PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

Publié le 15/11/2019

 

Espagne: Un pacte de gauche pour surmonter le blocage politique

 

Madrid par Nicolás Pan-Montojo (site lamarseillaise-encommun.org)

 

Pedro Sánchez et Pablo Iglesias parviennent à un accord de coalition avec le président de Podemos en tant que vice-président du gouvernement

Les élections d’hier étaient censées déverrouiller la politique espagnole, et alors qu’hier tout le monde parlait de « blocage », il semblerait que la situation se soit déloquée. Ce qui n’avait pas été possible en cinq mois de négociations a été réalisé hier en seulement 24 heures. Pedro Sánchez et Pablo Iglesias ont signé aujourd’hui au Congrès un accord préalable pour un gouvernement de coalition. Le leader de Podemos sera vice-président du gouvernement et d’autres membres de son parti auront quelques ministères.

Ce nouveau scénario a été une surprise totale pour la plupart des médias et même pour les citoyens espagnols. Lors des résultats de ces quatrièmes élections en Espagne en quatre ans, tout semblait indiquer qu’elles avaient seulement servi à confirmer l’énorme division idéologique que connaît le pays et à compliquer davantage tout pacte de gouvernement pour élire un président. Le tableau était clair : les deux partis traditionnels (PSOE, à gauche, et PP, à droite) en tête, mais le naufrage de Ciudadanos (centre libéral) et la montée spectaculaire de Vox (extrême droite) rendaient un accord post-électoral presque impossible, vu l’incapacité du PSOE à trouver un accord avec Podemos.

Mais l’accord a été trouvé en un temps record, malgré que la gauche ait été un peu affaiblie après les élections. Le PSOE a perdu trois sièges et son principal allié jusqu’à présent, Unidas Podemos (gauche radicale), est passé de 42 sièges à 35 (une chute qui n’est pas compensée par les trois sièges fournis par Más País, scission de Podemos). Le naufrage de Ciudadanos, qui passe de 57 à 10 sièges, a été accompagné d’une montée en puissance du PP et de Vox qui consolide au Congrès les positions les plus extrémistes à droite, tandis que le centre perd de l’importance.

Cependant, le résultat n’offrait pas non plus une majorité alternative au bloc de droite (Ciudadanos, PP et Vox) comme c’est le cas en Andalousie ou à Madrid. Certes, les distances entre les deux blocs se sont réduites, les nouvelles élections ont fait perdre 7 sièges de plus à la gauche mais celle-ci a conservé la majorité. Pour la première fois depuis les années 30, un parti à gauche du PSOE va être présent au gouvernement.

Iglesias a assuré ce matin que le nouveau gouvernement de coalition progressiste allierait « l’expérience du PSOE au courage de Podemos » et œuvrerait en faveur d’un « dialogue pour faire face à la crise territoriale » en Catalogne et d’une « justice sociale qui servira comme un vaccin contre l’extrême droite ». « Ce qui en avril était une opportunité historique est devenu une nécessité historique », a-t-il déclaré.

Pendant des mois, les deux partis s’étaient très longuement confrontés. Sanchez avait même déclaré lors d’une interview qu’il ne pourrait pas dormir tranquille s’il y avait des ministres de Podemos dans le gouvernement. En outre, il a passé toute sa campagne à se féliciter de ne pas avoir convenu d’accord avec eux à cause de leurs divergences sur la crise catalane.

De l’autre côté, Iglesias a accusé Sánchez de « vouloir pactiser avec la droite plutôt qu’avec la gauche » et il a même dénoncé un plan secret « pour éviter que Podemos ne touche jamais à un poste de responsabilité ».

Toutes ces déclarations appartiennent désormais au passé et tout semble être pardonné. Iglesias a défendu aujourd’hui que le temps été venu de : « laisser derrière nous tout reproche et de travailler côte à côte dans la tâche historique et passionnante qui nous attend ». Et il a même ajouté : « Pour nous, c’est un véritable honneur ».

Pedro Sánchez a été moins effusif mais aussi cohérent que son nouveau vice-président. « Les Espagnols ont parlé et il nous appartient de surmonter le blocus. Nous ne pouvions pas parvenir à cet accord [en juillet], même si nous étions très proches. Nous sommes conscients de la déception que cela signifie parmi les progressistes », s’est justifié Sánchez, qui a ainsi rectifié toute sa position initiale, forcé par le résultat des élections.

Un gouvernement conditionné par la Catalogne ?

En tout cas, cette option, même si elle bénéficie davantage de soutien que la droite, nécessite nécessairement le recours à d’autres forces politiques. Et il ne peut s’agir que des nationalistes (Ciudadanos ne soutiendrait jamais un gouvernement dans lequel est présent Podemos). Le Parti Nationaliste Basque, Bildu (extrême gauche indépendantiste basque), la Coalition des Canaries, le Bloc Nationaliste Galicien … Jusqu’à 12 formations régionales sont maintenant représentées au Congrès, un véritable record qui témoigne de la fragmentation politique sans précédent que vit le pays : il y a au total 19 partis au Congrès.

Pedro Sánchez devra résoudre un casse-tête complexe pour obtenir le soutien nécessaire pour être investi. Le total du PSOE et de Unidos Podemos représente 155 députés. Ce chiffre pourrait atteindre 168 avec la collaboration très probable de plusieurs députés de petits partis. Mais, même dans ce cas, Sánchez devrait négocier l’abstention de certaines formations indépendantistes catalanes ou de Bildu pour être président.

Esquerra Republicana (ERC, gauche indépendantiste de Catalogne), en raison de son orientation idéologique de gauche et de son poids dans le Congrès (13 députés), semble le choix le plus logique sachant que Bildu n’a pas complètement coupé les liens avec le soutien au terrorisme d’ETA et reste un allié empoisonné pour le gouvernement. Mais l’abstention d’ERC ne se ferait pas gratuitement : en 2020 il y aura des élections autonomes en Catalogne, ce qui complique tout pacte. Il est probable que l’ERC exige un accord sur le référendum d’autodétermination pour la Catalogne qu’il appelle de ses voeux, un élément non négociable pour les socialistes.

De toute manière, il est prévisible que les sept députés du PNV (avec lesquels le PSOE gouverne déjà au Pays basque), les trois députés Más País-Compromís (son chef, Íñigo Errejón, s’est déjà montré favorable) s’ajoutent au pré-accord signé entre Sánchez et Iglesias. Aussi, on pourrait s’attendre à un vote en faveur du parti régionaliste de Cantabrie qui avait déjà rejoint Sánchez lors de la législature précédente, de ¡Teruel Existe! qui a déjà affirmé qu’il voulait un gouvernement le plus tôt possible et des nationalistes galiciens.

Le gouvernement n’est pas encore constitué, mais il est très proche de réussir, même si, comme toujours depuis la dernière décennie, le conflit de Catalogne aura le dernier mot sur la politique espagnole. Et une troisième élection en 2020 n’est pas impossible.

Publié le 02/11/2019

Union Européenne : Israël empoche 1,6 milliard de dollars pour son industrie de mort

 

David CRONIN (site legrandsoir.info)

 

La participation d’Israël à un important programme de recherche mené par l’Union européenne a été évaluée à près de 1,6 milliard de dollars – ce qui plus que suffisant pour acheter le silence sur le sort des Palestiniens.

L’utilisation du terme « valeurs » à intervalles réguliers semble être obligatoire lorsque la bureaucratie bruxelloise communique avec le public. Généralement, le terme est utilisé pour camoufler les effets réels de ses politiques en usant d’un verbiage sur les droits de l’homme et la démocratie.

Un document interne indique que, derrière des portes closes, les représentants de l’UE sont en réalité motivés par des valeurs de nature financière et commerciale.

Ce même document a été préparé pour Carlos Moedas, commissaire européen responsable des sciences, avant une discussion qu’il a eue en décembre 2018 avec Aharon Leshno-Yaar, ambassadeur d’Israël à Bruxelles.

Les responsables qui ont rédigé ce document disaient à Moedas : « vous accordez une grande importance au rôle que jouent la recherche et l’innovation » dans la définition des relations entre Israël et l’UE.

Clairement impressionnés par la réputation d’Israël en tant que puissance high-tech, les responsables ajoutaient qu’il n’y avait « aucun doute sur notre volonté de poursuivre la coopération » dans les années à venir.

Israël participe aux activités de recherche de l’Union européenne depuis 1996 et son champ de participation s’est considérablement élargi au cours de cette période.

Les récents bénéficiaires de subventions de l’UE en recherche scientifique incluent les ministères de la Défense et de la « Sécurité publique » d’Israël. Ce sont les départements du gouvernement qui supervisent une armée qui occupe la Cisjordanie et Gaza, et tout un système carcéral dans lequel des Palestiniens sont fréquemment torturés.

L’ignorance n’est pas une excuse

En tant que responsable d’Horizon 2020 – le programme scientifique de l’UE – Moedas a la responsabilité d’autoriser les organismes qui oppriment les Palestiniens à en profiter.

Moedas est-il correctement informé de ces questions ? Probablement pas.

Le document d’information susmentionné ne dit pas ce qu’il y a d’éthique d’embrasser un aussi important violeur de droits humains comme Israël.

Mais l’ignorance n’est pas une excuse. Même si son entourage a décidé de le laisser dans l’ignorance, Moedas pourrait facilement connaître la vérité sur Israël à partir d’autres sources.

Une des conditions pour participer à Horizon 2020 est qu’Israël contribue au budget du programme.

Le document d’information fourni à Moedas – obtenu par le biais d’une demande d’information – souligne qu’Israël semble en passe de devenir un bénéficiaire net.

Selon les projections de responsables de l’UE, Israël aura mobilisé près de 1,6 milliard de dollars de subventions dans Horizon 2020 d’ici la fin de l’année prochaine (le programme a débuté en 2014). La somme globale serait supérieure d’environ 155 millions de dollars au montant de 1,4 milliard de dollars qu’Israël devrait verser au programme.

Chanter en cœur

Le document d’information suggère qu’Israël sera en mesure de rejoindre le prochain programme de recherche pluriannuel de l’Union européenne, intitulé Horizon Europe.

Israël est néanmoins préoccupé par le fait qu’Horizon Europe offrira à ses fabricants d’armes moins d’opportunités financières que le programme actuel.

Horizon Europe sera séparé du Fonds européen de défense, une nouvelle initiative conçue pour stimuler l’innovation dans l’industrie de guerre. Israël pourrait ne pas être en mesure de souscrire à ce fonds, indique le journal.

Les marchands israéliens de la mort ne devraient pas en être trop perturbés.

Elbit Systems et Israel Aerospace Industries – les principaux fournisseurs de drones utilisés lors d’attaques à Gaza – se sont révélés capables de bénéficier jusqu’à présent de subventions de l’UE. Avec un peu d’ingéniosité, ils devraient pouvoir continuer à le faire.

De plus, Israël a aidé à définir le programme dans lequel l’UE dépenserait plus d’argent des contribuables pour développer des robots tueurs et d’autres armes futuristes.

L’industrie de guerre israélienne a participé activement à certaines discussions d’experts qui ont ouvert la voie à la création du nouveau fonds.

Et comme Elbit a des filiales en Belgique et en Grande-Bretagne, il n’est pas exagéré d’imaginer que la firme israélienne pourrait trouver des moyens inavouables d’accéder au financement de l’UE.

Pour la première fois, l’UE aura bientôt un commissaire chargé de renforcer l’industrie de la guerre. Il est peu probable que cela ait échappé à l’attention d’Israël.

Les décideurs politiques de l’UE et les fabricants d’armes israéliens chantent en harmonie.

Elbit a récemment utilisé des foires de l’armement pour présenter sa « vision » de la manière dont les combats de demain seront conduits. Le travail d’Elbit sur la façon d’envisager l’avenir a été facilité par les essais antérieurs d’armes sur des civils palestiniens.

Israël et son industrie de guerre sont parfaitement capables de saisir les opportunités offertes par une militarisation accrue en Europe, aux États-Unis ou ailleurs.

Avec la publicité adéquate, ils seront même vantés pour leur protection des « valeurs » occidentales ».

 

David CRONIN

* David Cronin est le correspondant de l’agence de presse Inter Press Service. Né à Dublin en 1971, il a écrit pour diverses publications irlandaises avant de commencer à travailler à Bruxelles en 1995. Son dernier livre, Corporate Europe : How Big Business Sets Policies on Food, Climate and War est publié chez Pluto Press.

Publié le 27/10/2019

Catalogne : « Une situation de répression et de violence policière alarmante pour les droits humains »

 

par Collectif (site bastamag.net)

 

Depuis la condamnation de neuf dirigeants séparatistes catalans le 14 octobre, les mobilisations n’ont pas faibli à Barcelone. Nous publions ici une tribune de l’Observatoire de la dette dans la globalisation (ODG), basée à Barcelone.

Le 14 octobre, neuf dirigeants séparatistes catalans ont été condamnés à des peines de neuf à treize ans d’emprisonnement pour sédition. Depuis, les mobilisations pacifiques n’ont pas faibli à Barcelone. Mais vendredi, la journée s’est terminée par des affrontements avec la police. 579 personnes ont déjà été blessées à la suite des violences policières. Quatre personnes ont perdu un œil à cause de l’utilisation de balles en caoutchouc par la police espagnole. Près de 200 personnes ont aussi été arrêtées. En début de semaine, 28 d’entre elles se trouvaient en détention préventive.

Pour l’organisation basée à Barcelone Observatorio del Deute en la Globalització (Observatoire de la dette dans la globalisation, ODG), les peines prononcées le 14 octobre confirment « la dérive antidémocratique de l’État espagnol qui loin de résoudre le conflit l’aggrave ». Voici leur tribune.

« Le référendum d’autodétermination de la Catalogne du 1er octobre 2017 était un exercice démocratique massif et exemplaire pour le droit de s’exprimer par les urnes comme cela fut le cas en Écosse ou au Québec, et ce indépendamment du résultat du scrutin. Face au refus de l’État espagnol de faciliter cette expression démocratique, le référendum a été rendu possible grâce à la participation de différentes couches de la société catalane, notamment de nombreuses organisations de la société civile, des mouvements sociaux, des syndicats, des partis politiques et bien d’autres. Depuis ce jour nous vivons en Catalogne une situation alarmante d’escalade de la violation des droits humains, de la répression des manifestations, de la violence policière et institutionnelle et de la judiciarisation d’un conflit politique et social. En particulier, la suspension du gouvernement autonome catalan démocratiquement élu par l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole en 2017 a suspendu de facto l’autonomie de la Catalogne.

Lundi 14 octobre 2019, la Cour suprême espagnole a condamné neuf dirigeants politiques élus démocratiquement et deux personnalités de la société civile à des peines de neuf à treize ans d’emprisonnement pour sédition. Cela confirme la dérive antidémocratique de l’État espagnol qui loin de résoudre le conflit, l’aggrave. Les fortes mobilisations et manifestations qui se déroulent sur le territoire catalan, à la fois spontanément et organisées, en sont un symptôme sans équivoque. Les gens sont déterminés à défendre leurs droits par le biais de la désobéissance civile légitime de manière pacifique et non violente.

« Cette sentence ouvre la voie à une persécution généralisée des mouvements sociaux »

Nous trouvons particulièrement important de souligner en quoi cette sentence ouvre la voie à une persécution généralisée et à la criminalisation des mouvements sociaux ou politiques. En particulier le délit de sédition pourra également être caractérisé :

« […] lorsque des agents (de police) doivent renoncer et s’abstenir de se conformer à l’ordre judiciaire dont ils sont dépositaires face à une attitude établie de rébellion et d’opposition à son exécution par un groupe de personnes en nette supériorité numérique. […] Même à travers des formes de résistance non-violente. […] »

Comme de nombreuses organisations de défense des droits humains l’ont déjà souligné, enraciner le délit de sédition dans ce type d’événements et de comportements signifie ouvrir la voie à la persécution d’une multitude de groupes et de mouvements sociaux qui les utilisent pour la défense de droits fondamentaux tels que le logement, la santé, éducation, services de base, etc. En particulier, toute personne qui pratique la désobéissance civile non violente sur le territoire espagnol, comme le font le mouvement des jeunes pour le climat, le mouvement féministe ou les mouvements populaires pour le logement et le logement, contre les expulsions pourrait se voir condamner.

« Il est inacceptable qu’au XXIe siècle, un État membre de l’UE emprisonne des opposants démocratiquement élus »

L’ODG fait partie de différents réseaux et mouvements sociaux où nous pratiquons la désobéissance civile légitime face aux injustices en tant qu’outil de transformation sociale. Compte tenu de cette situation, nous voulons exprimer notre profond rejet de ce qu’implique cette sentence pour la société catalane et espagnole. En outre, nous demandons la libération de toutes les personnes détenues et emprisonnées, à la fois après le 1er octobre et après les manifestations qui ont suivi.

Nous souhaitons également saisir l’occasion pour souligner l’importance de prendre soin de nous-mêmes face à la situation actuelle et dans l’ensemble de nos luttes quotidiennes pour la transformation sociale. La répression et les mobilisations intenses attendues au cours des prochains jours peuvent entraîner un important stress physique et psychologique. Face à cette situation, nous encourageons les citoyen-ne-s à se mobiliser, dans la mesure de leurs possibilités, pour dénoncer les injustices et défendre nos droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression, le droit de réunion et de manifestation et la participation politique.

Nous appelons la communauté internationale et les États membres de l’Union européenne à défendre les droits humains et la démocratie en Europe. Nous appelons la société civile à faire pression sur vos gouvernements pour qu’ils agissent en faveur d’une médiation du conflit. Il est inacceptable qu’au XXIe siècle un État membre de l’UE emprisonne des opposants démocratiquement élus et des militants pacifiques de la société civile, et mettre en danger les droits fondamentaux dans l’ensemble du pays. »

L’équipe de l’Observatori del Deute en la Globalització (Observatoire de la dette dans la globalisation, ODG).

ODG, basée à Barcelone, est né en 2000 avec le porjet de réseau citoyen pour l’abolition de la dette externe. L’organisation est partenaire de l’Observatoire des multinationales et de Basta ! dans le cadre du réseau européen d’observatoires des multinationales (European Network of corporate observatories, Enco).

Publié le 26/10/2019

 

Lesbos, la plus grande prison du monde

 

Fabien Perrier (site regards.fr)

 

Plus de 13.000 migrants attendent sur l’île de Lesbos, à quelques kilomètres de la Turquie, mais en territoire européen. Ils sont les victimes de la politique migratoire européenne les rejetant et des tensions entre les deux rives de la Méditerranée orientale.

 « Ici, c’est la jungle ! Les réfugiés n’en peuvent plus. Parfois, ils se battent même entre eux au couteau », témoigne Saïd, un Aghan de 18 ans. « Pourtant, je resterai ici aussi longtemps qu’il le faut pour obtenir des papiers. Après, je suis prêt à aller dans n’importe quel pays européen... pourvu que je vive en paix ! », poursuit le jeune homme. Il accepte de parler librement « mais sans photo », assis sous une tente arborant le sigle du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) de l’ONU. Autour de lui, une dizaine de migrants, tous Afghans, l’écoutent attentivement, allongés sur des couvertures grises en guise de matelas. Tous approuvent. Ils ont vécu des histoires similaires : la guerre, la persécution par les talibans, des bombes qui explosent et déciment les familles... Ils ont la même ambition : vivre en paix.

Mais quand ils sont arrivés sur l’île de Lesbos, tous ont été confrontés à la même réalité : celle d’une île débordée, comme la plupart des îles grecques à quelques encablures de la Turquie. Sur ce caillou planté en mer Egée, le petit village de Moria est aujourd’hui essentiellement connu pour son « hot spot », selon dénomination officielle donnée par l’Union européenne (UE) à ce camp. C’est là qu’à leur arrivée sur l’île, les migrants sont enregistrés et triés entre réfugiés et migrants considérés comme économiques. Les premiers peuvent prétendre à une admission sur le sol européen quand les seconds sont renvoyés dans leur pays. Quant à la gestion des frontières, elle est confiée au voisin turc.

Entre avril 2015 et mi-mars 2016, environ 1,2 million de migrants sont passés par la Grèce, majoritairement sur les îles synonymes de portes d’entrée dans l’UE. Après la signature, en mars 2016, d’un accord entre Bruxelles et Ankara, le nombre de migrants qui tentaient de rejoindre les îles grecques avait diminué. Contre six milliards d’euros, l’UE déléguait à la Turquie le contrôle des migrations et des frontières, ainsi que la rétention, sur son sol, de ceux qui fuient la guerre ou la misère. Les « hot spot » font partie de cette politique.

Prévu, lors de sa création fin 2015, pour accueillir 3000 migrants, le centre de Moria en accueille aujourd’hui plus de 13.000. Le « hot spot », entouré de ses barbelés, a fini par s’agrandir sur une oliveraie avoisinante dans laquelle sont alignées les tentes du HCR. Mais l’île, que les migrants ne peuvent pas quitter tant qu’ils n’ont pas obtenu leurs papiers de la part des services de l’asile grec et européen, s’est transformée en prison à ciel ouvert.

Un WC pour 90 migrants, une douche pour 200

« Dans mon pays, moi et ma famille sommes pourchassés par les talibans. En arrivant en Europe, je pensais avoir gagné une terre humaniste. Or, ici, nous n’avons aucun droit... Nous ne pouvons même pas aller aux toilettes quand nous voulons : il faut toujours faire la queue », se désole Saïd. Selon les ONG, il n’y a qu’un WC pour 90 migrants, une douche pour 200 migrants sur le camp. Autour du seul point d’eau potable s’amoncellent des poubelles depuis plusieurs jours. L’odeur est si pestilentielle qu’elle force certains à éviter l’endroit. Mais autour, quelques enfants cherchent à tuer l’ennui en s’amusant avec l’eau qui déborde de la vasque. D’après le HCR, de janvier à fin septembre, 8300 enfants dont 1600 non accompagnés, ont été accueillis dans les camps surpeuplés des îles de la mer Égée – le plus grand nombre depuis début 2016. En visite à Lesbos, au début du mois d’octobre, Cécile Duflot, la présidente d’Oxfam France, a dénoncé une « situation dramatique, inhumaine ». Avant d’expliquer : « Elle est le résultat d’une politique de l’Union Européenne consistant à sous-traiter de fait aux cinq îles grecques la contention des réfugiés qui arrivent par la mer. Il est inacceptable de laisser des personnes, 13.000, dont presque la moitié d’enfants, vivre dans ces conditions sur le territoire européen. Cela montre l’impasse de choix des politiques migratoires européennes. » Cette politique délègue de fait aux pays « de première entrée », comme la Grèce ou l’Italie, la gestion des flux migratoires.

Mais en Méditerranée orientale, les migrants sont aussi au cœur des enjeux géopolitiques. « J’ai vécu 25 jours en Turquie, après avoir franchi la frontière depuis l’Iran... » La voix de Saïd s’étouffe. Puis il reprend : « Pendant 25 jours, j’ai été battu par un passeur. Je ne savais pas quand j’allais sortir de cet enfer... » La délivrance aura lieu un soir, où il est emmené dans un pick-up avec d’autres migrants sur la côte. Là, ils embarquent sur un rafiot et au bout de deux heures, parviennent à gagner les côtes grecques, celles de Lesbos, sans être interceptés par les garde-côtes. « C’était un soulagement, reconnaît-il. Puis la déception. »

Car depuis le mois de juin, le nombre de migrants que les passeurs envoient de la Turquie vers la Grèce ne cesse d’augmenter. De quelques dizaines en mai 2019, le nombre de migrants débarquant sur les îles grecques est passé à 3122 en juin, à 7122 en août et même à 10.258 en septembre. Chaque jour, des canots de fortune continuent d’arriver sur les îles. Actuellement, la Grèce abrite 70.000 migrants essentiellement originaires d’Afghanistan (40%), de Syrie (20%) et du Congo (10%). 31.700 d’entre-eux vivent sur les cinq îles de Lesbos, Samos, Kos, Chios et Leros, débordées face au manque de personnel et de moyens financiers, transformées de fait en prison à ciel ouvert. Arrivé au pouvoir en juillet, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis (Nouvelle Démocratie, droite) a annoncé son attention de renvoyer 10.000 migrants vers la Turquie d’ici fin 2020 – pays « non sûr », pour les ONG – et espère ainsi faire pression sur son voisin.

Le chantage turc

Cette stratégie de la pression est aussi celle utilisée par le Président turc Recep Tayep Erdogan. Dans son viseur : la Grèce et l’UE. En septembre, Erdogan a même déclaré dans un entretien télévisé qu’il était prêt à « ouvrir les portes » aux migrants. Sous couvert d’anonymat, un officiel turc explicite :

« 3,5 millions de migrants dont l’UE ne veut pas vivent en Turquie. Nous les laisserons passer si Bruxelles ne nous aide pas sur un certain nombre de dossiers. »

Le premier d’entre-eux concerne une promesse faite par l’UE en mars 2016... mais toujours pas appliquée : la mise en place d’exemption de visas pour les citoyens turcs. Mais plus profondément, la question migratoire est devenue hautement politique sur le plan interne en Turquie, comme sur le plan géopolitique dans la région.

Ainsi, en Turquie, l’opposition à Erdogan a remporté la mairie d’Istanbul ainsi que six grandes villes. En instrumentalisant la question migratoire, Erdogan tente de redorer son blason. Comme le souligne le Professeur Filis, depuis que la Turquie est confrontée à une crise économique et sociale, « les Syriens n’y sont plus les bienvenus ». Ainsi, le président turc revendique-t-il depuis longtemps la création d’un « zone de sécurité en Syrie », sorte de tampon de 30km de profondeur, s’étirant de l’Euphrate à la frontière irakienne, afin d’accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie. C’est ce qu’il veut obtenir en déclenchant l’opération militaire à la frontière syrienne.

Professeur à l’Inalco, à Paris, Alican Tayla estime que l’afflux de migrants est ainsi « l’illustration des messages de menace qu’Erdogan lance à l’égard de l’UE. Il leur montre qu’il est prêt à jouer cette carte si elle met des bâtons dans les rues des autorités turques sur sa politique syrienne et sur la démocratie interne. » Directeur de l’Institut des Relations internationales d’Athènes, le Professeur Konstantinos Filis ajoute : « Erdogan a instrumentalisé la question migratoire pour faire pression sur les Syriens et l’Union européenne ».

Car il existe d’autres points de tension entre Ankara et Athènes, entre la Turquie et l’UE. Ils ont trait à l’extradition de huit officiers turcs réfugiés en Grèce après le coup d’Etat de juillet 2016, aux forages gaziers turcs dans les eaux territoriales chypriotes. Pour Konstantinos Filis, « plus Erdogan peut mettre de sujets sur la table des négociation, mieux c’est pour lui. Il veut ainsi montrer qu’il est un acteur incontournable, voire hégémonique, dans la région. » Incontournable, et prêt à tout pour le rester dans une région qui ressemble de plus en plus à une poudrière.

 

Fabien Perrier

Publié le 24/10/2019

Notes depuis la Catalogne

« Aucun État ne nous rendra libres »

 

 lundimatin#213, (site lundi.am)

 

Des camarades latino-américains, présents ces jours-ci à Barcelone, ont produit ce récit des événements qui secouent la Catalogne, et plus largement le Royaume d’Espagne (des manifestations ont eu lieu aussi à Madrid, au Pays basque, à Valence, à Palma de Mallorca, avec son lot d’affrontements avec la police, de blessés et de détentions).

Ce récit assez factuel devrait être préludé par une généalogie, une cartographie des forces en jeu et des hypothèses politiques qui s’ouvrent dans la situation actuelle. Situation qui a pris, là-bas comme ailleurs, des allures insurrectionnelles. Lundimatin devrait publier dans les jours qui viennent une analyse plus approfondie de ce qui se joue en Catalogne dans ce moment de crise qui déborde largement le territoire catalan.

Disons seulement qu’à la suite du référendum d’octobre 2017, inscrit dans la lignée d’un long mouvement indépendantiste encadré jusqu’ici par des partis politiques dominant la scène parlementaire régionale, elle-même enserrée par l’étau du régime des autonomies hérité de la Constitution de 78 héritée du franquisme, s’est installé, simultanément, durablement, la possibilité d’une dislocation du Royaume. La condamnation à des peines de prison de neuf anciens membres du gouvernement régional et de la présidente du Parlament catalan (allant de 13 à 9 ans) en aura été le déclencheur apparent. Sans oublier la récente et féroce vague de répression des franges plus radicales du mouvement indépendantiste (dont les CDR, ou Comités de défense de la République, et les jeunesses indépendantistes d’ARRAN).

Mais la véritable nouveauté qui apparait avec force aujourd’hui est celle d’un processus de destitution de l’ordonnancement institutionnel des grands partis politiques catalans : ERC (Esquerra republicana de Catalunya), Junts pel si, respectivement la forme social-démocrate et libérale de l’indépendantisme, mais encore la version catalane de Podemos (En Comú Podem), dont l’égérie n’est autre que la mairesse de Barcelone, Ada Colau, dans le rôle peu ragoutant d’une posture munichoise dans le conflit entre les indépendantistes et les institutions fascistoïdes du pouvoir espagnol. Il faudrait encore mentionner l’ANC (Assemblea nacional de Catalunya) et Omnium, deux organisations de masse de la société civile, non-violentes, régies par des principes d’action de désobéissance civile (jusqu’ici) intransigeants.

Le tragédie de l’histoire se résume peut-être bien dans le fait que c’est la police catalane (les Mossos d’esquadra), en principe sous les ordres du Conseiller de l’intérieur catalan d’obédience independentiste, qui reprime avec la plus grande brutalité (main dans la main avec la policia nacional et la guardia civil espagnoles de sinistre mémoire)... les indépendentistes, radicaux comme modérés.

Reste une puissante constellation de réseaux politiques, composée par les municipalistes de la CUP (Candidatures d’unitat popular), dont il faudrait considérer les ambiguités entre leur participation aux espaces de la représentation politique et les formes d’autonomie déployées dans leurs pratiques communalistes, ainsi que le dense tissu de centres sociaux et autres Ateneus, les syndicats de quartier hérités de la tradition anarchiste, les expériences coopératives, les mouvements féministes, les mouvemesnts écologistes, les réseaux de solidarité avec les migrants... Et, avec tout cela, de plus en plus, une hybridation deroutante entre toutes ces formes d’interventions politiques et de creation de formes de vie communalistes situées.

Il nous semble que l’enjeu actuel que pose l’indépendance, inéluctable à long terme, de la Catalogne pourrait se résumer ainsi : soit il y aura un retour à la normale étatique dans l’attente d’une réintégration d’ici quelques années à l’espace ultra-libéral de la communauté européénne (si celui-ci ne s’est pas effondré d’ici-là), soit nous allons voir naître l’expérimentation d’une République des communes dont les agencements sont déjà présents.

Texte traduit par Josep Rafanell i Orra.

Notes depuis la Catalogne

Ce qui s’est passé au cours des cinq derniers jours à Barcelone, Gérone, Lleida et Tarragone (ainsi que dans des nombreuses villes et villages de toute la Catalogne) montre quelque chose de similaire à ce qu’a eu lieu à Hong Kong : des manifestations qui commencent avec des objectifs nationalistes et démocratiques et qui finissent par reconduire une révolte contre la répression, l’injustice et plus largement contre les formes de représentation politique.

Ce qui se passe ici n’a pas de sens depuis le prisme d’une lutte des classe, telle que nous avons pu l’observer au travers du caractère prolétarien des luttes au Chili ou en Équateur. Cependant tout n’est pas canalisé par le réformisme. Cette irruption quasi insurrectionnelle, commence à dépasser largement une quête qui s’épuiserait dans l’obtention d’un nouveau gouvernement et des institutions catalanes indépendantes de l’Etat espagnol.

L’irruption d’une très jeune génération, pleine d’amour et de rage, a transformé le mouvement d’indépendance citoyen en un gigantesque décor de flammes contre le pouvoir. Si l’on s’approche de ces nuits de feu, on constate immédiatement qu’il y a des milliers et des milliers de personnes derrière chaque barricade, qu’il y a de très jeunes gens (15, 17, 19, 21 ans) et que, dans de nombreux cas, ils sont trop téméraires, debout les uns à côté des autres, pour être gérés par l’indépendantisme officiel et par les matraques et les tirs de flash-ball . Et aussi, qu’ils parlent espagnol ou catalan, de manière interchangeable, et que la fraternité de la rue leur donne une attitude ouverte à toutes sortes de slogans et de chansons. Les proclamations d’indépendance se mélangent aux condamnations de l’attaque de la Turquie contre le Rojava, ou encore aux ces cris de rage de plus en plus partagés : « qu’importe qui gouverne, nous sommes ingouvernables » ou « qui sème la misère, suscite la colère ».
Même si, à vrai dire, une fois la nuit tombée, il n’y a que peu de chansons, mais la sensation intense de faire l’histoire. Et que l’on s’installe dans le temps d’une longue durée.

Ceux qui tiennent le premier rôle dans les émeutes sont une minorité, mais ils sont des milliers, parmi d’autres milliers qui se tiennent derrière, ou à côté, mais qui les soutiennent, qui se fondent dans la masse les visages couverts, occupant l’espace, parfois assis sur les trottoirs, jamais loin des affrontements.

Ces événements il faudrait les situer dans la ligne de ce qui eut lieu il y a deux ans (ndt : la tenue du référendum pour l’indépendance, le 1 octobre, refusé par le gouvernement central de Madrid, qui fit l’objet déjà de brutalités policières de masse [1]). Ici, nous nous contenterons de quelques notes urgentes sur ce qui s’est passé entre le 14 et le 19 octobre, surtout dans la ville de Barcelone.

Invasion de l’aéroport

La première réponse à la condamnation des neuf leaders indépendantistes (à plus de 100 ans de prison, toutes peines confondues, par les tribunaux espagnols) a été, ai sein du front l’indépendantiste républicain comprenant à divers degrés toutes les organisations, des plus citoyennes aux plus « radicales », d’essayer de bloquer l’aéroport. Cette action a été coordonnée par une nouvelle plateforme quasi-clandestine appelée Tsunami Democràtic et s’est caractérisée par son innovation technologique. Grâce à une application accessible depuis le mobile (mot de passe fourni par une personne de confiance), vous pouvez devenir un « activiste ». Elle vous permet d’être informé en temps réel des besoins du mouvement, et de pouvoir ainsi rejoindre ceux qui se trouvent à un kilomètre autour de vous : ’il manque des gens dans tel endroit », « la police charge dans tel autre’. Ce système de coordination décentralisé permet alors que des centaines de personnes dans un même endroit puissent improviser une action près de chez eux, n’importe où, et de surprendre les forces répressives.

Ce jour-là, des routes, des avenues, des rues ont pu être ainsi bloquées sur le chemin de l’aéroport, ce qui a entraîné l’annulation de plus de 120 vols. Les milliers de personnes qui ont participé à cette action avaient un sentiment « catalan » ou simplement antiespagnol. Il faut savoir que beaucoup affirment être devenus indépendantistes suite à l’expérience des coups de matraques et les tabassages dont ils avaient déjà fait l’objet le 1 er octobre 2017 lors du référendum pour l’indépendance.

Lorsque le Tsunami Democratic a mené son action et parvenu à désorganiser l’aéroport, il a appelé (via l’application) à quitter celui-ci. Cependant, de nombreuses personnes qui venaient d’arriver (nombre d’entre elles marchant à pied sur plus de 10 kilomètres ou plus) ont décidé de rester. Soulignons que si de milliers d’indépendantistes radicaux étaient présents, si on veut les nommes ainsi, c’est qu’ils étaient convaincus que les seules méthodes pacifiques et de désobéissance civile étaient devenues impuissantes. Et que l’attente de la réprobation ou des sanctions contre le gouvernement espagnol de la part de la « communauté internationale », et plus particulièrement des institutions européennes, n’arriverait jamais. ’Vous l’avez fait jusqu’ici à votre façon et cela n’a pas fonctionné, maintenant laissez-nous le faire.’ Ils ont résisté contre la police à l’intérieur et à l’extérieur de l’aéroport au prix des premières blessés graves .

Ce sont les mêmes indépendantistes qui auraient souhaité qu’après le référendum du 1er octobre, le gouvernement proclame effectivement l’indépendance, qu’il se retranche au Parlement catalan qui aurait pu été défendu par les gens dans une sorte de nouveau Maïdan.

Les nuits de feu

Après l’aéroport, la rage contre la brutalité déchainée cette nuit-là par la police catalan et espagnole (jeunes tabassés, gazés, éborgnés, mutilés...) s’est généralisée. Sans compter qu’elle avait déjà été nourrie par la colère provoquée par les récentes arrestations de militants des comités de défense de la République (CDR), accusés de terrorisme [2].

Lors des manifestations organisées (notamment par le même CDR) les après-midi des 15, 16 et 17 octobre, des membres du mouvement indépendantiste (à la fois pacifistes et radicaux) et de nombreuses personnes simplement indignés étaient présentes. Tard dans la nuit, ceux qui impulsaient les émeutes sont des indépendantistes mais aussi de nombreux jeunes anticapitalistes. Il y a aussi ceux qui, depuis des années, font face à Barcelone à une gestion qui fait la part belle à la spéculation immobilière, à la constitution d’un pôle métropolitain d’attractivité économique et au tourisme de masse rendant les loyers inabordables. Les « les antisystème habituels », pour reprendre les termes du Conseller Busch (ministre de l’Intérieur de Catalogne). Ceux qui, malgré leur longue expérience de la résistance aux expulsions des logements et des attaques contre les commissariats de police et les banques, sont surpris par la détermination de ces nouveaux partenaires de barricade. Et qui s’étonnent en même temps devant le constat que le premier objectif de leurs voisins cagoulés est la police et la mise à feu de conteneurs pour bloquer les rues. Ils regardent incrédules les vitrines intactes de grands magasins de luxe qui s’enfilent dans les rues de ces quartiers riches (ndt : les deux dernières journées émeutières verront pourtant voler en éclats des vitrines de banques et de certaines boutiques de luxe).
Le police catalane et espagnole elle-même est également surprise par les nouvelles façons d’agir : ’C’est comme s’ils n’avaient pas peur de nous, ils attaquaient nos fourgonnettes, ils essayent de les retourner. Ils y sont même parvenus deux fois...’.

Marches pour la dignité, la grève et la nuit de la rage

Le 18 octobre, lors d’une autre des actions convoquées par le tsunami démocràtic, les CDR et les organisations de la société civile ANC et Omnium, des centaines de milliers de personnes constituées en colonnes rassemblant des immenses foules, arrivent le soir à Barcelone en provenance des quatre coins du pays. En parallèle, une grève générale et des manifestations avaient été organisées dans l’après-midi. Dans la capitale, plus d’un demi-million de personnes se retrouvent dans la rue. Après les appels par l’ANC et Omnium de dissoudre les manifestations , les CDR ont convoqué un campement destiné à rester dans une des plus grandes avenues de la ville, la Gran Vía. Ce campement a été ensuite annulée après avoir constaté que plus de dix mille personnes restaient derrière des barricades en flammes, affrontant les cordons de la police. Cet appel de dernière minute non respecté par des milliers de manifestants, indique le degré d’autonomie d’une grande fraction du mouvement. La police et les politiciens se rendent à l’évidence que rien de tel n’était arrivé depuis la fin du régime franquiste. Lors de la grève générale de mars 2012, l’incendie et la destruction de magasins ont été déclarés le jour le plus violent depuis la guerre civile. Mais le lendemain, presque tout le monde souligne que la nuit du 18 octobre a été encore plus explosive.

Au cours des quatre dernières nuits, dans les quatre principales villes catalanes (Barcelone, Tarragone, Girona et Lleida), il y a eu plus de cent policiers blessés, plus de mille conteneurs de déchets brûlés, deux cents véhicules de police gravement endommagés. Il était particulièrement surprenant de voir l’utilisation des conteneurs de chantier pour couper les rues et l’usage de pioches pour casser les trottoirs pour obtenir des projectiles. Également l’utilisation de fusées pyrotechniques, de clous croisés pour crever les roues des fourgons de la police, de billes d’acier lancées avec des frondes et les universels cocktails Molotov, inhabituels dans ces contrées.

La répression a de nouveau été brutale : d’innombrables blessés et gazés par les lacrymogènes ou le poivre, perte d’ouïe, perte de testicules, au moins cinq éborgnés suite aux impacts de balles en caoutchouc, tabassages... ; ceci parfois avec la complicité de groupuscules néo-nazis tolérés aussi bien par les polices catalane qu’espagnole. Des centaines des détenus, au moins une cinquantaine de personnes incarcérés, des dizaines de personnes hospitalisés.

Quelques heures avant le début d’une nouvelle manifestation, appelée par la frange indépendantiste radicale, différentes points de la frontière avec la France ont été bloquée par les manifestants. Mentionnons la loufoque suspension du match de football Barcelone-Madrid. Les mesures gouvernementales se suivent pour faire régner la paix des cimetières.

« Aucun Etat ne nous rendra libres »

Bien que cette phrase fût présente dans des banderoles lors des manifestations d’hier, il y en avait beaucoup d’autres qui célébraient un futur État catalan, ceux qui, au lieu d’initier un processus révolutionnaire, voudraient s’enrôler dans une guerre inter-bourgeoise. Cependant, de plus en plus de manifestants se souviennent que lorsque la plupart des prisonniers politiques ou des exilés actuels siégeaient au gouvernement catalan, au cours du mouvement 15 M de 2011, lorsque des manifestants avaient tenté de bloquer le Parlament afin d’empêcher le vote du budget dans la ligné des plans d’austérité, ce furent ceux-là mêmes qui leur envoyèrent la police. Au cri : ’personne ne nous représente ! ’ et ’que se vayant todos », la réponse fut la violence policière qui laissa derrière elle déjà une femme éborgnée. Il y eut des détentions, des incarcérations mais ces mêmes politiciens dirent que tout le poids de la loi (espagnole, mais peu importe) devait tomber sur les violents qui s’étaient frayés un chemin jusqu’au Parlament. Il est certain que si ces mêmes prisonniers politiques assument un jour à nouveau le gouvernement d’un État catalan indépendant, ils veilleront à opposer des lois répressives et leur police à toute tentative de révolte.

De Hong Kong à Barcelone, de Paris à Santiago et à Quito, il semble que la bourgeoisie mondiale passera encore beaucoup de nuits blanches face à ce réchauffement de plus en plus mondial.

Nous remercions Nestor Augusto Lopez de nous avoir autorisé la publication de cette contribution (www.comunizar.com.ar)

[1] Pour une chronique des événements ayant suivi le referendum du 1 octobre 2017 :

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/191017/la-catalogne-sous-lombre-danubis

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/231017/podemos-nen-peut-plus

 https://blogs.mediapart.fr/josep-rafanell-i-orra/blog/131117/une-republique-catalane-sans-etat-ou-la-republique-des-communes

[2] Ndt : neuf indépendantistes catalans, soupçonnés de préparer des sabotages, ont été arrêtés le 23 septembre dans différentes villes en Catalogne lors d’une série de violentes perquisitions. En attente de jugement, ils sont depuis inculpés pour terrorisme et la plupart incarcérés dans un régime de strict isolement.

Publiié le 19/10/2019

L'Espagne, un Etat-nation en crise

Par Stéphane Pelletier, professeur agrégé d’espagnol et de civilisation hispanique contemporaine, université Paris-Est-Créteil. — (siteliberation.fr)

La condamnation de neuf leaders catalans le 14 octobre a provoqué des manifestations continues ainsi qu'un appel à la grève générale ce vendredi. Le futur gouvernement central qui sortira des élections générales du 10 novembre serait inspiré de repenser la politique de construction nationale.

  • L'Espagne, un Etat-nation en crise

Tribune. La Cour suprême a rendu son verdict lundi, très attendu outre-Pyrénées, dans le procès qui aura duré quatre mois contre neuf leaders indépendantistes catalans, accusés de sédition et de malversation de fonds publics pour des faits qui remontent à octobre 2017. Les peines prononcées sont lourdes (entre 9 et 13 ans de prison) mais se situent en deçà de ce que le parquet avait requis. Le message du pouvoir judiciaire se veut néanmoins implacable : tolérance zéro envers ceux qui ont enfreint la loi qui interdisait expressément l’organisation d’un référendum d’autodétermination en Catalogne. Les neuf personnes condamnées étaient passées outre malgré les mises en garde réitérées du gouvernement central en arguant du droit des Catalans à décider de leur destin et en choisissant les urnes pour exprimer pacifiquement leur dessein.

Mais cette réponse ferme de la justice espagnole ne résout en rien le conflit catalan. Elle risque même de provoquer une suite de réactions courroucées de la part des quelque 2,5 millions de Catalans partisans de l’indépendance de leur nation, toujours privée d’un Etat propre. A leurs yeux, l’Etat central n’est plus à même de représenter cette communauté d’adhésion que devrait être la nation espagnole. S’agissant de plusieurs millions de citoyens, c’est un problème majeur pour la démocratie espagnole.

Ce qui se joue véritablement en Espagne n’est pas un problème d’organisation de l’Etat mais bien un problème qui renvoie au concept même de nation. En effet, nous assistons à l’échec cuisant de l’Etat-nation espagnol qui ne tient pas tant à son mode d’organisation, fût-il centralisé, fédéral ou confédéral, qu’à son incapacité à faire en sorte que tous ses citoyens se sentent membres à part entière d’une communauté d’appartenance.

Si le problème n’est pas nouveau dans l’histoire espagnole contemporaine et ne se limite pas au cas espagnol, la crise catalane actuelle ne fait que mettre en relief cet échec. Quelles en sont les causes ?

Les presque quarante ans de régime franquiste avaient eu un effet désastreux sur le processus de construction nationale en réprimant systématiquement les identités qui s’exprimaient à la périphérie. Pour des millions d’Espagnols, surtout à gauche et a fortiori au Pays basque et en Catalogne, la nation espagnole avait des relents dictatoriaux et était vécue comme un gros mot. L’Espagne démocratique, née de la Constitution de 1978, qui avait progressivement mis en place un système fortement décentralisé au début des années 80 avec la création de 17 autonomies, n’est pas parvenue à rendre cohérent un récit de nation inclusive. Les élites de la période de la transition démocratique (1976-1982) ayant échoué dans leurs politiques de construction d’une identité espagnole partagée, l’on a assisté à la multiplication des récits de nations alternatives (basque et catalane mais pas uniquement). Les politiques visant à raffermir les liens communautaires n’ont pas suffisamment été mises en œuvre, les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir préférant regarder du côté de la construction européenne. Enfin, la droite espagnole, incarnée par le Parti populaire, a jeté de l’huile sur le feu nationaliste en refusant catégoriquement de négocier en 2006 avec les élites politiques catalanes des statuts d’autonomie élargie. Cela aurait évité la radicalisation des nationalistes catalans et le passage de centaines de milliers de Catalans dans le camp indépendantiste, tout comme la désintégration à marche forcée de l’Etat-nation à laquelle nous assistons aujourd’hui. Les socialistes espagnols n’ont guère été plus inspirés à cet égard, il est vrai.

De la répression (dont on a mesuré en octobre 2017 à quel point elle pouvait être brutale) et du refus de dialoguer autour d’une table ne naîtra rien de bon. Le futur gouvernement central issu des élections générales du 10 novembre prochain, si l’Espagne parvient enfin à dégager une majorité claire aux Cortes, serait bien inspiré de repenser entièrement sa politique de construction nationale au risque de voir la maison Espagne perdre bientôt une partie de sa charpente ! Les réactions qui se produisent en Catalogne nous disent peut-être qu’il est déjà trop tard.

Auteur de Une histoire de la transition démocratique en Espagne, EME éditions, juillet 2019.

 

Stéphane Pelletier professeur agrégé d’espagnol et de civilisation hispanique contemporaine, université Paris-Est-Créteil.

Publié le 16/10/2019

Catalogne : l'Union européenne regarde ailleurs

 

Par Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles (site kiberation.fr)

 

Fidèle à sa ligne non interventionniste sur le dossier sensible de la Catalogne, l'UE n'a pas réagi aux très lourdes condamnations, lundi, des responsables indépendantistes.

C’est par un silence assourdissant que l’Union européenne a accueilli l’arrêt de la Cour suprême espagnole qui a condamné, lundi, neuf dirigeants indépendantistes à des peines de prison ferme allant de neuf à treize ans pour «sédition» ou «détournement de fonds publics», le chef de «rébellion» n’ayant pas été retenu. Leur crime ? Avoir déclaré unilatéralement, mais pacifiquement, l’indépendance de la Catalogne le 10 octobre 2017 à la suite du référendum d’autodétermination du 1er octobre.

Ce refus d’intervention est constant depuis le début de la crise catalane : pour l’Union, il s’agit d’une affaire strictement intérieure. Emmanuel Macron a parfaitement résumé la doctrine européenne dès octobre 2017 par quelques formules lapidaires : «J’ai un interlocuteur en Espagne, c’est le Premier ministre […] Il y a un Etat de droit en Espagne, avec des règles constitutionnelles. Il veut les faire respecter et il a mon plein soutien.» Pour le chef de l’Etat, l’UE n’a strictement aucune compétence dans ce domaine et ne doit surtout pas en avoir : «Moi demain, je peux avoir une région en France qui se lève et qui dit : "S’il en est ainsi, j’en appelle aux institutions européennes." Et on a des institutions [européennes] qui deviennent les arbitres des élégances de tous les sujets intérieurs ? Non.» 

Union sacrée au Parlement européen

Le seul pays à avoir montré des sympathies pour la cause catalane est la Belgique, où s’est d’ailleurs réfugié Carles Puigdemont, l’ancien président de la Généralité – l’exécutif de la communauté autonome catalane. Ce qui n’a rien de surprenant, la Flandre (6,6 millions d’habitants sur les 11 que compte le royaume) étant dominée par des partis indépendantistes (N-VA et Vlaams Belang) qui veulent en finir avec la Belgique.

Au sein du Parlement européen, c’est la même union sacrée. Les groupes PPE et socialiste sont totalement hostiles à la cause des indépendantistes catalans. Tout comme Renew Europe (RE) qui estime «que la question catalane est la définition même de ce qu’est un problème intérieur», comme l’explique Bernard Guetta (Renaissance, qui fait partie de RE). Une position qui n’est pas près d’évoluer, huit députés de Ciudadanos, un parti farouchement hostile aux indépendantistes, siégeant dans ses rangs. Cela étant, la sévérité de la justice espagnole met mal à l’aise l’ancien journaliste français : «Ce jugement va renforcer les rancœurs tant en Catalogne qu’entre la Catalogne et le reste de l’Espagne. On ne retisse pas le tissu national, on ne construit pas l’avenir sur l’injustice et le ressentiment. Ce jugement ne tient absolument pas compte de la nécessité de la réconciliation.» Une opinion partagée par la GUE (gauche radicale) et les Verts : «Ce jugement est disproportionné et va accroître la crise politique en Catalogne. La situation appelle une solution politique et ne peut être réglée par la justice», estime ainsi l’Allemande Ska Keller, la coprésidente du groupe Vert.

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L’attitude prudente de l’Union s’explique par le fait qu’elle n’est pas une fédération, mais une confédération d’Etats souverains. Jean-Louis Bourlanges, ancien eurodéputé et actuel député français du Modem, le rappelle : «L’Europe est faite par les Etats et ils ne peuvent donc se permettre d’intervenir dans les situations internes. Sauf, comme le prévoient les traités, si l’Etat de droit est mis en cause comme en Hongrie ou en Pologne.»  En clair, l’Union, ce sont les Etats et il n’est pas question qu’ils interviennent dans une crise mettant en cause l’intégrité territoriale de l’un d’entre eux, y compris en proposant une médiation qui donnerait une légitimité internationale aux sécessionnistes.

Les Espagnols, omniprésents à tous les niveaux de pouvoir à Bruxelles, veillent à ce que cette doctrine soit respectée à la lettre. Ainsi, le patron du service juridique de la Commission est l’Espagnol Luis Romero Requena et la cheffe de cabinet du président de l’exécutif européen, Jean-Claude Juncker, est l’Espagnole Clara Martinez Alberola, membre du Parti populaire. L’ancien porte-parole de la Commission, le conservateur grec Margarítis Schinás, est l’époux de Mercedes Alvargonzález qui a été jusqu’à ces jours-ci la cheffe de cabinet de Manfred Weber, elle aussi membre du Parti populaire. Le groupe socialiste quant à lui est présidé par l’Espagnole Iratxe García.

Une justice espagnole politisée

Reste que, sur le fond, le distingo entre la Hongrie ou la Pologne, d’une part, l’Espagne, d’autre part, ne tient guère la route. En effet, la justice espagnole n’est pas un parangon de vertu contrairement à ce que voudrait faire croire le gouvernement madrilène. Ainsi, le Conseil de l’Europe sis à Strasbourg critique régulièrement l’absence d’indépendance des magistrats espagnols. De fait, c’est le gouvernement qui choisit le procureur général, et les membres du Conseil général du pouvoir judiciaire, chargé de nommer les juges et de gérer leur carrière, sont nommés par le Parlement sur la base de quotas attribués à chaque parti. En un mot, cette politisation de la justice est tout simplement contraire au principe de la séparation des pouvoirs. C’est sans doute ce qui explique que ce soit la justice qui se montre particulièrement répressive à l’égard des Catalans et qui a entravé les efforts des gouvernements socialistes Zapatero et Sánchez pour trouver une solution politique.

De même, le Code pénal espagnol contient des dispositions particulièrement dures sur la «rébellion» et la «sédition», lesquelles ont été surtout pensées pour lutter contre le retour des tentations autoritaires après la chute du franquisme. A tel point que les justices belge et allemande ont refusé d’exécuter les mandats d’arrêt européens lancés contre les dirigeants indépendantistes réfugiés à l’étranger, ce qui montre que certaines normes espagnoles contreviennent aux valeurs européennes. Si l’on considère que l’organisation de la justice ibérique est une affaire intérieure, il devrait donc en aller de même pour les démocratures des pays d’Europe de l’Est.

Jean Quatremer correspondant à Bruxelles

Publié le 10/08/2019

En janvier dernier, près de 200 organisations issues de 16 pays européens, lançaient une pétition pour demander aux dirigeants de l’UE, de mettre fin au système de « justice d’exception » bénéficiant aux entreprises multinationales, et d’introduire des régulations contraignantes pour qu’elles respectent les droits humains et l’environnement.

(site lamarseillaise-encommun.org)

À la veille de deux réunions déterminantes, prévues mi-octobre entre députés européens – l’une à Genève, l’autre à Vienne – une délégation représentative de ces organisations citoyennes sera présente pour tenter de défendre les droits humains face aux diktats des multinationales. Elle exige un traité dans ce sens, pétition de plus de 600 000 signatures, à l’appui.

Il y a 10 ans, le 18 septembre 2009, un tribunal d’arbitrage contraignait le Mexique à verser 77,3 millions de dollars à Cargill, géant améri­cain de l’agroalimentaire. Le gouvernement mexicain qui avait mis en place une taxe sur le sirop de maïs riche en fructose afin de lutter contre l’obésité dans son pays, devenait pourtant « coupable » de protéger ses citoyens, selon Cargill!

Idem, le 24 avril 2013, le Rana Plaza à Savar au Bangladesh, immeuble qui abritait des ateliers de confections textiles pour la haute couture, s’effondrait subitement entraînant un véritable cimetière humain à ciel ouvert. Six ans après cette tragédie qui a causé la mort de 1 138 ouvrières, aucune des multinationales impliquées dans cette catastrophe n’a pourtant été inquiétée par la justice.

C’est en relatant ces drames parmi tant d’autres, que Swann Bommier, chargé de plaidoyer la régulation des entreprises multinationales pour le compte du CCFD-Terres solidaires (Comité Catholique contre la faim et pour le développement, anciennement CCFD), évoque le sujet durant notre interview qui précède une de ses conférences publique qui a lieu jeudi 3 octobre 2019 à Aix-en-Provence (20h30, salle Voltaire).

Histoire de l’ISDS depuis 1965

Remontant à 1965, Swann Bommier rappelle le contexte de décolonisation dans lequel ce “système” est né, avant tout dans un but de protéger les intérêts d’entreprises qui investissent. Un système pensé d’abord dans une même logique “Nord-Sud” comme un sournois enracinement  d’occupation purement financière : “ L’arbitrage investisseur-Etat (ou ISDS en anglais pour Investor-State Dispute Settlement) mis en place en 1965 à l’initiative de la Banque mondiale, est aujourd’hui présent dans plus de 3400 accords internationaux, dont plus de 1400 conclus par des États membres de l’Union européenne, y compris parfois entre eux (196). Ce système qui permet aux investisseurs d’attaquer en justice des Etats par l’intermédiaire d’une justice parallèle, ne cesse de croître et a déjà généré plus de 900 plaintes “.

Peu connu au départ, ce “crédit” servi aux multinationales s’est propagé à très grande échelle par la suite, entraînant des recours insensés et des sommes faramineuses qui ont atteint durant ces 25 dernières années, le versement de plus de 88 milliards de dollars aux grandes enseignes, comme le cas du Mexique notamment, l’illustre. Le tout, en toute impunité et au détriment même de la démocratie et des peuples.

 

Swann Bommier précise :

Aucun domaine n’est épargné par les entreprises et les investisseurs qui l’utilisent notamment pour remettre en cause des politiques publiques d’intérêt général relatives à la santé, la fiscalité, l’environnement ou au salaire minimum “.

 

Le recours au tribunal d’arbitrage, une artillerie lourde

Parmi tant d’autres exemples, Philipp Morris a attaqué l’Uruguay et l’Australie sur la base de lois portant sur l’introduction du paquet neutre de cigarettes dans ces deux Etats. Même si l’entreprise n’a finalement pas obtenu gain de cause, ces plaintes ont eu pour effet de dissuader ou de retarder des législations similaires dans d’autres pays.

Alors que les pays du sud sont les principaux impactés par ces juridictions dangereuses, voire meurtrières, les Etats “ ont été condamnés ou ont consenti “ à payer 51,2 milliards de dollars d’amendes au profit des investisseurs sur la base d’un seul traité d’investissement : le traité sur la Charte de l’énergie. Et l’Europe dont la France, ne sont pas épargnés.

Pour Swann Bommier : “ Les plaintes ou parfois les seules menaces de plainte minent les efforts des transition écologique de pays comme l’Espagne ou la France. En 2017, l’entreprise Vermilion a ainsi menacé la France de poursuites au moment de l’examen de la loi Hulot sur les hydrocarbures, et obtenu gain de cause puisque le gouvernement a retiré la mesure incriminée “. Idem en Allemagne où l’état est attaqué par la société Vattenfall suite aux nouvelles règles environnementales imposées par la ville de Hambourg sur sa centrale à charbon. Le plaidoyer explique : “ Au terme de tractations secrètes, la ville a accepté de revoir ses exigences à la baisse. Dans une autre affaire, Vattenfall réclame désormais 4,7 milliards d’euros à l’Allemagne suite à son choix de sortir du nucléaire après la catastrophe de Fukushima “.

Une longue liste dans laquelle on trouve l’entreprise Texaco. “ De 1964 à 1992, Texaco, acquise par Chevron en 2001, a extrait du pétrole en Amazonie équatorienne et a provoqué l’une des plus grandes catastrophes environnementales au monde. Après 25 ans de procès devant plusieurs tribunaux nationaux et internationaux, les communautés autochtones et paysannes n’ont toujours pas obtenu justice, et ce en dépit du fait que les tribunaux équatoriens ont condamné Chevron à payer 9,5 milliards de dollars de réparations en 2011. Ce jugement a été reconnu et confirmé par la Cour suprême de l’Equateur en 2013, puis par la Cour constitutionnelle équatorienne en 2018. Cependant, Chevron a entamé plusieurs procédures d’arbitrage contre le gouvernement équatorien dans les années 2000. En août 2016, la compagnie a reçu une première compensation de 96 millions de dollars. Et en août 2018, des arbitres ont ordonné au gouvernement équatorien de verser de nouvelles compensations à Chevron, dont le montant reste à fixer, et surtout d’empêcher l’exécution du jugement de 2011 en faveur des communautés locales toujours lourdement affectées par la pollution “.

En Roumanie également où “ depuis plus de 16 ans, les habitant.e.s de la ville de Roşia Montană se sont opposés à un projet d’implantation d’une mine d’or qui aurait détruit les habitations et l’environnement alentour. La mobilisation citoyenne “Save Roşia Montană!” est parvenue à stopper le projet. Pourtant, l’entreprise canadienne Gabriel Resources a eu recours à un tribunal d’arbitrage et demande à la Roumanie de payer 4,7 milliards de dollars en dommages, soit l’équivalent de la moitié du budget annuel du ministère de la santé du pays “.

Ou encore en Inde où “ en 2007, Vodafone achète une entreprise de téléphonie mobile sans payer aucune taxe sur cette transaction de 11 milliards de dollars, grâce à ses filiales situées dans les paradis fiscaux. Lorsque le fisc indien a demandé à Vodafone de s’acquitter des taxes dues, l’entreprise a déposé un recours en arbitrage “.

Sans parler du cas bien plus médiatisé de Monsanto, qui continue de sévir sous l’enseigne Bayer, malgré ses scandales sanitaires ou encore de Shell dont les fuites de pipeline ont provoqué une pollution sans précédent au Niger où 40 000 plaintes de victimes ont été déboutées.

Le devoir de vigilance en France, unique au monde

De nombreux pays comme l’Afrique du sud, les Etats-Unis et même le Canada ont supprimé les fameuses clauses de tribunal d’arbitrage.

L’Union Européenne, elle, est demeurée frileuse jusqu’au 27 mars 2017, date à laquelle la France a promulgué une “ loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre “, dite “ loi sur le devoir de vigilance “. Cette loi marque une étape historique dans la protection des droits humains et de l’environnement en imposant aux entreprises françaises, une obligation de prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement pouvant résulter de leurs activités, celles de leurs filiales, fournisseurs et des  sous-traitants de par le monde.

Mais, malgré cette loi importante et unique au monde, force est de constater que le Conseil Constitutionnel vidait de sa substance la loi Hulot, pour mieux répondre aux diktats des industriels.

Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales

C’est donc sur l’application stricto-sensu du devoir de vigilance, qui influence cependant d’autres pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore la Finlande, que les 200 organisations dont le CCFD et Attac, entendent mobiliser le plus largement.

Il faut maintenant veiller à ce que cette loi soit appliquée comme il se doit “, poursuit Swann Bommier “ 2019 est pour cela une année cruciale, puisque les premières actions devant les tribunaux français au nom de cette loi sont désormais possibles “.

Avec le lancement de la campagne “ Stop Impunité ! Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales “ les organisations de défense des droits humains appellent les citoyens à “ reprendre le pouvoir “.  Et Swann Bommier d’ajouter : ” Cette campagne de mobilisation demande une refonte de l’ordre juridique interna­tional relatif au commerce, à l’investissement et au respect des droits humains et de l’environnement par les multi­nationales. En France, 46 associations, syndicats et mouvements sociaux ont rejoint le mouvement (ATTAC, Amis de la Terre, CGT, Emmaüs International, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, Institut Veblen, Max Havelaar, Notre affaire à tous, Secours catholique, Sherpa, etc.) “.

Parallèlement, de nombreuses institutions européennes dont le Parlement européen, plaident également pour l’adoption d’une directive européenne relative au devoir de vigilance qui s’inspirerait de la loi française. Le vice-président à la Commission européenne Frans Timmermans s’est d’ailleurs exprimé dans ce sens, lors d’une conférence publique le 30 octobre 2018, affirmant : ” Nous avons besoin de réglementations applicables. Si nous ne les obtenons pas au niveau global, l’Europe doit être leader “.

Ceta-Tafta, une réforme « cosmétique » de l’ISDS qui menace lourdement

Mais, si la France a impulsé l’exemple avec le devoir de vigilance, elle a paradoxalement participé activement à la re-légitimation de l’arbitrage d’investissement via le CETA que l’assemblée nationale a ratifié et elle continue de promouvoir activement la politique de l’Union européenne dans ce domaine.

Pour Swann Bommier : ” Malgré cette vague sans précédent de mobilisation, l’Union européenne promeut l’insertion d’un tel mécanisme dans un grand nombre d’accords en préparation (Canada, Japon, Singapour, Vietnam, etc.). Elle oeuvre également en faveur d’un projet de Cour multilatérale d’investissement (MIC, pour Multilateral Investment Court, en anglais) pour re-légitimer l’arbitrage et étendre encore davantage les droits exorbitants accordés aux investisseurs “.

Des propositions plus humaines

Révoquer les clauses d’arbitrage entre investisseurs et Etats dans les traités existants ou en cours de négociation, appuyer les négociations et la ratification d’un traité onusien, adopter une directive européenne du devoir de vigilance, sont autant de points cruciaux que souhaitent voir à l’ordre du jour de la prochaine rencontre à Genève, les organisations de défense des peuples.

En effet, alors qu’aux Nations Unies, des négociations intergouvernementales pour l’élaboration d’un traité international contrai­gnant, relatif aux multinationales et aux droits humains, ont lieu chaque année depuis 2015, une étape décisive a été franchie en juillet 2018, avec la publication par la présidence équatorienne du groupe de travail d’une première ver­sion de ce traité.

Le groupe de travail intergouvernemental se réunira à nouveau à Genève du 14 au 18 octobre 2019 pour la cinquième session de négociation, à laquelle seront présents les représentants des organisations de défense des droits humains, qui avaient également été présents à la quatrième cession il y a un an.

Swann Bommier soumet : ” Si l’Union européenne et divers États membres de l’OCDE multiplient les stratégies de diversion et ne comptent pas participer à cette nouvelle session de négociation, 245 parlementaires français ont demandé dans une lettre ouverte adressée au président de la République, Emmanuel Macron, de ” s’engager en faveur d’une proposition de traité et de prendre le leadership de ce combat au sein de la communauté européenne “.

Cette première demande a été vraisemblablement entendue par le Gouver­nement qui a, par la voix du ministre des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Yves Le Drian, assuré la représen­tation nationale du soutien de la France à ce processus.

Mais, comme une promesse n’est jamais qu’une promesse, Swann Bommier souligne encore : ” Ces engagements en faveur du traité ONU et les évolutions constatées en Europe pour des législations nationales et une directive européenne sur le devoir de vigilance sont les bienvenus et doivent être appuyés. Ils ne doivent cepen­dant pas occulter les incohérences de la politique française et européenne en matière d’arbitrage ISDS “.

Et Swann Bommier de conclure avec la même énergie d’un combat vital, en invitant le plus grand nombre de citoyens à participer à la conférence publique jeudi 3 octobre à Aix. Une possibilité pour tou.te.s de comprendre les enjeux et conséquences désastreuses qui menacent chaque état et chaque citoyen, notamment si le devoir de vigilance et sa mise en oeuvre dans les commissions et processus parlementaires pertinents, n’étaient mis en œuvre pour protéger avant tout les droits humains face aux pleins pouvoirs accordés aux multinationales.

H.B


  • Présentation de la campagne de mobilisation sur la régulation des multinationales “Stop-Impunité”,  jeudi 3 octobre à 20h30, salle Voltaire (bas de la place des Cardeurs) par Swann Bommier (CCFD-Terres solidaires) et Raphaël Pradeau (Attac). Entrée libre. 
  • Pétition : www.stop-impunite.fr

Publié le 09/10/2019

L’Europe nous supprime la faucille ! Et le marteau ! Nous reste plus que le maquis.

Jacques-Marie BOURGET (site legrandsoir.info)

Le Parlement de Bruxelles à mis en marche l' Europe Nouvelle et "anti totalitaire" On va décoller L'Affiche Rouge, détruire, au cimetière d'Ivry, le monument consacré à Manoukian et ses amis de la MOI, pilonner Aragon et Ferré. Après seulement nous vivrons en liberté.

Tout bientôt, en tout cas le plus vite possible, le Palais du Luxembourg va changer de nom pour s’appeler « Espace Gérard Larcher ». Ça fait flèche. On ne m’a pas demandé mon opinion, mais j’approuve. La République Française ne peut continuer d’avoir une haute assemblée qui regroupe sa sagesse, certes sous les ors, mais dans un lieu qui évoque Rosa Luxembourg. Si la nouvelle vous étonne, pis encore que la feue place du Vieux Marché à Rouen, c’est que vous avez loupé une marche importante dans l’escalier de l’information, casse-gueule puisque sans rampe. Vous ignorez donc que le 19 septembre dernier l’élégiaque Parlement Européen, qui nous guide si justement, a voté un texte afin d’établir dès maintenant, que le communisme et le nazisme c’est pareil [Voir plus bas le texte intégral. LGS ]. Puisque je sens un moment de flottement dans les serrements de mâchoires, et que la police est occupée à tirer des LBD sur des innocents, je me glisse dans un ultime espace de liberté pour lever le doigt et dire : « Etrange que le peuple qui a empilé vingt-cinq millions de cadavres pour défaire les nazis, et nous libérer par là-même, soit mis dans le même mausolée que le monstrueux caporal et ses amis exterminateurs »... Les temps sont étranges, surprenants et l’air sent le vert de gris. Donc, Stalingrad c’était pour rire. Juste un règlement de comptes entre fachos, comme à la fac d’Assas dans le temps. Et Yalta passe à la gomme à effacer l’histoire. Mais on va aisément reconstruire. Cette fois dans le bon ordre, et Eric Zemmour et ses amis ont un plan.

Avant d’avancer un peu plus, je m’absente le temps de vomir en vous livrant, comme un Deliveroo, les noms des glorieux députés européens qui ont voté ce texte indigne. Une offense à la vérité, une insulte au sang versé par les martyrs « Morts pour la France ». Le corps crevé afin que 75 ans plus tard, ces chouchous de Bruxelles, aient le droit, leurs petites fesses au chaud, de voter pour leurs fantasmes.

Groupe des Verts/Alliance libre européenne :
Gwendoline DELBOS-CORFIELD
Benoît BITEAU
François ALFONSI

Groupe de l’alliance progressiste des socialistes et démocrates (PS et Place publique) :
Pierre LARROUTUROU
Aurore LALUCQ
Sylvie GUILLAUME
Raphaël GLUCKSMANN

Groupe Renouveler l’Europe (LREM et alliés) :
Stéphanie YON-COURTIN
Chrysoula ZACHAROPOULOU
Professor Véronique TRILLET-LENOIR
Stéphane SÉJOURNÉ
Dominique RIQUET
Fabienne KELLER
Valerie HAYER
Bernard GUETTA
Pascal DURAND
Jérémy DECERLE
Pascal CANFIN
Sylvie BRUNET
Stéphane BIJOUX
Marie-Pierre VEDRENNE
Irène TOLLERET
Nathalie LOISEAU
Pierre KARLESKIND
Christophe GRUDLER
Laurence FARRENG
Gilles BOYER

Groupe du Parti populaire européen (LR) :
Nadine MORANO
Brice HORTEFEUX
Agnès EVREN
Geoffroy DIDIER
Arnaud DANJEAN
François-Xavier BELLAMY
Anne SANDER
Nathalie COLIN-OESTERLÉ

Groupe Identité et démocratie (RN et alliés) :
André ROUGÉ
Maxette PIRBAKAS
Philippe OLIVIER
Thierry MARIANI
Julie LECHANTEUX
Gilles LEBRETON
Jean-François JALKH
France JAMET
Catherine GRISET
Gilbert COLLARD
Dominique BILDE
Aurelia BEIGNEUX
Nicolas BAY
Jordan BARDELLA
Mathilde ANDROUËT
Jérôme RIVIÈRE
Hélène LAPORTE
Virginie JORON
Annika BRUNA

Et la poignée de salopards anti démocratie et Droits de l’Hommes qui a voté contre est.....

Groupe de la GUE-NGL (France Insoumise) :
Manon AUBRY
Emmanuel MAUREL
Younous OMARJEE
Anne-Sophie PELLETIER

Dans ce car de police de l’histoire, notons en particulier les menottés à tête de gondole les plus médiatiques : Guetta, de LREM et Glucksmann, de P... Publique. Avec l’airain de leur conviction on doit pouvoir fabriquer la fusée qui va lancer le « Nouveau monde » et nous permettre de crier, enfin libres : « good bye Lénine ». Je ne vais pas vous ouvrir la porte de ma sacristie mais un peu quand même. Il se trouve que, quatre fois par an, mon père et ma mère très gaullistes, façon « résistance » me trainaient le dimanche dans un lieu auquel je ne comprenais rien. L’avantage étant d’échapper aux vêpres. C’était un large trou dans le sable et la terre, mon père parlait d’une « carrière », pourtant un gazon poussait au fond. Au milieu il y avait un monument étrange, des hommes tout nus collés dans le même bloc de pierre, et la tête dressée au ciel. C’était à Châteaubriant, à une heure en « Simca 5 » de la maison. Dès la première fois, j’ai compris qu’il s’agissait d’une affaire triste. Et héroïque. D’hommes qui avaient « donné leur vie », expliquait ma mère. Quelquefois nous allions sur une rive de l’étang de la Blisière, où des troncs d’arbre portaient encore les traces laissées par les balles après qu’elles eussent percé la poitrine d’autres héros que je ne connaissais pas. J’étais attaché à ce culte. Et j’y suis toujours.

Ce n’est que près de vingt ans plus tard que j’ai découvert que mes parents, des cathos +, et conservateurs, me proposaient depuis l’enfance de pleurer sur des communistes fusillés. Mon père disait « Dans le lot il y avait un enfant, juste un peu plus vieux que toi ». Ce qui ne me touchait guère puisque la mort fait partie de la jeunesse. C’est tous ces fusillés, ensemble, que j’aimais bien. En bloc, comme la statue. J’ai demandé à mon père qui abhorrait les rouges, la raison de ce pèlerinage à la carrière ? « Il faut prier pour eux, les tenir en exemples, puisque ce sont des frères ».

Voilà des réalités. Trop vastes pour franchir le paillasson du cerveau d’un Glucksmann ou d’un Guetta. Pour lesquels il n’y a de bon rouge que mort. Dans la putritude du texte voté à Bruxelles, signalons les plus jolies perles du collier.

Il y va de "l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe" , et que pour cette dernière vive, le Parlement rappelle "que les régimes communiste et nazi sont responsables de massacres, de génocide, de déportations, de pertes en vies humaines et de privations de liberté d’une ampleur sans précédent dans l’histoire de l’humanité, qui auront à jamais marqué le XXe siècle". Les parlementaires condamnent "sans réserve les actes d’agression, les crimes contre l’humanité et les atteintes aux droits de l’homme à grande échelle perpétrés par les régimes totalitaires nazis, communistes et autres." Avec ce petit mot lâché dans la hâte de l’écrivain à sec, « autres », le Parlement aurait dû être plus prudent. Imaginez que les Palestiniens, les Yéménites (et « autres »), s’en viennent demander à l’Europe d’appliquer ses principes. Pauvre Guetta, pauvre Glucksmann, pauvre misère.

En bonne forme, en attendant pour bientôt les premières vacances de ski, le Parlement s’est lancé sur une autre piste, et "condamne toute démonstration et toute propagation d’idéologies totalitaires, telles que le nazisme et le stalinisme, dans l’Union européenne" et se dit “préoccupé par le fait que des symboles de régimes totalitaires continuent à être utilisés dans les espaces publics et à des fins commerciales, tout en rappelant qu’un certain nombre de pays européens ont interdit l’utilisation de symboles nazis et communistes."

La seconde cartouche de ce fusil à deux coups sera donc de nous interdire de revêtir un maillot orné du « Che », ou d’une faucille et d’un marteau. Là on peut éventuellement approuver, le marteau étant un outil de raisonnement très prisé au

Parlement européen, faut pas partager. Le flou de ce texte, qui va certainement prendre du poids et de jolies cotes, est aujourd’hui gênant. Marx était-il coco ? Et Engels ? Nos amis du Parlement vont-ils embarquer Lénine au poste ? Et Louise Michel ? On en fait quoi ? Ça va être beaucoup de travail à faire, bien capable de provoquer des ampoules au cerveau. Surtout en cette période où les Urgences ne le sont plus. Et les peines encourues ? La prison ou, pire, réciter un vieil article de Guetta ? Faut travailler les gars. Bientôt je dois retourner à la carrière, puisque mes aînés n’y seront plus... Je veux savoir ce que je risque ? Faut-il prendre le maquis ? Face au poids de ce dossier nul ne peut affirmer que nos députés ne font rien : ils pompent.
Préparons-nous aussi au nouveau plan du Métro parisien. Qui va nous désorienter. Bien sûr la station Stalingrad disparait. Mais il y a plein d’autres stops où des salopards cocos (si vous me permettez le pléonasme), ont laissé leurs noms. Bon, ils ont été fusillés par les Allemands. Oui, certes, mais si l’on replace l’évènement dans le cadre de temps, celui du grand match nazis contre communistes, on ne va pas en faire une histoire. Torturés, souvent ! Et alors je te torture, tu me tortures, on se torture. C’est ça le totalitarisme comme on l’aime.

Un petit pense-bête que vous lirez dans le panier à salade en allant vers la Santé. Le CNR, fini, les FTP, finis, l’Affiche Rouge, décollée et Aragon et Ferré à Guantanamo. Les Vaillant Couturier, Rol Tanguy, le colonel Fabien, Raymond Losserand, Léon Frot, Gaston Carré, Ambroise Croizat, Corentin Celton, Charles Michels, Corentin Cariou, Gabriel Péri, Frédéric Joliot Curie, Pablo Picasso. Cette liste rouge annonce une embellie pour les marchands de pancartes et le commerce des plans de Métro. Et j’allais oublier cette ordure d’Eluard, une vipère lubrique qui a tenté de nous enseigner : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde ». Quel salaud !

Jacques-Marie BOURGET

PS. Pardon si, trainant dans un coin de cercueil, j’ai oublié un vieux coco fusillé, le futur « Commissariat Européen aux Affaires Communistes » va s’en occuper.
[Le texte voté-

http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2019-0021_FR.html] :

Publié le 08/10/2019

Au Portugal, le socialiste Antonio Costa s’impose mais sans majorité absolue

 

Cathy Do Santos (site humanite.fr)

 

Le premier ministre a remporté les élections législatives du 6 octobre. Pour gouverner, il devra nouer des alliances parlementaires, comme il l’a fait ces quatre dernières années avec les autres formations de gauche.

Il souhaitait une majorité absolue, il devra se contenter d’une majorité simple. Le socialiste Antonio Costa a remporté les élections législatives qui se déroulaient ce 6 octobre au Portugal. La formation du premier ministre sortant totalise 36,65% et envoie ainsi 106 députés à l’Assemblée de la République, contre 86 parlementaires en 2015, lorsqu’elle n’était pas parvenue à défaire dans les urnes le Parti social-démocrate (PSD-droite), pourtant responsable de terribles politiques d’austérité. Ce coup-ci, la victoire est nette. Le PSD emmené par Riu Rio, qui n’a pas renouvelé sa coalition avec les conservateurs du Centre démocratique social-Parti populaire (CDS-PP), résiste avec difficulté à la vague rose. Il obtient 27,9% des suffrages, et enregistre un recul de près de 10% par rapport à il y a quatre ans. Faute de majorité absolue fixée à 116 députés (sur les 230 sièges que compte l’Assemblée), le Parti socialiste sera contraint de nouer des alliances politiques pour pouvoir gouverner, comme ce fut le cas durant cette dernière mandature. Fait inédit dans l’histoire de la démocratie portugaise, les socialistes avaient alors scellé des accords parlementaires avec les autres formations de gauche afin « de tourner la page à l’austérité », mais tout en respectant l’orthodoxie budgétaire imposée par Bruxelles. Le Bloc de gauche (BE), qui avait totalisé 10,19 % en 2015 et obtenu 19 parlementaires, maintient son nombre de députés avec 9,67% des voix. Sa coordinatrice, la députée Catarina Martins, s’est dite disponible pour renouveler l’expérience de ces quatre dernières années. Quatrième force politique : le Parti communiste portugais (PCP) et le Parti des écologistes- Verts (Pev) réunis au sein de la Coalition démocratique et unitaire (CDU). Elle décroche 6,46% des votes, contre 8,25% en 2015, et 12 élus, contre 17 en 2015. Le secrétaire général du PCP, Jeronimo de Sousa, qui a été réélu dimanche, a reconnu que les résultats n’étaient pas à la hauteur espérée et qu’ils « constituaient un facteur négatif pour le futur proche de la vie portugaise ». Le CDS-PP, quant à lui, ne parvient pas à franchir la barre symbolique des 5% (4,25%, soit 5 élus). Sa cheffe de file, la conservatrice Assunção Cristas a annoncé qu’elle jetait l’éponge lors de la tenue d’un congrès extraordinaire à venir. Le Parti Personne animaux nature (PAN), qui avait fait une étonnante percée aux élections européennes, confirme son assise avec 3,28%, et fait élire 4 parlementaires, contre un il y a quatre ans. Enfin, et ce n’est pas là le meilleur des signaux, le Portugal, comme le reste de ses voisins européens, assiste à l’émergence du parti d’extrême droite Chega qui entre au parlement avec un député. Antonio Costa s’est dit disposé à rééditer, sous d’autres formes, la coalition parlementaire qualifiée péjorativement en son temps par un cadre du PSD de « geringonça », c’est-à-dire « de bric et de broc ». Les accords entre le PS, le BE, et le PCP, tant décriés par la droite, ont néanmoins permis d’enregistrer de notables avancées sociales avec l’augmentation du smic à 600 euros, la restitution des 35 heures…. En revanche, les réformes structurelles, qui ont profondément dérèglementé le marché du travail n’ont, elles, pas été touchées. C’est vrai également des rattrapages des salaires dans la fonction publique. L’insatisfaction a d’ailleurs conduit à de nombreux appels à la grève en 2018 – plus de 700-, un record depuis plusieurs années. On notera à ce stade, une hausse de l’abstention qui s’est hissée à 45,50%, contre 44,1% en 2015. Le PS a déclaré qu’il allait s’entretenir dans les prochains jours avec ses alliés d’hier, ainsi que le PAN et la petite formation écologiste Livre qui a fait élire un député. Antonio Costa a reconnu que la « geringonça » avait plu aux Portugais, mais que le renforcement du PS rebattait les cartes.

 

Cathy Dos Santos

Publié le 27/09/2019

Révisionnisme historique. Le déshonneur du Parlement européen

Patrick Le Hyaric (site humanité.fr)

Par Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité.

Le Parlement européen a voté il y a quelques jours une résolution scélérate censée souligner l’« importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe ». En réalité, cette mémoire est bafouée ligne par ligne, laissant présager un « avenir » sombre pour l’Europe. Visant à mettre un trait d’égalité entre communisme et nazisme, ce texte mobilise des considérants qui sont chacun des modèles de propagande et de révisionnisme historique.

La signature du pacte germano-soviétique est ainsi obsessionnellement désignée comme cause principale du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce grossier raccourci historique permet d’absoudre cyniquement aussi bien le national-socialisme, son idéologie de mort et les régimes fascistes des années 1930 que l’atermoiement meurtrier et parfois connivent des chancelleries occidentales avec le nazisme, et la complicité active de puissances d’argent avec les régimes fascistes et nazi.

Silence est fait sur le traité de Versailles et ses conséquences. Aucun mot n’est consacré aux accords de Munich d’octobre 1938, ce « Sedan diplomatique » qui a livré les peuples européens au « couteau de l’égorgeur », ce « début d’un grand effondrement, la première étape du glissement vers la mise au pas », comme l’écrivait dans l’Humanité le journaliste et député communiste Gabriel Péri, fusillé par les nazis.

Tout le faisceau de causes mobilisées par des générations d’historiens pour tenter d’expliquer le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale est bazardé au profit d’une bouillie antirusse sans aucun égard pour le sacrifice immense des Soviétiques dans l’éradication du nazisme.

S’il ne fait aucun doute que le régime stalinien fut bel et bien un régime sanglant et criminel, il est moralement et historiquement inconcevable de faire de l’Union soviétique, de son armée et de tous ceux qui s’engagèrent avec elle, communistes de tous pays acteurs décisifs du combat libérateur, des équivalents des nazis et de leurs supplétifs collaborateurs, sauf à sombrer dans « l’obsession comparatiste », névrose idéologique dénoncée par l’historien Marc Ferro. Les communistes furent, dans de nombreux pays et avec l’appui de différentes forces, gaullistes et socialistes en France, les artisans du redressement national, créant un rapport de force qui permit l’édification d’institutions républicaines et sociales sur les cendres du nazisme et des collaborations. Est-ce un hasard si cet héritage fait parallèlement l’objet de violentes attaques dans tous les pays de l’Union européenne ?

Les pays d’Europe orientale furent, quant à eux, des points d’appui décisifs dans les combats anticoloniaux qui essaimèrent après guerre. Noyer dans le concept de totalitarisme des réalités historiques aussi dissemblables ne peut apparaître que comme une escroquerie intellectuelle. Une telle entreprise ne sert en aucun cas à poser un regard lucide et apaisé, pourtant indispensable, sur les contradictions, crimes et fautes des régimes influencés par le soviétisme et qui ont pris le nom de socialisme.

Cette résolution s’appuie sur un considérant aussi grotesque que l’interdiction formulée dans certains pays de l’Union de « l’idéologie communiste », semblant acter des dérives revanchardes des extrêmes droites du continent en incitant tous les États membres à s’y plier. Signe qui ne trompe pas, l’inféodation à l’Otan est ici désignée comme gage de liberté pour les peuples de l’Est européen.

Cette résolution fait la part belle au révisionnisme d’extrême droite quand les pays baltes sont désignés comme ayant été « neutres », alors que ces derniers ont mis en place bien avant le pacte germano-soviétique des régimes de type fasciste laissés aux mains de « ligues patriotiques » et autres « loups de fer », suscitant un antisémitisme viscéral qui connaîtra son apogée sanglant dans ces pays lors de la Seconde Guerre mondiale.

Incidemment, la Shoah, sa singularité intrinsèque, et les logiques d’extermination méticuleuses et industrielles du régime nazi sont fondues dans le magma des meurtres du XXe siècle et ainsi relativisées. L’odieuse équivalence entre nazisme et communisme permet d’exonérer les régimes nationalistes d’inspiration fasciste des années 1930 que des gouvernements et ministres actuels d’États membres de l’Union européenne célèbrent ardemment.

Viserait-on, par ce texte politicien, à réhabiliter ces régimes qui gouvernèrent de nombreux pays d’Europe orientale avant de sombrer dans la collaboration en nourrissant l’effort de guerre nazi et son projet d’extermination des juifs d’Europe ? Ce texte est une insulte faite aux 20 millions de Soviétiques morts pour libérer l’Europe du joug nazi, aux millions de communistes européens engagés dans la Résistance et les combats libérateurs, un affront fait aux démocrates alliés aux mouvements communistes contre nazis et fascistes, avant et après la Seconde Guerre mondiale.

Au moment où Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, propose de nommer un commissaire à la « protection du mode de vie européen », célébrant un culte que l’on croyait révolu à la pureté continentale, les thèses historiques révisionnistes des droites extrêmes et réactionnaires, qui ont de toute évidence inspiré ce texte, font leur entrée fracassante au Parlement européen. Pendant ce temps, aucun commissaire n’est nommé sur les questions d’éducation ou de culture…

Thomas Mann, vigie morale d’une Europe décomposée, écrivait : « Placer sur le même plan moral le communisme russe et le nazi-fascisme, en tant que tous les deux seraient totalitaires, est dans le meilleur des cas de la superficialité, dans le pire c’est du fascisme. Ceux qui insistent sur cette équivalence peuvent bien se targuer d’être démocrates, en vérité, et au fond de leur cœur, ils sont déjà fascistes ; et à coup sûr ils ne combattront le fascisme qu’en apparence et de façon non sincère, mais réserveront toute leur haine au communisme. »

Si l’expérience qui a pris le nom de communiste au XXe siècle ne peut être, pour tout esprit honnête, résumée à la personne de Staline ou à une forme étatique, tel n’est pas le cas du nazisme, intrinsèquement lié à un homme, à un régime. Et si le communisme propose un horizon d’émancipation universelle, quoi qu’on pense des expériences qui s’en sont réclamées, tel n’est pas le cas de l’idéologie nazie, qui se revendique raciste, réactionnaire et exclusive, portant la mort en étendard. Ces simples arguments de bon sens disqualifient l’odieuse comparaison de cette résolution.

C’est bien la visée communiste, dont nous maintenons qu’elle ne fut jamais mise en pratique dans les pays du bloc soviétique, qui est la cible de ce texte indigne et inculte, et avec elle, la possibilité d’une autre société. Que des voix sociales-démocrates et écologistes aient pu soutenir pareille résolution, mêlant leurs voix au Rassemblement national (ex-FN) et aux extrêmes droites continentales, est le signe désolant de la lente dérive d’une frange trop importante de la gauche européenne qui largue les amarres d’une histoire et d’un courant, ceux du mouvement ouvrier, dans lesquels elle fut elle aussi forgée, qui prête également le flanc aux pires tendances qui s’expriment dans le continent.

Demain, un maire, un élu, un député pourra-t-il se dire communiste sans enfreindre la docte délibération du Parlement européen ? Et l’Humanité pourrait-elle un jour passer sous les fourches Caudines de la censure imposée des droites extrêmes coalisées ? Ne plane-t-il pas là comme un parfum munichois, justement, face à une offensive idéologique dont certains pensent pouvoir se satisfaire en rasant les murs ?

Tous les démocrates, toutes les personnes attachés à la libre expression des courants qui se réclament du communisme et d’une alternative au système capitaliste devraient au contraire se lever contre cette inquiétante dérive qui nous concerne tous. Au risque d’y laisser eux aussi un jour leur peau.

Publié le 01/09/2019

« Si les Italiens retournent aux urnes, Salvini va cartonner »

Entretien par Loïc Le Clerc  (site regards.fr)

En rompant avec le Mouvement 5 étoiles, Salvini espérait renvoyer les Italiens aux urnes. Raté, car le M5S et le Parti démocrate ont trouvé un accord in extremis. Un simple contretemps dans l’accession au pouvoir de l’extrême droite ?

Danilo Ceccarelli est journaliste freelance. Il collabore notamment avec l’agence de presse Nova et le Huff Post italien.

 

Regards. Que se passe-t-il politiquement en Italie ?

Danilo Ceccarelli. Il faut recontextualiser. Dans le précédent gouvernement formé en juin 2018 par la Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S), Giuseppe Conte, plutôt proche du M5S mais indépendant de toute formation politique, était président du Conseil et il y avait deux vice-premiers ministres : Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Giuseppe Conte était critiqué car on considérait qu’il n’avait pas de poids politique. Il était plutôt une sorte de garant de la coalition gouvernementale et c’était Di Maio et Salvini qui géraient le pays. Puis, cet été, Salvini a provoqué une crise politique en espérant déclencher de nouvelles élections. Mais finalement, le M5S et le Parti démocrate (centre-gauche) ont réussi à trouver un accord, tout en gardant Giuseppe Conte comme président du Conseil. Il sera très intéressant de voir quel sera le rôle de Di Maio dans le prochain gouvernement.

N’est-il pas étrange de voir le Parti démocrate s’allier avec le M5S – deux partis que se détestent –, d’autant plus après que celui-ci ait gouverné avec l’extrême droite ?

Il faut se rappeler que le M5S s’est créé contre les partis historiques, opposé à toute alliance avec les autres partis, traditionnels ou d’extrême droite. Mais depuis, ils ont fait beaucoup de compromis sur ces positions initiales, ce qui n’a pas plu à la base. Vous imaginez les électeurs de gauche quand le M5S a formé un gouvernement avec l’extrême droite… Et ce nouveau gouvernement avec le Parti démocrate est un deuxième Frankenstein politique. Le Parti démocrate et le M5S se sont toujours fait la guerre. Une bonne partie de leurs électorats ne comprend pas ce choix et est très mécontente. Donc difficile de savoir si ça va durer. À mon avis, c’est dangereux pour eux, mais avaient-ils le choix ? Une nouvelle élection était trop risquée pour eux… Quoi qu’il en soit, pour l’opinion publique, qui n’a déjà pas une grande confiance en ses représentants politiques, voir des ennemis d’hier, qui passaient leur temps à s’engueuler, s’allier pour gouverner, c’est une image qui peut tourner à l’avantage de la droite. Alors oui, Salvini s’est trompé en rompant son alliance avec le M5S et va finir dans l’opposition. Mais sur le long terme, ça pourrait lui être bénéfique.

« La realpolitik est devenue un cauchemar pour le M5S. Chacune de leurs alliances les affaiblie un peu plus. »

Matteo Salvini a-t-il une chance de remporter l’élection ?

Si on retourne aux urnes, Salvini fera probablement alliance avec Berlusconi (crédité de 6-7% des suffrages) et avec l’autre parti d’extrême droite Fratelli d’Italia (6%). Et le score de la Ligue dépasse les 30% dans les sondages… Donc oui, Salvini va cartonner ! En un an, il a littéralement bouffé le M5S, prenant toute la lumière avec ses thèmes de prédilection (la sécurité et l’immigration), laissant le M5S gérer les sujets économiques les plus brûlants et compliqués. La realpolitik est devenue un cauchemar pour le M5S. Chacune de leurs alliances les affaiblie un peu plus, au profit de Salvini.

Et la gauche italienne dans tout ça, où est-elle ?

Actuellement, la gauche italienne n’est réellement incarnée que par le Parti démocrate, mais est-ce que c’est un parti de gauche ? Il y a bien Liberi e Uguali, mais ils n’ont aucun poids politique : ils ont fait 3,3% aux dernières élections ! Après, il y a d’autres partis de gauche radicale, mais le seul qui compte un peu c’est Potere al popolo, mais ils n’ont même pas eu 2% des voix en 2018 quand le Parti communiste en a récolté… 0,3.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Publié le 24/08/2019

Grèce. La chasse aux jeunes rebelles est ouverte.
de : Ne vivons plus comme des esclaves - Yannis Youlountas
 

https://lesakerfrancophone.fr/grece...

Par Yannis Youlountas – (site bellaciao.org)

Le nouveau gouvernement est en train de mettre en place une offensive sans précédent contre le mouvement libertaire et autogestionnaire, devenu gênant et réputé au fil des années.

Le premier ministre fraîchement élu et chef de la droite, Kyriakos Mitsotakis, a promis de « nettoyer Exarcheia » durant l’été et d’ « en finir avec Rouvikonas ». Au-delà du célèbre quartier libertaire et de l’insaisissable groupe anarchiste, c’est toute la nébuleuse révolutionnaire et le réseau squat qui sont visés, au moyen de divers outils et procédés répressifs.

Une fois de plus, ce qui se passe en Grèce donne à réfléchir sur ce qui se prépare également ailleurs en Europe, tant l’exemple grec a clairement montré la voie, par le passé, du nouveau durcissement du capitalisme sur le continent et d’une société toujours plus autoritaire.

Le gouvernement va commencer par réactiver des lois scélérates déjà mises en place durant les années 20, qui visaient alors tout autant le parti communiste grec que les anti-autoritaires.

Cette fois, le but est, tout d’abord, d’entraver la propagande anarchiste en considérant littéralement son projet politique révolutionnaire comme une menace immédiate, donc passible en ces termes de poursuites judiciaires. Bref, une censure, non pas de la propagande anarchiste en tant que telle, mais en tant que « parole menaçante » à chaque fois qu’elle représentera un « danger pour l’ordre social et la paix civile ».

Il s’agit également, notamment dans le cas précis de Rouvikonas, de classer ses actions directes pourtant sans effusion de sang dans la catégorie des « actions terroristes » (article 187A du code pénal en Grèce), avec de graves conséquences juridiques pour tous les membres du groupe.

Pire encore, l’État grec va systématiquement considérer tous les membres de Rouvikonas responsables de la moindre action effectuée ne serait-ce que par un seul des membres du groupe. Autrement dit, si demain matin, le bureau rassemblant les fichiers des personnes surendettées (Tirésias) était à nouveau détruit, par exemple, par cinq membres du groupe, la centaine d’autres membres seraient également poursuivie, remettant en question la subtile stratégie juridique du groupe qui, jusqu’ici, procédait habilement par rotation.

Non seulement le code pénal est en train de changer pour durcir cette offensive imminente, annoncée depuis un mois, mais les moyens de l’État sont également en train de se renforcer pour frapper Exarcheia puis tout le milieu squat et anti-autoritaire en Grèce.

2000 voltigeurs sont en train d’être recrutés (1500) ou réaffectés depuis une autre fonction dans la police (500) pour participer à des opérations de répression puis de surveillance des fameuses zones à reconquérir par l’État, à commencer par le célèbre quartier rebelle et solidaire d’Athènes.

Du matériel de renseignement made in France serait également en train d’être mis à disposition des services grecs (merci Macron), comme souvent ces dernières années dans tout le bassin méditerranéen. On se souvient, entre autres, du soutien des dirigeants politiques et économiques français au régime tunisien à la fin des années 2000, ce qui n’avait pas empêché la chute de Ben Ali début 2011, malgré l’arrivée d’un matériel important. Michèle Alliot-Marie avait même proposé par la suite, le 12 janvier 2011* d’envoyer les CRS et gardes-mobiles français aider la police tunisienne à mater les manifestants, alors même qu’elle commençait à tirer à balles réelles.

La zone de repli qu’est l’École Polytechnique, à l’ouest d’Exarcheia, connue pour son rôle historique dans l’insurrection contre la dictature des Colonels en 1973 et à plusieurs reprises depuis (notamment en 2008 et 2014) va passer sous contrôle policier avec la promulgation de la fin de l’asile universitaire et le début de travaux pharaoniques pour transformer les lieux en musée antique, en annexe du musée voisin.

Un signal fort vient également d’être envoyé par l’État en direction de sa police, un véritable encouragement à frapper violemment dans les jours qui viennent : Epaminondas Korkoneas, le policier qui avait assassiné froidement avec son arme de service Alexis Grigoropoulos, un jeune anarchiste âgé de 15 ans, le 6 décembre 2008 dans le quartier d’Exarcheia, vient d’être libéré hier soir (alors qu’il était condamné à la prison à perpétuité). Ce meurtre avait provoqué trois semaines d’émeutes retentissantes en décembre 2008, frôlant l’insurrection sociale, et des affrontements chaque année depuis, tous les 6 décembre. Bien sûr, il ne s’agit pas ici de cautionner le système carcéral, mais en pleine promulgation de lois scélérates anti-anarchistes et de lourdes menaces contre Exarcheia et Rouvikonas, cette libération est perçue en Grèce comme une provocation et un message d’impunité diffusé à tous les policiers qui se préparent à frapper.

Ce soir, les libertaires encore présents à Athènes malgré la période (l’une des rares qui procure un peu de travail, notamment dans le tourisme et souvent dans les îles), et au-delà tout le mouvement social révolutionnaire, vont se rassembler à 20 heures à Exarcheia, à l’endroit précis où a été assassiné le jeune anarchiste le 6 décembre 2008.

Après le crépuscule, la nuit sera chaude au centre d’Athènes, de Charilaou Trikoupi à Stournari et tout autour d’Exarcheia, des affrontements auront certainement lieu. Et encore, Athènes est à trois-quart vide, comme chaque année en cette saison. Mais l’automne sera sans doute plus chaud encore que l’été, si les rebelles parviennent à tenir bon face à cette nouvelle attaque historique de l’État.

Alors que le monde entier devient fasciste, en Grèce comme en France, les pseudo démocraties surfent sur la vague mondiale d’extrême-droite en durcissant tout autant le capitalisme que son dispositif d’autoconservation.

Rien d’étonnant que les pires ennemis du monde autoritaire soient les premiers sur la liste. Face à cela, deux choix sont possibles : soit laisser faire et ne rien dire, en espérant ne pas faire partie des suivants, soit réagir et le faire savoir. Par exemple, Rouvikonas propose à celles et ceux qui souhaitent nous soutenir de faire diversement pression sur les ambassades, consulats et instituts officiels grecs dans le pays où vous vous trouvez, parmi les nombreuses formes d’actions possibles. D’autres informations ou suggestions suivront dans les prochains jours, notamment de la part des nombreux squats d’Exarcheia (en cours de discussion).

Merci de votre soutien, par delà les frontières et nos différences politiques.

Publié le 23/08/2019

 

Matteo Salvini avait déclaré le 8 août dernier caduc l’accord avec le Mouvement 5 étoiles (M5S), et réclamé des élections anticipées. « Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition “jaune-verte”, il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine », assurait en juin Matteo Pucciarelli.

L’annonce, lundi 20 août, de la démission du président du conseil Giuseppe Conte, proche du M5S, pourrait cependant contrarier ses plans. Charge désormais au président de la République Sergio Mattarella de consulter le Parlement pour trouver un nouveau chef de gouvernement et freiner l’ascension de M. Salvini. MM. Matteo Renzi et Romano Prodi, anciens titulaires du poste, sont à la manœuvre avec leurs alliés libéraux du Parlement européen. S’il n’y parvient pas, M. Mattarella devra dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections générales.

Comment Matteo Salvini a conquis l’Italie

Les nationalistes européens ont trouvé leur héraut

Quand M. Matteo Salvini en a pris la direction, en 2013, la Ligue du Nord se trouvait dans une impasse, incapable de convaincre les électeurs du Sud, dont elle disait pis que pendre. L’actuel ministre de l’intérieur italien a donc changé de cible, préférant stigmatiser les technocrates bruxellois et les « immigrés profiteurs » plutôt que les « Calabrais fainéants ». Une stratégie gagnante, qui a transformé son parti en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

par Matteo Pucciarelli  (site monde-diplomatique.fr)

L’Italie a un nouvel homme fort, et même, selon beaucoup, un nouveau sauveur. À Rome, le vrai chef du gouvernement n’est pas le président du conseil, M. Giuseppe Conte, ni le vainqueur des dernières élections générales, le dirigeant du Mouvement 5 étoiles (M5S) Luigi Di Maio. C’est le ministre de l’intérieur, M. Matteo Salvini. Du jour au lendemain, un obscur conseiller municipal de Milan, militant de longue date de la Ligue du Nord, une formation séparatiste, est devenu la personnalité la plus puissante du pays. Entre ses mains, un parti qui apparaissait comme une relique s’est transformé en pivot de la politique italienne, et peut-être européenne.

Cette mutation stupéfiante plonge ses racines très loin, non pas dans le temps, mais dans l’espace. Depuis 2014, les guerres et la pauvreté ont conduit des millions d’habitants de l’Afrique et du Proche-Orient à traverser la Méditerranée à la recherche d’un travail, de la liberté et de la paix dans une Europe âgée, riche, mais toujours plus inégalitaire. Le Vieux Continent a répondu en détournant le regard, ou en exploitant les fantasmes que charrie le désespoir d’autrui : non pas aider, mais identifier un ennemi et lancer un concours d’humiliation. Le dernier et l’avant-dernier des laissés-pour-compte de la planète sont dressés l’un contre l’autre tandis que les plus favorisés prospèrent en toute tranquillité. En Italie, M. Salvini a lancé la révolte des avant-derniers. Avec un certain talent, il a appris comment parler à leurs tripes.

La Ligue du Nord a été fondée en 1991, à la veille de l’implosion des trois partis de masse — démocrate-chrétien, communiste et socialiste — qui dominaient l’Italie depuis la seconde guerre mondiale. Se présentant comme « ni de gauche ni de droite », elle naît d’une union entre la Ligue lombarde de M. Umberto Bossi, apparue au milieu des années 1980, et quelques forces régionalistes implantées dans le nord du pays. Elle s’articule autour d’un objectif particulariste : l’indépendance de la Padanie, une nation imaginaire qui s’étendrait autour du Pô. Le Nord, prospère et laborieux, serait fatigué de payer pour le Sud, arriéré et dépendant. Chacun devrait donc voguer vers son propre destin.

À l’époque, les partis démocrate-chrétien et socialiste s’effondrent à la suite du scandale Tangentopoli (1). La Ligue du Nord fait sa première percée lors des élections générales de 1994, où elle obtient 8,7 % des votes au niveau national et plus de 17 % en Lombardie. Elle participe ensuite au gouvernement de centre-droite dirigé par M. Silvio Berlusconi. Mais, irrité par son rôle subalterne, M. Bossi, franc-tireur truculent, ne tarde pas à quitter l’alliance, renversant au passage M. Berlusconi. Faisant cavalier seul aux élections suivantes, la Ligue obtient 10 % des suffrages en 1996, avant de retomber à 4,5 % au scrutin européen de 1999.

Elle retourne donc dans l’alliance menée par M. Berlusconi, où, pendant la décennie qui suit, elle fait figure d’associé minoritaire, vociférant mais largement inopérant. Affaibli par un accident vasculaire cérébral et englué dans une affaire de corruption, M. Bossi est écarté par son numéro deux, M. Roberto Maroni, qui prend la tête du parti en 2012. Aux élections générales de 2013, la Ligue chute à 4,1 % et semble condamnée à l’insignifiance. Dans son fief lombard, M. Maroni parvient néanmoins à remporter la présidence de la région. Il choisit alors d’abandonner le poste de secrétaire général, estimant sans doute que son parti n’a pas d’avenir au niveau national et qu’il vaut mieux profiter des bénéfices que procure un mandat régional.

En décembre 2013, la Ligue du Nord organise une primaire interne pour désigner le successeur de M. Maroni, mais cette consultation s’apparente à une simple formalité. L’avenir du parti a été décidé lors d’un déjeuner entre M. Maroni et deux de ses fidèles, M. Salvini et M. Flavio Tosi, le populaire maire de Vérone : le poste ingrat de secrétaire général reviendra au premier, afin de réserver au second la possibilité de devenir le porte-drapeau du centre droit quand M. Berlusconi, de plus en plus discrédité, ne pourra plus jouer ce rôle. M. Salvini remporte la primaire avec plus de 82 % des voix. Il est alors quasi inconnu des électeurs italiens.

Mais pas des militants de Milan, où il est né en 1973, d’un père chef d’entreprise. Le jeune homme adhère à la Ligue lombarde en 1990, alors qu’il est encore lycéen, un an avant la fondation de la Ligue du Nord. Sept ans plus tard, il devient conseiller municipal. Pendant cette période, il fréquente le Leoncavallo, le plus important centre social de la ville, une enclave du militantisme alternatif et radical où l’on retrouve les diverses tendances de la gauche milanaise. Il y boit des bières, assiste à des spectacles et cultive sa passion pour le chanteur anarchiste Fabrizio De André. En tant que conseiller municipal, il défend ce centre contre M. Marco Formentini, le maire de l’époque, lui aussi membre de la Ligue du Nord, qui souhaite le démolir. Quand, en 1997, la Ligue organise des « élections padaniennes » pour désigner le parlement parallèle de sa prétendue nation, M. Salvini prend la tête des « communistes padaniens », une liste ornée de la faucille et du marteau.

Trois millions d’abonnés sur Facebook

Grâce à son siège au conseil municipal milanais, il peut donner un large écho à ses diatribes, notamment autour des « Roms-musulmans » et des problèmes sécuritaires. Il soutient ainsi un père de famille qui a tiré sur un cambrioleur, ou propose la mise en place d’une ligne téléphonique gratuite pour signaler les actes de délinquance commis par des immigrés. Ne manquant jamais une fête sur un marché, il devient vite un invité régulier des chaînes de télévision locales. Il se montre aussi très actif dans les médias chapeautés par la Ligue, écrivant notamment pour le journal La Padania avant de devenir le directeur de Radio Padania Libera. À l’image du Parti communiste italien (PCI) d’antan, la Ligue est une organisation qui enrôle ses militants dans une grande variété d’activités.

En 2004, le dynamisme de M. Salvini finit par le mener à Bruxelles, où il devient député européen sous l’étiquette de la Ligue, après avoir récolté l’essentiel de ses voix dans les banlieues déshéritées de Milan. Il démissionne en 2006 pour prendre la tête du groupe de la Ligue au conseil municipal de Milan, mais retrouve son mandat européen en 2009. Il devient secrétaire général de la Ligue lombarde en 2012. C’est alors qu’il s’impose comme le candidat logique à la succession de M. Maroni à la direction de la Ligue du Nord.

Le contexte historique favorise cette ascension. À l’évidence, les rêves d’Altiero Spinelli, l’un des pères fondateurs de l’Union européenne, farouche partisan d’un fédéralisme continental, ne se sont pas réalisés. Au contraire : les hautes sphères de l’Union sont de plus en plus peuplées de bureaucrates qui dictent leurs politiques à des gouvernements élus sans se préoccuper des mandats démocratiques et qui imposent l’austérité néolibérale en menaçant d’un cataclysme tout pays qui souhaiterait emprunter une autre voie.

En Italie, pays qui a souffert plus que d’autres des conséquences du traité de Maastricht, l’année 2014 voit l’avènement d’un des gouvernements les plus arrogants de l’après-guerre, déterminé non seulement à défaire le droit du travail par ordonnances, mais aussi à démanteler certaines dispositions-clés de la Constitution de 1947 afin de concentrer davantage de pouvoir entre ses mains. M. Matteo Renzi accède au poste de président du conseil en février 2014. Il y parvient sans même avoir été député auparavant : il prend le contrôle du Parti démocrate — enterrant au passage les prétentions traditionnelles de ce parti à incarner une force de gauche — et conclut un pacte avec M. Berlusconi. Bénéficiant de l’appui sans réserve du président de la République, du principal syndicat patronal, des banques et des multinationales, sans même parler des médias, M. Renzi se croit suffisamment populaire pour lancer un référendum sur ces modifications constitutionnelles. L’ensemble des forces politiques se dressent contre lui, et les électeurs lui infligent une sévère défaite (2). Parmi les jeunes votants, qu’il prétendait représenter, 80 % choisissent le « non ». Au nombre des vainqueurs de cette soirée électorale, M. Salvini, qui a vigoureusement fait campagne contre le projet de réforme, acquiert une stature nationale.

Pour y parvenir, le chef de la Ligue a dû opérer deux changements majeurs : une nouvelle stratégie électorale et un rapport novateur au numérique. La Ligue du Nord, mouvement séparatiste fondé par M. Bossi, avait désigné deux ennemis : Rome, cœur de la corruption bureaucratique, et le Sud, terre de fainéants et de parasites. L’impasse de cette stratégie apparaît clairement au début des années 2010. Aucune séparation n’a eu lieu ni ne semble plausible, et la question de la survie du parti — qui oscille entre 3 et 4 % des intentions de vote dans les sondages — se pose. Devenu secrétaire général, M. Salvini impose donc un nouveau cap : il attaquera Bruxelles plutôt que Rome, et les migrants plutôt que les habitants du Sud. Ce faisant, il parlera au nom de tous les Italiens, de la nation entière, contre les oppresseurs et les intrus. Abandonnant l’opposition entre deux Italie, la Ligue devient capable de rassembler des agriculteurs des Pouilles, des pêcheurs de Sicile, des patrons vénitiens et des cadres supérieurs lombards, tous présentés comme les victimes d’un pouvoir distant et sans âme, et confrontés à un raz-de-marée d’étrangers.

M. Salvini commence par exploiter la frustration à l’égard de l’Union européenne, dans un pays où chaque budget doit être approuvé par la Commission, laquelle exige sacrifice après sacrifice avec l’assentiment du centre droit comme du centre gauche. Son discours d’investiture donne le ton : « Nous devons reconquérir la souveraineté économique que nous avons perdue dans l’Union européenne. Ils nous ont cassé les couilles (…). Ce n’est pas l’Union européenne, c’est l’Union soviétique, un goulag que nous voulons quitter avec quiconque est prêt à le faire. » Les élections européennes de 2014 approchent, et il poursuit son offensive contre Bruxelles en appelant l’Italie à sortir de l’euro, une idée jusque-là reléguée aux marges du discours politique par la gauche et la droite. La revendication ne soulève pas les foules. Loin d’améliorer son score, la Ligue perd trois de ses neuf députés au Parlement européen.

C’est alors que M. Luca Morisi entre en scène. Cet expert en informatique de 45 ans dirige, avec un associé, l’entreprise Sistema Intranet, qui ne compte aucun employé, mais une foule de clients institutionnels. Il prend en main M. Salvini à une époque où ce dernier est déjà inséparable de sa tablette et largement familiarisé avec Twitter, mais où sa présence sur Facebook demeure négligeable. Son nouveau conseiller numérique lui enjoint de changer de stratégie. Twitter est un carcan, lui explique-t-il. Selon lui, la plate-forme est fondamentalement autoréférentielle et favorise les messages de confirmation. « Les gens sont sur Facebook et c’est là que nous devons être », soutient-il. Une équipe dévolue aux réseaux sociaux se constitue. Elle ne tarde pas à devenir l’un des plus importants services de la Ligue.

M. Morisi énonce dix commandements auxquels le chef du parti doit se soumettre. Les messages de sa page Facebook doivent être écrits par M. Salvini lui-même, ou en donner l’illusion. Il faut en publier tous les jours, tout au long de l’année, et commenter y compris les événements qui viennent juste de se produire. La ponctuation doit être régulière, les textes simples, les appels à l’action récurrents. M. Morisi suggère également d’utiliser autant que possible le pronom « nous », davantage susceptible de favoriser l’identification des lecteurs, mais aussi de bien lire les commentaires, en y répondant parfois, afin de sonder l’opinion publique.

Résultat : la page Facebook de M. Salvini fonctionne comme un quotidien, notamment grâce à un système de publication créé en interne et connu sous le nom de « la bête ». Le contenu est mis en ligne à heures fixes et repris par une multitude d’autres comptes ; les réactions font l’objet d’un suivi continu. M. Morisi et ses collègues rédigent quatre-vingts à quatre-vingt-dix publications par semaine, quand M. Renzi — alors président du conseil — et son équipe n’en produisent pas plus de dix. Pour fidéliser les abonnés, M. Morisi imagine une astuce : il conseille de s’en tenir aux mêmes mots, afin d’évoquer davantage un pilier de bar qu’un homme politique traditionnel.

Le ton des messages relève de l’irrévérence, de l’agressivité et de la séduction. Le chef de la Ligue dresse ses lecteurs contre l’ennemi du jour (les « clandestins », les magistrats véreux, le Parti démocrate, l’Union européenne…), puis il publie une photographie de la mer, de son repas ou encore de lui-même en train de donner l’accolade à un militant ou de pêcher. L’opinion publique se nourrit d’un flot incessant d’images de M. Salvini mangeant du Nutella, cuisinant des tortellinis, mordant dans une orange, écoutant de la musique ou regardant la télévision. Chaque jour, une tranche de sa vie est ainsi diffusée auprès de millions d’Italiens, selon une stratégie où le public et le privé s’entremêlent en permanence. Cet éclectisme vise à lui donner une image humaine et rassurante, tout en lui permettant de continuer ses provocations. Son message : « En dépit de la légende qui me présente comme un monstre rétrograde, un populiste peu sérieux, je suis une personne honnête, je parle ainsi parce que je suis comme vous, alors faites-moi confiance. »

La stratégie de M. Morisi repose également sur la « transmédialité » : apparaître à la télévision tout en publiant sur Facebook, passer au crible les commentaires en direct et les citer pendant l’émission ; une fois celle-ci terminée, monter des extraits et les mettre sur Facebook… Cette approche, dans laquelle M. Salvini est passé maître, n’a pas tardé à porter ses fruits : entre mi-janvier et mi-février 2015, il a obtenu pratiquement deux fois plus de temps d’antenne que M. Renzi. En 2013, il n’avait que dix-huit mille abonnés sur Facebook ; mi-2015, il en comptait un million et demi, et ils sont plus de trois millions aujourd’hui — un record parmi les dirigeants politiques européens.

Un rival réduit à l’impuissance

Ses adversaires ont longtemps considéré l’individu comme fantasque et indiscipliné, tout juste capable de gesticulations médiatiques. Mais, dans un monde politique italien marqué par une personnalisation extrême (3), le secrétaire général de la Ligue détient un atout majeur. Alors que M. Berlusconi s’adresse à la nation sur ses chaînes de télévision, dans le grand bureau de sa villa d’Arcore, M. Renzi organise des événements multimédias à Florence, où il s’affiche avec des écrivains et des vedettes de la musique. Quant à M. Giuseppe (« Beppe ») Grillo, qui faisait preuve d’un esprit mordant du temps où il était comique et qui pouvait organiser d’immenses rassemblements populaires, après avoir fondé le M5S, il a préféré rester dans l’ombre et piloter son mouvement à distance. M. Salvini, lui, apparaît comme un homme du peuple, authentique, qui n’aime rien tant que se mêler aux masses. Il suffit de le voir en action dans une discothèque, un gobelet à la main, entouré de militants et d’admirateurs curieux qui attendent pour une photographie : aucun dirigeant italien ne pourrait produire de telles images avec autant de naturel.

Tandis que la gauche, ou ce qu’il en reste, se réfugie dans les symboles du passé, se divise et se perd en querelles internes, M. Salvini rencontre des travailleurs devant les usines, entraînant toujours les caméras de télévision dans son sillage. Il leur offre un moment d’attention médiatique après des décennies d’isolement. Tandis que la gauche gère son électorat miniature en multipliant les pactes et les alliances, ressassant ses vains appels à l’unité, lui tempête contre les délocalisations et réclame des mesures protectionnistes contre la concurrence déloyale des pays qui piétinent les droits des travailleurs. Les résultats ne se font pas attendre. En 2016, la Ligue devient le deuxième parti dans la « Toscane rouge », obtenant ses meilleurs scores dans les banlieues populaires. En Émilie-Romagne, en Ombrie ou dans les Marches — des régions autrefois acquises au PCI —, elle gagne du terrain.

Les élections générales du 4 mars 2018 marquent une étape décisive. Alliée à M. Berlusconi et aux Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), un résidu du néofascisme d’après-guerre, la Ligue — qui a abandonné au passage le complément « du Nord » — multiplie son score par quatre et atteint 17,3 % des suffrages. Si son socle reste septentrional, elle est désormais aussi implantée dans le Sud. Pour la première fois, elle dépasse Forza Italia, le parti de M. Berlusconi. La coalition de centre-droit remporte 37 % des voix et obtient le double des sièges du centre gauche, même si le véritable vainqueur demeure le M5S, mené par M. Di Maio, un Napolitain de 30 ans : il dépasse de loin tous les autres partis, avec 32 % des suffrages.

Aucun des trois blocs ne disposant d’une majorité parlementaire, il faut se résoudre à un mariage de raison. Après trois mois de bluffs et de tractations, le M5S et la Ligue s’accordent finalement sur un « contrat de gouvernement » qui décrit, en termes très généraux, les domaines d’attribution de chacun. Un gouvernement est formé en juin. MM. Salvini et Di Maio deviennent vice-présidents du conseil, tandis que le poste de chef du gouvernement revient à un membre du M5S, M. Conte, un professeur de droit inconnu du grand public. Cette coalition « jaune-verte » — les couleurs respectives du M5S et de la Ligue — est accueillie par une apoplexie générale dans les grands médias, qui exècrent le « populisme » sous toutes ses formes. Alors, quand deux de ses représentants s’allient…

En fait, les ressemblances entre les deux partis sont davantage d’ordre comportemental que politique : une véhémence inlassable, une rhétorique antisystème, des références constantes aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, l’invocation du « peuple », une organisation verticale, une présence en ligne agressive qui tend à transformer tout sujet en slogan ou en blague de mauvais goût. Leur principal point commun idéologique est l’hostilité à Bruxelles et le scepticisme quant à la monnaie unique, rendue responsable de l’austérité et de la stagnation économique en Italie. Mais les programmes que chacun entend mettre en œuvre tout en brisant ces chaînes témoignent d’une divergence politique majeure. La Ligue souhaite instaurer une flat tax (impôt proportionnel), la recette classique de la droite pour séduire les petits entrepreneurs qui forment sa base sociale dans le Nord. Quant au M5S, il veut créer un revenu minimum garanti pour aider les chômeurs, les précaires et les pauvres, avant tout dans le Sud. En matière de redistribution, les conséquences de ces deux mesures diamétralement opposées tracent une ligne de fracture entre les deux partis selon un clivage droite-gauche classique.

Au sein du gouvernement, le M5S s’empare des ministères dotés d’un fort poids socio-économique, tandis que la Ligue récupère ceux qui revêtent une dimension symbolique et identitaire. Parmi les nouveaux ministres, 90 % n’avaient aucune expérience du pouvoir exécutif avant leur nomination. M. Salvini devient ministre de l’intérieur, et M. Di Maio prend les rênes du développement économique, du travail et des affaires sociales. À première vue, le M5S, sorti vainqueur des élections, s’est octroyé les meilleurs postes — notamment les infrastructures, la santé et la culture —, ceux qui ont le plus grand impact potentiel sur l’électorat.

Mais la formation du gouvernement est, depuis le début, soumise à la surveillance de l’« État profond » italien : la présidence de la République (M. Sergio Mattarella), la Banque d’Italie, la Bourse et, surtout, la Banque centrale européenne. Celui-ci veille à ce que les ministères qui comptent vraiment en matière d’économie (les finances et les affaires européennes) échappent aux deux partis. Aussi, quand la coalition propose des candidats que M. Mattarella juge insuffisamment soumis à l’Union européenne, le président n’hésite pas à utiliser son droit de veto pour leur barrer la route. L’influence du M5S sur les politiques budgétaires a ainsi été largement neutralisée d’emblée. Sans surprise, sitôt qu’une des propositions du M5S ou de la Ligue a menacé de se transformer en loi (qu’il s’agisse du revenu minimum garanti ou de l’abaissement de l’âge de départ à la retraite), la Commission européenne et ses relais intérieurs se sont interposés. Des mois de bras de fer ont fini par édulcorer ces mesures et par les vider de leur sens. Si bien que M. Di Maio n’a, à ce jour, aucun succès à afficher à son tableau d’honneur gouvernemental.

« Liguisation » de la politique

De son côté, M. Salvini a maximisé sa présence. En tant que ministre de l’intérieur, il est désormais presque toujours vêtu d’une veste de policier ou de carabinier, comme un bon shérif. Il a confié à son bras droit le ministère de la famille, une autre excellente tribune pour des déclarations à fort impact médiatique. Mais il s’est réservé la plus importante responsabilité morale d’un gouvernement honnête : une croisade contre l’immigration clandestine, menée à travers le déni des droits portuaires aux organisations non gouvernementales (ONG) qui sauvent des vies en Méditerranée. Les années de propagande du M5S contre l’« invasion » ont laissé des traces, l’obligeant aujourd’hui à suivre la Ligue sur ce terrain miné, avec parfois quelques remontrances inefficaces pour des actes xénophobes particulièrement odieux.

Quelques mois après l’arrivée au pouvoir de la coalition « jaune-verte », il ne reste déjà plus le moindre doute sur la couleur qui domine (4). Alors qu’elle a récolté moitié moins de voix que son partenaire, la Ligue a imposé son hégémonie, comme si elle en avait obtenu deux fois plus. Les trois élections régionales qui se sont tenues entre janvier et avril 2019 ont transformé ce renversement en un fait politique froid. Toutes ont eu lieu dans le Sud, où s’était produit en 2018 un raz-de-marée en faveur du M5S. Dans les Abruzzes, celui-ci est passé de 39,8 à 19,7 %, quand la Ligue a bondi de 13,8 à 27,5 %. En Sardaigne, il s’est effondré (de 42,4 à 9,7 %), tandis que le parti de M. Salvini progressait légèrement (de 10,8 à 11,4 %). Enfin, en Basilicate, le mouvement de M. Di Maio a divisé son score par deux (de 44,3 à 20,3 %), quand la Ligue a triplé le sien (de 6,3 à 19,1 %). Alliée à Forza Italia, aux Fratelli d’Italia et à divers autres groupes, elle a pris le contrôle de ces trois régions. Ainsi, elle gagne sur tous les tableaux, rejoignant Forza Italia et l’extrême droite au niveau local tout en conservant son alliance avec le M5S à Rome.

La Ligue occupe désormais le centre de la vie politique italienne. M. Salvini distribue les cartes et définit les règles du jeu, forçant les médias à suivre servilement ce qu’il dit — ses promesses, ses provocations et son « bon sens », lequel, diffusé depuis des années à la télévision, dans les journaux et en ligne, semble en être réellement devenu un. La politique italienne a subi une « liguisation » (leghizzazione). Il est maintenant considéré comme normal — et cela vaut pour le centre gauche — d’accuser certaines ONG d’être des « taxis de mer » de mèche avec les passeurs ; d’affirmer que les citoyens ont avant tout besoin de sécurité ; ou de voir l’immigration exclusivement comme un problème. Des thèses qui étaient autrefois l’apanage de la Ligue et des cercles néonationalistes sont presque unanimement admises.

Parmi les dirigeants de la droite eurosceptique des grands pays de l’Union européenne, M. Salvini est le seul qui puisse caresser l’espoir de diriger un gouvernement. Il possède en effet un atout majeur. En Italie, le néofascisme a depuis longtemps été intégré au sein du système politique, ce qui permet à la Ligue de se présenter comme « différente ». Idéologiquement, bien qu’il appartienne à la droite radicale, son chef n’a jamais renié ses demi-origines de gauche. « Quand on me prend pour un fasciste, je ris, déclare-t-il aujourd’hui. Roberto Maroni me soupçonnait d’être un communiste au sein de la Ligue car j’étais celui qui était le plus proche d’eux par certains aspects, y compris dans ma manière de m’habiller. » Pas plus tard qu’en 2015, il était encore un admirateur de Syriza, le parti de gauche grec, et il continue d’émailler ses déclarations de revendications autrefois caractéristiques de la gauche, comme la nécessité d’une banque publique d’investissement ou l’abrogation des réformes néolibérales du système de retraite.

M. Salvini a l’avantage d’évoluer dans un contexte où la gauche, réformiste ou radicale, a presque disparu. En France, en Espagne, au Royaume-Uni et même en Allemagne, des forces populaires qui résistent à la doxa du pouvoir existent toujours à gauche sur l’échiquier politique. Rien de tel en Italie.

Les conditions socio-économiques et géographiques ont également joué. Aucun grand pays de l’Union européenne n’a davantage souffert du carcan de l’euro que l’Italie, dont le revenu par habitant a à peine augmenté depuis l’entrée en vigueur de la monnaie unique (5) et dont les taux de croissance ont été misérables. De surcroît, péninsule disposant de la plus longue côte continue de tous les pays de l’Union, l’Italie est devenue un carrefour migratoire. Une situation à laquelle ce traditionnel pays d’émigration, qui a tant alimenté les flux de population mondiaux, n’était pas habitué, et qui survient dans un contexte de repli économique, où la concurrence pour obtenir un emploi ou des aides sociales fait rage. Tandis que ces tensions deviennent de plus en plus électriques, M. Salvini se présente comme le paratonnerre idéal pour décharger un potentiel conflit de classe et pour le transformer en une lutte des pauvres contre les pauvres.

S’il parvenait à s’emparer du palais Chigi, deviendrait-il un nouveau Berlusconi, lequel, en dépit de toutes ses fanfaronnades, n’a pas changé grand-chose ? Son attitude à l’égard de l’Union européenne constitue un test décisif. Le « Cavaliere » s’est davantage distingué par ses gaffes que par sa mauvaise conduite au Conseil européen. M. Salvini est plus impitoyable que lui, et plus idéologique. Il a fait campagne aux élections européennes de 2019 en promettant l’émergence d’un bloc populiste de droite — l’« Internationale souverainiste » imaginée par M. Stephen Bannon, l’ancien conseiller du président américain Donald Trump. Il a longtemps été un admirateur de M. Vladimir Poutine. Mais les États-Unis comptent davantage que la Russie, et ses affinités — en matière de style et de personnalité — sont bien plus grandes avec l’occupant de la Maison Blanche qu’avec celui du Kremlin. Cela signifie notamment un alignement sur la tentative de M. Trump de soumettre la Chine. Par contraste, et au grand regret de M. Salvini, M. Di Maio a accueilli en Italie le président Xi Jinping, venu les bras chargés de cadeaux liés aux nouvelles routes de la soie.

Arrangements avec Bruxelles

La différence est tout aussi visible au sein de l’Union européenne, où le dirigeant du M5S a adopté une approche bien plus radicale, exprimant un soutien chaleureux aux « gilets jaunes » français, que M. Salvini considère comme des casseurs.

Au niveau de l’Union, le chef de la Ligue s’est contenté de tambouriner sur les barreaux de la cage bruxelloise, sans chercher à les briser. Il a approuvé l’actuel budget italien, finalement conforme aux « conseils » de la Commission. Un engagement assumé dans un conflit institutionnel, et plus seulement verbal, avec l’Europe paraît moins probable qu’une adaptation pragmatique au statu quo. La base sociale de la Ligue est peut-être hostile aux grandes banques, aux réglementations communautaires et aux multinationales, mais sa sensibilité demeure indubitablement capitaliste. En son temps, M. Bossi a lui aussi fulminé contre Bruxelles, sans que cela empêche la Ligue du Nord de voter en faveur des traités de Maastricht et de Lisbonne.

Pour M. Salvini, la monnaie unique a été un épouvantail utile à son ascension, mais qui, une fois le sommet atteint, peut être remisé. La dénonciation des « frontières-passoires » demeure son véritable passeport pour le pouvoir. Et, sur ce sujet, l’Union européenne ne lui pose aucune difficulté.

Matteo Pucciarelli

Journaliste, auteur de l’ouvrage Anatomia di un populista. La vera storia di Matteo Salvini, Feltrinelli, Milan, 2016. Une version plus longue de cet article est parue dans la New Left Review, n° 116-117, Londres, mars-juin 2019.

(1) L’affaire Tangentopoli, qui a éclaté en 1992, était un vaste système de pots-de-vin entre dirigeants politiques et industriels. Elle a donné lieu à l’opération judiciaire « Mani pulite » (« mains propres »).

(2) Lire Raffaele Laudani, « Matteo Renzi, un certain goût pour la casse » et « Matteo Renzi se rêve en Phénix », Le Monde diplomatique, respectivement juillet 2014 et janvier 2017.

(3Cf. Mauro Calise, La Democrazia del leader, Laterza, Rome-Bari, 2016.

(4) Lire Stefano Palombarini, « En Italie, une fronde antieuropéenne ? », Le Monde diplomatique, novembre 2018.

(5) Le salaire moyen brut est passé, à prix constants, de 28 939 euros en 2001 à 29 214 euros en 2017.

 

Publié le 09/06/2019

Contre-analyse des dernières élections européennes

Par Daniel Vanhove

(Site mondialisation.ca)

Difficile pour toute analyse des élections européennes du dernier week-end de mai d’aborder les résultats sans tomber dans le travers d’une approche aux couleurs plus nationales que strictement européennes. A suivre les médias – presse, radio, télé – tout observateur a pu s’en rendre compte. Et le plus cocasse lors de ces élections dites ‘européennes’ en est leur interprétation par les ténors politiques eux-mêmes. La plupart d’entre eux se sont poussés au-devant de la scène sur base de leur politique nationale, et au soir des résultats même s’ils ont perdu des points, comme le président Macron, ils l’évaluent comme un blanc-seing pour poursuivre leur politique pourtant décriée par les urnes.

Sans aborder le cas de chacun des pays qui constituent l’UE, je n’en prendrai que quelques-uns pour illustrer mon propos. De manière globale, si l’on constate une augmentation générale de participation des électeurs, celle-ci reste marquée par une abstention majeure – près de 50% des citoyens européens se sont abstenus – soit, un électeur sur deux, ce qui en dit long sur l’intérêt que les citoyens portent à une institution dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. Et au vu des résultats, cela en dit long également sur la notion de « démocratie » dont je parlais dans mon précédent billet (https://www.mondialisation.ca/avant-les-elections-dans-lue-arret-sur-la-notion-de-democratie/5633570). 

Ainsi, un parti et/ou un candidat qui se proclame vainqueur en arrivant autour de 20% des voix sur 50% de participation implique qu’environ 10% d’électeurs imposent leurs choix aux 90% des autres. En termes de « démocratie », c’est effectivement brillant !

A ce stade, je rappelle aussi qu’il n’existe pas un ‘peuple européen’, quoi qu’en prétendent certains ‘eurolâtres’ qui veulent à tout prix s’en persuader. De façon très prosaïque, sans même aborder la question des 24 langues officielles (!) reconnues dans l’UE, comment par exemple, penser qu’un Lituanien ait les mêmes repères qu’un Portugais ou qu’un Finlandais se reconnaisse dans les critères d’un Chypriote ou d’un Maltais ?! Bonne chance à ceux qui tentent d’y croire ! 

N’est qu’à voir à l’intérieur de certains Etats les dissensions qui animent parfois leurs citoyens (en Espagne avec les Catalans et les Basques contre l’Etat central ; en Belgique entre les Wallons et les Flamands avec l’épineuse question de Bruxelles ; en Italie entre ceux du Nord et du Sud ; sans oublier l’Irlande où les tensions restent à fleur de peau ; ni la France où la Corse n’est pas en reste, etc… dans une liste où les particularités régionales ne manquent pas d’exacerber les tensions)… sans aborder l’épineuse question du Kosovo imposé à la Serbie, au cœur de l’Europe et qui pourrait à tout moment déstabiliser la région et ses voisins ; ni de l’ombre de l’Ukraine dont les mêmes cinglés voudraient la rattacher à l’UE comme ils l’ont fait avec empressement avec les pays de l’Est, plus en conformité avec l’agenda de l’OTAN qu’avec celui des citoyens européens, pourtant premiers concernés et plus que réservés sur la question. 

Par ailleurs, l’augmentation relative de participation dont on nous a parlé s’explique en partie par le fait que dans plusieurs Etats étaient organisés des scrutins régionaux voire nationaux, comme en Belgique, Espagne, Grèce, Irlande, Lituanie et Roumanie. Si ces scrutins intérieurs n’avaient pas été couplés aux élections européennes, on peut raisonnablement penser que l’abstention à ces dernières eût été plus forte.

Mais soit, que peut-on malgré tout retenir de ces élections ? Que dans la majorité des cas, ce que l’on observe de manière nationale se répand comme une tache d’huile : l’Europe vire à droite toute et la plupart des pays semblent opter pour un repli sur soi. Les partis qui l’emportent sont souvent ceux qui ont prôné une autre Europe, moins ouverte, plus nationaliste, quand ce n’est pas une sortie de celle-ci. En effet, les plus gros scores sont réalisés par les responsables politiques qui n’ont cessé de critiquer la politique européenne menée jusqu’à présent, et pour preuve, la chute des deux partis majoritaires au Parlement européen que sont le PPE (Parti populaire européen) et le S&D (Sociaux-Démocrates) furieux adeptes d’un libéralisme débridé, qui perdent ensemble plus de 50 sièges et n’ont plus la confortable majorité qui était la leur.

Les technocrates peuvent bien se féliciter d’une meilleure participation à ces élections et trompeter que ‘les peuples européens’ sont plus que jamais attachés à l’idée d’Europe, en fait elles consacrent exactement le contraire, à savoir le rejet des électeurs de l’Europe qui leur est proposée. Après ces élections, les eurosceptiques devraient donc être plus nombreux au sein du Parlement européen. Que ce soit en Grande-Bretagne où le parti de N. Farage culmine et entérine donc un Brexit que le parti de Th. May tentait par tous les moyens d’empêcher avec l’interminable mauvais feuilleton que l’on a vu ; que ce soit en Pologne où le PiS conservateur rejette nombre de directives européennes au point que le pays se fait régulièrement remonter les bretelles par les responsables de Bruxelles ; que ce soit l’Italie avec la victoire de M. Salvini qui défie la politique d’austérité de l’Europe à chaque occasion et risque de se voir imposer des mesures disciplinaires pour non-respect des normes budgétaires ; ou de la Hongrie avec le triomphe du parti de V. Orban, qui défie lui aussi nombre de directives, sans parler de la France où le RN dépasse le parti du président en place, et ainsi de suite…

La leçon à retenir de ces élections est donc un mouvement de rejet de cette Europe au profit d’un repli national identitaire bien à droite. A force de ne pas entendre la volonté et les souhaits des citoyens, quoi d’étonnant à ce que ceux-ci choisissent les partis les plus réticents à une Union Européenne dans laquelle ils ne se reconnaissent pas tant leurs acquis sociaux sont lentement mais sûrement détricotés ? Le meilleur exemple en est le ‘Brexit’… qui pourrait à terme, faire des émules.

Un arrêt cependant sur le cas de la France, pour pointer le peu de conscience et de lucidité politique de l’électorat, et la manipulation grossière dont il est l’objet. Plusieurs enquêtes ont tenté de déterminer quel était le profil des électeurs du FN/RN de M. Le Pen. Et il semble que bon nombre des forces de l’ordre – police, gendarmerie, armée, CRS, … – y soient favorables. Certains ‘Gilets Jaunes’ – dont deux listes se présentaient à ces élections avec à peine 1% de votes – se sont ouvertement déclarés sympathisants du FN/RN et se heurtent donc de face lors des manifestations hebdomadaires, à ceux qui se trouvent du même côté qu’eux dans l’isoloir. Quelle farce ! Pour une analyse plus détaillée des votes français, en fonction de la classe sociale, lire : https://lemediapresse.fr/politique/elections-europeennes-un-vote-de-classe-avant-tout/

L’un des problèmes majeurs de l’Europe, est qu’en-dehors de rares cas – Espagne, Portugal – les ‘gauches’ nationales européennes n’existent quasiment plus. Elles ont lentement glissé au centre, par de minables calculs électoralistes et de malheureux compromis – pour ne pas dire ‘compromissions’ – avec pour résultat leur effondrement dans nombre de pays européens au profit d’une droite plus dure, plus nationaliste, souvent raciste et tendant vers l’extrême. 

Dès lors que les soi-disant ‘partis de gauches’ ont entériné la privatisation de tous les secteurs de l’économie, reprenant en chœur le mensonge des « Etats désargentés », les citoyens ont malgré eux assisté au fait que même l’information se privatise avec les résultats que l’on sait : en France les médias sont aux mains d’une poignée de milliardaires qui font donc passer l’info qui convient le mieux à leurs affaires. En Italie, S. Berlusconi avait fait pareil. On en a vu l’imposture après quelques années.

A force de répéter sans discontinuer des mensonges sur les ondes, ceux-ci rentrent lentement dans l’inconscient collectif et devient ‘vérité’. C’est une technique vieille comme le monde qui fait toujours recette. D’autant plus aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la surinformation. Or cette info est complètement fausse : les Etats sont désargentés par la faute de leurs choix. S’ils voulaient vraiment récupérer l’argent là où il coule en abondance, ils devraient s’en prendre aux paradis fiscaux où des milliards sont recyclés, y compris l’argent le plus sale qui soit. Le problème est que les responsables devraient sans doute s’en prendre à leurs pratiques personnelles… ce qui ne leur convient pas vraiment.

Ensuite, ils devraient arrêter leur fuite en avant de guerres qu’ils alimentent loin de chez eux, mais qui les ruinent. Voyez les budgets des Ministères de la Défense qui en réalité s’appuient là-aussi sur des mensonges. Non, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, la Palestine, le Yémen, le Soudan, l’Iran, la Russie, la Chine, la Corée du Nord ne nous menacent pas, bien au contraire, par nos méthodes néocoloniales beaucoup de ces pays participent, malgré eux, à notre propre confort. Mais le lobby de l’armement agite des menaces inexistantes sur base de ‘fake news’ répétées, là aussi en boucle, dont on finit par voir l’imposture. En attendant, nos Etats ‘ruinés’ multiplient taxes et impôts pour financer ces budgets guerriers au profit d’une poignée de nantis qui s’engraissent sur les cadavres d’innocents, bien éloignés de leurs lieux de vie !

Cette orientation débridée vers un libéralisme à tout crin, sans prendre garde aux effets collatéraux d’élus se liant de la sorte aux principaux acteurs financiers – puisque là aussi, les campagnes électorales voient affluer des donations privées – est d’une dangerosité extrême : vous voulez notre argent, faites tourner nos usines, et de préférence à moindre coût. Si la boucle semble ainsi bouclée, ces politiques mettent véritablement la vie de tous les citoyens en danger. Parce qu’à terme, la réponse des pays que ces politiques dévastent finira par nous revenir en pleine figure. 

Ce n’est pas un scénario pessimiste, c’est ce que l’Histoire nous enseigne. Mais comme le résume très justement Bruno Guigue : « Avec le totalitarisme dans les médias, difficile d’avoir la démocratie dans les urnes ». 

Fait à noter : cette droite dure qui s’affirme ouvertement a la particularité d’être en parfaite symbiose avec l’actuel gouvernement du régime d’apartheid israélien. Ce qui d’une part, illustre l’esprit qui anime ce beau monde, et d’autre part présage que rien ne sera fait au niveau européen pour empêcher l’occupant sioniste qui se sent, avec l’appui inédit du gouvernement de D. Trump, les coudées décidément franches pour poursuivre le démantèlement de ce qui reste de la Palestine historique.

Les analyses de ces ‘euroïnomanes’ proclamés sont donc étranges voire amusantes à lire, avant de devenir sans doute dramatiques dans le quotidien des citoyens qui par manque de lucidité et de réflexion se seront fait berner, une fois de plus !

Daniel Vanhove

 

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Daniel Vanhove, Mondialisation.ca, 2019

 

Publié le 17/05/2019

Europe : pour une politique culturelle antilibérale et antinationaliste !

(site journalzibeline.fr)

Le Parlement européen va être renouvelé le 26 mai. Les partis de Gauche français y partent en ordre dispersé alors que les groupes progressistes européens tentent de se rassembler. Petit état des lieux !

Le désintérêt des Français pour les élections européennes est évident : depuis 2005, en particulier, ceux qui ont voté Non au traité et l’ont vu s’appliquer quand même s’offusquent de ce déni de démocratie, et pensent que l’Assemblée européenne, élue au suffrage direct à 1 tour, n’a aucun pouvoir face à la Commission européenne (composée d’1 commissaire nommé par chaque chef d’État) ou face au Conseil de l’UE (composé des ministres des États).

Dans la région, même si les intentions de vote sont un peu meilleures qu’ailleurs (63%, comme en Île de France, au lieu des 57% de la moyenne nationale, voire 52% en Bretagne), le désintérêt est patent. Au-delà de l’euroscepticisme, les Français semblent méconnaître le pouvoir de l’Assemblée européenne : les médias s’attachent pour la plupart aux enjeux français, considérant les élections européennes comme un test pour les municipales, voire les présidentielles, à venir. Or, non seulement le Parlement européen élabore et vote les lois, mais il a également, contrairement à la plupart des parlements nationaux, un pouvoir de surveillance de l’exécutif (la Commission) et une compétence budgétaire.

Exercice de démocratie

Étant donné qu’aucune majorité stable ne s’en dégage, il est le lieu des alliances : certains projets de lois rassemblent des groupes qui s’opposent sur d’autres points, et il faut sans cesse convaincre ses potentiels alliés. D’où les mots doux que certains s’attribuent en coulisse ou sur les ondes, qualifiant de « tambouilles » les alliances, ou d’« imbéciles utiles » les alliés d’un jour autour d’une loi précise. La France s’est débarrassée de ce type de démocratie malléable et protéiforme, fragile et ingouvernable diront certains, depuis la fin de la Quatrième République. Mais elle n’est pas pour déplaire aux parlementaires sortants. À Eva Joly qui déclarait en quittant l’Assemblée : « Ici c’est la culture du compromis qui règne, et j’ai adoré ça. » Ou à José Bové, plus clair encore « Les Français ne comprennent pas comment on travaille ici. On est un pays clivant. Si on construit une majorité sur un projet, on est considéré comme un traître. ». Quant à Bruno Gollnisch (Rassemblement National), sa déclaration est de bon augure (excepté le soviétisme…) : « Une nouvelle union soviétique mondialiste s’élabore ici », s’est-il effrayé… Et les députés communistes sortants ont l’impression d’avoir accompli « un travail considérable ». Et harassant !

Alliances européennes, divisions françaises

Aujourd’hui, pour former un groupe au Parlement européen, il faut réunir 25 députés issus de 7 pays membres au moins. Chaque groupe est donc composé de partis nationaux de sensibilité parfois différentes : ainsi les Communistes, la France Insoumise et Lutte Ouvrière, s’ils ont des députés, siégeront ensemble à la GUE (Gauche Unitaire européenne et parti écologiste nordique). Le PS fait partie du Groupe S&D (Social et Démocrates), EELV du groupe Verts, alors que Génération.s, s’il a des députés, veut défendre un projet fédérateur de gauche autour de la candidature de Yanis Varoufakis, ancien ministre des finances de Tsipras, transfuge de Syriza et de la GUE.

Une telle alliance, opportuniste, est possible au Parlement européen, pour peu que les électeurs de gauche se rendent aux urnes pour construire une autre Europe, contrer la montée des nationalismes la toute-puissance des lobbys libéraux, et mettre en place un Green new deal européen comme le souhaitent à la fois Benoît Hamon et les Verts.

Mais 5% des voix sont nécessaires pour que chacune des listes ait des députés : sans un sursaut des électeurs de gauche la division va fortement impacter sur le nombre de parlementaires français progressistes à l’Assemblée européenne. Que les listes FI, PS, Génération.s, EELV, PCF voire LO atteignent chacune 5% semble un objectif peu réaliste… et tout ce qui sera en dessous sera perdu pour la représentation.

Pourtant les programmes des candidats semblent aujourd’hui séparés par l’épaisseur d’un papier à cigarettes. Il n’est plus question de Plan B à FI, tous font de la lutte contre le libéralisme, voire le capitalisme, leur objectif principal, indissociable du combat écologique. Et chacun fustige les nationalismes et la politique anti-migratoire criminelle de l’Europe. Y compris l’actuel PS, qui un temps prônait la déchéance de nationalité.

Et la culture ?

Un autre point commun : penser une politique culturelle européenne est loin de leurs préoccupations premières. Pourtant les libéraux européens luttent pour « libérer » les industries culturelles de l’exception qui l’affranchit partiellement des lois du marché, et permet de l’abstraire de la concurrence. Et les droites nationalistes s’emparent de la question culturelle pour y développer leurs obsessions identitaires et l’exclusivité du patrimoine chrétien. Le fait que Tibor Navracsics, ministre de Viktor Orban, soit l’actuel Commissaire à la culture nommé par l’Assemblée, n’est pas seulement le signe d’un désintérêt de l’Europe pour ces questions : elle est la preuve que les nationalistes fascisants en font le cœur de leurs crédos rancis.

Ni les Libéraux ni les Nationalistes ne s’y trompent : c’est à l’Assemblée européenne que sont posés les fondements des droits culturels des citoyens, de la juste rémunération des auteurs et des interprètes, de la libre circulation des œuvres, de la liberté de création. Et de la possibilité de concevoir l’art non comme le luxe de l’élite mais comme le bien du peuple et un des piliers de l’intérêt général.

C’est ainsi qu’élire des parlementaires de Gauche susceptible de ne pas soumettre l’art et la culture à des intérêts économiques ou idéologiques devrait être, pour tous ceux que la culture et l’art préoccupent, une préoccupation première…

AGNÈS FRESCHEL
Retrouvez ici nos entretiens avec
Christian Benedetti, qui porte la question culturelle aux élections européennes pour la FI, et Denis Lanoy, candidat PCF.

La suite du dossier consacré à ces élections, avec d’autres entretiens (EELV, Génération.s et PS) est à paraître vendredi 17 mai dans le n°35-36 de Zibeline Hebdo.

https://www.journalzibeline.fr/europe-pour-une-politique-culturelle-antiliberale-et-antinatio

Publié le 08/04/2019

Européennes : EELV en marche vers le centre

Par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

« L’écologie, ça n’est pas la gauche », dixit Yannick Jadot. Le mois de mars a été difficile sur le plan de la stratégie chez EELV. Erreurs de com’ ou repositionnement libéral inavoué ? Quoi qu’il en soit, EELV semble devenu la CFDT de l’écologie politique.

En mars, Yannick Jadot a frappé deux grands coups médiatiques : le 1er mars 2019 auprès du journal Le Point, et le 5 au Figaro. Le message de la tête de liste EELV aux élections européennes est on-ne-peut-plus-clair : il veut « dépasser les vieux clivages ». Pas tant le clivage gauche-droite que celui entre « les puissances de l’argent et l’écologie politique », pour citer David Cormand, secrétaire national du parti.

Ainsi Yannick Jadot se dit-il favorable à « l’économie de marché, la libre entreprise et l’innovation ». Et quand nos confrères du Figaro lui font remarquer que, dans les sondages, EELV est devant LFI ou le PS, il rétorque : « Vous voulez vraiment nous mettre à gauche, hein ! »

Depuis ces deux articles, c’est tout l’appareil qui rame à contre-courant. Yannick Jadot lui-même a dû s’auto-modérer dans Le Monde : « Je veux soumettre l’économie aux impératifs de la société : le climat, les droits sociaux, la solidarité ». Mais pour Jérôme Gleizes, conseiller EELV de Paris et prof d’économie à Paris XIII, « les interviews de Jadot sont des maladresses, des erreurs momentanées de communication. Il pensait qu’en parlant au Point, il ne serait lu que par les lecteurs du Point. Après, il doit revenir sur ses propos parce que les gens n’ont pas compris. » L’écologiste en chef donne surtout l’impression de trop adapter son discours à son interlocuteur. Et ça se voit. Suffisamment pour que la sénatrice écolo Esther Benbassa regrette que Yannick Jadot « nous implique dans ses mauvais calculs ».

EELV, virage libéral ?

C’est vrai qu’il y a un paquet de « déçus du macronisme » à aller chercher… Jadot ne se rêve-t-il pas en un Cohn-Bendit version 2019, dix ans après les fameux 16% ? Sauf que lui plafonne sous les 10% et que, entre temps, le centre français s’est largement fait truster par un certain Emmanuel Macron. Que ce soit le MoDem, l’UDI, le PRG, les radicaux valoisiens ou n’importe quel autre organe centriste, la survie n’implique aujourd’hui plus qu’un seul paramètre : une alliance avec LREM. EELV ne peut, consciencieusement, pas penser faire jeu égal avec le parti présidentiel. Ne leur reste alors que d’accepter le statut de satellite. Comme au bon vieux temps du « socialisme » triomphant.

Sergio Coronado, ex-député EELV, candidat LFI aux européennes, sait taper là où ça fait mal : « Il y a des macronistes convaincus à la tête d’EELV. L’espace dans lequel se construit EELV était "Hollando-compatible", il est Macron-compatible. Quand on vote EELV, on a une chance sur deux d’élire un macroniste. » Mais que signifierait un « virage libéral » alors que les écolo-libéraux sont déjà partis ? Quand, en ralliant la liste LREM, l’eurodéputé EELV Pascal Durant et l’ex-patron de WWF Pascal Canfin « ont préféré l’original », assène Esther Benbassa ?

Evidemment, au sein du parti écolo, ça crispe. David Cormand accuse Pascal Canfin d’avoir « capitulé en rase-campagne. Il intériorise que le combat électoral ne vaut même pas d’être mené, qu’il n’y a pas d’alternative entre les libéraux et les fachos. » Pour autant, « politiquement, il n’y a pas beaucoup de différences entre Durant, Canfin et Jadot », analyse le journaliste Arthur Nazaret [1]. Ex-membre du bureau exécutif « au nom de la sensibilité de gauche » pendant six ans, Elise Lowy en profite même pour les canarder : « La direction d’EELV et ceux qui ont rejoint Macron ont été dans la même tendance pendant plus de dix ans. Rien ne les différencie politiquement. »

Fâchés avec la gauche…

Et l’aile gauche, elle, s’en est allée aussi. Il y a bien longtemps. Elise Lowy, Sergio Coronado, entre autres. Que peut un avion sans ses deux ailes ? Face aux critiques de la gauche, Yannick Jadot n’a qu’une seule arme : « Le futur, c’est moi, les autres, c’est l’URSS, c’est le Venezuela ». Appréciez ce qu’il déclare au Figaro :

« Un paysan bio, il vend sa production sur un marché, pas dans un sovkhoz […] On veut faire de l’économie soviétique ? De l’économie à la Maduro ? Regardez où elle en est. »

Ou encore au micro de RTL :

« S’il y en a qui pensent qu’il faut revenir au soviétisme ou qui ont comme modèle l’économie de Monsieur Maduro, et bien tant mieux pour eux et tant pis pour nous. »

Voilà peut-être de quoi interpréter sa phrase « l’écologie, ça n’est pas la gauche ». Mais de là à caricaturer la gauche comme n’étant qu’un ramassis de vieux cocos productivistes… il y a un monde. « Nous, on n’est pas seulement anticapitaliste, on est aussi anti-productiviste », lance David Cormand. Et n’y voyez pas de langue de bois ici, il le pense vraiment ! Comme quoi quelques nuances de rouge peuvent faire de grandes différences politiques chez les verts. Ne caricaturons pas. Les écologistes ont une place à part au sein de la gauche française, si tant est qu’ils s’y inscrivent. Voici ce qu’en dit David Cormand :

« Quand le marxisme déboule, il gagne l’hégémonie à gauche. De notre point de vue, la concession historique faite au capitalisme, c’est l’acceptation du productivisme. La faillite de la gauche au XXème siècle, son échec historique face au capitalisme, elle est liée à cette faute originelle. Aujourd’hui, la gauche marxiste est morte, vive la gauche écologiste ! »

Aux dires d’Arthur Nazaret, « Cormand était plus favorable à un rapprochement avec Hamon. Il s’inscrit plus à gauche, à l’inverse de Jadot. » D’ailleurs, ce dernier n’essaye pas simplement d’endosser le rôle de leader du nouveau monde écolo (cela fait tout de même dix ans qu’il est eurodéputé et il est en campagne pour un troisième mandat). Non, il veut surtout se faire passer pour le chantre du camp des « responsabilités », du « réalisme », du « pragmatisme ». Aucune surprise pour Arthur Nazaret, qui rappelle que « les écolos ont toujours voulu se distinguer de la gauche. Comme disait Jean-Paul Besset : "L’écologie n’est pas une branche de l’arbre de la gauche mais un arbre à part entière". »

… en attendant les municipales

Si Yannick Jadot « réaffirme l’originalité de l’écologie en tant qu’idéologie à part entière », comme nous l’explique Arthur Nazaret, le souci est qu’il ne dit pas avec qui il fera alliance. Pour les européennes, le scrutin étant quasiment à la proportionnelle (à condition d’atteindre 5% des suffrages), le jeu des alliances pré-électorales est sans grande importance – même si chacun aime y jouer la tragi-comédie. Mais après ?

Les écolos visent une forme de coalition (minoritaire) avec les libéraux et les sociaux-démocrates. Un centre « soc-lib-dem-écolo », en somme. D’ailleurs, EELV ne voit pas de problème à s’accoquiner occasionnellement avec un Michel Barnier. Mais attention, pas question d’aller jusqu’à s’allier avec le PPE. C’est qu’on a des principes. Esther Benbassa, elle, « aurai[t] préféré une campagne avec des alliances, afin de préparer l’avenir ». Une prochaine fois peut-être.

C’est qu’il faut tenir compte de la réalité politique du Parlement européen : le modèle allemand gouverne. La porte-parole d’EELV Sandra Regol l’assure : « Pour faire avancer les dossiers, on fait passer le projet avant la posture. En France, on a du mal à comprendre que le Parlement européen fonctionne différemment. Ça ne veut pas dire qu’on y fait des "alliances". » Et Julien Bayou, porte-parole du parti lui aussi, de préciser : « Il n’y a pas de coalition envisageable pour une majorité avec les conservateurs ou les sociaux-démocrates. Mais on ne va pas refuser leurs votes sur nos combats. On appelle ça des majorités de projet. » Certes. Mais ce n’est pas tout à fait l’avis de Yves Contassot, ex-EELV, passé à Génération.s : « Ils sont en train d’adopter la ligne des Grünen [les écolos allemands, qui dirigent le groupe au Parlement européen, NDLR], qui permet des alliances sur le centre, pas sur la gauche ».

Ok. Mais alors, que se passera-t-il après les européennes, quand viendra le temps de la campagne des municipales ? « Ça va tanguer dans tous les sens », s’amuse Sergio Coronado. Car partout où EELV siège et/ou dirige, ils ne le peuvent que grâce aux soutiens du reste de la gauche. Pas de « ni droite, ni gauche » à cet échelon politique, il faut la jouer franc-jeu. Alors, David Cormand sort l’artillerie lourde : « On ne veut plus être les supplétifs d’appareils plus puissants. Mélenchon a préféré l’hégémonie, nous, on revendique le leadership. Les européennes sont une étape. » En effet, une fois le scrutin européen passé, il va y avoir un congrès des écologistes. Le parti devrait même « muter » vers une nouvelle forme. Pour Jérôme Gleizes, « en 2019, on va voir s’il y a une modification du positionnement d’EELV à gauche ». Même Esther Benbassa espère une « refonte, une gauche écologiste, ça aurait de la gueule ! »

D’ici là, LREM pourrait tout de même changer la donne en faisant grandement pencher la balance au centre. Là, au printemps 2020, peut-être verrons-nous finalement EELV imploser. C’est qu’à EELV, les seules tensions portent sur la stratégie, pas sur la ligne politique – ils sont tous d’accord ! Néanmois, il serait bon que cet unanimisme tranche enfin entre libéralisme, social-démocratie et gauche radicale. Et ce au nom de l’écologie !

Loïc Le Clerc

Notes

[1] Auteur d’Une histoire de l’écologie politique (La Tengo, 2019)

Publié le 21/03/2019

Europe : les impasses de Lordon

Par Roger Martelli (site regards.fr)

Le Monde diplomatique de mars 2019 publie un dossier sur l’Europe. L’article leader est confié à Frédéric Lordon qui, une fois de plus, plaide pour une rupture radicale avec le cadre institué de l’UE. Il assortit son argumentation d’une ébauche de stratégie pour y parvenir. Disons-le tout net : Lordon prétend «  sortir de l’impasse  »... pour se précipiter dans une autre.

Pour Frédéric Lordon, deux camps seulement sont face-à-face. D’un côté se trouvent les classes populaires, les grands perdants effectifs de la construction européenne : elles sont protégées des «  scrupules précieux de l’européisme  » et un «  Frexit  » ne leur ferait pas peur. De l’autre côté, ce que Lordon appelle, selon les moments, «  la classe éduquée  » ou «  la bourgeoisie éduquée de gauche  » (sic  !). Celle-là souffre d’un «  européisme génétique  »  ; c’est à cause d’elle que tout processus de sortie est bloqué.

Lordon, qui tient à cette sortie, sait qu’on ne quitte pas le marché unique et l’euro sans majorité pour le décider et donc sans raccord entre les «  populaires  » et les «  éduqués ». Il faut donc, nous dit-il, trouver ce qui peut faire passer la pilule amère du retrait à ceux qui n’en veulent pas. La solution qu’il suggère est toute simple : offrir à «  la bourgeoisie éduquée de gauche  » le miel d’une Europe de la culture maintenue et même renforcée.

Le premier problème, dans cette construction intellectuelle, est que la réalité ne met pas en présence deux camps, celui des «  europhobes  » et celui des «  europhiles  », ni même d’ailleurs celui des «  populaires  » et celui des «  éduqués  ». Il est vrai que la confiance à l’égard de l’Union augmente avec la longueur des études et l’importance des revenus. Mais si, à juste titre, les catégories populaires sont majoritairement méfiantes à l’égard de l’Union, elles ne se prononcent pas majoritairement pour un Frexit. En fait, les seuls à se prononcer nettement pour la sortie de l’UE sont les sympathisants de l’extrême droite. En revanche, seuls 30% des sondés, 25% des électeurs de feu le Front de gauche et 32% des électeurs Mélenchon d’avril 2017 sont pour la sortie. On ne savait pas la «  bourgeoisie éduquée  » si nombreuse. [1]

Au lieu de la division binaire, les sondages suggèrent plutôt que les «  europhobes  » et les «  europhiles  » convaincus ne sont que les minorités extrêmes d’une opinion qui oscille entre au moins trois attitudes : ceux qui pensent que l’Union a plus d’avantages que d’inconvénients, ceux qui pensent le contraire (chaque groupe est au-dessous de 40%) et ceux qui jugent qu’il y a autant d’avantages que d’inconvénients. À l’arrivée, l’opinion positive et l’opinion négative globales sont à égalité, mais la volonté de sortie est très minoritaire. Telle est la réalité : elle n’est pas et elle ne sera pas univoque, en tout cas pour longtemps.

Par ailleurs, Lordon nous propose de défaire l’édifice européen et d’en construire un autre, réservé à la culture. Mais avec qui  ? La Hongrie de Viktor Orban, l’Italie de Giuseppe Conte, l’Autriche de Sebastian Kurtz, la Pologne de « Droit et Justice »  ? Et, en admettant qu’elle soit souhaitable et possible, comment financer cette Europe-là  ? En augmentant le budget européen au-delà du seuil critique des 3% du PIB, nous dit l’article. Mais cela supposerait qu’il y ait un budget européen : on sortirait de l’Europe et de ses structures communes, mais en gardant un budget communautaire. Comment serait-il plus facile de construire demain, avec des majorités nationales éclatées et peu compatibles, ce qu’il est si difficile de réaliser aujourd’hui.

Le propre d’une stratégie politique n’est pas d’ignorer une contradiction, mais de la travailler. On ne le fait pas en invoquant un peuple fantasmé ou en pensant que l’on va convaincre les gogos en leur promettant la lune.

Penser le monde tel qu’il est

Factuellement, l’argumentaire de Frédéric Lordon a du mal à résister à l’examen d’une réalité politique et sociale plus contradictoire qu’il ne le suggère. Il y a pourtant plus que cela : la question du devenir de l’Union ne se pose pas dans n’importe quel contexte historique. Pour Lordon, l’ennemi numéro un est «  l’européisme abstrait  ». Faudrait-il pour autant lui préférer un «  nationalisme concret  »  ? Il fut certes un temps où l’on pouvait invoquer les mânes de la nation révolutionnaire et du patriotisme républicain, par exemple quand le fascisme en expansion rappelait ouvertement ses accointances avec la contre-révolution.

Mais ce temps-là n’est plus. Nous vivons dans un autre monde, celui des rapports de forces instables, des inégalités croissantes, des concurrences exacerbées, où la realpolitik du heurt des puissances – la méthode Trump – se substitue de plus en plus au jeu patient des diplomaties et des instances de régulation planétaires. Un monde, en outre, où l’obsession de l’identité et la peur «  de ne plus être chez soi  » poussent à la fermeture par crainte du «  grand remplacement  ». L’identité se substitue à l’égalité sur le terrain des représentations sociales. Sur celui des représentations politiques, l’affirmation de la puissance prend le pas sur le primat de la négociation. Enfin, l’exigence d’autorité recouvre peu à peu le désir d’implication démocratique. Les Français ne s’accordent pas sur l’Union européenne, mais quand on les sonde sur les mesures qu’ils attendraient de l’Europe, celles qui attirent le plus de réponses positives, toutes catégories sociales confondues, sont le renforcement des gardes-frontières et l’élection d’un Président de l’UE au suffrage universel  ! [2] Il n’y a pas à s’étonner si cette période se prête, un peu partout, à l’émergence d’options autoritaires et aux tentations du repli sur soi.

Alors que la nation était promise à la disparition progressive, il y a quelques décennies à peine, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’un monde que le politologue Bertrand Badie désigne justement comme «  néo-national  ». En soi, cela pourrait n’avoir rien d’inquiétant : tout esprit national n’implique pas sa perversion chauvine. Mais, précisément, l’air du temps est aussi à la dominante d’un véritable «  néo-nationalisme  », et pas seulement en Europe. Tout discours «  national  » s’enchâsse aujourd’hui dans cette dynamique, au risque d’être dévoré par elle. Lordon déteste le « mondialisme abstrait  »  ; mais jusqu’où peut conduire le «  nationalisme concret  » que l’on opposerait à lui  ?

Nation : une réalité à relativiser

Les pensées binaires aiment bien les alternatives simples : ou bien la nation est obsolète, ou bien elle est éternelle. Le problème est que les deux affirmations sont fausses isolément. La nation fait partie de ces «  communautés imaginées  » – elles sont à la fois fictives et concrètement agissantes – qui rendent supportable la violence propre aux sociétés de classes. Le territoire réunit horizontalement les êtres que la hiérarchie sociale sépare et oppose verticalement. Toute communauté imaginée, nation comprise, vaut parce que des êtres humains ont voulu qu’elle soit la leur. Elle dure tant qu’ils souhaitent et décident qu’elle reste la leur, jusqu’à ce que d’autres représentations leur permettent de se situer autrement dans l’espace et dans le temps. Nul ne peut donc décréter arbitrairement que le temps des nations est forclos ; en sens inverse, nul ne peut faire comme si la nation était vouée à la répétition et à l’immobilité.

Quand le fait national s’est imposé, le monde était une abstraction pour l’immense majorité des êtres humains. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La poussée des échanges, l’urbanisation galopante, les révolutions informationnelles, l’essor des communications instantanées et la diffusion massive des savoirs n’ont pas annulé les frontières, mais les ont relativisées. Les enjeux économiques, écologiques et culturels tissent désormais la trame d’une communauté de destin planétaire. L’espace-monde n’est plus seulement celui de «  l’inter-nations  », mais celui des interdépendances et de la «  mondialité  ». Que cette mondialité soit aujourd’hui recouverte et parasitée par la mondialisation financière et capitaliste est une chose  ; qu’il faille lui tourner le dos, au nom de ce constat, en est une autre.

Or l’interconnexion des espaces économiques et les problèmes globaux affectent la dynamique territorialisée propre à l’âge industriel. Les régulations «  avant tout nationales  » ont perdu l’évidence qui était naguère la leur. En fait, seuls les États-continents disposent de la concentration de puissance qui en fait des acteurs capables d’orienter le cours mondial. Tous les autres, sans exception, sont contraints de s’aligner plus ou moins, au mieux de surfer sur les contradictions entre puissances dominantes. Inventer des alliances d’États qui se substituent à celles rassemblant aujourd’hui les pays de l’Union européenne  ? Mais les expériences, lointaines ou plus récentes, montrent que ces alliances sont fragiles, si elles ne peuvent pas s’appuyer sur une cohérence partagée des modèles de développement. Or aucun modèle alternatif ne fait consensus face à celui, toujours dominant, du marché, de ses normes et de ses «  contraintes  ». Sur quoi fonder donc une nouvelle Union des nations dégagées des cadres communs européens  ?

Lordon a l’habitude de dire que la sortie de l’Union est d’autant plus nécessaire que c’est l’Europe communautaire qui a imposé le cours néolibéral de nos sociétés. Il sous-entend que cette sortie permettra de contester cette imposition. Je ne pense pas comme lui, et d’abord pour une raison historique : c’est parce que le mouvement ouvrier et les forces les plus démocratiques ont été nationalement battus, y compris en France, que la vague libérale a déferlé sur notre continent, et pas l’inverse. L’offensive néoconservatrice avait de solides bases nationales, qu’aucune configuration nationale des classes, aucune tradition démocratique, aucun dispositif local des gauches politiques n’a été en mesure de contrecarrer. Penser qu’il suffit de sortir du cadre de l’Union pour relancer la grande contestation sociale et dégager la nation du cadre ultralibéral est une illusion. D’une certaine manière, ce que propose Lordon relève d’un «  nationalisme abstrait  ».

Se couler dans les contextes nationaux pour pousser en avant les courants de l’émancipation, user des traditions et des opportunités de chaque État : voilà qui relève de l’évidence. Cela ne justifie pas la tentation d’un raccourci national. Seule la contestation de la logique dominante, dans tous les territoires, ouvre la voie à une issue de crise. Faire un préalable du retour à une mythique «  indépendance nationale  » : là se trouve la véritable impasse. Ce présumé retour pourrait bien n’être que le masque de bien lourdes dépendances à l’ordre social dominant. Un processus émancipateur est aujourd’hui voué à l’échec, s’il se pense comme «  avant tout national  ».

Un projet européen [3]

Contrairement à ce que suggère Lordon, «  l’opinion publique  » n’est pas si stupide en laissant entendre à la fois son scepticisme devant l’Union telle qu’elle est et son désir de perpétuer son existence.

  1. Dans un monde instable et incertain, où le heurt des puissances fait courir un risque mortifère à l’humanité, la convergence des peuples européens et la synergie de leurs forces sont plus nécessaires que jamais. Mais l’Europe doit aussi prendre la mesure de son expérience et déceler ce qui contredit absolument la réalisation d’une union solide : la généralisation du principe de concurrence qui accroît les inégalités  ; la «  gouvernance  » technocratique qui anémie la démocratie jusqu’à la contredire  ; l’obsession de l’identité qui fait de notre continent soit une Europe-forteresse, soit un agrégat d’États-nations désunis. L’utopie néolibérale, le fédéralisme technocratique et la realpolitik du rapport de force sont les pires ennemis de la construction d’une Europe dynamique et solidaire.
  2. Dans des contextes différents, la Grèce et le Royaume-Uni montrent la double impasse de l’alignement sur la doxa «  ordo-libérale  » et de la sortie pure et simple du cadre communautaire. Dégager l’Union des traités qui l’étouffent est un objectif raisonnable. Mais «  sortir des traités  », ce qui équivaut de fait à sortir de l’Union, est au mieux une astuce linguistique bien opaque et au pire une impasse politique. Dès lors, la solution la moins coûteuse est de maintenir le cadre communautaire, de préserver les cadres d’un débat démocratique continu sur ses normes et sur ses possibles évolutions et de légitimer les marges de manœuvre – y compris la désobéissance – des États qui s’estiment corsetés indûment par le respect strict des normes communes. Sans devenir un objectif en lui-même, le droit à l’écart ne peut être tenu pour une violation a priori répréhensible du pacte commun.
  3. La source de la crise européenne est dans le décalage qui existe entre une construction qui repose avant tout sur les gouvernements des États et des citoyens qui ont le sentiment légitime d’être dessaisis des choix fondamentaux. Cette situation est due à la fois aux carences démocratiques des institutions et à la faiblesse des mobilisations collectives proprement continentales. Les dynamiques européennes des mouvements critiques existent et peuvent être développées pour y remédier. En revanche, malgré l’existence de partis européens – dont le Parti de la gauche européenne –, la conscience politique reste quasi exclusivement construite sur des bases nationales séparées. L’avenir de l’Europe passera donc à la fois par l’ampleur des mobilisations progressistes nationales et par l’émergence de formes de conscience européenne combative, sur tous les sujets, économiques, sociaux, écologiques, démocratiques qui conditionnent le devenir de l’Union.
  4. Le recul des normes sociales, la crise du mouvement ouvrier et le désarroi démocratique sont à la base de tous les dérèglements, dans chaque État et sur le continent tout entier. C’est cet état de fait dangereux qui doit être renversé. Cela suppose, non pas le repli prioritaire sur les nations, mais l’articulation plus grande des projets démocratiques, à toutes les échelles de territoire sans exception. Nul projet national n’est viable s’il n’inclut pas une dimension européenne majeure et, en sens inverse, aucun projet européen n’est crédible s’il ne s’ancre pas dans les exigences sociales et démocratiques de chaque peuple. En matière de construction continentale, le sens du commun et le respect de la spécificité sont les deux dimensions inséparables de toute avancée. Faute de cette liaison, l’universel mal compris nourrit le nationalisme, tandis que l’exacerbation de la différence conduit au séparatisme et à l’affrontement des esprits nationaux.
  5. À court terme, tout projet européen conséquent à gauche doit donc articuler quatre niveaux : la définition d’un objectif progressiste européen de long terme, même si sa réalisation immédiate est impossible  ; l’exigence persistante d’une refonte des traités ; la mobilisation des leviers sociaux et politiques sans lesquels aucune refondation n’est possible, ni à l’échelon national ni dans le cadre communautaire  ; l’affirmation conjointe que l’on veut une mise en commun européenne et que l’on mettra en œuvre les décisions nationalement prises, quand bien même elles contrediraient la norme légalement retenue dans l’Union.

 

Roger Martelli

Notes

[1] Sondage Elabe, «  Les Français et l’Union européenne  », 9 mars 2017

[2] Sondage Elabe, mars 2017

[3] Des approches intéressantes à débattre dans l’ouvrage d’Attac et Copernic, Cette Europe malade du libéralisme. L’urgence de désobéir (Les Liens qui Libèrent, 2018), ainsi que dans le Manifeste pour la démocratisation de l’Europe, coordonné par Manon Bouju, Lucas Chancel, Anne-Laure Delatte, Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste et Antoine Vauchez (http://tdem.eu). On peut lire aussi la réflexion de Yanis Varoufakis, dans le dossier du Diplo évoqué ci-dessus («  Pour un printemps électoral  », mars 2018)

 

Publié le 18/03/2019

 « Sur l’UE, Mélenchon ne fait plus référence à la stratégie "plan A, plan B" »

 

Entretien par Loïc Le Clerc (site regards.fr)

 

En réponse à Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a écrit une tribune intitulée « Sortez des traités, stupides   ! » et publiée par Libération le 10 mars. Pierre Khalfa, co-président de la Fondation Copernic, nous aide à la décrypter.

Regards. Qu’avez-vous pensé de cette tribune ?

Pierre Khalfa [1]. Fondamentalement, c’est une très bonne tribune. Elle pointe l’essentiel des enjeux européens : rompre avec l’Europe néolibérale et antidémocratique dans la perspective d’une Europe solidaire, respectant les impératifs écologiques. Cette Europe nous entraîne dans une spirale sans fin de récession économique et sociale. On voit bien que les dirigeants européens pensaient retrouver un cycle de croissance avec leurs programmes économiques, or, on est à la veille d’une stagnation économique, ou pire, d’une nouvelle récession.

Qu’est-ce qui a évolué dans le discours de Jean-Luc Mélenchon sur l’Union européenne (et qu’est-ce qui n’a pas changé) ?

Ce qui m’a frappé, c’est l’absence à toute référence à la stratégie « plan A, plan B » qui faisait l’objet d’interprétations contradictoires. Là, les choses sont assez claires, il s’agit de rompre avec les traités européens dans la perspective d’une refondation, d’une bifurcation dans la construction européenne.

Jean-Luc Mélenchon écrit que le « préalable » à toute autre politique européenne est la sortie « des traités qui organisent l’UE ». Est-ce possible sans quitter l’UE ?

Oui, c’est tout à fait possible. On peut désobéir à l’UE et aux traités. On peut aussi obtenir, dans le cadre de négociations, des dérogations par rapport à l’application des traités. Le Royaume-Uni a bien exigé de ne pas être soumis aux quelques petites règles sociales de l’UE. Il faut mettre en oeuvre un programme de rupture avec le néolibéralisme ce qui suppose créer un rapport de force avec les institutions européennes. Mais lorsqu’on engage un bras de fer, on ne peut pas en prévoir l’issue. Quitter l’UE ne peut pas être un préalable, ni un objectif, mais ça peut être une conséquence d’une bataille politique à un moment donné.

« Jean-Luc Mélenchon sous-estime l’expansionnisme russe. La Russie fait peser une menace sur les libertés démocratiques de ses voisins. »

Que penser des affirmations : « La peur des Russes est absurde  ! Ce sont des partenaires naturels. » et « il est possible de commencer un nouvel âge de la civilisation humaine. On le peut ici sur le continent le plus riche, le plus instruit. S’il assume un protectionnisme négocié avec le monde, il fera de telles normes humanistes une nouvelle ligne d’horizon commun pour des milliards d’êtres humains. » ?

Jean-Luc Mélenchon sous-estime l’expansionnisme et le nationalisme russe. La Russie, qui n’est pas aujourd’hui un Etat démocratique, fait peser une menace sur les libertés démocratiques de ses voisins. Évidemment, la Russie est un « partenaire », mais les Etats-Unis aussi et ça n’empêche pas de dénoncer l’impérialisme américain. On ne peut pas dire aujourd’hui que la Russie, tant en Europe qu’au niveau mondial, joue un rôle positif dans les rapports entre les nations.

Sur le protectionnisme, il y a là une vieille divergence. La mise en place de mesures protectionnistes aggraverait sensiblement la guerre commerciale entre les nations, car les pays qui y seraient confrontés mettraient en place des mesures de rétorsions et feraient payer d’une manière ou d’une autre aux salariés le différentiel de compétitivité ainsi créé. De plus, protéger, par exemple, les entreprises françaises des importations issues des pays à bas coût ne garantira en rien que la situation de leurs salariés s’améliorera. La déflation salariale et le chômage de masse n’ont pas attendu le développement du libre-échange mondialisé pour s’imposer et les délocalisations ne sont pas la principale cause du développement du chômage en France. Il faut sortir du dilemme entre protectionnisme et libre-échangisme avec, par exemple, des mesures comme des taxes sur la distance de transport des marchandises – au nom des coûts écologiques de transport – ou interdire l’importation de produits issus de processus de fabrication nocifs pour la santé.

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Notes

[1] Co-auteur du livre Cette Europe malade du néolibéralisme. L’urgence de désobéir. Editions Les liens qui libèrent, à paraître le 20 mars.

 

Publié le 02/03/2019

Européennes : qui seront les losers de la gauche ?

(site regards.fr)

La gauche française, combien de divisions ? Cinq, six, sept, huit listes ? À trois mois du scrutin européen, une seule chose est sûre : la gauche est dans un piètre état.

Il y en a eu des mains tendues pour ces élections européennes ! Pour prendre, jamais pour se faire prendre. Résultat des courses, à l’heure où nous écrivons ces lignes, les électeurs de gauche pourraient avoir à choisir, le 26 mai prochain, entre Lutte ouvrière, le NPA, La France insoumise, le PCF, Génération.s, Place publique, EELV ou le Parti socialiste. Sept partis de gauche, auxquels pourrait s’ajouter une liste "gilets jaunes", voire plusieurs…

Le pire dans tout cela, ça n’est pas tant l’embarras du choix que les perspectives quasi-nulles de voir une de ces listes dépasser les 10%. Seuls LFI et EELV semblent en mesure de challenger le leadership de la gauche. Mais pour quoi faire ? Être majoritaire parmi les minoritaires ? Certes, les sondages ne font pas une élection, mais la dynamique du "chacun pour soi" n’augure rien de très réjouissant.

Un pour tous, mais pas tous pour un

Pour le moment, les tractations sont toujours en cours, qu’il s’agisse des négociations entre partis pour d’éventuelles alliances, ou ne serait-ce que pour se choisir une tête de liste. Manon Aubry mène la liste La France insoumise, Ian Brossat celle du PCF, Nathalie Arthaud pour Lutte ouvrière, Yannick Jadot EELV et Benoît Hamon Génération.s. Le NPA est toujours en train de récolter des fonds pour financer sa campagne, mais sa présence aux européennes demeure hypothétique.

Au sein de ce peloton-là, les stratégies divergent. Quand EELV (qui se sent pousser des ailes comme à chaque élection européenne où les scores des Verts sont plutôt supérieurs à ce qu’ils font aux autres élections) et LFI (toujours arc-boutée sur le score de son leader aux dernières présidentielles) ont décidé clairement et depuis longtemps qu’ils ne voulaient aucune alliance, il n’en va pas de même pour les autres : Benoît Hamon n’a eu de cesse de vouloir tisser une alliance avec le PCF qui n’a, de son côté, eu de cesse de refuser la main tendue – alors même qu’il risque de rester sous la barre fatidique des 5%, et donc de n’avoir aucun élu.

Seulement, le PCF doit affronter une crise identitaire interne qui le mure dans une nécessaire impasse : d’un côté, il aimerait pouvoir faire des alliances de raison, basées sur une feuille de route commune avec ses partenaires traditionnels, d’un autre il y a eu un congrès en octobre dernier qui a vu la victoire de la ligne "on-se-présente-tout-seul-aux-élections-parce-que-c’est-à-cause-de-ça-qu’on-a-disparu". Alors Benoît Hamon a beau proposer toutes sortes de têtes de liste issues de la société civile, rien n’y fait. Le deal des communistes est clair : c’est tous derrière Ian Brossat ou rien.

Les limites de la méthode Coué

Reste alors Place publique et le PS. Olivier Faure, le patron des socialistes, est dans la mélasse. Personne ne veut prendre les commandes du Titanic. Ségolène Royal a refusé le poste. Des noms circulent – donc celui du secrétaire national –, mais pas de quoi renverser la table. Le PS pourrait finir par opter pour un eurodéputé sortant. En parallèle de ce dilemme, les sociaux-démocrates seraient sur le point de trouver un accord pour unir leurs "forces". Une alliance qui pourrait alors être emmenée par Olivier Faure ou Raphaël Glucksmann. Ce dernier n’aura donc pas réussi à convaincre la "gauche pro-européenne" à proposer une alternative crédible face à LFI.

De son côté, Benoît Hamon a dévoilé mardi 26 février les 30 premiers noms de sa liste aux européennes. Et il veut y croire : #Hopeisback (l’espoir est de retour, NDLR) était même le hashtag de la soirée d’hier. Mais ça reste qu’un hashtag.

La seule chose, finalement, qui rassemble tous ces partis de gauche, c’est leur unanimisme à déclarer : "Oui à l’union, mais derrière moi". Logique pour un scrutin à la proportionnelle. Mais, pour rappel, il faut réunir au moins 5% des suffrages pour commencer à obtenir des sièges au Parlement européen, et 3% pour être remboursé. Pas de quoi enchanter les électeurs.

 

Loïc Le Clerc & Pablo Pillaud-Vivien

 

Publié le 11/11/2018

FI entre officiellement en campagne avec ses nouveaux alliés

Julia Hamlaoui (site l’humanité.fr)

 

Les anciens de l’aile gauche socialiste ont officialisé ce mardi leur ralliement à la France insoumise pour les élections européennes de mai prochain.

Cette fois c’est pour de bon. Après, le parti des anciens de l’aile gauche du PS Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann, a tenu une conférence de presse commune ce mardi avec la France insoumise pour annoncer officiellement leur entrée dans une campagne commune en vue des européennes de mai prochain.

 

Déjà il y a 2 semaines, le leader de la FI et le fondateur d’Après avaient réuni la presse au parlement européen avec le même objectif. «L’idée est qu’on présente ensemble (avec les anciens de l’aile gauche du PS - NDLR) une liste aux élections européennes » mais cette « construction commune » se fera «dans le cadre du label France insoumise», avait alors déclaré Jean-Luc Mélenchon. « C'est une hypothèse envisagée et envisageable »,  temporisait pour sa part Emmanuel Maurel.

 

Plus de précaution verbale ce mardi. Après une ultime réunion en matinée, la campagne électorale autour d’une liste commune est désormais lancée. « Plus que la déploration sur une gauche qui serait en morceau ce que nous essayons de construire c’est une culture de l’action », s’est enthousiasmé Emmanuel Maurel soulignant les « convergences » de sa formation avec les vues de la France insoumise notamment en matière de stratégie européenne. « S’il y a une question sur laquelle nous avons un total accord, c’est celle-là » a répondu le député européen interrogé sur la stratégie plan A/plan B de FI. Après et le MRC participeront aux prochaines initiatives de campagne de FI : le meeting de Jean-Luc Mélenchon à Pau ce jeudi où l’insoumis partagera la tribune avec Emmanuel Maurel ; le lancement des comités d’appui à la liste insoumise pour les européennes le 14 novembre prochain ; ou encore des rassemblements citoyens les 24 et 25 novembre contre la privatisation des barrages hydro-électriques (« une des préconisations de la commission européenne », souligne Maurel pour faire le lien avec l’élection).

 

Mais leur alliance n’a pas vocation à prendre fin au lendemain du scrutin européen, l’élection présidentielle est déjà dans le viseur de ses initiateurs. « La liste européenne n’est qu’une première étape », a souligné l’ancien socialiste évoquant « la bataille centrale de 2022 » et une volonté commune d’ « accéder aux responsabilités » à cette occasion.

Publié le 26/07/2018

Européennes La France insoumise valide ses listes

Mathilde Picard (site l’humanité.fr)

Les résultats de la consultation des adhérents du mouvement sur les listes pour les élections de mai 2019 ont été rendus publics samedi. Les votants les ont approuvés.

La France insoumise a voté pour déterminer les candidats qu’elle présentera aux élections européennes de mai 2019. Dans son rapport du 30 juin, le comité électoral du parti a fixé la liste paritaire des 66 candidats retenus, après avoir reçu 637 candidatures. Une consultation a ensuite été ouverte du 4 au 20 juillet pour que les militants insoumis approuvent ou refusent le rapport. Sur le papier, c’est sans appel : le 21 juillet, 86,97 % des votants ont approuvé le rapport, contre 13,03 % qui le contestent. Mais ce fort taux d’adhésion est contredit par une abstention élevée (95 %).

 

Dès les résultats connus, le conseiller régional d’Occitanie Liêm Hoang-Ngoc, « socialiste insoumis », relève que, sur 580 000 militants revendiqués, seuls 33 000 ont voté. L’économiste voit là « un désaveu massif et puissant qui a été exprimé par les militants pour la composition de la liste européenne contestée », et ajoute, dans un communiqué publié sur son compte Facebook : « La direction du mouvement doit entendre la clarté de ce message et revoir sa copie d’urgence. » Il avait suspendu sa candidature FI aux élections européennes du fait de « sa mise à l’écart », ne figurant qu’en huitième position. Olivier Spinelli, ancien candidat FI aux élections législatives dans la 5e circonscription de la Somme, dénonce quant à lui un mode de scrutin qui manque de transparence, notamment à cause du mode de dépouillement numérique. Il mentionne, dans une lettre publiée par Liêm Hoang-Ngoc, un « scrutin dépouillé numériquement par on ne sait qui ni comment, aucune indication sur ces données élémentaires n’étant mentionnée sur la plateforme ». Il souligne que les militants ont voté pour une liste à laquelle il manque plus de dix noms, et que le vote blanc n’était pas autorisé, alors que la France insoumise revendique sa reconnaissance.

 

Le comité électoral a pourtant tenté de répondre à ces critiques dans son rapport du 30 juin. Il met notamment en avant « une méthode d’élaboration de la liste totalement innovante, en rupture avec les mécanismes des organisations politiques traditionnelles ». Celle-ci consistait à préparer une liste de 70 candidats, puis à écouter les remarques des militants insoumis à son propos, avant de fixer des listes ordonnées : 848 contributions des insoumis et insoumises ont été prises en compte pour faire de cette élaboration un processus « très exigeant », estime la FI, « loin d’être dans l’entre-soi ». Le rapport rappelle également que les 13 noms encore absents de la liste des candidats sont réservés à des candidatures ouvertes qui seront étudiées par le comité électoral.

 

Une représentation  de « la diversité sociale et des luttes de notre pays»

 

D’après le rapport, les candidats ont été choisis en vue de représenter « la diversité sociale et des luttes de notre pays au travers de leurs engagements associatifs, syndicaux ou politiques ». Apparaissent en tête des proches de Jean-Luc Mélenchon comme Charlotte Girard, responsable du programme de la FI, son coordinateur Manuel Bompard, Benoît Schneckenburger, philosophe-garde du corps de Mélenchon, Leïla Chaibi, militante associative et secrétaire nationale du Parti de gauche (PG), Gabriel Amard, également issu du PG, Younous Omarjee (seul député européen FI, il remet son mandat en jeu), ou Farida Amrani, ex-candidate aux législatives battue par Manuel Valls. Quant aux « luttes », elles sont imagées par la présence d’Anne-Sophie Pelletier, salariée d’un Ehpad et syndicaliste, Bernard Borgialli, un des leaders de la grève des cheminots à Marseille, ou la militante associative (ex-NPA) Laurence Lyonnais. 

 

 

Mathilde Picard

Publié le 18/07/2018

Jadot désigné tête de liste d'EELV pour les européennes

 Par Agence Reuters (site mediapart.fr)

Les militants Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ont désigné le député européen Yannick Jadot comme tête de liste pour les élections européennes de mai 2019, a-t-on appris lundi auprès du parti.

 PARIS (Reuters) - Les militants Europe Ecologie-Les Verts (EELV) ont désigné le député européen Yannick Jadot comme tête de liste pour les élections européennes de mai 2019, a-t-on appris lundi auprès du parti.

Gagnant avec 58,7% des voix, il était opposé à l'eurodéputée Michèle Rivasi (35,6%), désormais deuxième sur la liste qui comporte 16 noms au total.

La liste EELV "sera ouverte à tous les acteurs et actrices de l'écologie de la société civile et aux mouvements politiques s’affirmant écologistes, régionalistes, afin d’essayer de composer une liste de rassemblement, pour refonder une Europe écologiste, solidaire et fédérale", peut-on lire dans un communiqué.

Yannick Jadot et Michèle Rivasi s'étaient déjà affrontés au deuxième tour de la primaire EELV de novembre 2016 pour l'élection présidentielle du printemps suivant.

Le vainqueur, Yannick Jadot, s'était désisté en faveur de Benoît Hamon, candidat socialiste dans la course à l'Elysée. Battu au premier tour, ce dernier a ensuite quitté le PS pour créer son propre mouvement, Génération.s.

Un éventuel rapprochement entre EELV et Génération.s en vue des élections européennes sera au menu des Journées d'été d'EELV prévues à Strasbourg du 23 au 25 août.

 

Publié le 09/07/2018

Le Parti de gauche quitte le Parti de la gauche européenne

Site politis.fr

Réunis en congrès ce week-end, le parti fondé par Jean-Luc Mélenchon ne veut plus appartenir au même parti européen qu’Alexis Tsipras, devenu le représentant de la ligne austéritaire en Grèce.

Au dernier jour de leur congrès, les délégués du Parti de gauche (PG) ont acté leur sortie du Parti de la gauche européenne (PGE) dans une déclaration approuvée dimanche par 208 voix contre 2 et 3 abstentions. Moins connu que le Parti populaire européen (PPE) ou le Parti socialiste européen (PSE), le PGE (ou European Left) est, au même titre qu’eux, un parti politique européen. Créé en 2003, il regroupe une trentaine de partis communistes, « rouge-vert », socialistes ou démocratiques de gauche, de 17 États membres de l’Union européenne et 4 pays hors de celle-ci. Le PG, apparu fin 2008, avait rejoint formellement le PGE en décembre 2010 à son troisième congrès, date à laquelle le communiste Pierre Laurent en avait pris la présidence.

À lire > Les gauches antilibérales se fédèrent

À l’issue du congrès suivant, fin 2013, le PG avait temporairement suspendu sa participation au PGE pour protester contre la reconduction à la tête de ce parti européen de Pierre Laurent, alors que ce dernier faisait campagne « derrière le PS » aux municipales à Paris. Avant de le réintégrer pour la campagne européenne de 2014 dont le candidat du PGE à la présidence de la Commission européenne était… Alexis Tsipras.

La déclaration adopté dimanche rappelle que « le PG a interpellé l’exécutif du PGE sur le maintien de Syriza au sein du PGE ». Sans succès. Le PG a donc pris acte du refus de sa demande et prends acte du refus de sa demande et acté sa sortie du PGE, considérant que « la période appelle plus que jamais à la clarification face à la politique austéritaire de l’UE » et que « toute application de cette politique par un parti membre du PGE déconsidère toute prise de position anti austéritaire des autres partis membres » tout en permettant « à l’extrême droite d’apparaître comme la seule issue au "système" ».

Illustrant lui-même l’ambiguïté qui lui est reprochée, le Premier ministre grec et leader de Syriza a fait part le 28 juin, dans un tweet, de sa participation à Bruxelles à la rencontre des leaders du Parti socialiste européen (PSE) préparatoire au Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement. Une réunion à laquelle participait également Olivier Faure, premier secrétaire du PS français, ainsi que Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et financières, Fiscalité et Douanes, et à ce titre un des bourreaux de la Grèce.

Un divorce devenu inéluctable

« À un an des élections européennes, il n’est plus possible de mêler dans le même parti européen des adversaires et des artisans de l’austérité », estime le PG dans sa déclaration. « Syriza est devenu le représentant de la ligne austéritaire en Grèce au point d’avoir attaqué le droit de grève, fait baisser drastiquement les pensions de retraite, privatisé des secteurs entiers de l’économie ; toutes mesures contre lesquelles nos partis se battent dans chacun de nos pays. »

La décision du PG de quitter le PGE était devenue inéluctable depuis le lancement par Jean-Luc Mélenchon et ses amis, à l’automne 2015, des sommets du plan B auxquels les partis communistes membres du PGE, à commencer par le PCF, n’ont jamais accepté de participer. Les contacts noués lors de ces sommets ont permis à la France insoumise, au sein de laquelle le PG est totalement engagé, de nouer des alliances avec d’autres partis européens autour d’une plateforme commune, « Maintenant le peuple ! ».

Constitué autour de la France insoumise, de Podemos (Espagne) et du Bloco de Izquierda (Portugal) sur la base de la sortie des traités européens, ce groupe, qui ambitionne de constituer un groupe l’an prochain au Parlement européen, a été rejoint le 27 juin par l’Alliance rouge-verte (Danemark), le Parti de gauche (Suède) et l’Alliance de gauche (Finlande). Ce lundi, alors que le PCF a invité les représentants de la gauche à se réunir en vue de la construction d'une liste aux élections européennes « la plus large possible », Jean-Luc Mélenchon tient une réunion publique à Madrid avec le leader de Podemos, Pablo Iglesias.


 

par Michel Soudais

Publié le 08/07/2018

Jean-Luc Mélenchon: «L’Europe est engagée dans une catastrophe»

 Par Lénaïg Bredoux et Pauline Graulle (site médiapart.fr)

À un an des élections européennes, et alors qu’il s’est lancé dans une tournée pour rencontrer des représentants de la gauche européenne et internationale, le leader de La France insoumise revient pour Mediapart sur sa stratégie. Il entend constituer une force mondialisée qui pourrait rivaliser avec le néolibéralisme.

Jean-Luc Mélenchon veut multiplier les alliances. Ce lundi 2 juillet, le leader de La France insoumise se rendait à Madrid pour une conférence, puis un meeting commun avec son homologue de Podemos, Pablo Iglesias. La semaine dernière (le 27 juin), il retrouvait au Parlement européen, à Bruxelles, des responsables de partis de gauche finlandais, suédois et danois afin d’élargir le mouvement « Et maintenant le peuple », créé le 12 avril avec Catarina Martins, responsable du « Bloco » portugais, et Pablo Iglesias.

Le 29 mai, toujours à Bruxelles, le député de Marseille allait célébrer le 13e anniversaire du « non » au référendum du Traité constitutionnel européen en compagnie de camarades italiens, allemands, portugais, espagnols ou grecs. Le 9 mai, il s’était envolé vers la Russie pour aller soutenir le leader du front de gauche russe, Sergueï Oudaltsov. En juillet, il devrait se rendre au Mexique, puis au Maghreb. À l’automne, il prendra la direction de l’Amérique du Nord où il rendra visite à Gabriel Nadeau-Dubois, l’ancien porte-parole étudiant devenu l’incarnation du renouvellement de la gauche québécoise…

À un an des élections européennes, le leader de La France insoumise affûte sa stratégie à l’international. Il l’a répété ce matin lors d’une conférence de presse qu’il a tenue en espagnol aux côtés de Pablo Iglesias, son partenaire européen le plus proche : la stratégie d’alliance européenne est la première pierre d’une alliance mondialisée. À terme, il espère voir naître un « club », lieu d’échanges où pourraient se retrouver les représentants de l’alternative au néolibéralisme.

En fin de semaine dernière, Jean-Luc Mélenchon nous recevait dans son bureau de l’Assemblée nationale pour faire le point sur les évolutions de la politique en Europe et à l’international. Il est revenu longuement sur sa stratégie de co-construction d’une force mondialisée pour tenir tête à un libéralisme qu’il juge mortifère, mais aussi sur ses positions concernant les migrants bloqués en Méditerranée ou les élections au Mexique où, pour la première fois, la gauche l’a emporté dimanche.

Jean-Luc Mélenchon et Charlotte Girard, pressentie pour conduire la liste de La France insoumise aux européennes de 2019, le 21 novembre 2017. © REUTERS/Philippe Wojazer

À un an des européennes, vous venez d’élargir votre coalition avec le Bloco portugais et les Espagnols de Podemos à de nouveaux partis de l’Europe du Nord (l’Alliance rouge-verte au Danemark, le Parti de gauche suédois et l’Alliance de gauche en Finlande). Quel est le sens politique de cette initiative ?

Jean-Luc Mélenchon : Elle est indispensable pour l’Histoire. Nous sommes dans une phase où la politique libérale a produit un monstre : en Europe, l’essentiel de la réplique à la politique néolibérale se fait aujourd’hui du côté de l’extrême droite, contrairement à l’Amérique latine où le souffle du volcan est allé de notre côté. En Europe, aujourd’hui, la vermine est partout. En France même, madame Le Pen a fait 10 millions de voix à la présidentielle, et elle a encore progressé entre les deux tours… Les Républicains et, sur certains points, Macron lui courent derrière.

Et l’Italie a un gouvernement d’extrême droite, comme la Hongrie ou l’Autriche…

Et la Pologne ! Le problème, c’est que l’émergence de l’extrême droite est directement liée à la politique socialement destructrice des libéraux et au machiavélisme des eurolâtres avec leur chantage permanent : « C’est nous ou l’extrême droite. » Sans compter l’absence d’une alternative politique humaniste crédible dans tous les pays. C’est pourquoi je milite pour ce « nouvel humanisme » – c’est-à-dire, pour le dire vite, la vocation des êtres humains à s’intégrer harmonieusement dans la société par l’égalité, et avec la nature et les animaux par l’écologie. C’est cet intérêt général humain qu’il faut opposer aux racistes et aux productivistes. La gauche, en France, s’est suicidée. C’est à nous [La France insoumise – ndlr] d’avancer, nous n’avons pas le choix, c’est notre responsabilité historique : il faut qu’existe coûte que coûte ce pôle humaniste en Europe. Et tout est à faire. Quand je pense à l’Italie, je me souviens de l’imagination, de l’inventivité, de l’enracinement du parti communiste italien. Tout cela a été détruit de manière sidérante. Il faut donc qu’on reprenne pied à toute vitesse, là, et dans nombre de pays. D’où cette coalition à l’échelle européenne qui amorce un point de rassemblement nouveau dans le paysage.

Comment voulez-vous mener cette « bataille culturelle », alors que c’est bien l’extrême droite qui a le vent en poupe ?

Certes, nous avançons dans des conditions effroyables. Notre adversaire n’est pas seulement idéologique, mais anthropologique, sociologique. Partout, le libéralisme a diffusé le venin de la fin des solidarités, de la compétition de chacun contre tous, l’accoutumance à la précarité et à la souffrance du vivant… Il faut donc affronter ce monde comme un tout, car il sape les fondamentaux de ce que nous sommes et de la civilisation humaine menacée de disparition. Depuis le début, je sais qu’il s’agit là d’un défi tragique. L’Europe est engagée dans une catastrophe de première grandeur et rien ne semble pouvoir l’empêcher. Le nouvel humanisme a donc besoin de gagner rapidement dans au moins un pays. Le nôtre allumerait un brasier mondial. Mais il faut entreprendre cette bataille, tout en sachant que la société qui nous intéresse, les fameux « 99 % », n’est pas une masse homogène.

Que voulez-vous dire ?

Nous devons bien sûr mobiliser les classes populaires, mais ne pas oublier ou repousser les classes moyennes supérieures « sachantes ». Or celles-ci ont horreur des décibels, alors que le cœur de notre stratégie, c’est la conflictualité, car sans conflictualité, pas de conscience. Il faut pourtant aller les chercher, ces « petits bourgeois gentilshommes », faire le pari de leur intelligence et de leur culture. Nous avons besoin d’eux, les ingénieurs, les architectes, les professeurs. Ils sont centraux pour porter l’avenir et notamment la transition écologique.

Notre combat a pris un sale coup il y a trois ans. Je me souviens très bien quelle fête on avait faite, parce que les Grecs venaient de voter « non » au référendum [sur l’acceptation ou non du plan d’austérité proposé par la Troïka – ndlr]. Pour nous, le scénario latino était en marche : la chaîne avait enfin craqué en Europe, un peuple éduqué par cinq mois de bataille politique au pouvoir avait résisté. C’était l’apothéose. Huit jours plus tard, avec l’annonce par Alexis Tsipras [le premier ministre grec – ndlr] qu’il signait quand même l’accord avec l’Union européenne, notre plan international s’est effondré, tué de l’intérieur. La décision de Tsipras nous a pris à revers, elle nous a cloués. On s’est entendu dire : « Ce que fait Tsipras montre que vous ne savez que faire les malins, car quand vous arrivez au pouvoir, vous pliez. »

Trois ans plus tard, Alexis Tsipras est toujours au pouvoir et il vous reproche de vous cantonner à une « posture révolutionnaire ». Nul autre pays européen n’a vu la gauche triompher aux élections. Qu’est-ce qui vous fait croire que votre stratégie européenne va fonctionner, cette fois ?

Tsipras ne gouverne pas. Il exécute le plan de la Troïka. Son pays est ruiné, la dette est plus importante qu’au départ, les libertés ont reculé. Ses reproches sont donc des aigreurs. On se passe de lui. Notre score de quasi 20 % à l’élection présidentielle a été un coup de tonnerre. L’expérience du mouvement de La France insoumise est désormais un modèle, comme le confirme l’interview de Sahra Wagenknecht dans vos colonnes. Une nouvelle séquence politique commence.

Il y avait eu Podemos, avant La France insoumise !

Bien sûr ! Ce fut un modèle de bien des façons. Podemos a essuyé les plâtres de ce deuxième temps « mouvementiste » de la gauche radicale, comme on nous appelle parfois – mais je n’aime pas ce mot. Notre campagne présidentielle a permis d’aller encore plus loin sur les plans théorique et pratique. On nous observe du monde entier. On est loin du temps où nous étions considérés comme les intransigeants, réunis autour d’un type un peu bizarre, qui ne veut parler avec personne – bref, toutes ces salades que l’on entend encore en France et qui se propageaient ailleurs. Nous avons fait la preuve que nous pouvions dépasser les sociaux-démocrates, dans la proportion de un à trois, ce qui était une première en Europe, la Grèce mise à part. Et ce résultat nous a rendus suffisamment forts pour construire un dialogue fécond avec Podemos et le Bloco.

Mais n’est-il pas obsolète ? Votre plan B, soit la possibilité de sortir de l’Union européenne en cas de désaccord, était une réponse politique à la crise grecque et à l’absence d’espoir dans une partie de la gauche…

Il est vrai que depuis la création du Forum du Plan B, il y a eu de nombreux changements : la social-démocratie a été battue en France ; le cœur de la social-démocratie européenne, le SPD allemand, est en train de s’effondrer après avoir choisi de rebâtir une coalition avec Angela Merkel ; en Europe du Nord, la social-démocratie est malade de son incapacité à avoir un partenaire patronal indépendant de la finance mondiale et de la pression allemande.

Parallèlement, la construction européenne est entrée dans une impasse irréversible : d’abord, parce que tout reposait jusqu’ici sur le fait que la France et l’Allemagne étaient interdépendantes. Aujourd’hui, la moitié du commerce extérieur de l’Allemagne se fait avec la Chine. Quant à Emmanuel Macron, il a échoué à apporter la moindre réponse à la crise européenne. Dix pays d’Europe du Nord et de l’Est se sont ligués contre ses propositions. Il n’a aucune autorité vis-à-vis de l’Europe de l’Est. Sa reprise des idées du PS sur le budget et le Parlement de la zone euro sont mortes dans les mains d’Angela Merkel. Glyphosates, travailleurs détachés, pacte social européen… il a tout raté !
Enfin, nous assistons à l’effondrement moral de l’Union européenne : la question de la migration. Après avoir laissé se développer une guerre économique entre les pays au sein même de l’UE, après avoir choisi de devenir une Europe de la défense et donc de la guerre, l’Europe finit par laisser mourir les gens en Méditerranée, qui sont aussi les réfugiés de ses guerres et de sa politique économique. Cet effondrement moral est au moins aussi important que la dislocation économique et l’écroulement de l’idée d’une Europe de la paix.

« Notre avenir est en Méditerranée »

Justement, sur la question migratoire, au moment de la crise de l’Aquarius, vous avez signé un communiqué des députés de La France insoumise et dénoncé la position de la France. Mais vous n’avez fait aucun commentaire sur votre blog, où vous développez l’actualité politique que vous jugez saillante. Pourquoi ce choix de ne pas entrer dans le débat ?

Je vous renvoie à la minute de silence de mon meeting de Marseille [pendant la campagne présidentielle de 2017 – ndlr], à nos interventions sur la loi asile immigration, à nos visites dans les camps de rétention, à notre soutien sans faille à ceux qui se sont engagés dans le combat, à mes passages dans les médias et à ma revue de la semaine, publiée avant-hier sur le sujet. Entrer dans ce débat, oui, mais s’y laisser enfermer par la droite et l’extrême droite, non. C’est la droite et l’extrême droite qui veulent faire de cette question l’alpha et l’oméga du débat politique. Que voulez-vous dire de plus, à part qu’il faut tout faire pour que les gens ne partent pas de chez eux et que, quand ils sont là, il faut les accueillir et s’en occuper dignement ? Je le répète depuis trois ans. Les mises en demeure d’en rajouter sont totalement contre-productives.

Que signifie pour vous « s’en occuper » ? Êtes-vous par exemple pour des régularisations massives ?

Il y a beaucoup de personnes à régulariser. Notamment les salariés sans papiers. Et ceux qui relèvent du droit d’asile. Et les réfugiés économiques des guerres et des politiques commerciales de l’Union européenne. Mais je veux dire tout aussi clairement que je n’ai jamais été pour la liberté d’installation, une idée qui ne vient pas de nos rangs dans l’Histoire. Ma position personnelle est assez traditionnelle dans notre famille idéologique. Jaurès a bien montré comment on utilisait la main-d’œuvre importée à bas prix contre les conquêtes sociales, et pourquoi il fallait garantir à tous les travailleurs les mêmes droits. De plus, on ne peut imaginer de « protectionnisme solidaire », comme le prévoit notre programme, sans frontières. Les frontières sont, dans mon esprit, des points d’appui pour notre projet. Je suis internationaliste et altermondialiste. Pas libre-échangiste et mondialiste.

Jean-Luc Mélenchon et le leader de Podemos, lundi 2 juillet, à Madrid. © Compte Twitter de Podemos.

Mais vous parlez de « responsabilité historique » face à « l’effondrement » de l’Europe. Pour vous, la question migratoire n’en fait pas partie ? N’êtes-vous pas « responsable » de mener la bataille culturelle sur ce sujet ?

Nous n’y avons jamais manqué ! Mais il ne faut pas se laisser entraîner là où l’extrême droite veut nous amener : c’est-à-dire nous faire dire que si l’on accepte un bateau, il faut accepter tout le monde. Il faut sortir du cadre imposé par l’extrême droite, pour que vienne l’heure de construire des ponts avec les pays de la Méditerranée. La vérité, c’est que nous sommes, nous Français, plus proches des Tunisiens, des Marocains ou des Algériens que des Lettons ou des Estoniens. Notre avenir est en Méditerranée et en francophonie. L’Europe allemande n’est pas notre destin.

Pour revenir à l’Europe : quelles sont les prochaines étapes de la construction de votre coalition ?

Deux discussions très approfondies sont en cours. Avec le PS hollandais d’un côté et le Sinn Féin en Irlande de l’autre. Ce sont des partis constitués, qui font plus de 10 % des voix aux élections. Nous avons également des contacts en Grèce avec le parti de Zoé Konstantopoúlou [ex-proche de Tsipras en rupture de ban – ndlr] et en Italie avec Potere al Popolo, Stefano Fassina [ancien ministre du gouvernement Letta, qui a quitté le Parti démocrate italien pour fonder Gauche italienne – ndlr] et sans doute le maire de Naples.

Discutez-vous avec le leader du parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn ?

Nous avons des contacts. Mais avec Corbyn, je préfère « laisser retomber la poussière ». Je veux y voir clair. Le Labour est membre de l’Internationale socialiste… Et je ne comprends pas pourquoi les travaillistes ne parviennent pas à se positionner sur le Brexit.

À plus long terme, vous visez aussi la construction d’un « club mondial »… Quel regard portez-vous sur la victoire d’AMLO au Mexique, après une série de défaites de la gauche en Amérique du Sud et la dérive autoritaire de plusieurs pays comme le Venezuela et l’Équateur dont vous étiez proche ?

Il n’y a pas de dérive autoritaire au Venezuela, mais une lutte rendue explosive par les États-Unis et l’extrême droite locale. En Équateur, je désapprouve formellement la politique de coup de force judiciaire de la présidence. Je condamne aussi la dérive de la Colombie contre les accords de paix et la politique des assassinats ciblés. Je dénonce celle du Brésil contre la gauche et Lula aujourd’hui emprisonné. L’élection d’AMLO au Mexique, comme la présence, au second tour, de Petro en Colombie sont d’immenses nouvelles. Évidemment, la « gôche » sociale-démocrate a combattu partout contre nos candidats ! Et nous, le peuple, l’avons battue. On disait close la décennie démocratique et sociale, on voit que ce n’est pas vrai. Après AMLO, Lula sera élu au Brésil et Mauricio Macri chassé en Argentine. Nous sommes en train de reprendre la main.

Que pensez-vous du phénomène Sanders aux États-Unis ?

Il faut aussi regarder du côté de l’Amérique du Nord. Longtemps, je me suis désintéressé des États-Unis. Je ne les percevais que comme l’empire du mal ! C’était une erreur. Avec Bernie Sanders, nous devons nous voir en octobre ou novembre. Évidemment, des points doivent être éclaircis entretemps pour dissiper tous les malentendus – je veux notamment m’assurer qu’il a bien compris que je voulais que la France sorte de l’OTAN. Mais nous sommes raccord sur le reste, dans les grandes lignes. D’ici là, nous venons d’assister à une belle victoire à New York, avec la victoire surprise à la primaire démocrate d’une jeune femme, Alexandria Ocasio-Cortez, soutenue par Sanders, contre un baron du parti. Le dégagisme est une donnée mondiale. Il est la clef de compréhension des événements dans tous les pays que nous venons d’évoquer. Et le thème central des campagnes des nôtres. Pour moi, c’est le levier majeur de notre temps face à la crise écologique et sociale de la civilisation humaine.

Publié le 06/07/2018

Européennes. Liêm Hoang Ngoc suspend sa participation à la France insoumise

Julia Hamlaoui (site l’humanité.fr)

La liste FI pour les élections européennes doit être soumise à un vote interne jeudi mais les « socialistes insoumis », non contents des choix en cours, ont annoncé ce lundi la suspension de leur participation au mouvement.  

 

La liste France insoumise pour les européennes suscite de vifs débats au sein du mouvement. Si 70 noms ont été proposés début juin (9 places sont réservées à des « candidatures d’ouverture »), leur ordre de classement n’est pas encore public. Initialement programmé pour le 28 juin, le comité électoral de FI (composé de représentants de ses différents « espaces » et d’insoumis tirés au sort) a reporté la publication de cette liste ordonnée et l’ouverture du vote des insoumis à jeudi prochain. Et pour cause, des dissensions internes se font entendre sur les noms placés en position éligible. Ce lundi, les « socialistes insoumis » (ex Nouvelle Gauche Socialiste), l’une des composantes de « l’espace politique » de FI, ont « suspend(u) leur participation » au mouvement. « Nous constatons que la liste de candidats éligibles en voie d’être proposée écarte les candidats les plus compétents pour mener le très dur combat qui s’annonce sur le terrain spécifique et fondamental de la politique économique », écrivent-ils dans un communiqué regrettant l’absence de leur chef de file, Liêm Hoang Ngoc, en haut de la liste. Les soutiens de Sarah Soilihi ont eux envoyé une lettre au comité électoral pour que la championne de kickboxing figure également dans le top 10, selon le JDD. « Elle incarne parfaitement l’énergie et la combativité de la jeunesse et des plus précaires », arguent-ils.

Le journal dominical faisait aussi état d’une capture d’écran d’un mail interne comprenant les 10 premiers noms retenus et brièvement publiée sur les réseaux sociaux, suscitant des critiques notamment sur le nombre de membres du PG qui y figurent. « Cela n’a aucune réalité concrète car le travail du comité électoral continue », a balayé lundi, lors d’une conférence de presse, Manuel Bompard, coordinateur FI, défendant une liste composée en fonction de critères de « diversité sociale, politique et thématique ». « Le comité électoral n’a pas fait l’objet de tension, a-t-il ajouté. Au contraire, c’est un travail qui s’est fait dans une ambiance très cordiale et avec un grand sens des responsabilités.» Quant au cas de Liêm Hoang Noc, Manuel Bompard, qui refuse de dévoiler la liste avant jeudi, reconnaît qu’il « ne figure pas dans les premières places. Pour une raison simple : le comité électoral a jugé que les candidats qui avaient déjà un autre mandat – c’est son cas– ne devaient pas y figurer. C’est un critère garant d’une forme de renouvellement politique. On peut comprendre que cela ne lui convienne pas mais cette décision me paraît disproportionnée », commente-t-il.

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Publié le 06/07/2018

Élections européenes. Ian Brossat, chef de file des communistes

Julia Hamlaoui (site l’humanité.fr)

Le maire adjoint au logement à la ville de Paris, Ian Brossat a été désigné ce week-end chef de file du PCF pour les élections européennes de mai 2019. 

Face à une « offensive contre les droits sociaux conjointement menée par le gouvernement Macron et dans toute l’Europe », le Conseil national du Parti communiste a également lancé un appel pour « construire une liste de large rassemblement » porteuse des « attentes » et des « combats » de « la jeunesse » ou encore « des acteurs et actrices des mobilisations sociales en cours en métropole comme en Outre-mer ». 

Pour « porter cette démarche », l’élu parisien sera entouré d’une équipe comptant d’ores et déjà les députés européens sortants Patrick Le Hyaric, Marie-Pierre Vieu et Marie-Christine Vergiat, les sénateurs Eric Bocquet et Cécile Cukierman, le syndicaliste Gilbert Garrel, le maire de Grigny Philippe Rio, le président du groupe GDR de l’Assemblée nationale André Chassaigne, la responsable Europe du PCF Anne Sabourin, la secrétaire générale du Mouvement jeunes communistes Camille Lainé, et la militante féministe et antiraciste Mina Idir.

Si les candidatures seront soumises au vote de ses adhérents à l’automne,  la résolution adoptée ce week-end, réaffirme également la « disponibilité (du PCF) pour une liste qui unisse les forces de la gauche sociale, écologique et politique ». Avec, à la clé, une invitation qui leur est adressée pour un premier rendez-vous le 2 juillet.

Après avoir validé « 14 engagements » de campagne en mars dernier - de la défense du service public à la lutte contre le dumping social  en passant par le combat pour l’égalité femme-homme ou l’environnement-,  la formation se propose  aussi de préparer des « Etats généraux du progrès social en Europe avec plusieurs milliers de participants et des invités de toute l’Europe », les 2 et 3 février 2019 à Paris.

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