PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 26/01/2019

Dans les Alpes, la neige artificielle menace l’eau potable

par Marc Laimé, (site mondediplo.net)

 

Développée aux États-Unis dans les années 1950, la fabrication de neige artificielle s’est répandue en Europe depuis une trentaine d’années. En France, la neige de culture, utilisée sur 120 hectares au milieu des années 1980, s’étendait vingt ans plus tard sur plus de 4 500 hectares, soit 18 % de l’ensemble du domaine skiable. Depuis, l’industrie de l’or blanc n’a cessé de mettre de nouvelles installations en service, menaçant l’ensemble du cycle hydrologique naturel, et désormais jusqu’à la production d’eau potable.

Dans les Alpes, le réchauffement des températures, estimé entre 1,6°C et 2,2°C depuis 1950, s’est accéléré depuis la fin des années 1980, entraînant la fonte des glaciers et la diminution de l’enneigement au sol, à raison de vingt cinq jours de moins par an, en moyenne.

Au début des années 2010, le Conseil général de l’Isère finance à hauteur de 100 000 euros les travaux de restructuration d’une piste de ski au sein de la station de sports d’hiver de Chamrousse. La communauté de communes du Grésivaudan, à laquelle appartient Chamrousse, a pour sa part accordé à ces mêmes travaux une subvention de 450 000 euros.

Dépassant les 10 millions d’euros, le coût des aménagements, justifié par l’objectif de « diversifier et rajeunir sa clientèle », provoque en juillet 2016 une pollution des sources qui alimentent en eau potable cinq communes voisines de Chamrousse, dont Herbeys. La consommation de l’eau du robinet est interdite durant près d’une semaine.

Pour réaliser ces travaux de grande ampleur, terrassements, défrichage, construction de bâtiments etc, la société des remontées mécaniques de Chamrousse n’a pas craint d’enfreindre une Déclaration d’utilité publique (DUP), qui interdit précisément tous les aménagements précités dans cette zone située, pour l’essentiel, dans les périmètres de protection immédiate et rapprochée des sources de Fontfroide.

Nullement rebutée par l’incident, la commune de Chamrousse, soutenue par la Caisse des dépôts et consignations, se lance, un an plus tard, dans un vaste projet de « requalification urbaine et développement économique du secteur du Recoin », qui menace à nouveau la pureté des sources de Fontfroide. En effet, la « retenue collinaire » de la Grenouillère va alimenter pour partie l’usine de fabrication de neige artificielle, à partir d’une eau de qualité médiocre. La raison : en infraction, là encore, avec un arrêté préfectoral de 2009 qui a autorisé sa construction, la Grenouillère est alimentée, non seulement par l’eau de deux ruisseaux — conformément au texte —, mais aussi par des eaux de pluie et de ruissellement, ce que l’arrêté ne prévoit nullement.

Ainsi, la retenue contribuera à fournir de l’eau pour des canons à neige d’ores et déjà implantés tout au long de la piste Olympique, jusqu’au périmètre de protection rapprochée des captages. Signalons au passage que, alors que la station compte d’ores et déjà deux « retenues collinaires » le lac des Vallons et la Grenouillère, chacune d’une capacité de 45 000 mètres cubes, la commune de Chamrousse envisage la construction d’une troisième retenue, dans le secteur de Roche Béranger, qui doublerait à elle seule la capacité de stockage.

Ainsi, dans un premier temps, et à l’issue d’une enquête publique menée au pas de charge, et en catimini, en 2016, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), la Direction départementale des territoires (DDT) comme l’Agence régionale de santé (ARS) ont fait à plusieurs reprises référence à la DUP de 1995 pour finalement accorder, à l’unisson, leur aval aux travaux précités… pourtant strictement interdits par ce texte censé être protecteur. Mais lorsque les habitants d’Herbeys et des communes voisines mesurent la situation, les délais de recours devant la justice administrative sont déjà dépassés.

Ce n’est pas le cas lors de la nouvelle enquête publique sur les projets concernant le Recoin, dont les conclusions sont attaquées en mars 2018 devant le Tribunal administratif par l’Association de sauvegarde des eaux de Casserousse (ASEC), une association de riverains créée après les travaux de restructuration de la piste de Casserousse et l’épisode de pollution. Deux cent personnes se mobilisent. Leur action paraît d’autant plus légitime que Grenoble-Alpes Métropole, gestionnaire des captages depuis janvier 2015, a fait parvenir à la Commissaire-enquêtrice une note dans laquelle la collectivité exprime ses inquiétudes quant aux répercussions du projet sur la qualité de l’eau potable.

À raison, comme le souligne Jacques Derville, résident de la commune d’Herbeys et président de l’ASEC : « En décembre 2016, l’hydrogéologue-agréé mandaté par l’ARS écrivait dans son rapport final consacré aux mesures complémentaires exigées par la pollution persistante des sources : “Cette retenue [la Grenouillère] doit être considérée comme une ressource sensible.” »

L’alimentation de la Grenouillère par les eaux de pluie et de ruissellement est déjà effective, en violation de l’arrêté préfectoral de 2009, des engagements de Chamrousse, et des préconisations de l’hydrogéologue-expert mandaté par l’ARS. Or la commune de Chamrousse a saisi l’opportunité des travaux au Recoin pour attribuer à la Grenouillère un rôle central : - « Le bassin collecte naturellement les ruissellements du secteur ». - « Les eaux stockées dans le bassin de la Grenouillère sont pompées et refoulées vers le lac des Vallons, lequel alimente le réseau d’enneigement artificiel de la station ». - « Le système des eaux pluviales déjà mis en place (...) permettra de diriger la quasi totalité des eaux de ruissellement du Recoin vers le bassin de la Grenouillère ».

Et que nous apprend le compte-rendu du conseil municipal de Chamrousse du 3 octobre 2017, destiné à lever les réserves de la Commissaire-enquêtrice ? Que le dispositif de traitement par phytoépuration n’est pas sûr, d’une part. Que la pollution du bassin risque d’être sévère puisque la commune reconnaît que « la fauche annuelle du filtre pourrait être évacuée suivants (sic) les teneurs accumulés (sic) dans les plantes », d’autre part.

L’eau stockée dans le bassin de la Grenouillère sert donc à fabriquer de la neige de culture, une neige qui sera ensuite dispersée jusqu’au bas de la piste olympique, à l’intérieur du périmètre de protection rapprochée du captage… Les sources se trouvent par conséquent exposées au risque d’une nouvelle pollution, ne serait-ce qu’à l’occasion d’une contamination accidentelle de l’eau utilisée pour la neige artificielle.

Dans un rapport de l’AFFSET daté de 2008, les risques permanents liés à l’usage de la neige artificielle étaient déjà soulignés :

« Considérant la vulnérabilité aux pollutions des aquifères et des captages d’eau potable en zone de montagne, notamment ceux localisés au sein des domaines skiables, voire à proximité immédiate des pistes, les experts mentionnent que la fonte d’une neige de culture de mauvaise qualité microbiologique peut impacter la qualité sanitaire de l’eau destinée à la production d’eau destinée à la consommation humaine ».

L’association décide aussi d’adresser un « recours hiérarchique » à la ministre de la santé, Mme Agnès Buzin, et demande à M. Olivier Véran, neurologue, député grenoblois LREM et rapporteur général du budget des affaires sociales, de bien vouloir le transmettre au cabinet de la ministre. Contenant des critiques en règle de l’ARS, ce courrier ne quittera jamais Grenoble. Un autre recours, adressé cette fois à M. Nicolas Hulot, tout aussi critique à l’égard des services de l’État, subira le même sort.

Dans le même temps, en réponse à un courrier du député, l’ARS ne craint pas d’affirmer, dans une lettre signée par le préfet, que ce qu’il convient de faire désormais, c’est de... veiller à la bonne application de la DUP de 1995 ! Eu égard aux lenteurs de la justice administrative, les usagers décident dès lors de déposer, à la rentrée 2018, une plainte devant la justice pénale. Pour l’étayer, ils sollicitent la communication des résultats d’analyses effectuées dans la retenue d’eau concernée, dite de la Grenouillère.

Un document révélateur. Il mentionne plusieurs points de prélèvements « dans le lac », en omettant de préciser où Ils sont précisément situés. On espère que ce n’est pas à proximité d’un des deux ruisseaux alimentant la retenue, comme le tuyau d’alimentation collectant les eaux de ruissellement du Recoin de Chamrousse, tuyau qui y a été installé en dépit de l’avis négatif de l’hydrogéologue agréé et mandaté par l’ARS elle-même.

Autre étrangeté, ledit rapport mentionne que l’analyse des prélèvements effectués atteste que l’eau est conforme à la « qualité baignade », alors même qu’un panneau bien en évidence au bord de la retenue stipule… que la baignade y est interdite. Et sans compter que les critères de qualité des eaux de baignade n’ont rien à voir avec ceux de l’eau potable.

Là encore, l’ARS n’y trouve rien à redire, et se montre très rassurante, alors qu’un profane voit immédiatement que plusieurs résultats sont « en dehors des clous » et paraissent inquiétants pour la santé publique. Nos usagers découvrent ensuite que les prélèvements effectués à la demande de l’ARS ont en réalité été effectués par un laboratoire privé, mobilisé par Veolia qui gère l’eau potable dans la station.

Début décembre 2018, l’association d’usagers sollicite l’ensemble des acteurs concernés pour organiser une réunion publique dans le village d’Herbeys, afin d’y évoquer les risques de pollution de l’eau par la neige artificielle. Dans les quarante-huit heures qui suivent, l’ARS et les services de l’eau de Grenoble-Alpes-Métropole lui adressent les éléments qu’elle réclamait en vain depuis de longs mois, précisant de surcroît que le nombre d’analyses sera sensiblement augmenté, et porté à… un prélèvement par mois en période de fonctionnement des canons à neige.

L’environnement au risque de l’artificialisation

En 2016, les stations de ski françaises diffusaient déjà l’équivalent de 600 litres de neige artificielle par seconde pour produire 19 millions de mètres cubes de neige artificielle chaque année. Le procédé est simple : il consiste à expulser de l’eau dans l’air ambiant par l’intermédiaire de canons à neige ou de perches lorsque la température est négative, afin qu’elle se transforme en cristaux de glace avant d’atteindre le sol.

Pour ce faire, l’eau est mise en contact avec des « germes » (1) fabriqués en mélangeant eau et air comprimé. Le liquide va alors se fractionner en micro gouttelettes qui vont rapidement geler. Elles doivent être minuscules, environ 0,5 mm, pour pouvoir geler le plus vite possible. Et ce sont ces cristaux que l’on va mélanger à nouveau avec de l’eau pour la faire geler elle-même. Le résultat sort des canons à neige sur les pistes.

Le fonctionnement des canons mobilise de très importantes ressources en eau. Il faut 1 mètre cube d’eau pour 2 mètres cube de neige, ce qui, pour un hectare de neige fabriquée sur une épaisseur de 60 cm, nécessite 4 000 mètres cubes d’eau, soit un peu moins de deux piscines olympiques à l’hectare. Ces installations sont tout aussi gourmandes en énergie : 10 000 canons à neige consomment 108 millions de kWh (2).

La production à cette échelle nécessite donc d’énormes quantités d’eau et d’énergie. Cela nécessite de construire des canalisations, des centrales, installer des canons le long des pistes, engendrant de très lourds investissements, avec un impact majeur sur la ressource en eau. Deux solutions s’offrent aux collectivités : soit créer des retenues d’eau, aux dépens de zones humides, soit prélever dans les barrages ou les lacs de montagne au risque d’entrer en conflit avec d’autres usages de l’eau. Sachant qu’il fait parfois trop chaud pour que les canons à neige puissent fonctionner correctement.

Les premiers canons sont apparus dans les Vosges à la fin des années 1960. Mais c’est surtout à partir du début des années 1990, après trois hivers sans neige, que les stations ont commencé à s’équiper massivement.

En 2009, un rapport du Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD) estimait à 20 % le nombre de pistes équipées de canons à neige. « Cette dynamique s’est non seulement poursuivie mais accélérée, assure Pierre Spandre, chercheur à l’Irstea. Dorénavant, 30 % des surfaces de pistes sont équipées, et d’après nos estimations, ce chiffre devrait grimper à plus de 40 % en 2020. »

Pour éviter des conflits autour de la ressource en eau, les nivoculteurs ont trouvé la parade : la multiplication de « retenues collinaires », qui stockent l’eau de pluie ou de ruissellement depuis la saison précédente.

Une étude de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, portant sur plus d’une centaine de stations dotées de canons à neige, a confirmé que cette eau est puisée pour moitié dans des retenues artificielles aménagées à cet effet — les « retenues collinaires » alimentées par des ruisseaux ou par pompage —, mais aussi, pour 30 %, dans les cours d’eau eux-mêmes et, pour les 20 % restants, dans les réseaux d’eau potable. Même si les cas de pénurie d’eau demeurent rares jusqu’à présent, cette situation risque de conduire à des difficultés d’approvisionnement pendant la saison hivernale, au moment où les cours d’eau sont à l’étiage et où la fréquentation touristique des stations culmine, selon nombre d’experts.

S’il fallait à l’avenir enneiger l’ensemble du domaine alpin, ce sont en effet près de 100 millions de mètres cube qui devraient être mobilisés, l’équivalent de la consommation annuelle d’une agglomération de 1,5 million d’habitants.

Or la multiplication de ces bassins d’altitude n’est pas sans conséquences. Portant atteinte au paysage, ces retenues sont souvent construites sur des zones humides, dont l’utilité pour le bon fonctionnement des écosystèmes est reconnue. « Construites sur des terrains qui ne sont pas forcément stables, ces retenues peuvent présenter des risques pour la sécurité en cas de défaut de surveillance », ajoute Michel Badré.

Paul Voirin, résident dans la petite station de Carroz d’Arrache, s’interroge quant à lui sur d’autres sources de pollutions potentielles :

« Certains captages d’eau de notre commune sont situés à proximité des pistes et ne semblent avoir nécessité jusqu’à aujourd’hui aucune obligation de contrôle spécifique lié à ce type d’activité.

Étant moi-même “ski-man”, je me rends bien compte de la quantité importante de paraffine et autres produits d’entretien que je mets sur les skis. Depuis quelques années, on trouve des farts à base de graisse animale mais leurs effets sur la santé et l’environnement sont-ils vraiment meilleurs que les farts “classiques” ? De plus, leur usage reste minoritaire à ce jour.

Par ailleurs, les remontées mécaniques de la station nécessitent l’utilisation de graisses qui se dispersent progressivement dans l’environnement, d’où le besoin de graisser régulièrement. L’usure des pièces, notamment les galets, crée de la poussière qui s’infiltre dans les sols. Ces deux éléments sont d’ailleurs clairement visibles l’hiver avec les traces noires présentes sous les pylônes de télésiège.

On peut également penser aux explosifs utilisés par les pisteurs ou encore les polluants émis par les dameuses (graisses et résidus de carburant, poussières d’usure des matériaux, etc.)

Toutes ces sources potentielles de pollution devraient conduire à s’interroger quant à la qualité de nos ressources en eau. »

2016 : Laurent Wauquiez investit 50 millions d’euros dans la neige artificielle

La région Auvergne Rhône-Alpes va investir 50 millions d’euros dans les six ans à venir pour aider les stations de ski à équiper leurs pistes en enneigement artificiel, annonçait-elle le 2 mai 2016.


« L’objectif, c’est de générer un plan d’investissement sur la neige de 200 millions d’euros. La région apportera 50 millions sur la durée du mandat, dont 10 millions en 2016 », déclarait à l’AFP Laurent Wauquiez, président (LR) de la région, à l’occasion du lancement du plan « neige stations » à Lans-en-Vercors (Isère). La région financera 25 % des investissements portant sur l’enneigement artificiel et proposera aux départements de faire de même. « L’Isère a donné son accord pour apporter un euro à chaque euro versé par la région », précisait Laurent Wauquiez.


En France, un tiers des pistes environ sont équipées en canons à neige, soit deux fois moins qu’en Autriche, précisait Domaines skiables de France (DSF), qui fédère plus de 200 opérateurs de remontées mécaniques dans l’hexagone.
 Faute de neige, beaucoup de stations n’avaient pas pu ouvrir les pistes lors des dernières vacances de Noël, hormis les stations d’altitude et celles équipées en neige artificielle.


Pour Laurent Wauquiez, il s’agit de « soutenir les stations modestes qui, si elles n’ont pas d’enneigeurs, sont condamnées » en raison du réchauffement climatique. 
« On croit vraiment à la vocation du ski dans la région. On est la région qui doit défendre la montagne en France », poursuivait le président de l’exécutif régional, parlant d’une « rupture très claire » avec l’ancienne majorité de gauche qui prônait le tourisme doux sur quatre saisons.


« Nous, on faisait le plan montagne 2040. Eux, c’est la version 1970. C’est de la rétro innovation », réagissait Claude Comet, ancienne conseillère régionale écologiste chargée de la montagne, citée dans Le Dauphiné Libéré.
 En mars, la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, présidée par Christian Estrosi (LR), avait pour sa part annoncé un plan de 100 millions d’euros « afin de créer la nouvelle génération des stations de demain  », qui comprend notamment les équipements en neige.

Une sévère mise en garde de la Cour des comptes

Dans son rapport annuel rendu public en février 2018, la Cour des comptes constatait que ses précédentes recommandations émises en 2011 à l’adresse des stations de ski ont été « peu entendues ». Confrontés au déficit de neige, les gestionnaires ne miseraient pas suffisamment sur le développement durable. Partant d’un constat connu de tous, elle rappelle que la température moyenne enregistrée au Col de Porte a augmenté de 1,3 degrés en 50 ans. Chaque décennie, la hauteur moyenne de neige y diminue de 11,6 centimètres.

La Cour a étudié la gestion de 17 stations des Alpes du Nord, dont quatre situées en Isère : Les Deux-Alpes, Villard-Corrençon, Autrans-Méaudre et Saint-Pierre-de-Chartreuse. Selon elle, les gestionnaires privilégient trop souvent le cour terme et mettent en oeuvre des réponses « inadaptées » face au réchauffement climatique. L’installation de canons à neige notamment représente « une solution partielle et onéreuse ». Et si les enneigeurs sécurisent l’enneigement des stations d’altitude, soumises par ailleurs à une forte concurrence, on ne peut pas en dire autant des stations de basse et moyenne montagne : ici les canons ne permettent « au mieux et à un coût très élevé, que la préservation d’un enneigement minimal » sans pour autant dissuader les skieurs d’aller voir plus haut.

Cette stratégie soulève aussi la question de l’approvisionnement en eau, selon le rapport, où sont cités les chiffres de Villard-Corrençon : durant l’hiver 2014-2015, 117 000 mètres cube d’eau potable ont été utilisés pour produire 292 000 mètres cubes de neige.

Toujours sur le volet environnemental, la Cour déplore dans le rapport l’absence de réflexion sur les alternatives à la voiture pour accéder aux stations. Sur ce point, les auteurs reconnaissent que le législateur n’encourage pas vraiment de telles démarches. Soulignant que le marché du ski est arrivé à maturité, elle pointe aussi le fait que les jeunes générations skient moins que leurs aînés. À l’avenir, le ski et les sports de neige ne seront « plus l’unique ressource » des stations qui devront donc s’adapter en proposant d’autres activités tout au long de l’année.

C’est particulièrement vrai pour les stations de faible altitude déjà fragilisées par le déficit d’enneigement des dernières saisons. La Cour encourage donc les stations les plus vulnérables face au changement climatique comme Saint-Pierre-de-Chartreuse à « envisager une reconversion plus complète de leur offre touristique ». Il convient donc de diversifier les activités tout au long de l’année. Les sages déploraient enfin une « asymétrie dans les relations » entre les autorités organisatrices d’un côté (essentiellement des petites communes), et les gestionnaires (des entreprises privées). En clair, les élus locaux n’ont pas assez de poids face aux géants de l’industrie des remontées mécaniques comme, par exemple, la Compagnie des Alpes. En 2011 déjà, la Cour des comptes enjoignait aux communes de se regrouper. Une préconisation pas suffisamment suivie, constatent les auteurs du dernier rapport.

L’Isère va investir à nouveau massivement dans la neige artificielle

Le 11 décembre 2018, le président du département de l’Isère organisait à grands sons de trompe une conférence de presse à Grenoble, afin d’y présenter les résultats d’une étude diligentée par les cabinets IRSTEA-CEN, KPMG et Natura Scop. Intitulée « Perspectives d’enneigement et impacts sur les stations iséroises à l’horizon 2025-2050 », ses objectifs sont sans équivoque :

« La démarche responsable et innovante initiée par le Département [a] pour objectif d’accompagner les stations de sports d’hiver dans leur adaptation aux défis environnementaux et économiques majeurs.

Unique en France, l’étude s’est déroulée d’avril 2017 à octobre 2018 dans les 23 stations de l’Isère. Elle a pour but d’étudier la pertinence des projets de neige de culture sur la base des projections d’enneigement des stations, de la disponibilité de la ressource en eau et des équilibres financiers. Elle comprend trois volets distincts : - l’analyse des conditions d’enneigement des domaines skiables de l’Isère et une étude sur l’évolution de ces conditions à échéance 2025 et 2050 en s’appuyant sur les scénarios du GIEC (3), étude menée par l’IRSTEA (4) et Météo France-CNRS-Centre d’Etudes de la Neige (5). - l’évaluation de l’impact actuel et futur de la production de neige de culture sur la ressource en eau et les milieux en Isère, réalisée par la coopérative Natura Scop. - les enjeux et la faisabilité économiques de la neige de culture en Isère : une analyse de la capacité des stations à porter financièrement le coût des installations liées à la neige de culture, étude réalisée par le cabinet KPMG. »

On notera que des organismes publics comme Météo-France, le CNRS et l’IRSTEA prêtent la main à une apologie du véritable désastre environnemental que constitue l’extension forcenée de la neige artificielle dans toutes les stations de ski alpin.

Une soumission qui fait écho au sort réservé à l’hydrologue Carmen de Jong il y a quelques années. Directrice scientifique à l’Institut de la montagne, dont les travaux font autorité parmi ses pairs, elle fut évincée de son programme de recherche par le président de l’Université de Savoie en 2010, qui n’eut de cesse de l’intimider et de décrédibiliser ses travaux sur la neige artificielle. Son unité de recherche a été supprimée par le CNRS et son salaire amputé des deux tiers, sans qu’elle n’ait eu la possibilité de se défendre. Il faut dire qu’avec une université toujours plus dépendante des financements privés, qui a soutenu la candidature d’Annecy pour les jeux olympiques, il est difficile pour une chercheuse de s’attaquer au lobby de l’or blanc.

Dans ce contexte les conclusions de l’étude du département de l’Isère sont bien évidemment sans surprise.

« Innovante et unique en France, (la démarche) apporte des données scientifiques, et financières, des éléments concrets et objectifs pour accompagner chaque station iséroise dans son développement futur. Et permet de répondre aux problématiques rencontrées dans l’élaboration des stratégies de développement des stations.

(…) L’analyse montre qu’en 2025 la surface équipée en Neige de Culture passera à 42 % contre 27 % actuellement. D’une façon générale, à l’échelle de l’Isère, les équipements en neige de culture envisagés sur les domaines skiables d’ici 2025, permettraient de maintenir un niveau d’enneigement en 2050 similaire à celui d’aujourd’hui.

Concernant la ressource en eau, la production de neige de culture se concentre en amont de la saison en prévention et préparation de la saison et ce, quel que soit l’enneigement à venir. Avec les projets en cours, la capacité de stockage des retenues d’altitude serait multipliée (extension, création) par deux entre 2017 et 2025. Aujourd’hui et dans les années à venir, il y a peu de réels conflits d’usage sur la ressource en eau sur le département de l’Isère.

L’analyse financière montre de son côté que les très grandes stations sont en capacité de financer les investissements prévus en sécurisant leur chiffre d’affaires et leurs marges actuelles. Pour les autres stations, la réalisation des investissements passera par des choix stratégiques de priorisation des investissements.

Les stations de sports d’hiver jouent un rôle essentiel dans l’économie touristique du département. La montagne, à elle seule, concentre 60 % du chiffre d’affaires annuel des entreprises touristiques iséroises dans les secteurs de l’hébergement et des activités de loisir. La consommation annuelle dans les stations s’élève à près de 500 millions d’euros.

En Isère, 23 000 emplois directs et indirects sont liés à l’activité touristique. En montagne, ce sont 53 % des emplois qui sont liés au tourisme. À eux seuls, les domaines skiables de l’Isère ont enregistré 4,8 millions de journées skiées lors de l’hiver 2017/2018, pour une recette de 123,1 millions d’euros (+5 % par rapport à la moyenne des quatre dernières saisons), soit 9 % de l’activité nationale. »

« Nous avons affaire à un argumentaire à sens unique en faveur d’investissements massifs dans les stations iséroises, pour la production de neige artificielle, alors même que des dizaines de millions d’euros ont déjà été engagés pour la période allant jusqu’en 2025 ! Et ils s’ajoutent aux financements très conséquents de la Région Auvergne Rhône Alpes et à la contribution budgétaire des stations elles-mêmes », réagit Jacques Derville, résident du village d’Herbeys et président de l’Association de sauvegarde des eaux de Casserousse.

L’étude fait ainsi largement l’impasse sur les aspects environnementaux de la question. Cela en dit long sur l’absence de conscience écologique, hormis dans les luxueuses plaquettes d’autopromotion de certaines stations, d’ailleurs non exemptes d’enjolivements. Ensuite, grâce aux canons à neige, « et à condition d’investissements », « l’impact du réchauffement climatique serait quasi nul jusqu’en 2050 ». Si un « indice de viabilité », opportunément forgé pour l’occasion, nous le dit, soyons rassurés , notre argent est bien placé, pour au moins 30 années ! La conciliation des usages, avec la consommation humaine, les besoins de l’agriculture, le débit des rivières, la pêche, etc., aucun souci, là non plus. « Compte tenu des projections climatiques, il y aura peu de conflits d’usage et de tension sur l’eau en Isère. Du moins jusqu’en 2050. » Une assertion fantaisiste questionnée par la récente validation, en présence du Préfet, du Schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) Drac-Romanche, un document on ne peut plus sérieux, volumineux et très interrogatif sur la question.

Quant au risque de manque d’eau, on pourrait tout bonnement l’écarter… Qu’en pensent les préfets des départements alpins qui ont pris, à différentes reprises en 2018, des arrêtés à titre préventif pour tenir compte de l’état de sécheresse de divers territoires ?

Et financièrement ? Selon l’un des consultants associé à l’étude : « Les très grandes stations sont en capacité de financer les investissements prévus en sécurisant leur chiffre d’affaires et leurs marges actuelles ». Traduire : en augmentant leurs tarifs, déjà prohibitifs pour la clientèle ordinaire. Pour les plus petites stations – merci de penser au populo -, « la réalisation des investissements passera par des choix stratégiques de priorisation des investissements ». Comprendre, pour ceux qui ne captent pas la novlangue : une fois les besoins des stations de ski satisfaites, il faudra tailler dans des secteurs moins prioritaires. La santé, l’éducation, les transports, l’éducation, la culture par exemple ? »

Dans tous les cas, axer tous les investissements vers les sports d’hiver alors que le tourisme l’été représente plus de 50 % des nuitées en montagne pose question. L’enneigement artificiel augmente l’emprise des stations sur la nature, ce qui est contre productif pour un tourisme montagnard hors ski de plus en plus important.

Crise de l’eau en Haute Savoie

En Savoie, sur soixante stations de ski, qui totalisent 46 % des recettes des exploitants de remontées mécaniques en France, quarante-neuf sont équipées en installations de neige de culture. Les « retenues collinaires » - ou retenues d’altitude - d’une capacité moyenne de 65 000 m3, concernent vingt-neuf sites. À la mi-décembre 2018, cette fois, c’est à Avoriaz, autre station prestigieuse du département voisin de la Haute-Savoie, que l’état d’alerte est proclamé. Comme les retenues d’altitude utilisées traditionnellement pour fabriquer de la neige artificielle manquent d’eau, et que la production de neige de culture, qui démarre traditionnellement en novembre, n’a pu s’effectuer, le service des pistes a jeté son dévolu sur un lac destiné à alimenter la station en eau potable.

Les trois retenues d’altitude du domaine skiable sont alimentées grâce à la fonte du printemps. La première se situe à Montriond (46 000 mètres cubes d’eau) et les deux autres à Morzine (84 000 mètres cubes). La station dispose également d’une autorisation préfectorale de prélever de l’eau dans le lac de Montriond dans la limite de 120 000 mètres cubes, à condition que le niveau du lac n’atteigne pas une certaine limite. Mais ce lac naturel n’est pas étanche. La sécheresse de l’été a interdit son remplissage. Le service des pistes de la société d’exploitation des remontées mécaniques de Morzine-Avoriaz (Serma) n’a donc pas pu puiser dans le lac durant l’automne pour débuter l’enneigement du domaine.

Il a donc fallu organiser un nouveau plan d’enneigement pour l’hiver sur le secteur de Montriond mais aussi celui de Morzine. « On ne sait pas si les retenues pleines aujourd’hui se rempliront demain », confiait Thomas Lemasson, directeur adjoint du service des pistes à l’hebdomadaire local Le Messager. En effet, l’eau qui se trouve dans les retenues côté Morzine ne peut être transférée côté Montriond car « elle doit retourner sur le bassin-versant d’où elle vient ».

La solution ? Réduire les secteurs d’intervention des enneigeurs. La moitié des pistes seront enneigées artificiellement à Montriond et les deux tiers à Morzine. « Nous avons choisi de miser sur la qualité de la neige donc nous attendons qu’il fasse très froid et peu humide. C’est un pari risqué car la date d’ouverture approche », poursuit Thomas Lemasson. Les enneigeurs n’ont donc commencé à fonctionner qu’à partir du 27 novembre, mais les basses températures n’ont pas permis de fabriquer de la neige tous les jours.

Autre front, l’alimentation de la station en eau potable, assurée par Suez. Comme l’autorité préfectorale n’a pas jugé bon de prendre un arrêté autorisant la réquisition de l’eau des retenues d’altitude afin d’alimenter les réseaux d’eau potable dans le Chablais, l’opérateur privé s’est retrouvé en difficulté. Il dispose de deux lacs destinés à alimenter la station d’Avoriaz en eau potable en février, lorsque les besoins sont les plus importants. Mais l’un des deux, « Lac 2000 » a du être vidangé pour une opération de maintenance en juin dernier.

La sécheresse prolongée n’a pas permis qu’il se remplisse à nouveau. Suez a donc du demander aux services des pistes de transférer le surplus d’eau du lac « 1730 » vers le lac « 2000 ». Le pompage s’est effectué, via le réseau de neige de culture, durant neuf jours mi-novembre. Pendant ce temps, la station n’a pas pu faire fonctionner ses enneigeurs et préparer les pistes pour l’hiver. « Ça nous a pénalisés mais on ne pouvait pas faire les deux en même temps, précise Thomas Lemasson. Mais c’est normal de prêter main forte au gestionnaire d’eau potable. C’était la priorité. Aujourd’hui, nous devons partager nos ressources. Nous ne pouvons pas garder l’eau destinée à la neige de culture pour nous. En période de crise, on doit partager. »

Les Pyrénées de moins en moins enneigées

Pas de répit non plus dans les Pyrénées. Publié à la mi-novembre, un rapport de l’Observatoire pyrénéen du changement climatique, rédigé par une centaine d’experts, recense les répercussions du réchauffement des températures planétaires sur cette « biorégion » où les températures moyennes ont déjà augmenté – mais de manière irrégulière –, de 1,2°C par rapport à 1950. Cette hausse moyenne du mercure sous l’effet du changement climatique n’est pas sans effet sur les phénomènes météorologiques. Concernant les précipitations, les volumes annuels ont baissé d’environ 2,5 % par décennie sur la même période, surtout en hiver et de manière plus importante sur le versant sud.

« Dans les Pyrénées centrales, à une altitude de 1800 mètres, l’épaisseur moyenne de la neige pourrait diminuer de moitié d’ici 2050 selon la référence actuelle, tandis que la période de permanence de la neige au sol réduirait de plus d’un mois », précisent les scientifiques. Car la fonte des glaciers pyrénéens, également observée dans les Alpes, semble désormais irréversible : entre 1984 et 2016 plus de la moitié des glaciers comptabilisés au début des années 80 ont ainsi disparu. »

L’alternative : une nouvelle hydro-solidarité

Chacun s’accorde sur le caractère inéluctable des nouvelles tensions qui vont découler du changement climatique. Les températures ne vont pas cesser d’augmenter ; la diminution de l’enneigement et la fonte des glaciers vont ainsi perturber les régimes hydrauliques des grands fleuves européens qui ont leurs sources essentiellement dans les Alpes, ceci à une échéance annoncée de quarante à cinquante années.

Les précipitations qui tombent aujourd’hui sous forme de neige tomberont sous forme de pluie, ce qui augmentera le risque d’inondations à l’aval en période hivernale, tandis que la disparition de la masse glaciaire engendrera une baisse conséquente des niveaux d’eau à la fin de l’été. Le niveau des barrages en sera naturellement affecté, entraînant une baisse de la production d’hydroélectricité évaluée à 15 % en moyenne. Tous les acteurs concernés devraient donc rapidement anticiper un changement de pratiques. Les montagnards sont ainsi incités à économiser l’eau et à trouver tous les moyens de la stocker avant qu’elle ne s’échappe trop rapidement vers les plaines.

Il faudrait dès lors élaborer de nouvelles stratégies de stockage, ce qui passe par la redécouverte que les lacs, les tourbières, la forêt, les pâturages ou certaines formes de pratiques agricoles favorisent le stockage de l’eau, ou en ralentissent a minima l’écoulement vers les plaines, ce qui dessine une opportunité pour réinventer une nouvelle utilisation du sol. Il s’agirait de passer d’une logique réparatrice des milieux naturels à des procédures solides de prévention, et de prendre en compte les milieux aquatiques en préalable à l’aménagement du territoire. Ce qui permettrait de passer de la culture du « jour d’après » la catastrophe à la culture du « jour d’avant ».

Mais le développement de cette nouvelle culture a un coût que les communautés montagnardes entendent partager avec les habitants des plaines. Il ne s’agit plus de demander des compensations, mais bien l’identification des services rendus, et qu’ils soient à l’avenir rémunérés à ce titre.

Il s’agirait donc de développer une nouvelle forme « d’hydro-solidarité » par des mécanismes financiers compensatoires aux aménagements, à l’instar de la taxe sur les espaces naturels sensibles prélevée par les départements sur toutes les constructions. Une fiscalité qui permettrait d’instaurer une solidarité des plaines vers les montagnes et reconnaîtrait le rôle stratégique des politiques de gestion de la ressource en altitude. Il reste toutefois à faire partager cette conviction au-delà des massifs alpins, car la Directive-cadre européenne sur l’eau n’a pas traité la question de la montagne, et la Commission européenne n’a qu’une vision très lointaine de celle-ci, celle d’un territoire qui dispose de ressources propres importantes : la neige, mais jusqu’à quand ?

Cette nouvelle hydro-solidarité suppose surtout d’en finir avec les mirages de l’or blanc. Nous n’en prenons pas le chemin.

Sources

 « La neige de culture pèse sur l’eau et la biodiversité », Le Monde, 27 décembre 2008.

 « Neige de culture. Etat des lieux et impacts environnementaux. Note socio-économique », Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), 162 pages, juin 2009.

 « La gestion du domaine skiable en Rhône Alpes » (PDF), Rapport public annuel, Cour des comptes, février 2011.

 « Non coupée et très addictive », Le Postillon, n° 25, été 2014.

 « L’argent de la neige », 52’, Pascal Carcanade, Artkine Films, 2014.

 « Les stations de ski « accros » à la neige artificielle », Emmanuelle Réju, La Croix, 23 février 2016.

 « Boire de l’eau ou skier, faudra-t-il bientôt choisir ? », Barnabé Binctin, Bastamag, 28 novembre 2017.

 « Le poids économique du tourisme en Isère », Isère tourisme - données 2017 et Domaines skiables de France.

 « Les stations de ski des Alpes du nord face au réchauffement climatique : une vulnérabilité croissante, le besoin d’un nouveau modèle de développement » (PDF), rapport public annuel, Cour des comptes, février 2018.

 « Le changement climatique dans les Pyrénées : impacts, vulnérabilités et adaptation », Rapport de l’Observatoire pyrénéen du changement climatique, novembre 2018.

 « En Haute-Savoie, la station d’Avoriaz s’adapte au manque d’eau », Le Messager, 8 décembre 2018.

 « L’Isère fixe un cap pour la neige de culture », Le Dauphiné Libéré, 12 décembre 2018.

 « Changement climatique : les Pyrénées de moins en moins enneigées », Florian Bardou, Libération, 13 décembre 2018.

 « L’année 2018 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en France métropolitaine », Le Parisien, 22 décembre 2018.

 « Stations de ski dans les Hautes Pyrénées : s’unir pour survivre », AFP, 26 décembre 2018.

 « Victimes du réchauffement, les stations de ski misent sur les canons à neige », Le Parisien, 1er janvier 2019.

 « Faute de neige, début de saison de ski au ralenti dans les Pyrénées », AFP, 3 janvier 2019.

 « Sports d’hiver : les stations en ordre de bataille face au péril jeune », AFP, 7 janvier 2019.

 « Le futur du ski est-il en boite ? », Camille Belsoeur, Usbek et Rica, 13 janvier 2019.

Marc Laimé

Publié le 31/12/2018

Dans les hauteurs de l’Himalaya, des naufragés du climat déménagent leur village

 Par François Bonnet (site mediapart.fr)

Dans le Haut-Mustang, une région reculée du Népal proche du Tibet, les habitants de Dhye, à près de 4 000 mètres d’altitude, n’ont plus le choix. Les changements de la mousson, les sécheresses répétées, le manque d’eau récurrent ont ruiné un fragile équilibre reposant sur l’agriculture vivrière. Depuis bientôt dix ans, ils travaillent au déménagement de leur village avec, à la clé, un projet de développement durable.

Haut-Mustang (Népal), de notre envoyé spécial.– C’est un panneau planté au milieu d’un champ de cailloux : « Dhye must not die » (« Dhye ne doit pas mourir »). En quelques phrases est résumée une histoire de naufragés climatiques dans les hautes altitudes de l’Himalaya. Ce n’est pas la seule, tant le réchauffement climatique est en train de bouleverser tous les équilibres environnementaux et humains dans cette immense chaîne des montagnes himalayennes. Les hausses de la température sont beaucoup plus élevées dans ces régions et la dégradation des écosystèmes se fait à une vitesse exponentielle.

Dhye est un petit village perdu à 3 860 mètres d’altitude dans la région du Haut-Mustang, cet ancien royaume de Lo définitivement intégré au Népal en 1951 mais qui demeure comme une excroissance du Tibet frontalier. Protégée de la mousson par la chaîne des Annapurna et par le massif du Dhaulagiri, la région est aride. Ici, pas de forêts, pas de grands glaciers sur les sommets qui dépassent les 6 000 mètres. Le Mustang est comme un désert de rocs et de sable déchiré par de profondes vallées et de spectaculaires falaises rocheuses.

À Dhye, comme dans les autres villages de cette région, où vivent environ 6 000 personnes, tout s’organise autour de l’eau. De complexes réseaux d’irrigation entretenus depuis des siècles alimentent de minuscules parcelles où poussent le blé, l’orge, l’avoine, les pois, les pommes de terre ou le millet. Pas de machines, pas de tracteur, tout se fait à la force des bras, avec l’aide de quelques yaks ou bœufs. À cette agriculture vivrière s’ajoute l’élevage de yaks et de chèvres noires cachemire, dont la laine partira en Chine.

C’est cette économie en quasi-autarcie qui se meurt aujourd’hui. « Depuis 15 ans, les sources d’eau se sont progressivement taries », dit Tashi Gyatso Gurung, l’un des membres du comité de village de Dhye qui est élu chaque année au mois d’octobre par une assemblée générale des villageois. « Il neige beaucoup moins, la mousson déjà très faible est déréglée. L’eau manque pour tout, pour les zones de pâture, pour les champs, pour les bêtes et maintenant pour les hommes. »

Comme ailleurs dans le Haut-Mustang, les parcelles qui ont dû être abandonnées se repèrent aux tourbillons de terre et de poussière soufflés par les vents violents qui balaient chaque après-midi les montagnes. En quelques années, Dhye a perdu environ la moitié de ses terres cultivables et plusieurs zones de bonne pâture. Dix familles, sur les vingt-quatre que compte le village de 150 habitants, ont dû partir. La disparition de Dhye était programmée. Jusqu’à ce que ses habitants envisagent dès 2006 un projet radicalement nouveau : déplacer le village d’une bonne dizaine de kilomètres, le reconstruire près d’une large rivière et créer de nouvelles activités agricoles.

Victimes du réchauffement climatique auquel ils n’ont guère contribué (ce ne sont pas vraiment eux qui émettent des gaz à effet de serre…), les villageois ont décidé au terme de longues discussions de transformer en opportunité ce qui aurait été pour eux une catastrophe. « Si nous avons de meilleurs revenus issus d’un projet de développement, des maisons plus confortables et un mode de vie plus moderne, alors les habitants resteront dans le Haut-Mustang et d’autres viendront », dit Tashi Gyatso Gurung.

À trois heures de marche de Dhye (les routes ou pistes sont inexistantes sur ces versants), les travaux sont déjà bien engagés à Thangchun, site du nouveau village. Les habitants ont décidé d’un projet global sur de larges terrasses en bordure de rivière : 26 maisons, une école, un dispensaire, une maison communale, un temple bouddhiste, une mini-centrale hydroélectrique, une installation de panneaux solaires ; mais aussi des terres agricoles irriguées et surtout une vaste plantation d’arbres fruitiers. Six mille pommiers ont déjà été plantés depuis 2012 et les terrains sont d’ores et déjà aménagés pour dix mille arbres. En deux cartes, le futur Dhye est ainsi présenté :

Des milliers d’arbres fruitiers déjà plantés

Pourquoi faire de la production de pommes le futur moteur économique du village ? Parce que ce fruit est rare et recherché au Népal. Parce qu’à quelques jours de marche, plus bas dans la vallée de la rivière Kali Gandaki, le gros village de Marpha vit très confortablement de la production de pommes et de leur transformation en un alcool brandy réputé. Parce que, malgré l’altitude, le rude climat continental est parfaitement adapté à ces arbres fruitiers.

La communauté villageoise n’a rien demandé à personne pour lancer le projet. Dans cette région où l’État népalais est ou bien absent ou bien défaillant, ce sont les habitants qui ont creusé les canaux d’irrigation, construit les murs délimitant la plantation, bâti la maison communautaire, acheté et planté les 5 000 premiers arbres. L’organisation est simple : toutes les familles doivent participer. Cela se fait sous forme de journées travaillées ou, pour ceux qui ne le peuvent pas, par le versement d’une indemnité journalière de 500 roupies (environ 4 euros) au budget commun.

« Les habitants sont très investis dans ce projet, tout le monde y travaille ou y contribue, assure Tashi Gyatso Gurung. Il n’est pas toujours facile de se mettre d’accord mais c’est toute notre communauté qui porte ce projet et décide. » Partis seuls, les habitants ont reçu le soutien de l’administration mais pas de financement pour autant. Les hasards des rencontres leur ont fait se rapprocher de Français, regroupés en une association Du Bessin au Népal qui accompagne depuis bientôt dix ans le village de Dhye.

Michel Houdan, grand passionné du Népal et de cette région du Mustang et animateur de Du Bessin au Népal, coordonne les différentes aides d’associations et ONG. « Le principe de base, c’est que les villageois décident de bout en bout, explique-t-il. C’est leur histoire et c’est un collectif très soudé. Nous, nous apportons de l’expertise technique. Un architecte, un électricien, un spécialiste en hydraulique et des horticulteurs spécialisés dans les fruits et leur transformation. Le tout fait une belle histoire et de belles rencontres. »

Au total, l’ensemble du projet de déplacement de Dhye représente un budget de 700 000 euros environ (3 500 euros par habitant). Un gros tiers est apporté par les villageois, sous forme de travail ou de petites contributions financières. Le reste repose sur les dons, en argent ou en matériel, d’associations et d'ONG. « C’est aussi pour cela que le projet prend beaucoup de temps, note Michel Houdan, mais tout devrait être terminé d’ici deux ou trois ans. »

Cet automne, un cap important a été franchi avec l’installation de la micro-centrale électrique, le forage d’eau potable qui alimentera le futur village (8 000 litres d’eau à l’heure). Surtout, une première vraie récolte de pommes a pu être réalisée dans la nouvelle plantation : « 5 000 kilos de fruits au total, dit Tashi Gyatso Gurung, que nous avons pu vendre à Pokhara », la deuxième ville du Népal, au pied du massif des Annapurnas.

À terme, il est déjà prévu de transformer les fruits sur place pour produire des fruits séchés, des jus de pommes, des confitures, voire du cidre et du brandy. Les villageois de Dhye veulent une plantation et une production entièrement bio pour des produits relativement haut de gamme qui pourront être vendus aux touristes et dans les villes de Pokhara et de Katmandou. « On travaille déjà sur les manières de commercialiser tout cela et on se fait aider par des experts », explique Tashi Gyatso Gurung.

Un exemple qui intéresse d’autres villages du Haut-Mustang

 Jean-Louis Orvain est l’un de ces experts qui travaillent auprès des villageois. Producteur de pommes à Martigny, dans la Manche, mais également de jus de fruits et de cidre bio, lui aussi passionné par cette région du Népal, il adapte son savoir-faire aux conditions particulières du Haut-Mustang. « Ce sont des sols qui n’ont jamais été cultivés, avec très peu de matières organiques et des vents violents. J’ai recherché des variétés rustiques à floraison tardive et à cycle court », dit-il. L’arboriculteur ne cache pas ses surprises. « Quand j’ai vu qu'ils avaient planté 5 000 arbres d’un coup, sans véritables études préliminaires, cela m’a semblé complètement fou. Mais ce sont eux qui décident. C’est une histoire de paysans qui n’ont pas le droit de tricher. Et ça marche », constate-t-il.

En bordure de la plantation principale, une station expérimentale a justement été créée : diverses variétés de pommiers, mais aussi des poiriers, des cerisiers, des abricotiers, des figuiers, en tout plusieurs centaines d’arbres ont été plantés pour diversifier la production et produire des jus mélangés. « Il est dangereux d’être dans une monoculture, les villageois voulaient aussi d’autres fruits et il nous faut introduire d’autres espèces végétales pour prévenir les maladies », ajoute Jean-Louis Orvain, qui se rend régulièrement à Dhye.

Au printemps 2019 commencera la construction des 26 maisons du village sur une large terrasse qui surplombe d’une cinquantaine de mètres la rivière. « Les villageois ont voulu conserver une architecture traditionnelle. Nous leur avons juste proposé d’y adjoindre des structures parasismiques en bambou, un matériel facile à trouver et moins cher que le béton et la ferraille », précise Michel Houdan.

 « Déménager était le seul moyen de sauver notre communauté, notre culture et nos traditions », estime Tashi Gyatso Gurung. Les sécheresses grandissantes menacent bien d’autres villages du Haut-Mustang et une agriculture de subsistance qui fait vivre toute cette région. Le tourisme des trekkers, l’arrivée massive de la Chine, qui construit des pistes dans les vallées, ne peuvent être une alternative économique viable. Pour le coup, l’exemple de Dhye est regardé et discuté avec attention par d’autres communautés villageoises. Et si c’était le moyen d’échapper à la lente disparition promise par le réchauffement climatique ?

Publié le 30/12/2018

Environnement. 2018, le réchauffement des exigences citoyennes

Marie-Noëlle Bertrand (site humanité.fr)

L’année aura été marquée par les rapports catastrophistes et par la montée des luttes environnementales. Les manifestants ont battu le pavé lors de mobilisations locales ou internationales, avec à la clé des points marqués.

Bien sûr il y a l’urgence, que viennent rappeler, à rythme régulier, les chiffres déprimés. Bien sûr, il y a le retard accumulé depuis vingt ans par l’action politique en matière de protection du climat ou de la biodiversité, et cet ajournement systématique des mesures à prendre. Bien sûr il y a le poids des lobbies et la mécanique du système libéral. Bien sûr il y a la crainte de ne pas réussir à transformer tout cela suffisamment vite ni suffisamment fort pour empêcher un effondrement des ressources et des conditions de vie qui mettrait encore plus en souffrance les populations qui le sont déjà.

Mais il y a aussi cette fenêtre de tir, toujours ouverte, à laquelle plusieurs rapports ont apporté, cette année, un coup de projecteur. Celui, retentissant, publié en octobre par le Giec, par exemple. S’il donne à voir l’ampleur de la tâche à accomplir – réduire les émissions globales de gaz à effet de serre de moitié d’ici à 2030 – pour pouvoir limiter le réchauffement à 1,5 °C, il indique également que tout n’est pas fichu. Douze ans pour agir, c’est peu mais ce n’est pas rien. Dans la même veine, la mise à jour, en novembre, par l’Union internationale pour la conservation de la nature de la liste rouge des espèces menacées illustre la portée des actions de conservation. Autrefois « en danger », le rorqual commun a ainsi vu sa population mondiale presque doubler en quarante ans, à la suite des interdictions internationales de chasse commerciale à la baleine.

Surtout, il y a la veille citoyenne et les batailles engagées par les populations. Singulière, 2018 aura hissé l’environnement au premier plan des mobilisations, en France comme un peu partout dans le monde. Ressources, températures et biodiversités sont officiellement devenues des sujets de luttes sociales et politiques. Ce sont elles qui offrent, aujourd’hui, un avenir à la planète et à l’humanité. Normal, avant de boucler l’année, d’en rendre un aperçu, fort heureusement non exhaustif.

1 MOBILISATION L’année où l’environnement est devenu une bataille de masse

En France, on l’a vue exploser au lendemain de la démission de Nicolas Hulot : la mobilisation écologique a pris, en 2018, un tournant tout aussi singulier que l’aura été cette année. Les vagues de chaleur, les sécheresses, les incendies et les inondations qui ont balayé l’hémisphère Nord pendant l’été y ont porté, sans plus d’ambiguïté, la marque du réchauffement. Une expérience concrète des bouleversements climatiques – de même que l’est devenue celle des pollutions atmosphériques ou agricoles – qui, combinée à la sortie spectaculaire de l’ex-ministre de la Transition écologique, a conduit à l’expression massive d’exigences environnementales mûries depuis plusieurs années.

Le 8 septembre, 130 000 personnes marchaient à travers le pays pour demander que cessent les collusions entre lobbies industriels et politiques contre-environnementales. Un mois plus tard, la publication du rapport du Giec sur le réchauffement global à 1,5 °C relançait la machine. Le 13 octobre, 80 marches se tenaient en France pour revendiquer la mise en œuvre immédiate de la transition énergétique. Fait notable : comme ce sera le cas avec le mouvement des gilets jaunes, ces deux journées d’action auront, à la base, été le fruit d’appels lancés par des citoyens lambda via les réseaux sociaux. « GJ » et « climateux », en outre, finiront par converger autour de la revendication d’une transition juste : le 8 décembre, les marches pour le climat organisées en pleine COP24 défileront en jaune et vert.

La dynamique n’est pas propre à la France. Cet automne, des actions ont pris forme un peu partout dans le monde pour bloquer l’avancée des énergies fossiles. L’ONG internationale 350.org décrit ainsi treize batailles engagées ou relancées en Allemagne, en Italie, dans les îles du Pacifique ou encore au Bangladesh, où des communautés locales s’organisent pour empêcher la réalisation de projets carbonés. Plus tôt, le 25 mai, des actions du même type se sont tenues dans 20 pays d’Afrique. Une résistance climatique qui aura marqué 2018 dès ses premières heures : fin janvier, aux États-Unis, des dizaines milliers de personnes se sont retrouvées, à l’appel d’une coalition rejointe par l’ex-candidat Bernie Sanders, pour le lancement d’une campagne contre les velléités extractivistes de Donald Trump.

2 JUSTICE Quand le glaive penche du côté citoyen

Parlant de mobilisation, celle qui accompagne les quatre ONG prêtes à assigner l’État français en justice pour inertie face au réchauffement a de quoi interpeller. Hier, moins d’une semaine après son lancement, la pétition de soutien à ce que l’on a baptisé « l’Affaire du siècle » enregistrait près de 1,8 million de signatures. Il faut dire que les recours à la justice ont le vent en poupe. Ces dernières années ont vu se multiplier les plaintes de citoyens faisant valoir leur droit à un environnement sein et à un avenir sécurisé. Certaines ciblent des projets précis – ainsi le recours déposé, mi-décembre, par sept ONG françaises pour obtenir l’annulation des autorisations de forage accordées au pétrolier Total au large de la Guyane. D’autres, à l’instar de l’Affaire du siècle, visent carrément des politiques publiques. Dans tous les cas, la justice est vue comme l’ultime pouvoir à actionner quand plaidoyers et manifestations ont échoué. Et, en 2018, elle l’aura bien rendu.

La victoire, en août, du jardinier Dewayne Johnson face à Monsanto a été de celles tonitruantes. Après une bataille acharnée, l’homme, atteint d’un cancer en phase terminale, est parvenu à faire condamner le géant de l’agrochimie pour avoir tu la dangerosité de l’herbicide Roundup et de son principe actif, le glyphosate.

Il y en a eu d’autres. Ainsi, le 9 octobre, la cour d’appel de La Haye a-t-elle confirmé un jugement ordonnant au gouvernement néerlandais de diminuer au plus vite les émissions de gaz à effet de serre du pays. Estimant que l’État agissait « illégalement et en violation du devoir de diligence », elle lui a commandé de les avoir réduites de 25 % par rapport à 1990 avant fin 2020. Rien de symbolique dans cette décision : les Pays-Bas sont désormais dans l’obligation légale de prendre des mesures pour protéger leurs citoyens contre les conséquences du changement climatique. Dans la même veine, le 5 avril, la Cour suprême de Colombie, à travers un jugement historique, a ordonné au gouvernement de mettre fin à la déforestation, lui rappelant son devoir de protéger la nature et le climat au nom des générations présentes et futures.

3 DROITS NOUVEAUX des points marqués à L’ONU

Qui dit justice, dit droits. Et qui dit droits, dit droits humains. Sans être aussi révolutionnaire que l’on aurait pu le souhaiter, 2018 a vu, dans ce domaine aussi, des points marqués. Comme au Pérou, où, après plusieurs années de lutte, les peuples autochtones Awajun et Wampis se sont vu reconnaître celui d’être consultés en cas de projet extractiviste sur leur territoire. On pourrait y voir un minimum syndical – ou, en l’occurrence, légal. Ce n’en est pas moins une première dans le pays, où les entreprises pétrolières ne se privaient jusqu’alors pas de débarquer là où cela leur chantait.

L’espace législatif devient, de fait, un terrain de bataille environnemental conséquent. Adoptée par la France en 2017, la loi sur le devoir de vigilance des multinationales, qui impose aux sociétés privées d’établir des stratégies industrielles compatibles avec les droits environnementaux et sociaux, est de celles sur lesquelles les ONG peuvent désormais s’appuyer. Beaucoup appellent, en outre, à ce que ce texte, pour l’heure unique au monde, soit répliqué à l’échelle globale.

En mars dernier, le conseil de l’ONU est allé dans leur sens. Alors que vacillaient les discussions autour d’un traité qui ferait primer les droits sociaux et environnementaux sur les droits commerciaux, l’organe s’est prononcé en faveur de la poursuite des négociations. En d’autres termes, il a offert un avenir au texte, lequel, dans un contexte de multiplication des accords de libre-échange, pourrait s’avérer un outil capital pour les populations.

Ce n’est pas la seule avancée onusienne : en mai, l’Assemblée générale des Nations unies a également adopté une résolution intitulée « Vers un pacte mondial pour l’environnement », ouvrant ainsi la voie à un nouvel instrument international visant à renforcer les droits environnementaux.

4 ÉNERGIES SALES Forages et pipelines

S’il est des batailles remportées cette année, beaucoup ont à voir avec les énergies fossiles. Ainsi celle gagnée contre Total et ses projets de forages pétroliers au large l’Amazone. Début décembre, l’Ibama, agence environnementale du Brésil, a refusé au groupe français l’autorisation d’effectuer des forages dans cinq secteurs de l’embouchure de l’Amazone. Elle déclare avoir détecté d’ « importantes incertitudes » dans le plan présenté par la multinationale, évoquant la « possibilité d’une fuite de pétrole qui pourrait affecter les récifs coralliens ». Total s’était déjà vu, à plusieurs reprises, demander de peaufiner son projet afin qu’il soit recevable. Selon Greenpeace, le pétrolier vient d’épuiser ses dernières cartouches. C’est une « excellente nouvelle pour les 2 millions de personnes qui se sont mobilisées », commente l’organisation.

Au Canada, la mobilisation – là encore épaulée de la justice – a permis de freiner le Trans Mountain Pipeline, un projet d’oléoduc envisagé entre l’Alberta et la côte Ouest du pays, visant à tripler le débit de pétrole issu de sables bitumineux.

En France, enfin, ce sont les actions non violentes et les plaidoyers visant à convaincre banques et assurances de ne plus investir dans les énergies carbonées qui ont payé. La BNP Assurance, la Maif, Groupama ou encore CNP Assurances ont ainsi annoncé qu’ils cessaient leur financement de centrales à charbon, indiquent les Amis de la Terre. Très active dans cette bataille, l’ONG entend bien faire plier pareillement la Société générale, dont elle dénonce les investissements dans les énergies sales.

5 BIODIVERSITE Ressources sous protections citoyennes

Les mobilisations, enfin, auront aussi payé sur le front de la biodiversité. On a en tête le point marqué contre la pêche électrique en Europe : en janvier, la campagne menée contre les lobbies de la pêche industrielle par l’ONG Bloom a permis de faire pencher le Parlement européen contre cette pratique. À la suite d’une campagne de Greenpeace, Wilmar International, plus gros négociant mondial d’huile de palme, s’est ainsi décidé à publier, début décembre, un plan d’action détaillé pour surveiller ses fournisseurs, « étape importante vers l’élimination de la déforestation » . En Argentine, le gouverneur de la province de Salta, répondant à une revendication citoyenne, a infligé une amende de 2,5 millions de pesos à un industriel et lui a ordonné de reboiser les 174 024 hectares de forêt protégée qu’il a détruits entre 1998 et 2017.

Marie-Noëlle Bertrand

Publié le 23/12/2018

Des salariés d’une centrale à charbon mènent l’une des premières grèves pour la transition écologique et sociale

par Nolwenn Weiler (site bastamag.net)

Les travailleurs de la centrale à charbon de Cordemais, en Loire-atlantique, veulent donner une seconde vie à leur outil de travail. En grève depuis dix jours, ils demandent un moratoire sur la sortie du charbon programmée en 2022, pour avoir le temps de préparer la reconversion de leur usine. Le projet qu’ils peaufinent depuis trois ans, prévoit de produire de l’électricité à partir de pellets issus de rebuts de bois, collectés localement en déchèterie ou amenés par bateau depuis des ports proches. Ils se penchent aussi sur la manière de réduire au maximum les pollutions, cancérigènes notamment. Mais pour l’instant, le ministère de la Transition écologique et solidaire ne semble pas vouloir en entendre parler. Récit.

Avant d’être ministre, François de Rugy ne tarissait pas d’éloges sur le projet de conversion de la centrale à charbon de Cordemais, porté par ses salariés. Le député de Loire-Atlantique décrivait une « dynamique réellement positive » et soulignait qu’« une reconversion même partielle avec une échelle de production moindre serait bénéfique pour l’ensemble du territoire », dans un courrier adressé à son prédécesseur, Nicolas Hulot [1]. La délégation de salariés de la centrale qui s’est rendue au ministère ce 13 décembre pour solliciter une entrevue avec l’ancien député devenu ministre s’attendait logiquement à être la bienvenue. Ils ont vite déchanté face aux directeurs de cabinet qui les ont reçus.

François de Rugy « fait semblant de ne pas connaître le projet, il nous ignore. Nous nous sentons méprisés », ont réagi les salariés de la centrale, qui compte 400 agents EDF et 400 employés de sous-traitants. Il reste en France quatre centrales à charbon, dont deux appartiennent encore à l’électricien « historique » : le Havre, et Cordemais en Loire-Atlantique [2]. Voilà dix jours que les salariés de cette centrale sont en grève. Emmenés par une intersyndicale qui réunit la CGT, FO et la CFE-CGC (cadres), ils demandent un moratoire sur la sortie du charbon - dont la combustion est excessivement émettrice de CO2 – programmée en 2022, pour avoir le temps de préparer la transition de leur usine. Ils prévoient, à terme, de faire tourner cette dernière avec des pellets de bois, issus de rebuts récupérés en déchetterie. C’est pour négocier ce délai qu’ils étaient venus à Paris. Selon Gwénaël Plagne, délégué syndical CGT, les directeurs de cabinet ne veulent pas d’un moratoire, « mais se donnent malgré tout le temps d’étudier le projet ».

Transformer l’outil de travail plutôt que perdre son boulot

« Tout a commencé au moment de la COP 21, en décembre 2015 », se souviennent Jérôme, Vincent et Romain, trois agents EDF à Cordemais. Lors de cette 21ème conférence des Nations unies sur le changement climatique, la fermeture des centrales à charbon est annoncée comme prioritaire. « On avait 2035 en tête, et on a bien compris que cela allait arriver plus tôt », racontent-ils. Les agents EDF et leurs collègues sous-traitants refusent de voir leur outil de travail disparaître, et décident de plancher sur sa transformation. « On ne peut pas venir tous les jours au boulot et s’entendre dire que l’on va fermer, que l’on ne sert plus à rien », complète Gwénaël Plagne, délégué syndical CGT. « Notre directeur avait évoqué la biomasse, mais sans rien avancer de concret, reprend Romain, qui coordonne les travaux de maintenance au sein de la centrale. Au départ, je ne trouvais pas l’idée très intéressante. J’imaginais qu’il faudrait alimenter la centrale en coupant des arbres. Et comme elle est énorme, je ne voyais pas comment ce serait possible sans déforestation massive » (lire à ce sujet notre enquête : Le développement des centrales biomasse, un remède « pire que le mal » face au réchauffement climatique ?).

Dans le projet porté par les salariés de Cordemais, la ressource en bois proviendrait à 30% des résidus de taille de bois qui ne sont pas compostables, et dont les déchetteries ne savent que faire. Le gros de la ressource (70%) serait issu de ce que l’on appelle « le bois B », constitué des vieux meubles, portes de placards, escaliers et autres rebuts d’ameublement, qui ne sont plus récupérables. Ces rebuts sont enterrés « par millions de tonnes chaque année », assure Philippe Le Bévillon, ingénieur projet EDF d’Ecocombust – le nom donné à cette possible reconversion.

Le périmètre établi pour la collecte de la matière première s’étend à 200 km autour de la centrale. Le projet se base sur la quantité de pellets qui peuvent être produits à partir des gisements d’ores et déjà identifiés. « On a de quoi tourner 800 heures par an », expliquent les salariés. Contre 5000 actuellement. « On s’y retrouverait financièrement en réservant la production aux heures de pointe, au moment où le MW est vendu plus cher », détaille Gwénaël Plagne. Le coût du MW Ecocombust s’élève à environ 110 euros, contre 60 euros pour le MW produit à partir du charbon.

Pour en arriver là, les salariés ont dû batailler. Début 2016, dans la foulée de la COP21, ils mènent trois semaines de grève pour exiger qu’EDF libère des moyens humains et financiers pour travailler sur le projet. Ils obtiennent gain de cause. Une petite dizaine de personnes se met immédiatement à l’ouvrage : mécanicien, chaudronnier, électricien - le « cœur de métier » -, secondés par des gars de la logistique, de l’ingénierie et de la sécurité.

« On a tout pensé, testé, et construit ici. C’est super de bosser comme ça, pour nous-mêmes »

« Le prototype sur lequel ils travaillent ressemble à une grosse cocotte minute, décrit Jérôme, logisticien au sein de la centrale. On injecte de la vapeur à 300°C et 15 bars très rapidement. Cela permet d’éclater les fibres de bois et de chasser l’humidité. Le bois qui ressort devient hydrophobe. » Aux opérations de broyage qui permettent de réduire le bois en poussières aussi fines que le charbon, succède la confection de « pellets » (ou granulés) « dont le pouvoir calorifique est proche de celui du charbon », ajoute Philippe Le Bevillon. Ces résidus de bois transformés et densifiés s’appellent des black pellets. »

Une fois le prototype maîtrisé, des équipes plus étoffées se sont lancées dans l’élaboration d’un densificateur plus imposant. Dessiné par le service ingénierie, le dispositif a été construit par la filiale locale d’un grand groupe de chaudronnerie avec laquelle la centrale a l’habitude de travailler. Les sous-traitants coutumiers du montage d’échafaudages ont également été mis à contribution.

« On s’est mis en mode "projet" ou "arrêt de tranche". Certaines personne se consacrent à un projet tandis que d’autres gèrent les affaires courantes. On est habitués à fonctionner comme ça », décrit Jérôme qui souligne le fait qu’Ecocombust est un projet « made in Cordemais ». « On a tout pensé, testé, et construit ici. » « Entre les personnes dédiées et celles qui sont venues de temps à autre quand on avait besoin d’elles, presque tout le monde parmi les salariés, sous-traitants compris, a participé, affirme Vincent, un technicien maintenance. C’est super de bosser comme ça, pour nous-mêmes. »

Éliminer polluants et cancérigènes

Dix millions d’euros ont été avancés par EDF, dont la direction soutient clairement le projet, sans compter les heures de travail. La région Bretagne a également investi, via le financement d’une étude permettant d’identifier les gisements de déchets verts et de bois B. Des groupes de chercheurs allemands et polonais, plus calés en matière d’évolution des centrales à charbon vers la biomasse, ont été sollicités. « La participation active des travailleurs de la centrale, cela donne une grande efficacité, remarque Sébastien Bellomo. On a monté un projet industriel en 18 mois, alors qu’un bureau d’études aurait mis cinq ans. » Cet été, un essai avec 80 % de blacks pellets et 20 % de charbon a été réalisé, avec succès. Le prochain essai, avec 100 % de pellets, est programmé pour les premiers mois de 2019.

« On lève les doutes au fur et à mesure, se réjouit Vincent, précisant qu’il reste du boulot », notamment en ce qui concerne les volumes de pellets qui pourront être produits. L’Ademe a aussi demandé des précisions sur la qualité des fumées liées à la combustion des rebuts de bois B. L’agence veut s’assurer que l’on ne retrouve pas dans les fumées des traces des solvants, peintures et autres polluants dont les rebuts de bois sont lavés avant d’être transformés en pellets. Une équipe planchait sur le sujet pendant les premiers jours de la grève, la semaine dernière. Autre sujet à clarifier : la quantité de poussières de bois, très cancérigènes, que pourraient respirer les salariés.

Améliorer le bilan carbone grâce au transport maritime court

Se pose également la question de la pérennité de la ressource, au fil des années. Pour fonctionner 800 heures par an, tel qu’il est actuellement envisagé, il faut 160 000 tonnes de pellets. Et si la centrale veut tourner davantage, il faudra aller chercher du bois au delà des 200 km. « On pourrait élargir le périmètre de collecte, avance Sébastien Bellomo, représentant CGT. On travaille actuellement avec la section Ports et docks du syndicat pour voir comment on pourrait acheminer par bateaux des rebuts venant par exemple de Bordeaux, de la Rochelle ou de Saint-Nazaire, de façon à ne pas charger le bilan carbone du projet. » La centrale de Cordemais est située le long de la Loire.

Les salariés tiennent à un maximum de cohérence, pour assurer le succès de leur projet. « Si on prélève du bois en forêt pour alimenter la centrale (comme cela se fait actuellement pour d’autres centrales biomasse, ndlr), on est fichus », avance même Philippe Le Bévillon. La méthode semble pour le moment faire ses preuves. Il n’y a en tout cas aucune opposition locale à Ecocombust, contrairement à ce qui a pu être observé à Gardanne (Bouches-du-Rhône), où une unité de la centrale à charbon est déjà alimentée en biomasse. Là-bas, la centrale dépend à 50% de bois importé – actuellement d’Espagne et du Brésil – cela au moins pour les dix premières années. L’autre moitié est fournie « localement », dans un rayon de 250 km, par du bois de coupe forestière et du bois de recyclage (voir notre article ici).

Quelle place pour la centrale dans un nouveau mix énergétique ?

« On ne se bat pas pour le statut quo, et il n’y a pas de climato-sceptiques parmi nous, précise Damien Mouille, de la CFE-CGC. Mais nous pensons que les conditions ne sont pas réunies pour fermer la centrale tout en assurant la sécurité du réseau. » L’approvisionnement électrique des citoyens français fait partie des sujets importants pour nombre d’agents EDF. Seule source de production pilotable – contrairement aux énergies renouvelables, dont ont ne maîtrise pas la production qui dépend de la force du vent ou du niveau d’ensoleillement – qui soit proche de la Bretagne, Cordemais permet de subvenir aux pics de demande hivernale dans l’ouest de la France.

Dans son dernier bilan prévisionnel, RTE (qui gère le réseaux de transport d’électricité) conditionne la fermeture de Cordemais au fonctionnement du nouveau réacteur nucléaire EPR de Flamanville et, dans une moindre mesure, à celui de la mise en service de la centrale à gaz de Landivisiau. On pourrait aussi imaginer diminuer les besoins, en lançant par exemple un véritable chantier d’isolement de l’habitat et de remplacement des chauffages électriques, dont de nombreux foyers bretons sont équipés.

« Qui peut honnêtement croire que l’EPR fonctionnera à pleine puissance en 2022 ? », interrogent les salariés ? Pas grand monde, il est vrai… Quant à la centrale à Gaz de Landivisiau, elle n’est pas encore construite et fait l’objet d’une très vive opposition. « Au ministère, jeudi dernier, ils ont admis avoir quelques doutes sur la sécurité d’approvisionnement du réseau électrique en cas de fermeture de Cordemais, souligne Gwénaël Plagne. Notre position est la suivante : tant qu’à rester au-delà de 2022, poussons le projet de reconversion de la centrale ». Stoppée hier soir à 21h, la grève devrait reprendre début janvier jusqu’à ce que les salariés obtiennent satisfaction.

Nolwenn Weiler

Notes

[1] Courrier adressé à Nicolas Hulot le 18 juillet 2018, co-signé par Anne-France Brunet, Audrey Dufeu-Schubert et Sandrine Josso.

[2] Les deux autres, Gardanne dans le sud-est et Saint-Avold, en Moselle, appartiennent au groupe allemand Uniper.

 

Publié le 21/12/2018

Quand les ménages financent la transition écologique alors que les gros pollueurs en sont exonérés

par Sophie Chapelle (site bastamag.net)

Emmanuel Macron a finalement décidé d’annuler pour l’année 2019 l’augmentation des taxes sur le carburant initialement prévue, dont seulement une infime part était directement fléchée vers le financement de la transition énergétique. La fiscalité écologique est-elle pour autant redevenue plus juste ? Celle-ci reste très largement supportée par les ménages, tandis que les utilisateurs de kérosène, du très polluant fioul lourd, ainsi que les principaux grands secteurs industriels français, en restent très largement exonérés. La séquence actuelle illustre parfaitement l’impasse d’une transition écologique sans véritable justice sociale et fiscale, ni nouvelles manières de produire, de voyager et de construire.

« Aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation. » Le 4 décembre, le premier ministre Édouard Philippe a annoncé la suspension durant six mois de la hausse de la taxe carbone sur l’essence, le fioul et le diesel. Dès le lendemain, l’Élysée décrète son annulation pure et simple pour toute l’année 2019 [1]. L’alignement de la fiscalité diesel sur celle de l’essence, ainsi que la hausse de la fiscalité pour les professionnels sur le gazole non routier, connaissent aussi un coup d’arrêt. Le gain annuel pour les ménages se chauffant au fioul et utilisant quotidiennement deux voitures est évalué « à 300 ou 400 euros » par François Carlier, le délégué général de l’association de consommateurs CLCV [2]. D’après le gouvernement, l’annulation de ces trois mesures fiscales en 2019 représenterait pour l’État un manque à gagner de plus de 4 milliards d’euros.

L’alourdissement des conditions de contrôle technique sur les automobiles, qui était prévu pour l’an prochain est également suspendu. Aucune hausse du tarif de l’électricité et du gaz ne devrait avoir lieu d’ici à mai 2019. « Pour les gens ayant une surface et une consommation importante qui peut représenter une facture d’énergie de 2000 euros à l’année, ce gel des tarifs représente probablement 60 à 80 euros d’évités pour l’année 2019 », estime l’association CLCV [3]. Édouard Philippe a également annoncé l’ouverture, du 15 décembre au 1er mars, d’un « large débat sur les impôts et les dépenses publiques » qui aura lieu sur tout le territoire.

Taxe carbone : rien n’est réglé

Les taxes constituent aujourd’hui environ 60 % du prix du litre du gazole et de l’essence à la pompe. Les carburants sont l’objet d’une taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), le tout étant soumis à une TVA à 20%. Depuis 2014, la TICPE intègre une composante carbone – officiellement baptisée « contribution climat énergie » – modulable en fonction des émissions de CO2 des produits pétroliers visés et de la taxe carbone qui leur est appliquée [4]. Cette taxe carbone se monte actuellement à 44,6 euros par tonne de CO2 en 2018 et devait passer à 55 euros en 2019. C’est cette augmentation qui est annulée en 2019 et qui ne sera donc pas appliquée aux carburants. La loi sur la transition énergétique prévoit cependant que la taxe carbone atteigne, en 2030, les 100 euros [5]. Reste à savoir si ce calendrier est toujours d’actualité et, si c’est le cas, quelles mesures d’accompagnement seront prises pour les personnes à revenus faibles ou moyens dépendantes de leur voiture au quotidien.

En parallèle, l’exécutif s’était engagé à aligner la fiscalité du diesel sur celle de l’essence, au nom de la pollution de l’air. « Quand on voit le nombre de morts par particules fines en France aujourd’hui, 48 000, on ne voit vraiment pas pourquoi il y aurait un bonus sur le diesel », justifiait il y a mois Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire. Les taxes sur le diesel étaient donc amenées à augmenter plus vite que celles sur l’essence pour combler la différence de prix [6].

Ce rapprochement fiscal entre gazole et essence vient donc de connaître un coup d’arrêt. Pour un automobiliste parcourant 10 000 km/an avec une voiture essence consommant 5 litres aux 100 km, cela représente une économie annuelle de 15 euros, et de 30 euros pour un conducteur de diesel consommant 3,9 l/100 km et effectuant 12 000 km/an [7]. Une goutte d’eau peut-être, mais c’est bel et bien elle qui a fait « déborder le vase », au regard des injustices manifestes de la fiscalité écologique prise dans son ensemble.

Une hausse de la taxe carbone qui ne finance pas la transition écologique

Pour justifier la hausse des taxes sur les carburants, le gouvernement s’est longtemps appuyé sur l’argument climatique. Dans les faits, ces nouvelles recettes ne servent presque pas à financer la transition écologique. En 2018, les hausses appliquées au gazole et à l’essence ont fait passer les recettes de la TICPE de 30,5 milliards en 2017 à 33,8 milliards en 2018. Elles devaient atteindre 37,7 milliards en 2019, selon les prévisions du rapporteur général du budget 2019, discuté à l’Assemblée, avant que la suspension ne soit décidée. Or, seuls 80 millions d’euros sur les 3,9 milliards de recettes supplémentaires perçus en 2019 devaient être reversés au compte d’affectation spéciale « transition énergétique » [8].

A quoi auraient alors dû servir ces 3,9 milliards d’euros supplémentaires ? 200 millions d’euros devaient être versés à l’Agence de financement des infrastructures des transports de France (AFITF) et le reste au budget général de l’État, celui-ci pouvant décider de réaffecter, ou non, cette somme à la transition écologique et solidaire. C’est aussi une manière de combler le manque à gagner fiscal lié au remplacement de l’Impôt sur la fortune (ISF) par l’impôt sur la fortune immobilière (ISI), moins rémunérateur pour l’État, ce que le ministère de l’Économie a admis [9]. Mi-novembre, Europe Écologie–Les Verts appelait à « l’utilisation de 100 % des recettes de la fiscalité ​carbone pour la transition énergétique : transports collectifs, efficacité énergétique, valorisation du passage de la voiture au vélo pour celles et ceux qui en ont la possibilité ».

Ces derniers jours, la majorité La République en marche s’était engagée à ce que ces recettes servent à financer des mesures écologiques et sociales comme l’augmentation du chèque énergie en 2019 octroyé aux ménages à faibles revenus pour leurs dépenses de chauffage, le renforcement de la prime à la conversion des véhicules, ou encore le crédit d’impôt transition énergétique (CITE) pour certains travaux d’économie d’énergie dans les logements. Or, les décisions prises par le gouvernement l’obligent à revoir les équilibres de son budget 2019, adopté en première lecture à l’Assemblée nationale puis au Sénat le 11 décembre. Le président de la commission des Finances évoque d’ores et déjà la perspective d’un projet de loi de finances rectificatif pour prendre en compte les annonces présidentielles.

Pas de taxe carbone pour le transport aérien

Si les automobilistes paient une taxe carbone, les compagnies aériennes profitent elles d’une niche fiscale. Il n’y a en effet pas de taxe sur le kérosène [10] ni de TVA sur les billets internationaux (taux réduit à 10 % pour les vols intérieurs). D’après le Réseau action climat (RAC), les exonérations de TVA et de taxe sur le kérosène représentent pour l’État français un manque à gagner d’environ 1,3 milliard d’euros par an. La mesure crée aussi une distorsion avec les autres modes de transport. Le train, par exemple, supporte la contribution au service public de l’électricité (CSPE) [11].

Or, selon l’Ademe, l’aviation est le mode de transport le plus émetteur de gaz à effet de serre : 14 à 40 fois plus de CO2 que le train par kilomètre et personne transportée [12]. Plusieurs organisations demandent à ce que la TICPE soit élargie au kérosène, a minima sur les vols intérieurs. « Certes il n’y a pas de taxe sur le kérosène mais dans le billet d’avion il y a 54 % de taxes », souligne de son côté François de Rugy, le ministre de la Transition écologique et solidaires. Un billet d’avion supporte en effet la taxe sécurité environnement, la redevance passager, la taxe de l’aviation civile ou bien encore la taxe de solidarité - aucune d’entre elle n’étant liée à la fiscalité carbone.

François de Rugy souligne par ailleurs que l’aviation est soumise aux quotas carbone à l’échelle européenne, ce qui selon lui, « est une forme de taxation des émissions de CO2 ». Le problème, rappelle le RAC, c’est que 80 % de quotas gratuits sont accordés aux compagnies aériennes. François de Rugy écarte par ailleurs l’idée de taxer le kérosène sur les vols intérieurs, tant que cette mesure ne sera pas adoptée par l’ensemble des pays européens [13]. Certains pays appliquent pourtant déjà une taxe au kérosène sur leurs vols intérieurs, comme les États-Unis, le Japon, le Brésil et la Suisse.

Le fioul lourd toujours exonéré, en attendant un hypothétique « bannissement »

Le secteur maritime bénéficie lui aussi d’une niche fiscale en étant exonéré de TICPE sur le fioul lourd [14] Or, la part du transport maritime dans les émissions varie de 5 à 10 % pour les oxydes de soufre (SOx), de 15 à 30 % pour les oxydes d’azote (NOx) et peut monter jusqu’à 50% des particules fines dans certaines zones côtières [15]. Ces pollutions sont notamment dénoncées par l’association France Nature Environnement qui a mesuré leurs effets dans le port de Marseille.

Les populations locales se retrouvent donc exposées à une forte pollution contre laquelle alertent les chercheurs. François de Rugy a indiqué avoir récemment rencontré des acteurs du secteur, pour aboutir à « une transformation progressive de la motorisation des navires de croisières et de marchandises vers le gaz naturel », et « bannir à brève échéance le fioul lourd », évoquant la date de 2020 lors de son entretien sur Mediapart. Il n’a toutefois déposé aucun amendement en la matière.

BTP et agriculteurs obtiennent un report des taxes sur le gazole « non routier »

D’autres exonérations fiscales sur les carburants, qui devaient être supprimées dans les mois à venir, viennent d’être suspendues par le gouvernement. C’est le cas du gazole non routier (GNR), carburant qui devait être taxé à partir du 1er janvier 2019. « Il n’y a aucune raison de continuer à garder une niche fiscale sur le gazole non routier, à moins de vouloir défendre un modèle de croissance non durable », disait à ce sujet le rapporteur général du projet de loi de finances 2019. Divers secteurs d’activités bénéficient jusque-là de cette exonération : les agriculteurs, les industries extractives (carrières, extractions de sable marin) ou encore les entreprises de travaux publics, de même que les activités forestières et fluviales.

Opposé à la fin de cette exonération, des acteurs du BTP ont bloqué durant une semaine le dépôt pétrolier de Lorient (Morbihan) ainsi que celui du port de Brest (Finistère). Les engins du BTP – pelleteuses, bulldozers etc – pèsent plusieurs dizaines de tonnes chacun et consomment énormément de carburant : un milliard de litres par an, selon la fédération nationale des travaux publics (FNTP). La hausse annoncée par le gouvernement – qui faisait passer le prix du litre de 1 euro à 1,50 euro – représentait donc, selon la FNTP « une hausse de 500 millions d’euros des coûts de production » pour les entreprises du secteur [16]. En parallèle, la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, avait appelé à se mobiliser « pour dire stop au matraquage » fiscal des agriculteurs.

Face aux blocages de dépôts pétroliers et à la possibilité que le secteur agricole rejoigne les gilets jaunes, Édouard Philippe a annoncé le 4 décembre, pour les professionnels, « la suspension de l’alignement sur les particuliers de la fiscalité du gazole non routier ». Dans la foulée, le président de la Fédération régionale des travaux publics, en Bretagne, a appelé à lever les blocages : « Ce moratoire est susceptible d’apaiser les colères et de nous permettre de discuter. Par contre, nous resterons très vigilants sur la suite. Nous serons fermes sur un certains nombre de points. »

« Prise globalement », l’industrie française ne paye aucune taxe carbone

Par ailleurs, « quelques 1400 sites industriels et polluants du pays sont complètement exonérés de la fiscalité carbone qui pèse sur la consommation des carburants, que les ménages, artisans et petites entreprises paient », constate l’association Attac France. En contrepartie, ces entreprises sont soumises au marché carbone européen, dont les conditions se révèlent bien plus avantageuses. Jusqu’il y a peu, la quasi-totalité des quotas ont été attribués gratuitement : les industriels n’ont eu à acheter des quotas – et donc à payer une taxe carbone – que pour couvrir leurs émissions dépassant les quotas initialement attribués, soit une toute petite partie, et le plus souvent à un prix dérisoire (souvent en-dessous de 7 euros la tonne). « Un peu comme si chaque ménage ne payait la taxe carbone que pour une infime part du carburant qu’il consomme durant l’année », relève Attac.

Encore aujourd’hui, plusieurs secteurs dont la sidérurgie, le raffinage, le ciment ou l’aviation continuent de recevoir une bonne part de leur permis gratuitement. « En France, les émissions industrielles en 2016 ont été couvertes à 104 % par des quotas gratuits : prise globalement, l’industrie française n’a donc payé aucune taxe carbone jusqu’à cette date », alerte Attac. L’association évalue le manque à gagner pour les finances publiques à 10 milliards d’euros entre 2008 et 2014. Le gouvernement fait pour sa part valoir des dispositions « prévues pour préserver la compétitivité des entreprises grandes consommatrices d’énergie ». Le 10 décembre au soir, lors de son allocution, Emmanuel Macron a eu un seul mot sur l’écologie en évoquant « l’urgence de notre dette climatique ». Alors que la politique fiscale du gouvernement en matière écologique s’est jusque-là traduite uniquement par une agrégation de taxes envers les ménages sans véritable redistribution, il paraît urgent de mettre à contribution les plus gros pollueurs.

Sophie Chapelle

Notes

[1] La hausse de la taxe carbone prévue dans le projet de loi de finances 2019 est supprimée. Cette hausse ne resurgira au mieux qu’en 2020.

[2] Sur France Inter, journal de 7h, 5 décembre 2018.

[3] Ibid, France Inter

[4] La composante carbone des taxes intérieures de consommation a été mise en place par l’article 32 de la loi de finances pour 2014.

[5] Objectif fixé par loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV)

[6] En 2018, la TICPE était ainsi fixée à 0,69 euros/litre pour le sans plomb 95 et devait passer à 0,71 euros en 2019. La TICPE sur le gazole devait quant à elle passer, en 2018, de 0,59 euros à 0,65 euros/litre au 1er janvier 2019. Tous les chiffres sont disponibles sur le site du ministère de la Transition écologique et solidaire.

[7] Voir ces calculs réalisés par Autoplus.

[8] Le compte d’affectation spéciale "transition énergétique" est destiné à financer le développement des énergies renouvelables. La filière photovoltaïque est la plus largement financée (3 milliards d’euros en 2018) suivie par la filière éolienne (1,5 milliard d’euros d’aides). Voir le détail sur le site du Sénat.

[9] Voir cet article de Capital : L’explication figure dans l’exposé général des motifs du PLFR pour 2018, que Bercy a présenté aux parlementaires : « Les recettes fiscales du budget général sont revues à la hausse de 0,4 Md€ malgré des recettes plus faibles qu’attendu concernant l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et les droits de mutation à titre gratuit (DMTG, 0,15 Md€) ; ces baisses sont compensées par la réaffectation au budget général d’une partie de la fraction de TICPE provenant du CAS “Transition énergétique” à hauteur de 0,6 Md€, conséquence de la révision à la baisse des dépenses de ce compte ».

[10] Selon l’article 265 bis du code des douanes, les livraisons de produits pétroliers à l’avitaillement des avions (autre que les avions de tourisme) sont exonérées de TICPE.

[11] D’après la SNCF, 40 % du prix d’un billet de TGV serait imputable aux charges d’énergie et de péages. Source.

[12] Ademe – Les chiffres clés 2014 Climat, Air et énergie.

[13] Ecouter à ce sujet l’entretien avec François de Rugy sur Mediapart.

[14] L’article 265 bis du code des douanes, précise que « les livraisons des produits pétroliers pour le transport fluvial de marchandises sont exonérées de TICPE ».

[15] Lire à ce sujet cet article de Libération.

[16] Pour les travaux de terrassement, le GNR peut représenter jusqu’à 7 % des coûts de production

 

Publié le 01/12/2018

Fissures, fuites, manque d’investissements, risque de blackout : la situation inquiétante du parc nucléaire belge

par Rachel Knaebel (site : bastamag.net)

Six des sept réacteurs nucléaires belges étaient à l’arrêt début novembre, la plupart à cause de fuites, de fissures, ou d’un mauvais état du béton... Alors que l’hiver approche, l’approvisionnement du pays en électricité est menacé. Comment la Belgique en est-elle arrivée là ? Trois des six réacteurs arrêtés auraient dû être définitivement fermés il y a trois ans, alors que le pays avait voté la sortie du nucléaire en 2003. Les décisions ont sans cesse été repoussées et la transition n’a pas été préparée. Pendant ce temps, l’entreprise française Engie, qui a racheté les centrales belges, continue d’encaisser les dividendes. Enquête.

50% de la consommation électrique en Belgique est alimentée par le nucléaire. Du moins en temps normal, quand les centrales belges fonctionnent... Ce qui devient exceptionnel ! La Belgique a entamé ce mois de novembre avec un seul réacteur nucléaire opérationnel, sur les sept que comptent le pays. En cause : des problèmes de fuites, de fissures, de « dégradation des bétons ». Un seul des six réacteurs belges à l’arrêt début novembre, Tihange 1, l’était pour des raisons d’entretien et de maintenance programmés. Il a redémarré le 12 novembre. Un autre pourrait être remis en marche mi-décembre, selon les annonces de l’exploitant des centrales nucléaires locales, l’entreprise française Engie (ex-GDF Suez). « Il faut dire que trois des réacteurs nucléaires belges ont déjà plus de 40 ans », commente Eloi Glorieux, de Greenpeace Belgique.

Les sept réacteurs nucléaires belges sont répartis sur deux centrales : Doel, à la frontière avec les Pays-Bas, abrite quatre réacteurs, et Tihange, dans la région de Liège, trois. Deux réacteurs à Doel et un à Tihange ont été mis en marche en 1975, il y a 44 ans. Les autres dans la première moitié des années 1980 [1]. « Nous avons beaucoup de problèmes dans nos centrales nucléaires. Autant de problèmes qu’il y a de réacteurs, déplore Jean-Marc Nollet, député du parti vert Ecolo au Parlement fédéral belge. D’abord, il y a les fissures sur les cuves, donc sur la partie nucléaire des installations : 13 000 fissures sur Doel 3, et plus de 3000 fissures sur Tihange 2, dont la plus grande fait 18 centimètres [2]. Mais Doel 3 est le seul réacteur qui tourne aujourd’hui, malgré ses fissures. L’autorité de contrôle a considéré le risque comme tenable. Il y a aussi, à Doel, des problèmes sur les circuits de refroidissement, touchant également la partie nucléaire. Ainsi que des dégradations du béton sur des « bunkers », des bâtiments d’ultime secours ne faisant pas partie du réacteur, mais qui doivent être en permanence en capacité de réagir. Sinon, le réacteur doit être arrêté », précise le député [3].

Des centrales électriques sur des bateaux pour suppléer aux réacteurs défaillants ?

Sur Doel 1, une fuite a été constatée en avril dernier. Selon l’Autorité fédérale de contrôle du nucléaire (AFCN), il s’agissait d’une « fuite de faible importance dans le circuit primaire du réacteur (de l’ordre de quelques litres par minute) ». Néanmoins, ce réacteur est toujours à l’arrêt. La centrale de Doel aurait aussi fait l’objet d’un acte de sabotage en 2014, dont les responsables n’ont toujours pas été identifiés [4]. « Voilà la situation peu glorieuse du nucléaire en Belgique », conclut le député écologiste Jean-Marc Nollet.

Les centrales nucléaires sur la zone du nord de le France et de la Belgique. Voir la carte interactive de Greenpeace ici.

Cette mise à l’arrêt non-programmée de la quasi-totalité de ses réacteurs nucléaires met le pays dans une situation inédite : sa sécurité d’approvisionnement en électricité n’est pas assurée pour l’hiver. La Belgique va devoir importer de l’électricité depuis les pays voisins (France, Allemagne, Pays-Bas), si ceux-ci peuvent lui en fournir, ce qui n’est pas certain en période de grand froid et donc de forte demande. Autre conséquence, le coût de l’énergie pour la population pourrait flamber. Même en payant plus cher son électricité, le pays risque de faire face, lors des périodes les plus froides, à des « délestages », c’est à dire à des coupures de courant localisées. « Avec l’indisponibilité inattendue et de longue durée de Doel 1, Doel 2, Tihange 2 et Tihange 3, ce sont 3000 mégawatts (MW) de capacité nucléaire qui disparaissent jusqu’à mi-décembre. Cela correspond à 25% de la capacité totale de production gérable installée en Belgique », a prévenu fin septembre Elia, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité belge. [5].

Pour tenter d’éviter les coupures de courant, Electrabel – la filiale belge détenue à 100% par Engie – a annoncé le 24 octobre le redémarrage d’une centrale au gaz et la mise en service de groupes électrogènes. Le 22 octobre, le quotidien belge L’Écho précisait qu’Engie envisageait de faire venir sur les côtes belges des centrales électriques flottantes, installées sur des bateaux. « Ces centrales flottantes sont surtout utilisées comme solution de secours dans les pays en développement. C’est la première fois qu’elles seraient utilisées en Europe », ajoute le journal. Ces centrales fonctionnent aux énergies fossiles.

La sortie du nucléaire plusieurs fois repoussée

Comment la Belgique, pays qui abrite la capitale de l’Union européenne, en est-elle arrivée là ? Normalement, trois des réacteurs nucléaires qui étaient encore à l’arrêt début novembre auraient dû être définitivement fermés il y a trois ans, en 2015. Car la Belgique a adopté une loi de sortie du nucléaire dès 2003, sous un gouvernement qui comptait alors des ministres écologistes. « La loi disait qu’il fallait fermer les réacteurs à leurs 40 ans et que le pays sortirait définitivement du nucléaire en 2025 », précise Eloi Glorieux. Quatre ans plus tard, GDF Suez (future Engie) est devenue l’unique propriétaire de la société belge qui exploite les centrales.

« À l’adoption de la loi de sortie du nucléaire, le mouvement anti-nucléaire s’est démobilisé, rappelle le responsable de Greenpeace Belgique. Le lobby nucléaire, lui, a maintenu la pression. Cela a abouti à un accord signé en 2009 entre GDF Suez et le Premier ministre belge d’alors, Herman Von Rumpuy » Cet accord revient sur la loi de 2003 et autorise alors GDF Suez à exploiter dix ans de plus les trois réacteurs qui devaient initialement s’arrêter en 2015 [6]. « Mais cet accord n’a pas été mis en œuvre tout de suite parce que, peu après, la Belgique est entrée dans une crise gouvernementale », qui a duré un an et demi [7]. « Puis en mars 2011, il y a eu la catastrophe de Fukushima », souligne Eloi Glorieux. Mais GDF Suez n’a pas lâché. Dans un communiqué de septembre 2012, l’entreprise française renvoie le gouvernement belge à ses promesses de 2009, sur la base duquel l’entreprise souhaitait « pouvoir ouvrir un dialogue constructif avec les représentants de l’État belge ».

Finalement, GDF Suez obtient gain de cause. En 2013, la loi belge de sortie du nucléaire est modifiée pour allonger de dix ans la durée d’exploitation de Tihange 1. Puis en 2015, une nouvelle modification étend la durée de vie de deux réacteurs de Doel. Les trois plus vieux réacteurs belges ne cesseront leur activité qu’en 2025, à 50 ans. Les autres réacteurs du pays en 2022 et 2023.

« La situation des centrales s’est dégradée depuis le rachat par GDF Suez »

Malgré une durée de vie des réacteurs prolongée jusqu’à 50 ans, GDF Suez a assuré que sa filiale Electrabel se montrait « responsable vis-à-vis de ses clients en leur garantissant sécurité d’approvisionnement et un haut niveau de service ». À l’heure où l’État belge va négocier en Allemagne ses prochaines importations d’électricité et qu’Engie pense à approvisionner le pays par bateaux-centrales, cette promesse ne semble plus tout à fait d’actualité.

« Très clairement, la situation des centrales s’est dégradée depuis le rachat par GDF Suez-Engie. Tous les témoignages que j’ai pu récolter convergent dans ce sens : avant le rachat, la sécurité était vraiment la priorité. Ce n’est plus le cas, avance le député belge Jean-Marc Nollet. Avant, quand un ingénieur demandait un investissement lié à la sûreté et à la sécurité, l’investissent n’était pas discuté sur le principe. Depuis le rachat, on met en balance l’investissement par rapport à son intérêt économique. C’est très dangereux, puisque qu’en matière de nucléaire, on ne peut pas se permettre le moindre écart. »

Fin septembre, le site du groupe audiovisuel public belge RTBF publiait le témoignage anonyme d’un collaborateur d’Engie-Electrabel : « Le profit est vraiment devenu la priorité numéro un et on a décidé de postposer [reporter, ndlr] les investissements de maintenance le plus possible, et à les reporter d’exercice en exercice, tant que l’on n’est pas devant une situation catastrophique. » Engie-Electrabel a immédiatement réagi en démentant « avec force », et en mettant en avant ses investissements dans la maintenance. La société affirme que « la sûreté nucléaire est la priorité absolue de l’entreprise et de ses équipes ». Quid de la sécurité d’approvisionnement ? « Le prolongement de la durée de vie des réacteurs est en fait à la base des problèmes d’approvisionnement. Il n’en est pas la solution, estime Eloi Glorieux, de Greenpeace. Les risques augmentent avec l’âge des centrales. Résultat, aujourd’hui, le nucléaire belge n’est absolument plus fiable. »

Des conseillers ministériels issus d’Engie-Electrabel

Même en pleine crise d’approvisionnement, le gouvernement belge n’évoque pas la possibilité d’un retour sur les décisions de prolonger l’activité des réacteurs les plus anciens. « Il y a eu une période tendue entre l’État belge et Engie-Electrabel entre 1999 et 2003, sous le gouvernement qui a décidé la sortie du nucléaire. Depuis, les relations sont au beau fixe. En fait, le ministre de l’Énergie en Belgique, c’est presque Engie. Ce sont eux qui décident tout », accuse Jean-Marc Nollet. L’actuelle ministre belge de l’Énergie, Marie Christine Marghem, s’entoure de conseillers qui connaissent de près les centrales nucléaires belges et l’entreprise Engie [8]. En 2015-2016, elle avait par exemple pour conseiller un certain Jean-François Lerouge, qui a travaillé entre 2002 et 2008 à des postes haut placés au sein de Suez et d’Engie-Electrabel, puis jusqu’en 2014 au sein d’une autre filiale belge d’Engie, Tractebel [9].

Fin septembre, le Canard enchaîné révélait qu’Engie cherchait à céder à EDF les sept vieux réacteurs belges. Engie a démenti. Mais l’information est restée dans toutes les têtes en Belgique. « Engie continue encore, pour l’instant, à faire de l’argent avec ces vieux réacteurs, mais cela risque de changer rapidement », prédit Francis Leboutte, ingénieur et président de l’association belge « Fin du nucléaire ». Electrabel est en effet profitable pour Engie. En 2017, l’entreprise a même versé à sa maison-mère un dividende de 1,6 milliard d’euros [10]. Le sera-t-elle encore lorsque les centrales approcheront les 50 ans ? Et qu’il s’agira de les démanteler ? À côté des craintes de coupures de courant, c’est l’autre actualité qui occupe le nucléaire belge : la question du futur coût du démantèlement des centrales, et de la gestion de leurs déchets. Fin septembre, l’organisme belge des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies (Ondraf) a revu à la hausse le coût à prévoir pour l’enfouissement des déchets radioactifs belges : celui-ci a été multiplié par trois, passant de 3,2 milliards à plus de 10 milliards d’euros.

« D’une part, les centrales ne fonctionnent plus, sont périmées, nécessitent de gros investissements. D’autre part, il faut payer cher pour les déchets », résume Jean-Marc Nollet. Le député soupçonne la multinationale française d’organiser l’insolvabilité prochaine de sa filiale belge, notamment en rapatriant au sein d’Engie les filiales d’Electrabel qui sont rentables. Cela pour échapper au coût du démantèlement des centrales et de la gestion des déchets. Là encore, Engie, qui a bel et bien rapatrié des actifs d’Electrabel il y a quelques mois, dément cette interprétation [11].

Un mouvement transnational pour la fermeture des vieux réacteurs belges

Il se trouve cependant encore des défenseurs de l’énergie nucléaire en Belgique. Comme le parti flamand N-VA (Nieuw-Vlaamse Alliantie, membre du gouvernement), qui n’est pas convaincu par la sortie de l’énergie atomique. « La situation dans laquelle nous nous trouvons, de la quasi-totalité des réacteurs à l’arrêt et de coupures de courant qui menacent, est à double tranchant. Elle pousse certains à dire qu’il faut sortir du nucléaire le plus vite possible, et d’autres à affirmer qu’on ne peut pas s’en passer et qu’il nous faut de nouveaux réacteurs », analyse Marc Alexander, Belge flamand et militant anti-nucléaire de longue date.

Au printemps dernier, le gouvernement belge a adopté un « pacte énergétique » qui entérine bel et bien la sortie du nucléaire en 2025. Le document vise aussi au développement des énergies renouvelables. La Belgique tire aujourd’hui seulement 20% de sa production d’électricité des renouvelables, au même niveau que la France [12]. « Mais jamais le gouvernement n’a parlé d’économies d’énergie, pas même au moment où un blackout est envisagé pour cet hiver, déplore Francis Leboutte, le président de Fin du nucléaire. En fait, il ne se passe presque rien depuis 2003 pour préparer la sortie du nucléaire. » « À cause des tergiversations, et de la prolongation à deux reprises de réacteurs, le marché des énergies renouvelables ne s’est pas déployé », ajoute Jean-Marc Nollet.

Le réveil viendra peut-être de la société civile et d’un mouvement antinucléaire, renaissant dans le pays. L’association de Francis Leboutte, Fin du nucléaire, a été créée en 2017. Marc Alexander, lui, s’est à nouveau engagé dans la lutte antinucléaire en 2015, quand les problèmes ont commencé à s’accumuler. C’est aussi à ce moment que Walter Schumacher, de l’association allemande Stop Tihange, s’est intéressé à l’état des centrales du pays voisin. Il habite en Allemagne, mais à un kilomètre seulement de la frontière belge. « À partir de 2015, un mouvement transnational est né pour demander la fermeture des centrales belges les plus anciennes, précise-t-il. Un mouvement soutenu par le maire de la ville allemande d’Aix-la-Chapelle, qui a été jusqu’à demander devant la justice belge la fermeture du vieux réacteur de Tihange. En cas d’accident, sa cité de 250 000 habitants serait directement concernée.

En juin 2017, 50 000 personnes venues de Belgique, des Pays-Bas et d’Allemagne, avaient formé une chaîne humaine pour demander la fermeture des vieux réacteurs belges. « Ce mouvement a déclenché un débat public en Belgique. L’État belge ne peut plus faire comme si de rien n’était », se félicite Walter Schumacher. En mai prochain, les Belges se rendront aux urnes pour renouveler leur Parlement. « Ce sera le moment de vérité, dit Jean-Marc Nollet. Si le gouvernement qui sort de ces élections confirme la sortie du nucléaire pour 2025, je pense qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible. Si c’est l’inverse qui arrive, je crains pour l’avenir de la transition énergétique en Belgique. »

Rachel Knaebel

Lire aussi :

 Centrales nucléaires : les failles du dispositif d’urgence prévu par EDF en cas de scénario catastrophe
 Comment la France impose ses centrales nucléaires vieillissantes à ses voisins européens.

Notes

[1] Voir sur le site de l’autorité fédérale de contrôle nucléaire.

[2] Voir ce qu’en dit l’Autorité fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) ici.

[3] Voir les informations de l’AFCN au sujet des dégradation du béton dans les bunkers ici.

[4« Le 5 août 2014, le réacteur de Doel 4 s’est arrêté automatiquement suite à une défaillance au niveau de la turbine à vapeur, située dans la partie non nucléaire de la centrale, décrit l’AFCN. Cette défaillance résultait d’une perte d’huile de lubrification. De plus amples investigations ont permis de déterminer que le réservoir d’huile s’était intégralement vidé après que la vanne de la conduite d’évacuation, servant à transférer rapidement l’huile vers un réservoir annexe en cas d’incendie, ait été ouverte manuellement. (…) Les soupçons se sont rapidement portés sur un acte malveillant. l’exploitant des centrales, Electrabel, a déposé une plainte contre X avec constitution de partie civile et le Parquet fédéral a ouvert une enquête. Celle-ci n’a pour l’heure pas encore mené à l’identification du/des auteur(s) des faits. ».

[5« Sans une capacité supplémentaire de 1600 à 1700 MW, le gestionnaire de réseau Elia ne peut garantir que la sécurité d’approvisionnement sera assurée à tout moment sans plan de délestage », ajoutait l’entreprise.

[6] Voir le texte de l’accord ici.

[7] Le gouvernement d’Herman Von Rompuy prend fin en novembre 2009 suite au départ du premier ministre pour la Commission européenne. Le gouvernement suivant, dirigé par Yves Leterme, est démissionnaire au bout de quelques mois. Faute d’accord entre les partis pour former un nouveau gouvernement, ce gouvernement démissionnaire qui a géré les affaires courantes pendant un an et demi jusqu’en décembre 2011, lorsqu’un gouvernement définitif a été formé.

[8] Voir la composition de son cabinet sur le site du gouvernement belge ici.

[9] Voir son profil Linkelin.

[10] Voir le document de référence 2017 d’Engie, page 220.

[11] Voir le communiqué d’Engie.

[12] Voir le détail de ces chiffres ici.

Publié le 12/11/2018

À Bure, comme ailleurs, nous ne serons pas les prochain-e-s !

« Ce texte s’adresse à toutes celles et ceux qui cherchent encore comment vivre et lutter avec tout leur cœur et toutes leurs forces dans le macronisme ambiant »

paru dans lundimatin#163, (site lundi.am)

Depuis un an et demi, l’État s’est lancé à Bure dans une offensive répressive d’une ampleur proprement expérimentale. Armé de l’imparable accusation d’« association de malfaiteurs » il tente de résumer et d’enfermer plus de deux décennies de lutte tissées de milliers de visages et de gestes différents en une seule et même entreprise criminelle.
Minée, dans un premier temps, par les coups portés, la lutte à Bure n’a pas dit son dernier mot. Ainsi, le site manif-est relaie un appel à organiser un peu partout en France le 10 novembre prochain des
« bals de malfaiteurs ».
La date n’est pas de hasard : le 13 novembre a lieu le rendu de l’ubuesque procès du 16 octobre à Bar-Le-Duc lors duquel a été jugé un journaliste qui n’en avait pas même été informé, mais surtout le 14 novembre se tient l’audience de la Cour de Cassation statuant sur la levée des contrôles judiciaires de cinq personnes mises en examen pour « association de malfaiteurs » à Bure.

Ce texte s’adresse à toutes celles et ceux qui cherchent encore comment vivre et lutter avec tout leur cœur et toutes leurs forces dans le macronisme ambiant, à toutes celles et ceux que la virulence de la répression et notre vulnérabilité lors des derniers mouvements sociaux ou lors de l’attaque sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, sur la lutte contre Cigéo à Bure, ou contre le Grand Contournement Ouest en Alsace, ont laissé.es hagard.es et désempar.ées. A toutes celles et ceux, enfin, que la répression tente de désorganiser et de faire taire, invisibiliser. Sortir de la stupeur ne se fera pas en un jour : cet appel n’est qu’un premier pas, et d’autres suivront. D’ici là nous donnons rendez-vous ici, ailleurs, partout, le 10 novembre pour faire fleurir et esquisser les premiers pas d’une multitude de ’bals des malfaiteurs’, à la veille d’une audience importante en Cour de Cassation. Venez nombreux-ses !

Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des Écrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?
— Berthold Brecht, La Solution, 1953.

Nous sommes des ami.es proches ou lointain.es de la lutte antinucléaire de Bure. Nous le sommes fatalement, et viscéralement.

Nous le sommes parce que nous sommes intimement persuadé.e.s que l’enfouissement des déchets radioactifs en profondeur sous nos pieds, est la dernière planche de salut permettant la poursuite d’une industrie nucléaire dangereuse, néo-colonialiste et indéfectiblement militariste, et ce depuis ses origines dans les décombres fumants d’Hiroshima et Nagasaki. Et pour cette raison, quoi qu’il arrive, nous lutterons jusqu’à notre dernier souffle, pour mettre un point final à des décennies de ravage écologique et humain.

Nous le sommes parce que nous avons un jour ou l’autre chanté, dansé, et parfois même vécu à Bure. Parce que nous avons pleuré de joie quand le Bois Lejuc menacé a été libéré et occupé en juin 2016, de rage lorsqu’il a été expulsé en février 2018.

Nous le sommes parce que nous croyons à des luttes populaires, diverses, rassembleuses, frondeuses, imprévisibles. Nous croyons à leur possibilité, et nous savons leur nécessité ; car nous sommes innombrables à savoir que pour faire face à l’emballement capitaliste, extractiviste et technicien du monde, la diplomatie hypocrite des Conférences sur le climat (COP) ne suffiront pas, pas plus que les petits gestes du quotidien, ou les proclamations d’intentions d’une industrie capitaliste plus que coupable.

Nous le sommes parce que la répression qui s’abat à Bure prend l’un des multiples visages du contrôle social qui s’exerce avec force et violence sur les populations lorsque celles-ci ne marchent ou ne rentrent pas dans les clous : que ce soit depuis trop d’années contre les migrant-e-s, celles et ceux qui les soutiennent, les quartiers populaires invisibilisés, les dernières mobilisations contre la loi El-Khomri, les évacuations militarisées de NDDL, Bure, Hambach, ou encore la persécution judiciaire et policière à l’encontre des participant.e.s aux mobilisations du G20 à Hambourg.

Avec sa cinquantaine de procès, ses dizaines de mois de sursis et ses presque 2 ans de prison ferme cumulés ; avec ses milliers d’euros d’amendes et ses 26 interdictions de territoire distribuées à tout va ; avec sa vingtaine de perquisitions et ses 10 personnes interdites de communiquer les unes avec les autres aussi longtemps que durera l’instruction pour ’association de malfaiteurs’ - ouverte en juillet 2017 et inédite sur une lutte aussi large et plurielle - Bure est devenu un laboratoire répressif majeur des luttes en France. Tant que les souris tétanisées et atomisées ne sortent pas de la boite, l’expérience continue. Nous n’avons de cesse de nous demander : jusqu’où iront-ils ?

Mais qu’attendons-nous pour inverser plutôt la vapeur et affirmer que nous ne serons pas les prochain.es ?

Pas les prochain.es à être convoqué.es pour avoir été vu.es, filmé.es puis reconnu.es, que ce soit sur la place de la Contrescarpe un 1er mai, dans une manifestation à Bure un 15 août, dans les Hautes-Alpes en soutien aux des migrant-e-s.

Pas les prochaines à être mutilé.es, privé.es d’un œil à Montreuil, d’une main à Notre-Dame-des-Landes ou d’un pied à Saudron.

Pas les prochain.es à être perquisitionné.es, contraint.es de quitter les lieux qui nous sont chers, interdit.es de nous voir et de nous parler pour des années.

Pas les prochain.es à raser les murs de nos lieux de vie et de lutte en traquant nos arrières. Pas les prochain.es à avoir peur en s’endormant le soir.

Pas les prochain.es à comparer l’alternative entre le contrôle judiciaire et la détention préventive, entre une vie qui a le goût de prison à ciel ouvert et une existence coincée entre les quatre murs d’une cellule glauque.

Pas les prochain.es à chercher les micros sous nos plafonds et les balises sous nos voitures, les mouchards dans nos ordinateurs et les RG dans nos dos.

Pas les prochain.es à voir nos amitiés scrutées, passés au crible du fantasme de contrôle absolu de l’État, et finalement criminalisées sous la forme d’une « association de malfaiteurs ».

Tout cela nécessite un pas de côté. Il s’agit pour nous de d’abord sortir de l’asphyxie judiciaire et policière du Sud-Meuse et de déplacer les questions posées par Bure dans nos villes et nos campagnes. Un pas de côté, et de nouvelles prises : reprendre pied dans la dynamique des comités Bure et des comités inter-lutte locaux, régionaux, nationaux et internationaux ; échafauder des campagnes d’information et un réseau d’actions décentralisées pour faire corps avec toutes celles et ceux que la répression tente de museler.

Il s’agit aussi de couper court à l’alternative empoisonnée de l’innocence ou de la culpabilité, et de dénoncer le chef d’inculpation pour « association de malfaiteurs » comme une pure fiction politico-judiciaire. Peut-on réellement être coupable d’ « association de malfaiteurs » dans un cadre politique ? Un juge peut-il demander à quelqu’un « formez-vous une association de malfaiteurs, oui ou non ? » aussi simplement qu’il peut demander « disposez-vous d’un permis de conduire valide, oui ou non ? » ? L’association de malfaiteurs n’a pas de réalité tangible à laquelle on pourrait opposer notre réalité sensible. Elle n’est qu’un mauvais roman policier projeté, pour tenter de l’étouffer, sur un réseau d’amitiés politiques. Elle n’est que le cache-sexe d’une entreprise contre-insurrectionnelle qui ne dit pas son nom.

Dans un passé récent on a tenté de brandir l’anti-terrorisme comme un épouvantail contre les mouvements de luttes sociales et écologistes. Aujourd’hui ce créneau, un peu encombrant au regard des droits humains, est réservé à d’autres. Il est de meilleur ton de ressortir des placards une autre vieille ficelle policière et judiciaire : l’association de malfaiteurs, qui faisait déjà son office contre les anarchistes de la fin du 19e siècle. Il est temps maintenant de remiser définitivement l’association de malfaiteurs avec l’anti-terrorisme au rang des bibelots grossiers de la contre-insurrection !

Si donc être un malfaiteur c’est décider de mêler sa vie, depuis là où on est, à un combat pour une cause juste et pour des idées belles ;

Si être un malfaiteur c’est s’installer dans des vieilles baraques en pierres, des petits apparts, des caravanes, des cabanes, des maisons collectives, et tenter de donner de la vie dans un territoire dépeuplé ;

Si être malfaiteurs c’est s’organiser collectivement pour résister, se soigner, se nourrir, accueillir, informer, s’exprimer avec celles et ceux qui viennent des quatres horizons pour se joindre à nous dans une lutte qui leur semble vitale pour un avenir qui ne soit pas fait de déserts radioactifs ;

Si c’est choisir de mettre son corps en jeu pour occuper une forêt qu’il vente ou qu’il neige, à terre comme à 25 m de hauteur, et en prendre soin au rythme des oiseaux et des étoiles, pour bloquer l’infernal désert nucléaire ;

Si être un malfaiteur c’est faire 800 km dans un bus bondé, en discutant et en chantant, pour rejoindre une folle manifestation dans les champs du sud Meuse, les colines aveyronnaises ou le bocage nantais ;

Si c’est refuser d’endosser les caricatures figées du ’citoyen pétitionnaire derrière son écran’ ou du ’barricadier cagoulé’ pour choisir d’être pris dans un mouvement complexe, en devenir, en être bousculé, s’y laisser transformer, indiscernablement ;

Si c’est organiser le soutien juridique dans un contexte où les droits les plus élémentaires de la défense (être averti de son procès, choisir son avocat.e) sont chaque jour baffoués, et où il est plus clair que jamais que l’État de droit est un mythe ;

Si c’est décider de se réapproprier sa propre parole publique dans un monde de ’post-vérité’ où une poignée d’oligarques assoiffés de pouvoirs détiennent la majorité des médias ;

Si c’est prendre très au sérieux la guerre totale au vivant que les élites actuelles ont définitivement déclarée, et s’organiser en conséquence pour enrayer ce fait,

Alors oui, définitivement, nous sommes toutes et tous des malfaiteurs !

Et partout où nous sommes il nous faut le dire, le crier, le chanter, le danser ensemble, sur tous les tons, dans tous les pas, par tous les temps. À commencer par le 10 novembre, lors des premiers ’Bals des malfaiteurs’ qui sont appelés à être organisés partout en France et ailleurs, sur le parvis des tribunaux et au coeur des places ! Et dans d’autres rendez-vous qui suivront !

Nous ne serons pas les prochain-e-s !

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Publié le 04/11/2018

Climat, énergie: en France, des petits pas... en arrière

 Par christophe Gueugneau (site mediapart.fr)

Le gouvernement devrait annoncer ces prochaines semaines sa feuille de route énergétique pour les prochaines années et jusqu'en 2028. Les ONG sont inquiètes alors que les premiers indices montrent une ambition à la baisse. La France ne respecte même pas ses objectifs initiaux ; or la COP24, en décembre, devait être l'occasion de les relever. 

Le champion de la Terre Emmanuel Macron hésiterait-il à remettre son titre en jeu ? Annoncée pour la fin octobre, la feuille de route énergétique du gouvernement pour les prochaines années et jusqu'en 2028 (la mise à jour de sa stratégie nationale bas-carbone) ne devrait finalement être dévoilée qu'à la mi-novembre, à quelques semaines de la COP24, le grand rendez-vous international du climat qui se tient cette année en Pologne. D’ici là, un ensemble d’indices tendent à montrer que l’ambition française en la matière a du plomb dans l’aile.

Sous le précédent quinquennat, la signature à l’arraché de l’accord de Paris, lors de la COP21 en 2015, avait placé la France en bonne position diplomatique sur le sujet. Après l’élection de Donald Trump aux États-Unis, Emmanuel Macron et son fameux « Make our planet great again » pouvaient laisser penser que la France entendait poursuivre son rôle moteur.

Quelques semaines après la parution du rapport spécial du GIEC qui avertissait que la politique des petits pas était une impasse, la France n’a pas l’air de vouloir accélérer. Bien au contraire. 

Les faits d’abord. Selon une enquête de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), la France est non seulement loin de respecter ses objectifs de diminution de gaz à effet de serre, mais elle voit en plus ces émissions repartir à la hausse. 

Tous les signaux sont au rouge. Selon la dernière évaluation officielle de la stratégie nationale bas-carbone (SNBC, mise en place par la loi de transition énergétique votée lors du précédent quinquennat), en 2016, les émissions de gaz à effet de serre ont dépassé le plafond annuel indicatif de + 3,6 %. Tous les secteurs sont concernés : + 6 % dans le transport, + 11 % dans le secteur du bâtiment, + 3 % dans le secteur agricole.

Aucune évaluation officielle n’est en ligne concernant 2017, mais le Réseau Action Climat (RAC), associé au CLER (Réseau pour la transition énergétique), a mis en ligne un observatoire climat-énergie sur lequel on peut voir que la situation a encore empiré : + 10,6 % pour les transports, + 22,7 % pour le bâtiment et + 3,2 % pour l’agriculture. 

Précision : les trajectoires de réduction d’émissions prévues sont elles-mêmes en deçà des engagements de la France lors de la COP21, ces engagements que chaque pays est censé encore renforcer lors de la COP24 en décembre. La France n’est pas la seule dans ce cas : selon une étude récente, seuls 16 des 197 signataires de l’accord de Paris ont défini un plan d’action climatique qui permette d’honorer leur engagement.

Le pays prend du retard dans les grandes lignes, donc, mais il peine aussi dans les détails. L’autorisation accordée à Total de forer au large des côtes guyanaises, la poursuite du projet de Grand contournement ouest à Strasbourg et celui de l’autoroute A69 (entre Castres et Toulouse) inscrivent la politique d’Emmanuel Macron dans une trajectoire passéiste. Sans oublier l’appui de la France à l’Allemagne, lors du dernier conseil européen des ministres de l’environnement, le 8 octobre, pour obtenir un accord a minima sur l’objectif de réduction des émissions des véhicules pour 2030. Et ce alors qu'une étude de l'Agence européenne de l'environnement vient de montrer que la pollution était responsable de 422 000 décès prématurés en Europe en 2015.

Les intentions à présent. Dimanche, le JDD publiait un « document de travail » émanant a priori de Bercy, ou de l’Élysée, ayant pour objet la « politique industrielle de l’énergie ». Cette note vient compléter la réflexion en cours sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), un sous-document de la stratégie nationale bas-carbone. Si la seconde concerne de manière large la politique climatique de la France, la première vise plus particulièrement le secteur de l’énergie, sa production et sa consommation.

Le document publié se concentre sur la politique industrielle. « Globalement, c’est un document très techno, explique Anne Bringault du CLER et du RAC, qui oublie totalement la rénovation des bâtiments, les transports en commun ou même le vélo. » Or, souligne Célia Gautier de la Fondation pour la nature et l’homme (FNH), « le retard pris dans les secteurs du bâtiment, des transports, ou de l’agriculture devrait nous conduire à mettre les bouchées doubles »

Les associations ont également bondi à la lecture du document sur le point précis du nucléaire. Non seulement le document n’aborde plus la question de la fermeture des centrales vieillissantes, mais il propose de lancer « un programme de recherche sur la prolongation de la durée de vie et l’optimisation du parc existant » tout en construisant « une nouvelle série de X réacteurs »

Pour Célia Gautier, la construction de nouveaux réacteurs serait « une absurdité économique », car cette énergie n’est plus aujourd’hui « compétitive » par rapport aux énergies renouvelables. « Il faudra bien à un moment décider ce qui viendra après le nucléaire. Le gouvernement doit apporter des réponses et cesser d’utiliser l’urgence absolue posée par la crise climatique pour sauver cette filière », ajoute-t-elle. 

Les associations sont d’autant plus inquiètes que, même à considérer que cette note ne poserait que des pistes de réflexion, le dernier point d’étape, cet été, de la préparation de la PPE et de la SNBC les avait déjà laissées sur leur faim. « On a beaucoup parlé, en juillet, de la distance moyenne par rapport aux stations-service, ça semblait beaucoup les préoccuper, dans les ministères. Mais en revanche, ils n’ont rien dit sur la PPE », raconte Anne Bringault.

Sur son blog de député, l'élu LREM Matthieu Orphelin, écologiste proche de Nicolas Hulot, réclame une PPE « ambitieuse ». Il y prône notamment un « rythme de fermeture d’au moins un réacteur nucléaire par an dès 2022, et de deux par an dès que possible ». Et le député du Maine-et-Loire de conclure : « Alors que la France ne respecte pas 8 des 9 engagements climatiques qu’elle s’est elle-même fixés, l’urgence est là et la réponse politique doit être à la hauteur ! »

Il reste environ deux semaines au gouvernement pour préparer une PPE et une SNBC qui soient à la hauteur. Deux mois pour avoir une volonté et des actes à afficher lors de la COP24. Deux ans pour sortir de la politique des petits pas et lancer un vrai tournant écologique en phase avec le dernier rapport du GIEC.

Publié le 21/10/2018

Le capitalisme mondialisé accélère de réchauffement climatique

Gérard Le Puill (site l’humanité.fr)

La publication du dernier rapport du GIEC sur le réchauffement climatique en voie d’accélération a suscité beaucoup de commentaires avec souvent des propositions bien trop parcellaires pour engager une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre (GES). Car la croissance des émissions de CO2 résulte surtout de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz, les principaux combustibles utilisés dans le monde pour produire de l’électricité, faire circuler les voitures et les camions, faire voler les avions, chauffer les bâtiments et alimenter les cuisines en énergie.

 

En France, des partis politiques et des associations approuvant le rapport du GIEC souhaitent, « en même temps », une sortie rapide du nucléaire pour produire de l’électricité sans vouloir comprendre que notre production électrique en fonctionnement est « décarbonée » à hauteur de 90% avec 72% d’électricité d’origine nucléaire, 13% d’origine hydraulique, 5% d’origine éolienne et photovoltaïque. Fermer rapidement des centrales nucléaires en bon état de marche et rigoureusement contrôlée par l’Autorité de sûreté nucléaire(ASN), reviendrait à gaspiller beaucoup d’argent en surinvestissant dans l’éolien et le photovoltaïque pour une production intermittente d’énergie, ce qui demanderait une utilisation accrue du gaz et du fioul très émetteurs de CO2.

L’Allemagne nous montre la voie à ne pas suivre

L’Allemagne nous montre la voie à ne pas suivre dans ce domaine. En sortant du nucléaire civil d’ici 2022, notre voisin a relancé l’utilisation du charbon et du lignite très émetteurs de CO2. Car l’éolien et le photovoltaïque, s’ils peuvent parfois dépasser 45% de la production électrique du pays quand il y a du vent et du soleil, peuvent aussi tomber sous la barre des 5% de l’électricité consommée outre Rhin quand il y a trop peu de vent et pas de soleil. Ajoutons que l’électricité d’origine nucléaire n’est jamais montée à 25% du mix énergétique de l’Allemagne pour plus de 75% encore récemment en France. Rappelons aussi que le prix de l’électricité payé par les ménages allemands est deux fois plus élevé que pour les ménages français désormais alors qu’il était équivalent au début de ce XXIème siècle.

Le constat qu’il est possible de faire depuis des décennies est le suivant : le capitalisme mondialisé sur fond de quasi disparition des tarifs douaniers, de pratique permanente du dumping social, fiscal et environnemental, augmente les émissions de gaz à effet de serre à production constante. Malgré cela, la France et les autres pays de l’Union européenne continent de mandater la Commission européenne pour négocier des accords de libre échange fondés, dans le monde fini qui est le notre, sur la théorie des avantages comparatifs conceptualisée par le déjà spéculateur David Ricardo au début du XIXème siècle.

Le bilan carbone des délocalisations industrielles

Alors que 800 salariés licenciés « sans cause réelle et sérieuse » par la firme américaine Goodyear ont intenté un procès à leur patron et qu’il se déroule actuellement à Amiens, une note de l’INSEE publiée le 14 février 2018 indiquait que la France avait perdu 530.000 emplois entre 2006 et 2015 dans l’industrie manufacturière. La seule industrie du pneu avait perdu 11.700 emplois en France durant ces dix années (1). On a fermé et cassé des usines en France pour en construire les mêmes dans des pays à bas coûts de main d’œuvre. Ca permet d’augmenter le taux de profit via les économies faites sur les salaires des nouveaux exploités. Mais le bilan carbone de chaque voiture, de chaque tonne de pneus, de chaque sèche-linge de la marque Whirlpool délocalisés augmente considérablement. Il y a le bilan carbone de la construction de la nouvelle usine quand on sait que chaque tonne de béton utilisée largue 900 kilos de CO2 dans l’atmosphère. Il y a ensuite l’alimentation de cette nouvelle usine en électricité comme dans le cas de Whirlpool  en Pologne où 80% de la production électrique est issue du de combustion du charbon. S’ajoute à cela l’exportation des produits finis en camions sur de longues distances d’un bout à l’autre de  l’Europe.

La nourriture voyage plus que les consommateurs

Dans ces transports de marchandises, la nourriture parcourt souvent des milliers de kilomètres dans des camions frigorifiés entre le lieu de production et le lieu de consommation. Là encore c’est la conséquence d’une fuite en avant dans le dumping social, fiscal et environnemental. Alors que l’on pourrait produire des tomates de serres et autres denrées autour de nos grandes villes, elles viennent presque toujours du sud de l’Espagne, du Maroc, d’Italie  ou des Pays Bas tandis que des salariés sous-payés et parfois même clandestins sont exploités dans les serres de certains de ces pays.

Ajoutons que l’Union européenne promeut la surexploitation des transporteurs routiers ce qui, au-delà du bilan carbone désastreux, rend la circulation dangereuse. Dans le numéro 1457 de Courrier international  du 4 au 10 octobre 2018, trois articles racontent le quotidien des chauffeurs des pays d’Europe centrale et notamment des Polonais sous payés et privés de repos. Car déclare le président, Polonais lui aussi, de l’organisation patronale en évoquant les consommateurs de son propre pays: «nous ne pouvons réduire le temps de travail des chauffeurs que si les consommateurs renoncent aux oranges de Sicile, car il est impossible de faire le trajet en deux jours». Ils ont bon dos les consommateurs polonais !

Un salaire horaire de 1,57€ en Bulgarie

Un autre article de ce dossier nous indique que le salaire horaire minimum des chauffeurs routiers est de 1,57€ en Bulgarie, de 2,50€ en Roumanie, de 2,76€ en Slovaquie et de 2,85€ en Pologne alors qu’il est de 8,84€ en Allemagne, pays frontalier de la Pologne. Du coup 60% des camions des pays d’Europe centrale sont affrétés par des entreprises allemandes. Mais on commence à manquer de chauffeurs en Pologne. Qu’à cela ne tienne, des chauffeurs Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à prendre le volant d’un bout à l’autre de l’Union européenne, en étant encore plus mal payés que les autres. Les autres dorment dans la cabine de leurs camions, économisent aussi sur les 8€ par jour que leur verse le patron au titre des frais de déplacement!

Alors que la campagne pour les élections européennes du printemps 2019 commence à se mettre en place, il faudra voir comment les candidats des différentes listes concilieront, ou pas, la lutte contre le réchauffement   climatique et le développement sans limite du transport routier, lequel est devenu une nouvelle forme d’esclavage depuis les élargissements de 2004 et de 2007.

Publié le 13/10/2018

Les EPR d'EDF en Grande-Bretagne menacés par la mer

(site politis.fr)

Les deux réacteurs nucléaires en construction outre-Manche nécessiteront des infrastructures pour les protéger des eaux marines, afin d'éviter un accident de type Fukushima.

La mise en route de l’EPR français connaît encore des difficultés qui vont une nouvelle fois retarder sa mise en route et grossir la facture finale. Les deux réacteurs EPR en début de travaux en Grande-Bretagne, sous la direction de ses constructeurs français (EDF) et chinois, est à nouveau contesté par les spécialistes de l’atome civil et les journaux anglais.

Sur le site de Hinkley Point, le mur de protection qui doit protéger l’installation de la mer est en construction. Ce sera la plus importante muraille jamais mise en place dans le monde autour d’une centrale : l’enceinte de ciment se dressera sur près d’un kilomètre, avec une hauteur d’une douzaine de mètres. Cela en fera la plus chère du monde, provoquant un nouveau dérapage financier qui devrait faire monter la facture au-delà des 24 milliards annoncés par le gouvernement britannique et EDF. Comme toujours, EDF rejette les critiques, mais le gouvernement britannique a lancé discrètement de nouvelles études. Sur ce mur nucléaire mais aussi sur l’ensemble du projet.

Menaces de tsunami et de tempêtes

Les protecteurs de l’environnement et les journaux anglais expliquent qu’en cas de grande tempête ou de tsunami, les réacteurs, situés à seulement huit kilomètres de la mer, ne seraient pas suffisamment protégés des eaux marines auxquelles les installations sont exposées par le grand chenal de Bristol. Cela leur fait redouter un accident du même type que celui de Fukushima.

Peter Roche, ancien conseiller de gouvernement anglais, signale « que certes le mur a l’air solide, mais cette zone côtière est l’un des endroits de la planète où les coefficients de marée sont les plus élevés et est minée par une très forte érosion ». Comme d’autres spécialistes, Peter Roche rappelle qu’en 1981 le site choisi avait été inondé suite à la conjonction d’une forte marée de printemps conjuguée avec une tempête. Cette situation avait entraîné la fermeture de l’ancienne centrale nucléaire pendant plus d’une semaine et qu’une catastrophe avait été évitée de justesse.

Le réchauffement climatique oublié…

Le problème, expliquent les contestataires, c’est que les plans de la centrale ont été conçus en 2012, avant que la fonte des glaciers du Groenland prennent l’ampleur actuelle et avant que ceux de l’Antarctique commencent à subir le même sort. Roche signale également que dans la région concernée le niveau de la haute mer a augmenté d’un mètre au cours des cinquante dernières années. Ces remarques rejoignent tous les rapports scientifiques publiés en 2018 :

• d'une part, les variations des niveaux de la mer vont mettre en danger les centrales de bord de mer bien plus rapidement que les installations industrielles littorales classiques ;

• d'autre part, les standards édictés par les Nations unies et l’Agence internationale de l’énergie atomique pour les centrales de bord de mer sont désormais périmées ;

• enfin, le réchauffement climatique n’a pas été suffisamment pris en compte par leurs concepteurs.

L’autorité mondiale rappelle aussi, citant le cas de Fukushima, qu’un événement lié à une invasion d’eau de mer est susceptible de mettre à mal ou de couper l’alimentation électrique nécessaire au refroidissement des réacteurs, quelle que soit leur technologie. Et que une sur quatre des 460 centrales fonctionnant dans le monde ont été installées au bord de la mer, à une époque où les effets du réchauffement climatique n’étaient pas pris en considération.


 

par Claude-Marie Vadrot

Publié le 29/09/2018

Le développement des centrales biomasse, un remède « pire que le mal » face au réchauffement climatique ?

par Pierre Isnard-Dupuy  (site bastamag.net)

 

La biomasse est-elle l’avenir de la production d’énergie ? A Gardanne, près de Marseille, l’une des deux chaudières à charbon de la centrale thermique a été convertie. Elle doit, à terme, engloutir 850 000 tonnes de bois par an, dont 50% issues de coupes forestières, pour produire de l’électricité. Mais entre les risques de pollutions ou celui d’une surexploitation de la forêt régionale, le projet soulève de nombreuses oppositions. Il interroge aussi la pertinence de la biomasse issue des forêts comme solution face au réchauffement climatique, alors que le gouvernement envisage, dans son budget 2019, de consacrer plus de 7 milliards d’euros aux énergies dites renouvelables : la consommation industrielle de bois dans ces centrales est-elle soutenable ?

Décidément, l’ancienne cité minière de Gardanne, posée au pied du massif de l’Étoile entre Aix-en-Provence et Marseille, cumule les dossiers sensibles en matière d’écologie. En premier lieu, les boues rouges de l’usine d’alumine Alteo, rejetées au large des Calanques. Ensuite, à quelques centaines de mètres à peine, la non-moins emblématique centrale thermique, forte émettrice de CO2 et dont les fumées chargées de particules fines inquiètent les riverains. Une nouvelle controverse est venue s’ajouter aux deux précédentes : la conversion récente à la biomasse de l’une des deux chaudières de cette centrale à charbon. Par son gigantisme, le projet pose de nombreuses questions.

En quoi consiste-t-il ? Sous le terme « biomasse », on trouve toutes les énergies développées à partir de végétaux, que ce soit des agro-carburants, la méthanisation – production de gaz à partir de déchets verts – ou, comme dans le cas de Gardanne, ce qu’on appelle du bois-énergie, la production de chaleur et/ou d’électricité à partir de la combustion du bois. Ici, le projet est à échelle industrielle : la chaudière dénommée « Provence 4 » brûlera pas moins de 850 000 tonnes de bois par an pour une puissance de 150 mégawatts. En phase de test depuis quatre ans, la centrale biomasse est restée à l’arrêt tout l’été, officiellement pour cause de « réparation » et de « révision annuelle », selon la direction. Depuis mi-septembre, l’unité est en fonctionnement normal, « à sa puissance nominale ».

La question de l’emploi au centre du débat

Selon Uniper, l’entreprise allemande qui exploite la centrale, la conversion de Provence 4 en biomasse aurait permis de conserver 180 emplois directs, et 1000 emplois indirects. La question de l’emploi est au cœur des discussions entourant la centrale. Mais l’arrêt annoncé par le gouvernement des centrales à charbon d’ici 2022 – et par conséquent de la seconde chaudière, « Provence 5 » [1] – laisse planer une forte incertitude sur l’avenir du site et de ses salariés, en position inconfortable. Pour Nicolas Casoni, délégué CGT de la centrale de Gardanne, la décision « est un affichage politique du gouvernement, qui veut faire croire qu’il fait de l’écologie sans en faire vraiment. Mais ce sont nos emplois qui sont menacés. » Autre motif d’inquiétude : Uniper, qui exploite aussi la centrale de Saint-Avold (Moselle), s’engage dans une revue stratégique de ses activités françaises qui pourrait aboutir à leur mise en vente. Le site de Gardanne pourrait donc faire l’objet d’une recherche de repreneur.

Nicolas Casoni réclame un « moratoire sur le charbon ». « Ceux qui veulent nous enlever le pain de la bouche nous trouverons sur leur route », ajoute le syndicaliste. Comme la CGT locale, la mairie communiste s’est rangée du côté de la centrale biomasse, perçue comme une alternative au charbon, malgré les protestations liées à ses nuisances immédiates et les interrogations sur son caractère « renouvelable ».

Les particules fines émises par la combustion du bois sont la première nuisance pointée par les détracteurs de la centrale : « Le filtre à manche [procédé industriel qui sert à retenir les particules fines, ndlr] dispose des meilleures techniques disponibles pour retenir les particules issues de la combustion et les métaux lourds provenant des bois de recyclage », défend le directeur des relations institutionnelles du site, Jean-Michel Trotignon, interrogé par Bastamag a l’occasion d’une visite du site. Mais pour les riverains, la performance est insuffisante. L’installation ne permet pas la filtration des particules fines inférieures à 2,5 micromètres, les plus dangereuses pour la santé, car elles pénètrent profondément dans les bronches.

La centrale thermique de Gardanne et ses deux tranches, l’une fonctionnant au charbon, l’autre à la biomasse

« Les poussières se disséminent aussi depuis les camions de bois avant, pendant et après les déchargements », ajoute Bernard Auric, le président de l’« Association de lutte contre toute forme de nuisances et de pollution ». La critique est écartée par la direction de la centrale : le trafic ne serait que d’une trentaine de camions par jour, et les quais de déchargement seraient fermées hermétiquement. Autre sujet de discorde : le bruit lié au fonctionnement de l’unité biomasse. Un rapport communiqué aux riverains début juillet, commandé par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), indique que les seuils réglementaires de bruit sont fréquemment dépassés, en particulier la nuit. La préfecture a enjoint l’exploitant de se mettre en conformité.

850 000 tonnes de bois consommées chaque année

En plus de ces nuisances directes, la biomasse telle qu’elle est utilisée à Gardanne est-elle vraiment une énergie renouvelable ? D’abord, la combustion du bois à Provence 4 ne se fera pas sans charbon. Le combustible fossile sera utilisé jusqu’à 13% dans le processus de production. Il s’agit de charbon pauvre extrait des terrils cévenols. En ne dépassant pas le seuil réglementaire des 15% de ressources d’origine fossile, Uniper peut prétendre à un tarif préférentiel de rachat de l’électricité, équivalant à une aide de 1,5 milliards d’euros pendant les vingt années d’exploitation autorisées.

Quid, ensuite, de l’approvisionnement en bois ? La centrale dépendra à 50% d’importations, au moins pour les dix premières années. Le bois importé provient pour le moment d’Espagne... et du Brésil. L’autre moitié est fournie « localement », soit en fait dans un rayon de 250 km, par du bois de coupe forestière et du bois de recyclage [2]. Une hérésie du point de vue des écologistes, au regard de l’imposant volume de biomasse nécessaire : la centrale engloutira chaque année 850 000 tonnes de bois livrées sous forme de plaquettes ou bien broyées sur place.

« La forêt méditerranéenne pousse très lentement. Il faut un délai d’un siècle pour l’exploiter respectueusement. Les besoins d’Uniper vont accélérer ces cycles de coupe », s’inquiète Jérôme Freydier, de l’association SOS Forêt du Sud et syndiqué à la CGT forêt. Au contraire, pour Jean-Michel Trotignon d’Uniper, la forêt est « sous-exploitée » : « Dès qu’il y a un problème, Uniper est pointé comme bouc-émissaire. A terme, notre plan d’approvisionnement proposera 50% de bois d’élagage et de recyclage et 50% de bois de coupe, soit moins de 10% de ce que la forêt méditerranéenne produit chaque année. » Le chiffre est, cependant, très loin d’être négligeable.

Les Parcs naturels régionaux attaquent au tribunal

Selon le responsable communication de la centrale, l’unité biomasse permettra à la filière bois de se structurer, et aidera à une meilleure gestion forestière ainsi qu’à la prévention des incendies, en évitant de laisser les bois à l’abandon. Une vision partagée par la majorité des exploitants forestiers, qui profiteront des coupes, mais battue en brèche par des agents de l’Office nationale des forêts (ONF) et des écologistes. Leur crainte est que la ressource en bois finisse par être plus ou moins considérée comme une ressource minière (lire l’un de nos précédents articles ici). « Le développement du bois énergie à un niveau industriel pousse à la surexploitation et à l’artificialisation de la forêt », estime Nicholas Bell, d’SOS Forêt du Sud. Les forêts et leurs écosystèmes complexes risqueraient d’être remplacés par des plantations d’arbres, bien alignés en monoculture, et entretenus à coup d’intrants chimiques comme le glyphosate [3]... « C’est comme l’agriculture qui ne veut faire que des grands champs de maïs », résume Gérard Grouazel, propriétaire forestier et sylviculteur, également membre de SOS Forêt.

Depuis la centrale de Gardanne, vue sur la Saint-Victoire, le village de Meyreuil et la plus haute cheminée industrielle de France (297m) qui évacue les fumées et particules de la tranche charbon

Les Parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon s’inquiètent de cette possible évolution. Ils se sont joints à une saisine du tribunal administratif de Marseille, aux côtés d’associations et de collectivités des Alpes-de-Haute-Provence, qui a abouti à l’annulation de l’autorisation préfectorale d’exploitation de la centrale biomasse, le 8 juin 2017. En cause : la première étude d’impact sur les forêts alentour ne concernait qu’une zone de... 3 km autour de la centrale, alors que la coupe de bois « local » concerne un rayon de 250 km, intégrant notamment le massif du Lubéron (à 70 km de la centrale), le parc du Verdon ou encore le Parc national des Cévennes. Mais le lendemain, un nouvel arrêté ré-autorisait l’exploitation, le temps d’une régularisation.

Les Parcs naturels régionaux ont été sommés par Renaud Muselier, président LR de la Région PACA, de rentrer dans le rang et de signer une convention avec la centrale, sous peine de voir leurs subventions supprimées [4]. Le dossier fait d’ailleurs partie des renoncements de Nicolas Hulot. L’ancien ministre de la Transition écologique et solidaire avait fait appel de la décision de justice aux côtés d’Uniper. La cour administrative d’appel de Marseille devrait rendre son jugement sur le fond d’ici la fin de l’année. La décision sera déterminante quant à l’avenir de la centrale.

Risques de conflits d’usage

Pour ses détracteurs, la centrale entre aussi en concurrence d’approvisionnement avec d’autres unités de bois-énergie, notamment à Brignoles (Var) et Pierrelatte (Drôme), qui prélèvent chacune 150 000 tonnes de bois supplémentaire chaque année. Sans oublier la papeterie de Tarascon (Bouches-du-Rhône), qui en consomme plus d’un million [5]... Des conflits d’usage sont à prévoir. « Plus un seul tronc ne resterait pour être transformé en planche, poutre, palette ou papier », estime Nicholas Bell, de SOS Forêt du Sud.

Stockage de bois pour la Centrale de Gardanne / Crédits Gaétan Hutter

Couper des arbres dans l’unique but de les brûler serait contre-productif : « On ne valorise pas la filière bois en brûlant. On valorise les usages durables comme le bois d’œuvre ou l’isolation », explique Jérôme Freydier, de la même association. Un rapport parlementaire de 2013, mené par le député local François-Michel Lambert (à l’époque EELV, désormais LREM), parvient aux mêmes conclusions : « Couper du bois pour ne produire que du bois-énergie reviendrait à cultiver du blé pour ne produire que de la paille », peut-on y lire. « On ne se fournit que de bois qui ne pourrait pas être valorisable autrement », avance de son côté le représentant d’Uniper.

Brûler du bois : une valorisation durable ?

Partout en Europe, le « bois-énergie » est présenté comme une alternative climatique au très polluant charbon. La directive énergies renouvelable de l’Union européenne en cours de discussion prévoit que la part des énergies considérées comme renouvelables soit porté à 32% d’ici 2030, dans le mix énergétique de l’UE (contre environ 13 % actuellement). De quoi favoriser l’essor du bois-énergie parmi les autres sources de production jugées renouvelables. Or, pour des ONG et certains scientifiques, la « neutralité carbone » du bois-énergie est un leurre.

Pire, sa combustion serait plus néfaste pour le climat que celle du charbon. 190 scientifiques ont ainsi adressé une lettre à la Commission européenne en septembre 2017 pour faire part de leurs préoccupations. « La conservation des forêts naturelles et des forêts anciennes est importante pour [...] l’atténuation du changement climatique. [Elles] fonctionnent comme des puits de carbone. »

Le Conseil consultatif scientifique des académies européennes a livré une analyse similaire, dans un rapport sur « la multifonctionnalité et la durabilité des forêts de l’UE », publié en avril 2017. « Une utilisation non durable des forêts (par exemple menant à un changement d’utilisation des terres ou à une conversion des forêts anciennes à une gestion intensive à plus courte rotation) réduit inévitablement le stockage du carbone dans les arbres vivants et les sols forestiers », y apprend-t-on. En clair : les plantations d’arbres, coupées régulièrement pour alimenter une centrale biomasse, stockent bien moins de CO2 qu’une véritable forêt, laissée à l’écart d’une exploitation industrielle.

Une fuite en avant vers le bois énergie

« Les branches laissées sur place font de l’humus qui reconstitue le sol », illustre le syndicaliste forestier Jérôme Freydier. « Si les forêts sont exploitées de manière plus intensive en permanence à cause de la bioénergie, elles ne parviendront jamais à régénérer le réservoir de carbone perdu », complète la FERN, une ONG de plaidoyer pour la forêt basée à Bruxelles, dans une note d’octobre 2016 intitulée « Brûler des arbres pour produire de l’énergie n’est pas une solution pour enrayer le changement climatique ». Habituellement, le carbone du sol finit par se fossiliser. Ce cycle, qui conduit à la formation du charbon et du pétrole, serait aujourd’hui menacé. Pour Nicholas Bell, le recours au bois-énergie fait partie des « fausses solutions qui sont de vraies menaces pour la planète de la même façon que les agrocarburants ».

Ces alertes n’empêchent pas l’Office national des forêts (ONF) d’exporter du bois vers une centrale danoise et EDF de préparer la conversion de ses centrales au charbon en centrales à biomasse [6]. De Gardanne au nord de l’Europe, la fuite en avant vers le bois-énergie semble enclenchée.

Pierre Isnard-Dupuy

Publié le 22/09/2018

Pollutions : une amende historique contre le pétrolier Chevron annulée par un tribunal privé international

par Olivier Petitjean (site bastamag.net)

La compagnie pétrolière Chevron avait été condamnée en 2012 par la justice équatorienne à payer une compensation de 8,1 milliards d’euros pour des pollutions générées par l’une de ses filiales en Amazonie. Un tribunal commercial priver vient d’annuler cette décision de justice, prise en faveur des habitants et communautés frappées par ces pollutions. « Une preuve supplémentaire de l’impunité juridique que les traités de commerce et d’investissement accordent aux sociétés transnationales », réagissent des organisations non gouvernementales. Récit d’une bataille judiciaire qui dure depuis deux décennies.

Chevron, l’une des plus grosses compagnies pétrolières mondiales, avait été condamnée en 2012 par la justice équatorienne à verser une compensation historique de 9,5 milliards de dollars (8,1 milliards d’euros) pour la pollution occasionnée par sa filiale Texaco dans la région amazonienne du pays. Cette compensation vient, tout simplement, d’être annulée par un tribunal commercial basé aux Pays-Bas, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. Celle-ci, saisie par la major pétrolière états-unienne dans le cadre d’une procédure dite de « règlement des différends entre investisseurs et États » (ISDS en anglais), a donné raison à Chevron.

La Cour d’arbitrage estime que la sentence équatorienne — pourtant confirmée quelques semaines plus tôt par la Cour constitutionnelle du pays — est entachée de corruption, et considère que Chevron s’est libérée de toute mise en cause par la signature d’un accord de compensation très partiel. Les arbitres — privés — ont ainsi sommé l’Équateur d’annuler la sentence et de couvrir les frais judiciaires liés à la procédure, d’empêcher les plaignants de poursuivre l’exécution de la sentence, et enfin de verser une compensation — d’un montant encore à définir — à Chevron. Autrement dit, de récuser son propre système judiciaire.

L’arbitrage commercial international, un système très controversé

Ces procédures d’arbitrage opaques, incluses dans les traités de libre-échange comme le Tafta (entre États-Unis et Europe, en suspens) et le Ceta (entre Canada et Europe, en cours de mise en œuvre), sont extrêmement controversées. Ces procédures sont largement vues comme un moyen pour les multinationales d’imposer leurs volontés aux gouvernements récalcitrants (lire notre long format : Plongez dans la guerre invisible que les multinationales livrent aux États, centré sur la Cour de La Haye). Ce n’est pas la sentence rendue dans l’affaire Chevron contre l’Équateur qui va améliorer cette réputation. C’est la première fois qu’un tribunal arbitral privé est utilisé pour faire annuler une décision de justice confirmée par toutes les instances judiciaires d’un pays à l’encontre d’une entreprise multinationale. La décision confirme donc ouvertement le primat du droit commercial des entreprises, et de leurs tribunaux privés, sur les juridictions nationales.

Elle est d’autant plus choquante pour les Équatoriens et Équatoriennes affectés par Chevron que l’entreprise a pu invoquer avec succès le traité bilatéral d’investissement entre États-Unis et Équateur adopté en 2007 pour protéger les investisseurs états-uniens dans le pays. Pourtant, Chevron n’y possède plus d’investissements depuis 2002. L’Équateur avait d’ailleurs dénoncé ce traité en 2017, après avoir été poursuivi par d’autres firmes pétrolières dont la franco-britannique Perenco. Enfin, la plainte de Chevron devant la Cour de La Haye cible le gouvernement équatorien, alors qu’il n’est pas partie prenante de la procédure judiciaire qui a été lancée par des associations de personnes affectées par les pollutions.

Pétrole et boues toxiques déversés dans l’environnement

Exploitant le pétrole de la région amazonienne de l’Équateur à partir des années 1960, l’entreprise pétrolière Texaco, depuis rachetée par Chevron, avait déversé du pétrole brut et des boues toxiques dans l’environnement, et contaminé plusieurs centaines de milliers d’hectares de forêt. La procédure judiciaire, initiée par une association représentant plusieurs milliers de personnes affectées, a été lancée dans les années 1990. La bataille internationale qui s’en est suivie est devenue le symbole de la lutte contre l’impunité des multinationales [1]. Elle a été marquée par des succès, qui ont vu la puissante multinationale reconnue responsable en Équateur pour le passif environnemental de sa filiale Texaco et condamnée à une véritable compensation. Le combat a ensuite été porté sur d’autres fronts, de l’Argentine au Canada, pour faire exécuter la sentence. D’autres voies juridiques ont été envisagées, comme celle d’une saisine de la Cour pénale internationale.

Cette bataille a aussi vu la major pétrolière et ses alliés contourner les juridictions nationales en sortant ses avoirs d’Équateur et en plaidant la séparation juridique entre ses différentes filiales. Chevron a également réussi à convaincre un juge américain que la recherche de compensation par les Équatoriens affectés équivalait à une tentative d’extorsion.

Le gouvernement équatorien a réagi de manière ambiguë. Il indique qu’il étudiera les moyens de faire appel de la décision du tribunal arbitral tout en précisant qu’il ferait porter la responsabilité d’éventuelles conséquences sur les finances publiques au gouvernement précédent, présidé par Rafael Correa. Le nouveau gouvernement équatorien, présidé par Lenin Moreno, élu en 2017 et dauphin de Rafael Correa, semble adopter une attitude plus conciliante vis-à-vis des multinationales pétrolières et des traités de libre-échange.

Rééquilibrer le droit international

La décision intervient alors qu’un groupe de travail des Nations unies — présidé justement par l’Équateur — est chargé d’élaborer un projet de traité international contraignant sur la responsabilité juridique des multinationales. Ce groupe de travail doit se réunir en octobre au Palais des nations à Genève pour commencer ses travaux [2]. Les partisans d’un tel traité estiment qu’il est nécessaire pour contrebalancer le pouvoir excessif donné aux multinationales par le droit commercial international et les tribunaux d’arbitrage, et pour rééquilibrer les exigences de la protection des investissements avec celles des droits humains et de l’environnement.

« Cette décision est une preuve supplémentaire de l’impunité juridique que les traités de commerce et d’investissement accordent aux sociétés transnationales, ont réagi dans une lettre ouverte une coalition mondiale d’ONG et de mouvements sociaux, leur permettant non seulement de violer les droits de l’homme et de la nature sans en payer les conséquences, mais aussi d’agir contre les finances publiques des États souverains, contraint par la force de ces traités qui, même dénoncés, finissent par l’emporter sur les droits de l’homme. »

Suite à la vague de critiques suscitée par le projet de traité de libre-échange Tafta en Europe et aux États-Unis, ainsi qu’à la réticence de plus en plus marquée de nombreux pays envers les procédures de règlement des différends investisseurs-États, de timides propositions de réforme des tribunaux d’arbitrage ont été mises sur la table, comme la Cour multilatérale sur l’investissement inventée par la Commission européenne. Selon les critiques, ces propositions ne modifient qu’à la marge le système en place, biaisé en faveur des multinationales.

Olivier Petitjean

Publié le 05/09/2018

Ces lobbies industriels et pesants conservatismes face auxquels Nicolas Hulot a préféré renoncer

par Sophie Chapelle  (site bastamag.net)

Il s’était donné un an pour voir s’il était « utile ». Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a finalement annoncé le 28 août qu’il démissionnait. Un projet de loi sur la fin des hydrocarbures taillé en pièces par les sénateurs, un gouvernement qui ne prend pas la mesure de l’urgence écologique en dépit des multiples alertes... Sans parti ni mouvement sur lequel s’appuyer, Nicolas Hulot s’est senti souvent bien seul. Passage en revue des lobbies industriels et des puissantes forces d’inertie qui ont œuvré à paralyser son action.

Nicolas Hulot n’avait cessé de mettre sa démission dans la balance. Le ministre de la Transition écologique et solidaire a finalement annoncé sa décision de quitter le gouvernement le 28 août. Parmi les éléments ayant motivé sa décision, il dénonce un exécutif sous l’emprise des lobbies, à l’instar de la réunion qui s’est tenue la veille à l’Élysée avec la Fédération nationale des chasseurs. « Cela va paraître anecdotique, mais pour moi c’était symptomatique et c’est probablement un élément qui a achevé de me convaincre que ça ne fonctionne pas comme ça devrait fonctionner. On avait une réunion sur la chasse avec une réforme qui peut être importante pour les chasseurs mais surtout la biodiversité. Mais j’ai découvert la présence d’un lobbyiste qui n’était pas invité à cette réunion. » [1]

Dans le viseur de Nicolas Hulot, Thierry Coste, « conseiller politique » de la Fédération nationale des chasseurs et secrétaire général du Comité Guillaume Tell qui représente les utilisateurs d’armes à feu en France. Comme le rappelle le site d’informations Les Jours, Thierry Coste a aussi été le conseiller d’Emmanuel Macron sur la chasse et la ruralité durant la campagne présidentielle [2]. « Je lui ai dit très frontalement qu’il n’avait rien à faire là et qu’il n’était pas invité », raconte Nicolas Hulot. « C’est symptomatique de la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir, poursuit-il. Il faut à un moment poser ce problème sur la table parce que c’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? » 

Le lobby de la chasse à la biodiversité

Qu’ont obtenu les chasseurs à l’issue de cette réunion ? Outre la baisse de moitié du coût du permis national de chasse – de 400 à 200 euros –, la réforme prévoit une « gestion adaptative des espèces ». Autrement dit, les quotas de prélèvements des différentes espèces seront amenés à être ajustés au regard de leur nombre et des dégâts provoqués, notamment sur les cultures (les dégâts indemnisés sont très largement causés par les sangliers). Emmanuel Macron a déjà accordé à la puissante fédération nationale le droit de chasser six nouvelles espèces d’oiseaux dont les grands tétras, les tourterelles des bois ou encore les oies cendrées.

Plusieurs associations de défense de l’environnement craignent que cette réforme ouvre encore plus largement à la chasse des espèces aujourd’hui protégées. « C’est du clientélisme pathétique », dénonce Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux [3]. À titre d’exemple, sur les « 64 espèces d’oiseaux » chassées en France, « il y en a 20 qui sont sur la liste rouge des espèces menacées, qui sont en agonie et que, pourtant, on chasse »« Taper sur des espèces qui sont déjà en déclin est inacceptable », poursuit-il. Après avoir annoncé durant sa campagne son souhait de rouvrir les chasses présidentielles [4], Emmanuel Macron poursuit donc ses cadeaux aux chasseurs – 1,2 millions d’électeurs potentiels – au détriment de la faune sauvage. En 17 ans, un tiers des oiseaux ont pourtant disparu des campagnes françaises, rappelle le CNRS [5].

Obscure transition énergétique

Dans son entretien sur France Inter, Nicolas Hulot a présenté le nucléaire comme une « folie inutile économiquement, techniquement, dans lequel on s’entête ». Or, ce domaine figure précisément dans la liste de ses défaites. Le 7 novembre 2017, à l’issue d’un conseil des ministres, il annonce qu’il sera « difficile » de tenir l’objectif de réduire de 75 à 50 % la part du nucléaire dans le mix électrique d’ici 2025, selon la loi votée en 2015. Un objectif que le candidat Macron s’était pourtant engagé à tenir. « Rendre l’écologie crédible, c’est sortir parfois des postures dogmatiques », assène alors le ministre de la Transition écologique et solidaire, s’appuyant sur un document de RTE, filiale d’EDF, selon lequel la réduction de la part du nucléaire entraînerait une hausse des émissions de gaz à effet de serre. S’il reporte l’échéance, Nicolas Hulot n’en a jamais fixé de nouvelle. « La collusion entre l’État et les entreprises est-elle la nouvelle marque de fabrique de ce gouvernement ? », interroge alors Greenpeace (notre article).

L’isolement de Nicolas Hulot au sein de l’exécutif, face à un chef de l’État et un Premier ministre ouvertement pro-nucléaire, s’est également manifesté dans les discussions sur la révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Celle-ci doit fixer la trajectoire des renouvelables et du nucléaire pour les dix prochaines années. Or, les arbitrages en cours laissent prévoir un texte repoussant une nouvelle fois la baisse du nucléaire, dans un contexte où la France peine à tenir ses engagements climatiques et énergétiques. « Est-ce que nous avons commencé à réduire les émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non », reconnaît aujourd’hui Nicolas Hulot. Selon les projections du ministère de la Transition écologique, le plafond d’émissions sera dépassé jusqu’en 2023 [6].

Pas de « vision commune » au sommet de l’État

Sur le plateau de France Inter, Nicolas Hulot a énuméré les situations d’urgence auxquelles les populations ont fait face ces dernières semaines. La Californie a ainsi été confrontée à son plus grand incendie – plus de 115 000 hectares réduits en cendres – l’équivalent de la Martinique partie en fumées. Athènes a également été frappé fin juillet par des feux entrainant la mort d’au moins 94 personnes. Le bilan des inondations qui ont dévasté l’État du Kerala, dans le sud de l’Inde, vient d’être porté par les autorités à 445 morts. A l’échelle du globe, 2017 a été l’une des trois années les plus chaudes de l’histoire moderne [7].

La concentration dans l’atmosphère de gaz à effet de serre a atteint un nouveau pic cette année. « Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux-là », a souligné Nicolas Hulot qui a pointé l’absence de « vision commune » au sein de l’exécutif. « Sur un enjeu aussi important, je me surprends tous les jours à me résigner, tous les jours à m’accommoder des petits pas. Alors que la situation universelle au moment où la planète devient une étuve mérite qu’on se retrouve et que l’on change de paradigme. »

Le poids intensif de l’agro-business

C’est en particulier avec son homologue Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture et de l’alimentation, que les couacs n’ont cessé de se multiplier. Les États généraux de l’alimentation devaient être un marqueur de l’action de Nicolas Hulot. Mais ce dernier a finalement été évincé du processus au profit de Stéphane Travert. L’exécutif a ainsi refusé d’inscrire dans la loi l’interdiction d’utilisation sous trois ans du glyphosate, cet herbicide classé « cancérogène probable » par l’Organisation mondiale de la santé. Emmanuel Macron s’y était pourtant engagé six mois plus tôt.

Sur le plateau de France Inter le 28 août, la parole de Nicolas Hulot est sans ambages : « Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? La réponse est non. » Nombre d’éditorialistes retiennent que le principal fait d’arme de Nicolas Hulot comme ministre aura été d’obtenir l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. C’est sans compter la forte pression d’un mouvement qui, par sa durée, sa diversité des modes d’actions, sa capacité de réaliser des expertises populaires et de développer des alternatives, a contribué à faire plier le gouvernement.

Ministres issus des directions des grandes entreprises

Comme le rappelle notre contre-rapport sur les grandes entreprises françaises publié en juin 2018 par notre Observatoire des multinationales, de nombreux anciens cadres ou dirigeants d’entreprises figurent sur les plus hautes marches du pouvoir. Parmi les entreprises concernées, Areva, dont l’ancien directeur des affaires publiques, Édouard Philippe, est désormais Premier ministre. Une ancienne employée de Veolia, Brune Poirson, est également secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire. Cette dernière était notamment chargée de la « responsabilité sociétale » de Veolia en Inde, au moment où la firme française s’engageait dans la privatisation de l’eau de la ville de Nagpur, se retrouvait confrontée à des controverses en cascades et à la contestation des populations locales.

Parmi les autres ministres, Muriel Pénicaud, ancienne haute fonctionnaire, occupait auparavant les fonctions de directrice des ressources humaines de Danone, avant de rejoindre en 2014 Business France. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a été directeur de la communication du groupe immobilier Unibail-Rodamco. Une autre secrétaire d’État, Delphine Gény-Stephann, ancienne haute fonctionnaire, a passé de longues années chez Saint-Gobain, entre 2005 et 2017, avant de retrouver le ministère de l’Économie. Parmi les collaborateurs passés par le secteur privé figure Audrey Bourolleau, qui dirigea Vin et Société, un organisme d’influence du monde viticole, avant de conseiller le chef de l’État sur les questions agricoles.

Lobbying pour « les droits humains » des compagnies pétrolières

Il n’y a malheureusement pas qu’au sein du gouvernement que les lobbies industriels et anti-écologistes ont leurs entrées. Un rapport de l’Observatoire des multinationales et des Amis de la Terre pointe l’attention sur le Conseil d’État en partant de l’exemple de la loi Hulot sur la fin des hydrocarbures en France, adoptée fin 2017 [8]. Dans son avis rendu sur la première mouture du projet de loi, le Conseil d’État s’est prononcé contre le non-renouvellement des concessions d’hydrocarbures existantes après 2040, parce que cela porterait atteinte aux « espérances légitimes » des détenteurs de ces concessions. Porter ainsi atteinte au droit de propriété contreviendrait à la « Convention européenne des droits humains » (lire notre article).

Le gouvernement a revu sa copie à la dernière minute et a constamment opposé l’argument du risque de censure constitutionnelle pour refuser toute amélioration du texte au regard de ses objectifs initiaux. Il faut dire que le Conseil d’État exerce un monopole de fait sur l’expertise juridique de l’État. Premier des grands corps, créé en 1799, il conseille le gouvernement sur les projets de loi et constitue la plus haute juridiction administrative. Il est pourtant lui aussi ouvert à l’influence du secteur privé. Comme le Conseil constitutionnel, il accepte des « contributions extérieures » lors de l’examen des projets de loi, dans le cadre d’une procédure opaque et non contradictoire. Lors de l’examen de la loi Hulot, il aurait reçu deux contributions extérieures du Medef et de l’Ufip, lobby du secteur pétrolier.

Plan vélo reporté, 700 millions pour les autoroutes

Surtout, même si c’est à un moindre degré que d’autres grands corps comme l’Inspection générale des finances (voir l’enquête de Basta !), le Conseil d’État est lui aussi concerné par les problématiques de conflits d’intérêts, de pantouflages et d’allers-retours entre secteur public et privé qui semblent être devenus la norme au sommet de l’État. Exemple emblématique : le président de la section du Conseil d’État chargé de rendre son avis sur la loi Hulot était issu de la même promotion de l’ENA (École nationale d’administration) que Philippe Crouzet, autre conseiller d’État présidant désormais aux destinées de l’entreprise parapétrolière Vallourec, fer de lance du gaz de schiste en France, mais aussi que la directrice de cabinet de Nicolas Hulot. Le tout étant soumis à l’arbitrage du Premier ministre Édouard Philippe, lui-même issu du Conseil d’Etat. Pas étonnant dans ces conditions qu’on n’ait pas beaucoup entendu d’opinions juridiques discordantes.

C’est ainsi que dans l’indifférence générale, Nicolas Hulot a renouvelé le 26 juillet un permis d’exploitation pétrolière en Alsace [9]. Il n’y a d’ailleurs pas que les détenteurs de concessions d’hydrocarbures qui ont vu leurs attentes primer sur l’exigence de protéger le climat. Alors que l’annonce du « plan vélo » du gouvernement, qui devait être effectuée en juillet, a finalement été reportée à septembre, le gouvernement a validé début août un programme de 700 millions d’euros de travaux sur les autoroutes financé en partie par les collectivités locales [10]. L’absence de toute référence à l’écologie dans l’entretien accordé par Edouard Philippe au Journal du Dimanche le 26 août aura, semble t-il, achevé de convaincre Nicolas Hulot que la transition n’est pas compatible avec le macronisme.

Sophie Chapelle

Publié le 31/08/2018

La transition écologique sacrifiée à l’orthodoxie de la finance et de l’économie

Marie-Noëlle Bertrand (site l’humanité.fr)

Transport, énergie ou agriculture : les dossiers par lesquels la transition aurait pu s’enclencher sont nombreux. Mais les mesures à prendre sont incompatibles avec la visée libérale.

Aveu pour les uns, clarification pour d’autres : la démission de Nicolas Hulot met, quoi qu’il en soit, en lumière l’incapacité du gouvernement à transformer un système qui nous conduit droit vers la catastrophe environnementale et sociale. Il n’en va pas seulement de quelques rendez-vous ratés. Que l’ex-ministre de l’Environnement les ait perdus ou qu’on les ait faits sans lui, les arbitrages opérés depuis un an et demi, parfois sous la pression des lobbies, toujours sous celle de l’orthodoxie financière, en disent long de l’incompatibilité entre écologie et libéralisme.

1 Du glyphosate aux mille vaches : la déconfiture de l’agriculture

Climat, sols, biodiversité ou sécurité alimentaire : c’est peu dire que le dossier agricole canalise à lui seul bien des attentes. Responsable de près de 30 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), interpellé sur son usage des pesticides ou sa capacité à proposer le bien-manger pour tous, le système agroalimentaire est sommé de se transformer sur le fond. C’est ce que promettaient de faire les états généraux de l’alimentation, organisés fin 2017, lesquels devaient déboucher sur une loi à l’avenant. Les premiers ont déçu, la seconde a fâché. Rien, dans le texte soumis au Parlement début juillet, ne mentionne une date de sortie pour le sulfureux glyphosate, herbicide classé cancérigène probable. Nicolas Hulot avait l’idée que la France l’interdise d’ici trois ans. Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, s’y opposait. Les députés ont tranché en faveur du second. La FNSEA s’est dite soulagée, l’Union des industriels pour la protection des plantes (Uipp), où se retrouvent tous les gros de l’agrochimie, aussi.

Plus globalement, la ligne du gouvernement, depuis un an, aura été de laisser aller un système qui mise sur le rendement à l’hectare et pousse à l’intensification des productions. Rien n’est venu ­remettre en cause, par exemple, les grands systèmes d’exploitations céréalières, dont les produits visent les marchés mondiaux et alimentent la spéculation sur les matières premières. Les systèmes d’élevage intensifs – ferme des mille vaches ou autres usines à poulets – n’ont pas été plus inquiétés. Les agriculteurs bio, en revanche, ont des cheveux à se faire, quand les aides destinées au maintien de leurs exploitations tendent à disparaître.

2 Europacty, nouveau symbole des infrastructures

Bien sûr, il y a eu l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Mais, au-delà, reste en projet une série d’infrastructures questionnées sur leur utilité autant que sur leurs impacts environnementaux. C’est le cas d’Europacity. Porté par le groupe ­Auchan et un conglomérat chinois baptisé Wanda, il prévoit la création d’un vaste centre commercial et de loisirs dans le Val-d’Oise. Près de 270 hectares de terres agricoles situées sur le Triangle de Gonesse et comptant parmi les plus fertiles d’Europe risquent de disparaître. Ce modèle de concentration commercial implique, en outre, que le consommateur prenne sa voiture pour faire les courses, pointent ses opposants, et va a contrario de schémas territoriaux favorisant les mobilités douces telles que le vélo ou la marche à pied. Nicolas Hulot avait clairement pris ses distances – « Un centre commercial gigantesque avec une station de ski artificielle, c’est la folie des grandeurs du XXe siècle. C’est exactement ce que je ne veux plus demain ! », déclarait-il y a peu. C’est pourtant grâce à l’intervention du gouvernement qu’Europacity peut se targuer d’être encore sur les rails : en mai, l’État a fait appel d’une décision du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, lequel avait annulé l’arrêté autorisant la zone d’aménagement concerté (ZAC) indispensable à sa construction.

3 Fret ou vélo : le transport dans une impasse

Il est responsable de 15 % des émissions mondiales de CO2, et pourtant le secteur des transports reste malmené. Alors que l’exécutif a déclenché l’ire des cheminots en lançant, par voie d’ordonnances, une réforme de la SNCF qui achève la libéralisation du rail public, Nicolas Hulot, ministre de tutelle d’Élisabeth Borne, a brillé par son silence. Tout juste le ministre de l’Écologie s’est-il fendu, en avril, d’une tribune dans les colonnes du Journal du dimanche, par laquelle il tente de défendre son attachement aux enjeux de fond. « C’est parce qu’on a besoin du train pour réussir la transition écologique que nous avons lancé ce chantier », écrivait-il. Pourtant, en transformant l’entreprise publique en société anonyme, en ouvrant le rail aux quatre vents de la concurrence et en tirant un trait sur le statut des cheminots, c’est bien la casse de l’outil ferroviaire que cette réforme engage. « Nous devons massivement développer le fret ferroviaire », poursuivait Nicolas Hulot, taisant là encore le fait que le « pacte ferroviaire » gouvernemental filialise l’activité de transport de marchandises de la SNCF, fragilisant le report de la route vers le rail.

Ce n’est pas la seule panne en matière de transport durable. La loi sur les mobilités propres et le plan vélo censé en être le pilier sont dans les limbes. La Fédération des usagers de la bicyclette (FUB) blâme plusieurs acteurs : « Bercy freinerait sur le montant d’un fonds vélo, les instances patronales s’insurgeraient contre une indemnité kilométrique vélo obligatoire, l’industrie automobile refuserait que le malus des voitures polluantes finance un bonus en faveur des (véhicules propres). »

4 Privatisation et courts-circuits énergétiques

Au chapitre de la transition énergétique, on épinglera l’ouverture à la concurrence des barrages hydroélectriques ou encore les cajoleries concédées par la France à l’huile de palme indonésienne ou malaisienne. La privatisation des premiers, alertent ceux qui la dénoncent, risque d’ouvrir encore plus grand les vannes de la marchandisation d’un bien commun, quand de la gestion des structures dépendent l’irrigation et l’alimentation en eau potable d’un grand nombre de bassins. Elle rend, en outre, aléatoire la régulation d’une énergie renouvelable indispensable au futur mix.

Concernant l’huile de palme, son essor est aujourd’hui le principal moteur de la déforestation en Asie du Sud-Est et des émissions de CO2 de la planète. Alors que 75 % de celle consommée en France se retrouvent sous forme d’agrocarburants, Nicolas Hulot avait dit son intention de « fermer la fenêtre » à ce type d’utilisation. Sans impact auprès de ses collègues. « La France n’est en faveur d’aucune interdiction et aucune discrimination (contre l’huile de palme – NDLR), au niveau ­national comme européen », déclarait, en janvier, Florence Parly, ministre des ­Armées, lors d’un déplacement en ­Malaisie… laquelle envisageait alors l’achat de 18 avions de combat Rafale de fabrication française.

5 Commerce ou coopération ? le mauvais choix

On ne peut pas ne pas évoquer, pour finir, le Ceta, accord de libre-échange entre l’Europe et le Canada. Emmanuel Macron avait promis de suivre les conclusions d’une commission d’experts nommée par ses soins « pour dire ce qu’il en est exactement des conséquences environnementales et sociales de cet accord ». Elles furent accablantes, ce qui n’a pas empêché le gouvernement d’acter la mise en œuvre provisoire du traité, rendant le texte opérationnel à 90 % dans le pays. À l’inverse, les députés de la majorité ont supprimé, au grand dam des ONG, l’extension de la taxe sur les transactions financières qui devait entrer en vigueur le 1er janvier 2018, au motif d’attirer les banques cherchant à quitter Londres à cause du Brexit. Cette extension aurait pourtant permis de renforcer l’aide nécessaire aux pays en développement pour faire face au changement climatique, dont Nicolas Hulot déplorait la faiblesse, hier, sur France Inter. 

Marie-Noëlle Bertrand et Marion d’Allard.>

Publié le 08/08/2018

Climat : la Terre proche du «point de rupture», alertent des scientifiques

Le réchauffement climatique pourrait transformer en «étuve» notre planète, qui ne pourrait plus abriter qu'un milliard d'êtres humains dans un avenir proche. Telles sont les prédictions alarmistes d'un consortium de chercheurs internationaux.

Même si l'humanité réduit les émissions de gaz à effet de serre comme prévu par l'accord de Paris, la planète elle-même pourrait perturber les efforts des hommes et basculer dans un état durable d'étuve, selon une étude publiée lundi. Avec un tel scénario, la hausse de la température moyenne de la Terre pourrait se stabiliser à +4°C ou +5°C par rapport à l'ère préindustrielle, bien au-delà de l'objectif de l'accord de Paris sur le climat (+2°C maximum), selon une étude de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). Les émissions de gaz à effet de serre ont déjà provoqué une hausse de 1°C de la température moyenne de la Terre, augmentant les probabilités et l'intensité des canicules, des sécheresses ou des tempêtes.

FOCUS - Canicule : une tendance irréversible ?

Une vague de chaleur touche la France depuis le début de la semaine. Selon Météo-France, si rien n'est fait, la fréquence de ces canicules devrait doubler d'ici à 2050. Analyse avec Marc Cherki, journaliste Sciences et Environnement au Figaro.

Mute

Selon les conclusions de scientifiques de l'université de Copenhague, de l'Université nationale australienne et de l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique en Allemagne, dix aspects distincts du «système Terre», aujourd'hui neutres ou bénéfiques, pourraient à terme devenir néfastes, provoquant plus de rejets de CO2 et de méthane dans l'atmosphère que toutes les activités humaines combinées. Ces points de bascule sont liés à des températures au-delà desquelles la libération de ces gaz serait inéluctable. «Quand un seuil critique est atteint, le processus de réactions s'auto-entretient», note l'étude, qui s'inquiète que la Terre puisse approcher un seuil la condamnant à devenir une étuve.

«Puits de carbone» affaiblis. Les forêts et les océans ont absorbé ces dernières décennies plus de la moitié des émissions de carbone. Mais les forêts rétrécissent et les océans montrent des signes de saturation en CO2, selon de récentes études. Leur rôle d'éponge risque de s'affaiblir.

Permafrost. Le méthane et le CO2 emprisonnés dans le permafrost, sol censé être gelé en permanence en Russie ou au Canada, correspond à environ quinze années d'émissions humaines. En cas de dégel, ces gaz relâchés - pour l'instant en quantité négligeable - accéléreraient le réchauffement, libérant encore plus de gaz. De manière similaire, les hydrates de méthane, composés ayant l'apparence de la glace présents dans les fonds marins, sont également vulnérables au réchauffement, mais les scientifiques ne savent pas à quel rythme. Ils sont suspectés d'être à l'origine d'épisodes rapides de réchauffement il y a plusieurs millions d'années.

Dépérissement des forêts. Un réchauffement de 3°C pourrait condamner à terme au dépérissement de 40% de la forêt amazonienne, selon une récente étude. Et les incendies, pas pris en compte dans ce modèle, pourraient accélérer cette destruction susceptible de relâcher dans l'atmosphère des milliards de tonnes de CO2.

Moins de banquise. Le miroir blanc glacé de la banquise renvoie 80% des rayonnements du soleil. Mais avec la fonte de cette glace de mer, l'océan qui la remplace absorbe à l'inverse 80% de ces radiations, accélérant le réchauffement. Dans l'Arctique, le premier été sans banquise devrait avoir lieu avant le milieu du siècle. Une situation susceptible de se reproduire tous les quatre ans dans un monde à +2°C.

Calotte glaciaire. Les scientifiques s'accordent pour dire qu'il existe une température de bascule au-delà de laquelle la calotte glaciaire recouvrant la terre de l'Antarctique ouest et du Groenland fondra. Mais leurs estimations sur cette température varient entre +1°C et +3°C. L'autre question ouverte est le temps que cette glace mettra à fondre, libérant des volumes énormes d'eau douce dans les océans. Les conséquences seraient dévastatrices: deux-tiers des mégalopoles sont installées moins de 10 mètres au-dessus du niveau de la mer, tout comme les plaines agricoles qui les nourrissent. La fonte des glaces de l'Antarctique Ouest et du Groenland conduirait à une hausse du niveau de la mer de 13 mètres. La calotte de l'Antarctique Est, plus sensible au réchauffement qu'estimé précédemment, représente 12 mètres potentiels supplémentaires.

Effet domino. Tous ces mécanismes sont interconnectés, selon les auteurs de l'étude, et l'un d'entre eux pourrait en déclencher un autre, puis un autre. «Ces événements en cascade pourraient pousser le système Terre dans son ensemble dans un nouveau mode de fonctionnement», note Hans Joachim Schellnhuber, coauteur et directeur du Potsdam Institute for Climate Impact Research, qui avait précédemment estimé qu'une Terre à +4 ou +5°C ne pourrait pas abriter plus d'un milliard de personnes.


Publié le 05/08/2018

À Fukushima, une catastrophe banalisée

Séisme, tsunami, puis fusion de trois réacteurs nucléaires : le Japon reste meurtri par l’enchaînement de catastrophes de mars 2011. Si, sur le moment, l’essentiel des victimes et des dégâts matériels ont été dus à la vague d’eau, les conséquences humaines et économiques de la faillite de la sécurité à la centrale de Fukushima seront profondes et durables.

par Philippe Pataud Célérier (site le monde-diplomatique.fr) 

 

Face aux pupitres d’écolier, le tableau noir est encore couvert de signes. Idéogrammes, nombres, croquis. Rien ne semble avoir bougé depuis le 11 mars 2011 à 14 h 46. Une paire d’éponges desséchées s’effrite sur le repose-craie. Une image d’une ironie cruelle, car, à l’extérieur de ce qui était encore, il y a sept ans, l’école élémentaire d’Arahama, tout a été effacé par les flots. De l’arrondissement de Wakabayashi, vu du toit-terrasse de l’école, il ne reste qu’un paysage sableux brassé par le ballet incessant des pelleteuses et des camions à benne. Difficile d’imaginer que cette école était entourée par 800 maisons où vivaient 2 200 personnes. L’océan se trouve à 700 mètres. Une digue est en construction, tandis qu’une voie rapide surélevée de 6 mètres commence à courir vers l’intérieur des terres. Entre ces deux chantiers, plus rien n’accroche le regard, hormis un petit cimetière aux stèles enchevêtrées comme les bâtonnets d’un jeu de mikado.

Nous sommes dans la région de Tohoku, sur la côte orientale du nord d’Honshu, l’île centrale de l’archipel nippon. Avec un million d’habitants, la ville de Sendai est le chef-lieu de la préfecture de Miyagi, bordée au sud par celle de Fukushima et à l’est par l’océan Pacifique. Le tsunami du 11 mars 2011 fut provoqué par un séisme d’une violence inouïe enregistré à 130 kilomètres au large de Sendai (1). « Les vagues, de 20 mètres de hauteur, ont foncé sur la côte à une très grande vitesse. Seule cette école construite en 1873 a résisté ! Trois cent vingt personnes, collégiens, personnel, proches voisins, y ont trouvé refuge avant d’être hélitreuillées », raconte le bénévole qui nous fait visiter les lieux. « Au départ, poursuit-il, la municipalité voulait la démolir, et puis on s’est dit qu’il fallait la conserver. Notre préfecture a été la plus touchée. Douze mille personnes sont mortes. À Sendai, la majorité des victimes (930) résidaient dans l’arrondissement de Wakabayashi. » Nous redescendons aux premiers étages. Médusés, nous observons les photographies de salles de classe éventrées par les voitures prises dans une gangue de terre, d’immondices et de ferraille. « Tout est resté en l’état. Nous avons seulement renforcé les structures pour l’ouvrir au public au printemps 2017. Depuis, nous recevons chaque jour environ un millier de personnes. Elles viennent des quatre coins du Japon. »

L’arrondissement est désormais classé par la municipalité comme zone à risque, où il est interdit de construire. Les survivants se sont réfugiés à l’intérieur des terres dans des logements temporaires. Le cataclysme s’est déroulé en trois temps : le séisme, puis le tsunami, et enfin l’accident nucléaire. Sur les 450 000 personnes déplacées, 160 000 ont dû fuir la radioactivité consécutive à l’explosion de la centrale de Fukushima-Daiichi (voir « Cataclysme foudroyant, désolation durable »). En 2018, on en mesure l’impact aux travaux titanesques qui jalonnent 500 kilomètres de côtes, parfois dévastées jusqu’à près de 30 kilomètres à l’intérieur des terres. Partout, des milliers d’engins de travaux publics s’affairent pour déblayer, terrasser, reconstruire. À mesure que le bus progresse le long du Pacifique, les chantiers donnent le vertige.

À 90 kilomètres au nord-est de Sendai, Minamisanriku était une petite ville côtière de 17 000 habitants. Détruite à près de 70 %, elle a cédé la place à des terrassements surélevés en forme de pyramides. Sur ces terrains remblayés à force de déchets et de montagnes façonnées par les pelleteuses, de petites constructions en bois se détachent. Apparaissent une poste, un salon de coiffure, un vendeur de sushis, et déjà une pâtisserie, à la devanture ornée de gâteaux magnifiquement présentés. Une musique sirupeuse enveloppe la vingtaine de commerces. Un terrassier m’observe. Ce travail est la seule chose qui reste à cet ancien pêcheur : « On reconstruit, mais on ne sait pas vraiment pour qui. Beaucoup ne veulent pas revenir là où ils ont tout perdu. En sept ans, les plus jeunes ont refait leur vie, le plus souvent loin d’ici. Moi, j’ai de la chance, j’ai encore ma famille, installée chez mon frère à une centaine de kilomètres. Et puis j’ai ce travail. Redevenir pêcheur ? Plus grand monde ne veut manger de notre poisson, même quand sa teneur en radioactivité est en deçà des normes autorisées. » Kesennuma, Rikuzentakata, Ofunato, Kamaishi : dans toutes ces petites villes côtières, l’inquiétude ronge les esprits.

Une périphérie froide illuminée par la fée électricité

Sur les hauteurs de Kamaishi trône une statue de Kannon, la déesse de la compassion. Du sommet de ses 48 mètres, la vue est spectaculaire. Les engins de chantier s’activent pour reconstruire les digues qui avaient été inaugurées quelque temps avant le tsunami : trois murs de longueurs différentes (990, 670 et 330 mètres), ancrés à plus de 63 mètres de profondeur, qui ont été totalement submergés. Pis, ils ont engendré un phénomène de ressac qui a décuplé la violence des vagues. « Mais comment faire autrement ? interroge un contremaître. Si on veut que la population revienne, il faut la rassurer. Pour l’heure, il y a plus d’ouvriers que d’habitants. Mais pour combien de temps encore ? Car l’État commence à se désengager. » Si le gouvernement a investi 25 500 milliards de yens (195,7 milliards d’euros) entre 2011 et 2015, il a divisé cette somme par quatre pour la période 2016-2020  (2).

« Vous savez, témoigne M. Kowata, natif de ce Tohoku (« Nord-Est ») qui comprend 10 millions d’âmes, ici, on n’est pas dans la région de Kanto (Tokyo) ou dans celle de Kansai (Kyoto), qui concentrent population et capitaux. » Comme l’écrit Tawada Yoko dans son Journal des jours tremblants (3), « après le séisme de Kobe, en 1995, pour l’approvisionnement immédiat en nourriture, par exemple, il a suffi que les grands magasins mettent à disposition les produits de leurs rayons en les alignant sur les trottoirs. Or, dans les villages de pêcheurs du Nord-Est, il n’y a pas de grands magasins et, de plus, les sinistrés ne vivent pas regroupés sur un territoire restreint ». Pourquoi, en 2011, les vivres n’ont-ils pas été largués par hélicoptère ? Parce que « la loi sur la sécurité du territoire ne le permettait pas, poursuit l’écrivaine. Pas un homme politique n’a eu le courage d’assumer une mesure dérogatoire liée à une situation d’urgence. »

La plus vaste région d’Honshu fut la terre des Aïnous, le peuple autochtone qui vivait aussi dans l’île d’Hokkaido avant la conquête japonaise du XIXe siècle. Ce fut longtemps le bout du monde, que les Japonais reléguaient avec mépris à la périphérie froide du centre impérial, Kyoto hier, Tokyo aujourd’hui. Ce Michinoku (« terre au-delà des routes »), l’ancien nom de Tohoku, était si éloigné des lieux de pouvoir qu’il ne pouvait être habité que par des barbares, des parias ou des asociaux, comme les yamabushi, ces ermites errant dans les froides montagnes de Yamagata.

Quand, à partir des années 1960, l’État eut l’idée de construire dans la région de Tohoku plusieurs centrales nucléaires, il s’agissait d’apporter la lumière à ses habitants, au sens propre comme au sens figuré, même si les principaux usagers sont les citadins de la capitale. Pour Tokyo et ses environs (40 millions d’habitants), Tohoku est une aubaine, à la mesure de l’infortune qui frappe cette vaste région (67 000 kilomètres carrés) peu développée. La recherche d’un emploi — en dehors de la pêche, de l’agriculture et du tourisme naissant — pousse généralement les jeunes diplômés à l’exode.

Les six préfectures de Tohoku se disputent cette manne nucléaire, qui comprend aussi le complexe de Rokkasho, construit dans l’extrême nord. Ce site accueille une usine d’enrichissement, un centre de stockage et une usine de retraitement conçue en partenariat avec le groupe français Areva sur le modèle de La Hague. En janvier dernier, trente ans après l’annonce de sa construction et plus de 16 milliards d’euros d’investissements, l’ouverture de l’usine de retraitement a été reportée pour la vingt-troisième fois... Elle pourrait entrer en activité en 2021 ; et le centre de production du très controversé MOX (mélange de dioxyde de plutonium et de dioxyde d’uranium, qui recycle une partie du combustible utilisé), l’année suivante.

Avec son littoral propice au refroidissement des réacteurs, en l’absence de réseau hydrographique important au niveau national, la préfecture de Fukushima s’est portée candidate, épaulée par plusieurs communes : Fukushima, Okuma, Futaba, etc. À 225 kilomètres au nord-est de Tokyo, l’approvisionnement énergétique se situe à bonne distance. Six réacteurs nucléaires sont donc progressivement construits entre 1967 et 1979. La centrale de Fukushima-Daiichi est dans toutes les têtes. L’ombre célébrée par l’écrivain Tanizaki Junichiro n’est plus (4). Les multiples et importantes aides étatiques apportées par la fée électricité (subventions, fiscalité avantageuse) irriguent le tissu économique régional. Les édiles bénéficient d’énormes budgets de fonctionnement (sept à dix ans d’autonomie pour la ville de Fukushima), gages d’une popularité transformable en gains électoraux. Les initiales de l’exploitant nucléaire, la Compagnie d’électricité de Tokyo (en anglais Tepco), plastronnent au fronton de la gare de Fukushima.

Le démantèlement devrait prendre encore quarante ans

Si l’ombre reste, elle n’est plus à chercher dans ce clair-obscur qui, selon Tanizaki, donnait à chaque chose son essence intime, sa lumière tout intérieure, mais dans cette collusion entre l’État, les collectivités locales (préfecture, municipalités) et un exploitant nucléaire peu scrupuleux. En plus d’avoir dissimulé près de 200 incidents entre 1977 et 2002 et falsifié des rapports d’inspection (5), Tepco a ignoré un rapport qui, en 2009, lui signalait un risque de tsunami avec une hauteur de vague supérieure aux prévisions établies (6 mètres). Une vague de 14 à 15 mètres arriva moins d’une heure après le séisme de 2011. Toute l’alimentation électrique étant coupée, et leurs systèmes de refroidissement de secours noyés, trois réacteurs entrèrent en fusion en exhalant leur souffle mortifère.

Sept ans plus tard, le coût de la catastrophe semble astronomique, que ce soit pour démanteler la centrale ou pour décontaminer les sols et l’eau. Comment trouver la main-d’œuvre prête à le faire ? Tepco multiplie les niveaux de sous-traitance, avec pour conséquence, à mesure que les preneurs d’ordres se succèdent à distance de l’exploitant principal, un laxisme croissant en matière de compétences et de critères d’embauche (6). Les employeurs, parfois phagocytés par les yakuzas (7), donnent l’impression de servir les intérêts de chacun : le salarié prêt à mettre sa vie en danger pour gagner un tout petit peu plus en dépassant le seuil d’exposition critique en zone contaminée, ou l’exploitant en quête constante d’une main-d’œuvre qui se raréfie à cause des multiples dangers de ces chantiers hors norme et inédits.

Plus de 60 000 personnes sont intervenues dans la centrale depuis 2011 ; 6 000 travaillent quotidiennement au démantèlement des trois réacteurs qui ont fondu. La principale difficulté reste de localiser et de maîtriser le corium, cet amalgame hautement radioactif issu de la fusion de combustibles nucléaires avec les matériaux métalliques qu’il agrège à son passage. Certaines images fournies par Tepco en janvier 2018 montrent que le corium a percé la cuve du réacteur numéro deux et s’attaque désormais au radier (la base en béton) de la centrale, ultime protection avant que ce magma corrupteur ne contamine les nappes phréatiques qui sourdent dans l’océan Pacifique.

Les rapports officiels japonais ou internationaux réduisent les conséquences sanitaires de la catastrophe à pas grand-chose, attribuant notamment la hausse des cancers aux dépistages systématiques mis en place. Depuis 2011, Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sociologie urbaine au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et chercheuse associée au centre de recherche de la Maison franco-japonaise, parcourt la région. Elle met en doute ce discours rassurant : « Les autorités s’accordent à reconnaître 18 travailleurs morts de doses létales. On peut considérer que ce nombre est très largement sous-estimé. » L’enquête épidémiologique menée sur 380 000 enfants de la préfecture de Fukushima a déjà conduit à détecter 197 cancers thyroïdiens. Selon elle, « les opérations de nettoyage ou de visite du site répondent à un objectif capital : rassurer les habitants afin qu’ils viennent revivre dans leur village d’origine. Quitte à augmenter le seuil de radioactivité acceptable, comme le gouvernement l’a fait dès avril 2011 ». Le taux admissible pour la population est passé de 1 millisievert (mSv) à 20 mSv, soit celui acceptable en temps normal pour les travailleurs du nucléaire, tandis que le taux pour les employés de la centrale était relevé dans un premier temps à 100, puis à 250 mSv, en fonction de l’urgence de la situation.

Pourra-t-on renouveler cette main-d’œuvre corvéable à merci alors que le démantèlement devrait prendre encore quarante ans ? Si la recherche en robotique marche à plein régime, les tâches colossales demeurent actuellement des plus rudimentaires. Trois cents tonnes d’eau sont déversées et contaminées chaque jour pour refroidir les cœurs fondus des réacteurs. Plusieurs milliers de tonnes d’eau en partie traitées, mais toujours chargées de tritium, ont été rejetées dans le Pacifique. Et plus d’un million de mètres cubes d’eau sont à ce jour stockés, dans l’attente d’une autorisation de rejet dans la mer, à laquelle s’opposent pêcheurs et villageois.

Par ailleurs, 600 kilomètres carrés font l’objet d’une décontamination en dehors de la centrale. Progressivement, le gouvernement acquiert auprès d’une multitude de propriétaires ces terrains destinés à accueillir des millions de mètres cubes radioactifs, annexant mois après mois, kilomètre carré après kilomètre carré, ces communes abandonnées à proximité de la centrale. La terre raclée en surface est bien souvent entreposée quelques kilomètres plus loin, au risque de disperser la radioactivité et de contaminer les travailleurs, pour des résultats bien incertains. Au moins 15 millions de mètres cubes de terre et de déchets contaminés reposent dans de grands sacs en toile noire plastifiée dont la durée de vie est limitée à trois ou quatre ans en moyenne, quand ils ne sont pas éventrés. Ceux qui affichent moins de 8 000 becquerels par kilogramme sont réutilisés dans le bitume pour les travaux de ponts et chaussées.

« Ne pas aller en montagne ni près des rivières »

Pour convaincre les réfugiés encore réfractaires à l’idée d’un retour (environ un tiers des 160 000 personnes évacuées), le 31 mars 2017, l’État a supprimé les aides inconditionnelles au relogement qui leur permettaient de vivre en dehors des zones irradiées. Conséquence : près de 27 000 hommes, femmes et enfants n’ont d’autre choix que de revenir.

D’autres stratégies sont plus sournoises. En témoigne cet appel à la résilience adressé aux victimes. Le programme Ethos apprend aux habitants à vivre dans un milieu contaminé : des manuels scolaires ont été distribués à cet effet ; des campagnes télévisuelles ont été lancées pour promouvoir des produits frais en provenance de la zone contaminée et vanter l’efficacité de la décontamination, qui n’a toujours pas été prouvée (8). À en croire les promoteurs de cette campagne, l’environnement contaminé serait moins nocif pour les populations que la « radiophobie » ou le stress provoqué par un douloureux déracinement (9). Un habitant de la ville d’Iitate témoigne : « On nous dit qu’il n’y a pas de problème. Qu’il suffit de ne pas aller dans les zones à risque ! On ne peut ni aller en montagne ni s’approcher des rivières, ne pas aller à droite ni à gauche... Comment voulez-vous que l’on vive ici  (10 ? » Des conditions de vie épouvantables, dont le Fukushima Minpo se faisait l’écho en rappelant dans son édition du 3 mars 2018 que, depuis la tragédie, 2 211 personnes se sont suicidées ou se sont laissées mourir par manque de soins ou de médicaments.

 

Si Tepco a finalement été jugée responsable, le 22 septembre 2017, de l’accident nucléaire de Fukushima, l’État, lui, est blanchi et va pouvoir produire des contre-vérités « pour que la population ignore les dégâts réels provoqués par le nucléaire », affirme Cécile Asanuma-Brice. La production d’ignorance est au cœur des méthodes de persuasion qui visent à semer le doute et la confusion sur les seuils de radioactivité tolérés par l’organisme humain. L’État et les lobbyistes du nucléaire étendent leur emprise, car le pays, insiste le premier ministre conservateur Abe Shinzo, ne peut se passer de cette énergie, qui représentait 30 % de l’électricité produite au Japon avant l’accident.

Aujourd’hui, dans le pays, 5 réacteurs sont de nouveau en activité, et 19 seraient en attente d’une autorisation. La banalisation de la radioactivité avance à grands pas. La commission exécutive du Comité international olympique chargée des Jeux d’été à Tokyo en 2020 a approuvé en mars 2017 la proposition d’organiser des matchs au stade de base-ball Azuma à Fukushima (à 90 kilomètres au nord-ouest de la centrale), qui sera rénové pour l’occasion. « Des tarifs préférentiels seront peut-être réservés aux natifs de Tohoku, ironise M. Takeda, un déplacé de Fukushima, avant de se raviser. Pas sûr : nous sommes devenus les parias du Japon. Vous savez, certains croient encore que nous sommes contagieux... »

Philippe Pataud Célérier

Journaliste.

(1) Lire Ishida Hidetaka, « L’espoir d’un nouveau souffle », Harry Harootunian, « La maison Japon se fissure », et Gavan McCormak, « Le Japon nucléaire ou l’hubris puni », Le Monde diplomatique, avril 2011.

(2) Reiji Yoshida, « Tsunami-hit Rikuzentakata rebuilding on raised ground, hoping to thrive anew », The Japan Times, Tokyo, 7 mars 2017.

(3) Tawada Yoko, Journal des jours tremblants. Après Fukushima, Verdier, coll. « Der Doppelgänger », Lagrasse, 2012.

(4) Tanizaki Junichiro, Éloge de l’ombre, Verdier, 2011 (1re éd. : 1933).

(5) « Tepco must probe 199 plant check coverups », The Japan Times, 2 février 2007.

(6Cf. Tatsuta Kazuto, Au cœur de Fukushima. Journal d’un travailleur de la centrale nucléaire 1F, trois tomes, Kana, Bruxelles, 2016.

(7) Philippe Pons, « Les yakuzas font peau neuve », Le Monde, 3 avril 2017.

(8Cf. Louise Lis, « À Fukushima, la population est dans une situation inextricable », CNRS Le journal, Paris, 11 mars 2016.

(9) Yves Baron, Jacques Foos, Jean-Paul Martin et Bernard Rozé, « L’accident de Fukushima, six ans après » (PDF), groupe argumentaire sur les énergies nucléaires et alternatives (Gaena), octobre 2017.

(10) Cécile Asanuma-Brice, « Les migrants du nucléaire », Géoc

Publié le 24/06/2018

Revenir au transport maritime à la voile : une alternative écologique souhaitable et désormais réaliste

par Olivier Favier (sitebastamag.net)

Transporter des marchandises à la voile d’une rive à l’autre de l’océan Atlantique, et en finir avec les pollutions générées par les porte-conteneurs géants ? Plus qu’un pari, l’équipe de Towt, une jeune entreprise installée à Douarnenez dans le Finistère, en a fait une réalité, qu’elle tente désormais d’installer dans la durée. Ses bateaux sont capables de relier la Grande-Bretagne comme de faire la grande traversée, à leur propre rythme, sans fioul, accompagnés de leur chargement de thé, de café, de chocolat ou de rhum. La construction d’un premier cargo à voile est même envisagée. Reportage.

À Douarnenez, Guillaume Le Grand a fait un choix radical : « Toute l’industrie du transport maritime est liée à l’exploitation des hydrocarbures. Au rythme actuel, dans cinquante ans nous aurons épuisé les ressources en pétrole et en gaz. Revenir au transport à la voile n’aura bientôt plus rien d’une folie. » Créée en 2011, changée en SARL trois ans plus tard, Towt, pour TransOceanic Wind Transport boucle son troisième exercice comptable. En plus des deux gérants, Guillaume le Grand et son épouse Diana Mesa, elle compte désormais quatre salariés et deux stagiaires.

Pour l’instant, l’entreprise travaille avec des voiliers qui ne lui appartiennent pas. Le Lun II, un « ketch » norvégien de 1914 – un voilier à deux mâts dont le grand mât est situé à l’avant – racheté en Californie a été armé pour le transport par son capitaine Ulysse Buquen. Aujourd’hui long de 25 mètres, il peut embarquer jusqu’à 12 tonnes de fret – contre 40 000, en moyenne, pour un porte conteneur - et quelques passagers. Il s’agit du premier voilier transatlantique affrété par Towt, en 2016. Selon la société, lors de cette traversée de 34 jours, escales comprises, 30 tonnes de CO2 auraient été épargnées.

D’Amérique du Sud, des Antilles et des Açores, le Lun II a ramené du thé, du café, du chocolat ou du rhum. Il a servi aussi, selon un ancien procédé remis au goût du jour, à faire vieillir en mer durant un an quelques tonneaux d’un vin prestigieux. Comme les autres bateaux affrétés par Towt, il fait aussi du cabotage entre le Portugal et l’Angleterre, mouillant dans les ports français de Bordeaux, La Rochelle, Douarnenez ou le Havre.

Un modèle pour une « décélération » du transport ?

Avec 9 milliards de tonnes de fret et plus de 5000 porte-conteneurs, les mers et les océans voient passer 90% des marchandises transportées dans le monde. La taille des bateaux ne cesse de croître : en 2017, un cargo produit en Corée a franchit la barre des 20 000 conteneurs de capacité. Si les coûts du transport s’en trouvent réduit au minimum, il n’en est rien de la facture environnementale. La plupart de ces monstres marins tournent au fioul, un carburant bon marché mais particulièrement polluant. Les particules fines d’oxyde de soufre et d’oxyde d’azote, qui entrent en profondeur dans les organismes vivants et ont une influence délétère sur la santé humaine, sont les premières en cause.

Le Lun II amarré au Port-Rhu, à Douarnenez (Finistère)

Une enquête de 2015 estime que 60 000 décès prématurés sont dus au transport maritime en Europe [1]. Les zones portuaires sont les premières touchées. Des mesures ont été effectuées par France nature environnement (FNE), il y a deux ans, dans un quartier résidentiel proche du port de Marseille, où les ferrys de tourisme sont également très présents : l’air y est vingt fois plus pollué qu’ailleurs dans l’agglomération. En 2009, un article du quotidien britannique Guardian [2] révélait même qu’un super-cargo émet autant de particules de soufre que 50 millions de voitures en circulation. Face à tel constat, les recommandations de FNE sont la substitution du fioul par le gaz naturel, l’installation d’épurateurs, un système de bonus-malus pour pénaliser les plus gros pollueurs, et un contrôle des émissions.

Avec ses 400 tonnes de produits livrés, la solution proposée par Towt reste aujourd’hui marginale sur un marché marqué par la démesure. La stratégie de l’entreprise est triple : la qualité des marchandises transportées, l’image de marque d’un transport écologiquement responsable et la mise en chantier d’un ou plusieurs navires modernes. La durée du voyage – le triple aujourd’hui pour une transatlantique par rapport à un transporteur au fioul – n’est réellement dommageable que pour certaines denrées périssables. Pour le reste, si l’on met en balance l’investissement supplémentaire en travail et les économies réalisées sur un carburant amené à se raréfier, Towt souhaite prouver à moyen terme que derrière l’utopie se cache un modèle économique digne d’être considéré. Cela est d’autant plus vrai qu’en la matière, recherche et développement n’en sont qu’à leurs débuts. (photo ci-contre : Ulysse, capitaine et armateur du Lun II)

Souci éthique et « parfum d’aventure »

Sinon d’avoir grandi entre Quimper et Brest jusqu’à l’âge de douze ans, rien ne prédestinait a priori Guillaume Le Grand à explorer les possibilités d’une alternative au transport maritime classique. Après des études à Sciences Po Lyon, il navigue dans le monde institutionnel des grandes capitales européennes, Berlin ou Londres. Il se forme aux langues étrangères, au lobbying et à la gestion d’entreprise. Lors d’un stage où il est remarqué pour ses compétences, son responsable l’encourage à préparer l’ENA : « Passez le concours et quand vous serez en poste, commencez par dire non à tout ce que l’on vous demandera, inscrivez-vous dans la suite de votre prédécesseur, ne changez rien et vous irez loin. »

 « Ces gentils conseils n’ont pas eu l’effet escompté », sourit Guillaume Le Grand, qui avait précisément des envies de tout changer. Dans son parcours, il a étudié la stratégie des ONG dans le processus de Kyoto – visant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre – et s’est rendu compte qu’il existe certainement un moyen de valoriser un produit, non seulement par sa qualité - ce que fait le label bio inventé en Bretagne - mais aussi par son origine et sa traçabilité. Son idée est de promouvoir un transport maritime basé sur une énergie propre. Le vent est la seule à garantir une empreinte écologique nulle. Il formalise son idée il y a dix ans, et se lance avec sa compagne Diana Mesa dans une première expérimentation. Avant de devenir gérants de Towt, ils travaillent comme autoentrepreneurs. Diana est graphiste et développe notamment à l’identité visuelle de l’entreprise. Guillaume découvre qu’avant de pouvoir embarquer sur l’un des navires qu’il affrète, il doit ajouter au métier de transporteur celui de transitaire en douane.

Guillaume Le Grand, Diana Mesa et leur fille à bord du Lun II

Pour asseoir son modèle économique, Towt effectue aussi ce qu’on appelle des chargements sur fonds propres. Certaines cargaisons sont achetées par l’entreprise, transportées, puis revendues « Au cul du voilier », le nom donné au magasin-vitrine estival situé sur le Port-Rhu de Douarnenez, soit à des partenaires commerciaux comme le réseau Biocoop, des restaurateurs, ou encore des détaillants. Pour valoriser son travail, Towt a créé le certificat Anemos (« le vent », en grec ancien), qui signale un transport des marchandises respectueux de l’environnement, et propose au client de découvrir en ligne le trajet parcouru par le produit qu’il vient d’acheter. « Nous faisons le pari que quelques dizaines de centimes sur une bouteille de vin à 8 euros ne vont pas décourager le client », explique Guillaume Le Grand, qui se dit confiant dans le souci éthique du consommateur et dans le « parfum d’aventure qui entoure le commerce à la voile ».

Du vieux gréement au futur « cargo à voile »

La route de Towt n’est cependant pas dénuée d’obstacles. En novembre 2017, les entrepôts et le logement des gérants ont entièrement brûlé, sans que l’origine de l’incendie, à ce jour, n’ait pu être déterminée. Un nouvel espace de stockage a été trouvé au port du Rosmeur et, pour le reste, la solidarité douarneniste a pleinement fonctionné. Sur le plan légal, une nouvelle directive européenne impose un contrôle de la répression des fraudes pour le bio en provenance de pays hors Union européenne. Seuls quatre ports sont pourvus du personnel requis : Marseille, Bordeaux, Saint-Nazaire et Le Havre. « Il y a trop longtemps que la Bretagne tourne le dos à la mer, ne s’imagine plus comme un lieu d’échange », s’emporte Guillaume Le Grand, pour qui cette nouvelle est un second coup dur. « Nous débarquerons au Havre pour les voyages transatlantiques, mais avec le Brexit, les produits britanniques seront sans doute aussi concernés. » Il a déjà fait recours auprès de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie.

Malgré ces déconvenues, ce patron qui ne dégage pas même un Smic de ses nombreuses activités, n’a rien perdu de sa combativité. « Quand on crée une entreprise, c’est une certaine façon de changer le monde qui n’est pas militante. Pour moi, c’est simplement la possibilité de faire un travail qui ait un sens. » Ces projets sont ambitieux. Le certificat Anemos sera amené à devenir un véritable label certifiant qu’un produit a été transporté à la voile, espère-t-il. Les critères de contrôle sont très stricts. « Je préfère qu’un navire reste à quai plutôt qu’il utilise son moteur, sinon pour les manœuvres d’entrée et de sortie du port. Pas question non plus, si les conditions ne sont pas bonnes, de passer la Manche en camion comme on a pu me le suggérer. Grâce au suivi électronique de notre journal de bord, chacun a la garantie du fait que nous sommes irréprochables. » (photo ci-contre : Malo, marin et charpentier sur le Lun II)

Towt projette aussi et surtout d’armer un véritable cargo à voile, long de 60 m et capable d’embarquer 1000 tonnes de marchandises, et qui sait, un deuxième par la suite. Pour l’instant, plusieurs projets existent, mais aucun n’a vu le jour. Le voilier pourrait effectuer trois transatlantiques par an, à une vitesse moyenne de 11 nœuds, soit guère moins qu’un porte-conteneur. Le moteur annexe serait électrique et fonctionnerait par hydrogénération. En trente ans d’exploitation, ce navire permettrait d’économiser un million de tonnes de CO2. « Il faut trouver des financements, admet Guillaume Le grand. On parle d’un budget de 12 à 13 millions d’euros. Par la suite, bien sûr, nous continuerons à travailler avec nos partenaires d’aujourd’hui, mais construire un voilier de cette capacité serait un excellent moyen de montrer que le transport à la voile a un avenir, une viabilité. Au début, on nous prenait pour des fous. Sept ans plus tard, nous sommes toujours là, nous grandissons, année après année. » Comme l’écrivait le philosophe et historien suisse Alexandre Vinet, « les fous du passé sont les sages de l’avenir. Et si leur nom périt, leur témoignage demeure. Et que leur faut-il davantage ? Ne reste-t-il pas d’eux la meilleure partie d’eux-mêmes ? »

Olivier Favier (texte et photos)

Publié le 31/05/2018

Comment la grande distribution s’approprie l’image sympathique du petit producteur local

par Anne-Lise Havard et Juliette Jacquemin (site bastamag.net)

L’attrait du « local » n’aura pas mis longtemps à aiguiser les appétits de la grande distribution. L’argument marketing du « petit producteur », destiné à redorer l’image des supermarchés, était connu. Voici maintenant qu’apparaissent des magasins spécialisés dans les circuits courts, lancés par Auchan ou de grandes coopératives agricoles. Une sorte de « local washing ». Les véritables magasins de producteurs, en plein essor, voient leur avenir menacé par la concurrence de ces hyper-marchés dont ils essayaient justement de se débarrasser. Mais ils résistent et lancent leur propre label. Enquête.

Sur le territoire de Frelinghen, à une dizaine de kilomètres de Lille, les yaourts artisanaux de Marie-Odile Smets ont acquis une certaine renommée. Confectionnés avec le lait de ses vaches, ils plaisent à ceux qui lui achètent directement… mais aussi aux acheteurs de la grande distribution. « Auchan m’a contactée en 2013, raconte l’agricultrice. Le magasin cherchait des producteurs locaux pour les approvisionner directement. J’ai donné mon accord. » Marie-Odile Smets accepte d’autant plus volontiers qu’elle doit fournir le magasin d’Englos, l’un des plus grands du pays. La productrice entame les formalités, et signe enfin un contrat au bout de quelques semaines.

Le premier accroc survient à peine une poignée de minutes plus tard : Auchan veut la prendre en photo, pour l’afficher en grand au sein du magasin, en tant que productrice locale. Marie-Odile Smets refuse. Les commandes arrivent alors… mais au compte-gouttes : « C’était environ 300 yaourts toutes les trois semaines. Autant dire presque rien. » Quelques mois plus tard, les commandes s’arrêtent tout simplement, sans que la productrice en soit informée. Contactée, l’enseigne affirme avoir arrêté ses commandes parce que les yaourts ne trouvaient pas preneurs. Marie-Odile Smets a une autre explication : « Ce qui les intéressait, c’était mon image. Mais ce n’est qu’une vitrine : les consommateurs ne savent pas du tout quels volumes sont réellement commandés aux producteurs. »

Le « producteur local », nouvelle effigie de la grande distribution

« Historiquement, la grande distribution a toujours proposé une offre locale, constate Yuna Chiffoleau, directrice de recherches à l’Inra. Mais pendant longtemps, elle ne l’a pas mise en avant. » Au contraire, la grande distribution a même été épinglée pour la pression qu’elle a longtemps infligée aux plus petits fournisseurs. Maraîcher, Michel Denis [1] a travaillé de 2000 à 2007 avec la grande distribution : Intermarché, Aldi, Auchan, Lidl et Leclerc. À l’époque les relations, peu protégées par la loi, étaient rudes. Avec Leclerc notamment : « Je livrais quotidiennement 100 colis de salades. Quand le magasin ne les vendait pas, le lendemain il me remettait les colis et refusait la nouvelle livraison. » Résultat : l’agriculteur rentrait parfois chez lui avec ses 200 colis de salade, non payés évidemment. Interrogé, le groupe Leclerc n’a pas répondu à nos questions.

Devant les abus de la grande distribution, l’État a progressivement mis son nez dans les négociations. De la loi Galland en 1975 à la loi Hamon en 2014, les textes ont tenté d’apporter un peu plus de protections aux producteurs. Les pratiques abusives, décriées et médiatisées, ont commencé à faire du tort aux différents groupes. « Sous la pression des consommateurs, la grande distribution a voulu montrer une image plus présentable, raconte Yuna Chiffoleau. D’où une débauche de marketing, affirmant que les producteurs viennent de moins loin et sont mieux traités. C’est donc un peu vrai : la grande distribution achète l’image de ces producteurs. En échange de leurs photos, ou de prestations en magasins, ils sont en général un peu mieux payés que ceux qui passent par des centrales d’achat. »

Il ne faut pourtant pas s’y tromper : derrière la poignée de producteurs locaux, une forêt d’exploitants sont moins bien lotis. « Contrairement à ce que les distributeurs laissent entendre, poursuit Yuna Chiffoleau, les producteurs mis en avant ne sont pas si "petits" ! Ils travaillent plutôt sur des exploitations moyennes ou grande, car la distribution leur demande quand même de faire du volume. » Évidemment, les grandes marques ont tout intérêt à raconter l’histoire des petits producteurs, plus soucieux de l’environnement. « Il y a confusion dans l’esprit du public, note Yuna Chiffoleau. Selon une étude de l’Inra, 50% des consommateurs interrogés sont persuadés que "circuit court" équivaut forcément à “agriculture biologique”. Or la grande majorité des producteurs qui fournissent la grande distribution travaille encore avec des pesticides et des produits chimiques ! » [2]

Une agence de com’ spécialisée

Un enjeu d’image que des magasins comme Leclerc ont bien compris : l’enseigne réputée pour sa sévérité à l’égard de ses fournisseurs consacre un site internet entier, et une myriade de vidéos scénarisées, à ses partenariats avec des producteurs locaux. L’enseigne revendique ainsi « plus de 10 500 partenariats de proximité entre producteurs et magasins Leclerc ! ». Y voyant un nouveau filon, une agence de communication s’est spécialisée dans le local, et en a tiré son nom : « Producteurs locaux ». Des ralentis sur les visages burinés des agriculteurs aux gros plans sur une miche de pain : vidéos et photos font la promotion des partenariats entre magasins et producteurs. L’agence accompagne depuis 2007 les magasins Leclerc, Carrefour, Monoprix, Système U et Intermarché dans leurs velléités de développement du « local ».

Tout est dit ou presque sur leur site internet : « Provoquez la rencontre entre producteurs et consommateurs, stimulez les émotions (...) et retrouvez cette ambiance de marché, de proximité et d’échanges uniques. Une manière originale de renforcer l’attractivité de vos rayons en y créant une ambiance de halles traditionnelles. » Au supermarché comme à la ferme ? Pour que les clients oublient où – et chez qui – ils se trouvent, les grandes enseignes ont mis les petits plats dans les grands. Et le phénomène dépasse les seuls rayons estampillés « producteurs locaux ». Aujourd’hui, le circuit court s’affiche sur les devantures de magasins entiers.

Des grandes enseignes à l’assaut du « circuit court »

O’tera, Frais d’ici, Prise direct’ : les noms sont encore confidentiels, mais pas forcément pour très longtemps. Frais d’ici a ouvert un magasin en 2014 près de Toulouse, et en compte aujourd’hui cinq. Cinq magasins aussi pour O’Tera, mais deux nouvelles ouvertures prévues en région parisienne en septembre 2018. L’enseigne ne compte pas s’arrêter là. Leurs points communs : un attrait pour les produits locaux... mais aussi leur appartenance à de grands groupes de distribution. Frais d’ici est la propriété du mastodonte InVivo, premier groupe coopératif du pays. Prise direct’ est aussi la propriété d’un géant de l’agro-industrie, Advitam. Quant à O’tera, son fondateur Matthieu Leclercq appartient à la galaxie familiale des Mulliez, les propriétaires d’Auchan… Il est aussi à la tête de Décathlon. Pas vraiment un nouveau venu de la grande distribution. Pour ces commerces, la clé, c’est avant tout de faire oublier leurs origines, et de jouer avec les codes du terroir.

Exemple avec O’tera, implanté dans le Nord-Pas-de-Calais depuis dix ans et connu pour son slogan à rallonge, affiché en étendard sur les devantures : « Démocratisons les bienfaits des circuits-courts ». Dans ces grandes surfaces d’un nouveau genre, on promet plus de 60% des produits « en circuits-courts ». « Nous sommes transparents vis-à-vis de nos clients, se félicite Guillaume Steffe, le directeur général d’O’tera. Grâce à nos fiches explicatives, ils savent quels produits sont achetés en circuit court. Cela dit, nous ne sommes pas un magasin de producteurs, nous sommes d’abord des commerçants. Et c’est très clair pour nos clients. »

L’identité du magasin est-elle si claire ? Ce dimanche matin justement, la fête annuelle des producteurs bat son plein au O’tera de Villeneuve d’Ascq (Nord). Entre les dizaines de petits lapins, le cochon, et la paille qui envahit les lieux, on se croirait presque dans une ferme. Surtout si l’on écoute les clients. Dans le caddie de Sylvie, des laitues, des yaourts… mais aussi des bananes, pas vraiment le produit le plus local qui soit : « Je viens ici d’abord pour la qualité des produits. Mais le cadre est aussi important. J’adore le côté fermier. Surtout, c’est un magasin détaché de la grande distribution, entièrement tourné vers les producteurs. C’est un acte engagé de venir ici. » D’autres clients assurent qu’ici, l’ensemble des produits est acheté directement aux producteurs, ou qu’ils sont exempts de pesticides. Autant d’impressions entretenues par le cadre champêtre, et le sourire des producteurs derrière leurs stands.

« On nous prend toutes nos idées, tous nos codes »

Au delà des clients, bien intentionnés mais bercés à grand coup de recettes marketing, l’offensive de la grande distribution fait d’autres victimes : certains « magasins de producteurs », qui sont eux réellement détenus et gérés par des producteurs agricoles. Parmi eux, Talents de fermes. Le magasin fondé par une demi-douzaine d’agriculteurs s’est ouvert il y a quatre ans à Wambrechies, à une dizaine de kilomètres de Lille. Une seule variété par type de légume, des produits disposés horizontalement, les photos des producteurs un peu partout : mise à part la présence permanente de producteurs pour assurer la vente, pour un client lambda, peu de choses différencient Talents de fermes de son concurrent O’Tera. C’est ce qui provoque la colère, aujourd’hui, d’Isabelle Ruhant, maraîchère bio membre du magasin : « Il y a de plus en plus de clients qui disent : "Tiens, c’est un magasin comme O’Tera" ! Et c’est un peu difficile de leur faire comprendre que ça n’a rien à voir. On a l’impression qu’on nous prend toutes nos idées, tous nos codes. »

Un constat partagé par le réseau Terre d’envies en Rhône-Alpes, qui « accompagne la création et le développement de magasins de producteurs ». « On voit se multiplier ce genre d’endroits depuis cinq ans, observe Aurélie Long, salariée du réseau. Ils ont l’odeur et la saveur des magasins de producteurs… mais ils n’en sont pas. » Selon la chargée d’études, les conséquences se font déjà sentir : « Nombre de nos magasins ont encore une belle croissance. Mais pour ceux qui se retrouvent en concurrence directe avec ces enseignes, c’est beaucoup plus compliqué. » À tel point qu’Aurélie Long doit dispenser des formations pour apprendre aux magasins de producteur à résister à la concurrence : « On leur apprend à mettre en avant leurs spécificités. Ce sont des agriculteurs, et ils ont encore des progrès à faire en matière de communication. »

« Boutiques paysannes », un nouveau label plus restrictif

Autre problème, toujours selon Aurélie Long : les magasins de producteurs ne seraient pas assez protégés par la loi. Depuis 2014, ces magasins ont une définition légale, mais celle-ci laisse la possibilité de réaliser 30% du chiffres d’affaires en dehors des producteurs locaux associés au sein du magasin, par exemple en revendant la production de coopératives. Alors Terre d’envies, avec l’association des Boutiques paysannes Occitanie, a créé un label plus restrictif, « Boutiques paysannes », qui impose la présence à la vente des producteurs et limite le rôle des grandes coopératives agricoles. Le réseau réalise même des audits. Leur but, désormais : faire connaître le label, et permettre aux consommateurs de mieux se repérer.

« Nous ne sommes pas tous au même niveau d’information et de communication, renchérit Jean-Marie Lenfant, agriculteur et élu « circuit court » à la chambre d’agriculture de Normandie. On essaie de développer des points de vente avec un producteur derrière, pour expliquer la production aux consommateurs. » La chambre d’agriculture aime à le répéter : elle a vocation à aider les agriculteurs, et à ce titre à développer ce qui fonctionne pour eux. Par exemple, en payant des formations pour apprendre à gérer un magasin de producteurs. Mais son discours est aussi ambivalent. La chambre d’agriculture regarde les magasins comme O’tera avec circonspection et envie. C’est elle qui oriente, notamment, certains agriculteurs vers ce type de magasin.

Sur 100 euros dépensés dans un supermarché, seulement 5 euros profitent à l’économie locale

Les responsables des grandes surfaces ne cessent de le marteler : si les producteurs locaux veulent travailler avec eux, leur porte est grande ouverte. Et à les entendre, seul leur modèle économique serait viable : « Les petits producteurs ne vont pas nourrir la planète ! », assène ainsi Jacques Logie, le directeur général d’Arterris, la coopérative qui gère l’enseigne Frais d’ici. « La philosophie des magasins de producteurs est belle, mais n’est pas tenable à grande échelle. » A l’entendre, ces derniers n’auraient pas de véritable impact. Pourtant, les premières études sur ce thème en France sont assez parlantes, comme l’explique Yuna Chiffoleau : « Sur 100 euros dépensés par un consommateur dans un magasin de producteurs, 60 à 90 euros reviennent au territoire, sous forme de salaire ou encore d’achat de matériel. Dans un magasin de commerçants-détaillants, on estime que 50 euros sont redistribués en local. Et pour les supermarchés, la somme tombe à 5 euros. »

« Les magasins de producteurs sont aussi une aubaine pour les consommateurs », abonde Pascale Mejean, du réseau Boutiques paysannes. « Avoir des producteurs toujours présents dans le magasin, pour parler de leur production, cela permet un échange. Les consommateurs savent d’où viennent les produits qu’ils achètent. » Intérêt pour le territoire, intérêt, aussi, pour les producteurs : « Pour moi, la vente fait partie du travail, explique Isabelle Delaporte, maraîchère bio en Normandie. Il y a une certaine fierté à présenter ses produits. »

Circuit court, synonyme de liberté et d’indépendance ?

L’intérêt est aussi économique, à l’heure où de plus en plus d’agriculteurs surnagent à peine dans les circuits classiques. La productrice fixe ses prix, n’a pas de contraintes d’étiquetage et d’emballage, et peut aussi compter sur les marchés et les Amaps (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). « On sort de la ferme, on voit des gens, ça fait du bien ! Notre métier est plus équilibré. » Vendre en circuit court lui permet d’obtenir la liberté et l’indépendance dont elle rêvait.

Yuna Chiffoleau en est persuadée : malgré la rude concurrence de la grande distribution, il y a des raisons d’espérer : « Je vois de plus en plus de collectivités prêtes à s’engager en direction du local. Parfois elles en font même, désormais, un argument électoral. » Signe que les mentalités changent. Reste à redoubler d’efforts, pour qu’un public en quête de produits locaux soit en mesure de distinguer l’original, d’une copie vouée à l’éternelle reproduction des pratiques de la grande distribution.

Anne-Lise Havard et Juliette Jacquemin

 

Publié le 06/04/2018

La tension sur l'eau s'aggrave sur l'arc méditerranéen

 Selon le rapport annuel de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse, dévoilé mardi 50% des rivières de la région sont en bon ou très bon état. Le déficit hydrique devient de plus en plus marquant. 

 « La tension sur l’eau n’est pas un phénomène nouveau en région méditerranéenne, mais elle s’aggrave à la fois à cause du réchauffement climatique et de l’augmentation démographique, notamment l’été la pression touristique », pose, hier, Laurent Roy, directeur général de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée et Corse.

En 2017, le déficit en eau a atteint 81 millions de mètres cubes en Languedoc-Roussillon, dont 37 millions dans l’Aude ! « 46% des rivières sont perturbées par des prélèvements trop importants », étaye Dominique Colin, directeur de la délégation de Montpellier (Hérault, Gard, P-O, Aude, Lozère). Parmi les causes du déficit des ressources en eau dans ce département, il pointe « une pratique agricole assez intensive.

Le canal du Midi mobilise d’énormes volumes d’eau, mais il existe aussi un certain nombre de canaux qui fuient, notamment sur la moyenne et basse vallée de l’Aude. Ils représentent des gisements d’économie très importants. »

Par exemple, « la réduction des prélèvements agricoles via le canal de la Robine et le passage à l’irrigation sous pression à la place de l’irrigation par canaux, gourmande en eau, sur une partie du périmètre de l’association des irrigants du Raonel, en aval du fleuve Aude ; va permettre une économie d’eau de 3 millions de m3 par an, dont 1 million de m3 en été. »

Sur le Languedoc-Roussillon, « on a deux grandes chances, embraye Laurent Roy : on a des gisements d’économie considérables car on peut diviser par 5 les besoins en eau en agriculture; et on a aussi la possibilité du recours à l’eau du Rhône. » Dominique Colin précise : « En viticulture, le projet Aqua Domitia apporte l’eau du Rhône dans les territoires du sud de l’Hérault et un peu de l’Aude. Il a surtout vocation à soulager les prélèvements en place. »

Présence de pesticides

Si le déficit quantitatif des ressources en eau participe du mauvais état d’une rivière, les pollutions jouent bien évidemment un rôle. Grâce à l’installation de stations d’épuration performantes, la pollution domestique a fortement régressé dans la région depuis vingt-cinq ans. Par contre, dans un Languedoc-Roussillon viticole, « les pesticides restent les substances toxiques les plus présentes dans les eaux, le glyphosate en tête », souligne Laurent Roy. On les retrouve notamment sur les aquifères de la Vistrenque et de Mauguio-Lunel, zones de forte production maraîchère en périphérie de Nîmes et de Montpellier.

En 2017, l’Agence de l’eau a signé une convention sur 3 ans avec l’AOC Languedoc « qui couvre 41 000 hectares et 531 communes. Aujourd’hui, 37 projets sont accompagnés, ce qui représente 45 des 66 captages prioritaires concernés », indique Dominique Colin. Cet accompagnement se fait par la mise à disposition d’animateurs qui informent, évaluent, conseillent...

Pour restaurer la santé des cours d’eau, il faut également faire sauter les corsets construits des années 1960 à 1990. « Les trois quarts des rivières en France ont été canalisées, endiguées (...) dans ces années-là. Cela induit un défaut de résilience de ces milieux. La rivière devient un tuyau qui n’a pas de vie propre, et sa capacité à auto-épurer l’eau est largement diminuée. »

Des travaux, aujourd’hui achevés, ont par exemple été menés l’an dernier pour « renaturaliser » les affluents de l’Etang de l’Or, la Viredonne et le Dardaillon. Ils ont consisté, en plusieurs sites et sur 10 kilomètres, à leur donner une morphologie plus sinueuse, et à restaurer une ripisylve (NDLR végétation bordant les cours d’eau), barrière végétale efficace vis à vis des intrants.

C.V.

 

 

Publié le 01/04/2018

Cinq milliards de Terriens menacés par la pénurie d’eau

Dès 2050, une bonne partie de la planète risque d'être confrontée à la sécheresse.

Comme d’autres rapports sur les conséquences, déjà visibles et à venir, du dérèglement climatique, l’avertissement sur le risque d’une sécheresse mondiale lancé cette semaine depuis le Forum mondial de l'eau [1] de Brasilia sera probablement vite oublié : les pénuries d’eau pourraient toucher 5 milliards de Terriens dès 2050.

Il n’y aura évidemment ni moins ni plus d’eau sur la planète puisque le cycle mondial de l’évaporation et de la formation des nuages ne change guère. Mais l’eau produite par ce cycle sera de plus en plus mal répartie, les pluies changeront de rythme, elles déserteront les espaces très peuplés comme cela se produit au Cap en Afrique du Sud, elles alimenteront de moins de moins les nappes souterraines et les rivières ; et surtout cette eau sera partout de plus en plus polluée, donc impropre à la consommation.

Sur les 4 600 kilomètres cubes d’eau utilisés par les humains chaque année, 70 % sont utilisés pour les besoins agricoles, 20 % le sont par l’industrie et seulement 10 % pour les besoins domestiques. Il faut rappeler que les habitants des pays industrialisés en consomment jusqu'à quinze fois plus que ceux des pays du Sud : 25 litres par jour en Inde, 143 litres pour la France ou 295 litres pour les États-Unis. Cette consommtion a été multipliée par six depuis un siècle. Elle n’a pourtant guère changé pour de nombreux pays en voie de développement, mais elle continue à s’accroître dans les nations les plus riches.

Le manque d’eau va s’intensifier dans les pays industrialisés, où le gaspillage est énorme, tandis que la situation de pénurie risque d’empirer dans les autres. Et les besoins augmentent de 1 % chaque année. Les conditions de sa répartition entre les villes des pays les plus riches et les nations pauvres vont s’aggraver rapidement, faute de mesures d’économie pour les premiers et de systèmes de distribution dans les seconds. Dans les pays déjà en état de pénurie, comme les nations industrialisées, la croissance mal contrôlée des villes côtières accroîtra le déséquilibre entre les besoins en eau et sa disponibilité.

Les sécheresses et la dégradation des sols deviendront donc rapidement une menace pour la survie de centaines de millions de personnes. D’autant plus que l’eau disponible sera de plus en plus polluée, notamment par l’usage grandissant des pesticides et les barrages voués principalement à l’irrigation ; mais aussi par l’absence de sanitaires dont souffrent des millions de personnes dans le monde. Lors de la présentation de ce rapport à Brasilia, la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, a expliqué : « Nous savons tous que la rareté de l’eau peut mener à des désordres dans la population, à des migrations de masse et à des conflits armés entre pays. » Cette réalité a été soulignée par le dernier rapport de la Banque mondiale qui explique, dans ses prévisions les plus optimistes, que la planète comptera 143 millions nouveaux « réfugiés climatiques » d'ici une dizaine d'années, essentiellement à cause du manque d’eau dans leurs espaces de vie devenus impropres à l’agriculture…

[1] Un organisme des Nations unies qui se réunit tous les trois ans pour faire le point sur l’état et la situation de l’eau dans le monde.


 

par Claude-Marie Vadrot

 

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