 78 heures par mois (catégorie C) ont augmenté de respectivement 0,6 % et 8,6 % en 2021, en France métropolitaine. La forte progression du nombre de chômeurs en catégorie D, regroupant les privés d’emploi non tenus d’effectuer des recherches actives pour cause de formation ou de maladie, relativise aussi le bilan du gouvernement : leur nombre a gonflé de 6,3 % en un an…

Le constat est encore plus mitigé lorsqu’on se penche sur l’ancienneté des privés d’emploi. Au quatrième trimestre 2021, le nombre de personnes au chômage depuis une période de six mois à moins de deux ans a chuté de plus de 14 %. Au contraire, le nombre de sans-emploi depuis plus de trois ans, lui, n’a fait que stagner. Le chômage de longue durée reste une triste réalité.

2. Un simple phénomène de rattrapage ?

À en croire ces derniers chiffres, il semblerait que les personnes ayant perdu leur emploi pendant les confinements aient retrouvé une activité. Ainsi, la baisse impressionnante du chômage n’est-elle que l’effet du rattrapage des suppressions de postes enregistrées en 2020, année noire pour l’emploi. Les études de la Dares témoignent d’une envolée spectaculaire du nombre de chômeurs au début de l’année 2020. En catégories A, B et C, le total des sans-emploi avait augmenté de 6,4 % entre le dernier trimestre 2019 et le deuxième trimestre 2020, en France hors Mayotte.

La destruction d’emploi est encore plus colossale si l’on s’arrête sur les catégories A uniquement : leur nombre avait augmenté de 24 % sur la même période. La baisse du chômage, si elle s’était déjà amorcée à la suite du premier confinement de 2020, ne serait donc qu’un retour à la normale.

Cette hypothèse ne peut cependant pas, à elle seule, expliquer l’actuelle baisse du nombre de demandeurs d’emploi, puisque le taux d’emploi (nombre d’actifs occupés par rapport à la population en âge de travailler) n’a pas seulement rattrapé son niveau d’avant la crise mais l’a dépassé, note Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. « C’est une surprise, puisque la croissance de l’emploi a été bien supérieure à celle de l’activité. La création de valeur ajoutée a un peu augmenté, mais celle de l’emploi a été bien supérieure, y compris dans les secteurs fortement touchés par les restrictions imposées par la crise sanitaire, comme le BTP et la restauration », indique-t-il.

Selon l’économiste, ce phénomène inhabituel pourrait s’expliquer notamment par la réorganisation des entreprises qui, sous le coup des contraintes sanitaires ou des arrêts de leurs salariés, ont dû embaucher plus pour effectuer les mêmes tâches. « C’est inhabituel, on se demande s’il n’y aura pas un rattrapage avec un tassement du taux d’emploi en 2022 », poursuit l’analyste. L’éclaircie actuelle pourrait donc être passagère.

3. Les exclus de Pôle emploi faussent les statistiques

Le gouvernement a beau prendre appui sur l’embellie de la croissance, dont il s’attribue la paternité, pour expliquer le presque plein-emploi qu’il revendique, il oublie de communiquer sur les tripatouillages auxquels il s’est laissé aller pour diminuer artificiellement le nombre de chômeurs.

En focalisant l’attention sur le nombre d’inscrits actuellement à Pôle emploi, il tait celui de chômeurs qui n’y apparaissent plus. C’est le cas des personnes radiées de l’établissement public. « L’intensification des radiations peut tout à fait expliquer la diminution du nombre de chômeurs », affirme Pierre Garnodier, secrétaire général du Comité national des travailleurs privés d’emploi et précaires. Les chiffres de la Dares, de ce point de vue, lui donnent raison. En un an, le nombre de radiés des décomptes de Pôle emploi a augmenté de 44,9 %, représentant à lui seul près de 10 % de toutes les sorties recensées !

« À chaque nouveau plan gouvernemental – contre le chômage de longue durée ou la garantie jeunes, par exemple –, chaque privé d’emploi reçoit une convocation à Pôle emploi. Depuis 2018, ne pas s’y présenter est un motif de radiation », poursuit le syndicaliste. La politique de contrôles intensifs du gouvernement à l’encontre des privés d’emploi n’arrange pas la donne.

En un an, le nombre de radiés des décomptes de Pôle emploi a augmenté de 44,9 %, représentant à lui seul près de 10 % de toutes les sorties recensées !

Dans son allocution de novembre 2021, Emmanuel Macron confirmait vouloir intensifier les sanctions contre les chômeurs qui ne démontreraient pas une recherche d’emploi active. De quoi faire fondre les chiffres des inscrits à Pôle emploi, mais aussi de priver d’allocations les chômeurs. À ces radiés commencent déjà à s’ajouter les premières victimes de la réforme de l’assurance-chômage, définitivement validée par le Conseil d’État fin 2021 . « Avec cette réforme, bon nombre de chômeurs ont vu leurs indemnités baisser, voire disparaître. Or, quand on ne touche plus d’indemnités, on cesse de s’inscrire à Pôle emploi », ajoute Pierre-Édouard Magnan. Autant de personnes invisibles dans les chiffres et qui n’ont pourtant toujours pas retrouvé d’activité.

4. Les indépendants, des chômeurs qui ne disent pas leur nom

Autre scénario sur lequel les chiffres de la Dares ne lèvent pas le voile : et si les chômeurs s’étaient transformés en entrepreneurs ? L’hypothèse est plausible. À en croire les chiffres brandis par Emmanuel Macron, un million d’entreprises ont été créées en 2021, dont les deux tiers sont en fait des microentreprises. Toutefois, l’Insee note que cette hausse a été la plus dynamique dans le secteur du transport et de l’entreposage. Une importante partie de ces sociétés créées l’année passée et dont se vante le gouvernement sont en fait des livreurs à deux-roues ubérisés. La tendance s’était déjà amorcée au cours de l’année 2020, où les immatriculations de microentreprises dans ce secteur avaient progressé de plus de 38 %, note une étude de la Dares.

Là aussi, est-il souhaitable de remplacer le chômage par de l’emploi précaire et peu protégé ? D’autant plus qu’une fois sorti du giron du salariat, les travailleurs indépendants, quel que soit leur secteur, auront tout le mal du monde à réclamer des allocations-chômage. Théoriquement, ceux-ci y ont droit, mais les critères d’admission au dispositif sont extrêmement restrictifs. «

Une importante partie de ces sociétés créées l’année passée et dont se vante le gouvernement sont en fait des livreurs à deux-roues ubérisés.

Depuis la création de l’allocation pour les travailleurs indépendants (ATI), en novembre 2019, on ne compte que 922  bénéficiaires. Les indépendants ont deux manières de cesser leur activité : soit par une clôture, soit par une liquidation judiciaire. L’ATI n’est ouverte qu’aux gens qui choisissent la deuxième option, or personne n’y a recours, à moins d’y être forcé. C’est une expérience difficile », explique Hind Elidrissi, porte-parole du syndicat Indépendants.co. Et d’ajouter : « Le plan “indépendants”, en discussion à l’Assemblée nationale, élargira le dispositif aux clôtures volontaires, mais il n’est pas encore en vigueur. »

 

 

 

« Le plein-emploi doit être de qualité » Mireille Bruyère Économiste atterrée, spécialiste de l’emploi et du travail.

Marie Toulgoat sur ww.humanite.fr

En affirmant s’approcher du plein-emploi malgré un taux de chômage d’environ 8 %, le gouvernement s’inscrit dans une logique néolibérale néfaste pour les travailleurs, assure Mireille Bruyère.

Depuis plusieurs semaines, le gouvernement indique être en mesure de viser le plein-emploi. Que signifie réellement ce terme ?

D’abord, il faut comprendre que cela ne signifie jamais un taux de chômage à 0 %. Même dans une situation où un travailleur privé d’emploi peut très facilement trouver un emploi, il va lui falloir quelques jours, semaines, le temps que l’information lui parvienne et qu’il puisse réfléchir. Une fois que l’on a dit cela, définir plus précisément ce qu’est le taux de chômage du plein-emploi renvoie toujours à une notion sociopolitique. C’est un sujet très vaste qui a de nombreuses définitions statistiques.

Lesquelles ?

La première, qui tombe sous le sens, est celle du taux de chômage frictionnel. Cela désigne justement ces périodes de transition incompressibles entre les emplois. Cette première définition est finalement assez peu politique. Une seconde, historique, est apparue au début du phénomène de chômage massif, dans les années 1970. Avant ce moment-là, on ne parlait pas de taux de chômage, puisqu’il n’était que de 3 %. Ce n’était pas une préoccupation. Puis on a eu une forte augmentation continue du taux de chômage, qui est passé de 5 % à 12 %. Au regard de la situation existant avant les années 1970, cette définition vise un taux de chômage de 3 % pour atteindre le plein-emploi. Les économistes néolibéraux, dans l’intérêt de la défense du capital, ont inventé un troisième concept : celui du taux de chômage structurel, ou le taux de chômage qui ne crée pas d’inflation. Ces économistes se basent sur le postulat selon lequel plus le chômage baisse, plus il y a de pressions sur les employeurs pour améliorer les conditions de travail et les rémunérations. Cette situation amènerait à une augmentation des salaires qui aurait pour effet d’augmenter à son tour l’inflation. Pour ces économistes, ce sont les institutions de protections des travailleurs – comme le salaire minimal ou la convention collective – qui expliqueraient ce mécanisme. Pour le formuler de manière plus politique, cette définition néolibérale correspond au taux de chômage en dessous duquel s’inverse le rapport de force entre salariés et patronat. Ce n’est que de la théorie, personne ne l’a constaté.

Est-ce cette dernière définition que le gouvernement utilise ?

Entre les années 1990 et les années 2001, 2002, le chômage a fortement baissé et il est descendu aux alentours de 8 %, grâce à une importante création d’emplois. À ce moment, il y avait de très fortes discussions théoriques des économistes qui expliquaient que ce taux-là était le maximum que l’on pouvait atteindre sans risquer de générer de l’inflation, à moins de recourir à des réformes de flexibilité. Aujourd’hui, c’est un peu la même chose : quand le gouvernement nous dit qu’on approche du plein-emploi, il sous-entend que toutes les personnes qui étaient prêtes à prendre un travail l’ont fait et qu’il faut désormais changer les structures de protection des travailleurs pour aller plus loin, sans faire trop pression sur les employeurs. On se trouve à peu près dans la même situation qu’en 2002 : le gouvernement brandit la carte des difficultés de recrutement pour affirmer que l’on s’approche du plein-emploi. Pour autant, ce n’est pas vrai, puisque beaucoup de personnes sont encore au chômage, le taux reste élevé. D’autant plus que, dans certains pays, les taux de chômage sont plus faibles, mais on a beaucoup de temps partiels contraints, de travailleurs pauvres.

Le plein-emploi n’est-il donc pas l’objectif à atteindre ?

On peut avoir un taux de chômage bas mais avec une continuité d’emploi très dégradée et faiblement rémunératrice. Dans ce cas, on ne peut pas parler d’amélioration par rapport à une situation de fort taux de chômage, d’autant qu’il est possible de baisser artificiellement les taux de chômage en augmentant la flexibilité, le recours aux temps partiels et en obligeant les plus pauvres à prendre ces emplois par des mécanismes de contrôle et de sanctions. Le plein-emploi peut être un objectif, mais il doit être de qualité. Baisser le chômage sous les 8 %, 7 %, c’est essentiel, mais il faut veiller à ce que cela ne se fasse pas par la précarité et le temps partiel. Pour atteindre cet objectif, c’est très simple : il faut réduire le temps de travail légal et revenir sur les mesures de flexibilité aujourd’hui utilisées.

publié le 4 février 2022

Jacques Généreux :
« Il faut prendre au sérieux
la connerie économique néolibérale »

Lisandru Laban-Giuliani sur https://lvsl.fr/j

La science économique contemporaine est dominée par une théorie néolibérale hégémonique qui laisse peu de places aux approches alternatives, alors même qu’elle n’a pas su prédire, entre autres, la crise de 2008. Comment expliquer la survivance de cette théorie inadaptée et dangereuse ? Est-ce la preuve que les idées économiques ne sont que des discours légitimant la domination d’une classe sur une autre ? Ou bien peut-on imaginer que tous les promoteurs de ce paradigme s’entêtent dans leurs erreurs, envers et contre toutes les données empiriques ? Jacques Généreux, économiste et maître de conférence à Sciences Po Paris, invite à considérer sérieusement l’hypothèse de la bêtise dans son dernier ouvrage, Quand la connerie économique prend le pouvoir (Seuil, octobre 2021, 19.00 € TTC, 304 pages). Entretien réalisé par Lisandru Laban-Giuliani.

LVSL – Au fil de vos essais, une de vos lignes directrices a été d’argumenter patiemment et méthodiquement contre les théories néoclassiques et néolibérales qui dominent le monde académique et les politiques publiques. Pour quelles raisons ces théories peuvent-elles être très sérieusement qualifiées d’âneries, de bêtises voire de conneries économiques ?

J.G. Pour faire simple : tous les postulats fondamentaux de la science économique néoclassique, puis néolibérale, enseignée dans les grands départements d’économie sont faux. La psychologie sociale et cognitive ainsi que l’économie comportementale l’ont démontré, il n’y a plus de doute là-dessus. Les gens ne sont pas des calculateurs rationnels comme le prétendent ces théories dominantes mais des êtres sociaux avec des interactions subjectives. Or, les émotions humaines n’existent pas dans la micro-économie néoclassique.

Puisque les postulats de départ sont faux, les conclusions sont nécessairement viciées. Toutes les politiques économiques qui s’en inspirent, autour de l’idée de marché auto-régulé, ne fonctionnent pas. Et pour cause : ces marchés n’existent même pas. Dans l’économie réelle, il n’y a pas de « marché » où se rencontrent l’offre et la demande pour établir un prix d’équilibre à chaque seconde. Un tel fonctionnement n’existe que sur les marchés financiers. Mais, manque de chance pour la théorie des marchés efficients, il se trouve que là où les marchés financiers fonctionnent librement, des catastrophes s’ensuivent. L’auto-régulation est un déséquilibre automatique permanent. Le problème est que la logique de ce marché financier a colonisé depuis une trentaine d’années toute une série de biens qui autrefois n’étaient pas financiarisés. Dans cette jungle financière, vous pouvez spéculer sur la valeur future d’un silo de grains, et donc affamer les gens en le stockant plutôt que de le mettre sur le marché. C’est une folie.

La théorie est fausse, ses postulats sont faux, ses conclusions sont contredites à chaque fois par la réalité. Ca fait longtemps qu’on le sait. À ce niveau, on peut parler de connerie pour désigner une bêtise entêtée. Tout le monde peut se tromper, avoir un modèle qui est faux et mettre du temps à s’en apercevoir. Mais quand toutes les preuves sont là…

LVSL – Votre objectif avec ce nouvel essai, Quand la connerie économique prend le pouvoir, était donc de comprendre pourquoi ces théories demeurent en vigueur bien qu’ayant fait la preuve de leur inadéquation ?

J.G. En effet. Je veux d’abord préciser qu’il n’y a aucune vulgarité dans cet ouvrage, même si le titre pourrait le laisser croire. La connerie est un sujet sérieux, de plus en plus étudié en sciences sociales [1]. Ce terme issu d’un langage populaire me semblait le seul à même d’exprimer l’encroutage dans l’erreur permanente, bien plus qu’une simple bêtise. La connerie économique a deux sens : à la fois cette bêtise de la science économique mainstream et la colonisation des logiques économiques à toutes les sphères sociales, logique de compétition qui nous rend idiots.
Ce livre ne traite pas directement de théorie économique ou d’économie politique, même s’il en est question en tant qu’instruments de l’analyse. C’est plutôt un livre de sociologie, d’anthropologie, de psychologie sociale et politique, portant sur la croyance en des théories économiques.

Mon premier but est de montrer l’importance des questions d’intelligence et de connerie. Mon second est de comprendre comment toute une génération d’élites politiques, médiatiques, intellectuelles, diplômées des meilleures universités, parfois agrégées, parfois même Prix Nobel, peuvent croire à des théories dont on sait scientifiquement et rigoureusement qu’elles sont fausses. Il y a là un vrai mystère.

La réponse facile d’une certaine partie de la pensée critique a été de nier l’irrationalité des élites, en disant qu’ils ne croyaient pas en des absurdités mais en leurs intérêts. Dans cette approche, ces élites seraient prêtes à défendre leurs théories, tout en sachant qu’elles sont fausses, pour maintenir la domination de leur classe. C’est sans doute vrai pour un certain nombre de cyniques égoïstes qui se fichent de la communauté, de la nation, des gens, du monde. Mais on ne peut suivre l’hypothèse que tout le monde est un salaud. La psychologie et l’anthropologie nous enseignent qu’en règle générale, les gens ne sont pas des salauds. Les gens croient à ce qu’ils font, ils adhèrent véritablement aux idées de leurs partis politiques. On peut croire vraiment à des bêtises. C’est le sujet de mon analyse.

« Comment une génération entière d’élites peut-elle croire à des théories rigoureusement fausses ? »

LVSL – Vous exposez une série de biais cognitifs à l’origine de notre propension à la bêtise. Lorsque la psychologie est mobilisée pour éclairer les phénomènes sociaux, comme les croyances en des théories économiques erronées, un risque existe d’évacuer par ce fait les déterminants historiques et les rapports de force sociaux qui se cachent derrière ledit phénomène. Explications psychologiques et historiques sont-elles compatibles ?

J. G. Elles sont absolument compatibles. En m’appuyant sur les travaux de la psychologie, je montre comment notre fonctionnement intellectuel n’est pas fait pour aller spontanément vers la rationalité et la vérité. Nous avons une inclination à la bêtise. Mais mon but n’est pas de dire que tout peut s’expliquer par des biais cognitifs ! Cela effacerait les phénomènes historiques et sociaux. Bien au contraire. Pour intégrer les forces sociales dynamiques à l’analyse historique, il ne faut pas avoir la même conception de l’être humain qu’ont les néolibéraux qui réduisent les gens à des machines rationnelles ! Il faut assumer d’ouvrir la boîte noire du cerveau. Les théories néo-classiques ignorent la psychologie et l’anthropologie. Ce serait grotesque de reproduire leur erreur. La pensée critique ne peut se contenter de faire une histoire des forces dynamiques matérielles en oubliant que ces forces matérielles incluent des intelligences humaines dont il faut connaître les fonctionnements et dysfonctionnements. D’ailleurs, ceux qui invoquent Marx pour mépriser le rôle des idées dans l’histoire se fourvoient. Dans les écrits de Marx et Engels, les idées font partie de la réalité humaine matérielle et doivent être prises au sérieux.

En résumé, je cherche dans ce livre à comprendre comment des évolutions de rapports sociaux, de structures, de systèmes économiques, ont plus ou moins tendance à favoriser l’intelligence ou son contraire.

LVSL – Quelles sont donc les conditions sociales et historiques qui ont rendu possible cette « connerie économique » depuis les années 1980 ?

J.G. Depuis la généralisation planétaire d’une logique capitaliste ultra-libérale, plusieurs transformations ont détruit les éléments qui favorisent l’intelligence. La logique de la compétition étendue à tous les domaines de la vie sociale est la cause de cette épidémie de bêtise.

La psychologie sociale nous montre que notre cerveau est fait spontanément pour chercher la survie, la réussite dans la compétition sociale, raisonner pour montrer aux autres que nous avons toujours raison. Autant de biais cognitifs qui nous inclinent à penser de travers. Mais ces défauts peuvent devenir utiles dans certains cadres sociaux. La discussion entre des individus soutenant des idées contradictoires peut mener à des découvertes collectives d’une vérité et d’un intérêt commun. Cela vient du fait que nous sommes très doués pour découvrir les erreurs des autres. Les discussions apaisées entre des gens qui n’ont pas entre eux une rivalité de pouvoir peuvent conduire à une intelligence collective. Dès lors que nous sommes en situation de rivalité, de compétition, le cerveau primitif prend le dessus : on agit comme une proie menacée, on est dans la réaction immédiate et émotive. En un mot, la rivalité rend stupide.

« La rivalité, généralisée par la logique néolibérale, rend stupide. »

Sur le plan des rapports de force sociaux, les actionnaires prennent le dessus avec la généralisation d’un capitalisme actionnarial débridé à partir des années 1980. Dès lors, ils ont tout pouvoir d’organiser la société selon leurs vues et d’imposer partout la logique de la compétition, entre les individus, entre les régions, entre les pays. Là est le mal. La connerie économique n’a pas pris le pouvoir à cause d’une défaillance du cerveau humain. Elle prend le pouvoir à partir d’une évolution des rapports de force dans les années 1980, lorsque ceux qui ont intérêt à ré-instaurer le pouvoir du capital, battu en brèche pendant une trentaine d’années, y parviennent. Ils imposent que tout ce qui était à l’abri de la compétition rentre sur le marché, prétendument efficace. Les services publics sont soumis à la concurrence, la santé est propulsée dans une logique concurrentielle, les hôpitaux doivent suivre le modèle managérial des entreprises privées… La compétition s’infiltre partout et partout elle produit la bêtise.

LVSL – Paradoxalement, le champ scientifique, qui devrait être en mesure de contourner ce que vous appelez le biais « méta-égocentrique » en confrontant les différentes thèses à l’examen critique des pairs, n’est pas épargné par cette épidémie. Comment l’expliquez-vous ?

J.G. Précisément à cause de cette compétition pour les postes qui a envahi le monde universitaire au détriment de la recherche scientifique. La logique du publish or perish qui contraint les chercheurs à publier un certain nombre d’articles chaque année est parfaitement absurde. Einstein n’a écrit que trois ou quatre articles importants. Ce système ne valorise pas du tout la qualité des recherches et de l’enseignement. Les chercheurs sont évalués selon la quantité d’articles publiés par année et la qualité des revues. Or, en économie, les bonnes revues qui apportent beaucoup de « points » sont de grandes revues américaines ou anglo-saxonnes, toutes mainstream. Ces revues sont fermées à toute sorte de pensée qui oserait critiquer les fondements du modèle théorique orthodoxe.

LVSL – Une des thèses centrales de votre essai est que le slogan de « président des riches » ne sied pas à Emmanuel Macron. Vous estimez qu’il cherche sincèrement à faire le bien de la société dans son ensemble, même si au final ses politiques servent les plus favorisés. Comment en arrivez-vous à ce diagnostic ? Pourquoi n’est-ce pas le « président des riches » mais le « roi des imbéciles » ?

J.G. Quand je dis que Macron n’est pas le président des riches, cela ne veut pas dire qu’il ne fait pas une politique pro-riche. Inutile de revenir là-dessus, c’est une évidence. La politique d’Emmanuel Macron est la caricature d’une politique favorable aux riches. « Président des riches » peut être à la rigueur un slogan pour dénoncer sa politique. Mais si c’est une analyse, si la thèse est de dire qu’il fait délibérément une politique au service de sa classe dont il tire son pouvoir, alors cette expression est incorrecte. Cela sous-entendrait qu’il a été élu par ces riches et qu’il travaille consciemment à leurs intérêts. Or, la sociologie de son électorat met en évidence qu’il n’est pas élu par les riches [2]. La majorité de son électorat est issu d’une classe moyenne voire populaire et de professions intermédiaires. Les cadres supérieurs, qui gagnent plus de 3000€ par mois, votent préférentiellement pour le candidat de la droite. Il n’est pas le candidat préféré des riches, il n’a pas été élu par eux. Dès lors, on peut réfléchir aux raisons de sa politique. Je ne crois pas aux procès d’intentions. Il est stupide de prêter à Emmanuel Macron une intention fondamentalement malveillante vis-à-vis des plus pauvres. Il faut se pencher sur ce qu’il a dit. Je me suis intéressé à ses écrits publiés avant de rentrer en politique.

« Ce n’est pas le président des riches mais le représentant d’une idéologie néolibérale stupide qui croit sincèrement être dans l’intérêt public. »

Son cap n’a jamais changé, malgré ses discours pendant le premier confinement. Il est fondamentalement convaincu des bien-fondés de ce que l’on appelle la politique de l’offre : il y aurait trop d’entraves à l’initiative individuelle, à l’investissement privé, trop d’assistance qui nuirait à l’incitation au travail, trop de secteurs où la concurrence est insuffisante… Il n’a jamais dévié de cette doctrine néolibérale, malgré les changements de court-terme pour sauver l’économie quand tout était à l’arrêt. On sait très bien que ces politiques ne fonctionnent pas : même l’OCDE et le FMI reconnaissent que la baisse des charges patronales, la libéralisation du licenciement, entre autres, n’ont aucun effet sur le chômage et la croissance. Si Emmanuel Macron était un malveillant cynique qui voulait se maintenir au pouvoir coûte que coûte, il aurait accepté le rapport de force, plutôt que l’entêtement idéologique ! Un opportuniste n’a pas d’idéologie. Mais lui a refusé tous les rapports de force. Rien ne le fait céder ! Aux Gilets Jaunes, il a lâché des miettes, pour qu’on ne remette pas en cause sa logique et son idéologie. S’il voulait uniquement s’assurer d’être réélu, il accepterait peut-être de faire des réformes plus agréables pour la population.

J’essaie de montrer dans ce livre qu’il est un véritable idéologue qui se croit investi d’une mission : réussir à mettre en place les réformes néolibérales pour faire la prospérité du pays. Il veut être reconnu pour avoir eu le courage de mener ses réformes impopulaires qu’il estime salutaires. Ce n’est pas le président des riches mais le représentant d’une idéologie néolibérale qui croit sincèrement être dans l’intérêt public. Il faut aussi comprendre que l’on n’est pas président tout seul, on ne gouverne pas tout seul. Il y a beaucoup de gens qui le soutiennent en croyant véritablement à cette politique de l’offre. On ne peut pas faire l’hypothèse que tous les élus de La République en Marche soutiennent cette idéologie par intérêt individuel. D’ailleurs il y a très peu de grands patrons parmi ces élus. Il en va de même des journalistes et commentateurs favorables à sa politique : ils croient en son bien-fondé. Il faut prendre au sérieux le fait que la plupart des professeurs d’économie, la plupart des journalistes, des militants, croient fondamentalement à cette politique de l’offre. Donc, ils croient à des bêtises. D’où l’importance d’étudier la bêtise.

LVSL – Sur le plan du combat idéologique, comment mener efficacement la bataille culturelle dès lors que les adversaires ont des œillères cognitives telles que vous les décrivez ?

J.G. Je n’ai pas de recettes toutes faites. Mon approche est très gramscienne, dans une certaine mesure. Comme Gramsci, je me sens à ce moment de l’histoire où l’on a toutes les raisons d’être pessimiste, étant donnés tous les pièges systémiques qui bloquent notre société dans une direction. Nous ne sommes pas privés de moyens. Le problème est celui de la gestion de l’abondance. En dépit du fait que les moyens soient disponibles et connus, il y a des blocages sociaux, culturels, politiques, qui empêchent la mise en œuvre de ces solutions. Au niveau même de la lutte politique qui devrait permettre la conquête d’un pouvoir pour changer, les choses sont bloquées. Malheureusement, je n’ai pas d’exemple en tête de société bloquée ou dans une impasse qui s’en serait sortie par la délibération, la discussion rationnelle. C’est uniquement à l’occasion d’une grande crise, d’une catastrophe, d’une guerre, que peuvent s’opérer des changements de cap suffisamment radicaux, pour le pire ou le meilleur. La situation est gramscienne dans le sens où l’on voit bien les éléments de blocage alors que la solution est là. On sait comment faire la transition écologique. On sait comment trouver du travail pour tout le monde. On n’a pas besoin pour cela d’abolir les libertés économiques, de tout planifier. On peut garder la liberté, et même l’essentiel de la liberté économique. Non seulement cela est su, mais c’est également voulu par la plupart des gens.

Cette situation de blocage est évidente. Pour autant il ne faut pas désespérer dans l’action. Cela n’empêche pas de dénoncer et de se battre. C’est pour cela que je me suis longuement engagé en politique. Le travail de l’intellectuel n’est pas seulement de faire le diagnostic de ce blocage. Ma position méthodologique, et non politique !, n’est plus de se demander ce que l’on va faire maintenant, mais de poser la question des échecs passés : pourquoi, après des chocs qui ont produit des amorces de changement, n’a-t-on pas continué sur cette voie ? Pourquoi ces basculements qui nous replongent dans des impasses d’où seul un choc pourra nous tirer ? A mon sens, lorsque ce moment arrivera, lorsque les circonstances historiques seront réunies, il faudra s’occuper de deux problèmes fondamentaux pour empêcher la répétition des erreurs passées : les institutions et la bêtise.

« Il faudra assurer l’éducation à l’intelligence d’un peuple de citoyens et fonder des institutions pour lui donner les clés la décision politique. »

Sur le plan institutionnel, il faudra admettre que la délibération collective des citoyens est bien plus efficace que la compétition entre partis. Face à un problème donné, les citoyens comprennent qu’il faut faire des arbitrages, trouver des moyens de répartir les coûts, concilier des intérêts en apparence incompatibles… Je cite les résultats de conférences de citoyens qui ont été consultées depuis une trentaine d’années en Europe, dans lesquelles des gens de classes, d’âges et de préférences politiques très différents passent du temps ensemble à enquêter, à s’informer, à débattre et à émettre des avis sensés, de manière presque consensuelle. Nous avons fondamentalement la capacité à accéder à cette forme d’intelligence collective quand on est dans ce cadre social où la seule compétition est une émulation commune pour trouver la vérité. Le but n’est pas de battre l’autre, puisqu’il n’y a rien à gagner, mais de coopérer pour atteindre une vérité. Une telle démocratie aurait sans doute des défauts. Mais jamais autant que notre système actuel qui aboutit à l’enfermement pendant 40 ans dans des politiques absurdes, dans l’inaction et dans le sentiment anti-politique nourrissant la bêtise.

La démocratie délibérative n’a jamais été vue comme une priorité au moment des crises qui ont découlé sur des transformations économiques, comme après la seconde guerre mondiale. A gauche aussi on a trop ignoré l’importance des institutions dans la préservation des bonnes politiques. Cela découle parfois d’une mauvaise lecture de Marx qui ramène tout à la lutte des classes. Il y a longtemps eu une sorte de mépris pour la réflexion institutionnelle. C’est pourtant une priorité fondamentale. Il faut profiter des moments révolutionnaires pour instaurer des institutions durables et intelligentes.

Pourtant, même avec un système qui remet la délibération collective au cœur du système de décisions, on n’est pas à l’abri de la connerie économique. Il faut enseigner aux gens à débattre, à discuter. Pour que les citoyens délibèrent, il faut qu’ils comprennent la politique, l’économie, la psychologie humaine, la société. Il faut qu’ils aient appris très tôt à discuter, à écouter l’autre, à argumenter intelligemment. Il faut qu’ils aient été sensibilisés à leurs biais cognitifs. C’est ainsi que l’on forme un peuple citoyen. Le goût de la vérité et de la discussion argumentée sont des priorités. Se concentrer sur ces deux priorités est le seul moyen de garantir qu’après une transition vers un modèle économique plus vertueux, une nouvelle génération ne vienne saccager tous les acquis antérieurs.

Notes :

[1] Voir par exemple Marmion, J. et al. (2018). Psychologie de la connerie. Éditions Sciences Humaines.

[2] Martial Foucault, « Un vote de classe éclaté », L’enquête électorale française : comprendre 2017. Sciences Po-Cevipof. mars 2017. Ou encore : Ipsos, « 1er tour. Sociologie des électorats et profil des abstentionnistes ». Avril 2017.

publié le 27 janvier 2022

Maltraitance en Ehpad :
une indignation feinte et insuffisante

Mathilde Goanec et Leïla Miñano sur www.mediapart.fr

Les pouvoirs publics font mine de découvrir que le puissant groupe Orpea se joue des règles dans ses Ehpad. Mais la maltraitance, les conditions de travail dégradées et la répression syndicale sont sur la table depuis des années,  sans que jamais le système de financement ne soit remis en cause.

Que ne savaient-ils pas, au juste ? Depuis mardi soir et la sortie du livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet sur les Ehpad et Orpea, le gouvernement pousse des cris d’orfraie et c’est l’affolement général au royaume de l’or gris.

Le groupe Orpea dévisse en Bourse, son directeur général est convoqué manu militari par l’exécutif tandis que le ministre de la santé fait état, devant les parlementaires, de sa volonté de prendre ce sujet avec « gravité et une totale détermination ». Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, « révolté », a, lui, estimé qu’il était « hors de question que de tels agissements puissent être tolérés dans notre pays ».

Mais si le livre de Victor Castanet sonne par l’ampleur de l’enquête menée, le nombre et l’importance des sources interrogées, la maltraitance et la politique du moindre coût dans certains établissements à but lucratif sont des secrets de Polichinelle, sur lesquels les autorités de santé ferment les yeux. Et pour cause : après avoir abandonné tout un pan de la dépendance au privé, l’État se retrouve désormais dans l’impossibilité de taper du poing sur la table quand des dysfonctionnements sont mis au jour.

Le cas de l’Ehpad Bords-de-Seine de Neuilly, géré par Orpea, est la parfaite illustration de cette hypocrisie générale. Victor Castanet en dresse un tableau effrayant en ouverture de son livre. L’établissement, a déclaré le ministre de la santé devant l’Assemblée nationale mardi 25 janvier, a fait l’objet « d’une inspection missionnée par l’agence régionale de santé en 2018 sur la base d’allégations moins graves [...] donc probablement que l’ARS [agence régionale de santé – ndlr] n’avait pas connaissance des faits établis dans le livre ».

Mediapart a enquêté sur cet Ehpad il y a quatre ans exactement et publié une longue enquête fin janvier 2018. Nous racontions exactement les mêmes horreurs, derrière l’élégante vitrine : les draps trempés d’urine ou d’excréments, ces personnes âgées qu’on laisse comme des enfants négligés des heures durant dans la même couche, ces résidents dénutris ou déshydratés qui, lorsqu’ils tombent la nuit, peuvent rester des heures au sol, faute de personnel. Notre journal a aussi documenté comment, par un drap bloquant la poignée, on enfermait les gens souffrant de démence dans leur chambre payée rubis sur l’ongle pour leur éviter de déambuler.

Mais pour l’ARS Île-de-France interrogée alors explicitement sur ces faits en 2018, tout allait très bien, madame la marquise. Toutes les « réclamations » depuis 2016 avaient, selon l’agence, été « examinées », plusieurs rencontres organisées entre la direction de l’établissement, l’ARS et le conseil départementalL’établissement de Neuilly faisait même preuve depuis, nous assurait l’ARS, « d’une attitude positive et constructive ». On mesure aujourd’hui le résultat.

Mediapart a également appris que le ministère du travail a retoqué le licenciement d’une déléguée du personnel l’an dernier, exerçant comme aide-soignante à l’Ehpad Bords-de-Seine, signe sans doute d’une parfaite harmonie sociale.

Depuis le début de la crise du Covid, à l’échelle du groupe, cinq droits d’alerte ont été déposés par la CGT et portés à la connaissance de l’inspection du travail. Ce syndicat dénonce également depuis de longues années auprès des organismes de Sécurité sociale Cramif et Carsat le nombre anormal d’accidents du travail et de licenciements pour inaptitude. Un peu partout en France, devant les ARS, les salarié·es manifestent et « déballent », rappelle Guillaume Gobet, délégué syndical CGT d’Orpea. Sans parler des familles qui multiplient les courriers et trépignent devant l’incurie manifeste.

Olivier Véran a également promis, mardi 26 janvier 2022, de diligenter si besoin une enquête approfondie sur les pratiques du groupe Orpea. Là encore, des pages et des pages d’archives sont disponibles, rien que dans notre journal, sur sa conduite et celles de ses concurrents (lire nos enquêtes ici sur le deal à 4 millions proposé en échange de son silence à la CGT par la direction, là sur la « machine à cash » que constituent les groupes privés en Europe, ou encore les dysfonctionnements manifestes lors de la crise du Covid).

Le ministre pourrait aussi se renseigner auprès de ses propres administrations de contrôle, si le gouvernement auquel il appartient et les précédents ne les avaient pas peu à peu désarmées. Les dossiers de litiges concernant Orpea s’empilent dans les inspections du travail, mais ce service public est exsangue et peine de plus en plus à remplir ses missions.

Les ARS, bras armés du ministère en matière de santé dans les régions, ne sont pas plus offensives, et notamment dans leurs missions de contrôle de l’utilisation des deniers puisque, on ne le répétera jamais assez, une bonne partie du business d’Orpea (comme celui des non moins problématiques Korian ou DomusVi) repose sur de l’argent public.

Dans un bilan des ARS, publié par l’inspection générale des affaires sociales (Igas) en novembre 2019, que Mediapart a pu consulter, la dégringolade est manifeste, avec 40 % d’activité de contrôle et d’inspection en moins depuis 2016. Les récits que font les salarié·es vont dans le même sens : plus ou peu de visites inopinées à moins de dénonciations graves, y compris sur la réalité des postes financés par l’assurance-maladie. 

C’est l’affaire dans l’affaire, révélée par Mediapart dans ce papier lundi 24 janvier, traitée également dans le livre de Victor Castanet. Selon nos informations, des recrues d’Orpea doivent se contenter de signer des CDD au motif qu’il s’agirait de remplacer des salarié·es en CDI. Or, dans bien des cas, ces salarié·es n’existeraient pas. Le groupe dément toute irrégularité, assurant qu’« il n’y a jamais eu d’emploi fictif au sein de l’entreprise ». Dans un courriel confidentiel que Mediapart s’est procuré, une inspectrice du travail écrit qu’à ses yeux la démultiplication des contrats de remplacement d’une personne, sur une même période, pourrait constituer « une fraude ». Là encore, nous avons posé la question du contrôle de ces pratiques aux ARS concernées, sans réponse de leur part.

La question dépasse bien largement le seul sujet Orpea. Les Ehpad perçoivent en effet chaque année une « enveloppe soins » de la part de l’assurance-maladie et une autre au titre de la « dépendance » de la part des départements. Orpea, numéro un mondial des maisons de retraite, a reçu, en 2020, au bas mot, 350 millions d’euros de la part de l’assurance-maladie, seulement pour « l’enveloppe soins », d’après les chiffres de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), transmis à Mediapart. Une montagne d’argent public destiné à subventionner les salaires des personnels intervenant auprès des personnes âgées de l’Hexagone.

Puisque la boîte noire s’ouvre enfin, sous les yeux ébahis du pouvoir, les questions se posent avec plus de force : qui contrôle vraiment la manière dont cet argent public est utilisé ? Peut-on continuer de dissocier le sujet douloureux de la maltraitance et celui des conditions de travail ? Plus profondément encore, le système économique qui sous-tend la prise en charge de la dépendance est-il tenable ? Pour mémoire, Emmanuel Macron a enterré son grand projet de cinquième branche de la Sécurité sociale et renoncé à bâtir sa fameuse loi « grand âge et autonomie », suscitant la colère de plusieurs acteurs de la dépendance.

Si l’on en croit Victor Castanet, Orpea était prêt à payer très cher pour éviter que ces questions ne soient posées sur la place publique et arrachées aux seuls arbitrages des politiques et des cabinets. Dans son livre, notre confrère raconte qu’un « analyste financier [...] proche du fondateur d’Orpea » aurait proposé d’acheter son silence : « Et s’il vous file 15 millions d’euros ? Je dis ça comme ça. Ça peut être une solution. »

Devant les parlementaires, le ministre de la santé a avoué avoir eu devant ces révélations une « pensée » pour les 700 000 personnes âgées qui vivent en établissement, une autre pour les centaines de milliers de personnes qui soignent et prennent en charge ces résidents, une dernière pour les familles légitimement inquiètes de la manière dont leurs proches sont pris en charge.

Manière de dire qu’il ne faudrait pas jeter l’opprobre sur tout un secteur. Mais ces pratiques gestionnaires se sont déjà répandues tel un poison au reste du champ, public ou associatif, où l’on traque la dépense jusqu’à l’excès et qui souffre parfois des mêmes maux (voir notre enquête en 2016 sur les mauvaises manières des maisons de retraite). Pour y faire face, il va falloir davantage qu’une énième enquête sans lendemain, ou de simples « pensées ».


 


 

Caroline Fiat : « Ça fait 5 ans que j’alerte le gouvernement
sur la situation dans les Ehpad »

Sur www.regards.fr

Après les révélations du journaliste Victor Castanet dans son livre-enquête Les fossoyeurs aux éditions Fayard, nous revenons avec la députée LFI et aide-soignante Caroline Fiat sur les conditions de travail et d’accueil dans les EHPAD.

UNE MIDINALE À VOIR...https://youtu.be/hf6ZUbCTpDk

 

quelques extraits :


 

Sur les EHPAD privés lucratifs

« Depuis hier, je n’arrête pas de voir des députés qui se disent choqués par les révélations [de Victor Castanet dans son livre "Les Fossoyeurs" sur la maltraitance dans les EHPAD] mais cela fait 5 ans que je les alerte. »

« A chaque projet de loi de financement de la sécurité sociale, on propose des amendements pour interdire les EHPAD privés lucratifs. »

« On n’a pas à se faire de l’argent sur la dépendance et le manque d’autonomie de nos aînés. »

« Il y a des personnes qui gagnent de l’argent sur le malheur et la détresse des personnes âgées. »

« Gros cœur à tous les personnels des EHPAD privés lucratifs, de la personnes à l’accueil au service technique, du cuisinier au directeur : ils ne sont pas responsables de la situation. Ce sont leurs gestionnaires qui le sont. »

« Dans les EHPAD, les personnels y vont pour gagner leur vie - et le directeur aussi. »

Sur le manque de personnel soignant dans les EHPAD

« On a un ratio de 0,54 personnel par résident. Emmanuel Macron proposait de passer à 0,57, c’est-à-dire une embauche de 70.000 personnes. Mais on ne peut pas parler en personnels car cela comprend les personnels administratifs et techniques. Il faut parler en nombre de soignants, au chevet des résidents. »

« Dans notre rapport avec la députée Monique Iborra, nous avions préconisé 0,6 personnel par résident. A l’heure actuelle, la moyenne est de 0,25… C’est une horreur ! Il faut savoir que la moyenne européenne est de 1 personnel pour 1 résident. »

« Les ratios sont plus bas dans les EHPAD privés lucratifs où l’on paye une fortune que dans le public. »

« Le privé lucratif se permet d’embaucher des personnels “faisant fonction”. Je n’ai rien contre les “faisant fonction” mais si vous aimez vraiment le métier, allez passer le diplôme. »

« Il est inadmissible qu’en France, les EHPAD publics ou associatifs ne puissent pas embaucher des personnels “faisant fonction” quand le privé lucratif fait ce qu’il veut. »

« Un EHPAD public qui va maltraiter par manque de personnels, de moyens, ou de matériels : il n’y peut rien… C’est parce qu’on ne lui donne pas une enveloppe pour faire mieux. Mais les EHPAD privés lucratifs, eux, versent des dividendes aux actionnaires avec toutes les économies qu’ils font sur le dos des résidents. »

« Pendant les premières vagues de la Covid, on se souvient de l’hécatombe dans les EHPAD. Et bien le groupe Korian était prêt à verser 54 millions d’euros à ses actionnaires. »

Sur la perte d’autonomie et ce que cela implique dans notre société

« A un moment donné, on ne peut plus garder une personne âgée qui perd son autonomie en domicile : les aidants n’y arrivent plus, la charge est trop lourde, qu’elle soit physique ou affective. »

« Si demain, avec la France insoumise, on gagne, les gens iront par plaisir à l’EHPAD. On n’appellera plus ça EHPAD d’ailleurs mais maison de retraite ou maison des seniors. »

« Les EHPAD sont tellement des mouroirs que c’est devenu la punition ultime. »

« Avant, on pouvait garder les personnes âgées au domicile parce que les gens habitaient tous le même village voire la même rue. Donc on pouvait s’occuper de nos anciens. Aujourd’hui, les familles sont éclatées en France, on n’est plus dans le même département voire la même région. »

« C’est une charge parfois 24 heures sur 24 et il est difficile parfois de voir son ou sa conjoint-e souffrir ou avoir envie de mourir. »

« Moi, personnellement, il est hors de question que mes enfants me fassent la toilette. »

« Les maisons de retraite devraient être des maisons de vie, pas des mouroirs. On devrait y faire la fête et s’amuser. »

« La très grande majorité de nos EHPAD sont en sortie de ville : on cache nos vieux. »

« Souvent, les personnes âgées ne participent plus à la vie démocratique. »

« On a le droit de retrouver un amoureux ou une amoureuse à 80 ou 85 ans. »

publié le 25 janvier 2022

L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.

Avec le retour de l’inflation, la question du « pouvoir d’achat » est au cœur de la campagne présidentielle. Mais la vraie question que pose le renouveau de la hausse des prix est bien celle de la hausse des salaires. Depuis plusieurs décennies, la désindexation des salaires sur l’inflation s’est accélérée.

Selon les chiffres de la Banque centrale européenne (BCE) de juillet 2021, l’indexation automatique et complète ne concernerait plus que 3 % des salariés de la zone euro, l’indexation partielle ou négociée, seulement 18 %. Le mouvement s’est d’ailleurs encore accéléré depuis 2008.

Sans indexation automatique, les salaires réels, autrement dit les salaires corrigés par les prix, risquent évidemment de baisser en 2022, même si les salaires nominaux, eux, peuvent augmenter. 2021 donne déjà le ton. En zone euro, la croissance des salaires négociés au troisième trimestre se situe à 1,5 %, soit le niveau le plus bas depuis dix ans, alors que l’inflation a atteint en novembre 5 % sur un an.

En France, la dernière note de conjoncture de l’Insee publiée en décembre dernier souligne que le salaire mensuel de base devrait reculer en termes réels de 0,1 %, sous le coup d’une inflation qui s’établit officiellement à 2,8 %. Pour le salaire moyen de la fonction publique, la perte serait de 0,2 %. Tout cela n’est pas étonnant : le but même des désindexations était d’empêcher la protection des salariés vis-à-vis de l’inflation.

Du reste, économistes et dirigeants s’efforcent de modérer le plus possible la hausse des salaires. Ce week-end, Amélie de Montchalin, ministre de la fonction publique, avait rejeté l’idée d’une revalorisation du point d’indice des fonctionnaires sur France Inter. Et si Bruno Le Maire, son collègue de l’économie, défend l’idée de hausses de salaires dans les secteurs en « tension », il n’agit guère en ce sens. « L’indemnité inflation » de 100 euros versée par le gouvernement n’est, par ailleurs, rien d’autre qu’un moyen d’empêcher une hausse des salaires pour compenser les effets de l’inflation.

Face à la bosse d’inflation, […] il faut éviter le retour d’une spirale générale prix-salaires, qui serait perdante pour tous.
François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France

Comme souvent, la doctrine qui préside à cette question a été résumée le 18 décembre dernier par le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau : « Face à la bosse d’inflation, […] il faut éviter le retour d’une spirale générale prix-salaires, qui serait perdante pour tous. » Une doctrine encore simplifiée en septembre dernier par le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux : « Une augmentation des salaires, c’est aussi une augmentation des prix. »

Dans cette vision, le risque serait donc que les salaires suivent les prix ou les dépassent, et entraînent ainsi la formation d’une spirale : les augmentations de salaire conduiraient à une accélération des prix, qui entraînerait les salaires… La situation deviendrait alors incontrôlable. C’est la fameuse boucle « salaires-prix », synonyme d’horreur économique. Le « bon sens » est alors mobilisé : il faudrait modérer les salaires pour modérer les prix, et ainsi empêcher l’emballement de l’inflation.

Le récit contre-révolutionnaire des années 1970

Ce récit n’est pas nouveau. Mais dans sa version contemporaine, il est le fruit de la crise des années 1970. Durant cette décennie, les salaires étaient largement et automatiquement indexés sur les prix et le pouvoir de négociation des syndicats permettait d’obtenir même des hausses de rémunération supérieures aux prix.

À ce moment, une histoire a été construite : les hausses de salaire entretiendraient l’inflation. En mettant fin à l’indexation des prix et en brisant, par les réformes structurelles, le pouvoir des syndicats, on avait cassé la spirale et obtenu une période d’inflation faible. Comme l’a montré le prix de la Banque de Suède (faussement appelé « prix Nobel d’économie ») Robert Shiller dans un texte de 2019, ce discours a alimenté le ressentiment d’une partie de la population contre les syndicats et a contribué à faire basculer l’équilibre politique en faveur du néolibéralisme dans les pays avancés à la fin des années 1970.

Depuis, dans l’esprit des dirigeants et de la plupart des économistes, s’est mise en place l’idée que l’inflation, voire l’hyperinflation trouvait son origine dans la boucle salaires-prix.

François Geerolf, économiste associé à l’université de Los Angeles (UCLA), explique que ce récit a trouvé une traduction théorique dans les modèles néokeynésiens (ceux des keynésiens qui acceptent la doctrine néoclassique à long terme) : « Par exemple, dans le manuel macroéconomique de référence de Blanchard et Cohen, on enseigne ce modèle qui lie les salaires aux prix et au chômage à long terme et fait des syndicats un obstacle à l’emploi, car ceux-ci pousseraient à des niveaux de salaires réels trop élevés. » 

C’est la traduction contemporaine de la fameuse « courbe de Philips » : une surchauffe de l’économie amènerait à une baisse du chômage et à des revendications salariales trop importantes, ce qui expliquerait l’inflation via la hausse des coûts sur les entreprises.

Pourtant, à y regarder de plus près, ce qui est présenté comme du « bon sens » ne tient guère, comment souvent en économie. Il faut, tout d’abord, évoquer les années 1970 qui font toujours figure d’épouvantail aujourd’hui. Or, on constate deux faits. D’abord, il n’est pas certain que l’inflation de cette décennie soit directement liée à la « boucle prix-salaires ». Les explications sont nombreuses : affaissement de la productivité dès le milieu des années 1960, désordres monétaires à partir de la fin du système de Bretton Woods en 1971 et, bien sûr, hausse du prix du pétrole importé en 1973-74 et 1979-80.

Globalement, le mouvement de l’inflation semble surtout suivre le prix des matières premières, avec un apaisement dans la période 1976-78 et après 1982-83. Dans ce cadre, l’indexation des salaires, loin d’avoir alimenté la crise, a permis plutôt de limiter la casse en maintenant la demande et, ainsi, de ne pas tomber dans la récession.

Car, c’est le second fait, ces années ne sont pas des années de récession. En France, entre 1967 et 1983, la seule année de contraction du PIB est 1975 (− 0,3 %) dans une proportion moindre de celle de 1993 (− 0,6 %), où l’inflation est contenue. Les années d’avant 1975 sont des années de très forte croissance (entre 4 et 6 %), alors même que l’inflation était soutenue et que les salaires progressaient vite (dans la foulée des accords de Grenelle de 1968). Après 1975, la croissance s’essouffle un peu mais reste vive (entre 3 et 4 %) jusqu’en 1980, où le deuxième choc pétrolier fait clairement changer de régime.

Mais là encore, il faut préciser que le ralentissement de 1980 s’explique sans doute moins par la boucle salaires-prix que par les mesures fortes prises alors par les banques centrales pour casser ladite boucle. En 1980 commence en effet le « choc Volcker », du nom du président de la Fed qui va monter les taux étasuniens à court terme jusqu’à 20 %, provoquant une récession outre-Atlantique. L’effet sur la croissance française est immédiat et, en réalité, elle ne s’en remettra jamais tout à fait.

Ce qui est vrai, c’est que les années 1970 sont celles de l’apparition du chômage de masse. Mais là encore, le lien entre la boucle prix-salaires et le chômage est discutable. Certes, l’indexation « déforme » la répartition de la valeur ajoutée en faveur des travailleurs. Les marges des entreprises sont réduites, mais elles le sont aussi parce que d’autres coûts ont augmenté, notamment celui de l’énergie. Certains secteurs, comme le charbon, sont mis à mal par la concurrence internationale nouvelle, d’autres, comme l’automobile, subissent le coup du renchérissement du pétrole.

Il n’est donc pas possible d’affirmer que si les salaires avaient perdu de leur valeur réelle, l’emploi s’en serait mieux tenu. On voit mal comment le recul de la demande aurait soutenu l’activité. D’autant que le ralentissement de l’investissement constaté alors peut aussi s’expliquer par un tarissement des opportunités et une maturité des marchés occidentaux. Et qu’il s’approfondit après 1980 avec les politiques désinflationnistes, pour ne jamais retrouver son niveau record de 1974.

Bref, on a bien affaire là, avant tout, à un récit construit soigneusement pour justifier une politique, en l’occurrence les premières mesures néolibérales qui seront prises avec le plan Barre (1977), le choc Volcker (1980) et le tournant de la rigueur (1983). Ces mêmes politiques qui ne ramèneront pas ce que l’inflation des années 1970 avait prétendument détruit : l’investissement et l’emploi.

Dès lors, même si les salaires pèsent lourd dans les coûts de production (c’est aujourd’hui environ 60 % du total en France), le lien automatique et direct salaires-inflation-chômage est loin d’être évident.

Dans son ouvrage Inflation et Désinflation paru en 2019 aux éditions La Découverte (collection Repères), l’économiste Pierre Bezbakh conclut ainsi qu’« on remarque à plusieurs reprises des rythmes différents d’augmentation des prix et des coûts salariaux unitaires qui montrent que les salariés ne peuvent pas être tenus pour les seuls responsables de l’inflation ».

L’inflation, une bataille dans la lutte des classes

Pourquoi alors la hausse des salaires est-elle présentée comme un danger ? Parce que la vraie question de l’inflation est en réalité celle de la répartition du coût de la hausse des prix. C’est d’ailleurs ce qu’a mis en lumière Karl Marx dans deux textes polémiques qui l’ont opposé à des penseurs « de gauche » qui dénonçaient la volonté des ouvriers d’arracher des hausses de salaires.

Dans Misère de la philosophie (1847), Marx s’oppose à l’idée exprimée par Proudhon et que ne renierait pas aujourd’hui notre gouverneur de la Banque de France : « Tout mouvement de hausse dans les salaires ne peut avoir d’autre effet que celui d’une hausse sur le blé, le vin, etc. C’est-à-dire d’une disette. » 

La réponse de Marx est double : c’est d’abord d’indiquer que si les prix augmentent autant que les salaires, il n’y a pas « renchérissement général », il n’y a que « changement dans les termes ». Autrement dit, la hausse des salaires et des prix dans les mêmes proportions (dans les années 1970, les salaires augmentaient même un peu moins vite, d’où une légère perte de pouvoir d’achat) ne peut conduire à une « spirale inflationniste ».

Plus important, Marx souligne ce qu’ignorent Proudhon et les oiseaux de mauvais augure d’aujourd’hui : la hausse des salaires doit être prise dans la dynamique de la production capitaliste. Pour comprendre son impact, il faut observer les conditions de concurrence et de productivité de l’économie.

C’est un point qu’il va développer dans Salaire, prix et plus-value, un texte de 1865 qui répond à un ouvrier anglais, James Weston, qui avait proposé à l’Association internationale des travailleurs (AIT, aussi appelée Première Internationale) une résolution proclamant que « le bien-être social et matériel des ouvriers » ne peut provenir de « salaires plus élevés ».

Pour Marx, la hausse des salaires n’entraîne pas une hausse des prix, mais plutôt une baisse des profits. Le seul moyen, alors, de répondre à cette baisse, pour le capitaliste, est de réprimer le travail pour contraindre les salaires ou avoir recours à la mécanisation pour produire plus avec des coûts salariaux moindres. La hausse des salaires n’est donc pas un « coup dans l’eau » qui serait mangé par les prix, c’est un moment clé de la lutte des classes. « La question se résout donc en celle de la puissance de l’un et de l’autre combattant », conclut Marx.

Voici donc que le sujet a bougé. La « boucle prix-salaires » n’est pas une question de défense des intérêts des travailleurs, mais bien plutôt de défense des intérêts du capital. En cherchant à contraindre les salaires malgré la hausse des prix, ce que l’on chercherait avant tout, ce serait à sauvegarder les profits. Derrière la leçon morale légèrement hautaine adressée par les économistes orthodoxes aux travailleurs selon laquelle ils ne devraient pas tenter de sauvegarder la valeur réelle de leurs salaires, il y a avant tout la volonté de préserver les taux de profits.

Dans un article récent des Échos, cette question est mise en avant de façon significative. Une économiste de la Deutsche Bank y souligne que la pression des prix sur les profits rend la hausse des salaires impossible. « Une hausse des salaires de 1 % réduit les profits de 7 % », souligne-t-elle, donnant ainsi raison à l’analyse de Marx de 1865.

Et cela est aussi cohérent précisément avec ce qui s’est passé dans les années 1970, où les taux de profit ont reculé. Et c’est bien cela qui a surtout été traumatisant. « Ceux qui ont le plus perdu dans les années 1970, ce sont ceux dont les revenus dépendaient des profits des entreprises, et ce sont aussi eux qui ont construit ce récit sur la boucle prix-salaires », résume François Geerolf, qui rappelle que c’est à ce moment qu’est prononcé le fameux « théorème de Schmidt », une version de la théorie du ruissellement inventée par le chancelier allemand d’alors, qui explique que les « profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».

Mais d’investissement et d’emplois, il n’a jamais été question, même lorsque les politiques de désinflation ont mis la pression sur les salaires et les conditions de travail. La précarité et le chômage se sont accrus et, quant à l’investissement productif, il n’a pas davantage progressé. Ce n’est pas le cas des profits qui, en France, retrouvent dans les années 1980 leur niveau des années 1960.

Comme tout récit, celui de la « boucle salaires-prix » est construit par les vainqueurs. Parfois jusqu’à l’outrance. Dans un article récent, le quotidien libéral L’Opinion parle ainsi de « l’hyperinflation » des années 1970. C’est évidemment une erreur historique majeure. En France, les prix annuels ont progressé de 9 et 15 % entre 1974 et 1983, avec un pic en décembre 1974 à 15,16 %, et un deuxième en novembre 1981 à 14,31 %. Ces niveaux sont certes élevés, mais ils n’ont rien à voir avec l’hyperinflation, qui est définie économiquement comme une augmentation de 50 % par mois des prix.

Or il se trouve que l’hyperinflation ne trouve jamais son origine dans les salaires, mais bien plutôt dans l’accès aux ressources ou dans les besoins de devises. Ce ne sont pas les accords salariaux Stinnes-Legien de décembre 1918 qui ont provoqué l’emballement de l’été et de l’automne 1923 en Allemagne, mais bien plutôt le manque de devises pour payer les importations et la paralysie d’une partie du pays à la suite de l’occupation de la Ruhr.

Cette outrance a néanmoins la fonction de faire peur et donc de faire accepter un certain ordre social. La construction du récit dominant passe évidemment par cette reconstruction de l’histoire a posteriori. Mais ce n’est qu’une des nombreuses batailles menées dans le cadre d’un conflit plus large, celui de la répartition du coût de l’inflation. On comprend alors comment ce récit a pu constituer le fondement de la contre-révolution néolibérale.

Car que demandent les bonnes âmes raisonnables qui agitent le risque de boucle « salaires-prix » pour appeler les travailleuses et travailleurs à la modération ? Rien d’autre que ceci : ces derniers doivent prendre à leur charge le coût de l’inflation importée et se contenter des mesures de freinage minimales gouvernementales que, par ailleurs, ils paieront vraisemblablement par de l’austérité ou de nouvelles réformes structurelles dans les prochaines années.

Cette exigence n’est pas neutre. Elle suppose de devoir accepter un recul de son niveau de vie réel pour pouvoir préserver les profits des entreprises, mais aussi les intérêts des détenteurs d’actifs financiers, notamment de dettes, qui sont fragilisés par l’inflation qui réduit leur valeur réelle. Il y a donc là une volonté directe de répartition de la richesse.

François Geerolf souligne, par exemple, combien l’inflation de 3,4 % en 2021 (en version harmonisée) a pesé sur le pouvoir d’achat des fonctionnaires, dont le gel quasi continu du point d’indice a conduit déjà à une baisse de 16 % de leurs traitements réels depuis 1996. On peut constater ici la violence sociale en jeu.

Les arguments en faveur d’une hausse des salaires réels

En réalité, rien ne semble aujourd’hui réellement plaider pour une modération salariale. Il faut, dans un premier temps, se souvenir que, depuis deux décennies, la grande quête des banques centrales, c’est l’inflation. On sait par ailleurs que, après des années de faible inflation, l’économie aurait besoin de plusieurs années d’inflation plus forte pour soutenir l’activité.

La diffusion de la hausse actuelle des prix dans l’économie n’est donc pas nécessairement une mauvaise nouvelle si on assure une répartition qui protège la majorité de la population, notamment par une hausse des salaires. François Geerolf rappelle d’ailleurs que nul ne sait quel est le niveau « optimal » d’inflation et que le niveau des 2 % inventé à la fin des années 1980 ne repose sur rien de solide.

En réalité, on se rend compte qu’historiquement un niveau d’activité fort est souvent lié à une inflation plus forte. C’est assez logique : lorsque la demande est soutenue, on peut relever les prix et ainsi disposer de plus de marges de manœuvre pour augmenter profits et salaires. Ces deux hausses soutiennent à leur tour la demande. Cette dernière est aussi soutenue par le fait que le poids des dettes est moins fort, permettant ainsi de libérer des ressources.

Ainsi, les « Trente Glorieuses » sont une période d’inflation élevée, de même que le milieu du XIXe siècle. En revanche, la « grande déflation » de la fin du XIXe siècle (1873-96), la crise des années 1930 et la crise des années 1990-2000 sont marquées par une faible inflation.

Or l’idée que la modération salariale est nécessaire ne tient pas. Elle suppose en effet que la demande serait trop forte et conduirait à l’accélération des prix. Ce n’est pas le cas : la demande est aujourd’hui presque équivalente à celle de 2019. « Il n’y a pas de surchauffe au sens d’un taux de chômage trop faible et le niveau de la demande n’est pas excessif : l’inflation provient de goulots d’étranglement sur les marchés des biens et sur l’énergie, pas du marché du travail », souligne François Geerolf, qui précise que ce récit s’inscrit aux États-Unis dans la lutte contre les politiques de Joe Biden. 

Ce n’est donc pas le soutien à la demande en tant que tel qui pose problème, mais bien les choix qui ont été faits dans l’organisation de l’offre dans le but même de maximiser les profits. Dans ce cadre, il faut sans doute réorganiser la production et réorienter la consommation (c’est, du reste, fondamental sur le plan écologique), c’est aussi le rôle ici du contrôle stratégique des prix, mais certainement pas contraindre les salaires. Car alors, lorsque ces difficultés logistiques seront levées, la demande redeviendra structurellement faible.

À la différence des années 1970, où les profits avaient commencé à reculer dès la fin des années 1960, cette fois, les profits sont élevés et en hausse.

Deuxième élément clé : à la différence des années 1970, où les profits avaient commencé à reculer – c’était le cas dès la fin des années 1960 –, cette fois, les profits sont élevés et en hausse. En France, ils ont atteint des records au premier semestre 2021 et le secteur privé est très fortement soutenu par l’État via les aides liées à la crise financière, la politique monétaire, les subventions habituelles, les baisses de cotisations et les deux plans de relance de 130 milliards d’euros.

La baisse des profits qu’induirait une hausse des salaires semble aujourd’hui largement supportable par le capital, même si, évidemment, la loi de l’accumulation lui rend toute baisse insupportable. Compte tenu du niveau de subvention de l’emploi privé, on voit comment faire utiliser aujourd’hui le théorème de Schmitt, qui, par ailleurs, on l’a dit, est largement inopérant.

C’est d’ailleurs là aussi une réponse possible aux difficultés actuelles. Le mal principal de l’économie mondiale est la baisse des gains de productivité. Longtemps, on a cru que la raison de ce mal était la faiblesse du taux de profit, qui ne permettait pas de financer l’innovation. En réalité, le soutien au profit n’a fait qu’aggraver le phénomène. Logiquement, une pression sur les profits par le soutien aux salaires devrait être la réponse : pour maintenir leur rentabilité, les entreprises seraient alors obligées d’investir pour gagner de la productivité. Il n’est pas sûr que ce soit possible, mais du moins la logique économique plaide ici pour un relèvement salarial.

Le troisième élément est celui de la compétitivité. Longtemps, la modération salariale a été la clé des politiques de compétitivité, notamment face au dumping salarial allemand. Mais la donne change en Allemagne, où l’inflation est plus forte qu’en France et où les salaires, notamment les bas salaires, augmentent vite avec la hausse du salaire minimum fédéral à 12 euros de l’heure. Il est donc possible de relever les salaires sans perdre en compétitivité face à l’Allemagne. Rien ne devrait, dès lors, justifier la modération salariale et les pertes de revenu pour les travailleurs induites par la poussée inflationniste actuelle.

Le récit ancré dans les années 1970 n’est donc absolument plus opérant. Sa résistance dans l’opinion et parmi les décideurs n’en est que plus désastreuse. Elle empêche en réalité de saisir une opportunité certaine. Mais elle montre aussi l’état désastreux actuel du rapport de force entre capital et travail en France.

Concrètement, il serait possible et souhaitable de construire à nouveau une indexation des salaires. Cette construction pourrait être modulée en fonction des niveaux de revenu, mais aussi des divisions générationnelles.

« Quand les prix augmentent de 3 ou 4 %, on a plus de marges de manœuvre pour partager les hausses de salaire et insister ainsi sur les plus jeunes, victimes de la précarité et des faibles salaires à l’embauche », explique, par exemple, François Geerolf.

Mais au lieu de réfléchir sur les salaires, le pouvoir actuel se contente de donner quelques os à ronger aux travailleurs. Sa priorité est ailleurs : c’est de sauvegarder les positions du capital et des créanciers. L’usine à gaz baroque bâtie pour réduire l’impact de la hausse du prix de l’électricité ne vise ainsi qu’à protéger les concurrents privés d’EDF. Plus que jamais, donc, le pouvoir néolibéral se cache derrière un récit issu de la contre-révolution des années 1980 pour mener sa guerre sociale contre le monde du travail. L’inflation est une arme importante dans ce combat.

 publié le 25 janvier 2022

La chronique économique de.
Salaires et emploi ont partie liée

Pierre Ivorra sur www.humanite.fr

À l’approche de la présidentielle, des médias proches du pouvoir ou de la droite et le président du Medef lui-même nous assurent que l’époque serait enfin à l’augmentation des salaires. L’affaire est entendue : tout comme il y a un temps pour moissonner ou pour vendanger, la saison de la cueillette salariale serait advenue. Sur le terrain, pour autant, le patronat ne semble pas convaincu par cette météo-là. Avec leurs syndicats, les 25 000 salariés de Sodexo France ont dû batailler pour arracher à leur direction 5 % d’augmentation générale. Pareil chez Air Liquide. Les 13 000 salariés travaillant en France ont engagé l’action pour réclamer une revalorisation générale des salaires permettant de couvrir au moins l’inflation, et récompenser les efforts fournis durant la pandémie. La direction semble ignorer pour l’instant le changement de temps.

En France, la part des salaires dans la valeur ajoutée, les richesses nouvelles, s’est fortement réduite. Elle est inférieure de près de 10 points à son point culminant de 1981 (où elle atteignait 67,5 %). Sur longue période, la part moyenne se situe autour de 62-63 %. Depuis la crise financière de 2008, elle s’est encore effritée, passant de 57,9 à 57,6 %. Cette baisse vertigineuse a bénéficié aux profits et témoigne de la volonté des différents gouvernements d’augmenter la contribution des travailleurs au financement de la protection sociale et des dépenses publiques afin de réduire celle du capital. On oublie cependant trop souvent que cet indicateur ne permet pas seulement d’évaluer l’évolution des salaires et celle des profits. Il est aussi un témoin de la politique de l’emploi des entreprises et du pouvoir en place. En effet, on peut réduire cette part du travail dans la valeur ajoutée à la fois en pratiquant une politique salariale restrictive et aussi en sabrant dans l’emploi. Produire plus de richesses avec moins de salariés, c’est le rêve éveillé du grand patronat et aussi, quoi qu’elles en disent, de la plupart des familles politiques du pays, à l’exception au moins des communistes.

Salaires et emploi ont partie liée, surtout dans la période actuelle marquée par une révolution technologique inédite : la révolution informationnelle, qui permet aux machines d’effectuer des opérations exercées par le cerveau humain. Cette révolution fait du développement humain, de la qualité de la formation, des conditions de travail, des salaires, de la reconnaissance dans les rémunérations de la qualification et de l’expérience des travailleurs, des facteurs essentiels du développement productif et de la création de richesses.

publié le 18 janvier 2022

Jets privés, superyachts et méga pollutions : les ultra-riches dépensent des fortunes pour faire sécession

par Jérôme Duval sur https://basta.media/

Depuis le début de la pandémi e, les premières fortunes de France ont doublé leur richesse. Alors que 10 % de la population a besoin d’aide alimentaire, les carnets de commandes de superyachts se remplissent, les vols en jets privés se multiplient.

Depuis le début de la pandémie, la fortune des milliardaires de la planète a davantage augmenté qu’au cours des dix dernières années ! Les 43 plus grandes fortunes françaises ont accumulé 236 milliards d’euros supplémentaires : soit plus de 12 milliards par mois... Les cinq Français les plus riches – Bernard Arnault (LVMH), Françoise-Meyers Bettencourt (L’Oréal), François Pinault (Kering), les frères Alain et Gérard Wertheimer (Chanel) – ont même doublé leur patrimoine, a calculé l’organisation Oxfam. Cet accaparement mondial, rapide et considérable, de richesses est dû notamment à « la montée en flèche des cours des actions », à « la montée en puissance des monopoles et des privatisations », à la baisse des taux d’imposition pour les ultra-riches, et à « la réduction des droits et des salaires des travailleurs et des travailleuses », explique Oxfam dans son rapport publié ce 16 janvier, intitulé « Dans le monde d’après, les riches font sécession ». En parallèle, sept millions de personnes, soit une sur dix, dépendent, en France, de l’aide alimentaire pour vivre. Et ce n’est qu’une goutte dans l’océan des inégalités mondiales.

La Banque mondiale estime à près de 100 millions le nombre de personnes supplémentaires ayant basculé sous le seuil d’extrême pauvreté en 2020, en raison de la pandémie [1]. Au même moment, un nouveau milliardaire apparaissait toutes les 17 heures en moyenne ! Le magazine Forbes qui dresse la liste des milliardaires du monde entier, en a ajouté 493 en 2021, pour atteindre le chiffre sans précédent de 2755 ultra-fortunés.

Réunies au sein de ce club d’élite, les dix personnes les plus riches du monde viennent, selon l’indice Bloomberg Billionaires, d’ajouter 402 milliards de dollars supplémentaires à leur patrimoine au cours de l’année passée. En pleine pandémie, la fortune d’Elon Musk, a ainsi progressé de plus de 1600 % en deux ans, pour s’établir à 277 milliards de dollars. En France, celle de la famille de Bernard Arnault, patron du numéro un mondial du luxe LVMH, a bondi de 61 milliards en 2021, pour atteindre 176 milliards de dollars. C’est l’équivalent, d’après le rapport de l’Observatoire des inégalités, de la valeur de l’ensemble des logements de Toulouse (470 000 habitants).

Signe extérieur d’explosion des inégalités : les ventes de superyachts en hausse

Les moyens que les ultra-riches consacrent à leur « sécession » sont de plus en plus considérables : les dépenses en superyachts et en jets privés explosent. Le prix des superyachts, ces navires supérieurs à 30 mètres de long, peut s’envoler jusqu’à plus de 600 millions de dollars pièce. Qu’importe : leur multiplication est époustouflante. On en comptait à peine un millier en activité il y a 30 ans. Leur nombre a été multiplié par cinq : 5325 étaient comptabilisés début août 2021 (contre 966 en 1988) [2]. La tendance ne semble pas avoir souffert de la crise sanitaire. Selon le site spécialisé Superyacht Group cité par Reuters, leurs ventes ont progressé de plus de 8 % au cours des neuf premiers mois de 2021 par rapport à la même période de 2019, avant la pandémie.

Comme après la crise financière de 2008, les carnets de commandes des constructeurs débordent. D’après le rapport 2022 Global Order Book, 1024 projets sont en construction ou en commande pour 2022, en augmentation d’un quart par rapport aux 821 de l’année dernière. « Malgré quelques hésitations initiales en 2020 lorsque le Covid-19 a frappé, l’industrie des superyachts a largement surmonté la pandémie pour enregistrer une troisième année de croissance constante du carnet de commandes », précisent les auteurs. Mis bout à bout, ce sont pas moins de 40 kilomètres de navires de luxe qui seront construits, lancés et livrés d’ici 2026 !

Selon le sociologue Grégory Salle, auteur de l’ouvrage Superyachts. Luxe, calme et écocide, « Cet essor exprime de façon frappante, pour ne pas dire brutale, non seulement l’ampleur vertigineuse des inégalités, mais le fait que leurs différentes manifestations (sur le plan sanitaire, environnemental, géographique, etc.) forment un système. Un système qui n’a rien d’accidentel et ne fait que refléter l’état actuel du capitalisme. »

51 avions d’affaires commandés à Dassault en 2021

Cette ségrégation sociale s’observe aussi dans le ciel. Si, pour cause de pandémie, les compagnies aériennes multiplient les annulations de vols – dont 8000 à l’occasion du seul week-end de Noël dernier – et suppriment des postes par milliers (8000 emplois supprimés depuis le début de la crise pour Air France-KLM), les voyages d’affaires en jets privés décollent. Au début de la pandémie, la plupart des aéroports avaient fermé leurs portes aux vols commerciaux traditionnels et low cost, mais leurs pistes étaient restées ouvertes aux vols privés (ainsi qu’aux évacuations sanitaires, au transport de matériel médical, au rapatriement de concitoyens bloqués à l’étranger).

Les avions de luxes ont rapidement retrouvé leur clientèle dès le printemps 2020, « opérant un quart de leurs vols habituels au 15 avril [2020], en plein confinement, puis la moitié au 15 mai, alors que les restrictions de déplacement n’ont été levées que deux semaines plus tard », observait un article du Monde. Au niveau mondial, les vols en jets privés ont effacé les pertes enregistrées au début de la crise sanitaire. Selon le Global Market Tracker du site spécialisé Wingx, 3,3 millions de vols ont été effectué par les jets d’affaires dans le monde entier en 2021. C’est le plus grand nombre jamais enregistré pour une seule année et 7 % de plus que le précédent point culminant, en 2019.

De même que pour les superyachts, les commandes de jets privés affluent. L’association des constructeurs de l’aviation, General Aviation Manufacturers Association (GAMA), précise : « Jusqu’au troisième trimestre 2021, par rapport à la même période en 2020, les livraisons de jets d’affaires ont augmenté de 15,9 %, avec 438 unités. » De quoi satisfaire le français Dassault Aviation qui enregistre les commandes de 51 avions d’affaire Falcon en 2021, contre 15 en 2020.

Les jets privés, 50 fois plus polluants que les trains

L’empreinte carbone due à la consommation par habitant des 1 % les plus riches est (au moins) 100 fois plus élevée que celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité (environ 3,1 milliards de personnes), argumentait Oxfam dans son rapport annuel précédent. Le constat est partagé par le rapport sur les inégalités mondiales (réalisé par un groupe international d’universitaires) : chaque personne parmi les 1 % des plus riches émet à elle seule 110 tonnes de CO2 par an.

L’incohérence et l’insoutenabilité du mode de vie des ultra-riches a été portée à son comble cet automne. En vue d’obtenir des engagements de réduction d’émissions nocives pour le climat, de nombreuses personnalités se sont rendues en jet privé à la Conférence internationale pour le climat de Glasgow, la Cop26. De quoi rejeter dans l’atmosphère environ 13 000 tonnes de CO2, l’équivalent de ce que produisent 1600 Écossais chaque année, selon le Daily Record.

Les jets privés, qui transportent en moyenne entre 4 et 5 personne par vol, « sont 5 à 14 fois plus polluants (par passager) que les avions commerciaux, et 50 fois plus polluants que les trains », pointe un rapport de l’ONG Transport et Environnement. Ces émissions de CO2 sont en forte croissance. L’étude constate que celles des jets privés européens ont explosé ces dernières années, avec une augmentation de 31 % entre 2005 et 2019, contre 25 % pour l’aviation commerciale européenne.

300 yachts émettent autant de CO2 que toute la population du Burundi

Quant à l’impact écologique des superyachts, il donne le vertige. Ces navires de luxe peuvent consommer jusqu’à 2000 litres de carburant à l’heure. Propriété de la famille royale des Émirats arabes unis, le yacht Azzam, long de 180 mètres, dispose d’un réservoir d’un million de litres de carburant pour alimenter les 94 000 chevaux de moteur. Il compte aussi une piscine à débordement et une piste d’hélicoptère. Pour le yacht dénommé « A », propriété du milliardaire russe Andreï Melnitchenko, il faut compter environ 1,4 million de dollars pour faire le plein (avec un réservoir de 750 000 litres) ! Une étude parue en 2019, affirme que chaque année, les 300 plus grands yachts émettent à eux seuls plus de 280 000 tonnes de dioxyde de carbone, autant de CO2 que les 10 millions d’habitants du Burundi. Il faudrait plus de 7000 ans à une personne « normale » pour polluer autant que le milliardaire russo-israélien Roman Abramovich. Propriétaire d’un superyacht et d’un Boeing 767 personnalisé, il est responsable d’au moins 3859 tonnes d’émissions de CO2 par an, illustre Oxfam dans son rapport.

En France, le quinquennat de Macron n’a rien fait pour réduire ce phénomène. La suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) décidée par le président de la République en 2018, et son remplacement par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), en a réduit l’assiette aux seuls biens immobiliers. Les biens tels que les yachts ou les jets privés ont alors cessé d’être assujettis à cet impôt des « plus riches ». Les milliardaires sont donc incités à acheter toujours plus de yachts et de jets privés, au bilan carbone désastreux. Leurs effets sur le climat, eux, seront acquittés par l’humanité toute entière.

publié le 17 janvier 2022

Oxfam. Pendant la pandémie, la pauvreté s’étend
et les fortunes s’envolent

Bruno Odent sur www.humanite.fr

Le rapport rendu public par l’ONG Oxfam ce lundi vient confirmer un creusement abyssal des inégalités en France et dans le monde, au moment même où le coronavirus répandait son lot de souffrances.

La misère explose, les dividendes s’éclatent. Le rapport que rend public l’ONG Oxfam ce 17 janvier est accablant pour l’ordre capitaliste dominant. Dans la période où le coronavirus étend ses ravages, les inégalités se sont creusées comme jamais. Des dizaines de millions de personnes au bas de l’échelle des classes moyennes ont été propulsées sous tous les seuils de pauvreté. Parallèlement, le nombre des milliardaires et la fortune des principales figures du capital dans le monde ont gonflé dans des proportions jamais vues jusqu’ici. Le « quoi qu’il en coûte », l’argent gratuit distribué massivement par les banques centrales et exclusivement réservé à l’usage des ténors des Bourses et de la haute finance a constitué le principal vecteur de cet enrichissement sans précédent. Changer radicalement les paradigmes et réorienter l’attribution des crédits non plus pour sauver le capital mais pour développer toute l’humanité et ses biens communs est ainsi devenu aussi crucial que vital.

À trois mois de l’élection présidentielle, Oxfam fait un zoom sur la France. À elles seules, les cinq premières fortunes de l’Hexagone ont doublé durant la pandémie, « augmentant de 173 milliards d’euros en dix-neuf mois ». Elles possèdent désormais « autant que les 40 % des Français les plus précaires », pour qui la même période fut synonyme de dégringolade accélérée. Oxfam relève que 7 millions de citoyens, soit 10 % de la population française, sont désormais dépendants de l’aide alimentaire.

Les logiques politiques qui ont conduit à inonder les marchés financiers et ces gros détenteurs de capitaux de crédits gratuits, sous prétexte que cela aurait par effet de ruissellement un impact salutaire sur l’ensemble de l’économie, sont contredites en permanence par la réalité à laquelle est confrontée l’immense majorité des citoyens de France et du monde.

Aux États-Unis, la méthode a fait les beaux jours d’un Elon Musk, l’homme devenu le plus riche de la planète, car elle a encouragé les opérations les plus spéculatives, fondées sur une vaste arnaque écolo à l’automobile électrique. Avec pour corollaire un bilan carbone de Tesla inversement proportionnel à la montée en flèche des titres du groupe du milliardaire, dont la valeur de la capitalisation boursière dépasse désormais celle de… l’ensemble des constructeurs automobiles mondiaux. Le gonflement de ces « bulles » exprime une inflation financière qui a commencé à diffuser vers l’économie réelle. Ce qui augure une sévère gueule de bois après l’orgie d’argent gratuit à laquelle ont goûté les champions du CAC 40 parisien, comme du Dow Jones new-yorkais ou du DAX de Francfort.

Facture austéritaire

La maîtrise de la hausse des prix passerait, selon les canons de l’orthodoxie libérale, par une augmentation des taux d’intérêt. Traduisez : une programmation de politiques d’austérité destinées à faire payer la crise aux travailleurs, en s’efforçant de les empêcher de réclamer des hausses de salaire pour compenser l’amputation de leur niveau de vie. La Réserve fédérale états-unienne a commencé à l’appliquer. La France et la zone euro s’y préparent. Mais couper ce flot de la création monétaire et des crédits bon marché est une manœuvre à très haut risque pour les banques centrales. Tant une hausse prochaine des taux pourrait précipiter le monde sur le mur d’un krach de dimension historique.

Oxfam, qui identifie « des ressorts systémiques » dans l’apparition de la faille sociale mondiale, avance des solutions surtout fiscales pour «taxer les milliardaires ». Pour vraiment réduire l’explosion des inégalités, « on ne saurait en rester là », soulignent les économistes communistes en France. Le maintien d’une politique de crédits gratuits par la Banque centrale européenne est indispensable pour éviter un désastre. Mais il faut, précisent-ils, en organiser le contrôle public et social pour que soient ainsi irrigués non plus les marchés financiers, mais des investissements utiles, et donc non inflationnistes, pour « les services publics, l’emploi, la formation, la lutte contre le changement climatique ». Ce qui suppose l’accès des citoyens et des salariés, et non plus des actionnaires les plus démesurément riches, aux manettes stratégiques de la gestion des entreprises. Un enjeu de civilisation.


 


 

Moderna. Stéphane Bancel, le nouveau riche qui assure ne pas s’intéresser à l’argent

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Stéphane Bancel PDG de Moderna. En 2021, la pandémie de Covid lui a permis de faire une entrée fracassante dans le club des plus riches, avec une fortune évaluée à 3,5 milliards d’euros. Stéphane Bancel, PDG de Moderna, en pointe dans l’ARN messager, profite à plein des 83 milliards de dollars de capitalisation boursière du laboratoire dont il détient environ 8 % du capital. De quoi faire les affaires du dirigeant, ingénieur né à Marseille en 1972, passé par l’université Harvard, où il a décroché un MBA (master of business administration).

Comme beaucoup de milliardaires, Bancel donne dans le caritatif, mais il va encore plus loin que ses collègues : lui n’aime pas l’argent. C’est du moins ce qu’il jurait lors d’un entretien au Parisien, en octobre 2021 : « Nos enfants le savent, on leur a dit, on vous paye vos études, on vous léguera une maison familiale, à vous de vous débrouiller ensuite. (…) L’argent ne m’a jamais intéressé. »

Pourtant, l’entreprise qu’il dirige ne s’est jamais signalée par sa philanthropie. L’été 2021, en pleine pandémie, Moderna augmente le tarif de son vaccin de 13 % (à 21,5 euros la dose), en même temps que Pfizer, avec lequel il partage le peu de goût à faire profiter ses brevets. Par ailleurs, le laboratoire a été épinglé par la presse belge en juillet 2021 pour avoir transféré ses bénéfices vers la Suisse et l’État américain du Delaware, connus pour leur fiscalité extrêmement avantageuse


 


 

Emploi. En 2020, le Covid a entraîné la destruction de 275 800 postes dans le privé

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

L’année 2020 aura été marquée par une fonte du nombre d’emplois salariés dans tout le secteur privé. C’est ce que relève une note de l’Urssaf, publiée vendredi. L’Union de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d’allocations familiales (Urssaf) calcule en effet que le nombre de salariés du privé a diminué de 1,5 % sur l’année 2020, soit 275 800 postes détruits. En 2019, le nombre de postes avait au contraire progressé de 1,6 %.

Les effectifs intérimaires ont le plus fondu

Face à la crise du Covid, ce sont les effectifs intérimaires qui ont fondu le plus, amorçant une baisse de 18,7 % sur l’année. « Étant le premier levier d’ajustement de la main-d’œuvre, ils ont commencé à diminuer dès le déclenchement de la crise, en mars 2020 », explique les auteurs de la note. L’hébergement-restauration compte également parmi les secteurs ayant perdu le plus d’emplois salariés, avec un recul de 5,3 % sur l’année. Excepté La Réunion et la Guyane, ce repli de l’emploi salarié a concerné l’ensemble du territoire. M. T.

publié le 16 janvier 2022

Dans les cliniques, les sales méthodes de l’entreprise de nettoyage Biomega

Guillaume Bernard (Médiacités) repris par www.mediapart.fr

Des licenciements pour des motifs dérisoires, des effectifs en constante diminution… Chargé de la propreté à la clinique du Val d’Ouest, près de Lyon, ou à l’hôpital toulousain Joseph-Ducuing, le sous-traitant Biomega Hygiène malmène ses salariés, parfois jusqu’à l’épuisement et au détriment de la qualité de ses prestations.

Virée pour « deux bouteilles d’eau, deux madeleines et un petit pain appartenant à l’établissement » : jamais Sophie* n’aurait pensé perdre son emploi de cette façon. « Nous avons retrouvé ces aliments dans un sac plastique qui se trouvait dans la housse de votre chariot », reproche la lettre de licenciement adressée le 26 avril 2021 à cette trentenaire, agente de service hospitalier (ASH) au Val d’Ouest depuis novembre 2015.

Dans cette clinique implantée à Écully, près de Lyon, comme dans beaucoup d’autres établissements hospitaliers, le marché du nettoyage est sous-traité. Au Val d’Ouest, c’est l’entreprise Biomega qui officie depuis février 2021.

Outre le prétendu vol de gâteaux et de bouteilles d’eau que l’ASH réfute (lire plus bas), l’entreprise de propreté accuse Sophie d’avoir utilisé des « lavettes bleues » qui appartiennent à la clinique, au lieu de celles fournies par Biomega, et d’avoir un jour oublié sa fiche de poste et son document de traçabilité sur lequel elle note les tâches effectuées. « C’est n’importe quoi, se défend l’ASH, la bouteille d’eau, c’était la mienne et les gâteaux, on les récupère quand les patients n’en veulent pas pour les rendre à la clinique. On ne va quand même pas les jeter ! »

Le cas de Sophie n’est pas isolé. Ce même 26 avril 2021, Hilda*, la vingtaine, agente de nettoyage dans la même clinique depuis 2017, reçoit elle aussi une lettre de licenciement de la part de Biomega Hygiène. Basé à Toulouse, son employeur lui reproche d’avoir refusé de laisser son téléphone portable aux vestiaires, comme cela lui aurait été indiqué à l’oral et dans des notes internes. Il l’accuse également d’oublis de matériel et d’avoir adopté un ton insolent « aussi bien en parole que par la posture » pour répondre à ses supérieurs, décrit le courrier.

La salariée reconnaît les faits, mais elle précise être sujette à des crises d’épilepsie, raison pour laquelle son médecin lui a conseillé de ne pas se séparer de son téléphone « en cas de sensation de malaise ». Malgré une crise qui l’a frappée en plein service dans le courant du mois d’avril, sa direction a fait la sourde oreille : tout comme Sophie, Hilda a été licenciée pour faute grave. Les deux salariées contestent aujourd’hui leurs licenciements devant les prud’hommes de Lyon. La date du jugement n’est pas encore fixée.

Le ménage dans les effectifs

Deux salariées expérimentées et jamais sanctionnées auparavant, une même sanction. Faut-il lire dans ces limogeages pour des motifs a priori futiles une méthode Biomega pour réduire ses effectifs ? Marion Alcazar, juriste au syndicat CNT-Solidarité ouvrière (CNT-SO), accompagne Sophie et Hilda dans leurs démarches juridiques et ne doute pas de la réponse : « Ces licenciements sont des prétextes pour réduire les coûts de la masse salariale. » Pour la syndicaliste, si le sous-traitant fait le ménage au Val d’Ouest, c’est avant tout dans ses propres effectifs. Contacté à plusieurs reprises, Biomega n’a pas répondu à nos questions (lire notre Boîte noire).

En 2018, Jean-Michel Diener, le fondateur et dirigeant de l’entreprise, se targuait dans le magazine toulousain Touléco « de redonner du sens aux mots partenariat et qualité ». « Notre approche n’est pas purement économique, soutenait-il. Sans être philanthropes, bien entendu, nous nous différencions en mettant l’accent sur notre capital humain, nos équipes, qui sont notre première force. » Sa rhétorique se révèle en profond décalage avec la réalité que nous avons découverte au fil de notre enquête…

Biomega a repris le marché du nettoyage de la clinique d’Écully au sous-traitant Samsic en février 2021. Celui-ci avait lui-même succédé au groupe Elior en février 2017. Spécificité de la convention collective du nettoyage et de son annexe numéro 7 : lorsqu’une entreprise perd un marché au profit d’une concurrente, ses salariés sont automatiquement transférés à la nouvelle venue. En six ans passés à la clinique Val d’Ouest, Sophie a ainsi été salariée par trois employeurs différents.

Les agents dont le contrat se termine sont remplacés par d’autres avec un nombre d’heures inférieur ou pas du tout. Ceux qui restent ont toujours plus de tâches à accomplir.

À chaque reprise, la qualification et l’ancienneté des salariés doivent être conservées. Dès lors, pour réduire les coûts, les repreneurs taillent dans les effectifs. « Les agents dont le contrat se termine sont remplacés par d’autres avec un nombre d’heures inférieur ou ne sont pas remplacés du tout. Ceux qui restent ont toujours plus de tâches à accomplir », constate Laurence*, également ASH à la clinique du Val d’Ouest depuis l’époque d’Elior.

Déjà insatisfaisantes sous Samsic, groupe épinglé dans une précédente enquête de Mediacités sur l’aéroport de Nantes, les conditions de travail se dégradent encore avec l’arrivée de Biomega. Durant les trois brefs mois où elle est employée par ce sous-traitant, Sophie travaille à un rythme insoutenable. « Je devais parfois nettoyer jusqu’à 45 chambres en une soirée. En plus de ça, j’étais responsable du 3801 », raconte-t-elle.

Le « 3801 » ? C’est la ligne téléphonique des urgences sanitaires utilisée par le personnel soignant, par exemple quand un patient vomit. Lorsqu’elle est activée, un agent de nettoyage doit intervenir expressément, ce qui implique d’interrompre son travail en cours. « Je partais souvent de la clinique après 23 heures, poursuit Sophie. Je suis professionnelle, je ne pouvais pas laisser des chambres sales, mais je prenais beaucoup sur moi. »

Emplois du temps chamboulés

Autre conséquence du changement d’employeur : les nouveaux responsables d’équipes et de sites, supérieurs hiérarchiques des agents, bousculent les habitudes de travail. Sophie est ainsi fortement incitée à changer son emploi du temps. « Travailler en soirée, c’était mon équilibre de vie, alors j’ai refusé de modifier mon contrat, confie-t-elle. Ils n’ont pas du tout apprécié. Ils n’aiment que les gens qui disent oui à tout. »

Cette pression sur les agents de nettoyage affecte également le personnel soignant. « Lorsqu’il y avait Samsic, les employées, dans l’immense majorité des femmes, se plaignaient d’une surcharge de travail. Mais avec Biomega, c’est encore pire. Elles doivent se dépêcher de tout faire, vider les poubelles, laver les sols… Alors forcément, des fois, elles n’ont pas le temps et c’est le personnel soignant qui doit nettoyer ce qui reste sale », déplore Thierry Monichon, délégué syndical CGT et préparateur en pharmacie à la clinique du Val d’Ouest. « Nous avons formulé un signalement sur ce point à notre direction lors d’un CSE [comité social et économique – ndlr]. On nous dit : “On va taper du poing sur la table.” Mais rien n’a bougé ! La direction se fiche pas mal des salariés prestataires », conclut le syndicaliste. Contactée, la direction de la clinique du Val d’Ouest n’a pas répondu à nos questions.

Là où les ténors du nettoyage, Onet, Derichebourg ou Elior, récupèrent des marchés aussi bien dans les gares que dans les hôtels ou les hôpitaux, l’entreprise Biomega Hygiène, d’une taille bien plus modeste (environ 360 salariés), officie surtout dans les cliniques, les Ehpad et les foyers handicap. À Toulouse, elle assure le nettoyage de l’hôpital Joseph-Ducuing depuis août 2018, un marché jusque-là internalisé. Cinquante-deux agents, dont 29 en CDD, passent alors sous le pavillon de cette société.

À l’époque, la décision de l’hôpital fait grand bruit et une grève contre l’externalisation éclate parmi les ASH. En vain. Comme à la clinique du Val d’Ouest, le changement de sous-traitant est synonyme de baisse des effectifs. « Avec Biomega, on a dû passer de 50 salariés à 25. Les agents sont en sous-effectif, ils sont mal formés et ils s’épuisent. En plus, comme c’est mal payé, les responsables de site ont de vrais problèmes de recrutement », constate Djilali Mazouzi, délégué syndical CGT à l’hôpital Joseph-Ducuing.

Thomas* a commencé à travailler dans cette clinique en 2017, l’année de son baccalauréat. Il fait partie de ces 29 employés en CDD finalement transférés à Biomega. Repris au départ aux mêmes conditions que lorsqu’il était salarié de l’hôpital, il enchaîne ensuite les contrats courts… selon les modalités du sous-traitant. « Quand j’étais employé par l’hôpital, je faisais des journées complètes, huit heures payées huit heures », explique-t-il. Avec Biomega, sa pause ne lui est plus payée : « Je passais douze heures à l’hôpital, mais on ne m’en payait que dix. Et je n’avais plus le droit de parler aux soignants car c’était mal vu par mes supérieurs. »

« J’avais sans cesse la pression. Dès que j’avais terminé quelque chose, on me donnait de nouveau du travail, ce qui n’encourageait pas le travail bien fait. Les responsables censés me former connaissaient moins bien le métier que moi. Aujourd’hui, je me dis que j’ai eu de la chance d’avoir eu, pendant une période, la clinique pour employeur », conclut Thomas. Il a arrêté de travailler pour Biomega à l’été 2019, après deux malaises pendant son service, et projette aujourd’hui de devenir infirmier.

On a affaire à une main-d’œuvre éloignée des syndicats, qui enchaîne les contrats courts auprès de plusieurs employeurs.

Comme elle l’a revendiqué à l’époque dans la presse, l’association des Amis de la médecine sociale, qui gère l’hôpital Joseph-Ducuing, a choisi l’externalisation en 2018 pour sortir les agents de nettoyage de la masse salariale de l’hôpital et dégager des économies. Objectif atteint : selon un rapport de la chambre régionale des comptes de 2020, ce choix lui aurait permis d’effectuer environ 280 000 euros d’économies à la fin de l’année 2019.

Revers de la médaille, la qualité du nettoyage s’en ressent, jusque dans les endroits les plus sensibles de l’hôpital. « Le nettoyage des blocs demande une vraie vigilance et une vraie connaissance du métier car tout doit être aseptisé. Or les ASH changent tout le temps. Il y a trois mois, on en avait une nouvelle toutes les deux semaines… Parfois il reste du sang sur le matériel et il faut que l’on repasse derrière. Ce n’est pas pour incriminer les agents eux-mêmes mais on a vraiment l’impression qu’ils ne sont pas formés et découvrent le métier, témoigne Julie*, infirmière de bloc à Ducuing. Résultat, cela crée des tensions avec l’équipe médicale. » Sollicitée, la direction de l’établissement n’a, elle non plus, pas donné suite à nos questions.

Du Val d’Ouest à Joseph-Ducuing, la réduction continue des effectifs et son corollaire, la dégradation des conditions de travail, s’inscrivent dans un contexte plus général. « Lorsqu’un hôpital ou une clinique change de sous-traitant, c’est souvent parce qu’il a trouvé une entreprise qui lui propose une prestation moins chère. Et comme dans ce secteur le matériel coûte peu, pour effectuer des économies et être compétitif, on rogne sur la masse salariale, on réduit les effectifs, le nombre d’heures, on travaille à flux tendu. Les agents sont les premiers à en subir les conséquences », décrypte la sociologue Frédérique Barnier, spécialiste des conditions de travail dans le secteur du nettoyage.

Primes Covid

Face au phénomène, les salariés sont bien souvent démunis. « On a affaire à une main-d’œuvre éloignée des syndicats, qui enchaîne les contrats courts auprès de plusieurs employeurs, ce qui ne facilite pas l’action collective », souligne la sociologue. De fait, en 2015, 44 % des salariés du nettoyage travaillaient à temps partiel, selon une enquête de l’Insee publiée en 2018.

Malgré tout, des mobilisations émergent dans le secteur. Début novembre 2021, les agents de nettoyage de la clinique de l’Union, près de Toulouse, sont entrés en grève reconductible contre Samsic, leur employeur et sous-traitant de la clinique. Ils réclamaient une prime panier, le paiement de leurs heures supplémentaires et la prime Covid. Ils n’ont pas obtenu gain de cause.

À la clinique du Val d’Ouest, en 2017, Laurence, Hilda et Sophie ont compté parmi les grévistes qui demandaient – encore à Samsic – une amélioration des conditions de travail et des rémunérations. En octobre 2020, ces agents ont menacé ce même employeur d’une grève s’ils n’obtenaient pas la prime Covid. Silence du côté de la direction de Samsic. C’est finalement la clinique elle-même qui leur a versé ce coup de pouce de 500 euros brut. « Biomega savait qu’on ne se laissait pas faire, analyse Sophie avec du recul. C’est aussi pour ça qu’on s’est fait virer. »

publié le 15 janvier 2022

Électricité : le cynisme électoral du gouvernement

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Alors que les prix de l’énergie flambent, le gouvernement, en pleine campagne présidentielle, a choisi de faire les poches d’EDF, au nom de la défense du pouvoir d’achat. L’opération pourrait coûter 8 milliards à l’entreprise publique, alors que l’urgence serait de financer le renouvellement et l’entretien du parc productif.

Tout le monde l’a compris : la réponse à la flambée des prix de l’énergie apportée par le gouvernement et annoncée par le ministre des finances, Bruno Le Maire, le 13 janvier relève du cynisme électoral. À quelques semaines de l’élection présidentielle, le pouvoir ne pouvait entériner une augmentation substantielle des tarifs de l’électricité à partir du 1er février. Il s’était imprudemment engagé à l’automne à ce que la hausse des tarifs régulés ne dépasse pas 4 %. Fidèle à sa ligne de conduite du chiffre économique magique, ce sera donc 4 %. Quel que soit le coût futur, quelles que soient les conséquences.

Comprenant que les mesures de gel et le chèque de 100 euros distribué aux ménages les plus vulnérables ne sauraient suffire à endiguer les effets ravageurs de la flambée des coûts des énergies, le gouvernement a cherché d’autres dispositifs. Il aurait pu, comme cela a été fait dans d’autres pays européens, l’Espagne et l’Allemagne notamment, abaisser la TVA sur les prix du gaz et de l’électricité, la ramenant de 20 % à 5,5 %, comme cela était le cas jusqu’en 2014. Mais cela aurait été priver les finances publiques de rentrées fiscales substantielles, de l’ordre de plusieurs dizaines de milliards.

Il a préféré le bidouillage. Officiellement, l’État accepte de se priver d’une taxe payée sur les consommations d’électricité : celle-ci est ramenée de 22,5 euros sur le mégawattheure à 50 centimes. Ce qui représente un effort d’environ 5 à 6 milliards d’euros. Mais l’essentiel de la charge de ces mesures d’allègement en faveur des ménages est transféré à EDF. Car ce sera bien à l’électricien, incarnant les derniers vestiges du service public de l’énergie, de payer en premier l’addition de cette campagne gouvernementale.

Invoquant l’urgence du moment, le gouvernement semble avoir réussi à obtenir l’accord de Bruxelles pour faire sauter l’essentiel des dispositifs qui encadrent le marché de l’électricité en France et qu’il cherche depuis un moment à contourner. En commençant par la loi Nome.

Le texte adopté en 2010 encadre précisément l’approvisionnement à prix réduit des fournisseurs alternatifs en électricité produite par le parc nucléaire français : ceux-ci ne peuvent pas obtenir plus de 100 térawattheures (TWh) par an. Le gouvernement entend que ceux-ci profitent de 20 TWh supplémentaires. Plus du tiers de la production d’électricité produite par l’électricien public va donc être mis à disposition de ses concurrents.

Maigre consolation pour EDF : l’entreprise publique, qui n’a jamais pu obtenir une hausse des prix de revente de son électricité, ne serait-ce que pour compenser l’inflation, depuis 2012, va pouvoir augmenter ses tarifs. De 42 euros le mégawattheure, ils vont passer à 46,2 euros, ce qui couvre à peine les coûts de production actuels du parc nucléaire.

EDF risque donc de devoir acheter de l’électricité au prix fort du marché pour la revendre à perte à ses concurrents.

Pour les fournisseurs alternatifs, le cadeau est immense. Alors que le mégawattheure en France tourne autour de 250 euros –c’est actuellement le prix européen le plus élevé –, ils vont pouvoir bénéficier d’un approvisionnement à un prix inférieur de plus de 70 % à ceux du marché. Pour EDF, la charge est gigantesque. Car l’électricien public, comme tout producteur industriel, travaille à long terme. Il a déjà vendu l’essentiel de sa production pour 2022 ; il risque donc de devoir acheter de l’électricité au prix fort pour la revendre à perte à ses concurrents. C’est sans doute ce qui s’appelle la concurrence libre et non faussée.

La direction d’EDF a déjà fait une première estimation des surcoûts qui lui sont imposés par le gouvernement. Elle a annoncé qu’ils devraient représenter entre 7,7 et 8,4 milliards d’euros. À elle seule, l’entreprise publique va donc se retrouver à financer près des deux tiers des dispositifs d’endiguement des prix de l’énergie décidés par le gouvernement.

« Le gouvernement fait le choix de tuer EDF », accuse la CGT Énergie dans un communiqué publié le 14 janvier, accusant le gouvernement de spolier l’entreprise, de soutenir la spéculation financière au détriment de la production industrielle. « Qui veut tuer le soldat EDF ? », renchérit la CGC Énergie, dénonçant le saccage d’EDF et le bradage de l’intérêt général. Pour une fois, les acteurs financiers semblent partager leur analyse : le cours de Bourse a décroché de 15 % ce 14 janvier.

Concurrence factice

Face aux choix du gouvernement, certaines questions ne peuvent être évitées : jusqu’à quand va-t-on continuer à subventionner une concurrence factice au mépris de l’intérêt général, qui ne contribue qu’à l’enrichissement privé ? Combien de temps encore va-t-il falloir supporter une politique énergétique européenne en faillite, alors que l’urgence des dérèglements climatiques impose une politique de transition énergétique d’autant plus discutée, acceptée et planifiée qu’elle va être immensément coûteuse ?

Au moment de l’ouverture à la concurrence des marchés de l’énergie en 2010, il avait été prévu l’instauration d’une période de transition. Le temps que les concurrents d’EDF se mettent à niveau de production et de prix, ils pourraient disposer d’une partie de la production de l’entreprise publique. Cela est censé durer jusqu’en 2025.

Plus de douze ans se sont écoulés. Et il ne s’est rien passé. Le marché de l’électricité en France est devenu le royaume de la financiarisation, sans que le parc de production électrique ne soit sensiblement agrandi ni amélioré, sans que le développement des énergies renouvelables soit assuré, en dépit des subventions et des garanties accordées – parfois à prix d’or, comme l’a pointé un rapport de la Cour des comptes –, et prélevées sur chaque facture d’électricité (160 milliards d’euros en dix ans).

Fournisseurs virtuels

Sur les quarante fournisseurs alternatifs recensés, plus de trente-cinq sont des fournisseurs virtuels. Ils disposent d’une plateforme de trading, d’une équipe de commerciaux pour démarcher les clients éventuels, parfois d’un service client, mais ne produisent pas un kilowatt. Leur métier ? Acheter et vendre minute par minute des mégawattheures sur les marchés de gros de l’électricité en Europe, en spéculant à partir des approvisionnements garantis par EDF et en empochant la différence.

Aucune contrepartie n’est exigée en échange. Une grande partie d’entre eux ont officiellement des sièges sociaux au Luxembourg, en Irlande ou dans quelque autre paradis fiscal, car il ne saurait être question pour eux de payer des impôts en France. Ils ne se sentent pas vraiment tenus de participer à l’effort général. Un seul fournisseur alternatif a accepté de se joindre à EDF et d’assurer un service minimum d’électricité en cas d’impayés, comme le demande depuis des années le médiateur de l’énergie.

Pendant des années, ces fournisseurs ont pu ainsi prospérer sans apporter aucune innovation, sans démontrer la moindre différenciation. Le seul apport : un démarchage agressif auprès des clients en leur proposant un dumping sur les prix de l’électricité. Ceux-ci se sont alors vu proposer des prix inférieurs parfois de 10 à 15 % par rapport à des tarifs réglementés, établis de façon assumée par la Commission de régulation de l’énergie (CRE) à des niveaux élevés afin de favoriser la concurrence face à EDF.

L’entreprise publique, elle, payait l’ardoise : quand le prix de son mégawattheure était moins cher que celui du marché, il lui fallait revendre à perte sur le marché de gros une production qu’elle avait immobilisée pour servir les fournisseurs alternatifs. Quand il était plus élevé, il lui fallait accepter de voir une partie des approvisionnements destinés à ses concurrents vendus par ces derniers sur le marché, qui s’empressaient de ramasser les profits.

La formidable martingale construite sur le dos d’EDF s’est écroulée cet été.

À en croire les thuriféraires de l’ouverture à la concurrence telle que conçue par Bruxelles, tout allait bien dans le meilleur des mondes. On frisait presque la perfection. Le régulateur était content : la concurrence fonctionnait puisque EDF perdait chaque jour des clients. Les fournisseurs alternatifs étaient persuadés de friser le génie. Beaucoup se voyaient déjà marcher sur les traces des fondateurs de Poweo et Direct Energie qui avaient revendu leur entreprise pour plusieurs milliards , bien que constituée pour l’essentiel d’un fichier clients. Le bénéfice de l’ouverture à la concurrence pour les consommateurs, lui, restait difficile à mesurer : en dix ans, les tarifs de l’électricité avaient augmenté de 70 %.

La formidable martingale construite sur le dos d’EDF s’est écroulée cet été. Le marché de gros de l’électricité en Europe étant indexé sur le prix du gaz, le mégawattheure électrique s’est envolé en même temps que celui du gaz. En quelques semaines, il a été multiplié par trois.

« C’est quand la marée se retire que l’on voit si les baigneurs sont nus », dit un adage connu de tous les acteurs financiers. À partir d’août, il est devenu évident que certains fournisseurs alternatifs étaient totalement à poil, n’ayant ni les contrats long terme, ni la couverture nécessaire pour assurer la fourniture en électricité de leurs clients, ni la surface financière pour acheter en urgence et au prix fort sur le marché, le temps de traverser ce qui aurait pu passer, à l’époque, pour un trou d’air. À aucun moment, la Commission de régulation de l’énergie, dont la mission est pourtant de s’assurer des conditions de sécurité d’approvisionnement du marché, ne semble s’être émue de la situation. A-t-elle même fait un début de contrôle ?

Cette stratégie court-termiste et risquée était pourtant parfaitement connue et assumée par certains, au nom de la maximisation du profit. Lors de son introduction en Bourse fin 2020, le fournisseur alternatif Mint Energie expliquait ainsi dans son prospectus d’offres qu’il avait délibérément adopté « une politique de couverture de ses achats partielle et à court terme », afin de profiter au mieux des « opportunités » de marché. À l’époque, les prix de l’électricité s’étaient écroulés en raison du Covid-19. Cela lui avait permis de porter sa marge brute à 19 % au premier semestre.

Le mécanisme fonctionne à rebours quand le marché s’inverse. Dès septembre, le château de cartes s’est écroulé. Leclerc, qui se présentait comme le fournisseur alternatif qui allait casser les prix, a été le premier à jeter l’éponge, laissant quelque 200 000 clients sur le carreau. À charge pour EDF de les récupérer et de leur fournir de l’électricité au nom du service public. CDiscount Energie, qui compte près de 170 000 clients, a annoncé la semaine dernière qu’il abandonnait son statut de fournisseur d’énergie. L’électricien suédois Vattenfall a aussi fait part de son intention de quitter le marché français.

Les pratiques limites de certains fournisseurs

À l’exception de Total, de l’italien Eni et d’Engie, qui ont tous des capacités de production, tous les autres ont suspendu leurs offres, comme Enercop, Alterna ou Barry, augmenté leurs prix parfois de façon spectaculaire (de 20 à 30 %), et acceptent de perdre des clients. En quelques mois, ekWateur a vu ainsi son portefeuille de clientèle tomber de 300 000 à 227 000 clients. Une fuite qui risque de s’aggraver au fil des mois, au fur et à mesure que les clients portent attention à leurs mensualités, que les fournisseurs procéderont à des rattrapages.

Car c’est souvent par un mail noyé dans le flot de la boîte de réception ou par un relevé bancaire que les clients découvrent que leur fournisseur a brusquement changé la nature de leur contrat, sans les prévenir ni encore moins leur demander leur consentement. Début décembre, un client d’ekWateur a ainsi eu la surprise de voir ses mensualités passer de 240 à 358 euros, avec comme explication dans un mail que « les prix de l’énergie avaient augmenté ».

Fin septembre, un client de Mint Energie a découvert par mail que son contrat avait changé : indexé jusqu’alors sur les tarifs régulés, celui-ci allait être désormais calculé sur les prix du marché de l’électricité. Le marché le plus volatil du monde ! Alors qu’il se croyait consommateur d’une ressource essentielle de base, le voilà à devoir assumer le risque de marché et de la spéculation boursière en lieu et place de son fournisseur. Le coût de ce changement ? Sa facture est passée de 165 à 362 euros par mois, après un prélèvement exceptionnel de 680 euros au titre de la régularisation pour les mois précédents.

Les mêmes mauvaises surprises attendent les commerçants, les pharmaciens, les petites entreprises, les ateliers. Tous ont été exclus des tarifs réglementés depuis ces dernières années, au nom de la concurrence. Ceux qui ont vu leur contrat arriver à échéance ces derniers mois ont les plus grandes difficultés à trouver des fournisseurs. Ils se voient souvent proposer des contrats avec des prix multipliés par deux ou trois. Et à l’inverse des ménages qui ont toujours la possibilité de retrouver les tarifs réglementés d’EDF avec un prix relativement bas, ils n’ont aucune solution et se retrouvent condamnés à être exposés au « tout marché ».

Alertée par les mauvaises pratiques de certains fournisseurs, l’association de consommateurs CLCV (Consommation, logement et cadre de vie) a porté plainte contre quatre fournisseurs alternatifs (ekWateur, Mint Energie, Green Yellow et Ovo Energy) pour modification substantielle des contrats de leurs clients, pratiques commerciales trompeuses, voire vente forcée.

Les concurrents d’EDF à l’abri de tout risque

Les associations de consommateurs sont bien les seules à se préoccuper des règles et des principes. Car du côté de la Commission de régulation de l’énergie et des pouvoirs publics, c’est le silence absolu. Alors que tout indique que les prix de l’énergie – au moins du gaz et de l’électricité – vont rester élevés tout au long de l’année 2022 et sans doute en 2023 (les contrats d’électricité pour 2023 se négocient déjà à plus de 150 euros le mégawattheure), que les révisions de prix risquent de s’accélérer une fois les mesures de gel arrêtées – normalement fin mars –, ni l’une ni les autres n’éprouvent le besoin de rappeler les fournisseurs alternatifs à l’ordre et de leur remettre en mémoire les principes généraux de la consommation. Au contraire. Leur préoccupation première est d’abord de s’enquérir de la situation des concurrents d’EDF, de les mettre à l’abri de tout risque.

En décembre, la CRE insistait ainsi auprès du gouvernement pour que toutes les mesures de gel sur les tarifs gaziers et les difficultés sur le marché de l’électricité soient compensées par les finances publiques. Elle demandait de « prévoir un dispositif d’aide complémentaire aux fournisseurs qui se retrouveraient en grave difficulté du fait du gel tarifaire ». Ce qui a été fait. Dans le cadre de la loi de finances 2022, une ligne budgétaire a été prévue afin de voler au secours des fournisseurs alternatifs.

Alors que plusieurs fournisseurs alternatifs en Grande-Bretagne, qui a servi de modèle néolibéral à la dérégulation du secteur de l’énergie en Europe et en France, se sont déjà déclarés en faillite, le gouvernement français, pourtant adepte dans les mots de la destruction créatrice schumpeterienne, choisit de les subventionner encore plus. Naturellement sans aucune contrepartie. Car, au vu des pratiques en cours, comment le gouvernement va-t-il s’assurer que les rabais consentis par EDF seront bien reversés aux clients finaux ?

L’urgence de l’entretien et du renouvellement du parc productif existant

Plutôt que de repenser le cadre d’une ouverture à la concurrence qui manifestement ne fonctionne pas, puisqu’elle n’a pas permis de développer d’autres modes de production électrique, le gouvernement préfère au contraire, à la faveur de la crise des marchés de l’énergie, accélérer la mise en pièces du système existant. Car il ne faut pas s’y tromper. L’augmentation de la part de l’électricité nucléaire produite par EDF pour les fournisseurs alternatifs n’est pas une mesure provisoire, pour faire face à l’urgence du moment. C’est la brèche qu’Emmanuel Macron souhaite ouvrir depuis des années.

Dès son passage au ministère de l’économie, il n’a eu de cesse de trouver les moyens de contourner la loi Nome et de mettre l’ensemble du parc nucléaire d’EDF à disposition des intérêts privés, le public assumant tous les risques et tous les coûts. Ce grand dessein s’est retrouvé résumé dans le projet Hercule. Emmanuel Macron n’a pas pu l’imposer du fait des résistances à la fois européennes et internes à l’entreprise. Il y revient par la fenêtre, en invoquant la défense du pouvoir d’achat des ménages.

Cet appauvrissement imposé d’EDF au profit d’intérêts privés risque d’être lourd de conséquences. Il fait peser une menace sur toute la sécurité d’approvisionnement énergétique du pays et la sécurité des territoires. Il ne s’agit pas là d’évoquer la construction fantasmée par l’Élysée de six EPR – irréalisables dans les conditions financières et techniques actuelles de l’entreprise – à partir de 2030. Il s’agit de l’entretien et de la mise aux normes du parc existant. Car même si la France décide à un moment ou un autre d’abandonner le nucléaire, il faudra bien assurer la transition, exploiter les capacités de production installées pour fournir l’électricité indispensable à tous, le temps que d’autres modes de production, que des énergies renouvelables soient déployées.

Dans ce contexte, l’arrêt de dix réacteurs sur 56, soit 20 % de la base installée, aurait normalement dû alarmer les pouvoirs publics. Des problèmes de corrosion sur les systèmes de sécurité ont été détectés dans six réacteurs. Les fuites sur le site de Tricastin dénoncées par un lanceur d’alerte sont une autre mise en garde. Pendant des années, EDF, avec les encouragements répétés des différents gouvernements, a tiré tant et plus sur ses centrales nucléaires, limitant toutes les dépenses d’entretien, de renouvellement, y compris de personnel (85 % des personnels travaillant dans les centrales sont des sous-traitants ou des intérimaires). Aujourd’hui, ces économies se paient : le parc nucléaire d’EDF est vieillissant, fragile et parfois dangereux.

L’hydraulique aussi

Ce qui est vrai pour le nucléaire l’est aussi pour l’hydraulique. Certains barrages, selon les salariés et les représentants du personnel, ont un besoin urgent de rénovation, de consolidation. Mais rien n’est fait : EDF ne veut pas engager de travaux tant qu’il n’est pas assuré de pouvoir reprendre les concessions hydrauliques, toujours contestées par Bruxelles. Plus le temps passe, plus le risque d’un incident grave s’accroît.

Selon les estimations, l’électricien public a besoin de 50 à 100 milliards d’euros pour renouveler et entretenir son parc de production, achever les chantiers cauchemardesques de l’EPR à Flamanville et Hinkley Point, et développer enfin les énergies renouvelables autres que l’hydraulique. C’est dans ce moment de tensions stratégiques et financières que l’État vient demander à EDF, qui a subventionné pendant des années une concurrence factice et inefficace sur ses fonds propres, de sacrifier encore une dizaine de milliards.

Cette décision est tout simplement une monstruosité politique, une aberration économique. Mais elle s’inscrit dans un projet théorisé et programmé de longue date : la mise à sac d’un service public, la spoliation d’un bien commun essentiel. Comme pour l’hôpital et l’Éducation nationale, eux aussi présentés jadis comme des fleurons français, la population se rendra compte un jour que celui-ci a été dévasté. Mais il sera peut-être trop tard.

publié le 12 janvier 2022

Télévision. Notre santé rongée par les intérêts privés

Laurent Etre sur www.humanite.fr

Pour son premier numéro de l’année, le magazine d’enquête de France 2 dévoile les écarts criants dans l’accès des citoyennes et citoyens aux soins médicaux.

Cash Investigation. « Liberté, santé, inégalités » France 2, jeudi 13 janvier à 21 h 10.

Le magazine présenté par Élise Lucet prend la température de notre système de santé. Et livre un diagnostic révoltant, bien qu’attendu, après des décennies de néolibéralisme : rongé par des logiques de rentabilité, pris en étau entre le manque de courage des gouvernants et le peu d’appétence de certains praticiens pour la notion d’intérêt général, notre fameux modèle serait de moins en moins égalitaire.

Les chiffres avancés par nos deux confrères, Gabriel Garcia et Julien Beccu, coauteurs de l’enquête, sont édifiants. Sait-on, par exemple, que huit millions de Français vivent aujourd’hui dans un désert médical ? Entre Biarritz, avec ses plages prisées des surfeurs, et La Ferté-Macé dans l’Orne, le décalage est patent : 22 médecins pour 10 000 habitants dans la station balnéaire des Landes, contre seulement 4 pour la même proportion d’administrés dans la petite commune du bocage normand.

Un business éhonté

En cause : l’absence d’encadrement de la liberté d’installation des généralistes. Un principe dont on croit encore souvent, à tort, qu’il est inhérent au fait d’exercer une profession libérale, alors qu’en réalité, pharmaciens, kinésithérapeutes ou infirmières ont depuis longtemps accepté de localiser leurs cabinets en tenant compte des données démographiques. Le duo de journalistes se penche également sur les inégalités dans l’accès aux soins pour les personnes atteintes de cancer. Et révèle, entre autres, qu’en 2018, 812 cliniques et hôpitaux ont opéré ces pathologies sans les autorisations administratives requises. Pour accéder à de telles informations, Gabriel Garcia et Julien Beccu ont dû rédiger un véritable protocole scientifique.

Autre moment fort de ce numéro : le reportage en caméra cachée dans le service d’un néphrologue, qui dénonce lui-même, à visage couvert toutefois, le business éhonté autour des dialyses, traitement de base contre l’insuffisance rénale. Maniant l’ironie face aux puissants, tout en déployant des trésors de pédagogie à l’intention du public, l’équipe de Cash Investigation éclaire une nouvelle fois avec brio un sujet de société brûlant.

publié le 4 janvier 2022

Le gouvernement a renoncé à toute réponse économique globale à la crise sanitaire

Romaric Godin sur ww.mediapart.fr

Face au variant Omicron, le gouvernement a relancé les mesures d’aide aux entreprises. Mais cette stratégie est avant tout la preuve que la réponse globale à la crise sanitaire n’a jamais été la vraie priorité du gouvernement.

Quoiqu’il s’en défende, le gouvernement n’est jamais sorti de la politique du « quoi qu’il en coûte » qui vise à compenser l’essentiel des pertes des entreprises liées à la crise sanitaire. Officiellement fermé en octobre 2021, ce dispositif a été remplacé par un autre qui, depuis l’émergence du variant Omicron, est compensé par d’autres mesures.

Lundi 3 janvier 2022, Bercy a ainsi annoncé l’élargissement du dispositif de prise en charge complète du chômage partiel. Désormais, toutes les entreprises ayant perdu 50 % de leur chiffre d’affaires, contre 65 % jusqu’ici, verront les salaires pris en charge par l’État. Des exonérations de cotisations sociales sont à l’étude pour ces mêmes entreprises. En parallèle, la compensation des coûts fixes pour les entreprises du tourisme est mise en place. Enfin, un étalement des remboursements des prêts garantis par l’État a été annoncé.

Toutes ces mesures sont présentées comme « modestes » par Bercy et estimées à 200 millions d’euros pour le mois de janvier. Si ces sommes n’ont rien à voir avec celles versées en 2020 et 2021, c’est aussi parce que le contexte est différent : il n’y a, pour l’instant, pas de confinement ou, à l’exception des seules discothèques, pas de fermetures administratives. Pourtant, ces mesures montrent bien que la politique entamée en mars 2020 de compensation des pertes des entreprises est toujours d’actualité. Et, en cela, elles trahissent un échec profond de la gestion économique de la crise sanitaire.

Le « quoi qu’il en coûte » et sa poursuite sont en effet des politiques d’urgence à vocation conservatrice qui se sont révélées utiles pour ce qu’elles visaient : la sauvegarde des rapports de production, de l’outil productif existant et de la valorisation du capital. Mais ces milliards d’euros versés ont oublié la crise sanitaire elle-même.

Tout s’est passé comme si cette politique avait permis, pour reprendre l’expression utilisée jadis par Emmanuel Macron, de « vivre avec le virus ». Non pas de vivre normalement, mais bien plutôt de maintenir la vie économique, centrée sur le marché et l’entreprise.

Ce que le virus menaçait, ou plutôt ce qu’il n’était pas possible de maintenir pendant les vagues épidémiques, c’était bien la circulation classique du capital dans l’économie marchande. Et c’est ce que la politique du « quoi qu’il en coûte » a permis. On assurait un semblant de normalité : là où les entreprises gagnaient habituellement du chiffre d’affaires pour payer les salaires, on injectait de l’argent public pour maintenir l’emploi.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les cris de victoire du gouvernement sur la croissance, l’emploi et les profits de ces derniers mois. C’était la preuve que le retour au statu quo ante de l’ordre marchand, seule vraie priorité gouvernementale, était réussi. En octobre, la proclamation officielle de la fin du « quoi qu’il en coûte » était d’abord l’affichage d’une certitude d’avoir dompté le virus. Cette annonce trahissait cependant la réalité de cette politique : celle de n’être qu’une méthode d’urgence visant à préserver l’existant.

La société dirigée par la marchandise

Le problème de cette politique réside cependant dans ce qu’elle est. Lorsque l’urgence dure deux ans et lorsque la situation n’est pas aussi maîtrisable qu’on le croit, cette politique de conservation finit par devenir nuisible. Car conserver la logique marchande, c’est aussi conserver une organisation sociale où les besoins ne sont jamais aussi bien satisfaits que par le marché et l’initiative privée.

C’est préserver ce mythe du chaos organisé que serait le capitalisme. Et quand la crise sanitaire reprend une vigueur inédite avec le variant Omicron, la société doit logiquement gérer cette crise à nouveau avec ce même chaos qui, soudainement, n’est plus du tout organisé.

Le résultat est aujourd’hui visible pour chacun d’entre nous : la modification subite des besoins sanitaires conduit au vrai chaos. L’hôpital est de nouveau sous pression, les pénuries menacent, le risque de désorganisation des chaînes de production, de transport et de logistique refait surface. Autrement dit, deux ans et près de 400 milliards d’euros plus tard, les risques ressemblent étrangement à ceux de mars 2020.

Si, pour des raisons diverses (dont la proximité de l’élection présidentielle pourrait être une des principales), le gouvernement semble refuser tout confinement, la progression de l’épidémie pourrait bien conduire à un confinement de fait, où une grande partie de la population, infectée ou cas contact, est isolée.

Or, dans le monde qu’a sauvegardé le « quoi qu’il en coûte », c’est la loi de la valeur qui domine et cette loi exige de tout organiser au moins cher, au plus près, au plus économiquement efficace. C’est dans ce monde préservé que survient le variant Omicron. Dès lors, la désorganisation menace et l’argent public versé aux entreprises ne peut guère être utile aux urgences du moment. Il faut donc avoir recours à des subterfuges un peu grossiers et à la valeur sanitaire douteuse, comme cette décision de réduire les durées d’isolement prise à la demande du patronat.

Mais les effets de la sauvegarde de la société dirigée par la marchandise se reflètent aussi sur le plan sanitaire. L’argent pour la lutte concrète contre la pandémie semble manquer partout et l’impréparation règne. C’est le cas à l’hôpital bien sûr, mais aussi ailleurs, notamment dans l’Éducation nationale. Le 3 janvier, l’Assemblée nationale a ainsi refusé la mise en place systématique de purificateurs d’air. Les masques FFP2 ne sont pas mis à disposition des travailleurs au quotidien et les obligations de télétravail sont de façade.

Priorité a été donnée au maintien de l’ordre marchand et, pour le reste, « l’intendance suivra ».

Toute cette prudence ne peut manquer de surprendre face à la diligence du gouvernement pour sauvegarder chiffres d’affaires et profits, mais c’est la réalité de la gestion de la crise sanitaire. Priorité a été donnée au maintien de l’ordre marchand et, pour le reste, « l’intendance suivra ». C’est logique : on a maintenu les revenus, les profits et les marchés, autrement dit les conditions, dans l’esprit de nos gouvernants, de cette fameuse « intendance ».

L’émergence du variant Omicron vient rappeler que cette stratégie est de courte vue. La situation sanitaire présente exigerait enfin, après deux ans, une autre stratégie économique que celle de venir éteindre l’incendie à chaque vague à coup de milliards d’euros.

Au reste, le risque récurrent des zoonoses et le risque environnemental exigeraient un changement de cap durable. Mais il faudrait, pour cela, en finir avec le mythe selon lequel l’ordre marchand est toujours la solution à tout et que, partant, le plus important est de le sauver, coûte que coûte. En cela, l’aveuglement face au Covid est le même que face au risque climatique.

L’émergence du variant Omicron vient par conséquent rappeler cette évidence : rien n’a été fait jusqu’ici pour renforcer durablement la capacité de résistance de la société à un choc épidémique du type Covid-19. Mais c’est que, pour y répondre sérieusement, le fétichisme marchand ne suffit pas. La santé, comme l’environnement, ne peut se comprendre isolée de l’ordre économique dans lequel elle évolue. C’est ce que le « quoi qu’il en coûte » a voulu faire oublier et ce qu’il faut repenser.

Démarchandiser, planifier

Pour renforcer durablement le système hospitalier, il faut ainsi organiser et assumer sa surcapacité en temps normal. Il faut cesser la « rationalisation » fondée sur l’efficacité économique et privilégier la proximité et la disponibilité des soins. Cela implique de sortir la Sécurité sociale de la logique économique qui la mine et la ruine, et que des leurres comme le « Ségur de la santé » n’ont pas remise en cause.

La défense réelle contre des variants plus résistants ou contre de nouveaux désastres à venir ne peut se faire qu’à ce prix, que les gouvernants, si généreux envers le capital, ne semblent pas disposés à payer. De façon globale, la crise invite à une démarchandisation complète des services publics. La priorité donnée à l’efficacité économique ne peut que mener au désastre sanitaire.

Face à cette crise, l’obligation d’une planification sérieuse apparaît également au grand jour. Certes, on pourrait objecter qu’il n’est jamais possible de tout prévoir. Sans doute, mais doit-on en conclure, comme le faisaient Hayek et von Mises dans les années 1930, que l’instantanéité du marché est plus efficace ?

La réalité est bien que face à l’émergence de l’imprévu, la planification d’une production qui assume de ne pas être destinée uniquement à des besoins immédiats est la seule solution. Tout cela, bien entendu, doit s’accompagner d’une refonte complète des chaînes de production et d’approvisionnement.

Bref, le travail est immense. Sans doute n’est-ce pas la solution miracle, mais il y a là de quoi répondre directement aux besoins de la crise. En deux ans, rien n’a été commencé. On s’est contenté de baisser encore les impôts sur les entreprises et les plus riches. Mais il est vrai que tout cela suppose un renversement de logique auquel les gouvernements – car la France n’est ici pas isolée – ne sont sans doute pas prêts. Mais la situation actuelle rend ce conservatisme intenable à terme.

ublié le 3 janvier 2022

Rémunérations.
Les cinq bonnes raisons d’augmenter le Smic

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

2022 commence par un renoncement : celui d’un coup de pouce significatif au salaire minimum. La hausse ridicule de 0,9 % au 1er janvier, survenue dans un contexte de flambée des prix, relance le débat autour de la faiblesse des salaires.

Si la scène a des airs de déjà-vu, ce n’est pas un hasard : elle se répète inlassablement depuis 2012. Chaque année, entre novembre et décembre, un groupe d’« experts » nommés par le pouvoir mime un débat dont la conclusion est jouée d’avance : est-il souhaitable d’augmenter le salaire minimum au-delà de ce que prévoient les mécanismes de revalorisation automatique (1) ? Avant de répondre systématiquement par la négative. Le 1er janvier, le Smic a donc été revalorisé mécaniquement de 0,9 %, après un 2,2 % automatiques en octobre, pour atteindre 8,37 euros net de l’heure… soit quelque 1 269 euros net par mois. Service minimum, donc, face à l’envolée des prix du quotidien. Les arguments en faveur d’une franche augmentation ne manquent pas.

1 Une question de justice sociale

Emmanuel Macron se sera fait le champion des diagnostics jamais suivis d’effet. « Il faudra nous rappeler que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal ! » lance-t-il le 13 avril 2020, en hommage aux travailleurs montés au front pendant le confinement. Huit mois plus tard, un rapport de France Stratégie sur les « seconde ligne » confirme ce constat. Oui, ces professions sont surreprésentées chez les quelque 3,1 millions de salariés payés jusqu’à 1,05 Smic. Y figurent notamment 567 000 aides à domicile et aides ménagères ; 307 000 caissières ; 123 000 agriculteurs et éleveurs ; 1,3 million d’agents d’entretien ; 218 000 agents de gardiennage et de sécurité… Depuis, le gouvernement a bien incité les branches professionnelles correspondantes à signer des accords visant à revaloriser les salaires, mais seule une poignée a joué le jeu (propreté, commerce de détail, sécurité…), en accordant de maigres augmentations vite rognées par l’inflation.

Comment peut-on féliciter des travailleurs, au nom du caractère « essentiel » de leur tâche, tout en leur refusant ensuite la rémunération qui leur permettrait d’en vivre décemment ? Une augmentation du Smic serait bien le minimum… La plupart des syndicats, CGT et FO en tête, en ont fait l’une de leurs revendications.

2 Pour réduire les inégalités hommes-femmes

Emmanuel Macron entendait faire de l’égalité entre les hommes et les femmes la « grande cause » de son quinquennat. La hausse du Smic, dont il ne veut pas entendre parler, constituerait pourtant un levier de choix. Dans une tribune parue en février 2021 dans Alternatives économiques, l’économiste Rachel Silvera rappelait quelques chiffres marquants : 59 % des salariés concernés par une hausse du Smic seraient des femmes, selon le ministère du Travail, alors qu’elles ne représentent que 44 % de l’ensemble des travailleurs du secteur privé. 13 % des femmes vivent avec le Smic, contre 5,5 % des hommes. Même à emploi similaire, la probabilité pour elles d’être rémunérées sur la base du salaire minimum est 1,7 fois supérieure à celle des hommes…

« Entre le niveau du Smic et les salaires d’un grand nombre de femmes, le lien est étroit, conclut-elle. Augmenter les bas salaires et lutter contre la pauvreté des travailleurs les moins rémunérés en général, c’est réduire les écarts de salaires entre femmes et hommes. De la même façon, une politique d’égalité salariale entre les genres ne peut se limiter à assurer la présence d’une poignée de femmes au sommet de l’entreprise. Elle passe aussi par une revalorisation sonnante et trébuchante des métie rs les moins rémunérés. »

3 Pour rendre plus attrayants des métiers désertés

Depuis des mois, les patrons se lamentent sur leurs difficultés de recrutement. Un problème réel : de plus en plus de salariés boudent les métiers dits en tension dans un grand nombre de secteurs – aide à domicile, routiers, serveurs… Faut-il s’étonner du fait qu’il s’agisse, bien souvent, de professions sous-payées ? Dans une étude parue en octobre 2021, la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) identifie un problème d’attractivité dans une trentaine de métiers, avant de rappeler cette évidence : « Si les actions d’amélioration de la formation (initiale comme continue) sont nécessaires pour résoudre les problèmes structurels de compétences, l’apaisement des difficultés de recrutement pourrait donc aussi passer par l’amélioration des conditions de travail et/ou la revalorisation des salaires dans certains métiers. »

4 Parce que c’est viable économiquement…

« Augmenter le Smic détruirait des emplois ! » martèlent les libéraux. Même si la question du lien entre « coût » du travail et volume d’emploi continue d’alimenter des débats passionnés entre économistes, l’argument tient de moins en moins. De nombreux pays ont fait le choix d’augmenter franchement leur salaire minimum au cours des trois dernières années (Espagne, Royaume-Uni, Pologne…), sans pour autant ruiner leur économie. Il y a deux ans, le gouvernement britannique a d’ailleurs demandé l’avis d’un des meilleurs spécialistes, Arindrajit Dube. Réponse de l’économiste américain : « Globalement, le corpus de recherche le plus récent aux États-Unis, au Royaume-Uni et dans d’autres pays développés met en évidence un effet très modéré du salaire minimum sur l’emploi, tandis qu’il augmente de manière significative le revenu des travailleurs faiblement rémunérés. »

Quant à l’autre peur des libéraux, celle d’un effondrement de notre « compétitivité » en raison d’une hausse du Smic, elle est encore moins fondée. D’abord, parce que les travailleurs au salaire minimum sont surreprésentés dans des secteurs tels que l’hôtellerie-restauration (38 % des effectifs) ou les services à la personne (56 %), par définition très peu exposés à la concurrence internationale. Ensuite, parce que les récentes hausses du Smic décidées à l’étranger (+25 % en Allemagne en 2022, par exemple) donnent du grain à moudre aux partisans d’une augmentation. « L’argument de la perte de compétitivité s’effondre si tout le monde augmente son salaire minimum, observe l’économiste Dominique Plihon. Or, en Europe et aux États-Unis, les hausses sont considérables. »

5 … D’autant que ça soutient la demande

En règle générale, patronat et libéraux considèrent l’augmentation des salaires sous le seul angle de la hausse des coûts pour les entreprises. Mais, si on se place d’un point de vue macroéconomique, il faut tenir compte également des effets positifs d’une hausse du pouvoir d’achat : si la consommation augmente, les carnets de commandes des entreprises se remplissent, et elles embauchent davantage. Par ailleurs, les salariés les moins payés sont aussi ceux qui ont la propension marginale à consommer la plus forte : comme ils n’ont pas les moyens d’épargner, la quasi-totalité de leurs revenus sont dépensés. Une étude de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), parue en septembre 2020, le confirme : en 2017, le taux d’épargne plafonnait à 2,7 % (du revenu disponible) chez les 20 % des ménages les moins riches, contre plus de 28 % pour les 20 % les plus fortunés. Enfin, la flambée des prix observée ces derniers mois risque de peser sur le pouvoir d’achat des Français. Pour mémoire, entre décembre 2020 et octobre 2021, les tarifs du gaz et des carburants ont grimpé de 41 % et 21 %. Selon l’Insee, le pouvoir d’achat des ménages pourrait être amputé au premier trimestre 2022 (-1 %).

(1) Le montant du Smic est revalorisé automatiquement chaque année à partir de deux indicateurs : inflation constatée pour les 20 % des ménages les plus modestes ; moitié du gain de pouvoir d’achat du salaire horaire moyen des ouvriers et employés.

Une petite hausse déjà mangée par l’augmentation des prix

À chaque 1er janvier son lot d’augmentations des prix. Celui de 2022 n’échappe pas à la règle avec des tarifs postaux qui flambent (+ 8 centimes pour l’Écopli et le timbre vert, + 15 centimes pour le rouge), un nouveau « forfait patient urgences » à l’hôpital fixé à 19,61 euros remboursable par des complémentaires santé dont les cotisations s’élèvent elles aussi de + 7 à + 10 %. Sans compter la répercussion des augmentations des prix des matières premières dans les produits alimentaires, ni le rattrapage des tarifs réglementés de l’électricité et du gaz attendu à partir d’avril, après leur blocage en octobre… À gauche, plusieurs candidats militent donc pour une véritable hausse du Smic, dont Fabien Roussel (+ 20 %, à 1 500 euros net) et Jean-Luc Mélenchon (1 400 euros net).


 


 

Éditorial.
Salauds de pauvres…

Jean-Emmanuel Ducoin sur www.humanite.fr

Ainsi donc, les douceurs hérissées de ce début janvier annoncent déjà des froideurs coupantes pour les plus démunis. Salauds de pauvres : voilà à quoi se résume la pseudo-« revalorisation » du Smic pour la nouvelle année, cadeau amer d’un pouvoir exécutif à mille lieues des préoccupations véritables. Alors que les prix continuent de grimper allègrement et que l’inflation s’affiche à près de 3 % en 2021, la hausse automatique du salaire minimum a été fixée à 0,9 %. Pas de « coup de pouce ». Juste une aumône, qui constitue une fois encore un scandale. Doublé d’une honte : pas un mot d’Emmanuel Macron sur le sujet, lors de ses vœux aux Français. Plus grave, à en croire le chef de l’État, la France se porterait mieux qu’il y a un an, deux ans. Mais de quoi parle-t-il, en dressant un bilan panégyrique « à la cavalcade », tentant benoîtement de dessiner un paysage surréaliste d’« optimisme » et de « tolérance » qui tranche tant et tant avec celui qu’il nous propose depuis cinq ans ?

Ah, si ! le prince-président, tout hors-sol soit-il, a des lettres, et il le montre solennellement : « Pour ma part, quelles que soient ma place et les circonstances, je continuerai à vous servir. Et de la France, notre patrie, nul ne saura déraciner mon cœur. » À en croire la dernière expression, M. Macron a lu l’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Nous aussi. L’historien français et résistant, torturé puis massacré par la Gestapo en 1944, écrivait également : « Tout malheur national appelle d’abord un examen de conscience. » Non, la France ne se porte pas « mieux » en 2022, et inutile de croire, comme en 1940, que nous disposons de la meilleure armée au monde, avant d’assister à son effondrement, pour comprendre que la crise et toutes les crises que nous traver­serons ici-et-maintenant devraient être l’occasion d’une épreuve de vérité. Pour regarder les choses en face.

Car, pendant qu’une grande partie de nos concitoyens crèvent de ne pas boucler les fins de mois, de ne pas se chauffer et de ne pas manger dignement, toute la presse économique vient de sabrer le champagne unanimement. Le CAC 40 a achevé 2021 sur une progression de près de 30 %, du jamais-vu depuis plus de vingt ans. Les 500 plus grandes fortunes françaises détiennent désormais 47 % du PIB national, contre 6 % il y a vingt-cinq ans. Une étrange défaite, assurément. Mais pas pour tout le monde…

publié le 26 décembre 2021

Éditorial. Esquive

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

En présentant, le 9 décembre, les grandes lignes de la présidence française du Conseil de l’Union européenne, Emmanuel Macron s’est longtemps appesanti sur la dimension sociale qu’il comptait donner à son mandat. « Protéger les plus faibles », combattre le « dumping » et le « marché sans règle »… L’heure était déjà aux bonnes résolutions. Et cela tombait bien. Le même jour, la Commission dévoilait un projet de directive visant à renforcer les droits des quelque 24 millions de travailleurs des plateformes numériques de type Uber, Deliveroo ou Bolt. Et notamment sur un point : l’établissement de critères précis permettant de requalifier ces soutiers des temps modernes, aujourd’hui sans statut ni protection sociale, en salariés de plein droit. Pour un président parfumé au progrès social, l’occasion était belle de briller en inscrivant le sujet à l’agenda dès ce 1er janvier. Malheureusement, cela ne sera pas le cas.

Loin des belles promesses, les représentants français traînent des pieds. Comme le révèlent nos confrères de Contexte, plutôt que d’activer la machine législative, les macronistes vont organiser une demi-douzaine de réunions sur le thème et produire un énième rapport en juin, date où la présidence française prendra fin ! Une esquive révélatrice.

En dépit des multiples décisions de justice en faveur des travailleurs ubérisés, Emmanuel Macron, en bon apôtre de la start-up nation, a toujours protégé le modèle ultralibéral des plateformes. Les requalifications, il est contre. D’autant plus que le Parlement français examine actuellement un projet de loi où la majorité compte bien créer un sous-statut, à mi-­chemin entre salariat et indépendant. Une escroquerie sociale qui heurte juridiquement la directive de la Commission européenne… D’où l’urgence de faire traîner cette dernière. Ces tripatouillages seraient risibles s’ils ne se faisaient sur le dos de millions de travailleurs précaires, augurant bien mal de la « priorité sociale » qu’Emmanuel Macron prétend vouloir donner à son mandat européen.

publié le 19 déc 2021

Vaccins anti-Covid : l’Europe à la botte de Big Pharma

Thomas Lemahieu sur www.humanite.fr

Malgré l’inégalité d’accès – seuls 3 % des doses mondiales ont été administrées en Afrique –, malgré l’échec du programme Covax, malgré l’émergence du variant Omicron... l’UE, désormais quasi seule, s’oppose obstinément à une levée temporaire des brevets. Pendant ce temps-là, Pfizer-BioNTech et consorts se gavent. Et la pandémie court toujours.

D’après les indiscrétions parues dans la presse spécialisée, l’acteur américain Danny DeVito vient d’achever un script dans lequel le Pingouin, son personnage de vilain qui, face à Batman, cherche d’ordinaire à mettre la main sur les bijoux les plus précieux de la ville, tomberait amoureux de Catwoman et, avec elle, partirait plutôt dérober les stocks de vaccins retenus par les multinationales pharmaceutiques en vue d’une spéculation effrénée et cynique. Coup de théâtre : le couple, déjà improbable, ferait en réalité tout ça pour distribuer les doses aux plus pauvres et sauver le monde entier du Covid-19… Loin de Gotham City, l’Union européenne, c’est un peu le contraire : un bon petit gars, visage avenant, ton affable, à qui on donnerait le bon dieu sans confession dans le prégénérique, mais qui deviendrait un terrible méchant avant la fin du film.

Au début de la pandémie, Bruxelles tenait, en quelque sorte, le discours du bon sens : face au nouveau coronavirus, observait-on sur place, il allait falloir une solidarité mondiale, car personne ne s’en sortirait tant que tout le monde n’en sortait pas… Alors que Donald Trump tentait, lui, une OPA très inamicale sur le labo allemand CureVac – à l’époque, bien coté sur le segment – et surtout se lançait, à coups de milliards de dollars, dans la course à l’achat des premières doses de vaccins, la Commission européenne prenait, elle, en charge les commandes collectives pour le continent afin d’éviter une concurrence destructrice entre les États membres, occupés alors, pour certains, à se chaparder les stocks de masques sur le tarmac des aéroports.

Les bonnes paroles se sont envolées

Puis, début mai 2020, dans la posture des grandes consciences mondiales, plusieurs dirigeants européens, comme Angela Merkel, Charles Michel, Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, prenaient, en promettant de contribuer financièrement à un mécanisme de mutualisation entre le Nord et le Sud, un engagement solennel : « Si nous pouvons développer un vaccin qui serait produit par le monde et pour la planète entière, ce sera un bien public mondial unique pour le XXIe siècle, ont-ils juré la bouche en cœur. Ensemble, avec nos partenaires, nous nous engageons à le rendre disponible, accessible et à un prix modique pour tous. »

Pour rappel, l’élaboration des vaccins doit beaucoup aux laboratoires publics de recherche et a été en bonne partie subventionné par les États du début à la fin.

Puis en Europe, les bonnes paroles se sont envolées, et les actes ont plus ressemblé à ceux de la brute et du truand à la fois. Ainsi, depuis plus d’un an, à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Union européenne bloque la proposition, émanant au départ de l’Afrique du Sud et de l’Inde, et désormais soutenue par une centaine de pays, d’une dérogation temporaire sur les droits de propriété intellectuelle pour les vaccins, les médicaments et toutes les technologies contre le Covid-19. Le but de cette disposition limitée est de décupler la production de vaccins dans le monde entier, en permettant aux producteurs de génériques notamment de participer directement.

Pis ! Depuis mai dernier, après le changement de pied de l’administration Biden à l’OMC, qui a fini par appuyer le principe d’une levée provisoire des brevets limitée aux seuls vaccins, la Commission se trouve quasi seule, avec le Royaume-Uni et la Suisse, pour défendre la tranchée des profits des multinationales.

À chaque occasion, Bruxelles répète comme un perroquet l’argument soufflé par les géants pharmaceutiques : les brevets rémunèrent l’innovation et, sans eux, plus de recherche et développement ! Un peu gros dans la mesure où les vaccins contre le Covid-19 doivent beaucoup aux laboratoires publics de recherche et, qui plus est, ils ont été largement subventionnés par les États du début à la fin, des essais cliniques à la chaîne de production. Prise dans son aporie, l’Union européenne avance, alors, que le vrai défi, c’est d’améliorer les capacités de production dans les pays les plus riches afin d’espérer, à terme, livrer les doses promises aux pays du Sud.