PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 14/12/2020

 

Trump, Netanyahou et Mohammed VI marchandent sur le dos des Palestiniens et des Sahraouis

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Après les Émirats arabes Unis, Bahreïn et le Soudan, le Maroc opte pour la normalisation de ses relations diplomatiques avec Israël. En échange, les États-Unis reconnaissent, au mépris des résolutions de l’ONU, la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, l’ex-colonie espagnole annexée par Rabat en 1975.

L’accord était en cours de marchandage depuis un moment ; en février, une visite à Rabat du secrétaire d’État Mike Pompeo en avait précisé les contours : après Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan, le Maroc choisit de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. C’est Donald Trump, par un tweet, qui a dévoilé jeudi la teneur de la transaction : en contrepartie, Washington reconnaît la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, ex-colonie espagnole annexée par le Maroc en 1975.

Coopération sécuritaire

Le président américain battu aux élections s’est bruyamment réjoui de ce coup de dernière minute : « Une autre avancée HISTORIQUE aujourd’hui ! Nos deux GRANDS amis, Israël et le Royaume du Maroc, ont accepté de normaliser complètement leurs relations diplomatiques - un grand pas en avant pour la paix au Moyen-Orient ! ». À Rabat, le Palais royal a aussitôt confirmé cette annonce. Insistant non sans cynisme sur « le rôle historique que le Maroc a toujours joué dans le rapprochement des peuples de la région », Mohammed VI a indiqué dans un communiqué que son pays allait « reprendre les contacts officiels (…) et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais » avec Israël, tout en assurant pour la forme le président palestinien Mahmoud Abbas de « l’engagement permanent et soutenu du Maroc en faveur de la cause palestinienne juste ».

En fait, Rabat n’a jamais vraiment coupé les ponts avec Tel Aviv : le Maroc a reconnu Israël en 1994, et des bureaux de liaison diplomatiques existaient jusqu’en 2002, date de la seconde Intifada. Leur fermeture n’a pas mis fin aux coopérations, en particulier sur le plan sécuritaire et sur le terrain du renseignement, et les deux pays n’ont jamais cessé d’entretenir de discrètes mais florissantes relations commerciales. Dans l’immédiat, cette normalisation devrait se traduire par la réouverture des bureaux de liaison et par la reprise des vols directs. Sa portée symbolique est sensible, puisque le roi du Maroc préside le « Comité Al-Qods » créé par l’Organisation de la coopération islamique pour veiller à la préservation du patrimoine religieux, culturel et urbanistique de la ville de Jérusalem.

Secousses internes

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a salué « un accord historique » promettant selon lui « une paix très chaleureuse ». Tout comme le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui voit dans cette décision marocaine un « pas important vers davantage de stabilité et de coopération » dans la région. Quant à la direction palestinienne, qui tient les précédents accords entre Israël et des pays arabes pour des « coups de poignard dans le dos », elle s’est abstenue jusqu’ici de tout commentaire. En brandissant la compensation que représenterait de la reconnaissance états-unienne de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Mohammed VI espère atténuer les effets de cette normalisation diplomatique sur une opinion publique très sensible au conflit au Proche Orient et profondément attachée à la défense des droits des Palestiniens, dans un contexte d’accélération de la colonisation, alors que se précisent les projets d’annexion de la Cisjordanie.

Pari risqué : le Palais, dans cette affaire, pourrait s’exposer à des secousses internes, dans un climat social et politique déjà tendu. Dans une conférence de presse, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a d’ailleurs mis en garde contre toute velléité de protestation : « Ceux qui critiquent cet accord sont contre la souveraineté du Maroc sur le Sahara », une ligne rouge propre à déchaîner la fureur répressive du Palais. À un an des élections législatives, cette décision royale place aussi dans une position délicate les islamistes associés au gouvernement : au début de l’année, le Premier ministre Saad Dine El Otmani, chef du PJD, assurait que Rabat rejetait « toute normalisation des liens » avec Israël.

Un référendum d’autodétermination

Après la confrontation armée de Guerguerat, dans la zone tampon frontalière de la Mauritanie placée sous le contrôle de passifs casques bleus de la Minurso, qui a fait voler en éclat, le 13 novembre dernier, le cessez-le-feu de 1991 (lire notre article sur le sujet), les indépendantistes sahraouis du Front Polisario « condamnent dans les termes les plus forts le fait que (…) Donald Trump attribue au Maroc ce qui ne lui appartient pas ». « La décision de Trump ne change rien à la nature juridique de la question sahraouie car la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental », font-ils valoir. Position appuyée par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui pense qu’une issue à ce conflit de décolonisation « peut toujours être trouvée sur la base des résolutions du Conseil de sécurité » prévoyant un référendum d’autodétermination dans ce « territoire non autonome ». Les négociations restent pourtant au point mort depuis mars 2019…

Dans ce dossier, l’ex-puissance coloniale espagnole cultive, elle, une position ambiguë : elle se « réjouit » de la normalisation diplomatique entre Rabat et Tel Aviv, tout en affirmant « respecter les résolutions des Nations unies pour trouver une voie de sortie » aux conflits au Proche Orient comme au Sahara Occidental. « Maintenant, il reste à résoudre le problème de la paix entre les Israéliens et les Palestiniens et il reste à résoudre la position sur le Sahara occidental », a réagi la ministre des Affaires étrangères Arancha Gonzalez. Au sein du gouvernement espagnol, la question sahraouie nourrit en fait de vives tensions : le chef de Podemos, Pablo Iglesias, ministre des Droits sociaux, a été évincé, cette semaine, de la délégation espagnole qui devait prendre part à la réunion de haut niveau prévue le 17 décembre à Rabat. Jeudi, le Maroc et l’Espagne annonçaient finalement le report de ce sommet. Officiellement pour cause de pandémie de Covid-19.

De futures tensions entre le Maroc et l’Algérie ?

Indéfectible appui du Maroc, acquise au « plan d’autonomie » que Rabat veut substituer, au mépris du droit international, à la perspective d’un référendum d’autodétermination, hostile à toute extension du mandat de la Minurso pour surveiller et prévenir les violations des droits humains au Sahara occidental, la France, de son côté, avait imputé la responsabilité de la confrontation de Guerguerat au Front Polisario. Toute en appelant évasivement à la « relance du processus politique dans le cadre des Nations Unies ».

En Afrique du nord, cette nouvelle donne pourrait être source de nouvelles tensions entre le Maroc et l’Algérie, principal soutien politique et militaire des indépendantistes sahraouis, hostile au mouvement de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les pays arabes. Au Sahara Occidental, une page de trente ans de fragile statu quo se tourne. Avec la menace d’un nouveau foyer de crise dans une région sahélo-saharienne instable. Loin de la « paix chaleureuse » exaltée par Benjamin Netanyahou.

 

Rosa Moussaoui

Publié le 09/12/2020

Amérique latine. Les Vénézuéliens veulent tourner la page du blocus

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Reportage. Le Parti socialiste unifié du Venezuela du président Nicolas Maduro remporte une majorité absolue au Parlement au terme d’élections législatives boycottées par une partie de l’opposition et marquées par une forte abstention.

Caracas (Venezuela), envoyée spéciale.

Avec le vote électronique et la transmission automatisée des résultats, le verdict des urnes était attendu tôt dans la soirée. C’est finalement bien tard, dans la nuit de dimanche à lundi, que la présidente du Conseil national électoral, Indira Alfonso, a annoncé les résultats des élections législatives au Venezuela. Sans surprise, le Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) et ses alliés du Grand Pôle patriotique sortent vainqueurs de cette consultation électorale, avec 67,6 % des suffrages exprimés et une majorité absolue des sièges. Parmi les coalitions de l’opposition qui rejetaient la ligne du boycott, l’Alliance démocratique obtient 17,95 % des voix, suivie de Venezuela Unida (4,19 %). Le Parti communiste vénézuélien, qui dénonce un « ajustement libéral », une politique de « reprivatisations » et des atteintes aux libertés, est crédité de 2,73 %, au terme d’une campagne marquée par des pressions politiques, une invisibilisation médiatique et même par l’arrestation qu’il déplorait, dimanche soir, de certains de ses militants dans l’État de Zulia.

Le scrutin est marqué par une forte abstention : 31 % des électeurs se sont déplacés, une participation en baisse par rapport aux élections législatives de 2015 (74,17 %) et de 2010 (66,45 %), caractérisées par l’unité de l’opposition et par une forte polarisation. En 2005, dans un scrutin boycotté par l’opposition, la participation avait toutefois déjà plafonné à 25 %. Épuisés par la crise économique et politique, l’hyperinflation, les pénuries, les cruels effets du blocus américain, les Vénézuéliens se sont peu déplacés, même dans des bastions du chavisme ordinairement très mobilisés. Conséquence : le PSUV perd deux millions de voix par rapport à la dernière élection présidentielle.

Des bureaux de vote désertés par les jeunes générations

Dans le quartier du 23-de-Enero, au pied des barres de béton, à l’ombre des fresques célébrant le « Comandante » disparu, l’affluence était faible dans les bureaux de vote désertés par les jeunes générations. Au lycée Andrés-Bello, un grand centre de vote de la capitale, les électeurs patientaient dans les files d’attente plutôt fluides, sous l’œil des cadets de la Garde nationale bolivarienne qui veillaient au maintien des distances sanitaires. Yogleidy Alvarez, 34 ans, était venue là « voter pour que les choses changent ». « L’économie est par terre, nous ne travaillons plus. J’ai des enfants en bas âge, je peine à les nourrir, ils se plaignent de la faim. Il faut une Assemblée qui travaille, que les choses reviennent à la normale, que nous puissions vivre enfin en paix », expliquait cette vendeuse qui a perdu son travail. Son suffrage s’est porté sur l’opposition. Au sud de Caracas, à Caricuao, les « chefs de rue du PSUV » battaient le rappel des troupes pour encourager les électeurs à rejoindre les bureaux de vote. Sur les hauteurs de cette paroisse civile du district capitale, les petits immeubles blancs de logements sociaux construits par la mission Vivienda ont donné corps à un quartier neuf, encore en chantier. Sur la colline d’en face, les masures de briques creuses d’un « barrio » baptisé par ses habitants la Fortaleza, la forteresse, dégringolent jusqu’à la route. Le contraste est frappant. Ici, la machine à voter a été installée dans une cahute ; les opérations électorales sont supervisées par des femmes, pour l’essentiel. Dehors, à l’ombre d’un container abandonné, des militantes déjeunent sur le pouce ; cachés dans les herbes hautes, des enfants allument des pétards.

Gustavo Borges est un organisateur communautaire qui a écumé bien des quartiers populaires. « Traditionnellement, les élections parlementaires mobilisent moins que l’élection présidentielle, remarque-t-il. L’enjeu, aujourd’hui, c’est le retour, dans le processus révolutionnaire, de l’Assemblée transformée en 2015, après la victoire de l’opposition, en plateforme pour renverser le président et encourager l’agression américaine. » Ce travailleur social décrit un quotidien « très dur », fait de coupures d’eau, d’électricité, de privations, de vivres qui manquent. « Nos vies mêmes sont prises pour cible. Les Vénézuéliens savent qui sont les responsables de cette situation, assure-t-il. Beaucoup de choses peuvent changer désormais pour aller vers une levée du blocus. »

Alexander Pereira ne partage pas cet optimisme. À 41 ans, cet habitant du quartier populaire de Cano Amarillo a vu les siens quitter le pays un à un, « une saignée terrible pour le Venezuela ». De sa fratrie et de son cercle d’amis, lui seul est resté au pays. Architecte de métier, il vivote aujourd’hui de cours de musique ou de missions de traduction, cultive des légumes sur le toit de sa maison, se nourrit grâce aux colis alimentaires mensuellement distribués par le Clap, le conseil local d’approvisionnement et de production. « Avant, le vote, c’était un acte important : il fallait appuyer Chavez et la révolution. Ce sentiment s’est perdu. Les gens n’ont pas l’impression que les élections sont utiles, alors que les enjeux sont énormes : il faut protéger le pays de l’agression américaine. » Pour lui, la corruption, le délitement de la participation populaire, la vue de « riches qui s’enrichissent encore au pire de la crise alors que des travailleurs gagnent deux dollars par mois » sont aussi vénéneux que les sanctions de Washington qui asphyxient le Venezuela.

Un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition

Au sommet de l’État, le président Nicolas Maduro s’est félicité de la tenue, sans heurts, d’un scrutin décrié et boycotté par des figures de l’opposition, comme Juan Guaido, qui s’était autoproclamé « président par intérim » au début de l’année 2019, et Henrique Capriles, deux fois candidat à l’élection présidentielle. Le premier, bien qu’isolé dans son propre camp, se crispe dans sa posture, tient cette consultation pour une opération de « fraude », appelle à des manifestations ce 12 décembre. Le second estime, au contraire, que « la réponse des secteurs démocratiques ne peut pas être la surveillance d’un échec ou des appels à la mobilisation sans solutions tangibles ».

En fait, c’est l’ouverture de nouveaux canaux de discussion entre le pouvoir et l’opposition qui se joue, désormais, pour tenter de dégager une issue à la crise politique et donner corps à un consensus utile à la levée des sanctions américaines. Impliqué, avec le Vatican et d’autres acteurs, dans les pourparlers de Montevideo, de la Barbade et de Saint-Domingue, l’ancien premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, présent à Caracas, a invité l’Union européenne, dimanche, à « évaluer les conséquences de la politique de sanctions contre le Venezuela » conduite par Donald Trump. Sans grandes illusions sur les fondamentaux de la politique américaine en Amérique latine, le pouvoir chaviste compte toutefois sur l’arrivée d’une nouvelle administration à Washington pour renouer le dialogue et sortir, à terme, du régime de sanctions.

À Caricuao, à la sortie de son bureau de vote, dimanche, Charlie Rodriguez, 32 ans, sans travail, n’avait qu’un souhait : « Que le blocus soit levé, que le Venezuela cesse d’être coupé du monde et redevienne un pays normal. »

 Publié le 25/11/2020

Irene Montero, ministre espagnole: «La lutte féministe est le socle des batailles pour la démocratie»

 

Par Ludovic Lamant (site mediapart.fr)

 

Dans un entretien à Mediapart, la ministre de l’égalité du gouvernement espagnol, numéro deux de Unidas Podemos, détaille son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat à Madrid, et assure que le féminisme est devenu « le mouvement de transformation le plus puissant qui existe » dans le monde.

Madrid (Espagne).– Trois ans après un procès retentissant, l’Espagne est en train de tirer les leçons de l’affaire de « la Manada » (« la Meute »), du nom que s’étaient donné cinq Sévillans, depuis reconnus coupables d’avoir violé une femme âgée de 18 ans, lors des fêtes de la San Fermin, à Pampelune, au Pays basque, à l’été 2016. Deux tribunaux avaient d’abord considéré qu’il y avait eu simplement « abus sexuel », déclenchant d’intenses mobilisations féministes dans tout le pays. Le Tribunal suprême, en 2019, a fini par reconnaître qu’il y avait bien eu « viol » – une bataille juridique qui n’est pas sans échos dans les débats français actuels sur la qualification exacte des agressions sexuelles.

À l’approche du 25 novembre, Journée pour l’élimination des violences faites aux femmes, la ministre de l’égalité Irene Montero, numéro deux de Unidas Podemos, a accordé un entretien à Mediapart, pour présenter les axes de son projet de loi sur la liberté sexuelle, bientôt en débat au Congrès des députés à Madrid, et qui reprend certaines des revendications portées par les mouvements sociaux dans la foulée de l’affaire de « la Manada ». Elle évoque aussi les manières de s’opposer à l’extrême droite de Vox, très bruyante contre les luttes féministes, ou encore un autre projet de loi dans les tuyaux, pour les droits des personnes transgenres, qui crispe des responsables socialistes.

Votre projet de loi met en avant le concept d’agression sexuelle et abandonne celui d’abus sexuel. En quoi s’agit-il d’un changement important ?

Irene Montero : C’est un axe essentiel de notre texte : placer le consentement des femmes au cœur de la législation. Jusqu’à présent, en Espagne, on distingue entre abus et agression sexuelle. Et comme c’est le cas dans beaucoup de pays, il revient à la victime de démontrer qu’il y a eu soit violence, soit intimidation. Cet aspect de la loi, qui suppose une forme de « re-victimisation », a été très critiqué par les mouvements sociaux en Espagne ces dernières années.

C’est ce que l’on a vu lors du cas paradigmatique de « la Manada » : il a été discuté pendant tout le procès si la victime « prenait du plaisir » ou pas, pour reprendre l’expression utilisée par l’un des juges. Il disait entendre, dans ses gémissements, quelque chose de festif, de joyeux… Alors que c’est évident, dans ce cas précis, qu’elle avait été agressée.

Mettre le consentement au centre signifie : si je dis « oui », la relation sexuelle est consentie. Si la femme ne dit pas « oui », il y a agression sexuelle. Quant à la distinction entre abus et agression sexuelle, elle disparaît [d’où le surnom de la loi, la « loi “seul le oui est un oui” », où tout acte qui porte atteinte à la liberté sexuelle sans consentement explicite est directement considéré comme agression – ndlr]. Partout en Europe, nos gouvernements sont confrontés au défi de placer le consentement au centre de la loi.

Que prévoit encore le texte ?

Les femmes victimes de violences au sein du couple, ou en lien avec leur ancien partenaire, bénéficient en Espagne de protections qui n’existent pas pour d’autres formes de violences machistes, comme l’exploitation sexuelle ou le harcèlement. Notre ambition, avec ce texte, est d’élargir le spectre, de protéger les femmes victimes de toutes les formes de violences sexuelles, en renforçant par exemple les charges contre le proxénétisme.

Cela implique aussi un important travail de prévention, avec des mesures de sensibilisation et de formation, auprès des médias ou encore du personnel judiciaire. Nous créons non seulement les conditions d’une écoute intégrale pour ces femmes (centres de crise, assistance psychologique, assistance d’urgence 24 heures/24), mais nous défendons aussi un travail de réparation, en accompagnant ces femmes pour qu’elles puissent mener à bien leurs projets personnels.

Formation, réparation : cela veut dire de l’argent. En 2017, un « pacte d’État contre la violence machiste » promettait un milliard d’euros d’investissements sur cinq ans. Qu’avez-vous obtenu pour l’an prochain ?

On est en train d’appliquer ce « pacte d’État » : nous avons prévu 258 millions d’euros pour lutter contre les violences machistes l’an prochain. Parallèlement, dans le cadre du projet de « récupération et résilience » [le nom donné par le gouvernement espagnol aux aides européennes du plan de relance, à partir de 2021 – ndlr], une partie de l’argent versé doit servir à renforcer l’attention aux victimes, par exemple via la création de centres d’urgence dans toutes les communautés autonomes [les régions d’Espagne]. Si l’on approuve la loi sur les libertés sexuelles, les budgets devront logiquement croître au fil des années. Si l’on veut lutter contre les violences faites aux femmes, il faut investir.

Des sceptiques font valoir qu’une modification des termes de la loi sur les agressions sexuelles ne mettra pas un terme à des décennies de pratiques culturelles conservatrices, par exemple au sein de la justice…

C’est vrai que les changements législatifs ne provoquent pas à eux seuls des changements culturels. Mais ils y participent. Regardez la loi de 2004, qui est la première, en Espagne, à dire que les pouvoirs publics doivent se pencher sur les violences de genre. Elle a permis, par la suite, d’accélérer des changements que le mouvement social réclamait depuis longtemps.

Les lois n’arrivent qu’après des décennies de luttes, par des femmes qui se sont battues pour ces avancées. Et elles ne suffisent pas, mais elles contribuent à changer la société, parfois de manière décisive. J’ajoute que les textes internationaux, à commencer par la Convention d’Istanbul [signée par les membres du Conseil de l’Europe en 2011 – ndlr], précisent que les États ont désormais l’obligation d’adopter des lois, et des budgets, qui permettent d’éliminer ces violences.

Comment faire pour que le débat qui s’annonce, sans doute très agité, au Congrès des députés, ne permette pas à Vox, la formation d’extrême droite, qui s’en prend aux « féminazies » et veut couper dans les budgets des associations de lutte contre les violences de genre, d’alimenter sa bataille culturelle, et de consolider son ancrage dans le pays ?

L’extrême droite a fait du féminisme, et de la lutte contre les violences faites aux femmes, l’une de ses principales cibles. C’est le cas aux États-Unis, en Amérique latine comme en Europe. Cela parce que le féminisme est aujourd’hui le mouvement de transformation le plus puissant qui existe, peut-être comparable uniquement avec la lutte contre le changement climatique.

Le modèle de société que le féminisme prévoit – une nouvelle répartition des richesses, du temps [consacré au travail, notamment – ndlr] ou encore des soins [portés aux enfants du foyer, aux personnes dépendantes ou encore aux tâches ménagères – ndlr] – témoigne d’une conception radicale de la justice sociale. Il menace les modèles de société défendus par l’extrême droite. Si vous regardez bien, beaucoup des leaders d’extrême droite dans le monde sont des hommes multimillionnaires, qui entrent en politique avec l’objectif de maintenir l’ordre des choses, ce capitalisme néolibéral sauvage où l’absence de règles permet d’accroître les bénéfices à l’infini.

En Espagne, l’extrême droite dit que la violence n’a pas de genre. Ses élues expliquent qu’elles en sont arrivées là par elles-mêmes, et qu’au fond, il suffit de faire des efforts pour s’en sortir. Ce type de discours, pour la majorité des femmes, peut faire penser que si mon mari me frappe, c’est que j’ai fait quelque chose de mal. Ou que si je ne trouve pas d’emploi à plus de 1 000 euros par mois pour vivre dignement, c’est que je ne le mérite pas. Ce discours culpabilise les femmes et leur fait croire que leur situation n’a rien à voir avec les inégalités aux fondements de la société, avec le patriarcat.

Plutôt que de répondre à l’extrême droite, nous devons donc nous adresser directement à ces femmes. Leur expliquer que les femmes sont victimes de davantage de discriminations, de violence, de précarité. Et que les gouvernements ont la responsabilité de contrer ces inégalités.

Pourquoi l’Espagne est-elle devenue une référence en matière de féminisme ?

C’est un motif de fierté mais aussi une source d’humilité, parce que les défis restent importants, et les violences persistent. Cela s’explique d’abord par la force du mouvement féministe espagnol [le « 8-M », en référence au 8 mars, Journée internationale des femmes, et à ses déclinaisons associatives – ndlr].

On peut également compter, au niveau institutionnel, sur un ministère de plein exercice, le ministère de l’égalité. Tous les organismes internationaux le disent : ce type de structure ne suffit pas, mais il s’avère nécessaire pour s’assurer de l’élaboration de politiques spécifiques contre les violences, et aussi d’une prise en compte transversale de ces questions, dans toutes les politiques menées par le gouvernement. Enfin, nous pouvons nous appuyer sur un acquis législatif important, depuis la première loi en 2004 jusqu’à aujourd’hui.

« Féminisme et républicanisme sont des luttes parallèles »

Au Chili, le récent triomphe du « oui » à une nouvelle constitution est aussi la victoire des mouvements féministes. Comment analysez-vous ce lien entre féminisme et changement institutionnel, depuis l’Espagne ? Faites-vous encore le lien avec la nécessité d’une « seconde Transition », que Podemos a défendue un temps ?

Le mouvement féministe est un acteur fondamental des transformations progressistes, y compris démocratiques. Il ne bénéficie pas seulement aux femmes, il défend des sociétés meilleures aussi pour les hommes. L’élément central de la quatrième vague à laquelle nous assistons, et c’est pour cela que l’extrême droite en fait sa cible, c’est que les femmes ne combattent pas seulement contre les violences mais aussi pour intégrer des espaces de décision – des conseils d’administration, des parlements, des gouvernements.

Mais ces revendications peuvent-elles aboutir dans le cadre des institutions actuelles ?

Cette lutte renvoie au respect strict des valeurs et des principes au fondement de l’UE : les droits de l’homme, la lutte antifasciste, les droits sociaux. Le droit de tous et toutes de participer à égalité à la vie publique. Depuis la Révolution française, la lutte du mouvement féministe est le socle des batailles pour plus de démocratie en Europe.

Être féministe en Espagne signifie-t-il aussi que l’on défend la République?

Je suis républicaine. Je suis féministe. Ce sont des luttes parallèles, qui avancent toutes deux pour plus de démocratie, de laïcité, pour la construction d’un pays plus juste et plus libre. Mais je respecte qu’il y ait des féministes en Espagne qui se déclarent monarchistes. Il se trouve que je partage un gouvernement avec des femmes qui sont féministes et monarchistes. Le débat est très vif en Espagne ces jours-ci sur l’utilité de la monarchie. J’ai l’impression qu’à terme, cela va tendre vers un horizon plus républicain, mais ce n’est que mon avis.

Les désaccords sont importants entre Unidas Podemos et le PSOE sur les conceptions du féminisme, en particulier en lien avec le projet de loi sur les personnes transgenres. Les socialistes ont publié en juin un argumentaire critiquant le droit à « l’autodétermination sexuelle ».

Le mouvement féministe a toujours débattu, de manière très passionnelle. Le débat est constructif. Nous sommes dans un gouvernement de coalition : vous pouvez imaginer que l’on a beaucoup de débats. Le PSOE et Unidas Podemos ont des points d’accord, qui ont permis de former cette coalition, mais aussi des désaccords – notamment sur la manière de concrétiser les accords de gouvernement [signés en décembre 2019 – ndlr], et sur le rythme. Nos désaccords peuvent porter sur le féminisme, mais aussi sur la nécessité d’interdire les expulsions immobilières, ou encore d’élargir notre « bouclier social » face à la crise. La mise en place d’un revenu minimum vital [une aide approuvée en septembre, en direction des 850 000 ménages les plus pauvres – ndlr] a demandé beaucoup d’efforts.

Où en est exactement le projet de loi sur les droits des personnes transgenres ?

L’accord gouvernemental le dit clairement : notre pays doit revenir sur cette injustice et réparer les dommages causés aux personnes transgenres, qui durant des décennies, à cause d’une dictature très longue, ont été persécutées, attaquées, emprisonnées, pour le fait d’être des personnes trans. Aujourd’hui encore, elles souffrent d’énormes discriminations : 80 % des femmes trans sont au chômage, par exemple. Sans parler du harcèlement en milieu scolaire, de la peur de se rendre dans des centres de santé ou du fait de devoir cacher, parfois, sa condition de transgenre en public.

Tout cela, qu’il est nécessaire de réparer cette dette historique, le gouvernement l’a compris. Je dis ce gouvernement, et pas seulement une partie du gouvernement. Et qu’il faut le faire aussi pour répondre aux standards internationaux, et appliquer notre propre jurisprudence. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a retiré l’an dernier la transidentité de la classification des troubles mentaux, notre législation ne peut pas continuer, elle, à exiger un diagnostic psychologique…

Vous êtes arrivés au pouvoir en janvier 2020, en mettant sur pied une coalition « historique » pour les gauches du pays. Mais la pandémie a tout bousculé. Vos marges d’action sont limitées. Qu’en pensez-vous ?

Avec ce gouvernement, nous avons brisé une règle non écrite en Espagne, qui voulait qu’une certaine gauche ne puisse pas gouverner. Ce fut un long débat, qui a accompagné tout le processus politique ouvert par le 15-M [le mouvement indigné né le 15 mai 2011 en Espagne – ndlr]. La formation de ce gouvernement est donc bien historique.

L’urgence sanitaire, économique et sociale provoquée par la pandémie a permis de mettre en évidence que les propositions politiques venues du 15-M, comme celles que le mouvement féministe défend avec force aujourd’hui, ne sont pas une simple option de plus dans le paysage politique, mais la seule manière possible de s’assurer que notre société puisse garantir à tout le monde de vivre avec dignité.

Face à l’urgence du moment, l’Europe reconnaît avoir fait une erreur en imposant des politiques d’austérité à partir de 2008. C’est implicitement ce qui est dit lorsque l’UE nous fait à présent cette exhortation : investissez pour permettre aux gens de vivre dignement. Ce n’est pas juste une question de justice sociale mais aussi d’efficacité économique. La pandémie nous a également montré à quel point il fallait placer au cœur les politiques de soins.

Cette situation créée par la pandémie n’est pas une opportunité, parce qu’elle suscite de la peur, de la souffrance, de l’incertitude chez beaucoup de personnes. J’aurais préféré que tout cela n’existe pas. Mais elle met en évidence à quel point les politiques défendues par la droite et l’extrême droite – le « sauve qui peut », la conviction que le marché régulera tout, que les politiques de redistribution ne sont pas nécessaires – ne sont plus une option. Elle prouve qu’il faut, comme le réclame le mouvement féministe, « élargir les communs » [« el comun tiene que hacerse grande »].

 Publié le 17/11/2020

Chili. Les cerveaux du putsch étaient à Washington

 

Rosa Moussaoui (site humanite.fr)

 

Une ONG états-unienne publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent la stratégie de Richard Nixon et Henry Kissinger pour renverser Salvador Allende.

Les menées de la CIA au Chili pour déstabiliser le gouvernement de l’Unité populaire et l’appui apporté par Washington aux hommes d’Augusto Pinochet pour renverser le président socialiste Salvador Allende, le 11 septembre 1973, sont connues depuis longtemps. Un an après le coup d’État, le New York Times publiait à la une l’enquête du journaliste d’investigation Seymour Hersh sur le rôle de l’administration Nixon dans l’instauration d’une dictature qui allait perpétuer son joug pendant dix-sept ans, au prix de milliers de morts et « disparus », de dizaines de milliers de torturés, de centaines de milliers d’exilés.

Le rôle clandestin des États-Unis au Chili

Le scandale provoqué par ces révélations devait ouvrir la voie à la première enquête du Congrès sur le rôle clandestin des États-Unis au Chili, le sénateur Frank Church, à la tête d’une commission spéciale, estimant à l’époque que « la nature et l’étendue du rôle américain dans le renversement d’un gouvernement chilien démocratiquement élu sont des sujets de préoccupation publique profonde et continue ». À l’origine d ’un rapport nourri d’auditions et de documents déclassifiés, «Covert Action in Chile, 1963-1973», la commission Church s’était pourtant heurtée au « privilège exécutif », l’administration de Gerald Ford ayant choisi de retenir une partie des documents de la Maison-Blanche relatifs à l’intervention américaine au Chili.

À l’occasion du 50 e anniversaire de l’investiture de Salvador Allende, la National Security Archive (Archive de la sécurité nationale), une ONG dédiée à la défense de la liberté d’informer, publie une nouvelle collection de documents inédits qui éclairent les détails des délibérations et des décisions prises à Washington dans les jours qui ont précédé et suivi l’entrée en fonction de Salvador Allende. Ces archives, issues des dossiers déclassifiés par les États-Unis après l’arrestation d’Augusto Pinochet à Londres, en 1998, finissent de ruiner le récit officiel réduisant le rôle de Washington à un soutien à l’opposition au nom de la «  préservation de la démocratie ».

Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même. Nixon, Président des États-Unis

Washington redoutait l’écho du socialisme démocratique incarné par Allende

Au cœur des conversations et réunions dont les minutes sont rendues publiques ici : la hantise de la contagion. Richard Nixon et son conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, redoutent plus que tout de voir le socialisme démocratique incarné par Allende et ses alliés faire des émules en Amérique latine… et partout dans le monde. « Si (Allende) montre qu’il peut mettre en place une politique marxiste anti-américaine, d’autres feront de même », s’alarme le président américain dans une conversation téléphonique, en novembre 1970. Kissinger acquiesce : « Cela aura un effet même en Europe. Pas seulement en Amérique latine. »

Nixon sous l’influence de Kissinger 

Deux lignes s’affrontent toutefois dans un premier temps, Nixon penchant d’abord pour la stratégie du modus vivendi. Le département d’État craint un scandale international si les efforts pour renverser Allende sont révélés : il défend une politique prudente, consistant à soutenir les partis d’opposition en vue des élections de 1976. Le Bureau des affaires interaméricaines prédit de son côté une réaction patriotique favorable à Allende si les États-Unis venaient à violer au grand jour « le résultat des élections démocratiques ».

Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972. Henry Kissinger, Conseiller à la sécurité nationale

Kissinger, lui, défend une approche beaucoup plus agressive, une stratégie d’hostilité et de pression visant le renversement du gouvernement d’Unité populaire. Décidé à faire valoir ses vues, il manœuvre pour faire reporter une réunion du Conseil de sécurité nationale consacrée au Chili. Objectif : rencontrer seul le président dans le bureau ovale pour le rallier à sa ligne dure. « Le Chili pourrait finir par être le pire échec de notre administration : notre Cuba en 1972 », prévient-il, en désignant l’éventuelle « réussite d’un gouvernement marxiste élu au Chili » comme une grave « menace pour l’équilibre global » et les intérêts américains. Son influence sera décisive.

Objectif : «démolir» Allende

Le Conseil de sécurité nationale se réunit finalement le lendemain de cette entrevue, le 6 novembre 1970. Peu de participants savent que Nixon a ordonné à la CIA de promouvoir secrètement – et sans succès – un « coup d’État préventif » pour empêcher Allende d’entrer au palais de la Moneda. Le secrétaire d’État William Rogers s’oppose au choix de l’agression pure et simple : « Nous pouvons peut-être le faire tomber sans être contre-productif », suggère-t-il. Le secrétaire à la Défense, Melvin Laird, estime au contraire qu’il ne faut reculer devant aucun procédé pour « démolir » Allende. Le directeur de la CIA, Richard Helms, attire, lui, l’attention sur l’équipe formée par Allende, « un cabinet militant » annonçant « la politique la plus radicale ». Nixon tranche : « S’il existe un moyen de renverser Allende, vous feriez mieux de le faire. »

Mémorandum secret et carte blanche à la CIA

Trois jours plus tard, Kissinger fait distribuer un mémorandum secret détaillant les méthodes qui seront utilisées pour anéantir une expérience démocratique de transformation sociale : Washington collaborera avec d’autres gouvernements de la région – en particulier le Brésil et l’Argentine – pour coordonner les efforts contre Allende ; les prêts bancaires multilatéraux au Chili seront discrètement bloqués ; des entreprises seront invitées à quitter le pays ; les cours du cuivre seront manipulés pour nuire à l’économie chilienne. La CIA, elle, a carte blanche pour élaborer des « plans d’action » préparant la chute de Salvador Allende. Dès l’automne 1970, dans les conclaves de Washington, la « préservation de la démocratie » prenait le visage d’une dictature militaire prête à semer la terreur et la mort.

Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

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