PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Publié le 05/11/2020

États-Unis : l’art d’empêcher les Noirs de voter

 

 Par Laura Raim (site regards.fr)

 

Faute de proposer un programme susceptible de convaincre une majorité d’Américains de voter pour Trump, les Républicains ont plus que jamais misé sur l’art de décourager les minorités – majoritairement Démocrates – de voter. Des tactiques de « voter suppression » qui pourraient toutefois s’avérer insuffisantes pour les dissuader de se déplacer.

 « Bonjour. Ceci est un appel-test. Restez chez vous. Restez chez vous, en sécurité ». De mystérieux appels invitant les gens à rester à la maison en cette journée électorale ont été signalés mardi matin. Ce message automatique prononcé par une voix artificielle féminine (« robocall ») serait-il une tentative d’intimidation visant à empêcher les gens de se rendre aux urnes ? La Procureure Générale du Michigan, Dana Nessel, a pour sa part alerté sur Twitter au sujet de coups de fils reçus par des habitants de Flint, une ville pauvre et noire du Michigan, leur recommandant de voter mercredi 4 afin de s’épargner les longues files d’attente du mardi. En ce jour d’élection présidentielle, la question décisive n’est pas seulement de savoir pour qui les gens vont voter mais qui aura réussi à voter.

Le problème ne date pas d’hier. Les Noirs et les Hispaniques ayant tendance à soutenir les démocrates, les Républicains ont depuis longtemps recours à une double stratégie pour limiter leur poids : d’une part les dissuader ou les empêcher de voter (la « voter suppression »), d’autre part redessiner les frontières des circonscriptions électorales (« gerrymandering ») afin de concentrer les minorités dans une poignée de districts pour mieux les diluer dans des majorités blanches ailleurs.

La « voter suppression » se joue d’abord sur le terrain juridique. D’après l’avocat (pourtant républicain) Ben Ginsberg, la campagne de Trump a initié une quarantaine d’actions en justice pour tenter de dresser des obstacles réglementaires au vote, souvent avec succès.

En Floride, les Républicains ont par exemple fait passer une loi exigeant des anciens criminels qu’ils s’acquittent de leurs dette judiciaire ou de leur amende avant de pouvoir voter. Une mesure qui concerne 774.000 personnes, soit bien plus que les 115.000 voix qui avaient manqué à Hillary Clinton dans cet État en 2016… Dans l’Iowa républicain, des dizaines de milliers de bulletins de vote par correspondance ont été déclarés invalides sous prétexte qu’il étaient pré-remplis avec le nom et la date de naissance des électeurs. Au Wisconsin, les Républicains ont écourté la période légale de vote anticipé.

Ces tentatives ne sont pas toujours couronnées de succès : en Pennsylvanie, État que Trump avait remporté de justesse en 2016, les Républicains ont finalement échoué à empêcher la prise en compte des votes par correspondance qui arriveraient trois jours après le 3 novembre. Ils n’ont pas non plus réussi à interdire la possibilité de déposer les bulletins dans des urnes électorales mises à disposition à travers l’État. Un moyen de voter en avance qui permettait d’éviter les risques de retard liés au vote par correspondance dans un contexte de sous-financement délibéré du service public postal.

L’alibi de la fraude

La justification derrière ce durcissement des exigences administratives est toujours la même : il s’agirait de lutter contre la fraude électorale. Le secrétaire d’État du Texas David Whitley affirmait par exemple de manière totalement infondée l’année dernière que 95.000 non citoyens étaient inscrits sur les listes électorales de son État et que 58.000 d’entre eux avaient voté entre 1996 et 2018. La tricherie électorale constitue l’un des thèmes favoris de Trump, qui assure avoir perdu le vote populaire en 2016 à cause de 3 à 5 millions de bulletins frauduleux. « Les bulletins de vote par correspondance sont très dangereux pour ce pays à cause des tricheurs. Ils vont les chercher. Ils sont frauduleux dans de nombreux cas », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche fin août. « Des millions de bulletins de vote seront imprimés par des pays étrangers. Ce sera le scandale de notre temps ! », a-t-il encore twitté. Les commissions d’enquête lancées sur le sujet n’ont pourtant jamais trouvé la moindre preuve pour étayer l’hypothèse d’un phénomène significatif de fraude.

Il faut dire toutefois que les Démocrates et commentateurs libéraux n’ont pas arrangé les choses, en alimentant à leur façon le récit de l’illégitimité du scrutin, ayant préféré attribuer la défaite de Hillary Clinton aux complots de Poutine plutôt que de s’interroger sur leurs propres défaillances.

L’héritage Jim Crow

La voter suppression a une longue histoire aux États-Unis. On pourrait dire qu’elle commence en 1787 avec la décision des Pères fondateurs de laisser à chaque Etat le soin de définir ses propres règles en la matière. Ce qui traduit assez rapidement par l’exclusion des Noirs dans quasiment tous les États, mais aussi des femmes et des Juifs dans certains endroits. Après la Guerre civile, le gouvernement fédéral garantit théoriquement en 1870 le droit de vote des anciens esclaves, mais en pratique, de nombreux États se débrouillent pour réduire leur taux de participation. En 1875, l’État du Mississippi est le premier à instaurer des tests de langue ainsi qu’une taxe de vote ( la « poll tax » ). Les autres États du sud suivront, faisant passer leurs propres lois « Jim Crow ». Avec une efficacité redoutable : au Mississippi, la part des Noirs pouvant voter passe sous la barre des 6% en 1892.

Il faut attendre le mouvements des droits civiques pour que le Voting rights Act de Lyndon Johnson interdise les barrières à la participation des minorités ethniques en 1965. Cette loi n’empêche pas le retour – sous de nouvelles formes – de ces tactiques à partir du début des années 2000, notamment dans l’État crucial de Floride. Juste avant la présidentielle de novembre 2000, des milliers d’habitants majoritairement noirs et hispaniques se sont vus éliminés des listes électorales, au prétexte de condamnations pénales parfaitement fictives. Cette purge contribuera à la victoire de George Bush, qui devancera Al Gore de seulement 537 voix. Peu avant le scrutin présidentiel de 2012, le gouverneur républicain raye de nouveau des listes 2700 noms, dont environ 85% d’Hispaniques et d’Haïtiens, accusés à tort de ne pas être citoyens américains. Dix-huit mois après le scrutin, la Cour fédérale déclarera la manœuvre illégale.

Mais le véritable tournant remonte à la décision de la Cour suprême d’abroger en 2013 le cinquième article du Voting Rights Act de 1965 – lequel obligeait les États avec un passif de législation raciste à obtenir l’approbation du gouvernement fédéral avant de pouvoir modifier leur code électoral. La Cour a en effet estimé qu’il n’y avait plus de problème de discrimination raciale justifiant cette supervision fédérale, ouvrant aussitôt la voie à la multiplication de nouvelles lois électorales anti-noires.

Carte d’étudiant refusée, permis de port d’arme accepté

Depuis, les États s’en donnent à cœur joie dans l’élaboration de nouvelles règles conçues pour tenir les minorités à distance des bureaux de vote. Certains ont raccourci la période légale de vote anticipé, ou réservé le vote par correspondance aux personnes âgées, d’autres ont éliminé automatiquement des listes ceux qui n’ont pas voté récemment, ou qui n’ont pas répondu à un courrier relatif à leur inscription. En Géorgie, plus de 100.000 électeurs ont ainsi été retirés des listes l’année dernière du fait de cette loi « use it or lose it » (« exercez votre droit de vote ou perdez-le »). De nombreux États ont également interdit aux criminels ou anciens criminels de voter, ce qui a permis d’écarter six millions d’électeurs en 2016, majoritairement noirs.

Mais la mesure la plus répandue consiste à durcir la procédure d’identification des électeurs. Le Texas a par exemple réduit la liste des documents recevables, interdisant les cartes d’étudiants, ces derniers étant plus susceptibles de voter démocrate, et autorisant seulement les permis de port d’arme, dont les détenteurs sont souvent plutôt républicains, et les cartes d’identité fournies par les autorités publiques, document non obligatoire aux Etats-Unis et dont beaucoup sont par conséquent dépourvus. De son côté, la Caroline du Nord a également restreint la liste des papiers recevables aux seuls passeports, permis de conduire et cartes d’identité, sachant que 300.000 citoyens de l’Etat ne détiennent pas ces documents. Une mesure ciblant clairement les Noirs, qui représentent 23% des électeurs mais 38% des personnes dépourvues de carte d’identité. Ces mesures ont porté leurs fruits en 2016 : 9% des sondés noirs et hispaniques ont indiqué avoir été refusés au bureau de vote faute de pièce d’identité conforme, contre 3% pour les blancs.

7 heures, 45 minutes et 13 secondes pour voter

Dans certains cas, posséder le bon document ne suffit pas. En Géorgie, avec la « Exact Match Law » de 2017, encore fallait-il qu’il n’y ait pas la moindre erreur orthographique, un tréma en trop, ou une initiale de deuxième prénom manquante. Une exigence qui pénalise le plus souvent les noms « ethniques ». Lors des midterms de 2018, les bulletins de 53.000 Géorgiens, dont 70% de Noirs, ont ainsi été disqualifiés.

Certains États républicains ont également réduit le nombre de bureaux de vote dans les comtés noirs, obligeant les citoyens à parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver leur bureau et à patienter des heures devant des centres en sous effectifs bondés. Lors des élections de midterm de 2018, à Fulton County en Géorgie, un électeur a chronométré la durée de son attente dans la queue : 7 heures, 45 minutes et 13 secondes. Selon un rapport du Brennnan Center for Justice, les Noirs ont attendu 45% plus longtemps que les Blancs pour voter lors des dernières midterms. Or comme le fait remarquer une chroniqueuse du Times, obliger un électeur précaire à patienter des heures en pleine semaine équivaut à imposer une sorte de « poll tax », puisque cela le prive d’heures travaillées.

Une stratégie qui pourrait toutefois se retourner contre Trump, incitant de nombreux Américains à voter de manière anticipée, une pratique facilitée dans le contexte de la pandémie. La veille du scrutin, plus de 100 millions d’Américains avaient déjà voté, un record.

 

Laura Raim

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