PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 29/09/2018

Le développement des centrales biomasse, un remède « pire que le mal » face au réchauffement climatique ?

par Pierre Isnard-Dupuy  (site bastamag.net)

 

La biomasse est-elle l’avenir de la production d’énergie ? A Gardanne, près de Marseille, l’une des deux chaudières à charbon de la centrale thermique a été convertie. Elle doit, à terme, engloutir 850 000 tonnes de bois par an, dont 50% issues de coupes forestières, pour produire de l’électricité. Mais entre les risques de pollutions ou celui d’une surexploitation de la forêt régionale, le projet soulève de nombreuses oppositions. Il interroge aussi la pertinence de la biomasse issue des forêts comme solution face au réchauffement climatique, alors que le gouvernement envisage, dans son budget 2019, de consacrer plus de 7 milliards d’euros aux énergies dites renouvelables : la consommation industrielle de bois dans ces centrales est-elle soutenable ?

Décidément, l’ancienne cité minière de Gardanne, posée au pied du massif de l’Étoile entre Aix-en-Provence et Marseille, cumule les dossiers sensibles en matière d’écologie. En premier lieu, les boues rouges de l’usine d’alumine Alteo, rejetées au large des Calanques. Ensuite, à quelques centaines de mètres à peine, la non-moins emblématique centrale thermique, forte émettrice de CO2 et dont les fumées chargées de particules fines inquiètent les riverains. Une nouvelle controverse est venue s’ajouter aux deux précédentes : la conversion récente à la biomasse de l’une des deux chaudières de cette centrale à charbon. Par son gigantisme, le projet pose de nombreuses questions.

En quoi consiste-t-il ? Sous le terme « biomasse », on trouve toutes les énergies développées à partir de végétaux, que ce soit des agro-carburants, la méthanisation – production de gaz à partir de déchets verts – ou, comme dans le cas de Gardanne, ce qu’on appelle du bois-énergie, la production de chaleur et/ou d’électricité à partir de la combustion du bois. Ici, le projet est à échelle industrielle : la chaudière dénommée « Provence 4 » brûlera pas moins de 850 000 tonnes de bois par an pour une puissance de 150 mégawatts. En phase de test depuis quatre ans, la centrale biomasse est restée à l’arrêt tout l’été, officiellement pour cause de « réparation » et de « révision annuelle », selon la direction. Depuis mi-septembre, l’unité est en fonctionnement normal, « à sa puissance nominale ».

La question de l’emploi au centre du débat

Selon Uniper, l’entreprise allemande qui exploite la centrale, la conversion de Provence 4 en biomasse aurait permis de conserver 180 emplois directs, et 1000 emplois indirects. La question de l’emploi est au cœur des discussions entourant la centrale. Mais l’arrêt annoncé par le gouvernement des centrales à charbon d’ici 2022 – et par conséquent de la seconde chaudière, « Provence 5 » [1] – laisse planer une forte incertitude sur l’avenir du site et de ses salariés, en position inconfortable. Pour Nicolas Casoni, délégué CGT de la centrale de Gardanne, la décision « est un affichage politique du gouvernement, qui veut faire croire qu’il fait de l’écologie sans en faire vraiment. Mais ce sont nos emplois qui sont menacés. » Autre motif d’inquiétude : Uniper, qui exploite aussi la centrale de Saint-Avold (Moselle), s’engage dans une revue stratégique de ses activités françaises qui pourrait aboutir à leur mise en vente. Le site de Gardanne pourrait donc faire l’objet d’une recherche de repreneur.

Nicolas Casoni réclame un « moratoire sur le charbon ». « Ceux qui veulent nous enlever le pain de la bouche nous trouverons sur leur route », ajoute le syndicaliste. Comme la CGT locale, la mairie communiste s’est rangée du côté de la centrale biomasse, perçue comme une alternative au charbon, malgré les protestations liées à ses nuisances immédiates et les interrogations sur son caractère « renouvelable ».

Les particules fines émises par la combustion du bois sont la première nuisance pointée par les détracteurs de la centrale : « Le filtre à manche [procédé industriel qui sert à retenir les particules fines, ndlr] dispose des meilleures techniques disponibles pour retenir les particules issues de la combustion et les métaux lourds provenant des bois de recyclage », défend le directeur des relations institutionnelles du site, Jean-Michel Trotignon, interrogé par Bastamag a l’occasion d’une visite du site. Mais pour les riverains, la performance est insuffisante. L’installation ne permet pas la filtration des particules fines inférieures à 2,5 micromètres, les plus dangereuses pour la santé, car elles pénètrent profondément dans les bronches.

La centrale thermique de Gardanne et ses deux tranches, l’une fonctionnant au charbon, l’autre à la biomasse

« Les poussières se disséminent aussi depuis les camions de bois avant, pendant et après les déchargements », ajoute Bernard Auric, le président de l’« Association de lutte contre toute forme de nuisances et de pollution ». La critique est écartée par la direction de la centrale : le trafic ne serait que d’une trentaine de camions par jour, et les quais de déchargement seraient fermées hermétiquement. Autre sujet de discorde : le bruit lié au fonctionnement de l’unité biomasse. Un rapport communiqué aux riverains début juillet, commandé par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), indique que les seuils réglementaires de bruit sont fréquemment dépassés, en particulier la nuit. La préfecture a enjoint l’exploitant de se mettre en conformité.

850 000 tonnes de bois consommées chaque année

En plus de ces nuisances directes, la biomasse telle qu’elle est utilisée à Gardanne est-elle vraiment une énergie renouvelable ? D’abord, la combustion du bois à Provence 4 ne se fera pas sans charbon. Le combustible fossile sera utilisé jusqu’à 13% dans le processus de production. Il s’agit de charbon pauvre extrait des terrils cévenols. En ne dépassant pas le seuil réglementaire des 15% de ressources d’origine fossile, Uniper peut prétendre à un tarif préférentiel de rachat de l’électricité, équivalant à une aide de 1,5 milliards d’euros pendant les vingt années d’exploitation autorisées.

Quid, ensuite, de l’approvisionnement en bois ? La centrale dépendra à 50% d’importations, au moins pour les dix premières années. Le bois importé provient pour le moment d’Espagne... et du Brésil. L’autre moitié est fournie « localement », soit en fait dans un rayon de 250 km, par du bois de coupe forestière et du bois de recyclage [2]. Une hérésie du point de vue des écologistes, au regard de l’imposant volume de biomasse nécessaire : la centrale engloutira chaque année 850 000 tonnes de bois livrées sous forme de plaquettes ou bien broyées sur place.

« La forêt méditerranéenne pousse très lentement. Il faut un délai d’un siècle pour l’exploiter respectueusement. Les besoins d’Uniper vont accélérer ces cycles de coupe », s’inquiète Jérôme Freydier, de l’association SOS Forêt du Sud et syndiqué à la CGT forêt. Au contraire, pour Jean-Michel Trotignon d’Uniper, la forêt est « sous-exploitée » : « Dès qu’il y a un problème, Uniper est pointé comme bouc-émissaire. A terme, notre plan d’approvisionnement proposera 50% de bois d’élagage et de recyclage et 50% de bois de coupe, soit moins de 10% de ce que la forêt méditerranéenne produit chaque année. » Le chiffre est, cependant, très loin d’être négligeable.

Les Parcs naturels régionaux attaquent au tribunal

Selon le responsable communication de la centrale, l’unité biomasse permettra à la filière bois de se structurer, et aidera à une meilleure gestion forestière ainsi qu’à la prévention des incendies, en évitant de laisser les bois à l’abandon. Une vision partagée par la majorité des exploitants forestiers, qui profiteront des coupes, mais battue en brèche par des agents de l’Office nationale des forêts (ONF) et des écologistes. Leur crainte est que la ressource en bois finisse par être plus ou moins considérée comme une ressource minière (lire l’un de nos précédents articles ici). « Le développement du bois énergie à un niveau industriel pousse à la surexploitation et à l’artificialisation de la forêt », estime Nicholas Bell, d’SOS Forêt du Sud. Les forêts et leurs écosystèmes complexes risqueraient d’être remplacés par des plantations d’arbres, bien alignés en monoculture, et entretenus à coup d’intrants chimiques comme le glyphosate [3]... « C’est comme l’agriculture qui ne veut faire que des grands champs de maïs », résume Gérard Grouazel, propriétaire forestier et sylviculteur, également membre de SOS Forêt.

Depuis la centrale de Gardanne, vue sur la Saint-Victoire, le village de Meyreuil et la plus haute cheminée industrielle de France (297m) qui évacue les fumées et particules de la tranche charbon

Les Parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon s’inquiètent de cette possible évolution. Ils se sont joints à une saisine du tribunal administratif de Marseille, aux côtés d’associations et de collectivités des Alpes-de-Haute-Provence, qui a abouti à l’annulation de l’autorisation préfectorale d’exploitation de la centrale biomasse, le 8 juin 2017. En cause : la première étude d’impact sur les forêts alentour ne concernait qu’une zone de... 3 km autour de la centrale, alors que la coupe de bois « local » concerne un rayon de 250 km, intégrant notamment le massif du Lubéron (à 70 km de la centrale), le parc du Verdon ou encore le Parc national des Cévennes. Mais le lendemain, un nouvel arrêté ré-autorisait l’exploitation, le temps d’une régularisation.

Les Parcs naturels régionaux ont été sommés par Renaud Muselier, président LR de la Région PACA, de rentrer dans le rang et de signer une convention avec la centrale, sous peine de voir leurs subventions supprimées [4]. Le dossier fait d’ailleurs partie des renoncements de Nicolas Hulot. L’ancien ministre de la Transition écologique et solidaire avait fait appel de la décision de justice aux côtés d’Uniper. La cour administrative d’appel de Marseille devrait rendre son jugement sur le fond d’ici la fin de l’année. La décision sera déterminante quant à l’avenir de la centrale.

Risques de conflits d’usage

Pour ses détracteurs, la centrale entre aussi en concurrence d’approvisionnement avec d’autres unités de bois-énergie, notamment à Brignoles (Var) et Pierrelatte (Drôme), qui prélèvent chacune 150 000 tonnes de bois supplémentaire chaque année. Sans oublier la papeterie de Tarascon (Bouches-du-Rhône), qui en consomme plus d’un million [5]... Des conflits d’usage sont à prévoir. « Plus un seul tronc ne resterait pour être transformé en planche, poutre, palette ou papier », estime Nicholas Bell, de SOS Forêt du Sud.

Stockage de bois pour la Centrale de Gardanne / Crédits Gaétan Hutter

Couper des arbres dans l’unique but de les brûler serait contre-productif : « On ne valorise pas la filière bois en brûlant. On valorise les usages durables comme le bois d’œuvre ou l’isolation », explique Jérôme Freydier, de la même association. Un rapport parlementaire de 2013, mené par le député local François-Michel Lambert (à l’époque EELV, désormais LREM), parvient aux mêmes conclusions : « Couper du bois pour ne produire que du bois-énergie reviendrait à cultiver du blé pour ne produire que de la paille », peut-on y lire. « On ne se fournit que de bois qui ne pourrait pas être valorisable autrement », avance de son côté le représentant d’Uniper.

Brûler du bois : une valorisation durable ?

Partout en Europe, le « bois-énergie » est présenté comme une alternative climatique au très polluant charbon. La directive énergies renouvelable de l’Union européenne en cours de discussion prévoit que la part des énergies considérées comme renouvelables soit porté à 32% d’ici 2030, dans le mix énergétique de l’UE (contre environ 13 % actuellement). De quoi favoriser l’essor du bois-énergie parmi les autres sources de production jugées renouvelables. Or, pour des ONG et certains scientifiques, la « neutralité carbone » du bois-énergie est un leurre.

Pire, sa combustion serait plus néfaste pour le climat que celle du charbon. 190 scientifiques ont ainsi adressé une lettre à la Commission européenne en septembre 2017 pour faire part de leurs préoccupations. « La conservation des forêts naturelles et des forêts anciennes est importante pour [...] l’atténuation du changement climatique. [Elles] fonctionnent comme des puits de carbone. »

Le Conseil consultatif scientifique des académies européennes a livré une analyse similaire, dans un rapport sur « la multifonctionnalité et la durabilité des forêts de l’UE », publié en avril 2017. « Une utilisation non durable des forêts (par exemple menant à un changement d’utilisation des terres ou à une conversion des forêts anciennes à une gestion intensive à plus courte rotation) réduit inévitablement le stockage du carbone dans les arbres vivants et les sols forestiers », y apprend-t-on. En clair : les plantations d’arbres, coupées régulièrement pour alimenter une centrale biomasse, stockent bien moins de CO2 qu’une véritable forêt, laissée à l’écart d’une exploitation industrielle.

Une fuite en avant vers le bois énergie

« Les branches laissées sur place font de l’humus qui reconstitue le sol », illustre le syndicaliste forestier Jérôme Freydier. « Si les forêts sont exploitées de manière plus intensive en permanence à cause de la bioénergie, elles ne parviendront jamais à régénérer le réservoir de carbone perdu », complète la FERN, une ONG de plaidoyer pour la forêt basée à Bruxelles, dans une note d’octobre 2016 intitulée « Brûler des arbres pour produire de l’énergie n’est pas une solution pour enrayer le changement climatique ». Habituellement, le carbone du sol finit par se fossiliser. Ce cycle, qui conduit à la formation du charbon et du pétrole, serait aujourd’hui menacé. Pour Nicholas Bell, le recours au bois-énergie fait partie des « fausses solutions qui sont de vraies menaces pour la planète de la même façon que les agrocarburants ».

Ces alertes n’empêchent pas l’Office national des forêts (ONF) d’exporter du bois vers une centrale danoise et EDF de préparer la conversion de ses centrales au charbon en centrales à biomasse [6]. De Gardanne au nord de l’Europe, la fuite en avant vers le bois-énergie semble enclenchée.

Pierre Isnard-Dupuy

Publié le 22/09/2018

Pollutions : une amende historique contre le pétrolier Chevron annulée par un tribunal privé international

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

La compagnie pétrolière Chevron avait été condamnée en 2012 par la justice équatorienne à payer une compensation de 8,1 milliards d’euros pour des pollutions générées par l’une de ses filiales en Amazonie. Un tribunal commercial priver vient d’annuler cette décision de justice, prise en faveur des habitants et communautés frappées par ces pollutions. « Une preuve supplémentaire de l’impunité juridique que les traités de commerce et d’investissement accordent aux sociétés transnationales », réagissent des organisations non gouvernementales. Récit d’une bataille judiciaire qui dure depuis deux décennies.

Chevron, l’une des plus grosses compagnies pétrolières mondiales, avait été condamnée en 2012 par la justice équatorienne à verser une compensation historique de 9,5 milliards de dollars (8,1 milliards d’euros) pour la pollution occasionnée par sa filiale Texaco dans la région amazonienne du pays. Cette compensation vient, tout simplement, d’être annulée par un tribunal commercial basé aux Pays-Bas, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. Celle-ci, saisie par la major pétrolière états-unienne dans le cadre d’une procédure dite de « règlement des différends entre investisseurs et États » (ISDS en anglais), a donné raison à Chevron.

La Cour d’arbitrage estime que la sentence équatorienne — pourtant confirmée quelques semaines plus tôt par la Cour constitutionnelle du pays — est entachée de corruption, et considère que Chevron s’est libérée de toute mise en cause par la signature d’un accord de compensation très partiel. Les arbitres — privés — ont ainsi sommé l’Équateur d’annuler la sentence et de couvrir les frais judiciaires liés à la procédure, d’empêcher les plaignants de poursuivre l’exécution de la sentence, et enfin de verser une compensation — d’un montant encore à définir — à Chevron. Autrement dit, de récuser son propre système judiciaire.

L’arbitrage commercial international, un système très controversé

Ces procédures d’arbitrage opaques, incluses dans les traités de libre-échange comme le Tafta (entre États-Unis et Europe, en suspens) et le Ceta (entre Canada et Europe, en cours de mise en œuvre), sont extrêmement controversées. Ces procédures sont largement vues comme un moyen pour les multinationales d’imposer leurs volontés aux gouvernements récalcitrants (lire notre long format : Plongez dans la guerre invisible que les multinationales livrent aux États, centré sur la Cour de La Haye). Ce n’est pas la sentence rendue dans l’affaire Chevron contre l’Équateur qui va améliorer cette réputation. C’est la première fois qu’un tribunal arbitral privé est utilisé pour faire annuler une décision de justice confirmée par toutes les instances judiciaires d’un pays à l’encontre d’une entreprise multinationale. La décision confirme donc ouvertement le primat du droit commercial des entreprises, et de leurs tribunaux privés, sur les juridictions nationales.

Elle est d’autant plus choquante pour les Équatoriens et Équatoriennes affectés par Chevron que l’entreprise a pu invoquer avec succès le traité bilatéral d’investissement entre États-Unis et Équateur adopté en 2007 pour protéger les investisseurs états-uniens dans le pays. Pourtant, Chevron n’y possède plus d’investissements depuis 2002. L’Équateur avait d’ailleurs dénoncé ce traité en 2017, après avoir été poursuivi par d’autres firmes pétrolières dont la franco-britannique Perenco. Enfin, la plainte de Chevron devant la Cour de La Haye cible le gouvernement équatorien, alors qu’il n’est pas partie prenante de la procédure judiciaire qui a été lancée par des associations de personnes affectées par les pollutions.

Pétrole et boues toxiques déversés dans l’environnement

Exploitant le pétrole de la région amazonienne de l’Équateur à partir des années 1960, l’entreprise pétrolière Texaco, depuis rachetée par Chevron, avait déversé du pétrole brut et des boues toxiques dans l’environnement, et contaminé plusieurs centaines de milliers d’hectares de forêt. La procédure judiciaire, initiée par une association représentant plusieurs milliers de personnes affectées, a été lancée dans les années 1990. La bataille internationale qui s’en est suivie est devenue le symbole de la lutte contre l’impunité des multinationales [1]. Elle a été marquée par des succès, qui ont vu la puissante multinationale reconnue responsable en Équateur pour le passif environnemental de sa filiale Texaco et condamnée à une véritable compensation. Le combat a ensuite été porté sur d’autres fronts, de l’Argentine au Canada, pour faire exécuter la sentence. D’autres voies juridiques ont été envisagées, comme celle d’une saisine de la Cour pénale internationale.

Cette bataille a aussi vu la major pétrolière et ses alliés contourner les juridictions nationales en sortant ses avoirs d’Équateur et en plaidant la séparation juridique entre ses différentes filiales. Chevron a également réussi à convaincre un juge américain que la recherche de compensation par les Équatoriens affectés équivalait à une tentative d’extorsion.

Le gouvernement équatorien a réagi de manière ambiguë. Il indique qu’il étudiera les moyens de faire appel de la décision du tribunal arbitral tout en précisant qu’il ferait porter la responsabilité d’éventuelles conséquences sur les finances publiques au gouvernement précédent, présidé par Rafael Correa. Le nouveau gouvernement équatorien, présidé par Lenin Moreno, élu en 2017 et dauphin de Rafael Correa, semble adopter une attitude plus conciliante vis-à-vis des multinationales pétrolières et des traités de libre-échange.

Rééquilibrer le droit international

La décision intervient alors qu’un groupe de travail des Nations unies — présidé justement par l’Équateur — est chargé d’élaborer un projet de traité international contraignant sur la responsabilité juridique des multinationales. Ce groupe de travail doit se réunir en octobre au Palais des nations à Genève pour commencer ses travaux [2]. Les partisans d’un tel traité estiment qu’il est nécessaire pour contrebalancer le pouvoir excessif donné aux multinationales par le droit commercial international et les tribunaux d’arbitrage, et pour rééquilibrer les exigences de la protection des investissements avec celles des droits humains et de l’environnement.

« Cette décision est une preuve supplémentaire de l’impunité juridique que les traités de commerce et d’investissement accordent aux sociétés transnationales, ont réagi dans une lettre ouverte une coalition mondiale d’ONG et de mouvements sociaux, leur permettant non seulement de violer les droits de l’homme et de la nature sans en payer les conséquences, mais aussi d’agir contre les finances publiques des États souverains, contraint par la force de ces traités qui, même dénoncés, finissent par l’emporter sur les droits de l’homme. »

Suite à la vague de critiques suscitée par le projet de traité de libre-échange Tafta en Europe et aux États-Unis, ainsi qu’à la réticence de plus en plus marquée de nombreux pays envers les procédures de règlement des différends investisseurs-États, de timides propositions de réforme des tribunaux d’arbitrage ont été mises sur la table, comme la Cour multilatérale sur l’investissement inventée par la Commission européenne. Selon les critiques, ces propositions ne modifient qu’à la marge le système en place, biaisé en faveur des multinationales.

Olivier Petitjean

Publié le 05/09/2018

Ces lobbies industriels et pesants conservatismes face auxquels Nicolas Hulot a préféré renoncer

par Sophie Chapelle  (site bastamag.net)

Il s’était donné un an pour voir s’il était « utile ». Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a finalement annoncé le 28 août qu’il démissionnait. Un projet de loi sur la fin des hydrocarbures taillé en pièces par les sénateurs, un gouvernement qui ne prend pas la mesure de l’urgence écologique en dépit des multiples alertes... Sans parti ni mouvement sur lequel s’appuyer, Nicolas Hulot s’est senti souvent bien seul. Passage en revue des lobbies industriels et des puissantes forces d’inertie qui ont œuvré à paralyser son action.

Nicolas Hulot n’avait cessé de mettre sa démission dans la balance. Le ministre de la Transition écologique et solidaire a finalement annoncé sa décision de quitter le gouvernement le 28 août. Parmi les éléments ayant motivé sa décision, il dénonce un exécutif sous l’emprise des lobbies, à l’instar de la réunion qui s’est tenue la veille à l’Élysée avec la Fédération nationale des chasseurs. « Cela va paraître anecdotique, mais pour moi c’était symptomatique et c’est probablement un élément qui a achevé de me convaincre que ça ne fonctionne pas comme ça devrait fonctionner. On avait une réunion sur la chasse avec une réforme qui peut être importante pour les chasseurs mais surtout la biodiversité. Mais j’ai découvert la présence d’un lobbyiste qui n’était pas invité à cette réunion. » [1]

Dans le viseur de Nicolas Hulot, Thierry Coste, « conseiller politique » de la Fédération nationale des chasseurs et secrétaire général du Comité Guillaume Tell qui représente les utilisateurs d’armes à feu en France. Comme le rappelle le site d’informations Les Jours, Thierry Coste a aussi été le conseiller d’Emmanuel Macron sur la chasse et la ruralité durant la campagne présidentielle [2]. « Je lui ai dit très frontalement qu’il n’avait rien à faire là et qu’il n’était pas invité », raconte Nicolas Hulot. « C’est symptomatique de la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir, poursuit-il. Il faut à un moment poser ce problème sur la table parce que c’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? » 

Le lobby de la chasse à la biodiversité

Qu’ont obtenu les chasseurs à l’issue de cette réunion ? Outre la baisse de moitié du coût du permis national de chasse – de 400 à 200 euros –, la réforme prévoit une « gestion adaptative des espèces ». Autrement dit, les quotas de prélèvements des différentes espèces seront amenés à être ajustés au regard de leur nombre et des dégâts provoqués, notamment sur les cultures (les dégâts indemnisés sont très largement causés par les sangliers). Emmanuel Macron a déjà accordé à la puissante fédération nationale le droit de chasser six nouvelles espèces d’oiseaux dont les grands tétras, les tourterelles des bois ou encore les oies cendrées.

Plusieurs associations de défense de l’environnement craignent que cette réforme ouvre encore plus largement à la chasse des espèces aujourd’hui protégées. « C’est du clientélisme pathétique », dénonce Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux [3]. À titre d’exemple, sur les « 64 espèces d’oiseaux » chassées en France, « il y en a 20 qui sont sur la liste rouge des espèces menacées, qui sont en agonie et que, pourtant, on chasse »« Taper sur des espèces qui sont déjà en déclin est inacceptable », poursuit-il. Après avoir annoncé durant sa campagne son souhait de rouvrir les chasses présidentielles [4], Emmanuel Macron poursuit donc ses cadeaux aux chasseurs – 1,2 millions d’électeurs potentiels – au détriment de la faune sauvage. En 17 ans, un tiers des oiseaux ont pourtant disparu des campagnes françaises, rappelle le CNRS [5].

Obscure transition énergétique

Dans son entretien sur France Inter, Nicolas Hulot a présenté le nucléaire comme une « folie inutile économiquement, techniquement, dans lequel on s’entête ». Or, ce domaine figure précisément dans la liste de ses défaites. Le 7 novembre 2017, à l’issue d’un conseil des ministres, il annonce qu’il sera « difficile » de tenir l’objectif de réduire de 75 à 50 % la part du nucléaire dans le mix électrique d’ici 2025, selon la loi votée en 2015. Un objectif que le candidat Macron s’était pourtant engagé à tenir. « Rendre l’écologie crédible, c’est sortir parfois des postures dogmatiques », assène alors le ministre de la Transition écologique et solidaire, s’appuyant sur un document de RTE, filiale d’EDF, selon lequel la réduction de la part du nucléaire entraînerait une hausse des émissions de gaz à effet de serre. S’il reporte l’échéance, Nicolas Hulot n’en a jamais fixé de nouvelle. « La collusion entre l’État et les entreprises est-elle la nouvelle marque de fabrique de ce gouvernement ? », interroge alors Greenpeace (notre article).

L’isolement de Nicolas Hulot au sein de l’exécutif, face à un chef de l’État et un Premier ministre ouvertement pro-nucléaire, s’est également manifesté dans les discussions sur la révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Celle-ci doit fixer la trajectoire des renouvelables et du nucléaire pour les dix prochaines années. Or, les arbitrages en cours laissent prévoir un texte repoussant une nouvelle fois la baisse du nucléaire, dans un contexte où la France peine à tenir ses engagements climatiques et énergétiques. « Est-ce que nous avons commencé à réduire les émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non », reconnaît aujourd’hui Nicolas Hulot. Selon les projections du ministère de la Transition écologique, le plafond d’émissions sera dépassé jusqu’en 2023 [6].

Pas de « vision commune » au sommet de l’État

Sur le plateau de France Inter, Nicolas Hulot a énuméré les situations d’urgence auxquelles les populations ont fait face ces dernières semaines. La Californie a ainsi été confrontée à son plus grand incendie – plus de 115 000 hectares réduits en cendres – l’équivalent de la Martinique partie en fumées. Athènes a également été frappé fin juillet par des feux entrainant la mort d’au moins 94 personnes. Le bilan des inondations qui ont dévasté l’État du Kerala, dans le sud de l’Inde, vient d’être porté par les autorités à 445 morts. A l’échelle du globe, 2017 a été l’une des trois années les plus chaudes de l’histoire moderne [7].

La concentration dans l’atmosphère de gaz à effet de serre a atteint un nouveau pic cette année. « Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là », a souligné Nicolas Hulot qui a pointé l’absence de « vision commune » au sein de l’exécutif. « Sur un enjeu aussi important, je me surprends tous les jours à me résigner, tous les jours à m’accommoder des petits pas. Alors que la situation universelle au moment où la planète devient une étuve mérite qu’on se retrouve et que l’on change de paradigme. »

Le poids intensif de l’agro-business

C’est en particulier avec son homologue Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture et de l’alimentation, que les couacs n’ont cessé de se multiplier. Les États généraux de l’alimentation devaient être un marqueur de l’action de Nicolas Hulot. Mais ce dernier a finalement été évincé du processus au profit de Stéphane Travert. L’exécutif a ainsi refusé d’inscrire dans la loi l’interdiction d’utilisation sous trois ans du glyphosate, cet herbicide classé « cancérogène probable » par l’Organisation mondiale de la santé. Emmanuel Macron s’y était pourtant engagé six mois plus tôt.

Sur le plateau de France Inter le 28 août, la parole de Nicolas Hulot est sans ambages : « Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? La réponse est non. » Nombre d’éditorialistes retiennent que le principal fait d’arme de Nicolas Hulot comme ministre aura été d’obtenir l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’est sans compter la forte pression d’un mouvement qui, par sa durée, sa diversité des modes d’actions, sa capacité de réaliser des expertises populaires et de développer des alternatives, a contribué à faire plier le gouvernement.

Ministres issus des directions des grandes entreprises

Comme le rappelle notre contre-rapport sur les grandes entreprises françaises publié en juin 2018 par notre Observatoire des multinationales, de nombreux anciens cadres ou dirigeants d’entreprises figurent sur les plus hautes marches du pouvoir. Parmi les entreprises concernées, Areva, dont l’ancien directeur des affaires publiques, Édouard Philippe, est désormais Premier ministre. Une ancienne employée de Veolia, Brune Poirson, est également secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire. Cette dernière était notamment chargée de la « responsabilité sociétale » de Veolia en Inde, au moment où la firme française s’engageait dans la privatisation de l’eau de la ville de Nagpur, se retrouvait confrontée à des controverses en cascades et à la contestation des populations locales.

Parmi les autres ministres, Muriel Pénicaud, ancienne haute fonctionnaire, occupait auparavant les fonctions de directrice des ressources humaines de Danone, avant de rejoindre en 2014 Business France. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a été directeur de la communication du groupe immobilier Unibail-Rodamco. Une autre secrétaire d’État, Delphine Gény-Stephann, ancienne haute fonctionnaire, a passé de longues années chez Saint-Gobain, entre 2005 et 2017, avant de retrouver le ministère de l’Économie. Parmi les collaborateurs passés par le secteur privé figure Audrey Bourolleau, qui dirigea Vin et Société, un organisme d’influence du monde viticole, avant de conseiller le chef de l’État sur les questions agricoles.

Lobbying pour « les droits humains » des compagnies pétrolières

Il n’y a malheureusement pas qu’au sein du gouvernement que les lobbies industriels et anti-écologistes ont leurs entrées. Un rapport de l’Observatoire des multinationales et des Amis de la Terre pointe l’attention sur le Conseil d’État en partant de l’exemple de la loi Hulot sur la fin des hydrocarbures en France, adoptée fin 2017 [8]. Dans son avis rendu sur la première mouture du projet de loi, le Conseil d’État s’est prononcé contre le non-renouvellement des concessions d’hydrocarbures existantes après 2040, parce que cela porterait atteinte aux « espérances légitimes » des détenteurs de ces concessions. Porter ainsi atteinte au droit de propriété contreviendrait à la « Convention européenne des droits humains » (lire notre article).

Le gouvernement a revu sa copie à la dernière minute et a constamment opposé l’argument du risque de censure constitutionnelle pour refuser toute amélioration du texte au regard de ses objectifs initiaux. Il faut dire que le Conseil d’État exerce un monopole de fait sur l’expertise juridique de l’État. Premier des grands corps, créé en 1799, il conseille le gouvernement sur les projets de loi et constitue la plus haute juridiction administrative. Il est pourtant lui aussi ouvert à l’influence du secteur privé. Comme le Conseil constitutionnel, il accepte des « contributions extérieures » lors de l’examen des projets de loi, dans le cadre d’une procédure opaque et non contradictoire. Lors de l’examen de la loi Hulot, il aurait reçu deux contributions extérieures du Medef et de l’Ufip, lobby du secteur pétrolier.

Plan vélo reporté, 700 millions pour les autoroutes

Surtout, même si c’est à un moindre degré que d’autres grands corps comme l’Inspection générale des finances (voir l’enquête de Basta !), le Conseil d’État est lui aussi concerné par les problématiques de conflits d’intérêts, de pantouflages et d’allers-retours entre secteur public et privé qui semblent être devenus la norme au sommet de l’État. Exemple emblématique : le président de la section du Conseil d’État chargé de rendre son avis sur la loi Hulot était issu de la même promotion de l’ENA (École nationale d’administration) que Philippe Crouzet, autre conseiller d’État présidant désormais aux destinées de l’entreprise parapétrolière Vallourec, fer de lance du gaz de schiste en France, mais aussi que la directrice de cabinet de Nicolas Hulot. Le tout étant soumis à l’arbitrage du Premier ministre Édouard Philippe, lui-même issu du Conseil d’Etat. Pas étonnant dans ces conditions qu’on n’ait pas beaucoup entendu d’opinions juridiques discordantes.

C’est ainsi que dans l’indifférence générale, Nicolas Hulot a renouvelé le 26 juillet un permis d’exploitation pétrolière en Alsace [9]. Il n’y a d’ailleurs pas que les détenteurs de concessions d’hydrocarbures qui ont vu leurs attentes primer sur l’exigence de protéger le climat. Alors que l’annonce du « plan vélo » du gouvernement, qui devait être effectuée en juillet, a finalement été reportée à septembre, le gouvernement a validé début août un programme de 700 millions d’euros de travaux sur les autoroutes financé en partie par les collectivités locales [10]. L’absence de toute référence à l’écologie dans l’entretien accordé par Edouard Philippe au Journal du Dimanche le 26 août aura, semble t-il, achevé de convaincre Nicolas Hulot que la transition n’est pas compatible avec le macronisme.

Sophie Chapelle

Publié le 31/08/2018

La transition écologique sacrifiée à l’orthodoxie de la finance et de l’économie

Marie-Noëlle Bertrand (site l’humanité.fr)

Transport, énergie ou agriculture : les dossiers par lesquels la transition aurait pu s’enclencher sont nombreux. Mais les mesures à prendre sont incompatibles avec la visée libérale.

Aveu pour les uns, clarification pour d’autres : la démission de Nicolas Hulot met, quoi qu’il en soit, en lumière l’incapacité du gouvernement à transformer un système qui nous conduit droit vers la catastrophe environnementale et sociale. Il n’en va pas seulement de quelques rendez-vous ratés. Que l’ex-ministre de l’Environnement les ait perdus ou qu’on les ait faits sans lui, les arbitrages opérés depuis un an et demi, parfois sous la pression des lobbies, toujours sous celle de l’orthodoxie financière, en disent long de l’incompatibilité entre écologie et libéralisme.

1 Du glyphosate aux mille vaches : la déconfiture de l’agriculture

Climat, sols, biodiversité ou sécurité alimentaire : c’est peu dire que le dossier agricole canalise à lui seul bien des attentes. Responsable de près de 30 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), interpellé sur son usage des pesticides ou sa capacité à proposer le bien-manger pour tous, le système agroalimentaire est sommé de se transformer sur le fond. C’est ce que promettaient de faire les états généraux de l’alimentation, organisés fin 2017, lesquels devaient déboucher sur une loi à l’avenant. Les premiers ont déçu, la seconde a fâché. Rien, dans le texte soumis au Parlement début juillet, ne mentionne une date de sortie pour le sulfureux glyphosate, herbicide classé cancérigène probable. Nicolas Hulot avait l’idée que la France l’interdise d’ici trois ans. Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, s’y opposait. Les députés ont tranché en faveur du second. La FNSEA s’est dite soulagée, l’Union des industriels pour la protection des plantes (Uipp), où se retrouvent tous les gros de l’agrochimie, aussi.

Plus globalement, la ligne du gouvernement, depuis un an, aura été de laisser aller un système qui mise sur le rendement à l’hectare et pousse à l’intensification des productions. Rien n’est venu ­remettre en cause, par exemple, les grands systèmes d’exploitations céréalières, dont les produits visent les marchés mondiaux et alimentent la spéculation sur les matières premières. Les systèmes d’élevage intensifs – ferme des mille vaches ou autres usines à poulets – n’ont pas été plus inquiétés. Les agriculteurs bio, en revanche, ont des cheveux à se faire, quand les aides destinées au maintien de leurs exploitations tendent à disparaître.

2 Europacty, nouveau symbole des infrastructures

Bien sûr, il y a eu l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Mais, au-delà, reste en projet une série d’infrastructures questionnées sur leur utilité autant que sur leurs impacts environnementaux. C’est le cas d’Europacity. Porté par le groupe ­Auchan et un conglomérat chinois baptisé Wanda, il prévoit la création d’un vaste centre commercial et de loisirs dans le Val-d’Oise. Près de 270 hectares de terres agricoles situées sur le Triangle de Gonesse et comptant parmi les plus fertiles d’Europe risquent de disparaître. Ce modèle de concentration commercial implique, en outre, que le consommateur prenne sa voiture pour faire les courses, pointent ses opposants, et va a contrario de schémas territoriaux favorisant les mobilités douces telles que le vélo ou la marche à pied. Nicolas Hulot avait clairement pris ses distances – « Un centre commercial gigantesque avec une station de ski artificielle, c’est la folie des grandeurs du XXe siècle. C’est exactement ce que je ne veux plus demain ! », déclarait-il y a peu. C’est pourtant grâce à l’intervention du gouvernement qu’Europacity peut se targuer d’être encore sur les rails : en mai, l’État a fait appel d’une décision du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, lequel avait annulé l’arrêté autorisant la zone d’aménagement concerté (ZAC) indispensable à sa construction.

3 Fret ou vélo : le transport dans une impasse

Il est responsable de 15 % des émissions mondiales de CO2, et pourtant le secteur des transports reste malmené. Alors que l’exécutif a déclenché l’ire des cheminots en lançant, par voie d’ordonnances, une réforme de la SNCF qui achève la libéralisation du rail public, Nicolas Hulot, ministre de tutelle d’Élisabeth Borne, a brillé par son silence. Tout juste le ministre de l’Écologie s’est-il fendu, en avril, d’une tribune dans les colonnes du Journal du dimanche, par laquelle il tente de défendre son attachement aux enjeux de fond. « C’est parce qu’on a besoin du train pour réussir la transition écologique que nous avons lancé ce chantier », écrivait-il. Pourtant, en transformant l’entreprise publique en société anonyme, en ouvrant le rail aux quatre vents de la concurrence et en tirant un trait sur le statut des cheminots, c’est bien la casse de l’outil ferroviaire que cette réforme engage. « Nous devons massivement développer le fret ferroviaire », poursuivait Nicolas Hulot, taisant là encore le fait que le « pacte ferroviaire » gouvernemental filialise l’activité de transport de marchandises de la SNCF, fragilisant le report de la route vers le rail.

Ce n’est pas la seule panne en matière de transport durable. La loi sur les mobilités propres et le plan vélo censé en être le pilier sont dans les limbes. La Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) blâme plusieurs acteurs : « Bercy freinerait sur le montant d’un fonds vélo, les instances patronales s’insurgeraient contre une indemnité kilométrique vélo obligatoire, l’industrie automobile refuserait que le malus des voitures polluantes finance un bonus en faveur des (véhicules propres). »

4 Privatisation et courts-circuits énergétiques

Au chapitre de la transition énergétique, on épinglera l’ouverture à la concurrence des barrages hydroélectriques ou encore les cajoleries concédées par la France à l’huile de palme indonésienne ou malaisienne. La privatisation des premiers, alertent ceux qui la dénoncent, risque d’ouvrir encore plus grand les vannes de la marchandisation d’un bien commun, quand de la gestion des structures dépendent l’irrigation et l’alimentation en eau potable d’un grand nombre de bassins. Elle rend, en outre, aléatoire la régulation d’une énergie renouvelable indispensable au futur mix.

Concernant l’huile de palme, son essor est aujourd’hui le principal moteur de la déforestation en Asie du Sud-Est et des émissions de CO2 de la planète. Alors que 75 % de celle consommée en France se retrouvent sous forme d’agrocarburants, Nicolas Hulot avait dit son intention de « fermer la fenêtre » à ce type d’utilisation. Sans impact auprès de ses collègues. « La France n’est en faveur d’aucune interdiction et aucune discrimination (contre l’huile de palme – NDLR), au niveau ­national comme européen », déclarait, en janvier, Florence Parly, ministre des ­Armées, lors d’un déplacement en ­Malaisie… laquelle envisageait alors l’achat de 18 avions de combat Rafale de fabrication française.

5 Commerce ou coopération ? le mauvais choix

On ne peut pas ne pas évoquer, pour finir, le Ceta, accord de libre-échange entre l’Europe et le Canada. Emmanuel Macron avait promis de suivre les conclusions d’une commission d’experts nommée par ses soins « pour dire ce qu’il en est exactement des conséquences environnementales et sociales de cet accord ». Elles furent accablantes, ce qui n’a pas empêché le gouvernement d’acter la mise en œuvre provisoire du traité, rendant le texte opérationnel à 90 % dans le pays. À l’inverse, les députés de la majorité ont supprimé, au grand dam des ONG, l’extension de la taxe sur les transactions financières qui devait entrer en vigueur le 1er janvier 2018, au motif d’attirer les banques cherchant à quitter Londres à cause du Brexit. Cette extension aurait pourtant permis de renforcer l’aide nécessaire aux pays en développement pour faire face au changement climatique, dont Nicolas Hulot déplorait la faiblesse, hier, sur France Inter. 

Marie-Noëlle Bertrand et Marion d’Allard.>

Publié le 08/08/2018

Climat : la Terre proche du «point de rupture», alertent des scientifiques

Le réchauffement climatique pourrait transformer en «étuve» notre planète, qui ne pourrait plus abriter qu'un milliard d'êtres humains dans un avenir proche. Telles sont les prédictions alarmistes d'un consortium de chercheurs internationaux.

Même si l'humanité réduit les émissions de gaz à effet de serre comme prévu par l'accord de Paris, la planète elle-même pourrait perturber les efforts des hommes et basculer dans un état durable d'étuve, selon une étude publiée lundi. Avec un tel scénario, la hausse de la température moyenne de la Terre pourrait se stabiliser à +4°C ou +5°C par rapport à l'ère préindustrielle, bien au-delà de l'objectif de l'accord de Paris sur le climat (+2°C maximum), selon une étude de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Les émissions de gaz à effet de serre ont déjà provoqué une hausse de 1°C de la température moyenne de la Terre, augmentant les probabilités et l'intensité des canicules, des sécheresses ou des tempêtes.

FOCUS - Canicule : une tendance irréversible ?

Une vague de chaleur touche la France depuis le début de la semaine. Selon Météo-France, si rien n'est fait, la fréquence de ces canicules devrait doubler d'ici à 2050. Analyse avec Marc Cherki, journaliste Sciences et Environnement au Figaro.

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Selon les conclusions de scientifiques de l'université de Copenhague, de l'Université nationale australienne et de l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique en Allemagne, dix aspects distincts du «système Terre», aujourd'hui neutres ou bénéfiques, pourraient à terme devenir néfastes, provoquant plus de rejets de CO2 et de méthane dans l'atmosphère que toutes les activités humaines combinées. Ces points de bascule sont liés à des températures au-delà desquelles la libération de ces gaz serait inéluctable. «Quand un seuil critique est atteint, le processus de réactions s'auto-entretient», note l'étude, qui s'inquiète que la Terre puisse approcher un seuil la condamnant à devenir une étuve.

«Puits de carbone» affaiblis. Les forêts et les océans ont absorbé ces dernières décennies plus de la moitié des émissions de carbone. Mais les forêts rétrécissent et les océans montrent des signes de saturation en CO2, selon de récentes études. Leur rôle d'éponge risque de s'affaiblir.

Permafrost. Le méthane et le CO2 emprisonnés dans le permafrost, sol censé être gelé en permanence en Russie ou au Canada, correspond à environ quinze années d'émissions humaines. En cas de dégel, ces gaz relâchés - pour l'instant en quantité négligeable - accéléreraient le réchauffement, libérant encore plus de gaz. De manière similaire, les hydrates de méthane, composés ayant l'apparence de la glace présents dans les fonds marins, sont également vulnérables au réchauffement, mais les scientifiques ne savent pas à quel rythme. Ils sont suspectés d'être à l'origine d'épisodes rapides de réchauffement il y a plusieurs millions d'années.

Dépérissement des forêts. Un réchauffement de 3°C pourrait condamner à terme au dépérissement de 40% de la forêt amazonienne, selon une récente étude. Et les incendies, pas pris en compte dans ce modèle, pourraient accélérer cette destruction susceptible de relâcher dans l'atmosphère des milliards de tonnes de CO2.

Moins de banquise. Le miroir blanc glacé de la banquise renvoie 80% des rayonnements du soleil. Mais avec la fonte de cette glace de mer, l'océan qui la remplace absorbe à l'inverse 80% de ces radiations, accélérant le réchauffement. Dans l'Arctique, le premier été sans banquise devrait avoir lieu avant le milieu du siècle. Une situation susceptible de se reproduire tous les quatre ans dans un monde à +2°C.

Calotte glaciaire. Les scientifiques s'accordent pour dire qu'il existe une température de bascule au-delà de laquelle la calotte glaciaire recouvrant la terre de l'Antarctique ouest et du Groenland fondra. Mais leurs estimations sur cette température varient entre +1°C et +3°C. L'autre question ouverte est le temps que cette glace mettra à fondre, libérant des volumes énormes d'eau douce dans les océans. Les conséquences seraient dévastatrices: deux-tiers des mégalopoles sont installées moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, tout comme les plaines agricoles qui les nourrissent. La fonte des glaces de l'Antarctique Ouest et du Groenland conduirait à une hausse du niveau de la mer de 13 mètres. La calotte de l'Antarctique Est, plus sensible au réchauffement qu'estimé précédemment, représente 12 mètres potentiels supplémentaires.

Effet domino. Tous ces mécanismes sont interconnectés, selon les auteurs de l'étude, et l'un d'entre eux pourrait en déclencher un autre, puis un autre. «Ces événements en cascade pourraient pousser le système Terre dans son ensemble dans un nouveau mode de fonctionnement», note Hans Joachim Schellnhuber, coauteur et directeur du Potsdam Institute for Climate Impact Research, qui avait précédemment estimé qu'une Terre à +4 ou +5°C ne pourrait pas abriter plus d'un milliard de personnes.


Publié le 05/08/2018

À Fukushima, une catastrophe banalisée

Séisme, tsunami, puis fusion de trois réacteurs nucléaires : le Japon reste meurtri par l’enchaînement de catastrophes de mars 2011. Si, sur le moment, l’essentiel des victimes et des dégâts matériels ont été dus à la vague d’eau, les conséquences humaines et économiques de la faillite de la sécurité à la centrale de Fukushima seront profondes et durables.

par Philippe Pataud Célérier (site le monde-diplomatique.fr) 

 

Face aux pupitres d’écolier, le tableau noir est encore couvert de signes. Idéogrammes, nombres, croquis. Rien ne semble avoir bougé depuis le 11 mars 2011 à 14 h 46. Une paire d’éponges desséchées s’effrite sur le repose-craie. Une image d’une ironie cruelle, car, à l’extérieur de ce qui était encore, il y a sept ans, l’école élémentaire d’Arahama, tout a été effacé par les flots. De l’arrondissement de Wakabayashi, vu du toit-terrasse de l’école, il ne reste qu’un paysage sableux brassé par le ballet incessant des pelleteuses et des camions à benne. Difficile d’imaginer que cette école était entourée par 800 maisons où vivaient 2 200 personnes. L’océan se trouve à 700 mètres. Une digue est en construction, tandis qu’une voie rapide surélevée de 6 mètres commence à courir vers l’intérieur des terres. Entre ces deux chantiers, plus rien n’accroche le regard, hormis un petit cimetière aux stèles enchevêtrées comme les bâtonnets d’un jeu de mikado.

Nous sommes dans la région de Tohoku, sur la côte orientale du nord d’Honshu, l’île centrale de l’archipel nippon. Avec un million d’habitants, la ville de Sendai est le chef-lieu de la préfecture de Miyagi, bordée au sud par celle de Fukushima et à l’est par l’océan Pacifique. Le tsunami du 11 mars 2011 fut provoqué par un séisme d’une violence inouïe enregistré à 130 kilomètres au large de Sendai (1). « Les vagues, de 20 mètres de hauteur, ont foncé sur la côte à une très grande vitesse. Seule cette école construite en 1873 a résisté ! Trois cent vingt personnes, collégiens, personnel, proches voisins, y ont trouvé refuge avant d’être hélitreuillées », raconte le bénévole qui nous fait visiter les lieux. « Au départ, poursuit-il, la municipalité voulait la démolir, et puis on s’est dit qu’il fallait la conserver. Notre préfecture a été la plus touchée. Douze mille personnes sont mortes. À Sendai, la majorité des victimes (930) résidaient dans l’arrondissement de Wakabayashi. » Nous redescendons aux premiers étages. Médusés, nous observons les photographies de salles de classe éventrées par les voitures prises dans une gangue de terre, d’immondices et de ferraille. « Tout est resté en l’état. Nous avons seulement renforcé les structures pour l’ouvrir au public au printemps 2017. Depuis, nous recevons chaque jour environ un millier de personnes. Elles viennent des quatre coins du Japon. »

L’arrondissement est désormais classé par la municipalité comme zone à risque, où il est interdit de construire. Les survivants se sont réfugiés à l’intérieur des terres dans des logements temporaires. Le cataclysme s’est déroulé en trois temps : le séisme, puis le tsunami, et enfin l’accident nucléaire. Sur les 450 000 personnes déplacées, 160 000 ont dû fuir la radioactivité consécutive à l’explosion de la centrale de Fukushima-Daiichi (voir « Cataclysme foudroyant, désolation durable »). En 2018, on en mesure l’impact aux travaux titanesques qui jalonnent 500 kilomètres de côtes, parfois dévastées jusqu’à près de 30 kilomètres à l’intérieur des terres. Partout, des milliers d’engins de travaux publics s’affairent pour déblayer, terrasser, reconstruire. À mesure que le bus progresse le long du Pacifique, les chantiers donnent le vertige.

À 90 kilomètres au nord-est de Sendai, Minamisanriku était une petite ville côtière de 17 000 habitants. Détruite à près de 70 %, elle a cédé la place à des terrassements surélevés en forme de pyramides. Sur ces terrains remblayés à force de déchets et de montagnes façonnées par les pelleteuses, de petites constructions en bois se détachent. Apparaissent une poste, un salon de coiffure, un vendeur de sushis, et déjà une pâtisserie, à la devanture ornée de gâteaux magnifiquement présentés. Une musique sirupeuse enveloppe la vingtaine de commerces. Un terrassier m’observe. Ce travail est la seule chose qui reste à cet ancien pêcheur : « On reconstruit, mais on ne sait pas vraiment pour qui. Beaucoup ne veulent pas revenir là où ils ont tout perdu. En sept ans, les plus jeunes ont refait leur vie, le plus souvent loin d’ici. Moi, j’ai de la chance, j’ai encore ma famille, installée chez mon frère à une centaine de kilomètres. Et puis j’ai ce travail. Redevenir pêcheur ? Plus grand monde ne veut manger de notre poisson, même quand sa teneur en radioactivité est en deçà des normes autorisées. » Kesennuma, Rikuzentakata, Ofunato, Kamaishi : dans toutes ces petites villes côtières, l’inquiétude ronge les esprits.

Une périphérie froide illuminée par la fée électricité

Sur les hauteurs de Kamaishi trône une statue de Kannon, la déesse de la compassion. Du sommet de ses 48 mètres, la vue est spectaculaire. Les engins de chantier s’activent pour reconstruire les digues qui avaient été inaugurées quelque temps avant le tsunami : trois murs de longueurs différentes (990, 670 et 330 mètres), ancrés à plus de 63 mètres de profondeur, qui ont été totalement submergés. Pis, ils ont engendré un phénomène de ressac qui a décuplé la violence des vagues. « Mais comment faire autrement ? interroge un contremaître. Si on veut que la population revienne, il faut la rassurer. Pour l’heure, il y a plus d’ouvriers que d’habitants. Mais pour combien de temps encore ? Car l’État commence à se désengager. » Si le gouvernement a investi 25 500 milliards de yens (195,7 milliards d’euros) entre 2011 et 2015, il a divisé cette somme par quatre pour la période 2016-2020  (2).

« Vous savez, témoigne M. Kowata, natif de ce Tohoku (« Nord-Est ») qui comprend 10 millions d’âmes, ici, on n’est pas dans la région de Kanto (Tokyo) ou dans celle de Kansai (Kyoto), qui concentrent population et capitaux. » Comme l’écrit Tawada Yoko dans son Journal des jours tremblants (3), « après le séisme de Kobe, en 1995, pour l’approvisionnement immédiat en nourriture, par exemple, il a suffi que les grands magasins mettent à disposition les produits de leurs rayons en les alignant sur les trottoirs. Or, dans les villages de pêcheurs du Nord-Est, il n’y a pas de grands magasins et, de plus, les sinistrés ne vivent pas regroupés sur un territoire restreint ». Pourquoi, en 2011, les vivres n’ont-ils pas été largués par hélicoptère ? Parce que « la loi sur la sécurité du territoire ne le permettait pas, poursuit l’écrivaine. Pas un homme politique n’a eu le courage d’assumer une mesure dérogatoire liée à une situation d’urgence. »

La plus vaste région d’Honshu fut la terre des Aïnous, le peuple autochtone qui vivait aussi dans l’île d’Hokkaido avant la conquête japonaise du XIXe siècle. Ce fut longtemps le bout du monde, que les Japonais reléguaient avec mépris à la périphérie froide du centre impérial, Kyoto hier, Tokyo aujourd’hui. Ce Michinoku (« terre au-delà des routes »), l’ancien nom de Tohoku, était si éloigné des lieux de pouvoir qu’il ne pouvait être habité que par des barbares, des parias ou des asociaux, comme les yamabushi, ces ermites errant dans les froides montagnes de Yamagata.

Quand, à partir des années 1960, l’État eut l’idée de construire dans la région de Tohoku plusieurs centrales nucléaires, il s’agissait d’apporter la lumière à ses habitants, au sens propre comme au sens figuré, même si les principaux usagers sont les citadins de la capitale. Pour Tokyo et ses environs (40 millions d’habitants), Tohoku est une aubaine, à la mesure de l’infortune qui frappe cette vaste région (67 000 kilomètres carrés) peu développée. La recherche d’un emploi — en dehors de la pêche, de l’agriculture et du tourisme naissant — pousse généralement les jeunes diplômés à l’exode.

Les six préfectures de Tohoku se disputent cette manne nucléaire, qui comprend aussi le complexe de Rokkasho, construit dans l’extrême nord. Ce site accueille une usine d’enrichissement, un centre de stockage et une usine de retraitement conçue en partenariat avec le groupe français Areva sur le modèle de La Hague. En janvier dernier, trente ans après l’annonce de sa construction et plus de 16 milliards d’euros d’investissements, l’ouverture de l’usine de retraitement a été reportée pour la vingt-troisième fois... Elle pourrait entrer en activité en 2021 ; et le centre de production du très controversé MOX (mélange de dioxyde de plutonium et de dioxyde d’uranium, qui recycle une partie du combustible utilisé), l’année suivante.

Avec son littoral propice au refroidissement des réacteurs, en l’absence de réseau hydrographique important au niveau national, la préfecture de Fukushima s’est portée candidate, épaulée par plusieurs communes : Fukushima, Okuma, Futaba, etc. À 225 kilomètres au nord-est de Tokyo, l’approvisionnement énergétique se situe à bonne distance. Six réacteurs nucléaires sont donc progressivement construits entre 1967 et 1979. La centrale de Fukushima-Daiichi est dans toutes les têtes. L’ombre célébrée par l’écrivain Tanizaki Junichiro n’est plus (4). Les multiples et importantes aides étatiques apportées par la fée électricité (subventions, fiscalité avantageuse) irriguent le tissu économique régional. Les édiles bénéficient d’énormes budgets de fonctionnement (sept à dix ans d’autonomie pour la ville de Fukushima), gages d’une popularité transformable en gains électoraux. Les initiales de l’exploitant nucléaire, la Compagnie d’électricité de Tokyo (en anglais Tepco), plastronnent au fronton de la gare de Fukushima.

Le démantèlement devrait prendre encore quarante ans

Si l’ombre reste, elle n’est plus à chercher dans ce clair-obscur qui, selon Tanizaki, donnait à chaque chose son essence intime, sa lumière tout intérieure, mais dans cette collusion entre l’État, les collectivités locales (préfecture, municipalités) et un exploitant nucléaire peu scrupuleux. En plus d’avoir dissimulé près de 200 incidents entre 1977 et 2002 et falsifié des rapports d’inspection (5), Tepco a ignoré un rapport qui, en 2009, lui signalait un risque de tsunami avec une hauteur de vague supérieure aux prévisions établies (6 mètres). Une vague de 14 à 15 mètres arriva moins d’une heure après le séisme de 2011. Toute l’alimentation électrique étant coupée, et leurs systèmes de refroidissement de secours noyés, trois réacteurs entrèrent en fusion en exhalant leur souffle mortifère.

Sept ans plus tard, le coût de la catastrophe semble astronomique, que ce soit pour démanteler la centrale ou pour décontaminer les sols et l’eau. Comment trouver la main-d’œuvre prête à le faire ? Tepco multiplie les niveaux de sous-traitance, avec pour conséquence, à mesure que les preneurs d’ordres se succèdent à distance de l’exploitant principal, un laxisme croissant en matière de compétences et de critères d’embauche (6). Les employeurs, parfois phagocytés par les yakuzas (7), donnent l’impression de servir les intérêts de chacun : le salarié prêt à mettre sa vie en danger pour gagner un tout petit peu plus en dépassant le seuil d’exposition critique en zone contaminée, ou l’exploitant en quête constante d’une main-d’œuvre qui se raréfie à cause des multiples dangers de ces chantiers hors norme et inédits.

Plus de 60 000 personnes sont intervenues dans la centrale depuis 2011 ; 6 000 travaillent quotidiennement au démantèlement des trois réacteurs qui ont fondu. La principale difficulté reste de localiser et de maîtriser le corium, cet amalgame hautement radioactif issu de la fusion de combustibles nucléaires avec les matériaux métalliques qu’il agrège à son passage. Certaines images fournies par Tepco en janvier 2018 montrent que le corium a percé la cuve du réacteur numéro deux et s’attaque désormais au radier (la base en béton) de la centrale, ultime protection avant que ce magma corrupteur ne contamine les nappes phréatiques qui sourdent dans l’océan Pacifique.

Les rapports officiels japonais ou internationaux réduisent les conséquences sanitaires de la catastrophe à pas grand-chose, attribuant notamment la hausse des cancers aux dépistages systématiques mis en place. Depuis 2011, Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et chercheuse associée au centre de recherche de la Maison franco-japonaise, parcourt la région. Elle met en doute ce discours rassurant : « Les autorités s’accordent à reconnaître 18 travailleurs morts de doses létales. On peut considérer que ce nombre est très largement sous-estimé. » L’enquête épidémiologique menée sur 380 000 enfants de la préfecture de Fukushima a déjà conduit à détecter 197 cancers thyroïdiens. Selon elle, « les opérations de nettoyage ou de visite du site répondent à un objectif capital : rassurer les habitants afin qu’ils viennent revivre dans leur village d’origine. Quitte à augmenter le seuil de radioactivité acceptable, comme le gouvernement l’a fait dès avril 2011 ». Le taux admissible pour la population est passé de 1 millisievert (mSv) à 20 mSv, soit celui acceptable en temps normal pour les travailleurs du nucléaire, tandis que le taux pour les employés de la centrale était relevé dans un premier temps à 100, puis à 250 mSv, en fonction de l’urgence de la situation.

Pourra-t-on renouveler cette main-d’œuvre corvéable à merci alors que le démantèlement devrait prendre encore quarante ans ? Si la recherche en robotique marche à plein régime, les tâches colossales demeurent actuellement des plus rudimentaires. Trois cents tonnes d’eau sont déversées et contaminées chaque jour pour refroidir les cœurs fondus des réacteurs. Plusieurs milliers de tonnes d’eau en partie traitées, mais toujours chargées de tritium, ont été rejetées dans le Pacifique. Et plus d’un million de mètres cubes d’eau sont à ce jour stockés, dans l’attente d’une autorisation de rejet dans la mer, à laquelle s’opposent pêcheurs et villageois.

Par ailleurs, 600 kilomètres carrés font l’objet d’une décontamination en dehors de la centrale. Progressivement, le gouvernement acquiert auprès d’une multitude de propriétaires ces terrains destinés à accueillir des millions de mètres cubes radioactifs, annexant mois après mois, kilomètre carré après kilomètre carré, ces communes abandonnées à proximité de la centrale. La terre raclée en surface est bien souvent entreposée quelques kilomètres plus loin, au risque de disperser la radioactivité et de contaminer les travailleurs, pour des résultats bien incertains. Au moins 15 millions de mètres cubes de terre et de déchets contaminés reposent dans de grands sacs en toile noire plastifiée dont la durée de vie est limitée à trois ou quatre ans en moyenne, quand ils ne sont pas éventrés. Ceux qui affichent moins de 8 000 becquerels par kilogramme sont réutilisés dans le bitume pour les travaux de ponts et chaussées.

« Ne pas aller en montagne ni près des rivières »

Pour convaincre les réfugiés encore réfractaires à l’idée d’un retour (environ un tiers des 160 000 personnes évacuées), le 31 mars 2017, l’État a supprimé les aides inconditionnelles au relogement qui leur permettaient de vivre en dehors des zones irradiées. Conséquence : près de 27 000 hommes, femmes et enfants n’ont d’autre choix que de revenir.

D’autres stratégies sont plus sournoises. En témoigne cet appel à la résilience adressé aux victimes. Le programme Ethos apprend aux habitants à vivre dans un milieu contaminé : des manuels scolaires ont été distribués à cet effet ; des campagnes télévisuelles ont été lancées pour promouvoir des produits frais en provenance de la zone contaminée et vanter l’efficacité de la décontamination, qui n’a toujours pas été prouvée (8). À en croire les promoteurs de cette campagne, l’environnement contaminé serait moins nocif pour les populations que la « radiophobie » ou le stress provoqué par un douloureux déracinement (9). Un habitant de la ville d’Iitate témoigne : « On nous dit qu’il n’y a pas de problème. Qu’il suffit de ne pas aller dans les zones à risque ! On ne peut ni aller en montagne ni s’approcher des rivières, ne pas aller à droite ni à gauche... Comment voulez-vous que l’on vive ici  (10 ? » Des conditions de vie épouvantables, dont le Fukushima Minpo se faisait l’écho en rappelant dans son édition du 3 mars 2018 que, depuis la tragédie, 2 211 personnes se sont suicidées ou se sont laissées mourir par manque de soins ou de médicaments.

 

Si Tepco a finalement été jugée responsable, le 22 septembre 2017, de l’accident nucléaire de Fukushima, l’État, lui, est blanchi et va pouvoir produire des contre-vérités « pour que la population ignore les dégâts réels provoqués par le nucléaire », affirme Cécile Asanuma-Brice. La production d’ignorance est au cœur des méthodes de persuasion qui visent à semer le doute et la confusion sur les seuils de radioactivité tolérés par l’organisme humain. L’État et les lobbyistes du nucléaire étendent leur emprise, car le pays, insiste le premier ministre conservateur Abe Shinzo, ne peut se passer de cette énergie, qui représentait 30 % de l’électricité produite au Japon avant l’accident.

Aujourd’hui, dans le pays, 5 réacteurs sont de nouveau en activité, et 19 seraient en attente d’une autorisation. La banalisation de la radioactivité avance à grands pas. La commission exécutive du Comité international olympique chargée des Jeux d’été à Tokyo en 2020 a approuvé en mars 2017 la proposition d’organiser des matchs au stade de base-ball Azuma à Fukushima (à 90 kilomètres au nord-ouest de la centrale), qui sera rénové pour l’occasion. « Des tarifs préférentiels seront peut-être réservés aux natifs de Tohoku, ironise M. Takeda, un déplacé de Fukushima, avant de se raviser. Pas sûr : nous sommes devenus les parias du Japon. Vous savez, certains croient encore que nous sommes contagieux... »

Philippe Pataud Célérier

Journaliste.

(1) Lire Ishida Hidetaka, « L’espoir d’un nouveau souffle », Harry Harootunian, « La maison Japon se fissure », et Gavan McCormak, « Le Japon nucléaire ou l’hubris puni », Le Monde diplomatique, avril 2011.

(2) Reiji Yoshida, « Tsunami-hit Rikuzentakata rebuilding on raised ground, hoping to thrive anew », The Japan Times, Tokyo, 7 mars 2017.

(3) Tawada Yoko, Journal des jours tremblants. Après Fukushima, Verdier, coll. « Der Doppelgänger », Lagrasse, 2012.

(4) Tanizaki Junichiro, Éloge de l’ombre, Verdier, 2011 (1re éd. : 1933).

(5) « Tepco must probe 199 plant check coverups », The Japan Times, 2 février 2007.

(6Cf. Tatsuta Kazuto, Au cœur de Fukushima. Journal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1F, trois tomes, Kana, Bruxelles, 2016.

(7) Philippe Pons, « Les yakuzas font peau neuve », Le Monde, 3 avril 2017.

(8Cf. Louise Lis, « À Fukushima, la population est dans une situation inextricable », CNRS Le journal, Paris, 11 mars 2016.

(9) Yves Baron, Jacques Foos, Jean-Paul Martin et Bernard Rozé, « L’accident de Fukushima, six ans après » (PDF), groupe argumentaire sur les énergies nucléaires et alternatives (Gaena), octobre 2017.

(10) Cécile Asanuma-Brice, « Les migrants du nucléaire », Géoc

Publié le 24/06/2018

Revenir au transport maritime à la voile : une alternative écologique souhaitable et désormais réaliste

par Olivier Favier (sitebastamag.net)

Transporter des marchandises à la voile d’une rive à l’autre de l’océan Atlantique, et en finir avec les pollutions générées par les porte-conteneurs géants ? Plus qu’un pari, l’équipe de Towt, une jeune entreprise installée à Douarnenez dans le Finistère, en a fait une réalité, qu’elle tente désormais d’installer dans la durée. Ses bateaux sont capables de relier la Grande-Bretagne comme de faire la grande traversée, à leur propre rythme, sans fioul, accompagnés de leur chargement de thé, de café, de chocolat ou de rhum. La construction d’un premier cargo à voile est même envisagée. Reportage.

À Douarnenez, Guillaume Le Grand a fait un choix radical : « Toute l’industrie du transport maritime est liée à l’exploitation des hydrocarbures. Au rythme actuel, dans cinquante ans nous aurons épuisé les ressources en pétrole et en gaz. Revenir au transport à la voile n’aura bientôt plus rien d’une folie. » Créée en 2011, changée en SARL trois ans plus tard, Towt, pour TransOceanic Wind Transport boucle son troisième exercice comptable. En plus des deux gérants, Guillaume le Grand et son épouse Diana Mesa, elle compte désormais quatre salariés et deux stagiaires.

Pour l’instant, l’entreprise travaille avec des voiliers qui ne lui appartiennent pas. Le Lun II, un « ketch » norvégien de 1914 – un voilier à deux mâts dont le grand mât est situé à l’avant – racheté en Californie a été armé pour le transport par son capitaine Ulysse Buquen. Aujourd’hui long de 25 mètres, il peut embarquer jusqu’à 12 tonnes de fret – contre 40 000, en moyenne, pour un porte conteneur - et quelques passagers. Il s’agit du premier voilier transatlantique affrété par Towt, en 2016. Selon la société, lors de cette traversée de 34 jours, escales comprises, 30 tonnes de CO2 auraient été épargnées.

D’Amérique du Sud, des Antilles et des Açores, le Lun II a ramené du thé, du café, du chocolat ou du rhum. Il a servi aussi, selon un ancien procédé remis au goût du jour, à faire vieillir en mer durant un an quelques tonneaux d’un vin prestigieux. Comme les autres bateaux affrétés par Towt, il fait aussi du cabotage entre le Portugal et l’Angleterre, mouillant dans les ports français de Bordeaux, La Rochelle, Douarnenez ou le Havre.

Un modèle pour une « décélération » du transport ?

Avec 9 milliards de tonnes de fret et plus de 5000 porte-conteneurs, les mers et les océans voient passer 90% des marchandises transportées dans le monde. La taille des bateaux ne cesse de croître : en 2017, un cargo produit en Corée a franchit la barre des 20 000 conteneurs de capacité. Si les coûts du transport s’en trouvent réduit au minimum, il n’en est rien de la facture environnementale. La plupart de ces monstres marins tournent au fioul, un carburant bon marché mais particulièrement polluant. Les particules fines d’oxyde de soufre et d’oxyde d’azote, qui entrent en profondeur dans les organismes vivants et ont une influence délétère sur la santé humaine, sont les premières en cause.

Le Lun II amarré au Port-Rhu, à Douarnenez (Finistère)

Une enquête de 2015 estime que 60 000 décès prématurés sont dus au transport maritime en Europe [1]. Les zones portuaires sont les premières touchées. Des mesures ont été effectuées par France nature environnement (FNE), il y a deux ans, dans un quartier résidentiel proche du port de Marseille, où les ferrys de tourisme sont également très présents : l’air y est vingt fois plus pollué qu’ailleurs dans l’agglomération. En 2009, un article du quotidien britannique Guardian [2] révélait même qu’un super-cargo émet autant de particules de soufre que 50 millions de voitures en circulation. Face à tel constat, les recommandations de FNE sont la substitution du fioul par le gaz naturel, l’installation d’épurateurs, un système de bonus-malus pour pénaliser les plus gros pollueurs, et un contrôle des émissions.

Avec ses 400 tonnes de produits livrés, la solution proposée par Towt reste aujourd’hui marginale sur un marché marqué par la démesure. La stratégie de l’entreprise est triple : la qualité des marchandises transportées, l’image de marque d’un transport écologiquement responsable et la mise en chantier d’un ou plusieurs navires modernes. La durée du voyage – le triple aujourd’hui pour une transatlantique par rapport à un transporteur au fioul – n’est réellement dommageable que pour certaines denrées périssables. Pour le reste, si l’on met en balance l’investissement supplémentaire en travail et les économies réalisées sur un carburant amené à se raréfier, Towt souhaite prouver à moyen terme que derrière l’utopie se cache un modèle économique digne d’être considéré. Cela est d’autant plus vrai qu’en la matière, recherche et développement n’en sont qu’à leurs débuts. (photo ci-contre : Ulysse, capitaine et armateur du Lun II)

Souci éthique et « parfum d’aventure »

Sinon d’avoir grandi entre Quimper et Brest jusqu’à l’âge de douze ans, rien ne prédestinait a priori Guillaume Le Grand à explorer les possibilités d’une alternative au transport maritime classique. Après des études à Sciences Po Lyon, il navigue dans le monde institutionnel des grandes capitales européennes, Berlin ou Londres. Il se forme aux langues étrangères, au lobbying et à la gestion d’entreprise. Lors d’un stage où il est remarqué pour ses compétences, son responsable l’encourage à préparer l’ENA : « Passez le concours et quand vous serez en poste, commencez par dire non à tout ce que l’on vous demandera, inscrivez-vous dans la suite de votre prédécesseur, ne changez rien et vous irez loin. »

 « Ces gentils conseils n’ont pas eu l’effet escompté », sourit Guillaume Le Grand, qui avait précisément des envies de tout changer. Dans son parcours, il a étudié la stratégie des ONG dans le processus de Kyoto – visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre – et s’est rendu compte qu’il existe certainement un moyen de valoriser un produit, non seulement par sa qualité - ce que fait le label bio inventé en Bretagne - mais aussi par son origine et sa traçabilité. Son idée est de promouvoir un transport maritime basé sur une énergie propre. Le vent est la seule à garantir une empreinte écologique nulle. Il formalise son idée il y a dix ans, et se lance avec sa compagne Diana Mesa dans une première expérimentation. Avant de devenir gérants de Towt, ils travaillent comme autoentrepreneurs. Diana est graphiste et développe notamment à l’identité visuelle de l’entreprise. Guillaume découvre qu’avant de pouvoir embarquer sur l’un des navires qu’il affrète, il doit ajouter au métier de transporteur celui de transitaire en douane.

Guillaume Le Grand, Diana Mesa et leur fille à bord du Lun II

Pour asseoir son modèle économique, Towt effectue aussi ce qu’on appelle des chargements sur fonds propres. Certaines cargaisons sont achetées par l’entreprise, transportées, puis revendues « Au cul du voilier », le nom donné au magasin-vitrine estival situé sur le Port-Rhu de Douarnenez, soit à des partenaires commerciaux comme le réseau Biocoop, des restaurateurs, ou encore des détaillants. Pour valoriser son travail, Towt a créé le certificat Anemos (« le vent », en grec ancien), qui signale un transport des marchandises respectueux de l’environnement, et propose au client de découvrir en ligne le trajet parcouru par le produit qu’il vient d’acheter. « Nous faisons le pari que quelques dizaines de centimes sur une bouteille de vin à 8 euros ne vont pas décourager le client », explique Guillaume Le Grand, qui se dit confiant dans le souci éthique du consommateur et dans le « parfum d’aventure qui entoure le commerce à la voile ».

Du vieux gréement au futur « cargo à voile »

La route de Towt n’est cependant pas dénuée d’obstacles. En novembre 2017, les entrepôts et le logement des gérants ont entièrement brûlé, sans que l’origine de l’incendie, à ce jour, n’ait pu être déterminée. Un nouvel espace de stockage a été trouvé au port du Rosmeur et, pour le reste, la solidarité douarneniste a pleinement fonctionné. Sur le plan légal, une nouvelle directive européenne impose un contrôle de la répression des fraudes pour le bio en provenance de pays hors Union européenne. Seuls quatre ports sont pourvus du personnel requis : Marseille, Bordeaux, Saint-Nazaire et Le Havre. « Il y a trop longtemps que la Bretagne tourne le dos à la mer, ne s’imagine plus comme un lieu d’échange », s’emporte Guillaume Le Grand, pour qui cette nouvelle est un second coup dur. « Nous débarquerons au Havre pour les voyages transatlantiques, mais avec le Brexit, les produits britanniques seront sans doute aussi concernés. » Il a déjà fait recours auprès de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie.

Malgré ces déconvenues, ce patron qui ne dégage pas même un Smic de ses nombreuses activités, n’a rien perdu de sa combativité. « Quand on crée une entreprise, c’est une certaine façon de changer le monde qui n’est pas militante. Pour moi, c’est simplement la possibilité de faire un travail qui ait un sens. » Ces projets sont ambitieux. Le certificat Anemos sera amené à devenir un véritable label certifiant qu’un produit a été transporté à la voile, espère-t-il. Les critères de contrôle sont très stricts. « Je préfère qu’un navire reste à quai plutôt qu’il utilise son moteur, sinon pour les manœuvres d’entrée et de sortie du port. Pas question non plus, si les conditions ne sont pas bonnes, de passer la Manche en camion comme on a pu me le suggérer. Grâce au suivi électronique de notre journal de bord, chacun a la garantie du fait que nous sommes irréprochables. » (photo ci-contre : Malo, marin et charpentier sur le Lun II)

Towt projette aussi et surtout d’armer un véritable cargo à voile, long de 60 m et capable d’embarquer 1000 tonnes de marchandises, et qui sait, un deuxième par la suite. Pour l’instant, plusieurs projets existent, mais aucun n’a vu le jour. Le voilier pourrait effectuer trois transatlantiques par an, à une vitesse moyenne de 11 nœuds, soit guère moins qu’un porte-conteneur. Le moteur annexe serait électrique et fonctionnerait par hydrogénération. En trente ans d’exploitation, ce navire permettrait d’économiser un million de tonnes de CO2. « Il faut trouver des financements, admet Guillaume Le grand. On parle d’un budget de 12 à 13 millions d’euros. Par la suite, bien sûr, nous continuerons à travailler avec nos partenaires d’aujourd’hui, mais construire un voilier de cette capacité serait un excellent moyen de montrer que le transport à la voile a un avenir, une viabilité. Au début, on nous prenait pour des fous. Sept ans plus tard, nous sommes toujours là, nous grandissons, année après année. » Comme l’écrivait le philosophe et historien suisse Alexandre Vinet, « les fous du passé sont les sages de l’avenir. Et si leur nom périt, leur témoignage demeure. Et que leur faut-il davantage ? Ne reste-t-il pas d’eux la meilleure partie d’eux-mêmes ? »

Olivier Favier (texte et photos)

Publié le 31/05/2018

Comment la grande distribution s’approprie l’image sympathique du petit producteur local

par Anne-Lise Havard et Juliette Jacquemin (site bastamag.net)

L’attrait du « local » n’aura pas mis longtemps à aiguiser les appétits de la grande distribution. L’argument marketing du « petit producteur », destiné à redorer l’image des supermarchés, était connu. Voici maintenant qu’apparaissent des magasins spécialisés dans les circuits courts, lancés par Auchan ou de grandes coopératives agricoles. Une sorte de « local washing ». Les véritables magasins de producteurs, en plein essor, voient leur avenir menacé par la concurrence de ces hyper-marchés dont ils essayaient justement de se débarrasser. Mais ils résistent et lancent leur propre label. Enquête.

Sur le territoire de Frelinghen, à une dizaine de kilomètres de Lille, les yaourts artisanaux de Marie-Odile Smets ont acquis une certaine renommée. Confectionnés avec le lait de ses vaches, ils plaisent à ceux qui lui achètent directement… mais aussi aux acheteurs de la grande distribution. « Auchan m’a contactée en 2013, raconte l’agricultrice. Le magasin cherchait des producteurs locaux pour les approvisionner directement. J’ai donné mon accord. » Marie-Odile Smets accepte d’autant plus volontiers qu’elle doit fournir le magasin d’Englos, l’un des plus grands du pays. La productrice entame les formalités, et signe enfin un contrat au bout de quelques semaines.

Le premier accroc survient à peine une poignée de minutes plus tard : Auchan veut la prendre en photo, pour l’afficher en grand au sein du magasin, en tant que productrice locale. Marie-Odile Smets refuse. Les commandes arrivent alors… mais au compte-gouttes : « C’était environ 300 yaourts toutes les trois semaines. Autant dire presque rien. » Quelques mois plus tard, les commandes s’arrêtent tout simplement, sans que la productrice en soit informée. Contactée, l’enseigne affirme avoir arrêté ses commandes parce que les yaourts ne trouvaient pas preneurs. Marie-Odile Smets a une autre explication : « Ce qui les intéressait, c’était mon image. Mais ce n’est qu’une vitrine : les consommateurs ne savent pas du tout quels volumes sont réellement commandés aux producteurs. »

Le « producteur local », nouvelle effigie de la grande distribution

« Historiquement, la grande distribution a toujours proposé une offre locale, constate Yuna Chiffoleau, directrice de recherches à l’Inra. Mais pendant longtemps, elle ne l’a pas mise en avant. » Au contraire, la grande distribution a même été épinglée pour la pression qu’elle a longtemps infligée aux plus petits fournisseurs. Maraîcher, Michel Denis [1] a travaillé de 2000 à 2007 avec la grande distribution : Intermarché, Aldi, Auchan, Lidl et Leclerc. À l’époque les relations, peu protégées par la loi, étaient rudes. Avec Leclerc notamment : « Je livrais quotidiennement 100 colis de salades. Quand le magasin ne les vendait pas, le lendemain il me remettait les colis et refusait la nouvelle livraison. » Résultat : l’agriculteur rentrait parfois chez lui avec ses 200 colis de salade, non payés évidemment. Interrogé, le groupe Leclerc n’a pas répondu à nos questions.

Devant les abus de la grande distribution, l’État a progressivement mis son nez dans les négociations. De la loi Galland en 1975 à la loi Hamon en 2014, les textes ont tenté d’apporter un peu plus de protections aux producteurs. Les pratiques abusives, décriées et médiatisées, ont commencé à faire du tort aux différents groupes. « Sous la pression des consommateurs, la grande distribution a voulu montrer une image plus présentable, raconte Yuna Chiffoleau. D’où une débauche de marketing, affirmant que les producteurs viennent de moins loin et sont mieux traités. C’est donc un peu vrai : la grande distribution achète l’image de ces producteurs. En échange de leurs photos, ou de prestations en magasins, ils sont en général un peu mieux payés que ceux qui passent par des centrales d’achat. »

Il ne faut pourtant pas s’y tromper : derrière la poignée de producteurs locaux, une forêt d’exploitants sont moins bien lotis. « Contrairement à ce que les distributeurs laissent entendre, poursuit Yuna Chiffoleau, les producteurs mis en avant ne sont pas si "petits" ! Ils travaillent plutôt sur des exploitations moyennes ou grande, car la distribution leur demande quand même de faire du volume. » Évidemment, les grandes marques ont tout intérêt à raconter l’histoire des petits producteurs, plus soucieux de l’environnement. « Il y a confusion dans l’esprit du public, note Yuna Chiffoleau. Selon une étude de l’Inra, 50% des consommateurs interrogés sont persuadés que "circuit court" équivaut forcément à “agriculture biologique”. Or la grande majorité des producteurs qui fournissent la grande distribution travaille encore avec des pesticides et des produits chimiques ! » [2]

Une agence de com’ spécialisée

Un enjeu d’image que des magasins comme Leclerc ont bien compris : l’enseigne réputée pour sa sévérité à l’égard de ses fournisseurs consacre un site internet entier, et une myriade de vidéos scénarisées, à ses partenariats avec des producteurs locaux. L’enseigne revendique ainsi « plus de 10 500 partenariats de proximité entre producteurs et magasins Leclerc ! ». Y voyant un nouveau filon, une agence de communication s’est spécialisée dans le local, et en a tiré son nom : « Producteurs locaux ». Des ralentis sur les visages burinés des agriculteurs aux gros plans sur une miche de pain : vidéos et photos font la promotion des partenariats entre magasins et producteurs. L’agence accompagne depuis 2007 les magasins Leclerc, Carrefour, Monoprix, Système U et Intermarché dans leurs velléités de développement du « local ».

Tout est dit ou presque sur leur site internet : « Provoquez la rencontre entre producteurs et consommateurs, stimulez les émotions (...) et retrouvez cette ambiance de marché, de proximité et d’échanges uniques. Une manière originale de renforcer l’attractivité de vos rayons en y créant une ambiance de halles traditionnelles. » Au supermarché comme à la ferme ? Pour que les clients oublient où – et chez qui – ils se trouvent, les grandes enseignes ont mis les petits plats dans les grands. Et le phénomène dépasse les seuls rayons estampillés « producteurs locaux ». Aujourd’hui, le circuit court s’affiche sur les devantures de magasins entiers.

Des grandes enseignes à l’assaut du « circuit court »

O’tera, Frais d’ici, Prise direct’ : les noms sont encore confidentiels, mais pas forcément pour très longtemps. Frais d’ici a ouvert un magasin en 2014 près de Toulouse, et en compte aujourd’hui cinq. Cinq magasins aussi pour O’Tera, mais deux nouvelles ouvertures prévues en région parisienne en septembre 2018. L’enseigne ne compte pas s’arrêter là. Leurs points communs : un attrait pour les produits locaux... mais aussi leur appartenance à de grands groupes de distribution. Frais d’ici est la propriété du mastodonte InVivo, premier groupe coopératif du pays. Prise direct’ est aussi la propriété d’un géant de l’agro-industrie, Advitam. Quant à O’tera, son fondateur Matthieu Leclercq appartient à la galaxie familiale des Mulliez, les propriétaires d’Auchan… Il est aussi à la tête de Décathlon. Pas vraiment un nouveau venu de la grande distribution. Pour ces commerces, la clé, c’est avant tout de faire oublier leurs origines, et de jouer avec les codes du terroir.

Exemple avec O’tera, implanté dans le Nord-Pas-de-Calais depuis dix ans et connu pour son slogan à rallonge, affiché en étendard sur les devantures : « Démocratisons les bienfaits des circuits-courts ». Dans ces grandes surfaces d’un nouveau genre, on promet plus de 60% des produits « en circuits-courts ». « Nous sommes transparents vis-à-vis de nos clients, se félicite Guillaume Steffe, le directeur général d’O’tera. Grâce à nos fiches explicatives, ils savent quels produits sont achetés en circuit court. Cela dit, nous ne sommes pas un magasin de producteurs, nous sommes d’abord des commerçants. Et c’est très clair pour nos clients. »

L’identité du magasin est-elle si claire ? Ce dimanche matin justement, la fête annuelle des producteurs bat son plein au O’tera de Villeneuve d’Ascq (Nord). Entre les dizaines de petits lapins, le cochon, et la paille qui envahit les lieux, on se croirait presque dans une ferme. Surtout si l’on écoute les clients. Dans le caddie de Sylvie, des laitues, des yaourts… mais aussi des bananes, pas vraiment le produit le plus local qui soit : « Je viens ici d’abord pour la qualité des produits. Mais le cadre est aussi important. J’adore le côté fermier. Surtout, c’est un magasin détaché de la grande distribution, entièrement tourné vers les producteurs. C’est un acte engagé de venir ici. » D’autres clients assurent qu’ici, l’ensemble des produits est acheté directement aux producteurs, ou qu’ils sont exempts de pesticides. Autant d’impressions entretenues par le cadre champêtre, et le sourire des producteurs derrière leurs stands.

« On nous prend toutes nos idées, tous nos codes »

Au delà des clients, bien intentionnés mais bercés à grand coup de recettes marketing, l’offensive de la grande distribution fait d’autres victimes : certains « magasins de producteurs », qui sont eux réellement détenus et gérés par des producteurs agricoles. Parmi eux, Talents de fermes. Le magasin fondé par une demi-douzaine d’agriculteurs s’est ouvert il y a quatre ans à Wambrechies, à une dizaine de kilomètres de Lille. Une seule variété par type de légume, des produits disposés horizontalement, les photos des producteurs un peu partout : mise à part la présence permanente de producteurs pour assurer la vente, pour un client lambda, peu de choses différencient Talents de fermes de son concurrent O’Tera. C’est ce qui provoque la colère, aujourd’hui, d’Isabelle Ruhant, maraîchère bio membre du magasin : « Il y a de plus en plus de clients qui disent : "Tiens, c’est un magasin comme O’Tera" ! Et c’est un peu difficile de leur faire comprendre que ça n’a rien à voir. On a l’impression qu’on nous prend toutes nos idées, tous nos codes. »

Un constat partagé par le réseau Terre d’envies en Rhône-Alpes, qui « accompagne la création et le développement de magasins de producteurs ». « On voit se multiplier ce genre d’endroits depuis cinq ans, observe Aurélie Long, salariée du réseau. Ils ont l’odeur et la saveur des magasins de producteurs… mais ils n’en sont pas. » Selon la chargée d’études, les conséquences se font déjà sentir : « Nombre de nos magasins ont encore une belle croissance. Mais pour ceux qui se retrouvent en concurrence directe avec ces enseignes, c’est beaucoup plus compliqué. » À tel point qu’Aurélie Long doit dispenser des formations pour apprendre aux magasins de producteur à résister à la concurrence : « On leur apprend à mettre en avant leurs spécificités. Ce sont des agriculteurs, et ils ont encore des progrès à faire en matière de communication. »

« Boutiques paysannes », un nouveau label plus restrictif

Autre problème, toujours selon Aurélie Long : les magasins de producteurs ne seraient pas assez protégés par la loi. Depuis 2014, ces magasins ont une définition légale, mais celle-ci laisse la possibilité de réaliser 30% du chiffres d’affaires en dehors des producteurs locaux associés au sein du magasin, par exemple en revendant la production de coopératives. Alors Terre d’envies, avec l’association des Boutiques paysannes Occitanie, a créé un label plus restrictif, « Boutiques paysannes », qui impose la présence à la vente des producteurs et limite le rôle des grandes coopératives agricoles. Le réseau réalise même des audits. Leur but, désormais : faire connaître le label, et permettre aux consommateurs de mieux se repérer.

« Nous ne sommes pas tous au même niveau d’information et de communication, renchérit Jean-Marie Lenfant, agriculteur et élu « circuit court » à la chambre d’agriculture de Normandie. On essaie de développer des points de vente avec un producteur derrière, pour expliquer la production aux consommateurs. » La chambre d’agriculture aime à le répéter : elle a vocation à aider les agriculteurs, et à ce titre à développer ce qui fonctionne pour eux. Par exemple, en payant des formations pour apprendre à gérer un magasin de producteurs. Mais son discours est aussi ambivalent. La chambre d’agriculture regarde les magasins comme O’tera avec circonspection et envie. C’est elle qui oriente, notamment, certains agriculteurs vers ce type de magasin.

Sur 100 euros dépensés dans un supermarché, seulement 5 euros profitent à l’économie locale

Les responsables des grandes surfaces ne cessent de le marteler : si les producteurs locaux veulent travailler avec eux, leur porte est grande ouverte. Et à les entendre, seul leur modèle économique serait viable : « Les petits producteurs ne vont pas nourrir la planète ! », assène ainsi Jacques Logie, le directeur général d’Arterris, la coopérative qui gère l’enseigne Frais d’ici. « La philosophie des magasins de producteurs est belle, mais n’est pas tenable à grande échelle. » A l’entendre, ces derniers n’auraient pas de véritable impact. Pourtant, les premières études sur ce thème en France sont assez parlantes, comme l’explique Yuna Chiffoleau : « Sur 100 euros dépensés par un consommateur dans un magasin de producteurs, 60 à 90 euros reviennent au territoire, sous forme de salaire ou encore d’achat de matériel. Dans un magasin de commerçants-détaillants, on estime que 50 euros sont redistribués en local. Et pour les supermarchés, la somme tombe à 5 euros. »

« Les magasins de producteurs sont aussi une aubaine pour les consommateurs », abonde Pascale Mejean, du réseau Boutiques paysannes. « Avoir des producteurs toujours présents dans le magasin, pour parler de leur production, cela permet un échange. Les consommateurs savent d’où viennent les produits qu’ils achètent. » Intérêt pour le territoire, intérêt, aussi, pour les producteurs : « Pour moi, la vente fait partie du travail, explique Isabelle Delaporte, maraîchère bio en Normandie. Il y a une certaine fierté à présenter ses produits. »

Circuit court, synonyme de liberté et d’indépendance ?

L’intérêt est aussi économique, à l’heure où de plus en plus d’agriculteurs surnagent à peine dans les circuits classiques. La productrice fixe ses prix, n’a pas de contraintes d’étiquetage et d’emballage, et peut aussi compter sur les marchés et les Amaps (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). « On sort de la ferme, on voit des gens, ça fait du bien ! Notre métier est plus équilibré. » Vendre en circuit court lui permet d’obtenir la liberté et l’indépendance dont elle rêvait.

Yuna Chiffoleau en est persuadée : malgré la rude concurrence de la grande distribution, il y a des raisons d’espérer : « Je vois de plus en plus de collectivités prêtes à s’engager en direction du local. Parfois elles en font même, désormais, un argument électoral. » Signe que les mentalités changent. Reste à redoubler d’efforts, pour qu’un public en quête de produits locaux soit en mesure de distinguer l’original, d’une copie vouée à l’éternelle reproduction des pratiques de la grande distribution.

Anne-Lise Havard et Juliette Jacquemin

 

Publié le 06/04/2018

La tension sur l'eau s'aggrave sur l'arc méditerranéen

 Selon le rapport annuel de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse, dévoilé mardi 50% des rivières de la région sont en bon ou très bon état. Le déficit hydrique devient de plus en plus marquant. 

 « La tension sur l’eau n’est pas un phénomène nouveau en région méditerranéenne, mais elle s’aggrave à la fois à cause du réchauffement climatique et de l’augmentation démographique, notamment l’été la pression touristique », pose, hier, Laurent Roy, directeur général de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse.

En 2017, le déficit en eau a atteint 81 millions de mètres cubes en Languedoc-Roussillon, dont 37 millions dans l’Aude ! « 46% des rivières sont perturbées par des prélèvements trop importants », étaye Dominique Colin, directeur de la délégation de Montpellier (Hérault, Gard, P-O, Aude, Lozère). Parmi les causes du déficit des ressources en eau dans ce département, il pointe « une pratique agricole assez intensive.

Le canal du Midi mobilise d’énormes volumes d’eau, mais il existe aussi un certain nombre de canaux qui fuient, notamment sur la moyenne et basse vallée de l’Aude. Ils représentent des gisements d’économie très importants. »

Par exemple, « la réduction des prélèvements agricoles via le canal de la Robine et le passage à l’irrigation sous pression à la place de l’irrigation par canaux, gourmande en eau, sur une partie du périmètre de l’association des irrigants du Raonel, en aval du fleuve Aude ; va permettre une économie d’eau de 3 millions de m3 par an, dont 1 million de m3 en été. »

Sur le Languedoc-Roussillon, « on a deux grandes chances, embraye Laurent Roy : on a des gisements d’économie considérables car on peut diviser par 5 les besoins en eau en agriculture; et on a aussi la possibilité du recours à l’eau du Rhône. » Dominique Colin précise : « En viticulture, le projet Aqua Domitia apporte l’eau du Rhône dans les territoires du sud de l’Hérault et un peu de l’Aude. Il a surtout vocation à soulager les prélèvements en place. »

Présence de pesticides

Si le déficit quantitatif des ressources en eau participe du mauvais état d’une rivière, les pollutions jouent bien évidemment un rôle. Grâce à l’installation de stations d’épuration performantes, la pollution domestique a fortement régressé dans la région depuis vingt-cinq ans. Par contre, dans un Languedoc-Roussillon viticole, « les pesticides restent les substances toxiques les plus présentes dans les eaux, le glyphosate en tête », souligne Laurent Roy. On les retrouve notamment sur les aquifères de la Vistrenque et de Mauguio-Lunel, zones de forte production maraîchère en périphérie de Nîmes et de Montpellier.

En 2017, l’Agence de l’eau a signé une convention sur 3 ans avec l’AOC Languedoc « qui couvre 41 000 hectares et 531 communes. Aujourd’hui, 37 projets sont accompagnés, ce qui représente 45 des 66 captages prioritaires concernés », indique Dominique Colin. Cet accompagnement se fait par la mise à disposition d’animateurs qui informent, évaluent, conseillent...

Pour restaurer la santé des cours d’eau, il faut également faire sauter les corsets construits des années 1960 à 1990. « Les trois quarts des rivières en France ont été canalisées, endiguées (...) dans ces années-là. Cela induit un défaut de résilience de ces milieux. La rivière devient un tuyau qui n’a pas de vie propre, et sa capacité à auto-épurer l’eau est largement diminuée. »

Des travaux, aujourd’hui achevés, ont par exemple été menés l’an dernier pour « renaturaliser » les affluents de l’Etang de l’Or, la Viredonne et le Dardaillon. Ils ont consisté, en plusieurs sites et sur 10 kilomètres, à leur donner une morphologie plus sinueuse, et à restaurer une ripisylve (NDLR végétation bordant les cours d’eau), barrière végétale efficace vis à vis des intrants.

C.V.

 

 

Publié le 01/04/2018

Cinq milliards de Terriens menacés par la pénurie d’eau

Dès 2050, une bonne partie de la planète risque d'être confrontée à la sécheresse.

Comme d’autres rapports sur les conséquences, déjà visibles et à venir, du dérèglement climatique, l’avertissement sur le risque d’une sécheresse mondiale lancé cette semaine depuis le Forum mondial de l'eau [1] de Brasilia sera probablement vite oublié : les pénuries d’eau pourraient toucher 5 milliards de Terriens dès 2050.

Il n’y aura évidemment ni moins ni plus d’eau sur la planète puisque le cycle mondial de l’évaporation et de la formation des nuages ne change guère. Mais l’eau produite par ce cycle sera de plus en plus mal répartie, les pluies changeront de rythme, elles déserteront les espaces très peuplés comme cela se produit au Cap en Afrique du Sud, elles alimenteront de moins de moins les nappes souterraines et les rivières ; et surtout cette eau sera partout de plus en plus polluée, donc impropre à la consommation.

Sur les 4 600 kilomètres cubes d’eau utilisés par les humains chaque année, 70 % sont utilisés pour les besoins agricoles, 20 % le sont par l’industrie et seulement 10 % pour les besoins domestiques. Il faut rappeler que les habitants des pays industrialisés en consomment jusqu'à quinze fois plus que ceux des pays du Sud : 25 litres par jour en Inde, 143 litres pour la France ou 295 litres pour les États-Unis. Cette consommtion a été multipliée par six depuis un siècle. Elle n’a pourtant guère changé pour de nombreux pays en voie de développement, mais elle continue à s’accroître dans les nations les plus riches.

Le manque d’eau va s’intensifier dans les pays industrialisés, où le gaspillage est énorme, tandis que la situation de pénurie risque d’empirer dans les autres. Et les besoins augmentent de 1 % chaque année. Les conditions de sa répartition entre les villes des pays les plus riches et les nations pauvres vont s’aggraver rapidement, faute de mesures d’économie pour les premiers et de systèmes de distribution dans les seconds. Dans les pays déjà en état de pénurie, comme les nations industrialisées, la croissance mal contrôlée des villes côtières accroîtra le déséquilibre entre les besoins en eau et sa disponibilité.

Les sécheresses et la dégradation des sols deviendront donc rapidement une menace pour la survie de centaines de millions de personnes. D’autant plus que l’eau disponible sera de plus en plus polluée, notamment par l’usage grandissant des pesticides et les barrages voués principalement à l’irrigation ; mais aussi par l’absence de sanitaires dont souffrent des millions de personnes dans le monde. Lors de la présentation de ce rapport à Brasilia, la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, a expliqué : « Nous savons tous que la rareté de l’eau peut mener à des désordres dans la population, à des migrations de masse et à des conflits armés entre pays. » Cette réalité a été soulignée par le dernier rapport de la Banque mondiale qui explique, dans ses prévisions les plus optimistes, que la planète comptera 143 millions nouveaux « réfugiés climatiques » d'ici une dizaine d'années, essentiellement à cause du manque d’eau dans leurs espaces de vie devenus impropres à l’agriculture…

[1] Un organisme des Nations unies qui se réunit tous les trois ans pour faire le point sur l’état et la situation de l’eau dans le monde.


 

par Claude-Marie Vadrot

 

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