PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 14/05/2019

Les occupations d’écoles se multiplient : « Il n’y a pas de raison que les enseignants soient seuls à monter au front »

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Les vacances scolaires n’ont pas eu raison de la mobilisation contre la loi Blanquer. La grève nationale de la fonction publique du 9 mai a été suivie par plus d’un enseignant sur cinq. De leur côté, les parents continuent la lutte, aux quatre coins du pays, pour dire leur attachement à une école publique, proche des élèves et des parents, favorisant l’égalité. Dans l’ouest de la France, plusieurs occupations d’écoles ont été organisées fin avril. Reportage à Saint-Joachim, petite commune de Loire-Atlantique.

L’occupation de l’école fut paisible mais déterminée, mardi 30 avril à Saint-Joachim, une petite commune de 4000 habitants à une vingtaine de kilomètres au nord de Saint-Nazaire. Après avoir déposé leurs enfants à l’école, des mères de familles se sont installées dans les bureaux de la direction pour signifier leur opposition au projet de loi « pour une école de la confiance » proposée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-michel Blanquer. « Nous sommes là pour soulager les enseignants, explique Anne. Il n’y a pas de raison qu’ils soient les seuls à monter au front, et à perdre du salaire en se mettant en grève. »

Ce jeudi 9 mai 17 % des enseignants du premier degré étaient en grève selon le ministère, 30% selon les syndicats. Tout en nouant une banderole aux grilles de l’école, Sonia ajoute : « Nous ne voulions pas bloquer l’école. C’est un lieu sécurisant pour les enfants, nous ne voulions pas les inquiéter. En plus, ici, beaucoup d’enfants viennent seuls, à pied. Nous n’allions pas les laisser dans la nature. Ça aurait été très compliqué de nous justifier auprès de leurs parents. »

« Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe ? »

Ici comme ailleurs en France, la mobilisation a commencé il y a deux mois, suite à une réunion d’information organisée par les enseignants, à laquelle se sont rendues plusieurs dizaines de parents. Risques de siphonnage des fonds destinés à l’école maternelle publique vers l’école privée via la scolarisation obligatoire dès trois ans, disparition programmée des petites écoles avec la création d’« établissements publics locaux d’enseignement des savoirs fondamentaux » (lire notre article), ou encore multiplication des contractuels : divers problèmes posés par la réforme ont été pointés. « On s’est dit : ce n’est pas possible », raconte Cindy. La possibilité offerte aux étudiants qui préparent les concours d’assurer des missions d’enseignement dès leur seconde année d’études les inquiète tout particulièrement (lire notre article à ce sujet). « Comment imaginer qu’un étudiant qui n’a jamais enseigné débarque devant une classe après quelques jours de formation ?, relève, effarée, Sabrina. Ils veulent vraiment faire de grosses économies sur nos écoles et sur le confort de nos enfants. »

Lors des débats à l’Assemblée nationale, le ministre a assuré que seuls les étudiants entamant leur quatrième année d’études seraient amenés à faire la classe. Avant, ils seraient affectés à l’aide aux devoirs, ou à l’accompagnement des enseignants en poste. Parmi les parents et les enseignants, peu de personnes croient à cette différentiation des missions, d’autant qu’il est parfois ardu de trouver des remplaçants et qu’il pourrait être tentant d’élargir les missions confiées aux étudiants-contractuels. « À Saint Joachim comme dans tout le bassin Nazairien, nous connaissons trop bien les effets de la sous-traitance et de l’intérim pour accepter la précarisation des enseignants de nos enfants ! », ont déclaré les parents d’élèves lors du « grand débat » qui s’est tenu dans la commune début mars.

« Le ministre nous parle de confiance mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

« Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer est très rassurant quand on l’entend parler dans les médias, dit Anne. Il s’excuse, dit qu’il s’est mal expliqué, et surtout, que nous avons mal compris. Mais si on sort la calculette, on se rend compte qu’il nous balade. Imaginons par exemple que l’on scolarise les 26 000 enfants de moins de six ans qui ne vont pas à l’école actuellement, et qui vivent dans les Dom-Tom pour la plupart d’entre eux. S’ils sont 30 par classe, cela fait quand même 866 nouvelles classes à ouvrir, voire à construire d’ici le mois de septembre ! Comment est-ce possible ? Sachant qu’il y a environ 1000 nouveaux postes qui doivent être créés à la rentrée prochaine, et que le dédoublement des CP et CE1 dans les zones prioritaire doit se poursuivre. Tout cela ne colle pas. Il nous parle de confiance, mais sincèrement, on se méfie beaucoup ! »

L’autre point qui chagrine les parents d’élèves, c’est cette idée qu’une petite école ne serait pas une bonne structure pour faire des projets. La vie quotidienne d’une des maternelles de Saint-Joachim, à Aignac, raconte tout le contraire [1]. « Nous avons deux classes de 25 élèves, dans lesquelles tous les niveaux sont mélangés, décrit Caroline. Le directeur nous connaît tous, il connaît les fratries, c’est plus simple pour nous de lui parler de telle ou telle difficulté. » « Liliane, la directrice de l’école primaire, est tout le temps là, rapporte Sonia. On peut lui parler de tout facilement, sur le temps du midi ou du soir. »

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« Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts »

Organiser une sortie est plus aisé quand les effectifs sont moindres. « Tous les mercredis matin, le directeur emmène les enfants dans le marais de Brière [2]. Ils y apprennent beaucoup et connaissent leur milieu de vie. » Au-delà de la facilité à monter des projets, les parents constatent qu’une petite structure favorise la prise d’autonomie des enfants. « J’étais réticente au début, reconnaît Sabrina. J’avais peur que mon gamin coule en étant mélangé avec des plus grands et des plus petits. En fait, c’est le contraire qui s’est passé. Il a été tiré vers le haut. Il se crée un équilibre entre les enfants. Il y a de l’entraide. Les grands apprennent à être responsables. Ils sont plus matures, plus posés. Nous ne voulons pas perdre tout cela. »

« Il faut arrêter de détruire nos écoles publiques », tranche Stéphanie, gilet jaune envoyée par la maison du peuple de Saint-Nazaire pour soutenir l’occupation de l’école de Saint-Joachim. Faisant référence aux projets de gros établissements qui réuniraient certaines classes du primaire avec les collèges de secteurs, elle estime que « cette loi créera encore plus d’inégalités. Ceux qui auront les moyens de mettre leurs enfants dans le privé auront des écoles de proximité. Les autres n’auront qu’à prendre leur voiture pour déposer leurs enfants dans de gros établissements. Et on nous parle de limiter les déplacements, de consommer moins d’essence, de revivifier les zones rurales ! Quand on enlève une école, les gens s’en vont. Un village sans école, c’est un village mort ! On est en train de provoquer des déserts. » 

« La mobilisation bouillonne un peu partout »

Présents dès la fin janvier auprès des personnels hospitaliers mobilisés contre la détérioration de leurs conditions de travail, les gilets jaunes de Saint-Nazaire se sentent très solidaires de la mobilisation des enseignants et des parents d’élèves. Le sauvetage des services publics de proximité fait partie des points saillants des leurs revendications. Lors de l’assemblée des assemblées qui s’est tenue à Saint-Nazaire début avril, un groupe de travail s’est penché sur l’école. Ces convergences un rien inédites font dire aux personnes mobilisées que la lutte n’est pas prête de s’essouffler. « Cela bouillonne un peu partout », se réjouit Erick Lermusiaux, représentant du syndicat enseignant SNUIPP-FSU dans la région de Saint-Nazaire. Collation matinale devant les écoles, réunions du soir dans les salles municipales, apéros festifs, manifestations diverses, pétitions et courriers aux élus... les parents ne manquent pas d’imagination et assurent aux enseignants un solide soutien.

L’inspection a ordonné aux directions de mettre les parents dehors

Ceux-ci en auront bien besoin. « Car ce qui change avec ce mouvement, assure Erick Lermusiaux, c’est la réponse de l’administration. L’inspection est très véhémente. Ici, à Saint-Joachim mais aussi ailleurs dans le département, elle a ordonné aux directions de mettre les parents dehors, et parfois appelé les municipalités pour qu’elles viennent enlever les banderoles. Ils cherchent vraiment à interdire de contester cette loi. » Suite à l’occupation du 30 avril, les deux directeurs des écoles publiques, élémentaire et maternelle, ont été convoqués par l’inspection. Au Havre, une directrice d’école a reçu un blâme après avoir envoyé un mail contenant des propos contestataires sur le projet de loi Blanquer.

Ces intimidations n’entament pas la détermination des parents d’élèves mobilisés. Au contraire. A Aignac, ce jeudi 9 mai un « pique nique de la confiance » a été organisé. « Faisons entendre nos voix pour dire stop au projet de loi », peut-on lire sur le tract d’invitation. Les multiples modifications proposées en commission par les sénateurs, qui doivent examiner le projet de loi à partir de ce lundi 13 mai, leur donnent bon espoir. « Sur plus de 300 amendements déposés, 141 ont été adoptés. Continuons de montrer notre refus de cette loi jusqu’au bout ! » Ailleurs en France, de Montpellier à Paris, en passant par l’Auvergne, les parents d’élèves sont également décidés à poursuivre la lutte. À Fontenay-sous-bois, dans le Val-de-Marne, ils ont organisé plusieurs chaînes humaine dès 8 heures, ce vendredi 10 mai, entre les quinze établissements scolaires de la commune. A Montreuil (Seine-Saint-Denis), des groupes de parents stationnaient devant les portes des écoles pour informer sur la réforme. Les parlementaires tiendront-ils compte de cette mobilisation ?

Nolwenn Weiler

Notes

[1] La commune compte deux écoles maternelles publiques.

[2] Saint-Joachim est situé au cœur du parc naturel régional de Br

https://www.bastamag.net/greve-occupation-ecole-education-nationale-parents-d-eleve-reforme-blanquer

Publié le 30/04/2019

 

Pourquoi les écoles maternelles privées seront les grandes gagnantes de la scolarisation obligatoire à 3 ans

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

L’une des mesures du projet de loi « Pour une école de la confiance », qui sera discuté au Sénat en mai, prévoit d’abaisser l’âge de l’instruction obligatoire à 3 ans, contre 6 ans aujourd’hui. Cela peut sembler une bonne idée, même si la plupart des enfants sont, dans les faits, déjà scolarisés dès 3 ans. Problème : inscrire l’obligation dans la loi entraînera d’importantes dépenses supplémentaires pour les communes, qui devront alors financer les écoles maternelles privées... en piochant dans les budgets pour le moment réservés à l’école publique. Premier volet de notre série d’articles pour décrypter plusieurs aspects de cette réforme de l’école qui suscite nombre d’interrogations.

Le projet de loi « Pour une école de la confiance » du ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer suscite de nombreuses inquiétudes et interrogations de la part des enseignants comme des parents d’élèves. Basta ! tente, dans une série d’articles, de décrypter plusieurs des mesures prévues par cette réforme fourre-tout, qui doit être débattue au Sénat mi-mai.

L’article 2 de cette réforme prévoit l’abaissement de l’âge de l’instruction obligatoire à 3 ans. Pour le moment, l’instruction en France n’est obligatoire qu’à compter de 6 ans, et jusqu’à 16 ans. L’intention paraît bonne même si, dans ce cas, le projet de loi ne fait qu’entériner une réalité : l’écrasante majorité des enfants âgés de 3 à 6 ans – 98 % – sont d’ores et déjà scolarisés. Cette décision d’abaisser l’âge de la scolarité obligatoire aura cependant des implications pour les budgets des communes.

Entre 150 et 450 millions de plus à la charge des communes

Les communes devront aussi désormais contribuer au financement des écoles maternelles privées, dont la majorité sont catholiques. La loi Debré de 1959 oblige en effet les municipalités à financer à égalité les écoles privées et publiques de leur territoire. Jusqu’ici, les communes n’étaient tenues de financer les écoles privées qu’à partir du CP (cours préparatoire).

Ces dépenses supplémentaires recouvrent essentiellement le financement des postes des agentes territoriales spécialisées des écoles maternelles (Atsem), qui secondent les enseignants dans les classes. Elles sont estimées à 100 millions d’euros par le ministère. Le Comité national d’action laïque (Cnal), qui regroupe plusieurs acteurs de l’école, estime que l’ardoise sera un peu plus élevée, à 150 millions d’euros. « Sur une ville comme Paris, ce surcoût est estimé à 10 millions d’euros », avance Eddy Khaldi, président de la Fédération nationale des délégués départementaux de l’Éducation nationale (DDEN) [1].

Les dépenses supplémentaires ne sont pas non plus anodines pour des villes moyennes. « Saint-Nazaire devrait de son côté débloquer 500 000 euros supplémentaires chaque année. On parle donc de sommes considérables qui devraient être payées par des collectivités déjà assez contraintes, qui vont devoir économiser sur leurs dépenses de fonctionnement, au premier rang desquelles l’éducation. Pour financer des écoles privées, les villes devraient donc économiser sur leurs écoles publiques. » Eddy Khaldi évoque une autre estimation prenant en compte la loi Carle, qui contraint les communes à contribuer aux frais de scolarité des enfants scolarisés dans une école privée située hors de leur territoire. Cette estimation ferait passer l’ardoise nationale à 450 millions d’euros. Concrètement, ce seront moins d’Atsem et moins de crédits de fournitures pour les écoles communales.

« Tout cela va aggraver la ségrégation sociale »

La décision d’abaisser l’âge de la scolarité obligatoire bénéficiera donc principalement aux actuelles et futures écoles maternelles privées. La plupart des enfants qui ne sont pas scolarisés à partir de 3 ans résident dans les territoires d’Outre-mer, où le taux de scolarisation des 3 à 6 ans avoisine les 75 %. Des dispositifs spécifiques à l’Outre-mer auraient donc pu être mis en place pour favoriser la scolarisation des plus jeunes. Le syndicat d’enseignants SNUipp-FSU estime que ce sont plutôt les conditions de scolarisation qui devraient être discutées, en prenant en compte « un meilleur taux d’encadrement », « une formation de qualité des enseignants comme des Atsem », et « une attention aux locaux ». En moyenne, en maternelle, la France compte 23 élèves par enseignant et encadrant, contre 10 en Allemagne, 10 en Italie, 15 en Espagne et en Belgique... Le projet de loi ne s’est pas attardé sur ces points, et, étrangement, la comparaison avec l’Allemagne n’est ici pas médiatiquement agité.

Les privilèges accordés à l’enseignement privé semblent d’autant plus exorbitants qu’aucune contrepartie ne leur est demandée. Pour le moment, contrairement au système public, qui accueille tous les élèves, le secteur privé fait le tri. « En invoquant la nécessité d’une parité de financement, les écoles privées doivent s’attendre à ce qu’une parité de devoirs leur soit demandée. Et donc partager les objectifs ambitieux de mixité sociale, d’inclusion des enfants porteurs de handicaps ou l’accueil des enfants allophones (qui ne parlent pas français, ndlr). Telle doit être la règle commune à toutes les écoles, publiques et privées », estime une vingtaine de maires qui font part de leur indignation dans une tribune.

Moins de postes de professeurs pour les écoles publiques

« Tout cela va aggraver la ségrégation sociale, craint Eddy Khaldi. On sait que le secteur privé accueille essentiellement les classes sociales favorisées. » « Cette mesure consolidera l’écosystème social, communautaire et scolaire que s’est construit pour la frange la plus favorisée de la population : aujourd’hui, 40 % des élèves du privé sont issus des catégories socio-professionnelles les plus favorisées (19 % en 1985) », renchérit le syndicat Unsa. Et les privilèges accordés au secteur privé ne s’arrêtent pas au projet de loi Blanquer.

Le Comité national d’action laïque s’alarme ainsi de la chute du nombre de postes au concours de professeur des écoles du secteur public, pour la deuxième année consécutive. L’année 2019 comptera 1065 postes de moins qu’en 2018, soit une baisse de 9 %. Dans le même temps, l’enseignement privé bénéficiera d’une hausse de 310 postes, soit une augmentation de 38 % ! Quant aux effectifs attendus en maternelle, ils demeurent quasiment stables, autour de 2,5 millions d’écoliers. Les parents qui ont le choix préfèreront-ils les scolariser en maternelle publique, où le taux d’encadrement de leurs enfants risque de baisser, ou en maternelle privée, qui voit des postes se créer ?

Nolwenn Weiler

https://www.bastamag.net/Pourquoi-les-ecoles-maternelles-privees-seront-les-grandes-gagnantes-de-la

Publié le 27/04/2019

Le point de vue des profs

 

(site journalzibeline.fr)

 

À la veille de la mise en place de la réforme des lycées, les professeurs d’enseignement artistique des lycées sont désespérés. Enquête auprès d’enseignants que l’on n’écoute pas.

Un « véritable plan social ». Les enseignants sont unanimes et formels : la mise en place du nouveau système de Spécialités et d’Options artistiques au lycée va entraîner une très nette baisse des effectifs dans les classes, et des suppressions de poste. En cause, une méconnaissance des réalités territoriales et un déni de la concurrence de l’enseignement privé. L’accusation est nette : il s’agit de supprimer des postes d’enseignants par mesure d’économie, au niveau national, et cela au moment où les académies de Nice, d’Aix-Marseille et de Montpellier font face à un afflux démographique sans précédent.

Dans l’Académie d’Aix-Marseille, par exemple, ce sont 2517 élèves supplémentaires qui vont affluer. Et ce durant plusieurs années. Pour y faire face, le rectorat a créé… 39 postes. Soit un poste de professeur pour 65 élèves, alors que la moyenne nationale est d’un enseignant pour 11 élèves dans le secondaire. Pour faire face à cet afflux d’élèves, il faudrait créer dans l’Académie 240 postes par an, et 3 établissements… Les rectorats déclarent pourtant qu’ils savent « anticiper et gérer les cohortes ». Comment font-ils ?

« C’est simple : ils suppriment les options ! Des heures d’enseignement pour les élèves ! Nous sommes la variable d’ajustement. On renvoie les profs d’art qui ont passé des certifications en collège, où ils ont besoin de troupes, et on met des bâtons dans les roues aux élèves qui voudraient suivre des enseignements artistiques au Lycée. Options ou spécialités. »

Fausse démocratisation

Les professeurs d’enseignements artistiques ne décolèrent pas. « On nous culpabilise, on nous dit qu’on ne s’adresse qu’à ceux qui ont déjà une culture et une pratique artistiques. On nous reproche même de ne pas chercher à construire un enseignement artistique pour tous. Mais évidemment qu’on aimerait intéresser davantage de lycéens ! Que tous viennent à nos ateliers de pratique dispensés par des professionnels ! Que tous viennent à nos sorties culturelles ! Mais, sérieusement, est-ce qu’on reproche aux enseignants des sciences de l’ingénieur de ne pas s’adresser à tous ? »

Ces enseignants dévoués sont intarissables sur leur expérience : en option arts plastiques, une nous raconte qu’elle a 35 élèves sur les 3 niveaux. Durant ses 3 heures d’enseignement hebdomadaire elle occupe trois salles, navigue entre théorie et pratique, « exploration » en seconde et préparation au Bac. L’an prochain son option, malgré son succès, est supprimée. Regroupée avec celle d’un autre établissement, déjà plein.

« Comment conseiller à mes élèves de seconde de choisir la spécialité Arts Plastiques l’an prochain ? Ils ont 15 ans, comment leur dire de ne plus faire d’Histoire ou de Littérature, d’abandonner une langue ? Comment leur dire qu’ils devront courir d’un établissement à l’autre ? Seuls les élèves qui pourront être accompagnés par leurs parents entre deux cours ont réellement le choix. Alors qu’on ne me parle pas de démocratisation… »

Une autre, qui enseigne en Spécialité Théâtre, souligne que les ouvertures de section existent dans ce domaine, mais que ses élèves sont eux aussi indignés de devoir abandonner des matières qu’ils ne considèrent pas comme des spécialités, mais un socle commun. « Le travail que fournissent nos élèves en Théâtre, leur implication en cours, en ateliers, dans les sorties culturelles, est réelle, et ancrée. Ils ont de bonnes notes au Bac, ces spécialités permettent de repêcher un nombre impressionnant de décrocheurs, de leur faire découvrir, souvent, le plaisir d’acquérir des connaissances. Mais ils ont besoin de faire de la Philo, de l’Histoire, de la Littérature, de s’ouvrir à des Cultures étrangères. Comment faire du Théâtre sans cela ? »

Pas de cumul des arts !

Les enseignants de Musique sont encore plus catastrophés : les jeunes qui pratiquent un instrument en Conservatoire ou en École de musique avaient la possibilité de passer l’option en candidats libres. Certains jeunes musiciens très bien formés techniquement suivaient les cours d’enseignement en lycée avec passion, pour y acquérir le savoir historique et esthétique dont ils ont besoin.

« Nous enseignons pour la plupart en collège, et souvent les élèves que nous avons en option en lycée nous suivent, parce qu’ils aiment cela. Mais aussi parce que ça leur rapporte des points au Bac ! Sans cette carotte-là, quel enfant de 15 ans viendra suivre un enseignement le vendredi soir de 16 à 18h dans un autre établissement que le sien ? »

En Cinéma et en Danse, le même constat : « Nos élèves, souvent, cumulaient une option et une spécialité Art. Avec la mutualisation de ces options dans des établissements différents, faire des emplois du temps cohérents va être un casse-tête… et ils ne pourront plus cumuler. Faire de la danse, du cirque ou du cinéma sans faire de théâtre, ou de l’histoire des arts, c’est dommage… »

De façon générale, les enseignants regrettent que, « une fois de plus », on n’ait pas pris la peine de les consulter. Que le principe général ne tienne pas compte des fluctuations des adolescents, de leur paresse parfois, et de leurs peurs de se fermer des portes en faisant ce qu’ils aiment. Et surtout des exigences de certains parents qui les poussent vers ce qu’ils considèrent comme des voies d’excellence, quitte à les inscrire dans le privé.

« Quand nos enseignements auront été mis à bas, ils feront une énième réforme, toujours sans nous consulter. Aucune profession n’est ainsi dépossédée de sa propre expertise sur son savoir-faire. Et ce sont les élèves qui en pâtissent, bien avant nous. »

AGNÈS FRESCHEL
Avril 2019

N.B. Les enseignants, soumis à des restrictions de leur liberté d’expression, ont pour certains préféré garder l’anonymat. Nous l’avons respecté pour tous.


La réforme

Avant

Les lycéens pouvaient recevoir en Seconde générale et technologique un Enseignement d’exploration (Création et activités artistiques, Création et culture design, Arts du cirque) et pouvaient poursuivre, ou commencer, une Option facultative ou une Spécialité en Arts du cirque, Arts plastiques, Cinéma et Audiovisuel, Danse, Histoire des arts, Musique et Théâtre.

Les épreuves de Spécialité avaient un fort coefficient au Bac L (coefficient 6) et pouvaient se cumuler avec une option artistique, de coefficient 2 (points au-dessus de la moyenne) voire avec deux options (coefficient 1 pour la deuxième).

Tous les élèves de Bac général ou technologique pouvaient recevoir l’enseignement optionnel et passer l’épreuve facultative, les Spécialités étant réservées aux élèves de L.

L’an prochain

La Réforme Blanquer modifie très nettement les Options facultatives : désormais une seule est possible, avec un coefficient 1, et sans épreuve au Bac. Une notation en contrôle continu qui exclut les candidats libres.

L’enseignement de Spécialité se développe et s’ouvre à tous les lycéens des voies générales et technologiques, qui devront choisir 3 spécialités en classe de Première, et en abandonner une en Terminale.

Le choix

La crainte des professeurs est que ces spécialités soient dévalorisantes pour les lycéens. Qui préfèrera choisir une spécialité Art en concurrence avec un bloc Histoire Géo et Sciences politiques, un autre Littérature, Sciences Humaines et Philosophie et Langue, Littérature et Culture étrangère ? Quel professeur peut conseiller à ses élèves artistes d’abandonner la philosophie, la littérature ou l’histoire ?

Quant aux élèves qui se destinent à des carrières scientifiques, une fois qu’ils auront choisi seulement deux blocs parmi Mathématiques, Sciences de l’ingénieur, Physique, Sciences Numériques ou SVT, lesquels conserveront en terminale leur spécialité Art au détriment d’une d’entre elles ?

A.F.

Lire ici notre entretien avec le Recteur de l’Académie de Nice sur le processus du 100% EAC (Education artistique et culturelle, et là le témoignage de Pierre Caussin, directeur du Forum Jacques Prévert à Carros, qui y participe.

https://www.journalzibeline.fr/le-point-de-vue-des-profs/

Publié le 02/04/2019

Éducation : défiance et mobilisations grandissent avant la journée de grève du 4 avril

Stéphane Ortega (site rapportsdeforce.fr)

Réforme de l’enseignement supérieur l’an dernier avec Parcoursup, réforme en cours du lycée, du baccalauréat et de la voie professionnelle, projet de loi « pour une école de la confiance » : la frénésie réformatrice du ministre de l’Éducation soude la communauté éducative contre Jean-Michel Blanquer. Depuis plusieurs semaines, la colère gonfle et les actions se multiplient.

 

« Il y a des endroits où cela bouillonne, d’autres où il y a un frémissement, mais aussi certains où c’est le calme plat », confie Gilles, instituteur dans une école primaire du sud de la France classée en REP+. Pour ce militant de Sud-éducation la journée de grève du 4 avril est un moyen d’amplifier les luttes déjà existantes en incitant toute la profession à se mettre en mouvement. Ce jour-là, avec ses collègues il participera à une nuit des écoles pour inviter les parents à s’informer et participer à la mobilisation. Une décision prise la semaine précédente lors d’une assemblée de secteur qui a réuni 35 professeurs des écoles d’un quartier sensible.

Depuis le début de l’année, des actions de désobéissance résonnent comme un murmure préparant un mouvement plus bruyant et visible. Dans le primaire, le refus des évaluations CP et CE1, ou de leur communication sur une plateforme liée à Amazon, a fait réagir le ministère. Dans une circulaire du 8 mars, celui-ci se fait menaçant et qualifie ces refus de faute professionnelle. Même attitude vis-à-vis des enseignants du secondaire qui ont entamé aux quatre coins du pays, une rétention des notes pour les uns, des 20/20 à tous les élèves ou des démissions collectives de professeurs principaux pour d’autres. Là aussi, le ministère a demandé aux recteurs et aux directeurs d’académie d’appliquer des sanctions.

La contestation monte en puissance dans l’Éducation nationale

Dans ce contexte, le vote en première lecture à l’Assemblée nationale le 19 février de la loi « pour l’école de la confiance » fait office d’électrochoc. L’introduction d’amendements aussi lourds dans la vie quotidienne des enseignants que celui sur les regroupements d’écoles sous la direction d’un proviseur de collège a mis le feu aux poudres. Pour la communauté éducative, cela équivaut à vider de sa substance et son pouvoir les conseils d’école et au passage de supprimer les directeurs. Ainsi, un mois plus tard, les enseignants forment le gros des cortèges lors des manifestations interprofessionnelles du 19 mars. Le primaire y est très représenté avec 40 % de grévistes dans les écoles selon la FSU et 24 % pour le ministère. Cela correspond au chiffre de grève le plus élevé depuis 2017.

Avant même cette journée, les enseignants du département de Loire-Atlantique se mobilisent contre la loi Blanquer en prenant quelques longueurs d’avance. Le 4 mars, un millier d’entre eux sont en grève à l’appel de la FSU, de la CGT et de Sud-éducation. Une cinquantaine d’écoles sont fermées et 350 personnes décident en assemblée générale de recommencer le 11 mars. Ce jour-là, la grève prend encore de l’ampleur et sa reconduction est votée par plus de 500 enseignants à Nantes. Rejoint par Force ouvrière, le mouvement n’a pas cessé, même si dans le second degré la mobilisation prend majoritairement la forme de blocage de notes ou d’actions symboliques.

Depuis le 19 mars, les mobilisations se multiplient un peu partout. Le jour de la grève, une assemblée générale de 350 agents à Angers vote sa reconduction pour le lundi 25 mars. Dans l’Allier, ce sont les dates du 28 et du 29 mars qui sont retenues. Celle du 26 mars dans les Bouches-du-Rhône et les Deux-Sèvres. À Paris, où une assemblée générale réunit 200 enseignants, un appel à la grève est lancé à partir du 27 mars. Dans de nombreuses localités de la région parisienne, des établissements sont déjà en lutte. Ici, des banderoles accrochées à l’entrée de l’école expliquent que pour un vêtement égaré il faut dorénavant s’adresser au collège, là des parents retirent leurs enfants en guise de protestation. Parfois, ce sont des blocages temporaires qui sont effectués par les parents. Le tout ponctue une montée en puissance de la défiance à l’égard de la réforme.

Une manifestation le 30 mars, une grève le 4 avril

Le 30 mars, les principaux syndicats enseignants (FSU, Unsa, CFDT, CGT et Snalc), rejoints dans la rue par FO et Sud-éducation, ont appelé à un samedi de manifestation. Alternative à la grève pour contenter les syndicats partisans de négociations et d’un aménagement de la loi, ou moyen d’associer les parents d’élèves ? Peut-être un peu des deux au regard de la participation notable de ces derniers, notamment à Paris et Nantes. En tout cas, l’appel à la grève pour le jeudi 4 avril n’est signé que par la FSU, la CGT, FO et Sud-éducation.

Samedi, le ministère de l’Intérieur a comptabilisé 36 000 manifestants dans toute la France, dont 6000 à Paris. Dans la capitale selon plusieurs sources syndicales, le défilé approchait les 10 000 participants. Les banderoles fabriquées pour la circonstance témoignent d’une vivacité de la mobilisation. Les manifestations ont réuni 2500 personnes à Nantes comme à Lyon, et 2000 à Rennes, où la FSU annonce que « 70 postes seront supprimés dans les établissements du second degré à la rentrée prochaine ». Une façon de rendre concrètes les 2600 suppressions de poste annoncées par Jean-Michel Blanquer en septembre dernier.

 

À Strasbourg, un millier d’enseignants ont défilé dans les rues de la ville, un peu moins à Limoges, Clermont-Ferrand ou Montpellier. Là, Céline, institutrice depuis quatorze ans se dit inquiète des conséquences de l’article un de loi Blanquer sur la liberté d’expression des enseignants. « Qu’en sera-t-il des réunions d’information que l’on fait avec les parents », s’interroge-t-elle en soulignant le flou laissé par le texte. N’auront-ils plus le droit d’y critiquer la politique de leur ministère, alors que les moyens manquent partout ?

C’est une crainte qui semble largement partagée chez les professeurs des écoles rencontrés dans les manifestations samedi. Ils ont de plus le spectacle du traitement du mouvement des gilets jaunes sous le nez pour ne pas les rassurer. Ainsi, de nombreuses conditions sont réunies pour faire de la prochaine journée du 4 avril un tremplin vers une poursuite du mouvement. « Cela fait plusieurs années que nous n’avons pas eu une implication aussi importante des collègues et des parents », constate une institutrice de la région parisienne, syndiquée à la CGT. Elle note que de nombreux parents découvrent en accéléré l’ensemble des réformes, ce qui « dans les quartiers, donne l’impression que c’est toute une jeunesse qui est sacrifiée ». De quoi nourrir la contestation.

Cependant, malgré une mobilisation qui enfle, plusieurs organisations syndicales n’appellent pas à la grève, et dans de nombreux départements l’information est arrivée un peu tardivement. Dernière difficulté pour que le mouvement s’ancre : les vacances de Pacques commencent le 6 avril dans la zone B. Elles s’étalent jusqu’au 6 mai pour la zone C.

Publié le 04/02/2019

Bla/nquer aux profs : « travaille et tais-toi ! »

(Site humanité.fr)

Avec son projet de loi sur « l’école de la confiance », le ministre entend contraindre les enseignants au devoir de réserve. La colère monte. Une mobilisation nationale est prévue le 5 février.

Elle était « ivre de rage » devant son téléviseur, ce 10 décembre 2018, en écoutant Emmanuel Macron tenter de faire front à la colère des gilets jaunes. Sophie Carrouge, professeure de français dans un lycée de Dijon, prend sa plume deux jours plus tard et signe dans une tribune « Le grand chef blanc a parlé ». La sanction tombe vite. Le 20 décembre, son rectorat la convoque et lui rappelle son devoir de réserve. « Un fonctionnaire ne doit pas critiquer sa hiérarchie et l’État employeur ! » lui assène-t-on. « L’État est en train de bétonner le système pour restreindre la liberté d’expression de chaque fonctionnaire ! » s’inquiète alors l’enseignante qui, de guerre lasse, a depuis refermé son stylo. Sophie Carrouge n’a pas été sanctionnée. Mais l’affaire risque « d’avoir un effet sur l’ensemble du personnel de la communauté éducative », réagit Brendan Chabannes, cosecrétaire de la fédération des syndicats SUD éducation.

En octobre 2018, à travers le #pasdevagues, les enseignants dénonçaient l’inaction du ministère de l’Éducation face aux violences. Des milliers de témoignages dévoilaient un malaise profond. Un mois plus tard, le collectif des « stylos rouges » entendait lutter contre la dévalorisation matérielle du métier. Né sous la forme d’un groupe Facebook, il est rapidement devenu très visible (66 000 membres fin janvier 2019). Au cœur des revendications, portées dans un manifeste du 17 décembre 2018, l’augmentation des salaires, la révision des statuts, mais aussi l’exigence « d’une vraie bienveillance de l’État pour ses élèves », ce qui doit notamment passer par la limitation du nombre d’élèves par classe, l’arrêt des suppressions de postes… D’un mouvement à l’autre, la communauté éducative en souffrance crache sa colère. « Ces expressions collectives posent un problème au ministre de l’Éducation, estime Claude Lelièvre, professeur honoraire d’histoire de l’éducation à la faculté des sciences humaines et sociales de la Sorbonne (Paris-V). Jean-Michel Blanquer veut contrôler les enseignants, mais il n’aime pas être critiqué, surveillé lui-même. »

Sanctions et jurisprudence

Alors, entre deux mouvements, il pond un projet de loi, « pour une école de la confiance », présenté le 5 décembre 2018 et qui sera examiné par l’Assemblée à partir du 11 février 2019. Dès son article 1, le texte donne le ton. Le gouvernement veut s’assurer de « l’engagement de la communauté éducative » et menace « d’affaires disciplinaires les personnels s’étant rendus coupables de faits portant atteinte à la réputation du service public ». Le message est clair : il n’est pas de bon augure de critiquer la politique du ministère, sous peine de sanctions. Dans les faits, il s’agit surtout d’une opération politique. Car, rappelle Claude Lelièvre, « le Conseil d’État a invalidé cet article, il estime que ses dispositions ne produisent par elles-mêmes aucun effet de droit ».

Une jurisprudence sur le devoir de réserve – donc, au cas par cas – existe déjà depuis des dizaines d’années. En 1983, lorsque Anicet Le Pors, ministre de la Fonction publique, réexamine le statut des fonctionnaires, la question de l’obligation de l’expression des enseignants dans la loi sera écartée sciemment au nom des principes de la Déclaration des droits de l’homme. « Nous avons d’emblée expliqué aux personnels que ce texte est nul et non avenu, c’est de l’affichage », souligne Brendan Chabannes. « Le ministre Blanquer a agi en connaissance de cause, poursuit Claude Lelièvre. Il espère avant tout intimider. » Francette Popineau, cosecrétaire et porte-parole du SNUipp-FSU, y voit une « entrave à la liberté d’expression » avec un article de projet de loi « dans la lignée de la politique verticale, orchestrée, du ministre de l’Éducation ».

Les limites d’une méthode

La méthode, largement utilisée par ce gouvernement, pourrait pourtant cette fois toucher ses limites. Pour le responsable de SUD éducation, « soit le gouvernement mettra en acte, en sanctionnant, ce qui entraînera un mouvement dur de la part des enseignants, soit cela restera de l’ordre du symbole ».

Du côté des stylos rouges, le choc a été violent. Et si certains craignent les représailles de leur hiérarchie pour s’être exprimés sur les réseaux sociaux, la plupart redoublent d’envie de se faire entendre. « Je fais ce métier par vocation, explique Sam, l’une des fondatrices du mouvement. Nous ne faisons qu’exprimer nos conditions de travail de plus en plus déplorables et, pour ça, on risquerait la sanction ? J’enseigne en Seine-Saint-Denis. Ma réalité au quotidien, c’est un livre pour deux élèves, faute de budget, pas de chauffage en classe, des photocopies que je dois faire chez moi, des ramettes de papier que l’on demande aux parents… Face à cela, notre ministre nous répond  : “Travaille et tais-toi !” C’est déshumanisant, extrêmement brutal. »

 

Déconsidérés, sous-payés, surveillés et muselés... les profs ne cachent plus leur malaise et se mobilisent sur les réseaux. Après lemouvement #pasdevagues contre l’omerta sur les violences, un vaste groupe de « stylos rouges », né sur Facebook, appelle à manifester.

Déconsidérés, sous-payés, surveillés et muselés... les profs ne cachent plus leur malaise et se mobilisent sur les réseaux. Après lemouvement #pasdevagues contre l’omerta sur les violences, un vaste groupe de « stylos rouges », né sur Facebook, appelle à manifester.

Des AG dans chaque académie

Chaque jour, sur les réseaux sociaux, un nouveau stylo rouge vient renforcer les troupes. Le mouvement regroupe instituteurs, professeurs des écoles, professeurs des collèges, des lycées généraux ou pro, contractuels et titulaires, CPE, surveillants, auxiliaires de vie scolaire (AVS)… Ils sont syndiqués ou non. « Nous sommes tous unis sur des revendications de corps de métier, explique Arnaud Fabre, professeur agrégé de lettres classiques dans un collège du Val-de-Marne. Nous ne sommes pas du tout opposés aux syndicats qui nous représentent, bien au contraire, nous œuvrons ensemble. » L’enseignant énumère pêle-mêle les raisons de la discorde : des salaires désindexés depuis 1983 qui entraînent la dévalorisation de la profession, des directions qui ne les soutiennent pas… « On a perdu 40 % de notre pouvoir d’achat, on nous charge les classes au maximum et lorsqu’un incident survient, on vous explique que le problème vient de vous. Alors, si on ne peut même plus dire que l’État abandonne ses professeurs et une grande partie de ses élèves… »

Sentant le vent tourner, le gouvernement s’empresse de réveiller un vieux serpent de mer : la suppression des allocations familiales pour les parents dont les enfants auraient commis des actes violents à l’école. « Ce n’est pas un hasard, pense Claude Lelièvre. Le gouvernement tente de dévier certaines colères, frustrations des enseignants, vers les parents. Jean-Michel Blanquer est un vrai politicien, qui sait comment on divise. » Arnaud Fabre ne s’y trompe pas. Le stylo rouge sait parfaitement que « ce n’est pas en prenant l’argent des familles les plus modestes que le clivage scolaire se trouvera amélioré ».

Même si un vent de rébellion souffle parmi les professeurs, le recours massif aux emplois contractuels – on compte aujourd’hui 36 000 enseignants contractuels, soit trois fois plus qu’il y a dix ans – pourrait museler des jeunes en attente de titularisation. « Une administratrice contractuelle n’a pas voulu monter à la tribune lors d’une action des stylos rouges de peur d’être filmée, se souvient Arnaud Fabre. Dans les organismes de formation, on déconseille aux jeunes professeurs contractuels de faire des vagues, de se syndiquer. » Pour Brendan Chabannes, les choses sont claires : « Il faut renverser la crainte en colère. » Il le constate au quotidien : « Dans les établissements où la vie syndicale est efficace, les peurs s’estompent. » Les stylos rouges ont bien compris l’importance de se fédérer au-delà des réseaux sociaux. Des assemblées générales commencent à se constituer dans chaque académie. Le 2 février, ils lancent leur première grande manifestation nationale, avec des rassemblements partout en France. Se laisser mettre au pas ? Non, sans façon.

nadège dubessay

ÉVALUATIONS, FORMATION... LES GROSSES FICELLES D’UN PROJET DE LOI POUR METTRE LES PROFS AU PAS

Le projet de loi « pour une école de la confiance » instaure la scolarité obligatoire dès l’âge de 3 ans. Pourtant, aujourd’hui, 97 % des enfants de 3 ans sont scolarisés, et dans le public ils sont 90 %. Cette décision n’a été élaborée que dans un but : faire payer les communes, qui auront l’obligation de participer aux dépenses de fonctionnement des maternelles privées. Par ailleurs, cela marque la disparition de la scolarisation des enfants de moins de 3 ans, pourtant reconnue encore il y a peu dans le rapport Borloo sur les banlieues comme un formidable outil dans la lutte contre les inégalités. Le projet de loi réforme aussi les écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espe), créées en 2013, qui forment les enseignants de la maternelle au lycée.

Elles seront replacées par des instituts nationaux supérieurs du professorat (INSP), dont les directeurs seront nommés par arrêté conjoint des ministres de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, alors qu’ils étaient nommés sur proposition du conseil de l’Espe. Le Snes-FSU a dénoncé une reprise en main par le ministère de la formation des maîtres. Les syndicats s’inquiètent également du recrutement des assistants d’éducation. Les surveillants pourront se voir confier des fonctions d’enseignement s’ils préparent les concours d’enseignement. Autre sujet qui déplaît fortement aux syndicats : le remplacement du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) par le Conseil d’évaluation de l’école (CEE). Le Cnesco avait pour mission d’évaluer le système scolaire en s’appuyant sur des exemples de ce qui se fait à l’étranger. Il a notamment produit des études sur le décrochage scolaire, le redoublement… Le CEE, lui, ne pourra pas s’autosaisir ni évaluer les politiques d’éducation, mais seulement les résultats des établissements et des élèves. Il sera composé de quatre personnalités choisies par le ministre de l’Éducation, quatre représentants du ministère, ainsi que d’un député et d’un sénateur désignés par les présidents des quatre chambres.

Publié le 07/08/2018

Parcoursup: l'interminable attente des laissés-pour-compte

Par Faïza Zerouala (site mediapart.fr)

En ce début août, un peu moins de 70 000 candidats sont en attente d'une place dans l'enseignement supérieur. Si le ministère assure que le procédé se déroule à merveille, les bacheliers encore dans l'expectative trouvent le temps long et doivent échafauder des stratégies pour ne pas se retrouver démunis à la rentrée. Quitte à accepter une affectation par défaut. 

  Sitôt le bac passé, Florian Poitout, 19 ans, a pris l’habitude de se coucher très tard. Nulle volonté pour l’adolescent de profiter d’une quelconque vie nocturne trépidante. Le jeune homme veillait simplement à ne pas s’endormir avant deux heures du matin pour pouvoir rafraîchir l’application Parcoursup. Il a pu suivre en temps réel l’avancée de son dossier et ainsi vérifier s’il avait pu grignoter quelques places dans la longue file d’attente. En effet, les candidats ont vite remarqué que le logiciel se mettait à jour la nuit. Cette activité n’a pas spécialement plu au jeune homme, loin s’en faut. « En vacances, il y a quand même mieux comme motivation pour rester éveillé après 2 heures du matin que Parcoursup », commente-t-il. 

En ce début août, un peu moins de 70 000 élèves sont encore en attente d’une place dans l’enseignement supérieur sur la plateforme Parcoursup. Cette dernière était censée pallier les difficultés d’Admission post-bac, l’ancêtre de Parcoursup. Le ministère (voir notre Boîte noire) a expliqué le lundi 30 juillet sur LCI que seuls 17 000 élèves étaient encore en attente là où, à la même période l’année dernière, ils étaient 65 000. À l'époque, la ministre tout juste nommée parlait d'un « immense gâchis ». Ce qui avait justifié une réforme d'ampleur destinée à mettre fin au tirage au sort, bien marginal. Et surtout permis de mettre en place ce nouveau système d'affectation. 

La différence entre les deux chiffres – 17 000 et 70 000 – tient à la refonte du tableau de bord quotidien. S’affichent désormais, depuis le 23 juillet, les candidats ayant accepté une proposition définitive. Ils sont un peu moins de 500 000 à l’avoir fait, sur 800 000 candidats. 151 697 ont déjà quitté la procédure, c’est-à-dire qu’ils ont opté pour une autre voie hors Parcoursup, école privée ou autre.

La case « candidats n’ayant pas encore reçu de proposition » s’appelle dorénavant « candidats qui souhaitent s’inscrire dans l’enseignement supérieur via Parcoursup », intitulé moins défaitiste. Les fameux 17 000 élèves. Auxquels il convient d’ajouter les 51 333 élèves ayant demandé à être accompagnés par le recteur ou inscrits en phase complémentaire et le nombre de candidats « inactifs ». Cette catégorie regroupe les candidats en attente de proposition, mais qui n’ont pas sollicité l’aide du rectorat ou ne sont pas passés à la phase complémentaire. Ces candidats fantômes que le ministère a choisi de ne pas mentionner ne doivent pas être oubliés car quoi qu’il advienne, il faut bien que ceux-ci aillent quelque part à la rentrée.

Avec cette astuce, le ministère parvient à brandir un chiffre moins élevé de candidats non satisfaits et peut laisser entendre que la procédure fonctionne mieux et est plus fluide qu’auparavant. Il faut dire que le chiffre baissait doucement, très doucement.

« C’est un cache-misère qui témoigne d’une certaine nervosité de la part du ministère », critique Guillaume Ouattara, étudiant ingénieur et auteur d’un blog sur le site du Monde.

Autre tour de passe-passe du ministère pour faire baisser les statistiques, le surbooking. Le Figaro a révélé le 25 juillet que la rue Descartes avait demandé aux présidents d’université d’augmenter artificiellement de 10 % leur capacité d’accueil. « Habituellement, en septembre, il y a environ 10 % de défections. Des places que les universités réaffectent par la suite. Cette année, nous avons demandé aux établissements parisiens de faire, dès maintenant, le “surbooking” qu'ils font habituellement à la rentrée », explique le ministère. Le risque étant que, dans certaines filières, les inscrits décident de venir suivre le cours.

Depuis le départ, Frédérique Vidal a défendu Parcoursup en assurant que le processus serait « plus humain ». Or pour les candidats, les aléas de la procédure et sa lenteur créent un stress difficilement explicable.

Parmi les élèves à l’avenir incertain, il y a 118 000 candidats qui ont un oui et un vœu en attente. Souvent, une réponse positive qui ne correspond pas à leur vœu préféré. L’une des nouveautés de Parcoursup concerne la suppression de la hiérarchie des demandes. De fait, il sera impossible de mesurer à l’issue de la procédure le 5 septembre le degré de satisfaction réel des élèves.

C’est assez visible, ceux-ci se perdent en conjectures et en stratégies diverses pour être certains d’avoir une place quelque part à la rentrée. Et souvent, ils se sont résolus à accepter un choix par défaut. Pourtant, l’une des causes connues de l’échec à l’université est l’orientation inadaptée. Exactement ce que Parcoursup semble favoriser au regard des différents témoignages de jeunes en attente dont la hantise est de se retrouver sans rien.

Depuis cinq jours, Florian Poitout est de ceux-là. Il respire un peu, il a quitté le groupe des « en attente ». Il a obtenu une réponse favorable en droit à l’université Paris-Descartes. Il a validé ce vœu, même si en réalité ce n’est pas son premier choix. Il rêve d’intégrer la prestigieuse université d’Assas dont les méthodes d’enseignement lui plaisent beaucoup plus mais pour l’instant, impossible pour lui de faire la fine bouche : l’administration est fermée, il ne peut effectuer aucune démarche d’inscription avant le 20 août. Dans l’intervalle, Florian espère de tout son cœur qu’il va réussir à quitter la liste d’attente et aller là où il souhaite vraiment commencer sa licence.

Le 22 mai, date de divulgation des premiers résultats sur Parcoursup, il voit qu’il est refusé dans les deux BTS auxquels il a postulé et obtient sept réponses en attente. Le droit fait partie des filières les plus demandées et, donc, les plus engorgées. « On nous a vendu du rêve avec Parcoursup et en réalité c’est du vent, on devrait donner sa chance à tout le monde. Là, on ne se demande plus dans quelle université on aimerait aller mais plutôt dans laquelle on a la possibilité d’aller. On nous oblige à nous responsabiliser. »

 

César Martin commence à désespérer. Il rêve d’intégrer une licence de sciences humaines appliquées. Le soir du dévoilement des premiers résultats, le lycéen pousse un soupir de soulagement. Il est accepté d’office en sociologie. Mais après réflexion, il réalise que cela ne correspond pas à son désir profond. En effet, le jeune homme ne souhaite pas réaliser d’enquêtes comme le réclame cette discipline mais préfère se concentrer sur « l’analyse de la société ».

De toute façon, il a décrété qu’il consacrerait son année à faire un service civique si la sociologie se révélait être finalement sa seule option. Le jeune homme avait d’abord placé ses espoirs sur Sciences-Po Grenoble. Il a été refusé dans ce cursus et, depuis, « Parcoursup est devenu mon plan A ». Il est premier sur liste d’attente pour la licence qu’il convoite en sciences humaines appliquées. Au départ, il était 400e. Sans possibilité d’anticiper quoi que ce soit. Le dispositif est nouveau, personne ne sait comment vont évoluer les listes d’attente. « Je ne sais pas comment cela va avancer, on n’a pas d’éléments de comparaison. » 

« Un gros coup au moral »

Ce stress mobilise toute son énergie. « Dès que je suis sur mon téléphone, je ne réponds pas aux snaps [les messages que s’échangent les utilisateurs de Snapchat, un réseau social très populaire chez les adolescents – ndlr] de mes potes mais je regarde Parcoursup au moins cinq fois par jour », explique César. Du reste, n’ayant pas la tête à la détente, le jeune homme a annulé des vacances dans le sud de la France prévues avec ses amis. Il devait partir le 22 juillet.

Pour lui, l’assurance du ministère sur le fonctionnement de Parcoursup témoigne de la déconnexion des hauts fonctionnaires, qu’il juge « hors-sol ». « Ils n’imaginent pas ce que c’est, cette attente. Au début, avec mes amis, on rigolait sur Twitter en se disant que “si on n’avait pas Parcoursup, ce serait Parcourstups”, mais comme ça dure on rigole de moins en moins. J’aimerais avoir l’esprit libéré, surtout que ces dernières semaines cela avance de moins en moins vite et le site bogue. »

Il est indéniable à ses yeux que la célérité – « moins d’un an » – avec laquelle le gouvernement a mis en place la réforme est responsable de ces dysfonctionnements que le ministère de l’enseignement supérieur ne veut pas reconnaître.

Guillaume Ouattara avait identifié très tôt les risques de cette procédure. « Les systèmes sont comparables dans leurs objectifs, affecter les jeunes dans le supérieur. Mais leurs philosophies sont différentes. L’attente était prévisible dès lors que la hiérarchisation des vœux a été supprimée. »

 

Le fonctionnement de l'algorithme d'APB était assez simple. Les futurs bacheliers saisissaient vingt-quatre vœux selon leur ordre de préférence. Pour les formations non sélectives, l’algorithme utilisait les trois critères mis en œuvre par le code de l’éducation : l’académie du candidat, l’ordre des vœux et la situation familiale. Puis ces critères étaient mêlés avec les rangs de classement des candidats et le nombre de places disponibles dans chaque filière.

Il n’y avait alors pas de problème pour réaliser l’appariement entre un élève et un établissement, mais plutôt dans le classement des dossiers. D’où le recours au tirage au sort. Car APB reposait sur un système contradictoire. Il ne fallait pas sélectionner, mais les capacités d’accueil restaient limitées.

Aujourd’hui, les candidats décident d’eux-mêmes quelle formation ils vont conserver ou remettre en jeu dans le circuit. « Il y a un effet Tinder. Les candidats collectionnent les réponses positives, même s’ils n’ont pas envie d’y aller. Ils sont pris là où ils le désirent, mais attendent quand même de voir comment ça évolue. C’est un phénomène parasite que le ministère n’a pas anticipé vu qu’il table sur la solidarité. » Même si les candidats ne sont pas les seuls responsables de cet effet pervers du système.

Claire Mathieu, créatrice de l’algorithme Parcoursup et chargée de mission au ministère depuis l’automne (voir ici un entretien avec elle) a expliqué sur Twitter les raisons du blocage. « Si le candidat A a accepté un vœu d'une formation F1 en maintenant son vœu pour F2 en attente, et que le candidat B a accepté un vœu d'une formation F2 en maintenant son vœu pour F1 en attente, il ne se passera rien de plus. Les candidats A et B ont fini, et les formations F1 et F2 ont fini de recruter. Ils ont fini mais ils ne savent pas qu'ils ont fini. »

En clair, deux élèves peuvent attendre sans le savoir parce que chacun escompte que l’autre se désiste. Les formations ont en réalité fini de recruter, mais ne le savent pas encore.

Pour sa part, Guillaume Ouattara considère que le problème fondamental n’a pas été anticipé en réalité : « Personne ne dit aux candidats d’arrêter d’espérer. Ils attendent parfois dans le vide, car il n’y a pas de visibilité. Au bout de combien de semaines les candidats doivent-ils renoncer ? »

Sans compter que certaines formations de fait n’ont pas pu boucler avant les vacances leurs promotions. Pour l’élève ingénieur, cela est aussi dû au fait que des candidats « moyens » se sont déjà détournés de classes préparatoires qui auraient pu les accueillir depuis le début de la procédure complémentaire, le 26 juin.

Une nouvelle information a fait son apparition sur Parcoursup, le 12 juillet : le « pourcentage de candidats ayant accepté la proposition ». Cette case jaune affiche des taux compris entre 95 et 100 %. Il s’agit du pourcentage de candidats qui ont accepté définitivement la formation ou qui l’ont acceptée en maintenant des vœux en attente. Forcément, le résultat est élevé, quand bien même une partie de ce taux n’est pas encore définitif et certains candidats ne vont pas intégrer la formation. Astrid Sentis, une bachelière, a écrit le 31 juillet une tribune dans Libération, où elle explique les malentendus générés par une telle information : « Ce jaune, vif, trompeur, a entraîné des désistements et a incité des élèves à accepter une formation même si elle leur plaisait peu, voire leur déplaisait complètement, et ce même s’ils auraient pu en obtenir une autre. Pour le dire simplement : l’encadré n’a pas aidé les candidats. »

Certains ont interprété cela comme une manière de décourager les jeunes et de les forcer à abandonner leurs vœux.

Les jeunes gens doivent composer avec ces délais à rallonge et gérer de manière pragmatique l’attente. Théo, 20 ans, n’est pas un néobachelier. Il a obtenu ce diplôme il y a deux ans et, juste après, est parti en année sabbatique dans les pays nordiques. À son retour en France, il souhaite reprendre un cursus classique et renseigne ses vœux dans APB, l’ancien système d’affectation. Il souhaite déjà intégrer un BTS en audiovisuel. Il n’est pas pris, donc direction la fac d’économie à Toulouse, « histoire de ne pas avoir une année blanche ». Mais de son propre aveu, ce n’était pas un domaine qui l’intéressait spécialement, juste un vœu de secours.

Depuis la fin de l’année universitaire, le jeune homme a rendu son appartement et est retourné chez ses parents, dans le centre de la France. Il ne sait toujours pas où il va s’installer à la rentrée et ne peut pas encore se lancer dans sa quête immobilière. Il se targue pourtant d’avoir un « bon dossier avec un bac S mention assez bien » et d’avoir pris le temps de rédiger des lettres de motivation pour remplir les rubriques dédiées dans Parcoursup.

Il est huitième sur la liste d’attente du BTS audiovisuel qu’il convoite. Ses autres vœux analogues ont tous été refusés. Théo, avec un père sans emploi, n’a pas les moyens d’intégrer une école privée à plusieurs milliers d’euros l’année. Au pire, se dit-il, il ira en informatique et SVT à Orléans, là où il est accepté. Mais encore une fois, le jeune homme se demande s’il est judicieux de multiplier les premières années de licence ainsi. Il pourrait continuer son cursus en économie, mais il n’a pas forcément envie de poursuivre sur cette voie.

Il a expérimenté les deux systèmes d’affectation, APB et Parcoursup. Pour lui, l’un n’est pas meilleur que l’autre, même s’il juge le second plus stressant que le premier. C’est son deuxième été dans l’inconnu. Il a préféré ne pas installer l’application de la plateforme d’affectation sur son téléphone. « C’est trop anxiogène, je ne voulais pas passer mon temps à la rafraîchir. Si ça devait bouger, je recevrai l’email qui me le dira. »

L’année dernière, il n’a été affecté à Toulouse qu’in extremis. Il a commencé avec une semaine de retard et n’a pas trouvé de logement avant novembre. Dans l’intervalle, il a dormi chez des amis de la famille, au gré des opportunités. Théo essaye donc de voir s’il est possible de s’expatrier en Belgique. Il attend encore un peu pour enclencher la procédure complémentaire. Il ne s’est pas encore penché sur la possibilité de saisir la commission rectorale. Le jeune homme n’a pas pris de vacances. Pour s’occuper et gagner de l’argent, il fait des petits boulots de dépannage informatique ou de jardinage.

Le bilan de l’expérience n’est pas très reluisant, selon Florian Poitout. Le bachelier est militant aux Républicains (LR). À l’origine, il était donc pro-sélection. Son expérience l’a fait changer d’avis « radicalement ». Notamment quand il a découvert au début de la procédure qu’il était 4 000e sur liste d’attente. « Ça met un gros coup au moral. » Le jeune homme attend encore de décrocher son Graal, même s’il s’est résolu à aller à l’université Paris-Descartes. Il s’estime toutefois mieux loti que certains camarades, qui se sont réorientés vers le privé ou d’autres voies comme l’alternance.

Pour lui, la communication du gouvernement, qu’il reconnaît très efficace, n’arrive pas néanmoins à effacer le raté de cette attente interminable.

Publié le 28/05/2018

Parcoursup : un algorithme absurde qui renforce les inégalités sociales

par Mathieu Paris (site bastamag.net)

L’algorithme Parcoursup a rendu ses premières sentences : la moitié des 810 000 potentiels bacheliers n’ont pas reçu de proposition d’affectations, un mois avant le début des épreuves du bac. Ce fiasco était pourtant attendu, tant la logique opaque et élitiste du nouvel algorithme était critiquée. Explications.

Plus de 810 000 lycéens et étudiants avaient jusqu’au 31 mars pour confirmer leurs vœux sur la nouvelle plateforme Parcoursup et choisir parmi les 13 000 formations et filières proposées sur cette plateforme. Au 22 mai, 400 000 demeurent sans propositions d’affectation, dont une proportion encore inconnue se verront refuser toutes leurs options.

Avec APB, 80 % des étudiants disposaient d’une affectation avant le bac

De 2009 à 2017, les élèves de terminale indiquaient leurs vœux par préférence, avec un maximum de 24 filières. À l’exception des cursus annoncés comme sélectifs, les responsables d’une formation ne pouvaient pas classer les candidats ni examiner les dossiers scolaires. Ils annonçaient le nombre de places disponibles dans tel cursus et laissaient ensuite les affectations se faire. Entrait alors en jeu l’algorithme d’Admission post-bac (APB) pour répartir les candidats. Quand la demande était supérieure à l’offre, et après avoir épuisé tous les critères – académie, niveau de préférence, situation familiale –, l’algorithme procédait à un tirage au sort pour départager les élèves ayant obtenu le même classement.

Malgré ses défauts, ce mécanisme était alors perçu comme plus cohérent avec le principe de libre accès à l’université. Autre avantage : lorsqu’un candidat était accepté pour l’un de ses premiers vœux, toutes ses autres demandes moins prioritaires étaient annulées, libérant rapidement des places pour d’autres. Par exemple, si le troisième vœu d’un futur bachelier était accepté, et qu’il était donc sûr d’être au moins inscrit dans la troisième filière de son choix, ses quatrième, cinquième et vœux suivants étaient annulés. Ce qui n’est plus le cas avec Parcoursup, chaque candidat pouvant initialement obtenir plusieurs affectations, empêchant ainsi, jusqu’à ce qu’il détermine définitivement son choix, d’autres bacheliers d’y accéder.

Résultat : avec APB, à la mi-juillet 2017, 85 % des futurs étudiants avaient reçu une proposition d’affectation (80 % début juin). 87 000 demeuraient en attente, principalement pour des filières en forte tension comme Staps (Sciences et techniques des activités physiques et sportives), la première année commune aux études de santé (Paces), le droit ou la psychologie. Au final, à la rentrée 2017, 3000 candidats (0,35 % des candidats) se sont retrouvés sans affectation. Moins d’1 % ont été concernés par le tirage au sort en 2017. La Cour des comptes, opposée au tirage au sort, souligne elle-même dans un rapport d’octobre 2017 que : « Les effets réels de ce tirage au sort dans l’éviction de certains candidats restent circonscrits si on considère les volumes traités par l’outil APB. » L’algorithme d’APB, dit de « Gale Shapley », est toujours reconnu comme le meilleur algorithme d’affectation. Les grandes écoles d’ingénieurs l’utilisent encore pour répartir les candidats à la suite des concours d’entrée.

300 000 étudiants de plus en 2026

Même « circonscrit », ce tirage au sort a attiré les critiques. Le nouveau gouvernement fraichement nommé dénonce alors APB comme à l’origine de ce « scandaleux » dernier recours. Or, comme l’explique David Cayla, maître de conférences et membre des économistes atterrés, sur Médiapart, le problème ne vient pas d’APB mais du manque de moyens alloués à des universités saturées. « APB avait été pensée en fonction d’une logique qui postulait que l’offre de formation des universités était infinie et que tout étudiant refusé dans les formations sélectives pourrait de toute façon s’inscrire en fac. »

Cette logique est devenue insoutenable pour les universités à partir de 2015, avec des moyens en baisse, tant dans la capacité d’accueil qu’en nombre de professeurs (voir notre article). Elles ont donc été obligées de décréter des capacités maximales dans certaines filières. Autre problème majeur : l’augmentation continuelle d’étudiants arrivant dans le secondaire. Ce que résume Thomas Piketty sur son blog dans une équation simple : depuis 2008, le budget de l’enseignement supérieur a augmenté de 10 %, le nombre d’étudiants de 20 %. À la rentrée 2018, 28 300 étudiants supplémentaires sont attendus rien que dans l’enseignement supérieur public selon une note du ministère. Dans les dix prochaines années, près de 300 000 jeunes supplémentaires souhaiteront suivre des études supérieures, soit 2,9 millions d’étudiants contre 2,6 millions pour la rentrée 2018. Le tirage au sort est le résultat de la pénurie de places dans l’enseignement supérieur public.

Comment fonctionne Parcoursup ?

À la différence d’APB, l’algorithme Parcoursup laisse la possibilité à chaque formation d’introduire ses propres critères pour sélectionner ses candidats. Au lieu de classer leurs vœux selon leur préférence, les futurs étudiants doivent donc écrire des lettres de motivation et joindre des CV – un « projet de formation motivé ». Il n’est même pas sûr que ces dossiers soient vraiment étudiés par les commissions de chaque établissement et université : consacrer 3 minutes pour chacun des 7 millions de vœux représente 350 000 heures de travail, soit l’équivalent de 2300 postes à temps plein pendant un mois. « Ce temps de travail n’étant pas financé, ce seront (d’obscures) algorithmes locaux qui réaliseront ce classement. Les CV et lettres de motivations seront classés par le très efficace algorithme de classement vertical, c’est à dire à la poubelle », prévenait un ingénieur (lire ici).

Quand bien même les commissions auraient le temps de lire tous ces documents, seules se démarquent les lettres de ceux disposant de ressources familiales plus importantes ou pouvant payer des coachs privés pour le faire. Comme l’expliquent près de 200 personnels d’université dans une tribune publiée sur Médiapart : « Conscient qu’il serait humainement impossible de procéder à tel classement ([…] quel cerveau pourrait comparer puis hiérarchiser, aussi rationnellement qu’équitablement, 3000 voire 5000 dossiers selon les filières ?), le ministère a mis à la disposition des équipes pédagogiques un outil informatique dit d’"aide à la décision". »

Sélectionner selon le lycée d’origine

Quel est cet outil « d’aide à la décision » ? Une commission des vœux, regroupant enseignants et responsables de formation, utilise alors Parcoursup comme un algorithme local pour sélectionner les « attendus » – notes dans telle matière, activités extra-scolaires, motivation affichée, etc. – qu’elle souhaite prendre en compte et la pondération de chacun d’eux. En plus des bulletins de note de première et de terminale, certaines formations peuvent prendre en compte des critères comme une inscription dans un club de sport, à des cours de musique ou même des séjours à l’étranger. La fréquence de ces activités extra-scolaires dépend bien évidemment du milieu social et des ressources familiales et financières de chaque jeune. Les universités ne sont pas tenues légalement de dévoiler ces algorithmes locaux et donc, leurs critères de sélection.

Pire : pour sélectionner les candidats à des études de santé, l’université Paris-Descartes prend, par exemple, en compte le taux de réussite au bac du lycée d’origine. Un bachelier provenant d’un quartier défavorisé, dont le lycée affiche un taux de réussite au bac très moyen, sera donc défavorisé par rapport à un élève d’un établissement plus prestigieux, et socialement plus sélectif. Un lycéen potentiellement brillant, mais dit « turbulent » pendant sa scolarité, pourra également être écarté si les appréciations des chefs d’établissement (inscrites dans des « fiches Avenir », sic) sont prises en compte. Cela explique en partie pourquoi les lycéens ont craint de se mobiliser de peur de se faire remarquer.

Des files d’attente démesurées

L’ensemble de ces critères, pondérés à la discrétion des établissements, sont alors convertis en note de 0 à 20 pour classer les élèves avant que l’algorithme national ne rentre en jeu [1]. Hormis dans les filières sélectives qui peuvent répondre « non », les universités décident alors de répondre « oui » et d’accepter le candidat, « oui, si » lorsque qu’un candidat sera accepté sous condition de suivre un parcours individualisé pour combler certaines lacunes, ou mettre « en attente » un candidat jusqu’à que ce qu’une place se libère. Les universités attendent d’ailleurs toujours les nouveaux moyens financiers mis à leur disposition pour assurer ces parcours personnalisés.

Dernière différence, les résultats d’affectation ne sont plus donnés en bloc mais « au fil de l’eau ». À la différence d’APB qui répartissait en fonction des préférences des candidats, le fonctionnement de Parcoursup a pour conséquence de voir une élite lycéenne « truster » les premières places. Ces candidats, bien classés, seront systématiquement acceptés par plusieurs universités, bloquant autant de places dans l’attente de leur choix définitif.

Un candidat moyen venant d’un lycée moyen risque donc de patienter longtemps pour obtenir au moins une première proposition d’affectation, sans doute peu désirée, le contraignant à donner une réponse par défaut. Un candidat d’un lycée bien côté de centre-ville pourra, au contraire, attendre pendant plusieurs jours [2], l’obtention d’une meilleure formation qui l’a mis en attente et bloquer une ou plusieurs places dans un autre cursus « au cas où ». De quoi provoquer immanquablement de gigantesques files d’attentes et une pression accrue pour les « mis en attente », à quelques jours du bac…

La tentation du sur-booking

Comble du mécanisme de Parcoursup, en plus des files d’attentes, certaines formations craignent de se retrouver en sous-effectif au moment des choix définitifs des candidats. Avec APB, les équipes pédagogiques pouvaient, grâce aux classements des vœux par les candidats eux-mêmes, estimer assez précisément le nombre de « oui » à attribuer. Elles tablaient sur le fait qu’un certain nombre de candidats auxquels elles répondaient favorablement – mais pour qui ce vœu n’était pas prioritaire – allaient finalement s’orienter ailleurs. Ce que faisait automatiquement l’algorithme d’affectation d’APB avant même la première phase.

Cette évaluation est impossible à réaliser avec Parcoursup. Exemple : si une formation dispose de 100 places, et qu’elle ne répond oui qu’aux 100 candidats les mieux classés – sans connaître leurs propres priorités –, elle risque d’en voir partir 50 ailleurs, vers des vœux plus intéressants pour eux, et de ne se retrouver finalement qu’avec 50 étudiants pour 100 places. Certains cursus risquent donc d’être tentées par le « sur-booking » pour éviter cette situation et atténuer la taille des files d’attente, en acceptant par exemple 200 candidats pour 100 places, puis en espérant que 100 candidats préféreront finalement s’inscrire ailleurs. Un coup de poker qui déplace la responsabilité du ministère pour le manque de places, en cas de sur-effectif, vers les chefs d’établissements.

Un système qui risque encore d’amplifier les inégalités

La ministre de l’Enseignement supérieur avait promis en mars qu’« aucun candidat à l’université ne recevra un "non" ». Un mois plus tard une note du ministère explique qu’à l’issue la procédure, le 6 septembre, des élèves « en attente » pourront recevoir une « notification de décision négative ». « Le dispositif Parcoursup a ceci de pervers qu’il aboutit à ce que des étudiants, qui n’ont officiellement été refusés nulle part, se retrouvent sans formation à la rentrée », estime l’économiste David Cayla. « Va-t-on voir les médias évoquer la situation de milliers d’étudiants sans affectation à la rentrée ? Cela est en réalité très peu probable. Car à l’inverse de ce qu’il se passait pour APB, les candidats non affectés auront tous été classés et triés préalablement, et ceux qui seront exclus de l’enseignement supérieur seront vraisemblablement les titulaires de bacs professionnels ou technologiques avec des dossiers scolaires faibles. »

Un rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire indiquait, en septembre 2016, que la France était le pays le plus inégalitaire en matière d’éducation parmi les 35 membres de l’OCDE [3]. Si les prévisions sur le mode de sélection de Parcoursup se confirment, la situation ne s’améliorera pas, les bacheliers avec des parcours scolaires compliqués ayant une forte probabilité d’être, de fait, exclus de l’enseignement supérieur, sans même avoir l’occasion d’y tenter leur chance. Des universités et des enseignants ont cependant résisté à ce système implacable. Le syndicat Snesup-FSU avait appelé, dès le 27 mars, les enseignants à classer les candidats selon seulement deux critères : l’obtention future du bac, qui « prouvera que les attendus sont possédés », et la demande d’inscription, qui « témoigne de la motivation suffisante ». Ce qu’ont fait plusieurs dizaines de commissions à Nantes, Paris 1, Rouen ou Lille. Des personnels universitaires se sont également mis en grève pour protester contre Parcoursup et les interventions policières réprimant la contestation étudiante.

Mathieu Paris

Publié le 16/04/2018

Accueil > Actualités et humeurs > Montpellier encore accablée - récit de la manifestation étudiante du 14 (...) (page Facebook : paulva lève toi)

Montpellier encore accablée - récit de la manifestation étudiante du 14 avril, par un enseignant de Montpellier 3.

lundi 16 avril 2018, par Laurence

La manifestation du samedi 14 avril à Montpellier à l’appel des étudiants mobilisés, pour la « convergence des luttes » et contre la « casse sociale », a réuni autour de 2000 personnes (étudiants, enseignants, syndicats, partis politiques, associations, familles, retraités) mais a très vite dégénéré : les CRS ont bloqué le départ du défilé sur le haut des boulevards (arguant du fait que le parcours n’avait pas été déposé en préfecture, sans que la manifestation soit pour autant interdite). Aux premiers jets de peaux de bananes et de pochons de peinture par le premier rang encapuchonné du cortège, les CRS ont répondu par des salves nourries de lacrymogènes sur l’ensemble des manifestants, entrainant le reflux puis l’affrontement. Malgré une médiation de la députée de l’Hérault Muriel Ressiguier, et contraints par le barrage policier, les manifestants ont dû défiler selon un autre parcours, dans le centre historique et ses rues piétonnes commerçantes, d’abord « paisiblement » selon le mot de France 3.

Étrangement, aucune force de police n’était présente le long de ce circuit (sauf pour interdire la préfecture et la fac de droit puis la place de la Comédie, lieux où d’importants effectifs de CRS étaient stationnés), pas plus que sur les boulevards commerçants où le cortège est revenu, avec les dégâts (vitrines de banques, assurances… taggées ou brisées) qu’on pouvait attendre vue la tension installée d’emblée par les forces de l’ordre face aux éléments autonomes. Pendant la dispersion de la manifestation par les CRS revenus en force, des policiers de la BAC cagoulés postés en embuscade ont ciblé aux bombes lacrymogènes et aux grenades assourdissantes les petits groupes d’étudiants qui remontaient dans les rues de la vieille ville.

En fin de journée, le reste du cortège étudiant qui revenait vers l’université Paul Valéry pour tenir une Coordination Nationale a été encerclé par un important dispositif policier. L’intervention des CRS et de la BAC a été particulièrement violente : tirs de flashball, nombreux blessés (groupe d’étudiants coincés et matraqués contre les grilles d’un supermarché, personnes inconscientes traînées au sol, au moins 9 blessés pris en charge par les secours, 2 ambulances sur place) et 51 arrestations, dénoncées par un communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme : « ces interpellations ont eu lieu alors que les manifestants étaient calmes et sans dégradations visibles aux alentours ».Une vidéo de l’intervention policière.
La stratégie policière pose bien des questions.

C’est à se demander si les « professionnels du désordre » ne sont pas les forces aux ordres d’un gouvernement sourd aux revendications des étudiants et des organisations syndicales.

(Compte rendu d’un enseignant de l’Université Paul Valéry Montpellier 3).

Publié le 03/04/2018

Fac de droit de Montpellier : réouverture sous tension après l’agression du 22 mars

1 avril 2018 Stéphane Ortega (site rapportdeforce.fr)

Un seul enseignant sur la dizaine d’hommes armés et cagoulés ayant participé à la violente agression contre des étudiants à la fac de droit de Montpellier a été identifié et mis en examen en même temps que le doyen Philippe Pétel. Les cours reprennent mardi 3 avril alors que les étudiants mobilisés contre la loi Vidal accusent d’autres membres du corps enseignant d’avoir participé aux violences. Ambiance 

Agresseurs et agressés reprennent le chemin de la fac. C’est dans un climat de tension lourde que l’université de droit de Montpellier rouvre ses portes mardi aux seuls étudiants inscrits dans les filières juridiques et politiques de la rue de l’École Mage. Elle avait été fermée par son président, Philippe Augé, au lendemain de l’agression violente du 22 mars ayant conduit trois étudiants à l’hôpital.

Les images tournent en boucle depuis dix jours. Une dizaine d’hommes armés de bâtons font irruption dans l’amphithéâtre de l’université de droit de Montpellier. Ils tabassent les étudiants présents, les délogent et les évacuent jusque dans la rue, puis ferment les grilles. Le doyen de l’université est présent derrière les grilles avec quelques enseignants, ainsi que des membres de la sécurité de la fac et des étudiants hostiles au blocage. Les hommes du commando sont cagoulés. En fait, pas tous.

La plupart des agresseurs ne sont toujours pas inquiétés

À visage découvert pendant l’attaque, Jean-Luc Coronel de Boissezon a été identifié. Convoqué au commissariat, interrogé, placé en garde à vue, il a été mis en examen, avant d’être relâché sous contrôle judiciaire. Il a admis avoir donné des coups à des étudiants, reconnaissant ainsi sa participation au commando. De son côté, le doyen Philippe Pétel a admis avoir laissé entrer le commando pensant qu’il s’agissait de policiers. Une défense étonnante pour un juriste. Il a été mis en examen également. Par contre, les autres membres du commando n’ont pas été inquiétés pour l’heure.

En dehors des deux personnes mises en examen, aucune autre garde à vue à l’horizon. Le parquet considère qu’aucun élément ne permet d’identifier d’autres personnes. L’affaire a été confiée directement à un juge d’instruction, sans investigations préalables supplémentaires. Un temps long commence : celui de l’instruction. Pourtant, Jean-Luc Coronel de Boissezon n’est pas le seul à pénétrer sans sa cagoule à l’intérieur de l’amphithéâtre, comme le montre une vidéo mise en ligne. De plus, une autre vidéo montre des membres du commando se réjouissant de leur opération une fois les étudiants contestataires expulsés et les grilles fermées. Une jubilation en communion avec des membres de l’université, eux à visage découvert et reconnaissable. Des noms circulent d’ailleurs sur les réseaux sociaux accusant des enseignants et des chargés de TD.

Mais aucune autre poursuite pour le moment malgré les neuf plaintes déposées au total. Les agents de l’entreprise de sécurité présents de bout en bout sans montrer, sur les images, un empressement à s’interposer, ont été interrogés. Sans suites. Enfin, pointée par une photo publiée sur la page Facebook de « Paul Va lève toi », la présence de militants d’extrême droite devant l’université pour un rassemblement en soutien au doyen le lendemain n’a pas non plus, semble-t-il, aiguillé les enquêteurs. Pourtant au moins un d’entre eux, Martial Roudier, fils du patron de la Ligue du Midi, a été condamné en 2013 à quatre ans de prison dont deux fermes pour avoir poignardé un jeune antifasciste de 16 ans à Nîmes.

Fac de non-droit ?

Violence et sentiment d’impunité laissent une impression étrange au sein d’une institution comme l’université, de plus en droit. Un climat malsain qui inquiète les étudiants en droit molestés le 22 mars avant la reprise des cours et des examens à compter du mardi 3 avril. Certains d’entre eux ont porté plainte, d’autres témoigné. Ils angoissent de se retrouver face à face avec des professeurs qu’ils soupçonnent de les avoir molestés dix jours plus tôt. La volonté d’un professeur de droit civil, Rémy Cabrillac, de prononcer un discours soutenant son ex-doyen mardi matin à 8 h n’étant pas de nature à les rassurer sur la bienveillance à leur égard. Autre motif d’inquiétude, les étudiants hostiles au blocage, notamment les plus virulents d’entre eux à l’extrême droite.

Outre la présence devant l’université, le lendemain de l’attaque, de membres de Génération identitaire et de la Ligue du Midi, un obscur Cercle Guilhem V semble agir à son aise au sein de l’université. Depuis plusieurs mois, il organise des conférences assez peu ambiguës. La dernière en date sur Carl Schmitt, théoricien du droit et président de l’Union des juristes nationaux-socialistes en 1933, laisse peu planer le doute. Pas plus que leur invitation de Steven Bissuel, ex-patron du GUD lyonnais et président du Bastion social. Dans le même goût, une conférence sur le 6 février 1934 puis l’invitation du général François Gaubert, élu du Front national.

Alors, les conditions d’une réouverture sereine de l’université de droit sont-elles réunies ? En tout cas, le comité d’hygiène et de sécurité a demandé à Philippe Augé, le président de l’université, d’avoir accès aux enregistrements des caméras de vidéosurveillance. Mais pour ce qui est de l’amphithéâtre A, il n’y en a pas selon la présidence. Les membres du CHSCT, où siègent les organisations syndicales, ont malgré tout réclamé de visiter cet amphi mardi matin pour vérifier par eux-mêmes. Il pourrait par ailleurs déclencher une procédure de droit d’alerte pour danger grave et imminent (GDI), permettant un droit de retrait. Pour les étudiants mobilisés contre la sélection, leur droit de retrait mardi 3 avril sera probablement la grève. Cette date-là étant une journée de mobilisation étudiante en convergence avec les cheminots. La mobilisation étudiante contre la sélection prend son envol avec la répression.

 

Publié le 29/03/2018

Faculté de Montpellier: les témoignages qui accusent, la vidéo qui accable

28 mars 2018 Par Antton Rouget (Médiapart.fr)

Neuf occupants de la faculté de droit de Montpellier ont déposé plainte après les violents incidents de la semaine dernière. Leurs témoignages interrogent sur les éventuelles complicités dont a bénéficié le groupe armé qui a attaqué les étudiants. Une nouvelle vidéo que publie Mediapart montre le doyen de la faculté en train d’applaudir les hommes cagoulés.

·  Montpellier (Hérault), envoyé spécial.- Les grilles de la faculté de droit de Montpellier sont encore restées baissées, ce mercredi 28 mars. Pour le cinquième jour consécutif, Philippe Augé, le président de l’Université, a prolongé la fermeture administrative de l’UFR qui a été le théâtre d’une violente attaque contre des étudiants la semaine dernière. L’établissement ne devrait pas rouvrir avant le mardi 3 avril.

Dans la nuit du jeudi 22 au vendredi 23 mars, un groupe d’hommes cagoulés et armés de planches en bois a fait irruption dans les locaux pour déloger les occupants mobilisés contre la réforme de l’accès à l’université, envoyant trois personnes à l’hôpital. La communauté universitaire est encore sous le choc. Elle attend que les autorités administratives et judiciaires fassent la lumière sur les circonstances de l’intervention de ce groupuscule non identifié, alors que les étudiants ont voté le blocage « illimité » de l’Université Paul-Valéry (sciences humaines et de lettres).

Depuis vendredi, les plaintes s’empilent sur le bureau du procureur de la République de Montpellier, Christophe Barret. Six étudiants ont saisi la justice dès le lendemain de l’agression. Mais, selon nos informations, le nombre de plaignants s’élève désormais à neuf. Pour la plupart d’entre elles, les plaintes concernent des faits de violences volontaires, avec les circonstances aggravantes qu’elles auraient été commises avec arme et en réunion. Les étudiants doivent être examinés jeudi par un médecin légiste pour évaluer leur incapacité totale de travail (ITT), même si aucun d’entre eux ne présente de séquelles physiques majeures. Tous restent en revanche profondément marqués par cette expédition punitive dans une faculté logée au cœur de la ville.

Près d’une semaine après les faits, les étudiants souhaitent à tout prix que les enquêtes en cours – administrative et judiciaire – n’occultent pas le rôle des responsables de l’UFR présents sur les lieux, dont le doyen Philippe Pétel. Ce professeur de droit aguerri et jusqu'ici bien considéré par ses pairs, à la tête de la faculté depuis juin seulement, a démissionné de ses fonctions de doyen samedi après avoir tout juste reconnu une erreur de « communication » dans le traitement des événements.

Pourtant, il semblerait que les problèmes liés à sa gouvernance ne se limitent pas à un déficit d’information : une vidéo que révèle Mediapart montre en effet le doyen en train d’applaudir les agresseurs juste après leur assaut sur les étudiants.

Philippe Pétel applaudit la fermeture des portes de l’établissement après son évacuation par des hommes encagoulés et armés. © Document Mediapart

Il est un peu plus de minuit, dans la nuit de jeudi à vendredi, quand la scène a été tournée. En quelques minutes, le groupe d’hommes armés est parvenu à repousser les quelques dizaines d'occupants de l’amphithéâtre A en dehors des murs de la faculté. Les grilles se referment. Et les assaillants se retirent à l’intérieur du hall d’entrée, cagoules sur la tête et planches de bois à la main, sous le regard bienveillant d’étudiants et professeurs anti-occupation qui étaient sur place depuis plusieurs heures. 

Des extraits de cette séquence montrant la fin de l’agression ont déjà été diffusés dans l’émission Quotidien. Mais le fichier source – en intégralité et de meilleure qualité – que nous publions ici permet d’identifier les personnes qui se sont massées autour des agresseurs pour… les féliciter vigoureusement une fois les grilles fermées. On y voit notamment le doyen Philippe Pétel, mais aussi plusieurs membres du personnel de la faculté (service administratif et corps enseignant) applaudir des deux mains les assaillants.

Invité à commenter ces images accablantes, Philippe Pétel n’a pas répondu à nos multiples sollicitations (voir boîte noire). Selon Le Point, l’ex-doyen de la fac de droit, qui est la cible de menaces depuis plusieurs jours, a déposé une plainte pour diffamation. « Alors que le résultat de l’enquête n'est pas connu, Philippe Pétel est mis sur le pilori du tribunal 2.0 », dénonce, dans les colonnes de l’hebdomadaire, Me Romain Subirats, enseignant à la fac de droit et ancien élu au conseil de l’UFR.

Le président de l’Université, Philippe Augé, a lui accepté de répondre à nos sollicitations par écrit. Il affirme que « ce n'est pas (son) rôle » de commenter les vidéos et les messages diffusés sur les réseaux sociaux. « Je dois assurer la stabilité de l'université et la continuité du service public. Mon souci est avant tout d'apaiser et de revenir à un climat le plus serein possible à la réouverture », poursuit-il. À propos des caméras évoquées plus haut, il nie leur existence. Il n'y en aurait, d'après lui, ni dans les bâtiments, ni sur les parkings. « La manière dont les assaillants ont pu pénétrer dans la faculté fait partie des questions auxquelles l'enquête devra répondre, de même que celle de l'identité des agresseurs », indique-t-il.

Cette nouvelle vidéo renforce les soupçons sur la proximité des agresseurs avec des représentants de la faculté. Vendredi, devant les caméras de France 3, Philippe Pétel avait déjà laissé entendre qu’il avait a minima cautionné cette intervention : « Les étudiants ont voulu se défendre, je ne peux pas les en blâmer. Les étudiants en droit qui étaient là étaient tous contre l’occupation. (...) Je suis assez fier de mes étudiants. Je les approuve totalement. »

L’ancien doyen n’a en revanche jusqu’ici pas levé le voile sur les coulisses de l’intervention de ces personnes masquées. « Tout cela a l’air diablement organisé. Cela ne me semble pas être seulement une réaction épidermique de quelques étudiants ou enseignants à une occupation qu’ils contestaient », relève Me Jean-Louis Demersseman, qui défend huit des neuf plaignants. « Un enseignant n’a pas un Taser et une cagoule dans son matériel quotidien », ajoute l'avocat, qui préside par ailleurs la commission « accès au droit » du SAF (Syndicat des avocats de France).

D’autres étudiants ont confirmé à Mediapart le côté « militaire » et « préparé » de l’opération. Deux plaignants, Pierre et Olivier, en master en sciences humaines à l’Université Paul-Valéry-Montpellier, étaient en bas de l’amphithéâtre, assis au bureau, quand ils ont vu les assaillants investir les lieux, aux cris de « Cassez-vous ! », « Dégagez ! » « Deux d’entre eux sont descendus par les escaliers de droite pour faire remonter les étudiants vers l’entrée opposée, celle de gauche, où d’autres agresseurs attendaient. Là, ça tapait fort ! » racontent-ils. Des vidéos diffusées dès vendredi sur les réseaux sociaux confirment ce scénario. Par contre les témoignages fluctuent sur le nombre d’agresseurs en cagoule, armés de planches de palette de bois : de quatre à sept hommes, selon les témoins et plaignants rencontrés. 

Pierre et Olivier expliquent aussi avoir repéré la personne qui aurait tenu la porte de l’amphithéâtre aux assaillants. Son identité, selon eux ? Le doyen Philippe Pétel en personne. José Luis Torres, 45 ans, secrétaire départemental « Solidaires » présent lors du blocage, soutient la même version : « J’étais en haut de l’amphi, à quelques mètres de l’entrée. Et je suis formel : Pétel tenait la porte pour les agresseurs, il était à l’embrasure de la porte », expose-t-il à Mediapart, après avoir, lui aussi, déposé une plainte mardi matin.

Un autre point taraude les manifestants : qui a fait entrer les hommes armés et cagoulés dans l’enceinte de la faculté ? L’accès principal au hall d’accès était occupé par des étudiants et du personnel de sécurité. Et toutes les autres issues avaient été condamnées dans la journée par l'administration avec chaînes et cadenas. « On ne pouvait donc pas accéder au hall d'entrée sans intervention d’un responsable de la faculté », expose M. Torres.  

Des professeurs entendus par les enquêteurs

Le rôle de plusieurs professeurs, dont les noms reviennent en boucle sur le campus, est aussi au coeur des discussions. Selon Midi-Libre, quatre enseignants de la faculté de droit ont été entendus ce mardi 27 mars comme témoins dans le cadre de l’enquête. 

Un des enseignants publiquement mis en cause, François Vialla, s’estime victime d’une cabale. Interrogé par Mediapart, ce spécialiste en droit de la santé, conteste vigoureusement les accusations dont il fait l’objet. « Je pense que toute la communauté universitaire, étudiants, personnels, enseignants chercheurs peuvent être considérés comme victimes des exactions perpétrées », précise-t-il d’abord par écrit. Avant de se considérer « victime d’une campagne diffamatoire d’une violence inouïe sur les réseaux sociaux » : « Mon nom a été jeté en pâture sans aucune autre raison que le plaisir de nuire à ma réputation et celle de la faculté de droit. » Le professeur annonce avoir déposé plainte pour ces « mises en cause diffamatoires et les menaces qui s’en sont suivies : “Ça va être compliqué de donner des cours, je conseille à ces cibles de changer de métier. Cours petit lapin cours”. » Relancé pour savoir s’il connaissait le groupe armé et les circonstances de leur arrivée, M. Vialla n’a pas répondu, réservant « [ses] déclarations aux différentes enquêtes diligentées ».

Un autre enseignant est lui nommément cité dans au moins une des neuf plaintes : selon le récit d'un étudiant, Jean-Luc Coronel de Boissezon, professeur d’histoire du droit, n’était pas cagoulé mais aurait participé à l'opération dans l’amphithéâtre. « Je l’ai reconnu a posteriori sur des photos, je suis formel », explique à Mediapart ce jeune homme, qui dit avoir reçu des coups de poing de la part du professeur, alors qu’il se trouvait en bas de la salle. Les gants en cuir de M. Coronel de Boissezon (voir photo ci-dessous) ont aussi marqué les esprits.

Sollicité par Mediapart, le professeur d’histoire du droit reconnaît s’être « défendu » après avoir « reçu » lui-même des coups. Par écrit, il expose la version des faits suivante, qui détonne avec les récits des étudiants qui manifestaient sur place : « Rentré chez moi après mes cours, je ne suis revenu à la faculté que vers dix heures et demie du soir, en raison de toutes sortes d’inquiétantes nouvelles, dont celles d’un collègue professeur frappé, de chargés de T.D. molestés et d’étudiantes attouchées. Il va sans dire que je n’étais évidemment pas “cagoulé”, comme cela a pu circuler dans les plus folles rumeurs de l’Internet. »

Jean-Luc Coronel de Boissezon confirme ensuite avoir été « présent dans l’amphithéâtre A vers minuit dix, lorsqu’un tout petit groupe de personnes masquées y a soudain pénétré, en frappant immédiatement sur les tables, manifestement pour effrayer les occupants ». Selon son témoignage, l’enseignant se serait « précipité pour évacuer les étudiants présents, car la situation devenait à l’évidence dangereuse. La plupart sont partis très vite dans la panique ainsi produite ; quelques occupants cependant ne voulaient pas quitter les lieux qu’ils avaient occupés par la force. Certains m’ont porté des coups dont a témoigné un médecin légiste ; il m’a parfois fallu me défendre. Cependant l’évacuation se termina très rapidement, non sans difficultés toutefois lorsqu’il fallut parvenir à refermer la grille de l’établissement, tandis que les occupants tentaient de revenir et jetaient divers projectiles dangereux dans notre direction, dont des bouteilles de verre cassées. Tout fut terminé aux alentours de minuit et quart. »

M. Coronel de Boissezon s’est-il joint spontanément à un groupe d'hommes cagoulés et armés qu'il ne connaissait pas ? A-t-il eu des échanges avec ces personnes avant de pénétrer dans l’amphithéâtre ? Le professeur n'a pas répondu à nos nouvelles questions, qui portaient également sur ses liens éventuels, évoqués dans un article de Libération, avec la Ligue du Midi, groupuscule identitaire actif à Montpellier.

« La justice doit adresser un signal fort à ces groupes d’extrême droite »

Pour l’avocat Jean-Louis Demersseman, les investigations judiciaires doivent permettre de répondre rapidement aux deux questions fondamentales que pose l’enquête : qui composait le groupe d’assaillants, et quelle était sa relation exacte avec les enseignants, étudiants et représentants de la faculté opposés à l’occupation ?

« La première des choses à faire serait de recenser les numéros de téléphone “entrée” et “sortie” entre 23h et 1h du matin aux alentours de la faculté. Qui a appelé qui ? Qui a envoyé un SMS à qui ? On comprendrait rapidement les différentes interactions », défend l’avocat, qui réclame aussi une exploitation rapide des caméras de vidéosurveillance.

Si Me Demersseman rappelle ces évidences, c’est qu’il ne cache pas son « inquiétude » quant à l’évolution du dossier : « Je n’ai aucun retour sur l’évolution de l’enquête, je crains qu’il ne se passe pas grand-chose depuis vendredi. » L’avocat en veut pour preuve la liste de dix témoins qu’il a adressée au procureur de la République dès vendredi et qui n’avaient toujours pas été contactés par les services enquêteurs mardi soir.

Une quinzaine d’autres étudiants prêts à témoigner se sont retrouvés, mardi après-midi, devant les portes du commissariat central de Montpellier, à l’appel de la section locale de la Ligue des droits de l’homme (LDH), très impliquée depuis le début de l’affaire. Sophie Mazas, avocate et présidente de la fédération départementale de la LDH, a déjà remis une dizaine de témoignages écrits aux deux membres de la mission d’inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la recherche (IGAENR), l’enquête administrative lancée par la ministre Frédérique Vidal. Mais Me Mazas, qui faisait partie d’une délégation reçue par le préfet de l’Hérault dès le lendemain de l’agression, attend désormais que la justice s’empare fermement du dossier : « Il faut adresser un signal fort à ces groupes d’extrême droite. On ne peut pas agresser des étudiants en toute impunité. »

Extrait de la Gazette de Montpellier du 23 janvier 1998. © DR

Les étudiants de Montpellier n’ont eux pas attendu pour agir. Poursuivant le mouvement de grève contre le processus de sélection à l’entrée à l’université, une assemblée générale réunissant mardi près de 3 000 étudiants, professeurs et personnels a voté un « blocus illimité » de l’Université Paul-Valéry. Dans les rangs des manifestants, certains dressent un parallèle avec une précédente mobilisation qui a marqué l’histoire universitaire montpelliéraine. En janvier 1998, l’évacuation violente sous les yeux du président de l’Université d'alors, d’une quarantaine d’étudiants de droit et sciences économiques, qui occupaient les locaux de la présidence de l’établissement, par un « commando » armé, composé de professeurs et de personnels administratifs, mais à visages découverts. Et sans téléphone portable filmant la scène.

Publié le 27/03/2018

Fascisme chic à la Fac de Droit

Les évènements qui viennent de se dérouler à la Faculté de Droit de Montpellier ont conduit à la démission de son doyen. Leur violence semble en faire des faits exceptionnels, relevant de la délinquance plus que de la politique. On soutiendra ici une version exactement contraire où on rappellera ses racines historiques et ses incidences nationales.

·  La Fac de Droit de Montpellier d’abord : elle a toujours vécu le « syndrome Paul-Va », du nom de l’Université Paul Valéry, la Fac des Lettres considérée comme l’autre nom de Sodome et Gomorrhe ou à peu-près (la droite y avait dénoncé en Mai 68 des orgies en tout genre « bénies par le père Cardonnel », ce père dominicain connu pour ses engagements tiers-mondistes et anti-autoritaires). A l’époque elle avait fait le choix, dans le cadre de la loi Faure, d’une coalition avec les facs conservatrices (Médecine, Odontologie…) formant l’Université Montpellier I. Une coalition qui s’est vite transformée en guérilla corporatiste dans la répartition inégale des budgets. A chaque mouvement étudiant, les doyens étaient saisis d’une angoisse : l’invasion de leur établissement par "les hordes" venant de Paul-Va. D’où des fermetures, des « protections » policières, des contre-manifestations (avec des profs en robe académique)…

Seuls les trois doyens de gauche (en un demi-siècle) – dont l’auteur de ces lignes – firent exception à ce traitement paranoïaque et réactionnaire de leur environnement. Le problème n’a pas disparu pour autant. Il s’est même aggravé avec la décision de la Faculté au tournant des années 90 de demeurer totalement isolée dans le centre historique quand toutes ses homologues (dont la Fac de médecine toute proche) décidaient de le quitter. La voilà donc à un jet de pierre du Rectorat, devenue un refuge naturel des manifestations qui s’y rendent. C’est à l’évidence le scénario qui s’est joué jeudi dernier avec une occupation du grand amphi par « des étudiants venus d’ailleurs », véritable obsession du doyen Petel.

Celui-ci en démissionnant, a expliqué n’avoir commis « aucune faute si ce n’est de communication ». Or demeurent ses déclarations publiques où il se dit « fier de ses étudiants en droit » qui auraient « défendu la Faculté », les assimilant ainsi aux nervis qui sévirent dans la soirée. La justice aura à faire l’état des responsabilités (dont celle du doyen) dans ces violences. Point n’est besoin d’en parler ici pour mesurer la gravité de ce qui s’est passé.

Ce qui s’est passé fait remonter à la surface une histoire politique locale dans laquelle la Fac de droit de Montpellier a joué un grand rôle. C’est celle d’une version notabiliaire de la droite extrême sous ses diverses formes à Montpellier et dans le Languedoc. Celle des Mistraliens de « l’Ode à la race latine » (voir la plaque « commémorant » cette louange en 1878 de Frédéric Mistral à l’Arc de Triomphe de Montpellier), celle des Félibres (un mouvement provençalo-regionaliste) anti-dreyfusards, celle des nostalgiques de Léon Daudet et de l’Action Française, celle des pétainistes qui firent si mauvais accueil en 1940 au professeur de droit Pierre-Henri Teitgen , grand résistant démocrate-chrétien (il fallu s’y prendre à deux fois pour qu’une plaque sur les murs de la Fac rappelle son passage et sa mémoire).

Il y a toujours eu dans ce Midi blanc, une droite extrême échappant aux classifications nationales. Et cela continue. Pour ne prendre que la partie émergée de l’iceberg, on évoquera la Ligue du Midi, un groupe raciste qui défraie la chronique judiciaire depuis des décennies (un de ses responsables vient d’être condamné par le tribunal correctionnel de Montpellier le 12 décembre dernier pour avoir saccagé en juin 2017 les locaux d’une association s’occupant de l’accueil et de la protection des mineurs étrangers isolés). Ils font école avec les guillerettes « Brigandes », ce groupe identitaire basé à La Salvetat-sur-Agout (Hérault) qui chante ici et là le « grand remplacement ». Cette droite-extrême là ne se connaît pas, de limites, ni dans les différentes versions du Front National, ni dans ses épigones, ni dans ses méthodes. Il est gravissime que la droite « établie » (à laquelle appartient Philippe Petel) les couvre et les cautionne.

On a donc à faire à un scénario bien connu depuis les années Trente mais toujours aussi peu légitime chez les historiens pourfendeurs de Zev Sternhell ou Michel Dobry : la France serait toujours une exception en Europe ; elle n’aurait pas connu le vrai fascisme, protégée par ses « traductions » nationales dans le sillage de Maurras dont une large partie de ses élites avait fait sa référence littéraire, mondaine, chic en quelque sorte. Pas dangereuse: Maurras, après avoir appelé à prendre d'assaut l'Assemblée Nationale le 6 février 34, n'avait-il pas replié ses troupes ?

Maurras justement. Voilà que dix des douze membres du Haut comité aux commémorations nationales viennent de démissionner pour protester contre le retrait de son nom de la liste des « promus » pour cette année 2018 (150° anniversaire de sa naissance). En leur nom, Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory expliquent que « commémorer, ce n’est pas célébrer ». Antienne qu’on retrouve à propos de Jacques Chardonne, lui aussi sur la liste (il fut un écrivain antisémite choyé par Goebbels) ou de Céline (en-deçà de la question de la publication de ses « pamphlets »). Au diable pour ces « savants » le contexte et plus encore ses configurations locales.

La sanctuarisation de cette France rance, antisémite, pétainiste, identitaire est une opération qui a ses interprètes dans l’université, dans la magistrature, dans les médias. C’est ce qui est en cause dans les violences de la Fac de Droit de Montpellier. Leur condamnation ne doit pas s’arrêter à la démission d’un doyen. Elles appellent de la part du gouvernement, des autorités universitaires, de notre part, la plus grande vigilance. Et un droit de suite.

 

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